The Project Gutenberg EBook of Colas Breugnon, by Romain Rolland

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Title: Colas Breugnon
       Rcit bourguignon

Author: Romain Rolland

Release Date: January 20, 2009 [EBook #27854]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Romain Rolland

COLAS BREUGNON

Rcit bourguignon

ALBIN MICHEL

1919




Table des matires


PRFACE D'APRS-GUERRE.

AVERTISSEMENT AU LECTEUR.

I L'ALOUETTE DE LA CHANDELEUR.

II LE SIGE OU LE BERGER, LE LOUP ET L'AGNEAU.

III LE CUR DE BRVES.

IV LE FLNEUR OU UNE JOURNE DE PRINTEMPS.

V BELETTE.

VI LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SRNADE  ASNOIS.

VII LA PESTE.

VIII LA MORT DE LA VIEILLE.

IX LA MAISON BRLE.

X L'MEUTE.

XI LA NIQUE AU DUC.

XII LA MAISON DES AUTRES.

XIII LA LECTURE DE PLUTARQUE.

XIV LE ROI BOIT.




_ SAINT MARTIN DES GAULES_

    _Patron de Clamecy_

_Saint Martin boit le bon vin_
_Et laisse l'eau courre au molin._
(Proverbe du XVIe sicle.)




PRFACE D'APRS-GUERRE


_Ce livre tait entirement imprim, prt  paratre avant la guerre, et
je n'y change rien. La sanglante pope dont les petits-fils de Colas
Breugnon viennent d'tre les hros et les victimes s'est charge de
prouver au monde que Bonhomme vit encore._

_Et les peuples d'Europe glorieux et moulus, en se frottant les ctes,
trouveront, je crois, quelque bon sens dans les rflexions que fait un
agneau de chez nous, entre le loup et le berger._

R. R.

_Novembre 1918._




AVERTISSEMENT AU LECTEUR


_Les lecteurs de_ Jean-Christophe _ne s'attendent srement point  ce
livre nouveau. Il ne les surprendra pas plus que moi._

_Je prparais d'autres oeuvres,_--_un drame et un roman sur des sujets
contemporains et dans l'atmosphre un peu tragique de_ Jean-Christophe.
_Il m'a fallu brusquement laisser toutes les notes prises, les scnes
prpares pour cette oeuvre insouciante,  laquelle je ne songeais point,
le jour d'avant..._

_Elle est une raction contre la contrainte de dix ans dans l'armure de_
Jean-Christophe, _qui, d'abord faite  ma mesure, avait fini par me
devenir trop troite. J'ai senti un besoin invincible de libre gaiet
gauloise, oui, jusqu' l'irrvrence. En mme temps, un retour au sol
natal, que je n'avais pas revu depuis ma jeunesse, m'a fait reprendre
contact avec ma terre de Bourgogne nivernaise, a rveill en moi un
pass que je croyais endormi pour toujours, tous les Colas Breugnon que
je porte en ma peau. Il m'a fallu parler pour eux. Ces sacrs bavards
n'avaient pas encore assez parl, de leur vivant! Ils ont profit de ce
qu'un de leurs petits-fils avait l'heureux privilge d'crire (ils l'ont
souvent envi!) pour me prendre comme secrtaire. J'ai eu beau me
dfendre:_

_--Enfin, grand-papa, vous avez eu votre temps! laissez-moi parler.
Chacun son tour!_

_Ils rpliquaient:_

_--Petit, tu parleras lorsque j'aurai parl. D'abord, tu n'as rien de
plus intressant  raconter. Assieds-toi l, coute et n'en perds pas un
mot... Allons, mon petit gars, fais cela pour ton vieux! Tu verras plus
tard, quand tu seras o nous sommes... Ce qu'il y a de plus pnible,
dans la mort, vois-tu, c'est le silence..._

_Que faire? J'ai d cder, j'ai crit sous la dicte._

_ prsent, c'est fini, et me revoici libre (du moins je le suppose). Je
vais reprendre la suite de mes propres penses_, _si toutefois un de mes
vieux bavards ne s'avise encore de ressortir de sa tombe, pour me dicter
ses lettres  la postrit._

_Je n'ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon divertira autant
les lecteurs que l'auteur. Qu'ils prennent du moins ce livre comme il
est, tout franc, tout rond, sans prtention de transformer le monde, ni
de l'expliquer, sans politique, sans mtaphysique, un livre  la bonne
franoise, qui rit de la vie, parce qu'il la trouve bonne, et qu'il se
porte bien. Bref, comme dit la Pucelle (il tait invitable que son nom
ft invoqu, en tte d'un rcit gaulois), ami,_ prenez en gr...

_ROMAIN ROLLAND_

_Mai 1914._




I

L'ALOUETTE DE LA CHANDELEUR

2 fvrier.


Saint Martin soit bni! Les affaires ne vont plus. Inutile de
s'reinter. J'ai assez travaill dans ma vie. Prenons un peu de bon
temps. Me voici  ma table, un pot de vin  ma droite, l'encrier  ma
gauche; un beau cahier tout neuf, devant moi, m'ouvre ses bras.  ta
sant, mon fils, et causons! En bas, ma femme tempte. Dehors, souffle
la bise, et la guerre menace. Laissons faire. Quelle joie de se
retrouver, mon mignon, mon bedon, face  face tous deux!... (C'est  toi
que je parle, trogne belle en couleurs, trogne curieuse, rieuse, au long
nez bourguignon et plant de travers, comme chapeau sur l'oreille...)
Mais dis-moi, je te prie, quel singulier plaisir j'prouve  te revoir,
 me pencher, seul  seul, sur ma vieille figure,  me promener gaiement
 travers ses sillons, et, comme au fond d'un puits (foin d'un puits!)
de ma cave,  boire dans mon coeur une lampe de vieux souvenirs? Passe
encore de rver, mais crire ce qu'on rve!... Rver, que dis-je? J'ai
les yeux bien ouverts, larges, plisss aux tempes, placides et
railleurs;  d'autres les songes creux! Je conte ce que j'ai vu, ce que
j'ai dit et fait... N'est-ce pas grande folle? Pour qui est-ce que
j'cris? Certes pas pour la gloire; je ne suis pas une bte, je sais ce
que je vaux, Dieu merci!... Pour mes petits-enfants? De toutes mes
paperasses, que restera dans dix ans? Ma vieille en est jalouse, elle
brle ce qu'elle trouve... Pour qui donc?--Eh! pour moi. Pour notre bon
plaisir. Je crve si je n'cris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils
du grand-pre qui n'et pu s'endormir avant d'avoir not, au seuil de
l'oreiller, le nombre de pots qu'il avait bus et rendus. J'ai besoin de
causer; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n'en ai tout
mon sol. Il faut que je me dbonde, comme cet autre qui faisait le poil
au roi Midas. J'ai la langue un peu trop longue; si l'on venait 
m'entendre, je risque le fagot. Mais tant pire, ma foi! Si l'on ne
risquait rien, on toufferait d'ennui. J'aime, comme nos grands boeufs
blancs,  remcher le soir le manger de ma journe. Qu'il est bon de
tter, palper et peloter tout ce qu'on a pens, observ, ramass, de
savourer du bec, de goter, regoter, laisser fondre sur sa langue,
dglutiner lentement en se le racontant, ce qu'on n'a pas eu le temps de
dguster en paix, tandis qu'on se htait de l'attraper au vol! Qu'il est
bon de faire le tour de son petit univers, de se dire: Il est  moi.
Ici, je suis matre et seigneur. Ni froidure ni geles n'ont de prise
sur lui. Ni roi, ni pape, ni guerres. Ni ma vieille grondeuse...

Or , que je fasse un peu le compte de cet univers!

* * *

En premier lieu, je m'ai,--c'est le meilleur de l'affaire,--j'ai moi,
Colas Breugnon, bon garon, Bourguignon, rond de faons et du bedon,
plus de la premire jeunesse, cinquante ans bien sonns, mais rbl, les
dents saines, l'oeil frais comme un gardon, et le poil qui tient dru au
cuir, quoique grison. Je ne vous dirai pas que je ne l'aimerais mieux
blond, ni que si vous m'offriez de revenir de vingt ans, ou de trente,
en arrire je ferais le dgot. Mais aprs tout, dix lustres, c'est une
belle chose! Moquez-vous, jouvenceaux. N'y arrive pas qui veut. Croyez
que ce n'est rien d'avoir promen sa peau, sur les chemins de France,
cinquante ans, par ce temps... Dieu! qu'il en est tomb sur notre dos,
m'amie, de soleil et de pluie! Avons-nous t cuits, recuits et relavs!
Dans ce vieux sac tann, avons-nous fait entrer des plaisirs et des
peines, des malices, facties, expriences et folies, de la paille et du
foin, des figues et du raisin, des fruits verts, des fruits doux, des
roses et des gratte-culs, des choses vues et lues, et sues, et eues,
vcues! Tout cela, entass dans notre carnassire, ple-mle! Quel
amusement de fouiller l-dedans!... Halte-l, mon Colas! nous
fouillerons demain. Si je commence aujourd'hui, je n'en ai pas fini...
Pour le moment, dressons l'inventaire sommaire de toutes les
marchandises dont je suis propritaire.

Je possde une maison, une femme, quatre garons, une fille, marie
(Dieu soit lou!), un gendre (il le faut bien!), dix-huit
petits-enfants, un ne gris, un chien, six poules et un cochon. , que
je suis riche! Ajustons nos besicles, afin de regarder de plus prs nos
trsors. Des derniers,  vrai dire, je ne parle que pour mmoire. Les
guerres ont pass, les soldats, les ennemis, et les amis aussi. Le
cochon est sal, l'ne fourbu, la cave bue, le poulailler plum.

Mais la femme, je l'ai, ventredieu, je l'ai bien! coutez-la brailler.
Impossible d'oublier mon bonheur: c'est  moi, le bel oiseau, j'en suis
le possesseur! Cr coquin de Breugnon! Tout le monde t'envie...
Messieurs, vous n'avez qu' dire. Si quelqu'un veut la prendre!... Une
femme conome, active, sobre, honnte, enfin pleine de vertus (cela ne
la nourrit gure, et, je l'avoue, pcheur, mieux que sept vertus maigres
j'aime un pch dodu... Allons soyons vertueux, faute de mieux, Dieu le
veut). Hai! comme elle se dmne, notre Marie-manque-de-grce,
remplissant la maison de son corps efflanqu, furetant, grimpant,
grinchant, grommelant, grognant, grondant, de la cave au grenier,
pourchassant la poussire et la tranquillit! Voici prs de trente ans
que nous sommes maris. Le diable sait pourquoi! Moi, j'en aimais une
autre, qui se moquait de moi; et elle, voulait de moi, qui ne voulais
point d'elle. C'tait en ce temps-l une petite brune blme, dont les
dures prunelles m'auraient mang tout vif et brlaient comme deux
gouttes de l'eau qui ronge l'acier. Elle m'aimait, m'aimait,  l'en
faire prir.  force de me poursuivre (que les hommes sont btes!) un
peu par piti, un peu par vanit, beaucoup par lassitude, afin (joli
moyen!) de me dbarrasser de cette obsession, je devins (Jean de Vrie,
qui se met dans l'eau pour la pluie), je devins son mari. Et elle, elle
se venge, la douce crature. De quoi? De m'avoir aim. Elle me fait
enrager; elle le voudrait, du moins; mais n'y a point de risque: j'aime
trop mon repos, et je ne suis pas si sot de me faire pour des mots un
sol de mlancolie. Quand il pleut, je laisse pleuvoir. Quand il tonne,
je barytone. Et quand elle crie, je ris. Pourquoi ne crierait-elle pas?
Aurais-je la prtention de l'en empcher, cette femme? Je ne veux pas sa
mort. O femme il y a, silence n'y a. Qu'elle chante sa chanson, moi je
chante la mienne. Pourquoi qu'elle ne s'avise pas de me clore le bec (et
elle s'en garde bien, elle sait trop ce qu'il en cote), le sien peut
ramager: chacun a sa musique.

Au reste, que nos instruments soient accords ou non, nous n'en avons
pas moins excut, avec, d'assez jolis morceaux: une fille et quatre
gars. Tous solides, bien membrs: je n'ai point mnag l'toffe et le
mtier. Pourtant, de la couve, le seul o je reconnaisse ma graine tout
 fait, c'est ma coquine Martine, ma fille, la mtine! m'a-t-elle donn
du mal  passer sans naufrage jusqu'au port du mariage! Ouf! la voil
calme!... Il ne faut pas trop s'y fier; mais ce n'est plus mon affaire.
Elle m'a fait assez veiller, trotter.  mon gendre! c'est son tour.
Florimond, le ptissier, qu'il veille sur son four!... Nous disputons
toujours, chaque fois que nous nous voyons; mais avec aucun autre, si
bien ne nous entendons. Brave fille, avise jusque dans ses folies, et
honnte, pourvu que l'honntet rie: car pour elle, le pire des vices,
c'est ce qui ennuie. Elle ne craint point la peine: la peine, c'est de
la lutte; la lutte, c'est du plaisir. Et elle aime la vie; elle sait ce
qui est bon; comme moi: c'est mon sang. J'en fus trop gnreux,
seulement, en la faisant.

Je n'ai pas aussi bien russi les garons. La mre y a mis du sien, et
la pte a tourn: sur quatre, deux sont bigots, comme elle, et, par
surcrot, de deux bigoteries ennemies. L'un est toujours fourr parmi
les jupons noirs, les curs, les cafards; et l'autre est huguenot. Je me
demande comment j'ai couv ces canards. Le troisime est soldat, fait la
guerre, vagabonde, je ne sais pas trop o. Et quant au quatrime, il
n'est rien, rien du tout: un petit boutiquier, effac, moutonnier; je
bille, rien que d'y penser. Je ne retrouve ma race que la fourchette au
poing, quand nous sommes assis, les six, autour de ma table.  table,
nul ne dort, chacun y est bien d'accord; et c'est un beau spectacle de
nous voir, tous six, manoeuvrer des mchoires, abattre pain  deux mains,
et descendre le vin sans corde ni poulain.

Aprs le mobilier, parlons de la maison. Elle aussi, est ma fille. Je
l'ai btie, pice par pice, et plutt trois fois qu'une, sur le bord du
Beuvron indolent, gras et vert, bien nourri d'herbe, de terre et de
merde,  l'entre du faubourg, de l'autre ct du pont, ce basset
accroupi dont l'eau mouille le ventre. Juste en face se dresse, fire et
lgre, la tour de Saint-Martin  la jupe brode, et le portail fleuri
o montent les marches noires et raides de Vieille-Rome, ainsi qu'au
paradis. Ma coque, ma bicoque, est sise en dehors des murs: ce qui fait
qu' chaque fois que de la tour on voit dans la plaine un ennemi, la
ville ferme ses portes et l'ennemi vient chez moi. Bien que j'aime 
causer, ce sont l des visites dont je saurais me passer. Le plus
souvent, je m'en vais, je laisse sous la porte la clef. Mais lorsque je
retourne, il advient que je ne retrouve ni la clef ni la porte: il reste
les quatre murs. Alors, je rebtis. On me dit:

--Abruti! tu travailles pour l'ennemi. Laisse ta taupinire, et
viens-t'en dans l'enceinte. Tu seras  l'abri.

Je rponds:

--Landeri! Je suis bien o je suis. Je sais que derrire un gros mur, je
serais mieux garanti. Mais derrire un gros mur, que verrais-je? Le mur.
J'en scherais d'ennui. Je veux mes coudes franches. Je veux pouvoir
m'taler au bord de mon Beuvron, et, quand je ne travaille point, de mon
petit jardin, regarder les reflets dcoups dans l'eau calme, les ronds
qu' la surface y rotent les poissons, les herbes chevelues qui se
remuent au fond, y pcher  la ligne, y laver mes guenilles et y vider
mon pot. Et puis, quoi! mal ou bien, j'y ai toujours t; il est trop
tard pour changer. Il ne peut m'arriver pire que ce qui m'est arriv. La
maison, une fois de plus, dites-vous, sera dtruite? c'est possible.
Bonnes gens, je ne prtends difier pour l'ternit. Mais d'o je suis
incrust, il ne sera pas facile, bon sang! de m'arracher. Je l'ai
refaite deux fois, je la referai bien dix. Ce n'est pas que cela me
divertisse. Mais cela m'ennuierait dix fois plus d'en changer. Je serais
comme un corps sans peau. Vous m'en offrez une autre, plus belle, plus
blanche, plus neuve? Elle goderait sur moi, ou je la ferais claquer.
Nenni, j'aime la mienne...

, rcapitulons: femme, enfants et maison; ai-je bien fait le tour de
mes proprits?... Il me reste le meilleur, je le garde pour la bonne
bouche, il me reste mon mtier. Je suis de la confrrie de Sainte-Anne,
menuisier. Je porte dans les convois et dans les processions le bton
dcor du compas sur la lyre, sur lequel la grand-mre du bon Dieu
apprend  lire  sa fille toute petiote, Marie pleine de grce, pas plus
haute qu'une botte. Arm du hacheret, du bdane et de la gouge, la
varlope  la main, je rgne,  mon tabli, sur le chne noueux et
le noyer poli. Qu'en ferai-je sortir? c'est selon mon plaisir... et
l'argent des clients. Combien de formes dorment, tapies et tasses
l-dedans! Pour rveiller la Belle au bois dormant, il ne faut, comme
son amant, qu'entrer au fond du bois. Mais la beaut que, moi, je trouve
sous mon rabot, n'est pas une mijaure. Mieux qu'une Diane efflanque,
sans derrire ni devant, d'un de ces Italiens, j'aime un meuble de
Bourgogne  la patine bronze, vigoureux, abondant, charg de fruits
comme une vigne, un beau bahut pansu, une armoire sculpte, dans la rude
fantaisie de matre Hugues Sambin. J'habille les maisons de panneaux, de
moulures. Je droule les anneaux des escaliers tournants; et, comme d'un
espalier des pommes, je fais sortir des murs les meubles amples et
robustes faits pour la place juste o je les ai ents. Mais le rgal,
c'est quand je puis noter sur mon feuillet ce qui rit en ma fantaisie,
un mouvement, un geste, une chine qui se creuse, une gorge qui se
gonfle, des volutes fleuries, une guirlande, des grotesques, ou que
j'attrape au vol et je cloue sur ma planche le museau d'un passant.
C'est moi qui ai sculpt (cela, c'est mon chef-d'oeuvre) pour ma
dlectation et celle du cur, dans le choeur de l'glise de Montral, ces
Stalles, o l'on voit deux bourgeois qui se rigolent et trinquent, 
table, autour d'un broc, et deux lions qui braillent en s'arrachant un
os.

Travailler aprs boire, boire aprs travailler, quelle belle
existence!... Je vois autour de moi des maladroits qui grognent. Ils
disent que je choisis bien le moment pour chanter, que c'est une triste
poque... Il n'y a pas de triste poque, il n'y a que de tristes gens.
Je n'en suis pas, Dieu merci. On se pille? on s'trille? Ce sera
toujours ainsi. Je mets ma main au feu que dans quatre cents ans nos
arrire-petits-neveux seront aussi enrags  se carder le poil et se
manger le nez. Je ne dis pas qu'ils ne sauront quarante faons nouvelles
de le faire mieux que nous. Mais je rponds qu'ils n'auront trouv faon
nouvelle de boire, et je les dfie de le savoir mieux que moi... Qui
sait ce qu'ils feront, ces drles, dans quatre cents ans? Peut-tre que,
grce  l'herbe du cur de Meudon, le mirifique Pantagruelion, ils
pourront visiter les rgions de la Lune, l'officine des foudres et les
bondes des pluies, prendre logis dans les cieux, pinter avec les
dieux... Bon, j'irai avec eux. Sont-ils pas ma semence et sortis de ma
panse? Essaimez, mes mignons! Mais o je suis, c'est plus sr. Qui me
dit, dans quatre sicles, que le vin sera aussi bon?

Ma femme me reproche d'aimer trop la ribote. Je ne ddaigne rien. J'aime
tout ce qui est bon, la bonne chre, le bon vin, les belles joies
charnues, et celles  la peau plus tendre, douces et duvetes, que l'on
gote en rvant, le divin ne-rien-faire o l'on fait tant de
choses!--(on est matre du monde, jeune, beau, conqurant, on transforme
la terre, on entend pousser l'herbe, on cause avec les arbres, les btes
et les dieux)--et toi, vieux compagnon, toi qui ne trahis pas, mon ami,
mon Achate, mon travail!... Qu'il est plaisant de se trouver, son outil
dans les mains, devant son tabli, sciant, coupant, rabotant, rognant,
chantournant, chevillant, limant, tripotant, triturant la matire belle
et ferme qui se rvolte et plie, le bois de noyer doux et gras, qui
palpite sous la main comme un rble de fe, les corps roses et blonds,
les corps bruns et dors des nymphes de nos bois, dpouills de leurs
voiles, par la cogne tranchs! Joie de la main exacte, des doigts
intelligents, les gros doigts d'o l'on voit sortir la fragile oeuvre
d'art! Joie de l'esprit qui commande aux forces de la terre, qui inscrit
dans le bois, dans le fer ou la pierre, le caprice ordonn de sa noble
fantaisie! Je me sens le monarque d'un royaume de chimre. Mon champ me
donne sa chair, et ma vigne son sang. Les esprits de la sve font
crotre, pour mon art, allongent, engraissent, tirent et polissent au
tour les beaux membres des arbres que je vais caresser. Mes mains sont
des ouvriers dociles que dirige mon matre compagnon, mon vieux cerveau,
lequel m'tant soumis lui-mme, organise le jeu qui plat  ma rverie.
Qui jamais fut mieux servi que moi? Oh! quel beau petit roi! Ai-je pas
bien le droit de boire  ma sant? Et n'oublions pas celle (je ne suis
pas un ingrat) de mes braves sujets. Que bni soit le jour o je suis
venu au monde! Que de glorieuses choses sur la machine ronde, riantes 
regarder, suaves  savourer! Grand Dieu! que la vie est bonne! J'ai beau
m'en empiffrer, j'ai toujours faim, j'en bave; je dois tre malade: 
quelque heure du jour, l'eau me vient aux babines, devant la table mise
de la terre et du soleil...

* * *

Mais je me vante, compre: le soleil est dfunt; il gle en mon univers.
Ce sacripant d'hiver est entr dans la chambre. La plume entre mes
doigts gourds trbuche. Dieu me pardonne! un glaon se forme dans mon
verre, et mon nez a blmi: excrable couleur, livre de cimetire! j'ai
le ple en horreur. Hol! secouons-nous! Les cloches de Saint-Martin
tintent et carillonnent. C'est aujourd'hui la Chandeleur... _l'hiver se
passe, ou prend vigueur..._ Le sclrat! il prend vigueur. Eh bien,
faisons comme lui! Allons sur la grand-route, l'affronter face  face...

Le beau froid! un cent d'aiguilles me picotent les joues. Embusque au
dtour de la rue, la bise m'empoigne la barbe. Je cuis. Lou soit Dieu!
mon teint reprend son lustre... J'aime entendre sous mes pas la terre
durcie qui sonne. Je me sens tout gaillard. Qu'ont donc tous ces
gens-l, l'air piteux, maugracieux?...

--Allons! gai, gai! voisine,  qui en avez-vous?  ce vent polisson qui
vous trousse les cottes? il fait bien, il est jeune; que ne le suis-je
aussi! Il mord au bon endroit, le mtin, le friand, il sait les fins
morceaux. Patience, ma commre, il faut que chacun vive... Et o
courez-vous donc, avec le diable au cul?  la messe? _Laus Deo!_ Il aura
la victoire toujours sur le Malin. Rira celui qui pleure, et le gel
cuira... Bon, vous riez dj? Tout va bien... O je cours, moi aussi?
Comme vous,  la messe. Mais non celle du cur.  la messe des champs.

Je passe d'abord chez ma fille, pour prendre ma petite Glodie. Nous
faisons tous les jours notre promenade ensemble. C'est ma meilleure
amie, ma petite brebiette, ma grenouille qui gazouille. Elle a cinq ans
passs, plus veille qu'un rat et plus fine que moutarde. Ds qu'elle
me voit, elle accourt. Elle sait que j'ai toujours ma hotte pleine
d'histoires; elle les aime autant que moi. Je la prends par la main.

--Viens, petite, nous allons au-devant de l'alouette.

--L'alouette?

--C'est la Chandeleur. Tu ne sais pas qu'aujourd'hui elle nous revient
des cieux?

--Qu'est-ce qu'elle y a t faire?

--Chercher pour nous le feu.

--Le feu?

--Le feu qui fait soleil, le feu qui fait bouillir la marmite de la
terre.

--Il tait donc parti?

--Mais oui,  la Toussaint. Chaque anne, en novembre, il s'en va
rchauffer les toiles du ciel.

--Comment est-ce qu'il revient?

--Les trois petits oiseaux sont alls le chercher.

--Raconte...

Elle trottine sur la route. Chaudement enveloppe d'un tricot de laine
blanche, coiffe d'une capuche bleue, elle a l'air d'une msange. Elle
ne craint pas le froid; mais ses rondes pommettes sont rouges comme
apis, et son trognon de nez coule comme fontaine...

--, moucheron, mouchons, souffle chandelles! Est-ce pour la
Chandeleur? La lampe s'allume au ciel.

--Raconte, pre-grand, les trois petits oiseaux...

(J'aime  me faire prier.)

--Les trois petits oiseaux sont partis en voyage. Les trois hardis
compres: Roitelet, Rouge-Gorge et l'amie l'Alouette. Le premier,
Roitelet, toujours vif et remuant comme un petit Poucet, et fier comme
Artaban, aperoit dans les airs le beau feu, tel un grain de millet, qui
roulait. Il fond sur lui, criant: c'est moi! je l'ai. C'est moi! Et
les autres crient: Moi! Moi! Moi! Mais dj le Roitelet l'a happ au
passage et descend comme un trait... Au feu! au feu! il brle! Telle
bouillie bouillante, Roitelet le promne d'un coin de bec  l'autre; il
n'en peut plus, il bille, et la langue lui ple; il le crache, il le
cache sous ses petites ailes... Ahi! Ahi! Au feu! Les petites ailes
flambent... (As-tu bien remarqu ses taches de roussi et ses plumes
frises?...) Rouge-Gorge aussitt accourt  son secours. Il pique le
grain de feu et le pose dvotement en son douillet gilet. Voil le beau
gilet qui devient rouge, rouge, et Rouge-Gorge crie: J'en ai assez,
assez! mon habit est brl! Alors Alouette arrive, la brave petite
m'amie, elle rattrape au vol la flamme qui se sauvait pour remonter au
ciel, et preste, prompte, prcise comme une flche, sur la terre elle
tombe, et du bec enfouit dans nos sillons glacs le beau grain de soleil
qui les fait pmer d'aise...

J'ai fini mon histoire. Glodie caquette,  son tour. Au sortir de la
ville, je l'ai mise sur mon dos, pour monter la colline. Le ciel est
gris, la neige craque sous les sabots. Les buissons et les arbres
chtifs aux os menus sont matelasss de blanc. La fume des chaumines
monte droite, lente et bleue. On n'entend aucun bruit que ma petite
grenouille. Nous arrivons au haut.  mes pieds est ma ville, que l'Yonne
paresseuse et le Beuvron baguenaudant ceignent de leurs rubans. Toute
coiffe de neige, toute transie qu'elle est, frileuse et grelottante,
elle me fait chaud au coeur chaque fois que je la vois...

Ville des beaux reflets et des souples collines... Autour de toi,
tresses, comme les pailles d'un nid, s'enroulent les lignes douces des
coteaux labours. Les vagues allonges des montagnes boises, par cinq
ou six ranges, ondulant, mollement; elles bleuissent au loin; on dirait
une mer. Mais celle-ci n'a rien de l'lment perfide qui secoua
l'Ithacien Ulysse et son escadre. Pas d'orages. Pas d'embches. Tout est
calme.  peine  et l un souffle parat gonfler le sein d'une colline.
D'une croupe de vagues  l'autre, les chemins vont tout droit, sans se
presser, laissant comme un sillage de barque. Sur la crte des flots, au
loin, la Madeleine de Vzelay dresse ses mts. Et tout prs, au dtour
de l'Yonne sinueuse, les roches de Basserville pointent entre les
fourrs leurs dents de sangliers. Au creux du cercle des collines, la
ville, ngligente et pare, penche au bord de ses eaux ses jardins, ses
masures, ses haillons, ses joyeux, la crasse et l'harmonie de son corps
allong, et sa tte coiffe de sa tour ajoure...

Ainsi j'admire la coque dont je suis le limaon. Les cloches de mon
glise montent dans la valle; leur voix pure se rpand comme flot
cristallin dans l'air fin et gel. Tandis que je m'panouis, en humant
leur musique, voici qu'une raie de soleil fend la grise enveloppe qui
tenait le ciel cach. Et juste  ce moment, ma Glodie bat des mains et
crie:

--Pre-grand, je l'entends! L'alouette, l'alouette!...

Alors, moi, que sa petite voix frache, de bonheur faisait rire, je
l'embrasse et je dis:

--Moi aussi, je l'entends. Alouette du printemps...




II

LE SIGE OU LE BERGER, LE LOUP ET L'AGNEAU

_Agneau de Chamoux,_
_N'en faut que trois pour trangler un loup._

Mi-fvrier.


Ma cave sera bientt vide. Les soldats que M. de Nevers, notre duc, nous
envoya pour nous dfendre, viennent de mettre en perce ma dernire
feuillette. Ne perdons pas de temps, allons boire avec eux! Me ruiner,
je veux bien; mais me ruiner gaiement. Ce n'est pas la premire fois!
S'il plat  la bont divine, ce ne sera pas la dernire.

Bons garons! ils sont plus affligs que moi, lorsque je leur apprends
que le liquide baisse... Je sais de mes voisins qui le prennent au
tragique. Je ne peux plus, je suis blas: j'ai t trop souvent au
thtre, en ma vie, je ne prends plus les pitres au srieux. En ai-je vu
de ces masques, depuis que je suis au monde, des Suisses, des Allemands,
des Gascons, des Lorrains, des animaux de guerre, le harnois sur le dos
et les armes au poing, avaleurs de pois gris, lvriers affams, jamais
las de manger le bonhomme! Qui jamais put savoir pour quelle cause ils
se battent? Hier, c'est pour le Roi, aujourd'hui pour la Ligue. Tantt
ce sont les cafards, tantt les huguenots. Tous les partis se valent; le
meilleur ne vaut pas le cordeau pour le pendre. Que nous fait que ce
soit ce larron ou cet autre, qui friponne  la cour? Et quant  leur
prtention de mler Dieu  leurs affaires... ventre d'un petit poisson!
bonnes gens, laissez faire  Dieu! Il est homme d'ge. Si le cuir vous
dmange, trillez-vous tout seuls, Dieu n'a pas besoin de vous. N'est
manchot, que je sache. Se grattera, s'il lui plat...

Le pire est qu'ils prtendent me forcer, moi aussi,  lui faire la
barbe!... Seigneur, je vous honore, et crois, sans me vanter, que nous
nous rencontrons plus d'une fois par jour, si le dicton est vrai, le bon
dicton gaulois: _Qui bon vin boit, Dieu voit._ Mais il ne me viendrait
jamais  la pense de dire, comme ces cagots, que je vous connais bien,
que vous tes mon cousin, que vous m'avez confi vos trente-six
volonts. Vous me rendrez cette justice que je vous laisse en paix; et
tout ce que je vous demande, c'est que vous me laissiez de mme. Nous
avons assez  faire tous les deux de mettre l'ordre dans notre maison,
vous dans votre univers, moi dans le petit mien. Seigneur, tu m'as fait
libre. Je te rends la pareille. Mais ne voil-t-il pas que ces faquins
prtendent que j'administre tes affaires, que je parle pour toi, que je
dise comment tu veux que l'on te mange, et que qui te mange autrement je
le dclare ton ennemi et le mien!... Le mien? nenni! Je n'en ai point.
Tous les hommes sont mes amis. S'ils se battent, c'est leur plaisir. Je
tire, quant  moi, mon pingle du jeu... Oui, si je peux. Mais c'est
qu'ils ne veulent point, ces gueux. Si je ne suis l'ennemi d'un, j'aurai
les deux comme ennemis. Eh bien donc, puisque entre deux camps, je dois
toujours tre battu, battons aussi! Je l'aime autant. Plutt qu'enclume,
enclume, enclume, soyons enclume et puis marteau.

Mais qui me dira pourquoi ont t mis sur terre tous ces animaux-l,
tous ces genpillehommes, ces politiques, ces grands seigneurs, qui de
notre France sont saigneurs, et, de sa gloire toujours chantant, vident
ses poches proprement, qui, non rassasis de ronger nos deniers,
prtendent dvorer les greniers trangers, menacent l'Allemagne,
convoitent l'Italie, et dans le gynce du grand Turc fourrent leur nez,
qui voudraient absorber la moiti de la terre, et qui ne sauraient pas
mme y planter des choux!... Allons, paix, mon ami, ne te fais point de
bile! Tout est bien comme il est... en attendant qu'un jour nous le
fassions meilleur (ce sera le plus tt qu'il nous sera possible). Il
n'est si triste bte qui ne puisse servir. J'ai oui raconter qu'une
fois, le bon Dieu (mais, Seigneur, je ne parle aujourd'hui que de vous!)
avec Pierre se promenant, vit dans le faubourg de Byant[1], sur le
seuil de sa porte, assise, une femme se morfondant. Elle s'ennuyait tant
que notre Pre, cherchant dans sa bont de coeur, de sa poche, dit-on,
tira un cent de poux, les lui jeta, et dit: Prenez, ma fille,
amusez-vous! Lors la femme, se rveillant, partit en chasse; et chaque
fois qu'elle agrippait une bestiole, elle riait de contentement. C'est
mme charit, sans doute, si le Ciel nous a gratifis, afin de nous
distraire, de ces btes  deux pieds qui nous rognent la laine. Soyons
donc gais,  gu! Vermine est, parat-il, indice de sant. (Vermine, ce
sont nos matres.) Rjouissons-nous, mes frres: car personne, en ce
cas, n'est mieux portant que nous... Et puis, je vous dirai (
l'oreille): Patience! nous tenons le bon bout. La froidure, les geles,
la canaille des camps et celle de la cour n'ont qu'un temps, s'en iront.
La bonne terre reste, et nous pour l'engrosser. D'une seule ventre,
elle aura rpar... En attendant, buvons le fond de ma feuillette! Il
faut faire la place aux vendanges  venir.

Ma fille Martine me dit:

--Tu es un fanfaron.  t'entendre, on croirait que tu ne fais jamais
oeuvre que du gosier: badauder, bavarder comme battant de cloche, biller
de soif et bayer aux corneilles, que tu ne vis que pour faire bombance,
que tu boirais Rome et Thome; et tu ne peux rester un jour sans
travailler. Tu voudrais qu'on te crt hanneton, tourdi, prodigue,
dsordonn, qui ne sait ce qui entre en ton escarcelle ni ce qui s'en va
d'elle; et tu serais malade, si tout dans ta journe n'tait, heure par
heure, exactement sonn, ainsi qu'horloge  carillon; tu sais,  un sol
prs, tout ce que tu as dpens depuis Pques de l'an pass, et nul n'a
encore vu celui qui t'a roul... Innocent, tte folle! Ardez le bel
agneau!... Agneau de Chamoux, n'en faut que trois pour trangler un
loup...

Je ris, je ne rponds  madame bon bec. Elle a raison, l'enfant!... Elle
a tort de le dire. Mais une femme ne cle que ce qu'elle ne sait pas. Et
elle me connat, car c'est moi qui l'ai faite... Allons, Colas Breugnon,
conviens-en, mon garon: tu as beau faire des folies, tu ne seras jamais
un fol tout  fait. Parbleu! comme chacun, tu as un fol en ta manche, tu
le montres quand tu veux; mais tu l'y fais rentrer, quand il faut tes
mains libres et tte saine pour ouvrer. Comme tous les Franais, tu as
en ta caboche si bien l'instinct de l'ordre et la raison ancrs que tu
peux t'amuser  faire l'extravagant: il n'est de risques (pauvres
niais!) que pour les gens qui te regardent bouche be et voudraient
t'imiter. De beaux discours, des vers ronflants, des projets
tranche-montagne, sont chose dtectable: on s'exalte, on prend feu. Mais
nous ne consumons que notre margotin; et nous gardons notre gros bois,
bien rang, dans notre bcher. Ma fantaisie s'gaie et donne le
spectacle  ma raison qui la regarde, assise confortablement. Tout est
pour mon amusement. J'ai pour thtre l'univers, et, sans bouger, de mon
fauteuil, je suis la comdie; j'applaudis Matamore ou bien Francatrippa;
je jouis des tournois et des pompes royales, je crie _bis_  ces gens
qui se cassent la tte. C'est pour notre plaisir! Afin de le doubler, je
feins de me mler  la farce et d'y croire. Mais je n'ai garde, oh!
j'en crois tout juste ce qu'il faut pour m'amuser. C'est ainsi que
j'coute les histoires de fes... Pas seulement de fes! Il est un gros
monsieur, l-haut, dans l'Empyre... Nous le respectons fort; quand il
passe en nos rues, la croix en tte et la bannire, avec ses _Oremus_,
nous habillons de nos draps blancs les murs de nos maisons. Mais entre
nous... Bavard, mange ta langue! Cela sent le fagot... Seigneur, je n'ai
rien dit! Je vous tire mon chapeau...

* * *

Fin fvrier.

L'ne, ayant tondu le pr, a dit qu'il n'tait plus besoin de le garder,
et est all manger (garder, veux-je dire) quelque autre pr voisin. La
garnison de M. de Nevers est partie, ce matin. Faisaient plaisir  voir,
gras comme lard  pois. J'tais fier de notre cuisine. Nous nous sommes
quitts, coeur en bouche, bouche en coeur. Ils ont fait mille voeux
gracieux et courtois pour que nos bls soient beaux, que nos vignes ne
glent pas.

--Travaille bien, mon oncle, m'a dit Fiacre Bolacre, mon hte le
sergent. (C'est le nom qu'il me donne et que j'ai bien gagn: _Celui est
bien mon oncle qui le ventre me comble.)_ Ne mnage point ta peine et va
tailler ta vigne.  la Saint-Martin, nous reviendrons la boire.

Bons enfants, toujours prts  venir au secours d'un honnte homme, 
table, aux prises avec son broc!

On se sent plus lger, depuis qu'ils sont partis. Les voisins prudemment
dbloquent leurs cachettes. Ceux qui, les jours derniers, montraient des
faces de carme, et geignaient de famine, comme s'ils eussent port un
loup dedans leur panse, sous la paille du grenier ou la terre du
cellier, dnichent  prsent de quoi nourrir la bte. Il n'est si gueux
qui n'ait trouv moyen, en gmissant trs bien qu'il ne lui restait
rien, de garder quelque part le meilleur de son vin. Moi-mme (je ne
sais comment cela se fit), l'hte Fiacre Bolacre  peine tait parti (je
l'avais reconduit jusqu'au bout du faubourg de Jude) que je me
rappelai, en me frappant le front, un petit ft de Chablis, oubli par
mgarde sous le fumier des chevaux afin qu'il ft au chaud. J'en fus
trs contrist, ainsi qu'on peut le croire; mais quand le mal est fait,
il est fait et bien fait, faut s'en accommoder. Je m'en accommode bien.
Bolacre, mon neveu, ah! qu'avez-vous perdu! quel nectar, quel
bouquet!... Mais vous n'en perdrez rien, mon ami, mon ami, mais vous
n'en perdrez rien: c'est  votre sant!

On s'en va voisiner d'une  l'autre maison. On se montre les trouvailles
qu'on a faites en sa cave; et, comme les augures, on se cligne de l'oeil,
en se congratulant. On se raconte aussi les dommages et les dams (les
dames et leurs dommages). Ceux des voisins amusent et distraient des
siens. On s'informe de la sant de la femme de Vincent Pluviaut. Aprs
chaque passage de troupes dans la ville, par hasard singulier, cette
vaillante Gauloise largit sa ceinture. On flicite le pre, on admire
la vertu de ses reins prolifiques, dans l'preuve publique; et
gentiment, pour rire, sans mauvaise pense, je tape sur la bedaine du
fortun coquin, dont la maison est seule, dis-je,  montrer ventre
plein, quand les autres l'ont vide. Tous de rire, comme de juste, et
bien discrtement, ainsi qu'oisons dbrids, de l'une oreille  l'autre.
Mais Pluviaut prend mal nos compliments, et dit que je ferais mieux de
veiller sur ma femme.  quoi j'ai rpondu que, quant  celle-l, son
heureux possesseur pouvait sur les deux oreilles dormir, sans redouter
qu'on lui prt son trsor. Tous ont t d'accord.

* * *

Mais voici les jours gras. Si mal arms qu'on soit, on doit leur faire
honneur. Le renom de la ville, le ntre sont engags. Que dirait-on de
Clamecy, gloire des andouillettes, si Carme-prenant nous trouvait sans
moutarde? On entend frire les poles; une suave odeur de graisse imbibe
l'air des rues. Saute, crpe! plus haut! saute, pour ma Glodie!...

Un ra-pla-pla de tambour, un lus-tu-flu de flte. Des rires et des
hues... Ce sont MM. de Jude[2], qui viennent sur leur char rendre
visite  Rome.

Marchent en tte la musique et les hallebardiers, qui fendent la foule
avec leurs nez. Nez en trompes, nez en lances, nez en cors de chasse,
nez sarbacanes, nez hrisss d'pines, ainsi que des chtaignes, ou sur
le bout desquels des oiseaux sont plants. Ils bousculent les badauds,
ils farfouillent les cottes des filles qui glapissent. Mais tout
s'carte et fuit devant le roi des nez, qui fond comme un blier, et
telle une bombarde, roule sur un afft  roulettes son nez.

Suit le char de Carme, empereur des mangeurs de merluches. Des figures
blmes, vertes, dcharnes, enfroques, renfrognes, grelottantes sous
des capuchons, ou coiffes en ttes de poissons. Que de poissons!
Celui-ci tient en chaque poing une perche ou un carpillon; l'autre
brandit,  une fourche, une brochette de goujons; un troisime nous
exhibe pour chef une tte de brochet, du bec duquel sort un gardon, et
qui s'accouche avec une scie, s'ouvrant le ventre plein de poissons.
J'en ai une indigestion... D'autres, la gueule ouverte, y enfonant
leurs doigts afin de l'largir, s'touffent en poussant dans leur gosier
_( boure!)_ des oeufs qui ne veulent point passer.  gauche,  droite,
du haut du char, masques de chevches, robes de frocards, des pcheurs 
la ligne pchent, au bout d'un fil, les galopins qui sautent comme des
cabris, le bec en l'air pour attraper et croquer, croque, croque au vol,
les drages ou les crottes dans le sucre roules. Et par-derrire, un
diable danse, habill en cuisinier; il agite une casserole et une
cuiller  pot; d'une infme ratatouille, il enfourne la becque  six
damns nu-pieds, attachs  la queueleuleu, qui, par les barreaux d'une
chelle, passent leur tte grimaante, casque d'un bonnet de coton.

Mais voici les triomphateurs, les hros de la journe! Sur un trne de
jambons, sous un dme de langues fumes, parat la reine des Andouilles,
couronne de cervelas, le cou orn d'un chapelet de saucisses enfiles,
dont elle joue coquettement avec ses doigts boudins; escorte de ses
estafiers, boudins blancs et boudins noirs, andouillettes de Clamecy,
que Riflandouille, le colonel, conduit  la victoire. Arms de broches
et de lardoires, ils ont grand air, gras et luisants. Et j'aime aussi
ces dignitaires, dont le ventre est une marmite, ou le corps un pt en
crote, et qui portent, tels les rois mages, qui une hure de cochon, qui
un flacon de vin morillon, qui la moutarde de Dijon. Au bruit des
cuivres, des cymbales, des cumoires, des lchefrites, arrive au milieu
des rises, sur son ne, le roi des cocus, l'ami Pluviaut. Vincent,
c'est lui, il est lu! Assis  rebrousse-poil, coiff d'un haut turban,
un gobelet en main, il coute sa garde de flotteurs, diables cornus,
qui, la gaffe ou la gaule sur l'paule, dgoisent  voix claire, en
bonne langue franche et franoise, sans voiles, son histoire et sa
gloire. En sage, il n'en montre pas d'indiscrte fiert; indiffrent, il
boit, il fouette une lampe; mais quand il passe au pied d'un logis
illustr par la mme fortune, il crie, levant son verre: Hoh,
confrre,  ta sant!

Enfin, pour clore le cortge, vient la jolie saison nouvelle. Une
frache fille, rose et riante, au lisse front, aux cheveux blonds, avec
des petits frisons, couronne de primevres, jaunes et claires, et
portant en bandoulire, autour des petits seins ronds, de verts chatons,
pris aux noisetiers des buissons.  sa ceinture, une escarcelle sonnante
et pleine, et dans ses mains, une corbeille, elle chante, ses sourcils
ples relevs, carquillant les yeux d'un bleu d'azur lger, la bouche
ouverte comme un O sur ses nacottes aiguises tels des couteaux, elle
chante, d'une voix grle, l'hirondelle, qui reviendra bientt.  ses
cts, sur le chariot, que tranent quatre grands boeufs blancs, des
mignonnes en bon point, bien  point, belles gaillardes au corps
gracieux et rebondi et des fillettes  l'ge ingrat, qui comme de jeunes
arbrisseaux ont pouss de-ci, de-l.  chacune il manque un morceau;
mais du reste le loup ferait un bon repas... Les laiderons jolis! Elles
portent dans des cages des oiseaux de passage, ou puisant dans la
corbeille de la reine du printemps, elles jettent aux badauds des
gteaux, des surprises, des papillotes, o l'on trouve bonnets et
cottes, des pralins, son sort crit, des vers d'amour,--ou bien les
cornes.

Arrives au bas du march, prs de la tour, les pucelles sautent du
char, et sur la grand-place dansent avec les clercs et les commis.
Cependant que Mardi gras, Carme et le roi des cocus poursuivent leur
marche triomphale, en s'arrtant tous les vingt pas, pour dire aux gens
leurs vrits, ou la chercher au fond du verre...

    _ boure!  boure!  boure!_
    _Nous quitterons-nous sans boure?_
    _Non!_
    _Les Bourguignons ne sont pas si fous_
    _D'se quitter sans boire un coup!_

* * *

Mais  trop l'arroser, la langue s'paissit et la verve se mouille. Je
laisse l'ami Vincent faire avec son escorte une station nouvelle, 
l'ombre d'un bouchon. La journe est trop belle pour rester encag.
Allons prendre l'air des champs!

Mon vieil ami le cur Chamaille, qui est venu de son village, dans sa
charrette  ne, banqueter chez monsieur l'archiprtre de Saint-Martin,
m'invite  le reconduire, un bout de chemin. J'emmne ma Glodie. Nous
montons dans le tape-cul. Fouette, bourrique!... Elle est si petite que
je propose de la mettre dans le char, entre Glodie et moi... La route
blanche s'allonge. Le soleil vieillot somnole; il se chauffe, au coin de
son feu, plus qu'il ne nous rchauffe. L'ne s'endort aussi et s'arrte,
 penser. Le cur l'interpelle, indign, de sa voix de gros bourdon:

--Madelon!

L'ne tressaute, tricote de ses fuseaux, zigzague entre deux ornires,
et de nouveau s'arrte et mdite, insensible  nos objurgations:

--Ah! maudite, sans le signe de croix que tu portes sur le dos, gronde
Chamaille, qui lui larde les fesses du bout de son bton, comme je te
casserais ma trique sur l'chine!

Afin de nous reposer, nous faisons une halte,  la premire auberge, au
dtour du chemin, qui de l redescend vers le blanc village d'Armes,
dans le clair de son eau mirant son fin museau. Au milieu d'un champ
voisin, autour d'un grand noyer qui se carre, dressant dans le ciel
enfarin ses bras noirs et sa fire carcasse dpouille, des filles font
une ronde. Allons danser!... Elles ont t porter la crpe du Mardi gras
 commre la pie.

--Aga, Glodie, aga Margot l'agasse[3], avec son gilet blanc sur le bord
de son nid, tout l-haut, tout l-haut, qui se penche pour voir! La
curieuse! Afin que rien n'chappe  son petit oeil rond et  sa langue
bavarde, elle a fait sa maison sans porte ni fentres, tout au fate des
branches, ouverte  tous les vents. Elle est glace, trempe,
qu'importe? Elle peut tout voir. Elle est de mauvaise humeur, elle a
l'air de nous dire: Qu'ai-je  faire de vos dons? Manants,
remportez-les! Croyez-vous que si j'avais envie de votre crpe, je ne
serais pas capable d'aller la prendre chez vous?  manger ce qu'on vous
donne, il n'y a pas de plaisir. Je n'ai faim que de ce que je vole.

--Alors, pourquoi, pre-grand, lui donne-t-on la crpe avec ces beaux
rubans? Pourquoi souhaiter sa fte  cette larronnette?

--Parce que, dans la vie, vois-tu, c'est plus prudent d'tre bien que
d'tre mal avec les mchants.

--Eh bien, Colas Breugnon, tu lui en apprends de belles! gronde le cur
Chamaille.

--Je ne lui dis pas que c'est beau, je lui dis que c'est ce que chacun
fait, toi, cur, tout le premier. Tu peux rouler des yeux. Lorsque tu as
affaire  une de tes dvotes qui voient tout, qui savent tout, qui
mettent leur nez partout, qui ont la bouche ainsi qu'un sac plein de
malices, ose prtendre un peu que, pour les faire taire, tu ne leur
bourrerais pas le bec avec des crpes!

--Ah! Dieu, si cela suffisait! s'exclame le cur.

--J'ai calomni Margot, elle vaut mieux qu'une femme. Au moins sa langue
est bonne parfois  quelque chose.

--Et  quoi donc, grand-pre?

--Quand le loup vient, elle crie...

Or, voil qu' ces mots, l'agasse se met  crier. Elle jure, elle sacre,
elle bat des ailes, elle vole, elle couvre d'invectives je ne sais qui,
je ne sais quoi, qui est dans la valle d'Armes.  la lisire du bois,
ses compres emplums, le geai Charlot et Colas le corbeau, lui
rpondent sur le mme ton aigre et irrit. Les gens rient, les gens
crient: Au loup! Personne n'y croit. On n'en va pas moins voir (croire
est bon, voir vaut mieux)... Et que voit-on?... Nom d'un petit bonhomme!
Une bande de gens arms, qui montent la cte au trot. Nous les
reconnaissons. Ce sont ces sacripants, les troupes de Vzelay, qui,
sachant notre ville dmunie de sa garde, s'imaginaient trouver la pie
(mais non celle-ci) au nid!...

Je vous prie de penser que nous ne nous attardons pas  les considrer!
Chacun crie: sauve qui peut! On se pousse, on se rue. On dtale  toutes
jambes, sur la route, par les champs, celui-ci ventre  terre, celui-l
sur l'autre versant de son individu. Nous trois nous sautons dans la
voiture  ne. Comme si elle comprenait, Madelon part comme une flche,
fouette  tour de bras par le cur Chamaille, qui a, dans son moi,
perdu tout souvenir des gards que l'on doit  l'chine d'un baudet
marqu du signe de croix. Nous roulons au milieu d'un flot de gens qui
poussent des cris de merlusine, et, couverts de poussire et de gloire,
nous entrons  Clamecy, bons premiers, ayant sur nos talons le reste des
fuyards. Et toujours au galop, la charrette sautant, Madelon ne touchant
plus terre, le cur fouettant, nous traversons le faubourg de Byant en
criant:

--L'ennemi vient!

Les gens riaient d'abord, en nous voyant passer. Mais ils ne furent pas
longs  comprendre. Aussitt, ce fut comme une fourmilire, o l'on
vient d'introduire un bton. Chacun se dmenait, sortait, rentrait,
sortait. Les hommes s'armaient, les femmes faisaient leur paquet, les
objets s'empilaient dans les hottes, les brouettes; tout le peuple du
faubourg, abandonnant ses lares, reflua vers la ville,  l'abri des
murailles; les flotteurs, sans ter leurs costumes, leurs masques,
cornus, griffus, pansus, qui en Gargantua, et qui en Belzbuth,
coururent aux bastions, arms de gaffes et de harpons. Si bien que,
quand l'avant-garde de MM. de Vzelay arriva sous les murs, les ponts
taient levs, et il ne restait de l'autre ct des fosss que quelques
pauvres diables, qui, n'ayant rien  perdre, ne s'taient pas beaucoup
presss de le sauver, et le roi des cocus, notre ami Pluviaut, oubli
par l'escorte, qui, plein jusqu'au goulot et rond comme No, ronflait
sur son roussin, en lui tenant la queue.

C'est ici que l'on voit l'avantage,  se trouver en face de Franais
pour ennemis. D'autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui
ont l'entendement aux mains et comprennent  Nol ce qu'on leur dit  la
Toussaint, eussent cru qu'on raillait; et je n'aurais pas donn un radis
de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s'entend
 demi-mot: d'o qu'on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de
Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, nes de Beaune, ou livres de
Vzelay, qu'on s'trille, qu'on s'assomme, une bonne plaisanterie est
bonne pour tout gaillard franois... En voyant notre Silne, tout le
camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du
coeur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous
en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous changemes,
par-dessus les fosss, des injures bien plaisantes,  la faon d'Ajax et
d'Hector le Troyen. Mais les ntres taient de plus moelleuse graisse.
Je voudrais les noter, je n'en ai pas le temps; je les noterai toutefois
(patience!) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures
facties, paillardises, gaillardises, que j'ai oues, dites ou lues (ce
serait dommage, vraiment, qu'elles fussent perdues), au cours de mon
plerinage en cette valle de larmes. D'y penser seulement, j'ai le
ventre secou; je viens, en crivant, de faire un gros pt.

* * *

Quand nous emes bien cri, fallut agir (agir aprs parler, repose). Ni
eux, ni nous n'y tenions gure. Le coup tait manqu pour eux, nous
tions  l'abri: ils n'avaient nulle envie d'escalader nos murs; on
risque trop de se rompre les os. Cependant, s'agissait de faire, cote
que cote, quelque chose, n'importe quoi. On brla de la poudre, on
dchargea des ptarades en veux-tu? eh! en voil! Nul n'en souffrit, que
les moineaux. Le dos au mur, au pied du parapet, assis en paix, nous
attendions que les pruneaux eussent pass, pour dcharger aussi les
ntres, mais sans viser (il ne faut pas trop s'exposer). On ne se
risquait  regarder que lorsqu'on entendait brailler leurs prisonniers:
ils taient bien une douzaine, hommes et femmes de Byant, tous aligns,
non pas la face, mais la pile tourne aux murs  qui l'on donnait la
fesse. Ils criaient plus fort que l'anguille, mais le mal n'tait pas
grand. Pour nous venger, bien abrits, nous dfilmes tout le long de
nos courtines, brandissant au-dessus des murs, embrochs au bout de nos
piques, jambons, cervelas et boudins. Nous entendions les cris de rage
et de dsir des assigeants. Nous nous en fmes une pinte de bon sang;
et, pour n'en point perdre une goutte (lorsque tu tiens une bonne farce,
jusqu' la moelle ronge l'os!) le soir venu, nous installmes sous le
ciel clair, sur les talus, avec les murs pour paravent, tables charges
de victuailles et de flacons; nous banquetmes,  grand fracas,
chantant, trinquant,  la sant du Mardi gras. Du coup, les autres en
faillirent crever de fureur dans leur peau. Ainsi la journe se passa
gentiment, sans trop de dgt. Si ce n'est que l'un des ntres, le gros
Gueneau de Pousseaux, ayant voulu, dans sa ribote, se promener sur la
muraille, le verre en main pour les narguer, eut d'une mousquetade sa
cervelle et son verre mis en capilotade. Et de notre ct, nous en
estropimes un ou deux, en change. Mais notre bonne humeur n'en fut
point altre. Point de fte, on le sait, sans quelques pots casss.

Chamaille attendait la nuit, pour sortir de la ville et pour rentrer
chez lui. Nous avions beau lui dire:

--Ami, tu risques gros. Attends plutt la fin. Dieu se chargera bien de
tes paroissiens.

Il rpondait:

--Ma place est parmi mes agneaux. Je suis le bras de Dieu; et si je fais
dfaut, Dieu restera manchot. Il ne le sera point o je serai, j'en
jure.

--Je le crois, je le crois, dis-je, tu l'as prouv, lorsque les
huguenots assigeaient ton clocher et que tu assommas d'un gros moellon
leur capitaine Papiphage.

--Il fut bien tonn, dit-il, le mcrant! Et je le fus pareillement. Je
suis bonhomme et n'aime point  voir couler le sang. C'est dgotant.
Mais diable sait ce qui vous passe en la carcasse, quand on est parmi
les fous! On devient loup.

Je dis:

--C'est vrai, il n'est rien de tel que d'tre en foule pour n'avoir plus
le sens commun. Cent sages font un fou, et cent moutons un loup... Mais
dis-moi donc, cur,  ce propos, comment arranges-tu ensemble les deux
morales--celle de l'homme seul qui vit en tte  tte avec sa conscience
et demande la paix pour lui et pour les autres,--et la morale des
troupeaux d'hommes, des tats, qui font de la guerre et du crime une
vertu? Laquelle vient de Dieu?

--Belle question, parbleu!... Toutes les deux. Tout vient de Dieu.

--Alors, il ne sait ce qu'il veut. Mais je crois bien plutt qu'il le
sait et ne peut. N'a-t-il affaire qu' l'homme isol, c'est facile: il
lui est fort ais de se faire obir. Mais quand l'homme est en troupe,
Dieu n'en mne pas large. Que peut un seul contre tous? Alors, l'homme
est livr  la terre, sa mre, qui lui souffle son esprit carnassier...
Tu te souviens du conte de chez nous, o des hommes,  certains jours,
sont loups, et puis ils rentrent dans leur peau. Nos vieux contes en
savent plus long que ton brviaire, mon cur. Chaque homme dans l'tat
reprend sa peau de loup. Et les tats, les rois, leurs ministres ont
beau s'habiller en bergers, et, les fourbes, se dire cousins du grand
berger, du tien, du Bon Pasteur, ils sont tous loups-cerviers, taureaux,
gueules et ventres, que rien ne peut combler. Et pourquoi? Pour nourrir
la faim immense de la terre.

--Tu divagues, paen, dit Chamaille. Les loups viennent de Dieu, comme
le reste. Il a tout fait pour notre bien. Ne sais-tu pas que c'est Jsus
qui, nous dit-on, cra le loup, afin de dfendre les choux, qui
poussaient dans le jardinet de la Vierge, sa sainte mre, contre les
chvres et les cabris? Il eut raison. Inclinons-nous. Nous nous
plaignons toujours des forts. Mais, mon ami, si les faibles devenaient
rois, ce serait encore bien pis. Conclusion: tout est bon, les loups et
les moutons; les moutons ont besoin des loups, pour les garder; et les
loups des moutons: car il faut bien manger... L-dessus, mon Colas, je
vas garder mes choux.

Sa soutane il troussa, son gourdin empoigna, et dans la nuit sans lune
il partit, en m'ayant avec motion confi Madelon.

Les jours suivants, ce fut moins gai. Nous avions sottement bfr, le
premier soir, sans compter, par goinfrerie, forfanterie, et par
stupidit. Et nos provisions taient plus qu'cornes. Il fallut se
serrer le ventre; on le serra. Mais on crnait toujours. Quand les
boudins furent mangs, on en fabriqua d'autres, des boyaux rembourrs de
son, des cordes trempes de goudron, qu'on promenait sur des harpons, 
la barbe de l'ennemi. Mais le drle venta la ruse. Une balle trancha
l'un des boudins, au beau milieu. Et qui rit le plus fort, alors? Ce ne
fut pas nous. Pour nous achever, ces brigands, nous voyant pcher  la
ligne, du haut des murs dans la rivire, imaginrent, aux cluses amont,
aval, de poser de grands filets pour intercepter la friture. En vain
notre archiprtre objurgua ces mauvais chrtiens de nous laisser faire
carme. Faute de maigre, il fallut bien vivre sur notre lard.

Nous aurions pu, sans doute, implorer le secours de M. de Nevers. Mais,
pour ne rien cacher, nous n'tions pas presss d'hberger de nouveau ses
troupes. Il nous en cotait moins d'avoir les ennemis devant nos murs
que, dedans, les amis. Aussi, tant qu'on pouvait se passer d'eux, on se
taisait; c'tait le mieux. Et l'ennemi, de son ct, tait assez discret
pour ne les point mander. On prfrait s'entendre  deux, sans un
troisime. On ouvrit donc, sans se presser, les pourparlers. Et
cependant, dans les deux camps, on menait une vie trs sage, se couchant
tt, se levant tard et tout le jour jouant aux boules, au bouchon,
billant d'ennui plus que de faim, et sommeillant tant et si bien qu'en
jenant nous engraissmes. On remuait le moins possible. Mais il tait
bien difficile de tenir aussi les enfants. Ces garnements toujours
courant, piaillant, riant, en mouvement, ne cessaient point de
s'exposer, grimpant aux murs, tirant la langue  l'assigeant, le
bombardant  coups de pierres; ils avaient une artillerie de seringues
en sureau, de frondes  ficelle, de btons refendus... attrape ci,
attrape a, vlan dans le tas!... Et nos singes hurlaient de rire; et
furieux, les lapids juraient de les exterminer. On nous cria que le
premier des polissons qui sur les murs montrerait le bout de son nez
serait arquebus. Nous prommes de les surveiller; mais nous avions beau
leur allonger les oreilles et leur faire la grosse voix, ils nous
filaient entre les doigts. Et le plus fort (j'en tremble encore) fut
qu'un beau soir j'entends un cri: c'tait Glodie (non! qui l'et dit!),
cette eau qui dort, sainte-nitouche, ah! la mtine! mon trsor!... qui
du talus dans le foss venait de faire le plongeon... Dieu bon, je
l'aurais fouette!... Sur les murs je ne fis qu'un bond. Et tous,
penchs, nous regardions... L'ennemi aurait eu beau jeu, s'il et voulu
de nous pour cibles; mais, comme nous, il regardait au fond du foss ma
chrie, qui (la Sainte Vierge soit bnie!) avait roul douillettement
comme un chaton, et, sans autrement s'effarer, assise dans l'herbe
fleurie, levait la tte vers les ttes qui se penchaient des deux cts,
leur faisait la risette et cueillait un bouquet. Tous lui riaient aussi.
Monseigneur de Ragny, le commandant de l'ennemi, dfendit que l'on ft
aucun mal  l'enfant, et mme il lui jeta, brave homme, son drageoir.

Mais pendant qu'on tait occup de Glodie, Martine (on n'en finit jamais
avec les femmes), pour sauver sa brebis, tout le long du talus
dgringolait aussi, courant, glissant, roulant, la jupe jusqu'au cou
retrousse et montrant  tous les assigeants, firement, son orient,
son occident, les quatre points du firmament, et l'autre au ciel
resplendissant. Son succs fut clatant. Elle n'en fut intimide, prit
sa Glodie, et l'embrassa, et la claqua.

Enthousiasm par ses appts, n'coutant pas son capitaine, un grand
soldat dans le foss bondit et vint  elle, tout courant. Elle attendit.
De nos remparts nous lui jetmes un balai. Elle l'empoigna, et bravement
sur l'ennemi elle marcha, et trique et traque, pati patac, le galant
n'en menait pas large, et tue! et rue! il dcampa, sonnez trompettes et
clairons! On hissa la triomphatrice, avec l'enfant, parmi les rires des
deux camps; et je tirais, fier comme un paon, la corde au bout de
laquelle montait ma gaillarde, qui exposait  l'ennemi l'astre des
nuits.

On mit une semaine encore  discuter. (Toutes les occasions sont bonnes
pour causer.) Le faux bruit de l'approche de M. de Nevers nous mit enfin
d'accord; et l'entente se fit, en somme,  bon march: nous prommes 
ceux de Vzelay la dme des vendanges prochaines. Fait bon promettre ce
qu'on n'a, ce qu'on aura... On ne l'aura peut-tre pas; dans tous les
cas, sous les ponts l'eau passera, et du vin dans notre estomac.

Des deux cts, nous tions donc bien satisfaits les uns des autres, et
de nous beaucoup plus encore. Mais  peine sortis de l'averse, nous vint
nouvelle pluie. Ce fut dans la nuit justement qui suivit le trait,
qu'aux cieux parut un signe. Sur les dix heures, il sortit de derrire
Sembert, o il tait tapi, et, glissant dans le pr des toiles, vers
Saint-Pierre-du-Mont comme un serpent il s'allongea. Il semblait une
pe dont la pointe tait une torche, avec des langues de fume. Et une
main tenait le manche, dont les cinq doigts se terminaient par des ttes
hurlantes. On distinguait  l'annulaire une femme dont les cheveux
flottaient au vent. Et la largeur,  la poigne de l'pe, tait d'un
empan; sept  huit lignes,  la pointe; trois lignes et deux pouces, en
son milieu, exactement. Et sa couleur tait sanglante, violace,
tumfie, ainsi qu'une blessure au flanc. Toutes nos ttes, vers le
ciel, la bouche be, taient leves; on entendait claquer les dents. Et
les deux camps se demandaient lequel des deux tait vis par le prsage.
Et nous tions bien convaincus que c'tait l'autre. Mais tous avaient la
chair de poule. Except moi. Je n'eus point peur. Il faut dire que je ne
vis rien, j'tais couch depuis neuf heures. M'tais couch pour obir 
l'almanach: car c'tait la date indique, afin de prendre mdecine; et
o qu'on soit, quand l'almanach commande, je m'excute sans rplique:
car c'est parole d'vangile. Mais comme on m'a tout racont, c'est comme
si je l'avais vu. Je l'ai not.

* * *

Aprs que la paix fut signe, ennemis et amis, ensemble on banqueta. Et
comme tait venue alors la Mi-Carme, jene rompu, on s'en donna. Des
villages des environs nous arrivrent  foison, pour fter notre
dlivrance, les mangeailles et les mangeurs. Ce fut une belle journe.
Tout le long des remparts, la table tait dresse. On y servit trois
marcassins, rtis entiers, et rembourrs d'un hachis pic d'abats de
sangliers et de foie de hron, des jambons parfums, fums dans l'tre
avec des branches de genvrier; des pts de livre et de porc, embaums
d'ail et de laurier; des andouillettes et des tripes; des brochets et
des escargots; du gras-double, de noirs civets, qui, devant qu'on en et
tt, vous grisaient par le nez; et des ttes de veau qui fondaient sous
la langue; et des buissons ardents d'crevisses poivres, qui vous
embrasaient le gosier; et l-dessus, pour l'apaiser, des salades 
l'chalote vinaigres, et de fires lampes des crus de la Chapotte, de
Mandre, de Vaufilloux; et, pour dessert, le blanc caill, frais,
granuleux, qui s'crasait entre la langue et le palais; et des biscuits
qui vous torchaient un verre plein comme une ponge, d'un seul coup.

Aucun de nous ne lcha pied, tant qu'il resta de quoi bfrer. Lou soit
Dieu qui nous donna de pouvoir en si peu d'espace, dans le sac de notre
estomac, empiler flacons et plats. Surtout la joute fut belle entre
l'ermite Courte-Oreille de Saint-Martin-de-Vzelay, qui les Vzeliens
escortait (ce grand observateur qui le premier, dit-on, nota qu'un ne
ne peut braire s'il n'a la queue en l'air), et le ntre (je ne dis ne),
Dom Hennequin, qui prtendait qu'il avait d jadis tre carpe ou
brochet, tant il avait dgot de l'eau, pour en avoir trop bu sans
doute, en l'autre vie. Bref, quand nous sortmes de table, Vzeliens et
Clamecycois, nous avions les uns pour les autres bien plus d'estime
qu'au potage: c'est au manger que l'on apprend ce que vaut l'homme. Qui
aime ce qui est bon, je l'aime: il est bon Bourguignon.

Enfin, pour achever de nous mettre d'accord, nous digrions notre dner,
lorsque parurent les renforts que M. de Nevers envoyait pour nous
protger. Nous rmes bien; et nos deux camps, trs poliment, les
prirent de s'en retourner. Ils n'osrent pas insister, et s'en allrent
tout penauds, comme chiens que brebis font patre. Et nous disions, nous
embrassant:--tions-nous btes de nous battre pour le profit de nos
gardiens! Si nous n'avions pas d'ennemis, ils en inventeraient, parbleu!
pour nous dfendre. Grand merci! Dieu nous sauve de nos sauveurs! Nous
nous sauverons bien tout seuls. Pauvres moutons! Si nous n'avions  nous
dfendre que du loup, nous saurions bien nous en garder. Mais qui nous
gardera du berger?




III

LE CUR DE BRVES

Prime avril.


Aussitt que les chemins furent dbarrasss de ces visiteurs importuns,
je rsolus de m'en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son
village. Je n'tais pas bien inquiet de ce qu'il tait devenu. Le
gaillard sait se dfendre! N'importe! l'on est plus tranquille,
lorsqu'on a vu avec ses yeux l'ami lointain... Et puis, il me fallait me
dgourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du
bord de la rivire, qui s'tire au pied des collines boises. Sur les
feuilles nouvelettes s'grenaient les gouttelettes d'une petite pluie
bnie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis
reprenait tranquillement. Dans les futaies, un cureuil amoureux
miaulait. Dans les prs, les oies jabotaient. Les merles s'en donnaient
 gorge que veux-tu et la petite serrurire faisait son: _titiput_...

Sur le chemin, je dcidai de m'arrter, pour aller prendre  Dorceny mon
autre ami, le notaire, matre Paillard: de mme que les Grces, nous ne
sommes au complet qu' trois. Je le trouvai dans son tude, qui
griffonnait sur ses minutes le temps qu'il faisait, les rves qu'il
avait eus et ses vues sur la politique. Auprs de lui tait ouvert, 
ct du _De Legibus_, le livre des _Prophties de M. Nostradamus_.
Quand on est, toute sa vie, calfeutr dans son logis, l'esprit prend sa
revanche et ne s'en va que mieux dans les plaines du rve et les taillis
du souvenir; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans
l'avenir ce qu'il adviendra du monde. Tout est crit, dit-on: je le
crois, mais j'avoue que je n'ai jamais russi  lire dans les _Centuries_
l'avenir que lorsqu'il tait accompli.

En me voyant, le bon Paillard s'panouit; et la maison, du haut en bas,
retentit de nos clats. Il me rjouit  regarder, le petit homme,
bedonnant, face grle, de larges joues, nez color, les yeux plisss,
vifs et russ, l'air renfrogn, et bougonnant contre le temps, contre
les gens, mais dans le fond trs bon plaisant, toujours raillant, et
beaucoup plus farceur que moi. C'est son bonheur de vous lcher, d'un
air svre, une norme calembredaine. Et grave, il est beau  voir, 
table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa
chansonnette. Tout content de m'avoir, il me tenait les mains dans ses
mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement 
tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout
fait dans sa maison; et le tout n'est pas beau, mais le tout est de lui;
et beau ou laid, c'est son portrait.

Pour n'en point perdre l'habitude, il se plaignit de ci de a; et moi,
par contradiction, je trouvais bon et a et ci. Il est, lui, le docteur
Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux: c'est notre jeu. Il grogna contre ses
clients; et sans doute il faut avouer qu'ils mettent peu d'empressement
 le payer: car certaines de ses crances remontent  trente-cinq ans;
et bien qu'intress, il ne se hte point de les faire rentrer. Les
autres, s'ils s'acquittent, c'est par hasard, quand ils y pensent; en
nature: un panier d'oeufs, une paire de poulets. C'est la coutume; et
l'on trouverait offensant qu'il rclamt son argent. Il grognait, mais
il laissait faire; et je crois qu' leur place, il en et fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et
qui faisait des oeufs. Peu de besoins. Un vieux garon; ne chassant pas
les cotillons; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez
nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos
viviers, nos clapiers sont d'abondants garde-manger. Sa plus grande
dpense tait pour ses bouquins, qu'il montrait, mais de loin (car
l'animal n'est point prteur), et pour une manie qu'il a de regarder la
lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande
venues. Il s'est dans son grenier, dessus son toit, parmi les chemines,
amnag une plate-forme branlante, d'o il observe gravement le
firmament tournant; il s'efforce d'y dchiffrer, sans y trop rien
comprendre, l'alphabet de nos destines. Au reste, il n'y croit pas,
mais il aime  y croire. En quoi je le comprends: on a plaisir, de sa
fentre,  voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les
demoiselles; on leur prte des aventures, des intrigues, un roman; et
vrai ou non, c'est amusant.

Nous discutmes longuement sur le prodige, sur l'pe de feu sanglant
dans la nuit brandie le mercredi d'avant. Et chacun expliquait le signe,
 sa faon; bien entendu, chacun soutenait _mordicus_ que seul son sens
tait le bon. Mais  la fin, nous dcouvrmes que lui ni moi n'avions
rien vu. Car ce soir-l, mon astrologue, justement, avait fait un somme
devant son instrument. Du moment que l'on n'est plus seul  avoir t
sot, on en prend son parti. Nous le prmes joyeusement.

Et nous sortmes, bien dcids  n'en rien confesser au cur. Nous
allmes  travers champs, examinant les jeunes pousses, les fuseaux
roses des buissons, les oiseaux qui faisaient leurs nids, et sur la
plaine un pervier, comme une roue, aux cieux tournant. Nous nous
contions en riant la bonne farce que nagure  Chamaille nous avions
faite. Pendant des mois, Paillard et moi, nous avions su sang et eau
afin d'apprendre  un gros merle mis en cage un chant huguenot. Aprs
quoi, nous l'avions lch dans le jardin de mon cur. S'y trouvant bien,
il s'tait fait le magister des autres merles du village. Et Chamaille,
que leur choral venait troubler, quand il lisait son brviaire, se
signait, sacrait, croyait que le diable tait lch dans son jardin,
l'exorcisait et, de rage, embusqu derrire son volet, arquebusait
l'Esprit Malin. Il n'en tait point dupe d'ailleurs tout  fait. Car
lorsqu'il avait tu le diable, il le mangeait.

* * *

Tout en causant nous arrivmes.

Brves semblait dormir. Les maisons sur la route billaient, portes
ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage
humain, qu'au rebord d'un foss le derrire d'un marmot, qui se donnait
de l'air et qui faisait de l'eau. Mais  mesure que Paillard et moi,
nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg,
par le chemin jonch de pailles et de bouses, montait un ronflement
d'abeilles irrites. Et quand nous dbouchmes sur la place de l'glise,
nous la trouvmes pleine de gens gesticulant, prorant et piaillant. Au
milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure,
Chamaille, cramoisi de colre, braillait, en montrant les deux poings 
tous ses paroissiens. Nous tchions de comprendre; mais nous
n'entendions rien qu'un tumulte de voix:

...Chenilles et chenillots... Hannetons et mulots... _Cum spiritu
tuo..._

Et Chamaille criait:

--Non! non! je n'irai pas!

Et la foule:

--Sacr nom! Es-tu notre cur? rponds-nous, oui ou non? Si tu l'es (et
tu l'es), c'est pour que tu nous serves.

Et Chamaille:

--Faquins! Je sers Dieu, non pas vous...

Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l'huis au visage
de ses administrs; au travers de la grille, on vit encore ses deux
mains s'agiter, dont l'une par habitude rpandait sur son peuple
onctueusement la pluie de la bndiction et dont l'autre levait sur la
terre le tonnerre de la maldiction. Une dernire fois,  la fentre de
la maison, parut son ventre rond et sa face carre, qui, ne pouvant se
faire entendre au milieu des hues, rpliqua rageusement avec un pied de
nez. L-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassrent;
la place se vida; et, nous glissant derrire les badauds clairsems,
nous pmes enfin  l'huis de Chamaille frapper.

Nous frappmes longtemps. L'animal entt ne voulait pas ouvrir.

--H! monsieur le cur!...

Nous avions beau hler (nous dguisions nos voix, afin de nous amuser):

--Matre Chamaille, tes-vous l?

--Au diable! Je n'y suis pas.

Et comme nous insistions:

--Voulez-vous lever le camp! Si vous ne laissez ma porte, je vais,
bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte!

Il faillit sur nos dos verser son pot  eau. Nous crimes:

--Chamaille, au moins verse du vin!

 ces mots, par miracle, l'orage s'apaisa. Rouge comme un soleil, la
bonne figure rjouie de Chamaille se pencha:

--Nom d'un petit bonhomme! Breugnon, Paillard, c'est vous? J'allais en
faire de belles! Ah! les sacrs farceurs! que ne le disiez-vous?

Notre homme quatre  quatre dgringole ses marches.

--Entrez! Entrez! Bnis! , que je vous embrasse! Bonnes gens, que je
suis aise de voir figure humaine aprs tous ces babouins! Avez-vous
assist  la danse qu'ils faisaient? Qu'ils dansent tant qu'il leur
plat, je ne bougerai pas. Montez, nous allons boire. Vous devez avoir
chaud. Vouloir me faire sortir avec le Saint-Sacrement! Il va pleuvoir
tantt: nous serions, le bon Dieu et moi, tremps comme des soupes.
Sommes-nous  leur service? Suis-je un valet de ferme? Traiter l'homme
de Dieu en manant! Sacripants! Je suis fait pour curer leurs mes et non
leurs champs.

--Ah! , demandmes-nous, qu'est-ce que tu nous chantes?  qui diable
en as-tu?

--Montez, montez, dit-il. L-haut, nous serons mieux. Mais d'abord, il
faut boire. Je n'en puis plus, j'touffe!... Que dites-vous de ce vin?
Certes il n'est point des pires. Croiriez-vous, mes amis, que ces
animaux-l avaient la prtention de me faire, tous les jours, faire les
Rogations, ds Pques... Pourquoi pas depuis les Rois jusqu' la
Circoncision? Et cela, pour des hannetons!

--Des hannetons! dmes-nous. Srement, quelques-uns te sont rests pour
compte. Tu divagues, Chamaille.

--Je ne divague point, cria-t-il indign. Ah! cela, c'est trop fort!
C'est moi qui suis en butte  toutes leurs folies et c'est moi qui suis
fou!

--Alors, explique-toi en homme pondr.

--Vous me feriez damner, fit-il en s'pongeant de fureur; il faudrait
que je restasse calme, quand on nous tarabuste, moi et Dieu, Dieu et
moi, toute la sainte journe, pour que nous nous prtions  leurs
billeveses!... Or, sachez (ouf! j'toufferai, c'est sr) que ces paens
qui se soucient comme d'une guigne de la vie ternelle, et ne lavent pas
plus leur me que leurs pieds, exigent de leur cur la pluie et le beau
temps. Il faut que je commande au soleil,  la lune: Un peu de chaud,
de l'eau, assez, pas trop n'en faut, un petit soleil doux, moelleux,
envelopp, une brise lgre, surtout pas de geles, encore une arrose,
Seigneur, c'est pour ma vigne; arrte, assez piss!  prsent, il me
faut un petit coup de feu...

 entendre ces marauds, il semblerait que Dieu n'ait rien de mieux 
faire, sous le fouet de la prire, que l'ne du jardinier, attach  sa
meule, qui fait monter de l'eau. Encore (c'est le plus beau!) ne
s'entendent-ils pas entre eux: l'un veut la pluie, quand l'autre veut le
soleil. Et les voil qui lancent les saints  la rescousse! Ils sont
trente-sept, l-haut, qui font de l'eau. Marche en tte, lance en main,
saint Mdard, grand pissard. De l'autre part, ils ne sont que deux:
saint Raymond et saint Di, qui dissipent les nues. Mais viennent en
renfort saint Blaise chasse-vent, Christophe pare-grle, Valrien
avale-orage, Aurlien tranche-tonnerre, saint Clair fait le temps clair.
La discorde est au ciel. Tous ces grands personnages se flanquent des
horions. Et voici saintes Suzanne, Hlne et Scholastique qui se
prennent au chignon. Le bon Dieu ne sait plus  quel saint se vouer. Et
si Dieu n'en sait rien, que saura son cur? Pauvre cur!... Enfin, ce
n'est pas mon affaire. Je ne suis l que pour transmettre les prires.
Et l'excution regarde le patron. Aussi ne dirais-je rien (quoique cette
idoltrie, entre nous, me dgote... Mon doux Seigneur Jsus, tes-vous
mort en vain?) si du moins ces vauriens ne voulaient me mler aux
querelles du ciel. Mais (ils sont enrags!) ils prtendent se servir de
moi et de la croix, comme d'un talisman, contre toutes les vermines qui
dvorent leurs champs. Un jour c'est pour les rats qui rongent les
grains des granges. Procession, exorcisme, prire  saint Nicaise. Jour
glac de dcembre, de la neige jusqu'au dos: j'y pris un lumbago...
Ensuite, pour les chenilles. Prires  sainte Gertrude, procession.
C'est en mars: giboules, neige fondue, pluie gele: j'attrape un
enrouement, je tousse depuis ce temps... Aujourd'hui, les hannetons.
Encore une procession! Il faudrait que je fisse le tour de leurs vergers
(un gros soleil de plomb, des nuages pansus et bleu noir comme des
mouches, un orage qui mitonne, je reviendrais avec un bon chaud
refroidi) en chantant le verset: _Ibi ceciderunt_ fauteurs d'iniquit,
_atque expulsi sunt_ et n'ont pas pu _stare_... Mais c'est moi qui
serais proprement expuls!... _Ibi cecidit_ Chamaille Baptiste, dit
Dulcis, cur.... Non, non, non, grand merci! Je ne suis pas press. On
se lasse,  la fin, des meilleures plaisanteries. Est-ce  moi, s'il
vous plat, d'cheniller leurs champs? Si les hannetons les gnent,
qu'ils se dshannetonnent eux-mmes, ces feignants! Aide-toi, et le Ciel
t'aidera. Ce serait trop commode de se croiser les bras et de dire au
cur: fais ceci, fais cela! Je ferai ce qu'il plat  Dieu, et moi: je
bois. Je bois. Faites de mme... Quant  eux, qu'ils m'assigent, s'ils
veulent! Je n'en ai cure, compagnons, et je jure qu'ils lveront plutt
le sige de ma maison, que je ne lverai le mien de ce fauteuil. Buvons!

* * *

Il but, extnu par sa grande dpense de souffle et d'loquence. Et
nous, ainsi que lui, levmes notre verre dessus notre goulet, regardant
au travers le ciel et notre sort, qui nous paraissaient roses. Pendant
quelques minutes, le silence rgna. Seul, Paillard, qui claquait de la
langue, et Chamaille, dans le gros cou de qui le vin faisait: glouglou.
Il buvait d'un seul trait, Paillard,  petits coups. Chamaille, quand le
flot tombait au fond du trou, faisait: Han! en levant ses yeux au
firmament. Paillard regardait son verre, par-dessus, par-dessous, 
l'ombre et au soleil, le humait, reniflait, buvait du nez, de l'oeil,
autant que du palais. Pour moi, je savourais ensemble le breuvage et les
buveurs; ma joie s'augmentait de la leur, et de les observer: boire et
voir font la paire; c'est un morceau de roi. Je n'en fessais pas moins,
prompt et preste, mon verre. Et tous trois, bien au pas; point de
retardataire!... Qui le croirait pourtant? Quand nous fmes le compte,
celui qui arriva premier  la barrire, d'une bonne lampe, fut monsieur
le notaire.

Aprs que la rose de cave eut humect doucement nos gsiers et rendu la
souplesse aux esprits animaux, nos mes s'panouirent, et nos faces
aussi.  la fentre ouverte, accouds, attendris, nous regardions avec
extase dans les champs le printemps nouveau, le gai soleil sur les
fuseaux des peupliers qui se remplument, au creux du val l'Yonne cache
qui tourne et tourne dans les prs, comme un jeune chien qui se joue, et
d'o montait  nous l'cho des battoirs et des laveuses et des canes
cacardeuses. Et Chamaille, drid, disait, en nous pinant le bras:

--Qu'il fait bon vivre, en ce pays! Que le Dieu du ciel soit bni, qui
tous trois nous fit natre ici! Se peut-il rien de plus mignon, de plus
riant, de plus touchant, attendrissant, apptissant, gras, moelleux et
gracieux! On en a les larmes aux yeux. On voudrait le manger, le gueux!

Nous approuvions, du menton, lorsque soudain il repartit:

--Mais pourquoi diable eut-il l'ide, l-haut, de faire en ce pays
pousser ces animaux-ci? Il eut raison, c'est entendu. Il sait ce qu'il
fait, il faut croire... mais je prfrerais, je l'avoue, qu'il et tort,
et que mes paroissiens fussent au diable, o l'on voudra: chez les Incas
ou le Grand Turc, je ne m'en soucie, pourvu qu'ils soient ailleurs
qu'ici!

Nous lui dmes:

--Chamaille, ils sont pourtant les mmes. Autant ceux-ci que d'autres! 
quoi sert de changer?

--C'est donc, reprit Chamaille, qu'ils ont t crs, non pour tre
sauvs par moi, mais se sauver, en me forant  faire pnitence sur
terre. Convenez, mes compres, convenez qu'il n'est gure mtier plus
misrable que celui d'un cur de campagne, qui sue  faire entrer les
saintes vrits dans le crne endurci de ces pauvres hbts. On a beau
les nourrir du suc de l'vangile et faire  leurs bambins tter le
catchisme: le fait  peine entr leur ressort par le nez; faut  ces
grands gousiers plus grossire pte. Quand ils ont mchonn quelque
temps un _ave_, d'un coin de bouche  l'autre promen litanies, ou, pour
s'entendre braire, chant vpres et complies, rien des sacres paroles
ne passe le parvis de leur gueule assoiffe. Le coeur ni l'estomac n'en
reoit quasi rien. Aprs comme devant, ils restent purs paens. En vain,
depuis des sicles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des
forts, les gnies et les fes; vainement, nous soufflons,  en faire
clater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces
flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l'univers, la
lumire du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n'a pu tuer ces
esprits de la terre, ces sales superstitions, cette me de la matire.
Les vieilles souches des chnes, les noires pierres-qui-virent,
continuent d'abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons
pourtant brises, tailles, pilles, brles, dracines! Il faudrait
retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entire de la
Gaule, notre mre, pour finir d'arracher les diables qu'elle a au corps.
On n'y arriverait mme pas. Cette damne nature nous glisse entre les
mains: vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque
dieu qu'on tue, il en renat dix autres. Tout est dieu, tout est diable,
pour ces abrutis-l. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans
tte et  la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et
aux canards sorciers... Mais dites-moi, je vous prie, la tte que doit
faire, au milieu de ces monstres clops, chapps de l'Arche de No, le
doux fils de Marie et du pieux charpentier!

Mons Paillard rpondit:

--Compre, _oeil un autre oeil voit, et non soi_. Tes paroissiens sont
fous, c'est certain. Mais toi, es-tu plus sain? Cur, tu n'as rien 
dire; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs
lutins et leurs fes?... Ce n'tait pas assez d'avoir un Dieu en trois,
ou trois qui en font un, et la desse mre, il a fallu loger dans votre
Panthon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de
remplacer ceux qui taient briss et de remplir les niches que vous
aviez vides. Mais ces dieux, non, vrai Dieu! ne valent pas les vieux.
On ne sait d'o ils viennent; il en sort de partout, comme des limaons,
tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavs, couverts de
plaies et bosses, et mangs de vermine: l'un exhibe un moignon qui
saigne, ou sur sa cuisse un ulcre luisant; l'autre coquettement porte
sur son chignon enfonc, un tranchoir; celui-ci se promne la tte sous
le bras; celui-l, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme
une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, cur, de ton
saint, de celui qui trne en ton glise, le Stylite Simon, qui pendant
quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d'un pilier,  l'instar
d'un hron?

Chamaille sursauta et cria:

--Halte-l! passe encore pour les autres saints! Je ne suis pas charg
de les garder. Mais, paen, celui-l, c'est le mien, je suis chez lui.
Mon ami, sois poli!

--Laissons donc (je suis ton hte) sur sa patte ton chassier; mais
dis-moi ce que tu penses de l'abb de Corbigny, qui prtend avoir en
bouteille du lait de la Trs Sainte-Vierge; et dis-moi que te semble
aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s'administra
de l'eau bnite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement!

--Ce que j'en pense, dit Chamaille, c'est que toi-mme, toi qui railles,
si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-tre autant. Quant 
l'abb de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique,
tiendraient boutique, s'ils le pouvaient, de lait d'archanges, de crme
d'anges, et de beurre de sraphins. Ne parle pas de ces gens-l! Moine
et cur, c'est chien et chat.

--Alors, cur, tu n'y crois pas,  ces reliques?

--Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J'ai l'os acromion de sainte
Ditrine, qui claircit l'urine et le teint des ditreux[4]. Et j'ai le
bregmatis carr de saint toupe qui chasse les dmons des ventres des
moutons... Veux-tu bien ne pas rire! Parpaillot, tu te gausses? Tu ne
crois donc  rien? J'ai les titres ici (aveugles qui en doute! je m'en
vais les chercher), sur parchemin signs; tu verras, tu verras leur
authenticit.

--Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n'y crois pas non
plus, Chamaille, ton nez bouge... Quel qu'il soit, d'o qu'il vienne, un
os sera toujours un os, et qui l'adore un idoltre. Chaque chose en sa
place: les morts au cimetire! Moi, je crois aux vivants, je crois qu'il
fait grand jour, que je bois et raisonne--et raisonne fort bien--que
deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu
dans l'espace tournant; je crois en Guy Coquille, et puis te rciter, si
tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois; je
crois aussi aux livres o la science de l'homme et son exprience goutte
 goutte se filtrent; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et
(cela va sans dire) je crois galement en la sacre Parole. Il n'est
d'homme prudent et sage d'en douter. Es-tu content, cur?

--Non, je ne le suis pas, s'cria mon Chamaille, tout de bon irrit.
Es-tu calvinien, hrtique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre
 sa mre l'glise, et qui prtend (fausse couve de vipres!) se passer
de cur?

 son tour, se fcha mon Paillard, protestant qu'il ne permettait pas
qu'on le dt protestant, qu'il tait bon Franois, catholique de poids,
mais homme de bon sens et qui n'est point manchot de l'esprit ni des
poings, qui voit clair  midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot
un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra),
et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le
plus beau rayon.

* * *

L-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accouds sur
la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j'clatai de rire. Alors,
ils s'aperurent que je n'avais rien dit, et je le remarquai, moi-mme,
 cet instant. Jusque-l, j'tais occup  les voir,  les couter, en
m'amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en rptant
tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui
mche un chou. Mais les deux enrags parleurs me sommrent de dclarer
pour lequel des deux j'tais. Je rpondis:

--Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N'en est-il plus 
discourir? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est
sage... Mes compres, quand vous voulez savoir ce que vous possdez,
vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres; aprs, vous
les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l'une de l'autre
vos lubies? Toutes ensemble font peut-tre la vrit. La vrit vous
fait la nique, quand vous voulez l'accaparer. Le monde, enfants, a plus
d'une explication: car chacune n'explique qu'un ct de la question. Je
suis pour tous vos dieux, les paens, les chrtiens, et pour le dieu
raison, par-dessus le march.

 ces mots, tous les deux s'unissant contre moi, courroucs,
m'appelrent pyrrhonien et athe.

--Athe! que vous faut-il? que voulez-vous de moi? Votre Dieu ou vos
dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi? Qu'ils viennent! Je
les reois. Je reois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me
plat fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur
fais la risette; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir
avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un
seul Dieu, je l'avoue, je n'en ai pas assez. Qu'y faire? je suis
gourmand... on me met  la dite! J'ai mes saints, j'ai mes saintes, mes
fes et mes esprits, ceux de l'air, de la terre, des arbres et des eaux;
je crois  la raison; je crois aussi aux fous, qui voient la vrit; et
je crois aux sorciers. J'aime bien  penser que la terre suspendue se
balance dans les nues, et je voudrais toucher, dmonter, remonter tous
les beaux mcanismes de l'horloge du monde. Mais cela ne fait point que
je n'aie du plaisir  couter chanter les clestes grillons, les toiles
aux yeux ronds, et  pier l'homme au fagot dans la lune... Vous haussez
les paules? Vous, vous tes pour l'ordre. Eh! l'ordre a bien son prix!
Mais il n'est pas pour rien, et il se fait payer. L'ordre, c'est ne pas
faire ce qu'on veut, et c'est faire ce qu'on ne voudrait pas. C'est se
crever un oeil, pour mieux voir avec l'autre. C'est abattre les bois pour
y faire passer les grandes routes droites. C'est commode, commode...
Mais bon Dieu! que c'est laid!! Je suis un vieux Gaulois: beaucoup de
chefs, beaucoup de lois, tous frres, et chacun pour soi. Crois si tu
veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la
raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux! Il en bout, il en
pleut, d'en haut, d'en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds; le monde
en est gonfl, comme laie en gsine. Je les estime tous. Et je vous
autorise  m'en apporter d'autres. Mais je vous dfie bien de m'en
reprendre un seul, ni de me dcider  lui donner cong;  moins que le
coquin n'ait par trop abus de ma crdulit.

Me prenant en piti, Paillard et le cur demandrent comment je pouvais
retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.

--Je l'y trouve fort bien, dis-je; tous les sentiers me sont familiers,
je m'y promne  l'aise. Quand je vais seul par la fort, de Chamoux 
Vzelay, croyez-vous donc que j'aie besoin de la grand-route? Je vais,
je viens, les yeux ferms, par les chemins des braconniers; et si je
suis peut-tre arriv le dernier, du moins j'apporte au gte ma
gibecire pleine. Tout y est  sa place, rang, tiquet: le bon Dieu 
l'glise, les saints dans leurs chapelles, les fes parmi les champs, la
raison sous mon front. Ils s'entendent trs bien: chacun a sa chacune,
sa tche et sa maison. Ils ne sont pas soumis  un roi despotique; mais,
tels messieurs de Berne et leurs confdrs, ils forment tous entre eux
des cantons allis. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts.
Ne t'y fie pas pourtant! On a parfois besoin des faibles contre les
forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fes. Tout de mme,
il lui faut aussi les mnager. Et le bon Dieu tout seul n'est pas plus
fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque.
Croquant croqu. Oui-d. On ne m'tera pas, voyez-vous, de l'ide, que
le _plus grand bon Dieu_, nul ne l'a encore vu. Il est trs loin, trs
haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connat
(trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre.
Le bon Dieu d'aujourd'hui, celui que chacun prie, c'est comme qui dirait
M. de Concini... Bon, ne me bourre point, Chamaille! Je dirai, pour ne
point te fcher, que c'est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel
le bnisse! Je l'honore et je l'aime. Mais devant le seigneur du Louvre,
il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit!

--Ainsi soit! dit Paillard; mais il n'est pas ainsi. Hlas! il s'en faut
bien! _En l'absence du seigneur, se connat le serviteur._ Depuis que
notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tomb, les princes
jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse... _Les jeux des princes
plaisent  ceux-l qui les font..._ Ces larrons vont pcher dedans le
grand vivier, et vider le trsor de l'or et des victoires futures
endormies dans les coffres de l'Arsenal, que garde M. de Sully. Ah! que
le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tte, avec l'or qu'ils ont
mang!

L-dessus nous en dmes plus qu'il n'est prudent de le noter: car sur ce
chant donn, nous tions tous d'accord. Et nous fmes aussi quelques
variations sur les princes enjuponns, sur les cafards empantoufls, les
gras prlats, et sur les moines fainants. Je dois dire que Chamaille
improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et
le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand
nous prmes pour thme, aprs les mielleux, les fielleux, aprs les faux
dvots ceux-l qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots,
cagots, nigauds, ces imbciles qui prtendent, pour imposer l'amour de
Dieu, le faire entrer  coup de trique, ou bien de dague dans la peau!
Le bon Dieu n'est pas un nier, pour nous mener par le bton. Qui veut
se damner, qu'il se damne! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant,
et le brler? Dieu merci, laissez-nous tranquilles! Que chacun vive, en
notre France, et laisse vivre son prochain! Le plus impie est un
chrtien: car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le
meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux: orgueil ne
sied ni duret; ils se ressemblent, comme deux gouttes d'eau.

Aprs quoi, fatigus de parler, nous chantmes, entonnant  trois voix
un cantique  Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le cur,
nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu'il prfrait
celui-l  ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et
les prchi-prcha dbitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que
l'on peut reconnatre, et digne de respect, un dieu de bonne souche,
bien franaise... que dis-je? chrtienne, mes chers frres: car Jsus
n'est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois reprsent en un
Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds? Buvons donc, mes amis, 
notre Rdempteur, notre Bacchus chrtien, notre Jsus riant dont le beau
sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues
et nos mes, et verse son esprit doux, humain, gnreux et railleur
gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang!

* * *

 ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l'honneur
du gai bon sens franais qui se rit de l'excs en tout (_Entre les deux
s'assied le sage_... d'o vient qu'il sied souvent par terre), un grand
bruit de portes fermes, de pas pesants dans l'escalier, de Jsus! de
Joseph! _d'ave_, et de gros soupirs oppresss, nous annona l'invasion
de dame Hlose Cur, comme on nommait la gouvernante, ou la Cure.
Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et
s'exclama:

--Hol! Hol! Au secours, monsieur le cur!

--Eh! grosse bte, qu'y a-t-il? demanda l'autre, impatient.

--Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!

--Qui? Ces chenilles, qui s'en vont par les champs, en procession? Je te
l'ai dit, ne parle plus de ces paens, mes paroissiens!

--Ils vous menacent!

--Je m'en moque. Et de quoi? D'un procs devant l'official? Allons-y! Je
suis prt.

--Ah! mon monsieur, si ce n'tait qu'un bon procs!

--Qu'est-ce donc? Parle!

--Ils sont l-bas, chez le grand Picq, qui font des signes
cabalistiques, des sorchixmes, comme on dit, et qui chantent:
_Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le
verger et dans la cave du cur!_

 ces mots, Chamaille bondit:

--Ah! ces maudits! Dans mon verger, leurs hannetons! Et dans ma cave...
Ils m'assassinent! Ils ne savent plus qu'inventer! Ah! Seigneur, saint
Simon, venez au secours de votre cur!

Nous tentmes de le rassurer, nous riions bien!

--Riez! riez! nous cria-t-il. Si vous tiez  ma place, mes beaux
esprits, nous ne ririez pas autant. Eh! parbleu, je rirais aussi, en
votre peau: c'est bien commode! Mais je voudrais vous voir devant cette
nouvelle, et prparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces
garnements!... Leurs hannetons! c'est coeurant... Et leurs mulots!... Je
n'en veux pas! Mais c'est  se casser la tte!

--Eh! quoi, lui dis-je, n'es-tu pas le cur? Que crains-tu?
Dsexorcise-toi! N'en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens?
N'es-tu pas plus fort qu'eux?

--H! H! je n'en sais rien. Le grand Picq est trs malin. Ah! mes amis!
Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J'tais si bien, si
confiant! Ah! rien n'est sr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je
suis pris. Ils me tiennent... Mon Hlose, va, cours leur dire qu'ils
s'arrtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand,
 mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant _(Fiat
voluntas...) c'est_ moi qui passe par leur trente-six volonts!...
Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J'en ai bu d'autres!...

Il se leva. Nous demandmes:

--O vas-tu donc?

-- la croisade, rpondit-il, des hannetons.




IV

LE FLNEUR OU UNE JOURNE DE PRINTEMPS

Avril.


Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux
charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d'abricotier,
la branche blanche dont les bourgeons pointus, ross, sont caresss par
le soleil du frais matin,  ma fentre, en mon jardin. Quelle belle
matine! Quelle flicit de penser qu'on verra, qu'on voit cette
journe! Je me lve, j'tire mes vieux bras o je sens la bonne
courbature du travail acharn. Les quinze jours derniers, mes apprentis
et moi, afin de rattraper les chmages forcs, nous avons fait voler les
copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est
malheureusement plus vorace que n'est l'apptit du client. Eh! l'on
n'achte gure, on se presse encore moins de payer ce qu'on a command;
les bourses sont saignes  blanc; n'y a plus de sang au fond des
escarcelles; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs; la terre
est bonne, celle dont je suis fait et celle o je vis (c'est la mme).
_Ara, ora et labora._ Roi tu seras. Ils sont tous rois, les
Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi: car j'entends, ds ce matin,
bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la
danse sur l'enclume des marteaux des marchaux, le couperet sur le
tranchoir hacher les os, les chevaux  l'abreuvoir renifler l'eau, le
savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les
sabots _pati-patoche_, les fouets claquants, les bavardages des
passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville
travaillant, qui fait _ahan: Pater noster,_ nous ptrissons _panem
nostrum_ quotidien, en attendant que tu le donnes: c'est plus
prudent... Et sur ma tte, le beau ciel du bleu printemps, o le vent
passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l'air
frisquet. Et l'on dirait... c'est la jeunesse qui renat! Elle revient,
 tire-d'aile, du fond des temps, refaire son nid d'hirondelle sous
l'auvent de mon vieux coeur qui l'attend. La belle absente, comme on
l'aime,  son retour! Bien plus, bien mieux qu'au premier jour...

 ce moment, j'entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille,
dont la voix aigre criait je ne sais quoi  je ne sais pas qui,
peut-tre  moi. (N'coutais pas.) Mais la jeunesse effarouche tait
partie. Au diable soit la girouette!... Elle, enrage (je dis: ma
vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant:

--Que fais-tu l, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant,
la gueule ouverte comme le trou d'une citerne? Tu fais peur aux oiseaux
du ciel. Qu'attends-tu? Qu'une alouette toute rtie tombe dedans, ou
bien le pleur d'une hirondelle? Pendant ce temps, moi, je me tue, je
souffle, je sue, je m'vertue, je peine comme un vieux cheval, pour
servir cet animal!... Va, faible femme, c'est ton lot!... Eh bien, non,
non, car le Trs-Haut n'a pas dit que nous aurions toute la peine, et
que Adam irait de-ci, de-l, flnant, et les mains derrire le dos. Je
veux qu'il souffre aussi, et je veux qu'il s'ennuie. Si c'tait
autrement, s'il s'amusait, le gueux, il y aurait de quoi dsesprer de
Dieu! Par bonheur, je suis l, moi, afin d'accomplir ses saintes
volonts. As-tu fini de rire? Au travail, si tu veux faire bouillir le
pot!... Eh! voyez s'il m'coute! Grouilleras-tu bientt?

Avec un doux sourire, je dis:

--Mais oui, ma belle. Ce serait un pch de rester au logis, par ce
matin joli.

Je rentre  l'atelier, je crie aux apprentis:

--Il me faut, mes amis, une pice de bois, liant, doux, et serr. Je
vais voir chez Riou, s'il a dans l'entrept quelque beau madrier. Hop!
Cagnat! Robinet! Allons faire notre choix.

Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis:

--Chante toujours!

Mais ce dernier conseil n'tait pas ncessaire. Quelle musique! Je
sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait:

--Eh! matresse, on croirait qu'on s'en va-t-en voyage. Dans un petit
quart d'heure, on sera de retour.

--Avec ce brigand-l, dit-elle, sait-on jamais!

* * *

Neuf heures alors sonnaient. Nous allions en Byant, le trajet n'est pas
long. Mais au pont de Beuvron, on s'arrte en passant (il faut bien
s'informer de la sant des gens), pour saluer Ftu, Gadin et Trinquet
dit Beau-Jean, qui commencent leur journe, assis sur la chausse, 
regarder l'eau couler. On devise, un moment, de la pluie et du beau
temps. Puis, nous nous remettons en route, sagement. On est hommes de
conscience, on va par le plus droit, on ne cause avec personne (il est
vrai que sur le chemin, nous ne rencontrons personne). Seulement (on est
sensible aux beauts de la nature), on admire le ciel, les jeunes
pousses du printemps, dans les fosss des murs un pommier fleurissant,
on regarde l'hirondelle, on fait halte, on discute la direction du
vent...

 mi-chemin, je songe que je n'ai d'aujourd'hui embrass ma Glodie. Je
dis:

--Allez toujours. Je fais les deux chemins. Chez Riou, je vous rejoins.

Quand j'arrivai, Martine, ma fille, tait en train de laver sa boutique,
 grande eau, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser, avec l'un, avec
l'autre, son mari, ses garons, l'apprenti, et Glodie, et deux ou trois
commres en plus du voisinage, avec qui elle riait,  rate que veux-tu,
sans cesser de jaser, de jaser, de jaser. Et quand elle eut fini, non de
jaser, mais de laver, elle sortit et vida le seau dans la rue,  toute
vole. Moi, je m'tais arrt, quelques pas avant d'entrer, afin de
l'admirer (elle me rjouit les yeux et le coeur, quel morceau!) et je
reus la moiti du seau sur les mollets. Elle n'en rit que mieux, mais
moi bien plus fort qu'elle. Ah! la belle Gauloise, qui me riait au nez,
avec ses noirs cheveux qui lui mangent le front, ses forts sourcils, ses
yeux qui brlent, et ses lvres encore plus, rouges comme des tisons et
gonfles comme des prunes! Elle allait, gorge nue et bras nus,
gaillardement trousse. Elle dit:

-- la bonne heure! Au moins, as-tu tout pris?

Je rpondis:

--Il ne s'en faut gure; mais je ne me soucie de l'eau, pourvu que je ne
sois pas oblig  la boire.

--Entre, dit-elle, No, du dluge sauv, No le vigneron. J'entre, je
vis Glodie, assise en court jupon, sous le comptoir tapie:

--Bonjour, petit mitron.

--Je parie, dit Martine, que je sais ce qui t'a fait sortir si tt de la
maison.

--Tu paries  coup sr, tu connais la raison, tu as suc son tton.

--C'est la mre?

--Pardine!

--Que les hommes sont poltrons!

Florimond, qui entrait, juste, reut le paquet. Il prit un air piqu. Je
lui dis:

--C'est pour moi. Ne t'offense pas, mon gars!

--Il y a part pour deux, dit-elle, ne sois pas si glouton. L'autre
gardait toujours sa dignit froisse. Il est un vrai bourgeois. Il n'a
jamais admis qu'on pt rire de lui; aussi, quand il nous voit tous deux,
Martine et moi, il se mfie, il pie, d'un regard souponneux, les mots
qui vont sortir de nos bouches qui rient! Eh! pauvres innocents! Quelle
malice on nous prte!

Je dis ingnument:

--Tu plaisantes, Martine; je sais que Florimond est matre, en sa
maison; il ne se laisse pas, comme moi, damer le pion. D'ailleurs sa
Florimonde est douce, docile, discrte, n'a pas de volont, obit sans
parler. La bonne fille, elle tient de moi qui ai toujours t un pauvre
homme timide, soumis et cras!

--As-tu bientt fini de te moquer du monde! fit Martine  genoux, qui
frottait de nouveau (et je te frotte, et je te frotte) les carreaux, les
croises, d'une joie enrage.

Et tout en travaillant (moi, je la regardais faire), nous dgoisions
ensemble de bons et drus propos. Au fond du magasin, que Martine
remplissait de son mouvement, de son verbe, de sa robuste vie, se tenait
rencogn Florimond, renfrogn, pinc, collet mont. Il n'est jamais 
l'aise, dans notre socit; les mots verts l'effarouchent, et les saines
gauloiseries: ils choquent sa dignit; et puis, il ne comprend pas que
l'on rie par sant. Il est petiot, plot, maigriot et morose; il aime 
se plaindre de tout; il ne trouve rien de bien, sans doute, parce qu'il
ne voit que lui. Une serviette enroule autour de son cou de poulet, il
avait l'air inquiet, et remuait,  droite,  gauche, les prunelles;
enfin, il dit:

--On est  tous les vents, ici, comme sur une tour. Toutes les fentres
sont ouvertes.

Martine, sans l'interrompre, dit:

--Eh! quoi, j'touffe.

Quelques minutes, Florimond tenta de tenir bon... (Il soufflait,  dire
vrai, un beau petit vent frais)... Et partit furibond. La gaillarde
accroupie leva la tte, et dit, avec sa bonne humeur affectueuse et
railleuse:

--Il va se remettre au four.

Narquois, je demandais si elle s'entendait toujours avec son ptissier.
Elle se garda bien de me dire que non. Ah! la sacre mtine, lorsqu'elle
s'est trompe, on la couperait en quatre, plutt qu'elle avout.

--Et pourquoi donc, dit-elle, ne m'entendrais-je pas? Il est fort  mon
got.

--Oui-d, j'en mangerais. Mais pour ta grande bouche, dis-je, un petit
pt est bien vite aval.

--De ce qu'on a, dit-elle, il faut se contenter.

--C'est bien dit. Malgr tout, si j'tais  la place du petit pt, je
serais, je l'avoue,  moiti rassur.

--Pourquoi? N'a rien  redouter, car je suis loyale en march. Mais
qu'il le soit pareillement! Car sinon, le garnement, s'il me trompe, est
prvenu: le jour ne passera point qu'il ne soit coquericocu. Chacun son
bien.  lui le sien.  moi le mien. Donc, qu'il fasse son devoir!

--Tout son devoir.

--Dame, il faudrait un peu voir qu'il se plaignt que la pucelle ft
trop belle!

--Ah! diablesse, je ne m'abuse, c'est toi qui rpondis  la buse, qui
rapportait l'ordre du ciel.

--Je connais plus d'un busard, dit-elle, mais sans plumes. Duquel
veux-tu parler?

--Connais-tu pas, dis-je, l'histoire de la buse que des commres
envoyrent  Notre Pre, pour demander que les marmots,  peine clos,
pussent trotter sur leurs deux jambes? Le bon Dieu dit: Je le veux
bien. (Il est galant avec les dames.) Je ne demande en change rien
qu'une petite condition  mes aimables paroissiennes: que dsormais,
sous l'dredon, femmes, filles et fillettes couchent seulettes. La buse
emporta, fidle, le message sous son aile; et je n'tais point l, le
jour qu'il arriva; mais je sais que le messager en entendit de belles!

Martine s'arrta, sur les talons assise, de frotter pour pousser de
grands clats de rire; et puis, me bouscula, en criant:

--Vieux bavard! plus qu'un pot  moutarde, bavard, baveux, bavant!
Va-t'en de l, va-t'en! Conteur de balivernes!  quoi es-tu bon, dis?
Faire perdre le temps! , dguerpis. Et tiens, emmne-moi aussi ce
petit chien sans queue, qui trane dans mes jambes, ta Glodie, oui, qui
vient de se faire chasser encore du fournil et de fourrer ses pattes, je
gage, dans la pte (elle en a sur le nez). Ouste, filez tous deux,
laissez-nous, marmousets, laissez-nous travailler, ou je prends mon
balai...

Elle nous mit dehors. Nous partmes tous deux, bien contents; nous
allmes ensemble chez Riou. Mais nous nous arrtmes un peu, au bord de
l'Yonne. Nous regardions pcher. Nous donnions des conseils. Et nous
avions grand-joie quand plongeait le bouchon, ou que du vert miroir
l'ablette bondissait. Mais Glodie, en voyant  l'hameon le ver, qui se
tordait de rire, me dit, d'un petit air dgot:

--Pre-grand, il a mal, il va tre mang.

--Eh! ma mignonne, dis-je, sans doute! tre mang, c'est un petit
dsagrment. Il n'y faut pas penser. Pense plutt  qui le mange, au
beau poisson. Il dit: c'est bon!

--Mais si c'tait toi pourtant que l'on mange, pre-grand!

--Eh bien, je le dirais aussi: Je suis-t-y bon! L'heureux coquin! Ah!
quelle chance il a, le gaillard qui me mange!

Voil, ma fille, voil comment pre-grand est: toujours content!
Mangeur, mang, il n'est rien de tel que d'arranger la chose en sa
cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.

En devisant ainsi, dj nous nous trouvmes (il n'tait pas onze heures)
arrivs chez Riou, sans y avoir pens. Cagnat et Robinet m'attendaient,
mais en paix, sur la berge vautrs; et Binet, qui avait pris ses
prcautions et sa canne  pcher, taquinait le goujon.

J'entrai dans le chantier.  partir du moment o je suis au milieu des
beaux arbres couchs, dvtus et tout nus, et que la bonne odeur de
sciure me monte au nez, dame, j'avoue, le temps et l'eau ont pu couler.
Je ne puis me lasser de leur tter les cuisses. J'aime un arbre plus
qu'une femme. Chacun a sa folie. J'ai beau savoir celui que je veux et
prendrai. Si j'tais chez le Grand Turc et que je visse, en un march,
celle que j'aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que
m'empcherait mon amour pour ma mie de savourer de l'oeil, en passant,
les appts du reste du troupeau? Je ne suis pas si sot! Pourquoi Dieu
m'aurait-il donn des yeux avides de la beaut, si, quand elle apparat,
je devais les fermer? Non, les miens sont ouverts, comme des portes
cochres. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais
voir sous la peau des femelles ruses leurs dsirs, leur malice et leur
fourbe pense, ainsi sous l'corce rude ou lisse de mes arbres je sais
lire l'me enclose, qui sortira de l'oeuf,--si je veux le couver.

En attendant que je veuille, Cagnat, qui s'impatiente (c'est un
avale-tout-cru, il n'y a que nous, les vieux, qui sachions savourer),
converse  coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l'autre ct
de l'Yonne, vont flnant, ou font le pied de grue sur le pont de Byant.
Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffrent, leur coutume est
la mme: percher, pendant le jour, les fesses incrustes sur le rebord
des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation,
comme c'est l'habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethlem,
consiste en quolibets. Ces messieurs de Jude nous traitent de paysans,
d'escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous rpliquons 
leurs amnits, en les nommant guernouilles et gueules de brochets...
Je dis: nous, car ne puis, quand j'entends chanter les litanies, me
dispenser de dire mon: _Ora pro nobis!_ C'est pour tre poli.  qui vous
parle, on doit rpondre. Aprs que nous emes honntement chang
quelques propos jolis (voil-t-il pas que sonne l'_angelus_ de midi!
J'en sursaute, baubi... Hoh! le Temps, hoh! Mais ton sablier
fuit!...) je prie premirement nos bons flotteurs d'aider Cagnat et
Robinet  charger ma charrette, et de la charrier, _secundo_,  Beuvron,
avec le bois que j'ai choisi. Ils crient beaucoup:

--Sacr Breugnon! Tu ne te gnes pas!

Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m'aiment, au fond.

Nous revnmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zle,
on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de
Beuvron et qu'on trouva, fidles, les trois autres moineaux, Ftu,
Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l'eau, les jambes s'arrtrent, et
les langues, _presto_, se remirent en marche. Les uns mprisaient les
autres, parce qu'ils faisaient quelque chose. Les autres mprisaient les
uns, parce qu'ils ne faisaient rien. Tout le rpertoire des chanteurs y
passa. Sur la borne du coin, moi, je m'tais assis, et j'attendais la
fin, pour dcerner le prix. Lorsqu'une voix me crie  l'oreille:

--Brigand! Te voil revenu! Enfin, me diras-tu comment, depuis neuf
heures, de Beuvron  Byant, tu as pass le temps? Le feignant! Quel
malheur! Quand serais-tu rentr, si je ne t'avais pris? Au logis,
sclrat! Mon dner est brl.

Je dis:

--Le prix, tu l'as. Mes amis, vous aurez beau faire: pour ce qui est du
chant, auprs de celle-l, vous tes de petits enfants.

Mon loge ne fit que la rendre plus vaine. Elle nous rgala encore d'un
morceau. Nous crimes:

--Bravo!... Et maintenant, rentrons. Va devant. Je te suis.

Ma femme rentrait donc, en tenant par la main ma Glodie, et suivie par
les deux apprentis. Docile, mais sans hte, j'allais en faire autant,
quand de la ville haute un bruit joyeux de voix, des sonneries de cors,
et le gai carillon de la tour Saint-Martin me firent, vieux flaireur,
renifler l'air, en qute d'un spectacle nouveau. C'tait le mariage de
M. d'Amazy avec Mlle Lucrce de Champeaux, fille du receveur des tailles
et taillon.

Pour voir entrer la noce, les voil tous qui prennent leurs jambes 
leur cou, et grimpent quatre  quatre vers la place du chteau. Vous
pensez si je fus le dernier  courir! Ce sont l des aubaines qu'on n'a
point tous les jours. Seuls, Trinquet et Gadin et Ftu, les flneurs, ne
daignrent lever leur derrire viss au bord de la rivire, disant que
ce n'tait  eux, gens du faubourg, d'aller faire visite aux bourgeois
de la tour. Certes, j'aime l'orgueil, et l'amour-propre est beau. Mais
lui sacrifier mon divertissement..., serviteur, mon amour! Ta faon de
m'aimer vaut celle du cur qui me fouettait gamin, disait-il, pour mon
bien...

Bien que j'eusse aval d'un seul trait l'escalier de trente et six
degrs qui monte  Saint-Martin, j'arrivai (quel malheur!) sur la place
trop tard pour voir la noce entrer. Fallut donc (c'tait de toute
ncessit) que j'attendisse qu'elle sortt. Mais ces sacrs curs n'en
ont jamais assez de s'entendre chanter. Pour occuper le temps, je
parvins  entrer,  grand-sueur, dans l'glise, en foulant gentiment les
bedons complaisants et les coussins charnus; mais je me trouvai pris, 
l'entre du parvis, sous l'dredon humain, ainsi que dans un lit, bien
au chaud, sous la plume. N'et t l'endroit saint, j'avoue que j'aurais
eu quelques penses foltres. Mais il faut tre grave, il y a temps et
lieu; et quand je dois, je puis l'tre comme un baudet. Mais il arrive
aussi que le bout de l'oreille reparat quelquefois, et que le baudet
brait. Il arriva ce jour: car, tandis que, dvot et discret, je suivais,
en billant pour mieux voir, le joyeux sacrifice de la chaste Lucrce 
M. d'Amazy, quatre trompes de chasse, par saint Hubert, sonnrent,
accompagnant l'office, en l'honneur du chasseur; la meute seule
manquait: on le regrettait bien. Moi, j'avalai mon rire; et
naturellement, je ne pus m'empcher de siffler (mais tout bas) la
fanfare. Seulement lorsque vint le moment fatidique, o  la question du
cur curieux la marie rpond: Oui, et que, gaillardement, les joues
gonfles sonnrent la prise, c'en fut trop, je criai:

--Hallali!

Vous pensez si l'on rit! Mais le suisse arriva, en fronant le sourcil.
Je me fis tout petit, et me glissant le long des croupes, je sortis.

Sur la place je me trouvai. La compagnie n'y manquait point. Tous, comme
moi, hommes de bien, sachant user des yeux pour voir, des oreilles pour
croire et boire ce qu'ont happ les autres yeux, et de la langue pour
conter ce qu'on n'est pas forc d'avoir vu pour en parler. Dieu sait si
je m'en suis donn!... Pour beau mentir n'est pas besoin venir de loin.
Aussi, le temps passa trs vite, pour moi du moins, jusqu'au moment o
se rouvrit la grande porte de l'glise, au bruit des orgues. Parut la
chasse. Glorieux, marchait en tte l'Amazy, tenant au bras la bte
prise, qui roulait ses beaux yeux de biche,  droite,  gauche, en
minaudant... Eh! j'aime mieux n'tre charg de la garder, la belle
enfant!  qui la dbobinera, donnera du fil  retordre. Qui prend la
bte, il prend les cornes...

Mais je n'en vis pas davantage de la chasse et de la cure, du piqueur
et de la pique, et ne saurais mme dcrire (ce n'est pas pour m'en
vanter) la couleur des habits du sire et la robe de la marie. Car juste
 ce moment, nos esprits furent pris et notre attention par la grave
question de l'ordre et de la marche et de la prsance de messieurs du
cortge. Dj, me conta-t-on, quand ils taient entrs (ah! que
n'tais-je l!) le juge et procureur de la chtellenie et monsieur
l'chevin, maire en titre d'office, ainsi que deux bliers, au seuil,
s'taient heurts. Mais le maire, plus gros, plus fort, avait pass.
S'agissait de savoir  prsent qui des deux sortirait le premier et
montrerait son nez sur le sacr parvis. Nous faisions des paris. Mais il
ne sortait rien: comme un serpent coup, la tte de la noce poursuivait
son chemin; le corps ne suivait point. Enfin, nous rapprochant de
l'glise, nous vmes, dedans, prs de l'entre, de chacun des cts, nos
animaux furieux, dont chacun empchait le rival de passer. Comme, dans
le saint lieu, ils n'osaient pas crier, on les voyait remuer le nez et
les babines, ouvrir des yeux normes, faire le dos en boule, froncer le
front, souffler, gonfler les joues, le tout sans qu'il sortt un son.
Nous nous tenions les ctes; et tout en pariant et riant, nous aussi,
nous avions pris parti. Les hommes d'ge, pour le juge, reprsentant du
seigneur duc (qui voudrait le respect pour soi, le prche aux autres);
les jeunes coqs, pour notre maire, champion de nos liberts. Moi,
j'tais pour celui des deux qui l'autre rosserait le mieux. Et l'on
criait, pour exciter chacun le sien:

--Cz! Cz! vas-y, monsieur Grasset! Mords-lui la crte, mons Ptaud! ,
, rabats-lui le caquet! Ae donc! hardi, bourriquet!...

Mais ces rossards se contentaient de se cracher leur rage au nez, sans
s'empoigner, par peur sans doute de gter leurs beaux effets.  ce
compte, la discussion et risqu de s'terniser (car n'tait pas 
craindre que le bec leur gelt), sans M. le cur, inquiet d'arriver en
retard  dner. Il dit:

--Mes chers enfants, le bon Dieu vous entend, le repas vous attend; ne
faut en aucun cas faire attendre un repas, faire entendre au Seigneur,
notre mauvaise humeur, en son temple. Lavons le linge  la maison...

S'il ne le dit du moins (car je n'entendais rien), ce dut tre le sens:
car je vis  la fin que ses deux grosses mains empoignaient par la nuque
et rapprochaient leurs mufles pour un baiser de paix. Aprs quoi, ils
sortirent, mais sur la mme ligne, ainsi que deux piliers encadrant au
milieu le ventre du cur. Au lieu d'un matre, trois.  disputes de
matres, peuple ne perd jamais.

* * *

Ils taient tous passs et rentrs au chteau, pour manger le dner
qu'ils avaient bien gagn; nous restions, grosses btes,  biller sur
la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour
avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les
plats. Nous tions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et
Breugnon, ci-prsent, qui nous regardions en riant,  chaque mets qu'on
nommait, et nous nous donnions du coude dans les ctes. Nous approuvions
ce plat, nous discutions cet autre: on et pu faire mieux, si l'on et
consult des gens d'exprience, comme nous; mais enfin, ni faute
d'orthographe, ni pch capital; et le dner en somme tait fort
honorable.  propos d'un civet, chacun dit sa recette; et ceux qui
coutaient ajoutrent leur mot. Mais l-dessus bientt un dbat clata
(ces sujets sont brlants; faut tre un mchant homme, pour pouvoir en
parler, de coeur et de sang-froid). Il fut surtout trs vif entre dame
Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dners en
ville. Chacune a son parti, chaque parti prtend clipser l'autre, 
table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce
sont les joutes des bourgeois. Mais malgr que je sois friand des beaux
dbats, rien ne m'est fatigant comme d'our conter les prouesses des
autres, quand moi, je n'agis point; et je ne suis pas homme  me nourrir
longtemps du jus de ma pense et de l'ombre des plats que je ne mange
pas. C'est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre
aussi souffrait!):

-- parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un
amant qui parle trop d'amour. Je n'en peux plus, hol, je suis dans un
tat  prir, mon ami, j'arde, je me consume, et mes entrailles fument.
Allons les arroser et nourrir l'animal qui me ronge le ventre.

--Nous en viendrons  bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de
la faim, la mdecine la meilleure est de manger, dit un ancien.

Nous allmes ensemble, au coin de la Grand-Rue,  l'htel des cus de
France et du Dauphin: car de rentrer chez nous,  deux heures passes,
nul de nous n'y pensait; Tripet et, comme moi, redout d'y trouver la
soupe froide et la femme bouillante. C'tait jour de march, la salle
tait bonde. Mais si, quand on est seul,  table, bien  l'aise, on est
mieux pour manger, quand on est bien serr par de bons compagnons, on
mange mieux: ainsi, tout est toujours trs bien.

Pendant un long moment, nous cessmes tous deux de parler, si ce n'est
_in petto_, c'est--dire du coeur et des mchoires,  un petit sal aux
choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine,
pour claircir la bruine que j'avais sur les yeux: car manger et non
boire, comme disent nos vieux, c'est aveugler, non voir. Aprs quoi, la
vue claire et le gosier lav, je pus recommencer  bien considrer les
hommes et la vie, qui paraissent plus beaux aprs qu'on a mang.

 la table voisine, un cur des environs avait pour vis--vis une
vieille fermire, qui lui faisait le dos rond; elle s'inclinait, parlait
en renfonant la tte dedans sa carapace, la tordant de ct et
doucereusement levant vers lui sa face, comme  la confession. Et le
cur, de mme l'coutait de profil, affable, et sans l'entendre, 
chaque rvrence rpondait poliment par une rvrence, sans perdre une
goule, et semblait dire: Allez, ma fille, _absolvo te_. Tous vos
pchs vous sont remis. Car Dieu est bon. J'ai bien dn. Car Dieu est
bon. Et ce boudin noir est trs bon.

Un peu plus loin, notre notaire, matre Pierre Delavau, qui traitait un
de ses confrres, parlait d'cus, de la vertu, d'argent, de politique,
de contrats, de rpublique... romaine (il est rpublicain, en vers
latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du
roi).

Puis, au fond, mon oeil vagabond dnicha Perrin le Queux, en biaude[5]
bleue, raide empese, Perrin de Corvol-l'Orgueilleux, dont le regard au
mme instant se rencontrant avec le mien, il s'exclama, il se leva et
m'appela. Je jurais qu'il m'avait vu, ds le dbut; mais le matois se
tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans,
que j'ai tailles. Il vint  moi, m'offrit un verre:

--Tout mon coeur, mon coeur vous salue[6]...

...M'en offrit deux:

--Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l'on doit...

...Me proposa de prendre part  son repas. Il esprait qu'ayant dn,
je dirais non. Je l'attrapai: car je dis oui. Sur ma crance, autant de
pris.

Je recommenai donc, mais cette fois plus calme, posment, n'ayant plus
 craindre la famine. Peu  peu, les dneurs grossiers, les gens presss
qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu'afin de se nourrir,
avaient vid les lieux; et il ne restait plus que les honntes gens,
gens d'ge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le
bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte tait
ouverte, l'air et le soleil entraient, et trois poulettes noires
allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les
pattes d'un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans
la rue, le cri du vitrier, et:  mon beau poisson! et le rugissement
d'un ne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux boeufs
blancs, attels  un char, et couchs, immobiles, leurs jambes replies
sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mchonnant leur
cume avec mansutude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient.
J'aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous
sentions aises, si l'on nous et pass la main le long du dos, nous
eussions fait ronron.

La conversation s'tablit entre tous, de table  table, tous unis, tous
amis, tous frres: le cur, le queux, le notaire, son partenaire, et
l'htelire au nom si doux (c'est Baiselat: le nom promet; elle a tenu,
et au-del). Pour mieux causer, je m'en allais de l'un  l'autre,
m'asseyant ici, puis l. On parla de politique. Pour que le bonheur soit
complet, aprs souper il ne dplat de songer au malheur des temps. Tous
nos messieurs se lamentaient de la misre, de la chert, du peu
d'affaires, de la ruine de notre France, de notre race en dcadence, des
gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des
gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si
l'on n'en va pas  tout moment voir passer un bout sous la porte.
Pourtant, la Vrit, en bonne Bourguignonne, tant au fond du muid, nos
amis se risqurent peu  peu de crier contre ceux de nos matres qui
taient le plus loin. Surtout, ils s'accordrent contre les Italiens,
Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine,
apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre
rt, dont l'un est tranger, dont le second est vtre, vous chassez
celui-ci, mais vous assommez l'autre. Par esprit de justice, par
contradiction, je dis qu'il ne fallait chtier un seul chien, mais tous
les deux, qu' our les gens, il et sembl qu'il ne ft de mal en
France qu'italien, que grce  Dieu nous ne manquions ni d'autres maux,
ni de coquins.  quoi tous, d'une seule voix, rpondirent qu'un coquin
italien en vaut trois et que trois Italiens honntes ne valent point le
tiers d'un honnte Franois. Je rpliquai qu'ici ou l, o sont les
hommes, ce sont les mmes animaux, et qu'une bte en vaut une autre,
qu'un bon homme, d'o qu'il soit, est bon  voir et  avoir; et quand je
l'ai, je l'aime bien, mme italien. L-dessus, ils me tombrent tous sur
le dos, raillant, disant qu'on connaissait mon got, et me nommant vieux
fou, Breugnon bouge-toujours, le prgrin, l'errant, Breugnon frotteur
de routes... c'est vrai que, dans le temps, j'en ai us beaucoup.
Lorsque notre bon duc, le pre de celui d'aujourd'hui, m'envoya 
Mantoue et  Albissola, afin d'tudier les maux, les faences et les
industries d'art, que depuis nous plantmes dans la terre de chez nous,
je n'ai pas mnag les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet
de Saint-Martin  Saint-Andr-le-Mantouan je l'ai fait, le bton au
poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la
terre qui s'allonge et ptrir la chair du monde... Mais n'y pensons pas
trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un
Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l'univers. Que diable
as-tu pill? me dit-on en riant, et qu'as-tu rapport?--Autant qu'eux.
Plein mes yeux. Les poches vides, c'est vrai. Mais la tte gave....
Dieu! que c'est bon de voir, d'entendre, de goter, de se remmorer!
Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce
qu'on peut, au moins! Je suis comme une ponge qui tette l'ocan. Ou
bien plutt, je suis une grappe ventrue, mre, pleine  crever du beau
jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l'allait presser! Pas
si bte, mes fils, c'est moi qui la boirai! Car vous la ddaignez. Eh
bien, tant mieux pour moi! Je n'insisterai pas. Autrefois, j'ai voulu
partager avec vous les miettes du bonheur que j'avais ramass, tous mes
beaux souvenirs des pays de lumire. Mais les gens de chez nous ne sont
pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le
reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j'en
vois autant. Trou arrire, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent
pis que devant. Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque
vous m'en voulez, je garde ce que j'ai vu, sous mes paupires, au fond
des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgr eux. Il
vaut bien mieux l'tre avec eux,  leur faon, puis  la sienne. Un
bonheur vaut moins que deux.

C'est pourquoi, tout en dessinant, sans qu'il s'en doute, les naseaux de
Delavau, et le cur qui bat des ailes en parlant, j'coute et chante
leur couplet, que je connais: Quel orgueil, quelle joie d'tre
Clamecycois! Et pardieu, je le pense. C'est une bonne ville. Une ville
qui m'a fait ne peut tre mauvaise. La plante humaine y pousse  l'aise,
grassement, sans piquants, point mchante, tout au plus de la langue que
nous avons bien affile. Mais pour mdire un peu du prochain (qui
riposte), il n'en va pas plus mal, on ne l'aime que mieux, et on ne lui
ferait tort d'un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en
sommes fiers, tous, mme le cur) la tranquille ironie de notre
Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre chevin Ragon
refusant de s'unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hrtiques, aux
catholiques, Rome ou Genve, chiens enrags ou loups-cerviers, et saint
Barthlemy venant laver chez nous ses mains ensanglantes. Autour de
notre duc, tous serrs, nous formions un lot de bon sens, o se
brisaient les flots... Le dfunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne
peut en parler sans en tre attendri! Comme nous nous aimions! Ils
taient faits pour nous, nous tions faits pour eux. Ils avaient leurs
dfauts, certes, tout comme nous. Mais ces dfauts taient humains et
les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: Nevers
est encore vert! ou: L'anne sera bonne. Nous ne manquerons pas
d'enfants. Le vert-galant nous en fit un encore... Ah! nous avons mang
notre pain blanc d'abord. Aussi, nous aimons tous  parler de ces temps.
Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j'ai vu le roi Henri,
et j'en profite: car, devant qu'ils m'en prient, je leur fais le rcit,
pour la centime fois (c'est toujours la premire, pour moi, pour eux
aussi, j'espre, s'ils sont de bons Franois), comment je le vis, le roi
gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses
coudes),  cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris,
tout gris dehors, dedans tout or...

Par malheur, le premier clerc de mons notaire m'interrompt pour
l'avertir qu'un client meurt et le demande. Il doit partir, bien 
regret,--non pas avant de nous avoir gratifis d'une histoire qu'il
prparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la
retournait; mais moi d'abord plaai la mienne). Soyons juste, elle tait
bonne, j'ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans
gal.

* * *

Aprs que nous fmes ainsi remis de nos motions, dtendus et lavs du
gosier au talon, nous sortmes ensemble... (il devait tre alors cinq
heures moins un quart, ou cinq heures  peine... En trois petites
heures, eh! j'avais rcolt, avec deux bons dners et de gais souvenirs,
une commande du notaire pour deux bahuts qu'il me fait faire)... La
compagnie se spara aprs avoir pris un biscuit tremp dans deux doigts
de cassis, chez Rathery l'apothicaire. Delavau acheva d'y conter son
histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu' la
Mirandole, o nous nous sparmes, dfinitivement, aprs avoir fait
halte, le ventre au mur, pour pancher nos dernires effusions.

Comme il tait trop tard et trop tt pour rentrer, je descendis vers
Bethlem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en
sonnant du clairon. Prs de la tour Lourdeaux, je croisai un charron,
qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait
ralentir, il sautait, lui dcochant un coup. Tel un qui court aprs la
roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s'enfuit. Et je
notai l'image, afin de m'en servir.

Cependant, j'tais hsitant si je devais reprendre ou non, pour
retourner  la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de
Panteor[8] venir une procession, la croix en tte, que tenait, en
l'appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut
que ma jambe, et qui tirait la langue  l'autre enfant de choeur, en
louchant vers le bout de son sacr bton. Aprs lui, quatre vieux
portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et
gonfles, un endormi qui s'en allait, sous l'aileron de son cur, en
terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu'au
logis. C'est plus gai, quand on n'est pas seul. J'avoue aussi que je
suivais un peu afin d'our la veuve, qui, selon l'us, allait bramant, 
ct de l'officiant, et racontant la maladie et les remdes qu'avait
pris le dfunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion,
enfin sa vie et celle de son pouse. Elle alternait son lgie avec les
chansons du cur. Nous suivions, intresss: car je n'ai pas besoin de
dire que, tout le long, nous rcoltions de braves coeurs pour compatir et
des oreilles pour our. Enfin, rendu  domicile,  l'auberge du bon
sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse billante; et
comme un gueux n'a pas le droit d'emporter sa chemise de bois (on dort
aussi bien tout nu), aprs avoir lev le drap et le couvercle de la
bote, on le vida au fond du trou.

Quand j'eus jet dessus une pellete de terre afin de lui border son
lit, et fait le signe de la croix pour carter les mauvais rves, je
m'en allai bien satisfait: j'avais tout vu, tout entendu, pris part aux
joies, pris part aux peines; mon bissac tait rempli.

Pour finir, je m'en revins, le long de l'eau. Je comptais prendre, au
confluent des deux rivires, le Beuvron, pour retourner  ma maison;
mais la soire tait si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la
ville, et je suivis l'Yonne enjleuse qui m'entrana jusqu'au pertuis de
La Fort. L'eau calme et lisse s'enfuyait, sans un pli  sa robe claire;
on tait pris par les prunelles, comme un poisson qui a gob un hameon;
tout le ciel tait comme moi pris au filet de la rivire; il s'y
baignait avec ses nuages, qui s'accrochaient, flottant, aux herbes, aux
roseaux; et le soleil lavait ses crins dors dans l'eau. Prs d'un vieux
homme je m'assis, qui gardait, tranant la quille, deux vaches maigres;
je m'enquis de sa sant, lui conseillai de se chausser la jambe d'un bas
fourr d'orties piquantes (je fais le mire[9],  mes loisirs). Il me
raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaiet, parut vex que
je le crusse de cinq ou six ans moins g (il en avait soixante et
quinze); il y mettait sa vanit, il tait fier d'avoir t celui qui,
ayant plus vcu, avait plus endur. Il trouvait naturel qu'on endurt,
que les meilleurs ptissent avec les mchants, puisqu'en revanche les
faveurs du Ciel se rpandent sans distinguer sur les mchants et les
meilleurs: au bout du compte, ainsi tout est gal, c'est bien, riches et
pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du
mme Pre... Et ses penses, sa voix casse, comme dans l'herbe les
grillons, le bouillonnement de l'cluse, l'odeur de bois et de goudron
que le vent apportait du port, l'eau immobile qui fuyait, les beaux
reflets, tout s'accordait et se fondait avec la paix de la soire.

Le vieux partit, je rentrai seul,  petits pas, en regardant les ronds
qui tournoyaient dans l'eau, et les bras derrire mon dos. Si absorb
par les images qui flottaient sur le Beuvron que j'oubliais de remarquer
o j'allais, o j'tais: si bien que brusquement je tressautai, en
m'entendant interpeller, de l'autre bord de la rivire, par une voix
trop familire... J'tais, sans m'en tre aperu, revenu devant ma
maison!  la fentre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je
feignis de ne la voir point, les yeux fixs sur le courant; et
cependant, me rigolant, je la voyais se dmenant, gesticulant, la tte
en bas, dans le miroir de la rivire. Je me taisais; mais en mon ventre
je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indigne,
elle plongeait dans le Beuvron; et plus elle y piquait la tte, plus je
riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fentre, et sortit comme un
ouragan pour me chercher... Oui, mais il lui fallut passer par-dessus
l'eau.  gauche?  droite? Entre deux ponts, nous nous trouvions... Elle
choisit la passerelle  droite. Et naturellement, quand je la vis en ce
chemin, moi je pris l'autre et m'en revins par le grand pont o, seul,
Gadin, comme un hron, restait plant, stoque, depuis le matin.

Je me retrouvai au logis. C'tait la nuit. Comment diable passent les
jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainant, ce Romain
qui geignait toujours qu'il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je
suis content de ma journe, je l'ai gagne. Seulement, il m'en faudrait
deux, deux chaque jour; je n'en ai pas pour mon argent.  peine je
commence  boire, mon verre est vide; il est fl! Je connais d'autres
gens qui sirotent le leur, ils n'en finissent point. Est-ce que par
hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait l injustice
criante. H! l-haut, l'aubergiste  l'enseigne du Soleil, toi qui
verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, bni sois-tu, mon
Dieu, qui m'a donn de m'en aller toujours de table avec la faim et
d'aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l'une et de
l'autre je n'ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tt finie,
journe!... N'importe! J'ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je
vous ai tenus. Et j'ai bais tes seins menus, pucelette maigrelette,
fille gracile du printemps... Et maintenant,  toi! Bonjour, la nuit! Je
te prends. Chacune  son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah!
sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couche... Ma vieille
rentre...




V

BELETTE

Mai.


Depuis trois mois, j'avais reu la commande d'un bahut avec un grand
dressoir, pour le chteau d'Asnois; et j'attendais, pour commencer,
d'tre all de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un
beau meuble est comme un fruit qu'on doit cueillir  l'espalier; il ne
saurait pousser sans l'arbre; et tel est l'arbre, tel le fruit. Ne me
parlez point d'une beaut, qui pourrait tre ici ou l, et qui s'ajuste
 tout milieu, comme une fille  qui la paie le mieux. C'est la Vnus
des carrefours. L'art est pour nous quelqu'un de la famille, le gnie du
foyer, l'ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous
sentons; l'art, c'est notre dieu lare. Si tu veux le connatre, il faut
connatre sa maison. Le dieu est fait pour l'homme, et l'oeuvre pour le
lieu qu'elle achve et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en
sa place.

J'allai donc voir la place o je pourrais planter mon meuble; et j'y
passai une partie de la journe, y compris le boire et manger: car
l'esprit ne doit point le corps faire oublier. Aprs que tous deux
eurent satisfaction, je repris le chemin par o j'tais venu, et je m'en
retournai gaillardement  la maison.

Dj je me trouvais  la croise des routes, et, bien que je n'eusse
aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l'autre
chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies
fleuries.

Qu'il ferait bon, me disais-je, flner de ce ct! Au diable les
grandes routes, qui mnent au but tout droit! Le jour est beau et long.
N'allons pas, mon ami, plus vite qu'Apollon. Nous arriverons toujours.
Notre vieille n'aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que
ce petit prunier  la frimousse blanche est plaisant  regarder! Allons
 sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zphir fait voler dans
l'air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d'oiseaux
gazouillants! Ho! Ho! quel dlice!... Et ce ruisseau qui glisse, en
grommelant, sous l'herbe, comme un chaton qui joue  chasser une pelote
par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d'arbres qui
s'oppose  sa course. Il sera bien attrap... Ah! le petit mtin, par o
est-il pass?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes
noueuses, goutteuses, et gonfles de cet orme tt. Voyez-vous
l'effront!... Mais o diable ce chemin peut-il bien me mener?...

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je
feignais, hypocrite, d'ignorer de quel ct ce sentier enjleur voulait
nous entraner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingnieux qu'Ulysse, tu te
bernes toi-mme. Tu le sais bien, o tu vas! Tu le savais, sournois, ds
l'instant que tu sortais de la porte d'Asnois.  une heure, par l-bas,
est la ferme de Cline, notre passion d'autrefois. Nous allons la
surprendre... Mais qui d'elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant
d'annes ont pass depuis que je ne la vis! Que sera-t-il rest de son
minois malicieux et de sa fine gueulette,  ma Belette? Je puis bien
l'affronter;  prsent, n'y a plus de risques qu'elle me grignote le
coeur avec ses dents pointues. Mon coeur est dessch, ainsi qu'un vieux
sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles
savaient rire et mordre, tes quenottes! T'es-tu assez joue de ce pauvre
Breugnon! L'as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme
un toton! Bah! si cela t'amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j'tais
un grand veau!...

Je me revois, bouche be, appuy des deux bras, les coudes carts, sur
le mur mitoyen de matre Mdard Lagneau, mon patron qui m'apprit le
noble art de sculpter. Et de l'autre ct, dans un grand potager contigu
 la cour qui servait d'atelier, parmi les plates-bandes de laitues et
de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dors,
allait pieds nus, bras nus, et gorge  demi nue, n'ayant pour tout
bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile crue o
pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s'arrtait aux
genoux, une belle fille alerte, balanant des deux mains brunes et
vigoureuses deux arrosoirs pleins d'eau sur les ttes feuillues des
plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire... Et moi, j'ouvrais le
mien, qui n'tait point petit, bahi, pour mieux voir. Elle allait, elle
venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite  la
citerne, des deux bras  la fois, se relevant comme un jonc, et revenant
poser avec prcaution, dans les minces alles, sur la terre mouille,
ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tter au passage
les fraises mres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et
robustes de jeune garon. Je la mangeais des yeux. Elle, n'avait point
l'air de voir que je la regardais. Mais elle s'approchait, versant sa
petite pluie; et quand elle fut tout prs, soudain elle me dcocha le
trait de sa prunelle... Ae! je sens l'hameon et le rseau serr des
lacs qui m'entortillent. Qu'il est bien vrai de dire que l'oeil de la
femelle une araigne est tel!  peine fus-je touch, je me dbattis...
Trop tard! Je restai, sotte mouche, coll contre mon mur, les ailes
englues... Elle ne s'occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons
assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d'un clin
d'oeil de ct, l'astucieuse bte s'assurait que la proie au pige
restait prise. Je la voyais ricasser, et j'avais beau me dire: Mon
pauvre ami, va-t'en, elle se gausse de toi, de la voir ricasser, je
ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d'un abruti!...
Brusquement, la voil qui fait un bond de ct! Elle enjambe une
plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute,
attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les
ruisseaux de l'air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant:

--Encore un amoureux de pris!

Ce disant, elle fourrait la barque duvete, dedans l'entrebillure de sa
gorgeronnette, entre ses deux ttins. Moi, qui pour tre un sot, ne suis
pas de l'espce des galants morfondus, je lui dis:

--Mettez-m'y aussi!

Lors, elle se mit  rire, et, les mains  ses hanches, droit en face, sur
ses jambes cartes, elle me repartit:

--Ardez ce gros goulu! Ce n'est pas pour tes babines que mes pommes
mrissent...

C'est ainsi que je fis, un soir de la fin d'aot, connaissance avec
elle, la Belotte, la Belette, la belle jardinire. Belette on la
nommait, pour ce que comme l'autre, la dame au museau pointu, elle avait
le corps long, et la tte menue, nez rus de Picarde, bouche avanant un
peu et bien fendue en fourche, pour rire et pour ronger les coeurs et les
noisettes. Mais de ses yeux bleu-dur, noys dans la bue d'un beau temps
orageux, et du coin de ses lvres de faunesse mignarde au sourire
mordant, se dvidait le fil dont la rousse araigne tissait sa toile
autour des gens.

Je passais maintenant la moiti de mon temps, au lieu de travailler, 
ber sur mon mur, jusqu' ce qu'entre mes fesses le pied de matre
Mdard vigoureusement plant vnt me faire descendre sur la ralit.
Quelquefois, la Belette criait, impatiente:

--M'as-tu assez regarde, par-devant, par-derrire. Qu'en veux-tu voir
de plus? Tu dois pourtant me connatre!

Et moi, clignant de l'oeil finement, je disais:

--_Femme et melon,  peine les cognoist-on._

Que j'en eusse volontiers dcoup une tranche!... Peut-tre un autre
fruit et-il aussi fait l'affaire. J'tais jeune, le sang chaud, pris
des onze mille vierges; tait-ce elle que j'aimais? Il y a des heures
dans la vie o l'on serait amoureux d'une chvre coiffe. Mais non,
Breugnon, tu blasphmes, tu n'en crois pas un mot. La premire qu'on
aime, c'est la vraie, c'est la bonne, c'est celle qu'on devait aimer;
les astres l'avaient fait natre, pour vous dsaltrer. Et c'est
probablement parce que je ne l'ai pas bue, que j'ai soif, toujours soif,
et l'aurai toute ma vie.

Comme nous nous entendions! Nous passions notre temps  nous asticoter.
Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des
injures; et moi, pour un boisseau, j'en rendais un setier. Tous deux,
l'oeil et la dent prompts  mordre le morceau. Nous en riions parfois,
jusqu' nous trangler. Et elle, pour rire, aprs une mchancet, se
laissait choir  terre, assise  croupetons, comme si elle voulait
couver ses raves et ses oignons.

Le soir, elle venait causer, prs de mon mur. Je la vois, une fois, tout
en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux
le dfaut de mon coeur, pour le faire crier, je la vois, bras levs,
attirant une branche de cerisier charge de rouges pendeloques qui
formaient une guirlande autour des cheveux roux; et, sans cueillir les
fruits, les becquetant  l'arbre, gorge tendue, bec en l'air, en
laissant les noyaux. Image d'un instant, ternelle et parfaite,
jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel! Que de fois
j'ai grav la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette
bouche gourmande, de cette tte renverse, sur les panneaux de meubles,
en un rinceau fleuri!... Et pench sur mon mur, tendant le bras, je pris
violemment, j'arrachai la branche qu'elle broutait, j'y appliquai ma
bouche, je suai goulment les humides noyaux.

Nous nous retrouvions aussi, le dimanche,  la promenade, ou  la Cave
de Beaugy. Nous dansions; j'avais la grce de matre Martin Bton; amour
me donnait des ailes: amour apprend, dit-on, aux nes  danser. Je crois
qu' aucun instant, nous ne cessions de batailler... Qu'elle tait
agaante! M'en a-t-elle dgois, des malices mordantes, sur mon long nez
de travers, ma grande gueule billante o l'on et pu, dit-elle, faire
cuire un pt, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que
monsieur mon cur prtend faite  l'image du Dieu qui m'a cr! (Quelle
pinte de rire, alors, quand je le verrai!) Elle ne me laissait pas une
minute de repos. Et je n'tais non plus ni bgue, ni manchot.

 ce jeu prolong, nous commencions tous deux, vrai Dieu,  nous
chauffer... Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de matre
Mdard Lagneau? Belette tait convie. Nous tions cte  cte courbs
dans les perches. Nos ttes se touchaient presque, et ma main
quelquefois, en dpouillant un cep, rencontrait par mgarde sa croupe ou
son mollet. Alors elle relevait sa face enlumine; comme une jeune
pouliche, elle m'appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le
jus d'une grappe; et moi, je lui en crasais une, juteuse et noire, sur
sa gorge dore que le soleil brlait... Elle se dfendait, ainsi qu'une
diablesse. J'avais beau la presser, jamais je ne russis une fois  la
prendre. Chacun de nous guettait l'autre. Elle attisait le feu et me
regardait brler, en me faisant la nique:

--Tu ne m'auras pas, Colas...

Et moi, l'air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramass en boule
qui fait celui qui dort et, par l'troite raie des paupires
entrouvertes, pie la souris qui danse, je me pourlchais d'avance:

--Rira bien le dernier.

Or, un aprs-midi (c'tait en ce mois-ci), tout  la fin de mai (mais il
faisait alors bien plus chaud qu'aujourd'hui), l'air tait accablant; le
ciel blanc vous soufflait son haleine brlante comme la gueule d'un
four; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l'orage couvait
ses oeufs qui ne voulaient pas clore. On fondait, de chaleur; le rabot
tait en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n'entendais
plus Belotte, qui tout  l'heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans
le jardin, personne... Soudain, je la vis l-bas,  l'ombre de la
cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tte
renverse, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de
l'arrosoir. Le sommeil l'avait brusquement terrasse. Elle s'offrait
sans dfense, tout son corps tal, demi-nue et pme sous le ciel
enflamm, comme une Dana! Je me crus Jupiter. J'escaladai le mur,
j'crasai en passant les choux et les salades, je la pris  pleins bras,
je la baisai  pleine bouche; elle tait chaude et nue et mouille de
sueur;  demi endormie, elle se laissait prendre, gonfle de volupt;
et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait
mes baisers. Que se passa-t-il en moi? Quelle aberration! Le torrent du
dsir me coulait sous la peau; j'tais ivre, j'treignais cette chair
amoureuse; la proie que je convoitais, l'alouette rtie me venait choir
dans le bec... Et voici (grande bte!) que je n'osai plus la prendre. Je
ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l'aimais trop, il m'tait
pnible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et
non pas son esprit, et que ma fire jardinire, je ne la devrais donc
qu' une trahison. Je m'arrachai au bonheur, je dnouai nos bras, nos
lvres et les liens qui nous tenaient rivs. Ce ne fut pas sans peine:
l'homme est feu et la femme toupe, nous brlions tous les deux, je
tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin,
je triomphai, c'est--dire que je m'enfuis.  trente-cinq ans de l le
rouge m'en monte au front. Ah! jeunesse imbcile! Qu'il est bon de
penser qu'on a t si bte, et que cela fait frais au coeur!...

 partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarne. Fantasque
autant que trois troupeaux de chvres capricantes, plus que nue
changeante, un jour elle me dardait un mpris insultant, ou bien elle
m'ignorait; un autre, m'arquebusait de regards langoureux, de rires
enjleurs; cache derrire un arbre, me visait sournoisement avec une
motte de terre s'crasant sur ma nuque quand j'avais le dos tourn,
ou--pan sur le pif!--avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez.
Et puis,  la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait,
avec l'un, avec l'autre.

Le pire est qu'elle s'avisa, pour mieux me dpiter, de prendre au
trbuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace
Pinon. Nous tions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste
et Pylade, il n'tait pas de rixes, noces ou festins o l'on vt l'un
sans l'autre, s'escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il tait
noueux comme un chne, trapu, carr d'paules et carr du cerveau, franc
de la langue et franc du collier. Il et tu quiconque m'et voulu
chercher noise. Ce fut lui justement qu'elle choisit pour me nuire. Elle
n'eut pas grand-peine. Il suffit de quatre oeillades et d'une
demi-douzaine des coutumires grimaces. Jouer de l'air innocent,
langoureux, effront, ricaner, chuchoter, ou faire la sucre, ciller,
battre des paupires, montrer les dents, sa lvre mordre, ou bien la
pourlcher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les
hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le
fils d'Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la
fille du serpent? Pinon en perdit le peu qu'il avait de raison. Ds
lors, nous fmes deux, perchs sur notre mur, pantelants et pantois, 
guetter la belette. Sans desserrer les dents, dj nous changions des
regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l'exciter,
l'aspergeait par moments d'une douche d'eau glace.

Quel que ft mon dpit, je riais de l'arrosage. Mais Pinon, ce grand
cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait,
menaait, temptait. Il tait incapable de comprendre une plaisanterie,
 moins qu'il ne l'et faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait
que lui; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une
mouche sur du lait, se dlectait, buvant ces injures amoureuses; cette
rude manire diffrait de la mienne; et quoique cette Gauloise matoise,
bonne raillarde, gaillarde, ft bien plus prs de moi que de cet animal
hennissant, se cabrant, ruadant, ptaradant, par divertissement, par
amour du changement, et pour me faire damner, elle n'avait que pour lui
de regards prometteurs, de sourires allchants. Mais lorsqu'il
s'agissait de tenir ses promesses et que dj le sot, fanfaron,
s'apprtait  sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait
quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu; et Pinon dpit tournait
contre moi sa rage; et il me souponnait de lui souffler sa belle.
Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui cder la place. Je
dis avec douceur:

--Frre, j'allais justement te faire la mme prire.

--Alors, frre, dit-il, faut se casser la tte.

--J'y pensais, rpondis-je; mais, Pinon, il m'en cote.

--Moins qu' moi, mon Breugnon. Va-t'en donc, s'il te plat: c'est assez
d'un seul coq dans un seul poulailler.

--D'accord, dis-je, va-t'en, toi: car la poule est  moi.

-- toi! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux
d'caill! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n'y gotera.

--Mon pauvre ami, je rponds, tu ne t'es donc pas regard! Auvergnat,
croque-navets,  chacun son potage! Ce fin gteau de Bourgogne est 
nous; il me plat, j'en suis affriand. N'y a point de part pour toi. Va
dterrer tes raves.

De menace en menace, nous en vnmes aux coups. Pourtant, nous avions
regret, car nous nous aimions bien.

--coute, me dit-il, laisse-la-moi, Breugnon: c'est moi qu'elle prfre.

--Nenni, dis-je, c'est moi.

--Eh bien, demandons-lui. L'vinc s'en ira.

--Tope-l! qu'elle choisisse!...

Oui, mais allez donc demander  une fille qu'elle choisisse! Elle a trop
de plaisir  prolonger l'attente, qui lui permet de prendre en pense
l'un et l'autre et de n'en prendre aucun, et de tourner, retourner sur
le gril ses galants... Impossible de la saisir! Quand nous lui en
parlions, Belette nous rpondait par un clat de rire.

Nous revnmes  l'atelier, nous mmes bas nos vestes.

--N'est plus d'autre moyen. Il faut que l'un de nous crve.

Au moment de s'empoigner, Pinon me dit:

--Bige-moi!

Nous nous embrassmes deux fois.

--Maintenant, allons-y!

La danse commena. Nous y allions tous deux,  bon jeu bon argent. Pinon
m'assenait des coups  m'enfoncer le crne sur les yeux et moi, je lui
dfonais le ventre,  coups de genoux. N'est rien tel que d'tre amis
pour bien tre ennemis. Au bout de quelques minutes, nous tions tout en
sang; et de rouges rigoles, ainsi que vieux bourgogne, nous ruisselaient
du nez... Ma foi, je ne sais pas comment cela et tourn; mais srement
l'un des deux et eu la peau de l'autre, si par grande fortune les
voisins ameuts et matre Mdard Lagneau, qui rentrait au logis, ne nous
eussent spars. Ce ne fut point commode: nous tions comme des dogues;
il fallut nous rosser pour nous faire lcher prise. Matre Mdard dut
prendre un fouet de charretier: il nous sangla, gifla, puis enfin
raisonna. Aprs le coup, Bourguignon sage. Quand on s'est bien card, on
devient philosophe, il est bien plus ais d'couter la raison. Nous
n'tions pas trs fiers quand nous nous regardions. Et c'est alors
qu'advint le troisime larron.

Gros meunier, ras et roux, hure ronde, Jean Gifflard, joues enfles,
petits yeux enfoncs, il avait l'air toujours d'emboucher la trompette.

--Que voil deux beaux coqs! dit-il en s'esclaffant. Ils seront bien
avancs quand, pour cette geline, ils se seront mang la crte et les
rognons! Niquedouilles! Ne voyez-vous donc pas qu'elle se rengorge
d'aise, quand vous vous chantez pouilles? Il est plaisant, parbleu, pour
une de ces femelles, de traner  ses cottes une harde amoureuse qui
brame aprs sa peau... Voulez-vous un bon conseil? Je vous le donne pour
rien. Faites la paix entre vous, moquez-vous d'elle, enfants, elle se
moque de vous. Tournez-lui les talons et partez, tous les deux. Elle
sera bien marrie. Faudra bon gr maugr qu'elle fasse enfin son choix,
et nous verrons alors qui des deux elle veut. Allons, ouste, filez!
Point de retard! Tranchons le vif! Courage! Suivez-moi, gens de bien!
Tandis que tranerez vos savates poudreuses sur les routes de France,
moi, je reste, compagnons, je reste pour vous servir: faut s'aider entre
frres! J'pierai la donzelle, je vous tiendrai au courant de ses
lamentations. Ds qu'elle aura choisi, je prviendrai le gagnant;
l'autre ira se faire pendre... Et l-dessus, allons boire! Boire et
boire noie la soif, l'amour et la mmoire...

Nous les noymes si bien (nous bmes comme des bottes) que, le soir de
ce jour, au sortir du bouchon, nous fmes notre paquet, nous prmes
notre bton; et nous voil partis, par une nuit sans lune, moi et
l'autre niais, glorieux comme deux pets, et pleins de gratitude envers
ce bon Gifflard, qui se dilatait d'aise et dont les petits yeux, sous
les grasses paupires, dans la face luisante comme rillettes, riaient.

Nous fmes moins glorieux, le lendemain matin. Nous n'en convenions
point, nous faisions les malins. Mais chacun ruminait, ruminait, et ne
comprenait plus l'tonnante tactique, pour prendre une place forte,
d'avoir foutu le camp.  mesure que le soleil roulait dans le ciel rond,
nous nous trouvions tous deux de plus en plus Jocrisses. Quand le soir
fut venu, nous nous guettions de l'oeil, parlant ngligemment de la pluie
et du beau temps, pensant:

--Mon bon ami, comme tu parles bien! Cependant tu voudrais me fausser
compagnie. Mais n'y a point de risque. Je t'aime trop, mon frre, pour
te laisser tout seul. O que tu ailles (masque, je le sais, je le
sais...), je t'embote le pas.

Aprs mainte mainte ruse afin de nous dpister (nous ne nous quittions
plus, mme pour aller pisser), au milieu de la nuit,--nous feignions de
ronfler, mordus sur la paillasse par l'amour et les puces,--Pinon sauta
du lit et cria:

--Vingt bons dieux! Je cuis, je cuis, je cuis! Je n'en peux plus! Je
m'en retourne...

Moi, je dis:

--Retournons.

Nous mmes un jour entier  revenir chez nous. Le soleil se couchait.
Jusqu' ce que vnt la nuit, nous restmes cachs dans les bois du
March. Nous ne tenions pas beaucoup  ce qu'on nous vt entrer: on et
daub sur nous. Et puis, voulions surprendre la Belette dolente, seule,
pleurant, s'accusant:

Hlas! m'ami, m'ami, pourquoi es-tu parti? Qu'elle s'en mordt les
doigts et soupirt, nul doute; mais qui tait l'ami? Chacun rpondait:

--Moi.

Or, arrivs sans bruit le long de son jardin (une sourde inquitude nous
picotait le sein), sous sa fentre ouverte et baigne par la lune,  la
branche d'un pommier nous vmes accroch... Que croyez? Une pomme? Un
chapeau de meunier! Vous conterai-je la suite? Bonnes gens, vous seriez
trop aises. J, je vous vois, farceurs, qui vous panouissez. Le malheur
du voisin est pour vous divertir. Cocus sont toujours contents que
croisse la confrrie...

Quiriace prit son lan et bondit comme un daim (il en avait les cornes).
Fona sur le pommier au fruit enfarin, escalada le mur, s'engouffra
dans la chambre, d'o sortirent aussitt des cris, des glapissements,
des mugissements de veau, des jurons...

--Vertusguoy, ventreguoy, sacripant, sacredieu, au meurtre,  mort, 
l'aide, cocu, coquin, coquard, catin, crottin, cafard, crapaud,
croquant, carcan, je t'essorillerai, je te boyauderai, je t'en baillerai
de vertes, des mres et des blettes, je te talerai le derrire, attrape,
face  clystre!...

Et des beugnes, et des bignes... Et vlan! et pan! et rran! Patatras!
vitres brises, vaisselle casse, meubles qui croulent, gros corps qui
roulent, fille qui piaille, mtins qui braillent...  cette musique
diabolique (soufflez, mnestriers!) vous pensez si l'on vit le quartier
ameut!

Je ne m'attardai point  regarder la suite. J'en avais assez vu. Je
repris le chemin par o j'tais venu, riant d'un oeil et de l'autre
pleurant, l'oreille basse et le nez au vent.

--Bien, mon Colas, disais-je, tu l'as chapp belle!

Et tout au fond de lui, Colas tait penaud de n'avoir pas au pige pu
laisser ses houseaux. Je faisais le farceur, je me remmorais tout le
charivari, je mimais l'un, puis l'autre, le meunier, la fille, l'ne, je
poussais des soupirs  me dcrocher l'me...

--Hlas! que c'est plaisant! que mon coeur a de peine! Ah! j'en mourrai,
disais-je, de rire... non, de douleur. Qu'il s'en est fallu de peu que
cette petite gueuse ne me mt sous le bt mariteux et piteux! Eh! que ne
l'a-t-elle fait! Que ne suis-je cocu! Du moins, je l'aurais eue. C'est
dj quelque chose, d'tre bt par ce qu'on aime!... Dalila! Dalila!
Ah! traderidera!...

Quinze jours durant, je fus ainsi tiraill entre l'envie de rire et
l'envie de larmoyer. Je rsumais,  moi seul, en ma face de travers,
toute la sagesse antique, Hraclite le pleurard et Dmocrite hilare.
Mais les gens, sans piti, me riaient tous au nez.  de certaines
heures, quand je pensais  ma mie, je me serais fait prir. Ces heures
ne duraient gure. Par bonheur!... Il est trs beau d'aimer; mais par
Dieu, mes amis, c'est trop aimer quand on en meurt! Bon pour les Amadis
et pour les Galaor! Nous ne sommes pas, en Bourgogne, des hros de
roman. Nous vivons: nous vivons. Quand on nous a fait natre, on ne nous
a pas demand si cela nous agrait, nul ne s'est inform si nous
voulions la vie; mais puisque nous y sommes, nom d'un bonhomme, j'y
reste. Le monde a besoin de nous...  moins que ce ne soit nous qui
ayons besoin de lui. Qu'il soit bon ou mauvais, pour que nous le
quittions faut qu'on nous mette dehors. Vin tir, faut le boire. Vin bu,
tirons-en d'autre de nos coteaux mamelus! On n'a pas le temps de mourir,
quand on est Bourguignon. Pour ce qui est de souffrir, tout aussi bien
que vous (ne soyez pas si fiers), nous nous en acquittons. Pendant
quatre ou cinq mois, j'ai souffert comme un chien. Et puis, le temps
nous passe et laisse nos chagrins, trop lourds, sur l'autre rive. 
prsent je me dis:

--C'est comme si je l'avais eue...

Ah! Belette! Belotte!... Tout de mme, je ne l'ai point eue. Et c'est ce
tripeandouille, Gifflard, sac  farine, face de potiron, qui l'a, qui la
pelote, la mignote, Belotte, depuis trente ans passs... Trente ans!...
son apptit doit tre rassasi!  ce que l'on m'a dit, il n'en avait
plus gure, ds le lendemain du jour o il l'a pouse. Pour ce goulu,
ce glou, morceau aval n'a plus got. Sans le charivari qui fit au lit,
au nid, trouver matre coucou (Ah! Pinon le braillard!), jamais
l'cornifleur ne se ft laiss pincer  mettre son gros doigt en anneau
trop troit... Io, Hymen, Hymne! Bien attrap, ma foi! Plus attrape,
Belette: car meunier mcontent se paie sur sa bte. Et le plus attrap
des trois, c'est encore moi. Or, donc, Breugnon, rions (il y a bien de
quoi), de lui, d'elle, et de moi...

* * *

Et voici qu'en riant, j'aperus  vingt pas, au dtour de l'alle (grand
Dieu! aurais-je bavard deux heures d'affile!) la maison au toit rouge,
volets verts, dont un cep sinueux de vigne, comme un serpent, vtait le
ventre blanc de ses feuilles pudiques. Et devant la porte ouverte, 
l'ombre d'un noyer, sur une auge de pierre o coulait une eau claire,
une femme incline, que je reconnus bien (pourtant, je ne l'avais point
revue depuis des annes). Et j'eus les jambes casses...

Je faillis dtaler. Mais elle m'avait vu, et elle me regardait, en
continuant de puiser de l'eau  la fontaine. Et voil que je vis qu'elle
aussi, brusquement, elle m'avait reconnu... Oh! elle n'en montra rien,
elle tait bien trop fire; mais le seau qu'elle tenait coula de ses
mains dans l'auge. Et elle dit:

--Jean de Lagny, qui n'a point de hte... Ne te presse donc pas.

Moi, je rponds:

--C'est-y que tu m'attendais?

--Moi, dit-elle, je n'ai garde, je me soucie bien de toi!

--Ma foi, dis-je, c'est comme moi. Tout de mme je suis bien aise.

--Et tu ne me gnes point.

Nous tions l plants, l'un en face de l'autre, elle avec ses bras
mouills, moi en manches de chemise, nous dandinant tous deux; et nous
nous regardions, et nous n'avions mme pas la force de nous voir. Au
fond de la fontaine, le seau continuait de boire. Elle me dit:

--Entre donc, tu as bien un moment?

--Une minute ou deux. Je suis un peu press.

--On ne s'en douterait gure. Qu'est-ce donc qui t'amne?

--Moi? Rien, fis-je avec aplomb, rien, je me promne.

--Tu es donc bien riche, dit-elle.

--Riche, non de pcune, mais de ma fantaisie.

--Tu n'as pas chang, dit-elle, tu es toujours le mme fou.

--Qui fol naquit jamais ne gurit.

Nous entrmes dans la cour. Elle referma la porte. Nous tions seuls, au
milieu des poules qui caquetaient. Tous les gens de la ferme taient
alls aux champs. Pour se donner une contenance, aussi par habitude,
elle crut bon d'aller fermer, ou bien ouvrir (je ne sais plus au juste),
la porte de la grange, en gourmandant Mdor. Et moi, afin de prendre une
mine dgage, je parlais de sa maison, des poulets, des pigeons, du coq,
du chien, du chat, des canards, du cochon. J'aurais numr, si elle
m'et laiss, toute l'arche de No! Soudain, elle dit:

--Breugnon!

J'eus le souffle coup. Elle rpta:

--Breugnon!

Et nous nous regardions.

--Embrasse-moi, dit-elle.

Je ne me fis pas prier. Lorsqu'on est si vieux, a ne fait de mal 
personne, si a ne fait plus grand bien. (a fait toujours du bien.) De
sentir sur mes joues, sur mes vieilles joues rpeuses, ses vieilles
joues fripes, cela me dmangea les yeux d'une envie de pleurer. Mais je
ne pleurai point, je ne suis pas si bte! Elle me dit:

--Tu piques.

--Ma foi, dis-je, ce matin, si l'on avait appris que je t'embrasserais,
je me serais fait le menton. Ma barbe tait plus douce, il y a
trente-cinq annes, quand je voulais, toi non, quand je voulais, ma
bergre, et ron ron ron petit patapon, la frotter contre ton menton:

--Tu y penses donc toujours? dit-elle.

--Nenni, je n'y pense jamais.

Nous nous fixmes en riant,  qui ferait des deux baisser les yeux de
l'autre.

--Orgueilleux, entt, caboche de mulet, comme tu me ressemblais!
dit-elle. Mais toi, grison, tu ne veux point vieillir. Certes, Breugnon,
mon ami, tu n'as point embelli, tu as les pattes d'oie, ton nez s'est
largi. Mais comme tu ne fus beau en aucun temps de ta vie, tu n'avais
rien  perdre, et tu n'as rien perdu. Pas mme un de tes cheveux, j'en
jurerais, goste! C'est  peine si ton poil  et l est plus gris.

Je dis:

--Tte de fou, tu le sais, ne blanchit.

--Vauriens d'hommes, vous autres, vous ne vous faites point de bile,
vous prenez du bon temps. Mais nous, nous vieillissons, nous
vieillissons pour deux. Vois cette ruine. Hlas! Hlas! ce corps si
ferme et doux  regarder, plus doux  caresser, cette gorge, ces seins,
ces reins, ce teint, cette chair savoureuse et dure comme un jeune
fruit... o sont-ils, et o suis-je? o me suis-je perdue? M'aurais-tu
reconnue seulement si tu m'avais rencontre au march?

--Entre toutes les femmes, je t'aurais reconnue, dis-je, les yeux
ferms.

--Les yeux ferms, oui, mais ouverts? Regarde ces joues creuses, cette
bouche dente, ce long nez aminci en lame de couteau, ces yeux rougis,
ce cou fltri, cette outre flasque, ce ventre dform...

Je dis (j'avais bien vu tout ce qu'elle racontait):

--Petite brebiette toujours semble jeunette.

--Tu ne remarques donc rien?

--J'ai de bons yeux, Belette.

--Hlas! o a-t-elle pass, ta belette, ta belette?

Je dis:

--Elle a pass par ici, le furet du bois joli. Elle se cache, elle
fuit, elle s'est retire. Mais je la vois toujours, je vois son fin
museau et ses yeux de malice, qui me guettent et m'attirent au fond de
son terrier.

--Il n'y a point de risque, dit-elle, que tu y entres. Renard, que tu as
pris de panse! Certes, chagrin d'amour ne t'a point fait maigrir.

--Je serais bien avanc! dis-je. Le chagrin, faut le nourrir.

--Viens donc faire boire l'enfant.

Nous entrmes  la ferme et nous nous attablmes. Je ne sais plus trop
bien ce que je bus ou mangeai, j'avais l'me occupe; mais je n'en
perdis point un coup de dent ni de gosier. Les coudes sur la table elle
me regardait faire: puis, elle dit en raillant:

--Es-tu moins afflig?

--Comme dit la chanson, fis-je: corps vide, me dsole; et bien repu,
me console.

Sa grande bouche mince et moqueuse se taisait; et tandis que pour faire
le faraud, je disais je ne sais quoi, des sornettes, nos yeux se
regardaient et pensaient au pass. Soudain:

--Breugnon! dit-elle. Sais-tu? Je ne l'ai jamais dit. Je puis bien le
faire maintenant que cela ne sert plus  rien. C'tait toi que j'aimais.

Je dis:

--Je le savais bien.

--Tu le savais, vaurien! Eh! que ne me l'as-tu dit?

--Esprit de contradiction, il et suffi que je le dise, pour que tu
rpondisses non.

--Qu'est-ce que cela pouvait te faire, si je pensais le contraire?
Est-ce la bouche qu'on baise, ou bien ce qu'elle dit?

--C'est que la tienne, pardi, ne se contentait pas de dire. J'en ai su
quelque chose, cette nuit que trouvai en ton four le meunier.

--C'est ta faute, dit-elle, le four ne chauffait pas pour lui. Certes,
c'est la mienne aussi; mais je fus bien punie. Toi qui sais tout, Colas,
tu ne sais pourtant pas que je l'ai pris par dpit de ce que tu es
parti. Ah! comme je t'en ai voulu! Je t'en voulais dj, ce soir (t'en
souviens-tu?) que tu m'as ddaigne.

--Moi! dis-je.

--Toi, pendard, quand tu m'es venu cueillir dans mon jardin, un soir que
j'tais endormie, et puis que tu m'as laisse  l'arbre, avec mpris.

Je poussai les hauts cris et je lui expliquai. Elle me dit:

--J'ai bien compris. Ne te donne pas tant de peine! Grande bte! Je suis
sre que si c'tait  refaire...

Je dis:

--Je le referais.

--Imbcile! fit-elle. C'est pour cela que je t'aimais. Alors, pour te
punir, je me suis amuse  te faire souffrir. Mais je ne pensais pas que
tu serais assez sot pour t'enfuir de l'hameon (que les hommes sont
lches!) au lieu de l'avaler.

--Grand merci! dis-je. Goujon aime l'appt, mais tient  ses boyaux.

Riant du coin de ses lvres serres, sans ciller:

--Quand j'ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal
dont je ne sais plus le nom (j'tais en train de laver mon linge  la
rivire, on me dit qu'il t'gorgeait), je lchai mon battoir (eh! vogue
la galre) qui alla au fil de l'eau, et pitinant mon linge, culbutant
mes commres, je courus sans sabots, courus  perdre haleine, je voulais
te crier: Breugnon! tu n'es pas fou? tu ne vois donc pas que je t'aime?
Tu seras bien avanc, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs
morceaux par la gueule de ce loup! Je ne veux point d'un mari dtrench,
disloqu. Je te veux tout entier... Ah! landeridera, lanlaire,
lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce matre
hurluberlu lampait au cabaret, ne savait dj plus pourquoi s'tait
battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s'enfuit (ah! le lche!
le lche!), fuit devant la brebis!... Breugnon, que je t'ai ha!...
Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd'hui, cela me
parat comique. Mais alors, mon ami, je t'aurais avec dlices corch,
grill vif; et, ne pouvant te punir, c'est moi, puisque je t'aimais,
c'est moi que je punis. L'homme au moulin s'offrit. Dans ma rage, je le
pris. Si ce n'et t cet ne, j'en aurais pris un autre. Faute d'un
Martin Bton, l'abbaye n'et point chm. Ah! comme je me vengeai! Je ne
pensais qu' toi, tandis qu'il...

--Je t'entends!

--...tandis qu'il me vengeait. Je pensais: Qu'il revienne  prsent!
Le chef te dmange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte? Qu'il revienne!
Qu'il revienne!... Hlas! tu es revenu, plus tt que je n'aurais
voulu... Tu sais la suite.  mon sot je me trouvai attache, pour la
vie. Et l'ne (est-ce lui ou moi?) est rest au moulin.

Elle se tut. Je dis:

--Au moins, y es-tu bien?

Elle haussa les paules et dit:

--Aussi bien que l'autre.

--Diable! fis-je, cette maison doit tre un paradis?

Elle rit:

--Mon ami Carabi, tu l'as dit.

Nous parlmes d'autre chose, de nos champs et de nos gens, de nos btes
et de nos enfants, mais quoi que nous fissions, nous retournions au
galop, retournions  nos moutons. Je pensais qu'elle serait bien aise de
connatre les dtails de ma vie, des miens, de ma maison; mais je vis (
femelles curieuses) qu'elle en savait l-dessus presque aussi long que
moi. Puis, de fil en aiguille, voil que l'on babille, de-ci, de-, 
gauche,  dextre, contre-mont, contre-bas, pour la joie de jaser, sans
savoir o l'on va. Tous deux,  qui mieux mieux, de dire des
calembredaines: c'tait un feu roulant, on en perdait haleine. Et point
n'tait besoin d'insister sur les mots: devant qu'ils fussent sortis
encore du fourneau, taient happs tout chauds.

Aprs avoir bien ri, je m'essuyais les yeux, lorsque j'entends sonner
six heures au clocher.

--Bon Dieu, dis-je, je m'en vas!

--Tu as le temps, dit-elle.

--Ton mari va rentrer.  le voir, je ne tiens pas.

--Et moi donc! rpond-elle.

Par la fentre de la cuisine, on voyait la prairie, qui dj commenait
sa toilette du soir. Les rayons du soleil couchant frottaient de leur
poussire d'or les milliers de brins d'herbe aux petits nez frmissants.
Sur les galets polis un ruisselet sautait. Une vache lchait une branche
de saule; deux chevaux immobiles, l'un noir une toile au front, l'autre
gris pommel, l'un appuyant sa tte sur la croupe de l'autre, rvaient
dans la paix du jour, aprs avoir brout. Entrait dans la maison frache
une odeur de soleil, de lilas, d'herbe chaude et de crottin dor. Et
dans l'ombre de la chambre, profonde, moelleuse, fleurant un peu le
moisi, montait de la tasse de grs que je tenais au poing, l'arme
affectueux du cassis bourguignon. Je dis:

--Qu'on est bien, ici!

--Et c'et t ainsi tous les jours de la vie!

Elle me saisit la main.

Je dis (cela m'ennuyait d'tre venu la voir, pour lui faire des
regrets):

--Oh! tu sais, ma Belette, c'est peut-tre mieux, tout compte fait,
c'est peut-tre mieux comme a est! Tu n'y as rien perdu. Pour un jour,
a va bien. Mais pour toute la vie, je te connais, je me connais, tu en
aurais vite assez. Tu ne sais pas quel mauvais diable je fais, chenapan,
fainant, pochard, paillard, bavard, tourdi, entt, goinfre,
malicieux, querelleux, songe-creux, colrique, lunatique, diseur de
billeveses. Tu aurais t, ma fille, malheureuse comme les pierres et
tu te serais venge. D'y penser seulement, mes cheveux se hrissent des
deux cts de mon front. Louange  Dieu qui sait tout! Tout est bien
comme il est.

Son regard srieux et madr m'coutait. Elle hocha du nez et fit:

--Tu dis vrai, Jacquet. Je le sais, je le sais, tu es un grand vaurien.
(Elle n'en pensait rien.) Sans doute, tu m'aurais battue; moi, je
t'aurais fait cocu. Mais que veux-tu? puisque aussi bien faut tre l'un
et l'autre en ce monde (c'est crit dans les cieux), n'et-il pas mieux
valu que ce ft l'un par l'autre?

--Sans doute, fis-je, sans doute...

--Tu n'as pas l'air convaincu.

--Je le suis, dis-je. Tout de mme de ce double bonheur faut savoir se
passer.

Et me levant, je conclus:

--Point de regrets, Belette! D'une faon ou de l'autre,  prsent ce
serait de mme. Qu'on ne s'aime pas ou qu'on s'aime, quand on est comme
nous au bout de son rouleau, c'est pass, c'est pass, c'est comme s'il
n'y avait rien eu.

Elle me dit:

--Menteur!

(Et comme elle disait vrai!)

* * *

Je l'embrassai, je partis. Des yeux, elle me suivit, sur le seuil
appuye au chambranle de la porte. L'ombre du grand noyer s'allongeait
devant nous. Je ne me retournai pas que je n'eusse tourn le coude du
chemin, et que je ne fusse bien sr que je ne verrais plus rien. Alors,
je m'arrtai pour reprendre mon souffle. L'air tait embaum d'un
berceau de glycine. Et les boeufs blancs au loin mugissaient dans les
prs.

Je me remis en marche; et, coupant au plus court, je laissai le chemin,
je gravis le coteau, je partis  travers vignes, et m'enfonai sous
bois. Ce n'tait pourtant pas afin de revenir plus vite. Car, une
demi-heure aprs, je me trouvai toujours  la lisire du bois, sous les
ramures d'un chne, immobile, debout, et bayant aux corneilles. Je ne
savais ce que je faisais. Je pensais, je pensais. Le ciel rouge
s'teignait. Je regardais mourir ses reflets sur les vignes aux petites
feuilles nouvelles, brillantes, vernisses, vineuses et dores. Un
rossignol chantait... Au fond de ma mmoire, dans mon coeur attrist, un
autre rossignol chantait. Un soir pareil  celui-ci. J'tais avec ma
mie. Nous montions un coteau que tapissaient les vignes. Nous tions
jeunes, joyeux, grands parleurs et rieurs. Soudain, je ne sais pas ce
qui se passa dans l'air, le souffle de l'anglus, l'haleine de la terre,
dans le soir, qui s'tire et soupire, et vous dit: Viens  moi, la
douce mlancolie qui tombe de la lune... Nous avons fait silence, tous
deux, et tout d'un coup nous prmes la main, et sans nous dire un mot,
et sans nous regarder, nous restions immobiles. Alors monta des vignes,
sur lesquelles la nuit de printemps s'tait pose, la voix du rossignol.
Pour ne pas s'endormir sur les ceps dont les vrilles tratresses
s'allongeaient, s'allongeaient, s'allongeaient, autour de ses petons 
s'enrouler cherchaient, pour ne pas s'endormir chantait  perdre haleine
sa vieille cantilne le rossignol d'amour:

    _La vigne pouss' pouss' pouss' pouss'_
    _Je n'dors ni nuit ni jour..._

Et je sentis la main de Belette qui disait:

--Je te prends et je suis prise. Vigne, pousse, pousse et nous lie!

Nous descendmes la colline. Prs de rentrer, nous nous dprmes. Depuis
lors, plus ne nous prmes. Ah! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui
ton chant? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour?...

Et la nuit tait l. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuy des
fesses sur les mains, des mains sur mon bton, comme un pic sur sa
queue; je regardais toujours vers le fate de l'arbre, o fleurissait la
lune. J'essayai de m'arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans
doute l'arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et
le dsir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour,
je le refis;  chaque fois, je me revis, au mme point, enchan.

Lors, j'en pris mon parti, et m'tendant sur l'herbe, je logeai, cette
nuit,  l'enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette
htellerie. Mlancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais  ce
qu'elle aurait pu tre,  ce qu'elle avait t,  mes rves crouls.
Dieu! que de tristesses on trouve au fond de son pass, dans ces heures
de la nuit o l'me est affaiblie! Qu'on se voit pauvre et nu, quand se
lve devant la vieillesse due l'image de la jeunesse d'esprance
vtue!... Je rcapitulais mes comptes et mes mcomptes, et les maigres
richesses que j'ai dans mon escarcelle: ma femme qui n'est point belle,
et bonne tout autant; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien
comme moi, n'ont de moi que l'toffe; les trahisons d'amis et les folies
des hommes; les religions meurtrires et les guerres civiles; ma France
dchire; les rves de mon esprit, mes oeuvres d'art pilles; ma vie, une
poigne de cendres, et le vent de la mort qui vient... Et pleurant
doucement, mes lvres appuyes contre le flanc de l'arbre, je lui
confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d'un
pre. Et je sais qu'il m'coutait. Et sans doute qu'aprs,  son tour,
il parla et qu'il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je
m'veillai, nez en terre et ronflant, de ma mlancolie plus rien ne me
restait, qu'un peu de courbature au coeur endolori et une crampe au
mollet.

Le soleil s'veillait. L'arbre, plein d'oiseaux, chantait. Il ruisselait
de chants, comme une grappe de raisin qu'on presse entre ses mains.
Guillaumet le pinson, Marie Godre la rouge-gorge, et la limeuse de
scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compre,
celui que je prfre, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni
pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier 
chanter ds l'aube, et le dernier, et parce qu'il a, comme moi, le pif
enlumin. Ah! les bons petits gars, de quel coeur ils braillaient. Aux
terreurs de la nuit ils venaient d'chapper. La nuit, grosse de piges,
qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Tnbres
touffantes... qui de nous prira... Mais, _farirarira_!... aussitt que
se rouvre le rideau de la nuit, ds que le rire ple de l'aurore
lointaine commence  ranimer le visage glac et les lvres blanchies de
la vie..., _oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla_..., de
quels cris, mes amis, de quels transports d'amour ils clbrent le jour!
Tout ce qu'on a souffert, ce qu'on a redout, l'pouvante muette et le
sommeil glac, la nuit, tout, _oy ty_, tout... _frrtt_...
est oubli.  jour,  jour nouveau!... Apprends-moi, mon Merlot, ton
secret de renatre,  chaque aube nouvelle, avec la mme foi inaltrable en
elle!...

Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la
terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou..., _cocu blanc, cocu
noir, gris cocu nivernais,_ jouait  cache-cache, au fond de la fort.

_Coucou, coucou, le diable te cass' le cou!_

Avant de me relever, je fis une cabriole. Un livre qui passait,
m'imita: il riait; sa lvre tait fendue,  force d'avoir ri. Je me
remis en marche, chantai  pleins poumons:

--Tout est bon, tout est bon! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait
nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts  fentres larges, 
pleins battants, entre, monde, coule en mon sang! Vais-je bouder la vie,
ainsi qu'un grand niais, parce que je n'ai point d'elle tout ce que j'en
voudrais? Quand on se met  vouloir, Si j'avais... Quand j'aurai...,
il n'y a plus moyen de jamais s'arrter; on est toujours du, on
souhaite toujours plus qu'il ne vous est donn! Mme M. de Nevers. Mme
le Roi. Mme Dieu le Pre. Chacun a ses limites, chacun est dans sa
sphre. Vais-je m'agiter, gmir, parce que je n'en puis sortir?
Serais-je mieux, ailleurs? Je suis chez moi, j'y reste, et resterai,
corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je? On ne me
doit rien, en somme. J'aurais pu ne pas vivre... Bon Dieu! lorsque j'y
pense, j'en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans
Breugnon! Et Breugnon, sans la vie! Quel triste monde,  mes amis!...
Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n'ai point! Mais ce que
j'ai, je le tiens...

* * *

Avec un jour de retard, je revins  Clamecy. Je vous laisse  penser
comme j'y fus accueilli. Je ne m'en souciai gure; et montant au
grenier, ainsi que vous le voyez, j'ai mis sur le papier, hochant du
nez, parlant tout seul, tirant la langue de ct, mes peines et mes
plaisirs, les plaisirs de mes peines...

    _Ce qui est grief  supporter_
    _Est, aprs, doux  raconter._




VI

LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SRNADE  ASNOIS

Juin.


Hier matin, nous apprmes le passage  Clamecy de deux htes de marque,
Mlle de Termes et le comte de Maillebois. Ils ne s'arrtrent point et
continurent leur route jusqu'au chteau d'Asnois, o ils doivent
sjourner trois ou quatre semaines. Le conseil des chevins dcida,
suivant l'usage, d'envoyer le lendemain aux deux nobles oiseaux une
dlgation, afin de leur prsenter, au nom de la cit, nos
congratulations pour leur heureux voyage. (On dirait que c'est miracle
quand un de ces animaux s'en vient dans son carrosse rembourr, bien au
chaud, de Paris  Nevers, sans se tromper d'ornire ou se casser les
os!) Toujours suivant les us, le conseil dcida d'y joindre, pour leur
bec, quelques friands gteaux, orgueil de la cit, de gros biscuits
glacs, notre spcialit. (Mon gendre, ptissier, Florimond Ravis, en
fit mettre trois douzaines. Ces messieurs du conseil se contentaient de
deux; mais notre Florimond, qui est aussi chevin, fait tout avec
largesse:  seize sols la pice: c'est la ville qui paie.) Enfin, pour
enchanter tous leurs sens  la fois, et parce que, parat-il, on mange
mieux en musique (je n'en ai cure, moi, si je mange et je bois), on
chargea quatre matres croque-notes de choix, deux violes, deux
hautbois, en plus un tambourin, d'aller sur leurs crincrins sonner la
srnade aux htes du chteau, en enfournant le gteau.

Je me mis de la bande, avec mon flageolet, sans qu'on m'en et pri. Je
ne pouvais manquer une occasion de voir des figures nouvelles, surtout
quand il s'agit de volailles de cour (non point de basse-cour; je vous
prends  tmoin que je n'ai rien dit de tel). J'aime leur fin plumage,
leur babil et leurs mines, quand ils se lissent les plumes, ou vont se
dandinant, tordant le cul, nez au vent, et dcrivant des ronds avec
leurs ailes, leurs pattes et leurs pilons. D'ailleurs, qu'il soit de
cour ou d'ailleurs, d'o qu'il vienne, qui m'apporte du nouveau pour moi
est toujours beau. Je suis fils de Pandore, j'aime lever le couvercle de
toutes botes, de toutes mes, blanches, crasseuses, grasses, maigres,
nobles ou basses, fureter dans les coeurs, savoir ce qui s'y passe,
m'enqurir des affaires qui ne me regardent pas, mettre mon nez partout,
flairer, humer, goter. Je me ferais fouetter, par curiosit. Mais je
n'en oublie pas (vous pouvez tre tranquilles) de mlanger toujours le
plaisant  l'utile; et comme justement pour le sire d'Asnois j'avais en
mon atelier deux grands panneaux sculpts, je trouvai bien commode de
les faire porter, sans bourse dlier, sur une des charrettes, avec les
dlgus, les violes, les hautbois et les biscuits glacs. Nous avions
pris aussi avec nous ma Glodie, la fille de Florimond, pour profiter du
char (c'tait une occasion), sans qu'il en cott rien. Et un autre
chevin emmenait son garon. Enfin, l'apothicaire chargea sur la voiture
des sirops, hypocras, hydromel, confitures, qu'il prtendait offrir,
tant de ses produits, aux frais de Clamecy. Je note que mon gendre le
trouvait fort mauvais, disant que ce n'tait la coutume et que si chaque
matre, boucher, boulanger, cordonnier, barbier, et ctera, en voulait
faire ainsi, on ruinerait la ville et les particuliers. Il n'avait point
si tort; mais l'autre tait chevin, comme lui, Florimond: n'y avait
rien  dire. Les petits sont sujets aux lois; et les autres les font.

On partit sur deux chars: le maire, les panneaux, les cadeaux, les
marmots, les quatre musiciens et les quatre chevins. Mais moi, j'allais
 pied. Bon pour les impotents de se faire charroyer, comme veaux 
l'abattoir ou vieilles au march!  vrai dire, le temps n'tait pas des
plus beaux. Le ciel tait pesant, orageux, farineux. Phbus dardait son
oeil rond et brlant sur nos nuques. La poussire et les mouches
s'levaient de la route. Mais  part Florimond, qui craint pour son
teint blanc, plus qu'une demoiselle, nous tions tous contents: un ennui
partag est un amusement.

Aussi longtemps qu'on vit la tour de Saint-Martin, chacun des beaux
messieurs garda l'air compass. Mais sitt qu'on fut hors des yeux de la
cit, tous les fronts s'claircirent, et les esprits se mirent, comme
moi, en bras de chemise. On changea d'abord quelques propos sals.
(C'est la faon chez nous de se mettre en apptit.) Puis l'un chanta,
puis l'autre; je crois, Dieu me pardonne, que ce fut le maire en
personne qui entonna le couplet. Je jouai de mon flageolet. Tous les
autres s'en mirent. Et, perant le concert des voix et des hautbois, la
petite voix grle de ma Glodie montait, voletait et piaillait, piaillait
comme un moineau.

On n'allait pas trs vite. D'eux-mmes, les bidets, aux montes,
s'arrtaient, soufflaient, ptaradaient. Pour reprendre la route, on
attendait qu'ils eussent exhal leur musique.  la cte de Boychault,
notre tabellion, matre Pierre Delavau, nous fit faire un crochet (on ne
pouvait lui refuser: il tait le seul chevin qui n'et rien demand)
pour aller, chemin faisant, dresser chez un client un projet de
testament. Chacun le trouva bon; mais ce fut un peu long; et notre
Florimond, s'accordant sur ce point avec l'apothicaire, trouva encore
matire  rcrimination. _J'aime mieux un raisin, voire trop vert, pour
moi que deux figues pour toi._ Matre Pierre Delavau n'en termina pas
moins, sans hte, son affaire; fallut bien que l'acceptt, mi-figue,
mi-raisin, monsieur l'apothicaire.

Enfin, nous arrivmes (l'on finit toujours par arriver), comme la
moutarde aprs dner. Nos oiseaux sortaient de table, lorsque entra le
dessert par nos mains apport. Mais ils en furent quittes pour
recommencer: oiseaux mangent toujours. Nos messieurs du conseil, aux
approches du chteau, avaient eu soin de faire un arrt pnultime, afin
de revtir leurs robes d'apparat,  l'abri du soleil soigneusement
plies, leurs belles robes de lumire, chaudes aux yeux, riantes au
coeur, de soie verte pour le maire et de laine jaune clair pour ses
quatre compres: on et dit un concombre et quatre potirons. Nous
entrmes en faisant sonner nos instruments. Au bruit, l'on vit sortir
des fentres les ttes des valets dsoeuvrs. Nos quatre vtus-de-laine
et l'habill-de-soie montrent le perron,  la porte duquel daignrent
se montrer (je ne voyais pas trs bien) sur deux fraises deux ttes (_
la fraise on connat la bte_), frises, enrubannes, ainsi que deux
moutons. Nous autres, croque-musique et croquants, nous restions au
milieu de la cour. En sorte que je ne pus entendre de si loin le beau
discours latin que fit notre notaire. Mais je m'en consolai: car crois
que matre Pierre fut seul  l'couter. Je me gardai bien, en revanche,
de manquer le spectacle de ma petite Glodie, montant  pas menus les
marches de l'escalier, ainsi qu'une Marie dans la Prsentation, et
serrant contre son giron, entre ses deux menottes, la corbeille de
biscuits tags qui montaient jusqu' son menton. Elle n'en perdit pas
un: elle les couvait des yeux et des bras, la gourmande, la friponne, la
mignonne... Dieu! je l'aurais mange...

Le charme de l'enfance est comme une musique; elle entre dans les coeurs
plus srement que celle que nous excutions. Les plus fiers
s'humanisent; on redevient enfant, on oublie un instant son orgueil et
son rang. Mlle de Termes sourit  ma Glodie, gentiment, la baisa,
l'assit sur ses genoux, la prit par le menton, et rompant au mitan un
biscuit, elle dit: Tends ton bec, partageons... et mit le plus gros
bout dans le petit four rond. Alors, moi, dans ma joie, je criai 
pleine voix:

--Vive la bonne et belle, la fleur du Nivernois!

Et sur mon flageolet, je fis un joyeux trait, qui fendit l'air, ainsi
qu'avec son cri aigu, l'hirondelle.

Tous, aussitt, de rire, en se tournant vers moi; et Glodie bt des
mains, en criant:

--Pre-grand!

M. d'Asnois m'appelle:

--C'est ce fou de Breugnon...

(Il s'y connat, ma foi. Il l'est autant que moi.)

Il me fait signe. Je viens avec mon flageolet, je monte d'un pas
guilleret, et je salue...

    _(Courtois de bouche, main au bonnet,_
    _Peu couste et bon est.)_

...je salue  droite,  gauche, je salue devant, derrire, je salue
chacun, chacune. Et cependant, d'un oeil discret, j'observe et tche de
faire le tour de la demoiselle suspendue dans son vaste vertugadin (on
et dit un battant de cloche); et la dshabillant (en pense, cela
s'entend), je ris de la voir perdue, toute menue et nue dessous ses
aflutiaux. Elle tait longue et mince, un peu noire de peau et trs
blanche de poudre, de beaux yeux bruns luisants comme des escarboucles,
nez de petit goret fureteur et gourmand, bouche bonne  baiser, grasse
et rouge, et sur les joues des friselis de boucles. Elle dit, en me
voyant, d'un air condescendant:

--C'est  vous cette belle enfant?

Je rplique finement:

--Que savons-nous, madame? Voici monsieur mon gendre. C'est  lui d'en
rpondre. Je n'en rponds pour lui. En tout cas, c'est notre bien. Aucun
ne nous le rclame. Ce n'est pas comme l'argent. _Enfants sont richesse
de pauvres gens._

Elle daigna sourire, et mon sire d'Asnois s'esclaffa  grand bruit.
Florimond rit aussi; mais son rire tait jaune. Moi, je restais srieux,
je faisais le bjaune. Alors l'homme  la fraise et la dame  la cloche
voulurent condescendre  me questionner (ils m'avaient pris tous deux
pour un mntrier) sur ce que pouvait bien rapporter mon mtier. Je
rponds comme de juste:

--Autant que rien...

Sans dire ce que je faisais, d'ailleurs. Pourquoi l'aurais-je dit? Ils
ne me le demandaient point. J'attendais, je voulais voir, je me
divertissais. Je trouve assez plaisante la hauteur familire et
crmonieuse que tous ces beaux messieurs, ces riches, croient devoir
prendre avec ceux qui n'ont rien et sont gueux! Il semble que toujours
ils leur fassent la leon. Un pauvre est un enfant, il n'a pas sa
raison... Et puis (on ne le dit pas, mais on le pense), c'est sa faute:
Dieu l'a puni, c'est bien; le bon Dieu soit bni!

Comme si je n'tais point l, le Maillebois disait tout haut  sa
commre:

--Puisque aussi bien, madame, nous n'avons rien  faire, profitons de ce
pauvre hre; il a l'air un peu niais, il va de-ci, de-l, sonnant du
flageolet: il doit connatre bien le peuple des cabarets. Enqurons-nous
de lui de ce que la province pense, si tant est...

--Chut!

--... Si tant est qu'elle pense.

On me demanda donc:

--Eh bien, bonhomme, dis-nous, quel est l'esprit du pays?

Je rpte:

--L'esprit?

en prenant l'air d'un abruti.

Et je clignais de l'oeil  un gros sieur d'Asnois, qui se tirait la barbe
et me laissait aller, riant sous sa large patte.

--L'esprit ne m'a pas l'air de courre la province, dit l'autre avec
ironie. Je te demande, bonhomme, ce qu'on pense, ce qu'on croit. Est-on
bon catholique? Est-on dvou au roi?

Je rponds:

--Dieu est grand, et le roi est trs grand. On les aime bien tous deux.

--Et que pense-t-on des princes?

--Ce sont de grands messieurs.

--On est donc avec eux?

--Oui-d, monseigneur, oui.

--Et contre Concini?

--On est pour lui, aussi.

--Comment, diable, comment! Mais ils sont ennemis!

--Je ne dis pas... Cela se peut... On est pour tous les deux.

--Il faut choisir, par Dieu!

--Est-ce qu'il le faut, monsieur? Ne puis m'en dispenser? En ce cas, je
le veux. Pour qui est-ce que je suis?... Monsieur, je vous le dirai un
de ces quatre lundis. Je m'en vas y penser. Mais il me faut le temps.

--Eh! qu'est-ce que tu attends?

--Mais, monsieur, de savoir qui sera le plus fort.

--Coquin, n'as-tu pas honte? N'es-tu pas capable de distinguer le jour
de la nuit et le roi de ses ennemis?

--Ma foi, monsieur, nenni. Vous m'en demandez trop. Je vois bien qu'il
fait jour, je ne suis pas aveugle; mais entre gens du roi et gens des
seigneurs princes, pour ce qui est de faire choix, vraiment je ne
saurais dire lesquels boivent le mieux et font plus de dgts. Je n'en
dis point de mal; ils ont bon apptit: c'est qu'ils se portent bien.
Bonne sant  vous je souhaite pareillement. Les beaux mangeurs me
plaisent; j'en ferais bien autant. Mais pour ne rien celer, j'aime mieux
mes amis qui mangent chez les autres.

--Drle, tu n'aimes donc rien?

--Monsieur, j'aime mon bien.

--Ne peux-tu l'immoler  ton matre, le roi?

--Je le veux bien, monsieur, si ne puis autrement. Mais je voudrais
pourtant savoir, si nous n'tions en France quelques-uns qui aimons nos
vignes et nos champs, ce que le roi pourrait se mettre sous la dent! 
chacun son mtier. Les uns mangent. Les autres... les autres sont
mangs. La politique est l'art de manger. Pauvres gens, que
pourrions-nous en faire?  vous la politique, et  nous notre terre!
Avoir une opinion, ce n'est pas notre affaire. Nous sommes ignorants.
Que savons-nous, sinon, comme Adam notre pre,--(il fut aussi le vtre,
dit-on; mais quant  moi, je n'en crois rien, pardon..., votre cousin
peut-tre...)--que savons-nous, sinon donc engrosser la terre et la
rendre fconde, creuser, labourer ses flancs, semer, faire pousser
l'avoine et le froment, tailler, greffer la vigne, faucher, moissonner
les gerbes, battre le grain, fouler la grappe, faire le vin, le pain,
fendre le bois, tailler la pierre, couper le drap, coudre le cuir,
forger le fer, ciseler, menuiser, creuser les canaux et les routes,
btir, dresser les villes avec leurs cathdrales, ajuster de nos mains
sur le front de la terre la parure des jardins, faire fleurir sur les
murs et les panneaux de bois l'enchantement de la lumire, dvtir de la
gaine de pierre qui les enserre les beaux corps blancs et nus, attraper
 l'afft dans l'air les sons qui passent et les emprisonner dans les
flancs brun dor d'un violon gmissant ou dans ma flte creuse, enfin
nous rendre matres de la terre de France, du feu, de l'eau, de l'air,
des quatre-s lments, et les faire servir  votre amusement..., que
savons-nous de plus, et comment aurions-nous la prtention de croire que
nous comprenions rien aux affaires publiques, aux querelles des princes,
sacrs desseins du roi, jeux de la politique, et autres mtaphysiques?
Il ne faut pas, monsieur, pter plus haut que son cul. Nous sommes btes
de somme et faits pour tre battus. D'accord! Mais de quel poing il nous
agre le plus, et quelle trique nous est le plus moelleuse au dos...,
grave question, monsieur, trop forte pour mon cerveau!  vous dire le
vrai, l'un ou l'autre, peu m'en chaut. Faudrait, pour vous rpondre,
avoir la trique  la main, soupeser l'une et l'autre, et l'essayer trs
bien. Faute de quoi, patience! Souffre, souffre, enclumeau. Souffre,
tant qu'es enclumeau. Frappe, quand tu seras marteau...

L'autre, indcis, me regardait, le nez fronait, et ne savait s'il
devait rire ou se fcher, lorsqu'un cuyer de la suite, qui m'avait vu
jadis chez feu notre bon duc de Nivernois, dit:

--Monseigneur, je le connois, l'original: bon ouvrier, fin menuisier,
grand parolier. Il est sculpteur, de son mtier.

Le noble sieur ne sembla point, pour cet avis, modifier son opinion sur
Breugnon; ne commena de tmoigner quelque intrt  sa chtive personne
(chtive est mis l, mes fils, par modestie: car je pse un peu moins
qu'un muid) que lorsqu'il sut par l'cuyer et par son hte, mons
d'Asnois, que de mes oeuvres tel et tel prince faisaient cas. Il ne fut
pas lors le dernier  s'extasier sur la fontaine qu'en la cour on lui
montra, par moi sculpte, reprsentant fille trousse qui porte dans son
tablier deux canards se dbattant, ouvrant le bec, l'aile battant.
Aprs, il vit dans le chteau des meubles miens et des panneaux. M.
d'Asnois se pavanait. Ces riches btes! On dirait que cette oeuvre qu'ils
ont paye, de leurs deniers, ils l'ont cre!... Le Maillebois, pour
m'honorer, jugea sant de s'tonner que je restasse en ce pays, touff,
loin des grands esprits de Paris, et demeurasse cantonn en ces travaux
de patience, de vrit, rien d'invent,--d'attention, nulle
envole,--d'observation, point d'ides, point de symbole, allgorie,
philosophie, mythologie,--bref, rien de tout ce qui assure le
connaisseur que c'est de la grande sculpture. (Un grand seigneur
n'admire rien qui ne soit grand.)

Je rpondis modestement (humble je suis, un peu bent) que je savais
trs bien le peu que je valais, que chacun dans ses limites doit
s'enfermer. Un pauvre homme de notre sorte n'a rien vu, rien entendu, ne
connat rien, donc il se tient, quand il est sage,  l'humble tage du
Parnasse, o l'on s'abstient de tout dessein vaste et sublime; et de la
cime o se profilent les ailes du sacr cheval, dtournant ses yeux
effrays, il creuse en bas, au pied du mont, la carrire dont les
pierres pourront servir  sa maison. D'esprit born par pauvret, il ne
fait rien, ne conoit rien qui ne soit d'usage quotidien. L'art utile,
voil son lot.

--L'art utile! Les deux mots jurent ensemble, dit mon sot. Il n'est de
beau que l'inutile.

--Grande parole! acquiesai-je. Il est bien vrai. Partout dans l'art et
dans la vie. Rien n'est plus beau qu'un diamant, un prince, un roi, un
grand seigneur ou une fleur.

Il s'en alla, content de moi. M. d'Asnois me prit le bras et me souffla:

--Maudit farceur! As-tu fini de te gausser? Oui, fais la bte. Agnelet
be, je te connais. Ne dis pas non. Pour ce beau fraisier de Paris,
cueille  ton gr, vas-y, mon fils! Mais si jamais tu t'avisais de
t'attaquer  moi aussi, garde, Breugnon, mon garon! Car tu auras du
bton.

Je protestai:

--Moi, monseigneur! M'attaquer  Votre Grandeur! Mon bienfaiteur! Mon
protecteur! Est-il possible de prter  Breugnon cette noirceur?...
Passe encore d'tre noir, mais par Dieu, d'tre bte!  d'autres, s'il
vous plat! Ce n'est pas notre fait. Grand merci, j'aime trop ma peau,
pour ne pas bien respecter celle qui sait se faire respecter. Je ne m'y
frotte; ouais, pas si sot! Car vous tes non seulement le plus fort
(cela va de soi), mais beaucoup plus malin que moi. Eh! je ne suis qu'un
renardeau, prs de Renard en son chteau. Combien de tours en votre sac!
Que vous en avez mis dedans, jeunes et vieux, fous et prudents!

Il s'panouit. Rien ne plat tant que d'tre lou pour le talent qu'on a
le moins.

--C'est bon, dit-il, matre bavard. Laissons mon sac, voyons plutt ce
que tu portes dans le tien. Car je me doute que si tu viens, ce n'est
pour rien.

--Voyez, voyez, vous l'avez, dis-je, encore devin! On est de verre.
Vous lisez dans les coeurs, tout comme Dieu le Pre.

Je dballai mes deux panneaux, ainsi qu'une oeuvre italienne (une
Fortune sur sa roue, jadis achete  Mantoue), que je donnai, ne sais
comment, vieil tourdi, comme mienne. On les loua modrment... Ensuite
(quelle confusion!) je leur montrai une oeuvre mienne (un mdaillon de
jouvencelle), que je donnai pour italienne. On s'cria, se rcria, on
fit des ho! on fit des ha! On pma d'admiration. Le Maillebois qui en
bait, dit qu'on y voyait le reflet du ciel latin, du sol deux fois bni
des dieux, de Jsus-Christ et de Jupin. M. d'Asnois, qui en brayait,
m'en compta trente et six ducats,--de l'autre, trois.

* * *

Nous repartmes, vers le soir. En revenant, pour amuser la compagnie, je
racontai qu'une autre fois, M. le duc de Bellegarde tait venu  Clamecy
tirer l'oiseau. Le bon seigneur ne voyait pas  quatre pas. J'tais
charg, quand il tirait, de faire choir l'oiseau de bois, et en son lieu
de prsenter, prompt et adroit, un autre droit au coeur trou. On rit
beaucoup; et aprs moi, chacun  son tour dgoisa quelque bon trait de
nos seigneurs... Ces bons seigneurs! quand ils s'ennuient en leur
grandeur royalement, ah! que ne peuvent-ils savoir combien ils sont pour
nous plaisants!

Mais, j'attendis, pour le rcit du mdaillon, que nous fussions, la
porte close,  la maison. Quand il le sut, mon Florimond me reprocha
amrement d'avoir vendu  si bon compte, comme mienne, l'oeuvre
italienne, puisqu'ils avaient si fort got et pay celle qui ne l'tait
que de nom. Je rpondis que je voulais me divertir des gens, oui bien,
mais les plumer, pour cela non! Il s'acharnait, me demandant avec
aigreur la belle jambe que cela pouvait me faire de m'amuser  mes
dpens! Que sert de se moquer des gens, si l'on n'en a pour son argent?

Lors, Martine, ma bonne fille, lui dit avec grande sagesse:

--Ainsi, nous sommes, Florimond, petits et grands, dans la famille,
toujours contents, toujours contant et nous riant des contes que nous
nous contons. Va, ne t'en plains pas, mon bon! Car c'est  cela que tu
dois de n'tre pas dix-cors encore. De savoir que je puis te tromper, 
tous moments, me cause tant d'amusement que je me passe de le faire...
Mais ne prends pas un air si sombre! Point de regrets! Car c'est comme
si tu l'tais. Rentre tes cornes, limaon. J'en vois l'ombre.




VII

LA PESTE

Premiers jours de juillet.


On dit bien: _Le mal s'en va-t- pied, mais il vient  cheval._ Il
s'est mis postillon de rouliers d'Orlans pour nous rendre visite. Lundi
de la semaine passe, un cas de pestilence fut sem  Saint-Fargeau.
Mauvaise graine, prompte croissance.  la fin de la semaine, il y en
avait dix autres. Puis, puis, se rapprochant de nous, hier, la peste
clate  Coulanges-la-Vineuse. Beau bruit dans la mare aux canards! Tous
les braves ont pris les jambes  leur cou. Nous avons emball femmes,
enfants et oisons, et nous les avons expdis au loin,  Montenoison. 
quelque chose malheur est bon. N'y a plus de caquet dans ma maison.
Florimond est parti aussi avec les dames, prtextant, le capon, qu'il ne
pouvait quitter sa Martine prs d'accoucher. Des gros messieurs,
beaucoup trouvrent de bonnes raisons pour faire un tour de promenade,
la voiture attele; le jour leur sembla bon pour aller voir comment se
portaient leurs moissons.

Nous autres qui restions, nous faisions les farceurs. Nous nous
gaussions de ceux qui prenaient des prcautions. MM. les chevins
avaient pos des gardes aux portes de la ville, sur la route d'Auxerre,
avec ordre svre de chasser tous les pauvres et manants du dehors qui
essaieraient d'entrer. Pour les autres, gens  huppe et bourgeois dont
la bourse tait saine, ils devaient se soumettre du moins  la visite de
nos trois mdecins, matre Etienne Loyseau, matre Martin Frotier, et
matre Philibert des Veaux, affubls pour parer aux assauts du flau
d'un long nez plein d'onguents, d'un masque et de lunettes. Cela nous
faisait bien rire; et matre Martin Frotier, qui tait un bon homme, ne
put tenir son srieux. Il arracha son nez, disant qu'il ne se souciait
de faire la coquecigrue et qu'il ne croyait point  ces billeveses.
Oui, mais il en mourut. Il est vrai que matre Etienne Loyseau, qui
croyait  son nez et couchait avec lui, mourut ni plus ni moins. Et seul
en rchappa matre Philibert des Veaux, qui, plus avis que ses
confrres, abandonna non son nez, mais son poste... , je brle
l'tape, et me voici dj  la queue de l'histoire, avant d'avoir
seulement arrondi mon exorde! Recommenons, mon fils, et de nouveau
prenons notre chvre  la barbe. Cette fois, la tiens-tu?...

Donc nous faisions les bons Richard-sans-peur. On se croyait si sr que
la peste ne nous ferait pas l'honneur de sa visite! Elle avait le nez
fin, disait-on; le parfum de nos tanneries l'offusquait (chacun sait
qu'il n'y a rien de plus sain). La dernire fois qu'elle vint dans le
pays (c'tait vers l'an mil cinq cent quatre-vingts, j'avais l'ge d'un
vieux boeuf, quatorze ans), elle avana le nez jusqu'au seuil de notre
huis, et puis, l'ayant flair, s'en tait retourne. Ce fut alors (nous
les avons bien plaisants depuis) que les gens de Chtel-Censoir,
mcontents de leur patron, le grand saint Potentien qui les protgeait
mal, l'avaient mis  la porte, prirent  l'essai un autre, puis un
autre, puis un autre; ils en changrent sept fois, lisant tour  tour
Savinien et Pellerin, Philibert et Hilaire. Mme, ne sachant plus  quel
saint se vouer, ils se vourent  celui (les gaillards!) d'une sainte,
et, faute de Potentien, ils prirent Potentiane.

Nous nous remmorions, en riant, cette histoire, bons lurons, fanfarons
et vaillants esprits forts. Pour montrer que nous ne donnions dans ces
superstitions, non plus que dans celles des mdecins, chevins, nous
allmes bravement  la porte du Chastelot faire la conversation
par-dessus les fosss avec ceux qui restaient sur l'autre rive chous.
Mme, par forfanterie, certains trouvaient moyen de se glisser dehors et
d'aller boire une pinte dans une auberge proche, avec quelqu'un de ceux
au nez de qui la porte du paradis tait ferme, voire avec un des anges
posts pour la garder (car ils ne prenaient pas leur faction au
srieux). Moi, je faisais comme eux. Pouvais-je les laisser seuls?
tait-il supportable que d'autres,  ma barbe, s'baudissent,
s'battissent et dgustassent ensemble fraches nouvelles et vin frais?
J'en eusse crev de dpit.

Je sortis donc, voyant un vieux fermier que je connaissais bien, le pre
Grattepain, de Mailly-le-Chteau. Nous trinqumes ensemble. C'tait un
gros rjoui, rond, rouge et rbl, qui luisait au soleil de sueur et de
sant. Il faisait le glorieux, encore bien plus que moi, narguant la
maladie et disant que c'tait invention des mdecins. Il n'y avait que
de pauvres hres,  l'en croire, qui mouraient, non de mal, mais de
peur.

Il me disait:

--Je vous donne ma recette pour rien:

    _Tiens tes pieds bien au chaud,_
    _Tiens vides tes boyaux._
    _Ne vois pas Marguerite,_
    _De tout mal seras quitte._

Nous passmes une bonne heure  nous souffler dans le nez. Il avait la
manie de vous tapoter la main et de vous ptrir la cuisse ou le bras, en
parlant. Je n'y pensais pas alors. J'y pensai, le lendemain.

Le lendemain, le premier mot que me dit mon apprenti fut:

--Vous savez, patron, le pre Grattepain est mort...

Ah! je ne fus pas fier, j'en eus froid dans le dos. Je me dis:

--Mon pauvre ami, tu peux graisser tes bottes; ton histoire est finie,
ou ne tardera gure...

Je vais  mon tabli, je me mets  bricoler, afin de me distraire; mais
je vous prie de croire que je n'avais gure la tte  ce que je
fabriquais. Je pensais:

--Sotte bte! Cela t'apprendra  faire le malin.

Mais en Bourgogne, nous ne sommes pas hommes  nous casser la tte sur
ce qu'il fallait faire, le jour d'avant-hier. Nous sommes dans cette
journe. Par saint Martin, tenons-nous-y! Il s'agit de se dfendre.
L'ennemi ne m'a pas encore. Je songeai, un moment,  demander conseil 
la boutique de saint Cosme (les mdecins, vous m'entendez bien). Mais je
n'eus garde, et n'en fis rien. J'avais, malgr mon trouble, suffisamment
gard du bon sens de chez nous pour me dire:

--Fils, les mdecins n'en savent pas plus que nous. Ils prendront ta
pcune, et, pour tout ton potage, ils t'enverront gsir dans un parc 
pesteux, o tu ne manqueras point d'empester tout  fait. Garde-toi de
leur rien dire! Tu n'es pas fol, peut-tre? S'il ne s'agit que de
mourir, nous le ferons bien sans eux. Et par Dieu, ainsi qu'il est
crit, _en dpit des mdecins, nous vivrons jusqu'au trpas_.

J'avais beau m'tourdir et faire le flambard, je commenais  me sentir
l'estomac remu. Je me ttais ici, puis l, puis... Ae! cette fois,
c'est elle... Et le pire, venue l'heure du dner, devant une pote de
gras haricots rouges, cuits dans le vin avec des tranches de sal
(aujourd'hui que j'en parle, j'en pleure de regret), je n'eus pas le
courage d'ouvrir les mandibules. Je pensais, le coeur serr:

--Assurment, je m'en vas. L'apptit est dfunt. C'est le commencement
de la fin...

Or, donc, sachons au moins mettre nos affaires en ordre. Si je me laisse
mourir ici, ces brigands d'chevins feront brler ma maison, sous
prtexte (sornettes!) que d'autres y prendront la peste. Une maison
toute neuve! Faut-il que le monde soit mchant ou soit bte! Plutt que
cela soit, j'aimerais mieux sur mon fumier crever. Nous les attraperons
bien! Ne perdons pas de temps...

Je me lve, je mets mon habit le plus vieil, je prends trois ou quatre
bons livres, quelques belles sentences, des contes gras de Gaule, des
apophtegmes de Rome, les _Mots dors de Caton_, les _Seres_
de Bouchet, et le _Nouveau Plutarque_ de Gilles Corrozet; je les
mets dans ma poche avec une chandelle et un quignon de pain; je congdie
l'apprenti; je ferme mon logis, et bravement je vas  mon _cota_,[10]
hors la ville, pass la dernire maison, sur la route de Beaumont. Le
logis n'est pas grand. Une bicoque. Une pice de dbarras o l'on met
les outils, une vieille paillasse et une chaise dfonce. Si l'on doit
les brler, le mal ne sera pas grand.

Je n'tais pas arriv que je commenais de claquer du bec, comme un
corbeau. La fivre me brlait, j'avais un point de ct, et le gsier
tordu, comme s'il tait retourn... Lors, que fis-je, braves gens? Que
vais-je vous raconter? Quels actes hroques, quel magnanime front
oppos,  l'instar des grands messieurs de Rome,  la fortune ennemie et
au mal de ventre?... Braves gens, j'tais seul, personne ne me voyait.
Vous pensez si je me suis gn, pour jouer devant les murs le Rgulus
romain! Je me jetai sur la paillasse, et je me mis  braire. N'en
avez-vous rien ou? Ma voix tait fort claire. Elle aurait pu porter
jusqu' l'arbre de Sembert.

--Ah! geignais-je, Seigneur, se peut-il que vous perscutiez un si bon
petit homme qui ne vous a rien fait... Ho! ma tte! Ho! mes flancs!
Qu'il est dur de s'en aller,  la fleur de ses ans! Hlas! tenez-vous
vraiment  me rappeler si tt?... Ho! ho! mon dos!... Certes, je serai
charm--honor, veux-je dire--de vous rendre visite; mais puisque nous
devons toujours nous voir, un peu plus tard, un peu plus tt,  quoi bon
cette hte?... Ha! ha! la rate!... Je ne suis pas press... Seigneur, je
ne suis rien qu'un pauvre vermisseau. S'il n'est d'autre moyen, soit
faite votre volont! Vous le voyez, je suis humble et doux, rsign...
Sacripant! Veux-tu bien lever le camp! Qu'a donc cet animal  me ronger
le ct?...

Lorsque j'eus bien braill, je n'en souffrais pas moins, mais j'avais
dpens ma vigueur pathtique. Je me dis:

--Tu perds ton temps. Ou Il n'a pas d'oreilles, ou ce sera tout comme.
S'il est vrai, comme on dit, que tu es son image, Il n'en fera qu' sa
tte; tu t'gosilles en vain. Mnage ton haleine. Tu n'en as plus
peut-tre que pour une heure ou deux, et tu vas, imbcile, la gaspiller
au vent! Jouissons de ce qui nous reste de cette belle vieille carcasse
qu'il nous faudra quitter (las! mon amie, ce sera bien malgr moi!); On
ne meurt qu'une fois. Au moins, satisfaisons notre curiosit. Voyons
comment on fait pour sortir de sa peau. Lorsque j'tais enfant, personne
ne savait mieux, avec des branches de saule, fabriquer de beaux
fltiaux. Du manche de mon couteau je cognais sur l'corce, jusqu' ce
qu'elle se dpiautt. Je suppose que Celui qui me regarde, de l-haut,
est en train de s'amuser de mme avec la mienne. Hardi! s'en
ira-t-elle... Ae! le coup tait bon!... Est-il permis qu'un homme de
cet ge se plaise  des balivernes de petit garon?... , Breugnon, ne
lche point, et tandis que l'corce tient encore, observons et notons ce
qui se passe dessous. Examinons ce coffre, cumons nos penses,
tudions, ruminons, remchons les humeurs, qui, dans mon pancras, se
remuent, font remous et querelles d'Allemands; savourons ces coliques,
sondons et rettons nos tripes et nos rognons[11]...

...Ainsi, je me contemple. De temps en temps, j'interromps, pour
brailler, mes investigations. La nuit ne passait gure. J'allume ma
chandelle, je la fiche dans le goulot d'une vieille bouteille (elle
fleurait le cassis, mais le cassis tait loin: image de ce que je
promettais d'tre avant le lendemain! Le corps tait parti, il ne
restait plus que l'me). Tordu sur ma paillasse, je m'efforais de lire.
Les apophtegmes hroques des Romains n'eurent aucun succs. Au diable
ces hbleurs! _Chacun n'est n pour aller  Rome_ Je hais le sot
orgueil. Je veux avoir le droit de me plaindre, tout mon sol, lorsque
j'ai la colique... Oui, mais lorsqu'elle s'arrte, je veux rire, si je
puis. Et j'ai ri... Vous ne me croirez pas? Mais alors que j'tais tout
dolent, comme noix en un boisseau, que me claquaient les dents, en
ouvrant au hasard le livre de _Facties_ de ce bon monsieur Bouchet,
j'en trouvai une si belle, croustillante et dore... vingt bons Dieux!
que je suis parti d'un clat de rire. Je me disais:

--C'est trop bte. Ne ris donc pas. Tu vas te faire du mal.

Ah! bien, je n'arrtais de rire que pour braire, de braire que pour
rire. Et je brais, et je ris... La peste en riait aussi. Ah! mon pauvre
petit gars, j'ai-t-y brait, j'ai-t-y ri!

Quand vint le point du jour, j'tais bon  mettre en terre. Je ne tenais
plus debout. En me tranant  genoux, je parvins  l'unique lucarne qui
donnait sur la route. Au premier qui passa, j'appelai, d'une voix de pot
cass. Il n'eut pas besoin, pour comprendre, d'entendre. Il me vit, il
se sauva, avec des signes de croix. Moins d'un quart d'heure aprs,
j'avais l'honneur d'avoir deux gardes devant ma maison; et dfense me
fut faite de franchir la porte d'icelle. Las! je n'y songeais gure. Je
priai qu'on allt chercher mon vieil ami, matre Paillard, le notaire, 
Dornecy, afin de rdiger mes dernires volonts. Mais ils avaient si
peur qu'ils craignaient jusqu'au vent de mes mots; et je crois, ma
parole, que, par peur de la peste, ils se bouchaient les oreilles!...
Enfin, un brave petit champi, gardeux d'oueilles (bon petit coeur), qui
me voulait du bien, parce que je l'avais surpris une fois picorant mes
cerises et que lui avais dit: Beau merle, pendant que tu y es,
cueilles-en aussi pour moi, se faufila prs de la fentre, couta et
cria:

--Monsieur Breugnon, j'y vas!

...Ce qui se passa ensuite, je serais bien en peine pour vous le
raconter. Je sais que, de longues heures, vautr sur ma paillasse, de
fivre je tirais la langue comme un veau... Des claquements de fouet,
des grelots sur la route, une grosse voix connue... Je pense: Paillard
est venu... Je cherche  me relever... Ah! vertu de ma vie! Il me
semblait que je portais saint Martin sur ma nuque, et Sembert sur mon
croupion. Je me dis: Quand il y aurait encore les roches de Basseville,
il faut que tu y ailles... Je tenais, voyez-vous,  faire enregistrer
(j'avais eu le temps, la nuit, de ressasser ces penses) certaine
disposition, clause testamentaire, qui me permt d'avantager Martine et
sa Glodie, sans contestation de mes quatre garons. Je hisse  la
lucarne ma tte qui pesait plus que Henriette, la grosse cloche. Elle
tombait  droite,  gauche... J'aperois sur la route deux bonnes
grosses figures, qui carquillaient les yeux, d'un air pouvant.
C'taient Antoine Paillard et le cur Chamaille. Ces braves amis, pour
me voir encore vivant, avaient brl le pav. Je dois dire qu'aprs
qu'ils m'eurent vu, leur feu se mit  fumer. Sans doute afin de mieux
contempler le tableau, ils firent tous les deux trois pas en arrire. Et
ce sacr Chamaille, pour me rendre du coeur, me rptait:

--Seigneur, que tu es vilain!... Ah! mon pauvre garon! Tu es vilain,
vilain... Vilain comme lard jaune...

Moi, je dis (de humer leur sant, par un effet contraire, cela
ragaillardissait mes esprits animaux):

--Je ne vous offre pas d'entrer? Vous me semblez avoir chaud.

--Non, merci, non, merci! s'exclament-ils tous deux. Il fait trs bon,
ici.

Accentuant leur retraite, ils se retranchent auprs de la voiture; pour
se donner une contenance, Paillard secouait le mors de son bidet, qui
n'en pouvait mais.

--Et comment te trouves-tu? me demanda Chamaille, qui avait l'habitude
de causer avec les dfunts.

--H! mon ami, qui est malade, il n'est pas aise, rpondais-je en
branlant la tte.

--Ce que c'est que de nous. Tu vois, mon pauvre Colas, ce que je t'avais
toujours dit. Dieu est le Tout-Puissant. Nous ne sommes que fume,
fumier. Aujourd'hui en chre, demain en bire. Aujourd'hui en fleur,
demain en pleur. Tu ne voulais pas me croire, tu ne pensais qu' te
gaudir. Tu as bu le bon, tu bois la lie. Va, Breugnon, ne t'afflige
point! Le bon Dieu te rappelle. Ah! quel honneur, mon fils! Mais il
faut, pour le voir, t'habiller proprement. , viens que je te lave.
Prparons-nous, pcheur.

Je rponds:

--Tout  l'heure. Nous avons le temps, cur!

--Breugnon, mon ami, mon frre!... Ah! je vois bien que tu es toujours
attach aux faux biens de la terre. Qu'a-t-elle donc de si plaisant? Ce
n'est qu'inanit, vanit, calamit, dol, cautelle et malice, nasse
borgne, embuscade, douleur, dcrpitude. Que faisons-nous ici?

Je rplique:

--Tu me navres. Jamais je n'aurais le courage, Chamaille, de t'y
laisser.

--Nous nous reverrons, dit-il.

--Que n'allons-nous ensemble!... Enfin, je passe devant. _La devise de
M. de Guise:  chacun son tour!_... Suivez-moi, gens de bien!

Ils n'eurent pas l'air d'entendre. Chamaille fit la grosse voix:

--Le temps passe, Breugnon, et tu passes avec lui. Le Malin, le
_Maufait_ te guette. Veux-tu que la pute bte happe ton me encrasse,
pour son garde-manger? Allons, Colas, allons, dis ton _Confiteor_,
prpare-toi, fais cela, fais cela, mon petit garon, fais cela pour moi,
compre!

--Je le ferai, dis-je, je le ferai, pour toi, pour moi, et pour Lui.
Dieu me garde de manquer aux gards que je dois  toute la compagnie!
Mais, s'il te plat, je veux d'abord dire deux mots  monsieur mon
notaire.

--Tu les diras aprs.

--Point. Matre Paillard, premier.

--Y penses-tu, Breugnon? Faire passer l'ternel aprs le tabellion!

--L'ternel peut attendre, ou se promener, s'il lui plat: je le
retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l'on
fasse visite  qui vous a reu, avant d'en faire  qui vous recevra...
peut-tre.

Il insista, pria, menaa, cria. Je n'en dmordis point. Matre Antoine
Paillard tira son critoire, et, sur la borne assis, rdigea, dans un
cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Aprs quoi, je
disposai de mon me gentiment, comme j'avais fait de mon argent. Lorsque
tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d'une
voix mourante:

--Baptiste, reprends haleine. C'est trs beau, ce que tu dis. Mais pour
homme altr, conseil d'oreille ne vaut pas une groseille.  prsent que
mon me est prte  monter en selle, je voudrais au moins boire le coup
de l'trier. Gens de biens une bouteille!

Ah! les braves garons! Non moins que bons chrtiens, tous deux bons
Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernire pense! Au lieu
d'une bouteille, ils m'en apportrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy.
De la fentre de mon bateau qui allait vers l'ancre, je jetai une corde.
Le champi y attacha un vieux panier d'osier, et de mes dernires forces,
je hissai mes derniers amis.

 partir de ce moment, retomb sur ma paillasse, les autres tant
partis, je me sentis moins seul. Mais je n'essaierai point de vous faire
le rcit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je
n'en retrouve plus le compte. Il faut qu'on m'en ait vol huit ou dix
dans ma poche. Je sais que j'tais enfonc dans un vaste entretien avec
la trinit des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne
me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: o diable est-il pass?...

Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, tal des deux fesses
sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraches, et
contemplant le ciel au travers des rameaux d'un petit doyenn. Que de
lumires l-haut, et que d'ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes.
 quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et
griffus, avaient l'air de grouiller comme un nid de serpents, et me
regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m'expliquera ce
que je fais ici?... Il me semble (tout se mle dans mon esprit trop
riche) que je m'tais dit:

--Debout, chrtien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul
sur son matelas. _Sursum corda!_ Les bouteilles sont vides.
_Consummatum est._ Plus rien  faire ici! Allons haranguer nos choux!

Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu'on les
disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se
contenter d'aulx. Ce qui est sr, c'est qu' peine j'eus mis le pied (et
le sant suivit) sur la terre nourricire, je me sentis saisi par
l'enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre,
tendait sur moi sa coupole de noyer.  ses rameaux pendaient des
fruits, par milliers. Mollement balances et brillantes, comme des
pommes, les toiles mrissaient dans les tnbres tides. Les fruits de
mon verger me semblaient des toiles. Toutes se penchaient vers moi,
afin de me regarder. Par des milliers d'yeux je me sentais pi. De
petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l'arbre,
au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dores, d'un
filet de voix claire et sucre, me chantait:

    _Aubpine,_
    _Prends racine._
    _P'tit homme gris!_
    _Comme les vrilles de la vigne,_
    _Agripp'-toi  mon chine._
    _Pour monter au Paradis,_
    _Prends racine, prends racine,_
    _P'tit homme gris!_

Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un
choeur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes,
rptait:

    _Prends racine, prends racine!_

Lors, j'enfonai mes bras dans ma terre, et je dis:

--Veux-tu de moi? Moi je veux bien.

Ma bonne terre grasse et molle, j'y entrai jusqu'aux coudes; elle
fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je
la pris  bras-le-corps, j'y marquai mon empreinte, de l'orteil jusqu'au
front; j'y fis mon lit, je m'y carrai; tendu tout du long, je regardais
le ciel et ses grappes d'toiles, bouche be, comme si j'attendais
qu'une d'elles vnt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait
un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, 
s'en faire prir. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou
bien quatorze, ou seize (srement, ce n'tait pas une sonnerie
ordinaire). Et voici que les toiles, les toiles d'en haut et celles de
mon jardin se mettent  carillonner...  Dieu! quelle musique! Le coeur
m'en clatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il
tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s'riger un arbre de Jess: un
cep de vigne, tout droit, tout empenn de pampres, qui me montait du
ventre; je montais avec lui; et me faisait escorte tout mon verger,
chantant;  la plus haute branche, une toile suspendue dansait comme
une perdue; et la tte renverse en arrire pour la voir, pour l'avoir
je grimpais, bramant  pleins poumons:

    _Grain d'chasselas,_
    _Ne t'en va pas!_
    _Hardi, Colas!_
    _Colas t'aura,_
    _Allluia!_

J'ai d grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j'ai chant, des
heures,  ce qu'on m'a dit depuis. J'en chantai de toutes sauces, du
sacr, du profane, et des _De Profundis_, et des pithalames, des Nols,
des _Laudate_, fanfares et rigaudons, des chansons difiantes et
d'autres qui taient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la
musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins
ameuts se tenaient les ctes, et disaient:

--Quelle trompe!... c'est Colas qui s'en va. Il est fou, il est fou!...

Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai
pas l'honneur de se lever! Il tait bien midi, lorsque je m'veillai.
Ah! que j'eus de plaisir  me revoir, m'ami, au fond de mon fumier! Ce
n'tait pas que la couche ft douce, ni que je n'eusse, au vrai,
diablement mal aux reins. Mais que c'est bon de se dire qu'on a encore
des reins! Quoi! tu n'es pas parti, Breugnon, mon bon ami! Que je
t'embrasse, mon fils! Que je tte ce corps, ce brave petit museau! c'est
bien toi. Que je suis aise! Si tu m'avais quitt, jamais je ne m'en
serais, non, Colas, consol. Salut,  mon jardin! Mes melons me rient
d'aise. Mrissez, mes mignons... Mais je suis arrach  ma contemplation
par deux Aliborons, qui, de l'autre ct du mur, braillent:

--Breugnon! Breugnon! Es-tu mort?

C'est Paillard et Chamaille, qui, n'entendant plus rien, se lamentent et
dj prnent mes vertus dfuntes, sans doute, sur la route. Je me relve
(Ae! mes coquins de reins!), je vais tout doucement, soudain je sors ma
tte du trou de la lucarne, et je crie:

--Coucou, le voil!

Ils font un saut de carpe.

--Breugnon, tu n'es pas mort?

Ils riaient et pleuraient d'aise. Je leur tire la langue:

--Petit bonhomme vit encore...

Croiriez-vous que ces maudits m'ont laiss, quinze jours, enferm dans
ma tour, jusqu' ce qu'ils fussent certains que je n'avais plus rien! Je
dois  la vrit d'ajouter qu'ils ne me laissrent manquer ni de manne,
ni de l'eau du rocher (j'entends celle de No). Mme, ils prirent
l'habitude de venir, tour  tour, s'installer sous ma fentre, afin de
m'apporter les nouvelles du jour.

Lorsque je pus sortir, le cur Chamaille me dit:

--Mon bon ami, le grand saint Roch t'a sauv. Tu ne peux faire moins que
d'aller le remercier. Fais cela, je te prie!

Je rponds:

--Je crois plutt que c'est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.

--Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du ntre; coupons la poire en
deux. Viens  saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grce  sainte
Bouteille, pour toi.

Comme nous faisions ensemble ce double plerinage (le fidle Paillard
compltait le trio), je dis:

--Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqu, le jour
que je vous demandai le coup de l'trier? Vous ne paraissiez pas
disposs  me suivre.

--Je t'aimais bien, dit Paillard, je te jure; mais, que veux-tu, je
m'aime aussi. L'autre dit vrai: _Ma chair m'est plus prs que ma
chemise._

--_Mea culpa, mea culpa_, grondait Chamaille, qui battait son poitrail
comme une peau d'non, je suis poltron, c'est ma nature.

--Qu'avais-tu fait, Paillard, des leons de Caton? Et toi, cur,  quoi
te servait ta religion?

--Ah! mon ami, qu'il fait bon vivre! firent-ils tous les deux, avec un
gros soupir.

Alors, nous nous embrassmes, tous les trois, en riant, et nous dmes:

--Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu
l'a fait: il a bien fait.




VIII

LA MORT DE LA VIEILLE

Fin juillet.


J'tais en train de reprendre got  la vie. Je n'y eus pas beaucoup de
peine, comme vous pouvez m'en croire. Mme, je ne sais comment, je la
trouvais encore plus succulente qu'avant, tendre, moelleuse et dore,
cuite  point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la
langue. Apptit de ressuscit. Que Lazare dut bien manger!...

Un jour donc qu'aprs avoir joyeusement travaill, j'tais  m'escrimer,
avec mes compagnons, des armes de Samson, voil qu'un paysan, qui venait
du Morvan, entre:

--Matre Colas, dit-il, j'ai vu avant-hier votre dame.

--Mtin! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille?

--Trs bien. Elle s'en va.

--O cela?

-- toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.

--Il cessera de l'tre, dit un mauvais plaisant.

Et un autre:

--Elle s'en va. Tu restes.  ta sant, Colas! Un bonheur ne vient jamais
seul.

Moi, pour faire comme les autres (j_'_tais mu tout de mme), je
rplique:

--Trinquons! Dieu aime l'homme, compres, quand il lui te sa femme, ne
sachant plus qu'en faire.

Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre; et,
prenant mon bton, je partis sans mme saluer la compagnie. Ils
criaient:

--O vas-tu? Quelle mouche te pique?

J'tais bien loin dj, je ne rpondais pas, j'avais le coeur serr...
Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s'tre fait enrager l'un
l'autre, jour et nuit, durant vingt-cinq annes,  l'heure o la camarde
est venue la chercher, celle qui, colle  vous dans le lit trop troit,
a ml si longtemps sa sueur  la vtre, et qui dans ses flancs maigres
fit lever la semence de la race que vous avez plante, on sent l
quelque chose qui vous treint le gosier; c'est comme si un morceau de
vous s'en allait; et quoi qu'il ne soit pas beau, qu'il vous ait bien
gn, on a piti de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint... Dieu
me pardonne! on l'aime...

J'arrivai, le lendemain,  la tombe de la nuit. Ds le premier coup
d'oeil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaill. Sous le
rideau frip de la chair craquele, le visage de la mort, tragique,
apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut
qu'en me voyant elle me dit:

--Mon pauvre homme, tu n'es pas trop fatigu?

 cet accent de bont, dont je fus tout remu, je me dis:

--Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m'assis
prs du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me
remerciait, des yeux, d'tre venu. Pour la ragaillardir, essayant de
plaisanter, je racontais comment  la peste trop presse je venais de
faire la nique. Elle n'en savait rien. Elle en fut si mue (diantre de
maladroit!) qu'elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle
reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit lou! Dieu soit lou!)
et sa mchancet. La voil qui se met, bredouillante et tremblante (les
mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu'elle
voulait: alors elle enrageait), la voil qui se met  m'agonir
d'injures, disant que c'tait honteux que je ne lui eusse rien dit, que
je n'avais pas de coeur, que j'tais pire qu'un chien, que comme le
susdit j'eusse bien mrit de crever de colique tout seul, sur mon
fumier. Elle me dbita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer.
On me disait:

--Va-t'en! Tu vois, tu lui fais mal. loigne-toi, un moment!

Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis:

-- la bonne heure! Je te reconnais donc! Il y a encore de l'espoir. Tu
es aussi mchante...

Et lui prenant la tte, sa vieille tte branlante, entre mes grosses
mains, je l'embrassai de grand coeur, deux fois sur les deux joues. Et la
seconde fois, elle pleura.

Nous restmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la
chambre, o dans la boiserie la vrillette frappait,  coups secs, le
tic-tac de l'horloge funbre. Les gens taient alls dans la pice 
ct. Elle, pniblement, ahanait, et je vis qu'elle voulait parler.

Je dis:

--Ne te fatigue pas, ma vieille. On s'est tout dit, depuis vingt-cinq
annes. On se comprend sans parler.

Elle dit:

--On ne s'est rien dit. Faut que je parle, Colas; sans quoi le
paradis... o je n'entrerai pas...

--Mais si, mais si, que je fis.

--... Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l'enfer.
Je fus pour toi, Colas, aigre et acaritre...

--Mais non, mais non, que je fis. Un peu d'acidit, c'est bon pour la
sant.

--... Jalouse, colrique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur
j'emplissais la maison; et je t'en ai fait voir, de toutes les faons...
je lui tapotai la main:

--a ne fait rien. J'ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle:

--Mais c'est que je t'aimais.

--a, si je m'en doutais! fis-je en riant. Aprs tout, chacun a sa
manire. Mais que ne me l'as-tu dit! La tienne n'tait pas claire.

--Je t'aimais; reprit-elle; et toi, tu ne m'aimais pas. C'est pourquoi
tu tais bon, et moi j'tais mauvaise: car je te hassais de ce que tu
ne m'aimais; et toi, tu t'en souciais... Tu avais ton rire, Colas, ton
rire comme aujourd'hui... Dieu! m'a-t-il fait souffrir! Tu
t'encapuchonnais dedans, contre la pluie; et moi, je pouvais pleuvoir,
jamais je ne parvenais, brigand,  t'arroser! Ah! que tu m'as fait de
mal! Plus d'une fois, Colas, j'ai failli en crever.

--Ma pauvre femme, lui dis-je, c'est que je n'aime point l'eau.

--Tu ris encore, coquin!... Va, tu fais bien de rire. Le rire, a vous
tient chaud.  cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes,
je sens ce que vaut ton rire; prte-moi ton manteau. Ris tout ton sol,
mon homme; je ne t'en veux plus; et toi, Colas, pardonne-moi.

--Tu fus une brave femme, dis-je, probe, forte et fidle. Tu ne fus
peut-tre pas plaisante tous les jours. Mais personne n'est parfait: ce
serait de l'irrespect envers Celui, l-haut, qui l'est seul, m'a-t-on
dit (je n'y ai pas t voir). Et, dans les heures noires (je ne dis
celles de la nuit o tous les chats sont gris, mais celles des annes de
misres et de vaches maigres), tu n'tais plus tant laide. Tu fus brave,
jamais tu ne renclas  la peine; et ta maussaderie me semblait presque
belle, lorsque tu l'exerais contre le mauvais sort, sans cder d'une
semelle. Ne nous tourmentons plus maintenant du pass. C'est assez de
l'avoir, une bonne fois, port, sans plier, sans crier, et sans garder
la marque d'une honte accepte. Ce qui est fait est fait, et n'est plus
 refaire. Le fardeau est  terre. Au Matre maintenant de le peser,
s'il veut! Cela ne nous regarde plus. Ouf! respirons, mon vieux. Nous
n'avons plus maintenant qu' dboucler la sangle qui nous serrait le
dos,  frotter nos doigts gourds, nos paules meurtries, et  faire
notre trou, en terre, pour dormir, bouche ouverte, en ronflant comme un
orgue.

--_Requiescat_! Paix  ceux qui ont bien travaill!--du grand sommeil de
l'ternit.

Elle m'coutait, les yeux ferms, les bras croiss. Quand j'eus fini,
les yeux rouvrit, sa main tendit.

--Mon ami, bonne nuit. Tu m'veilleras demain. Alors, en femme d'ordre,
toute droite, tout de son long, sur le lit elle s'tendit, tira les
draps sous son menton, jusqu' ce qu'ils ne fissent plus un pli, en
pressant sur ses seins vides le crucifix; puis, en femme dcide, le nez
pinc, le regard fixe, prte  partir, elle attendit.

Mais sans doute que ses vieux os, avant de connatre le repos, devaient
passer, une fois dernire, afin d'tre purifis, par la misre, le feu
de la terre (c'est notre lot). Car, juste  ce moment, la porte d' ct
s'ouvrit; et dans la chambre, se prcipitant, l'htesse d'une voix
haletante, cria:

--Vite! venez, matre Colas! Sans comprendre, je demandais:

--Qu'y a-t-il? Parlez plus bas.

Mais elle, sur son lit, qui pour le grand voyage tait partie dj,
comme si, du haut du coche o elle venait de monter, elle pouvait, se
retournant, voir par-dessus nos ttes ce que je ne voyais pas, elle se
redressa de sa couche funbre, roide comme celui que Jsus rveilla,
tendit les bras vers nous et cria:

--Ma Glodie!

 mon tour, je compris, transperc par ce cri et par la rauque toux qui
venait d' ct. Je courus, je trouvai ma pauvre petite alouette, qui,
la gorge serre, cherchant de ses menottes  desserrer l'treinte, toute
rouge et brlante, implorait de ses yeux effars du secours, et qui se
dbattait, comme un oiseau bless...

Ce que fut cette nuit, je ne puis le raconter.  prsent que j'en suis 
cinq jours bien compts, de me la remmorer, j'ai les jambes casses; il
faut que je m'assoie. Han! laissez-moi souffler... Faut-il qu'il y ait
au ciel un Matre qui se complaise  faire lentement souffrir ces petits
tres,  sentir sous ses doigts leur frle cou craquer,  les voir se
dbattre et pouvoir supporter leur regard de reproche tonn! Je
comprends qu'on trille de vieux nes comme moi, que l'on fasse du mal 
qui peut se dfendre, des gars solides, des femelles rbles. Que vous
vous amusiez  nous faire crier, si vous pouvez, bon Dieu, essayez!
L'homme est  votre image. Que vous soyez, comme lui, pas trs bon tous
les jours, capricieux, malicieux, aimant nuire, de temps en temps, par
besoin de dtruire, d'prouver votre force, par cret de sang, parce
que vous tes mal lun, ou bien par passe-temps, cela ne m'tonnerait
pas, en somme, normment. Nous sommes d'ge, oui-d,  vous tenir tte:
quand vous nous ennuyez, nous savons vous le dire. Mais prendre comme
cibles des pauvres agnelets, dont on tordrait le nez, il sortirait du
lait, halte-l! Non, c'est trop, nous ne l'admettons pas! Dieu ou roi,
qui le fait outrepasse ses droits. Nous vous en prvenons. Seigneur,
l'un de ces jours, si vous continuiez, nous serions obligs,  notre
grand regret, de vous dcouronner... Mais je ne veux pas croire que ce
soit l votre oeuvre, je vous respecte trop. Pour que de tels forfaits
soient possibles, Notre Pre, il faut de deux choses l'une: ou vous
n'avez pas d'yeux, ou vous n'existez pas... Ae! voil un mot incongru,
je le retire. La preuve que vous existez, c'est que nous devisons tous
deux, en ce moment. Que de discussions nous avons eues ensemble! Et,
entre nous, monsieur, combien de fois je vous ai rduit au silence! Dans
cette nuit nfaste, vous ai-je assez appel, injuri, menac, ni, pri,
suppli! Vous ai-je assez tendu mes mains jointes et montr mon poing
ferm! Cela n'a servi de rien, vous n'avez pas bronch. Du moins, vous
ne pouvez dire, afin de vous toucher, que j'aie rien nglig!--Et
puisque vous ne voulez, bon sang! que vous ne daignez m'couter,
serviteur! tant pis pour vous, Seigneur! Nous en connaissons d'autres,
nous nous adresserons ailleurs...

J'tais seul, pour veiller, avec la vieille htesse. Martine, qu'avaient
prise en route les douleurs de gsine, tait reste  Dornecy, laissant
Glodie  la grand-mre. Quand nous vmes, au matin, que notre petite
martyre allait passer, nous prmes les grands moyens. J'enlevai dans mes
bras son mignon corps bris, pas plus lourd qu'une plume (il n'avait
plus la force mme de se dbattre, et, la tte pendante, avec des
soubresauts, il palpitait  peine, ainsi qu'un passereau). Je regardai
par la fentre. Il faisait vent et pluie. Une rose sur sa tige se
penchait  la vitre, comme si elle voulait entrer. Annonce de la mort.
Je fis le signe de croix et, malgr tout, sortis. L'humide vent violent
s'engouffra dans la porte. Je cachai sous ma main la tte de mon
oiselle, de peur que la bourrasque ne soufflt sa chandelle. Nous
allions. Devant, marchait l'htesse, qui portait des prsents. On entra
dans les bois qui bordaient le chemin, et nous vmes bientt, sur le
bord d'un marais, un tremble qui tremblait. Sur un peuple de joncs aux
reins souples, il rgnait, haut et droit comme une tour. Nous en fmes,
une fois, deux fois, trois fois, le tour. La petite gmissait, et le
vent dans les feuilles, comme elle, des dents claquait.  la menotte de
l'enfant nous noumes un ruban; l'autre bout  un bras du vieil arbre
tremblant; et l'htesse dente et moi, nous rptions:

    _Tremble, tremble, mon mignon,_
    _Prends mon frisson._
    _Je t'en prie et je t'en somme,_
    _Par les personnes_
    _De la Sainte-Trinit._
    _Mais si tu fais l'entt,_
    _Si tu ne veux m'couter,_
    _Garde  toi! te trancherai._

Puis, entre les racines, la vieille fit un trou, versa une chopine de
vin, deux gousses d'ail, une tranche de lard; et par-dessus, mit un
liard. Trois tours encore nous fmes autour de mon chapeau, pos  terre
et bourr de roseaux. Et au troisime tour, nous crachmes dedans, en
rptant:

--_Crapauds croupissants accroupis, que le croup vous touffe!_

Ensuite, nous en retournant,  la sortie du bois, nous nous
agenouillmes devant une aubpine; au pied nous mmes l'enfant; et par
la Sainte pine, primes le Fils de Dieu.

Lorsque nous rentrmes enfin  la maison, la petite semblait morte. Du
moins, nous avions fait tout ce que nous pouvions.

Pendant ce temps, ma femme, elle, ne voulait pas mourir. L'Amour de sa
Glodie l'attachait  la vie. Elle se dmenait, criait:

--Non, je ne m'en irai pas, bon Dieu, Jsus, Marie, avant que je ne
sache ce que voulez en faire, et si oui ou si non elle doit tre gurie.
Gurie, elle le sera, vertudieu, je le veux. Je le veux, je le veux, et
je le veux: c'est dit.

Ce n'tait pas encore dit, sans doute, tout  fait: car aprs l'avoir
dit, elle recommenait. Dieu! quel souffle elle avait! Et moi, qui tout
 l'heure croyais qu'elle tait prs de rendre le dernier! Si c'tait le
dernier, il avait belle taille... Breugnon, mauvais garon, tu ris,
n'as-tu pas honte?--Que veux-tu, mon ami? Je suis ce que je suis. Rire
ne m'empche pas de souffrir; mais souffrir n'empchera jamais un bon
Franais de rire. Et qu'il rie ou larmoie, il faut d'abord qu'il voie.
Vive _Janus bifrons_, aux yeux toujours ouverts!...

Donc, je n'en avais pas moins de peine  l'couter s'essouffler et
souffler, la pauvre vieille commre; et malgr que je fusse aussi
angoiss qu'elle, je voulais la calmer, je lui disais des mots comme on
dit aux enfants, et je l'emmaillotais dans ses draps, gentiment. Mais
elle, se dgageait, furieuse, en criant:

--Bon  rien! Si tu tais un homme, n'aurais-tu pas trouv moyen de la
sauver, toi?  quoi sers-tu? C'est toi qui devrais tre mort.

Je rpondais:

--Ma foi, je suis de ton avis, ma vieille, tu as raison. Si quelqu'un en
voulait, je donnerais ma peau. Mais probable que l-haut elle ne fait
pas l'affaire: elle est use, a trop servi. On n'est plus bon (c'est
vrai), comme toi, qu' souffrir. Souffrons donc, sans parler. Peut-tre
ce sera autant de pris, autant de moins que, la pauvre innocente, elle
aura  porter.

Alors sa vieille tte contre la mienne s'appuya, et le sel de nos yeux
se mla sur nos joues. Dans la chambre, on sentait peser l'ombre des
ailes de l'archange funbre...

Et soudain, il partit. La lumire revint. Qui causa ce prodige? Fut-ce
le Dieu d'en haut, ou bien ceux des forts, mon Jsus pitoyable  tous
les malheureux, ou la terre redoutable, qui souffle et boit les maux,
fut-ce l'effet des prires, ou la peur de ma femme, ou bien parce qu'au
tremble j'avais graiss la patte? Nous ne le saurons jamais; et dans
l'incertitude, je rends grces (c'est plus sr)  toute la compagnie, en
y ajoutant mme ceux que je ne connais point (ce sont peut-tre les
meilleurs). En tout cas, le certain, et le seul qui m'importe, c'est
depuis ce moment que la fivre tomba, le souffle circula dans le frle
gosier, comme un ruisseau lger; et ma petite morte, chappant 
l'treinte de l'archange, ressuscita.

Nous sentmes se fondre alors notre vieux coeur. Tous deux nous
entonnmes le: _Nunc dimittis_, Seigneur!... Et ma vieille,
s'affaissant, avec des pleurs de joie, laissa sur l'oreiller sa tte
retomber, comme une pierre qui s'enfonce, et soupira:

--Enfin, je puis donc m'en aller!...

Aussitt son regard chavira, sa face se creusa, comme si d'un coup de
vent son souffle l'avait quitte. Et moi, pench sur son lit, o elle
n'tait plus, je regardais ainsi qu'au fond d'un trou dans la rivire,
o la forme d'un corps qui vient de disparatre reste un instant
empreinte et s'efface en tournant. Je fermai ses paupires, baisai son
front cireux, j'enchanai l'une  l'autre ses mains de travailleuse qui
ne s'taient jamais reposes, en leur vie; et, sans mlancolie, laissant
la lampe teinte dont l'huile tait brle, j'allai m'asseoir auprs de
la flamme nouvelle qui devait maintenant clairer la maison. Je la
regardais dormir; je la veillais, avec un sourire attendri, et je
pensais (se peut-on dfendre de penser!):

--N'est-il pas bien trange que l'on s'attache ainsi  cette petite
chose? Sans elle rien ne nous est. Avec elle, tout est bien, mme le
pire, qu'importe? Ah! je puis bien mourir, que le diable m'emporte!
Pourvu qu'elle vive, elle, je me moque du reste!... C'est tout de mme
un peu fort. Quoi, je suis l, je vis et je suis bien portant, matre de
mes cinq sens et de quelques autres en plus et du plus beau de tous, qui
est monsieur mon bon sens, je n'ai jamais boud la vie, et je porte en
mon ventre dix aulnes de boyaux vides toujours pour la fter, tte
saine, main prcise, jarret solide et du mollet, brave ouvrier et
Bourguignon sal, et je serais tout prt  sacrifier cela pour un petit
animal que je ne connais mme pas! Car enfin qu'est-il donc! Un trognon
mignon, un jouet gentillet, perroquet qui s'essaie, un tre qui n'est
rien, mais qui _sera_, peut-tre... Et c'est pour ce peut-tre que je
dilapiderais mon: Je suis, et j'y suis, et j'y suis bien, pardi!...
Ah! c'est que ce peut-tre, c'est ma plus belle fleur, celle pour qui
je vis. Quand les vers se seront empiffrs de ma chair, quand elle aura
fondu dans le gras cimetire, je revivrai, Seigneur, en un autre
moi-mme, plus beau, plus heureux et meilleur... Eh! qu'en sais-je?
Pourquoi vaudrait-il mieux que moi?--Parce qu'il aura mis ses pieds sur
mes paules, et qu'il verra plus loin, marchant sur mon tombeau... 
vous, sortis de moi, qui boirez la lumire, o mes yeux qui l'aimaient
ne se baigneront plus, par vos yeux je savoure la vendange des jours et
des nuits  venir, je vois se succder les annes et les sicles, je
jouis tout autant de ce que je pressens que de ce que j'ignore. Tout
passe autour de moi; mais c'est que, moi, je passe; je vais toujours
plus loin, plus haut, port par vous. Je ne suis plus li  mon petit
domaine. Au-del de ma vie, au-del de mon champ s'allongent les
sillons, ils embrassent la terre, ils enjambent l'espace; comme une voie
lacte, ils couvrent de leur rseau toute la vote azure. Vous tes mon
esprance, mon dsir, et mon grain, qu' travers l'infini je sme 
pleines mains.




IX

LA MAISON BRLE

 la mi-aot.


Noterons-nous ce jourd'hui? C'est un rude morceau. Il n'est pas encore
tout  fait digr. Allons, vieux, du courage! Ce sera le meilleur moyen
de le faire passer.

On dit que pluie d't ne fait point pauvret.  ce compte, je devrais
tre plus riche que Crsus; car il ne cesse de pleuvoir, cet t, sur
mon dos, et me voici pourtant sans chemise et sans chausses, ainsi qu'un
saint Jeannot.  peine je sortais de cette double preuve--Glodie tait
gurie, et ma vieille femme aussi, l'une de sa maladie, et l'autre de la
vie--quand je reus des puissances qui gouvernent l'univers (il doit y
avoir l-haut une femme qui m'en veut; que diable lui ai-je fait?...
Elle m'aime, parbleu!) un furieux assaut d'o je sors nu, battu et moulu
jusqu'aux os, mais (c'est le principal, enfin) avec tous mes os.

Bien que ma petite fille ft  prsent remise, je ne me pressais pas de
regagner le pays; je restais auprs d'elle, jouissant encore plus
qu'elle de sa convalescence. Un enfant qui gurit c'est comme si l'on
voyait la cration du monde; tout l'univers vous semble frais pondu et
laiteux. Donc, je flnais, coutant distraitement les nouvelles
qu'apportaient, s'en allant au march, les commres. Lorsqu'un jour un
propos me fit dresser l'oreille, vieux baudet qui voit venir la trique
de l'nier. On disait que le feu avait pris,  Clamecy, dans le faubourg
de Beuvron, et que les maisons flambaient comme des margotins. Je ne pus
obtenir aucun autre renseignement.  partir de ce moment, je fus, par
sympathie, sur des charbons assis. On avait beau me dire:

--Reste tranquille! Les mauvaises nouvelles sont prestes comme
l'hirondelle. S'il s'agissait de toi, tu le saurais dj. Qui parle de
ta maison? Il y a plus d'un ne en Beuvron...

Je ne tenais plus en place, je me disais:

--C'est elle... Elle brle, je sens le roussi... Je pris mon bton, je
partis. Je pensais:

--Bon Dieu de bte! c'est la premire fois que je quitte Clamecy, sans
rien mettre  l'abri. Dans tous les autres cas, aux approches de
l'ennemi, j'emportais dans les murs, de l'autre ct du pont, mes dieux
lares, mon argent, les travaux de mon art dont je suis le plus fier, mes
outils et mes meubles, et ces brimborions qui sont laids, encombrants,
mais qu'on ne donnerait pas pour tout l'or de la terre parce qu'ils sont
les reliques de nos pauvres bonheurs... Cette fois, j'ai tout laiss...

Et j'entendais ma vieille, qui, de l'autre monde, criait contre ma
stupidit. Moi, je lui rpondais:

--C'est ta faute, c'est pour toi que je me suis tant press!

Aprs nous tre bien tous les deux chamaills (cela m'occupa, du moins,
une partie du chemin), je tchai de nous convaincre que je m'inquitais
pour rien. Mais malgr moi, l'ide revenait, comme une mouche, se poser
sur mon nez; je la voyais sans cesse; et une sueur froide me rigolait,
le long de l'chine et des reins. Je marchais d'un bon train. J'avais
pass Villiers, et je commenais de monter la longue cte boise, quand
je vois sur la pente une carriole qui venait, et dedans le pre Jojot,
le meunier de Moulot, qui, me reconnaissant, s'arrte, lve son fouet,
et crie:

--Mon pauvre gars!

Ce fut comme si je recevais un coup dans l'estomac. Je restais, bouche
be, sur le bord de la route. Il reprend:

--O tu vas? Rebrousse, mon Colas! N'entre pas dans la ville. Tu te
ferais trop de bile. Tout est brl, ras. Il ne te reste plus rien.

L'animal,  chaque mot, me tordait les boyaux. Je voulus faire le brave,
j'avalai ma salive, je me raidis, je dis:

--Pardi, je le sais bien!

--Alors, fait-il vex, qu'est-ce que tu vas chercher? Je rponds:

--Les dbris.

--Il ne reste rien, je te dis, rien, rien, pas un radis!

--Jojot, tu exagres; tu ne me feras pas croire que mes deux apprentis
et mes braves voisins ont regard brler ma maison sans tcher de
retirer du feu quelques marrons, quelques meubles, comme on fait entre
frres...

--Tes voisins, malheureux? Ce sont eux qui ont mis le feu!

Du coup, je fus assomm. Il me dit, triomphant:

--Tu vois bien que tu ne sais rien!

Je n'en voulais pas dmordre. Mais lui, sr  prsent de me conter le
premier la mauvaise nouvelle, il se mit, satisfait et contrit,  narrer
la grillade:

--C'est la peste, dit-il. Ils sont tous affols. Aussi, pourquoi
messieurs de la municipalit et de la chtellenie, chevins, procureur,
nous ont-ils tous quitts? Plus de bergers! Les moutons sont devenus
enrags. De nouveaux cas du mal survenant en Beuvron, on a cri:
Brlons les maisons empestes! Sitt dit, sitt fait. Comme tu n'tais
pas l, ce fut naturellement la tienne qui commena. On y allait de bon
coeur, chacun y mettait du sien: on croyait travailler pour le bien de la
cit. Puis, on s'excite l'un l'autre. Quand on se met  dtruire, je ne
sais pas ce qui se produit: on est sol, tout y passe, on ne peut plus
s'arrter... Quand ils y eurent mis le feu, ils dansrent autour.
C'tait comme une folie... _Sur le pont de Beuvron, on y danse..._ Si
tu les avais vus... _Voyez comme on danse..._ si tu les avais vus,
peut-tre qu'avec eux toi-mme aurais dans. Tu penses si le bois que tu
avais  l'atelier flambait, ptaradait... Bref, on a tout brl!

--J'aurais voulu voir cela. Cela devait tre beau, dis-je.

Et je le pensais. Mais je pensais aussi:

--Je suis mort! Ils m'ont tu. Ceci, je me gardais de le dire  Jojot.

--Alors, a ne te fait rien? dit-il, l'air mcontent.

(Il m'aimait bien, le brave homme; mais on n'est pas fch--sacre
espce humaine!--de voir de temps en temps son voisin dans la peine, ne
serait-ce que pour avoir le plaisir de le consoler.)

Je dis:

--Pour ce beau feu, c'est dommage qu'on n'ait pas attendu la Saint-Jean.

Je fis mine de partir.

--Et tu y vas tout de mme?

--J'y vas. Bonjour, Jojot.

--Bougre d'original!

Il fouetta son cheval.

Je marchai, ou plutt j'avais l'air de marcher, jusqu' ce que la
voiture dispart, au dtour. Je n'aurais pu faire dix pas; les jambes
m'entraient dans le ventre; je tombai sur une borne, comme assis sur un
pot.

Les moments qui suivirent furent de mauvais moments. Je n'avais plus
besoin de faire le fanfaron. Je pouvais tre malheureux, malheureux,
tout mon sol. Je ne m'en privai point. Je pensais:

--J'ai tout perdu, mon gte et l'esprance d'en refaire jamais un
autre, mon pargne amasse, jour par jour, sou par sou, avec cette lente
peine qui est le meilleur plaisir, les souvenirs de ma vie encrasss
dans les murs, les ombres du pass qui semblent des flambeaux. Et j'ai
perdu bien plus, perdu ma libert. Que deviendrai-je maintenant? Il me
faudra loger chez un de mes enfants. Je m'tais pourtant jur d'viter,
 tout prix, cette calamit! Je les aime, parbleu; ils m'aiment, c'est
entendu. Mais je ne suis pas si sot que je ne sache que tout oiseau doit
rester dans son nid, et que les vieux sont gnants pour les jeunes, et
gns. Chacun songe  ses oeufs,  ceux qu'il a pondus, et ne se soucie
plus de ceux d'o il est venu. Le vieux qui s'obstine  vivre est un
intrus, quand il prtend se mler  la couve nouvelle; il a beau
s'effacer: on lui doit le respect. Au diable le respect! C'est la cause
de tout le mal: on n'est plus leur gal. J'ai fait tout mon possible
pour que mes cinq enfants ne soient pas touffs par leur respect pour
moi; j'y ai assez russi; mais quoi que vous fassiez et malgr qu'ils
vous aiment, ils vous regardent toujours un peu en tranger: vous venez
de contres o ils n'taient pas ns, et vous ne connatrez pas les
contres o ils vont; comment pourriez-vous donc vous comprendre tout 
fait? Vous vous gnez l'un l'autre, et vous vous en irritez... Et puis,
c'est terrible  dire: l'homme qui est le plus aim ne doit que le moins
possible mettre l'amour des siens  l'preuve: c'est tenter Dieu. Il ne
faut pas trop demander  notre espce humaine. De bons enfants sont
bons; je n'ai pas  me plaindre. Ils sont encore meilleurs, quand on n'a
pas besoin de recourir  eux. J'en dirais long si je voulais... Enfin,
j'ai ma fiert. Je n'aime pas reprendre leur pte  ceux  qui je l'ai
donne. J'ai l'air de leur dire: Payez! Les morceaux que je n'ai pas
gagns me restent dans la gorge; il me semble voir des yeux qui comptent
mes bouches. Je ne veux rien devoir qu' ma peine. Il me faut tre
libre, tre matre chez moi, y entrer, en sortir, selon ma volont. Je
ne suis bon  rien, quand je me sens humili. Ah! misre d'tre vieux,
de dpendre de la charit des siens, c'est encore pis que de ses
concitoyens: car ils y sont forcs; on ne peut jamais savoir s'ils le
font de plein gr; et l'on aimerait mieux crever que de les gner.

Ainsi, je gmissais, souffrant dans mon orgueil, dans mon affection,
dans mon indpendance, dans ce que j'avais aim, les souvenirs du pass
envols en fume, dans tout ce que j'avais de meilleur et de pire; et je
savais que, quoi que je fisse, j'avais beau me rvolter, par cette
unique voie il me faudrait passer. J'avoue que je n'y apportais aucune
philosophie. Je me sentais misrable, tel un arbre qu'on a sci au ras
de terre et tranch.

Comme, assis sur mon pot, je cherchais quelque chose autour o
m'accrocher, non loin de moi je vis, voil par les cheveux des arbres
d'une alle, la tourelle  crneaux du chteau de Cuncy. Et je me
souvins soudain de tous les beaux travaux que, depuis vingt-cinq ans,
j'avais mis l-dedans, des meubles, des boiseries, de l'escalier
sculpt, de tout ce que ce bon seigneur Philbert m'avait command...
Fameux original! Il m'a fait quelquefois diablement enrager. Est-ce
qu'il ne s'est pas, un beau jour, avis de me faire sculpter ses
matresses en robe d've, et lui en peau d'Adam, d'Adam gaillard,
galant, aprs la venue du serpent? Et dans la salle d'armes, n'eut-il
pas fantaisie que les ttes de cerf sculptes en panoplie eussent la
physionomie des bons cocus de la contre? Nous en avons bien ri... Mais
le diable n'tait pas facile  contenter. Lorsqu'on avait fini, on
devait recommencer. Et quant  son argent, on le voyait rarement...
N'importe! Il tait capable d'aimer les belles choses, en bois tout
comme en chair, et presque de la mme manire: (c'est la bonne, on doit
aimer l'oeuvre d'art comme on aime sa matresse, voluptueusement, de
l'esprit et des membres). Et s'il ne m'a pas pay, le ladre, il m'a
sauv! Car je surnage ici, quand l-bas j'ai pri. L'arbre de mon pass
est dtruit; mais ses fruits me restent; ils sont  l'abri des geles et
du feu. Et j'eus l'envie de les revoir et d'y mordre,  l'instant, afin
de reprendre got  la vie.

J'entrai dans le chteau. On m'y connaissait bien. Le matre n'tait pas
l; mais sous le faux prtexte de mesures  prendre pour de nouveaux
travaux, j'allai o je savais que je trouverais mes enfants. Il y avait
plusieurs ans que je ne les avais vus. Tant qu'un artiste se sent de la
vigueur aux reins, il engendre, et ne pense plus  ce qu'il a engendr.
D'ailleurs, la dernire fois que j'avais voulu entrer, M. de Cuncy, avec
un rire bizarre, m'en avait empch. Je me dis qu'il cachait sans doute
quelque drlesse, quelque femme marie; et comme j'tais bien sr que ce
n'tait pas la mienne, je n'en pris nul souci. Et puis, avec les lubies
de ces grands animaux, on ne discute pas: c'est plus sage.  Cuncy, nul
n'essaie de comprendre le matre: il est un peu timbr.

Je montai donc bravement par le grand escalier. Mais je n'avais pas fait
dix pas, que, comme la femme de Loth, je restai ptrifi. Les grappes de
raisins, les branches de pchers, et les lianes fleuries, qui
s'enroulaient autour de la rampe sculpte, taient dchiquetes, 
grands coups de couteau. Je doutai de mes yeux, j'empoignai  pleines
paumes les pauvres mutils; je sentis sous mes doigts leurs blessures
crites. Poussant un gmissement, et le souffle coup, quatre  quatre,
j'escaladai les marches: je tremblais maintenant de ce que j'allais
trouver!... Mais cela dpassait ce que j'imaginais.

Dans la salle  manger, dans la salle des armures, dans la chambre 
coucher, toutes les figurines des meubles et des boiseries avaient qui
le nez coup, qui le bras, qui la quille, qui la feuille de vigne. Sur
les panses des bahuts, le long des chemines, sur les cuisses effiles
de colonnes sculptes, s'talaient en balafres des inscriptions
profondes au couteau, le nom du propritaire, quelque pense idiote, ou
bien la date et l'heure de ce travail d'Hercule. Au fond de la grande
galerie, ma jolie nymphe nue de l'Yonne, qui s'appuie du genou sur le
cou d'une lionne velue, avait servi de cible; son ventre tait trou par
des coups d'arquebuse. Et partout, au hasard, des coups et des coupures,
des copeaux rabots, des taches d'encre ou de vin, des moustaches
ajoutes ou de sales facties. Enfin, tout ce que l'ennui, tout ce que
la solitude, tout ce que la bouffonnerie et la stupidit peuvent
souffler d'incongruits au cerveau d'un riche idiot, qui ne sait
qu'inventer au fond de son chteau, et n'tant bon  rien, ne peut rien
que dtruire... S'il avait t l, je crois que je l'aurais tu. Je
geignais, je soufflais du fond de mon gosier. Je fus un long moment  ne
pouvoir parler. J'avais le cou rouge et les veines du front qui
saillaient; je riboulais des yeux, ainsi qu'une crevisse. Enfin,
quelques jurons russirent  passer. Il tait temps! Un peu plus, et
j'allais touffer... La bonde une fois partie, bon sang! je m'en suis
donn. Dix minutes d'affile, et sans reprendre haleine, j'ai sacr tous
les dieux et dgorg ma haine:

--Ah! chien, criais-je, fallait-il que j'amenasse dans ta bauge mes
beaux enfants, afin que tu les torturasses, mutilasses, violasses,
souillasses et compissasses! Hlas! mes doux petits, enfants dans la
joie, vous sur qui je comptais pour tre mes hritiers, vous que j'avais
faits sains, robustes et dodus, pourvus de membres bien charnus, sans
qu'il y manqut rien, vous qui tiez fabriqus du bois dont on vit mille
ans, dans quel tat vous retrouv-je, clops, estropis, du haut, du
bas, du mitan, de l'avant, de la proue et de la poupe, de la cave et du
grenier, plus couturs de balafres qu'une bande de vieux pillards qui
reviennent de la guerre! Faut-il que je sois le pre de tout cet
hpital!... Grand Dieu, exauce-moi, accorde-moi la grce (peut-tre ma
prire te semble superflue) de ne pas m'en aller, mort, en ton paradis,
mais en enfer, prs de la broche, o Lucifer rtit les mes des damns,
afin que de ma main je tourne et je retourne le bourreau de mes enfants,
enfil par le fondement!

J'en tais l quand le vieil Andoche, un laquais que je connaissais,
vint me prier de mettre un terme  mes mugissements... Tout en me
poussant vers la porte, le brave homme essayait de me consoler:

--Est-il possible, disait-il, de se mettre en ces tats, pour des
morceaux de bois! Que dirais-tu s'il te fallait vivre, comme nous, avec
ce fou? Vaut-il pas mieux qu'il se divertisse (c'est son droit) avec des
planches qu'il t'a payes qu'aux dpens de bons chrtiens comme toi et
moi?

--Eh! rpliquai-je, qu'il te btonne! Crois-tu que je ne me ferais pas
fesser pour un de ces morceaux de bois que mes doigts ont anims?
L'homme n'est rien; c'est l'oeuvre qui est sacre. Triple assassin, celui
qui tue l'ide!...

J'en eusse dit bien d'autres, et de cette loquence; mais je vis que mon
public n'en avait rien compris et que j'tais pour Andoche presque aussi
fou que l'autre. Et comme, en ce moment, je me retournais encore, sur le
pas de la porte, pour, une dernire fois, embrasser le spectacle de ce
champ de bataille, le burlesque des choses, de mes pauvres dieux sans
nez et de leur Attila, d'Andoche aux yeux placides qui me prenaient en
piti, et de moi, grosse bte, qui perdais ma salive  geindre,
soliloquer devant des soliveaux, me traversa la tte... frroutt... comme
une fuse; si bien qu'oubliant du coup ma colre et ma peine, je ris au
nez d'Andoche ahuri, et partis.

Je me retrouvai sur la route. Je disais:

--Cette fois, ils m'ont tout pris. Je suis bon  mettre en terre. Il ne
me reste que ma peau... Oui, mais aussi, sangbleu, il reste ce qu'il y a
dedans. Comme cet autre assig, rpliquant  celui qui, s'il ne se
rendait, le menaait de tuer ses enfants: Si tu veux! J'ai ici
l'instrument pour en fabriquer d'autres, j'ai le mien, ventrebleu, ils
ne me l'ont pas pris, ils ne peuvent me le prendre... Le monde est une
plaine aride o,  et l, poussent les champs de bl que nous,
artistes, avons sems. Les btes de la terre et du ciel viennent les
becqueter, mcher et pitiner. Impuissants  crer, ils ne peuvent que
tuer. Rongez et dtruisez, animaux, foulez aux pieds mon bl, j'en ferai
pousser d'autre. pi mr, pi mort, que m'importe la moisson? Dans le
ventre de la terre fermentent les grains nouveaux. Je suis ce qui sera
et non ce qui a t. Et lorsqu'un jour viendra o ma force s'teindra,
o je n'aurai plus mes yeux, mes narines charnues, et le goulot dessous
o l'on descend le vin et o est bien pendue ma langue frtillarde,
quand je n'aurai plus mes bras, l'adresse de mes mains et ma frisque
vigueur, quand je serai trs vieux, sans sang et sans bon sens..., ce
jour-l, mon Breugnon, c'est que je ne serai plus l. Va, ne t'inquite
pas! Vous imaginez-vous un Breugnon qui ne sent plus, un Breugnon qui ne
cre plus, un Breugnon qui ne rit plus, et qui ne fait plus feu des
quatre fers  la fois? Non pas, c'est qu'il sera sorti de sa culotte.
Vous pouvez la brler. Je vous abandonne ma loque...

L-dessus, je me remis en marche vers Clamecy. Et comme j'arrivais au
haut de la monte, faisant le rodomont, et jouant du bton (de vrai, je
me sentais dj rconfort), je vis venir  moi un petit homme blond,
tout courant et pleurant, qui tait Robinet dit Binet, mon petit
apprenti. Un galopin de treize ans, qu'on voyait, au travail, plus
attentif aux mouches qui volaient qu'aux leons, et plus souvent dehors
que dedans,  faire des ricochets ou lorgner les mollets des filles qui
passaient. Je le calottais vingt fois dans sa sainte journe. Mais il
tait adroit comme un singe, fut; ses doigts taient malins comme lui,
bons ouvriers; et j'aimais, malgr tout, son bec toujours ouvert, ses
dents de petit rongeur, ses joues maigres, ses yeux fins et son nez
retrouss. Il le savait, le gueux! J'avais beau lever le poing et jouer
de mon tonnerre: il voyait le rire au coin de l'oeil de Jupiter. Aussi,
quand je l'avais calott, il se secouait, tranquille comme un baudet, et
puis, aprs, recommenait. C'tait un vaurien parfait.

Je ne fus donc pas peu tonn de le voir, tout pareil  un triton de
fontaine, de grosses larmes en poire coulant, dgoulinant de ses yeux et
de son nez. Le voil qui se jette sur moi et m'embrasse le corps, en
m'inondant le giron de ses pleurs et meuglant. Je n'y comprenais rien,
je disais:

--Eh! l donc!  qui est-ce que tu en as! Veux-tu bien me lcher! On se
mouche, sacr!... avant de vous embrasser.

Mais au lieu de cesser, me tenant enlac, comme le long d'un prunier, il
se laisse glisser  mes genoux, par terre, et pleure de plus belle. Je
commence  m'inquiter:

--Allons donc, mon petit gars! Relve-toi! Qu'est-ce que tu as?

Je le prends par les bras, je le soulve... houp, l!... et je vois
qu'il avait une main emmaillote, qui saignait au travers des chiffons,
ses habits en guenilles et ses sourcils brls. Je dis (j'avais dj
oubli mon histoire):

--Drle, tu as encore fait une sottise? Il gmit:

--Ah! matre, j'ai tant de peine!

Je l'assieds prs de moi, sur un talus. Je dis:

--Parleras-tu?

Il crie:

--Tout est brl!

Et de nouveau, les grandes eaux se mettent  couler. Alors donc, je
compris que tout ce gros chagrin, c'tait  cause de moi, c'tait pour
l'incendie; et je ne peux pas dire le bien que cela me fit.

--Mon pauvre petit, je rplique, c'est pour cela que tu pleures?

Il reprit (il croyait que je n'avais pas saisi):

--L'atelier est brl!

--Bien oui, c'est du rchauff; je la connais, ta nouvelle! Voil dix
fois, en une heure, qu'on me la corne aux oreilles. Que veux-tu? c'est
un malheur!

Il me regarde, soulag. Tout de mme, il avait gros coeur.

--Tu tenais donc  ta cage, merle qui ne pensait qu'aux moyens d'en
sortir? Va, dis-je, je te souponne d'avoir, friponneau, dans comme les
autres, autour des fagots.

(Je n'en pensais pas un mot.)

Il prend l'air indign:

--a n'est pas vrai, crie-t-il, pas vrai! Je me suis battu. Tout ce que
nous avons pu pour arrter le feu, matre, nous l'avons fait; mais nous
n'tions que deux. Et Cagnat, bien malade (c'est mon autre apprenti),
avait saut du lit, quoiqu'il tremblt de fivre, et s'tait mis devant
la porte du logis. Allez donc arrter un troupeau de gouris! Nous avons
t balays, rouls, fouls, bouls. Nous avions beau taper et ruer
comme des sourds: ils ont pass sur nous, ainsi que la rivire, quand
les vannes de l'cluse sont ouvertes. Cagnat s'est relev, a couru aprs
eux: ils l'ont presque assomm. Moi, tandis qu'ils luttaient, je me suis
faufil dans l'atelier en feu... Bon Dieu, quelle flambe! Tout avait
pris, d'un coup, c'tait comme une torche qui allongeait sa langue,
blanche, rouge et sifflante, en vous crachant au nez flammches et
fume. Je pleurais, je toussais, je commenais  cuire, je me disais:
Robin, tu vas faire du boudin!... Tant pire, on verra bien! Hop l! je
prends mon lan, je fais comme  la Saint-Jean, je saute, ma culotte
brle, et j'ai le poil grill. Je tombe dans un tas de copeaux qui
ptaient. J'en fis autant, je rebondis, je bute et je m'allonge, la tte
contre l'tabli. J'en restai tourdi. Pas longtemps. J'entendais,
autour, le feu qui ronflait, et ces brutes, dehors, qui dansaient, qui
dansaient. J'essaie de me relever, je retombe, j'tais meurtri; je
m'arc-boute sur mes abattis, et je vois  dix pas votre petite sainte
Madeleine, dont le menu corps tout nu, de ses cheveux vtu,
grassouillet, mignonnet, tait dj par le feu pourlch. Je criai:
Arrtez! Je courus, je la pris, dans mes mains j'teignis ses beaux
pieds qui flambaient, dans mes bras l'treignis; ma foi, je ne sais
plus, je ne sais plus ce que je fis; je l'embrassais, je pleurais, je
disais: Mon trsor, je te tiens, je te tiens, n'aie pas peur, je t'ai
bien, tu ne brleras pas, je t'en donne ma parole! Et toi aussi,
aide-moi! Madelon, nous nous sauverons... N'y avait plus de temps 
perdre,... boum!... le plafond tombait! Impossible de revenir par o
j'tais venu. Nous nous trouvions tout prs de la lucarne ronde qui
donne sur la rivire; j'enfonce du poing le verre, nous passons au
travers, ainsi qu'en un cerceau: il y avait juste la place pour notre
rble  tous deux. Je roule, je pique une tte jusqu'au fond du Beuvron.
Heureusement que le fond est prs de la surface; et comme il tait bien
gras et rembourr de moelle, Madeleine en tombant ne s'est pas fait une
bosse. Moi, je fus moins heureux: je ne l'avais point lche, je
barbotais, emptr, le bec au fond du pot; j'en bus et j'en mangeai plus
que je ne voulus. Enfin, j'en suis sorti; et, sans plus bavarder, nous
voil tous les deux! Matre, pardonnez-moi de n'avoir pas fait mieux.

Alors, dmaillotant pieusement son balluchon, d'une veste roule il tira
Madelon, qui montrait, souriant de ses yeux innocents et coquets, ses
brls petons. Et je fus si mu que (ce que n'avais fait pour la mort de
ma vieille, le mal de ma Glodie, ma ruine et le massacre de mes oeuvres)
je pleurai.

Et comme j'embrassais Madeleine et Robinet, je me souvins de l'autre, et
je dis:

--Et Cagnat? Robinet rpondit:

--Il est mort de chagrin.

Je m'agenouillai sur la route, je baisais la terre, je dis:

--Merci, mon gars.

Et regardant l'enfant, qui serrait la statue entre ses bras blesss, je
dis au Ciel, en le montrant:

--Voil mon plus beau travail: les mes que j'ai sculptes. Ils ne me
les prendront pas. Brlez le bois! L'me est  moi.




X

L'MEUTE

Fin aot.


Quand l'motion fut digre, je dis  Robinet:

--Assez! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste  faire.

Je lui fis raconter ce qui s'tait pass dans la cit, depuis quinze ou
vingt jours que je l'avais quitte, mais bref et clair, sans bavarder:
car l'histoire d'hier est de l'histoire ancienne; et l'essentiel est de
savoir o nous en sommes. J'appris que sur Clamecy rgnaient la peste et
la peur, la peur plus que la peste: car celle-ci dj semblait chercher
fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les
cts, attirs par l'odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie.
Ils taient matres du terrain. Les flotteurs, affams et rendus enrags
par la terreur du flau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant
aux lois, elles gisaient. Qui en avait reu la garde, tait all garder
ses champs. De nos quatre chevins, l'un tait mort, deux avaient fui;
et le procureur avait pris la poudre d'escampette. Le capitaine du
chteau, vieil homme brave, mais podagre, n'ayant qu'un bras, les pieds
gonfls, et de cerveau pas plus qu'un veau, s'tait fait mettre en six
morceaux. Restait un chevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de
ces animaux dchans, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de
leur tenir tte, crut plus sage de cder, en faisant la part du feu. Du
mme coup, sans se l'avouer (je le connais, j'ai devin), il
s'arrangeait pour satisfaire  son me rancunire, en lchant sur tel ou
tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la
meute incendiaire. Je m'explique  prsent le choix de ma maison!...
Mais je dis:

--Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc?

--Ils font: be, dit Binet; eh! ce sont des moutons. Ils attendent
chez eux qu'on vienne les saigner. Ils n'ont plus de berger, plus de
chiens.

--Eh bien, Binet, et moi! Voyons un peu, mon gars, s'il me reste des
crocs. Allons-y, mon petit.

--Matre, un seul ne peut rien.

--Peut toujours essayer.

--Et si ces gueux vous prennent?

--Je n'ai plus rien, je me moque d'eux. Va donc peigner un diable qui
n'a plus de cheveux!

Il se mit  danser:

--Ce qu'on va s'amuser! Frelelefanfan, chipe, chope, torche, lorgne,
tarirarirariran, boute avant, boute avant!

Et sur sa main brle, fit la roue sur la route, et faillit s'taler. Je
pris un air svre:

--Eh! babouin, dis-je, est-ce une affaire  danser au bout d'un arbre,
avec ta queue? Debout! Et soyons grave! Il s'agit d'couter.

Il m'couta, les yeux brillants.

--Tu ne riras pas longtemps. Voil: je m'en vas, seul,  Clamecy, de ce
pas.

--Et moi! Et moi!

--Toi, je t'envoie en ambassade  Dornecy, avertir Maistrat Nicole,
notre chevin, l'homme prudent, qui a bon coeur, meilleures jambes, et
s'aime mieux que ses concitoyens, mais mieux que soi aime son bien, que
l'on doit demain matin boire son vin. De l, poussant jusqu' Sardy, tu
verras en sa tour  pigeons matre Guillaume Courtignon, le procureur,
tu lui diras que sa maison  Clamecy sera sans faute, cette nuit,
brle, pille et ctera, s'il ne revient. Il reviendra. Je ne t'en dis
pas plus. Tu sauras bien tout seul trouver ce qu'il faut dire, et tu
n'as pas besoin de leons pour mentir.

Le petit, se grattant l'oreille, dit:

--Ce n'est pas la difficult. Mais je ne veux pas vous quitter.

Je rponds:

--T'ai-je demand ce que tu veux ou ne veux pas? Moi, je veux. Tu
obiras.

Il discutait. Je dis:

--Assez!

Et comme il s'inquitait, ce petit, de mon sort:

--Je ne te dfends pas, lui dis-je, de courir. Quand tu auras fini, tu
pourras me rejoindre. Le meilleur moyen de m'aider, c'est de m'amener du
renfort.

--Ventre  terre dit-il, je les amnerai, suant, soufflant, sur leurs
bedons, le Courtignon et le Nicole, quand je devrais leur attacher aux
chausses une casserole!

Il partit comme un trait, puis s'arrtant encore:

--Matre, au moins dites-moi ce que vous allez faire! L'air important,
avec mystre, je rpondis:

--On verra bien.

(Par ma foi, je n'en savais rien!)

* * *

Vers huit heures du soir, en ville j'arrivai. Sous des nuages d'or le
soleil rouge tait couch. La nuit commenait  peine. Quelle belle nuit
d't! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde,  la
porte du March. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un
chat maigre rongeait du pain; se hrissa, quand il me vit, puis dtala.
Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je
dis:

--Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.

Mais voici, j'entendis que derrire les volets, on piait, au bruit de
mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai:

--Ouvrez!

Nul ne bougea. J'allai  une autre maison. Je frappai de nouveau, du
pied et du bton. Nul n'ouvrit. J'entendis, dedans, _un frr frr_ de
souris. Maintenant, j'avais compris.

--Ils se terrent, les marmiteux! Feste-Dieu, je m'en vais leur mordre
les fesses!

Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire,
et je criai:

--H! vieux frre! Denis Saulsoy, nom de nom! Je vas tout casser. Ouvre
donc! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.

Aussitt, comme par magie (on et dit qu'une fe de sa baguette et
touch les croises), tous les volets s'ouvrirent, et je vis, tout du
long de la rue du March, au rebord des fentres, alignes tout du long
ainsi que des oignons, des faces effares, qui me dvisageaient. Elles
me regardaient, regardaient, regardaient... Je ne me savais pas si beau:
je me ttai. Puis, leurs traits contracts soudain se dtendirent. Ils
avaient l'air contents.

--Braves gens, comme ils m'aiment! pensai-je, sans me dire que leur
bonheur venait de ce que ma prsence,  cette heure, en ce lieu, les
rassurait un peu.

Lors, s'engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous
parlaient  la fois; et tout seul contre tous, je donnais la rplique.

--D'o viens-tu? Que fis-tu? Que vis-tu? Que veux-tu? Comment pus-tu
entrer? Par o pus-tu passer?

Je dis:

--Hol! Hol! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue
vous reste, si vous avez perdu le coeur et les jarrets. , que
faites-vous-l haut? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous
a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrs?

Mais au lieu de rpondre, ils demandaient:

--Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontr?

--Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous tes
tous au nid?

--Les brigands.

--Les brigands?

--Ils pillent, brlent tout.

--O cela?

--En Byant.

--Allons les arrter! Qu'avez-vous  rester dans votre poulailler?

--Nous gardons la maison.

--La meilleure faon de garder sa maison, c'est de dfendre celle des
autres.

--Le plus press d'abord. Chacun dfend le sien.

--Je connais le refrain: _J'aime bien mes voisins, mais je n'ai cure
d'eux..._ Malheureux! Les brigands, vous travaillez pour eux. Aprs les
autres, vous. Chacun aura son tour.

--Monsieur Racquin a dit qu'en ce danger, le mieux tait de rester coi,
faire la part du feu, en attendant que l'ordre soit rtabli.

--Par qui?

--Par M. de Nevers.

--D'ici l, sous le pont il coulera de l'eau. M. de Nevers a ses
affaires. Devant qu'il pense aux vtres, vous serez tous brls. Allons,
enfants, venez! Il n'a droit  sa peau, qui ne la dfend!

--Les autres sont nombreux, arms.

--On crie toujours le loup plus grand qu'il n'est.

--Nous n'avons plus de chefs.

--Soyez-les.

Ils continuaient de jaser, de l'une  l'autre fentre, comme des oiseaux
perchs! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je
m'impatientai:

--Allez-vous me laisser, toute la nuit, plant dans la rue, nez en
l'air,  me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la srnade,
tandis qu'avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j'ai  vous dire
ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par
Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mles (s'il en
reste l-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.

Moiti riant, moiti jurant, une porte s'entrebilla, puis l'autre; un
nez prudent s'aventura; suivit, la bte; et sitt que l'on vit un mouton
hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut  qui viendrait me
regarder sous le nez:

--Et tu es bien guri?

--Sain comme un chou cabus.

--Et nul ne t'a fait noise?

--Nul, hors un troupeau d'oies, qui sifflaient aprs moi. De me voir
sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m'aimaient
davantage. Je dis:

--Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont.
Non, il n'y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... , en voil
assez! Demain, vous verrez plus clair. L'heure nous presse, allons,
laissons les fariboles. O pouvons-nous causer?

Gangnot dit:

--Dans ma forge.

Dans la forge  Gangnot, sentant la corne, au sol ptri par les sabots
des chevaux, nous nous tassmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte
ferme. Un lumignon, pos  terre, faisait danser sur la vote noire de
fume nos grandes ombres ployes au cou. Tous se taisaient. Et
brusquement, tous  la fois parlrent. Gangnot prit son marteau et
frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la dchirure,
le silence rentra. J'en profitai, je dis:

--Mnageons notre souffle. Je sais dj l'histoire. Les brigands sont
chez nous. Bien! Mettons-les dehors.

Ils dirent:

--Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.

Je dis:

--Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d'autres boire, ils n'aiment
pas regarder. Je les comprends trs bien. Il ne faut jamais tenter Dieu,
un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous tonnez point
que tel qui n'est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit
du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et
des mauvais. Allons, comme le Matre, _ab haedis scindere oves_.

--Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l'chevin, nous dfend de
bouger! C'est  lui qu'appartient, en l'absence des autres, lieutenant,
procureur, d'assurer l'ordre en la cit.

--Le fait-il?

--Il prtend...

--Le fait-il, oui ou non?

--Cela se voit assez!

--Alors, nous, faisons-le.

--M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons pargns.
L'meute restera cantonne aux faubourgs.

--Et comment le sait-il?

--Il a d faire un pacte avec eux, contraint, forc!

--Mais ce pacte, c'est un crime!

--C'est, dit-il, pour les endormir.

--Les endormir, eux, ou bien vous?

Gangnot frappa de nouveau son enclume (c'tait son geste  lui, sa faon
pour parler de se claquer la cuisse), et dit:

--Il a raison.

Tous avaient l'air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant
le nez:

--Si l'on disait tout ce qu'on pense, on aurait long  raconter.

--Eh! que ne parles-tu? fis-je. Que ne parlez-vous? Nous sommes entre
frres. Qu'est-ce que vous craignez?

--Les murs ont des oreilles.

--Quoi! vous en tes l?... Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en
travers de la porte, mon gars! Le premier qui voudra ou sortir ou
entrer, enfonce-lui le crne dans l'estomac! Que les murs aient ou non
des oreilles pour pier, je rponds qu'ils n'auront de langue pour
rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin
d'excuter l'arrt que l'on va prendre. Et maintenant, parlez! Qui se
tait est un tratre.

Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoules clataient
comme des fuses. Ils criaient, en montrant le poing:

--Ce coquin de Racquin, il nous tient! Le Judas nous a vendus, nous et
nos biens. Mais que faire! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force,
la police lui appartient.

Je dis:

--O niche-t-il?

-- la maison de ville. Il y gte, jour et nuit, pour plus de sret,
entour d'une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent
peut-tre autant qu'ils veillent sur lui.

--Bref, il est prisonnier? Trs bien, dis-je, nous allons, de ce pas,
d'abord le dlivrer. Gangnot, ouvre la porte!

Ils ne paraissaient pas encore bien dcids.

--Qu'est-ce qui vous arrte?

Saulsoy dit, se grattant la tte:

--C'est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon,
aprs tout, nous n'avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher
contre la loi, c'est oui-d se charger d'une lourde...

Je dis:

--...Res-pon-sa-bi-li-t? Eh bien, je la prends, moi. Ne t'inquite
pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par
l'assommer; aprs je lui demande comment est-ce qu'il se nomme; et s'il
est procureur, ou pape, ainsi soit-il! Amis, faites de mme. Quand
l'ordre est le dsordre, il faut bien que le dsordre fasse l'ordre et
sauve la loi.

Gangnot dit:

--Je viens avec toi.

Le marteau sur l'paule, avec ses mains normes (quatre doigts  la
gauche, l'index cras manquait), bigle d'un oeil, noir de peau, droit de
corps et large comme un tonneau, il avait l'air d'une tour qui marche.
Et par-derrire, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun
courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou
son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de
cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son
harnachement. Car pour dire la vrit, en arrivant sur la grand-place,
nous tions assez clairsems. Mais ceux qui restent sont les bons.

Par chance, la porte de l'htel de ville tait ouverte: le berger tait
si sr que ses moutons se laisseraient jusqu'au dernier raser la laine
sans bler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de
l'innocence, aprs avoir trs bien dn. Notre assaut n'eut donc rien,
je l'avoue, d'hroque. Nous n'emes qu' cueillir, comme on dit, la pie
au nid. Nous l'en tirmes proprement, nu et sans chausses, comme un
lapin sans peau. Le Racquin tait gras, la face ronde et rose, des
coussinets de chair au front, dessus les yeux, l'air doucereux, pas bon
ni bte. Il nous le fit bien voir. Ds le premier instant, il sut, 
n'en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu'un clair de peur
et de colre dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des
paupires. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d'une voix
d'autorit, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison
de la loi.

Je lui dis:

--Pour t'arracher de son lit.

Il s'emporta. Saulsoy lui dit:

--Matre Racquin, ce n'est plus l'heure de menacer. Vous tes ici
l'accus. Nous venons demander vos comptes. Dfendez-vous.

Il changea _subito_ de musique.

--Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m'explique ce que vous voulez
de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas
rest ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j'ai d
tenir tte  l'meute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause
des maux que j'essaie de panser?

Je dis:

--_Mdecin avis fait_, dit-on, _plaie puante_. Ainsi fais-tu,
Racquin, mdecin de la cit. Tu engraisses l'meute et tu nourris la
peste, et tu leur trais le pis, aprs,  tes deux btes. Tu t'entends
avec les larrons. Tu mets le feu  nos maisons. Tu livres ceux que tu
dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, tratre,
est-ce par peur, ou par cupidit que tu fais ce honteux mtier? Que
veux-tu qu'on te mette au cou? Quel criteau? _Voil l'homme qui vendit
sa ville pour trente deniers_... Pour trente deniers? Pas si sot! Les
prix ont augment, depuis l'Iscariot. Ou: _Voici l'chevin qui, pour
sauver sa peau, mit  l'encan celle de ses concitoyens_?

Il s'emporta, et dit:

--J'ai fait ce que j'ai d, ce qui tait mon droit. Les maisons o la
peste a pass, je les brle. C'est la loi.

--Et tu taxes de peste, tu marques d'une croix les maisons de tous ceux
qui ne sont point pour toi! _Qui veut noyer son chien..._ Sans doute,
c'est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons
empestes?

--Je ne puis l'empcher. Et que vous fait,  vous, si ces pillards
ensuite en crvent comme des rats? C'est coup double. Bon dbarras!

--Il va nous dire qu'il combat la peste avec les pillards, et les
pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur
la ville dtruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal,
nul ne demeure que le mdecin... Eh bien, matre Racquin,  partir
d'aujourd'hui, nous ferons de tes soins l'conomie, nous nous soignerons
nous-mmes; et comme toute peine a droit  un salaire, nous te
rservons...

Gangnot dit:

--Ton lit au cimetire.

Ce fut comme si dans une meute un os tait tomb. Sur la proie ils se
lancrent, en hurlant; et l'un criait:

--Nous allons coucher l'enfant!

Le gibier, par bonheur, se sauva dans l'alcve; et, appuy au mur,
hagard, il regardait les museaux prts  mordre. Moi, je retins les
chiens:

--Tout beau! Laissez-moi faire!

Ils restaient en arrt. Le misrable, nu, rose comme un goret,
grelottait de frayeur et de frais. J'eus piti. Je lui dis:

--Allons, passe tes chausses! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.

Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l'accalmie, pour leur parler
raison. L'animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents,
et l'oeil mauvais: car il sentait que le danger s'loignait. Quand il fut
habill, sr que ce ne serait encore pour aujourd'hui qu'on happerait le
livre, il redevint vaillant et il nous insulta; il nous nomma rebelles
et menaa de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui
dis:

--Tu ne l'es plus. Magistrat, je te destitue.

Alors, ce fut contre moi qu'il tourna sa colre. Le dsir de se venger
tait plus fort que la prudence. Il dit qu'il me connaissait bien, que
c'tait moi dont les conseils avaient tourn les cerveaux faibles de ces
mutins, qu'il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que
j'tais un sclrat. Dans sa rage bredouillante, d'une voix aigre et
sifflante, il dchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot
dit:

--Faut-il l'assommer?

Je dis:

--Tu fus bien inspir, Racquin, de m'avoir ruin. Tu le sais bien,
gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupon que
j'agis par vengeance, pour l'incendie de ma maison. Et pourtant le
collier de chanvre sirait  ta beaut. Mais nous laissons  d'autres le
soin de t'en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L'important, c'est
qu'on te tient. Tu n'es plus rien. Nous t'arrachons ta belle robe
d'chevin. C'est nous qui prenons en main le gouvernail et l'aviron.

Il bgaya:

--Tu sais, Breugnon, ce que tu risques? Je lui rponds:

--Je le sais, mon garon, ma tte. Et je la mets au jeu,--au jeu de
qui perd gagne. Si je la perds, la cit gagne.

On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa
un vieux sergent, enferm trois jours avant, pour avoir refus d'obir 
son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, 
prsent que le coup tait fait, disaient tous qu'il tait bien fait, et
qu'ils avaient toujours pens que le Racquin tait un tratre.  beau
penser qui n'agit point!

* * *

Jusque-l, notre plan s'tait excut comme une planche lisse o glisse
le rabot, sans rencontrer un noeud. Et je m'en tonnais. Je demandais:

--O donc sont cachs les brigands?

lorsqu'on cria:

--Au feu!

Parbleu! Ils pillaient ailleurs.

Dans la rue, un homme essouffl nous apprit que toute la bande mettait 
sac les entrepts de Pierre Poullard, en Bethlem, hors la porte de la
tour Lourdeaux, brisait, brlait, buvait  tire-larigot. Je dis aux
compagnons:

--S'ils veulent des violons pour danser, nous voici! Nous courmes  la
Mirandole. De la terrasse, on dominait la ville basse, d'o montait dans
la nuit un bruit de sabbat. Sur la tour de Saint-Martin, haletant, le
tocsin grondait.

--Camarades, il va falloir descendre, dis-je, en la fournaise. a va
chauffer. Sommes-nous prts? Mais d'abord, il faut un chef. Qui le sera?
Veux-tu, Saulsoy?

--Non, non, non, non, fit-il, faisant trois pas  reculons. Je n'en veux
pas. C'est bien assez que je sois ici,  minuit, oblig de me promener
avec ce vieux mousquet. Ce qu'on voudra, ce qu'il faudra, je le
ferai,--hors commander. Merci Dieu! je n'ai jamais su rien dcider...

Je demandai:

--Alors, qui veut?

Mais aucun d'eux ne remua. Je les connais, ces oiseaux-l! Parler,
marcher, encore cela va. Mais dcider, il n'y a plus personne.
L'habitude de finasser avec la vie, quand on est petit bourgeois,
d'hsiter et de tter le drap qu'on veut acheter, cinquante fois, de
marchander, et d'attendre pour le prendre que l'occasion soit passe, ou
bien le drap! L'occasion passe, j'tends le bras:

--Si nul n'en veut, eh bien, c'est moi.

Ils dirent:

--Soit!

--Seulement, qu'on m'obisse, sans discuter, de cette nuit! Autrement,
nous sommes perdus. Jusqu'au matin, je suis seul matre. Vous me jugerez
demain. Est-ce entendu?

Ils dirent tous:

--C'est entendu.

Nous descendmes la colline. J'allais devant.  ma gauche, marchait
Gangnot.  droite, j'avais mis Bardet, crieur de ville et son tambour. 
l'entre du faubourg, sur la place des Barrires, dj nous rencontrmes
une foule fort gaie qui, sans mchancet, s'en allait en famille,
femmes, garons et filles, vers l'endroit o l'on pille. On et dit une
fte. Certaines mnagres avaient pris leur panier, comme au jour de
march. On s'arrta pour voir notre troupe passer; et les rangs
s'cartaient poliment devant nous; ils ne comprenaient pas, et nous
suivant, d'instinct, embotrent le pas. Un d'eux, le perruquier
Perruche, qui portait une lanterne de papier, l'approchant de mon nez,
me reconnut et dit:

--Ah! Breugnon, bon garon! te voil revenu? Eh! tu arrives  point! On
va trinquer ensemble.

--Il y a temps pour tout, Perruche, je rponds. Nous trinquerons demain.

--Tu vieillis, mon Colas. Il n'y a pas d'heure pour la soif. Demain, le
vin sera bu. Ils le tirent. Htons-nous! Est-ce que par hasard la pure
de septembre te dgote,  prsent?

Je dis:

--Le vin vol, oui.

--Vol, il ne l'est point, dit-il, mais bien sauv. Lorsque la maison
brle, faut-il donc btement laisser perdre les bonnes choses?

Je l'cartai de mon chemin:

--Voleur!

Et je passai.

--Voleur!

lui rptrent Gangnot, Bardet, Saulsoy, les autres. Ils passrent. Le
Perruche demeurait atterr; puis, je l'entendis furieux vocifrer; et en
me retournant, je le vis qui courait, en nous montrant le poing. Nul de
nous ne parut l'entendre ni le voir. Quand il nous eut rejoints, il se
tut brusquement, et avec nous marcha.

Arrivs sur la berge de l'Yonne,  l'entre du pont, impossible de
passer. La foule tait serre. Je fis battre le tambour. Les premiers
rangs s'ouvrirent, sans trop savoir pourquoi. Nous entrmes comme un
coin, mais nous nous trouvions pris. Je vis l deux flotteurs que je
connaissais bien, le pre Joachim, dit le Roi[12] de Calabre, et Gadin
dit Gueurlu. Ils me dirent:

--, , matre Breugnon, que diable venez-vous faire ici, avec votre
peau d'non et tous ces harnachs, graves comme des baudets? C'est-y que
vous voulez rire, ou bien qu'on va-t-en guerre?

--Tu ne crois pas si bien dire, Calabre, je rponds. Car tel que tu me
vois, je suis pour cette nuit capitaine de Clamecy, et je vas le
dfendre contre ses ennemis.

--Ses ennemis? dirent-ils, tu n'es pas fou? Qui donc?

--Ceux qui brlent, l-bas.

--Et qu'est-ce que cela peut te faire, dirent-ils, maintenant que ta
maison est brle? (Pour la tienne, on regrette; tu sais, on s'est
tromp.) Mais celle de Poullard, ce pendard engraiss de nos peines, ce
torcoul qui se pavane avec la laine qu'il nous a sur le dos tondue, et
qui, lorsqu'il nous a mis tout nus, nous mprise du haut de sa vertu!
Qui le vole, il est bien sr d'aller tout droit au paradis. C'est pain
bnit. Laisse-nous faire. Que t'importe? Encore passe de ne point
piller! Mais l'empcher!... Rien  perdre, tout  gagner.

Je dis (car il m'et fait gros coeur de cogner sur ces pauvres garons,
sans avoir essay d'abord de raisonner):

--Tout  perdre, Calabre. Notre honneur  sauver.

--Notre honneur! Ton honneur! dit Gueurlu. a se boit-il? Ou bien si a
se bfre? On sera peut-tre mort demain. Que restera-t-il de nous? Il ne
restera rien. Que pensera-t-on de nous? On ne pensera rien. L'honneur
est une denre de luxe pour les riches, les btes qu'on enterre avec des
pitaphes. Nous, on sera tous ensemble, dans la fosse commune, comme des
tranches de merluche. Va-t'en voir celle qui pue l'honneur ou bien
l'ordure!

--Seul, chacun, on n'est rien, c'est vrai, mon roi de Calabre; mais
tous, on est beaucoup. Cent petits font un grand. Quand auront disparu
ces riches d'aujourd'hui, quand seront effrits, avec leurs pitaphes,
les mensonges de leurs tombes et le nom de leurs races, on parlera
encore des flotteurs de Clamecy; ils seront dans son histoire sa
noblesse aux rudes mains,  la tte dure comme leurs poings, et je ne
veux pas qu'on dise qu'ils furent des coquins.

Gueurlu dit:

--Je m'en fous.

Mais le roi de Calabre, aprs avoir crach, cria:

--Si tu t'en fous, tu n'es qu'un saligoud. Il a raison, Breugnon. De
savoir que a se dit, a me vexerait aussi. Et par saint Nicolas, a ne
se dira pas. L'honneur n'est pas aux riches. On le leur fera bien voir.
Qu'il soit sire ou messire, pas un d'eux qui nous vaille!

Gueurlu dit:

--Faut-il donc se gner? Est-ce qu'ils se gnent, eux? Y a-t-il plus
grand goulafre que ces princes, ces ducs, le Cond, le Soissons, et le
ntre, le Nevers, et le gros d'pernon, qui, lorsqu'ils en ont plein les
bajoues et la panse, s'empiffrent, les cochons, de millions  crever, et
quand le roi est mort, vont piller son trsor! Voil leur honneur  eux!
Vrai, nous serions bien btes de ne pas les imiter!

Roi de Calabre jura:

--Ce sont des marcassins. Quelque jour, notre Henri reviendra de sa
fosse pour leur faire rendre gorge, ou bien ce sera nous qui les ferons
rtir tout farcis de leur or. Si les grands font les porcs, mordia! on
les saignera; mais dans leur porcherie, on ne les imitera. L'exemple,
nous le donnons, nous. Il y a plus d'honneur dans la cuisse d'un
flotteur que dans le coeur d'un genpillehomme.

--Alors, mon roi, tu viens?

--Je viens; et cestuy-l, Gueurlu aussi viendra.

--Non, que diable!

--Tu viendras, que je dis, ou tu vois la rivire, et je te fous en bas.
Allons, ouste, marchons. Et vous, par la Mer D[13], place, andouilles,
je passe!

Il passait, refoulant les gens avec ses pilons. Et nous dans le remous,
suivions comme un fretin derrire un gros poisson. Ceux que l'on
rencontrait maintenant taient trop bus, pour que l'on pt penser
encore  discuter. Chaque chose en son lieu: les arguments de langue,
d'abord, et puis les poings. On tchait seulement de les asseoir par
terre, sans trop les abmer: un solard, c'est sacr!

Enfin, l'on se trouva aux portes de l'entrept. La nue des pillards
grouillait dans la maison de matre Pierre Poullard, comme des poux sur
une toison. Les uns dmnageaient des coffres, des ballots; d'autres
s'taient vtus de dfroques voles; certains joyeux farceurs jetaient,
pour rigoler, les vases et les pots, des fentres du premier. Au milieu
de la cour, on roulait des barriques. J'en vis un qui buvait, bouche
colle  la bonde, jusqu' ce qu'il s'croult, les quatre fers en
l'air, sous le rouge pissat. Le vin formait des mares, que des enfants
lapaient. Et, afin d'y mieux voir, ils avaient mis en tas des meubles
dans la cour, et les faisaient flamber. Au fond des caves, on entendait
les maillets qui dfonaient les futailles, les feuillettes; des
hurlements, des cris, des toux qui s'tranglaient: par-dessous terre, la
maison grognait, comme si dans son ventre elle portait un troupeau de
gorets. Et dj,  et l, sortaient des soupiraux des langues de fume
qui lchaient les barreaux.

Nous pntrmes dans la cour. Ils ne s'occupaient pas de nous. Chacun 
son affaire. Je dis:

--Roule, Bardet!

Bardet battit sa caisse. Il cria les pouvoirs que la ville m'accordait;
et, donnant de la voix  mon tour, je sommai les pillards de partir. Aux
roulements du tambour, ils s'taient rassembls, comme un essaim de
mouches, quand on frappe un chaudron. Et lorsque notre bruit cessa, tous
ils recommencrent, furieux,  bourdonner, et sur nous se lancrent, en
sifflant et huant et nous jetant des pierres. Je tchai de forcer les
portes de la cave; mais des fentres du grenier, ils faisaient choir
tuiles et poutres. Nous entrmes pourtant, en refoulant ces gueux.
Gangnot eut l deux doigts encore de la main arrachs, et le roi de
Calabre eut l'oeil gauche crev. Pour moi, en repoussant la porte qui se
ferma, je me trouvai coinc, comme un renard au pige, le pouce entre
les gonds. Nom de d'l! Je faillis pmer comme une femme et rendre ce
que j'avais dedans mon estomac. Heureusement, j'avisai un baril ventr.
(c'tait de l'eau-de-vie de marc); j'en arrosai mon coffre et j'y
baignai mon pouce. Aprs quoi, je vous jure, cristi, je n'eus plus envie
de tourner la prunelle. Mais je devins furieux, moi aussi. La moutarde
m'tait monte au nez.

Nous luttions  prsent sur les marches de l'escalier. Il fallait en
finir. Car ces diables cornus nous dchargeaient  la face leurs
mousquets, et de si prs qu'aux barbes de Saulsoy le feu prit. Gueurlu
entre ses mains calleuses l'teignit. Par chances, ces ivrognes voyaient
double, en visant, sans quoi, pas un de nous n'en serait sorti vivant.
Nous dmes remonter les marches, et nous battmes en retraite. Mais,
camps  l'entre,--j'aperus l'incendie, sournois, qui se glissait, de
l'une et de l'autre aile vers le logis du fond, o se trouvait la
cave,--je fis fermer l'issue avec une barrire de pierres, de dbris,
montant jusqu'au nombril; et par-dessus, braqus, bloquant le dfil,
nos pieux et nos gaffes, tel le dos hriss d'un porc-pic en boule. Et
je criai:

--Brigands! Ah! vous aimez le feu! Eh bien donc, mangez-le!

La plupart ne comprirent le danger que trop tard, ivres au fond des
caves. Mais quand les grandes flammes firent craquer les murs et
broyrent les poutres entre leurs mandibules, du fond du sol monta un
pandmonium; et un torrent de gueux, dont quelques-uns flambaient,
jaillit  la surface, comme du vin mousseux qui fait sauter la bonde.
Ils vinrent s'craser contre notre muraille; et ceux qui les poussaient
formrent un bouchon qui obstrua l'entre. Derrire, on entendit rugir
au fond du trou le feu et les damns. Et je vous prie de croire que
cette musique-l ne nous faisait pas chaud! Ce n'est pas gai d'our la
chair meurtrie qui souffre et brame de douleur. Et si j'avais t simple
particulier, Breugnon de tous les jours, j'aurais dit:

--Sauvons-les!

Mais lorsqu'on est le chef, vous n'avez plus le droit d'avoir un coeur ni
des oreilles. L'oeil et l'esprit. Voir et vouloir, et faire sans faiblir
ce qu'il faut que l'on fasse. Sauver ces bandits-l, c'tait perdre la
ville: car s'ils taient sortis, ils se seraient trouvs plus nombreux
et plus forts que nous qui les gardions; et mrs pour le gibet, ils ne
se fussent pas laiss cueillir  l'arbre. Les gupes sont dans le nid:
qu'elles y restent!...

Et je vis les deux ailes de flammes qui se rejoignaient et sur le
btiment du milieu se fermaient, en craquant et faisant voleter autour
d'elles leurs plumes de fume...

Or, juste  ce moment, voici que j'aperois par-dessus les premiers
rangs de ceux qui se tassaient, au goulot de l'escalier, colls l'un
contre l'autre, et sans pouvoir bouger que des sourcils, des yeux, de la
bouche qui hurlaient, mon vieux compain loi, dit Gambi, ce vaurien, pas
mchant, mais soiffard (comment s'est-il fourr, bon Dieu, dans ce
gupier?) qui riait et pleurait, sans comprendre, hbt. Chenapan,
fainant, il l'a bien mrit! Mais tout de mme, on ne peut pas le voir
ainsi griller... Nous avons jou, enfants, et nous avons mang, 
l'glise Saint-Martin, ensemble le corps de Dieu: nous avons t frres
de premire communion...

J'carte les pieux, je saute la barrire, je marche sur les ttes
furieuses (elles mordaient) et par-dessus cette pte humaine qui fumait,
j'arrive  mon Gambi, que j'agrippe au collet. Vingt dieux! Oui, mais
comment l'arracher de l'tau? pensais-je, en le prenant, Il faudra le
hacher pour avoir un morceau... Par bonheur singulier (je dirais qu'il
y a un Dieu pour les ivrognes, si tous n'avaient autant mrit ses
faveurs), mon Gambi se trouvait sur le bord d'une marche, vacillant en
arrire, lorsque ceux qui montaient l'avaient sur leurs paules soulev
de telle sorte qu'il ne touchait plus terre et restait suspendu, pareil
a un noyau qu'on presse entre les doigts. En m'aidant des talons pour
carter,  droite,  gauche, les paules qui lui serraient les ctes, de
la gueule de la foule, je parvins  sortir sans peine le noyau,
proprement expuls. Il tait temps! Le feu, en trombe, remontait, comme
par une chemine, le trou de l'escalier. J'entendis brasiller les corps
au fond du four; et me courbant, marchant  grandes enjambes, sans
regarder sur quoi mes souliers s'enfonaient, je revins, en tranant
Gambi par ses cheveux gras. Nous sortmes du gouffre, dont nous nous
cartmes, laissant la flamme achever l'oeuvre. Et cependant, pour
refouler notre motion,  Gambi nous bourrions les ctes, cet animal
qui, prs de crever, avait gard, sans les lcher, sur son coeur, deux
plats maills et une cuelle colorie, qu'il avait, Dieu sait o,
rafls!... Et Gambi, dgris, pleurant, allait jetant ses cuelles, et
s'arrtant,  tous les vents, pour pisser comme une fontaine, criant:

--Je ne veux rien garder de ce que j'ai vol!

* * *

Au point du jour, le procureur, matre Guillaume Courtignon, parut,
suivi de Robinet, qui le menait, tambour battant. Trente gens d'armes le
flanquaient, et un parti de paysans. Il en vint d'autres, au cours du
jour, que le Maistrat nous amena. D'autres encore, le lendemain, que le
bon duc nous envoya. Ils ttrent les cendres chaudes, dressrent
constat des dgts, firent le compte, y ajoutrent leurs frais de voyage
et sjour, et sans plus, aprs s'en furent, par o ils taient venus...

La morale de tout cela:

Aide-toi, le roi t'aidera.




XI

LA NIQUE AU DUC

Fin septembre.


L'ordre tait revenu, les cendres refroidies, et l'on n'entendait plus
parler de maladie. Mais la ville d'abord resta comme crase. Les
bourgeois remchaient leur peur. Ils ttaient du pied le terrain; ils
n'taient pas encore certains d'tre dessus, et non dessous. Le plus
souvent, ils se terraient, ou dans la rue, ils dtalaient, rasant les
murs l'oreille basse et la queue entre les jambes. Ah! l'on n'tait pas
fier, on n'osait presque pas se regarder en face, et on n'avait pas joie
 se regarder soi, soi-mme, dans la glace: on s'tait trop bien vu, on
se connaissait trop; et la nature humaine avait t surprise sans
chemise: a n'est pas beau! On avait honte et mfiance. Pour mon compte,
je n'tais pas trs  mon aise: le massacre et le fumet de la grillade
me poursuivaient; et, plus que tout, le souvenir des lchets, des
cruauts, que j'avais lues sur des visages familiers. Ils le savaient,
ils m'en voulaient secrtement. Je le comprends; j'tais gn bien
davantage; j'aurais voulu, si j'avais pu, leur dire: Mes amis, pardon.
Je n'ai rien vu... Et le lourd soleil de septembre pesait sur la ville
accable. Fivre et torpeur de fin d't.

Notre Racquin tait parti, sous bonne escorte, pour Nevers, o le duc et
le roi se disputaient l'honneur de le juger, si bien que, profitant du
diffrend, il comptait leur glisser des doigts. Quant  moi, nos
messieurs de la chtellenie avaient eu la bont de vouloir bien fermer
les yeux sur ma conduite. Il parat que j'avais commis, en sauvant
Clamecy, deux ou trois gros dlits, qui m'eussent pu valoir pour le
moins les galres. Mais comme ils n'auraient pu, en somme, se produire,
si ces messieurs, au lieu de dcamper, taient rests pour nous
conduire, ils n'insistrent, ni moi. Je n'aime point avoir  dmler en
justice ma laine. On a beau se sentir innocent: sait-on jamais? Quand on
a le doigt pris dans la sacre machine, adieu le bras! Coupez, coupez,
sans hsiter, si vous ne voulez que tout l'animal y passe... Aussi,
entre eux et nous, sans nous tre rien dit, il tait convenu que je
n'avais rien fait, et qu'ils n'avaient rien vu, et que ce qui s'tait
accompli, cette nuit, sous mon capitanat, l'avait t par eux. Mais on a
beau vouloir, on ne peut tout d'un coup effacer ce qui s'est pass. On
se souvient, et c'est gnant. Je le lisais dans tous les yeux: on avait
peur de moi; et j'avais peur moi-mme de moi, de mes exploits, de ce
Colas Breugnon inconnu, saugrenu, qu'hier j'avais t. Au diable, ce
Csar, cet Attila, ce foudre! Foudre de vin, je le veux bien. Mais de
guerre, non, non, ce n'est pas mon affaire!... Bref, nous tions
penauds, courbaturs et las; nous avions des remords de coeur et
d'estomac.

Nous nous remmes tous au travail, avec rage. Le travail boit les hontes
et les peines, comme une ponge. Le travail fait  l'me peau neuve et
sang nouveau. L'ouvrage ne manquait; que de ruines partout! Mais qui
nous vint le plus au secours, fut la terre. Jamais on n'avait vu
abondance pareille en fruits et en moissons; et le bouquet, ce fut, pour
finir, la vendange. On aurait dit vraiment que cette bonne mre voulait
nous rendre en vin le sang qu'elle avait bu. Pourquoi pas, aprs tout?
Rien ne se perd, ne doit se perdre. S'il se perdait, o irait-il? L'eau
vient du ciel et y retourne. Pourquoi le vin ne ferait-il semblablement
le va-et-vient entre la terre et notre sang? C'est mme jus. Je suis un
cep, ou l'ai t, ou le serai. Il me plairait de le penser; et je veux
l'tre, et je prfre  toute autre immortalit de devenir vigne ou
verger, et de sentir ma chair se tendre et se gonfler en de beaux
raisins bien ronds, bien pleins, de grappe noire et duvete, et de faire
craquer leur peau  crever, au soleil d't, et (le meilleur) d'tre
mang. Toujours est-il que, cette anne, le jus des vignes dborda, et
que par tous ses pores, la terre saigna. Voil-t-il pas que les tonneaux
manqurent; et, faute de rcipients, on laissa le raisin en cuve, ou
bien en cuveau de lessive, sans seulement le pressurer! Bien mieux, il
arriva cette chose inoue qu'un vieux bourgeois d'Andries, le pre
Coullemard, n'en pouvant venir  bout, vendit pour trente sous le
tonneau de raisin,  la condition de le prendre  la vigne. Jugez de
notre moi,  nous qui ne pouvons voir perdre, de sang-froid, le bon
sang du bon Dieu! Plutt que le jeter, il fallut bien le boire. On se
dvoua, on est hommes de devoir. Mais ce fut un travail d'Hercule; et
plus d'une fois, ce fut Hercule et non Ante qui toucha terre. Enfin, le
bon de cette affaire fut qu'on y changea la livre de nos penses; leur
front se drida et leur teint s'claircit.

Malgr tout, un je ne sais quoi restait encore au fond du verre, comme
une lie, un got de vase; on se tenait toujours  distance les uns des
autres; on s'observait. On avait bien repris un peu d'aplomb d'esprit
(en titubant); mais on n'osait se rapprocher de son voisin; on buvait
seul, on riait seul: c'est trs malsain. Les choses auraient pu durer
longtemps ainsi, et l'on ne voyait pas le moyen d'en sortir. Mais le
hasard est un malin. Il sait trouver le vrai moyen, le seul qui cimente
les hommes: c'est  savoir de les unir contre quelqu'un. L'amour aussi
rapproche: mais ce qui de tous fait un seul homme, c'est l'ennemi. Et
l'ennemi, c'est notre matre.

Or, il advint, en cet automne, que le duc Charles prtendit nous
empcher de danser en rond. C'est un peu fort! Crebleu! Du coup, ne fut
podagre, ou boiteux, ou sans patte, qui ne se sentt monter les fourmis
aux mollets. Comme toujours, l'occasion du dbat fut le Pr-le-Comte.
C'est la bouteille  l'encre, on n'en sortira pas. Ce beau pr, sis au
pied du mont du Croc Pinon, aux portes de la ville, et sur le bord
duquel semble ngligemment pos comme une serpe le Beuvron serpentant,
est depuis trois cents ans disput, tiraill entre la grande gueule de
M. de Nevers et la ntre qui est moins grande, mais qui sait tenir ce
qu'elle tient. Nulle animosit, d'une part ni de l'autre; on rit, on est
poli, on se dit: Mon ami, mes ams, mon seigneur... Seulement, on n'en
fait qu' sa tte, et aucun ne consent  cder un pouce du terrain. Pour
dire vrai, dans nos procs, nous n'avons eu jamais raison. Tribunaux,
cour de bailliage, Table de marbre du Palais, ont rendu arrt sur arrt,
tablissant que notre pr n'tait pas ntre. Comme on sait, justice est
l'art, pour de l'argent, d'appeler noir ce qu'on voit blanc. a ne nous
troublait pas beaucoup. Juger n'est rien, avoir est tout. Que la vache
soit noire ou blanche, garde ta vache, mon bonhomme. Nous la gardions et
nous restions dans notre pr. C'est si commode! Pensez donc! C'est le
seul pr qui ne soit pas  l'un de nous, dans Clamecy. tant au duc, il
est  tous. Nous n'avons donc aucun scrupule  le gter. Aussi Dieu sait
si l'on s'en donne! Tout ce qu'on ne pourrait faire chez soi, on le fait
l: on y travaille, on y nettoie, on y carde les matelas, on y bat les
vieux tapis, on y jette ses dbarras, on y joue, on s'y promne, on y
fait pturer sa chvre, on y danse au son des vielles, on s'y exerce au
maniement de l'arquebuse et du tambour; et la nuit, on y fait l'amour,
dans l'herbe fleurie de papiers, le long du chuchotant Beuvron, que rien
n'tonne (il en vit d'autres!).

Tant que vcut le duc Louis, tout alla bien: car il feignait de ne rien
voir. C'tait un homme qui savait, pour mieux tenir son attelage sous le
harnais, laisser du jeu  ses sujets. Que lui faisait que nous eussions
l'illusion d'tre libres et de jouer les fortes ttes, si dans le fait
il tait matre? Mais son fils est un vaniteux, qui aime mieux paratre
qu'tre (cela se conoit, il n'est rien), et qui monte sur ses ergots
ds que l'on fait cocorico. Pourtant, il faut qu'un Franais chante et
qu'il se moque de ses matres. S'il ne se moque, il se rvolte: il n'a
de got  obir  qui veut tre pris toujours au srieux. Nous n'aimons
bien que ce dont nous pouvons rire. Car le rire nous fait tous gaux.
Mais cet oison s'avisa donc de nous faire inhibition d'aller jouer,
danser, fouler, gter l'herbe, en le Pr-le-Comte. Il prenait bien son
temps! Aprs tous nos malheurs, quand il et d plutt nous dgrever
d'impts!... Ah! mais nous lui montrmes que les Clamecycois ne sont pas
de ce bois dont on fait des fagots, mais de souche bien dure de chne o
la cogne a grand-peine  entrer, et, quand elle est entre, plus
grand-peine  sortir. Il ne fut pas besoin de se donner le mot. Ce fut
un beau concert. Nous prendre notre pr! Reprendre le cadeau qu'on nous
avait donn,--ou que nous nous tions arrog (c'est le mme: un bien
qu'on a vol et trois cents ans gard devient proprit trois fois
sainte et sacre), un bien d'autant plus cher qu'il n'tait pas  nous
et que nous l'avions fait ntre, pouce  pouce, jour par jour, et par
lente conqute et par tnacit, le seul bien qui ne nous et rien cot
que la peine de le prendre! C'tait  dgoter de prendre jamais rien! 
quoi bon vivre, alors? Si nous avions cd, mais nos morts en seraient
sortis de leurs tombeaux! L'honneur de la cit nous trouva tous
d'accord.

Le soir mme du jour o le tambour de ville, sur un mode lugubre (il
avait l'air d'accompagner un condamn aux fourches de Sembert), nous
cria le fatal dcret, tous les hommes d'autorit, les chefs des
confrries et des corporations et les porte-btons, se rassemblrent
sous les piliers du March. J'tais l, je reprsentais, comme il est
juste, ma patronne, Mme Joachim, la mre-grand, sainte Anne. Sur la
faon d'agir, les avis diffraient; mais qu'il fallt agir, chacun en
convenait. Gangnot pour saint loi, et pour saint Nicolas Calabre
taient partisans de la manire forte: ils voulaient que sur l'heure on
mt le feu aux portes, qu'on brist les barrires et la tte des
sergents, et qu'on rast le pr, _rasibus_, jusqu'au cuir. Mais pour
saint Honor boulanger Florimond, et Maclou jardinier pour saint Fiacre,
hommes doux et saints doux, taient bnins, voulaient sagement qu'on
s'en tnt  la guerre de parchemin: voeux platoniques et suppliques  la
duchesse (accompagns sans doute des produits non gratuits du four et du
jardin). Heureusement, nous tions trois, moi, Jean Bobin pour saint
Crpin, Emond Poifou pour saint Vincent, qui n'tions pas plus disposs,
pour faire la leon au duc,  lui baiser qu' lui botter le cul. _In
medio stat_ la vertu. Un bon Gaulois sait la faon, quand il veut se
moquer des gens, de le faire tranquillement,  leur barbe, sans qu'il y
touche, et surtout sans qu'il lui en cote. Ce n'est pas tout de se
venger: il faut encore bien s'amuser. Or, voici ce que nous trouvmes...
Mais dois-je d'abord raconter la bonne farce que j'inventai, devant que
la pice soit joue? Non, non, ce serait l'venter. Il suffit de noter,
pour notre honneur  tous, que notre grand secret, quatorze jours
durant, par toute la cit, fut connu et gard. Et si l'ide premire est
de moi (j'en suis fier), chacun y ajouta quelque embellissement, l'un
refaisant l'oreille, l'autre ajoutant ici une boucle, un ruban: en sorte
que l'enfant se trouva bien pourvu; il ne manquait de pres. Les
chevins, le maire, en secret et discrets, s'informaient chaque jour des
progrs du marmot; et matre Delavau, nuitamment, se cachant le nez sous
son manteau, venait s'entretenir avec nous de l'affaire, nous montrant
la faon de violer la loi tout en la respectant, et triomphalement nous
sortait de ses poches quelque laborieuse inscription en latin qui
clbrait le duc et notre obissance, et pouvait dire aussi tout juste
le contraire.

* * *

Enfin, le grand jour vint. Sur la place Saint-Martin, nous attendions
les chevins, matres et compagnons, bien rass, pomponns, sagement
aligns autour de nos btons. Sur le coup de dix heures, les cloches de
la tour se mirent  sonner. Aussitt, aux deux coins de la place, les
deux portes de la maison de ville et de l'glise Saint-Martin toutes
grandes s'ouvrirent; et sur les deux perrons (on et dit des bonshommes
d'horloge qui dfilent) sortirent, d'un ct, les surplis blancs des
curs, de l'autre, jaunes et verts comme coins, les chevins. En se
voyant, ils changrent par-dessus nous de grands saluts. Puis, sur la
place, ils descendirent, prcds, les premiers, des bedeaux enlumins,
robes rouges et rouges nez, les autres des huissiers de la ville,
brids, faisant tinter leur chane au cou et rebondir leurs longues
lattes sur le pav. Nous, rangs tout autour de la place et le long des
maisons, nous dessinions un rond; et les autorits, juste au milieu
places, figuraient le nombril. Tout le monde tait l. Point de
retardataires. Les chicanous, les basochiens et le notaire, sous la
bannire de saint Yves, l'homme d'affaires de Notre Pre, et les
apothicaires, mires et mdecins, fins connaisseurs d'urine (chacun hume
sa vigne), et donneurs de clystres, _sub invocatione_ de saint Cosme,
qui rafrachit les entrailles du paradis, formaient autour du maire et
du vieux archiprtre une garde sacre, la plume et la seringue. De
messieurs les bourgeois, un seul manquait, je crois: c'tait le
procureur, reprsentant du duc, mais mari de la fille de Maistrat
l'chevin, et bon Clamecycois, ayant chez nous son bien, qui sagement,
instruit de ce qu'on allait faire et ne craignant rien tant que de
prendre parti, avait trouv moyen de s'absenter, la veille.

On resta quelque temps  bouillotter sur place. C'tait comme une cuve
o fermente le mot. Quel joyeux brouhaha! Chacun parlait, riait, les
violons s'accordaient et les chiens aboyaient. On attendait... Qui donc?
Patience! La surprise... Et la voici qui vient. Avant qu'on ne l'ait
vue, une trane de voix court devant et l'annonce; et tous les cous se
tournent, comme des girouettes sous le vent, d'un seul coup. Sur la
place dbouche de la rue du March, porte sur les paules de huit
solides gars, et houlant par-dessus la foule, une construction de bois
en pyramide, trois tables ingales, poses l'une sur l'autre, les pieds
enrubanns, galonns, culottes d'toffes de soie claire; et au sommet,
dessous un dais piqu d'aigrettes et d'o tombaient un flot de rubans de
couleurs, une statue voile. Nul ne songea  s'tonner: car tous taient
dans le secret. Chacun lui tira son bonnet, bien poliment; mais dans la
coiffe, nous, vieux malins, nous rigolions.

Aussitt que sur la place la machine fut avance, juste au milieu, entre
le maire et le cur, les corporations, musique en tte, dfilrent,
faisant d'abord autour de l'axe immobile un tour entier, puis
s'engouffrrent dans la ruelle qui, longeant le portail de l'glise,
descend la porte de Beuvron.

Premier, comme se doit, marchait saint Nicolas. Roi de Calabre, vtu
d'une chape d'glise, avec un soleil d'or brod dessus son dos, ainsi
qu'un scarabe, tenait de ses bras noirs et noueux le bton du saint de
la rivire, en forme de bateau recourb des deux bouts, sur lequel
Nicolas bnit avec sa crosse les trois petits enfants assis dans le
baquet. Quatre vieux mariniers l'escortaient en portant quatre cierges
jaunis, pais comme des cuisses et durs comme des triques, dont ils
taient tout prts  user, au besoin. Et Calabre, fronant les sourcils
et levant vers le saint son oeil unique, marchait en cartant les jambes
et bombant ce qu'il avait de ventre.

Suivaient les compagnons du pot d'tain, les fils de saint loi,
couteliers, serruriers, charrons et marchaux que prcdait Gangnot  la
main mutile, portant haut dans sa pince  deux doigts une croix, et,
sculpts sur le manche, en faisceau, l'enclume et le marteau. Et les
hautbois sonnaient _la culotte  l'envers du bon roi Dagobert_.

Puis, venaient vignerons, tonneliers, chantant l'hymne du vin et de son
saint, Vincent, qui, perch sur le bout du bton, treignait un broc
dans une main et dans l'autre un raisin. Menuisiers, charpentiers, saint
Joseph et sainte Anne, gendre et belle-maman, bons soiffards, nous
suivions le patron des bouchons, en claquant de la langue et louchant
vers le piot. Et les saint Honor, gras et blancs de farine, comme un
trophe romain, dressaient sur un harpon un pain rond surmont d'une
couronne blonde. Aprs les blancs, les noirs, les gniafs empoisss, qui
dansaient en faisant claquer leurs tire-pieds, autour de saint Crpin.
Enfin, pour le bouquet, saint Fiacre tout fleuri. Jardiniers,
jardinires, portaient sur un brancard oeillets et girofles, roses
enguirlandes autour de leurs chapeaux, des pioches, des rteaux. Leur
bannire de soie rouge, reprsentant Fiacre, les mollets nus, et trouss
jusqu'au cul, son gros orteil crisp sur la bche enfonce, claquait au
vent d'automne.

La machine voile s'branla,  la suite. Des fillettes en blanc, qui
trottinaient devant, miaulaient des cantiques. Le maire et les trois
chevins, des deux cts, marchaient, en tenant les gros glands des
rubans qui tombaient du haut du dais. Autour, saint Yves et saint Cosme
faisaient la haie. Derrire, le suisse, comme un coq, dress sur ses
ergots, avanait son jabot; et le cur, flanqu de ses abbs, l'un long
ainsi qu'un jour sans pain, l'autre pais, aplati, comme un pain sans
levain, chantait, tous les dix pas, de sa basse profonde, un bout de
litanie, mais sans se fatiguer, laissant chanter les autres, remuant les
babines, et, les mains sur son ventre, il dormait en marchant. Le gros
du peuple enfin roulait, d'un seul morceau, d'une pte compacte et
molle, comme un flot gras. Et nous tions l'cluse.

Nous sortmes de la ville. Droit au pr, nous nous rendmes. Le vent
faisait voler les feuilles des platanes. Sur la route, leur escadron
galopait au soleil. Et la rivire lente charriait leurs cottes d'or. 
la barrire, les trois sergents de la police et le nouveau capitaine du
chteau firent semblant de nous dfendre de passer. Mais  part le
capitaine, frais moulu, nouveau venu dans notre ville, qui prenait tout
pour bon argent (la pauvre bte avait couru  perdre haleine et roulait
des yeux furieux), comme larrons en foire on tait tous d'accord. On
n'en jura pas moins, sacra, on se gourma: c'tait dans notre rle, on
joua en conscience; mais on avait grand mal  rester srieux. Il
n'aurait pas fallu pourtant faire durer la farce trop longtemps, car
Calabre et les siens commenaient  jouer trop bien; saint Nicolas, au
bout de son bton, devenait menaant, et les cierges branlaient dans les
poings, attirs par les dos des sergents. Alors le maire s'avana,
enleva son bonnet de sa tte, et cria:

--Chapeau bas!

Au mme instant, tomba le rideau qui couvrait la Statue sous le dais, et
les huissiers de ville crirent:

--Place au duc!

Le vacarme cessa soudain. Saint Nicolas, saint loi, saint Vincent,
saint Joseph et sainte Anne, saint Honor, saint Fiacre, des deux cts
rangs, prsentrent les armes; les sergents de police et le gros
capitaine, perdu, tte nue, cdrent le passage; et l'on vit s'avancer,
en se dodelinant au-dessus des porteurs, couronn de lauriers, la toque
sur l'oreille et l'pe sur le ventre, le duc en effigie. L'inscription
du moins de matre Delavau le proclamait _urbi et orbi_; mais, pour dire
le vrai, et le bon de la chose, c'est que, n'ayant le temps ni les
moyens de faire un portrait ressemblant, nous avions bonnement pris dans
les greniers de la maison de ville une vieille statue (on n'a jamais
bien su ni de qui ni par qui; sur le socle, on lisait seulement le nom
demi rong de Balthazar; et depuis, on la nomma Balduc). Mais
qu'importe? C'est la foi qui sauve. Les portraits du bon saint loi, de
saint Nicolas ou de Jsus sont-ils plus vrais? Pourvu qu'on croie, on
voit partout celui qu'on veut. Il faut un dieu? Il me suffit, s'il me
plat, d'un morceau de bois, pour le loger, lui et ma foi. Il fallait un
duc, ce jour-l. On le trouva.

Devant les bannires inclines, le duc passa. Puisque le pr tait a
lui, il y entra. Et nous, pour l'honorer, nous lui fmes escorte, tous,
tendards au vent, tambours battants, trompettes et musettes, et le
Saint-Sacrement. Qui l'et trouv mauvais? Seul, un mauvais sujet du
duc, un esprit chagrin. Mi-figue, mi-raisin, fallut bien que le
capitaine le trouvt bon. Il n'avait que le choix entre arrter le duc,
ou se joindre  la suite. Il embota le pas.

Tout allait pour le mieux, lorsqu'on fut sur le point d'chouer, prs
d'arriver au port.  l'entre, saint loi heurta saint Nicolas, et saint
Joseph se prit de bec avec sa belle-mre. Chacun voulait passer le
premier, sans souci de l'ge, des gards de la galanterie. Et comme, ce
jour-l, on tait tous venus, prts au combat et d'humeur guerrire, les
poings nous dmangeaient  tous. Heureusement, moi qui suis  la fois de
saint Nicolas par mon nom, et de Joseph et d'Anne par ma profession,
sans parler de mon frre de lait, saint Vincent, qui tette le raisin,
moi qui suis pour tous les saints, pourvu qu'ils soient pour moi,
j'avisai un chariot de vendange qui passait sur la route et Gambi, mon
compain, titubant  ct, et je criai:

--Amis! Il n'est de premier parmi nous. Embrassons-nous! Voici celui qui
nous met tous d'accord, notre matre, le seul (aprs le duc, bien
entendu). Il est venu. Qu'on le salue! Gloire  Bacchus!

Et prenant par les fesses mon Gambi, je le hisse sur le char o il
glisse et culbute dans un ft de raisin cras. Puis j'empoigne les
brides, et dans le Pr-le-Comte nous entrons les premiers; Bacchus,
trempant sa base dans le jus du tonneau, la tte couronne de pampres,
gigotait des jambes et riait. Bras dessus, bras dessous, tous les saints
et les saintes, derrire le derrire de Bacchus triomphant, le suivaient
en dansant. Il faisait bon sur l'herbe! On y balla, mangea, joua, campa,
tout le jour, autour de ce bon duc... Et, le lendemain matin, le pr
tait pareil  un parc  cochons. Plus un fil de gazon. Nos semelles
taient inscrites dans le sol tendre, et tmoignaient du zle avec
lequel la ville avait ft le seigneur duc. Je pense qu'il en fut bien
content. Et parbleu, nous le fmes aussi!...  vrai dire, le lendemain,
le procureur crut opportun, quand il revint, de s'indigner, de
protester, de menacer. Il n'en fit rien, il s'en garda. Oui bien, il
ouvrit une enqute; mais il eut soin de ne la fermer point: il est plus
sain de laisser les portes ouvertes. Nul ne tenait  rien trouver.

* * *

C'est ainsi que nous montrmes que les Clamecycois peuvent tout  la
fois tre sujets soumis de leur duc et du roi, et n'en faire jamais qu'
leur tte: elle est de bois. Et cette preuve faite ramena la gaiet dans
la ville prouve. On se sentait revivre. On s'abordait en clignant de
l'oeil, on s'embrassait en riant, on pensait:

--Nous n'avons pas vid notre sac  malices. Ils ne nous ont pas pris
le meilleur. Tout va bien.

Et le souvenir de nos malheurs s'envola.




XII

LA MAISON DES AUTRES

Octobre.


J'ai d prendre parti enfin pour le logement. Tant que j'ai pu, j'ai
tard. On recule, pour mieux sauter. Depuis que je n'ai plus pour foyer
que des cendres, j'ai camp un jour ci, un jour l, chez un ami, chez
l'autre; les gens ne manquaient point, qui me gardaient chez eux, une
nuit ou deux, en attendant. Aussi longtemps que le souvenir des prils
de tous pesait sur tous, on formait un troupeau et chacun se sentait,
chez les autres, chez soi. Mais cela ne pouvait durer. Le danger
s'loignait. Chacun rentrait son corps dans sa coquille. Hors ceux qui
n'avaient plus de corps, et moi qui n'avais plus de coquille. Je ne
pouvais pourtant m'installer  l'auberge. J'ai deux fils et une fille,
qui sont bourgeois de Clamecy, ils ne me l'eussent pas permis. Non pas
que les deux garons en eussent beaucoup pti dans leur affection! Mais
le qu'en-dira-t-on!... Ils n'taient pas presss cependant de m'avoir.
Et je ne me htais point. Mon franc-parler jure trop avec leur
bigoterie. Lequel se dvouerait des deux? Les pauvres gars! Ils taient
tout autant embarrasss que moi. Heureusement pour eux, Martine, la
brave fille, m'aime vraiment, je crois. Elle me rclamait  tout prix...
Oui, mais il y a mon gendre. Il n'a pas de raisons, je le comprends, cet
homme, pour me vouloir chez lui. Alors, ils taient tous  s'pier, 
m'pier, avec des yeux fchs. Et moi, je les fuyais; il me semblait
qu'on mettait mon vieux corps aux enchres.

Je m'tais, pour l'instant, gt dans mon cota, sur la pente de
Beaumont. C'tait l qu'en juillet, j'avais, vieux polisson, couch avec
la peste. Car le bon de l'histoire tait que ces hbts qui, par
salubrit, brlrent ma maison saine, ont laiss la bicoque o la mort a
pass. Moi qui ne la crains plus, la madame sans nez, je fus bien aise
de retrouver la cabane au sol battu, o gisaient les flacons de l'agape
funbre.  parler franc, je savais que je ne pourrais jamais hiverner
dans ce trou. Porte disjointe, vitre brise, et un toit d'o s'gouttait
l'eau des nuages, proprement, comme d'une claie  fromage. Mais il ne
pleuvait pas aujourd'hui; et demain, il serait assez temps de penser 
demain. Je n'aime pas me tourmenter d'avenir incertain. Et puis, quand
je ne peux,  mon contentement, rsoudre un embarras, mon remde est de
le remettre  la semaine prochaine.  quoi sert? me dit-on. Il faudra
bien toujours avaler la pilule.--Voire, que je rponds. Qui sait si,
dans huit jours, le monde sera l? Serais-je assez vex, la pilule
avale, si les trompettes de Dieu se mettaient  sonner, de m'tre trop
press! Mon ami, ne remets d'une heure le bonheur jamais! Le bonheur se
boit frais. Mais l'ennui peut attendre. Si la bouteille s'vente, elle
n'en vaudra que mieux.

Adonques, j'attendis, ou mieux je fis attendre le parti importun qu'il
faudrait un jour prendre. Et pour que rien ne vnt, d'ici l, me
troubler, je verrouillai la porte et me barricadai. Mes mditations ne
me pesaient pas lourd. Je piochais mon jardin, ratissais les alles,
recouvrais les semis sous les feuilles tombes, battais les artichauts
et pansais les bobos des vieux arbres blesss: bref, faisais la toilette
 madame la terre qui s'en va s'endormir sous l'dredon d'hiver. Aprs,
pour me payer, j'allais tter les ctes  un petit beurr, roux ou jaune
marbr, oubli au poirier... Dieu! qu'il fait bon le laisser fondre,
tout le long, amont, aval, tout le long de son gosier, bouche pleine, le
jus parfum!... Je ne me risquais en ville que pour renouveler mes
munitions (j'entends non seulement le boire et le manger, mais les
nouvelles). J'vitais de rencontrer ma postrit. Je leur avais fait
croire que j'tais en voyage. Je ne jurerais pas qu'ils le crussent;
mais, en fils respectueux, ils ne voulaient me dmentir. Nous avions
l'air ainsi de jouer  cache-cache, comme ces galopins qui se crient:
Loup, y es-tu?; et quelque temps encore, nous aurions pu, pour
prolonger le jeu, rpondre: Loup n'y est pas... Nous comptions sans
Martine. Quand une femme joue, elle triche toujours. Martine se mfiait,
Martine me connat; Martine eut bientt fait de dpister mes ruses. Elle
ne plaisante pas avec ce qu'on se doit, entre pre et enfant, frres,
soeurs _et ctera_.

Un soir que je sortais du cota, je la vis qui montait le chemin et
venait. Je rentrai et fermai. Puis, je ne bougeai plus, tapi au pied du
mur. Elle arriva, frappa, hla, cogna la porte. Je ne remuais non plus
qu'une feuille morte. Je retenais mon souffle (justement j'tais pris
d'une envie de tousser). Elle, sans se lasser, criait:

--Veux-tu ouvrir! Je sais que tu es l.

Et du poing, du sabot, sur l'huis elle ruait. Je pensais: Quelle
gaillarde! Si la porte cdait, je n'en mnerais pas large. Et j'tais
sur le point d'ouvrir, pour l'embrasser. Ce n'tait pas du jeu. Et moi,
lorsque je joue, je veux toujours gagner. Je m'obstinai. Martine encore
cria, puis enfin renona. J'entendis s'loigner son pas, qui hsitait.
Je quittai ma cachette, et je me mis  rire... mais  rire et
tousser..., je m'tranglais de rire. J'avais ri tout mon sol, je
m'essuyais les yeux, lorsque derrire moi j'entends du haut du mur une
voix qui disait:

--Est-ce que tu n'as pas honte?

J'en faillis choir. Sursautant, je tournai la tte et je vis, agrippe
au mur, Martine qui me regardait. Avec des yeux svres, elle dit:

--Vieux farceur, je te tiens.

bahi, je rponds:

--Je suis pris.

L-dessus nous partmes tous deux d'un clat de rire. Penaud, j'allai
ouvrir. Elle entra, tel Csar, se planta devant moi, et me dit:

--Demande pardon.

Je dis:

--_Mea culpa_.

(Mais c'est comme  confesse; on se dit que demain l'on recommencera.)

Elle me tenait toujours la barbiche, la barbette, et la tirait, et
grommelait:

--Honte! Honte! Un barbon, cette queue blanche au menton, et dans le
front pas plus de raison qu'un enfanon!

Deux fois, trois fois, elle la tira, comme une cloche,  gauche, 
droite, en haut, en bas, puis sur les joues elle me donna une tapette,
et m'embrassa:

--Pourquoi ne venais-tu pas, mauvais? dit-elle, mauvais, tu sais bien
que je t'attendais!

--Ma petite fille, je dis, je m'en vas t'expliquer...

--Tu m'expliqueras chez moi. Allons, ouste, partons!

--Ah! Mais, je ne suis pas prt! Laisse-moi faire mes paquets.

--Tes paquets! Jour de Dieu! je vas t'aider  les faire.

Elle me jeta sur le dos ma vieille cape, m'enfona sur la tte mon
chapeau de feutre us, me ficela, me secoua, et me dit:

--Et voil! Maintenant, en avant!

Un instant! que je dis.

Je m'assis sur une marche.

--Quoi! fit-elle indigne. Tu vas me rsister? Tu ne veux pas venir chez
moi?

--Je ne rsiste pas, dis-je, faut bien que je vienne chez toi, puisqu'il
n'y a pas moyen de faire autrement.

--Eh bien, tu es aimable! dit-elle, voil ton affection!

--Je t'aime bien, ma bonne fille, je rponds, je t'aime bien. Mais je
t'aimerais mieux chez moi que de me voir chez un autre.

--Je suis donc un autre! dit-elle.

--Tu en es la moiti.

--Ah! que nenni, fit-elle. Ni la moiti, ni le quart. Je suis moi, tout
entier, moi, de la tte aux pieds. Je suis sa femme: possible! Mais il
est mon mari. Et je veux ce qu'il veut, s'il veut ce que je veux. Tu
peux tre tranquille; il sera enchant que tu loges chez moi. Ah! Ah! il
ferait beau voir qu'il ne le ft pas!

Je dis:

--Je le crois bien! Tel M. de Nevers, quand il met garnison chez nous.
J'en ai beaucoup log. Mais je n'ai pas l'habitude d'tre de ceux qu'on
loge.

--Tu la prendras, dit-elle. Plus de rplique! Marchons!

--Soit. Mais  une condition.

--Des conditions dj? Tu es vite habitu.

--C'est qu'on me logera, suivant ma volont.

--Tu vas faire le tyran, je vois? Eh bien, soit.

--C'est jur?

--C'est jur.

--Et puis...

--En voil assez, bavard. Veux-tu marcher!

Elle m'empoigna le bras, nom de d'l, quelle pince! Il fallut bien
filer.

Arrivs au logis, elle me fit voir la chambre qu'elle me destinait: dans
l'arrire-boutique; bien chaude, et sous son aile.

La bonne fille me traitait comme l'enfant  la mamelle. Le lit tait
tout prt: fin duvet et draps frais. Et sur la table, dans un verre, un
bouquet de bruyres. Je riais dans mon coeur, amus et touch; pour la
remercier, je me dis:

--Brave Martine, je vais la faire enrager. Alors je dclarai tout net:

--Cela ne me convient pas.

Elle me montra, vexe, les autres chambres au rez-de-chausse. Je ne
voulus d'aucune, et j'arrtai mon choix sur un petit rduit mansard,
sous le toit. Elle poussa les hauts cris, mais je lui dis:

--Ma belle, c'est comme tu voudras.  prendre ou  laisser. Ou je
m'installe ici, ou je retourne au cota.

Fallut bien qu'elle cdt. Mais tous les jours depuis, et  toute heure
du jour, elle revenait  la charge:

--Tu ne peux pas rester l; tu serais mieux en bas; dis-moi ce qui te
dplat; enfin, tte de bois, pourquoi ne veux-tu pas?

Je rpondais, narquois:

--Parce que je ne veux pas.

--Tu me ferais damner, criait-elle, indigne. Mais je sais bien
pourquoi... Orgueilleux! Orgueilleux! qui ne veut rien devoir  ses
enfants,  moi!  moi! je te battrais!

--Ce serait la faon, dis-je, de me forcer  encaisser de toi, au moins,
des horions.

--Va, tu n'as pas de coeur, dit-elle.

--Ma petite fille!

--Oui, fais le patelin! Bas les pattes! vilain!

--Ma grande, ma doucette, ma mie, ma toute belle!

--Vas-tu me faire la cour,  prsent, gueule de miel? Flatteur, hbleur,
menteur! Quand auras-tu fini, dis, de me rire au nez, avec ta longue
bouche tortille?

--Regarde-moi. Tu ris, toi aussi.

--Non.

--Tu ris.

--Non! Non! Non!!

--Je le vois... l.

Et j'appuyai mon doigt sur sa joue, qui s'enflait de tire, et qui creva.

--C'est trop bte, dit-elle. Je t'en veux, je te hais et je n'ai mme
pas le droit d'tre fche! Il faut que ce vieux singe me fasse, malgr
moi, rire de ses grimaces!... Mais, va, je te dteste. Un mchant gueux,
ruin, qui fait son Artaban, le fier avec ses enfants! Tu n'en as pas le
droit.

--C'est le seul qui me reste.

Elle me dit encore des paroles aiguises. Et je lui en servis d'aussi
bien affiles. Nous avons tous les deux, langues de rmouleurs, nous
repassons les mots sur la meule aux couteaux. Par bonheur, aux moments
o l'on est plus mchant, on se dit, elle ou moi, une bonne drlerie, et
l'on rit; il n'est pas moyen de s'empcher. Et tout est  recommencer.

Lorsqu'elle eut bien secou le battant de sa langue (depuis un long
moment, moi je n'coutais plus), je lui dis:

-- prsent, sonnons le couvre-feu. Nous reprendrons demain.

Elle me dit:

--Bonsoir. Tu ne veux donc pas?...

Bouche close.

--Orgueilleux! Orgueilleux! redit-elle.

--coute, ma mignonne. Je suis un orgueilleux, un Artaban, un paon, tout
ce que tu voudras. Mais dis-moi franchement: si tu tais  ma place, que
ferais-tu?

Elle rflchit et dit:

--J'en ferais autant.

--Tu vois bien! L-dessus, baise-moi, bonne nuit.

Elle m'embrassa en rechignant, elle s'en alla en marmonnant:

--C'est-y pas malheureux d'avoir reu du Ciel deux caboches pareilles!

--C'est cela, dis-je, fais-lui la leon, ma belle,  lui et non  moi.

--Je la ferai, dit-elle. Mais tu n'en seras pas quitte.

Et je n'en fus pas quitte. Le lendemain matin, elle recommena. Et je ne
sais pas quelle fut la part du Ciel. Mais la mienne tait belle.

* * *

Je fus comme un coq en pte, les premiers jours. Chacun me choyait,
gtait; le Florimond lui-mme tait aux petits soins et me marquait plus
d'gards qu'il ne m'en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi
plus que je ne l'tais. Glodie me rgalait de son petit caquet. J'avais
le meilleur sige.  table, on me servait le premier. On m'coutait,
quand je voulais parler. J'tais trs bien, trs bien... Ouf! Je n'en
pouvais plus. J'tais mal  mon aise; je ne tenais plus en place; je
descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l'escalier
de mon grenier. Chacun en tait assomm. Martine, qui n'est point
patiente, en tressautait, muette et crispe, en entendant mon pas
craquer. Si c'et t du moins l't, j'eusse battu la campagne. Je la
battais, mais au logis. L'automne tait de glace; les grands brouillards
couvraient les prs; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit.
J'tais clou sur place. Et cette place n'tait pas la mienne, jour de
Dieu! Ce pauvre Florimond avait un got niais, avec prtention; Martine
ne s'en souciait; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me
choquaient; je souffrais; j'eusse voulu changer tout, de forme ou de
place, les mains me dmangeaient. Mais le propritaire veillait: si je
touchais du bout du doigt un de ses biens, c'tait toute une affaire. Il
y avait surtout dans la salle  manger une aiguire orne de deux
pigeons, se bcotant, et d'une demoiselle qui faisait la sucre, avec
son fade amant. J'en avais la nause; je priais Florimond, au moins, de
l'enlever de la table quand je mangeais; les morceaux s'arrtaient dans
mon goulet, je m'tranglais. Mais l'animal (c'tait son droit) s'y
refusait. Il tait fier de son nougat; le plus grand art tait pour lui
une pice monte. Et mes grimaces rjouissaient la maisonne.

Que faire? Rire de moi; j'tais un sot, c'est sr. Mais la nuit, je me
retournais dans le lit comme une ctelette, tandis que sur le gril, sur
mon toit, veux-je dire, sans arrt la pluie grsillait. Et je n'osais me
promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin,
une fois que j'tais assis, les jambes nues, et mditant, dessus mon
lit, je me dis: Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment,
mais je referai ma maison.-- partir de ce moment, je fus plus gai: je
conspirais. Je n'avais garde d'en parler  mes enfants: ils m'eussent
dit qu'en fait d'habitation, je n'tais bon que pour les
Petites-Maisons. Mais o trouver l'argent? Depuis Orphe et Amphion, les
pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte
chelle, btir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles.
La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.

Je recourus sans hsiter  celle de l'ami Paillard. Le brave homme, 
dire vrai, ne me l'avait point offerte. Mais comme bonnement j'ai
plaisir  demander service  un ami, je crois qu'il en aura autant  le
donner. Je profitai d'une claircie pour m'en aller  Dornecy. Le ciel
tait bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau
mouill. La terre vous collait aux pieds; et sur les champs tombaient,
planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui
dis, Paillard, inquiet, m'interrompit, en geignant sur le peu
d'affaires, l'absence des recouvrements, manque d'argent, mauvais
clients, tant et si bien que je lui dis:

--Mais, Paillard, veux-tu que je te prte un liard?

J'tais froiss. Il l'tait plus. Et nous restmes  bouder, en nous
parlant, d'un air glac, de ci, de a, moi furieux, et lui honteux. Il
regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n'est pas mauvais garon; il
m'aime, je le sais bien, parbleu; il n'et pas demand mieux que de me
donner son argent, s'il ne lui en avait rien cot; et mme, en
insistant, j'eusse obtenu de lui ce que j'aurais voulu; mais ce n'est
pas sa faute, s'il porte dans sa peau trois sicles de fesse-mathieux.
On peut tre bourgeois et gnreux, sans doute: cela se voit parfois, ou
bien s'est vu, dit-on; mais pour tout bon bourgeois, le premier
mouvement, quand on touche  sa bourse, est de rpondre non. L'ami
Paillard et donn gros, en ce moment, pour dire oui; mais pour cela, il
et fallu que je lui fisse de nouveau des avances: je n'avais garde.
J'ai mon orgueil; quand je demande  un ami, je crois lui faire un grand
plaisir; et s'il hsite, je n'en veux plus, tant pis pour lui! Donc nous
parlmes d'autre chose, d'un ton bourru, et le coeur gros. Je refusai de
djeuner (je le navrais). Je me levai. La tte basse, jusqu'au seuil, il
me suivit. Mais au moment d'ouvrir la porte, je n'y tins plus, je lui
passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l'embrassai.
Il me le rendit bien. Timidement, il dit:

--Colas, Colas, veux-tu?...

Je fis:

--N'en parlons plus.

(Je suis ttu).

--Colas, reprit-il, l'air penaud, djeune au moins.

--Pour a, dis-je, c'est une autre affaire. Mon Paillard, djeunons.

Nous mangemes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins
pas sur ma dcision. Je sais bien que j'en tais le premier puni. Mais
il l'tait aussi.

Je m'en revins  Clamecy. Il s'agissait de rebtir mon logement, sans
ouvriers et sans argent. Ce n'tait pas pour m'arrter. Ce que j'ai
viss sous mon front n'est pardieu pas dans mon talon. Je commenai par
visiter soigneusement l'emplacement de l'incendie, faisant le tri de
tout ce qui pouvait servir, poutres ronges, briques noircies, vieilles
ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat.
Puis j'allai en catimini  Chevroches, dans les carrires, piocher,
gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et
saignante, o l'on voit des coules comme de sang caill. Et mme il se
pourrait que j'eusse, sur le chemin  travers la fort, aid quelque
vieux chne au bout de sa carrire,  trouver le repos. Peut-tre ce
n'tait pas permis: il se peut aussi. Mais si l'on ne devait jamais
faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont
 la ville, et c'est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va
sans dire. Et l'on n'abuse pas, on pense: Aprs moi, les autres. Mais
prendre n'tait rien. Il fallait emporter. Grce aux voisins, j'en vins
 bout, l'un me prtant son char, l'autre ses boeufs, ou ses outils, ou
plutt un coup de main, parce qu'il n'en cote rien. On peut tout
demander au prochain, voire sa femme, hors qu'il vous donne son argent.
Je le comprends l'argent est ce qu_'on peut avoir_, ce qu_'on aura_,
ce qu_'on aurait_ avec l'argent, tout ce qu'on rve; le reste,
_on l'a:_ on ne l'a gure.

Le jour o nous pmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer 
dresser les premiers chafauds, les froids taient venus. On me traitait
de fou. Mes enfants me faisaient des scnes, chaque jour! et les plus
indulgents me conseillaient d'attendre au moins jusqu'au printemps. Mais
je n'coutais rien; rien ne me plat autant que de faire enrager les
gens et les rgents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas,  moi
seul, et l'hiver, btir une maison! Mais il me suffisait d'une cabane,
un toit, une cage  lapins. Sociable, je suis, oui, mais  condition de
l'tre si je veux, et de ne l'tre point, quand il me plat. Je suis
bavard, j'aime  causer avec les autres, oui mais je veux avec moi
pouvoir causer aussi, seul  seul,  mes heures: de tous mes compagnons,
c'est le meilleur, j'y tiens; et pour le retrouver, je m'en irais
nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C'tait donc pour m'entretenir
avec moi, tout  loisir, que je m'obstinais  construire, en dpit du
qu'en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes
enfants...

Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d'octobre, que
la ville s'encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavs
la bave d'argent du verglas, en montant  mon chafaud, je glissai sur
un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d'en bas je
n'tais arriv. Binet criait:

--Il s'est tu!

On accourait me relever. J'tais vex. Je dis:

--Eh! je l'ai fait exprs...

Je voulus me lever seul. Ae! la cheville, la chevillette! Je
retombai... La chevillette tait casse. Sur un brancard on m'emporta.
Martine, auprs, levait les bras; les voisines m'escortaient, se
lamentant et commentant l'vnement; nous avions l'air d'un saint
tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne mnageaient
leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent rveill un mort.
Moi, je ne l'tais pas, mais je feignis de l'tre: c'tait le mieux pour
ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l'air doux, immobile, la
tte renverse et la barbe tendue en pointe vers l-haut, je rageais
dans mon coeur, tout en faisant le beau...




XIII

LA LECTURE DE PLUTARQUE

Fin d'octobre.


Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu,
ne pouvais-tu me casser, si cela t'amusait, une cte ou un bras, et me
laisser mes piliers? Je n'en aurais pas moins geint, mais non geint,
croul. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit bni!) On dirait
qu'il ne cherche qu' vous faire enrager. Il sait que plus m'est chre
que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu'amour et
qu'amiti, celle que j'ai conquise, la fille non des dieux, mais des
hommes, ma libert. C'est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le
mtin), il m'a li par le pied. Et je contemple  prsent, tendu sur le
dos, ainsi qu'un scarabe, les toiles d'araigne, les poutres du
grenier. C'est l ma libert!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore,
mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons,
encore un tour, comme on fait aux poulets que l'on tourne  la
broche!...  prsent, tu me tiens? Et l'esprit, qu'en fais-tu? Aga, le
voil parti, avec ma fantaisie! Tche de les rattraper. Il te faudra de
bonnes jambes. Ma commre fantaisie n'a pas la cuisse casse. Allons,
cours, mon ami!...

Je dois dire que d'abord, je fus de mchante humeur. La langue m'tait
laisse, j'en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-l,
m'approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m'en prendre qu'
moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui
venaient me voir me le cornaient aux oreilles:

--On te l'avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat?
Un barbon de ton ge! On t'avait averti. Mais tu ne veux rien entendre.
Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte  prsent! Tu ne l'as pas
vol...

Belle consolation! Quand vous tes misrable, s'vertuer  prouver, pour
vous ragaillardir, par-dessus le march que vous tes un sot! La
Martine, mon gendre, amis, indiffrents, tous ceux qui venaient me voir,
ils s'taient donn le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations,
sans bouger, pris au pige, et rageant  crever. Jusqu' cette moutarde
de Glodie, qui me dit:

--Tu n'as pas t sage, grand-pre, c'est bien fait! Je lui lanai mon
bonnet, je criai:

--Foutez-moi le camp!

Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne
fille, insistait pour qu'on mt mon matelas en bas, dans
l'arrire-boutique. Mais moi (j'avoue qu'au fond, j'en eusse t bien
aise), mais moi, quand j'ai dit non une fois, crebleu, c'est non! Et
puis, on n'aime pas, quand on est impotent,  se montrer aux gens. La
Martine, inlassable, revenait  la charge: harcelante, comme sont les
mouches et les femmes. Si elle n'et tant parl, je pense que j'aurais
cd. Mais elle y mettait trop d'obstination: si j'avais consenti, elle
et, du matin au soir, trompett sa victoire. Je l'envoyai promener. Et
naturellement, c'est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu;
on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas,
c'est toi qui l'as voulu!...

Mais la raison, la vraie, pour quoi je m'obstinais, je ne la disais pas.
Quand on n'est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de
gner, on ne veut rien leur devoir. C'est un mauvais calcul, si l'on
veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier... On
m'oubliait trs bien. On ne me voyait plus? On ne venait plus me voir.
Mme Glodie me laissait. Je l'entendais qui riait, en bas; et dans mon
coeur, je riais, en l'entendant; mais je soupirais aussi: car j'aurais
bien voulu savoir pourquoi elle riait... L'ingrate! Je l'accusais, et
je pensais qu' sa place, j'en aurais fait autant... Amuse-toi, ma
belle!... Seulement, pour s'occuper, quand on ne peut plus bouger, il
faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.

Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je
ne le reus pas trop bien. Il tait l devant moi, assis au pied du lit.
Il tenait prcieusement un livre empaquet. Il tchait de causer, et
ttait sans succs un sujet, et puis l'autre. Je leur tordais le cou 
tous, d'un mot, l'air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait,
tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta
coi, et n'osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais:

--Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m'avais prt
l'argent que je demandais, je n'aurais pas t contraint  faire le
maon. Je me suis cass la jambe: attrape! C'est bien fait! Car c'est ta
ladrerie qui m'a mis o je suis.

Donc, il ne se risquait plus  m'adresser un mot; et moi, qui me forais
aussi  tenir ma langue et qui mourais d'envie de la remuer, j'clatai:

--Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d'un mourant? On ne
vient pas chez les gens, pour se taire, que diable! Allons, parle, ou
va-t'en! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu'est-ce que
tu tiens l?

Le pauvre homme se leva:

--Je vois bien que je t'irrite, Colas. Et je m'en vas. J'avais port ce
livre... vois-tu, c'est un Plutarque, _Vie des Hommes_ _illustres_,
translat en franois par l'vque d'Auxerre, messire Jacques Amyot. Je
pensais...

(Il n'tait pas encore tout  fait dcid)...

...que peut-tre tu trouverais...

(Dieu! que cela lui cotait!)...

...plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie...

Moi, qui savais combien ce vieux thsauriseur, qui chrissait ses livres
encore plus que ses cus, souffrait de les prter (lorsqu'on en touchait
un, dans sa bibliothque, il vous faisait une mine d'amoureux dconfit,
qui verrait un soudard prendre la gorge  sa belle), je fus touch de la
grandeur du sacrifice. Je dis:

--Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal; je t'ai
bien rabrou. Allons, viens m'embrasser.

Je l'embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le
reprendre.

--Tu en auras grand soin?

--Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit  regret,
l'air pas trop rassur.

* * *

Et je restai avec Plutarque de Chrone, un volume petit, ventru, plus
gros que long, de mille et trois cents pages, bien serres et bondes:
on avait empil les mots comme du bl dans un sac. Je me dis:

--Il y a l de quoi manger pendant trois ans, et sans arrt, pour trois
baudets.

D'abord, je me divertis  regarder, au dbut de chacun des chapitres,
dans des mdaillons ronds, les ttes de ces illustres, coupes et
empaquetes de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu'un brin
de persil au nez. Je pensais:

--Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et
nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi
bien qu'eux? Que l'homme est un animal fort mchant, mais plaisant, que
le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu'en tous les pays, les
grands croquent les petits, et que les croquants croqus, que les petits
se rient des grands? Tous ces hbleurs romains vous font de longs
discours. J'aime bien l'loquence; mais je les prviens d'avance qu'ils
ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...

L-dessus, je feuilletai le livre, d'un air condescendant, en laissant
distraitement mes regards ennuys tomber comme une ligne, au long de la
rivire. Et ds le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis,
quelle pche!... Le bouchon ne flottait pas sur l'eau qu'il s'enfonait,
et je retirais de l quelles carpes, quels brochets! Des poissons
inconnus, d'or, d'argent, iriss, vtus de pierreries et semant autour
d'eux une pluie d'tincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se
bandaient, sautaient, palpitaient des oues et battaient de la queue!...
Moi, qui les croyais morts!...  partir de ce moment, le monde aurait pu
crouler, je n'eusse rien remarqu; je regardais ma ligne: a mordait, a
mordait! Quel monstre va sortir de l'onde, cette fois?... Et vlan! le
beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte
de mailles, verte comme un pi, ou bleue comme une prune, et luisant au
soleil!... Les jours que j'ai passs l (les jours ou les semaines?)
sont le joyau de ma vie. Bnie ma maladie!

Et bnis soient mes yeux, par o s'infiltre en moi la vision
merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la
broderie des signes gras et serrs, dont le noir troupeau chemine entre
les deux fosss des marges sur la page, font surgir les armes
disparues, les villes croules, les beaux parleurs de Rome et les rudes
joueurs, les hros et les belles qui les menrent par le nez, le grand
vent sur les plaines, la mer ensoleille, et le ciel d'Orient, et les
neiges d'antan!...

Je vois passer Csar, ple, grle et menu, couch dans sa litire, au
milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d'Antoine,
qui s'en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses
putains, pour bfrer  l'ore de quelque vert bocage, qui boit, rend et
reboit, qui mange  son dner huit sangliers rtis, et qui pche  la
ligne un vieux poisson sal, et Pompe compass, que Flora mord d'amour,
et le Poliorcte, avec son grand chapeau et son manteau dor, sur lequel
sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand
Artaxerce, rgnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses
quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habill en Bacchus, qui
retourne des Indes, dessus un chafaud, tran par huit chevaux, couvert
de rame frache et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des
fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses marchaux, des
fleurs sur leurs chapeaux, et son arme qui suit en trinquant, et les
femmes tels des cabris sautant... N'est-ce pas une merveille? La reine
Cloptre, Lamia, la fltiste, et Statira si belle qu'on avait mal aux
yeux, lorsqu'on la regardait,  la barbe d'Antoine, d'Alex ou
d'Artaxerce, je les ai, s'il me plat, j'en jouis, je les possde.
J'entre dans Ecbatane, je bois avec Thas, je couche avec Roxane,
j'emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cloptre emballe;
avec Antiochus, rougissant et rong de fivre pour Stratonice, je brle
pour ma belle-mre (la curieuse affaire!), j'extermine les Gaules, je
viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plat bien) le tout sans qu'il
m'en cote une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m'apporte des
Indes ou bien de Barbarie les mtaux prcieux, les vieux vins dans les
outres, les animaux bizarres, les esclaves capturs... les beaux
drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c'est  moi, tout cela.
Les Empires vcurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...

Quel carnaval est-ce l? Il semble que je sois tour  tour tous ces
masques. Je me coule en leur peau, je m'ajuste leurs membres, leurs
passions; et je danse. Je suis en mme temps le matre de la danse, je
mne la musique, je suis le bon Plutarque; c'est moi, oui-d, c'est moi
qui ai mis par crit (je fus bien inspir, ce jour-l, n'est-ce pas?)
ces petites drleries... Qu'il est beau de sentir la musique des mots et
la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l'espace,
libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L'esprit, mais
c'est le bon Dieu! Lou soit le Saint-Esprit!...

Quelquefois, arrt au milieu de l'histoire, j'imagine la suite; puis,
je compare l'oeuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l'art a
sculpte. Quand c'est l'art, bien souvent je devine l'nigme: car je
suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma
barbe, de les avoir ventes. Mais quand c'est la vie, je suis souvent
en dfaut. Elle djoue nos malices, et ses imaginations passent de loin
les ntres. Ah! la folle commre!... Il n'est que sur un point qu'elle
ne se met gure en frais de varier son rcit: celui qui clt l'histoire.
Guerres, amours, facties, tout finit par le plongeon que vous savez, au
fond du trou. L-dessus, elle rabche. C'est comme une faon d'enfant
capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux,
je lui crie: Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser!... Je le
lui prends des mains... Trop tard! il est cass... Et je gote une
douceur  bercer, comme Glodie, les dbris de ma poupe. Et cette mort
qui vient, comme l'heure  l'horloge,  chaque tour du cadran, prend la
beaut d'un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding,
don!

_Je suis Cyrus, celui qui a conquis l'Asie, l'empereur des Persians, et
te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce trs peu de terre qui
couvre mon pauvre corps..._

Je relis l'pitaphe aux cts d'Alexandre, qui frmit dans sa chair,
prte  lui chapper, car il lui semble our dj sa propre voix qui
monte de la terre.  Cyrus, Alexandre, que vous m'tes plus proches,
lorsque je vous vois morts!...

Les vois-je, ou si je rve?... Je me pince, je dis: Allons, Colas,
dors-tu? Alors, sur le rebord de la tablette, prs de mon lit, je
prends les deux mdailles (je les ai dterres dans ma vigne, l'an
pass) de Commode poilu, habill en Hercule, et de Crispine Augusta,
avec son menton gras, son nez de pie-griche. Je dis: Je ne rve point,
j'ai bien les yeux ouverts, je tiens Rome sous mon pouce...

Le plaisir de se perdre en cogitations sur des penses morales, disputer
avec soi, remettre en question les problmes du monde que la force a
tranchs, passer le Rubicon... non, rester sur le bord...
passerons-nous, ou non? se battre avec Brutus, ou bien avec Csar, tre
de son avis, puis de l'avis contraire, et si loquemment, et
s'embrouiller si bien qu'on ne sait,  la fin, de quel parti on tient!
C'est le plus amusant: on est plein du sujet, on part dans des discours,
on prouve, on va prouver, on rplique, on riposte; corps  corps, coup
de tte, prime haute, pare-moi cette botte!... et puis, en fin de
compte, on se trouve enferr... tre battu par soi! J'en suis
estomaqu... c'est la faute  Plutarque. Avec sa langue dore et son air
bonhomet de vous dire: Mon ami, on se trouve toujours, toujours de son
avis; et il en a autant qu'il change de rcits. Bref, de tous ses hros
celui que je prfre, c'est immanquablement le dernier que j'ai lu.
Aussi bien, ils sont tous soumis, ainsi que nous,  la mme hrone,
attachs  son char... Triomphes de Pompe, qu'tes-vous  ct?... Elle
mne l'histoire. C'est  savoir Fortune dont la roue tourne, tourne, et
jamais ne sjourne en un tat, non plus que fait la lune, comme dit,
chez Sophocle, Mnlas le cornard. Et cela est encore trs bien
rconfortant,--pour ceux-ci qui, du moins, sont au premier croissant.

Par moments, je me dis: Mais, Breugnon, mon ami, en quoi diable peut
bien t'intresser ceci? Qu'as-tu affaire, dis-moi, de la gloire romaine?
Encore moins des folies de ces grands sacripants? Tu as assez des
tiennes, elles sont  ta mesure. Que tu es dsoeuvr, pour aller te
charger des vices, des misres des gens qui sont dfunts depuis mil huit
cents ans! Car enfin, mon garon (c'est mons Breugnon, rang, sens,
bourgeois, Clamecycois, qui prne), conviens-en, ton Csar, ton Antoine,
et Clo leur catin, tes princes persians qui gorgent leurs fils et
pousent leurs filles, sont de fiers chenapans. Ils sont morts: dans
leur vie, ils n'ont rien fait de mieux. Laisse en paix leur poussire.
Comment un homme d'ge trouve-t-il du plaisir  ces insanits? Regarde
un peu ton Alexandre, n'es-tu pas rvolt de le voir dpenser, pour
enterrer phestion, ce beau mignon, les trsors d'une nation? Passe
encore de tuer! Graine humaine, mauvaise graine. Mais gaspiller
l'argent! On voit bien que ces drles n'ont pas eu la peine de le faire
pousser. Et tu trouves cela plaisant? Tu carquilles tes gros yeux, tu
es tout glorieux, comme si ces cus t'taient sortis des doigts! S'ils
en taient sortis, tu serais un grand fou. Tu en es deux, pour trouver
de la joie aux folies que les autres ont faites, et non pas toi.

Je rponds: Breugnon, tu parles d'or, tu as toujours raison. Cela
n'empche pas que je ne me ferais fesser pour ces billeveses, et que
ces ombres dcharnes depuis deux mille annes n'aient plus de sang que
les vivants, je les connais et je les aime. Pour qu'Alexandre pleure sur
moi, comme sur Clytus, je consens de grand coeur, aussi,  ce qu'il me
tue. J'ai la gorge serre quand je vois, au snat, Csar sous les
poignards s'agitant aux abois, ainsi que la bte accule entre les
chiens et les veneurs. Je reste bouche be, quand passe Cloptre en sa
barque dore, avec ses Nrides appuyes aux cordages et ses beaux
petits pages, nus comme des Amours; et j'ouvre mon grand nez afin
d'aspirer mieux la brise parfume. Je pleure comme un veau, lorsque  la
fin Antoine, sanglant, mourant, est ficel, hiss par sa belle, penche
 la lucarne de sa tour, et qui tire de tout son corps (pourvu... il est
si lourd!... qu'elle ne le laisse pas tomber!) le pauvre homme qui lui
tend les bras...

Qu'est-ce donc qui m'meut, et qui m'attache  eux, comme  une
famille?--Eh! ils sont ma famille, ils sont moi, ils sont l'Homme.

Que je plains les pauvres dshrits qui ne connaissent point la volupt
des livres! Il en est qui font fi du pass, firement, s'en tenant au
prsent. Canes btes, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur
nez!... Oui, le prsent est bon. Mais tout est bon, corbleu, je prends
de toutes mains, et je ne boude pas devant la table ouverte. Vous n'en
mdiriez point si vous la connaissiez. Ou bien c'est, mes amis, que vous
devez avoir un mauvais estomac. Je comprends qu'on treigne ce qu'on
treint. Mais vous n'treignez gure, et votre mie est maigre. Bien et
peu, c'est bien peu. J'aime mieux beaucoup et bien... S'en tenir au
prsent, c'tait bon, mes amis, au temps du vieil Adam, qui, lui, allait
tout nu, faute de vtements, et qui, n'ayant rien vu, ne pouvait aimer
rien que sa cte femelle. Mais nous qui avons l'heur de venir aprs lui
dans une maison pleine o nos pres, nos grands-pres et nos
archi-grands-pres ont entass, tass ce qu'ils ont amass, nous serions
assez fous pour brler nos greniers, sous le prtexte que nos champs
produisent encore du bl!... Le vieil Adam, il n'tait qu'un enfant!
C'est moi, le vieil Adam: car je suis le mme homme, et depuis, j'ai
grandi. Nous sommes le mme arbre, mais j'ai pouss plus haut. Chacun
des coups qui fait saigner une des branches retentit dans ma feuille.
Les peines et les joies de l'univers sont miennes. Qui souffre, j'en
ptis; qui est heureux, je ris. Bien mieux que dans la vie, je sens 
travers mes livres la fraternit qui nous lie, nous tous, les
porte-hottes et les porte-couronnes; car des uns et des autres il ne
reste que cendres et la flamme qui, nourrie de la moelle de nos mes,
monte, unique et multiple, vers le ciel, en chantant avec les mille
langues de sa bouche sanglante la gloire du Tout-Puissant...

* * *

Ainsi, je rve dans mon grenier. Le vent s'teint. La lumire tombe. La
neige, du bout de ses ailes, frle la vitre. L'ombre se glisse. Mes yeux
se brouillent. Je me penche sur mon livre, et je suis le rcit, qui dans
la nuit s'enfuit. Mon nez touche le papier: tel un chien  la piste, je
renifle l'odeur humaine. La nuit vient. La nuit est venue. Et mon gibier
s'chappe et s'enfonce dans l'avenue. Alors je m'arrte au milieu de la
fort, et j'coute, le coeur battant de la poursuite, la fuite. Pour
mieux voir au travers de l'ombre, je ferme les yeux. Et je rve,
immobile, tendu sur mon lit. Je ne dors gure, je rumine mes penses;
je regarde parfois le ciel par la croise. Lorsque j'tends le bras, je
touche le carreau; je vois la coupole d'bne, que raie d'une goutte de
sang une toile filante... D'autres... Il pleut du feu, dans la nuit de
novembre... Et je pense  la comte de Csar. C'est peut-tre son sang
qui dans le ciel ruisselle...

Le jour revient. Je rve encore. Dimanche. Les cloches chantent. De leur
bourdonnement ma fantaisie s'enivre. Elle emplit la maison, de la cave
au grenier. Elle couvre mon livre (ah! le pauvre Paillard) de mes
inscriptions. Ma chambre retentit des roues des chariots, des armes,
des clairons et des hennissements. Les vitres tremblent, mes oreilles
tintent, mon coeur craque, je vais crier:

--_Ave,_ Csar, _imperator!_

Et mon gendre Florimond, qui est mont me voir, regarde par la fentre,
bille avec bruit et dit:

--Il ne passe pas un chat, dans la rue, aujourd'hui.




XIV

LE ROI BOIT

Saint-Martin (11 novembre).


Il faisait, ce matin, une douceur extrme. Elle cheminait dans l'air,
tide comme la caresse d'une peau satine. Elle se frottait  vous comme
un chat qui vous frle. Elle coulait  la fentre, comme un muscat dor.
Le ciel avait lev sa paupire de nues, et de son oeil bleu ple,
paisible, me regardait; et sur mon toit je voyais un rayon de soleil
blond.

Je me sentais alangui, vieille bte, et rveur, tel un adolescent. (J'ai
renonc  vieillir, je remonte mes ans; si cela continue, je serai
marmot, bientt.) Donc mon coeur tait plein de chimrique attente, comme
le bon Roger qui be aprs Alcine. Je voyais toutes choses d'un regard
attendri. Je n'aurais, ce jour-l, fait de mal  une mouche. Et j'avais
vid mon sac  malices.

Et comme je me croyais seul, soudain j'aperus Martine, assise dans un
coin. Je n'avais pas remarqu lorsqu'elle tait entre. Elle ne m'avait
rien dit, contre son habitude; elle s'tait installe, un ouvrage  la
main, et ne me regardait point. J'prouvais le besoin de faire part 
d'autres du bien-tre o j'tais. Et je dis, au hasard (pour ouvrir
l'entretien, tous les sujets sont bons):

--Pourquoi donc le bourdon a sonn ce matin? Elle haussa les paules, et
dit:

--Pour la Saint-Martin.

J'en tombai de mon haut. Dans les rvasseries, quoi! j'avais oubli le
dieu de ma cit! Je dis:

--C'est la Saint-Martin?

Et je vis surgir aussitt, dans la troupe des damoiseaux et des dames de
Plutarque, parmi mes amis nouveaux l'ami vieil (il est de leur taille),
surgir le cavalier qui taille, avec son sabre, son manteau.

--Eh! Martinet, mon vieux compre, se peut-il que j'ai oubli que
c'tait ton anniversaire!

--Tu t'en tonnes? dit Martine. Il est grand temps! tu oublies tout, le
bon Dieu, ta famille, les diables et les saints, Martinet et Martine,
rien n'existe pour toi, hors tes sacrs bouquins.

Je ris; j'avais dj remarqu son oeil mauvais, quand elle venait, chaque
matin, et qu'elle voyait qu'avec Plutarque je couchais. Jamais femme
n'aima les livres, d'un amour dsintress; elle voit en eux des
rivales, ou des amants. Fille ou femme, quand elle lit, fait l'amour et
trompe l'homme. De l que, quand elle nous voit lire, elle crie  la
trahison.

--C'est la faute  Martin, dis-je, on ne le voit plus. Pourtant, il lui
restait la moiti du manteau. Il la garde, ce n'est point beau. Ma bonne
fille, que veux-tu? Il ne faut se laisser oublier dans la vie. Qui se
laisse oublier, on l'oublie. Retiens cette leon.

--Je n'en ai pas besoin, dit-elle. O que je sois, nul ne l'ignore.

--C'est vrai, on te voit bien, on t'entend mieux encore. Hors ce matin,
que j'attendais ta querelle journalire. Pourquoi m'en as-tu priv? Elle
me manque. Viens me la faire.

Mais elle, sans tourner la tte, dit:

--Rien ne te fait. Et je me tais.

Je regardais sa figure obstine, qui sa lvre mordait, pour piquer son
ourlet. Elle avait l'air triste et battue; et ma victoire me pesait. Je
dis:

--Viens m'embrasser, au moins.  dfaut de Martin, je n'ai pas oubli
Martine. C'est ta fte, allons, j'ai un cadeau pour toi. Viens le
chercher.

Elle frona le sourcil, et dit:

--Mauvais plaisant!

--Je ne plaisante pas, dis-je. Viens, viens donc, tu verras.

--Je n'ai pas le temps.

-- fille dnature, quoi, tu n'as pas le temps de venir m'embrasser?

 regret, elle se leva; mfiante, elle s'approcha:

--Quel tour de Villon, quelle farce vas-tu me faire encore? Je lui
tendis les bras.

--Allons, dis-je, baise-moi.

--Et le cadeau? dit-elle.

--Tu l'as, tu l'as, c'est moi.

--Joli cadeau! Le bel oiseau!

--Vilain ou beau, tout ce que j'ai je te le donne, je me rends, sans
conditions,  discrtion. Fais de moi ce que tu voudras.

--Tu consens  venir en bas?

--Pieds et poings lis, je me livre.

--Et tu consens  m'obir,  ce qu'on t'aime,  te laisser mener,
gronder, choyer, soigner, humilier?

--J'ai abdiqu ma volont.

--Ah! comme je vais me venger! Ah! mon cher vieux! Mchant garon! Que
tu es bon! Vieil entt! M'as-tu fait assez enrager!

Elle m'embrassait, me secouait comme un paquet, et me serrait sur son
giron, tel un poupon.

Elle ne voulut pas attendre une heure. On m'emballa. Et Florimond et les
mitrons, casqus du bonnet de coton, m'enfournrent par l'escalier
troit, les pieds devant, la tte aprs, en bas, dans un grand lit, en
une pice claire, o Martine et Glodie me bordrent, nargurent,
rptrent vingt fois:

-- prsent, on te tient, on te tient, te tient bien, vagabond!...

Que c'est bon!

Et depuis, je suis pris, j'ai jet ma fiert au panier;  Martine, je me
soumets, vieux marmouset... Et c'est moi, sans qu'il y paraisse, qui
mne tout, dans la maison.

* * *

Martine dsormais s'installe auprs de moi, souvent. Et nous causons.
Nous nous ressouvenons d'une autre fois dj, il y a bien longtemps, o
nous tions assis l'un prs de l'autre, ainsi. Mais c'tait elle alors
qui se trouvait lie par le pied, s'tant fait une entorse, en voulant,
une nuit (ah! la chatte amoureuse!), sauter par la fentre, pour courir
aprs son galant. En dpit de l'entorse, eh! je l'ai bien rosse. Elle
en rit  prsent, et dit que je n'ai pas encore assez cogn. Mais alors,
j'avais beau cogner et veiller; et pourtant, je suis assez malin; elle
l'tait dix fois plus que moi, la ruse, et me filait entre les mains.
Au bout du compte, elle n'tait pas aussi bte que je la croyais. Elle
sut bien garder sa tte,  dfaut du reste; et ce fut le galant sans
doute qui la perdit, puisqu'il est aujourd'hui, puisqu'il est son mari.

Elle rit avec moi de ses folies et dit, avec un gros soupir, que c'est
fini de rire, les lauriers sont coups, nous n'irons plus au bois. Et
nous parlons de son mari. En brave femme, elle le juge honnte, en somme
suffisant, pas amusant. Le mariage n'est pas fait pour le
divertissement...

--Chacun le sait, dit-elle, et toi mieux que personne. C'est ainsi. Il
faut se faire une raison. Chercher l'amour dans un poux est aussi fou
que puiser l'eau dans un cribleau. Je ne suis folle, je ne me cause de
tracas, en pleurant sur ce que je n'ai pas. De ce que j'ai, je me
contente; ce qui est est bien, comme il est. Point de regrets... Tout de
mme,  prsent, je vois combien est loin de ce qu'on veut ce que l'on
peut, de ce qu'on rve en sa jeunesse ce qu'on est bien content d'avoir
quand on est vieux ou qu'on va l'tre. Et c'est touchant, ou ridicule:
on ne sait pas lequel des deux. Tous ces espoirs, ces dsespoirs, et ces
ardeurs et ces langueurs, et ces beaux voeux et ces beaux feux de
chemine, pour arriver  faire cuire la marmite et trouver bon le
pot-au-feu!... Et il est bon, vraiment, il l'est assez pour nous: c'est
tout ce que nous mritons... Mais si jadis on me l'et dit!... Enfin, il
nous reste en tout cas, pour donner du got au repas, notre rire; et
c'est un fier assaisonnement, il ferait manger des pierres. Riche
ressource, et qui ne m'a jamais manqu, non plus qu' toi, de pouvoir se
moquer de soi, quand on fut sot et qu'on le voit!

Nous ne nous en faisons pas faute--encore moins de nous moquer des
autres. Parfois, nous nous taisons, rvassant, ruminant, moi le nez sur
mon livre, elle sur son ouvrage; mais les langues tout bas continuent de
marcher, ainsi que deux ruisseaux qui cheminent sous terre et ressortent
soudain, au soleil, en sautant. Martine, au milieu du silence, repart
d'un grand clat de rire; et les langues, de reprendre leur danse!

J'essayai de faire entrer Plutarque en notre compagnie. Je voulus faire
goter  Martine ses beaux rcits et la manire pathtique dont je lis.
Mais nous n'emes aucun succs. De la Grce et de Rome elle se souciait
autant qu'un poisson d'une pomme. Lors mme qu'elle voulait, afin d'tre
polie, couter, au bout d'un instant elle tait loin et son esprit
courait les champs; ou plutt, il faisait sa ronde, du haut en bas de
son logis.  l'endroit le plus palpitant de mon rcit, quand savamment
je mnageais l'motion et prparais, en chevrotant, l'effet de la
conclusion, elle m'interrompait pour crier quelque chose  Glodie, ou
bien  Florimond,  l'autre bout de la maison. J'tais vex. Je
renonai. Il ne faut demander aux femmes de partager nos songes-creux.
La femme est la moiti de l'homme. Oui-d, mais quelle moiti? Celle
d'en haut? Ou si c'est l'autre? Ce n'est en tout cas le cerveau qui est
commun: chacun des deux a le sien, sa bote  folies. Ainsi que deux
surgeons, sortis d'un mme tronc, c'est par le coeur qu'on communie...

Je communie trs bien. Bien que barbon fan, ruin, et mutil, je suis
assez malin pour avoir, presque tous les jours, une garde du corps de
jeunes et jolies commres d'alentour, qui, ranges autour de mon lit, me
font joyeuse compagnie. Elles viennent, allguant une nouvelle
d'importance, ou un service  demander, un ustensile  emprunter. Tous
les prtextes leur sont bons,  la condition de ne plus y songer, 
peine entres dans la maison. Une fois l, comme au march, elles
s'installent, Guillemie aux yeux gais, Huguette au nez joli, Jacquotte
l'entendue, Margueron, Alizon, et Gillette, et Macette, autour du veau
sous l'dredon; et jai, jai, jai, nous bavardons, ma commre, ma
commre, comme des battants de cloche, et nous rions, quel carillon! Et
je suis le gros bourdon. J'ai dans mon sac toujours quelques fines
histoires, qui chatouillent au bon endroit: fait beau les voir pmer! De
la rue, on entend leurs rires. Et Florimond, que mon succs dpite, me
demande, en raillant, mon secret. Je rponds:

--Mon secret? Je suis jeune, mon vieux.

--Et puis, dit-il piqu, c'est ton mauvais renom. Vieux coureurs font
courir aprs eux les femelles.

--Sans doute, je rponds. N'a-t-on pas du respect, envers un vieux
soldat? On s'empresse  le voir, on se dit: Il revient du pays de la
gloire. Et celles-ci se disent: Colas a fait campagne, au pays de
l'amour. Il le connat, il nous connat... Et puis, qui sait? Peut-tre
encore il combattra.

--Vieux polisson! s'crie Martine, ardez-moi a! Va-t-il pas s'aviser
d'tre encore amoureux!

--Et pourquoi pas? C'est une ide! Puisqu'il en est ainsi, pour vous
faire enrager, je m'en vais me remarier.

--Eh! remarie-toi, mon garon, grand bien te fasse! Il faut bien que
jeunesse passe!...

* * *

Saint-Nicolas (6 dcembre).

Pour la Saint-Nicolas, hors de mon lit, dans un fauteuil on me roula,
entre la table et la fentre. Sous mes pieds, une chaufferette. Devant,
un pupitre de bois, avec un trou pour la chandelle.

Sur les dix heures, la confrrie des mariniers, faiseurs de flot et
ouvriers, compagnons de rivire, violons en tte, dfila devant notre
maison, bras dessous bras dessus, dansant derrire leur bton. Avant de
se rendre  l'glise, ils faisaient le tour des bouchons. En me voyant,
ils m'acclamrent. Je me levai, je saluai mon patron, qui me le rendit.
Par la fentre, je serrai leurs pattes noires, je versai dans
l'entonnoir de leurs grands gousiers bants la goutte (autant verser
vraiment une goutte dedans un champ!).

Sur le midi, mes quatre fils vinrent m'offrir leurs compliments. On a
beau ne pas trs bien s'entendre, il faut s'entendre une fois l'an; la
fte du pre est sacre: c'est le pivot autour duquel est accroche la
famille, comme un essaim; en la ftant, elle resserre son faisceau, et
s'y contraint. Et moi, j'y tiens.

Donc, ce jour-l, mes quatre gars se trouvrent runis chez moi. Ils
n'en avaient beaucoup de joie. Ils s'aiment peu, et je crois bien que je
suis le seul lien entre eux.  notre poque, tout s'en va de ce qui
faisait l'union entre les hommes: la maison, la famille et la religion;
chacun croit seul avoir raison, et l'on vit chacun pour soi. Je ne ferai
le vieux qui s'indigne et rechigne, et qui croit que le monde avec lui
finira. Le monde saura bien s'en tirer; et je crois que les jeunes
savent mieux ce qui leur convient que les vieux. Mais c'est un rle
ingrat que le rle du vieux. Le monde autour de lui change; et s'il ne
change aussi, plus de place pour lui! Or, moi, je n'entends pas de cette
oreille-l. Je suis dans mon fauteuil. Hol, hol, j'y reste! Et s'il
faut, pour garder sa place, que l'on change d'esprit, je changerai,
oui-d, je saurai m'arranger pour changer,--en restant (bien entendu) le
mme. En attendant, de mon fauteuil je regarde changer le monde et
disputer les jeunes gens; je les admire et cependant, j'attends,
discret, le bon moment pour les mener o je l'entends...

Mes gaillards se tenaient devant moi, autour de la table: Jean-Franois
le bigot,  droite;  gauche, Antoine le Huguenot, qui est tabli 
Lyon. Assis tous deux et sans se regarder, engoncs dans leur col, le
cou raide et le croupion fig. Jean-Franois, florissant, les joues
pleines, l'oeil dur et le sourire aux lvres, parlait de ses affaires
intarissablement, se vantait, talait son argent, ses succs, louait ses
draps et Dieu qui les lui faisait vendre. Antoine, lvres rases, queue
de barbe au menton, morose, droit et froid, parlait comme pour soi de
son commerce de librairie, de ses voyages  Genve, de ses relations
d'affaires et de foi, et louait aussi Dieu; mais ce n'tait le mme.
Chacun parlait  tour de rle, sans couter le chant de l'autre, et puis
reprenait son refrain. Mais  la fin, tous deux, vexs, commencrent 
traiter des sujets qui pouvaient mettre hors des gonds le compagnon,
celui-ci les progrs de la religion vraie, celui-l le succs de la
vraie religion. Et cependant, ils s'obstinaient  s'ignorer; et sans
bouger, comme affligs tous les deux d'un torticolis, l'air furieux,
d'une voix aigre, ils glapissaient leur mpris pour le Dieu de l'ennemi.

Debout, entre eux, les regardant, haussant l'paule et s'esclaffant, se
tenait mon fils le sergent au rgiment de Sacermore, Aimon-Michel le
sacripant (ce n'est pas un mauvais enfant). Il ne pouvait tenir en
place, et tournait comme un loup en cage, tambourinait sur les carreaux,
ou fredonnait: tayaut, tayaut, s'arrtait pour dvisager les deux ans
qui disputaient, leur clatait de rire au nez, ou leur coupait
brutalement la parole pour proclamer que deux moutons, qu'ils soient ou
non marqus d'une croix rouge ou bleue, s'ils sont bien gras, sont
toujours bons, et qu'on saura le leur montrer... Nous en avons mang
bien d'autres!...

Anisse, mon dernier garon, le regardait, horrifi. Anisse, le trs bien
nomm, qui n'a pas la poudre invent. Les discussions l'inquitent. Rien
au monde ne l'intresse. Il n'a de bonheur qu' pouvoir biller en paix
et s'ennuyer, tout le long de la sainte journe. Aussi trouve-t-il
diaboliques la politique et la religion, ces inventions pour troubler le
bon sommeil des gens d'esprit, ou l'esprit des gens qui sommeillent...
Que ce que j'ai soit mal ou bon, puisque je l'ai, pourquoi changer? Le
lit o l'on a fait son trou est fait par nous, est fait pour nous. Je ne
veux pas de nouveaux draps... Mais qu'il le voult ou non, on secouait
son matelas. Et dans son indignation, afin d'assurer son repos, cet
homme doux aurait livr tous les veilleurs au bourreau. Pour le moment,
l'air effar, il coutait parler les autres; et ds que leur ton
s'levait, son cou rentrait dans ses paules.

Moi, tout oreilles et tout yeux, je m'amusais  dmler en quoi ces
quatre, devant moi, taient de moi, taient  moi. Ils sont pourtant mes
fils; pour cela j'en rponds. Mais s'ils viennent de moi, ils en sont
bien sortis; et morbleu, par o diable y taient-ils entrs? Je me tte:
comment ai-je bien pu porter dans ma bedaine ce prcheur, ce papelard et
ce mouton enrag? (Passe encore pour l'aventurier!)...  nature
tratresse! Ils taient donc en moi! Oui, j'en avais les germes; je
reconnais certains des gestes, des faons de parler, et mme des
penses; je me retrouve en eux, masqu, le masque tonne, mais
par-dessous, c'est le mme homme. Le mme, un et multiple. Chaque homme
porte en lui vingt hommes diffrents, celui qui rit, celui qui pleure,
celui qui est indiffrent, comme une souche, et  la pluie et au beau
temps, le loup, le chien, et la brebis, le bon enfant, le chenapan; mais
l'un des vingt est le plus fort et, s'arrogeant seul la parole, il clt
le bec aux dix-neuf autres. De l, vient que ceux-ci dcampent, sitt
qu'ils voient la porte ouverte. Mes quatre fils ont dcamp. Les pauvres
gars! _Mea culpa._ Si loin de moi, ils sont si prs!... Eh! ce sont
toujours mes petits. Quand ils disent des sottises, j'ai envie de leur
demander pardon de les avoir faits sots. Heureusement qu'ils sont
contents et qu'ils se trouvent beaux!... Qu'ils s'admirent, j'en suis
bien aise; mais ce que je ne puis supporter, c'est qu'ils ne veuillent
point tolrer que les autres soient laids, tout leur sol, s'il leur
plat.

Dresss sur leurs ergots, se menaant de l'oeil et du bec, tous les
quatre, ils avaient l'air de coqs en colre, prts  sauter. J'observais
avec placidit, puis je dis:

--Bravo! Bravo, mes agneaux, je vois qu'on ne vous tondrait pas la laine
sur le dos. Le sang est bon (parbleu! c'est le mien), et la voix est
meilleure.  prsent qu'on vous a entendus,  mon tour! La langue me
dmange. Et vous, faites repos.

Mais ils n'taient pas trs presss de m'obir. Un mot avait fait
clater l'orage. Jean-Franois, se levant, empoignait une chaise.
Aimon-Michel tirait sa longue pe, Antoine son couteau; et Anisse (il
est fort pour mugir comme un veau) criait: Au feu!  l'eau! Je vis
venir l'instant o ces quatre animaux allaient s'entr'gorger. Je saisis
un objet, le premier qui s'offrit  porte de mon poing (justement, ce
fut par hasard l'aiguire aux deux pigeons, qui faisait mon dsespoir et
l'orgueil de Florimond); et sur la table, en trois morceaux, sans y
penser, je la brisai. Cependant que Martine, accourue, brandissait un
chaudron fumant et menaait de les en arroser. Ils criaient comme un
troupeau d'nons; mais quand je brais il n'est baudet qui ne baisse
pavillon. Je dis:

--Je suis le matre, ici, j'ordonne. Taisez-vous. Ah! , tes-vous
fous? Sommes-nous runis, afin de discuter le _Credo_ de Nice? J'aime
bien qu'on discute, oui-d; mais, s'il vous plat, choisissez, mes amis,
des sujets plus nouveaux. Je suis las de ceux-ci, j'en suis assassin.
Que diable, discutez, si pour votre sant il vous est ordonn, sur ce
vin de Bourgogne ou sur ce cervelas, sur ce qu'on peut voir, ou boire,
ou toucher, ou manger: nous mangerons, boirons afin de contrler. Mais
discuter sur Dieu, bon Dieu! sur le Saint-Esprit, c'est montrer, mes
amis, que d'esprit l'on n'a gure!... Je ne dis pas de mal de ceux qui
croient: je crois, nous croyons, vous croyez... tout ce qu'il vous
plaira. Mais parlons d'autre chose: n'en est-il pas, au monde? Chacun de
vous est sr d'entrer au paradis. Fort bien, j'en suis ravi. On vous
attend l-haut, la place est retenue pour chacun des lus; les autres
resteront  la porte; c'est entendu... Eh! laissez le bon Dieu loger
comme il lui plat ses htes: c'est son office, et ne vous mlez pas de
faire sa police.  chacun son royaume. Le ciel  Dieu,  nous la terre.
La rendre, s'il se peut, plus habitable est notre affaire. On n'est pas
trop de tous, pour en venir  bout. Croyez-vous qu'on pourrait se passer
d'un de vous? Vous tes tous les quatre utiles au pays. Il a autant
besoin de ta foi, Jean-Franois, en ce qui a t, que de la tienne,
Antoine, en ce qui devrait tre, de ton humeur aventureuse,
Aimon-Michel, qu'Anisse, de ton immobilit. Vous tes les quatre
piliers. Qu'un seul flchisse et la maison s'croulera. Vous resteriez,
ruine inutile. Est-ce l ce que vous voulez? Bien raisonn, ma foi! Que
diriez-vous de quatre mariniers qui, sur les flots, par le gros temps,
au lieu de faire la manoeuvre, ne penseraient qu' disputer?... Je me
souviens d'avoir ou, au temps jadis, un entretien du roi Henry avec le
duc de Nivernois. Ils gmissaient de la manie de leurs Franois,
acharns  s'entre-dtruire. Le roi disait: Ventre-saint-gris! j'aurais
envie, pour les calmer, qu'on me les coust deux  deux, dans un sac,
moine enrag et prdicant de l'vangile frntique, et qu'en la Loire,
ainsi qu'une porte de chats, on les jett. Et Nivernois riant, disait:
Pour moi, je me contenterais de les expdier, en ballots, dans cet
lot, o, nous dit-on, Messieurs de Berne font dposer sur le rivage
maris et femmes querelleurs, qu'un mois aprs, quand le bateau vient les
reprendre, on retrouve, roucoulant d'amour tendre, comme des
tourtereaux. Vous auriez bien besoin d'une cure pareille! Vous grognez,
marmousets? Vous vous tournez le dos?... Eh! regardez-vous donc,
enfants! Vous avez beau croire que vous tes chacun ptri d'autre
matire et bien mieux que vos frres; vous tes quatre moutures _ejusdem
farin,_ des Breugnons tout crachs, des Bourguignons sals. Ardez-moi
ce grand nez insolent qui s'tale en travers du visage, cette bouche
entaille largement dans l'corce, entonnoir  verser le boire, ces yeux
embroussaills qui voudraient bien avoir l'air mchants, et qui rient!
Mais vous tes signs! Voyez-vous pas qu'en vous nuisant, c'est
vous-mmes que vous dtruisez? Et feriez-vous pas mieux de vous donner
la main?... Vous ne pensez pas de mme. La belle affaire! Eh! tant
mieux! Voudriez-vous cultiver tous le mme champ? Plus la famille aura
de champs et de penses, plus nous serons heureux et forts.
tendez-vous, multipliez, et embrassez tout ce que vous pourrez de la
terre et de la pense. Chacun la sienne, et tous unis (allons, mes fils,
embrassons-nous!) afin que le grand nez Breugnon sur les champs allonge
son ombre et renifle la beaut du monde!

Ils se taisaient, l'air rechign, pinant les lvres; mais on voyait
qu'ils avaient peine  ne pas rire. Et soudain Aimon-Michel, partant
d'un grand clat bruyant, tendit la main  Jean-Franois, en lui disant:
Allons, l'an des nez, _bene_! Bents, faisons la paix! Ils
s'embrassrent.

--Martine, hol!  nos sants!

Je remarquai,  ce moment, que tout  l'heure, en ma colre, en frappant
avec l'aiguire, je m'tais coup le poignet. Un peu de sang tachait la
table. Antoine, toujours solennel, levant ma main, posa dessous son
verre, y recueillit le jus de ma veine vermeil, et dit pompeusement:

--Pour sceller notre alliance, buvons tous quatre dans ce verre!

--Or , or , je dis, Antoine, gter le vin de Dieu! Pfui! tu me
dgotes! Jette cette mixture. Qui veut boire mon sang tout pur, qu'il
boive sec et pur son piot.

L-dessus nous pintmes, et sur le got du vin point nous ne disputmes.

Comme ils taient partis, Martine, en me pansant la main, me dit:

--Vieux sclrat, tu en es donc venu  tes fins, cette fois?

--Quelles fins veux-tu dire?  les mettre d'accord?

--Je parle d'autre chose.

--Et de quoi donc, alors?

Sur la table elle montra l'aiguire brise.

--Tu me comprends fort bien. Ne fais pas l'innocent... Avoue... Tu
avoueras... Allons,  mon oreille! Il ne le saura pas...

Je jouais l'tonn, l'indign, le niais, je niais; mais je pouffai de
rire... pfl... et je m'tranglai. Elle me rpta:

--Sclrat! Sclrat!

Je dis:

--Elle tait trop laide. coute, ma bonne fille: il fallait que d'elle
ou de moi l'un dispart.

Martine dit:

--Celui qui reste n'est pas plus beau.

--Pour cet oiseau, qu'il soit laid, tant qu'il lui plaira! Je m'en
moque. Je ne le vois pas.

* * *

Veille de Nol.

Sur ses gonds huils l'anne tourne. La porte se ferme et se rouvre.
Telle une toffe que l'on plie, les jours tombent enfouis dans le coffre
moelleux des nuits. Ils entrent d'un ct et ressortent de l'autre,
croissant dj d'un saut de puce,  la Saint-Luce. Par une fente je vois
briller le regard de l'an nouveau.

Assis sous le manteau de la grande chemine, dans la nuit de Nol, je
lorgne, comme du fond d'un puits, en haut le ciel toil, ses paupires
qui clignotent, ses petits coeurs qui grelottent; et j'entends venir les
cloches, qui dans l'air lisse volent, volent, sonnant la messe de
minuit. J'aime qu'il soit n, l'Enfant,  cette heure de la nuit, 
cette heure la plus sombre, o le monde parat finir. Sa petite voix
chante:  jour, tu reviendras! Tu viens dj. Anne nouvelle, te
voil! Et l'Espoir, sous ses chaudes ailes, couvre la nuit d'hiver
glace, et l'attendrit.

Je suis tout seul  la maison; mes enfants sont  l'glise; pour la
premire fois, je n'y vais point. Je reste, avec mon chien Citron et mon
gris chaton Patapon. Nous rvassons et regardons le feu lcher la
chemine. Je rumine ma soire. Tout  l'heure, j'avais prs de moi ma
couve; je contais  Glodie, qui faisait les yeux ronds, des histoires
de fes, et de Bout-de-Canard et de Poussin pel, et du garon qui fait
fortune avec son coq, en le vendant aux gens qui vont dans leurs
charrettes chercher le jour pour l'y charrier. Nous nous sommes bien
amuss. Les autres coutaient et riaient, et chacun ajoutait son trait.
Et puis, l'on se taisait, par moments, piant l'eau qui bout, les
tisons, et sur la vitre les frissons des blancs flocons, et sous la
cendre le grillon. Ah! les bonnes nuits d'hiver, le silence, la tideur
du petit troupeau serr, les rveries de la veille o l'esprit aime 
divaguer, mais il le sait, et s'il dlire, c'est pour rire...

 prsent, je fais mon bilan du bout de l'an, et je constate qu'en six
mois j'ai tout perdu: ma femme, ma maison, mon argent et mes jambes.
Mais le plus amusant, c'est que lorsque  la fin, j'tablis ma balance,
je me trouve aussi riche qu'avant! Je n'ai plus rien, dit-on? Non, plus
rien  porter. Eh! je suis dlest. Jamais je ne me suis senti plus
frais, plus libre et plus flottant, au courant de ma fantaisie... Qui
m'et dit, l'an pass, cependant, que je le prendrais aussi gaiement!
Avais-je assez jur que je voulais rester jusqu' ma mort matre chez
moi, matre de moi, indpendant, et ne devant qu' moi mon gte et ma
pitance et le compte de mes extravagances! L'homme propose...
Finalement, les choses tournent tout autrement que l'on voulait; et
c'est juste ce qu'il fallait. Et puis, en somme, l'homme est un brave
animal. Tout lui est bon. Il s'ajuste aussi bien au bonheur,  la peine,
 la bombance,  la disette. Donnez-lui quatre jambes, ou prenez-lui ses
deux, faites-le sourd, aveugle, muet, il trouvera moyen de s'en
accommoder et, dans son _aparte_, de voir, d'entendre et de parler. Il
est comme une cire qu'on tire et qu'on presse; l'me la ptrit,  son
feu. Et c'est beau de sentir qu'on a cette souplesse dans l'esprit et
dans les jarrets, que l'on peut aussi bien tre poisson dans l'eau,
oiseau dans l'air, dans le feu salamandre, et sur la terre un homme qui
lutte joyeusement avec les quatre lments. Ainsi, l'on est plus riche,
plus on est dpourvu: car l'esprit cre ce qui lui manque: l'arbre
touffu que l'on lague monte plus haut. Moins j'ai et plus je suis...

Minuit. L'horloge tinte...

    _Il est n le divin Enfant..._

Je chante Nol...

    _Jouez, hautbois, sonnez, musettes._
    _Ah! qu'il est beau, qu'il est charmant!..._

Je m'assoupis, et fais un somme, bien cal, pour ne tomber dans le
foyer...

    _Il est n... Hautbois, jouez, sonnez, musettes amuses..._
    _Il est n, le petit Messie..._

Mais si j'ai moins, eh plus je suis...

* * *

piphanie.

Je suis un bon farceur! Car moins j'ai, et plus j'ai. Et je le sais trs
bien. J'ai trouv le moyen d'tre riche sans avoir rien, riche du bien
des autres. J'ai le pouvoir sans charges. Que parle-t-on de ces vieux
pres, qui lorsqu'ils se sont dpouills, lorsqu'ils ont tout donn 
leurs enfants ingrats, leur chemise et leurs chausses, sont dlaisss,
laisss et voient tous les regards les pousser  la fosse? Ce sont de
fichus maladroits. Je n'ai jamais t, ma foi, plus aim, plus choy que
dans ma pauvret. C'est que je ne suis pas si bte que de me dpouiller
de tout, sans rien garder. N'est-il donc que sa bourse  donner? Moi,
quand j'ai tout donn, je garde le meilleur, je garde ma gaiet, ce que
j'ai amass en cinquante ans de promenade, en long, en large de la vie,
de belle humeur et de malice, et de folle sagesse ou de sage folie. Et
la provision n'est pas prs de finir. Je l'ouvre  tous; que tous y
puisent! N'est-ce donc rien? Si je reois de mes enfants, je donne
aussi, nous sommes quittes. Et s'il advient que celui-ci donne un peu
moins que celui-l, l'affection fournit l'appoint; et du compte nul ne
se plaint.

Qui veut voir un roi sans royaume, un Jean sans terre, un heureux
coquin, qui veut voir un Breugnon de Gaule, qu'il me voie ce soir sur
mon trne, prsidant le bruyant festin! C'est aujourd'hui l'piphanie.
L'aprs-midi, on vit passer dans notre rue les trois rois mages, leur
quipage, un blanc troupeau, six pastoureaux, six pastourelles qui
chantaient; et les chiens du quartier braillaient. Et ce soir, nous
sommes  table, tous mes enfants et les enfants de mes enfants. Cela
fait trente, en me comptant. Et tous les trente crient ensemble:

    _Le roi boit!_

Le roi, c'est moi. J'ai la couronne, sur mon chef un moule  pt. Et ma
reine est Martine: comme dans les saints livres, j'ai pous ma fille.
Chaque fois que je porte  ma bouche mon verre, on m'acclame, je ris,
j'avale de travers; mais de travers ou non, j'avale et n'en perds rien.
Ma reine boit aussi et, gorge nue, fait boire  son rouge tton son
rouge nourrisson, mon dernier petit-fils, braillant, buvant, bavant, et
talant son cul. Et le chien sous la table jappe et lape la jatte. Et le
chat, en grondant et faisant le gros dos, se sauve avec un os.

Et je pense (tout haut: je n'aime  penser bas):

--La vie est bonne.  mes amis! Son seul dfaut est qu'elle est brve:
on n'en a pas pour son argent. Vous me direz: Tiens-toi content, ta
part est bonne, et tu l'as eue. Je ne dis non. J'en voudrais deux. Et
qui sait! Peut-tre que j'aurai, en ne criant pas trop haut, un second
morceau du gteau... Mais le triste, c'est que si moi suis encore l,
tant de bons gars que j'ai connus, o sont, hlas? Dieu! comme le temps
passe, et les hommes aussi! O est le roi Henry et le bon duc Louis?...

Et me voici parti, sur les chemins du temps jadis,  ramasser les fleurs
fanes des souvenirs; et je raconte mes histoires, je ne m'en lasse, et
je rabche. Mes enfants me laissent aller; et lorsque en mon rcit un
mot me manque, ou je m'embrouille, ils me soufflent la fin du conte; et
je m'veille de mon songe, devant leurs yeux malicieux.

--Eh! vieux pre, me disent-ils. Il faisait bon vivre,  vingt ans! Les
femmes avaient, en ce temps, la gorge plus belle et fournie; et les
hommes avaient le coeur au bon endroit, le reste aussi. Il fallait voir
le roi Henry et son compain le duc Louis! On n'en fait plus de ce
bois-ci...

Je rponds:

--Malins, vous riez? Vous faites bien, il fait bon rire. Parbleu, je ne
suis pas si fou que de croire que chez nous y ait disette de vendange et
de gaillards pour vendanger. Je sais bien que pour un qui part, il en
vient trois, et que le bois dont on fabrique les lurons, les gars de
Gaule, crot toujours dru, droit et serr. Mais ce ne sont plus les
mmes qu'on fabrique avec ce bois. Mille et mille aunes on tailleroit,
jamais, jamais ne referoit Henry mon roi, ni mon Louis. Et c'tait
ceux-l que j'aimais... Allons, allons, mon Colas, ne nous attendrissons
pas. Larme  l'oeil? eh! grosse bte, est-ce que tu vas regretter de ne
pouvoir, toute ta vie, remcher la mme bouche? Le vin n'est plus le
mme? Il n'en est pas moins bon. Buvons! Vive le roi qui boit! Et vive
aussi son peuple biberon!...

Et puis, pour tre francs, entre nous, mes enfants, un bon roi est bien
bon; mais le meilleur, c'est encore moi. Soyons libres, gentils
Franois, et nos matres envoyons patre! Ma terre et moi nous nous
aimons, nous suffisons. Qu'ai-je affaire d'un roi du ciel, ou de la
terre? Je n'ai besoin d'un trne, ici-bas, ni l-haut.  chacun sa place
au soleil, et son ombre!  chacun son lopin du sol, et ses bras pour le
retourner! Nous ne demandons rien d'autre. Et si le roi venait chez moi,
je lui dirais:

--Tu es mon hte.  ta sant! Assieds-toi l. Cousin, un roi en vaut un
autre. Chaque Franois est roi. Et bonhomme est matre chez soi.

_Comment, dist frre Jean, vous rhythmez aussy? Par la vertus de Dieu,
je rhythmeray comme les aultres, je le sens bien; attendez, et m'ayez
pour excuse, si je ne rhythme en cramoisi..._

_Pantagruel, V._ 46,




NOTES:

[1] Bethlem, faubourg de Clamecy.

[2] Jude est le sobriquet donn au faubourg de Bethlem, qu'habitaient
les flotteurs de Clamecy. Rome est la ville haute, ainsi nomme 
cause de l'escalier dit de vieille Rome, qui descend de la place de
l'glise Saint-Martin au faubourg de Beuvron.

[3] _Aga_: vois, regarde; _l'agasse (ou agace)_: la pie. _(Note du
correcteur--ELG.)_

[4] Des dartreux.

[5] Blouse.

[6] Ancienne faon de parler populaire, usite entre buveurs qui
trinquent.

[7] Concini.

[8] L'hpital.

[9] Le mdecin.

[10] Vigne et jardin, sur le versant d'une colline.

[11] Ici, nous nous permettons de passer quelques lignes. Le narrateur
ne nous fait grce d'aucun dtail sur l'tat de son horlogerie; et
l'intrt qu'il y porte le fait s'tendre sur des matires qui ne
sentent pas trop bon. Ajoutons que ses connaissances physiologiques,
dont il se montre fier, laissent quelque peu  dsirer. (R. R.)

[12] Prononcez: _Joachain_, et: _le Rou_.

[13] La Mre de Dieu.





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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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