Project Gutenberg's Nouvelle gographie universelle(1/19), by lise Reclus

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Title: Nouvelle gographie universelle(1/19)
       I L'Europe meridionale (1876)

Author: lise Reclus

Release Date: March 20, 2009 [EBook #28370]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               NOUVELLE
                              GOGRAPHIE
                             UNIVERSELLE

                        LA TERRE ET LES HOMMES

                                 PAR

                            ELISE RECLUS



                                  I


                        L'EUROPE MRIDIONALE
      (GRCE, TURQUIE, ROUMANIE, SERBIE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL)

                              CONTENANT

            78 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIRES A PART
                 ET 174 CARTES INTERCALES DANS LE TEXTE

                                1876




                          CHAPITRE PREMIER

                      CONSIDRATIONS GNRALES


La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molcule astrale; mais
pour les hommes qui la peuplent, cette molcule est encore sans limites,
comme aux temps de nos anctres barbares. Elle est relativement infinie,
puisqu'elle n'a pas t parcourue dans son entier et qu'il est mme
impossible de prvoir quand elle nous sera dfinitivement connue. Le
godsien, l'astronome nous ont bien rvl que notre plante ronde
s'aplatit vers les deux ples; le mtorologiste, le physicien ont
tudi par induction dans cette zone ignore la marche probable des
vents, des courants et des glaces; mais nul explorateur n'a vu ces
extrmits de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents
s'tendent au del des grandes barrires de glace dont on n'a point
encore pu forcer l'entre. Dans la zone borale, il est vrai, de hardis
marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rtrci l'espace
mystrieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste
 dcouvrir dans ces parages ne dpasse pas la centime partie de la
superficie du globe; mais de l'autre ct de la Terre les explorations
des navigateurs laissent encore un norme vide, d'un diamtre tel que la
lune pourrait y tomber sans toucher aux rgions de la plante dj
visites.

D'ailleurs, les mers polaires, que dfendent contre les entreprises de
l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces
terrestres qui aient chapp au regard des hommes de science. Chose
trange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de
civiliss! parmi les contres que nous ne connaissons pas encore, il en
est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'taient dfendues
que par la nature: ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent
l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des moeurs
relativement polices, vivent isols et inconnus comme s'ils avaient
pour demeure une autre plante; la guerre et ses horreurs, les pratiques
de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu' la concurrence
commerciale veillent  leurs frontires et nous en barrent l'entre. De
vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il
en est mme dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable
s'exerce  son gr. C'est ainsi que dans ce sicle de la vapeur, de la
presse, de l'incessante et fbrile activit, le centre de l'Afrique, une
partie du continent australien, l'le pourtant si belle et probablement
si riche de la Nouvelle-Guine, et de vastes plateaux de l'intrieur de
l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les rgions
mmes o la plupart des savants aiment  voir le berceau des Aryens, nos
principaux anctres, n'ont encore t que trs-vaguement explores.

Quant aux contres dj visites par les voyageurs et figures sur nos
cartes avec un rseau d'itinraires, on ne saurait esprer de les
connatre dans le dtail de leur gographie intime avant de les avoir
soumises  une longue srie d'tudes compares. Que de temps il faudra
pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espce que les
explorateurs mlent  leurs descriptions et  leurs rcits! Quel
prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux
et des roches, des plantes et des animaux! Que d'observations classes
et raisonnes pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications
lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phnomnes physiques des
diverses contres! Que de prcautions  prendre pour savoir constater
avec certitude les changements qui s'oprent par le jeu spontan de
l'organisme terrestre, et les transformations dues  la bonne ou
mauvaise gestion de l'homme! Et pourtant c'est l qu'il faut en arriver
pour se hasarder  dire que l'on connat la Terre.

[Illustration: LA TERRE DANS L'ESPACE.]

Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est 
nous-mmes, c'est  l'homme considr comme centre des choses, que nous
essayons de ramener toute tude; aussi la connaissance de la plante
doit-elle se complter ncessairement, se justifier pour ainsi dire par
celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes
est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans
parler de l'origine premire des tribus et des races, origine qui nous
est absolument inconnue, les filiations immdiates, les parents, les
croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de
provenance et d'tape sont encore un mystre pour les plus savants et
l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les
nations  l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles
au milieu qu'habitrent leurs anctres,  leurs instincts de race, 
leurs mlanges divers, aux traditions importes du dehors? On ne le sait
gure;  peine quelques rayons de lumire pntrent-ils  et l dans
cette obscurit. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule
cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines
instinctives de race  race et de peuple  peuple nous entranent
souvent  voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages
des terres loignes se montrent  notre imagination comme des fantmes
sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous
apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous
leur vritable aspect, il faut d'abord se dbarrasser de tous les
prjugs et de tous ces sentiments de mpris, de haine, de fureur qui
divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la
sagesse de nos anctres, est de se connatre soi-mme; combien est plus
difficile la science de l'homme, tudie dans toutes ses races  la
fois!

Il serait donc impossible actuellement de prsenter une description
complte de la Terre et des Hommes, une gographie vraiment universelle.
C'est l une oeuvre rserve  la collaboration future des observateurs
qui, de tous les points de la plante, s'associeront pour rdiger le
grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isol ne peut de
nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tchant
d'observer fidlement les rgles de la perspective, c'est--dire de
donner aux diverses contres des plans d'autant plus rapprochs que leur
importance est plus considrable et qu'ils sont connus d'une faon plus
intime.

Naturellement, chaque peuple doit tre tent de croire que dans une
description de la Terre la premire place appartient  son pays. La
moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'tat de
nature pense occuper le vritable milieu de l'univers, s'imagine tre le
reprsentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque
jamais de tmoigner cette illusion nave, qui provient de l'troitesse
extrme de son horizon. La rivire qui arrose ses champs est le Pre
des Eaux, la montagne qui abrite son campement est le Nombril de la
Terre. Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines
sont des termes de mpris, tant ils considrent les trangers comme
tant leurs infrieurs: ils les appellent Sourds, Muets,
Bredouilleurs, Malpropres, Idiots, Monstres et Dmons! Ainsi
les Chinois, qui  certains gards constituent en effet un des peuples
les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous
les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la Fleur
du Milieu, ils lui reconnaissent aussi une telle supriorit, que, par
une mprise bien naturelle, on a pu les dsigner sous le nom de Fils du
Ciel. Quant aux nations parses autour du Cleste Empire, elles sont
au nombre de quatre, les Chiens, les Porcs, les Dmons et les
Sauvages! Encore ne mritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est
plus simple de les dsigner par les points cardinaux: ce sont les
Immondes de l'est, du nord, de l'orient et du midi.

Si nous donnons la premire place  l'Europe civilise dans notre
description de la Terre, ce n'est point en vertu de prjugs semblables
 ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le
continent europen est le seul dont toute la surface ait t parcourue
et scientifiquement explore, le seul dont la carte soit  peu prs
complte et dont l'inventaire matriel soit presque achev. Sans avoir
une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale,
l'Europe contient prs du quart des habitants du globe, et ses peuples,
quels que soient leurs dfauts et leurs vices, quel que soit,  maints
gards, l'tat de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux
qui donnent l'impulsion au reste de l'humanit dans les travaux de
l'industrie et ceux de la pense. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq
sicles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences,
les ides nouvelles, n'a cess de briller, tout en se dplaant
graduellement du sud-est au nord-ouest. Mme les hardis colons europens
qui sont alls porter leurs langues et leurs moeurs par del les mers et
qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y pandre
librement, n'ont point encore donn au nouveau monde, dans le
dveloppement de l'histoire contemporaine, une importance gale  celle
de la petite Europe.

Plus actifs, plus audacieux, dbarrasss, en outre, d'une partie de ce
lourd bagage du pass fodal que les socits d'Europe tranent aprs
elles, nos rivaux d'Amrique sont encore trop peu nombreux pour que
l'ensemble de leurs travaux puisse galer les ntres. Ils n'ont pu
reconnatre qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie;
mme l'oeuvre prliminaire de l'exploration est bien loin d'tre
acheve. La vieille Europe, o chaque motte de terre a son histoire,
o chaque homme est par ses traditions et son champ l'hritier de cent
gnrations successives, garde donc le premier rang, et l'tude compare
des peuples permet de croire que l'hgmonie morale et la prpondrance
industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est
point douteux que l'galit finira par prvaloir, non-seulement entre
l'Amrique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde.
Grce aux croisements incessants de peuple  peuple et de race  race,
grce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilits
croissantes qu'offrent les changes et les voies de communication,
l'quilibre de population s'tablira graduellement dans les diverses
contres, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de
l'humanit, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura
son centre partout, sa circonfrence nulle part.

On sait combien puissante a t l'influence favorable du milieu
gographique sur les progrs des nations europennes. Leur supriorit
n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement,  la
vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres rgions
de l'ancien monde, ces mmes races ont t bien moins cratrices. Ce
sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la
situation du continent qui ont valu aux Europens l'honneur d'tre
arrivs les premiers  la connaissance de la Terre dans son ensemble et
d'tre rests longtemps  la tte de l'humanit. C'est donc avec raison
que les historiens gographes aiment  insister sur la configuration des
divers continents et sur les consquences qui devaient en rsulter pour
les destines des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des
montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de
l'Ocan, les dentelures des ctes, la temprature de l'atmosphre, la
frquence ou la raret des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de
l'air et des eaux, tous les phnomnes de la vie plantaire ont un sens
 leurs yeux et leur servent  expliquer, du moins en partie, le
caractre et la vie premire des nations; ils se rendent ainsi compte de
la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences
diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient
ncessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations
et de guerres.

Toutefois il ne faut point oublier que la forme gnrale des continents
et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans
l'histoire de l'humanit une valeur essentiellement changeante, suivant
l'tat de culture auquel en sont arrives les nations. Si la gographie
proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la
plante, nous expose l'tat passif des peuples dans leur histoire
d'autrefois, en revanche, la gographie historique et statistique nous
montre les hommes entrs dans leur rle actif et reprenant le dessus par
le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une
peuplade ignorante de la civilisation, tait une barrire
infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus
police, et, plus tard, sera peut-tre chang en un simple canal
d'irrigation, dont l'homme rglera la marche  son gr. Telle montagne,
que parcouraient seulement les ptres et les chasseurs et qui barrait le
passage aux nations, attira dans une poque plus civilise les mineurs
et les industriels, puis cessa mme d'tre un obstacle, grce aux
chemins qui la traversent. Telle crique de la mer o se remisaient les
petites barques de nos anctres est dlaisse maintenant, tandis que la
profonde baie, jadis redoute des navires et protge dsormais par un
norme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est
devenue le refuge des grands vaisseaux.

Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opre sur tous les
points du globe, constituent une rvolution des plus importantes dans
les rapports de l'homme avec les continents eux-mmes. La forme et la
hauteur des montagnes, l'paisseur des plateaux, les dentelures de la
cte, la disposition des les et des archipels, l'tendue des mers,
perdent peu  peu de leur importance relative dans l'histoire des
nations,  mesure que celles-ci gagnent en force et en volont. Tout en
subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie  son profit; il
assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les nergies de la
terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux
de l'Asie centrale qui enlvent encore toute unit gographique 
l'anneau des terres extrieures et des pninsules environnantes, mais
dont l'exploration future et la conqute industrielle auront pour
rsultat de donner  l'Asie cette unit qu'elle avait seulement en
apparence. De mme, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie,
l'Amrique mridionale, pleine de forts et de nappes d'eau, jouiront
des mmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle
lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens,
y franchiront fleuves, lacs, dserts, monts et plateaux. D'un autre
ct, les privilges que l'Europe devait  son ossature de montagnes, au
rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages,  l'quilibre
gnral de ses formes, ont cess d'avoir la mme valeur relative depuis
que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources
premires fournies par la nature.

Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration
des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mmoire
quand on veut comprendre la gographie gnrale de l'Europe. En tudiant
l'espace, il faut tenir compte d'un lment de mme valeur, le temps.




                              CHAPITRE II

                               L'EUROPE




I

LIMITES


Ds leurs premires expditions de guerre ou de commerce, les habitants
des rivages orientaux de la Mditerrane devaient apprendre  distinguer
les trois continents qui viennent s'y rencontrer. Dans cette rgion
centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient  peine  l'Asie par un
troit ligament de sables arides, et l'Europe est spare de l'Asie
Mineure par une srie continue de mers et de dtroits aux courants
dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes
s'imposait donc  l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine
virilit de la race hellnique, l'histoire crite vint remplacer les
mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe tait probablement
dj transmis par une longue suite de gnrations. Hrodote avoue
navement que nul mortel ne saurait esprer d'en connatre jamais la
vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essay
d'interprter ce nom lgu par les aeux. Les uns y voient une ancienne
dsignation qui se serait applique d'abord  la Thrace aux larges
plaines, et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entire; les
autres le drivent d'un surnom de Zeus aux larges yeux, l'antique dieu
solaire charg de la protection du continent. Quelques tymologistes
pensent que l'Europe fut ainsi dsigne par les Phniciens comme le pays
des Hommes blancs. Il semble plus probable toutefois que le nom
d'Europe avait primitivement le sens de couchant, par contraste avec
l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis
l'Espagne, s'appelrent Hesprie, que l'Afrique occidentale reut des
Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines
d'outre-Mississippi sont devenues le Far West.

Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est,
d'aprs tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les
navires de la Phnicie qui les premiers ont explor les rivages
europens, et, par les changes, en ont mis les populations en rapport
avec celles du monde oriental. Lorsque la fille eut dpass la mre en
civilisation et que les voyageurs hellnes se furent mis  continuer les
dcouvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la
Mditerrane furent considres comme une dpendance de l'Europe. Cette
partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande
pninsule thraco-hellnique, s'agrandit graduellement pour embrasser
l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les rgions hyperborennes
situes au del des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, dj
connue dans sa partie la plus accidente et la plus vivante, tait
limite  l'orient par les Palus Motides et le cours du Tanas.

Depuis cette poque, les limites traces par les gographes modernes
entre l'Europe et l'Asie ont t reportes plus  l'est. D'ailleurs, on
le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de
conventionnel, puisque l'Europe, limite de tous les autres cts par
les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du ct de
l'Orient. Par ses frontires de la Sibrie et du Caucase, l'Europe n'est
en ralit qu'une simple pninsule du continent asiatique. Toutefois le
contraste entre les deux parties du monde est trop considrable pour que
la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses
continentales. Mais o se trouve la vraie ligne de sparation?
D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives
qu'il plat au gouvernement russe de tracer entre ses immenses
possessions europennes et asiatiques: c'est dire qu'ils se conforment 
des caprices. D'autres prennent les artes du Caucase et des monts
Ourals pour frontire commune des deux continents; mais cette division,
qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins
absurde: les deux versants d'une chane de montagnes ne sauraient tre
dsigns comme appartenant  une formation distincte, et, le plus
souvent, ils sont habits par des populations de mme origine. La
vritable zone de sparation entre l'Europe et l'Asie n'est point
constitue par des systmes de montagnes, mais, au contraire, par une
srie de dpressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui
rejoignait la Mditerrane  l'ocan Glacial. Au nord du Caucase, les
steppes du Manytch, qui sparent la mer Noire de la Caspienne, sont
encore partiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-mme,
ainsi que l'Aral et les autres lacs pars dans la direction du golfe
d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermdiaires
portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.

[Illustration: No 1.--FRONTIRES NATURELLES DE L'EUROPE.]

Sans parler des changements qui ont d s'oprer dans la configuration de
l'Europe pendant les priodes gologiques antrieures, il est certain
que, durant l'poque moderne, la forme du continent s'est grandement
modifie. Si l'Europe tait autrefois spare de l'Asie occidentale par
un large bras de mer, en revanche, il fut un temps o elle tenait 
l'Anatolie par la langue de terre o s'est ouvert depuis le dtroit de
Constantinople. De mme, l'Espagne se reliait  l'Afrique avant que les
eaux de l'Ocan eussent fait irruption dans la Mditerrane, et
probablement aussi la Sicile se rattachait  la Mauritanie. Enfin, les
les Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les rosions de
la mer, en mme temps que les exhaussements et les dpressions des
terrains, n'ont cess et ne cessent encore de modifier les contours du
littoral. Les nombreux sondages oprs dans les mers qui baignent
l'Europe occidentale ont rvl l'existence d'un plateau sous-marin,
qui, au point de vue gologique, doit tre considr comme partie
intgrante du continent. Entour d'abmes de plusieurs milliers de
mtres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50  200 mtres d'eau,
ce pidestal de la France et des les Britanniques n'est autre chose que
la base de terres anciennes dmolies par le travail continu des vagues:
c'est la fondation ruine d'un difice continental disparu. Ajoutes 
l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Ocan et
celles de la Mditerrane accrotraient d'un quart environ la superficie
du continent; mais, en mme temps, elles lui raviraient cette richesse
de pninsules qui a valu  l'Europe sa prpondrance historique sur les
autres parties du monde.

[Illustration: N2.--RELIEF DE L'EUROPE.]

Si par la pense au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mtres, on se
figure le continent s'abaissant en bloc de la mme quantit, l'Europe se
trouverait n'occuper que la moiti son tendue actuelle; toutes les
plaines basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer,
seraient immerges de nouveau dans l'Ocan; il ne resterait plus
au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de
montagnes, beaucoup plus taillad de golfes et frang de presqu'les que
ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et
mditerranenne constituerait un puissant massif insulaire entour de
terres plus qu' moiti submerges, telles que la Sicile et la
Grande-Bretagne, et spar par un large dtroit des plaines lgrement
bombes de l'intrieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non
moins que pour la gologie, est la vritable Europe. A demi asiatique
par son climat extrme, par l'aspect de ses campagnes monotones et de
ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi trs-intimement 
l'Asie par ses races et par son dveloppement historique; on peut mme
dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un sicle  peine. C'est au
milieu des les, des pninsules, des valles, des petits bassins, des
horizons varis de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette
nature si vive, si accidente, aux contrastes si imprvus, qu'est ne la
civilisation moderne, rsultat d'innombrables civilisations locales,
heureusement unies en un seul courant. De mme que les eaux, en
s'panchant des montagnes, ont fertilis les plaines environnantes par
le limon nourricier, de mme les progrs de toute espce, accomplis dans
ce centre de rayonnement, se sont rpandus de proche en proche  travers
les continents, jusqu'aux extrmits de la terre.




II

DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES


Cette Europe en rsum, qui comprend, en outre des trois pninsules
mditerranennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise
naturellement en plusieurs parties. Les les Britanniques forment un
premier groupe nettement spar, grce  la ceinture de mers qui
l'environne. La presqu'le hispanique n'est gure moins distincte du
reste de l'Europe, car elle vient confiner  la France par un vritable
rempart de montagnes, le plus difficile  franchir qui existe dans le
continent; en outre, une profonde dpression, dont le seuil de partage
n'a pas mme 200 mtres, runit l'Ocan et la Mditerrane,
immdiatement au nord de l'Espagne. L'unit gographique n'est complte
que pour le systme des Alpes et les chanes de montagnes qui s'y
rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la pninsule
hellnique: c'est l que se trouve la charpente de l'difice
continental.

Le systme des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique  la
blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se dveloppe en une immense
courbe de plus de 1,000 kilomtres, des rivages de la Mditerrane au
bassin du Danube. Il se compose, en ralit, d'une trentaine de massifs
formant autant de groupes gologiques distincts, mais relis les uns aux
autres par des seuils trs-levs; ses roches, qu'elles soient de
granit, d'ardoise, de grs ou de calcaires, se maintiennent au-dessus
des plaines basses en un rempart continu. Dans les ges antrieurs, les
Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater
l'tude des boulis et des strates  demi dtruites par les agents
naturels; mais, tout dgrades qu'elles soient, elles lvent encore des
centaines de cimes dans la rgion des neiges persistantes, et de grands
fleuves de glaces s'panchent de toutes ses hautes crtes dans les
valles suprieures. Des campagnes du Pimont et de la Lombardie, les
glaciers et les nvs apparaissent comme un diadme tincelant enroul
sur le sommet des monts.

Dans la partie occidentale du systme alpin, c'est--dire de la
Mditerrane au massif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la
hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrs de 2,000
mtres  plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes,
form par le mont Blanc, le systme change de direction; puis, au del
des deux puissantes citadelles du mont Rose et de l'Oberland, il
s'abaisse peu  peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint
la hauteur de 4,000 mtres, et l'lvation moyenne des montagnes diminue
d'un tiers environ; mais l o la rgion montagneuse est moins haute,
elle devient graduellement plus large  cause de l'cartement des
massifs et de la divergence des chanes. Tandis que l'axe principal
continue vers le nord-est la direction des Alpes helvtiques, des
chanes trs-considrables, qui doublent l'paisseur de la masse, se
projettent au nord,  l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les
Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomtres de large.

En s'talant ainsi, le systme des Alpes perd son caractre et son
aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige;
au nord, il s'affaisse peu  peu vers la valle du Danube; au sud, il se
ramifie en chanes secondaires sur le pidestal que lui fournit le
plateau bomb de la Turquie. Malgr la diffrence extrme qu'offrent le
tableau des grandes Alpes et les vues du Montenegro, de l'Hmus, du
Rhodope, du Pinde, toutes ces artes montagneuses n'en appartiennent pas
moins au mme systme orographique. Toute la pninsule thraco-hellnique
doit tre considre comme une dpendance naturelle des Alpes. Il en est
de mme de la presqu'le d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arte
des Apennins continue parfaitement la chane des Alpes Maritimes, et
l'on ne sait vraiment o l'on doit tracer entre les deux la ligne
conventionnelle de sparation. Enfin, parmi les chanes de montagnes qui
se rattachent au systme des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes,
que le travail des eaux a graduellement isoles pendant la priode
gologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois l'hmicycle de
montagnes form par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les
Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un ct aux
Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube
s'est ouvert deux portes  travers ces remparts; mais ces portes sont
troites, semes de roches, domines par de hautes parois.

La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chanes orientales
devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par consquent du monde
entier, l'influence la plus dcisive. Les seules routes des Barbares
tant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne
pouvaient pntrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou
celle des grandes plaines du Nord; A l'ouest de la mer Noire, ils
trouvaient d'abord les lacs et les marcages difficiles  franchir de la
valle du Danube; puis, aprs avoir surmont ces obstacles, ils
rencontraient la haute barrire des montagnes, au del desquelles le
ddale bois des gorges et des escarpements aboutissait aux rgions,
alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les
Balkhans et toutes les chanes avances du systme alpin formaient 
l'Europe occidentale comme un immense bouclier de prs de 1,000
kilomtres de largeur; les populations nomades et conqurantes qui
venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur
force. Habitues aux steppes,  l'horizon sans limites des campagnes
unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc
qu' se dtourner vers le nord pour gagner les grandes plaines
germaniques, o les migrations successives pouvaient s'pandre plus 
leur aise. Quant aux envahisseurs pousss par la fureur aveugle des
conqutes, ceux d'entre eux qui s'engageaient quand mme dans les
dfils de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu
de l'enchevtrement des valles. De l cette multitude de peuples et de
fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contres
danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve o se
dposent tous les dbris apports par le courant, les paves de presque
toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en dsordre
dans ce coin du Continent.

Au sud de la grande barrire des monts, le mouvement des peuples entre
l'Europe et l'Asie ne pouvait s'oprer que par mer. Les peuples assez
avancs en civilisation pour se construire des btiments taient donc
les seuls auxquels le chemin ft ouvert. Pirates, marchands ou
guerriers, ils s'taient tous levs depuis longtemps au-dessus de la
barbarie primitive, et mme, dans leurs voyages de conqute, ils
apportaient toujours avec eux quelque accroissement aux connaissances
humaines. En outre, les groupes d'migrants ne pouvaient jamais tre
bien nombreux,  cause des difficults de l'quipement et de la
navigation. Abordant en petit nombre, tantt sur un point, tantt sur un
autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations
d'origines diffrentes, et de ces rencontres naissaient des
civilisations locales ayant toutes leur caractre propre; mais nulle
part l'influence trangre ne devenait prpondrante. Chaque le de
l'archipel, chaque pninsule, chaque valle de l'Hellade se distinguait
de ses voisines par son tat social, son dialecte, ses moeurs; mais
toutes restaient grecques, en dpit des influences phniciennes ou
autres, auxquelles elles avaient t soumises. Ainsi, grce  la
disposition des montagnes et des ctes, la civilisation qui se dveloppa
graduellement dans le monde mditerranen, sur le versant mridional des
Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'lan spontan, plus de
varits et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avance des
peuples du Nord, oscillant de et del dans les grandes plaines
uniformes.

[Illustration: LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC
CARREL (3,165 MTRES). (D'aprs un panorama photographi par M.
Civiale.)]

L'paisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux
Carpathes, sparait donc vraiment deux mondes distincts o la marche de
l'histoire devait s'accomplir diffremment. Toutefois, mme en l'absence
de routes, la sparation n'tait pas complte entre les deux versants.
Nulle part le systme des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du
Tibet, de larges plateaux froids et dserts, posant leur masse norme en
barrire infranchissable. Partout les massifs alpins sont dcoups en
monts et en valles; partout le climat gnral du pays est assez doux
pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards,
assez bien protgs par la nature pour qu'il leur ft ais de maintenir
leur indpendance, servaient jadis d'intermdiaires entre les peuples
des plaines opposes: c'est par eux que se faisaient les rares changes
entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se
frayrent entre les sommets. Les points o de larges routes, o des
chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et
mettre les populations en rapport de guerre ou d'amiti, taient
indiqus d'avance par la direction des valles et les profondes
chancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la premire
d'arrter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord
au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral
mditerranen. En cet endroit le systme alpin, quoique trs-haut, est
rduit  sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur
les deux versants opposs des groupes du Cenis et du Viso, et par suite
les populations se trouvent beaucoup plus rapproches par les moeurs et
le genre de vie. La rgion des Alpes qui se dveloppe au del du mont
Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrire bien autrement
srieuse, car elle sert de limite entre deux climats diffrents.

Compar  celui des Alpes; le rle des autres chanes de montagnes, dans
l'histoire de l'Europe, est tout  fait secondaire et n'a qu'une
importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exerce sur les
destines des peuples n'est pas moins vidente; Ainsi les Norvgiens et
les Sudois ont pour mur de sparation les plateaux et les glaces des
Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des
montagnes de la Bohme, tout peupl de Tchques et presque entour
d'Allemands, ressemble  une le qu'assigent les flots de la mer. En
Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-cosse ont
protg la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les
Normands; de mme en France, c'est  leurs rochers et  leurs landes que
les Bretons doivent de n'avoir pas t compltement franciss, et le
plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cvennes sont la
principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les
populations du Nord et du Midi. Aprs les Alpes, les Pyrnes sont de
toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand
obstacle  la marche des nations; elles eussent t jusqu' nos jours
l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient t faciles 
tourner par leurs extrmits voisines de la mer.




III

ZONE MARITIME


Les valles qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont
fort heureusement disposes pour donner  presque toute l'Europe une
remarquable unit, en mme temps qu'une extrme varit d'aspects et de
conditions physiques. Le P, le Rhne, le Rhin, le Danube serpentent
sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources
dans une mme rgion de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent
les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mmes roches.
Entre ces grandes valles primordiales, tout le pourtour des Alpes et de
ses avant-monts est dcoup de valles divergentes qui vont porter  la
mer les eaux et les dbris triturs de la montagne. Partout, des eaux
courantes donnent  la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne
voit de dserts, de grands plateaux arides ni de bassins ferms, comme
il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part
non plus les rivires ne se changent en d'immenses dluges d'eau, comme
ceux qui noient  demi certaines parties de l'Amrique du sud. Dans le
rgime de ses rivires, l'Europe offre une certaine modration qui
devait favoriser l'tablissement des colons et faciliter, en chaque
bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart
des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne
pouvaient les arrter longtemps. Mme avant que l'industrie humaine se
ft appropri le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il tait
facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire 
ceux de l'Atlantique.

Aux privilges que lui ont donn sur les autres parties du monde son
ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux,
l'Europe a pu ajouter, depuis l're de la navigation, l'avantage bien
plus grand que lui procure la forme dentele de son littoral. C'est
principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double
caractre d'unit et de diversit qui la distingue entre les continents.
Elle est une par sa masse centrale, et diverse par ses nombreuses
pninsules et les les qui en dpendent. Elle est organise, pour ainsi
dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres.
Strabon comparait l'Europe  un dragon. Les gographes de la Renaissance
aimaient  la figurer comme une Vierge couronne dont l'Espagne tait la
tte et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie taient
les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et
se confondant avec les rgions inexplores de l'Asie, reprsentait les
vastes plis de la robe tranante.

[ILLUSTRATION: No 3.--DVELOPPEMENT KILOMTRIQUE DU LITTORAL DES
CONTINENTS, RELATIVEMENT A LEUR SURFACE.

EUROPE              ASIE                 AFRIQUE

                  _Ctes inutiles_
AMRIQUE DU SUD     AMERIQUE DU NORD     AUSTRALIE

Dans le tableau annex, la superficie de l'Europe est calcule d'aprs
ses limites naturelles.

                        Europe.      Asie.       Afrique.

Surface.               9,860,000   43,840,000   29,125,000
Contour gomtr.          11,153       23,342       19,122
Dvelopp. des ctes.      31,900       57,750       28,500
Ctes utiles.             30,900       47,000       28,500
Proport. du contour
  gom. au cont. rl.     1:2.86       1:2.47       1:1.49

                     Amrique du N.  Amrique du S.  Australie.

Surface.             20,600,000      18,000,000      7,700,000
Contour gomtr.         16,083          15,037          9,834
Dvelopp. des ctes.     48,230          25,770         14,400
Ctes utiles.            40,000          25,770         14,400
Proport. du contour
  gom. au cont. rl.      1:3           1:1.71         1:1.46
]

En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amrique mridionale et
trois fois plus petite que l'norme masse africaine, et cependant elle
est suprieure  ces deux continents par le dveloppement de son
littoral; proportionnellement  son tendue, elle a le double des
rivages de l'Amrique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a
un peu moins que l'Amrique du nord, mais ce dernier continent n'a la
grande richesse de ses ctes que dans les rgions des froidures et des
glaces persistantes. Ainsi que l'on peut s'en faire une ide en jetant
les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres
continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilge de possder
un littoral presque en entier utile  la navigation, tandis qu'une
grande partie des ctes de l'Asie et de l'Amrique du nord est
actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pntre
au loin dans l'intrieur de l'Europe tempre pour la dcouper en
longues pninsules, mais encore elle entaille chacune de ces presqu'les
pour y former des multitudes de golfes et de mditerrane en miniature.
Toutes les ctes de la Grce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi
denteles par des golfes en hmicycle et de larges bassins pntrant
dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent galement sur tout leur
pourtour une srie de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin,
les pninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandinavie, sont
aussi taillades par les eaux marines en de nombreuses presqu'les
secondaires.

Les les de l'Europe doivent tre galement considres comme des
annexes du continent, dont la plupart ne sont spares que par des eaux
sans profondeur. La Crte et les les si nombreuses qui parsment la mer
Ege, les archipels de la mer Ionienne et la cte dalmate, la Sicile, la
Corse et la Sardaigne, l'le d'Elbe, les Balares, ne sont-elles pas, en
ralit, des prolongements ou des stations maritimes des pninsules
voisines?  l'entre de la Baltique, les les de Seeland et de Fionie ne
sont-elles pas les terres qui ont donn au Danemark le plus d'importance
politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient
autrefois partie du continent, n'en dpendent pas moins de l'Europe,
quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait
disparatre les isthmes de jonction. L'Angleterre est mme devenue le
grand entrept commercial des pays d'Europe; elle remplit actuellement,
dans le mouvement des changes du monde entier, un rle analogue  celui
que la Grce remplissait autrefois dans le monde restreint de la
Mditerrane.

Chose remarquable! Chaque contre pninsulaire de l'Europe a eu dans
l'histoire son tour de prpondrance commerciale. D'abord la Grce, la
plus belle individualit de l'ancien monde, fut,  l'poque de sa
grandeur, la dominatrice de la Mditerrane, qui tait alors presque
tout l'univers. Au moyen ge, Amalfi, Gnes, Venise et autres
rpubliques de l'Italie devinrent les intermdiaires des changes entre
l'Europe et les Indes. La circumnavigation de l'Afrique et la dcouverte
du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce  Cadix, 
Sville,  Lisbonne, dans la pninsule ibrique. Puis les ngociants de
la petite rpublique hollandaise recueillirent en partie l'hritage de
l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient
dans leurs les et leurs presqu'les assiges par la mer. De nos jours,
c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal march de
l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le
foyer d'appel le plus nergique pour les trsors du genre humain. Tt ou
tard sans doute le point vital le plus actif de la plante continuera de
se dplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement place, au centre
mme de la moiti du globe qui comprend presque tout l'ensemble des
masses continentales, les travaux d'amnagement auxquels on soumet la
Terre, l'ouverture de nouvelles voies de commerce, les variations
d'quilibre dans le groupement des nations peuvent faire passer Londres
au second rang. Peut-tre, ainsi que les Amricains le prdisent, la
civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle
Londres par quelque cites des tats-Unis; peut-tre aussi, par suite
d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre humain prendra-t-il
Constantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de
rendez-vous.

Quoi qu'il en soit, les changements si considrables qui se sont
accomplis pendant la courte priode de vingt sicles, dans l'importance
relative des pninsules et des les de l'Europe, prouvent bien que la
valeur des traits gographiques se modifie peu  peu avec le cours de
l'histoire. Les privilges mmes dont la nature avait gratifi certains
pays peuvent se changer avec le temps en de graves dsavantages. Ainsi
les petits bassins troits, les ceintures de montagnes, les innombrables
dentelures des ctes qui avaient autrefois favorise le dveloppement
des cits grecques et donn au port d'Athnes l'empire de la
Mditerrane loignent maintenant l'Hellade de la masse du continent et
ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au rseau des voies
de communication europennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait
aujourd'hui sa faiblesse. Aux temps primitifs, avant que l'homme pt
encore se confier aux barques pour tenter les prilleux chemins de la
mer, les baies, les mers intrieures taient un obstacle infranchissable
 la marche des peuples; plus tard, grce  la navigation, elles
devinrent le grand chemin des nations commerantes et favorisrent
grandement la civilisation; actuellement, elles nous gnent de nouveau
en arrtant nos routes et nos chemins de fer.




IV

LE CLIMAT


Si le relief du sol et la configuration des ctes sont des lments de
valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les
avantages du climat exercent une influence durable. A cet gard,
l'Europe est certainement la plus favorise des parties du monde; depuis
un cycle terrestre dont la dure nous est inconnue, elle jouit d'un
climat qui est en moyenne le plus tempr, le plus gal, le plus sain
parmi ceux des continents.

En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposes 
l'influence modratrice de l'Ocan, grce aux golfes et aux mers
intrieures qui pntrent au loin dans les terres. Except au milieu de
la Russie, qui est une contre  demi-asiatique, il n'y a pas en Europe
un seul point situ  plus de 600 kilomtres de la mer, et par suite de
l'uniformit gnrale des pentes qui s'inclinent du centre vers la
circonfrence du continent, l'action des vents marins se fait sentir
partout. Ainsi, malgr sa grande superficie, le territoire europen
jouit des mmes avantages que les les; les chaleurs de l't y sont
rafrachies par le souffle de l'Ocan, et ce mme souffle adoucit les
froids de l'hiver.

Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les
eaux de l'Atlantique boral influent aussi de la manire la plus
heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les
rives. En sortant de la grande chaudire de la mer des Antilles o il
vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom
de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide
norme, gale  celle de vingt mille fleuves comme le Rhne, renferme
une forte proportion de la chaleur que le soleil a dverse sur les mers
des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux ctes occidentales et
septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tides agit sur le
climat comme s'il loignait le continent de la zone glaciale pour le
rapprocher de l'quateur; il remplace la chaleur directe des rayons
solaires. D'ailleurs, les rgions ctires de la pninsule pyrnenne,
de la France, des les Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas
seules  profiter de cette lvation de la temprature normale; toute
l'Europe s'en trouve rchauffe de proche en proche jusqu' la Caspienne
et  l'Oural.

Les courants de l'air, de mme que ceux de l'Ocan, exercent sur le
climat gnral de l'Europe une influence favorable. Les vents du
sud-ouest superposs au Gulf-Stream, sont ceux qui prdominent sur les
rivages du continent, et, comme le courant ocanique, ils dgagent la
chaleur qu'ils avaient emmagasine dans les rgions tropicales. Les
vente du nord-ouest, du nord et mme du nord-est, qui soufflent pendant
une moindre partie de l'anne, sont moins rfrigrants qu'on ne pourrait
s'y attendre,  cause des nappes d'eau attidies par le Gulf-Stream, sur
lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est
partiellement rchauffe par le voisinage du Sahara, vritable tuve de
l'ancien monde.

Sous la double influence des courants maritimes et ariens, la
temprature moyenne du continent est tellement accrue qu' gale
latitude, elle dpasse de 5, de 10 et mme de 15 degrs celle des autres
parties du monde. Nulle part, pas mme sur les ctes occidentales de
l'Amrique du nord, les isothermes, c'est--dire les lignes d'gale
chaleur moyenne, ne rapprochent plus leurs courbes de la zone polaire; 
1,500 et 2,000 kilomtres plus loin de l'quateur, on jouit en Europe
d'un climat aussi doux qu'en Amrique; en outre, la temprature y
diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre
partie de la rondeur terrestre. C'est l ce qui distingue, spcialement
l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la
zone de temprature modre, entre les isothermes de 20 et de 0 degrs
centigrades, tandis qu'en Amrique et en Asie cette zone privilgie est
deux fois moindre en largeur.

[Illustration: ZONE DE L'EUROPE COMPRISE ENTRE LES ISOTHERMES DE 0 ET DE
20 DEGRS.]

Cette remarquable unit de climat que prsente l'Europe dans sa
temprature annuelle se montre galement dans le rgime de ses pluies.
La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son
pourtour, en alimente toutes les contres de l'humidit ncessaire. Il
n'est pas une seule rgion de l'Europe qui ne reoive annuellement ses
pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin
de la pninsule ibrique, il n'en est pas non plus que le manque
frquent d'humidit expose  la porte totale des rcoltes. Non seulement
tous les pays europens sont arross de pluies, mais presque tous les
reoivent en chaque saison; except sur les bords de la Mditerrane, o
l'automne et l'hiver sont la priode pluvieuse par excellence, les
nuages panchent  peu prs rgulirement, pendant toute l'anne, leur
fardeau liquide. D'ailleurs, malgr la grande diversit de relief et de
contours qu'offrent, les diffrentes contres de l'Europe, les pluies y
sont, en gnral, modres, soit qu'elles humectent le sol en fins
brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides
averses, comme en Provence et sur la pente mridionale des Alpes. Si ce
n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants
humides, la quantit moyenne d'eau de pluie ne dpasse pas un mtre par
an. L'uniformit relative et la modration des pluies assurent donc 
l'Europe un rgime fluvial d'une grande rgularit. Non-seulement les
fleuves et les rivires, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au
nord des Pyrnes, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute
l'anne; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des
limites troites; les campagnes sont rarement inondes sur de grandes
tendues; rarement aussi elles sont compltement dpourvues de l'eau
d'irrigation. Grce  une rpartition naturelle plus gale, l'Europe
peut tirer d'une moindre quantit d'eau un plus grand profit pour
l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus
abondamment arroses. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part,
 maintenir la rgularit de l'coulement dans les lits fluviaux.
L'excdant d'humidit qu'elles reoivent s'accumule en neiges et en
glaces qui s'pandent lentement vers les valles et se fondent pendant
la saison des chaleurs. C'est prcisment alors que les rivires sont le
plus faiblement alimentes par les pluies et perdent le plus d'eau par
l'vaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne
ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'tablit une sorte de
balancement rgulier dans l'conomie gnrale des fleuves.

Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unit dans son
ensemble et de pondration dans ses contrastes. Les courants ocaniques,
les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau
ont sur ce continent des allures rgulires et modres qu'ils n'ont
point dans les autres parties du monde. Ce sont l de grands avantages
dont les peuples ont profit dans leur histoire passe et dont ils ne
cesseront de bnficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le
continent d'Europe est pourtant celui qui prsente de beaucoup la plus
grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grce en
Irlande, les hommes peuvent se dplacer sans grand danger; grce  la
douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de
l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de
l'ocan Atlantique et s'accommoder partout  leur nouveau milieu. Le sol
et le climat, galement propices aux hommes, les maintenaient dans la
plnitude de leurs forces physiques et de leurs qualits
intellectuelles; dans toutes les contres de l'Europe, le peuple en
marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le
cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il
avait apporte levait en moisson dans tous les champs o il la dposait.




V

LES RACES ET LES PEUPLES


Par l'tude du sol et la patiente observation des phnomnes du climat,
nous pouvons comprendre, d'une manire gnrale, quelle a t
l'influence de la nature sur le dveloppement des peuples; mais il nous
est plus difficile de distribuer  chaque race,  chaque nation, la part
qui lui revient dans les progrs de la civilisation europenne. Sans
doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient
aux prises avec les ncessits de la vie ont d ragir diffremment,
suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence
naturelle, les gots et les tendances de leur esprit. Mais quels taient
ces hommes primitifs qui ont su mettre  profit les ressources offertes
par le milieu et qui nous ont enseign  triompher de ses obstacles?
Nous ne savons. A quelques milliers d'annes en arrire, tous les faits
sont enfouis dans les immenses tnbres de notre ignorance.

On ne sait mme point quelle est l'origine principale des populations
europennes. Sommes-nous les fils du sol, les rejetons des chnes,
comme le disaient les traditions anciennes en leur langage potique, ou
bien les habitants de l'Asie sont-ils nos vritables anctres et nous
ont-ils apport nos langues et les rudiments de nos arts et de nos
sciences? Enfin, si l'Europe tait dj peuple d'autochthones lorsque
les immigrants du continent voisin sont venus s'tablir parmi eux, dans
quelle proportion s'est opr le mlange? Il n'y a pas longtemps encore,
on admettait, comme un fait  peu prs incontestable, l'origine
asiatique des nations europennes; on se plaisait mme  chercher sur la
carte d'Asie l'endroit prcis o vivaient nos premiers pres.
Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour
chercher les traces des anctres sur le sol mme qui porte les
descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les
incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les
alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux gologues des dbris de
l'industrie humaine et mme des ossements qui tmoignent l'existence de
populations industrieuses longtemps avant la date prsume des
immigrations d'Asie. Lors des premiers bgayements de l'histoire, nombre
de peuples taient considrs comme aborignes, et parmi leurs
descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de
commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il
n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est--dire
les anctres d'o proviennent les Plasges et les Grecs, les Latins, les
Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La
parent des langues fait croire  la parent des Aryens d'Europe avec
les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute
l'hypothse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de
l'Oxus. D'aprs Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les
Aryens seraient des aborignes d'Europe. Le fait est qu'il est
impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable
que, pendant les ges prhistoriques, de nombreuses migrations ont eu
lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si
nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont
faits surtout dans le sens de l'est  l'ouest. Depuis que les annales de
l'Europe ont commenc, cette partie du monde a donn aux autres
continents des Galates, des Macdoniens, des Grecs, et, dans les temps
modernes, d'innombrables migrants; en revanche, elle a reu des Huns,
des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des
Armniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbres et des ngres de toute
race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.

Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire,
ni des races dont les reprsentants n'existent pas en corps de nation,
on peut dire, d'une manire gnrale, que l'Europe se partage en trois
grands domaines ethniques, ayant prcisment pour limites communes ou
pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des
Balkhans. Ces montagnes, qui sparent les bassins fluviaux et servent de
barrire entre les climats, devaient aussi rgir en partie la
distribution des races.

[Illustration: POPULATION DE L'EUROPE.]

Le premier groupe des peuples europens occupe le versant mridional du
systme alpin, la pninsule des Pyrnes, la France et une moiti de la
Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues grco-latines,
soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone
ethnologique comprenant presque tous les territoires europens de
l'ancienne Rome, se trouvent a et l quelques enclaves latines,
entoures de tous les cts par des peuples d'un autre langage. Tels
sont les Roumains des plaines infrieures du Danube et de la
Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes valles des
Alpes. En revanche, deux lots, l'un de langue celtique, l'autre de
dialectes ibres, se maintiennent encore en Bretagne et dans les
Pyrnes, au milieu de populations compltement latinises; mais prises
en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibres
et Ligures, ont t conquises aux idiomes romans[1]. Quelles que fussent
leurs diffrences premires, nul doute que la parent des langues n'ait
remplac peu  peu chez eux ou resserr plus fortement la parent
d'origine.

[Note 1: Population de l'Europe en 1875: 304,000,000.

     Grecs et Latins.

Grecs et Albanais                                        5,000,000
Italiens                                                27,000,000
Franais                                                36,000,000
Espagnols et Portugais.                                 20,000,000
Roumains                                                 8,000,000
Romands et Wallons                                       3,000,000
                                                       ----------
                                                        99,000,000

     Slaves.

Slaves du Nord.                                         58,000,000
Slaves du Sud.                                          25,000,000
                                                       ----------
                                                        83,000,000

     Germains.

Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000
Hollandais et Flamands                                   6,500,000
Scandinaves                                              7,500,000
                                                       ----------
                                                        68,000,000

Anglo-Celtes                                            31,000,000
Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc.          23,000,000
]

Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone infrieure
en tendue et en population. Il possde presque tout le centre de
l'Europe, au nord des Alpes et des chanes qui s'y rattachent, et
s'tend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu' l'entre de la Manche.
Le Danemark et, de l'autre ct de la Baltique, la grande pninsule
Scandinave appartiennent galement  ce groupe, o ils occupent une
place  part avec la lointaine Islande. Quant aux les Britanniques,
considres gnralement comme un fragment du domaine ethnique des
Germains, il faut bien plutt y voir un terrain de croisement entre les
races et les langues de l'est et du midi. De mme que l'ancienne
population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques
provinces recules, s'est nanmoins presque partout mlange avec les
envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de mme la langue de ces
conqurants s'est intimement croise avec le franais du moyen ge, et
l'idiome hybride qui en est rsult n'est pas moins latin que tudesque.
Favoriss par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis
peu 'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une
remarquable individualit nationale, qui les spare nettement de leurs
voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.

Les Slaves forment le troisime groupe des peuples europens: un peu
moins nombreux que les Grco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup
plus tendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de
la pninsule des Balkhans, une moiti de l'Austro-Hongrie. A l'orient
des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habites de Slaves purs
ou croiss avec les Tartares et les Mongols; mais  l'ouest et au sud
des montagnes la race se trouve partage en de nombreuses populations
distinctes, au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce ddale des
pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue
latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une
importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce
ct, les mondes slave et grco-latin sont donc, en grande partie,
spars par une zone intermdiaire de peuples de souches diffrentes.
Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent
entre les Slaves et les Germains.

D'ailleurs il n'y a point de concidence entre les limites prsumes des
races europennes et les frontires de leurs langues. Dans le monde
grco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se
trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un mme
dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas
mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout  fait en
dsaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'tablir par le
choix spontan des peuples. A l'exception des frontires formes par de
hautes montagnes ou les eaux d'un dtroit, bien peu de limites d'empires
et de royaumes sont en mme temps des lignes de sparation entre des
races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des
rsistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dpec au
hasard les territoires europens. Quelques peuples, dfendus par les
accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont russi  maintenir
leur existence indpendante depuis l'poque des grandes migrations, mais
combien plus ont t submergs par des invasions successives! Combien
plus, tour  tour vaincus et conqurants, ont vu, pendant le cours des
sicles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rtrcir encore et changer
de limites plusieurs fois par gnration!

Fond, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalit des
ambitions, l'quilibre europen est ncessairement instable. Tandis
que, d'un ct, il spare violemment des peuples faits pour vivre de la
mme vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent
pas unis par des affinits naturelles; il essaye de fondre en une seule
nation des oppresseurs et des opprims, que sparent des souvenirs de
luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la
volont des populations elles-mmes; mais cette volont est une force
qui ne se perd point; elle agit  la longue et tt ou tard elle dtruit
l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte
politique de l'Europe, si souvent remanie depuis les ges de l'antique
barbarie, sera donc fatalement remanie de nouveau. L'quilibre vrai
s'tablira seulement quand tous les peuples du continent pourront
dcider eux-mmes de leurs destines, se dgager de tout prtendu droit
de conqute et se confdrer librement avec leurs voisins pour la
grance des intrts communs. Certainement les divisions politiques
arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer;
mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tcherons de nous
tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les
indiquent  la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et
le groupement des populations unies par l'origine et la langue.
D'ailleurs ces divisions elles-mmes perdent de leur importance dans les
pays comme la Suisse, o des habitants de races diverses et parlant des
idiomes diffrents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de
tous les liens, la jouissance commune de la libert.

En nous plaant au point de vue de l'histoire et des progrs de l'homme
dans la connaissance de la Terre, c'est par les contres riveraines de
la Mditerrane qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et
c'est la Grce, avec la pninsule de Thrace, qui doit venir en tte de
tous les autres pays du bassin de la mer Intrieure. A l'origine de
notre civilisation europenne, l'Hellade tait le centre du monde connu,
et l vivaient les potes qui chantaient les expditions des navigateurs
errants, les historiens et les savants qui racontaient les dcouvertes
et classaient tous les faits relatifs aux pays loigns. Plus tard,
l'Italie, situe prcisment au milieu de la Mditerrane, devint  son
tour le centre du grand Cercle des Terres connues, et c'est d'elle que
partit l'initiative des explorations gographiques. Pendant quinze
sicles, l'impulsion lui appartint: Gnes, Venise, Florence, avaient
succd  Rome comme les cits rectrices du monde civilis et les points
de dpart du mouvement de voyages et de dcouvertes dans les contres
lointaines. Les peuples gravitrent autour de la Mditerrane et de
l'Italie, jusqu' ce que les Italiens eussent eux-mmes rompu le cercle
en dcouvrant un nouveau monde par de l l'Ocan. Le cycle de l'histoire
essentiellement mditerranenne tait dsormais ferm. La pninsule
ibrique prenant, pour un temps bien court, le rle prpondrant, acheva
l'volution commence  l'autre extrmit du bassin de la Mditerrane
par la pninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermdiaire entre les
nations dj polices de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de
l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs
navigateurs les reprsentants du monde europen en Amrique et dans
l'extrme Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la
Mditerrane.

Il est donc naturel de dcrire dans un mme volume les trois pninsules
mridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque
en entier aux peuples grco-latins. La France, galement latinise,
occupe nanmoins une place  part: mditerranenne par son versant de la
Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourn
vers l'Ocan; par sa configuration gographique aussi bien que par son
rle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'change et de
conflit entre les nations riveraines des deux mers; grce au mouvement
des ides, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle
a un rle tout spcial d'interprte commun entre les peuples du Nord et
les Latins du Midi. Il parat donc convenable de traiter la France et
les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les
descriptions des pays germains, des les Britanniques, des pninsules
Scandinaves, et la Gographie de l'Europe se terminera par l'tude de
l'immense Russie.




                            CHAPITRE III

                           LA MDITERRANE




I

LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN


L'exemple de la Grce et de son cortge d'les prouve que les flots
incertains de la Mditerrane ont eu sur le dveloppement de l'histoire
une importance bien plus considrable que la terre mme sur laquelle
l'homme a vcu. Jamais la civilisation occidentale ne serait ne si la
Mditerrane ne lavait les rivages de l'gypte, de la Phnicie, de
l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage.
Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de
l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Smites et
les Berbres; sans ce grand agent mdiateur qui modre les climats de
toutes les contres riveraines et en facilite ainsi l'accs, qui porte
les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en
rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions
rests dans la barbarie primitive. Longtemps mme on a pu croire que
l'humanit avait son existence attache au voisinage de cette mer du
Milieu, car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations
dchues ou non encore nes  la vie de l'esprit: Comme des grenouilles
autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer,
disait Platon. Cette mer, c'tait la Mditerrane. Il importe donc de
la dcrire comme les terres merges que l'homme habite. Malheureusement
la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystres.

L'tude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous
apprend que la Mditerrane a souvent chang de contours et d'tendue;
souvent aussi la porte qui mle ses eaux  celles de l'Ocan s'est
dplace du nord au sud, et de l'occident  l'orient. Tandis que de
simples pninsules comme la Grce, ou mme de petites les, comme le
rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales  une
poque gologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes
tendues des terres africaines, de la Russie mridionale, de l'Asie
mme, taient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs
et d'autres savants ont  peu prs mis hors de doute qu'un immense lac
d'eau douce s'est tendu des bords de l'Aral  travers la Russie, la
Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer ge, jusqu' Syracuse.
C'tait vers la fin de l'poque miocne. Puis  l'eau douce succda le
flot sal de l'Ocan. Il fut un temps o la mer de Grce allait
rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie;  une
autre poque, ou peut-tre en mme temps, le golfe des Syrtes pntrait
au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les
dserts de Libye et du Sahara. Le dtroit de Gibraltar, que les anciens
disaient avoir t ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet
l'oeuvre d'une rvolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de
sparer la Mditerrane de l'ocan des Indes, les unissait au contraire;
l'ancien dtroit tait encore si bien indiqu par la nature, qu'il a
suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilit des
continents voisins, dont les rochers se plissent, s'lvent et
s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des ctes. En
outre, les fleuves travailleurs, comme le Nil, le P, le Rhne,
ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont dj
conquises sur les golfes. Actuellement, la Mditerrane et ses mers
secondaires, du dtroit de Gibraltar  la mer d'Azof, occupent une
surface que l'on peut valuer  six fois environ la superficie du
territoire franais. Proportionnellement  l'tendue des mers, c'est
beaucoup moins qu'on n'est port  se l'imaginer tout d'abord en voyant
l'immense dveloppement des ctes de la Mditerrane, la richesse des
articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et
dgag qu'elle donne  tout un tiers de l'ancien monde. La Mditerrane,
qui, par son rle dans l'histoire, a la prminence sur toutes les
autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une
importante zone ctire de l'Asie et d'une grande partie de
l'Afrique[2], ne reprsente en tendue que la soixante-dixime partie de
l'ocan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul
tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont
pas mme assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau
temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux
annexes, Azof et Marmara; entre la Grce, l'Asie Mineure et la Crte,
s'tend la mer ge, aussi parseme d'les et d'lots que les ctes
voisines sont dcoupes de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre
les deux pninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au
nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la
Mditerrane proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir
de leur histoire on pourrait dsigner par les noms de mer Phnicienne et
de mer Carthaginoise, ou bien de Mditerrane grecque et de Mditerrane
romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-mme subdivise, l'une
par la Crte, l'autre par les deux les de Sardaigne et de Corse.

[Note 2: Superficie du bassin mditerranen:

Versant d'Europe............. 1,770,000
       d'Asie...............   600,000
       d'Afrique............ 4,500,000
Superficie des eaux marines.. 2,987,000
                             ___________
                TOTAL........ 9,857,000
]

[Illustration N 6.--PROFONDEURS DE LA MDITERRANE.]

Ingaux par l'tendue, ces divers bassins le sont encore davantage par
la profondeur. La petite mer d'Azof mrite presque le nom de Palus ou
Marcage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y
couler  fond sans que la mture restt encore visible au-dessus des
flots. La mer Noire a prs de 2 kilomtres de creux dans les endroits
les plus bas de son lit; mais elle s'panche dans la mer de Marmara par
un fleuve moins profond que beaucoup de rivires des continents. De
mme, la cavit de Marmara est peu de chose compare  celle de bien des
lacs de l'intrieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le
Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer ge et le bassin oriental de la
Mditerrane proprement dite, les ingalits des fonds sont en
proportion de celles que prsentent les terres merges. Au milieu de la
ronde des Cyclades, des fosses et des abmes de 500 et mme de 1000
mtres se trouvent dans le voisinage immdiat des les escarpes, tandis
que sur les ctes d'gypte le lit de la mer s'incline insensiblement
vers la cavit centrale de la mer Syrienne, o la sonde a mesur des
profondeurs de 3000 mtres. Ce sont l dj des gouffres comparables 
ceux de l'Ocan, mais  l'orient de Malte on a trouv  la couche
liquide prs de 4 kilomtres d'paisseur: le fond de la cuve
mditerranenne concide donc  peu prs avec le centre gographique du
bassin tout entier. Si la Mditerrane tout entire tait change en une
boule sphrique, elle aurait un diamtre d'environ 140 kilomtres,
c'est--dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas
compltement un pays comme la Suisse.

La mer Ionienne est nettement spare de la cavit de l'Adriatique par
un seuil qui s'lve dans le dtroit d'Otrante, mais elle est encore
bien mieux limite  l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile
 la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, dj signal par Strabon.
Gologiquement la Mditerrane se trouve interrompue, puisque une
brche, o l'paisseur de l'eau ne dpasse pas 200 mtres, est la seule
porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste
et le moins profond des deux, prsente encore des gouffres de plus de
2000 mtres dans la mer Tyrrhnienne et de 2500 mtres et mme 3000
mtres dans la mer des Balares, puis il va se terminer au seuil
hispano-africain, situ, non entre Gibraltar et Ceuta, o les fonds ont
jusqu' 920 mtres, mais plus  l'ouest, dans des parages o le dtroit
s'vase largement vers l'Ocan[3].

[Note 3:

              M. occid. M. orient. Adriatique.

Superficie.   920,000   1,300,000   130,000
Profondeurs
 extrmes..   3,000         4,000       900
Profondeurs
 moyennes..   1,000         1,500       200

              M. ge. Mer Noire, Mditerrane.
                         etc.

Superficie.   157,000   480,000   2,987,000
Profondeurs
 extrmes..     1,000     1,800       5,000
Profondeurs
 moyennes..       500       500       1,000
]

[Illustration: GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA. Dessin de
Taylor, d'aprs une photographie.]

Ce partage de la grande mer en tendues lacustres dont les
communications sont gnes par des seuils sous-marins, des les et des
promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les
phnomnes de l'Ocan et ceux de la Mditerrane. Celle-ci, on le sait,
n'a, sur presque tous ses rivages, que des mares irrgulires et
incertaines.  l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui
s'tendent entre la cte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et
le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents
et courants sont d'une telle frquence, que les observateurs ont eu la
plus grande peine  dterminer la vritable amplitude des flots et se
trouvent souvent en dsaccord. Toutefois le gonflement et la dpression
de la mare sont assez sensibles pour que les marins de la Grce et de
l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les ctes de la Catalogne,
de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la
Syrie, de l'gypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais
sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique,
elles peuvent s'lever jusqu' plus d'un mtre; quand elles sont
soutenues par une tempte, la dnivellation des flots peut mme, en
certains endroits, atteindre 3 mtres. Le dtroit de Messine et l'Euripe
de l'Eube ont aussi leurs alternances rgulires de flux et de reflux;
enfin, dans le golfe de Gabs, le mouvement s'accomplit de la faon la
plus normale, avec le mme rhythme que dans l'Ocan. Le seul bassin de
la Mditerrane o l'on n'ait point encore observ de flux, est la mer
Noire; mais il est fort probable que des mesures de prcision pourraient
y faire dcouvrir un lger frmissement de mare, car on croit l'avoir
reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq  six fois moins
tendu.

[Illustration: N 7.--SEUIL DE GIBRALTAR.]

Diffrente de l'Ocan par la faiblesse et l'ingalit de ses mares, la
Mditerrane l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec
rgularit la masse entire des eaux: les divers bassins maritimes sont
trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume
considrable puissent entretenir, de Gibraltar aux ctes de l'Asie
Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans
les divers courants qui se produisent d'un bassin  l'autre bassin,
l'effet de phnomnes locaux ne dpendant qu'indirectement des grandes
lois de la plante. D'aprs l'hypothse d'un gographe italien du sicle
dernier, Montanari, un courant ctier pntrant dans la Mditerrane par
la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la
Cyrnaque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel aprs avoir suivi les
ctes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la
mer Tyrrhnienne et la mer de France, et rentrer dans l'Ocan, aprs
avoir accompli un circuit complet. Des cartes dtailles reprsentent
mme ce courant suppos, mais les observateurs les plus autoriss ont
vainement cherch  en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des
courants partiels, dtermins soit par l'afflux des eaux de
l'Atlantique, soit par la direction gnrale des vents, par un
trop-plein des eaux fluviales, ou par un excs d'vaporation. C'est
ainsi qu'un mouvement rgulier de la mer se propage de l'ouest  l'est
en suivant le littoral du Maroc et de l'Algrie; un autre courant bien
marqu de l'Adriatique se porte le long des ctes de l'Italie, du nord
au sud, tandis qu' l'ouest du Rhne le flot se dirige vers Cette et
Port-Vendres. D'ailleurs, un courant gnral de la Mditerrane, si mme
il existait, ne pourrait tre que tout superficiel,  cause du seuil
lev qui rattache la Sicile  la Tunisie et spare ainsi les deux
grands bassins de l'Orient et de l'Occident.

Les courants locaux le mieux constats de la Mditerrane sont ceux qui
entranent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le dtroit de
Inikal, et le surplus de la mer Noire dans la mer ge par le dtroit
de Constantinople et les Dardanelles. L nous avons affaire  de
vritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense
trs-largement l'vaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte
de Inikal; de mme, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les
fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le
Danube, qui  lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les
autres affluents runis, doivent se prolonger par le Bosphore et
l'Hellespont. C'est l une consquence ncessaire de l'quilibre des
eaux entre les deux bassins communiquants. De leur ct, l'Archipel et
Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des
remous latraux, une certaine quantit d'eau saline, en change de l'eau
douce qu'ils ont reue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer
autrement la salure de la mer Noire, car depuis les ges inconnus o
cette mer a cess d'tre en libre communication avec la Caspienne et
l'ocan Glacial, ses eaux seraient devenues compltement douces, grce
au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante
ne s'oprait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du
Bosphore. Un simple calcul dmontre qu'en mille annes les affluents de
la mer Noire l'auraient purifie de toutes ses molcules de sel.

A l'autre extrmit de la Mditerrane proprement dite, se produisent
des phnomnes analogues. En effet, l'vaporation est trs-forte dans
cette mer ferme, qui s'tend au midi de l'Europe, non loin de la
fournaise du Sahara et du dsert de Libye, et que parcourent librement
les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des
vagues. Cette dperdition de liquide ne peut gure tre infrieure  2
mtres par anne, puisque dj dans le midi de la France la quantit
d'humidit qui se perd dans l'espace est presque aussi considrable.
L'eau restitue par les pluies tant value  un demi-mtre seulement,
et la tranche annuelle reprsente par les fleuves tributaires
atteignant  peine 25 centimtres, il en rsulte que l'Atlantique doit
fournir chaque anne  sa mer latrale une couche d'au moins 1 mtre
d'paisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup
suprieure  celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux
de l'Ocan, qui pntre par le dtroit de Gibraltar, est assez puissant
pour se faire sentir au loin dans la Mditerrane et peut-tre mme
jusque sur les ctes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les
courants, bord de remous latraux qui se portent en sens inverse. Aux
heures de reflux, toute la largeur du dtroit est occupe par les eaux
provenant de l'Atlantique; mais quand la mare s'lve, la Mditerrane
lutte plus nergiquement contre la pression de l'Ocan, et deux
contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe,
l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les ctes
africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un
contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus sales,
et par consquent plus lourdes, du bassin mditerranen.

Le mlange produit dans la Mditerrane par la rencontre des eaux
appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur
donner une salinit qui soit sensiblement la mme. La teneur en sels y
est en moyenne suprieure  celle de l'Atlantique,  cause de l'excs
d'vaporation, principalement sur les ctes d'Afrique; mais dans la mer
Noire elle est de moiti moindre et varie beaucoup suivant le voisinage
des fleuves. qui s'y dversent[4]. De mme pour la temprature, les
seuils et les dtroits qui empchent le mlange intime des eaux donnent
aux profondeurs sous-marines de la Mditerrane des lois toutes
diffrentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Ocan, le libre jeu des
courants amne sous toutes les latitudes des couches liquides de
diverses provenances, les unes chauffes par le soleil tropical, les
autres refroidies par les glaons polaires; mais ces couches d'ingale
densit se superposent rgulirement en raison de la temprature:  la
surface sont les eaux tides; au fond celles de la temprature
approchent du point de glace. Dans la Mditerrane on n'observe une
superposition analogue des couches liquides que sur une paisseur
d'environ 200 mtres, prcisment gale  l'paisseur du courant qui
pntre de l'Atlantique dans le dtroit de Gibraltar. A une profondeur
plus grande, le thermomtre, plong dans les eaux de la Mditerrane, ne
constate plus aucun abaissement de temprature: l'norme masse liquide,
presque immobile, se maintient uniformment entre 12 et 15 degrs
centigrades; de 200 mtres jusqu'aux abmes de 3 kilomtres, les
observations donnent le mme rsultat. M. Carpenter croit seulement
pouvoir affirmer que, dans le voisinage des rgions volcaniques, l'eau
du fond est plus chaude de quelques diximes de degr que dans les
autres parties du rservoir mditerranen: il faudrait peut-tre
rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opre
au-dessous du lit marin.

[Note 4:

Salinit de l'Atlantique             36 millimes.
        moyenne de la Mditerrane  38    
        moyenne de la mer Noire     16    
]




II

LA FAUNE, LA PCHE ET LES SALINES


Un autre phnomne remarquable des eaux profondes de la Mditerrane est
la raret de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas
compltement: les dragages du _Porcupine_ et les cbles tlgraphiques
retirs du fond de la mer avec un vritable chargement de coquillages et
de polypes, l'ont suffisamment prouv; mais on peut dire qu'en
comparaison des gouffres de l'Ocan, ceux de la Mditerrane sont de
vritables dserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel,
crut mme que les profondeurs en taient compltement azoques, mais
il eut le tort de vouloir riger en loi ce qui prcisment n'tait
qu'une exception. Si les couches profondes de la Mditerrane sont
tellement pauvres en espces animales, la cause en serait, pense
Carpenter,  la grande quantit de dbris organiques apports par les
fleuves du bassin. Ces dbris s'emparent de l'oxygne contenu dans l'eau
et dgagent l'acide carbonique au dtriment de la vie animale:
proportionnellement  l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints
endroits rduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre
est augment de moiti. Peut-tre est-ce galement  cette abondance de
dbris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azure
de la Mditerrane, compare aux eaux plus noires de l'Ocan. Ce bleu,
que chantent  bon droit les potes, ne serait autre chose que
l'impuret des eaux. Les observations compares de M. Delesse ont tabli
que le fond de la Mditerrane est presque partout compos de vase.

Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages
qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrmement
abondante, mais presque toutes ces espces, poissons, testacs ou
autres, sont d'origine atlantique. Malgr son immense tendue, la
Mditerrane est pour la faune un simple golfe de l'ocan Lusitanien. Sa
disposition gnrale dans le sens de l'ouest  l'est, sous des climats
peu diffrents les uns des autres, a facilit le mouvement de migration
du dtroit de Gibraltar  la mer de Syrie. Seulement, la vie est
reprsente par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du
point de dpart, et les individus qui peuplent les eaux occidentales
sont en moyenne d'un volume suprieur  ceux des bassins orientaux. Une
trs-faible proportion d'espces non atlantiques rappelle l'ancienne
jonction de la Mditerrane avec le golfe Arabique et l'ocan Indien.
Sur un total qui dpasse huit cents espces de mollusques, il en est
seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grce et
de Sicile par le dtroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de
Suez, peut-tre  l'poque pliocne, alors que les sables ne l'avaient
pas encore ferme[5]. La diminution des espces, dans la direction de
l'ouest  l'est, devient norme au del des deux cluses que forment les
Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffre compltement
de la Mditerrane proprement dite par sa temprature. Les vents du
nord-est qui glissent  sa surface la refroidissent, au point de la
recouvrir parfois d'une lgre pellicule glace attenant au rivage. La
mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace paisse et
continue; le Pont-Euxin lui-mme a gel compltement en quelques annes
exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mle  celle qu'apportent
les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse
la temprature au grand dtriment de la vie animale. Les chinodermes et
les zoophytes font compltement dfaut dans la faune de la mer Noire;
certaines classes de mollusques, dj relativement rares dans les mers
de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin;
la proportion des espces de mollusques reprsents y est moindre des
neuf diximes. De mme, les poissons, fort nombreux comme individus, ne
comprennent pourtant qu'un nombre d'espces trs-limit, relativement 
la Mditerrane. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-tre plus 
la Caspienne, dont elle est actuellement spare, qu'aux mers de la
Grce, auxquelles la relient les dtroits de Marmara.

[Note 5:
Poissons de la Mditerrane, 444 espces (Goodwin Austen).
Mollusques       850    (Jeffreys).
Foraminifres       200(?)
]

Outre les espces dont la Mditerrane est devenue la patrie, il en est
aussi que l'on doit plutt considrer comme des visiteurs. Tels sont les
requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque
dans l'Adriatique et sur les ctes d'gypte et de Syrie; tels sont aussi
les grands ctacs, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui
d'ailleurs ne font gure leur apparition que dans les parages du bassin
tyrrhnien et dont les visites se font plus rares de sicle en sicle.
Les thons de la Mditerrane sont aussi des voyageurs venus des ctes
lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de premire force, entrent au
printemps par le dtroit de Gibraltar, remontent la Mditerrane tout
entire, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans
l'Atlantique, aprs avoir accompli leur migration de 9000 kilomtres.
Les pcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes
bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les ctes de la mer
Tyrrhnienne, est compose des individus les plus gros et les plus
vigoureux. En tous cas, chaque dtachement semble compos d'individus du
mme ge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de
la mer ne protge contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et
d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand
destructeur est l'homme. Sur les ctes de la Sicile, de la Sardaigne, du
Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupes, en
t, par des madragues ou _tonnare_, norme enceinte de filets enfermant
un espace de plusieurs kilomtres et se resserrant peu  peu autour des
animaux capturs: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par
entrer dans la chambre de la mort dont le plancher mobile se soulve
au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de
kilogrammes que l'on value les masses de chair que les pcheurs
retirent de leurs abattoirs flottants, et nanmoins les thons voyageurs
reviennent chaque anne en multitude sur les rivages accoutums. Ils ont
probablement quelque peu diminu en nombre, mais de nos jours, comme il
y a vingt-cinq sicles, ils remplissent encore de leurs bancs presss la
Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies o les anciens naturalistes
grecs les ont observs.

Outre la pche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les
mers latines, est d'une relle importance conomique. Sur les ctes,
principalement en Italie, les fruits de mer, oursins et poulpes,
contribuent aussi pour une forte part  l'alimentation des riverains;
mais la Mditerrane n'a point de parages o la vie animale surabonde en
aussi prodigieuses quantits que sur les bancs de Terre-Neuve, les ctes
du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des
flottilles de pche est employe, non  capturer des poissons, mais 
recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pche plus le
coquillage de pourpre sur les ctes de la Phnicie, du Ploponse et de
la Grande-Grce, mais des centaines d'embarcations sont toujours
occupes pendant la belle saison, les unes  la recherche du corail, les
autres  celle des ponges.

[Illustration: N 8.--PRINCIPALES PCHERIES DE LA MDITERRANE.]

Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des
pcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les
ctes du Napolitain et de la Sicile, dans le Phare de Messine, sur les
ctes de Sardaigne, mais aussi dans le dtroit de Bonifacio, au large de
Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers
barbaresques. Les ponges usuelles sont rcoltes dans le golfe de Gabs
et  l'autre extrmit de la Mditerrane, sur les ctes de Syrie, de
l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des
Cyclades et des Sporades. Les ponges habitant, en gnral, des
profondeurs moindres que les coraux, de 5 mtres  50 mtres, il est
souvent facile d'aller les dtacher en plongeant, tandis que le corail
est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en
ramassent les dbris, mls  la vase, aux algues et aux restes
d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa priode barbare.
Les riverains de la Mditerrane sont loin d'en tre arrivs  une
connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur
soit possible de pratiquer mthodiquement l'lve du corail et des
ponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut
qu'ils sachent arracher  Prote, le dieu changeant, la garde des
troupeaux de la mer.

La rcolte du sel est, aprs la pche, la grande industrie des bords de
la Mditerrane; mais, comme la pche, elle est encore en maints
endroits dans sa priode primitive; c'est pendant le cours de ce sicle
seulement que l'on a commenc de procder avec science  l'exploitation
du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau
marine. La Mditerrane se prte admirablement  la production du sel, 
cause de la temprature leve de ses eaux, de sa forte teneur saline,
de la faible oscillation de ses mares et de la grande tendue de plages
presque horizontales alternant avec les ctes rocheuses et les
promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de
l'tang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyres, que se
trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposs;
mais on en voit aussi de trs-vastes sur les ctes d'Espagne, de
l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la pninsule istriote, et
jusque dans les limans salins de la Bessarabie qui bordent la mer
Noire. On peut valuer  plus d'un million de tonnes, c'est--dire  un
total de chargement plus considrable que celui de la flotte de commerce
franaise tout entire[6], la masse de sel que l'on rcolte chaque anne
sur les rivages de la Mditerrane. Relativement  la richesse de la
mer, c'est l une quantit tout  fait infinitsimale; ce n'est rien en
proportion des trsors que la science nous permettra de tirer un jour de
ces abmes infertiles[7].

[Note 6: Production du sel marin sur les bords de la Mditerrane:

Espagne         200,000    tonnes.
France          250,000      --
Italie          300,000      --
Autriche         70,000      --
Russie          120,000      --
Autres pays     200,000 (?)  --
             ------------------
              1,140,000 (?) tonnes.
]

[Note 7:

Produit annuel approximatif de la pche                75,000,000 fr.
     --            --       du corail                  16,000,000
     --            --       des ponges                 1,000,000
     --            --       de la rcolte du sel, etc.
                                1,140,000 tonnes.      12,000,000
]




III

COMMERCE ET NAVIGATION


Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de
la Mditerrane doivent tre considrs comme d'une bien faible valeur
en comparaison du gain de toute espce, conomique, intellectuel et
moral, que la navigation de la mer intrieure a valu  l'humanit. Ainsi
que les historiens en ont frquemment fait la remarque, les ctes, les
les et les pninsules de la Mditerrane grecque et phnicienne se
trouvaient admirablement disposes pour faciliter les premiers dbuts du
commerce maritime. Les terres dont on aperoit dj les cimes
blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage o
l'embarcation surprise par la tempte peut se mettre en sret; ces
brises rgulires et ces vents gnraux qui soufflent alternativement de
la terre et de la mer; cette galit du climat qui permet aux matelots
de se croire partout dans leur patrie; enfin cette varit de produits
de toute nature cause par la configuration si diverse des contres
riveraines, toutes ces raisons ont contribu  faire de la Mditerrane
le berceau du commerce europen. Or, que sont les changes,  un certain
point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de
paix et de libert, sinon la lumire se faisant dans les esprits par la
communication des ides? Toute forme du littoral qui favorise les
relations de peuple  peuple a par cela mme aid au dveloppement de la
civilisation. En voyant les les nombreuses de la mer ge, les franges
de presqu'les qui les bordent et les grandes pninsules elles-mmes, le
Ploponse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement  ces
replis du cerveau dans lesquels s'labore la pense de l'homme.

La marche de la civilisation s'est opre longtemps suivant la direction
du sud-est au nord-ouest: la Phnicie, la Grce, l'Italie, la France ont
t successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La
raison principale de ce phnomne historique se trouve dans la
configuration mme de la mer qui a servi de vhicule aux peuples en
mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est
confondu avec l'axe central de la Mditerrane, des eaux de la Syrie au
golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cess d'avoir son unique
centre de gravitation dans le monde mditerranen, et que l'appel du
commerce entrane ses navires vers les deux Amriques et l'extrme
Orient, le mouvement gnral de la civilisation n'a plus cette marche
uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutt dans tous les sens.
Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler
ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amrique du
Nord, et des pays latiniss de l'Europe vers l'Amrique mridionale. Ces
deux courants continuent de se diriger  l'occident, mais ils sont l'un
et l'autre inflchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la
distribution des mers ont ncessit ce changement de direction dans le
mouvement gnral des nations.

Il est intressant de constater les alternatives qui se sont produites
dans le rle historique de la Mditerrane. Tant que cette mer
intrieure resta la grande voie de communication des peuples, les
rpubliques commerantes ne songrent qu' la prolonger  l'orient par
des routes de caravanes traces dans la direction du golfe Persique, des
Indes, de la Chine. Au moyen ge, les comptoirs gnois bordaient les
rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'
la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens,
pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinraire, qui
n'est plus connu de nos jours, tait frquemment suivi  cette poque.
Depuis cinq cents annes, le domaine du commerce s'est rtrci dans
l'Asie centrale, et les relations de peuple  peuple y sont devenues
plus difficiles.

C'est que, dans l'intervalle, la Mditerrane a cess d'tre la grande
mer de navigation. Les marins, librs de la frayeur que causaient les
mers sans bords, ont aventur leurs navires dans tous les parages de
l'Ocan. Les routes de terre, toujours pnibles et semes de prils, ont
t abandonnes, les marchs intermdiaires de l'Asie centrale sont
devenus des solitudes, et la Mditerrane s'est transforme pour le
commerce en un vritable cul-de-sac. Cet tat de choses a dur
longtemps; seulement, depuis le milieu du sicle, les rapports ont
commenc  se renouer de proche en proche, et la reconqute du terrain
perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand vnement, que l'on
peut qualifier de rvolution gologique aussi bien que de rvolution
commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Mditerrane. Nagure
sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'ocan
des Indes par le dtroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des
bateaux  vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie.
Il faut esprer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de
la mer Noire  la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux
fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce
maritime de pntrer directement jusque dans le coeur de l'ancien
continent.

Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se dplacent au bord des mers et
sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on
pourrait appeler les points vitaux de la plante. Port-Sad, ville
improvise sur une plage dserte, est devenue l'une de ces localits
vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de
toute espce, tandis que, non loin de l, sur la cte de Syrie, les
anciennes cits reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misrables
villages o l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux pass. De
mme a pri Carthage, de mme a dclin Venise. Les atterrissements du
littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens,
les changements politiques de toute espce, la perte de la libert, les
destructions violentes ont supprim maint point vital des rivages de la
Mditerrane; mais presque partout le port dtruit s'est rouvert dans le
voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La
plupart des grandes voies commerciales ont gard leur direction
premire, et c'est dans les mmes parages que se trouvent leurs points
d'attache et leurs escales.

D'ailleurs, certaines localits sont des lieux de passage ou de
rendez-vous ncessaires pour les navires, et des villes importantes
doivent forcment y surgir. Tels sont les dtroits, comme Gibraltar et
le Phare de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes
qui s'avancent profondment dans les terres, comme Gnes, Trieste et
Salonique. Les ports qui offrent le point de dbarquement le plus facile
pour les marchandises  destination des mers trangres, par exemple
Marseille et Alexandrie, sont galement des foyers naturels d'attraction
o les commerants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de
la Mditerrane qui runit  la fois tous les avantages gographiques,
car elle est situe sur un dtroit, au point de jonction de deux mers et
de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgr la dplorable
administration qui l'opprime, sa situation mme en fait une des grandes
cits du monde.

Quoique les ports de la Mditerrane ne soient plus, comme ils le furent
pendant des milliers d'annes, en possession de l'hgmonie commerciale,
cependant cette mer intrieure est toujours, en proportion, beaucoup
plus peuple de navires que ne le sont les grands ocans. Sans compter
les embarcations de pche, ses ports riverains ne possdent pas moins de
30,000 navires; d'une capacit totale de 2 millions et demi de tonneaux.
C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais
seulement la sixime partie du tonnage, car la force de l'habitude a
fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les
anciens types d'embarcations  faible capacit, et d'ailleurs le peu de
longueur des traverses, l'immunit relative du pril, le voisinage des
ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.

A la flotte mditerranenne proprement dite il faut ajouter celle que
les ports de l'Ocan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient
trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le
gouvernement de la Grande-Bretagne a mme pris soin de se mettre au
nombre des puissances riveraines de la Mditerrane; il s'est empar de
Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de
Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possde
point la porte de sortie, qui est le dtroit artificiel de Port-Sad 
Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou  l'extrmit du long
corridor extrieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent 
l'lot de Prim et sur le rocher d'Aden,  l'entre de l'ocan des
Indes.

[Illustration: N 9.--LIGNES DE VAPEURS ET TLGRAPHES DE LA
MDITERRANE. Echelle 1:45.000000.

Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Mditerrane,
presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement
considrable d'changes. Au point de vue du trafic, la mer qui s'tend
de Gibraltar  l'gypte est bien un lac franais, ainsi que la nommait
un souverain visant  l'empire universel; c'est aussi un lac hellnique,
dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers matres en
furent les pirates barbaresques, dont les embarcations lgres se
prsentaient inopinment devant les villages des ctes, et s'emparaient
des habitants pour les rduire en esclavage. Depuis l'extermination de
ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Mditerrane une
proprit commune o les mailles du rseau international de navigation
se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme
jadis en convois ou caravanes pour aller dposer leurs marchandises
d'chelle en chelle, la mer est devenue assez sre pour que les
embarcations isoles puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le
pril toujours imminent des rcifs et des temptes. Quoique l'art de la
navigation ait fait de trs-grands progrs, quoique la plupart des caps,
ceux du moins des rivages europens, soient clairs par des phares, et
que l'entre des ports soit indique par des feux, des balises, des
boues, cependant les naufrages sont encore trs-frquents dans les eaux
mditerranennes. Mme de grands navires s'y sont perdus quelquefois
sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'pave.

De nos jours les bateaux  vapeur, suivant d'escale en escale un
itinraire trac, tendent  se substituer de plus en plus aux bateaux 
voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et
d'autre aux chemins de fer des rivages mditerranens, sont ainsi
devenues comme un sillage permanent o passent et repassent les navires,
semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La rgularit, la
vitesse de ces bacs  vapeur, la facilit qu'ils procurent aux
expditions de toute espce, le nombre croissant des voies ferres qui
viennent aboutir aux ports et y dverser leurs marchandises, enfin les
fils tlgraphiques sous-marins, dj ramifis dans tous les sens, qui
relient les ctes les unes aux autres et font penser les peuples 
l'unisson, tout contribue  dvelopper le commerce de la Mditerrane.
Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez,
d'environ huit milliards de francs[8]. En comparaison des changes de
l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est l un trafic encore
peu considrable pour une population riveraine de prs de cent millions
d'hommes; mais chaque anne l'accroissement est zensible.

[Note 8: Navigation de la Mditerrane en 1875 (valuation
approximative).

                         Flotte commerciale
                          /------- ------\              Mouvement     Total des
                          voile.   vapeur.  Tonnage.  des ports.    changes.
Espagne mditerranenne    2,500    100      250,000   5,000,000     600,000,000 fr.
France                     4,000    250      300,000   6,000,000   2,000,000,000
Italie                    18,800    140    1,030,000  21,000,000   2,600,000,000
Autriche                   3,300    100      400,000   3,000,000     400,000,000
Grce                      6,100     20      420,000   7,000,000     200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200     10      210,000  25,000,000     600,000,000
Roumanie                    (?)     (?)        (?)       600,000     200,000,000
Russie mditerranenne       500     50       50,000   2,000,000     400,000,000
gypte                       100(?)  25        (?)     4,000,000     500,000,000
Malte et Gibraltar.          (?)               (?)     6,000,000     400,000,000
Algrie                      170              10,000   2,000,000     400,000,000
Tunis, Tripoli, etc.         500              10,000     500,000     100,000,000
                          ------    ----   ---------  ----------   -------------
                          28,170(?) 680(?) 2,700,000  82,100,000   8,400,000,000 fr.
]

D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant
organisme des pninsules europennes, la torride Afrique est encore en
grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran  Tunis, et
d'Alexandrie  Port-Sad, ses ctes presque sans population sont
rarement visites; les marins de nos jours les vitent comme le
faisaient les anciens nautonniers hellnes. On peut mme s'tonner que
des rgions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires,
telles que la Cyrnaque, Chypre et l'admirable le de Crte, situe 
l'entre mme de la mer ge, soient restes si longtemps loignes des
grandes lignes de navigation moderne.




                              CHAPITRE IV

                               LA GRCE




I

VUE D'ENSEMBLE


La Grce politique, resserre dans ses troites limites au sud des
golfes de Volo et d'Arta, est une contre d'environ 50,000 kilomtres
carrs, reprsentant au plus la dix-millime partie de la surface
terrestre. En d'immenses territoires comme celui de l'empire russe, des
districts plus vastes que la Grce n'ont rien qui les distingue des
rgions environnantes, et leur nom veille  peine une ide dans
l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellnes, si
insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous
rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanit n'atteignit un degr de
civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au
libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entrans dans
un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous
devons toujours reporter nos regards en arrire pour contempler ces
petits peuples qui sont rests nos matres dans les arts, et qui furent
nos initiateurs dans les sciences. La ville qui fut l'cole de la
Grce est encore par son histoire et ses exemples l'cole du monde
entier. Aprs vingt sicles de dchance, elle n'a cess de nous
clairer, comme ces toiles dj teintes dont les rayons continuent
d'illuminer la terre.

C'est videmment  la situation gographique de la Grce qu'il faut
attribuer le rle si considrable qu'ont rempli ses peuples pendant une
longue priode de l'histoire universelle. En effet, des tribus de mme
origine, mais habitant des contres moins heureuses, notamment les
Plasges de l'Illyrie, que l'on croit tre les anctres des Albanais,
n'ont pu s'lever au-dessus de la vie barbare, tandis que les Hellnes
se plaaient  la tte des nations polices et leur frayaient des voies
inexplores jusqu'alors. Si la Grce qui, dans la priode gologique
actuelle, est si merveilleusement dcoupe par les flots, avait continu
d'tre ce qu'elle fut pendant la priode tertiaire, une vaste plaine
continentale rattache aux dserts de la Libye et parcourue par les
grands lions et les rhinocros, aurait-elle pu devenir la patrie de
Phidias, d'Eschyle et de Dmosthnes? Non, sans doute. Elle serait
reste ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle
l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle et attendu que
l'impulsion lui vnt du dehors. Il est vrai que par suite de cette
ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donne les voyages, les
dcouvertes, les routes de commerce, la Grce s'est rapetisse peu  peu
en proportion du monde connu; elle a fini par perdre les privilges que
lui avaient assurs d'abord sa position gographique et la forme
heureuse de ses contours.

La Grce, pninsule de la presqu'le des Balkhans, avait, plus encore
que la Thrace et la Macdoine, l'avantage d'tre compltement ferme du
ct du nord par des barrires transversales de montagnes; aussi, grce
 ces remparts protecteurs, la culture hellnique a-t-elle pu se
dvelopper sans avoir  craindre d'tre touffe dans son germe par des
invasions successives de barbares. Au nord et  l'est de la Thessalie,
l'Olympe, le Plion, l'Ossa constituent dj, du ct de la Macdoine,
de premiers et formidables obstacles. Aux limites de la Grce actuelle
et de la Thessalie, se dresse une deuxime barrire, la chane abrupte
de l'Othrys. Au dtour du golfe de Lamia, nouvel obstacle: la range de
l'OEta ferme le passage; il faut se glisser entre les rochers et la mer
par l'troit dfil des Thermopyles. Aprs avoir travers les monts de
la Locride pour redescendre dans le bassin de Thbes, il reste encore 
franchir le Parns ou les contre-forts du Cithron avant de gagner les
plaines de l'Attique. Au del, l'isthme est encore dfendu par d'autres
barrires transversales, remparts extrieurs de la grande citadelle
montagneuse du Ploponse, l'acropole de la Grce. On a souvent
compar l'Hellade  une srie de chambres aux portes solidement
verrouilles; il tait difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en
sortir,  cause de ceux qui les dfendaient. La Grce est faite comme
un pige  trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous
trouvez pris en Macdoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles
et l'isthme. Mais c'est au del de l'isthme surtout qu'il devient
difficile de pntrer; aussi Lacdmone fut-elle longtemps inattaquable.

A une poque o la navigation, mme sur les eaux presque fermes comme
l'Archipel, tait fort prilleuse, la Grce se trouvait suffisamment
protge par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais
nulle contre n'invitait mieux les marins aux expditions pacifiques du
commerce. Largement ouverte sur la mer ge par ses golfes et ses ports,
prcde d'les nombreuses, d'tape et de refuge, la Grce pouvait
entrer facilement en rapports d'change avec les populations plus
cultives qui vivaient en face, sr les ctes denteles de l'Asie
Mineure. Les colons et les voyageurs de l'Ionie d'orient n'apportaient
pas seulement des denres et des marchandises  leurs frres Achens ou
Plasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les pomes, la
science, les arts de leur patrie. Par la forme gnrale de ses rivages
et la disposition de ses montagnes, la Grce regarde surtout vers
l'Orient, d'o lui vint la lumire; c'est du ct de l'est que les
pninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemes les les les
plus nombreuses; c'est galement sur la rive orientale que s'ouvrent les
ports commodes et bien abrits, et que s'tendent, dans leur hmicycle
de montagnes, les plaines les mieux situes pour servir d'emplacement 
des cits populeuses. Cependant la Grce n'a pas, comme la Turquie, le
dsavantage d'tre  peu prs compltement prive de rapports directs
avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des ctes
abruptes. La mer d'Ionie,  l'ouest du Ploponse, est, il est vrai,
relativement large et dserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse
toute l'paisseur de la pninsule hellnique, et la range des les
Ioniennes, d'o l'on aperoit au loin les montagnes de l'Italie,
devaient inciter  la navigation des mers occidentales. Dans les temps
antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les
votes bien avant les Romains, purent, grce au commerce, enseigner leur
art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine
les civilisateurs de tout le monde mditerranen de l'Occident.

Le trait distinctif de l'Hellade, considre dans son relief, est le
grand nombre de petits bassins indpendants et spars les uns des
autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la
disposition du sol se prtait au fractionnement des races grecques en
une multitude de rpubliques autonomes. Chaque cit avait son fleuve,
son amphithtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses
vergers et ses forts; presque toutes avaient aussi leur dbouch vers
la mer. Tous les lments ncessaires  une socit libre se trouvaient
runis dans ces petits groupes indpendants, et le voisinage de cits
rivales, galement favorises, entretenait une mulation constante, qui
trop souvent dgnrait en luttes et en batailles. Les les de la mer
ge accroissaient encore la diversit politique; chacune d'elles, comme
les bassins de la pninsule hellnique, s'tait constitue en cit
rpublicaine; partout l'initiative locale se dveloppait librement, et
c'est ainsi que, le moindre lot de l'Archipel a pu fournir des grands
hommes  l'histoire.

Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses les et de ses
bassins pninsulaires, la Grce est diverse  l'infini, elle est une par
la mer qui la baigne, la pntre, la dcoupe en franges et lui donne un
dveloppement de ctes extraordinaire. Les golfes et les innombrables
ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots,
des amphibies, ainsi que le disait Strabon; les Grecs ont pris quelque
chose de la mobilit des flots. De tout temps ils se sont laiss
entraner par la passion des voyages. Ds que les habitants d'une cit
taient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la
subsistance, ils se htaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles; ils
couraient les rives de la Mditerrane pour y trouver un site qui leur
rappelt la patrie et pour y lever une nouvelle acropole. C'est ainsi
que des Palus Motides jusqu'au del des colonnes d'Hercule, de Tanas
et de Panticape  Gads et  Tingis, la moderne Tanger, surgirent
partout des villes hellniques. Grce  ces colonies parses, dont
plusieurs dpassrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs
anciennes mtropoles, la vritable Grce, celle des sciences, des arts
et de l'autonomie rpublicaine, finit par dborder largement hors de son
berceau et par occuper sporadiquement tout le pourtour du monde
mditerranen. Relativement  ce qui formait l'Univers des anciens, les
Grecs taient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport  la terre
entire. L'analogie remarquable que la petite pninsule de Grce et les
les voisines prsentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, situe
prcisment  l'autre extrmit du continent, se retrouve aussi dans le
rle des nations qui les habitent. Les mmes avantages gographiques
ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amen
des rsultats de mme nature; de la mer ge aux eaux de l'Angleterre,
une sorte de polarit s'est produite  travers les temps et l'espace.

[Illustration: VUE DU PARNASSE ET DE DELPHES.]

L'admiration que les voyageurs prouvent  la vue de la Grce provient
surtout des souvenirs qui s'attachent  chacune de ses ruines, au
moindre de ses ruisselets, aux plus faibles cueils de ses mers. Tel
site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux
paysages de l'Hellade ou qui mme leur est suprieur par la grce ou la
hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'apprciateurs,
et la foule indiffrente passe en le regardant  peine; c'est qu'il ne
porte point le nom clbre de Marathon, de Leuctres ou de Plate, et
qu'on n'y entend pas le bruissement des sicles couls. Cependant,
quand mme les ctes de la Grce ne se distingueraient pas entre toutes
par l'clat que reflte sur elles la gloire des anctres, elles n'en
resteraient pas moins belles et dignes d'tre contemples. Ce qui ravit
l'artiste dans les paysages des golfes d'Athnes et d'Argos, ce n'est
pas seulement le bleu de la mer, le sourire infini des flots, la
transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque
saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des
montagnes aux assises de calcaire ou de marbre: on dirait des masses
architecturales, et maint temple qui les couronne ne parat qu'en
rsumer la forme.

La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voil ce qui manque le plus aux
rivages de la Grce! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les
montagnes sont dpouilles de leurs grands arbres; il ne reste plus que
les arbrisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; mme
le tapis d'herbes odorifrantes qui revt les dclivits et que broute
la dent des chvres, est en maints endroits rduit  quelques misrables
lambeaux; les pluies torrentielles enlvent jusqu' la terre vgtale;
la roche se montre  nu: de loin, on ne voit que des escarpements
gristres, tachets a et l de maigres buissons. Dj du temps de
Strabon presque toutes les montagnes des ctes avaient perdu leurs
forts; de nos jours, a dit un auteur, la Grce n'est plus que le
squelette de ce qu'elle fut autrefois. Par une sorte d'ironie, les noms
emprunts  des arbres sont extrmement nombreux dans toutes les parties
de l'Hellade et de la Turquie hellnique. Carya est la ville des
noyers, Valanidia, celle des chnes  vallone; Kyparissi, celle des
cyprs; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trouvent
des localits dont le nom rural n'est malheureusement plus justifi.
C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intrieur du pays et du
littoral ionien que subsistent encore les forts. L'Oeta, quelques-uns
des monts de l'tolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le
Ploponse, l'Arcadie, l'lide, la Triphylie, les pentes du Taygte ont
gard leurs grands bois. C'est aussi dans ces contres forestires et
parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux
sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on,
n'aurait pas entirement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur
l'Oeta; quant au sanglier d'rymanthe, qui devait tre une espce
particulire,  en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve
plus en Grce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus
depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs
dans certaines parties du Ploponse, est une tortue, que les indignes
regardent avec une sorte d'horreur, semblable  celle qu'prouvent un
grand nombre d'Occidentaux  la vue du crapaud ou de la salamandre. La
Grce est petite, et cependant la varit des climats y est fort grande.
Le contraste des montagnes et des plaines, des rgions forestires et
des valles arides, des ctes exposes au nord et de celles qui sont
tournes vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables
oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversits, on peut dire que
dans son ensemble la Grce prsente, du nord au sud, une gamme
climatrique dont la richesse n'est gale que dans un trs-petit nombre
de rgions terrestres. Au nord, les monts de l'tolie, aux pentes
couvertes de htres, semblent appartenir aux rgions tempres du centre
de l'Europe, tandis qu'au sud et  l'est les pninsules et les les,
avec leurs olivettes et leurs bosquets de citronniers et d'orangers,
mme leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font dj
partie de la zone subtropicale; mme dans un voisinage immdiat, des
contres ont des climats fort distincts: telles, par exemple, la cavit
lacustre de la Botie, aux froids hivers, aux ts brlants, et la
campagne de l'Attique, alternativement rafrachie et rchauffe par la
brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grce rsume une zone
considrable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrme varit
de climats et tous les contrastes qui en drivent n'aient eu pour
rsultat d'veiller plus vivement l'intelligence dj si mobile des
Hellnes, de solliciter leur curiosit, leur got pour le commerce et
leur esprit d'industrie.

D'ailleurs, la grande diversit des climats de terre est compense en
Grce par l'unit du climat maritime. Comme dans les valles des
montagnes, le vent qui souffle sur la mer ge oscille en brises
alternantes. Pendant presque tout l't, les grands foyers d'appel des
dserts africains attirent les courants atmosphriques de l'Europe
orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macdoine, l'air se prcipite
alors en un vent violent qui entrane rapidement vers le sud les navires
en voyage: maintes fois les conqurants qui possdaient les rivages
septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller
attaquer  l'improviste les habitants des contres plus mridionales de
l'Asie Mineure ou de la Grce. Ce courant atmosphrique rgulier, connu
sous le nom de vent tsien ou annuel, cde  la fin des chaleurs,
quand le soleil est au-dessus du tropique mridional. En outre, il
s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attir vers
les rgions du littoral rchauffes pendant le jour. Aprs le coucher du
soleil, il se modre peu  peu; l'atmosphre reste calme durant quelques
instants, puis insensiblement elle commence  se mouvoir en sens
inverse, et les barques voguant vers le nord mettent  la voile. Cette
brise, le propice _embats_, est le doux souffle de la mer chant par
les anciens potes. Du reste, vents gnraux et brises locales changent
de direction et d'allures dans le voisinage des ctes, suivant la forme
et l'orientation des golfes et des chanes de montagnes. Ainsi le golfe
de Corinthe, que de hautes artes dominent au nord et au sud, ne reste
ouvert aux courants ariens qu' ses deux extrmits; le vent entre et
sort alternativement, pareil, disait Strabon,  la respiration d'un
animal.

De mme que les vents, les pluies dvient en maints endroits de leur
course normale pour se dverser, comme en des entonnoirs, dans certaines
valles qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes;
ailleurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber
leur fardeau d'humidit;  tous les contrastes locaux produits par la
diffrence de relief et la varit des climats correspondent d'autres
contrastes dans le taux de la prcipitation annuelle. En moyenne, les
pluies sont beaucoup plus abondantes sur les ctes occidentales de la
Grce que sur les rivages orientaux: de l cet aspect riant que
prsentent les coteaux de l'lide, compars aux escarpements nus de
l'Argolide et de l'Attique. C'est galement  l'ouest de la Pninsule
que viennent clater avec le plus de rgularit les orages apports par
les vents de la Mditerrane. Au printemps, saison orageuse par
excellence, il arrive frquemment dans les campagnes de l'lide et de
l'Acarnanie que, pendant des semaines entires, le tonnerre gronde
rgulirement toutes les aprs-midi. Nulle part n'taient mieux placs
les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.

Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des ctes de
l'Hellade et de l'Asie Mineure, taient dj parvenus  un tat de
civilisation assez dvelopp bien avant l'poque historique. C'est l ce
qu'ont dmontr les fouilles opres sous les cendres volcaniques de
Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous
les dbris, les Santoriniotes commenaient  sortir de l'ge de la
pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des
votes avec des pierres et du mortier, fabriquaient la chaux, se
servaient de poids forms avec des blocs de lave, connaissaient le
tissage et la poterie, l'art de teindre les toffes et celui de peindre
leurs maisons  fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles
et commeraient avec les pays lointains.

Ces hommes taient-ils de la mme origine que les Hellnes? on ne sait.
Mais une chose est certaine: ds les premires lueurs de l'histoire, des
Grecs de diverses familles habitaient les rivages et les les de la mer
Ege, tandis que des populations plasgiques vivaient dans l'intrieur
et sur les ctes occidentales de la Pninsule. D'ailleurs les Plasges
ou les Vieux taient de la mme souche que les Grecs, et parlaient des
langues dont l'origine se confond avec celle des dialectes hellniques.
Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient d se rpandre en
Grce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace,
soit par Miasme, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les les
de l'archipel,  moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays
lui-mme. D'aprs les traditions, les Plasges taient ns du mont
Lyce, au centre du Ploponse; ils se glorifiaient d'tre des
autochthones, les Hommes de la Terre noire, les Enfants des
Chnes, les Hommes ns avant la Lune. Autour d'eux vivaient des
tribus nombreuses de mme origine, les oliens et les Llges, auxquels
vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achens ou les Bons. Les
Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considrable
sur les destines du monde, occuprent seulement la pninsule de
l'Attique et l'Eube. Quant aux Achens, ils eurent longtemps la
prpondrance et donnrent leur nom  l'ensemble des peuplades grecques.
Plus tard, lorsque les Doriens, franchissant le golfe de Corinthe  sa
partie la plus troite, se furent tablis en conqurants dans le
Ploponse, tous les habitants de la pninsule et des les reurent des
Amphictyonies sigeant aux Thermopyles et  Delphes le nom gnrique
d'Hellnes, qui tait celui d'une petite peuplade de la Thessalie
mridionale et de la Phthiotide. La dsignation de Grecs, qui peut-tre
est un synonyme de Montagnards, et peut-tre aussi a le sens de
Vieux, Antique, Fils du sol, se rpandit peu  peu dans la nation
elle-mme et finit par tre gnralement adopte. Les Ioniens de l'Asie
Mineure et les Carions des Sporades, mules des Phniciens, naviguaient
de port en port, trafiquant parmi ces tribus  demi-sauvages, et comme
des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, rpandaient de
peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.

Commerants phniciens et vainqueurs romains modifirent  peine les
lments de la population hellnique; mais lors de la migration des
Barbares, ceux-ci pntrrent dans la Grce en multitudes. Pendant plus
de deux sicles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Ploponse,
puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois  dpeupler
la contre. La Grce devient une Slavie, et l'idiome gnral fut une
langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande
majorit des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les
superstitions et les lgendes des Grecs ne sont pas un simple hritage
des anciens Hellnes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantmes
et des vampires invents par les Slaves; le costume des Grecs est aussi
un legs de leurs conqurants du Nord. Toutefois la langue police des
Hellnes a repris graduellement le dessus, et la race elle-mme a si
bien reconquis la prdominance, qu'il est impossible maintenant de
retrouver les lments serbes de la population. Mais, aprs avoir t
presque entirement slavise, l'Hellade courut le risque de devenir
albanaise, surtout pendant la domination vnitienne. Encore au
commencement du sicle, l'albanais tait la langue prpondrante de
l'lide, d'Argos, de la Botie et de l'Attique; de nos jours, plus de
cent mille prtendus Hellnes la parlent encore. La population actuelle
de la Grce est donc fort mlange, mais il serait difficile de dire
dans quelles proportions se sont unis les lments divers: hellne,
slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les
Manotes ou Maniotes de la pninsule du Tnare; eux-mmes se disent les
descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs
chteaux forts celui qui appartint au seigneur Lycurgue. Depuis un
temps immmorial jusqu' la guerre de l'indpendance, leurs assembles
de vieillards gardrent le titre de Snat de Lacdmone. Tout Manote
jurait d'aimer jusqu' la mort le premier des biens, la libert,
hritage des anctres spartiates. Cependant les noms d'une foule de
localits du Magne sont d'origine serbe et tmoignent du long sjour des
Slaves dans la contre. Les Manotes pratiquent la vendetta comme
s'ils taient des Montngrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle
de presque toutes les peuplades encore barbares?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dpit des invasions et des
croisements, la race grecque, peut-tre en partie sous l'influence du
climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses
traits distinctifs. D'abord, elle a su garder sa langue, et l'on a
vraiment lieu de s'tonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un
idiome rustique, ne diffre pas davantage du grec littraire ancien. Les
changements, analogues  ceux que l'on retrouve dans les
langues-no-latines, se rduisent presque  deux, l'abrviation des mots
par la contraction des syllabes non accentues et l'emploi des
auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs
modernes d'expurger peu  peu leur idiome des tournures barbares et des
mots trangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide.
Physiquement, la race n'a gure chang non plus; on reconnat les
anciens types en maint district de la Grce moderne. Le Botien a cette
dmarche lourde qui faisait de lui un objet de rise parmi les autres
Grecs; le jeune Athnien a la souplesse, la grce et l'allure intrpide
que l'on admire dans les cavaliers sculpts sur les frises du Parthnon;
la femme de Sparte a gard cette beaut forte et fire que les potes
clbraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation
des Hellnes modernes n'est pas moins vidente. Comme ses anctres, le
Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveauts,
grand questionneur des trangers; descendant de citoyens libres, il a
gard le sentiment de l'galit, et toujours enivr de sa dialectique,
discute sans cesse comme s'il tait encore dans l'agora; il s'abaisse
souvent  flatter, mais sans conviction et par artifice de langage.
Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mrite intellectuel
au-dessus du mrite moral;  l'exemple du sage Ulysse, le hros des
chants homriques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec
grce; pour lui l'Acarnanien vridique et le Manote lent  promettre,
fidle  tenir, sont des rustres bizarres. Un des traits de caractre
qui distingue aussi de tous les autres Europens l'ancien Grec et le
moderne, est qu'il se laisse rarement entraner par les fortes passions,
 l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mlancolie; il aime
la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un
jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-mme est un acte o se
concentrent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort
inconnu parmi les Grecs de nos jours: le plus malheureux, celui qui a le
plus de raisons d'etre dsespr, se rattache quand mme  l'existence.
Un Grec atteint de folie est galement un phnomne des plus rares.

[Illustration: MANOTES ET HABITANTS DE SPARTE. Dessin de A. de Curzon
d'aprs nature.]

Actuellement, la nationalit grecque, en dpit des lments si divers
qui l'ont compose, est une de celles qui dans leur ensemble prsentent
le caractre le plus homogne. Les Albanais, d'origine plasgique, comme
les Hellnes, ne leur cdent point en patriotisme, et ce sont eux,
Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-tre le plus vaillamment
lutt pour la cause commune de l'indpendance nationale. Les huit cents
familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs
troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'tolie, et que l'on
connat sous le nom de Kara-Gounis ou Noires-Capotes, parlent  la
fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux pousent des Grecques,
bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage  des Hellnes.
Fiers et libres, ils sont trop clair-sems pour que leur groupe de
population puisse avoir une grande importance. Quant aux trangers
proprement dits, les Grecs sont assez intolrants  leur gard et ne
prennent point  tche de leur rendre le sjour agrable. Les Turcs,
jadis si nombreux dans certaines parties du Ploponse, en Botie et
dans l'le d'Eube, ont d fuir jusqu'au dernier le pays o leur
prsence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont
laiss en tmoignage de leur sjour que le fez, le narghil, les
babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les
villes de l'Orient slave et musulman, n'osent gure se hasarder parmi
les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le
maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance
que dans les les Ioniennes, o ils s'taient glisss  la faveur du
protectorat britannique. C'est dans ce mme archipel que vivent aussi
les descendants des anciens colons vnitiens et nombre d'migrants venus
de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et
d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'le
de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athnes et de
Corfou, restant presque toujours dans une position subordonne, ils
vivent  part comme des trangers.

[Illustration: N. 10.--POPULATIONS DE LA GRCE.]

La population homogne de la Grce ne permet donc pas de diviser cette
contre, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces
ethnologiques, mais elle se partage gographiquement en quatre rgions
naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de
la population turque du nom de Roumlie, en souvenir de l'empire
romain de Byzance; l'antique Ploponse, appel de nos jours More,
peut-tre par mtathse du mot Rome, ou plutt d'un mot slave qui
signifie rivage marin et qui s'appliquait jadis  l'lide; les les de
la mer ge, Sporades et Cyclades; et les les Ioniennes. En dcrivant
les diverses parties de la Grce, il nous arrivera souvent d'employer de
prfrence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cits, car
les Hellnes de nos jours, jaloux des gloires de la Grce d'autrefois,
cherchent  dbarrasser peu  peu la carte de leur pays de tous les noms
d'origine slave ou italienne[9].

[Note 9: Grce dans ses limites politiques:

                   Superficie.  Population            Population
                                 en 1870.            kilomtrique.

Grce continentale.. 19,575       341,038                  17

Ploponse.......... 21,466       645,380                  30

Iles de l'Ege......  6,475       205,840                  32

Iles Ioniennes......  2,607       218,879                  84

     TOTAUX......... 50,123     1,411,143 (1,458,000 avec  24
                                          les marins, etc.)
]




II

GRCE CONTINENTALE


Les montagnes du Pinde, qui forment l'arte mdiane de la Turquie
mridionale, se prolongent en Grce et lui donnent un caractre
orographique analogue. Des deux cts de la frontire conventionnelle,
ce sont les mmes roches et la mme vgtation, des paysages semblables,
et presque partout des populations de mme origine. En partageant
l'pire et en prenant la Thessalie  la Grce, la diplomatie europenne
ne s'est point occupe de faire son oeuvre conformment aux indications
de la nature. Elle s'est borne, dans la partie orientale de la
frontire,  suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du
chanon de l'Othrys, le mont sourcilleux qui domine la plaine du
Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des
deux pays coupe transversalement la valle de l'Achlos et les croupes
terreuses qui la sparent du golfe d'Arta.

La cime isole du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dresse en tour  l'angle
o l'Othrys se dtache de la grande chane du Pinde, est, non le plus
haut sommet de la Grce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi
dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au
sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante valle de
Karpnisi, se rattachent par une arte leve au massif le plus
considrable de la Grce moderne: c'est le groupe que couronnent les
pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux
pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, o se
dressa le bcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona
font prcisment face aux beaux massifs de la More septentrionale,
galement boiss et neigeux.

A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'tolie, beaucoup
moins levs, mais abrupts, sans chemins, forment un vritable chaos de
broussailles, de rochers et de dfils sauvages o ne s'aventurent gure
que les tribus des bergers valaques. La contre devient plus accessible
dans l'tolie mridionale, au bord des lacs et des rivires; mais l
aussi s'lvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se
relient au systme du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font
face aux les Ioniennes sont escarpes, couvertes d'arbres et de
buissons; ce sont les monts du noir continent dont parlait Ulysse. A
l'est de l'Achlos, une autre chane ctire, bien connue des marins,
est le Zygos, dont les escarpements mridionaux, pres et nus, se voient
au-dessus de Missolonghi; plus  l'est, une autre chane s'avance dans
la mer pour former, avec les promontoires de la More, l'troit goulet
du golfe de Corinthe. Tout prs de l'entre, une des montagnes de la
cte d'tolie, le Varassova, aux pans brusquement coups, ressemble  un
norme bloc,  une pierre monstrueuse. C'tait, en effet, disent les
gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter
au milieu du dtroit pour qu'elle servt de pont entre les deux rivages.
Mais la pierre tait trop lourde, ils la laissrent tomber  l'endroit
o on la voit aujourd'hui.

Vers la mer Ege, le haut massif du Katavothra se continue  l'est,
paralllement aux montagnes de l'le d'Eube, par une chane ctire, ou
plutt par une srie de groupes distincts, que sparent les uns des
autres de profondes chancrures, de larges dpressions et mme des
valles fluviales. Quoique basses et coupes de nombreux passages, ces
montagnes aux roches escarpes, aux brusques promontoires, aux soudains
prcipices, n'en sont pas moins d'un accs fort difficile, et pendant
les guerres de la Grce ancienne, il suffisait d'un petit nombre
d'hommes pour les dfendre contre des armes entires. A l'une des
extrmits de cette chane se trouve le passage des Thermopyles; 
l'autre extrmit s'tend,  la base orientale du Pentlique, la fameuse
plaine de Marathon.

Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du
golfe de Corinthe, au sud de la Botie, forment aussi dans leur ensemble
une sorte de chane, parallle  celle qui longe le canal d'Eube, mais
plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes
dont le nom ne rveille les souvenirs les plus doux de la posie et ne
fasse aussitt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se
prsente d'abord le Parnasse  la double tte, la montagne o se
rfugirent Deucalion et Pyrrha, anctres de tous les Grecs, et o les
Athniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur
de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona,
qui pyramide au nord-ouest, on aperoit la Grce entire, avec ses
golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie
jusqu'au Taygte de l'extrme Ploponse, et l'on distingue  ses pieds
l'admirable bassin de Delphes, jadis l'ombilic du monde, le lieu de
paix et de concorde o tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non
moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succde du ct de
l'est. L'Hlicon des Muses est, comme aux temps de la Grce antique, la
montagne dont les valles sont les plus fertiles et les plus riantes.
Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et
leurs bosquets, leurs pturages, leurs jardins, o murmurent les
fontaines, contrastent de la manire la plus heureuse avec les plaines
nues et dessches de la Botie. Si le Parnasse a la source de Castalie,
l'Hlicon a celle de l'Hippocrne, qui jaillit sous le sabot de Pgase.
La longue croupe du Cithron, o le mythe a fait natre Bacchus, relie
les montagnes de la Botie mridionale  celles de l'Attique, roches de
marbre devenues fameuses par le voisinage de la cit qu'elles abritent.
Au nord d'Athnes, c'est le Parns, au profil si pur et si rhythmique; 
l'est, le Pentlique, o se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses
par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens
potes ont chant les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories
d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium,
consacr  Minerve et  Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un
ancien temple.

Au sud de l'Attique, un autre groupe isol, occupant toute la largeur de
l'isthme de Mgare, servait de rempart de dfense aux Athniens contre
leurs voisins du Ploponse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui
Macryplagi[10] Au del se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit,
resserr entre le golfe de Lpante et celui d'Athnes. C'est un simple
seuil dont les roches calcaires, striles et sans eau, s'lvent de 40 
70 mtres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomtres de large
entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre sparant
deux rgions gographiques distinctes, se trouvait tout naturellement
choisie pour devenir un lieu d'assembles, de ftes et de marchs. On
reconnat encore en travers de l'isthme les restes du mur de dfense
lev par les Ploponnsiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les
traces du canal commenc par l'ordre de Nron et destin  rejoindre les
deux mers.

[Note 10: Altitudes de la Grce continentale:

Gerakovouni (Othrys).....            1,729   mtres.
Veloukhi (Tymphreste)....            2,319     
Khonia...................            2,495     
Vardoussia...............            2,512     
Katavothra (Oeta)........            2,000     
Monts d'Acarnanie........            1,590     
Varassova................              917     
Liakoura (Parnasse)......            2,459     
Pateovouna (Hlicon).....            1,749     
Elatea (Cithron)........            1,411     
Parns...................            1,416     
Pentlique...............            1,126     
Hymette..................            1,036     
Macryplagi (Geraneia)....            1,366     
]

Les montagnes calcaires de la Grce, de mme que celles de l'pire et de
la Thessalie, sont riches en bassins o les eaux s'amassent en lacs,
tandis que tout autour la terre, perce de gouffres o s'engouffrent les
torrents, est aride et dessche. L'Acarnanie mridionale, dont une
partie a reu le nom de Xeromeros ou pays sec,  cause de son manque
d'eau courante, est ainsi parseme de bas-fonds lacustres. Au sud du
golfe d'Arta, qui lui-mme est une espce de lac communiquant avec la
mer par une bouche fort troite, se trouvent plusieurs de ces nappes
d'eau, restes d'une sorte de mer intrieure, comble par les alluvions
de l'Achlos. Le lac le plus considrable de la rgion a mme reu des
indignes le nom de Pelagos ou de Mer,  cause de son tendue et de la
violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien
Trichonis des toliens. Rput insondable, il est en ralit
trs-profond et ses eaux sont pures; mais il se dverse d'un flot lent
dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empests de
marcages, et s'panchant lui-mme dans l'Achlos par un courant
bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de
villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac infrieur, la
fivre a dpeupl la contre. Nanmoins le pays est fort beau. A peine
sorti d'une troite cluse ou _clissura_ des montagnes du Zygos, le
chemin s'engage sur un pont de prs de deux kilomtres, construit jadis
par un gouverneur turc au-dessus des marais qui sparent les deux lacs.
Le viaduc s'est  demi enfonc dans la vase, mais il est encore assez
lev pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs
rives; des chnes, des platanes, des oliviers sauvages entremlent leurs
branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes 
ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux
forms par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.

Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achlos et du
Fidaris, s'tend un autre bassin lacustre,  moiti marais d'eau douce
ou saumtre,  moiti golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs
s'est accru aux dpens des terres cultives,  cause de la ngligence
des habitants. C'est  sa position au bord de cette grande lagune que
l'hroque Missolonghi doit son nom, signifiant Milieu des marais. Un
cordon littoral ou _ramma_,  et l rompu par les flots, spare le
bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de
l'indpendance, des fortins et des estacades dfendaient toutes les
entres du lac, mais elles ne sont plus occupes maintenant que par des
barrages de roseaux, que les pcheurs ouvrent au printemps pour laisser
entrer le poisson de mer et ferment en t pour l'empcher de sortir.
Quoique situe au milieu des eaux sales, Missolonghi n'est point
insalubre, grce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active
et plus commerante d'toliko, btie plus  l'ouest en plein tang et
runie par deux ponts  la terre ferme, pse un air lourd et charg de
miasmes. Entre toliko et l'Achlos, on remarque un grand nombre
d'minences rocheuses semblables  des pyramides dresses sur la plaine.
Ce sont videmment d'anciens lots pareils  ceux que l'on voit en
archipels entre le littoral du continent et l'le de Sainte-Maure; les
apports de l'Achlos ont graduellement combl les interstices qui
sparaient tous ces rochers, et les ont rattachs  la terre ferme.
L'antique ville commerante d'OEniades occupait jadis une de ces les,
une terre qui n'tait pas encore terre. Ce travail gologique, observ
dj par Hrodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve,
qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou Blanc, accroissent
incessamment l'tendue du sol aux dpens de la mer.

[Illustration: No 11.--BASSE ACARNANIE. chelle de 1/800.000 _grav par
Erhard._]

L'Achlos, que les anciens comparaient  un taureau sauvage  cause de
la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup
le fleuve le plus considrable de la Grce: ce fut un des grands
exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est--dire de
l'endiguer et de reconqurir les terres jadis inondes par ses flots
errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure
Nessus, portant Hercule et Djanire, et le Mornos, descendu des neiges
de l'OEta, ne peuvent lui tre compars. Sur le versant de la mer ge,
que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Cphyse, et
l'Illissus, mouill quand il pleut? Le principal cours d'eau de la
Grce orientale, le Sperchius, est aussi trs-infrieur  l'Achlos,
mais il a, comme lui, grandement travaill  changer l'aspect de la
plaine basse. A l'poque o Lonidas et ses vaillants gardaient contre
les Perses le dfil des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avanait
beaucoup plus profondment dans les terres; mais le fleuve a fait peu 
peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau
qui se jetaient directement dans la mer. En dplaant graduellement son
delta, le Sperchius a donn plusieurs kilomtres de largeur au passage
jadis si resserr entre la base du Kallidromos et les flots, et des
armes entires pourraient maintenant y manoeuvrer  l'aise. Les
fontaines chaudes, sulfureuses et ptrifiantes, qui jaillissent de la
roche, ont aussi contribu  l'agrandissement de la plage des
Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles talent sur le sol. Du
reste, cette contre volcanique peut avoir t modifie depuis deux
mille ans par les trpidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots
montrent encore le rocher de Lichas, petit cratre de scories dans
lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lanc du haut de
l'OEta par le demi-dieu courrouc. En face, sur la cte de l'le d'Eube,
des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont form sur
les pentes d'normes concrtions qui, de loin, ressemblent  un glacier.
Un tablissement thrapeutique, fond rcemment aux Thermopyles, en
utilise les eaux sulfureuses, et permet aux trangers de parcourir des
contres si riches en grands souvenirs historiques. Nagure le pidestal
sur lequel reposait le lion de marbre lev  Lonidas tait encore
visible, mais on l'a dmoli pour la construction d'un moulin.

[Illustration: N 12.--LES THERMOPYLES. _D'aprs les Cartes de l'Etat
Major Franais publies en 1852._ _Grav par Erhard._

Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chane de l'OEta
et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue
hydrologique. La rivire parcourt d'abord un premier fond jadis couvert
par les eaux d'un lac; puis,  l'issue d'un dfil que dominent les
contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique
cit d'Orchomne, et pntre dans une vaste plaine o les cultures et
les roselires entourent des tangs et des rservoirs d'eau profonde.
Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reoit l'eau fort
abondante des clbres fontaines de la Mmoire et de l'Oubli,
Mnmosyne et Lth, accourent aussi vers le bassin marcageux en
descendant du massif de l'Hlicon et des montagnes voisines. En t, une
grande partie de la plaine est  sec, et ses champs donnent d'admirables
rcoltes de mas dont les tiges sont douces comme la canne  sucre;
mais, aprs les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux
s'accrot de 6 mtres et mme de 7 mtres et demi; toute la plaine basse
est inonde et devient un vritable lac de 230 kilomtres de superficie;
le mythe du dluge d'Ogygs porte mme  penser que la vaste nappe d'eau
a parfois envahi toutes les valles habitables qui dbouchent dans le
bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie
occidentale, et de Copas dans ses parages plus profonds de l'est;
actuellement il est dsign d'aprs la ville de Topolias, qui s'lve
sur un promontoire de la rive septentrionale.

On comprend qu'il serait indispensable de rgulariser la marche des eaux
et d'empcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses
bords. C'est ce travail que tentrent les anciens Grecs. A l'est du
grand lac de Copas se trouve un autre bassin lacustre, situ  40
mtres plus bas et de toutes parts environn d'escarpements rocheux
difficiles  cultiver. Ce rservoir, l'Hylice des Botiens, semble
naturellement indiqu pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copas;
un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir 
dcharger le flot d'inondation dans l'norme cuve de l'Hylice, mais il
ne parat pas que cette oeuvre ait jamais t termine. On dut s'occuper
aussi de dblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels
l'eau du lac Copas s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous
les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomne, d'o
jaillit le Mlas, un premier rservoir souterrain reoit cette rivire
pour la porter au golfe d'Atalante;  l'est, d'autres missaires cachs
se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au
nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres
principaux. Dans cet angle extrme du lac, vritable Copas des anciens,
la rivire Cphise, qui vient de traverser la plaine marcageuse dans sa
plus grande largeur, se heurte  la base du mont Skroponri et se divise
en un delta souterrain. Au sud, une premire caverne s'ouvre dans le
rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de
tunnel  travers un promontoire, et pendant la saison sche les pitons
peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au del de ce faux entonnoir
apparat une deuxime porte de rochers, dans laquelle se perd une des
branches les plus importantes du Cphise, sans doute pour rejaillir
directement  l'est en de fortes sources qui s'panchent aussitt dans
la mer. A prs d'un kilomtre au nord, deux autres bras de la rivire
pntrent dans la falaise, pour se rejoindre bientt et couler au nord,
prcisment au-dessous d'une valle sinueuse qui servit anciennement de
lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette
valle que les ingnieurs grecs avaient autrefois creus des puits qui
leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer
le lit en cas d'obstruction. De l'entre des katavothres jusqu'
l'endroit o reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont
quelques-uns ont encore 10 et mme 30 mtres de profondeur; mais la
plupart sont combls par les pierrailles et les terres boules. Il est
probable que ces travaux, ruins depuis des milliers d'annes, et
vainement rpars du temps d'Alexandre par l'ingnieur Crats, datent de
l'poque presque mythique des Myniens d'Orchomne. L'asschement des
marais qui bordent le lac Copas et la rgularisation des fleuves
souterrains avaient donn  cet ancien peuple leurs immenses richesses,
attestes par Homre. Ainsi les Grecs des ges homriques avaient su
mener  bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne
s'arrte indcise!

[Illustration: N 13--LAC COPAS. d'aprs l'Etat Major Franais. Grav
par Erhard. Echelle de 1/500.000. K. Katavothro.]

Toute la rgion occidentale de la Roumlie, occupe par les montagnes de
l'Acarnanie, de l'tolie, de la Phocide, est condamne par la nature
mme du pays  n'avoir qu'une trs-faible importance relativement aux
provinces orientales. C'est  peine si, du temps des anciens Grecs, ces
contres taient considres comme en de des limites du monde barbare,
et de nos jours encore les toliens sont les plus ignorants des Grecs.
Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localits
privilgies du bord de la mer, telles que Missolonghi, toliko, Salona,
Galaxidi. Cette dernire ville, situe au bord d'une baie o dbouche le
Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacr  Neptune, quoique presque
toujours sans eau, tait, avant la guerre de l'indpendance, le chantier
et l'entrept de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et mme
lui donna son nom. Quant  la ville de Naupacte, appele Lpante par les
Italiens, et dont le nom servit galement  dsigner le golfe de
Corinthe, elle n'a plus gure que son importance stratgique  cause de
sa position dans le voisinage de l'entre du dtroit. Nombre de
batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce dfil marin,
que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le
chteau de More et le chteau de Roumlie. On a remarqu un curieux
phnomne de gographie physique dans le canal qui sert d'entre au
golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mtres d'eau 
l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de
l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes;
ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du
Ploponse, le dtroit avait sept stades, soit environ 1,255 mtres de
large; du temps de Strabon, l'ouverture tait rduite  cinq stades;
actuellement sa largeur a doubl; elle atteint prs de 2 kilomtres de
promontoire  promontoire. L'entre du golfe d'Arta, entre l'pire de
Turquie et l'Acarnanie grecque, ne prsente pas les mmes phnomnes;
elle a prcisment les dimensions que lui assignent tous les auteurs
anciens, un peu moins d'un kilomtre.

Les fonds de valle et les bassins lacustres de la Roumlie orientale,
et surtout sa position essentiellement pninsulaire entre le golfe de
Corinthe, la mer d'gine et le long canal d'Eube, devaient faire de
cette rgion une des parties les plus vivantes de la Grce; c'est la
contre historique par excellence, o s'levrent les cits de Thbes,
d'Athnes, de Mgare. Entre les deux pays les plus importants de cette
rgion, la Botie et l'Attique, le contraste est grand. La premire de
ces contres est un bassin ferm, dont les eaux surabondantes
s'accumulent en lacs, o les brouillards s'amassent, o le sol de
grasses alluvions nourrit une vgtation plantureuse. L'Attique, au
contraire, est aride; une mince couche de terre vgtale recouvre les
terrasses de ses rochers; ses valles s'ouvrent librement vers la mer;
un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la
mer ge en lave la base; la pninsule s'avance au loin dans les flots
et s'y continue par la chane des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les
aventures de mer, avaient d, comme dans les premiers ges, s'occuper
surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Botie n'et
gard la prpondrance qu'elle avait  l'poque des Myniens de la riche
Orchomne; mais les progrs de la navigation et l'appel du commerce,
irrsistible pour les Hellnes, devaient assurer peu  peu le rle
principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athnes, qui s'leva
dans la plaine la plus ouverte de la presqu'le, occupait donc une
position que la nature avait dsigne d'avance pour un grand rle
historique.

On a beaucoup critiqu le choix que fit le gouvernement grec en
installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont
chang, et les mouvements des nations ont dplac peu  peu les centres
naturels du commerce. Corinthe, dominant  la fois les deux mers,  la
jonction de la Grce continentale et du Ploponse, et t un meilleur
choix; de l les rapports eussent t beaucoup plus faciles, d'un ct
avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient rests sous la
domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'o reflue
maintenant la civilisation que la Grce lui donna jadis. Si l'Hellade,
au lieu de devenir un petit royaume centralis, s'tait constitue en
rpublique fdrative, ainsi qu'il convenait  son gnie et  ses
traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grce, mieux
situes qu'Athnes pour entretenir des communications rapides avec les
pays d'Europe, ne l'eussent facilement dpasse en population et en
richesse commerciale; nanmoins, en grandissant dans sa plaine et en
s'unissant avec le Pire par un chemin de fer, Athnes a repris une
importance naturelle des plus considrables; elle est redevenue cit
maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son
triple mur, ses jambes appuyes sur la mer, elle ne formait qu'un seul
et mme organisme avec ses deux ports du Pire et de Phalre.

[Illustration: N 14--ATHNES ET SES LONGS MURS. _D'aprs Schmid et
Kiepart._ Echelle 1:114 000.]

[Illustration: L'ACROPOLE D'ATHNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES.
Dessin de Taylor d'aprs un croquis de M. A. Curzon.]

Mais quelle diffrence entre les monuments de la ville moderne et les
ruines de la ville antique! Quoique ventr par les bombes du Vnitien
Morosini, quoique dpouill depuis de ses plus belles sculptures, le
temple du Parthnon est rest, par sa beaut pure et simple, qui
s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi
tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture.  ct de cet auguste dbris,
sur le plateau de l'Acropole, o les marins voguant dans le golfe
d'gine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athn Promachos,
s'lvent d'autres monuments  peine moins beaux et datant aussi de la
grande priode de l'art, l'rechthion et les Propyles. En dehors de la
ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thse, l'difice le
mieux conserv qui nous reste encore de l'antiquit grecque; ailleurs,
prs de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du
temple de Jupiter Olympien, que les Athniens employrent sept cents
annes  construire et qui servit de carrire  leurs descendants. En
maint autre endroit de l'emplacement occup par l'ancienne ville se
montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces dbris
intresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y
rattachent.

[Illustration: N 15.--ATHNES ANTIQUE. D'aprs Kiepert et Schmidt.
chelle de 1:50.000.]

Sur ce rocher sigeait l'aropage qui jugea Socrate; sur cette tribune
de pierre parlait Dmosthne; dans ce jardin professait Platon!

C'est un intrt historique de mme nature que l'on prouve en
parcourant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village
d'leusis, o se clbraient les mystres de Crs, et la ville de
Mgare  la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de
Marathon ou les rivages de l'le de Salamine. De mme, en dehors de
l'Attique, les voyageurs sont attirs par les souvenirs du pass vers
Plate, Leuctres, Chrone, la Thbes d'Oedipe et l'Orchomne des
Myniens; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les
districts sont presque dserts. Aprs Athnes et Thbes, les deux seules
villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la Grce
orientale, sur le continent, sont Lamia, situe au milieu des plaines
basses du Sperchius, et Livadia la botienne, jadis clbre par l'antre
de Trophonius, que les archologues ne sont pas encore srs d'avoir
retrouv. L'le d'gine, qui dpend de l'Attique, n'est pas moins dchue
et dpeuple que la grande terre voisine. Dans l'antiquit, plus de deux
cent mille habitants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus mme
la trentime partie de ces multitudes. L'le a du moins gard les
pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle
que prsente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de
l'Attique.




III

MORE OU PLOPONSE


Gographiquement, le Ploponse mrite bien le nom d'le que lui avaient
donn les anciens. Le seuil bas de Corinthe le spare compltement de la
montueuse pninsule de Grce: c'est un monde  part, fort petit si l'on
en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le
rle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanit.

Quand on pntre dans la More par l'isthme de Corinthe, on voit
immdiatement se dresser comme un rempart les monts Oniens, qui
dfendaient l'entre de la pninsule et dont un promontoire portait la
forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrire lesquelles les
populations du Ploponse vivaient  l'abri de toute attaque, ne
constituent point un massif isol, et se rattachent au systme gnral
de l'le entire. C'est directement  l'ouest de Corinthe,  une
cinquantaine de kilomtres dans l'intrieur de la More, que s'lve le
groupe principal des sommets, le noeud d'o se ramifient tous les
chanons de montagnes vers les extrmits pninsulaires. L se dressent
le Cyllne des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et
le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au
nord dans une sombre valle la cascade ou plutt le long voile vaporeux
du Styx: c'est le fleuve aux eaux froides, jadis redoutes des
parjures, qui disparat ensuite dans les replis d'un dfil, devenu pour
la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se
relie par une range de pics boiss au groupe de l'Olonos, l'antique
rymanthe, clbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de
Corinthe  Patras, forment comme un mur parallle au rivage mridional
du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrs,
enfermant entre leurs pentes des valles latrales fortement inclines.
Sur le versant de l'une de ces valles, celle du Bouracos, s'ouvre
l'norme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et  l'entre de
laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres,
des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux
alvoles d'un immense nid de gupes.

Limit au nord par les massifs superbes de la chane ctire, le plateau
montagneux du Ploponse central a pour bornes, du ct de l'Orient, une
autre chane qui commence galement au Cyllne: c'est le Gaurias, connu
plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui de
Parthenion. Interrompue par de larges brches, cette chane se relve 
l'orient de Sparte pour former la range d'Hagios Petros ou Parnon;
ensuite, s'abaissant peu  peu, elle va projeter vers Crigo le long
promontoire du cap Male ou Malia. C'est l, raconte la lgende, que se
rfugirent les derniers Centaures, c'est--dire les barbares anctres
des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'tait plus redoute des marins
hellnes que celle du cap Male,  cause des sautes brusques du vent:
As-tu doubl le cap, oublie le nom de ta patrie! disait un ancien
proverbe.

Les montagnes qui s'lvent  l'ouest de la More n'ont point cette
rgularit d'allures que prsente la chane orientale de la Pninsule.
Diversement chancres par les rivires qui en dcoulent, elles se
ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'rymanthe en une multitude
de petits chanons qui se rejoignent a et l en massifs et donnent 
cette partie du plateau l'aspect le plus vari. Partout les valles
s'ouvrent en paysages imprvus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une
source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prtent
un charme merveilleux. C'est l cette gracieuse Arcadie, que chantaient
les anciens potes. Quoique en partie dpouille de ses bois et devenue
trop austre, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les
dclivits occidentales du plateau tournes vers la mer d'Ionie. L, de
riches forts et des eaux abondantes ajoutent aux flots bleus, aux les
lointaines, au ciel pur, un lment de beaut qui manque  presque tous
les autres rivages de la Grce.

Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent  l'ouest les cimes du
Mnale, quelques groupes assez levs servent de point de dpart  des
chanes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Paloeocastro,
donne naissance aux montagnes de Messne, parmi lesquelles se dresse le
fameux Ithme, et  celles de l'Aegale, qui se prolongent en pninsule
 l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux lots
rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lyce
ou Diaforti, l'Olympe d'Arcadie, que les Plasges disaient avoir t
leur berceau, et qui s lve  peu prs au centre du Ploponse, se
continue  l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui
forme la chane la mieux caractrise et la plus haute de la More. Elle
a pour cime principale le clbre Taygte, appel aussi Pentedactylos
(Cinq-Doigts),  cause des cinq pitons qui le couronnent, et Saint-lie,
sans doute en souvenir d'Hlios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des
forts de chtaigniers et de noyers, auxquels se mlent les cyprs et
les chnes, revtent en partie les pentes infrieures de la montagne,
mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois
quarts de l'anne. C'est le Taygte neigeux qui de loin signale la terre
de Grce aux navigateurs. En se rapprochant de la cte ils voient surgir
de l'eau bleue les contre-forts et les chanons avancs de la Mauvaise
Montagne ou Kakavouni, puis bientt le promontoire du Tnare avec ses
deux caps, le Matapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut
de deux cents mtres, sur lequel les cailles fatigues viennent
s'abattre par millions aprs avoir travers la mer. Dans les grottes de
sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens
prenaient pour les aboiements de Cerbre. Comme le cap Male, le Matapan
est redout par les pilotes comme un grand tueur d'hommes.

Ainsi les trois extrmits mridionales du Ploponse sont occupes par
des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la pninsule de
l'Argolide est domine galement dans toute son tendue par des ranges
de hauteurs qui se rattachent au Cyllne, comme le Gaurias et les monts
de l'Arcadie. La More tout entire est donc un pays de plateaux et de
montagnes[11]. A l'exception des plaines de l'lide, composes de dbris
alluviaux qu'ont apports les torrents de l'Arcadie, et des bassins
lacustres de l'intrieur qui se sont graduellement combls, la pninsule
n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grce
continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les
principales artes de montagnes, le Cyllne, le Taygte, l'Hagios
Petros, sont des schistes cristallins et des marbres mtamorphiques.
Autour de ces formations se sont dposes  et l quelques strates de
l'poque jurassique et de puissantes assises calcaires de la priode
crtace. Dans le voisinage des ctes, en Argolide et sur les flancs du
Taygte, des serpentines et des porphyres se sont fait jour  travers
les roches suprieures.

[Note 11: Altitudes du Ploponse:

Hauteur moyenne de la Pninsule.       600 mtres.
Cyllne (Ziria)                      2,402  ----
Monts Aroaniens (Khelmos)            2,361  ----
Erymanthe (Olonos)                   2,118  ----
Artemision (Malevo)                  1,672  ----
Parnon (Hagios Petros)               1,937  ----
Lyce (Diaforti)                     1,420  ----
Ithme                                 802  ----
Taygte                              2,408  ----
Arachneion (Argolide)                1,199  ----
]

Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la
petite pninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre
autres celui de Kamnipetra, dans lequel M. Fouqu a reconnu la bouche
ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernires laves, il y a
vingt et un sicles. On doit voir sans doute dans ces volcans des vents
du foyer sous-marin qui s'tend au sud de la mer ge par les les de
Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'o s'coule un
vritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources
thermales et des solfatares tmoignent que dans l'Argolide l'activit
volcanique ne s'est point encore calme.

Peut-tre les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la
cte occidentale du Ploponse indiquent-elles que l aussi se produit
une certaine pousse intrieure du sol. L'opinion de quelques gologues
est que les rivages occidentaux de la Grce s'lvent insensiblement; en
maints endroits,  Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et
des plages sont maintenant  plusieurs mtres au-dessus des flots. C'est
par cette lvation, et non pas seulement par l'apport des alluvions
fluviales, qu'on s'expliquerait l'empitement rapide des alluvions de
l'Achlos et la formation des rivages de l'lide qui ont annex au
continent quatre lots rocheux. En d'autres endroits, principalement
dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les ctes orientales
de la Grce, ce sont des phnomnes d'abaissement du sol qu'on aurait
constats, puisque la pninsule d'laphonisi s'est change en le; mais
l aussi les alluvions des rivires ont grandement empit sur les eaux
de la Mditerrane. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est
deux fois plus loigne de la mer qu'elle ne l'tait  l'poque de
Strabon. De mme, le rivage du golfe de Laconie a dlaiss les vestiges
de l'ancien port d'Hlos dans l'intrieur des terres.

Les roches calcaires de l'intrieur du Ploponse ne sont pas moins
riches que la Botie et que les rgions occidentales de toute la
pninsule des Balkans en katavothres o s'engouffrent les eaux. Les uns
sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles  reconnatre sous
les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des
cavernes o l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En
hiver, des oiseaux sauvages, posts prs de l'entre, attendent en foule
la proie que vient leur apporter le flot; en t, les renards et les
chacals reprennent possession de ces antres d'o les avait chasss
l'inondation. De l'autre ct des montagnes, l'eau qui s'tait engloutie
dans les fissures du plateau reparat en sources ou _kephalaria_
(_kephalouryris_); toujours clarifie et d'une temprature gale  celle
du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol
alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La
gographie souterraine de la Grce n'est pas assez connue pour qu'il
soit possible de prciser partout  quels katavothres d'en haut
correspondent les kephalaria d'en bas.

[Illustration: N 16--LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE. _D'aprs l'Etat
Major Franais._ Echelle 1:300000.]

Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin
de faciliter l'issue des eaux et d'empcher ainsi la formation de
marcages insalubres. Ces prcautions ont t ngliges pendant les
sicles de barbarie qu'a d plus tard subir la Grce, et l'eau s'est
accumule en maints endroits aux dpens de la salubrit du pays. C'est
ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large
entonnoir entre le massif du Cyllne et celui des monts Aroaniens, a t
frquemment change en lac. Au milieu du sicle dernier, l'eau
remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une
couche liquide de plus de cent mtres d'paisseur. En 1828, la nappe
lacustre, dj fort rduite, avait encore sept kilomtres de large et
s'tendait  cinquante mtres au-dessus du fond. Enfin, quelques annes
aprs, les cluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux
petits marcages dans les parties les plus basses de la plaine, prs des
gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mtres de
profondeur. Hercule, dit la lgende antique, avait creus un canal pour
assainir la plaine et dgorger les entonnoirs; maintenant on se contente
de placer des grillages  l'entre des gouffres pour arrter les troncs
d'arbres et autres gros dbris entrans par les eaux.

A l'est de la cavit du Pheneos et  la base mridionale du mont
Cyllne, se trouve un autre bassin, clbre dans la mythologie grecque
par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminrent les flches
d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et
campagne cultive. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers
de la plaine, mais il arrive aussi, dans les annes exceptionnellement
pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rtablies en entier.
Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de
la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied
d'une falaise, mais au fond mme du lac: il engloutit  la fois les
eaux, les dbris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces
dtritus sont emports sous la terre, o ils se dposent dans quelque
rservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger
par les exhalaisons ftides du katavothre. C'est dans les abmes
souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au
bord de la mer en flots cristallins.

Toute une srie d'autres bassins d'origine lacustre, qui se dveloppent
au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chane du Gaurias, sont
galement parsems de marcages et de cavits humides o s'amassent des
lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que
les inondations compltes ne soient jamais  craindre. La plus grande de
ces plaines, la fameuse campagne de Mantine, o se livrrent tant de
batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les
plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'pancher
vers deux mers opposes,  l'est vers le golfe de Nauplie,  l'ouest
vers l'Alphe et la mer Ionienne; peut-tre aussi, comme le croyaient
les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud
vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.

[Illustration: No 17.--PLATEAU DE MANTINE.]

La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intrieures
de la terre a condamn  la strilit plusieurs contres du Ploponse,
qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui
coulent  la superficie du sol se perdent bientt sous les pierres de
leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les
profondeurs que passe le ruisseau permanent, drob  tous les regards,
et l o il apparat enfin  la surface, il est presque partout trop
tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit  la
lumire. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hmicycle
de montagnes aux pentes abondamment arroses, est encore plus aride,
plus dpourvue d'humidit que Mgare et l'Attique; c'est un sol toujours
dessch, avide d'eau comme un crible: de l la fable antique du tonneau
des Danades. Mais au sud de la plaine, l o les monts rapprochs de la
mer ne laissent plus qu'une troite zone de campagnes  irriguer, le
rocher laisse jaillir une forte rivire, l'Erasinos ou l'Aimable,
ainsi nomme de la beaut de ses eaux, admire des Argiens. A
l'extrmit mridionale de la plaine, au dfil de Lerne, d'autres
sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de
Stymphale, s'lancent en grand nombre de la base du rocher,  ct d'un
gouffre dit insondable o nagent d'innombrables tortues, et s'talent
en marcages pleins de serpents venimeux: ce sont les _kephalaria_ ou
ttes de l'antique hydre de Lerne, que le hros Hercule, le dompteur
de monstres, trouva si difficiles  saisir, ou plutt  capter, comme
diraient actuellement nos ingnieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine
abondante n'a plus mme la place ncessaire pour jaillir de la terre
ferme; elle sort du fond de la mer,  plus de trois cents mtres du
rivage. Cette source, l'antique Don, l'Anavoulo des marins grecs,
n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrs dans les katavothres de
Mantine: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Don
s'lve au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mtres de
largeur.

Des phnomnes analogues se produisent dans les deux valles
mridionales de la Pninsule, celles de Sparte et de la Messnie. Ainsi
l'Iri ou Eurotas n'est en ralit qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un
long dfil que les eaux du lac de Sparte se sont creus dans quelque
dluge antique,  travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans
le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour
dblayer la barre qui en obstrue l'entre. Il se perd dans les sables de
la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de
la base d'un rocher,  une petite distance  l'ouest de l'Eurotas, et
dont le cours ne dpasse pas dix kilomtres, roule en toute saison une
masse d'eau considrable et sa bouche reste toujours largement ouverte.
Quant au fleuve de Messnie, l'antique Pamisos, appel aujourd'hui le
Pirnatza, il possde avec l'Alphe, parmi tous les cours d'eau de la
Grce, le privilge de former un port, et de se laisser remonter jusqu'
une dizaine de kilomtres par des embarcations d'un faible tirant: mais
c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les
montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines,
qui forment  leur sortie de terre un marais assez tendu, sont le
vritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est
celle que les anciens appelaient la Bienheureuse  cause de sa
fcondit.

Les rgions occidentales du Ploponse, les mieux arroses par les eaux
du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considrable, celui de
l'Alphe, appel aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus
abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume
mrite d'tre, en effet, considr comme le vritable fleuve, tait
clbr par les Grecs  l'gal du Pne de Thessalie,  cause de la
limpidit de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est
aliment en partie par les neiges de l'rymanthe, mais comme la plupart
des autres rivires de la More, il a aussi ses affluents souterrains
provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se
versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphe proprement dit reoit le
tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs
d'Orchomne et de Mantine, puis aprs avoir parcouru le bassin de
Mgalpolis, qui fut galement un lac avant l'poque historique, il
gagne sa basse valle par une succession de pittoresques dfils.
D'aprs une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de
commerce et d'amiti entre l'lide et Syracuse, l'Alphe plongeait sous
la mer pour reparatre en Sicile prs de son amante, la fontaine
d'Arthuse. Aprs tant d'excursions faites par les eaux du Ploponse
dans l'intrieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphe semblait
 peine un prodige aux yeux des Grecs.

[Illustration: No. 18.--BIFURCATION DU GASTOUNI.]

A leur sortie des montagnes, l'Alphe et toutes les autres rivires de
l'lide ont souvent chang de lit et recouvert de limon, les campagnes
riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les
alluvions. Le Pne, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivires
celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle
s'panchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de
nos jours elle se dtourne brusquement au sud pour aller se jeter dans
la mer  vingt kilomtres au moins de son ancienne bouche. Il est
possible que des travaux d'irrigation aient facilit ce changement de
cours; mais il est certain que la nature,  elle seule, a fait beaucoup
pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grce. Des
les, fort loignes du rivage primitif, ont t annexes  la terre; de
nombreuses baies ont t graduellement spares de la mer par des leves
naturelles de sable, et transformes en tangs d'eau douce par les
ruisseaux qui s'y dversent. Une de ces lagunes, qui s'tend au sud de
l'Alphe, sur la distance de plusieurs lieues, est borde, du ct de la
mer, par une admirable fort de pins. Ces bois majestueux, o les
anciens Triphyliens venaient rendre un culte  la Mort sereine, les
coteaux des environs parsems de bouquets d'arbres, et sur les flancs du
mont Lyce, la valle charmante o plonge la cascade de la Nda, la
premire ne des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter, font de
cette rgion de la More celle que le voyageur aimant la nature a le
plus de bonheur  parcourir.

Le Ploponse, comme la Grce continentale, prsente un exemple des plus
remarquables de l'influence exerce par la forme du territoire sur le
dveloppement historique des populations. Runie  l'Hellade par un
simple pdoncule et dfendue  l'entre par un double rempart
transversal de montagnes, l'le de Plops devait naturellement,  une
poque o les obstacles du sol arrtaient les armes, devenir la patrie
de peuples indpendants: l'isthme restait un chemin libre pour le
commerce, mais il se fermait devant l'invasion.

A l'intrieur de la Pninsule, la distribution et le rle des peuples
divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la
contre. Tout le plateau central, ensemble de bassins ferms qui n'ont
point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir  des tribus,
comme celles des Arcadiens, qui n'entraient gure en rapport avec leurs
voisines, ni mme les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et
l'Achae occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des
monts de l'Arcadie; mais, spares par de hauts chanons transversaux,
les peuplades des diverses valles restaient dans l'isolement, et
lorsqu'elles eurent enfin assez de cohsion pour s'unir en ligue contre
l'tranger, il tait dj trop tard. A l'ouest, l'lide, avec ses larges
dbouchs de valles et sa zone maritime insalubre et dpourvue de
ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Pninsule qu'un rle tout
 fait secondaire; ses habitants, incapables de dfendre leur pays
ouvert  toutes les incursions, eussent mme t d'avance condamns 
l'esclavage s'ils n'avaient russi  se mettre sous la protection de
tous les Grecs et  faire de leur plaine d'Olympie le lieu de runion o
les Hellnes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des les,
venaient pendant quelques jours de fte oublier leurs rivalits et leurs
haines. De l'autre ct du Ploponse, le bassin d'Argos et la
presqu'le montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une rgion
naturelle, parfaitement limite et facile  dfendre: aussi les Argiens
purent-ils maintenir leur autonomie pendant des sicles, et mme 
l'poque homrique, c'est  eux qu'appartenait l'hgmonie des nations
grecques. Les Spartiates leur succdrent. Le domaine gographique dans
lequel ils s'taient tablis avait le double avantage d'tre
parfaitement abrit contre toute attaque et de leur fournir amplement ce
dont ils avaient besoin. Aprs avoir solidement assis leur puissance
dans cette belle valle de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du
littoral et de la malheureuse Hlos; puis, du haut des rochers du
Taygte, ils descendirent,  l'ouest, dans les plaines de la Messnie.
Cette partie de la Grce formait galement un bassin naturel, bien
distinct et protg par de hauts remparts de montagnes; aussi les
Messniens, frres des Spartiates par le sang et leurs gaux par le
courage, rsistrent-ils pendant des sicles. Ils succombrent enfin;
tout le midi de la Pninsule obit  Sparte, et celle-ci put songer 
dominer la Grce. Alors la rgion du Ploponse, toute dsigne d'avance
pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la salle
de danse de Mars, fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur
le chemin de Lacdmone  Corinthe et o s'levaient les cits de Tge
et de Mantine.

Par un contraste gographique remarquable, cette le de Plops, aux
rivages sinueux, offre, compare  l'Attique, un caractre
essentiellement continental, qui s'est reflt dans l'histoire de ses
populations: aux temps antiques, les Ploponsiens furent beaucoup plus
montagnards que marins; sauf  Corinthe, o viennent presque s'effleurer
les deux mers, et sur quelques points isols du littoral, notamment dans
l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'taient nulle
part incites au commerce maritime; dans leurs hautes valles de
montagnes ou dans leurs bassins fluviaux ferms, elles devaient demander
toutes leurs ressources  l'industrie pastorale et  l'agriculture.
L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Pninsule, n'tait
habite que de ptres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord
Pays des Ours, est rest celui des contres champtres par excellence;
on l'applique encore  tous les pays de bosquets et de pturages. De
mme, les habitants de la Laconie, spars de la mer par des massifs de
rochers qui tranglent  son issue la valle de l'Eurotas, gardrent
longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et
s'accoutumrent difficilement aux hasards de la mer. Lorsque les
Spartiates, dit Edgar Quinet, plaaient l'Eurotas et le Taygte  la
tte de leurs hros, c'tait  bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi
un mme caractre dans la nature de la valle et dans la destine du
peuple qui l'occupait.

[Illustration: LE TAYGTE, VU DES RUINES DU THATRE DE SPARTE. Dessin de
A. de Curzon d'aprs nature.]

Aux ges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phniciens
avaient d'importants comptoirs sur les ctes du Ploponse. Ils
s'taient installs  Nauplie, dans le golfe d'Argos;  Kran, devenu
aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie; ils
achetaient les coquillages qui leur servaient  teindre la pourpre. Les
Grecs eux-mmes avaient quelques ports assez actifs, tels que la
sablonneuse Pylos, cit du vieux Nestor, remplace de nos jours, de
l'autre ct du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la
Grce devint le centre du commerce de la Mditerrane, Corinthe, si bien
situe  l'entre du Ploponse, entre les deux mers, prit le premier
rang parmi les cits grecques, non par son importance politique, son
amour de l'art ou son zle pour la libert, mais par la richesse de ses
habitants et le chiffre de sa population; elle eut, dit-on, jusqu'
trois cent mille personnes dans ses murs. Mme aprs avoir t rase par
les Romains, elle reprit son importance; mais depuis, sa position
expose la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre
commerce. Ce n'tait qu'une misrable bourgade, lorsqu'un tremblement de
terre la renversa en 1858. Elle a t reconstruite  sept kilomtres de
distance au bord mme du golfe auquel elle a donn son nom, mais il est
douteux qu'elle reprenne son rang de cit, tant qu'on n'aura pas creus
de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste 
Smyrne et  Constantinople se runiront alors au dtroit de Corinthe, et
le mouvement des navires galera peut-tre dans ce passage celui que
l'on voit en divers canaux semblables, naturels ou creuss de mains
d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le
percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain,
l'isthme est presque dsert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et
des colis dbarqus par les vapeurs grecs dans les deux petits ports des
rives opposes. Les anciens, qui n'avaient pu raliser leurs projets de
jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'gine, et qui,
d'ailleurs, avant la tentative de Nron, craignaient d'entreprendre
cette oeuvre, dans la pense que l'une des deux mers tait plus haute et
submergerait la rive oppose, avaient eu du moins l'ingnieuse ide de
faciliter le trafic au moyen de mcanismes qui faisaient rouler les
petits navires de l'une  l'autre plage: c'tait un portage
perfectionn.[12]

[Note 12:

Moindre largeur de l'isthme  5 940 mtres.
Moindre hauteur                 40 ---- (76 mtres  la
                                   partie la plus troite).
]

Aprs l'poque des Croisades, lorsque la puissante rpublique de Venise
se fut rendue matresse du littoral de la More, elle attira
naturellement la population vers les ctes, et celles-ci se trouvrent
bientt bordes de colonies commerantes, Arkadia, l'le Prodano, la
Prote des Grecs, Navarin, Modon, Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie
d'Argolide. Ainsi, grce  l'appel des commerants vnitiens, le
Ploponse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement
le caractre continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts
de montagnes, pour reprendre le rle maritime qu'il avait eu
partiellement  l'poque des Phniciens. Le rgime des Turcs,
l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les
consquences, forcrent de nouveau les populations  rompre leurs
relations commerciales avec l'extrieur et  se renfermer dans leur le
comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'tablit
prcisment au centre de la Pninsule, dans la ville de Tripolis ou
Tripolitza, ainsi nomme, dit-on, parce qu'elle est l'hritire des
trois cits antiques de Mantine, Tge et Pallantium. Depuis la
reconqute de l'autonomie hellnique, la vie s'est encore une fois,
comme par une sorte de rhythme, reporte vers le pourtour du Ploponse.
De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en
importance est celle de Patras, situe loin de l'entre du golfe de
Corinthe et au dbouch des plaines les plus fertiles et les mieux
cultives de la cte occidentale. En prvision de la grandeur future que
lui promet son trafic, dj fort considrable, avec l'Angleterre et les
autres pays d'Europe, on a trac les quartiers de la nouvelle ville
comme si elle devait un jour devenir l'gale de Trieste ou de Smyrne.

En comparaison de cet emporium du Ploponse, les autres villes de la
Pninsule, mme celles qui avaient le plus d'activit  l'poque
vnitienne, ne sont que des marchs tout  fait secondaires. gium ou
Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins
clbre par son commerce que par son admirable platane de plus de 15
mtres de circonfrence, dont le tronc creux servait nagure de prison.
Pyrgos, prs de l'Alphe, n'a point de port. Dans la belle rade de
Navarin, dfendue contre les flots et les vents du large par le long
lot rocheux de Sphactrie, les carcasses des vaisseaux turcs couls 
fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nombreuses que les
navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont
galement dchues. Kalamata, dbouch des valles fertiles de la
Messnie, n'a qu'une mauvaise rade, o les embarcations ne peuvent
mouiller en tout temps. La clbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia,
n'est plus qu'une forteresse  demi ruine, et les vignobles des
environs, qui produisaient le vin exquis dont le nom est appliqu
maintenant  d'autres crus, ont depuis longtemps cess d'exister. Enfin,
Nauplie, qui se rappelle les courtes annes pendant lesquelles elle
servit de capitale au royaume naissant, a l'avantage de possder un bon
port bien abrit; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font
une place plus militaire que commerciale.

Les cits de l'intrieur, quelle que soit la gloire attache  leurs
noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus clbre
de toutes, Sparte ou 'parse, ainsi nomme de ses groupes de maisons
disperses dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la
vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus
prospres de l'intrieur du Ploponse, grce  la fertilit de son
bassin. Aprs avoir t supplante, au moyen ge, par sa voisine Mistra,
dont les constructions gothiques,  demi ruines et dsertes, maisons,
palais, glises et chteaux forts, recouvrent une colline abrupte 
l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxime fois
le rang de cit prpondrante en Laconie. Argos, plus ancienne encore
que Lacdmone, a pu comme elle renatre de ses ruines,  cause de sa
position dans une plaine souvent dessche, mais d'une grande fcondit
naturelle. Toutefois, si les trangers parcourent en grand nombre les
campagnes du Ploponse, ce n'est point pour visiter ces villes
restaures, o quelques pierres seulement rappellent l'antiquit
grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.

[Illustration: No 19.--VALLE DE L'EUROTAS.]

A cet gard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de
l'Hellade. Prs d'Argos mme, dans les flancs escarps de la colline de
Larisse, sont taills les gradins d'un thtre. Entre Argos et Nauplie
s'lve, au milieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique
acropole de Tirynthe, aux puissantes murailles cyclopennes de 15 mtres
de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille
Mycnes, la tragique cit d'Agamemnon, o l'on voit aussi des murs
cyclopens, mais o l'on visite surtout la clbre porte des Lions,
grossirement sculpte  la premire poque de l'art grec, et le vaste
souterrain connu sous le nom de trsor des Atrides: ce monument, l'un
des restes les plus curieux de l'architecture primitive des Argiens, est
aussi l'un des mieux conservs, et l'on peut en admirer dans tous les
dtails la solide construction; une de ses pierres, qui sert de linteau
 la porte d'entre, ne pse pas moins de 169 tonnes. C'est galement en
Argolide,  pidaure, sur le rivage du golfe d'gine et prs de l'ancien
sanctuaire d'Esculape, que se trouve le thtre de la Grce le moins
dgrad par le temps: on distingue encore, au milieu des broussailles et
des arbustes entremls, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc,
sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses
autres dbris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, 
Nme, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit tre les
plus anciennes de la Grce; mais c'est  l'extrmit oppose du
Ploponse, dans la charmante valle de la Nda, que s'lve le monument
le plus admirable de la Pninsule, bti par Ictinus en l'honneur
d'Apollon Secourable: ce temple est celui de Bass, prs de Phigale
d'Arcadie. Les grands chnes, les superbes rochers qui l'entourent
rehaussent la beaut de ce noble difice.

Les constructions les plus nombreuses du Ploponse sont des citadelles;
mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore
prcisment dans le mme tat qu'aux temps de l'ancienne Grce. Les murs
d'enceinte de Phigale, ceux de Messne ont gard leurs tours, leurs
portes, leurs rduits de dfense. D'autres acropoles, utilises depuis
par les Francs des Croisades, les Vnitiens ou les Turcs, se sont
hrisses de tours crneles et de donjons qui ajoutent leurs traits
hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte mme
du Ploponse s'lve une de ces forteresses antiques transforme en
citadelle du moyen ge: c'est l'Acro-Corinthe, gardienne de la pninsule
entire. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on
aperoit presque toute la Grce, enferme dans le cercle bleutre de
l'horizon.

Quelques-unes des les grecques de la mer ge doivent tre considres
comme une dpendance naturelle du Ploponse, auquel les rattachent des
isthmes sous-marins et des chanes d'cueils. C'est donc  bon droit
qu'on les a relies administrativement  la Pninsule.

Les les de la cte d'Argolide, peuples de marins albanais qui furent
pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants dfenseurs de
l'indpendance hellnique, ont perdu en grande partie leur importance
commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite
bourgade albanaise de Poros, qui s'lve dans l'le du mme nom, sur un
terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulev;
elle est encore assez anime, grce  son port et  sa rade admirable,
parfaitement abrite, que le gouvernement grec a choisie pour en faire
la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'lot voisin, connu
sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que dchoir depuis que la
Grce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses,
presque entirement dpourvues de sol vgtal, sans arbres, sans eaux de
source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver
 vivre par le commerce sur ces lots rocheux. Une libert relative
avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des
exactions d'un pacha de la More, s'taient rfugis dans l'le d'Hydra.
On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu' payer un faible impt.
Aussi leur commerce, ml parfois d'un peu de piraterie, grandit
rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse,
commandant l'entre des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais
elle n'a point de port ni mme d'abri vritablement digne de ce nom.
C'est donc en dpit mme de la nature que les Hydriotes avaient fait de
leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser
dans quelque anfractuosit de la cte, serrs les uns contre les autres,
retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indpendance,
les seuls armateurs d'Hydra possdaient prs de quatre cents navires de
cent  deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancrent contre le
Turc plus de cent vaisseaux arms de deux mille canons. En luttant pour
la libert de la Grce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le
vouloir,  la dcadence de leur ville, et, ds que leur cause eut
triomph, le mouvement des changes dut se dplacer graduellement pour
aller se concentrer dans les ports mieux situs de Syra et du Pire.

Beaucoup plus grande que les les de l'Argolide, la Cythre de Laconie,
plus connue des marins sous son nom italien de Crigo, d peut-tre 
des envahisseurs slaves, faisait nagure partie de la prtendue
rpublique Sept-insulaire gouverne par les Anglais. Pourtant elle n'est
point situe dans la mer Ionienne et dpend videmment du Ploponse,
qu'elle relie  l'le de Crte par un seuil sous-marin et l'lot de
Crigotto, peupl de Sphakhiotes crtois. Cythre n'est plus l'le de
Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble 
un amas de roches striles: cependant elle porte de riches moissons, de
belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux.
Jadis la position de Crigo, entre les deux mers d'Ionie et de
l'Archipel, donnait une grande importance  son havre de refuge; mais ce
port est redevenu presque dsert depuis que le cap Male a perdu ses
terreurs. On a trouv sur ses ctes des amas de coquillages qui
proviennent d'anciens ateliers phniciens pour la fabrication de la
pourpre. Ce sont les commerants et les industriels de Syrie qui ont
introduit dans l'le le culte de la Vnus Astart, devenue plus tard,
sous le nom d'Aphrodite, la desse de tous les Grecs.




IV

ILES DE LA MER GE


Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute  la grande
Mer ou Archipel de Grce son nom d'ge ou de mer des Chevreaux
sont disperss en un dsordre apparent les les et les lots; il sont
tellement nombreux que, par une transposition singulire, l'appellation
d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne dsigne
plus que des les groupes en multitudes. Au nord, les Sporades se
dveloppent en une longue range qui se recourbe vers le mont Athos;
plus au sud, Skyros, l'le o, d'aprs la lgende, naquit le hros
Achille et o mourut Thse, se dresse isolment; la grande le d'Eube
se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du
Ploponse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades,
que les anciens Grecs comparaient  une ronde d'Ocanides dansant autour
d'un dieu.

Toutes les les de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par
leur formation gologique, soit par le plateau sous-marin qui les
supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chane du Plion.
L'le d'Eube est domine par des massifs calcaires d'une assez grande
hauteur dont la direction gnrale est parallle aux chanes de
l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un
petit massif rocailleux parallle aux montagnes de l'Eube centrale. Les
sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les
chanes de l'Eube et de l'Attique, appartiennent aux mmes formations.
Montagnes de la Grce gares dans la mer, elles sont aussi composes
de schistes micacs et argileux, de roches calcaires et de marbres
cristallins. Athnes a le Pentlique, mais les Cyclades ont les marbres
clatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on
taillait les statues des hros et des dieux. Des grottes curieuses,
notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point,
puisque aucun d'eux ne l'a mentionne, et celle, plus rgulire, de
Sillaka, dans l'le de Cythnos ou Thermia, clbre par ses eaux chaudes,
s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans
quelques les, surtout dans la petite Dlos, la terre sacre des Grecs.
Enfin, vers leur extrmit mridionale, les ranges des Cyclades,
orientes dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traverses par une
chane d'les et d'lots d'origine igne, qui se continuent, d'un ct,
jusqu' la pninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'
l'le de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.

La terre d'Eube a de tout temps t considre comme  demi
continentale. C'est une le, mais le bras de mer qui la spare de la
Botie et de l'Attique n'est, en ralit, qu'une valle longitudinale,
peu profonde en certains endroits, et formant, comme les valles
terrestres, une succession rgulire d'tranglements et de bassins. Le
dfil le plus troit de cette valle maritime n'a que soixante-cinq
mtres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois sicles dj on avait
pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale
d'Eube, un pont, remplac maintenant par un palier tournant qui laisse
passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de mare qui se succdent
assez irrgulirement dans le canal avaient autrefois donn une grande
clbrit au dtroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux taient
considrs comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grce:
aussi l'le entire en a-t-elle pris son nom vulgaire de _Negripon_,
corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'le d'Eube est trop
rapproche du continent pour que ses vicissitudes de prosprit et de
dcadence n'aient pas concord d'une manire gnrale avec les destines
des contres voisines, l'Attique et la Botie. Lorsque les cits
grecques taient dans leur priode de gloire et de puissance, les villes
eubennes de Chalcis, Ertrie, Cumes taient aussi des foyers de
rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les
ctes de la Mditerrane. Plus tard, les divers conqurants qui
ravagrent l'Attique dvastrent galement Ngrepont, et maintenant
cette le, simple dpendance de la pninsule voisine, participe  tous
ses mouvements politiques et sociaux

La partie septentrionale de l'Eube est embellie par des forts de
diverses essences, chnes, pins, aunes et platanes; tous les villages y
sont entours de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages
environnants ressemblent aux sites de l'lide et de l'Arcadie. Mais dans
le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux
champtres; un trs-petit nombre d'les ont encore a et l quelque
reste de la beaut naturelle que donnent les ombrages et les eaux
courantes. La plupart semblent avoir t ptrifies par la tte de
Mduse, comme l'antique lgende le racontait de l'le de Seriphos; des
olivettes, des groupes de chnes  vallonne, quelques bosquets de pins,
des figuiers, voil ce que possdent les les les plus ombrages! Mais
ailleurs, quelle nudit! quels rochers gris! Les promontoires de la
Grce sont arides, mais bien plus dpourvus de verdure sont la plupart
de ces lots de l'Archipel, que nanmoins on contemple avec une sorte de
ferveur,  cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est 
bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme
celles de la Turquie hellnique, ont t consacres au prophte lie,
successeur biblique d'Apollon, la divinit solaire. En effet, le soleil
rgne en matre sur ces pres rochers, il les brle, il en dvore les
broussailles et le gazon.

[Illustration: No 20.--EURIPE ET CHALCIS.]

Une de ces les inhabites par l'homme, Antimilo, donne encore asile 
un bouquetin (_capra caucasien_) qui a disparu du reste de l'Europe, et
que l'on retrouve seulement en Crte et peut-tre  l'le de Rhodes. Des
cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant
aux lapins, imports d'Occident, ils vivent en multitudes dans les
cavernes de quelques Cyclades, surtout  Mykonos et  Dlos; les anciens
auteurs ne les ont jamais mentionns; Polybe, qui les avait vus en
Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les livres et les
lapins n'habitent pas les mmes les: chaque espce vit  part dans son
domaine insulaire. L'le d'Andros seule fait exception; mais les deux
races n'y sont pas moins nettement spares: les livres occupent
l'extrmit septentrionale de l'le, tandis que les lapins se creusent
des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosits zoologiques,
il est  remarquer aussi qu'une grosse espce de lzard, connue par le
peuple sous le nom de crocodile, ne se trouve point sur le continent,
mais seulement dans quelques les de l'archipel. Il faut en conclure que
les Cyclades sont spares de la pninsule thraco-hellnique depuis des
ges d'une longue dure.

Une chane d'les volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en
longeant le grand foss maritime qui spare l'Archipel et la mer de
Crte. La plus grande de ces les de laves et de cendres, Milo, est un
cratre irrgulier, effondr au nord-ouest et laissant pntrer les eaux
de la mer  l'intrieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge
les plus vastes et les plus srs de la Mditerrane. Milo n'a point eu
d'ruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes
et des sources thermales qui jaillissent sur le rivage et dans la mer
elle-mme tmoignent de l'activit des laves souterraines. D'autres
fontaines thermales,  Seriphos,  Siphnos et dans les lots de ces
parages, sont galement en rapport avec le foyer volcanique.

[Illustration: N 21. NA-KAMNI.]

Actuellement le centre de la pousse intrieure se manifeste  peu prs
 gale distance des ctes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe
des les gnralement dsignes sous le nom de Santorin ou Sainte-Irne.
Ces les, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes
semblables  celles des autres Cyclades, sont disposes circulairement
autour d'un vaste cratre qui n'a pas moins de 390 mtres de profondeur.
A l'est, le croissant de Thera prsente du ct du gouffre de larges
falaises  pic d'o s'croulent les scories, et du ct du large, de
longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du
cratre, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille  demi
ruine du volcan, et l'cueil d'Aspronisi indique l'existence d'une
paroi sous-marine. C'est prs du centre de ce bassin que brle encore le
fond de la mer. Le foyer de laves reste longtemps presque assoupi, puis
il se rveille tout  coup pour rejeter des amas de scories. Il y a
bientt vingt et un sicles, surgit une premire le que les anciens
merveills nommrent la Sainte et que l'on appelle aujourd'hui
Pala-Kamni (l'ancienne Brle). Au seizime sicle, trois annes
d'ruptions firent natre l'le plus petite de Mikra-Kamni. Un cne de
laves plus considrable, celui de Na-Kamni, s'leva au commencement
du dix-huitime sicle, et tout rcemment encore, de 1866  1870, cette
le s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphrossa et la
montagne de George, qui ont plus que doubl l'tendue primitive du
massif volcanique, en recouvrant le petit village et le port de Vulkano
et en se rapprochant du rivage de Mikra-Kamni jusqu' l'effleurer.
Pendant les cinq annes, plus de cinq cent mille ruptions partielles
ont eu lieu, lanant parfois les cendres jusqu' 1,200 mtres
d'lvation; mme de l'le de Crte on a pu discerner les nues de
scories brises, noires en apparence pendant le jour et rouges pendant
la nuit.

Des milliers de spectateurs, et dans le nombre quelques savants, Fouqu,
Gorceix, Reiss et Stbel, Schmidt, sont accourus de toutes les parties
du monde pour assister  ce merveilleux spectacle de la naissance d'une
terre, et leurs observations prcises sont une grande conqute pour la
science. Grce  eux, il reste prouv que de vritables flammes
jaillissent des volcans, et que les ruptions ont leurs priodes de
calme et d'exaspration, de la nuit au jour et de l'hiver  l't. Il
parat trs-probable que le gouffre de Santorin est le produit d'une
explosion qui, dans les temps prhistoriques, aurait fait voler en
cendres toute la partie centrale de la montagne. Les normes quantits
de tuf croulant que l'on voit sur les pentes extrieures de l'le
racontent ce cataclysme au gologue qui les tudie[13].

[Note 13: Hauteurs principales des les:

Delphi, dans l'le d'Eube          1,743 mtres.
Sainte-lie                        1,404   
Mont Jupiter, Naxos                   845   
Saint-lie, Siphnos                   850   
           Santorin                  800   
]

Des Albanais habitent la partie mridionale de l'Eube et se sont
tablis en colonie autour du port de Gavrion, dans l'le d'Andros, mais
dans tout le reste de l'Archipel la population est grecque ou du moins
compltement hellnise. Les quelques familles italiennes ou franaises
de Skyros, de Syra, de Naxos, de Santorin, sont trop peu nombreuses pour
compter: elles-mmes se disent franaises et dans l'Archipel on leur
donne le nom de Francs. Durant la guerre de l'indpendance hellnique,
ces familles se rclamrent toujours de la protection de la France.
Autrefois, la classe des propritaires se composait presque en entier de
ces Francs, qui s'taient empars des les au moyen ge. C'est mme,
dit-on, au rgime de la grande proprit maintenue longtemps par ces
familles qu'il faut s'en prendre de la faiblesse relative de la
population de Naxos. Jadis l'le nourrissait facilement cent mille
personnes; maintenant, elle est trop petite pour un nombre d'habitants
sept fois moins considrable.

Les Cyclades, plus loignes que l'Eube des rivages de la Grce, ont eu
aussi une vie politique plus distincte de celle de l'Hellade, et bien
souvent l'histoire y a suivi une marche diffrente. Par leur position au
milieu de l'Archipel, ces les devaient naturellement servir d'tapes 
tous les peuples navigateurs de la Mditerrane, et par consquent leurs
habitants devaient tre soumis aux influences les plus diverses. Jadis
les marins de l'Asie Mineure et de la Phnicie s'arrtaient aux Cyclades
en voguant vers la Grce; au moyen ge, les Byzantins, puis les croiss,
les Vnitiens, les Gnois, les chevaliers de Rhodes y furent les matres
 leur tour; les Osmanlis y passrent, et de nos jours, grce au
commerce, ce sont les nations occidentales de l'Europe qui, avec les
Grecs eux-mmes, ont la prpondrance dans l'Archipel.

Toutes ces vicissitudes historiques ont dplac d'une le  l'autre le
centre des Cyclades. Du temps des anciens Grecs, Dlos, l'le d'Apollon,
tait la terre sacre, o de toutes parts accouraient les fidles et les
marchands. Les changes se faisaient  l'ombre des sanctuaires, et des
marchs d'esclaves se tenaient  ct des temples. La vente de la chair
humaine finit mme par devenir la grande spcialit de Dlos, et sous
les empereurs romains, jusqu' dix mille esclaves y furent brocants en
un seul jour. Mais les marchs, les temples, les monuments ont disparu
de Dlos et de l'le voisine, qui lui servait de ncropole, et qu'un
pont runissait  la terre sacre. Dlos et Rhneia sont maintenant deux
tendues pierreuses o quelques troupeaux de brebis broutent de maigres
pturages, et dont les difices ont servi de carrires aux habitants des
les plus prospres des alentours. Au moyen ge, c'est  la grande Naxos
qu'appartint l'hgmonie. De nos jours, Tinos est l'le la plus sainte,
 cause de son glise vnre de la Panagia, et l'affluence des plerins
y est vraiment norme; mais pour le commerce, c'est la petite le de
Syra ou Syros, quoique sans arbres et sans eau, qui est devenue la
mtropole des Cyclades. Sa ville, connue d'ordinaire sous le nom de
l'le, quoique portant officiellement l'appellation d'Hermoupolis, est
la quatrime cit de la Grce par sa population et la premire par son
commerce. Avant la guerre de l'indpendance, Syra tait une ville sans
importance, mais sa neutralit pendant la lutte, la protection efficace
des escadres franaises, l'arrive de nombreux rfugis des les turques
de Chios et de Psara, enfin son heureuse position au centre des Cyclades
en ont fait graduellement le principal entrept, le chantier et la
station centrale de la mer ge. C'est dans le port de Syra que viennent
se nouer, comme les fils d'un rseau, toutes les lignes de navigation de
la Mditerrane orientale. Hermoupolis est une tape ncessaire des
voyageurs qui se rendent  Salonique,  Smyrne,  Constantinople, dans
la mer Noire. Aussi la ville, jadis btie sur la hauteur par crainte des
pirates, s'est-elle hte de descendre la pente pour dvelopper ses
quais et btir ses magasins sur le rivage. Vue de la rade, Hermoupolis
se montre tout entire sur le flanc de la montagne, semblable  la face
d'une pyramide aux degrs d'une blancheur blouissante.

Le commerce a peupl l'pre rocher de Syra, mais il est encore loin
d'avoir utilis toutes les ressources de l'Archipel et d'avoir rendu 
l'ensemble du groupe l'importance qu'il avait dans l'antiquit. L'Eube
n'est plus riche en boeufs, ainsi que le prtend son nom, et n'exporte
gure que des crales, des vins, des fruits et le lignite extrait en
abondance des mines de Cumes ou Koumi. Les jardins de Naxos produisent
leurs oranges, leurs citrons, leurs cdrats exquis; Skopelos, Andros,
Tinos, la mieux cultive des les, expdient leurs vins; les bons crs
viennent de Santorin, que les Grecs d'autrefois avaient nomme Kallist
ou la Meilleure,  cause de l'excellence de ses produits. En outre,
cette le et les autres Cyclades volcaniques fournissent au commerce des
laves, des pierres meulires, des pouzzolanes, de l'argile de Cimolos ou
terre cimole, bonne  blanchir les toffes, Naxos envoie son meri,
Tinos ses marbres veins; mais c'est l tout. Les marbres de Paros
restent mme inexploits, et rarement un navire se montre dans
l'admirable port de l'le. Sauf la culture du sol, et a et l l'lve
des vers  soie, les habitants des Cyclades n'ont aucune industrie, et
les les surpeuples, telles que Tinos et Siphnos, doivent envoyer
chaque anne  Constantinople,  Smyrne, dans les villes de la Grce, un
certain nombre d'migrants qui vont travailler comme manoeuvres,
cuisiniers, potiers, maons ou sculpteurs. Si quelques les ont une
population surabondante, combien d'autres en revanche ne sont plus
habites ou ne donnent asile qu' des bergers! Ainsi la plupart des les
qui se trouvent entre Naxos et Amorgos ne sont que des rochers dserts.
Antimilo n'est, comme Dlos, qu'un ptis sem de pierres. Enfin Seriphos
et Gioura, l'antique Gyaros, sont encore des solitudes mornes, comme aux
temps o les empereurs romains les dsignrent pour servir de lieux
d'exil; nanmoins on espre que, grce  ses minerais de fer, dclars
excellents, Seriphos reprendra prochainement quelque importance. L'le
d'Antiparos compte sur ses riches mines de plomb.




V

ILES IONIENNES


L'le de Corfou, situe au large des ctes de l'pire, l'archipel
cphalonien, qui se trouve  l'ouest de la Grce continentale et
pninsulaire, enfin l'le de Cythre, que battent  la fois les flots de
la mer Ionienne et ceux de la mer ge, ont eu depuis un sicle les plus
singulires vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dpendances
naturelles de la pninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de
repousser tous les assauts des Mahomtans et de rester terre europenne,
grce  la protection de la rpublique de Venise. Lorsque celle-ci fut
livre  l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les les Ioniennes
furent occupes par les Franais. Quelques annes aprs, les Russes on
devenaient les vritables matres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y
organiser une sorte de rpublique aristocratique sous la suzerainet de
la Turquie. En 1807, les Franais, reprenaient possession des les
Ioniennes pour se les voir, arraches successivement par les Anglais, 
l'exception de Corfou, qu'ils gardrent jusqu'en 1814. Sous le nom de
rpublique Sept-insulaire les les Ioniennes devinrent alors des
espces de fiefs que des familles de grands propritaires terriens
gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux
fois la constitution octroye par les Anglais dt tre modifie dans un
sens plus dmocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne
voulut s'accommoder  aucun prix de la suzerainet de l
Grande-Bretagne. Celle-ci se rsolut enfin  lcher sa conqute, et les
populations des Sept-Iles, rendues  leurs affinits, naturelles,
s'annexrent  la Grce, dont elles forment les communauts ls plus
avances en instruction, en bien-tre et en activit. Sans doute, en
accordant la libert  ses sujets ioniens, l'Angleterre a consult son
propre intrt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a
reconnu que l'influence morale est suprieure  la force des canons, et
c'est avec une parfaite bonne grce, qu'elle a cd. Non-seulement elle
a rendu Cythre et l'archipel de Cphalonie, o elle n'avait que des
intrts commerciaux, mais elle a galement livr la citadelle de
Corfou, qui lui permettait de commander l'entre de l'Adriatique, comme
elle domine celles de la Mditerrane, de la mer de Sicile et de la mer
Rouge. C'est l une politique de magnanimit qui n'a pas encore trouv
beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que
l'Angleterre elle-mme aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre
partie de la terre!

[Illustration: CORFOU. Dessin de E. Grandsire d'aprs un croquis fait
sur nature.]

De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a
t la plus importante des les Ioniennes, grce au voisinage de
l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent
port et sa grande rade, pareille  un vaste lac. D'aprs les habitants,
qui aiment  citer le tmoignage de Thucydide, Corfou serait cette le
des Phaciens dont parle l'Odysse; ils disent mme avoir retrouv dans
la fontaine de Kressida le ruisseau o la belle Nausicaa lavait le linge
de son pre, et les beaux jardins o la foule se promen le soir prs de
la ville portent le nom de jardins d'Alcinos. De toutes les les
Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivire, le Messongi,
dont les eaux ne se desschent pas en t et que l'on peut remonter 
une petite distance en barque. Les collines, places comme un cran
devant les plaines de la basse pire, sont exposes  toute la force des
orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reoivent une grande quantit
d'eau de pluie: aussi la vgtation est-elle fort riche; les orangers,
les citronniers s'tendent autour de la ville en odorants bosquets, les
vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les
roches gristres des collines, d'opulentes moissons de bl ondulent dans
les plaines, que parcourent des routes bien traces. Malheureusement,
Corfou est trs-expose au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que
le sirocco; c'est l ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station
d'hiver pour les malades.

La ville, situe sur une pninsule triangulaire, en face de la cte
d'pire, est la plus considrable et la plus commerante de l'ancienne
rpublique Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses
possesseurs, Vnitiens, Franais, Russes, Anglais, ont successivement
travaill  rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort
belle, bien infrieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut
du mont Pantocrator ou Dominateur, lorsque le temps est favorable, on
peut apercevoir par-dessus le dtroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en
Italie. La proximit de cette pninsule, les relations de commerce, les
traditions laisses par la domination de Venise ont fait de Corfou une
ville  demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent  la
fois aux deux nationalits par l'origine et par le langage; c'est vers
1830 seulement que l'italien cessa d'tre la langue officielle de l'le
et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se
presse dans les murs de la cit, on remarque aussi beaucoup de Maltais,
porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'le leurs matres
britanniques.

Corfou possdait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages
situs en face sur la cte d'pire; mais un gouverneur anglais en fit
prsent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dpendances de
l'le sont les lots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au
sud Paxos, aux falaises perces de grottes, Antipaxos dont les roches
suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la
Grce occidentale.

Leucade, Cphalonie, Ithaque, Zante et quelques lots voisins se
dploient en un archipel gracieusement recourb au devant du golfe de
Patras, le long des ctes d'Acarnanie et d'lide. Ensemble, ces lots
constituent une chane de montagnes calcaires alternativement laves par
les pluies et brles par le soleil. Leurs vallons cultivs produisent,
comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe,
du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par
leurs habitants, ces les ressemblent galement  leurs voisines du
nord; l'lment italien, sauf  Ithaque, se trouve assez fortement
reprsent dans la population grecque.

[Illustration: N. 22.--CANAL DE SAINTE-MAURE.]

Leucade ou la Blanche, ainsi nomme de l'clat de ses promontoires
crtacs, est, en ralit, une dpendance du continent. Les anciens lui
donnaient le nom d'Act ou Pninsule et racontaient que des colons
corinthiens l'avaient change en le en creusant un canal  travers
l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette
lgende. Il est probable que les Corinthiens, comme nagure les Anglais,
n'eurent qu' ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui spare
l'le du continent et dont la profondeur ne dpasse pas soixante
centimtres: si la mer Ionienne avait des mares, l'le de Leucade,
comme Noirmoutiers, sur les ctes de France, se changerait deux fois par
jour en pninsule. Un pont dont il reste d'importants dbris, unissait
jadis les deux rivages par-dessus l'troit chenal qui s'ouvre au sud de
la lagune; au nord, un lot, portant la chapelle et la forteresse de
Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue  l'le de Leucade
elle-mme, garde l'entre du canal. C'tait nagure le seul endroit de
la Grce occidentale o se trouvt un bosquet de dattiers. Un magnifique
aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chausse,
runissait la forteresse  la ville d'Amaxiki, principal port et
capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, lev sous
le rgne de Bajazet, a t fort endommag par les tremblements de terre.
On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses o les
marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creuss et  fond
plat, la fivre rgne en permanence; toutefois Amaxiki, de mme que
Missolonghi dans sa vaste plaine noye, est une ville relativement
salubre, et les femmes y ont une apparence de fracheur et de beaut
remarquables. Au sud commencent les montagnes boises qui vont se
terminer en face de Cphalonie par le clbre promontoire qui portait le
temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mtres de hauteur d'o on
lanait les accuss dans la mer pour leur faire subir une sorte de
jugement de Dieu; les amants s'en prcipitaient aussi pour oublier leur
passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-mme.

Cphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des les Ioniennes,
et la montagne qui la domine, l'Anos ou Elatos, le Montenero des
Italiens, est la cime la plus leve de l'archipel; du milieu de la mer
d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un ct
l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Cphalonie. Les forts de
conifres qui avaient valu  la haute montagne le nom de Montenero, ont
t en grande partie dvores par les incendies, mais il en reste encore
quelques lambeaux, o se trouve un sapin magnifique d'une espce
particulire. Sur la croupe suprme de la montagne on voit encore les
restes d'un temple de Jupiter. L'le est fertile et peuple, mais son
grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent
en t et les habitants sont parfois dans une vritable dtresse. Le sol
calcaire, tout fissur, perc d'normes entonnoirs, laisse passer comme
un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer
elle-mme, loin des campagnes altres. En revanche, par un phnomne
bizarre et peut-tre unique, la mer de Cphalonie verse dans les
cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau sale qui vont se
perdre au loin en des galeries inconnues.

Le lieu de cette trange disparition des eaux maritimes est  quelque
distance au nord d'Argostoli, ville que son port trs-abrit, mais sans
profondeur, a rendue l'une des plus commerantes de l'le, et o se
trouve une magnifique chausse de sept cents mtres unissant les deux
bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considrables
pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands
moulins qui n'ont cess de fonctionner rgulirement, l'un depuis 1835,
l'autre depuis 1859. Le dbit commun des deux courants est d'environ
deux mtres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mtres
cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol,
en de vastes lacs que l'vaporation constante suffit pour maintenir au
mme niveau et o le sel s'amasse en couches paisses? ou bien, comme le
pense le gologue Wiebel, l'excdant de ces eaux marines, rparti dans
les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramen par un
phnomne d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains
d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'le, et forme-t-il avec
eux les fontaines d'eau douce saumtre qui jaillissent en divers
endroits  la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le
rgime souterrain des eaux douces, sales, sulfureuses, est en grande
partie la cause des tremblements de terre qui sont si frquents et si
redoutables  Cphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses,
afin de pouvoir rsister aux frmissements du sol. L'le d'Asteris,
qu'Homre nous dcrit comme ayant deux ports, et o s'leva plus tard la
ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Cphalonie et Thaki: elle a
t probablement dtruite par les secousses du sol, car on ne saurait
voir dans le simple cueil de Daskalion un reste de cette terre habite.

[Illustration: N. 23.--ARGOSTOLI.]

Thaki, la fameuse Ithaque du divin Ulysse, peut tre considre comme
une dpendance de Cphalonie, dont la spare le canal aux rivages
parallles de Viscardo, ainsi nomm en souvenir du conqurant Robert
Guiscard. L'le est, petite et l'on a pu y reconnatre tous les sites
dont parle l'Odysse, la fontaine Arthuse, la haute roche au pied de
laquelle Eume paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais
d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forts qui recouvraient
les pentes du mont Nrite. Les habitants d'Ithaque sont trs-fiers de
leur petite patrie chante par Homre, et dans chaque famille on compte
au moins une Pnlope, un Ulysse, un Tlmaque, bien qu'en dpit de
leurs prtentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux
fils de Larte. Pendant le moyen ge, l'le fut compltement dpeuple
par les ravageurs, et le snat de Venise dut, en 1504, offrir
gratuitement les terres d'Ithaque  des colons du continent afin de
changer ce dsert en une escale de commerce. La plupart des immigrants
viennent des ctes de l'pire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il
fort mlang de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultive,
et son port, appel Bathy ou le Profond, fait un assez grand trafic de
raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homre, l'le
d'Ithaque est une excellente nourrice de vaillants hommes. Les gens de
Thaki sont grands et forts; d'aprs l'enthousiaste Schliemann, ils
seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu' ignorer leur
propre vertu et  ne se faire aucune ide du mal. Parmi eux on ne trouve
ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand
nombre des habitants  s'expatrier. On les rencontre dans toutes les
villes populeuses de l'Orient.

_Zante, fior del Levante_, disent les Italiens. L'antique Zacynthe
est, en effet, celle des les Ioniennes qui est la plus riche en
vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine,
comprise entre deux artes de collines d'une mdiocre lvation, occupe
le milieu de l'le d'Or: c'est un vaste jardin entreml de vignes qui
produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort
industrieux, ne se bornent pas  cultiver leur propre territoire, ce
sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit 
gages, soit  part de la rcolte. La ville de Zante, situe sur le
rivage oriental, en face des ctes de l'lide, est aussi la plus riche
et la mieux tenue de l'archipel cphalonien. Malheureusement, Zante est
souvent branle par des secousses, que l'on croit tre d'origine
volcanique. Cette hypothse parat d'autant plus probable que des
sources de bitume jaillissent prs de la pointe sud-orientale de l'le,
au cap de la Cire: exploites dj du temps d'Hrodote, ces fontaines
fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la rcolte
annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile
s'panchent au bord de la mer et mme sous les flots; prs du cap
Skinari, au nord de l'le, une sorte de graisse puante recouvre
constamment les eaux.

Les seuls lots qui dpendent de Zante sont les Strivali, les anciennes
Strophades, o la lgende mythologique nous dit que volaient les
hideuses harpyes[14].

[Note 14: Iles Ioniennes.]

                                      Monts les           Population
  Noms des les.      Superficie.     plus levs.          en 1870.
Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mt.  72,450 hab.
Paxos et Antipaxos.  70             --           --        3,600  
Leucade............ 475          Nomali...... 1,180      21,000  
Cphalonie......... 757          Elatos...... 1,620      67,500  
Ithaque............ 110          Neriton.....   807      10,000  
Zante.............. 420          Skopos......   396      44,500  
]




VI

LE PRSENT ET L'AVENIR DE LA GRCE


Le peuple grec a certainement fait de grands progrs depuis qu'il a
secou le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que
les philhellnes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant galer
en courage les Grecs de Marathon et de Plate, on crut qu'il saurait en
peu de temps s'lever au niveau intellectuel et artistique des
gnrations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes esprances
n'ont point t ralises. Ce n'est point en l'espace d'une gnration
qu'un peuple saurait merger compltement de la barbarie, chapper aux
superstitions de toute espce qui treignaient son esprit, changer les
moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait donnes la
servitude, et s'assimiler les conqutes scientifiques de vingt sicles,
pour prendre lui-mme sa place au rang des peuples initiateurs.
D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellnes de la
Grce, qui galent  peine la population de deux dpartements franais
et qui sont trs-clair-sems sur un territoire montueux, pre, sans
chemins. Les rivages des pninsules et les les, tout dentels de ports,
sont admirablement disposs pour le commerce; aussi les habitants
n'ont-ils pas manqu d'en profiter et l'on sait avec quel succs; mais
il est peu de contres en Europe dont le relief soit moins favorable 
l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La
nature du sol s'oppose partout  la construction des routes, tandis que
partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages
et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit
de l'Empire Ottoman vers la Grce, tandis qu'au contraire des multitudes
d'Hellnes, surtout des les Ioniennes et des Cyclades, migrent chaque,
anne pour chercher fortune  Constantinople, au Caire et jusque dans
les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'loignent, laissant
derrire eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un mtier
lucratif et les pacifiques employs dont l'avenir dpend de la faveur
d'un ministre. Il en rsulte ce fait assez bizarre, que les communauts
de Grecs les plus riches et les plus prospres sont prcisment celles
qui se dveloppent  l'tranger. Elles sont aussi plus libres et mieux
administres. En dpit du pacha qui la surveille, la moindre petite cit
romaque de la Thrace ou de la Macdoine pourrait servir de modle dans
la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la
Grce. C'est qu'elle a un intrt immdiat  bien grer ses affaires,
qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans
l'Hellade une bureaucratie inquite et rapace intervient  tout propos
pour grer  son profit les deniers de la commune, corrompt les
lecteurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses
dbours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins
lgales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont t si
longtemps celles de leur pays.

La population actuelle de la Grce proprement dite peut tre value 
quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquimes des
Hellnes d'Europe et d'Asie. A surface gale, l'Hellade, dont la
position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup
moins peuple que les pays civiliss de l'Europe occidentale, elle est
mme  cet gard infrieure  la Turquie. D'aprs les auteurs qui ont le
mieux tudi l'histoire du pass des Hellnes, la Grce propre, 
l'poque de sa plus grande prosprit, n'aurait pas eu moins de six 
sept millions d'habitants. L'Attique  elle seule tait dix fois plus
peuple qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines les, o l'on voit au
plus quelques bergers, taient couvertes de cits populeuses; au milieu
de tous les plateaux dserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque
promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du
monde hellnique, de Chypre  Corfou et de Thasos  la Crte, fourmille
de _palaeochori_, de _palaeocastro_, de _palaeopoli_, et la Grce
continentale n'est pas moins riche que les les et les ctes de l'Asie
Mineure en souvenirs de ce genre.

Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrs
n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indpendance, le
nombre des habitants de la Grce, y compris les les Ioniennes,
dpassait peut-tre un million; mais les batailles et surtout les
massacres de la More diminurent considrablement la population; en
1832, les Grecs et les Ioniens runis taient 950,000 au plus. Depuis
cette poque, l'accroissement annuel a vari de 9,000  14,000
individus, mais d'une manire assez ingale, car si les villes
grandissent rapidement, en revanche plusieurs les de l'Archipel et de
la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade,
perdent par l'migration plus d'habitants que ne leur en donne le
surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les
fivres paludennes qui retardent le plus les progrs du repeuplement de
la Grce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints
endroits devenu trs-insalubre par les eaux qu'on laisse sjourner en
marais; la reconqute des terres par l'agriculture sera donc en mme
temps l'enrichissement de la contre et la disparition d'un flau
terrible[15].

[Note 15: Population des principales villes de la Grce, avec leur
banlieue, en 1870:

Athnes et Pire           59,000 hab.
Patras                     26,000  
Corfou                     24,000  
Hermoupolis ou Syra        21,000  
Zante                      20,500  
Lixouri (Cphalonie)       14,000  
Pyrgos ou Letrini          13,600  
Tripolis ou Tripolitza     11,500  
Chalcis, en Eube          11,000  
Sparte                     10,700  
Argos                      10,600  
Argostoli (Cphalonie)      9,500  
Kalamata                    9,400  
Histiaea, en Eube          8,900  
Karystos                   8,800  
Aegion ou Vostitza          8,800  
Nauplie                     8,500  
Spezia                      8,400  
Kranidhi, en Argolide       8,400  
Lamia                       8,300  
Missolonghi                 7,500  
Andros                      9,300  

Population de la Grce sans les les Ioniennes, en 1832.  713,000 hab.
                                            en 1870. 1,226,000 
                     avec les iles Ioniennes.         1,458,000 
                     par kilom. carr...                     29 
       probable de la Grce.......             en 1875. 1,540,000 
]

Malheureusement, cette reconqute du sol agricole s'opre avec lenteur.
Les produits ne suffisent point  nourrir la population;  bien plus
forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation
considrable. Pourtant les terres cultivables de la Grce se prtent
admirablement  la production des vins, des fruits, des plantes
industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et
les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades
sont parmi les meilleurs des bords de la Mditerrane; les huiles de
l'Attique, sans tre pures comme celles de Provence, ne sont pas moins
bonnes qu'aux temps o la desse Athn planta de ses mains l'olivier
sacr. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de
Corinthe, que l'on exporte de Patras et des les Ioniennes pour une
valeur de trente ou quarante millions de francs chaque anne, la Grce
ne vend  l'tranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et
ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de
ses principaux articles d'exportation, la vallonne, dont se servent les
teinturiers, est la cupule d'un gland de chne que l'on ramasse dans les
forts.

Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que
l'industrie proprement dite soit  peu prs nulle. C'est de l'tranger,
de l'Angleterre surtout, que la Grce fait venir tous les objets
manufacturs dont elle a besoin; elle n'a pas mme un outillage
suffisant pour exploiter srieusement ses carrires de marbres, plus
riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation
minire importante, celle du Laurion, dans toute l'tendue de la Grce.
En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilis pendant des
sicles de riches mines de plomb argentifre, et d'normes masss de
dblais s'lvent a et l en vritables collines. Ce sont ces amas que
l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes
fonderies de plomb du monde entier: chaque anne, on extrait de ces
dbris prs de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantit
d'argent considrable. Autour de l'usine s'est fonde une petite ville
industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grce. Mais ce
n'est point sans peine que s'est cr ce remarquable tablissement
d'Ergastiria. Jaloux des industriels trangers qui exploitaient toutes
ces richesses, des Grecs leur ont suscit mille entraves et peu s'en est
fallu qu' propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement
hellnique ne se brouillt compltement avec la France et l'Italie.

Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantit de produits
insuffisante  leur propre entretien et que leur industrie est sans
grande importance, ils seraient condamns  mourir de faim, si par leurs
six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les
eaux de la Mditerrane le mtier lucratif de porteurs. Leur marine
marchande est suprieure  celle de l'immense Russie, elle gale presque
celle de l'Autriche et dpasse dix fois la flotte commerciale de la
Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent
le pavillon turc appartiennent  des marins hellnes[16]. C'est dans
cette navigation de cabotage que se rvle tout entier le vieil instinct
de race. Tandis que les grands bateaux  vapeur  parcours rapide
appartiennent  des compagnies puissantes de l'Occident, les marins
hellnes possdent les navires d'un faible tonnage et au chargement
vari qui suivent la cte d'chelle en chelle, d'ordinaire ne dpassant
point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut
naviguer en Mditerrane  moindres frais que les leurs, car tous les
matelots ont un intrt dans le chargement et tous vivent d'abstinence
pour augmenter le bnfice; les uns ont fourni le bois, les autres le
grement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce
sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur
simple parole, ont donn l'argent ncessaire  l'achat des marchandises.
Sur maint navire, tout l'quipage est compos d'associs, se partageant
fraternellement la besogne, mais n'ayant point de matre parmi eux. Tous
sont gaux.

[Note 16: Commerce de la Grce en 1871:

Flotte commerciale........            6,135 navires.
Tonnage...................          420,000 tonnes.
Mouvement des navires.....        7,160,000    
Importation...............      110,000,000 francs.
Exportation...............       76,000,000    
Total des changes........      186,000,000    
]

Mais quelles que soient la sobrit et l'intelligente initiative des
marins hellnes, ils ont  craindre le sort qui menace partout le petit
commerce et la petite industrie. Les conomiques bateaux porteurs de la
Grce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes
compagnies, mais  la longue ils finiront par cder la place, et le pays
lui-mme sera menac de perdre son rang commercial, s'il n'accrot
rapidement ses ressources intrieures par le dveloppement de
l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui
permettent le transport des produits. Actuellement la Grce est encore
trs-pauvre en routes carrossables, non-seulement  cause des obstacles
que les rochers et les montagnes opposent aux ingnieurs, mais surtout 
cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours
suffi. Tlmaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps
homriques,-- moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char
l'espace qui spare Pylos de Lacdmone; il lui faudrait cheminer au
bord des prcipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays
indpendants de l'Europe, la Grce est, avec la Serbie, celui qui est
rest le plus longtemps sans une voie ferre; mme de nos jours, Athnes
ne possde que le chemin de fer qui mne  son faubourg du Pire et le
petit rseau industriel des mines du Laurion. C'est tout rcemment qu'on
a fini par dcider pour un avenir incertain la construction de deux
lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et 
la frontire de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer
l'Attique avec l'Achae par l'isthme de Corinthe, unira Patras  la
valle de l'Alphe et  Kalamata par les riches plaines de l'lide et de
la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grce ont t
tellement retards, la principale cause en est  l'tat de banqueroute
perptuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellnique.
L'quilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est
tout  fait impossible de payer, s'lverait  plus d'un demi-milliard,
soit  plus de trois cents francs par tte, si l'on n'avait depuis
longtemps nglig de payer les intrts des premiers emprunts[17].

[Note 17: Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dpenses....
30,000,0000 fr.]

A la misre gnrale du pays rpond la misre prive de la grande
majorit des habitants de la Grce. puiss par le payement de la dme,
 laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxime ou mme une troisime,
la plupart des paysans mnent une existence lamentable; quoique d'une
extrme sobrit naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs
demeures sont des tanires malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez
d'conomies pour se procurer les vtements et les objets indispensables.
Aussi les jeunes gens des contres les plus pauvres de la Grce
migrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps
indfini. A cet gard, l'Arcadie peut tre assimile  l'Auvergne,  la
Savoie et  la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les
toliens, qui se dcident plus difficilement  quitter pour les villes
de l'tranger leurs belles valles sauvages, ont une coutume qui
tmoigne de l'tat de dsespoir auquel les ont rduits les exigences de
l'impt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes anctres
avant d'avoir t rompus par la servitude, les malheureux, ruins par
les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande
route lvent un tas de pierres, qui doit tmoigner  jamais de
l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est l'anathme.
Chaque paysan qui passe  ct de ce monument d'excration muette,
ajoute religieusement son caillou: la Terre, mre commune, est charge
du soin de la vengeance.

L'ignorance, la compagne ordinaire de la misre, est aussi fort grande
dans les campagnes de la Grce, surtout dans les pays d'accs difficile,
tels que l'toile et le Magne ou pninsule du Taygte. En Grce, comme
en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des
fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans
l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de
magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrme dsir d'apprendre et de
savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dpit de l'tat de misre
dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que
dans l'le d'Ithaque les paysans arrtent les voyageurs instruits pour
se faire lire les chants d'Homre. La pnurie du gouvernement n'a pas
empch des coles primaires de se fonder dans presque tous les villages
de la Grce; en maints endroits, o manquent les btiments d'cole, les
classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer 
faire l'cole buissonnire, lvent  peine les yeux de leurs cahiers
pour voir les trangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De
mme, les coliers des gymnases et ceux des universits d'Athnes et de
Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent,
il est vrai, pour apprendre  prorer: ce n'est point en Grce que l'on
voit de ces tudiants qui, sous prtexte d'aller suivre des cours de
science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer  la
dbauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui frquentent l'universit
d'Athnes, il en est qui, pour tudier le jour, emploient une moiti de
la nuit  quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou
cochers pour acqurir leur diplme de lgiste ou de mdecin.

Un pareil amour de l'tude ne peut manquer d'assurer  la nation grecque
une influence bien plus considrable que ne pourrait le faire esprer,
relativement aux nations voisines, le nombre peu lev des hommes qui la
composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de
l'pire  l'le de Chypre, considrent Athnes comme leur centre
intellectuel, et c'est l qu'ils envoient tudier leurs jeunes gens. Ils
font mieux encore. Pour contribuer  la gloire et  la prosprit de l
nation renaissante, ils prlvent une part de leurs revenus et la
destinent  la fondation ou  l'entretien des coles d'Athnes. Et ce ne
sont pas seulement les riches ngociants de Marseille, de Trieste, de
Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intrts de la
patrie; de simples paysans, des veuves illettres de la Thrace et de la
Macdoine emploient galement leurs conomies  l'oeuvre de
l'instruction publique. C'est le peuple lui-mme qui lve ses coles,
ses muses et qui paye ses professeurs. L'acadmie d'Athnes, l'cole
polytechnique, l'Universit, l' Arsakion, excellent collge consacr 
l'ducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement,
mais au zle des citoyens hellnes de tous pays. On comprend avec quel
intrt la nation entire veille sur ces tablissements dus au
dvouement de tous, et quelle influence salutaire exercent  leur retour
dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles
sortis des coles de la patrie commune.

[Illustration: PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHNES. Dessin de D. Maillart
d'aprs des photographies.]

Ainsi la cohsion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des
esprances identiques, voil ce qui fait leur nation, voil ce qui
ralise dj, mieux que les traits, cette union de race qu'ils
appellent la grande ide! Les frontires fixes par la diplomatie
n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellnique. Qu'ils
rsident dans la Grce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou
d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent
pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de
Constantinople et d'Athnes. Peut-tre mme les plus Hellnes de toute
la race sont-ils prcisment ceux qui habitent la Turquie, loin de
l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est  l'tranger
qu'ont t le mieux gardes les traditions et la pratique de la vie
municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus
librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il tre considr comme
form de la race tout entire, soit prs de quatre millions d'hommes.
Tel est le groupe de populations dont l'influence, dj considrable et
grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence
capitale sur les destines futures de l'Europe mditerranenne.

On a souvent prtendu que, par suite de la communaut de religion, les
Grecs taient tout disposs  favoriser les ambitions russes et
cherchaient  frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est
rien. Les Hellnes ne songent point  sacrifier leurs propres intrts 
ceux d'une nation trangre. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie
de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les
vritables alliances. Le climat, la situation gographique, les
souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens
plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grce au groupe
des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce
grand partage qui par la force des choses s'opre graduellement en
Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se
rangent les Hellnes. Rcemment, lorsque la France envahie luttait pour
son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs
accoururent  son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que
la Grce avait contracte envers les Philogalates pendant la premire
moiti du sicle.




VII

GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES.


Les puissances protectrices de la Grce ont donn  la nation un
gouvernement parlementaire et constitutionnel, imit de ceux de l'Europe
occidentale. En thorie, le roi des Grecs rgne et ne gouverne pas; il
a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorits
changeantes font osciller la prpondrance de l'un  l'autre parti,
suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, le pouvoir du
roi n'est tempr que par la diplomatie. D'ailleurs, les formes de la
constitution importe dans l'Hellade n'ont rien qui rponde aux
traditions ni au gnie des Grecs, et depuis la proclamation de leur
indpendance, ils ont trois fois modifi leur Charte sans avoir russi 
la faire observer.

En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possdant
une proprit quelconque ou exerant une profession indpendante sont
lecteurs  l'ge de vingt-cinq ans, ligibles  trente. Il n'y a qu'une
chambre; les dputs, au nombre de 187, sont lus pour une priode de
quatre ans; ils reoivent un traitement. La liste civile du souverain, y
compris une subvention des puissances protectrices, s'lve  1,125,000
francs.

L'glise orthodoxe grecque de l'Hellade est indpendante du patriarche
de Constantinople; elle est administre par un saint-synode sigeant
dans la capitale et prsid par un archevque mtropolitain. Un
commissaire royal assiste, sans voix dlibrative, aux sances du
synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemble. Toute
dcision qui ne se trouve point revtue du seing officiel de ce
commissaire est nulle par cela mme. D'autre part, le roi ne peut
destituer ni dplacer un vque qu'aprs l'avis du synode et en se
conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de
la constitution, cependant les attributions officielles de l'glise lui
permettent d'exercer frquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire
appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au
maintien rigoureux des dogmes; il signale  l'autorit tous les
prdicateurs, tous les crivains htrodoxes, et lui demande la
rpression de l'hrsie; il censure les ouvrages, les tableaux
religieux, et en dnonce les auteurs pour les faire punir par les
tribunaux civils.

Il n'y a plus de Mahomtans en Grce, si ce n'est des marins et des
voyageurs. Les derniers Turcs ont quitt l'le d'Eube. Le seul culte
qui, en dehors de l'glise officielle, soit pratiqu par un nombre assez
notable de fidles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans
les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevques
et quatre vques en ont le gouvernement.

La Grce est divise en treize nomes ou nomarchies, subdivises
elles-mmes en cinquante-neuf parchies. Les cantons de l'parchie
portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales
qui les composent sont administres par des pardres, ou adjoints du
dimarque. Ils sont tous nomms par le roi et reoivent une lgre
rtribution. Le nombre des employs est proportionnellement plus
considrable en Grce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment 
eux seuls la soixantime partie, et avec leurs familles la douzime
partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des
plus modiques, ils margent ensemble plus de la moiti des recettes du
budget.

  Nomes.                 parchies.       Population
                                            en 1870.

                       {Mantine            46,174
ARCADIE.               {Kynuria             26,733
  Sup. 3253 kil. car.  {Gortynia            41,408
  Pop. kil. 125 hab.   {Megalepolis         17,425
                                          --------
                                            131,740
                                           ========

                       {Lacdmone          46,423
LACONIE                {Gythion             13,957
  Sup. 4346 kil. car.  {Itylos              26,540
  Pop kil. 24 hab.     {pidauros Limera    18,931
                                          --------
                                            105,851
                                           ========

                       {Kalamae              25,029
MESSNIE               {Messini              29,529
 Sup.  3176 kil. car.  {Pylia                20,946
 Pop. kil. 41 hab.     {Triphylia            29,041
                       {Olympia              25,872
                                          ---------
                                            130,417
                                           ========

                       {Nauplia              15,022
                       {Argos                22,138
ARGOLIDE ET CORINTHIE  {Corinthe             42,803
 Sup. 3749 kil. car.   {Spezia et
 Pop. kil. 34 hab.     {Hermionis            19,919
                       {Hydra et Trzne     17,301
                       {Cythre              10,637
                                          ---------
                                            127,820
                                           ========

                       {Syros                30,643
                       {Kea                   8,687
CYCLADES               {Andros               19,674
 Sup. 2399 kil. car.   {Tinos                11,022
 Pop. kil. 51 hab.     {Naxos                20,582
                       {Thira (Thra,
                       {Santorin)            21,901
                       {Milos                10,784
                                          ---------
                                            123,293
                                           ========

                       {Attique              76,919
ATTIQUE ET BOTIE      {gine                 6,103
 Sup. 6426 kil. car.   {Mgare               14,949
 Pop. kil. 21 hab.     {Thbes (Thiva)       20,711
                       {Livadi               18,122
                                          ---------
                                            136,804
                                           ========

                       {Chalcis              29,013
EUBI                  {Xrochorion          11,215
 Sup. 4076 kil. car.   {Karystia             33,936
 Pop. kil. 20 hab.     {Skopelos              8,377
                                          ---------
                                             82,541
                                           ========

                       {Phthiotis            26,747
PHTHIOTIDE ET PHOCIDE  {Parnasis             20,368
 Sup. 5316 kil. car.   {Lokris               20,187
 Pop. kil. 20 hab.     {Doris                49,119
                                          ---------
                                            106,421
                                           ========

                       {Missolonghi
                       {(Mesolongion)        18,997
ACARNANIE ET TOLIE    {Valtos               14,027
 Sup. 7833 kil. car.   {Trichonia            14,453
 Pop. kil. 16 hab.     {Eurytania            33,018
                       {Naupactia            22,219
                       {Vonitza et
                       {Xeromeros            18,979
                                          ---------
                                            121,693
                                           ========

                       {Patras               46,527
ACHAE ET LIDE        {Aegialia             12,764
 Sup. 4942 kil. car.   {Kalavryta            39,204
 Pop. kil. 30 hab.     {Ilia (Elis)          51,066
                                          ---------
                                            149,561
                                           ========

                       {Corfou (Kerkyra)     25,729
CORFOU                 {Mesi                 21,754
 Sup. 1107 kil. car.   {Oros                 24,983
 Pop. kil. 88 hab.     {Paxi (Paxos)          3,582
                       {Leucade ou
                       {Sainte-Maure         20,892
                                          ---------
                                             96,940
                                           ========

                       {Kranaea              33,358
CPHALONIE             {Pali                 17,377
 Sup. 781 kil. car.    {Sami                 16,774
 Pop. kil. 99 hab.     {Ithaque               9,873
                                          ---------
                                             77,382
                                           ========

ZANTE                  {
 Sup. 781 kil. car.    {Zacynthe (Zante)     44,557
 Pop. kil. 62 hab.     {




                               CHAPITRE V

                          LA TURQUIE D'EUROPE




I

VUE D'ENSEMBLE

Des trois pninsules de l'Europe mridionale, celle dont la position
gographique est la plus heureuse et qui jouit des plus grands avantages
naturels est peut-tre la presqu'le des Balkhans. Sa forme, beaucoup
plus mouvemente que celle de l'Espagne, dpasse mme celle de l'Italie
en richesse de contours; ses ctes, baignes par quatre mers, sont
denteles de golfes et de ports, franges de rameaux pninsulaires,
bordes d'les nombreuses. Plusieurs de ses valles et de ses plaines ne
sont pas moins fertiles que les bords du Guadalquivir et les campagnes
de la Lombardie; deux zones de vgtation s'y rencontrent et mlent en
gracieux paysages les flores de deux climats. Les montagnes de la
Turquie, dont on ne songe gure  clbrer la beaut pittoresque, car de
rares voyageurs seulement s'y aventurent, ne le cdent pourtant pas en
grce et en majest aux chanes des autres pninsules, et la plupart ont
encore le charme que donne la parure des forts. Il est vrai que, de nos
jours, le manque presque absolu de routes les rend moins abordables que
les Apennins d'Italie et les sierras d'Espagne; toutefois elles sont
moins hautes en moyenne, et leurs remparts sont percs d'un grand nombre
de brches; les plateaux qui leur servent d'appui sont aussi beaucoup
plus troits et plus dcoups de valles que les hautes plaines des
Castilles. Enfin, tandis que l'Espagne et l'Italie sont compltement
fermes au nord par des barrires de montagnes difficiles  franchir, la
pninsule turque se rattache au tronc continental par transitions
imperceptibles, sans que nulle part la limite soit indique par des
frontires naturelles. Les ranges des Alpes autrichiennes se continuent
sans interruption dans la Bosnie; de mme les Carpathes traversent le
Danube pour se relier au systme des Balkhans. A l'est des
Portes-de-Fer, tout rempart de monts a disparu: la Turquie n'est plus
borne au nord que par le cours changeant du Danube, sorte de mer
intrieure dont elle garde l'issue[18].

[Note 18:

Superficie de la Turquie d'Europe         365,300 kilom. carrs.
Dveloppement approximatif du littoral      2,800      --
]

Un avantage presque unique sur la Terre est celui que donnent  la
pninsule de Thrace la proximit et le paralllisme des rivages de deux
continents. L'Europe et l'Asie s'avancent au-devant l'une de l'autre et
ne restent spares que par le cours d'un fleuve marin runissant la mer
Noire  la mer ge ou mer Blanche des Turcs. Ainsi deux axes se
croisent en cette rgion de l'ancien monde, celui des masses
continentales et celui des mers intrieures. A la fois isthmes et
dtroits, le Bosphore et les Dardanelles servent en mme temps de
chemins aux flottes de commerce et de lieux de passage aux mouvements
des peuples de continent  continent. Si la mer Noire s'tendait plus
avant dans l'intrieur des terres et formait comme autrefois, durant les
ges gologiques un bassin continu avec la Caspienne et d'autres mers
d'Asie, Constantinople deviendrait ncessairement la ville du milieu
pour tout le monde ancien. Elle le fut dj pendant mille annes, mais
dt-elle ne jamais reconqurir ce titre, elle n'en sera pas moins
toujours l'un des centres de gravit autour desquels oscilleront les
destines des peuples. La cit pourrait tre rase qu'elle renatrait
bientt au bord de l'un ou de l'autre dtroit dans cette rgion
d'change place entre l'Europe et l'Asie.  l'aurore de notre histoire,
la puissante Ilion veillait  l'entre des Dardanelles. Elle s'est
releve sur le Bosphore; mais,  dfaut de Byzance, nombre d'autres
villes, Alexandria-Troas, Chalcdoine, Nice, Nicomdie, quoique moins
privilgies par la nature, auraient pu lui succder.

Ce rle d'intermdiaire qui appartient  la rgion des dtroits doit
tre naturellement, dans une moindre mesure, celui de tout le littoral
de la mer ge. On sait ce que fut la Grce dans l'histoire de
l'humanit; mais en laissant de ct ce pays, spar politiquement de la
Turquie, la Macdoine et la Thrace n'ont-elles pas eu aussi une
importance de premier ordre dans les annales du monde? C'est de l
qu'aprs l'invasion de la Grce par les Perses partit le mouvement de
reflux vers les contres de l'Euphrate et de l'Indus. La puissance
romaine s'y maintint pendant mille annes encore, aprs avoir succomb
dans Rome mme, et l fut sauvegard ce prcieux trsor de la
civilisation grecque, qui devait faire renatre l'Europe occidentale.
Il est vrai que l'arrive des Turcs interrompit subitement dans le pays
toute histoire propre et toute action civilisatrice. Par suite de
l'branlement gnral qui depuis trois mille ans n'avait cess
d'entraner les peuples de l'est  l'ouest, ces conqurants de race
touranienne russirent  prendre pied dans la pninsule de Thrace. Il y
a plus de cinq cents ans dj qu'ils y sont camps, plus de quatre
sicles qu'ils sont devenus les matres de la presqu'le entire, et
pendant cette longue priode la Rome orientale a t comme retranche du
reste de l'Europe. Les guerres incessantes que la prsence des
mahomtans a ncessairement amenes entre eux et le monde chrtien, le
fatal avilissement des nations conquises ou mme rduites en esclavage,
enfin le fatalisme insouciant des matres du pays, ont compltement
arrt le progrs normal de ces contres, pourtant si favorises de la
nature. Mais le temps est venu pour cette partie si importante de
l'Europe de reprendre son rle dans l'conomie gnrale de la Terre.
Ainsi que l'a dit le plus grand pote de notre sicle, le monde penche
 l'Orient.

De vastes rgions de la presqu'le thraco-hellnique sont encore aussi
peu connues que l'Afrique centrale. Il y a quelques annes  peine, le
voyageur Kanitz constatait la non-existence de rivires, de collines et
de montagnes fantastiques, dessines au hasard par les cartographes prs
de Viddin, dans le voisinage immdiat du Danube. Par contre, il
signalait dans les divers districts de la Bulgarie centrale de trois 
quatre fois plus de villages que n'en indiquaient jusqu'alors les cartes
les plus dtailles. Un autre savant, le Franais Lejean, reconnaissait
qu'un prtendu dfil passant  travers l'paisseur des Balkhans est un
simple mythe. Depuis, des godsiens russes, chargs de continuer la
mesure d'un arc de mridien  travers toute la Pninsule, trouvaient que
la ville frquemment visite de Sofia est situe  prs d'une journe de
marche de l'endroit qui lui tait assign par les meilleures cartes. De
mme, leurs mesures tablissaient pour tout l'ensemble de la chane des
Balkhans une situation plus septentrionale qu'on ne l'admettait
jusqu'ici. Combien d'erreurs aussi graves ne faudra-t-il pas rectifier
dans les montagnes du Pinde et sur les plateaux de l'Albanie, o jusqu'
maintenant un si petit nombre d'hommes de science se sont hasards? Et
si le travail prliminaire de simple dcouverte n'est pas achev,  plus
forte raison l'exploration intime de la contre, dans tous ses dtails
topographiques et dans ses ressources caches, est-elle encore
incomplte.

Toutefois, grce aux voyages et aux tudes de plusieurs savants, parmi
lesquels il faut citer principalement Palma, Vaudoncourt, Lapic, Bou,
Viquesnel, Lejean, Kanitz, Barth, Hochstetter, Abdullah-Bey, le sol de
la Turquie est dj connu dans tous les grands traits de son relief et
de sa constitution gologique. C'tait l une oeuvre difficile, car les
massifs et les chanes de la Pninsule ne constituent point de systme
rgulier: il ne s'y trouve point de range centrale dont les branches se
ramifient alternativement  droite et  gauche et s'abaissent par degrs
dans les plaines. Au contraire, le centre mme de la Turquie est loin
d'en tre la rgion la plus leve, et les plus hauts sommets se
groupent d'une manire fort ingale dans les diverses parties de la
contre. L'orientation des crtes de montagnes ne varie pas moins: elles
se dirigent vers tous les points de l'horizon. On peut dire seulement
d'une faon gnrale que les chanes de la Turquie occidentale se
dveloppent paralllement aux rivages de la mer Adriatique et de la mer
Ionienne, tandis que dans la Turquie orientale les ranges de monts ont
une direction perpendiculaire  la mer Noire et  l'Archipel. Par son
relief de montagnes et sa pente gnrale, la Turquie semble, pour ainsi
dire, tourner le dos au continent europen: ses plus hauts sommets, ses
plus larges plateaux, ses forts les plus inaccessibles se trouvent 
l'ouest et au nord-ouest, comme pour l'loigner des plages de
l'Adriatique et des campagnes de la Hongrie; de mme, toutes ses eaux,
qui s'panchent au nord,  l'est, au sud, finissent par se jeter dans la
mer Noire ou dans la mer ge, en baignant des plages tournes du ct
de l'Asie.

Le dsordre extrme des chanes et des massifs de montagnes a eu pour
consquence un dsordre analogue dans la distribution des peuples de la
Pninsule. Qu'ils vinssent de l'Asie Mineure par les dtroits, ou des
plaines de la Scythie par la valle du Danube, les divers groupes
d'immigrants, hordes sauvages ou colonies paisibles, se trouvaient
bientt parpills dans les vallons ferms et dans les cirques sans
issue. Les populations les plus diffrentes, embarrasses pour se guider
dans ce labyrinthe de monts, se sont ainsi juxtaposes comme au hasard,
et presque toujours sont entres en conflit. Les unes, plus nombreuses,
plus vaillantes dans la guerre ou plus industrieuses dans la paix, ont
accru peu  peu leur domaine aux dpens de leurs voisins; d'autres, au
contraire, vaincues dans la lutte pour l'existence, ont perdu toute
cohsion et se sont partages en d'innombrables fractions qui s'ignorent
mutuellement. Les peuples de la Hongrie, ce pays o s'entremlent en si
grand nombre les races et les langues, sont relativement homognes en
comparaison de ceux de la Turquie: en certains districts, des
communauts de huit ou dix races diffrentes vivent cte  cte dans un
rayon de quelques lieues.

Nanmoins un tassement gnral ne pouvait manquer de s'oprer dans ce
chaos, et les relations pacifiques du commerce achvent de plus en plus
le travail d'assimilation entre les races. Actuellement, si l'on ne
tient pas compte de l'infinit des enclaves de toute forme et de toute
grandeur, le territoire de la Turquie d'Europe peut se diviser en quatre
grandes zones ethnologiques. La Crte et les les de l'Archipel, le
littoral de la mer ge, le versant oriental du Pinde et l'Olympe sont
peupls de Grecs; l'espace compris entre l'Adriatique et le Pinde est la
contre des Albanais; au nord-ouest, la rgion des Alpes illyriennes est
occupe par des Slaves, connus sous les divers noms de Serbes, Croates,
Bosniaques, Herzegoviniens, Csernagorsques; enfin, les deux versants des
Balkhans, le Despoto-Dagh et les plaines de la Turquie orientale,
appartiennent aux Bulgares, qui par les croisements et la langue sont
devenus presque Slaves. Quant aux Turcs, les conqurants et les matres
du pays, ils sont pars a et l en groupes plus ou moins considrables,
surtout autour des capitales et des places fortes; mais la seule partie
tendue de la contre dont ils soient ethnologiquement les possesseurs,
est l'angle nord oriental de la Pninsule, entre les Balkhans, le Danube
et la mer Noire.




II

LA CRTE ET LES ILES DE L'ARCHIPEL.


La Crte, qui est, aprs Chypre, la plus vaste de toutes les les de
population grecque, est une dpendance naturelle de la pninsule
hellnique. Les traits, qui disposent des peuples sans les consulter,
ont fait de la Crte une le turque. Elle est grecque pourtant,
non-seulement par le voeu de la grande majorit de sa population, mais
aussi par le sol, le climat, la position gographique. De toutes parts
elle est entoure de mers profondes, si ce n'est au nord-ouest, o des
bancs sous-marins la relient  Cythre et au Ploponse.

Peu de contres au monde ont t plus favorises par la nature. Le
climat en est doux, quoique souvent trop sec en t, les terres en sont
fertiles, malgr le manque d'eaux courantes sur les plateaux calcaires,
les ports larges et bien abrits, les sites grandioses ou charmants. Par
sa position transversale au dbouch de l'Archipel, entre l'Europe,
l'Asie et l'Afrique, la Crte semblerait devoir tre le principal
entrept du commerce qui se fait dans ces parages; ainsi qu'Aristote le
remarquait dj il y a plus de deux mille ans, on croirait cette le
dsigne d'avance pour devenir l'intermdiaire gnral des changes de
la Mditerrane orientale. Tel tait, en effet, il y a plus de trois
mille ans, le rle de cette le, d'aprs toutes les traditions grecques;
alors la thalassocratie, c'est--dire la domination des mers, lui
appartenait: les Cyclades taient les les de Minos, les colonies
crtoises se rpandaient en Sicile, les navires crtois abordaient 
tous les rivages de la Mditerrane. Malheureusement la Crte tait
divise en un trop grand nombre de petites cits jalouses pour qu'il lui
ft possible de garder longtemps la prpondrance commerciale; d'autres
populations grecques, de race dorienne, s'en emparrent, et les premiers
habitants devinrent des clients et des mercenaires. Plus tard, l'le fut
asservie par les Romains, et depuis cette poque elle n'a pu recouvrer
son autonomie; Byzantins et Arabes, Vnitiens et Turcs l'ont
successivement possde, ravage, appauvrie.

La forme trs-allonge de l'le et l'arte de montagnes qui la domine de
l'une  l'autre extrmit font comprendre pourquoi la Crte, dans ces
temps antiques o la plupart des Grecs bornaient la patrie aux murs de
la cit, dut se diviser en une multitude de rpubliques distinctes, et
comment tous les essais de confdration ou de syncrtisme tents par
les divers petits tats durent misrablement chouer. Les habitants de
l'le se trouvaient en ralit beaucoup plus spars les uns des autres
que s'ils avaient peupl des lots groups en archipel. Les valles du
littoral sont presque toutes enfermes entre de hauts promontoires et
n'ont d'issue facile que vers la mer. Grande ou petite, la cit qui
occupait le centre de chaque valle ne pouvait donc communiquer avec ses
voisines, si ce n'est par d'troits sentiers, qu'une simple tour de
dfense suffisait  rendre inaccessibles. Une cit parvenait-elle 
s'emparer, de vive force ou par ruse, d'une ou de plusieurs valles de
la cte, les obstacles du sol l'empchaient d'tendre bien loin ses
conqutes, car sur tout le pourtour de l'le les contre-forts des monts
dressent leurs escarpements entre les petites plaines et les vallons.
Dans toute la Crte il n'existe qu'une seule campagne mritant
vritablement le nom de plaine: c'est la Messara, le grenier de l'le,
au sud du groupe central; l'Ieropotamo, ou Fleuve Saint, y roule
toujours un peu d'eau, mme en t.

La forme extrieure de la Crte rpond d'une manire remarquable au
relief de ses montagnes. Presque gomtrique dans ses contours, le long
rectangle de l'le se fait plus large ou s'amincit suivant la hauteur
des sommets correspondants de la chane. Au centre de la Crte, l
prcisment o elle offre la plus grande largeur, s'lve le principal
massif de l'le, que domine l'Ida (Psiloriti) o, suivant la mythologie
des Hellnes, naquit autrefois Jupiter. Sa haute cime isole et presque
toujours neigeuse, qui rappelle la forme superbe de l'Etna, ses
puissants contre-forts, les valles verdoyantes de sa base, lui donnent
un aspect grandiose; mais il tait encore plus beau dans l'antiquit
grecque, lorsque ses forts lui mritaient encore le nom d'Ida ou
Bois. Du sommet, on a toute l'le  ses pieds, et l'on voit se
dvelopper, au nord, un immense horizon d'les et de pninsules, des
pointes du Taygte aux montagnes de l'Asie Mineure; du ct du sud,
par-dessus la petite le de Gaudo ou Gozzo, nue, dpourvue de ports, on
ne distingue pas les rivages de la Cyrnaque,  cause de leur faible
lvation relative.

Le principal groupe des montagnes occidentales de l'le, qui dpasse en
hauteur moyenne le massif de l'Ida, quoiqu'il lui cde probablement par
ses pitons suprmes, se dresse en escarpements beaucoup plus difficiles
 gravir. Ce groupe est celui des monts Blancs ou Leuca-Ori, ainsi
nomms, soit  cause des neiges de leurs cimes, soit plutt  cause de
leurs parois de calcaire blanchtre; ils sont entirement dboiss; 
peine quelque verdure se montre-t-elle au fond des valles qui en
descendent. On dsigne aussi les monts Blancs sous le nom de monts des
Sphakiotes,  cause des populations doriennes, restes pures de tout
mlange, qui s'y sont cantonnes comme dans une citadelle. Peu de
massifs sont en effet plus abrupts, mieux dfendus par la nature contre
toute attaque de dehors. Quelques-uns des villages sont accessibles
seulement par les lits pierreux de torrents qui descendent en cascades;
pendant les pluies, quand les ravins sont remplis par l'eau grondante,
toute communication est interrompue: on dit alors que la porte est
ferme. Tel est le dfil ou pharynx (_pharynghi_) d'Hagio-Roumli,
sur le versant mridional des monts Blancs; quand les nuages menacent de
s'crouler en averses, on n'ose s'engager dans l'troite gorge, de peur
d'tre surpris et emport par le torrent. Pendant la guerre de
l'indpendance, les Turcs essayrent vainement de forcer cette porte de
la grande citadelle des monts. Mais sur les hauteurs s'tendent des
terrains assez unis, qui pourraient nourrir une population nombreuse
s'ils n'taient pas aussi froids. Ainsi les villages d'Askyfo,
inhabitables en hiver,  cause de leur grande lvation, occupent une
plaine qu'entoure de tous les cts un rempart circulaire de montagnes.
Cette plaine fut jadis un lac, ainsi que le prouvent les anciennes
berges, encore trs-visibles  et l, et les roches insulaires situes
au milieu du bassin. Les eaux qui tombent dans le vaste entonnoir ont
trouv des katavothres (_khonos_), qui leur permettent maintenant de
s'pancher directement dans la mer. Une des grandes sources jaillit dans
la gorge mme d'Hagio-Roumli.

Les autres chanes et massifs de l'le sont moins levs et beaucoup
moins pres que les monts Blancs[19]. Les plus remarquables sont les
monts Lassiti et, plus  l'est encore, les monts Dict ou Sitia, qui
font,  l'extrmit orientale de l'le, une sorte de pendant au groupe
des sommets sphakiotes; mais ils n'ont point dfendu de la servitude les
populations qui les habitent. On remarque, sur le versant septentrional
de ces montagnes, d'anciennes plages dont les coquillages, en tout
semblables  ceux des grves actuelles, prouvent que l'le s'est
exhausse d'au moins 20 mtres pendant la priode gologique moderne. La
rive du nord, des monts Blancs aux monts Dict, est plus dcoupe que
les ctes du sud; projetant au loin ses caps ou acrotres, elle offre
plus de golfes, de baies et d'abris srs. Aussi est-ce de ce ct que se
sont bties toutes les villes commerantes: on peut dire que ce rivage,
tourn vers les eaux de la mer ge, toute peuple de navires, est le
littoral vivant, en comparaison de la cte du Sud, relativement dserte
et regardant vers les plages de l'Afrique, plus dsertes encore. Toutes
les villes de la rive septentrionale occupent l'emplacement d'antiques
cits. Megalo-Kastron, plus connue sous le nom de Candie, que l'on donne
galement  l'le entire, est l'Heracleion des Grecs, le port de la
fameuse Cnosse. Retimo,  la base occidentale du mont Ida, a chang 
peine son vieux nom de Rhytimnos. Enfin, la Cane, dont les maisons
toutes blanches se confondent presque avec les pentes arides des monts
Blancs, est la Kydonie des Grecs, clbre par ses forts de cognassiers.
C'est actuellement le chef-lieu de l'le et la ville, sinon la plus
populeuse, du moins la plus importante de la Crte, son grand entrept
d'changes[20]. Elle essaye de complter son outillage commercial par un
deuxime port, celui d'Azizirge, fond  l'est de la Cane au bord de la
Sude, havre naturel parfaitement abrit, qui promet de devenir l'une des
principales stations maritimes de la Mditerrane.

[Note 19:

Superf. de l'le, d'aprs Raulin. 7,800 kil. car.
Ida ou Psiloriti,                2,498 mt.
Monts Blancs,                    2,462  
Lassiti,                         2,155  
]

[Note 20: La Cane: 12,000 hab.; Megalo-Kastron: 12,000 hab.;
Retimo: 9,000 hab. Population de l'le entire: 210,000 hab.]

[Illustration: POPULATIONS DE LA TURQUIE D'EUROPE.]

[Illustration: ENTRE DES GORGES D'HAGIO-ROEMLI. Dessin de E.
Grandsire, d'pres un croquis fait sur nature.]

La Crte est certainement bien infrieure en population et en richesse 
ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mriter le titre de Crte
aux Cent-Villes que lui avait donn l'antiquit grecque; de tristes
villages, construits avec les dbris d'un seul mur, remplacent la
plupart des antiques cits pour lesquelles on avait d creuser
d'immenses carrires comme le prtendu labyrinthe de Gortyne, au sud
du mont Ida. En dpit de sa grande fertilit, la Crte ne fournit au
commerce qu'une bien faible quantit de denres agricoles; on ne
reconnat point l cette le fconde o Crs donna naissance  Plutus
sur un lit de gerbes. Les paysans sont censs propritaires de leurs
champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le
sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amre, leurs vignes
fournissent un bon vin, malgr le vigneron, mais elles ne produisent
plus la dlicieuse malvoisie des Vnitiens; le coton, le tabac, les
fruits de toute espce sont fort ngligs par les agriculteurs; la seule
conqute qu'ils aient faite pendant le sicle est celle des orangers,
dont les fruits dlicieux sont grandement apprcis dans tout l'Orient.
Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu' l'exception de la vigne
et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivs croissent en
diffrentes parties de l'le; On ne voit de chtaigniers qu'
l'extrmit occidentale de l'le; les hautes valles des Sphakiotes ont
seules les chnes verts et les cyprs; la province de Retimo,  l'ouest
de l'Ida, possde les chnes  vallone, les montagnes de Diet
produisent le pin  pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrmit
sud-orientale de la Crte, un promontoire qui s'avance du ct de
l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel
grec.

[Illustration: No. 25--ILE DE CRTE.]

La population de la Crte et des lots voisins n'a cess d'tre
hellnique en grande majorit, malgr les invasions successives des
peuples de diverses races, et parle encore un dialecte o l'on reconnat
un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'le au commencement
du moyen ge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de
quelques villages. Les Arabes, les Vnitiens se sont galement fondus
avec les Cretois aborignes; mais il reste encore un grand nombre
d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et
leur dialecte. Quant aux musulmans ou prtendus Turcs, qui constituent 
peu prs un cinquime de la population totale, ils sont en grande
majorit les descendants de Cretois convertis jadis au mahomtisme afin
d'chapper  la perscution: de tous les Hellnes de l'Orient, ce sont
les seuls qui aient adopt en masse le culte du vainqueur; mais depuis
que la perscution religieuse n'est plus  craindre, plusieurs familles
mahomtanes d'origine grecque sont revenues  la religion de leurs
anctres. Dj prpondrants par le nombre, les Hellnes de la Crte le
sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui
achtent la terre, et le musulman se retire pas  pas devant eux. Le
langage de tous les Cretois,  l'exception des Albanais, est le grec;
seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que
les musulmans se sont appropries, ceux-ci se trouvent en masses assez
compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par
amour de la domination, acqurir une certaine connaissance de la langue
turque.

Il n'est donc pas tonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un
pays o leur prpondrance est aussi marque; mais, en dpit de leur
vaillance, ils n'ont pu, isols comme ils le sont, triompher des armes
turques et gyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-tre est-ce
avec raison que les Crtois sont accuss de ressembler  leurs anctres
par l'avidit commerciale et le mpris de la vrit; peut-tre sont-ils
encore Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs; mais  coup
sr ils ne mritent pas le reproche que l'on faisait  leurs aeux, 
l'poque o ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir
nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour
elle, et dans presque toutes les parties de l'le, surtout entre le mont
Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille o leur sang a
t vers pour la cause de l'indpendance. Les vastes cavernes de
Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont t le thtre d'un
de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellnes,
presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'taient rfugis
dans la grotte. Les Turcs allumrent un grand feu devant l'troite
ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination
poussait la fume dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond
de la grotte, mais en vain; tous prirent touffs. Les cadavres
restrent sur le sol, sans autre spulture que celle du sdiment
calcaire qui les recouvrit peu  peu: a et l se montrent encore
quelques ossements que la pierre n'a pas revtus de son linceul
gristre.

Au nord, l'antique mer de Minos spare la Grce des les de l'Archipel
par ses profonds abmes, dont la cavit centrale descend  plus de 1000
mtres. Presque toutes ces terres parses appartiennent  la Grce. Une
seule des Cyclades est reste comme la Crte sous la domination des
Osmanlis: c'est l'le d'Astypalaea, vulgairement dsigne sous le nom
d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appele la Table
des Dieux,  cause de sa merveilleuse fcondit, Bien qu'elle
appartienne incontestablement  la chane orientale des Cyclades par la
nature gologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines,
la diplomatie a cru devoir la laisser  la Turquie, avec tous les lots
environnants. Ainsi quinze cents Hlnes de plus sont rests sous la
domination des Osmanlis.

[Illustration: N 26--PROFONDEURS DE LA MER GE.]

Des autres les de population grecque appartenant  la Turquie, celle
qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut mme tre
considre comme en faisant partie gologiquement, est Thasos: le
dtroit qui la spare du littoral de la Macdoine n'a gure que cinq
kilomtres et se trouve, en outre, partiellement barr par l'lot de
Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les
voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dpendant
naturellement de la Macdoine, l'le est cependant administre par un
moudir du vice-roi d'gypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque
Mahomet II mit fin  l'empire de Byzance, elle formait avec les les
voisines une principaut de la famille italienne des Gatelluzzi.

Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation
actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis.
Thasos, la vieille colonie phnicienne, fut la rivale, puis la riche et
puissante allie d'Athnes; ses habitants, qui peut-tre taient au
nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des
gisements de fer, des carrires de beau marbre blanc, cultivaient des
vignobles clbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages
de la mer ge un commerce considrable. De nos jours, mines et
carrires sont abandonnes et l'on ne sait plus mme o se trouvaient
les gisements aurifres qui fournirent tant de trsors aux Thasiens; les
vignobles ne donnent plus qu'un vin mdiocre; les produits de la culture
suffisent  peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos,
au nord de l'le, n'est plus frquent que par de pauvres caques.
Depuis que Mahomet II fit transporter  Constantinople presque toute la
population, l'le s'est bien lentement repeuple, et la crainte des
pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forc
les indignes  btir leurs demeures loin des ctes, dans les hautes
valles et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine
hellnique, mais ils parlent un grec affreux, aux formes barbares et
tout ml de mots turcs. Ce grand dsir d'instruction, qui se manifeste
chez tous les autres Grecs du continent et des les, manque chez les
Thasiens. Ce sont des Grecs dchus; d'ailleurs ils le confessent
eux-mmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils rptaient
souvent: Nous sommes des moutons, des btes de somme.

Mais ce que Thasos a gard, ce qui la distingue entre toutes les les de
l'Archipel, c'est la beaut de ses montagnes boises, de ses paysages
verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe
macdonien, se dversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent  la
vgtation de l'le toute l'humidit qui lui est ncessaire. Les eaux
courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les
pentes; les villages situs sur les premiers renflements des montagnes
sont  demi-caches derrire des rideaux de cyprs et sous les branches
des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des
lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chnes
verts groups en dsordre, remplissent les valles qui rayonnent en tous
sens vers le pourtour de l'le; enfin les escarpements suprieurs sont
recouverts d'une fort de pins, d'espces diverses, dont le sombre
feuillage contraste avec le marbre clatant des roches. Seuls les grands
sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent  mille mtres et
davantage, sont dnuds  la cime; leurs parois de calcaire cristallin,
de gneiss, de micaschiste, frquemment lavs et polis par les pluies,
brillent d'un clat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous
les rayons du soleil.

Samothrace, moins tendue que Thasos, est cependant beaucoup plus
leve. L'invitable Saint-Elie qui la domine est une superbe masse de
trachyte formant  l'est de la mer ge le pendant du mont Athos, qui
trne  l'occident. Vue du nord ou du sud, l'le de Samothrace, avec sa
puissante arte presque uniforme en hauteur, ressemble  un immense
cercueil pos sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de
l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant
hors des flots. C'est l-haut, nous dit Homre, que s'assit Posidon,
pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'le
plus basse d'Imbros; c'est dans les forts sauvages de la noire
montagne, presque uniquement composes de chnes, que les Cabires
clbraient leurs mystres emprunts aux cultes secrets de l'Asie. Un
mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'tre
tout particulirement vnr dans le monde hellnique. Samothrace tait
pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs
descendants, c'tait la sainte Montagne. Des quantits de dbris, des
inscriptions nombreuses tmoignent encore de l'empressement avec lequel
les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les
dieux paens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue dserte. Il ne
s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visits seulement en
t par quelques pcheurs d'ponges, vivent comme des prisonniers,
ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dpourvus
de ports et le courant redoutable qui spare Samothrace de l'le
d'Imbros ont dtourn la navigation, et bien que les valles soient
trs-fertiles, assez, disent les indignes, pour faire ressusciter les
hommes  peine enterrs, nul migrant du continent voisin ne se sent
attir vers cette terre abandonne. Imbros et Lemnos, spares de
Samothrace par des gouffres marins de mille mtres de profondeur,
semblent continuer  l'ouest la chane de la Chersonse de Thrace.
Imbros, la plus rapproche du continent, est la plus haute des deux
les; nanmoins le Saint-Elie qui la couronne atteint  peine au tiers
de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle fort ne recouvre ses pentes;
ses plaines sont nues, rocailleuses;  peine la huitime partie du sol
est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin
des nations, prs de l'entre des Dardanelles, lui a toujours assur une
certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupe
au nord-est de l'le dans la valle d'un petit ruisseau, souvent  sec,
auquel on a donn emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou
Grand-Fleuve.

Lemnos (Limno), la Sta-Limne des modernes, est la plus grande des les
de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant
des heures sans dcouvrir un seul arbre. Mme l'olivier manque dans les
campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers:
on est oblig de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant
Lemnos est d'une grande fertilit: elle produit de l'orge et d'autres
crales en abondance, et les ptis de ses collines nourrissent plus de
quarante mille brebis. L'le se compose en ralit de plusieurs massifs
isols, de trois  quatre cents mtres de hauteur, qui furent des
volcans et que sparent des plaines basses couvertes de scories et des
golfes profondment entaills dans les rivages. Au temps des anciens
Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brlaient encore; Vulcain,
prcipit du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes
des montagnes. Quelque temps avant notre re, une colline, le mont
Mosychlos, et le promontoire de Chrys s'engouffrrent dans les eaux;
peut-tre l'endroit o s'levaient ses hauteurs est-il indiqu par de
vastes plateaux sous-marins et des cueils, qui s'tendent  l'est de
l'le, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos
n'a point eu  souffrir d'ruptions ni de tremblements de terre, et la
population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien  craindre que des
hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorit, et les Turcs,
graduellement vincs par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est
suprieure en intelligence et en activit, diminuent constamment en
nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellnes, a toujours
pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom
de Kastro et situe  l'ouest de l'le, sur un promontoire qui s'lve
entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une
terre dite sigille, clbre dans tout l'Orient et de toute antiquit
comme mdicament astringent. On va la recueillir au centre de l'le;
mais elle n'est cense avoir de vertu que si on l'a ramasse dans la
matine de la fte du Christ, le 6 aot, avant le lever du soleil, et
avec force prires et crmonies.

La petite le de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est
une dpendance politique et commerciale; elle est galement peuple de
Grecs[21]. Quant aux les qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et
qui en font gologiquement partie, Mitylne, Chios, Rhodes et le groupe
des Sporades asiatiques, elles dpendent administrativement de la
Turquie d'Europe; mais ce n'est l qu'une fiction dont la gographie n'a
gure  s'occuper.

[Note 21: Iles de la Thrace:

   Superficie.              Montagnes les plus hautes.  Population.

Thasos..... 192 kil. carr.  Ipsario........ 1,000 met.  10,000   habit,
Samothrace. 170            Phengari....... 1,646         200(?)  
Imbros..... 220            Saint-lie.....   595       4,000     
Lemnos..... 440            Skopia.........   430      22,000     
]




III

LE LITTORAL DE LA TURQUIE HELLNIQUE; THRACE, MACDOINE ET THESSALIE.


Par un singulier contraste, qui prouve combien la mer a t l'lment
prpondrant dans la distribution des peuples mditerranens et les
mouvements de l'histoire, il se trouve que tout le littoral gen de la
Turquie appartient ethnologiquement  la race hellnique. De mme que la
Grce se prolonge sous-marinement vers l'gypte par l'le de Candie, de
mme elle se continue au nord par une longue, mais assez troite zone de
terrains qui bordent la mer ge. La Thessalie, la Macdoine, la
Chalcidique, la Thrace sont des terres grecques; Constantinople mme est
dans l'Hellade ethnologique. De l un complet dsaccord entre la
gographie des races, de beaucoup la plus importante, et celle des
montagnes, des fleuves, du climat. La Turquie hellnique, forme de tant
de bassins naturels diffrents, n'a point d'unit gographique, si ce
n'est relativement aux eaux de l'Archipel qui en baignent tous les
rivages.

La pninsule de Turquie, si remarquable par l'imprvu de ses formes et
les accidents de son relief, devient encore plus varie d'aspects, plus
mobile pour ainsi dire, sur les bords de la mer ge et de son
avant-bassin, la mer de Marmara. L des buttes isoles, des collines,
des massifs de montagnes s'lvent brusquement du milieu des plaines;
des golfes s'avancent au loin dans les terres; des presqu'les ramifies
se baignent dans les eaux profondes: on dirait que le continent s'essaye
 former des archipels pareils  ceux, qui, plus au sud, parsment
l'tendue de la mer.

[Illustration: N17.--FORMATIONS GOLOGIQUES DE LA PNINSULE DE
CONSTANTINOPLE.]

La langue de terre sur laquelle est situe Constantinople est un exemple
remarquable de l'indpendance d'allures qui distingue le littoral de
cette partie de l'Europe. Gologiquement, toute la pninsule de
Constantinople offre un caractre essentiellement asiatique. Elle a son
propre massif de collines spar des monts granitiques de l'Europe par
une large plaine de terrains rcents: les ruines du mur d'Athanase, qui
dfendait autrefois les alentours de la cit, marquent  peu prs la
vritable limite entre les deux continents. Des deux cts du Bosphore,
les roches appartiennent  la formation dvonienne, possdent les mmes
fossiles, le mme aspect, datent de la mme, poque. Un lambeau de
terrains volcaniques,  l'entre septentrionale du dtroit, prsente
aussi les mmes caractres sur les deux rivages opposs. On voit de la
faon la plus nette que la pninsule europenne faisait partie de l'Asie
Mineure et qu'elle en a t spare par l'irruption des eaux.

Apollon lui-mme, disait la lgende byzantine, indiqua l'emplacement o
devait s'lever la cit qui depuis est devenue Constantinople. Nulle
part l'oracle n'aurait pu trouver mieux. La ville occupe, en effet, le
point le plus heureusement situ au bord de la grande fissure du
Bosphore. En cet endroit, une pninsule aux collines doucement ondules
s'avance entre la mer de Marmara et la baie sinueuse  laquelle sa forme
et la richesse de son commerce ont valu le nom de Corne d'Or. Le
rapide courant du Bosphore qui pntre dans le havre et le purifie des
boues descendues de la ville, va plus loin se perdre dans la mer au
dtour de la presqu'le extrieure, permettant ainsi aux navires 
voiles de se glisser jusqu'au lieu d'ancrage sans avoir beaucoup 
lutter contre la violence des eaux. L'excellent mouillage du port, si
heureusement dispos pour abriter tout un monde d'embarcations, est en
mme temps un rservoir naturel de pche et, malgr l'incessante
agitation des flots remus par les rames des caques, les roues et les
hlices des vapeurs, les thons et d'autres poissons entrent chaque anne
en longs convois dans la Corne d'Or. Le port de Constantinople, tout
accessible qu'il est aux paisibles flottes de commerce, peut nanmoins
se clore sans peine aux navires de guerre; les rives, sans tre trop
escarpes, sont assez hautes pour dominer tous les abords, et l'entre
du mouillage est resserre par une sorte de dtroit o, plus d'une fois,
les habitants assigs ont tendu une chane de fermeture. La ville
elle-mme, occupant une pninsule leve, que des terres basses sparent
du tronc continental, est trs-facile  fortifier contre toute attaque
du dehors; pour tenter un sige, il faut que l'ennemi, dj matre des
Dardanelles et du Bosphore, puisse disposer  la fois d'une flotte et
d'une puissante arme de terre. A tous ces avantages locaux, qui
devaient assurer  Constantinople une importance considrable, il faut
ajouter le privilge d'un climat un peu moins rude que celui des villes
situes au bord de la mer Noire ou sur la rive asiatique du Bosphore.
Grce au massif de hauteurs qui s'lve au nord de la cit, celle-ci est
partiellement garantie des pres vents polaires.

Aux premiers temps de l'histoire, lorsque les grands mouvements des
peuples et du commerce ne se produisaient qu'avec lenteur, le site si
favoris de Byzance ne pouvait attirer que les populations voisines;
mais ds que les grandes navigations d'change eurent commenc, des
aveugles seuls, ainsi que le dit un vieil oracle d'Apollon, auraient
pu mconnatre les avantages que leur offraient les rivages de la Corne
d'Or. C'est  Constantinople mme que viennent se croiser la diagonale
du monde europo-asiatique et l'axe maritime de la Mditerrane. En
outre la voie naturelle qui longe dans l'Archipel les rivages de la
Thrace, se continue  l'est dans la mer Noire le long des ctes de
l'Asie Mineure; de mme la ligne du littoral trace du nord au sud,
entre le golfe danubien et le Bosphore, reprend au sortir des
Dardanelles et se poursuit dans la direction de Smyrne, de Samos et de
Rhodes. Constantinople se trouve donc  la fois sur la plus grande route
continentale des peuples et sur plusieurs de leurs grandes routes
maritimes; gographiquement elle est situe aux bouches du Danube, du
Dniester, du Dnieper, du Don, du Rion, du Kizil-Irmak, puisqu'elle en
garde le dversoir commun par le dtroit du Bosphore. Choisie pour
devenir la Rome d'Orient, une ville aussi admirablement situe que l'est
Byzance ne pouvait donc manquer de s'accrotre rapidement en population
et en prosprit; elle devait mriter bientt le titre de ville par
excellence (_Polis_), et c'est, en effet, ce que signifie son nom actuel
de Stamboul (_'s tn Polin_). Pour les tribus loignes qui vivent dans
les montagnes de l'Asie Mineure et par del l'Euphrate, Constantinople
s'est tout simplement substitue  l'ancienne Rome. Elles ne lui
connaissent pas d'autre nom que Roum, et le pays dont elle est la
capitale est devenu la Roumlie.

[Illustration: CONSTANTINOPLE.--VUE PRISE SUR LA CORNE D'OR, DES
HAUTEURS D'EYOUB. Dessin de F. Sorrieu d'aprs un croquis sur nature par
J. Laurens.]

Par la beaut de son aspect, Constantinople est aussi l'une des
premires cits de l'univers: c'est la Ville-Paradis des Orientaux.
Elle peut se comparer  Naples,  Rio de Janeiro, et nombre de voyageurs
la proclament la plus belle des trois. Quand on vogue  l'entre de la
Corne d'Or sur un lger caque, plus gracieux que les gondoles de
Venise, on voit  chaque coup de rame changer l'aspect si vari de
l'immense panorama. Au del des murs blancs du srail et de ses massifs
de verdure, les maisons de Stamboul, les tours, les vastes dmes des
mosques avec leur collier de petites coupoles, et les lgants minarets
tout brods de balcons, s'lvent en amphithtre sur les sept collines
de la pninsule. De l'autre ct du port, que franchissent des ponts de
bateaux, d'autres mosques, d'autres tours, entrevues  travers les
cordages et les mts pavoiss, s'tagent sur les pentes d'une colline
que couronnent les maisons rgulires et les palais de Pra. Au nord,
une ville continue de maisons de plaisance borde les deux rives du
Bosphore. A l'orient, la cte d'Asie s'avance en un promontoire
galement couvert d'difices qu'entourent les jardins et les ombrages.
Voil Scutari, la Constantinople asiatique, avec ses maisons roses et
son vaste cimetire aux admirables bois de cyprs; plus loin, on
aperoit Kadi-Keu, l'antique Chalcdoine, et le bourg de Prinkipo, sur
une des les de l'archipel des Princes, parsemant du vert de leurs
bosquets et du jaune de leurs roches les eaux bleues de la mer de
Marmara. Entre toutes ces villes qui baignent leur pied dans le flot,
vont et viennent incessamment les navires et les embarcations de toutes
formes,  la rame,  la voile,  la vapeur, animant l'espace de leur
mouvement et donnant la vie  ce tableau magnifique. Des hauteurs qui
dominent Constantinople et Scutari, le spectacle est peut-tre encore
plus beau, car on voit se dessiner tous les contours des rivages
d'Europe et d'Asie, on suit du regard les sinuosits du Bosphore et du
golfe de Nicomdie, et dans le lointain, au-dessus des valles
ombreuses, on voit pyramider la masse de l'Olympe de Bithynie, presque
toujours revtue de neiges.

Cette grande cit de Constantinople, d'un aspect si ferique 
l'extrieur, est, on le sait, fort sale encore dans la plupart de ses
quartiers. En maintes parties de la ville, le visiteur hsite 
s'engager entre les maisons sordides, dans les sinuosits de ces ruelles
immondes que parcourent les chiens errants et o gtent les pourceaux;
l'insouciance turque laisse complaisamment les maladies germer dans ces
chaos de masures. Au point de vue de la salubrit gnrale, il est donc
presque heureux que de frquents incendies viennent nettoyer la ville.
Mme en Russie, mme dans l'Amrique du Nord, il n'est pas de cit dont
les maisons flambent plus souvent en une vaste mer de feu. Quelquefois
le veilleur qui, du haut de la tour du Sraskier, voit toute la ville et
ses faubourgs tendus  ses pieds, signale dix ou douze incendies par
semaine et il ne se passe gure d'annes que des milliers de
constructions n'aient t dvores par le feu. Ainsi Constantinople,
purifie par les flammes, se renouvelle peu  peu; mais avant que les
Francs eussent construit leur ville de pierre sur la colline de Pra,
c'est--dire Au-Del, les quartiers incendis se relevaient  peu prs
aussi misrables qu'au jour o le feu les avait dvors. Heureusement
l'usage de la pierre se rpand de plus en plus; maintenant les maisons
de bois sont remplaces par des constructions plus durables, bties d'un
calcaire blanchtre et rempli de fossiles qui se trouve en abondance aux
portes mmes de Constantinople. Pour les difices de luxe, les
architectes ont  leur disposition les marbres bleus et gris de Marmara
et les beaux marbres couleur de chair du golfe de Cyzique, dans l'Asie
Mineure.

Les nombreux incendies de Stamboul, ainsi que les violences de guerre
que la cit a d subir tant de fois avant le triomphe des mahomtans,
ont fait disparatre presque tous les monuments de la Byzance antique;
seulement on voit encore, sur la place de l'Hippodrome, le prcieux
trpied de bronze, aux trois serpents enrouls, que les Platens avaient
dpos dans le temple de Delphes, en souvenir de leur victoire sur les
Perses. Mme de l'poque des Csars byzantins il ne reste que des
colonnes, des oblisques, des arches d'aqueducs, les murailles un peu
brches de la ville, les dbris rcemment retrouvs du palais de
Justinien et les deux glises de Sainte-Sophie, aujourd'hui transformes
en mosques. La grande Sainte-Sophie, qui s'lve sur la dernire pente
de la presqu'le de Constantinople,  ct du srail, n'est plus, comme
au temps de Justinien, le plus magnifique difice de l'univers. Elle est
loin d'avoir la grce et la merveilleuse lgance de l'Ahmdieh et
d'autres mosques  minarets, arabes bties par les musulmans; d'normes
substructions, des murs de soutnement; des contre-forts extrieurs,
entremls d'choppes et de maisons lpreuses, donnent  l'difice un
aspect de lourdeur extrme. A l'intrieur, d'autres piliers de
consolidation et le badigeon des Turcs appliqu sur les clatantes
mosaques ont chang le caractre de l'glise; mais la puissante coupole
produit un effet prodigieux: c'est une merveille de force et de
lgret. Quatre colonnes de brche verte qui s'lvent entre les
piliers du grand dme proviennent, dit-on, du temple d'phse.

Le srail occupe  la Pointe des Jardins l'emplacement de l'antique
Byzance. Il a ses charmants pavillons, ses beaux ombrages, mais aussi
ses affreux souvenirs de crimes et de massacres: c'est ainsi que l'on
montre encore, en dehors de la muraille extrieure, le plan inclin sur
lequel les esclaves lanaient pendant les nuits les sacs o se
trouvaient enfermes des sultanes ou des odalisques vivantes; l'eau qui
recevait leur corps passe au pied de la glissoire, rapide comme un
fleuve, et tournoyant en sinistres remous. Bien plus remarquables que
l'ancien palais des sultans sont les merveilleux difices d'architecture
arabe ou persane qui bordent les rives du Bosphore, avec leurs kiosques,
leurs fontaines, leurs ponts, leurs arcades, leurs bosquets de verdure.
Embellies par la nature environnante, par le rayonnement du ciel et des
eaux, ces constructions charmantes donnent aux faubourgs de la grande
cit l'aspect le plus sduisant de splendeur orientale.

Les difices les plus curieux  visiter dans l'intrieur de
Constantinople sont les bazars, non pas seulement  cause des richesses,
des marchandises de toute espce qui s'y'trouvent entasses, mais
surtout  cause des hommes de toute race et de tout climat qu'on y voit
runis. Entre les pays d'Europe, la Turquie est celui o l'on observe
les plus tonnants contrastes de peuples et de langues; mais nulle part,
pas mme dans la Dobroudja, on ne peut voir un chaos de nations plus
grand qu' Stamboul. C'est que la capitale de l'empire ottoman attire
vers elle, en sa qualit de mtropole, les populations de l'Anatolie, de
la Syrie, de l'Arabie, de l'gypte, de la Tunisie, des oasis mme, aussi
bien que les habitants de la pninsule turco-hellnique. En mme temps,
les Francs de l'Europe entire, Italiens et Franais, Anglais et
Allemands, accourent en foule pour prendre leur part de bnfice dans le
commerce grandissant du Bosphore. La varit des types de toute couleur
et de toute race est encore accrue par le trafic interlope des esclaves
que les caravanes vont chercher au fond de l'Afrique jusqu'aux sources
du Nil. Officiellement, la vente de chair humaine est interdite 
Constantinople; mais, en dpit de toutes les affirmations diplomatiques,
la trs-honorable corporation des marchands d'esclaves fait encore
d'excellentes affaires en ngresses, en Circassiennes, en eunuques
blancs et noirs. En peut-il tre autrement dans un pays o le souverain
et les principaux dignitaires estiment qu'il est de leur dignit de
possder un harem bien rempli? L'Anglais Millingen value  30,000 le
nombre des esclaves de Constantinople, en grande majorit imports du
centre de l'Afrique. Il est trs-remarquable, au point de vue de
l'anthropologie, que les familles des ngres amenes  Stamboul n'aient
point fait souche. Depuis quatre cents ans, on a certainement introduit
plus d'un million de noirs en Turquie; mais les difficults de
l'acclimatement, les svices et la misre ont fait disparatre presque
en entier cet lment de population.

Les statistiques plus ou moins approximatives que l'on a essay de
dresser relativement aux six cent mille habitants de Constantinople et
de ses faubourgs ne sont point assez solidement tablies pour qu'il soit
possible de dire  quelle race appartient la majorit de la population.
Une grande cause d'erreur est que l'on confond ordinairement les
musulmans avec les Turcs. Dans les provinces, il est souvent facile de
rectifier cette mprise, car Bosniaques, Albanais ou Bulgares se
reconnaissent, quelle que soit leur religion; mais dans le tourbillon de
la grande ville, o les moeurs se modifient si vite, o les types se
mlangent diversement, tous ceux qui frquentent les mosques finissent
par tre confondus sous le mme nom. Des prtendus Osmanlis de
Constantinople, un tiers peut-tre se compose de Turcs; les autres sont
des Arnautes, des Bulgares ou des Asiatiques, et des Africains de
diverses races; un grand nombre de bateliers sont des Lazes des confins
de la Gorgie. D'ailleurs, les Mahomtans eux-mmes sont en minorit
depuis au moins une vingtaine d'annes et l'cart ne cesse de
s'accrotre au profit des rayas qui affluent en plus grand nombre 
cause de leur supriorit d'initiative industrielle et commerciale. Dans
la vieille Stamboul, o nagure les Francs osaient  peine s'aventurer,
les Musulmans ont toujours la prpondrance numrique, mais dans
l'agglomration constantinopolitaine, de Prinkipo  Thrapia, ils sont
de beaucoup dpasss par les Grecs, les Armniens et les Francs.
Certaines localits ne sont habites que par des chrtiens[22].

[Note 22: Population constantinopolitaine en 1873, d'aprs Sax:

Stamboul............          210,000 hab.
Pra..............            130,000  
Faubourgs d'Europe........    150,000  
Faubourgs d'Asie.........     110,000  
                             ------------
                              600,000 hab.

Ensemble.....   200,000 musulmans,      400,000 rayas.
]

Parmi les rayas de Constantinople et de la banlieue, ce sont les Grecs
qui l'emportent en influence et peut-tre aussi en nombre. Comme les
Turcs eux-mmes, ils ont leur quartier gnral  Stamboul, aux glises
et aux solides maisons de pierre du Phanar, qui dominent les eaux de la
Corne d'Or. C'est l que rside le patriarche de Constantinople et que
vivent les grandes familles grecques. Jadis la faveur du sultan leur
avait concd l'exploitation politique et commerciale d'une grande
partie des populations chrtiennes de l'empire, et notamment des
provinces roumaines. La puissance des Phanariotes, bien dchue depuis
que la Grce rebelle a reconquis son autonomie, provenait de la
dpendance religieuse dans laquelle tous les chrtiens orthodoxes de la
Turquie, Slaves, Albanais, Roumains ou Bulgares, se trouvaient  l'gard
des Grecs. Tous les fidles de la religion orthodoxe forment pour la
Porte la nation des Romains, et comme tels ils dpendent en grande
partie, mme pour le civil, de l'administration des vques; c'est  ces
prlats grecs qu'ils doivent s'adresser pour les mariages, les divorces,
les successions, c'est devant eux qu'ils rglent leurs diffrends,  eux
qu'ils doivent laisser la direction de leurs coles et de leurs
hospices. L'indpendance des glises de Serbie et de Roumanie et la
sparation partielle du clerg bulgare ont grandement affaibli
l'influence politique du Phanar sur les populations chrtiennes de
l'Orient; si les Grecs veulent encore garder leur rle prpondrant, ils
ne peuvent compter pour cela que sur leur intelligence toujours en
veil, sur leur habilet commerciale, leur amour de l'instruction, leur
patriotisme et leur esprit de solidarit.

La nation des Armniens est galement fort nombreuse  Constantinople,
et peut-tre mme dpasse-t-elle les Turcs en importance numrique: on
dit qu'elle s'y lve  prs de deux cent mille personnes, et au double
pour tout l'empire. De mme que la nation des Romains, elle
s'administre elle-mme pour toutes ses affaires d'intrieur et choisit
son conseil excutif. Les Armniens ont entre les mains une grande
partie du trafic de Constantinople; mais, quoique tablis en Turquie et
dans la capitale ds les premiers temps de la conqute musulmane, ils
ont toujours gard dans leurs moeurs quelque chose de l'tranger; ils
sont froids, rservs, se maintiennent dans l'isolement. Ils ont de la
tenue et le respect de leur propre personne et diffrent  leur avantage
de leurs rivaux en affaires, les Juifs, que les gens polis appellent
Bazirghian ou Ngociants, et que l'on voit se glisser furtivement vers
leur pauvre faubourg de Balata, dont les ruines ont en partie combl
l'extrmit suprieure de la Corne d'Or. Les Armniens s'entr'aident
volontiers et, comme les Parais de Bombay, aiment  faire des actes de
munificence; mais ils ne sont point soutenus, comme les Grecs, par une
ardente foi dans les destines de leur nation. La plupart d'entre eux
ont mme perdu leur langue: ils ne parlent leur idiome national, le
hakane, que ml d'une foule de mots trangre; d'ordinaire ils se
servent du turc ou du grec, suivant la population avec laquelle ils
habitent.

Encore trs-infrieurs en nombre aux Osmanlis, aux Grecs, aux Armniens,
les Francs exercent dans la cit du Bosphore une influence bien
autrement dcisive que celle de leurs rivaux. Ce sont eux qui rattachent
Constantinople au monde de la civilisation occidentale, et qui par leurs
journaux, leurs socits, leurs entreprises, triomphent peu  peu du
vieux fatalisme de l'Orient. C'est  eux que l'on doit les faubourgs
d'usines qui s'lvent  l'ouest de Constantinople et aux abords de
Scutari, ainsi que les chemins de fer qui vont se rattacher au rseau
des lignes europennes et qui pntrent au loin dans l'intrieur de
l'Asie Mineure. Comme les Armniens et les Grecs, les Francs se sont
groups en diverses nations et jouissent de certains privilges
d'autonomie garantis par les ambassades. Tous les peuples civiliss sont
reprsents dans ce monde cosmopolite, mme les Amricains du Nord,
auxquels revient l'honneur d'avoir fond, dans leur Robert's College, le
premier muse gologiques de Constantinople; mais  en juger par les
langues qui se parlent  Pera, le quartier europen par excellence, ce
sont les Italiens et les Franais qui ont parmi les trangers l'avantage
de l'influence et du nombre.

[Illustration: BOSPHORE.]

Grce  l'immigration des Francs, Constantinople n'a cess de grandir,
surtout depuis la guerre de Crime, et nombre de villes et de villages
situs en dehors de ses murs ont t changs en simples quartiers de
l'immense mtropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bord de
maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux valles
tributaires du Gydaris et du Barbyzs. Aux bords de la mer de Marmara,
les quartiers industriels se prolongent  l'ouest de l'antique
forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcdoine vers le golfe de
Nicomdie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'tend un quai de
villas, de palais, de kiosques, de cafs et d'htels. Cette avenue
liquide et le vaste bassin qui l prcde, entre Constantinople et ses
faubourgs d'Asie; ont un dveloppement d'environ traite kilomtres, et
sur ce parcours quelle tonnante succession de sites merveilleux!
Semblable  une valle de montagnes, le dtroit serpente en brusques
sinuosits; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en
promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'largir au del,
puis se rtrcir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire,
aux eaux si souvent bouleverses par les vents du nord. Entre la mer
inquite, que dominent de sombres rochers habits par les hirondelles de
mer, et le dtroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer
uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mlent
partout  leur beaut le charme de l'imprvu; les groupes que forment
les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espce,
les chafaudages bizarres des pcheurs bulgares et la nappe des eaux
courantes varient  l'infini.

De tous ces lieux de villgiature charmants, Balta-Liman, Thrapia,
Buyuk-Dr sont les plus clbres,  cause des vnements qui s'y sont
accomplis et des personnages qui y rsident; mais toute la valle marine
est si belle, que l'admiration s'gare impuissante. Il est probable
qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter  ces
merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux
chteaux de Roumlie et d'Anatolie btis par Mahomet II, le canal a
seulement 550 mtres de rive  rive: c'est prs de l que Mndrocls de
Samos btit le pont sur lequel Darius fit dfiler son arme de 700,000
hommes marchant contre les Scythes; peut-tre y construira-t-on aussi le
pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le rseau de l'Europe en
communication avec celui de l'Asie[23]. Il est fort regrettable qel'on
n'ait pas encore procd au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait
pas si le niveau de la mer Noire est plus lev que celui de la mer de
Marmara, quoique le fait soit admis comme trs-probable par certains
gographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers
la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3  8 kilomtres par
heure, mais il se peut nanmoins que ce courant se produise sans qu'il y
ait pente de l'une  l'autre mer. Le Bosphore, comme le dtroit de
Gibraltar, est un canal d'change entre deux courants, l'un plus
abondant, form d'eau moins saline et coulant  la surface, l'autre qui
se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus charge de
sel.

[Note 23:

Longueur du dtroit........    30,000 mtres.
Largeur moyenne.........        1,600   
Profondeur moyenne........         27   
Profondeur extrme........         52   
]

Deux anciens chteaux gnois qui gardent un dfil du Bosphore,
Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent tre considrs comme formant la
limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de
plaisance que projette vers la mer Noire la cit de Constantinople.
Cette limite concide exactement avec celle des terrains gologiques. L
commencent les falaises escarpes de dolrite et de porphyre, qui se
prolongent jusqu' l'entre du Pont-Euxin et que terminent les roches
Cyanes ou Symplgades, les clbres cueils mobiles dont parle le mythe
des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains
volcaniques sont nus, taudis que la partie mridionale ou dvonienne du
dtroit, de beaucoup la plus longue, est borde des plus charmants
ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien diffrents en cela des
Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature;
ils ont le got des beaux massifs d'arbres et cherchent  les conserver,
autant du moins que le permet leur indolence. Grce  eux, les platanes,
les cyprs et les trbinthes embellissent encore les rives du dtroit;
de mme, la vaste fort de Belgrad recouvre  l'est de Constantinople le
massif de collines o jaillissent les eaux d'alimentation destines  la
cit. Les oiseaux sont aussi plus respects en Turquie que dans la
plupart des pays chrtiens; on entend partout le roucoulement plaintif
des colombes; des voles d'hirondelles et d'oiseaux de mer
tourbillonnent  la surface du Bosphore, et a et l se montre la grave
cigogne, perche sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret.
Ces bizarres chassiers contribuent avec la physionomie gnrale de la
vgtation et le style des difices  donner  cette partie de l'Europe
un aspect tout mridional.

Nanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boral qu'on ne
serait tent de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie
pntrent librement dans le dtroit, dont la bouche est prcisment
tourne vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort
sensibles  Stamboul, et parfois le thermomtre descend  20 degrs
au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique
l'influence des mers voisines galise un peu le climat, cependant le
manque d'obstacles  la marche des vents a pour consquence de
trs-brusques alternatives de temprature. Suivant les annes, le climat
moyen diffre de la manire la plus tonnante: tantt il est celui de
Pkin ou de Baltimore, tantt celui de Toulon, mme celui de Nice. Il
est arriv, dans les annes tout exceptionnelles, que le Bosphore a t
pris par les glaces, de sorte que la temprature de Constantinople
devait tre alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les dbcles
taient rapides et l'on contemplait bientt le spectacle,  la fois
effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la
Pointe du Srail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer
de Marmara. En l'anne 762, les masses cristallines provenant de la mer
Noire et du Bosphore taient si nombreuses, qu'elles se reformrent dans
les Dardanelles en un immense pont de glace: la tide mer ge avait
pris l'aspect d'un golfe de l'ocan Polaire.

De mme que la presqu'le de Constantinople, tout le littoral de la mer
de Marmara prsente dans sa formation gologique une indpendance
complte du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le
spare des montagnes de l'intrieur, et la rgion ctire elle-mme
possde sa petite chane de collines, bordant le rivage. Assez basses au
nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et
forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie
granitiques. De la mer on voit les pentes gristres, a et l revtues
de broussailles et de ptis, s'lever jusqu' la hauteur de sept  huit
cents mtres.

La pninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonse de Thrace, se rattache
 cette chane ctire par un isthme troit et d'une faible lvation;
mais elle-mme consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont
identiquement les mmes des deux cts du dtroit des Dardanelles. Les
falaises de la cte d'Europe correspondent assise par assise  celles de
la cte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres gologues ont
recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mmes espces. Jadis un
vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la
moiti de l'espace qui est devenu la mer ge. Lorsque ces diverses
contres mergrent des eaux lacustres, la Chersonse tait partie
intgrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du
Pont-Euxin par le Bosphore se frayrent aussi leur voie par la fente de
l'Hellespont ou des Dardanelles, dtroit qui porte encore le nom des
antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines dmontrent que par
le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation
gologique, la pninsule de Gallipoli appartient  l'Asie; le golfe
allong et profond de Saros la spare du littoral de la Macdoine comme
un vritable abme. Peut-tre les ruptions volcaniques dont on voit les
traces  l'est et  l'ouest de la presqu'le, dans le petit archipel de
Marmara et prs des bouches de la Maritza, ont-elles concid avec le
mouvement de rupture.

Si les mesures de largeur donnes par Pline et Strabon sont exactes,
l'Hellespont se serait largi depuis l'antiquit grecque par l'effet des
courants. A l'tranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu
que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mtres, tandis qu'il a
maintenant prs de deux kilomtres. C'est l que Xerxs ft construire
un double pont de bateaux pour le passage de son arme. Le lit du fleuve
marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est
fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins  une flotte en
bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment
les deux rives d'Europe et d'Asie taient bien dfendues. De mme que le
Bosphore, l'Hellespont est un dtroit  double courant. En hiver,
lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrts par
les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimente par les eaux du
Bosphore, le courant d'eau sale venant de l'Archipel pntre dans les
Dardanelles avec une force plus, considrable; mais il se meut
constamment sur le fond,  cause du poids que lui donne sa teneur en
sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le dtroit: en bas celui
de l'eau sale qui se dirige vers la mer de Marmara;  la surface, une
nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Ege[24].

[Note 24: Dtroit des Dardanelles:

Longueur.............         68,000 mtres.
Largeur moyenne..........      4,000   
Moindre largeur.............   1,950   
Profondeur moyenne..........      55   
Profondeur extrme..........      97   
]

[Illustration: DARDANELLES ET GOLFE DE SAROS.]

Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, btie  l'extrmit
occidentale de la mer de Marmara, est la premire ville conquise par les
Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possdaient prs de cent annes
avant de s'tre empars de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que
la capitale, n'est peuple en majorit d'Osmanlis; comme  Rodosto et
dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des
musulmans de diverses races, des Grecs, des Armniens, des Juifs, vivant
tous en communauts distinctes, quoique dans l'enceinte d'une mme cit.
La population des villages et des campagnes est compose presque
exclusivement de Grecs; ils possdent le sol et le cultivent. Par un
remarquable contraste, c'est prcisment en vue de l'Asie, dans la
partie de la pninsule des Balkhans o les Turcs se sont installs
depuis le plus grand nombre d'annes, que les Grecs ont, en dehors de la
rgion du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. L ils n'occupent
point seulement le littoral, mais aussi tout l'intrieur de la contre;
sauf les grandes villes, et a et l quelques villages de Bulgares,
toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore  Andrinople et
des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire
hellnique.

La partie basse de cette rgion, vaste plaine triangulaire, limite au
sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral,  l'ouest par les
contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de
Strandcha, est une des contres les plus monotones de la Turquie; des
bas-fonds marcageux, des jachres y font penser aux steppes; en t,
quant le vent soulve des tourbillons de poussire, on pourrait se
croire dans le dsert. La morne uniformit des plaines n'est rompue que
par les silhouettes loignes des monts et par des groupes de buttes
artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute
servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace
et de la Bulgarie qu'ils y semblent un lment ncessaire du paysage;
un peintre pcherait contre la vraisemblance, s'il ngligeait, en
reprsentant un site de cette contre, de mettre un ou deux _tumuli_
dans son tableau. En un seul itinraire de moins de 200 kilomtres, M.
Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.

La ville d'Andrinople, qui occupe  peu prs l'extrmit septentrionale
de cette plaine sans beaut, produit un effet enchanteur par la verdure
de ses jardins contrastant avec les vastes tendues sans arbres que l'on
a parcourues. Aucune cit n'est plus riante, plus mle de campagnes et
de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui
entourent la citadelle, Andrinople, l'dirneh des Turcs, ressemble  une
agglomration de villages distincts; les divers groupes de maisons sont
spars les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprs et
de peupliers, au-dessus desquels s'lvent a et l les minarets de cent
cinquante mosques. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux
et les trois rivires abondantes de la Maritza, de la Toudja et de
l'Arda gayent les faubourgs et les jardins de cette ville parse.
Andrinople n'est pas seulement une cit charmante, elle est aussi le
centre de population le plus important de l'intrieur de la Turquie; le
confluent des trois rivires, la convergence des routes qui descendent
du bassin suprieur de la Maritza et du versant septentrional des
Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer
ge, toutes les conditions du milieu gographique faisaient de ce site
l'emplacement ncessaire d'une ville considrable. L s'levait
l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; l les
Romains btirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installrent le sige de
leur empire avant que Constantinople ft tombe en leur pouvoir, et l'on
y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement
fort mal conserv, que les sultans avaient construit  la fin du
quatorzime sicle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'
Stamboul, les Osmanlis sont en minorit. Les Grecs les galent en nombre
et les dpassent en activit; les Bulgares, qui se trouvent en cet
endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi
reprsents dans la ville par une communaut considrable; en outre, on
y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariole des
hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de
la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux  Andrinople
que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste
psychologique des plus remarquables, ils diffrent, affirme-t-on, de
leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur
navet commerciale. D'aprs un proverbe local, il faut dix Juifs pour
tenir tte  un Grec, et non-seulement les Grecs, mais aussi les
Bulgares et les Valaques russiraient  tromper en affaires les pauvres
Isralites: ce serait l un curieux phnomne d'exception dans
l'histoire du peuple juif.

[Illustration: 1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE.--2. FEMME MUSSULMANE DE
PRISREN. 3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE.]

Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cit
grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire.
Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la
valle de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la
voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par
Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Nagure les
bouches de ce fleuve taient vites par les marins,  cause des lagunes
et des marcages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la
compagnie des chemins de fer roumliens y a fait aboutir la voie ferre
d'Andrinople  la mer ge. En cet endroit, le golfe d'nos s'avance au
loin dans l'intrieur des terres et fournit aux navires un excellent
abri contre tous les vents,  l'exception de celui du sud-ouest.
Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux
vaisseaux, qui mouillent encore  prs d'un kilomtre du rivage,
d'accoster les jetes d'embarquement; mais les habitants d'nos ne se
htent nullement d'obir  l'invitation du commerce et de descendre de
leur acropole pittoresque,  la fire enceinte de remparts et de tours,
pour aller respirer l'atmosphre mortelle des lagunes infrieures.

A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rtrcit
beaucoup. Le littoral seul est occup par des marins et des pcheurs de
race hellnique, mais les hauteurs qui s'lvent au nord sont peuples
presque exclusivement de paysans turcs et de ptres ou cultivateurs
bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la
Turquie comme un mur de sparation entre les races. La rgion
marcageuse de la cte, les petits bassins fluviaux du versant
mridional des monts, et quelques massifs isols de roches volcaniques
et cristallines constituent une zone de jonction d'une trs-faible
largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la
Thessalie. Mme en certains endroits, des Turcs, connus par leurs
compatriotes sous le nom de Yuruks ou Marcheurs, parce qu'ils ont
conserv leurs moeurs de nomades, parcourent la contre jusqu'aux bords
mmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pange ou
Pilav-Tp, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes
qui, du temps des rois de Macdoine, taient si riches en mtaux
prcieux:  cette poque, suivant la tradition populaire, l'or enlev
par la pioche se reformait tout aussitt dans les entrailles de la
terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupe par la faux.
Immdiatement  l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tp, aux bords
du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de
Drama, jaillissant du sol en vritables rivires, s'tend une plaine des
plus fertiles, dont le centre est occup par la grande ville de Seres.
Des centaines de villages sont pars autour de ce chef-lieu, parmi les
vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du
Rhodope, la plaine tout entire a l'air d'une immense ville aux
innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en
certains endroits.

La triple pninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer
comme une gigantesque main tendue sur les eaux, est compltement
spare de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que
par un mince pdoncule de terres un peu leves: presque toute la racine
do la presqu'le est occupe par des lacs, des marcages et des plages
d'alluvions. C'est une Grce en miniature par la forme de ses ctes,
bizarrement dcoupes en baies et en promontoires, et par ses massifs de
montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses,
comme les les au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de
sommets schisteux, domin par le mont Kortiach, s'lve dans le tronc
mme de la pninsule, et chacune de ses trois ramifications possde
galement son systme de hauteurs escarpes. Grec par l'aspect, cet
trange appendice du continent est galement grec par la population:
chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu' une seule
race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, o vivent des Turcs, et sur
le mont thos, o quelques moines sont d'origine slave.

[Illustration: PRESQU'ILE DU MONT ATHOS.]

Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer ge,
celle de l'Orient est presque compltement isole: jadis mme elle fut
spare du continent lorsque Xerxs fit creuser un canal de 1,200 mtres
 travers l'isthme de jonction, soit afin d'viter  sa flotte la
dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutt pour
donner aux populations merveilles un tmoignage de sa puissance. Cette
presqu'le est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une
montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-tre de tout
l'Orient mditerranen, dresse sa pointe  l'extrmit de la pninsule:
c'est le clbre mont thos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou
Dmophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans
une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet o,
d'aprs la lgende locale, le diable transporta Jsus pour lui montrer
tous les royaumes de la terre tendus  ses pieds. Quoiqu'on disent les
moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral
de la Chalcidique, de la Macdoine et de la Thrace, les vagues
linaments de la cte d'Asie, le cne abrupt de Samothrace et les eaux
bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le
regard se promne dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont
Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des difices fortifis que
l'on voit surgir a et l sur les pentes de la montagne du milieu des
bois de chtaigniers, de chnes ou de sapins, contrastent de la manire
la plus heureuse avec l'horizon fuyant des ctes indistinctes[25].

[Note 25:

Mont Pange (Pilav-Tp)....   1,885 mtres.
    Kortiach...............   1,187   
    Athos..................   2,066   
]

Cette pninsule, qu'un voyageur compare  un sphinx accroupi sur les
eaux, appartient  une rpublique de moines nommant leur propre conseil
et s'administrant  leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit
de l'habiter, et l'on ne peut y pntrer que muni de leur permission.
Une compagnie de soldats chrtiens veille  l'isthme de frontire pour
empcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa prsence la terre
sacre; le gouverneur turc lui-mme doit laisser son harem en dehors de
l'Hagion-Oros; depuis quatorze sicles, dit l'histoire du mont Athos,
nulle personne du sexe fminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne.
Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est trs-svrement
interdite; les poules mmes profaneraient les couvents par leur
voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A
l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karys, au
centre de la presqu'le, les autres habitants, au nombre d'environ six
mille religieux et servants, rsident dans les couvents ou les ermitages
pars autour des 935 glises de la contre. Presque tous les moines sont
Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation
russe et deux ont t construits aux frais des anciens souverains de la
Serbie. Ces difices, btis sur les promontoires en forme de citadelles,
avec hautes murailles et tours de dfense, offrent pour la plupart un
aspect trs-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dress sur un roc de la
cte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces
retraites que les bons vieillards, ou caloyers, passent leur vie
d'inaction contemplative; d'aprs leur rgle, ils doivent prier huit
heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant
leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps
pour la moindre tude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de
leurs bibliothques, plusieurs fois explores par des rudits, sont pour
eux un incomprhensible grimoire, et, malgr leur sobrit, ils
risqueraient de mourir de faim si les frres lacs ne travaillaient pour
eux et s'ils ne possdaient sur le continent de nombreuses mtairies.
Quelques cargaisons de noisettes, ce sont l tous les produits de la
fertile pninsule du mont Athos.

Les deux cits d'Olynthe et de Potide, qui se trouvaient  la racine de
la presqu'le occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplaces
par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard
la Thessalonique des Macdoniens, puis la Salonique des Orientaux et des
Francs, ne pouvait disparatre. Elle occupe une situation trop heureuse
pour qu'elle ne se relevt pas constamment de ses ruines aprs les
siges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les
poques, des murs cyclopens et hellniques, des arcs de triomphe, des
fragments de temples romains, des constructions byzantines, des chteaux
vnitiens. L'excellence de son port, la beaut de sa rade bien abrite,
dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des
deux grandes valles du Vardar et de l'Indj-Karasou, qui ouvrent les
chemins de la Haute-Macdoine et de l'pire, enfin sa position  l'angle
de la mer ge, prcisment  la racine de la pninsule grecque, ont
fait de Salonique une cit ncessaire; elle est actuellement la
troisime de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les
autres cits de l'Orient, toutes les races s'y trouvent reprsentes,
mais les Isralites y sont proportionnellement fort nombreux; ils
descendent en majorit des Juifs expulss d'Espagne par l'inquisition:
leur langage usuel est encore le castillan. Pour viter de nouvelles
perscutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir
extrieurement au mahomtisme; mais les musulmans les repoussrent
toujours avec mpris. Ils sont en gnral connus sous le nom de Mamins.

Dj fort commerante, la ville de Salonique, prs de laquelle naquit
jadis la puissance des Macdoniens, a de trs-hautes vises pour
l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi,
veut servir de point d'attache au commerc des Indes avec l'Angleterre.
En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche  la mer ge
sera termin, Salonique sera la tte de ligne du rseau europen dans la
direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajout  ses autres
privilges, ne peut manquer de lui assurer une trs-grande importance
dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de
la Macdoine est galement destin  un rle considrable, car la race
dominante de la Turquie, la nation slavise des Bulgares, qui partout
ailleurs, si ce n'est  Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste spare de la
mer par des populations d'autre origine, est arrive dans cette partie
de la Macdoine jusqu'aux bords de la Mditerrane; par Salonique, elle
se trouve en rapport d'changes avec le reste de l'Europe. Aprs le
rgime politique, la grande cause qui retarde les hautes destines de
Salonique, ce sont les marcages des environs; en t, toute la
population aise s'enfuit pour aller habiter  l'ouest de la ville la
localit plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce flau de l'insalubrit
miasmatique dsole toute la cte septentrionale de la mer ge. Par ses
golfes nombreux et la richesse de sa formation pninsulaire, la
Macdoine semblerait tre un des pays les mieux situs pour le commerce;
mais si ce n'est  Salonique, elle est reste jusqu' maintenant en
dehors du grand mouvement des changes; ses lacs et ses bassins
marcageux, bien plus que ses montagnes, ont spar commercialement les
valles de l'intrieur et la zone du littoral.

Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au del du Vardar aux
bouches errantes, et de l'Indj-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines,
les terres, d'abord basses et marcageuses, se relvent peu  peu; des
collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientt
d'normes contre-forts, laissant  peine un troit sentier le long du
rivage, s'tagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que
couronne l'Olympe, le triple Pic du Ciel. Parmi les nombreuses
montagnes qui ont port ce nom d'Olympe, synonyme d'clatant, celle-ci
est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grce aux enchantements
de la posie grecque, celle que nous nous reprsentons toujours comme
servant de trne  une assemble de dieux. C'est  l'ombre de l'Olympe,
dans les plaines de la Thessalie, que les Hellnes vivaient au printemps
de leur histoire; leurs traditions les plus chres se rattachaient  ces
beaux sites. Les monts qui avaient abrit leur berceau restaient pour
eux le sige de leurs divinits protectrices. Mme de nos jours, si
Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des
prophtes et des aptres, saint lie, saint Denys, ont pris leur place
et des moines ont bti leurs couvents dans les forts sacres que
parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'aprs la
lgende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic
Mtamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.

Nagure des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections
grecques trouvrent des hros, taient avec les moines les seuls
habitants des hautes valles de l'Olympe, o les soldats arnautes ne
pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet,
comme une sorte de monde  part, prsentant de tous les cts des
escarpements formidables: quarante-deux pics sont les crneaux de cette
citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent. Comment donc le Turc
abhorr aurait-il pu ravir au klephte sa fire libert sur la
montagne? Les plus belles forts de lauriers, de platanes, de
chtaigniers et de chnes couvraient aussi les pentes maritimes du bas
Olympe et pendant les poques de troubles servaient de refuge  des
populations entires; mais des spculateurs italiens en ont obtenu la
concession, et bientt peut-tre l'Olympe, priv de ses ombrages, ne
sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de
l'Archipel. D'ailleurs la limite suprieure de la vgtation forestire
est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres
montagnes leves de la Pninsule. Des chamois bondissent encore sur les
escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages
sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant
eu besoin d'une monture, les a tous changs en chevaux.

[Illustration: LE MONT OLYMPE.]

Un gomtre ancien, Xnagoras, avait dj tent de mesurer la hauteur do
l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'lvation verticale, soit
environ 1877 mtres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut
sommet a prs de trois kilomtres. Il est possible que l'Olympe soit la
montagne la plus leve de la pninsule thraco-hellnique: il conserve
toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosits, et les
saillies abruptes de ses roches suprmes le rendent difficile  vaincre;
malgr certaines affirmations contraires, il paratrait que nul de ses
gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'aprs le mythe
grec, le Plion entass sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour
qu'ils pussent se dresser  la hauteur de l'Olympe, et rellement ces
deux montagnes, empiles l'une sur l'autre, ne dpasseraient que
faiblement l'altitude de l'Olympe[26]. Mais en dpit de leur infriorit
relative, l'Ossa pointu et le long Plion, connus aujourd'hui sous
les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un
trs-grand effet,  cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches
abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chane, qui se
termine au nord de l'le d'Eube par la bizarre pninsule de Magnsie,
contourne en forme de crochet, tait pour la Grce antique le plus
solide boulevard de dfense. Les envahisseurs barbares s'arrtaient
devant ce mur infranchissable. C'est  l'ouest de cette chane qu'ils
devaient passer, en remontant la valle du Pne, souvent considre 
bon droit comme la frontire naturelle de l'Hellade. De l l'extrme
importance qu'avait, au point de vue stratgique, la position de
Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accs des gorges de
l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrmit septentrionale de
l'Olympe, le col de Petra tait, pour des raisons analogues, un passage
surveill avec soin.

[Note 26:

Olympe........ 2,972 mtres.
Ossa.......... 1,600   
Phou......... 1,564   
]

[Illustration: L'OLYMPE ET LA VALLE DE TEMP.]

Une grande partie de l'espace compris entre les artes cristallines de
l'Olympe et de l'Ossa et le systme parallle des montagnes crtaces du
Pinde est occupe par des plaines unies que recouvraient autrefois les
eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-mme diffre  peine
d'une mer intrieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebes, reste
d'un bassin considrable, dans lequel se dversent les eaux de la plaine
encore marcageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas
racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs,
et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression
de l'air dans les cavits profondes, au mugissement de quelque animal
invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe 
l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses valles des bassins suprieurs
du Pne et de ses affluents sont revtues de terres alluviales laisses
par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida
tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa
l'troite issue de dgorgement que les anciens appelaient la valle de
Temp. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail
d'rosion exerc par la niasse des eaux suprieures, tait pour les
Grecs la valle par excellence, le lieu idal de fracheur et de grce.
Si grande tait la renomme de Temp parmi les Hellnes, sans doute 
cause des souvenirs lgendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf
ans une _thorie_ envoye de Delphes allait y cueillir les lauriers
destins aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la valle de Tempe
est fort belle; les eaux rapides et claires du Pne, le branchage tal
des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougetres du
dfil forment a et l des paysages  la fois charmants et grandioses;
mais, dans son ensemble, la valle, trop troite et trop sombre, mrite
bien son nom moderne de Lykostomo ou Gueule du Loup. Bans la Thessalie
mme, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous
paraissent plus riants et plus beaux!

Les hautes valles du Salambria sont, comme la partie infrieure de son
cours, fort riches en curiosits naturelles, dfils, gouffres et
cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de l'aimable Titarse
coule dans l'troite gorge de Sarandoporos ou des Quarante Gus, qui
fut considre jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les
monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se
dressent  1,500 mtres entre les tributaires tortueux du Pne, et plus
 l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus clbres par
leurs oeuvres divines (_theoctista_). Ce sont des tours, des
aiguilles, des prismes d'origine miocne qui se dressent isolment.
Parmi ces piliers naturels, les plus clbres sont ceux qui s'lvent au
bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des
moines, zls imitateurs de Simon le Stylite, ont eu l'ide de percher
leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme
assez large pour les porter. Juchs l-haut et condamns  ne point en
descendre, ils ne reoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le
moyen d'un filet qui se balance en tournoyant  l'extrmit d'une corde
mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension
arienne qu'il faut excuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et
en se heurtant de temps  autre contre la pierre, n'est pas moindre de
67 mtres; des chelles appliques bout  bout contre la paroi
permettent d'accomplir le voyage d'une faon plus prilleuse encore. Du
reste, le zle religieux qui portait les moines  vivre dans ns aires
d'aigles diminue peu  peu; des vingt couvents qui existaient autrefois,
il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Mtore, est assez
considrable: on y dompte une vingtaine de caloyers.

De toutes les contres grecques appartenant encore  l'empire turc,
nulle ne s'est plus souvent agite pour chapper  la domination des
Osmanlis, nulle n'est revendique avec plus d'ardeur par les Hellnes
eux-mmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de
leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants,
par l'aspect gnral de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en
effet, une partie de la Grce; elle s'en distingue seulement avec
avantage par une plus grande fertilit du sol, par une vgtation
beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est
vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macdoine, l'atmosphre a
rarement cette srnit, ce bel azur profond que l'on admire dans la
Grce mridionale. Les vapeurs qui s'lvent incessamment de la mer ge
vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nbuleux et
trouble; mais elles prtent plus de charme aux lointains, et surtout
elles contribuent  la fcondit du sol en empchant les fortes chaleurs
estivales de le desscher, de le calciner comme les terres de l'Attique
et de l'Argolide.

La population grecque de la Thessalie est assez fortement mle
d'lments trangers qu'elle s'est graduellement assimils. Il ne reste
plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des
principales branches du Titarse porte encore le nom de Vourgaris, ou
rivire des Bulgares. Quant aux Zinzares ou Macdo-Valaques, si
nombreux au moyen ge sur les deux versants du Pinde, ils occupent
entirement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe.
Quoique trs-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que
s'hellniser peu  peu,  cause du milieu qui les entoure: presque tous
les mots de leur idiome qui dsignent des objets de la vie civilise
sont de racine hellnique; leurs prtres, leurs instituteurs prchent et
enseignent en grec; eux-mmes savent tous le grec et, comme nationalit,
ils se perdent par une migration  outrance; mme les cultivateurs
parmi eux ont conserv quelque chose du nomade: la vie errante du ptre
ou du marchand forain leur plat. Les Turcs habitent encore en masses
compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est
elle-mme en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent
plus au nord, entre la valle de l'Indj-Karasou et les lacs d'Ostrovo
et de Castoria, sont galement peupls de Turcs, qui se distinguent
d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les
Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et
de loin on peut toujours reconnatre si les villages sont habits par
des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mzires, les
Turcs plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en
avoir le profit: d'un ct sont les cyprs et les platanes, de l'autre
les vergers et les vignobles. D'aprs quelques auteurs, les Koniarides
seraient venus en Macdoine et en Thessalie ds le onzime sicle,
appels en qualit dcelons par les empereurs d'Orient. Ils se
gouvernent eux-mmes par des assembles rpublicaines et sont respects
de tous  cause de leur probit, de leurs moeurs hospitalires, de leurs
vertus rustiques.

Infrieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualits morales, les Grecs
leur sont de beaucoup suprieurs par leur vive intelligence et leur
activit. Au dix-septime sicle, ils eurent mme une sorte de
Renaissance, analogue  celle de l'Europe occidentale, et l'amour des
arts se dveloppa suffisamment parmi eux pour faire natre une cole de
peinture dans les villages de l'Olympe. Fidles  leurs traditions de
l'antiquit et  leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie,
comme ceux de tout l'empire, ont cherch  se constituer en communes
autonomes, en petites cits rpublicaines, auxquelles manque seulement
l'indpendance politique. Dans les _kephalokhori_ ou villages libres,
ils lisent leurs propres chefs, organisent leurs coles, choisissent
les professeurs qui leur conviennent et, grce  leur intime cohsion,
grce aussi  leurs sacrifices pcuniaires, ils trouvent le moyen de
dsintresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs
cits. Comme aux temps o leurs aeux payaient le tribut aux Athniens
ou  d'autres Grecs, ils acquittent les impts exigs par le Turc; mais
pour tout le reste, ils s'administrent eux-mmes, ils sont des citoyens
libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les
_tchifliks_ o les propritaires musulmans ont parqu les Grecs en
qualit de mtayers. Chose curieuse, grce  la libert des
cultivateurs, ce sont prcisment les terrains les plus pres, les
champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de
produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!

Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout
qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller 
l'instruction de la gnration naissante. Les villages grecs les plus
misrables des montagnes du Pinde entretiennent  leurs frais des coles
que frquentent les jeunes gens jusqu' l'ge de quinze ans. Pour donner
une ide de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait
remarquable que, ds le sicle dernier, les tisserands d'Ambelakia,
ville charmante situe au milieu des arbres fruitiers et des vignobles,
sur les hauteurs qui dominent au sud la valle de Temp, s'taient
associs par petits groupes participant aux bnfices les uns des
autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de rduire son
dividende annuel  dix pour cent et d'employer le reste du gain 
l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prosprit.
Les guerres de l'empire la ruinrent en lui fermant le march de
l'Allemagne, o se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en
partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches
de la pninsule de Magnsie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une
si grande prosprit  leurs fabriques d'toffes, tant d'aisance
gnrale  leurs habitants. Peut-tre ce district est-il, avec celui de
Verria, au nord de l'Indj-Karasou, le plus prospre de toute la Turquie
hellnique. D'ailleurs il a eu la chance d'tre presque toujours pargn
par les guerres, grce  son heureuse position en dehors des grandes
voies stratgiques[27].

[Note 27: Villes principales de la Turquie hellnique, avec leur
population approximative:

Andrinople......... 110,000 hab.
Salonique.......... 80,000   
Seres.............. 30,000   
Larissa............ 23,000   
Rodosto............ 23,000   
Gallipoli.......... 20,000   
Trikala............ 11,000   
Demotika........... 10,000   
Verria............. 10,000   
Enos...............  7,000   
]




IV

L'ALBANIE ET L'PIRE


Le nom de _Chkiperi_, que les Albanais eux-mmes donnent  leur patrie,
signifie trs-probablement Pays des Rochers et nulle dsignation ne
fut mieux mrite. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contre,
du Montenegro aux frontires de la Grce. La seule plaine assez tendue
que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari
(Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut
tre considr comme la vritable frontire naturelle du territoire
albanais. Le fond de ce bassin est occup par le vaste lac Blato ou de
Skodra, reste d'une ancienne mer intrieure beaucoup plus considrable.
C'est aussi dans la mme plaine que vient dboucher le Drin, le plus
grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la pninsule turque o
quelques embarcations s'avancent  une certaine distance de la mer.
Nagure le Drin, form par deux rivires, la Blanche et la Noire,
n'tait qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues,
il commenait par inonder sa plaine infrieure, puis il se jetait
latralement dans le lac, malgr les digues par lesquelles on avait
essay de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boana. En
1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, 
une quarantaine de kilomtres en amont de son entre en mer, et
maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont
il inonde souvent les quartiers infrieurs. Les terrains marcageux du
bas Drin,  pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux 
traverser pendant la saison des chaleurs: la fivre de la Boana est
une des plus redoutes et des plus meurtrires de tout le littoral.

La plupart des ramifications mridionales du grand massif des Alpes
bosniennes sont habites par des Albanais; mais elles restent spares
de l'Albanie proprement dite,  l'est du lac de Skodra, par la dchirure
au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de _caon_, semblable
 ceux des Rocheuses de l'Amrique du Nord, un dfil o ne se hasarde
aucun sentier et que resserrent des parois  pic de mille mtres de
hauteur. Les deux systmes de montagnes ne se rejoignent
qu'indirectement par une srie d'artes et de plateaux qui se dirigent
au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des
anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chanes de la Turquie
occidentale par la direction de sa crte, perpendiculaire  l'ensemble
des masses souleves, peut tre considr comme le noeud central des
monts de la Pninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se
distingue la pyramide isole du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des
gants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est l que le
systme des Balkhans vient s'unir  ceux de la Bosnie et de l'Albanie.
Le Skhar est d'une grande importance dans le rgime des eaux de la
Turquie, puisque deux rivires considrables, la Morava bulgare et le
Yardar, s'panchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube,
l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chanes du Pinde et
du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet
mentionne galement parmi les btes fauves de ses forts un animal que
les Mirdites connaissent sous le nom de _lucerbal_ et qui appartient
sans doute  la famille des lopards.

A l'ouest du Skhar, de l'autre ct de la profonde valle du Drin noir,
s'lve un pt montagneux, haut de 1,000 mtres  peine, mais fort
difficile d'accs: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des
Dukagines et des Mirdites. L d'normes roches de serpentine ont fait
ruption  travers les terrains calcaires, de hautes murailles se
dressent de toutes parts autour des valles, et les pentes extrieures,
o les torrents se sont creus de rapides couloirs, sont fort inclines.
Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentes suivent une direction
normale vers le sud et le sud-est, paralllement aux contre-forts
mridionaux du Skhar, et s'abaissent peu  peu en prenant un aspect
moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins o s'amassent les
eaux. Les sites de cette rgion lacustre sont d'une grce extrme. Le
lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a
mme pu tre compar au lac de Genve. Son eau, encore plus bleue que
celle du Lman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt
mtres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de l
son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri,
btie en amphithtre, et le mont Pieria, portant un vieux chteau
romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs
apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chnes. Il est
possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'couler au nord par
l'troite valle du Drin noir, trangle de dfils, pancht le surplus
de ses eaux, du ct du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse
la rivire Devol. Si l'on en croit les indignes, le lac d'Okrida aurait
pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situes 
l'est, au milieu d'une profonde cavit d'croulement; des torrents
souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue
seraient les missaires de ce double bassin.

Au sud de cette rgion des lacs, domine  l'occident par la superbe
cime isole du Tomor, commence la chane du Pinde, ici connue sous le
nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupe de nombreux cols offrant
un passage facile d'Albanie en Macdoine, elle s'lve graduellement, et
prcisment  l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de
Metzovo, point de dpart du Pinde proprement dit, la grande arte de
l'pire, continent des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, o se
runissent quatre chanes, est infrieur en altitude aux pics de la
Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau  cause du dsordre
pittoresque de ses pyramides, des forls de pins et de htres qui en
recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect
plus mridional des plaines qui s'tendent  sa base. La montagne de
roches ocnes qui forme le centre mme du massif, le Zygos, Lakhmon des
anciens Grecs, n'est pas assez leve pour commander l'admirable
panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes dchiquetes
et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir 
la fois les eaux de la mer ge et celles de la mer Ionienne: on
distingue mme les rivages de la Grce au del du golfe d'Arta.

Un lac clbre occupe le fond du large bassin calcaire situ  la base
occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le
territoire d'pire, aucune rgion ne prsente de plus curieux phnomnes
que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido
Cora n'y a trouv que des sondes infrieures  une moyenne de 10 mtres,
elle ne reoit gure pour affluents que d'abondantes sources jaillissant
du pied des rochers; elle n'a point un seul missaire visible, mais,
d'aprs le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et
qui sont runis l'un  l'autre par un canal marcageux obstru d'les et
de joncs, a son coulement cach. Le lac du nord ou Labchistas se
dverse dans un gouffre ou _voinikova_ pour aller reparatre au
sud-ouest en un torrent considrable qui se jette dans la mer Ionienne,
vis--vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours.
Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achron, que vient gonfler
plus bas un autre torrent non moins clbre, le Cocyte aux eaux
insalubres ou le Bobos des indignes; le golfe, dans lequel se jette
cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de Baie des Eaux
douces  cause du flot qui s'y dverse. Le lac de Janina proprement dit
n'a, lors de l'tiage, qu'un seul missaire plongeant en cascade dans un
abme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines
cyclopennes de la cit plasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux
eaux grondantes. La rivire souterraine rejaillit  une grande distance
au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achron, mais
pour se dverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus
lev, quatre autres avaloirs, ouverts en forme de crible dans les
rochers, reoivent l'excdant de la masse liquide, la digrent, ainsi
que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le mme canal
d'coulement: de petits lacs placs de distance en distance au-dessus du
canal souterrain sont comme des regards par lesquels se rvle le
courant cach. L'importance considrable que les dversoirs du lac de
Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redouts des
rivires infernales, le Cocyte et l'Achron, tmoignent de l'influence
que durent exercer les Plasges de ces contres sur la civilisation
hellnique. Les mythes des antiques Hellopiens taient devenus ceux de
tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'tait plus vnr que leur
principal sanctuaire, la fort de Dodone, o l'on entendait murmurer
l'avenir dans le feuillage des chnes. Peut-tre est-ce prs des ruines
de quelques-unes de ces villes cyclopennes, fort nombreuses dans le
pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacr; d'aprs certains auteurs,
c'est plutt aux bords mmes du lac de Janina que se trouvait la fort
mystrieuse; quelques-uns veulent,  tort sans aucun doute, que
l'emplacement prcis en soit indiqu par le chteau fort o vivait au
commencement du sicle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'pire, ce
monstre qui se faisait gloire d'tre une torche ardente pour consumer
les hommes.

[Illustration: PIRE MRIDIONALE.]

A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent
encore un millier de mtres, mais les autres massifs, quoique fort
abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins levs, et prs de
la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux,
maigrement revtus de broussailles et parcourus des chacals; des tangs
en communication avec la mer, des valles fermes o sjournent les eaux
de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent
les chanons, et pendant les chaleurs de l't rpandent leurs miasmes
dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'tang de
Butrinto et du canal de Corfou, et  l'ouest du superbe mont isol de
Koundousi, le littoral se redresse pour former l'pre chane de
Chimaera-Mala ou de l'Acrocraunie, si redoute des anciens  cause des
orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou
chimres qui se prcipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts
Acrocrauniens que sigeait Jupiter Lanceur de Foudres. Les vents se
dplacent souvent en brusques rafales  la base du promontoire le plus
avanc, la langue de pierre (_linguetta_), qui marque l'entre de la mer
Adriatique: ce sont l les infmes cueils dont parle le pote latin
et sur lesquels tant de matelots ont naufrag. En cet endroit, le canal
qui spare la Turquie de la pninsule Italique n'a que 72 kilomtres de
largeur et moins de 200 mtres de profondeur sur le seuil. Il est
possible qu'un isthme de jonction ait autrefois runi les deux terres
voisines[28].

[Note 28:

Cimo la plus haute du Skhar..    2,500(?) mt.
Tomor........................    2,200    
Zygos ou Ltikhmon............    1,678    
Smolika......................    1,820    
Konndousi....................    1,910    
Monts Acrocrauniens.........    2,045(?) 
Lac d'Okrida.................      655    
Lac de Janina................      350(?) 
]

Les populations albanaises ou chkiptares se partagent en deux races
principales, les Toskes et les Gugues, qui sans doute descendent l'une
et l'autre des anciens Plasges, mais qui s'ont en maints endroits
mlanges d'lments slaves, bulgares et roumains. Peut-tre aussi
d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles reprsentes dans l'es
tribus chkiptares, car s'il en est dont les traits offrent le type
hellnique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une
laideur repoussante. Sous divers noms, les Gugues, les plus purs de
race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu' la rivire Chkoumb. Au
sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respecte, s'tend le
territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffrent beaucoup
et ce n'est pas sans peine qu'un crocraunien arrive  comprendre un
Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la diffrence d'idiomes
s'ajoute le plus souvent l'hostilit de race. Gugues et Toskes se
dtestent, si bien que dans les armes turques on a pris le parti de les
sparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit
d'touffer une insurrection de Chkiptars, le gouvernement emploie
toujours pour la rpression les troupes albanaises de la race ennemie:
il est alors servi avec la fureur de la haine.

Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube
toute la partie occidentale de la pninsule de l'Haemus. Mais ils furent
obligs de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occup par
les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre
dans toutes les parties de la contre, rappellent cette priode de
conqute pendant laquelle l'histoire ne prononce mme pas le nom des
populations autochthones. Mais ds que la puissance des Serbes eut
succomb sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis
ils n'ont cess de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au
nord-est, ils se sont avancs peu  peu dans la valle de la Morava
bulgare; une de leurs colonies a mme pntr dans la Serbie
indpendante. Comme une mer montante, ils ont entour de leurs flots des
les et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes
de Serbes loigns de leur corps de nation se trouvent encore dans le
voisinage de l'Acrocraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes
les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, o furent
massacrs leurs anctres. Les envahissements des Albanais s'expliquent
surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire  la
domination turque, ceux-ci migrrent par centaines de mille sous la
conduite de leurs patriarches et se rfugirent en Hongrie; les
Chkiptars envahisseurs, en grande majorit musulmans, n'eurent qu'
remplir les vides; mais a et l restent encore des espaces dserts,
attendant les habitants. Les Serbes de la contre deviennent rapidement
Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs
comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus
qu'aux chrtiens d'outre-frontire. D'ailleurs les moeurs des Gugues se
rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits
remarquables, qu'on y voit un tmoignage vident d'un mlange assez
intime entre les deux races.

Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en
perdent du ct du sud. Quoique certainement d'origine pirote,
c'est--dire plasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud
parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellnises; seules
quelques familles musulmanes y ont conserv l'usage de l'albanais.
Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chanes de montagnes
riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les
rgions montueuses qui s'tendent  l'ouest jusqu' la mer, toutes les
populations sont bilingues, c'est--dire qu'elles parlent  la fois
les deux idiomes. Tels, par exemple, les clbres Souliotes, qui se
servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec
avec les trangers. Du reste, l o les deux races sont en prsence, ce
sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue
des Hellnes; ceux-ci ne daignent pas tudier un idiome qui leur parat
mprisable.

Lnfluence des Grecs dans l'Albanie mridionale s'accrot d'autant plus
facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes
sont parsems au milieu des populations chkiptares en beaucoup plus
grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette
race est celle des Zinzares, appels aussi Macde Valaques, Valaques
Boiteux, ou tout simplement Roumains mridionaux. Ce sont, en effet,
les frres de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la
Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se prsentent en masses assez
considrables pour former un corps de nation que sur les deux versants
du Pinde, au sud et  l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent
qu'ils sont l peut-tre deux cent mille en un seul tenant. De mme que
les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latiniss. Ils
ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractre, et comme
eux parlent une langue no-latine, mlange nanmoins d'un grand nombre
de mots grecs. Dans les valles du Pinde, les Zinzares sont en majorit
pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonns pendant
des mois. Beaucoup appliquent aussi  d'autres mtiers leur habilet de
main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les
maons de la Turquie, except dans les capitales, sont des Zinzares.
Souvent le mme individu fera le plan de la maison et la btira seul,
tour  tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains
du Pinde deviennent aussi de trs-habiles orfvres.

Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intrieur de la
Turquie ce rle d'intermdiaires naturels du commerce qui, sur le
litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de
Metzovo taient sous la protection immdiate de la Porte, sans doute en
leur qualit de prteurs d'argent; tout voyageur, chrtien ou musulman,
tait tenu de dferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de
Metzovo, de peur qu'il n'emportt par mgarde quelque parcelle d'un sol
qui n'tait point  lui. Les comptoirs des Valaques du Pinde se
trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu' Vienne, o l'une
des plus puissantes maisons de banque a t fonde par un des leurs. A
l'tranger, on les prend en gnral pour des Grecs, car ils parlent tous
le romaque et ceux d'entre eux qui sont  leur aise envoient leurs
enfants dans les coles d'Athnes. Isols au milieu des musulmans, les
Zinzares du Pinde prouvent le besoin de se rattacher de coeur  une
patrie d'o puisse leur venir la libert. Cette patrie, c'est le monde
grec: c'est  lui, esprent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un
jour. Ils n'ont appris que tout rcemment  se sentir solidaires des
Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon
march de leur propre nationalit songent nullement  se maintenir comme
une race distincte. Il parat que, par une de ces transformations
graduelles si frquentes en histoire, de nombreuses populations
macdo-valaques se sont compltement hellnises. Au moyen ge, la
Thessalie presque tout entire tait peuple de Zinzares: aussi les
auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils
aient migr dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains
auteurs, ou bien qu'ils aient t graduellement assimils par les Grecs,
ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et
distribus en petites colonies parses. Enfin des milliers de familles
roumaines, qui vivent dans les cits du littoral, Avlona, Berat, Tirana,
sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.

En dehors de ces Zinzares, des pirotes grecs, des Serbes et des
Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie
occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et l Grce, est compose
de Gugues et de Tosques  demi barbares, dont l'tat social ne s'est
gure modifi depuis trois mille annes. Par leurs moeurs, leur manire
de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous reprsentent
encore les Plasges des anciens temps: mainte scne  laquelle assiste
le voyageur le transporte en pleine Odysse. George de Hahn, le savant
qui a le mieux tudi les Chkiptars, croyait'voir en eux de vritables
Doriens, tels que devaient tre les Hraclides lorsqu'ils abandonnrent
les montagnes de l'pire pour aller  la conqute du Ploponse. Ils ont
mme courage, mme amour de la guerre et de la domination, mme esprit
de clan; ils ont aussi  peu prs le mme costume: la blanche
fustanelle, lgamment serre  la taille, n'est autre que l'ancienne
chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Gugues, comme
les Doriens d'autrefois, prouvent cette passion mystrieuse que des
historiens de l'antiquit ont malheureusement confondue avec un vice
sans nom, et qui lie des hommes faits  des enfants par une affection
pure et dvoue, par un amour idal o les sens n'ont aucune part.

Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des
exemples de vaillance plus tonnants que ceux des Albanais. Au quinzime
sicle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur Alexandre le Grand, qui n'eut
certes pas pour sa gloire un thtre aussi vaste que le Macdonien, mais
qui ne lui fut point infrieur par le gnie, et fut bien autrement grand
par la justice et la bont. Et quelle peuplade dpassa jamais en courage
ces montagnards souliotes o sur des milliers il ne se trouva pas un
vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grce aux
massacreurs envoys par Ali-Pacha? L'hrosme de ces femmes souliotes
qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se prcipitaient du
haut des rochers ou s'lanaient dans les torrents en se tenant par la
main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des
tonnements de l'histoire.

Mais  cette vaillance se mle encore chez maintes tribus albanaises une
grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces
populations guerrires; et ds qu'il est vers, le sang appelle le sang,
les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires,
aux fantmes, et parfois on a brl des vieillards, souponns de
pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme
est toujours serve; elle est considre comme un tre tout  fait
infrieur, sans droit et sans volont. La coutume lve entre les deux
sexes une barrire plus difficile  franchir que ne le sont ailleurs les
murs du gynce le mieux gard. La jeune fille n'a le droit de parler 
aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le pre ou le frre
laveraient peut-tre dans le sang. Les parents coutent parfois les
voeux du fils quand ils songent  le marier, jamais ils ne consultent la
fille. Souvent ils l'ont dj fiance ds le berceau; quand elle atteint
sa douzime anne, ils la cdent au jeune homme choisi moyennant un
trousseau, complet et une somme d'argent fixe par la coutume, ne
dpassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est  ce prix que les
pres se dbarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient  son
tour le matre absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque
tous les peuples antiques, procd  un simulacre d'enlvement.
Dsormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler 
outrance pour son mari et  sa place; elle est  la fois mnagre,
laboureur, ouvrier; les posies la comparent justement  la navette
toujours active, tandis que le pre de famille est reprsent comme le
blier majestueux qui prcde le troupeau en faisant rsonner sa
clochette. Et pourtant cette femme si mprise, cette bte de somme
abrutie par le travail, est parfaitement  l'abri de toute insulte; elle
pourrait traverser le pays d'un bout  l'autre sans avoir  craindre
qu'on lui adresse une seule parole dplace: le malheureux qui se met
sous sa protection est un tre sacr.

Les liens de la famille sont trs-puissants chez les Albanais. Le pre
garde ses droits de matre souverain jusque dans l'ge le plus avanc,
et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses
petits-enfants lui appartient; souvent mme la communaut familiale
n'est point brise aprs sa mort. La perte a un membre de la famille,
surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de
pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de
longs vanouissements et mme la dmence; mais on pleure  peine la mort
de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses
familles d'une descendance commune n'oublient point leur parent, mme
quand le nom de leur anctre s'est depuis longtemps perdu; ils restent
unis en clans appels _phis_ ou _pharas_, qui se groupent solidement
pour la dfense, pour l'attaque ou pour la grance d'intrts communs.
Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens,
la fraternit du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les
jeunes gens qui veulent devenir frres se lient par des serments
solennels en prsence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent
quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce
besoin d'association familiale, que trs-souvent des enfants levs
ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des socits
rgulires ayant des jours de runion, des ftes et un budget commun.

En dpit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais  s'associer
en clans et en communauts, en dpit de leur amour enthousiaste pour
leur pays natal, les populations chkiptares sont restes sans cohsion
politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur
malheureuse passion pour les batailles les ont condamnes 
l'parpillement des forces et, par suite,  la servitude. Les haines
religieuses entre musulmans et chrtiens, entre grecs et latins, ont d
contribuer au mme rsultat.

On admet gnralement que le nombre des Albanais mahomtans dpasse
celui des chrtiens de diverses confessions, mais le manque de
statistiques srieuses ne permet pas  cet gard d'affirmations
positives. Lorsque les Turcs furent devenus les matres du pays et que
les plus vaillants des Albanais se furent rfugis en Italie pour
chapper  l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restes
en arrire furent obliges de se convertir  l'Islam; en outre, nombre
de chefs qui vivaient de brigandage trouvrent leur intrt  se faire
musulmans afin de continuer leurs dprdations sans danger; sous
prtexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accrotre par la violence
leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait gnral
que la population mahomtane de l'Albanie reprsente l'lment
aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui
possdent la terre, et le paysan chrtien, quoique libre d'aprs la loi,
n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le
tient toujours  sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans
ont plus de fanatisme guerrier que de zle religieux, et nombre de leurs
crmonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie,
ne diffrent en rien de celles des chrtiens. Ils se sont convertis,
mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mmes
cyniquement: L o est l'pe, l est la foi!

En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la
forme et les chrtiens zls continurent de pratiquer secrtement leur
culte; aussi, ds que la tolrance du gouvernement le leur a permis, de
nombreuses populations albanaises, devenues mahomtanes en apparence, se
sont-elles empresses de revenir publiquement  leurs anciens rites.
Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes,
Acrocrauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des
Turcs, ils restrent chrtiens de l'glise romaine ou de l'glise
grecque. La limite qui spare les Gugues et les Tosques concide  peu
prs avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les
Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est  cette
dernire religion qu'appartiennent aussi tous les Hellnes et les
Zinzares de l'Albanie mridionale. galement soumis au croissant, grecs
et latins se vengent de leur servitude commune en se hassant
furieusement les uns les autres: c'est l sans doute la principale
raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconqurir leur indpendance,
comme l'ont fait les Serbes.

Encore  la fin du sicle dernier, l'Albanie du Sud et l'pire taient
un pays tout fodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mmes 
demi indpendants du sultan, habitaient les chteaux forts perchs sur
les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs
hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient  leur
solde. La guerre tait en permanence, et les limites des possessions
changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses
tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet tat de
choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkiptare. Depuis qu'il a
promen le niveau sur les petits et les grands  la fois, la paix s'est
faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagn en force ce
qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.

[Illustration: ALBANAIS.]

C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations
indpendantes, qu'il faut aller pour voir encore un tat social qui
rappelle le moyen ge. Ds qu'on a pass la Mat, au nord de Tirana, on
s'aperoit du changement. Tous les hommes sont arms; le berger, le
laboureur lui-mme ont la carabine sur l'paule; les femmes et jusqu'aux
enfants ont le pistolet  la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un
autre homme et la dfense de la sienne propre. Les familles, les clans,
les tribus, ont leur organisation militaire toujours complte: qu'on les
appelle au combat, tous sont debout, prts  la bataille. Souvent les
fusils partent d'eux-mmes. Qu'une tte de btail manque dans un
troupeau, qu'une insulte soit profre dans un moment de colre, et la
guerre svit entre les tribus. Nagure le grand ennemi tait le Serbe
montngrin, car le pauvre montagnard, relgu dans ses hautes valles
au milieu de rochers striles, est souvent oblig pour vivre de faire le
mtier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du
voisinage. Les matres turcs sont enchants de ces haines qui sparent
les Albanais et les Montngrins et s'emploient soigneusement  les
entretenir. Les tribus de la Krana, entre la Montagne-Noire et le lac
de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont
rcompenss de leurs, services guerriers par une exemption d'impts.
Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indpendants de fait;
mais que l'on touche  leurs immunits, et ils pourraient bien se
retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis
hrditaires de la Csernagore.

On peut considrer les Mirdites comme le type de ces tribus
indpendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes valles qui se
dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux,
douze mille  peine, mais leur qualit d'hommes libres de leur valeur
guerrire leur assurent une influence considrable dans toute la Turquie
occidentale. Enferms dans une enceinte de montagnes o l'on ne peut
pntrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les
dfils par lesquels doivent passer ncessairement les armes turques
lorsqu'elles oprent contre le Montngro. Aussi la Sublime-Porte,
comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables
montagnards, a-t-elle prfr se les attacher par des honneurs et par la
reconnaissance de leur complte autonomie administrative. De leur ct,
les Mirdites, quoique chrtiens ont toujours combattu avec le plus grand
dvouement dans les rangs de l'arme turque, soit en More ou en Crime,
soit dans l'empire mme, contre leurs coreligionnaires de la
Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois bannires de
montagnes et en deux bannires de plaines; cinq autres bannires, celles
du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger  ct des bandes
mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins
nombreux, mais le plus rput par sa vaillance, qui a l'honneur de
flotter en tte.

La Mirditie ou Mirdita est constitue en rpublique oligarchique se
gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le
premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les
questions sont rgles par les anciens ou _vecchiardi_ de chaque
village, par les dlgus des diffrentes bannires et par les chefs de
clans runis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorit relle que grce 
l'influence morale qu'ils savent acqurir. Du reste les vieilles
traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre
loi. La femme doit tre enleve  l'ennemi, et dans nombre de villages
de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop
d'effroi,  tre ravies par les guerriers mirdites dans quelque
expdition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie faon inexorable:
chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut tre lav que par le
sang. La violation de l'hospitalit est aussi punie de mort. La femme
adultre est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus
rapproch, et la tte du complice est d'avance livre au mari: telle est
la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que
l'instruction est nulle dans ce pays; les coles n'y existent point. En
1866,  peine cinquante chrtiens de la Mirditie et de tout le district
de Lech savaient lire avec difficult; une dizaine signaient leurs noms.
Grce aux leons des muezzins de la mosque, les enfants musulmans de
Lech taient les seuls qui eussent le privilge d'tudier quelque peu.
M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement
dveloppe chez les Mirdites; obligs pour vivre de cultiver avec soin
les valles de leurs pres montagnes, ils russissent  leur faire
rendre de plus belles rcoltes que celles de la plaine, habite par une
population plus indolente.

Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs
de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre
civilisation europenne sont encore parmi les populations les plus
barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu  peu sous
l'influence gnrale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples
les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par
les migrations des pirotes et des Chkiptars du Sud. Rcemment encore,
ces terribles batailleurs, bien diffrents des montagnards des autres
races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par
le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller
combattre; comme les anciens hoplites de l'pire que l'on voyait sur
tous les champs de bataille de la Grce et de la Grande-Grce, ils
n'aimaient que le mtier facile et dgradant de soldats mercenaires. Au
sicle dernier, les jeunes gens de l'Acrocraunie se vendaient en assez
grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un rgiment, le
Royal Macdonien. Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et mme
des Tosques chrtiens continuent d'aller se mettre  la solde des pachas
et des beys. Connus en gnral sous le nom corrompu d'Arnautes, on les
voit dans les parties les plus loignes de l'empire, en Armnie, 
Bagdad, dans la pninsule Arabique. Aprs un temps de service plus ou
moins long, la plupart des vtrans se retirent dans les terres que le
gouvernement leur concde: de l ce nombre considrable de villages des
Arnautes (Arnaout-Keu) que l'on rencontre dans toutes les contres de
la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le
mtier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et
par suite le nombre des Albanais qui migrent pour gagner honntement
leur vie par le travail augmente chaque anne. Comme les Suisses des
Grisons, et sous la pression des mmes ncessits conomiques, les
Chkiptars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et
vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart
reviennent au printemps, avec un petit pcule que n'et pu leur procurer
la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui migrent
sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entires. Depuis
longtemps dj, les industriels nomades de l'pire et de l'Albanie du
Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque
valle a-t-elle sa spcialit: l'une fournit des bouchers, une autre des
boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs
d'Argyro-Kastro donne  Constantinople tous ses artisans fontainiers; le
district de Zagori, d'o venaient peut-tre les anciens Asclpiades de
l Grce, expdie ses mdecins, ou, pour mieux dire, ses rebouteux,
dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre
d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie
et s'y btissent de belles maisons, qu'on est tout tonn de rencontrer
au milieu de ces pres rochers de l'pire. En quelques localits
cartes, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses
seigneuriales, espces de tours grossirement bties, et sans autres
ouvertures aux tages infrieurs que des meurtrires, o brillaient
souvent les canons des fusils.

Ainsi les Albanais eux-mmes sont entrans dans un mouvement gnral de
progrs, at quand ils seront entrs en relations suivies avec les autres
peuples, on peut esprer  bon droit qu'ils joueront un rle important,
car ils se distinguent, en gnral, par la finesse de 1 esprit, la
clart de la pense et la force du caractre. Les montagnards de
l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Montngrins l'avantage d'avoir
un littoral maritime; mais ils n'en profitent gure, non-seulement 
cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque
d'industrie, mais aussi  cause des obstacles que leur opposent les
escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les
fivres de la cte et les envasements continuels de leurs rivages, sans
cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivires. Si grandes
que soient ces difficults, on s'tonne nanmoins de voir combien faible
est la navigation sur les ctes de l'Albanie. pirotes et Gugues ne
sont-ils pas de la mme race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la
guerre de l'indpendance hellnique, ont su faire natre de l'Archipel
des flottes entires, et qui, depuis, sont rests les premiers parmi les
excellents marins de la Grce? Et pourtant les ports de la cte
albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus srs de la mer
Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa fort de citronniers,
mme la forte Prevesa; entoure de sa fort de plus de cent mille
oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de dtail, desservi pour les
deux tiers par des navires de Trieste et leurs quipages
austro-dalmates: le total des changes de la cte atteint  peine vingt
millions de francs. A l'exception des Acrocrauniens et des habitants de
Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde
sur la mer pour la pche ou le commerce. Malgr la fcondit naturelle
des valles, les articles d'exportation manquent presque compltement.
On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est  l'tat
rudimentaire. En pire, on ne connat gure que l'lve des moutons et
des chvres. Chaque famille y possde en moyenne un troupeau d'une
quarantaine de ttes.

A l'poque romaine, ces contres taient galement fort dlaisses;
seulement une cit somptueuse, Nicopolis, btie par Auguste, pour
rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'levait sur un
promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en
parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le
Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une
certaine importance comme lieu de dbarquement des lgions romaines et
comme point d'attache de la _Via Egnatia_, qui traversait de l'est 
l'ouest toute la pninsule thraco-hellnique: c'tait la ville qui
reliait l'Orient  l'Italie; de nos jours c'est l que vient aboutir le
tlgraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir
prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du
monde europen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rle
d'intermdiaire entre les deux pays: ce serait, relativement  Brindisi,
le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situ que Durazzo comme
point de dpart d'un chemin de fer transpninsulaire, Avlona a
l'avantage d'tre beaucoup plus rapproche de la cte d'Italie et
d'avoir un port sr et profond, parfaitement abrit par l'le de Suseno
et la languette d'Acrocraunie.

[Illustration: RICHES ARNAUTES.]

En attendant qu'une ville de commerce s'tablisse sur la cte et
remplace les misrables chelles, auxquelles on donne le nom de ports,
tout le mouvement des changes se concentre dans les deux cits de
Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intrieur. Les
plus considrables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la
magnificence de leurs costumes et de la beaut de leurs armes; Ipek,
Pristina, Djakova, toutes situes au pied du Skhar, dans les magnifiques
valles o doivent ncessairement s'oprer les changes entre la
Macdoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la rgion
maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se
confond avec celui du pays lui-mme, ont aussi quelque importance.
Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est galement un lieu de trafic
assez frquent, grce  sa position sur le seuil de passage entre le
versant de la mer Adriatique et celui de la mer ge. De mme que
Prisrend, Skodra et Janina occupent, au dbouch des montagnes, des
sites o devaient s'agglomrer les populations  cause des avantages
naturels qui s'y trouvent runis. De ces deux cits, la plus pittoresque
est la ville d'pire, assise au bord de son beau lac, en face des masses
un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grce, au gris
lumineux, brillant comme un tissu de soie. Du temps d'Ali-Pacha,
Janina, devenue capitale d'empire, tait aussi beaucoup plus populeuse
que Skodra. Celle-ci, souvent dsigne du nom de Scutari, a maintenant
repris le dessus. Elle est admirablement situe  l'endroit prcis o,
des contres du Danube et des bords de la mer ge, convergent les
routes de la basse valle du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la
premire cit de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, parat
d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entours de murs
levs, ses rues dsertes, le dsordre de ses constructions. Le voyageur
se demande encore o se trouve la ville, lorsqu'il a dj depuis
longtemps pntr dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte
calcaire qui porte l'ancien chteau vnitien de Rosapha! et le plus
admirable panorama se droulera sous son regard. Les dmes de Skodra,
ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithtre de
montagnes trangement dcoupes, son lac tincelant au soleil et les
eaux sinueuses du Drin et de la Boana forment un spectacle d'une rare
magnificence. La mer, quoique peu loigne, manque pourtant  ce
tableau[29].

[Note 29: Villes principales de l'Albanie, avec leur population
approximatif:

Prisrend........... 46,000 hab.
Skodra............. 35,000  
Janina............. 25,000  
Djakova............ 28,000  
Ipek............... 20,000  
Elbassan........... 12,000  
Pristina........... 11,000  
Berat.............. 11,000  
Tirana............. 10,000  
Goritzu............ 10,000  
Argyro-Kastro......  8,000  
Provesa............  7,000  
]




V

LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE


La Bosnie,  l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient
europen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'lvent pas dans la
rgion des neiges persistantes et des glaces. Les chanes de la Bosnie
et de sa province mridionale, l'Herzgovine, ont sur une grande partie
de leur dveloppement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura.
Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composes
principalement de roches calcaires qui se dveloppent en longs remparts
parallles, hrisss a et l de crtes aigus. Comme les renflements du
Jura, les chanes bosniaques sont aussi de hauteurs ingales et, dans
leur ensemble, affectent la forme d'un plateau  sillons parallles,
disposs comme autant de degrs successifs, d'une pente idale assez
douce. La chane matresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la
spare de la cte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses
vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant
cette rgularit gnrale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par
de nombreux accidents gologiques, formations schisteuses et calcaires
d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dpts tertiaires,
ruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes
valles cratriformes sparent les monts bosniaques des massifs de la
Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, o
viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent
tous les passages de la contre. C'est la clef stratgique de cette
rgion de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la
station principale du futur rseau des chemins de fer du nord-ouest.

Presque toutes les chanes de la Bosnie, qui continuent sur le
territoire turc le systme alpin de la Carniole et de la Croatie
autrichienne, s'lvent  mesure qu'elles avancent vers le midi de la
Pninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas mme un
millier de mtres, se redresse de moiti vers le milieu de la Bosnie, et
sur la frontire du Montngro la masse dolomitique du Dormitor hausse
ses pyramides blanches  plus de deux kilomtres et demi Autour de cette
belle montagne, que l'on a vainement essay de gravir, le pays a pris le
caractre gnral d'un plateau perc de cavits profondes, les unes
ouvertes d'un ct, comme les auges de l'Herzgovine, les autres
compltement entoures de rochers, comme les valles du Montenegro. Mais
 l'est les chanes se continuent rgulirement en exhaussant de plus en
plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de
Prokletia ou des monts Maudits, le plus considrable de la Turquie tout
entire, et l'un de ceux d'o les eaux s'panchent en plus grande
abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque
au centre de ce massif s'ouvre, comme un norme cratre, un bassin, au
fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se
dressent autour de cet abme offrent a et l des plaques de neige, mme
en t. Toutefois le Kom, qui est le plus lev de tous, se dbarrasse
des frimas chaque anne, grce  son isolement et au souffle des vents
chauds de l'Afrique auxquels il est expos. Le Kom dispute  l'Olympe de
Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'tre le
gant des montagnes de la Pninsule; les marins qui voguent au loin sur
l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les
plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escalad sans peine, 
cause de la faible pente de ses croupes leves[30].

[Note 30:

Kom.............. 2,850 mtres.
Dormitor......... 2,700   
Glieb............ 1,760   
]

[Illustration: LITS SOUTERRAINS DES AFFLUENTS DE LA NARENTA.]

De mme que les rivires du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas,
la Bosna, ont leur cours trac d'avance par les ranges parallles des
monts; elles doivent ncessairement couler du sud-est au nord-ouest dans
les sillons qui leur sont mnags. Mais, comme le Jura, les remparts
crtacs de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par
d'troites fissures ou cluses dans lesquelles les eaux se jettent par
un cart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien
diffrentes des rivires qui serpentent dans les plaines, celles des
monts bosniaques changent successivement de valles par de brusques
dtours  angles droits: tour  tour paisibles et furieuses, elles
s'abaissent de degr en degr jusqu' ce qu'elles atteignent enfin la
Save, qui les reoit dans son vaste lit. Une seule rivire, la Narenta,
dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance
avec celui du Doubs franais, trouve une srie de cluses favorables qui
lui permettent de s'pancher  l'ouest vers l'Adriatique. Tous les
autres torrents, obissant  la pente gnrale du sol, descendent vers
le Danube. Leurs valles aux soudains lacets devraient servir de chemins
naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont
difficiles d'accs, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes
routes, comme dans les cluses du Jura, on sera oblig, en maints
endroits, d'escalader les hauts remparts qui sparent les combes et
leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce
qui rend les oprations militaires en Bosnie si pnibles et si
prilleuses. C'est  l'est de tous ces massifs, dans l rgion o
s'entremlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et
repassaient les armes. L s'tend le lit dessch d'un ancien lac que
parcourt la Sitnitza, un des affluents suprieurs de la Morava serbe:
c'est la plaine de Kossovo, le triste Champ des Merles, dont le nom
rveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves
mridionaux. L succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en
croire les vieux chants hroques, plus de cent mille hommes y prirent
en un jour. Il y aura bientt cinq cents ans qu'eut lieu le grand
dsastre, mais les Slaves n'ont cess d'appeler de leurs voeux le jour
de la vengeance, et c'est  Kossovo mme, dans le champ o furent
crass leurs anctres, qu'ils esprent reconqurir l'indpendance de
leur race entire. Les grottes, les entonnoirs, les rivires
souterraines compltent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec
celles du Jura. On y rencontre a et l parmi les rochers des trous
d'effondrement de 20  30 mtres de profondeur, semblables  des
cratres. Mainte rivire que l'on voit jaillir soudain de la base d'une
colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques
kilomtres, puis disparat tout  coup sous un portail de rochers. Les
plateaux de l'Herzgovine surtout sont riches en phnomnes de ce genre.
Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est perc de gouffres ou
_ponor_, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les valles
aveugles et les auges offrent partout les traces de courants d'eau
et de lacs temporaires; mme, de temps en temps, pendant les saisons
pluvieuses, les rservoirs souterrains dbordent  la surface; mais,
d'ordinaire, les habitants sont obligs de recueillir l'eau dans les
citernes, ou d'aller la chercher  de grandes distances. D'ailleurs le
rgime hydrographique de cette contre fendille dans tous les sens peut
changer d'anne en anne: tel lac indiqu sur les cartes n'existe plus,
parce que les galeries intrieures de la roche se sont dgages des
alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle,
parce que des conduits se sont oblitrs. Rien de plus curieux que le
cours de la Trebintchitza, dans l'Herzgovine occidentale. Elle parat,
disparat, pour reparatre encore: un de ses bras, tantt visible,
tantt cach, va s'unir  la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi,
tour  tour campagne altre et beau lac plein de poissons. D'autres
missaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la
mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se
dverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.

L o finissent les pierres et o commencent les arbres, l commence la
Bosnie, disaient autrefois les Dalmates; mais dj certaines rgions
bosniaques ont perdu leur vgtation. Ainsi les plateaux de
l'Herzgovine, de mme que ceux du Montngro et que les montagnes de la
Dalmatie, sont presque entirement dpouills de leurs forts; toutefois
la Bosnie proprement dite est encore admirablement boise. Prs de la
moiti du territoire est couverte de forts; dans les plaines, il est
vrai, les bois, o le paysan porte la hache  son gr, sont en maints
endroits rduits  l'tat de broussailles; mais dans la rgion des
montagnes, les forts, encore vierges, sont composes de grands arbres.
Les principales essences d'Europe sont reprsentes dans ces bois
magnifiques, le noyer, le chtaignier, le tilleul, l'rable, le chne,
le htre, le frne, le bouleau, le pin, le sapin, le mlze;
malheureusement les spculateurs autrichiens profitent des routes, qui
commencent  pntrer dans l'intrieur du pays, pour dvaster et
dtruire ces forts, qu'il faudrait amnager avec soin. On entend
rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux
sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur
abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles
importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contre
est d'une admirable fertilit: c'est une des terres promises de l'Europe
par l'extrme fcondit de ses valles; peu de rgions ont aussi plus de
grce champtre. La valle dans laquelle se trouvent les deux cits de
Travnik et de Serajevo est surtout clbre par le charme de ses
paysages. En certains districts, notamment sur les frontires de la
Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, 
peu prs libres, errent au milieu des forts de chnes: de l le nom de
pays des cochons, donn par les Turcs en drision  toute la
Basse-Bosnie.

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis,
fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les
plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes
sont de race slave. Prs de la frontire autrichienne, dans la Krana,
ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffrent  peine
de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Ratzes ou Slaves de la
Rascie, devenue actuellement le _sandjak_ de Novibazar: leur pays est la
terre classique de ces _piesmas_ ou chants populaires dans lesquels les
Slaves mridionaux trouvent le dpt, sacr pour eux, de leurs
traditions nationales. Les habitants de l'Herzgovine sont peut-tre
ceux qui ont le type spcial le plus caractris. Ils descendent,
parat-il, d'immigrants slaves, venus, au septime sicle, des bords de
la Vistule; de mme que leurs voisins les Montngrins, ils ont un
parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi
de nombreuses tournures de phrase particulires, et plusieurs mots
italiens se sont glisss dans leur langage.

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont
diviss par la religion, et c'est de l que provient leur tat de
servitude politique. Au premier abord, il semble en effet trs-tonnant
que les Slaves de la Bosnie n'aient pas russi, comme leurs frres
Serbes,  secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus loigns
de la capitale de l'empire, et leurs valles sont d'un accs bien
autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout
entier peut tre compar  une immense citadelle, dont le mur le plus
lev se dresse prcisment au midi, comme pour dfendre l'entre aux
Osmanlis. Une fois ce rempart escalad, il faudrait forcer
successivement chaque dfil de rivire, gravir chacune des crtes
parallles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient
suffire pour forcer  la retraite des bataillons entiers. Le climat
lui-mme devrait servir  protger la Bosnie contre les Turcs, car il
diffre beaucoup de celui du reste de la Pninsule; les pentes inclines
vers le nord et les barrires de montagnes, qui arrtent au passage les
tides courants atmosphriques, donnent  la Bosnie une temprature bien
plus froide que ne le comporte la latitude de la contre. Et pourtant,
malgr les avantages que prsentent le sol et le climat au point de vue
de la dfense, toutes les tentatives de rvolte qu'on a faites contre
les Turcs ont lamentablement chou. C'est que les musulmans et les
chrtiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les
chrtiens eux-mmes, les catholiques grecs, rgis par leurs popes, et
les catholiques de Rome, qui obissent aveuglment  leurs prtres
franciscains, se dtestent et se trahissent mutuellement. tant diviss,
ils sont forcment asservis et l'abjection de la servitude les a rendus
pires que leurs oppresseurs.

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent  eux-mmes le nom de Turcs,
repouss comme dsobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne
sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions
chrtiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand
nombre de mots turcs se soient glisss dans leur idiome. Ce sont les
descendants des seigneurs qui se convertirent  la fin du quinzime
sicle, et surtout au commencement du seizime, afin de conserver leurs
privilges fodaux. Parmi leurs anctres, les Turcs de Bosnie comptent
aussi nombre de brigands fameux qui se htrent de changer de religion
pour continuer sans pril leur mtier de pillards; enfin les serviteurs
immdiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux
seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu
jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant  la haine religieuse, ils
dpassrent bientt en fanatisme les Turcs mahomtans et rduisirent les
paysans chrtiens  un vritable esclavage: on montre encore, prs d'une
porte de Serajevo, le poirier sauvage o les notables de l'endroit
allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque
malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahomtans forment
l'lment le plus rtrograde de la vieille Turquie, et maintes fois,
notamment en 1851, ils se sont rvolts pour maintenir dans toute sa
violence leur ancienne tyrannie fodale. Comme cit musulmane, Serajevo,
place directement sous la protection de la sultane-mre, jouissait de
privilges exorbitants: elle formait un tat dans l'tat, plus ennemi
des chrtiens que la Sublime Porte.

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possdent beaucoup plus
que leur part proportionnelle des proprits foncires. Le sol est
divis en _spahiliks_ ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant
l'usage slave, non par droit d'anesse, mais indivisiblement  tous les
membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus g
d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat.
Quant aux paysans chrtiens, ils sont obligs de peiner pour la
communaut musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers
travaillant au mois ou  la tche; les plus fortuns ont une certaine
part dans les bnfices de l'association, mais ils en ont  supporter
proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel
que beaucoup de chrtiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui
l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se
trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzgovine
et de leurs coreligionnaires trangers de l'Autriche slave. Les Juifs
espagnols, groups en communauts dans les villes principales, font
aussi leur trafic ordinaire de petit ngoce et de prts sur hypothques.
De tous les Isralites rfugis d'Espagne ce sont probablement ceux qui
se sont le moins laiss entamer par le milieu qui les entoure: ils
parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur
ancienne patrie avec une tendresse de fils.

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est gure que le tiers
de la population totale; il parat que l'lment mahomtan reste
stationnaire, si mme il ne diminue, tandis que l'lment chrtien ne
cesse d'augmenter par la fcondit plus grande des familles. D'aprs
quelques auteurs, la raret relative des enfants dans les maisons
musulmanes devrait tre attribue aux avortements, qui se pratiquent
sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il
semble tonnant que cette pratique dplorable puisse tre assez commune
pour expliquer la grande diffrence d'accroissement qui existe entre les
deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir
plutt dans ce phnomne l'effet du bien-tre relatif des musulmans et
de la prudence que leur impose leur condition de propritaires[31].

[Note 31: Population de la Bosnie en 1872 (d'aprs Blau):

                                 Bosnie. Herzgovine. Rascie. Ensemble:
Chrtiens. Catholiques grcs.   360,000  130,000     100,000  590,000
                     romains. 122,000   12,000       ---    164,000
Musulmans............           300,000   55,000      23,000  378,000
Tsiganes.............             8,000    2,500       1,800   12,300
Juifs................             5,000      500         200    5,700
                                                            ---------
                                        TOTAL........       1,150,000
]

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possdent
les mmes qualits naturelles que les autres Serbes leurs frres, et tt
ou tard, quelle que doive tre leur destine politique, ils s'lveront,
comme peuple, au mme niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont
francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, conomes, ports
 la posie, solides dans leurs amitis, constants en amour; les
mariages sont respects, et mme les Bosniaques musulmans repoussent la
polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzgovine ne tiennent
pas non plus leurs pouses enfermes, et dans nombre de villages toutes
les maisons ont une porte de derrire, afin que les femmes puissent
voisiner sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du
Nord les musulmanes sont tellement empaquetes dans des linceuls blancs
qu'elles ressemblent  des fantmes; leurs yeux mmes sont  demi
voils, de sorte qu'elles voient au plus  trois pas devant elles. En
dpit de leurs bonnes qualits, que de barbarie, que d'ignorance, de
superstitions et de fanatisme subsistent  la fois chez les chrtiens et
les mahomtans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un ct, la
servitude de l'autre, ont ensauvag leurs moeurs; le manque de routes,
les forts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus loigns de
toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'coles; a et
l quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les
enfants auprs de moines qui ne savent rien eux-mmes, si ce n'est
chanter des hymnes? Aux portes mmes de la ville de Serajevo se trouve
une grotte que le peuple croit tre une retraite des nymphes. Enfin le
_raki_ ou _slivovitza_, dont les Bosniaques font une norme
consommation, a contribu  les maintenir dans leur tat
d'abrutissement: on a calcul que les habitants de la Bosnie, y compris
les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres
d'eau-de-vie de prunes par an.

On s'tonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cits
fort actives; mais la contre est tellement riche en productions
naturelles, qu'un certain commerce intrieur a d se dvelopper; isoles
comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire 
elles-mmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins  hlice,
depuis longtemps invents par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs
toffes, leurs instruments en fer; de l un certain mouvement industriel
dans les villes les mieux places comme marchs d'approvisionnement,
surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Sera, et dans l'ancien
chef-lieu, la charmante cit de Travnik, si pittoresquement btie en
amphithtre au pied de son ancien chteau. Banjalouka, qu'une voie
ferre runit  la frontire autrichienne, a quelque commerce d'change
avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes;
Zvornik, qui surveille la frontire serbe, est un lieu d'entrept pour
les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar,
Trebinj importent quelques denres du littoral dalmate. D'ailleurs ce
n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peupl
ces villes, l'inscurit des campagnes y a aussi contribu pour une
forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe,  l'exception de l'Albanie
voisine et des rgions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une
seule rgion qui soit aussi rarement visite que le pays des Bosniaques,
et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer
international de Zagreb  Salonique et  Constantinople n'aura pas fait
de cette contre l'une des grandes routes des nations[32].

[Note 32: Villes principales de la Bosnie, avec leur population
approximative:

Sarajevo........... 50,000 hab.   Novibazar..........  9,000 hab.
Banjaloukn......... 18,000       Trebinj...........  9,000  
Zvonik............. 14,000       Mostar.............  9,000  
Travnik............ 12,000       Touzla.............  7,000  
]




VI

LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES


Le plateau central de la Turquie, que dominent  l'ouest les hautes
cimes du Skhar, est une des rgions les moins tudies de la Pninsule,
bien que ce soit prcisment la contre o viennent se croiser les
routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macdoine au Danube. Ce
plateau de la Moesie suprieure, ainsi dsign par les gographes 
dfaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une lvation
moyenne de six cents mtres; plusieurs _planinas_ ou chanes de
montagnes, d'un effet peu grandiose  cause de la hauteur du pidestal
qui les porte, en accidentent la surface; a et l se dressent quelques
coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs
emplissaient toutes les dpressions du plateau. Ils ont t
graduellement combls par les alluvions ou vids par les rivires qui en
traversent le bassin, mais on en reconnat encore parfaitement les
contours. Parmi ces fonds lacustres, transforms en fertiles campagnes,
il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.

Le groupe superbe des montagnes synitiques et porphyriques de Vitoch
forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immdiatement 
l'est que s'ouvre la profonde valle de l'Isker, qui, plus bas, traverse
le bassin de Sofia et perce toute l'paisseur des Balkhans pour aller se
jeter dans le Danube. Nagure encore on croyait que le Vid, autre
tributaire du grand fleuve, passait galement d'outre en outre  travers
les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette perce imaginaire est
soigneusement figure; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constat
le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant
danubien des monts. La haute valle de l'Isker et le bassin de Sofia
peuvent tre considrs comme le vritable centre gographique de la
Turquie d'Europe. Sofia est prcisment le point o convergent, par les
passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la valle de
l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la
Macdoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin,
frapp des grands avantages que prsentait Sardica, la Sofia de nos
jours, se demanda-t-il s'il n'y transfrerait pas le sige de son
empire. S'il et fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de
l'histoire et t notablement chang.

[Illustration: VITOCH ET MASSIFS ENVIRONNANTS.]

Les Turcs donnent le nom de Balkhans  toutes les chanes et  tous les
massifs de la Pninsule, quelles que soient leur forme et leur
direction; mais les gographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom
qu' l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence  l'est du
bassin de Sofia. Il ne constitue point une chane de montagnes dans le
sens ordinaire du mot; il forme plutt une espce de haute terrasse
doucement incline, ou s'abaissant par gradins vers les plaines
danubiennes, tandis que sur le versant mridional elle prsente une
dclivit rapide: on dirait que de ce ct le plateau s'est effondr.
Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chane que sur une seule
de leurs faces. D'ailleurs, mme vu des plaines et des anciens bassins
lacustres qui s'tendent au sud, le profil de ses crtes parat
trs-faiblement ondul; on n'y remarque point de brusques saillies ni de
pyramides rocailleuses; les cimes se dveloppent en croupes allonges
sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se
dressent au sud de la chane principale, entre Kezanlik et Slivno, font
seuls exception  cette douceur de contours; quoique infrieurs en
lvation aux sommets des Balkhans, ils tonnent par leurs parois
abruptes, leurs crtes dchiquetes, leur chaos de rochers amoncels. Le
contraste est grand entre ce puissant massif de roches ruptives et les
coteaux de marnes calcaires qui se groupent  l'entour.

L'uniformit des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en
maints endroits on peut s'lever jusqu' la croupe la plus haute sans
avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera dbois, si, par
malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forts des
hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulirement de leur
charme; mais, avec la parure de vgtation qui l'embellit encore, le
haut Balkhan est parmi les contres les plus gracieuses de la Turquie.
Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de
pturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux,
sont ombrags par les htres et les chnes; l'aspect des monts est
partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment
paradisiaque. En revanche, les plaines qui s'tendent vers le Danube
sont nues, dsoles; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de
chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache sche
au soleil, les indignes sont obligs de se creuser des tanires dans le
sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.

Du bassin de Sofia  celui de Slivno, le noyau des Balkhans est form de
roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en
s'abaissant vers le Danube offrent toute une srie d'tages gologiques,
depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les
diverses roches de l'poque crtace sont celles qui occupent le plus de
largeur dans cette rgion de la Bulgarie; ce sont galement celles que
les rivires descendues des Balkhans dcoupent de la manire la plus
pittoresque en cirques et en dfils. D'anciennes forteresses gardent
les passages de toutes ces valles, et des villes sont assises  leur
dbouch dans la plaine. Tirnova, l'antique cit des tsars de Bulgarie,
est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de dfense entre la
plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se droule,
comme un ruban qui flotte, en sept mandres ploys et reploys,
au-dessus desquels s'lvent de hautes falaises en amphithtre et deux
iles de rochers, jadis hrisses de murailles et de tours. Les maisons
de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs  la base
des rochers abrupts.

Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier
paralllisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes
montagnes, cimes des chanons secondaires, limites des formations
gologiques, lignes de failles o se produisent les mandres des
rivires, enfin le cours du Danube lui-mme affectent la mme direction
rgulire de l'ouest  l'est. Par suite, chacune des valles parallles
qui descendent des Balkhans offre  peu prs mmes gorges, mmes
bassins, mmes sries de mandres; les populations y sont distribues de
la mme manire; les villes et les villages y occupent des positions
analogues. La valle du Lom prsente seule une exception remarquable:
elle dbouche dans celle du Danube  Roustchouk, aprs avoir coul du
sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords
sont limits des deux cts par des parois calcaires d'une trentaine, de
mtres de hauteur moyenne, dont la blancheur blouit  travers la
verdure.

La symtrie gnrale serait presque complte dans la Turquie du nord, si
le petit groupe des collines arides, presque inhabites, de la Dobroudja
ne forait le Danube  faire un brusque dtour, avant d'entrer dans la
mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dpassent 500 et mme 400
mtres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'lvent au
milieu des les et des marcages du delta danubien;  premire vue, le
voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considrable. Il est
probable qu' une poque gologique antrieure, lorsque le niveau de la
mer Noire tait tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au
sud du massif de la Dobroudja, dans cette dpression de Kustendj que
l'on a utilise pour y construire le premier chemin de fer inaugur en
Turquie. Il est certain toutefois que, dans la priode actuelle, le
fleuve n'a pu se dverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des
marcages en occupent la plus grande partie, le seuil de sparation
s'lve au moins  une trentaine de mtres et la formation gologique en
est dj ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent
facilement se cantonner dans ce coin recul de leur empire, avaient
profit de la dpression mridionale de la contre pour y construire une
de ces lignes de fortifications que l'on appelle Val de Trajan dans
tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fosss, des forts, des
camps retranchs sont encore parfaitement visibles au bord des marcages
et sur les pentes qui les dominent. Cette rgion de la Dobroudja tait
le pays sauvage, la terre hyperborenne, o le pote Ovide, exil de
Rome, pleurait les splendeurs de la grande cit. Le port de Tomis, lieu
de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendj
de nos jours.

Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de
la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres ruptifs qui
se terminent par le superbe cap d'mineh, et que l'on a souvent
considres comme le prolongement oriental des Balkhans, mais  tort. En
ralit, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja;
l'ancien bassin lacustre de Karnabat, o l'on construit maintenant une
ligne de chemin de fer, les spare du systme de l'Haemus. De mme les
plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui
dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en ralit des
formations indpendantes. Les Balkhans mridionaux n'ont de
ramifications et de contre-forts que du ct de l'ouest, o ils se
rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers
groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources
thermales, et d'autres chanons transversaux. Dans son ensemble, tout le
bassin suprieur de la rivire Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope,
a la forme d'un triangle allong, dont le sommet, pointant vers la
plaine de Sofia, indique la jonction des deux systmes. Des lacs,
remplacs par des fonds d'une merveilleuse fertilit, occupaient
autrefois le grand espace triangulaire et les cavits latrales. Les
cols de sparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points
stratgiques et commerciaux d'une extrme importance. L'un d'eux, o
l'on voit encore les ruines d'une clbre porte de Trajan et qui en
garde toujours le nom, servait de passage  la grande voie militaire des
Romains, et c'est l aussi que la principale ligne de fer franchira le
seuil, entre les deux versants de la Pninsule. L est le vrai portail
de Constantinople, et depuis les temps les plus reculs de l'histoire
les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes
tumulaires qui parsment en grand nombre les valles avoisinantes
tmoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.

Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans,
et le passage le plus bas qui les spare, celui de Dubnitsa, dpasse
encore la hauteur d'un kilomtre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le
plus lev du Rhodope, en occupe prcisment l'extrmit septentrionale
et forme, suivant l'expression de Barth, l'omoplate de jonction. Il
dresse  prs de 3,000 mtres, bien au-dessus de la zone de vgtation
forestire, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son
pourtour et les tables mal niveles de son plateau suprme, si
diffrentes des croupes allonges des Balkhans. Mais, au bas de
l'amphithtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires
sont revtus d'une belle vgtation de sapins, de mlzes, de htres,
s'talant en forts, retraites des ours et des chamois, ou se
dissminant en bosquets entremls de cultures; dans les vallons, des
prairies, des vignobles et des groupes de chnes entourent les villages.
De nombreux couvents, aux dmes pittoresques, sont pars sur les pentes:
de l le nom turc de Despoto-Dagh ou de mont des Curs sous lequel on
dsigne gnralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, clbre aussi par
ses riches monastres de Rilo ou Rila, a tout  fait l'aspect d'un
massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la
Mditerrane lui apportent une grande quantit de neige; mais eu t ces
nuages se dversent seulement en pluies, qui font disparatre rapidement
les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces
orages soudains est des plus remarquables. Dans l'aprs-midi, les brumes
qui voilaient les hauts sommets s'paississent peu  peu, et les lourdes
nues cuivres s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent
en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre 
travers une dchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre
encore; enfin, quand le soleil va disparatre, l'air s'est purifi de
nouveau, et les monts s'clairent des reflets du couchant.

Au sud du Rilo-Dagh s'lve le massif de Perim ou Perin, qui lui est 
peine infrieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une
de ces nombreuses montagnes o l'on montre encore les anneaux auxquels
fut amarre l'arche de No, quand s'abaissrent les eaux du dluge; les
musulmans s'y rendent en plerinage pour contempler ce lieu vnrable.
L est, du ct du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au del, la
hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de
la mer ge, ne dpasse gure 1000 et 1200 mtres. Par contre,
l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le systme s'tend
sur une norme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de
l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de
trachyte, accroissent encore l'tendue de la rgion montagneuse
dpendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre
de la Turquie n'ont pu gagner la mer ge qu'en sciant ces granits et
ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse
Porte de Fer du Vardar, devenue si clbre sous son nom de Demir-Kapu,
que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie
comme une ville considrable.

A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes
cristallines, qui vont se rattacher aux systmes du Skhar et du Pinde
par des chanons transversaux, prennent un aspect tout  fait alpin par
la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'anne.
Ainsi le Gornitchova ou Nidj, au nord des monts de la Thessalie, se
dresse  2000 mtres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes
blanches, semblables aux ailes ployes d'un oiseau, s'lvent
immdiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus
haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des
plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes
comme de vritables gouffres au milieu de l'amphithtre des rochers: le
plus remarquable est le bassin de Monastir, que le gologue Grisebach
compare  un de ces normes cratres dcouverts par le tlescope  la
surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gard quelques
marcages ou mme un reste des lacs qui s'y talaient autrefois: le plus
grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble  la coupe
emplie d'un volcan: au milieu s'lve une butte calcaire, relie au
rivage par un isthme o se groupent les pittoresques constructions d'une
ville grecque.

D'aprs Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues
glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs
des montagnes qui les dominent ne prsenteraient nulle part les traces
du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant
de chanes peu leves, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu
leur priode glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les
Balkhans, sous une latitude  peine plus mridionale que les Pyrnes,
n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait
l un phnomne des plus remarquables dans l'histoire gologique de
l'Europe[33].

[Note 33: Altitudes probables du pays des Bulgares, d'aprs
Hochstetter, Viquesnel, Bou, Barth, etc.

Vitoch......................... 2,462  mtres
Balkhans, en moyenne........... 1,700    
Tchatal........................ 1,100    
Dobroudja......................   500    
Porte de Trajan................   800    
Col de Dubnitsa................ 1,085    
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900    
Perim-Dagh..................    2,400    
Gornitchova ou Nidj........    2,000    
Peristeri...................    2,848    
Bassin de Sofia.............      522    
Bassin de Monastir..........      555    
Lac d'Ostrovo...............      514    
Lac de Castoria.............      624    
]

[Illustration: TIRNOVA.]

Les fleuves proprement dits de la Pninsule coulent tous dans la rgion
bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivires
parallles s'coulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents 
dfils sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que
l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la
Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indj-Karasou, descendent
du versant mridional des Balkhans et des massifs cristallins
appartenant au systme du Rhodope. D'ailleurs le rgime n'en a pas t
suffisamment tudi; on n'a pas encore valu la quantit d'eau qu'ils
dversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la
navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour
caractre commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont t
graduellement changs par les alluvions en plaines d'une extrme
fertilit. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos
yeux dans la partie infrieure de ces valles fluviales: dans toutes
s'talent de vastes marais et mme des lacs profonds qui se rtrcissent
peu  peu et d'o l'eau du fleuve sort purifie. D'aprs quelques
auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon
immdiatement avant de se jeter dans la mer ge, serait le Prasias
d'Hrodote, si frquemment cit par les archologues; ses villages
aquatiques n'taient autres, en effet, que des palafittes semblables 
ceux dont on a trouv les traces sur les bas-fonds de presque tous les
lacs de l'Europe centrale.

Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre
gologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du
Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque anne ce fleuve
puissant, qui verse dans la mer prs de deux fois autant d'eau que
toutes les rivires de la France, entrane aussi des troubles en
quantits telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire
d'au moins six kilomtres carrs de surface sur dix mtres de
profondeur. Cette masse norme de sables et d'argiles se dpose dans les
marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se rpartisse sur un
espace trs-considrable, cependant le progrs annuel des bouches
fluviales est facile  constater. Les anciens, qui avaient observ ce
phnomne, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se
transformassent graduellement en mers basses, semes de bancs de sable,
comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent tre rassurs, du moins
pour la priode que traverse actuellement notre globe, car si
l'empitement des alluvions continue dans la mme proportion, c'est
aprs un laps de six millions d'annes seulement que la mer Noire sera
comble; mais dans une centaine de sicles peut-tre l'lot des
Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la
terre ferme. Lorsqu'on aura mesur l'paisseur des terrains d'alluvion
que le Danube a dj ports dans son delta, on pourra, par un calcul
rigoureux, valuer la priode qui s'est coule depuis que le fleuve,
abandonnant une bouche prcdente, a commenc le comblement de ces
parages de la mer Noire.

D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait prsent
au continent n'est encore qu' demi merge; des lacs, restes d'anciens
golfes dont les eaux sales se sont peu  peu changes en eaux douces,
des nappes en croissant, mandres oblitrs du Danube, des ruisseaux
errants qui changent  chaque crue du fleuve, font de ce territoire une
sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement
quelques terres plus hautes, anciennes plages consolides par l'assaut
des vagues marines, se redressent a et l au-dessus de la morne tendue
des boues et des roseaux et portent des bois pais de chnes, d'ormes et
de htres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les
divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosits,
dplaant frquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches
taient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.

[Illustration: DELTA DU DANUBE.]

Aprs la guerre de Crime, les puissances victorieuses donnrent pour
limite commune  la Roumanie et  la Turquie le cours du bras
septentrional, celui de Kilia, qui porte  la mer plus de la moiti des
eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu matre de tout le delta,
dont la superficie est d'environ 2,700 kilomtres carrs; en outre, il
possde celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la
valeur  ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barre  son entre
par un seuil de sables trop lev pour que les navires, mme ceux d'un
faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche mridionale, celle de
Saint-George ou Chidrillis, est galement inabordable. C'est la bouche
intermdiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus
facile, celle que depuis un temps immmorial pratiquaient tous les
navires. Cependant le canal de la Soulina serait galement interdit aux
gros btiments de commerce, si l'art de l'ingnieur n'en avait
singulirement amlior les conditions d'accs. Nagure la profondeur de
l'eau ne dpassait gure deux mtres sur la barre pendant les mois
d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle tait seulement
de trois et quatre mtres. Au moyen de jetes convergentes, qui
conduisent l'eau fluviale jusqu' la mer profonde, on a pu abaisser de
trois mtres le seuil de la barre, et des btiments calant prs de six
mtres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce
n'est en cosse,  l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux russi 
discipliner  son profit les eaux d'une rivire. La Soulina est devenue
un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en mme
temps un havre de refuge des plus prcieux dans la mer Noire, si
redoute des matelots  cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai
que ce grand travail d'utilit publique n'est point d  la Turquie,
mais  une commission europenne exerant  la Soulina et sur toute la
partie du Danube situe en aval d'Isaktcha une sorte de souverainet.
C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome,
sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts
et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralis
au profit de toutes les nations d'Europe[34].

[Note 34: Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires
chargs, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de crales.
125,000,000 fr.]

[Illustration: DBIT COMPAR DES BOUCHE DANUBIENNES.]

Le vaste espace quadrangulaire occup par les systmes montagneux de
l'Haemus et du Rhodope et limit au nord par le Danube, environ la
moiti de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de
Bulgarie soit appliqu officiellement au seul versant septentrional des
Balkhans, la vritable Bulgarie s'tend sur un territoire au moins trois
fois plus considrable.

Des bords du Danube infrieur aux versants du Pinde, tout le sol de la
Pninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les lots et les
archipels ethnologiques o vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares
ou des Grecs. Au moyen ge, ils occupaient un territoire beaucoup plus
vaste encore, puisque l'Albanie tout entire se trouvait dans les
limites de leur royaume. Leur capitale tait la ville d'Okrida.

Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'tendue de ses
domaines, est certainement la premire de la pninsule turque? Ceux que
les Byzantins appelaient Bulgares et qui, ds la fin du cinquime
sicle, vinrent dvaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs
dont le nom, lgrement modifi, est devenu un terme d'opprobre dans las
jargons de nos langues occidentales, taient probablement de race
ougrienne comme les Huns; leur langue tait analogue  celle que parlent
actuellement les Samoydes, et l'on pense qu'ils taient les proches
parents de ces peuplades misrables de la Russie polaire. Toutefois,
depuis que ces conqurants farouches ont quitt les bords du Volga,
auquel, suivant quelques auteurs, leurs anctres auraient d leur nom,
ils se sont singulirement modifis, et c'est en vain qu'on chercherait
 dcouvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens
qu'ils taient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes
et les Russes.

La slavisation rapide des Bulgares est un des phnomnes ethnologiques
les plus remarquables qui se soient oprs pendant le moyen ge. Ds le
milieu du neuvime sicle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et,
bientt aprs, ils cessrent de parler leur propre langue. A peine
trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils
parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est
plus rude; n'ayant ni littrature ni cohsion politique, ils n'ont pu
fixer leur langue et lui donner un caractre distinctif; c'est dans le
district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le
plus de puret. D'aprs quelques auteurs, la prodigieuse facilit
d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait  expliquer leur
transformation graduelle en un peuple slavis; mais il est beaucoup plus
simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et
d'incursions guerrires, les Serbes conquis et les Bulgares conqurants
se sont mlangs intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur
langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de
peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la
Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les
Bosniaques et les Serbes encore soumis  la domination turque, elles
assurent  l'lment yougo-slave une grande prpondrance ethnologique
dans la Turquie d'Europe. Si l'hgmonie de l'empire devait appartenir
aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non
point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait nagure.

[Illustration: 1 Bulgare chrtien de Viddin.--2. Dames chrtiennes de
Skodra.--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutp.]

En gnral, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes,
trapus, fortement btis, portant une tte solide sur de larges paules.
Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-mme, leur ont
trouv une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En
certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se
rasent la chevelure,  l'exception d'une queue qu'ils laissent crotre
et tressent soigneusement  la faon des Chinois. Les Grecs, les
Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne
en drision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont
injustes. Sans avoir la vivacit du Roumain, la souplesse de l'Hellne,
le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a
lourdement pes sur lui, et dans les rgions mridionales, o il est
encore opprim par le Turc, exploit par le Grec, il a l'air malheureux
et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages
reculs des montagnes, o il a moins  souffrir, il est jovial, port au
plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est
aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population,
peut-tre  cause de son mlange intime avec les Serbes, prsente le
plus beau type de visage et s'habille avec le plus de got. Plus beaux
encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes valles du
Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indignes parlent slave et sont
considrs comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands,
bruns de chevelure, pleins d'lan et de gaiet, enthousiastes et potes,
on serait tent plutt de les prendre pour les descendants des anciens
Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants hroques clbrent
encore un Orphe, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et
des gnies.

Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont
un peuple pacifique, ne rpondant nullement  l'ide qu'on se fait de
leurs froces anctres, les dvastateurs de l'empire byzantin. Bien
diffrents des Serbes, ils n'ont aucune fiert guerrire; ils ne
clbrent point les batailles d'autrefois et mme ils ont perdu tout
souvenir de leurs aeux. Dans leurs chants, ils se bornent  raconter
les petits drames de la vie journalire ou les souffrances de l'opprim,
ainsi qu'il convient  un peuple soumis; l'autorit, reprsente par le
gendarme, le modeste _zapti_, joue un grand rle dans leurs courtes
posies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sens,
bon poux et bon pre, aimant le confort du logis et pratiquant toutes
les vertus domestiques. Presque toutes les denres agricoles que la
Turquie expdie  l'tranger, elle les doit au travail des cultivateurs
bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine
mridionale du Danube en de vastes champs de mas et de bl rivalisant
avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes
d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le
plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours
pour prparer le pain et les gteaux servis sur la table du sultan.
D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, galement
situe  la base de l'Haemus, la contre agricole la plus riche et la
mieux cultive de toute la Turquie: la ville elle-mme est entoure de
noyers magnifiques et de champs de rosiers d'o l'on extrait la clbre
essence, objet d'un commerce si considrable dans tout l'Orient. Enfin
les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre
Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activit industrielle. L chaque
village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux,
ailleurs des bijoux en mtal, plus loin les poteries, les toffes, les
tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur
grande habilet de main et de la puret de leur got. Un remarquable
esprit d'entreprise se manifeste galement parmi les Bulgares
mridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces rgions
recules se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir
elle-mme, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.

Ces Bulgares si pacifiques, si bien faonns au travail et  la peine,
commencent  se lasser de leur longue sujtion. Sans doute ils ne
songent point  se rvolter, et les quelques soulvements qui ont eu
lieu taient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus
de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la libert; mais
si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relvent pas
moins peu  peu la tte; ils sa reconnaissent les uns les autres comme
appartenant  la mme nationalit; ils se groupent plus solidement,
s'associent pour la dfense commune. Aprs mille ans d'oubli de
soi-mme, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre
religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconqute de sa
nationalit. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de
Bulgares, les plus opprims sans doute, se firent mahomtans; mais,
quoique visiteurs des mosques, la plupart n'en ont pas moins gard la
religion de leurs pres, vnrant les mmes fontaines sacres et croyant
aux mmes talismans. Depuis la conqute, une faible proportion de la
population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la
trs-grande majorit de la race appartient  la religion grecque.
Nagure encore, moines et prtres grecs jouissaient de la plus grande
influence; pendant de longs sicles d'oppression, les religieux avaient
maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence
mme, ils rappelaient vaguement un pass d'indpendance, et leurs
glises taient le seul refuge ouvert au paysan perscut: de l le
sentiment de gratitude que le peuple leur avait vou. Pourtant les
Bulgares ne veulent plus tre gouverns par un clerg qui ne se donne
mme point la peine de parler en leur langue et qui prtend les
soumettre  une nation aussi diffrente de la leur que le sont les
Hellnes. Sans vouloir oprer de schisme religieux, ils veulent se
soustraire  l'autorit du patriarche de Constantinople, comme l'ont
fait les Serbes et mme les Grecs du nouveau royaume hellnique: ils
veulent constituer une glise nationale, matresse d'elle-mme. Malgr
les protestations dru Phanar, le Vatican de Constantinople, malgr la
mauvaise grce du gouvernement, qui n'aime point  voir ses peuples
s'manciper, la sparation des deux glises est  peu prs opre; le
clerg grec a d se retirer, mme s'enfuir de quelques villes en toute
hte. L'vnement se serait accompli beaucoup plus tt si les femmes,
plus attaches que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolong la
crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prtre
leur paraissant une hrsie lamentable.

Quoique opre contre les Grecs, cette rvolution pacifique n'en est pas
moins d'une grande porte contre les Turcs eux-mmes. Les Bulgares, du
Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dpit
de leur sujtion, ils se sont essays, sans le savoir peut-tre, 
devenir un peuple. C'est l un fait qui, en donnant plus de cohsion 
la population de langue slave, ne peut que tourner au dtriment des
matres osmanlis. Ceux-ci sont relativement trs-peu nombreux dans les
campagnes du pays bulgare qui s'tendent  l'ouest de la valle du Lom;
mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance
stratgique, ils forment des communauts considrables. En outre, la
plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe
de Bourgas, est peuple de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement
identifis aux conqurants par la langue, le costume, les habitudes, la
manire de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut
les considrer en bloc comme les reprsentants de la nation turque. On
n'y voit pas mme un seul monastre chrtien, tandis qu'il s'y trouve
plusieurs lieux de plerinage musulmans, en grande odeur de saintet.
C'est l que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans
toute la Pninsule; partout ailleurs les matres du pays ne sont que des
trangers.

Aprs l'lment turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays
bulgares est l'lment hellnique. Sur le versant septentrional des
Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dpasse  peine
celle des Allemands et des Armniens tablis dans les villes. Au sud de
l'Haemus, quoique en trs-faible proportion relative, ils sont beaucoup
plus rpandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de
ngoce et pratiquent tous les mtiers: ce sont les hommes indispensables
de la localit; ils savent tout faire, sont prts  tout mettent toutes
les affaires en train, animent toute la population de leur esprit.
Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande
franc-maonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais
d'acqurir une influence bien suprieure  leur importance numrique: 
peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent dj le rle d'une petite
communaut. D'ailleurs ils forment aussi a et l quelques groupes
considrables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux  Philippopoli
et  Bazardjik; dans une valle du Rhodope, ils possdent  eux seuls
une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y
tablir. Les vestiges d'difices antiques et le dialecte spcial des
habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellnique et
cependant inconnus au romaque moderne, prouvent bien que depuis plus de
vingt sicles au moins Stenimacho est une cit grecque; jugeant d'aprs
une inscription en mauvais tat, M. Dumont pense que ce serait une
colonie de l'Eube.

Le rle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi,
les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de
Tchernavoda, et jusqu' la mer, la population de la rive droite du
Danube est en grande majorit compose de Valaques, devant lesquels
reculent peu  peu les Turcs de ces contres. Et tandis que de ce ct
l'lment roumain ne cesse de s'accrotre  l'appel du commerce, les
avantages qu'offrent  l'agriculture les plaines situes  la base
septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces rgions de
nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares
eux-mmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent
d'empiter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes,
les Magyars et les Allemands dans les contres voisines. Plus actifs,
plus intelligents que les Bulgares,  la tte de familles plus
nombreuses, les cultivateurs valaques roumanisent peu  peu les
villages dans lesquels ils se sont installs. Les indignes se laissent
assimiler facilement, et dans l'espace d'une gnration toute la
population se trouve transforme de langue et de moeurs.

Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et a et l des colonies de Serbes
et d'Albanais, des communauts d'Armniens, des groupes assez nombreux
de Juifs Spanioles, comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les
commerants europens des cits, des colonies de Roumains Zinzares et
des bandes errantes de Tsiganes, rputs musulmans, font de la contre
des Balkhans un vritable chaos de nations; nanmoins la confusion est
plus grande encore dans l'troit rduit de la Dobroudja, situ entre le
Bas-Danube et la mer. L des Tartares Nogas, de mme origine que ceux
de la Crime, viennent s'ajouter aux reprsentants de toutes les races
qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mlangs comme le sont
leurs frres de sang les Osmanlis, ont assez bien conserv leur type
asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des gots nomades et se
plaisent  parcourir les collines et les plaines,  la suite de leurs
troupeaux. Un khan hrditaire, soumis  l'autorit du sultan, les
gouverne comme aux temps o ils vivaient sous la tente.

Aprs la guerre de Crime, quelques milliers de Nogas, compromis par
l'aide qu'ils avaient fournie aux allis, quittrent leur beau pays de
montagnes et vinrent se grouper en colonies  ct de leurs compatriotes
tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la
contre, s'effrayant  la vue de ces Nogas de la Crime qu'on leur
avait dpeints, bien  tort, comme des tres abominables de vices et de
frocit, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la
protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent
prcisment ceux des Tartares migres. Ce fut un change de peuples
entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations
eurent beaucoup  souffrir, dans leurs nouvelles patries, de
l'acclimatement et de la misre; de part et d'autre, les maladies et le
chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut
le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit
fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les
annes suivantes, demander un asile  la Porte! Ils taient au nombre de
quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur prparer
Hsvllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que
la Porte avait charg de surveiller l'immigration prit soin d'installer
les nouveaux venus dans les rgions de la Bulgarie situes  l'ouest,
esprant ainsi, mais en vain, rompre la cohsion ethnique des Serbes et
des Bulgares. Naturellement, on fora les rayas  leur cder des
terres,  leur btir des villages et mme des villes entires,  leur
donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur
inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvrent qu'une
hospitalit dfiante, et bientt dsabuss, ils s'enfermrent dans leur
insolent orgueil et refusrent de s'assouplir au labeur. On raconte que
nombre de chefs, en arrivant dans la contre, plantrent leur pe dans
le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que
dsormais la population leur tait asservie. La faim, les pidmies, le
climat si diffrent de celui de leurs montagnes, les firent prir en
multitude; ds la premire anne, plus d'un tiers des rfugis avait
succomb.

Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux,
et les bnfices qu'en retirrent certains pachas permirent de se
demander si l'on n'avait pas  dessein affam tout ce peuple. Les harems
regorgrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne
pour le quart ou le huitime de leur prix ordinaire. Constantinople,
encombre, versait son excdant sur la Syrie et l'gypte. Maintenant que
les maladies, l'oisivet, le vice ont prlev leur proie, la population
tcherkesse s'est  peu prs accommode  son nouveau milieu. En dpit de
leur communaut de religion avec les Turcs, les nouveaux venus
s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par
le langage.

D'autres fugitifs, que la destine n'a point traits aussi cruellement
que les Circassiens, ont trouv un asile dans cet trange massif
pninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthnes,
des Moscovites Vieux-Croyants, qui, vers la fin du sicle dernier, ont
d quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus
tolrant que la chrtienne Catherine II, le padichah les recueillit
gnreusement et leur distribua des terres en diverses contres de la
Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du
delta danubien ont prospr: un de leurs tablissements, qui borde les
rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de Paradis de
Cosaques. Leur principale industrie est celle de la pche de
l'esturgeon et de la prparation du caviar. Reconnaissants de
l'hospitalit qui leur a t donne, ces Russes ont vaillamment dfendu
leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont clat entre le
tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus  souffrir de la
vengeance de leurs compatriotes, rests au service de la Russie.
D'ailleurs ils ont conserv leur costume national, leur langage et leur
culte, et ne se sont point mlangs avec les populations environnantes.

Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situs sur la
branche mridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers
d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de
l'Asie vers le port de la Soulina, compltent cette espce de congrs
ethnologique de la Dobroudia. Mais la diffrence est grande entre les
tribus diverses qui vivent isoles dans l'intrieur de la presqu'le et
la population cosmopolite qui grouille dans la cit commerante et dont
tous les caractres de races finissent par se confondre en un mme type.

Ce mlange qui se fait aux bouches du Danube entre Grecs et Francs,
Anglais et Armniens, Maltais et Russes, Valaques et Bulgares, ne peut
manquer de se faire tt ou tard dans le reste du pays, car il est peu de
contres en Europe o les grandes voies internationales soient mieux
indiques qu'en Bulgarie. Le premier de ces chemins des nations est le
Danube lui-mme, dont les villes turques riveraines, Viddin, Sistova,
Roustchouk, Silistrie, acquirent de jouf en jour une importance plus
considrable dans le mouvement europen et qui se continue dans la mer
Noire par des escales diverses, dont la principale est le beau port de
Bourgas, trs-important pour l'expdition des crales. Mais cette voie
naturelle n'est pas assez courte au gr du commerce; il a fallu
l'abrger par un chemin de fer, qui coupe l'isthme de la Dobroudja,
entre Tchernavoda et Kustandj, puis par une voie ferre plus longue,
qui traverse toute la Bulgarie orientale, de Roustchouk au port de
Varna, en passant  Rasgrad et prs de Choumla. Un autre chemin de fer
suivra le passage direct que la nature a ouvert du bas Danube  la mer
ge par la dpression des Balkhans, au sud de Choumla, et par les
plaines o se sont bties les villes de Jamboly et d'Andrinople. Plus 
l'ouest, Tirnova, l'antique cit des tsars de Bulgarie, Kezanlik et
Eski-Zagra, sont les tapes d'un autre chemin de jonction entre le
Danube et le littoral de la Thrace.

Maintenant il s'agit d'viter en entier les dtours du fleuve, en
adaptant aux besoins des changes de continent  continent, soit la
route de Bosnie  Salonique par Kalkhandelen, Uskiub, Keuprili et la
basse valle du Vardar, soit la grande voie que suivaient autrefois les
lgions romaines, entre la Pannonie et Byzance, et que les sultans
avaient reprise au seizime sicle en faisant construire une grande
route dalle de Belgrade  Rodosto; il faut dtourner le courant
commercial du Danube et lui donner le port de Constantinople pour
embouchure directe. Grce  leur admirable position gographique, sur
cette voie du Danube au Bosphore, les anciennes grandes stations de
route: Nich, la sentinelle place aux frontires de la Serbie sur un
affluent de la Morava; Sofia, l'antique Sardica, situe sur l'Isker
danubien; Bazardjik ou le March, improprement dsigne sous le nom de
Tatar-Bazardjik, puisqu'il n'y a point de Tartares; la belle
Philippopoli,  la triple montagne dominant le cours de la Maritza,
sont destines d'avance  devenir des centres importants ds qu'elles
auront t dfinitivement rattaches  l'Europe. Peut-tre les
multitudes de voyageurs qu'entraneront les convois verront-ils encore,
prs de, Nich, le hideux monument de Kele-Kalessi qui doit rappeler un
grand fait de gloire aux gnrations futures? Ce trophe n'est autre
qu'une tour btie avec les crnes des Serbes qui, pendant la guerre de
l'indpendance, se firent sauter dans une redoute pour ne pas tomber
vivants entre les mains de leurs ennemis. Un gouverneur de Nich, plus
humain que ses prdcesseurs, voulut dmolir cette abominable maonnerie
devant laquelle tout raya passe en frissonnant, mais les musulmans
fanatiques s'y opposrent;  ct jaillit pourtant une petite fontaine
expiatoire, dont l'eau pure, symbole de rconciliation, doit abreuver en
mme temps les Slaves et les Osmanlis.

Une population aussi souple, aussi mallable que l'est la nation
bulgare, modifiera certainement assez vite ses moeurs et ses habitudes
sous l'influence du commerce et du va-et-vient des voyageurs. Elle a
grand besoin de se relever. Les Albanais se sont ensauvags par la
guerre, les Bulgares ont t avilis par l'esclavage. Dans les villes
surtout, ils taient fort bas tombs. Les insultes que leur prodiguaient
les musulmans, le mpris dont ils les accablaient avaient fini par les
rendre abjects, mprisables  leurs propres yeux. Sur le versant
mridional des Balkhans, dans les districts de Kezanlik et d'Eski-Zagra,
les Bulgares, disent les voyageurs, taient tout particulirement
abaisss. Dmoraliss par la servitude et par la misre, livrs  la
merci de riches compatriotes, les _tchorbadjis_, ou les donneurs de
soupes, ils taient devenus des ilotes honteux et bas. Surtout les
femmes bulgares des villes prsentaient le spectacle de la plus honteuse
corruption, et par leur impudeur, leur grossiret, leur ignorance,
mritaient toute la rprobation que faisaient peser sur elles les femmes
musulmanes. Mme au point de vue de l'instruction, les Turcs taient
nagure plus avancs que les Bulgares; leurs coles taient relativement
plus nombreuses et mieux diriges. Tous les villages des Osmanlis sont
beaucoup mieux tenus, plus agrables  voir et  habiter que ceux des
chrtiens.

Quoi qu'il en soit de la situation passe, les choses ont dj chang.
Peut-tre, pris en masse, les Turcs ont-ils gard sur les Bulgares
l'immense supriorit que donnent la probit et le respect de la parole
donne; mais ils travaillent moins, ils se laissent paresseusement
entraner par la destine, et peu  peu, de matres qu'ils taient, ils
perdent les positions acquises et tombent dans une pauvret mrite.
Dans les campagnes, la terre passe graduellement aux mains des rayas;
dans les villes, ceux-ci ont presque entirement accapar le commerce.
Enfin, chose bien plus importante encore, les Bulgares, comprenant la
ncessit de l'instruction, se sont mis  fonder des coles, des
collges,  faire publier des livres,  envoyer des jeunes gens dans les
universits d'Europe. En certains districts,  Philippopoli, 
Bazardjik, toutes les familles se sont mme imposes volontairement pour
faire sortir leurs enfants du bourbier de l'ignorance. Enfin, dans les
collges mixtes de Constantinople, ce sont rgulirement les jeunes
Bulgares qui ont le plus de succs dans leurs tudes. C'est un grand
signe de vitalit, qu'elle continue dans cette voie, et la race bulgare,
qui depuis si longtemps avait t pour ainsi dire supprime de
l'histoire, pourra rentrer dignement sur la scne du monde[35].

[Note 35: Villes principales des contres bulgares, avec leur
population approximative:

Choumla................. 50,000 hab.
Roustchoule............. 50,000  
Philppopoli ou Felibe.. 40,000  
Honastir ou Bitolia..... 40,000  
Uskiub.................. 28,000  
Kalkhandelen............ 22,000  
Sofia................... 20,000  
Viddin.................. 20,000  
Sihilrie................ 20,000  
Sistova................. 20,000  
Varna................... 20,000  
Eski-Zagra.............. 18,000  
Bazardjik............... 18,000  
Nich.................... 16,000  
Kenprili................ 15,000  
Rasgrad................. 15,000  
Tirnova................. 12,000  
Slivno.................. 12,000  
Prilip.................. 12,000  
Kezanlik................ 10,000  
Stenimacho.............. 10,000  
Florina................. 10,000  
Kourchova...............  9,000  
Soulina.................  5,000  
]




VII

LA SITUATION PRSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE.


Les prophties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine
d'annes, au sujet de la Turquie, ne se sont point ralises. L'Homme
malade, ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas
voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses
dpouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la
France, il et certainement succomb, et maintenant encore il serait
menac des plus grands dangers si la Russie n'avait trouv dans l'Asie
centrale et sur les confins de la Chine un drivatif  ses apptits de
conqute. Mais si les intrts de l'quilibre europen, ou plutt les
jalousies rivales des diffrents tats ont t la meilleure sauvegarde
de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte 
l'intrieur et que, grce aux progrs de ses populations de races
diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les
nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une
offensive srieuse en Arabie et conqurir,  plus de 5,000 kilomtres de
Stamboul, des territoires o prcdemment elle n'avait jamais port ses
armes. En outre, par son vassal, le khdive d'Egypte, la Sublime Porte
est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouada, d'une partie
de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de
l'Afrique.

[Illustration: EMPIRE TURC.]

D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance
la preuve que la Turquie est dsormais entre dans une voie normale de
progrs pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen
ge, et sans doute elle a devant elle bien des tapes de rvolutions
intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations polices
de l'Europe et de l'Amrique. Des races hostiles occupent le territoire,
et si elles n'taient main tenues de force, elles se prcipiteraient les
unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les
Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les
haines de religion s'ajoutent aux animosits de races, et dans maints
districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur
d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Gugues, leurs frres de
langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, matres de ces populations
diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est prcisment
de les opposer les unes aux autres pour rgner en paix au-dessus de
leurs conflits.

Il n'en saurait tre autrement dans un empire o le caprice est
souverain. Le padichah est  la fois le matre des mes et des corps, le
chef militaire, le grand juge et le pontife suprme. Jadis son pouvoir
tait pratiquement limit par celui des feudataires loigns, qui
souvent russissaient  se rendre  peu prs indpendants; mais depuis
la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus
rien  craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa
toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses anctres et les
intrts des gouvernements europens. En outre, il a bien voulu, par
certains actes de sa libre initiative, rgulariser l'exercice de son
autorit. C'est ainsi qu'il a institu pour tout l'empire un budget dont
il s'attribue le dixime environ. Le plus absolu des monarques d'Europe,
il est aussi celui, aprs le prince du Montngro, dont la liste civile
est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget
particulier n est-il pas suffisant, et trs-frquemment on doit en
combler le dficit par des emprunts  quinze et vingt du cent, pour
lesquels on hypothque le produit des impts, des dmes et des douanes.
Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment
effrn. Il existe au palais une arme d'au moins six mille serviteurs
et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la
domesticit est elle-mme entoure d'une tourbe de parasites qui vivent
autour du palais et que nourrissent les cuisines impriales; en vertu de
leurs contrats, les fournisseurs sont obligs de livrer chaque jour une
moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de
consommation permet de juger de l'norme total auquel doivent s'lever
tous les autres. Les dpenses courantes s'accroissent des frais de
construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les
feries d'Orient, fabriques  Paris, et des collections de fantaisie,
des prodigalits de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.

Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire
travaillent de leur mieux  imiter leur matre, et, comme lui, doivent
forcment dpasser les limites que leur trace un budget fictif.
D'ailleurs ils sont trs-richement pays, car il est admis, en Orient,
que les hautes dignits doivent tre rehausses par l'clat de la
fortune et les prodigalits du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les
travaux utiles. Quant aux employs infrieurs, ils ne touchent que des
honoraires drisoires, si mme on veut bien condescendre  les payer;
mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se ddommager de leur
mieux sur la foule des corvables. Tout se vend en Turquie, et surtout
la justice. L'tat des finances turques est tellement lamentable, les
emprunts se font  des taux tellement usuraires, la dsorganisation des
services est si complte, qu'on a souvent propos de faire grer le
budget ottoman par un syndicat des puissances europennes; mais parmi
ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mmes
d'avoir parfaitement quilibr leurs recettes et leurs dpenses[36]!

[Note 36:

Recettes du budget turc en 1874............   560,000,000 fr.
Dette intrieure et extrieure en 1875..... 5,500,000,000  
]

Sous un pareil rgime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne
peuvent se dvelopper que trs-lentement. La terre ne manque point. Au
contraire, de vastes tendues du sol le plus fcond sont en friche; nul
ne s'occupe de savoir  qui elles appartiennent, et le premier venu peut
s'en emparer; mais gare  lui s'il tire grand profit de ses cultures et
s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitt le sol qu'il
labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte,
ou bien il est  la convenance d'un pacha qui s'en empare aprs en avoir
fait btonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos
dlibr que le paysan, mme le plus conome et le plus actif, limite sa
rcolte au strict ncessaire; il serait dsol d'une moisson abondante,
car l'accroissement de production est en mme temps un accroissement
d'impt et peut attirer les inquisitions souponneuses de l'exacteur. De
mme, dans les petites villes, le commerant dont les affaires sont en
voie de prosprit se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera
tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'railler de misre.

Afin de jouir en paix de leur proprit territoriale, les familles
musulmanes ont en trs-grand nombre cd leurs droits de possesseurs aux
mosques; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont
ainsi l'avantage de n'avoir pas  payer d'impts, puisque leur terre est
devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du
domaine jusqu' extinction de la famille. Ces terres, que l'on dsigne
sous le nom de _vakoufs_, constituent peut-tre le tiers de la
superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien  l'Etat;
elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mmes,
routiniers fatalistes qui se sont dbarrasss de leurs titres de
proprit prcisment  cause de leur manque d'initiative; enfin,
lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clerg, la plus forte part
est laisse inculte. Tout le poids de l'impt retombe donc sur la terre
que laboure le malheureux chrtien; encore le produit de cet impt
doit-il forcment diminuer  mesure que s'accrot l'tendue des terrains
_vakoufs_. Aussi faudra-t-il en venir tt ou tard  la scularisation
des biens de main-morte, et dj le gouvernement turc, au grand scandale
des vieux croyants, a timidement tendu la main vers le territoire
appartenant aux mosques de Stamboul.

Actuellement, on peut le dire, c'est en dpit de ses matres que le
paysan serbe, albanais ou bulgare russit  maintenir le sol en tat de
production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'viter la fraude,
certains collecteurs de dmes n'ont pas trouv de moyen plus ingnieux
que d'obliger les cultivateurs  entasser le long des champs tout le
produit de leur rcolte; tant que les agents du trsor n'ont pas prlev
chaque dixime gerbe, il faut que les amas de mas, de riz ou de bl
restent dans la campagne exposs au vent,  la pluie,  la dent des
animaux. Souvent, lorsque le gouvernement peroit enfin sa dme, la
moisson a perdu la moiti de sa valeur. Quelquefois les paysans ne
touchent pas  leur rcolte de raisins ou d'autres fruits afin de
n'avoir pas  payer l'impt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement
que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est galement ranonn
par tous les intermdiaires qui lui achtent sa rcolte. Le Bulgare
laboure et le Grec tient la charrue, dit un ancien proverbe. Ce dire
est encore assez vrai, du moins sur le versant mridional des Balkhans,
o le paysan bulgare n'est pas toujours propritaire du sol qu'il
ensemence; mais l mme o il possde son propre champ et ne travaille
pas directement pour un matre grec ou musulman, sa moisson appartient
souvent  l'usurier, mme avant d'avoir t coupe; et, dans le vain
espoir de se librer un jour, il travaille toute sa vie comme un
misrable esclave.

Cependant telle est la fertilit du sol sur les deux versants de
l'Haemus, dans la Macdoine et la Thessalie, que, malgr l'absence des
routes, malgr les mosques et le fisc, malgr l'usure et le vol,
l'agriculture livre au commerce une grande quantit de produits. Le mas
ou bl de Turque et toutes les crales sont rcoltes en abondance.
Les valles du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues
tinctoriales; le littoral et les les fournissent du vin et de l'huile,
dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le
vin est excellent dans la valle de la Maritza, enfin des mriers
s'tendent en vritables forts dans certaines parties de la Thrace et
de la Roumlie, et l'expdition des cocons en Italie et en France prend
chaque anne une plus grande importance. Avec sa terre fconde, ses
belles valles humides et tournes vers le midi, la Turquie ne peut
manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs,
parmi les contres de l'Europe, par la bont et la varit de ses
produits. Quant  son industrie, il est probable qu'elle se dplacera
peu  peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec
l'tranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses
manufactures des villes de l'intrieur, fabriques d'armes, d'toffes, de
tapis, de bijouterie, auront  souffrir beaucoup de la concurrence
trangre, et sans doute nombre d'entre elles succomberont,  moins
qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indignes. De mme,
les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de
la Turquie, o les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous
pour oprer leurs changes, et o jusqu' cent mille visiteurs se sont
trouvs runis  la fois, seront remplaces graduellement par les
expditions rgulires du commerce.

Il est certain que, dans ces dernires annes, le mouvement des changes
n'a cess de s'accrotre dans les ports de la Turquie, grce aux
Hellnes, aux Armniens et aux Francs de toute nation. On value
actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie 
un milliard de francs environ: c'est une somme d'changes bien faible
pour des contres dotes d'un sol si fertile, de produits si varis, de
ports si nombreux et si admirablement situs au centre de l'ancien
monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient
les continents[37].

[Note 37: Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000
navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.]

[Illustration: MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZGOVINE.]

Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se
fait dans leur empire. Bien des causes spciales contribuent  les
rendre moins actifs que les reprsentants des autres races. D'abord
c'est parmi eux que se recrutent les matres du pays, et leur ambition
se porte naturellement vers les honneurs et les volupts du _kief_,
c'est--dire de la molle oisivet. Par mpris de tout ce qui n'est pas
mahomtan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils
n'apprennent que rarement des langues trangres et, par consquent, se
trouvent  la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins
polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile 
manier utilement,  cause des divers systmes de caractres que l'on
emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent
dans le langage littraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne
aux Turcs leur enlve toute initiative; en dehors de la routine ils ne
savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux
deux grandes causes de dmoralisation. Quoique les riches seuls puissent
se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de
leurs matres  ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent
et prennent part  ce trafic de chair humaine que ncessite la
polygamie. Du reste, en dpit de ces innombrables esclaves qui, depuis
plus de quatre sicles, ont t amens de tous les confins de l'empire
ottoman, et qui ont accru la population turque; en dpit de ces millions
de jeunes filles du Caucase, de la Grce, de l'Archipel, de la Nubie, de
l'intrieur du Soudap, qui ont peupl les harems de la Turquie, le
nombre des Osmanlis est rest trs-infrieur relativement  celui des
autres lments ethniques de la Pninsule:  peine la race dominante, si
l'on peut donner le nom de race  des hommes provenant de tant de
croisements divers, reprsente-t-elle le dixime des habitants de la
Turquie d'Europe. Et cette infriorit ne pourra que s'accuser de plus
en plus, car, prcisment  cause de la polygamie, le nombre des enfants
qui survivent est moindre dans les familles mahomtanes que dans les
familles chrtiennes. Quoiqu'on ne puisse  cet gard s'appuyer sur
aucun dnombrement prcis, il parat incontestable que la population
turque diminue rellement. La conscription, qui nagure pesait
uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile,  cause du
manque de recrues.

Depuis Chateaubriand, on a souvent rpt que les Turcs ne sont que
camps en Europe et qu'ils s'attendent eux-mmes  reprendre bientt le
chemin des steppes d'o ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de
pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent  tre ensevelis
dans le cimetire de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs
ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en
matres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les
morts, et des les de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible
courant d'migration entrane chaque anne vers l'Asie quelques vieux
Turcs, mcontents de toute cette activit europenne qui se manifeste
autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et
la masse de la population ottomane dans l'intrieur de l'empire n'en est
point affecte. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macdoine, et
ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumlie depuis le
onzime sicle, ne songent point  quitter la terre qui est devenue leur
patrie. Pour supprimer l'lment turc dans la pninsule
thraco-hellnique, il faudrait procder par extermination, c'est--dire
tre plus froce  l'gard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mmes 
l'poque de la conqute, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser
repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut
tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en
proportion des autres races, s'appuient nanmoins sur des millions de
mahomtans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogas. Dans
la Turquie d'Europe, les musulmans reprsentent environ le tiers de la
population, et les haines religieuses les forcent, malgr les
diffrences de race,  rester solidaires les uns des autres. Il ne faut
pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les reprsentants
de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde,
et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement
gnral de l'humanit en Afrique et en Asie[38].

[Note 38: Statistique approximative des races et religions de la
Turquie d'Europe:

                       Population             Catholiques Catholiques
        Races           probable.  Musulmans.    grecs.     latins.

        Serbes....      1,775,000    650,000    945,000   180,000
        Bulgares....... 4,500,000     60,000  4,400,000    40,000
SLAVES. Russes, Ruth-
         ns, Cosaques.    10,000      --          --        --
        Polonais.......     5,000      --          --       5,000
        Roumains.......    75,000      --        75,000      --
LATlNS  Zinzares.......   200,000      --       200,000      --
GRECS.................. 1,200,000      --     1,200,000      --
ALBANAIS Gugues.......   600,000    400,000     50,000      --
         Tosques.......   800,000    600,000    200,000      --
TURCS    Osmanlis...... 1,500,000  1,500,000       --        --
         Tartares......    35,000     35,000       --        --
SMITES  Arabes........     5,000      5,000       --        --
         Isralites....    95,000       --         --        --
ARMNIENS..............   400,000       --         --      20,000
TCHERKESSES............    90,000     90,000       --        --
TSIGANES...............   140,000    140,000       --        --
FRANCS.................    50,000       --         --      45,000

 Population totale...  11,480,000  3,480,000  7,070,000   440,000

                                        Autres
                         Armniens.    chrtiens.    Juifs.
        Serbes.........     --            --           --
        Bulgares.......     --            --           --
SLAVES. Russes, Ruth-
         ns, Cosaques.     --         10,000          --
        Polonais.......     --            --           --
        Roumains.......     --            --           --
LATlNS  Zinzares.......     --            --           --
GRECS..................     --            --           --
ALBANAIS Gugues.......     --            --           --
         Tosques.......     --            --           --
TURCS    Osmanlis......     --            --           --
         Tartares......     --            --           --
SMITES  Arabes........     --            --           --
         Isralites....     --            --         95,000
ARMNIENS..............  380,000          --           --
TCHERKESSES............     --            --           --
TSIGANES...............     --            --           --
FRANCS.................     --          5,000          --

   Population totale...  380,000       15,000        95,000
]

Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'esprons, d'une lutte
d'extermination entre les races de la Pninsule; mais ds maintenant il
s'agit de savoir comment tous ces lments divers et partiellement
hostiles pourront se dvelopper en paix et en libert. Sous la pression
des vnements, les Turcs eux-mmes ont d le comprendre, et depuis une
trentaine d'annes ils ont abdiqu, en thorie du moins, la politique de
pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les
nationalits de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont
places sur un pied d'galit, et les chrtiens de toute race peuvent
occuper les divers emplois de l'empire au mme titre que les musulmans.
Il va sans dire que partout o l'occasion s'en prsente, les Turcs font
de leur mieux pour mettre  nant toutes ces belles affirmations du
droit. Trs-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort
bien rebuter les impatients de libert par leurs formalits, leurs
lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts
loigns de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les
rformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas
reconnatre que dans l'ensemble de la Turquie de trs-grands progrs se
sont accomplis vers l'galisation dfinitive des races. D'ailleurs c'est
aux populations elles-mmes  vouloir avec persvrance; elles
deviennent libres  mesure qu'elles arrivent  la conscience, de leur
valeur et de leur force.

Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, bas sur
la connaissance des hommes et visant avec mthode  leur avilissement.
Les Osmanlis ignorent cet art d'opprimer sagement que les gouverneurs
hollandais des les de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer,
et qui n'est point inconnu en bien d'autres contres. Pourvu que le
pacha et ses favoris puissent s'enrichir  leur aise, vendre chrement
la justice et les faveurs, btonner de temps en temps les malheureux qui
ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la socit marcher
 sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs
administrs et ne se font point adresser de rapports et de
contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est
souvent violente et cruelle, mais elle est tout extrieure pour ainsi
dire et n'atteint pas les profondeurs de l'tre. Sans doute l'esprit
public ne peut natre et se dvelopper que bien difficilement sous un
pareil rgime, mais les individus isols peuvent garder leur ressort, et
les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la
tribu mirdite, la communaut slave, peuvent rsister facilement  une
domination capricieuse et dpourvue de plan. Aussi, par bien des cts,
l'autonomie des groupes de population est-elle plus complte en Turquie
que dans les pays les plus avancs de l'Europe occidentale. En prsence
de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir 
une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le
parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le
gouvernement turc  Constantinople sont en mainte occurrence plus
tracassiers et plus gnants pour leurs administrs que les pachas
musulmans de vieille roche.

Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain,
les populations non mahomtanes de la Turquie, dj bien suprieures aux
Turcs par le nombre, par l'activit matrielle, par la vivacit de
l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi  dpasser leurs matres
actuels par l'importance de leur rle politique. C'est l une ncessit
de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont
gard le turban vert de leurs anctres, voient avec dsespoir se
rapprocher cette invitable chance. Ils s'opposent de toutes leurs
forces, soit par une rsistance avoue, soit par une savante lenteur, 
tous les changements administratifs ou matriels qui peuvent hter
l'mancipation complte des rayas mpriss. Toutes les inventions
europennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prlude
d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En
effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des coles et des
livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de
commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles?
Grce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et
Serbes arrivent  reconnatre leur parent; Albanais et Valaques se
rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conqurants d'Asie en
viennent  se reconnatre Europens, prparant ainsi la future
confdration du Danube.

[Illustration: VOIES COMMERCIALES DE CONSTANTINOPLE.]

Parmi les rvolutions matrielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une
des plus importantes pour les intrts gnraux de l'Europe et du monde
est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne 
Constantinople. Cette voie ferre, depuis si longtemps promise, et dont
les malversations financires avaient retard la construction d'anne en
anne, compltera la grande diagonale du continent sur la route de
l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Pninsule
 faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et
l'Asie Mineure, commence  regarder aussi vers l'Europe, dont elle tait
rellement spare par le Skhar et les Balkhans: c'est l un changement
conomique des plus considrables. Dsormais voyageurs et marchandises,
au lieu de faire un grand dtour par le Danube ou par la Mditerrane,
pourront suivre le chemin direct du Bosphore  l'Europe centrale;
Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le
centre de convergence, et par suite tout l'quilibre des changes en
sera modifi de proche en proche jusqu'aux extrmits du monde. Mais
bien autrement srieux sont les changements qui ne manqueront pas de
s'accomplir dans le sein des populations elles-mmes! Rattaches les
unes aux autres, les diverses nationalits de la pninsule des Balkhans
et de l'Austro-Hongrie verront s'largir pour elles le thtre de leurs
conflits. Des bords-de la Baltique  ceux de la mer Ege, sur plus d'un
quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui
rclament l'galit des droits et l'autonomie politique vont chercher 
se grouper suivant leurs affinits naturelles, et se prparer, par la
solidarit morale,  l'tablissement de fdrations libres. Quelle que
doive tre l'issue des vnements qui se prparent en Turquie, il est
certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus europen
par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les
ides. Le temps n'est plus o les diplomates de Stamboul, ne comprenant
rien au sens du mot Rpublique, se dcidaient pourtant  reconnatre la
_Reboublika_ des Francs, par la considration spciale qu'elle ne
pouvait pas pouser une princesse d'Autriche.




VIII

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION


L'Empire Ottoman occupe une surface immense, de peut-tre six millions
de kilomtres carrs, dont il est mme impossible d'indiquer les
limites, car, au sud et au sud-ouest, le domaine du sultan va se perdre
dans les dserts inexplors du haut Nil et du Soudan. Toutefois la plus
grande partie de ces vastes territoires n'est point sous la dpendance
directe du padichah de Stamboul; Tunis et l'Egypte avec tous les pays du
Nil sont gouverns par des vassaux rellement souverains. L'intrieur de
l'Arabie appartient aux Ouahabites; les ctes mridionales de
l'Hadramaut sont habites par des peuplades libres ou bien infodes 
l'Angleterre; enfin, mme entre la Syrie et l'Euphrate; nombre de
districts, nominalement administrs par des pachas turcs, sont pour les
Bdouins un libre territoire de courses et de pillage. L'Empire Ottoman
proprement dit comprend, avec ses provinces d'Europe, l'Asie Mineure, la
Syrie, la Palestine, le double bassin du Tigre et de l'Euphrate, le
Hedjaz et le Ymen en Arabie, Tripoli en Afrique. Ce territoire, avec
les les qui en dpendent, s'tend sur un espace d'au moins 250 millions
d'hectares, soit environ cinq fois la surface de la France; mais la
population, beaucoup moins dense que celle de l'Europe occidentale,
s'lve  peine  25 millions d'habitants. Quelques statisticiens
pensent mme que ce nombre est trop lev de deux ou trois millions.

La Turquie d'Europe, sans y compter, comme on a souvent le tort de le
faire par habitude, les pays autonomes, la Roumanie, la Serbie et le
Montngro, est un tat de moyenne grandeur, dont la superficie est
value approximativement  un peu plus des trois cinquimes du
territoire de la France. En dehors de Constantinople et de sa banlieue,
qui forme un district dpendant du ministre de la police, le pays est
divis en sept _vilayets_ ou provinces; en outre, Lemnos, Imbros,
Samothrace, Astypalaea constituent, avec Rhodes et les les du littoral
de l'Anatolie, un huitime vilayet. Du reste, les divisions
conventionnelles de l'empire sont assez frquemment modifies. Les
vilayets se divisent en _moutesarifliks_ ou _sandjaks_; ceux-ci se
partagent en _kazas_, qui rpondent aux cantons franais, et les kazas
en communes ou _nahis_[39].

[Note 39:

                                      Superficie       Population
    Vilayets.                      approximative.        probable.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....     68,000      2,000,000
 2. Danube ou Touna...................     86,000      3,700,000
 3. Salonique ou Selanik (Macdoine)..     52,000        662,000
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macdoine
      et Haute Albanie)...............     53,000      1,500,000
 5. Bosna Sera ou Serajevo (Bosnie)..     61,000      1,150,000
 6. Janina (Epire et Thessalie).......     36,000        718,000
 7.  Crte ou Candie..................      7,800        210,000
Iles europennes du vilayet de l'Archipel.  1,200         40,000
Constanlinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................        300        490,000

Turquie d'Europe......................    365,300     11,470,000

    Vilayets.                                Capitales.

 1. Edirueh un Andrinople (Thrace)....       Andrinople.
 2. Danube ou Touna...................       Roustchouk.
 3. Salonique ou Selanik (Macdoine)..       Salonique.
 4. Monastir et Prisrend (Haute Macdoine
      et Haute Albanie)...............       Monastir.
 5. Bosna Sera ou Serajevo (Bosnie)..       Serajevo.
 6. Janina (Epire et Thessalie).......       Janina.
 7.  Crte ou Candie..................       La Cane.
Iles europennes du vilayet de l'Archipel.   Dardanelles.
Constantinople et sa banlieue sur la rive
            d'Europe..................

Turquie d'Europe......................]

Le sultan ou _padichah_, qui est en mme temps _Emir el moumenin_,
c'est--dire chef des croyants, concentre en sa personne tous les
pouvoirs; il n'a d'autre rgle de conduite que les prescriptions du
Coran et les traditions de ses anctres. Aprs lui, les deux personnages
les plus considrables de l'empire sont le _Cheik el Islam_ (ancien de
l'Islam) ou grand-mufti, qui prside aux cultes et  la justice, et le
_Sadrazam_, appel aussi grand-vizir, qui est plac  la tte de
l'administration gnrale, et qu'assist un conseil des ministres ou
_mouchirs_ compos de dix membres. Le _Kislar-Agasi_ ou chef des
eunuques noirs, auquel est confie la direction du harem imprial, est
aussi l'un des grands dignitaires de la Turquie et souvent celui qui
jouit en ralit de la plus haute influence et qui distribue les faveurs
 son gr. Les membres jurisconsultes des divers conseils des ministres
sont dsigns sous le nom de _moufti_. Les titres _effendi_ ou lettr;
_aga_ homme du sabre, sont des titres de politesse appliqus aux
employs ou  des personnages considrables. Souvent aussi le titre de
_pacha_, rpondant  celui de grand chef, est donn  tous ceux qui
remplissent une haute fonction civile ou militaire. On sait que leur
dignit est symbolise, suivant le rang, par une, deux ou trois queues
de cheval flottant au bout d'une lance: c'est un usage qui rappelle les
temps, dj lgendaires, o les Turcs nomades parcouraient  cheval les
steppes de l'Asie centrale.

Le conseil d'tat (_choura devlet_) et d'autres conseils, ceux des
comptes, de l guerre, de la marine, de l'instruction publique, de la
police, etc., fonctionnent pour chaque ministre, et, par l'ensemble de
leurs bureaux, constituent la chancellerie d'tat, connue sous le nom de
_divan_. En outre, une cour suprme, divise en deux sections, s'occupe
des affaires civiles et des affaires criminelles. Les membres des corps
officiels sont nomms directement par le pouvoir; la seule apparence de
droit accorde aux diverses nations de l'empire est, que deux
reprsentants de chacune d'elles, d'ailleurs soigneusement choisis par
le sadrazam, prennent place au conseil suprieur de l'administration ou
conseil d'tat. Il en est de mme dans les provinces. Un _vali_ gouverne
le vilayet, un _moutesarif_ le sandjak, un _camacan_ le kazas, un
_moudir_ la commune. Tous ces chefs sont assists, mais pour la forme
seulement, par un conseil compos des principaux fonctionnaires civils
et religieux, et de quelques membres musulmans et non musulmans choisis
sur une liste de notables ligibles. En ralit, c'est le vali qui nomme
les membres des conseils. Aussi ces assembles sont-elles dsignes en
langage populaire sous le nom de conseils des Oui; elles n'ont d'autre
fonction que d'approuver. Les conditions que le gouvernement suprme a
daign se faire  lui-mme sont rsumes dans le _hatti-chrif_ de
Gulhan, promulgu en 1839, et dans le _hatti-houmayoum_ de 1856.
Depuis, ces promesses, qui garantissent  tous les habitants de l'empire
une entire scurit quant  leur vie, leur honneur et leur fortune, ont
t converties en articles de loi et partiellement appliques.

L'organisation religieuse et judiciaire, jalousement surveille par le
Cheik-el-Islam et par les prtres, ne pouvait tre l'objet d'aucun
changement. Le corps spcialement religieux, celui des _imans_, comprend
les _cheiks_, qui ont pour devoir la prdication; les _khatibs_, qui
rcitent les prires officielles, et les _imans_ proprement dits, qui
clbrent les mariages et les enterrements. Les juges, qui composent
avec les imans le groupe des _ulmas_, ont pour suprieur immdiat un
_cazi-asker_ ou grand-juge, et se divisent, suivant la hirarchie, en
_mollahs_, _cazis_ (cadis) et _nabs_. Ils ne sont point rtribus par
l'tat et prlvent eux-mmes leurs moluments sur la valeur des biens
en litige et sur les hritages: c'est dire que la loi mme les encourage
 l''improbit. Des tribunaux mixtes offrent quelque garantie aux
habitants de l'empire non mahomtans.

Le patriarche de Constantinople, comme chef de la religion grecque dans
la Turquie d'Europe et comme directeur civil des communauts de sa
nation, dispose d'une influence trs-considrable. Il est dsign par un
synode de dix-huit membres, qui administre le budget religieux et dcide
souverainement en matire de foi. Les trois personnages principaux du
rit latin sont un patriarche sigeant dans la capitale et les deux
archevques d'Antivari et de Durazzo. Les deux cultes armniens ont
chacun leur patriarche rsidant  Constantinople.

Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que
les sujets chrtiens pussent entrer en grand nombre dans l'arme. Jadis
ils en taient compltement exclus et devaient payer de lourds impts de
capitation en change du service militaire. Actuellement, il est convenu
officiellement que les rayas peuvent contribuer  la dfense nationale
et monter de grade en grade jusqu' celui de _frik_ (gnral) et de
_mouchir_ (marchal); mais, en ralit, l'arme n'en continue pas moins
d'tre presque exclusivement compose d'Osmanlis et de mahomtans de
diverses races. C'est mme afin de classer ses sujets en recrutables et
en corvables que le gouvernement turc fait procder de temps en temps
dans ses provinces  des recensements sommaires. L'arme active
(_nizam_), organise sur le modle prussien, ne comprend gure plus de
100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit suprieur d'un tiers.
Elle est divise en sept corps, dont trois cantonns en Europe; les deux
rserves, l'_idatyal_ et le _rdif_, ne dpassent point non plus une
centaine de mille hommes; mais, en cas de ncessit, l'arme se grossit
d'un nombre indfini de volontaires irrguliers, les _bachi-bozouks_,
dont le nom rappelle tant de scnes de meurtres et d'horreurs.

La flotte de guerre est trs-considrable en comparaison de la marine
commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirasss. Si
elle tait compltement arme, elle devrait avoir plus de cinquante
mille marins; mais  peine a-t-on runi le tiers de cet effectif.




                              CHAPITRE VI

                              LA ROUMANIE


Le peuple roumain, hritier du grand nom des conqurants de l'ancien
monde, est un des plus curieux de la Terre,  cause de son origine et de
la position isole qu'il occupe  l'orient de toutes les races
latinises. Du ct de l'Asie, c'est le groupe le plus avanc de ces
nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe
occidentale et possdent plus de la moiti du continent amricain. Il y
a peu d'annes encore, ce groupe tait presque entirement ignor. En le
voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et
d'idiomes, on tait tent de le confondre avec elles en un mme chaos;
mais les graves vnements qui se sont accomplis depuis le milieu du
sicle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention
sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent
absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les
Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est
grande dans l'ethnologie gnrale de l'Europe orientale et que, du moins
par le nombre, ils occupent le premier rang, aprs les Slavo-Bulgares,
parmi les nations danubiennes. Si la confdration de l'Europe orientale
doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le
centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.

Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie
Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la reprsentent.
Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant
danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se
prolonge aussi sur une moiti de la Bukovine, et, de l'autre ct des
monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large
zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont
aussi franchi le Danube et colonis de nombreux districts de la Serbie
et la Bulgarie turque; enfin, leurs frres les Zinzares ou
Macdo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes
de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grce; on en trouve jusqu'en
Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'tend sur un espace
d'environ 120,000 kilomtres carrs, gal au quart de la France, tous
les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La
population se trouverait galement double par l'union politique de
toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grce on doit
compter au moins huit millions et demi de Roumains[40]. Des patriotes
qui forcent la statistique  parler suivant leurs dsirs n'hsitent pas
 compter quinze millions de Latins appartenant  ce groupe oriental.

[Note 40: Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines,
bessarabes et macdo-valaques.

         Population probable en 1875.

Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000

          5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000    
Bessarabie et autres provinces russes...........   600,000    
Serbie..........................................   160,000    
Turquie.........................................   275,000    
Grce...........................................     4,000    

                                                 8,995,000 Roumains.
]

[Illustration: LES ROUMAINS.]

En laissant de ct les Valaques du Pinde, on reconnat que le
territoire latin des rgions danubiennes s'arrondit autour du massif
oriental des Crpathes en un cercle presque parfait; mais une moiti
seulement de ce cercle est constitue en pays autonome; le reste
appartient  la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains
pouvait se raliser et que la patrie tout entire se trouvt runie en
un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus
dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher 
Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la
haute valle de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, o
elle se trouvait autrefois. Mais, rduite comme elle l'est: au versant
extrieur des Carpathes, entr les Portes de Fer et les hauts affluents
du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal quilibre; elle a
d se scinder en deux parties dont la frontire commune, dsigne par le
cours du Sereth et d'un petit affluent, runit l'peron le plus avanc
des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette
limite est la Moldavie, ainsi nomme d'un affluent du Sereth; au
sud-ouest et  l'ouest s'tend la Valachie, ou plaines des Vlches
c'est--dire des Latins. Cette plaine, la _tzara rumaneasca_, ou terre
Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par
des cours d'eau parallles qui constituent des limites secondaires, et
coupe par la rivire Olto en deux parties:  l'est la Grande,  l'ouest
la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontire politique dans
toute la zone infrieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de
Fer il est trop large, trop sinueux, trop bord de lacs, de forts et de
marcages pour que les peupls en march et les conqurants aient pu en
faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavire; au contraire,
ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient 
viter le fleuve, en passant par les dfils des montagnes. Le Danube
est une formidable barrire, que, mme de nos jours, de puissantes
armes ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs
le brusque mandre que le bas Danube dcrit vers le nord, et le large
talement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines
valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs  se
dtourner vers les Carpathes. Les cours parallles du Dnieper, du Boug,
du Dniester, du Pruth, protgeaient aussi, bien que dans une moindre
mesure, les terres de la basse Moldavie.

Nanmoins c'est un phnomne vraiment trange, et qui tmoigne d'une
singulire tnacit chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses
traditions, sa langue, sa nationalit, au milieu des chocs violents qui
n'ont pas manqu de se produire sur son territoire entre les ravageurs
de toute race. Depuis la retraite des armes romaines, tant de bandes
dtaches du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchngues,
tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprim
les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race
distincte, aurait pu sembler invitable. Mais, en dpit des inondations
et des remous de peuples qui ont,  diverses poques, recouvert la
population des Daces latiniss, ceux-ci, grce sans doute  la culture
plus haute qu'ils tenaient de leurs anctres et qu'ils gardaient 
l'tat latent, ont toujours fini par merger du dluge dans lequel on
les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dgags de tout lment
tranger, se prsentent au milieu des autres peuples et rclament leur
place, comme nation indpendante! Ils justifient amplement leur vieux
proverbe: _Romoun no pere!_ Le Roumain ne prira pas! D'ailleurs leur
nombre s'accrot rapidement, peut-tre de quarante  cinquante mille
personnes par an.

Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les
deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes valles sont
faiblement habites et l'on peut voyager pendant des journes entires
sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La
frontire politique, trace entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la
principale arte des monts, est donc une simple ligne idale traversant
la solitude des forts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande
route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un  l'autre
versant, les hautes Alpes qui sparent la Transylvanie des plaines
valaques sont restes une nature vierge, o le chasseur va poursuivre le
chamois, o nagure vivait le bison, figur sur le blason de la
Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns
ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il sduit l'animal en
cachant prs de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de
miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombs ivres-morts, le
Tsigane parat et les enchane.

[Illustration: VALAQUES.]

[Illustration: LE CHIL ET L'OLTO.]

Sur le versant extrieur les Carpathes, la configuration physique de la
Roumanie est d'une grande simplicit. En Moldavie, les chanes basses,
parallles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au
sud-est, et, spares les unes des autres par les valles de la
Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour
aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chanons des
Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable rgularit,
et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction
gnrale. Toutes les rivires, celles qui naissent dans les valles
mridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent
l'paisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments spars, le
Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, dcrivent uniformment une
courbe vers l'est avant de se mler, soit directement, soit
indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est
d'autant plus forte que la rivire elle-mme dbouche plus en aval.

De l'arte suprme des montagnes  la plaine du Danube, l'inclinaison
moyenne des pentes est  peu prs la mme dans les divers chanons, et,
par suite, les zones de temprature et de vgtation se succdent du
nord au sud avec une singulire uniformit. En haut, sur la frontire
transylvaine, se dressent les cimes revtues de forts de conifres et
de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les
croupes des montagnes secondaires, o dominent le htre et le
chtaignier, o se mlent pittoresquement toutes les essences des forts
d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondules sont
parsemes de bouquets de chnes et d'rables, et les vignes occupent les
pentes ensoleilles. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs
riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espce, les
peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les
campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque
des rochers, la richesse et la varit de la verdure, la limpidit des
eaux. C'est dans cette Arcadie heureuse que se trouvent la plupart des
grands monastres, magnifiques chteaux forts, couronns de dmes et de
tours, entours de jardins et de parcs. Quant  la plaine, elle est en
maints endroits nue et monotone; mais ses villages,  demi enfouis dans
le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable
horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrtent
le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, dj
figures par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.

La campagne roumaine est une autre Lombardie, non certainement par la
perfection de l'agriculture, mais par l'exubrance spontane du sol et
par la beaut du ciel et des lointains. Malheureusement, elle n'est
point, comme le Milanais et le Vnitien, protge par son rempart de
montagnes contre les vents polaires du nord-est, qui sont les plus
frquents de l'anne. Le climat y est extrme, alternativement
trs-chaud et d'un froid rigoureux[41]. En hiver, il faut protger les
vignes en en recouvrant les sarments d'une couche de terre. Il arrive
parfois, dans la partie sud-orientale de la plaine valaque, la plus
expose  la violence du vent, que des troupeaux entiers de boeufs et de
chevaux, surpris par des temptes de neige, vont, en s'enfuyant devant
l'orage, se prcipiter dans les lacs riverains du Danube. Quelques
districts, o l'eau du ciel ne tombe pas en assez grande abondance, sont
mme de vritables steppes; telles sont, entre le Danube et la
Jalomitza, les plaines de Baragan, o les outardes vivent en compagnies
nombreuses; sur des tendues de plusieurs lieues, on n'y aperoit pas un
arbre.

[Note 41:

Temprature moyenne de Bucarest..........   8C.
           la plus haute................  45
           la plus basse................ -30
cart....................................  75
]

Gologiquement, la Roumanie prsente aussi, de l'arte des montagnes 
la plaine du Danube, une succession assez rgulire de terrains depuis
le granit des sommets jusqu'aux alluvions modernes que le fleuve a
dposes sur ses bords. Par une remarquable analogie, le versant
mridional des Carpathes se compose d'une srie de terrains analogues 
ceux que l'on observe en Galicie, sur le versant septentrional, et les
mmes produits minraux, le sel gemme, dont il existe de vritables
montagnes, le gypse, les calcaires lithographiques, le ptrole, coulant
en trs-grande abondance, invitent le travail de l'homme. Des strates de
terrains tertiaires forment la plus grande partie des plaines, mais
toutes celles qui s'tendent  l'est de Ploiesti et de Bucarest sont en
entier recouvertes de couches quaternaires d'argile et de cailloux
rouls, dans lesquelles on a trouv en abondance des ossements de
mammouths, d'lphants et de mastodontes. Les rivires troubles qui
traversent ces campagnes se sont creus, entre les berges de cailloux,
des lits sinueux, semblables  de larges fosss.

Comme la Lombardie,  laquelle tant de traits physiques et sa population
mme la font ressembler, la plaine de Roumanie est un ancien golfe marin
combl par les dbris descendus des montagnes. Mais si la mer a disparu,
le Danube, qui dveloppe sa vaste courbe de 850 kilomtres au sud de la
plaine valaque, est lui-mme une autre mer par la masse de ses eaux et
par la facilit qu'il offre  la navigation. Prcisment  son entre
dans les campagnes basses, au clbre dfil de la Porte de Fer, son
lit, profond de 50 mtres, se trouve  20 mtres au-dessous du niveau de
la mer Noire, et la porte moyenne de son courant dpasse celle de tous
les fleuves runis de l'Europe occidentale, du Rhne au Rhin. Pourtant
les Romains avaient dj jet sur le Danube, immdiatement en aval de la
Porte de Fer, un pont considr  bon droit comme l'une des merveilles
du monde. Pouss, dit-on, par un sentiment de basse envie, l'empereur
Adrien fit dmolir ce monument qui devait rappeler la gloire de Trajan
aux gnrations futures. On n'en voit plus que les cules des deux rives
et, lorsque les eaux sont trs-basses, les fondements de seize des vingt
piles qui soutenaient l'ouvrage; sur le territoire valaque, une tour
romaine, qui a donn son nom  la petite ville de Turnu-Severin, dsigne
aussi l'endroit o les lgions de Rome posaient le pied sur la terre de
Dacie. Le lieu de passage entre la Serbie et la Roumanie a gard son
importance, mais l'industrie moderne n'a pas encore remplac le pont de
Trajan, et tant qu'on n'aura pas commenc la construction du pont-viaduc
de Giurgiu ou Giurgevo  Roustchouk, le Danube continuera de rouler
librement ses flots de la Porte de Fer  la mer Noire.

[Illustration: DANUBE ET JALOMITZA.]

Au sud des plaines de la Roumanie, le Danube, de mme que presque tous
les fleuves de l'hmisphre septentrional, ne cesse d'appuyer  droite,
du ct de la Bulgarie. Il en rsulte un contraste remarquable entre les
deux rives. Au sud, la berge ronge par le flot s'lve assez
brusquement en petites collines et en terrasses; au nord, la plage,
galise par le fleuve pendant ses crues, s'tend au loin et se confond
avec les campagnes basses. Des marcages, des lacs, des coules, restes
des anciens lits du Danube, s'entremlent de ce ct en un lacis de
fausses rivires entourant un grand nombre d'les et de bancs  demi
noys. Sur cet espace, o les eaux se sont promenes deci et del, on
voit mme, au sud de la Jalomitza, les traces de toute une rivire qui a
cess d'exister en cours indpendant pour emprunter le lit d'un autre
fleuve, et dont il ne reste plus que des lagunes et des marais. Tous les
terrains bas, que le fleuve a nivels et dlaisss, se trouvent
appartenir  la Valachie, dont ils accroissent la zone marcageuse et
dserte, tandis que la Bulgarie perd sans cesse du terrain; mais elle a
pour elle la salubrit du sol, les beaux emplacements commerciaux, et
c'est de ce ct qu'ont d tre bties presque toutes les cits
riveraines. On dit que les castors, extermins dans presque toutes les
autres parties de l'Europe, sont encore assez communs dans les terres 
demi noyes de la rive valaque.

Arriv  une soixantaine de kilomtres de la mer en ligne droite, le
Danube vient se heurter contre les hauteurs granitiques de la Dobroudja
et se rejette vers le nord pour contourner ce massif et s'panouir en
delta dans un ancien golfe conquis sur la mer Noire. C'est  ce dtour
du fleuve que ses derniers grands affluents, le Sereth moldave et le
Pruth,  demi russe par la rive orientale de son cours suprieur, lui
apportent leurs eaux. Mais le Danube, gonfl par ces deux rivires, ne
garde tout son volume que sur un espace de 50 kilomtres environ: il se
bifurque. Le grand bras du fleuve, connu sous le nom de branche de
Kilia, emporte environ les deux tiers de la masse liquide, et continue
de former la frontire entre la Roumanie et la Bulgarie turque. La
branche mridionale ou de Toultcha, qui se subdivise elle-mme, coule en
entier sur le territoire ottoman: c'est la grande artre de navigation,
par sa bouche turque de la Soulina.

La matresse branche du fleuve est fort importante dans l'histoire
actuelle de la Terre,  cause des changements rapides que ses alluvions
accomplissent sur le rivage de la mer Noire. En aval d'Ismal, le Danube
de Kilia se ramifie en une multitude de branches qui changent
incessamment suivant les alternatives des maigres et des inondations,
des affouillements et des apports de sable. Deux fois les eaux se
runissent en un seul canal avant de s'taler en patte d'oie au milieu
des flots marins et de former leur delta secondaire en dehors du grand
delta. La cte de ces terres nouvelles, dont le dveloppement extrieur
est d'environ vingt kilomtres, s'accrot tous les ans d'une quantit de
limon gale  200 mtres de largeur sur des fonds de dix mtres
seulement[42]. Pourtant, en dpit de la marche rapide des alluvions au
dbouch de la Kilia, la ligne normale du rivage se trouve en cet
endroit beaucoup moins avance  l'est qu' la partie mridionale du
delta. On peut en conclure que le Danube de Kilia est d'origine moderne
et que la grande masse des eaux s'panchait autrefois par les bouches
ouvertes plus au sud. En tudiant la carte du delta danubien, on voit
que le cordon littoral d'une si parfaite rgularit qui forme la ligne
de la cte, en travers des golfes salins de la Bessarabie russe et
moldave, se continue au sud  travers le delta en s'inflchissant
lgrement vers l'est. C'est l'ancien rivage, il se relve au-dessus des
plaines  demi noyes comme une espce de digue, que les diverses
bouches du fleuve ont d traverser pour se jeter dans la mer. Les
alluvions portes par les bras de Soulina et de Saint-Georges se sont
tales en une vaste plaine en dehors de cette digue, tandis que le
grand bras actuel n'a pu dposer au-devant du rempart qu'un archipel
d'les encore incertaines. Il est donc plus jeune dans l'histoire du
Danube.

[Note 42:

Porte moyenne du Danube,
           d'aprs Ch. Hartley.       9,200 mtres cubes par seconde.
      la plus forte...........      28,000                 
      moyenne de la bouche de Kilia. 5,800                 
                     Saint-Georges 2,600                 
                     Soulina....     800                 
Alluvions moyennes du Danube.... 60,000,000              par an.
]

Tout en gagnant peu  peu sur la mer, le fleuve en a aussi graduellement
isol des lacs d'une superficie considrable. Entre la bouche du
Dniester et le delta danubien, on remarque sur la cte plusieurs golfes
ou limans d'une trs-faible profondeur, dans lesquels les eaux
s'vaporent pendant les chaleurs, en laissant sur le sol une mince
couche saline. La forme gnrale de ces nappes d'eau, la nature des
terrains qui les entourent, la disposition parallle des ruisseaux qui
s'y jettent, les font ressembler compltement  d'autres lacs que l'on
voit plus  l'ouest jusqu' l'embouchure du Pruth; seulement ces
derniers sont remplis d'eau douce, et le cordon de sable qui les barre 
l'entre les spare non des flots de la mer Noire, mais de ceux du
Danube. Sans aucun doute tous ces lacs riverains du fleuve taient
autrefois des limans d'eau sale comme les lagunes de la cte; mais 
mesure que le Danube a combl son golfe, ces lacs, graduellement spars
de la mer, se sont vids de leurs eaux sales et se sont remplis d'eau
douce: que le fleuve continue d'empiter dans la mer, et les nappes
salines du littoral, alimentes en amont par des ruisseaux d'eau pure,
se transformeront de la mme manire.

Immdiatement au nord de ces lacs du littoral maritime et danubien,
l'entre des plaines valaques tait dfendue par une ligne de
fortifications romaines, connues sous le nom de mur ou val de
Trajan, comme les fosss, les murailles et les camps retranchs de la
Dobroudja mridionale; le peuple les attribue d'ordinaire au csar,
quoiqu'elles aient t leves beaucoup plus tard par le gnral Trajan
contre les Visigoths. Cette barrire de dfense, qui concide  peu prs
avec la frontire politique trace entre la Bessarabie moldave et la
Bessarabie russe, est devenue trs-difficile  reconnatre sur une
partie notable de son parcours. Il est probable qu' l'ouest du Pruth
elle se continuait par un autre rempart traversant la basse Moldavie et
la Valachie tout entire; les traces, encore visibles a et l, en sont
dsignes sous le nom de chemin des Avares. Entre le Pruth et le
Dniester, le mur de Trajan tait double; une deuxime muraille, dont les
vestiges se trouvent en entier sur le territoire russe, entre Leova et
Bender, couvrait les approches de la valle danubienne. Ce n'tait pas
trop, en effet, d'une double ligne de dfense pour interdire l'accs
d'une plaine si fertile, dont les richesses naturelles devaient allumer
la cupidit de tous les conqurants!

Malgr les populations si diverses qui ont parcouru, conquis ou dvast
leur territoire, les habitants de la Roumanie ont gard sur tous leurs
limitrophes le privilge d'une beaucoup plus grande cohsion nationale:
ils ont ce qui manque  la Hongrie,  la Transylvanie,  la Bukovine, 
la Bulgarie, l'unit de race et de langue. Valaques et Moldaves ne
forment qu'un seul peuple, et loin de laisser envahir leur territoire,
ce sont eux, au contraire, qui dbordent sur les pays environnants. Dans
toutes les provinces de la Roumanie,  l'exception de la Bessarabie, qui
lui fut donne par les puissances occidentales  l'issue de la guerre de
Crime, les habitants non roumains sont en minorit.

L'origine de ce peuple de langue latine est encore enveloppe de
mystre. Les Roumains, habitants de l'antique Dacie, sont-ils
exclusivement les descendants de Gtes et de Daces latiniss, ou bien le
sang des colons italiens amens par Trajan prdomine-t-il chez eux? Dans
quelle proportion se sont mls au peuple roumain les divers lments
des populations environnantes, slaves et illyriennes? Quelle part ont
eue les Celtes dans la formation de la nationalit valaque? Leurs
descendants seraient-ils les Petits Valaques, des bords de l'Olto, les
hommes  vingt-quatre dents, ainsi nomms  cause de leur bravoure? On
ne saurait le dire avec certitude; des savants de premier ordre, comme
Chafarik et Miklosich, font  ces diverses questions des rponses
contradictoires. Les vastes plaines que les Roumains habitent
aujourd'hui avaient t, sinon compltement, du moins en grande partie
abandonnes par eux au troisime sicle, lorsqu'ils durent migrer de
l'autre ct du fleuve, par ordre de l'empereur Aurlien. S'il est vrai
que les arrire-petits-fils de ces exils soient jamais retourns dans
leur patrie,  quelle poque y revinrent-ils pour y remplacer les
Slaves, les Magyars, les Petchngues? Miklosich prsume que ce fut vers
le cinquime sicle, Roesler croit que ce fut huit cents ans plus tard;
mais son opinion est certainement errone, car ds le onzime sicle les
chroniques mentionnent l'existence des Roumains dans la rgion des
Carpathes. Enfin d'autres crivains pensent qu'il n'y eut point
d'immigration nouvelle et que le rsidu des populations romanises du
pays sufft pour reconstituer peu  peu la nationalit. Quoi qu'il en
soit, ce petit peuple, dont les commencements sont tellement incertains,
a grandi d'une manire surprenante, puisqu'il est devenu la race
prpondrante sur le bas Danube et dans les Alpes transylvaines, et sert
aux populations de la pninsule thraco-hellnique de rempart contre les
envahissements de la Russie.

Encore au dix-septime sicle la langue roumaine tait tenue pour un
patois et les Valaques eux-mmes devaient parler slave dans les glises
et devant les tribunaux. De nos jours, au contraire, les patriotes
roumains travaillent activement  purifier leur idiome de tous les mots
serbes, qui s'y trouvent dans la proportion d'un dixime environ, et des
termes turcs et grecs introduits dans la langue lors de la domination
des Osmanlis. De mme que les Grecs modernes cherchent  rapprocher le
romaque du langage des auteurs classiques, de mme les Romains du
Danube s'occupent de policer leur latin, afin de le placer sur le mme
rang que les langues romanes occidentales, le franais et l'italien. Ils
se sont galement dbarrasss de l'criture slave pour prendre les
caractres franais; malheureusement, cette rforme s'est faite d'une
manire un peu violente, en dsaccord avec la prononciation vraie des
mots, et les grammairiens ne sont pas encore unis pour fixer la
vritable orthographe: Bukoviniens, Transylvains, Valaques, veulent tous
faire prvaloir leur mode de transcription. Ces derniers, grce  leur
indpendance politique, l'emporteront sans doute. Quoi qu'il en soit, la
langue roumaine devient chaque anne plus no-latine par le vocabulaire
aussi bien que par la syntaxe. La lecture des ouvrages franais, qui
constituent la principale littrature de la Roumanie, aide  cette
transformation. Par un remarquable contraste, l'idiome des villes, qui
jadis,  cause du va-et-vient des trangers, tait beaucoup plus impur
que celui des campagnes, est devenu maintenant le plus latin des deux,
le moins patois d'lments slaves. Mais il y reste encore un fonds de
deux cents mots environ qui ne se retrouve dans aucune langue connue et
que l'on croit tre un dbris de l'ancien dace parl avant l'occupation
romaine. En outre, le valaque se distingue foncirement des langues
romanes de l'Occident par l'habitude de placer l'article et le pronom
dmonstratif aprs le substantif. Ce phnomne se prsente aussi dans
l'albanais et le bulgare, ce qui autorise Miklosich  supposer que c'est
l un trait de l'ancienne langue des aborignes, transmis depuis aux
autres habitants du pays. Un trait non moins caractristique de l'idiome
roumain se retrouve dans la faon de prononcer les voyelles.

Mais, si ce sont l des indices prcieux pour le linguiste, le peuple
roumain, pris en masse, les ignore, et s'il les connaissait, il ne
s'arrterait point  de pareils dtails. Encore tout fier de la gloire
des anciens conqurants romains, le moindre paysan valaque se croit
descendu des patriciens de Rome. Plusieurs de ses coutumes,  la
naissance des enfants, aux mariages, aux crmonies mortuaires,
rappellent encore celles des Romains: la danse des _Calouchares_ n'est
autre, dit-on, que celle des anciens prtres saliens. Le Valaque aime 
parler de son pre Trajan, auquel il attribue tout ce qu'il voit de
grand dans son pays, non-seulement les ruines de ponts, de forteresses
et de chemins, mais jusqu'aux oeuvres que d'autres peuples
attribueraient  Roland,  Fingal, aux puissances divines ou infernales.
Maint dfil de montagne a t ouvert d'un coup par le glaive de Trajan;
l'avalanche qui se dtache des cimes, c'est le tonnerre de Trajan; la
Voie lacte mme est devenue le chemin de Trajan: pendant le cours des
sicles, l'apothose est devenue complte. Ayant choisi le vieil
empereur pour le reprsentant mme de sa nation, le Roumain se refuse
donc  considrer comme ses anctres les Gtes et les Daces; il ignore
ce que furent les Goths, et s'il est vrai qu'il soit leur parent par
l'origine premire, certes il a cess de leur ressembler, si ce n'est
dans les montagnes, o l'on voit beaucoup d'hommes grands, aux yeux
bleus,  la blonde chevelure flottante, comme devaient tre probablement
les anciennes populations du pays. Mais, par la grce et la souplesse,
les montagnards, aussi bien que les gens des campagnes danubiennes, se
distinguent des hommes du Nord et se rapprochent des peuples
mridionaux.

En gnral, les Roumains de la plaine, et parmi eux principalement les
Valaques, ont de beaux visages bruns, des yeux pleins d'expression, une
bouche finement dessine montrant dans le rire deux ranges de dents
d'une clatante blancheur; ils se distinguent par la petitesse de leurs
pieds et de leurs mains et par la finesse de leurs attaches. Ils aiment
 laisser crotre leur chevelure, et l'on raconte que nombre de jeunes
hommes se font rfractaires au service de l'arme uniquement pour sauver
les belles boucles flottant sur leurs paules. Adroits de leur corps,
lestes, gracieux dans tous leurs mouvements, ils sont, en outre,
infatigables  la marche et supportent sans se plaindre les plus dures
fatigues. Ils portent leur costume avec une aisance admirable, et mme
le berger valaque, avec sa haute _cachoula_ ou bonnet de poil de mouton,
la large ceinture de cuir qui lui sert de poche, la peau de mouton jete
sur une paule, et ses caleons qui rappellent la braie des Daces
sculpts sur la colonne de Trajan, impose par la noblesse de son
attitude. Les femmes de la Roumanie sont la grce mme. Soit qu'elles
observent encore les anciennes modes nationales et portent la large
chemisette brode, la veste flottante, le grand tablier multicolore o
dominent le rouge et le bleu, la rsille d'or et de sequins sur les
cheveux, soit qu'elles aient adopt la toilette moderne, elles charment
toujours par leur lgance et leur got. A ses avantages extrieurs, la
Roumaine ajoute une intelligence rapide, une gaiet communicative, un
esprit de repartie qui en font la Parisienne de l'Orient. Ce sont les
femmes si gracieuses de la Valachie, et non les ondes, d'une limpidit
douteuse, de la rivire de Bucarest, qui ont fait natre le proverbe: O
Dimbovitza! celui qui a bu de ton eau ne peut plus te quitter!

Au milieu des populations valaques homognes, on rencontre a et l
quelques groupes de colons bulgares, auxquels se sont ajouts rcemment
nombre de compatriotes, qui fuyaient les perscutions des Grecs et des
Turcs, et dont Brala est devenu le centre d'agitation politique. Les
Bulgares natifs de la Roumanie et descendants des anciens ravageurs du
sol paraissent avoir t singulirement modifis par les croisements et
le milieu; ce sont maintenant les plus laborieux des cultivateurs, et
dans les alentours des grandes villes ils ont la spcialit du jardinage
et de l'industrie marachre. Une grande partie de la Bessarabie enleve
aux Russes par le trait de Paris, et non encore entirement roumanise,
est habite principalement par ces honntes agriculteurs bulgares. Jadis
le territoire tait peupl de Tartares Nogas, mais le gouvernement
russe se dbarrassa de ces nomades et les remplaa, ds le commencement
du sicle et surtout lors de la paix d'Andrinople, en 1829, par quelques
milliers de familles bulgares chappes  l'oppression des Turcs. Les
nouveaux venus, tablis principalement dans le _Boudzak_ ou Coin
mridional de la Bessarabie, entre le Danube, le Pruth et le val de
Trajan, donnrent bientt  ces contres un aspect de prosprit
qu'elles n'avaient jamais eu. Leurs cultures sont mieux soignes que
celles de leurs voisins moldaves, leurs chemins mieux entretenus; leurs
villages, qui ont gard les noms tartares, contrastent avec les
bourgades des autres races par la rgularit du plan, la propret,
l'apparence de confort, les beaux vignobles qui les entourent. Bolgrad,
la capitale des colonies, est une petite ville industrieuse et vivante,
mirant ses belles constructions rgulires dans les eaux du lac Yalpouk.
Il est vrai que ces Bulgares, qui justifient si brillamment la
rputation de leur race, pour l'activit, la sobrit, l'conomie, sont
plus ou moins mlangs de Moldaves, de Russes, de Grecs, de Tsiganes,
avec lesquels ils peuvent s'entretenir dans toutes les langues de
l'Orient. Ploesti, l'une des villes les plus prospres de la Valachie,
a commenc galement par tre une colonie de Bulgares.

[Illustration: POPULATION DE LA BESSARABIE MOLDAVE.]

Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nomme des Valaques
Bessarabes qui la possdaient au quatorzime sicle, sont masss
principalement  l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de
Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes
de la Moldavie, et notamment  Jassy, o ils ont un quartier distinct.
Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant
 ceux des villes ils sont presque tous commerants et disputent aux
Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande
rputation de probit, justifie sans doute, car ce sont presque tous
des hommes qui ont d s'enfuir de Russie pour obir  leur foi
religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui
appartiennent  la secte des Orignistes ou Mutils (_Skoptzi_). Ces
fanatiques, privs de toute famille, ne peuvent recruter leurs
communauts que par l'immigration de leurs coreligionnaires perscuts.
On les reconnat aisment  leur corpulence et  leur visage glabre. A
Bucarest, ce sont eux qui ont la rputation d'tre les meilleurs
cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pcheurs; ils
travaillent en communaut et le produit de leur pche est par eux
fidlement remis  leur chef ou _staroste_.

Des Hongrois, appartenant  la race des Szeklers de la Transylvanie et
connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchanghe,
compltent la srie des populations trangres tablies sur le
territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchanghe, dont l'entre
dans la Moldavie centrale date de l'poque o les rois de Hongrie
taient les matres de la valle du Sreth, se roumanisent peu  peu;
ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de
parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans
la population moldave, cela tient sans doute  la diffrence de
religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent
chaque anne par un certain nombre d'migrants de Transylvanie,
qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine
moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs
hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.

Au sicle dernier, lorsque le gouvernement des principauts roumaines
tait afferm par le sultan aux Phanariotes ou riches ngociants grecs
du Phanar de Constantinople, l'lment hellnique tait aussi
trs-fortement reprsent en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est
presque sans importance numrique; peut-tre, en y comprenant les
Zinzares hellniss de Macdoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille,
mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands
seigneurs, entrepositaires, expditeurs et ngociants en gros.
L'exportation des crales dans les villes du bas Danube est presque
entirement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination
phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de
parent provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup
plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considrable dans
les destines futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur
le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Isralites de
provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes,
ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de mme
des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne,
de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en
contact journalier avec le pauvre peuple en qualit d'aubergistes,
d'intermdiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement
dtests, non point  cause de leur religion, mais  cause de l'art
merveilleux qu'ils dploient pour faire passer les pargnes des familles
dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes
imaginaires, et frquemment la population s'est rue contre eux avec
fureur pour venger le prtendu massacre d'enfants qui auraient t
gorgs en guise d'agneaux  la fte de Pques. Pourtant les Roumains ne
savent pas se passer de ces Juifs qu'ils excrent, et chaque jour ils
fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur
interdisant, de par la loi, l'acquisition des proprits territoriales.
Il y a l pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant
plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prtexte 
l'intervention trangre. Dj, si les valuations faites dans le pays
ne sont pas exagres,--et l'ubiquit des Juifs les montre plus nombreux
qu'ils ne le sont en ralit,--les Isralites constitueraient le
cinquime de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel
est un jargon allemand ml d'un grand nombre de mots emprunts  toutes
les langues orientales, et ce langage mme contribue  les faire har,
car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande
si leurs invasions commerciales ne sont pas le prlude d'une autre
invasion, dans laquelle sombrerait l'indpendance politique du pays.
Quant  l'autre race des commerants orientaux, celle des Armniens,
elle est reprsente par quelques colonies florissantes, surtout en
Moldavie. Ces Hakanes, descendus d'migrants qui vinrent  diverses
poques, du onzime au dix-septime sicle, ne se distinguent point de
leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent
dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le
talent de ne pas se faire har. Un petit nombre d'Armniens, venus de
Constantinople et parlant le turc, rsident aussi sur le bas Danube.

La race jadis mprise des Tsiganes entre peu  peu dans la masse de la
population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu
d'une libert relative. Nagure encore les Tsiganes taient esclaves:
les uns appartenaient  l'tat, les autres taient la chose des boyards
ou des couvents; nanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades,
travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les
employaient. Ils se divisaient en vritables castes, dont les
principales taient celles des _lingourari_ ou fabricants de cuillers,
des _oursari_ ou montreurs d'ours, des _ferrari_ ou forgerons, des
_aurari_ ou orpailleurs, des _lautari_ ou louangeurs. Ces derniers, les
plus polics de tous, taient les musiciens chargs de clbrer la
gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les mntriers des
villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie.
S'ils diffrent socialement des paysans, c'est peut-tre par une libert
plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimils aux
autres cultivateurs, et, depuis, l'mancipation s'est faite sans
distinction de races pour tous les serfs de la glbe. Trs-peu nombreux
sont les Tsiganes _netolzi_, tres dgrads qui vaguent  moiti nus
dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des
restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous
les Tsiganes sont dsormais fixs au sol, qu'ils savent cultiver avec
soin, ou bien ils exercent un mtier rgulier. La fusion des races,
entre Tsiganes et Roumains, s'opre d'autant plus facilement que la
religion est la mme et que tous les anciens nomades parlent la langue
du pays. Le type tant beau de part et d'autre, les croisements
deviennent de plus en plus nombreux et il est  croire que dans quelques
gnrations les Tsiganes de Roumanie seront une race du pass. Telle est
la cause principale de l'norme cart, de 100,000  300,000, donn par
les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes[43].

[Note 43: Population approximative de la Roumanie en 1875:

                            Valachie.    Moldavie.       Total
Roumains.................   3,040,000    1,420,000    4,460,000
Bulgares.................       ---         90,000       90,000
Russes et autres Slaves..       ---         40,000       40,000
Hongrois.................       ---         50,000       50,000
Tsiganes.................      80,000       50,000      130,000
Juifs....................     100,000      300,000      400,000
Armniens................       ---         10,000       10,000

                            3,220,000    1,960,000    5,180,000

        trangers.
Autrichiens de diverses langues..       30,000
Grecs............................       10,000
Allemands........................        5,000
Franais.........................        1,500
Autres...........................        6,000
]

La nation roumaine est encore dans sa priode de transition entre l'ge
fodal et l'poque moderne. Les rvolutions de 1848, peut-tre plus
importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et
en Italie, ne firent qu'branler l'ancien rgime dans les Principauts
roumaines, mais elles ne le dtruisirent point. Encore en 1856 les
paysans valaques et moldaves taient asservis  la glbe; sans droits,
sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils taient  la
merci du caprice, les malheureux passaient leur existence  cultiver la
terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mmes dans de
misrables tanires boueuses, que souvent on ne distinguait pas mme des
broussailles et des amas d'immondices. Les matres du sol et de ses
habitants taient environ cinq ou six mille boyards, descendants des
anciens braves, ou devenus nobles  prix d'argent; mais parmi ces
seigneurs eux-mmes rgnait une grande ingalit: la plupart n'taient
que de petits propritaires, tandis que soixante-dix feudataires en
Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastres
la possession du territoire presque tout entier.

Un pareil tat social devait avoir pour consquence une affreuse
dmoralisation chez les matres aussi bien que chez les esclaves. Mme
les qualits naturelles du Roumain, son lan, sa gnrosit, sa
promptitude en amiti, tournaient  mal sous un pareil rgime. Les
nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres o la vue de la
souffrance les et gns, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la
dbauche, dpensant sur les tables de jeu des cits occidentales
l'argent que des intendants, Grecs en majorit, leur envoyaient aprs
avoir largement prlev leur part. Quant  la masse asservie de la
population, elle tait paresseuse, parce que la terre, du reste si
fconde, ne lui appartenait point; elle tait mfiante et menteuse,
parce que la rus et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle tait
ignorante et superstitieuse, parce que toute son ducation lui avait t
donne par un clerg ignare et fanatique. Leurs popes taient en mme
temps magiciens et gurissaient les maladies par des incantations et des
philtres sacrs. Parmi les moines, les uns, grands propritaires de
serfs et possdant la sixime partie des terres de la Roumanie, taient
des boyards en robe, non moins pres  la cure que les seigneurs
temporels; les autres, vivant d'aumnes, n'taient gure que des paysans
ayant chang l'esclavage pour la mendicit.

Dpourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur
transmettaient les _donas_ ou chants des aeux, gouverns comme ils
l'taient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient  une poque
rcente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen ge;
maintenant encore plusieurs coutumes de leurs anctres subsistent dans
les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses  gages
poussent des cris dchirants auxquels les parents mlent leurs adieux.
On place dans le cercueil un bton dont le mort se servira pour
traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vtement,
une pice de monnaie qu'il donnera  saint Pierre pour se faire ouvrir
les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il
aura besoin pendant son voyage. Mais si le dfunt avait les cheveux
rouges, il est fort  craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre
sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne
pntre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes
filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux
encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.

De pareilles hallucinations cesseront bientt, sans aucun doute, de
hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre
terre, les progrs intellectuels et moraux de la nation ont au moins
gal ses progrs matriels, et ceux-ci sont vraiment considrables.
Libr officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les
liens d'un demi-servage, le paysan a fini par possder au moins une
partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la
terre, il fut aussi le matre du pain et l'ancien serf n'avait qu'une
libert presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien
applique pendant les annes suivantes, remit  chaque chef de famille
agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3  27
hectares; et, depuis cette poque, les paysans, devenus plus libres, ont
aussi gagn singulirement en dignit et en amour du travail. Leur
terre, si fertile, quoique si mal laboure par la vieille charrue
romaine et prive de tout engrais, produit des quantits normes de
crales, dont le prix, sold en beaux cus sonnants, rjouit le
cultivateur et l'encourage  une plus grande activit. La Roumanie est
dsormais une des principales contres d'exportation pour les bls; et,
dans les annes favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas
venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une
temprature extrme n'ont pas tu les plantes, elle est mme pour
l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de
dix ans, l'exportation des crales, bl, mas, orge, seigle, a doubl,
et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent  deux cents
millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange gure le froment
qu'il produit; il garde pour lui le mas, qui lui sert  prparer sa
bouillie ordinaire ou _mamaliga_ et  fabriquer la mauvaise eau-de-vie
qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jene annuel.
La culture de la vigne, jadis absolument nglige, s'accrot aussi
chaque anne, et les collines avances qui forment les contre-forts des
Carpathes, produisent d'excellents crus.[44] Le temps n'est plus o, par
suite du dgot que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque
tait dans tout l'Orient synonyme de berger.[45] Toutefois les terrains
improductifs s'tendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le
systme de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque
troisime anne le sol en jachre. Il parat que, dans l'ensemble, les
terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultives que celles des
plaines valaques. Cela tient surtout  ce que nombre de grands
propritaires moldaves, bien diffrents  cet gard de leurs voisins,
les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent  honneur
d'en diriger eux-mmes l'exploitation; mais de proche en proche les
amliorations se rpandent dans toute l'tendue de la Roumanie, et dj
les batteuses  vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes
proprits. Les bonnes mthodes de culture gagnent aussi peu  peu parmi
les petits propritaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts,
l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes
tendues. Souvent des communes entires afferment des terrains d'une
tendue considrable; chacun des participants paye une taxe
proportionnelle  la surface des champs qu'il cultive.

[Note 44: Agriculture de la Roumanie:

                               Terrains.
Rgions incultes.............. 3,800,000  hect.
Prairies et pturages......... 3,850,000   
Forts........................ 2,000,000   
Terrains cultivs en crales. 2,225,000   
Vignobles......................  100,000   
Jardins, etc...................   50,000   
                            ------------------
                              12,025,000  hect.

                Production moyenne.
Mas........... 20,000,000 hectolitr.
Froment........ 15,000,000    
Orge...........  8,000,000    
Vins...........  1,000,000    
]

[Note 45: Animaux domestiques en 1874:

Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
Buffles................   100,000
Chevaux................   600,000
Porcs.................. 1,200,000
Brebis................. 5,000,000
Chvres................   500,000
]

Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite gure que les
richesses fournies spontanment par la nature. Les veines de mtaux
divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laisses sans emploi 
cause du manque de routes d'accs; les fontaines de ptrole coulent sans
utilit, et la plupart des couches de sel gemme restent en rserve sous
le sol pour des ges futurs. Quatre salines seulement sont exploites
pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux
autres par des condamns qui passent leur vie dans les profondeurs de la
roche: chaque anne, la production du sel, qu'il serait facile de
centupler, s'lve  plus de 50,000 tonnes. La pche est aussi l'une des
industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et
expdient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et
les lacs avoisinants et prparent le caviar que leur donnent les grands
esturgeons. C'est  peu prs tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie
manufacturire que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a mme
de vritable spcialit que pour les confitures, triomphe de ses
mnagres.

Nanmoins son commerce ne cesse de s'accrotre[46]. Naturellement, elle
n'avait autrefois qu'un dbouch pour ses produits, celui des chemins
qui marchent. Le Danube tait la seule porte ouverte au grand mouvement
des changes, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer 
Galatz, situe prcisment  l'angle du fleuve o viennent converger,
par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie.
Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins
pour les marchandises; de mme, le Pruth, que les bateaux  vapeur
remontent jusqu' Sculeni,  une faible distance au nord de Jassy,
continuera de rendre de grands services aux expditeurs de denres; la
Bistritza et les autres rivires descendues des Carpathes seront les
grands vhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donn 
la Roumanie d'autres issues vers l'extrieur. Par Jassy et la Bukovine,
le delta du Danube se relie  la Pologne,  l'Allemagne du Nord et aux
rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache
 Odessa,  la mer Noire et  tout le rseau russe; par le pont de
Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomtres de longueur de l'une 
l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines
valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientt
d'autres voies ferres iront rejoindre  travers les Carpathes, par les
dfils de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes valles
transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Pimont et la
Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir,
grce  l'horizontalit du sol, une des rgions les plus importantes de
l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce
n'est point sans apprhension que Moldaves et Valaques voient
s'approcher cette re commerciale. Ils se disent que les chemins de fer
d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons,
comme leur ont profit dj la voie ferre de Czernovitz  Jassy et les
bateaux  vapeur du Danube; ils comprennent fort bien  quels dangers
politiques les expose cette prise de possession commerciale par les
Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est  eux de
montrer si leur force de cohsion est suffisante pour qu'ils puissent
maintenir, en dpit des nouveaux venus, une solide individualit
nationale[47].

[Note 46: Commerce de la Roumanie en 1872:

Importation........       106,000,000 fr.
Exportation........       167,000,000  
Transit............         3,000,000  
                         ---------------
Total..............       276,000,000 fr.
]

[Note 47:

Bateaux  vapeur du Danube, en 1872    29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............  en 1875 4,260 kilomtres.
Chemins de fer..................... 1,235      
Tlgraphes........................ 4,000      
]

[Illustration: BUCAREST.]

Les Roumains se plaignent fort de ce que le trait de Paris n'ait pas
complt leur territoire, du ct de la mer Noire, en lui donnant une
des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait  la
Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par
les Roumains en face de Kilia, sur la rive mridionale du fleuve.
Jusqu' la fin du sicle dernier, le prfet moldave d'Ismal avait
juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la
passe. Nanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession
du delta tout entier  la Turquie, n'ont laiss aux Roumains que la rive
gauche du fleuve de Kilia et les les de ses bouches. Il en rsulte que
la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est
pour les embarcations d'un trs-faible tonnage; des barres de sable
ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et
divers ingnieurs ont tudi pour le gouvernement roumain le projet d'un
canal de grande navigation qui relierait le fleuve  la baie de
Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze
kilomtres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais
son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait
l'inconvnient de s'ouvrir dans une baie fort temptueuse, o soufflent
en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En
attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle
pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la
Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus
pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de
prendre sa part des grands travaux que la Commission europenne a d
entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de
l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.

Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine,
compte dj parmi les grandes cits de l'Europe. Aprs Constantinople et
Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale
du continent; elle se donne  elle-mme le nom de Paris de l'Orient.
Nagure pourtant ce n'tait gure qu'une collection de villages, fort
pittoresques de loin,  cause de leurs tours et de leurs dmes brillant
au milieu des bosquets de verdure, mais assez dsagrables 
l'intrieur, mal btis, traverss de rues toujours infectes, remplies,
suivant les saisons, de poussire ou de boue. Mais, grce  l'affluence
de la population,  l'accroissement rapide du commerce et de la
richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres
et bordes de beaux htels, des places fort animes, de vastes parcs
bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence
d'une capitale europenne, mritant son nom qui signifie, dit-on, ville
joyeuse. De rares difices et quelques ornements d'architecture, dans
le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.

La ville de Jassy ou Yachi, qui fut aprs Sutchava, aujourd'hui annexe
par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins
centrale que Bucarest; mais la fertilit de ses campagnes, le voisinage
du Pruth et de la Russie,  laquelle elle sert d'entrept, sa situation
sur le grand chemin commercial qui runit la mer Baltique  la mer
Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme
Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux
principauts roumaines en un seul tat l'ait prive de son titre de
capitale. Btie sur les derniers renflements de collines exposes au
soleil du midi, baigne par la petite rivire de Bahlui, qui serpente au
milieu des ombrages, Jassy se prsente sous un aspect assez grandiose,
que ne dment point la vue des beaux quartiers de l'intrieur. La
population, o les Juifs, les Armniens, les Russes, les Tsiganes, les
Tartares, les Szeklers sont nombreux, a dj une physionomie
semi-orientale: on se croirait sur le seuil mme de l'Asie.

Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance 
la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au
nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la
Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires
internationales trs-frquentes. Le commerce fait grandir les cits du
Danube: Vilkov, le grand march aux poissons et au caviar; Kilia,
l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismal, o les _lipovanes_ russes
sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit tre une ancienne
colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cit commerante du
bas Danube et le sige de la commission europenne des embouchures;
Brala, jadis pauvre village, quand elle tait une forteresse turque, et
maintenant la cit prfre des Grecs de Roumanie, la rivale de
Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littraire de
l'hellnisme en dehors de la Grce. Toutes ces villes, quoique situes
sur le fleuve, sont de vritables ports de la mer Noire et des entrepts
o viennent s'emmagasiner les denres agricoles, et surtout les crales
vendues  l'tranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Gnois, est le port de
Bucarest sur le Danube; Turnu-Sverin est la porte d'entre de la
Valachie, en aval des grands dfils du fleuve; Craova, Pitesti,
Ploesti, Buzeo, Fokchani, s'lvent  l'issue des chemins qui
descendent des hautes valles de la Transylvanie. Alexandria, ville
nouvelle btie au milieu des plaines qui s'tendent de Bucarest 
l'Olto, est un entrept de produits agricoles.

Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen ge, alors que
la forte position stratgique tait un plus prcieux avantage que les
facilits du commerce, les capitales de la Domnie avaient d s'tablir
au coeur mme des Carpathes. Au treizime sicle, la mtropole tait 
Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succda fut la
Curtea d'Ardgeche ou cour d'Argis, fonde, au commencement du seizime
sicle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus
qu'un monastre et une glise merveilleuse, dont les murailles, les
corniches, les quatre tours aux toits d'tain brillant sont ciseles
comme un bijou d'orfvrerie; pas une pagode indoue n'est plus orne que
cette grande chsse byzantine. Quant au beau palais lev par les
_domni_ dans la troisime capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza,
on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie[48].

[Note 48: Population approximative des villes principales de la
Roumanie, en 1875:

      VALACHIE.
Bucarest............ 200,000 hab.
Ploesti............  30,000  
Braila..............  26,000  
Craova.............  22,000  
Giurgovo ou Giurgiu.  15,000  
Pitesti.............  15,000  
Buzeo...............  11,000  
Campu-Lungu.........  11,000  
Alexandria..........  10,000  
Kalarach (Stirbey)..   5,000  
Turnu-Sverin.......   3,000  

      MOLDAVIE.
Jassy...............  90,000  
Galatz..............  80,000  
Botochani...........  40,000  
Berlad..............  26,000  
Ismal..............  21,000  
Fokchani............  20,000  
Piatra..............  20,000  
Houchi..............  18,000  
Roman...............  17,000  
Bacau...............  15,000  
Falticheni..........  15,000  
Doroho.............   9,000  
Kilia...............   8,000  
Reni................   8,000  
Bolgrad.............   6,000  
]

La Roumanie, forme des deux anciennes Principauts-Unies de Moldavie et
de Valachie, s'est constitue en un tat unitaire et semi-indpendant,
sous la protection des grandes puissances europennes et ne
reconnaissant l'ancienne suzerainet du sultan que par un tribut de
moins d'un million de francs. Elle s'est donn un prince hrditaire
tenu de gouverner d'aprs les formes constitutionnelles et pris dans la
famille prussienne des Hohenzollern. La plus rcente constitution, celle
de 1866, confre au prince le droit de nommer les titulaires de toutes
les fonctions publiques, ceux de confrer tous les grades militaires, de
commander l'arme, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur
refuser sa signature; d'amnistier les condamns ou de commuer leur
peine. Il est assist par des ministres. Son traitement annuel est de
1,200,000 francs.

Le pouvoir lgislatif est compos de deux chambres, nommes suivant une
procdure assez complique, destine  favoriser surtout les intrts de
fortune. A l'exception des serviteurs  gages, tous les Roumains gs de
vingt et un ans et payant  l'tat un impt de quelque nature que ce
soit, sont inscrits sur les listes lectorales, mais ils se divisent en
quatre collges, dont la puissance votative diffre singulirement. Le
premier collge de chaque district est compos des lecteurs ayant un
revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les lecteurs dont le
revenu foncier est de 1,100  5,500 francs font partie du deuxime
collge; les commerante et les industriels des villes payant un impt
d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'tat, les officiers en
retraite, les professeurs et les gradus universitaires forment le
troisime collge; enfin tous les autres lecteurs sont groups dans la
quatrime catgorie. Les deux premiers collges nomment chacun un dput
par district; le troisime, beaucoup plus nombreux, lit un dput dans
les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considrables, trois
dans les villes importantes, quatre  Jassy, six  Bucarest. Quant au
quatrime collge, il est priv du vote direct; en droit, il est cens
nommer par groupe de cinquante lecteurs un certain nombre de dlgus
qui choisissent leur reprsentant; en ralit, il se trouve  peu prs
priv du pouvoir lectoral.

Le Snat reprsente surtout la grande proprit territoriale. Tandis que
le dput n'est point astreint  des conditions de cens suprieures 
celles de ses mandants, le candidat  la premire chambre doit justifier
d'un revenu d'au moins 8,800 francs,  moins qu'il n'ait exerc quelque
haute fonction dans l'tat. Les lecteurs au Snat sont diviss en deux
collges par district, celui des propritaires de campagne et celui des
propritaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu
d'au moins 3,300 francs. Dans les villes o le nombre des lecteurs
n'atteint pas la centaine, on la complte par des propritaires moins
imposs, mais de manire  procder toujours par ordre de richesse. En
outre, les professeurs des universits de Bucarest et de Jassy ont le
droit de nommer respectivement un snateur. L'hritier du trne, les
mtropolitains et les vques diocsains sont de droit membres du Snat.
La dure de chaque lgislature est de quatre ans. A la fin de chaque
priode, la dputation se renouvelle en entier, tandis que les
snateurs, lus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de
chaque district doit se reprsenter aux suffrages des lecteurs.

D'aprs la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes
les liberts formules dans les documents de cette nature. La libert
d'association et de runion est affirme; la presse n'est entrave ni
par l'autorisation pralable, ni par la censure, ni par les
avertissements; les municipalits sont lues, ainsi que les maires;
seulement, dans les communes composes de plus de mille familles, le
prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorits
municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de
guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire dans les
communes o se trouvent des coles. Enfin, tous les cultes sont libres,
mais la religion orthodoxe de l'Orient est dclare religion dominante
et les chrtiens seuls peuvent tre naturaliss Roumains; en outre, les
actes de l'tat civil doivent toujours tre prcds de la bndiction
religieuse; la conscration du prtre est obligatoire pour le mariage.
L'glise de Roumanie, tout en se rattachant  celle d'Orient pour la
partie dogmatique, est absolument indpendante du patriarche de
Constantinople et s'administre elle-mme par ses runions synodales;
elle a pour chefs les deux archevques de Bucarest et de Jassy. Quelques
milliers de moines habitent les couvents non encore supprims.

Judiciairement, le pays est divis en quatre circonscriptions de cour
d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craova. La
cour de cassation sige  Bucarest. Les codes franais ont t
introduits en Roumanie, avec de lgres modifications, en 1865.

L'arme roumaine est en grande partie organise sur le modle prussien.
Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans  trente-six ans:
huit ans dans l'arme active et dans la rserve de l'arme active, huit
ans dans la milice et dans la rserve de la milice. De trente-six 
cinquante ans, les habitants sont enrgiments dans la garde nationale.
L'arme active proprement dite est divise en arme permanente et en
arme territoriale. La premire n'a pas de garnisons fixes et tous ses
hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxime arme a des
garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le
sort qui dcide  quelle arme les jeunes gens doivent appartenir:
dsigns pour l'arme permanente, ils ont devant eux quatre annes de
service actif; dans l'arme territoriale, le temps de service est plus
long de trois annes. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait
facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre,
l'tat a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnires
et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.

Les finances de la Roumanie sont moins dsorganises que celles de la
plupart des tats d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a d vivre
par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour
cent d'intrts et dont quelques-uns ont t en grande partie dvors
avant mme d'avoir t perus. La somme presque entire des recettes est
absorbe chaque anne par le service de la dette, l'arme et la
perception des impts; pour l'administration proprement dite et le
travail il ne reste que peu de chose. Nanmoins le crdit de l'tat
roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les
marchs de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2
millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des
couvents sculariss; le gouvernement en met chaque anne quelques
milliers d'hectares aux enchres. La vente du sel et du tabac constitue
des monopoles de l'tat[49].

La Roumanie est partage administrativement en 33 districts ou
dpartements et 164 arrondissements ou _plasi_; elle comprend 62
communes urbaines et 3,020 communes rurales.

_____________________________________________
|              VALACHIE                      |
|____________________________________________|
|              |                | POPULATION |
|DPARTEMENTS. |  CHEFS-LIEUX.  |    1860    |
|____________________________________________|
|Ardjeche......|Pitesti.........|    16,700  |
|Brala........|Brala..........|    68,000  |
|Buzeo.........|Buzeo...........|   144,000  |
|Dimbovitza....|Tergovist.......|   142,000  |
|Dolje.........|Craova.........|   230,000  |
|Godjiu........|Tergutjil......|   143,000  |
|Jalomitza.....|Calares.........|    84,000  |
|Mehedintzi....|Tchernetz.......|   193,000  |
|Mutchel.......|Campu-Lungu.....|    82,000  |
|Olfove........|_Bucarest_.|   316,000  |
|Olto..........|Slatina.........|   105,000  |
|Prahova.......|Ploesti........|   220,000  |
|Romanetzi.....|Caracal.........|   133,000  |
|Rimnik-Sarat..|Rimnik-Sarat....|    91,000  |
|Rimnik-Valcea.|Rimnik-Valcea...|   156,000  |
|Sacieni.......|Bukavii.........|   556,000  |
|Teleorman.....|Limnicea........|   148,000  |
|Vlachka.......|Giurgiu.........|   141,000  |
|              |                |____________|
|              |                | 2,968,700  |
|______________|________________|____________|

_____________________________________________
|              MOLDAVIE.                     |
_____________________________________________|
|              |                | POPULATION |
|DPARTEMENTS. |  CHEFS-LIEUX.  |   1860     |
|___________________________________________ |
|Bacau.........|Bacau...........|   181,000  |
|Dorcho.......|Mihaileni.......|   122,000  |
|Botochani.....|Botochani.......|   151,000  |
|Faltchi.......|Houchi..........|    88,000  |
|Jassy.........|_Jassy_....|   182,000  |
|Covurlui......|Galatz..........|   117,000  |
|Niamtzu.......|Piatra..........|   154,000  |
|Putna.........|Fokchani........|   161,000  |
|Roman.........|Roman...........|   105,000  |
|Sutchava......|Falticheni......|   125,000  |
|Tekutch.......|Tekutch.........|   115,000  |
|Tutova........|Berlad..........|   127,000  |
|Vaslui........|Vaslui..........|   104,000  |
|                                            |
|           BESSARABIE MOLDAVE.              |
|                                            |
|Ismal........|Ismal..........|    42,000  |
|Kagoul........|Bolgrad.........|    30,000  |
|              |                |____________|
|              |                | 1,804,000  |
|______________|________________|____________|

[Note 49: Budget de la Roumanie, en 1874:

Recettes......................  91,000,000 fr.
Dpenses......................  97,000,000 
Dette publique................ 160,000,000 
Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 
]




                              CHAPITRE VII

                     LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE




I

LA SERBIE

De mme que les principauts roumaines, la Serbie est sous la dpendance
nominale de la Turquie, mais en ralit c'est une terre libre, habite
par un peuple matre de ses destines. L'ancienne servitude n'est plus
rappele que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la prsence
d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la
frontire de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue priode
d'oppression qui prcda les guerres de l'indpendance irritent
singulirement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience
qu'ils attendent le moment de faire disparatre jusqu'aux dernires
traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie
et de l'empire turc, eux seuls, avec les Montngrins, possdent le
privilge de la libert politique; aussi regarde-t-on vers eux comme
vers de futurs sauveurs; on espre que leur pays deviendra dans un
avenir prochain le noyau d'une grande confdration de la Slavie
mridionale. Eux-mmes ont la conscience de leur responsabilit; ils
savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes rests en
dehors des troites limites assignes  la Serbie indpendante.  l'est
et au sud de leurs frontires, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que
des terres ayant appartenu  leurs anctres et peuples de compatriotes
opprims. Un seul groupe de montagnes aperu  l'extrme horizon, le
Montngro, donne asile  des Serbes libres comme eux, mais prcisment
autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus
avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman.
C'est  dlivrer ces misrables rayas et  reconstituer avec eux
l'antique Serbie, si puissante au quatorzime sicle, que tendent les
voeux des Serbes indpendants. Nul doute que ces dsirs ne fussent
bientt accomplis, si la ralisation n'en dpendait que du libre vote
des populations elles-mmes et non pas aussi du hasard des combats et
des intrigues diplomatiques.

Dans ses limites actuelles[50], la Serbie ne comprend qu'une faible
partie du versant septentrional des monts qui s'lvent au centre de la
pninsule turque. Nettement spare de l'Austro-Hongrie par les eaux du
Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie
et n'a gure de frontires naturelles auxquelles ses populations
puissent s'appuyer. La grande valle centrale de la Morava et les
valles de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du ct
de l'ouest, l'autre  l'orient, sont toutes galement accessibles aux
envahisseurs trangers. Les Turcs n'auraient aucune difficult 
pntrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait  devenir
prilleuse pour eux qu'au milieu des grandes forts, dans les troites
valles et les profondes _clissuras_ des montagnes.

[Note 50:

Superficie de la Serbie.......    45,535 kilomtres carrs.
Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
Population kilomtrique.......        31  
]

La contre n'a de plaines d'une certaine tendue que sur les bords de la
Save; l, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer,
remplace par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se
hrisse de collines, de rochers et de monts dont les gologues ont 
grand'peine explor le ddale. De toutes ces chanes, la plus rgulire
est celle qui continue les Alpes transylvaines  travers la Serbie
orientale, au sud des Portes de Fer et du dfil de Kasan. Les strates
calcaires se correspondent parfaitement de l'une  l'autre rive, et des
deux cts du fleuve l'arte principale affecte la mme direction, du
nord-est au sud-ouest. L'lvation moyenne des cimes, d'environ mille
mtres, ne diffre pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette
range, dans l'angle form par les valles du Danube et de la Morava,
s'lvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou
schisteuses injectes de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux
montagnes mtallifres d'Oravitsa, situes en face, de l'autre ct du
Danube, sont la grande rgion minire de la Serbie, et dans plusieurs de
leurs valles, notamment  Maidanpek et  Koutchana, on exploite des
gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et
d'argent ont t abandonnes. Au sud de la chane des Carpathes de
Serbie, la valle du Timok est galement riche en mtaux et des
orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de valles
sont  la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok;
surtout le bassin de Knjatchevatz, o se runissent les premiers
affluents de la rivire, se distingue par sa beaut champtre: les
prairies, les vergers sont anims par le flot des eaux courantes, les
coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'tend partout la
verdure des forts. Par un contraste soudain, un troit dfil, creus
par les eaux du Timok, succde  ce charmant bassin. Les armes romaines
qui devaient passer dans cette pre gorge de montagnes pour gagner le
Danube, y avaient construit un chemin stratgique. Prs du dfil de
l'issue, dans le bassin de Zatchar, le camp fortifi de Gamzigrad, dont
les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un tat
remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au
sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre  l'horizon une
pyramide isole, bloc crtac que l'on serait tent de prendre galement
pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une rgularit
parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les
eaux thermales de Banja, les plus frquentes et les plus efficaces de
la Serbie.

La valle de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare,
divise la contre en deux parties ingales dont les massifs de montagnes
n'ont entre eux aucun lien de continuit.  part quelques promontoires,
les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le
Danube et l'intrieur de la Turquie, et le commerce d'change, qui tt
ou tard sera centupl par un chemin de fer, doit ncessairement avoir
lieu par cette valle et par la ville frontire d'Alexinatz. L'ancienne
capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, tait situe dans une
position tout  fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe,
mais non loin du dfil de Stalatj, o les deux rivires se runissent
au pied d'un promontoire couronn de ruines. Les restes du palais des
tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui
prcdrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas
moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une
misrable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'lve le plus fier massif de la
Serbie, domin par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les
montagnes situes entre la Save et les Balkhans. De sa crte nue et
rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la pninsule
illyrienne; grce  l'isolement du mont, on voit se dvelopper au sud un
immense hmicycle de plaines et de valles jusqu'aux sommits du Skhar
et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-mme est une
montagne sans beaut. Ses roches consistent en granits, en porphyres,
et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes l o les
pentes ont t dboises. Les valles des montagnes serpentineuses sont
aussi moins fertiles, moins peuples, et les habitants, plus chtifs et
plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligs de
goitres.

[Illustration: CONFLUENT DU DANUBE ET DE LA SAVE.]

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux cts de la haute valle de
l'Ibar, des ranges de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gard
leur parure de chnes, de htres et de conifres. La plaine de la Morava
serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de
Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de
la Lombardie, tant elles ont de richesse exubrante; mais au nord de la
rivire les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chane
du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crtaces
domines a et l par des coupoles de granit, aux gorges troites et
tortueuses. Cette rgion difficile d'accs, et nagure encore
compltement couverte de chnes, est la clbre Sumadia ou Rgion des
Forts, qui du temps de l'oppression turque servait de refuge  tous
les rayas perscuts et qui depuis, pendant la guerre de l'indpendance,
alors que chaque arbre se changeait en soldat, devint la citadelle de
la libert serbe. C'est dans une de ses valles que se trouve la petite
ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de
l'tat naissant. Elle possde toujours une fonderie de canons alimente
par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit
ne pouvait tre un centre naturel que pour une socit toujours en
guerre; ds que les intrts majeurs de la Serbie devinrent ceux du
progrs industriel et commercial, le gouvernement dut se transfrer 
Belgrade, cette charmante cit btie prcisment sur la dernire
ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grce  sa situation au
confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'o l'on peut voir
au loin les terres marcageuses de la Syrmie incessamment remanies par
les deux fleuves, Belgrade, l'antique _Singidunum_ des Romains, l'_Alba
Graeca_, du moyen ge, est un entrept ncessaire de commerce entre
l'Occident et l'Orient, en mme temps qu'un point stratgique de la plus
haute importance.

A l'ouest de la range de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrmit
septentrionale, les riches plaines arroses par la Kolubara et des
coteaux doucement onduls reposent un peu la vue du spectacle des
montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes
calcaires se dressent encore  prs de 1,000 mtres et vont rejoindre au
sud-est les contre-forts du Kapaonik[51]. Cette partie de la Serbie,
dcoupe dans tous les sens par des valles rayonnantes et toute
hrisse de cimes aux artes aigus, est fort pittoresque. En outre, le
pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme
celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un ddale de
murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont gure
servi  protger le pays. C'est la terre de Serbie qui a t le plus
frquemment ravage pendant les guerres de ce sicle; aprs cinquante
annes de paix, elle ne se repeuple encore que trs-faiblement.

[Note 51: Altitudes de la Serbie:

Kapaonik........................  1,892 mtres.
Stol, au sud des Portes de Fer..  1,250   
Rtanj...........................  1,233   
Belgrade........................     35   
]

Jadis la Serbie tait une des contres les plus boises de l'Europe;
tous ses monts taient revtus de chnes. Qui tue un arbre, tue un
Serbe, dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'poque o
les rayas opprims se rfugiaient dans les forts et o de saints
arbres leur servaient d'glises; malheureusement ce proverbe s'oublie,
et dj le dboisement est consomm en maint district des montagnes; la
roche s'y montre  nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la
Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de
feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les
bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un
chne. Aprs les bergers, la chvre et le porc sont les deux grands
ennemis, de la vgtation forestire; un de ces animaux broute les
jeunes tiges et dvore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied
des troncs et met les racines  nu. Quand un vieil arbre tombe, renvers
par la tempte ou coup par les bcherons, aucun rejeton ne le remplace.
Il est vrai que des lois rcentes protgent la fort contre une
exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliques par les
communes, sont  peu prs sans force. En quelques districts, on est
oblig dj d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La
dtrioration du climat a t la consquence naturelle du dboisement 
outrance. D'aprs le rcit d'un voyageur anglais du dix-septime sicle,
Edward Brown, la Morava tait navigable dans la plus grande partie de
son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la
descendaient en toute saison. Actuellement la porte de ses eaux est
trop irrgulire pour qu'il soit possible d'y organiser un service de
batellerie. Peut-tre faudrait-il voir dans cette dtrioration du
rgime fluvial un effet du dboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forts, la Serbie a du moins pu se
dbarrasser en mme temps des btes sauvages qui les infestaient; les
loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont  peu prs
disparu de la contre; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps
viennent sans doute des forts de la Syrmie, en passant au fort de
l'hiver sur la Save glace. Un silence tonnant plane d'ordinaire sur
les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs mme y sont rares. Peu
 peu les caractres de la faune et de la flore serbes perdent leur
originalit. L'introduction des plantes cultives et des animaux
domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus  faire ressembler
extrieurement la Serbie aux contres de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs
les climats diffrent peu. Quoique situe sous la mme latitude que la
Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une temprature italienne; le
rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de
l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis
que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent
librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes
transylvaines. L'acclimatement est assez pnible aux trangers,  cause
des brusques carts de temprature[52].

[Note 52:

Temprature moyenne  Belgrade......            9 C.
Tempratures extrmes...............   41 et -16 
cart...............................           57 
]

[Illustration: BELGRADE.]

La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de
l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les
habitants se considrent comme les reprsentants les plus purs de leur
race. Ce sont, on gnral, des hommes de belle taille, vigoureux, larges
d'paules, portant firement la tte. Les traits sont accuss, le nez
est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la
chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plante; l'oeil
perant et dur, la moustache bien fournie donnent  toutes les figures
une apparence militaire. Les femmes, sans tre belles, ont une noble
prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable
harmonie des couleurs. Mme dans les villes, quelques Serbiennes ont su
rsister  l'influence toute-puissante de la mode franaise et se
montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs
chemisettes brodes de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez
si gracieusement pos sur la tte et fleuri d'un bouton de rose.

Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une
opulente chevelure noire et le teint blouissant d'clat. A la campagne
comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage
universel; mme les paysannes des villages les plus carts se teignent
les cheveux, les joues, les paupires et les lvres, le plus souvent au
moyen de substances vnneuses qui dtriorent la sant. Les plus riches
campagnardes ont en outre le tort de faire talage de leur fortune sur
leurs vtements et de gter leur costume par un excs d'ornements d'or
et d'argent et de colifichets de toute espce. Dans certains districts,
les fiances et les jeunes femmes ont la coiffure la plus trange qui
ait jamais enlaidi tte fminine. La chevelure est recouverte d'un
norme croissant renvers dont la forme en carton est charge de
bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux
ptales en pices d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise
peut-tre le fardeau du mariage, la pauvre femme n'avance qu'en
chancelant, et pourtant elle est condamne  porter ce bonnet de fte
pendant toute une anne, souvent mme jusqu' ce qu'elle devienne mre;
les jours de danse, elle doit se soumettre  la torture d'avoir la tte
martele par ce poids qui saute et retombe sur son crne  chaque
mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.

Les Serbes se distinguent trs-honorablement parmi les peuples de
l'Orient par la noblesse de leur caractre, la dignit de leur attitude
et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur nergie passive
soit grande pour qu'ils aient pu rsister  des sicles d'oppression et
reconqurir leur indpendance dans les conditions d'isolement et de
misre o ils se trouvaient au commencement du sicle. De l'ancienne
servitude ils n'ont gard, dit-on, que la paresse et la prudence
souponneuse, mais ils sont honntes et vridiqes; il est difficile de
les tromper, mais ils ne trompent jamais. gaux jadis sous la domination
du Turc, ils sont rests gaux dans la libert communes Il n'y a point
de nobles parmi nous, rptent-ils souvent, car nous le sommes tous!
Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire,
bien faite pour l'loquence, et se donnent volontiers les noms de la
plus intime parent. Le prisonnier mme est un frre pour eux. Ainsi,
quand un condamn serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui
accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa
famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'tre
fidle au rendez-vous de la prison.

Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de mme ceux de
l'amiti. Quoique les Serbes aient en gnral une grande rpugnance 
prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, aprs
s'tre prouvs mutuellement pendant une anne, se jurent une amiti
fraternelle  la faon des anciens frres d'armes de la Scythie, et
cette fraternit de coeur est encore plus sacre pour eux que celle du
sang. Un fait remarquable et qui tmoigne de la haute valeur morale des
Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amiti ne
les ont pas entrans, comme leurs voisins les Albanais, en
d'incessantes rivalits de talion et de vengeance. Le Serbe est brave;
il est toujours arm; mais il est pacifique, il ne demande point le prix
du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait.
Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de
superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers,
aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils
prennent bien soin de se frotter d'ail  la veille de Nol.

Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contres
de la Slavie du Sud, possdent la terre en communauts familiales. Ils
ont conserv l'ancienne _zadrouga_, telle qu'elle existait au moyen ge,
et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes
dalmates, ils n'ont pas  lutter contre les embarras suscits par le
droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protge dans
leur antique tenure du sol; lors des conflits d'hritage, elle place
mme la parent lective cre par l'association au-dessus des liens de
la parent naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit
point drog aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs dlibrations,
les dlgus du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de
respecter le principe slave de la proprit commune du sol; ils y voient
avec raison le moyen le plus sr de garantir leur pays de l'invasion du
pauprisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour tudier les
communauts agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie
de famille n'offre plus de gaiet, de naturel, de tendresse intime.
Aprs le rude travail de la journe, chaque soir est une fte; alors les
enfants se pressent en foule autour de l'aeul pour entendre les
lgendes guerrires des temps anciens, ou bien les jeunes hommes
chantent  l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font
partie de l'association sont considrs comme formant une mme famille.
Le _starjechina_ ou grant de la communaut est le tuteur naturel de
chaque enfant, et comme les parents eux-mmes, il est tenu d'en faire
des citoyens bons, honntes, utiles  la patrie. Et malgr tous ces
avantages, malgr la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des
zadrougas diminue d'anne en anne. L'appel du commerce et de
l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui
s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces socits, et
le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble
probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.

La contre n'est pas habite uniquement par des Serbes. Une grande
partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement  la race
envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou
Roumains du Sud ont vcu dans le pays en petites colonies de maons, de
charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dpasss en
nombre par les Roumains du Nord. Aprs la guerre de l'indpendance, de
vastes terrains ravags se trouvrent sans matres, le gouvernement
serbe eut la bonne ide de les offrir gratuitement aux paysans roumains
qui s'engageraient  les cultiver. Des multitudes de Valaques
s'empressrent d'accepter, et fuyant le rglement organique par lequel
leur patrie les condamnait  un vritable esclavage, ils repeuplrent
bientt en foule les villages abandonns et rendirent aux campagnes leur
parure de moissons. Laborieux, conomes et plus riches d'enfants que les
Serbes, ils gagnent peu  peu autour d'eux et dj quelques-unes de
leurs colonies ont franchi la Morava. De mme que dans le Banal et les
autres contres de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes
jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les
noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oubli leurs anctres et
se sont compltement latiniss. Les Roumains immigrs mettent aussi
beaucoup de zle  instruire leurs enfants, et dans leur district
les'coles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la
Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est
remarquable que les colons roumains russissent mieux en Serbie que les
immigrants serbes eux-mmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie
et de la Slavonie, pour chapper au gouvernement des Magyars et faire
partie de la nation indpendante, se sont, en gnral, appauvris dans
leur nouveau milieu.

[Illustration: POPULATIONS DE LA SERBIE ORIENTALE.]

Attirs par la libert serbe, des colons bulgares viennent s'tablir
aussi, en dehors des frontires turques, dans les valles du Timok et de
la Morava. On les apprcie fort  cause de leur industrie, et ceux
d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intrieur, pour gagner
petitement leur vie  la faon des Auvergnats, s'en retournent
rgulirement avec d'assez fortes conomies. A l'est de la Serbie,
quelques enclaves sont exclusivement habites par des Bulgares; mais,
sous la pression de leurs voisins plus civiliss, ils perdent
graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de
villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de
la contre dont ils dpendent politiquement; d'ailleurs la loi impose
l'usage du serbe dans leurs coles. La limite des idiomes diffre 
prsent fort peu de la frontire conventionnelle trace entre les deux
pays. a et l, seulement, se trouvent quelques petites enclaves
bulgares; prs d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la
Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de
trente mille Tsiganes ou Bohmiens, domicilis presque tous et
professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mmes, sont
dissmins dans toutes les parties de la contre; une de leurs
principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs
espagnols, jadis fort nombreux  Belgrade, ils se sont presque tous
retirs  Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Isralites
allemands et hongrois les ont remplacs.

Prise en masse, la socit serbe est prospre. Depuis l'indpendance la
population a plus que doubl: elle augmente de plus de 20,000 personnes
par anne, grce  l'excdant des naissances sur les morts. Toutefois il
s'en faut encore de beaucoup que le pays gale les plaines hongroises et
valaques pour la densit de la population. A peine un huitime du sol de
la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est
des plus barbares: sauf dans les valles les plus fertiles, comme celles
du bas Timok, une jachre annuelle succde  chaque moisson. Les
exportations de la Serbie tmoignent de cet tat rudimentaire de
l'conomie rurale: elles consistent principalement en porcs mal
engraisss que l'on expdie en Allemagne, par centaines de milliers, des
jetes de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le
revenu le plus clair des paysans de la Serbie; nanmoins ils ont
commenc dans ces dernires annes  fournir une certaine quantit de
bl aux marchs de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares
qui viennent chaque anne passer la saison des labours et des rcoltes
dans les campagnes de la Serbie, c'est  peine si les habitants auraient
de quoi se nourrir[53].

[Note 53: Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total..
64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, value en 1863.....
230,000,000 fr.]

Si ce n'est  Belgrade, l'industrie de la contre est encore dans
l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mpriser les travaux manuels
autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands
en mdiocre estime, ce serait mme, dit-on, parce que la plupart de
ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie.
Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans
l'administration et contribuent  dvelopper ce flau de la
bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise.
Mais beaucoup d'tudiants, revenus des universits de l'tranger,
s'occupent aussi de rpandre l'instruction dans le pays, et de
trs-grands progrs ne cessent de s'accomplir  cet gard; on peut dire
qu'ils sont immenses depuis l'poque, encore rcente (1839), o le
souverain lui-mme avouait ne savoir pas crire. Les coles et les
collges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intrieur
de la pninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent
s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions
d'autrefois sont encore bien loin d'tre dissipes, mais il est au moins
une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de
leurs aeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde grco-romain
jusqu'aux glorieux vnements de la guerre d'indpendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparatre de leur pays tout ce qui
rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une
persvrante nergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matriel
cette oeuvre est  peu prs termine. Belgrade la Turque a cess
d'exister; elle est remplace par une ville occidentale, comme Vienne et
Bude-Pest; des palais de style europen s'y lvent au lieu des mosques
 minarets et  coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux
quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc
recouvrent l'esplanade o les Turcs dressaient les poteaux chargs de
ttes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un petit
Paris, disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz,
clbre dans l'histoire des traits sous le nom de Passarovitz, s'est
galement transforme. Semederevo (Semendria), d'o partit le signal de
l'indpendance en 1806, a d se rebtir en entier, puisqu'elle avait t
dmolie pendant la guerre. Dans l'intrieur des terres les changements
se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins,
grce aux routes qui commencent  s'tendre en rseau sur toute la
contre. De mme, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au
fatalisme turc. Nagure encore c'tait un peuple de l'Orient: par le
travail et l'initiative, il appartient dsormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie hrditaire, dont la
constitution ressemble  celle des autres monarchies parlementaires de
l'Europe. Le prince ou _kniaz_ gouverne avec le concours de ministres
responsables, promulgue les lois, les labore avec le Snat ou Conseil
d'tat, nomme aux emplois publics, commande l'arme, signe les traits.
Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. dfaut de descendance
masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe.
La _Skoupchtina_ ou assemble nationale, dont l'origine remonte aux
premiers temps de la monarchie serbe, est compose de 134 membres, dont
un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont lus par
les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impt est lecteur;
le suffrage est donc  peu prs universel. Outre ce parlement national,
qui exerce le pouvoir lgislatif conjointement avec le prince, chaque
commune ou _obtchina_, compose des diverses associations familiales,
possde aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue
dans les affaires locales: c'est dans ces assembles de villages que se
forme l'esprit public et que se prparent en ralit les votes de la
Skoupchtina. La constitution prvoit aussi, pour les grands vnements
politiques, l'lection directe par le peuple d'une skoupchtina
extraordinaire, compose du quadruple des membres. D'ailleurs les
affaires sont relativement bien gres, et ce qui le prouve, c'est que
seule entre tous les tats de l'Europe la Serbie n'a point de dette
publique[54].

[Note 54: Budget de la Serbie en 1874:

Recettes...........      14,700,000 fr.
Dpenses...........      14,700,000 
]

Tous les cultes sont libres; nanmoins la religion catholique grecque
est dite religion de l'tat. Elle reconnat pour son chef nominal le
patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre
d'autocphale et se gouverne elle-mme par un synode, compos de
l'archevque de Belgrade, mtropolitain de Serbie, et des trois vques
diocsains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le mtropolitain est
nomm directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux
siges vacants, mais sous rserve de la sanction du prince. Les hauts
dignitaires de l'glise sont pays, tandis que les simples prtres
vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu
le produit de terrains appartenant aux monastres; mais une rcente
dcision de la Skoupchtina a supprim tous les couvents,  l'exception
de cinq o les religieux seront recueillis jusqu' leur mort. Les rentes
des anciennes proprits de main-morte doivent tre appliques 
l'entretien des coles.

En Serbie tous les hommes valides font partie de l'arme. Mais, 
proprement parler, l'arme permanente, d'au plus quatre mille hommes,
n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient  s'enrgimenter
au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la
milice, compos du quart des citoyens de vingt  cinquante ans, prend
part chaque anne  des exercices militaires; il est immdiatement
mobilisable. Le deuxime ban est organis de manire  pouvoir tre
runi sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger
national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent  cent
cinquante mille hommes: c'est peut-tre l'tat d'Europe dont, toute
proportion garde, l'organisation militaire est la plus forte.

La Serbie est divise administrativement en dix-sept dpartements ou
cercles (_okrouji_):

                                                          Population
  Cercles.      Chefs-lieux.   Superficie. Cantons. Communes.
                                                             en 1866.
Alexinatz.... Alexinatz....  2,148 kil. car.   3      44      46,910
Belgrade..... Belgrade.....  1,707            5      56      61,713
Cserna-Rjeka. Zatchar.....  2,753            2      36      51,966
Jagodina..... Jagodina.....  1,597            3      68      61,272
Knjatchevatz. Knjatchevatz.  1,817            2      53      96,626
Kragoujevatz. Kragoujevalz.  2,863            4      82      67,849
Krana....... Negotin......  2,974            4      71      66,063
Krouohevatz.. Krouchevalz..  2,533            4      56      48,176
Podrinje..... Losnitza.....  1,267            3      28     142,466
Pozarevatz... Pozarevatz...  3,634            7     150      47,263
Rudnik....... Milanovatz...  1,927            5      47      71,192
Chabatz...... Chabatz......  2,313            3      47      57,438
Smederevo.... Smederevo....  1,156            2      54      57,969
Tchatchak.... Tchatchak....  3,744            4      49      54,868
Tjuprija..... Tjuprija.....  2,092            2      70     104,808
Onjiza....... Oujiza.......  6,057            6      83      81,271
Vajjevo...... Valjevo......  2,953            4      68      20,133
Belgrade (ville)..................            1       1      25,089
                           _________________  __   _____   _________
                            43,535 kil. car.  62   1,063   1,173,072

Population probable en 1875......  1,386,000 habitants.
           Serbes................  1,100,000
           Roumains Valaques.....    160,000
                   Zinzares.....     20,000
           Bulgares..............     50,000
           Tsiganes..............     30,000
           Allemands.............      3,000
           Juifs, Magyars, etc..       3,000




II

LA MONTAGNE NOIRE

Pour nous Occidentaux cette contre de l'Illyrie turque est gnralement
connue sous le nom italien de Montngro que lui donna jadis Venise, et
qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indignes, Csernagora
ou Montagne Noire. Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en
apparence, puisqu'il s'applique  des monts calcaires dont les teintes
blanches ou gristres frappent mme le voyageur qui vogue au loin sur
l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre
au figur et signifierait Montagne des Proscrits ou Mont des Hommes
Terribles; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces
contres, nues aujourd'hui, taient autrefois noires de sapins.

Les Montngrins n'ont jamais t asservis par les Turcs. Tandis que
tout le reste du grand empire serbe tait envahi par les Osmanlis, eux
seuls, grce  la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient
cherch refuge, ont pu maintenir leur indpendance. Souvent ils ont
accept des patrons; longtemps mme ils ont t sous la protection, mais
non sous la dpendance, de la rpublique de Venise; ils ne se sont point
courbs devant le sultan, et, tantt par la force des armes, tantt par
l'appui de puissances trangres, ils ont continu d'occuper en toute
souverainet leurs hautes valles des Alpes Illyriennes. Toutefois ces
monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi
leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, 
cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un
ct, les Montngrins sont spars de leurs frres de la Serbie par une
barrire de cimes trs-leves et par une bande de territoire turc; de
l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur
dfendent l'accs de l'Adriatique: leur mer  eux est le petit lac de
Skodra (Scutari), qu'aliment la rivire nationale, la Zeta, unie  la
Moratcha. S'ils n'avaient rien  craindre pour leur indpendance en
descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientt
abandonns aux ptres.

La partie orientale du Montngro, dite les Berda ou Brda, que
parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accs relativement
facile. Ses valles, domines au nord par les pyramides dolomitiques du
Dormitor,  l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent  celles de
la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mmes bassins
ouverts succdant  d'troits dfils, les mmes sinuosits, les mmes
vallons latraux, les mmes cirques ravins o se runissent les
premires eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la
Montagne Noire proprement dite, prsente un aspect tout diffrent.
C'est un ddale de cavits, de vallons et de simples trous spars les
uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs ingales, hrisss
de pointes, coups de prcipices, veins dans tous les sens d'troites
fissures o se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les
seuls  pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. Quand Dieu
cra le monde, disent-ils en riant, il tenait  la main un sac plein de
montagnes; mais le sac vint  crever prcisment au-dessus du
Montngro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous
voyez!

[Illustration: MONTENEGRO ET LAC DE SKODRA.]

Contemple  vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble  un vaste
gteau de cire aux mille alvoles ou bien  un tissu aux mille
cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excav le plateau en
une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont vid de larges
valles, ailleurs seulement d'troites _raudinas_ formant de vritables
puits. Pendant les saisons trs-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs
temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais
d'ordinaire elles s'coulent immdiatement  travers les broussailles
dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles
sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les
bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivire par excellence du
Montngro, est elle-mme forme des ruisseaux qui se sont engouffrs au
nord dans les entonnoirs de la valle de Niksich et qui coulent en un
lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la
Carniole, certaines rgions des Basses-Alpes franaises et maintes
autres contres montagneuses ont la mme structure alvolaire que le
Montngro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits
bassins juxtaposs en un vaste systme. Le voyageur est d'autant plus
frapp de toutes ces ingalits du plateau, de ces montes et de ces
descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux
pierres roulantes ou des escaliers de roches bords de prcipices. La
capitale du Montngro, la petite bourgade de Cettinje, o l'on compte
un peu plus de cent maisons, est elle-mme situe au coeur des montagnes
dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se
livrer  une pnible escalade. Nagure les Montngrins se gardaient
bien d'amliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement
accessibles: l o passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent
passer aussi. Toutefois les ncessits du commerce et les convenances de
la petite cour montngrine ont fait rcemment construire une route
carrossable de Cettinje  Cattaro.

Quoique frres des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire
se distinguent par des traits spciaux qu'ils doivent  leur vie de
combats incessants,  l'lvation et  l'pret du sol qui les nourrit,
et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Montngrin n'a pas
les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et
batailleur, toujours prt  mettre la main sur ses armes;  sa ceinture
il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; mme en cultivant son
champ il a la carabine au ct. Rcemment encore il exigeait le prix du
sang. Une gratignure mme devait se payer, une blessure valait une
autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se
poursuivaient de gnration en gnration entre les diverses familles
tant que le compte des tls n'tait pas en rgle de part et d'autre, ou
qu'une compensation montaire, fixe d'ordinaire par les arbitres  dix
sequins par sang, n'tait pas dment paye. De nos jours les cas de
vengeance hrditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la
justice coutumire, la loi dicte par le prince a d se montrer d'une
svrit terrible: meurtriers, tratres, rebelles, rfractaires, voleurs
doublement rcidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de
lse-majest, profanateurs du culte, tous sont galement condamns  la
fusillade. Compar au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un
barbare. Il est galement moins beau. Les femmes ne se distinguent pas
non plus par la rgularit des traits; elles n'ont pas la figure noble
de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en gnral plus de
grce et d'lasticit dans les mouvements. Elles sont trs-fcondes;
aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il frquemment que
les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.

Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Montngro n'taient
pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits taient les
seuls qui en parcourussent les pturages et les forts. Mais, pour
viter l'esclavage, les habitants des valles infrieures durent se
rfugier au milieu de ces roches leves, sous l'pre climat des
hauteurs, et tcher d'y maintenir leur existence par la culture et
l'lve des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage.
L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant
procurer aux Montngrins que de maigres rcoltes, le pays est trop
peupl en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend
les proportions d'une vritable famine. De nombreux Uscoques,
c'est--dire des fugitifs bosniaques chapps au joug des Musulmans,
accroissent encore la misre en diminuant la part de terrains
cultivables qui revient  chacun. Il a fallu diviser le sol en
proprits particulires, en innombrables parcelles; quant aux
pturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe.
D'aprs les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille
habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont t peut-tre un
peu forces dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre
fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des
batteries de troncs d'arbres simulant des bouches  feu; mais la
population montngrine ne s'levt-elle qu' cent vingt ou cent
quarante mille habitants, elle serait dj trop considrable pour cette
rgion de montagnes[55]. Aussi les incursions armes des Csernagorsques
dans les valles limitrophes taient-elles pour ainsi dire une ncessit
conomique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim
ou prir sur le champ de bataille. Les Montngrins choisissaient cette
dernire alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la
souhaitaient au nouveau-n. Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!
tel tait le voeu que formulaient les parents et les amis  ct du
berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de
succomber  la maladie ou  la vieillesse, on se servait d'un euphmisme
pour dguiser le genre de mort: Le Vieux Meurtrier l'a tu! C'est
ainsi qu'on tchait d'excuser le dfunt.

[Note 55:

Superficie du Montngro.......        4,427 kilomtres carrs.
Population en 1864.............      196,000 habitants.
Population kilomtrique........           44    
]

Les expditions guerrires des Csernagorsques, annuelles ou mme
continues avant que l'Europe n'y et mis un terme, n'taient en ralit
que des rcoltes  main arme. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au
nord, dans l'Herzgovine, les valles de Grahovo et de Niksich; c'est
pour avoir du pain qu'ils ont  tant de reprises cherch  conqurir les
terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra;
c'est galement pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de
rclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un dbouch vers la
mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les
autres articles que leur vendent  beaux deniers les marchands de
Cattaro. Pousses par la ncessit, des familles de Montngrins
allaient jusqu' cultiver des terres sous le canon des forteresses
turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient
 leur poste. Celui qui s'enfuyait avait  payer une forte amende et
mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entire a d se
mler des conflits qui clataient  tout propos entre les Montngrins
et les Musulmans leurs voisins, la frontire de la Csernagore a t
strictement dlimite, et maintenant elle est devenue assez sre pour
que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contres,
nagure inabordables, qui s'tendent  l'est du Montngro. Les
habitants de la montagne sont bien forcs de s'entendre parfois avec
leurs voisins de la plaine pour faire change de bons offices: en t
ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les
hauts pturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mmes et sont
accueillis en amis.

Le commerce lgitime contribue aussi  nourrir les Csernagorsques. C'est
le Montngro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumes de chvre
et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il
expdie aussi chaque anne environ 200,000 ttes de petit btail, ainsi
que des peaux, des graisses, le poisson sal de son lac, du fromage, du
miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles
sont values  plus d'un million, et ces expditions se font, pour une
forte part, au compte des Csernagorsques eux-mmes, qui s'associent pour
ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Montngrin, comme
son voisin l'Albanais, migr pour aller dans les grandes villes
chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On
compte des milliers d'migrants de la Montagne Noire  Constantinople:
ils y exercent les mtiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers,
et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, l'ennemi
hrditaire de leur race. En temps de paix, ils migrent aussi dans
toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont mme assez
nombreux en gypte.

Les seuls trangers qui rsident en groupes considrables dans la
Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs
compltement aux Serbes du pays: ils ont mme langue, mme costume, mme
religion, mmes moeurs; ils ne diffrent que par le mtier, car ils sont
tous forgerons et serruriers. Nul Montngrin ne voudrait exercer leur
profession mprise. Ils sont tenus  l'cart et n'ont point le droit de
se marier dans les familles des Serbes.

Le gouvernement de Montngro est un mlange bizarre de dmocratie, de
fodalit et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous arms, s'abordent
avec des allures d'gaux, mais ils sont loin de l'tre. Les diverses
classes qui composent la nation subissent toujours l'autorit des
familles puissantes; de son ct, le souverain, soutenu par l'influence
de la Russie, et mme subventionn par elle comme fonctionnaire de
l'tat, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les
pouvoirs en sa personne. En sa qualit de Seigneur saint, il
s'approprie les deux tiers du revenu national. Le snat ou _sovjet_ qui
l'assiste pour laborer les dcrets est un conseil consultatif nomm par
le prince et compos d'officiers. La _skoupchtina_ est une simple
runion des doyens des tribus, venus pour couter et applaudir le
discours du trne. Toutefois depuis 1851 le _kniaz_ a cese de cumuler
le titre d'vque ou _vladika_ avec ceux de grand-juge et de commandant
des armes. La constitution de l'glise grecque interdisant le mariage
aux vques, le prince Danilo a d, pour se marier, dlguer l'piscopat
 l'un de ses cousins.

Tout le territoire montngrin est organis militairement,  peu prs
comme l'taient nagure les Confins de la Croatie et de la Slavonie
austro-hongroises. La population est divise par groupes de combattants,
tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, vovodes,
capitaines, centurions et dcurions, sont en mme temps administrateurs
civils et juges. Ils infligent les amendes et en peroivent leur part.

Le pays se divise militairement et administrativement en huit _nahis_.
De ces nahis, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchk et Koulchka,
se trouvent dans la valle de la Moratcha et constituent les Berda. Les
quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent
les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A
l'exception d'une nahi, toutes les autres se divisent en tribus,
constitues par la runion de plusieurs parents, subdivises
elles-mmes en familles.





                             CHAPITRE VIII

                                L'ITALIE



I

VUE D'ENSEMBLE


La pninsule italienne est une des contres les plus nettement
dlimites par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des
promontoires ligures  la pninsule montueuse de l'Istrie, s'lvent en
muraille continue, sans autre brche que des cols situs encore dans la
zone des forts de pins, des pturages ou des neiges. Ainsi que les deux
autres presqu'les du midi de l'Europe, la Grce et l'Espagne, l'Italie
tait donc un petit monde  part, destin par sa forme mme  devenir le
thtre d'une volution spciale de l'humanit. Non-seulement le relief
du sol limite parfaitement la pninsule latine, celle-ci se distingue
aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beaut du
ciel, la richesse des campagnes; ds que l'habitant d'outre-mont a
franchi la crte de sparation et commence  descendre sur les pentes
ensoleilles, il s'aperoit que tout a chang, autour de lui; il est sur
une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la
plupart des rgions de la Terre, celui des les et du continent voisin.

Grce au rempart des Alpes qui la protge et aux mers qui l'entourent,
l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalit gographique bien
distincte. Des plaines de la Lombardie aux ctes de la Sicile, tous ses
paysages ont des traits de ressemblance et sont baigns de la mme
lumire: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions
charmantes et de varit pittoresque dans cette grande unit! La chane
des Apennins, qui se soude  l'extrmit mridionale des Alpes
franaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle
longe la mer comme un norme mur s'appuyant de distance en distance sur
de puissants contre-forts; puis elle se dveloppe en un vaste croissant
 travers la pninsule italienne, tantt s'amincissant en arte, tantt
s'largissant en massif, s'talant en plateau ou se ramifiant en
chanons et en promontoires. Les valles fluviales et les plaines la
dcoupent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau
ou dj combls par les alluvions, s'tendent  la base de ses rochers;
des cnes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent
par la rgularit de leur forme avec les escarpements ingaux de
l'Apennin. La mer, invite et repousse tour  tour par les sinuosits
du relief pninsulaire, dcoupe le littoral en une srie de baies qui se
succdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se dveloppent en
arcs de cercle rguliers d'un cap  l'autre cap. Au nord de la
presqu'le, elles n'chancrent que faiblement les terres; au sud, elles
s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en vritables
golfes. D'ailleurs cette forme de la Pninsule est relativement rcente;
une ancienne Italie granitique a probablement exist, mais elle n'est
plus, et l'Italie actuelle est presque entire d'origine moderne, ainsi
que le tmoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des
chanes parallles et des plaines intermdiaires. C'est  l'poque
ocne seulement que les divers lots se sont unis en une presqu'le
continue.

Compare  la Grce, si bizarrement taillade et dchiquete, l'Italie,
pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobrit de lignes. Ses
montagnes se prolongent en chanes plus rgulires; ses ctes sont
beaucoup moins profondment chancres; ceux de ses petits archipels que
l'on pourrait comparer vaguement  la ronde des Cyclades sont peu
nombreux, et ses trois grandes les, la Sicile, la Sardaigne, la Corse,
sont des terres de contours presque gomtriques et d'aspect tout  fait
continental. Par la configuration gnrale de ses rivages l'Italie
marque prcisment la transition entre la joyeuse Grce et la grave
Ibrie, plateau dj presque africain. La situation gographique
correspond ainsi au dveloppement des formes.

Dans son ensemble, la pninsule italienne prsente un contraste
remarquable avec la presqu'le des Balkhans. Tandis que celle-ci est
tourne surtout vers la mer ge et regarde l'orient, la partie vraiment
pninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire
beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la
mer Tyrrhnienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus
srs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Ocan, que
s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par
consquent ce sont les campagnes situes  l'ouest des Apennins qui ont
nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles
dont le rle politique a t plus considrable: c'est le ct de la
lumire, tandis que le versant adriatique, tourn vers une mer presque
ferme, un simple golfe, est pour ainsi dire le ct de l'ombre. Vers
l'extrmit mridionale de la Pninsule, les plaines de l'Apulie  l'est
sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les rgions
montagneuses de la Calabre; nanmoins le voisinage de la Sicile ne
pouvait manquer tt ou tard d'assurer la prpondrance au littoral de
l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grce, lorsque
Athnes, les cits de l'Asie Mineure, les les de la mer ge, taient
le point de dpart de toute initiative, les rpubliques tournes vers
l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les
cits du littoral de l'ouest une incontestable prminence. Ainsi la
configuration physique de l'Italie a singulirement aid le mouvement
historique de civilisation qui s'est port du sud-est au nord-ouest, de
l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages
orientaux de la Grande-Grce et de la Sicile, l'Italie du sud tait
librement ouverte  l'influence hellnique; c'est de ce ct qu'elle a
reu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Pninsule fait pour
ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement
d'expansion des ides vers l'Europe occidentale s'est trouv grandement
facilit. Si l'Italie avait t diffrente par son relief et ses
contours, la civilisation et pris une direction tout autre.

Pendant prs de deux mille annes, depuis l'abaissement de Carthage
jusqu' la dcouverte de l'Amrique, l'Italie est reste le centre du
monde polic: elle a exerc l'hgmonie, soit par la force de la
conqute et de l'organisation, comme le fit la Ville ternelle, soit,
comme aux temps de Florence, de Gnes et de Venise, par la puissance du
gnie, la libert relative des institutions, le dveloppement des
sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de
l'histoire, l'unification politique des peuples mditerranens sous les
lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien
nomm du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie.
Il importe donc de rechercher les conditions du milieu gographique
auxquelles la pninsule latine doit le rle prpondrant qu'elle a jou
dans le monde pendant ces deux ges de la vie de l'humanit.

Mommsen et d'autres historiens ont signal l'heureuse position de Rome
comme march commercial. Ds la premire priode de son histoire, elle
fut un entrept de denres pour les populations voisines. Assise au
centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve
navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle
avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontire commune de
trois nationalits, les Latins, les Sabins et les trusques; lorsque,
par la conqute, elle fut matresse de tout le pays environnant, son
importance, comme lieu d'changes, ne pouvait donc manquer d'tre
considrable. Mais, quelle que ft la valeur de ce trafic local, il
n'et pas suffi  faire de Rome une grande cit, Cette ville n'a point,
comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions
incomparables qui en font un point de convergence ncessaire pour les
marchandises du monde entier. Pour le commerce gnral elle est mme
assez mal situe. Les hauts Apennins qui s'lvent en demi-cercle autour
du pays romain taient nagure un rempart difficile  franchir, et les
trafiquants cherchaient  l'viter; la mer voisine de Rome est fort
inhospitalire, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, o mme
les petites galres des temps anciens n'entraient point sans pril. Si
le travail de l'homme n'tait intervenu pour le creusement d'un canal
maritime, de bassins artificiels, et la construction de mles et de
jetes, jamais la bouche du Tibre n'et pu servir au grand commerce.

[Illustration: VUE GNRALE DE ROME.]

La situation de Rome, comme centre d'changes, n'explique donc la
puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part.
Indpendamment des causes qui doivent tre cherches dans l'volution
historique du peuple lui-mme, la vraie raison de la grandeur de Rome,
ce qui lui a donn cette force prodigieuse pour l'assimilation politique
de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle
occupait, par rapport  trois grands cercles disposs rgulirement les
uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome,  autant
de phases de son dveloppement dans l'histoire. Pendant les premiers
temps de sa lutte, pour l'existence contre les cits voisines, la
peuplade qui servit d'aeule aux fiers citoyens romains se trouvait
heureusement au centre d'un bassin bien limit, que bornent des
montagnes peu leves, mais de hauteur suffisante pour mettre  l'abri
d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins
aprs de longs sicles de luttes, eut asservi ou bien extermin les
montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance matresse des
territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu
gographique et le centre de gravit naturel. Au nord s'tendait la
vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud taient des
rgions montueuses et semes d'obstacles, mais o la rsistance ne
pouvait tre efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de
ces montagnes avaient pour voisins immdiats, sur le pourtour de la
Pninsule, les citoyens polics de villes grecques. Entre ces deux
lments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun tait
impossible, et les villes hellniques elles-mmes, disperses sur un
immense dveloppement de ctes, ne surent pas s'unir pour rsister. Les
les italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'taient pas non
plus habites par des populations assez cohrentes pour se soustraire 
la puissance des Romains. Ainsi le deuxime cercle, celui de la
conqute, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait dsigner
sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il
se trouva que les deux extrmits du monde italien, la plaine padane et
la Sicile, taient deux riches greniers de vivres.

[Illustration: N 46.--ROME ET L'EMPIRE ROMAIN.]

Pourvue des approvisionnements ncessaires, Rome put donc continuer le
cours de ses conqutes. De mme qu'elle est au centre de l'Italie, de
mme l'Italie est au centre de la Mditerrane. De toutes parts se fit
sentir la force d'attraction de la grande cit: du ct de l'orient
l'Illyrie, la Grce, l'gypte, du ct du sud la Lybie, la Maurtanie, 
l'ouest l'Ibrie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins,
compltrent bientt le troisime cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'quilibre gographique du monde mditerranen, Rome
garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'loignrent peu 
peu. Ds que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans
l'intrieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec
l'Orient, de l'autre avec ces rgions sans bornes connues que
parcouraient les barbares, la Ville par excellence cessa d'tre le
centre du monde, et la grande vie des nations europennes dplaa ses
foyers vers le nord et le nord-ouest. Dj vers la fin de l'empire Rome
fut remplace en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernire ville
devint le sige de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La dchance
de la cit des Csars tait dfinitive. Il est vrai qu'aux empereurs
succdrent les papes, eux aussi pontifes suprmes, quoique d'un culte
nouveau; de mme que l'ombre suit le corps, de mme la tradition voulut
prolonger les institutions politiques au del du terme naturel de leur
dure: l'unit de l'glise remplaa celle de l'empire. La souverainet
de Rome tait devenue un vritable dogme,  la fois politique et
religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des mes,
rsidaient toujours  Rome, c'est par del les Alpes que pendant le
moyen ge, et jusqu'au commencement de ce sicle, rsidrent les
vritables matres du saint empire romain. Ils n'allaient chercher en
Italie que la conscration de leur puissance, mais la puissance mme,
c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitus 
l'obissance, voulaient maintenir l'autorit de cette Rome qui les avait
si longtemps domins; la tentative ne reposait que sur une illusion.
Non-seulement l'axe du monde civilis, mais encore celui de l'Italie
elle-mme avait chang de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gnes,
de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin mme, que devait partir
dsormais la grande initiative. Si Rome, quoique dchue par la force des
choses, a repris une certaine importance et mme est redevenue capitale,
c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire  tout prix et
que, par une sorte de superstition archologique, elle cherche  prendre
le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on
fasse, ce n'est plus l qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis
quinze cents ans, l'histoire a compltement chang toutes les conditions
gographiques de la Pninsule.

Pendant le cours de ce sicle, l'unit de l'Italie est devenue un grand
fait politique, et dsormais, sauf en quelques districts cisalpins o
l'tranger domine encore, les frontires administratives du pays
concident avec ses frontires naturelles. La puissance du fait accompli
sert donc  mettre en lumire l'individualit gographique de l'Italie,
et l'on s'tonne que cette contre soit reste si longtemps divise en
tats distincts. Cependant ce grand tout de la Pninsule prsentait de
notables diversits provinciales par la disposition de ses bassins et de
ses versants. Les les, les plaines entoures de bordures de montagnes,
les ctes escarpes, spares de l'intrieur par des rochers abrupts,
formaient autant de pays  part, o des populations provenant de souches
diverses, gauloise, trusque, latine, plasgique, grecque ou sicule,
cherchaient naturellement  vivre de leur vie propre, indpendantes de
leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les
communications de valle  valle taient tellement difficiles, que la
mer tait reste le chemin le plus frquent. La forme de la Pninsule,
dont la longueur, des Alpes  la mer Ionienne, est cinq fois plus grande
que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes
parallles distinctes, rendait aussi presque invitable le
fractionnement du territoire en tats spars ou mme hostiles. Parfois,
il est vrai, les provinces italiennes eurent  subir la domination d'un
seul matre; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unit fut toujours
impose par la force et brise par les populations elles-mmes. La
passion de l'unit nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le
thtre de si grands vnements, n'animait qu'un bien petit nombre de
citoyens dans les rpubliques du moyen ge. Elles savaient se liguer
contre un ennemi commun; mais, ds que le pril tait pass, elles
sparaient de nouveau leurs intrts et se brouillaient  propos de
quelque vtille.

Au milieu du quatorzime sicle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit
un appel  toutes les villes italiennes; il les adjura de secouer le
joug des tyrans et de former une sainte fraternit nationale, la
libration de Rome tant en mme temps la libration de toute la sainte
Italie. C'tait dj, cinq cents ans  l'avance, le langage qu'ont
parl de nos jours les aptres de l'unit italienne. Les messagers de
Rienzo parcouraient la Pninsule, un bton argent  la main; ils
portaient aux cits des paroles d'amiti et les invitaient  envoyer
leurs dputs au futur parlement de la Ville ternelle. Tous les
Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur
avaient donn les Csars. Mais ce n'taient l que des rminiscences
classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique,
dclarait que Rome n'avait pas cess d'tre la matresse du monde,
qu'elle tait en pleine possession du droit de gouverner les peuples.
Il voulait ressusciter le pass, et non pas voquer une vie nouvelle.
Aussi son oeuvre disparut comme un rve, et ce furent prcisment
Florence et Venise, les cits les plus actives, les plus intelligentes
de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimre de
songe-creux. _Siamo Veneziani, poi Cristiani_, disaient les fiers
citoyens de Venise au quinzime sicle; ils ne songeaient mme pas  se
dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre
si vaillamment pour l'indpendance de la Pninsule. D'ailleurs il ne
faut pas s'y tromper: le mouvement irrsistible qui a pouss le peuple
italien vers l'unit politique n'avait point son origine dans les masses
profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les
Calabres, en Lombardie mme, en sont encore  se demander le sens des
changements considrables qui se sont accomplis.

Nagure encore l'Italie n'tait qu'une simple expression gographique,
suivant le mot mprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est
transforme en une ralit vivante, c'est peut-tre aux invasions si
frquentes de l'tranger que le pays le doit. Sous la dure oppression
des Espagnols, des Franais, des Allemands, qui se sont rus tour  tour
sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnatre les frres
les uns des autres. A premire vue, on croirait que la Pninsule est
parfaitement protge sur son pourtour continental par la muraille
semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence.
En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent
leur versant le plus abrupt, celui qui parat vraiment inabordable; mais
sur le versant extrieur, du ct de la France, de la Suisse, de
l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les
envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de
l'Italie pouvaient sans trop de difficult gagner les cols des Alpes,
d'o ils dvalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la
barrire des Alpes n'est vraiment une barrire que pour les Italiens;
si ce n'est aux temps de Rome conqurante, elle a toujours t respecte
par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au del
nulle contre ne vaut la leur. Par contre, les Franais, les Confdrs
suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de
paradis. C'tait le pays de leurs rves, et ce pays enchant, cette
rgion si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer.
L'histoire nous dit s'ils ont obi souvent  ces apptits de conqute et
s'ils ont abreuv de sang les riches plaines convoites! C'est mme  la
rivalit de ses voisins, plus encore qu' sa propre nergie, que la
nation italienne doit d'avoir recouvr son indpendance.

Expose comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement prive
par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie
a perdu dfinitivement le _primato_ ou principat que certains de ses
fils, emports par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer;
mais si elle n'est plus la premire par le pouvoir politique, et si
d'autres nations l'ont distance pour l'industrie, le commerce et mme
pour le mouvement littraire et scientifique, elle reste toujours sans
rivale pour la richesse en monuments de l'art. Dj si privilgie par
la nature, l'Italie est de toutes les contres de la Terre celle qui
possde le plus grand nombre de cits remarquables par leurs palais et
leurs trsors de statues, de tableaux, de dcorations de toute espce.
Il est plusieurs provinces o chaque village, chaque groupe de maisons
plat au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins
par quelque corniche fouille au ciseau, un escalier hardiment jet, une
galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entr dans le sang des
populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens btissent
leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de
manire  les mettre en harmonie d'effet avec la perspective
environnante. L est le plus grand charme de la merveilleuse Italie:
partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que
d'artistes lombards, vnitiens et toscans, dont le nom ft devenu
clbre en tout autre pays, mais qui resteront  jamais oublis,  cause
mme de leur multitude ou du hasard qui les ft travailler en quelque
bourg loign des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beaut de sas monuments et le nombre
tonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est reste la premire depuis
deux mille annes, et qu'elle mrite de voir accourir les hommes
studieux de toutes les extrmits de la Terre, c'est aussi par les
souvenirs de toute espce qu'y a laisss l'histoire. Dans un pays o des
populations polices se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine
de chaque cit doit naturellement se perdre au milieu des tnbres de la
tradition et du mythe. L o s'lve de nos jours une ville toute
moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-mme prcde par
une cit grecque, trusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison
de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de
Rome; chaque glise occupe l'emplacement d'un ancien temple: les
religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se
rebtissaient dans les lieux consacrs. De mme les morts taient de
sicle en sicle enfouis dans une terre que, les uns aprs les autres,
ont purifie les augures et les prtres de diffrents cultes. Il est
intressant d'tudier sur place ces ges divers qui se sont stratifis,
pour ainsi dire, comme les dbris des difices levs successivement sur
le mme sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette
vie des nations qui s'est concentre avec tant d'activit dans les
contres historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussire
tait anime jadis.

Aprs une longue priode de dfaillance et d'asservissement, la nation
italienne a repris une place des plus avances parmi les peuples
modernes. La Pninsule a bien chang d'aspect depuis les ges reculs
pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent,  ce que dit
Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours
ses plaines si bien cultives, ses admirables jardins, ses villes
commerantes lui feraient donner une autre appellation. Les dbouchs
des Alpes et sa position au centre de la Mditerrane lui permettent de
commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et
d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gnes et de Venise. Elle
dispose de ressources normes et toujours grandissantes par ses
carrires, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits
agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses
inventeurs ne le cdent gure  ceux des autres contres du monde
civilis. La population du pays s'accrot rapidement; beaucoup plus
considrable que celle de la France en raison de la superficie du
territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par
l'migration contribue maintenant plus que toute autre  coloniser les
solitudes de l'Amrique mridionale[56].

[Note 56:

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomtres carrs.
Population en 1871............ 26,800,000 hab.
Population kilomtrique....... 90          ]




II

LE BASSIN DU PO

LE PIMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'MILIE.


La grande valle du P, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce
qu'elle occupe la partie septentrionale de la Pninsule, devrait au
contraire tre dsigne sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est
situe  une lvation moindre que les autres groupes de provinces.
C'est une rgion nettement dlimite, car elle est encore comprise dans
le tronc continental, et, du ct du sud, les Apennins la bornent de
leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle
tait certainement encore  l'poque pliocne un golfe de la mer. Ce
golfe a t peu  peu combl par les alluvions qu'apportaient les
fleuves et soulev graduellement par la pousse des forces intrieures,
tandis que plus haut les rosions des torrents agrandissaient la plaine
en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail
des sicles, le bassin du P a pris une dclivit des plus rgulires. A
l'poque o les eaux de l'Adriatique pntraient dans les valles, entre
les racines du mont Ros et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince
pdoncule des Apennins de Ligurie,  moins toutefois que la mer n'et
pas encore dtruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la
Sardaigne aux Alpes continentales.

[Illustration: PENTE DE LA VALLE DU PO.]

Aucune autre rgion d'Europe n'est plus admirablement entoure d'une
enceinte de montagnes, et bien peu de contres dans le monde peuvent lui
tre compares pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins
s'lvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs
forts, leurs pturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; 
l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont
les grandes Alpes charges de glaces qui se dressent dans leur
sublimit. Au-dessus des campagnes de Salues, le Viso, ainsi nomm de
la beaut de son aspect, domine toute la crte de sa haute pyramide
isole et dverse des petits lacs de ses pturages le ruisseau mugissant
qui prend le nom de P; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis
s'appuie sur d'normes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de
ce massif central apparat la Grivola, peut-tre la pointe la plus
lgante et la plus gracieusement sculpte des Alpes;  l'angle de tout
le systme des Alpes, le dme du mont Blanc se hausse comme une le
au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse norme du mont Rose,
couronne de son diadme  sept pointes, allonge ses promontoires en
avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler,
l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beaut
qui leur est propre. Quand, par une claire matine de soleil, on voit,
du haut du dme de Milan, la plus grande partie de l'immense
amphithtre se drouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes
innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vcu pour contempler un
tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent tre
considres comme appartenant gographiquement aux contres limitrophes.
La mme raison qui a donn un si grand charme au versant italien des
montagnes, a fait de ces hauteurs une dpendance naturelle des Gaules et
de la Germanie. D ct mridional on saisit d'un seul regard toute la
dclivit des Alpes; on contemple  la fois les campagnes plantes de
vignes et de mriers, les forts de htres et de mlzes, les pturages,
les rochers nus, les glaces blouissantes; mais le cultivateur ne se
hasarde dans ces pays difficiles que pouss par la misre. Sur l'autre
versant, plus allong, et d'ailleurs tourn vers le nord, le spectacle
offert par les monts est en gnral beaucoup moins vari, les terres
sont moins fertiles, mais les habitants des hautes valles et des
plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crte, pour
redescendre sur les pentes mridionales. Indpendamment des tentations
que la vue des plaines de l'Italie faisait natre chez des montagnards
avides, c'est dans l'architecture mme des Alpes qu'il faut chercher la
cause de la prpondrance ethnologique chue aux populations d'origine
gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se
parle que sur des points isols, tandis que les lments franais et
germanique sont trs-fortement reprsents sur le versant intrieur.

[Illustration: N 48.--GRAND PARADIS.]

[Illustration: LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO. D'aprs une
photographie de M. V. Besso.]

En de de la ligne de partage qui limite les bassins du P, de l'Adige
et des fleuves vnitiens, l'Italie ne possde  elle seule qu'un petit
nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le systme des
Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la
puissance de ses contre forts, la quantit de ses glaces, l'abondance de
ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire
Balte, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Pimont. Chose
tonnante, ce massif superbe a t longtemps confondu et, sur nombre de
documents, mme sur la grande carte de l'tat-major sarde,  l'chelle
du 50,000e, il se confond encore avec une crte beaucoup plus basse qui
se trouve  20 kilomtres plus  l'ouest, sur la frontire franaise, 
ct du col ou mont Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a
constat le premier, la prtendue montagne d'Iseran, dont le nom
figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'norme hauteur de
plus de 4,000 mtres qu'on lui attribuait est, en ralit, celle du
Grand-Paradis. Au commencement du sicle, les visiteurs taient peu
nombreux dans cette rgion des Alpes et, pendant prs de cinquante
annes, personne ne fut  mme de relever la mprise dans laquelle tait
tomb le godsien Coraboeuf, en donnant le nom d'un passage  la grande
cime mesure par lui. Sur une carte de l'ingnieur Bergonio, qui date de
la fin du dix-septime sicle, on trouve aussi un prtendu mont Iseran 
une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.

Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolment au
sud de la crte mdiane du systme, sont beaucoup moins levs que le
Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour,
l'Italie a t prive, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de
districts considrables que le versant des eaux, aussi bien que le
langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer.
Toute la haute valle du Tessin, et mme quelques-unes de celles qui
versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvtiques; tout
le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde,
appartient politiquement  l'Autriche; de mme la haute Brenta. Les deux
seuls fleuves alpins du versant mridional dont les eaux coulent presque
en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite
de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux
sommets chargs de glaciers, quoique situes gographiquement au sud de
la chane centrale des Alpes, s'lvent nanmoins soit en Autriche, soit
sur la frontire. Tels sont, parmi les gants de l'Europe centrale,
l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements
verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable
Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le
massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans
les lgendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout
ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est
galement italien par ses principales cimes; enfin plus  l'est, dans le
bassin de la Piaye, le mont Antelao, norme pyramide ravine portant 
sa pointe un oblisque neigeux, et plusieurs autres sommets  peine
moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vnitien.

La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vnitien,
avant-monts placs entre la chane principale et la plaine, ont une
hauteur moyenne  peu prs gale  celle des Apennins; ils n'atteignent
gure la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus
belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est
complet: dans toutes les valles environnantes se montrent les villes et
les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et dserts tracent
dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil tincelant. Par
leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus
belles que les grandes cimes, ont mrit d'attirer chaque anne la foule
des visiteurs de l'Italie. On aime surtout  gravir les monts que les
lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac
Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines o le
bleu des eaux s'entremle au vert des bois et des prairies, les superbes
montagnes qui s'lvent entre les deux branches du lac de Como et la mer
de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avanant ses
promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde.
Les belles montagnes de la Valteline, ou la chane Orobia, au sud de la
dpression o passe l'Adda dans son cours suprieur, sont moins connues,
 cause de leur loignement des grandes villes, mais elles mriteraient
d'tre aussi frquemment visites que les cimes les plus fameuses,
situes dans le voisinage de la plaine. Elles forment une vritable
_sierra_ d'une hauteur moyenne de 2800 mtres, chancre de cols fort
levs et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournes au
nord;  la base de ces monts on croirait voir les Pyrnes. Quant aux
sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les
campagnes vnitiennes, ils ne ressemblent qu' eux-mmes. Vues  travers
la verdure des pins et des htres, ou contrastant avec l'eau bleue des
lacs, leurs roches blanches, lgrement teintes de rose et d'autres
nuances dlicates, produisent un effet merveilleux. Le gologue de
Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isols sont
d'anciens lots de coraux, des _atolls_ soulevs du fond des mers  des
hauteurs diverses de 2,000  3,300 mtres d'lvation. Quoi qu'il en
soit, ces montagnes ajoutent  la beaut naturelle de toutes les rgions
alpines la plus grande originalit de couleur et d'aspect.

De mme qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des
Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composs
de formations gologiques de plus en plus modernes,  mesure qu'on se
rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches mtamorphiques, le
_verrucano_, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les
granits, les gneiss, les schistes des massifs suprieurs, puis viennent
principalement des assises des poques du trias et du jura; plus bas
encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes,
d'argiles, de cailloux agglomrs. C'est dans cette formation, au
nord-ouest de Vrone, que se trouve le Monte Bolca, clbre dans le
monde des gologues  cause du grand nombre de plantes et d'animaux
fossiles qu'on y a dcouverts; Agassiz n'y a pas compt moins de cent
vingt-sept espces de poissons, dont la moiti existe encore.[57] Enfin
toute la plaine du Pimont et de la Lombardie,  l'exception des buttes
isoles qui s'y lvent et de rares lambeaux de dpts marins laisss
sur ses bords, est compose de dbris apports par les torrents. On n'en
connat point encore la puissance, puisque les divers sondages oprs
dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrts avant d'avoir
atteint la roche solide. En supposant que la dclivit des Alpes et
celle des Apennins se continuent uniformment au-dessous de la plaine,
c'est  1260 mtres au-dessous de la surface que se trouverait le fond
du prodigieux amas de cailloux. C'est l ce que reprsentent les deux
diagrammes de la page suivante, dont le premier reprsente les hauteurs
dcuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions
vraies. On le voit, la masse de dbris arrachs au flanc des Alpes par
les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume
que de grands systmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les
quantits normes de dblais qui sont alls se dposer au fond des mers.

[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:

Mont Viso                3,836 mt.
Grand-Paradis            4,045  
Monte delle Disgrazio    3,680  
Adamello                 3,556  
Antelao                  3,255  
Brunone (chane Orobia)  3,161  
Motterone (avant-monts)  1,491  
Generoso                1,728  
Monte Baldo             2,228  
Monte Bolca               958  
]

La grande plaine qui continue en apparence jusqu' la base du mont Rose
et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la
mer, des pninsules, des les, et  et l quelques archipels. A l'est
et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat
septentrional et de l'Astsan, ravines dans tous les sens par
d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq  sept cents
mtres de hauteur, compltement spars des Alpes de Ligurie et des
Apennins par la dpression dans laquelle passe le Tanaro. A la base mme
des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubrances de granit, de
gneiss, de porphyre, lvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus
des plaines niveles par les eaux et rgulirement inclines suivant le
cours du P.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vnitiennes, la
gibbosit du Bosco Montello est galement une masse tout  fait
insulaire; mme sur les bords du P, entre Pavie et Plaisance, on voit
une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles,
portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin  l'orient
du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqus de formations
crtaces, surgissent du milieu de la plaine. Les cratres des monts
Berici prs de Vicence, et ceux des collines Euganennes dans le
voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une poque
inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une
extrme abondance des fissures du trachyte et du basalte tmoignent de
la grande activit qu'ont encore les foyers souterrains dans cette
rgion de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de
Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont trs-frquents,
soit que le sol caverneux s'croule et se tasse dans les profondeurs,
soit aussi que le foyer cach des laves ait encore quelque ardeur.

[Note 58: Pente moyenne du P:

Source du P              1,952 mt.
Saluces                     566  
Turin                       230  
Pavie (bouche du Tessin)    100  
Plaisance                    66  
Crmone                      45  
Mantoue                      27  
Ferrare                       5  
]

[Illustration: No 49 _a_.--PLAINE DE DBRIS ENTRE LES ALPES ET LES
APENNINS, D'APRS ZOLLIKOFER. No. 49 _b_.]

Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre ct
du P les rgions volcaniques du Vronais et du Vicentin, s'tend une
zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire gologique de
la Pninsule, mais fort curieuse par les phnomnes dont elle est encore
le thtre. Dans le voisinage immdiat de la crte des monts, au sud de
Modne et de Bologne, des jets d'hydrogne s'chappent  et l par des
fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en
certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la prparation de la
chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra
Mala, Porretta, Barigazzo, sont les fontaines ardentes, si clbres
dans l'antiquit fit au moyen ge,  cause des incendies spontans qui
clairaient les voyageurs pendant les nuits. Paralllement  cette zone
de terrains brlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mmes de la
plaine, une autre fissure du sol se rvle par une ligne de volcans
boueux, dont le plus clbre est celui de Sassuolo, prs de Modne. A
Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de ptrole. C'est un fait
remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe combl soit ainsi bord
de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en
Pimont, des sources chaudes d'une extrme abondance, celles d'Acqui
notamment, semblent tmoigner d'un reste de volcanicit.

[Illustration: N 50.--SALSES ET SOURCES THERMALES DU NORD DE
L'APPENIN.]

L'immense demi-cercle des valles alpines et des plaines qui s'tendent
 la base de l'amphithtre des montagnes garde encore les traces
nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'poque gologique
actuelle, dbordaient de la grande sibrie de neiges occupant le centre
de l'Europe. De la valle du Tanaro, dans les Alpes Ligures,  la valle
de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un
dbouch de rivire qui ne prsente des amas de dbris jadis apports
par les glaces et maintenant revtus de vgtation. La plupart des
anciens courants glaciaires qui s'panchaient dans les plaines,
dpassaient en longueur ceux qui se dversent en Suisse des flancs du
mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux
atteignaient un tel dveloppement, qu'on ne saurait mme leur comparer
les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le
Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des
fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la
Suisse offraient  l'poque glaciaire.

[Illustration: N31.--ANCIENS GLACIERS DES ALPES.]

[Illustration: No 52.--LA SERRA D'IVREA ET LES ANCIENS LACS GLACIAIRES
DE LA DOIRE.]

Dj l'un des plus petits courants de neige cristallise, celui qui
descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46
kilomtres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les
glaces du mont Genvre, du mont Tabor, du mont Cenis, tait deux fois
plus long, et les moraines qu'il a pousses, jusque dans le voisinage de
Turin se dressent en un vritable amphithtre de collines  et l
dblayes par les eaux: les paysans lui donnent le nom de rgion des
pierres (_regione alle pietre_). Plus au nord, tous les courants de
glace ns dans la concavit des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au
massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomtres de
cours, qui dbouchait dans la plaine, bien au del d'Ivrea, et dont les
gigantesques alluvions se montrent  330 et mme  650 mtres au-dessus
de la valle o se promnent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une
simple moraine latrale, la Clture ou _Serra_, d'Ivrea, aux talus
revtus de chtaigniers, se dveloppe sur une longueur de 28 kilomtres
 l'est du fleuve, pareille  un rempart inclin, d'une rgularit
parfaite.  l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins
remarque, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un
massif avanc des grandes Alpes; mais au sud, le rempart brch de la
moraine frontale se dveloppe en un demi-cercle encore parfait. Dans les
dbris amoncels au pied de l'ancien glacier, les roches croules du
mont Blanc se mlent  celles qui firent autrefois partie du mont
Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les
gologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus tudi
dans tous ses dtails, le cdait en importance aux glaciers jumeaux du
Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'panchaient au sud
vers les bassins occups actuellement par les lacs Majeur et de Como,
emplissaient par des branches latrales la tortueuse cavit du lac de
Lugano, puis, aprs un cours de 150 et de 190 kilomtres, se dversaient
dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta
entouraient, comme des les, les divers contre-forts les plus avancs
des Alpes. A l'est de ce rseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac
Iseo, long de 110 kilomtres  peine, et dont les moraines terminales,
mesures par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mtres de hauteur,
pouvait sembler un courant secondaire; mais immdiatement au del venait
l'immense fleuve glac de la valle de l'Adige, le plus considrable de
tous ceux des Alpes mridionales. De son origine, dans le massif de
l'Oetzthal,  ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve
solide avait prs de 280 kilomtres de dveloppement. Un de ses bras,
s'avanant vers l'est dans la valle de la Drave, descendait jusque dans
les plaines o se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse
principale suivait au sud la dpression o coule l'Adige, puis se
divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavit du
lac de Garde et poussait devant lui un vritable rempart semi-circulaire
de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situs plus  l'orient,
ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient
forcment renferms dans des limites plus troites,  cause de la faible
tendue relative de leurs bassins.

Les blocs erratiques, dont quelques-uns taient gros comme des maisons,
ne sont plus trs-nombreux. Les maons les exploitent en carrires, et
si l'on ne prend soin d'en conserver des chantillons comme proprit
nationale, ils auront bientt disparu. A Pianezza,  l'issue de la
valle de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante,
dj fortement entame par la mine, n'a pas moins de 25 mtres de long
sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mtres
cubes; il porte une chapelle  l'une de ses extrmits. On voit aussi de
magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'lvent entre
les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y tre
tailles d'un seul bloc pour les glises et les palais des alentours.
Enfin, le versant des collines de Turin tourn vers les Alpes est
galement parsem d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se
demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est  une
distance considrable au nord que s'arrtent dans la plaine les moraines
des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres dbris glaciaires, ils
constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y
faire autre chose que d'insignifiants dblais. Les collines de
Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, clbres dans l'histoire des
batailles, sont entirement composes de ces dbris tombs des flancs
des Alpes centrales, beaucoup plus leves alors qu'elles ne le sont
aujourd'hui.

En reculant vers les hautes valles, les glaciers du versant mridional
des Alpes ont graduellement mis  nu le sol qu'ils recouvraient et
rvl les profondes cavits emplies actuellement par les beaux lacs de
la Lombardie. Ces rservoirs lacustres ont eu pendant les ges modernes
de la plante l'histoire gologique la plus varie. Lorsque la plaine du
Pimont et de la Lombardie tait un golfe de l'Adriatique, ces
dpressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin,
devaient tre des bras de mer semblables aux _fjords_ actuels du
Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe mme un tmoignage fort
curieux de cet ancien tat de choses: tous les lacs lombards renferment
une espce de sardine, l'_agone_, que les naturalistes croient tre
d'origine ocanique; le lac de Garde, plus rapproch de la mer et spar
d'elle depuis des ges moins loigns, est en outre habit par deux
poissons marins adapts  leur nouveau milieu, et par un palmon, petit
crustac de mer. L'eau sale dans laquelle vivaient ces animaux a d se
vider graduellement  cause du progrs des glaciers;  la fin, les
bassins des fjords se seront trouvs combls presque en entier, et les
seuls restes des anciens bras de mer auront t quelques petits
rservoirs d'eau douce retenus  et l entre les parois des montagnes
et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les
dbris glaciaires, les alluvions distribues par les torrents ont fait
leur oeuvre gologique, et quand,  la suite d'un nouveau changement de
climat, les glaciers commencrent leur mouvement de recul, ils furent
remplacs  mesure dans les normes cavits des anciens fjords par les
eaux bleues des lacs. Les matriaux apports des montagnes avaient
dsormais coup toute communication entre la mer et ses golfes
d'autrefois.

Depuis cette poque, le nombre des lacs alpins a considrablement
diminu, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cess de se
rtrcir. Dans l'troit corridor du Pimont, o viennent converger les
torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et
helvtiques, les paisses couches d'alluvions distribues par les eaux
ont depuis longtemps combl les anciennes cavits lacustres: il n'y
reste plus que des laquets insignifiants. Les premires nappes d'eau
qui mritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Pimont,
au milieu de campagnes qui s'tendent des deux cts de la Doire Balte.
A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte
laisse au fond d'un vase, en comparaison de la mer intrieure qui se
vida lorsque la Doire se fut ouvert une brche  travers l'hmicycle de
grandes moraines qui formait la digue mridionale du rservoir. La nappe
des eaux, reprsente sur la Table de Peutinger sous le nom de _lacus
Clisius_, s'tendait alors sur un espace de plusieurs centaines de
kilomtres carrs. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la
direction du nord au sud, s'chappait autrefois du lac, beaucoup plus 
l'est, par-dessus le seuil peu lev qui limite au sud le _laghetto_ de
Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore dsigne sous le nom de Doire
morte (_Dora morta_) tmoigne des changements notables qui se sont
accomplis dans la gographie de cette partie du Pimont. D'aprs les
chroniques, c'est pendant le quatorzime sicle que se serait accompli
le dernier acte de cette rvolution dans le rgime de la Doire: c'est
alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore
parsemes de tourbires et d'tangs, mergrent du fond des eaux.

Depuis que ce rservoir s'est vid, la srie des lacs importants
commence  l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement dsign de
ce nom, puisqu'il est dpass en tendue par le lac de Garde.
D'anciennes plages, dont l'lvation moyenne est de plus de 400 mtres
au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand rservoir, son
tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio,
Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient
qu'une seule et mme nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes
dans les valles alpines. Mais les continuels affouillements oprs par
le fleuve de sortie dans les amas de dbris qui retiennent le lac
au-dessus des plaines infrieures ont abaiss peu  peu le canal
d'mission et fait disparatre toute la couche superficielle des eaux
lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rong la base  son
issue du lac Majeur, s'lvent actuellement en talus escarps de plus de
100 mtres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de mme chacun des
torrents qui ont remplac les anciens dtroits de jonction, la Strona du
lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers missaires des
tangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de
dfils scis lentement par l'action des eaux.

[Illustration: N 83--ANCIENS LACS DU VERBANO.]

Ces changements considrables dans le rgime des lacs ont eu pour
s'accomplir une srie inconnue de sicles, mais la marche en est assez
rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considrer comme
une vritable rvolution gologique. L'histoire contemporaine nous
apprend qu' l'extrmit suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et
de la Maggia empitent sur le lac comme  vue d'oeil, et que les ports
d'embarquement doivent se dplacer  mesure,  la poursuite du rivage
qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situ  prs
de 2 kilomtres du rivage, sur la Verzasca, tait un port
d'embarquement. De nos jours, les embarcadres de Magadino,  l'entre
du Tessin, sont si vite dlaisss par les eaux, que le village doit se
dplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en tre
mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante
ans, les barques allaient prendre leur chargement  plus d'un kilomtre
en amont, prs d'un quai dsert bord de ruines. Le golfe de Locarno,
dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mtres,
est destin  se transformer peu  peu en un lac distinct, car les
alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un
large hmicycle, ont dj diminu de moiti l'espace moyen qui spare
les deux rives. Un phnomne analogue s'est accompli pour le golfe dans
lequel se groupent les les Borrome. Les alluvions runies de la Strona
et de la Toce ont coup le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau
principale et l'ont laiss au milieu des campagnes, comme une sorte de
tmoin des anciens contours du Verbano.

Le rival en beaut du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est galement
dans une voie de comblement rapide. L'dda, qui dbouche latralement
dans la cavit lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus
actifs. A l'poque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au
village auquel sa position,  l'extrmit septentrionale du lac, avait
valu, dit-on, le nom de _Summolacus_, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis
que le torrent de Mera remplissait peu  peu de ses alluvions la plaine
suprieure, l'dda arrivait graduellement  couper le lac en deux
parties, par une plaine marcageuse. Il ne reste plus au nord du delta
qu'une nappe d'eau se rtrcissant de sicle en sicle et n'ayant plus
que 50 mtres de profondeur, le _lacus dimidiatus_, appel maintenant
lac de Mezzola. Tt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera
remplace par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les
miasmes qui s'lvent des terres, encore  demi noyes, ont souvent
dpeupl les localits environnantes. Le vieux fort de Fuentes,
ci-devant espagnol, qui dfendait l'entre de la valle d'Adda ou
Val-Tellina (Valteline), n'tait gure qu'un hpital pour sa misrable
garnison.

De mme que l'extrmit septentrionale du Lario, la branche de Lecco,
par laquelle s'chappe le fleuve Adda, a t coupe en fragments. Les
alluvions que les torrents amnent du flanc du Resegone et des montagnes
voisines ont partag la valle lacustre en une srie de petites nappes
d'eau, que le cours de l'Adda runit les unes aux autres, comme un fil
d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la
nature ne manquerait pas tt ou tard de combler toutes ces cavits et de
transformer la valle lacustre en une valle fluviale; mais l'homme est
venu  l'aide des agents gologiques, afin de mnager aux eaux de l'dda
un cours rgulier  travers les barrages de dbris qui les obstruaient,
et de modrer les crues du lac de Como, qui souvent s'levaient de prs
de 4 mtres au-dessus de l'tiage et menaaient les bas quartiers des
villes riveraines. Grce  la suppression des maisons de pcheurs qui
arrtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac
infrieur, celui de Brivio, a t supprim, et d'autres ont t
considrablement rtrcis. Les divers lacs de la Brianza, qui se
dveloppent en chane, entre la branche de Lecco et celle de Como, et
qui compltaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du
haut massif des montagnes du Lambro, ont t aussi, en grande partie,
asschs par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus
importants d'entre eux ne formaient, d'aprs le tmoignage de Paul Jove,
qu'un seul lac, celui d'Eupilis.

[Illustration: N 54.--ALLUVIONS DE COMBLEMENT DU LARIO.]

Le fond du lac de Como a t suffisamment tudi pour que l'on ait pu
juger du travail d'exhaussement que les alluvions oprent sur le lit
mme. Les sondages ont montr que, dans la partie septentrionale du lac,
les vases ont rempli toutes les ingalits primitives de la valle
sous-aqueuse et nivel parfaitement le palier du rservoir. Mme dans
les parages du milieu et dans la branche de Lecco, o les alluvions
profondes de l'Adda ne peuvent se dposer qu'en trs-faibles quantits,
le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como
et o ne se dverse aucun affluent considrable, le fond du bassin est
beaucoup plus irrgulier; il n'a certainement pas gard sa forme
primitive, puisque des poussires et des animalcules innombrables
tombent constamment de la surface, mais la dpression n'en a point
encore t change en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac o
se verse le fleuve Adda. Cette diffrence entre les deux profils de fond
est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de
toutes les manires  vider le rservoir lacustre: en aval par le
creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossires, au
fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier
travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont
relativement une profondeur assez faible; le diagramme prcdent, qui
figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de
Como, et o les creux ont d tre figurs au dcuple de la proportion
vraie, montre que les abmes les plus profonds du lac n'ont gure plus
de 400 mtres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y
plonger leurs bases, on croirait les cavits lacustres beaucoup plus
creuses qu'elles ne le sont en ralit. Ainsi les pentes prolonges de
Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une
profondeur de plus de 700 mtres.

[Illustration: N 55.--COUPE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU LAC DE
COMO.]

[Illustration: N 56.--COUPE DU LAC DE LECCO, A LA BIFURCATION DES
BRANCHES.]

[Illustration: N 57.--SECTION LONGITUDINALE DU LAC DE COMO.]

A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro,
qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello,
prsentent les mmes phnomnes de comblement rapide; le grand Benaco ou
lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire
trs-stable dans ses contours et dans la forme de son lit,  cause de la
faible quantit d'eau qu'il reoit, proportionnellement  la contenance
de sa cavit. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense
fleuve de glace tirolien et ne s'tait ouvert un dfil  travers les
montagnes calcaires du Vronais, le Benaco serait certainement chang en
terre ferme dans une grande partie de son tendue. Quant aux anciens
lacs des Alpes vnitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf
quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer  la
destruction rapide des roches fissures des montagnes dolomitiques.
Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqu par de
vastes tourbires, est le lac oriental des Alpes qui semble s'tre
maintenu le plus longtemps[59].

[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomtres carrs
de superficie:

(1) Noms des lacs.
(2) Superficie moyenne (kil. car.).
(3) Altitude moyenne. (mt.)
(4) Profondeur extrme.
(5) Profondeur moyenne.
(6) Contenance approximative (mt. cub.).

      (1)                  (2) (3)   (4)   (5)         (6)

Lac d'Orta...............  14  342  250(?) 150(?)  2,100,000,000
Verbano ou lac Majeur.... 211  197  375    210    44,000,000,000
Lac de Varese............  16  235   26     10       160,000,000
Ceresio ou lac de Lugano.  50  271  279    150     7,200,000,000
Lario ou lac de Como..... 156  202  412    247    35,000,000,000
Sebino ou lac d'Iseo.....  60  197  298    150     9,000,000,000
Lac d'Idro...............  14  378  122(?) (?)         (?)
Benaco ou lac de Garde... 300   69  294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)
]

Comme tous les rservoirs de mme nature, les bassins lacustres des
Alpes italiennes servent de rgulateurs aux eaux torrentielles qui s'y
dversent. A l'poque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la
masse liquide pour la rendre  l'poque des scheresses; leur propre
cart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du
niveau fluvial dans l'missaire de sortie. Dans le lac de Garde,
vritable mer relativement  l'aire qui lui envoie ses eaux, cet cart
est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et
pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de
mme ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantit d'eau
qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que
l'cart entre les niveaux d'tiage et d'hivernage est de plusieurs
mtres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de
l'unit  l'octantuple[60]. Des maigres extrmes aux crues les plus
fortes, le lac de Como s'accrot de prs de quatre mtres en hauteur et
de dix-huit kilomtres carrs en tendue. Le Verbano, encore plus
irrgulier dans son rgime, s'lve parfois de plus de sept mtres
au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de prs d'un
cinquime plus grande qu' l'poque de l'tiage. Lors de ces redoutables
inondations, le Tessin roule une quantit d'eau  peine infrieure 
celle du Nil dans son tat moyen; mais ce dluge mme n'est pas la
moiti de la masse liquide verse par tous les affluents dans le
rservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modrait pas le dbit des eaux
de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie
se trouveraient alternativement noyes et prives de l'humidit
ncessaire.

[Note 60: Rgime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins,
d'aprs Lombardini:

      Porte moyenne.   Porte la plus basse.    Porte la plus forte.
Adda.....    187                 16                      817
Tessin...    321                 50                    4,000
]

[Illustration: VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO. Dessin de Taylor, d'aprs
une photographie de M. J. Lvy.]

Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans
l'conomie gnrale de la contre. Ils exercent aussi une certaine
influence modratrice sur le climat  cause de l'galit relative de
temprature que gardent les masses liquides en proportion de
l'atmosphre. En outre, comme chemins naturels des changes entre les
plaines et les hautes valles et comme rservoirs de vie animale, ils
devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de
villages nombreux. Mais ds l'poque romaine, et plus tard, lors du
renouveau de la civilisation italienne, aprs que se fut coul le flot
des migrations barbares, la beaut des paysages est la grande cause qui
a fait difier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords
des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse
renouveles que les foules de visiteurs se prcipitent vers la
merveilleuse contre pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de
ces horizons si grandioses et si purs. Et rellement peu de sites en
Europe sont comparables  ce golfe charmant de Pallanza, o sont parses
les les Borrome avec leur village de pcheurs, leurs palais, leur
vgtation presque tropicale! Non moins belle est cette pninsule de
Bellagio, semblable  un jardin suspendu en face des grandes Alpes
neigeuses, et d'o l'on voit s'enfuir les deux branches ingales du lac
de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas;
plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette tonnante presqu'le
de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde,
pareille  un mince pdoncule s'panouissant en corolle multicolore!

Bien diffrents des lacs de la montagne, ceux de la plaine infrieure,
que l'on devrait considrer plutt comme des inondations permanentes,
ont disparu pour la plupart, grce au travail des agriculteurs qui en
ont rejet les eaux dans les rivires les plus voisines. Ainsi le grand
lac Gerondo, que citent les documents du moyen ge et qui s'tendait 
l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laiss
qu'un simple bas-fond de marcages ou _mosi_, et l'le populeuse de
Fulcheria, que ses eaux sparaient du reste de la plaine, est dsormais
rattache aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive
mridionale du P, en aval de Guastalla, sont galement asschs, et si
les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cess
d'exister, c'est qu'au douzime sicle on les a soutenus par des
barrages pour les empcher de se changer en marais. Mieux sans doute et
valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siges et des flaux
qui en furent la consquence!

Les palus du littoral de l'Adriatique, gnralement dsigns sous le nom
de _lagunes_, diminuent aussi d'tendue pendant le cours des sicles;
tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens
disparaissent peu  peu. Les vieilles cartes du rivage vnitien
diffrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et
pourtant ces changements considrables sont l'oeuvre d'un petit nombre de
sicles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du
golfe de Trieste, ont tellement modifi leur forme, qu'il est impossible
de reconstituer l'ancienne topographie de la contre; les clbres
lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gard une certaine permanence de
contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de
Brondolo a t combl depuis le milieu du seizime sicle. Au sud des
bouches du P, la grande lagune de Comacchio a t dcoupe en plusieurs
parties par les chausses d'alluvions qu'ont leves les fleuves dans
leur cours errant, et presque toute son tendue consiste en _valli_ ou
vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi,
notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavits ou
_chiari_, restes de l'Adriatique non encore colmats par les apports
fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermdiaire entre le sol et
les eaux, se prolongeait autrefois  une grande distance vers le sud et
formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de
Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon,
Sidoine Apollinaire, Jornands, Procope, donnent de cette vieille cit
conviendraient parfaitement  une ville  demi insulaire comme Venise et
Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comble, mais les espaces non
encore asschs de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares;
la profondeur moyenne n'y est que d'un  deux mtres.

[Illustration: N 58.--PLAGE ET PINDES DE RAVENNE.]

Jadis,  n'en pas douter, un cordon littoral, une flche semblable 
celles qui bordent les ctes des Carolines et du Brsil, sparait les
eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intrieur. Cette plage primitive,
dont le dveloppement tait d'environ deux cents kilomtres, existe
encore partiellement: les _lidi_ de Venise et de Comacchio, percs de
distance en distance par des brches qui laissent entrer la mare
vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce
littoral extrieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer,
c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la
pninsule basse que les abords du P ont jete dans la mer est traverse
du nord au sud par des ranges de dunes, qui sont le prolongement des
lidi vnitiens et se continuent mme dans l'tang de Comacchio par des
leves parallles au rivage actuel. De l'Adige  Cervia, ces anciennes
plages, qui semblent dater au moins de l'poque romaine, sont couvertes
de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours
ploys et gmissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des
chnes ont remplac les pins par une rotation naturelle des productions
du sol; des aubpines, des genvriers, sont les principaux arbustes du
sous-bois: on y chasse encore le sanglier.

A mesure que les eaux protges contre le flot du large par ces remparts
naturels viennent  se combler et que les alluvions dbordent 
l'extrieur, la mer s'empare des sables pour les rpartir galement et
en former, de pointe  pointe, de nouvelles flches curvilignes
semblables aux premires; immdiatement au sud de la branche matresse
du P, trois de ces chanes de dunes s'enracinent au mme point et
divergent en ventail vers le sud. De mme  l'est de Ravenne, la dune
matresse, que la pinde revt de sa sombre verdure sur un espace de
trente-cinq kilomtres en longueur et sur une largeur variable de
cinquante  trois mille mtres, est accompagne par deux autres ranges
de dunes, l'une dj compltement acheve, l'autre en voie de formation.
La vague et le vent travaillent de concert  l'lever. D'aprs M.
Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mtres par sicle
loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considrable
dans le voisinage des cours d'eau.

La mer marque donc elle-mme par une srie de barrires tous ses reculs
successifs. Il est vrai qu'elle opre aussi parfois des retours
d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqu des ctes de
la Vntie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier,
qui se prolonge  vingt mtres de profondeur, paralllement  la plage
des marais de Caorle, semble avoir t,  une poque gologique
antrieure, un lido dont la disparition a rendu  la mer libre un espace
de plus de mille kilomtres carrs. La chane des les qui bordait le
littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen
ge, a presque entirement disparu. A l'poque romaine, ces les taient
fort peuples et possdaient des chantiers de construction; elles
avaient des forts et des cultures. Les chroniques du moyen ge
racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja
allaient chasser le cerf et le sanglier dans les les, au grand
mcontentement des habitants. Maintenant la range des terres et le
rempart des dunes qui les protgeaient n'ont laiss que de faibles
restes; des roseaux ont remplac les anciennes forts et les cultures;
Grado est la seule localit du littoral qui ait gard quelques
habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des mles, des
murailles, des pavs de mosaques et mme des pierres  inscriptions
tmoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus  l'ouest, le
littoral de Venise s'est abaiss de la mme manire. Sous le sol qui
porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artsiens a
rvl l'existence de quatre strates superposes de tourbires, dont
l'une, profonde de 130 mtres, donne la mesure de l'norme affaissement
qui s'est opr. Depuis l'poque historique, l'glise souterraine de
Saint-Marc est dj devenue sous-marine; des pavs de rues, des routes,
des constructions diverses descendent peu  peu au-dessous de la surface
des lagunes, soit  cause du tassement naturel des vases, soit par toute
autre raison gologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses
rivages, c'est que les alluvions apportes par les fleuves compensent et
au del les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi,
puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu  peu sous le pav
des rues. M. Pareto value le mouvement de dpression  15 centimtres
par sicle. Aprs l'poque pliocne, l'oscillation du sol se faisait en
sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Pimont est actuellement
au-dessus du niveau de l'Adriatique.

Parmi les agents gologiques toujours  l'oeuvre pour modifier les
proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide,
les fleuves et les torrents de la plaine situe au pied des Alpes sont
de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui reprsentent la
vie. Les changements qu'ils apportent  la forme extrieure de la
plante sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en tre les
tmoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contre de
l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvele que
l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.

[Illustration: N 59.--CHAMPS DE PIERRES DE LA ZELLINE ET DE LA MEDUNA.]

Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontire
entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables
de ces rvolutions gologiques, s'il est vrai, comme il est
trs-probable, qu'il ait t du temps des Romains, et mme au
commencement du moyen ge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et
ne soit devenu fleuve indpendant qu' une poque rcente. Les anciens
auteurs, qui cependant connaissaient bien cette rgion de l'Italie,
n'numrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se dversent dans
l'Adriatique, et quand on le cite pour la premire fois, sous le nom de
Sontius, vers le commencement du sixime sicle, c'est comme simple
rivire d'une valle de l'intrieur. La Table de Peutinger mentionne
aussi la station de _Ponte Sonti_, mais bien  l'est d'Aquile, prs des
sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les pripties de sa
formation. L'tude gologique des montagnes environnantes porte  croire
que les premires eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la valle
de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'coulait, non
pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le dtroit de
Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivire, si ce
n'est en un endroit o des boulis de rochers semblent avoir interrompu
l'ancien canal d'coulement. Au sortir de ce dfil, l'Isonzo allait se
jeter dans le Natissone, qui, runi aux autres rivires de ce versant
des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait  la mer une masse
d'eau considrable, que les navires pouvaient remonter au loin. Oblig
de changer son cours et de s'chapper par une gorge o il n'a que 6
mtres de large sur 28 mtres de profondeur, l'Isonzo s'coula vers le
sud pour se dverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire
du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vid comme le
premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour
descendre en fleuve indpendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cess
de dplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jet
dans cette direction et causa de grands dsastres. Depuis cette poque,
il a bien employ son temps en projetant dans la mer, au-devant de la
baie de Monfalcone, la pninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs
lots  la terre ferme.

Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le coeur
des montagnes et dont les hautes valles reoivent une quantit annuelle
de pluie trs-considrable, est un travailleur encore plus actif que son
voisin de la frontire. A la sortie des gorges troites o son cours
suprieur est enferm, il a dpos dans la plaine un norme champ de
dbris, d'o il se dverse, tantt  droite, tantt  gauche, ravageant
tout dans ses crues et ne laissant qu'un dsert de cailloux  la place
des prairies et des cultures. Tandis qu'en t sa masse liquide, rduite
 de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule aprs
les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomtres de
largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus
des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est  9
mtres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et
la Zelline, affluents suprieurs de la Livenza, ne sont pas moins
dvastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un
champ de pierres roules d'une trentaine de kilomtres de superficie.
Plus bas dans les lagunes du littoral, des leves serpentines de sable
rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont
dposes de chaque ct de leurs anciens lits. Il est  remarquer que
tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant  la mer, leurs alluvions
sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entrans par le courant
ctier, dvient rgulirement vers la droite, et c'est de ce ct qu'ils
accroissent incessamment la plage du continent. C'est grce  la
direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgr
les normes quantits d'alluvions qu'apport l'Isonzo.

La Piave, le cours d'eau le plus considrable  l'orient de l'Adige, est
aussi un rude ouvrier, dvastant les campagnes, comblant les marais,
formant en mer de nouvelles plages. L, comme aux bouches de l'Isonzo,
du Tagliamento, de la Livenza, la cte avance rapidement; l'antique
Heraclea des Vntes, devenue depuis Cittanova, est reste au loin dans
l'intrieur des terres, comme  l'est les villes de Porto-Gruaro et
d'Aquileja. En moyenne le progrs des ctes a t d'une dizaine de
kilomtres depuis deux mille ans.

[Illustration: N 60.--ANCIEN ET NOUVEAU COURS DE LA PLAVE.]

L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une rvolution non
moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'poque romaine, le
fleuve a compltement chang de lit sur plus de la moiti de son cours,
dans la rgion des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En
aval d'un sauvage dfil des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di
Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va
s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la valle jusqu' la mer; du
temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et
Ceneda. On ignore en quel sicle de notre re s'opra la catastrophe qui
fora le fleuve  changer de direction; ce fut probablement pendant le
cinquime ou le sixime sicle,  une poque o les dsastres de toute
espce taient assez nombreux pour qu'on ngliget d'en raconter
quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'vnement s'est maintenue,
et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les
choses se sont passes. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du
tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui
dominaient le cours de la Piave, s'croulrent en deux endroits, et deux
normes barrires de dbris, l'une de 100 mtres de hauteur, l'autre de
240 mtres, se dressrent en travers de la valle. Au pied de ces amas
de dcombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de
petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du ct du nord, le
ruisseau de Rai s'panche paresseusement dans le fleuve dont il occupe
dsormais la valle. Le snat de Venise agita la question de ramener les
eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la
hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en mme
temps on aurait rejet dans ce dernier torrent la rivire Cismone, qu'un
boulement, semblable  celui du Pinei, avait dtourne vers la Brenta,
dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-mme a eu  subir de
grands changements  une poque toute rcente, en 1771. En face de
l'norme paroi de la montagne de Civit, raye de fissures verticales,
les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent  glisser sur un plan
inclin de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un lan
soudain, vinrent s'abmer dans la valle. Deux villages furent crass,
deux autres noys dans les eaux du Cordevole transform en lac. Quand
l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties
de l'ancienne Alleghe, mtropole de la valle.

Le fleuve Brenta, qui nat sur le territoire tyrolien, dans l'admirable
val Sugana, a de tout temps donn aux Vnitiens les plus cruels soucis,
 cause du dsordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le rgime
des lagunes. Autrefois il se jetait,  Fusina, dans l'estuaire vnitien;
mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient
l'atmosphre. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses
plaines avaient intrt  faire couler le fleuve par la voie la plus
directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de
n'avoir rien  craindre des inondations, les Vnitiens au contraire
tenaient  loigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la
salubrit de leurs lagunes. Ce conflit d'intrts donna lieu  maintes
guerres, vritables luttes pour l'existence. La conqute du littoral de
la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et
ds que la rpublique des lagunes eut triomph, elle se mit  l'oeuvre
pour dplacer la rivire. Au moyen d'un premier canal, la _Brenta nuova_
ou Brentone, puis d'un deuxime, la _Brenta nuovissima_, on driva les
eaux du fleuve de manire  leur faire contourner toute la lagune et 
les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du
Padouan, dans le port de Brondolo,  quelques kilomtres au nord de la
bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi
notablement allong, dut exhausser son lit en amont, et c'est 
grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses leves latrales. De 1811
 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle
lvation du lit menaait de rendre ces malheurs encore plus frquents.
Alors on prit le parti d'abrger de 16 kilomtres le cours du fleuve, en
le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En
effet, le danger des crevasses a t conjur pour un temps; en outre, la
Brenta, dont les alluvions empitent peu  peu sur l'eau sale, a donn
 l'Italie une superficie de 30 kilomtres carrs de terres nouvelles;
mais les pcheries de cette partie du lac ont t compltement ruines
et la fivre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin.
Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces
redoutables voisins, les fleuves torrentiels.

[Illustration: N 61.--LAGUNES DE VENISE.]

Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingnieurs
vnitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent t
combles depuis des sicles, comme l'ont t plus  l'est celles de
Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle
sollicitude elle devait garder sa prcieuse mer intrieure: il tait
mme dfendu de cultiver les _barene_ ou petits lots levs au-dessus
du niveau des mares; on craignait avec raison que l'avidit des
cultivateurs ne les portt  empiter peu  peu sur le domaine des eaux.
Les hydrauliciens de la rpublique ne s'taient pas borns  dtourner
tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes
vnitiennes; ils avaient aussi loign vers l'est, par des canaux
artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le
port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils
agitrent mme l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de
l'Isonzo  la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui et
dvers la masse entire des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce
plan gigantesque ne put tre ralis: les dbris ports par le courant
du littoral fermrent le port du Lido; ds la fin du quinzime sicle il
fallut l'abandonner et reporter  12 kilomtres plus au sud, au grau
de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protger contre
les apports de dbris on arma d'pis ou perons transversaux les digues
puissantes ou _murazzi_ qui consolident la flche sablonneuse de la
cte, et depuis quelque temps une jete de 2,200 mtres s'avance comme
un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les
alluvions que charrie la mer.

Au sud du delta commun de l'Adige et du P, la plupart des torrents qui
descendent des valles parallles des Apennins ne sont pas moins errants
dans leur cours que ceux de l'Italie vnitienne, et font galement le
dsespoir des ingnieurs. Les rivires qui arrosent les districts de
Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau
voisins, parcourent entre l'Apennin et le P une zone de plaines trop
troite pour qu'il leur et t possible de modifier la topographie
locale sur de vastes tendues; mais il en est bien autrement dans les
grandes campagnes unies de Modne, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: l
toutes les eaux courantes ont promen  l'infini leurs mandres toujours
changeants, et le pays est couvert des ruines de leves entre lesquelles
les riverains ont vainement tch de les enfermer d'une manire
permanente. La ville de Modne elle-mme a t dtruite par les
inondations de la Secchia et d'autres torrents runis en un dluge. Le
Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallles qui s'panchent au
nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit
directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et
tour  tour on les bnit pour leurs alluvions fertilisantes, on les
maudit pour leurs crues dvastatrices. Un de ces torrents, probablement
le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontire  l'Italie
romaine et que franchit Csar en prononant le mot fatal: _Alea jacta
est_. La bouche du Fiumicino est  16 kilomtres de Rimini, ce qui est 
peu prs la distance indique pour le Rubicon par la Table de Peutinger;
mais les torrents de cette rgion ont si frquemment change de lit en
remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point
prcis du passage. Guastuzzi, Tonini, et aprs eux M. Desjardins, qui a
tudi la question sur les lieux mmes, pensent que le haut Pisciatello,
encore dsign dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait
au sud,  son entre dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel,
un peu au-dessus du pont romain de Savignano.

De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus
dangereux. La couche de dbris qu'il a porte dans la plaine n'a pas
moins de 30 kilomtres de l'ouest  l'est, et lorsqu'il fait craquer ses
digues sur un point faible, c'est pour se porter tantt  droite, tantt
 gauche de l'espce de talus qu'il s'est construit par ses propres
alluvions. On comprend quels doivent tre les caprices imprvus d'un
torrent dont le dbit varie, suivant les saisons, de 1 mtre  prs de
1,400 mtres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule 
plus de 9 mtres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de
ce sicle le danger s'est encore accru par suite du dboisement presque
complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingnieurs, drouts par
les irrgularits des inondations, ont entrepris les travaux les plus
diffrents et propos les plans d'ensemble les plus contradictoires pour
dompter cet ennemi, plus terrible que l'Achelos, terrass par Hercule.
On l'a jet dans le P, puis on l'a dtourn vers l'est pour le dverser
directement dans la mer; on a aussi projet de lui livrer la lagune de
Comacchio pour en faire pendant un sicle ou deux son bassin de
colmatage; mais chaque nouvelle drivation a ses inconvnients: tandis
que les uns se rjouissent d'tre dbarrasss de cet incommode voisin,
les autres se plaignent des inondations et des fivres qu'il leur
apporte, du dgt qu'il fait dans leurs pcheries et leurs eaux
navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est d en grande partie
l'ensablement dfinitif du P de Ferrare. Le meilleur plan
d'amlioration du rgime hydrographique serait probablement celui que
proposait l'ingnieur Manfredi et qui consisterait  creuser, le long de
la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau o viendraient
dboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant
suivrait la pente gnrale de la plaine en accompagnant au sud le cours
du P, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermdiaire
serait arros dans tous les sens par un systme artificiel de canaux. Le
projet est grandiose, mais il serait fort coteux et de longtemps ne
pourra se raliser.

[Illustration: N 62.--COLONIES DES VTRANS ROMAINS.]

Une dcouverte gographique trs-curieuse, faite par le clbre
hydraulicien Lombardini, permet de reconnatre, par la simple
disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de
l'milie a t remanie par les torrents, et o commenaient les rivages
de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comble. En suivant la voie
milienne entre Cesena et Bologne, de mme que a et l dans le Modnais
et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots
gaux, tous parfaitement parallles, quidistants et perpendiculaires 
la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous
coups  angles droits par d'autres routins galement rguliers, de
sorte que les champs ont exactement la mme surface. Vues des
contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent  des damiers de
verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes dtailles prouvent,
qu'en effet le sol de ces districts est dcoup en rectangles d'une
galit gomtrique, ayant 714 mtres de ct et prs de 51 hectares de
superficie. Or ce carr est prcisment la _centurie_ romaine, et
Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, aprs avoir t arraches
aux Gaulois, furent mesures, cadastres et partages entre des colons
romains. Il est donc hors de doute que ces rticules si rguliers de
chemins, de canaux et de sillons datent de vingt sicles et sont bien
l'oeuvre des vtrans de Rome. Dans la direction du P, une ligne
sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de
l'espace distribu gomtriquement et des terres plus basses o
recommence le labyrinthe ordinaire des fosss et des sentiers tortueux:
videmment c'est l que s'tendait autrefois le marais combl depuis par
les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau,
le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux
bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il
est trs-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites
des champs cultivs se sont maintenues sans changements pendant des
sicles, mais on ne saurait le constater d'une manire positive, tandis
que dans les plaines de l'milie, au milieu de contres dont la plus
grande partie a t remanie par les torrents, ce sont bien les lignes
traces par le cadastre romain que l'on voit, aussi rgulires qu'au
premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renvers tant de
monuments, dtruit tant de cits, n'ont pu, depuis deux mille annes,
dplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre ct
du P, les plaines qui s'tendent au sud-est de la voie Postumia, entre
Trvise et Padoue, prsentent, par la disposition rgulire de leurs
cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies
miliennes.

En proportion de l'tendue de son bassin et de la longueur de son cours,
le P a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la
richesse et la population des cits qui le bordent, la fcondit de ses
campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux
entrepris pour sa rgularisation, donnent une importance exceptionnelle
au moindre de ses carts: le P est le grand fleuve de l'ancien estuaire
Adriatique; c'est le Pre, comme disaient les Romains.

Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement  la
beaut de ce mont dominateur d'tre considr comme la branche matresse
du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le
Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau
et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de
campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientt
puis si de tout l'hmicycle des montagnes n'accouraient d'autres
torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Balte,
qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une
superficie de 72 kilomtres carrs, ceux du Grand-Paradis, plus vastes
encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis
viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit
l'eau des Apennins  celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est
le plus important des affluents du P par la masse de ses eaux; il
dpasse de beaucoup toutes les rivires descendues des lacs Alpins,
l'Adda, l'Oglio, le Mincio: sans lui, disent les bateliers du fleuve,
_il Po non sarebbe Po_. De tous les bassins fluviaux d'Europe, la
plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte
masse liquide dans la mer, comparativement  son tendue: des cours
d'eau, que l'on croirait devoir tre insignifiants  cause de leur
faible longueur, doivent au contraire  l'abondance des neiges et des
pluies alpines de rouler une masse liquide trs-considrable. Plusieurs
des grands affluents du P constituaient jadis des obstacles fort
srieux  la marche des armes; aussi n'est-il pas tonnant que le
Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le P lui-mme, servi
de frontires politiques.

En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la
bouche de l'Adda, le P, emportant dj vers la mer les cinq siximes
des eaux de son bassin, a compltement perdu son caractre de torrent
des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit
est menuis en fine poussire. Aucune lvation, pas mme un seul
plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de
San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se
promener librement dans les campagnes, s'il n'tait retenu  droite et 
gauche par des leves ou _argini_, qui forment en Europe, aprs les
digues de la Hollande, le systme le plus complet et le mieux entendu de
remparts protecteurs. Il est probable que ds le temps des trusques les
rives du fleuve taient ainsi dfendues contre les dbordements, car
Lucain dcrit dj les digues comme si elles existaient depuis une
priode immmoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains
cessrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et
la misre rendaient impossible, et c'est aprs le neuvime sicle
seulement qu'ils mirent la main  l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le
travail tait compltement termin, autant du moins que peut l'tre une
opration semblable. On comprend de quelle norme importance conomique
est le bon entretien des leves, puisque les terrains protgs ont une
tendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus
de deux cents millions par an et reprsentent un capital de plusieurs
milliards, auquel s'ajoute la valeur des cits riveraines et des
tablissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins
sont faciles  dfendre, grce  la prvoyance de leurs anciens
constructeurs, trusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour
pidestaux des terrasses artificielles suprieures au niveau des plus
hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce sicle seulement
que l'lvation constante du niveau de crue, cause soit par la
dforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les
brches du lit fluvial, a forc les habitants de Revere, de Sermide,
d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du
P, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplmentaire.

[Illustration: No 63.--DIGUES ET ANCIENS LITS DU P, DE PLAISANCE A
CRNONE.]

Les digues continues commencent en amont de Crmone sur les deux rives;
dans tous les endroits prilleux elles sont fortifies au moyen de
traverses ou contre-digues, et d'autres remparts s'lvent en
arrire, pour le cas o les premiers viendraient  cder. Dans la partie
infrieure de leur cours, tous les affluents du P sont galement bords
de leves, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en
communication avec le flot de crue. C'est  un millier de kilomtres au
moins que l'on peut valuer l'ensemble du rseau des grandes digues
leves dans la basse valle du P. En outre, le lit mme du fleuve est
travers dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur
enfermant des champs et des saulaies, des vignes mme. Il est peu
d'endroits, en effet, o le flot coule immdiatement  la base du
_froldo_ ou digue matresse; l'espace mnag aux eaux d'inondation a
plusieurs kilomtres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200  500
mtres seulement de l'une  l'autre rive. Il reste donc une grande
tendue de terrains libres que les riverains ont diviss en _golene_ et
qu'ils ont entours de leves pour les protger contre les crues
ordinaires. D'aprs les prescriptions des syndicats, ces digues des
golene doivent rester  un mtre et demi en contre-bas de la grande
digue de dfense, afin que les fortes crues puissent s'allger en
remplissant d'abord les innombrables rservoirs forms par les champs
riverains. Malheureusement nombre de propritaires, dsireux de protger
leur immeuble priv, mme au dtriment du pays tout entier, exhaussent
leurs propres digues au niveau du _froldo_, et, rtrcissant ainsi le
lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation gnrale. En dpit
de tous les beaux plans d'ensemble proposs au nom de l'intrt public,
l'ancien systme rsum dans l'affreux proverbe: _Vita mia, morte tua_!
prdomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats.
Arthur Young et d'autres crivains racontent que souvent les fermiers
allaient, de propos dlibr, ouvrir des brches dans les digues de la
rive oppose et sauver ainsi leurs rcoltes en ruinant leur prochain.
Aussi, en temps de crue, la navigation du P n'tait-elle permise
pendant la nuit qu' certaines barques privilgies et les gardes du
fleuve faisaient feu sur toutes les autres.

[Illustration 64, grande carte.]

De l'amont  l'aval, le lit d'inondation mnag aux eaux du fleuve se
rtrcit peu  peu; de 6 kilomtres, il diminue jusqu' 3, 2 et mme 1
kilomtre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une  l'autre leve
que de 300  500 mtres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer
passage au flot de crue, qui s'lve parfois  8 et 9 mtres, mme  9
mtres et demi au-dessus du niveau d'tiage. D'ailleurs il est arriv
frquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les
communes riveraines n'ont pas us des prcautions ncessaires pour
l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvs
ruins parce qu'on avait nglig de boucher des trous de taupes. Quand
une crevasse se produit et qu'on ne russit point  la fermer
immdiatement, il en rsulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes
les rcoltes sont perdues, les villages sont dmolis, la terre est
ravine, mais les habitants rfugis  et l sont enlevs par la
famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes aprs la faim. Avec
les tremblements de terre de la Calabre, les dbordements du P sont les
grands flaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'tend entre la
Secchia et la mer, de Mirandole  Comacchio, tait transform en une mer
o  et l se montraient les murs et les palais des villes, pareils 
des lots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau
n'avait pas moins de 3,000 kilomtres carrs, et n'tait limite, au
nord, que par les leves de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux
annes aprs, des flaques non encore vapores rappelaient le
dbordement, et les champs seraient rests plus longtemps inonds, si
l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs pars.

Dans ces grands dsastres, ce sont naturellement les populations les
plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'nergie
contre le fleuve et qui russissent le mieux  protger leurs demeures
contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite
ville industrieuse d'Ostiglia parvint  dtourner la catastrophe, alors
que tant d'autres localits moins exposes taient ravages par les
eaux. Cette ville est btie au bord mme du froldo, sans ouvrages
avancs de digues secondaires, et sur la concavit d'une baie que vient
heurter le courant. Le rempart menaait de cder. Immdiatement on se
met  l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille,
tous les hommes valides, le maire et les ingnieurs en tte, apportent
des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres.
La nuit n'arrte point leur travail; des ranges de torches plantes
dans le sol clairent les chantiers. Mais  mesure que s'lve la
deuxime digue, la premire est emporte et les eaux entament dj le
nouveau rempart. C'est une lutte  outrance entre l'homme et les
lments. A chaque instant les ingnieurs demandent s'il ne faut pas
sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon.
L'arme des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le
froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisime
barrire de dfense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de
leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction
de voir les eaux rentrer peu  peu dans leur lit. Prcisment en face,
les citoyens de Revere n'avaient eu ni mrit le mme bonheur. Le P
s'tait ouvert une crevasse de plus de 700 mtres de largeur  travers
une digue mal entretenue et avait chang en un lac immense les campagnes
du Modnais. Lors d'une baisse momentane du fleuve, on essaya de
rtablir la leve, mais en moins d'une heure elle fut emporte par une
deuxime crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant
occupe une situation assez heureuse  l'extrmit d'une pointe, dut
sacrifier sa premire range de maisons et les prcipiter dans les eaux
pour lui servir d'empierrement de dfense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'tre celles qui
ont eu pour rsultat des changements durables dans le cours du P. Un de
ces grands dplacements des eaux a form une le de plus de 100
kilomtres carrs de superficie, en aval de Guastalla, et laiss au loin
vers le sud les mandres du Po-Vecchio, transform de nos jours en un
simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et
de la rive gauche rappellent encore par leur nom de _mezzano_ qu'elles
se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement
dit les divagations du fleuve ont t plus importantes encore. A
l'poque romaine et jusqu'au treizime sicle, la principale branche du
delta tait le Po di Volano, qui s'est  peu prs dessch et n'est plus
aujourd'hui qu'une simple coule incertaine au milieu des marais,
transforme lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune
de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud  travers cette
mme lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqu par des
chausses sinueuses sur lesquelles on a construit des routes
carrossables. On ne sait  quelle poque elles disparurent, mais au
huitime sicle un autre bras leur succda, le Po di Primaro, qui se
jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours infrieur
est emprunt maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle
bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue
 Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance
des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et
le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au
milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desschs, pour aller, au
nord de tous ses autres bras, se runir aux canaux de la Basse-Adige.
D'ordinaire les crevasses se font aux mmes endroits, soit en novembre,
soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le
plus grand de rupture est toujours  Corbola, entre le Po di Maestra et
son missaire le Po di Goro.

[Illustration: FERRARE. Dessin de H. Catenacci d'aprs une
photographie.]

L'Adige, de son ct, n'a pas moins err dans son cours. A peine cette
rivire tirolienne est-elle sortie de l'troite cluse ou _chiusa_ de
son portail de montagnes calcaires et du dfll artificiel des forts et
des murailles de Vrone, que la partie inconstante de son lit se
dveloppe  travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait
beaucoup plus au nord; elle passait  la base mme des montagnes
Euganennes, dans un lit occup de nos jours par la rivire Frassine, et
se dversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige
rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle
suit encore pour se rendre  la bouche de Fossone. Mais de nouvelles
issues continurent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixime sicle,
l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chane des
dunes  l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mler les eaux de
l'Adige  celles du P, dans le lit auquel on donne les noms de canal
Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le P faisaient ainsi partie
dsormais du mme systme hydrographique, et les embarcations pouvaient
aller librement par des chenaux naturels de l'un  l'autre fleuve.
Actuellement des cluses et des fosses rectilignes ont rgularis ce
rseau de navigation intrieure, mais gologiquement les deux grands
cours d'eau parallles n'en doivent pas moins tre considrs comme
ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est--dire l'espace
compris entre les deux fleuves, a t graduellement exhausse par leurs
alluvions et ne se trouve qu' un niveau peu infrieur  celui des eaux
moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus
de beaucoup en contre-bas du P et l'on a grand tort de rpter aprs
Cuvier que la surface des eaux du fleuve dpasse en hauteur les toits
des maisons de Ferrare. Les mesures exactes faites par Lombardini, le
savant qui connat le mieux la valle du P, prouvent que les plus
hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus
de la cour du chteau, ce qui est bien diffrent. Lors des grandes
inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un
des principaux lieux de refuge des campagnards  cause de son lvation
relative. Ainsi les dbordements du P et ses frquents changements de
lit ont eu pour consquence d'galiser  peu prs la surface des terres
riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigus
jusqu' la mer, les alluvions apportes par les eaux de crue se dposent
surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans
l'Adriatique. Il est certain que le progrs des pninsules alluviales
tait autrefois beaucoup plus lent, car entre la chane de dunes qui
limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomtres
de distance, et ds les sicles du moyen ge la formation de ces terres
extrieures tait commence. Pendant le cours des deux derniers sicles
l'accroissement moyen de la presqu'le vaseuse s'est de plus en plus
activ: il est actuellement d'environ 70 mtres par an et la zone de
terre ajoute au continent pendant le mme espace de temps est de 113
hectares. Dans les annes exceptionnelles, le fleuve apporte  la mer
plus de 100 millions de mtres cubes de matires solides, mais les 46
millions de mtres auxquels on value l'apport moyen des boues
suffiraient dj pour former une le de 10 kilomtres carrs sur 4  5
mtres de profondeur. Le P est, aprs le Danube, le plus actif de tous
les fleuves travailleurs du bassin de la Mditerrane[61]: le Rhne ne
l'gale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de
beaucoup infrieur. Au taux actuel de son progrs, un laps de mille
annes suffirait au P pour qu'il formt  travers toute l'Adriatique
une pninsule de 10 kilomtres de largeur et vnt se heurter contre les
rivages de l'Istrie.

[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale:

           Longueur      Surface      Dbit je   Dbit le     Dbit
           du cours.    du bassin.    plus fort. plus faible  moyen.

Isonzo       130 kil.  3,200 kil. car.  (?)        (?)        120(?)
Tagliamento  170      2,800           (?)        (?)        150(?)
Livenza      115      2,600           720        (?)         40(?)
Piave        215      5,200           (?)        (?)        320
Sile          60      1,400            44         7          20(?)
Brenta       170      3,900           850        39          56(?)
Bacchiglione 120        483             9        (?)         36
Adige        395     22,400         2,400         2         480
P           672     69,382         5,186       156       1,720
Reno         180      5,000         1,521         1          35
]

Outre l'coulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a
l'admirable rseau de ses rivires artificielles. C'est le pays
classique de l'irrigation, celui qui sert de modle  toute l'Europe. La
Lombardie surtout, puis certaines parties du Pimont, les campagnes de
Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de
Rovigo, sont merveilleusement arroses par un systme d'artres et
d'artrioles apportant la vie sous forme de terre coulante  tous les
champs puiss. Ds le milieu du moyen ge, alors que presque toute
l'Europe tait encore dans la barbarie, les rpubliques lombardes
pratiquaient dj l'art de ramifier leurs rivires  l'infini par des
canaux d'irrigation et d'asscher leurs plaines basses par des fosss
d'coulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes
pour trouver les secrets de l'hydraulique. Ds la fin du douzime
sicle, Milan, dlivre des oppresseurs allemands, se donnait un
vritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunt au Tessin,
 50 kilomtres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente
toujours gale en faisant servir les eaux  la navigation aussi bien
qu' l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce
genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizime sicle,
l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le
lit de la Muzza, qui jusqu' ce sicle, avant le creusement des grands
canaux de l'Indoustan, est rest le fleuve artificiel le plus copieux du
monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxime rivire  Milan, la
Martesana, que complta le grand Lonard de Vinci. Dj dans le sicle
prcdent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction
des cluses avait t dcouvert par les ingnieurs milanais, et l'on
avait commenc d'en profiter pour tracer tout le rseau des canaux
secondaires  travers la contre. Enfin, depuis les progrs de
l'industrie moderne, le _naviglio_ de Milan  Pavie et le canal Gavour,
qui emprunte ses eaux au P, en aval de Turin, celui de Vrone qui
saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines
artificielles ajout au rgime naturel des fleuves[62].

[Note 62: Dbit moyen des canaux d'irrigation de la valle du P:

Muzza                61 mt. cub. par seconde.
Naviglio Grande      51             
Cavour               42             
Martesana            26             
]

Non-seulement les rivires de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres
sources, les _fontanili_ qui jaillissent de la base des avant-monts
alpins, sont utilises pour l'arrosement. Virgile en parle dj dans ses
_Bucoliques_: Enfants, arrtez l'eau; les prs ont assez bu. C'est
grce  ces ruisseaux bienfaisants, frais en t, relativement tides en
hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou _marcite_, dont
quelques-unes peuvent donner jusqu' huit coupes par anne. Quel
contraste entre les tats successifs de la grande plaine adriatique,
telle que l'avait laisse la nature, et telle que l'ont faite les
hommes! Jadis c'tait un marcage dans les parties basses, une fort
dans la zone intermdiaire, une vaste tendue de bruyres sur les
renflements de cailloux et d'argile situs au pied des Alpes. Maintenant
presque toute la plaine du P et de ses affluents est couverte des plus
riches cultures, riz, froment, fourrages, mriers, que le paralllisme
des gurets et la monotonie des plantes alignes rendent souvent
fatigantes  la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la
Brianza de Como, le jardin du jardin de l'Italie, sont embellies de la
manire la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des
vallons sinueux. L'extrme varit que les progrs et les reculs
successifs des anciens glaciers ont donne  la contre en la parsemant
de lacs et de collines, de monticules isols, de chanes continues, a
forc les paysans  laisser aux campagnes une partie de ce charme que
possde la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se
voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui,
dans l'tat o elles se trouvent, ne valent mme pas la peine d'tre
mises en culture. On dit que pendant le cours de ce sicle ces espaces
couverts de bruyres sont devenus plus striles qu'ils ne l'taient
auparavant. Par une raison encore inconnue des gologues, les _aves_ ou
eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs  travers les
graviers erratiques se sont abaisses et toute humidit s'est enfuie de
la surface.

Pour faire disparatre ces landes, derniers restes de l'tat primitif,
les ingnieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins
la quantit d'eau ncessaire  l'irrigation des terrains de bruyres.
Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd
maintenant dans l'atmosphre ou dans le golfe Adriatique. On a calcul
que la superficie du sol irrigu dans la valle du P est d'environ
12,000 kilomtres carrs et qu'une quantit d'eau de prs d'un millier
de mtres cubes est employe chaque seconde  la fertilisation des
terres. Ainsi le rgime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la
porte moyenne du fleuve; mais ce n'est l qu'un commencement, et tt ou
tard ce grand cours d'eau, dont les dbordements et les alluvions jouent
un rle si important dans l'conomie de la contre, sera rduit par
d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivire.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux
artificiels parcourent toute la contre, emplissent l'atmosphre de
vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement
rares, soient deux ou trois fois moins frquentes que sur les ctes
ocaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages clatent moins
souvent en pluies, par contre ils dversent d'ordinaire une masse d'eau
beaucoup plus considrable: c'est en dluges qu'ils s'abattent sur les
pentes des montagnes, pousss par les vents du sud et presque toujours
accompagns d'orages. Dj dans la plaine lombarde,  Milan,  Lodi, 
Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie gale celle de l'Irlande,
plonge dans son bain de vapeurs; et dans les hautes valles alpines, l
o les nues, accumules par le vent, sont obliges de laisser tomber
leur fardeau d'humidit, la tranche annuelle d'eau pluviale peut tre
compare  celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement
humides du Portugal, des Asturies, des Hbrides, de la Norvge[63]. Si
les mesures de dbit faites  la bouche de la Piave sont exactes,
l'coulement moyen de ce fleuve correspondrait  une chute de plus d'un
mtre et demi d'eau sur chaque mtre carr de son bassin, sans compter
l'humidit qui s'vapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se
rpartissent sans ordre bien rgulier; cependant on a pu constater
qu'elles ont deux priodes annuelles de recrudescence, mai et octobre,
et deux priodes de raret, fvrier et juillet. Le bassin du P est donc
une province intermdiaire entre la zone des pluies d't et celle des
pluies d'automne.

[Note 63:

Humidit moyenne de l'air  Milan                          0m,745
Pluies annuelles moyennes  Milan                          0m,985
                        Turin                          0m,808
                        Tolmezzo,
                               sur le haut Tagliamento     2m,088
]

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'tend des Alpes aux Apennins
ressemble pour le rgime des vents  une troite valle de montagnes;
les courants atmosphriques, inflchis dans leur mouvement par la forme
du bassin dans lequel ils pntrent, se propagent en gnral dans la
direction de l'est  l'ouest ou dans le sens absolument oppos; quand
ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils
s'en sont dbarrasss sur le versant occidental; quand ils remontent de
l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez
large et les brches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour
que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux
soit frquemment troubl. Dans les valles alpines l'alternance des
courants d'amont et d'aval est plus rgulire: chacun des lacs a son
va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se
servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la valle du P est par excellence le pays tempr,
puisque le 45 de latitude,  gale distance du ple et de l'quateur,
coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie
septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit gnralement;
il est surtout plus ingal, et les extrmes de chaleur et de froid y
prsentent un cart fort considrable. Dans la Valteline ou haute valle
de l'Adda, la temprature peut s'lever jusqu' 32 degrs et s'abaisser
d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est
beaucoup plus tempr, grce  l'influence de l'Adriatique et du golfe
de Gnes; cependant il a toujours le caractre d'un climat continental,
et Turin, Milan, Bologne, sont  cet gard les cits de l'Italie les
moins agrables  habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites
favoriss, tels que les les Borrome, font une heureuse exception et
jouissent d'une temprature relativement trs-gale,  cause de l'action
modratrice des eaux, qui diminue les chaleurs en t, prvient les
froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le
thermomtre ne descend jamais au-dessous de 5 degrs centigrades; il
faut dpasser Rome et pntrer jusque dans le Napolitain pour y trouver
un climat analogue, sous lequel puisse natre et se dvelopper la mme
vgtation. Venise est galement une localit privilgie, grce  la
mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'tre salubre, malgr les
lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable
que les lacs sals et les marais des bords de l'Adriatique
septentrionale n'aient rien  craindre de la malaria, ce flau si
redoutable des ctes de la Mditerrane. L'immunit des lagunes du golfe
de Venise s'explique par l'action des mares, plus fortes dans ces
parages que dans la mer Tyrrhnienne; peut-tre aussi faut-il y voir
l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au
dveloppement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise.
Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menac de
consomption, on l'envoie travailler dans les pcheries de Comacchio.
Mais toutes les fois que les ingnieurs ont ferm l'accs des lagunes au
libre flot de la mer pour y introduire des rivires d'eau douce, les
fivres paludennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus
de Ravenne et de Cervia sont visits par les fivres les plus malignes,
surtout dans les endroits o, par un triste esprit de spculation, les
propritaires ont fait abattre un rideau des pindes ou des chnaies qui
protgent le pays. Un air lourd de miasmes pse galement sur les
environs de Ferrare et de Malalbergo (Fcheux abri),  l'origine du
delta padan.

Les contres de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus
insalubre sont les troites valles des Alpes o la lumire du soleil ne
pntre pas assez. Les gotreux et les crtins y constituent une partie
considrable de la population; dans la valle d'Aoste, o la vgtation
est si belle et l'humanit si laide, presque toutes les femmes portent
un gotre, probablement  cause de la nature des eaux qui coulent sur
des roches magnsifres. Les habitants des plaines que des canaux
d'irrigation traversent dans tous les sens sont galement sujets  de
frquentes maladies,  cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui
montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est
beaucoup trop peu varie et trop insuffisante pour qu'ils puissent
ragir contre les causes d'affaiblissement; ils s'tiolent avant l'ge,
et nombre d'entre eux succombent  la pellagre, cette incurable maladie,
connue seulement dans les contres o la farine de mas, dlaye en
_polenta_, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la
province de Crmone, un est atteint du flau; en d'autres provinces la
proportion est  peine moins leve. Au milieu des rizires du Milanais
et de la Polesina la vie est encore plus prcaire que dans les autres
parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des
heures dans l'eau chauffe par le soleil et dj putrfie; de temps en
temps elles doivent se baisser pour dtacher les sangsues qui montent 
leurs jambes[64].

[Note 64:

             Temprature      Mois            Mois
               moyenne.   le plus chaud.  le plus froid.    cart.
Turin....      11,73     2285 (avril)    0,61 (janvier)  23,40
Milan....      12,8      238  (juill.)   0,7            23,10
Venise...      13,01     2392           1,82           22,10
]

Mais en dpit des maladies, de la misre et des vritables famines qui
suivent parfois les inondations, la fconde plaine du P est une des
rgions les plus peuples de la terre. Tout l'espace qu'il a t
possible d'utiliser se trouve occup: il n'y a plus de place que pour
l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement
fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changs en taillis,
n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les
oiseaux mmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font
au moins une bouche pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec
tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bcasses, les
cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur
les bords du lac Majeur on tue chaque anne, d'aprs Tschudi, prs de
soixante mille oiseaux chanteurs;  Bergame, Vrone, Chiavenna, Brescia,
c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts
alpins se termine par une charmille o l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrose par le P, l'ridan des
anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte
parmi ses anctres des Ligures, probablement frres de nos Basques; des
Plasges, qui vivaient prs des bouches du P; des trusques groups en
cits populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de
puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait rest
dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens,
que les historiens disent avoir t le peuple le plus ancien de
l'Italie, et tous ces aborignes ns des rouvres, dont la langue
inconnue n'a peut-tre pas encore entirement disparu, puisqu'on
retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout  fait
inexplicables par des tymologies d'idiomes anciens et modernes.
Largement ouvertes  l'orient, comme le sont les campagnes du P, elles
devaient naturellement tre visites et envahies par toutes les
populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes
valles alpines. On admet en gnral que la race ligure prdominait au
sud du P et dans la valle du Tanaro jusqu' la Trebbia, tandis que
plus  l'est les Celtes et les trusques occupaient la contre.

Les invasions germaniques des premiers sicles de l're actuelle ont d
laisser aussi par les croisements une influence durable sur les
habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute
taille que l'on rencontre dans la valle du P tmoigne de cette action
des peuples transalpins. Les trangers, Goths et Vandales, Hrules et
Lombards, se sont bientt fondus dans la masse latinise du peuple, mais
la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conqute et la possession
du pouvoir fodal leur a donn plus d'importance qu'ils n'en auraient eu
par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte
entre le fief et la commune: ds que celle-ci l'eut emport,
c'est--dire vers le commencement du dixime sicle, l'usage de
l'italien remplaa partout celui de l'allemand. Les noms de famille et
de lieux d'origine lombarde sont trs-communs sur la rive gauche du P
et jusqu' la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple,
Marengo rpond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans
les innombrables localits dont les noms se terminent en _ago_ et en
_ate_, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands o la finale
_ach_ se serait lgrement modifie, mais il est plus probable que ce
sont des noms celtiques,  peine diffrents des lieux en _ac_, que l'on
trouve en foule dans la France mridionale.

[Illustration: N65.--COMMUNES GERMANIQUES.]

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indignes, province resserre entre
les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso,
est la rgion o l'influence germanique s'est fait le plus longtemps
sentir dans les moeurs et le langage. Elle a mme t assez considrable
pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race  part,
quoique leurs anctres aient t, comme la plupart des autres Italiens
du Nord, des Celtes latiniss: de nombreux croisements avec leurs
voisins les Slovnes ont aussi contribu  leur donner un caractre
provincial fort distinct de celui des Vnitiens et des Trvisans. Sans
compter ceux dont le langage s'est  peu prs compltement fondu avec
ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ
cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les
plaines de l'Italie septentrionale et sur les premires pentes alpines,
les deux plus considrables taient les Treize Communes, situes au
nord de Vrone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les Sept
Communes, dans le groupe de montagnes, entour de valles profondes,
qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement
les _homines teutonici_ de ces districts, prtendus Cimbres dans
lesquels les rudits voulaient reconnatre les descendants des barbares
vaincus par Marius, ne rvlent plus leur origine que par leurs yeux
bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les moeurs ils ne
sont pas moins Italiens que les gens de la valle:  peine quelque
vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aeux, que l'on dit avoir
beaucoup ressembl au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne
sait plus bien quelles taient les limites exactes des Treize Communes,
dont les noms et les contours ont chang. Le territoire des Sept
Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien _Schlge_ des Allemands, est
parfaitement dlimit par la nature du sol; mais quoique limitrophe de
l'Autriche, il est  peine moins latinis que l'autre district. Du
reste, loin d'avoir t sur le sol italien les champions de la puissance
allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre ct des Alpes,
les habitants des communes germaniques taient au contraire chargs par
la rpublique de Venise du soin de dfendre ses frontires contre les
envahisseurs du Nord: ils taient dispenss du service militaire, et
jouissaient de leur autonomie administrative, mais  charge d'empcher
le passage de l'ennemi  travers leurs valles, et de tout temps ils
s'acquittrent vaillamment de cette mission: de l le nom de
trs-fidles que les Vnitiens avaient ajout  la dsignation de
trs-pauvres porte jadis par ces anciennes populations lombardes.
Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont
pu sauver les communes allemandes de l'invasion des Velches. A
l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population
non italienne; c'est au nord du Pimont seulement, sur le versant
mridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies
germaniques. Ces colonies, qui occupent les valles rayonnant au sud du
mont Rose et le haut val Pommat, o la Toce naissante forme l'une des
plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps chang
de langue, si elles n'taient appuyes par les populations de mme race
qui vivent en Suisse, dans les valles limitrophes. Rcemment encore
Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses moeurs
antiques: depuis des sicles il n'y avait eu ni procs, ni contrat, ni
testament, ni acte notari d'aucune sorte: tout y tait rgl par la
coutume, c'est--dire par l'autorit absolue des chefs de famille.

L'lment franais est beaucoup plus considrable que l'lment
germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute valle
d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de
l'autre ct des montagnes de Maurienne, les valles suprieures de la
Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita,
sont habites par des populations de langue franaise et de mme origine
que les Savoyards et les Dauphinois du versant oppos. La disposition
gnrale des massifs alpins a facilit cette invasion pacifique des
Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est  l'ouest de la
crte que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont
groups en communauts nombreuses; dominant, comme du haut d'une
citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient
descendus pour occuper toute la zone des forts et des pturages, des
troites valles jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier
dfil o se glisse le torrent avant de s'taler dans la plaine tait
leur limite, et la dernire roche des chanons avancs porte encore les
ruines des chteaux de dfense de l'ancien Dauphin franais. Mais la
centralisation croissante de l'tat italien, la conscription militaire,
l'administration, les tribunaux, les coles font de plus en plus reculer
la langue franaise vers la frontire politique; chaque village a dj
deux noms, et la dsignation moderne est celle qui prend peu  peu le
dessus. Les populations de langue franaise qui rsistent le plus 
l'italianisation sont les Vaudois des deux valles du Pellis et du
Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une
littrature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme
religieux et national. Leur secte, bien antrieure  la Rforme, tait
perscute ds le treizime sicle, et depuis cette poque leur vie
s'est passe dans les luttes et les souffrances de toute espce; souvent
on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait t
complte; mais il s'est toujours relev, et l'anne 1848 lui a donn
l'galit des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du
sacrifice avait assur aux Vaudois exils une grande influence dans les
pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi l'Isral des
Alpes a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que
ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize  dix-sept
mille habitants.

[Illustration: LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO. Dessin de Taylor,
d'aprs une photographie de E. Lamy.]

La fertilit du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense
outillage agricole lgu par les gnrations antrieures retiennent
encore  la culture de la terre la plus grande partie des populations de
l'Italie padane. On essayerait vainement d'valuer la prodigieuse
quantit de travail reprsente par le rseau des canaux d'irrigation,
l'entretien des digues, des fosss, des chemins, l'galisation de la
surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultives
des montagnes en terrasses ou _ronchi_ d'une parfaite rgularit; les
normes dblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie
moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en
comparaison des gradins de cultures que les paysans ont tablis, comme
des escaliers de gants, sur le pourtour de toutes les collines et  la
base de presque tous les monts qui enceignent la valle du P. Le mode
de culture adopt demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas
de la charrue de fer, c'est de la bche  fil d'or que se sert le
paysan: son travail est plutt du jardinage que de l'agriculture
proprement dite. Aussi la quantit des produits fournis par la grande
plaine, crales, plantes fourragres, feuilles de mrier et cocons,
lgumes et fruits, fromages dits parmesans, lodsans et d'autres encore,
s'lve-t-elle au moins  la somme de deux milliards et suffit 
maintenir un commerce d'exportation trs-considrable. Par certaines
cultures, la Lombardie et le Pimont se trouvent au premier rang dans le
monde, et presque seules en Europe ces contres possdent la culture
semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizime sicle.
Quant aux vignobles, ils sont en gnral mal entretenus et ne donnent
qu'une liqueur mdiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du
Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins
sont trs-justement renomms. On dit aussi que le _picolito_ des
environs d'Udine est  peine infrieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la rgion du P correspondent aux
divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La
diversit des terres et des climats a eu pour consquences,
non-seulement la diversit des cultures, mais encore une diffrence
essentielle dans le rgime de la proprit. Dans les hautes valles, du
col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol,
pturages et forts, tait indivise entre tous les habitants d'une mme
commune et c'est  grand'peine que la loi italienne, hostile  ce mode
de proprit, parvient  la transformer graduellement. Mais si presque
tous les montagnards sont copropritaires d'alpes et de forts communes,
ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre;
chacun possde son petit versant de prairie, son rocher qu'il a chang
en jardin  force de travail; l'tat social des habitants ressemble 
celui des paysans franais, qui, eux aussi, jouissent des avantages de
la petite proprit. Dans les pays de collines, au pied de la montagne,
la terre est divise en mtairies dj plus grandes, le paysan n'est
plus son propre matre, il est soumis  une foule d'usages et de
redevances d'origine fodale, mais du moins a-t-il une part de produits
dont il peut disposer  son gr. Dans la basse plaine, o le creusement
et l'entretien des canaux ncessite l'emploi de grands capitaux, les
campagnes, quoique toujours divises en nombreuses parcelles,
appartiennent presque en entier  de riches propritaires, qui pour la
plupart vivent loin de leurs domaines et les louent  des mtayers. La
multitude des cultivateurs reste donc compltement sans ressources
propres et doit travailler  gages sur les terres d'autrui. C'est dans
la rgion la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les
plus misrables, les plus souvent dcims par les maladies, les plus
insouciants du privilge de l'instruction. A cet gard, quelle
diffrence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol
ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la
haute valle de l'Adda, est parmi toutes les contres de l'Italie celle
qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion
d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'migration priodique emmne chaque anne un grand nombre
de montagnards des Alpes d'Italie dans les cits de la plaine et dans
les pays trangers. Suivant un vieux proverbe, il n'y a point de
contre dans le monde sans passereaux ni Bergamasques; mais ceux-ci,
fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible
proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal,
et jusqu'en Amrique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les
riverains du lac Majeur et les Pimontais sont parmi les empresss 
quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort
dangereux en hiver  cause de la grande abondance des neiges, ne sont
pratiqus dans cette saison que par des Pimontais descendant 
Marseille et dans les autres villes de la France mridionale; ils
viennent par bandes prendre part  tous les grands travaux publics, 
ct des ouvriers franais, qui les aiment peu d'ailleurs,  cause de la
baisse des salaires amene par leur concurrence. Accoutums  une
abstinence rigoureuse, les Pimontais peuvent encore se contenter de
prix de misre et s'emparent ainsi,  l'exclusion des ouvriers
provenaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut
que diminuer peu  peu, puisque les salaires de la grande industrie
tendent  s'galiser dans toutes les contres de l'Europe par le
groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient  fabriquer les
armes si renommes de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au
pied des Alpes du mont Rose, o du temps des Romains travaillaient
jusqu' cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploits
avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a gure de veines mtalliques
d'une grande richesse; mais elle a ses carrires de marbre, de gneiss,
de granit, de terre  poterie et  faence; ces travaux miniers occupent
des populations entires. Quant  l'industrie proprement dite, on sait
quelle fut jadis son importance  l'poque des grandes rpubliques
italiennes, on sait  quel degr de perfection les ouvriers lombards et
vnitiens avaient port la fabrication des tissus de soie, des velours,
des toffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des
verreries, des faences, des mtaux ouvrs, des objets de toute espce
qui demandent du got et de l'habilet de main. La perte de la libert
fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du
travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement
les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque
indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force
motrice  laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est  l'issue
des valles alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui
appartiennent en propre  l'Italie, il faut citer les pcheries des
lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'tang constitue un immense
appareil de capture, unique dans le monde. Le grau de Magnavacca,
devenu  peu prs compltement inutile pour la navigation, sert
maintenant de porte d'entre aux eaux du canal Palotta, que l'on peut
justement dsigner sous le nom d'aorte de l'tang. Ce canal, creus de
1631  1634, apporte les eaux sales dans l'intrieur du continent et,
par d'ingnieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes
et d'cluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrmits des
lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie
occidentale des _valli_ s'est trouve ainsi rattache aux tangs du
littoral, et ses eaux douces se sont changes en eaux sales. Les divers
bassins endigus, dans chacun desquels viennent dboucher les artres et
les artrioles du canal Palotta, sont autant de champs o le poisson
apport par l'eau marine vient s'ensemencer et se dveloppe  foison; le
labyrinthe  double et triple fond qui donne accs aux htes venus du
large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les rservoirs et,
quand arrive la saison de la rcolte, c'est par charges entires de
bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans
un seul champ et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de
poisson. Cette norme quantit a t quelquefois dpasse; alors on
utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des
pcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus,
presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur
souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un
fait des plus curieux qu'une colonie tout entire, rfugie dans l'le
solitaire de Comacchio, isole de toutes les contres voisines par de
vastes lagunes, rduite pour vivre  exploiter les eaux comme les autres
exploitent leurs sillons, soumise  un rgime alimentaire exclusivement
form de trois espces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle,
ait pu traverser une longue srie de sicles en conservant le type de sa
race dans un tat aussi florissant que les populations des plus riches
territoires. Malheureusement les pcheurs de Comacchio ne sont pas
propritaires de leurs champs: ceux-ci appartiennent  l'tat et  de
riches particuliers; les ouvriers, astreints  un travail fort pnible,
vivent dans de grandes casernes au milieu des lots, et leurs femmes,
leurs mres, n'ont pas mme le droit de les visiter; ils ne retournent 
la ville qu' des poques fixes.

[Illustration: N 66.--LAGUNES DE COMACCHIO.]

L'norme population de la valle du P,  peine infrieure  celle de
tout le reste de l'Italie continentale, est ingalement rpartie suivant
les diffrences du relief et de la fertilit du sol; mais si ce n'est
dans les hautes et froides rgions des Alpes, les habitants sont partout
groups en bourgades et en cits; du haut d'une tour, c'est par dizaines
qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher  et l sur la
verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque compltement.
Les mtayers tant les seuls habitants de la campagne proprement dite,
la population rurale ne peut s'agglomrer, toutes les familles de
cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux
propritaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur
donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localits de mme
importance dans les autres parties de l'Europe. A galit de surface,
aucune rgion du continent n'est aussi peuple que l'Italie du Nord; si
l'on ne tient compte que des contres agricoles, la Lombardie est la
partie du continent o les villes sont le plus presses les unes contre
les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la
Fleur du Milieu pour trouver de pareilles agglomrations humaines[65].

[Note 65:

                                 Population     Population
                Superficie.       en 1871.     kilomtrique.

Pimont       29,005 kil. car.    2,900,000         100
Lombardie     23,533             3,470,000         147
Vnitien      23,658             2,640,000         112
milie        22,288             2,270,000         105
             __________________  ___________       _____
              98,484 kil. car.   11,280,000         114
]

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes,
presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trsors d'art,
leurs souvenirs historiques, un nom considrable parmi les cits de
l'univers. Dans une contre comme celle du bassin padan, o les
agriculteurs sont partout groups en multitudes et o les communications
ont toujours t des plus faciles, les centres de population pouvaient
se dplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses
vicissitudes de l'histoire. De l cette foule de villes clbres comme
chefs-lieux d'anciennes rpubliques ou comme rsidences royales et
ducales.

Cependant il est  la base des Alpes et des Apennins des cits qui
occupent un emplacement indiqu d'avance par la nature. Ce sont les
localits places aux dbouchs des passages de montagnes et servant 
la fois d'entrepts naturels pour le commerce et de sentinelles
militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, situe 
l'angle mridional de la grande plaine du P, gardait  l'poque romaine
l'troit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins.
C'est l que se trouvait l'entre de l'Italie du Nord. La voie
Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie
milienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication
entre le Pimont et l'Adriatique, y prenait son point de dpart; l
aussi commenait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur
Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'tait plus la capitale de la
Pninsule et du monde, et que l'Italie tait encore divise en tats
ennemis, les villes situes  l'entre de la plaine du ct du sud et
aux passages du P, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande
importance stratgique. Plaisance, place au dfil du P, entre le
Pimont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre;
Alexandrie, situe prs du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans
une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, tait
galement destine par sa position  devenir une formidable citadelle,
quoique par drision elle porte encore le nom d'Alexandrie de la
Paille. Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque
valle possdait  son issue un verrou de fermeture: Vinadio,
Chteau-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places,
devenues intenables pour la plupart  cause de la grande puissance de
l'artillerie moderne, taient les forteresses, si souvent tournes, qui
devaient protger l'Italie contre ses puissants voisins.

[Illustration: N 68.--ISSUES DE LA VALLE DE L'ADIGE.]

Mais depuis la ruine de l'empire romain le dbouch des Alpes qu'il fut
toujours le plus indispensable de mettre en tat de dfense est celui
qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui
s'tendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio  ceux de
l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouv.
Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux
le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des
tribus limitrophes, les hordes guerrires d'outre-mont ne se laissrent
point arrter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui
s'panche par-dessus une cluse trop basse, elles descendirent en
torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant
les hommes. Nulle rgion de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque
dans la dernire moiti de ce sicle les dbouchs de la haute valle de
l'Adige ont t le principal thtre des batailles qui se livraient pour
la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet troit
district qui ne soit devenu tristement clbre dans l'histoire de
l'humanit: c'est l que se trouvent les champs de bataille et de mort
de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque
les Autrichiens possdaient la Lombardo-Vntie, ils avaient eu soin de
fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre
formidables citadelles dites du quadrilatre, Vrone, Peschiera,
Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins
importants: c'taient les clefs de la maison. L'Italie, redevenue
matresse chez elle, les a reprises; la porte lui tait ferme;
maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande
importance stratgique aux dbouchs des Alpes et des Apennins devaient
aussi leur donner un rle considrable dans l'histoire du commerce:
places de guerre et villes d'changes ne pouvaient se placer qu' la
descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les
autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les
marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, gnie militaire et
commerce ne se plaisant gure dans le voisinage l'un de l'autre, les
entrepts d'changes se sont tablis pour la plupart de manire  jouir
des avantages que prsentent les grands chemins naturels des peuples,
tout en vitant les tracasseries et les prils que l'tat de guerre ou
de paix arme entrane toujours avec lui. L'ordre d'importance des
villes commerciales se trouve naturellement rgl par le nombre des
passages frquents qui viennent y aboutir. Une localit situe sur une
seule de ces grandes routes n'est qu'une simple tape; au dbouch de
deux ou de trois cols, elle devient dj un centre de population et de
richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est
une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes
traversires des Alpes, du massif du mont Blanc  la racine des
Apennins, est par sa position mme un des points vitaux du commerce
europen. Milan, o viennent aboutir les sept grandes routes alpines du
Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya,
du Stelvio, est galement un _emporium_ ncessaire; de mme Bologne, que
des marais et le lit du P, difficile  franchir, sparaient autrefois
des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant  tous les
grands cols de l'hmicycle des montagnes; c'est l que viennent se
runir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

[Illustration: N 69.--PASSAGES DES ALPES.]

Sans la cration des routes, la valle du P n'aurait jamais eu dans
l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possde. La haute
muraille elliptique des Alpes la sparait compltement de la France, de
la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins lev des
Apennins rendait les communications difficiles avec les valles du Tibre
et de l'Arno; le pays n'tait ouvert que du ct de la mer Adriatique,
en face d'un rivage escarp, sauvage, encore de nos jours habit par des
populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas
de rgion naturelle qui soit plus enferme, dont l'enceinte soit plus
haute et plus difficile  franchir, du moins pour les habitants de la
plaine infrieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et
des chemins de fer a chang tout cela, et l'Italie du Nord est devenue
pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de
rpartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferres
des Apennins, elle a Gnes, Savone, le golfe de Spezia et la mer
Tyrrhnienne; elle commande  la fois les deux mers qui baignent
l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering
font converger vers la basse Lombardie une partie des changes de la
France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientt d'autres lignes du grand
rseau europen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont
Genvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone
dans les cits florissantes de la valle du P. La position de plus en
plus centrale que cette convergence des routes assure  la contre,
contribue avec la merveilleuse fcondit de ses campagnes et ses autres
privilges  faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes
du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est--dire le travail
humain, a modifi la gographie primitive: ce n'est plus dans Rome,
c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve dsormais le vrai
centre de la Pninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens
avaient considr l'importance relle dans le monde du travail et non
les traditions du pass, au moins quatre cits de la plaine du nord,
Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'tre la
premire entre leurs pareilles.

Turin, quoique fort ancienne et jadis brle par Hannibal, est
cependant, en comparaison des autres cits d'Italie, une ville moderne,
et ses rues larges, rgulires, coupes  angles droits, la font
ressembler aux capitales improvises des tats du Nouveau Monde; avant
d'avoir t choisie comme rsidence ducale, c'tait une toute petite
ville de province. C'est que du temps des Romains, et mme pendant une
partie du moyen ge, le grand chemin de la Pninsule vers les Gaules
suivait le littoral du golfe de Gnes. Le passage du mont Genvre tait
relativement assez frquent, les anciens documents le prouvent, mais il
n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des changes entre les
deux versants des Alpes se fut dplac dans la direction du nord-ouest,
le manque de larges routes frayes  travers les rochers et les neiges
faisait hsiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de
l'Argentire au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes valles ne
pouvait prendre d'importance prpondrante dans le commerce de l'Italie.
D'ailleurs les Alpes taient fort redoutes par les voyageurs, et la
part de trafic qui revenait  chacune des villes situes au dbouch des
passages tait bien peu de chose. Cependant des villes d'tapes se
trouvaient  la descente de chacun des cols, de mme qu' l'issue des
sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville btie sur trois cimes;
Coni (Cuneo), si bien place sur sa terrasse triangulaire, entre la
Stura et le Gesso, o s'coulent les ruisseaux d'eau sulfureuse,
toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'lve en pente douce  la
base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son
ancien chteau fort, si souvent employ comme prison d'tat; Suse, porte
italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en dbris de l'poque
romaine; Ivrea, btie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du
mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes
situes plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs
routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale.
Telles sont, dans le haut Pimont, Fossano, btie sur sa terrasse
caillouteuse,  la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo;
Savigliano, o les chemins des valles de la Macra et du P s'ajoutent
aux prcdentes; Carmagnola, o vient aboutir en outre la principale
route des Apennins. Dans le Pimont oriental, la ville la plus populeuse
est Novare, situe au dbouch commercial du lac Majeur, au milieu des
campagnes les plus fertiles, qui en font le principal march des
crales  l'ouest de la Lombardie; Vercelli, btie sur la Sesia,
au-dessous du confluent de toutes les rivires qui descendent des
massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables  ceux de Novare;
Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du P,
dont elle dfend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grce  sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas
Pimont et  la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols,
Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute valle du P
jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des changes s'est accru
au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est dbarrasse du
prilleux honneur d'tre capitale de royaume; le vide laiss par la cour
et les hautes administrations a t combl, et au del, par les
immigrants qu'y ont amens les chemins de fer. Ses bibliothques, son
beau muse, ses diverses socits en font aussi l'un des centres
intellectuels de la Pninsule; par ses manufactures de soieries et de
lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un
des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans
les environs: par la colline de la Superga, situe  quelques kilomtres
 l'est et domine par une somptueuse glise, elle commande le plus beau
panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses
petites villes, bien connues par leurs chteaux, leurs parcs, leurs
villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de
plus beaux paysages que Turin: lieux de villgiature pour les habitants
de la capitale, ils participent  sa prosprit. Quant aux villes
situes dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de
Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possdent un
rle gographique spcial: ce sont les intermdiaires naturels entre la
haute valle du P, la Lombardie et les ctes gnoises. Alexandrie
(Alessandria), place de guerre d'une rgularit maussade, qui a remplac
comme point stratgique Tortone et Novi, situes dans la mme plaine,
est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par
consquent l'une des villes de l'Italie o s'opre le plus grand
mouvement de passage. Les cits voisines, Asti, fameuse par ses vins
mousseux, et Acqui, clbre depuis l'poque romaine par ses abondantes
sources thermales, sont aussi des localits importantes de commerce. Les
Isralites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66].

[Note 66: Principales communes du Pimont (ville et banlieue) en
1872:

Turin (Torino)            208,000 hab.
Alexandrie (Alessandria)   57,000  
Asti                       31,000  
Novare (Novara)            30,000  
Casale Monferrato          28,050  
Verceil (Vercelli)         27,000  
Coni (Cuneo)               23,000  
Mondovi                    17,700  
Savigliano                 17,600  
Pignerol (Pinerolo)        16,500  
Fossano                    16,500  
Saluces (Saluzzo)          16,400  
Chieri                     16,000  
Tortone (Tortona)          13,700  
Carmagnola                 13,000  
Novi                       12,400  
]

La capitale de la Lombardie, Milan, est  tous les points de vue l'une
des ttes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle
n'est infrieure qu' Naples; par son commerce, elle ne le cde qu'
Gnes; par son industrie, elle gale ces deux villes; par son mouvement
scientifique et littraire, elle est probablement la premire des cits
entre les Alpes et la mer de Sicile. Ds les origines de l'histoire
Milan, dbouch naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparat
comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa
position lui ont assur tantt l'un des rangs les plus levs, tantt la
prpondrance parmi toutes les autres cits de l'Italie du Nord. Au
moyen ge on lui donnait le nom de seconde Rome  cause de sa
puissance; elle avait dj 200,000 habitants  la fin du treizime
sicle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixime partie. Les
eaux manquaient  Milan, car elle ne possdait que le faible ruisseau
d'Olona; elle s'est donn de vritables fleuves dans le Naviglio Grande
et la Martesana, qui lui apportent prs de deux fois plus d'eau que la
Seine n'en roule  Paris dans la saison d'tiage. Elle s'tait construit
aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont pri
pendant les guerres si nombreuses qui ont dvast le Milanais; presque
dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cits modernes de
l'Europe occidentale. Son difice le plus fameux, le Dme, n'est, au
point de vue de l'art, qu'un norme travail de ciselure, un bijou hors
de toute proportion; mais par la beaut des matriaux employs, par le
fini des dtails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit
tre au nombre de sept mille, cette cathdrale est bien une des
merveilles de l'architecture. Elle possde non loin du lac Majeur, prs
des bouches de la Toce, deux grandes carrires, l'une de marbre blanc,
l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzime sicle servent
uniquement  la construction et  l'entretien de l'immense difice.

Fire de son pass, confiante dans ses destines, la capitale de la
Lombardie tient  honneur de ne jamais obir servilement aux impulsions
du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulires, et
tout ce qu'elle accepte de l'tranger reste imprim d'un sceau
d'originalit locale. De mme chacune des villes qui se pressent dans la
plaine lombarde cherche  garder son caractre propre. Toutes
s'attachent  leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs
annales. Como,  l'issue de son beau lac, est l'antique cit libre,
rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par
les produits de la Brianza; Monza, entoure de parcs et de maisons de
campagne, est la ville du couronnement; Pavie, aux cinq cent vingt-cinq
tours aujourd'hui renverses, se rappelle qu'elle fut la rsidence des
rois lombards et montre avec orgueil son Universit, l'une des premires
en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse,
merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de
l'Italie; Vigevano, de l'autre ct du Tessin, a son beau chteau et
dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contre;
Lodi, encore fort commerante, fut au onzime sicle la cit la plus
puissante de l'Italie aprs Milan et soutint contre elle de terribles
guerres d'extermination; Crmone, vieille rpublique qui fut galement
en lutte avec Milan, se vante de son _torrazzo_ de 121 mtres, qui fut
la plus haute tour du monde avant la construction des grandes
cathdrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches
plaines du Brembo et du Serio, dit tre, comme si Florence n'existait
pas, la ville de l'Italie la plus fconde en grands hommes; plus
orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mre
des hros.

Mantoue, situe sur le Mincio et l'une des cits fortifies du
quadrilatre, peut tre considre comme en dehors de la Lombardie
proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette
ville, o les Isralites sont plus nombreux en proportion que dans les
autres cits non maritimes de l'Italie, est surtout une grande
forteresse militaire; elle a singulirement perdu du son ancienne
activit commerciale; ses marais, ses bois, ses rizires, ses fosss
d'coulement, ses canaux fortifis, tout son labyrinthe d'eaux,
exceptionnel mme dans l'humide Lombardie, loignent les habitants de la
patrie de Virgile. Enfin les villes situes dans le coeur des montagnes,
telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et
la charmante Salo, aux maisons de campagne parses au milieu des
bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur
physionomie toute spciale; bien distincte de celle des cits de la
plaine lombarde[67].

[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie
en 1872:

Milan (Milano)      262,000 hab.
Brescia              39,000  
Bergame (Bergamo)    37,000  
Crmone (Cremona)    31,000  
Pavie (Pavia)        30,000  
Mantoue (Mantova)    27,000  
Monza                25,000  
Como                 24,000  
Lodi                 20,000  
Vigevano             19,500  
]

[Illustration: N 70.--LACS ET CANAUX DE MANTOUE.]

Les grandes villes d'outre-P, dans l'milie, ont pour la plupart moins
de caractre que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles
se trouvant sur le parcours de la voie milienne,  la base des
Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a
effac ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses
monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermdiaire
d'changes entre le Pimont, la Lombardie et l'milie, est une ville de
guerre assez triste; Parme, ancienne rsidence princire, a sa riche
bibliothque, son muse, et dans ses glises les merveilleuses fresques
du Corrge; Reggio, autre tape importante de la voie milienne, n'a
plus la clbre _Nuit_ du Corrge, qui fut avec l'Arioste le plus
illustre des enfants du pays; Modne, qui tait nagure, comme Parme, la
capitale d'un duch, a aussi son muse et la prcieuse collection de
livres et de manuscrits dite bibliothque _Estense_. La capitale
actuelle de l'milie, Bologne la Docte, qui a pris pour sa devise le
mot _libertas_, a mieux gard son originalit: elle est reste l'une des
cits les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetire trusque,
ses palais, ses difices du moyen ge, ses deux tours penches, dont
l'inclinaison augmente lgrement de sicle en sicle. Bologne, comme
centre commun de toutes les voies ferres qui descendent des Alpes et
des Apennins, jouit actuellement d'une grande prosprit commerciale et
sa population s'accrot rapidement. Si les Italiens n'avaient eu  se
laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considrations
conomiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point
vital par excellence de la Pninsule. Il est malheureux que les
campagnes avoisinantes soient si frquemment dvastes par le Reno: ce
sont les dsastres causs par les inondations qui ont fait perdre 
Bologne son ancien titre de Grasse.

Non loin de Bologne ranime par le commerce, d'autres anciennes
capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des difices
pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la
naissance de l'Arioste et par toutes les atrocits de la maison d'Este,
est dchue depuis que le P a cess d'y couler pour dvelopper son cours
beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons
parses est encore fort considrable, Ravenne, l'ancienne Rome
d'Honorius et de Thodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire 
cause de la difficult de ses abords marcageux, la rsidence que les
exarques d'Italie ont remplie de beaux difices byzantins, si curieux et
mme uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style
d'architecture et leurs admirables mosaques, a t dlaisse, non par
le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-mme; elle se trouvait du
temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et
maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11
kilomtres de longueur, accessible aux navires de 4 mtres de tirant
d'eau, et le port de Gorsini, galement d au travail de l'homme; les
anciens ports romains ont compltement disparu. Quant  l'ancienne ville
trusque d'Adria, situe au nord du P, dans le Vnitien, il y a plus de
deux mille ans dj qu'elle ne mrite plus de donner son nom  la mer
voisine. Elle en est loigne d'environ 22 kilomtres, mais il n'est pas
exact de dire qu' l'poque romaine la mer se trouvt dans le voisinage
immdiat. Le nom mme que l'on donnait  Adria, ville des Sept Mers,
prouve qu'elle tait environne d'tangs. C'est probablement aussi  un
port lacustre ou de rivire qu'un des villages situs dans la plaine, 
la base des collines Euganennes, doit son nom de Porto. La bourgade de
Copparo, situe dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands
marais non encore desschs de la valle infrieure du P, ne doit sa
population de prs de 30,000 habitants qu' l'norme superficie de la
commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et clbres par les vnements de l'histoire se
pressent dans l'angle mridional de la plaine, dite de la Romagne, entre
les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minrales, dresse ses
tours d'enceinte crneles au bord du Santerno; Lugo, la ville des
belles Romagnoles, est au centre mme de la rgion du Ravennais et,
grce  sa position, est devenue un march de denres fort anim;
Faenza, traverse par la voie milienne, inflexiblement droite, est
plutt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donn
son nom aux faences, qui enrichissent maintenant tant de districts de
la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, aprs
Bologne, la cit la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne;
Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui crot dans ses
campagnes; enfin Rimini, o la voie milienne atteint le littoral, a
gard quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui
indiquait l'entre de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette
contre est peut-tre la plus solide et la plus nergique de toute la
Pninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour
les servir. Il sont une race de hros ou de criminels.

[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'milie en
1872:

Bologne (Bologna)      116,000 hab.
Ferrare (Ferrara)       72,000  
Ravenne (Ravenna)       59,000  
Modne (Modena)         52,000  
Reggio                  51,000  
Parme (Parma)           46,000  
Forli                   38,000  
Faenza                  36,000  
Cesena                  35,500  
Plaisance (Piacenza)    35,000  
Rimini                  34,000  
Imola                   28,000  
Copparo                 27,000  
Lugo                    24,000  
]

Plusieurs cits du Vnitien sont d'importants chefs-lieux de provinces:
Padoue, si riche en prcieux monuments de l'art, la ville d'universit
et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments
btis par Palladio; Trvise, sur la Sile; Bellune, dans la haute valle
de la Piave; Udine, o l'on montre une haute butte de terre qu'aurait
fait lever Attila pour contempler l'incendie d'Aquile. Palmanova, sur
les frontires de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus
rgulire du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolive de
dessins en relief. Bien autrement puissante, la cit militaire de
Vrone,  l'autre extrmit du territoire vnitien, a pris une grande
part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et
d'industrie elle est fort dchue de son antique prosprit. Trs au
large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une
population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux difices
publics du moyen ge et les normes dimensions de son amphithtre
romain, o cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir  la fois. Mais
de toutes les cits de la Vntie, celle qui s'est peut-tre le plus
amoindrie en comparaison de son pass, c'est Venise elle-mme, la reine
de l'Adriatique.

[Illustration: N 71.--PALMANOVA.]

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions
romaines, retrouvs dans l'le de San Giorgio au-dessous du niveau de la
mer et cits en tmoignage de ce phnomne curieux de l'affaissement
graduel des lagunes vnitiennes, ont galement prouv, contrairement 
l'opinion gnrale, que les lots boueux du golfe taient peupls avant
l'invasion des Barbares; ces terres  demi merges ont pu servir de
lieu de refuge aux populations riveraines, prcisment parce qu'elles
offraient des ressources comme entrepts de commerce. Toutefois la vraie
Venise date seulement du commencement du neuvime sicle, poque 
laquelle le gouvernement de la rpublique maritime s'installa dans la
grande le. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville
habite par les descendants des anciens Ventes. Situe, comme elle
l'est, dans une rgion intermdiaire,  la fois spare de la mer par
les _lidi_ et de la terre ferme par des estuaires et des espaces
fangeux, Venise avait l'inapprciable privilge, pendant les incessantes
guerres qui dsolaient l'Europe, d'tre  peu prs inattaquable par tout
ennemi venu du continent ou dbarqu de la mer. Elle, de son ct,
pouvait  son-gr envoyer des expditions de commerce ou de guerre sur
tous les rivages de la Mditerrane pour y fonder des comptoirs ou des
forteresses. De toutes les rpubliques commerantes de l'Italie, c'est
celle qui, aprs bien des luttes soutenues avec le plus ardent
patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs
celle qui avait la meilleure position pour la facilit des changes.
Disposant des avantages d'un flux de mare plus lev que celui de la
plupart des parages mditerranens, Venise se trouve  peu prs au
centre des rgions qui constituaient au moyen ge tout le monde
commercial; en outre, la position qu'elle occupe,  l'extrmit de
l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes o le seuil des monts
s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crtes neigeuses de la
Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec
tous les marchs de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En
contact avec des hommes de tout pays, le Vnitien voyait les trangers
sans prjug de haine: il accueillait les Armniens, il faisait mme
alliance avec les Turcs. A l'poque des croisades, la rpublique de
Venise tait le plus respect des tats de l'Europe, celui qui, par
l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rle politique le plus
impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorit. Mais cet
ascendant tait soutenu par une norme puissance matrielle. Venise
possda jusqu' trois cents navires de guerre monts par trente-six
mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic
lgitime, apportes en tributs ou ravies par la conqute, vinrent
s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents glises; un seul
de ses lots et achet un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de
boue, o jadis le pcheur posait avec prcaution sa cabane de
branchages, s'tait dresse une ville somptueuse, la plus belle de
l'Occident. Des forts entires de mlzes, coupes sur les montagnes de
la Dalmatie, avaient servi  consolider le sol; plus de quatre cents
ponts de marbre runissaient d'lot en lot le rseau des rues et des
places, et de superbes digues de granit, construites avec l'argent de
Venise et l'audace de Rome dfendaient la ville merveilleuse contre les
fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de
l'art contribuaient  faire de _Venezia la Bella_ une cit sans gale.

[Illustration: VENISE. Dessin de J. Moynet, d'aprs une photographie.]

Mais les dcouvertes gographiques, auxquelles Venise elle-mme avait
pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large
part, vinrent porter un coup dcisif  la puissance de la ville
italienne. La Mditerrane cessa d'tre la mer commerciale par
excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la dcouverte du
Nouveau Monde reportrent sur les bords de l'Atlantique boral le sige
du grand commerce. Dsormais Venise tait condamne  dprir; le chemin
des Indes ne lui appartenait plus, et du ct de l'Orient le pouvoir
grandissant des Turcs limitait troitement le cercle de son march.
Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation
tait si forte, que la cit put maintenir son indpendance plus de trois
sicles aprs la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le
dplorable abandon d'un alli, le gnral Bonaparte.

La priode de sa plus grande dcadence est celle du rgime autrichien;
en 1840 la ville n'avait plus mme cent mille habitants; des centaines
de ses palais taient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les
algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prosprit
revient peu  peu. La ville, rattache au continent par un des ponts les
plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que
sa longueur dpasse 3,600 mtres, peut expdier directement les denres
et les marchandises reues de l'intrieur; ses ports, sans avoir autant
d'activit que celui de Trieste, et rcemment privs de la franchise qui
leur permettait de faire concurrence  leur rivale istriote, ont
pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort srieux, surtout
depuis que la vapeur se substitue graduellement  la voile; le mouvement
des navires y gale  peu prs la moiti de celui de Gnes[69]. Enfin la
fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une
vie nouvelle  Venise et aux villes annexes situes dans les lagunes,
Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont
toujours employs  fondre ces verroteries multicolores qui s'expdient
dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans
certaines contres de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs,
quoique bien infrieure en population et en activit  ce qu'elle fut
jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les
artistes et les potes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si
pittoresques, sa vie joyeuse, ses ftes, la place Saint-Marc, et dans
ses palais d'une architecture  la fois italienne et mauresque, les
admirables toiles de ses grands matres, Titien, Tintoret, Vronse[70]?

[Note 69: Mouvement du port de Venise:

1865                               499,000 tonnes.
1867                               670,000    
1871 (5,180 navires)               743,000    
1874 (dpartem. maritime entier) 1,143,500    
Valeur des changes par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.]

[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vnitien contenant plus de
15,000 habitants en 1872:

Venise (Venezia)   129,000 hab.
Vrone (Verona)     67,000  
Padoue (Padova)     66,000  
Vicence (Vicenza)   38,000  
Udine               30,000  
Trvise (Treviso)   28,000  
Chioggia            26,000  
Bellune (Belluno)   15,000  
]




III

LIGURIE OU RIVIRE DE GNES


En comparaison du large bassin o s'unissent les eaux du P et de ses
affluents, la Ligurie n'est qu'une troite bande de littoral, un simple
versant de montagnes; mais son peu d'tendue ne l'empche pas d'tre une
des rgions de l'Italie les mieux dlimites par la nature, l'une de
celles qui se distinguent le mieux par leurs traits gographiques, et
dont les populations ont eu en consquence le plus d'originalit dans
leur histoire. Au bord de leurs grves, que domine l'pre muraille des
Apennins, les Gnois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de
celle des autres habitants de la Pninsule[71].

[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situs au nord des
Apennins:

  Superficie.     Population en 1871.  Population kilomtrique.
5,524 kil. car.         843,250                 153
]

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral mditerranen, le
contraste est complet; mais de l'ouest  l'est, de la Provence  la
Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de
sparation prcise entre les Alpes et les Apennins. La transition de
l'un  l'autre systme orographique s'opre par gradations insensibles.
Quand, au del des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la
direction de l'orient, on leur voit prendre peu  peu l'aspect gnral
des Apennins: le rempart, abaiss de distance en distance par de larges
dpressions, se continue rgulirement autour du golfe de Gnes, sans
une seule brche, sans un seul changement de structure qui permette de
dire qu'en cet endroit d'autres lois ont prsid  la formation du
relief. Quoique bien diffrents dans leur ensemble, Alpes et Apennins
sont aussi intimement unis que peuvent l'tre tronc et rameau; le collet
de jonction ne peut tre dsign que d'une manire toute
conventionnelle. Si l'on considre l'orientation de l'axe comme le fait
capital, l'Apennin ligure commence sur la frontire de France, aux
sources de la Tine et de la Vsubie, car c'est l que la crte
principale des monts, jusque-l perpendiculaire au rivage marin, prend
une direction parallle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons
des plateaux suprieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent
tre regards comme les signes distinctifs du systme alpin, alors le
lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu' l'est du massif de Tende,
car les belles montagnes du Clapier, de la Fentre, de la Gordolasque,
dont l'lvation atteint  et l 3,000 mtres, ressemblent compltement
aux Alpes par leurs pturages, leurs petits lacs entours de verdure,
leurs torrents, leurs clapiers de pierres croules, leurs forts de
sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont mme de petits fleuves de
glace, les plus mridionaux qui existent encore dans les montagnes de
l'Europe centrale. D'ordinaire les gologues voient la limite la plus
naturelle  l'endroit o les roches cristallines de la partie
occidentale disparaissent pour faire place  des formations plus
rcentes, surtout aux assises crtaces et tertiaires; mais ce n'est
encore l qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines
qui constituent la crte des massifs occidentaux, entre leur revtement
latral de dpts sdimentaires, se continuent plus  l'est sous le
manteau des formations modernes, et  et l mme elles rompent leur
enveloppe pour se dresser en sommets semblables  ceux des Alpes.
Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif
de Tende par leurs roches de granit.

[Illustration: N 72.--LIMITE DES ALPES ET DES APENNINS.]

Le bourrelet de soulvement qui constitue la chane ctire de la
Ligurie est loin d'tre uniforme. De mme que les Alpes, les Apennins se
partagent en massifs distincts relis les uns aux autres par des seuils
de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre  l'ouest de
Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des
noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas mme 500
mtres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considr comme la
limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au
point de vue militaire. De tout temps les armes en guerre sur le sol de
l'Italie du Nord ont tch d'occuper solidement cette porte des
montagnes, afin de commander  la fois les abords de Gnes et les hautes
valles du versant pimontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui
coulent  l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval
d'Alexandrie, ont souvent roul du sang. De terribles batailles se sont
livres dans leurs valles,  cause de l'importance stratgique des
chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient  une hauteur
d'environ 1,000 mtres; puis au del du col de Giovi, jadis consacr aux
dieux par les Gnois, reconnaissants de la brche qu'il leur ouvre vers
les plaines du Nord, la chane, qui se reploie au sud-est, darde
quelques-unes de ses cimes  plus de 1,300 mtres et projette vers le
nord plusieurs chanons de montagnes ravines, dont l'une crasa sous
ses dbris la ville romaine de Velleia. En mme temps la grande chane
s'loigne du littoral;  l'endroit o le col de Pontremoli laisse passer
la route de Parme  la Spezia, c'est--dire au seuil de sparation entre
l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crte principale se dveloppe 
50 kilomtres de la mer. Dans cette rgion orientale des montagnes
gnoises, un chanon latral se dtache d'un massif de l'arte centrale
et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau
promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait
autrefois un temple de Vnus. Ce chanon latral, dont l'extrmit
protge contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps
t, comme la chane principale, un grand obstacle aux libres
communications entre les populations voisines, non point tant par la
hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne
mesure pas plus de 5 kilomtres en droite ligne de la plage de la
Mditerrane  l'arte la plus leve de l'Apennin: la pente se redresse
ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les
chemins ne peuvent franchir la chane que par des sinuosits
nombreuses[72].

[Note 72: Altitudes de la Ligurie:

Clapier de Pagarin     3,070 mt.
Col de Tende           1,873  
Monte Carsino          2,681  
Col d'Altare             490  
Col de Giovi             469  
Monte Penna            1,740  
]

Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas
aux torrents de runir leurs eaux pour former des rivires permanentes.
A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire franais, les
cours d'eau les plus considrables, la Taggia, la Centa, n'ont
l'apparence de rivires srieuses qu'aprs la fonte des neiges ou lors
des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grsillant au
milieu d'un champ de pierres et ferms du ct de la mer par une barre
de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de ctes de plus
de 100 kilomtres, les torrents ne sont que des ravins  sec pendant la
plus grande partie de l'anne. Il faut aller jusqu'au del du golfe de
la Spezia pour retrouver une rivire, du moins intermittente, et
quelquefois formidable aprs les grandes pluies. Cette rivire, qui
forme la ligne de sparation entre la Ligurie et l'trurie, et que les
Romains dsignrent comme la limite de l'Italie elle-mme jusqu'
l'poque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont form
une grande plage de 1,200 mtres de largeur au devant de l'ancienne
ville tyrrhnienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage.
Ses alluvions ont galement chang en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivires manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau
souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en
Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui
sourdent dans la mer  quelque distance du rivage: il en est mme dont
la masse liquide est trs considrable. Les deux sources d'eau douce de
la Polla, qui jaillissent par 15 mtres de fond dans le golfe de la
Spezia, prs de Cadimare, et qui se rvlaient de loin par un grand
bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les
a fait isoler de l'eau sale pour les approvisionnements de la marine.

La pauvret des ruisseaux, l'pret des ravins, les fortes pentes des
escarpements, donnent  cette rgion du littoral de la Mditerrane un
caractre tout diffrent de celui des rgions de l'Europe tempre et
mme du versant immdiatement oppos. Aprs avoir parcouru les
magnifiques chtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero,
du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crte et soudain l'on
se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre ct
des Apennins tendent sur les plaines leur merveilleux tapis maill de
fleurs, manquent ici compltement: de Nice  la Spezia on les
chercherait en vain;  peine quelques prairies naturelles et, dans les
jardins de plaisance, des pelouses entretenues  grands frais rappellent
vaguement les prs du Pimont et de la Lombardie. Si le travail de
l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transform ces dclivits
et ces troites valles de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu
d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phnomne
bizarre, la vgtation des grands arbres n'atteint pas  la mme hauteur
sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les
premires montagnes jouissent cependant d'une temprature moyenne
beaucoup plus leve:  l'altitude o de beaux htres se montrent encore
en Suisse, les mmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements
rocheux des Apennins gnois; enfin le mlze manque presque compltement
sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-mme est naturellement infertile; elle n'a
que peu de poissons,  cause du manque presque absolu de bas-fonds,
d'lots et de forts d'algues; les falaises du bord descendent
abruptement jusqu' des profondeurs de plusieurs centaines de mtres et
n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les troites plages
qui se dveloppent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont
composes que de sable fin sans aucun dbris de coquillages: de
Porto-Fino  Laigueglia, sur une distance de 140 kilomtres, de Saussure
n'en a pas vu un seul. Aussi les marins gnois sont-ils obligs d'aller
pcher sur des ctes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivire du
Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivire du
Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilit des
terres et des mers a les mmes consquences conomiques: de toutes les
parties de la Pninsule, la Ligurie est celle qui envoie  l'tranger le
plus grand nombre d'migrants; plus du dixime de la population a quitt
la patrie pour les terres trangres. Porto-Maurizio, ville situe 
moiti chemin entre Gnes et Nice, perd en moyenne par l'migration le
sixime de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la cte de Ligurie sont galement avares
de produits naturels, elles ont le privilge inapprciable de la beaut
pittoresque, et, sur la rivire de Gnes du moins, l'homme, qui en
tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribu par son travail 
l'embellissement de sa demeure. Le littoral se dploie de cap en cap par
une succession de courbes d'un profil rgulier, mais toutes diffrentes
par les mille dtails des rochers et des plages, des cultures, des
groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force
un passage  travers les promontoires par des galeries et des
tranches,--il n'a pas moins de 33 kilomtres de tunnels entre Gnes et
Nice, sur un espace de 140 kilomtres,--la route, qui peut s'assouplir
plus facilement aux sinuosits du terrain, serpente incessamment, tantt
s'lve et tantt s'abaisse, et le paysage change d'aspect  chacun de
ses dtours. Ici on suit la plage,  l'ombre des tamaris aux fleurs
roses, et le flot qui dferle vient, tout  ct de la route, tracer son
ourlet d'cume; ailleurs on s'lve de lacet en lacet sur les roches que
les cultivateurs ont tritures pour en faire des gradins de terre
vgtale, et l'on voit au loin,  travers le branchage entrelac des
oliviers, le cercle bleutre de la mer reculer de plus en plus vers
l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De
l'arte des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la
cte, qui se succdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les
dgradations de lumire et de teintes que leur donnent les rayons, les
ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles
tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de
construction, varient  l'infini le profil changeant des paysages. Telle
ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les
murailles et les coupoles se dcouper sur le bleu du ciel; telle autre
s'tale en amphithtre le long des pentes et vient se terminer au bord
de la mer par une grve couverte d'embarcations que les marins ont
retires loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre
les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. 
et l quelques dattiers donnent  l'ensemble du paysage une physionomie
orientale. Non loin de la frontire franaise, Bordighera est
compltement entoure de bouquets de palmiers dont les rameaux font
l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement
 maturit. En Europe, Bordighera est, aprs la ville espagnole d'Elche,
la localit o l'arbre africain a le mieux trouv une seconde patrie.

[Illustration: N 73.--GNES ET SES FAUBOURGS.]

Quelques villes du littoral gnois, notamment Albenga et Loano, ont un
climat peu salubre  cause des miasmes qui s'lvent des limons laisss
sur les lits de cailloux par les torrents dbords. Gnes elle-mme est
une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est
point souill par des manations marcageuses, mais les vents violents
du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir,
apportant avec eux tout leur fardeau d'humidit; les vents qui longent
la rive ou rivire du Ponent, de mme que les courants atmosphriques
entrans le long de la rivire du Levant, sont tous galement arrts
par les montagnes qui s'lvent  l'extrmit du golfe de Gnes et
doivent se dcharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de
pluie y dpasse le tiers de l'anne. Mais si le climat de Gnes et de
quelques autres localits du littoral a de srieux dsagrments,
plusieurs villes de la Ligurie, bien abrites du ct du nord par le
rempart protecteur des monts et places en dehors du chemin que suivent
les convois de nuages, jouissent d'une galit et d'une douceur de
temprature tout  fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera
et San Remo, prs de la frontire franaise, sont par l'excellence de
leur climat des rivales de Menton; Nervi,  l'est de Gnes, est aussi un
lieu de sjour dlicieux  cause de la beaut de son ciel et de la
puret de son atmosphre. Des chteaux, des villas de plaisance se
btissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les
vallons de ces ctes privilgies  la fois par la douceur du climat et
la beaut des paysages. Dj le littoral de Gnes, sur une vingtaine de
kilomtres de chaque ct de la ville, est garni d'une ligne continue de
maisons de campagne et de palais. La population de la cit, trop
nombreuse pour son troite enceinte, a dbord de part et d'autre pour
s'pandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les
usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond
des vallons, ne peut manquer de se continuer peu  peu sur toute la cte
ligure, car ce ne sont plus les Gnois seulement, c'est aussi la foule
europenne des hommes de loisir qui se sent attire vers ces lieux
enchanteurs. En ralit, toute la rivire de Gnes, de Vintimille  la
Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique o les
quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

[Note 73:

                        Gnes.    San-Remo.

Temprature moyenne       16          17
Jours de pluie           121           45
Quantit de pluie     1m,140        0m,80
]

Les anciens Ligures, peut-tre de souche ibre, qui peuplaient le
versant mridional de l'Apennin, jusqu' la valle de la Magra, avaient
leur histoire toute trace d'avance dans la configuration de la contre.
Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place  exploiter dans
l'troite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus mme de
gradins  tailler sur les pentes des montagnes taient forcment rejets
vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerants. Ds l'poque
romaine, Gnes, l'antique Antium cit par le Priple de Scylax, tait un
emporium des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer
Tyrrhnienne; au moyen ge, lors de la grande prosprit de la
rpublique, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu;
enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut
l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la dcouverte du Nouveau
Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les ctes de
l'Amrique du Nord, cinq sicles aprs les navigateurs normands, tait
galement un Gnois, ainsi que l'ont tabli les savantes recherches de
M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le rclame comme un des siens,
et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par
d'injustifiables prtentions de vanit nationale. Il est vrai que ni
Cabot ni Colomb ne firent leurs dcouvertes pour le compte de leur
patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient  l'Angleterre
et  l'Espagne, et ce sont ces contres qui se sont partag les
richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins
gnois, monts sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le
monde  la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont
eux maintenant qui possdent le monopole de la navigation dans les eaux
des rpubliques platennes. Presque toutes les embarcations qui voguent
sur le Paran, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un quipage de
Gnois. De mme en Europe, on rencontre les habiles jardiniers gnois
dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la
Mditerrane.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugu l'Apennin
par des routes faciles, Gnes, encore dpourvue de marchs
d'approvisionnement dans l'intrieur des terres, ne possdait point
d'avantages naturels sur les autres ports de la cte ligure; mais ds
que le mur des montagnes fut abaiss par l'art et que les plaines du
Pimont et de la Lombardie se trouvrent en libre communication avec le
golfe, alors la position gographique de Gnes prit toute sa valeur.
Place  l'aisselle mme de la pninsule italienne, au point le plus
rapproch des riches campagnes de l'intrieur, c'est elle qui devait
s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De
toutes les rpubliques des ctes occidentales de l'Italie Pise est la
seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, aprs de
sanglantes luttes, Gnes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara
de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit
Minorque sur les Maures et mme s'empara de plusieurs villes d'Espagne,
qu'elle rendit ensuite en change de privilges commerciaux. Dans la mer
ge, ses nobles devinrent propritaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos
et d'autres les;  Constantinople, ses marchands prirent une telle
autorit, qu'ils partagrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils
possdaient des quartiers considrables de cette capitale de l'Orient et
en avaient fait une succursale de Gnes; aussi la perte de Pra et du
Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crime, ils
occupaient la riche colonie de Caffa; leurs chteaux forts et leurs
comptoirs s'levaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de
commerce, et jusque dans les hautes valles du Caucase on rencontre de
distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent
leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Gorgie et la mer
Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies
lointaines de la rpublique gnoise expliquent la prsence d'un petit
nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mlent au provenal et 
l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son
ensemble la langue est trs-italienne, quoique la prononciation se
rapproche du franais.

Plus puissante que Pise, Gnes n'tait pourtant pas de taille  vaincre
Venise dans sa lutte pour la prpondrance commerciale. Elle n'avait pas
l'immense avantage que possde cette dernire, d'tre en libre
communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des
Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Gnois eussent russi  s'emparer de
Chioggia, et mme  bloquer momentanment leurs rivaux, cependant
l'influence de Gnes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que
celle de Venise. Son rle dans le mouvement gnral des sciences, des
lettres et des arts fut aussi relativement trs-infrieur; Gnes eut
moins d'crivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cit de
la Lombardie et du Vnitien. Les Gnois passaient jadis pour tre
violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce
qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. Une mer
sans poissons, des montagnes sans forts, des hommes sans foi, des
femmes sans vergogne, voil Gnes! disait l'ancien proverbe rpt par
les ennemis de la cit ligure. Les dissensions entre les nobles familles
gnoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires taient
presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des
partis, l'immuable banque de Saint-Georges, vritable rpublique dans la
rpublique, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce
et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cit. C'est
ainsi que Gnes a pu btir ces palais, ces colonnades de marbre, ces
jardins suspendus qui lui ont mrit le surnom de Superbe. Toutefois
la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prter,
non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et,
comme de juste, la faillite en fut la consquence. Au milieu du
dix-huitime sicle la banqueroute rduisit Gnes  l'impuissance
politique.

En dpit du peu de largeur, des sinuosits, des rampes, des escaliers de
ses rives, en dpit de l'encombrement et de la salet de ses quais trop
troits, de la gne que lui imposent son enceinte de murailles et ses
forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les
palais sont le plus remarquables par leur architecture  la fois
somptueuse et originale. Pendant le dernier sicle et au commencement de
celui-ci la dcadence de Gnes avait t grande, et nombre de ses plus
beaux difices menaaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la
prosprit, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement.
Actuellement Gnes, quoique fort prouve par la guerre
franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie,
quoique le mouvement y soit encore infrieur  celui de Marseille. Les
armateurs possdent prs de la moiti de la flotte commerciale italienne
et construisent les trois quarts des navires ajouts chaque anne au
matriel des transports maritimes de la Pninsule[74]. Pour le
va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui frquentent la place de
Gnes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter
des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est
pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il
n'est pas suffisamment abrit: un quart seulement de sa surface est
garanti de tous les vents, et cette partie est prcisment celle qui a
le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'tendue et
de le rendre beaucoup plus sr par la construction d'un troisime
brise-lames qui sparerait de la haute mer une vaste superficie de la
rade extrieure. Gnes, qui croit volontiers ses intrts ngligs par
le gouvernement italien, se plaint aussi de ne possder qu'une seule
voie ferre  travers les Apennins pour desservir le trafic que lui
envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle rclame imprieusement
une seconde ligne, en prvision de l'immense accroissement d'affaires
que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle
compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvtie ce que
Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrept gnral du commerce
mditerranen.

[Note 74:

Valeur des changes par mer avec l'tranger, en 1872     446,000,000 fr.

Mouvement du port de Gnes en        1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.
                                     1867. 16,900 jaugeant 2,330,000  
                                     1871. 15,980         2,780,000  
Mouvement des  Spezia (golfe entier) 1873.  6,895 navires,   462,000 ton.
autres ports   Savone                1868.  2,191 jaugeant   135,000  
de la Ligurie: Porto Maurizio              1,643           110,500  
               Oneglia                     1,580            80,340  
               Chiavari                    1,431            67,000  
               San Remo                      989            57,970  
]

[Illustration: GNES. Dessin de J. Sorrieu, d'aprs une photographie de
J. Lvy et Cie.]

En attendant que ces destines s'accomplissent, Gnes, qui est aussi
fort active comme ville industrielle, tend des deux cts sur le
littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace
de plus en plus grand pour ses fabriques de ptes alimentaires, de
papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de mtaux, de
poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: _l'ovrar
del Genos_ (l'industrie du Gnois) est toujours, comme au moyen ge,
une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena
(Sampierdarena) est devenue une vritable cit industrielle.
Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possde les plus grands
chantiers de construction de l'Italie et mme de toute la
Mditerrane[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant
des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de
manire  ne former qu'une interminable fourmilire humaine. De mme
Savone, dont le port fut jadis combl par les Gnois, qui ne voulaient
tolrer aucune concurrence  leur commerce, se continue sur tout le
pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et
de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement
 Turin, elle est redevenue indpendante de Gnes et peut expdier
directement  l'tranger les denres des plaines de l'intrieur.
D'autres villes de la rivire du Ponent, quoique bien distinctes, sont 
peine spares par l'issue d'un ravin ou par les rochers des
promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et
de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer
la Fontaine d'Huile, quoique les olivettes de San Remo soient encore
plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage,
l'autre btie sur une colline escarpe, se compltent comme les moitis
d'une mme cit; elles projettent dans la mme baie leurs deux ports
quadrangulaires de mme forme, et le navire qui cingle vers la cte
semble longtemps hsiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le
recevoir.

[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47,
jaugeant 25,380 tonneaux.]

[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de
Porto-Maurizio:

Arrondissement de Porto-Maurizio      90,000 hectolitres.
              de San Remo           225,000     
]

Sur la rivire du Levant les villes du littoral se relient aussi les
unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants
palais, Quarto, d'o partit l'expdition qui enleva la Sicile aux
Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un
long faubourg, continuation de Gnes, vers les villes de Recco et de
Camogli, habites par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de
trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port
des Dauphins, ainsi nomm des ctacs qui se jouaient autrefois dans les
eaux du golfe, limite de sa borne puissante la range presque continue
des maisons de la Gnes extrieure; mais  l'est du cap, travers par
une galerie, dont les portails d'entre servent de cadres aux plus
admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerante,
Lavagna aux clbres carrires d'ardoises grises, Sestri di Levante, la
ville des pcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une
nouvelle rue d'difices,  peine interrompue par les escarpements
rocheux des montagnes ctires.

[Illustration: N. 74--GOLFE DE LA SPEZIA.]

Au del de Sestri le littoral est moins peupl,  cause des falaises qui
en occupent la plus grande partie; mais au dtour du superbe cap de
Porto-Venere et de l'le gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau
golfe de la Spezia, tout bord de forts, de chantiers, d'arsenaux et de
constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la
grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'amnagement
ont t commencs en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de
premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs gnrations, et tandis
qu'une partie des constructions s'achve, les progrs accomplis dans
l'art de la destruction obligent les ingnieurs  recommencer leur
interminable et coteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est
donc encore incertain, et, comme dbouch commercial, le port n'a qu'un
rle tout  fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux
navires l'abri le plus sr, il n'est pas encore rattach aux pays
d'Outre-Apennin par des voies ferres; il n'a d'autres produits 
expdier que ceux des riches valles des environs. Sans chemin de fer
qui traverse l'Apennin vers Parme et Modne, il ne peut tre d'aucune
utilit pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne 
la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est
la beaut de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de
Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville dchue de
Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vnus, salu de loin
par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les
promontoires et les baies qui se succdent dans la direction de Gnes,
les montagnes de la Corse, semblables  des vapeurs arrtes au bord de
la mer bleue, les ctes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond
des Apennins et des Alpes Apuanes, les forts d'oliviers, les bosquets
de cyprs et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la
rive oppose. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin,
vers le sud, se profile la cte o Byron rduisit en cendres le corps de
son ami Shelley: nul site n'tait plus beau pour le triste holocauste.

[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en
1872:

Gnes (intramuros)                   130,000 hab.
     (avec Sampierdarena, etc.)     200,000  
Savone                                25,000  
Spezia                                14,000  
San Remo                              12,000  
Sestri di Ponente                     11,500  
Chiavari                              10,500  
Oneglia                               10,000  
]




IV

LA VALLE DE L'ARNO, TOSCANE.


Comme la Ligurie, la Toscane s'tend  la base mridionale des Apennins,
mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considrable.
Dans cette rgion de l'Italie, l'pine dorsale de la Pninsule se dirige
obliquement du golfe de Gnes  la mer Adriatique et se ramifie du ct
du sud par des chanons qui doublent l'paisseur normale du systme de
montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui
s'lvent au sud de la valle de l'Arno, tendent vers l'ouest la zone
des terres: c'est l que la presqu'le italienne atteint sa plus grande
largeur[78].

[Note 78:

Superficie de la Toscane       24,053 kil. car.
Population en 1871          1,983,810 hab.
Population kilomtrique            82  
]

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une  l'autre mer, mais
il est sinueux, de hauteur fort ingale et coup de brches o passent
les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur
ensemble, les monts de l'trurie sont disposs en massifs allongs et
parallles, spars les uns des autres par des sillons o coulent les
divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de
la Ligurie, le premier massif de la chane principale, que dominent les
cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagn par les montagnes de la
Lunigiana, qui se dressent  l'ouest, de l'autre ct de la valle de la
Magra. La chane de la Garfagnana, qui constitue le deuxime massif, au
nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes
Apuanes ou de Massa Carrara. Plus  l'orient, le Monte Cimone et les
autres sommets des _Alpe Appennina_ qui se succdent au nord de Pistoja
et de Prato, ont pour chanons parallles les Monti Catini et le Monte
Albano, dont les flancs, percs de grottes, renferment le clbre lac
thermal de Monsummano. Enfin un quatrime massif, que traverse, au col
de la Futa, la route directe de Florence  Bologne, possde galement
ses chanes latrales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato
Magno, entre le cours suprieur et le cours moyen de l'Arno. Le chanon
des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes
valles de l'Arno et du Tibre, termine  la fois, du ct de l'est, la
range principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux,
et la srie beaucoup moins rgulire des massifs mridionaux auxquels
conviendrait le nom d'Anti-Apennins, rserv spcialement aux monts du
littoral par le gographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la
grande crte se sont tous fray un chemin  travers les roches de ces
montagnes du sud et les ont dcoupes en masses distinctes n'ayant
aucune apparence de rgularit.

En mainte partie de leur dveloppement, les Apennins toscans doivent 
la hauteur de leurs sommets, qui dpassent 2,000 mtres, un aspect tout
 fait alpin et sont connus, en effet, sous la dsignation d'Alpes[79].
Pendant plus de la moiti de l'anne, ils sont revtus de neiges sur
leurs pentes suprieures; souvent, quand on passe dans le charmant
dfil de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Mditerrane et les
coteaux verdoyants qui s'lvent de degr en degr vers les escarpements
des Alpes Apuanes, on cherche vainement  distinguer dans la blancheur
des cimes la part de la neige et celle des boulis de marbre. La forme
abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de
la crte des Apennins, contribuent  l'apparence grandiose des monts
toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gard la grce que
donnaient  la chane entire les forts de chtaigniers sur les pentes
infrieures, de sapins et de htres sur les versants plus levs. Que de
potes ont chant les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato
Magno, au-dessus du bassin o s'unissent les valles de la Sieve et de
l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton clbrait les hautes
arcades de branchages et les feuilles de l'automne parses sur les
ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, dsignant tout
ce que la posie de la nature a de plus suave et de plus pntrant. De
mme, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pturages, les
bosquets et les forts du Champ Maldule, ou Camaldule, d'aprs lequel
ont t nomms tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vants
comme tant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a
chant les paysages de cette route des Apennins, d'o l'on peut voir 
la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane. Il est vrai que les
simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perante que celle du pote.

[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et
des cols les plus frquents:

APENNINS
Alpes de Succiso...............................  2,019 mt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana).............  2,000  
Monte Cimone...................................  2,621  
Monte Falterone ou Falterona...................  1,648  
Col de Pontremoli (route de Sarzane  Parme)...  1,039  
   de Fiumalbo (route de Lucques a Modne)....  1,200  
   de Futa (route de Florence  Bologne)......  1,004  
   des Camaldules.............................  1,004  

ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes).......................  2,014  
Pietra Marina (Monte Albano)...................    575  
Prato Magno....................................  1,580  
Alpes de Catenaja..............................  l,401  
]

Les pres escarpements des grands Apennins et les forts qui en parent
encore les versants forment le plus heureux contraste avec les valles
et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque
hauteur porte quelque vieille tour, dbris d'un chteau fort du moyen
ge; des villas gracieuses sont parses sur les pentes au milieu de la
verdure; des maisons de mtayers, dcores de fresques naves, se
montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprs taills en fer de
lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des
trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les
souvenirs de l'histoire, le got naturel des habitants, la fertilit du
sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue  faire
de la Toscane centrale la rgion privilgie de l'Italie et l'un des
pays les plus agrables de la Terre. Bien abrite des vents froids du
nord-est par la muraille des Apennins, elle est tourne vers la mer
Tyrrhnienne, d'o lui viennent les vents tides et humides d'origine
tropicale; mais la part de pluies qu'elle reoit n'a rien d'excessif,
grce  l'cran que lui forment les montagnes de la Corse et de la
Sardaigne et  l'heureuse rpartition des petits massifs de collines en
avant de la chane des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat
essentiellement tempr, doux, sans extrmes aussi violents que ceux de
la plaine padane: c'est  son influence modratrice, ainsi qu' la grce
naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une
forte part leur gaiet simple, leur galit d'humeur, leur got si fin,
leur vif sentiment de la posie, leur imagination facile et toujours
contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines,
dsigns en gnral sous le nom de Subapennins, sont compltement
spars du systme principal par la valle actuelle de l'Arno. Ce fleuve
constitue, avec les dfils qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un
vritable foss  la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut
un golfe de la Mditerrane, puis une mer intrieure, est une premire
et large zone de sparation entre l'Apennin et les monts toscans du
midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait
facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le dfil de la Golfolina,
ou Gonfolina, par lequel s'chappe l'Arno  15 kilomtres en aval de
Florence et qu'avait ouvert le bras de l'Hercule gyptien. Au
commencement du quatorzime sicle, le fameux gnral lucquois
Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fire cit
rpublicaine, mais heureusement les ingnieurs qui l'accompagnaient ne
surent pas faire leur opration de nivellement; ils jugrent que le
barrage ne porterait aucun tort  Florence, la diffrence de niveau
tant, d'aprs eux, de 88 mtres, tandis qu'en ralit elle est de 15
mtres seulement. En aval de ce dernier dfil commencent la grande
plaine et les anciens golfes marins.

[Illustration: N 73.--DFIL DE L'ARNO.]

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limits au nord par la
valle de l'Arno, se composent de collines uniformment arrondies, d'un
gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-mme
appartient surtout au jura et  la formation crtace, les assises du
Subapennin consistent en terrains tertiaires, grs, argiles, marnes et
poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percs  et l de
serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnatre une
disposition rgulire dans les hauteurs de la Toscane mridionale. On
doit y voir surtout un plateau fort ingal, que les cours des rivires,
les unes parallles, les autres transversales au cours des Apennins, ont
dcoup en un ddale de collines enchevtres et perces d'entonnoirs o
se perdent les eaux: telles sont les cavits de l'Ingolla, qui
engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en
former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents
de l'Arno. Le massif principal de la rgion subapennine est celui qui
spare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et
dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre,
s'lve  plus de 1,000 mtres. Au sud de la valle de l'Ombrone,
diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent 
une hauteur plus considrable, mais on doit y voir dj des monts
appartenant  la rgion gologique de l'Italie centrale. Le Cetona est
une le jurassique entoure de terrains modernes; le Monte Amiata est un
cne de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne
vomit plus de laves depuis l'poque historique, mais il n'est point
inactif, ainsi que le tmoignent ses nombreuses sources thermales et les
solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan,
dont maintes laves, semblables  de l'cume ptrifie, se laissent
facilement tailler  coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit tre fort important sous
toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines mtallifres
s'y ramifient en un immense rseau, et les sources minrales de toute
espce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont
proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapproches que
dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize
fois moins tendue, on y trouve prs du quart des fontaines thermales et
mdicinales de la Pninsule et des les adjacentes, et parmi ces
fontaines, il en est de clbres dans le monde entier, par exemple
celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca,
autour desquels s'est btie une ville populeuse, principale tape entre
Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi
trs-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus
utiles  la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les
fameux _lagoni_, dans le bassin d'un affluent de la Cecina,  la base
septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit
d'pais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on
entend le bruit strident des gaz qui s'chappent en soufflant de
l'intrieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares.
Celles-ci contiennent diffrents sels, de la silice et de l'acide
borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on
recueille avec tant de soin pour les fabriques de faence et les
verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des
principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le
cratre de Vulcano dans les les Eoliennes, ne produit assez d'acide
borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les
montagnes mmes du Subapennin il serait peut-tre possible de recueillir
ce trsor en plus grande abondance, car en diverses rgions de
l'trurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du
Montieri, jaillissent d'autres _soffioni_, contenant une certaine
quantit de la prcieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le thtre est
probablement due en grande partie aux changements considrables qui se
sont oprs par le travail des alluvions dans les proportions relatives
de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs
massifs de collines se dressent comme des les au milieu de la mer, et
ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des
fleuves ont graduellement rattaches au continent. Ainsi les monts
Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes
encore  demi insulaires, car ils sont entours de tous les cts par
des marcages et des campagnes assches  grand'peine; l'ancien lac
Bientina, dont la surface tait la partie la plus leve du cercle
d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas mme  9
mtres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent
paralllement  la cte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi
compltement isoles, mais elles ne se rattachent aux plateaux de
l'intrieur que par un seuil peu lev. Quant au promontoire qui porte
sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cit de Populonia, et sur
l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'le d'Elbe, c'est une
cime tout  fait insulaire, spare du tronc continental par une plaine
basse, o les eaux descendues des montagnes de l'intrieur s'garent
dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, 
l'extrmit mridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus
parfaits de ces terres qui peuvent tre considres comme appartenant 
la fois  l'Italie pninsulaire et  la mer Tyrrhnienne; dans le monde
entier, il est peu de formations de ce genre qui prsentent autant de
rgularit dans leur disposition gnrale. La montagne, escarpe et
rocheuse, hrisse sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son
chteau fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer
comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux,
tournant vers la mer leur concavit gracieusement inflchie et
contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et
les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du
rivage continental et sparent ainsi de la mer un lac de forme
rgulire, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe
l'extrmit d'une ancienne plage en partie dmolie par les flots: on
croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de
sable qui l'entourent l'oeuvre rflchie d'une population de gants.
L'tang d'Orbetello est utilis comme la lagune de Comacchio: c'est un
grand rservoir de pche, o les anguilles se prennent par centaines de
milliers.  l'ouest, la chane d'les se continue vers la Corse par les
cimes de Giglio, par l'pre Monte Cristo et par l'cueil de la
Fourmi[80]. L'le d'Elbe, situe plus au nord, forme un petit monde 
part.

[Note 80: Altitudes du Subapennin:

Poggio di Montieri            1,042 mt.
Labbro                        1,192  
Monte Amiata                  1,766  
Monte Serra (monte Pisans)      914  
     di Piombino               199  
     Argentaro                 636  
]

[Illustration: N 76.--MONTE ARGENTARO.]

Dj dans le court espace de temps qui s'est coul depuis le
commencement de la priode historique les divers fleuves de la Toscane,
le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes
Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opr
des changements considrables dans l'aspect des campagnes riveraines et
dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolids
qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur
fournissent en abondance les matriaux d'rosion ncessaires  l'immense
travail gologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les
versants de montagnes que ne retiennent plus ni forts ni broussailles,
se changent  la moindre pluie en une vritable pte semi-fluide qui
s'coule lentement, puis que les rivires emportent rapidement dans leur
cours. Depuis les beaux temps de la rpublique pisane, dans l'espace de
quelques sicles, la bouche de l'Arno s'est prolonge de 5 kilomtres en
mer. D'ailleurs elle a frquemment chang de place; jadis le Serchio et
l'Arno avaient un lit infrieur commun, mais on dit que les Pisans
rejetrent le premier fleuve vers le nord pour se dbarrasser du danger
caus par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de
Pise l'Arno s'est longtemps coul vers la mer par les terrains bas de
San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), o s'panche aujourd'hui le
Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux
forces runies ont donn au fleuve son issue actuelle, il n'a cess de
se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses
bords et en agrandissant les campagnes aux dpens de la mer
Tyrrhnienne. D'aprs Strabon, Pise se trouvait de son temps  vingt
stades olympiques du littoral, c'est--dire  3,700 mtres, tandis
qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le
couvent, devenu la _cascina_ de San Rossore, fut construit, vers la fin
du onzime sicle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours
l'emplacement de cet ancien difice est  5 kilomtres environ de la
mer. De vastes plaines coupes de dunes ou _tomboli_ et revtues en
partie de forts de pins, se sont ajoutes au continent; de grands
troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes
terrains sableux, o les leveurs ont en outre, depuis les croisades,
dit-on, acclimat le chameau avec succs. D'ailleurs l'empitement des
terres n'est peut-tre pas d en entier au travail des alluvions; il est
possible que le littoral de la Toscane ail t soulev par les forces
intrieures. La pierre dite _panchina_, dont on se sert  Livourne pour
la construction des difices, est une roche marine forme en partie de
coquillages semblables  ceux que l'on trouve encore dans la mer
voisine.

[Illustration: DFILS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA. Vue prise  la
Tenuta, dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M. G. Matucci]

Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le
rgime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme,
dirigeant les forces brutales de la nature, a su oprer dans le val de
Chiana. Cette dpression, qui servit probablement de lieu de passage 
l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creus en amont de Florence
le dfil par lequel il s'chappe aujourd'hui, est une alle naturelle
ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: l,
comme entre l'Ornoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des
proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'o les eaux
s'panchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage
tait dans le voisinage immdiat de l'Arno. Une partie des eaux du val
de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule  une cinquantaine de
mtres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide,
sans coulement rgulier, s'talait en longs palus vers le sud jusqu'aux
lacs que domine  l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de
Montepulciano; c'est l que commence  s'accuser nettement la pente qui
entrane l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie
neutre du val tait tellement indcise, qu'on a dplac d'au moins 50
kilomtres le seuil de sparation, au moyen des barrires transversales
qui retenaient les dbordements des tangs temporaires causs par les
grandes pluies. Toute la zone intermdiaire o sjournaient,  demi
putrfies, les masses liquides apportes par les torrents latraux,
tait un foyer de pestilence. Dante et d'autres crivains de l'Italie en
parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle mme n'osait s'aventurer
dans sa fatale atmosphre. Les habitants du val avaient en vain tent
d'asscher le sol en creusant des canaux de dcharge: l'horizontalit de
la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement.
L'illustre Galile, consult sur les mesures qu'il y aurait  prendre,
dclara que le mal tait irrparable: d'aprs lui il n'y avait rien 
faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des
torrents pour donner  la valle la pente qui lui manquait et faciliter
ainsi l'coulement des eaux; mais il ne mit point la main  l'oeuvre.
Les discussions entre les deux tats limitrophes, Rome et Florence, ne
permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana ft
rectifi. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux
torrentielles fussent rejetes sur le territoire du voisin.

[Illustration: N 77.--VAL DE CHIANA.]

Enfin les travaux commencrent au milieu du dix-huitime sicle sous la
direction du clbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latral
furent mnags des bassins de colmatage, o les dbris arrachs aux
flancs des montagnes se dposrent en strates annuelles. Les marcages
se comblrent ainsi peu  peu et le sol s'affermit; le niveau de la
valle, graduellement exhauss sur la ligne de partage choisie par
l'ingnieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en
un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente gnrale de la plaine
suprieure fut renverse et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74
kilomtres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours,
appartenait prcdemment au Tibre. L'air de la valle, autrefois mortel,
devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des
terres reconquises; un espace de treize cents kilomtres carrs, jadis
vit avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habits
nagure par une population de fivreux, se transformrent en de riches
bourgades aux robustes habitants. La russite de l'oeuvre si bien nomme
de bonification a t complte. Les eaux sauvages ont d se
discipliner pour distribuer rgulirement leurs alluvions sur un espace
de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2  3 mtres; c'est
un remblai de 500 millions de mtres cubes qu'on leur a fait dposer
comme  des ouvriers intelligents. Cette grande opration de colmatage,
dans laquelle l'homme a si admirablement dirig la nature, est devenue
le modle de toutes les entreprises du mme genre, et dans la Toscane
mme on l'a imite avec le plus grand succs. C'est aussi par le procd
des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des
Romains, situ entre Grosseto et la mer, prs de la rive droite de
l'Ombrone, a t peu  peu transform en terre ferme; en 1828, il
occupait un espace de 95 kilomtres carrs, dont les alluvions apportes
par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre;
en 1872, plus de 62 hectares, jadis inonds, taient changs en terrains
solides. La comparaison des cartes traces  diverses poques tmoigne
des changements considrables que l'Ombrone opra jadis comme au hasard
dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le
fleuve est un autre taureau Achelos dompt par un autre Hercule.

Parmi les grands travaux d'asschement qui font aussi la gloire des
hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le rseau des innombrables
canaux de dcharge creuss dans les terres basses de Fucecchio, de
Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. L
s'tendaient de vastes mers intrieures que l'on essaye de combler peu 
peu et de faire passer, de progrs en progrs,  l'tat de campagnes au
sol affermi. Une des oprations les plus difficiles en ce genre a t
d'asscher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'tendait au milieu de
campagnes marcageuses  l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir
t form jadis par les eaux dbordes du Serchio. Jadis ce lac avait
deux missaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud
vers l'Arno. Durant l'tiage de ces fleuves, l'coulement du Bientina se
faisait sans difficult; mais, ds que la crue commenait  se faire
sentir, le reflux s'oprait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux
affluents du lac, et si l'on n'avait ferm les cluses, l'Arno et le
Serchio se seraient rejoints dans une mer intrieure au pied des monts
Pisans. Priv de son coulement naturel, le Bientina grossissait alors
jusqu' couvrir un espace de prs de 10,000 hectares, six fois suprieur
 la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de
cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un
missaire indpendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu
l'heureuse ide de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en
tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mtres de digue
 digue; puis au del du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement,
le nouvel missaire emprunte jusqu' la mer l'ancien lit de l'Arno,
remplac par le Colombrone.

[Illustration: N 78 -- L'ARNO ET LE BERCHIO.]

Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de
conqute tait l'extrme insalubrit du climat. L'atmosphre de miasmes
pesait surtout sur la rgion du littoral,  cause du mlange qui s'y
oprait entre les eaux douces de l'intrieur et les eaux saumtres de la
Mditerrane. L'excessive mortalit qui rsultait de ce mlange pour les
espces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce,
empoisonnait l'air, le remplissait de gaz dltres, provenant de la
dcomposition de matires organiques, et dcimait les populations de la
cte. Vers le milieu du sicle dernier, l'ingnieur Zendrini eut l'ide
d'tablir aux issues de tous les canaux d'coulement, naturels et
artificiels, des cluses de sparation entre les eaux douces et le flot
marin. Les fivres disparurent aussitt; l'atmosphre avait repris sa
puret primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissrent de
nouveau s'oprer le mlange de l'eau douce et de l'eau sale: aussitt
le flau des miasmes recommena son oeuvre de dvastation; la salubrit
ne fut rtablie dans les villages du littoral qu'aprs la reconstruction
des cluses. Par deux fois, depuis cette poque, l'incurie du
gouvernement de Florence a t punie de la mme manire sur les
malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours
au seul moyen thrapeutique srieux, celui de gurir la terre elle-mme.
Depuis 1821, le bon entretien des cluses, qui constitue le vritable
service mdical de la contre, ne laisse plus rien  dsirer, et par
suite la salubrit gnrale n'a cess de se maintenir. Le chef-lieu du
district, Viareggio, qui tait, en 1740, un simple hameau de peste et de
mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux
trangers frquentent impunment en t. Les plantations de pins et
d'autres arbres ont aussi contribu pour une forte part 
l'assainissement de la contre.

Malgr tous les progrs accomplis dans la bonification du sol, il reste
encore beaucoup  faire en mainte autre rgion de la basse Toscane pour
asscher le sol et purifier l'atmosphre. La Maremme, qui s'tend
principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes
rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est reste, en dpit de tous les
travaux d'assainissement, une des contres les plus malsaines de
l'Europe; ses terres, non permables, retiennent les eaux qui se
putrfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants
est trs-courte: celle des trop heureux cultivateurs est surtout fort
prcaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la
plaine basse que pour faire les semailles et la rcolte; ils s'enfuient,
sitt leur travail achev, mais ils emportent souvent avec eux le germe
de la maladie fatale; entre les deux ts de 1840 et de 1841, on eut 
soigner prs de 36,000 fivreux sur une population totale de 80,000
personnes environ, rsidant presque toutes sur les hauteurs et ne se
hasardant dans les plaines empoisonnes que pour de rares visites. Pour
chapper  l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter
constamment  une altitude d'au moins 300 mtres, encore cela ne
suffit-il pas toujours: la ville piscopale de Sovana est trs-malsaine,
quoiqu'elle se trouve prcisment  cette hauteur dans la haute valle
de la Fiora. Les fivres se font mme sentir dans des rgions fort
loignes de tout marais. La cause en est probablement, d'aprs
Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La _malaria_ monte sur les
collines dont le sol argileux est pntr de substances empyreumatiques;
elle empoisonne aussi les contres o jaillissent en abondance les
sources salines, et plus encore celles o se trouvent des gisements
d'alun. Le mlange des eaux douces et des eaux sales, si funeste au
bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intrieur du pays. Enfin
l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse,
et les fivres remontent fort avant dans toutes les valles exposes 
ce courant empoisonn. Par contre, les terres qui jouissent librement de
l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino,
quoique dans le voisinage de marais tendus, n'ont rien  craindre des
miasmes paludens.

[Illustration: N 79.--RGIONS DE LA MALARIA.]

On admet, en gnral, que les ctes de l'trurie n'avaient point 
souffrir de la malaria  l'poque de la prosprit des antiques cits
tyrrhniennes. En effet, les travaux de chemins de fer oprs dans les
Maremmes ont rvl l'existence d'un grand nombre de conduits
souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne tait
toute veine de canaux d'coulement. De grandes villes comme la fameuse
Populonia _mater_ et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines
parses ou dont on cherche  reconnatre les emplacements, n'auraient
certainement pu natre et se dvelopper si le climat local avait eu la
terrible insalubrit qu'on lui reproche de nos jours. Les trusques
taient renomms pour leur habilet dans tous les travaux hydrauliques:
ils savaient endiguer les torrents, goutter les marais, asscher les
campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux
cessrent bientt d'exister; les palus se reformrent, la nature revint
 l'tat sauvage. Mais on cite galement bien des villes qui furent
salubres au moyen ge et qui sont maintenant dsoles par la fivre.
Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommits du massif de
Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa priode de libert
rpublicaine; mais ds que les Pisans et les Siennois l'eurent ruine,
ds qu'elle eut perdu son indpendance, le travail s'arrta dans les
campagnes, les eaux torrentielles s'y amassrent en lagunes; la cit
devint comme un cadavre de ville. Des travaux d'assainissement lui ont
rendu de nos jours une partie de sa prosprit.

Parmi les causes matrielles qui, depuis l'poque romaine, ont contribu
le plus  la dtrioration du climat, on doit signaler la dforestation
des montagnes et l'accroissement dsordonn des terres alluviales qui en
a t la consquence. Enfin pendant tout le moyen ge et jusque dans les
temps modernes, les monastres de la Toscane taient possesseurs de
grands viviers  poissons dans les Maremmes, et s'opposaient
nergiquement  tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui
auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs prcieuses
rserves pour les semaines de carme. Nombre de tyranneaux des villes de
l'intrieur taient aussi fort aises de possder quelque campagne bien
malsaine dans la rgion des marais, car ils pouvaient de temps en temps
se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se
dbarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre 
commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient mme eu soin
d'acqurir la rgion la plus mortelle de la cte pour y installer des
bagnes ou _presidios_; ainsi Talamone, qui avait t le grand port de la
rpublique de Sienne, fut chang en un vritable cimetire; tous les
bannis y mouraient.

De nombreux essais de bonification entrepris avec des ides fausses et
sans l'exprience ncessaire n'ont pas t moins cruels dans leurs
consquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec
Macchiavel et d'autres hommes d'tat, qu'il suffirait de repeupler le
pays pour lui rendre son antique salubrit, y envoyrent en foule des
colons appels de diverses provinces de l'Italie, de la Grce, de
l'Allemagne; mais ces trangers, qui d'ailleurs n'taient pas reconnus
propritaires, et pour lesquels l'acclimatement tait doublement
prilleux, succombrent en masse  chaque tentative. Les seuls moyens de
restaurer le climat de l'ancienne trurie sont en premier lieu,
d'intresser les cultivateurs aux amliorations en leur concdant le
sol, puis de mener  bonne fin les longues oprations de colmatage, de
drainage, de reboisement, dj commences avec tant de succs. La
construction du chemin de fer de la cte aide singulirement au travail
de restauration du climat; les asschements et les plantations ont
purifi l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les
environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler
graduellement. L'usine mtallurgique de Follonica qui traite les fers de
l'le d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est
devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque
entirement abandonne pendant la saison des fivres.

Les anctres des Toscans actuels, les trusques ou Tyrrhniens, taient,
bien avant la domination romaine, la population prpondrante de
l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant mridional des
Apennins jusqu'aux bouches mmes du Tibre; ils avaient aussi fond dans
la Campanie une ligue de douze cits, dont Gapoue tait la plus
importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'taient empars de la
mer qui, d'aprs eux, est encore dsigne sous le nom de Tyrrhnienne.
L'le de Capri tait, du ct du sud, leur sentinelle avance. La mer
Adriatique leur appartenait galement. Adria, Bologne qu'ils appelaient
Felsina, Ravenne, Mantoue, taient des colonies trusques, et dans les
hautes valles des Alpes vivaient les Rtes ou Rtiens, leurs allis et
peut-tre leurs frres par le sang. Et les trusques eux-mmes, de
quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est l un des
problmes les plus discuts de l'histoire. On les a dits Aryens,
Ougriens, Smites; on en a fait les frres des Grecs, des Germains, des
Scythes, des gyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhniens
sont des Thuringiens! Cette question des origines trusques n'a donc pu
encore donner lieu qu' des hypothses; la langue mme, facile  lire,
car ses caractres ressemblent  ceux des autres alphabets italiques,
mais non dchiffre ou plutt trop diversement traduite, n'a pas fourni
la solution; les savants sont loin d'tre unanimes pour approuver les
interprtations proposes rcemment par Corssen avec une grande
assurance; d'aprs ce linguiste, que l'on a qualifi trop tt d'Oedipe
du Sphinx trusque, los Tyrrhniens devraient tre certainement
rattachs par la langue aux autres populations italiotes.

Parmi les divers portraits que les trusques nous ont laisss de leurs
propres personnes sur les vases des ncropoles, le type le plus commun
est celui d'hommes trapus, souvent obses, vigoureux, larges d'paules,
au visage avanc, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint
fonc, au crne un peu dprim et couvert d'une chevelure ondule, le
plus souvent dolichocphals. Ce type n'est point celui de la majorit
des Hellnes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils
ont laisss, on ne retrouve pas les _nuraghi_, ces constructions
bizarres qu'levrent un si grand nombre les anciens habitants de la
Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les
monuments funraires que l'on a dcouverts et que l'on trouve encore par
centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane
actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immdiat de Rome, prouvent
que les arts du dessin taient arrivs en trurie  un haut degr de
dveloppement. Les peintures qui dcoraient l'intrieur des caveaux, les
bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candlabres, les divers
ustensiles de poterie et de bronze tmoignent d'une intime parent de
gnie entre les artistes trusques et ceux de la Grce et de l'Asie
Mineure. L'architecture de leurs difices prouve que, tout en se
distinguant par une certaine originalit, ils taient en rapport intime
de civilisation commune avec les Hellnes des premiers ges. Ce sont eux
qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les gouts de Tarquin,
le plus ancien monument de la Ville ternelle, l'enceinte dite de
Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome
royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les
maisons elles-mmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent,
tout tait trusque. La louve de bronze que l'on voit au muse du
Capitole et qui tait le symbole mme du peuple romain, parat tre la
copie d'une oeuvre des artistes d'trurie.

Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des
civilisations et des cultes qui se sont succd dans le pays, ont d,
avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien
diffrents de leurs anctres les trusques. A en juger par les peintures
de leurs ncropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se
retrouve nullement dans la population toscane; ils taient aussi,
semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs
descendants sont plutt un peuple sobre. Le type actuel est celui
d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles  mouvoir,
peut-tre un peu trop souples de caractre. Les Toscans de la plaine,
non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment 
vivre et  laisser vivre, et par leur mansutude naturelle ils ont
souvent russi  rendre dbonnaires jusqu' leurs souverains. Un trait
assez bizarre de caractre les distingue aussi parmi les autres
habitants de la Pninsule: quoique fort braves quand une passion les
entrane, ils ont une rpugnance extraordinaire pour la vue de la mort;
ils se dtournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute  la
persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhnien cachait toujours les
tombeaux; cependant son grand culte tait celui des morts.

Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans
ressemblent encore  leurs aeux, ils ont eu comme eux leur poque de
prpondrance en Italie, et ils sont encore,  certains gards, les
premiers de la nation. Aprs l'poque romaine, quand le mouvement de la
civilisation se fut dplac vers le nord, la valle de l'Arno se
trouvait admirablement place pour devenir le grand centre d'activit,
non-seulement pour la pninsule italienne, mais encore pour tout le
continent europen. Les communications  travers la barrire des Alpes
taient encore difficiles et redoutes, et par consquent les relations
de peuple  peuple devaient en grande partie s'tablir par eau entre le
littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En
outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les
protger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares,
se dveloppent autour d'eux en un large circuit de manire  leur
mnager de grandes et fertiles valles tournes vers la mer
Tyrrhnienne. La Toscane tait donc une rgion favorise et ses
habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces privilges
que leur assurait la position gographique. Le travail tait la grande
loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un tat. Tandis
que Pise disputait  Gnes et  Venise la suprmatie des mers, Florence
tait plus que toutes les autres cits le sige des grandes spculations
commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de
l'argent, tendait son rseau d'affaires sur toutes les contres de
l'Europe.

Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de ngoce et
d'industrie; sa priode de prosprit fut aussi pour l'esprit humain le
moment d'une vritable floraison. Ce que la rpublique d'Athnes avait
t deux mille annes auparavant, la rpublique de Florence le fut  son
tour; pour la deuxime fois s'leva un de ces grands foyers de lumire
dont les reflets nous clairent encore. Ce fut un vrai renouveau de
l'humanit. La libert, l'initiative, et avec elles les sciences, les
arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se
produisit avec un joyeux lan que les gnrations avaient depuis
longtemps perdu. Le souple gnie des Toscans se rvla dans tous les
genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins
peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes
ont exerc dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus
puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Lonard de Vinci,
Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galile, Macchiavel?
C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donn son nom au
continent nouveau dcouvert de l'autre ct de l'Atlantique. On a voulu
voir une injustice de la destine, ou mme l'effet d'une odieuse
supercherie des hommes dans cette substitution du nom du gographe et
voyageur astronome Amerigo  celui du marin Colomb dans l'appellation du
Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il
en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de
ses dcouvertes; il est donc tout naturel que son reprsentant en ait
partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville rpublicaine o
la science tait le plus aime pour elle-mme, o les rcits de voyages
trouvaient le plus de lecteurs et d'o les nouvelles se rpandaient le
plus librement en Europe, n'avait aucun intrt  cacher dans ses
archives les rcits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par
ses crits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand
vnement de la dcouverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses
contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux rcit,
la description  la fois savante et image de ces contres, qui doivent
tre prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,
et par suite on en vint tout naturellement  donner le nom du savant
florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prtendit jusqu' sa mort
avoir dcouvert le Japon et les ctes orientales de l'Asie, tandis que
Vespucci, ds l'anne 1501, donnait le nom de _novus mundus_ au
continent nouvellement dcouvert. En 1507, Martin Waldzemller, de
Saint-Di, avait formellement propos la dnomination d'Amrique,
ratifie par ses contemporains et la postrit.

C'est aussi  l'immense privilge de sa libert, au gnie de ses
crivains,  l'influence exerce par ses potes sur le dveloppement
intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donn son dialecte 
la Pninsule entire, des Alpes  la mer de Sicile. videmment, ce n'est
point une ville loigne du centre, telle que Gnes, Venise ou Milan,
Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue
police de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'tonne que
Rome, l'antique cit reine, celle d'o le latin vint s'imposer au monde,
n'ait pas devanc Florence dans la cration de l'italien littraire:
c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des rpubliques italiennes,
elle s'attachait, au contraire, au culte du pass; la langue mme
qu'elle s'efforait de maintenir tait morte. La cit des papes n'avait
d'autre littrature que des actes rdigs en un latin plus ou moins bien
imit de celui de Cicron. A Rome, l'italien populaire devait rester un
patois; tandis qu' Florence il devenait une langue, en dpit de
l'accent guttural lgu par les trusques, et les Romains n'ont eu que
la part, d'ailleurs fort importante, de donner  cette langue leur belle
prononciation musicale. On sait quel charme de posie dlicate et pure
s'exhale des _ritornelli_ chants dans les veilles par les paysans de
la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a t le beau dialecte
florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples
autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu' un certain point,
de dire que l'unit nationale tait fonde d'avance du jour o le grand
pote avait forg sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes
parls dans la Pninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome
florentin, et  Florence mme, que de 1815  1830, se prpara par la
littrature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'o sortit
en grande partie l'indpendance politique de la nation?

De mme que la position gographique de la Toscane fait comprendre en
grande partie l'influence qu'elle a exerce sur l'Italie et sur le reste
du monde, de mme sa configuration intime explique son histoire
particulire. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui
s'lvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins spars o
devaient natre des rpubliques distinctes. Au temps des Tyrrhniens,
l'trurie tait une confdration de cits; au moyen ge et jusqu'aux
approches des temps modernes, o se sont formes les grandes
agglomrations politiques, la Toscane fut un ensemble de dmocraties,
tantt allies, tantt en lutte, mais trs-semblables les unes aux
autres par le gnie. Depuis, les changements de toute espce qui se sont
produits dans les conditions politiques et conomiques du pays ont fait
varier singulirement l'importance et la population des communes, mais
la plupart des cits libres du moyen ge et mme quelques-unes de celles
que fondrent les anciens trusques ont gard un rang considrable parmi
les villes provinciales de l'Italie.

[Illustration: FLORENCE. Dessin de P. Benoist, d'aprs une photographie
de J. Lvy.]

Florence (_Firenze_), qui nagure fut la capitale de passage du royaume
et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces
fondations des antiques Tyrrhniens; simple colonie romaine, elle est
d'un ge moderne, en comparaison de tant d'autres localits italiennes.
Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de
la contre tait la vieille cit de Fiesole, qui s'lve au nord sur les
collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses
colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments.
L'accroissement rapide de Florence pendant les sicles du moyen ge
provient de ce qu'elle tait alors une tape ncessaire sur le chemin
qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mne par Bologne dans l'Italie
mridionale. Tant que l'initiative tait partie de Rome, tous ceux qui
voulaient se rendre de la valle du Tibre vers le versant oppos de
l'Apennin se htaient de franchir la montagne au plus prs et
redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de
l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opra dans
la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des
plaines lombardes gagne la valle de l'Arno par les brches de l'Apennin
toscan. La route de guerre tant en mme temps une route de commerce, un
grand centre d'changes et d'industrie devait natre dans l'admirable
bassin. La Ville des Fleurs grandit, prospra et devint la merveille
que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses mme lui devinrent
fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des
trsors de l'Europe, se firent peu  peu les matres de la rpublique.
Les Medici prirent le titre de princes de l'tat, et telle tait la
force d'impulsion donne par la libert premire, que leur domination
concide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientt les
caractres s'avilirent, les citoyens se changrent en sujets et
cessrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la libert rpublicaine, Florence a toujours
dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques
de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de
mosaques, de porcelaines, de pierres dures et d'autres objets qui
demandent du got et de la dextrit de main. Mais tout ce travail d'art
et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au
mouvement commercial apport par les routes et les chemins de fer qui
convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si
elle n'avait la beaut de ses monuments; c'est  eux qu'elle doit d'tre
un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous
des artistes. Plus que toute autre cit de l'Italie, plus mme que
Venise, Florence la Belle est riche en chefs-d'oeuvre de
l'architecture du moyen ge et de la Renaissance. Ses muses, les
Uffizi, le palais Pitti, l'Acadmie des Arts, sont parmi les plus beaux
de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont
le trsor le plus prcieux du genre humain; ses bibliothques, la
Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en
documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est
elle-mme un muse par ses palais, ses tours, ses glises, les statues
de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse
et du palais. Le dme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui,
d'aprs les ordres de la Rpublique, devait tre plus beau que
l'imagination ne peut le rver, le Baptistre et son incomparable porte
de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir
palais Strozzi, d'une architecture  la fois si sobre et si belle, tant
d'autres monuments encore font de Florence une cit d'enchantement. En
parcourant l'admirable ville et en contemplant ses difices, on comprend
le noble langage du conseil communal  son architecte Arnolfo di Lapo:
Les oeuvres de la commune ne doivent point tre entreprises si elles ne
sont conues de manire  rpondre au grand coeur, compos de ceux de
tous les citoyens, unis en un mme vouloir.

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise
en rehausse la beaut; tous les voyageurs gardent un souvenir
ineffaable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San
Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque o se groupent les
villas et les masures de l'antique Fiesole des trusques. Par malheur,
le climat de Florence laisse fort  dsirer; souvent les vents se
succdent par de brusques alternatives, et pendant l't la chaleur est
accablante: _il caldo di Firenze_ est pass en proverbe dans toute
l'Italie. Il faut dire que l'troitesse des rues, et, pour une certaine
part, la ngligence des lois de l'hygine, rendent la mortalit annuelle
suprieure  celle de la plupart des grandes villes du continent. Au
moyen ge, ce fut galement l'une des cits que la peste ravagea le
plus. Lors du flau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste
ses histoires joyeuses, prs de cent mille habitants succombrent, les
deux tiers de la population. En comparant la situation gographique de
Florence  celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve  l'ouest,
dans une vaste plaine des mieux ares, Targioni Tozetti regrette qu'on
n'ait pas donn suite, en 1260, au projet de dtruire Florence pour en
transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute valle de l'Arno, la seule ville de quelque importance est
Arezzo, antique cit des trusques et centre de l'une des rpubliques
les plus prospres du moyen ge. Arezzo se vante, comme Florence, de
respirer un air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mmes,
et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des
plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos
jours, Arezzo est bien dchue et n'a plus gure que ses grands souvenirs
et les monuments de son pass. Cortona, situe plus au sud, non loin du
lac de Trasimne, dispute aux cits les plus antiques de l'Italie
l'honneur d'tre la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont
disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la
dominatrice de toutes les rgions de collines situes entre les bassins
de l'Arno et de l'Ombrone, a d subir, comme Arezzo et Cortona, de longs
sicles de dcadence, en grande partie peut-tre par la faute de ses
propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant
autant de cits dans la cit, toutes animes les unes contre les autres
d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis,
la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais
elle peut toujours se comparer  la ville de l'Arno par la beaut de ses
monuments qui sont l'idal du gothique italien, par ses oeuvres d'art,
dues en grande partie aux peintres de sa propre cole, par l'originalit
de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes
de trois collines et sur les artes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une
des plus puissantes cits de l'antique trurie, n'a plus que ses
hypoges, o les archologues vont en plerinage, et dpend maintenant
de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le roi des
vins, dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant  Volterra,
qui avait encore au moyen ge une population considrable, ce n'est plus
qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses
collines rendent plus morne encore. Volterra, dispose en forme de main
aux doigts tendus sur les artes de son plateau ravin, se trouve en
dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le
voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept  huit mille
tonnes de sel par an, ses importantes carrires d'albtre, les riches
mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses
lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de
maisons parses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus
intressant, ce sont les dbris de ses murs cyclopens, o l'on voit
encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres
restes de l'art des trusques conservs dans son riche muse.

De l'autre ct de l'Arno,  la base mridionale des Apennins, les cits
qui avaient de l'importance au moyen ge sont restes industrielles et
populeuses parce que leur position commerciale a gard toute sa valeur.
Prato, o la valle de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un
centre agricole important, est riche en usines mtallurgiques et possde
en outre de riches carrires de serpentine qui ont servi  la dcoration
des plus beaux difices de la Toscane et de sa propre glise, clbre
par la merveilleuse chaire de Donatello, sculpte  l'angle extrieur de
la faade; Pistoja, o descend le chemin de fer des Apennins, que d'en
bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues
sinuosits, est une ville de manufactures trs-actives. Pescia,
Capannori, aux innombrables maisons parses dans la campagne, jardin de
la Toscane, Lucques l'Industrieuse, clbre par les tableaux de fra
Bartolommeo, sont galement des communes o le travail est incessant.
Par la beaut de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les
marachers, est vraiment incomparable. Quand on se promne sur les
larges remparts de Lucques,  l'ombre des ranges d'arbres puissants qui
talent leur branchage, d'un ct vers la ville, ses tours et ses
coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle
merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se rvlent par
la blancheur de leurs faades au milieu de la verdure, les collines
lointaines portant une tour au sommet, la beaut riante de tout ce que
l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de
paix: il semble que dans un pays si fcond et si beau, la population
doive tre heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes
crivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du
val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la
basse Toscane, en gnral, sont fortuns en comparaison des laboureurs
du reste de l'Italie. Mtayers pour la plupart, et mtayers  longs
termes, ils sont  demi propritaires du sol; leur part de produits est
sauvegarde par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont
la satisfaction de peiner en partie pour eux-mmes, et la terre n'en est
que mieux cultive. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont
obligs d'migrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que
d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont clbres dans
toute l'Italie et mme  l'tranger par leur zle au labeur. Un grand
nombre d'entre eux vont priodiquement en Corse pour semer et rcolter 
la place des paresseux propritaires. En t, plus de deux mille
cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les
migrants lucquois ont aussi la spcialit du rmoulage.

La haute valle du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le
dbouch naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins
industrieux que ceux de sa mtropole, nagure capitale d'un tat
souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts
des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultives en gradins, dont
l'tagement rgulier ne nuit point  la beaut du paysage, grce  la
multitude des arbres et  la varit des cultures. Castelnovo, le
chef-lieu de cette valle de Garfagnana, l'une des plus belles et des
plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-mme, sur un promontoire
limit par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables dfils
de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable
contre. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur
italien populaire, encore suprieur  celui de Sienne,  cause de
l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette rgion que le
doux gnie toscan a invent ses plus beaux chants.

La valle de la Magra, dont le bassin suprieur, au coeur des Apennins,
enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa
commune, est plus frquente que la Garfagnana,  cause de son grand
chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie infrieure de cette
valle, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cit disparue de Luni,
n'est pas moins belle que la valle parallle du Serchio et, de plus,
elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les
plages et les villes maritimes entoures d'oliviers. C'est  l'issue de
cette valle, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en
se rapprochant de la mer, forment ce dfil si important dans l'histoire
o se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dpendant
administrativement de l'milie, quoique par le versant, le climat, les
moeurs, les relations d'affaires, elles se rattachent  la Toscane.
Carrara, dont le nom signifie simplement carrire, est la ville qui a
remplac Luni comme lieu d'expdition des beaux marbres blancs que la
statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mtre cube vaut
jusqu' prs de 2,000 francs pour les qualits les plus prcieuses; les
hauteurs environnantes sont perfores de sept cent vingt carrires, dont
environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entire est
comme un immense atelier de sculpture et possde une acadmie qui a
form des matres clbres. Massa, plus favorise que Carrara par la
douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus
employs pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite
depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de
l'Altissimo et d'autres montagnes mridionales de la chane Apuane, dans
le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux
que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les apprciait fort, employa trois
annes  construire la route qui devait faciliter l'accs des plus
belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commenc
d'utiliser ce marbre depuis longtemps dj: ce sont les carrires de
Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81].
Les carrires et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du
fer, du plomb, de l'argent.

[Note 81: Carrires de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:

                   Extraction.                  Valeur.

Carrare           89,000 tonnes.              9,000,000 fr.
Massa             16,000                     1,500,000  
Serravezza        20,000                     1,800,000  
                ________________            ________________
                 134,000 tonnes.             12,300,000 fr.
]

Ces villes du dfil marin des Alpes Apuanes devaient progresser en
raison du la prosprit gnrale, tandis que Pise, la grande rpublique
commerciale de la Toscane au moyen ge, devait fatalement dchoir,
lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand mme elle n'aurait
pas eu  souffrir de la concurrence de Gnes, sa puissante rivale, quand
mme sa flotte n'aurait pas t anantie par les Gnois, vers la fin du
treizime sicle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils
pas t rass, Pise ne pouvait viter la dcadence. Les alluvions de son
fleuve, ne cessant d'empiter sur la mer, ont fini par obstruer
compltement l'ancien _porto Pisano_, situ jadis  treize kilomtres au
sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds
d'eau; un sicle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient
seules y entrer; il fut alors dfinitivement abandonn, et maintenant il
n'en reste plus de traces. Au sicle dernier, on disputait sur
l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cits devaient donc
succder  Pise comme intermdiaires des changes de la Toscane. _Pisa
morta_, Pise la morte, a du moins gard des restes admirables de son
pass; elle a son tonnante cathdrale, immense crin d'objets prcieux,
son baptistre de forme si lgante, son _Campo santo_ et les clbres
fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le dcorent, sa bizarre tour
penche qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes
curiosits de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts
Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie
pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole,
Pise vit pour la pense, grce  son universit, l'une des meilleures de
l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinraire dans le
mouvement des changes ne peut lui ravir, son doux climat sdatif, dont
les trangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.

Livourne ou Livorno fut l'hritire commerciale de Pise, et ses navires
n'ont cess de suivre les mmes escales vers les ports du Levant.
Dbouch naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un
march beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du
littoral: c'tait nagure le deuxime port de l'Italie; il venait
immdiatement aprs Gnes par ordre d'importance, mais Naples l'a
rcemment dpass[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui
s'y rfugirent et qui ont attir depuis beaucoup d'autres compatriotes
ont su largement dvelopper les ressources de cette ville. tudie au
point de vue architectural, c'est l'une des moins intressantes de
l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus
curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marcageuse,
tandis que pour donner accs aux navires il a fallu creuser des bassins
et des canaux. On a ainsi trac tout un rseau de lagunes,  ct
d'lots galement artificiels, mritant bien le nom de Petite Venise
qui lui a t donn. Un brise-lames construit en pleine mer signale de
loin l'entre du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria,
btie sur un cueil et que les marins inexpriments croiraient tre une
voile blanche, rappelle la terrible bataille navale o la flotte pisane
fut anantie par les Gnois[83].

[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:

Port                  10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
Ensemble du district  22,043                 2,226,400    
]

[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de
10,000 habitants, en 1871:

Florence (Firenze)                 167,000 hab.
Livourne (Livorno)                  98,000  
Lucques (Lucca)                     68,000  
Pise (Pisa)                         50,000  
Capannori (campagne de Lucques)     48,000  
Prato                               40,000  
Arezzo                              34,000  
Carrare (Carrara)                   24,000  
Cortona                             25,000  
Sienne (Siena)                      23,000  
Massa                               16,000  
Empoli                              15,000  
Pontremoli                          14,000  
Volterra                            13,000  
Montepulciano                       12,700  
Pistoja                             12,500  
Viareggio                           12,250  
Pescia                              12,000  
Pietra Santa                        12,000  
Bagni di Lucca                      10,000  
]

[Illustration: N 80--PORT DE LIVOURNE.]

La Toscane continentale se complte par une Toscane insulaire, reste de
l'isthme qui runissait autrefois les les de Corse et de Sardaigne  la
terre ferme. Ces les, que le navigateur voit surgir devant lui du
milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et
s'vanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de
beaut aux parages toscans de la mer Tyrrhnienne.

L'le d'Elbe, jadis petit royaume de Napolon, est la terre principale
de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande  elle seule que
tous les autres lots: Giglio, aux belles carrires de granit;
Monte-Cristo, semblable  une norme pyramide surgissant de la mer 
plus de 600 mtres; la belle Pianosa, couverte de sa fort d'oliviers;
Capraja, la gnoise, aux maisons blanches groupes dans un cirque de
granit rose; Gorgona, simple colline hrisse de broussailles. Ancienne
dpendance de Populonia l'trusque, l'le d'Elbe est un pittoresque
massif de montagnes. Un dtroit, peu profond et parfois dangereux 
cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux lots
de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, spare ses
rives abruptes des promontoires de Piombino, o les navires devaient
aborder jadis pour payer les droits de page et se faire dlivrer un
plomb en signe d'acquit.

[Note 84:

Superficie de l'le    22,000 hectares.
Population, en 1871    24,000 habitants.
]

A l'extrmit occidentale de l'le s'lve le groupe des monts
granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mtres;  l'autre
extrmit, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine
arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu' l'altitude de 500
mtres; au centre de l'le s'lvent d'autres sommets de formations
diverses, recouverts de broussailles. La varit des roches est
trs-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs
poques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et
des marbres de diverses espces, notamment un marbre blanc comme celui
de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres prcieuses se
rencontrent en si grand nombre  l'le d'Elbe, qu'on l'a compare  un
grand cabinet de minralogie.

Jadis exposs aux frquentes incursions des pirates, les habitants de
l'le avaient d se rfugier dans l'intrieur et sur les promontoires
escarps; c'est l qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou
des villages encore habits. L'antique cit, firement nomme Capoliberi
ou mont des Hommes libres, et que l'on considre comme une sorte
d'acropole, est une de ces bourgades encore peuples. Grce au retour de
la paix maritime et  l'appel du commerce, la plupart des habitants sont
descendus vers les marines et les villes du littoral, Porto-Ferrajo,
que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio.
Marins, pcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou
jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'le est riche en
ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers
et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses,
ils n'ont point leurs moeurs froces de guerre et de vendetta.

La grande importance conomique de l'le d'Elbe ne provient ni de ses
vins, ni de ses pcheries, ni de ses salines, ni de son commerce
maritime[85], mais de ses gtes de fer, sinon les plus riches, du moins
les mieux exploits qui existent dans le monde mditerranen. Ces
puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ
250 hectares, se dressent en falaises  l'extrmit nord-orientale de
l'le. Du continent dj on en remarque les escarpements rouills; les
eaux qui en dcoulent sont rouges de matires ocreuses, et le sable des
plages est tout noir des dbris du mtal. Les ouvriers, parmi lesquels
se trouvent en grand nombre des interns de l'Italie mridionale,
abattent  mme le minerai, que l'on trane ensuite vers l'embarcadre
de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les
vides immenses produits par l'exploitation ressemblent  de vastes
cratres, et la couleur de la roche, rouge sombre, violace ou noirtre,
ajoute  l'illusion. Les dblais que le travail de cent gnrations
successives d'ouvriers a rejets de ces cratres depuis vingt-cinq ou
trente sicles, ont des proportions qui confondent l'imagination du
spectateur. La poussire ferrugineuse, stratifie en couches dont la
couleur diffre suivant la nature des dbris qui les composent, s'est
accumule en vritables montagnes de 100 et de 200 mtres de hauteur,
aux talus recouverts de la vgtation des maquis. La fouille au pic et 
la pelle suffit pour dsagrger ces amas, qui reprsentent au moins cent
millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles
pourraient, sans s'puiser, fournir encore pendant vingt sicles un
million de tonnes par an  la consommation du monde, soit de cinq  dix
fois plus chaque anne qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais
exploits dans les gtes de l'le d'Elbe ont, en outre, le grand
avantage pour l'industrie moderne de pouvoir tre facilement transforms
en acier. La pierre d'aimant ou calamite entre pour une forte
proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita;
c'est la pierre qui, place sur un rondin de lige et flottant librement
dans un vase, servait jadis aux marins de la Mditerrane pour se
diriger sur les eaux, quand se voilait l'toile polaire.

[Note 85: Mouvement des ports de l'le, en 1873: 9,162 navires d'un
port de 423,500 tonnes.]




V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLE DU TIBRE, LES MARCHES ET LES ABRUZZES.


Au point de vue gographique, la partie de la Pninsule qui a Rome pour
chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime:
c'est l que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande
hauteur; c'est aussi l que se ramifie le plus vaste systme
hydrographique au sud de la valle du P; mais, quoique le rle
historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y
est plus clair-seme et la quantit annuelle du travail y est moins
importante que dans toutes les autres grandes rgions de l'Italie[86].

[Note 86:

                 Superficie   Population en 1871.   Population kilom.

Rome          11,790 kil. car.       836,700 hab.       71
Ombrie         9,633                549,600           57
Marches        9,714                915,420           94
Abruzzes      12,686                918,770           72
              ________________    ______________        __
              43,823 kil. car.    3,220,490 hab.        74
]

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'lvent en un rempart
absolument parallle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral  peine
inflchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini  Ancne,
puis  la cte, plus rectiligne encore, qui d'Ancne  la bouche du
Tronto prend une direction peu divergente du mridien, correspond
exactement la crte des montagnes, que les marins voient se dresser
au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce ct, la chane parat
tout  fait rgulire: sommet se montre aprs sommet, chanon latral
succde  chanon latral, les valles qui descendent de l'Apennin sont
toutes parallles les unes aux autres et normales  la cte; la pente
gnrale des monts est partout fortement incline vers la mer, et la
succession des assises gologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se
maintient la mme, des artes que blanchissent les neiges aux
promontoires que vient laver le flot. La seule irrgularit qui se
prsente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient
du groupe de collines, presque dtaches de l'Apennin, qui forment
l'peron d'Ancne. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable  la clef
de vote d'une arcade, rpond  l'angle de tout le systme des Apennins:
c'est prcisment en face que se reploie l'axe des monts. Cette rgion
de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancne
correspond  Gnes; les deux rives qui s'tendent, l'une vers l'milie,
l'autre vers la presqu'le du Monte Gargano, rappellent les deux
rivires du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et
des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui
d'Ancne ne laisse  sa base qu'une troite bande de terrain; en maints
endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en
corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserres sur
la plage, sont obliges d'escalader les promontoires; cependant cette
contre riveraine de l'Adriatique est moins bien dfendue par la nature
que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du P,
et du ct de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux
qui flanquent la crte principale des Apennins; aussi les puissances
limitrophes n'ont-elles cess pendant tout le moyen ge, et mme tout
rcemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de l
le nom de Marches, synonyme de frontire dispute, qui lui a t donn.
Chaque ville y est une forteresse perche sur un monticule ou sur une
arte. Des indignes qui ne connatraient aucune autre rgion de la
Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadme de dmes
et de tours.

Comme les Apennins trusques, ceux qui forment la limite commune entre
le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez
nettement spars les uns des autres. Le premier massif, qui domine 
l'orient la haute valle du Tibre, a pour bornes septentrionales le
Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du ct du sud, il
est flanqu sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins
hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont
dsignes par l'appellation d'Alpes; ce sont les _Alpe_ (et non _Alpi_)
_della Luna_. Une brche o passe la route de Prouse  Fano, interrompt
la chane, qui recommence au del par le groupe du Monte Catria. En cet
endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement rod et
dchiquet les remparts, jadis parallles et disposs  la faon du Jura
franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnatre la configuration
premire: plateaux, massifs isols, ramifications latrales, chanes de
jonction, forment un vaste ddale  l'est du bassin du Tibre et de ses
affluents. Toutefois, si l'on nglige les mille irrgularits de dtail,
on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une
longueur d'environ 200 kilomtres et sur une largeur moyenne de 50
kilomtres, sont limites  l'est et  l'ouest par deux chanes,
d'origine jurassique et crtace, qui, aprs s'tre spares au Monte
Catria, vont se rejoindre par le chanon de la Majella, d'o rayonnent
dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chanes
parallles, aucune n'est un fate de partage: celle de l'ouest est
traverse par la Nera et d'autres rivires qui se dversent dans le
Tibre; celle de l'est, encore plus dcoupe, laisse passer par des
portes de rochers plusieurs torrents qui se prcipitent vers
l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui nat
sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse prcisment
l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse
liquide et les pierres qu'il entrane ont creus un dfil profond que
l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre
l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coup de chanons transversaux et sem de
dpressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la
forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant
d'autres cimes, s'lvent le Monte Velino,  la double pyramide; au
nord, le Vettore termine l'arte des montagnes Sybillines;  l'est se
dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escalad,
auquel on a justement donn le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande
d'Italie). De temps immmorial, les indignes savent que ces superbes
escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'anne,
sont bien les plus levs de la Pninsule: c'est non loin de l, dans un
petit lac, o flottait une le de feuilles et d'herbages, que les
Romains croyaient avoir trouv l'ombilic de l'Italie; prs de l
aussi, les Marses, les Samnites et leurs confdrs de la Pninsule, las
de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium
pour en faire, sous le nom d'Italica, la cit mme de toutes les
populations libres des montagnes; l, dans ce vrai centre de la
pninsule des Apennins, les souffrances et la rvolte communes jetrent
la premire semence de cette union qui devait, aprs deux mille annes,
devenir la nationalit italienne. Du ct de l'Adriatique, la
Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'tage en tage
jusqu' prs de 3,000 mtres d'lvation, prsente l'aspect le plus
grandiose; du ct des Abruzzes, il s'tale largement en une puissante
masse, sans grande beaut de profil; mais au-dessous s'tendent
d'admirables paysages alpestres. L les ours ont encore leurs retraites;
les chamois mme n'ont pas t compltement extermins par les
chasseurs; les pturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse;
mais ils paraissent plus beaux encore, grce  l'clat de la lumire, 
la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des
lointains. Enfin,  et l, se montrent encore des forts de htres et
de pins, d'autant plus admirables  voir qu'elles manquent dans les
rgions plus basses. Le dboisement excessif est une des infortunes de
l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol vgtal
lui-mme a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard;
seulement dans quelques fissures se sont amasses de la poussire et des
pierrailles, o peuvent crotre des gents et des ronces.

A l'ouest des artes principales de l'Apennin, chacune des valles o
coule un des affluents du Tibre, est domine de chaque ct par des
montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une lvation
considrable; mais en moyenne la pente gnrale de la contre s'abaisse
assez galement vers la valle infrieure du fleuve. Deux hautes cimes,
laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en
forme de pyramides  l'extrmit des chanons subapennins: au nord du
fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le
saint Oreste du moyen ge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avanc
des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs
contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en
hmicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Dj
fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes
gagnent encore en beaut, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par
les vnements considrables qui s'y sont accomplis, par les tableaux
des peintres, les chants et les descriptions des potes. Les souvenirs
et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces
paysages.

Quelques chanons et des massifs isols, de formations calcaires comme
le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhnienne et les
marcages de la cte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements
d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine
fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont
aussi les monti Lepini, avec leur crte en chine d'ne (_Schiena
d'Asino_), qui par leurs escarpements nus forment un vritable mur 
l'est des marais Pontins; ils ont pourtant  et l quelques forts de
chtaigniers et de htres, o les descendants des Volsques mnent patre
leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont
dpouilles de vgtation et leurs roches brles par le soleil se
divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modle
aux murs cyclopens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de
ces mmes marais se dresse une cime  dix pointes, couverte de bois
touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais pre et
nue du ct de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient
chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent  et l dans les
fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le
monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux o
la magicienne Circ se livrait  ses malfices. On y montre encore la
grotte o elle changeait les hommes en animaux, et quelques
constructions cyclopennes, dominant le village de San Felice, y
rappellent les temps mythiques de l'Odysse. A l'poque des anciens
navigateurs hellnes, lorsque l'Italie n'tait connue que par ses les
et ses promontoires, elle tait considre comme un archipel, et l'le
de Circ, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus
importantes de ces Cyclades de l'Occident[87].

[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains:

Monte Comero.....................    1,167 mtres.
     Nerone.....................    1,526   
     Catria.....................    1,702   
     Vettore....................    2,479   
Gran Sasso d'Italia..............    2,902   
Monte Majella....................    2,792   
     Velino.....................    2,487   
Monte Conero (collines d'Ancne).      840   
Soracte..........................      692   
Monte Gennaro....................    1,269   
Schiena d'Asino..................    1,477   
Monte Circello...................      527   
Col de Fossato (tunnel du chemin
     de fer d'Ancne  Rome).....      535   
]

Au milieu des mers o se sont dposs les calcaires, les marnes, les
argiles, les sables de la rgion subapennine, des volcans taient 
l'oeuvre pendant la priode glaciaire, et leurs amas de matires fondues
jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes.
Une range irrgulire de montagnes de lave s'est ainsi forme, suivant
un axe sensiblement parallle  celui des Apennins eux-mmes et au
littoral de la Mditerrane. Les cnes d'jection sont relis les uns
aux autres par des couches paisses de tufs qui se sont rpandues sur
toute la plaine  la base des montagnes calcaires. Elles s'tendent sur
un espace d'environ 200 kilomtres, du Monte Amiata de la Toscane au
groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les
strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le
cours du Tibre et les alluvions qui se sont dposes sur ses bords:
c'est dans ces amas de cendres agglutines que se ramifient les fameuses
catacombes de Rome. D'aprs Ponzi et la plupart des gologues qui ont
tudi la nature de ces tufs, ils auraient t rejets du sein des
foyers intrieurs par des cratres situs  fleur d'eau, et les courants
les auraient ensuite distribus au loin sur les bas-fonds. Les tufs
forms par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun
fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se
dtachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne
permettaient pas  la vie animale de s'y dvelopper.

[Illustration: N 81. -- LAC DE BOLSENA.]

La rgion des volcans romains se distingue par les nombreux bassins
lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena,
mer intrieure aux bords ombrags de chtaigniers, tait jadis considr
comme un cratre. S'il en tait vraiment ainsi, cette dpression serait,
mme en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le
plus tonnant tmoignage de la puissance des forces souterraines, car le
lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomtres de tour et recouvre une
sunerficie de 114 kilomtres carrs. Toutefois les gologues modernes
s'accordent, en gnral,  voir dans ce lac cratriforme un simple
bassin d'effondrement et d'rosion: il se trouve, en effet, au milieu
d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relve point
autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cnes
volcaniques. On voit facilement la diffrence de structure et de
formation en comparant la cavit lacustre aux vritables cratres du
pays,  l'le en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine
le pic de Montefiascone,  la bouche d'jection de Giglio, remplie par
les eaux d'un petit lac, et surtout  l'norme cratre de Latera, qui
s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre
duquel jaillit un cne d'ruption, le mont Spignano. Trs-infrieur en
tendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un
des grands cratres du globe; sa largeur moyenne est de 7  8
kilomtres.

Dj si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratre, la
contre volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les
escarpements verticaux que prsentent ses tufs et ses laves au-dessus
des rivires environnantes. Les villes et les villages perchs sur ces
promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea
s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense mle et se
runit  la nouvelle ville par un chemin en escarpolette o les
voyageurs timides n'aiment gure  s'aventurer; Orvieto occupe une roche
isole pareille  une forteresse; Pittigliano, entour d'abmes, n'et
t accessible qu' l'oiseau si l'on avait coup l'isthme de quelques
mtres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen
ge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les
grands triomphes taient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'panche directement dans la
Mditerrane par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance
 la rivire d'Arrone, semble tre aussi un bassin d'effondrement et non
un vritable cratre. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement
arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extrieur des laves
soit brch du ct de l'occident. Au centre, s'lve le cne presque
parfaitement rgulier du Monte Venere, aux longs talus boiss. Jadis un
lac annulaire enveloppait compltement le cne central et, par son
contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait  l'ensemble du
paysage la plus merveilleuse beaut; mais le seuil par lequel son
missaire s'chappe dans le Tibre a t abaiss, et par suite le lac
s'est transform en un simple croissant. D'aprs la lgende, une ville
ruine dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre ct du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les
lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins o l'on
cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique
groupe de volcans, ou plutt forment un cne unique de plus de 60
kilomtres de circonfrence, dont le grand cratre, partiellement
oblitr, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Prcisment au
centre de la grande enceinte extrieure du volcan, s'arrondit le
principal cratre secondaire, celui du Monte Cavo, dont une lgende, en
dsaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de
pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont
ravines en sillons divergents d'une grande rgularit, forment les
pentes extrieures de la montagne et, par la diversit de leur
composition, montrent les diffrentes phases d'activit par lesquelles a
pass jadis ce Vsuve romain, beaucoup plus rcent que les volcans
situs au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le
voisinage immdiat de Rome, l o se trouve le spulcre de Cecilia
Metella.

[Illustration: N 82.--VOLCANS DU LATIUM.]

Le lac d'Albano dverse son trop-plein dans la mer par un canal
souterrain de 2,337 kilomtres de longueur, qui s'est maintenu en
parfait tat de conservation pendant vingt-deux sicles. Le grand
rservoir est fameux parmi les zoologistes  cause d'une espce de crabe
qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expdie  Rome en temps
de carme. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux
douces, fait supposer que le cratre lacustre tait jadis en
communication avec la mer et qu'il s'en est spar peu  peu, en sorte
que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel
opr dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue
srie de sicles se sera coule avant que le golfe marin, transform en
rservoir distinct, puis lentement exhauss par les amas de scories qui
s'y dversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mtres,
qu'il occupe aujourd'hui,  moins qu'il n'ait t soulev en masse,
comme le sont actuellement les ctes de Civita-Vecchia et de Porto
d'Anzio. En tout cas, des silex travaills et des vases de terre cuite,
que l'on a trouvs sous les masses paisses du _peperino_ volcanique,
prouvent que le pays tait habit lors des dernires ruptions par des
populations civilises: quelques-uns de ces vases sont mme doublement
prcieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antrieurs 
l'histoire. Des pices de monnaie de la Rpublique et des fibules de
bronze tmoignent de l'ge relativement moderne des laves suprieures.
Que de civilisations diverses se sont succd, et que de villes, de
villages, de palais de plaisance ont pu se btir dans les anciens
cratres! Albe la Longue et d'autres cits des Latins y ont t
remplaces par des villas romaines, puis les papes et les grands
dignitaires de l'glise y ont bti leurs chteaux, et maintenant ces
montagnes sont un lieu d'excursions et de villgiature pour la foule des
trangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la
grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le
temple fameux de Jupiter Latial, o se clbraient les ftes de la
confdration latine; ses derniers restes ont t dtruits en 1783. De
l'emplacement o il s'levait on peut voir, quand le temps est
favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88].

[Note 88: Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mtres. Monte Cavo 951 mtres.]

Le lac de Nemi, dont les eaux refltaient ce temple redout de Diane o
chaque prtre devait tre le meurtrier de son prdcesseur, n'a plus sur
les pentes de son entonnoir les grandes forts qui l'assombrissaient
jadis. De mme que le lac d'Albano, il a t abaiss au moyen d'un
souterrain de dcharge. Quant au lac Rgille, fameux par la victoire de
Rome sur les allis de Tarquin le Superbe, ce n'tait qu'un marais situ
 la base septentrionale du volcan; il a t compltement assch. Enfin
le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des Iles
Nageantes, ainsi nomm  cause des feuilles agglomres qui flottent
sur ses eaux, ne sont, en ralit que de simples mares, qui doivent
surtout leur rputation au voisinage de Tivoli.

[Illustration: N 85. -- ANCIEN LAC DE FUCINO.]

Tous les lacs encore existants de la rgion volcanique romaine se
ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la rgion
calcaire doivent tre plutt considrs comme des inondations
permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a t compltement vid;
l'autre, celui de Trasimne, doit l'tre prochainement. Le lac de Fucino
s'tendait,  une poque gologique antrieure, sur un espace de 270
kilomtres carrs, et le trop-plein de ses eaux s'panchait au
nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivire
Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais,  une poque
inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les
eaux, dsormais enfermes dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que
par l'vaporation. Suivant les alternances des annes sches et des
annes pluvieuses, le lac se rtrcissait ou s'accroissait en tendue et
tantt laissait des marais sur ses bords, tantt refluait sur les
campagnes cultives et dtruisait les rcoltes: l'cart entre les
niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'tait pas moindre de 16
mtres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dpassait
23 mtres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient t dvores
par une de ses crues. Dj les anciens Romains avaient tent de vider ce
lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conqurir 
l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il et
t impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien
dversoir dans la valle du Tibre, ils en firent un affluent du
Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui
seul le nom de l'ancien fleuve (_Liris_), coule  une faible distance du
ct de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillrent
pendant onze ans  creuser un tunnel de 5,640 mtres de longueur 
travers le Monte Salviano, qui spare le bassin lacustre de la basse
valle du Liri. L'entreprise, dirige par l'avide Narcisse, ne pouvait
russir compltement, puisque la section et le fond du canal variaient
sur tout le parcours de la galerie souterraine; le dversoir ne
fonctionna jamais que d'une manire imparfaite et finit par s'obstruer.
Au treizime sicle, au dix-huitime, on essaya de dblayer le canal;
mais, pour faire oeuvre srieuse, il tait ncessaire de le recreuser
compltement, et c'est l le travail qui a t men  bonne fin dans les
temps modernes, grce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de
M. de Montricher, excuts par MM. Bermont et Brisse. En seize annes,
de 1855  1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparatre
jusqu' la dernire brique de l'ancien tunnel de Claude, a t
compltement achev: une masse liquide de plus d'un milliard de mtres
cubes a t verse dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano
et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de
l'ancien lac. La salubrit s'est accrue en mme temps que la richesse du
pays, quoique, pendant la premire priode du desschement, l'air ait
t corrompu par les milliards de poissons chous, dont les cailles
brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un rseau de
plus de cent kilomtres de routes carrossables a t trac en dedans du
grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les
villages riverains, priodiquement assigs par les eaux, avaient t
souvent changs en les et en presqu'les, de nouveaux groupes
d'habitations s'lvent maintenant dans les parties les plus creuses de
la plaine; des bouquets d'arbres  fruit et d'agrment ont assaini et
consolid les terres. On peut se faire une ide des immenses progrs qui
se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de
l'ingnieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au
point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace
de M. de Montricher[90].

[Note 89: Lacs des montagnes romaines:

                        Superficie.     Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
   Lac de Bolsena       108 kil. car.  303 mtres. 140 mtres.
      Bracciano         58           151        250   
      Albano             6           305        142   
      Nemi               2           338         50   

Lac de Trasimne        120           257          7   
   de Fucino. en 1850  158           700         28   
]

[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'coulement:

                                     Ancien tunnel.   Nouveau tunnel.
Longueur...........................   5,640 mtres.    6,203 mtres.
Section moyenne....................      10 mt. car.   20 met. car.
Frais de construction
     (en argent et en valeur
     d'esclaves, d'aprs de Rotrou). 247,000,000 fr.  30,000,000 fr.
]

[Illustration: N 84.--LAC DE TRASIMNE.]

A l'autre extrmit des provinces romaines, entre la haute valle du
Tibre et le val de Chiana, le lac de Prouse, plus connu sous le nom de
lac de Trasimne  cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a
gard jusqu' nos jours presque toute l'tendue qu'il avait aux
commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait  s'lever
que d'une faible hauteur pour pancher le trop-plein de ses eaux dans la
Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort troit,
et l'vaporation suffit pour emporter la masse liquide dverse par ses
petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la
plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de
Flaminius taient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre roulait
inaperu sous le champ du carnage[91]. Le lac est fort gracieux  voir,
 cause des les qui le parsment et du charmant contour de ses rives;
mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat
est insalubre, les eaux s'ont trs-pauvres en poisson: aussi les
habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingnieurs
tiennent leurs promesses en donnant  l'agriculture les 12,000 hectares
de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

[Note 91:

_................. beneath the fray
An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.)
]

Un travail d'assainissement et de conqute agricole bien plus pressant
est celui que rclame la campagne romaine proprement dite,
c'est--dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le
mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux
portes mmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de
la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne trurie, les
guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont chang en dsert
une contre fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les
peintres clbrent  l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les
mornes tendues, les ruines pittoresques entoures de broussailles, les
pins solitaires au branchage tal, les mares o viennent s'abreuver les
buffles, o se refltent les nuages empourprs du soir. Certes, ces
paysages, domins par des montagnes au vigoureux profil, sont
magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol
et le climat de l'_Agro romano_ se sont dtriors  la fois, et la
fivre y rgne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'tend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000
hectares, de la mer aux montagnes, tait, il y a deux mille ans, un pays
riche et cultiv; mais, aprs avoir t labour par des mains d'hommes
libres, il fut livr aux mains des esclaves. Accapar par les patriciens
qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas
de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'tendaient des montagnes 
la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livres aux
flammes et que la population de travailleurs asservis fut disperse, le
pays se trouva du coup transform en dsert. Depuis cette poque, la
plus grande partie de l'_Agro_ n'a cess d'tre proprit de
main-morte entre les mains des corps religieux et de grandes familles
princires. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture,
en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus
dserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cess d'envahir dans
les bas-fonds, et les collines elles-mmes se sont recouvertes d'une
atmosphre de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce
qui empoisonnent l'atmosphre et que les vents d'ouest empchent de
s'chapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et dcime
la population des faubourgs.

[Illustration: CAMPAGNE DE ROME.]

Pas un village, pas un hameau de cette contre fltrie n'a pris assez
d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples
masures de dpt dans les diverses proprits, qui ont en moyenne 1,000
hectares d'tendue. Ces immenses domaines ne consistent gure qu'en
ptis o se promnent en troupeaux,  demi sauvages, de grands boeufs
gris, que l'on dit, probablement  tort, tre les descendants de ceux
qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues
de prs d'un mtre, sont conserves soigneusement dans les cabanes comme
prservatif contre le mauvais oeil. Le sol de ces terrains de pture,
si mal utiliss, se compose pourtant de grasses alluvions, ml  des
matires volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se
borne  en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour
le compte d'intermdiaires appels marchands de campagne. Laboureurs
et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent
pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fivre, et bien
souvent ils succombent au flau avant d'avoir pu regagner leurs
villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse,  l'air
sa puret, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute
il faudrait drainer le sol, desscher les marais, planter des arbres
ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilit d'absorption par leurs
feuilles et leurs racines,--et c'est l ce que l'on tente depuis 1870
avec succs autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait,
avant toutes choses, d'intresser le cultivateur  la restauration du
terrain qu'il laboure. Mme dans les districts du pays romain, les plus
salubres par le sol et le climat, la misre et toutes les maladies qui
en sont la consquence dciment la population. Ainsi la valle du Sacco,
qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et
qui est si riche en crales, en vins, en fruits, n'a que du mas pour
ses propres cultivateurs; la part prleve par la grande proprit et
les intrts des prteurs dvorent tous les produits; les paysans riches
sont ceux qui, aprs avoir vendu le sol, gardent encore la proprit des
arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue
le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent
l'air de miasmes dangereux, et, pour y chapper, il faut se rfugier,
soit sur les collines de l'intrieur, soit mme sur les jetes qui
s'avancent en pleine mer, comme  Porto d'Anzio. La mort plane sur ces
rivages qui jadis taient bords, d'Ostie  Nettuno, d'une longue faade
de palais clbres par leurs grands trsors d'art, dont il nous reste le
_Gladiateur_ et l'_Apollon du Belvdre_;  demi enfouis dans le sable
des dunes ou dj lavs par le flot marin, des pavs de mosaque et des
murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les
marais. Mais de toutes les campagnes  malaria la plus redoutable est
celle qui occupe,  la base des monts Lepini, la plaine comprise entre
Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer
Tyrrhnienne, est celle des marais Pontins ou Pomptins, ainsi nomme
d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cits
prospraient jadis dans cette contre, aujourd'hui dserte et mortelle.
C'tait le domaine le plus fertile de la puissante confdration des
Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a potises
l'_nide_, c'tait un pays des plus prospres. Mais les Romains
conqurants vinrent y faire en mme temps la paix et la solitude. La
rgion tait dj transforme en un marcage lorsque, en l'an 442 de
Rome, le censeur Appius construisit  travers le pays la voie clbre
qui mne de Rome  Terracine. Depuis cette poque, on a vainement
essay,  diverses reprises, de reconqurir le territoire, refuge des
sangliers, des cerfs, et de buffles  demi sauvages dont les anctres
furent imports d'Afrique au septime sicle. Les canaux creuss du
temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilit; les travaux
entrepris sous le Goth Thodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais
les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientt leur empire. Vers la
fin du dix-huitime sicle, le pape Pie VI reprit l'oeuvre
d'assainissement; il fit creuser,  ct de la voie Appienne restaure,
un grand canal de dcharge o devaient affluer toutes les eaux du
marais; mais les calculs des ingnieurs se trouvrent dus, et la vaste
dpression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomtres carrs,
est toujours le mme pays de dsolation et de mort; quand un brigand s'y
rfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

[Illustration: N 85.--MARAIS PONTINS.]

Toutes les difficults sont runies pour gner les travaux de
desschement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits,
paralllement au rivage de la mer, se prolonge une range de hautes
dunes boises,  travers lesquelles furent jadis creuss des canaux
d'coulement, oblitrs aujourd'hui; mais au del de cette premire
chane de dunes s'tend une deuxime zone de marcages spars de la mer
par un autre rempart de sable, enracin d'un ct  la pointe d'Astura,
de l'autre au promontoire de Circ, et couvert galement de forts, o
les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon.
Ainsi deux barrires s'opposent  l'expulsion des eaux vers les parages
de la mer les plus rapprochs: il faut donc que les canaux d'asschement
se dirigent au sud vers Terracine; mais l aussi un cordon de dunes
borde le littoral. D'ailleurs la pente gnrale du sol est trs-faible,
de 6 mtres  peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En
outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de vritables forts
d'herbes aquatiques; pour dbarrasser les fosss de ces normes
enchevtrements de plantes et rtablir le courant, on pousse dans l'eau
des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent
ainsi plus libre de vgtation. C'est l, il est vrai, un moyen barbare,
qui hte la dtrioration des berges, et que l'on cherche  remplacer
par des fauchaisons rgulires; mais  peine les herbes palustres
ont-elles t coupes et livres au courant, qu'elles repoussent avec la
mme abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse
des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans
cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phnomne
gologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes
s'panche par dessous les montagnes dans la dpression des marais
Pontins. M. de Prony a constat que la masse liquide verse  la mer par
le Badino, canal d'coulement des marais, dpasse de plus de moiti Peau
de pluie reue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco,
tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'coulent
partiellement dans les marais par des ruisseaux cachs qui passent
au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre ct en sources
trs-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inond. Pendant
les scheresses, un nouveau danger se produit: que des ptres
insouciants allument des broussailles sur les pturages desschs, le
sol tourbeux s'enflamme aussitt et brle jusqu'au niveau des eaux
souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marcageuses dans
les endroits que l'on croyait, le plus  l'abri des inondations. Mais,
pendant la plus grande partie de l'anne, l'aspect des marais Pontins
est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande
avec tonnement comment ces campagnes si fcondes restent encore
inhabites. La ville de Ninfa, qui fut btie vers le onzime ou douzime
sicle  l'extrmit septentrionale de la plaine, dans la rgion la
moins insalubre, est pourtant abandonne. On la voit encore presque
entire, avec ses murs, ses tours, ses glises, ses couvents, ses
palais, ses demeures, toute revtue de lierre, d'autres plantes
grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel
d'avoir recours  la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services
dans la valle de la Chiana. On l'a tent, en effet, et a et l
quelques bons rsultats ont t obtenus; mais, ainsi que le fait
remarquer de Prony, la chair des montagnes avoisinantes est presque
puise; les eaux n'en dtachent plus gure que des blocs de rochers,
des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables
fins et de ces argiles tnues ncessaires  la formation des colmates.
Il faudra donc recourir  des moyens d'assainissement moins simples et
plus coteux. Ces moyens existent, aucun ingnieur n'en doute. Il est
possible d'asscher et de repeupler ces contres, qui sont aujourd'hui
des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secous
par les fivres, succombent d'anmie au bord des chemins. Bien
employes, les dpenses seront largement couvertes par les produits de
cette plaine fconde, qui, presque sans culture, fournit dj les plus
belles rcoltes de bls et de mas. Lorsque ce grand travail de
rcupration aura t conduit  bonne fin, les antiques cits des
Yolsques renatront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu' nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi
rest incorrigible; ses crues soudaines, sans tre comparables  celles
du P, de la Loire et du Rhne, sont fort dangereuses: on les dit plus
redoutables qu'aux temps de l'ancienne rpublique. Depuis Ancus Martius,
on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de
russite et d'insuccs, pour les dplacer et donner aux eaux un dbouch
large et profond. Les ingnieurs italiens, qui se distinguent par la
hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les
encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs anctres, auront
fort  faire pour rgulariser le cours du fleuve et pour en diriger les
apports  leur gr.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie
pninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifi au
nord et au sud, est le plus tendu[92]. C'est aussi le seul qui soit
navigable dans son cours infrieur, d'Ostie  Fidnes et mme au
confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent
souvent ls faibles embarcations en danger. Il prend sa source
exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont
l'autre versant panche la Marecchia vers Rimini. La valle qu'il
parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beaut; tantt elle
s'tale en de larges et fertiles bassins, tantt elle n'est plus qu'un
dfil penchant, ouvert de vive force  travers les rochers. En aval du
charmant bassin de Prouse, le Tibre reoit le Topino, qu'alimentent les
eaux runies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du
grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (_col
Fiorito_). C'est dans cette plaine, l'une des plus admires de l'Italie
centrale, que vient dboucher la rivire de Clitumnus,  l'eau si pure,
le plus vivant cristal o vint jamais se baigner la nymphe.

[Note 92:

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
Longueur du cours................    418 kilom.
Longueur du cours navigable......     90 kilom.
]

               _... the most living crystal that was e'er
               The haunt of the river nymph, to gaze and lave
               Her limbs_.                     (BYRON.)

Un joli temple, l'un des mieux conservs de l'poque romaine, s'lve
encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent 
l'onde sacre ne prennent plus un pelage d'une blancheur clatante,
comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.

[Illustration: N 86.--ANCIENS LACS DU TIBRE ET DU TOPINO.]

[Illustration: CASCADE DE TERNI. Dessin de Taylor, d'aprs une
photographie.]

Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui lui donne 
boire, dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui runit dans sa
gorge infrieure plusieurs rivires descendues des montagnes Sibyllines,
du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un
sicles, dit-on, les plus importantes de ces rivires n'atteignaient pas
le Tibre; elles s'arrtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y
former le _lacus Velinus_, dont il reste actuellement quelques petits
bassins et des marcages pars a et l, au milieu des riches cultures
du Champ des Roses, Une brche ouverte  travers les roches de sdiment
calcaire, et plusieurs fois recreuse depuis les Romains, a livr
passage en amont de Terni aux eaux du Velino et form cette admirable
cascade _delle Marmore_, que les peintres et les potes ont clbre 
l'envi. La rivire tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur
verticale de 165 mtres, puis descend en bouillonnant  travers les
blocs amoncels pour se joindre  l'eau plus paisible de la Nera.
Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-tre, sont les
nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier
affluent que reoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante
qui porte le pittoresque Tivoli, entour de ses vieux murs, on voit
s'chapper de toutes parts le flot argent des cascades; les unes
glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'lancent
d'une vote d'ombre, se dploient un instant dans l'air, puis
disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou
simples filets d'eau, ont un trait spcial de beaut qui les distingue,
et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de
l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier
comme synonyme de lieu charmant, a-t-il t de tout temps l'un des
grands rendez-vous des Romains. En dpit de la rime populaire:

_Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!_
  (Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)

quelques villas modernes y ont succd aux maisons de plaisance, vraies
ou prtendues, de Mcne, d'Horace, de Catulle, de Properce et 
l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui ft jamais, et dont
les ruines couvrent,  l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs
kilomtres carrs de surface. De nos jours il est grandement question
d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve
roule environ 400 mtres cubes en temps de crue et, pendant les saisons
les plus sches, son dbit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mtres;
les ingnieurs ont calcul que cette masse d'eau tombant d'une centaine
de mtres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux,
et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient
industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les
concrtions de pierre tiburtine ou travertin que les eaux calcaires
dposent  droite et  gauche de leur lit et qui en maints endroits
atteignent une puissance de 30 mtres. Ils s'en servaient pour la
construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le
tire de la carrire, est blanche, mais aprs un certain temps elle
tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougetre trs-agrable 
l'oeil, qui contribue  donner aux difices un caractre de majest.

En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reoit plus que de
faibles ruisseaux. Il est tout form, et son flot, toujours jaune de
l'argile qu'il a dlaye dans son passage  travers les plaines de
l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome.
Bientt aprs, il contourne de ses mandres les dernires collines, qui
bordent un ancien golfe combl, et, dj soulev par le flot de mare
qui vient  sa rencontre, se bifurque autour de l'le Sacre, jadis
l'le de Vnus, clbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude
marcageuse, couverte de joncs et d'asphodles. Le vieux Tibre est le
bras qui coule au sud de l'le; c'est lui qui porte encore  la mer la
plus grande quantit d'eau et qui a pouss en dehors du continent la
pninsule d'alluvions la plus considrable. Ostie, qui tait la porte
du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant
sous les champs de crales et les chardons  6 kilomtres et demi du
rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu 
peu comme la Pompi napolitaine: on peut y visiter les temples de
Jupiter, de Cyble, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir
l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordes
d'arcades,  ct de magasins ferms depuis plus de deux mille ans. Les
commerants de Rome avaient d abandonner la ville  cause de
l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait
l'entre. Dj du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.

Pour reconqurir un dbouch sur la mer, les empereurs romains firent
creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu 
peu transform par leurs rosions et leurs apports en un petit fleuve
sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au
bord d'une crique assez profonde situe au nord du canal, et l s'leva
bientt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un
autre port, qui fut pendant plusieurs sicles la vritable embouchure
commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est
combl; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le
triangle de terres qu'elles ont form au devant de la courbe naturelle
du rivage trace entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les
anciens bassins sont laisss  prs de 2 kilomtres dans les campagnes.
Du ct du Fiumicino, o le chenal est indiqu par des ranges de pieux
que l'eau vient affouiller  la base, les progrs du delta sont
d'environ un mtre par an, tandis qu'ils atteignent prs de trois mtres
 la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand tang qui
servait de darse intrieure au port de Trajan, on trouve des ruines en
grand nombre, palais, thermes, entrepts. Des fouilles entreprises en
cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amen la
dcouverte de quelques objets d'art.

[Illustration: N 87.--DELTA DU TIBRE. D'aprs la Carte particulire des
Ctes d'Italie (_Mr. Darondeau, 1881_) et d'aprs celle de Desjardins.]

Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le P, le Rhne, l'bre, le Nil et tous
les autres fleuves qui se jettent dans la Mditerrane, est obstru 
son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands
navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer
avec les pays d'outre-mer, est oblige d'avoir recours  des ports
loigns: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles mme, qu'
dfaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grce
et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance
politique et commerciale des contres du nord a fait transfrer 
Civita-Vecchia l'entrept marin de la valle du Tibre. On sait que
Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie  la
transformation de Rome en une grande cit maritime et commerciale. Un
canal d'assainissement dtach du Tibre emporterait toutes les eaux
stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, o des
portes d'cluse arrteraient les alluvions du Tibre, irait dboucher
dans un port vaste et profond, en pleine Mditerrane. L'entreprise
grandiose sera en mme temps d'une excution difficile, car la mer est
basse au large des ctes romaines et c'est  plus de 1,200 mtres du
littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mtres ncessaire 
l'entre des grands navires. Cependant, si le Tibre doit tre transform
en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port
doivent tre entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la
rgion qui s'tend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large
de la zone d'alluvions du fleuve.

Les ingnieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles
insurmontables, du moins d'extrmes difficults  triompher des crues
qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'aprs
les auteurs anciens, les dbordements du Tibre taient trs-redoutables,
non-seulement  cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi 
cause des amas de dtritus animaux et vgtaux, notamment des serpents
noys, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve
continue d'apporter ces dbris corrompus et cause toujours de grands
dgts. A Rome, qui n'est pourtant qu' 56 kilomtres de la mer, le
niveau d'inondation s'lve frquemment  12 et 15 mtres au-dessus de
l'tiage; en dcembre 1598, le fleuve se gonfla mme de plus de 20
mtres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour rgler
l'arrive des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il
est vrai que le dboisement des Apennins soit l'une des grandes causes
du flau, la restauration des forts sera-t-elle une mesure suffisante?
Ou bien faudra-t-il rtablir au moyen de barrages, du moins pendant le
temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs o venaient aboutir
jadis des rivires sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand,
car le versant occidental des Apennins est prcisment tourn vers les
vents pluvieux, et les crues spciales de chaque bassin des affluents du
Tibre concident pour former une seule et mme vague d'inondation. En
outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les
nuages et les averses, sont aussi les mmes qui soufflent  l'encontre
des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'coulement vers la
mer.

Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement,
par contre ce fleuve prsente dans son rgime estival un phnomne qui
resta longtemps incomprhensible. Pendant la saison des scheresses, les
eaux du Tibre se maintiennent  un niveau de beaucoup suprieur  celui
qui rpondrait  la faible quantit de pluies tombes dans le bassin;
jamais leur dbit d'tiage n'est infrieur  la moiti du dbit moyen.
C'est l un fait peut-tre unique dans son genre et que les savants
n'ont constat pour aucune autre rivire. Ainsi, pour tablir une
comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la
Seine, dont le bassin est prs du quintuple de celui du Tibre et qui
roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, aprs de
longues scheresses, de trois  quatre fois moins abondante. Pour
expliquer la prennit du Tibre, il faut admettre ncessairement que
pendant la saison des scheresses le fleuve est aliment par les
missaires de rservoirs souterrains o se sont accumules les eaux de
l'hiver. Ces rservoirs sont trs nombreux, si l'on en juge par les
croulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent a et l sur les
plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres,
appel Fontaine d'Italie ou puits de Santulla, et situ non loin
d'Alatri, prs de la frontire du Napolitain, est, en effet, une sorte
de puits, de 50 mtres de profondeur, et large de 400 mtres, au fond
duquel une vritable fort dresse ses troncs lancs vers la lumire;
des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis,
qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un ptre ira chercher
en se suspendant galement  un cble, paissent l'herbe savoureuse qui
crot  l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette
espce qui alimentent de leurs eaux mystrieuses les fleuves de la
contre, le Sacco et le Tibre. Les ingnieurs Venturoli et Lombardini
ont tabli par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse
liquide du Tibre pendant l'tiage proviennent de lacs inconnus, cachs
dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent
annuellement au Tibre est gale  celle que renfermerait un bassin de 65
kilomtres carrs sur une profondeur moyenne de 100 mtres[93].

[Note 93:

Pluie moyenne a Rome...................   0m,78 (Schouw).
             a la base de l'Apennin...   1m,10 (Lombardini).
             sur les sommets..........   2m,40       

Dbit moyen du Tibre.........   291 m. c. par seconde (Venturoli)
   le plus fort............. 1,710                       
   le plus faible...........   160                       
]

Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive,
sinon comme rivire navigable, du moins comme ligne mdiane d'un vaste
bassin, et maintenant encore la disposition gnrale de la contre fait
de sa capitale le march naturel d'une rgion considrable de l'Italie.
 ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position
centrale en Italie et dans l'_orbis terrarum_; mais, nous l'avons vu,
l'histoire, qui change sans cesse la valeur gographique relative des
diverses contres, a graduellement rejet Rome en dehors du grand chemin
des nations. Il est vrai que cette ville est situe  peu prs au milieu
de la Pninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des
terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhnienne;
galement au point de vue mtorologique, Rome est un centre, puisque sa
temprature moyenne (15,4) est prcisment de 4 degrs plus leve que
celle de Turin et de 4 degrs plus faible que celle de Catane; mais ni
la position gomtrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs
trs-compromis par l'insalubrit des campagnes et mme d'une partie de
la ville, n'assurent  Rome l'importance de grande capitale qu'elle
ambitionne. Quoique rsidence de deux souverains, le roi d'Italie et le
pape, Rome n'est point la tte de la Pninsule, et bien moins encore
celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen ge, lors du
sjour des papes  Avignon, la population de la Ville ternelle
descendit  17,000 individus; ce fait parat trs-contestable  M.
Gregorovius, le savant qui a le mieux tudi cette priode de l'histoire
de Rome, mais il est certain qu'aprs le sac ordonn par le conntable
de Bourbon Rome n'avait gure plus de 50,000 habitants. De nos jours,
elle grandit assez rapidement, mais elle est trs-infrieure  Naples et
sa population n'est mme pas aussi considrable que celle de Milan.

Ds les premiers ges, les habitants de Rome taient d'origines
diverses, La lgende de Romulus et de Rmus, le rcit de l'enlvement
des Sabines, qui s'applique en ralit  toute une poque de l'histoire
romaine, les conflits incessants des nations enfermes dans la mme
enceinte, tmoignent de cette diversit premire. De mme, les restes
des cits que l'on trouve dans la province de Rome, plus frquemment
encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopens,
ncropoles, urnes funraires, vases de toute espce, poteries et bijoux,
rappellent que sur la rive droite du Tibre l'lment trusque balanait
au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de
l'Adriatique, prdominaient les Gaulois, et leur race se mla
diversement aux autres souches ethniques d'o sortit la population
romaine primitive.

[Illustration PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE. Dessin de D. Maillart,
d'aprs nature.]

Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors
des trangers, par milliers et par millions, vinrent se mler  la
population latine. Pendant cinq sicles, les Gaulois, les Espagnols, les
Maurtaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de
tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessrent d'affluer
vers la capitale du monde et d'en modifier  nouveau les lments
ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses
murs plus d'trangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme
tous les rsidents des grandes villes, avaient des familles moins
nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne tait
dj mlange des lments les plus divers lorsque la grande dbcle de
l'empire d'Occident commena et que les hordes de la Germanie, de la
Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour  tour piller la cit
reine. Ce croisement  l'infini des vainqueurs et des vaincus, des
matres et des esclaves, est peut-tre la principale raison du
changement considrable qui s'est opr depuis deux mille ans dans le
caractre et l'esprit des Romains. Cependant les Transtvrins,
c'est--dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conserv le
vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les
mdailles.

Rome est plus grande par ses souvenirs que par son prsent, plus
attachante par ses ruines que par ses difices modernes; elle est encore
plus un tombeau qu'une cit vivante. On se sent fortement saisi, secou
comme par une main puissante, quand on se trouve en prsence des
monuments laisss par les anciens matres du monde. La vue de ce
prodigieux Colise, si formidable encore quoique en partie dmoli, cause
une admiration mle d'pouvante au voyageur qui ne voit pas dans les
constructions humaines de simples tas de pierres. La pense que cette
immense arne tait emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de
ttes oscillait suivant les pripties du massacre, sur tout le pourtour
de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, compos de quatre-vingt
mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager  la
tuerie, suscite devant l'imagination tout un pass de bassesse, de
frocit, de fureur dlirante, qui devaient user toutes les forces vives
de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux
barbares qui allaient faire reculer l'humanit de dix sicles vers les
tnbres primitives. Le Forum rveille des souvenirs d'autre nature:
certes, des abominations de toute espce s'y sont galement commises;
mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et ingale,
dont le moyen ge avait fait un march de vaches (_Campo Vaccino_), se
montre  nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis
sacr, d'o pendant tant de sicles partit l'impulsion premire pour
tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de
l'Euphrate: c'est l que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les
ides et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes
les extrmits du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les
temples, les glises qui entourent le Forum racontent dans leur langage
muet les vnements les plus considrables de Rome, et, sous ces
constructions diverses, les dbris plus anciens retrouvs par les
fouilles nous font pntrer plus avant dans l'ombre paissie des ges;
comme dans un champ o se succdent les rcoltes, les difices ont
remplac les difices autour de cette place o se mouvait sans cesse la
grande houle du peuple romain: ce sont l des annales qui pour le savant
valent bien celles de Tacite. De mme sur tous les points de Rome et des
environs o se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brise,
niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de
l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de dchiffrer ce tmoignage
du pass, mais du chaos de toutes les hypothses, du conflit de toutes
les contradictions, la vrit se fait jour peu  peu.

Malgr les pillages et les dmolitions en masse, un trs-grand nombre de
monuments antiques, parmi lesquels le Panthon d'Agrippa, cette
merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dgrads. Les
Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction,
ont pill  outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien dmoli. Le
travail de renversement systmatique avait dj commenc bien avant les
Vandales, lorsque, pour la construction de la premire glise de
Saint-Pierre, les matriaux avaient t pris au cirque de Caligula et 
d'autres monuments voisins. On fit de mme pour les innombrables glises
qui s'levrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et
les btisses de toute espce; les statues qui n'taient pas enfouies
sous les dbris taient casses, pour servir de pierre  chaux ou de
pierre  btir; au commencement du quinzime sicle, il ne restait plus
debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze.
L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen ge,
accompagnes du sac et de l'incendie, laissrent aussi bien des ruines
aprs elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs
triomphaux, des colonnades, des oblisques, des aqueducs, avait t si
considrable, que la Renaissance, prise tout  coup de ces
magnificences du pass, put en trouver encore beaucoup  tudier et 
reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette
poque, le vaste muse architectural qu'enferment les murs de Rome est
conserv avec soin; il a mme t agrandi par des oeuvres capitales de
Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas
suffisant: il faut remettre  la clart du jour tous les trsors d'art,
tous les tmoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe
actuellement de rcuprer par des fouilles toutes les constructions que
les dbris accumuls pendant quinze sicles avaient recouvertes de leurs
strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome
antique, de la faire surgir de la poussire des rues, comme on a
ressuscit Pompi de la cendre du Vsuve.

Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des
Csars et les murs de l'ancienne _Roma quadrata_, ont t mis
partiellement  dcouvert sur le mont Palatin,  peu de distance du
Forum et du Colise; la colline tout entire est un ensemble de
monuments des plus prcieux.

C'est l que les premiers Romains avaient bti la ville, afin de la
protger  la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du
Vlabre et des autres marcages dans lesquels s'panchaient alors les
inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientt 
descendre du Palatin; elle s'tendit dans la dpression du Vlabre,
assche par les gouts de Tarquin l'trusque, se dploya dans la valle
du Tibre et dans ses ravins latraux, puis gravit les pentes des
hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un lot,
considr par les Romains comme un lieu sacr, divisait les eaux du
fleuve. Les berges en taient maonnes en forme de carne; au centre un
oblisque s'levait en guise de mt, et le temple d'Esculape occupait la
poupe. L'le tait assimile  un vaisseau portant la fortune de Rome.

Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus
intressantes  tudier, car l, mieux que dans tous les livres, on peut
apprendre ce qu'tait le christianisme des premiers sicles et juger des
changements qu'y a produits, depuis cette poque, l'incessante volution
de l'histoire. Les cryptes des cimetires chrtiens occupent autour de
la ville une zone de deux ou trois kilomtres de largeur moyenne,
partage en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas
encore t explores dans leur entier. M. de Rossi value  580
kilomtres la longueur de toutes les galeries creuses par les chrtiens
dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre
d'un mtre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires
et des nombreux tages de niches profondes o l'on dposait les corps,
on peut juger de l'norme travail de dblais que reprsentent ces
excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces
tombeaux furent toujours inviolables pour les paens de Rome, pleins de
respect envers les spultures, et fort heureusement les souterrains
furent combls lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des
dgradations qu'eurent  subir pendant tout le moyen ge les monuments
de la surface; ils restrent intacts jusqu' l'poque des fouilles, qui
commena vers la fin du seizime sicle. Ces tombeaux chrtiens rvlent
une croyance populaire fort diffrente de celle qui se trouve exprime
dans les crits des contemporains, appartenant presque tous  une autre
classe sociale que celle de la masse des fidles; ils contrastent bien
plus encore avec les monuments des ges postrieurs du christianisme.
Tout y est d'une gaiet sereine; les emblmes lugubres n y ont aucune
place: on n'y trouve ni reprsentations de martyres et de tortures, ni
squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas mme la croix, devenue
plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus
frquemment figurs sont le bon Berger, portant un agneau sur les
paules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les
premires catacombes, au deuxime et au troisime sicle, les figures,
d'ailleurs beaucoup mieux sculptes que celles des sicles suivants, ont
quelque chose de grec et sont frquemment reprsentes avec des sujets
paens: le bon Berger se trouve mme une fois entour des trois Grces.
Deux catacombes judaques, creuses galement dans le tuf de Rome,
permettent de comparer les ides religieuses des deux cultes  cette
poque si intressante de l'histoire.

[Illustration: N 88.--LES COLLINES DE ROME.]

Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de
donner  Rome le nom de Ville aux Sept Collines, qu'elle ne mrite
plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a t dpasse. Sans
compter le mont Testaccio, compos de tessons que les fabricants de
jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs
utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf
collines bien distinctes s'lvent dans les murs de la Rome actuelle:
l'Aventin, o se retiraient les plbiens dans leurs vellits
d'indpendance, le Palatin, o sigrent les Csars, le Capitolin, que
dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le
Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu lev, le
Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre
ct du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux
autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican,
ainsi nomm parce qu'on y rendait autrefois les oracles.

Hritire des traditions anciennes, cette hauteur est reste le lieu des
vaticinations. C'est l que les prtres chrtiens, sortis de
l'obscurit des catacombes, o ils tenaient leurs assembles secrtes,
sont venus trner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde
occidental. L s'lve le palais du pape avec ses riches collections, sa
bibliothque, son muse, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de
Raphal. A ct resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le
centre de la chrtient catholique. Runi au palais par une longue
galerie, le mausole d'Hadrien, dcouronn de sa colonnade suprieure et
devenu, sous le nom de chteau Saint-Ange, la grande forteresse papale,
se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses
canons ne protgent plus le Vatican; toute puissance matrielle des
pontifes a disparu, mais la fastueuse glise de Saint-Pierre, l'tonnant
portique circulaire qui la prcde, la coupole qui la surmonte et
qu'aperoivent mme les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les
statues, les marbres, les mosaques, les dcorations de toute espce
tmoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde
chrtien, venaient nagure s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de
Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq glises de la cit
papale, a cot prs d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que
soit cet difice, l'admiration qu'il veille n'est point sans mlange.
Les juges ont beau dire que le gnie de Bramante et de Michel-Ange se
fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais
aux simples proportions de l'insignifiance, on ne peut s'empcher
pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale.
Le monument est rapetiss par la multiplicit des ornements, et, chose
plus grave encore, il ne rpond, comme architecture, qu' une phase
transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de reprsenter
toute une poque avec sa foi, sa conception une et cohrente des choses,
il rsume, au contraire, un ge de contradictions, o le paganisme de la
Renaissance et le christianisme du moyen ge tchent de se fondre en un
no-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux
au got et aux caprices du sicle: sous les sombres nefs gothiques,
l'impression est bien autrement profonde. Par un phnomne historique
curieux, le quartier du Rome o s'lve l'glise de Saint-Pierre est le
seul endroit de la ville actuelle qui ait t dvast par les Musulmans,
en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccag la Rome papale et de possder
Jrusalem, tandis que jusqu' nos jours le tombeau de Mahomet est rest
au pouvoir de ses fidles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs
qu'ils sont entrs dans Rome. Domicilis dans l'immonde Ghetto, aux
bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la
destruction de leur temple et le massacre de leurs anctres, ils ont
port pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de
la perscution. Ils ont survcu pourtant, grce  la puissance de l'or
qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, dsormais libres
de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus
que les chrtiens eux-mmes,  la transformation de la capitale de
l'Italie.

Le cours des ides s'est trop modifi pendant les sicles modernes pour
que les ingnieurs italiens songent maintenant  inaugurer la troisime
re de l'histoire de Rome par des difices de luxe qui puissent se
comparer en grandeur au Colise ou  Saint-Pierre; mais ils ont des
oeuvres non moins utiles  raliser dans un autre domaine du travail
humain, s'ils se donnent pour mission de protger Rome contre les crues
du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrit parfaite. Il
est vrai que les dbris accumuls de tant d'difices dtruits ont
exhauss le niveau de la ville d'au moins un mtre en moyenne; mais le
lit du Tibre s'est galement lev  cause du prolongement de son delta.
Pour assurer le libre coulement des eaux de crue dans un canal
rgulier, il faut ncessairement recreuser le lit du fleuve et le border
de quais levs dans toute la traverse de Rome; il faut, en outre, pour
assainir la ville, remanier le rseau souterrain des gouts et
distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens
diles ont donne aux vasques des fontaines.

On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa
consommation journalire. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs,
d'une longueur totale de 422 kilomtres, apportaient environ 20 mtres
cubes par seconde, la valeur d'un vritable fleuve, et les autres canaux
d'amene construits plus tard accrurent cette quantit d'eau de plus
d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus gure que la
dixime partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des
anciens aqueducs dressent leurs arcades ruines au milieu des campagnes
sans culture, la capitale de l'Italie est une des cits les plus
abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son
enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux
quartiers, si le Forum, nagure presque dans la banlieue, redevient le
centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir
comme dans la plupart des mtropoles de l'Europe[94].

[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales:

               Quantit     Quantit      Quantit par jour
              par seconde.  par jour.      et par habitant.

Rome (1869)...     2m.c.,2  189,000 m.c.   0m,944
Paris (1875)...    4    ,1  355,000       0 ,200
Londres (1874)..   5    ,7  500,000       0 ,125
Glasgow (1874)..   1    ,7  147,618       0 ,236
Washington (1870). 5    ,6  500,000       3 ,000
]

Sans parler de l'insalubrit des campagnes environnantes, il est encore
un ct faible de la Rome actuelle, compare  la Rome antique. Si l'on
tient compte de la diffrence des milieux, la ville moderne n'a plus
l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous
les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne,
cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse
avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et
d'une inflexible rgularit, qui saisissaient le monde et en abrgeaient
les distances au profit de la ville matresse. Il est vrai que ces
anciennes routes paves ont t en partie remplaces par des chemins de
fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur
trac et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La
forme mme du rseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme
dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonfrence, s'est
accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que
l'Italie a march  la reconqute de Rome.

[Illustration: N 89.--CIVITA-VECCIA.]

Dpourvue de ports et prive de banlieue  cause des miasmes de la
campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le
moins subsister dans l'isolement: elle doit se complter par des
localits loignes qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras
de ses routes, pareille  une araigne place au milieu de sa toile.
Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villgiature, elle a les
villes des montagnes les plus rapproches, Tivoli, Frascati, que domine
une paroi de cratre o se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, prs
de laquelle les peuples confdrs du Latium se runissaient  l'ombre
des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un
large ravin  la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cit des
Volsques, groupant ses maisons sur les pentes mridionales de la grande
montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que
Rome, et btie tout entire sur les ruines du fameux temple de la
Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur
la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio,
bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si
clbre par la fire beaut de ses femmes. Comme port d'changes avec
l'tranger, elle n'a gard sur la mer Tyrrhnienne que Civita-Vecchia,
triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modle
aux ingnieurs maritimes, mais beaucoup trop troit [95]; les havres que
possdaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont  peine
utiliss, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses
rochers blanchissants, n'est plus la porte de Rome que pour les
voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les
autres villes du Latium sont situes sur les deux grandes routes
historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que
l'autre pntre au sud-est dans la valle du Sacco et descend dans les
campagnes du Napolitain. Au nord, la cit principale est Viterbe, la
ville des belles fontaines et des belles filles; au sud, sur le versant
du Garigliano, Alatri, domine par sa superbe acropole aux murs
cyclopens, est le grand march et le lieu de fabrique pour les paysans
des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes valles de la
Sabine, que parcourt l'Anio, aux ondes toujours froides, est une autre
ville clbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nomme des trois
lacs qu'avait forms Nron au moyen de digues de retenue et dans
lesquels il pchait les truites avec un filet d'or. C'est prs de
Subiaco que saint Benot tablit dans la sainte caverne (_sacro
specu_) le couvent clbre qui prcda l'abbaye plus fameuse encore de
mont Cassin, et qui fut, aprs le monastre de Lerins en Provence, le
berceau du monachisme de l'Occident [96].

[Note 95: Commerce maritime de Civita-Vecchia:

En 1863...  33,690,000 fr.             En 1868..  24,990,000 fr.

Mouvement des navires dans les ports romains en 1873:

Civita-Vecchia....  2,627 entres et sorties...  520,000 tonnes,
Fiumicino.........  1,476                        63,000   
Porto d'Anzio.....  1,295                        30,900   
Terracine.........    952                        33,500   
]

[Note 96: Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants:

Rome.....    256,000 habitants (1875).
Viterbe..     20,600          (1871).
Velletri..    13,500            
Alatri....    12,800            
]

La grande ville qui sert d'intermdiaire entre Rome et Ancne, entre la
valle du Tibre infrieur et la rgion des Apennins de Toscane et des
Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Prouse, l'une des
puissantes cits trusques des premiers temps de l'histoire, une de
celles dont le voisinage, sond par les travaux de fouille, a livr aux
regards des tombeaux du plus saisissant intrt. Aprs chaque guerre,
aprs chaque priode de destruction et de ruine, la ville s'est releve,
grce  sa position des plus heureuses au bord d'une plaine trs-fertile
et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois
toscane et romaine, elle devint,  l'poque de la Renaissance, le sige
de l'une des grandes coles de peinture; par Vanucci le Prugin, sa
gloire est une des plus clatantes de l'Italie. Il reste encore 
Prouse de beaux monuments de cette poque clbre. Actuellement la
ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Pninsule, mais,
comme sige d'universit, elle a toujours son groupe de littrateurs et
d'rudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des
soies grges; la propret de ses maisons et de ses rues, qui cependant
ont gard leur aspect original, la puret de son atmosphre, le charme
de sa population, y attirent chaque et une partie considrable de la
colonie d'trangers riches qui passent l'hiver  Rome. Prouse a de
beaucoup distanc son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le
bassin lacustre est chang en campagnes d'une si grande fertilit et qui
fut jadis le principal march d'changes de toute l'Italie centrale; ses
habitants, fort industrieux, ont gard quelques spcialits de
fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant  la ville
d'Assisi, si gracieuse  voir dans son doux paysage, elle est  bon
droit clbre par son temple de Minerve, si parfaitement conserv, et
par le couvent magnifique o l'on admire les fresques de Cimabe, le
dernier des peintres grecs, et celles de son continuateur Giotto, le
premier des peintres italiens; ce n'est qu'une bourgade sans activit,
mais elle est entoure d'une banlieue agricole, riche et populeuse:
c'est l que naquit,  la fin du douzime sicle, Franois d'Assise, le
fondateur de l'ordre fameux des Franciscains.

D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance
commerciale, ont du moins un nom considrable dans l'histoire ou se
distinguent par la beaut de leurs monuments ou de leurs paysages [97].
Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe
au porche si original, son viaduc romain jet sur une gorge profonde et
ses montagnes couvertes de bois de pins et de chtaigniers; Terni a dans
les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante
cascade du Velino, dont les Romains ont taill le lit dans la roche
vive; Rieti, jadis surnomme l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne
mer qu'a vide la chute du Velino,  la tranche delle Marmore. Au nord
du Tibre, sur les frontires de la Toscane, la fire et malpropre
Orvieto, o se fabriquait jadis le fameux remde dit _orvitan_, la
vieille cit papale hrissant de ses clochers et de ses tours le
promontoire de scories qui la porte, possde la merveilleuse faade de
sa cathdrale, aux mosaques incrustes, qui en font un chef-d'oeuvre
d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes
principales de l'Apennin d'Ombrie, Citt di Castello, situe au bord du
ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, btie au coeur mme des
montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses,
et l'une et l'autre ont des eaux mdicinales frquentes. Les rudits
vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses tables
Engubines, sept plaques de bronze couvertes de caractres ombriens: ce
sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent.  moiti chemin
entre Prouse et Citt di Castello, dans une rgion des plus fertiles
que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a t
rcemment chang en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son
commerce local.

[Note 97: Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en
1871:

Prouse (Perugia).....      49,500 hab.
Citt di Castello.....      24,000  
Gubbio................      22,700  
Fuligno...............      21,700  
Spoleto...............      20,700  
Terni.................      16,000  
Orvieto...............      14,600  
Rieti.................      14,200  
Assisi................      14,000  
Umbertide (Fratta)....      11,000  
]

Sur la mer Adriatique, le port des contres romaines est Ancne, la
vieille cit dorienne, encore dsigne par le nom grec qu'elle doit  sa
position,  l'angle mme de la Pninsule, entre le golfe de Venise et
l'Adriatique mridionale. Prs de la racine du grand mle, un bel arc
triomphal, un des difices de ce genre les plus beaux et les mieux
conservs qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait
Trajan  la possession de cette porte maritime. Grce  sa situation
privilgie, et nagure aussi  la franchise commerciale de son port,
amlior par l'art et dragu partout  4 mtres de profondeur, Ancne
est une des trois cits les plus commerantes de la cte orientale de
l'Italie et la huitime de tout le littoral de la Pninsule; elle vient
aprs Venise et dispute la prminence  Brindisi, bien qu'elle ne soit
pas, comme cette dernire, une tape du chemin des Indes. Elle a pour
alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la
Lombardie, mais aussi les denres de la campagne des Marches, des fruits
exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins,
rcemment entr dans le commerce, et la meilleure soie qu'il y ait au
monde, si l'on en croit les indignes; d'aprs les registres du port,
le trafic se serait notablement accru pendant les dernires annes: mais
cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des
grands bateaux  vapeur qui font escale aux jetes de la ville[98]. Les
autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrits, n'ont qu'un
faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est gure visite que
par des navires de vingt  trente tonneaux; Fano n'a que de simples
barques; Senigallia, plus connue  l'tranger sous le nom de Sinigaglia,
tait assez frquente par les embarcations  l'poque de la clbre
foire, qui donnait lieu  un mouvement d'affaires d'environ 25 millions;
mais son petit havre de rivire, qui fut un port franc jusqu'en 1870,
poque de la suppression de la foire, ne donne accs qu' des navires
d'un tirant d'eau de 2 mtres. Toutes ces villes de la cte doivent
expdier  Ancne la plus grande partie de leurs denres.

[Note 98: Mouvement du port d'Ancne:

1858    2,021 navires jaugeant  258,292 tonneaux.
1867    2,024                 372,877    
1873    2,129                 751,803    
]

[Illustration: N 90.--VALLES D'ROSION DU VERSANT DE L'ADRIATIQUE.]

[Illustration: PAYSANS DES ADRUZZES. Dessin de D. Maillart, d'aprs
nature.]

A l'exception de Fabriano, situe dans une valle riante des Apennins,
et d'Ascoli-Piceno, btie au bord de la rivire Tronto, toutes les cits
de l'intrieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est
d'avoir donn naissance  Raphal, et qui produisait autrefois, comme sa
voisine Pesaro, les admirables faences si recherches des connaisseurs;
Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et
d'autres encore, qui jadis taient toutes perches sur une roche abrupte
pour se surveiller mutuellement, commencent  projeter de longs
faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de
l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dresses sur la montagne
est la clbre Loreto, qui fut autrefois le plerinage le plus frquent
de tout le monde chrtien. Avant la Rforme,  une poque o pourtant
les grands voyages taient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto
recevait jusqu' deux cent mille plerins par an dans son sanctuaire. Il
est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la
chrtient, la maison mme qu'avait habite la Vierge, et que les anges
avaient transporte de promontoire en promontoire  l'endroit qu'abrite
maintenant une coupole magnifiquement dcore. C'est dans le voisinage
de ce lieu fameux,  Castelfidardo, que la plus grande partie du
patrimoine de Saint-Pierre a t ravie au pape par les armes de
l'Italie: quoique la bataille n'ait t qu'un mince vnement militaire,
elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Pninsule.

La rgion montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du
Napolitain, mais qui se rattache  Rome par son versant tyrrhnien,
tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a
qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale
est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frdric II fonda
au treizime sicle pour en faire une aire d'aigle; les autres villes
des montagnes ont toujours t trop difficiles d'accs pour avoir de
nombreux habitants, et mme elles envoient dans les villes des plaines
des colons vigoureux et persvrants au travail, les _Aquilani_, si
apprcis comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localits les plus
populeuses se trouvent dans le bassin infrieur de l'Aterno ou dominent
la route ctire et les campagnes fcondes du versant adriatique.
Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac
et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, 
l'issue du dfil o l'Aterno prend le nom de Pescara, est un march
d'changes des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la
rgion des montagnes; Chieti, btie plus bas sur le mme fleuve, est
aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la premire des anciennes
provinces napolitaines o la vapeur ait t applique dans les filatures
et autres usines. Teramo, Lanciano sont galement des villes de quelque
importance; mais dans toute son tendue le littoral des Abruzzes n'a que
deux petits ports, et frquents seulement par quelques barques, Ortona
et Vasto[99].

[Note 99: Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:

Ancne                     45,700 hab.
Chieti                     23,600  
Ascoli-Piceno              22,000  
Senigallia ou Sinigaglia   22,000  
Macerata                   20,000  
Recanati                   19,900  
Pesaro                     19,900  
Teramo                     19,800  
Fano                       19,600  
Fermo                      18,700  
Jesi                       18,600  
Lanciano                   18,500  
Osimo                      16,600  
Fabriano                   16,500  
Aquila                     16,000  
Solmona                    15,500  
Urbino                     15,200  
Vasto et Ortona, chacune   13,000  
]

[Illustration: N 91--RIMINI ET SAINT-MARIN.]

Un petit tat, enclav dans les Marches Romaines et runi au littoral
par une route unique, a gard une existence  part. A une petite
distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des
Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excave par
les carriers depuis un temps immmorial, porte sur sa crte,  750
mtres de hauteur, la vieille et clbre cit de Saint-Marin (San
Marino), entoure de murs et domine de tours; le matin, quand le temps
est favorable, les citoyens voient au del du golfe Adriatique le soleil
apparatre derrire la crte des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue
avec quelques localits environnantes une rpublique illustrissime, le
seul municipe autonome qui existe encore en Italie[100]. D'aprs la
chronique, la _repubblichetta_ de Saint-Marin, ainsi nomme d'un maon
dalmate qui vcut en ermite sur le roc du Titan, serait un tat
indpendant et souverain depuis le quatrime sicle; quoi qu'il en soit,
il est certain que depuis mille annes au moins la petite rpublique a
russi  sauvegarder son existence, grce aux rivalits de ses voisins
et  l'extrme habilet avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le
danger. D'ailleurs la constitution de l'tat n'est rien moins que
populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de sicles
il a perdu le suffrage; les citoyens, mme propritaires, n'ont plus que
le droit de remontrance, et ceux qui ne possdent pas un seul lopin de
terre, c'est--dire plus de la moiti des Sanmarinais, ne peuvent
hasarder aucune rclamation. Le pouvoir suprme appartient  un
conseil-prince de soixante membres, compos d'un tiers de nobles, d'un
tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propritaires. Le titre
de conseiller est hrditaire dans les familles, et quand l'une d'elles
vient  s'teindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui
prendra part au pouvoir de la rpublique. C'est le conseil-prince qui
choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux
capitaines-rgents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent
exercer pendant six mois le pouvoir excutif. Saint-Marin a aussi sa
petite arme, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu
par la vente de titres nobiliaires et de dcorations; moyennant 35,000
francs, elle a mme cr des ducs qui marchent de pair avec la haute
noblesse du royaume. Mais les impts sont libres: quand la commune a
besoin d'argent, le tambour de l'arme assemble les citoyens et ceux qui
ont bonne volont sont invits  dposer leur offrande dans la caisse de
l'tat. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les
dons! D'ailleurs la rpublique, toute libre qu'elle est, reoit une
subvention de l'Italie et se rclame de la protection spciale du roi.
Elle enferme ses condamns dans une prison italienne, fait imprimer ses
actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses
audiences de justice dans le prtoire de la rpublique. Il ne se trouve
pas d'imprimerie dans le petit tat: le conseil-prince a repouss
l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent t fort
heureux de faire fonctionner  leur profit; il a craint que les livres
politiques publis sur son territoire ne portassent ombrage au royaume
dans lequel il est enclav. C'est  Saint-Marin que Borghesi, le
fondateur de la science pigraphique, avait son admirable collection, si
importante pour l'tude de l'administration romaine.

[Note 100: Rpublique de Saint-Marin:
Superficie, 57 kilom. carrs. Population, en 1869: 7,300 hab. Population
kilomtrique, 128.]




VI

L'ITALIE MRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.


De tous les tats qui se sont groups pour former l'Italie une, le
royaume de Naples, mme sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en
faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considrable, mais
non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et
l'industrie[101]. Le Napolitain comprend toute la moiti mridionale de
la Pninsule et dveloppe son littoral chancr de golfes et de baies
sur plus de 1,600 kilomtres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grce,
la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est
dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignors, et
l'on pourrait y faire encore des voyages de dcouverte comme dans les
pays d'Afrique.

[Note 101: Napolitain, moins les Abruzzes:
Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population
kilomtrique, 86 hab.]

Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les
Apennins, devenus trs-irrguliers dans leur allure, ne peuvent gure
tre considrs comme une vritable chane: ce sont des groupes
distincts relis les uns aux autres par des chanons transversaux ou par
des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde valle
du Sangro, tributaire de l'Adriatique, spare des Abruzzes, lve la
crte aigu de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de
l'autre ct de la valle d'Isernia, o nat le Volturne, se groupent
les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac
du mme nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indpendance
des Samnites. Plus loin, vers Bnvent et Avelfino, s'lvent d'autres
sommets, moins hauts, mais non moins escarps et d'un aspect non moins
superbe: ce sont aussi des monts aux dfils sauvages o, pendant les
anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de
Naples  Bnvent, on reconnat encore entre deux gorges le bassin des
Fourches caudines, o les Romains, pris comme dans un filet, durent
s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent
point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia,
rappellent le mmorable vnement. Cette rgion montagneuse,  laquelle
on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les matres de
l'Italie mridionale, est termine au sud par une chane transversale
dont la crte, ingale et coupe de profondes entailles, se dirige de
l'est  l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de
Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La
belle le de Capri, aux abruptes falaises calcaires o pntre la mer
d'azur, appartient galement  cette range transversale des monts
samnites.

Du ct de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crtace,
comme presque tous les Apennins mridionaux, et connus, en gnral, sous
le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernires
dclivits vont disparatre sous les tables (_tavoliere_) argileuses
que dposrent les eaux marines  l'poque pliocne. Ces tables de la
Pouille, de faible lvation, sont peut-tre, dans toutes les parties o
elles n'ont pas t reconquises  l'agriculture, les terres les moins
fertiles et les plus tristes  voir de toute la pninsule italienne: les
lits profonds o coulent les minces filets d'eau des rivires du versant
adriatique dcoupent ces plaines en terrasses parallles; toute la
population s'est runie dans les villes  l'issue des valles, sur les
monticules faciles  dfendre ou sur les grandes routes; et la campagne
est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne
voit pas mme un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus
leves sont une espce de fenouil dont les haies touffues marquent les
limites entre les pturages. Des masures, semblables  des tombeaux ou 
de simples amas de pierres, s'lvent  et l au milieu de la plaine.
Mais les vieux us fodaux qui s'opposaient  la culture de ces contres
et qui foraient les habitants de la montagne  maintenir au milieu de
leurs champs de larges chemins ou _tratturi_ pour le passage des brebis,
ont heureusement pris fin, et l'aspect des tables change d'anne en
anne.

Les _tavoliere_ sparent compltement du systme des Apennins le massif
pninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu
d'appeler l'peron de la botte italienne. Quelques forts de htres
et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des
fourrs de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les
abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revtent encore les
pentes septentrionales de ce massif isol, aux ravins sauvages; mais le
nom mme de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, tmoigne
de l'oeuvre dplorable de dforestation qui s'est accomplie aussi dans
cette rgion comme dans presque tout le reste de la Pninsule. Jadis des
pirates sarrasins s'taient installs dans le massif du Monte Gargano
comme dans grande forteresse; l'espce de foss que forme la valle du
Candelaro, continuation de la ligne normale des ctes italiennes, les
dfendait  l'ouest.

L ils purent longtemps braver les populations chrtiennes, quoique les
sanctuaires rigs sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus
vnrs de la catholique Italie; des glises et des couvents y ont
succd aux anciens temples paens, et depuis les temps historiques le
flot des plerins n'a cess de s'y diriger: surtout l'glise du mont
Sant' Angelo, dont les pentes fort inclines se dressent au nord de
Manfredonia, est un lieu sacr par excellence. C'est qu'avant l'poque
de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sr abri
du golfe, ne se prparaient pas sans inquitude  doubler la presqu'le
du Gargano et  s'aventurer au milieu des les bordes d'cueils qui la
continuent au large vers la cte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.

[Illustration: N 92.--MONTE GARGANO.]

L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la valle de l'Ofanto, se
dresse comme la borne mridionale des Apennins de Naples. Au del, le
sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau ravin d'o les
eaux rayonnent en trois directions,  l'ouest par le Sele vers le golfe
de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers
l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le reprsentait jadis sur
les cartes, l'Apennin est mme compltement interrompu par le seuil de
Potenza, et la longue presqu'le qui forme le talon de l'Italie n'a
pour toutes lvations que des terrasses aux contours indcis et des
collines aux longues croupes monotones.

L'autre presqu'le, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et
trs-accidente d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et
s'lve en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le
mont Pollino, d'o l'on domine  la fois les deux mers d'Ionie et
d'olie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du
Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'le dans
toute sa largeur, d'une mer  l'autre mer, et se prolonge au bord des
eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de
la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles  cause du manque complet de
routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boiss o les habitants
vont recueillir sur le trone des frnes la manne mdicinale qui
s'expdie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde valle du
Crati limite au sud et  l'est ce premier massif et le spare d'un
deuxime, moins lev, mais  la base plus tendue: c'est la Sila, dont
les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne
que les Apennins, ont encore gard la parure et, l'on pourrait dire,
l'horreur de leurs grandes forts de pins et de sapins, hantes par les
bandits. Jadis ces forts, qui valurent aux montagnes le nom de Pays de
la Rsine, fournirent aux Hellnes de la Grande Grce, puis aux
Romains, le bois ncessaire  la construction de leurs flottes, et
maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent
un grand nombre de leurs madriers. Des ptres, que l'on dit tre en
partie les descendants des Sarrasins qui occuprent autrefois la
contre, mnent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les
clairires de ces forts.

Au sud du groupe isol de la Sila s'arrondit le large golfe de
Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhnienne projette une autre baie
semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux
mers qu'un isthme troit, occup par de petits plateaux disposs en
degrs et entours d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs
de la mer; mais au del de ce seuil, o des souverains ont eu l'ide,
non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'lve un
troisime massif, au noyau de roches cristallines, bien nomm
l'Aspromonte. norme croupe  peine dcoupe en sommets distincts, mais
raye sur tout son pourtour de ravins rougetres o de furieux torrents
roulent en hiver, l'pre montagne, encore revtue de ses bois, tale
largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachs de palmiers et
disparat enfin sous les flots,  la pointe dsigne par les marins sous
le nom de Partage des vents[102] (_Spartivento_).

[Note 102: Altitudes des Apennins de Naples:

Meta                                   2,245 met.
Monte Miletto (Matese)                 2,047  
     Calvo (Gargano)                  1,570  
     Sant' Angelo (cap Campanella)    1,470  
Capri (Monte Solara)                     597  
Monte Pollino                          2,334  
La Sila                                1,787  
Aspromonte                             1,909  
]

Mais, outre les divers massifs plus ou moins isols que l'on peut
considrer comme faisant partie du systme des Apennins, le pays de
Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles
forment deux ranges irrgulires, l'une sur le continent, l'autre dans
la mer Tyrrhnienne, et se rattachent peut-tre souterrainement par un
foyer cach aux volcans des les Lipari et au mont Etna. L'une de ces
montagnes est le Vsuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde
entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'lve le plus haut
dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple
qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a t mieux tudi: grce 
la proximit immdiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de
gologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.

A peine, en sortant du dfil de Gate, a-t-on pntr dans le paradis
de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca
Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le
Massico, aux vins exquis clbrs par Horace, le pote gourmet. Depuis
les temps prhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possde
aucun rcit authentique de ses fureurs; un village, qui a succd  une
place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est nich
avec confiance dans la riche verdure de son cratre brch, quoique
l'aspect extrieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi
formidable qu'au lendemain d'une ruption. La principale bouche des
laves, entourant un dme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'lve 
prs de 1,000 mtres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a
pas moins de 4,600 mtres de large; deux autres cratres s'ouvrent dans
le voisinage et plusieurs cnes parasites d'ruption, hrissant les
pentes extrieures de la montagne, font comme une sorte de cour  la
coupole centrale. Le sol de la Campanie est form jusqu' une profondeur
inconnue des cendres rejetes jadis du cratre de Rocca Monfina, et qui
se sont dposes, soit  l'air libre, soit au fond de baies merges
depuis. Dans la rgion mridionale de la Terre de Labour, ces tufs
renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils  ceux de la
mer voisine. Toute cette rgion a donc t rcemment souleve.

[Illustration: N 93.--CENDRES DE LA CAMPANIE.]

Les collines qui s'lvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas
la majest de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et
les remarquables phnomnes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien
autrement clbres; ds l'antiquit la plus recule, elles ont t
considres comme une des grandes curiosits de la Terre. Vus de la
position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples,
les champs Phlgrens, embellis d'ailleurs par la verdure et le
voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une rgion
d'horreurs, depuis que nous connaissons des rgions du monde
incomparablement plus ravages par les laves et qui par leurs explosions
ont caus des dsastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java,
des les Sandwich, de l'Amrique centrale, de la Cordillre andine, ont
port tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baa; mais
les phnomnes si divers de cette petite rgion volcanique durent
frapper singulirement l'esprit de nos premiers anctres grco-romains.
Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces
merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer  des dieux: l
tait pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frmit, ces
flammes sortant d'un foyer cach, ces ouvertures bantes en
communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et
s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela
entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur potique, et
c'est encore l que, malgr nous, se trouve l'origine d'une multitude de
nos images, de nos comparaisons et de nos ides. Du temps de Strabon,
les bords du golfe de Baa taient devenus le rendez-vous des
voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs
portaient de somptueuses villas; la contre tout entire tait le plus
charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et
des les; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde
de cavernes et de flammes cach dans les profondeurs. Un oracle
redoutable y sigeait, entour d'un peuple de mineurs, les mythiques
Cimmriens, auxquels devaient s'adresser les trangers qui voulaient
consulter les dieux: ces populations de troglodytes taient tenues de ne
jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la
nuit. On disait aussi que les champs Phlgrens avaient t le thtre
de grandes luttes entre les gants; peut-tre tait-ce un souvenir des
batailles qui s'taient livres pour la possession des terres fertiles
de la Campanie. Au moyen ge, Pouzzoles tait considr par les fidles
comme le lieu par lequel Jsus-Christ tait descendu aux enfers.

Les cratres qui servirent de vomitoires  ce foyer ou pyriphlgton
des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement
ceux dont les bords, entiers ou brchs, sont encore nettement
reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement
oblitrs en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en
superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la vgtation qui
l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue  celui
de la surface lunaire, parseme d'entonnoirs ingaux. Naples mme est
btie dans un cratre aux contours indcis, rendus plus vagues encore
par les difices qui s'lvent en amphithtre sur les pentes; mais 
l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessines, dont
l'une s'appuie extrieurement sur un long promontoire de tuf, o s'lve
le prtendu tombeau de Virgile. Ds qu'on a dpass le tunnel du
Pausilippe, l'une des anciennes merveilles du monde, on se trouve dans
la rgion des champs Phlgrens proprement dits. A gauche, la petite le
de Nisita ou Nisida, au profond cratre ouvrant aux eaux du large
l'chancrure du Porto Pavone, dresse son cne rgulier comme la borne
extrieure de cet amas de volcans.

Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gard de son activit
d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le _Forum Vulcani_ des
anciens. Sa dernire grande ruption date de 1198, mais il continue
d'exhaler en quantit des vapeurs d'hydrogne sulfur et de dcomposer
ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougetre
s'chappe d'une centaine de petites ouvertures o s'laborent le soufre
et les sulfates, et quand on se promne sur le sol du cratre, on entend
rsonner ses pas sur le sol poreux, perc d'innombrables vsicules.
Immdiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la
verdure des grands bois et d'eaux, qui la refltent: c'est le parc
d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts 
l'intrieur, qu'ils forment une barrire suffisante pour enclore les
sangliers et les chevreuils; la seule entre de l'enceinte est une
brche artificielle. Un autre cratre moins rgulier enferme les eaux,
tendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on
croit s'tre form au moyen ge. Dans les environs jaillit, de la
fameuse grotte du Chien, une source d'acide carbonique visite par la
foule des trangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'lancent
de tous les terrains des environs, et c'est  eux que Pouzzoles devrait
son appellation, si la vritable signification du mot est celle de
Ville puante. Par contre, la ville a donn son nom  la terre de
pouzzolane, lave dsagrge par les eaux qui fournit un excellent
mortier et qui servit dans l'antiquit  construire des amphithtres,
des temples, des villas, des mles et des bassins. On voit encore 
Pouzzoles quelques restes de la jete  laquelle se rattachait le fameux
pont de Baa, construit en travers du golfe par Caligula.

Les rivages de la baie de Pouzzoles ont frquemment chang de niveau.
Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Srapis, en sont une
preuve bien connue. Aprs l'poque romaine, peut-tre lors de quelque
ruption non mentionne dans l'histoire, l'difice s'affaissa dans les
eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la
mer pendant de longues annes ou mme pendant des sicles, car jusqu'
la hauteur d'environ six mtres et demi, on voit sur les fts de marbre
les enveloppes des serpules et les innombrables trous creuss par les
pholades. A une autre poque, sur laquelle les chroniques restent
galement muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de rgularit
dans son mouvement d'lvation pour que la colonnade restt
partiellement debout. Tout porte  croire que cette mersion eut lieu en
1538, lorsque la Montagne Nouvelle (_Monte Nuovo_) fut rejete par
l'officine intrieure des laves et des cendres. En quatre jours l'norme
cne, haut de 130 mtres et d'un pourtour de plusieurs kilomtres,
jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le
village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage,
dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et
deux nappes d'eau qui s'tendent  l'ouest du Monte Nuovo cessrent de
communiquer avec la mer et prirent une autre forme.

Un de ces lacs, le plus rapproch du golfe, tait ce fameux Lucrin, tant
apprci des gourmets de Rome  cause de ses hutres; une simple flche
de sable, perce d'un grau naturel o passaient les petites
embarcations, le sparait de la mer: cette plage tait, suivant la
tradition, une digue leve par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibrie,
chassant devant lui les troupeaux de Gryon. L'autre lac, qu'un dtroit
unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux
vieilles lgendes, avait fait l'entre des enfers. Ses eaux, claires,
poissonneuses et profondes d'environ 120 mtres emplissent un ancien
cratre qui n'a plus rien de bien effrayant et n'met plus de gaz
mortels: en dpit de l'tymologie de son nom, les oiseaux volent sans
danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux
souvenirs classiques de l'enfer paen hantent encore les alentours du
cratre lacustre; une nappe marcageuse du bord de la Mditerrane, le
lac Fusaro, est devenue l'Achron des _ciceroni_;  ct se trouve
l'antre de Cerbre; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta
qui s'coule de l'tang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutt une source
qui s'y dverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route
souterraine que les anciens avaient creuse, du lac Averne  la mer, est
devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cit
de fondation chalcidique dont on voit encore quelques dbris au bord de
la Mditerrane, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient
apport les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la posie,
qui s'en est empare, continue de les faire vivre jusqu' nos jours.

Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs lyses, et l'on
donne, en effet, ce nom  une partie de la pninsule de Baa dont les
voluptueux Romains avaient fait le sjour le plus enchanteur de
l'univers: tous les grands y possdaient leur villa; Marius, Pompe,
Csar, Auguste, Tibre, Claude, Agrippine, Nron, y rsidrent et leurs
palais furent le thtre de mainte effroyable tragdie. Actuellement il
ne reste de tous ces difices que des ruines  demi croules dans les
flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosits de la
pninsule, avec les hutrires du lac Fusaro, sont les collines de tuf
et les cratres. Le cap terminal, le clbre promontoire de Misne, est
un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe
d'ruption beaucoup plus considrable qui comprenait aussi la charmante
petite le de Procida, spare de la cte par un canal de moins de
dix-huit mtres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misne
est une des plus vantes de la plante: de l on voit dans son entier
cet admirable golfe de Naples, morceau du ciel tomb sur la terre.
Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente,
bleui par l'loignement, le Vsuve  la double enceinte, le collier de
villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui
ruissellent sur les pentes, les fcondes plaines de la Campanie, se
droulent dans le cadre merveilleux form par la mer et l'Apennin.

L'le de Procida runit le massif des champs Phlgrens  la chane des
volcans insulaires qui se dveloppe au large du golfe de Gate. La plus
importante de ces les est Ischia, presque rivale du Vsuve par la
hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou
douze cnes parasites, s'est ouvert latralement plusieurs fois pendant
l'poque historique. Une grande ruption de la montagne eut lieu en
1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que
jusqu' prsent elles se sont refuses  porter toute vgtation. On a
remarqu que le Vsuve se trouvait alors dans une priode de repos, deux
fois sculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers
d'activit, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vsuve a
repris le jeu de ses explosions; de mme, lorsque le Monte Nuovo jaillit
du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une priode de sommeil qui
dura cent trente annes. Quoi qu'il en soit de cette alternance prsume
dans le mouvement des laves souterraines, l'le d'Ischia repose depuis
cinq sicles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dgagement des
gaz labors dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources
thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beaut de l'le, 
augmenter chaque anne le flot des visiteurs.

Il est certain, qu' une poque gologique moderne la masse insulaire a
t souleve, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits
sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables 
ceux qui vivent encore dans la Mditerrane: des phnomnes analogues
ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le
mouvement d'lvation parat avoir t beaucoup plus considrable dans
l'le d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles rcentes
jusqu' 600 mtres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol
marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'rosion que
font les vagues  la base de ses promontoires de tuf. Il en est de mme
pour les autres les volcaniques dont la range se prolonge au
nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil
pour les princesses romaines, est un pre rocher de trachyte ne gardant
plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a
t balay par les eaux, et les deux les de Ventotiene et de San
Stefano, jadis parties d'un mme volcan, sont devenues deux terres
distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains,
tait galement avec les deux les voisines, Palmarola et Zannone, le
fragment d'une enceinte de volcan dmoli depuis par les vagues. Mais ce
volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent
voisin, car l'extrmit orientale de Zannone se compose d'une roche
jurassique absolument semblable  celle du Monte Circello, qui se dresse
en face sur la cte romaine.

Le Vsuve, la montagne  la fois chrie et redoute des Napolitains, fut
aussi, aux temps prhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages
marins mls au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan
tait jadis immerge, et du ct du continent la montagne est encore
entoure de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer
de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des
plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, rvla
par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses
profondeurs. Il y a dix-huit sicles bientt que le dme de la Somma,
brusquement soulev, fut rduit en poudre et projet dans l'espace. Le
nuage de cendres lanc dans les airs cacha toute la contre sous
d'immenses tnbres; jusqu' Rome le soleil en fut obscurci, et l'on
crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumire
reparut vaguement dans le ciel roux, tout tait mconnaissable; la
montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous
la couche de dbris, et des villes entires taient ensevelies avec ceux
des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouves que de
nos jours.

[Illustration: GOLFE DE NAPLES ET LE VSUVE.]

[Illustration: VUE GNRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE. Dessin
d'aprs nature par Niederhasern-Koechlin.]

[Illustration: RUPTION DU VSUVE, LE 26 AVRIL 1872. Dessin de Taylor,
d'aprs M. A. Heim.]

Depuis le terrible vnement, le Vsuve a frquemment vomi des laves et
des cendres; il est mme arriv, en 472, que ses poussires d'ruption
ont t transportes par le vent jusqu' Constantinople,  la distance
de 1,160 kilomtres. Jamais on n'a constat de priodicit dans ces
divers paroxysmes; le Vsuve s'est parfois repos assez longtemps pour
que des forts aient pu natre et grandir aux abords mmes du cratre;
mais depuis la fin du dix-septime sicle les ruptions sont devenues
plus nombreuses: il ne se passe gure de dcade qu'il n'y en ait une ou
deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantt le grand
cne terminal a la forme la plus rgulire, tantt il est dcoup par
des brches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les poques,
il est perc d'un simple cratre, au fond duquel bouillonnent les laves,
ou bien parsem de lacs ou de pustules d'ruption, ou muni d'un puissant
vomitoire dont les rebords s'embotent les uns dans les autres ou se
croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa
forme, et les mesures les plus prcises indiquent, d'ruption en
ruption, des altitudes diffrentes, quoique toutes probablement
infrieures  celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79;
le fragment ruin de l'enceinte qui se dveloppe en croissant autour de
l'ancien cratre dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du
volcan tait beaucoup plus considrable autrefois. Toutes ces grandes
rvolutions sont accompagnes de changements intimes dans la composition
des laves et dans la nature des gaz. Grce au voisinage de Naples,
toutes ces diverses phases de l'activit volcanique sont connues
dsormais. Les _Annales_ du Vsuve, o ces phnomnes sont dcrits en
dtail, sont assez riches dj pour servir  l'histoire compare de tous
les volcans, et un observatoire, que l'on a bti sur les pentes du cne
et que les laves ont parfois entour de leurs vagues de feu, permet aux
savants d'tudier les ruptions  leur source mme.

Le Vsuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux
thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagn de
cnes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et mme sur le versant
oriental de la Pninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont
Vultur. Cette masse isole et rgulirement conique est plus
considrable que le Vsuve lui-mme: elle le dpasse en hauteur de cime
et en diamtre de base; mais il ne parat pas que des ruptions y aient
eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratre, ouvert sur le
flanc septentrional de la montagne, n'met plus que de lgers souffles
d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de
l'entonnoir. Le mont Vultur s'lve sur le prolongement d'une ligne
tire d'Ischia au Vsuve, et c'est prcisment sur la mme ligne, et 
moiti chemin des deux grandes montagnes, le Vsuve et le Vultur, que se
trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle
jaillit du petit lac ou plutt de la mare d'Ansanto ou du Manque
d'air, ainsi nomme  cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide
s'chappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable  celui
d'une chemine de forge. Tout autour, la terre est couverte de dbris
d'insectes qui ont pri soudain en pntrant dans la zone d'air mortel.
Au bord du lac, les Romains avaient lev un temple  Junon
Mphitique[103].

[Note 103: Altitudes des volcans du Napolitain:

Vsuve...............  1,250 mtres.
Epomeo...............    768   
Vultur...............  1,328   
Monte Nuovo..........    134   
Camaldules...........    158   
Rocca Monfina........  1,006   
]

Tout effroyables qu'ils soient, les dsastres causs dans l'Italie
mridionale par les ruptions de laves et les explosions de cendres sont
moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre.
Quelques-unes de ces fatales secousses ont videmment le mouvement
intrieur des laves pour cause immdiate: ainsi, quand le Vsuve
s'agite, Torre del Greco et les autres villes situes  la base du mont
sont doublement menaces: elles risquent  la fois d'tre rases par les
laves ou bien ensevelies par les cendres et d'tre renverses par les
trpidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la
Basilicate et les Calabres, c'est--dire les provinces comprises entre
les deux foyers du Vsuve et de l'Etna, ont prouv maintes fois des
branlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un
millier de tremblements de terre observs pendant les trois derniers
sicles dans l'Italie mridionale, la plupart ont t ressentis dans
cette rgion, et quelques-uns ont exerc une force de destruction dont
les rsultats pouvantent.

Le grand dsastre le plus rcent, celui de dcembre 1857, cota la vie 
plus de 10,000 personnes,  Potenza et dans les environs; mais le plus
terrible de ces branlements racont par l'histoire fut celui de 1783,
qui secoua la pointe extrme de la pninsule des Calabres. Le premier
choc, dont le point initial se trouvait  peu prs au-dessous de la
ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent
secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes
et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000
restrent crases sous les dbris. La disposition des terrains de la
contre fut pour beaucoup dans ce dsastre. En effet, les talus ravins
qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre
Ultrieure sont composs de formations tertiaires, sables, marnes et
argiles. En passant  travers la roche, doue d'une certaine lasticit,
quoique fort dure, les secousses se propageaient rgulirement sans
brusques soubresauts; mais, arrives aux terrains meubles, elles se
retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction,
et de grands boulis se produisaient; marnes et sables s'croulaient en
entranant avec eux les cultures et les difices de la surface; comme
dans la plaine de San Salvador, en Amrique, des secousses relativement
faibles dterminaient ainsi d'effroyables croulements. Telle est la
cause de ces lzardes bizarres, de ces tranges dchirures du sol qui
firent l'tonnement des savants et que reproduisent  l'envi, d'aprs
les figures de l'poque, tous les ouvrages de gologie. En certains
endroits, la terre tait toile de fissures comme une vitre brise;
ailleurs des fentes s'taient ouvertes  perte de vue dans les
profondeurs; des ruisseaux s'taient engouffrs et plus loin
reparaissaient en lacs; des marnes dlayes avaient coul sur les pentes
comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures
d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les
crevasses bantes rendaient plusieurs sites presque mconnaissables. Aux
dsastres causs par tous ces croulements s'ajoutrent les maux
occasionns par les tremblements de mer. Une grande partie de la
population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'tait
rfugie sur une flottille de barques; mais une norme masse de terre,
se dtachant d'une montagne voisine, s'boula dans les eaux, et la vague
d'branlement vint se heurter sur les rives avec les dbris des
embarcations rompues. Puis vinrent la famine, cause par le manque de
vivres, et le typhus, consquence ordinaire de tous les autres flaux.

S'il est encore impossible de prvoir les tremblements de terre et de se
prmunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente
des maisons, il est du moins une cause de misre et de dpopulation que
les habitants du Napolitain peuvent carter, puisque leurs anctres y
avaient russi. Du temps des Grecs, les marais du littoral taient
certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les
guerres et le retour des populations vers la barbarie ont dtrior le
rgime des eaux et, par consquent, le climat lui-mme. Baa, le lieu
salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est
devenue le sjour de la malaria. De mme, l'ancienne Sybaris, la ville
du luxe et du plaisir, est remplace par les mares de la plaine
Fivreuse (_Febbrosa_), terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle
ne peut en nourrir. Les miasmes paludens, tel est le flau qui, avec
la misre et l'ignorance, dcime encore les habitants de la Pouille, de
la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques,
l'lphantiasis, la lpre mme, font aussi leurs ravages parmi ces
populations, que la fertilit du sol et l'excellence du climat naturel
semblaient destiner  une grande prosprit.

En effet, les contres napolitaines, bien nommes Sicile continentale,
depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des
Deux-Siciles, sont une rgion favorise. Le versant occidental surtout,
baign par une quantit suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir
un immense jardin, comme le sont dj quelques-unes de ses plages, 
Sorrente,  Salerne,  Reggio. La temprature moyenne de Naples est
semi-tropicale; en hiver, le thermomtre n'est pas mme infrieur d'un
degr  la hauteur qu'il offre  Paris pour la moyenne de toute l'anne.
La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines
ou quelques mois que sur les croupes des montagnes[104]. Dans les
jardins et les vergers du bord de la mer, la vgtation est d'une
richesse toute mridionale: les orangers et les citronniers, chargs des
plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se
groupant en bouquets, y dploient leurs ventails de feuilles, et
parfois,  Reggio notamment, ils ont mri leurs fruits; l'agave
amricaine y dresse ses hauts candlabres; la canne  sucre, le
cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de
l'Europe se hasardent  peine en dehors des serres, vivent ici dans les
champs en pleine libert. Quant  l'olivier, l'arbre par excellence des
plages de la Mditerrane, c'est dans les Calabres qu'il faut en
parcourir les admirables forts, non moins ombreuses que celles de nos
htres. Mme la roche  peine saupoudre de terre vgtale et sans
humidit apparente est d'une grande fertilit; maint promontoire aux
falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et
des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie,
certains districts de la Grce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est
vraiment l'idal de la zone chaude tempre; seulement quelques steppes
du versant adriatique, et les hautes valles des Apennins, qui
rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de
vgtation du littoral.

[Note 104: Climat du Napolitain:

          Temprature    Extrme     Extrme      Pluies
            moyenne.    de chaud.   de froid.   annuelles.
Naples       16,7        40          -5       0m 947
]

Cet admirable pays est habit par une population d'origine trs-diverse.
Sans remonter jusqu'aux ges mythiques, on trouve les lments les plus
distincts parmi les peuples qui se sont entremls pour former les
Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement
les Apennins, mais encore toute la largeur de la Pninsule, d'une mer 
l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, matres d'un territoire plus
tendu, ils seraient devenus les conqurants de l'Italie, s'ils avaient
eu la cohsion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la
force de leurs adversaires; mais, diviss en cinq groupes distincts,
parlant cinq dialectes italiques diffrents, ils ne possdaient pas une
individualit nationale assez prcise. Les Samnites de la montagne se
disputaient avec leurs frres de la plaine; ceux qui avaient gard la
barbarie de leurs anciennes moeurs taient en guerre ouverte avec les
Samnites hellniss qui vivaient dans le voisinage des cits grecques du
littoral.

Tous les rivages mridionaux de la pninsule italique, depuis l'antique
ville de Cumes, fonde, plus de mille ans avant notre re, par les
Cumens de l'Asie Mineure, jusqu' Sipuntum, dont il reste quelques
ruines, au sud de la moderne Manfredonia, taient bords de villes
grecques. Dans ces rgions du midi de l'Italie, le fond de la population
diffre beaucoup de celui des autres parties de la Pninsule. Tandis que
les lments celtiques, trusques, latins dominent au nord du Monte
Gargano, ce sont les Hellnes, les Plasges et des races allies qui
semblent avoir eu la prpondrance dans les contres du sud.
Non-seulement les Grecs civiliss, Ioniens et Doriens, y avaient fond
assez de colonies pour en faire une Grande Grce, mais les indignes
eux-mmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit
avoir t trs-rapproch de la langue hellnique; peut-tre l'hypothse
de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de mme origine
que les Albanais du littoral oppos de l'Adriatique, est-elle fonde;
mais, en tout cas, ils taient les parents des Grecs par la race, et
cette parent facilita la rapide hellnisation du peuple.

Plus tard, tous les mridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens
et des Grecs, eurent  s'incliner devant la toute-puissance de Rome et 
recevoir ses vtrans et ses colons, mais ils ne se latinisrent point
compltement. Eux qui avaient donn  Rome presque tous ses premiers
auteurs et ses matres en posie, Andronicus, Ennius, Nvius, ne se
prtrent que difficilement  parler la langue des conqurants. Aprs la
chute de l'empire romain, l'autorit des Csars de Constantinople, qui
put se maintenir encore longtemps dans l'Italie mridionale, rendit au
grec son rang d'idiome prpondrant, puis les patois romaniss reprirent
peu  peu le dessus. Mais l'ignorance mme et la barbarie dans laquelle
retombrent les habitants, des contres  demi grecques ne leur
permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils
conservrent partiellement leur langue et leurs moeurs, et, de nos jours
encore, plusieurs districts des provinces mridionales ne sont italiens
qu'en apparence; on cite mme huit villages de la Terre d'Otrante o
l'on parle le dialecte hellnique du Ploponse; mais les habitants du
pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen ge. Ce
n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer
Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou
Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gard dans leur
population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grce.

De toutes les cits du Napolitain, Reggio ou la Ville du dtroit (de
la Rupture) est, parat-il, celle o l'usage du grec s'est conserv le
plus longtemps; vers la fin du treizime sicle, les patriciens de la
ville, qui se vantent tous d'tre de pure race ionienne, parlaient
encore, dit-on, la langue de leurs anctres. Dans plusieurs villages de
l'intrieur, o ni le commerce, ni les invasions guerrires ne sont
venus modifier les anciennes moeurs, le grec tait nagure l'idiome du
pays; des chants recueillis  Bova, bourgade situe non loin de la
pointe mridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus
rapproch, dit-on, de la langue de Xnophon que le romaque de la Grce.
Rcemment encore,  Roccaforte del Greco,  Condofuri,  Cardeto, le
grec tait parl par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant
les tribunaux comme tmoins ou comme accuss, les magistrats devaient
tre assists d'un interprte. Actuellement tous les jeunes gens parlent
italien; la langue maternelle est oublie, mais le type se conserve
encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une
beaut remarquable: ce sont toutes des Minerves, dit un historien du
pays. Leur principal mtier, source de bien-tre dans leur village, est
de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De mme les
femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une tonnante beaut,
clbre d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type
quelque peu farouche, o l'on croit discerner une trace d'origine arabe;
leur visage n'a pas la noble placidit de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore hellniques des Calabres
excutent frquemment une danse sacre, qui dure pendant des heures et
qui ressemble tout  fait  celle que l'on voit reprsente sur les
anciens vases; seulement elles dansent devant l'glise et non plus
devant les temples, et ce sont des prtres qui bnissent leurs
crmonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort
en poussant des cris et recueillent prcieusement leurs larmes dans des
lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les
enfants consacrent leur chevelure aux mnes des parents dfunts. Avec
ces anciennes moeurs s'est galement maintenue l'ancienne morale. La
femme est encore considre comme un tre trs-infrieur  l'homme; sa
position n'a gure chang depuis deux mille ans dans cette partie de la
Grande Grce. Mme  Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la
noblesse qui se conforment  la tradition restent dans le gynce; elles
ne vont point au thtre, sortent rarement, et, quand elles se
promnent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des
suivantes aux pieds nus.

Aux lments samnites, iapygiens et grecs qui ont form la grande masse
de la population de l'Italie mridionale, il faut ajouter les trusques
de la Campanie; les Sarrasins, qui s'tablirent dans la presqu'le du
Gargano et ceux dont on croit reconnatre les descendants, dans la
Campanie,  la marine de Reggio,  Bagnara et dans plusieurs autres
villes de la cte; les Lombards de Bnvent, qui parlaient encore leur
langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient
actuellement des ptres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on
retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment  Barletta dans
l'Apulie. De tous les trangers domicilis dans l'Italie mridionale,
ceux qui ont fourni le contingent le plus considrable pendant les
derniers sicles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur
tout le versant oriental de la Pninsule, du promontoire de Gargano 
l'extrmit des Calabres. Ds 1440, un de leurs clans s'tait tabli en
Italie, mais la grande migration se fit pendant la dernire moiti du
quinzime sicle, aprs les hroques luttes soutenues par le grand
Scanderbeg; les Chkiptars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que
l'expatriation pour chapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples,
heureux d'accueillir dans leur arme de si vaillants soldats,
concdrent aux familles albanaises plusieurs villages ruins et des
terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploites de
l'Italie du Midi. Les descendants des Chkiptars, domicilis pour la
plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus
utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis  la tte du mouvement
intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de
le dlivrer des Bourbons, ils taient parmi les premiers dans l'arme
libratrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont
compltement italianiss, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui
n'ont oubli ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers lments
ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est
incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe.
Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate
ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb,
tant de souplesse dans les membres et d'agilit dans la dmarche, qu'on
ne songe point  leur reprocher leur petite taille, compare  celle des
hommes du Nord. On ne s'arrte pas non plus  ce que les traits de
beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrgulier, tant
elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des
enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien
forme, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les
vulgarits de la vie misrable  laquelle un trop grand nombre d'entre
eux sont condamns finissent par teindre leur regard et avilir leur
physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pse sur la race
n'empche pas qu'elle ne soit admirablement doue. La contre qui compte
tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore,
n'est infrieure  aucune autre par le gnie naturel de sa population.
Ses philosophes, ses historiens, ses lgistes ont exerc une action
puissante dans le mouvement de la pense humaine, et le nombre des
musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement
trs-considrable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature
et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favoriss par l'air
qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?

Et pourtant la majorit des habitants de l'Italie mridionale est
encore,  bien des gards, au dernier rang parmi les Europens. Depuis
l'poque des libres cits hellniques, analogue  celle qu'eurent 
parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les rpubliques du nord de
l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de
matres; tous les conqurants l'ont tour  tour dvast avec violence ou
mthodiquement opprim. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du
Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-mme
comme le faisaient tant de cits rpublicaines de l'Italie du Nord. La
position gographique de la contre qui fut la Grande Grce la mettait
tout particulirement en danger: au centre mme de la Mditerrane, elle
se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les
envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Franais, et l'absence
de toute cohsion naturelle entre les diverses rgions du pays ne
permettait pas aux populations de rsister. Le midi de l'Italie n'a pas
de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et
Rome; il n'a pas de centre de gravit pour ainsi dire, et s'enfuit de
toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unit gographique
enlevait  la contre son individualit historique et la livrait
d'avance  l'tranger.

Le rgime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient
rcemment encore tait des plus humiliants: toute initiative devait s'y
touffer. Mon peuple n'a pas besoin de penser! crivait le roi de
Naples Ferdinand II. Une ide, une parole que la censure avait
interdites, par peur ou par ignorance, taient considres comme des
crimes et punies avec la plus grande svrit. Nul autre droit que celui
de la mendicit et de la dpravation morale! La science tait oblige de
se faire toute petite; l'histoire devait se rfugier dans les catacombes
de l'archologie; un reste de vie littraire ne pouvait se maintenir que
par sa corruption ou sa futilit; bien peu nombreux taient les
Napolitains qui parvenaient  force d'nergie, et sans recourir 
l'expatriation,  prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie.
Hors des grandes villes, les coles taient des tablissements presque
inconnus et partout surveills par une police souponneuse. Les hommes
qui savaient lire et crire taient mal vus et, pour ne pas tre accuss
d'appartenir  quelque socit secrte, ils taient obligs de se faire
hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gard tout leur empire;
la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques
dvotieuses, c'est--dire paenne, obissait  de vritables
hallucinations dans sa croyance au monde des esprits:  cet gard, elle
valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle
fureur d'idoltrie la population de Naples se prcipite encore au-devant
de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable
quand il tarde trop  liqufier son sang miraculeux. Il en est de mme
dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son
patron ador, ou plutt son dieu; mais si le dieu ne protge pas son
peuple, il est conspu comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois
des Calabres, irrits d'une longue scheresse, emprisonnrent leurs
saints les plus vnrs. Vers la mme poque, Barletta, dans la Pouille,
eut le triste honneur d'tre la dernire ville d'Europe  brler des
protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre lgue par
les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.

[Illustration: N 93.--INSTRUCTION COMPARE DES PROVINCES DE L'ITALIE.]

Tel est encore le fanatisme dans la deuxime moiti du dix-neuvime
sicle[105]!

[Note 105: Proportion des fiancs qui n'ont pas su signer leur nom
(1868):

                                                     Hommes.    Femmes.
Campanie, province la plus instruite du Napolitain  69 p. 100. 88 p. 100.
Basilicate, province la moins instruite             85        96    
]

Une des principales superstitions des Napolitains est relative au
mauvais oeil. Le malheureux afflig d'un nez en bec de corbin et de
grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un _jettatore_, et,
tout honnte homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'vite comme un tre
fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve expos  la funeste
influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou
de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la mme forme que
le _fascinum_ des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand
pouvoir, et nombre de ceux qui prtendent ne pas croire  leur vertu
sont les premiers  s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la
plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de
saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les btes
domestiques et les demeures doivent tre aussi dfendues par des objets
sacrs et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes
peut-tre, sont protges contre les influences funestes par une espce
de cactus plac prs de la porte ou sur le balcon: on ne le connat pas
dans le pays sous un autre nom que celui d'_albero del mal'occhio_,
arbre du mauvais oeil.

Aprs la superstition, l'un des grands flaux de l'Italie mridionale
est le brigandage. Le nom des Calabres veille aussitt dans les esprits
l'ide de meurtres et de combats  main arme; en entendant parler de ce
pays, on pense immdiatement  des bandits parcourant la montagne en
costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le brigand
calabrais n'est point un simple mythe  l'usage des drames et des
opras: il existe bien rellement, et ni les changements de rgime
politique, ni la svrit des lois, ni les chasses  l'homme organises
tant de fois n'ont pu le faire disparatre. Souvent, aprs des battues
prolonges et de nombreuses fusillades, on a cru  l'extermination
complte des brigands, et les autorits se sont mutuellement envoy des
flicitations officielles; mais le rpit a toujours t de peu de dure
et les meurtres ont recommenc de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les
armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misre.
Dans ce pays, o la fodalit, abolie en droit, n'en existe pas moins de
fait, le sol est en entier accapar par quelques grands propritaires,
et par suite le paysan ou _cafone_ est condamn pour vivre  un travail
accablant et mal rmunr. Dans les annes de grande abondance, alors
que le seigle les chtaignes, le vin suffisent  son entretien et 
celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette
se fasse sentir, aussitt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi
commun, le propritaire fodal le _gualano_, ils mettent le feu  sa
maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-mme, s'ils le
peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte ranon. Quelques-uns
de ces bandits finissent par devenir de vritables btes fauves altres
de sang; mais, tant qu'ils se bornent  leur premier rle de
redresseurs de torts, ils peuvent compter sur la complicit de tous
les autres paysans: les ptres des montagnes leur apportent du lait, des
vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui
les poursuivent. Tous les pauvres sont ligus en leur faveur, tous se
refusent  les dnoncer ou  tmoigner contre eux. D'ailleurs la plupart
des bandits napolitains, trs-consciencieux  leur manire, sont d'une
extrme dvotion; ils font des voeux  la Vierge ou  leur patron
spcial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent
religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que
plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le
corps pour dtourner les balles, se font une incision  la main pour y
introduire une hostie consacre et donner ainsi une vertu mortelle 
chacune de leurs balles.

L'extrme misre des paysans du midi de l'Italie a donn lieu  une
pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des
enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain:
mais la mortalit est trs-forte parmi les nouveau-ns et des milliers
d'entre eux sont livrs par leurs parents  la charit ou  l'incurie
publiques. En outre, des industriels trangers, chrtiens et juifs,
parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et,
moyennant quelque misrable pitance, achtent aux parents affams leurs
garons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus
il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair
humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulgues rcemment, mais qui
se sent protg par la coutume et par d'ignobles complicits, transporte
sa denre vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux
tats-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de
vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calcul
dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que
coteront le transport et la mortalit, ce que rapporteront le travail
et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la
Basilicate, Viggiano, est spcialement exploite par eux,  cause du
gnie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument
avec un remarquable got naturel.

L'migration libre commence aussi  devenir trs-active, et, si le
gouvernement italien ne prenait des mesures pour empcher les jeunes
gens d'chapper  la conscription, quelques districts se dpeupleraient
rapidement au profit de l'Amrique du Sud; les paysans les plus
misrables resteraient seuls. Mais, tout gn qu'il soit, le mouvement
d'migration est dj un drivatif trs-important aux anciennes moeurs de
brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il tablit de l'un 
l'autre hmisphre, il contribuera, plus que toutes les mesures
officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations
paennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les
rgions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et
l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne
peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie mridionale aux
autres provinces de la Pninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera
point une raison pour que la misre disparaisse, mais, en se dplaant,
elle prendra un autre caractre. Le brigandage et la traite des enfants
cesseront d'exister, pour tre remplacs, hlas! par le proltariat des
manufactures.

Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque
exclusivement une contre de pture et de labourage. Les _tavoliere_ de
la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu,
dans une grande partie de leur tendue, des terrains de dpaissance o
transhument les troupeaux suivant les saisons; rcemment mme, les
bergers des Abruzzes taient obligs, chaque hiver, de descendre dans la
Pouille et de louer un terrain de pture dsign par les vieux us
fodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilises du
Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles
produisent surtout des crales, mme en surabondance, des huiles, des
vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et
quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces
produits peuvent atteindre  un rare degr d'excellence, les huiles de
la Pouille sont de plus en plus recherches et commencent  faire une
concurrence srieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on
rcolte sur les scories du Vsuve ont toujours joui de la plus grande
clbrit, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps 
ceux qui sont dj fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les
champs Phlgrens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des
sicles tait  peine buvable, dispute maintenant la prminence au
lacryma-christi du Vsuve et au vin blanc de Capri.

La zone du littoral tant  peu prs la seule qui prenne part  cette
production des denres agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs
relativement trs-faible, se fait presque uniquement par la voie
maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement
d'changes insignifiant. Les rgions de l'intrieur, encore exploites
par des procds barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie
de leur tendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible
quantit de produits, et l'absence presque complte de gisements
'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des
Apennins. Par son commerce, comme par son relief gographique et son
dveloppement dans l'histoire, l'Italie mridionale est compltement
dpourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir
prochain ne peut manquer d'attnuer cet trange contraste entre la zone
du littoral et celle de l'intrieur, en propageant le mouvement des
changes et des ides.

La vie de l'Italie du Sud tant essentiellement excentrique et maritime,
c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondes ses villes les
plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans,
lorsque la civilisation venait de la Grce et que l'Europe occidentale
tait encore peuple de barbares, les cits importantes devaient, nous
l'avons dj dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais,
quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la
Grande Grce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hrita de
Sybaris et de Tarente; depuis cette poque elle a toujours gard sa
prpondrance, parce qu'elle est tourne non-seulement vers Rome, mais
aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe
occidentale. Telle est, indpendamment de la frocit des conqurants et
de l'indolence des indignes, la raison qui avait fait dlaisser par les
navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux
lichens des marais d'tendre leur tapis sur les ruines de Sybaris,
autrefois la plus grande cit de l'Italie. Les deux villes taient
pourtant admirablement situes  chacun des angles intrieurs du vaste
golfe, mais le flot irrsistible de l'histoire a pass sur elles et les
a laisses au loin derrire lui comme un dbris de naufrage!

[Illustration: NAPLES. Dessin de E. Grandsire, d'aprs une photographie
de M.E. Lamy.]

Naples, la ville neuve des Cumens, est depuis plusieurs sicles la
cit la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est
encore double de celui de Rome. Dj du temps de Strabon Naples tait
une grande cit. Tous les Grecs qui avaient gagn quelque argent, soit
dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et
qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de
retraite cette belle ville aux moeurs hellniques, au climat semblable 
celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples
devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondes sur le pourtour
du golfe, le sjour par excellence de la paix et du plaisir.
Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les
contres de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir
accourent  Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel
clment, dans une nature d'une beaut presque sans gale, dans la
socit de gens  la gaiet bruyante, matres dans l'art de crier,
comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les
autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent
l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces les parses au profil
si vari, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces
villes blanches qui s'allongent  la base des collines verdoyantes, ces
navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans
l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient
dsigne sous le nom de cratre ou de coupe, forme un panorama
vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vsuve,  la cime grise le
jour, rouge la nuit,  la fume reploye sous le vent, qui, par sa
menace ternelle, n'ajoute quelque chose de piquant  la volupt de
vivre.

Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce
terme pour l'appliquer  une fraction quelconque de l'humanit. En tout
cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur
dpartir, et quand il lui arrive de les traiter en martre, ils se
contentent du peu qui leur reste. Grce  leur intelligence naturelle,
ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, hassant
l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commenc et s'amusent
de leur propre insuccs. Les voyageurs aimaient  dcrire longuement le
type du _lazzarone_, ce jouisseur paresseux qui, drap dans quelque
lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des
glises, et se refusait avec un ddain tranquille  tout travail quand
il avait dj la pitance de la journe. Quelques reprsentants de ce
type existent toujours, et non pas seulement  Naples; mais les
exigences de plus en plus pressantes de la vie matrielle, l'immense
engrenage de la socit moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de
la grande majorit de ces oisifs dguenills et les faonnent au labeur
quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misre; d'ailleurs la
mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygine ne leur est point
connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou _bassi_,  l'air
humide et souill, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de
la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement
industriel de la Pninsule; elle fabrique des ptes alimentaires, des
draps, des soieries dites gros de Naples, des verres, des porcelaines,
des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets
d'ornement et tout ce qui se rapporte  l'usage d'une grande cit.
Aucune ville de la Mditerrane n'a d'ouvriers plus habiles comme
polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la
gracieuse Sorrente, que proviennent ces botes  ouvrage, ces coffrets 
bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaills.
Castellamare di Stabia possde les chantiers de construction les plus
actifs de l'Italie aprs ceux du littoral gnois et de la Spezia. Les
marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Pninsule; comme
familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme
pcheurs, ils disent les dpasser. Les habitants de Torre del Greco, qui
vont  la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie
sous-marine des ctes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays
barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur rvle des
phnomnes cachs  tous les autres yeux. Leur flottille se compose de
prs de quatre cents navires[106], que l'on voit appareiller et prendre
leur vol  la mme heure. Ce dpart des corailleurs, et plus encore leur
retour, quand il s'opre avec ensemble et aprs une campagne heureuse,
sont des spectacles  la fois mouvants et pittoresques, tels que
l'Italie elle-mme n'en offre pas beaucoup de semblables.

[Note 106:

1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco       363
Produit de la pche                             40,100 kilogr. de corail.
Valeur                                       4,300,000 fr.
]

Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine
aussi fconde que l'est la Campanie, la Campagne par excellence, ou la
Terre de Labour, Naples doit tre naturellement une ville de grand
commerce; toutefois elle n'est pas  cet gard la premire de l'Italie,
ainsi qu'on pourrait le croire  la vue de son immense rade, de ses
jetes et de ses quais populeux[107]. Elle ne vient qu'aprs Gnes;
nagure mme elle tait dpasse par Livourne et Messine. C'est qu'elle
n'est pas, comme cette dernire, un lieu d'tape forc pour les navires,
et qu'elle n'a pas, comme Gnes et Livourne, des contres d'une grande
tendue  desservir. A une faible distance au nord,  l'est, au sud,
commencent les massifs irrguliers des Apennins, qu'une seule voie
ferre traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhnienne
 la mer Adriatique. Naples n'est pas mme rattache directement par une
ligne de rails au golfe de Tarente: la route matresse de la Grande
Grce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes o le
voyageur n'est pas toujours  l'abri du brigandage. Aussi la navigation
de cabotage avait-elle rcemment une grande importance relative dans le
mouvement du port de Naples; elle diminue peu  peu  cause des nouveaux
chemins qui s'ouvrent vers l'intrieur. C'est avec l'Angleterre en
premire ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand
commerce extrieur.

[Note 107: Mouvement du golfe de Naples:

Naples(1804)                          10,694 navires,  1,496,500 tonnes.
     (1873)                           9,135 jaugeant  1,976,450   
Castellamare di Stabia (1873)          4,795            327,300   
Ensemble du golfe, d'Ischia  Capri   21,066          2,644,450   
]

Une des gloires de Naples est son universit. C'est l'une des plus
anciennes de l'Italie, puisqu'elle a t fonde dans la premire moiti
du treizime sicle, mais elle a pass par des priodes d'une dcadence
absolument honteuse. Tout rcemment, alors que les recherches
d'archologie et de numismatique taient les seules qui ne fussent pas
souponnes de tendances rvolutionnaires, l'universit n'tait plus
gure, pour la plupart de ses lves, qu'un lieu de dpravation
intellectuelle; mais la renaissance des tudes s'est opre avec un
merveilleux lan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes
Napolitains, d'une intelligence avide, se prcipitrent sur la science
comme des famliques, et bientt l'loquence naturelle aux mridionaux
aurait pu faire croire que Naples tait le plus grand foyer d'tudes du
monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille tudiants qui
frquentent chaque anne l'universit napolitaine ne peuvent manquer de
donner une impulsion considrable au mouvement des ides.

Naples possde aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un
admirable muse d'antiquits, marbres, bronzes, inscriptions, mdailles,
cames, papyrus; mais elle a le muse, bien plus prcieux encore, que
lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baes, de Cumes, et ses
catacombes  deux ou trois tages, creuses dans le tuf des collines qui
dominent la cit du ct du nord, et non moins curieuses que celles de
Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville
romaine de Pompi, dblaye de toutes les cendres du Vsuve, qui la
moulaient depuis dix-sept sicles. Sans les fouilles de Pompi et
d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous
serait  peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec
ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithtres, ses
palais aux admirables mosaques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de
runion, que l'on a fait ressusciter aprs une si longue disparition,
c'est la vie elle-mme de la socit provinciale romaine que l'on a
retrouve en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions
charbonnes sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses
besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les
cadavres momifis dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol,
nous font assister au moment prcis du drame. Aucune ville au monde,
parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou
les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme
a dgages plus tard, ne prsente un contraste plus saisissant entre la
vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et
pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosits que les
cendres et les laves du Vsuve ont voiles tout en les conservant
intactes. Depuis plus d'un sicle que l'on travaille au dgagement de
Pompi, la moiti de la ville seulement a t rendue  la lumire;
Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a tendu un couvercle
de pierre de vingt mtres d'paisseur, et qui porte maintenant les
maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de
Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses prcieux
mystres, et les nouvelles fouilles n'y ont pas t pousses avec assez
d'activit pour donner des rsultats bien srieux; enfin, Stabies, qui
dort prs du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore
presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis.

[Illustration: N 96--POMPI.]

Des villes populeuses et trs-rapproches les unes des autres forment
tout un cortge  la cit de Naples, et lui disputent le premier rang
pour la beaut de la vue. Autour de la baie, sur la plage mridionale,
ce sont les clbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell'
Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat dlicieux, aux
villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois
d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des les volcaniques
d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrmit de la baie, se
dressent les parois abruptes de l'le Capri, pleine encore des souvenirs
de l'effroyable Tibre, le _Timberio_ des indignes. Au sud de cette
pre montagne calcaire, d'aspect sicilien, o croissent, dans les
fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se
droulent les rivages d'un autre golfe, gard  l'entre par les lots
des Sirnes qui tentrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe
est  peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas
moins fertiles, et pourtant aucune des trois cits qui lui ont
successivement donn leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder
sa prminence. Amalfi, la puissante rpublique du moyen ge, dont les
pratiques commerciales taient devenues le code de tous les marins,
n'est plus qu'une bourgade dlaisse, abritant quelques balancelles dans
sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines
et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cit mauresque de
Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture
arabe. Salerne, encore mieux situe qu'Amalfi, puisqu'elle est au
dbouch des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa
lgende, d'avoir t btie par un fils de No; elle a beau avoir t
choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands
qui s'taient empars de la contre au onzime sicle, elle est fort
dchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son
universit, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de
mdecine et l'hritire directe de la science arabe, se tait depuis des
sicles, et Salerne n'a plus le moindre titre  se glorifier du nom de
Ville hippocratique, mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se
relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un
brise-lames et des jetes pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les
habitants aiment  rpter le proverbe local:

                     Que Salerne ait un port,
                     Celui de Naple est mort!

C'est vers l'extrmit mridionale de la plage rectiligne qui se
prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du
golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fonde  nouveau par
les Sybarites, aprs avoir t occupe depuis un temps immmorial par
les Tyrrhniens. Paestum, la cit des roses, chante par les potes
romains  cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux
climat, a cess d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915;
jusqu'au milieu du sicle dernier, ses ruines mmes n'taient connues
que des ptres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus
intressantes en Italie, car elles datent d'une poque antrieure  la
puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de
Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'tre le
principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus
majestueux de l'Italie continentale, surtout  cause de la solitude qui
les entoure et de la mer qui vient dferler prs de leur base. Mais lors
mme que des bandits ne rdent pas dans le voisinage de la route, ce
n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet difice, car,
autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomtres de
longueur, si bien conserve, s'tendent des terrains marcageux, o les
travaux de bonification sont encore loin d'tre achevs; c'est avec
difficult que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises
pourront tre menes  bonne fin.

De Sorrente  Naples, dans les campagnes qui sparent le Vsuve des
premiers contre-forts de l'Apennin, la chane des villes et des villages
est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap
Misne et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri,
faubourg avanc de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au
bord d'un troit ravin, la route et le chemin de fer s'lvent par une
brche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas dlicieuses, sjour
d't favori des visiteurs trangers et des riches Napolitains. De Cava,
clbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent
voisin, la Trinit della Cava, trs-riche en parchemins et en diplmes,
on descend dans la plaine du Sarno, o se succdent plusieurs villes:
Nocera, lieu de villgiature des anciens Romains; Pagani, encore situe
dans la rgion des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes
dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais dj
l'on approche de la banlieue de Naples; on aperoit prs de l Pompi,
la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes mridionales du
Vsuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case
et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnatre chez les habitants
de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbre
laiss par les vingt mille Sarrasins qu'y tablit l'empereur Frdric
II.

[Illustration: AMALFI. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de H.
Hautecoeur.]

En remontant la valle du Sarno, au sortir de Nocera, la contre est
toujours fort populeuse jusqu' la base des Apennins; San Severino,
Solofra se succdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent
au pied du monte Termino; au nord, une autre chane de villages se
prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bords de haies
d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cit, fort importante comme
lieu d'changes entre la montagne et la plaine; mais les grandes
agglomrations d'habitants se trouvent dans le large dtroit de la
Campagne Heureuse, qui s'tend vers le nord-ouest entre le Vsuve et
le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivire, quoiqu'il ne
soit pas situ sur ses bords, est un centre agricole d'une grande
importance, non-seulement pour les crales, les vins, les fruits, les
lgumes, mais aussi pour les soies grges et les cotons; Palma est aussi
entoure des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave,
situe sur les premires pentes de la Somma Vsuvienne, a ses vins
excellents; Nola, o mourut Auguste, o naquit Giordano Bruno, montre
aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale clbrit aux
beaux vases grecs trouvs dans ses ruines et aux dbris de ses anciens
monuments, dont l'un tait un amphithtre de marbre, plus grand que
celui de Capoue.

L'antique mtropole de la Campanie, la clbre Capoue, qui fut la rivale
de Rome et qui compta jusqu' un demi-million d'habitants dans ses murs,
est fort dchue de sa prosprit; son nom mme ne lui appartient plus,
puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, btie sur un mandre du
Volturne, est l'ancienne _Casilinum_ des Romains. La ville de
Santa-Maria Capua Vetere, qui a succd  la vritable Capoue, n'a
d'autres dlices que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on
visite aux environs les belles ruines d'un amphithtre, un arc
triomphal et d'autres dbris de l'immense cit. C'est au sud, dans le
voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohrentes,
vritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le
principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au
palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins orns de statues
et de jets d'eau. C'tait nagure le Versailles des Bourbons
napolitains, et le faux got de la dcoration  outrance s'y mle trop 
la beaut des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de
Maddaloni, qui lui amne les eaux d'une distance de 40 kilomtres,
traverse la valle sur un pont splendide,  trois ranges d'arcades
superposes, contruit au milieu du sicle dernier par Vanvitelli. C'est
un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne.

Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique
de Naples  Rome se bifurque. Une route, non encore complte par un
chemin de fer, se dtourne vers le littoral pour viter les escalades de
montagnes; l'autre route, que longe et croise tour  tour une voie
ferre, contourne le volcan de Rocca Monfina, pntre dans la valle du
Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale
du volcan du Latium, d'o elle descend  Rome. La route du littoral,
coupe de dfils fameux, est historiquement la plus clbre. Elle passe
d'abord non loin de Sessa, l'antique cit des Auronces, qui avaient
plac leur acropole dans le cratre mme de Rocca Monfina; puis, se
rapprochant de la mer,  cause du voisinage des montagnes, elle traverse
le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des
marais de Minturnes, et s'engage dans le dfil de Mola di Gaeta, qui a
pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique _Formi_,
o sjourna et mourut Cicron. C'est de l qu'en venant de Rome se
montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gate
avec le groupe des les volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine
Ischia. Gate, la forteresse qui dfend l'entre du paradis napolitain,
est btie sur le Monte Orlando, colline au sommet pninsulaire que
domine le mausole de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cne, qui
rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circ, est
rattach  la terre ferme par un isthme de 280 mtres de large. Bien
abrit des vents d'ouest et du nord, le port de Gate est l'un des plus
frquents du Napolitain pour le cabotage et la pche; son mouvement
annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais
c'est comme ville de guerre que Gate eut longtemps le plus
d'importance. C'est l que, par la reddition de Franois II en 1861,
s'teignit le royaume des Deux-Siciles.

La voie orientale de Naples  Rome possde galement pour lieux d'tapes
des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano,
dont le nom a t rcemment chang en celui de Cassino, en l'honneur du
fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'lve au nord-ouest, sur une
esplanade d'o l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de
valles. C'est le clbre monastre que fonda saint Benot au
commencement du sixime sicle, et dont la rgle devint le modle de
tous les couvents de l'glise d'Occident. Nul groupe de religieux
n'exera plus d'influence que les bndictins du Mont-Cassin sur
l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines,
situs dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un
royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prlats sont sortis
de leurs rangs. La bibliothque du Mont-Cassin renferme des manuscrits
prcieux, des diplmes importants, des ditions rares, que viennent
souvent consulter les rudits. La mmoire des services rendus jadis  la
science par les bndictins a valu au couvent de Cassino, comme  celui
de la Cava et  la chartreuse de Pavie, l'avantage d'tre pargn par
les lois de suppression.

Il n'y a que peu de villes considrables dans la rgion montagneuse de
l'intrieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des
montagnes du Matese, la localit la plus populeuse et la plus clbre
est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicron et de Marius,
l'antique forteresse dont les murs cyclopens ont t construits par
Saturne. Bnvent, jadis enclave des tats de l'glise, est la cit
centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et
se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des
provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille  travers
l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique _Maleventum_ prit le nom de
_Beneventum_, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais,
pendant sa longue histoire, elle eut bien des siges et des
destructions, compltes ou partielles,  subir, et souvent les secousses
des tremblements de terre ont achev l'oeuvre de dmolition commence
par les hommes. Il ne reste  Bnvent qu'un seul grand difice de son
pass, le bel arc de triomphe o des bas-reliefs symboliques rappellent
les prts hypothcaires faits par Trajan  la petite proprit. Les murs
qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomtres, sont
construits presque en entier des fragments de monuments anciens.

A l'est de Bnvent, Ariano, situe galement dans le bassin du
Volturne, sur trois collines d'o l'on contemple un horizon magnifique,
des sommets souvent neigeux du Matese au cne du Vultur, est  peu prs
 moiti chemin de Naples  l'Adriatique, sur la voie ferre de Foggia,
et par sa position mme est un intermdiaire naturel de commerce entre
les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est
aussi un lieu d'changes naturel entre les deux cts de l'Apennin, mais
elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer.

Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus
nombreux et plus actifs. Foggia, o convergent quatre chemins de fer et
plusieurs routes matresses, est un grand march de denres; par
l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la
deuxime cit de tout le Napolitain. Dans la mme plaine agricole de la
Pouille, plusieurs villes servent de satellites  Foggia: San Severo,
Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizime sicle,
quand les Sarrasins exils de Sicile par Frdric II en eurent fait le
sige de leur industrie; mais, en dpit de l'invitation que le golfe si
gracieusement recourb de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses
voisines manquent de dbouchs directs vers la mer; des lagunes
insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50
kilomtres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivire
du littoral qui ait toujours un peu d'eau, mme au coeur de l't. La
bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus
urgent de mener  bonne fin pour assurer  l'Italie mridionale la libre
exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des
lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone ctire, entre
la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a t rduite de moiti par
les alluvions empruntes  ces deux rivires; mais, tant que le nouveau
sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne
cesseront de s'en chapper. A l'extrmit orientale du marais se
trouvent les ruines de l'antique Salapia.

[Illustration: N 97.--MARAIS DE SALPI.]

Au nord de cette rgion marcageuse se trouvent les deux ports de
Manfredonia et celui de Vieste, situ  l'extrmit de la pninsule du
Gargano, et grce  cette position mme, fort utile aux navires  voile
qu'un changement des vents oblige  relcher. Au sud des marais, le
premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta,  l'ouest de
laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la
sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantit les
crales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et
des grandes proprits, encore fodales par les usages, qui entourent
les villes de l'intrieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernire,
l'ancienne _Rubi_, est une des localits de l'Italie o l'on a trouv le
plus grand nombre de dbris antiques, idoles, vases, monnaies,
inscriptions. Les autres villes qui se succdent  intervalles
rapprochs, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le
Levant eut une si grande importance  la fin du moyen ge, Bisceglie,
Molfetta, Bari, la cit la plus populeuse de tout le versant adriatique
du Napolitain, enfin Monopoli, sont galement des ports de cabotage
frquents; non loin de Monopoli est situ l'ancien port de Gnatia,
devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles
archologiques non moins important que Ruvo.

[Illustration: N 98.--PORT DE BRINDISI EN 1871.]

A l'angle septentrional de la pninsule d'Otrante, Brindisi, qui par
deux fois dj,  l'poque romaine et du temps des croisades, fut une
des grandes tapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient,
commence  reprendre ce rle d'intermdiaire dans le commerce du monde.
En effet, Brindisi, l'avant-dernire cit de la cte orientale de
l'Italie, est situe  l'entre mme de l'Adriatique. Son port, si
frquent  l'poque romaine, mais partiellement obstru par Csar, est
un des meilleurs de la Mditerrane. Sa rade est excellente, et quand
les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin
dans l'intrieur des terres deux longues baies en forme de bois de
cerf, d'o le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Nagure
l'entre de ce port admirable tait obstrue par des carcasses
d'embarcations et des amas de vase; nettoye avec soin pour donner accs
aux plus grands vaisseaux, elle permet dsormais aux vapeurs d'un tirant
d'eau considrable de dbarquer voyageurs et marchandises sur la voie
mme du chemin de fer qui les emporte  grande vitesse vers
l'Angleterre. Devenue tte de ligne de la route des Indes sur le
continent europen, Brindisi s'accrot et s'embellit pour faire honneur
 ses nouvelles destines, mais c'est en vain qu'elle espre de pouvoir
monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq
milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la premire
de toutes les considrations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre
terre  Brindisi, par contre, les expditeurs de marchandises prfrent
comme points d'attache les ports situs au bord des golfes qui
chancrent le plus profondment la masse continentale, tels que
Marseille, Gnes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement
tte de ligne des chemins de fer d'Europe; aprs l'achvement du rseau
de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses hritires. En 1873,
c'tait, par ordre de mouvement commercial, le septime port de
l'Italie; son activit a dcupl en onze annes[108].

[Note 108: Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins:

Brindisi     (1862)    1,100 navires, jaugeant   75,000 tonnes.
            (1873)    1,485                  730,270   
Bari                  1,140                  184,750   
Barletta              1,138                  104,000   
Molfetta                600                   87,750   
Vieste                1,120                   72,800   
Manfredonia           1,197                   59,200   
]

La ville de Tarente, au bord de sa petite mer et de son golfe, fait
aussi des efforts pour ressusciter  la vie commerciale comme sa voisine
Brindisi. Son port, ou _piccolo mare_, est profond et parfaitement
abrit de tous les vents; sa rade, ou _mare grande_, est aussi trs-bien
protge contre la houle du large par deux lots; en outre, rade et port
ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce,
le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots sals.
Enfin Tarente, par sa position avance dans l'intrieur de la Pninsule,
peut disputer  Bari et aux autres ports du littoral adriatique le
commerce des villes de l'intrieur, Matera, Gravina, Altamura: elle
semble destine  devenir le point vital du commerce de l'Italie
ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont
Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, prs
des ruines superbes de l'antique Mtaponte.

Aucune cit de l'Italie mridionale n'offrirait donc de plus grands
avantages pour l'tablissement d'un port de premier ordre, si la nature
et l'incurie des hommes n'avaient presque combl les canaux de
communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui runissent les deux
mers;  peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans
ces dtroits, o le flux et le reflux, trs-sensibles en cette partie du
golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des
ponts. Toutefois les obstacles doivent disparatre prochainement, afin
de permettre aux grands navires de guerre l'entre de la rade
intrieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues troites, n'occupe
plus l'emplacement de la fameuse cit grecque, dont on voit quelques
vestiges sur la pninsule orientale; pour les besoins de la dfense,
elle a group toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les
deux canaux. Son commerce de cabotage, nagure sans importance,
s'accrot un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son
industrie,  l'exception de la pche du poisson, des hutres et de la
rcolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste
rputation d'tre les plus indolents de la Pninsule. Les amas de
coquillages qui couvrent leurs grves, ne leur fournissent plus, comme
autrefois, la couleur de pourpre si vante de leurs toffes, mais ils
utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants
d'une extrme solidit.

[Illustration: N 99.--TARENTE.]

La pointe extrme de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de
Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce,
entoure de plantations cotonnires, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis
ou belle cit des Grecs pittoresquement btie sur un lot rocheux
qu'un pont runit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de
l'humidit ncessaire, sont relativement dsertes. Quant  la pninsule
occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrose que la terre
d'Otrante, elle a les dsavantages que lui imposent la nature montueuse
du sol et les frquents tremblements de terre. Ainsi la ville de
Potenza, qui occupe  la racine mme de la Pninsule, prcisment 
moiti chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position
commerciale des plus heureuses, a t frquemment renverse de fond en
comble; les habitants ne peuvent rebtir leur ville que d'une faon
provisoire.

Les grandes cits de la pninsule proprement dite des Calabres ont cess
d'exister, comme Mtaponte et la ville d'Hracle, situe prs de la
moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate.
La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomtres de
circonfrence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati
jusqu' 12 kilomtres des remparts, a disparu sous les alluvions et les
broussailles; ses ruines mmes ont pri. Au sud de Gerace, la cit de
Locres, qui subsista jusqu'au dixime sicle, poque de sa destruction
par les Sarrasins, a du moins gard les vestiges de ses murs, de
plusieurs temples et d'autres difices. Il ne reste de ces puissantes
villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, hritier du nom de
la fameuse Crotone, et dbouch du grenier de la Calabre. En
parcourant les rivages de la Grande Grce, on s'tonne de trouver si peu
de monuments d'un pass qui eut tant d'importance dans l'histoire de
l'humanit.

Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en
comparaison des anciennes cits rpublicaines de la Grande Grce.
Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu
de circuit visit seulement des caboteurs; Cosenza, situe dans la belle
valle du Crati, au pied des montagnes boises de la Sila, communique
avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en
huiles, en soieries, en fruits, expdie les denres de ses campagnes
d'un ct par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis
son camp, de l'autre par le port de Pizzo,  l'extrmit mridionale du
beau golfe de Santa Eufemia[109]. Reggio la charmante, niche au pied de
l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cit
la plus importante des Calabres. Btie en face de Messine, au bord de la
Rupture du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne
pouvait manquer de prendre une part considrable au mouvement de
navigation qui passe par la porte centrale de la Mditerrane, ouverte
entre la mer Tyrrhnienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se
compltent mutuellement: la prosprit de l'une aide  celle de l'autre
[110].

[Note 109: Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des
Calabres en 1873:

Reggio              2,047 navires, jaugeant  290,600 tonnes.
Galipolli             690                  128,800   
Pizzo                 450                  128,750   
Paola                 751                  117,750   
Colrone             1,078                  111,400   
Tarente               892                   91,000   
Catanzaro (Squillace) 539                   80,000   
]

[Note 110: Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en
1871:

Naples (Napoli).......... 449,000 hab.
Bari.....................  50,500  
Foggia...................  38,000  
Reggio...................  35,000  
Andria...................  34,000  
Caserta..................  29,000  
Barletta.................  28,100  
Salerne (Salerno)........  28,000  
Tarente (Taranto)........  27,500  
Molfetta.................  27,000  
Castellamare di Stabia...  26,500  
Corato...................  26,200  
Bitonto..................  25,000  
Catanzaro................  24,900  
Trani....................  24,500  
Lecce....................  23,000  
Cerignola................  21,600  
Bisceglie................  21,200  
Aversa...................  21,100  
Maddaloni................  21,000  
Sessa....................  20,700  
Bnvent (Benevento).....  20,000  
Avellino.................  19,800  
Cava.....................  19,500  
Santa Maria Capua Vetere.  18,000  
Cosenza..................  17,700  
San Severo...............  17,600  
Altamura.................  17,300  
Potenza..................  16,000  
Sarno....................  15,500  
Lucera...................  15,000  
Campobasso...............  14,500  
]




VII

LA SICILE.


[Illustration: N 100.--DTROIT DE MESSINE.]

La Trinacrie des anciens, l'le rgulire aux trois promontoires, est
videmment une dpendance de la pninsule italienne, dont elle n'est
spare que par un troit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le
canal de Messine n'a gure plus de 3 kilomtres[111], espace qu'il est
facile de franchir en barque et que les chevaux de Timolon le
Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand,
traversrent jadis en se dbattant  la proue des navires ou au bordage
des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement,
il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction
entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi
gigantesques ont t dj entrepris par l'homme et mens  bonne fin: ce
ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intrts
commerciaux de la Pninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est gure
douteux qu'avant la fin du sicle la Sicile se trouvera matriellement
rattache  l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou
flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rtablir ainsi d'une
manire ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare
aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait  quelle poque gologique
s'est opre la rupture, quoique certains voyageurs, entrans par leur
imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les
traces de l'antique dchirement. D'aprs le nom de Heptastade, que lui
donnaient les anciens, on pourrait croire que le dtroit n'avait de leur
temps que sept stades, prs de 1,300 mtres de largeur; il aurait donc
t deux fois plus resserr qu'aujourd'hui.

[Note 111:

Largeur moindre du dtroit.............. 3,147 mtres.
Profondeur extrme......................   332   
Profondeur moyenne, au seuil du dtroit.    75   
]

Quoi qu'il en soit, la Sicile doit tre considre, au point de vue
historique, comme se trouvant exactement dans les mmes conditions
qu'une terre continentale. La traverse du dtroit n'est gure plus
difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a frquemment
isol la Sicile, et rcemment encore, pendant l'invasion des Mille de
Garibaldi, l'le entire est reste durant prs d'un mois prive de
toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels
n'empchent pas que l'le ne soit gographiquement un appendice de la
pninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages
que lui donne sa position maritime. Situe au centre mme de la
Mditerrane, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhnienne et de
la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre
l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires 
relcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilit, des
ressources naturelles de toute espce assurent l'existence des
populations; un heureux climat favorise le dveloppement de la vie. Peu
de rgions en Europe semblent mieux places pour nourrir dans l'aisance
un nombre considrable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup
plus populeuse et plus riche que la grande le voisine, la Sardaigne, et
que toutes les provinces du Napolitain,  l'exception de la Campanie;
elle rivalise en importance proportionnelle avec les contres du nord de
l'Italie[112]. Chaque priode de paix et de libert lui donne un
tonnant essor: nul doute qu'elle ne ft une des rgions les plus
prospres du monde, si elle n'avait t tant de fois ravage par la
guerre et si un rgime d'oppression n'avait presque constamment pes sur
elle.

[Note 112:

Superficie de la Sicile     29,240 kil. carrs.
Population en 1870       2,565,500 hab.
Population kilomtrique         88  
]

Dans son ensemble, l'le triangulaire de Sicile prsenterait une grande
rgularit de structure, si le cne de l'Etna ne dressait sa puissante
masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entre du dtroit
de Messine.

De sa base au cratre terminal, l'norme gibbosit du volcan forme une
rgion gographique spciale, non moins distincte du reste de la Sicile
par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire
gologique, L'Etna constitue un monde  part.

[Illustration: N 101.--PROFIL DE L'ETNA.]

Les anciens navigateurs de la Mditerrane s'imaginaient pour la plupart
que le volcan de l Sicile tait le colosse suprme parmi les montagnes
de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contres du monde connu,
car les cimes du littoral mditerranen plus leves que l'Etna ne
s'lvent qu'aux deux extrmits de la Grande Mer, sur les ctes
d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes,
son majestueux isolement, la fire puret de ses contours, quelquefois
aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute
colonne de fume se dployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers
qui environnent la Sicile on voit le grand gant dressant sa tte
neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortge. La
position de l'Etna au centre prcis de la Mditerrane et au bord du
passage de Messine contribuait galement, suivant les ides
cosmogoniques des anciens,  donner la prminence  l'Etna: c'tait le
pilier du Ciel; c'tait aussi le clou de la Terre. Plus tard, ce fut
pour les Arabes le Djebel, la montagne par excellence, et les
indignes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.

Les pentes moyennes de l'Etna, prolonges par des coules de laves qui
se sont panches dans tous les sens, sont fort douces et diminuent
assez rgulirement vers la base; on s'tonne  la vue des profils qui
constatent combien faible est la dclivit gnrale de la montagne,
d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre  sa hauteur
verticale de plus de 3 kilomtres, l'Etna doit s'taler sur une surface
norme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomtres et, sans
compter les petites sinuosits du pourtour, le dveloppement total de la
base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limit
par l'hmicycle des valles de l'Alcantara et du Simeto; seulement un
col de 860 mtres d'lvation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna
au systme montagneux du reste de la Sicile; de petits cnes d'ruption
s'lvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et
quelques coules de lave se sont dverses  l'ouest en comblant
l'ancienne valle du Simeto; la rivire obstrue a d se creuser dans la
roche basaltique un nouveau lit coup de rapides et de cascades.

Sur le versant de l'Etna tourn du ct de la mer d'Ionie, un vide
norme d'environ 25 kilomtres de superficie et d'un millier de mtres
de profondeur moyenne interrompt la rgularit des pentes de l'Etna:
c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsem de
cratres adventices et s'tage en marches gigantesques, du haut
desquelles, lors des ruptions, les coules de lave plongent en
cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont tabli les recherches de Lyell,
c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratre terminal de
l'Etna; mais,  une poque inconnue, le centre de l'activit volcanique
s'est dplac, et maintenant la bouche suprme de la montagne se trouve
 quelques kilomtres plus  l'ouest. Peut-tre mme ce deuxime
cratre, dont chaque nouvelle ruption modifie les dimensions et les
contours, a-t-il souvent chang de place, car la large plate-forme sur
laquelle repose le cne terminal semble avoir port jadis une masse de
cinq  six cents mtres plus leve, qu'une explosion aura probablement
fait voler dans les airs[113]. Quoi qu'il en soit, les abmes du val del
Bove peuvent toujours tre considrs comme le vrai centre de l'Etna,
car c'est l que les laves se montrent  nu dans leur ordre de
superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs godes, leurs roches
injectes: en nul autre cirque de volcan les gologues n'ont pu mieux
tudier la structure intime des montagnes d'ruption. Au bord de la mer,
les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi
d'embrasser d'un coup d'oeil une longue priode de l'histoire du volcan.
Le plateau, qui se termine abruptement du ct de la mer, par une paroi
de 100 mtres d'lvation, se compose de sept coules de lave vomies
successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coule offre, dans
presque toute son paisseur, une masse compacte o les plantes peuvent 
peine insrer leurs racines; mais la partie suprieure de chaque assise
est uniformment change en une couche de tuf ou mme de terre vgtale,
due  l'action de l'atmosphre pendant une srie de sicles inconnue.
Aprs tre sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave
eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une
vgtation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve
de pierre, On a constat aussi ce phnomne curieux que, tout en
s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise
grandissait en bas par le soulvement graduel de la masse: des lignes
d'rosion distinctement traces par la mer  diffrents niveaux
au-dessus de la nappe actuelle de la Mditerrane mesurent le mouvement
de pousse qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles
grottes encadres de prismes basaltiques et, dans le voisinage
d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, tmoignent aussi
des changements considrables qui se sont oprs dans la structure des
laves, depuis l'poque o elles sont sorties de l'intrieur du volcan.

[Note 113:

Superficie de l'Etna                    1,200 kil. carrs.
Hauteur actuelle de la montagne         3,369 mtres.
Diamtre actuel du cratre                320    
               du puits                   10(?) 
]

[Illustration: N 102.--CHEIRE DE CATANE.]

Pendant les vingt-cinq sicles de la priode moderne, plus ou moins
vaguement claire par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une
centaine de fois pour vomir des matires fondues, et quelques-unes des
ruptions ont dur plusieurs annes. On n'a, du reste, pu constater
aucune rgularit dans les paroxysmes de la montagne, ni de concidence
avec les mouvements volcaniques des les oliennes. Les fentes se
produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantits
de lave qui en sortent sont des plus ingales. Le courant le plus
considrable dont parle l'histoire est celui qui se dversa sur la ville
de Catane, en 1669. Issu de terre  une trs-haute temprature, il
s'tala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta
comme un glaon une partie de la colline de Monpilieri, qui gnait sa
marche, puis se divisa en trois coules, dont la plus large, se
recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville,
noya les jardins sous un dluge de scories et jeta dans la mer un
promontoire de prs d'un kilomtre  la place de l'ancien port. On
value  un milliard de mtres cubes la quantit de lave qui sortit
alors de l'Etna, pour changer en un dsert rocheux d'une centaine de
kilomtres carrs des campagnes d'une extrme fertilit, o plus de
vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le
double cne des Monti Rossi, au gracieux cratre empli d'une fort de
gents aux fleurs d'or, est form des cendres que lana l'vent
suprieur de la crevasse pendant la grande ruption. Plus de sept cents
cnes parasites d'origine analogue  celle des Monti Rossi sont pars a
et l sur les pentes extrieures de l'Etna, monuments naturels des
anciennes ruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entirement
oblitrs par les intempries ou bien enfouis par des coules de lave
plus rcentes; les autres, vritables montagnes de plusieurs centaines
de mtres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs
sont recouverts de forts; il en est aussi dont les cratres sont
changs en jardins, coupes charmantes o des maisons de plaisance
scintillent au milieu de la verdure.

La zone, de mille  deux mille mtres, o se pressent en plus grand
nombre les cnes parasites, indique la rgion du volcan o la pousse
intrieure se fait le plus nergiquement sentir. Prs du sommet,
l'activit souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratre
terminal n'est, dans la plupart des ruptions, qu'une sorte de chemine
d'o la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'chappent en tourbillons.
Tout autour, les fumerolles rduisent le sol en une espce de bouillie,
et, par le dgagement de substances diverses, bariolent les scories des
couleurs les plus clatantes, rouge carlate, jaune d'or, vert
d'meraude. D'ordinaire la chaleur du foyer cach est encore
trs-sensible sur les talus extrieurs du cne; elle agglutine les
pierres en une masse cohrente, beaucoup moins pnible  gravir que ne
le sont les cendres meubles du Vsuve. Il est rare que, dans leur
ascension, les visiteurs aient  craindre la chute de quelque bombe
volcanique. Les ruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche
suprme, ont lieu quelquefois, et mme Recupero a vu des blocs lancs 
deux mille cent cinquante mtres de hauteur; mais ce sont l des
phnomnes exceptionnels. Si les pluies de scories taient frquentes,
une petite construction romaine, dite la Tour du Philosophe., qui se
trouve dans un paulement du mont, au-dessus des prcipices du val del
Bove, serait depuis longtemps enterre sous les dbris. On pourrait donc
sans danger tablir sur ces hauteurs un observatoire mtorologique:
nulle station ne serait plus utilement place, car, du sommet, on
assiste  la formation des orages qui grondent sur les plaines, et,
l-haut, le vent polaire et le vent quatorial annoncent, parleur
conflit, le temps qui se prpare pour les rgions infrieures de
l'Europe et de l'Afrique.

[Illustration: N 103.--CONES PARASITES.]

[Illustration: LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA. Dessin de E.
Grandsire, d'aprs une photographie de H. P. Berthier]

La cime de l'Etna ne s'lve pas jusque dans la zone arienne des neiges
persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des
petits nvs amasss dans les creux. Cependant la moiti suprieure de
la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'anne. La
fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la
mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour
du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus
les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidit des
hauteurs, et bien rares sont les endroits favoriss o quelque fontaine
vient rejaillir  la surface. Les grandes sources ne font leur
apparition qu' la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans
le voisinage immdiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, chappe
au chaos de rochers que Polyphme, c'est--dire l'Etna lui-mme, le
gant aux mille voix, lana contre les navires du sage Ulysse; telle
est aussi la rivire d'Amenano, qui surgit dans la ville mme de Catane
et s'panche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de
ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des
sables noirs et des roches brles, on comprend sans peine que les
anciens Grecs les aient considres comme des tres divins, qu'ils aient
frapp des mdailles en leur honneur et leur aient lev des statues.
Catane s'tait mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait
de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque compltement sur les pentes de
l'Etna, du moins l'humidit se conserve dans les cendres en assez grande
quantit pour nourrir une riche vgtation. Partout o les carapaces des
coules de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pntrer les
radicelles des plantes, les dclivits de la montagne sont revtues de
verdure. Les hautes rgions, occupes pendant la plus grande partie de
l'anne par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le
pourtour du mont, leur nudit premire. Il est d'ailleurs assez tonnant
que la flore alpine soit tout  fait absente du sommet de l'Etna, o la
temprature moyenne de l'atmosphre et du sol est prcisment ce qui
convient  ces vgtaux. Les gologues en concluent que de tout temps
l'Etna s'est trouv spar des Alpes par de grands espaces
infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fcondes dans
leur gsier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan tait entour d'une ceinture de forts: au-dessous de la
zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures,
s'tendait la rgion des grands bois, chnes, htres, pins et
chtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes
mridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de
forts; a et l seulement on aperoit quelques gros troncs de chnes
branchs. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus
nombreux; mme du ct du nord, quelques restes de hautes futaies
donnent  divers paysages de l'Etna un caractre tout  fait alpin; mais
les bcherons continuent avec acharnement leur oeuvre d'extermination, et
l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul dbris te
antiques forts. Les splendides chtaigniers du versant occidental,
parmi lesquels on admirait nagure l'arbre des Cent Chevaux, dcoup
maintenant par la vieillesse et les intempries en trois fts spars,
tmoignent de l'tonnante fertilit des laves du volcan. Les jeunes
pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonfles de sve,
s'lancent du sol avec une fougue singulire; en quelques annes, quand
le voudront les agriculteurs, la zone dboise de l'Etna pourra
reprendre sa parure de feuillage.

Quant  la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire  la
base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des
jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres
arbres  fruits, auxquels se mlent  et l des groupes de palmiers,
transforment toutes les premires pentes en un immense verger; de
nombreuses villas, des coupoles d'glises et de couvents se montrent de
toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile,
que ses produits peuvent suffire  une population trois ou quatre fois
plus dense que celle des autres contres de la Sicile et de l'Italie.
Plus de trois cent mille habitants se sont groups sur les pentes de
cette montagne, que de loin on considre comme devant tre un lieu
d'pouvante et de pril imminent, et qui de temps  autre s'entr'ouvre
en effet pour noyer ses campagnes sous un dluge de feu. A la base du
volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles
d'un collier[114]. Qu'une coule de lave recouvre une partie de la
chane d'habitations humaines, bientt celle-ci se reforme au-dessus des
pierres refroidies. Des bords du cratre de l'Etna, le gravisseur
contemple avec tonnement toutes ces fourmilires humaines  l'oeuvre au
pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de
maisons contraste trangement avec le dsert de neiges et de cendres
noires qui occupe le centre du tableau et, par del le Simeto, avec les
escarpements inhabits des monts calcaires. Mais ce n'est l qu'une
partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomtres de rayon.
C'est  bon droit que les voyageurs clbrent le spectacle presque sans
rival que prsentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne,
entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif
triangulaire de la Sicile, les hautes pninsules de la Calabre et les
les parses de l'olie.

[Note 114:

Population kilomtrique de l'Italie                         90 hab.
                      de la zone habitable de l'Etna     550  
]

Les monts Plore, qui continuent en Sicile la chane italienne de
l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna,
mais ils existaient dj depuis des ges, lorsque la rgion o s'lve
de nos jours le volcan tait encore un golfe de la mer. On croyait jadis
que la plus haute cime du Plore, consacre  Neptune par les anciens,
puis  la Divine Mre (_Dinna Mare_) par les Siciliens modernes, tait
perce d'un cratre; mais il n'en est rien. Composes de roches
primitives et de transition, revtues sur leurs flancs de Calcaires et
de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie,
tout bord de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crte
principale et courent paralllement aux ctes de la mer olienne. Vers
le milieu de sa longueur, la chane, connue en cet endroit sous le nom
de Madonia, atteint sa plus grande lvation, et de magnifiques forts,
encore pargnes par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional:
on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des
promontoires calcaires, presque entirement isols, s'avancent dans les
flots au nord des montagnes et, par la beaut de leur profil, la varit
de leurs formes, font de cette cte une des plus remarquables de la
Mditerrane. Mme aprs avoir visit le littoral de la Provence, de la
Ligurie, du Napolitain, on reste saisi  la vue des caps superbes de la
cte sicilienne; on contemple avec admiration l'norme bloc
quadrangulaire de Cefal, la colline plus doucement ondule de Termini,
les masses verticales de Caltafano, et surtout, prs de Palerme, la
forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de
20 kilomtres de tour, o le vieil Hamilcar Barca se maintint durant
trois annes contre tous les efforts d'une arme romaine. Le mont San
Giuliano, qui termine la chane  l'occident, est aussi un piton
calcaire presque isol: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacr 
Vnus.

Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chane vers les parties
mridionales de l'le vont en s'abaissant par degrs. La dclivit
gnrale de la Sicile est tourne vers les ctes de la mer d'Ionie et de
la mer d'Afrique; aussi l'coulement des eaux se fait-il presque
uniquement sur ces deux versants extrieurs; toutes les rivires  cours
permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arte
des monts Nbrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne
sont que des _fiumare_, formidables aprs les pluies, perdus dans les
champs de pierre pendant les scheresses. C'est galement au sud des
montagnes que s'tendent les lacs et les marais de l'le, les _pantani_
et le lac ou _biviere_ de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la
Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entour jadis de gazons fleuris o
jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le vivier de
Terra-nova, et plusieurs autres nappes marcageuses qui furent autrefois
des golfes de la mer. Autant la cte septentrionale est pittoresque,
imprvue de contours, hrisse de promontoires escarps, autant la cte
du sud est uniforme et rhythme en anses galement inflchies, sableuses
et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et
prilleux: pendant les temptes d'hiver les navires ont  courir de
grands dangers dans ces parages.

La longue dclivit de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose
de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en
abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore 
l'tat vivant dans les mers voisines. Divers gologues, et surtout
Lyell, ont pu mesurer l'ge relatif des argiles et des brches calcaires
de ces contres par la proportion plus ou moins grande des testacs que
l'on recueille  la fois dans les roches et dans les eaux. On a constat
que nulle part en Europe les strates de formation rcente ne sont plus
solides, plus compactes et plus leves qu'en Sicile; prs de
Castro-Giovanni, au centre mme de l'le, les roches postpliocnes
atteignent 900 mtres de hauteur[115]. Une autre particularit
remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de
hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des
strates de matires volcaniques. Ce sont videmment des ruptions
sous-marines qui ont maonn ces assises de calcaire et de tuf
entremls. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages
se dposaient en lits rguliers au fond de la mer, des bouches
d'jection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories,
puis la mer recommenait son oeuvre; elle galisait les dbris et
formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matires
volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la mme manire
que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situes 
l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'le de Pantellaria. Le
volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition
depuis la priode historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus
tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un lot de 6 kilomtres de
tour, que purent tudier de Jussieu et Constant Prvost; en 1863, il a
reparu pour la troisime fois; mais le temps de l'mersion dfinitive
n'est pas encore venu. La mer a toujours balay les cendres et les
scories pour les taler en couches rgulires et les faire alterner avec
ses propres dpts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'tait
recouverte que par 2 mtres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait
pas le sol  100 mtres de profondeur.

[Note 115: Altitudes diverses de la Sicile:

Mont Etna                 3,313 mtres (trig.).
Madonia (Pizzo di Case)   1,931       
Dinnamare                 1,100       
Centorbi                    736       
Monte San Giuliano          700       
Monte Pellegrino            600       
]

Cette bouche d'ruption ouverte en pleine Mditerrane n'est pas le seul
tmoignage de l'activit du foyer souterrain dans les parties
mridionales de la Sicile. Diverses sources minrales dgagent de
l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intrieur. Dans
le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situ prs de Palagonia, au
sud de la plaine de Catane, trois petits cratres s'ouvrant au milieu
des eaux bitumineuses lancent  gros bouillons des gaz irrespirables;
les oiseaux vitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui
s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici taient
tellement redouts par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire tait
inviolable et que les esclaves rfugis y acquraient le droit de dicter
des volonts  leurs matres; encore de nos jours, ces cratres
lacustres inspirent une grande terreur aux indignes, quoiqu'ils n'aient
pas remplac par une chapelle propitiatoire les temples des paens. Il
est probable que le lac de Pergusa prsente aussi quelquefois des
phnomnes du mme genre; cet ancien cratre, d'environ 7 kilomtres de
tour, est presque toujours trs-peupl d'anguilles et de tanches, mais
soudain tous ces poissons prissent et la surface du lac se recouvre de
leurs corps en dcomposition; sans doute ce sont des missions de gaz
qui causent la foudroyante mortalit. Plus  l'ouest, prs de Palazzo
Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en dcembre 1870. Tout le
sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnenne, le principal centre de l'activit
volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les
Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en t,
de petits cratres emplis d'une bouillie argileuse dgagent incessamment
des bulles de gaz et dversent de la boue sur leurs talus extrieurs;
mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cnes sont dlays et
mlangs en une sorte de pte d'o s'chappe la vapeur. Au commencement
du sicle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et
des jets de boue et de pierre s'levaient en gerbes  10 ou 20 mtres de
hauteur; en 1777, une ruption exceptionnelle avait projet les dbris 
plus de 30 mtres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus
tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont
leurs priodes de calme et d'exaspration.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la
Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui
bouillonnent au-dessous de la contre; mais aucun ne se trouve sur les
pentes ni dans le voisinage immdiat du Mongibello. Les masses de
soufre, parses en petits bassins, sont disposes de l'est  l'ouest sur
plus d'un quart de la superficie de l'le, dans les terrains tertiaires
qui s'tendent de Centorbi  Cattolica dans la province de Girgenti. Ils
datent tous de l'poque miocne Suprieure et reposent sur des bancs
d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les gologues
discutent encore sur la manire dont s'est dpos le soufre, mais il
semble trs-probable qu'il provient de sulfure de chaux apport du sein
de la terre par les sources thermales et dcompos par les intempries.
La formation gologique o se trouve le soufre est galement riche en
gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnat le voisinage des
couches sales par des efflorescences qui se montrent  la surface et
que l'on connat sous le nom d'_occhi di sale_, yeux du sel.

La Sicile a, comme la Grce, le climat le plus heureux. Les hautes
tempratures de l't sont adoucies par les brises marines qui soufflent
rgulirement pendant les heures les plus chaudes de la journe. Les
froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de
comfort dans les maisons, car les geles sont inconnues et bien rarement
la neige tombe sur les pentes infrieures des montagnes. Les pluies
d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les
beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir compltement
l'atmosphre. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest,
sont trs-salubres; par contre, le sirocco, provenant gnralement du
sud-est, est redout comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur
la cte septentrionale, o il a perdu presque toute son humidit[116].
Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se
garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les
appartements ou les meubles. Ce vent est le principal dsagrment du
climat. Dans certaines parties de la Sicile, les manations des
marcages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est  l'homme,
qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la
cte orientale, sont assiges par les fivres et que la mort dfend les
approches de l'antique Himra.

[Note 116:

Temprature moyenne  Palermo et  Messine           18C
                   Catane et  Girgenti           20C
cart moyen de temprature, de l'hiver  l't   2  33
Pluies moyennes  Palermo                          0m,66
]

Favorise par les conditions de temprature et d'humidit, la vgtation
prsente un caractre semi-tropical dans les plaines et les valles
basses. Un grand nombre de plantes trangres d'Asie et d'Afrique se
sont acclimates facilement en Sicile. Les dattiers sont groups en
bouquets dans les jardins et mme en pleine campagne; les plaines
d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits
compltement recouvertes de palmiers nains ou _giummare_, qui valurent 
l'ancienne Slinonte le surnom de _Palmosa_; diverses espces de
cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu' l'altitude de
200 mtres; le bananier, la canne  sucre, le bambou, fleurissent hors
des serres; la _Victoria regia_ recouvre les viviers de ses larges
feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les
autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le
cours de la rivire d'Anapus, dans les environs de Syracuse; nagure il
croissait aussi dans l'Oreto, prs de Palerme, mais il en a disparu.
Quoique d'origine trangre  l'Europe, le _cactus opuntia_ ou figuier
de Barbarie est devenu la plante la plus caractristique des campagnes
du littoral de la Sicile; les coules de lave les plus rebelles  la
culture se recouvrent en peu de temps de fourrs inhospitaliers de
cactus, aux disques de chair verdtre hrisss d'pines. C'est  la base
mridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres
vgtaux des rgions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans
grand effort de culture, les paysans y font crotre l'oranger jusqu'
plus de 500 mtres d'altitude, et le mlze y pousse spontanment
jusqu' 2,250 mtres. Ces pentes tournes vers le soleil de l'Afrique
sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement  cause de leur
exposition, mais  cause du parfait abri que la masse du volcan offre
contre les vents du nord et de la couleur noirtre des scories et des
cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les rgions revtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est
toujours verte, mme en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le
laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprs, le pin gardent leur
feuillage et donnent ainsi  la nature une gravit douce, bien
diffrente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec
un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie
dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi
dire, parce que l'on peut obtenir les lgumes frais pendant tout le
courant de l'anne. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins
se montrent dans leur plus grande beaut,  cause du contraste de leur
merveilleuse vgtation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans
lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de
prcipice, et qui est un lieu ferique de verdure, d'ombre et de
parfums: c'est l'_Intagliatella_ ou _Latomia de' Greci_, l'une des
carrires o les esclaves grecs taillaient les pierres de construction
pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des
citronniers, des nfliers du Japon, des pchers, des arbres de Jude,
aspirant  l'air libre et montant vers la lumire du ciel, s'lvent 
la hauteur gigantesque de 15 et 20 mtres; des arbustes en massifs
entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremlent
aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les alles et de
nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet lyse
d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupes  pic de la
carrire; les unes encore nues et blanches comme aux jours o les
taillrent les instruments des esclaves athniens, les autres revtues
de lierre du haut en bas ou portant des ranges d'arbustes sur chacun de
leurs escarpements.

Situe, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se
sont disput l'empire de la Mditerrane, la Sicile doit reprsenter,
dans sa situation actuelle, le mlange des lments les plus divers.
Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborignes, que le manque de
renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi
les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue
soeur des idiomes latins, on sait que les Phniciens et les Carthaginois
colonisrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi
nombreux que dans la mre patrie. Il y a vingt-six sicles dj, la
Sicile commenait  se transformer en une terre hellnique, par la
fondation de Naxos sur un promontoire marin  la base de l'Etna. Bientt
aprs, Syracuse, qui plus tard devint une rpublique si puissante,
Lentini, Catane, Megara Hybla, Messine, Himra, Selinus, Camarine,
Agrigente, accrurent le nombre des cits grecques; tout le pourtour de
l'le, de mme que de nos jours le littoral de la Macdoine, de la
Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grce, au dtriment des
populations indignes, refoules dans l'intrieur. Les ctes de Sicile
n'taient-elles pas d'ailleurs une vritable Hellade par le climat, la
transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port
marmoren et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla
ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait dtach de l'Attique ou
du Ploponse? La fontaine d'Arthuse, que l'on voit surgir au bord de
la mer, dans l'lot mme d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de
l'intrieur de la contre, par-dessous un dtroit marin, ne
ressemble-t-elle pas  l'Erasinos et  tant d'autres sources de
l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparatre
 la lumire dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que
le fleuve Alphe, amant de la nymphe Arthuse, ne se mlait point  la
mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'lide, il s'engouffrait sous les
eaux sales pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois,
racontent les marins, on voyait Alphe bouillonner au-dessus de la mer,
 ct de la fontaine Arthuse, et dans son courant tourbillonnaient des
feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grce. Est-il une
lgende qui dise d'une manire plus touchante l'amour du sol natal? La
nature tout entire avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes,
avait suivi l'Hellne dans sa nouvelle patrie.

Beaucoup plus peuple qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait
compter  l'poque de sa prosprit plusieurs millions de Grecs, si l'on
en juge par les normes populations que l'on nous dit avoir vcu dans
les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les
soldats carthaginois ont bien plus exploit le pays qu'ils ne l'ont
colonis, et quoique, pendant trois ou quatre sicles, ils aient domin
sur diverses parties de l'le, ils n'y ont gure laiss que de faibles
dbris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait
remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de
leur rgne en Sicile sont les sites dsols o s'levaient autrefois
Himra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait t, relativement 
celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les
croisements de la population sicilienne, et, par consquent, dans les
destines ultrieures du peuple, cette part ne doit pas tre nglige:
l'lment punique est entr dans le torrent circulatoire de la nation.
Il en est de mme,  bien plus forte raison, pour les conqurants
romains, auxquels l'le appartint pendant prs de sept sicles. Les
Vandales, les Goths ont aussi laiss leurs traces. Les Sarrasins
eux-mmes, si mlangs par la race,  la fois Arabes et Berbres,
ajoutrent au gnie sicilien leur feu mridional, tandis que leurs
vainqueurs, devenus leurs lves en civilisation, les Normands,
apportrent les qualits solides, l'audace, la force indomptable qui
animait  cette poque ces rudes fils des mers borales. Lorsque ceux-ci
mirent le sige devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq
langues dans l'le, l'arabe, l'hbreu, le grec, le latin, le sicilien
vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prpondrance comme idiome
civilis, que, mme sous la domination normande, les inscriptions des
palais et des glises se gravaient en cette langue: c'est  la cour du
roi Roger qu'Edrisi rdigea sa grande gographie, l'un des principaux
monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent
dports dans le Napolitain, mais les croisements avaient dj
profondment modifi la race.

Plus tard, Franais, Allemands, Espagnols, Aragonais ont galement
contribu pour une plus faible part  faire des Siciliens un peuple
diffrent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les moeurs, les habitudes
et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, mme
ceux des Calabres, sont considrs comme des trangers. Le manque de
communications faciles permettait aux diffrents groupes de maintenir
plus longtemps leur idiome et leurs caractres distinctifs de race.
Ainsi, par un trange phnomne, les Lombards de Bnvent et de Palerme
que les Normands dportrent dans l'le, ont gard leur langue en Sicile
plusieurs sicles aprs la disparition de ce dialecte en Lombardie mme.
Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens tmoignent par
leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San
Fratello, Nicosia sont les localits o le patois lombard continue de se
parler. C'est  San Fratello, sur une colline escarpe de la cte
septentrionale, que le vieil idiome est rest le plus pur;  Nicosia,
dans l'intrieur, l'accent lombard a gard quelque chose de celui des
anciens matres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien,
surtout dans les districts les plus reculs de l'intrieur, n'est pas
encore compltement italianis; il contient toujours plusieurs termes
grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent
l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus
curieuses est celle de val, qui s'applique aux diverses provinces de
la Sicile, et que l'on croit drive de _vali_, l'ancien titre des
gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du
continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et
change les _o_, et mme les _a_ et les _i_, en _ou_, ce qui rend le
parler  la fois plus dur et plus sourd; mais il se prte admirablement
 la posie. Les chants populaires de la Sicile ne le cdent en grce
naturelle et en choix dlicat d'expressions qu'aux admirables _rispetti_
de la Toscane.

De tous les immigrants qui sont venus, de gr ou de force, peupler la
Sicile  diverses poques, les Albanais, dits _Greci_ dans le pays, sont
les seuls qui ne se soient pas encore entirement fondus avec les
populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage
et de rites religieux dans quelques villes de l'intrieur, et surtout 
Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de
Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres lments ethniques
semble accomplie, la diffrence des populations siciliennes est
nanmoins trs-grande, suivant la prpondrance de telle ou telle race
dans le croisement. Ainsi les Etnens, surtout les habitants de Catane
et d'Aci-Reale, qui sont peut-tre d'origine hellnique plus pure que
les Grecs eux-mmes, puisqu'ils ne sont point mlangs de Slaves, ont
une excellente renomme de bonne grce, de gaiet, de douceur,
d'hospitalit, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus
instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont,
dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'tranger par la
rgularit de leur visage et la grce de leur physionomie. Les
Palermitains, au contraire, chez lesquels l'lment arabe a eu plus
d'influence que partout ailleurs, ont en gnral les traits lourds,
disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure
pour la mettre  la disposition de l'tranger; ils gardent jalousement
l'pouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont
encore un peu celles des musulmans.

C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs froces de la
guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus
longtemps. Les lois de l'_omert_, code des gens de coeur, font un
devoir de la vengeance. _A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita!_
(A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le
principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance
palermitaine n'a pas du tout la simplicit de la _vendetta_ corse, elle
se complique parfois d'atroces cruauts. D'aprs une statistique,
peut-tre exagre, il n'y aurait pas moins de quatre  cinq mille
Palermitains affilis  la ligue secrte de la _maffia_, dont les
membres s'engagent solidairement  vivre de tromperies, de fraudes et de
vols de toute espce. Encore en 1865, les brigands taient  peu prs
les matres de la campagne environnante, jusque dans les provinces
limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent mme, pour ainsi
dire,  faire le sige de Palermo et  la sparer de ses faubourgs;
aucun tranger n'osait quitter la capitale, de peur d'tre assassin ou
captur par les bandits; aucun propritaire n'allait rcolter son bl,
son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de
passage aux malandrins, Dix ans se sont couls depuis cette poque, et,
malgr toutes les mesures exceptionnelles de rpression, l'association
de la maffia, protge par la complicit de la peur et par la haine de
la police trangre, s'est maintenue dans sa force et fait peser la
terreur sur ses ennemis.

L'histoire de la maffia est encore  faire et risque fort de rester en
grande partie un mystre. On ne la connat gure que par les scnes de
meurtre et de rpression sanglante auxquelles elle a donn lieu. Une
chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, ds
l'poque des rois normands; tantt elle s'accrot, tantt elle diminue,
suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la
situation s'est empire depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des
impts, de la misre, de la leve des conscrits, et de tous les brusques
changements qu'amne avec lui un nouveau rgime politique; le peuple,
habitu  la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de
s'accoutumer au fardeau plus rcent dont l'a charg l'annexion au
royaume d'Italie. Nanmoins, quelles que soient les difficults de la
transition politique, il est certain que la population sicilienne
s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans
les campagnes. La communaut de langue et d'intrts rattache de plus en
plus l'le  la Pninsule, et dsormais les deux contres ne peuvent
manquer de graviter dans la mme orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de
la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance
mutuelle se rtablit, si la paix se maintient et si les ressources de
l'le sont exploites avec intelligence par les Siciliens eux-mmes.
L'accroissement considrable de la population, que l'on dit avoir
presque tripl depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du
pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succdaient
dfinitivement aux procds barbares pour la mise en oeuvre de tous ces
trsors?

On sait que la Sicile tait jadis la terre aime de Crs; c'est l,
dans la plaine de Catane, que la bonne desse enseigna aux hommes l'art
de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les
Siciliens n'ont pas oubli les leons de Demeter, puisque plus de la
moiti du territoire de l'le est cultive en crales, mais il faut
dire qu'ils n'ont gure amlior le systme de culture enseign par la
desse aux poques fabuleuses; il leur est mme  peu prs impossible de
faire mieux que leurs anctres, puisque, en vertu de leur contrat avec
le noble propritaire, hritier du feudataire normand, les cultivateurs
sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs
instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont  peine
employs, et, ds que la semence est dans la terre, le paysan laisse le
soin de son champ  la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de
Sicile, on s'tonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de
villages, mais seulement,  de grandes distances les unes des autres,
des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui
rentrent chaque soir,  la manire antique, dans l'enceinte de la ville;
il en est qui sont obligs de faire chaque jour un double trajet de dix
kilomtres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au
gte; seulement, il leur arrive parfois de s'pargner la course du
retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un foss couvert
de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars levs 
la hte abritent les travailleurs. Les vastes champs de crales qui
remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent  cette absence
d'habitations humaines un caractre tout spcial de tristesse et de
solennit. On dirait une terre abandonne et l'on se demande pour qui
mrissent ces pis.

[Note 117: Population moyenne des communes en Sicile, en
1871.....7,198 habitants.]

Les champs de crales, quoique beaucoup plus tendus que les campagnes
consacres  toute autre culture, ont cependant une plus faible
importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui
avoisinent les cits et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes,
en vergers, sans avoir  faire de vritables voyages, sont une source de
richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denre de la Sicile
qui a remplac le froment nourricier comme principal article
d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile
n'est plus un grenier, mais elle tend  devenir un immense dpt de
fruits. Les sept grandes espces d'orangers, subdivises en quatre cents
varits, sans compter de nombreuses formes btardes, reprsentent dj
pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce
revenu considrable tend  s'accrotre chaque anne. Le merveilleux
jardin dont s'est entoure Palerme s'agrandit sans cesse, aux dpens des
anciennes plantations d'arbres  manne et d'autres cultures, et recouvre
les pentes jusqu' la hauteur de 350 mtres. C'est par centaines de
millions que les fruits s'exportent chaque anne sur le continent
d'Europe, en Angleterre, aux tats-Unis. Les oranges de moindre valeur,
qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchs trangers, servent 
la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de
chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie
en grande quantit pour l'impression des toffes.

Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs
parmi les contres de l'Europe. C'est la plus importante des provinces
viticoles de l'Italie; elle fournit  elle seule plus du quart du vin
recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirige en
grande partie par des trangers, est beaucoup mieux entendue dans l'le
que sur la pninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo
exportent en quantit des vins justement vants pour leur excellence;
les pentes mridionales et occidentales de l'Etna, de Catane  Bronte,
produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu
extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin
d'lever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans
leurs interstices l'humidit des pluies et la rendent ensuite aux
racines durant les scheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne
sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses
autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran,
le sumac et la manne, distille, comme celle des Calabres, par une
espce de frne. Les soies grges, que, de tous les pays d'Europe, la
grande le mditerranenne fut la premire  produire, prennent aussi le
chemin de l'tranger. Le royaume italien peroit les impts de la
Sicile, mais les consommateurs anglais et franais en payent leur large
part.

Le grand produit minier de l'le, le soufre, s'expdie aussi presque
exclusivement sur les marchs trangers, o il se vend  un prix
trs-lev,  cause du monopole commercial que possdent les soufriers
de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques
roches, elle est d'un quart; mais lors mme qu'elle est seulement de 5
ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allume des parois de la
mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procd si simple de la
cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre  l'tat
purifi. Les blocs extraits de la mine sont entasss en plein air et
subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des
intempries, puis les dbris du minral sont disposs en tas sur la
flamme des fourneaux. La pierre se dlite et le soufre fondu descend
dans les moules prpars pour le recevoir. Bien que ces procds, suivis
conformment  la routine traditionnelle, laissent perdre environ le
tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels
sont des plus rmunrateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accrotre, 
mesure que les procds d'extraction seront amliors et que de faciles
routes d'accs seront ouvertes. Actuellement, l'le fournit  l'Europe
environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de
la quantit ncessaire  l'industrie. On a calcul que les gisements
connus de la Sicile renferment encore de quarante  cinquante millions
de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne
seraient pas encore puises  la fin du vingt et unime sicle. Dans
certaines contres de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des
villages sont construits en pltre sulfureux, l'atmosphre est en tout
temps imprgne de l'odeur du soufre.

Le sel gemme, qui se trouve dans les mmes formations que le soufre,
suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus
considrable encore, car dans le centre de l'le des collines entires
sont composes de ce minral; mais le sel n'est point une substance
rare, et sur ses ctes mmes la Sicile possde des plages trs-tendues
o les sauniers n'ont qu' ramasser en tas les cristaux fournis
gratuitement par la Mditerrane, A l'extrmit occidentale de l'le,
Trapani possde un vaste territoire entirement compos de marais
salants, alternativement inonds et blancs de sel; les navires de
Norvge et de Sude viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi
dans les parages de Trapani que la mer fait crotre pour les pcheurs le
meilleur corail des ctes siciliennes. Les thons, dont la pche a
beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les
grandes baies qui dcoupent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis
que l'espadon se capture dans le dtroit de Messine. Les mers de Sicile
sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'tre les
pcheurs les plus habiles de la Mditerrane occidentale.

Rcemment encore, les chemins de la mer taient presque les seuls que
connussent les Siciliens voyageurs; c'est  la dernire extrmit
seulement qu'ils se dcidaient  se rendre d'un port  un autre en
prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la
seule route carrossable de l'le, celle qui mettait en communication
Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'tait pas mme
parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours,
l'tat de la viabilit est tout  fait primitif dans la plus grande
partie de l'le; de trs-importantes mines de soufre et de sel ne
communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les
habitants mmes du pays s'opposent  la construction des routes, de peur
que l'industrie des niers employs au transport ne soit compromise par
l'introduction de nouveaux vhicules. Le chemin qui runit le port
commerant de Terranova  la ville de Caltanissetta est rest plus de
vingt annes en construction, et pourtant c'tait la seule route qui mt
le littoral en rapport avec les campagnes de l'intrieur. Le rseau de
chemins de fer qui doit rejoindre les trois cts du triangle sicilien,
mais auquel on travaille avec une extrme lenteur, remdiera en partie 
ce manque de routes et donnera un essor considrable au commerce de
l'le[118]. Dj les tronons termins, dont la longueur totale est
d'environ 400 kilomtres, servent  un mouvement d'changes de quatre 
cinq fois plus lev en proportion que celui des lignes de la Calabre.

[Note 118: Commerce de la Sicile, compar  celui de l'Italie:

1854. Sicile    60,000,000 fr.    Italie   1,000,000,000 fr.
1807.          150,000,000 fr.            1,802,000,000  
1873.          550,000,000 fr.      x      2,600,000,000  
]

La capitale de la Sicile, Palerme l'heureuse, est l'une des
principales cits de l'Italie; sous la domination arabe, elle dpassait
toutes les villes de la Pninsule par le nombre de ses habitants, et
maintenant elle n'est distance en population que par Naples, Milan et
Rome; chaque nouveau recensement tmoigne de ses progrs rapides. Nulle
ville d'Europe ne jouit d'un plus dlicieux climat, nulle n'est plus
charmante  voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de
fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus,  la base perce de grottes,
encadrent un merveilleux jardin, la fameuse Conque d'or, au milieu de
laquelle se montrent les tours et les dmes, les fts  ventail des
palmiers, les branchages tals des pins, et que domine au sud la masse
norme des glises et des couvents de Monreale. Une seule ville
sicilienne peut se comparer  Palerme pour la beaut, sa voisine
Termini, qui mrite vraiment l'pithte de la splendidissime dont elle
se gratifie. Cette antique cit grecque, o jaillissent les eaux
thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la
souplesse, s'tale en amphithtre sur les pentes d'une terrasse qu'un
isthme verdoyant relie  la superbe montagne de San Calogero, raye de
sillons blanchtres et flanque de contre-forts herbeux. C'est un
admirable paysage, compltant  l'est le tableau presque incomparable
qui se droule  l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les
jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cit phnicienne de
Solunto.

La splendeur des campagnes contraste avec la misre et la laideur de la
plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des difices somptueux;
elle a sa cathdrale si richement dcore et couverte de sculptures du
fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle
Palatine, monument unique dans son genre, entirement revtu de
mosaques et runissant  la fois, par une combinaison des plus
harmonieuses, les diverses beauts de l'art byzantin, de l'art mauresque
et du roman; par son glise de Monreale, ville assez rapproche pour
mriter le nom de faubourg, Palerme peut opposer  Ravenne un ensemble
prodigieux de tableaux en mosaque; mais en outre de ces difices, de
palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux
grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser  angle droit au
centre mathmatique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la
croix sur la ville entire, la cit populeuse n'offre gure que de
sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fentres
pavoises de guenilles. Nagure Palerme ne mritait point son nom grec
de port de tous les peuples. Enserre de montagnes et prive de
communications faciles avec l'intrieur, elle n'avait de trafic avec
l'tranger que pour sa consommation locale et les produits de ses
pcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuple que
Gnes, elle est encore deux fois moins commerante; mais l'activit de
son port s'accrot rapidement.

[Illustration: PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO. Dessin de Taylor, d'aprs
une photographie de Lvy et Cie.]

[Illustration: N 104.--TRAPANI ET MARSALA.]

En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux
de l'le, Trapani, antique cit carthaginoise comme Palerme elle-mme,
btie sur une pninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et
Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale suprieure 
celle de leur capitale. Quoique presque entirement dpourvue de routes
de communication avec l'intrieur de l'le, Trapani possde un mouvement
d'changes fort considrable; elle exploite trs-activement, nous
l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus tendues
de tout le littoral de la Mditerrane[119], elle s'occupe avec succs
de la pche du thon et du corail, des ponges mme, et ses artisans sont
fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de
marbres et d'albtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani
sera runie  Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la
tte de ligne de tout le rseau europen vers l'Afrique, elle sera
peut-tre le principal march d'changes entre l'Europe et la Tunisie:
l'excellence de son port, profond de 4  7 mtres, et de sa rade, bien
abrite par le groupe des les gades, lui permet cette ambition,
justifie surtout par l'nergie traditionnelle de ses habitants. Le port
de Mazzara, ancienne capitale de la province ou val de Mazzara, et
dbouch des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux
campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai,  proximit plus grande de
la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri prcaire. Quant 
Marsala, la _Mars-et-Allah_ ou havre de Dieu des Arabes, son port,
combl par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et
transform pendant trois sicles en un tang malsain, n'a t
reconstruit que tout rcemment et n'est pas assez profond pour servir au
grand commerce; il ne sert qu' l'expdition du sel et des vins du pays,
si apprcis dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est btie sur
l'emplacement de l'antique Lilybum, qui aurait eu, suivant Diodore,
jusqu' 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la
clbrit dans l'histoire moderne est le dbarquement de Garibaldi et
des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de dpart de
l'tonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de
Volturne et la prise de Gate. Le premier conflit eut lieu prs de la
ville de Calatafimi, sur la route qui mne  Palerme par les villes
populeuses d'Alcamo, perche sur une colline de roches arides, roses ou
d'un brun fauve et de Partinico, situe dans une riche conque de
jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pcheries
de thons.

[Note 119: Salines de la province de Trapani en 1865:

Trapani     560 hectares.     36,400 tonnes.     400,000 fr.
Marsala     286              18,600            205,000  
           _______________   ________________   _____________
            846 hectares.     55,000 tonnes.     605,000 fr.
]

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'le qui soit
un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations,
est Messine la noble, la ville centrale du bassin de la Mditerrane.
Messine est l'tape ncessaire de tous les bateaux  vapeur qui
desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe
occidentale et les contres du Levant. Sa rade est d'ailleurs un
excellent refuge pour les btiments, et les vaisseaux du plus fort
tonnage peuvent y entrer sans crainte[120]. En outre, quand les navires
venus de la mer Tyrrhnienne n'osent pas, durant les temptes, se
confier aux courants prilleux du dtroit, ils ont le sr avant-port que
leur offre Milazzo, dbouch des riches et populeuses campagnes de Patti
et de Barcellona; une pninsule recourbe, perce de grottes qui,
d'aprs la lgende homrique, servaient d'tables aux boeufs du Soleil,
anctres des grands boeufs roux de l'le, se prolonge en cet endroit
vers le groupe des les Eoliennes et dfend la rade contre les vents
dangereux de l'ouest. Le port de Messine, form par une plage basse qui
se dtache de la rive  angle droit et se recourbe en pleine mer comme
une faucille,--d'o le nom de Zancle donn  la cit,--est si
heureusement dispos par la nature, que les brise-lames sembleraient en
avoir t construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que
Saturne, le pre des dieux, avait laiss tomber dans la mer d'Ionie.
Malheureusement, Messine est expose aux vents du nord et du sud; en
outre, elle se trouve situe sur la ligne de jonction qui runit les
deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie mridionale, et
peut-tre que sa position dans l'espce de foss form par le dtroit
contribue encore  augmenter le danger. Peu de cits en Europe sont plus
directement menaces que Messine par les tremblements du sol. On y voit
encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous
les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit prir
plus de mille personnes sous les dcombres ou dans les eaux. De
premires secousses prmonitoires avaient donn  presque tous les
Messinois le temps de s'enfuir.

[Note 120:

Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000
tonneaux, en 1875:

Messine                   10,865 nav.   1,648,650 tonn.
Palerme                   10,434       1,507,000  
Catalane                   5,860         535,750  
Trapani                    6,499         368,000  
Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466         307,150  
Licala                     1,595         195,000  
Syracuse                   1,880         180,000  
Terranova                  1,447         111,900  
Marsala                    2,064         104,000  
Sciasca                      761          88,000  
Milazzo                    1,190          85,000  
Cefalu                       841          70,600  
Riposts (Giarre)           1,701          70,200  

Sicile entire, avec les gades et les les Eoliennes
                          70,974 nav.   5,942,700 tonn.
]

Catane, la Sous-Etnenne, car tel est le sens de son nom grec, est
menace comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais
aussi par les coules de lave. Comme Messine, elle est galement une
ville de grande prosprit commerciale: elle a la surabondance de ses
produits agricoles comme ses voisines situes  la base du volcan:
Aci-Reale, entoure de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues o
flotte une poussire couleur de rouille; Paterno, riche en sources
thermales; Aderno, dresse sur son haut rocher de lave; Bronte, 
l'troit entre deux coules de scories; Randazzo, que dominent encore de
vieux difices normands. Mais Catane possde en outre le monopole pour
l'exportation de toutes les denres de l'intrieur de l'le; c'est le
chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus
civiliss, la gare centrale des chemins de fer de l'le et le point de
jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que
lui donna un courant de lave au milieu du seizime sicle, et que
rtrcit ensuite la grande coule de 1669, est-il tout  fait
insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de
brise-lames et de jetes.

Il est tout naturel que dans une le dont aucune localit ne se trouve 
plus de 60 kilomtres de la mer  vol d'oiseau, les grandes villes aient
toutes obi  la force d'attraction du commerce pour s'tablir sur les
rivages. Cependant plusieurs agglomrations de quelque importance ont d
se former aussi dans l'intrieur, au milieu des campagnes les plus
fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des
voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, situe au
dbouch mridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage
forc entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la
Sicile. De mme, Corleone est l'tape intermdiaire entre Palerme et les
ctes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe
galement une de ces situations privilgies, car elle s'lve presque
au centre gomtrique de la Sicile, sur un plateau d'o l'on contemple
un immense horizon et que les anciens disaient tre l'ombilic de la
Sicile: prs de la ville, les habitants montrent encore une grosse
pierre qu'ils disent tre l'autel de Crs. Piazza Armerina
l'opulentissime et Caltagirone, dite _la gratissima_,  cause de la
fcondit de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la
cit centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par
l'entremise de Terranova, btie, au milieu des champs Gloques, si
clbres par leur fcondit sur l'emplacement de l'antique Gela et avec
les dbris de ses temples et de ses palais. Plus  l'ouest,
Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine
Canicatti,  peine moins peuple, alimentent de leurs denres
d'exportation la rade fort commerante de Licata.

Vers le sommet de l'angle mridional de la Trinacrie, les groupes de
population loigns de la mer sont galement en assez grand nombre. Les
deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont  quelques
kilomtres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la
mer, ne sont chacune qu' une quinzaine de kilomtres de Modica; vers
l'ouest, l'industrieuse Comiso, entoure de champs de coton, et
Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce
de Marseille la cendre de soude, ne sont spares que par la valle o
coule parfois la rivire Hipparis, clbre par Pindare. Noto, ancien
chef-lieu de la province que forme la partie mridionale de la Sicile,
est btie, comme presque toutes les cits de cette partie de l'le, 
une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'lve
au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont t toutes les deux
renverses par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se
sont reconstruites avec une rgularit gomtrique,  plusieurs
kilomtres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes
d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux
cultives de la Sicile: c'est la seule rgion de l'Italie o la
production de la canne  sucre ait jamais eu quelque importance
industrielle.

Au nord de l'arte principale des collines qui vont en s'abaissant vers
l'angle mridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs
murs toute la population agricole de la contre. Lantini est l'antique
Leontium, qui se vantait d'tre la plus ancienne cit de toute la
Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir
t les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui
qu'une pauvre cit rebtie en entier depuis le tremblement de terre de
1693. Militello s'est releve depuis la mme poque, et Granmichele a
t fonde au dix-huitime sicle pour recueillir les habitants de la
ville d'Occhial, galement dmolie par les secousses du sol. Vizzini et
Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coules de lave
alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du
petit cratre de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont
fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une
pierre merveilleuse, la pierre de la posie; tous ceux qui viennent la
baiser, dit la lgende, se relvent potes.

[Illustration: N. 105.--PORT DE SYRACUSE.]

La partie mridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est
au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle
n'avait nagure que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la
mer Ionienne elle a deux havres srs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui
se ressemblent d'une manire tonnante par la forme gnrale de leurs
contours et par la position des villes insulaires qui les dominent.
Agosta ou Augusta, hritire de la cit grecque de Megara Hybla, n'est
plus qu'une ville militaire assige par la fivre; Syracuse, l'antique
cit dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la
plus riche de tout le bassin de la Mditerrane, n'a plus d'autre rang
que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui clbrait
encore au sicle dernier sa grande victoire sur Athnes, n'est qu'une
ruine; son port marmoren, jadis entour de statues, ne reoit plus
que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et
o se livrrent des batailles navales, est presque dsert. Ce qui reste
de la ville est entirement enferm dans l'lot d'Ortygie, que des
fortifications, un foss en partie artificiel, et malheureusement aussi
les marcages insalubres de Syraka, qui ont donn leur nom  l cit,
sparent de la terre de Sicile: c'est l, sur cette petite colline,
achete jadis pour un gteau de miel, que se groupe toute la population.
La vaste pninsule o s'tendait jadis la ville proprement dite n'a plus
d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans
les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes
dresses au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou
l'Azure, les fortifications des pipoles et d'Euryelum, bties par
Archimde et connues aujourd'hui sous le nom bien mrit de Belvdre,
des restes de bains nouvellement dcouverts, un autel norme de cent
quatre-vingt-quinze mtres de longueur, sur lequel les prtres faisaient
rtir et monter en fume toute une hcatombe, un amphithtre, un
thtre admirable o vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs
siges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entire,
ses temples et ses flottes, tels sont les dbris grandioses, des
difices levs jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une ide
plus grande de ce que fut autrefois la cit populeuse que les profondes
carrires ou _latomie_ (_lautumi_), tailles parles esclaves, et les
alles souterraines des catacombes, o furent ensevelis des millions de
cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considrables
que celles de Naples mmes, et beaucoup plus rgulires, ne sont
dblayes que sur une faible partie de leur tendue et des fouilles
ultrieures nous tiennent peut-tre en rserve d'importantes
dcouvertes. Jadis, le sommet de l'lot d'Ortygie, ainsi nomm en
souvenir de la Dlos des Cyclades, tait couronn par une acropole o se
dressait un temple de Minerve, rival du Parthnon d'Athnes, et que les
marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase
plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe
encore en partie; mais, chose douloureuse  dire, ses belles colonnes de
marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de
muraille  une glise du plus mauvais got; le monument est toujours l,
mais les modernes en ont fait une btisse informe.

[Illustration: TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI. Dessin de Taylor,
d'aprs une photographie]

D'autres ruines hellniques, dont quelques-unes sont admirables, font
rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grce elle-mme; les
temples y sont mme plus nombreux que dans la mre patrie. Girgenti,
l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants
par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins dchue que
Syracuse, possde les ruines et les vestiges d'au moins dix difices
sacrs, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la
Sicile, a servi  la construction du mle de Girgenti; un autre, celui
de la Concorde, est le mieux conserv de tous les temples grecs en
dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de
l'ancienne acropole, sur une assise de grs coquillier, d'o l'on voit
le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal
difice, la cathdrale, a pris, au sommet de la colline, la place du
temple de Jupiter Atabyrios, dont les dbris ont servi  la construction
du monument moderne; mme ses fonts baptismaux sont un sarcophage
antique devenu fort clbre par les recherches et les discussions des
archologues: il reprsente les amours de Phdre et d'Hippolyte. Jadis
Agrigente descendait jusqu' trois kilomtres de la mer: ce sont les
grands temples qui indiquent la limite mridionale de l'ancienne
enceinte. Le port actuel, auquel on a donn le nom de Porto-Empedocle,
en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cit fameuse,
est situ  l'ouest de l'ancien port hellnique ou _emporium_,  six
kilomtres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la cte du sud o
le mouvement des changes est le plus actif; elle exporte une grande
quantit de soufre.

[Illustration: N 106.--GIRGENTI, PORTO-EMPEDOCLE ET LES MACCALUBE.]

Plus  l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pche,
Sciacca, l'une des localits de la Sicile les plus frquemment remues
par les secousses du sol, se dit aussi l'hritire d'une vieille cit
grecque, Selinus ou Slinonte, quoique celle-ci s'levt jadis 
vingt-cinq kilomtres plus  l'ouest sur la cte, au sud de
Castelvetrano. Il ne reste plus de Slinonte que des ruines, mais des
ruines normes, qui de loin ressemblent  des tours. Les sept temples
qui s'levaient sur les bords du dtroit d'Afrique ont t tous presque
entirement renverss par les tremblements de terre, sinon par les
hommes, mais ils prsentent encore des restes du style dorique le plus
pur; les mtopes de trois temples, appartenant  trois ges diffrents,
sont conserves au muse de Palerme, dont elles ont form le premier
noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.

Sur le versant oppos de l'le, Sgeste n'est plus; mais, au milieu du
dsert pierreux o elle se trouvait jadis, s'lve un temple
parfaitement intact, quoique non encore compltement achev, que le
silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien
d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile,
sans compter les immenses ncropoles de Pantalica, de Palazzolo,
d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'le, et les monuments
romains o persiste l'influence de l'art grec, tels que le thtre de
Tyndaris, en face des les oliennes, et celui bien autrement beau de
Taormine, en vue du cne de l'Etna! Le contraste est grand entre ces
tonnantes ruines du pass de la Sicile et tous les monuments levs
depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et
les Napolitains. Ce n'est point de progrs, mais d'une lamentable
dcadence que tmoigne cette tude compare des difices. Hlas! que
sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens
d'Archimde!

En Sicile, peut-tre mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en
Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phnomne de
dplacement graduel qu'amnent avec eux les changements des moeurs et du
milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cits grecques
pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les
dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen ge, quand
les corsaires barbaresques cumaient les mers environnantes et que le
brigandage rgnait dans l'intrieur de l'le comme la piraterie sur les
plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escalad les
hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombs en ruines, avaient fini par
disparatre. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont mme
dresses sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le
secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le
taillant mme d'une arte de rochers, immdiatement  l'ouest du Simeto
et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs
antiques, San Giuliano, la ville'd'Astart, puis de Vnus, qui, du haut
de sa pyramide de 700 mtres de hauteur, riche en veines de mtal,
domine la mer de Trapani. Mais, grce au retour de la paix, les
habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes
journalires, et l o les marcages n'ont pas envahi les terres basses,
ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou
sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la cte
septentrionale, de Palerme  la pointe de Messine, chaque _marina_, de
la plage s'agrandit peu  peu aux dpens du _borgo_ de la crte, et
l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un
amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de
ville se dressant au-dessus de la cit vivante. Cefal, le Kephaladion
des Grecs, prsente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre
contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville
actuelle, blottie  la base du promontoire, sur un troit talus de
dbris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonn d'une
muraille  crneaux, mais sur le plateau mme il ne reste plus que des
ptis pierreux; tout difice a disparu, si ce n'est pourtant un petit
temple cyclopen, le plus vnrable dbris de la Sicile par son
anciennet, ruine de trente sicles, que n'a pu encore ronger le temps.

[Note 121: Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de
15,000 habitants en 1871:

Palerme (Palermo).... 219,000 hab.
Messine (Messina).... 112,000  
Catane (Catania).....  84,000  
Aci-Reale............  36,000  
Marsala..............  34,000  
Trapani..............  33,500  
Modica...............  33,000  
Caltanissetta........  26,500  
Caltagirone..........  26,000  
Termini..............  26,000  
Piazza Armerina......  22,100  
Syracuse (Siracusa)..  21,500  
Alcamo...............  21,000  
Canicatti............  21,000  
Agrigente (Girgenti).  20,500  
Barcellona...........  20,500  
Castelvetrano........  20,500  
Partinico............  20,000  
Alcamo...............  19,500  
Licata...............  16,500  
Corleone.............  16,200  
Vittoria.............  16,000  
Comiso...............  15,800  
Paterno..............  15,300  
Nicosia..............  15,000  
Sciacca..............  15,000  
Noto.................  15,000  
]


ILES OLIENNES.

Les les oliennes ou de Lipari, quoique spares de la Sicile par un
dtroit de plus de 600 mtres de profondeur, peuvent tre considres
comme une dpendance de la grande le: ce sont, disait-on, de petits
volcans ns  l'ombre de l'Etna. Situes en partie sur la ligne de
jonction qui runit au Vsuve la haute montagne fumante de la Sicile,
elles appartiennent probablement  la mme re de formation, et ne sont
peut-tre que les vents distincts d'un seul et mme foyer sous-marin
ayant crevass en trois fissures toiles le fond de la mer
Tyrrhnienne. Chacune des les n'est qu'un amas de dbris rejets,
laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gard leur aspect de
volcans solitaires ou agglutins en groupes; deux les mme, Vulcano et
Stromboli, sont encore dans leur priode d'activit, et leurs flammes,
leurs fumes ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux
pcheurs pour leur faire pressentir les changements de temprature et
les variations du vent. Il est trs-probable que les divers phnomnes
volcaniques, interprts avec intelligence pour la prdiction du temps,
ont t la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'ole;
c'est l que le dieu se rvlait aux matelots. L'le de Lipari est  la
fois la plus tendue du groupe et celle qui se trouve au centre de
divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la
plus populeuse et renferme  elle seule les trois quarts des habitants
de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considrable s'lve en
un double amphithtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un
vieux chteau. Une plaine bien cultive en oliviers, en orangers, en
vignes, qui donnent d'excellents produits, s'tend autour de la ville;
les dclivits des montagnes environnantes sont elles-mmes couvertes de
champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-mme, la population
s'est recrute des lments les plus divers depuis l'poque o des
colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Slinonte sont venus conclure
alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang
des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que
produit le commerce et de l'arrive de nombreux bannis de la Calabre,
anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'le. Toute cette
population peut multiplier en paix dans la petite le, car les volcans
de Lipari sont en repos depuis plusieurs sicles: c'est l probablement
ce que signifie la lgende des Lipariotes, d'aprs laquelle San Calogero
aurait chass les diables de leur le pour les enfermer dans les
fournaises de Vulcano; on peut en infrer que la fin des ruptions date
de l'tablissement du christianisme  Lipari, vers le sixime sicle.
L'activit souterraine dont les deux centres principaux taient le Sant'
Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des
sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on
utilise depuis l'antiquit pour la gurison des maladies. Cependant le
sol de l'le est encore frquemment secou. Le tremblement de terre de
1780 fut si violent, que les habitants effrays se vourent spontanment
 la Vierge; un an aprs, Dolomieu les trouva portant tous au bras une
petite chane pour montrer qu'ils s'taient faits les esclaves de la
madone libratrice.

Lipari est une terre promise pour le gologue,  cause de l'extrme
varit de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est
en entier compos d'obsidienne; une autre colline leve, le Monte ou
Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent  des
champs de neige. De longues coules pareilles  des avalanches
remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la
Mditerrane; dans le voisinage de l'le, les eaux sont parfois
couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent  des flocons
d'cume: on en trouve jusque sur les ctes de la Corse. C'est l'le de
Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe[122].

[Note 122:

                         Superficie.       Population en 1871.
Lipari                       32                  14,000
Vulcano                      25                     100(?)
Panaria et lots voisins     20                     200
Stromboli                    20                     500
Salina                       28                   4,500
Felicudi                     15                     800
Alicudi                       8                     300
                          ________________      ________
                            148 kil. car.        18,400
]

Vulcano, au sud de Lipari, contraste trangement avec l'le riante dont
la spare un dtroit d'un kilomtre  peine dans sa partie la moins
large. A l'exception du versant mridional, o les pentes rougetres
sont zbres de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et
d'oliviers, Vulcano ne prsente aux regards que des scories nues; c'est
bien ainsi que doit tre l'le anciennement consacre  Vulcain. La
plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il
en est aussi d'carlates, de jaunes, de blanchtres; presque toutes les
couleurs sont reprsentes dans ce cirque de l'enfer, moins celle que
donne la verdure. L'le est double; au nord s'lve le Vulcanello,
petite montagne d'ruption qui surgit de la mer  une poque inconnue et
qu'un isthme de cendres rougetres runit au volcan principal vers le
milieu du seizime sicle. La montagne centrale est perce d'un cratre
de 2 kilomtres de circonfrence, d'o les vapeurs s'chappent en
tourbillons. L'air est satur de gaz o domine une odeur sulfureuse
difficile  respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements
emplit l'enceinte, et de tous les cts on voit entre les pierres de
petits orifices d'o s'lancent les vapeurs. Quelques-unes des
fumerolles ont une temprature suprieure  360 degrs. D'autres jets
moins chauds se font jour en diverses parties de l'le et mme jusque
dans la baie. Des bords du grand cratre, on aperoit des nuages de
vapeur qui montent du fond de la mer et se dveloppent en larges volutes
blanches semblables d'aspect  des boues argileuses. Les ruptions
violentes sont rares, puisque dans le dix-huitime sicle on n'en a
compt que trois; la dernire, celle de 1873, s'est produite aprs un
repos de cent annes. Nagure la population de Vulcano se composait de
quelques malheureux bannis chargs de recueillir le soufre et l'acide
borique du cratre et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque
semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un cossais
entreprenant s'est rcemment empar du grand laboratoire de produits
chimiques offert par le cratre de Vulcano: il a fond prs du port une
usine considrable, et quelques arbres plants autour de sa rsidence
d'architecture mauresque ont chang un peu l'aspect formidable de la
contre.

[Illustration: N 107.--PARTIE CENTRALE DE L'ARCHIPEL OLIEN.]

Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'le la plus septentrionale de
l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus
clbre,  cause de ses ruptions frquentes; depuis l'antiquit la plus
recule, il est peu de marins qui, passant  sa base, n'en aient vu
flamboyer la cime. Trs-souvent on observe un vritable rhythme dans le
jeu des bouches du cratre, ouvertes au milieu des trois enceintes
concentriques, en partie gueules, qui forment la partie suprieure du
volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus frquemment encore,
les laves se gonflent en ampoules dans la chaudire, puis font explosion
en lanant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagns de
fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces ruptions, fort
agrables  voir  cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de
dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte  la base du volcan,
sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommages par
des coules de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments
d'exaspration, car les cendres du Stromboli ont t maintes fois
portes jusque sur les ctes de Calabre,  la distance de plus de 50
kilomtres. Il est trs-probable que, dans la lutte du feu contre les
eaux, celles-ci l'ont emport, car l'lot de Stromboluzzo, que l'on voit
se dresser comme un phare au nord de l'le et contre lequel les vagues
de temptes viennent se briser en prodigieuses fuses, faisait autrefois
partie de la terre voisine; il en a t spar par les rosions de la
mer.

Le groupe des les de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu galement
 subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent
Dolomieu et Spallanzani, que ce soient l les dbris d'une le occupant
jadis tout l'espace o se trouvent les lots et les bancs de sable de
Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratre commun se serait
ouvert dans le voisinage de l'le de Dattilo; une source d'eau chaude et
de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine
tmoigneraient d'un reste d'activit. Du temps de Strabon, il n'tait
pas rare de voir dans ces parages des flammes courir  la surface de la
mer. Le gographe grec raconte aussi qu'une le de lave, dont l'ancienne
position n'est pas identifie, fit son apparition dans le groupe de
Lipari. Quelques jets de vapeur mis par les rochers de la cte
sicilienne, entre Milazzo et Cefal, semblent provenir aussi du foyer de
laves du groupe olien.

Quant aux les occidentales de l'archipel, Salina, nomme par les Grecs
la Jumelle (Didyme)  cause de sa double cime, Felicudi, forme comme
Vulcano d'un grand volcan se rattachant  un petit cne par un mince
pdoncule, Alicudi, cime d'une rgularit parfaite, qui de loin
ressemble  une tente pose au bord de l'horizon, ces terres sommeillent
depuis l'poque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit
dfinitif. L'le d'Ustica, situe au nord du littoral de Palerme, est
galement tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et
qu'elle se trouve probablement  l'extrmit de la crevasse profonde
d'o se sont leves les les de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire
au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redouts
des bannis de la Pninsule. A une petite distance au nord-ouest est
l'lot dsert de Medico, l'antique _Osteodes_ o blanchirent les os des
mercenaires abandonns par les Carthaginois  la mort de la faim.


ILES GADES ET PANTELLARIA.

La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux
autres angles de la Trinacrie par d'troits promontoires s'allongeant en
pninsules, mais elle s'mousse en un large musoir qui semble se
continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des
cueils, des rochers mergs et des les calcaires de mme formation que
la grande terre voisine: ce sont les gades, c'est--dire les les des
Chvres, ainsi nommes, comme tant d'autres les de la Mditerrane, 
cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande
des gades, Favignana, prs de laquelle les Romains remportrent la
victoire navale qui mit un terme  la premire guerre punique, est en
partie borde de falaises dont les grottes renferment des amas de
coquillages et d'ossements rongs, mls  des armes et des ustensiles
de pierre qu'y ont laisss les 'contemporains du mammouth et du grand
ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de rcifs et de bancs
qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhnienne et la mer
d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues
y est tout particulirement redoutable; en outre, des phnomnes
irrguliers de mare, ou peut-tre des pressions ingales de
l'atmosphre dterminent dans ces parages la formation de courants
prilleux. Les brusques dnivellations des eaux, connues dans l'archipel
sous le nom de _marubia_ ou de mer ivre (_mare ubbriaco?_), ont
souvent caus des naufrages.

Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la cte de Mazzara s'tend
vers l'Afrique, une le assez vaste s'lve au milieu du dtroit qui
runit la Mditerrane occidentale  la mer d'Orient: c'est Pantellaria.
Ici recommencent les roches ignes. Comme l'le Giulia, que l'on voit de
temps en temps dresser, non loin de l, la tte hors des flots,
Pantellaria est un massif d'ruption volcanique. Elle est riche en
sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, o
le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transforme
en une vritable tuve d'une haute temprature; ailleurs, la quantit
d'eau qui s'chappe du sol sous forme gazeuse est assez considrable
pour se dposer en un lac d'une certaine tendue. Situe, comme elle
l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation
entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir
trs-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de
l'Europe, si elle avait possd, comme Malte, un bon port de refuge. A
en juger par les dbris qu'on dcouvre a et l sur les pentes, l'le
tait autrefois beaucoup plus anime qu'aujourd'hui par le mouvement des
hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-tre, des
difices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les
indignes leur donnent le nom de _sesi_. Ce sont, comme les _nuraghi_ de
la Sardaigne, d normes ruches en pierres non cimentes reposant sur un
double pidestal formant le rez-de-chausse et le premier tage;
quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mtres en
hauteur et de quatorze mtres en largeur. Des fragments d'obsidienne
taille trouvs dans une de ces demeures ont fait penser  l'archologue
dalla Rosa qu'elles datent de l'ge de pierre.

[Illustration: N 108.--PROFONDEURS DE LA MDITERRANE AU SUD DE LA
SICILE.]

Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue trs-bien, par un
beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'le est, en effet, plus
rapproche du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on
tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien  l'Europe
qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'lot de
Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer,
 l'ouest de Malte, ni surtout des les Plagiques. Quoique Lampedusa
et son rocher satellite, le Lampione, dpendent tous les deux du royaume
d'Italie, mme de la commune de Licata, nanmoins des sondages qui n'ont
pas cent mtres de profondeur rattachent ces terres et les bancs
avoisinants au littoral des Syrtes[123]. Lampedusa et Lampione, le
Lampadaire et le Lampion, doivent leurs noms  des feux que, suivant
une lgende du moyen ge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des
anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe lgendaire
est remplace par un petit phare qui marque l'entre du port de
Lampedusa, o les navires de trois  quatre cents tonneaux peuvent
trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du
dix-huitime sicle, les Russes tentrent de fonder  Lampedusa un
tablissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance
stratgique avec l'le de Malte et d'o ils auraient pu commander  la
fois sur les deux grands bassins de la Mditerrane; mais ce projet fut
abandonn, et les Italiens n'y ont point donn suite pour leur propre
compte.

Des soldats, des condamns politiques ou civils, des colons famliques
parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des
les.

[Note 123: Iles siciliennes de la mer d'Afrique:

              Sommet le plus lev. Superficie.    Population en 1871.

Pantellaria                         103 kil. car.      6,000
Linosa                100            12                 900
Lampedusa             100             8                 600
]


MALTE ET GOZZO.

Quoique appartenant politiquement  la Grande-Bretagne, l'archipel de
Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se
trouve sur le mme pidestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine
de kilomtres vers l'est se creusent les abmes les plus profonds de la
Mditerrane, o la sonde peut descendre jusqu' trois et quatre mille
mtres, mais au nord, du ct de la Sicile, les couches d'eau n'ont
qu'une faible paisseur; en cet endroit, la mer a dblay un ancien
isthme de jonction. D'ailleurs il est vident pour les gologues que la
terre dont Malte et Gozzo sont les dbris s'tendait autrefois sur un
espace considrable. Parmi les fossiles les plus rcents de ses roches
calcaires, on a trouv des lphants de diverses espces et d'autres
animaux des rgions continentales. De nos jours encore, Malte diminue
peu  peu; les hautes falaises de ses ctes mridionales, toutes perces
de grottes, dites _ghar_ dans la langue du pays, s'croulent  et l
sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promne sur
les grves.

Plac, comme il l'est, au centre de la Mditerrane, et dans l'espace
troit qui spare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et
pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait
manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les
nations qui se sont succd dans l'empire de la grande mer intrieure.
Phniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont t les matres de Malte,
mais, avant eux dj, d'autres peuples, autochthones ou conqurants,
avaient habit le pays; des grottes nombreuses, creuses dans les
rochers, des tours de gants, et quelques restes de monuments
bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et mme aux dagobas
bouddhistes, tmoignent encore du long sjour de ces hommes inconnus.
Peut-tre la population maltaise, o se sont mlangs tant d'lments
divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades
aborignes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabise pendant la
domination des Sarrasins. Sa langue mme est un italien fort corrompu
dont le vocabulaire a trs-largement emprunt  tous les idiomes et 
tous les patois des bords de la Mditerrane, mais principalement 
l'arabe.

Le grand rle militaire de Malte commena lorsque les chevaliers de
Saint-Jean de Jrusalem, aprs leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent
s'installer dans l'le italienne et en firent le boulevard du monde
chrtien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du
sicle, Malte, passe aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de
guerre et de ravitaillement et leur assure la prpondrance navale dans
la Mditerrane. Ils en ont fait aussi un vaste entrept commercial, le
point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux  vapeur, la station
centrale du rseau tlgraphique sous-marin. Malte est comme une tour de
guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar 
Smyrne et  Sad. L'excellent port de la Valette facilite singulirement
le rle  la fois commercial et militaire que remplit l'le de Malte
dans le monde mditerranen. Ce port est double, et chacune de ses
branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des
flottes entires peuvent s'y mettre  l'abri, et des fortifications sans
nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de
toutes parts pour en dfendre les approches. Depuis trois sicles on ne
cesse de travailler  rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y
trouve toutes les facilits dsirables pour l'entrept des marchandises
et la rparation des navires. Le plus grand bassin de carnage du monde
entier se trouve dans le port de Malte[124]. Le commerce de l'le a
quintupl pendant les dix dernires annes; sa grande importance
provient surtout des crales de la Russie et de la Roumanie qu'y
apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des
bateaux d'Angleterre.

[Note 124:

Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux.
Commerce gnral des articles soumis  la douane        429,963,500 fr.
]

[Illustration: No. 108.--PORT DE MALTE.]

Valetta ou la cit Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la
moiti de la population de l'le, a gard son originalit pittoresque,
en dpit des murs qui l'enserrent et du trac rgulier de ses rues. Les
hautes maisons blanches, ornes de balcons en saillie et de cages
vitres pleines de fleurs, s'lvent en amphithtre sur la pente de la
colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de
palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands
navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui
regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la
proue, glissent  la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses,
dont les roues semblent dtaches du coffre, roulent pesamment sur les
quais. Une foule bariole de Maltais, de soldats anglais, de matelots de
tous les pays s'agite dans les rues. a et l, quelque femme glisse
rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrtien,
elle est revtue de la _faldetta_, sorte de domino noir qui cache ses
autres vtements, souvent somptueux, et qui lui sert  masquer ou 
rvler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps,
 cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux.

En dehors de la ville, Malte, l'le de Miel, n'offre qu'un triste
sjour. Les campagnes, qui s'lvent en pente douce dans la direction du
sud, vers Citt-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemes de
rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussire fine;
les villages, aux murs clatants de blancheur sous le soleil et
contrastant avec les ombres noires, ressemblent  des carrires. On ne
voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, clbres par
leurs fruits dlicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers
sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol
semble brl, et l'on s'tonne qu'il produise de si belles moissons de
crales et de fourrages et ces prairies de trfle _sulla_ qui crot
presque  hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple
avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues
sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits
hommes, pres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une
merveilleuse industrie: ils bchent jusqu'aux pentes les plus
rocailleuses et l o manque la terre vgtale, ils en prparent
artificiellement en triturant la pierre; ils vont mme en demander aux
Siciliens: jadis tous les navires taient tenus d'apporter en lest une
certaine quantit de terre. On mnage avec le plus grand soin cette
prcieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs
pour empcher les vents et les pluies de l'entraner. En dpit de ces
prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino,
ainsi nomme du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de
l'archipel, rcoltent  peine assez pour subvenir  l'entretien de la
population pendant cinq mois de l'anne; chaque matin des bateaux
caboteurs de Sicile apportent  la Valette une partie des aliments de la
journe. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible tendue
du territoire, sont obligs de demander au cabotage et  la pche le
supplment de gain ncessaire  leur sobre existence. Ils apportent
d'ailleurs dans ce travail le mme acharnement et la mme patience que
dans la culture de leurs jardins. On montre  Gozzo des falaises  pic
o les pcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'o ils lancent
leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque
sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de
faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la Fleur du
monde, si le trop-plein de la population ne se dversait pas sur tous
les rivages de la Mditerrane, en Sicile, en Italie, en gypte, en
Tunisie et surtout en Algrie, dans la province de Constantine, o ils
se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur pre
amour du gain.

[Illustration: ILE DE MALTE, VUE DE LA VALLETTE. Dessin de Taylor,
d'aprs une photographie de M. Bedford.]

En hiver, le mouvement d'migration est en partie compens par l'arrive
de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir  Malte d'un climat
sec et chaud, si peu semblable  celui de leur brumeuse patrie. C'est au
mois de fvrier que Malte est dans toute la beaut de son printemps et
resplendit de verdure; mais combien tt la chaleur de l't vient
desscher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en
communication facile et constante avec Citt-Vecchia et les criques du
littoral et avec le petit port qui fait face  l'le de Gozzo, aideront
bientt  la fondation, dans les parties les plus agrables de Malte, de
villages de plaisance et de bains[125].

[Note 125:

                  Altitude.     Superficie.       Population en 1871.

Malte               150 m.   273 kil. car.   124,400 habitants.
Gozzo et Comino     170      97             17,400    
                            _______________  _________________________
                             370 kil. car.    141,800 et 5,000 soldats.
]

Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de
l'Angleterre: elle a son administration et sa lgislation spciales. Le
gouverneur civil et militaire, nomm par la Grande-Bretagne, exerce le
pouvoir excutif et jouit du droit de grce; il est assist par un
conseil de sept membres qui prpare et vote les lois. Dans chaque
district rside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des
dputs, que dsigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice
est exerce par des cours ordinaires et des tribunaux suprieurs; les
dbats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont
rdigs dans le mme idiome, si ce n'est  la cour suprme, o l'usage
de l'anglais est introduit depuis 1823.

Le budget de l'le, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de
suffire aux dpenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit
aux frais du trsor national.

Le culte gnral est celui de la religion catholique. L'vque de Malte,
qui porte en mme temps le titre d'archevque de Rhodes, est nomm par
le pape et possde un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la
plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais.




VIII

LA SARDAIGNE.


C'est un phnomne historique vraiment extraordinaire et bien fait pour
humilier l'Europe civilise, que l'abandon relatif dans lequel est
reste jusqu' nos jours cette grande et belle le de Sardaigne, si
fertile, si riche en mtaux, si admirablement situe au centre de la mer
Tyrrhnienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne tait
certainement beaucoup plus peuple et plus productive qu'elle ne l'est
de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de
Rome tmoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois
dans la grande le. La dcadence fut rapide et profonde. Elle s'explique
en partie par la configuration de l'le, qui est fort escarpe et
difficile d'accs du ct de l'Italie, d'o auraient pu venir les
immigrants, tandis que du ct de la haute mer elle est borde de marais
et d'tangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans
lequel la Sardaigne s'est trouve plonge pendant tant de sicles
provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conqurants qui
succdrent  Rome et  Byzance, Sarrasins, Pisans, Gnois, Aragonais,
maintenaient  leur profit un monopole absolu des produits de l'le, et
de temps en temps les pirates barbaresques venaient oprer de soudaines
descentes sur les points exposs du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les
Tunisiens dbarqurent dans l'le de Sant'Antioco, entre Iglesias et
Gagliari, et tous les habitants en furent massacrs ou rduits en
esclavage. Ces diverses causes ayant peu  peu dpeupl le littoral, les
Sardes se retirrent dans les plaines de l'intrieur et les valles des
montagnes; opprims par les coutumes fodales, ils vivaient isols du
reste du monde, comme si leur le et t, non dans la Mditerrane
d'Europe, mais au milieu de quelque ocan lointain. A peine depuis une
gnration, la Sardaigne commence  entrer par ses progrs et sa culture
dans le concert des autres provinces d'Italie.

[Illustration: N 110.--PROFONDEUR DE LA MER AU SUD DE LA SARDAIGNE.]

Presque aussi grande que la Sicile[126], quoique celle-ci ait une
population quadruple, la Sardaigne est gographiquement plus
indpendante de la pninsule italienne, et les mers creusent entre elle
et le continent africain un gouffre presque ocanique s'tendant de 500
 1000 mtres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la
Corse un groupe d'les jumelles, spar de l'archipel toscan par un bras
de mer assez troit et dont la plus grande profondeur est de 310 mtres.
Au point de vue gologique, la Corse et une partie considrable de la
Sardaigne sont une mme terre; elles prsentent les mmes formations, et
les lots, les rochers, les cueils sems dans les bouches de
Bonifacio sont bien les dbris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si
les deux les se rattachaient l'une  l'autre, par contre l'tude des
terrains fait croire qu' une poque peut-tre rcente la Sardaigne se
composait de plusieurs les distinctes. La principale continuait au sud
la chane montagneuse de la Corse; les autres taient parses  l'ouest,
au bord de dtroits peu profonds que des alluvions, les djections
volcaniques et peut-tre une pousse souterraine ont graduellement
exhausss. La forme de sandale qui a valu  la Sardaigne son ancien nom
grec d'_Ichnousa_ est donc toute fortuite, puisque l'le se compose
gologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermdiaire
qui les spare a t de tout temps le chemin naturel entre le golfe de
Cagliari et la mer de Corse, et c'est l que passent maintenant la
grande route longitudinale et la voie ferre non encore termine, qui
lui est parallle.

[Note 126:

             Superficie.     Population en 1871. Pop. par kil. car.
Sardaigne... 24,450 kil. car.    636,500 hab.           26
]

Les montagnes de la Sardaigne commencent dj dans les eaux du passage
de Bonifacio par les sommets des lots de la Maddalena et de Caprera,
puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura,
dont les pics nombreux, les chanons dtachs, les valles sinueuses
s'enchevtrent en un vritable chaos, mais qui dans son ensemble
constitue un bourrelet de soulvement dirig vers le sud-ouest. Une
dpression profonde, que route et chemin de fer ont emprunte pour
runir les deux rivages de l'le, limite ce massif du ct du sud; mais
immdiatement au del, la grande chane, pine dorsale de la Sardaigne,
se relve brusquement pour longer toute la cte orientale de l'le
jusqu'au cap Carbonara, o les monts viennent plonger leurs bases dans
les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le
prolongement moins lev, cette chane est compose de roches
cristallines et schisteuses, mais elle en diffre par la disposition de
ses pentes latrales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs
valles les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux
italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer
occidentale, le brusque escarpement de la chane sarde est, au
contraire, du ct de l'est, et c'est l'autre versant qui prsente les
longues dclivits et les chanons s'abaissant par degrs. On peut dire
que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne
le dos  l'Italie; elle ne lui montre que ses ctes les plus abruptes et
ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline 
l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le
spare des ctes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par
le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqu d'tre justifie par
des arguments gographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir
d'autre raison que la volont des populations elles-mmes.

Les plus hauts sommets de l'le s'lvent vers le milieu de la chane
cristalline. L se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appel
aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les
anfractuosits gardent encore un peu de neige au coeur de l't. Avant
que les ingnieurs eussent mesur les cimes, les habitants du nord de
l'le, qu'une grande rivalit anime contre leurs voisins du midi,
prtendaient possder sur leur territoire le vrai dominateur des monts
sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes,
le Gigantinu ou Gant, et son voisin le Balestreri, qui dominent les
monts dans le massif septentrional de Limbarra, latral  la grande
chane, s'lvent  peine aux deux tiers de la hauteur du sommet
principal.

[Illustration: N 111.--DTROIT DE BONIFACIO.]

A l'ouest de ces monts appartenant au systme corsico-sarde, des groupes
secondaires s'lvent sur les anciennes les que les formations rcentes
ont juxtaposes  la masse principale de la Sardaigne. Une de ces
rgions insulaires est signale par les roches granitiques de la Nurra,
presque inhabites, malgr la fertilit de leurs vallons, et par l'le
d'Asinara, toute peuple de tortues, qui se recourbe  l'ouest de la mer
de Sassari; un autre massif, interrompu lui-mme par la charmante valle
de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le
golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'aprs l'avis des
gologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a t
runie  la grande le qu' l'poque quaternaire, peut-tre aux temps o
la Corse se spara de sa voisine par le dtroit de Bonifacio; mais
l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'tale encore,
avec un aspect de dtroit, sur une largeur moyenne d'environ 20
kilomtres. Enfin, dans la zone intermdiaire qui s'tend  l'ouest du
grand noyau des montagnes se ramifie l'arte transversale de Marghine,
parallle aux monts de Limbarra. L s'talent aussi de larges plateaux
calcaires, percs de roches volcaniques; mais les anciens cratres
n'mettent plus de laves, ni mme de jets de gaz; les villageois
construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et
les fontaines thermales semblent tre le seul indice d'un reste
d'activit souterraine[127]. Les cnes d'ruption rcents s'lvent dans
la partie nord-occidentale de l'le, entre Oristano et Sassari; il en
existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du
torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations
trachytiques des les de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date
beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont
nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire mridional de l'le
San Pietro, dit cap des Colonnes. Ses piliers, composs de gros blocs
angulaires superposs, se dressent, les uns isolment, les autres en
longues colonnades  demi engages dans la falaise; mais on les dmolit
pierre  pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavs, et bientt
cette partie de la cte aura compltement perdu sa range d'oblisques
grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort lev
runit  la grande terre, a d'autres curiosits naturelles: ce sont des
grottes profondes o les palombes marines vivent en multitudes. Les
chasseurs tendent des filets  l'entre, et, pntrant soudain dans les
cavernes  la clart des torches, capturent  la fois des centaines
d'oiseaux pouvants.

[Note 127: Altitudes de la Sardaigne:

Gennargentu                        1,864 mt.
Fontana-Congiada, prs d'Aritzo    1,507  
Balestreri                         1,310  
Gigantinu                          1,310  
Nuoro (ville)                        581  
Tempio                              576  
Osieri                              371  
Sassari                             220  
]

En outre des mouvements brusques causs par les forces volcaniques, la
Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes,
encore inexpliques, dues au retrait et  l'expansion des assises de la
superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu
d'anciennes plages o des coquilles de la Mditerrane, semblables 
celles qui vivent actuellement dans la mer, se mlent  des poteries et
 d'autres produits du travail humain. D'aprs lui, ces plages, situes
respectivement  74 et  98 mtres de hauteur, se seraient ainsi
exhausses depuis que l'homme a commenc d'habiter le pays. Par contre,
certaines localits se seraient abaisses au-dessous du niveau de la
mer: telles sont les anciennes villes phniciennes de Nora, au sud-ouest
de Cagliari, et de Tharros, sur la pninsule septentrionale du golfe
d'Oristano; les antiquits qu'on y a dcouvertes taient partiellement
immerges.

Parmi les fleuves que les Sardes numrent complaisamment, il en est un
seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prtendre  ce titre par
la masse de ses eaux et la tranquillit de son cours infrieur. D'autres
rivires, dont le bassin est presque aussi tendu, mais qui n'ont pas
pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui
ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chane, ne sont
gure que des torrents, qui tantt dbordent sur les campagnes, tantt
glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La
plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intrieur sont
absolument  sec pendant huit mois de l'anne, et mme durant les pluies
ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mlent  celles des tangs du
littoral. Il en est un cependant qui reoit de gros bateaux  son
embouchure, grce aux travaux d'amlioration entrepris  diverses
poques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.

Tous les tangs de la Sardaigne sont saumtres ou sals. Les plus vastes
communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison
pluvieuse, par des passages ou graus qu'ouvre le trop-plein de la
masse liquide. Mais il en est aussi qui reoivent de trop faibles cours
d'eau pour qu'ils puissent dblayer un chenal  travers les sables de la
plage; nanmoins ces tangs n'en restent pas moins sals et la
percolation souterraine des eaux marines les maintient au mme niveau.
Enfin, les tangs situs loin de la mer dans l'intrieur des plaines ont
galement leur eau sature de substances salines,  cause de la nature
des terrains, jadis immergs, qui les entourent. Ils se desschent
d'ordinaire en t sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert
d'une couche de sel blanc, semblable  une neige lgre. Cette poudre
saline est trop fine et trop mlange d'lments impurs pour que le fisc
puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins
travaille-t-il  la rendre inserviable. Nagure les commis de la gabelle
avaient la coutume barbare d'employer en corves les villageois et les
troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le
lit de l'tang et mler ainsi par leur pitinement le sel avec l'argile
et la boue. Les seuls marais salants exploits en grand sont
actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'le de San
Pietro. La compagnie franaise qui en a la concession en retire chaque
anne prs de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs
sont des forats que lui a prts le bagne de Cagliari.

Les tangs et les marcages des ctes entourent l'le presque tout
entire d'une zone de miasmes  laquelle s'ajoutent les exhalaisons des
valles fluviales o les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les
vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes leves des
monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fivre, mme sur les
hautes Alpes de l'intrieur. Les brouillards qui s'lvent frquemment
de ces tendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin,
contribuent par leur humidit malsaine  la propagation des maladies,
d'autant plus que, dans le voisinage des tangs, les arbres et mme les
arbrisseaux, qui pourraient arrter le passage des miasmes, manquent
presque compltement. Dans plusieurs districts, les trangers qui
respirent en t l'atmosphre empoisonne des marais sont  peu prs
certains de succomber. Par l'insalubrit de son littoral, o toutes les
eaux croupissent, mme celles des puits et des sources, la Sardaigne est
la contre la plus infortune de toute l'Italie: l'intemprie svit
sur un quart environ de la superficie de l'le. Quoique, par une sorte
de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme,
de mme que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes,
quoique le crtinisme soit  peu prs inconnu dans les hautes valles de
l'le, cependant le flau de la malaria suffit pour retarder les progrs
de la Sardaigne et la maintenir dans un tat de grande infriorit
relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de
l'le, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des
habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrme insalubrit du
littoral.

Il est certain que depuis l'poque romaine cette insalubrit s'est
accrue par suite de l'extension que les habitants ont laiss prendre aux
eaux vagues; mais  l'poque de la plus grande prosprit de l'le,
alors qu'elle tait un des principaux greniers de Rome et lui expdiait
en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses toffes,
le plomb, le cuivre et le fer, ses ctes taient aussi rputes comme
des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils
tenaient  se dbarrasser. Alors, comme de nos jours, les propritaires
terriens ne sjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l't:
ds la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre  l'abri
des murailles contre le mauvais air. Les employs italiens, que le
gouvernement a nomms par disgrce aux postes dangereux de l'le, se
considrent pour la plupart comme des condamns  mort, et ceux qui
n'obtiennent pas de passer des mois de cong dans les localits plus
salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des
villages, acclimats de gnration en gnration, ils sont nanmoins
obligs de prendre les plus grandes prcautions pour viter la fivre.
De tout temps ils ont essay de se garantir par d'pais vtements de
cuir tann ou non tann qui prsentent aux rayons du soleil, de mme
qu' la pluie, au brouillard et  la rose du matin, une surface
impntrable. Pour rsister au mauvais climat, c'est prcisment quand
il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vtu: par sa
longue toison ou _mastruca_, qui lui donne une certaine ressemblance
avec le ptre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intrieur
qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.

Les gographes de l'antiquit, et comme eux les habitants de la
Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrit de l'le
provient de la raret des vents du nord-est. D'aprs la croyance
populaire, les monts de Limbarra qui s'lvent au nord agiraient comme
une sorte d'cran et changeraient, au dtriment de toute la basse
Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a
probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indignes, car la
bienfaisante tramontane, qui pourtant est le vent normal du ple, la
nappe descendante des alizs, ne souffle que rarement dans la partie
mridionale de l'le; la triple barrire des Apennins, des monts de
Corse et du chanon de Limbarra, ou, ce qui parat plus probable,
l'appel des brlants dserts de Libye, l'inflchissent dans la direction
du sud. De mme, le vent quatorial ou contre-aliz, connu en Sardaigne
sous le nom de _libeccio_, est peu frquent, et quand il souffle, c'est
avec une violence de tempte.

Par une sorte de torsion que les conditions mtorologiques spciales de
la Mditerrane et du dsert africain ont imprime au rgime des vents,
il se trouve que les deux courants rguliers de la Sardaigne sont, non
les vents du nord-est et du sud-ouest, mais prcisment ceux qui
soufflent  angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral
(_maestrale_), qui vient du nord-ouest, c'est--dire des Cvennes et des
Pyrnes, et le _levante_ ou _sirocco_, provenant des sables de Libye.
Les Sardes mridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent
le nom de _maledetto levante_. Ce vent maudit s'est charg d'humidit
dans son passage sur la Mditerrane, et sa temprature est en ralit
beaucoup moins leve que ne le ferait supposer l'tat d'accablement
dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est
accueilli avec joie,  cause de l'nergie qu'il donne au corps et de la
sant qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en matre, et les
arbres soumis  sa violence ne peuvent s'lever qu' une faible hauteur.
En arrivant sur les ctes occidentales, il laisse frquemment tomber une
certaine quantit d'eau, que lui a fournie la Mditerrane, mais
lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est dj sec. C'est  ce
vent, ainsi qu' la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit
une temprature moyenne (16,63) infrieure  celle de Naples, situe
pourtant plus au nord.

Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes,
grles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans
l'le. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en
dcembre, pour faire place  une saison de scheresse, la plus agrable'
de l'anne  cause de la srnit de l'atmosphre et de l'galit de la
temprature: ce sont les jours alcyoniens pendant lesquels, suivant
les anciens potes, la mer se calme pour permettre  l'oiseau sacr de
faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis
d'un triste printemps. Fvrier, le mois  double face des marins
sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succdent, en mars et en
avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur
et des froidures. Retarde par ce mauvais temps, la vgtation de la
Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la
latitude mridionale de la contre. Quoique  trois degrs en moyenne au
sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tt en
fleurs.

La vgtation de la Sardaigne ressemble  celle des autres les de la
Mditerrane. Dans les hautes valles de l'intrieur et sur les pentes
sans chemins, les forts pargnes par les feux des ptres consistent,
comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chnes et en chnes
verts, mls a et l aux charmes et aux rables; des bois de
chtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages;
les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revtues de
plantes odorifrantes et de fourrs d'arbrisseaux, parmi lesquels les
myrtes, les arbousiers, les bruyres arborescentes se distinguent par
leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrs que les abeilles
prparent leur miel amer, tellement ddaign par Horace. Dans le
voisinage de la mer, l'_olivastro_ ou olivier sauvage, au tronc pench,
aux branches uniformment reployes vers le sud-est par le temptueux
mistral, recouvre de vastes tendues incultes et n'attend que la greffe
pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les
plantes utiles du bassin de la Mditerrane trouvent en Sardaigne le
terrain le plus propice; c'est avec une tonnante vigueur que poussent
l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures  la fin du
onzime ou au commencement du douzime sicle; les jardins de Millis,
parfaitement abrits du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au
nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forts
d'orangers du monde, peut-tre la plus grande et la plus productive de
tout le bassin de la Mditerrane: dans les annes ordinaires les fruits
d'or y mrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus
Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une tonnante richesse. Dans
les campagnes mridionales de l'le, partout o les champs cultivs
gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodles,
ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes
pineux; prs des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux
dattiers dploient leurs ventails de feuilles. Par un singulier
contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines
basses du sud de l'le, au climat presque africain, tandis qu'au nord,
dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'pais fourrs, pareils 
ceux de l'Algrie. De mme que les Maures, les indignes sardes ont
l'habitude d'en manger les racines.

Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement
s'acclimater en Sardaigne, cette le est naturellement moins riche en
espces que les rgions continentales situes sous la mme latitude. Ce
phnomne d'appauvrissement est gnral dans toutes les les; la faible
surface du champ clos dans lequel les diverses espces luttent pour
l'existence a eu pour rsultat ncessaire de faire succomber celles qui
taient le moins bien armes pour le combat ou dont les reprsentants
taient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des les qui sont
nes en pleine mer et qui ne se sont point rattaches aux masses
continentales les plus voisines, ont une florale spciale que l'on ne
retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui
probablement est le dbris d'une terre de jonction entre l'Europe et
l'Afrique. Quant  la fameuse plante dont parlent les anciens et qui,
mange par mgarde, causerait le rire sardonique et la mort, rien ne
prouve que ce soit une herbe spciale  la Sardaigne: Mimaut croit y
reconnatre, d'aprs la description de Pline et de Pausanias, la berle 
larges feuilles (_Sium latifolium_).

Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de
leurs congnres du continent. Parmi les mammifres qui ne se trouvent
pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la
taupe. On n'y voit pas non plus de vipres ni de serpents venimeux
d'aucune espce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'le
est la tarentule (_arza_ ou _argia_), dont la piqre se gurit par la
danse jusqu' puisement de forces ou par un sjour dans le fumier. La
grenouille ordinaire, trs-commune sur le continent italien et mme en
Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y reprsentent la
part spciale de l'le dans la faune europenne. En revanche, un animal
que les chasseurs ont extermin dans presque toutes les les de la
Mditerrane, et qui reprsente peut-tre la race mre de nos brebis, le
mouflon, habite encore les montagnes du systme corsico-sarde. Au milieu
du sicle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux
redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'le de Sant' Antioco,
au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les
petites les qui bordent le littoral; enfin dans l'lot de Tavolara,
table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chvres farouches, aux
longues cornes, aux dents d'un jaune dor, qui descendent d'animaux
domestiques abandonns  une poque inconnue. L'le de Caprera,
illustre par le sjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de
chvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de mme espce qu'on y a
rcemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques
annes.

Les naturalistes ont constat que les races de mammifres sauvages
habitant la Sardaigne sont toutes infrieures en taille  leurs
congnres d'Europe. C'est une rgle gnrale,  laquelle la chvre
seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat
sauvage, le livre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup
plus petits que les espces du continent. Il en est de mme pour les
animaux domestiques,  l'exception des porcs, qui atteignent de grandes
dimensions, surtout dans les forts de chnes, o ils vaguent pendant
des mois entiers: une varit de ces animaux se distingue par un sabot
plein, qui devrait le classer parmi les solipdes. Anes et chevaux de
Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le
cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services 
l'homme, grce  son extrme sobrit,  l'tonnante sret de son pied,
 sa vigueur et  son endurance: si l'art de l'leveur russissait  lui
donner l'lgance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait
certainement l'une des plus apprcies de l'Europe. Quant aux nes, 
peine plus grands que des mtins, ce sont de vaillants petits animaux.
En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le
bourriquet domestique partage avec ses matres la chambre unique de la
masure. C'est lui qui est la vritable richesse de la famille. Attel au
mange qui occupe le milieu de la chambre, la tte revtue d'un bonnet
qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien
n'est chang depuis l'poque romaine: tels taient les moulins
reprsents sur les bas-reliefs du Vatican.

La Sardaigne est peut-tre la contre de l'Europe occidentale la plus
riche en monuments prhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de
nombreux mgalithes dits Pierres des Gants, Autels, Pierres
Longues ou Pierres Fiches, et vierges du ciseau pour la plupart;
mais les dolmens y sont rares: on n'en cite mme qu'un seul  l'gard
duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des ges
inconnus il s'en trouve peut-tre qui rappellent le culte de quelque
divinit d'Orient, car les Phniciens et les Carthaginois sjournrent
longtemps dans l'le; ils y fondrent d'importantes cits, Caralis,
Nora, Tharros, et mme,  l'poque romaine, des inscriptions puniques
taient graves sur les tombeaux; aprs une heureuse trouvaille faite
dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de
trsors se prcipitrent par milliers vers cette presqu'le du littoral
d'Oristano et y dcouvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or
et d'autres objets, gyptiens pour la plupart, qu'avaient apports les
commerants de Phnicie. Mais les principaux tmoignages de la
civilisation des anciens Sardes sont de vritables difices, les fameux
_nuraghi_. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines
comme les dbris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table
calcaire d'une extrme rgularit qui s'lve non loin du centre de
l'le, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures 
chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale dchiquet que forme le
rebord du plateau est ainsi dfendu par une vritable enceinte de
nuraghi. Dans toutes les parties de l'le se trouvent des monuments
semblables, tantt disposs avec ordre, tantt btis comme au hasard. Le
nombre des nuraghi reconnaissables s'lve  prs de quatre mille, et
pourtant que de vestiges de ces difices doivent avoir t nivels par
le temps! C'est dans les rgions du basalte, principalement au sud de
Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservs. Rarement on
les trouve isols; ils s'lvent par groupes et pour la plupart en des
pays de culture, loin des steppes arides.

On a beaucoup discut sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils
servaient autrefois: pour les uns ces constructions taient des temples,
pour les autres des tombeaux, des tours du silence, des lieux sacrs
o l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de gants.
Phniciens, Troyens et Ibres, Tyrrhniens, Thespiens et Plasges,
Cananens, Orientaux d'origine inconnue, antdiluviens mme, ont t
voqus par les divers crivains comme les btisseurs probables de ces
mystrieux difices. Grce  l'infatigable explorateur des antiquits
sardes, M. Spano, la plupart des archologues n'ont plus de doute
aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions
elles-mmes serait connu: les nuraghi auraient t des demeures et leur
nom phnicien signifierait tout simplement maison ronde. Les plus
grossirement construites, qui rsistent peut-tre depuis quarante
sicles et davantage  l'action des intempries, ne renferment qu'une
seule chambre intrieure; elles dateraient de l'ge de pierre et, comme
habitations humaines, elles reprsenteraient l'ge de la civilisation
qui suivit la priode des troglodytes. Les nuraghi relativement
modernes, qui furent difis pendant l'ge du bronze ou mme  l'poque
du fer, sont maonns avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et
se composent de deux ou trois chambres superposes o l'on monte par une
espce d'escalier form de grosses pierres. Quelques-uns des
rez-de-chausse sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante
personnes, et sont, en outre, prcds d'antichambres, de rduits et de
petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, prs de
Domus Novas, rcemment dmoli, se composait de dix chambres et de quatre
cours: c'tait une forteresse en mme temps qu'un groupe de maisons; il
pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un sige.
Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en
Turquie et celles des Souantes dans les valles du Caucase.

[Illustration: N 112.--LA GIARA.]

Les dbris de toute espce accumuls dans le sol des nuraghi ont fourni
une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces
constructions et tmoignent de leur civilisation relative. Tandis que
les couches infrieures contiennent seulement des outils, des armes en
pierre et des poteries faites  la main, les amas de dbris plus levs,
et par consquent plus modernes, renferment dj beaucoup d'objets en
bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres
monuments de construction cyclopenne: ce sont les tombes des gants.
En les nommant ainsi, les indignes ne se sont tromps qu' demi: ces
amas de pierre placs  l'extrmit d'un hmicycle de blocs massifs
sont, en effet, des spultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano
contenaient des cendres humaines.

Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures
des aborignes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent mme pas de
lgendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la
construction au diable, et c'est l tout. Sans doute ce silence du
peuple provient de ce que les conqutes successives de l'le et les
massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs
guerres contre les indignes, les Carthaginois taient impitoyables,
puis, durant les premiers sicles de l'occupation romaine, les tueries
et les dportations en masse firent disparatre une grande partie de la
population premire, que des colons volontaires et surtout de nombreux
bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de
l'ancienne histoire du pays devait ncessairement se perdre.

De la multitude des suppositions qui ont t faites sur l'origine des
anciens Sardes, celle qui parat le mieux rpondre  l'apparence
physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibres; mais,
historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en gnral de petite
taille, comme si l'influence du climat qui a rapetiss tous les animaux
sauvages et domestiques, avait eu prise galement sur eux; mais ils ont
le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles
solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont
trs-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrme
vieillesse. galement gracieux et forts, les Sardes des deux provinces
diffrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du
nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis
que ceux des environs de Cagliari, plus mlangs peut-tre, ont moins de
rgularit dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet
gard, comme  beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations
des deux parties ou caps de l'le.

Les habitants de l'intrieur de la Sardaigne sont peut-tre, de tous les
Europens, ceux qui ont le plus maintenu la puret de leur race depuis
le commencement du moyen ge. Sans doute ils comptent parmi leurs
anctres bien des peuples divers, mls  la nation mystrieuse qui
leva les nuraghi; mais, aprs l'poque romaine, la plupart des
invasions violentes et les immigrations d'trangers s'arrtrent au
littoral; elles refoulrent les indignes dans les hautes valles des
montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception
des Vandales, dont la furie s'tait dj calme, les terribles hordes de
Germanie qui ravagrent presque toutes les autres contres de l'Europe
occidentale pargnrent la Sardaigne, et cette le put ainsi garder sa
population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans,
gnois, catalans, espagnols, ne se mlangrent qu'avec les habitants des
ctes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui
habitent, prcisment au centre de l'le, la contre montueuse appele
de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu
berbre chasse de l'Afrique par les Vandales et repousse dans
l'intrieur  la suite de longues guerres avec les indignes. Quand ils
vinrent dans le pays, ils taient encore paens, et devenus les voisins
des Ilienses, qui taient galement idoltres, ils se fondirent avec
eux; leur conversion date seulement du septime sicle. Les femmes de la
Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des
Berbres.

De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui
ressemble le plus  la langue des Romains, non par la grammaire, qui
diffre beaucoup, mais par les mots eux-mmes: plus de cinq cents termes
sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont
 la fois latines et sardes; mme des rimailleurs ont pris  tche
d'crire des pomes entiers appartenant  l'une et  l'autre langue.
Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes
latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des
anciennes colonies grecques, soit depuis l'poque byzantine; enfin on
cite deux ou trois mots usits en Sardaigne et qui ne peuvent se
rattacher  aucun radical des langues europennes: ce sont peut-tre des
restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes
principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'le et
celui de Cagliari, sont directement drivs du latin, comme l'italien
lui-mme et l'espagnol, mais peut-tre sont-ils plus rapprochs de ce
dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral
voisin appartiennent  la zone de langue italienne; on y parle un patois
qui se rapproche beaucoup du corse et du gnois. Dans la ville
d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du
quatorzime sicle,  la place de l'ancienne population qui s'tait
rfugie  Gnes, parlent encore, leur vieux provenal presque pur.
Enfin, les _Maurelli_ ou _Maureddus_ des environs d'Iglesias, qui sont
probablement des Berbres, et que l'on reconnat  leur crne troit et
allong, auraient introduit, d'aprs La Marmora, quelques mots africains
dans la langue du pays. Maltzan pense que les reprsentants les plus
purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de
Millis; ce sont eux qui auraient apport les orangers en Sardaigne.

Les Sardes de l'intrieur, fidles  leur langage, le sont aussi
partiellement  leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup,
est encore la mme qu'aux temps de la Grce. Dans le nord de l'le, les
jeunes gens rglent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de
la ronde se tient un groupe de chanteurs qui prcipite ou ralentit les
pas. Dans la partie mridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui
rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la _launedda_, n'est
autre que la flte antique  deux ou trois roseaux. Mme tnacit dans
tous les usages relatifs  la vie sociale et surtout dans les crmonies
et les rites de comprage, d'pousailles et de deuil. Comme chez presque
toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est prcd
d'un simulacre d'enlvement; en outre, la jeune femme, ds qu'elle est
entre dans la maison du mari et que sa captivit est bien constate,
doit rester toute la journe sans bouger, sans prononcer une seule
parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un tre
vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la
signification du symbole. C'est pour la mme raison qu'on lui interdit
de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et
que, dans les districts mridionaux de l'le, un grand nombre de femmes
ont encore la figure  demi voile.

Les montagnards sardes ont galement conserv la lugubre crmonie de la
veille des morts, connue sous le nom de _titio_ ou _attito_. Les
femmes, parentes, amies ou salaries, qui pntrent dans la chambre
mortuaire, s arrachent les cheveux, se prcipitent sur le sol, poussent
des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles
crmonies paennes prennent un caractre vraiment terrible lorsque le
corps est celui d'un parent assassin et que les assistants jurent de
verser en change le sang du meurtrier. Encore  la fin du sicle
dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la _vendetta_
cotaient  la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes
hommes, parfois jusqu' mille dans le cours d'une anne. D'aprs les
statistiques, du reste fort dfectueuses, le nombre des habitants de
l'le aurait diminu de plus de soixante mille personnes pendant les
quarante annes qui prcdrent 1816, et la principale cause de cette
dme prleve par la mort aurait t la _vendetta_. De nos jours, la
redoutable coutume n'est conserve que dans les districts reculs de
l'le et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des
montagnes; l nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de
glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrs ne
manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont
presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en
comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus
barbare, suivant nos ides modernes, a disparu au commencement du sicle
dernier. Des femmes, dites acheveuses (_accabadure_), avaient pour
charge de hter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient
eux-mmes pour chapper  leurs souffrances; mais cette pratique de
pit barbare donna souvent lieu  des actes hideux et de consquence
fort grave, car la population sarde est trs-processive et les gens de
loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces rcits des anciens
voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les acheveuses taient des
femmes charges de rendre la vie des vieillards tellement amre que
leurs jours en taient abrgs. Il ne songe pas qu'une pareille pratique
aurait t beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les
malades.

Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces
italiennes un immense avantage, celui d'tre, sinon propritaire, du
moins usufruitier du sol: on le voit  l'assurance de son attitude et 
la fiert de son regard; il ressemble presque  un paysan des Castilles.
Le systme fodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste
toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous
d'origine espagnole, taient  peu prs les matres des communes et
jusqu'en 1836 ils possdaient le droit de justice; ils avaient leurs
prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Nanmoins les
paysans n'taient pas asservis  la glbe, ils pouvaient se promener de
fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste
domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des
terres: en vertu de l'_ademprivio_, ils pouvaient couper du bois dans la
fort, faire patre leurs brebis sur la montagne, se dcouper des champs
dans les jachres de la plaine; sans avoir la proprit, ils en avaient
du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce rgime d'aventure
et de caprice, la terre ne rendait que de maigres rcoltes; presque tous
rsidant en dehors de l'le, les titulaires des fiefs ne pouvaient
s'occuper de l'amlioration des cultures et laissaient grer leurs
domaines par des intendants cupides; de leur ct, les paysans, quoique
jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui
changeaient constamment de mains: l'agriculture n'tait qu'une forme de
pillage. Actuellement, l'tat, devenu possesseur d'une grande partie des
terres vagues des anciens fiefs, cherche  s'en dbarrasser pour
reconstituer la proprit prive; il en a cd d'un coup 200,000
hectares  la socit anglo-italienne qui s'est charge de construire le
rseau des chemins de fer de la Sardaigne.

Dans les districts o la population est relativement considrable, la
division de la proprit est devenue extrme; le sol s'est miett pour
ainsi dire et les champs se sont hrisss de haies, ppinires de
mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y
a d'hritiers. Parfois, de deux frres, l'un garde le terrain et l'autre
prend la rcolte. Par contre, le berger nomade des districts presque
dserts n'a point de terre bien dfinie, mais il a son troupeau; les
landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient,
il peut avoir son petit enclos de cultures  l'endroit le plus fertile
du pturage. Il est certain qu'avec de semblables errements
l'exploitation srieuse du sol est tout  fait impossible. Le mal est si
criant, que des conomistes ont mme propos le remde bien pire
d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les
revendre  de grands feudataires ou  des compagnies industrielles. Un
pareil rgime, renouvel, sous une autre forme, de celui des fiefs
catalans, ne pourrait qu'accrotre la misre dj fort grande. En
certains villages du district de l'Ogliastra, sur la cte orientale, les
indignes mangent encore du pain de glands (_quercus ilex_) dont la pte
a t ptrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes
dcomposs, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En
Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du _quercus
bellotta_, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de
mlanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement
unique en Europe, de populations partiellement gophages, comme
plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.

Quoique possesseur de pturages ou de parcelles cultives, le Sarde
n'habite point la campagne. Dans l'le tyrrhnienne comme en Sicile, la
population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les
villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il et
t jadis trop dangereux de vivre  l'cart expos aux ravages des
pirates mahomtans ou chrtiens et  l'invasion de la fivre. De nos
jours le premier pril, celui de la guerre, n'existe plus, mais
l'habitude est prise et le Sarde continue d'lever sa cabane ou sa
maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge  ses aeux.
Mme les ptres des montagnes aiment  grouper leurs huttes en villages
informes, auxquels on donne le nom de _stazzi_; eux-mmes s'unissent en
confdrations de dfense et de protection mutuelles: ce sont les
_cussorgie_, rpubliques temporaires qui offrent un modle parfait de
dfrence rciproque, de justice et d'galit. Lorsqu'un berger a eu le
malheur de perdre son btail par la peste ou par l'incendie, l'usage
l'autorise  rclamer de chacun de ses camarades du district et des
cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son
troupeau, sans autre obligation que d'avoir  rendre la pareille quand
un autre ptre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les
environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit
leur pauvret, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques
de l'hospitalit avec une vritable joie; ils habitent des maisons de
pis grossier ou de pierres brutes, dpourvues de tout confort, mais ils
trouvent moyen d'en faire un sjour agrable pour l'tranger. D'ailleurs
l'avantage de possder un hte fournit  la communaut l'occasion,
toujours bienvenue, de clbrer un banquet.

Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne
comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne
sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils
cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale
de l'le. Il arrive aussi, en quelques annes exceptionnelles, que les
rcoltes sont brles par les scheresses ou mme dvores par les
sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique.
Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une
culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs
produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin.
Sduits par des privilges politiques qui, suivant le nombre des arbres
plants, pouvaient s'lever jusqu' la possession du titre de comte, des
milliers de propritaires ont chang leurs steppes incultes en vergers,
et quelques districts, dans la valle du torrent de Bosa, sont devenus
d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux
millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres
villes sardes, elles ne sont point considres comme ayant assez de
valeur pour tre expdies sur le continent, et ne sont vendues que dans
l'le mme, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des
orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de
l'le que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans
les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expdies 
Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari,
trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ
de salsoles.

[Illustration: N. 113.--DISTRICT D'IGLESIAS.]

L'exploitation des carrires de granit et de marbre donne quelque
profit, mais tout rcemment encore les mines proprement dites, qui
avaient une si grande importance du temps des Romains, taient
compltement dlaisss. Mme de nos jours, il n'est qu'une mine de fer
srieusement exploite, celle de San Leone, appartenant  une socit
franaise; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque
anne environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers
de leur poids en mtal pur. C'est  San Leone, situe  une quinzaine de
kilomtres de Cagliari, dans les montagnes qui s'lvent  l'ouest de la
baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'le de
Sardaigne. Depuis 1867, le grand gte de l'exploitation minire des
anciens, le district d'Iglesias, o les Romains avaient fond les villes
de Plumbea et de Metalla, et o les Pisans firent aussi des excavations
pour la recherche de l'argent, a commenc de reprendre son antique
importance  cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe
aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement
des amas de scories rejets hors des trous de mine par les anciens; une
grotte  stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne prs de
Domus Novas, a mme t transforme en tunnel pour le service de ces
mines  air libre. Depuis que la fivre du gain rapide s'est empare des
populations et que les compagnies franaises, anglaises, italiennes, se
sont fait distribuer le sol en concessions minires, Iglesias se change
en cit d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville,
le petit havre de Porto Scuso, jadis  peine frquent par de rares
caboteurs, est encombr de navires d'un faible tonnage qui viennent y
chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de
minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter
dans la rade de Carlo-Forte, protge des vents du large par les les de
San Pietro et de Sant' Antioco. Dj ce port vient immdiatement pour le
mouvement commercial aprs les deux autres grands ports de l'le,
Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux
des mines de cette le de la Sardaigne ont t frquemment compromis par
l'insalubrit du climat; plusieurs fois dj l'exploitation de mines
trs-productives a d tre interrompue  cause de la mort de tous les
travailleurs trangers qu'avaient amens les concessionnaires.

La pche n'est pas accompagne des mmes dangers, puisque la proie
poursuivie par le pcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre
vent marin. Certains parages sont extrmement poissonneux, notamment la
baie de Cagliari et les bras de mer  fond de roches cristallines qui
serpentent dans l'archipel de la Maddalena et o les anciens venaient
chercher les coquillages pourprs. En outre, la Sardaigne a les bancs
d'anchois et de sardines ou poissons sardes qui visitent
priodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent
s'emprisonner dans la chambre de mort des immenses madragues tendues 
l'entre des baies occidentales: on pche jusqu' 50,000 de ces animaux
dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours
rguliers dans leurs migrations: c'est mme aprs qu'ils eurent disparu
des ctes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitime sicle, que
les pcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages
de la Sardaigne. Outre la pche de mer, les habitants du littoral ont
celle des tangs; les filets tendus en travers des graus d'entre
fournissent en abondance des poissons de diverses espces, surtout
l'alose dans l'tang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'tang
d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de
la pche a donc une grande importance dans l'le de Sardaigne, mais une
trs-forte part de ce travail est accapare par des matelots venus du
continent. Mme les pcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux
de Carlo-Forte, dans l'le de San Pietro, sont des Gnois immigrs, au
commencement du dix-huitime sicle, de l'le africaine de Tabarca,
occupe par leurs anctres quatre cents annes auparavant: ces deux
colonies parlent encore purement la langue de leurs aeux. La pche du
corail, qui rassemble parfois jusqu' deux cents embarcations dans le
port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi
qui viennent recueillir la _pinna nobilis_, coquillage dont le byssus
soyeux sert  tisser des articles de vtement. Il en est de mme pour la
navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent
de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils
redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de
leurs ports entre les mains des Gnois et autres Italiens. C'est un fait
remarquable que, sur prs de 2,400 proverbes sardes recueillis par
Spano, trois seulement se rapportent  la mer. Cette espce d'aversion
des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient
peut-tre de ce que jadis ces flots taient sillonns surtout par les
navires des conqurants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait
avoir grande importance,  cause de la faible population de l'le et de
la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore,
quoique les changes s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour
l'le entire, infrieurs  ceux d'un port mditerranen de second
ordre[128].

[Note 128:

Mouvement des ports de l'le entire en 1873:
                            11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes.
      du port de Cagliari   2,472                 390,600   
Porto Torres                 1,158                 149,000   
Carlo-Forte                  1,636                 134,000   
La Maddalena                 1,257                 107,500   
Torranova                      772                 107,000   
]

Les habitants du cap septentrional passent pour tre plus
intelligents, plus actifs, plus civiliss que ceux du cap mridional,
et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent
point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare,
aux habitants de l'intrieur et des ctes mridionales. Autrefois il y
avait grande rivalit, et mme de la haine, entre les Sardes du Nord et
ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins
qu'en termes de mpris: l'instinct de _vendetta_, qui divisait tant de
familles et de villages, partageait aussi l'le entire en deux moitis
ennemies. Les traces de cette ancienne animosit persistent, mais aucune
partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supriorit, car si
le cap de Sassari ou d'En-Haut (_di Sopra_) a certainement l'avantage
par son agriculture, son industrie, ses traditions de libert, en
revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (_di Sotto_) possde les mines
les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de
l'le tout entire.

De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cit de _Caralis_,
dont le nom s'est  peine modifi pendant plus de vingt sicles, est le
grand march d'changes entre les denres de la Sardaigne et les
articles manufacturs de l'tranger. Des temps puniques il ne lui reste
rien que des idoles informes, et de l'poque romaine que de nombreuses
grottes spulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithtre creus
dans le roc et dblay par Spano; mais elle a toujours son excellent
port, presque compltement entour de maisons, et sa magnifique rade o
les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas t longtemps
sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes
d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale  cause du grand
nombre de ses maisons  coupoles et des moucharabys de forme ingale
suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale
excellente. Poste le plus avanc de l'Europe centrale du ct de
l'Afrique, elle est  200 kilomtres  peine des rives de Carthage, et
les bateaux  vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traverse;
en outre, Cagliari est situe sur le dtroit qui runit la mer de Sicile
 celle des Balares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer
de grandir et d'accrotre son importance commerciale, surtout quand elle
aura drain les marcages insalubres de ses environs et transform en un
immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'tend au
nord-ouest vers Oristano, la cit des potiers. Cette ville elle-mme a
t fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle tait au
moyen ge la rsidence des seigneurs les plus puissants de l'le, et
qu'lonore, juge d'Arbore, y promulgua la clbre charte du pays
(_carta de logu_), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la
fertilit de ses campagnes, son beau golfe profond, protg  l'ouest
par la pninsule de Tharros, o les Phniciens avaient fond leur
emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre  Oristano toute sa
prosprit d'autrefois si les marais n'assigeaient la ville. Jadis on
avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la
saison de l'intemprie, afin de purifier ainsi l'atmosphre; mais ce
moyen, qui pouvait avoir quelque utilit, ne remplaait pas, pour
l'assainissement de la contre, les vastes forts qui avaient valu 
cette rgion de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les
marais de Nurachi, situs dans le Campidano Maggiore, au nord-est
d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un
taureau. Ce phnomne, produit sans doute par le passage de l'air dans
l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spcial  la Sardaigne:
on en cite plusieurs exemples dans les marais de la cte dalmate.

[Illustration: CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA. Dessin de Clerget,
d'aprs une photographie.]

[Illustration: N 114.--PORT DE TERRANOVA.]

La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des
plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule,
parmi les villes sardes, la gloire d'avoir t l'une des rpubliques
d'Italie. Elle a gard de cette poque de libert un entrain naturel, un
lan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a,
relativement  Cagliari, le grand dsavantage d'tre loigne de la mer;
une zone de terrains bas et marcageux l'en spare. Elle pourrait
expdier ses denres par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto
Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande
facilit des communications lui a fait choisir son port sur la plage
vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village
d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, gant
mal enseveli, dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forts de
roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes
colonnes du temple de la Fortune, que les indignes nomment le Palais
du Roi Barbare. Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans
la direction de la France et de Gnes, rendra certainement de grands
services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de
Sassari produisent en quantits considrables, et pour celui des vins
que, du haut de son plateau montagneux, expdie la riche bourgade de
Tempio, aux maisons parses, toutes construites en granit gris;
toutefois Porto Torres a le dsavantage de ne pouvoir communiquer avec
l'Italie pninsulaire que par le dtroit prilleux de Bonifacio. Aussi
la Sardaigne qui ne possdait sur la cte orientale que le petit port de
Tortoli, s'en est-elle donn rcemment un nouveau. Il a suffi pour cela
de rattacher le rseau des routes  la baie de Terranova, le bourg sarde
le moins loign de Livourne et de Civita-Vecchia[129]. A l'endroit o
s'lve aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cit
d'_Olbia_, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000
habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, esprent que
Terranova redeviendra le grand emporium de l'le[130]. Le port est
trop troit et trop peu profond  l'entre, mais il est admirablement
abrit et prcd du ct du large par d'excellentes rades. En outre,
les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent 
proximit de Terranova, pourraient recevoir des flottes entires dans
les mauvais temps. En plaant la gare terminale du chemin de fer en face
de Rome, les habitants de l'le comptent rapprocher la Sardaigne de la
mtropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activit du ct
de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces esprances, il n'y aura point
d'amliorations srieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes
tangs n'auront pas t assainis, tant que le drainage n'aura pas
transform en pain le poison des marais.

[Note 129: Chemins de fer de l'le en 1875:

Cagliari a Oristano, et embranchement
                          d'Iglesias     151 kilom.
Sassari  Porto Torres                    20   
        Terranova                       85   
                                                    ____________
                                                     256 kilom.
]

[Note 130: Communes principales de la Sardaigne en 1872:

Cagliari     31,000 hab.
Sassari      25,000  
Tempio       10,500  
Alghero       8,400  
Ozieri        7,150  
Oristano      6,500  
Iglesias      6,200  
Terranova     2,500  
]




IX

LA SITUATION PRSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE.


Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres
collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrmes; du
travail forcen  la paresse sordide, de la moralit la plus scrupuleuse
 l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succdent; la
diversit des individus est infinie. Mais la rsultante gnrale de ces
millions de vies diverses se voit nettement par l'tat politique et
social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre
qui les porte.

Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indpendantes,
nul homme sincre ne saurait nier qu'elle semble destine  faire grande
figure en Europe. Dj l'oeuvre de sa restauration politique a fait
surgir des hommes tout  fait hors ligne par l'intelligence des
vnements et la pntration des caractres, par le courage, le zle
infatigable, la persvrance, le dvouement magnanime. Il en est mme
qui ont mrit le nom de hros et que la postrit placera certainement
au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain
tout entier. Peut-tre, aprs ce grand effort des rvolutions
prliminaires et de l'mancipation politique dfinitive, l'Italie
retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral.
C'est l un phnomne qui se produit constamment dans la des vie nations
aprs toutes les priodes de grandes crises; mais aux gnrations qui se
reposent puises succdent les gnrations avides de travaux et de
luttes; il n'y a donc point  s'inquiter outre mesure d'une diminution
momentane dans les nergies apparentes du peuple italien.

Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi,
de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas dj dans des conditions
d'galit avec les nations les plus avances de l'Europe? L'Italien peut
commencer maintenant  parler sans honte des deux grands sicles de la
Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxime priode de
rnovation;  ct des grands noms du pass, il peut se hasarder  en
citer d'autres appartenant  la priode contemporaine;  la suite des
recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en
placer de non moins remarquables qui sont de notre sicle. L'Italie a
des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des
musiciens incomparables. Ses ingnieurs se distinguent par des travaux
hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les
trangers viennent tudier de loin. Ses physiciens, ses mtorologistes,
ses gologues, ses astronomes, ses mathmaticiens ont parmi eux
quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la
frquentation trs-assidue des universits promet des lves qui
continueront l'oeuvre de leurs devanciers. Une Socit de gographie, qui
s'est en peu d'annes place au premier rang parmi les socits-soeurs de
l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements 
l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes
italiens, dans l'Amrique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au
Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail
de dcouverte qui fit la gloire de leurs anctres vnitiens et gnois.
Il n'est donc pas juste de rpter avec ironie, comme on le fait
souvent: L'Italie est faite, mais les Italiens restent  faire! Par la
valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en
pntrant dans une foule et en observant son attitude, en coutant son
langage, la pninsule latine n'est point infrieure aux autres pays
d'Europe; si mme elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes
d'une forte trempe n'y manquaient point.

On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une
des contres de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est
dpasse  cet gard que par la Saxe, la Belgique, la Nderlande et les
les Britanniques[131], et pourtant elle a de vastes tendues presque
inhabitables, les hauts Apennins et toute la rgion marcageuse du
littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne.
Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide
que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne;  cet gard,
elle reprsente  peu prs la moyenne de l'Europe: sa priode de
doublement est d'un sicle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans
en Russie et de deux sicles en France. C'est en deux des provinces les
plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances
sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les
Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie
moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul
fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Pninsule ne peut
fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le
Franais.

[Note 131: Population kilomtrique on 1872:

Saxe                171 hab.
Belgique            161  
Nderlande          101  
Iles Britanniques    91  
Italie               90  
France               68  
]

Encore de nos jours, l'activit matrielle de l'Italie se porte plus
vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et
de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers
l'industrie proprement dite. La contre a plus des cinq siximes de sa
surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent
une grande partie du territoire[132]. Les crales, qui sont les
principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du
pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation
considrable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production
des huiles, ses bois et ses forts d'oliviers couvrant une superficie
totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualit de la
denre n'est pas toujours en raison de sa quantit. Pour les fruits de
table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est galement en tte
des pays d'Europe. Elle les dpasse aussi par l'abondance des
chtaignes, qu'elle rcolte dans ses forts des Apennins et des Alpes.
Enfin, la prminence lui appartient encore pour la culture du mrier et
la production des cocons; pour cette denre prcieuse, elle a distanc
quatre fois la France: on croit mme, quoique cette hypothse repose sur
des statistiques un peu hasardes, qu'elle a t exceptionnellement, en
1873, la suprieure de la Chine centrale pour la production des soies. A
elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier[133]. La
Pninsule mrite toujours le nom antique d'OEnotrie, que lui avaient valu
ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir gal ceux
de France pour l'habilet des procds; ils ont encore de grands progrs
 faire, except dans certaines parties de l'Italie continentale et de
la Sicile, o se trouvent des vignobles renomms. Quant  la culture
semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une trs-faible importance
conomique. L'lve du btail et des animaux domestiques, en gnral,
est une source de richesses beaucoup plus srieuse,[134], mais c'est
pour certaines espces de fromages seulement que les fermes de l'Italie
se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits[135].

[Note 132: Superficie approximative du territoire agricole de
l'Italie:

Crales                    12,000,000 hectares.
Forts et bois               5,150,000    
Pturages                    5,900,000    
Prairies                     1,200,000    
Olivettes                      600,000    
Chtaignerais                  600,000    
Rizires                       150,000    
Terrains incultes, tangs    4,000,000    

Superficie totale   29,600,000 hectares.
]

[Note 133: Production des soies grges dans le monde:

                                 1873.                 1874.

Italie                       3,125,000 kilogr.     2,860,000 kilogr.
Chine (exportation)          3,106,000            3,680,000    
Japon                          718,000              550,000    
Bengale                        486,000              425,000    
Orient musulman et Gorgie     658,000              940,000    
France                         550,000              731,000    
Espagne                        130,000              140,000    
Grce                           18,000               13,000    
]

[Note 134: Surface des terrains de culture et valeur approximative
des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'aprs Maestri:

Terres labourables,
vignobles et vergers   11,035,100 hect.:

Crales: bl, riz, mas, etc.   75,000,000 hectol.   2,100,000,000 fr.
Pommes de terre                  10,000,000             50,000,000
Vins                             30,000,000          1,100,000,000
Fruits                                ?                     ?
Mriers (soie)?                       ?                 460,000,000
Chanvre, lin, coton, etc.        75,000,000 kilogr.         ?
Tabac                             3,300,000                ?

Olivettes          555,000 hect.   Huile      1,700,000 kilogr.  220,000,000
Chtaigneraies     585,000        Chtaignes 5,400,000 hectol.        ?
Forts           4,158,350        Bois           ?                    ?
Prairies         1,173,450        Foin, produits du btails, etc.     ?
Pturages        5,397,450   
]

[Note 135: Animaux domestiques, en 1869:

Boeufs et vaches           3,700,000
Buffles                      40,000
Chevaux, nes et mulets   1,400,000
Brebis                    8,500,000
Chvres                   2,200,000
Cochons                   3,700,000
]

L'exploitation des mines de fer dans l'le d'Elbe, des marbres et des
granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de
l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la
Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la
simple extraction des trsors du sol et l'industrie proprement
dite[136]. Celle-ci comprend toutes les spcialits du travail moderne,
depuis la fabrication des pingles jusqu' celle des locomotives et des
grands navires; mais l'Italie n'a de prminence que pour certains
produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les cames, les marbres
et les bois incrusts, les objets en corail, les verroteries, et pour
certaines prparations culinaires, ptes et salaisons. Cependant
l'industrie des soies a pris rcemment en Italie une grande activit:
Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des
soies ouvres y est constamment en progrs et ses produits sont fort
recherchs par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se
comptent par centaines dans la province de Novare,  Biella surtout, et
livrent au commerce des produits fort apprcis. Les manufactures de
coton prennent de l'extension, mais elles sont encore infrieures en
nombre  celles de l'Espagne et ne possdent qu'un demi-million de
broches, pas mme la dixime partie de ce que possde la France. Quant
aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement  la
main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des toffes, la
grande industrie manufacturire, avec ses usines, qui sont des cits, et
son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement reprsente
dans l'Italie du Nord et, si ce n'est  Naples, tout  fait inconnue
dans l'Italie mridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils
forment un septime de la population, sont en grande majorit des
artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas
encore t saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour
tre groups en armes au service de la vapeur et de tout le mcanisme
qu'elle met en mouvement. Il en rsulte que, dans l'histoire
contemporaine des luttes conomiques, l'Italie ne prsente pas les mmes
phnomnes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais
cette diffrence va s'attnuant de jour en jour, car la plupart des
petites industries, avec leurs ateliers parpills et leurs ouvriers
travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnes 
disparatre devant la formidable usine.

[Note 136: Produits des mines et salines, exploites par 50,000
mineurs (en 1869) 54,000,000 fr.

Sel              388,400 tonnes.
Soufre           181,300   
Minerai de fer   178,475   
]

[Illustration: N 113.--NAVIGATION COMPARE DES PORTS D'ITALIE.]

Le commerce de la pninsule italienne est destin  passer par des
transformations analogues  celles de l'industrie. Quoique la flotte
mercantile de l'Italie soit fort considrable et qu'elle le cde en
importance seulement aux flottes des les Britanniques, des tats-Unis,
de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait mme un norme personnel
de marins et de pcheurs, prs de 200,000 individus, son activit
commerciale est loin d'tre en rapport avec son tonnage[137]. Si ce
n'est  Gnes, qui ressemble par son esprit de spculation aux grands
ports du nord de l'Europe, et qui possde avec les villes voisines les
trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de
navigation maritime ne sert  l'Italie que pour des expditions de
petite pche et pour le trafic du cabotage mditerranen. Les navires
italiens qui se hasardent en plein Ocan sont relativement peu nombreux;
avant l'anne 1845, leur pavillon ne s'tait pas encore montr dans
l'ocan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les
mers de l'extrme Orient. C'est l un sujet d'inquitude pour les
patriotes et ils font une propagande active pour dcider les commerants
des ports  entrer en relations directes d'affaires avec les pays
d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la
Mditerrane, l'Italie a le privilge assur de pouvoir prlever sa part
de tous les changes qui s'oprent entre les rivages opposs de son
bassin maritime; elle profitera ncessairement de tous les
accroissements en population et de tous les progrs en industrie qui
s'accompliront en Afrique, de l'gypte au Maroc; mais les routes
terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un
lment de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte
d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers  Salonique et 
Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlvera
aux ports de l'Italie une part considrable de leurs changes. Le petit
nombre de bateaux  vapeur dont les armateurs italiens disposent les met
aussi dans une situation de grande infriorit relativement  leurs
rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mmes sont
obligs de s'adresser  l'tranger pour l'expdition des marchandises
prcieuses; un quart seulement du commerce extrieur se fait sous
pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par
tonne qu'une faible quantit du travail qu'ils produiraient ailleurs.

[Note 137: Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:

Flotte commerciale (voile et vapeur)   10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes.
                          vapeur       133              48,600   
Mouvement de la navigation            239,785          21,703,400   
         des navires  voiles        207,114           9,481,300   
         des navires  vapeur         32,671          12,222,100   
         des navires
          sous pavillon italien       221,598          14,687,000   
                    anglais           5,805           3,509,200   
                    franais          4,457           1,673,600   
                    autrichien        2,196             605,800   
                    grec              1,524             261,600   
Marins et pcheurs                                         190,000   
]

Le grand mouvement maritime du pourtour des ctes italiennes pourrait
faire illusion sur le mouvement rel des changes dans la Pninsule. La
forme allonge de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les
communications  l'intrieur, le manque de voies navigables, ont rejet
le commerce sur le littoral, et c'est prcisment en raison de
l'activit des ports que les chemins loigns de la mer restent
infrquents. Mais ce manque d'quilibre commercial entre la cte et les
contres de l'intrieur s'attnue graduellement. Sous l'influence des
vnements politiques et du travail industriel, la gographie de
l'Italie s'est compltement modifie; les traits du relief et des
contours de la Pninsule ont pris une autre valeur et le rle qu'ils ont
 remplir de nos jours est tout diffrent de celui qui leur appartint
pendant l'histoire des sicles passs.

Les routes, les chemins de fer ont t les principaux agents de ce
nouvel amnagement gographique. C'est avec un grand sens que les
Italiens ont donn  l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom
d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des
grandes voies dans le dveloppement historique des nations est tellement
capitale, que l'milie peut tre, en effet, considre comme redevable
de sa prosprit  la voie milienne; toutes ses grandes villes, de
l'Adriatique au P, reoivent le flot de vie par cette artre qui les
relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la
forteresse de Vrone et de tous les champs de bataille qui l'entourent,
ne tmoigne-t-elle pas du rle immense que remplit une simple route dans
les destines des peuples?

La rvolution gographique la plus importante que les voies de
communication aient opre dans l'intrieur de la Pninsule, est celle
de la subjugation des Apennins, de mme que pour les rapports de
l'Italie avec l'tranger le fait le plus considrable est la perce des
Alpes[138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un
grand nombre de bassins spars ayant d'autres dbouchs commerciaux,
une destine politique diffrente, ne sont plus qu'un obstacle
trs-amoindri entre les deux versants de la Pninsule. Outre les grandes
routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent dj l'Apennin,
entre Turin et Savone, Milan et Gnes, Bologne et Florence, Ancne et
Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avanant de part et
d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines
ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au gnie de ses
hommes d'tat, et mme qu'au dvouement de ses patriotes, l'Italie doit
sa grande volution politique  ces chemins de fer et aux nouvelles
conditions qui en rsultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards,
Pimontais et Gnois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus
spars matriellement et purent s'tablir dans toute ville de la
Pninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie tait
fonde. Les ingnieurs avaient dj fait l'unit de l'Italie lorsqu'ils
eurent reli les unes aux autres les voies ferres de Civita-Vecchia, de
Naples, d'Ancne et de Florence, sur ce mme emplacement d'o les
Romains avaient autrefois lanc vers le monde leurs grands chemins
pavs.

[Note 138: Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie:

1861     67,000,000 fr.
1872    447,000,000  
]

Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini 
Brindisi et  Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de
Londres  Suez et  Bombay, a fait aussi un grand changement dans la
gographie de la Pninsule. Jusqu' maintenant, le ct occidental de
l'Italie, celui qui possde l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont
le littoral a le privilge des golfes, des ports et des archipels, avait
t la moiti vivante de la presqu'le proprement dite: c'est l que se
trouvaient les grands marchs, les villes opulentes, les centres de
civilisation, les lieux de rendez-vous pour les trangers. Mais voici
que la voie ferre a tout  coup report l'axe du commerce sur la cte
orientale de la Pninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas
encore nes, mais c'est dj l'un des principaux chemins de l'ancien
monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la
Terre y passent sans se dtourner de leur route pour visiter Naples,
Rome ou Florence, de l'autre ct des Apennins[139].

[Note 139: Voies de communication d'Italie:

Canaux et rivires navigables (1874)              2,990 kilomtres.
Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000    
Chemins de fer (1875)                             7,850    
Recettes des chemins de fer (1874)          140,000,000 francs.
]

[Illustration: VRONE. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M.
Hantecoeur.]

[Illustration: N. 116.--VOIES DE COMMUNICATION DE L'ITALIE.]

L'ensemble des changes de l'Italie avec le reste du monde s'lve par
terre et par mer, y compris le mouvement de transit,  un total moyen un
peu infrieur  trois milliards de francs, soit  plus de 100 francs par
tte[140]. Le progrs commercial est trs-grand, puisque en douze annes
le mouvement des changes a doubl; mais, en proportion des autres
nations europennes, il reste encore beaucoup  faire; pour son activit
commerciale l'Italie n'est pas seulement dpasse par l'Angleterre, la
France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est galement
l'infrieure de contres d'une faible tendue, telles que la Belgique et
la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la
France, et prs d'une moiti avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la
Suisse; le quart restant se rpartit d'une manire fort ingale entre
les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de
l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez
actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens tats
barbaresques; rcemment encore les navires italiens ne se hasardaient au
del du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata,
mais ils savent maintenant prendre le chemin des tats-Unis et mme
remplacer les btiments amricains dans le commerce international; des
naturalistes et des commerants envoys par la ville de Gnes explorent
maintenant la Nouvelle-Guine, les Moluques et les archipels voisins
pour y dcouvrir de nouveaux dbouchs de trafic. La lecture des
tableaux statistiques de la Pninsule prouve que chaque anne se
ralisent de trs-grands progrs dans les relations commerciales de
l'Italie avec les terres lointaines.

[Note 140: Commerce extrieur de l'Italie:

                    Importation.      Exportation.       Total.

1862                830,029,350 fr.   577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr.
1872              1,186,600,000    1,167,200,000    2,353,800,000  
1873              1,286,700,000    1,133,100,000    2,419,800,000  
(avec transit).   1,469,956,000    1,307,714,000    2,777,670,000  

Articles de commerce les plus importants, en 1872:

                                   Importation.        Exportation.

1 Soie brute                     49,760,000 fr.     406,686,000 fr.
       manufacture             127,813,000         24,774,000  
2 Mercerie, quincaillerie        90,415,000        117,793,000  
3 Denres coloniales; sucs
              vgtaux, etc.     146,481,000         58,410,000  
4 Crales, farines et ptes    123,392,000         74,189,000  
5 Coton brut et manufactur     157,591,000         20,172,000  
6 Pierres, terres, charbons      58,018,000         43,207,000  

Ordre d'importance des diffrentes contres dans le commerce italien, en 1871:

                          Importation.        Exportation.

1 France et Algrie     201,868,000 fr.     402,309,000 fr.
2 Angleterre            282,865,000        142,654,000  
3 Austro-Hongrie        172,574,000        198,371,000  
4 Suisse                 52,009,000        156,931,000  
5 tats-Unis             50,745,000         31,855,000  
6 Turquie                49,478,000         10,979,000  
                        _______________    _________________
Commerce total           963,698,000 fr.   1,085,460,000 fr.
]

Le flau de l'Italie est la misre sous laquelle des millions de ses
cultivateurs sont accabls, mme dans les campagnes les plus fcondes,
comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privs de
terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces
paysans vivent en d'affreux taudis o l'air mme n'arrive que souill.
En tenant compte de ce que pre, mre et enfants peuvent gagner dans les
saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit mme pas
 fournir le pain ncessaire  toute la famille; aussi le repas
consiste-t-il en chtaignes, en _polentas_ de mas, en ptes de farines
avaries; rien ne reste du salaire pour le vtement, pour l'ameublement
ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remdes, trop souvent
ncessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causes par
l'insuffisance de nourriture sont trs-communes, et la mortalit des
enfants est considrable. L'migration, qui enlve  la Pninsule un si
grand nombre de ses fils pour les envoyer  la Plata, au Prou, aux
tats-Unis, en France, en Suisse, en Algrie et  Tunis, en Turquie et
en gypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain  ceux qui
partent et par les lettres et les envois d'argent relve les esprances
de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se
trouvent  l'tranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une
forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs,
soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.

L'ignorance, compagne ordinaire de la misre, est encore fort grande
dans presque toutes les provinces de la Pninsule. On ne peut mesurer,
il est vrai, l'tat relatif de l'ducation dans les diffrents pays que
par le nombre des coles et de ceux qui savent lire et crire, et si
l'on s'arrte  cette indication superficielle, on risque fort de se
tromper, car, grce aux avantages d'une longue civilisation transmise
par l'hrdit, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout
grimoire alphabtique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus
d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement
instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que
l'ignorance des rudiments mette une part si considrable de sa
population en dehors de toute lutte pour le progrs intellectuel. Encore
moins de la moiti des hommes faits ont sond les mystres de
l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classes parmi les
_analfabeti_, et bien que, d'aprs la loi, toute commune doive tre
pourvue d'une cole, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas
reu la visite de l'instituteur[141]. Au lieu de la proportion normale
de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'cole, la proportion des
lves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Pimont, prsente
un nombre d'_alfabeti_ suprieur  celui des ignares et c'est
prcisment la partie de l'Italie qui, de gr, de ruse ou de force, a
fini par s'annexer les autres. Et tandis que les coles tardent 
s'ouvrir en Italie, les vieilles moeurs de violence et de meurtre se
maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intrieur Cantelli
valuait le nombre moyen des homicides  3,000 par an,  4,000 celui des
vols  main arme,  30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de
150,000 Italiens sont _ammoniti_, c'est--dire soumis ou condamnables au
domicile forc.

[Note 141: tat de l'instruction publique en Italie:

coles primaires, en 1873            43,380 frq. par 1,659,107 enfants.
coles d'adultes, en 1869             4,619            153,235 personnes.
coles secondaires, lyces
         et gymnases, etc.              512             25,408     
Universits                              20              8,510     
Nombre des conscrits analfabeti, 1872    56,7 sur 100.
          fiancs              1868    59 hommes, 78 femmes sur 100.
Communes dpourvues d'coles, 1870     6,401
Instituteurs dpourvus de diplmes,
                              1870     8,440
]

Une des causes principales d'arrt ou de retard de dveloppement pour le
peuple italien est le dsarroi constant des finances d'tat et le lourd
fardeau d'impts vexatoires qui en est la consquence. Il est vrai que,
proportionnellement  la France, toute dette nationale peut sembler
lgre: celle de l'Italie dpasse dix milliards, ce qui est dj une
somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumule pendant la
dure de moins d'une gnration; en outre, elle s'augmente rgulirement
chaque anne d'un dficit variant de 120  500 millions de francs. Les
recettes s'accroissent, mais les dpenses augmentent dans la mme
proportion et par suite l'cart devient de plus en plus inquitant.
L'aggravation des tarifs douaniers, les impts sur la consommation, la
loterie, la vente des biens d'glise ne comblent point le dficit. Les
600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les proprits
appartenant aux coles et aux hpitaux, ne seraient qu'un expdient
temporaire: l'entretien d'une arme considrable, que le gouvernement ne
parvient pourtant pas  organiser d'une manire efficace, le manque de
suite dans les entreprises, des prodigalits injustifiables, des actes
nombreux d'improbit dans l'administration ne permettent pas au systme
financier de l'Italie de reprendre son quilibre. Le crdit national est
fortement branl, et le papier-monnaie, qui circule  cours forc
depuis 1866, n'a jamais t accept qu' perte.

La situation besoigneuse de l'Italie la met forcment, beaucoup plus
qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dpendance de l'tranger. Pour
mnager et consolider son crdit, pour assurer les emprunts et le
service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe
des ngociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement
financier[142]. En outre, l'tat dfectueux des forces militaires et
navales oblige le gouvernement italien  s'appuyer, suivant les
circonstances, sur l'une ou l'autre puissance europenne. Quoi qu'en
dise un mot fameux, l'Italie n'a point fait par elle-mme; c'est 
d'habiles alliances qu'elle a d de se constituer politiquement, et
c'est encore en dehors de ses frontires qu'elle doit chercher un point
d'appui. Jusqu' maintenant elle n'a jamais march dans une fire
indpendance.

[Note 142:

Dpenses du
      trsor italien en 1861  605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr.
Recettes                    458,322,000        1,309,600,000  
                              _______________      _________________
Dficit                     146,851,000 fr.       233,000,000 fr.

Total de la dette          2,500,000,000       10,060,000,000  
Billets  cours forc                             1,484,400,000  
]

L'unit de l'Italie n'est mme pas tout  fait complte. Le pape, qui
put jadis se qualifier de soleil parmi les lunes terrestres, empereurs
et rois, a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens tats. Ce
n'est plus en souverain, mais en hte, qu'il rside encore au Vatican,
et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il
n'a cess de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuset.
Nanmoins le pape, quoique dsarm, n'est pas sans pouvoir et sa seule
prsence est un obstacle considrable au solide tablissement de l'tat
d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point t
accepte par l'immense majorit des croyants catholiques; ceux de la
Pninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent
et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de
choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement
intresse aux affaires intrieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas
tente souvent d'intervenir: il y a l un grand danger que toutes les
habilets diplomatiques ne parviendront peut-tre pas  conjurer. Ce
coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent  leur matre sont
compars par les zlateurs de la papaut au point fixe que cherchait
Archimde, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui
soulvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas
dans la Pninsule seulement qu'auront lieu les pripties du conflit.

On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tt ou tard de cette fausse
position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un tat indpendant, et
en mme temps le sige d'un gouvernement thocratique auquel obissent
tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destine 
disparatre d'autant plus tt que, parmi les grandes agglomrations
europennes, l'Italie est prcisment une de celles qui, par la force
mme des choses, garderont le plus longtemps leur individualit
nationale. Tard venus dans l'assemble des peuples centraliss, les
Italiens tiennent d'autant plus  leur patrie qu'ils l'ont fonde depuis
un temps plus court: elle est pour eux une conqute dont ils ne voudront
pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inacheve et que
plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La
prcision singulire avec laquelle sont dessins les contours
gographiques de la Pninsule aidera d'ailleurs les Italiens  garder
leur sentiment national dans son intensit. Le mur des Alpes restera
devant leurs yeux comme un symbole, longtemps aprs que les routes et
les chemins de fer en auront escalad ou sous-franchi tous les cols
importants. Mais, par cela mme que la nationalit italienne est
nettement limite et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de
persistance que d'autres  frontires moins prcises, elle a moins de
force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'migration vers les
contres de la Plata, le rle de l'Italie reste essentiellement
mditerranen: il s'exerce  peine sur le versant extrieur des Alpes,
moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en
gypte, la langue italienne, reprsente par ses divers patois, peut
acqurir une certaine prpondrance, mais, dans le reste du monde, elle
a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le franais,
l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est
certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage
universel.




X

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.


D'aprs le Statut fondamental du royaume, promulgu au mois de mars
1848, l'Italie est une monarchie hrditaire et reprsentative.
Applique d'abord aux seuls tats du roi de Sardaigne, la charte
constitutionnelle a t graduellement tendue, aprs chaque nouvel
agrandissement du royaume,  la Lombardie,  la Toscane,  l'milie et
aux Marches, au Napolitain et  la Sicile,  la Vntie, puis  Rome et
 sa province.

Le Statut, comme la plupart des documents de mme nature, garantit 
tous les rgnicoles l'galit devant la loi, la libert individuelle,
l'inviolabilit du domicile. La presse est libre, mais une loi en
rprime les abus. Le droit de runion est reconnu, mais non quand il
s'agit d'assembles tenues dans un lieu ouvert au public; tous les
citoyens jouissent galement des droits civils et politiques et sont
admissibles  toutes les fonctions civiles et militaires, sauf les
exceptions dtermines par les lois.

Le roi est seul charg du pouvoir excutif, mais toutes les lois, tous
les actes du gouvernement doivent tre revtus de la signature d'un
ministre. Le roi, chef suprme de l'tat, commande les forces de terre
et de mer, dclare la guerre, conclut les traits de paix, d'alliance et
de commerce,  la seule condition d'en rendre compte aux Chambres quand
l'intrt et la sret de l'tat le permettront; cependant les traits
qui impliquent un accroissement de charges financires ou des
changements de territoire n'ont de force qu'aprs avoir obtenu
l'assentiment des Chambres. Le roi nomme  toutes les charges de l'tat,
dsigne les snateurs du royaume, dissout la Chambre des dputs, fait
exercer la justice en son nom, possde le droit de grce et de
commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et
peut disposer de son patrimoine priv, soit par acte entre vifs, soit
par testament, sans s'astreindre aux rgles des lois civiles, qui
limitent les quotits disponibles. Le traitement que la nation fait au
roi et les apanages des princes de la famille royale dpassent vingt
millions de francs par budget annuel.

Le nombre des snateurs n'est pas limit. Le roi les choisit parmi les
dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout
ordre, les personnes riches qui payent  l'tat plus de 3,000 francs
d'impt et tous ceux qu'il juge avoir illustr la patrie par des
services ou des mrites minents. Pour briguer une place au Snat, il
faut avoir au moins quarante ans d'ge. Les candidats  la dputation
doivent avoir accompli l'ge de trente ans; ils sont lus pour un espace
de cinq annes, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est
dissoute avant l'expiration de cette priode. Pas plus que les
snateurs, ils ne reoivent d'indemnit: c'est en partie ce qui explique
le peu de zle dont la plupart des snateurs et des reprsentants sont
anims pour l'accomplissement de leur mandat; il en est mme qui ne se
sont jamais donn la peine de siger. Les dcisions n'tant valables
qu'aprs avoir t votes dans une assemble compose de la moiti des
membres plus un, des semaines entires se passent quelquefois sans qu'on
puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois
secondaires, elles sont pour la plupart, au mpris du Statut, votes par
une simple minorit.

Les citoyens ne sont pas tous lecteurs politiques: on en compte
seulement 400,000, diviss en 508 collges lectoraux. Ils doivent avoir
au moins vingt-cinq ans d'ge, savoir lire et crire, et payer, en
outre, un impt de 40 francs au moins. Tous les membres des acadmies,
les professeurs d'universits et de collges, les fonctionnaires et les
membres des ordres questres, tous ceux qui exercent des professions
librales, tous les ngociants tablis et munis d'une certaine patente,
tous les rentiers de l'tat recevant plus de 600 francs sont aussi
lecteurs de droit. En gnral les lecteurs politiques de l'Italie ne
donnent gure de preuves de leur empressement  courir au scrutin. En
moyenne, le nombre des votants est infrieur  40 pour 100 des inscrits.

Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est
considre comme une personne morale, libre de possder sans
autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine
autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine  une
soixantaine de membres, nomms pour cinq ans par les lecteurs
municipaux et renouvel par cinquime. Ce conseil sige d'ordinaire une
seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intrts matriels
du pays et de la fixation des impts additionnels. Il dlgue
temporairement ses pouvoirs  une dputation provinciale, qui le
reprsente auprs du prfet et en contrle les actes.

L'organisation du municipe ressemble fort  celui de la province. Le
conseil, compos de 15  80 membres, est aussi directement lu pour cinq
ans et renouvelable par cinquime. Les lecteurs municipaux sont plus
nombreux que les lecteurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits
ds l'ge de vingt et un ans, mais ils doivent tous tre censitaires et
payer un impt, qui varie de 5  25 francs, suivant l'importance des
communes; aux lecteurs par droit de cens s'ajoutent les lecteurs par
droit de capacit: les professeurs, les employs, les militaires
dcors, tous les Italiens qui exercent une profession librale. Le
conseil municipal se runit deux fois par an en session ordinaire et
procde au rglement des comptes,  la fixation du budget,  l'examen de
la fortune communale; ses sances sont publiques, lorsque la majorit en
fait la demande. Le conseil choisit lui-mme une junte (_giunta_)
municipale, renouvelable par moiti tous les ans et compose de 2  12
propritaires, suivant l'importance de la commune; elle est charge de
grer les affaires courantes et de reprsenter le conseil auprs du
maire ou _sindaco_. Celui-ci est, comme le prfet de la province, nomm
par le gouvernement, mais il doit toujours tre choisi dans le sein du
conseil municipal.

Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Pimont, Lombardie,
Vntie, milie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la
Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se
distribuent  leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions
(_circondarii_), appels districts (_distretti_) en Vntie et dans le
Mantouan. Les arrondissements sont subdiviss en 1,779 mandements
(_mandamenti_), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360
communes, ayant en moyenne une superficie double et une population
triple de celles des communes franaises. Dans chaque province le
pouvoir central est reprsent par un prfet et par son conseil de
prfecture; le sous-prfet agit avec des attributions analogues dans les
arrondissements; enfin le _sindaco_, qui est cens le reprsentant de
ses concitoyens auprs du gouvernement, est en mme temps le dlgu du
pouvoir dans la commune. C'est  peu de chose prs le systme
d'administration qui a presque toujours prvalu dans la France moderne.

La hirarchie des tribunaux a t rgle en 1865, de mme que
l'organisation des provinces et des communes. Le premier degr est celui
de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un conciliateur,
nomm pour trois ans par le gouvernement sur la prsentation du conseil
municipal. Le prteur rend la justice dans les chefs-lieux de
mandement: c'est le juge de premire instance; il est assist par un
ou plusieurs vice-prteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec
celles du juge de paix. Au-dessus du prteur sigent les magistrats des
151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23
cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples,
Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est
divis en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de
tribunaux de commerce, galement subordonns  la juridiction des cours
d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques dtails, le Code
italien est imit du Code franais: l'esprit en est le mme.

Pour l'arme, on cherche plutt  se rapprocher du modle prussien. A
moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien g de 21
ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant
qu'il n'a pas satisfait  la conscription ou qu'il n'a pas t l'objet
d'exemptions lgales. Le contingent se divise en deux catgories, celle
de l'arme permanente et celle de la rserve. La premire catgorie se
partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le
premier dure 8 annes et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des
arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'lite, des lves des coles
militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demand 
tous les autres conscrits de la premire catgorie; il dure 11 ans, dont
5 sous les drapeaux et 6 en cong illimit. Quant aux hommes de la
rserve, moins propres au service militaire, ils sont exercs pendant
cinquante jours la premire anne de service, puis renvoys en cong. A
l'ge de 26 ans, ils sont considrs comme n'appartenant plus  l'arme.
Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est valu  180,000 hommes;
sur le pied de guerre, il s'lve  570,000 combattants; mais ces
chiffres ne sont vrais que pour le budget: la ralit leur est
trs-infrieure. Quant  la garde nationale, comprenant officiellement
tous les hommes valides de 21  55 ans, c'est--dire plus de 2 millions
d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que rel; l'lite de la
garde nationale constitue la garde mobile et peut tre, en cas de pril
public, convoque pour un service militaire de vingt jours; elle
comprend environ 150,000 hommes. Aprs Vrone, le grand boulevard de la
valle du P, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont
Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts
avancs et leurs ttes de pont, du quadrilatre, devenu si clbre
pendant la priode de la domination autrichienne. Venise, que complte
sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville trs-forte,
qui se dfendit hroquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou
Palmanova, garde la frontire entre le golfe de Trieste et le rempart
des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isole sur sa montagne, au nord du
lac de Garde, domine  la fois les dfils de l'Adige et ceux de la
Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance
stratgique depuis que le quadrilatre appartient  l'Italie; mais
Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le
point stratgique par excellence du Pimont et l'une des places d'armes
les plus considrables de l'Europe. Casale, sur le P, est sa forteresse
avance, et Gnes, sur la Mditerrane, dfend avec elle les passages
des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la
traverse du P  une partie fort importante de son cours. Les autres
places fortes du royaume sont: Ancne, dans l'Italie moyenne; Porto
Ferrajo, dans l'le d'Elbe; Gate, Capoue, Tarente, dans l'Italie
mridionale; Messine, en Sicile.

La flotte de guerre, diminue de 33 navires inserviables, qui viennent
d'tre vendus, se compose d'environ 50 navires  vapeur, portant 600
canons, et son personnel s'lve  prs de 20,000 marins. La dure
obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps
se passe en cong jusqu' la quarantime anne, sauf en temps de guerre.
Les remplaants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'arme de
terre sont tenus  8 annes de bord. Les principales stations navales
sont: la Spezia, Gnes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancne
et Tarente.

D'aprs le premier article du Statut fondamental, la religion
catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'tat; les
autres cultes ne sont que tolrs. L'antagonisme du pouvoir civil et de
la papaut faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non
conforme  celle de l'tat si les Italiens se souciaient d'en changer;
mais, sauf dans les valles vaudoises et parmi les trangers domicilis
dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants
en Italie; les communauts juives sont aussi relativement peu
nombreuses. La population dans son ensemble n'est compose que de
catholiques ns, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rang parmi
les ennemis de l'glise ou fait partie de l'immense troupeau des
indiffrents.

Comme rsidence de la papaut, l'Italie occupe dans le monde une
position toute spciale. Rome est le sige de deux gouvernements, ceux
du roi et du souverain pontife. Quoique dpourvu actuellement de tout
pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des
monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: ds
que ses collgues les cardinaux, runis en conclave, l'ont lu comme
successeur de saint Pierre et vicaire de Jsus-Christ, il n'a ni
parlement, ni conseil, ni assemble de fidles qu'il soit tenu de
consulter; s'il demande l'avis du sacr collge quand il s'agit de
prendre quelques dcisions importantes, il le fait sans y tre oblig
autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est
tenu pour divin; il possde seul au monde la vertu de l'infaillibilit;
bien plus, il peut  son gr effacer les pchs d'autrui; c'est lui qui
lie et qui dlie; il a les clefs dans les mains, c'est--dire qu'il
ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les
hommes s'tend par del les bornes de la vie.

Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des mes.
Italiens en grande majorit, mais pris aussi parmi les autres nations,
ils sont dsigns par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont
pas toujours proclams aussitt aprs leur nomination. Leur nombre est
limit  70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Isral et des
disciples de Jsus; toutefois le collge est rarement au complet, car,
choisis presque toujours parmi les prtres gs, la plupart des
cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignit. Ils se divisent
en trois classes: les cardinaux-vques, au nombre de 6, qui rsident 
Rome, les cardinaux-prtres, formant la majorit du corps,  Rome et 
l'tranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le
cardinal camerlingue, ainsi nomm parce qu'il prside  la chambre
apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement
le pape, quand le sige est vacant; il prend alors possession du palais
au nom de la chambre et reoit en dpt l'anneau du pcheur, symbole de
la puissance dvolue  saint Pierre et  ses successeurs; le cardinal
doyen, le plus g des cardinaux-vques, jouit aussi de plusieurs
prrogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des
trois classes, les archevques, les vques, les gnraux d'ordre
religieux, les abbs avec juridiction piscopale peuvent tre convoqus
en concile oecumnique pour dlibrer des intrts de l'glise et
trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du sige
papal, le collge des cardinaux, runi en conclave, nomme le nouveau
pontife parmi les candidats gs de plus de 55 ans; mais, pour
l'lection dfinitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas
encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France,
d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie.
Alors seulement le nouvel lu est proclam et reoit le _pallium_ et la
tiare.

Le pape est reprsent comme souverain auprs de plusieurs puissances de
l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de l'glise libre
dans l'tat libre, si souvent rpte depuis Cavour, il est investi de
tous les droits royaux, il convoque  son gr les chapitres et les
conciles, nomme  toutes les charges ecclsiastiques, possde son propre
tlgraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en
toute proprit, sans payement d'impt, des palais du Vatican et du
Latran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac
d'Albano. Enfin le budget italien est grev en sa faveur d'une dotation
incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu' prsent
refus cette liste civile, mais il reoit une somme au moins deux fois
plus considrable, le denier de saint Pierre, que lui assure la pit
des fidles.

L'Italie est divise religieusement en 47 archevchs, subdiviss en 206
vchs et prlatures indpendantes. La population ecclsiastique se
compose d'environ 100,000 prtres. En 1866, lorsque les couvents furent
supprims et que leurs biens furent attribus  l'tat en change de
pensions, les moines et les religieuses taient respectivement au nombre
de 32,000 et de 44,000. L'arme clricale comprenait donc prs de
180,000 personnes, autant que l'arme militaire sur le pied de paix.

Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces
de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le
recensement de 1871:

DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE L'ITALIE.

DIVISIONS
TERRITORIALES. PROVINCES.          SUPERFICIE             POPULATION
                         DES DIVISIONS  DES        DES DIVISIONS  DES
                         TERRITORIALES. PROVINCES. TERRITORIALES. PROVINCES.

Pimont     Novare (Novara)29,004 11   6,543 50      2,899,564   624,985
            Turin (Turino)            10,269 53                  972,986
            Alexandrie
            (Alessandria)               5,055                     683,361
            Coni (Cuneo)                7,136 08                  618,232

Lombardie   Sondrio        23,532 83    3,259 81      3,460,824   111,241
            Come (Como)                 2,717 26                  477,642
            Bergame (Bergamo)           2,660 38                  368,152
            Milan (Milano)              2,992 54                1,009,794
            Brescia                     4,620 74                  456,023
            Pavie (Pavia)               3,329 51                  448,435
            Crmone (Cremona)           1,736 21                  300,595
            Mantoue (Mantoya)           2,216 38                  288,942

Ligurie     Port Maurice
           (Porto Maurizio) 5,323 87    1,210 34        843,812   127,053
            Gnes (Genova)              4,113 53                  716,759

Vntie     Vrone (Verona)23,657 09    2,854 02      2,642,807   367,437
            Vicence (Vicenza)           2,696 02                  363,161
            Bellune (Belluno)           3,270 68                  175,282
            Padoue (Padova)             2,086 32                  364,430
            Rovigo                      1,688 52                  200,835
            Trvise (Treviso)           2,431 36                  352,538
            Udine                       6,430 70                  481,586
            Venise (Venezia)            2,199 47                  337,538

milie      Plaisance
           (Piacenza)      20,527 34    2,499 78      2,113,828   225,775
            Parme (Parma)               3,239 67                  264,381
            Reggio                      2,288                     240,635
            Modne (Modena)             2,502 25                  273,231
            Ferrare (Ferrara)           2,616 23                  215,369
            Bologne (Bologna)           3,603 80                  439,232
            Ravenne (Ravenna)           1,922 32                  221,115
            Forli                       1,855 23                  264,090

Marches     Pesaro et
                  Urbino    9,714 25    2,965 31        915,419   231,072
            Ancne (Ancona)             1,916 36                  262,349
            Macerata                    2,736 81                  236,994
            Ascoli Piceno               2,095 77                  203,004

Ombrie (Prouse ou Perugia)
            Ombrie          9,632 86    9,632 86        549,601   549,601

Toscane     Massa et
                 Carrara   24,031 09    1,760 46      2,142,525   161,944
            Lucques (Lucca)             1,493 64                  280,399
            Florence (Firenze)          5,861 32                  766,824
            Livourne (Livorno)            325 67                  118,851
            Pise (Pisa)                 3,056 08                  265,959
            Arezzo                      3,305 91                  234,645
            Sienne (Siena)              3,793 42                  206,446
            Grosseto                    4,434 59                  107,457

Rome        Rome (Roma)    11,790 16   11,790 16        836,704   836,704

Abruzzes    Abruzze Ultr.
et Molise   Ier (Teramo)   17,289 74    3,324 74      1,282,982   246,004
            Abruzze Ultr.
            IIe (Aquila)                6,499 60                  332,784
            Abruzze Citrieure
                  (Chieti)              2,861 46                  339,986
            Molise (Campobasso)         4,603 94                  364,208

Campanie    Terre de Labour
               (Capua)     17,966 98    5,974 74      2,754,582   697,403
            Bnvent (Benevento)        1,751 51                  232,008
            Naples (Napoli)             1,110 52                  907,752
            Principaut Citr.
                (Salerno)               5,480 97                  541,738
            Principaut Ultr.
                (Avellino)              3,649 20                  375,691

Pouilles (Apulie)          22,119 58                  1,420,892
           Capitanate (Foggia)          7,652 18                  322,758
           Terre de Bari (Bari)         5,937 52                  604,540
           Terre d'Otrante (Lecce)      8,529 88                  493,594

Basilicate                 10,675 97                    510,543
           Basilicate (Potenza)        10,675 97                  510,543

Calabres
           Calabre Citr.
                (Cosenza)  17,257 33    7,358 04      1,206,302   440,468
           Calabre Ultr.
           Ier (Catanzaro)              5,975                     412,226
           Calabre Ultr.
           IIe (Reggio)                 3,924 29                  353,608

Sicile     Messine
               (Messina)   29,240 24    4,578 89      2,584,099   420,649
           Palerme (Palermo)            5,086 91                  617,678
           Trapani                      3,145 51                  236,388
           Caltanissetta                3,768 27                  230,066
           Girgenti                     3,861 35                  289,018
           Catane (Catania)             5,102 19                  495,415
           Syracuse (Siracusa)          3,697 12                  294,885

Sardaigne  Sassarie        24,250 17   10,720 26        636,660   243,452
           Cagliari                    13,529 92                  393,208
                          __________                 __________
                          296,013 62                 26,801,154




                              CHAPITRE IX

                                 CORSE


L'le de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des
anciens habitants indignes et des Italiens, constitue, avec la terre
plus considrable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une
sorte de monde  part. Jadis, nous le savons, elle tait rattache 
l'le soeur par une arte continue de montagnes: mais des deux terres
jumelles, c'est prcisment la Corse, franaise aujourd'hui, qui est la
plus italienne par la position gographique aussi bien que par les
traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparat avec
vidence que la Corse dpend naturellement de la pninsule italienne;
tandis qu'elle est spare des ctes de la Provence par des abmes
maritimes de plus de 1,000 mtres de profondeur, elle tient aux rivages
plus rapprochs de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de
hauts fonds parsem d'les. Son climat, ses produits naturels sont ceux
de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font
aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de dcrire
cette le de la mer Tyrrhnienne immdiatement aprs la pninsule que
baignent les mmes eaux. Achete aux Gnois, puis conquise sur les
indignes eux-mmes, il y a plus d'un sicle, par les moyens ordinaires
de la violence, la Corse se donna plus tard librement  la France,
lorsque le plus vaillant dfenseur de l'indpendance de l'le, Pasquale
Paoli, apparut en hte acclam devant l'Assemble nationale. C'est le
libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais
associs aux Franais depuis trois gnrations par une destine commune,
se regardent certainement en grande majorit comme faisant partie de la
mme nation que leurs concitoyens du continent.

Deux fois moindre en tendue que la Sardaigne, la Corse est encore une
terre considrable, puisqu'elle dpasse de beaucoup en surface la
moyenne d'un dpartement franais; elle occupe le quatrime rang parmi
les les de la Mditerrane[143]: presque aussi tendue que Chypre, mais
de beaucoup sa suprieure en importance actuelle, elle ne le cde en
population et en richesse qu' la Sicile et  la Sardaigne. C'est une
contre d'une grande beaut. Ses montagnes, qui se dressent  plus de
2,500 mtres de hauteur sont revtues de neige pendant la moiti de
l'anne; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent
d'embrasser d'un coup d'oeil les rochers, les pturages, les forts et
les cultures. La plupart des valles ont une grande abondance d'eau, et
de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours
gnoises, bties sur les promontoires, dfendaient autrefois contre les
Sarrasins l'entre de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilit
que celle d'embellir le paysage.

[Note 143:

Superficie de la Corse               8,748 kil. car.
Longueur de l'le, du nord au sud      183    kil.
Largeur moyenne                         48     
Largeur extrme, de l'est  l'ouest     84     
Dveloppement du littoral              485     
]

[Illustration: N 117.--JONCTION SOUS-MARINE DE LA CORSE ET DE
L'ITALIE.]

Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'lve au nord-ouest de
l'le, ne s'arrte gure au-dessous de la limite idale des neiges
persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes
valles servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes
leurs guerres d'indpendance; des cimes environnantes on voit par un
temps favorable tout le pourtour des ctes du continent, des Alpes de
Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arte principale
des montagnes, en entier compose de roches primitives, se dveloppe,
sommet aprs sommet, vers le dtroit de Bonifacio,  peu prs
paralllement au rivage occidental. Sa dernire grande cime, du ct du
sud, est la puissante montagne  laquelle sa forme a fait donner le nom
d'Enclume (_Incudine_). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la
direction vers le nord et le nord-est est indique par la ligne des
ctes qui en suivent la base, va se rattacher  la chane moins haute du
cap Corse. Cette chane, parallle au mridien, forme une vritable
arte dorsale  toute la pninsule de Bastia et se prolonge vers le sud
 l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrire aux
lacs de l'intrieur, mais ses roches calcaires ont fini par cder  la
pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore,
la traversent pour se dverser dans la mer orientale. Dans son ensemble,
l'intrieur de l'le n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne
peut se rendre de village  village que par des _scale_ ou sentiers en
chelle qui s'lvent de la rgion des oliviers  celle des pturages.
La grande route de l'le, celle d'Ajaccio  Bastia, passe  plus de
1,100 mtres de hauteur; mme les chemins qui longent la cte
occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montes et
de descentes contournant les promontoires qui hrissent le littoral.
Telle est la raison qui a forc la Corse  rester en arrire de son le
soeur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer[144].
Rcemment la construction d'une voie ferre entre les deux capitales de
l'le a t vote; mais ce travail, fort difficile, est encore loin
d'tre commenc.

[Note 144: Monts et cols principaux de la Corse:

Monte Cinto, principal sommet                             2,816 mtres.
     Rotondo                                             2,764   
     d'Oro                                               2,652   
     Paglia Orba, ou Vagliorba                           2,634   
     Cardo                                               2,500   
     Incudine                                            2,065   
Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia)               1,145   
   de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto)   1,532   
]

[Illustration: N 118.--PROFIL DE LA ROUTE D'AJACCIO A BASTIA.]

Du ct de l'occident, l'le est profondment dcoupe par des golfes
ramifis en baies vers lesquels se penchent les valles des monts et
dont quelques-uns ont  l'entre quatre cents mtres d'eau. Ces golfes
ressemblent  des fjords dj partiellement oblitrs par les alluvions,
et peut-tre faut-il y voir en effet des indentations de la cte que le
sjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme premire; les
petits lacs pars dans les cirques levs des montagnes semblent
indiquer l'ancienne action des glaces. C'est l une question gologique
des plus intressantes  rsoudre par les observateurs futurs. Sur le
versant oriental, ou ct de De (_di Qu_), tourn vers l'Italie,
les pentes sont plus douces, les rivires sont plus larges et plus
paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect gnral du pays est
moins accident: on lui donne parfois le nom de _Banda di Dentro_ ou de
Zone intrieure, pour le distinguer des rivages occidentaux, appels
_Banda di Fuori_ ou Zone extrieure. Les terrains granitiques du
versant oriental de l'le sont recouverts par des formations crtaces
et des alluvions modernes, que dominent  et l des massifs de porphyre
et de serpentine; la cte, galise par le mouvement des flots, se
dveloppe en de longues plages basses, enfermant des tangs qui furent
autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir t, comme celles
de la Sardaigne, lgrement exhausses pendant la priode moderne,-- en
juger par les plages tages au-dessus du flot et les bancs de
coquillages mergs,--sont fort insalubres  cause de la putrfaction
des algues rejetes sur la rive: les miasmes se forment en si grande
abondance au-dessus de certains tangs, qu'un linge blanc suspendu prs
de l'eau pendant une journe d't y prend une teinte ineffaable de
rouille. Aussi l'intemprie rgne sur ces ctes orientales de la
Corse, et le sjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en
Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque
de ventilation dans l'atmosphre, joint  la chaleur intense de l't et
souvent  des scheresses prolonges, est, aprs l'horizontalit des
plages et l'existence des tangs, la grande raison de cette constitution
fivreuse du climat[145]. L'hmicycle de hautes montagnes qui s'lve 
l'occident arrte les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le
purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'tend  l'est de la Corse se
trouve presque spar du reste de la Mditerrane par les terres qui
l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus frquents qu'au large, et
les vents qui s'y succdent sont, en gnral, plus faibles et plus
variables; les lourdes vapeurs qui psent sur les ctes de Corse ne sont
donc que rarement chasses par de fortes brises et c'est avec le plus
grand danger qu'on s'expose  les respirer pendant la saison des
chaleurs. De Bastia  Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le
littoral mme, et, ds la premire quinzaine de juillet, presque tous
les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas
tre saisis par la fivre; il ne reste dans la rgion mortelle qu'un
petit nombre de surveillants, d'employs et quelques malheureux
habitants du pnitencier de Casabianda, prs de l'tang de Diane. Rien
de plus mlancolique, de plus dsol que ces plaines, jadis
trs-peuples, mais dlaisses par l'homme, en dpit de leur riche
verdure et de leur extrme fcondit, comme l'ont t, sur le continent,
les maremmes de l'trurie et la campagne romaine. Rcemment quelques
plantations d'eucalyptus ont commenc l'oeuvre de restauration de la
contre.

[Note 145:

Temprature moyenne  Bastia 19,24 d'aprs Cadet.
Pluies moyennes              0m,588      
]

La hauteur considrable des montagnes de la Corse, en comparaison de la
superficie de l'le, permet de constater, presque aussi bien que sur
l'Etna, l'tagement rgulier des climats et des zones de vgtation. Le
long des ctes et sur les pentes infrieures, jusqu' une altitude qui
varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie
subtropicale et donnent  la contre un aspect analogue  celui de la
Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algrie. Quelques districts
privilgis par la fertilit spontane des terres peuvent tre compts
parmi les plus belles campagnes des bords de la Mditerrane. Tel est le
_Campo dell' Oro_ (ou _Campo l'Oro_), le Champ de l'Or, qui entoure la
ville d'Ajaccio, et o l'on voit des haies de cactus, grands comme des
arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les
cultures du cap Corse, sur les deux versants de la pninsule montueuse
qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs
parfumes et des fruits savoureux, oranges, citrons, cdrats, amandes et
raisins. Les oliviers recouvrent en forts les collines basses du
littoral et contrastent par leur feuillage argent avec la sombre
verdure des chtaigniers qui s'lvent plus haut sur les montagnes et
plus avant dans l'intrieur de la contre. La plus clbre rgion des
oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le
versant nord-occidental de l'le: les arbres de ce canton, que domine,
du haut d'un pic, le village bien nomm de Belgodere, ont la rputation
d'tre les plus beaux des pays mditerranens et de rsister le mieux au
froid. Sur le versant oppos de la montagne, du ct de Bastia, une
autre valle renferme l'une des grandes chtaigneraies de la Corse, et
nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus
touffus. Les chtaignes sont une des principales ressources des bandits
et, pendant les diverses guerres civiles et trangres qui ont dvast
l'le, elles ont frquemment permis aux vaincus de continuer longtemps
la rsistance. Elles sont en certains districts de l'le l'lment le
plus important de l'alimentation et dispensent l'indigne, assez
nonchalant de sa nature, de labourer pniblement des champs de crales.
Aussi quelques conomistes ont-ils eu l'ide de faire disparatre les
chtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail,
et pendant deux annes de la fin du dix-huitime sicle il fut, en
effet, dfendu de planter d'autres arbres de cette espce[146].

[Note 146: Zones de vgtation:

Olivier       De la plage  1,160 mtres.
Chtaignier   De 580  1,950 mtres.
]

Quant aux forts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone
moyenne des plateaux et des montagnes de l'le, entre les chtaigneraies
d'en bas et les pturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu,
 cause des incendies qu'allumaient frquemment les bergers et les
bandits: il ne reste en maints endroits que des _macchie_ (maquis),
faisant en ralit l'effet de taches sur les escarpements pierreux.
Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gard leurs
antiques forts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin
laricio (_pinus altissimus_), le plus beau conifre de l'Europe: on voit
encore  et l de ces arbres superbes ayant des fts de 40  50 mtres
d'lvation; mais il faut se hter pour contempler ces gants du monde
vgtal, car on ne se borne pas  couper les troncs pour la mture des
navires; les scieries  vapeur sont aussi  l'oeuvre pour dbiter ces
arbres magnifiques en douves pour les barils  sucre de Marseille et en
planches pour les caisses  savon. D'aprs la statistique officielle, il
y aurait en Corse 125,000 hectares de forts, soit environ un septime
de la superficie totale de l'le; mais ce sont l des chiffres
trompeurs, car de vastes tendues classes sous la dnomination de
forts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois
groupes de forts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au
nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes
occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les
montagnes qui s'lvent  l'ouest de Sartne.

Au-dessus de la zone des forts s'tendent les pturages nus o paissent
les moulons et les chvres pendant l't, et se dressent les rochers o
se cache encore  et l le mouflon, cet animal d'une tonnante agilit
que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'le de Chypre. Les bergers
ont remarqu que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes
de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux frquents par le
mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'le, et l'ours en
a disparu depuis plus d'un sicle. Les renards, qui sont de forte
taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur
jambes, compltent la faune sauvage des forts de la Corse. L'araigne
_malmignata_, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement
la mme que l'espce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi
dans l'le, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse
appele _innafantato_ appartient  la faune spciale de l'le.

On ne sait quelle est l'origine premire des anciens habitants de la
Corse, Ligures, Ibres ou Sicanes. L'le n'a pas de nuraghi, comme sa
voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et
d'objets divers qui permettent de reconnatre dans la nuit des temps
passs les usages, les moeurs et, jusqu' un certain point, la parent
des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de
Sartne et en d'autres parties de l'le, quelques dolmens ou _stazzone_,
des menhirs ou _stantare_, et mme des restes d'avenues de pierres
leves, absolument semblables  celles de la Bretagne et de
l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout
naturel de croire que des populations de mme origine ont lev ces
monuments, aussi bien dans l'le que sur le continent et dans la
Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localits corses qui ne
sont pas drivs du latin.

C'est au centre de l'le, on le comprend, que la race a d se conserver
dans sa puret primitive; les hommes de Corte et les superbes
montagnards de Bastelica surtout se vantent d'tre les Corses par
excellence. En s'loignant de Bastia, o le type est tout italien, on
est surpris de voir que les grands traits, les figures allonges,
deviennent fort rares. D'aprs Mrime le Corse des districts du centre
a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractrise,
le teint clair, les cheveux plus souvent chtains que noirs. Sur les
ctes, des colonies d'immigrants trangers ont fortement modifi le type
primitif. Aprs les Phocens et les Romains, puis aprs les Sarrasins,
qui ne furent dfinitivement chasss qu'au onzime sicle, sont venus
les Italiens et les Franais; Calvi et Bonifacio taient des cits
gnoises; prs d'Ajaccio,  Carghese, se trouve mme une colonie de
Manotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnne Stephanopoli, durent
quitter le Ploponse  la fin du dix-septime sicle et qui parlent
maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le franais; mais, en
dpit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gard, comme
presque tous les peuples des les, une grande homognit de caractre.
_I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire_ (les Corses mritent le
gibet et le savent souffrir), disait un proverbe gnois, que Paoli
aimait  citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire tmoigne
de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mpris de la mort, de
leur respect de la foi jure; mais elle raconte aussi leurs folles
ambitions, leurs rivalits jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le
milieu du sicle dernier, la _vendetta_, qui rgnait entre les familles
de gnration en gnration, cotait chaque anne  la Corse un millier
de ses enfants; des villages entiers avaient t dpeupls; en certains
endroits, chaque maison de paysan tait devenue une citadelle crnele
o les hommes se tenaient sans cesse  l'afft, tandis que les femmes,
protges par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux
des campagnes. Terribles taient les crmonies funbres quand on
apportait  sa famille le corps d'un parent assassin. Autour du cadavre
se dmenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis
qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine,
un appel furieux  la vengeance. Ces _voceri_ de mort sont les plus
beaux chants qu'ait produits la posie populaire des Corses. Grce 
l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de
moins en moins nombreuses chaque anne. La frquence des scnes de
meurtre pendant les sicles passs devait tre attribue surtout  la
perte de l'indpendance nationale: l'invasion gnoise avait eu pour
rsultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas
trouver d'quit chez les magistrats imposes par la force obligeait les
indignes  se faire justice eux-mmes; ils en taient revenus  la
forme rudimentaire du droit, le talion.

[Illustration: BASTIA. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie.]

Le peuple corse, d'o sortit un matre pour la France, tait pourtant un
peuple essentiellement rpublicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage
indpendance que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains
ne russissaient que difficilement  en faire des esclaves. Ds le
dixime sicle, bien avant que la Suisse ft libre, la plus grande
partie de la Corse formait, sous le nom de _Terra del Comune_, une
confdration de communauts autonomes. La population de chaque valle
constituait une _pieve (plebs)_, groupe  la fois religieux et civil,
qui choisissait elle-mme son _podest_ et les pres de la commune.
Ceux-ci,  leur tour, nommaient le caporal, dont la mission expresse
tait de dfendre les droits du peuple envers et contre tous. De son
ct, l'assemble des maires faisait choix des douze, qui devaient
former le grand conseil de la confdration. Telle tait la constitution
qui n'a cess de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen ge,
en dpit des invasions ennemies et de la conqute. Au dix-huitime
sicle, pendant les luttes que la Corse soutint hroquement contre
Gnes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et
en 1765, un rgime bien autrement rpublicain que celui de la Suisse et
prenant pour point de dpart l'galit absolue de tous les citoyens. Ce
sont leurs institutions de peuple libre qui avaient donn  Rousseau
le pressentiment, non encore justifi, que cette petite le tonnerait
un jour l'Europe. Depuis cette poque, la perspective ouverte aux
ambitions et aux apptits des Corses par l're napolonienne semble
avoir eu pour rsultat d'abaisser bien des caractres et de faire
oublier les traditions historiques de libert.

Quoique la population de l'le ait doubl depuis le milieu du sicle
dernier, elle est encore relativement clair-seme; la Corse est  cet
gard un des derniers dpartements de la France [147]. Par un contraste
remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus
fertile, et jadis le plus peupl, est aujourd'hui relativement dsert,
et la vie s'est porte sur le versant occidental; autrefois l'le
regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tourne vers la France.
La salubrit de l'air et l'excellence des ports expliquent cette
attraction exerce sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur
la cte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus,
et l'emporium d'Aleria, d'origine phocenne, n'tait nagure qu'une
ferme isole prs d'un tang malsain. On a souvent rpt que cette
ville eut jadis jusqu' 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des
restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique
fort bien situe au dbouch de la valle du Tavignano, le principal
cours d'eau de l'le, et vers le milieu prcis de toute la cte
orientale, ait jamais eu une population plus considrable que celle de
l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia
et Ajaccio. Vers la fin du treizime sicle Aleria existait encore; la
malaria n'en avait pas chass tous les habitants. Le groupe de
population se reconstituera facilement, grce  l'extrme fertilit du
territoire environnant, quand l'asschement des eaux stagnantes, aura
rendu au climat local la salubrit premire; mais c'est l une oeuvre qui
se fera peut-tre longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent
travailler  la restauration de la contre.

[Note 147:

Superficie de l'le............    8,748 kil. car.
Population en 1740.............  120,380 hab.
          en 1872.............  200,000  
          kilomtrique........       30  
]

Les Corses ont une rputation d'indolence que mritent certainement la
plupart d'entre eux,  en juger par le peu de cas qu'ils font des
immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pche et de
l'lve des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En
plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confis 
des journaliers italiens auxquels on donne le nom de _Lucchesi_ ou
Lucquois, parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de
Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de
22,000, font toute la pnible besogne du sarclage, de la cueillette et
de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire
durement gagn, tandis que les propritaires, appauvris d'autant, se
croisent paresseusement les bras. Cependant, grce  l'impulsion venue
de France, on commence  s'occuper srieusement de l'utilisation des
richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec
les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu' prsent
avaient t fort mdiocres, sont prpars avec plus de soin et
deviennent un objet d'changes assez important[148]. Les fruits secs
s'exportent aussi en quantits croissantes et contribuent  dvelopper
un commerce maritime qui est dj, dans son ensemble, celui d'un port
franais de troisime ordre[149]. Dans un avenir plus ou moins rapproch
la grande le mditerranenne, dont les produits sont ceux de la
Provence, deviendra pour la France tempre un complment colonial, une
sorte d'Algrie insulaire.

[Note 148: Moyenne de la production annuelle:

Crales   950,000 hectolitres
Huiles     150,000     
Vins       300,000     

]

[Note 149: Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse:
6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.]

La Corse possde de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa
voisine, mais il ne parat pas que ses veines d'argent, de cuivre, de
plomb, de fer, d'antimoine, aient la mme puissance que celles des
montagnes sardes. Nagure le minerai de fer tait le seul qui ft
l'objet d'une exploitation srieuse: on l'utilisait pour d'importantes
usines prs de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le
cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifre
d'Argentella, prs de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux
carrires de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albtre, de
serpentine, de marbre, qui sont un des lments les plus prcieux de la
richesse future de la Corse. Enfin les eaux minrales, qui sourdent pour
la plupart au contact des roches primitives et des autres formations,
attirent chaque anne dans les valles de l'intrieur un certain nombre
de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'
maintenant une rputation europenne est celle d'Orezza, jaillissant
dans cette rgion si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle
verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse  la fois, qui
contient jusqu' 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on
la boit gnralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les mdecins
lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de
maladies.

Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de
celles, bien plus considrables, que le travail de l'homme pourra lui
faire produire, l'le a les grands avantages que lui donne son climat
pour attirer les trangers et grandir ainsi l'importance de son rle
dans l'conomie gnrale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la
ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourn vers les ctes de
Sardaigne, et d'autres localits de la Corse sont des rsidences
d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre  braver le roulis
et les temptes, cependant il en vient chaque anne un certain nombre
qui contribuent  faire connatre cette terre si curieuse, l'une des
contres de l'Europe qui ajoutent  la beaut naturelle de leurs
paysages le plus d'originalit dans les moeurs de leur population.

La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est
Bastia, ainsi nomme d'une bastille gnoise, btie vers la fin du
quatorzime sicle, non loin de la marine du haut village de Cardo.
Elle succda comme capitale  Biguglia, qui fut elle-mme l'hritire de
Mariana, la cit de Marius. L'emplacement de la ville romaine est
ignor; seulement la tradition dsigne une vieille glise abandonne,
prs de la bouche du Golo, comme le lieu o fut situe l'ancienne
mtropole. Biguglia n'a pas compltement cess d'exister, mais ce n'est
plus qu'un misrable village, o le vent porte les miasmes d'un vaste
tang, reste d'un golfe o les Pisans remisaient leurs galres. Bastia,
situe  quelques kilomtres au nord de ces deux anciennes capitales, a
les mmes avantages de position gographique: elle se trouve dans la
partie de la Corse la plus rapproche de l'le d'Elbe, de Livourne et de
Gnes; elle est mme  une vingtaine de kilomtres plus prs que la
ville d'Ajaccio du port franais de Nice; de toutes les cits de l'le
c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant oppos,
puisque,  10 kilomtres  l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance
profondment dans les terres  la racine de la pninsule du cap Corse;
enfin, grce aux rapports frquents avec l'Italie voisine, les habitants
de cette partie de l'le sont les plus civiliss, les plus industrieux,
ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port
de Bastia soit naturellement l'un des moins srs de l'le, est-il
cependant l'un des plus frquents; il fait  lui seul plus de la moiti
du commerce de la Corse entire. On a d l'agrandir rcemment et faire
sauter, pour la construction du mle, le beau rocher en forme de lion
qui dsignait l'entre. En grandissant, la ville, pittoresquement btie
en amphithtre sur les collines, perd aussi peu  peu sa vieille
physionomie gnoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsme
les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses.

Sur la rive occidentale de l'le, le port le plus rapproch de Bastia,
Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considrable,
grce  sa position gographique et  l'excellence de son port; mais
l'air des tangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans
une rgion salubre et des plus fertiles, le principal march de la
Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nomme d'un cueil voisin.
Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, reste fidle aux
Gnois, et son but a t partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le
plus rapproch de la France, expdie en abondance les riches produits de
la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifie de
Calvi, btie sur les pentes de son rocher blanchtre, n'est plus, malgr
son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation,
en partie envahie par la malaria et dpasse en richesse et en
population par le village de Calenzana, situ dans une valle de
l'intrieur. Toute la rgion de la cte qui s'tend au sud de Calvi
jusqu'au golfe de Porto est presque compltement dserte; mais il est 
esprer que la nouvelle route taille  travers les roches vives des
promontoires aura pour consquence le peuplement de la contre et sa
mise en culture: la fertilit naturelle du sol permettait d'en faire une
autre Balagne, et nulle indentation de la cte n'est plus profonde que
celle de Porto et n'offre de meilleurs abris.

Le golfe de Sagone, qui s'ouvre plus au sud et dans lequel dbouche le
Liamone, baigne aussi des plages dpeuples, et de la ville mme de
Sagone, expose  la malaria, il ne reste qu'une tour et un dbris
d'glise. Mais tandis que la marine de ce golfe perdait ses habitants
et son commerce, celle d'Ajaccio qui dcoupe le littoral, au sud d'un
cap prolong au loin dans la mer par les blocs de granit rouge des les
Sanguinaires, prenait une importance croissante. Ajaccio, d'abord simple
faubourg maritime de Castelvecchio, qui se dresse sur une colline de
l'intrieur; tait dj au milieu du sicle dernier la ville la mieux
tenue, la plus agrable de la Corse; maintenant elle espre devenir
bientt la rivale, peut-tre la suprieure de Bastia par la population
et le mouvement des changes; d'ailleurs, en qualit de chef-lieu
administratif de l'le, elle jouit d'avantages auxquels se sont ajoutes
les faveurs du plus clbre de ses fils, Napolon Bonaparte, et de
toutes les puissantes familles qui se sont allies  sa fortune. Tous
les difices, toutes les rues d'Ajaccio rappellent par quelque trait les
deux priodes de l'empire. Comme industries spciales, les habitants
n'ont gure que la pche et la culture des riches vergers environnants;
depuis quelques annes ils ont aussi les ressources que leur procure la
visite de nombreux trangers, malades ou en sant, qui viennent jouir du
climat local, de l'admirable vue du golfe et des promenades charmantes
que l'on peut faire dans les jardins et sur les coteaux des alentours.

Les autres villes de la Corse sont de petites localits sans importance.
Sartne, quoique chef-lieu d'arrondissement, n'est qu'une simple
bourgade, et toute l'activit du district se concentre dans le petit
port de Propriano, rendez-vous de la flottille des corailleurs
napolitains dans le golfe de Valinco; Corte, autre chef-lieu
d'arrondissement, et fameuse dans l'histoire de la Corse comme
l'acropole de l'le et comme la patrie des hros de l'indpendance, est
 peine plus populeuse que Sartne; Porto-Vecchio, quoique possdant le
havre le plus sr de toute la Corse, n'est frquent que par quelques
caboteurs; enfin Bonifacio, l'ancienne rpublique allie de Gnes, n'a
d'importance que par ses fortifications[150]. Ville fort pittoresque,
elle occupe une position tout  fait isole, au sommet d'un rocher de
calcaire blanchtre, perc de grottes que ferment  demi les festons des
lianes et o viennent s'engouffrer les vagues marines. Le profil des
hautes montagnes de Limbara se dessine dans le ciel, par del les eaux
du dtroit et son archipel d'les et d'cueils granitiques o sont venus
se briser tant de navires. On se rappelle encore le naufrage de la
frgate la _Smillante_ en 1855: prs de mille hommes prirent dans ce
dsastre.

[Note 150: Population des villes principales de la Corse en 1872:

Bastia     17,850 hab.
Ajaccio    16,550  
Corte       5,450  
Sartne     4,150  
Bonifacio   3,600  
Bastelica   2,950  
Calenzana   2,600  
Calvi       2,175  
]

Dpartement franais, la Corse est divise administrativement comme les
circonscriptions de l'tat continental. Elle se partage en cinq
arrondissements, subdiviss en 62 cantons et en 360 communes, et dpend
du 2e sous-arrondissement maritime de Toulon, de la 7e inspection des
ponts et chausses, de l'arrondissement minralogique de Grenoble. Le
chef-lieu de prfecture Ajaccio est aussi le sige du diocse de la
Corse; Bastia possde la Cour d'appel[151].

[Note 151: Dpartement de la Corse:

Arrondissements. Cantons. Communes. Superficie.  Popul. en 1872. Popul. k.

Ajaccio             12       79    205,403 hect.     63,988        31
Bastia              20       93    136,209          77,053        57
Calvi                6       35    100,284          25,124        25
Corte               16      109    248,509          61,168        24
Sartne              8       44    184,336          32,728        18
                   ____    _____  _______________  _________      ____
                    62      360    874,741 hect.    259,861        30
]




                               CHAPITRE X

                               L'ESPAGNE




I

CONSIDRATIONS GNRALES.

La pninsule d'Ibrie, Espagne et Portugal, doit tre considre comme
un ensemble gographique. La sparation de la presqu'le en deux tats
distincts, quoique justifie par les diffrences de sol, de climat, de
langue, de rapports avec l'extrieur, n'empche pas que dans l'organisme
europen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une
seule et mme terre, de mme origine et de mme histoire gologique,
formant un tout complet par son architecture de plateaux et de
montagnes, par son rseau circulatoire de rivires et de fleuves[152].

[Note 152:

Superficie de la Pninsule, sans les Balares   584,301 kil. car.
          de l'Espagne                        494,946   
          du Portugal, sans les Aores          89,355   
Altitude moyenne, d'aprs Leipoldt                  701 mt.
]

Compare aux deux autres pninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la
presqu'le de l'Hmus et du Pinde, la terre ibrique est celle qui est
le plus nettement limite et qui prsente le caractre le plus
insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a
qu'un huitime environ du pourtour de la presqu'le, et cet isthme est
prcisment barr par le mur des Pyrnes, qui continue  l'est jusqu'
la mer des Balares la ligne des rivages ocaniques. En comparaison de
l'Italie et de la Grce, l'Espagne se distingue aussi par la massivet
de ses contours. Tandis que les baies et les golfes dcoupent en forme
de feuillage les rives du Ploponse et s'arrondissent en nappes
semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de
l'Espagne n'est que lgrement chancr par des anses se dveloppant en
arcs de cercle et se succdant avec un certain rhythme comme des
chanettes suspendues de pilier en pilier [153].

[Note 153:

Pourtour de la Pninsule.......................... 3,243 kilomtres.
Isthme pyrnen................................      418    
Dveloppement des ctes (ocaniques....... 1,675)
                        (mditerranennes. 1,150)  2,825    
]

On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: L'Afrique
commence aux Pyrnes. L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au
continent africain par la lourdeur des formes, par la raret des les
riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du
ct de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois
moins tendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modle.
D'ailleurs son versant ocanique, des Asturies, de la Galice, du Beira,
est encore parfaitement europen par le climat, l'abondance des eaux, la
nature de la vgtation; certaines concidences de la flore entre ces
rgions et les les Britanniques ont mme fait supposer qu' une poque
antrieure de la plante la pninsule d'Ibrie tenait par ce ct au
prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine
ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intrieur et surtout aux
rivages mditerranens. L se trouve la zone de transition entre les
deux continents. Par son aspect gnral, sa flore, sa faune et ses
populations elles-mmes, cette partie de l'Espagne appartient  la zone
intermdiaire qui comprend toutes les contres barbaresques jusqu'au
dsert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un
continent  l'autre sont des montagnes soeurs. Le dtroit qui les spare
n'est qu'un simple accident dans l'amnagement de la plante.

Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres
pninsules de la Mditerrane est que la premire, quoique presque
entirement environne par les eaux marines, est pourtant une terre
essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage
portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou,
l'intrieur de la pninsule ibrique est sans communications faciles
avec la mer. La plus grande partie de la contre consiste en plateaux
fort levs qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements
brusques ou mme par des crtes de montagnes, comparables aux remparts
extrieurs d'une citadelle. Il en rsulte que des ctes mme pourvues de
bons ports sont moins visites par les navires qu'on ne s'y attendrait 
la vue de leur richesse et de leur fertilit. La zone du littoral est
trop troite pour alimenter un commerce considrable et les habitants du
plateau ont trop  descendre pour se soucier de venir prendre leur part
de trafic. Ces causes ont de tout temps enlev  l'Espagne une grande
partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison
de sa position avance dans l'Ocan,  la porte mme de la Mditerrane;
dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a d emprunter
largement l'aide des navigateurs trangers.

[Illustration: N 119.--PLATEAUX DE LA PNINSULE IBRIQUE.]

Depuis la dcouverte des grands chemins de l'Ocan vers l'Amrique et le
cap de Bonne-Esprance, le ct ocanique de la Pninsule, celui du
Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des
changes et dans l'histoire du monde que le ct mditerranen tourn
vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler trange au premier
abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prtendue loi du
progrs qui pousserait fatalement l'humanit d'orient en occident; la
cause en est tout simplement dans la disposition gnrale du plateau
ibrique. De mme que l'Italie pninsulaire, l'Espagne tourne le dos 
l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contre tout entire s'incline
d'une pente graduelle dans la direction de l'Ocan et c'est du mme ct
que s'panchent les fleuves parallles, le Mio, le Duero, le Tage, le
Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi
presque partout la ligne de fate de l'Ibrie, se dveloppe, d'Algeciras
 Teruel, dans le voisinage immdiat de la Mditerrane. Les bouches de
l'bre interrompent cette muraille riveraine par une brche troite et
d'un accs prilleux pour les navires; mais immdiatement au del
recommencent les chanes du littoral. Presque toute la masse de
l'Espagne s'est trouve ainsi cache comme par un cran aux regards des
navigateurs. La terre de l'Occident, car tel est le sens du mot
Hesprie, que les Grecs donnrent  l'Espagne aprs l'avoir appliqu 
l'Italie, est devenue par cela mme aussi loigne des pninsules
orientales que si elle avait t transporte de plusieurs degrs plus
avant dans l'Atlantique.

Si la population premire de l'Espagne, ibrique ou autre, n'tait pas
aborigne, ce que dans l'tat actuel de nos connaissances il serait
tmraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontire des Pyrnes ou
par l'troit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Pninsule a d
recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral
ocanique, si ce n'est  l'poque o l'Irlande tait plus rapproche de
l'Hispanie et se rattachait peut-tre  quelque Atlantide. Du ct
mditerranen, les immigrations eussent t non moins difficiles, avant
que l'art de la navigation en pleine mer et t dcouvert, et mme
lorsque les marins grecs, massiliotes, phniciens, carthaginois
parcouraient librement la Mditerrane, ils ne pouvaient peupler que la
zone du littoral  cause de l'escarpement des montagnes qui forment le
rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait t leur
importance dans l'histoire, sont donc toujours restes dans l'isolement
et n'ont contribu que pour une faible part au mlange ethnologique des
populations de l'intrieur.

Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race
ibrique. Les Basques, repousss maintenant dans les hautes valles des
Pyrnes occidentales, occupaient en matres la plus grande partie de la
Pninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mmes d'une
quantit de villes tmoignent de leur sjour et de leur domination dans
presque toutes les contres de l'Espagne, du golfe de Gascogne au
dtroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des
Pyrnes, s'taient,  une poque inconnue, tablies  et l en groupes
de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'taient mls aux aborignes et
formaient avec eux les nations connues sous le nom compos de
Celtibres. Ces populations croises habitaient surtout les plateaux qui
de nos jours sont dsigns par l'appellation de Castilles. Les Celtes
purs,  en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus
grande partie du Portugal. Les Ibres avaient le sige principal de leur
civilisation dans les parties mridionales de la Pninsule; ils
s'avanaient au loin sur les plateaux, peuplaient les rgions plus
fertiles du pourtour mditerranen, la valle de l'bre, les deux
versants des Pyrnes, pntraient dans les Gaules jusqu' la Garonne et
 la base des Cvennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et
de Gnes, poussaient leurs dernires tribus jusqu'au del des Apennins:
on retrouve encore beaucoup de noms ibriques dans les Alpes
Tessinoises. La rpartition des noms gographiques semble tmoigner que
la marche des Ibres s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule
aux Pyrnes et aux Alpes.

A ces lments primitifs vinrent se joindre les colons envoys par les
peuples commerants de la Mditerrane: Cdiz, Malaga sont des villes
d'origine phnicienne; Carthagne est l'hritire de Carthage; l'antique
Sagonte avait t fonde par des migrs de Zacynthe; Rosas est une
colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des
Massiliotes. Mais le vieux fond ibrique et celtique ne devait tre
profondment modifi que par l'influence de Rome. Aprs une guerre d'un
sicle, les rudes lgionnaires furent enfin les matres de la Pninsule;
les colons latins purent s'tablir sans danger en dehors de chaque
ville, de chaque poste fortifi; la culture italienne se rpandit de
proche en proche du littoral et de la valle du Btis (Guadalquivir)
jusque dans les replis les moins frquents des plateaux, et, sauf dans
les monts Cantabres habits de nos jours par les Basques, la langue des
conqurants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort
grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibre et celte
d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par
son idiome et le moule de sa pense.

Lorsque l'croulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les
extrmits du monde les hommes de proie, Suves, Alains, Vandales et
visigoths envahirent successivement l'Espagne. Uss par leurs victoires
mmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, presss par
ceux qui les suivaient, les premiers conqurants disparurent bientt
sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au
milieu des populations lusitaniennes, ou peut-tre mme furent
extermins en masse par les autres envahisseurs; les Suves, tribu
teutonique de race pure, se fondirent peu  peu du ct de la Galice;
les Vandales abandonnrent les riches cits de la Btique, o ils
avaient sjourn pendant quelques annes, pour aller conqurir leur
royaume phmre de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et
plus nombreux, peut-tre aussi dous d'une plus grande solidit de
caractre, s'tablirent fermement sur le sol envahi et l'influence
qu'ils exercrent sur la race elle-mme persiste encore dans la langue,
les moeurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse
gravit du Castillan soit en partie l'hritage des Visigoths.

Aprs l'Europe septentrionale, l'Afrique devait  son tour dverser son
contingent de populations nouvelles sur cette presqu'le dpendant
gographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitime
sicle, les musulmans de la Maurtanie, Arabes et Berbres, prirent pied
sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois,
l'Espagne presque tout entire tombait en leur pouvoir. Pendant plus de
sept sicles, le dtroit d'Hercule baigna des deux cts les terres du
Sarrasin et nul obstacle n'arrta le passage des commerants, des
colons, des industriels appartenant  toutes les races de l'Afrique du
Nord et mme de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces
immigrants sur la population aborigne de la Pninsule n'ait t
capitale; par les croisements continus de sicle en sicle le type
originaire s'est modifi, ainsi que le prouvent suffisamment les traits
des habitants dans les districts mridionaux. Il est vrai que
l'Inquisition fit expulser du royaume ou rduire en esclavage des
centaines de milliers, peut-tre un million de Maures; mais ceux qu'elle
traitait ainsi taient les musulmans ou les convertis douteux; la grande
masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses
veines une forte part de sang berbre et smite; dans le voisinage mme
de Madrid, entre Tolde et Aranjuez, on cite le village de Villaseca
comme tant peupl de descendants des Maures; le teint fonc, la
chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de
ne jamais se montrer sur la place du march, tmoignent en faveur de
cette origine. La langue castillane elle-mme tablit combien grande a
t l'influence des Sarrasins; elle a reu beaucoup plus de mots arabes,
apports par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus 
l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes smitiques, dsignant
surtout des objets et des ides qui tmoignent d'un tat de civilisation
en progrs, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la
priode de dveloppement industriel et scientifique inaugure en Europe
par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que
le son guttural de la lettre _j_ (jota) est aussi de provenance arabe;
mais il ne parat pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus
fortement marque dans les dialectes des provinces o n'ont jamais
pntr les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui
pourtant furent asservis aux mahomtans, ne possde pas la _jota_
castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera
maintenu, malgr l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.

[Illustration: TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLDE. Dessin de D.
Maillart, d'aprs des types photographis par J. Laurent.]

En mme temps que les Maures, les Juifs avaient singulirement prospr
sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs valuent mme  800,000 le
nombre de ceux qui vivaient dans la Pninsule avant l'poque des
perscutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils
avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermdiaires de
commerce entre les chrtiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en
faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent
ncessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir  la
guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait
pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'taient chargs de
cette besogne. Aussi quand la foi chrtienne eut triomph et que les
rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamrent une
seconde contre les Juifs, ce fut avec une vritable explosion de fureur
que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une immortelle
haine, que le fer, le feu, les tortures, les bchers n'assouvirent
jamais. Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au
catholicisme russirent  sauver leur existence et sont entres depuis
par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'lment
isralite ne se trouve plus que pour une trs-faible part dans la
population de la Pninsule; la race a t plus que perscute, elle a
t extirpe.

Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos,
c'est--dire gyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner 
certains quartiers des grandes villes une physionomie spciale. Le
mpris dont on les poursuivait et la simplicit empresse avec laquelle
ils pratiquent la religion nationale les a fait tolrer partout; jamais
l'Inquisition, qui brla tant de Juifs, de Maures et d'hrtiques, ne
fit prir un seul Gitano; elle se bornait  les laisser poursuivre comme
simples dlinquants civils et vagabonds par la police de la Santa
Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont
devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain
rgulier; nanmoins ils diminuent, sans doute  cause des croisements
qui les ramnent dans le gros de la population. Leur race est loin
d'tre pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes pousent des
Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent  ses filles
d'pouser des trangers. On dit que les Gitanos sdentaires, se
rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menrent leurs
anctres, tmoignent le plus grand respect  ceux de leurs compatriotes
qui parcourent encore librement les forts et les plaines; de leur ct,
ceux-ci, fiers de leur titre de _viandantes_ ou chemineurs, regardent
avec un certain mpris leurs malheureux frres entasss dans les taudis
puants des villes. C'est le contraire dans les contres danubiennes, o
les Tsiganes sdentaires se considrent comme une sorte d'aristocratie,
presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouv que tous les
Gitanos d'Espagne descendent d'anctres ayant sjourn pendant plusieurs
gnrations dans la pninsule des Balkhans, car leur idiome contient
quelques centaines de mots slaves, et grecs tmoignant d'un long sjour
de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est l
ce qu'ont tabli les recherches de Miklosich.

Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur
l'Espagne, les caractres offrent mme un tel contraste, que le portrait
d'un Galicien ressemblerait plus  un Auvergnat qu' un Catalan, et que
celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province  province
d'Ibrie, on verrait surgir les mmes oppositions qu'en France. Au
milieu de toutes les diversits provenant du sol, de la race, du climat
et des moeurs, il est bien difficile de parler d'un type gnral
reprsentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de
la Pninsule ont quelques traits communs qui donnent  la nation tout
entire une certaine individualit parmi les peuples d'Europe. Quoique
chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par
assez de cts pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte
d'Espagnol idal o le Galicien se mle  l'Andalou, l'Aragonais au
Castillan. L'oeuvre nationale a t longtemps commune, surtout  l'poque
des luttes sculaires contre les Maures, et de cette communaut
d'action, jointe  la parent des origines, proviennent quelques traits
appartenant  toutes les populations pninsulaires.

En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux,
d'une agilit surprenante, infatigable  la course, dur  toutes les
privations. La sobrit de l'Ibre est connue. Les olives, la salade et
les radis, ce sont l les mets d'un chevalier, dit un ancien proverbe
national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et
l'on comprend  peine comment les _conquistadores_ ont pu rsister 
tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes
ses qualits matrielles, l'Espagnol bien dirig est certainement, ainsi
d'ailleurs que l'a constat l'histoire, le premier soldat de l'Europe:
il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas
besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.

Les qualits morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et
auraient d, semble-t-il, assurer  la nation une plus grande prosprit
que celle qui lui est chue. Quelles que soient les diversits
provinciales du caractre espagnol, les Pninsulaires, nonchalants dans
la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres
peuples par un esprit de rsolution tranquille, un courage persistant,
une infatigable tnacit qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont
tantt fait la gloire, tantt l'infortune de la nation. L'homme de cour,
l'employ sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye;
mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu' la
mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il
est vaincu; d'ailleurs aprs lui viennent les fils, qui luttent avec le
mme acharnement que leur pre. De l cette longue dure des guerres
nationales et civiles. La reconqute de l'Espagne sur les envahisseurs
maures a dur sept sicles, presque sans trve; la prise de possession
du Mexique, du Prou, de toute l'Amrique andine, ne fut qu'un long
combat d'un sicle. La guerre d'indpendance contre les armes de
Napolon est aussi un exemple de dvouement et de patriotisme collectif
tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols
peuvent dire avec fiert que, pendant les quatre annes de lutte, les
Franais ne trouvrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la
mre patrie, les croles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les
Castillans une guerre d'mancipation qui dura vingt ans, et maintenant
une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait,
d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six
annes. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles t possibles
ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui
semblaient dcisifs ont t frapps; mais l'ennemi vaincu la veille se
redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle nergie.

Il n'est donc pas tonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa
valeur, parle de lui-mme, lorsqu'il est le plus abaiss par le sort,
avec une certaine fiert, qui chez tout autre pourrait passer pour de
l'outrecuidance. L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur franais,
mais un Gascon tragique. Les actes suivent chez lui les paroles. Il est
vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'tre, ce serait
lui. L'Espagnol a des qualits qui chez d'autres peuples s'excluent
souvent. Avec toute sa fiert, il est pourtant simple et gracieux de
manires; il s'estime fort lui-mme, mais il n'en est pas moins
prvenant pour les autres; trs-perspicace et devinant fort bien les
travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point  le
mpriser. Mme quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de
noblesse. Un rien le fera s'pancher en torrents de paroles sonores;
mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il
est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de srieux,
une rare solidit de caractre, mais avec cela une gaiet toujours
bienveillante. L'avantage immense, inapprciable que l'Espagnol si l'on
excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des
autres Europens, est celui d'tre heureux. Rien ne l'inquite; il se
fait  tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la
misre ne l'effraye point, et il sait mme, avec une ingniosit sans
pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel hros de roman
eut la vie plus traverse et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans
lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et nanmoins c'tait
alors la sombre poque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office
n'empchait pas la joie. La parfaite flicit, dit le proverbe, est de
vivre aux bords du Manzanars; le second degr du bonheur est d'tre en
paradis, mais  la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.

A tous ces contrastes, qui nous paraissent tranges, de jactance et de
courage, de bassesse et de grandeur, de dignit grave et de franche
gaiet, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces
alternatives bizarres d'attitude qui tonnent l'tranger, et que
l'Espagnol appelle complaisamment _cosas de Espaa_, comme si lui seul
pouvait en pntrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on
trouve chez ce peuple tant de faiblesse  ct de tant de hautes
qualits, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net
et une si fine ironie, parfois tant de frocit avec un naturel de
gnrosit magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli
des injures, une pratique si simple et si digne de l'galit avec tant
de violence dans l'oppression? Malgr la passion, le fanatisme que les
Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus
grande rsignation ce qu'ils croient ne pouvoir empcher. A cet gard,
ils sont tout  fait musulmans. Ils ne rptent point comme l'Arabe: Ce
qui est crit est crit! Mais ils disent non moins philosophiquement:
Ce qui doit tre ne peut manquer! (_Lo que ha de ser no puede
faltar_); et, draps dans leur manteau, ils regardent avec dignit
passer le flot des vnements. Les Espagnols paraissent plus sages
qu'ils ne le sont, a dj dit depuis trois sicles le chancelier Bacon.
Presque tous possds de la passion du jeu, ils se laissent d'avance
emporter par la destine, prts au triomphe, non moins prts 
l'insuccs. Que de fois la srnit fataliste de l'Espagnol a-t-elle
laiss des maux irrparables s'accomplir!

Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallt ranger la dcadence
irrmdiable de la nation tout entire. En voyant toutes les ruines
accumules sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui
s'ternisent sur cette terre ensanglante, des historiens qui n'avaient
pas une ide assez nette du lien de solidarit qui rattache les nations
les unes aux autres ont parl des Espagnols comme d'un peuple absolument
tomb. C'est l une erreur, mais le recul tonnant qu'a subi la
puissance castillane depuis trois sicles explique comment il a t
facile de se tromper. Mme dans le voisinage des grandes villes et de la
capitale, que de campagnes, jadis cultives, qui par leur nom de
_despoblados_ et de _dehesas_ rappellent le souvenir des Maures
violemment expulss ou des chrtiens qui se sont retirs devant le
dsert envahissant! Que de cits, que de villages dont les difices
tmoignent par la beaut de leur architecture et la richesse de leurs
ornements que la civilisation locale tait, il y a des sicles, bien
suprieure  ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'tre enfuie de
ces pierres jadis animes! Et l'Espagne elle-mme, comme puissance
politique, n'est-elle pas un dbris, compare  ce qu'elle fut du temps
de Charles-Quint?

[Illustration: N 120.--DEHESAS DES ENVIRONS DE MADRID.]

Dans son fameux ouvrage sur la _Civilisation_, Buckle cherche 
expliquer la longue dcadence du peuple espagnol par diverses raisons,
tires, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de
l'volution historique. La scheresse d'une grande partie du territoire,
les vents pres qui sur les plateaux succdent aux chaleurs extrmes, la
frquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont
les principales causes d'ordre matriel qui ont contribu  rendre les
Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprme et
fatale a t la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues 
soutenir contre leurs voisins. Ds l'origine de la monarchie, les rois
visigoths dfendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs;
puis, quand les Espagnols, devenus catholiques  leur tour, n'eurent
plus  guerroyer contre d'autres chrtiens pour le compte de leur foi,
les musulmans envahirent la Pninsule, et l'histoire de la nation ne fut
plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt gnrations, les
guerres religieuses, qui pour les autres peuples taient un vnement
exceptionnel, devinrent l'tat permanent du peuple d'Espagne. Il en
rsulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque
compltement avec l'obissance absolue aux ordres des prtres. Tout
combattant, des rois aux moindres archers, taient soldats de la foi
plus que dfenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir
tait de se soumettre aux injonctions des hommes d'glise. Les
consquences de ce long assujettissement de la pense taient
invitables. Le clerg prit possession de la meilleure part des terres
conquises sur les infidles, il accapara tous les trsors pour en orner
les couvents et les glises; fait bien plus grave encore, il s'empara du
gouvernement et du contrle de la socit tout entire par
l'organisation des tribunaux. Ds le milieu du treizime sicle, le
Saint-Office de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon;
lorsque les Maures furent dfinitivement expulss de l'Espagne, l'action
de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mmes se
prirent  trembler devant lui.

Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient 
l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les
provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, taient, au
contraire, de nature  dvelopper tous les lments de progrs: c'est le
ct de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a
nglig de mettre en lumire. Pour soutenir la lutte contre les
musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorit sur leurs vassaux
batailleurs, les rois avaient d respecter, favoriser mme les liberts
de leurs peuples: c'est  ce prix seulement que la guerre pouvait tre
nationale. Les villes taient devenues libres et prenaient part au grand
conflit dans la plnitude de leur volont; elles seules volaient les
fonds et, dans la plupart des Corts, leurs dlgus no permettaient
mme pas aux reprsentants de la noblesse et du clerg de siger  ct
d'eux. Ls le commencement du onzime sicle, deux cent cinquante ans
avant qu'on ne parlt d'institutions reprsentatives en Angleterre,
l'histoire nous montre des cits du royaume de Leon, des Castilles, de
l'Aragon, s'administrant elles-mmes et formulant leurs coutumes en
lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent
ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la
municipalit. Grce  cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des
avantages inapprciables sur la plupart des autres populations de
l'Europe, les villes de la Pninsule progressrent rapidement en
industrie, en commerce, en civilisation: le degr de perfection
qu'avaient atteint la littrature et les beaux-arts,  la grande poque
de la floraison nationale, tmoigne quelle tait la puissante vitalit
de toutes ces communes espagnoles o s'levaient de si beaux difices,
d'o sortaient tant d'hommes de valeur. Les cits commenaient mme  se
librer du joug de l'glise; elles se rservaient, bien avant Luther, de
ne laisser proclamer les indulgences qu'aprs en avoir examin la
convenance et le but. En outre, les liberts municipales contribuaient 
dvelopper cette dignit tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse
de manires qui semblent tre un privilge de race chez les hommes de
souche ibrique.

Entre ces forces opposes, tendant les unes  solliciter l'initiative
individuelle, les autres, au contraire,  la supprimer compltement au
profit de l'glise et de la centralisation monarchique, une lutte
directe ne pouvait manquer d'clater tt ou tard. Ds que la reconqute
de l'Espagne par les chrtiens fut acheve et que la ferveur religieuse,
la fidlit aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un mme
but  poursuivre, la guerre intrieure commena. Elle se termina
promptement au profit du pouvoir royal et de l'glise; les _comuneros_
des Castilles, qui s'taient constitus les dfenseurs des liberts
locales et rgionales, furent mal seconds ou combattus par les
habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; mme les
Maures de l'Alpujarra aidrent  l'crasement du peuple;  l'aide de
l'or du Portugal et de l'Amrique, les gnraux de Charles-Quint le
massacrrent et tout aussitt le silence se fit dans les villes,
jusqu'alors si actives et si gaies, de la Pninsule.

La dcouverte du Nouveau Monde, qui prcisment alors venait de se faire
au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur
peut-tre plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace,
de tous les coureurs d'aventures qui allaient conqurir l'Eldorado par
del l'Atlantique est une des causes qui contriburent le plus 
l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles,
les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que
peu  peu la mre patrie se trouva prive de ses enfants les mieux
tremps. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouv un
drivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivre
de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans rsistance abmer par ses
matres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop charg de toile
s'expose  chavirer  la moindre tempte; de mme l'Espagne, trop faible
pour l'immensit de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-mme.

Les normes quantits d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde
fournirent au trsor de la mtropole furent aussi un puissant lment
d'appauvrissement et de dmoralisation. En deux sicles, de l'an 1500 
l'an 1702, les envois de mtaux prcieux faits par les colonies
s'levrent  la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles
sommes, acquises sans travail et gaspilles surtout  des oeuvres de
corruption, devaient avoir pour rsultat de dvelopper  l'excs
l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se
donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et
bientt tous les trsors eurent pris le chemin de l'tranger. Puis,
quand les colonies cessrent de nourrir la mre patrie, tous ceux qui
s'taient accoutums  la paresse durent vivre par la mendicit de la
rue ou par la mendicit bureaucratique, plus basse et plus dissolvante
encore. Peut-tre l'Espagne est-elle la seule contre d'Europe o l'on
voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre
leur part de la pitance distribue aux mendiants  certains jours de la
semaine.

Sans agression du dehors et par le seul effet de la dcadence
intrieure, la nation dclina dans le monde avec une rapidit sans
exemple. Aprs l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux
de la contre, toute activit s'teignit peu  peu en Espagne. Les
ateliers se fermrent par milliers dans les villes jadis industrielles,
comme Sville et Tolde. Les procds de mtier se perdirent, faute
d'artisans; le commerce, livr au monopole, dlaissa les marchs et les
ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrires; souvent mme,
disent les chroniques du temps, les champs del Navarre seraient rests
en friche, aux abords mmes des villages, si des paysans barnais
n'taient alls y faire les semailles et la moisson. Les jeunes
Espagnols entraient en foule dans les monastres pour jouir du privilge
de l'oisivet; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs
taient cultivs aux dpens du reste de l'Espagne, s'tablirent dans
toutes les parties du royaume. Toute tude srieuse cessa dans les
coles et les universits; suivant la forte expression de Saint-Simon,
la science tait un crime; l'ignorance et la stupidit la premire
vertu. Le pays se dpeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre
suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols taient tombs si bas,
qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mrit.
Aprs l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des trangers,
franais, italiens, irlandais, furent appels en foule pour occuper
toutes les hautes positions, c'est que les indignes eux-mmes, dgots
de tout travail et privs de toute initiative, taient devenus
incapables de la gestion des affaires.

L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours  ce qu'elle
fut  l'poque de son long silence sous le rgime de l'Inquisition, est
frapp des progrs de toute espce qui se sont accomplis. Un proverbe
bien mensonger proclame heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire,
comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en
pleine possession de leur vie, ft-elle mme inquite et tumultueuse,
que les peuples marquent leur existence dans l'humanit par des actes de
valeur historique et des services rels rendus  leurs contemporains.
Quoique depuis le commencement du sicle l'Espagne renaissante ait
toujours, pour ainsi dire, vcu au milieu des flammes, elle a plus
travaill pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par
quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les
deux sicles de morne paix qui s'taient couls depuis que Philippe II
avait fait l'ombre dans son royaume.

Il est toutefois vident que si la vie de l'Espagne ne se dpensait pas
pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliqut tout
entire  des oeuvres d'intrt collectif, l'utilit de la race ibrique
serait bien autrement considrable pour le reste du monde. Mais il se
trouve prcisment que les conditions gographiques de la Pninsule se
sont opposes jusqu' maintenant  tout groupement libre des habitants
en un corps de nation compacte et solide. Quoique se prsentant dans
l'ensemble de l'organisme europen avec une grande unit de contours et
de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins  l'intrieur, 
cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulire diversit, et
cette diversit est passe de la nature aux hommes qui l'habitent. On
peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de
l'Ibrie se sont mouls sur les populations elles-mmes. Sur le pourtour
ocanique et mditerranen de la Pninsule tous les avantages se
trouvent runis: c'est l que le climat est le plus doux, que la terre
fconde se couvre de vgtation en plus grande abondance, que la
facilit des communications invite les hommes aux voyages et aux
changes; aussi les cultivateurs, les commerants, les marins se
pressent-ils dans la rgion du littoral et la plupart des grandes villes
s'y sont fondes. Dans l'intrieur du pays, au contraire, les plateaux
arides, les roches nues, les pres sentiers, les terribles hivers, le
manque de produits varis ont rendu la vie difficile aux habitants, et
souvent les jeunes gens du pays, attirs par les plaines heureuses qui
s'tendent au pied de leurs monts sauvages, migrent en grand nombre. Il
en rsulte que la population espagnole se trouve distribue en zones
annulaires de densit.

[Illustration: N 121.--DENSIT DES POPULATIONS DE LA PNINSULE
IBRIQUE.]

La face riveraine de la Pninsule, celle qui comprend les ctes de la
Catalogne, de Valence et de Murcie, Mlaga, Cdix et la valle du
Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrnes
occidentales, est la rgion vivante par excellence: l est le mouvement
des hommes et des ides. D'un autre ct, la capitale du royaume, situe
dans une position dominante,  peu prs au centre gomtrique de la
contre, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, 
cause du rseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est
entoure de rgions faiblement peuples et mme, en quelques endroits,
de vritables dserts.

Cette ingalit de population entre les plaines basses du littoral et
les plateaux de l'intrieur, et, bien plus encore, ce ddoublement de la
civilisation pninsulaire en une zone extrieure et un foyer central ont
produit les rsultats les plus considrables dans l'histoire gnrale de
l'Espagne. Consciente de sa propre vitalit, anime d'une suffisante
initiative pour se gouverner elle-mme, chacune des provinces maritimes
tendait  s'isoler des autres parties de l'Espagne et  vivre d'une vie
indpendante. Pendant les sept cents annes que dura l'occupation des
Maures, la haine de race et de religion, commune aux tats chrtiens de
la Pninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers
royaumes chrtiens de l'Ibrie et faciliter la cration d'une monarchie
unitaire; mais, pour conserver cette unit factice, le gouvernement
espagnol dut avoir recours au systme de terrorisme et d'oppression le
plus savant sous lequel un peuple ait jamais t courb. D'ailleurs le
Portugal, auquel sa position sur l'Ocan, l'importance de son commerce,
l'immense tendue de ses conqutes coloniales avaient assur un rle 
part, ne subit la domination dteste des Castillans que pendant moins
d'un sicle et se spara de l'Espagne comme une pice neuve se dtache
d'un habit cousu de morceaux d'toffes diverses. Au choc des vnements
extrieurs, la monarchie espagnole elle-mme faillit disparatre. C'est
en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorit royale avait
abti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des ides:
d'incessantes rvolutions et des guerres civiles de province  province
montrrent bien que sous l'oppression commune la forte individualit de
chacun des groupes naturels de population s'tait maintenue. Il est
certain que d'anne en anne le lien d'unit politique se noue plus
fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grce  la facilit
croissante des voyages et des changes,  la substitution graduelle
d'une mme langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontan
qu'amnent la comprhension des mmes ides et la formation des partis
politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais
et Madrileos, sont encore bien loigns de s'tre fondus en une seule
nationalit.

La constitution fdrale que s'tait donne pour un temps la rpublique
espagnole tait donc compltement justifie par la forme gographique du
pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les
gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas
moins par la guerre civile: la violence veut raliser ce que n'a pu le
bon accord.

Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec
d'autres lments de dissension civile, la grande cause des rvolutions
qui dans les dernires annes ont agit l'Espagne. Les populations
cherchent leur quilibre naturel, et l'une des principales conditions de
cet quilibre est le respect des limites traces entre les provinces par
les diffrences du sol et du climat, ainsi que par les diversits de
moeurs qui en sont la consquence. Il est donc ncessaire d'tudier 
part chacune de ces rgions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de
ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les
lignes de fate entre les bassins ni les frontires entre les
populations de dialectes diffrents.




II

PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.


Le plateau central de la Pninsule, entre la valle de l'bre et celle
du Guadalquivir, est parfaitement dlimit par la nature: une enceinte
semi-circulaire l'entoure au nord,  l'est et au sud, des Pyrnes
Cantabres  la sierra Morena[154]. Il est vrai que du ct de l'ouest la
pente gnrale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique;
mais l aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des
gorges fluviales par lesquelles il faut dvaler pour entrer dans les
valles infrieures constituent une vritable barrire, dont certaines
parties sont malaises  traverser. La haute rgion o le Duero, le
Tage, le Guadiana dveloppent leur cours suprieur est donc un tout
gographique distinct encadr par une zone compltement circulaire de
terres  versant maritime: on peut la comparer  une sorte de pninsule
plus petite enferme dans la grande presqu'le et ne tenant aux Pyrnes
franaises que par l'isthme troit des provinces Basques. En effet, si
l'eau de la mer s'levait brusquement de 600 mtres, les plateaux des
Castilles, diversement chancrs par des golfes, s'isoleraient du reste
de l'Espagne. Leur tendue considrable, car ils forment bien prs de la
moiti de tout le pays, leur assurait d'avance un rle historique des
plus importants; par le fait mme de leur position dominatrice, les
Castillans ont annex presque tous les territoires circonvoisins  leur
domaine, qui occupe dj plus des deux cinquimes de toute l'Espagne.

[Note 154:

                                       Superficie.
Bassin du Duero,
  Leon et Vieille-Castille,
  sans Logroo et Santander          94,773 kilom. car.
Bassins du Tage et du Guadiana      115,819    
                                    ___________________
                                    210,592 kilom. car.

                                  Popul. en 1871.  Popul. kilom.
Bassin du Duero,
  Lon et Vieille-Castille,
  sans Logroo et Santander          2,550,000       27 hab.
Bassins du Tage et du Guadiana       2,276,000       20  
                                     _________       _______
                                     4,826,000       23 hab.
]

Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays,
ou du moins leur beaut, solennelle et formidable, n'est point de nature
 tre comprise par la plupart des voyageurs. De vastes tendues du
plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont
d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fcondit, mais d'une
extrme monotonie,  cause du manque de varit dans les cultures et de
l'absence de toute vgtation forestire; le sol s'y montre  nu avec
ses argiles et ses sables diversement nuancs en gris, en bleu, en rouge
clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de
mules passent en soulevant des tourbillons de poussire, se confondent
avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup
plus ingales, sont bosseles de monticules pierreux jaunis par le
soleil et rays sur leurs pentes de sillons o les chardons et d'autres
plantes pineuses se mlent aux crales. Ailleurs, notamment  l'orient
de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes
parts l'horizon est ferm par des croupes et des cimes revtues d'une
herbe maigre, et des gorges sombres, entailles par les eaux naissantes,
s'ouvrent a et l entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme
dans la basse Estremadure, les pturages s'tendent  perte de vue
jusqu' la base des montagnes loignes, et dans ces plaines, semblables
 certaines parties des pampas amricaines, pas un arbre n'arrte le
regard. Au commencement du sicle, des terres tout  fait incultes,
quoique trs-fertiles naturellement, occupaient dans le district de
Badajoz une tendue de plus de 100 kilomtres en longueur sur une
largeur de la moiti. Un demi-million d'hommes et vcu  l'aise dans ce
dsert.

A voir l'effrayante nudit de la plupart de ces plaines, on ne croirait
pas que, depuis le milieu du sicle dernier, il existe une ordonnance du
Conseil de Castille enjoignant  chaque habitant des campagnes de
planter au moins cinq arbres. L'oeuvre de dboisement a t mene avec
plus de zle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un prjug
contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais
service de protger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi
les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents
d'exterminer tous les oisillons,  l'exception des hirondelles,
s'acharnent-ils  la destruction des bois; en maints endroits il ne
reste plus d'arbres que dans les solitudes loignes de toute demeure de
l'homme; on marcherait pendant des journes entires sans en apercevoir
un seul. La campagne est rduite  un tel tat de nudit, que, suivant
le Proverbe, l'alouette traversant les Castilles doit emporter son
grain.

Mme au milieu des champs cultivs on croirait se trouver dans un dsert
surtout quand la moisson n'a laiss que des chaumes fltris. Les masures
en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le
sol environnant; les villes elles-mmes, entoures de leurs murs
brchs et jauntres, ont l'air de rochers ravins. L'eau manque en
plusieurs rgions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique.
Nombre de villes et de villages aliments par l'eau de source proclament
joyeusement, par leur nom mme, la possession de ce riche trsor. Des
ponts normes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moiti de
l'anne, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les
constructeurs de la route ont mis tant de peine  franchir.

Le plateau central de l'Espagne n'est pas inclin seulement  l'ouest
vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort
ingale, de la base des Pyrnes cantabres au bord septentrional de la
valle du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de
l'est  l'ouest, entre 1,000 mtres et 700 mtres d'altitude moyenne, la
Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana,
n'ont plus que 600 mtres d'lvation. Dans leur ensemble, les hautes
terres de l'Espagne centrale sont comparables  deux gradins de
diffrente hauteur spars l'un de l'autre par une muraille perce de
brches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du
plateau est la sierra de Guadarrama, prolonge  l'ouest par la sierra
de Gredos. Au nord, les eaux qui s'coulent par le Duero arrosent la
province de Lon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du
Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille,
de la Manche et de l'Estremadure.

[Illustration: TOLDE. Dessin de Ph. Benoist, d'aprs une photographie
de J. Laurent.]

Les deux plateaux juxtaposs taient occups  l'poque tertiaire par de
grands bassins lacustres; des fleuves  cataractes, semblables aux
canaux d'coulement qui dversent dans l'Atlantique les eaux de la
mditerrane canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes
mers de l'Ibrie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqus par les
limites gologiques d'une couche de dbris arnacs, argileux et
calcaires, arrachs aux montagnes environnantes, est celle qui s'est
coule par les dfils du bas Duero. Jadis elle tait ferme
prcisment de ce ct par les montagnes cristallines du Portugal, et
c'est au nord-est, par la brche de Pancorbo, o passe actuellement le
chemin de fer de Burgos  Vitoria, que l'excdant des eaux s'panchait
probablement dans le bassin de l'bre. En outre, un large dtroit,
contournant  l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac
suprieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac
infrieur remplac aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille
et de la Manche.  en juger par la superficie des terrains tertiaires
que les eaux ont laisss en tmoignage de leur sjour, les deux lacs
avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomtres carrs, soit
environ la huitime partie de la surface actuelle de la Pninsule.
Relativement  ce qu'elle est de nos jours, la presqu'le d'Ibrie
n'tait donc  ces ges de la plante qu'une sorte de squelette non
encore revtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes,
unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques,
jurassiques et crtacs, formaient comme un double anneau montagneux,
limit extrieurement par des eaux sales, intrieurement par des eaux
douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient  la
fois de dpts que l'on reconnat maintenant  leurs fossiles, les uns
d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette priode
gologique dura pendant de longs ges, car les couches de terrains
lacustres ont en maints endroits plus de 300 mtres d'paisseur. Les
strates miocnes qui forment la partie superficielle des deux bassins
des Castilles appartiennent exactement  la mme poque de la Terre,
puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mmes grands animaux,
mgathriums, mammouths, hipparions.

La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse
de la terre de Lon et de la Vieille-Castille est forme par le systme
des Pyrnes Cantabres; mais immdiatement  l'est du plus haut massif
de ces montagnes, au noeud de la Pea Labra, des croupes allonges se
dtachent vers le sud-est et constituent la ligne de fate qui spare le
bassin du Duero des sources de l'bre. Ces croupes, connues sous divers
noms, forment d'abord les _pramos_ de Lora, inclins en pente douce
vers le plateau mridional, mais brusquement coups vers l'bre, coulant
comme au fond d'un foss  quelques centaines de mtres de profondeur. A
l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mtres, se
prolonge assez rgulirement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col
est utilis par la route de Burgos  la mer, et que les voyageurs,
tromps par les muletiers, se figuraient jadis tre un des points les
plus levs de la Pninsule. Mais au del, les croupes appeles  tort
_montes_ de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent  un massif
de vritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de
Demanda, domine par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuy
comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succde au sud-est
et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance  la
source du Duero. Une chane, dite sierra Cebollera, continue
rgulirement la ligne de fate, pour s'abaisser par degrs, tout en se
ramifiant diversement dans les deux bassins de l'bre et du Duero.
Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisime
massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le
San Lorenzo, et s'lve  une hauteur encore plus considrable. Au del,
la chane disparat compltement, elle est remplace par de larges
croupes aux versants tourments qui n'offrent plus aucun obstacle au
passage des routes et que la voie ferre de Madrid  Saragosse a pu
utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses
petites chanes, disposes paralllement  ces grands massifs,
emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve 
dcrire un long dtour par le dfil de Soria. C'est dans ces montagnes,
non loin du fate au triple versant de l'bre, du Tage et du Duero, que
s'levait la forteresse de Numance, dont l'hroque lutte contre
l'tranger a t depuis imite par tant d'autres cits de la Pninsule.

[Illustration: N 122.--PROFIL DU CHEMIN DE FER DE BAYONNE A CADIZ, A
TRAVERS LA PNINSULE.]

Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de fate est plus
haute en moyenne et plus rgulire que dans la partie nord-orientale de
la Vieille-Castille. A peine indique d'abord par de faibles renflements
d'une centaine de mtres, que porte l'norme soubassement des hautes
terres, la chane se redresse peu  peu dans la direction de l'ouest et
du sud-ouest, et forme bientt la fameuse sierra de Guadarrama, le
systme Carpto-Vtonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chane la
plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la
plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hmicycle de
ses roches de granit. La crte de cette chane est assez troite et ses
pentes sont escarpes de part et d'autre; elle est dresse en un
vritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que
l'on a pu construire les routes qui s'lvent en lacets vers les cols de
Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier
du chemin trac sous son rgne  travers la montagne, fit-il dresser,
sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une
inscription grandiose rappelant que le roi a vaincu les monts. Quant
au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a d tourner la sierra du ct
de l'ouest par la dpression d'Avila, mais il passe encore  une
altitude plus grande d'une vingtaine de mtres que la voie ferre dite
du mont Cenis; il l'emporte galement par la hauteur sur toutes les
autres lignes des Alpes actuellement utilises par la vapeur. Le rempart
naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de
Madrid constitue pour cette ville une ligne stratgique de la plus haute
importance; de sanglantes batailles ont t livres dont le seul enjeu
tait la possession des passages de la sierra.

Au sud-ouest du pic de Pealara, qui est le plus lev de l'arte
Carpto-Vtonique, les monts s'abaissent rapidement et bientt, au pic
de la Cierva, la chane se divise en deux rameaux. Le plus
septentrional, qui se dirige  l'ouest, puis dcrit un demi-cercle
autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux
tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints
endroits, c'est plutt un renflement du sol, une croupe allonge, qu'une
vritable chane. Le rameau du sud, plus haut, plus rgulier comme
systme de montagnes, formerait la chane naturelle de jonction entre la
sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'tait coup en deux
par le dfil qu'y a creus la rivire d'Alberche,  sa sortie d'une
troite valle suprieure, mnage entre les deux murs parallles des
montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres
exemples en diverses contres de la terre, l'Alberche, affluent du Tage,
et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelac leurs sources; le
massif qui leur donne naissance panche au sud la rivire dont les eaux
coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.

La sierra de Gredos, qui continue,  l'ouest du dfil de l'Alberche, le
systme orographique de l'Espagne centrale, est, aprs la sierra Nevada
de Grenade et les monts Pyrnes, celle qui prsente les plus hauts
sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor
s'lve  2,650 mtres, c'est--dire en pleine zone polaire, bien
au-dessus de la limite des forts. Les crtes peles des roches
cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moiti de
l'anne, se dressent au-dessus de pentes dsertes, d'normes boulis de
pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de
Gredos est une des rgions les moins explores de la Pninsule, l'une
des plus difficiles  parcourir  cause du manque absolu de villages
offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le
versant mridional, limit au sud par le cours du Tietar, est charmant:
c'est la contre connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et
pures, les groupes de beaux arbres parsems sur les pentes, les vergers
fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent  demi les villages,
font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint
donna une preuve de got en allant finir ses jours au couvent de Yuste,
un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement
d'hommes se faisait  la base de la sierra de Gredos, car c'est
immdiatement  l'ouest que passait la grande voie stratgique et
commerciale des Romains, la _via lata_ (voie Large), appele aujourd'hui
_camino de la Plata_, qui faisait communiquer la valle du Tage et celle
du Duero en empruntant le col nomm Puerto de Baos. L'artre mdiane de
la Pninsule s'est dplace; Tolde et Madrid l'ont porte vers les
montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mrida la maintenait
autrefois  l'ouest de la sierra de Gredos.

[Illustration: N 123.--SIERRAS DE GREDOS ET DE GATA.]

Dans leur ensemble, tous les traits du relief gographique de cette
partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallle. De la
perce de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los
Castaos, prs du Tage, la sierra de Gredos se dveloppe dans le sens du
sud-ouest; au sud, la petite chane de San Vicente et le renflement
gnral des plateaux granitiques situs au nord du Tage affectent la
mme direction; l'Alberche, dans son cours infrieur, le Tietar, le
Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent galement
vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le mme sens
vers Plasencia sa longue arte latrale appele Tras la Sierra; la
dpression o passait la voie Large des Romains est prcisment oriente
de la mme manire; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre
ct vers les frontires du Portugal, et plus loin les chanes qui
s'lvent dans les limites mmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets
dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que prsente
l'inclinaison gnrale de la Pninsule vers l'Atlantique.

La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explore que celle de
Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Pea
Gudina, puis, se dressant  plus de 1,800 mtres, prend la dsignation
de Pea de Francia (Roche de France), due, parat-il,  l'existence
d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrnes
aurait fait btir sur une des cimes les plus escarpes[155]. C'est dans
les gorges de ces montagnes que se trouve l'pre valle des Batuecas,
reste longtemps presque inconnue. Au sud, une premire clus forme
par une chane transversale, que l'Alagon a d rompre peu  peu sous
l'effort de ses eaux, rend l'accs de cette rgion trs-difficile aux
habitants de la plaine; plus haut, un deuxime dfil dfend l'entre de
la valle; les indignes s'y trouvent enferms comme dans une citadelle
 double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre valle, celle de
las Hurdes, est galement bien dfendue par un rempart de contre-forts
ne laissant aux eaux qu'une troite issue vers l'Alagon. C'est l que
l'arte de montagnes prend spcialement le nom de sierra de Gata qu'elle
garde jusqu' son entre sur le territoire portugais.

[Note 155: Altitudes des monts et des cols entre l'bre et le Tage,
d'aprs Francisco Coello:

Au nord du Duero:
     Paramos de Lora                             1,088 mtres.
     Col de la Brjula                             980   
     Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda)   2,303   
     Pic de Urbion                               2,246   
     Sierra Cebollera                            2,145   
     Pic de Moncayo                              2,346   

Sierra Guadarrama:
     Col de Somosierra                           1,428   
     Pic de Pealara                             2,400   
     Col de Navacerrada                          1,778   
     Col de Guadarrama                           1,533   
     Passage du chemin de fer                    1,359   
     Alto de la Cierva                           1,837   

     Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos)  2,650   
     Pea de Francia (sierra de Gata)            4,734   
]

A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et
mme un trop grand nombre de feuilles rcentes, indiquent de hauts
remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence relle. Il n'y a point
de chanes, mais la contre tout entire est une norme gibbosit de
mille et mme treize  quatorze cents mtres d'lvation. A peine
quelques petites ranges de collines montrent-elles leurs croupes sur le
puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le
fate de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se
sont creus des lits trs profonds dans les terrains du plateau faciles
 entamer, donnent en plusieurs endroits un vritable aspect de
montagnes  des parois rodes; les roches de grs diversement colores,
les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura,
entailles jusqu' des centaines de mtres dans l'paisseur du plateau,
feraient croire que la rgion est trs accidente, tandis que le
comblement de ces fosses de dblai transformerait toute la haute plaine
en un dsert uniforme, faiblement ondul.

Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de
montagnes est celle que domine,  l'angle nord-oriental de la
Nouvelle-Castille, la dent molaire ou Muela de San Juan: on peut
considrer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la
Pninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs
rivires s'en chappent pour aller gagner les plaines infrieures par de
profondes gorges, aux pres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le
fleuve qui divise l'Espagne en deux parties  peu prs gales, y prend
son origine; de l'autre ct s'panchent le Jcar et le Guadalaviar, qui
sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral mditerranen; enfin,
une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de
l'bre. Peut-tre est-ce  cause de ce rayonnement des eaux dans toutes
les directions qu'une arte de sommets, projete  l'est de la Muela,
est connue par le nom de monts Universels (_montes Universelles_). Une
autre petite chane, situe plus  l'est, dans le district d'Albarracin,
et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, frquemment agite par des
secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'chappent parfois des failles
ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et
des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de
Cuenca sont aussi fort curieuses,  cause de leurs gisements de sel
gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, o l'on
pntre par des galeries souterraines entre des parois de sel
translucide. Ces larges avenues tailles dans le cristal taient
considres autrefois comme l'une des grandes merveilles de la
Pninsule.

Parallle  la cte de Valence, le renflement du plateau oriental se
prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Mditerrane
et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le fate
de partage ne commence  prendre l'aspect d'une chane de montagnes
qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est l
que s'lvent les premires cimes de la sierra Morena, formant la limite
naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400
kilomtres. D'ailleurs la sierra Morena, de mme que toutes les hauteurs
qui terminent  l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mrite
gure son nom de chane que du ct tourn vers l'extrieur de la
Pninsule. Vue des plateaux o coulent les premires eaux du Guadiana,
la sierra Morena ou chane Marianique apparat comme une range de
collines peu leves, comme un simple rebord coup d'troites
chancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de
l'Andalousie regardent vers le nord, voient une vritable chane de
montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts,
ses valles profondes, ses dfils sauvages. La sierra Morena et ses
ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche,
doivent donc tre considres comme appartenant gographiquement plus 
l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les
dlimitations administratives attribuent  la province mridionale de
l'Espagne la plus grande partie du systme marianique et s'avancent mme
au del de l'arte sur les tendues monotones du plateau.

A l'occident, la pente gnrale du sol, rvle par le cours du Tage et
du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les
hautes terres de l'intrieur de l'Espagne avec les plaines basses du
Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure
est occupe par un massif de roches granitiques, l'un des plus
importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs,
granits, gneiss, schistes mtamorphiques, comprend tout l'espace limit
au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra
d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre a et l dans cette
rgion ne sont que des strates de peu d'paisseur dposes au-dessus des
roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits
de l'Estremadure retenait les eaux douces amasses en lac dans les
plaines orientales, et c'est par le long travail gologique des sicles
que les anciens dversoirs  cataractes se changrent en lits fluviaux
rgulirement scis dans la roche. Des monts qui s'lvent  cinq cents
mtres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le
Guadiana et paralllement au cours de ces deux fleuves, sont les restes
de l'ancien massif les moins entams par l'action des eaux: on leur
donne le nom de chane Ortane ou de monts de Tolde. Sur les confins de
la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de
Guadalupe, devenu fameux par son lieu de plerinage jadis si frquent
et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeos et les Indiens
christianiss de l'Amrique espagnole professent une si grande
vnration. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de
San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de
l'Alemtejo.

Un autre massif compltement distinct au point de vue gologique est
celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du
_campo_ de Calatrava. C'est un groupe de volcans teints occupant de
l'est  l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100
kilomtres. De mme que la plupart des foyers d'ruption, ces bouches
volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer
intrieure qu'ont remplace les plaines de la Manche. Un vaste cirque
ouvert du ct de l'est tait bord de cratres d'jection d'o
sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou _negrizales_ qui
recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidules par le
gaz carbonique sont les seuls indices qui tmoignent encore d'un travail
intrieur[156].

[Note 156: Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du
Guadiana:

Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mtres.
Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante...   710   
Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559   
Collines du campo de Calatrava...................  695   
]

Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance gographique
moindre qu'on ne serait tent de leur attribuer  la vue des longues
lignes serpentines qu'elles tracent  travers plus de la moiti de la
Pninsule. Dj l'altitude  laquelle coulent les fleuves dans leur
partie suprieure et les pres dfils par lesquels ils s'chappent pour
gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation srieuse
impossible; mais, en outre, la quantit d'eau pluviale tombe dans leurs
bassins n'est pas assez considrable pour alimenter des cours d'eau
pareils  ceux des autres contres de l'Europe occidentale. Arrte par
les Pyrnes Cantabres, les monts de la Galice et les massifs
granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidit des
vents pluvieux se dcharge presque en entier sur les dentes atlantiques
des montagnes; il n'en reste qu'une trs-faible proportion pour les
plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces rgions que pendant
soixante jours de l'anne et l'ensemble des pluies varie du cinquime au
dixime de la quantit tombe sur le versant extrieur des monts. Par
aggravation, le soleil et le vent font vaporer trs-activement la pluie
tombe; toute celle que reoit la terre altre pendant les mois d't
retourne aussitt dans l'atmosphre, et si les principales rivires
coulent encore pendant cette saison, c'est que le rsidu des pluies
d'hiver continue de rejaillir  la surface par les sources profondes.
Mais que de rivires  sec, que de larges lits fluviaux o pendant des
mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des
sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pntrer dans le sol et de
sourdre en fontaines ou de s'couler promptement par les ravins et les
lits fluviaux, sjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient
entirement vapores dans l'espace de deux ou trois mois[157].

[Note 157:

Pluie tombe  Madrid en 1868  Dans l'anne, 0m,231; d'avril en aot, 0m,085
              Salamanca                   0m,320                  0m,054
              Valladolid                  0m,545                  0m,109
vaporation d'une nappe d'eau  Madrid (12 annes d'observation), 1m,845.
Moyenne des pluies                    ( 4                   ), 0m,273.
]

Des trois grands fleuves parallles, le Duero, le Tage et le Guadiana,
les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils
traversent est spar de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart
supplmentaire, les chanes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible
que soit actuellement la porte de leurs eaux, le travail gologique
accompli par ces rivires pendant les ges antrieurs n'en est pas moins
norme. Aprs avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds
lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une
excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus
au-dessous des lvres du plateau, se creuse un lit  demi souterrain
pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.

Ainsi le Duero, dj grossi par toute une large ramure de cours d'eau
tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une
troite dchirure du plateau que l'on a choisie  bon droit,  cause de
l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux changes, comme la
frontire commune entre les deux tats limitrophes. Le plus grand
affluent du Duero, le Tormes, aliment par les neiges de la sierra de
Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la
partie infrieure de son cours, passent galement au fond de dfils
sauvages, que l'on pourrait appeler des _caones_, comme les profondes
coupures des fleuves de l'Ouest amricain. Mmes phnomnes pour le
Tage. Aprs avoir reu l'Alberche, quand il se trouve resserr entre les
contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le
fleuve coule, tantt uni comme une glace, tantt fuyant en vagues
allonges, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les
saillies se correspondent de bord  bord. Le Tietar, l'Almonte,
l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant,
eux aussi, dans les troites rainures de la roche granitique. Quant au
fleuve Guadiana, il n'chappe au plateau par une clus de sortie que
sur le territoire portugais.

Les sources et le cours suprieur de ce dernier cours d'eau ont t
l'objet d'exagrations de toute espce que les ptres dbitent avec
fiert, comme si leur fleuve tait unique dans le monde. Nanmoins
l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premires eaux du
bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces rgions  pente
indcise o les ruisseaux hsitent et cherchent leur chemin: en maints
endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de
source, soit  l'ouest vers le Guadiana, soit  l'est vers le Jcar ou
le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On
rencontre mme sur ce fate des lagunes temporaires sans coulement,
emplies d'une eau saumtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la
seule contre qui prsente ce phnomne: c'est une ressemblance de plus
avec le continent d'Afrique.

[Illustration: PROVINCE DE GUADALAJARA.--DFILS DU TAGE. Dessin de E.
Grandsire, d'aprs une photographie de J. Laurent.]

A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient
prtendre  l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigela et le
Zncara; mais ils roulent une si faible quantit d'eau, qui s'vapore
d'ailleurs pendant les ardeurs de l't, que les sources constantes du
Guadiana ont t considres  bon droit comme l'origine de la vritable
rivire. Ce sont les yeux (_ojos_) de Guadiana ou de Villarubia, eaux
claires qui refltent le ciel et que les habitants de ces pays altrs
ont tout naturellement compares  des yeux s'ouvrant pour contempler
l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantit d'eau
value  3 mtres cubes par seconde. Une masse liquide aussi
considrable pour une contre mal arrose vient videmment de loin et
reprsente l'coulement d'une zone fort tendue. L'opinion commune est
que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'panche de lagune en lagune
par une srie de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur
totale de prs de 100 mtres, serait le cours d'eau qui reparat aux
yeux du Guadiana. En effet, sa masse liquide est  peu prs la mme,
et la pente gnrale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre
la direction des sources. Comme si l'hypothse de la communication
cache tait incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de
Guadiana-Alto; cependant quelques gographes, notamment Coello, doutent
que le ruisseau suprieur atteigne le bassin du fleuve infrieur. Aprs
les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Zncara par un
lit pierreux; mais d'ordinaire l'vaporation suffit  les puiser en
entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de
Calatrava, est galement aliment par des sources abondantes, les yeux
de Montiel.

La grande scheresse relative des plateaux castillans contribue  donner
au climat un caractre essentiellement continental. En Espagne, les
vents gnraux de l'atmosphre sont les mmes que ceux de toute l'Europe
de l'Occident; le courant arien dominant y est, comme en Portugal, en
France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contres
doivent leur temprature modre dans les froids et les chaleurs, et
pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une
succession de saisons et des revirements soudains de temprature qui
font penser aux climats des dserts de l'Afrique et de l'Asie. Les
froidures de l'hiver y sont trs-rigoureuses, les ts sont brlants, et
les tempratures relles sont encore aggraves dans un sens ou dans
l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines
dnudes. En hiver, le _norte_, qui vient de passer sur les neiges et
les glaces des Pyrnes, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de
Guadarrama, siffle  travers les broussailles et pntre par toutes les
fissures dans les tristes rduits, des paysans. En t, le vent
contraire, le redoutable _solano_, traverse parfois le dtroit, et
gagnant le plateau par les brches de la sierra Nevada et de la sierra
Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphre qui brle la
vgtation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous
l'action de ces diverses causes mtorologiques, la plupart des villes
castillanes, dont Madrid peut tre considre comme le type, ont un
climat fort dsagrable et redout  bon droit par les trangers[158].
L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop
pntrant, surtout en hiver, ce qui a donn lieu au proverbe bien connu:
L'air de Madrid n'teint pas une chandelle, mais il tue un homme! Les
personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine dlicate, souffrent
beaucoup de cette constitution de l'atmosphre et, pendant la priode du
premier acclimatement, ont de srieux dangers  courir. Trois mois
d'hiver, neuf mois d'enfer, dit un autre proverbe, qui fait allusion
aux accablantes chaleurs de l't. On dit, il est vrai, que du temps de
Charles-Quint Madrid avait la rputation de jouir d'un excellent climat,
mais cette rputation tait peut-tre l'effet de basses flatteries 
l'adresse du matre qui avait fait choix de cette rsidence en Espagne.
Cependant le voisinage de grandes forts, actuellement disparues, devait
donner  la contre une salubrit relative et modrer les excs de
temprature.

[Note 158:

Temprature moyenne de Madrid, d'aprs Garriga...       14,37 C.
           plus haute                                 40
           plus basse                                -10
]

[Illustration: N 124.--STEPPE DE LA NOUVELLE-CASTILLE.]

De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les
dominent la varit des plantes est fort grande; mais, dans son aspect
gnral la flore prsente une singulire uniformit. Le nombre des
plantes qui peuvent supporter tour  tour des froids intenses et de
violentes chaleurs est naturellement limit; en outre, les mmes
conditions du relief et de la nature gologique du sol favorisent le
dveloppement des mmes plantes; on parcourt dans quelques districts des
dizaines et des centaines de kilomtres sans que l'on puisse observer un
seul changement notable dans l'apparence de la contre. Les vgtaux
dominants qui donnent  la nature sa couleur uniforme sont pour la
plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin
du Duero, et sur les plateaux qui s'tendent  l'est du Tage et du
Guadiana, les fourrs se composent surtout de thym, de lavande, de
romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant
mridional des monts Cantabres, les bruyres aux fleurettes roses
l'emportent sur les autres espces; les spartes aux fibres tenaces
occupent de vastes tendues sur les hautes croupes des montagnes de
Cuenca; les salicornes peuplent les roches  formations salines des
environs d'Albacete. Ces rgions, frquemment dsignes sous le nom de
steppes castillans, mriteraient plutt la dsignation de dsert: la
nature du sol et la grande raret de l'eau ont laiss  la contre sa
nudit primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bossel de
croupes monotones, la steppe se dveloppe en de vastes tendues sans
arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur
les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit
pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de
plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge
par les interminables plaines de la Manche, la Terre dessche des
Arabes; les champs de bl, les vignes, les ptis, y sont entremls de
chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins  vent montrent 
peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena
sont recouvertes principalement de cistes d'espces diverses; du haut de
certaines montagnes on n'aperoit dans tout l'horizon que le tapis des
_jarales_ d'un vert tantt bleutre, tantt brun, suivant les saisons;
au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige
frachement tombe.

Quant aux arbres, on ne les voit plus gure en forts ou en bois
clair-sems que sur les pentes des montagnes. Les chtaigniers et
surtout les chnes se rencontrent dans la zone infrieure;
chnes-tauzin, chnes-liges, chnes-nains, chnes  glands doux et
autres espces encore sont les restes de l'ancienne parure forestire de
la contre. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se
retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibrie, croissent jusqu' la
limite de la vgtation arborescente; ils forment encore des bois
tendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de
sable mouvant, qui s'tendent au nord de la chane de Guadarrama, dans
les provinces d'Avila, de Sgovie, de Valladolid, sont galement
revtues de pins; ces terres, analogues aux landes franaises, ne se
prteraient facilement  aucune autre culture que celle du pin, arbre
qui fournit au moins le bois et la rsine.

Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forts qui
recouvrent les montagnes. Les ours taient nombreux au commencement du
sicle sur le versant mridional des monts Cantabres et dans la sierra
de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les
renards peuplent les fourrs de Guadarrama, de Gredos, de Gata, 
distance des habitations humaines; on y rencontre mme des bouquetins.
Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le livre et tout le
menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forts de
chnes; o il atteint une taille et une force tonnantes; mais le porc
domestique,  peine moins sauvage que son congnre, et men souvent par
des gardeurs dguenills, qui rappellent les barbares des anciens jours,
dispute les glands  l'animal encore libre. Jadis, aprs le triomphe des
chrtiens sur les mahomtans, c'tait un acte mritoire d'entretenir de
grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes
dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure,
peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du
moins par les hordes porcines,  l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre
souvent sur la lisire des forts de chnes. Les pourceaux noirs des
environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne,
 cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchs de la
Pninsule.

L'tendue si considrable des pturages a fait de l'industrie pastorale
le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et,
par un retour naturel, l'lve des moutons et du gros btail a augment
la superficie des pturages, aux dpens des forts et des terres en
culture. Certaines rgions des deux Castilles se prtent admirablement 
la production des crales et donnent des rcoltes moyennes d'une grande
abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, o
coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarit,
les eaux d'une nappe souterraine qui s'tend  une faible profondeur
au-dessous de la surface; telles sont aussi la _mesa_ de Ocaa et
d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la
scheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidit cache. Sur
les terrains arides et pierreux, la vigne, cultive avec intelligence,
pourrait donner des produits exquis; mme laisse presque uniquement aux
soins de la Mre bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de
qualit suprieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du
campo de Calatrava. L'agriculture, aide par le travail de restauration
des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurs,
mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorit de la routine, la
persistance des coutumes fodales plus ou moins modifies, quelquefois
aussi le dcouragement produit par de longues scheresses, ont maintenu
les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes tendues de terres
excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs
pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilises que comme
de simples ptis; pendant une saison elles sont animes par les
troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu' l'anne suivante, que de
mornes solitudes.

Pour se nourrir, la plupart des troupeaux _merinos_, composs chacun
d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000  1,200
animaux, ont  traverser prs de la moiti de l'Espagne. Un _mayoral_,
assist d'autant de _rabadanes_ qu'il a de troupeaux distincts, dirige
cette bande de brebis d'tape en tape; chaque _rabadan_ commande  son
tour  tout un petit groupe de subordonns. Les meilleurs bergers sont,
dit-on, ceux du district de Blia, dans la province de Leon; ce sont
aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement
d'avril, les merinos abandonnent leurs pturages de l'Andalousie, de la
Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant  travers le
pays une large zone, d'o la poussire s'lve en nuages pais. La loi a
fix  80 mtres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis
dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'cartent sans cesse
 droite et  gauche, surtout aux abords de leurs gtes de nuit. Parmi
les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de
Sgovie, d'Avila, de Puerto de Baos; les autres poussent jusque sur le
plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo,  l'Urbion et aux montagnes
Cantabres; puis,  la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau,
les btes reprennent le chemin du pays extrme ou Estremadure. Sans
tenir compte des invitables dtours de la route et des dplacements
incessants sur le lieu de pture, l'espace que parcourent certains
troupeaux dans l'anne dpasse un millier de kilomtres. Le territoire
entier, on peut le dire, est expos aux ravages du mouton, cet animal
qu'un conomiste dit tre la bte froce par excellence. Jadis il
tait bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de
brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient  la
puissante corporation de la _mesta_, disposant depuis le commencement du
seizime sicle d'une autorit vraiment royale. Les grandes maisons
princires, les communauts religieuses qui s'taient associes pour
exploiter en commun les pturages de l'Espagne, avaient en mme temps
usurp d'exorbitants privilges sur les terres d'autrui, jusqu' celui
de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude
devant eux. C'est en 1836 seulement que la _mesta_ fut abolie et que les
propritaires _estremeos_ reprirent le droit de cultiver leur domaine
ou de le laisser en pturage au mieux de leurs intrts.

Cependant, en dpit de tous les avantages que la nature et les coutumes
avaient faits  l'industrie pastorale, les races d'animaux dgnraient.
L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitime sicle avait donn au
reste de l'Europe les beaux moutons mrinos, a fini par tre oblige
d'importer  son tour des espces trangres pour renouveler ses
bercails. De mme, les mulets, que leur force et la sret de leur pied
rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des
Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de
l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont
principalement les leveurs du Poitou qui gardent dans leurs tables les
baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques
introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en
a jamais t assez considrable pour qu'on les dise acclimats sur le
sol de la Pninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que
par sa flore de plantes cultives et de vgtaux croissant en libert,
les plateaux des Castilles gardent ce caractre d'uniformit qu'ils ont
aussi par leur relief gnral et leur aspect gologique.

Les habitants eux-mmes ressemblent singulirement  la terre qui les
porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur
langage, majestueux dans leur dmarche, gaux dans leur humeur; mme
quand ils se rjouissent, ils se comportent toujours avec dignit; ceux
d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps rglent
jusqu' leurs moindres mouvements par une tiquette gnante et monotone.
Cependant ils aiment aussi la joie,  leurs heures, et l'on cite surtout
les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la
gaie sonorit de leur chant. Le Castillan, quoique toujours
bienveillant, est fier entre les fiers. _Yo soy Castellano!_ Ce mot
remplaait pour lui tout serment. L'interroger davantage et t
l'insulter. Il ne reconnat point de suprieurs, mais il respecte aussi
l'orgueil de son prochain et lui tmoigne dans la conversation toute la
politesse due  un gal. Le terme de _hombre_, dont les Castillans, et 
leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller,
n'implique ni subordination ni supriorit et se prononce toujours d'un
accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de mme valeur.
Tous les trangers qui se trouvent pour la premire fois au milieu d'une
foule,  Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frapps de
l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, lgants et
loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de
l'autre. En tmoignage de ces moeurs galitaires, on peut citer la
petite ville de Casar, non loin de Cceres, o nagure encore subsistait
une coutume dont nulle autre contre d'Europe n'offre d'exemple. Les
habitants, au nombre d'environ 5,000, se rputaient tous parfaitement
gaux en grade, conditions, qualit, et veillaient avec le plus grand
soin  ce que cette galit ne ft jamais altre par aucun signe
extrieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient tabli
d'anciennes chartes.

Quoique les Castillans soient devenus les matres du reste de l'Espagne,
grce  leur courage tenace et  la position centrale qu'ils occupaient,
cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la
capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la
Pninsule, n'est une cit castillane qu'au point de vue gographique,
mais ce ne sont pas les indignes qui y parlent le plus haut. Galiciens
et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y
rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font
remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On
ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les
vritables reprsentants du caractre espagnol, et s'expose-t-on ainsi 
faire de grandes mprises dans ses jugements. A bien des gards, ces
hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord.
Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualits des Castillans pour la force
et la dignit du caractre, on ne peut les accuser de leur ressembler
par la lenteur et l'apathie de l'esprit!

L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute
l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation
administrative, politique et commerciale, il est galement produit par
la raret des habitants sur le plateau des Castilles. La population
prsente des vides que les migrants des districts plus riches en hommes
peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mmes les ressources
de leur pays, les Castillans sont obligs de laisser des colons
s'installer chez eux. D'une manire gnrale, on peut dire que les
Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrnes et des Balares
viennent faire  Madrid la besogne matrielle, tandis que les
Mridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans
eux-mmes ne suffiraient ni  l'un ni  l'autre ordre de travaux. Dj
l'pret du climat et l'avarice du sol, compares  celui des rgions
littorales, devaient, nous l'avons vu, arrter l'accroissement des
populations sur les plateaux; mais  ces causes naturelles sont venues
s'en ajouter d'autres appartenant  l'histoire. Il n'est pas douteux que
si les habitants des Castilles n'avaient pas eu  subir le rgime
conomique et politique auquel ils ont t soumis, ils auraient utilis
mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arroses par le Duero, le
Tage, le Guadiana. Si la densit de population de certaines provinces
castillanes est  peine de 13 habitants par kilomtre carr, ce n'est
pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.

Quoique toute statistique prcise relative au pass de l'Espagne manque
aux historiens, les autres documents transmis par les crivains
permettent d'affirmer qu'autrefois la rgion des plateaux castillans a
t beaucoup plus peuple qu'elle ne l'est de nos jours. La valle du
Tage, les campagnes du Guadiana taient couvertes de villes devenues
aujourd'hui des bourgades; le fleuve tait navigable de Tolde  la mer,
soit qu'il roult une quantit d'eau plus considrable, soit plutt
parce que son lit et ses bords taient mieux entretenus. L'Estremadure,
qui est actuellement l'une des provinces les plus dsoles de l'Espagne,
celle qui, proportionnellement  son tendue, nourrit le moins d'hommes
et les nourrit le plus maigrement, tait trs-fortement peuple du temps
des Romains: c'est l que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cit
la plus considrable de la Pninsule. Sous la domination des Maures,
cette contre continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les
diverses rgions de l'Ibrie; ses plaines si fcondes, aujourd'hui
presque inutiles  l'homme, lui donnaient alors des produits en
abondance. Les cits ont t remplaces par les solitudes; les gents,
les bruyres et les cistes ont succd aux crales et aux arbres
fruitiers.

Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le
bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont t l'une des
grandes causes de la dsolation des provinces centrales de l'Espagne et
notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre diffrent, outre
les causes gnrales de dcadence pour la Pninsule entire, ont aussi
contribu au dpeuplement des plateaux. Le grand nombre de _castillos_
qui ont donn leur nom aux provinces centrales, l'inscurit du travail,
la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne,
les communauts religieuses et les ordres militaires, Alcntara,
Calatrava et autres, eurent pour consquence fatale de dgoter le
cultivateur et de l'loigner de la terre; les champs retombrent en
friche, la misre devint gnrale; les villes et les villages se
dpeuplrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres
_conquistadores_ originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs
prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante
du pays fut entrane  leur suite. Les imaginations s'allumrent, un
esprit gnral d'aventure s'empara des habitants, la paisible
agriculture fut tenue en mpris, et des milliers d'hommes qui ne
pouvaient s'embarquer pour l'Amrique allrent chercher fortune dans les
villes et les armes. Par une suite naturelle de cette migration, de
vastes tendues de pays se trouvrent changes en pturages, les grands
propritaires de troupeaux s'en emparrent, et quarante mille bergers,
voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de gnration
en gnration, enlevs au travail des champs et au renouvellement des
familles. C'est ainsi que les _Estremeos_, quoique les meilleurs des
Espagnols peut-tre, sont devenus, comme on les appelle, _los Indios de
la nacion_.

En mme temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en
culture acquise; aprs avoir t pour un certain nombre d'industries
l'initiatrice de l'Europe, elle cessait mme de pouvoir l'imiter. De
toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Lon et la
Vieille-Castille sont peut-tre, aprs l'Estremadure, celles o la ruine
du commerce et de l'industrie a t la plus complte: c'est l que les
populations ont le plus rapidement fait retour  la barbarie primitive.
Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolde
notamment, sont bien bas tombs; mais c'est dans la valle du Duero, l
o s'est constitue la puissance de l'Espagne chrtienne, que la
dcadence s'est montre dans toute sa tristesse. La rgion qui occupe le
versant septentrional de la sierra de Guadarrama tait, il y a trois
sicles, la contre de la Pninsule la plus riche en manufactures; les
lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Sgovie, taient
renomms dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernire de ces
villes occupaient 54,000 ouvriers; Brgos, Aranda del Duero taient des
cits de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait,
des foires si importantes par le mouvement des changes, qu'on lui avait
donn le nom de Petites Indes, _India Chica_. Sous la lourde
oppression que les tribunaux ecclsiastiques, le fisc, la grande
proprit faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du
Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument
incapables de lutter avec la concurrence trangre. C'est ainsi que des
contres de l'Espagne d'o il n'y avait pourtant pas de Maures 
expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les
habitants les plus industrieux taient exils en foule; des villages
entiers disparurent; de villes, grandes et riches nagure, comme Brgos,
il ne resta plus que le nom, dit un auteur du dix-septime sicle. A
dfaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait
encore  prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer
la dcadence gnrale, que le manque de communications et la pnurie du
combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la
contre, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un ct
vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en
rapport avec l'tranger.

[Illustration: N 125.--SALAMANQUE ET SES DESPOBLADOS.]

La dpopulation et la ruine n'eussent t qu'un malheur secondaire si
elles n'avaient t accompagnes d'un abtissement progressif des
habitants. La fameuse universit de Salamanque et les autres coles du
pays taient devenues peu  peu des collges de dpravation
intellectuelle. A la veille de la Rvolution franaise les professeurs
de la Mre des sciences se refusaient encore  parler de la
gravitation des astres et de la circulation du sang; les dcouvertes de
Newton et de Harvey taient considres par les rares savants des
Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hrsies:
ils s'en tenaient en toutes choses au systme d'Aristote, comme le seul
conforme  la religion rvle. L'Espagnol Torres raconte qu'aprs
avoir tudi pendant cinq ans  Salamanque, il apprit, tout  fait par
accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathmatiques.
Et si telle tait la situation des universits, que l'on juge de la
profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans
lesquelles devaient croupir les habitants des districts carts o
jamais les voyageurs n'apportaient un cho du monde lointain!

C'est prcisment dans la province de Salamanque,  soixante kilomtres
 peine de ce foyer des tudes, qu'au milieu de l'pre valle des
Batuecas, au-dessous des rochers de la Pea de Francia, vivent encore
des populations qualifies de sauvages, et que l'on accuse, videmment
 tort, de ne pas mme connatre les saisons. Rcemment, diverses
lgendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prtendait mme
qu'elle tait reste compltement inconnue de ses voisins jusqu'aux ges
modernes, et que deux amants en fuite l'avaient dcouverte par hasard;
mais les chartes tablissent parfaitement que, ds la fin du onzime
sicle, les Batuecas taient tributaires d'une glise des environs et
qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bti dans la valle
mme; nanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de
la valle ignoraient  quelle religion ils appartenaient. Plus au sud,
sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las
Hurdes,  peine moins difficile d'accs que las Batuecas, serait
galement habit par des paysans revenus  une sorte d'tat sauvage.

D'ailleurs toutes les rgions montagneuses des Castilles loignes des
grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins
vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On
peut citer en exemple les _charros_ de Salamanque, et surtout les fameux
_maragatos_ des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers,
conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne
passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont
considrs, probablement avec raison, comme les descendants purs de
quelque ancienne peuplade de l'Ibrie; cependant on a voulu, par une
sorte de jeu de mots, en faire des Maures Goths, c'est--dire des
Visigoths qui se seraient allis aux Maures et qui en auraient adopt
les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vtement
traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes
larges et bouffantes, des espces de gutres en drap attaches
au-dessous du genou, un habit court et serr, une ceinture de cuir, une
fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre  larges bords. Ils
sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont
taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en
poussant devant eux leurs btes de somme. Ils se mettent difficilement
en colre, mais, une fois exasprs, ils deviennent froces. Leur
fidlit est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les
plus prcieux; ils les transporteraient d'une extrmit  l'autre de
l'Espagne, et sauraient les dfendre contre toute attaque, car ils sont
fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis
que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la
terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chtives
rcoltes.

Malgr la forte originalit des Castilles et de leurs populations, on y
observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phnomne trs-lent,
mais continuel, d'galisation des hommes et des choses. Sous l'influence
du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne
et des terres unies, arrivent  ressembler de plus en plus aux autres
Espagnols, de mme que ceux-ci se rapprochent des autres Europens. Les
ressources du pays, mieux connues par les trangers, sont utilises
d'une manire plus srieuse, l'industrie renat, mais en se dplaant et
avec des formes nouvelles, suivant les dbouchs, que lui offrent les
chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les
procds qu'il dcouvre. La population se rpartit aussi en obissant 
de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mmes cits qui
servent de centres d'attraction.

Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'tat de guerre incessant
dans lequel a vcu l'Espagne du temps des Maures, ont valu  un grand
nombre de localits des Castilles l'honneur passager de porter le titre
de capitale. La succession des tapes dans les mouvements de conqute ou
de droute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine
entre plusieurs fils, telles taient les causes qui ont donn  tant de
cits des provinces de Lon et des Castilles une prminence transitoire
et leur ont assur une place dans l'histoire des hauts faits de
l'Espagne.

La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine,
n'existe plus, et l'on ne sait pas mme si les ruines que l'on montre 
quelques kilomtres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de
Duguesclin, sont bien les vestiges des murs dmolis par Scipion milien.
Mais il ne manque point de cits fort antiques ayant encore gard de nos
jours quelque importance. Telle est Lon, capitale de l'un des anciens
royaumes des Espagnes, quartier gnral d'une lgion romaine (_septima
gemina_), dont le nom corrompu (_Legio_) permet  la ville de porter des
lions dans ses armoiries: c'est la premire cit d'importance que les
chrtiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les
assises consistent partiellement en marbre jasp, est  demi ruine, et
sa cathdrale, nagure l'une des plus belles de la Pninsule, a t
transforme en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du
temps des Romains la magnifique cit d'Asturica Augusta, est plus
dchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia
moderne, doit une certaine prosprit  son heureuse position, au point
de rencontre de valles fertiles et de plusieurs routes commerciales.
Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathdrale
somptueuse du moyen ge; mais la ville elle-mme se renouvelle  cause
des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans
toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baos,
se trouvent prcisment  l'endroit o le grand tronc du chemin de
Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao,
Irun et la France. C'est aussi l que viennent s'unir les diverses
rivires qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font
mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.

Brgos, la ville qui a conserv une sorte de prminence comme ancienne
capitale de la Vieille-Castille, est fort dchue de la splendeur
d'autrefois; ses rues et ses places sont presque dsertes, et la foule
qui se presse  certaines heures devant les glises, les htels ou la
gare du chemin de fer est en grande partie compose de mendiants. Mais
Brgos est toujours une cit fire: elle montre avec orgueil ses
difices anciens, et surtout sa cathdrale, monument ogival du treizime
sicle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures,
la lgret des flches et des clochetons. Cette glise, cisele comme
un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets
rvrs, notamment un fameux Christ, en partie revtu de peau humaine,
sont le plus richement enchsss; on y voit aussi le coffre clbre que
le Cid avait donn en gage  des Juifs en l'emplissant de sable et de
l'or de la parole. Brgos, noble entre les nobles, se vante de
possder les cendres du Cid Campeador, que la lgende fait natre dans
le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des
environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas,
sont des difices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs
trsors d'art, mais ils restent fort curieux par les dtails de leur
architecture.

Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entire, est
beaucoup mieux situe que Brgos. Moins haute de 180 mtres, elle jouit
d'un climat prfrable et se trouve prcisment dans la plaine o le
cours suprieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec
toutes les rivires orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga,
gonfl de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid,
l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre
toutefois qu'au temps o elle tait peuple d'Arabes; elle a de
nombreuses fabriques, fondes par des Catalans. Du reste Valladolid la
noble a, comme Brgos, des monuments curieux et des souvenirs
historiques. On y montre la maison o mourut Colon, celle, o vcut
Cervantes, la riche faade du couvent de San Pablo o rsidait le moine
Torquemada, que l'on dit avoir prononc plus de cent mille
condamnations, et fait prir huit mille hrtiques par le fer ou le feu.
C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et
du Pisuerga, que s'lve le chteau de Simancas, enfermant le prcieux
dpt des archives espagnoles.

En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis
Zamora, jadis nomme la bien enceinte, des murs contre lesquels vint
longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus clbre par les
chants du _romancero_ qui parlent de sa gloire passe que par son
importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant
qu'une sorte d'impasse, et, quoique destine  se trouver un jour sur la
grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe
continentale, elle ne se rattache  la frontire portugaise que par de
mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et
dans les gorges prilleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise
sur le Tormes, en face des promontoires avancs de la sierra de Gata,
n'est gure mieux pourvue en voies de dgagement vers le Portugal: de ce
ct, la nature oppose encore toutes les asprits de son relief
primitif aux rapports entre les hommes.

Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succd  Palencia comme
sige d'universit.  l'poque de la Renaissance, elle tait
non-seulement la mre des vertus, des sciences et des arts, elle tait
aussi la petite Rome castillane, et l'on peut dire qu'elle mrite
encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches,
qu'leva Trajan, et par ses beaux difices du quinzime et du seizime
sicle, que distinguent une rare lgance et une sobrit relative, bien
peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant  la suprmatie
intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits  y prtendre, depuis
qu'en s'attachant obstinment aux traditions du pass, elle s'est laiss
distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.

[Illustration: ALCAZAR DE SGOVIE ET VALLE DE L'ERESMA. Dessin de
Taylor, d'aprs une photographie de MM. Lvy et Cie.]

A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis
fameuse de Medina del Campo, que brlrent les nobles pendant la guerre
des _comuneros_, ont de l'importance comme marchs agricoles pour
l'expdition des crales que produisent les campagnes fcondes des
alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra
de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isol porte la
cit d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine
 bl, aux maisons en pis d'aspect maussade. Avila est encore
aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzime sicle.
Les murailles de la vieille cit sont tonnamment conserves; sur
quelques points, cette enceinte norme, avec ses rondes tours de granit
et ses neuf portes, semble avoir t tout rcemment btie. La cathdrale
est aussi une vritable forteresse, mais c'est en outre une merveille
d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus dlicat. Ces
oeuvres d'art contrastent singulirement avec des sculptures d'animaux
taills dans le granit par des artistes grossiers, appartenant
probablement aux anciennes races aborignes. Il en existe encore
beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de taureaux de
Guisando, d'un village de la sierra de Gredos o il s'en trouve
plusieurs. C'est l que, par fidlit  quelque tradition des anctres,
des Castillans allaient autrefois jurer obissance  leurs rois.

Sgovie, aux gens aviss, a quelque ressemblance avec Avila. Comme
cette ville, elle est situe dans le voisinage immdiat des montagnes,
prs d'un affluent du Duero. Jadis btie par Hercule, ainsi que le veut
la lgende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle
se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpe, que
les indignes disent tre en forme de navire, la poupe regardant
l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus
du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'lvent les restes de
l'Alczar maure, au puissant donjon carr, crnel de tourelles, tandis
que la cathdrale, situe vers le centre de la ville, est cense figurer
le grand mt. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire
que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte
 Sgovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jet
entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que
les conqurants de l'Ibrie aient laiss dans la Pninsule. D'autres
constructions que l'on visite non loin de Sgovie, sur les premires
pentes boises de la sierra, appartiennent  une poque bien infrieure
par le got: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja,
l'un des Versailles de Madrid. Les difices sont sans beaut, mais les
ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en
abondance.

Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de
Gredos, de Gata, la cit la plus fameuse dans l'histoire est la vieille
Tolde: c'est la _Ciudad Imperial_, la mre des villes, celle que Juan
de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la couronne de
l'Espagne et la lumire du monde. Dj construite depuis longtemps, dit
la lgende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Sgovie,
elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de hros et de demi-dieux.
Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'tre btie sur sept collines,
dont on reconnat plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments
qui les recouvrent. Mais, en dehors des mrites fictifs que lui donnent
les historiens nationaux, Tolde a la relle beaut que lui donnent ses
portes, ses tours, ses difices de l'poque musulmane et des sicles
chrtiens. Sa cathdrale, l'difice primatial des Espagnes, est d'une
blouissante richesse, qui contraste singulirement avec la pauvret des
maisons environnantes. La ville est fort dchue. On sait ce qu'y est
devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans
libres ont t remplacs par une manufacture gouvernementale et que les
lames portent une estampille officielle. Nombre de localits des
environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les dbris
mmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est
par hasard que l'on a dcouvert en 1858,  la Fuente de Guarrazan, sous
les sillons ingaux d'un champ, la cave o se trouvaient suspendues neuf
couronnes royales d'un travail curieux.

En aval de Tolde, sur le cours du Tage, auquel vient se runir
l'Alberche, Talavera de la Reyna, attache  la rive gauche du fleuve
par un pont de 400 mtres, a conserv quelques restes de ses industries
des soies et des faences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres
villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans
importance. Le pont trois fois sculaire d'Almaraz, dont les deux arches
franchissent le fleuve  une vertigineuse hauteur, est loign de toute
ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait
autrefois la route romaine d'Emerita  Salmantica, et que l'on dit avoir
t form de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit
que de faibles dbris. Alcntara, c'est--dire en arabe, le Pont par
excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontire du Portugal,
est le chef-d'oeuvre des difices romains de l'Espagne: le nom de
l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, avec un art
divin, est celui d'un Espagnol. Le pont fut achev en 105, sous le
rgne de Trajan; restaur avec soin en 1543, il l'a t de nouveau
rcemment, et runit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades
de granit, que surmonte, prcisment au centre, un arc de triomphe, on
voit  une grande profondeur s'couler rapidement l'eau du Tage, qui,
suivant les saisons, s'lve ou s'abaisse de vingt  trente mtres dans
son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est  50 mtres
au-dessous du viaduc.

Malgr la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le
Tage espagnol est encore si peu utilis pour l'armement et pour la
navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont
loignes de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours  une
trentaine de kilomtres au nord du fleuve, sur une colline couverte de
jardins et de vergers d'o la vue s'tend au loin, d'un ct sur les
hautes montagnes souvent charges de neiges, de l'autre sur de belles
plaines accidentes et verdoyantes. Cceres,  l'air salubre, est  peu
prs  une gale distance au sud du fleuve. Il en est de mme pour
Trujillo, la ville  demi ruine o les conqurants du Prou expdirent
pourtant de si prodigieux trsors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir
que ses bandes de porcs et ses troupeaux de btail. Dans la partie de
l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance,
Badajoz, Mrida, Medellin, Don Benito, ont une position plus
avantageuse; elles sont situes au bord du fleuve.

Badajoz est  quelques kilomtres  peine du mince ruisseau qui spare
l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas,
elle garde la frontire espagnole, et sa cathdrale, qui doit servir de
refuge en cas de sige, est en mme temps une citadelle  l'preuve de
la bombe; mais le rle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle
est charge de servir d'intermdiaire principal de commerce entre les
deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des
confins, a fait de la ville un entrept d'changes entre Lisbonne et
Madrid. Mrida se trouve sur la mme voie ferre; mais, fort dchue de
son ancienne prosprit, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut
jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mrida est celle qui a conserv
le plus de monuments de l'poque romaine; elle a son arc de triomphe,
son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son
amphithtre aux sept ranges de gradins, sa naumachie, un vaste cirque
dont l'arne est envahie par les cultures, un forum, des routes paves,
des bains, enfin un admirable pont de prs de 800 mtres de longueur et
compos de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, galement
clbre et  bon droit, n'a gure plus d'un demi-kilomtre; il date de
la fin du seizime sicle.

Quoique beaucoup plus connue  cause de ses monuments du pass, Mrida
est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville
de l'Estremadure situe plus haut sur le cours du Guadiana,  l'issue de
la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque
entirement ignore de la lgende et de l'histoire. Elle a t fonde au
commencement du seizime sicle par des fugitifs, les uns quittant leurs
villages pour chapper  une inondation du fleuve, les autres cherchant
 se soustraire aux cruauts du comte qui dominait  Medellin. De mme
que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands
avantages que lui donne la fertilit du territoire environnant; ses
fruits et surtout ses melons d'eau sont fort apprcis. De l'autre ct
du Guadiana les plaines qui se relvent vers la sierra de Montanchez et
celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai
trsor pour l'amendement des campagnes puises. L'Angleterre et la
France ont import dj de l'Estremadure une certaine quantit de ces
phosphates, mais on peut dire que l'immense rserve des agriculteurs
futurs est  peine entame.

Les villes de la Manche, dans le bassin suprieur du Guadiana, ne sont
gure plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont
que de rares constructions du moyen ge. Ciudad-Real, jadis fort
industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles;
Daimiel, prs de laquelle se trouvait le chteau principal de l'ordre de
Calatrava; Manzanars, o se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie
et d'Estremadure; Val de Peas, aux collines pierreuses, tirent leur
importance principale de leurs entrepts, o s'emmagasinent les bls et
les vins de la contre. Almaden, c'est--dire la Mine, situe dans une
des longues valles de roches siluriennes qui s'tendent au nord de la
sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois sicles
fournirent au Nouveau Monde tout le mercure ncessaire  l'exploitation
des mines d'or et d'argent et d'o l'on extrait encore en moyenne plus
de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mtre cube de terre y donne
environ 200 kilogrammes de mtal; malheureusement le travail des mines
est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne,
entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du
temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.

Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est
beaucoup plus fameuse par le roman que par les vnements rels. Les
fiers chevaliers de Calatrava, dont les chteaux se dressent encore a
et l, sont oublis, mais on se rappelle toujours le chevalier de la
Triste Figure qu'a fait vivre le gnie de Cervantes. Toboso, les
champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins  vent dont on voit
les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonns, font surgir
devant la pense le type immortel de l'homme qui se dvoue  faux et que
poursuivent la moqueuse destine et les sarcasmes de ceux pour lesquels
il se dvoue.

La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop ingal et
ravin, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et
l'Estremadure. Les agglomrations de quelque importance y sont peu
nombreuses, et la capitale elle-mme, Cuenca, n'est qu'une ville
provinciale de troisime ordre; elle n'a gure, comme Tolde, que les
souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un
rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes o coulent le
Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localits mritant le nom de
villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. L, sur les bords
du Henars, se succdent deux cits de fondation antique, Guadalajara,
alimente par un aqueduc romain, et Alcal, la patrie de Cervantes, la
ville universitaire qui eut jadis jusqu' 10,000 tudiants dans ses
murs. Si la fantaisie royale avait fait choix,  la place de Madrid, de
l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de rsidence, elles
eussent acquis la mme, prosprit que la capitale actuelle de
l'Espagne, car leur position gographique relativement  l'ensemble de
la Pninsule n'est pas moins heureuse.

Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces
capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles
n'avaient t la rsidence d'une cour, seraient toujours restes de
petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque
le Manzanars est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de
printemps, peu favorise par le climat et la nature du sol, Madrid
offrait certainement moins d'avantages que Tolde, la vieille cit
romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut t choisie comme
capitale, elle ne pouvait manquer d'acqurir peu  peu la prpondrance,
mme au point de vue du commerce et de l'industrie.

En effet, Madrid jouit, grce  sa position centrale, d'une prminence
naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situes en dehors du
haut bassin du Tage. D'aprs la tradition, le milieu mathmatique de la
Pninsule se trouverait  une faible distance au sud de Madrid: ce
serait la petite localit de Pinto, dont le nom est driv, dit-on, du
latin _Punctum_, ou point central par excellence. Des calculs prcis de
triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont tromps dans
leur mesure approximative; mais,  la simple vue de la carte, on voit
que l'cart ne doit pas tre considrable: c'est bien dans la plaine
domine au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le
centre de figure de l'Ibrie. Toutes les fois que les diverses provinces
d'Espagne ont essay de se grouper en un mme corps politique, ou
qu'elles ont d se soumettre  un pouvoir centralisateur, c'est dans
cette rgion que devaient se nouer les relations et de l que devait
partir l'action du gouvernement. L aussi devait s'oprer le fait
matriel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire
des nations.

[Illustration: N 186.--MADRID ET SES ENVIRONS.]

A l'poque romaine, Tolde, dont la position n'est pas moins centrale
que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place
d'armes principale de l'Espagne et le trsor gnral o venaient
s'entasser les produits des mines avant d'tre expdis en Italie.
Pourtant  cette poque l'Espagne n'tait encore qu'une colonie, et
l'attraction de Rome impriale avait pour consquence de dplacer le
centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la
Mditerrane. Ds qu'elle se fut dfinitivement dtache de Rome,
l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville
de Tolde: c'est l que se tinrent les conciles et que s'tablit le
pouvoir dirigeant de l'glise, c'est aussi l que s'installrent les
rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolde fut la capitale
religieuse et politique du royaume; quand cette citadelle de l'Espagne
fut tombe au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux
Pyrnes et aux montagnes des Asturies, eut bientt succomb.

La division de la Pninsule entre deux races et deux religions sans
cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute
valle du Tage; de rgion centrale elle devint zone limitrophe, et
marche dbattue entre les armes; les capitales devaient se dplacer
avec les alternatives des batailles. Mais, ds que les Maures eurent t
expulss de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths,
son centre de gravit naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord
les souverains hsitrent entre l'antique Tolde et sa voisine, la
petite ville de Madrid, o les Corts avaient tenu plusieurs fois leurs
sances, o des rois de Castille avaient rsid. Tolde avait de grands
avantages: riche en palais et en magnifiques dbris du pass, elle
s'lve au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et
par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son
ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais
elle prit part  l'insurrection des _comuneros_ contre Charles-Quint,
tandis que Madrid devint le sige des oprations militaires contre les
citoyens rvolts. C'est l probablement ce qui dcida du sort respectif
des deux villes. Roi, courtisans, employs s'accordrent  trouver le
sjour de Madrid plus agrable, d'autant plus que cette ville ouverte
offrait l'avantage rel de pouvoir s'tendre librement dans la plaine.
En 1561, Philippe II avait compltement termin l'vacuation des deux
anciennes capitales, Valladolid et Tolde: cette dernire ne gardait
qu'une part de royaut, comme sige du tribunal de l'Inquisition. En
vain Philippe III essaya de rendre  Valladolid le rang de capitale,
l'attraction naturelle du centre ramena la cour  Madrid. Depuis cette
poque, l'institution des coles, des muses, des grands tablissements
publics, les usines, les fabriques de toute espce, et surtout la
convergence des routes et des chemins de fer, ont assur  la ville
grandissante un rle d'une telle prpondrance que, dans les conditions
actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilge que donne
 Madrid la facilit de ses rapports, trop lentement tablis, avec les
extrmits de la Pninsule, a fini par compenser tous les graves
dsavantages qui proviennent de son milieu immdiat. Madrid devait
profiter aussi du rle intellectuel de premier ordre que lui assure
l'usage, devenu gnral en Espagne, de la noble langue castillane. C'est
 Tolde, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda,
cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix, se parle dans
toute sa puret; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit
et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui
donnent les journaux et la presse pour rduire les autres dialectes de
la Pninsule  l'tat de patois et pour imprimer  tous les esprits
comme un sceau castillan. En temps de libert, c'est  la Puerta del
Sol, l'agora des Madrilgnes, que se fait en grande partie l'opinion
publique des Espagnols.

Si Madrid a depuis longtemps distanc toutes les autres cits de la
Pninsule par son action politique, aussi bien que par son travail
industriel et son mouvement commercial, elle est reste bien au-dessous
de Tolde, de Sgovie, de Salamanque pour la beaut des monuments.
Depuis qu'elle a commenc de s'agrandir, elle n'a eu  traverser que des
ges de mauvais got ou d'indiffrence artistique, pendant lesquels les
architectes n'ont eu d'autre mrite que d'lever des constructions
normes talant aux regards une lourde majest. Par compensation, les
trsors d'art que possde Madrid sont inestimables. Son muse de
tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection
de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines
d'admirables toiles signes des noms de Velasquez, Murillo, Ribera,
Zurbaran, Titien, Vronse, Raphal, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est
une autre Florence, sinon par son atmosphre d'art et de posie, du
moins par sa prodigieuse richesse en oeuvres des grands matres [159].

[Note 159: Villes principales des plateaux castillans, avec leur
population approximative, en 1870:

Madrid................... 332,000 hab.

     VIEILLE-CASTILLE.
Valladolid...............  60,000  
Brgos...................  14,000  
Salamanque (Salamanca)...  13,500  
Palencia.................  13,000  
Zamora...................   9,000  
Sgovie (Segovia)........   7,000  
Leon.....................   7,000  
Avila....................   6,000  

     NOUVELLE-CASTILLE.
Tolde (Toledo)..........  17,500  
Almagro..................  14,000  
Daimiel..................  13,000  
Ciudad Real..............  12,000  
Val de Peas.............  11,000  
Almaden..................   9,000  
Manzanars...............   9,000  
Cuenca...................   7,000  
Talavera de la Reyna.....   7,500  
Guadalajara..............   6,000  

     ESTREMADURE.
Badajoz..................  22,000  
Don Benito...............  15,000  
Cceres..................  12,000  
Villanueva de la Serena..   8,000  
Plasencia................   6,000  
Mrida...................   6,000  
]

[Illustration: N 127.--ARANJUEZ.]

Immdiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro,
s'tendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuples; la ville
est ceinte de feu, dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux
siliceux qui parsment les champs des alentours. Ces espaces sont fort
tristes  parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit
Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage,
soit, dans son amphithtre d'pres rochers, l'immense difice de
l'Escorial, bti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour
emplir tout un cimetire, soit encore les divers palais de plaisance qui
s'lvent dans les vallons boiss de la sierra de Guadarrama et de ses
avant-monts. Ces rgions ombreuses, qui fournissent  Madrid l'eau pure
de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent
encore  la cit bruyante le charmant contraste de la nature libre et
sauvage. Nagure on y voyait mme un district dont la population se
disait indpendante des Castilles. Un des petits bassins latraux de la
valle de Torrelaguna possda pendant plus de mille ans le privilge
d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'poque de
l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en
assez grand nombre se rfugier dans ce cirque de monts faciles 
dfendre et russirent  s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se
donnaient  eux-mmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'taient
choisi et dont la dignit tait hrditaire de mle en mle reconnut la
suzerainet des rois de Castille aprs l'expulsion des Maures, mais il
garda son titre, que l'on voulut bien reconnatre, sans doute  cause de
la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage
du trne. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du
dix-huitime sicle et qui de son mtier tait porteur de bois, se lassa
d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bton de commandement
entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dpendent
de la juridiction d'Uceda.




III

ANDALOUSIE.


Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrgularits du
contour, l'Andalousie, l'ancienne Btique, est une rgion naturelle
parfaitement distincte du reste de l'Espagne et prsentant un caractre
tout spcial par son relief et son climat. Bien diffrente des plateaux
castillans et des versants rapides des provinces mditerranennes et
atlantiques, elle forme une grande valle, incline d'une pente gale
entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du ct de la
mer. A l'autre extrmit de la Pninsule, le bassin de l'bre est la
contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie
trs-incomplte,  cause des montagnes qui en obstruent partiellement
l'entre. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cdiz,
le fleuve de l'Andalousie se dveloppe avec une rgularit parfaite,
paralllement au littoral mditerranen, et des deux cts, les crtes
des monts se maintiennent  une distance sensiblement gale du fond de
la valle. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible
partie des provinces andalouses qui dverse ses eaux, soit dans le
Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la
Mditerrane [160].

[Note 160:

Bassin du Guadalquivir.    54,000 kilomtres carrs.
Provinces andalouses...    73,473        
Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carr.
]

Sur la frontire du Portugal, les monts peu levs, mais aux allures
fort tourmentes, qui font partie du systme marianique ou de la sierra
Morena forment un vritable labyrinthe, ravin par les torrents.  ct
des roches de granit, d'normes masses ruptives de porphyres et
d'ophites s'entremlent en massifs irrguliers, o les eaux ne peuvent
trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio
Tinto, que par de longs dtours. Les monts de ce district qui affectent
le plus la forme de chanes distinctes sont la sierra de Aracena, au
nord des rgions minires du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'lve
au milieu d'un vritable dsert sur les confins du Portugal, et la
sierra de Tdia, dont les eaux descendent au sud vers Sville.

A l'orient de ce dernier massif, le systme orographique, o
s'enchevtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du
Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes tendues,
n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits
chanons, orients pour la plupart dans la direction de l'ouest  l'est,
indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement;
telles sont, parmi ces artes secondaires, la sierra de los Santos et
celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le
sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du
fate entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espce de plateau
coup du ct du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine,
notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de
montagnes; mais au nord, des rgions tendues sont  peine moins unies
et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanars. Tels
sont Los Pedroches, vritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par
l'aspect gnral du terrain.

Immdiatement  l'est de ce plateau si peu accident, commence la sierra
Morena proprement dite, ainsi nomme (montagne Noire) des pins  la
sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la
dsigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du
ct du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Frquemment interrompue par
les brches o passent les eaux du versant mridional de la Manche,
cette chane, que l'on doit considrer comme un simple rebord du plateau
des Castilles, est d'une hauteur fort ingale; mais c'est prcisment 
son extrmit orientale,  l'endroit o, sous le nom de sierra de
Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines
d'Albacete, que s'lve la cime culminante du systme entier, la Punta
de Almenara. Un chanon secondaire qui s'abaisse au sud vers le
Guadalquivir, la Loma de Chiclana, spare l'un de l'autre les deux hauts
affluents du fleuve.

Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait
remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins
limitrophes. Les masses schisteuses de la chane, perces  et l de
roches ruptives, n'ont pu rsister  l'action des eaux, et c'est 
travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les
rivires tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-mme,
qui s'ouvre un dfil  travers le prolongement de la sierra Morena, les
eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena
se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie.
Plus  l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus
hroques encore, le Puertollano et le Fresnedas, ns dans les monts de
Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chanons parallles
de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres artes secondaires,
avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en
aval d'Andjar. Mmes phnomnes pour le Rumblar le Magaa, le
Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mmes conditions
gologiques l'ont produit en mainte autre contre, il se trouve que la
ligne de fate entre les eaux divergentes ne concide nullement avec la
ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de fate se dveloppe
sur le plateau de la Manche, paralllement  l'arte de la sierra Morena
et  une distance moyenne de 20 kilomtres au nord.

[Illustration: N 128.--BASSIN DU GUADIANA ET DU GUADALQUIVIR.]

[Illustration: VUE GNRALE DU DFIL DE DESPEAPERROS. Dessin de
Grandsire, d'aprs une photographie de M. J. Laurent.]

On comprend que les phnomnes d'rosion causs par cette disposition
des pentes ont d crer  travers la montagne des gorges d'un effet
saisissant. La plus fameuse de toutes,  cause de la grande route et du
chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en
Andalousie, par une srie de viaducs jets d'une falaise  l'autre, est
le dfil de Despeaperros ou Prcipite-chiens. La formidable clus, du
fond de laquelle monte la voix du torrent, parat d'autant plus belle,
qu'elle mne du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes
de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, aprs avoir parcouru toute
l'Europe, considrent la gorge du Despeaperros comme le lieu de
l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait t donn de voir. Son
importance comme chemin de passage entre la valle du Guadalquivir et le
centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position
militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et
trangres qui ont dsol la contre, un des principaux objectifs tait
de s'assurer le libre passage du Despeaperros. C'est au pied de ce col,
en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, o,
d'aprs la chronique, 200,000 musulmans furent massacrs [161].

[Note 161: Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena,
d'aprs Coello:

Sierra de Aracena.........................  1,676 mtres.
Villagarcia (route de Badajoz  Cordoue)..    569   
Sierra de los Sanlos......................    760   
Sierra de Cordoba.........................    466   
Pozo-blanco (Pedroches)...................    503   
Despeaperros (col).......................    745   
Punta de Almenara.........................  1,800   
]

La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi
forme de montagnes dcoupes par les eaux en massifs distincts. Un
premier groupe, limit au nord par la dpression o coulent, d'un ct,
le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent
du Segura, forme la courte chane des Calares. Un peu au sud-ouest, un
second massif, plus lev d'environ 150 mtres, est domin par le Yelmo
de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifis  l'occident,
s'abaissent en chanes de collines, fort contournes entre les hautes
rivires de la valle andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir
proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisime groupe de
montagnes, encore plus haut, sert de borne  la partie sud-orientale du
bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position
gographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'lve entre
le bassin du Tage et le versant mditerranen; il ressemble d'aspect au
Puy-de-Dme. Il forme un fate de partage des plus importants et
s'entoure de plateaux o les rivires ont creus des gorges de plus de
300  350 mtres de profondeur, contrastant par leur beaut sauvage avec
la monotonie des hautes terres environnantes [162].

[Note 162: Altitudes, d'aprs Coello, des massifs orientaux du
bassin du Guadalquivir:

Calar del Mundo............  1,657 mtres.
Yelmo de Segura............  1,806   
Sierra Sagra...............  2,398   
]

Les artes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne
affectent uniformment la direction de l'est  l'ouest, et commencent 
limiter la partie mridionale du bassin de la Btique. Les sierras de
Mara et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses
montagnes de marbre blanc, se succdent du nord au sud en remparts
parallles, contourns  l'occident par les affluents du Guadalquivir. A
l'orient, elles sont nettement spares les unes des autres par les
cours d'eau qui descendent  la Mditerrane; mais  l'ouest les deux
chanes les plus mridionales se rapprochent et se confondent en un mme
massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu lev, aux pentes
trangement ravines, rattache  la haute citadelle de la sierra Nevada,
point culminant de la Pninsule.

Cette norme masse, en grande partie compose de schistes, qui
traversent des roches de serpentine et de porphyre, parat d'autant plus
leve, qu'elle se dresse sur une base plus troite; de l'est  l'ouest,
du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomtres de
longueur, et du nord au sud, de l'une  l'autre plaine, sa largeur
n'atteint mme pas 40 kilomtres. Dresses comme d'un seul jet, les
montagnes prsentent de toutes parts des escarpements difficiles 
gravir, et partout on peut voir les zones de vgtation se succder
rgulirement sur les pentes jusqu' la rgion des nvs persistants que
dpassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta,
d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revtus de vignes et
d'oliviers, les dclivits, trop dboises, sont ombrages  et l de
noyers, de chtaigniers, puis de chnes d'espces diverses, au del
desquels se montre la verdure ple des gazons, recouverte de neige
pendant une moiti de l'anne. Dans les creux bien abrits, surtout dans
ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacires
naturelles que louent les habitants de Grenade et o ils envoient des
_neveros_ pour s'approvisionner de neige pendant l't: on donne  ces
nvs le nom de _ventisqeros_,  cause de la tourmente ou _ventisca_ qui
souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un
de ces amas, emplissant le cirque ou _corral_ de la Veleta, qui s'ouvre
entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transform en
un vritable glacier de 60  100 mtres d'paisseur et tout bord de
moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance  la source principale
du Genil, est le plus mridional de l'Europe et peut-tre le seul de
l'Espagne pninsulaire, au sud de la chane pyrnenne; quelques petits
lacs pars  et l  plus de 3,000 mtres d'altitude tmoignent du
passage d'anciens glaciers disparus depuis une poque inconnue. Les
neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des valles
et des plaines environnantes une exubrance prodigieuse de vgtation.
C'est  elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en dcoulent que la Vega
de Grenade, chante par tous les potes, doit la richesse de sa verdure,
l'clat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi 
l'abondance de ses eaux que la valle, plus belle encore, de Lecrin, 
la base des pentes mridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de
Valle d'Allgresse et de Paradis de l'Alpujarra.

[Illustration: LA SIERRA NEVADA, VUE DE BAZA. Dessin de Taylor, d'aprs
H. Regnault.]

Dans ces montagnes, chaque nom, chaque lgende, rappelle le sjour des
Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore
l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime o
ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de
l'Andalousie musulmane de l'approche des chrtiens; l'Alpujarra ou mont
des Pturages est l'ensemble des contre-forts mridionaux, o ils
menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont t presque tous
chasss ou extermins, aprs une sanglante guerre qui dura jusque vers
la fin du seizime sicle, les colons de la Galice et des Asturies qui
reurent les terres conquises sont pour la plupart rests dans un tat
de vritable barbarie; ils ne sont en rien les suprieurs des Maures
convertis qui obtinrent  pris d'argent le privilge de rester  Ujijar,
la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont gure
donn la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes,
qu'entour une ceinture de _despoblados_; ils se sont borns  en
dvaster les forts. C'est  une poque toute rcente que les visiteurs
de Grenade ont ajout les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces
buts d'escalade que se sont donns les membres des divers clubs alpins.
Il est vrai qu' bien des gards les monts de la sierra Nevada ne sont
comparables ni aux Alpes, ni mme aux Pyrnes. Quoique suprieurs  ces
dernires en altitude, ils occupent une trop faible tendue pour offrir
la mme diversit de contrastes, les mmes oppositions de roches, de
climats, de paysages. Mais ils ont la grce de leurs basses valles,
l'aspect sauvage de leurs dfils de l'Alpujarra, taills comme au
ciseau dans l'paisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama
que l'on contemple de leurs cimes.

Dj les voyageurs clbrent comme d'une merveilleuse beaut le tableau
que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de
la sierra, par le chemin qui mne  l'Alpujarra; au del d'Alhendin,
perche sur un rocher sauvage, on montre l'endroit prcis o, suivant la
lgende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourn pour
contempler une dernire fois et pour pleurer les belles campagnes de la
Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de
villes, de cultures, de montagnes qui avait t son royaume et qu'il ne
devait plus revoir: telle l'origine du nom de Dernier Soupir du Maure
(_Ultimo Suspiro del Moro_) ou de Cte des Larmes (_Cuesta de las
Lagrimas_) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des
sommets de la chane combien le spectacle est encore plus grandiose et
plus tendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-tre pas moins
belle que du sommet de l'Etna. On voit  ses pieds tout le midi de
l'Espagne, avec ses riches valles d'irrigation, ses pres rochers, ses
solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'loignement, la noire
muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent
le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un
abme, mais le regard se sent attir surtout vers la lisire verdoyante
du littoral, vers la grande mer et le profil embrum des monts de
Barbarie, que l'lot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las
Tres Horcas, situs prcisment au sud de la sierra Nevada, semblent
rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand
le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux
grondantes.

Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de
hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de dbris
erratiques apports par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au
nord, dans l'espace compris entre les valles du Genil, du Guadiana
Menor et du Guadalquivir, elles s'lvent en dsordre sur un plateau
ravin, les unes semblables  des les de rochers, comme le Jabalcon de
Baza, les autres disposes en chanes et s'orientant pour la plupart
dans la direction de l'est  l'ouest et du nord-est au sud-ouest,
paralllement au littoral mditerranen et  l'axe de la valle du
Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de
Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chane
Alta-Coloma, que la route de Jaen  Grenade franchit au Puerto de
Arenas, dfil semblable  celui du Despeaperros par ses roches
sombres, ses amas de blocs crouls, ses escarpements en surplomb, ses
redoutables prcipices. Enfin, au-dessus mme de Grenade, se prolonge la
croupe de la sierra Susana, que continue  l'ouest le massif de
Parapanda, le baromtre des cultivateurs de la Vega.

                  _Cuando Parapanda se pone la montera,
                   Llueve, aunque Dios no lo quisiera._

                  (Quand le Parapanda revt son capuchon,
                  Il pleuvra srement, que Dieu le veuille ou non.)

Presque toutes les montagnes de cette rgion sont dcoupes en massifs
distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms
diffrents qu'elles dominent de villes et de villages. La mme
dsignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets
voisins.

Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on
peut considrer comme le prolongement oriental du grand massif de
Grenade, les montagnes ont la mme disposition fragmentaire. L'angle
sud-oriental de la Pninsule est occup par un massif absolument isol,
la sierra de Gata, perce de volcans teints, dont l'un, le Morron de
los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui
marque l'entre du golfe occidental de la Mditerrane, est compos de
basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se prsentent
les trachytes et s'tendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes,
les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les
montagnes de los Filabres, la petite chane d'Alhamilla et ses divers
contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera  celui
d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grves si riches
en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs.
Interrompus par une rivire, les monts reprennent  l'ouest pour former,
immdiatement au-dessus du rivage mditerranen, la superbe sierra
schisteuse de Gdor, coupe  son tour par un torrent descendu de
l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succdent de coupure en
coupure, en se dveloppant le long du rivage jusqu' Tarifa comme un
rempart circulaire, tantt simple, tantt multiple, perc de brches
profondes et se continuant en Afrique par d'autres chanes riveraines.
La partie de ce rempart qui spare de la Mditerrane le versant de
l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de
Lujar; elle prsente du ct de la mer une pente des plus escarpes, o
les brebis ne peuvent monter que prcdes d'un bouc leur montrant le
chemin. Il en est de mme de la sierra de Almijara, qui commence de
l'autre ct de l'troite valle du Guadalfeo et qui va se rattacher 
la sierra de Alham, appele aussi sierra Tejeda. Au del du col
d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple
rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement
accident du sol dit sierra de Yeguas. Le bord mridional du plateau est
connu sous le nom de Torcal  l'endroit o il est travers par la route,
de Mlaga  Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la
Pninsule. Les roches sont parses dans le dsordre le plus bizarre et
par l'tranget de leur profil donnent l'ide d'une cit fantastique,
aux difices de tous les styles, aux rues ingales et sinueuses, o des
animaux monstrueux ont t soudain changs en pierre. C'est dans le
voisinage de cette ville de rochers que les archologues ont retrouv
quelques-unes des constructions les plus curieuses leves par les
peuples de l'Ibrie antrieurs  l'histoire.

A l'occident du bassin de Mlaga, arros par la rivire Guadalhorce, les
pres montagnes recommencent. Les chanons se rapprochent, et dans la
sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent  une hauteur de prs de
2,000 mtres; les vapeurs de la Mditerrane s'y dposent en neiges qui
persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le noeud montagneux
duquel divergent dans tous les sens les chanons qui font de la pointe
mridionale de l'Espagne comme un rsum de la Pninsule entire. La
sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et
d'en border la cte de promontoires abrupts;  l'ouest, la sauvage
serrania de Ronda va se relier au massif de San Cristbal, qui
s'appuie lui-mme sur de nombreux contre-forts; ses ramifications
diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par
aller mourir aux caps mridionaux de l'Ibrie,  San Roque, Trafalgar,
Tarifa. Quant  la roche de Gibraltar, qui se dresse si firement  la
porte intrieure de la Mditerrane, c'est, au point de vue gologique,
un vritable lot; ses escarpements calcaires, ports par des bancs de
schiste silurien, s'lvent du milieu des eaux, et seulement une double
plage apporte par les flots rattache le superbe promontoire au
continent [163].

[Note 163: Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir
et la mer, d'aprs Fr. Coello:

Sierra de Mara                2,039 mt.
Tetica de Bacares (Filabres)   1,915  

Sierra Nevada:
     Mulahacen                 3,554  
     Picacho de la Veleta      3,470  
     Alcazaba                  2,314  
     Suspiro del Moro          1,000  

Jabalcon de Baza               1,498  
Sierra de Gdor                2,323  
Contraviesa                    1,895  
Sierra Tejeda (Alham)         2,134  
Col d'Alfarnate                  830  
Torcal                         1,286  
Sierra Bermeja                 1,450  
Serrania de Ronda              1,550  
Sierra de San Cristbal        1,715  
Peon de Gibraltar               429  
]

[Illustration: BRCHE DE LOS GAITANES.--(DFIL DU GUADALHORCE.) Dessin
de Sorrieu d'aprs une photographie de M.J. Laurent.]

Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent
l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont t
rompus et contourns par les eaux, de sorte que la ligne des hauts
sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivire
d'Almera, simple torrent qui n'a mme pas toujours de l'eau pendant
l't, reoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra
Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin  travers une chane dont il ne
reste plus que deux tronons, la sierra de Gdor et la Contravesia; le
Guadalfeo a spar de la mme manire la Contravesia de la sierra de
Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le
plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'troite brche de Gaytan ou
de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la
Pninsule o les trains de chemin de fer traversent successivement
dix-sept tunnels pour dboucher soudain au milieu des orangers d'Alora;
enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional
des chanes riveraines. La rapidit des pentes, la soudainet des crues
et des baisses d'eau donnent  toutes les rivires du versant
mditerranen de l'Andalousie un caractre essentiellement torrentiel.
Les cours d'eau d'allures rgulires ne se trouvent que sur la face
atlantique de la contre; et de ces fleuves un seul a de l'importance
par son volume liquide et les facilits qu'il offre  la navigation:
c'est le Guadalquivir.

Le fleuve de la Btique, qui prend sa source  la sierra Sagra, se
distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large
valle. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se dveloppent d'abord
sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'troites
entailles pratiques dans les roches du plateau, le Guadalquivir,
beaucoup plus avanc dans son histoire gologique, a dj dblay, 
droite et  gauche de sa route, les obstacles qui le gnaient et nivel
sa valle  400 mtres en moyenne au-dessous des rgions correspondantes
des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement mnage
de la source  l'estuaire marin, et dans son ensemble se dveloppe en
une belle courbe parabolique. Le cours infrieur du fleuve n'a qu'une
trs-faible dclivit; les eaux se ralentissent et, par suite,
s'amassent en un lit fort large, reploy de droite et de gauche en
mandres normes: de l le nom de Oued-el-Kebir, Grand Fleuve, que les
Arabes ont donn  l'ancien Btis.

[Illustration: N 129. PENTE DU GUADALQUIVIR.]

Pour en tre arriv  cette rgularit de cours, analogue  celle des
fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents
ont d accomplir un norme travail d'rosion. Tous les petits ruisseaux
qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin 
travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes
Valles des montagnes, entre les divers massifs et les sierras
parallles ou entre-croises, se sont vids par des valles ou d'troits
dfils ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de
laquets ou de mares sans coulement. Tous les hauts affluents, le
Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir
lui-mme, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi perc les digues des
rservoirs suprieurs; mais celui qui a fait le travail le plus
considrable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve.
La campagne si fconde qu'il traverse et qui a pris une si grande
clbrit sous le nom de Vega tait en partie recouverte par les eaux
d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de
Loja. Cet obstacle a t vaincu, et de coupure en coupure les eaux
descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles
qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena.

Les dbris apports des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses
bords ont peu  peu combl l'estuaire de l'Atlantique o se dversaient
les eaux. Un peu en amont de Sville, o le dernier pont traverse le
fleuve, large de moins de 200 mtres, la mare commence  retarder le
courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le
Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite  celles de la
rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a t creus de main
d'homme pour abrger la navigation; puis, aprs avoir runi ses eaux
dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes les
marcageuses. Certainement l'estuaire marin pntrait  une poque
moderne jusqu' cet endroit de la valle,  50 kilomtres du rivage
actuel. Le long des deux rives, mais principalement du ct mridional,
s'tendent des terres basses dites _marismas_ et situes au-dessous des
eaux de crue. Pendant la priode des scheresses, ces maremmes ne
prsentent, dans toute leur largeur, de 10  12 kilomtres, qu'un sol
gristre et pulvrulent que les pas des taureaux  demi sauvages,
rservs pour les tueries des arnes, font monter en nuages dans
l'atmosphre;  la moindre pluie, ce sont des fondrires
infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantt dans les
sables, tantt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun
hameau n'a pu s'tablir sur ces terres d'alluvions transformes  et l
par les joncs en fourrs inabordables. Plus loin du fleuve, les sables
dj secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques
collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces
dserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs
groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la
morne solitude tendue  leur base.

Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un
resserrement de la valle d'alluvions marque les limites extrieures de
l'ancien estuaire combl du Guadalquivir. La ville de Sanlcar de
Barrameda,  l'aspect tout oriental, s'lve au-dessus de la rive
gauche, tandis qu'au nord une chane de dunes, reposant sur des couches
de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de
la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires
d'un tonnage moyen ont de la peine  franchir pour entrer dans le
fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'_Arenas Gordas_ ou de Gros
Sables, sont la barrire que le vent de la mer a dresse lui-mme entre
les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intrieur.
Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles
n'atteignent gure qu'une trentaine de mtres; sur le versant tourn du
ct de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental
elles ont toujours t stables depuis l'poque historique: une fort de
pins pignons en a consolid les talus de quartz blanc. Au milieu des
dunes moins leves qui dominent les plages de Sanlcar, les
cultivateurs marachers ont creus jusqu'aux terres humides du sous-sol
des cavits profondes appeles _navasos_ et en ont fait de charmants
jardins qui donnent plusieurs rcoltes par anne.

[Illustration: N 130.--BOUCHE DU GUADALQUIVIR.]

Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage
d'tre navigable  une assez grande distance de l'Ocan; les btiments
de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le
cours de l'eau jusqu' Sville,  une centaine de kilomtres de la mer.
Aid, il est vrai, par des concessions de privilges commerciaux et mme
par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivire avait pu devenir
le grand entrept des produits d'outre-mer et le march principal des
changes; il est dchu maintenant au profit de l'admirable port de
Cdiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre
leur chargement de denres locales et les bateaux  vapeur descendent et
montent sans peine le Guadalquivir entre Sville et Sanlcar. Quant aux
autres rivires de l'Andalousie dbouchant dans l'Atlantique, elles sont
innavigables. Le Guadalete, qui se dverse dans la baie de Cdiz, n'est
qu'une eau sans profondeur se tranant au milieu des marismas; l'Odiel
et le rio Tinto, qui dbouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des
torrents rapides dont les alluvions emplissent peu  peu les chenaux
navigables de l'entre maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'o
partirent les caravelles de Colon pour la dcouverte du Nouveau Monde, a
t compltement envas: les masures d'un petit village, des plages
indcises que le flot couvre et dcouvre tour  tour, voil ce qu'est le
lieu clbre o s'accomplit un des faits les plus importants qui aient
inaugur l'histoire moderne!

Mais que sont tous les petits changements gologiques accomplis par les
alluvions des rivires, en comparaison de la rvolution qui s'est opre
au sud de l'Andalousie et qui a chang les limites de l'Ocan lui-mme!
Il est certain que, par la forme gnrale de son bassin, la Mditerrane
est plus une dpendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle
n'est spare de la mer Rouge, c'est--dire de l'ocan Indien, que par
des plages basses et des seuils de pousse rcente, o l'industrie
moderne a rtabli sans trop de peine un dtroit de jonction. Au
nord-est, elle est loigne de l'ocan Glacial par toute la largeur du
continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement
recouvert d'eaux sales et saumtres qui sont le reste d'une ancienne
mer; nulle part le sol ne s'y redresse en ranges de collines et de
montagnes semblables  celles qui d'Almera, en Espagne,  Melilla, dans
le Maroc, encoignent la manche occidentale de la Mditerrane.
Pourtant cette barrire a t rompue, tandis que les isthmes orientaux
mergeaient peu  peu du sein de la mer.

Quel est l'Hercule gologique dont le bras a ouvert cette issue? La
nature caverneuse des roches dans les deux pninsules terminales du
Maroc et de l'Andalousie a certainement facilit l'oeuvre d'rosion,
surtout si la Mditerrane, par suite d'une vaporation plus rapide de
ses eaux, s'est trouve  un niveau plus bas que celui de l'Atlantique.
Dans ce cas, les fissures de la pierre ont d s'largir bien promptement
sous l'action des cataractes ocaniques; les piliers de montagnes qui
obstruaient le courant ont pu tre dblays, mme sans que des
tremblements de terre aient aid  l'oeuvre de dmolition. L'norme
masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Mditerrane
avec une vitesse moyenne de 4 kilomtres et demi et une vitesse extrme
de prs de 10 kilomtres, permet de juger de la puissance avec laquelle
procda l'Ocan ds qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les
deux continents. Il est  remarquer que le travail d'rosion a t
beaucoup plus actif dans les parages orientaux du dtroit, entre les
montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de sparation entre
l'Ocan et la Mditerrane ne se trouve point dans la partie la moins
large du dtroit de Gibraltar, au sud de l'le fortifie de Tarifa. Il
est situ plus  l'ouest,  l'entre mme du dtroit, et continue, du
cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe rgulire des ctes ocaniques
de l'Espagne et du Maroc. La crte de ce rempart sous-marin est assez
ingale et varie de 100  550 mtres, mais elle est en moyenne de 275
mtres seulement, tandis qu' l'est le fond s'abaisse graduellement vers
Tarifa et Gibraltar, jusqu' plus de 900 mtres. Ainsi le dtroit tout
entier fait dj partie de la cuvette mditerranenne. La pente
sous-marine du canal s'incline  l'est, c'est--dire prcisment en sens
inverse de la dclivit des terres avoisinantes.

La largeur du dtroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il
n'y aurait pas de doute  cet gard si l'on devait en juger par les
assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux Bouches de
Calp sont de beaucoup infrieures  celles que les marins trouvent de
nos jours. Toutefois les valuations des gographes grecs et romains
n'avaient rien de prcis, et l'erreur en moins pouvait provenir de
l'illusion d'optique cause par la hauteur et le profil abrupt des
promontoires opposs. Le fait est que les descriptions des anciens
conviennent encore parfaitement  l'apparence du dtroit. Les deux
piliers d'Hercule ou portes Gadirides se dressent toujours de part et
d'autre  l'entre mditerranenne du passage: au nord, le superbe mont
Calp; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis
que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les
plus importantes du continent, on n'a point observ que ses rivages
aient recul devant la mer.

Quoique la montagne de Calp, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures
ne soit pas le promontoire mridional de l'Ibrie et qu'elle se trouve
mme un peu en retrait par rapport aux rivages du dtroit, cependant
elle doit  la beaut de son aspect, et plus encore  son importance
stratgique, d'avoir donn son nom au passage et d'en tre considre
comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par
excellence entre l'Ocan sans limites et la mer Intrieure, entre les
eaux qui mnent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et
aux Indes. Ses roches de calcaire blanchtre, aux fondements de schiste
silurien, aux crtes aigus se profilant sur le ciel presque toujours
bleu, offrent  ceux qui voguent  leur base un aspect incessamment
changeant,  cause de la diversit des escarpements, des terrasses, des
talus de dbris; mais de toutes parts elles sont majestueuses  voir et
prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait
comparer Gibraltar  un lion couch gardant la porte des deux mers.
C'est du ct de la Mditerrane que la roche est le plus abrupte; sur
cette face, elle laisse  peine au-dessous des boulis un espace
suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de
quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places
d'armes et la ville elle-mme ont trouv place sur les ressauts et les
pentes douces du versant oppos. On a constat aussi que l'isthme de
sable ou _linea_ qui joint la roche  la terre d'Espagne prsente  la
Mditerrane un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie
d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle
apportant les matires arnaces qui servent  l'dification de la
digue; sur le versant oppos, les sables s'boulent et s'talent en une
plage faiblement incline. Les nombreuses grottes que les savants ont
explores dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements
d'hommes du type dolichocphale, appartenant  l'ge de la pierre polie.
Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance  celles
des ctes de la Dalmatie et des les Ioniennes. Si distantes les unes
des autres et spares actuellement par des mers, des les, des
pninsules, ces diverses contres sont nanmoins du mme ge et de la
mme formation.

L'lot de Gibraltar, dpendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en
vertu de la conqute, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de
l'empire des mers qui a pouss la Grande-Bretagne  s'emparer de Malte,
de Prim, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre
aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de
ses propritaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse,
ayant une sorte de coquetterie dans ses formidables armements. C'est
que la valeur stratgique de Gibraltar est prcisment en rapport avec
son immense importance dans le mouvement des changes de commerce. Si
des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de
tonnes de marchandises, passent chaque anne entre les promontoires de
l'Europe et de l'Afrique, des centaines de btiments de guerre avec
leurs milliers de canons, utilisent le mme passage pour aller faire,
sur quelque rivage lointain, acte ou dmonstration de force. Les
batailles navales qui se sont livres dans la baie mme de Gibraltar et
aux abords occidentaux du dtroit,  Trafalgar et au cap Saint-Vincent,
tmoignent du rle considrable que la porte des deux mers a rempli dans
l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas tonnant qu' une
poque o nul ne reconnaissait le droit des populations  disposer
d'elles-mmes, l'Angleterre se soit empare d'une place de cette valeur.
Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait
avoir la sympathie de tous, s'ils ne dtenaient eux-mmes, de l'autre
ct du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un
des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu 
s'emparer de l'autre.

La frquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contres
berbres ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres
disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats.
L'Espagne mridionale a les mmes conditions de temprature, d'humidit,
de mouvements ariens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie
mridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localits
exceptionnelles de la Sicile, de la Grce, de l'Archipel, les contres
de l'Europe dont la temprature moyenne est la plus leve. Les tableaux
de temprature dresss par Coello, Willkomm et d'autres gographes
permettaient mme de croire que l'isotherme de 20 degrs passait dans
cette partie de l'Espagne. Des observations plus rcentes ne confirment
pas cette hypothse; la moyenne de temprature ne serait que de 17  18
degrs  Gibraltar et  Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus
grande chaleur occupe, jusqu' une certaine distance dans l'intrieur,
le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis
entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Sville,
Carmona, cija, la Pole  Frire, ou le Fourneau de l'Espagne, et se
reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la cte  Sanlcar de
Barrameda. Cette rgion a ceci de remarquable, qu'elle forme une le de
chaleur parfaitement limite de tous les cts par des zones de
temprature plus basse.

[Illustration: N 131.--ZONES DE VGTATION SUR LE LITTORAL DE
L'ANDALOUSIE.]

Au sud de la grande enclave de fracheur relative forme par la baie de
Cdiz et tout le district montagneux de la pointe mridionale, o
souffle librement la _virazon_, ou brise ocanique, la rgion des
grandes chaleurs recommence par les villes du dtroit; elle englobe
Algeciras et Gibraltar et s'lve  des hauteurs diverses sur le versant
de tous les monts qui se prolongent  l'est jusqu'au cap de Gata, puis
au del de Carthagne et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao.
Dans cette rgion ctire, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la
temprature moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrs centigrades.
L'le de Madre situe  prs de 500 kilomtres plus prs de l'quateur,
n'a pas des annes aussi chaudes que Gibraltar et Mlaga, quoiqu'elle
ait le prcieux avantage d'avoir un moindre cart dans les alternances
de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la cte
mditerranenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui
s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies
semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abrites
contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fracheur,
elles ne sont exposes qu'aux courants atmosphriques venus du continent
africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par
une raison du mme genre que le littoral mditerranen est dans son
ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cdiz et les cits
voisines, situes sur la cte atlantique. Tandis que celles-ci reoivent
librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se dveloppent en
dedans du dtroit sont privs de cette atmosphre rafrachissante. La
porte de Gibraltar est naturellement le lieu o s'oprent la lutte et le
renversement des courants ariens. Les vents y sont toujours fort vifs,
surtout au milieu du dtroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent
en tempte. Les courants qui prdominent sont ceux de l'ouest en hiver,
ceux de l'est en t; les premiers apportent frquemment des pluies
violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cdiz  Gibraltar; les vents
d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes
bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre
sont pour les marins les grands indicateurs mtorologiques: quand elles
se ceignent de nuages levs ou s'enveloppent de brouillards, parfois
non moins pais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand
elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assur de
vent d'ouest [164].

[Note 164:

                             Grenade. Sville. Gibraltar.

Temprature, d'aprs Coello.  18,9   20(?)    20,7 (?)
Pluie annuelle..............  1m,232  0m,664    0m,735
Pluie d'octobre en mars....   1m,023  0m,588    0m,516
Pluie d'avril en septembre.   0m,209  0m,076    0m,219
]

Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout 
fait accablant pour les Europens du Nord; la scheresse de l'atmosphre
finit par leur devenir intolrable. Dans la plaine et sur le littoral,
l't est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau
tombe de juin en septembre. Au fond des valles latrales dont l'air
n'est pas renouvel par les brises, la chaleur est souvent trs-pnible
 supporter, elle est aussi fort gnante dans la plaine libre, parce que
les vents alizs, qui renouvellent l'atmosphre sous les latitudes
tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Mme 
Cdiz, qui pourtant se trouve environne par les eaux, le vent de terre,
connu sous le nom de _medina_, parce qu'il traverse les solitudes du
domaine de Medina Sidonia, apporte un air touffant, intolrable pour
les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les
meurtres sont beaucoup plus frquents sous l'influence de ce vent que
dans tout autre tat de l'atmosphre. Pour les ctes mridionales le
vent le plus redout est le courant dit _solano_ ou _levante_. Quand il
se met  souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se
croirait transport en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougetre,
blanchtre le plus souvent et de nature encore inexplique, la _calina_,
pse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffes soulvent sur les
chemins, dans les campagnes mmes, des tourbillons de poussire et
fltrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persist
pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux prir comme touffs.

Tandis que dans les rgions tempres de l'Europe l't est une saison
de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de
scheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et
les campagnes arroses, qui gardent leur clat pendant les chaleurs, la
vgtation se brle, se raccornit, prend une teinte gristre qui se
confond avec celle de la terre. Mais  l'poque des averses quinoxiales
d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les
montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles
jouissent d'un second printemps. En fvrier, la campagne est dans toute
sa beaut. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu rgulires et
presque toujours accompagnes d'orages, entretiennent cette richesse de
la flore, puis la chaleur et les scheresses reprennent le dessus, la
nature se fltrit de nouveau.

Il est certain que le climat de l'Andalousie, considr dans son
ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidit. Quelques
parties de la contre sont de vritables steppes sans eau, sans
vgtation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces
plaines infertiles occupe les deux bords de la basse valle du Genil,
entre Aguilar, cija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a
pas moins de 48 kilomtres de largeur, et dans cette vaste tendue on ne
trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-mme. Les
fonds sont remplis par des lagunes saumtres et sales aux rives
argileuses blanches de sel en t: on pourrait se croire dans le dsert
d'Algrie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible;
elle ne reparat qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux
villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe
considrable, dit de la Manche royale, s'tend  l'est de Jaen, sur le
versant oriental des terrasses grenadines et se rattache  diverses
solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las
Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau sale. Sur les pentes
mditerranennes de l'Andalousie, les rgions absolument dsertes sont
encore plus tendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir.
Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupe par les
basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est compltement
strile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de
dfense bties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines
du littoral qui alternent avec les campagnes bien arroses ont une
vgtation trs-rare, compose presque uniquement de salsoles, de
plombagines, de crucifres; plus d'un cinquime des espces est
essentiellement africain. Ces terres sales ne se prtent qu' la
culture ou plutt  la rcolte de la barille, plante dont les cendres
servent  la fabrication de la soude.

[Illustration: N 132.--STEPPE D'CIJA.]

Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point  l'esprit
l'ide de ces rgions infertiles. On songe plutt aux orangers de
Sville,  la luxuriante vgtation de la Vega de Grenade: on se
souvient des appellations de Champs lyses et de Jardin des Hesprides,
que les anciens avaient donnes  la valle du Btis. Mme par sa flore
spontane, l'Andalousie a mrit d'tre nomme les Indes de l'Espagne,
mais  toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un
climat presque tropical, cette contre, vritable serre chaude de
l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espces acclimates,
introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux
bananiers, aux bambous s'associent les arbres  caoutchouc, les
dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les rythrines, les
azdarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux
arbrisseaux; les nopals  cochenille croissent comme aux Canaries, les
arachides comme au Sngal; les patates douces, les cotonniers, les
cafiers donnent une rcolte rgulire au cultivateur soigneux, et la
canne  sucre prospre dans les districts abrits. La seule rgion de
l'Europe o cette plante ait une valeur conomique relle est celle qui
s'tend au sud des montagnes grenadines, de Motril  Mlaga. Torrox,
prs de Velez Mlaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le
mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination
arabe, les moulins  sucre taient nombreux sur toute la cte
mditerranenne jusqu' Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine
de Mlaga. On value  un demi-million de francs le bnfice net que
procure aux Malagueos la fabrication du sucre.

La faune de l'Andalousie, de mme que sa flore, quoique  un moindre
degr, a une physionomie africaine ou du moins berbre. Tous les types
de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent
galement  l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du
bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le camlon y est
trs-frquent; une espce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les
montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les
massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe
africain (_Inuus sylvanus_) a longtemps habit et peut-tre mme habite
encore le rocher de Gibraltar. A-t-il t import, comme d'aucuns le
prtendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un
tranger comme les chameaux de la Frontera, prs de Cdiz, et comme les
chevaux andalous, certainement d'origine berbre? Ou bien, est-il
rellement un ancien colon du mont Calp, et tmoigne-t-il ainsi de
l'existence prhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et
l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent  cet gard et la question
ne peut tre dcide; la seule chose certaine est que le singe a trouv
sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme
celui des montagnes opposes.

[Illustration: TYPES ANDALOUS.--PAYSANS DE CORDOUE. Dessin de Maillard,
d'aprs des photographies de M.J. Laurent.]

Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contres
connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie taient pour la plus forte
part ibriennes, c'est--dire trs-probablement de mme souche que les
Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Basttans, qui peuplaient
les rgions montagneuses du versant mditerranen, les Turdtans et
Turdules de la valle du Btis portaient des noms euskariens; de mme,
nombre de leurs villes taient dsignes par des mots que fait
comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la
population tait dj sans aucun doute fort mlange. Des tribus
celtiques occupaient les rgions montueuses qui s'tendent au nord-ouest
du Btis vers la Lusitanie; les Turdtans, relativement trs-polics,
puisqu'ils possdaient des annales, des pomes, des lois crites,
avaient reu sur leur territoire des colonies de Phniciens, de
Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisrent; ils oublirent leur
langue, leurs cits devinrent autant de petites Romes. En dehors de
l'Italie, peu de contres taient plus romaines que la leur et prenaient
une plus large part d'influence dans les destines communes de l'empire.
On a retrouv  Mlaga et, plus rcemment encore,  Osuna (_Colonia
Julia Genetiva_), des textes de constitutions municipales du temps de
Jules Csar et de Domitien: ces documents ont dmontr que les cits de
ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue.

La dsorganisation du monde romain amena dans l'Espagne mridionale de
nouveaux lments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les
Visigoths, auxquels succdrent les Arabes et les Berbres, accompagns
des Juifs. On fait driver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont
habite pendant quelques annes au commencement du cinquime sicle. Il
est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnrent jamais le nom de
Vandalousie  l'ancienne Btique. C'est au temps des Arabes seulement
que l'appellation d'Andalou apparat pour la premire fois, mais
applique  la Pninsule tout entire aussi bien qu' la valle du
Guadalquivir; elle ne fut restreinte  l'Andalousie actuelle qu'
l'poque o les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de
l'Espagne. Peut-tre, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin,
les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donn ce nom  l'Hispanie
tout entire lors de la conqute de leur pays par les Vandales: la
contre qu'ils apercevaient de l'autre ct de la mer n'avait
d'importance  leurs yeux que parce que leurs matres en taient sortis.

Les Maures eux-mmes, c'est--dire les populations mlanges du nord de
l'Afrique, Arabes et surtout Berbres, eurent une part bien autrement
grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple
andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents annes, foisonnant en
multitudes dans les grandes cits, et cultivant partout les campagnes 
ct des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus
tard, quand l'ordre d'exil fut promulgu contre toute leur race, ceux
mmes qui le prononaient et qui taient chargs de le mettre 
excution avaient dans leurs propres artres une forte part de sang
maure. Dans certaines rgions des provinces andalouses, notamment dans
les valles de l'Alpujarra, o les Maures russirent  se maintenir
indpendants jusqu' la fin du seizime sicle, la population tait
devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la
nuance de la peau, taient les seuls indices de dmarcation entre
musulmans et chrtiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan,
est fortement arabis par l'accent, non moins que par les mots et les
tournures de phrase; les noms de lieux d'origine smitique sont beaucoup
plus nombreux en maints districts que les noms ibres et latins; les
ftes, les crmonies, les moeurs ont gard leurs traits mauresques. Dans
les cits, presque tous les difices remarquables sont des alcazars ou
des mosques, et mme les constructions modernes ont toutes quelque
chose du style arabe modifi par les traditions romaines. Au lieu de
regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Europens, les
riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le
_patio_, cour intrieure pave en dalles de marbre blanc ou multicolore:
c'est l que s'assemble la famille pour prendre le frais,  ct de la
fontaine, dont le jet grsille incessamment dans la vasque polie.

Depuis l'poque des Arabes, aucun lment ethnique nouveau de quelque
importance ne s'est ml aux populations primitives. Il est vrai que
pendant la deuxime moiti du dix-huitime sicle des villages peupls
de colons, allemands pour la plupart, furent tablis dans certains
_despoblados_ de l'Andalousie,  la Carolina, sur la route du
Despeaperros au Guadalquivir,  la Carlota et  Fuente Palmera, entre
Cordoue et Sville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prosprrent
point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournrent
dans leur pays; en moins d'une gnration, les trangers s'taient
fondus dans le reste du peuple. Les quelques ngociants non espagnols
tablis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien
plus srieuse.

On l'a souvent rpt, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils
sont, en gnral, gracieux et souples de corps, sduisants de manires,
loquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais
le charme qu'ils exercent n'est souvent employ que pour les buts les
plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pense; toute cette
redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dpourvus de
bravoure, sont trs-ports  la fanfaronnade: ils aiment  faire valoir
leur mrite, quelquefois mme aux dpens de la vrit; ils font talage
de tout ce qu'ils possdent, mme de ce qu'ils ne possdent pas, et leur
dsir de briller les emporte au del des limites du vrai. Mais cette
tendance  l'exagration fastueuse, cette imagination surabondante ont
cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau ct; il
est heureux quand mme, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit;
ruin, misrable, sans ressources matrielles, il lui reste toujours
celles de l'esprit et de la gaiet; il garde aussi son gosme
bienveillant; non-seulement il est heureux lui-mme, mais il aime  voir
les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans
tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de
ceux des campagnes basses par une dmarche plus grave et une parole plus
rserve. Ainsi, les _Jaetanos_ ou montagnards de Jaen sont connus sous
le nom de Galiciens de l'Andalousie. La beaut des femmes des hautes
valles et de la montagne est aussi plus noble et plus svre que celle
des femmes de la plaine. Compares aux charmantes Gaditanes, aux _majas_
fascinatrices de Sville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza
ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fiert.

Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Btique,
principalement dans les rgions montagneuses et les districts miniers,
on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale
des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait tre
pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque
tropicales, ne sont-elles que trs-mdiocrement utilises. Mais il
serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mmes; la faute
en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie,
plus encore que les Castilles, est un pays de grande proprit. L les
domaines princiers sont de vritables tats. Aux temps de la conqute
sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et
consolid par la conqute, en tait arriv  tenir les peuples en
parfait mpris, les grands seigneurs castillans firent dcouper la
contre en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces
proprits, consistant en excellentes terres situes sous l'un des
meilleure climats du monde, se sont peu  peu transformes en ptis 
peine utiliss. Sur des tendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une
seule demeure, pas un verger, pas mme les vestiges du travail humain.
Le grand propritaire, dit M. de Bourgoing, semble y rgner comme le
lion dans les forts, en loignant par ses rugissements tout ce qui
pourrait approcher de lui. Dans les rgions montagneuses, la terre se
divise aussi en grands domaines, mais elle est rpartie entre de
nombreux mtayers qui donnent au matre du sol le tiers des produits et
des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la
plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.

Les magnifiques jardins d'orangers de Sville et de Sanlcar, de
Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles
de Mlaga et des autres cits de l'Andalousie livrent au commerce une
quantit considrable de fruits; les riches rcoltes de crales ont
fait de la contre un des principaux greniers de l'Espagne; mais les
vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une
grande importance conomique dans le commerce du monde. Les campagnes de
Jerez,  l'orient de la baie de Cdiz, produisent une norme quantit de
vin, qui, sous le nom de _sherry_, driv de celui de la cit voisine,
est expdi en masse pour les marchs de l'Angleterre. La maladie de la
vigne, qui a longtemps pargn les cpages de Jerez, tandis qu'elle
dvastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont
le plus contribu  l'exportation du sherry; mais la rduction
considrable de droits vote par le Parlement anglais a t une raison
plus dcisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les
mains de propritaires anglais; des ngociants, des prparateurs de la
mme nation sont occups en foule  couper les diffrents crus avec les
gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlcar,  se livrer  toutes les
oprations, lgitimes ou frauduleuses, qui appartiennent  ce genre de
commerce. Certains vins de premier ordre, la _tintilla_ sucre de Rota,
le _manzanilla_, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit
dans un verre  part, le _pajarete_, fabriqu avec une espce de raisin
particulire que l'on fait scher avant de l'envoyer au pressoir,
constituent un vritable monopole entre les mains de quelques
propritaires et peuvent garder leur authenticit, tandis que les vins
de table et les autres produits de qualit infrieure sont manipuls 
outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propag dans le pays
des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria,
sur la baie de Cdiz, est au premier rang pour l'exportation des vins,
et grce  ses vignobles de Jerez, de Mlaga et autres villes
andalouses, l'Espagne a pu, pendant les annes favorables, disputer  sa
voisine d'outre-Pyrnes la prminence pour le commerce des liquides
[165].

[Note 165: Exportation des vins de la baie de Cdiz:

1858   163,500 hectolitres.
1862   232,500     
1871   377,400     
]

L'industrie proprement dite, si florissante pendant les ges mauresques,
alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une
rputation europenne, et que les ateliers de la seule Sville taient
peupls, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours
que l'ombre d'elle-mme; mais le travail des mines a, sinon gard, du
moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la
Turdtanie, c'est--dire la plus grande partie de la valle du Btis,
jouissait  tel point de ce double privilge de la fertilit et de la
richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une
ide de la ralit. Nulle part on n'avait trouv l'or, l'argent, le
cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel tat de
puret. Chaque montagne, chaque colline de l'Ibrie, disait
Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette mme contre
des Turdtans, semble un amas de matires  monnayer, prpar des
propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibres, ce n'est pas le
dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton,
mais bien Plutus qui rgne sur les profondeurs souterraines.

Compare aux rgions minires de l'Australie et du Nouveau Monde,
l'Espagne mridionale ne mrite plus ces loges  outrance, mais elle a
toujours de trs-grandes richesses et l'industrie moderne sait en
profiter partiellement. Le grand obstacle  une exploitation
systmatique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de
communication. On a calcul qu'il faut prs de cent nes pour
transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi
toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument
inexploitable ds qu'elle se trouve  plus de 2 ou 3 kilomtres d'une
voie ferre ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en
esprance. Les gisements de mtaux plus prcieux, plomb, cuivre ou
argent, peuvent tre utilement exploits  quelques kilomtres plus loin
du point d'expdition, mais cette limite est bientt atteinte et les
habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trsors se
trouvent sous les rochers voisins, en rserve pour leurs descendants.
Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible,
l'incohrence des travaux d'attaque, les conflits des propritaires, les
exigences du fisc, la rapacit des gens de loi, rendent parfois si
prcaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils
gisements seraient la source d'incalculables revenus.

Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne mridionale se
trouvent presque uniquement dans les rgions des montagnes. A l'angle
sud-oriental de la Pninsule, la sierra de Gdor a, dit le proverbe,
plus de mtal que de roche; on exploite aussi le fer, le cuivre et,
comme dans la sierra de Gdor, le plomb argentifre, en des centaines de
puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix,
de Baza, d'Almera. La haute valle du Guadalquivir a, prs de Linars,
de riches mines, galement argentifres, qui produisent, dit-on, le
premier plomb du monde par sa qualit, et parmi lesquelles on montre
encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers
le commencement du dix-huitime sicle, l'exploitation en a t reprise,
mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture
du chemin de fer: alors se sont fondes les compagnies anglaises,
franaises, allemandes, et sont arrivs tous les ingnieurs trangers
qui ont creus leurs deux cents puits d'extraction et chang l'aspect du
pays [166].

[Note 166: Production des mines de Linars, en 1872, d'aprs Rose:
210,000 tonnes de plomb.]

Les mineurs de Linars sont rputs les plus hardis de toute l'Espagne;
mais les phthisies, les fivres et les coliques de plomb causes par
leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les
eucalyptus, ou arbres  fivre, plants en grand nombre dans le pays
n'ont pu qu'assainir l'air extrieur, non celui des mines. On a remarqu
que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne
peuvent respirer l'atmosphre des mines de plomb; mais les rats n'en
souffrent point.

Plus  l'ouest, dans les rgions de la sierra Morena qui sparent
l'Estremadure de la province de Sville, d'autres mines d'argent, jadis
non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont t
tantt dlaisses, tantt reprises, et donnent lieu  une exploitation
intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du
march.

Les bassins houillers de Blmez et d'Espiel, situs au nord de Cordoue
dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande
richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont
aussi un plus grand trsor pour l'industrie moderne et pourront avoir
dans l'avenir une importance considrable. Ces gisements s'tendent
souterrainement bien au del des limites visibles et exploites; on
pense mme qu'elles pntrent, d'un ct, jusque dans la valle du
Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le
combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses
compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000
tonnes au plus, le dbit s'en trouvant limit par le manque de
consommateurs et par la chert des moyens de transport. Mme quelques
mines de charbon, dans les montagnes situes au nord de Sville,
expdient encore leurs produits  dos de mulet: dans ces conditions, le
travail ne peut que se faire suivant des procds barbares.

[Illustration: N 133.--MINES DE HUELVA.]

De toutes les mines d'Espagne, celles o l'on travaille avec le plus
d'activit sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant
mridional du systme marianique. Les schistes siluriens de cette
contre prsentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui
les ont traverses, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance
extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-tre pas d'exemples de
formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situes
malheureusement  80 kilomtres de la mer et  500 mtres d'altitude,
frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs
gouffres taills en carrires, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on
pntre dans leurs galeries en tages, partout on ne voit que de la
pyrite; leurs amas de scories se dressent en vritables collines; au
nord de la valle de la Dehesa, une norme table de concrtions
ferrugineuses, dite _mesa de los Pinos_, ressemble  un amas de fonte
sorti de la fournaise. Des restes d'difices probablement phniciens,
des spultures romaines, et surtout les excavations considrables
pratiques par les anciens mineurs, tmoignent de la dure des travaux
d'exploitation pendant les ges antrieurs  l'invasion des Barbares:
des monnaies retrouves dans les galeries portent  croire que les mines
taient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition
des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont t repris
qu'en 1730, mais trs-faiblement, et c'est de nos jours seulement que
les mineurs se sont remis srieusement  l'oeuvre. On peut juger des
immenses trsors rservs  l'industrie future par ce fait, que les deux
principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de
tonnes de minerai; le seul filon exploit est valu  19 millions de
tonnes, malgr les normes dblais qu'y ont fait les mineurs
d'autrefois.

Les gisements de Tharsis, o quelques archologues veulent reconnatre
l'antique _Thartesis Btica_ des Romains, ne sont gologiquement que peu
de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantit
totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le
voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction
d'un chemin de fer d'accs qui transporte directement les minerais au
port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect tonnant: la
carrire, travaille  ciel ouvert, a 900 mtres de longueur et
ressemble  un grand amphithtre entour de gradins de roches grises et
rougetres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle
s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mtres d'paisseur;
pour l'puiser, il faudrait dblayer la montagne elle-mme; c'est
probablement  ces normes gisements que s'applique le passage de
Strabon, d'aprs lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait
reprsent le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du
minerai qui contiennent, en effet, jusqu' 12 et mme 20 pour 100 de
cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du ct de l'est, le
sol est recouvert jusqu' perte de vue par des amas de dbris,
stratifis suivant les ges: au-dessous des scories modernes, on voit
celles qu'ont dposes les mineurs romains et plus bas celles des
Carthaginois. Des centaines de foyers o l'on fait griller le minerai
brlent  et l, empoisonnant l'atmosphre de leurs vapeurs sulfureuses
et fltrissant toute vgtation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de
soufre se perdent ainsi chaque jour en fume. D'normes quantits de
substances mtalliques s'en vont aussi par les rivires. Aprs les
fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom  la couleur du
minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait prir tous les poissons
et les crustacs venus de la mer; une ocre jauntre se dpose sur les
bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le mtal, ml
au soufre des organismes marins dcomposs, se prcipite en vase
noirtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur
place ou que l'on expdie en Angleterre il faut donc ajouter un norme
dchet de mtal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la
plus activement exploite, est loin d'tre aussi riche que celles de
Rio-Tinto. On a calcul qu'environ le cinquime du cuivre produit
annuellement dans le monde entier provient de la carrire de Tharsis, et
que plus de la moiti des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriques
en cosse ont la mme origine[167].

[Note 167: Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:

Mines de Tharsis    340,000 tonnes.
Autres mines        260,000   
                   _________________
           TOTAL    600,000 tonnes.

Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000
tonnes.]

Toute dserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle
pourrait tre si les ressources en taient convenablement utilises,
elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beaut de ses
villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Sville, de Cdiz, sont
parmi ceux que la posie a le plus clbrs et qui rveillent dans
l'esprit les ides les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus
encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cits
mauresques la proprit commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi
de tous ceux qui s'intressent  la vie de l'humanit, au dveloppement
de la science et des arts. Quoique dchues pour la plupart, les villes
de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs soeurs d'Espagne, puisque,
sur huit agglomrations de plus de 50,000 habitants, la province du
Guadalquivir en a quatre  elle seule; mais, quelle que puisse tre
d'ailleurs ou devenir l'importance conomique de ces villes andalouses,
elles seront toujours privilgies comme lieux de plerinage pour les
hommes qui veulent s'instruire  la vue des choses du pass.

Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de
position qui expliquent leur prosprit prsente ou passe. Cordoue,
Sville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les
arrose, les routes qui descendent des brches des montagnes voisines;
Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva,
Cdiz, Mlaga, Almera ont leurs ports sur l'Ocan ou la Mditerrane;
Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins
importantes pour le commerce, mais jadis d'une trs-grande valeur
stratgique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent
les valles du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la
mer.

Parmi ces villes qui doivent un rle historique  leur position sur une
route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui
se trouvent  l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, dj
situes sur la dclivit mditerranenne, l'une dans une valle, l'autre
sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines
creuses dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des
_Vertientes_ ou fates de partage; Huescar, hritire d'une antique
cit carthaginoise; Baza, entoure des magnifiques cultures de sa
fosse ou _hoya_, nom que l'on donne  la plaine environnante. Baza
tait une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crneles
qui la dominent tmoignent de l'importance militaire qu'elle avait au
temps des Maures; mais, depuis que les conqurants espagnols en ont fait
une ville chrtienne, elle est reste fort dchue. Sous les arbres de
ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans
avant la prise de Grenade,  trouer les remparts de Baza et  rduire la
ville.

Grenade elle-mme, quoiqu'elle clbre par les danses et les cris
l'anniversaire du jour o les armes de Ferdinand et d'Isabelle
entrrent dans ses murs, est bien infrieure  ce qu'elle fut autrefois.
Capitale de royaume pendant plus de deux sicles, elle eut jusqu'
soixante mille maisons peuples de 400,000 habitants: elle fut, aprs
les beaux jours de Cordoue, la cit la plus anime, la plus
industrieuse, la plus riche de la Pninsule, et bien peu de villes en
Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore,
par sa population, la sixime de l'Espagne; mais dans le nombre de ses
habitants, que de malheureux dguenills vivant avec les pourceaux en de
hideuses tanires! Que de masures branlantes o l'on reconnat les
dbris entremls d'anciens palais! Dans le voisinage immdiat du
faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une
population, compose surtout de Gitanos, n'a mme pour s'abriter que des
grottes immondes creuses dans la pierre!

Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville
proprement dite n'a plus un seul difice de construction mauresque: le
fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparatre,
et les maisons barioles n'ont gard du style arabe que certains dtails
d'architecture lgus par les anctres. Mais, en dehors de la ville, des
monuments superbes tmoignent encore de la gloire des anciens matres:
sur un monticule qui portait,  ce que l'on dit, les premires
constructions de la cit, s'lvent les Tours Vermeilles, aux
murailles revtues d'arbustes; beaucoup plus  l'est, et dominant
galement le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables,
tout ruisselants d'eaux qui s'lancent en jets, se prcipitent en
cascatelles, s'talent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le
Generalife, et se prolongeant sur un espace de prs d'un kilomtre, on
voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de
tours avances, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais
dlicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a
fait dmolir une partie pour la remplacer par un difice prtentieux,
d'ailleurs inachev; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou Palais
Rouge est toujours une merveille de l'art humain, un de ces
chefs-d'oeuvre d'architecture orne qui servent, comme le Parthnon, de
types au got des artistes et sont le modle, plus ou moins heureusement
imit, de tout un monde d'autres difices levs dans les diverses
contres de la Terre.

L'intrieur de l'Alhambra, tout dlabr qu'il est et quoique dpouill
de la plus grande partie de ses trsors, lasse le visiteur par l'infinie
varit de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremls de
jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la
salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes
les murailles prsentent le mme luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs
varis de la faon la plus harmonieuse, de faences vernisses et
multicolores formant les dessins les plus ingnieux, de versets du Coran
sculpts en relief au-dessus des colonnades: le regard est charm par
ces ornements si bien entremls, dont l'imagination mme se fatigue 
suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles
d'or servaient  rehausser par leur contraste les dessins qui dcorent
tout l'difice comme un immense bijou. C'est bien l le palais que les
gnies ont dor comme un rve!

Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la
forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font poque dans
la vie d'un homme. En bas, Grenade, hrisse de tours, allonge ses
quartiers avancs dans les valles de ses deux fleuves, entre de
magnifiques promenades et ses collines parsemes de maisons blanches
brillant  travers la verdure. Le Darro, rvl par les pais ombrages
de ses rives, sort de la Valle du Paradis et va rejoindre le Genil,
qui descend du Val de l'Enfer et menace souvent Grenade dans ses
dbordements. Runis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes
de la Vega, et leur flot d'argent se montre  et l au milieu de
l'immense verger si souvent compar par les potes, arabes et chrtiens,
 l'meraude enchsse dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent
cette plaine verdoyante, thtre de tant de combats, se succdent
jusqu' l'extrme horizon avec une gravit solennelle. Au sud se
dressent les masses gantes de la sierra Nevada;  l'est, au nord, des
monts moins levs, mais galement pres et nus, limitent brusquement
les campagnes touffues de leurs pentes rougetres et ravines. Une cime
presque isole, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au
milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibrienne
d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cits mres de Grenade.

Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville
gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier  ce
merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un
contraste analogue, l'impassibilit apparente et la flamme intrieure,
taient namours de la ville andalouse. C'tait pour eux la reine des
cits, la Damas de l'Occident, une partie du Ciel tombe sur la
Terre. Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: _Quien no
ha visto Granada,--No ha visto nada!_ Qui n'a Grenade vu,--N'a rien
vu! Grenade la jolie est, en effet, l'un des plus beaux coins du
monde, surtout pendant la saison d't, quand toutes les villes des
plaines infrieures sont brles par la scheresse. C'est prcisment
alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le
plus de force, rpandant autour d'elles la fertilit, l'abondance et la
joie.

Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures,
vignes, oliviers, crales, plantes textiles, arbres  fruits, mais
aucune d'elles ne peut se comparer  la riche Grenade, pas mme Loja,
aux fraches eaux, la Fleur entre les pines, l'oasis au milieu des
pres rochers et des dfils. Jaen en serait presque digne. Cette
vieille cit, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des
luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une
admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent
joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont
hrisss de murailles en ruines enserres par une folle vgtation; au
pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrose, est  la fois un
jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et c et l les palmiers
ouvrent leur ventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu.
Au milieu de cette valle  l'aspect oriental, Jaen a gard sa
physionomie mauresque du moyen ge: ses maisons blanchies  la chaux ne
sont perces que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore
 y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.

[Illustration: VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL
MORO. Dessin de H. Catenacci, d'aprs une photographie de M.J. Laurent.]

Dans la haute valle du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici
Baeza, le royal nid de faucons; elle avait dans ses murs 150,000
personnes  l'poque de sa prosprit sous les Maures, mais la guerre la
dpeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de
l'Albaicin; elle est toujours trs-fire de son pass, et ses
processions le disputent en splendeur  celles de Sville. Dans le
voisinage immdiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cit
musulmane et qui, n'tait le changement des costumes, semblerait tre
encore habite par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville
minire de Linars,  peine assez grande pour contenir environ 8,000
habitants, quoique oblige maintenant de donner l'hospitalit  30,000
nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andjar,
fameuse par ses _alcarrazas_ et bien connue des voyageurs comme l'un des
endroits o le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas,  une
trentaine de kilomtres en aval de la ville de Montoro, le pont
d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu clbre 
cause du conflit des armes qui s'en disputaient la possession.

Cordoue l'ibrienne, la romaine, l'arabe, a commenc dans l'histoire de
l'Espagne en mme temps que la civilisation hispanique. Elle a t de
tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire
aime-t-elle  rattacher ses origines  celle de Cordoue: c'est l que se
trouve la source par excellence du sang bleu (_sangre azul_), que les
gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est 
l'poque des Maures que Cordoue atteignit  l'apoge de sa grandeur; du
neuvime sicle  la fin du douzime, elle eut prs d'un million
d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans
la plaine et les valles latrales. La richesse de ses mosques, de ses
palais, de ses maisons particulires tait prodigieuse, mais, gloire
plus haute, Cordoue mritait alors le titre de nourrice des sciences.
Elle tait la principale ville d'tudes dans le monde entier; par ses
coles, ses collges, ses universits libres, elle conservait et
dveloppait les traditions scientifiques d'Athnes et d'Alexandrie: sans
elle, la nuit du moyen ge et t bien plus paisse encore. Les
bibliothques de Cordoue n'avaient pas d'gales dans le monde; l'une,
fonde par un fils du premier Abdrame, contenait plus de 600,000
volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre
tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion trangre et le fanatisme
firent disparatre tous ces trsors. Conquise par les Espagnols plus
d'un demi-sicle avant Grenade, Cordoue descendit peu  peu au rang
d'une ville secondaire. Quoique occupant le vritable centre
gographique de l'Andalousie, elle est pourtant reste, depuis
l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Sville, de Mlaga, de Cdiz,
de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses
ruelles troites, o ne descend pas le rayon direct du soleil. La
plupart de ses monuments ont pri, mais elle a gard sa merveilleuse
_mezquita_ ou mosque, sans gale dans le monde entier. Grenade a le
plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet
difice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a t bti  la fin
du huitime sicle par Abdrame et son fils, et l'on se demande avec
tonnement comment l'espace de moins d'une gnration put suffire pour
lever une si prodigieuse construction. Quand on y pntre, on voit fuir
au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une
fort sombre; les arcades, qui dveloppent en deux tages superposs
leurs courbes de formes varies, simulent dans la demi-obscurit du
temple un immense branchage entreml. Bien qu'une grande partie des
colonnades, la moiti peut-tre, ait t dtruite pour faire place  un
choeur et  des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit
cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les
avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de
la largeur, et sont croises par vingt-neuf autres rues ou _calles_, car
tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par
les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les
temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule
musulmane, de la Maurtanie, et dont cent quarante furent envoyes de
Byzance en prsent, offrent une collection presque complte des
matriaux les plus prcieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert
antiques, brches de diverses couleurs; les unes sont canneles et
torses, les autres rugueuses comme le palmier, noues comme le bambou,
ou lisses comme le bananier. Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou
arabes, sont des styles les plus varis; de mme les arcades ont des
formes diverses: les unes sont  plein cintre, la plupart sont en fer 
cheval,  trois, cinq, sept ou mme neuf ou onze lobes, de manire 
figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symtrie, partout
les architectes ont gard la plus grande libert de fantaisie. Partout
aussi ils avaient prodigu la plus riche ornementation; des nefs taient
paves en argent, des sanctuaires taient revtus de lames d'or
rehausses de pierres prcieuses, d'ivoire et d'bne. On peut juger de
ce qu'tait le luxe de la mosque en pntrant dans le _mihrab_, qui fut
autrefois le saint des saints et o l'on conservait une copie du
Livre, crite en entier de la main d'Othman. La mosaque du mihrab, de
travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient
dans le monde.

Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux
qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intrieur des terres, surtout
dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent 
l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les
plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes
d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins;
Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de
_montilla_, le cde  peine  sa voisine par la valeur de ses produits;
Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des
crales; Lucena possde, en outre, une certaine activit industrielle.
Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la valle du
Guadalquivir, entre Cordoue et Sville, sur un espace d'environ 150
kilomtres, suivant les dtours du fleuve; mme Palma del Rio, situe
dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil,
n'est qu'une bourgade faiblement peuple et tirant surtout son
importance du dbouch qu'elle offre aux campagnes de la brlante cit
d'cija, btie dans la rgion des steppes du bas Genil. En maints
endroits, les bords du fleuve sont marcageux et les villages sont
dpeupls par la fivre.

Sville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cit la plus populeuse de
l'Andalousie, possde aussi des merveilles architecturales; elle a son
Alczar aux murailles brodes,  peine moins beau que l'Alhambra de
Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfums de la
senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathdrale avec sa haute nef
d'un trs-puissant effet, et son palais appel _Casa de Pilatos_, maison
de Pilate, o le style de la Renaissance se marie admirablement au style
mauresque; car, suivant la remarque ingnieuse d'Edgar Quinet, un des
traits dominants de Sville est que la Renaissance dans l'architecture y
a t arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a t grecque et
romaine. Mais de tous les monuments de Sville le plus fameux est la
_Giralda_ ou Girouette, ainsi nomme d'une statue de bronze qui tourne
au sommet du campanile. Les Svillans sont trs-fiers de cette tour
mauresque,  la fois si noble et si lgante, et la considrent comme
une patronne de leur cit. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne
sont pas les autres monuments de Sville, ni ses trsors d'art et les
beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Sville
l'enchanteresse et qui font rpter si frquemment le proverbe:

                 _Quien no ha visto Sevilla,
                  No ha visto maravilla!_

Ce qui fait la clbrit de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont
les agrments de la vie, les danses, les ftes, le mouvement perptuel
de gaiet qui anime la population. Les courses de taureaux de Sville
sont les plus renommes de la Pninsule; mais son cole de tauromachie
n'existe plus. Sville est espagnole depuis le milieu du treizime
sicle; constitue en rpublique indpendante, elle lutta hroquement
contre les armes du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on
raconte que 300,000 de ses habitants, c'est--dire la population presque
entire, durent chercher un refuge dans la Berbrie et l'Espagne encore
musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures,
devint la Sville castillane. Pendant deux sicles et demi l'lment
arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis
que Sville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance
chrtienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive
droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit  Sville, est devenu
le grand quartier gnral des Gitanos de la Pninsule: c'est l que
sigent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus
grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorits
politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur
la rive du Guadalquivir, se trouvent,  ct du hameau de Santiponce,
les restes du fort bel amphithtre d'Italica, ancienne rivale de
Sville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan,
Hadrien, Thodose. Coria, autre cit romaine, qui battit monnaie au
moyen ge, est de l'autre ct de Sville, galement sur la rive droite
du fleuve; ce n'est plus qu'un village.

Grce  son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le
littoral et la mer, Sville a pu acqurir une certaine importance comme
ville industrielle; elle possde de grandes faenceries, surtout 
Triana; mais ses manufactures de soieries, d'toffes de toute espce, de
tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'tranger.
Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Sville aux
dpens des autres cits de l'Espagne, a eu les consquences invitables
que tout privilge entrane aprs lui: il n'a pas permis  l'initiative
industrielle de se dvelopper et, quand est venu le moment d'agir dans
des conditions d'galit, la situation s'est rgle par un dsastre. La
principale manufacture de Sville est toujours reste sous la direction
du fisc: c'est la fabrique des tabacs, btisse norme que l'on dit avoir
cot prs de 10 millions de francs et o travaillent plusieurs milliers
d'ouvrires. Sur un des promontoires qui dominent au sud la valle du
Guadalquivir s'lve la petite ville aux fortifications mauresques
d'Alcal de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut tre aussi
considre comme une vaste usine, car c'est l qu'on fabrique une grande
partie du pain que mangent les habitants de Sville: on en expdie
jusqu' Madrid et  Barcelone et mme en Portugal, tant la pte en est
exquise. Alcal ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle
lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources
nombreuses et limpides. Aprs avoir fait mouvoir les roues de plusieurs
minoteries, l'eau d'Alcal entre dans Sville par un long aqueduc de
plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'_Arcos_ de Carmona. On
le dsigne ainsi parce qu'il est parallle  la route qui mne, 
travers les vignes et les oliviers,  l'ancienne ville romaine de
Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avance.

Au sud de Sville, les anciennes cits de la Btique infrieure,
trs-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible
importance. Utrera, la plus considrable, et d'ailleurs assez jolie
ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'tre au point de
croisement de quatre lignes de fer: l viennent s'unir  la principale
voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux
marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna
et de Marchena, villes limites  l'est par le dsert. Utrera est
clbre dans le monde des _aficionados_,  cause des taureaux de course
qui paissent,  l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes
du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fire de
sa belle tour d'glise, imite de la Giralda, est encore plus rapproche
qu'Utrera de ces espaces marcageux, qui commencent presque
immdiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest,
jusqu' la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis,
le navigateur qui dcouvrit le rio de la Plata.

La gardienne de l'embouchure, Sanlcar de Barrameda, aux maisons
blanches et roses ombrages de palmiers, n'est plus, comme au temps des
Arabes, le grand port d'expdition de la valle du Guadalquivir; ses
embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situ 
une faible distance en amont,  l'endroit o les flots transparents de
la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent
plus qu'au transport des denres locales. Sanlcar, que l'on accusait
jadis,  tort ou  raison, de compter parmi ses habitants un nombre
malheureusement trs-considrable d'hommes violents et dbauchs, eut
l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires
de Magellan et d'y voir rentrer, trois annes aprs, le premier btiment
qui et trac son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dpit
de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlcar, dont les belles
plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de
villgiature qu'une cit de trafic maritime. C'est dans un autre bassin
fluvial, aux bords du Guadalete, peut-tre le Lth des anciens, que
l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Sville et
Cdiz, la ville lgante et mme fastueuse de Jerez de la Frontera,
qu'entourent les immenses _bodegas_ ou celliers, dans lesquels sont
entasses les barriques remplies du vin prcieux. La rputation des
divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitime sicle, et
depuis cette poque elle n'a cess de grandir; actuellement, le _sherry_
occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de
l'Angleterre. En montant  la pittoresque cit d'Arcos de la Frontera,
btie au sommet d'un escarpement blanchtre, on a sous les yeux toute la
riche valle du Guadalete o se recueille la liqueur exquise. Un petit
monticule qui s'lve au milieu des vignobles indique, suivant la
tradition, l'endroit o aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille
qui livra l'Espagne aux musulmans.

La baie de Cdiz, si bien dfendue des vents et de la houle du large par
la flche allonge qui commence  l'le de Leon, est tout entoure de
ports, de villes et de villages formant comme une grande cit maritime.
Prs de l'angle septentrional de la baie, qui semble le dbris d'un
ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte
d'aspect cyclopen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pcheurs et
peuple de vignerons auxquels on a fait une rputation de Botiens, mais
qui n'en savent pas moins prparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne.
Puis, aprs une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir
l'estuaire de Puerto de Santa Mara, o le Guadalete vient dboucher
dans l'Atlantique: c'est de l que les ngociants en vins, dont les
magasins s'alignent le long des quais, expdient presque tous les
produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement
d'changes s'est opr par ce havre, mieux situ que celui de Cdiz, 
cause de la convergence des voies de communication venues de
l'intrieur; on dit mme que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur
nom de _Porteos_ aux nombreux immigrants andalous que lui expdia le
port de Santa Mara; le clbre Florentin dont le nom a t donn au
Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, tait parti de la barre du Guadalete.
Puerto Real, l'ancien _Portus Gaditanus_, situ au milieu d'un ddale de
marigots o les eaux douces et les eaux sales se dplacent tour  tour
est un simple dbarcadre; les chantiers voisins, que l'on dsigne sous
le nom de Trocadero ou Lieu d'changes et qui rappellent un fait
d'armes de l'expdition franaise de 1823, sont frquemment dserts, et
souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepts, ses
forts casemats ne sont habits que par les galriens, les
gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'tendent des salines
o l'on recueille une quantit de sel fort considrable.

[Illustration: N 131.--CADIZ ET SA RADE.]

San Crlos, au sud de la baie intrieure de Cdiz, est la premire des
villes riveraines qui soit tout  fait insulaire. Le chenal navigable de
Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7  8 mtres de profondeur 
mare haute et travers d'ailleurs par route et chemin de fer, la spare
du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les
auberges de Chiclana, ville de bains qui est en mme temps le lieu de
naissance et l'cole des grands _toreros_ de l'Andalousie. San Crlos
n'est gure qu'un faubourg de San Fernando, appel aussi tout simplement
_la Isla_, o se trouve l'Observatoire de marine par lequel les
astronomes espagnols font passer leur premier mridien. Au del d'un
nouveau canal commence l'arte rocheuse et en partie recouverte de sable
de l'Arrecife, que l'on peut comparer  une tige dont Cdiz serait la
fleur panouie:  la racine de ce pdoncule se trouvait jadis une haute
tour phnicienne servant de pidestal  un dieu de bronze tendant le
bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dpasse des forts,
les remparts et les fosss de la Cortadura, creuss en 1810 par les
Gaditains eux-mmes, et des deux cts on voit la plage s'abaisser vers
les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent
aux voyageurs nafs les prtendus restes d'un temple d'Hercule
qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la
contre a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les
marins, soit  une poque antrieure, un mouvement considrable de
dpression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants  3 ou 4
kilomtres en mer, paralllement  la plage actuelle, sont un reste
sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol
avait prcd la dpression, car la pninsule sur laquelle repose la
ville de Cdiz repose en entier sur des restes de coquillages, hutres
et pectens.

Enfin on a franchi la dernire ligne des fortifications et l'on est
entr dans la fameuse Cdiz, hritire de l'antique Gadir des
Phniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gads des Romains. Aux
premiers ges de l'histoire ibrienne, cette ville avait, parmi les
cits de la Pninsule, la prminence qui appartint plus tard 
Tarragone,  Mrida,  Tolde,  Cordoue,  Grenade, et qui depuis trois
sicles est chue  Madrid. Pendant la priode historique, Cdiz eut ses
alternatives de richesse et de dcadence, mais elle occupe une position
gographique tellement privilgie, qu'elle a toujours repris sa
prosprit, en dpit des revers politiques et des rglements de fisc,
plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou
plutt son ensemble de ports, mais elle se trouve prs de l'issue d'une
large et fconde valle fluviale,  ct de la porte qui fait
communiquer les eaux de l'Ocan avec celles de la Mditerrane, et non
loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cdiz est un
port d'embarquement naturel pour les ctes du Nouveau Monde, et lorsque
le rseau des chemins de fer de la Pninsule, dj rattach  celui du
reste de l'Europe, sera utilis comme il devrait l'tre, la rade de
Cdiz disputera au grand port du Tage le privilge d'tre la tte de
ligne de tout le continent europen sur la route de l'Atlantique
austral.

Si le petit port envas de Palos, situ au bord de l'estuaire du rio
Tinto, a eu l'honneur d'expdier les caravelles qui dcouvrirent les
Indes occidentales, c'est le port de Cdiz qui, pour sa part, a eu,
pendant une longue priode de l'histoire coloniale, les bnfices du
commerce avec ces contres, surtout depuis 1720, poque  laquelle le
tribunal des Indes fut transfr de Sville  Cdiz. En 1792, les
Gaditains expdiaient en Amrique des marchandises d'une valeur de 67
millions de francs et en recevaient des denres et des matires
prcieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientt
aprs, l'Espagne devait payer trois sicles de monopole commercial par
la perte subite et presque totale de ses changes avec le Nouveau Monde,
et Cdiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus;
elle n'avait plus gure que la pche et les salines, mais la fortune lui
est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses
quais [168].

[Note 168:

Mouvement gnral de la baie de Cdiz, en 1874       587,000  tonnes.
Commerce gnral                               92,000,000  fr.
Navires et embarcations appartenant 
                                Cdiz, en 1868        3,557,
                                            jaugeant 56,328 tonnes.
Produit de la pche, en 1868                        900,000 kilogr.
]

Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le
dtroit, Cdiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec
le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spcial,
celui des minerais de toute espce qu'elle expdie aux usines de
l'Angleterre.

Pour son trafic et sa population nombreuse, Cdiz est trop  l'troit:
le littoral de la baie est peupl d'environ 200,000 habitants, dont le
tiers n'a pas mme trouv place dans la ville. A l'est, en dehors de la
Porte de Terre, existent il est vrai quelques terrains qu'il serait
facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les
officiers du gnie n'y laissent point btir de grands difices, et ce
quartier extrieur n'a pris qu'une faible importance. D'aprs le
proverbe espagnol, Cdiz n'est qu'un plat d'argent pos sur la mer. De
toutes parts entoure d'eau, la Venise espagnole a d gagner en
hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont d se dresser
jusqu' cinq et six tages, et presque toutes sont encore surmontes
d'un belvdre d'o l'on voit se drouler autour de la ville le grand
cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonne et n'ayant pour promenade que
le parapet de ses murs d'enceinte, Cdiz est pourtant fort gaie
d'aspect: ses maisons, badigeonnes de nuances claires, sont plaisantes
 voir; les habitants, rputs pour leur amour du plaisir, leur
vivacit, leur talent de repartie, leur lgance presque crole, ont
mrit  la ville le nom de Cdiz la Joyeuse; mais ils ont d'autres
titres auprs de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont
montr un grand esprit d'indpendance, et c'est au milieu d'eux que
naquit l'Espagne moderne, lorsque les Corts, assembles dans l'le de
Leon, reprsentaient la patrie debout contre l'envahisseur tranger.

Sur les rivages de l'Andalousie mditerranenne, Almera fut jadis une
autre Cdiz pour l'activit du commerce. A l'poque o les deux rives
opposes de la mer taient occupes par des peuples de mme langue et de
mme religion, nul port n'tait plus favorablement situ que celui
d'Almera pour la facilit des relations d'une rive  l'autre, car c'est
l que commence l'troit de la Mditerrane, et les voyageurs pouvaient
ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans
faire un long dtour par le dtroit de Gibraltar. La tradition de
l'ancienne grandeur d'Almera s'est maintenue dans le pays et l'on
rpte  ce sujet un dicton populaire:

                 Cuando Almera era Almera,
                   Granada era su alquera.

                 Quand Almrie tait Almrie,
                 Grenade tait sa mtairie.

Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme  cette prosprit
lorsqu'ils s'emparrent de la ville, au milieu du douzime sicle, avec
l'aide des Gnois et des Pisans, et mirent la main sur cette coupe
sacre (_sacro calino_) que la lgende dit avoir t le Saint-Graal, le
vase mystique dont la conqute cota tant d'efforts aux chevaliers de la
Table Ronde. Quoique vaincues, Almera et les autres villes de son
district restrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par
l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se dfendre
contre les incursions des Barbaresques, et la cathdrale d'Almera,
commence au seizime sicle, tmoigne, par son aspect de forteresse,
des prils qu'avait  courir la population. Quant aux maisons blanches 
terrasses, aux ruelles tortueuses,  la vieille casbah, qui pouvait
contenir jusqu' vingt mille hommes, elles ont conserv leur physionomie
tout  fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des
femmes accroupies  la manire orientale qui s'occupent  tisser des
nattes. Depuis que l'Algrie a pris une grande importance comme pays de
colonisation espagnole, Almera renoue la chane de commerce qui
l'attachait autrefois  la Maurtanie;  ses expditions de minerai vers
l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de
voisinage avec le port algrien d'Oran.

A l'occident d'Almera se succdent des villes  la temprature et aux
productions tropicales. Au dbouch de la valle du rio Grande
d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe la
Treille, en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier
tablissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au del se suivent Adra,
les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis
Almuecar, Velez-Mlaga, et la cit de Mlaga l'enchanteresse,
entoure de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les
eaux du Guadalmedina.

Mlaga, d'origine phnicienne comme la plupart des autres ports du
littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerante de
l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade,
Cordoue, Sville,--car elle ne possde que des palais dgrads,--moins
fameuse par les vnements de l'histoire que Cdiz, sa rivale de la cte
atlantique, elle doit  son excellent port et  l'exubrante fertilit
de ses campagnes d'avoir distanc toutes les autres villes de l'Espagne
mridionale par le nombre et l'activit de ses habitants; en Espagne,
elle n'est dpasse que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses
changes. Mlaga a sur Cdiz l'avantage de n'tre pas un simple lieu
d'entrept. Les denres qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute
espce, mais surtout raisins secs (_pasas_), proviennent de sa banlieue
immdiate, admirablement arrose par les canaux d'irrigation du
Guadalhorce et dbarrasse de tous les marcages qui s'y trouvaient
nagure. Mlaga possde mme pour alimenter son commerce ce que n'a pas
Cdiz, plusieurs tablissements industriels, et notamment des fonderies,
de grandes fabriques de sucre de canne; son climat dlicieux ferait
aussi de cette ville un sjour des plus dsirables pour les trangers,
si les maisons et les rues taient tenues plus proprement. Le port de
Mlaga, fort vaste, serait menac, dit-on, de diminuer d'tendue par un
exhaussement du fond; mais il ne faut peut-tre attribuer les
empitements du rivage qu'aux dbris charris par le torrent de
Guadalmedina; une large promenade a t conquise sur ses eaux devant les
anciens quais. Vue de la mer, la cathdrale, qui domine le port, semble
presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons
groupes  la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il
faudrait compter aussi comme appartenant  la cit les innombrables
villas parsemes sur les pentes des coteaux environnants et dans les
vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de
bains sulfureux et autres qui se trouvent a et l dans les rgions les
plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande,
Carratraca, et mme Alham, sur le versant septentrional de la sierra de
Alham, peuvent tre considres comme dpendant en grande partie de
Mlaga, car ce sont principalement les _Malagueos_ qui animent pendant
l't les rues de ces lieux de villgiature et de gurison. On dit que
les sources d'Alham taient tellement frquentes du temps des rois
maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours
les bains de ces contres sont beaucoup moins apprcis qu'ils ne le
mritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus
de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans
le Paradis de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et
les plus charmants. Les habitants sont eux-mmes parmi les plus beaux de
la Pninsule: Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne! dit le proverbe.

Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse  une certaine distance
dans l'intrieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la
Mditerrane, puisque la premire est situe sur le Guadalhorce, qui se
jette dans la mer un peu  l'ouest de Mlaga, et que l'autre s'lve
dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales
des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des
plus antiques cits de l'Espagne; elle sert d'intermdiaire aux changes
qui s'oprent directement entre Mlaga et la valle du Guadalquivir; en
outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des
plus fcondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'lve un
grand dolmen de six mtres de longueur, fort curieux par sa situation
gographique  gale distance des mgalithes de la Gaule et de ceux de
l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de _Cueva del Mengal_.
Quant  la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir
l'importance d'Antequera comme lieu d'changes,  cause de sa position
dans le coeur mme de l'pre serrana, sur les deux rochers que spare
l'norme coupure dite le Tajo ou l'Entaille, profonde de 160 mtres et
d'une largeur de 35  70 mtres. Un pont, que l'on croit romain, unit
les deux rives dans la partie suprieure de la gorge; un autre,
d'origine arabe, franchit le dfil  40 mtres au-dessus du Guadalevin;
enfin, les trois arcades superposes d'un pont moderne rejoignent les
deux lvres mmes du dfil. Aprs avoir dirig la construction de cette
oeuvre prodigieuse pendant quarante-huit annes, de 1740  1788,
l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre
o tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses
suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la valle du Guadalevin
et la sierra de San Cristbal; mais le spectacle le plus saisissant est
celui qui se prsente quand, au sortir de la roche, o serpente un
escalier arabe taill dans la pierre vive, on se trouve tout  coup dans
la gorge tnbreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on
voit au-dessus de sa tte les arbres, les tourelles et les hautes
arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des
profondeurs de la roche, vient prs de l mler son eau pure  celle du
torrent.

Comme forteresse, Ronda dfendait bien les passages de la montagne entre
la valle du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a
toujours t un point stratgique important; quoiqu'elle et succomb
sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant dfendirent
encore leur nationalit mauresque contre les chrtiens espagnols
jusqu'en l'anne 1570. Les _Rondeos_ sont fort habiles  dresser les
chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sr les rudes sentiers des
montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre
d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les tats rguliers de la
statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent
d'introduire en Andalousie les cotonnades, les toffes de toute espce,
les tabacs et autres marchandises entasses dans les magasins de
Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive
mditerranenne de l'Andalousie, et, de l'autre ct du promontoire
d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce
commerce interlope. On a souvent parl de faire d'Algeciras une rivale
de Gibraltar pour le mouvement des changes; mais comment pareil espoir
pourrait-il se raliser? O sont les cits industrielles qui pourraient
alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?

Quant  l'troit rocher dont les Anglais se sont empars en 1704, et
qu'ils ont perfor de plusieurs kilomtres de chemins couverts, hriss
de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du
dtroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable,
mais aussi un entrept de commerce extrmement actif [169].

[Note 169: Mouvement du port de Gibraltar:

                      Anne 1869.

Grands voiliers   2,742 nav. jaugeant 893,350 ton.
Petits voiliers   2,300               41,400  
Bateaux  vapeur  3,894            2,521,900  
                  ______________________________
Totaux            8,936 nav.       3,456,550  

                      Anne 1873.

Grands voiliers   2,028 nav. jaugeant 677,700 ton.
Petits voiliers   1,735               31,200  
Bateaux  vapeur  5,268            2,712,900  
                  ______________________________
Totaux            9,031 nav.       3,421,800  

]

A l'exception de quelques fruits mris dans les jardins qu'on a mnags
sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est
Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, bl, proviennent en
grande partie de la rive africaine du dtroit, et nombre de ngociants
de la ville sont eux-mmes des Marocains s'occupant du placement de
leurs denres. Mais, si les ressources propres manquent  la ville
anglaise, elle s'en ddommage amplement par les profits qu'elle retire
de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement
en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des
longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, dj
considrable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire
supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien
suprieure, si le port n'tait expos aux vents du sud et du sud-ouest,
mme  ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de
Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligs de se rfugier
 l'extrmit nord-orientale de la baie, dans la crique de
Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le dtroit
s'arrte  Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans
se livrer  aucune opration commerciale. Les navires  vapeur, qui
deviennent de plus en plus nombreux en proportion,  cause de la vitesse
et de la rgularit que le commerce exige dsormais, n'entrent au port
de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la
quantit de charbon qui leur est ncessaire, et les voiliers y relchent
pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ
les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relchent 
Gibraltar appartiennent  l'Angleterre; l'Italie et la France se
disputent le deuxime rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte
en vue des ctes de la patrie, arrive seulement en quatrime ligne.

[Illustration: N 135.--GIBRALTAR.]

Malgr la beaut pittoresque de son rocher et la vue de la rade,
Gibraltar est un sjour peu agrable,  cause de l'air fivreux qui
s'lve des marcages de l'le et plus encore  cause du rgime
strictement militaire qui rgne dans la place. Les sujets anglais seuls
ont le droit de s'y tablir  demeure et d'y acqurir des proprits.
Les trangers ne peuvent rsider dans la ville que munis d'une
autorisation spciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir
qu'aprs quarante annes de rsidence. Les centaines d'Espagnols qui
viennent chaque jour pour le march sont tenus de se munir d'un permis
en entrant dans la ville et doivent tre sortis des murs d'enceinte
avant le coup de canon du soir. De leur ct, les Anglais rsidant 
Gibraltar, que l'on dsigne plaisamment sous le nom de lzards du
rocher (_lizards of the rock_), se sentent un peu  l'troit sur leur
pninsule brlante, et chaque ville, chaque village des environs, en
reoit sa petite colonie [170]. San Roque surtout est devenue presque
anglaise  cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher
pendant les chaleurs de l't un air plus frais et plus salubre que
celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes
de la contre, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil
tirs par les insulaires en villgiature.

[Note 170: Population probable des villes principales de
l'Andalousie:

Mlaga                  92,000 hab.
Sville (Sevilla)       80,000  
Grenade (Granada)       65,000  
Cdiz                   62,000  
Cordoue (Crdoba)       45,000  
Linars                 40,000  
Jerez                   35,000  
Antequera               30,000  
Almera                 27,000  
cija                   24,000  
Chiclana                22,000  
Puerto Santa-Mara      18,000  
San Fernando            18,000  
Carmona                 18,000  
Jaen                    18,000  
Sanlcar de Barrameda   17,000  
Lucena                  16,000  
Osuna                   16,000  
Montilla                15,500  
Ubeda                   15,000  
Velez-Mlaga            15,000  
Loja                    15,000  
Baeza                   15,000  
Utrera                  14,000  
Ronda                   14,000  
Motril                  13,500  
Baza                    13,500  
Velez Rubio             13,000  
Montoro                 12,000  
Lebrija                 12,000  
Marchena                12,000  
Aguilar                 12,000  
Baena                   14,500  
Cabra                   11,500  
Andjar                 11,000  
Arcos de la Frontera    12,000  
]




IV

VERSANT MDITERRANEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE.


Les plateaux de l'intrieur de l'Espagne et les monts qui en forment le
rebord s'abaissent du ct de la Mditerrane avec une dclivit rapide
qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre
d'heures. Des pres terres o le vent du nord apporte souvent les
froidures, on descend dans les rgions heureuses toujours rchauffes
par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivires s'enfuir au loin
vers l'Atlantique boral, on aperoit  ses pieds les flots
resplendissants de la Mditerrane. Ces pentes tournes vers la mer
d'Afrique, les plaines troites qui s'tendent  leur base, les bastions
de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par
leur ensemble, une rgion naturelle tout  fait distincte du reste de
l'Espagne. Il est vrai que les frontires administratives de Murcie et
de Valence ne concident pas exactement avec les limites de la rgion
naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent 
l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel
empite sur les valles dont les eaux s'panchent sur le territoire de
Valence; mais, si l'on considre surtout la population, on reconnat
qu'elle s'est amasse dans le voisinage du littoral, tandis que les
escarpements suprieurs sont presque dserts. La zone vivante des deux
provinces est prcisment indique par les traits du relief gographique
[171].

[Note 171:

             Superficie.       Population en 1870. Popul. kilom.

Murcie    32,497 kil. carrs.     1,100,510 hab.        34
Valence   17,608                   961,360            56
         __________________      ________________      ___
          50,105 kil. car.        2,061,870 hab.        41
]

[Illustration: PAYSANS DE MURCIE. Dessin de Fritel, d'aprs des types
photographis par M.J. Laurent.]

Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la
Pninsule, les chanons appartenant au systme de la sierra Nevada
s'abaissent par degrs en s'approchant de la mer et se terminent en
sinueuses ranges de montagnes et de collines ingales, spares par des
_ramblas_, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale
de ces chanons est dans le sens de l'ouest  l'est et du sud-ouest au
nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la valle o
coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparat en une
faible chane ctire et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge
entre Lorca et Carthagne; la pninsule en forme de faucille qui
s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut tre considre comme
une ramification lointaine de cette chane, qui continue elle-mme la
sierra Nevada. L'arte de las Estancias, dprime au col de Velez Rubio,
puis coupe par le dfil de la Sangonera, en amont de Lorca, va se
rattacher, plus au nord,  des massifs voisins de la sierra de Espua.
Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mtres les plaines de Murcie, est
elle-mme une continuation de la sierra de Mara, par l'intermdiaire du
massif appel le Gant, _el Gigante_. Enfin, les sierras de Sagra et
del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chanons avancs qui
forcent  de longues sinuosits les hauts affluents du Segura. Seule la
sierra de Alcaraz, aprs s'tre redresse aux Roches, ou Peas de San
Pedro, reste spare des montagnes de Chinchilla par des plaines
trs-faiblement accidentes.

Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de
Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la mme direction
moyenne; puis, runies en un mme massif fort tourment, dont la plus
haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une vritable
montagne, elles se rtrcissent en pointe pour former cet ensemble de
caps qui s'allonge au-devant des les Balares et qui rhythme d'une
faon si gracieuse le littoral de la Pninsule. La montagne qui termine
la chane, au cap San Antonio, est clbre dans l'histoire de la
godsie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel o s'installrent
Mchain, Biot, Arago, pour faire leurs oprations relatives  la mesure
du mridien. Des ruines de la cabane en pierres sches qui couronnent le
sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe
des Balares et toute la cte de l'Espagne, du delta de l'bre au cap de
Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peon de Hifac,  peine
rattach  la rive par un isthme troit, est d'origine volcanique. Dans
le voisinage, divers autres indices tmoignent de l'activit des
anciennes crevasses du sol.

Les montagnes qui dominent les valles du Jcar et de ses affluents ne
semblent tre que les dbris du grand plateau qui s'lve  l'ouest et
qui forme la principale gibbosit de l'Espagne centrale. Les sommets aux
pentes ravines, les massifs fragmentaires, les chanons ingaux et
tortueux du versant mditerranen sont presque tous infrieurs en
lvation  l'norme croupe occidentale, dont ils ont t dtachs par
le travail rosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la
sierra Martes ont l'aspect de vritables montagnes. Dans le bassin du
Guadalaviar, les sierras indpendantes sont plus hautes et d'une plus
fire apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des
bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la
sierra de Valdemeca, les Monts Universels, sont encore  demi engags
dans l'paisseur du plateau; mais, plus  l'est, un massif de formes
arrondies, o pyramide le pic de Javalambre et qui dpasse 2 kilomtres
d'altitude, a tout  fait le caractre montagneux. Au nord de ce massif
et du petit fleuve de Mijares, souvent  sec, se dresse un autre groupe
dominateur, la Peagolosa, qui se relie  l'est, par un plateau
montueux,  la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales
appartiennent dj au bassin de l'bre.

De la Peagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms
catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la
Espina, et d'autres moins importants, sont disposs en forme de chane
ctire, paralllement au rivage de la Mditerrane. A leur base et dans
le voisinage immdiat de la mer, deux petites chanes jumelles, coupes
de distance en distance par les valles d'alluvions ou de pierres que
parcourent les torrents, se dveloppent suivant une mme ligne
parallle, en laissant entre elles une dpression, utilise par routes
et chemins de fer. La sierra de Montsa termine pittoresquement cette
arte gmine, au bord mme de l'bre. Avant que ce fleuve n'et perc
le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de
l'Aragon, la petite chane riveraine, de mme que la sierra plus haute
de l'intrieur, se prolongeait rgulirement vers les Pyrnes[172].

[Note 172: Altitudes, d'aprs Coello, des montagnes du versant
mditerranen:

Gigante               1,499 mtres.
Morron de Espua      1,582   
Moncabrer             1,385   
Pico de Javalambre    2,002   
Peagolosa            1,811   
Muela de Ares         1,318   
Tosal des Encanades   1,392   
Sierra de Montsa       762   
]

Dans leur ensemble, les montagnes du versant mditerranen de l'Espagne
centrale sont d'une grande nudit; les broussailles apparaissent de loin
comme des taches noirtres sur la roche blouissante. De mme qu'en
Grce et en Provence, on peut suivre du regard les artes prcises des
sommets, et la puret de ce profil clair par un ciel presque toujours
limpide et bleu ajoute  la beaut svre des paysages. L'extrme
transparence de l'air a valu  la contre de Murcie le nom de _Reino
Serentsimo_, Royaume Trs-Serein. C'est pour la mme raison que l'on
dsigne les montagnes de la contre sous la potique appellation de
_montes de Sol y Aire_, montagnes du Soleil et de l'Air libre. Dans le
bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est
dcidment africain. Le printemps et l't cessent d'exister comme
saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des
chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les carts
des saisons sont heureusement temprs, en t par le mistral qui
descend des plateaux, en hiver par les brises rgulires qui soufflent
de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se
propagent le plus souvent en temptes.

La vgtation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mlange
intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempre. Un
grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'anne,
tandis que d'autres le perdent en hiver. A ct du froment, du riz, du
mas, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe mridionale, on
voit le cotonnier, la canne  sucre, la patate douce, le nopal, l'agave,
le chamrops, le dattier. Maint steppe de la contre rappelle
non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies
tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un
milieu qui leur convient. Importe par les navires d'Amrique, la fivre
jaune s'est plusieurs fois dveloppe sur la cte mditerranenne de
l'Espagne, et mme Barcelone, voisine des ctes de France, se souvient
encore des ravages du flau. Comme tant d'autres contres riveraines de
la Mditerrane, les ctes de Valence ont aussi  souffrir du mauvais
air, surtout aprs les inondations soudaines, quand des matires
putrfies sjournent dans la campagne. Le mlange des eaux douces et
des eaux sales dans les lagunes, ou _albuferas_, du littoral dtruit
galement la puret de l'air et fait natre des fivres dangereuses. Au
contraire, les lacs tout  fait salins qui se succdent dans le
voisinage de la cte au sud du Segura, et la grande baie intrieure de
Mar Menor, qu'une flche sablonneuse d'une vingtaine de kilomtres
spare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le
climat.

La rgion de l'Espagne o il pleut le moins est la partie sud-orientale
de la Pninsule [173].

[Note 173:

                                    Murcie.  Alicante.  Valence.

Temprature moyenne, d'aprs Coello   (?)    20,7(?)   19,7(?)
Pluies moyennes                     0m,362    0m,427    0m,446
Journes de pluie                      63       48        45
]

[Illustration: N 133.--STEPPE DE MURCIE.]

Entre Almera et Carthagne, la moyenne de l'humidit tombe est d'une
vingtaine de centimtres  peine; dans les campagnes d'Alicante et
d'Elche, elle est peut-tre un peu plus abondante; Murcie, situe  la
base de montagnes qui arrtent les vents pluvieux au passage, Valence,
btie sur la concavit d'un golfe dj tourn vers l'est et le nord-est,
ont des pluies plus considrables; mais la moyenne d'un demi-mtre est
peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une
partie de l'eau tombe s'vapore aussitt; seulement un faible excdant
trouve son chemin vers la mer par les sinuosits des pierreuses ramblas.
Rpartie sur toute la superficie du versant mditerranen, cette
quantit d'eau serait tout  fait insuffisante: l'air avide de vapeurs
l'aurait bientt bue en entier. Si la culture est possible et mme d'un
admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles
se trouvent situes sur le parcours des fleuves, o coule le reste des
eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la
composition du sol et cependant condamns  la strilit  cause du
manque de l'humidit ncessaire! Entre Carthagne et Murcie, les paysans
labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisime
anne,  cause de la raret des pluies. Des deux cts de la zone
riveraine du Segura s'tendent de vritables steppes, des rgions
restes salines  cause du manque d'eau qui les nettoie et les fconde:
ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagne ont la
vgtation d'un four  chaux. Sur un espace que l'on peut valuer  500
kilomtres, en suivant toutes les sinuosits du littoral d'Almera 
Villajoyosa, les _campos_ de la cte sont tous infertiles et nus, si ce
n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou
temporaires:  la base des roches triasiques, o se trouvent des bancs
considrables de sel gemme, les sources salines ou magnsiennes
s'amassent en lacs qui se desschent en t, laissant sur le sol une
tendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de Sel Amer,
qui ne laisse en t qu'une couche de sulfate de magnsie. De mme les
tangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel
des provinces du littoral mditerranen, se recouvrent au mois d'aot
d'une crote si paisse de sel rose, qu'on la dcoupe  la hache.

Ces rivires bienfaisantes, dont les eaux se changent en sve pour les
plantes des _huertas_, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le
Vinalapo, le Jcar, le Guadalaviar, appel aussi Tria dans son cours
infrieur, le Mijares et d'autres _rios_ secondaires. Ces petits fleuves
se ressemblent tous d'une manire remarquable par l'pret de leurs
hautes valles, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs dfils. Le
Segura traverse plusieurs chanes de montagnes avant d'entrer dans la
plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de
portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois  quatre cents mtres;
son affluent majeur, le Rio Mundo, nat dans un amphithtre pareil 
celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs,
puis il a d, comme le Segura, tailler son lit  travers les monts, et,
prcisment au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe
dans un troit _caon_ de roches rouges et verticales, d'un caractre
grandiose. Le Jcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou Fleuve Blanc,
ont moins d'obstacles  franchir,  cause de la plus grande simplicit
du relief orographique; mais plusieurs de leurs dfils sont d'une
beaut saisissante, mme dans cette Espagne si riche en pres rochers,
en gorges dchires. On cite surtout, comme tant des plus belles de la
Pninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela
de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Jcar commence par couler sur
le plateau comme s'il devait aller se runir au Tage, puis il se
retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une srie de coupures,
le bassin de la Mditerrane. Quant au Guadalaviar, il nat sur le
versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de
Valence par la brche de Chulilla, il descend de 140 mtres par une
succession de nombreux rapides.

Mal aliments par les pluies, puiss par l'vaporation, les fleuves du
versant mditerranen n'apportent aux plaines infrieures qu'une faible
quantit d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la
province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie,
la mnagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les
valles, les eaux permanentes ou temporaires apportes par les torrents
sont mises en rserve au moyen de digues, dans un bassin ou _pantano_,
puis distribues dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se
divisant jusqu' complet puisement. Nombre de rivires s'emploient
jusqu' la dernire goutte  leur travail d'arrosement avant d'atteindre
le lit du fleuve matre, et les fleuves eux-mmes, saigns de droite et
de gauche, n'arrivent point  la mer, si ce n'est aprs les pluies
soudaines et abondantes. Quand les campagnes arroses n'absorbent pas en
entier le prcieux liquide, l'excdant de l'eau, charg de terres et
d'impurets, va se rpandre prs de la mer dans quelque tang, mais n'a
que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de
sortie [174].

[Note 174:

            Superficie du bassin. Longueur du  Dbit le
                                  cours.       plus faible.

Segura      22,000 kilom. car.    350 kilom.     8 mtres.
Jucar       15,000               511          22  
Guadalaviar  8,000               300          10  
]

Grce  l'eau nourricire, la vgtation des campagnes arroses est
merveilleuse de fougue et d'clat et prsente un admirable contraste
avec les _campos_, ou terrains cultivs sans le secours de l'irrigation.
Ceux-ci produisent des crales, du vin, d'autres denres, et pendant
les annes exceptionnelles par leurs pluies donnent mme d'abondantes
rcoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas
qu'anim le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage!

La plus clbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres
cachent  demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable
que, mme ds le temps des conqurants romains, les irrigations taient
pratiques sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il parat prouv
que les grands travaux systmatiques d'irrigation sont dus aux Arabes.
Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses
rigoles secondaires, ou _acequias_, ils transformrent toute la campagne
de Valence en un paradis de verdure. Aide dans son travail de
production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine
vont recueillir, non-seulement dans les tables, mais aussi dans la boue
des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une
fougue tonnante. On voit dans les jardins des tiges de mas de 5, de 6
et mme de 8 mtres de hauteur; les mriers donnent trois et quatre
rcoltes de feuilles dans l'anne; quatre, cinq moissons de plantes
diverses se font dans le mme terrain; on fauche jusqu' neuf et dix
fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette
vgtation, trop htivement venue, est aqueuse et sans consistance:
c'est de la sve  peine consolide; de l le proverbe, trs-malveillant
pour Valence, que rptent les habitants des contres voisines:

                       ..... _En Valencia
          La carne es yerba, la yerba agua,
          Los hombres mujeres, las mujeres nada!_

     (La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de
     l'eau;--L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zro.)

Cette eau prcieuse, qui se transforme en une si grande quantit de
produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait
manquer d'tre l'objet de litiges nombreux entre les propritaires
limitrophes. Aussi a-t-il fallu rgler l'usage des eaux de la manire la
plus stricte. Chaque commune a ses heures prcises; le signal de
l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donn par
la cloche de la cathdrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes
les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se
compose des huit syndics des huit _acequias_, simples laboureurs lus
librement par leurs gaux, non comme les plus verss dans la chicane,
mais comme les plus senss et les plus honntes. On fait remonter
l'honneur de la fondation de cette cour de justice  un souverain
musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce
tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour natre
de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir.
Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canap de velours,
que le chapitre de la cathdrale, hritier des obligations des prtres
de la mosque, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis,  midi,
ils s'assoient majestueusement sur leur canap, plac au grand air,
devant une porte de la cathdrale. Les plaideurs comparaissent devant
eux sans lettrs ni greffiers. Chacun expose son cas, la cour
interroge et discute, puis le jugement est prononc. Il n'est pas
d'exemple que les dlinquants refusent d'acquitter l'amende, ou mme de
cder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont t
condamns pour rparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en
coterait de s'adresser  des tribunaux irresponsables, lus par
d'autres que par eux!

[Illustration N 136.--PALMIERS D'ELCHE ET JARDINS D'ORIHUELA.]

[Illustration: ELCHE ET SA FORT DE PALMIERS. Dessin de A. de Bar,
d'aprs une photographie de M. J. Laurent.]

Les huertas des rives du Jcar sont moins fameuses, mais plus riches,
s'il est possible, que celle de Valence,  laquelle elles se rattachent
par une succession non interrompue de cultures. Le Jcar, soutenu par
des digues qui lui donnent un niveau suprieur  celui des campagnes
environnantes, se rpand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y
domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la
rcolte annuelle dpasse vingt millions d'oranges et suffit  fournir au
port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le
nom de valences sur tous les marchs franais. D'autres huertas, non
moins exubrantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques
par le contraste des rochers, s'chelonnent vers le sud-est dans toutes
les valles des montagnes dont les derniers promontoires forment les
caps de San Antonio et de la Nao. Dans la rgion basse qui s'tend de
l'autre ct du Jcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau
s'emploie surtout  l'irrigation des rizires, qui, tout en donnant de
riches moissons, empestent la contre.

Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes
d'Alcoy et celles d'Almera, n'ont pas la richesse de celles des bassins
du Jcar et du Guadalaviar,  cause de leur moins grande abondance
d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spciale. Celle d'Alicante
est fconde par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le
bassin de Tibi, clbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la
solidit de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit
Vinalapo, est en grande partie occupe par une fort de palmiers, tout 
fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les
ctes de la Ligurie, et les groupes de dattiers pars  et l sur les
rivages de la Mditerrane ne peuvent lui tre compars. Ces arbres sont
la principale richesse des habitants d'Elche,  cause des fruits, que
l'on exporte jusqu'en France, et plus encore  cause de leurs feuilles,
expdies en Italie et dans l'intrieur de l'Espagne pour la fte des
Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et
trs-pnibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la
terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige
raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du ct du
soleil, attacher les feuilles en faisceaux, rparer les dgts qu'y a
faits le vent. C'est peut-tre  ces difficults qu'il faut attribuer la
diminution graduelle de la fort de palmiers;  la fin du sicle
dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers,
autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est  peine
s'il en reste la moiti.

La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas
l'originalit pittoresque de la fort d'Elche, mais elle est plus
productive: les orangers, les citronniers, mls aux amandiers, aux
grenadiers, aux mriers, abritent du soleil les plantes basses et sont
domins eux-mmes  et l par les hampes des palmiers. Le grain
d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute
l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi:

                           Qu'il pleuve ou non,
                           Toujours bonne moisson!

fait hommage de cette fcondit du sol  l'intelligence et  l'activit
des cultivateurs autant qu' la bont de la terre et  l'excellente
qualit de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du mme fleuve, les
habitante de Murcie, auxquels la nature a dparti les mmes avantages,
sont loin de les utiliser avec autant de zle et de savoir-faire. Leur
huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la
province, est certainement trs-riche, mais elle n'est point comparable
 celles que cultivent leurs voisins De mme, les campagnes de Lorca,
quoique fort riantes, sont bien infrieures en beaut  celles
d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dvastes
 la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral
mditerranen peuvent tre galement menaces: plusieurs digues qui se
succdaient sur un espace de plus de 400 mtres de hauteur totale
cdrent sous la pression des eaux d'un rservoir d'irrigation; la masse
liquide, mle aux dbris qu'elle entranait avec elle, se prcipita sur
la ville; un faubourg de six cents maisons fut ras, plusieurs villages
furent entrans dans la dbcle avec des milliers d'habitants.
L'inondation soudaine causa mme de grands ravages dans la ville de
Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela,  100 kilomtres en aval
du rservoir vid. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la
valle, pareille  un porche triomphal de 50 mtres d'lvation.

Une contre qui prsente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau
froid et de la plaine brlante, du dsert et des jardins, ne peut
manquer d'offrir aussi de singulires oppositions dans l'apparence
physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mmes anctres,
Ibres et Celtes, Phniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains,
Visigoths, Arabes et Berbres, les hommes de la campagne rase et ceux
qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffrent grandement
les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les
changements de la population elle-mme.

[Illustration: DIGUE RUINE DE LORCA. Dessin de A. de Bar, d'aprs une
photographie de M. J. Laurent.]

Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immdiat avec une
nature hostile, avec la roche nue, le vent desschant, l'atmosphre
poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le
moins ragir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec
un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se
prsentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se
plaisent beaucoup  la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en
temps et hors de temps; mme aux heures de veille, ils restent graves et
froids, comme s'ils poursuivaient un rve intrieur. Rarement ils se
livrent  la gaiet; ils ne dansent mme pas, eux, les voisins des
Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de _seguidillas_. En mme
temps, ils se laisseraient facilement entraner par la rancune et
mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs prjugs. Quoi
qu'il en soit de ces jugements svres ports sur les habitants de
Murcie par leurs voisins et mme par quelques-uns des natifs de la
contre, il est certain que dans la vie gnrale de l'Espagne cette
province est celle qui a le moins compt jusqu' prsent. Elle a fourni
la moindre part d'hommes considrables par l'intelligence, et pour ce
qui est du travail matriel, ses fils ne peuvent se comparer, mme de
loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens.

Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement
ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succs
admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes
de vergers en terrasses, d'arracher des moissons  la roche,  peine
revtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apporte. Vivant dans
une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi
plus gais que leurs voisins; ils chantent  coeur joie, et leurs danses
sont clbres; Valence se vante de fournir  l'Espagne ses premiers
artistes en bonds et en entrechats. Mais on prtend qu' toute cette
gaiet se mle souvent un instinct froce; un proverbe plus qu'exagr
dit que le paradis de la Huerta est habit par des dmons. Le fait est
que la vie humaine est tenue pour peu de chose  Valence. Cette ville et
son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir
d'assassins  gages les grands personnages de la cour madrilgne. Jusque
sur les murs qui entourent le grand march, des croix nombreuses
rappelaient les meurtres frquents qui avaient eu lieu dans les rixes
soudaines. D'ailleurs, il faut le dire,  Valence, comme dans la plus
grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes
plus rprhensibles que ne le sont les duels  l'pe dans une certaine
classe de la socit franaise. Ils sont de tradition chevaleresque, et
c'est tmoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres
avec tant de facilit. Aussi nul ne fait attention aux consquences
invitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un
malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-mme a
la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de
sa ceinture, et s'en sert un instant aprs pour couper son pain.

Ce qui a contribu  donner aux Valenciens une rputation plus mauvaise
qu'ils ne mritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de
l'Espagne, un caractre de forte originalit, et d'ordinaire ce n'est
pas impunment que l'on se distingue d'autrui. Dj par leur costume,
auquel ils restent fidles avec une singulire constance, les Valenciens
semblent se ranger plutt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils
doivent  cet gard ne diffrer que bien peu de leurs anctres
musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleon
flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de
pices d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau
brune de leurs genoux et de leurs pieds chausss d'espadrilles; leur
tte rase est enveloppe d'un foulard de couleur clatante sur lequel
repose un chapeau bas de forme,  bords retrousss, enjoliv de pompons
et de rubans. Une mante bariole, aux longues franges, complte le
costume, et tantt drape sur une paule, tantt enroule autour du
buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grce. Par les
habitudes, les moeurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens
diffrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les
Castillans. Quoique depuis longtemps runie au royaume d'Aragon, et par
l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au
commencement du dix-huitime sicle; elle avait ses lois particulires,
ses liberts municipales, ses Corts partageant l'autorit lgislative
avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indpendance
communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations
entires furent extermines; tous les habitants de Jtiva,  l'exception
de quelques femmes et de quelques prtres, furent passs au fil de
l'pe et la ville elle-mme fut rduite en cendres. Le souvenir de ces
horreurs ne s'est point effac et contribue, dans les guerres civiles, 
relcher le lien nou par la force entre Madrid et la province du
littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur
langage, pur dialecte provenal. Le parler de Valence, quoique ml 
beaucoup de mots arabes, est plus rapproch que le catalan de la langue
des anciens troubadours. Il est fort doux  entendre, surtout dans une
bouche fminine.

A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont t l'occupation
principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux
industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre
d'ouvriers sont employs  la manipulation des denres d'exportation,
huiles, vins, fruits de toute espce. Les vins fins d'Alicante, les gros
vins noirs de Vinaroz et de Benicarl, recueillis sur les frontires de
la Catalogne, donnent lieu  des oprations fort actives pour le coupage
et l'expdition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de
Javea, de Gandia, entre la valle du Jcar et le cap de la Nao, sont
soumis  un lessivage assez compliqu; enfin, les spartes, ou _espartos_
(_stipe tenacissima_), que produisent en abondance les pentes
ensoleilles d'Albacete et de Murcie, servent  la fabrication d'une
foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des
Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages
domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des
souliers, et le feu de la demeure tait aliment de sparte. Mais de nos
jours ce vgtal, le mme que l'_alfa_ d'Algrie, est devenu fort
prcieux  cause de la rsistance de sa fibre; les Anglais en font grand
cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et
d'autres tissus, et depuis 1856, anne o commena l'exportation, l'on
met une telle hte  satisfaire  leurs demandes, que les collines et
les plaines  sparte risquent fort d'tre bientt absolument
dpouilles. En plusieurs districts, on faisait deux rcoltes annuelles
afin de bnficier de l'accroissement des prix, qui s'taient levs du
quadruple dans l'espace de quelques annes; mais on ne s'occupe gure de
semer ou de replanter, car il faut attendre de huit  quinze ans avant
que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant
bien  dsirer que le sparte ft plant sur toutes les pentes
rocailleuses de l'intrieur, car c'est l'un des vgtaux qui rsistent
le mieux  la scheresse du sol et de l'atmosphre: il crot sur les
roches pierreuses, dans le sable mme; mais on ne le rencontre jamais
sur les sols argileux [175].

[Note 175: Rcolte du sparte d'Espagne en 1873:

Exportation pour l'Angleterre   67,000 tonnes.
Consommation dans le pays       15,000   
]

Les veines mtallifres connues et fouilles jadis se comptent par
centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais
les seules qui aient de nos jours une grande valeur conomique sont
celles que des compagnies anglaises, franaises, belges, font exploiter
dans les collines de las Herreras,  une faible distance  l'est de
Carthagne; en outre, les amas de scories laisses par les Romains et
que l'on retrouve sur les pentes des collines, revtues d'une mince
couche de terre vgtale, contiennent encore une certaine quantit de
plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coteux. Le
minerai de plomb argentifre qu'une population de 40,000 ouvriers
recueillait  Carthagne, il y a deux mille ans, pour le compte de la
rpublique romaine, tait alors une des plus grandes ressources de
l'tat; tout rcemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le
gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herreras qui ont
fourni aux dfenseurs de Carthagne les moyens financiers de prolonger
la guerre. Pendant les annes d'activit industrielle qui prcdrent
les dissensions civiles, on a vu jusqu' 25,000 habitants se grouper
autour des usines de las Herreras. Les gisements de zinc, inutiliss
avant 1861, ont pris depuis cette poque une assez grande importance, et
la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par anne moyenne. Les
mineurs ont constat que dans ces contres les roches dirritiques sont
toujours associes au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont
toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront
au littoral toutes les hautes valles de l'intrieur, on pourra utiliser
d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches
que celles des environs de Carthagne, et l'exploitation de vritables
montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en
pcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral
d'Alicante et d'Elche.

Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la
plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien,
a bien ses fabriques de couteaux d'o sortent les _navajas_, que l'on
voit dgainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une
industrie autrefois prospre; Carthagne a ses corderies et autres
tablissements ncessaires  l'entretien d'une flotte; Jtiva, o les
Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possde encore
quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentr
autour de Valence et d'une autre ville de la mme province, Alcoy.
Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contre,
des toffes de laine et de soie, des faences, des carreaux historis,
ou _azulejos_, qui servent au revtement extrieur des maisons. Alcoy
possde aussi des faenceries, des fabriques d'toffes, des
teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le
nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrmits de l'Espagne, est la
fabrication du papier  cigarettes. Pour subvenir  l'norme
consommation que fait la Pninsule de cet article si minime en
apparence, Alcoy le produit et l'expdie par centaines de tonneaux.
Actuellement la France envoie aussi  l'Espagne une grande quantit de
ce papier.

Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis
qu' l'expdition des denres et des marchandises du pays et 
l'importation des objets de consommation locale; mais l'achvement des
voies ferres qui relient les villes de la cte  Madrid leur a donn,
en outre, une importance nationale pour les changes de la Pninsule.
C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus
rapproche de la mer, et, par consquent, c'est par l que les
ngociants madrilgnes ont avantage  faire passer leurs marchandises
pour ne pas les grever des frais considrables d'un long transport par
terre. Il est mme arriv quelquefois, lorsque la guerre civile
dvastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports
mditerranens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours,
et ce chemin dtourn devint alors celui de la France et de toute
l'Europe continentale. Le voisinage des ctes d'Algrie, qui se
dveloppent du sud-ouest au nord-est, presque paralllement au littoral
de Carthagne et d'Alicante, contribue aussi  donner  cette partie de
la Pninsule un rle actif dans le commerce du monde. Des bateaux 
vapeur vont et viennent frquemment entre l'un et l'autre rivage du
grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent
ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et
chaque anne un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des
bords du Jcar, trop  l'troit dans leurs huertas surpeuples, vont
chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Aprs un
intervalle de plusieurs sicles, les liens de parent se sont renous
entre les descendants chrtiens des Maures et leurs frres musulmans.

Les villes importantes du versant, mditerranen de l'Espagne devaient
naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la cte
favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en
abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de
plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa
doivent leur rle historique dans l'histoire de la Pninsule  cette
dernire circonstance. En effet, Albacete est situe prcisment au bord
oriental du plateau de la Manche,  l'endroit o commence le versant
mditerranen, et o les deux hautes valles du Segura et du Jcar sont
le plus rapproches l'une de l'autre: c'est l que, de tout temps, s'est
trouve la grande tape des voyageurs et le march le plus considrable
entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la cte
sud-orientale; c'est aussi prs de l que commencent les ramifications
du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Mditerrane.
Des avantages de mme nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette
ville se trouve  l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande
les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle
est comme Albacete, quoique  un moindre degr, un lieu ncessaire
d'arrt pour les hommes et d'change pour les marchandises.

Mais toutes les cits des deux provinces vraiment importantes par leurs
ressources propres sont situes sur la cte ou dans le voisinage, 
moins de 40 kilomtres de la mer. La plus mridionale de ces villes,
Lorca, occupe une position trs-pittoresque sur les pentes et  la base
d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique
citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues
pendant le cours des ges des villes de travail et de commerce, Lorca
devait ncessairement descendre de ses escarpements pour s'tablir dans
la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin.
Les dbris des anciens palais arabes qui s'lvent dans le ddale des
ruelles tortueuses de la montagne ont t laisss aux Gitanos, et la
ville neuve, aux rues droites et alignes, s'est btie sur les terrains
unis dans la valle. Commercialement, Lorca se complte par la belle
route qui l'unit  la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par
malheur, la rade est incommode et peu sre.

En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit,
tantt humide, tantt dessch du Guadalentin, on traverse les deux
villes de Totana, quartier gnral des Gitanos de la contre, et
d'Alham, dont les eaux thermales taient jadis trs-frquentes par les
Maures, puis on entre dans les bosquets de mriers et d'orangers qui
entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle
que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parseme que de
misrables difices. Quoique fort tendue, Murcie elle-mme n'a pas
l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animes et ses difices
sont sans beaut: ce qu'elle a de plus remarquable, aprs la fameuse
tour de sa cathdrale, o l'on monte, non par un escalier, mais par une
longue rampe en forme d'hlice, ce sont les promenades ombreuses qui
longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracs sur le
flanc des montagnes, entre les escarpements jauntres et la douce
dclivit des jardins, o le sol disparat compltement sous la verdure
touffue. Malgr son titre de chef-lieu du Royaume Serenissime, Murcie
prsente moins d'intrt que sa voisine, le port de Carthagne, et ne
lui est point comparable par son rle dans l'histoire.

Carthage la Neuve tait bien destine, dans la pense de ses fondateurs
puniques,  devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du
commerce maritime se trouvait sur la cte septentrionale du continent
d'Afrique, le march des changes de la pninsule ibrique avait sa
place marque d'avance sur la cte sud-orientale, et nul port ne
prsentait plus d'avantages que la petite mer intrieure, si
admirablement abrite, qu'enferment les montagnes nues et sombres de
Carthagne. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que
s'accrotre lorsque les riches mines d'argent des environs immdiats
commencrent  livrer leurs trsors. Sa puissante position militaire lui
valut aussi d'tre l'une des grandes cits romaines de l'Ibrie. A
diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essay de lui rendre
son ancien rle stratgique en en faisant la principale station de la
flotte nationale, en y construisant des entrepts, des magasins, des
arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carnage, et
surtout en hrissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port
et la rade. Ainsi que l'a prouv un rcent pisode de la guerre civile,
ils ont certainement russi  rendre la ville imprenable autrement que
par la famine ou par la trahison; mais l'tat chronique d'indigence dans
lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler
l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand
tablissement naval de Carthagne ne prsente d'ordinaire que l'aspect
d'une lamentable ruine: la population de la ville est  peine le tiers
de ce qu'elle tait au milieu du dix-huitime sicle. Quant au commerce
pacifique des denres et des marchandises, on sait qu'il ne se plat pas
dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de
cas de l'excellence nautique du port de Carthagne. D'ailleurs la
position gographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le
trafic de la Pninsule avec l'Algrie; c'est par Barcelone, Mlaga,
Cdiz que passent les grands chemins des changes. Carthagne des
Spartes reste donc isole avec son commerce local de _stipa_, de
nattes, de fruits, de minerai.

[Illustration: N 137.--PORT DE CARTHAGNE.]

Quoique bien moins favorise par la nature, Alicante est beaucoup plus
active, grce  la fcondit des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy,
et au chemin de fer qui la runit directement  Madrid. Au pied de sa
roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une
citadelle dmantele, Alicante groupe prs de ses quais et de ses jetes
une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent
mouiller au large,  cause du manque de fond, et se tenir prts  fuir
quand s'annoncent les temptes ou les vents dangereux. D'autres villes
du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de
Diane, Cullera, au massif de rochers isol sur les plages, sont encore
bien plus prilleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins
trs-frquentes par les caboteurs  cause de la richesse et de
l'industrie des contres riveraines. Avant la construction du port
artificiel du Grau (_Grao_) de Valence, prs de la bouche du
Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de
Valence avaient  prendre les plus srieuses prcautions et devaient se
hter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux
du nord-nord-est qui poussent  la cte sont assez souvent d'une extrme
violence; quand ils soufflent en tempte, la perte du navire qui ne peut
entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la cte se
trouve alors cache par un pais rideau de vapeur et que le golfe  la
plage arneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des
carcasses de btiments briss attestent les prils de la navigation dans
ce golfe redoutable. Heureusement les mles du port de Valence et de son
avant-port ont t construits de manire  offrir un abri sr par tous
les vents et  rendre l'entre facile pendant les temptes.

Toutes les villes de la grande huerta du Jcar et du Guadalaviar, Jtiva
l'hroque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun
la grande Valence, la quatrime cit de l'Espagne par sa population, la
premire par la beaut de ses cultures. Malgr cette vulgarit
qu'apportent les architectes  la reconstruction graduelle des rues
commerantes, Valence a gard une certaine originalit dans son
apparence extrieure, aussi bien que dans sa population. La Ville du
Cid a toujours ses murailles crneles, ses tours, ses portes de
dfense, ses rues troites et tortueuses, ses maisons blanches ornes de
balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fentres, ses
toiles dployes au-dessus de la rue pour abriter les passants de
l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux difices, un seul est vraiment
curieux, c'est la _Lonja de Seda_, la Bourse de Soie, gracieux
monument de la fin du quinzime sicle, consistant en une vaste nef
supporte par des ranges de colonnes torses et laissant apercevoir par
la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les
jardins, les alles d'arbres, les bosquets, c'est l ce qui fait la
gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du
Guadalaviar, est peut-tre la plus belle promenade urbaine de l'Europe,
les vgtaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers,
s'y mlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes.
Des villas, entoures des plus beaux ombrages, sont parses  et l
dans les faubourgs de la ville et surtout prs de la plage du Grau,
frquente des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise
d'importance avec celui de Cdiz [176].

[Note 176: Mouvement des changes du port de Valence, en 1867:
67,675,000 fr.]

[Illustration: N 131.--GRAO DE VALENCE.]

Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la
mer  la base des montagnes n'a pas permis  des villes importantes de
natre et de se dvelopper. Castellon de la Plana, btie dans la plaine
 laquelle elle a d son nom,  la base d'un coteau qui portait l'ancien
bourg fortifi, doit  sa position, au dbouch de la valle du Mijares,
d'tre l'agglomration d'habitants la plus considrable et le chef-lieu
de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localits
qui se succdent jusqu'aux frontires de la Catalogne, Alcal de
Chisvert, Benicarl, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pcheurs et
de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les dfils marins de
cette partie du littoral taient gards par des chteaux forts ou
_atalayas_, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les
broussailles; mais la grande forteresse de dfense se trouvait 
l'entre mme de cette succession de Thermopyles,  l'endroit o la
route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les
montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent
avoir t fonde par des Grecs de Zacynthe, tait Sagonte, devenue
fameuse par le sige qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre
Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de
Murviedro, ou de Vieux Murs, n'ont plus rien d'imposant: dbris de
temples, murailles lzardes, tout se confond avec les pierres parses
et les boulis des masures modernes; on dit que la dcadence de la
Sagonte romaine est due  la nature plus qu'aux hommes. Le sol du
littoral se serait graduellement exhauss, la mer se serait retire, et,
par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu  peu son
commerce et sa population [177].

[Note 177: Villes principales du versant mditerranen entre le cap
de Gata et l'bre:

Valence (Valencia)     108,000 hab.
Murcie (Murcia)         55,000  
Lorca                   40,000  
Alicante                31,000  
Carthagne (Cartagenn)  25,000  
Orihuela                21,000  
Castellon de la Plana   20,000  
Alcoy                   16,000  
Albacete                15,000  
Jtiva                  13,000  
Alcira                  13,000  
Almansa                  9,000  
]




V

LES BALARES.


Le groupe des Balares se rattache sous-marinement  la pninsule
espagnole. Par les conditions gographiques, aussi bien que par le
dveloppement de l'histoire, il est une dpendance naturelle de Valence
et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque
et Minorque s'avance entre les abmes de la Mditerrane un plateau de
hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de
jonction. La direction de cet isthme sous-marin est prcisment la mme
que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la range des les se
dveloppe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y lvent
suivent dans leur ensemble le mme axe d'orientation. D'un autre ct,
la petite pninsule de la Baa, qui se rattache aux terres basses du
delta de l'bre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se
dirigent vers biza. Un groupe d'lots dresse les sommets de ses
collines au milieu de cette langue de terre immerge: c'est le groupe
volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte
Colibre, domine un cratre brch, en forme de fer  cheval, et signale
peut-tre le centre d'un grand foyer souterrain qui se rvlerait aussi
par un lent soulvement des les Balares. Tous les rochers runis des
Columbretes n'ont pas mme un demi-kilomtre carr de superficie. On dit
que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom mme, driv du latin
_Colubraria_, signifie les lots des Couleuvres.

[Illustration: N 139.--LA MER DES BALARES.]

Par leur superficie, les Balares ne forment qu'une partie peu
considrable de l'Espagne, pas mme la centime. Elles n'ont pas une de
ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si
grande  des les comme la Sicile ou mme  des lots comme Malte; au
contraire, les Balares sont en dehors des grandes routes de la
navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleverses par
les temptes, que les btiments de commerce les vitent volontiers et
cherchent  les contourner au sud pour trouver des parages abrits. Mais
les Balares ont de grands avantages par la beaut naturelle des sites,
par la douceur du climat, par la fcondit des terres. Ce sont les les
fortunes que les anciens avaient nommes les Eudmones ou les Iles des
Bons Gnies, et les Aphrodisiades, ou les terres de l'Amour. Sans
doute ces appellations flatteuses tmoignent surtout de cette tendance 
l'admiration que l'on prouve pour tout ce qui est lointain et de
difficile abord; mais il est certain que, compares  l'Espagne
pninsulaire et  la plupart des contres riveraines de la Mditerrane,
les Balares sont grandement favorises. Elles ont eu, il est vrai, 
subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres flaux
les ont souvent ravages; toutefois ces dsastres n'ont t que peu de
chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dvast l'Espagne.
Ainsi, pendant le sicle actuel, les Balares n'ont pas eu  souffrir
directement des guerres civiles qui se sont succd dans la Pninsule.
La population a pu s'y accrotre  l'aise et s'enrichir par
l'agriculture et le commerce. Sur un mme espace de terrain, le nombre
des habitants y est deux fois plus lev qu'en Espagne; il serait encore
plus considrable si plusieurs grands domaines obrs par les
hypothques n'taient cultivs par des paysans toujours soumis  un
rgime presque fodal [178].

[Note 178:

                     Superficie.
Pytiuse:
     biza          572 kil. car.
     Formentera      96    

Balares:
     Majorque     3,395    
     Cabrera         20    
     Minorque       734    
                 _________________
                  4,817 kil. car.

Popul. en 1870: 289,235
Popul. kilom.: 60
]

Les les se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou
des Pytiuses, ainsi nomm dans l'antiquit, des forts de pins qui
recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnsies, ou les Balares
proprement dites. Le nom de Gymnsies, introduit de nouveau dans les
traits de gographie, mais compltement inconnu du peuple, rappelle les
temps barbares o la population vivait en tat de nudit. Quant au nom
des Balares, le tmoignage unanime des anciens auteurs l'attribue 
l'adresse des indignes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte
que les parents exeraient leurs enfants dans l'usage de cette arme en
leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne
recevaient leur nourriture qu'aprs l'avoir traverse d'une pierre.
Lorsque Mtellus le Balarique voulut dbarquer sur le rivage des
Gymnsies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de
chaque navire pour abriter ainsi l'quipage contre les projectiles des
frondeurs. On dit que dans l'le de Minorque, o les anciennes moeurs se
sont longtemps conserves, les enfants excellent encore au maniement de
la fronde.

Le climat des Balares diffre peu de celui des ctes espagnoles situes
sous la mme latitude. Il est seulement plus doux et plus gal, plus
humide aussi  cause de l'atmosphre maritime o les les sont baignes
et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors
du changement des saisons. Les coups de vent sont frquents dans ces
parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces mtores
ont fait sombrer bien des navires; on cite mme les exemples de grands
vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule pave vnt raconter le
dsastre.

Les les Balares taient habites mme avant l'poque historique.
Majorque est parseme de constructions, dites _talayots_, c'est--dire
petites _atalayes_ ou tourelles de guet, qui ressemblent aux _nuraghi_
de la Sardaigne, et que l'on croit avoir t leves par des tribus de
mme race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine:
le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie mridionale
de l'le, est considr par les indignes comme un autel des Gentils.
Quel que soit d'ailleurs le fond de la population premire, il a t
singulirement modifi, depuis les commencements de l'histoire crite,
par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phniciens et
Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latiniss
d'Ibrie, Goths et Vandales, Arabes et Berbres, Gnois, Pisans,
Aragonais, Catalans, Provenaux. En prsence d'un pareil croisement, il
serait donc plus que tmraire de vouloir classer les Balariotes
suivant les affinits de la race primitive. Par la langue, ce sont des
Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien
parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.

Les Majorquins et leurs voisins des petites les sont, en gnral,
minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui
de Soller, les femmes sont fort belles; mais l mme o elles ont les
traits peu rguliers elles ont toujours une figure expressive par le
regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des les
sont prudents, rservs, pres au gain; mais, autant que le leur permet
la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants,
hospitaliers. Leurs larges caleons bouffants, la ceinture qui cambre
leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur clatante, leur
donnent un grand air d'lgance, bien diffrent de celui des lourds
paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur
travail, revtus de peaux de chvre dont le poil est tourn en dehors et
dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plat  les voir
danser aux sons de la guitare ou de la flte que tient le chef de la
bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aeux avant l'poque
de l'invasion carthaginoise.

[Illustration: N 140.--LES PYTIUSES.]

[Illustration: TYPES DES BALARES.--FEMMES D'IBIZA. Dessin de E. Ronjat,
d'aprs l'Archiduc Savator.]

Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapproche du continent,
n'en est spare que d'un espace de 85 kilomtres. Elle constitue un
massif de collines irrgulires, chancr sur tout son pourtour par des
plaines o coulent en hiver des eaux sauvages, bientt vapores 
l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de prs de 400 mtres
s'lvent  l'extrmit septentrionale de l'le, au-dessus d'une cte de
difficile accs, barde de promontoires abrupts. Des les, des lots
nombreux sont pars dans le voisinage des ctes, surtout  l'ouest du
Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui dcoupe profondment la partie
du rivage tourne vers le golfe de Valence. La cte mridionale de l'le
est galement entaille par une grande baie, o vient mouiller la
flotille des pcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale,
ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement group sur ses pentes,
ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition
semblable des ctes se prsente dans l'le de Formentera, qu'une chane
d'lots et d'cueils, analogue au fameux Pont d'Adam de Ceylan, runit
 un cap d'Ibiza; elle est aussi divise en deux parties par des
indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la
Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires
trouvent un excellent abri.

Le climat des Pytiuses est tout particulirement salubre. Les
insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espces,
attribuent  la puret de l'atmosphre locale l'absence complte des
serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut
natre dans leur le fortune. D'ailleurs toutes les Balares, comme la
plupart des autres les loignes du continent, ont une faune naturelle
plus pauvre que celle de la grande terre. D'aprs Strabon, les lapins
mmes, actuellement si nombreux, que deux lots du groupe ont reu les
noms de Conillera et de Conejera, avaient t inconnus dans les les et
n'y furent introduits qu' l'poque romaine. Sous l'influence du milieu
local, quelques espces varient aussi de manire  former des races
distinctes. Ainsi l'le de Formentera aurait un faisan diffrent par son
plumage de ceux du continent. Le lvrier des Balares se distinguerait
aussi de ses congnres d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit
peu fidle.

Quoique privilgies par la fertilit du sol, autant que par le climat,
les deux Pytiuses sont faiblement peuples et n'ont qu'une mdiocre
importance conomique pour la mtropole. Leurs baies, mme celle
d'Ibiza, ont le dsavantage de ne pas tre abrites contre tous les
vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'tre jets
 la cte par les flots brusques et incertains de la Mditerrane
occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza
l'effraye, au contraire, par ses cueils et ses courants rapides. Les
marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte le
de l'Ocanie situe aux antipodes est plus souvent visite par eux.

A une poque encore rcente, lorsque les pirates barbaresques cumaient
la Mditerrane, le danger de soudaines incursions contribuait aussi 
carter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et  maintenir les
habitants dans un tat de continuelles apprhensions. Des tours de guet,
que des veilleurs occupaient encore au commencement du sicle, se
dressent sur tous les promontoires des les; et chaque village, chaque
hameau a son chteau fort o la population se rfugiait et se mettait en
tat de dfense  la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la
rputation d'tre fort braves; accoutums au pril pendant des sicles,
ils ont hrit de la vaillance des anctres comme d'un patrimoine. Ils
ont d aussi  leur isolement et  la faible importance relative de leur
le le prcieux avantage d'tre  peu prs laisss  eux-mmes par le
gouvernement central et de garder une part considrable d'autonomie
administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingrence des
autorits continentales est mal accueillie.

Majorque, ou la Grande Balare, la Mallorca des Espagnols, est la seule
le du groupe qui ait une vritable sierra. La cte du nord-ouest,
lgrement convexe, et se dveloppant de la pointe Rebasada, ou plutt
de l'le de la Dragonera, au cap Formentor, paralllement au rivage de
la Catalogne, est  et l comme surplombe par les escarpements de la
chane; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revtues de
forts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques,
dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un
norme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La premire cime,
non loin de l'extrmit occidentale de la chane, s'lve dj d'un seul
jet  prs de 1,000 mtres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus
grande altitude, domins par les deux pics jumeaux, Major et Torrella,
se succdent vers le nord-est; l o la chane abaisse ne se compose
plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par
l'troite pninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des
dents de cette crte, connue sous le nom d'Agujero, est perce de part
en part, et de la haute mer on voit la lumire rayonner par cette
ouverture. Dans son ensemble, cette range de montagnes, fort abrupte du
ct de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourn vers
la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une
grande beaut. Les valles ombreuses qui s'ouvrent dans l'paisseur de
la chane, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mmes et par
l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se
penchant  l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense
gouffre,  travers les ramures entremles des pins. Au sud, le regard
se promne au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations,
toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemes de
villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer parat
aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au
merveilleux tableau. L'lot de Conejera, et, plus loin, la petite le de
Cabrera, o prirent tant de Franais captifs pendant les guerres de
l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.

La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment
alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses
forts de sapins et ses ddales de rochers, occupe une largeur peu
considrable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses 
l'poque de la floraison des cistes, s'avancent en chanons vers
l'intrieur de l'le; mais, dans sa plus grande tendue, la campagne de
Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mtres d'lvation o
se montrent des _puigs_ ou puys isols portant tous une vieille
construction, glise, ermitage ou chteau fort; une de ces hauteurs, le
Puig de Randa, d'o l'on voit l'immense tapis de la plaine se drouler
autour des pentes, tait nagure un but de plerinage pour toutes les
populations de l'le, et du sommet les prtres bnissaient les moissons.
Les collines ne se groupent en un vrai massif qu' l'angle oriental de
l'le, prs du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud
duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de
l'Europe par la richesse et la varit de ses stalactites: ses galeries
descendent au-dessous du niveau de la mer.

La plus grande dpression de la plaine est indique par les chancrures
du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est,
dcoupent le littoral de l'le, comme pour la partager eh deux moitis.
Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine
par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxime est le golfe
gmin d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que spare la
pittoresque pninsule du cap del Pinar[179]. Quant  la cte
septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de vritables ports:
les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique
rocheuse de Soller, clbre de nos jours par ses expditions d'oranges,
et fameuse dans les lgendes locales comme l'endroit o saint Raymond de
Peafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.

[Note 179: Altitudes de Majorque, d'aprs Willkomm:

Puig den Galatzo    1,200 mt.
Puig den Torrella   1,506  
Puig Major          1,500  
Col de Soller         562  
Bec de Ferrutx        568  
Ile Dragonera         320  
]

Quoique bien infrieure  la limite des neiges persistantes, le Puig den
Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavits
les plus rapproches des cimes une assez grande quantit de neige qui
sert  la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de
l't. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui
parfois,  la suite des grandes pluies, dbordent dans les campagnes
riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et
dmolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui dbouche  Palma dans
la Mditerrane, a souvent fait plus de mal  la ville qu'un sige ou
qu'une pidmie: on dit que l'inondation de 1403 renversa prs de deux
mille maisons et fit prir prs de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces
torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment tre au nombre de
plus de deux cents, suffisent  peine pour dverser l'eau fertilisante
dans les _acequias_ ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans
toutes les campagnes de l'le. Pourtant Majorque a le plus grand besoin
d'tre abondamment arrose. Compltement abrite par la sierra des vents
du nord-ouest qui soufflent des Pyrnes et de la valle de l'bre,
l'le est tourne vers l'Afrique et dispose comme un espalier pour
recevoir toute la force des rayons solaires.

De tout temps, les _pageses_, ou paysans majorquins, ont eu la
rputation d'tre d'excellents agriculteurs, du moins autant que le
permettaient l'esprit de routine et la grande lsinerie dans les
dpenses d'amlioration. Le sol de Majorque est en moyenne
incomparablement mieux exploit que le reste de l'Espagne. Il est vrai
que les habitants des les ne sont pas les seuls auxquels on doive
attribuer le mrite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du
sicle, pendant que la guerre trangre ravageait la Pninsule, et
depuis, pendant que _cristinos_, carlistes ou combattants de quelque
autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de
Catalans laborieux ont migr dans les les pour y trouver la paix et le
bien-tre: ils se sont tablis surtout dans la partie centrale de
Majorque, aux environs d'Inca. C'est  eux que l'on doit, pour une bonne
part, ces terrasses niveles  grands frais sur les pentes des
montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux
jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les conomies sont employes 
conqurir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitt
mis en culture. Mais, en dpit de l'industrie des habitants, la
superficie des terres agricoles ne suffit pas  la population qui s'y
presse, et l'excdant des familles doit avoir recours  l'migration.
Les Majorquins, de mme que leurs voisins de Minorque, les excellents
jardiniers Mahonais, sont fort nombreux dans les villes du littoral
mditerranen, en Algrie et dans tous les ports des Antilles
espagnoles.

D'ailleurs l'le dore a des lments de richesse trs-varis et ne se
trouve point expose  un dsastre par l'insuccs d'une rcolte. Elle
n'a d'autres mines que ses marais salants, prs du cap Salinas, en face
de l'le Cabrera; mais aux crales, qui fournissent l'excellent pain
de Mallorca, clbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les
vins dlicieux de Benisalem, qui sont expdis au continent, des huiles,
qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des lgumes dont
Barcelone est le grand march, des fruits de toute espce qu'importe la
France. La valle de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie
occupe par des forts d'orangers dont les produits sont expdis par
cargaisons entires  Aigues-Mortes, au port d'Agde,  Marseille:
malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu 
gurir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les
cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les
plus importantes de leur revenu ne ft compltement tarie. Les
Majorquins s'occupent aussi de l'lve des animaux: les grands pturages
leur manquent pour le gros btail, mais les dbris de cuisine et les
dchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent
d'engraisser des multitudes de cochons qui servent  l'alimentation de
Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activit
industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'tranger
aussi bien que pour l'le elle-mme. Les Majorquins exportent des
toffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de
terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faences si
clbres  l'poque de la Renaissance, et que l'on appelle encore
_majolica_, forme italienne du nom de Majorque.

La capitale actuelle de l'le, Palma, est une ville populeuse et anime.
Vue de la mer, elle se prsente fort bien avec ses maisons en
amphithtre, ses murailles flanques de bastions, son vieux chteau
fortifi de Bellver, la cathdrale qui s'lve sur la colline et que
domine la tour de l'Ange, de l'architecture la plus gracieuse et la
plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beaut de leurs difices
et prtendent que leur _Lonja_, flanque aux angles de ses quatre
tourelles octogones, est bien suprieure  celle de Valence en
originalit de construction. Tout en faisant la part du patriotisme
local, on doit reconnatre que le style  demi mauresque des anciens
architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande
lgance et une lgret singulire. Les colonnes de marbre noir ou gris
qui soutiennent les fentres ogivales sont d'une minceur sans exemple,
relativement  leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fts de
bambous.

Le va-et-vient des ngociants et des matelots a fort ml la population
de Palma, mais au moins un lment ethnique s'y est maintenu pur de tout
croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement
reconnaissables par la puret de leur type, et dsigns dans le pays
sous le nom de _Chuetas_. Encore de nos jours ils habitent un quartier
spar, ne se marient qu'entre eux, ont leurs coles distinctes. Ils
possdent aussi leur glise spciale, car c'est au prix de la conversion
qu'ils ont obtenu de ne pas tre mis  mort ou du moins exils: la seule
diffrence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs
prires, au lieu de les rciter  voix basse; cela provient sans doute
de ce que, dans les premiers temps, les prtres les foraient  parler
haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrtiens
que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gard leur gnie
mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des proprits de l'le
a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procd commode pour les
empcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les souponnait,
en dpit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs
coffres, vite une accusation de blasphme ou d'hrsie les faisait jeter
en prison, et bientt leur fortune passait en d'autres mains! Les
registres de l'inquisition palmesane tmoignent des perscutions
terribles qu'eurent  subir ces malheureux convertis. Mme au sicle
dernier, ils n'taient jamais assurs de la libert ni de la vie.

[Illustration: ENTRE DU PORT D'IBIZA. Dessin de E. Grandsire, d'aprs
l'Archiduc Salvator.]

Un chemin de fer, qui ne dpasse pas encore la ville d'Inca, doit runir
le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa
Mara et de Benisalem, les plus riches de l'le aprs ceux qui entourent
au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa
jadis  Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait  souffrir du
mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle et
maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente
position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine  la fois
deux golfes plus rapprochs de l'Espagne et de la France que celui de
Palma et prsentant des communications faciles avec les campagnes de
l'intrieur. Le golfe du Nord, appel d'ordinaire Puerto Menor, ou de
Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage
abrit de tous les vents; il est cependant peu frquent: l'le est trop
petite pour avoir deux grands marchs d'changes. On espre que
d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud
d'Alcudia auront pour rsultat de rendre  cette antique cit une part
de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marcageuse, dont
l'tendue est d'environ 2,800 hectares, a t partiellement reconquise
sur les eaux et sur la fivre, grce aux industriels anglais qui
l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traverse par de larges
et solides chemins, draine par des machines  vapeur, arrose dans la
saison par des canaux d'eau pure [180].

[Note 180: Villes de Majorque:

Palma        40,000 hab.
Manacor      15,000  
Felanitx     10,500  
Lluchmayor    8,800  
Pollenza      8,000  
Inca          8,000  
Soller        8,000  
Santay       8,000  
]

La Minorque des Franais, Menorca, ou la Petite Balare, que l'on peut
discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37
kilomtres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe
lgrement inflchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-mme
fort peu montueuse et n'offre que des pitons isols. Le sommet le plus
lev, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mtres, est situ  peu
prs au centre de l'le et domine de grandes plaines faiblement
accidentes, dont les arbres, exposs au vent du nord, ont le branchage
rgulirement inclin du ct de l'Afrique; les orangers ne peuvent
trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou _barrancos_, qui
sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque
moins agrable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le
sol y est aussi moins fertile  cause de la faible quantit des eaux de
source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu' Majorque;
mais les roches calcaires laissent pntrer l'humidit dans leurs
fissures, et les campagnes sont toujours altres. Par contre, on trouve
de l'eau dans les grottes profondes. Prs de Ciudadela, la roche
crevasse permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une
est en communication avec la mer.

[Note 181: Climats compars de Majorque et de Minorque, d'aprs
Carreras et Barcel y Combir:

                                     Palma.    Mahon.

Temprature moyenne                  18,1      17,5
           du mois le plus chaud     (?)       22,4
           du mois le plus froid     (?)        9
Moyenne des pluies                   0m,436    0m,690
Jours de pluie                         67        82
]

[Illustration: N 141.--PORT-MAHON.]

De mme que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque
doit aux ports de ses deux extrmits opposes d'offrir une sorte de
balancement dans son histoire politique et son commerce. L'le a deux
capitales, qui se sont toujours disput la suprmatie, Ciudadela et
Port-Mahon. La premire a l'avantage de regarder vers Majorque et les
deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords
marcageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur
carthaginois, possde un admirable port naturel divis par des lots et
des pninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se
trouvent runis dans ce bras de mer. Pourtant,  voir le faible
mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est l le havre clbre
vant par Andr Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqu aussi
 la baie de Carthagne: Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs
ports de la Mditerrane. Port-Mahon est bien dchu de son activit
commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonn en 1802, aprs en
avoir fait une cit riche et prospre. Elle tait pour eux une autre
Malte, infrieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et
temptueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui
donnent tant d'importance  La Valette,  Messine,  Gibraltar. Dans la
physionomie de ses difices Mahon a gard quelque chose d'anglais; la
grande route qui parcourt l'le dans toute sa longueur, de Port-Mahon 
Ciudadela, est galement un hritage de la domination britannique; mais
un hritage bien mal apprci. De mme, le port excellent de Fornells,
qui s'ouvre entre deux pninsules rocheuses de la cte septentrionale et
qui pourrait abriter une flotte entire, sert  peine  quelques barques
de pche [182].

[Note 182:

Port-Mahon 15,000 hab.
Ciudadela   7,500 hab.
]




VI

LA VALLE DE L'BRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.


De mme que le bassin du Guadalquivir, la valle de l'bre, dans sa
partie moyenne, est nettement spare du reste de l'Espagne. Elle forme
une large dpression entre les plateaux intrieurs de la Pninsule et le
systme pyrnen. Si les eaux de la Mditerrane s'levaient de 500
mtres, elles empliraient tout l'espace triangulaire o serpente l'bre,
de Tudela  Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le
fleuve n'et perc les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette rgion
a pour limite le puissant rempart des Pyrnes, la barrire naturelle la
plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les
pres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a
surtout cette limite indcise et changeante, mais des plus gnantes 
franchir, que trace la diffrence des climats. Au nord-ouest, il est
vrai, la haute valle de l'bre continue vers les Pyrnes cantabres la
plaine de l'Aragon. De ce ct, la ligne de dmarcation naturelle n'a
donc rien de prcis; mais les collines qui se rapprochent de part et
d'autre donnent un caractre tout  fait spcial  la contre. En outre,
des hommes diffrents de race, de langue et de moeurs occupent une
partie considrable de cette rgion, opposant ainsi une muraille vivante
aux populations de la plaine. Historiquement, la haute valle de l'bre
ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rle tout  fait distinct de celui de
l'Aragon. C'est l que se trouvent les lieux de passage ncessaires
entre le seuil des Pyrnes et le plateau des Castilles; l devait
passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et
l'intrieur de la Pninsule.

Par les vnements de l'histoire aussi bien que par les conditions
gographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des rgions
naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais 
peine moins importante dans le dveloppement de la nation et beaucoup
plus populeuse par rapport  son tendue [183].

[Note 183:

              Superficie.    Population en 1870.  Popul. kilom.

Aragon      46,565 kil. car.       928,763            20
Catalogne   32,330              1,768,408            55
           __________________   ___________          ____
            78,895 kil. car.     2,697,171            34
]

Depuis plus de sept sicles, l'Aragon et la Catalogne ont les mmes
destines politiques et presque toujours ont dfendu la mme cause dans
les guerres et les rvolutions. Toutefois de grands contrastes existent
aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces
contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractre des
populations et dans leur histoire spciale. L'Aragon, pays de plaines
entour de tous les cts par des montagnes, est une contre
essentiellement continentale, dont les habitants, privs des ressources
de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorit
ptres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs
voisins de la Pninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes,
de valles ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se
peupler de marins et joindre  des richesses naturelles celles que lui
procurait le mouvement des changes. Elle devait aussi entrer en
relations intimes avec les contres limitrophes baignes par la mme
mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit
sicles, les Catalans appartenaient mme beaucoup plus au groupe des
peuples provenaux qu' celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi
bien que par le langage, ils se rattachaient troitement aux populations
du nord des Pyrnes.

C'est dans la rvolution politique dont la guerre des Albigeois a t le
drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement
d'quilibre qui s'est opr dans l'histoire de la Catalogne et qui a
jet ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provenal garda
son centre de gravit naturel entre Arles et Toulouse, toutes les
populations du littoral mditerranen jusqu' l'bre, et mme celles des
ctes de Valence et des les Balares, subirent l'influence de la
socit police qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire,
entranes dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un ct,
les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrtiens de la Pninsule
et des les se sentaient ncessairement ports vers les Provenaux,
leurs parents de race, de religion et de langage: c'est l ce qui
explique la prdominance de l'idiome dit limousin et de sa littrature
dans la Catalogne et jusqu' Murcie et  Palma. Mais, quand une guerre
implacable eut chang plusieurs villes des Albigeois en dserts, quand
les barbares du Nord eurent opprim la civilisation du Midi et que la
contre du versant mridional des Cvennes eut t rduite par la
violence  n'tre gure plus qu'un appendice politique du bassin de la
Seine, il fallut bien que la Catalogne chercht d'autres alliances
naturelles. Le centre de gravit se dplaa rapidement du nord au sud,
et de la France mridionale se reporta dans la pninsule pyrnenne. La
Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue
provenale, qui s'tait jadis rpandue de la Catalogne et du Toulousain
dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplace par le castillan, qui
ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement
conquis toute la Pninsule, en dpit de l'nergie patriotique avec
laquelle se dfendent les idiomes locaux.

Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le
bassin de l'bre est perc de nombreuses brches qu'utilisent les voies
de communication. Les rivires permanentes et les ruisseaux temporaires
ont dcoup les hautes terres en fragments dtachs les uns des autres,
qui portent le nom de _sierras_ quand ils ont une certaine longueur, et
celui de _muelas_ ou dents molaires, quand ils se prsentent comme des
blocs isols. Ce sont les tmoins rests debout des plateaux d'une
priode gologique antrieure. En s'imaginant que tous les creux, larges
plaines ou dfils troits, qui sparent ces hauteurs soient de nouveau
remplis, on reconstitue par la pense l'ancienne pente uniforme et
trs-faiblement ondule qui s'abaissait graduellement des gibbosits du
centre de l'Espagne vers la valle de l'bre. Du haut des protubrances
les plus saillantes de ce plateau en grande partie dmoli, on reconnat
parfaitement que les faces suprieures des prtendues sierras se
correspondent et faisaient partie du mme plan inclin. Ainsi, la sierra
de San Just ou de San Yus, que la haute valle du Guadalope spare de la
sierra de Gudar, n'est qu'un simple dbris. Il en est de mme des
sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui
se continuent au nord-ouest en rempart brch jusqu'au superbe massif
de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'lve  l'ouest de cette
range, sur les confins immdiats du plateau des Castilles, n'est
galement qu'un fragment de plateau sculpt par les mtores.

La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les
roches crtaces du plateau oriental, a rsist  l'action rosive des
eaux et reste unie au fate de partage o le Duero prend sa source, o
naissent les premiers pics de l'arte de Guadarrama. Le Moncayo,
laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour
de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la valle de
l'bre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpe par son
versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournes
au midi, est par cela mme une partie du domaine naturel des Castillans,
et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le
haut bassin de l'bre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de
la Navarre. Par contre, les Aragonais ont d aux nombreuses brches du
plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au del de leurs
limites naturelles. Par les valles du Guadalope, du Martin, du Jiloca,
ils ont occup tout le haut massif de Teruel, cette rgion du
Maeztrazgo, si importante au point de vue stratgique,  cause de sa
position dominante entre les bassins de l'bre, du Mijares, du
Guadalaviar, du Jcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la
possession de ce fate et de ses places fortes est un des grands
objectifs pour les combattants.

Au nord de l'bre et de ses affluents se profile la haute crte neigeuse
des Pyrnes qui spare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans
la gographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient
de dcrire cette chane, car le versant septentrional est de beaucoup le
plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosits
naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent
vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de
l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chanons latraux
du systme pyrnen. Quelques massifs sont mme compltement isols. Une
premire range de hauteurs indpendantes, dbris d'anciens plateaux
rongs, s'lve immdiatement au nord du fleuve et prend en certains
endroits un aspect presque montagneux. Cette range, interrompue de
distance en distance par les valles des rivires pyrnennes, commence
bien modestement, en face mme du gant Moncayo, par de petites collines
ravines, infertiles, revtues de fougres, offrant  et l quelques
bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces
hauteurs se continuent par les chanons parallles du Castellar et de
tout le district des Cinco Villas, puis, arrtes par le cours du
Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de
Alcubierre, qui s'abaisse de tous les cts par de larges terrasses,
vers des plaines presque absolument dsertes, connues au sud et  l'est
sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situ au centre mme de
l'ancien lac de l'Aragon, a gard son aspect insulaire: le seuil par
lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas  plus de
380 mtres au-dessus de la mer.

Vers le milieu de l'espace qui spare les collines riveraines de l'bre
et la crte matresse des Pyrnes s'lvent de vritables chanes de
montagnes qui, dans leur ensemble, se dveloppent avec quelque
rgularit dans le sens de l'ouest  l'est; il faut y voir probablement
les restes d'un systme montagneux dont les artes taient parallles 
celles des Pyrnes, mais que les eaux ont diversement rompu et mme
partiellement dblay. Les roches crayeuses qui constituent
principalement la masse de ces montagnes n'ont pas oppos d'obstacle
insurmontable aux eaux pyrnennes qui descendent en abondance et d'une
pente fort incline. Toutefois la rsistance des rochers a t
suffisante pour forcer les rivires  de nombreux dtours et ne leur
laisser en maints endroits que d'troits passages, pareils  de simples
fissures de la montagne. Cette rgion des avant-monts pyrnens est une
des plus pittoresques de l'Espagne,  cause de ses prcipices, de ses
dfils, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle
attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en
rvler tous les mystres.

La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chanes secondaires qui
se dveloppent paralllement aux Pyrnes est la sierra de la Pea, au
nord de laquelle coule, dans une valle profonde, la rivire qui a donn
son nom au royaume d'Aragon. A l'extrmit orientale de cette chane,
dominant la vieille cit de Jaca, se dresse une superbe montagne de
grs, en forme de pyramide, la Pea de Oroel, d'o l'on contemple un
immense horizon de sommets et de valles, des Pyrnes au Moncayo. La
rgion sauvage, en partie boise de htres et de pins, qui forme le
centre de ce panorama grandiose est le clbre pays de Sobrarbe, presque
aussi vnr des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga,
dans les Asturies. C'est le lieu sacr pour eux o commena, du ct des
Pyrnes, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'aprs la
lgende, quelques hommes, chapps  la domination des Arabes, auraient
vcu pendant des annes dans les grottes et les forts de la sierra;
leur nombre se serait graduellement accru des mcontents et, vers la fin
du huitime sicle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista,
aurait attaqu les Maures de la contre et les aurait battus
compltement. Le nom ibrique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme
presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la lgende d'un arbre
merveilleux qu'Arista aurait vu en rve et dont les branches
ombrageaient tout le territoire conquis par son pe. Les hautes valles
de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage
usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boiss qui
s'ouvrent  l'ouest de la Pea de Oroel, on visite aussi la grotte o se
serait montre la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne
s'lve un ancien couvent, dont une salle, trs-richement orne de
marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.

Une range de montagnes plus irrgulire que la sierra de la Pea, et
s'y rattachant par un seuil lev, dresse au sud ses pitons en dsordre:
c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser
de terrasse en terrasse dans la plaine accidente des Cinco Villas. A
l'est, une troite coupure o passe le Gallego, spare la chane de
Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se dveloppe jusqu' la
rivire Cinca sous divers noms, mais que l'on peut dsigner dans son
ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chanes
secondaires ou fragments ravins de chanons suivent paralllement la
crte principale de la Guara et s'arrtent galement au bord du Cinca.
Au del de ce torrent, les saillies parallles du sol s'enchevtrent et
se croisent avec les extrmits des rameaux pyrnens; mais on peut y
discerner encore l'orientation de l'ouest  l'est. Plus loin, cette
direction moyenne des montagnes redevient tout  fait vidente. Le
Monsech, ainsi nomm de la scheresse de ses ravins calcaires, se
continue jusqu'au Sgre avec la rgularit d'un rempart de forteresse,
quoiqu'il soit perc  angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et
Pallaresa. Au nord du Monsech, une chane encore plus haute, mais
beaucoup moins rgulire, est indique par les superbes massifs de San
Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu' une poque
gologique antrieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes
valles du versant mridional des Pyrnes ne fussent retenues en lacs
par la barrire transversale de ces monts secondaires. Les traces de la
rupture opre par les torrents de sortie sont encore visibles  la
partie infrieure de ces conques; quelques dfils sont aussi troits,
aussi brusquement taills, aussi coups de prcipices que si l'eau des
anciens lacs venait  peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en
dluge dans les plaines de l'Ebre.

Un de ces dfils, o le Sgre, quoique fort abondant, passe dans une
fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule
brche qui spare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la
sierra de Cadi. Cette dernire chane doit tre considre
gologiquement comme formant un systme  part, indpendant des Pyrnes
proprement dites. Le sillon oblique form du ct de l'Espagne par la
valle du Sgre, du ct de la France par le col de la Perche et le
cours de la Tt, est la ligne de sparation entre les deux groupes de
montagnes. Les Pyrnes se terminent par l'norme ensemble de cimes qui
entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses
plateaux d'boulis; le Cadi appartient  cette chane  peine moins
grandiose qui porte  son extrmit franaise la superbe pyramide du
Canigou. Le gant de la partie espagnole de la chane, le Cadi, gale
probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux
anfractuosits et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit 
ses pieds, comme une mer temptueuse, tous les monts de la Catalogne aux
innombrables vagues.

De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se dtachent vers
le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrs
et vont se mler diversement aux monts du littoral catalan. Cette
rgion, d'accs trs-difficile,  cause des murs parallles de hauteurs
qui la parcourent, est fort riche en formations gologiques de terrains
siluriens  la craie, et contient en abondance des gisements miniers de
fer, de cuivre et mme d'or, qui sont partiellement exploits et qui
pourraient avoir une relle importance, si des routes faciles et des
chemins de fer pntraient dans les hautes valles. La rgion minire la
plus activement utilise est le bassin houiller de San Juan de las
Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32
kilomtres carrs, au milieu de grandes montagnes rougetres, aux formes
arrondies. Ce dpt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne
lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les
transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins.
Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une
grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.

Les clbres roches salifres de Solsona et de Cardona se trouvent aussi
dans cette rgion au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de
soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines,  l'est de Cardona,
est une des curiosits de l'Espagne,  cause de la puret relative du
sel qui la constitue. La roche saline, qui s'lve  la hauteur d'une
centaine de mtres au-dessus du sol, est tellement dchire et
dchiquete par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses
fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les mtores
travaillaient nagure plus activement que les carriers  en diminuer le
volume; mais, quoique en ruine, l'norme bloc de sel n'en pourrait pas
moins suffire pendant des sicles  la consommation de l'Espagne: on en
value la contenance approximative  plus de 300 millions de mtres
cubes.

La grande varit des mtaux qui ont inject les roches de la contre
est peut-tre cause par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les
seules montagnes volcaniques du nord de la Pninsule se trouvent dans le
haut bassin du Fluvia, immdiatement  l'est de la valle du Ter, et
prcisment sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'ruption
du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des lots Columbretes au volcan
d'Agde, sur le littoral franais. Les volcans de Catalogne, peu levs
d'ailleurs, et percs de cratres partiellement oblitrs o verdoient
des restes de forts, sont pars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un
espace d'environ 800 kilomtres carrs. De puissantes coules de lave
basaltique, issues de quatorze cratres, s'avancent en promontoires dans
les valles au-dessus des roches qui s'taient dposes sur la contre
pendant les ges tertiaires: une de ces coules, qui porte la ville et
les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au
confluent mme du Fluvia et d'une autre rivire; ses noires colonnades
indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte,
l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en
longues caravanes sur les cailloux du gu, puis gravissent la route
oblique taille dans la roche, forment un paysage des plus charmants.
Les volcans de cette contre sont probablement en repos ds avant
l'poque historique, bien que les chroniques parlent vaguement
d'ruptions qui auraient eu lieu  la fin du quinzime sicle. En tout
cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la
ville d'Olot et fit trembler toute la rgion des Pyrnes orientales
jusqu' Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui
jaillissent  et l des fissures de rochers et que l'on connat dans le
pays sous le nom de _bufadors_, tmoignent aussi d'un travail qui se
continue dans le laboratoire intrieur des laves.

Le systme des montagnes du littoral catalan continue exactement celui
des ctes de Valence: de chaque ct de la troue de l'bre, les
saillies du relief se correspondent par la forme gnrale,
l'orientation, la composition gologique. Sur une largeur de plus de 50
kilomtres, du bord de la mer aux plaines intrieures dites Llanos del
Urgel, la contre est partout fort accidente; mais les roches d'aspect
vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une premire
chane, aux brusques escarpements tourns vers le midi et contourns par
l'bre  leur base occidentale, se dveloppe paralllement  la cte;
une seconde, puis une troisime chane domine par la Montagne Sainte
(Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrime arte se
dressent  l'ouest, au del de la profonde valle de la Ciurana. Au
nord, le dfil de Francoli, o passe le torrent du mme nom et
qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone  Lrida,
interrompt  peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif
 la cime bien nomme du Montagut. Un nouveau sillon, o coule le Noya,
affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et
limite  l'ouest et au sud la superbe arte de Monserrat, que le
Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres cts et
montrent ainsi dans toute sa grandeur.

[Illustration: VUE DE MONSERRAT. Dessin de Sorrieu d'aprs une
photographie de M. J. Laurent.]

Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien
autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, prs de
trois fois ses suprieurs en lvation et se dressant dans la rgion des
neiges et des glaces persistantes. Mais la Montagne de la Scie porte
sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la
roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus clbres
de la chrtient; les cardinaux, les papes mmes venaient le visiter en
personne, et Loyola y dposa son pe. D'immenses trsors, dont une
partie servit fort  propos  payer les frais de la guerre
d'Indpendance, taient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos
jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacr, mais il
est devenu pour les gologues un des types de montagnes les plus
intressants  tudier,  cause de sa forme et de la nature de ses
roches. Bien qu'isol, le Monserrat se trouve prcisment au point de
rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se
rattache anx monts de la Catalogne, qui se dveloppent paralllement au
littoral;  l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol
qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des
massifs et des chanons latraux, appartenant comme lui  l'poque
nummulitique, le relient  la sierra de Cadi. Il est compos d'un
conglomrat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empts dans
une argile rougetre et provenant d'anciennes montagnes dmolies par les
courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans
l'paisseur du mont laissent voir des blocs normes entasss en dsordre
et dans l'quilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au
sud, le Monserrat est flanqu  la base de nombreux monticules; mais, au
nord, la paroi formidable s'lve d'un jet, toute hrisse d'aiguilles
et raye de couloirs verticaux. Jadis la montagne tait certainement
beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gele
l'ont ainsi dcoupe en d'innombrables dents et en colonnes coiffes
portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des
ermitages, des ruines de chteaux forts s'accrochent a et l aux
saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les
couloirs. Du sommet le plus lev, dit le San Gernimo, le spectacle est
admirable: des grands massifs des Pyrnes aux les Balares on
contemple un horizon de 350 kilomtres de large.

De l'autre ct de l'abme form  la base de la puissante muraille par
la valle du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monse, pilier de
granit qui a redress les craies environnantes, une lvation plus
considrable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de
l'Ampourdan, ancien golfe combl par les alluvions, tout cet angle
extrme de la Catalogne, entre la mer et les Albres, est couvert de
collines en chanes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres
la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des glises de
plerinage trs-frquentes. Une srie de collines, dispose en chane,
longe la cte des deux cts de Barcelone, et par ses promontoires et
ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus
pittoresque et le plus vari. Le dernier de ces petits massifs est une
protubrance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la
borne mridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis
vnre des Grecs. L, sur un des sommets les plus en vue, s'levait un
temple de Vnus, remplac depuis par le monastre de San Pedro de Roda,
que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent
toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus
avance du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision,
aux cueils peupls de polypes corallignes [184].

[Note 184: Altitudes diverses du bassin de l'bre, au sud des
Pyrnes:

AU SUD DE L'BRE.

Sierra de San Just   1513 mtres.
Pico de Herrera      1306   
Pico de Almenara     1429   

ENTRE L'BRE ET LE SGRE.

Pea de Oroe        1,769   

ENTRE LE SGRE ET LA MER.

Sierra de Cadi      2,900   
Monsant             1,071   
Montagut              840   
Monserrat           1,237   
Monse              1,608   
Madre del Mount     1,224   
]

[Illustration: N 142.--PROFIL DU COURS DE L'BRE.]

Dans son ensemble, le bassin de l'bre est un des plus gomtriquement
rguliers que prsente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle
dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe
se trouve prs de l'ocan Atlantique, dans les Pyrnes cantabres. Les
artes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de
plus de 80,000 kilomtres carrs, sont fort ingales en hauteur, mais
elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux
granitiques, sur lesquels les formations postrieures, jusqu'aux
alluvions rcentes, se sont successivement dposes en retrait,  mesure
que se comblait la mer intrieure. L'bre serpente au fond de la
dpression mdiane du bassin, en maintenant, malgr tous ses mandres,
une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Mditerrane o
il doit aboutir: par la rgularit de son cours presque inflexible, il
s'accorde parfaitement avec la forme gomtrique de son bassin. Mais, en
approchant de la barrire que lui opposent les monts de la Catalogne, il
faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosits nombreuses, avant de
trouver une issue pour gagner la mer.

La source de Fontibre (Font d'bre), dans une haute valle des Pyrnes
cantabres, commence firement le fleuve par une masse d'eau
considrable,  laquelle se mlent les neiges fondues de la Pea Labra,
de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Prs de Reinosa, l'bre
semble hsiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-tre lui servait
jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du
nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis  l'est, coupe,
de dfil en dfil, divers massifs de hauteurs qui jadis s'levaient en
travers de sa valle. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivires
que lui envoient les Pyrnes, la sierra de la Demanda, le massif
d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu' sa sortie
des plaines de Navarre, o le Cidaco et l'Alham, du ct mridional,
l'Ega et l'Aragon doubl par l'Arga, du ct septentrional, viennent
unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:

                       _Arga, Ega, Aragon
                       Hacen al Ebro varon._

Ce sont ces rivires qui font le fleuve. L'bre est dsormais assez fort
pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latraux qui s'y
alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste rpand la
fertilit dans les campagnes jadis infertiles qui s'tendent au pied des
Bardenas;  droite, le canal Imprial, qui sert  la fois  la
navigation et  l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'
Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mtres cubes
d'eau par seconde: c'est prs de la moiti de la porte du Guadalquivir,
dans la saison des maigres. Malheureusement, une grande partie de
l'eau, de mme que celle du canal de navigation creus en aval de
Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.

Dans les plaines mmes de l'Aragon, l'bre reoit de droite et de gauche
d'autres rivires qui compensent les saignes des canaux d'arrosage. Du
versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le
Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrnens du
nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrnes elles-mmes
s'lance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus
important est le Sgre, uni au Cinca. En moyenne, l'bre, puis par les
emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce
dversoir o s'panche tout le surplus de la masse liquide tombe sur le
versant mridional des Pyrnes, entre le groupe du mont Perdu et celui
de Carlitte. A l'poque des crues annuelles, le flot que roule le Sgre
arrte compltement le cours de l'bre et fait refluer ses eaux en sens
inverse du courant. Si le Sgre coulait dans l'axe de la plaine
d'Aragon, c'est lui qui mriterait de donner son nom au tronc commun du
fleuve; mais, par une trange disposition, caractristique de ce bassin
triangulaire aux limites rectilignes, le Sgre s'panche prcisment 
angle droit de la dpression centrale des plaines et longe la base mme
des montagnes qui forment l'un des cts de la grande figure
gomtrique.

[Illustration: N 145.--DELTA DE L'BRE.]

Immdiatement en aval de la jonction, le Sgre et l'bre runis
commencent leur troue  travers les chanons parallles de la
Catalogne. Du confluent  la mer, la pente totale est de 56 mtres sur
un espace dvelopp de plus de 150 kilomtres, mais le fleuve a nivel
son lit de manire  faire disparatre les cascades et les rapides. Les
matriaux produits par ce grand travail de dblayement se sont dposs
dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'bre
s'avance de 24 kilomtres dans la Mditerrane, et ses terres basses,
couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivires, s'tendent sur
prs de 400 kilomtres carrs. Il est vrai que du ct du sud les
alluvions de l'bre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se
dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte
au sud et au sud-ouest, les troubles se dposent surtout de ce ct;
ainsi s'est forme la flche de sable qui rattache aux terres
marcageuses du delta l'le leve de Punta la Baa et qui protge le
port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux
comme le Puerto del Fangal,  l'extrmit septentrionale du delta, que
s'ouvre la bouche artificielle de l'bre, forme par le canal de San
Carlos de la Rapita, que l'on a creus  travers les terres basses; il a
14 kilomtres de longueur et sa pente est rachete par trois cluses.
C'est en vain qu'on a essay de le faire servir  la grande navigation.
Les digues latrales de l'embouchure n'ont pas empch la formation
d'une barre qui arrte les btiments  l'entre. De mme, les bouches
naturelles, entourant la petite le de Buda, sont inaccessibles aux
navires,  cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu
profonde.

Si l'tude gologique du delta de l'bre avait t faite d'une manire
complte, si des sondages avaient dtermin le volume prcis des terres
alluviales jusqu' la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel
de la masse ft parfaitement connu, on pourrait tenter d'valuer
approximativement le nombre des sicles couls depuis le jour o le lac
intrieur commena de se vider dans la mer par le courant de l'bre.
D'ailleurs, les empitements du delta diminueront d'anne en anne, et
depuis le commencement du sicle ils ont dj diminu, en proportion des
progrs accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs
campagnes. Le dbit moyen de l'bre n'est plus que la moiti, d'aprs
Antonio de la Mesa, de ce qu'il tait nagure, et il ne cessera de se
rduire si toutes les amliorations projetes se ralisent. Dj,
pendant une grande partie de l'anne, plusieurs de ses affluents sont
puiss en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit
majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrnens ont encore une
masse d'eau considrable qui va se perdre dans la mer et dont chaque
flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains.
L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco
Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble
destine  entourer la sierra de Alcubierre d'un rseau de cultures; le
Sgre surtout tient en rserve dans ses eaux torrentueuses la fcondit
future des Llanos del Urgel, encore bien incompltement utiliss.
D'normes capitaux, confis  des spculateurs sans probit, ont t
gaspills  ces diverses entreprises; mais, en dpit de ce mcompte, il
faudra se remettre  l'ouvrage pour employer le faible excdant de pluie
qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'bre. Tt ou tard le
grand fleuve, de mme que les autres cours d'eau de la Catalogne, le
Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivires de Valence, dont
chaque-goutte est utilise et se change en sve et en fruits [185].

[Note 185:

Superficie du bassin de l'bre               83,500 kilom. carrs.
Pluies moyennes dans le bassin, par
            mtre de surface                       0m,500
Dbit de crue                                  5,000 mtres cubes.
     moyen                                      100(?)      
     d'tiage                                    50         
coulement moyen par mtre de surface              0m,037
Proportion de l'coulement  la prcipitation      1,14(?)
]

La richesse exubrante des campagnes irrigues tmoigne de la bont du
sol dans la Catalogne et l'Aragon. Mme des terrains naturellement
saturs de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont
t transforms en d'admirables jardins fournissant des lgumes et
surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes
tropicales, des agaves, des cactus, et  et l, au sud de Barcelone,
quelques palmiers talant leurs ventails au pied des roches rappellent
encore les beaux paysages du midi de la Pninsule. Dans le bassin de
l'bre, la transition s'opre graduellement entre la nature presque
africaine de Murcie et de Valence et l'pre climat des plateaux et des
montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immdiat des rivires,
l'eau n'est en quantit suffisante. Dans certaines rgions des montagnes
on voit des maisons haut perches, dont les murailles sont rouges 
cause du vin qui a servi  en dlayer le mortier: aprs une bonne
vendange, il est plus conomique d'aller puiser dans le cellier le
liquide ncessaire que de chercher au loin dans quelque valle profonde,
et par des chemins difficiles, une eau prcieuse, plus utilement
employe  l'irrigation des champs. Arrts par les montagnes et les
plateaux inclins des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune
humidit dans la cuvette au fond de laquelle coule l'bre; les vents
humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi
partiellement arrts par les monts de la Navarre. Quant  ceux qui
proviennent de la Mditerrane, ils n'arrosent que le versant oriental
des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de
brches dans les plaines de l'Aragon.

[Illustration: N 144.--STEPPES DE L'ARAGON.]

Cette pnurie d'eau fluviale est un grand dsavantage pour certaines
rgions du bassin de l'bre. On y voit de vritables dserts, qui n'ont
rien  envier  ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes,
cultures, prairies et forts. La plus grande partie des Bardenas, entre
l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'bre, le Sgre et le
Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'bre et  l'ouest du
Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces dserts.
Dans ces solitudes, et  un moindre degr dans toute la dpression des
plaines aragonaises, le climat a les inconvnients extrmes; il est
alternativement trs-froid et trs-chaud, non-seulement de l't 
l'hiver, mais encore clans une mme saison; malgr le voisinage de la
mer, le climat est tout  fait continental. La raret de la vgtation,
la couleur blanchtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du
jour, la proximit des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une
singulire pret; par contre, les chaleurs estivales sont frquemment
intolrables: on touffe dans cette cavit o les vents marins ne
pntrent que rarement, par bouffes ingales, et o des roches
clatantes de lumire rpercutent partout les rayons du soleil. Sur les
ctes de la Catalogne, le vent chaud, fatal  la vgtation, malsain
pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent
qui vient de traverser les plaines brlantes de l'Aragon.

Grce aux eaux de la Mditerrane qui baignent ses rivages, aux brises
marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'galit de
temprature, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon.
C'est l un des contrastes qui, avec les autres diffrences
gographiques et les diversits d'origine, d'alliances, de parent, de
commerce, ont donn aux deux contres limitrophes une individualit
distincte [186].

[Note 186:

                                      Saragosse.   Barcelone.

Temprature moyenne (treize annes)    16          17,20
Extrme de chaleur                     41          31
       de froid                       -7,8         0,1
     cart                             48,8        30,9
Pluie                                   0m,347       0m,400
]

Sans chercher  connatre l'impossible, c'est--dire la filiation des
peuplades aborignes et de provenance trangre qui peuplaient avant
l'histoire crite la valle de l'bre et les monts de la Catalogne, il
est certain que la contre maritime est celle qui a reu dans sa
population le plus d'lments divers. La mer devait lui amener des
colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs,
hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel
des plages ou du nord par les cols peu levs des Albres. Aussi,
Carthaginois et Phniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes,
Normands, Franais, Provenaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils
successivement mls aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre
continentale inconnue des marins et dfendue contre les immigrations du
nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup
plus la puret relative de ses peuples; mais, par contre, les
conqurants qui russissaient  s'emparer du pays, devaient s'y tablir
fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui russissent  les
dloger. Quand les Maures s'emparrent de l'Aragon, ce fut pour
longtemps. Barcelone tait dj libre depuis trois sicles lorsque les
Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Compar  la Catalogne mobile
et changeante, l'Aragon reprsente la solidit et la dure.

Considrs en masse, les habitants de la valle de l'bre sont d'un
orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et ddaigneuse, d'une
grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils
ont une singulire force de volont, et par leur vaillance font honneur
 leurs anctres les Celtibres. Ces beaux hommes  la forte carrure,
que l'on voit cheminer derrire leurs nes, la tte entoure d'un
mouchoir de soie et la taille serre par une ceinture violette, sont
toujours prts  se battre. Encore  la fin du sicle dernier, il tait
de coutume entre villages ou confrries d'en venir aux mains pour le
seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se
terminait point sans mort d'hommes, tait ce qu'on appelait la
_rondalla_, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en
plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le mme
enttement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: Ils
enfoncent des clous avec leur tte! Hommes et femmes doivent  cette
nergie de rsolution une fermet de traits qui, pour un grand nombre,
s'allie avec une vritable beaut.

Les premiers sicles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne
furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard
jouait noblement sa vie. Les rois n'taient alors que des premiers
parmi des pairs, et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes
prcautions pour que le pouvoir du souverain ft toujours contrl. Un
grand juge national, responsable lui-mme, surveillait le roi et
l'obligeait  respecter les privilges de ses sujets; dans les cas
graves de violation des lois, il le faisait mme arrter et garder 
vue. On a beaucoup admir, et  bon droit, la fire parole que le grand
justicier d'Aragon tait charg de prononcer devant le roi agenouill,
lorsque celui-ci venait prter le serment de gouverner selon la loi:
Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous
vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et
liberts. Sinon, non! Il est vrai que peu  peu le justicier en vint 
parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme reprsentant
des riches hommes. Les fors que le roi jurait de maintenir finirent
par n'tre plus que des privilges de la noblesse. Quand on n'eut plus
besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs,
se trouvrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune libert que rois,
justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait
s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des
universits ou corps municipaux.

Quoique la constitution du royaume d'Aragon ft donc bien loigne
d'tre rpublicaine, pourtant elle contrlait le pouvoir royal avec tant
d'efficacit, que les souverains tentrent frquemment de s'en
dbarrasser  tout prix. Enfin, Philippe II russit  faire pntrer
secrtement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrt
inopinment et sa tte tomba sur une place de Saragosse devant la foute
atterre. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation
gnrale, fit runir au milieu de son arme, campe  Tarazona, de
prtendus tats qui votrent la peine de mort contre tout homme poussant
le cri de libert. Au commencement du dix-huitime sicle, ce qui
restait de l'ancien appareil des institutions locales fut dfinitivement
supprim et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple
capitainerie gnrale de la couronne de Castille. Le pouvoir central a
pu se fliciter de ce rsultat, mais les populations elles-mmes,
prives de tout ressort d'initiative, ont t par ce fait condamnes 
rester dans une vritable barbarie intellectuelle. A bien des gards,
l'Aragon de nos jours est moins avanc, mme en civilisation matrielle,
qu'il ne l'tait au treizime sicle, la grande poque de sa
prpondrance politique dans le bassin de la Mditerrane occidentale.

Les Catalans ne sont gure moins contents d'eux-mmes que les Aragonais;
les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles
traditions assurent la noblesse, aiment  vanter leur descendance; mais
leur orgueil se rapproche fort de la vanit, car ils sont abondants en
paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils
crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent
aux mains. Leur caractre a, dit-on, moins de solidit que celui des
Aragonais; cependant ils rsistrent encore plus longtemps pour le
maintien de leurs liberts provinciales. Plus loigns du plateau des
Castilles, plus nombreux et, par consquent, plus assurs de leur force,
aguerris contre le danger par unu prilleuse navigation sur des mers aux
temptes soudaines, ils ne pouvaient tolrer que des ordres leur fussent
donns par ces Castillans qu'ils mprisent. Peu de villes ont t plus
souvent assiges que Barcelone; bien peu, mme dans cette hroque
Espagne, se sont plus vaillamment dfendues; souvent mme elle a russi,
par ses seules forces,  faire lever le sige. Les guerres civiles, qui,
sous divers drapeaux, ensanglantent si frquemment les rues de Barcelone
et de ses faubourgs, ainsi que les dfiles des montagnes environnantes,
ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct
d'indpendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point
faire sa part. Nagure les Castillans de vieille roche avaient un mot
pour fltrir leurs compatriotes du nord de l'bre: ils les appelaient
Catalans rebelles; ceux-ci, de leur ct, acceptaient ce terme, non
comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.

Il est aussi un mrite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur
contester, celui d'une grande pret au travail. Non-seulement les
Catalans ont chang en beaux jardins les valles arrosables tournes
vers la mer, ils ont aussi attaqu les pentes arides des montagnes et
forc la pierre triture, mle aux terres apportes de la plaine, 
nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs crales. Ainsi que le dit
le proverbe: Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.
Cependant, l'agriculture ne suffisant pas  l'alimentation de la
population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournt vers
l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses
faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant
ont de nombreuses manufactures o l'on met en oeuvre les fibres du
coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux,
les ingrdients chimiques de toute espce. Il y a un demi-sicle environ
que l'industrie cotonnire a pris pied en Catalogne, et depuis cette
poque Barcelone a gard sa prminence et presque le monopole dans ce
domaine du travail national[187]. Avant le commencement de la srie de
rvolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a
tout particulirement souffert, la province de Barcelone possdait 
elle seule les deux tiers des machines  vapeur de toute la Pninsule;
elle avait mrit le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre
civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone
est reste le grand atelier o l'Espagne se fournit de tous les produits
de l'industrie moderne. Le rle d'intermdiaire qui appartenait aux
populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a t
rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la
langue et la civilisation provenales; de nos jours elles lui
transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus
tonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'tat limitrophe de
communications rapides pour la rattacher  la France. Elle n'a toujours
que les routes humides de la mer et une seule grande route, souvent
difficile  suivre quand les torrents du littoral sont dbords.
Pourtant le chemin de fer futur de Geroua  Banyuls n'est pas un de ceux
qui demandent de trs-grands travaux d'art pour la la traverse des
montagnes; le mur peu lev des Albres est le seul obstacle qui spare
du rseau continental la capitale industrielle et commerciale de
l'Espagne.

[Note 187: Industrie cotonnire de la Catalogne, en 1870:

Valeur du capital fixe..............  150,000,000 fr.
Manufactures........................          700
Ouvriers (hommes, femmes, enfants)..      104,000
Broches.............................    1,200,000
Production des fils.................   17,500,000 kilogr.
Tissus..............................  200,000,000 mtres.
]

Les Catalans de la Pninsule, de mme que ceux des Balares, migrent
volontiers; trs-pres au gain et fort habiles  manier l'argent, ils
vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources
que les habitants eux-mmes ne savent pas exploiter: toutes les villes
des plateaux de l'intrieur ont leurs Catalans qui s'essayent  faire
fortune et y russissent presque toujours. Dans mainte province de
l'Espagne le mot de Catalan est synonyme de marchand, de boutiquier,
d'industriel. Aux Philippines,  Puerto-Rico,  Cuba, les colons de
Catalogne sont galement en nombre considrable et se distinguent par
leur zle extrme  s'enrichir. Aussi les croles blancs et noirs, qui
voient en eux des rivaux ou des matres, les regardent-ils avec un
sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont t
recruts en grande partie ces volontaires de la Libert qui ont
combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de frocit pour
maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans
l'esclavage.

Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne prsentent le mme
contraste que leurs populations. Les premires, plus clair-semes, ont
un aspect grave, solennel, sombre mme; les secondes, plus
pittoresquement situes pour la plupart, sont, en gnral, affaires et
joyeuses. Elles renouvellent plus frquemment leurs difices; tandis que
leurs soeurs de l'Aragon reprsentent encore le moyen ge, elles
appartiennent au monde moderne.

Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des
Franais, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se
trouve presque au milieu gomtrique de la plaine de l'Aragon, au
confluent de l'bre et de deux tributaires, dont l'un, fort important,
le Gallego, lui apporte directement l'eau froide verse par les sources
du mont Perdu. A une vingtaine de kilomtres en amont, l'bre reoit le
Jalon, la rivire la plus abondante du versant mridional et celle qui
ouvre les grands chemins d'accs vers le plateau des Castilles et les
bassins du Jcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de
croisement de toutes les routes naturelles de la contre, et les voies
artificielles ont d forcment y aboutir.

Comme les cits de l'Andalousie, Saragosse a son alczar mauresque,
l'Aljaferia, qui fut nagure un palais de l'Inquisition et qui sert
maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour
penche qui date du commencement du seizime sicle; elle est incline
de plus de 3 mtres,  peu prs autant que la tour de Pise, et, par la
grce de son architecture, l'lgance et le bon got de ses ornements,
elle mriterait d'tre considre comme le plus bel difice de ce genre,
si elle n'tait dpare par un clocher  double ventre du plus mauvais
style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des alles
ombreuses qui longent ses trois rivires; mais, amoureux de la gloire
comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cit au
renom de ville hroque, et certes ils ont bien le droit de
revendiquer ce titre pour elle. Le sige qu'elle soutint, en 1808 et en
1809, contre toute une arme franaise, tmoigne  jamais de la
vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux,
non-seulement de dfendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne
de la cit, la Vierge du Pilier (_Virgen del Pilar_), dont la statue
magnifiquement orne se dresse dans la cathdrale sur un pilier d'argent
massif. La Vierge l'avait dit elle-mme:

                    Elle ne veut pas tre franaise,
                    Elle veut tre capitaine
                    De la troupe aragonaise!

Aussi, pour accomplir la volont sacre, la ville prfre de Marie se
dfendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont
les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on
clbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en
1875, 43 taureaux furent tus en un seul jour.

Saragosse a perc quelques rues droites et de larges boulevards dans
l'ancien ddale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des
provinces aragonaises ont gard leur physionomie d'autrefois. Dans la
haute valle de l'Aragon, entre les Pyrnes et la sierra de la Pea,
Jaca aux maisons grises et lzardes est encore ceinte de ses hautes
murailles  tours carres et domine par une citadelle; elle fut jadis
capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade
dlabre, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au dbouch
du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Pea. A la
base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique
Osca, dont le nom rappelle celui de la ville franaise d'Auch et
l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gard une
certaine importance, grce  la vaste plaine irrigue qui entoure sa
colline; on y voit une riche cathdrale ayant remplac une mosque, des
couvents dserts, un palais des rois d'Aragon chang en universit et
les dbris d'une enceinte, jadis flanque de quatre-vingt-dix-neuf
tours. Barbastro, situe dans une position analogue  celle de Huesca,
non loin du Cinca, est reste comme Jaca une ville du moyen ge; elle
communique maintenant avec la France, par la route carrossable du
Somport.

Dans la partie mridionale du bassin de l'bre, en aval du confluent du
Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxime cit de
l'Aragon en importance commerciale, et l'hritire de la Bilbilis des
Ibres, qui s'levait sur les pentes d'une montagne voisine, possde
encore un faubourg compos en entier de masures et de trous nausabonds,
o gte toute une population de mendiants famliques. Enfin Teruel, le
chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout 
fait l'aspect d'une place forte du moyen ge, avec ses murs crnels,
ses tours, ses portes fortifies: on croirait voir Avila ou Tolde. La
tour arabe de son glise est une des principales curiosits de
l'Espagne inconnue; son aqueduc, du seizime sicle, qui traverse une
valle sur un pont de 140 arcades, est une oeuvre remarquable.

Plusieurs villes de l'intrieur de la Catalogne sont aussi d'apparence
fort antique, et dans le nombre il en est de tout  fait dlabres et
qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne
les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la fire Puycerda,
qui, du haut de sa colline, situe sur la frontire mme de France,
domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sgre, n'est
gure qu'un amas de masures entour de remparts. La Seu d'Urgel, btie
galement au bord du Sgre, dans une conque des plus fertiles
qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire
fort important  cause des valles que commande sa forteresse; mais ses
rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pis que ravine
la pluie, ne peuvent qu'inspirer un vritable dgot. Aucune route de
voitures n'a forc encore les dfils infrieurs par lesquels s'enfuient
les eaux du Sgre vers Balaguer et Lrida.

Cette dernire ville, plus ancienne que l'histoire mme de l'Espagne, a
toujours eu un rle considrable comme place romaine, arabe ou
chrtienne,  cause de sa position militaire sur le Sgre,  l'entre de
la plaine de l'Aragon, au dbouch des valles pyrnennes et des
passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc t
frquemment le thtre de sanglantes batailles entre les armes qui se
disputaient la possession du bassin de l'bre, et les murs de sa
forteresse ont eu  subir de nombreux assauts. Actuellement Lrida est
l'tape intermdiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les
magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources
propres pour ses changes avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a
gure d'autres lments de prosprit;  moins qu'un chemin de fer
transpyrnen n'en fasse un des grands entrepts de commerce
international, elle semble destine  rester une ville de troisime
ordre.

La pittoresque Tortose, la dernire cit que baigne l'bre avant de se
perdre dans la Mditerrane, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut
autrefois quand elle tait capitale, d'un royaume arabe. De mme que
Lrida, elle eut jadis une grande importance stratgique comme ville
frontire de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant
le passage de l'bre. Elle est aussi une tape de commerce entre
Barcelone et Valence, et si elle possdait un bon port, nul doute
qu'elle ne se reprt  fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent
aux deux cts du delta de l'bre ne sont nullement appropris 
l'tablissement de cales et de mles pour l'change des marchandises. Le
havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires
surpris par la tempte; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des
plages basses, et, comme il a t dit plus haut, le port artificiel de
San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'bre par un canal creus de
main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux
embarcations d'un faible tonnage.

De mme que Marseille est le vritable dbouch commercial de la valle
du Rhne, de mme,  l'poque des Romains, Tarragone tait le grand
march maritime du bassin de l'bre; grce  sa situation en face de
Rome, de l'autre ct de la Mditerrane, elle tait devenue aussi le
principal point d'appui de la domination latine dans la pninsule
Ibrique; elle possdait des monuments superbes, cirques, amphithtres,
palais, temples, aqueducs. Sa population tait de plusieurs centaines de
milliers d'hommes, d'un million peut-tre; son enceinte aurait eu plus
de soixante kilomtres de tour, et le petit port de Salou, situ
maintenant  deux heures de marche au sud-ouest, aurait t compris dans
l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, toute jaune sur la
roche grise, est presque entirement construite de fragments d'difices
ruins; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent a et l,
encastrs dans les maonneries grossires. Une cathdrale massive, de
hautes tours du moyen ge, des murailles  demi renverses, quelques
palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un
aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides,
voil ce que prsente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se
complte par la ville manufacturire de Rus, qui se trouve  une petite
distance dans l'intrieur et qui a trs-rapidement grandi depuis le
commencement du sicle. C'est dans le voisinage que s'lve le couvent
de Poblet, o sont dposes les cendres des rois d'Aragon.

[Illustration: N 145.--ENVIRONS DE BARCELONE.]

[Illustration: BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.] Dessin A. de Deroy,
d'aprs une photographie de MM. Lvy et Cie.]

Entre Tarragone, l'antique mtropole, et Barcelone, la Barcino romaine
nouvelle capitale des contres de l'bre et deuxime cit de l'Espagne,
la population se presse en agglomrations nombreuses. On traverse les
riches campagnes du Panads, puis la valle non moins fertile
qu'arrosent les eaux rougetres du Llobregat et l'on voit se succder
les villes et les villages qui prcdent les faubourgs de Barcelone. La
cit proprement dite est assise au bord de la mer,  la base orientale
du rocher abrupt de Monjuich, hriss de fortifications menaantes, qui
ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mmes que sur leurs
ennemis; en outre, une puissante citadelle, gale en surface  tout un
tiers de la ville, la surveille du ct de l'est. Pourtant la ville est
fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la rduire en cendres.
Barcelone se vante d'tre en Espagne le lieu par excellence de la joie
et du plaisir. Quoique bien infrieure  Madrid en population, elle a
plus de thtres, plus de socits dramatiques, de musique et de bals;
les reprsentations thtrales y sont meilleures, le public plus anim
et d'un got plus dlicat. La large promenade de la Rambla ou du
Ravin, ainsi nomme parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui
traversait la ville et que l'on a dtourn de son cours, le quai du port
ou muraille de mer que borde la grande faade de la ville, les alles
d'arbres qui sparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de
Barcelonette, offrent pendant les belles soires un aspect vraiment
prodigieux par leurs cohues bruyantes, presses sous les platanes et
devant les somptueux cafs. Par sa gaiet, Barcelone est bien la ville
unique dont parlait Cervantes; elle est aussi le sjour de la
courtoisie et la patrie des hommes vaillants; mais il serait trop hardi
de dire qu'elle mrite galement d'tre qualifie de centre commun de
toutes les amitis sincres.

Barcelone est de beaucoup la cit la plus commerante de la Pninsule;
mme en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle
garde sa prminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre
devant ses quais plus du quart de tous les changes de la nation;
Mlaga, la ville maritime qui vient immdiatement aprs elle par ordre
d'importance, n'a pas mme la moiti du trafic de la place
catalane[188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrit  l'ouest,
au nord et au sud, est expos aux vents du sud, et prcisment un cueil
dangereux se trouve dans cette direction  l'entre du port; en outre,
la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en
moyenne que de 5  6 mtres. Il serait ncessaire de corriger et de
complter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et
d'endiguement, que la pnurie chronique du budget espagnol ne permet
gure de mener  bonne fin, mais que les commerants de la Catalogne
devraient terminer eux-mmes. Les autres ports du littoral sont encore
plus mal abrits que celui de Barcelone, mais il serait possible de les
garantir des vents et de la houle du large, grce  des brise-lames que
l'on construirait sur des chanes d'cueils parallles au rivage. Les
longs rcifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaiss.

[Note 188: Mouvement des changes a Barcelone, en 1867: 267,275,000
fr.]

[Illustration: N 146.--BANCS DE MATAR.]

Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels
et d'trangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne
pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre
l'originalit de son architecture. Elle est maintenant une autre
Marseille, aux grandes avenues bordes de maisons rgulires, et
quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite 
l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont
pas moins d'uniformit que ceux des villes amricaines. Barcelone n'a de
monuments curieux que sa cathdrale inacheve,  la haute et sombre nef
gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots
horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs
d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les
creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires!
Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a sem de ses _torres_ de plaisance
tous les coteaux, toutes les plages et les valles de sa banlieue. Les
hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux chteaux, rendez-vous des
lgants de la ville. Il n'est gure en Espagne de pays plus charmant
que le littoral maritime qui s'tend au nord de Barcelone et de
Badalona, aux nombreuses chemines d'usines jaillissant du milieu de la
verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Matar et la rivire de
Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts
 la cime de pins et de chnes-liges, cultivs en vignes sur leurs
pentes et portant  et l sur une arte quelque vieux castel ou bien un
bourg crnel; chaque valle intermdiaire est une campagne bariole de
vergers et de jardins qu'entourent des haies d'alos; des villes, des
villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord
semi-circulaire des plages, o sont choues les barques, o schent les
filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une
ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de
rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits.
C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif
au point de vue de l'histoire. Du mme regard on embrasse, au sommet des
collines, des villages peureusement entours de murs comme s'ils
redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer
les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des
pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits
une mme bourgade s'est ddouble: sur le roc est le vieux nid d'aigle,
_de alt_ ou _d'amount_; sur la plage est l'agglomration moderne, _de
baix_ ou _de mar_.

Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la
mtropole par leur activit manufacturire. Igualada, que domine au
nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli
d'usines, Tarrasa, la vieille cit romaine, prs de laquelle se trouvent
les clbres bains de la Puda, Manresa, tageant ses maisons sur les
pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cit
primatiale de la Catalogne, Matar, tendant ses faubourgs sur la plage,
ont toutes leur spcialit pour la fabrication des draps fins ou
grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans,
des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faences, du verre, du
papier. L'industrie manufacturire s'est aussi rpandue dans la province
de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entoure de volcans; mais
le voisinage de la frontire franaise, les habitudes de contrebande, le
va-et-vient des armes, la prsence de garnisons considrables dans les
forteresses de Gerona et de Figueras ont empch le travail industriel
de prendre tout le dveloppement auquel on pouvait s'attendre. Gerona,
la Grone des Franais, est clbre surtout par les nombreux siges
qu'elle eut  subir; Figueras ou Figuires, la premire ville espagnole
situe dans la plaine de la Muga, au dbouch du col de Pertus, n'a pas
t moins frquemment prise et reprise, quoiqu'elle possde depuis le
sicle dernier une citadelle norme, d'un pourtour de 2 kilomtres et
demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux
annes d'approvisionnements. Le petit port fortifi de Rosas, devenu
fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village domin par
des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis
qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cit grecque d'Emporion,
situe de l'autre ct de la baie. Les ruines de cette Ville du March
o vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont t entirement
recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage
a gard le nom d'Amprias, et la contre tout entire, l'Ampourdan,
porte l'appellation de la ville qui n'est plus[189].

[Note 189: Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec
leur population approximative:

ARAGON.

Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab.
Calatayud............... 12,000  
Huesca.................. 10,000  
Teruel..................  7,000  

CATALOGNE (CATALUA).

Barcelone (Barcelona).. 180,000  
Rus...................  25,000  
Tortose (Tortosa)......  22,000  
Matar.................  17,000  
Sabadell...............  15,000  
Manresa................  14,000  
Tarragone (Tarragona)..  13,000  
Lrida.................  12,000  
Vich...................  12,000  
Badalona...............  11,000  
Igualada...............  10,500  
Olot...................  10,000  
Tarrasa................   9,000  
Grone (Gerona)........   8,000  
Figuires (Figueras)...   8,000  
]

La crte suprme des monts Pyrnes constitue sur la plus grande partie
de son dveloppement la frontire entre l'Espagne et la France; c'est l
que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idale qui,
suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, spare tantt de bons
amis et allis, tantt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont
point toutes places sur le fate. En maints endroits, les sinuosits de
la frontire descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit 
l'Espagne, soit  la France, des pturages ou des forts qui
sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrmit
occidentale de la chane pyrnenne, c'est l'Espagne qui est le mieux
partage; elle possde toute la valle de la Bidassoa, sur le versant
franais. A l'autre extrmit des Pyrnes, la France a pris sa
revanche, car elle s'est empare de tout le massif du Canigou et de la
haute valle du Sgre, sur le revers mridional des montagnes de
Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empitements Espagnols qui
l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la dclivit la
plus douce, et par consquent la plus facilement accessible, est celle
qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutums  la vie des
montagnes, les ptres aragonais et basques n'ont pas manqu de
s'approprier les pturages du versant septentrional toutes les fois que
l'occasion s'en est prsente, et, plus tard, les traits internationaux
n'ont eu qu' consacrer les prtentions du plus fort.

Le val d'Aran, au centre mme du systme orographique des Pyrnes, est
une de ces conqutes que l'Espagne a faites sur la France sans que le
sang ait eu  couler. Par le cours de ses eaux, cette valle semblerait
plutt devoir tre franaise, puisque les deux Garonne y prennent
naissance et s'y runissent en un seul fleuve; mais le dfil de sortie
est fort troit et facile  obstruer; partout ailleurs, les montagnes se
dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une
grande partie de l'anne. Jusqu'au dix-huitime sicle, les Aranais
avaient le pas pleinier, c'est--dire le droit de commerce librement
avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complte autonomie
administrative. Isols, comme ils le sont, du reste du monde, les douze
mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est
possible, que toute autre population d'Europe,  se constituer en
rpublique indpendante.

A l'est d'Aran, un deuxime massif de montagnes, moins nettement limit
et s'ouvrant assez largement du ct de l'Espagne, est, du moins de nom,
un pays rpublicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire,
comparable  la rpublique italienne de Saint-Marin, occupe une
superficie d'environ 600 kilomtres carrs, peuple de prs de 6,000
habitants. Sauf les pturages de la Solana (Soulane), situs sur le
versant franais, sur la rive gauche de l'Arige naissante, tout le
domaine d'Andorre coule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou
Valira, qui va lui-mme s'unir au Sgre, dans la plaine riante de la Seu
d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contre sont devenues
arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux  les priver encore
davantage de la terre vgtale qui restait; partout les bcherons sont 
l'oeuvre pour faire disparatre des pentes les dernires forts de pins
et de chnes. D'anciennes moraines, prives des arbres qui les
consolidaient, se sont ainsi croules, et l'une d'elles, situe dans le
voisinage du bourg d'Andorre, a rcemment dtruit un hameau qui se
trouvait  sa base.

Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les
origines de la rpublique d'Andorre  une victoire de Charlemagne ou de
Louis le Dbonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des
constructions qui leur sont faussement attribues. Le fait est qu'avant
la Rvolution franaise le val d'Andorre n'tait point constitu en
souverainet indpendante. Aux origines du rgime fodal, le territoire
d'Andorre tait une seigneurie dpendant du comt d'Urgel et, par
consquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'hritages, de procs et de
guerres, il fut dcid en 1278 que la valle serait, au point de vue
politique, une simple seigneurie indivise, tenue  titre gal par les
vques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est l
ce qu'ont tabli les recherches de M. Blad. En 1793, la Rpublique
franaise refusa le tribut accoutum, que l'on cessa de percevoir
jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Corts espagnoles abolirent le rgime
fodal. Andorre prit en consquence une autonomie distincte, et devint
un petit tat s'administrant lui-mme, mais dpourvu de ce que le droit
des gens dsigne sous le nom de souverainet extrieure. Toutefois les
habitants, rendus  eux-mmes, n'ont cess de se gouverner suivant les
vieilles coutumes fodales, bien diffrentes de celles que comporterait
une rpublique galitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le
territoire appartient exclusivement  un petit nombre de familles. La
loi du majorat existe; les ans sont matres, et leurs frres puins,
presque assimils au reste des serviteurs, doivent obissance au chef de
famille et ne jouissent de son hospitalit qu' la condition de
travailler  son profit. Encore en 1842 la dme s'tait maintenue; il
fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparatre. En
ralit, la libert des montagnards d'Andorre se borne  ne devoir 
l'Espagne ni l'impt du sang, ni les taxes ordinaires, et  pouvoir se
livrer impunment  la contrebande. C'est l'importation clandestine des
articles de France et du tabac sur les marchs d'Espagne qui fait la
principale richesse du pays: rcemment, les souverainets d'Andorre
ont aussi jug bon de chercher une autre source de revenus dans la
fondation d'une maison de jeu,  proximit d'Ax, sur le versant
arigeois de leur territoire. La principale industrie lgitime de la
valle est l'lve des bestiaux; les bergers andorrans mnent en hiver
la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos
del Urgel, sur la rive gauche du Sgre. La rpublique possde aussi de
petites forges et une fabrique d'toffes, foules dans les eaux
sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne
suffisent pas  nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux
quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.

[Illustration: N 147.--LE VAL D'ANDORRE.]

La rpublique andorrane reconnat deux suzerains, l'vque d'Urgel, qui
peroit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement franais, qui
touche une somme double. Deux viguiers reprsentent la seigneurie; l'un,
franais, est nomm par la France pour une dure illimite; l'autre,
andorran, est choisi par l'Espagne pour une priode de trois annes;
mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les
fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices
locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois
provisoires en attendant la runion des Corts, o ils sigent eux-mmes
avec le juge d'appel, dsign alternativement par l'un et l'autre
suzerain, et deux _rahonadors_ ou dfenseurs des privilges andorrans. A
la tte de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxime consul,
assists de douze conseillers lus par les chefs de famille. Le conseil
gnral, qui sige au village d'Andorre, est compos des consuls et
d'autant de dlgus des six paroisses. Mais, en dpit de toutes les
fictions d'indpendance, l'Andorre est, en ralit, une partie
intgrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gnent nullement pour
violer le territoire de la prtendue rpublique. Il n'est pas tonnant
d'ailleurs que les Andorrans dpendent plutt de l'Espagne que de la
France, car, par le langage, mme officiel, par le costume et les
habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'anne, ils
restent compltement spars du bassin de l'Arige, tandis que par la
valle de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel,
chef-lieu de leur diocse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne
jamais tre troubl par la guerre a permis  la population de dpasser
ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-tre. En gnral, les
Andorrans sont intelligents et fins, trop fins mme, car leur libert
prcaire et l'habitude de la contrebande ont dvelopp chez eux la ruse
outre mesure. Ils excellent  prendre un air ahuri quand ils croient
leurs intrts en jeu. Feindre la niaiserie pour viter ou tendre un
pige s'appelle dans les valles voisines faire l'Andorran.

La capitale d'Andorre est un village assez propre, situ au-dessous du
confluent de la Massane ou Valira del Nort,  peine sorti d'un grau ou
dfil sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mler le
ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le
village principal de la Valle est San Julia de Loria, prs de la
frontire d'Espagne: c'est le grand entrept des marchandises de
contrebande.




VII

PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROO.


Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en
surface qu'une faible partie,  peine la trentime, du territoire de
l'Espagne. Ces contres ne constituent pas non plus une rgion
gographiquement distincte du reste de la Pninsule:  cheval sur les
Pyrnes occidentales, elles appartiennent  la fois au bassin du golfe
de Gascogne et  celui de l'bre; en outre, leurs limites politiques
sont bizarrement traces en lignes sinueuses  travers les valles et
les montagnes; en certains endroits elles sont mme compliques
d'enclaves. Nanmoins le pays basque et navarrais doit bien tre
considr comme une terre  part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est
habit dans une grande partie de son tendue par une race distincte,
ayant encore gard son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes
politiques. Historiquement, il a eu un rle tout spcial, non-seulement
 cause du caractre de ses habitants, mais aussi en consquence de sa
position sur les frontires de la France,  l'endroit o les monts
abaisss permettent les migrations des peuples et le mouvement des
armes. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont
pu se suffire  elles-mmes et dvelopper leurs ressources avec une
grande indpendance conomique, grce  la richesse naturelle de leur
pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contres forment donc un tout
distinct, auquel on peut joindre la province de Logroo, appartenant
politiquement aux Castilles, mais situe sur le versant septentrional du
grand plateau, dans le bassin de l'bre [190].

[Note 190:

                    Superficie.    Popul. en 1870.  Popul. kilom.

Provinces basques:
     Guipzcoa      3,122 kil. car.  180,700 hab.       96 hab.
     Alava          1,885           103,300           33  
     Vizcaya        2,198           187,900           85  
Navarre            10,478           318,700           30  
                  _____________     ____________       _______
                   17,683    
Logroo             5,037           182,900           36  
                  _____________     ____________       _______
                   22,720           973,500           43  
]

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systmes de
montagnes, que sparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent
et s'entremlent, de manire  former un ddale de monts et de collines
rattachant comme un noeud inextricable la chane des Pyrnes au plateau
des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnatre la direction des
crtes principales,  cause de leur faible lvation moyenne au-dessus
des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des valles qui
dcoupent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve
sur un des sommets d'o la vue peut s'tendre au loin, l'aspect de la
contre est tout  fait celui d'une mer battue par des vents contraires:
jusqu' l'extrme horizon, des vagues ingales, qu'on dirait produites
par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chane mdiane des Pyrnes n'a plus l'aspect des grandes montagnes
dans cette rgion de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que
d'un millier de mtres. A l'endroit o elle quitte la frontire de
France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et
d'autres croupes arrondies, qui s'lvent  l'angle sud-occidental de la
valle franaise des Aldudes, arrose par la Nive, ne sont que de hautes
collines, o pas mme un rocher ne perce le revtement de terre
vgtale, La chane se dveloppe d'abord assez rgulirement dans la
direction de l'ouest, puis, interrompue par la dpression profonde du
col d'Azpiroz, elle perd son nom, en mme temps que cette allure normale
qui est le caractre distinctif des Pyrnes: c'est l que cesse la
chane proprement dite. Au del, les monts qui continuent vaguement le
systme pyrnen portent le nom de sierra de Aralar, puis des
appellations toutes locales; des seuils, levs en moyenne de 600 mtres
seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux
routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer  la
valle de l'bre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie
indcise qui relient les Pyrnes franaises aux Pyrnes cantabres sont
la Pea Gorbea, o l'on retrouve le cassis  l'tat sauvage, et la
sierra Salvada. Ils dominent, le premier  l'est, le deuxime  l'ouest,
la dpression d'Ordua, o le Nervion prend sa source, et o serpente en
brusques sinuosits le chemin de fer de Bilbao  Miranda de Ebre.

[Illustration: N 148.--JAIZQUIBEL.]

Les chanons qui de ces massifs pyrnens se dirigent vers le golfe de
Gascogne sont galement fort irrguliers dans leur allure. La plupart se
relient les uns aux autres par des artes transversales, parallles 
l'axe des Pyrnes, de sorte que les torrents ont  chercher pniblement
leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie infrieure
de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence
d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, aprs un long
circuit, revient vers le nord pour se mler aux eaux sales de
l'estuaire de Fontarabie. Elle spare ainsi des Pyrnes un massif
distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la
Rhune, sur la frontire franaise. Plusieurs autres sommets du littoral
sont isols de la mme manire et s'lvent  une hauteur gale  celle
des pointes situes sur l'axe de la chane. Parmi ces pics dominateurs
on peut citer le Mendaur, qui se dresse  l'ouest de la valle de la
Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des
plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si
bien entour par une ceinture de valles ombreuses, et les monts qui se
terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap
Machichaco. Une montagne non moins isole est celle qui s'lve au nord
de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los
Pasages, alternativement empli et vid, par la mare. C'est le
Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revtues
de bruyres, d'o l'on contemple l'admirable tour d'horizon form par
les montagnes et les valles du pays Basque, l'Adour, les Landes
franaises et l'Ocan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de
Higuer ou du Figuier, est l'angle extrme du littoral cantabre et fait
face aux deux rochers de Sainte-Anne, dresss en pleine mer; de l'autre
ct du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes mridionales de la cte
franaise.

Dans cette troite zone du versant basque se trouvent reprsentes de
nombreuses formations gologiques, du granit et des porphyres aux roches
calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion dposs
par les rivires. Cette grande varit d'origine et la multitude des
fissures qui en ont t la consquence ont donn aux provinces basques
un trsor de mines qui a toujours t d'une certaine importance
conomique, mais qui ne peut manquer d'assurer tt ou tard  ces
contres un rle trs-considrable dans l'industrie du monde. Le cuivre,
le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai
de fer de toute espce, se prtant  la fabrication de tous les articles
de fonte et d'acier. Le fer verniss ou gel que fournit la mine de
Mondragon, dans les collines du Guipzcoa, est celui dont on se servait
jadis pour prparer l'acier incomparable des lames de Tolde. De nos
jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier
utilis pour les canons Krupp. Des montagnes entires sont tellement
remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minires les achtent
en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de
priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier,
sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement
exploit de ces contres est celui de Somorrostro,  l'ouest de la rade
de Bilbao. Ce gte, d'une superficie de plus de 20 kilomtres carrs,
est compos de masses ferrugineuses intercales dans une couche de
sables micacs; elles sont trs-faciles  fondre et donnent un mtal
d'une mallabilit tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines
n'est pas arrte par la guerre civile, le pays tout entier est d'une
couleur de rouille: les champs, les chemins, les maisons et jusqu' la
peau des gens. La poussire de minerai a tout recouvert d'une teinte
rougetre uniforme, sur laquelle tranche le vert clatant des mas et
des grands chtaigniers.

[Illustration: N 149.--BILBAO ET SES ENVIRONS.]

Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, paralllement  l'axe des
Pyrnes, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces
Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chanons
latraux du grand fate de partage. La sierra de la Pea se prolonge 
l'ouest de la rivire Aragon par deux artes, l'une qui s'unit aux
rameaux pyrnens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de
montagnes de San Cristbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court
assez rgulirement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de
Monreal, mont clbre dans les lgendes, et le meilleur poste
d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A
l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chane du nord s'tale en un
plateau fort accident et surmont de cimes: c'est la sierra de Anda,
que continuent jusqu' l'bre les montagnes de Vitoria et dont les
ramifications s'enchevtrent bizarrement pour former cette rgion des
Amzcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte,
limite au sud le Carrascal ou le pays des chnes verts, rgion aussi
sauvage que les Amzcuas et non moins souvent ensanglante par les
guerres civiles. Au del de ce massif, la crte principale va former les
monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des
dfils de l'bre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie
qui marque, sur la rive mridionale du fleuve, la limite du plateau des
Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo.
Ainsi se trouve complte la jonction de tous les systmes montagneux du
pays Basque. Les Pyrnes sont rattaches  la sierra de Anda par le
seuil d'Alssua, o passe le chemin de fer de Vitoria  Pampelune, et
les monts sous-pyrnens sont eux-mmes relis aux chanes du plateau
castillan. Quant  la province de Logroo, tous les chanons qui la
parcourent sont des contre-forts extrieurs du mme plateau:  l'ouest,
ce sont des rameaux du massif de la Demanda;  l'est, ce sont les deux
chanes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra
Cebollera vers les plaines de l'bre [191].

[Note 191: Altitudes de la Navarre et du pays Basque:

Col de Velate            868 mtres.
   Azpiroz              587   
Mont Aitzcorri         1,535   
Col de Arlaban           617   
Pea Gorbea            1,537   
Mont Mendaur           1,132   
Mont Haya                987   
Jaizquibel               583   
Sierra de Andia        1,454   
Col de Alssua           596   
Vitoria                  513   
Pampelune (Pamplona)     420   
]

[Illustration: GORGES DE PANCORBO. Dessin de Sorrieu, d'aprs une
photographie de M. J. Laurent.]

Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises prsente en
plusieurs districts, principalement sur le versant de l'bre, des
paysages tout  fait castillans par l'pret, la nudit de ses pentes:
le dboisement  outrance pratiqu par les matres de forges a enlaidi,
aussi bien qu'appauvri la contre. La Navarre mridionale offre mme de
vritables dserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas
aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivire Aragon,
le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque
sans vgtation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, o
les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gard leur
verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites.
Les forts de htres, les bois de chtaigniers, les bouquets de chnes,
les prairies inclines des vallons, les eaux courantes que l'on voit
briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec
les parois de grs ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la
verdure. Dans les valles, sur les coteaux, aux pentes des montagnes,
des villages parpillent leurs petites maisons blanches au milieu des
vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mlent
dans la campagne l'aspect de l'hiver  celui du printemps.

Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent trs-frquemment du golfe
de Gascogne, entretiennent dans ces contres une temprature moyenne
fort gale. Les pluies y sont trs-abondantes, surtout aux changements
des saisons; mais aucune priode de l'anne n'en est prive. Sur le
versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins
un mtre et demi, c'est--dire triple de celle qu'on observe dans les
plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature
africaine qui domine sur les plateaux de l'intrieur et sur les rivages
mditerranens; il ressemble beaucoup plus  celui de l'Irlande et des
Pays-Bas qu' celui de Valence et de Murcie. Grce  l'influence de
l'Ocan voisin, la contre n'a pas  souffrir de fortes chaleurs
estivales; elle ne redoute gure non plus les froids de l'hiver, car le
vent marin les tempre, et les premiers monts des Pyrnes arrtent au
passage l'pre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le
dsavantage d'un excs d'humidit, le pays Basque aurait un des climats
les plus agrables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres.
C'est aussi l'un de ceux qui se prtent le mieux  la production
agricole. Dans les annes de paix, la Navarre, les provinces Basques et
la Rioja, qui s'tend sur la rive gauche de l'bre, sont parmi les
contres les plus riches de l'Espagne en bl, en vins, en huiles, en
bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France
mridionale de viande de boucherie et de vins  bas prix, et depuis, des
armes vont et viennent dans ses campagnes sans les puiser. Pendant
leur premire grande guerre, les carlistes, presque toujours enferms
entre l'bre et les Pyrnes, eurent constamment d'amples ressources;
malgr le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siges,
les assauts entranent aprs eux, la terre suffisait toujours  les
nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour
les combats.

L'galit de temprature et l'humidit du sol sont aussi trs-favorables
au dveloppement rapide de la vgtation arborescente. Sur le versant
atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du
climat pour cultiver une grande varit d'arbres fruitiers, surtout des
pommiers, dont le cidre, ou _zagardua_, est une boisson trs-rpandue
dans les trois provinces. Dans les valles pyrnennes de la Navarre, o
les habitants sont encore clair-sems, les forts ont gard leur
uniformit premire; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, o
l'on ne pntre que par d'pres dfils et des montagnes escarpes, est
l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de
la rgion qui s'tend au sud des Pyrnes franaises, entre le pic
d'Anie et les Aldudes. Plus  l'ouest les forts qui avoisinent le val
Crlos (Valcrlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de
Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-tre moins grandioses, mais elles
sont plus aimables  cause de la varit des paysages, et plus
intressantes  cause des souvenirs de l'histoire et de l'cho des
vieilles traditions. Sur la foi des lgendes, on se reprsente
volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des
rochers  pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le
clbre mont d'Altabiscar, qui s'lve  l'orient, est une longue croupe
o les fleurs roses des bruyres se mlent au jaune dor des gents et
des ajoncs, et la _playa_ de Andrs Zaro, o le grand massacre eut lieu,
est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes.
Un vieux couvent, entour de murailles crneles et flanqu de quelques
masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis
au del, vers la France, un charmant sentier, semblable  l'avenue d'un
parc, se glisse  l'ombre des htres et s'lve en pente douce vers un
col gazonn o se trouve la chapelle rustique d'Ibaeta. Ce paysage
gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mmoire. On ne voit pas un
seul rocher d'o les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur
les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le prcipice au
fond duquel Roland fit pour la dernire fois rsonner son cor d'ivoire.
C'est  leur vaillance et  leur ruse, non pas  l'pret des gorges
d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armes
de Charlemagne. Sur le versant oppos, dans le val Crlos proprement
dit, le fond de la valle, aujourd'hui domin par une belle route, est
beaucoup plus troit et plus difficile  parcourir.

Quel est cet ancien peuple dont les traditions clbrent le courage
indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donn des preuves
de son hrosme? Quelle est son origine premire? Quelle est sa parent
parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions
auxquelles il est impossible de rpondre. Les Basques sont la race
mystrieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des
autres hommes. On ne leur connat point de frres.

Il n'est pas mme certain que tous les Euskariens ou Basques
appartiennent  une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement
entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des
habitants de la contre se distinguent par la beaut prcise des traits,
l'clat et la fermet du regard, l'quilibre et la grce de la personne;
mais que de varits dans la stature, la forme du crne et des traits!
De Basque  Basque, il y a autant de diffrences qu'entre Espagnols,
Franais et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de
blonds, de dolichocphales et de brachycphales, les uns dominant dans
tel district, les autres ailleurs. La solution du problme devient de
plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse
de perdre par les croisements de son originalit premire. Il est
probable qu'avant l're de l'histoire crite, des populations d'origine
diverse se sont trouves runies dans le mme pays, soit par des
migrations, soit par la conqute, et que la langue des plus civiliss
sera devenue peu  peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en
faits de cette espce.

Si l'on ne tient pas compte des diffrences et mme des contrastes que
prsentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la
Navarre franaise, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des
Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le
menton trs-nettement dessins, une taille bien proportionne, des
attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrme
mobilit. Les moindres sentiments se rvlent sur leur visage par
l'clair du regard, le jeu des sourcils, le frmissement des lvres. Les
femmes surtout se distinguent par la puret de leurs traits; on admire
leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur
taille. Mme dans les villes et les villages qui servent de lieux de
passage aux trangers, de Bayonne  Vitoria, et o les croisements ont
le plus altr les traits de race, on est frapp de la beaut de la
plupart des femmes et de leur lgance naturelle. Dans certains
districts reculs la laideur est un vritable phnomne. Deux localits
du Guipzcoa, Azpeytia et Azcoytia, prs desquelles se trouve le fameux
couvent de Loyola, sont tout particulirement clbres  cause de la
beaut de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait
difficile d'y trouver une jeune fille qui ne ft pas un modle parfait.

Mais les Basques n'ont pas seulement la beaut de la forme, ils ont
aussi la dignit du maintien. On aime  les voir marcher firement, la
veste jete sur l'paule gauche, la taille serre par une large ceinture
rouge, le bret lgrement inclin sur l'oreille. Quand ils passent 
ct du voyageur, ils le saluent avec grce, mais comme des gaux, sans
baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vtues de
couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent
toutes haut la tte, et, quoique marchant trs-vite, ont un port de
desse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tte
contribue probablement  leur donner cette fire tournure qui les
distingue; l'quilibre parfait qu'elles doivent apprendre  maintenir,
pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de
tomber, dveloppe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre
rarement chez les femmes des contres voisines. Elles ont surtout les
paules et le cou remarquables par la puret des lignes, beaut bien
rare chez les paysannes accoutumes au dur travail de la terre.

[Illustration: N 150.--AZCOYTIA ET AZPEYTIA.]

Les Basques se donnent  eux-mmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens,
et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est
le sens prcis de ce mot; mais, d'aprs toutes les probabilits, il
signifie simplement parole. Les Euskariens seraient donc les Hommes
qui parlent. Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race
se sont donn dans leurs idiomes. Cette langue par excellence que
parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct
parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'
maintenant tre tout  fait unique par la structure de ses mots et le
mcanisme de ses phrases. Elle a d emprunter beaucoup de termes aux
langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont
appris  connatre par leurs rapports avec l'tranger, toutes les ides
nouvelles qui leur ont t apportes depuis les temps prhistoriques,
sont naturellement dsignes par des expressions qui n'appartiennent pas
au fond primitif de leur idiome; peut-tre mme faudrait-il remonter
jusqu' l'ge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques
dans le pays, pour trouver le basque dans sa puret primitive, car il
semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des mtaux
sont d'origine ryenne, finnoise ou mme smitique. Mais, si nombreux
que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la
langue basque n'est point ryenne comme presque tous les autres idiomes
de l'Europe; ce n'est pas une langue  flexions comme celles de la
famille indo-europenne; mais si elle devait entrer dans un groupe dj
connu, il faudrait la rattacher au systme polysynthtique des
dialectes amricains, ou aux idiomes agglutinants des peuples de
l'Alta. Elle appartient donc  une priode de la vie de l'humanit plus
ancienne, moins avance que celle dans laquelle sont nes les autres
langues de l'Europe. De leur ct, les patriotes basques dclarent leur
parole bien suprieure  toutes les autres: d'aprs quelques auteurs,
c'est en eskuara que le premier homme aurait salu la lumire;
l'orthodoxie locale rigea mme cette imagination en article de foi, et
bien mal venu et t l'tranger qui se serait permis d'mettre un doute
sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les
philologues peuvent juger la question, car, sans compter une
bibliothque d'crits consacrs  l'eskuara, les divers dialectes de
cette langue ont une littrature, chants, comdies, traductions, devenue
accessible aux hommes d'tude.

En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait rvl si
l'idiome euskarien est vraiment indpendant de tout autre, il nous faut
considrer les Basques, rests sans frres sur les continents, comme un
peuple entirement  part, comme le dbris d'une ancienne humanit
ronge de tous les cts par les flots envahissants d'une humanit plus
moderne. Les preuves ne manquent point pour tablir que les Euskaldunac
ont t jadis un peuple nombreux occupant une grande tendue de
territoire. Si l'on n'a point encore russi  retrouver aux bornes du
monde les origines du basque, on dcouvre cette langue  l'tat fossile,
pour ainsi dire, dans les contres qui entourent le bassin de la
Mditerrane occidentale. Nul monument crit ne raconte comment des
peuples frres de race occupaient ces rgions si bien disposes pour
n'tre qu'un seul domaine gographique; mais au lieu de rcits, de
lgendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves
et de cits qui proclament aprs des milliers d'annes la puissance des
anciens aborignes. A l'est du pays o se trouvent aujourd'hui les
dernires populations basques, dans les valles pyrnennes du Bastan
franais, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il
en est de mme dans les plaines qui s'tendent au nord des monts
jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri
(ville neuve), rappelle encore par son nom le sjour des Auskes ou
Euskariens;  l'orient des Pyrnes, Elne et Collioure, situes, l'une 
une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, taient aussi des
Iliberri, ainsi que le tmoignent encore les noms corrompus des deux
villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux
appellations euskariennes, on peut citer une troisime Iliberri, la
voisine de Grenade, que domine la montagne nomme d'aprs elle la sierra
de Elvira. Et que de cits antiques, bties par les mmes peuples,
durent prcder ces villes neuves!

La plupart des crivains qui se sont occups de l'Espagne ont admis,
avec la plus grande plausibilit, que ces anciens peuples de langue
euskarienne taient les Ibres dont parlent les auteurs anciens et qui
occupaient autrefois la plus grande partie de la Pninsule. Par cela
mme, les Basques actuels se trouveraient tre les descendants directs
des Ibres; ils seraient, dit Michelet, le reste de ce monde antrieur
au monde celtique et dont on ne connat que la dcadence. Tout
naturellement, on a cru galement devoir attribuer aux anctres des
Basques les diverses inscriptions et lgendes de monnaies en lettres
inconnues, _letras desconocidas_, que l'on a dcouvertes en Espagne et
dans la France mridionale, et que M. Boudard a fini par interprter
comme tant rellement de langue euskarienne. Il est  peine permis de
douter de l'identit parfaite des Ibres et des Basques. Cet isolement
du petit peuple pyrnen n'existait donc pas dans l'antiquit. Par les
Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus
ibriennes et celtibriennes, il couvrait la pninsule d'Hispanie. Au
del des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'tendaient aussi
jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques
localits dont les noms sont entirement basques; l'une des peuplades
numres par Strabon porte mme la dsignation tout euskarienne de
Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient
peut-tre  leur face bronze par le soleil. Enfin, les tmoignages des
auteurs romains s'accordent  dclarer que les Ibres avaient colonis
les grandes les de la Mditerrane; les nations liguriennes qui
habitaient les ctes de l'Italie appartenaient probablement  la mme
souche.

On s'est tonn que les Basques aient pu se maintenir en corps de
nation, parlant sa langue, prcisment dans cette partie des Pyrnes o
les montagnes, trop basses pour se dresser en barrire contre les armes
d'invasion, ont laiss passer, tantt dans un sens, tantt dans un
autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce
fait, que les Pyrnes occidentales sont les plus loignes de Rome et
devaient, par consquent, chapper plus facilement  l'influence du
peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a d galement aider les
Euskariens  garder leur cohsion nationale, leurs moeurs et leur
langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibriennes,
spares par des crtes neigeuses difficiles  franchir, taient
refoules par leurs ennemis en d'troites valles latrales, et ne
pouvaient s'entr'aider en cas de pril commun. Les Basques avaient, au
contraire, le privilge d'habiter un pays offrant  la fois de srieux
obstacles  l'invasion trangre et, par-dessus les chanons parallles,
des passages faciles pour les indignes. Les peuplades des diverses
valles pyrnennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une
masse paisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et
qui toutes entraient, l'une aprs l'autre, de gr ou de force, dans le
monde latinis.

On ne sait quelle tait, aprs l'poque romaine, l'tendue des
territoires occups par des populations de langue basque, mais il est
trs-probable que cette tendue a peu chang, car, depuis lors, les
Euskariens ont presque toujours t leurs propres matres, et nulle
raison majeure n'a pu les porter  laisser leur langue pour celle de
voisins qu'ils tenaient en mpris. Du ct de la France, les limites
actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du ct de
l'Espagne, elles ont t dtermines avec moins de prcision. Elles ne
correspondent nullement aux frontires des circonscriptions
administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque
commence  l'ouest par la valle du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa
limite contourne cette ville, qui est devenue presque entirement
espagnole, et traverse au sud le col d'Ordua pour suivre les flancs de
la Pea de Gorbea et longer  une certaine hauteur le versant mridional
des Pyrnes en laissant en dehors toutes les villes situes dans la
plaine de l'Alava. Au del de Salvatierra, elle descend pour remonter
sur les flancs de la sierra de Anda et rattache au pays basque toute la
valle o court le chemin de fer d'Alssua  Pampelune; mais cette ville
elle-mme, l'ancienne Irun des Ibres, n'est euskarienne que par les
souvenirs historiques, et, plus  l'est, le basque n'est parl que dans
les hautes valles de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal,
tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil,
Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie,
qui, du ct de la France, est la borne des populations de langue
basque, l'est galement du ct de l'Espagne. Ainsi, des quatre
provinces euskariennes, une seulement, le Guipzcoa, est en entier
comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes
d'Irun et de Saint-Sbastien y forment-elles des lots de langue
castillane. Toute la zone mridionale des contres qui font
politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est
depuis un temps immmorial envahie par les dialectes latins, et les
populations y parlent un castillan mlang de quelques termes locaux
d'origine euskarienne. D'aprs les affirmations des paysans, que
pourtant n'a point encore corrobores un seul document authentique, on
aurait encore parl le basque  Olite et  Puente la Reina, situes 
une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M.
Broca voit dans ce dplacement de langues, dont il importerait d'abord
de constater la ralit, une consquence toute naturelle de la
juxtaposition immdiate du basque avec un idiome disposant de la
prpotence administrative et de l'influence littraire, sociale et
religieuse. Au sud des Pyrnes, le basque n'est pas de force  lutter
contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrnes il n'est pas mme
menac par le patois barnais.

[Illustration: N 151.--ZONE DE LA LANGUE BASQUE.]

D'un ct l'espagnol, de l'autre le franais, travaillent  se
substituer au basque, non par la conqute violente, mais par un lent
travail de dsorganisation. Dj scinde en sept dialectes, modifie par
des mots et des tournures contraires  son gnie, la langue des Ibres
cherche  s'accommoder de plus en plus  l'esprit des trangers qui
viennent s'tablir dans le pays; elle perd sans cesse en originalit et
se transforme en patois. Chaque grande route qui pntre dans le
territoire basque fait en mme temps une troue dans la langue
elle-mme. Chaque progrs, surtout celui de l'instruction, ne peut
qu'tre fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques,
dsormais enferm dans un troit horizon de collines et de montagnes, ne
saurait plus compter sur une longue dure pour le langage des aeux
[192].

[Note 192: Nombre approximatif de la population de langue basque, en
1875:

Basses-Pyrnes (France)   116,000
Provinces basques:
     Guipzcoa             170,000
     Viscaya               120,000
     Alava                  50,000
Navarre                    100,000
                          _________
                           556,000
]

Strabon parle des Cantabres, les anctres immdiats de nos Basques, avec
une admiration mle d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la libert,
leur mpris de la vie, lui paraissaient des qualits tellement
surhumaines, qu'il y voyait une sorte de frocit, une rage bestiale. Il
raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indpendance contre les
Romains, des Cantabres se sont entre-tus pour ne pas tre rduits en
captivit, que des mres mirent elles-mmes leurs enfants  mort pour
leur viter l'opprobre et les misres de l'esclavage, que des
prisonniers, mis en croix, entonnrent leur chant de victoire. A cette
poque, les Ibres avaient coutume de se prmunir contre les malheurs
inattendus en portant sur eux un poison prpar  l'aide d'une plante
semblable  l'ache et qui tuait sans douleur. Matres de leur propre
vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout
quand il s'agissait de combattre pour un ami.

Leurs qualits de courage, souvent mises  l'preuve depuis leurs luttes
avec les envahisseurs romains, n'ont jamais t trouves en dfaut, mais
elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et
les lois des fdrations pyrnennes tmoignent de la prminence que la
droiture des Basques, leur gnrosit, leur amour de l'indpendance,
leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les socits voisines.
Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur
abjection que la libert est un privilge de noblesse, voyaient en eux
des gentilshommes. Tous les habitants du Guipzcoa et de la Biscaye
proprement dite taient nobles, mme en vertu de la hirarchie
espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, o les Maures
dominrent pendant quelque temps, et o plus tard se fit sentir
l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son
cortge habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces
veillaient avec le mme soin jaloux sur leurs liberts locales et
foraient leurs suzerains  observer de point en point le contrat
d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'tait qu'une succession de
massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix;
chaque anne, les communes situes sur les versants opposs des
montagnes se juraient une amiti perptuelle, et tour  tour leurs
ambassadeurs dposaient solennellement une pierre symbolique sur une
pyramide leve par les anctres au milieu des pturages du col. Toutes
ces petites rpubliques, dont l'isolement et fait une proie facile pour
les conqurants, taient fraternellement unies en une grande fdration;
chacune s'engageait  sacrifier les biens et la vie pour maintenir la
patrie commune en droit et en justice. Leur tendard figure trois
mains unies: _Irurak bat_, les Trois n'en font qu'Une, telle est la
belle devise des provinces Vascongades.

Ce qui montre surtout combien la socit euskarienne, si peu importante
par le nombre, tait suprieure aux populations voisines par ses
lments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la
personne humaine. Tout Basque tait absolument inviolable dans sa
demeure: jamais il ne pouvait tre priv de son cheval ni de ses armes.
Si d'autres Ibres, libres comme lui, portaient devant le conseil une
accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacre
pour tous, et quand le moment tait venu de rpondre  l'imputation, il
sortait fier et superbe, le bret sur la tte, le bton dans la main,
et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chne o sigeaient les
prud'hommes assembls. Dans les assises nationales, tous votaient, et le
suffrage de tous avait la mme valeur. Dans plusieurs valles, les
citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la mme libert que les
hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place
pour les dames de la confrrie dlibrante d'Arriaga. Cependant il
n'tait pas d'usage que les femmes fussent assises  la mme table que
l'_etcheco-jauna_ (le matre de la maison) et ses fils; elles mangeaient
debout  ct du foyer; mme de nos jours, cette vieille habitude
d'ingalit n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la
tradition, que la femme se croirait presque dshonore si on la voyait
assise  ct de son mari  tout autre jour que celui de ses noces. De
mme, lors des ftes publiques, les femmes se tiennent  l'cart: elles
dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent  leurs jeux plus
bruyants.

Mais,  part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des
Basques ne rvlent que des qualits naturelles. S'il est vrai que l'on
peut juger d'un peuple d'aprs ses jeux,--car l'homme, quand il se
laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-mme,--les
Euskariens gagnent singulirement  tre vus aux jours de fte; ils ne
cessent point alors d'tre aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont
toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs
valles, les jeunes Basques s'exercent au saut,  la danse,  la course,
au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la
nation; elle lui a vou une espce de culte comme  sa plus prcieuse
institution. Les grandes parties sont annonces d'avance et les Basques
y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs
d'autrefois allant  Delphes ou  Olympie. Et, pareille aux tribus
hellniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices
corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffins de l'esprit.
Les Basques jouent encore en plein air des mystres et des pastorales;
ils ont leurs acteurs et leurs potes.

Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes
sont composes d'hommes suprieurs de toute manire  leurs voisins. Aux
qualits correspondent aussi les dfauts. Actuellement le grand malheur
des Basques est prcisment driv de leurs anciens privilges
nationaux. Ils veulent continuer les traditions du pass, parce que ce
pass fut hroque, se renfermer dans les troites limites de leur
patrie, parce que cette patrie fut libre  ct de nations esclaves,
rester trangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que
ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre
des choses, il se trouve qu'en dfendant leurs liberts provinciales les
Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres
provinces; ils ne veulent point qu'on touche  leurs _fors_, et, pour en
assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre  leurs
voisins de se dbarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent
les plus tranges inconsquences et de singuliers malentendus, causs
d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car
l'instruction est trs-peu rpandue chez eux: elle n'tait point
stipule dans leurs fors!

Ces _fueros_, ou droits particuliers des Basques, sont censs les mmes
qu'en l'anne 1332, poque  laquelle les dputs des provinces se
prsentrent  Brgos pour offrir le titre de seigneur au roi de
Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du trait qui fut conclu, il
est interdit au souverain tranger de btir ou de possder aucune
forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien.
Les Basques ne doivent leur sang qu' leur propre pays; ils sont exempts
de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou miquelets
dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai,
les Basques doivent le service, mais  certaines conditions. Dans la
Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent tre mens, sans
leur consentement exprs, au del d'un certain arbre de la frontire, et
dans ce cas ils ont droit  un payement spcial; des formalits
analogues doivent tre observes dans le Guipzcoa et l'Alava. L'impt
est toujours fix et rparti par les juntes provinciales; presque toutes
les contributions perues sont exclusivement destines  couvrir les
dpenses locales, et ce qui est accord  l'tat l'est  titre de don
gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les
monopoles n'existent point. Enfin les municipalits locales sont toutes
indpendantes; reprsentes par leurs alcades, les membres de
l'_ayuntamiento_, les grands-parents, ou _parientes-mayores_, elles
fixent et arrtent seules leur propre budget.

Mais que de diversits, de contrastes et de bizarreries fodales dans
cette organisation des communes et des provinces, en apparence si
dmocratique! Telle bourgade est une rpublique indpendante; telle
autre se groupe avec un certain nombre de villages en universit
souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel
village, la municipalit nouvelle est nomme par celle qui vient
d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des
lecteurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catgorie, ou
mme, soit par le seigneur local, soit par son reprsentant. Les juntes
provinciales se renouvellent aussi suivant les procds les plus divers,
en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on
considre dans les dmocraties modernes comme un droit naturel
appartenant  l'homme libre, est encore un privilge parmi les Basques
et n'est point exerc par tous. En outre, l'usage de ce privilge est
accompagn de formalits puriles et rgl par une tiquette jalouse:
les lois de la prsance ne sont pas moins religieusement observes sous
le chne de justice qu' la cour de la reine d'Angleterre. On comprend
qu'avec de pareilles institutions, o la tradition fodale se mle au
vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux
rpublicains, les champions les plus obstins de l'ancienne monarchie
espagnole. Ce sont eux qui ont donn  l'glise catholique son gnie
inspirateur, son vritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.

[Illustration: SAINT-SEBASTIEN. Dessin de Taylor, d'aprs une
photographie de M. J. Laurent]

Il est vident que la situation tout exceptionnelle des provinces
Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Dj la Navarre est
assimile depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le
service militaire, les impts, la constitution des municipalits. Mme
en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manire
irrsistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une
libert commune avec les autres habitants de la Pninsule, c'est en vain
qu'ils essayeront d'tre libres tout seuls. La guerre les a dj briss
une premire fois; elle menace de les briser encore et de les rduire 
merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend  les priver de leur
individualit nationale pour les faire participer  la vie politique des
populations espagnoles. L'industrie moderne, aide par le commerce et
les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins,
fait disparatre les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas
seulement un peuple qui saute et danse au haut des Pyrnes, comme le
disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le
travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.

Comme pour hter la disparition prochaine du groupe distinct que leur
race forme encore dans l'humanit, les Basques migrent en grand nombre
et laissent derrire eux des places vides que leurs voisins viennent
occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes valles
partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines
avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement
quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres,
entrans par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et
qui fit de leurs anctres de si hardis pcheurs de baleines, partent
sans dsir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'tablir sur
un autre hmisphre. Nagure les Basques espagnols migraient beaucoup
moins que leurs frres de nationalit franaise, chasss de leur patrie
par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant
en foule l'exemple qui leur est donn, et la majorit de ceux qui s'en
vont se compose des hommes les plus nergiques, la vritable lite de la
nation. Dans les rpubliques de la Plata, o ils vont presque tous
chercher fortune, leur race est destine  se perdre, comme lment
distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que
certains patriotes euskariens rvent la naissance d'une nouvelle
rpublique cantabre dans les pampas de l'Amrique.

Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet
esprit de solidarit qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et
dans les autres villes de l'Espagne proprement dite,  Montevideo, 
Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se
liguent contre des concurrents, et de cette faon ils arrivent  faire
bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population
relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de
cohsion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un
petit nombre de gnrations, le basque sera ray de la liste des langues
vivantes de l'Europe, comme l'ont t le _cornish_ et le _crvine_,
comme le seront l'_erse_, le _manx_, le _wende_, le _lithuanien_, le
_livonien_, et mme avant l'idiome disparatront les anciennes moeurs et
les institutions politiques.

Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et
celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie
peuples d'trangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la
Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui
dplaisent. Sauf dans les districts commerants et industriels, toutes
les maisons se dressent isolment sur les promontoires, sur les pentes
des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'tend une
pelouse plante de chnes, o chaque soir, aprs le labeur de la
journe, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et
le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la
preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrnes occidentales
avaient un esprit contemplatif et le got de la solitude: il faut y
reconnatre plutt la consquence naturelle de ce fait que les Basques
taient un peuple libre, n'ayant rien  craindre de ses voisins. Tandis
que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et
de presque tous les pays d'Europe taient obligs, pour chapper aux
invasions guerrires et aux massacres, de se rfugier  l'abri des
forteresses ou dans les cits mures, les Basques, toujours en paix
entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'tablir au
milieu des champs qui leur appartenaient.

Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus
anim, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livre au
commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le
dbouch naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le sige
du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours,
quoique prive des monopoles qui lui avaient t concds et beaucoup
moins bien situe pour le commerce que plusieurs autres cits d'Espagne,
elle rivalise d'importance pour les changes avec Valence, Santander et
Cadiz; il lui est arriv, grce aux mines importantes des environs,
d'tre le troisime port de la Pninsule par le chiffre des affaires
[193]. Tout naturellement elle a vcu d'une autre vie que les
populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout
espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a t assige 
plusieurs reprises par les habitants mmes de sa banlieue. La charmante
valle o elle groupe ses difices, les montagnes  pente rapide qui
l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses
embarcations au havre de Portugalete et  la mer, ont t souvent
rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux
gnral basque, Zumalacarreguy, reut en 1855 sa blessure mortelle.

[Note 193: Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation
du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000
tonnes.]

[Illustration: No. 152.--SAINT-SBASTIEN.]

La ville la plus populeuse du Guipzcoa, Saint-Sbastien, est galement
espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec
une garnison castillane, elle s'est assimile d'aspect et de langue aux
villes de l'intrieur de la Pninsule. La roche de la Motta ou du Monte
Orgullo, qui la domine au nord et dresse,  130 mtres au-dessus de la
mer, ses escarpements hrisss des tours d'une forteresse, la conque
d'eau bleue qui s'arrondit  l'ouest de la ville sur une charmante plage
o se promnent les baigneurs, la rivire Urumea qui dbouche  l'orient
de la citadelle et lutte incessamment contre les flots cumeux de la
mer, les promenades ombreuses, l'amphithtre de collines verdoyantes et
semes de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du
gracieux paysage fait de Saint-Sbastien l'une des localits les plus
aimables, une de celles o vient se presser la population cosmopolite
des fatigus et des oisifs. Du reste, la ville mme a perdu tout
caractre d'originalit; brle en 1813 par ses allis les Anglais, que
la jalousie de mtier fit s'acharner  la destruction de tous les
tablissements industriels, elle a t reconstruite avec une monotone
rgularit. Son port, assez frquent par les navires de cabotage, est
peu sr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contre
devrait tre la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus  l'est, du
ct de la frontire de France. Il est parfaitement abrit, puisque de
ses eaux on ne voit mme pas la mer, avec laquelle il communique par un
troit goulet facile  dfendre. Aux sicles prcdents, de grands
navires y pntraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg
aujourd'hui ruin de Leso: des chantiers de construction trs-actifs
s'levaient sur les bords du golfe intrieur; mais les alluvions de
l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aides par l'incurie des hommes, ont
combl une partie du bassin et obstru par une barre prilleuse l'entre
du golfe: il est probablement  tout jamais perdu pour la grande
navigation.

[Illustration: No. 153.--GUETARIA.]

[Illustration: ENTRE DE LA BAIE DE PASAGES.]

[Illustration: No. 154.--GUERNICA.]

La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons
blasonnes, est galement spare de la mer par un seuil redout des
navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu' ses bains
de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa
terrasse et de ses murs ventrs par les obus. Irun serait aussi une
ville insignifiante si elle n'tait du ct de la France la tte de
ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratgique de toute la
contre. Tolosa, entoure de manufactures, se vante du titre de capitale
du Guipzcoa; Zarauz, Guetaria,  la racine de son le pittoresque
change en pninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, 
l'issue de la valle de l'Urola, a ses carrires de pltre qui
fournissent aux ingnieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis
renomme par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources
ferrugineuses des environs, son collge clbre fond en 1776 par la
Socit basque, et le souvenir de la convention mmorable qui mit fin,
en 1839,  la premire guerre carliste. Durango est galement une ville
dont le nom a frquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de
l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais foral et le fameux
chne sous lequel s'assemblent encore les lgislateurs de la contre;
mais, comme toutes les prtendues villes basques, Guernica n'est en
ralit qu'une simple bourgade.

Sur le versant mridional des monts pyrnens, les grandes
agglomrations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs
par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le
versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, situe sur le chemin
de fer de Paris  Madrid, est une ville industrielle et commerante, un
entrept d'changes entre les provinces Basques et les Castilles.
Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son
reconstructeur Pompe, est surtout une ville forte, souvent assige,
souvent prise; sa cathdrale est une des plus riches et des plus
curieuses de l'Espagne. Tafalla, _la flor de Navarra_ et l'ancienne
capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son
btisseur, don Crlos le Noble, voulait, dit-on, runir au palais
d'Olite, situ galement dans la valle du Cidaco, par une galerie d'une
lieue de longueur. Puente la Reina est clbre par ses vins. Estella,
l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs
dfils sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possde par
consquent une srieuse importance stratgique. Pendant la guerre
actuelle, les carlistes l'ont transforme en une puissante forteresse.
Dans la province limitrophe, dpendant de la Vieille Castille, Tudela,
riche en vins, Calahorra et Logroo, dont le pont date du onzime
sicle, sont galement des places militaires de quelque valeur, parce
qu'elles commandent les passages de l'bre. Calahorra, qui avait pris
pour devise la fire parole: J'ai prvalu sur Carthage et sur Rome,
fut le boulevard de dfense de Sertorius contre Pompe; mais son
hrosme lui cota cher. Assige par les Romains, elle perdit presque
tous ses citoyens par la famine; les dfenseurs de la ville eurent  se
nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique situe
en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de
la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibres, se rattache
intimement  l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'aprs les
anciennes lois de Calahorra qu'ont t rdigs les fors d'Alava, jurs
en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de
Quintilien [194].

[Note 194: Population approximative des principales villes des pays
Basques, de la Navarre et de Logroo:

       BISCAYE (VIZCAYA).
Bilbao               30,000 hab.

           GUIPZCOA.
Saint-Sbastien      15,000 hab.
Tolosa                8,000  

             ALAVA.
Vitoria              12,500 hab.

            NAVARRE.
Pampelune (Pamplona) 22,000 hab.
Estella               6,000  

            LOGROO
Logroo              12,000 hab.
Calahorra             7,000  
]




VIII

SANTANDER, ASTURIES ET GALICE.


Le versant ocanique des Pyrnes cantabres,  l'ouest des provinces
Vascongades, est une rgion tellement distincte du reste de l'Espagne,
qu'on pourrait la comparer  la Bretagne franaise, ou mme 
l'Angleterre et  l'Irlande, plutt qu'aux rgions du plateau castillan
ou surtout au versant mditerranen de la Pninsule. Partout on voit se
succder dans une infinie varit les montagnes, les collines, les
valles, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la cte
est abrupte, borde de hauts promontoires et dcoupe en estuaires o
dbouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et
salubre. Par la destine de ses peuples, de race ibre et celtique,
cette partie de l'Espagne prsente aussi une remarquable unit; elle a
presque toujours chapp aux grandes agitations des autres provinces
pninsulaires, et par suite la population a pu devenir trs-nombreuse,
proportionnellement  la superficie cultivable du sol. Nanmoins, malgr
la grande analogie de toutes les rgions du versant cantabre, malgr la
ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le
pays, fort troit relativement  sa longueur, s'est divis en plusieurs
fragments distincts au point de vue de la gographie politique. A
l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces 
l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manire  former un grand
quadrilatre presque rgulier entre l'Atlantique, les frontires du
Portugal et les rameaux en ventail des hautes Pyrnes cantabres; les
Asturies proprement dites, resserres entre les montagnes et les eaux du
golfe de Gascogne, se sont partages en deux: d'un ct l'Asturie
d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie runies de nos jours
comme circonscription administrative; enfin,  l'est, sur les confins du
pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous
le nom de Montagnes de Brgos et de Santander ou simplement de
Montagnes. Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais,
gographiquement, Santander est l'intermdiaire naturel entre le pays
Basque et les Asturies [195].

[Note 195:

                       Superficie.     Population    Pop. kilom.
                                        en 1870.

Santander             5,471 kil car.   241,600 hab.     44
Asturies (actuelles) 10,596           610,900         58
Galice               29,379         1,989,300         67
                    ----------      ------------       ----
                    45,446 kil. car. 2,841,800 hab.     62
]

[Illustration: N 155.--COL DE REINOSA.]

A l'ouest de la sierra Salvada et de la dpression dite Valle de Mena,
commence cette rgion des Montagnes qui occupe toute la province de
Santander de ses massifs et de ses chanons tortueux, entre lesquels les
torrents descendent en brusques sinuosits. Dans cette partie de leur
dveloppement, les Pyrnes cantabres, s'il est permis de donner ce nom
 l'ensemble dsordonn des hauteurs, n'ont en ralit qu'un seul
versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du ct
mridional, elles s'appuient sur les terres hautes o l'bre naissant a
creus son sillon. Ainsi le col ou _puerto_ d'Escudo, qui s'ouvre 
travers les monts, directement au sud de Santander, est  prs de 1,000
mtres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la dclivit
mridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mtres seulement.
Plus  l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilis pour la
construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un
exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En
cet endroit, un seuil presque imperceptible spare les plateaux de
l'espce d'escalier qui descend vers la cte cantabre; il suffirait de
creuser un canal de 2 kilomtres de long sur une profondeur de 18 mtres
pour jeter les eaux de l'bre dans la rivire de Besaya, qui les
porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est
pas tonnant que ce seuil, situ  l'endroit o le passage de l'bre
n'oppose aucun obstacle, et o les voyageurs descendus des hautes
plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit
devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par l
qu'ils ont trouv le dbouch naturel de leur commerce, et par suite la
province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue
administratif et politique. De mme que chaque puissance riveraine d'un
fleuve cherche  s'emparer de ses bouches, de mme les populations des
plateaux essayent de se rendre matres des chemins les plus faciles qui
les mettent en communication avec la mer.

Mais, immdiatement  l'ouest de la dpression de Reinosa, les montagnes
prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs prsentant
aussi vers le midi des escarpements considrables. Des sommets de plus
de 2,000 mtres d'lvation montent jusque dans la zone des longues
neiges hivernales. La Pea Labra domine un premier massif, d'o les eaux
rayonnent dans tous les sens;  l'est l'bre, au sud le Pisuerga, au
nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va dboucher
dans l'estuaire ou _ria_ de Tina Mayor. Plus  l'ouest, la Pea Prieta,
dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dpasse 2 kilomtres et
demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrnennes. Elle s'appuie de
tous les cts sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une
crte intermdiaire  un massif plus considrable encore, qui porte le
nom,  concidence bizarre, de Picos de Europa, ou de Pitons d'Europe,
peut-tre d'origine euskarienne. La montagne appele Torre de Cerredo
est la cime dominatrice de ce groupe, le troisime de l'Espagne par son
lvation, car il n'est dpass que par les gants de la sierra Nevada
et des Pyrnes centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les
creux des ravins tourns vers le nord, et mme il s'y trouverait de
vritables glaciers, aliments par les neiges abondantes qu'amnent en
hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence
prpondrante qu'exerc l'humidit dans la formation des glaciers, car
sur des montagnes de mme hauteur situes plus au nord on ne trouve
point de champs de glace.

La valle de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense
chaudire  la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-tre la plus
remarquable de la Pninsule par sa profondeur relative et sa disposition
en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud,  l'est, elle est entoure
d'escarpements dont la crte atteint ou dpasse 2,000 mtres; au nord,
un chanon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un troit
dfil de passage, runit le massif de la Pea Sagra aux montagnes
d'Europe. Telle est la rapidit des escarpements intrieurs, que le
village de Potes, situ au fond de cette espce de gouffre, est  une
altitude moindre de 300 mtres relativement au niveau de la mer.
D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore
que celle du pays Basque, prsente un grand nombre d'artes parallles 
l'axe gnral des Pyrnes et au rivage de la mer Cantabre; les monts de
roches secondaires, triasiques, jurassiques, crtacs, se sont disposs
en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens
soulevs par le noyau de granit. Il en rsulte que les rivires ont un
cours trs-ingal et tourment. Au sortir des vallons suprieurs, o
elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de
gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue:
quelques-unes mme, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander,
n'ont pu se creuser de dfil  ciel ouvert; elles s'chappent par les
cavernes des remparts qui les arrtent, et reparaissent de l'autre ct,
aprs un cours souterrain plus ou moins long.

Au del des montagnes d'Europa, la hauteur de la crte s'abaisse et
celle-ci prsente mme des passages infrieurs  1,500 mtres en
altitude. Les deux valles, en forme de gouffres, de Valdeon et de
Sajambre, analogues  celle de la Liebana, quoique moins grandes,
s'ouvrent entre la sierra pyrnenne proprement dite et un chanon
parallle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier
chanon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans
la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considrable et
c'est  bon droit que les pres valles suprieures ont t rattaches 
la province de Lon, avec laquelle elles ont des communications plus
faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial;  l'ouest
de ces citadelles de montagnes, la crte des Pyrnes cantabres reprend
une assez grande rgularit, comparable  celle des Pyrnes franaises.
S'loignant graduellement de la cte, la chane, dont quelques cimes ont
plus de 2,000 mtres, s'inflchit peu  peu vers le sud-ouest jusqu'aux
frontires de la Galice, o elle prend la direction du sud, comme pour
former une courbe concentrique  celle du rivage de la mer. L elle perd
compltement sa disposition de sierra rgulire; elle se ramifie dans
tous les sens en un grand nombre de chanons secondaires et de
contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de
la cte ou se rattacher  d'autres systmes montagneux. Dans leur
ensemble, les crtes diminuent graduellement de hauteur en se
rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Mio seulement que
les monts se redressent en grands massifs, la Pea Negra, la Pea
Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre
les chanes du Portugal.

[Illustration: N 156.--PITONS D'EUROPE.]

Les monts asturiens, surtout ceux qui s'lvent entre Oviedo et les
Pitons d'Europe, sont vnrs de tous les patriotes espagnols. Fort
beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombrags de
chtaigniers, de noyers, de chnes et, sur les pentes suprieures, les
forts de htres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils
paraissent  l'imagination populaire d'autant plus admirables  voir,
qu'ils ont t, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la
forteresse des chrtiens rests indpendants. De mme qu'on signale en
Aragon la Pea de Oroel, prs de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe,
on montre ici la montagne d'Ansena, o Plage fugitif se cachait avec
les siens, les forts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses
expditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premires
victoires sur l'Islam. Les Illustres Montagnes, car c'est l le nom
qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs
historiques, leurs gracieux villages aux maisons parses, leurs
troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le
riche trsor de leurs mines de houille, source principale de prosprit
pour les Asturies.

Dans leur dsordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts
attaques et ronges parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de
chanons ou _cordales_ que l'on puisse rattacher  un systme rgulier.
Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart,
disposes en petits plateaux de dimensions ingales et domines  et l
par des buttes qui s'lvent, en moyenne,  une centaine de mtres
au-dessus du niveau gnral de la contre, Cependant les chanons
suivent  peu prs la mme direction que les rivages eux-mmes, les uns
courant de l'ouest  l'est, en prolongement des ctes Vascongades, les
autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais.
Paralllement au chanon de Raadoiro, qui peut tre considr comme la
frontire naturelle de la Galice et des Asturies, se dveloppe  l'ouest
la Sierra de Meira; puis, de l'autre ct de la grande valle du Mio,
se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications
septentrionales vont se terminer  l'Estaca de Vares, principal cap
angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non
loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orients
transversalement, dans le mme sens que les Pyrnes cantabres, vont
former les clbres promontoires de Toriana et de Finisterre, ou de la
Fin des Terres. Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus
occidental de la pninsule Ibrique, semble bien, ainsi que ses
homonymes de la France et de l'Angleterre, tre la fin d'un monde.
troite pninsule rocheuse s'avanant en pleine mer  l'ouest de la
grande baie de Corcubion, elle lve ses derniers escarpements comme un
autel dress au milieu de la solitude immense des eaux. L se trouvait
un temple des anciens dieux, remplac depuis par une glise voue 
Marie [196].

[Note 196: Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;

MONTAGNES DE SANTANDER:
     Puerto de Escudo              988 mt.
           de Reinosa             847  
     Pea Labra                  2,002  

PICOS DE EUROPA:
     Pea Prieta                 2,529  
     Torre de Cerredo            2,678  
     Village de Potes              299  
              Cain (Valdeon)     466  

MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
     Pea Ubia                  2,300  
         Rubia                  1,930  
     Pico de Miravalles          1,939  
         Cuia                  1,936  
     Col de Pajares              1,363  
        Piedrafita              1,085  

     Cuadramon                   1,019  
     Faro                        1,155  
     Cabeza de Manzaneda         1,776  
]

La cte asturienne, assez rgulire en apparence, est entaille d'un
grand nombre de petites baies, ou _rias_, aux berges rocheuses, o
viennent dboucher les rivires torrentielles descendues des Pyrnes
cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas  ces
estuaires d'entrer profondment dans l'intrieur des terres; plusieurs
d'entre eux ne semblent tre que de simples bouches fluviales  peine
largies. Sur les ctes de Galice, c'est autre chose. L le rivage du
continent est dcoup en golfes sinueux et ramifis, semblables aux
_firths_ de l'Ecosse et aux _fjords_ de la Scandinavie, de l'Islande, du
Labrador, par leurs mandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords
escarps. Ce ne sont pas de simples rosions marines, comme les
indentations de la cte de Dalmatie, mais bien des valles anciennes
s'ouvrant largement du ct de l'Ocan, qui n'a pas moins de 1,800
mtres de profondeur  une centaine de kilomtres au large.

[Illustration: N 157.--RIAS DE LA COROGNE.]

Quelle est l'origine de ces _rias_? Faut-il y voir, comme dans les
_fjords_, les lits de glaciers que les alluvions des rivires et de la
mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la priode
gologique actuelle? En tout cas, c'est un des phnomnes gographiques
les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi
mridionales, de golfes pareils  ceux des ctes voisines de la zone
polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contres  la
remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins
curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres
_rias_ de la Galice, golfes cossais gars sur les ctes de l'Ibrie,
possdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des
animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espces
de testacs qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitime seulement
n'appartient pas  la faune britannique. La prsence de cette colonie
d'espces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parent des
plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand
poids  l'hypothse de Forbes, d'aprs laquelle une terre de jonction
aurait exist, avant la dernire priode glaciaire, entre les Aores,
l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers
d'angle en subsisteraient encore.

Quoi qu'il en soit, le climat des rgions nord-occidentales de l'Ibrie,
sur tout le versant extrieur des Pyrnes cantabres et des groupes qui
s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la
Grande-Bretagne. Apportes par les vents de mer, qui viennent, les uns
du sud-ouest, avec les contre-alizs, les autres du nord, avec les
courants polaires plus ou moins dvis de leur course, les pluies
tombent en averses considrables sur les pentes extrieures des
montagnes asturiennes: d'un ct l'eau surabonde, tandis qu' la base de
l'autre versant, priv d'humidit, s'tendent les plaines arides de Leon
et des Castilles. On n'a pas encore tabli, par des mesures prcises,
quelle est la valle des Pyrnes cantabres qui d'ordinaire est le plus
largement abreuve; mais on sait que certaines localits des Asturies
ont reu dans l'anne plus de 4 mtres et demi d'eau pluviale. Le
versant atlantique du plateau d'Ibrie est donc gal, sinon suprieur,
par le ruissellement de ses eaux  la pente occidentale des montagnes de
l'cosse et de la Norvge, et  la dclivit mridionale des Alpes
suisses. L'tymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux
Asturies, d'aprs eux synonyme de Pays des Torrents, est parfaitement
justifie par les conditions du climat. Si le Tessin est,
proportionnellement  son bassin, le fleuve le plus abondant de
l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peas de Europa
sont ceux qui versent  la mer la masse la plus considrable d'eaux
sauvages.

Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrnes asturiennes. Les
scheresses prolonges y sont un phnomne des plus rares; cependant il
arrive quelquefois,  la fin de l't, que des semaines se passent sans
amener d'averse. L'quinoxe d'automne est toujours accompagn d'une
prcipitation d'humidit fort abondante, et trs-souvent les conflits et
les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les
eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus
redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les
drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces temptes sont le plus
grand inconvnient du climat cantabre; mais la contre a sur les autres
parties de l'Espagne,  l'exception des provinces Vascongades,
l'inapprciable avantage de jouir d'une temprature maritime assez
gale, relativement tide en hiver et frache en t. Ce n'est pas le
printemps perptuel que vantent les indignes; mais la succession des
saisons y offre du moins une oscillation modre. A sept ou huit cents
kilomtres de distance, les ctes asturiennes et les rivages anglais,
qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent
une ressemblance singulire de climat; mais, tandis que le Devonshire et
la Cornouaille, exposs au midi, ont une temprature moyenne plus gale,
les campagnes situes  la base des Pyrnes cantabres, quoique tournes
au nord, jouissent, grce  leur latitude mridionale, d'une somme de
chaleur plus leve.

La similitude des climats se rvle aussi dans la grande abondance des
vapeurs rampant sur le sol en brouillards pais, pareils  ceux des les
Britanniques: cette forme de nuages est trs-frquente en Galice et dans
les Asturies; on lui donne le nom de _bretimas_. Ces phnomnes
mtorologiques, si diffrents de ceux du reste de l'Espagne, ne
pouvaient manquer de faire natre des hallucinations dans les esprits
superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme
de _nuveiros_, ou chevaucheurs de nues, volant dans les temptes,
s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou
s'vaporant  volont. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment 
voyager. Parfois les fantmes des morts, tenant des lumires  la main,
se font porter par les brouillards de cimetire en cimetire: ses
redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'_estadeas_
ou _estadinhas_[197].

[Note 197: Climat de la Galice et des Asturies, en 1858:

                                  Temprature            Tranche
                         moyenne.   Maximum.   Minimum.  de pluie.

Oviedo   (228 mtres).   15,25      27,8      -4,5     2m,064
Santiago (220      ).   15,04      35,0      -2,0     1m,084
]

Malgr l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres
n'ont pas de rivires navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral
n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents
puissent se dvelopper en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya,
le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents
des Asturies, ont bientt trouv la fin de leur voyage dans les eaux du
golfe Cantabrique. Les rivires de la Galice, le Tambre et l'Ulla, dj
plus lentes  cause de la moindre dclivit du sol, s'ouvrent largement
 leur dbouch dans les _rias_, et l'on ne sait prciser exactement o
finit le cours d'eau, o commence le golfe de l'Ocan. Le seul vritable
fleuve de la Galice est le Mio, appel Minho par les Portugais dans la
partie infrieure de son cours, qui sert de limite politique entre les
deux tats de la Pninsule.

Les eaux du Mio lui viennent  la fois des deux versants des Pyrnes.
Le Mio proprement dit reoit tous ses affluents des valles tournes
vers l'Ocan, tandis que le Sil, la matresse branche du fleuve, prend
sa source au sud de la Pea Rubia, sur le revers des monts Cantabres
inclin du ct des plaines de Leon. Le Mio porte le nom, dit le
proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau! De mme, par la
direction de son cours, le Sil mriterait d'tre considr comme le
vritable fleuve; mais la nomenclature gographique a surtout pour
raison d'tre les convenances des populations elles-mmes; il est donc
tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui
aient maintenu les noms de Minius et de Mio au cours d'eau qui coule en
entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par del les
monts, d'un pays habit par des populations d'origine diffrente et
dfendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accs difficile.

Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le
large bassin du Vierzo, de toutes parts environn de montagnes et dont
il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout prs de cette
nappe d'eau commence l'pre dfil de sortie. Le Sil, que vient gonfler
le Cabrera, descendu de la Pea Trevinca, entre dans un second bassin
lacustre, beaucoup moins tendu que le Vierzo, puis il passe sous les
roches du Monte Furado (mont Perc), dans un lit que lui ont taill les
Romains, afin de faciliter les exploitations minires qu'ils avaient
entreprises et dont on voit  et l des vestiges importants. En aval de
ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages
de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'lvent au nord et au
sud et qui formaient autrefois une chane continue, des Pyrnes
cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve
rtrci en escarpements abrupts et mme en parois verticales, de 300 et
400 mtres de hauteur. Un nouveau dfil resserre le fleuve
immdiatement en aval de la jonction du Sil et du Mio, puis les eaux
runies, que grossissent de distance en distance de petits affluents,
vont se jeter dans la mer par un large dbouch. Au-dessous de la ville
de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomtres, le Mio devient
navigable, mais l'entre du fleuve est obstrue par une barre
prilleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de
Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia.
Quoique d'une si faible utilit pour la navigation, le Mio n'en est pas
moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'le Ibrique, celui qui,
proportionnellement  l'tendue de son bassin, roule la masse liquide la
plus abondante; il ne le cde qu'au Duero pour la quantit absolue de
ses eaux moyennes [198].

[Note 198: Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la
Pninsule:

                        Aire     Longueur
                        du       de la     Pluie    Dbit  coulement,
                        bassin   matresse moyenne. moyen. compar
                                 branche.                 aux pluies.

Mio avec Sil          25,000 k.c. 305    1m,200    500(?)    50%
Duero                 100,000     815    0m,500    650(?)    40%
Tage                   75,000     895    0m,400    330(?)    33%
Guadiana avec Zncara  60,000     890    0m,350    160(?)    25%
Guadalquivir
 (Guadalimar)          55,000     560    0m,480    260(?)    30%
Segura                 22,000     350    0m,300     20(?)    10%
Jcar                  15,000     511    0m,320     25(?)    15%
bre                   65,000     750    0m,450    200(?)    20%
                      __________          ________ _______   _____
Ensemble de la
 Pninsule            584,300             0m,400  3,000(?)    33%
]

Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situes au
sud de la chane pyrnenne, serait une richesse inapprciable, n'est
gure plus utile  l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport
des denres: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait
tre principalement employe, car l'eau de pluie qui pntre dans le sol
suffit amplement  dvelopper une luxuriante vgtation. Comme
l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons,
des prairies d'un vert fonc. Cependant l'ensemble de la flore est d'un
caractre un peu plus mridional que celui des contres situes de
l'autre ct du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les
vergers, des orangers se mlent aux pommiers, aux chtaigniers, aux
noyers, aux noisetiers, et mme on voit de vigoureux dattiers croissant
en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la temprature suffit, la
trop grande humidit de l'air empche que certaines plantes de la
contre puissent acqurir une srieuse importance industrielle. Ainsi,
l'lve des vers  soie ne russit que mdiocrement malgr la richesse
de foliaison des mriers; la vigne mme, sauf dans quelques districts,
ne donne gure que des vins pres et d'un got dsagrable; par contre,
le cidre des Asturies est renomm dans toute l'Espagne et s'exporte mme
en Amrique.

Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'tre issus d'hommes
libres n'ayant jamais port le joug du musulman; quelques populations
des montagnes gardrent en effet leur indpendance, et mme les
districts conquis par les Arabes pendant la premire irruption furent
rapidement repris par les chrtiens; la ville d'Oviedo reut le nom de
Cit des vques du grand nombre de prlats fugitifs qui vinrent y
rsider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les
Galiciens rsistrent aussi avec une grande nergie aux envahisseurs
maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines
montagnes o, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi
qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les
contres pyrnennes, une des provinces qui continurent pendant tout le
moyen ge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement  ce
monde europen dont elles font partie par leur climat et leurs
conditions gographiques. La race de cette rgion de l'Espagne,
d'origine celtique, est donc reste relativement pure. Depuis les
commencements de l'histoire crite, les Asturies et la Galice, situes
en dehors des grands chemins de conqute et de migration, n'ont t que
faiblement visites, si ce n'est dans les ports o se sont installs des
Catalans, et le sang ne s'y est point modifi comme dans les autres
parties de la Pninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mls  ces
vieilles populations aborignes, et les Gitanos ne se rencontrent que
rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont mme
maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis
l'poque romaine. On cite entre autres comme un lment de population
tout  fait distinct les bergers des montagnes de Leitaregos, dans le
massif o la sierra de Raadoiro se dtache des Pyrnes cantabres. Le
nom de _vaqueros_ ou de vachers, par lequel on les dsigne, n'indique
pas seulement leur genre de vie; c'est en mme temps comme un nom de
tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants,
ils vivent toujours  part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne
se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le
pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur _bable_; dans
les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez
diffrents les uns des autres, mme de village  village. On peut dire
que, dans l'ensemble, le _gallego_, surtout celui qui se parle sur les
bords du Mio, est plutt du portugais que de l'espagnol. Cependant il
est difficile  un Lusitanien de comprendre les Galiciens,  cause de la
bizarre cantilne de leur langage. Les habitants des diverses valles ne
se comprennent pas mme tous entre eux.

Quoique le pays soit relativement trs-peupl, les agglomrations
d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en ralit
que d'une glise, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures
sont toutes parses dans les campagnes,  l'ombre de grands arbres
protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des
Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutt ne
serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une consquence
naturelle de l'tat de profonde paix dans lequel ont presque toujours
vcu les populations de la Cantabrie? Grce  leur isolement, les
habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingus
parmi tous leurs compatriotes par leur immunit de la guerre extrieure
et de la guerre civile. Contres montueuses situes vers la fin des
terres, en dehors de la grande route des armes, les Asturies et la
Galice ont eu le bonheur de rester pargnes par les marches et
contre-marches des gorgeurs; en outre, le caractre naturellement
pacifique des indignes les a tenus  l'cart de toute rvolution
intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de
conqurir le bien-tre. Ce n'est point dans ces contres qu'est n le
type espagnol du matamore; tout entier  sa besogne pacifique, le
Gallego n'a rien de cette frocit native dont les incessantes guerres
ont laiss quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols.
Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de
taureaux; elles n'envient pas  leurs voisines des Castilles le barbare
plaisir de voir la bte ventrer les chevaux, pitiner sur les hommes,
puis tomber elle-mme, foudroye d'un coup d'pe.

Cependant tout n'a point t avantage dans l'isolement et la vie
paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen ge, les
seigneurs locaux en ont profit pour asservir les cultivateurs, leur
ter toute proprit et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de
l'Espagne, le pril commun obligeait les nobles, les prtres, les
bourgeois, le peuple,  se faire des concessions mutuelles et  prendre
des habitudes de fire galit. Il n'en tait point ainsi dans les
Asturies, si ce n'est du ct des provinces Vascongades. L tous les
paysans taient rputs nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et
leurs communauts jouissaient des mmes prrogatives que celles de la
Biscaye; mais dans les Illustres Montagnes et dans toutes les Asturies
proprement dites les cultivateurs du sol n'taient qu'un btail; les
anciens documents tablissent qu'on pouvait les engager et les vendre,
comme on l'et fait d'une marchandise. Encore au commencement du sicle,
presque toutes les proprits des deux Asturies se trouvaient entre les
mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de
religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isols, la grande masse
des paysans tait compose de gens attachs  la glbe. Il en tait de
mme dans la Galice, quoique  un moindre degr: le peuple n'y possdait
presque rien, et la plupart des terres appartenaient  des nobles,  des
glises et  des monastres.

Depuis le commencement du sicle, cet tat de choses a peu  peu chang.
L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont t mis
 profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci changent
pour de la terre leurs conomies pniblement amasses, et c'est ainsi
que s'accomplit, par les ventes et les achats, une rvolution
considrable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par
obtenir gain de cause contre les propritaires fodaux dans un procs
des plus pineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient
reu des rois les titres de proprit, avaient l'habitude d'accorder 
certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, 
charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait
durer que pendant le rgne de deux ou trois rois, suivant les districts;
ailleurs, le droit du paysan propritaire expirait  la fin du sicle;
suivant les usages spciaux de la Galice, il devait courir pendant une
priode de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux
interprtations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son
intrt, et que deux, trois rois fussent morts, que le sicle ou les
trois sicles se fussent couls, les paysans refusaient de se dessaisir
du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter.

Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol
et la pche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de
trois  quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres
filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de
la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson
captur est port dans les ateliers de salaison de la cte, o des
femmes et des enfants aux gages des propritaires de pcheries
emplissent de sardines presses jusqu' 35,000 boucauts par an. La
consommation locale est norme, et, dans les annes normales, l'Amrique
seule demande jusqu' 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.

La rpartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne
utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour
que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considrable,
de beaucoup suprieure en densit  celle du reste de l'Espagne. Ainsi,
la province de Pontevedra est,  superficie gale, trois fois plus
peuple que tout le territoire de l'tat, et dpasse d'un tiers la
province mme de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni
routes nombreuses et bien construites, ni riches industries
manufacturires! Le voisinage de la mer, les facilits de la pche, la
douceur et l'galit du climat ne suffisent point  expliquer
l'exubrance de la population. Si les Astures et les Gallegos
n'migraient en vritables foules pour aller chercher  l'tranger le
pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait
pas de les dcimer et de rtablir ainsi l'quilibre entre les
subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment
vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de
l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Pninsule. Trs-pres
au gain, trs-conomes des deniers amasss, se dfendant les uns les
autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent  monopoliser
certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent  la richesse,
aprs avoir commenc la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.

Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus  leur aise
qu'au dpart, et du moins plus riches d'exprience et d'ides, se
trouvent tre les vritables civilisateurs de ces rgions loignes,
dont la population croupissait nagure dans une ignorance sans bornes et
dans une misre sordide. C'est peut-tre  l'extrme salet des masures,
de mme qu' une nourriture o domine trop le poisson, que la Galice
doit d'tre encore, seule parmi toutes les autres provinces de
l'Espagne, visite par la lpre et l'lphantiasis. Cette dernire
maladie est de beaucoup la plus redoute;  une poque peu loigne de
nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette
affreuse lpre fussent brls et que les cendres en fussent jetes au
vent. Une superstition gnrale voulait que le flau ft infectieux mme
aprs la mort de la victime, et que celle-ci, dpose dans un cimetire,
communiqut sa maladie  tous les corps voisins.

L'amlioration matrielle la plus urgente serait de rattacher
dfinitivement la Galice et les Asturies  Madrid et au reste de la
Pninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du sicle
dernier, on construisit de Madrid  la Corogne une fort belle route
militaire, que l'on disait plaisamment avoir t pave d'argent, tant
elle en avait cot au trsor; mais cette route ne suffit plus et il
serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses
ramifications terminales des Pyrnes cantabres par un chemin de fer
atteignant enfin les bords de l'Ocan. Depuis longtemps la ligne est
trace, mais on sait pour quelles raisons politiques et financires elle
attend encore son achvement. De mme, le chemin de fer de Leon 
Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir
un jour  l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est
indispensable, est encore arrt par la masse des Pyrnes, au-dessous
du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allonge
comme un bras vers les ctes de la Cantabrie est celle qui se dirige
vers le port de Santander par la haute valle de l'bre et le col de
Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui runiront un jour les
extrmits des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la
Pninsule, c'est  peine si l'on peut dire qu'ils soient dj projets.
De Tuy  la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore
d'une simple route de voitures; la partie du littoral tourne vers la
mer Cantabre, du Ferrol  Santander, n'a pas mme sur tout son
dveloppement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin
carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la cte par un
sentier troit et prilleux, escaladant les promontoires et remplac
dans les valles torrentielles par des gus o l'on saute de pierre en
pierre.

L'troitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les
importantes ressources que donne la pche, ont fait btir au bord de la
mer la plupart des centres de population des Asturies. Immdiatement 
l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes
maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoa, souvent choisies
comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres
civiles qui ont eu la Biscaye pour thtre. La rade de Santoa, clbre
par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus
commodes et les mieux abrits de la Pninsule; lorsque Napolon donna
l'Espagne  son frre Joseph, il en excepta la seule place de Santoa et
il y fit commencer des travaux de dfense qui l'auraient transform en
un Gibraltar franais, faisant quilibre au Gibraltar anglais. Depuis,
des projets analogues ont t repris par le gouvernement espagnol, mais
ils n'ont reu qu'un commencement de ralisation.

Fort importante en temps de guerre, Santoa mriterait aussi d'tre, en
temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des
changes de la contre a t accapar par la ville de Santander, dont le
port offre galement un excellent mouillage et possde, en outre, dans
ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les
avantages d'un bon amnagement intrieur en quais, darses, chantiers et
magasins. Comme dbouch naturel des Castilles, Santander jouit d'un
vritable monopole commercial pour l'exportation des farines de
Valladolid et de Palencia, des laines dites _sorianas_ et _leonesas_ 
cause des pays d'o on les expdie. Santander reoit aussi, de Cuba et
de Puerto-Rico, une grande quantit de denres coloniales dont elle
alimente le centre de l'Espagne, et ses commerants, indignes et
trangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France,
l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute  Bilbao, 
Valence et  Cdiz le troisime rang comme ville d'changes avec
l'extrieur [199].

[Note 199: Mouvement des changes, en 1867: 67,600,000 fr.]

A l'extrmit suprieure de la baie se trouvent des chantiers de
construction qui eurent jadis une grande importance; mais
l'tablissement est dchu, et maintenant c'est  la fabrication des
cigares que l'tat emploie, dans la ville de Santander, le plus grand
nombre de mains. Parmi les causes qui ont aid au dveloppement du port,
il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de fliciter l'Espagne:
cette cause est la frquence des guerres civiles qui ont dvast les
provinces Vascongades et forc le mouvement des changes entre l'Espagne
et la France  faire le grand dtour  l'ouest du pays Basque. Il est
arriv, chose bizarre, que, malgr sa frontire limitrophe de plus de
quatre cents kilomtres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des
voies de la Mditerrane, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui
de Santander. En t, des centaines de familles, de Madrid et des autres
villes de l'intrieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du
Sardinero, au nord de la petite pninsule de Santander. En outre, des
sources thermales frquentes, sulfureuses et sodiques, Alceda,
Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des
montagnes qui s'lvent au sud.

[Illustration: N 158.--SANTOA ET SANTANDER.]

[Illustration: N 159.--OVIEDO.]

Au del du port de Santander, sur un espace de 150 kilomtres, ne se
trouvent, jusqu' Gijon, que des villages maritimes sans importance, San
Martin de la Arena, port de la petite ville dchue de Santillana, San
Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possde
une trs-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville
considrable, quoiqu'elle ait t la cit de Plage et la capitale de
toute l'Asturie; mais elle est le port d'expdition des houilles que lui
apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite
ville d'Aviles, situe de l'autre ct du haut Cabo de Peas, l'avantage
d'tre le faubourg maritime d'Oviedo, btie  25 kilomtres de l, dans
une valle dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres
villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance
commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix
universits d'Espagne, une belle cathdrale gothique, que l'on dit tre
la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers fabriqus
par les anges et les aptres. Cette glise en a remplac une plus
ancienne, qui fut l'difice autour duquel se sont groupes toutes les
maisons de la cit. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les
vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne:
elle possde des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants
abondent dans les environs, soit qu'on se dirige  l'ouest vers les
valles si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du ct de
l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la premire
capitale du royaume de Plage. Prs de l, dans une valle toute
ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des chtaigniers, des
htres et des chnes, les plerins visitent la caverne de Covadonga, o
reposent les restes de Plage; c'est le lieu le plus vnr des
patriotes espagnols.

Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses
habitants disent avoir t fonde par Cham, le fils de No,--Castropol
au vieux nom grec, et sur la rive oppose du mme estuaire, Ribadeo la
Galicienne, ne sont gure que de petites bourgades de pche; il faut
aller jusqu'aux magnifiques _rias_ de la cte tourne vers l'ocan
Atlantique pour rencontrer de vritables villes. La premire est le
Ferrol, cit de cration moderne: au milieu du dix-huitime sicle, ce
n'tait qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle
pouvait tre l'importance militaire de sa baie pour la construction,
l'approvisionnement et la bonne dfense des flottes. On leva des forts
sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries
les deux bords du goulet d'entre qui se trouve  6 kilomtres de la
ville, et l'on btit toute une ville militaire sur un plan rgulier,
avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'tat
des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol
augmente ou diminue de population; tantt c'est une ruche trop troite
pour la foule presse de ses travailleurs, tantt elle est presque
dserte, et l'herbe crot dans ses rues.

[Illustration: PHARE DE LA TOUR D'HERCULE. Dessin de A. Deroy, d'aprs
une photographie de M.J. Laurent.]

La population de la Corogne (Corua) est beaucoup moins flottante que
celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le
commerce, la pche, mme l'industrie manufacturire, occupent un grand
nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'talant en
amphithtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifies
et l'lot qui porte la vieille tour, de fondation peut-tre romaine,
peut-tre mme phnicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est
l'une des cits les plus pittoresques du littoral ocanique de
l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destines au plus
grand avenir,  cause de son heureuse position  l'angle mme de la
Pninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et
prcisment en face des tats-Unis du Nord, qui ont une telle importance
dans le mouvement gnral des changes [200]; mais actuellement c'est
avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des
navires anglais, construits spcialement pour ce genre de transport,
viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le
gouvernement espagnol possde  la Corogne l'une des plus grandes
manufactures de tabac de la Pninsule. Ares et Betanzos, clbre par ses
boulangeries, donnent leur nom aux deux autres _rias_, ou baies
secondaires du grand golfe d'o cingla jadis la grande _Armada_; ces
villes ne sont en ralit que de simples rues, et ne peuvent se comparer
 leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines
d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont
fort apprcies des baigneurs.

[Note 200: Port de la Corogne:

Mouvement des changes en 1867          19,325,000 fr.
Navires long-courriers entrs en 1873   353 (307 anglais.)
]

Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports.
Celle de Corcubion est abrite  l'ouest par la pninsule du cap
Finisterre, contourne en forme de hameon; l'estuaire de Noya baigne
les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage
aux navires d'migrants que les ports du Padron et de Carril, principaux
dbouchs de la ville de Santiago, envoient aux rpubliques de la Plata;
la ria de Pontevedra fait monter son flux de mare dans la rivire de
Vedra jusqu' la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo
et Bayona s'lvent sur la rive mridionale d'un autre grand estuaire,
admirable et profonde baie, dfendue du ct du large par des les que
les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la cte de Galice n'tait
dj si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand
rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien
d'exceptionnel, et Vigo, malgr tous ses avantages nautiques, n'est
qu'un petit port de cabotage et de pche. Vigo est bien moins connu par
son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trsors
engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais
vinrent, en 1702, y couler des galions chargs de l'or du Prou. Des
compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie
moderne, ont vainement tent de repcher toutes ces richesses perdues.

Trois des villes notables de l'intrieur de la Galice s'lvent sur les
bords du Mio: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus
Augusti), ceinte de ses murs du moyen ge, possde des sources thermales
sulfureuses fort efficaces, et dj mentionnes par les crivains
latins. Orense, au superbe pont peut-tre romain, jet sur le Mio, est
galement clbre par ses fontaines d'eau chaude ou _burgas_, assez
abondantes, dit-on, pour lever sensiblement la temprature moyenne de
la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des
maladies, mais aussi  tous les usages domestiques de la cit; d'aprs
une tymologie, qui n'est ni justifie ni contredite par l'histoire, le
nom mme d'Orense ne serait que l'appellation allemande de _Warmsee_
(Lac bouillant), donne par les Suves,  l'poque de la migration des
barbares. Tuy, poste sur la rive droite du fleuve, en face de Valena
la Portugaise, n'offre d'intrt que comme gardienne de la frontire.

[Illustration: No. 160.--BAIE DE VIGO.]

L'ancienne capitale de la Galice entire, la fameuse Santiago, btie sur
une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivire de Saria,
est reste la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le
site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui
semble fait pour attirer les habitants, mais l est ce Champ des
toiles, ou Compostela (_Campo Stelle_), o l'on dterra, au
commencement du neuvime sicle, le corps de l'aptre saint Jacques, et
qui fit accourir pendant le moyen ge des millions de plerins. On ne
peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est teinte,
combien vive tait la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome,
et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la
Pologne, entranait les fidles en immenses caravanes que la fatigue et
les maladies dcimaient en route; mais le voyage leur confrait une
sorte de saintet, semblable  celle qui s'attache aux _hadji_
musulmans, et pendant le plerinage nulle poursuite pour cause de dettes
ou de simple dlit ne pouvait tre exerce contre eux. Il fut un temps
o la Voie lacte tait considre par la masse du peuple comme tant
une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur
terre par les plerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute
espce affluaient-elles au sanctuaire vnr. Dans la chapelle des
reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de
vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte,
tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route
de Noya, s'lve l'glise de los Angeles, que les anges ont eux-mmes
btie, comme ils ont transport  travers les airs celle de Loreto. Elle
repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel,
et qui s'tend sous terre jusqu'au-dessous de la cathdrale de
Compostelle [201].

[Note 201: Villes diverses de la Cantabrie:

Santander               21,000 hab.
Asturie:
     Oviedo              9,000  
     Gijon               6,000  
Santiago                29,000  
La Corogne (Corua)     20,000  
Le Ferrol (el Ferrol)   17,000  
Lugo                     8,000  
Vigo                     6,000  
Orense                   5,000  
Pontevedra               4,200  
]




IX

LE PRSENT ET L'AVENIR DE L'ESPAGNE.


Le dsordre est grand dans l'Espagne contemporaine. Non-seulement tous
les rouages politiques et financiers, et la machine sociale tout
entire, sont disloqus; le dsarroi existe surtout dans les esprits.
Aux rivalits provinciales s'ajoutent les haines de classes; chaque
ville, de mme que chaque province et le royaume tout entier, est le
thtre d'une guerre active ou latente, qui, suivant les circonstances,
tantt s'assoupit et tantt s'exaspre. Chose plus grave encore,
l'indiffrence s'empare de ceux que la passion a lasss, et prpare
d'avance les populations  l'avidit, au vice,  la bassesse. Les ruines
de toute espce amonceles sur le sol de l'Espagne, pendant les
dernires annes, par les incendies, la dvastation des champs, la
cessation des industries, sont vraiment incalculables. Les gouvernements
de divers partis qui se sont succd en Espagne, ont tous vcu de
misrables expdients: ils ont vainement essay de dguiser la
banqueroute sous des artifices de budget, les cranciers n'en ont pas
moins t frustrs, et les employs pauvres n'en sont pas moins rests
dans la vaine attente de leurs moluments. En maints endroits, les
instituteurs ont d fermer les coles, reprendre la charrue ou mendier
sur les voies publiques; certains services de l'tat ont t
compltement interrompus; l'administration a cess son fonctionnement
rgulier. Ce n'est pas sans raison que, dans un document officiel
rcent, le gouvernement de la Rpublique mexicaine, renvoyant  son
ancienne mtropole les termes de compassion dont celle-ci l'avait
souvent insulte, a fait des voeux pour que l're des rvolutions
puisse enfin se fermer dans la malheureuse Espagne! Les Castillans ont
t blesss de ces paroles de commisration, mais ils ne peuvent nier
que plusieurs de leurs anciennes colonies du Nouveau Monde soient en
train de les distancer par la prosprit matrielle et la civilisation.

Cependant les progrs n'en sont pas moins rels, malgr la ruine
apparente. Pour juger avec quit l'Espagne de nos jours, il faut se
rappeler qu'un sicle ne s'est pas encore coul depuis les meurtres
juridiques de l'Inquisition. En 1780, une femme de Sville, convaincue
de sortilge et de malfice, fut condamne  tre brle vive, et subit
son supplice. A la mme poque, les possessions de main-morte occupaient
encore la plus grande partie de l'Espagne et l'oisivet gnrale
empchait d'exploiter le reste. L'ignorance tait lamentable, surtout
dans les universits et les coles, o les formules rgnaient sans
conteste, au mpris de toute observation et du bon sens.

[Illustration: PAYSANS DE LA HUERTA ET CIGARRERA DE VALENCE. Dessin de
P. Fritel, d'aprs des photographies de M.J. Laurent.]

Depuis les grands vnements qui ont inaugur le dix-neuvime sicle,
les Espagnols, secous de leur torpeur, ont vcu dans la lutte
incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgr des
reculs momentans, a gagn, chaque dcade, en population, en industrie,
en richesse. Il est vrai que les statistiques prcises ne sont pas
nombreuses; depuis la rvolution de 1868 surtout, aucune valuation
srieuse n'a t faite en Espagne: les gouvernements phmres qui se
sont succd n'ont publi que des chiffres trompeurs ou trs-vaguement
approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels
que l'on doit tenter d'arriver  la connaissance sommaire des choses.

[Illustration: N 161.--CHEMIN DE FER DE LA PNINSULE.]

[Illustration: N 162.--VALEUR COMPARE DES CHANGES DANS LES PORTS DE
L'ESPAGNE.]

En premier lieu, le travail est beaucoup plus respect qu'il ne l'tait
jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient.
Il est vrai que, grce  la solidarit industrielle et commerciale des
peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de
l'tranger. L'Espagne est redevable  la France,  l'Angleterre,  la
Belgique, d'une part trs-considrable du dveloppement de sa prosprit
matrielle. Non-seulement elle a reu des ingnieurs, des chimistes, des
ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres
nations d'Europe est venu s'appliquer  l'exploitation de ses ressources
de toute espce. La Belgique et la France ont,  elles seules, prt 
l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain
qui ne s'est ralis que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui
n'en a pas moins enrichi le pays d'une manire permanente et l'a
rapproch du niveau industriel des autres contres de l'Europe
occidentale. Les Anglais ont donn la plus vive impulsion aux progrs
agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans
leurs bls et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux
aussi qui ont le plus contribu  restaurer le travail des mines en
Espagne en exploitant les immenses richesses mtallifres du district de
Huelva, de Linars, de Carthagne, de Somorrostro et d'autres rgions du
littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement
dite, les Franais ont t les initiateurs les plus actifs de l'Espagne,
en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures
dans la Catalogne,  Valence et dans les provinces Basques, et en
fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres
provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingnieurs de toute
nationalit que l'Espagne doit les lignes de bateaux  vapeur qui
forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le
pourtour du littoral, et son rseau de chemins de fer, encore inachev,
mais dj fort considrable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cits
du littoral pninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagne,
Mlaga, Cdix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sbastien [202]. C'est
grce  l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu
triompher de ces obstacles matriels qui sparaient les provinces de la
Pninsule les unes des autres et leur donnaient des intrts tout
opposs, cause inluctable de dissensions et de guerres civiles. Dj
les petites villes de l'intrieur de l'Espagne commencent  changer de
physionomie. Nagure elles tmoignaient du long sommeil de la nation
pendant les trois derniers sicles par l'immuable gravit de leur
aspect; on s'y trouvait comme transport en plein moyen ge: les places,
les rues, les maisons  grilles ouvrages, rien n'tait chang. De nos
jours, la transformation s'opre graduellement sous l'influence des
conditions conomiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des
ides.

[Note 202: valuation approximative de la production de l'Espagne:

Agriculture                             2,000,000,000 fr.(?)
Mines (1871)                              156,775,000  
Industrie, d'aprs Garrido              1,587,000,000  
Commerce extrieur (1874):
     Importation   382,000,000 fr.
     Exportation   403,100,000           785,100,000  
Flotte commerciale (1874)                 509,800 tonnes
Dveloppement des lignes de chemins de fer  5,600 kil.
]

Au point de vue intellectuel, les progrs de l'Espagne ont t plus
rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les
plateaux des Castilles; l'cole y est encore bien peu respecte;
plusieurs villes populeuses n'ont pas mme un libraire; des catchismes
et des almanachs sont toute la littrature des campagnes. Mais la part
que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce
sicle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut
se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contres de
l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols
ont t plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualits
d'intelligence et l'action considrable qu'ils ont exerce sur le monde,
les chrtiens d'Espagne n'ont fourni  la civilisation qu'un seul homme,
l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait
poque dans l'histoire du progrs. Mais si les Castillans et les autres
Espagnols n'ont eu qu'un rle de bien peu d'importance dans la marche
des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont t longtemps
de vritables initiateurs. Pendant quelques gnrations ils ont t les
matres et les ducateurs de l'Europe en astronomie, en mathmatique, en
mcanique, en mdecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi
ont seules pu leur contester ce mrite. C'est un Arabe d'Espagne,
Alhazen, qui dcouvrit le phnomne de la rfraction atmosphrique et la
dcroissance de densit de l'air en proportion des altitudes; un autre
Arabe de Sville a donn son nom  la science de l'algbre; des
physiologistes de Cordoue connaissaient dj bien des faits d'histoire
naturelle qu'on a retrouvs avec tonnement dans leurs crits aprs les
avoir dcouverts  nouveau tout rcemment. Le gnie inventif des
musulmans d'Espagne se rveillera peut-tre un jour chez leurs
descendants: c'est assez de plusieurs sicles de sommeil!

Il est  dsirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le
progrs des intelligences [203]. C'est un vritable scandale que la
noble science de la tauromachie ait encore tant d'adeptes et que les
ftes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus
mouvants par le pril imminent de l'homme qui fait office de boucher.
Quoi qu'en disent les amateurs de la couleur locale, les courses de
taureaux, de mme que les combats de coqs, suivis avec tant de passion
par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fire Espagne se
devrait  elle-mme d'en avoir honte: on rougit de voir des hpitaux,
comme celui de Valence, institus pour soulager l'humanit souffrante,
exploiter pour leur propre compte des arnes d'o les hommes, blesss ou
morts, sont emports sur des civires sanglantes. Il est grand temps que
ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les actes de foi,
qui consistaient  brler des hommes et que l'on venait de toutes parts
contempler avec une joie frntique. Du reste, il parat qu'en dpit des
journaux spcialement consacrs  la noble science du _toreo_, les
traditions du grand art se perdent; les _toreros_ s'en vont; l'cole
de tauromachie, fonde  Sville en 1830, n'a pu se soutenir; 
Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus
les spectateurs; la plupart des grands cirques,  l'exception de celui
de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la
vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-mme tenue pour
peu de chose, semble faire des progrs parmi les Espagnols; mais hlas!
que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et
les gorgements en masse.

[Note 203: Statistique approximative de l'instruction en Espagne, en
1870:

             Sachant          Sachant          Ne sachant
         lire et crire   lire seulement   ni lire ni crire

Hommes      2,414,000         317,000          5,035,000
Femmes        716,000         389,000          6,803,000
           ___________       _________       ____________
Total       3,130,000         706,000         11,838,000
]

L'Espagne a le bonheur d'tre dbarrasse depuis une ou deux gnrations
d'une grande cause d'affaiblissement matriel et moral: elle n'a plus
son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Pruviens,
Colombiens, Mexicains ont secou l'intolrable joug du monopole
castillan; ils se sont constitus en rpubliques indpendantes. La
mtropole a t ainsi dcharge du soin de faire le bonheur de ses
peuples d'outre-mer; elle n'a plus eu  y maintenir l'inquisition,
l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilges; on
l'a dispense du soin d'y entretenir des armes et d'en extorquer des
impts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont
eu  passer, depuis leur mancipation, par de terribles crises de
rvolutions et de contre-rvolutions; la transition du rgime colonial 
celui de la libert s'est accomplie trs-pniblement dans plusieurs des
nouvelles rpubliques; mais, en somme, elles ont grandement progress en
population, en richesse, en activit commerciale, en importance
conomique, depuis qu'elles se sont charges de veiller elles-mmes au
soin de leurs propres destines. La mre-patrie et les colonies-filles
ont galement gagn  la rupture du lien de force qui les rattachait
l'une aux autres.

Par malheur pour quelques colonies et pour l'Espagne elle-mme, l'empire
transocanique de la Pninsule ibrique n'a pas t perdu tout entier.
Sans compter les Canaries, qui sont assimiles aux provinces
continentales, et les _presidios_ ou bagnes de la cte marocaine, Cuba,
la Perle des Antilles, est reste au pouvoir du gouvernement espagnol;
Puerto-Rico a d galement garder dans ses villes les garnisons
trangres; enfin, en d'autres parages de l'Ocan, l'Espagne possde les
les de Fernando P et d'Annobon, prs des ctes de Guine, et les
Philippines, les Carolines, les Palaos, les Mariannes,  l'orient du
continent d'Asie [204].

[Note 204:

                            Superficie.   Population.    Popul.
                                                         kilom.

Amrique Cuba......         118,833    1,414,500 en 1887   12
         Puerto-Rico          9,314      646,360 en 1866   69

         Canaries...          7,273      284,000 en 1870   39
         Fernando-P.
Afrique  Annobon....          1,266       35,000          27
         Colonies de Guine
         Ceuta et Presidios.

         Philippines.        170,600   7,500,000 en 1871   44
Asie et  Carolines et Palaos   2,374      28,000          12
Ocanie  Mariannes....         1,079       5,610           5

                            --------   ------------       ----
          Total....          310,739   9,913,470           29
]

On a souvent reprsent ces possessions coloniales, et notamment Cuba et
les Philippines, comme une source de trsors pour l'Espagne. Le fait est
qu'aprs avoir t temporairement libre du joug de la mtropole
pendant les guerres de l'Empire, l'le de Cuba put fournir chaque anne
des sommes considrables au budget du gouvernement de Madrid; grce aux
privilges dont les Pninsulaires jouissaient au dtriment de tous les
indignes, les immigrants d'Espagne pouvaient s'enrichir rapidement et
se donner des airs de matres; surtout les fonctionnaires d'un rang
lev avaient toute facilit pour gagner rapidement des fortunes, et
maint personnage espagnol a su rtablir ses finances dlabres au moyen
de faveurs vendues  beaux deniers aux planteurs de Cuba et aux ngriers
de toute nation. Les capitaineries des Antilles taient brigues avec
la mme ardeur que les proconsulats des provinces romaines, et pour les
mmes motifs de lucre honteux. Mais si les colonies de l'Espagne donnent
 quelques-uns l'occasion de s'enrichir, soit par des voies honntes,
soit par le chemin de la fraude, ce sont l des avantages achets aux
dpens des populations elles-mmes. Cuba doit  son tat de colonie
d'tre encore cultive par des mains esclaves; seule avec l'empire du
Brsil, elle a le triste honneur de tenir les noirs dans la servitude,
et tout rcemment la traite se faisait impudemment sur ses rivages en
dpit des traits internationaux. Mme les habitants blancs de l'le
sont tenus dans une complte sujtion administrative; le moindre
Espagnol, frachement dbarqu de Barcelone ou de Cadix, peut prendre 
leur gard des allures de dominateur. Aussi la consquence invitable de
ces injustices a-t-elle fini par se produire. Depuis 1868, la guerre
civile dvaste le pays: d'un ct, les partisans de l'indpendance
rpublicaine de l'le et les noirs librs; de l'autre, les immigrants
espagnols et les propritaires d'esclaves, aids par les troupes
rgulires, se disputent la possession de l'le. Si la rpublique des
tats-Unis avait donn le moindre appui aux insurgs, ceux-ci l'eussent
facilement emport; mais ils ont fait dj beaucoup pour leur cause en
tenant leurs ennemis en chec pendant sept longues annes de combats et
d'embches.

De frquentes insurrections ont galement clat  Puerto-Rico, quoique
la configuration du terrain de cette le ne prte nullement  la guerre
contre des troupes organises. Dans les Philippines, les populations de
races diverses, opposes les unes aux autres par la politique
traditionnelle de tous les gouvernements de conqute, ont t, en
gnral, trs-dociles  leurs matres, bien que la servitude pest
lourdement sur elles; mais  mesure que les habitants s'instruisent et
se civilisent, principalement sous l'influence des Chinois, ils
deviennent moins gouvernables, et dj des conflits ont eu lieu, pleins
de menaces pour l'avenir. Si l'Espagne n'adopte pas  l'gard de ses
colonies une politique analogue  celle de la Grande-Bretagne, et ne
leur laisse pas une entire libert administrative, elle est
certainement condamne d'avance  perdre les restes de son domaine
colonial, aprs s'tre puise en longs efforts de reconqute.

[Illustration: N 163.--ZONE DE LA LANGUE CASTILLANE DANS LE MONDE,
COMPAREE A LA SURFACE DE L'ESPAGNE.]

Il est donc vivement  souhaiter, dans l'intrt mme de l'Espagne,
qu'elle n'use plus ses forces  continuer par del les mers la vieille
politique des Charles-Quint et des Philippe II, et qu'elle reconnaisse
le droit des populations  disposer de leur propre sort. Elle sera la
premire  en profiter, puisqu'elle pourra concentrer son activit sur
son dveloppement intrieur. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, l'influence
exerce par les populations de la pninsule Ibrique sur le reste du
monde est une de celles qui garderont encore leur valeur pendant de
longs sicles. Le fort gnie de l'Espagne se rvle historiquement par
la dure de ses oeuvres dans tous les pays o elle domina pendant une
priode plus ou moins longue de l'histoire. En Sicile, dans le
Napolitain, en Sardaigne, mme en Lombardie, l'architecture et les
moeurs montrent encore combien puissante a t l'empreinte de ces
matres d'autrefois. Dans l'Amrique latine, mainte cit, quoique
habite surtout par des Indiens et des mtis, semble aussi parfaitement
espagnole que si elle se trouvait dans les plaines rases de
l'Estremadure, au lieu d'tre dans les forts du Nouveau Monde: on
dirait un quartier dtach de Badajoz ou de Valladolid. Les races
elles-mmes, aztques, quichuas et araucaniennes, ont t hispanifies
par la langue, les moeurs, la manire de penser. Un territoire immense,
double de l'Europe en tendue, et destin  nourrir un jour des
habitants par centaines de millions, appartient  ces peuples d'idiome
castillan, qui font quilibre aux populations de langue anglaise,
groupes dans l'Amrique du Nord. De toutes les nations d'Europe, les
Espagnols sont les seuls qui puissent avoir actuellement l'ambition de
disputer aux Anglais et aux Russes la prpondrance future dans les
mouvements ethniques de l'humanit. Quoi qu'il en soit, ils ont encore
en rserve une part considrable de travail dans l'oeuvre commune, grce
 leur forte originalit,  leur caractre solide,  leur noblesse et 
leur droiture.




X

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.


Depuis la Rvolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de
la reine Isabelle II, l'Espagne a pass successivement par divers
rgimes politiques; elle a subi la dictature du gnral Prim, puis du
rgent Serrano; ensuite la royaut a t proclame et les Cortes, en
qute d'un roi, ont lu pour souverain Amde, fils du roi d'Italie.
Engag dans une voie sans issue lgale, incapable de lutter contre
l'impopularit qui s'attachait  sa qualit d'tranger, Amde dut
abdiquer et laisser l'Espagne matresse de ses destines. Le pays se
constitua en rpublique fdrale, change plus tard en rpublique
unitaire; puis une rvolution militaire expulsa les Cortes du lieu de
leurs sances pour installer  leur place le dictateur Serrano, qu'un
deuxime _pronunciamiento_, prpar par des intrigues de cour et par
l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanment de l'Espagne pour
donner le trne vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se
trouvait ferm, du moins en apparence, tout le cycle des rvolutions
inaugures en 1868, six annes auparavant. Il est vrai que le royaume du
souverain madrilgne est limit au nord par un autre royaume, dont les
frontires oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui
comprenait nagure presque toute la superficie des provinces Basques,
une moiti de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne,
mme quelques districts de Valence et des Castilles: c'tait le domaine
occup par le roi lgitime don Carlos. Par une singulire ironie du
sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la
grce de Dieu, le matre absolu responsable seulement devant sa
conscience, convoque les dlgus de ses peuples et jure d'observer
leurs _fors_ et liberts, tandis que le roi dit constitutionnel s'est
pass pendant plus d'une anne de toute constitution en gouvernant selon
son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gr de ses conseillers. La forme
actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres lues
conformment  la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour
l'lection des dputs et le vote  deux degrs pour l'lection des
snateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la
Chambre des dputs, un par 50,000 habitants, sont lus pour cinq ans,
tandis que le Snat est compos de 200 membres hrditaires, en partie
choisis par la couronne et 100 lus par les corporations. Le roi nomme
le prsident et les vice-prsidents du Snat. Il peut dissoudre
simultanment ou sparment la Chambre des dputs et la moiti lue du
Snat,  la condition de faire procder  de nouvelles lections dans un
dlai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois
votes par le Parlement.

Les rvolutions gouvernementales qui se sont opres coup sur coup en
Espagne n'ont gure t pour la nation qu'un changement de dcor, car le
fonctionnement des bureaux rpublicains ou monarchiques s'est  peine
modifi pendant la priode de crise politique. Malgr les fictions du
budget, le trsor est en tat de banqueroute permanente; si la dette
nationale devait tre paye, l'ensemble des recettes annuelles n'y
suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement
beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intrt
annuel de la dette. Tandis que le service de ces intrts aurait exig
en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point t pays, les
dpenses de guerre ont dpass 275 millions[205]. Les impts n'ont t
remanis que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si
abhorre des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis;
le nombre des coles a dcru.

[Note 205: tat du trsor espagnol en 1875:

Recettes.............................    544,000,000 fr.
Dette flottante......................    435,000,000  
Dette totale, par approximation.....  14,500,000,000  
]

La division politique et administrative est toujours celle qu'a
prononce le dcret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y
compris les les africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est
administre par un gouverneur civil et se divise elle-mme en districts,
de 6  7 en moyenne par province. Les communes sont administres par des
_alcaldes_ ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou
_ayuntamientos_, composs de 4  28 membres, suivant l'importance de la
commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assists par des
lieutenants (_alcaldes tenientes_). L'administration judiciaire est
institue sur le mme modle que celle de la France: la hirarchie des
tribunaux comprend prs de 10,000 justices de paix, une par commune,
environ 500 tribunaux de premire instance, 15 cours d'appel, une cour
suprme sigeant  Madrid. Mais la guerre intestine et le rgime de
l'tat de sige auquel, officiellement ou non, se trouve soumise
l'Espagne entire, donnent aux divisions militaires une importance de
beaucoup suprieure  celle des circonscriptions civiles et judiciaires.
La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries
gnrales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et
Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Brgos, Navarre,
provinces Vascongades. Les Balares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et
les Philippines forment sparment cinq autres capitaineries gnrales.
Les capitaineries sont subdivises en commandements militaires.

Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'arme,  l'exception de
ceux qui fournissent un remplaant; le trsor, presque toujours  vide,
ne pouvait ngliger le rachat du service pour subvenir  ses besoins les
plus pressants. La leve annuelle varie suivant les vicissitudes de la
guerre civile et de la lutte contre les insurgs cubanais; elle serait
lgalement de 30,000 hommes, mais elle s'est leve officiellement
jusqu' 80,000 individus; les dcrets ont mme appel jusqu' 100,000
hommes sous les drapeaux; mais le nombre des rfractaires, des rachets,
des malades rduisaient ce chiffre d'environ moiti: la force productive
du pays en hommes valides ne permettrait pas de dpasser le nombre de
60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept annes dans la
cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit annes, dont
cinq dans les rgiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On
value  plus de 200,000 hommes les troupes de l'arme pninsulaire;
80,000 soldats servant dans l'arme active et 120,000 environ dans
l'arme de rserve. En outre, l'arme de Cuba se compose d'au moins
60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font prir le quart chaque
anne, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'lvent
respectivement  9 ou 10,000 soldats.

Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de
Saint-Sbastien, Santoa, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol,
de la Corogne, de Vigo, sur les _rias_ de la Galice; de Ciudad-Rodrigo
sur la frontire portugaise; de Cdiz et de Tarifa  l'entre du
dtroit; de Mlaga, Almera, Carthagne, Alicante, Barcelone sur la
Mditerrane; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux dbouchs des
routes pyrnennes.

La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200
vapeurs portant prs d'un millier de canons et monts par 10,000
matelots. En 1874, les navires de premire classe comprenaient 7
frgates blindes et 13 autres frgates non cuirasses; mais la flotte,
comme l'arme, a un norme personnel d'officiers suprieurs, tout un
tat-major inutile, qui ne sert qu' ruiner la nation. On compte en
Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les
gnraux sont au nombre de 600.

Les nobles n'ont plus aucun privilge officiel. Ils sont probablement
plus nombreux en proportion que dans toute autre contre de l'Europe,
puisque des populations entires, dans les provinces Basques, dans les
Asturies, se vantent d'avoir du sang bleu dans les veines. En 1787, on
comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes
et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis
cette poque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les
_hidalgos_ ou fils de quelqu'un. Les grands d'Espagne que la coutume
autorise  rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500,
dont 200 de premire classe; mais tous ne doivent point leurs titres 
la naissance. Plusieurs roturiers ont profit de la pnurie du trsor ou
de l'avidit des ministres pour se faire octroyer la faveur convoite.
L'ordre de la Toison d'Or, fond en 1431 par Philippe le Bon, est une
des distinctions les plus envies par les princes et les diplomates de
l'Europe.

La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de
l'tat, et ses prlats jouissent de grands privilges; mais l'tendue de
leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de
discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques
sont plus ou moins tolrs, grce  l'intervention des puissances
trangres. La surveillance des coles appartient exclusivement 
l'glise, et la censure est exerce par des ecclsiastiques sur les
pices de thtre. Le nombre des prtres est d'environ 40,000; mais,
quoique les couvents aient t rtablis depuis la restauration de la
monarchie, les ordres monastiques ne sont que trs-faiblement
reprsents. L'Espagne fut jadis le pays le plus peupl de moines et de
religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du sicle
dernier, le monde ecclsiastique du royaume dpassait 250,000 individus,
dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la mme poque, le nombre
des marchands n'tait que de 34,000, sept fois moins que de gens
d'glise. En 1835, les rvolutions, les guerres, les transformations du
milieu social avaient notablement diminu le nombre des religieux, mais
la population des couvents tait encore de plus de 50,000 personnes. Une
premire mesure de suppression atteignit alors les tablissements
religieux et prs de mille couvents furent l'objet d'un dcret de
fermeture. Dans les annes qui suivirent, d'autres lois plus radicales
furent votes contre le monachisme et la proprit de main-morte, et ds
1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux,
ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient d quitter la contre. Par une
trange vicissitude du sort, ils s'taient rfugis en Belgique, dans ce
pays que les Espagnols avaient, trois sicles auparavant, ramen de
force sous le gouvernement des prtres.

La hirarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevques et
de 54 vques. Les 9 archevchs sont ceux de Tolde, sige primatial de
l'Espagne, de Brgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Sville, Tarragone,
Valence, Valladolid.

Le tableau suivant donne, d'aprs les recensements approximatifs les
plus rcents, la population des diverses provinces de l'Espagne,
groupes en rgions naturelles:

DIVISIONS   PROVINCES.  SUPERFICIE EN     POPULATION     POPULATION
NATURELLES.            KILOM. CARRS.     EN 1870.       KILOM.

                     Des div.  Des     Des div. Des     Par   Par
                     nat.      Prov.   nat.     Prov.   div.  Prov.
                                                        nat.
Castilles,
Leon,
Estradamure.        210,592 3          4,423,421          21
            Madrid             7,762 4           487,482      63
            Avila              7,722 1           175,219      23
            Badajoz           22,499 8           431,922      19
            Brgos            14,635 1           353,560      24
            Cceres           20,754 5           302,455      15
            Ciudad Real       20,305 0           264,649      13
            Cuenca            17,418 9           238,731      14
            Guadalajara       12,610 8           208,638      17
            Leon              15,971 2           350,092      22
            Palencia           8,097 2           184,668      23
            Salamanque
              (Salamanca)     12,793 7           280,870      22
            Sgovie (Segovia)  7,027 7           150,812      21
            Soria              9,935 5           158,699      16
            Tolde (Toledo)   14,467 7           342,272      24
            Valladolid         7,880 2           242,384      31
            Zamora            10,710 5           250,968      23

Andalousie          87,187 5           3,264,640          38
            Almera            8,552 9           361,553      42
            Cdiz              7,275 7           426,499      59
            Cordoue (Crdoba) 13,441 6           382,652      28
            Grenade (Granada) 12,787 5           485,346      38
            Huelva            10,676 4           196,469      18
            Jaen              13,426 1           392,100      29
            Mlaga             7,312 9           505,010      69
            Sville (Sevilla) 13,714 4           515,011      38

Valence et Murcie.  50,105 3           2,061,873          41
            Albacete          15,465 9           220,973      14
            Alicante           5,434 3           440,470      81
            Castellon          6,336 4           296,222      47
            Murcie (Mrcia)   11,597 1           439,067      38
            Valence (Valencia)11,271 6           665,141      59

Balares.            4,817 4             289,225          60
            Balares           4,817 4           289,225      60

Catalogne et Aragon. 78,895 0          2,697,126          34
            Barcelone
            (Barcelona)        7,731 4           762,555      98
            Grone (Gerona)    5,883 8           325,110      55
            Huesca            15,224 1           274,623      18
            Lrida            12,365 9           330,348      27
            Tarragone
              (Tarragona)      6,348 8           350,395      55
            Teruel            14,229 0           252,201      18
            Saragosse
              (Zaragoza)      17,112 0           401,894      23
\\
Navarre,
 Biscaye,
 et Logroo.       22,719 9              973,617          43
            Alava              3,121 7           103,320      33
            Guipzcoa          1,884 8           180,743      96
            Logroo            5,037 5           182,941      36
            Navarre (Navarra) 10,478 0           318,687      30
            Biscaye (Vizcaya)  2,197 9           187,926      85

Santander,
Asturies
et Galice.        45,426 0             2,841,745          65
            La Corogne (Corua) 7,973 2          630,504      79
            Lugo                9,808 4          475,836      49
            Orense              7,092 8          402,796      57
            Oviedo             10,595 8          610,883      58
            Pontevedra          4,504 3          480,145     107
            Santander           5,471 5          241,581      44
                  _____________________ ________________ _______
Espagne entire          499,763           6,835,506        33




                             CHAPITRE XI

                             LE PORTUGAL




I

VUE D'ENSEMBLE.

Le Portugal est l'un des plus petits tats souverains de l'Europe,
quoique, pendant une courte priode de l'histoire, il en ait t le plus
puissant. Il occupe une superficie infrieure  celle de maint
gouvernement de la Russie d'Europe, et mme dans cette faible tendue il
est assez maigrement peupl, si ce n'est dans la partie septentrionale,
qui est l'une des contres du continent o les habitants sont le plus
rapprochs les uns des autres[206].

[Note 206:

Superficie du Portugal, sans les Iles.      89,355 kil. car.
Population, en 1872,                     3,990,570 hab.
Population kilomtrique.                        44
]

Il semblerait d'abord que, par un rsultat naturel des attractions
gographiques, le Portugal dt faire partie intgrante d'un tat
ibrique comprenant toutes les provinces transpyrnennes; pourtant ce
n'est point un effet du hasard ni la consquence d'vnements purement
historiques, si le Portugal a presque toujours eu une existence
nationale indpendante de l'Espagne. Il faut remarquer en premier lieu
que la partie du rivage devenue portugaise est  peu prs rectiligne;
elle se distingue par l'extrme uniformit de ses plages, et contraste
absolument avec les ctes espagnoles. Les mmes conditions de vents, de
courants, de climat, de faune et de vgtation se retrouvent sur tout le
dveloppement du littoral lusitanien, et par suite les habitants ont d
s'accoutumer au mme genre de vie, nourrir les mmes ides, et tendre
naturellement  se grouper en un mme corps politique. C'est par le
littoral et de proche en proche que le Portugal s'est constitu en tat
indpendant; le royaume s'est form successivement d'une valle fluviale
 l'autre valle fluviale, du Douro au Minho et au Tage, du Tage au
Guadiana, d'chelon en chelon, suivant l'expression du gographe Kohl
puis, aprs avoir t momentanment dtruit c'est de la mme manire
qu'il s'est reconstitu.

[Illustration: N 164.--PLUIES DE LA PNINSULE.]

La zone de largeur uniforme qui s'est dtache du corps de la pninsule
Ibrique pour suivre la destine des campagnes du littoral, tait
galement limite d'avance par les conditions du sol et du climat. Dans
son ensemble, la zone lusitanienne est forme par la dclivit des
plateaux espagnols s'abaissant de terrasse en terrasse et de chanons en
chanons vers la cte ocanique. La limite naturelle des grandes pluies
que les vents d'ouest apportent sur les collines et les monts du
Portugal, concide prcisment avec la frontire des deux pays: d'un
ct, l'atmosphre humide, les averses frquentes, la riche vgtation
forestire; de l'autre, un ciel aride sur une terre dessche, des
roches nues, des plaines sans arbres. L'abondance des pluies sur le
versant portugais accrot aussi brusquement l'importance des cours d'eau
qui descendent des plateaux de l'intrieur: en Espagne, c'taient de
faibles rivires au cours obstru de pierres; en Portugal, ce sont des
fleuves abondants ou mme navigables. En outre, les bornes naturelles,
poses par les dfils et les rapides  la navigation du Minho, du
Douro, du Tage, du Guadiana, se trouvent dans le voisinage de la
frontire politique. Toutes ces raisons expliquent suffisamment pourquoi
le Portugal, en se sparant de l'Espagne, a pris cette forme d'un
quadrilatre rgulier. De mme que dans un prcipit chimique un cristal
prend une existence distincte et se limite par des artes prcises, de
mme le Portugal s'est dtach du reste de la Pninsule, en se donnant
des frontires presque rectilignes. Le port si bien situ de Lisbonne a
t, pour ainsi dire, le noyau qui a servi de centre  ce cristal. L se
dveloppait une force propre indpendante de celle qui faisait graviter
vers Tolde ou Madrid le reste de la Pninsule. La partie vivante,
active, du grand corps ibrique s'est lance hors de la lourde masse de
l'Espagne, trop lente  la suivre dans son mouvement.

Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obissant 
des lois diffrentes, et souvent armes les unes contre les autres par
le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des
Espagnols se hassent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais
cts. On peut juger de l'aversion qui nagure encore sparait les deux
peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs,
sur un grand nombre d'auberges portugaises: Au meurtrier des
Castillans. Ailleurs, la premire maison lusitanienne que l'on
rencontre en traversant la frontire est dcore d'une statuette faisant
un geste de mpris  l'adresse des Espagnols. Des chants, des lgendes,
des proverbes, et l'histoire elle-mme, tmoignent de l'nergie des
passions souleves entre les populations voisines. Dans cet absurde
conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette
raison mme, anim d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage;
l'Espagnol, plus fort, tmoigne plus de mpris. _Portugueses pocos y
locos_!--Petit peuple, peuple de fous! dit le proverbe castillan.
Lorsque l'union ibrique, dsire de nos jours par un bien petit nombre
d'hommes, deviendra ncessaire par suite du mlange des intrts
conomiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des
frontires, ce n'est point sans luttes ni rcriminations de haine que
s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'aprs le tmoignage
des auteurs anciens, les lments ethniques originaires dont se compose
la population portugaise sont  peu prs les mmes que ceux des
provinces espagnoles limitrophes; quelques mgalithes y tmoignent aussi
de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne.
L'antique Lusitanie tait peuple de tribus celtiques et ibriennes qui
luttrent longtemps avec succs contre les armes de Rome. Mais ces
tribus qui, sur les ctes, avaient d se modifier sous l'influence des
colons grecs, phniciens, carthaginois, eurent  subir une influence
bien plus nergique encore lorsque les Romains eurent impos leur
langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice.
Ce sont les Latins dont l'impression a t le plus durable, surtout dans
les contres du Nord, et compars  ces conqurants, les Barbares du
Nord, Suves et Visigoths, n'ont laiss que peu de traces. Les
mahomtans d'origines diverses, qui s'emparrent du pays  leur tour,
ont aussi contribu puissamment  changer le sang et les moeurs des
habitants. Dans l'Algarve notamment, o la domination des musulmans se
maintint jusqu'au milieu du treizime sicle, la population est  demi
mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les
vieux murs de dfense, rappellent, aussi bien que les lgendes racontes
par les paysans, avec quel acharnement se sont livres les luttes de
race, avant que se soit faite l'unit de gouvernement et de religion.

De mme que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseills
par le tribunal de l'Inquisition, ont expuls de la contre tous leurs
sujets convaincus ou souponns de n'tre point fervents catholiques.
Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans piti; mais
il y eut des priodes de rpit dans la perscution des Isralites. Des
milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se
domicilirent en Portugal, prs de la frontire d'Espagne, et, grce 
une conversion apparente, fondrent sur la terre d'exil d'importantes
communauts. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population
isralite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout
le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avous, race nergique et
intelligente s'il en ft, soient alls porter leur industrie, leur
esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contres de
l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont
exerce et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la
Grande-Bretagne. A l'poque de l'exil, ils taient les auteurs, les
mdecins, les lgistes, aussi bien que les grands spculateurs du
Portugal; ils avaient fond  Lisbonne une acadmie, d'o sortaient les
hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprim en
Portugal l'a t par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si
puissant, tait issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas
seulement mlangs d'lments arabes, berbers, isralites; ils sont
aussi trs-fortement croiss de ngres, surtout dans la partie
mridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guine
fussent exports en multitudes dans les plantations d'Amrique, la
traite n'en tait pas moins fort active; mais c'est dans les ports
mridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'taient vendus les esclaves
africains. L'historien portugais Damianus a Goes value le nombre des
ngres imports  Lisbonne pendant le seizime sicle  dix ou douze
mille par an, sans compter les Maures. D'aprs le tmoignage des
contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les
rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs taient
des ngres et des ngresses, et les riches en possdaient des chiourmes
entires, qu'ils achetaient sur les marchs. A la fin du sicle dernier,
les personnes de couleur formaient encore la cinquime partie de la
population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession 
l'glise de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, btie sur une colline
de la rive oppose du Tage, on aurait pu croire, en prsence de ces
multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu  peu
les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces
lments ethniques provenant des populations les plus diverses de
l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits
et leur constitution physique un caractre plus mridional que ne le
comportait leur origine premire: ils sont devenus en ralit un peuple
de couleur. Quelques auteurs attribuent  l'influence persistante du
sang ngre la remarquable immunit des immigrants portugais qui
s'exposent au climat du Brsil, des Indes, de l'Afrique australe, ces
contres redoutables o meurent presque tous les autres colons d'Europe.
Il est vrai, la plupart des Portugais russissent et prosprent au
Brsil; mais prcisment la majorit de ces immigrants lusitaniens sont
originaires des provinces montueuses du nord, o les croisements avec
les Africains ont t assez rares. La sobrit des colons portugais
semble tre la principale raison de leur facilit d'acclimatement.

Actuellement, les trangers qui ont le plus d'influence sur la
population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand
nombre  Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer
les mtiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de
domestique. En gnral, ils se mlent peu aux autres habitants, d'autant
moins qu'on les tourne en ridicule,  cause de leur grossier langage et
de leur rusticit; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et
leur action sur la population environnante augmente en proportion;
d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acqurir, grce
 leur sobrit et  leur esprit d'conomie, fait oublier facilement
leur origine. Le mlange de tous ces lments divers n'a point produit
une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer 
leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits
n'ont, en gnral, aucune rgularit, leurs nez sont retrousss, leurs
lvres paisses. Si l'on ne voit parmi eux que trs-peu d'estropis et
d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille;
trapus, carrs, ils ont une grande disposition  prendre de
l'embonpoint: en certains districts, un reste de lpre s'est encore
maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont
point la beaut fire des Espagnoles, mais elles se distinguent par
l'clat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacit de la
physionomie, l'amabilit des manires.

[Illustration: TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE
LEA;--PAYSANNE D'AFIFER. Dessin de D. Maillart, d'aprs des
photographies de M. Ferreira.]

Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes faons, de l'obligeance, de
la bont naturelle des campagnards du Portugal, non encore gts par les
habitudes du commerce: quoique ayant  l'tranger une rputation de
barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conqute dans
l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse
compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se
disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils
ont soin de garnir de lige les pointes des cornes, et l'animal est
pargn pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien diffrents  cet
gard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux
domestiques et se distinguent mme par un talent spcial pour
apprivoiser les btes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils lvent
la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les
serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux,
prvenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est mal lev, est
l'offenser de la manire la plus sensible. On s'tonne aussi de
l'lgance, seulement trop crmonieuse, de leurs discours. Se
distinguant  leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois
difficile  comprendre, les paysans portugais ont en gnral une grande
puret de langage; ils s'expriment avec une facilit et un choix de
paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction.
On n'entend aucun jurement, aucune expression indcente, sortir de leur
bouche: quoique grands parleurs, bavards mme, ils s'observent avec soin
dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands
orateurs, et l'un de ses potes, Cames, est parmi les plus illustres
que le monde ait vus natre. Mais on se demande si la Lusitanie peut
donner le jour  des artistes proprement dits, car,  l'exception du
mythique Gran Vasco, dont on ignore mme la nationalit, elle n'a eu ni
peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Cames l'avouait lui-mme:
Notre nation, disait-il, est la premire par toutes les grandes
qualits. Nos hommes sont plus hroques que les autres hommes; nos
femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous
les arts de la paix et de la guerre, except dans l'art de la peinture.

La langue des Portugais ressemble fort  celle des Castillans par les
radicaux et la construction gnrale, mais elle est moins ample et moins
sonore. Les mots sont trs-souvent viscrs par la suppression des
consonnes _l, j, n_ entre deux voyelles; en outre, ils s'moussent 
l'extrmit, se terminent frquemment par des nasales et se compliquent
de sifflantes auxquelles les trangers ont quelque peine  s'accoutumer.
Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des
historiens ont mis l'opinion que l'influence de la langue franaise a
contribu pour une forte part  la formation du portugais. D'aprs eux,
le prince de la maison de Bourgogne qui reut le Portugal  titre de
fief  la fin du douzime sicle, et les chevaliers franais qui
l'aidrent  guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur
la nation pour leur imposer leur accent tranger et leur mode de
langage. Aucune hypothse n'est plus improbable, d'autant plus que le
district de Porto, o rsidaient les seigneurs franais, est prcisment
celui o la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle
de l'espagnol. C'est dans l'volution spontane du peuple lui-mme qu'il
faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent
seulement aux objets introduits par les Maures dans la contre et aux
faits enseigns par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans
le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent,
sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: _Oxal (Ojal)_
Plaise  Allah! disent-ils frquemment. Les dialectes brsiliens ont
fourni aux conqurants portugais des centaines de mots qui ont aussi
pntr dans l'idiome lusitanien d'Europe.

Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui
peuplent l'Europe, les Portugais ne psent actuellement que d'un faible
poids dans les destines du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils
ont t les premiers par le commerce; leur gnie devana celui de tous
les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partag avec les
Portugais la gloire des grandes dcouvertes du quinzime sicle; mais ce
sont les Portugais qui, aprs les Vnitiens et les Gnois, ont rendu ces
dcouvertes possibles, en mancipant les premiers la navigation, en
cessant de longer les ctes pour se risquer dans la haute mer, loin de
tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhes, qui entreprit le
premier voyage de circumnavigation, termin seulement aprs sa mort.
Pareille prminence ne se retrouvera plus. Les forces s'quilibrent
entre les peuples; une tendance  l'galit de valeur gographique se
produit dans les diverses contres par suite de la facilit croissante
des moyens d'change et de communication. Le Portugal ne saurait donc
esprer de reprendre le rle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses
ressources bien utilises et les grands avantages de sa position 
l'extrmit du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un
rang des plus honorables.




II

PORTUGAL DU NORD. VALLES DU MINHO, DU DOURO, DU MONDEGO.


Les montagnes de la Lusitanie se rattachent au systme orographique du
reste de la Pninsule, mais non pour former de simples contre-forts
s'abaissant graduellement vers la mer; elles se redressent en massifs
distincts,  formes originales,  contours imprvus. L'individualit du
Portugal se manifeste dans son relief comme dans l'histoire de ses
populations.

Pris dans leur ensemble, les groupes montagneux qui s'lvent  l'angle
nord-oriental du Portugal, au sud de la valle du Minho, peuvent tre
considrs comme la digue extrieure de l'ancien lac qui recouvrait
autrefois toutes les hautes plaines de la Vieille-Castille. Des Pyrnes
 la sierra de Gata, la barrire tait continue et sa rupture en
chanons spars est un fait relativement moderne, d au travail rosif
des eaux torrentielles. Le principal percement, celui du Douro, n'a pu
se faire pourtant sans triompher d'normes obstacles. En aval de sa
jonction avec l'Esla, le fleuve rencontre le mur des plateaux portugais
et doit en longer la base sur une centaine de kilomtres, avant de
trouver le point faible par lequel il peut s'chapper vers l'Atlantique.

Le massif le plus septentrional du Portugal, entre le cours du Minho et
celui de la Lima, est bien choisi comme borne politique des deux
nations, car par ses brusques escarpements et ses rochers, qui s'lvent
au-dessus de la zone forestire, le monte Gaviarra, ou l'_Outeiro
Maior_, la Grande Colline, domine aussi bien la sierra Peagache,
projete  l'est, du ct de l'Espagne, que les hauteurs portugaises,
termines  l'ouest par les coteaux de Santa Luzia. Immdiatement au sud
du dfil o s'engage la Lima pour sortir d'Espagne, se dresse un autre
massif escarp de montagnes, dont l'arte, oriente du sud-ouest au
nord-est, sert de frontire entre les deux tats: c'est la serra de
Gerez, rgion de montagnes tellement bizarre et tourmente, qu'on ne lui
trouve gure d'analogue dans la Pninsule que la fameuse serrana de
Ronda. Quoique moins haute que le Gaviarra, il faut y voir nanmoins la
continuation de la branche principale des Pyrnes cantabres; la roche
granitique dont elle est compose, et l'alignement des divers groupes de
sommets que l'on voit se succder au nord-est,  travers les provinces
espagnoles d'Orense et de Lugo, jusqu'au pic de Miravalles, tmoignent
qu'elle se trouve bien sur le prolongement de la grande chane
pyrnenne; tous les autres groupes de montagnes qui, sous divers noms,
se ramifient et s'entremlent en labyrinthe dans la province de
Par-del les monts, _Tras los Montes_, ne sont que des hauteurs
d'ordre secondaire par rapport  la serra de Gerez. Elles paraissent
d'ailleurs moins leves qu'elles ne le sont en ralit, car elles
reposent sur un plateau de 700  800 mtres d'altitude moyenne: en
maints endroits, on dirait de simples ranges de collines.

Les grandes montagnes de la frontire, Gaviarra, Gerez, Laruco,
ressemblent aux monts de la Galice par le contraste de flores
distinctes, qui semblerait ne pas devoir se rencontrer dans la mme
zone. Sur leurs pentes, le botaniste trouve un mlange singulier des
vgtaux de la France et mme de l'Allemagne avec ceux des Pyrnes, de
la Biscaye et des plaines du Portugal. Quant aux cimes plus
mridionales, notamment celles de la serra de Maro, qui s'avancent en
forme de promontoire, entre le cours du Douro et celui de son grand
affluent le Tamega, et qui protgent Porto et son district des vents du
nord-ouest, trop froids en hiver, trop chauds en t, c'est  peine si
l'on peut y tudier la flore arborescente, car les roches ont t
presque partout dpouilles de leur verdure. De mme, les plateaux
schisteux qui se prolongent  l'est en dominant la valle du haut Douro,
ont perdu leur parure naturelle de forts: on n'y voit plus entre les
ceps et les pampres des vignes que les dbris noirtres de la pierre
dlite. L'ancienne faune des animaux sauvages a disparu en partie de
ces contres, comme l'ancienne flore; mais les loups sont encore
nombreux et les bergers les redoutent fort. La chvre des montagnes
(_capra aegagrus, hispanica_) se rencontrait par troupeaux dans la serra
de Gerez  la fin du sicle dernier; des voyageurs modernes disent
qu'elle existe encore. C'est probablement  la prsence de ces chvres
sauvages que les montagnes d'o s'coulent les eaux de l'Ave, au
nord-est de Braga et de Guimares, ont d leur nom de serra Cabreira.

Si la serra de Gerez peut tre considre comme l'extrmit du systme
pyrnen, la superbe serra da Estrella, qui s'lve entre le Douro et le
Tage, est bien le prolongement occidental de la srie de chanes qui
forme l'arte mdiane de la Pninsule, entre les deux plateaux des
Castilles. Mais comme les _sierras_ de Guadarrama, de Gredos, de Gata,
les monts de l'toile ont une individualit distincte et ne se
rattachent au reste du systme que par un seuil montueux et bizarrement
ravin. En pntrant en Portugal, la sierra de Gata, qui s'tale en une
sorte de plateau, prend en consquence le nom de las Mesas (Tables), et
va se relever en chanes indistinctes, la serra Gardunha, la serra do
Moradel, entre le Zezere et le Tage. La grande range granitique de
l'Estrella, plus isole et plus majestueuse que tous ces massifs
secondaires, s'lve en pente douce au-dessus de la rgion accidente o
le Mondego et divers affluents du Tage et du Douro prennent leurs
sources. De ce ct, l'accs de la montagne est facile: c'est la _serra
mansa_, la montagne douce; du ct du sud, au contraire, au-dessus de
la valle du Zezere, les escarpements sont abrupts, malaiss  gravir:
c'est la _serra brava_, la montagne sauvage. Des lacs charmants,
disposs en vasques tages comme les laquets des Pyrnes et les
yeux de mer des Carpathes, se rencontrent dans le voisinage du
principal sommet, le Malho de Serra, et donnent lieu  diverses
lgendes. Eux aussi sont censs tre en communication avec la mer,
participer  son flux et  ses temptes, et cacher, comme elle,
d'immenses trsors dans leurs eaux. Les lacs et les cascades qui s'en
panchent ont fait donner  plusieurs montagnes de ce massif le nom fort
juste d'aiguires: ce sont, en effet, des rservoirs de sources, que
les vents d'ouest, toujours chargs de pluies, prennent soin de ne
jamais laisser tarir.

Les pentes suprieures de la serra Estrella sont couvertes de neige
pendant quatre mois de l'anne, et quelques cavits profondes en
conservent mme en t. Les habitants de Lisbonne trouvent en abondance,
dans ces glacires naturelles, la provision qui leur est ncessaire pour
la confection de leurs sorbets. Mme la serra de Louso, qui prolonge au
sud-ouest les monts de l'toile, reoit assez de neige en hiver pour en
alimenter les cafs de Lisbonne. C'est aux derniers promontoires du
Louso que cesse le systme orographique de l'Estrella. Les hauteurs et
les collines de l'Estremadure qui se prolongent au sud-ouest vers le
massif de Cintra et qui se terminent au Cabo da Roca, point de repre
des navigateurs, appartiennent  une formation distincte, et consistent
principalement en assises jurassiques revtues au nord et au sud de
strates crtaces. C'est d'une faon tout  fait gnrale seulement que
l'on peut rattacher  l'arte carpto-vtonique de la Pninsule ces
diverses petites serras et celles qui accidentent le plateau de Beira
Alta, au sud de la fosse profonde dans laquelle passe le Douro [207].

[Note 207: Altitudes diverses du Portugal, au nord du Tage:

Gaviarra                               2,403 mt.
Serra de Gerez                         1,500? 
Laruco                                1,548  
Serra de Maro                         1,429  
Malho da Serra (Serra de Estrella).   2,294  
Bragana                               2,105  
Lamego                                 1,514  
Castello Branco                        1,468  
]

Exposes comme elles le sont  l'influence des vents ocaniques et des
contre-alizs, tout chargs des vapeurs puises dans les mers
quatoriales, les montagnes de Beira et d'Entre-Douro et Minho reoivent
annuellement une trs-forte part d'humidit. Les pluies tombent en
abondance sur leurs pentes, non par orages violents et soudains, comme
dans les pays tropicaux, mais par averses continues. C'est en hiver et
au printemps que les nuages se fondent le plus frquemment en eau, mais
il pleut aussi dans les autres saisons; aucun mois ne se passe sans
apporter son contingent d'averses. En outre, les brouillards se montrent
trs-souvent  l'issue des valles et sur le littoral jusqu' la
latitude de Combre. Il est arriv que dans cette ville la prcipitation
annuelle de l'humidit s'est leve  prs de 5 mtres: mme sur les
ctes occidentales de l'Ecosse et de la Norvge, le sol ne reoit point
une quantit d'eau aussi considrable; seules des contres tropicales
ont de pareils dluges atmosphriques.

Cette grande humidit de l'air, ce bain de vapeur dans lequel se trouve
immerg le Portugal du Nord ont pour consquence une grande galit de
climat. A Combre, l'cart entre le mois le plus chaud et le mois le
plus froid est  peine de 10 degrs [208]. Les froidures ne sont
vraiment rigoureuses que sur les plateaux o souffle la bise, et les
chaleurs ne paraissent presque intolrables que dans les creux et les
valles o l'air circule avec peine: telle est la fissure au fond de
laquelle coule le haut Douro; au pied des rochers qui rverbrent les
rayons du soleil,  Penafiel notamment, on se sent comme dans un four.
Mais, si l'on ne tient pas compte de ces climats exceptionnels, on
trouve  l'ensemble du climat boral de la Lusitanie un caractre
essentiellement tempr. Ainsi qu'en tmoigne, du reste, l'aspect des
forts, des prairies et des champs, le Portugal du Nord appartient plus
 la zone de l'Europe centrale qu' celle du monde mditerranen. Si ce
n'est dans les jardins et  titre de curiosit, le palmier ne se montre
point en Portugal au nord de la valle du Tage; mais l'olivier,
l'oranger, le cyprs y contrastent dlicieusement avec les arbres du
nord.

[Note 208: Temprature de la Lusitanie septentrionale:

COMBRE, d'aprs Coello.

Hiver       11,24
Printemps   17,25
t         20,50
Automne     17,40
Moyenne     16,68

Mois le plus froid (janvier)   10,7
Mois le plus chaud (juillet)   20,8
                              _______
cart                          10,1

PORTO, d'aprs D. Luiz (huit annes).

Hiver       10,6
Printemps   14,8
t         21,0
Automne     16,2
Moyenne     15,6

Mois le plus froid (janvier)   10,1
Mois le plus chaud (aot)      21,3
                              _______
cart                          11,2
]

Une autre consquence de l'extrme humidit de l'air et de la frquence
des pluies est la multitude et l'abondance des cours d'eau. Cames et,
depuis ce grand pote, des crivains sans nombre ont clbr la beaut
des campagnes de Combre qu'arrose le Mondego, le charme des cascades
qui ruissellent entre les branches, la puret des sources qui s'lancent
des roches tapisses de verdure. Au nord du Mondego, le Vouga, qui va se
perdre dans les tangs marins d'Aveiro, puis les divers affluents du
Douro, et par del ce fleuve, l'Ave, le Cvado, le Neiva, la Lima
serpentent galement dans les campagnes les plus riantes, o la grce de
la vgtation se trouve rehausse par le contraste des rochers et des
montagnes. La Lima n'est pas la seule rivire de ces contres qui et
mrit de faire oublier aux soldats romains les fleuves de leur patrie
et de recevoir d'eux, ainsi que l'affirme une tradition sans valeur, le
nom de la source grecque du Lth. Tous les autres fleuves des provinces
septentrionales ont des rivages si charmants, que, n'tait la trop
grande frquence des pluies, on voudrait y vivre et y mourir. La Lima,
appele Limia par les Espagnols, est de tous les cours d'eau de la
Pninsule le seul qui se trouve encore dans sa priode de transition
gologique. Les autres ont dj vid les lacs du plateau dans lesquels
s'amassaient leurs eaux suprieures. La Lima, que retenait  l'ouest une
digue de rochers plus difficile  percer que celle du Tage et du Douro,
n'a pas encore compltement emport le trop-plein de son bassin
d'origine: un grand marcage, la lagune Beon, ou Antela, rappelle les
temps o une vaste mer intrieure, semblable au lac de Genve,
emplissait encore son beau cirque de montagnes.

[Illustration: N 165.--VALLE DE LA LIMA.]

La pente moyenne des fleuves portugais est trop considrable et les
barres qui en dfendent l'entre sont trop prilleuses pour qu'ils aient
pu acqurir une grande importance comme chemins de navigation. Tous ont,
il est vrai, leur port d'accs, mais,  l'exception du Douro, qui roule
les eaux d'un sixime de la pninsule Ibrique, aucun ne peut servir de
dbouch  de castes districts de l'intrieur et, par consquent, n'a de
valeur srieuse pour le commerce gnral de la contre. Bien diffrente
du littoral de la Galice, si bizarrement dcoup en golfes et en _rias_,
en innombrables havres de refuge, la cte de tout le Portugal du Nord se
dveloppe en longues plages, fort dangereuses quand souffle le vent du
large, et redoutes  bon droit par les marins. De la bouche du Minho au
cap Carvoeiro, sur un dveloppement d'environ 300 kilomtres, la plage
ressemble  celle des Landes franaises, entre l'estuaire de la Garonne
et la base des Pyrnes. Sauf le cap de Mondego et quelques monticules
isols, au pied desquels s'enracinent les sables, la cte ne prsente
que de longs estrans aux courbes rgulires; toutes les ingalits
primitives du littoral, toutes les baies de formes diverses qui
pntraient au loin entre les bases des montagnes, ont t masques par
le cordon de sable, et les vagues le renouvellent incessamment en se
servant des matriaux que leur apportent les fleuves et de ceux qu'elles
prennent elles-mmes en sapant les rochers granitiques de la Galice. A
la fin de l'poque glaciaire qui avait transform l'Europe occidentale
en un autre Groenland, les plaines du Portugal taient depuis longtemps
dbarrasses de leurs glaces, tandis que les rivages de la Galice et des
Asturies en taient encore encombres; aussi les alluvions ont-elles pu
faire leur oeuvre au midi, tandis que plus au nord elle est encore bien
loin d'tre acheve. L'apparence gnrale de la contre tmoigne que
toute la basse valle du Vouga tait jadis un golfe se ramifiant au loin
dans les terres; mais d'un ct les dpts marins, de l'autre les
apports fluviaux ont combl en grande partie l'ancienne mer intrieure.
Gologiquement, le bassin d'Aveiro offre la plus grande ressemblance
avec le bassin d'Arcachon. Ses eaux, de mme que celles de tous les
fleuves de la cte, sont extrmement poissonneuses; mais le Douro est le
cours d'eau le plus mridional de l'Europe o pntrent encore les
saumons. La vie animale est tellement surabondante dans certaines
parties du Duero espagnol, que, suivant le proverbe, son eau n'est pas
de l'eau, mais du bouillon.

[Illustration: N 166.--DUNES D'AVEIRO.]

Comme la cte des Landes, la plage rectiligne de Beira-mar est en grande
partie borde de dunes qu'a dresses le souffle de la mer. Derrire ces
dunes, les eaux douces de l'intrieur, remplaant peu  peu les eaux
sales des anciens golfes, se sont amasses en tangs insalubres, et
leurs bords, comme ceux des eaux dormantes du sud-ouest de la France,
sont couverts de bruyres diverses, de fougres, d'arbousiers, de
superbes gents, hauts de 6  10 mtres, tandis que les forts voisines
sont formes de chnes-liges et de pins. Une mme formation gologique
a donn  l'ensemble de la vgtation la mme physionomie. Jadis aussi
les dunes de la cte portugaise taient mobiles et marchaient  l'assaut
des campagnes cultives de l'intrieur, mais, bien avant qu'on ne
songet en France  les fixer par des semis, on avait eu cette ide en
Portugal. Du temps du roi Diniz le Laboureur, ds le commencement du
quatorzime sicle, les collines de sable avaient dj cess de marcher;
des forts de pins les avaient consolides.

Les habitants de la partie cultivable des bassins du Minho et du Douro
sont trs-nombreux, proportionnellement  la surface du sol. Dans la
province comprise entre les deux fleuves, la population est mme
beaucoup plus dense que dans la province limitrophe de Pontevedra, la
plus riche de toute l'Espagne en hommes. Si la France tait relativement
aussi peuple que l'est la province du Minho, elle aurait prs de 70
millions d'habitants. Pour trouver dans cet espace troit la nourriture
suffisante, il faut que les Portugais du Nord travaillent avec beaucoup
de zle, et leur province est, en effet, la mieux cultive de la
Pninsule. Ce fait s'explique d'ailleurs par la raison bien simple que
les cultivateurs sont en grand nombre propritaires ou du moins
_afforados_, c'est--dire usufruitiers inamovibles, moyennant un tribut
nominal de quelques francs au propritaire en titre. Presque tous les
paysans possdent un intrt direct dans la bonne exploitation des
richesses du sol, et peuvent transmettre leur proprit  l'un de leurs
enfants, qui ddommage ses frres et ses soeurs par une certaine somme
que fixe la loi. Grce  cette tenure du sol, presque toutes les parties
basses de la Lusitanie du Nord sont cultives comme un jardin. Ds le
sicle dernier, Link constatait que le nombre des paysans aiss tait en
raison inverse du luxe des monastres et de l'tendue des grandes
proprits: il n'est pas rare de rencontrer dans le Minho des paysannes
portant, comme les Frisonnes et les riches Serbiennes, de vritables
fardeaux de bijoux, surtout des colliers d'or, de style mauresque. Les
habitants de la contre font preuve de la plus ingnieuse industrie pour
arroser les pentes suprieures des collines rocailleuses; en plusieurs
endroits, leurs travaux de recherche  la poursuite des sources
ressemblent  des galeries de mines. Nombre de montagnes ont t
tailles en terrasses _geios_ que l'on arrose avec le plus grand soin et
qui sont cultives en prairies artificielles. Ce remarquable amour du
travail s'associe chez les Portugais du Nord  de hautes qualits
morales. D'aprs le tmoignage universel, les habitants de ces contres
seraient certainement les meilleurs de tout le Portugal par la douceur
du caractre, la gaiet, la bienveillance; pour la danse et les chants,
ce sont, dit un auteur, de vrais bergers de Thocrite. Souvent un jeune
homme dfie envers un de ses compagnons, et l'autre lui rpond en
chantant des rimes improvises. Quelques-unes des populations du
littoral ont aussi une vritable beaut. Les femmes d'Aveiro, quoique
souvent affaiblies par les fivres paludennes, ont la rputation d'tre
les plus jolies de tout le Portugal. M. Latouche croit reconnatre dans
les indignes de ces districts les traits, la physionomie, les moeurs
d'une population orientale.

[Illustration: N 167.--PORTO ET LE PAYS DE VIN.]

De nos jours, l'industrie agricole la plus importante des provinces du
Nord est la culture de la vigne et la prparation des vins connus d'une
manire gnrale sous le nom de vins de Porto. Le principal district de
vignobles, dsign d'ordinaire sous l'appellation de _Paiz do Vinho_,
occupe, au nord du Douro, entre les deux grands affluents le Tamega et
le Tua, des pentes du collines nues et sans arbres, fort laides  voir,
dont les schistes noirtres et dsagrgs sont exposs directement en
t  toute la force des rayons solaires, tandis que les vents pres du
nord et parfois les neiges les refroidissent en hiver; mais, outre cette
rgion des vins exquis, de vastes espaces, moins favorables  la
production du liquide prcieux, sont cultivs en vignobles dans toute
l'tendue de la contre. Vers la fin du dix-septime sicle, le district
du haut Douro, actuellement si riche, tait  peine cultiv, et ses
habitants taient des plus misrables; tous les vins dits de Porto
provenaient alors des rives infrieures du Corgo. Les Anglais n'avaient
pas encore apprci les vins de ces contres, et Lisbonne leur
fournissait en abondance tous les crus portugais qui jusqu'alors avaient
flatt leur got. La culture des vignobles du Douro ne prit une certaine
importance qu'aprs le trait conclu par lord Methuen, en 1703. Ds
lors, la rputation des vins secs de Porto ne cessa de grandir; une
compagnie, fonde par le marquis de Pombal, et plusieurs fois
transforme depuis, se constitua pour l'exploitation de vastes domaines
et pour l'achat, la manipulation et la garantie des vins; la ville de
Pozo de Regoa, situe au bord du Corgo, dans une espce d'entonnoir de
hautes collines aux crus renomms, devint une localit fameuse par ses
foires, o des transactions d'une heure faisaient la ruine ou la fortune
des ngociants; enfin, toute une cit de celliers et d'entrepts s'leva
sur la rive gauche du fleuve, en face de la colline qui porte les
difices de Porto. Depuis plus d'un sicle, le _port-wine_, vrai ou
frelat, et d'ailleurs toujours fortement mlang d'eau-de-vie, ainsi
que le _sherry_ (Jerez), est un des vins obligs de toute table anglaise
de la noblesse et de la bourgeoisie. Aussi presque tout le produit des
vendanges du Douro est-il expdi, soit directement en Angleterre, soit
dans les colonies britanniques et aux tats-Unis; avant 1852, les
meilleures sortes, dites vins de factorerie (_vinhos de feitoria_), ne
pouvaient tre envoyes qu'en Angleterre. Le Cap, les Indes anglaises,
Hongkong, l'Australie, la Nouvelle-Zlande, en reoivent tous une part
considrable par la voie d'Angleterre, tandis que la France, o ces vins
sont moins apprcis, en importe directement  peine une ou deux
centaines de barriques. Les Brsiliens et les Portugais du Brsil sont,
aprs les Anglais, les meilleurs clients de Porto; la mre patrie leur
envoie chaque anne environ 40,000 hectolitres de vins. Il est bon
d'ajouter que les vignobles du Portugal ne produisent qu'une faible
partie du liquide que l'on boit dans le monde sous le nom de
_port-wine_: on a calcul que, pendant les annes de mauvaise rcolte,
la consommation de ce que l'on appelait vin de Porto dpassait
cinquante et soixante fois la production relle [209].

[Note 209:

Production des vignes du Portugal, avant l'odium (1853)
                                             4,800,000 hectolitres.
Production moyenne des vignes d'Alto-Douro (Porto), en 1848.
                                               533,000 hectolitres.
                                                  en 1870.
                                               517,000 hectolitres.
Exportation en Angleterre.                     169,000    
           au Brsil.                         45,220     
           en France.                            340     
]

L'lve des mulets, trs-bien pratique par les montagnards de Tras os
Montes, est aussi une source de revenus considrables pour les provinces
du Nord, de mme que l'engraissement des bestiaux, animaux d'une rare
beaut, que l'on importe des provinces limitrophes de l'Espagne pour les
expdier en Angleterre. On s'occupe aussi de la culture des primeurs
pour le march de Londres et mme de Rio de Janeiro. Quant  l'industrie
proprement dite, elle est assez importante depuis le moyen ge dans
cette partie du Portugal, et la prsence de nombreux Anglais, habiles 
profiter des ressources du pays, a donn une grande impulsion au travail
des manufactures. Porto a plusieurs filatures de coton, de laine et de
soie, des fabriques d'toffes, des usines mtallurgiques, des
raffineries de sucre; ses joailliers, ses bijoutiers, ses gantiers sont
rputs fort habiles. Cependant l'exploitation du sol, l'industrie, le
commerce licite, enfin la contrebande, qui se pratique dans de vastes
proportions sur les frontires du district de Bragana, ne suffisent pas
 nourrir tous les habitants: le pays, surpeupl, doit se dbarrasser
chaque anne de milliers d'migrants qui,  l'imitation de leurs voisins
les Gallegos, vont chercher fortune  Lisbonne, ou mme par del
l'Ocan,  Par,  Pernambuco,  Bahia,  Rio de Janeiro, sur les
plateaux du Brsil. C'est en majeure partie des bassins du Minho et du
Douro que viennent les hardis colons qui ont fait et qui entretiennent
la prosprit du Brsil: quoique mal vus par les Brsiliens, ils sont
les vritables crateurs de la richesse dans la Lusitanie du Nouveau
Monde. La plupart des migrants du Minho et de Tras os Montes qui se
rendent au Brsil, et qui sont au nombre de dix  vingt mille par an,
s'embarquent  Porto mme; d'autres prennent Lisbonne pour premire
tape. Nagure, avant que les chemins de fer n'eussent facilit le
voyage, les Portugais du Nord qui descendaient  Lisbonne, cheminaient
par troupes nombreuses, sous la direction d'un chef, ou _capataz_, et
suivaient, de _rancho_ en _rancho_, un itinraire connu. Les habitants
du district de Vianna voyagent surtout comme pltriers et maons.
Certains districts sont presque uniquement habits par des femmes; les
hommes sont absents.

[Illustration: PORTO. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M.J.
Laurent.]

[Illustration: N 168.--SO JOO DA FOZ.]

Les populations des hautes provinces n'ont pas le seul privilge de
renouveler incessamment le sang des Portugais du Sud et de leurs parents
d'outre-mer, ce sont elles aussi qui ont donn son assiette politique 
l'tat de Portugal. C'est le Porto Cale, situ l o se trouve
actuellement le faubourg de Villanova de Gaya, en face de la cit de
Porto, qui a donn son nom  l'ensemble de toutes les contres
lusitaniennes; c'est  Lamego, sur les coteaux qui dominent au sud la
profonde valle du Douro, que les Cortes auraient, suivant une tradition
plus ou moins justifie, constitu le royaume de Portugal en 1143; Porto
fut d'abord capitale du nouvel tat, de mme que Braga avait t jadis
celle des rois suves; et quand, aprs la courte domination des
Espagnols, le pays recouvra son indpendance politique, ce furent les
ducs de Bragana, dans le Tras os Montes, que l'on dsigna pour la
royaut. Quoique l'admirable situation de Lisbonne et sa position
centrale lui assurent un rle prpondrant, c'est frquemment de Porto
que part l'initiative, quand un changement considrable se prpare. On a
remarqu que le succs des rvolutions nationales et les chances des
partis dpendent surtout de l'attitude des nergiques populations du
Nord. Elles ont leur caractre propre, et n'obissent point  Lisbonne
sans discuter la valeur des ordres; aussi Porto a-t-elle reu le nom de
cit mutine. Si l'on en croyait les _Portuenses_ eux-mmes, ils
seraient de beaucoup les suprieurs de leurs rivaux les _Lisbonenses_
par l'nergie et la valeur morale; eux seuls seraient les dignes fils de
ces Portugais du grand sicle qui parcouraient les mers  la recherche
de peuples inconnus; en tout cas, ils se distinguent certainement des
habitants de la capitale par une allure plus dcide, une parole plus
brve, un regard plus ouvert. Dans le langage populaire, les gens de
Porto et ceux de Lisbonne sont dsigns par les appellations peu nobles
de _tripeiros_ (mangeurs de tripes) et d'_alfasinhos_ (mangeurs de
laitue).

Porto ou O Porto, le Port par excellence, est la mtropole naturelle
de toute la Lusitanie septentrionale et la seconde cit du Portugal par
son commerce et sa population; par l'industrie, elle se trouve au
premier rang. Vue des bords du Douro qui n'a gure en cet endroit plus
de 200 mtres, de large, elle se prsente superbement en un double
amphithtre. Ses deux collines sont spares par un troit vallon
rempli d'difices, et domines l'une par la cathdrale, l'autre par le
haut et gracieux clocher _dos Clerigos_ (des Prtres), qui sert de point
de reconnaissance aux navires cinglant de l'Ocan vers la barre
d'entre. En bas, de larges rues lgantes, tires au cordeau, de belles
places, semblables  celles de toutes les villes modernes de trafic,
dcoupent en rectangles uniformes la ville du commerce et de
l'industrie, tandis que, sur les pentes, des rues escarpes et
sinueuses, des escaliers mme, montent  l'assaut des quartiers levs;
d'ailleurs, la propret est partout fort grande; la ville tient 
mriter par sa bonne tenue les loges de ses nombreux htes venus
d'Angleterre. Sur la rive gauche du fleuve s'tend en un long faubourg
la ville de fabriques et d'entrepts, Gaya, dont les celliers
contiennent, dit-on, une moyenne de quatre-vingt mille pipes, soit
quatre cent mille hectolitres de vin. Sur les bords du fleuve, et sur
les terrasses qui le dominent, se prolongent de fort belles promenades,
d'o l'on voit se drouler les admirables perspectives du fleuve et de
ses longs mandres, avec les navires qui le sillonnent, et les maisons
de plaisance qui refltent vaguement dans les eaux les faences
bleutres de leurs faades. Au loin, sur les collines, se montrent
d'anciens couvents, des tours de dfense, des villages  demi cachs
dans la verdure: telle est, sur un coteau de la rive mridionale du
Douro, au sud-est de Porto, la petite bourgade d'Avintes, clbre par la
beaut de ses femmes. Elles apportent chaque jour  la ville la _broa_
ou pain de mas, qui entre pour une si grande part dans l'alimentation
des Portuenses: le pain vient de Vallongo, situ  une quinzaine de
kilomtres au nord-est de Porto.

Du ct de la mer, les deux villes soeurs de Porto et de Gaya se
prolongent par des faubourgs dans la direction de l'embouchure, qu'elles
atteindront peut-tre un jour, si les ressources locales continuent de
se dvelopper, et si des voies nouvelles, communiquant avec l'intrieur
de l'Espagne, apportent au march du bas Douro de plus grands lments
de commerce. Malheureusement l'entre du fleuve est trop peu profonde,
et, quand souffle le vent du large, elle est fort prilleuse d'accs. A
mer basse, le seuil n'a gure plus de 4 mtres de profondeur; en outre,
il n'a qu'une faible largeur et les rochers voisins mettent en pril les
embarcations qui le franchissent. Enfin, mme dans le fleuve, les
navires de quatre  cinq cents tonneaux qui vont s'amarrer aux quais de
Porto et de Gaya ont aussi  craindre un danger, celui des crues; aprs
les grandes pluies, quand le fleuve gonfl s'exhausse dans son lit trop
troit, il arrive souvent que les cbles se brisent et que les ancres
chassent sur le fond. C'est donc en dpit de grands dsavantages que le
port du Douro rivalise d'activit avec celui du Tage [210].

[Note 210: Commerce de Porto en 1868:

Importations..   44,370,000 fr.
Exportations..   41,308.000 fr.
Total.........   85,678,000 fr.
]

La petite ville de So Joo da Foz, dont la forteresse surveille
l'embouchure du fleuve, porte sur sa colline un phare qui en signale les
dangers; mais elle n'a point de commerce elle-mme: comme ses voisines
Mattozinhos et Lea, dont l'ancien couvent fortifi dresse encore son
donjon tel qu'il tait au douzime sicle, elle est surtout frquente 
cause de la beaut de ses plages, de la puret de ses brises marines, du
voisinage des forts de pins: en t, chaque train y amne en multitude
les habitants de Porto. Ceux-ci se rendent aussi en grand nombre sur les
sables d'Espinho, au sud du fleuve, malgr l'odeur de poisson que rpand
le village, peupl de pcheurs de sardines. Sur les ctes qui s'tendent
au nord jusqu'aux frontires de l'Espagne, maint petit havre du littoral
doit, comme So Joo, son mouvement d'affaires bien plus aux visiteurs
qui viennent s'y baigner qu'aux embarcations en qute de denres. Tous
les ports de rivire de la Lusitanie du Nord ont encore moins d'eau sur
leur barre que n'en a le Douro et par consquent ne peuvent tre les
points d'attache que d'un faible commerce de cabotage. Le Minho, dont la
passe la plus profonde n'a gure plus de 2 mtres  mare basse, a pour
sentinelle portugaise,  son entre, la petite bourgade fortifie de
Caminha et l'lot, ou Insua, remarquable par sa source d'eau vive. La
Lima, d'un accs peut-tre plus difficile encore, a cependant  son
embouchure une ville un peu plus importante que celles du Minho, la
coquette Vianna de Castello, si gracieusement niche dans sa fertile
campagne seme de maisons de plaisance. A la bouche du Cvado est un
autre petit port, le bourg d'Espozende; puis sur l'Ave, vient la Villa
do Conde,  laquelle des chantiers donnent quelque animation. C'est l
qu'on lanait nagure ces navires si effils et si rapides qui servaient
 faire la traite des esclaves: lors des grandes expditions de
dcouverte qui ont illustr le Portugal, les meilleurs btiments taient
ceux qu'avaient construits les charpentiers de Villa de Conde.

Parmi les cits situes dans l'intrieur de la province d'Entre-Douro et
Minho, on clbre Ponte de Lima, fameuse depuis les temps anciens par la
beaut champtre de ses paysages, Barcellos, suspendue, pour ainsi dire,
aux escarpements qui dominent le Cvado et ses bords si bien ombrags,
Amarante, clbre par ses vins et ses pches, et fire de son beau pont
sur le Tamega; mais les deux villes vraiment importantes par leur
population, leur industrie, leur richesse, sont les deux cits voisines
de Braga et de Guimares, toutes les deux admirablement situes sur des
hauteurs d'o l'on contemple les plus riches campagnes. Vieille colonie
romaine, capitale des Callaques ou Galiciens, puis des Suves,
rsidence des anciens rois de Portugal, devenue, du temps de l'union
avec l'Espagne, la ville primatiale de toute la Pninsule, Braga
(_Bracaraugusta_) n'a pas seulement ses grands souvenirs, elle est aussi
une place de commerce et d'active industrie; on y fabrique, pour le
Portugal, le Brsil, les colonies de la Guine, des chapeaux, des
lainages, des armes, des objets en filigrane d'une forme lgante et
pure. Guimares n'est pas moins curieuse que Braga par ses monuments et
ses lgendes du moyen ge. On y montre, prs d'un porche d'glise,
l'olivier sacr qui naquit d'un aiguillon plant dans le sol par Wamba,
quand il tait encore laboureur, sans ambition de royaut; le vieux
chteau qui domine la ville et ses tours est celui o naquit Affonso, le
fondateur de la monarchie portugaise. Guimares est aussi fort
industrieuse; elle a des fabriques de coutellerie, de quincaillerie, de
linge de table, et les visiteurs anglais ne manquent pas de s'y
approvisionner de botes de prunes bizarrement dcores. Dans les
environs jaillissent des eaux sulfureuses, trs-frquentes, que
connaissaient dj les Romains sous le nom d'_Aquae Levae_. Les eaux les
plus clbres du pays, las Caldas de Gerez, sourdent dans un vallon
tributaire du Cvado, au pied de monts escarps, couverts de htres et
de pins.

[Illustration: COMBRE. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M.
J. Laurent.]

Les villes de Tras os Montes, de mme que celles de Beira Alta, au sud
de la valle du Douro, se trouvent pour la plupart en des rgions trop
montueuses et sont trop loignes des grands chemins de commerce pour
avoir attir les populations. Villa Real, sur le Corgo, est la localit
la plus commerante du Tras os Montes, grce aux vignobles des environs,
et possde de vritables palais; Chaves, prs de la frontire d'Espagne,
est une ancienne forteresse, ayant gard, sur le Tamega, un de ces
admirables ponts qui ont illustr le sicle de Trajan; elle tait
clbre, du temps des Romains, par ses eaux thermales, dont le nom
(_Aquae Flaviae_) est encore, sous une forme corrompue, celui de la
ville. Bragana, capitale de l'ancienne province de Tras os Montes et
domine par son admirable citadelle, occupe,  l'angle nord-oriental de
la Lusitanie, une position des plus importantes pour le commerce
lgitime ou de contrebande; suivant les oscillations des tarifs
douaniers, elle expdie de l'une ou de l'autre manire les toffes et
les autres marchandises de ses entrepts: c'est le centre le plus
important du Portugal pour la production des soies grges. Au sud du
Douro, la ville pittoresque de Lamego, dominant le fleuve, en face de la
rgion des grands vignobles, est renomme pour ses jambons; Almeida, qui
veille  la frontire, pour tenir en chec la garnison espagnole de
Ciudad Rodrigo, disputait jadis  la ville d'Elvas le rang de premire
citadelle du Portugal; Vizeu, clbre par les hauts faits du Lusitanien
Viriatus  l'poque de la domination romaine, est un lieu de passage
important entre la valle du Douro et celle du Mondego. Sa foire de mars
est la plus frquente de tout le Portugal. C'est dans la cathdrale de
Viseu que se trouve le plus remarquable tableau du Portugal, vrai
chef-d'oeuvre, attribu  un peintre dont l'existence mme est
problmatique, Gran Vasco. Les bergers des environs de Viseu sont les
hommes les plus beaux et les plus forts de tout le Portugal: tte et
jambes nues, ils ont un aspect fort sauvage, quoique,  l'gal de tous
leurs compatriotes, ils aient des manires polies et dignes.

Combre, l'ancienne _Aeminium_ et l'hritire de la Conimbrica romaine,
dans le Beira-mar, est la cit la plus fameuse et la plus peuple entre
les deux mtropoles de Lisbonne et de Porto. Elle est connue surtout
comme ville d'universit; ses mille ou quinze cents collgiens et
tudiants, jadis deux fois plus nombreux, ses professeurs en soutane,
tout un monde d'cole qui rappelle les rpubliques universitaires du
moyen ge, donnent  la ville une physionomie particulire: c'est l que
le portugais se parle avec le plus de puret. Combre se distingue aussi
par la beaut de ses environs, ses bosquets d'orangers, ses maisons de
campagne parses dans la verdure, son admirable jardin botanique o les
plantes tropicales s'entremlent en groupes charmants aux vgtaux de la
zone tempre. Sur les bords du clair Mondego, d'o l'on aperoit le
pittoresque amphithtre de la ville, s'talant sur la pente du coteau,
on visite la _quinta das Lagrimas_ (maison des Larmes) o fut gorge la
belle Ins de Castro, si cruellement venge plus tard par son mari,
Pierre le Justicier. Sur le corps meurtri d'Ins les nymphes du Mondego
versrent des larmes qui se sont changes en une source d'eau pure:
ainsi le raconte une lgende cre peut-tre par les beaux vers de
Cames, que l'on a gravs sur une pierre,  l'ombre des grands cdres.

Peu de contres en Europe sont aussi belles et d'un aspect plus
enchanteur que les campagnes du Beira-mar arroses par le Mondego, cette
rivire des Muses, d'autant plus chre aux Portugais qu'elle coule en
entier sur le territoire lusitanien. Un des villages situs entre
Combre et la mer porte le nom bien mrit de Formoselha; une ville
voisine est appele Condea Nova, qu'une tymologie, probablement
errone, fait driver de Condeixa, c'est--dire la Corbeille de
Fruits; nulle ville ne serait mieux nomme; ses oranges, qui
fournissent  Combre un de ses principaux articles de commerce, sont
exquises; ses jardins, bien cultivs, sont merveilleux par la verdure,
les fleurs et les fruits. Au nord, dans le beau groupe de montagnes qui
domine Combre, l'ancien couvent de Bussaco, bti sur une terrasse au
milieu de forts solennelles o se mlent les cyprs, les cdres, les
chnes, les ormeaux, est un vritable lieu de dlices. La large route
qui conduit au monastre transform maintenant en un lieu de
villgiature pour les riches habitants de Combre et de Lisbonne,
serpente, de dtour en dtour, sous les branches entre-croises. Au pied
de la montagne jaillissent les eaux thermales de Luso, trs-frquentes
depuis quelques annes, surtout  cause de la beaut des paysages
environnants. Les pins de Goa et d'autres arbres exotiques ont t
plants, pour la premire fois en Europe, dans la fort de Bussaco.

Le port de Combre, Figueira da Foz, l'un des mieux abrits du littoral,
a, comme les autres ports de rivire de la Lusitanie du Nord, le
dsavantage d'tre obstru  l'entre par un seuil de sable mobile.
Pourtant l'embouchure du Mondego reoit un assez grand nombre de
caboteurs qui viennent y chercher les fruits et les autres denres de
cette contre si fertile: tous les vins du district de la Barrada, que
produisent les plaines comprises entre le cours du Mondego et celui du
Vouga, ont mme pris de leur port d'expdition le nom de vins de
Figueira, sous lequel ils sont fort apprcis au Brsil. Les deux
autres ports les plus actifs de la contre sont les deux villes d'Ovar
et d'Aveiro, situes dans la Hollande portugaise, au bord des tangs
que les dunes du littoral ont spars de la haute mer. Au moyen ge et
lors de la grande priode des dcouvertes, un commerce fort important
d'changes et de pcherie se faisait par l'entremise de ces deux villes.
Aveiro possda, dit-on, jusqu' cent soixante navires qu'elle utilisait
pour la grande pche. Les variations de la barre ont mis un terme 
cette prosprit. Le littoral sableux ne prsentant point une rsistance
suffisante  l'action des vagues, il se dplacerait  chaque tempte si
l'on ne travaillait  fixer la passe par des ranges de pieux,  la base
desquels la vase est affouille par le courant; mais ces moyens ne
suffisent pas toujours et le chenal a frquemment dvi. L'ancienne
ouverture, dite Barra da Vagueira, se trouvait prs de l'extrmit
mridionale du long estuaire intrieur. Actuellement, la passe est
directement en face d'Aveiro: c'est par l que l'on expdie les sels,
les grains et les fruits qu'apporte de l'intrieur la rivire canalise
du Vouga. Les marins d'Aveiro, de sa voisine Ilhavo et de la cit
d'Ovar, btie  l'extrmit septentrionale de l'estuaire, ont la
rputation d'tre les plus vaillants du littoral. Ils s'occupent surtout
de la pche de la sardine et de l'lve des hutres; ils possdent sur
le bord de la mer de grands tablissements de salaison [211].

[Note 211: Villes principales des provinces du nord: Entre Douro et
Minho, Tras os Montes, Beira:

Porto                89,200 hab. en 1864.
Braga                19,500     
Combre (Coimbra)    18,000     
Guimares            15,000     
Ovar                 10,000     
Viseu                 9,000     
Lamego                9,000     
Vianna de Castello    9,000     
Chaves                6,000     
Aveiro                7,000     
Figueira da Foz       7,000     
Bragana              5,000     
]




III

LA VALLE DU TAGE, L'ESTREMADURE.


Le cours infrieur du Tage divise le Portugal en deux moitis ingales,
fort diffrentes par l'aspect gnral et les contrastes du sol et du
climat. C'est dans la valle de ce fleuve que s'opre la transition
naturelle entre le nord et le sud de la Lusitanie; c'est l aussi qu'
la faveur du magnifique estuaire envoy par l'Ocan au-devant du fleuve
a pu s'tablir la capitale de la contre et l'une des cits les plus
importantes de l'univers.

A son entre dans le Portugal, en aval du pont grandiose d'Alcntara, le
Tage, qui sert d'abord de frontire commune entre les deux pays, est
encore un fleuve encaiss, rapide, inutile pour le commerce aussi bien
que pour l'irrigation des plateaux riverains; il se trouve  prs de 140
mtres au-dessus du niveau de la mer et doit traverser encore un chanon
de rochers, au dfil de Villa-Velha de Rodo. Au del, sa valle
s'largit peu  peu, puis, quand le fleuve a reu son grand affluent le
Zezere, aliment par les neiges de la serra Estrella, il change de
direction et coule, vers le sud-ouest, dans un lit obstru d'les et de
bancs de sable. Dans cette partie de son cours, ses eaux, devenues
tranquilles, sont navigables en toute saison. Le fleuve traverse dj
les terres d'alluvion qu'il a portes lui-mme pour en combler la partie
orientale de son estuaire, et se divise en bras tortueux autour des les
changeantes. Au-dessous du village de Salvaterra commence le delta
proprement dit; le grand lit continue de longer  droite la base des
collines, tandis que le lit secondaire va recevoir  gauche les deux
rivires de Sorraia et de Santo Estevo et limite,  l'est, la grande
le de Lezirias, terre basse et presque inhabite o serpentent des
canaux marcageux. Vers la partie mridionale de l'le, les deux bras
qui l'entourent sont dj la mer; le flot les largit deux fois par jour
et s'tale au loin sur les plages. Les eaux fluviales se perdent dans le
vaste estuaire de Lisbonne, auquel on a gard le nom de Tage, mais qui
est vraiment un golfe dont l'eau est plus ou moins sale, suivant
l'alternance des crues et des tiages; dj tout prs de l'extrmit
septentrionale du vaste bassin, entre Sacavem et Alhandra, des salines
bordent la rive. Le contraste de la mer et du courant fluvial se montre
nettement: d'un ct sont les eaux profondes o voguent les navires; de
l'autre, le flot rapide courant sur un lit de sable, que les paysans
traversent  gu pendant les mois de scheresse.

[Illustration: N 169.--ESTUAIRE DU TAGE.]

[Illustration: PONT ROMAIN D'ALCANTARA. Dessin de Taylor, d'aprs une
photographie de M.J. Laurent.]

Le Tage est une des rivires qui, par la direction de leur cours,
tmoignent le plus clairement de la tendance qu'ont les eaux courantes
de l'hmisphre boral  empiter sur les terres de leur rive droite.
Jadis, lorsque la grande mer intrieure qui recouvrait les plateaux de
la Nouvelle-Castille se vida par l'issue du Tage, ce fleuve dut rouler
une quantit d'eau fort considrable qui dblaya une partie des collines
de la Lusitanie. Or la configuration du sol permet de voir, comme sur
une carte en relief, que les courants ont pass en dluge sur les terres
de la rive gauche et en ont nivel les saillies, puisqu'ils ont
incessamment gagn vers la droite, c'est--dire vers le nord, pour
longer la base des montagnes et des collines du systme de l'Estrella.
Les deux rives du Tage offrent le mme contraste que les bords des
fleuves de la Sibrie: la rive gauche ou celle d'outre-Tage (Alemtejo)
est la cte d'aval; la rive droite est la berge d'amont; de ce ct se
trouvent les pentes rapides, les falaises et des hauteurs de plusieurs
centaines de mtres, que la majest de leur aspect permet presque de
qualifier de montagnes.

La petite chane irrgulire qui forme l'ossature de la pninsule
comprise entre le Tage et l'Ocan, au nord de Lisbonne, ne se relie aux
monts de l'Estrella que par un seuil ravin, o passe le chemin de fer
de Santarem  Porto, et o s'entremlent les sources des deux versants.
Au sud de Leiria, les collines, dj plus hautes, servent de
contre-forts  un sommet dominateur, la Serra do Aire ou Montagne du
Vent, d'o l'on voit s'tendre  ses pieds, comme un immense tapis
brod, les campagnes verdoyantes qu'arros le Tage et les landes rousses
de l'Alemtejo. Au sud, le Monte Junto est un autre point culminant des
hauteurs de l'Estremadure; il projette  l'ouest un seuil latral, qui
va former une saillie triangulaire en dehors de la cte, et se rattache
par une plage basse  l'le rocheuse du cap Carvoeiro. Cette le, moins
grandiose d'aspect que l'Argentaro et le Circello du littoral italien,
mais non moins curieuse au point de vue gologique, porte la forteresse
et la petite ville de Peniche, o les femmes, presque isoles du monde,
passent leur temps  faire de la dentelle. Au large, une barre
sous-marine runit le cap Carvoeiro  l'le de Berlinga, environne
d'cueils, et aux Farilhos, galement redouts des marins. Un
pittoresque chteau fort, qui sert en mme temps de prison, s'lve sur
l'le de Berlinga, au-dessus d'un petit havre de pcheurs.

[Illustration: N 170.--PENICHE ET LES BERLINGAS.]

Entre l'estuaire de Lisbonne et la mer, la pninsule rtrcie n'offre
plus qu'un ddale de collines peu leves, mais prsentant nanmoins de
grandes difficults aux communications,  cause de l'troitesse des
valles et de leurs brusques contours. C'est dans cette rgion
tourmente que Wellington tablit, pendant la guerre pninsulaire, ses
fameuses lignes de Torres Vedras, qui transformaient tout le district de
Lisbonne en un vaste camp retranch. Au sud de ces collines, dont
chacune portait sa redoute, se dressent d'autres collines. Toute la
contre s'lve jusqu'au massif des admirables hauteurs de Cintra,
devenues si fameuses par leurs palais, leurs vallons ombreux, leur
climat dlicieux, et le souvenir des vnements qui s'y sont accomplis.
Une partie de ce massif, comprenant les hauteurs de Lisbonne jusqu'
Sacavem, au bord septentrional de l'estuaire, est occupe par des masses
basaltiques, qu'ont rejetes d'anciens volcans. Durant l'poque
gologique actuelle, aucun nouveau flot de lave ne s'est panch des
crevasses de ces montagnes, mais il est probable que les terribles
tremblements de terre de 1531 et de 1755 avaient leur cause dans
l'agitation des matires bouillantes et des gaz enferms sous les
couches superficielles. La premire srie de secousses dura huit jours,
et renversa un grand nombre d'difices. Quant  l'branlement du sicle
dernier, on sait quels dsastres en furent la consquence; peut-tre
aucune des violences de la nature ne fit-elle plus d'impression sur les
esprits des peuples de l'Europe. Ds le premier choc, qui pourtant ne
dura pas plus de quatre  cinq secondes, une grande partie de Lisbonne
tait en ruines; plus de quinze mille habitants, mme trente ou quarante
mille, suivant quelques historiens, taient crass sous les dbris de
3,850 difices; une minute aprs, une vague de douze mtres de hauteur
s'lanait de la mer et noyait les fuyards entasss sur le quai. Un seul
quartier, l'Alhama, ou Mouraria, l'ancien lieu de rsidence assign aux
Maures, au pied de la citadelle, chappa au dsastre. L'incendie, qui
s'leva des foyers engloutis, dvora des milliers de maisons que la
secousse avait laisses debout; pour empcher le pillage, le marquis de
Pombal fit riger la potence au milieu des ruines: sans l'nergie de cet
homme, la cour se serait enfuie, dit-on, pour transfrer le sige du
gouvernement  Rio de Janeiro. Du centre de vibration, qui probablement
se trouvait sous Lisbonne mme ou dans le voisinage immdiat, les
oscillations du sol se propagrent sur un espace immense, que les
historiens de la terrible catastrophe ont diversement valu, mais qui
ne peut avoir t moindre de 3 millions de kilomtres carrs. Porto fut
partiellement dmolie; le havre d'Alvor, dans les Algarves, fut combl;
les murs de Cdiz furent jets bas; et l'on affirme que presque toutes
les grandes villes du Maroc tombrent de la secousse. Une certaine
activit intrieure du sol se manifesterait encore, s'il est vrai que
les roches poussent au fond de l'anse de Seixal, dans la partie de
l'estuaire situe au sud de Lisbonne, et qu'il ait fallu interrompre
pour cette raison la construction des navires qui se faisait dans cette
baie.

La configuration de la cte et des montagnes, du Roc de Lisbonne au
cap d'Espichel, fait prsumer que, dans l'antiquit gologique, des
changements bien plus grands encore se sont oprs dans la forme de la
contre. La courbure si admirablement rgulire du littoral qui se
dveloppe au large de l'entre de Lisbonne, forme dans son ensemble un
seul trait gographique violemment scind en deux parties par le goulet
de l'estuaire. Ce dtroit lui-mme, plus gomtriquement taill que
celui de Gibraltar, s'ouvre comme une sorte de dfil rgulier, comme
une cluse entre l'Ocan et la mer intrieure de Lisbonne; il semble
s'tre insinu par une fissure entre le massif de Cintra et l'arte
isole des monts d'Arrabida, qui limitent au nord la baie de Setbal, et
dont la masse principale se compose de roches crtaces, semblables 
celles de la pninsule du nord. Trs-probablement les deux groupes de
collines faisaient partie du mme systme de montagnes, et le Tage, qui
se dverse actuellement dans la mer par l'estuaire de Lisbonne, allait
la rejoindre autrefois par celui de Sado,  travers les vastes plaines
d'origine tertiaire qui constituent le sol de l'Alemtejo. Quoi qu'il en
soit, peu de rgions du littoral mritent plus que la cte de Lisbonne
d'tre tudies, et promettent aux gologues une histoire plus
attachante.

[Illustration: N 171.--ENTRE DU TAGE.]

Il ne reste plus de la catastrophe du sicle dernier que des traces
insignifiantes, et la capitale du Portugal, quoique peuple seulement de
la moiti des habitants qu'elle eut au commencement du seizime sicle,
s'est compltement releve de ses ruines. Mme les quartiers du centre,
qui avaient t renverss de fond en comble, sont remplacs par des
blocs d'difices rguliers, ayant sinon une beaut architecturale, du
moins cette majest froide que donnent la symtrie des lignes et la
longueur des perspectives. L'antique cit d'Olissipo, qu'une lgende
classique dit avoir t fonde par le sage Ulysse, occupe maintenant, au
bord du Tage, un espace d'environ 5 kilomtres; mais si l'on considre
comme une dpendance naturelle du la capitale les faubourgs qu'elle
projette,  l'est et  l'ouest, le long du rivage, la ville n'a pas
moins de 14 kilomtres, de Poo de Bispo  la Tour de Bellem (ou Belem).
Dans l'intrieur des terres, Lisbonne, que l'on ne pouvait manquer, en
la comparant  Rome, de dire galement btie sur sept collines, emplit
les vallons, et gravit les hauteurs jusqu' 2 ou 3 kilomtres en
moyenne; en outre, elle s'est agrandie aux dpens de l'estuaire, en
consolidant et en rattachant  la terre ferme les laisses indcises qui
dcouvraient  basse mer. Une admirable promenade, l'Aterro de Ba
Vista, qui se prolonge de Lisbonne vers Bellem, sur un espace de plus
d'un kilomtre, a pris la place de vases nausabondes. C'est de
l'estuaire du Tage, ou mieux encore des collines du sud, qu'il faut
contempler le panorama de la ville. Vues ainsi  distance, Lisbonne, ses
tours, ses coupoles, ses promenades, prsentent un spectacle vraiment
enchanteur, qui justifie bien le mot des Portugais:

                 _Que no tem visto Lisba,
                 No tem visto cosa ba!_

         (Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau!)

Il est vrai que l'intrieur de la superbe mtropole ne rpond pas 
l'imposante beaut de l'extrieur. Lisbonne possde une grande place de
nobles proportions, dite Largo do Comercio; elle a tous les difices qui
appartiennent  l'organisme d'une capitale et d'un grand port de
commerce, palais, glises et cathdrale, bourse et douane, universit,
collge et thtres; mais,  l'exception de la chapelle de So Joo
Baptista, qui fut rige dans l'glise de So Roque, elle n'a point
d'difice vraiment remarquable. La fameuse chapelle, l'une des
constructions les plus somptueuses qui existent, a t en entier monte
 Rome, o elle fut temporairement expose dans la basilique de
Saint-Pierre, et d'o elle fut expdie par fragments: colonnes, autel,
panneaux, pav, tout n'y est que marbre, porphyre, jaspe, cornaline,
lapis-lazuli. En dehors de la ville, la seule construction vraiment
grandiose et clbre  bon droit est l'aqueduc, os Arcos das Agoas
Livres, qui apporte  la ville l'eau pure puise prs de Bellas,  une
quinzaine de kilomtres vers le nord-ouest. Dans la plus grande partie
de son cours, l'eau coule en souterrain, mais, en approchant de
Lisbonne, elle franchit une valle sur un pont superbe de trente-cinq
arches de marbre, dont l'une n'a pas moins de 75 mtres de hauteur. Il a
t construit sous le rgne de Joo V, le _Rei Edificador_, pendant la
premire moiti du dix-huitime sicle. Le tremblement de terre de 1755
ne lui fit aucun dommage.

Si Lisbonne est relativement pauvre en monuments curieux, elle possde
en compensation d'inestimables privilges donns par la nature; peu de
villes ont t mieux dotes que ne l'a t la clbre cit. De mme que
les conditions du sol et du climat expliquent en grande partie les
destines du Portugal, de mme l'histoire de Lisbonne se lit dans les
traits du milieu gographique. En premier lieu, cette capitale se trouve
 peu prs exactement sur la ligne mdiane de tout le littoral
portugais,  l'endroit autour duquel devaient le mieux s'quilibrer
toutes les forces du pays. En outre, Lisbonne a le prcieux avantage de
possder un port excellent, accessible aux plus grands navires, puisque
la profondeur du chenal d'entre dpasse partout 30 mtres; il est
parfaitement protg contre les vents dangereux du sud-ouest, et se
prolonge jusqu' plus de 10 kilomtres en amont de la ville; les navires
y sont amens par la mare et en sont remports par le jusant. Ce port
est  la fois un estuaire et la bouche de l'un des fleuves de la
Pninsule qui se prtent le mieux au commerce dans la partie infrieure
de leur cours; les chalands, portant les denres locales, et les
btiments long-courriers viennent  l'encontre les uns des autres dans
la mme rade. Les flottes runies dans le port de Lisbonne ne sont pas
seulement  l'abri des orages; grce  l'heureuse configuration du
littoral, il est, en outre, facile de les dfendre contre les attaques
du dehors. Des deux cts la terre s'avance en promontoire, comme pour
fermer l'estuaire, et ne laisse aux navires, entre les charmants rivages
de ses collines, qu'un troit goulet de passage, dont la largeur varie
de 1  3 kilomtres, et que l'on a bord de bastions et de forts. Deux
ouvrages de dfense croisent leurs feux,  l'entre mme du dtroit: sur
un promontoire du nord, le fort So Julio; sur un lot de la pointe
mridionale, la Tour de Bugio.

[Illustration: LISBONNE. Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de
M.J. Laurent.]

Toutefois l'importance naturelle de Lisbonne ne lui vient que pour une
faible part de sa position par rapport au reste du Portugal: elle lui
vient surtout de la situation qu'elle occupe relativement  l'Europe et
au monde. Tant que le grand mouvement de l'histoire ne dpassa point le
bassin de la Mditerrane, pendant la priode grco-romaine et presque
tout le moyen ge, Lisbonne, ne se trouvant pas encore sur un des grands
chemins des nations, ne pouvait videmment sortir de son obscurit; mais
ds que les Colonnes d'Hercule eurent cess d'arrter les marins, ds
que les navigateurs italiens eurent enseign leur art aux Portugais, le
beau port du Tage devint l'un des principaux points de dpart des
navires de dcouverte. Lisbonne devenait le vritable observatoire de
l'Europe vers les mers atlantiques. Nulle cit n'tait mieux place pour
les explorateurs qui voulaient se rendre aux Aores,  Madre, aux
Canaries, pour ceux qui avaient  suivre les ctes du Maroc,
prolongation naturelle du littoral portugais vers le sud, et qui, de
promontoire en promontoire, cherchaient  contourner le continent
africain. On sait avec quel succs les marins de Lisbonne accomplirent
leur oeuvre de dcouverte: ils finirent par donner  leur mre patrie un
littoral immense, d'un dveloppement beaucoup plus considrable que la
circonfrence mme de la terre. En Afrique, en Amrique, en Asie, dans
les les de l'extrme Orient, les territoires censs appartenir 
l'imperceptible Portugal occupaient une prodigieuse tendue, dont nul
gographe n'et pu tenter de se rendre compte. De pareilles conqutes
taient du domaine de l'pope; il fallait un Cames pour les chanter.

Cette poque de gloire ne dura pas longtemps. La fire Lisbonne, que les
peuples orientaux dsignaient sous le nom de Rsidence des Francs,
comme si elle et t la capitale de l'Europe, perdit sa prminence
vers la fin du seizime sicle. Comparable  une petite barque de trop
forte voilure, la puissance du Portugal chavira soudain. crase par le
terrible rgime de Philippe II, corrompue, en outre, par des moeurs trop
luxueuses, nerve par le mpris du travail qu'engendre l'emploi du
labeur des esclaves, Lisbonne eut  cder une grande partie de son
commerce  ses rivales d'Espagne, tandis que les marins hollandais lui
enlevaient, en Amrique et aux Indes, ses plus riches colonies: le
monopole qu'elle avait exerc pendant plus d'un demi-sicle lui tait 
jamais ravi. Mais, en dpit de tous ses dsastres, en dpit du
tremblement de terre qui jeta bas ses difices, Lisbonne a toujours tenu
un rang lev parmi les villes commerantes. Certes, ses quais sont loin
d'avoir l'animation de ceux de Marseille, de Liverpool ou de la Havane;
les eaux de sa rade ne sont pas incessamment sillonnes par les vapeurs,
et la fort de mts est encore loin d'y avoir l'tendue qu'elle eut aux
grandes poques de la prosprit nationale; mais il faut reconnatre que
Lisbonne n'est pas encore  mme de tirer parti de tous ses avantages
[212].

[Note 212:

Commerce de Lisbonne, en 1868   105,388,000 fr.
Mouvement des navires          3,286 navires jaugeant 1,213,000 tonnes.
]

Sans doute la grande cit du Portugal est devenue le point d'attache de
plusieurs lignes de grands paquebots transocaniques; en outre, elle est
la tte de ligne du rseau des chemins de fer europens; mais quels
dtours bizarres fait encore la voie ferre pour aller rejoindre Madrid
par les solitudes de l'Estremadure espagnole et les plateaux de la
Manche! Une voie de communication directe vers la France et le reste de
l'Europe manque toujours  Lisbonne, non-seulement  cause de la
jalousie des Espagnols, mais aussi  cause du manque d'initiative des
Portugais eux-mmes; d'ailleurs, cette route et-elle exist, les
frquentes rvolutions de l'Espagne en auraient dtourn les voyageurs
et les marchandises. C'est donc  l'avenir qu'il appartient encore de
faire du port de Lisbonne un grand lieu d'change entre les nations.
L'importance croissante du Brsil, avec lequel le Portugal a gard tant
de rapports intimes, ne peut manquer de ragir favorablement sur la
prosprit de l'ancienne mtropole. Quand la colonie se fut affranchie
des liens du monopole, Lisbonne, prive de son commerce exclusif, se
crut ruine du coup; mais elle peut attendre du Brsil libre beaucoup
plus que ne lui et donn le Brsil asservi. Cette contre d'outre-mer
est le meilleur client du Portugal, puisque la moiti des exportations
de Lisbonne lui est destine; pour l'importation, le Brsil est au
deuxime rang, quoique de beaucoup dpass par l'Angleterre.

Quant  l'Espagne, qui pourtant confine au Portugal sur prs de 1,000
kilomtres d'tendue, Lisbonne ne fait avec elle, pour ainsi dire, aucun
commerce maritime, et, par le chemin de fer, elle ne lui expdie gure
que les porcs de l'Alemtejo. Rcemment encore, il n'y avait que trs-peu
de relations, mme de simple voisinage, entre Lisbonne et la partie
espagnole de la Pninsule; mais les dernires guerres civiles ont forc
un si grand nombre de familles castillanes  chercher un refuge en
Lusitanie, que les moeurs locales en ont t changes. Nagure on ne
voyait que des hommes dans les rues de Lisbonne; les dames portugaises
restaient presque enfermes comme aux temps de la domination musulmane;
mais l'exemple des alertes et libres Espagnoles a trouv de nombreuses
imitatrices et la physionomie de Lisbonne y a beaucoup gagn.

Les villes qui entourent la capitale ne sont pas moins clbres par la
beaut de leurs sites que la mtropole du Portugal ne l'est elle-mme
par son commerce et son importance historique. Place dans cette zone
heureuse o n'atteignent plus les froidures du ple, et qui n'a point 
subir les scheresses et les brouillards sans fin, l'Estremadure
portugaise est une des contres de l'Europe dont le climat se rapproche
le plus de celui des les Fortunes et des bienheureuses Antilles;
malheureusement les oscillations de temprature y sont parfois
trs-brusques. La neige est si rare  Lisbonne, qu'on lui donne le nom
de _chuva branca_, ou de pluie blanche; on la voit de loin resplendir
sur les sommets de la serra Estrella et de la serra de Louso; mais
quand elle tombe, par exception, sur le littoral, le peuple y reconnat
un signe de mauvais augure. Encore au sicle dernier, le prodige d'une
neige abondante effrayait tellement les habitants de Lisbonne, qu'ils se
prcipitaient dans les glises, s'imaginant que la fin du monde
approchait.

Un autre grand avantage de climat que possdent les villes de plaisance
des environs de Lisbonne est celui que leur donne l'alternance rgulire
des brises. A partir du mois de mai, pendant toute la belle saison, le
vent souffle de terre au lever du soleil; vers le milieu de la journe
il a tourn au sud; le soir, il vient de l'ouest et du nord-ouest, et
pendant la nuit, c'est un vent du nord: cette brise tournante, 
laquelle on attribue une action des plus salubres sur l'atmosphre,
accomplit une rotation complte durant les vingt-quatre heures; aussi
lui donne-t-on le nom de _viento roteiro_ ou vent giratoire. Quant aux
vents gnraux, ils sont beaucoup moins rguliers. Ainsi, les courants
polaires, arrts par les _serras_ transversales de la contre, ne
peuvent suivre leur direction normale; ils soufflent directement du nord
en longeant la cte, ou bien se transforment en vent d'est, en
parcourant tous les plateaux de l'intrieur de l'Espagne. Ce sont ces
courants atmosphriques venus de l'est qui apportent les lourdes
chaleurs de l't. A Lisbonne, le thermomtre marque exceptionnellement
jusqu' 38 degrs [213]; en 1798, il s'est mme lev  40 degrs: les
observations compares montrent que si la moyenne de chaleur est plus
haute  Rio de Janeiro, c'est  Lisbonne que se fait le plus sentir
l'ardeur des jours caniculaires.

[Note 213:

Temprature moyenne de Lisbonne (juillet)   32,56
           la plus haute                   39
           la plus basse                   -2,5
Jours sans nuages                          150
]

[Illustration: N 172.--ZONES DE VGTATION DU PORTUGAL.]

La pntration mutuelle des climats du nord et du sud dans cette zone
fortune donne un double aspect  la vgtation. Le dattier commence 
se montrer dans les jardins de la basse Estremadure; le palmier
chamaerops crot librement sur les plages; l'agav, dressant son superbe
candlabre de fleurs, de mme que sur les ctes mexicaines, est assez
commun pour avoir donn naissance  une industrie spciale, celle des
dentelles en fil d'agav; les camellias y sont plus beaux que dans
toute autre partie de l'Europe; les nopals aux raquettes armes de dards
entourent les champs, comme en Sicile et en Algrie. Les arbres
fruitiers des pays mditerranens y mrissent leurs fruits  la
perfection; mme les manguiers des Antilles, introduits rcemment, ont
trouv dans le Portugal un climat qui leur convient. Les oranges ont
mrit d'tre appeles en plusieurs langues et mme jusqu'en Egypte des
_portogalli_, comme si la Lusitanie tait la contre o les hommes
avaient vu pour la premire fois la merveilleuse pomme d'or. D'aprs
plusieurs linguistes, le nom que l'on donne aux oranges dans mainte
partie de l'Indoustan, _chintarah_ ou _chantarah_, ne serait qu'une
corruption du mot Cintra. A l'poque de leur prpondrance commerciale
dans l'Inde, les Portugais avaient si bien clbr la magnificence et la
fcondit de leurs jardins royaux, que les habitants de Goa s'en
souviennent encore.

De toutes ces villes entoures de _quintas_ et de parcs, Bellem
(Bethlem) est la plus rapproche de Lisbonne; elle n'en est spare que
par un ruisselet auquel un pont mauresque valut le nom d'Alcntara.
C'est aussi la plus connue de tous ceux qui arrivent  Lisbonne par mer,
car elle est situe en avant de la capitale, sur le rivage mme du canal
de l'estuaire, et l'on aperoit de loin son admirable tour carre, de
style un peu arabe, si puissante par sa masse, si gracieuse par les
sculptures de ses fentres et de ses gurites en encorbellement. C'est
tout prs de cette tour, fonde par le roi Jean, le Prince Parfait,
que se trouve l'emplacement d'o Vasco de Gama partit pour la mmorable
expdition qui donna aux Portugais le chemin des Indes orientales: un
magnifique couvent de Hironimites bti par Manoel le Fortun, le
seigneur de la conqute, de la navigation et du commerce de l'Ethiopie,
de l'Arabie, de la Perse et de l'Inde, rappelle ces temps lgendaires
de la gloire passe du Portugal. Le couvent a t chang en
tablissement d'ducation.

Oeiras, au dbouch de sa petite rivire descendue des hauteurs de
Cintra, garde l'entre septentrionale de l'estuaire du Tage par son fort
de So Julio; plus loin est Carcavellos, aux excellents vins; puis,
dj sur le bord de la grande mer, vient la ville de Casces, dont le
petit port est protg par une citadelle. Au del le rivage est dsert;
seulement de petites tours de garde s'lvent de distance en distance au
bord des plages et des falaises. Par contre, les collines abruptes de
Cintra qui se dressent au nord de cette partie du littoral sont une des
rgions les plus populeuses de la Pninsule, une des celles o le
mouvement des voyageurs est le plus actif. En s'levant de Lisbonne vers
les hauteurs de Cintra, soit par la grande route de voitures, soit par
le chemin de fer  rail unique construit par l'ingnieur Larmanjat, on
voit se succder  droite et  gauche les chteaux et les villas de
Bomfica, le palais royal de Queluz, les maisons de plaisance de Bellas,
o sourdent des eaux minrales et la fontaine qui alimente l'aqueduc de
Lisbonne. Cintra mme est entoure de petites villes d'htels et de
jardins, San Pedro, Arrabalde, Santa Estephania. Au sud de ces groupes
d'habitations s'lve la colline qui porte le chteau somptueux et
original de la Penha, palais fantastique,  la fois indou, persan,
italien, gothique, dont les contrastes bizarres sont adoucis par des
massifs d'ombrages et des cascades de lianes fleuries. Les nombreux
visiteurs de Cintra gravissent aussi l'minence o se trouvent les
dbris de l'ancien chteau des Maures et pntrent dans les cavernes du
couvent de lige, ainsi nomm des plaques de lige qui garnissaient
les murailles pour parer  l'humidit de la pierre. De toutes ces
hauteurs la vue est fort belle; elle est tout  fait grandiose du haut
des falaises que termine la fameuse Quenouille ou _Roca_, dont les
marins ont fait le Roc de Lisbonne: c'est le promontoire le plus
occidental de tout le continent europen. Les vagues de l'Atlantique
viennent se briser sur les blocs pars  sa base et leur masse rompue,
change en cume, s'engouffre en mugissant dans les cavernes du rocher
o tourbillonnent les oiseaux de mer. Sur le revers septentrional du
promontoire se droule l'une des plus belles valles de la Pninsule,
celle de Collares, si fameuse par ses jardins et ses bosquets
d'orangers: c'est le San Remo du Portugal.

La ville de Mafra, situe plus au nord, non loin des bains de mer
d'Ericeira, sur un plateau strile et monotone, possde aussi un norme
palais, l'Escorial des rois de la maison de Bragance, transform
actuellement en cole militaire. Pour achever cette prodigieuse btisse,
pleine d'glises, de chapelles, de cellules et d'appartements
ecclsiastiques, Joo V dpensa tout l'argent du Portugal; il y gagna le
titre de roi Trs-Fidle, que lui donna la cour de Rome. Lorsqu'il
mourut, il n'y avait pas mme dans le trsor de quoi faire dire une
messe pour le repos de son me. Bien plus curieux que l'immense caserne
de Mafra, avec son millier d'appartements et ses 5,200 fentres, sont
les autres difices de fondation royale qui se trouvent  une centaine
de kilomtres plus au nord,  la base occidentale de la serra do Aire,
non loin des clbres thermes de Caldas da Rainha et de la vieille cit
mauresque d'Obidos. Le couvent dlaiss d'Alcobaa, bti au milieu du
douzime sicle en souvenir de victoires remportes sur les Maures, est
un beau monument d'un gothique austre, encore embelli par le charme
spcial que les ruines donnent  toute architecture. Batalha, autre
couvent qui rappelle la dfaite des Castillans dans la plaine
d'Aljubarrota, en 1385, est un difice aux sculptures beaucoup plus
riches. Les ornements des portails, du clotre, de la salle du chapitre,
de la chapelle dite imparfaite parce que le roi Manoel la laissa
inacheve, sont tellement cisels, fouills, travaills dans tous les
sens, qu'ils semblent figurer des toffes de guipure. Le got de toutes
ces sculptures est douteux, mais on en admire le merveilleux fini.
D'ailleurs on exagre souvent la richesse architecturale du couvent de
Batalha: presque tous les voyageurs le dcrivent comme bti en marbre
blanc, tandis qu'il est en ralit construit d'une pierre de sable
calcaire, absolument semblable  celle qu'emploient tous les habitants
du pays pour l'dification de leurs masures.

La ville de Leiria, dans le territoire de laquelle est situ Batalha,
est elle-mme une ville ancienne et curieuse, occupant un fort beau site
au confluent des deux rivires Liz et Lena,  la base d'un coteau que
termine un vieux palais mauresque. Ce fut jadis la rsidence de Diniz,
le roi Laboureur, celui auquel on doit la plantation du _pinhal_ de
Leiria, la plus belle fort du Portugal. Aprs une longue dcadence,
cette partie de la contre a repris une certaine activit; dans les
environs,  Marinha Grande, s'lve une grande verrerie, qui communique
par chemin de fer avec le port presque circulaire appel Concha de Sao
Martinho.

[Illustration: COUVENT DES CHEVALIERS DU CHRIST A THOMAR. Dessin de
Taylor, d'aprs une photographie de J. Laurent.]

Sur le versant oriental des montagnes qui dominent les plaines de
Batalha et d'Alcobaa se trouve Thomar, autre ville jadis fameuse par
son couvent; c'est le chef-lieu de ces chevaliers du Christ qui se
firent accorder par les rois de Portugal le droit exclusif de la
conqute et de l'exploitation des contres lointaines des Indes et du
Nouveau Monde, et qui, aprs de grandes actions d'clat, devinrent, par
leur pret commerciale et leur impitoyable monopole, les principaux
auteurs de la dcadence de leur patrie. Aujourd'hui Thomar, arrose par
des eaux abondantes qui en font une petite Venise, est une ville de
filatures; mais l'activit commerciale s'est porte surtout vers les
localits riveraines du Tage, et notamment vers Santarem, qui des pentes
de sa montagne, appele la Merveille, contemple le cours tortueux du
fleuve, ses les verdoyantes, et les terres bosseles de l'Alemtejo.
Actuellement, Santarem et sa voisine, la ville fortifie d'Abrantes, ont
pour principale occupation d'alimenter Lisbonne de lgumes et de fruits.
Leurs campagnes sont de vraies forts d'oliviers.

Au sud de l'estuaire du Tage, la faible profondeur des eaux, la nature
sablonneuse du sol, les marcages qui bordent les ruisseaux, sont de
grands obstacles  l'tablissement de villes considrables; ces plages
seraient trs-probablement dsertes, si Lisbonne n'avait besoin de se
complter sur cette rive par des ateliers, des magasins, des chantiers,
des embarcadres. Aprs Almada, la ville de plaisance, qui est dj sur
le goulet de l'estuaire, plusieurs villages, Seixal, Barreiro, Aldea
Gallega, Alcochete, sont ainsi devenus des faubourgs grandissants de la
capitale, et leur prosprit s'accrot ou diminue avec celle de la
grande ville. Par contre, on peut dire que le port de Setbal, situ
plus au sud,  l'issue de l'estuaire du Sado ou Sado, est ruin par le
trop grand voisinage de Lisbonne. Setbal a des avantages de premier
ordre, comme lieu d'exportation d'une riche valle; son port est bien
abrit par l'abrupt chanon de montagnes qui se dresse au nord-ouest et
la langue de sable recourbe au sud-ouest; une grande baie, ouverte
entre les deux caps d'Espichel et de Sines, invite les navires 
pntrer dans la rade; mais Lisbonne est trop rapproche: le Portugal
n'est pas assez riche pour alimenter de son commerce deux cits situes
 une faible distance l'une de l'autre. Cezimbra, place  l'ouest de
Setbal, sur la cte escarpe qui se termine au cap d'Espichel, est
galement une ville dchue; enfin, la ville de Troja, qui prcda
Setbal comme entrept commercial de l'estuaire du Sado, repose
maintenant sous les sables de la dune; les fouilles entreprises
rcemment ont mis  dcouvert quelques mosaques romaines, des assises
de marbre, et toute une rue trace peut-tre par les Phniciens. Le
botaniste Link, qui vit encore quelques dbris de la ville  la fin du
sicle prcdent, y reconnut des restes de cours, semblables  celles
qui se trouvent au milieu de toute maison mauresque.

[Illustration: N 175.--ESTUAIRE DU SADO.]

Quoique bien peu anime en comparaison de sa grande rivale des bords du
Tage, Setbal a pourtant gard le mouvement d'changes que lui assurent
ses vins muscats, ses oranges dlicieuses, et surtout le sel de ses
marais, trs-renomm dans le Nord de l'Europe; c'est un prcieux lment
de chargement pour les navires. On dit, et non pas seulement en
Portugal, que le sel de Setbal est le meilleur du monde pour la
salaison des poissons. Les sauniers de Setbal, qui pourraient faire
plusieurs rcoltes par mois, se bornent  en faire deux par anne; en
outre, ils ont soin de ne jamais vider les eaux-mres qui restent dans
les compartiments de leurs marais salants, et de laisser au fond le
tapis de conferves qui spare le sel des autres chlorures, et produit
ainsi des cristaux d'une puret presque chimique. Des tapis de roseaux
protgent les camelles contre les intempries [214].

[Note 214:

Production du sel en Portugal (1870)........... 520,000 tonnes.
                 dans le district de Setbal.. 184,000   
]

Setbal et Cezimbra ont aussi dans les mers voisines d'normes quantits
de poissons d'espces diverses. Les eaux qui baignent le Portugal sont
d'une richesse extraordinaire en vie animale, sans doute  cause de la
rencontre des courants ocaniques apportant chacun leur faune
particulire. De toutes ces eaux, les plus riches peut-tre sont celles
de Setbal; en comparaison, la Mditerrane et la baie de Gascogne sont
presque dsertes. Les pcheurs de Setbal exploitent ces trsors de la
mer avec une singulire intelligence. Bien des sicles avant que les
savants eussent imagin d'explorer le fond des mers pour en tudier les
organismes, lorsque la plupart des zoologistes affirmaient mme que
nulle vie animale ne se hasarde dans les tnbreuses profondeurs de
l'Ocan, les marins de Setbal savaient capturer,  500 et 600 mtres
au-dessous de la surface marine, d'normes requins qui ne vivent point
ailleurs: hisss sur le pont de l'embarcation de pche, ces animaux
semblent sur le point de faire explosion, tant ils sont gonfls par
l'air intrieur qui fait quilibre  la pression des couches suprieures
de l'eau marine. Quant aux espces communes de la surface, c'est par
myriades qu'on les recueille. Les sardines se pchent en si grande
quantit dans les eaux de Cezimbra, que le peuple les utilise,
non-seulement pour sa propre nourriture, mais encore pour celle de ses
cochons. Aux temps de sa grande prosprit commerciale, le Portugal
fournissait de poisson une grande partie de l'Europe; il exerait mme
une sorte de monopole pour la vente de la morue; ses marchands allaient
en porter jusqu'en Norvge. Vers la fin du quatorzime sicle, la ville
de Lisbonne s'tait fait concder par trait l'exploitation de pche des
ctes anglaises. Chose qui parat trange aujourd'hui, c'taient alors
les Lusitaniens qui se faisaient les initiateurs industriels des
populations de la Grande-Bretagne [215]!

[Note 215: Populations des villes de l'Estremadure:

Lisbonne......  250,000 hab.
Setbal.......   15,000  
Bemfica.......   10,000  
Cintra.........  10,000  
Santarem.......   9,000  
Thomar.........   5,000  
]




IV

LE PORTUGAL DU MIDI, L'ALEMTEJO ET L'ALGARVE


Les montagnes d'Outre-Tage n'ont qu'en un bien petit nombre d'endroits
un aspect de chanes rgulires; ce ne sont pour la plupart que des
protubrances  faible saillie s'levant au-dessus de larges plateaux 
base ravine. L'ensemble de la contre manque de relief et de varit;
on pourrait se croire partout au milieu du mme paysage. Toute cette
rgion, comprise entre le Tage et les montagnes de l'Algarve, est la
moins belle du Portugal. A l'exception de la serra da Arrabida, qui se
dresse entre les deux estuaires de Lisbonne et de Setbal, elle n'offre
que des plaines basses, des collines aux pentes monotones, des bois, des
broussailles, des landes nues, o de rares groupes d'habitations se
montrent comme des les au milieu de la mer. Les terres basses qui
bordent la rive gauche du Tage et le littoral marin, sont formes d'une
paisse couche de sable fin, reposant sur une argile compacte, et
portant encore  et l des bois de pins maritimes et des bouquets de
chnes-liges (_azinheiras_), reste des antiques forts qui recouvraient
toute la contre. Plus haut sont les grandes landes ou _charnecas_, avec
leur varit infinie de broussailles et d'arbustes  verdure permanente.
Ce sont des bruyres d'espces diverses, dont quelques-unes ont jusqu'
deux mtres de hauteur, des cistes, des genvriers, des romarins, des
myrtes et des chnes rampants, dont l'paisse ramure, d'un verple,
s'lve  peine au-dessus du tapis des autres plantes. Mais la diversit
des vgtaux, la multitude des fleurs roses et blanches qui les couvrent
jusqu'au milieu de l'hiver, n'empchent pas que l'aspect gnral du pays
ne soit monotone et triste,  cause du manque presque absolu des
cultures. Sur les collines plus leves, presque toutes composes de
schistes paillets de mica, la nature finit mme par devenir presque
sombre; l tout est recouvert de ces cistes (_cistus ladaniferus_) aux
feuilles rsineuses. C'est le prolongement occidental de la zone des
_jarales_ qui s'tendent sur des milliers de kilomtres carrs dans la
sierra Morena et d'autres rgions montagneuses de l'Espagne.

Le massif le plus lev de la Lusitanie mridionale se trouve sur la
frontire mme du Portugal, entre les valles du Tage et du Guadiana:
c'est la serra de So Mamede, appele aussi serra de Portalegre: ses
chanons parallles de roches granitiques, abritant d'troits vallons,
o coulent, soit vers le nord-ouest, soit vers le sud-est, des affluents
des deux fleuves, atteignent plusieurs centaines de mtres au-dessus du
plateau, et mme le plus haut sommet dpasse 1,000 mtres en altitude
totale. Au sud de la large dpression qu'a utilise le chemin de fer de
Lisbonne  Badajoz, apparat un deuxime massif granitique moins lev,
dress sur le plateau comme une sorte de citadelle aux mille bastions
avancs, et d'un aspect assez grandiose quand on le regarde des bords du
Guadiana, qui coule  sa base orientale: c'est la serra de Ossa, connue
galement sous les noms des diverses villes qui se trouvent dans le
voisinage, Elvas, Estremoz, Evora. Elle se rattache, par les hautes
ondulations du plateau,  diffrentes _serras_ qui viennent abaisser
leurs escarpements aux rives du Guadiana et du Sado et dans les plaines
uniformes dites Campo de Beja. Ces plaines se continuent, au sud, par le
clbre champ d'Ourique, o deux cent mille Maures, commands par cinq
rois, eurent  subir, au milieu du douzime sicle, la dsastreuse
dfaite qui permit aux princes du Portugal de fonder leur monarchie.
C'est depuis cette bataille et les massacres qui en furent la
consquence que les plaines situes au sud du Tage se changrent en un
dsert.

Toutes les hauteurs qui occupent la partie mridionale de l'Alemtejo
appartiennent au systme de la sierra Morena d'Espagne. Les contre-forts
de la sierra de Aroche et ceux de la sierra de Aracena, si riches en
minerai de cuivre, s'entremlent en un ddale de collines dans la partie
du Portugal dispose en forme de triangle irrgulier, sur la rive gauche
du Guadiana. Le fleuve ne les arrte pas; rtrci entre les parois qu'il
a ronges, il est en maints endroits rduit aux dimensions d'un canal,
et mme au dfil dit _Pulo do Lobo_ ou Saut du Loup, il descend en
rapides de rochers en rochers. C'est en aval de ce dfil seulement, 
la ville de Mertola, qu'il devient navigable pour les petites
embarcations;  peine une soixantaine de kilomtres de ce grand fleuve
peuvent tre utiliss pour le transport des denres.

A l'ouest du Guadiana, les montagnes du systme marianique se continuent
paralllement au rivage maritime. Assez basses d'abord, les chanes sont
de simples hauteurs des terres ou _cumeadas_, puis elles s'lvent
jusqu' 500 mtres dans la serra do Malho et dans la serra da Mezquita.
Un plateau, ravin par les torrents suprieurs de la Mira, rejoint ces
massifs  la serra Caldeiro ou du Chaudron, ainsi nomme, dit-on, en
Portugal d'un cratre de volcan, et  la chane qui se termine au nord
du cap Sines par la cime de l'Ataraya ou la Montagne du Guet. Un autre
plateau, seuil o passera le chemin de fer de l'Algarve  Lisbonne,
continue le systme principal et va former la base du beau groupe de la
serra de Monchique, massif angulaire du Portugal. Au del de ces monts,
une arte aigu, dite l'chine de Chien, s'avance dans la pninsule
terminale, entre les deux mers de l'occident et du sud, et va rejoindre
les rochers de Saint-Vincent et de Sagres, jadis sacr, d'o le nom
qu'il porte encore [216].

[Note 216: Altitudes du Portugal au sud du Tage:

Serra de So Mamede         1,025 mt.
     de Ossa                 649  
Foya de Monchique             903  
Ataraya                       308  
Beja (Campo de Beja)          252  
Ourique (Campo de Ourique)    222  
]

Pour les anciens, le promontoire Sacr tait l'peron du navire
d'Europe. D'aprs les rcits antiques, ceux qui allaient voir, du haut
de ce cap, le soleil se coucher dans la mer, le voyaient cent fois plus
grand qu'il ne parat ailleurs et pouvaient entendre le sifflement de
l'astre immense s'teignant dans les flots. Strabon se donne la peine de
discuter et de combattre cette opinion populaire, bien conforme
d'ailleurs  l'ide que les Grecs non cultivs se faisaient des bornes
du monde: comme les caps occidentaux des pays des Callaques et des
Armoricains, le promontoire Sacr paraissait tre la Fin des Terres;
mais, au lieu de terminer le continent du ct des brumes et des frimas,
il avait du moins l'avantage d'tre tourn vers la lumire du Midi: les
dieux, dit Artmidore, venaient s'y reposer la nuit de leurs travaux et
de leurs voyages  travers le monde. A l'origine de l'histoire moderne,
Henri le Navigateur, le clbre Infant, y installa son cole
hydrographique, dirige par Jacome de Majorque, et c'est de l qu'il
piait lui-mme le retour des expditions envoyes  la recherche des
les et  la reconnaissance des rivages lointains. Peu de localits ont,
aux yeux de l'historien gographe, plus d'intrt que cette pointe
terminale du continent d'Europe. Les paisibles travaux auxquels on s'y
est livr pendant tant d'annes pour arriver  la connaissance du chemin
direct des Indes, lui paraissent avoir plus d'importance que la
sanglante bataille navale, dite de Saint-Vincent, qui se livra dans ces
parages, en 1797, et qui se termina, au profit des Anglais, par la
destruction d'une flotte espagnole.

[Illustration: N 174.--PROMONTOIRE DE SAGRES.]

Les collines de Sagres appartiennent, comme celles du Tage,  la
formation volcanique; mais elles semblent avoir perdu toute activit. Un
seul phnomne gologique de la cte mridionale de l'Algarve pourrait
faire supposer qu'un lent travail intrieur se continue sous cette
rgion du Portugal. Une grande partie du rivage de l'Algarve est bord
de flches sablonneuses qui s'allongent en un deuxime rivage au devant
de la cte, de manire  former pour les petites barques une sorte
d'alle marine  l'abri des vents du large. Cette leve, btie par les
vagues en pleine mer, est d'autant plus curieuse qu'elle se dveloppe
paralllement aux rivages d'un territoire montagneux: dans presque
toutes les autres parties de la Terre o se reproduit le phnomne des
cordons littoraux, c'est au large de plaines qui s'tendent  perte de
vue dans l'intrieur de la contre. On a remarqu, en outre, que la
plupart des cordons littoraux bordent des ctes qui subissent un
mouvement gnral de lente dpression: l o les campagnes riveraines
s'immergent graduellement, les flots, qui viennent se heurter sans cesse
contre le bord, reprennent les dbris arnacs et les redressent en
longues plages qui marquent souvent le trac de l'ancienne cte. Les
gologues n'ont point encore constat directement de phnomnes de
dpression du sol dans l'Algarve portugais; mais l'existence de flches
ctires est dj un indice fort remarquable: il donne une grande
probabilit  l'opinion de ceux qui considrent le littoral compris
entre le promontoire de Sagres et la bouche du Guadiana, comme situ
dans une aire d'affaissement. Les traditions, plus ou moins vagues, qui
se rapportent  un effondrement des rivages de Cdiz et  la rupture de
l'isthme d'Hercule, devenu le dtroit de Gibraltar, sont une
confirmation lointaine de cette hypothse sur les mouvements du sol
lusitanien.

[Illustration: N 175.--GOLOGIE DE L'ALGARVE.]

Le voyageur qui atteint la cime de l'une des serras qui servent de
limite mridionale aux plaines uniformes de l'Alemtejo est frapp du
singulier contraste que prsentent avec le versant du nord les
dclivits de l'Algarve tournes vers le midi. D'un ct, les vastes
solitudes, presque le dsert; de l'autre, les forts de chtaigniers,
les villages se montrant  et l sur les terrasses, les villes blanches
au bord de la mer; les flottilles de bateaux pcheurs sur les flots
bleus. Au nord s'tend le morne espace jusqu'au vague horizon; au sud,
des paysages varis et charmants se succdent jusqu' la limite prcise
trace par l'cume de la houle. Le contraste n'est pas moins grand dans
le genre de vie des habitants des deux provinces. Les gens de l'Alemtejo
sont les plus graves des Portugais; ils n'aiment mme pas la danse.
Trs-clair-sems au milieu de leurs landes, les uns s'occupent
d'agriculture, les autres sont partiellement nomades  la suite de leurs
troupeaux de porcs et de brebis. Les bergers parcourent des bois
d'_azinheiras_ dont les glands nourrissent leurs pourceaux, puis
traversent le Tage en t pour aller dans les hauts pturages des
montagnes du Beira;  la fin de l'automne, ils reviennent vers le sud et
font patre leurs moutons dans les fourrs de cistes qui recouvrent une
si grande partie de l'Alemtejo. De leur ct, les gens de l'Algarve,
trois fois plus nombreux en proportion de l'tendue de leur territoire,
sont obligs d'utiliser plus industrieusement le sol: ils le cultivent
en crales, en vignes, en vergers, en jardins, et quoique la terre leur
donne amplement en change de leur travail, ils demandent  la mer
poissonneuse un supplment de nourriture [217]. La faible population
relative de l'Alemtejo s'explique en partie par ce fait, que la plupart
des guerres ont eu pour thtre ses vastes plaines doucement ondules;
elle s'explique aussi par le rgime de la grande proprit qui prvaut
dans cette province: le paysan ne possde point la terre; il la cultive
sans amour et les fivres naissent des terrains o sjourne l'humidit.
Du temps de la domination romaine, ces rgions taient fort peuples,
ainsi que le prouve la quantit de pierres  inscriptions que l'on a
dcouvertes parses sur le sol.

[Note 217:

             Superficie.      Population en 1871.   Popul. kilom.
Alemtejo   24,387 kil. car.        331,500               14
Algarve     4,850                 188,500               39
          __________________      _________             ____
           29,237 kil. car.        520,000               18
]

La diffrence d'altitude et d'exposition a pour consquence ncessaire
un grand contraste des climats. Sans doute les plaines de l'Alemtejo ont
quelque chose d'africain par leur monotonie mme et par l'aspect gnral
de leur flore de plantes basses et de broussailles; mais l'Algarve, avec
ses forts d'oliviers, ses groupes de dattiers, ses agavs, ses cactus
pineux, ses fourrs de palmiers nains, semble dj presque tropicale.
La temprature moyenne y est fort leve; sur le littoral, elle n'est
gure infrieure  20 degrs centigrades. L'abri que la serra de
Monchique et les autres montagnes forment contre les vents du nord et du
nord-ouest, et, d'autre part, l'obstacle que les leves sableuses du
littoral opposent en maints endroits au libre passage des brises
marines, contribuent  rendre les ardeurs de l't plus intenses. Quand
souffle le vent d'est ou vent d'Espagne, la chaleur est trs-vive et
souvent accompagne de miasmes qui rpandent la fivre: _De Espanha nem
bom vento nem bom casamento_. D'Espagne, ni de bon vent ni de bon
mariage, dit le proverbe.

[Illustration: N 176.--FLCHES DE TAVIRA.]

On a longtemps cit Villanova de Portimo, au sud de la serra de
Monchique, comme la ville d'Europe dont la temprature moyenne serait la
plus leve. Depuis il a t constat que diverses localits d'Espagne
peuvent lui disputer cet honneur; mais il n'en reste pas moins vrai que
le littoral de l'Algarve appartient, avec la rgion du bas Guadalquivir
et des ctes mditerranennes de l'Andalousie et de Murcie,  la zone
europenne des chaleurs les plus torrides. C'est  bon droit que cette
partie de la Lusitanie a reu des Arabes le mme nom que le littoral
marocain tourn vers l'Atlantique, et qui, plus tard, devint aussi
momentanment la conqute des Portugais: les deux moitis du vaste
hmicycle de ctes taient pour eux les deux pays de Gharb (Garbe), les
deux Algarves ou rgions de l'Occident situes en dehors de la mer
Intrieure. Quoique devenu chrtien, l'Algarve portugais ou d'Aquem-Mar
(en De de la Mer) a gard son vieux nom arabe, de mme que dans sa
population, reste mahomtane jusqu'au milieu du treizime sicle,
persistent toujours, en dpit de la langue, les lments berbers et
smitiques.

Dans le haut Alemtejo, si faiblement peupl, les villes sont peu
nombreuses et sans grande importance: elles ne seraient que de gros
villages sans le voisinage de l'Espagne et le commerce de transit dont
elles sont les intermdiaires. Crato est de nos jours la station
principale sur le chemin de fer qui rejoint le Tage et le Guadiana, de
mme que sa voisine Portalegre tait le grand relais sur la route de
terre. Plus au sud, Elvas, o l'on voit un bel aqueduc mauresque 
quatre rangs d'arcades, est btie en amphithtre sur les pentes de sa
montagne au milieu de vergers dont on vante les prunes, et couronne de
citadelles, qui passaient au sicle dernier pour un chef-d'oeuvre
d'architecture militaire; elles font face  la ville espagnole de
Badajoz, ainsi qu' la place forte d'Olivena, que les traits de Vienne
attribuaient formellement au Portugal, mais que l'Espagne n'a jamais
voulu rendre. Sur une des montagnes de la serra de Ossa s'lve
Estremoz, clbre dans tout le Portugal par ses _bcaros_, jarres de
terre lgamment modeles et rpandant une douce odeur. Montemor, aux
vieilles ruines, commande, du haut d'un sommet, l'immense tendue des
landes et des bois monotones. Evora, au centre de la province, domine
aussi de vastes plaines du haut de sa colline; situe jadis sur la
grande voie romaine que reliait le bassin du Guadiana  l'estuaire de
Lisbonne, _Ebura_ ou _Ebora Cerealis_ tait une ville populeuse; au
moyen ge, elle devint la deuxime rsidence des rois et un lieu de
runion des Cortes: il ne reste de sa grandeur passe qu'un bel aqueduc
romain restaur, les fragments d'un temple de Diane  colonnes
corinthiennes et d'anciens dbris fodaux.

Beja, l'antique _Pax Julia_ ou _Colonia Pacensis_, n'est gure non plus
qu'une ruine du pass, tandis que dans la pninsule forme par le
Guadiana et le Chanza, un hameau, nagure inconnu, So Domingos, devient
une ville active et commerante. Les gisements de pyrites de cuivre et
d'autres mtaux qui se trouvent en abondance dans les montagnes
environnantes, prolongement occidental de celles de Rio-Tinto et de
Tharsis, sont exploits avec une grande intelligence par des industriels
anglais, et, depuis 1859, fournissent annuellement  l'industrie plus de
100,000 tonnes de minerai: elles pourraient en livrer le double; mais
leur importance provient surtout du soufre qu'elles contiennent et qui
sert  la fabrication de l'acide sulfurique. Les mines de So Domingos,
avec leur matriel de magasins, d'usines, de chemins de fer, sont
considres comme pouvant servir de modle  tous les travaux du mme
genre. Ce sont elles qui ont rendu son mouvement au bas Guadiana, gard
 son entre par Castro Marim, l'ancienne place d'armes o se
prparaient les expditions contre les Maures, et Villa Real de Santo
Antonio, nagure simple bourgade de pcheurs. Chaque anne, six cents
navires viennent franchir la barre pour prendre  Villa Real leurs
chargements de minerai. Le village de Pomaro, o vient aboutir la voie
ferre de So Domingos, au confluent du Guadiana et du Chanza, est aussi
devenu un vaste entrept et un port d'embarquement trs-actif.

L'ancienne capitale de l'Algarve europen, du temps des Maures, tait la
ville de Silves, de nos jours fort dchue et situe dans l'intrieur des
terres, loin de tout commerce. Faro, la capitale actuelle, a du moins
l'avantage d'tre btie au bord de la mer et de possder un port bien
abrit, mais sans profondeur, d'o les petits navires de cabotage
exportent les fruits de toute espce, et les thons, les sardines, les
hutres, qui font la richesse du pays. Tavira, galement dfendue des
vagues et des vents de la haute mer par un cordon littoral, a les mmes
facilits de commerce et les mmes denres d'change que la capitale:
c'est la plus jolie ville de l'Algarve. Loul, situe dans une charmante
valle de l'intrieur, est aussi une cit gracieuse, et lorsque les
valtudinaires qui se rendent maintenant  Nice,  Cannes, en Algrie, 
Madre, auront appris le chemin de l'Algarve, nul doute que Loul, Lagos
et d'autres localits voisines ne soient considres comme des villes
d'hiver, propices au rtablissement de la sant. Dj les thermes ou
Caldas de Monchique sont rputs au loin, non seulement par l'efficacit
de leurs eaux, mais par la douceur du climat et la beaut des paysages.
C'est de l, dit-on, que viennent les meilleures oranges du Portugal
[218].

[Note 218: Principales villes de l'Alemtejo et de l'Algarve:

Evora       13,000 hab.
Elvas       12,000  
Faro        10,000  
Tavara       9,000  
Loul        8,500  
Lagos        8,000  
Portalegre   6,500  
Beja         6,600  
]




V

PRSENT ET AVENIR DU PORTUGAL.


Le petit royaume de Portugal n'en est plus maintenant, comme  la fin du
quinzime sicle,  se partager le monde avec ses voisins les Espagnols,
et c'est mme  grand'peine s'il peut retenir en son pouvoir quelques
faibles parties de son immense empire colonial d'autrefois. Pour garder
le monopole de ses dcouvertes, le gouvernement portugais avait fait
observer le secret le plus jaloux: peine de mort tait prononce contre
l'exportation de toute carte marine indiquant la route de Calicut; mais
de pareilles mesures ne firent de tort qu'aux Portugais eux-mmes. En
observant un tel secret pour leurs explorations, en veillant sur leurs
archives avec tant de soin, ils finirent par oublier leurs propres
conqutes et par s'en interdire l'exploitation: mainte route des mers
que leurs navires avaient dcouverte les premiers dut tre retrouve une
seconde fois, et par les navigateurs d'autres nations. D'ailleurs,
l'immense rle de conqurants et de colonisateurs que s'taient donn
les Portugais tait trop grand pour un petit peuple sans libert. La
nation fut bientt puise, et d'autres acteurs, les Hollandais, les
Anglais, les Franais, entrrent en scne sur ce vaste thtre du monde
que les Portugais avaient voulu garder pour eux seuls. Actuellement
ceux-ci possdent encore en dehors de l'Europe un territoire gal en
superficie  vingt fois l'tendue de leur propre patrie, mais qu'est
cela en comparaison de ce qu'ils ont perdu?

Les descendants de Vasco de Gama et d'Albuquerque n'ont plus, pour ainsi
dire, qu'un pied  terre dans cette pninsule de l'Inde, dont ils ont eu
la gloire de dcouvrir la route marine. Goa, Salsette, Bardez, Damo,
Diu, n'ont gure avec leur territoire plus de 4,000 kilomtres carrs,
et n'appartiennent au Portugal que grce  la bonne volont de
l'Angleterre. Macao,  l'entre de la rivire de Canton, n'tait, tout
rcemment encore, qu'un entrept de chair humaine, d'o les traitants
exportaient des engags chinois aux plantations du Prou. Le monde
insulaire qui rattache l'Asie au continent australien, et qui fut
autrefois le domaine le plus prcieux et le plus anxieusement surveill
des Portugais, se trouve maintenant presque en entier en d'autres mains,
et les anciens conqurants n'ont plus qu'une moiti de l'le de Timor et
l'lot de Kambing. En Afrique, il est vrai, l'tendue des territoires
auxquels prtend le Portugal est fort considrable; et, si l'on en
jugeait par les documents officiels, toute la largeur du continent,
d'Angola et de Mossamedes  Mozambique et  Sofala, serait une terre
lusitanienne; mais cette terre est encore, en grande partie, 
connatre, et ceux qui se livrent  ce travail d'exploration ne sont
point des Portugais: l'anglais Livingstone est le voyageur auquel la
gographie doit la conqute scientifique de ces contres. Les seuls
tablissements srieux qui ne soient pas de simples comptoirs ou des
fortins assigs par les populations sauvages, sont ceux de l'Afrique
occidentale, au sud du Congo; mais ils appartiennent pour la plupart 
des maisons de commerce hollandaises. Quelques hectares de terrain sur
les ctes de la Guine septentrionale et de la Sngambie compltent,
avec l'le de Santo Thom, Principe et l'archipel du Cap-Vert, les
possessions portugaises de l'Afrique. Quant au Brsil, la riche colonie
du Nouveau Monde, il vit, depuis un demi-sicle, d'une vie indpendante,
et dpasse de beaucoup la mre patrie en population et en richesse.
Enfin, les terres atlantiques de Madre et des Aores, les premires
conqutes des navigateurs de Lisbonne, sont considres comme partie
intgrante du Portugal, et forment des provinces assimiles en droits 
celles de la terre ferme. Ce ne sont pas les moins riches, et rcemment
encore, avant que la conscription n'enlevt la jeunesse de ces les,
elles jouissaient de la plus grande prosprit [219].

[Note 219: Possessions du Portugal:

                                      Superficie.        Population
                                                          en 1871.
ATLANTIQUE:
     Aore                           2,581 kil. car.      238,930 hab.
     Madeira, etc.                     815               118,380  

AFRIQUE:
     Iles du Cap-Vert                4,271 kil. car.       76,000  
     Sngambie                         69                 8,500  
     S. Thom et Principe            1,177                23,680  
     Ajuda                              35                   700  
     Angola, Benguela, Mossamedes  809,400             2,000,000  
     Mozambique, Sofala, etc.      991,150               300,000  

ASIE:
     Goa, Salsette, etc.             3,748 kil. car.      474,240  
     Damo                             403                40,980  
     Diu                                 7                12,300  
     Moiti de Timor et Kambing     14,316               250,000  
     Macao                               3                71,740  
                                 _____________________  ________________
Ensemble des possessions         1,827,975             3,635,450  
]

[Illustration: N 176.--PAYS DE LANGUE PORTUGAISE.]

Lorsque le Portugal perdit avec le Brsil la seule partie de son empire
colonial qui lui donnt une importance relle dans l'assemble des
nations, le petit peuple europen se trouvait dans un tat de
prostration vraiment lamentable. puis par la guerre trangre, il se
dbattit encore pendant de longues annes dans les dissensions civiles.
Ses finances taient absolument ruines, et le manque de communications
 l'intrieur, de dbouchs  l'extrieur, ne permettait pas de ramener
la richesse dans le pays par l'exportation des denres nationales. Le
Portugal aurait pu disparatre tout  coup, qu' l'exception de quelques
commerants anglais, propritaires des vignobles du Douro, et des
contrebandiers espagnols de la frontire, personne, dans le reste du
monde, n'aurait eu  se plaindre d'avoir ses intrts lss. Encore en
1851 il n'existait dans toute l'tendue du Portugal qu'une seule route
carrossable, celle de Lisbonne  Cintra, si l'on peut donner le nom de
route  une simple alle de plaisance entre deux palais royaux.
D'ailleurs l'tat intellectuel de la contre ne laissait pas moins 
dsirer que l'tat conomique. L'ignorance dans laquelle vivaient les
Lusitaniens au milieu du sicle tait  peu prs comparable  celle de
leurs voisins du Maroc, au sud du golfe des Algarves. Dans les districts
septentrionaux, Vianna, Braga, Bragana, une jeune fille sachant lire
tait un vritable phnomne. Il est vrai que ces ignorants du Portugal,
bien diffrents de tant de paysans du nord de l'Europe, presque lettrs
et pourtant rests grossiers, savent discuter avec modration, parler
avec lgance, et mme improviser des vers o ne manquent ni le mtre,
ni la csure, ni la vritable posie.

[Illustration: CHATEAU DE LA PENHA DE CINTRA. Dessin de Thrond, d'aprs
une photographie de M.J. Laurent.]

Pendant la dure d'une gnration, l'instruction s'est bien rpandue;
une grande partie de l'espace qui sparait les Portugais des autres
nations d'Europe au point de vue de la civilisation matrielle a t
combl, et chaque jour on voit se rtrcir l'intervalle. Ainsi, pour ne
citer qu'un exemple, indice de tous les autres progrs d'ordre
conomique, le pays s'est dj pourvu d'un rseau de chemins de fer,
dont toutes les grandes lignes seront compltes dans un petit nombre
d'annes [220].Non-seulement Lisbonne sera prochainement relie  toutes
les villes secondaires du Portugal, mme  celles de l'Algarve, mais par
divers points de la frontire, sur le Minho, le Douro, le Guadiana, elle
commence  faire pntrer ses avenues commerciales dans l'intrieur des
Castilles. On s'en est aperu  l'importance croissante qu'a prise le
mouvement des changes, pendant les guerres civiles qui ont souvent
bloqu les ports de l'Espagne situs sur la Mditerrane: Lisbonne et
Porto mme ont pu remplacer partiellement ces villes de commerce pour
fournir des marchandises trangres  l'intrieur de la Pninsule.
D'ailleurs une partie seulement du trafic rel figure sur les registres
de la douane; la contrebande est difficile  surveiller sur le vaste
dveloppement des 800 kilomtres de frontires montagneuses, et
Portugais aussi bien qu'Espagnols se font gloire de tromper la vigilance
des carabiniers. La douane de terre cote au gouvernement beaucoup plus
qu'elle ne lui rapporte.

[Note 220: Voies de communication du Portugal, en 1875:

Grandes routes   3,600 kil.
Chemins de fer     950  
]

Le commerce extrieur du Portugal a presque tripl depuis le milieu du
sicle, grce aux lignes de bateaux  vapeur qui fournissent  la
navigation environ les deux tiers de son tonnage. Plus de la moiti de
ces changes se fait avec la Grande-Bretagne, pays qui nagure avait
mme un monopole presque complet du trafic extrieur de la Lusitanie. Il
est facile de comprendre, mme au point de vue gographique, cette
grande influence de l'Angleterre sur le Portugal. Le littoral de ce
dernier pays se trouve prcisment sur le chemin qu'ont  suivre les
navires anglais pour se rendre dans la Mditerrane, au Brsil, au cap
de Bonne-Esprance, aux Indes; nul chemin de la mer n'est plus
frquemment pratiqu par leurs flottes. Porto, Lisbonne, sont pour eux
des ports de relche et de ravitaillement. Il tait donc naturel que le
commerce anglais, avec ses normes dbouchs, s'infodt les producteurs
du littoral portugais et tcht de fortifier peu  peu son influence par
des combinaisons politiques. L'aide que l'Angleterre fournit au Portugal
pendant la guerre pninsulaire lui donna un prtexte plausible pour se
poser presque en puissance suzeraine et protectrice, et souvent elle
abusa de son rle. Mais actuellement elle n'exerce de prpondrance que
par la supriorit de son commerce, et si l'or anglais est le grand
lment de circulation sur les marchs du Portugal, la raison en est aux
achats si considrables de vins et de fruits de toute espce qu'y font
les ngociants de Londres. Ils demandent chaque anne des vins pour une
cinquantaine de millions [221].

[Note 221: Commerce et navigation du Portugal:

Valeur des changes, en 1842   100,408,000 fr.
                      1856   203,185,000 fr.
                      1873   307,140,000 fr.

Mouvement des navires, 1871   19,121 nav. jaugeant 3,280,000 tonnes.
Flotte commerciale     1873      432  
              (17 vapeurs et 415 voiliers), jaugeant 108,350 tonn.
]

[Illustration: N 177.--TLGRAPHE DE LISBONNE A RIO DE JANEIRO.]

L'importance croissante des changes du Portugal avec le Brsil, qu'unit
maintenant un cble tlgraphique dpos au fond de l'Ocan, est
galement un phnomne ncessaire caus par le voisinage relatif des
deux contres et par les rapports de parent, la communaut de
traditions qui existent entre les deux peuples. Tous les progrs du
Brsil seront, par contre-coup, les progrs de la mre patrie, et l'on
peut dj, sans un grand effort de l'esprit, s'imaginer combien prospre
est l'avenir rserv aux populations de la Lusitanie du Nouveau Monde:
quand l'esclavage aura disparu, que les fleuves du bassin des Amazones
seront bords de plantations et que des chemins de fer rattacheront les
valles des Andes boliviennes aux ports de l'Atlantique, Lisbonne et
Porto auront  servir d'intermdiaires au Brsil et  l'Europe pour des
quantits normes de denres et de marchandises.

Mais c'est avec l'Espagne, on le comprend, que la solidarit commerciale
des marchs portugais doit se faire de plus en plus intime, en dpit des
haines originaires et de l'opposition des intrts dynastiques. A la
fin, les deux nations limitrophes ne peuvent que devenir un seul peuple,
comme le sont devenus Aragonais et Castillans, Andalous et Manchegos.
C'est une question de temps; mais on ne saurait douter que la communaut
de vie industrielle et sociale ne finisse par prvaloir, amenant avec
elle la fdration politique. Il est seulement  dsirer que cette union
future se fasse pacifiquement, sans pressions injustes, sans violation
des droits de chaque groupe  la libre grance de ses intrts spciaux.
gaux des Espagnols par leur grandeur dans le pass et par leur rle
pendant la priode pique du commencement de l'histoire moderne, les
Portugais peuvent hardiment se placer  ct de leurs voisins pour les
qualits morales.




VI

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.


Le Portugal est une monarchie hrditaire et constitutionnelle. D'aprs
la loi fondamentale de 1826, dite _Carta de ley_, et revise en 1852, le
gouvernement se compose des quatre pouvoirs: dirigeant, lgislatif,
excutif, judiciaire, et de ces divers pouvoirs, deux appartiennent
exclusivement  la couronne; celle-ci partage, en outre, le pouvoir
lgislatif avec les deux Chambres, et reste toujours irresponsable. La
liste civile s'lve  plus de 3,600,000 francs; en outre, le roi a la
jouissance des biens de la couronne et possde de merveilleux joyaux,
parmi lesquels le fameux diamant de Bragance, le plus grand du monde.
Il prend le titre de Majest trs-Fidle et se dit comme autrefois
roi des Algarves, seigneur de Guine et des Conqutes. A dfaut
d'enfant mle, les filles peuvent hriter du trne. Les ministres du
souverain, qui sont au nombre de sept, portent la responsabilit des
dcisions royales; ils peuvent tre mis en accusation par la Chambre ds
dputs, et doivent alors comparatre devant la Chambre des pairs,
constitue en tribunal suprme. Un conseil d'tat, compos d'un nombre
indtermin de membres, nomms  vie, assiste le roi dans toutes les
affaires d'administration. L'hritier prsomptif en est membre-n et
prend part aux dlibrations ds l'ge de dix-huit ans.

La Chambre des pairs se compose de plus d'une centaine de membres, les
uns hrditaires, les autres nomms  vie par le roi, et choisis presque
tous parmi les nobles. Les princes de la famille royale sigent de droit
dans la Chambre haute et le patriarche de Lisbonne en prside les
sances. La Chambre des dputs, nomme par le suffrage, est
spcialement investie du droit de discussion et de vote sur le budget.
Les conditions de cens existent encore pour le corps lectoral. D'aprs
la loi de 1852, sont lecteurs tous les Portugais gs de vingt-cinq ans
qui payent au moins 5 fr. 55 de contributions directes ou 27 fr 75 de
contributions foncires; en outre, l'adjonction des capacits a rang
parmi les lecteurs, et sans condition de cens, les bacheliers, tous les
porteurs de diplmes d'instruction suprieure ou secondaire, les
officiers et les prtres; ceux-ci, de mme que les fonctionnaires, les
grads d'universit et les gens maris, ont de plus le privilge de
pouvoir voter ds l'ge de vingt et un ans. Le cens d'ligibilit, dont
les professeurs sont spcialement exempts, s'lve  22 fr. 20 de
contributions directes ou 111 francs de contributions foncires. Les
lecteurs, au nombre desquels sont admis aussi les citoyens de Madre et
des Aores, nomment un dput par 25,000 habitants; le total des lus
s'lve donc  plus de 150. La dure du mandat est de quatre annes et
la session normale est de trois mois. Une indemnit est attache aux
fonctions de reprsentant. Le prsident de la Chambre est nomm par le
roi sur une liste de cinq candidats proposs par les dputs.

Le pouvoir judiciaire comprend l'ensemble des magistrats du Portugal,
depuis le juge lu (_juiz eleito_) de la paroisse jusqu'aux membres du
tribunal suprme de la justice, qui sige  Lisbonne. La contre est
divise en deux grands districts judiciaires, celui de Lisbonne et celui
de Porto, qui se subdivisent eux-mmes en juridictions, correspondant
aux circonscriptions territoriales; les les du cap Vert dpendent du
district judiciaire de Lisbonne. Le jury prononce la culpabilit ou la
non-culpabilit dans les procs civils et criminels. La jurisprudence
portugaise s'inspire  la fois du code franais et du vieux droit local
reprsent par les ordonnances alphonsines, manulines,
philippines. La religion catholique romaine est la religion de l'tat,
mais l'exercice du culte protestant est tolr dans les villes
commerantes. Les affaires ecclsiastiques sont administres par le
patriarche de Lisbonne, les deux archevques de Braga et d'Evora et
quatorze vques. L'Inquisition est abolie depuis 1821, et ses revenus,
de mme que ceux des 750 couvents d'hommes, supprims pour la plupart en
1834, se sont ajouts aux recettes nationales; les dernires communauts
de moines, qui s'teignent peu  peu par suite de l'interdiction
d'accepter des novices, font retour les unes aprs les autres au domaine
public. La plupart des couvents de femmes ont t galement supprims.

L'arme, qui doit s'lever en temps de guerre ou de commotion intrieure
 70,000 hommes, mais  32,000 hommes seulement en temps de paix, se
compose en ralit des deux tiers de l'effectif normal; elle n'a pas
moins de 2,000 officiers pour 20,000 soldats. Nagure les exemptions de
service et la pratique du remplacement faisaient peser tout le fardeau
de la conscription sur la population pauvre; mais la loi a t rcemment
modifie d'aprs le modle prussien, pour rpartir plus quitablement
les charges et donner au pays plus de force dfensive. Les forteresses
sont nombreuses; mais il n'en reste qu'un petit nombre en bon tat de
dfense; on cite comme les plus importantes: Elvas, Abrantes, Valena,
sur la frontire de l'Espagne, et du ct de la mer, le fort de So
Julio et la citadelle de Peniche. La flotte ne s'lve plus  mille
vaisseaux, comme au temps o le roi Sbastien se prparait  envahir le
Maroc; elle est d'une quarantaine de petits btiments, dont plus de 20
sont  vapeur. Son personnel est de prs de 3,000 marins.

Le budget annuel dpasse 130 millions de francs, et depuis 1834 il s'est
rgulirement sold par un dficit; il en est de mme du budget spcial
des colonies, qui dpasse 10 millions. Aussi la dette nationale
s'lve-t-elle  plus de 2 milliards 130 millions, total vraiment
formidable pour un aussi petit pays: c'est environ 500 francs par tte
de Portugais. Cependant les ressources de la contre, auxquelles
s'ajoutent la vente des biens nationaux et le produit du monopole des
tabacs, se sont accrues plus rapidement que le dficit, et depuis 1875
on a pu renoncer au triste expdient budgtaire qui consistait  oprer
des retenues, variant de 5  30 p. 100 sur les traitements des employs.
Le crdit du gouvernement portugais, qui nagure tait au plus bas, a pu
se relever peu  peu et ses fonds sont cots maintenant  prs de la
moiti de leur valeur nominale.

Les deux anciens royaumes de Portugal et d'Algarve se divisent
administrativement en 17 districts ou provinces, quoique les anciennes
divisions historiques de Minho, Tras os Montes, Beira, Estremadure,
Alemtejo, Algarve, se maintiennent encore dans le langage ordinaire. Les
districts se divisent eux-mmes en _concelhos_, ou conseils, beaucoup
plus grands que la commune franaise, car ils contiennent en moyenne
treize paroisses, ou _freguezias_, subdivisions  la fois religieuses et
civiles.

PROVINCES  DISTRICTS  SUPERFICIE EN          POPULATION
                      KILOM. CARRS.           EN 1871.

                     Par.      Par      Des      Des       Par
                     prov.    distr.   prov.    distr.    Kilom.
                                                           carr
Minho               7,271             971,001
           Braga              2,738            321,622     118
           Porto              2,291            439,515     192
           Vianna do Castello 2,242            209,864      94

Tras os Montes     11,105             365,833
           Bragana           6,657            153,738      24
           Villa-Real         4,448            212,095      47

Alemtejo           24,387             331,341
           Beja              10,869            137,784      13
           Evora              7,085             98,053      14
           Portalegre         6,433             95,504      15

Beira              23,942           1,294,282
           Aveiro             2,909            256,544      88
           Combra            3,884            289,266      74
           Viseu              4,975            370,171      74
           Guarda             5,554            214,363      38
           Castello-Branco    6,620            163,938      25

Estremadura        17,800             839,691
          Leiria              3,478            181,164      53
          Lisbonne            7,460            454,691      62
          Santarem            6,862            203,836      31

Algarve             4,850             188,422
          Faro                4,850            188,422      39
                    __________________________________________
Portugal continental
                          89,355           3,990,570        45
Portugal, avec Madre
          et les Aores   92,751           4,367,882        47



FIN DE L'EUROPE MRIDIONALE




INDEX ALPHABTIQUE

A

Abrantes,
Abruzzes,
Acarnanie,
Achae,
Achelos,
Achron,
Aci-Reale,
Aores,
Acqui,
Adaja,
Adamello (mont),
Adda,
Aderno,
Adige (fleuve),
Adra (rivire),
Adra (ville),
Adria,
gades (les),
gium (Vostitza),
toliko,
Agosta,
Aguas,
Agueda,
Aguilar,
Agujero,
Aire (serra do),
Aitone,
Ajaccio,
Alagna,
Alagon,
Alatri,
Alava,
Albacete,
Albaicin,
_Albanais_,
Albano,
Albaro,
Albegna,
Albenga,
Alberche,
Alcal,
Alcal de Chisvert,
Alcal de Guadaira,
Alcamo,
Alcntara,
Alcazaba,
Alceda,
Alcira,
Alcobaa,
Alcochete,
Alcolea,
Alconetar,
Alcoy,
Alcubierre (sierra de),
Alcudia,
Aldea Gallega,
Alemtejo,
Aleria,
Alexandria,
Alexandrie (Alessandria),
Alexinatz,
Algarve,
Algeciras,
Algemesi,
Alghero,
Alham (rivire),
Alham (d'Andalousie),
Alham (de Murcie),
Alham (sierra de),
Alhamilla,
Alhandra,
Alhaurin Grande,
Alhendin,
Alicante,
Alicudi,
Almada,
Almaden,
Almagro,
Almansa,
Almaraz,
Almeida,
Almenara (pic de),
Almera,
Almera (rivire),
Almijara (sierra de),
Almonte,
Alora,
Alpes,
Alphe,
Alpujarra,
Alssua,
Altabiscar,
Alta-Coloma,
Altamura,
Amalfi,
Amarante,
Amaxiki,
Ambelakia,
Amenano (rivire),
Amzcuas,
Amiata (monte),
Ampourdan (l'),
Anadoli-Hissar,
Ancne,
Andalousie,
Anda (sierra de),
Andorre (val d'),
Andria,
Andrinople,
Andros,
Andjar,
Angri,
Anie (pic d'),
Anio (Aniene),
Annobon,
Ansena,
Antela,
Antelao (mont),
Anteqnera,
Antimilo,
Antivari,
Aoste (valle d'),
Apennins,
Apuanes (Alpes),
Aquila,
Aracena (sierra de),
Aragon,
Aragon (rivire),
Aralar (sierra de),
Aran (val d'),
Aranda del Duero,
Aranjuez,
Arba,
Arcadie,
Arcos de la Frontera,
Ares,
Arthuse,
Arevalo,
Arezzo,
Arga,
Argentaro (monte),
Argolide,
Argos,
Argostoli,
Argyro-Kastro,
Ariano,
_Arnautes_,
Arno (fleuve),
Aroche (sierra de),
Arosa,
Arpino,
Arrabalde,
Arrabida (serra de),
Arriaga,
Arteijo,
Ascoli-Piceno,
Asinara (le d'),
Askyfo,
Ason,
Aspromonte,
Assisi,
Asteris,
Asti,
Astorga,
Astroni (parc d'),
Asturies,
Astypala,
Ataraya,
Aterno,
Athnes,
Athos,
Attique,
Ave,
Aveiro,
Avellino,
Averne (lac d'),
Aversa,
Avila,
Aviles,
Avintes,
Avlona,
Avola,
Azcoytia,
Azizirge,
Azpeytia,
Azpiroz (col d'),

B

Bacau,
Bacchiglione (fleuve),
Badajoz,
Badalona,
Baena,
Baeza,
Bagnara,
Bagni di Lucca,
Bagnorea,
Baa,
Balagna (la),
Balares,
Balestreri,
Balkhans,
Balta-Lima,
Banda di Dentro,
Banda di Fuori,
Banjalouka,
Baragan,
Barbastro,
Barcellona,
Barcellos,
Barcelone,
Bardenas Reales,
Bardez,
Barella (la),
Bari,
Barigazzo,
Barlaam,
Barletta,
Barreiro,
Basilicate,
Basiluzzo,
_Basques_,
Bass (temple de),
Bastelica,
Bastia,
Batalha,
Bathy,
Batuecas,
Bayona,
Baza,
Baza (sierra de),
Bazardjik,
Baztan (val de),
Beira-Mar,
Beja,
Belgodere,
Belgrade,
Bellas,
Bellem (Belem),
Bellune,
Belmz (mines de),
Bembezar,
Benaco (lac de),
Bnvent,
Benicarl,
Beon,
Botie,
Berat,
Bergame,
Berlinga,
Bermeja (sierra),
Betanzos,
Bianco (monte),
Bidassoa,
Bielopavlitchka,
Bientina (lac),
Biguglia,
Bilbao,
Biscaye (Vizcaya),
Bisceglie,
Bitonto,
Blato,
Boana,
Bolca (mont),
Bolgrad,
Bologne,
Bolsena,
Bomfica,
Bonifacio,
Bordighera,
Borromes (les),
Bosa (rivire),
Bosch de la Espina,
Bosna,
_Bosniaques_,
Bosnie,
Bosphore,
Botochani,
Boumort (sierra de),
Bourgas,
Bracciano,
Braga,
Bragana,
Brala,
Brenta (fleuve),
Brescia,
Brindisi,
Bronte,
Brujula (la),
Bucarest,
Bukavii,
_Bulgares_, Bulgarie,
Brgos,
Buseo,
Bussaco,
Butrinto,
Buyuk-Dr,
Buzeo.

C

Cebeza de Manzaneda,
Cabo da Roca (Roc de Lisbonne),
Cabra,
Cabras (sierra de),
Cabreira (serra),
Cabrera,
Cceres,
Cadi (sierra de),
Cdiz,
Cagliari,
Calabres,
Calahorra,
Calamita,
Calares,
Calatayud,
Calatrava,
Calatrava (Campo de),
Caldas de Besaya,
Caldas de Gerez,
Caldas de Monchique,
Caldeiro (serra de),
Calenzana,
Caltafano,
Caltagirone,
Caltanissetta,
Calvi,
Calvo (monte),
Camaldules (col des),
Camero Nuevo,
Camero Viejo,
Caminha,
Camogli,
Campagne de Rome,
Campanella (cap),
Campanie,
Campidano,
Campobasso,
Campo-l'Oro,
Campu-Lungu,
Candie,
Cane (la),
Cangas de Onis,
Cangas de Tineo,
Canicatti,
Cantabrio,
Capannori,
Caparroso,
Capitanate,
Capoliberi,
Capoue (Capua),
Capraja (le de),
Capri (le de),
Caracal,
Cap-Vert (archipel du),
Carballo,
Carcagente,
Carcavellos,
Carche (sierre del),
Cardeto,
Cardo,
Cardona,
Carghese,
Carignano,
Carlo-Forte,
Carmagnola,
Carmona,
Carolines (les),
Carrara,
Carrascal,
Carratraca,
Carril,
Carrion,
Carthagne (Cartagena),
Carveiro (cap),
Casale (Casal-Monferrato),
Casar,
Casces,
Caserta,
Cassino,
Castagna (monte della),
Castagniccia,
Castalla,
Castelfidardo,
Castel-Follit,
Castellamare di Stabia,
Castellon de la Plana,
Castelnovo,
Castelvetrano,
Castiglione (marais de),
Castilles,
Castoria,
Castro-Giovanni,
Castro-Marim,
Castropol,
Castro-Urdiales,
Catalogne,
Catane,
Catanzaro,
Catenaja (Alpes de),
Catria,
Cava,
Cvado,
Cavo,
Cavour,
Cavriana,
Cebollera (sierra),
Cecina,
Cefal,
Centuripe (Centorbi),
Cphalonie,
Cephissus,
Cerignola,
Cerigo,
Cesena,
Cetona (mont),
Cettinje,
Cezimbra,
Chabatz,
Chalcidique,
Chalcis,
Champs Phlgrens,
Chteau-Dauphin (Castel-Delfino),
Chaves,
Chiana (val de),
Cbiavari,
Chiclana,
Chieri,
Chieti,
Chimoera-Mala,
Chinchilla (sierra de),
Chioggia,
Chiusi,
Chkiperi,
_Chkiptars_,
Chkoumb,
Cidaco,
Cinca,
Cinto,
Cintra,
Circello (Cuante),
Cithron,
Citt di Castello,
Citt-Vecchia,
Ciudadela,
Ciudad-Real,
Ciudad-Rodrigo,
Civita-Vecchia,
Clitunno (Clitumnus),
Clusone (rivire),
Cocyte,
Combre (Coimbra),
Collares,
Columbretes,
Comacchio (lagune de),
Comero,
Comino,
Comiso,
Commabio (lac de),
Como,
Como (lac de),
Compostela,
Coucha de So Martinho,
Condea Nova,
Coni (Cuneo),
Constantinople,
Contraviesa (sierra),
Copas,
Copparo,
Corato,
Corcubion,
Cordevole (rivire),
Cordoue (Cordoba),
Corfinium,
Corfou,
Corinthe,
Corleone,
Cornigliano,
Corogne (la) ou Corua,
Corse,
Corte,
Cortona,
Cosenza,
Cotrone,
Covadonga,
Craova,
Crato,
Crmone,
Crte,
Crevillente (sierra de),
Cuadramon,
Cuba,
Cudillero,
Cuenca,
Cullar de Baza,
Cullera,
Curtea d'Ardgeche,
Cyanes,
Cyclades,
Cyllne (mont),
Cythnos (Thermia).

D

Daimiel,
Dalias,
Damo,
Danube,
Dardanelles,
Darro,
Daskalion,
Dattilo (Dattolo),
Dlos,
Demanda (sierra de la),
Demotika,
Denia,
Despeaperros,
Dict (monts Silia ou),
Diu,
Djakova,
Dodone,
Don Benito,
Dora Baltea (rivire),
Dora Morta,
Dora Riparia,
Dormitor,
Drama,
Drin,
Duero (Douro),
_Dukagines_,
Durango,
Durazzo.

E

Ebre (Ebro),
cija,
Ega,
ge (mer),
gine,
Elhassan,
Elbe (ile d'),
Elche,
leusis,
lide,
Eljas,
Elvas,
Embalira,
milie,
Empoli,
Enos,
Enza (rivire),
oliennes (les),
pidaure,
pire,
Erasinos,
Ergastiria,
Erkene,
Escorial (l'),
Escudo (col d'),
Eski-Zagra,
Esla,
Espagne,
Espiel (mines d'),
Espinho,
Espozende,
Estaca de Vares,
Estancias (sierra de las),
Estella,
Estrella (serra),
Estremadure,
Estremoz,
Etna,
Eube,
Euripe,
Europa (pics d'),
Europe,
Eurotas (Iri),
_Euskariens_,
Evora.

F

Fabriano,
Faenza,
Falterone (monte),
Falticheni,
Fano,
Farilhos,
Faro,
Fasano,
Favignana,
Felanitx,
Felicudi,
Fenestrelle,
Fermo,
Fernando P,
Ferrare (Ferrara),
Ferrol (le),
Fidaris,
Fiesole,
Figueira da Foz,
Figueras,
Filabres (sierra de los),
Finisterre (cap),
Fiumicino (Rubicon),
Fiumicino (Tibre),
Florence  (Firenze),
Fluvia,
Foggia,
Fokchani,
Follonica,
Fontana-Congiada,
Fontarabie,
Forchia d'Arpaia,
Forli,
Formentera,
Formia,
Formoselha,
Fossano,
Francoli,
Frascati,
Fresnedas,
Frioul,
Fucino (lac),
Fuligno,
Fumajolo,
Furado (monte).

G

Gate,
Galatz,
Galaxidi,
Galice,
Gallego,
Gallipoli (Italie),
Gallipoli (Turquie),
Gallura (monts de la),
Gamzigrad,
Garde (lac de),
Gardunha (serra),
Garfagnana (monts de la),
Gargano (monte),
Gata (sierra de),
Gaviarra,
Gaya,
Generoso (mont),
Gnes,
Genil,
Gennargentu,
Gennaro,
Gerez (serra de),
Gerona,
Giara (la),
Giarre,
Gibraltar,
Gigante (el),
Gigantinu,
Giglio (le de),
Gijon,
Gioura,
Girgenti,
Giulia (volcan),
Giurgiu,
Glieb,
Goa,
Golo,
Gonessa,
Gordola,
Gorgona (le de),
Goritza,
Gornitchova ou Nidj,
Gozzo,
Grand-Paradis,
Granmichele,
Gran Sasso d'Italia,
Grasso (cap),
Grce,
Gredos (sierra de),
Grenade (Granada),
Grivola (mont),
Grosseto,
Guadalajara,
Guadalaviar,
Guadalen,
Guadalentin,
Guadalete,
Guadalevin,
Guadalfeo (rivire),
Guadalhorce,
Guadalimar,
Guadalmedina,
Guadalope,
Guadalquivir,
Guadalupe (sierra de),
Guadarrama (sierra de),
Guadiana,
Guadiana menor,
Guadiaro,
Guadiato,
Guara (sierra de),
Guardia (la),
Guarrizas,
Guernica,
Guetaria,
Gubbio,
Gdar (sierra de),
_Gugues_,
Guimares,
Guipzcoa.

H

Hagio-Roumli,
_Hakanes_,
Haya,
Hlicon,
Hella,
Hmus,
Herculanum,
Hermoupolis,
Herrerias (mines de las),
Herzgovine,
Higa de Monreal,
Higuer (cap),
Histioea,
Houchi,
Huelva,
Huerva,
Huesca,
Huescar,
Hurdes (las),
Hydra,
Hymette.

I

biza,
Ichtiman,
Ida (Psiloriti),
Idro (lac d'),
Ieropotamo,
Iglesias,
Igualada,
Ile Rousse,
Ilhavo,
Imbros,
Imola,
Inca,
Incudine (monte),
Indj-Karasou (Haliacmon).
Insua,
Intagliatella,
Ioniennes (les),
Ipek,
Iraty (fort d'),
Irun,
Ischia (le d'),
Iseo (lac d'),
Isker,
Isla,
Ismal,
Isonzo,
Ispica,
Italica,
Italie,
Ivrea,
Izterbegui.

J

Jabalcon de Baza,
Jabalcuz,
Jabalon,
Jaca,
Jaen,
Jagodina,
Jaizquibel,
Jalon,
Jandula,
Janina,
Jantra,
Jassy,
Jtiva,
Javalambre (pic de),
Jerez de la Frontera,
Jesi,
Jiul (Sil ou Chil),
Jcar,
Junto (monte).

K

Kadi-Keu,
Kamnipetra,
Kalamata,
Kalameria,
Kalogheros,
Kambing,
Kapaonik,
_Kara-Gounis_,
Karlas (Baebes),
Karys,
Karystos,
Kastro (Myrina),
Katayothra (Oeta),
Katounsk,
Kelidhoni,
Kezanlik,
Khelmos,
Kilia,
_Klementis_,
Kniatchevatz,
Kom,
_Koniarides_,
Kortiach,
Kossovo,
Kotesi,
Koundousi,
Koutchka,
Kragouevatz,
Krana,
Kramdhi,
Krouchevatz,
Kustendje.

L

Labbro (monte d),
Labchislas,
Laconie,
Ladon,
Lagos,
Lamego,
Lamia,
Lampedusa,
Lampione,
Lanciano,
Langreo,
Lanjaron,
Laredo,
Lario (lac),
Larissa,
Laruco,
Lassiti (monts),
Lastres,
Latium (volcans du),
Laurion,
Lavagna,
Lebrija,
Lea,
Lecce,
Lecco (lac de),
Lech (Alessio),
Legnago,
Leiria,
Leitariegos,
Lemnos,
Lena,
Lentini,
Lentini (lac de),
Leon,
Leon (isla de),
Lpante (Naupacte),
Lepini,
Lequeylio,
Lrida,
Lerne,
Leso,
Leucade (Sainte-Maure),
Leuca-Ori,
Lezirias,
Licata,
Licodia di Vizzini,
Libana (valle de la),
Liechanska,
Ligurie,
Lima (Limia),
Limbarra (monts de),
Limnicea,
Linars,
Linosa,
Lioubatrin,
Lipari,
Liria,
Lisbonne (Lisba),
Lisca-Bianca,
Livenza (fl.),
Livourne,
Lixouri,
Liz,
Llanes,
Llanos del Urgel,
Llobregat,
Lluchmayor,
Loano,
Lodi,
Logroo,
Loja,
Lom,
Loma de Chiclana,
Lombardie,
Lorca,
Loreto,
Losnitza,
Loul,
Louso (serra de),
Luarca,
Lucena,
Lucera,
Lucques,
Lucrin (lac),
Lugano (lac de),
Lugo (Espagne),
Lugo (Italie),
Lunigiana,
Lyce (Diaforti),
Lyngons (Khassia).

M

Macao,
Maccalube,
Macerata,
Machichaco,
Macra (riv.),
Maddalena (La),
Maddaloni,
Madre (les),
Madonia,
Madre del Mount,
Madrid,
Maeztrazgo,
Mafra,
Magadino,
Magaa,
Magina,
Magnsie,
Magra (valle de la),
_Manotes_,
Majella,
Majeur (lac),
Major (Pic),
Majorque,
Mlaga,
Male (cap),
Malho (serra de),
_Malissores_,
Malte,
Manacor,
Manche,
Manfredonia,
Manresa,
Mantine,
Mantoue,
Manzanars,
Manzanars (riv. du),
Maragato,
Marais Pontins,
Maro (serra de),
Marchena,
Marches,
Marciana,
Maremme,
Marghine,
Mara (sierra de),
Mariannes (les),
Marinha Grande,
Marino,
Maritza,
Marmara (mer de),
Marmolata (monts),
Marsala,
Martes (sierra),
Martesana,
Martin,
Masnou,
Massa,
Mat,
Matapan (cap),
Matar,
Matese,
Mattozinho,
Mazzara,
Medellin,
Medico,
Medina del Campo,
Medina de Rio-Seco,
Mditerrane,
Meduna (riv.),
Megalo-Kastron (Candie),
Megalos-Potamos,
Mega-Spileon,
Meira (sierra de),
Mendaur,
Mergozzo (lac),
Mrida,
Mer Noire,
Mertola,
Mesas (las),
Msie,
Messara,
Messnie,
Messine,
Meta,
Mtore,
Metzovo,
Mezquita (serra da),
Mezzola (lac de),
Midia,
Mieres,
Miet,
Mihailem,
Mijares,
Milan,
Milanovatz,
Milazzo,
Miletto,
Militello,
Millis (jardins de),
Milo,
Mineo,
Minglanilla,
Mio (Minho),
Minorque,
Miranda de Ebro,
_Mirdites_,
Misne (cap),
Missolonghi,
Mistra,
Modne,
Modica,
Moldavie,
Molfetta,
Molise (prov. de),
Monastir,
Moncabrer,
Moncalieri,
Moncayo,
Monchique (serra de),
Mondego,
Mondovi,
Mondragon,
Monegros
Monemvasia (Malvoisie),
Mongo,
Monopoli,
Monsant,
Monsech,
Monse,
Monserrat (pic de),
Monsa (sierra de),
Montagnes (Illustres),
Montagut,
Mont-Blanc,
Monte Albano,
Monte Cimone,
Monte-Cristo (le de),
Montemor,
Monte Mugello,
_Montngrins_,
Montngro,
Montenero (Elatos),
Monte-Nuovo,
Montepulciano,
Monti Catini,
Montilla,
Monti Rossi,
Montoro,
Monza,
Moradel (serra do),
Moratchka,
Morava,
More (Ploponse),
Morena (sierra),
Morron de los Genoveses,
Mostar,
Mosychlos,
Motril,
Motterone (mont),
Muela de Ares,
Muela de San Juan,
Mulahacen,
Mulhacen (pic de),
Mundo,
Murcie,
Murgie,
Muros,
Murviedro,
Muzza,
Mycnes.

N

Nagara,
Nalon,
Nansa,
Naples,
Narenta,
Naupacte (Lpante),
Nauplie,
Navarin,
Navarre,
Navia,
Naviglio Grande,
Naxos,
Nea-Kameni,
Neda,
Negotin,
Neiva,
Nemi,
Nera,
Nerone,
Nervi,
Nervion,
Nethou,
Nevada (sierra),
Nich,
Nicopolis,
Nicosia,
Ninfa,
Niolo,
Nisvoro,
Nocera,
Nola,
Nora,
Noya,
Noto,
Novare (Novara),
Novi,
Novibasar,
Nuoro,
Nurachi (marais de),
Nurra.

O

Obarenes (monts),
Ocaa,
Ochagavia,
Odiel (fleuve),
Oeiras,
OEta (Katavothra),
Oite,
Olissopo,
Oiz,
Okri,
Okrida (Lychnidos),
Olmeto,
Olonos (Erymanthe),
Olot,
Olto (Olt, Oltu, Aluta),
Olympe,
Olympie,
Olynthe,
Ombla,
Ombrie,
Ombrone,
Oneglia,
Oniens (monts),
Ontaneda,
Orbaiceta,
Orbetello,
Orco (rivire),
Ordua,
Orense,
Orezza,
Orihuela,
Oristano,
Oro (monte d'),
Orobia (monts),
Oroch,
Orsajo (monte),
Orta (lac d'),
Ortegal (cap),
Orteler (mont),
Ortona,
Orvieto,
Osimo,
Ossa (Kissovo),
Ossa (serra de),
Ostie,
Ostiglia,
Ostrovo,
Osuna,
Othrys,
Ottajano,
Oujiza,
Ourique,
Ovar,
Oyarzun,
Oviedo,
Ozieri.

P

Padoue,
Padron,
Pagani,
Paglia Orba (Pagliorba, Vagliorba),
Paiz do Vinho,
Pajares (col de),
Palaos (les),
Palazzolo,
Palencia,
Palerme,
Palestrina,
Palici (lac dei),
Palma (Balares),
Palma (Napolitain),
Palma del Rio,
Palmanova,
Palmaria (le de),
Palmarola,
Palos,
Pamisos,
Pampelune (Pamplona),
Panaria,
Pancorvo (Pancorbo),
Pange (Pilav-Tp),
Pantalica,
Pantellaria,
Paola,
Pramos de Lora,
Parapanda,
Parga,
Parme (Parma),
Parnasse,
Parns,
Partinico,
Pasages,
Paterno,
_Patones_,
Patras,
Pavie,
Paxos,
Pedroches (los),
Pegli,
Pelayo,
Plion (Zagora),
Pellegrino (monte),
Ploponse (More),
Plore (monte),
Pea de Francia,
Pea de Oroel,
Penafiel,
Peagache (sierra),
Paagolosa,
Pea Gorbea,
Pea Gudina,
Pea Labra,
Pealara (pic de),
Pea Negra,
Pea Prieta,
Pea (sierra de la),
Pea Trevinca,
Pne,
Pne (Gastouni),
Peniche,
Peon de Hifac,
Pentlique,
Pera,
Pera-khova (Geraneia),
Perdon (sierra del),
Pergusa (lac),
Perim ou Perin,
Peristeri,
Prouse (Perugia),
Pesaro,
Pescara,
Peschiera,
Pescia,
Petra,
Pezo de Regoa,
Pharsale,
Pheneos (Phonia),
Philippines (les),
Philippopoli (Flib),
Phocide,
Phthiotide,
Pianosa (le de),
Piatra,
Piave (fleuve),
Piazza Armerina,
Picacho de la Veleta,
Pico de Urbion,
Picos de Europa,
Pimont,
Pieria,
Pietra Mala,
Pietra Santa,
Pignerol (Pinerolo),
Pikermi,
Pila (sierra de),
Pinde,
Pinto,
Piombino  (monte de),
Piperska,
Pisans (monts),
Pise (Pisa),
Pistoja,
Pisuerga (rivire),
Pitesti,
Pittigliano,
Pizzighetone,
Plaisance (Piacenza),
Plasencia,
Platani (rivire),
Plava,
Plaza del Moro Almanzor,
Ploesti,
P (fleuve),
Po di Levante,
Po di Maestra,
Po di Primaro,
Po di Volano,
Poestum,
Poggio di Montieri,
Pollenza,
Pollino,
_Pomaris_,
Pomaro,
Pompi,
Ponte de Lima,
Pontevedra,
Pontremoli,
Ponza,
Popoli,
Poros,
Porretta,
Portalegre,
Porte de Fer du Vardar,
Portici,
Port-Mahon,
Porto (Oporto),
Porto-Cale (Gaya),
Porto d'Anzio,
Porto-Empedocle,
Porto-Ferrajo,
Porto-Fino,
Porto-Longone,
Porto-Maurizio,
Porto-Scuso,
Porto-Torres,
Porto-Vecchio,
Porto Venere,
Portugal,
Portugalete,
Potenza,
Potes,
Potide,
Pouilles (Apulie),
Pouzzoles (Puzuoli),
Pozarevatz (Passarevitz),
Prades (sierra de),
Prato,
Prato Magno (mont du),
Prevesa,
Principaut citrieure,
Principaut ultrieure,
Principe (le),
Prinkipo,
Prisrend,
Pristina,
Procida (le de),
Prokletia,
Propriano,
Puente del Arzobispo,
Puente la Reina,
Puerto de Arenas,
Puertollano,
Puerto Real,
Puerto-rico,
Puig de Randa,
Puig den Torrella,
Punta de Almenara,
Puycerda,
Pyrgos,
Pytiuses.

Q

Quarto,
Queluz.

R

Radicofani,
Ragusa,
_Ratzes_,
Raadoiro,
Randazzo,
Ranera (pic du),
Rapallo,
Ravello,
Ravenne,
Recanati,
Recco,
Reggio (Calabria),
Reggio (Emilia),
Rgille (lac),
Reinosa, 876.
Reni,
Reno (rivire),
Resina,
Retimo ou Rethymnos,
Rus,
Rhodope,
Rhune,
Ribadeo,
Riera,
Rietchka,
Rieti,
Rilo-Dagh,
Rimini,
Rimnik-Sarat,
Rimnik-Valcea,
Rio,
Rioja,
Rio-Tinto,
Riposto,
Rivadesella,
Rivarolo,
Rocca d'Anfo,
Rocca Monfina,
Rodosto,
Roman,
Rome,
Roncal,
Roncevaux (Roncesvalles),
Ronda,
Ronda (serrania de),
Rosapha,
Rosas,
Rosas (sierra de),
Rossano,
Rota,
Rotondo (monte),
Roumanie,
Roumili-Kavak,
Rovere,
Rovigo,
Rtanj,
Ruidera,
Rumblar,
_Ruthnes_
Ruvo.

S

Sabadell,
Sacavem,
Sagone,
Sagonte (Murviedro),
Sagra (sierra),
Sagres,
Saint-Florent,
Saint-Jean de Medua,
Saint-Marin,
Saint-Sbastien,
Saint-Vincent,
Sainte-Maure (Leucade),
Sajambre (valle de),
Salamanque,
Salambria,
Salerne,
Salina,
Salo,
Salpi,
Salsette,
Salso,
Salso (rivire),
Saluces (Saluzzo),
Salvada (sierra),
Salvaterra,
Salvatierra,
Samolaco,
Samothrace,
San Crlos,
San Crlo de la Rapita,
San Cristbal (sierra de), Andalousie,
San Cristbal (sierra de), Navarre,
San Fernando,
San Gervas,
San Giuliano (monte),
San Juan de las Abadesas,
San Julia de Loria,
San Just (sierra de),
San Leone,
San Lorenzo,
Sanlcar de Barrameda,
San Martin de la Arena,
San Martin de Suances,
San Pedro,
San Pedro (roches de),
San Pedro (sierra de),
San Pier d'Arena (Sampierdarena),
San Pietro,
San Remo,
San Severino,
San Severo,
San Stefano,
San Vicente de la Barquera,
Santa Estephania,
_Santa Maria_,
Santa Maria Capua Vetere,
Santander,
Sant'Angelo,
Sant'Antioco,
Santay,
Santarem,
Santa Tecla,
Santiago,
Santillana,
Santo Domingo (sierra  de),
Santo Estevo (rivire de),
Santoa,
Santorin,
Santos (sierra de los),
Santo Thom (le de),
So Domingos,
So Joo de Foz,
So Julio,
So Mamede (serra de),
Saragosse (Zaragoza),
Sarandoporos,
Sardaigne,
Sarno,
Sarria,
Sartne,
Sassari,
Sassuolo,
Savigliano,
Savone (Savona),
Scafati,
Schiena d'Asino,
Sciacca,
Scicli,
Scutari,
Secchia (rivire),
Sgeste,
Sgovie (Segovia),
Sgre,
Segura,
Seixal,
Slinonte,
Semederevo (Semendria),
Senigallia  (Sinigaglia),
Sept Communes (Sette Comuni),
Serajevo,
Serbie,
Serchio (fleuve),
Sers,
Seriphos,
Serravezza,
Sesia (rivire),
Sessa,
Sestri di Levante,
Sestri di Ponente,
Setbal,
Seu de Urgel (la).
Sville (Sevilla),
Sicile,
Sienne (Siena),
Sil,
Sila,
Sile (fleuve),
Silves,
Smeto (rivire),
Simopetra,
Siphnos,
Sitnitza,
Skar (Skardus),
Skodra (Seutari),
Skyros,
Slatina,
Slivno,
Sobrarbe,
Sofia,
Solfatare (lac de la),
Solfatare (volcan de la),
Solferino,
Soller,
Solmona,
Solofra,
Solsona,
Somma-Campagna,
Somorrostro,
Sondrio,
Soracte,
Sorraia,
Sorrente,
Soulina,
Sousaki,
Spaccaforno,
Sparte,
Sperchius,
Spezia (Cyclades),
Spezia (la),
_Sphakiotes_,
Splugen (mont),
Spoleto,
Sporades,
Squillace (golfe de),
Stabies (Stabia),
Stenimacho,
Stratio,
Strivali (les Strophades),
Stromboli,
Stromboluzzo,
Strona,
Strymon (Karasou),
Stymphale,
Styx,
Subapennins,
Subiaco,
Succiso (mont de),
Sumadia,
Sunium (cap),
Susana (sierra),
Suse (Susa),
Suseno,
Sybaris,
Syra,
Syracuse (Siracusa).

T

Tafalla,
Tage (Tajo),
Tagliamento (fleuve),
Talamone,
Talavera de la Reyna,
Tanaro (rivire),
Taormine,
Tarazona,
Tarente (Tarento),
Tarifa,
Taro (rivire),
Tarragone  (Tarragona)
Tarrasa,
_Tartares Nogas_,
Tartari,
Tavignano,
Tavira,
Tavolara (lot de),
Taygte,
_Tchaughe_,
Tchatal,
Tchatchak,
_Tcherkesses_,
Tchernetz
Tecutch,
Tekir-Dagh,
Temp,
Tempio,
Tnare,
Ter,
Teramo,
Tergutjil,
Termini,
Terni,
Terracine,
Terranova,
Terranova (lac),
Terranova di Sicilia,
Terre de Bari,
Terre de Labour,
Terre d'Otrante,
Teruel,
Tessin (Ticino),
Tharros,
Thasopoulo,
Thasos,
Thaki (Ithaque),
Therapia,
Therma (Saloniquie),
Thermopyles,
Thessalie,
Thomar,
Thrace,
Thyamis,
Tibi,
Tibre (Tevere),
Tierra de Campos,
Tietar,
Timok,
Tinos,
Tirana,
Tirgovist,
Tirnova,
Tirso,
Tirynthe,
Titarse,
Tivoli,
Tjuprija,
Tolde,
Tolfa,
Tolosa,
Tolox (sierra de),
Tomor,
Topino,
Tordera,
Toriana,
Tormes,
Toro,
Toro (monte),
Torre de Cerredo,
Torre dell Annunziata,
Torre del Greco,
Torrella,
Torres Vedras,
Tortone (Tortona),
Tortose (Tortosa),
Tosal des Encanades,
Toscane,
_Toskes_,
Totana,
Toultcha,
Touzla,
Trampal,
Trani,
Trapani,
Trasimne,
Travnik,
Trebbia (rivire),
Trebinj,
Trebintchitza,
Treize Communes (Tredici Comuni),
Tremedal (sierra del),
Tresa,
Trvise (Treviso),
Trichonis (lac),
Trikala,
Tripolis (Tripolitza),
Troja,
Trujillo,
Tsernitsa,
_Tsiganes_,
Tudela,
Tdia (sierra de),
Turin,
Turnu-Sverinu,
Turquie d'Europe,
Tutova,
Tuy,
Tymphreste (Veloukhi).

U

Ubeda,
Udine,
Ujijar,
Umbertide,
Una,
Universales (montes),
Urbino,
Ustica,
Utrera.

V

Valachie,
Val Crlos,
Val del Bove,
Valdeon,
Val de Peas,
Valdoniello,
Valena,
Valence (Valencia),
Valette (La) ou Valetta,
Valjevo,
Valladolid,
Vallongo,
Valtierra,
Varaita (riv.),
Varassova,
Vardar,
Varese (lac de),
Vaslui,
Vassili-Potamo,
Vasto,
_Vaudois_,
Velate (col de),
Velez-Blanco,
Velez-Mlaga,
Velez-Rubio,
Velino,
Velletri,
Veloukhi (Tymphreste),
Vntie,
Venise,
Venta de Baos,
Ventotiene,
Vera,
Verbano (lac),
Verbas,
Vercelli,
Verdoyonta,
Vergara,
Vrone,
Verria,
Vsuve,
Vettore,
Via-Egnalia,
Vianna do Castello,
Viar,
Viareggio,
Vicence (Vicenza),
Vich,
Vico,
Vid,
Vierzo,
Vieste,
Vietri,
Vigevano,
Viggiano,
Vigo,
Vilkov,
Villa do Conde,
_Villanova de Portimo,
Villanueva de la Serena,
Villa Real,
Villa Real de Santo Antonio,
Villaseca,
Vinadio,
Vinalap,
Vinaroz,
Viscardo (dtroit de),
Viseu,
Viso (mont),
Viterbe (Viterbo),
Vitoch,
Vitoria,
Vittoria,
Vizzini,
Volo,
Volterra,
Voltri,
Vouga,
Vourgaris,
Vulcanello,
Vulcano,
Vultur.

Y

Yeguas (sierra de),
Yeltes.

Z

Zacynthe (Zante),
Zagori,
Zaitchar,
Zamora,
Zncara,
Zannone,
Zarauz,
Zelline (riv.),
Zeta,
Zezere,
Zigela,
_Zinzares_,
Zumaya,
Zvornik,
Zygos (Lakhmon).



TABLE DES CARTES

1. Frontires naturelles de l'Europe.
2. Relief de l'Europe.
3. Dveloppement kilomtrique du littoral des continents relativement
      leur surface.
4. Zone isothermique de l'Europe.
5. Populations de l'Europe. (Carte en couleur)
6. Profondeurs de la Mditerrane.
7. Seuil de Gibraltar.
8. Principales pcheries de la Mditerrane.
9. Lignes de vapeurs et tlgraphes de la Mditerrane.
10. Populations de la Grce.
11. Basse-Acarnanie.
12. Les Thermopyles.
13. Lac Copas.
14. Athnes et ses longs murs.
15. Athnes antique.
16. Lacs de Pheneos et de Stymphale.
17. Plateau de Mantine.
18. Bifurcation du Gastouni.
19. Valle de l'Eurotas.
20. Euripe et Chalcis.
21. Na-Kamni.
22. Canal de Sainte-Maure.
23. Argostoli.
24. Populations de la Turquie d'Europe. (Carte en couleur)
25. Ile de Crte.
26. Profondeurs de la mer Ege.
27. Formations gologiques de la pninsule de Constantinople.
28. Bosphore.
29. Dardanelles et golfe de Saros.
30. Presqu'le du mont Athos.
31. L'Olympe et la valle de Temp.
32. pire mridionale.
33. Lits souterrains des affluents de la Narenta.
34. Vitoch et massifs environnants.
35. Delta du Danube.
36. Dbit compar des bouches danubiennes.
37. Empire turc
38. Voies commerciales de Constantinople
39. Les Roumains
40. Le Chil et l'Olto
41. Danube et Jalomilza
42. Populations de la Bessarabie moldave
43. Confluent du Danube et de la Save
44. Populations de la Serbie orientale
45. _Montenegro et lac de Skodra_
46. Rome et l'empire romain
47. Pente de la valle du P
48. Grand-Paradis
49. _a_. et _b_. Plaine de dbris entre les Alpes et les Apennins,
    d'aprs Zollikofer
50. Salses et sources thermales du nord de l'Apennin
51. Anciens glaciers des Alpes
52. La serra d'Ivrea et les anciens lacs glaciaires de la Doire
53. Anciens lacs du Verbano
54. Alluvions de comblement du Lario
55. Coupe de la partie septentrionale du lac de Como
56. Coupe du lac de Lecco,  la bifurcation des branches
57. Section longitudinale du lac de Como
58. Plage et pindes de Ravenne
59. Champs de pierres de la Zelline et de la Meduna
60. Ancien cours prsum et cours actuel de la Piave
61. _Lagunes de Venise_
62. Colonies des vtrans romains
63. Digues et anciens lits du P, de Plaisance  Crmone
64. Delta du P (Carte en couleur)
65. Communes germaniques
66. Lagunes de Comacchio
67. Pcheries de Comacchio
68. Issues de la valle de l'Adige
69. Passages des Alpes
70. Lacs et canaux de Mantoue
71. Palmanova
72. Limite des Alpes et des Apennins
73. Gnes et ses faubourgs
74. Golfe de la Spezia
75. Dfils de l'Arno
76. Monte Argentaro
77. Val de Chiana
78. L'Arno et la Serchio
79. Rgions de la malaria
80. Port de Livourne
81. Lac de Bolsena
82. Volcans du Latium
83. Ancien lac de Fucino
84. Lac de Trasimne
85. Marais Pontins
86. Anciens lacs du Tibre et du Topino
87. Delta du Tibre
88. Collines de Rome
89. Civita-Vecchia
90. Valles d'rosion du versant de l'Adriatique
91. Rimini et Saint-Marin
92. Monte Gargano
93. Cendres de la Campanie
94. Naples et le Vsuve. (Carte en couleur)
95. Instruction compare des provinces de l'Italie
96. Pompi
97. Marais de Salpi
98. Port de Brindisi en 1871
99. Tarente
100. Dtroit de Messine
101. Profil de l'Etna
102. Cheire de Catane
105. Cnes parasites
104. Trapani et Marsala
105. Port de Syracuse
106. Girgenti, Porto-Empedocle et les Maccalube
107. Partie centrale de l'Archipel olien
108. Profondeurs de la Mditerrane au sud de la Sicile
109. Port de Malte
110. Profondeurs de la mer au sud de la Sardaigne
111. Dtroit de Bonifacio
112. La Giara
113. District d'Iglesias
114. Port de Terranova
115. Navigation compare des ports d'Italie
116. Voies de communication de l'Italie
117. Jonction sous-marine de la Corse et de l'Italie
118. Profil de la route d'Ajaccio  Bastia
119. Plateaux de la pninsule Ibrique
120. _Dehesas_ des environs de Madrid
121. Densit des populations de la pninsule Ibrique
122. Profil du chemin de fer de Bayonne  Cdiz,  travers la Pninsule
123. Sierras de Gredos et de Gata
124. Steppe de la Nouvelle-Castille
125. Salamanque et ses despoblados
126. Madrid et ses environs
127. Aranjuez
128. Bassins du Guadiana et du Guadalquivir
129. Pente du Guadalquivir
130. Bouche du Guadalquivir
131. Zones de vgtation sur le littoral de l'Andalousie
132. Steppe d'cija
133. Mines de Huelva
134. Cdiz et sa rade
135. Gibraltar
135_bis_. Steppe de Murcie
136. Palmiers d'Elche et jardins d'Orihuela
137. Port de Carthagne
138. Grao de Valence
139. La mer des Balares
140. Les Pytiuses
141. Port-Mahon
142. Profil du cours de l'bre
143. Delta de l'bre
144. Steppes de l'Aragon
145. Environs de Barcelone
146. Bancs de Matar
147. Val d'Andorre
148. Jaizquibel
149. Bilbao et ses environs
150. Azcoytia et Azpeytia
151. Zone de la langue basque
152. Saint-Sbastien
153. Guetaria
154. Guernica
155. Col de Reinosa
156. Pitons d'Europe
157. Rias de la Corogne
158. Santoa et Santander
159. Oviedo
160. Baie de Vigo
161. Chemins de fer de la Pninsule
162. Valeur compare des changes dans les ports de l'Espagne
163. Zone de la langue castillane
164. Pluies de la Pninsule
164_bis_. Valle de la Lima
165. Aveiro
166. Porto et le Pays du Vin
167. So Joo da Foz
168. Estuaire du Tage
169. Peniche et les Berlingas
170. Entre du Tage
171. Zones de vgtation du Portugal
172. Estuaire du Sado
173. Promontoire de Sagres
174. Terrains gologiques de l'Algarve
175. Flches de Tavira
176. Pays de langue portugaise
177. Tlgraphe de Lisbonne  Rio de Janeiro



TABLE DES GRAVURES

      I.--La Terre dans l'espace. (Dessin de E. Collin.)
     II.--Les Alpes Pennines, vue prise de la Becca di Nona ou pic
          Carrel (3,165 mt.). (D'aprs un panorama photographi par
          M. Civiale.)
    III.--Vue de Gibraltar, prise de l'isthme de la Linea. (Dessin de
          Taylor, d'aprs une photographie.)
     IV.--Vue du Parnasse et de Delphes. (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie.)
      V.--Manotes et habitants de Sparte. (Dessin de A. de Curzon,
          d'aprs nature.)
     VI.--L'Acropole d'Athnes, vue de la Tribune aux harangues. (Dessin
          de Taylor, d'aprs un croquis de M. A. Curzon.)
    VII.--Le Taygte, vu des ruines du thtre de Sparte. (Dessin de
          A. de Curzon, d'aprs nature.)
   VIII.--Corfou. (Dessin de E. Grandsire, d'aprs un croquis fait sur
          nature.)
     IX.--Paysans des environs d'Athnes. (Dessin de D. Maillart,
          d'aprs des photographies.)
      X.--Entre des gorges d'Hagio-Roumli. (Dessin de E. Grandsire,
          d'aprs un croquis fait sur nature.)
     XI.--Constantinople, vue prise sur la Corne d'Or, des hauteurs
          d'Eyoub. (Dessin de F. Sorrieu, d'aprs un croquis fait sur
          nature par J. Laurens.)
    XII.--Cavalier musulman d'Andrinople.--Femme musulmane de
          Prisren.--Habitants musulmans d'Andrinople. (Dessin de P.
          Fritel, d'aprs des photographies.)
   XIII.--Le mont Olympe. (Dessin de Taylor, d'aprs un croquis fait sur
          nature, communiqu par H. Heuzey, de l'Institut.)
    XIV.--Albanais. (Dessin de Valerio, d'aprs nature.)
     XV.--Riches Arnautes. (Dessin de P. Fritel, d'aprs des
          photographies.)
    XVI.--Tirnova. (Dessin de H. Catenacci, d'aprs une photographie.)
   XVII.--Bulgare chrtien de Viddin.--Dames chrtiennes de
          Skodra.--Bulgares musulmans de Viddin.--Bulgare de Koyoutp.
          (Dessin de P. Fritel, d'aprs des photographies.)
  XVIII.--Muletiers turcs traversant l'Herzgovine. (Dessin de Valerio,
          d'aprs nature.)
    XIX.--Valaques. (Dessin de E. Ronjat, d'aprs des photographies.)
     XX.--Bucarest. (Dessin de F. Sorrieu. d'aprs une photographie.)
    XXI.--Belgrade. (Dessin de F. Sorrieu. d'aprs une photographie.)
   XXII.--Vue gnrale de Rome. (Dessin de L. Franais, d'aprs une
          aquarelle.)
  XXIII.--Le mont Viso, vu de San Chiaffredo. (D'aprs une photographie
          de M. V. Besso.)
   XXIV.--Villa Serbelloni, lac de Como, (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie de MM. J. Lvy et Cie)
    XXV.--Palais de Ferrare. (Dessin de H. Catenacci, d'aprs une
          photographie.)
   XXVI.--Le Mont Rose, vue prise de Galcoro. (Dessin de Taylor, d'aprs
          une photographie de M. E. Lamy.)
  XXVII.--Venise. (Dessin de J. Moynet, d'aprs une photographie.)
 XXVIII.--Gnes. (Dessin de J. Sorrieu, d'aprs une photographie de MM.
          J. Lvy et Cie)
   XXIX.--Dfils de l'Arno  la Gonfolina  Signa, vue prise  la
          Tenula. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M. G.
          Matucci)
    XXX.--Florence. (Dessin de P. Benoist, d'aprs une photographie de
          MM. J. Lvy et Cie)
   XXXI.--Campagne de Rome. (Dessin de A. de Curzon, d'aprs nature.)
  XXXII.--Cascade de Terni. (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie.)
 XXXIII.--Paysans de la campagne romaine. (Dessin de D. Maillard,
          d'aprs nature.)
  XXXIV.--Paysans des Abruzzes. (Dessin de D. Maillard, d'aprs nature.)
   XXXV.--Vue gnrale de Capri, prise de Massa-Lubrense. (Dessin
          d'aprs nature, par Niederhasern-Koechlin.)
  XXXVI.--ruption du Vsuve, le 26 avril 1872. (Dessin de Taylor,
          d'aprs M. A. Heim)
 XXXVII.--Naples. (Dessin de E. Grandsire, d'aprs une photographie de
          M. E. Lamy)
XXXVIII.--Amalfi. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M.
          Hautecoeur)
  XXXIX.--Le Chtaignier des Cent chevaux et l'Etna. (Dessin de E.
          Grandsire, d'aprs une photographie de M. P. Berthier.)
     XL.--Palerme et le Monte Pellegrino. (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie de MM. J. Lvy et Cie.)
    XLI.--Temple de la Concorde,  Girgenti. (Dessin de Taylor, d'aprs
          une photographie)
   XLII.--Malte.--Vue de la Valette
  XLIII.--Cagliari. (Dessin de H. Clerget, d'aprs une photographie.)
   XLIV.--Vrone. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M.
          Hautecoeur.)
    XLV.--Bastia. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie.)
   XLVI.--Types castillans.--Paysans et paysannes de Tolde.--(Dessin de
          D. Maillart, d'aprs des photographies de M.J. Laurent.)
  XLVII.--Tolde. (Dessin de P. Benoist, d'aprs une photographie de
          M. J. Laurent)
 XLVIII.--Dfils du Tage.--(Province du Guadalajara)
   XLIX.--Alczar de Sgovie et valle de l'Eresma. (Dessin de Taylor,
          d'aprs une photographie de MM. Lvy et Cie.)
      L.--Vue gnrale du dfil de Despeaperros. (Dessin de E.
          Grandsire, d'aprs une photographie de M. J. Laurent.)
     LI.--La sierra Nevada, vue de Baza. (Dessin de Taylor, d'aprs H.
          Regnault.)
    LII.--Brche de los Gaitanes. (Dessin de F. Sorrieu, d'aprs une
          photographie de M. J. Laurent.)
   LIII.--Types andalous.--Paysans de Cordoue. (Dessin de D. Maillart,
          d'aprs des photographies de M. J. Laurent.)
    LIV.--Vue de l'Alhambra et de Grenade, prise de la Silla del Moro.
          (Dessin de H. Catenacci, d'aprs une photographie de M.
          Laurent.)
     LV.--Paysans de Murcie.  (Dessin de P. Fritel,  d'aprs des
          photographies  de M.J. Laurent.)
    LVI.--Elche et sa fort de palmiers. (Dessin de A. de Bar, d'aprs
          une photographie de M.J. Laurent.)
   LVII.--Digue ruine de Lorca. (Dessin de A. de Bar, d'aprs une
          photographie de M.J. Laurent.)
  LVIII.--Types des Balares.--Femmes d'Ibiza. (Dessin de E. Ronjat,
          d'aprs l'Archiduc Salvator)
    LIX.--Entre du Port d'Ibiza. (Dessin de E. Grandsire, d'aprs
          l'Archiduc Salvator)
     LX.--Vue du Monserrat. (Dessin de F. Sorrieu, d'aprs une
          photographie de M. J, Laurent)
    LXI.--Barcelone, vue prise du Monjuich. (Dessin de A. Deroy, d'aprs
          une photographie de MM. Lvy et Cie)
   LXII.--Gorges de Pancorbo. (Dessin de F. Sorrieu, d'aprs une
          photographie de M.J. Laurent.)
  LXIII.--Saint-Sbastien. (Dessin de A. Deroy, d'aprs une photographie
          de M.J. Laurent)
   LXIV.--Entre de la baie de Pasages. (Dessin de J. Moynet, d'aprs une
          photographie de M.J. Laurent)
    LXV.--Phare de la Tour d'Hercule. (Dessin de A. Deroy, d'aprs une
          photographie de M.J. Laurent.)
   LXVI.--Paysans de la huerta et cigarrera de Valence. (Dessin de P.
          Fritel, d'aprs des photographies de M.J. Laurent.)
  LXVII.--Types portugais.--Paysan d'Ovar.--Femme de Lea.--Paysanne
          d'Affife (Dessin de D. Maillart, d'aprs des photographies de
          M. Ferreira.)
 LXVIII.--Porto. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M. J.
          Laurent.)
   LXIX.--Combre. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M. J.
          Laurent.)
    LXX.--Pont romain d'Alcntara. (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie de M. J. Laurent.)
   LXXI.--Lisbonne. (Dessin de Taylor, d'aprs une photographie de M. J.
          Laurent.)
  LXXII.--Couvent des Chevaliers du Christ  Thomar. (Dessin de Taylor,
          d'aprs une photographie de M.J. Laurent)
 LXXIII.--Chteau de la Penha de Cintra. (Dessin de Taylor, d'aprs une
          photographie de M.J. Laurent.)




LISTE
DES PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTS


La bibliographie complte des contres de l'Europe mridionnale
occuperait des volumes et se trouve d'ailleurs dans les recueils
spciaux. La liste suivante comprend seulement les ouvrages que j'ai
consults avec le plus de fruit, et que la probit, non moins que la
reconnaissance, me font un devoir de citer.

Je dois exprimer aussi toute ma gratitude aux personnes bienveillantes
qui m'ont aid de leurs conseils et qui m'ont signal, soit des
omissions  rparer, soit des erreurs  corriger. Je citerai surtout MM.
Reyet, Picot, de Mortillet, Manzoni, Albert Heim, Joaquim Torres, le
baron Davillier. M. Ernest Desjardins a pass la complaisance jusqu'
revoir la plupart de mes preuves, et, grce  ses notes prcieuses, des
pages entires ont t comptement remanies.

Dans le volume de la _France_ et dans ceux qui suivront, des notes
places au bas des pages indiqueront les noms des auteurs et les titres
prcis des ouvrages o j'aurai puis mes renseignements; les lecteurs
pourront ainsi remonter facilement aux sources.

EUROPE

Houzeau, _Histoire du sole de l'Europe_.--Carl Ritter, _Europa_.--Kohl,
_Die geographische lage Hauptstadte Europa's_.

MDITERRANE.

W. K. Smith, _the Mediterranean_.--Dureau de la Malle, _Gographie
physique de la mer Noire et de la Mditerrane_.--Bttger, _das
Mittelmeer_.

GRCE

_Archives des Missions scientifiques_, mmoires de Burnouf, Mzires,
Beul, Heuzey, Foucart, About, etc.--Leake, _Travels in Northern
Greece._--Bursian, _Geographie von Griechenland_.--Puillon Boblaye,
Virlet, _Expditions scientifique de More_.--Bory de Saint-Vincent,
_Voyage en More_.--Curtius, _Peloponnesos_,--Beul, _tudes sur le
Ploponnse_.--Ludw. Ross, _Griechische Inseln._--J. Schmidt,
_Vulkanstudien. Santorin_, 1886 _bis_ 1872.

TURQUIE.

R. Pashley, _Travels in Crete_.--Raulin, _Description physique de l'le
de Crte_.--G. Perrot, _l'le de Crte_.--Viquesnel, _Voyage dans la
Turquie d'Europe_.--Ami Bou, _la Turquie d'Europe_.--Albert Dumont, _le
Balkan et l'Adriatique_.--Lejean, _Ethnographie de la Turquie
d'Europe_,--Von Hammer, _Konstantinopel une der Bosporus_.--P. de
Tchibatchef, _le Bosphore_.--Heuzey, _Voyage archologique en
Macdoine_.--Fanshawe Tozer, _Researches in the Highlands of
Turkey_.--Barth, _Reisen in der Europischen Turkei_.--Von Hahn,
_Albanesische Studien_.--Hecqard, _Histoire et description de la
Haute-Ablanie_.--Dora d'Istria, _Nationalit albanaise_.--Fr. Maurer,
_Reise durch Bosnien_.--E. de Sainte-Marie, _l'Herzgovine_.--Kanitz,
_Donau-Bulgarien und der Balkan_.

ROUMANIE.

Vaillant, _la Roumanie_.--Bolliac, _Mmoires pour serir  l'histoire de
la Roumanie_.--Fr. Dam, _la Roumanie contemporaine_.--V. Duruy, _De
Paris  Bucharest_.--Von Roessler, _Romanische Studien_.--E. Desjardins,
_Embouchures du Danube et projet de canalisation maritime_.

SERBIE ET MONTENEGRO.

Kanitz, _Serbien_.--Ubicini, _les Serbes de Turquie_.--Cyprien Robert,
_les Slaves de Turquie_.--Louis Lger, _le Monde slave_.--Lejean,
_Visite au Montenegro_.

ITALIE.

Zuccagni Orlandini, _Corografia fisica, storica et statistica dell'
Italia e delle sue Isole_.--Marmocchi, _Descrizione d'Italia_.--Amato
Amati, _l'Italia sotto l'aspetto fisico, storico, artistico e
statistico_.--Taine, _Voyage en Italie_.--Gregorovius, _Wanderjahre in
Italien; Geschishte des Stadt Roms_,--Ann. di Saluzzo, _le Alpi che
cingono l'Italia_.--Cattaneo e Lombardini, _Notizie naturali e civili su
la Lombardia_.--Lombardini, _Pianura subapeninna_.--Lombardini,
_Condizione idraulica del Po_.--Martins, Gastaldi, _Terrains
superficiels de la valle du P_.--De Mortillet, _Anciens glaciers du
versant mridional des Alpes_, et _Mmoires divers_.--Bertolotti,
_Liguria maritima_.--Targioni Tozzetti, _Voyage en Toscane_.--Salvagnoli
Marchetti, _Maremme Toscane_.--Nol des Vergers, _l'trurie et les
trusques_.--Beul, _Fouilles et dcouvertes_.--Giordano, _Roma e suo
territorio_.--Ponzi, _Histoire naturelle du latium_.--De Prony, _Marais
Pontins_.--Ouvrages d'Ampre et de Stendhal, etc.--Davies, _Pilgrimage
of the Tiber_.--Francis Wey, _Rome_.--Spallanzani, _Voyage dans les
Deux-Siciles_.--Smyth, _Sicily ant its Islands_.--De Quatrefages,
_Souvenirs d'un naturaliste_.--La Marmora, _Voyage en Sardaigne,
Description statistique, physique et politique de l'le_.--Mantegazza,
_Profili e paesaggi della Sardegne_.--Von Maltzan, _Reise auf der Insel
Sardinien_.--Spano, _Itinerario della Sardegna_.--Correnti e Maestri,
_Statistice dell' Italia_.

CORSE.

Marmocchi, _Gographie de la Corse_.--Gregorovius, _Corsica_.--Pr.
Mrime, _Voyage en Corse_.

ESPAGNE.

Coello, F. de Luxan y A. Pascual, _Reseas geogrfica, geolgica y
agrcola de Espaa_.--Baron Davillier et Gust. Dor, _Voyage en
Espagne_.--De Laborde, _Itinraire descriptif de l'Espagne_.--Bory de
Saint-Vincent, _Rsum gographique de la Pninsule ibrique_.--De
Verneuil et Collomb, _Mmoires gologiques sur l'Espagne_.--Fort,
_Handbook for travellers in Spain_.--Fern. Gerrido, _l'Espagne
contemporaine_.--Cherbuliez, _l'Espagne politique_.--Ed. Quinet, _Mes
Vacances en Espagne_.--Th. Gautier, _(Tras los Montes), Voyage en
Espagne_.--E. Willkomm, _die Pyrendische Halbinsel; Strand und
Steppengebiet der iberischen Halbinsel_.--George Sand, _Un Hiver 
Majorque_.--Ludw. Salvator, _Balearen in Wort und Bild_.--Blad, _tudes
gographiques us la valle d'Andorre_.--W. von Humboldt, _Urbewohner
Spaniens_.--Eug. Cordier, _Organisation de la famille chez les
Basques_.--Paul Broca, _Mmoires d'anthropologie_.

PORTUGAL.

Link und Hoffmannsegg, _Voyage en Portugal_.--Minutoli, _Portugal und
seine Kolonien_.--Vogel, _le Portugal et ses Colonies_.--Lady Jackson,
_Fair Lusitania_.--Latouche, _Travels in Portugal_.

Les publications priodiques o j'ai trouv les renseignements les plus
utiles sont le _Bulletin de la Socit de gographie, la Revue des
Deux-Mondes, l'Auslant, le Globus, la Revue d'anthropologie._




TABLE DES MATIRES


CHAP. I. -- CONSIDRATIONS GNRALES

CHAP. II -- L'EUROPE
               I. Limites
              II. Divisions naturelles et montagnes
             III. Zone maritime
              IV. Le climat
               V. Les races et les peuples

CHAP. III -- LA MDITERRANE
               I. La forme et les eaux du bassin
              II. La faune, la pche et les salines
             III. Commerce et navigation

CHAP. IV -- LA GRCE
               I. Vie d'ensemble
              II. Grce continentale
             III. More ou Ploponnse
              IV. Iles de la mer ge
               V. Iles Ioniennes
              VI. Le prsent et l'avenir de la Grce
             VII. Gouvernement, administration et divisions politiques

CHAP. V. -- LA TURQUIE D'EUROPE
               I. Vue d'ensemble
              II. La Crte et les les de l'Archipel
             III. Le littoral de la Turquie hellnique; Thrace,
                  Macdoine et Thessalie
              IV. L'Albanie et l'pire
               V. Les Alpes illyriennes et la Slavie turque
              VI. Les Balkhans, le Despoto-Dagh et le pays des Bulgares
             VII. La situation prsente de l'avenir de la Turquie
            VIII. Gouvernement et administration

CHAP. VI. -- LA ROUMANIE

CHAP. VII -- LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE
               I. La Serbie
              II. La Montagne Noire

CHAP. VIII -- L'ITALIE
               I. Vue d'ensemble
              II. Le bassin du P.--Le pimont, la Lombardie, Venise et
                  l'milie
             III. Ligurie ou rivire de Gnes
              IV. La valle de l'Arno, Toscane
               V. Les Apennins de Rome, la valle du Tibre, les Marches,
                  et les Abruzzes
              VI. L'Italie mridionale, provinces napolitaines
             VII. La Sicile
            VIII. La Sardaigne
              IX. La situation prsente et l'avenir de l'Italie
               X. Gouvernement et administration

CHAP. IX. -- CORSE

CHAP. X. -- L'ESPAGNE
              I. Considration gnrales
              II. Plateaux des Castilles, de Leon et de
                  l'Estramadure
             III. Andalousie
              IV. Versant mditerranen du grand plateau de Murcie
                  et Valence
               V. Les balares
              VI. La valle de l'bre, l'Aragon et la Catalogne
             VII. Province Basques, Navarre et Logroo
            VIII. Santander, Asturies et Galice
              XI. Le prsent et l'avenir de l'Espagne
               X. Gouvernement et administration

CHAP. XI. -- LE PORTUGAL
               I. Vue d'ensemble
              II. Portugal du Nord. Valle du Minho, du Doure,
                  du Mondego
             III. La valle du Tage, l'Estramadure
              IV. Le Portugal du Midi, l'Alemtejo de l'Algarve
               V. Prsent et avenir du Portugal
              VI. Gouvernement et administration

Index alphabtique
Table des cartes
Table des gravures
Liste des principaux ouvrages consults.
Table des matires.












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lise Reclus

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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