The Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo

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Title: Le Roi s'amuse

Author: Victor Hugo

Release Date: July 30, 2009 [EBook #29549]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Victor Hugo

LE ROI S'AMUSE

1832




Table des matires


PERSONNAGES

I MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER

SCNE PREMIRE
SCNE II.
SCNE III.
SCNE IV.
SCNE V.

II SALTABADIL ACTE DEUXIME

SCNE PREMIRE.
SCNE II.
SCNE III.
SCNE IV.
SCNE V.

III LE ROI ACTE TROISIME

SCNE PREMIRE.
SCNE II.
SCNE III.
SCNE IV.

IV BLANCHE ACTE QUATRIME

SCNE PREMIRE
SCNE II.
SCNE III.
SCNE IV.
SCNE V.

V TRIBOULET ACTE CINQUIME

SCNE PREMIRE.
SCNE II.
SCNE III.
SCNE IV.
SCNE V
NOTES


L'apparition de ce drame au thtre a donn lieu  un acte ministriel
inou.

Le lendemain de la premire reprsentation, l'auteur reut de monsieur
Jouslin de la Salle, directeur de la scne au Thtre-Franais, le
billet suivant, dont il conserve prcieusement l'original:

Il est dix heures et demie, et je reois  l'instant l'_ordre_[1] de
suspendre les reprsentations du _Roi s'amuse._

C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du
ministre.

Ce 23 novembre.

Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte tait arbitraire
au point d'tre incroyable.

En effet, ce qu'on a appel la _Charte-Vrit_ dit: Les Franais ont
_le droit de publier_ Remarquez que le texte ne dit pas seulement _le
droit d'imprimer, _mais largement et grandement _le droit de publier_.
Or, le thtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme
la gravure, comme la lithographie. La libert du thtre est donc
implicitement crite dans la Charte, avec toutes les autres liberts de
la pense. La loi fondamentale ajoute: _La censure ne pourra jamais
tre rtablie._ Or, le texte ne dit pas _la censure des journaux, la
censure des livres_, il dit _la censure_, la censure en gnral, toute
censure, celle du thtre comme celle des crits. Le thtre ne saurait
donc dsormais tre lgalement censur.

Ailleurs la Charte dit: _La confiscation est abolie_. Or, la suppression
d'une pice de thtre aprs la reprsentation n'est pas seulement un
acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une vritable
confiscation, c'est une proprit violemment drobe au thtre et 
l'auteur.

Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq
grands principes sociaux que la Rvolution franaise a couls en bronze
restent intacts sur leurs pidestaux de granit, pour qu'on ne puisse
attaquer sournoisement le droit commun des Franais avec ces quarante
mille vieilles armes brches que la rouille et la dsutude dvorent
dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit
expressment tout ce qui, dans les lois antrieures, serait contraire 
son texte et  son esprit.

Ceci est formel. La suppression ministrielle d'une pice de thtre
attente  la libert par la censure,  la proprit par la confiscation.
Tout notre droit public se rvolte contre une pareille voie de fait.

L'auteur, ne pouvant croire  tant d'insolence et de folie, courut au
thtre. L, le fait lui fut confirm de toutes parts. Le ministre
avait, en effet, de son autorit prive, de son droit divin de ministre,
intim l_'ordre_ en question. Le ministre n'avait pas de raison 
donner. Le ministre avait pris sa pice, lui avait pris son droit, lui
avait pris sa chose. Il ne restait plus qu' le mettre, lui pote,  la
Bastille.

Nous le rptons, dans le temps o nous vivons lorsqu'un pareil acte
vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la
premire impression est un profond tonnement. Mille questions se
pressent dans votre esprit.--O est la loi? O est le droit? Est-ce que
cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose
qu'on a appel la Rvolution de juillet? Il est vident que nous ne
sommes plus  Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?--

La Comdie-Franaise, stupfaite et consterne, voulut essayer encore
quelques dmarches auprs du ministre pour obtenir la rvocation de
cette trange dcision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me
trompe, le conseil des ministres s'tait assembl dans la journe. Le
23, ce n'tait qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du
ministre. Le 23, la pice n'tait que _suspendue_; le 24, elle fut
dfinitivement _dfendue_. Il fut mme enjoint au thtre de rayer de
son affiche ces quatre mots redoutables: _Le Roi s'amuse_ Il lui fut
enjoint, en outre,  ce malheureux Thtre-Franais, de ne pas se
plaindre et de ne souffler mot. Peut-tre serait-il beau, loyal et noble
de rsister  un despotisme si asiatique; mais les thtres n'osent pas.
La crainte du retrait de leurs privilges les fait serfs et sujets,
taillables et corvables  merci, eunuques et muets.

L'auteur demeura et dut demeurer tranger  ces dmarches du thtre. Il
ne dpend, lui pote, d'aucun ministre. Ces prires et ces
sollicitations que son intrt mesquinement consult lui conseillait
peut-tre, son devoir de libre crivain les lui dfendait. Demander
grce au pouvoir, c'est le reconnatre. La libert et la proprit ne
sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une
faveur. Pour une faveur, rclamez devant le ministre; pour un droit,
rclamez devant le pays.

C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir
justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes
deux.

Devant l'opinion publique, le procs est dj jug et gagn. Et ici
l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et
indpendantes de la littrature et des arts, qui lui ont donn dans
cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialit. Il
comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de
lutter pour la libert de l'intelligence et de la pense, il n'ira pas
seul au combat.

Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lche calcul,
s'tait flatt d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque
dans les rangs de l'opposition, les passions littraires souleves
depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines
littraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant
sur ce que les premires ont leurs racines dans les amours-propres, et
les secondes seulement dans les intrts. Le pouvoir s'est tromp. Son
acte brutal a rvolt les hommes honntes dans tous les camps. L'auteur
a vu se rallier  lui, pour faire face  l'arbitraire et  l'injustice,
ceux-l mme qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par
hasard quelques haines invtres ont persist, elles regrettent
maintenant le secours momentan qu'elles ont apport au pouvoir. Tout ce
qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu
lui tendre la main, quitte  recommencer le combat littraire aussitt
que le combat politique sera fini. En France, quiconque est perscut
n'a plus d'ennemis que le perscuteur.

Si maintenant, aprs avoir tabli que l'acte ministriel est odieux,
inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un
moment  le discuter comme fait matriel et  chercher de quels lments
ce fait semble devoir tre compos, la premire question qui se prsente
est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:--Quel peut
tre le motif d'une pareille mesure?

Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe
un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas
le dtail le moins curieux de ce curieux vnement; il parat que nos
faiseurs de censure se prtendent scandaliss dans leur morale par _le
Roi s'amuse_; cette pice a rvolt la pudeur des gendarmes; la brigade
Lotaud y tait et l'a trouve obscne; le bureau des moeurs s'est voil
la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a
donn  la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de
nous, le voici tout net: _C'est que la pice est immorale.--_Hol! mes
matres! silence sur ce point.

Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police  laquelle, moi,
honnte homme, je dfends de parler de ces matires, mais avec le petit
nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des
ou-dire ou aprs avoir mal entrevu la reprsentation, se sont laiss
entraner  partager cette opinion, pour laquelle peut-tre le nom seul
du pote inculp aurait d tre une suffisante rfutation. Le drame est
imprim aujourd'hui. Si vous n'tiez pas  la reprsentation, lisez; si
vous y tiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette reprsentation a t
moins une reprsentation qu'une bataille, une espce de bataille de
Monthlry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) o les
Parisiens et les Bourguignons ont prtendu chacun de leur ct avoir
_empoch la victoire_, comme dit Mathieu.

La pice est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond.
Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de
cour; triple misre qui le rend mchant. Triboulet hait le roi parce
qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les
hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul
passe-temps est d'entre-heurter sans relche les seigneurs contre le
roi, brisant le plus faible au plus fort. Il dprave le roi, il le
corrompt, il l'abrutit; il le pousse  la tyrannie,  l'ignorance, au
vice; il le lche  travers toutes les familles des gentilshommes, lui
montrant sans cesse du doigt la femme  sduire, la soeur  enlever, la
fille  dshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un
pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu
desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fte, au
moment mme o Triboulet pousse le roi  enlever la femme de monsieur de
Coss, monsieur de Saint-Vallier pntre jusqu'au roi et lui reproche
hautement le dshonneur de Diane de Poitiers. Ce pre auquel le roi a
pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le pre lve le bras et
maudit Triboulet. De ceci dcoule toute la pice. Le sujet vritable du
drame, c'est _la maldiction de monsieur de Saint-Vallier. _coutez.
Vous tes au second acte. Cette maldiction, sur qui est-elle tombe?
Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est
pre, qui a un coeur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est
l. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache  tous les yeux,
dans un quartier dsert, dans une maison solitaire. Plus il fait
circuler dans la ville la contagion de la dbauche et du vice, plus il
tient sa fille isole et mure. Il lve son enfant dans l'innocence,
dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne
tombe dans le mal, car il sait, lui mchant, tout ce qu'on y souffre. Eh
bien! la maldiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule
chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce mme roi que Triboulet
pousse au rapt, ravira sa fille,  Triboulet. Le bouffon sera frapp par
la Providence exactement de la mme manire que M. de Saint-Vallier. Et
puis, une fois sa fille sduite et perdue, il tendra un pige au roi
pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux
lves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il
fait crotre pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le
roi madame de Coss, c'est sa fille qu'il enlve. Il veut assassiner le
roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le chtiment
ne s'arrte pas  moiti chemin; la maldiction du pre de Diane
s'accomplit sur le pre de Blanche.

Sans doute ce n'est pas  nous de dcider si c'est l une ide
dramatique, mais  coup sr c'est l une ide morale.

Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalit. Au
fond de celui-ci, il y a la Providence.

Nous le redisons expressment, ce n'est pas avec la police que nous
discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la
partie du public  laquelle cette discussion peut sembler ncessaire.
Poursuivons.

Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par
l'excution? La question ainsi pose nous parat se dtruire
d'elle-mme, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au
second acte. Est-ce la situation du troisime qui vous choque? lisez ce
troisime acte, et dites-nous, en toute probit, si l'impression qui en
rsulte n'est pas profondment chaste, vertueuse et honnte?

Est-ce le quatrime acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis  un
roi de courtiser sur la scne une servante d'auberge? Cela n'est mme
nouveau ni dans l'histoire ni au thtre. Il y a mieux, l'histoire nous
permettait de vous montrer Franois Ier ivre dans les bouges de la rue
du Plican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas mme
nouveau non plus. Le thtre grec, qui est le thtre classique, l'a
fait; Shakspeare, qui est le thtre romantique, l'a fait; eh bien!
l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a crit de
la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas
dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en
pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohmienne Maguelonne, tant
calomnie, n'est, assurment, pas plus effronte que toutes les Lisettes
et toutes les Martons du vieux thtre. La cabane de Saltabadil est une
htellerie, une taverne, le cabaret de _la Pomme du Pin_, une auberge
suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu
sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas
un lieu obscne.

Restent donc les dtails du style. Lisez[2]. L'auteur accepte pour juges
de la svrit austre de son style les personnes mmes qui
s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du pre d'Ophlia, de
Beaumarchais et de Regnard, de _l'cole des Femmes_ et _d'Amphitrion_,
de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scne du _Tartufe_, du
_Tartufe_, accus aussi d'immoralit dans son temps! seulement, l o il
fallait tre franc, il a cru devoir l'tre,  ses risques et prils,
mais toujours avec gravit et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art
prude.

La voil pourtant cette pice contre laquelle le ministre cherche 
soulever tant de prventions! Cette immoralit, cette obscnit, la
voil mise  nu. Quelle piti! Le pouvoir avait ses raisons caches, et
nous les indiquerons tout  l'heure, pour ameuter contre _le Roi
s'amuse_ le plus de prjugs possible. Il aurait bien voulu que le
public en vnt  touffer cette pice sans l'entendre pour un tort
imaginaire, comme Othello touffe Desdmona. _Honest Iago!_

Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas touff Desdmona, c'est Iago
qui se dmasque et qui s'en charge. Le lendemain de la reprsentation,
la pice est dfendue _par_ _ordre._

Certes, si nous daignions descendre encore un instant  accepter pour
une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin
de la morale publique qui meut nos matres, et que, scandaliss de
l'tat de licence o certains thtres sont tombs depuis deux ans, ils
ont voulu  la fin, pousss  bout, faire,  travers toutes les lois et
tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un crivain, certes,
le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le
choix de l'crivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est
l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si trangement? C'est un
crivain ainsi plac que, si son talent peut tre contest de tous, son
caractre ne l'est de personne. C'est un honnte homme avr, prouv et
constat, chose rare et vnrable en ce temps-ci.

C'est un pote que cette mme licence des thtres rvolterait et
indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que
l'inquisition des thtres allait tre illgalement rtablie, est all
de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques,
avertir le ministre qu'il et  se garder d'une pareille mesure; et qui,
l, a rclam hautement une loi rpressive des excs du thtre, tout en
protestant contre la censure avec des paroles svres que le ministre, 
coup sr, n'a pas oublies. C'est un artiste dvou  l'art, qui n'a
jamais cherch le succs par de pauvres moyens, qui s'est habitu toute
sa vie  regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincre
et modr, qui a dj livr plus d'un combat pour toute libert et
contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernire anne de la
Restauration, a repouss tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait
pour le ddommager de l'interdit lanc sur Marion de Lorme, et qui, un
an plus tard, en 1830, la Rvolution de juillet tant faite, a refus,
malgr tous les conseils de son intrt matriel, de laisser reprsenter
cette mme Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait tre une occasion
d'attaque et d'insulte contre le roi tomb qui l'avait proscrite;
conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur et tenue  sa
place, mais qui aurait peut-tre d le rendre inviolable dsormais 
toute censure, et  propos de laquelle il crivait, lui, en aot 1831:

Les succs de scandale cherch et d'allusions politiques ne lui
sourient gure, il l'avoue. Ces succs valent peu et durent peu. Et
puis, c'est prcisment quand il n'y a plus de censure qu'il faut que
les auteurs se censurent eux-mmes, honntement, consciencieusement,
svrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignit de l'art. Quand
on a toute libert, il sied de garder toute mesure[3].

Jugez maintenant. Vous avez d'un ct l'homme et son oeuvre; de l'autre
le ministre et ses actes.

 prsent que la prtendue immoralit de ce drame est rduite  nant, 
prsent que tout l'chafaudage des mauvaises et honteuses raisons est
l, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le vritable
motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif
secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer 
soi-mme, le motif qu'on avait si bien cach sous un prtexte. Ce motif
a dj transpir dans le public, et le public a devin juste. Nous n'en
dirons pas davantage. Il est peut-tre utile  notre cause que ce soit
nous qui offrions  nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la
modration. Il est bon que la leon de dignit et de sagesse soit donne
par le particulier au gouvernement, par celui qui est perscut  celui
qui perscute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent gurir
leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai
qu'il y a au troisime acte de cette pice un vers o la sagacit
maladroite de quelques familiers du palais a dcouvert une allusion (je
vous demande un peu, moi, une allusion!)  laquelle ni le public ni
l'auteur n'avaient song jusque-l, mais qui, une fois dnonce de cette
faon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il
n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche dconcerte
du Thtre-Franais ret l'ordre de ne plus offrir une seule fois  la
curiosit du public la petite phrase sditieuse: _le Roi s'amuse_. Ce
vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le
signalerons mme ailleurs qu' la dernire extrmit, et si l'on est
assez imprudent pour y acculer notre dfense. Nous ne ferons pas revivre
de vieux scandales historiques. Nous pargnerons autant que possible 
une personne haut place les consquences de cette tourderie de
courtisan. On peut faire, mme  un roi, une guerre gnreuse. Nous
entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants mditent sur
l'inconvnient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait craser qu'avec le
pav de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser
sur leur visage.

Nous ne savons mme pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque
indulgence pour le ministre lui-mme. Tout ceci,  vrai dire, nous
inspire une grande piti. Le gouvernement de juillet est tout nouveau
n, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de
petites fureurs d'enfant. Mrite-t-il en effet qu'on dpense contre lui
beaucoup de colre virile? Quand il sera grand, nous verrons.

Cependant,  n'envisager la question, pour un instant, que sous le point
de vue priv, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore
plus de dommage peut-tre  l'auteur de ce drame qu' tout autre. En
effet, depuis quatorze ans qu'il crit, il n'est pas un de ses ouvrages
qui n'ait eu l'honneur malheureux d'tre choisi pour champ de bataille 
son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou
moins long sous la poussire, la fume et le bruit. Aussi, quand il
donne une pice au thtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant
esprer un auditoire calme ds la premire soire, c'est la srie des
reprsentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte
par le tumulte, que sa pense ne soit pas comprise, les jours suivants
peuvent corriger le premier jour. _Hernani_ a eu cinquante-trois
reprsentations; _Marion de Lorme_ a eu soixante et une reprsentations;
_le Roi s'amuse_, grce  une violence ministrielle, n'aura eu qu'une
reprsentation. Assurment le tort fait  l'auteur est grand. Qui lui
rendra intacte et au point o elle en tait cette troisime exprience
si importante pour lui? Qui lui dira de quoi et t suivie cette
premire reprsentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce
public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce
public qui enseigne le pote et que le pote enseigne?

Le moment de transition politique o nous sommes est curieux. C'est un
de ces instants de fatigue gnrale o tous les actes despotiques sont
possibles dans la socit mme la plus infiltre d'ides d'mancipation
et de libert. La France a march vite en juillet 1830; elle a fait
trois bonnes journes; elle a fait trois grandes tapes dans le champ de
la civilisation et du progrs. Maintenant beaucoup sont essouffls,
beaucoup demandent  faire halte. On veut retenir les esprits gnreux
qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs
qui sont rests en arrire et leur donner le temps de rejoindre. De l
une crainte singulire de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de
tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile 
comprendre, difficile  dfinir. Ce sont toutes les existences qui ont
peur de toutes les ides. C'est la ligue des intrts froisss du
mouvement des thories. C'est le commerce qui s'effarouche des systmes;
c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir;
c'est la boutique arme qui se dfend.

 notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de
cette crainte des rvolutions nouvelles. Il en est venu  tyranniser
petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a
maintenant indiffrence dans les esprits pour les ides de libert, il
se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demand svrement compte
un jour de tous les actes illgaux que nous voyons s'accumuler depuis
quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on
pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant  trembler pour la
libert. Des questions de libre pense, d'intelligence et d'art, sont
tranches imprialement par les vizirs du roi des barricades.

Il est profondment triste de voir comment se termine la Rvolution de
juillet, _mulier formosa supern._

Sans doute, si l'on ne considre que le peu d'importance de l'ouvrage et
de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministrielle qui les
frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un mchant petit coup d'tat
littraire, qui n'a d'autre mrite que de ne pas trop dpareiller la
collection d'actes arbitraires  laquelle il fait suite. Mais, si l'on
s'lve plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette
affaire d'un drame et d'un pote, mais, nous l'avons dit en commenant,
que la libert et la proprit sont toutes deux, sont tout entires
engages dans la question. Ce sont l de hauts et srieux intrts; et,
quoique l'auteur soit oblig d'entamer cette importante affaire par un
simple procs commercial au Thtre-Franais, ne pouvant attaquer
directement le ministre, barricad derrire les fins de non-recevoir du
conseil d'tat, il espre que sa cause sera aux yeux de tous une grande
cause, le jour o il se prsentera  la barre du tribunal consulaire,
avec la libert  sa droite et la proprit  sa gauche. Il parlera
lui-mme, au besoin, pour l'indpendance de son art. Il plaidera son
droit fermement, avec gravit et simplicit, sans haine des personnes et
sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc
et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'quit des
tribunaux. Il russira, il n'en doute pas. L'tat de sige sera lev
dans la cit littraire comme dans la cit politique.

Quand cela sera fait, quand il aura rapport chez lui, intacte,
inviolable et sacre, sa libert de pote et de citoyen, il se remettra
paisiblement  l'oeuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il
et voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne  faire, il le
sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rle politique lui
vient; il ne l'a pas cherch, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui
s'attaque  nous n'aura pas gagn grand'chose  ce que nous, hommes
d'art, nous quittions notre tche consciencieuse, tranquille, sincre,
profonde, notre tche sainte, notre tche du pass et de l'avenir, pour
aller nous mler, indigns, offenss et svres,  cet auditoire
irrvrent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des
hues et des sifflets, quelques pauvres diables de gcheurs politiques,
lesquels s'imaginent qu'ils btissent un difice social parce qu'ils
vont tous les jours  grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas
de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon
au Luxembourg!

30 novembre 1832




PERSONNAGES

FRANOIS PREMIER.

TRIBOULET.

BLANCHE.

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER.

SALTABADIL.

MAGUELONNE.

CLMENT MAROT.

MONSIEUR DE PIENNE.

MONSIEUR DE GORDES.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

MONSIEUR DE BRION.

MONSIEUR DE MONTCHENU.

MONSIEUR DE MONTMORENCY.

MONSIEUR DE COSS.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

MADAME DE COSS.

DAME BRARDE.

Un Gentilhomme de la reine.
Un Valet du roi.
Un mdecin.
Seigneurs, Pages.
Gens du Peuple.


Paris, 152..




I

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER

ACTE PREMIER

_Une fte de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de
femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, clats de rire--des valets
portent des plats d'or et des vaisselles d'mail; des groupes de
seigneurs et de dames passent sur le thtre.--La fte tire  sa fin;
l'aube blanchit les vitraux. Une certaine libert rgne; la fte a un
peu le caractre d'une orgie.--Dans l'architecture, dans les
ameublements, dans les vtements, le got de la renaissance._




SCNE PREMIRE

LE ROI,--_comme l'a peint Titien_.--MONSIEUR DE LA
TOUR-LANDRY.


LE ROI.

Comte, je veux mener  fin cette aventure.
Une femme bourgeoise, et de naissance obscure
Sans doute, mais charmante!

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

     Et vous la rencontrez
Le dimanche  l'glise?

LE ROI.

      Saint-Germain-des-Prs.
J'y vais chaque dimanche.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

     Et voil tout  l'heure
Deux mois que cela dure?

LE ROI.

Oui.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

     La belle demeure?

LE ROI.

Au cul-de-sac Bussy.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

     Prs de l'htel Coss?

LE ROI, _avec un signe affirmatif._

Dans l'endroit o l'on trouve un grand mur.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

     Ah! je sais,
Et vous la suivez, sire?

LE ROI.

     Une farouche vieille
Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille,
Est toujours l.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Vraiment?

LE ROI.

     Et le plus curieux,
C'est que le soir un homme,  l'air mystrieux,
Trs-bien envelopp, pour se glisser dans l'ombre,
D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre,
Entre dans la maison.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

H! faites de mme!

LE ROI.

     Hein!
La maison est ferme et mure au prochain!

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Par Votre Majest quand la dame est suivie,
Vous a-t-elle parfois donn signe de vie?

LE ROI.

Mais,  certains regards, je crois, sans trop d'erreur,
Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Sait-elle que le roi l'aime?

LE ROI, _avec un signe ngatif._

     Je me dguise
D'une livre en laine et d'une robe grise.

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _riant_.

Je vois que vous aimez d'un amour pur
Quelque auguste Toinon, matresse d'un cur!

_Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet._

LE ROI, _ monsieur de la Tour-Landry._

Chut! on vient.--En amour il faut savoir se taire
Quand on veut russir.

_Se tournant vers Triboulet, qui s'est approch pendant ces dernires
paroles et les a entendues._

N'est-ce pas?

TRIBOULET.

     Le mystre
Est la seule enveloppe o la fragilit
D'une intrigue d'amour puisse tre en sret.







SCNE II.

LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, _plusieurs
Seigneurs. Les seigneurs superbement vtus. Triboulet, dans son
costume de fou, comme l'a peint Boniface._

_Le roi regarde passer un groupe de femmes._


MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.

Madame de Vendosme est divine!

MONSIEUR DE GORDES.

     Mesdames
D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.

LE ROI.

Madame de Coss les passe toutes trois.

MONSIEUR DE GORDES.

Madame de Coss! sire, baissez la voix.

_Lui montrant monsieur de Coss, qui passe au fond du thtre.
__--Monsieur de Coss, court et ventru, un des quatre plus gros
gentilhommes de France, dit Brantme._

Le mari vous entend.
LE ROI.

H! mon cher Simiane,
Qu'importe!

MONSIEUR DE GORDES.

Il l'ira dire  madame Diane.

LE ROI.

Qu'importe!

_Il va au fond du thtre parler  d'autres femmes qui passent._

TRIBOULET, _ monsieur de Gordes._

Il va fcher Diane de Poitiers.
Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.

MONSIEUR DE GORDES.

S'il l'allait renvoyer  son mari?

TRIBOULET.

J'espre
Que non.

MONSIEUR DE GORDES.

Elle a pay la grce de son pre.
Partant, quitte.

TRIBOULET.

 propos du sieur de Saint-Vallier,
Quelle ide avait-il, ce vieillard singulier,
De mettre dans un lit nuptial sa Diane,
Sa fille, une beaut choisie et diaphane,
Un ange que du ciel la terre avait reu,
Tout ple-mle avec un snchal bossu!

MONSIEUR DE GORDES.

C'est un vieux fou.--J'tais sur son chafaud mme
Quand il reut sa grce.--Un vieillard grave et blme.
--J'tais plus prs de lui que je ne suis de toi.
--Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi!
Il est fou maintenant tout  fait.

LE ROI, _passant avec madame de Coss._

Inhumaine!
Vous partez!

MADAME DE COSS, _soupirant._

     Pour Soissons, o mon mari m'emmne.

LE ROI.

N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris,
Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,
Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie,
 l'instant le plus beau d'une si belle vie,
Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,
Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,
 l'heure o vos beaux yeux, semant partout les flammes,
Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,
Que vous, qui d'un tel lustre blouissez la cour,
Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour,
Vous alliez, mprisant duc, empereur, roi, prince,
Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!

MADAME DE COSS.

Calmez-vous!

LE ROI.

Non, non, rien. Caprice original
Que d'teindre le lustre au beau milieu du bal!

_Entre monsieur de Coss._

MADAME DE COSS.

Voici mon jaloux, sire!

_Elle quitte vivement le roi._

LE ROI.

     Ah! le diable ait son me!

_ Triboulet._

Je n'en ai pas moins fait un quatrain  sa femme!
Marot t'a-t-il montr ces derniers vers de moi?

TRIBOULET.

Je ne lis pas de vers de vous.--Des vers de roi
Sont toujours trs-mauvais.

LE ROI.

Drle!

TRIBOULET.

     Que la canaille
Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.
Mais prs de la beaut gardez vos lots divers,
Sire, faites l'amour, Marot fera les vers.
Roi qui rime droge.

LE ROI, _avec enthousiasme._

     Ah! rimer pour les belles,
Cela hausse le coeur.--Je veux mettre des ailes
 mon donjon royal.

TRIBOULET.

     C'est en faire un moulin.

LE ROI.

Si je ne voyais l madame de Coislin,
Je te ferais fouetter.

_Il court  madame de Coislin et parat lui adresser quelques
galanteries._

TRIBOULET, _ part_

Suis le vent qui t'emporte
Aussi vers celle-l.

MONSIEUR DE GORDES, _s'approchant de Triboulet et lui
faisant remarquer ce qui se passe au fond du thtre._

Voici par l'autre porte
Madame de Coss. Je te gage ma foi
Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi
Le ramasse.

TRIBOULET.

Observons.

_Madame de Coss, qui voit avec dpit les intentions du roi pour
madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte
madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Coss, avec qui
il entame une conversation qui parat fort tendre._

MONSIEUR DE GORDES, _ Triboulet._

L'ai-je dit?

TRIBOULET.

     Admirable!

MONSIEUR DE GORDES.

Voil le roi repris!

TRIBOULET.

     Une femme est un diable
Trs-perfectionn.

_Le roi serre la taille de madame de Coss, et lui baise la main. Elle
rit et babille gaiement. Tout  coup monsieur de Coss entre par la
porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer 
Triboulet.--Monsieur de Coss s'arrte, l'oeil fix sur le groupe du roi
et de sa femme._

MONSIEUR DE GORDES, _ Triboulet._

Le mari!

MADAME DE COSS, _apercevant son mari, au roi, qui la
tient presque embrasse._

     Quittons-nous!

_Elle glisse des mains du roi et s'enfuit._

TRIBOULET.

Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?

_Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser  boire._

MONSIEUR DE COSS, _s'avanant sur le devant du thtre,
tout rveur._

_ part._

Que se disaient-ils?

_Il s'approche avec vivacit de monsieur de la Tour-Landry, qui
lui fait signe qu'il a quelque chose  lui dire._

Quoi?

MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _mystrieusement._

     Votre femme est bien belle!

_Monsieur de Coss se rebiffe et va  monsieur de Gordes, qui
parat avoir quelque chose  lui confier._

MONSIEUR DE GORDES, _bas._

Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle?
Pourquoi regardez-vous si souvent de ct?

_Monsieur de Coss le quitte avec humeur et se trouve face  face avec
Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du thtre,
pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient  gorge
dploye._

TRIBOULET, _bas  monsieur de Coss._

Monsieur, vous avez l'air tout encharibott!

_Il clate de rire et tourne le dos  monsieur de Coss, qui sort
furieux._

LE ROI, _revenant._

Oh! que je suis heureux! Prs de moi, non, Hercules
Et Jupiter ne sont que des fats ridicules!
L'Olympe est un taudis!--Ces femmes, c'est charmant!
Je suis heureux! et toi?

TRIBOULET.

Considrablement.

Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes;
Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous tes
Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.

LE ROI.

Jour de joie o ma mre en riant m'a conu!

_Regardant monsieur de Coss, qui sort._

Ce monsieur de Coss seul drange la fte.
Comment te semble-t-il?

TRIBOULET.

     Outrageusement bte.

LE ROI.

Ah! n'importe! except ce jaloux, tout me plat.
Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet!
Quel plaisir d'tre au monde, et qu'il fait bon de vivre!
Quel bonheur!

TRIBOULET.

     Je crois bien, sire, vous tes ivre!

LE ROI.

Mais l-bas j'aperois... les beaux yeux! les beaux bras!

TRIBOULET.

Madame de Coss?

LE ROI.

Viens, tu nous garderas!

_Il chante._

Vivent les gais dimanches
Du peuple de Paris!
Quand les femmes sont blanches

TRIBOULET, _chantant._

Quand les hommes sont gris.

_Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes._




SCNE III.

MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, _jeune
page blond_; MONSIEUR DE VIC, _matre_ CLMENT MAROT,
_en habit de valet de chambre du roi; puis_ MONSIEUR DE PIENNE,
_un ou deux gentilhommes. De temps en temps_ MONSIEUR DE
COSS, _qui se promne d'un air rveur et trs-srieux._


CLMENT MAROT, _saluant monsieur de Gordes._

Que savez-vous ce soir?

MONSIEUR DE GORDES.

     Rien; que la fte est belle,
Que le roi s'amuse.

MAROT.

     Ah! c'est une nouvelle!
Le roi s'amuse? Ah! diable!

MONSIEUR DE COSS, _qui passe derrire eux._

     Et c'est trs-malheureux;
Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.

_Il passe outre._

MONSIEUR DE GORDES.

Ce pauvre gros Coss me met la mort dans l'me.

MAROT, _bas._

Il parat que le roi serre de prs sa femme?

_Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de
Pienne._

MONSIEUR DE GORDES.

Eh! voil ce cher duc!

_Ils se saluent._

MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystrieux.

     Mes amis! du nouveau!
Une chose  brouiller le plus sage cerveau!
Une chose admirable! une chose risible!
Une chose amoureuse! une chose impossible!

MONSIEUR DE GORDES.

Quoi donc?

MONSIEUR DE PIENNE.

_Il les ramasse en groupe autour de lui._

Chut!

_ Marot, qui est all causer avec d'autres dans un coin._

     Venez , matre Clment Marot!

MAROT, _approchant_.

Que me veut monseigneur?

MONSIEUR PIENNE.

     Vous tes un grand sot.

MAROT.

Je ne me croyais grand en aucune manire.

MONSIEUR PIENNE.

J'ai lu dans votre crit du sige de Peschire
Ces vers sur Triboulet? Fou de tte corn,
Aussi sage  trente ans que le jour qu'il est n...--
Vous tes un grand sot!

MAROT.

     Que Cupido me damne
Si je vous comprends!

MONSIEUR DE PIENNE.

Soit!

_ monsieur de Gordes._

     Monsieur de Simiane,

_ monsieur de Pardaillan._

Monsieur de Pardaillan,

_Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et
monsieur de Coss, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour
du duc._

     devinez, s'il vous plat.
Une chose inoue arrive  Triboulet.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Il est devenu droit?

MONSIEUR DE COSS.

On l'a fait conntable?

MAROT.

On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non. C'est plus drle. Il a...--Devinez ce qu'il a.--
C'est incroyable!

MONSIEUR DE GORDES.

Un duel avec Gargantua!

MONSIEUR DE PIENNE.

Point.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Un singe plus laid que lui?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non pas.

MAROT.

     Sa poche
Pleine d'cus?

MONSIEUR DE COSS.

L'emploi du chien du tourne-broche?

MAROT.

Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?

MONSIEUR DE GORDES.

Une me, par hasard?

MONSIEUR DE PIENNE.

     Je vous le donne en dix!
Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,
Cherchez bien ce qu'il a...--quelque chose d'norme!

MAROT.

Sa bosse?

MONSIEUR DE PIENNE.

Non, il a...--Je vous le donne en cent!
Une matresse!

_Tous clatent de rire._

MAROT.

Ah! ah! le duc est fort plaisant.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Le bon conte!

MONSIEUR DE PIENNE.

     Messieurs, j'en jure sur mon me,
Et je vous ferai voir la porte de la dame.
Il y va tous les soirs, vtu d'un manteau brun,
L'air sombre et furieux, comme un pote  jeun.
Je lui veux faire un tour. Rdant  la nuit close,
Prs de l'htel Coss, j'ai dcouvert la chose.
Gardez-moi le secret.

MAROT.

     Quel sujet de rondeau!
Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _riant._

Une femme  messer Triboulet

MONSIEUR DE GORDES, _riant._

     Une selle
Sur un cheval de bois!

MAROT, riant.

     Je crois que la donzelle,
Si quelque autre Bedfort dbarquait  Calais,
Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!

_Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son
doigt sur sa bouche._

MONSIEUR DE PIENNE.

Chut!

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _ monsieur de Pienne._

     D'o vient que le roi sort aussi vers la brune,
Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?

MONSIEUR DE PIENNE.

Vic nous dira cela.

MONSIEUR DE VIC.

     Ce que je sais d'abord,
C'est que Sa Majest parat s'amuser fort.

MONSIEUR DE COSS.

Ah! ne m'en parlez pas!

MONSIEUR DE VIC.

     Mais que je me soucie
De quel ct le vent pousse sa fantaisie,
Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver,
Mconnaissable en tout de vtements et d'air,
Si de quelque fentre il se fait une porte,
N'tant pas mari, mes amis, que m'importe!

MONSIEUR DE COSS, _hochant la tte._

Un roi,--les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,--
Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a.
Gare  quiconque a soeur, femme ou fille  sduire!
Un puissant en gat ne peut songer qu' nuire.
Il est bien des sujets de craindre l dedans.
D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.

MONSIEUR DE VIC, _bas aux autres._

Comme il a peur du roi!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

     Sa femme fort charmante
En a moins peur que lui.

MAROT.

     C'est ce qui l'pouvante.

MONSIEUR DE GORDES.

Coss, vous avez tort. Il est trs-important
De maintenir le roi gai, prodigue et content.

MONSIEUR DE PIENNE, _ monsieur de Gordes._

Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie,
C'est une jeune fille en noir, c'est un t de pluie.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

C'est un amour sans duel.

MONSIEUR DE VIC.

     C'est un flacon plein d'eau.

MAROT, _bas._

Le roi revient avec Triboulet-Cupido.

_Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'cartent avec respect._




SCNE IV.

LES MMES, LE ROI, TRIBOULET.


TRIBOULET, _entrant, et comme poursuivant une
conversation commence._

Des savants  la cour! monstruosit rare!

LE ROI.

Fais entendre raison  ma soeur de Navarre.
Elle veut m'entourer de savants

TRIBOULET.

     Entre nous,
Convenez de ceci,--que j'ai bu moins que vous.
Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses,
Dans tous leurs rsultats et dans toutes leurs causes,
Un avantage immense, et mme deux, je crois
C'est de n'tre pas gris et de n'tre pas roi.
--Plutt que des savants, ayez ici la peste,
La fivre, et ctera!

LE ROI.

L'avis est un peu leste.
Ma soeur veut m'entourer de savants!

TRIBOULET.

     C'est bien mal
De la part d'une soeur.--Il n'est pas d'animal,
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,
Pas d'oison, pas de boeuf, pas mme de pote,
Pas de mahomtan, pas de thologien,
Pas d'chevin flamand, pas d'ours et pas de chien,
Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
Plus carapaonn d'absurdits normes,
Plus hriss, plus sale, et plus gonfl de vent,
Que cet ne bt qu'on appelle un savant!
--Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conqutes,
Et de femmes en fleur pour parfumer vos ftes?

LE ROI.

Hai... ma soeur Marguerite un soir m'a dit trs-bas
Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,
Et quand je m'ennuirai

TRIBOULET.

     Mdecine inoue!
Conseiller les savants  quelqu'un qui s'ennuie!
Madame Marguerite est, vous en conviendrez,
Toujours pour les partis les plus dsesprs.

LE ROI.

Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six potes

TRIBOULET.

Sire! j'aurais plus peur, tant ce que vous tes,
D'un pote, toujours de rime barbouill,
Que Belzbuth n'a pas peur d'un goupillon mouill.

LE ROI.

Cinq ou six

TRIBOULET.

     Cinq ou six! c'est toute une curie!
C'est une acadmie, une mnagerie!

_Montrant Marot._

N'avons-nous pas assez de Marot que voici,
Sans nous empoisonner de potes ainsi!

MAROT.

Grand merci!

_ part._

     Le bouffon et mieux fait de se taire!

TRIBOULET.

Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre!
C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez
Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rvez,
De vouloir des savants!

LE ROI.

     Moi, foi de gentilhomme!
Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.

_clats de rire dans un groupe au fond.-- Triboulet._

Tiens, voil des muguets qui se raillent de toi.

_Triboulet va les couter et revient._

TRIBOULET.

Non, c'est d'un autre fou.

LE ROI.

Bah! de qui donc?

TRIBOULET.

     Du roi.

LE ROI.

Vrai! que chantent-ils?

TRIBOULET.

     Sire, ils vous disent avare,
Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre,
Qu'on ne fait rien pour eux.

LE ROI.

     Oui, je les vois d'ici
Tous les trois.--Montchenu, Brion, Montmorency

TRIBOULET.

Juste.

LE ROI.

Ces courtisans! engeance dtestable!
J'ai fait l'un amiral, le second conntable,
Et l'autre, Montchenu, matre de mon htel.
Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?

TRIBOULET.

Mais vous pouvez encor, c'est justice  leur rendre,
Les faire quelque chose.

LE ROI.

Et quoi?

TRIBOULET.

     Faites-les pendre.

MONSIEUR DE PIENNE, _riant, aux trois seigneurs qui sont
toujours au fond du thtre_.

Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?

MONSIEUR DE BRION.

_Il jette sur le fou un regard de colre._

Oui, certe!

MONSIEUR DE MONTMORENCY.

Il le para!

MONSIEUR DE MONTCHENU.

     Misrable valet!

TRIBOULET, _au roi._

Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'me
Un vide...--Autour de vous n'avoir pas de femme
Dont l'oeil vous dise non, dont le coeur dise oui!

LE ROI.

Qu'en sais-tu?

TRIBOULET.

     N'tre aim que d'un coeur bloui,
Ce n'est pas tre aim.

LE ROI.

     Sais-tu si pour moi-mme
Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?

TRIBOULET.

Sans vous connatre?

LE ROI.

Eh! oui.

_ part._

     Sans compromettre ici
Ma petite beaut du cul-de-sac Bussy.

TRIBOULET.

Une bourgeoise donc?

LE ROI.

Pourquoi non?

TRIBOULET, _vivement._

     Prenez garde.
Une bourgeoise!  ciel! votre amour se hasarde.
Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.
Quand on touche  leur bien, la marque en reste aux mains.
Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,
Des femmes et des soeurs de vos bons gentilhommes.

LE ROI.

Oui, je m'arrangerais de la femme  Coss.

TRIBOULET.

Prenez-la.

LE ROI, _riant._

     C'est facile  dire et malais

 faire.

TRIBOULET.

Enlevons-la cette nuit.

LE ROI, _montrant monsieur de Coss_

     Et le comte?

TRIBOULET.

Et la Bastille?

LE ROI.

Oh! non.

TRIBOULET.

     Pour rgler votre compte,
Faites-le duc.

LE ROI.

Il est jaloux comme un bourgeois.
Il refusera tout, et crra sur les toits.

TRIBOULET, _rveur._

Cet homme est fort gnant: qu'on le paye ou l'exile

_Depuis quelques instants, monsieur de Coss s'est rapproch par
derrire du roi et du fou, il coute leur conversation. Triboulet se
frappe le front avec joie._

Mais il est un moyen commode, trs-facile,
Simple, auquel je devrais avoir dj pens.

_Monsieur de Coss se rapproche et coute._

--Faites couper la tte  monsieur de Coss.

_Monsieur de Coss recule tout effar._

--... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome

MONSIEUR DE COSS, _clatant._

Oh! le petit satan!

LE ROI, _riant, et frappant sur l'paule de monsieur Coss._

_ Triboulet._

     L, foi de gentilhomme,
Y penses-tu? couper la tte que voil!
Regarde cette tte, ami: vois-tu cela?
S'il en sort une ide, elle est toute cornue.

TRIBOULET.

Comme le moule auquel elle tait contenue.

MONSIEUR DE COSS.

Couper ma tte!

TRIBOULET.

Eh bien?

LE ROI, _ Triboulet_.

Tu le pousses  bout?

TRIBOULET.

Que diable! on n'est pas roi pour se gner en tout,
Pour ne point se passer la moindre fantaisie.

MONSIEUR DE COSS.

Me couper la tte! ah! j'en ai l'me saisie!

TRIBOULET.

Mais c'est tout simple.--O donc est la ncessit
De ne vous pas couper la tte?

MONSIEUR DE COSS.

     En vrit!

Je te chtirai, drle!

TRIBOULET.

     Oh! je ne vous crains gure!
Entour de puissants auxquels je fais la guerre,
Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou
Autre chose  risquer que la tte d'un fou.
Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre
Au corps, et comme  vous me tombe dans le ventre,
Ce qui m'enlaidirait.

MONSIEUR DE COSS, _la main sur son pe._

Maraud!

LE ROI.

     Comte, arrtez.--
Viens, fou!

_Il s'loigne avec Triboulet en riant._

MONSIEUR DE GORDES.

     Le roi se tient de rire les cts!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Comme  la moindre chose il rit, il s'abandonne!

MAROT.

C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!

_Une fois le fou et le roi loigns, les courtisans se rapprochent, et
suivent Triboulet d'un regard de haine._

MONSIEUR DE BRION.

Vengeons-nous du bouffon!

TOUS.

Hun!

MAROT.

Il est cuirass.
Par o le prendre? o donc le frapper?

MONSIEUR DE PIENNE.

     Je le sai.
Nous avons contre lui chacun quelque rancune,
Nous pouvons nous venger.

_Tous se rapprochent avec curiosit de monsieur de Pienne._

     Trouvez-vous  la brune,
Ce soir, tous bien arms, au cul-de-sac Bussy,--
Prs de l'htel Coss.--Plus un mot de ceci.

MAROT.

Je devine.

MONSIEUR DE PIENNE.

C'est dit?

TOUS.

C'est dit.

MONSIEUR DE PIENNE.

     Silence! il rentre.

_Rentrent Triboulet, et le roi entour de femmes._

TRIBOULET, _seul de son ct,  part._

 qui jouer un tour maintenant?--au roi...--Diantre!

UN VALET, _entrant, bas  Triboulet._

Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,
Demande  voir le roi.

TRIBOULET, _se frottant les mains_.

     Mortdieu! laissez-nous voir
Monsieur de Saint-Vallier.

_Le valet sort._

     C'est charmant! comment diable!
Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!

_Bruit, tumulte au fond du thtre,  la grande porte._

UNE VOIX, _au dehors._

Je veux parler au roi!

LE ROI, _s'interrompant de sa causerie._

     Non!... Qui donc est entr?

LA MME VOIX.

Parler au roi!

LE ROI, _vivement_.

Non, non!

_Un vieillard, vtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le
roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'cartent avec
tonnement._




SCNE V.

LES MMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _grand deuil,
barbe et cheveux blancs._


MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _au roi._

     Si! je vous parlerai!

LE ROI.

Monsieur de Saint-Vallier!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _immobile au seuil._

     C'est ainsi qu'on me nomme.

_Le roi fait un pas vers lui avec colre. Triboulet l'arrte._

TRIBOULET.

Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.

_ monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude thtrale._

Monseigneur!--Vous aviez conspir contre nous,
Nous vous avons fait grce en roi clment et doux.
C'est au mieux. Quelle rage  prsent vient vous prendre
D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre?
Votre gendre est affreux, mal bti, mal tourn,
Marqu d'une verrue au beau milieu du n,
Borgne, disent les uns, velu, chtif et blme,
Ventru comme monsieur,

_Il montre monsieur de Coss, qui se cabre._

     Bossu comme moi-mme.
Qui verrait votre fille  son ct rirait.
Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait
Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,
Roux, brche-dents, manqus, effroyables, risibles,
Ventrus comme monsieur,

_Montrant encore monsieur de Coss, qu'il salue et qui s'indigne._

     Et bossus comme moi!
Votre gendre est trop laid!--laissez faire le roi,
Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes
Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.

_Les courtisans applaudissent Triboulet avec des hues et des clats
de rire._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _sans regarder le
bouffon._

Une insulte de plus!--Vous, sire, coutez-moi
Comme vous le devez, puisque vous tes roi!
Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grve,
L, vous m'avez fait grce, ainsi que dans un rve,
Et je vous ai bni, ne sachant en effet
Ce qu'un roi cache au fond d'une grce qu'il fait.
Or, vous aviez cach ma honte dans la mienne.
Oui, sire, sans respect pour une race ancienne,
Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,
Tandis que, revenant de la Grve  pas lents,
Je priais dans mon coeur le dieu de la victoire
Qu'il vous donnt mes jours de vie en jours de gloire,
Vous, Franois de Valois, le soir du mme jour,
Sans crainte, sans piti, sans pudeur, sans amour,
Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
Vous avez froidement, sous vos baisers infmes,
Terni, fltri, souill, dshonor, bris
Diane de Poitiers, comtesse de Brez!
Quoi! lorsque j'attendais l'arrt qui me condamne,
Tu courais donc au Louvre,  ma chaste Diane!
Et lui, ce roi, sacr chevalier par Bayard,
Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,
Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte
Ton pre sous ses pieds, te marchandait ta honte,
Et cet affreux trteau, chose horrible  penser!
Qu'un matin le bourreau vint en Grve dresser,
Avant la fin du jour devait tre,  misre!
Ou le lit de la fille, ou l'chafaud du pre!
 Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit l-haut,
Quand vos regards ont vu sur ce mme chafaud
Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souille,
La luxure royale en clmence habille?
Sire! en faisant cela, vous avez mal agi.
Que du sang d'un vieillard le pav ft rougi,
C'tait bien. Ce vieillard, peut-tre respectable,
Le mritait, tant de ceux du conntable.
Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant,
Que vous ayez broy sous un pied triomphant
La pauvre femme en pleurs,  s'effrayer trop prompte,
C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte!
Vous avez dpass votre droit d'un grand pas.
Le pre tait  vous, mais la fille, non pas.
Ah! vous m'avez fait grce!--Ah! vous nommez la chose
Une grce! et je suis un ingrat, je suppose!
--Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutt
Que n'tes-vous venu vous-mme en mon cachot!
Je vous aurais cri:--Faites-moi mourir, grce!
Oh! grce pour ma fille et grce pour ma race!
Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront!
Pas de tte plutt qu'une souillure au front!
Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme,
Croyez-vous qu'un chrtien, un comte, un gentilhomme,
Soit moins dcapit, rpondez, monseigneur,
Quand, au lieu de la tte, il lui manque l'honneur?
--J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'glise,
Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,
Ma Diane au coeur pur, ma fille au front sacr,
Honore, et pri pour son pre honor!
--Sire, je ne viens pas redemander ma fille;
Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille.
Qu'elle vous aime ou non d'un amour insens,
Je n'ai rien  reprendre o la honte a pass.
Gardez-la.--Seulement je me suis mis en tte
De venir vous troubler ainsi dans chaque fte,
Et jusqu' ce qu'un pre, un frre ou quelque poux,
--La chose arrivera,--nous ait vengs de vous,
Ple,  tous vos banquets, je reviendrai vous dire:
--Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!--
Et vous m'couterez, et votre front terni
Ne se relvera que quand j'aurai fini.
Vous voudrez, pour forcer ma vengeance  se taire,
Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire,
De peur que ce ne soit mon spectre qui demain

_Montrant sa tte._

Revienne vous parlez,--cette tte  la main!

LE ROI, _comme suffoqu de colre._

On s'oublie  ce point d'audace et de dlire!...--

_ monsieur de Pienne._

Duc! arrtez monsieur!

_Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de
chaque ct de monsieur de Saint-Villier._

TRIBOULET, _riant._

     Le bonhomme est fou, sire!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _levant le bras._

Soyez maudits tous deux!--

_Au roi._

     Sire, ce n'est pas bien.
Sur le lion mourant vous lchez votre chien!

_ Triboulet._

Qui que tu sois, valet  langue de vipre,
Qui fais rise ainsi de la douleur d'un pre,
Sois maudit!--

_Au roi_

     J'avais droit d'tre par vous trait
Comme une Majest par une Majest.
Vous tes roi, moi pre, et l'ge vaut le trne.
Nous avons tous les deux au front une couronne
O nul de doit lever de regards insolents,
Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs.
Roi, quand un sacrilge ose insulter la vtre,
C'est vous qui la vengez;--c'est Dieu qui venge l'autre.




II

SALTABADIL

ACTE DEUXIME

_Le recoin le plus dsert du cul-de-sac Bussy.  droite, une petite
maison de discrte apparence, avec une petite cour entoure d'un mur qui
occupe une partie du thtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc
de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une
terrasse troite couverte d'un toit support par des arcades dans le
got de la renaissance.--La porte du premier tage de la maison donne
sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degr.-- gauche,
les murs trs-hauts des jardins de l'htel de Coss.--Au fond, des
maisons loignes; le clocher de Saint-Sverin._




SCNE PREMIRE.

TRIBOULET, SALTABADIL. _--Pendant une partie de la scne,_
MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES _au fond du
thtre._

_Triboulet, envelopp d'un manteau et sans aucun de ses
attributs de bouffon, parat dans la rue et se dirige vers la porte
pratique dans le mur. Un homme vtu de noir et galement couvert
d'une cape, dont le bas est relev par une pe, le suit._


TRIBOULET, _rveur._

Ce vieillard m'a maudit!

L'HOMME, _le saluant_.

Monsieur

TRIBOULET, _se dtournant avec humeur._

Ah!

_Cherchant dans sa poche._

     Je n'ai rien.

L'HOMME.

Je ne demande rien, monsieur! fi donc!

TRIBOULET, _lui faisant signe de le laisser tranquille et de
s'loigner._

     C'est bien!

_Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrtent en
observation au fond du thtre._

L'HOMME, _le saluant_.

Monsieur me juge mal. Je suis homme d'pe.

TRIBOULET, _reculant._

Est-ce un voleur?

L'HOMME, _s'approchant d'un air doucereux_.

Monsieur a la mine occupe.
Je vous vois tous les soirs de ce ct rder.
Vous avez l'air d'avoir une femme  garder!

TRIBOULET, _ part._

Diable!

_Haut._

     Je ne dis pas mes affaires aux autres.

_Il veut passer outre; l'homme le retient._

L'HOMME.

Mais c'est pour votre bien qu'on se mle des vtres.
Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.

_S'approchant._

Peut-tre  votre femme un fat fait les doux yeux,
Et vous tes jaloux?

TRIBOULET, _impatient_.

     Que voulez-vous, en somme?

L'HOMME, _avec un sourire aimable, bas et vite_.

Pour quelque paraguante on vous tra votre homme.

TRIBOULET, _respirant_.

Ah! c'est fort bien!

L'HOMME.

     Monsieur, vous voyez que je suis
Un honnte homme

TRIBOULET.

Peste!

L'HOMME.

     Et que si je vous suis
C'est pour de bons desseins.

TRIBOULET.

     Oui, certe, un homme utile!

L'HOMME, _modestement_.

Le gardien de l'honneur des dames de la ville.

TRIBOULET.

Et combien prenez-vous pour tuer un galant?

L'HOMME.

C'est selon le galant qu'on tue,--et le talent
Qu'on a.

TRIBOULET.

Pour dpcher un grand seigneur?

L'HOMME.

     Ah! diantre!
On court plus d'un pril de coups d'pe au ventre.
Ces gens-l sont arms. On y risque sa chair.
Le grand seigneur est cher.

TRIBOULET.

     Le grand seigneur est cher!
Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent
De se faire tuer entre eux?

L'HOMME, _souriant_.

     Mais ils s'y mettent!
--C'est un luxe pourtant,--luxe, vous comprenez,
Qui reste en gnral parmi les gens bien ns.
Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes,
Tiennent  se donner des airs de gentilhommes,
Et me font travailler.--Mais ils me font piti.
--On me donne moiti d'avance, et la moiti
Aprs.--

TRIBOULET, _hochant la tte._

     Oui, vous risquez le gibet, le supplice

L'HOMME, _souriant_.

Non, non, nous redevons un droit  la police.

TRIBOULET.

Tant pour un homme?

L'HOMME, _avec un signe affirmatif_.

      moins... que vous dirai-je, moi?
Qu'on n'ait tu, mon Dieu... qu'on n'ait tu... le roi!

TRIBOULET.

Et comment t'y prends-tu?

L'HOMME.

     Monsieur, je tue en ville
Ou chez moi, comme on veut.

TRIBOULET.

     Ta manire est civile.

L'HOMME.

J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu.
J'attends l'homme le soir

TRIBOULET.

     Chez toi, comment fais-tu?

L'HOMME.

J'ai ma soeur Maguelonne, une fort belle fille
Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.
Elle attire chez nous le galant une nuit

TRIBOULET.

Je comprends.

L'HOMME.

     Vous voyez, cela se fait sans bruit,
C'est dcent.--Donnez-moi, monsieur, votre pratique.
Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique,
Je ne fais pas d'clats. Surtout je ne suis point
De ces gens  poignard, serrs dans leur pourpoint,
Qui vont se mettre dix pour la moindre quipe,
Bandits dont le courage est court comme l'pe.

_Il tire de dessous sa cape une pe dmesurment longue._

Voici mon instrument.--

_Triboulet recule d'effroi._

Pour vous servir.

TRIBOULET, _considrant l'pe avec surprise._

     Vraiment!
--Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.

L'HOMME, _remettant l'pe au fourreau._

Tant pis.--Quand vous voudrez me voir, je me promne
Tous les jours  midi devant l'htel du Maine.
Mon nom, Saltabadil.

TRIBOULET.

Bohme?

L'HOMME, _saluant._

     Et bourguignon.

MONSIEUR DE GORDES, _crivant sur ses tablettes au fond
du thtre._

_Bas,  monsieur de Pienne_

Un homme prcieux, et dont je prends le nom.

L'HOMME, _ Triboulet_.

Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.

TRIBOULET.

Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!

L'HOMME.

 moins de mendier et d'tre un fainant,
Un gueux.--J'ai quatre enfants

TRIBOULET.

     Qu'il serait malsant
De ne plus lever...--

_Le congdiant._

     Le ciel vous tienne en joie!

MONSIEUR DE PIENNE, _ monsieur de Gordes, au fond,
montrant Triboulet_.

Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.

_Tous deux sortent._

TRIBOULET, _ l'homme_.

Bonsoir!

L'HOMME, _le saluant_.

Adiusias. Tout votre serviteur.

_Il sort._

TRIBOULET, _le regardant s'loigner_.

Nous sommes tous les deux  la mme hauteur.
Une langue acre, une lame pointue.
Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.




SCNE II.

_L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte
pratique dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec prcaution,
puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en
dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et
proccup._


TRIBOULET, _seul._

Ce vieillard m'a maudit...--Pendant qu'il me parlait,
Pendant qu'il me criait:--Oh! sois maudit, valet!--
Je raillais sa douleur.--Oh! oui, j'tais infme,
Je riais, mais j'avais l'pouvante dans l'me.--

_Il va s'asseoir sur le petit banc prs de la table de pierre._

Maudit!

_Profondment rveur et la main sur son front._

     Ah! la nature et les hommes m'ont fait
Bien mchant, bien cruel et bien lche, en effet.
 rage! tre bouffon!  rage! tre difforme!
Toujours cette pense! et, qu'on veille ou qu'on dorme,
Quand du monde en rvant vous avez fait le tour,
Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour!
Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire
Que rire!--Quel excs d'opprobre et de misre!
Quoi! ce qu'ont les soldats ramasss en troupeau
Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau,
Ce qui reste, aprs tout, au mendiant d'Espagne,
 l'esclave en Tunis, au forat dans son bagne,
 tout homme ici-bas qui respire et se meut,
Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut,
Je ne l'ai pas!-- Dieu! triste et l'humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait o je suis mal  l'aise,
Tout rempli de dgot de ma difformit,
Jaloux de toute force et de toute beaut,
Entour de splendeurs qui me rendent plus sombre,
Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre,
Si je veux recueillir et calmer un moment
Mon me qui sanglote et pleure amrement,
Mon matre tout  coup survient, mon joyeux matre,
Qui, tout-puissant, aim des femmes, content d'tre,
 force de bonheur oubliant le tombeau,
Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,
Me pousse avec le pied dans l'ombre o je soupire,
Et me dit en billant: Bouffon, fais-moi donc rire!
-- pauvre fou de cour!--C'est un homme aprs tout!
--Eh bien! la passion qui dans son me bout,
La rancune, l'orgueil, la colre hautaine,
L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,
Le calcul ternel de quelque affreux dessein,
Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,
Sur un signe du matre, en lui-mme il les broie,
Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!
--Abjection! s'il marche, ou se lve, ou s'assied,
Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.
--Mpris de toute part!--Tout homme l'humilie.
Ou bien c'est une reine, une femme jolie,
Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,
Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien!
Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes,
Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!
Comme il vous fait parfois payer cher vos ddains!
Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains!
Il est le noir dmon qui conseille le matre.
Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de natre,
Et, sitt qu'il a pu dans ses ongles saisir
Quelque belle existence, il l'effeuille  plaisir!
--Vous l'avez fait mchant!-- douleur! est-ce vivre?
Mler du fiel au vin dont un autre s'enivre.
Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,
tourdir de grelots l'esprit qui veut penser,
Traverser chaque jour, comme un mauvais gnie,
Des ftes qui pour vous ne sont qu'une ironie,
Dmolir le bonheur des heureux, par ennui,
N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,
Et contre tous, partout o le hasard vous pose,
Porter toujours en soi, mler  toute chose,
Et garder, et cacher sous un rire moqueur
Un fond de vieille haine extravase au coeur!
Oh! je suis malheureux!--

_Se levant du banc de pierre o il est assis._

     Mais ici que m'importe?
Suis-je pas un autre homme en passant cette porte?
Oublions un instant le monde dont je sors.
Ici je ne dois rien apporter du dehors.

_Retombant dans sa rverie._

     Suis-je fou?

_Il va  la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune
fille, vtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras._




SCNE III.

TRIBOULET, BLANCHE, _ensuite_ DAME BRARDE.


TRIBOULET.

Ma fille!

_Il la serre sur sa poitrine avec transport._

     Oh! mets tes bras  l'entour de mon cou!
--Sur mon coeur!--Prs de toi, tout rit, rien ne me pse,
Enfant, je suis heureux et je respire  l'aise!

_Il l'a regarde d'un oeil enivr._

--Plus belle tous les jours!--Tu ne manques de rien,
Dis?--Es-tu bien ici?--Blanche, embrasse-moi bien!

BLANCHE, _dans ses bras_.

Comme vous tes bon, mon pre!

TRIBOULET, _s'asseyant_.

     Non, je t'aime,
Voil tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang mme?
Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais,
Mon Dieu!

BLANCHE, _lui posant la main sur le front_.

     Vous soupirez: quelques chagrins secrets,
N'est-ce pas? Dites-les  votre pauvre fille.
Hlas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille.

TRIBOULET.

Enfant, tu n'en as pas.

BLANCHE.

     J'ignore votre nom.

TRIBOULET.

Que t'importe mon nom?

BLANCHE.

     Nos voisins de Chinon,
De la petite ville o je fus leve,
Me croyaient orpheline avant votre arrive.

TRIBOULET.

J'aurais d t'y laisser. C'et t plus prudent.
Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant.
J'avais besoin de toi, besoin d'un coeur qui m'aime.

_Il la serre de nouveau dans ses bras._

BLANCHE.

Si vous ne voulez pas me parler de vous-mme

TRIBOULET.

Ne sors jamais!

BLANCHE.

Je suis ici depuis deux mois,
Je suis alle en tout  l'glise huit fois.

TRIBOULET.

Bien.

BLANCHE.

     Mon bon pre, au moins parlez-moi de ma mre!

TRIBOULET.

Oh! ne rveille pas une pense amre;
Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouv,
--Et, si tu n'tais l, je dirais: j'ai rv,--
Une femme contraire  la plupart des femmes,
Qui dans ce monde, o rien n'appareille les mes,
Me voyant seul, infirme, et pauvre, et dtest,
M'aima pour ma misre et ma difformit.
Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle
L'anglique secret de son amour fidle,
De son amour, pass sur moi comme un clair,
Rayon du paradis tomb dans mon enfer!
Que la terre, toujours  nous recevoir prte,
Soit lgre  ce sein qui reposa ma tte!
--Toi seule m'es reste!--

_Levant les yeux au ciel._

     Eh bien! mon Dieu, merci!

_Il pleure et cache son front dans ses mains._

BLANCHE.

Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi,
Non, je ne le veux pas, non, cela me dchire!

TRIBOULET.

Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire?

BLANCHE.

Mon pre, qu'avez-vous? dites-moi votre nom.
Oh! versez dans mon sein toutes vos peines!

TRIBOULET.

     Non.
 quoi bon me nommer? Je suis ton pre.--coute:
Hors d'ici, vois-tu bien, peut-tre on me redoute,
Qui sait? l'un me mprise et l'autre me maudit.
Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit?
Je veux ici du moins, je veux, en ta prsence,
Dans ce seul coin du monde o tout soit innocence,
N'tre pour toi qu'un pre, un pre vnr,
Quelque chose de saint, d'auguste et de sacr!

BLANCHE.

Mon pre!

TRIBOULET, _la serrant avec emportement dans ses bras._

     Est-il ailleurs un coeur qui me rponde?
Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde!
--Assieds-toi prs de moi. Viens, parlons de cela.
Dis, aimes-tu ton pre? Et, puisque nous voil
Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,
Qu'est-ce donc qui nous force  parler d'autre chose?
H fille,  seul bonheur que le ciel m'ait permis.
D'autres ont des parents, des frres, des amis,
Une femme, un mari, des vassaux, un cortge
D'aeux et d'allis, plusieurs enfants, que sais-je?
Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,--eh bien!
Toi seule es mon trsor et toi seule es mon bien!
Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton me!
D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,
Ils ont l'orgueil, l'clat, la grce et la sant,
Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beaut!
Chre enfant!--Ma cit, mon pays, ma famille,
Mon pouse, ma mre, et ma soeur, et ma fille,
Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,
Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi!
De tout autre ct ma pauvre me est froisse.
--Oh! si je te perdais!...--Non, c'est une pense
Que je ne pourrais pas supporter un moment!
--Souris-moi donc un peu.--Ton sourire est charmant.
Oui, c'est toute ta mre!--elle tait aussi belle.
Tu te passes souvent la main au front comme elle,
Comme pour l'essuyer; car il faut au coeur pur
Un front tout innocence et des yeux tout azur.
Tu rayonnes pour moi d'une anglique flamme,
 travers ton beau corps mon me voit ton me:
Mme les yeux ferms, c'est gal, je te vois.
Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois
Aveugle et l'oeil voil d'obscurit profonde,
Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!

BLANCHE.

Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux!

TRIBOULET.

Qui? moi?
Je suis heureux ici! quand je vous aperoi,
Ma fille, c'est assez pour que mon coeur se fonde.

_Il lui passe la main dans les cheveux en souriant._

Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous tiez blonde,
Qui le croirait?

BLANCHE, _prenant un air caressant_.

     Un jour, avant le couvre-feu,
Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu.

TRIBOULET, _imptueusement_.

Jamais, jamais!--Ma fille, avec dame Brarde
Tu n'es jamais sortie, au moins?

BLANCHE, _tremblante_.

Non.

TRIBOULET.

     Prends-y garde!

BLANCHE.

Je ne vais qu' l'glise.

TRIBOULET, _ part._

      ciel! on la verrait,
On la suivrait, peut-tre on me l'enlverait!
La fille d'un bouffon, cela se dshonore,
Et l'on ne fait qu'en rire! oh!--

_Haut._

     Je t'en prie encore,
Reste ici renferme! Enfant, si tu savais
Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais!
Comme les dbauchs vont courant par la ville!
Oh! les seigneurs surtout

_Levant les yeux au ciel_

      Dieu! dans cet asile,
Fais crotre sous tes yeux, prserve des douleurs
Et du vent orageux qui fltrit d'autres fleurs,
Garde de toute haleine impure, mme en rve,
Pour qu'un malheureux pre,  ses heures de trve
En puisse respirer le parfum abrit,
Cette rose de grce et de virginit!

_Il cache sa tte dans ses mains et pleure._

BLANCHE.

Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grce,
Ne pleurez pas ainsi!

TRIBOULET.

     Non, cela me dlasse.
J'ai tant ri l'autre nuit!

_Se levant._

     Mais c'est trop m'oublier.
Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier.
Adieu.

_Le jour baisse._

BLANCHE, _l'embrassant_.

Reviendrez-vous bientt, dites?

TRIBOULET.

     Peut-tre.
Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon matre.

_Appelant._

Dame Brarde!

_Une vieille dugne parat  la porte de la maison._

DAME BRARDE.

Quoi, monsieur?

TRIBOULET.

     Lorsque je vien,
Personne ne me voit entrer?

DAME BRARDE.

     Je le crois bien,
C'est si dsert!

_Il est presque nuit. De l'autre ct du mur, dans la rue, parat le
roi, dguis sous des vtements simples et de couleur sombre; il examine
la hauteur du mur et la porte, qui est ferme, avec des signes
d'impatience et de dpit._

TRIBOULET, _tenant Blanche embrasse_.

Adieu, ma fille bien-aime!

_ dame Brarde._

La porte sur le quai, vous la tenez ferme?

_Dame Brarde fait un signe affirmatif._

Je sais une maison, derrire Saint-Germain,
Plus retire encor. Je la verrai demain.

BLANCHE.

Mon pre, celle-ci me plat pour la terrasse
D'o l'on voit les jardins.

TRIBOULET.

     N'y monte pas, de grce!

_coutant._

Marche-t-on pas dehors?

_Il va  la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquitude
dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement prs de la porte, que
Triboulet laisse entr'ouverte._

BLANCHE, _montrant la terrasse_.

Quoi! ne puis-je le soir
Aller respirer l?

TRIBOULET, _revenant._

Prends garde, on peut t'y voir.

_Pendant qu'il a le dos tourn, le roi se glisse dans la cour par la
porte entre-bille et se cache derrire un gros arbre._

Vous, ne mettez jamais de lampe  la fentre.

DAME BRARDE, _joignant les mains._

Et comment voulez-vous qu'un homme ici pntre?

_Elle se retourne et aperoit le roi derrire l'arbre. Elle
s'interrompt, bahie. Au moment o elle ouvre la bouche pour crier, le
roi lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pse
dans sa main, et qui la fait taire._

BLANCHE, _ Triboulet qui est all visiter la terrasse avec une
lanterne._

Quelles prcautions! mon pre, dites-moi,
Mais que craignez-vous donc?

TRIBOULET.

     Rien pour moi, tout pour toi!

_Il la serre encore une fois dans ses bras._

Blanche, ma fille, adieu!

_Un rayon de la lanterne que tient dame Brarde claire Triboulet et
Blanche._

LE ROI, _ part, derrire l'arbre_.

Triboulet!

_Il rit_

     Comment, diable!
La fille  Triboulet! l'histoire est impayable!

TRIBOULET.

_Au moment de sortir, il revient sur ses pas._

J'y pense, quand tu vas  l'glise prier,
Personne ne vous suit?

_Blanche baisse les yeux avec embarras._

DAME BRARDE.

Jamais!

TRIBOULET.

     Il faut crier
Si l'on vous suivait.

DAME BRARDE.

     Ah! j'appellerais main-forte!

TRIBOULET.

Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe  la porte.

DAME BRARDE, _comme enchrissant sur les prcautions de
Triboulet._

Quand ce serait le roi!

TRIBOULET.

     Surtout si c'est le roi!

_Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la
porte avec soin._




SCNE IV.

BLANCHE, DAME BRARDE, LE ROI.

_Pendant la premire partie de la scne, le roi reste cach derrire
l'arbre._


BLANCHE, _pensive, coutant les pas de son pre qui
s'loigne_.

J'ai du remords pourtant!

DAME BRARDE.

     Du remords! et pourquoi?

BLANCHE.

Comme  la moindre chose il s'effraie et s'alarme!
En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme.
Pauvre pre! si bon! j'aurais d l'avertir
Que le dimanche,  l'heure o nous pouvons sortir,
Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme?

DAME BRARDE.

Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme
Votre pre est un peu sauvage et singulier
Vous hassez donc bien ce jeune cavalier?

BLANCHE.

Moi, le har! oh! non.--Hlas! bien au contraire,
Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire.
Du jour o son regard  mon regard parla,
Le reste n'est plus rien, je le vois toujours l.
Je suis  lui! vois-tu, je m'en fais une ide...--
Il me semble plus grand que tous d'une coude!
Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier,
Brarde! et qu' cheval il doit avoir bel air!

DAME BRARDE.

C'est vrai qu'il est charmant!

_Elle passe prs du roi, qui lui donne une poigne de pices d'or, qu'elle
empoche._

BLANCHE.

     Un tel homme doit tre

DAME BRARDE, _tendant la main au roi, qui lui donne
toujours de l'argent._

Accompli.

BLANCHE.
     Dans ses yeux on voit son coeur paratre.
Un grand coeur!

DAME BRARDE.

Certe! un coeur immense!

_ chaque mot que dit dame Brarde, elle tend la main au roi, qui la lui
remplit de pices d'or._

BLANCHE.

     Valeureux.

DAME BRARDE, _continuant son mange_.

Formidable!

BLANCHE.

Et pourtant... bon.

DAME BRARDE, _tendant la main_.

Tendre!

BLANCHE.

     Gnreux.

DAME BRARDE, _tendant la main_.

Magnifique.

BLANCHE, _avec un profond soupir_.

Il me plat!

DAME BRARDE, _tendant toujours la main  chaque mot
qu'elle dit._

     Sa taille est sans pareille!
Ses yeux!--son front!--son nez!...--

LE ROI, _ part._

      Dieu! voil la vieille
Qui m'admire en dtail! je suis dvalis!

BLANCHE.

Je t'aime d'en parler aussi bien.

DAME BRARDE.

     Je le sai.

LE ROI, _ part._

De l'huile sur le feu!

DAME BRARDE.

     Bon, tendre, un coeur immense!
Valeureux, gnreux

LE ROI, _vidant ses poches_.

Diable! elle recommence!

DAME BRARDE, _continuant._

C'est un trs-grand seigneur, il a l'air lgant,
Et quelque chose en or de brod sur son gant.

_Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien._

BLANCHE.

Non, je ne voudrais pas qu'il ft seigneur ni prince,
Mais un pauvre colier qui vient de sa province!
Cela doit mieux aimer.

DAME BRARDE.

     C'est possible, aprs tout,
Si vous le prfrez ainsi.

_ part._

     Drle de got!
Cerveau de jeune fille, o tout se contrarie!

_En essayant encore de tendre la main au roi._

Ce beau jeune homme-l vous aime  la furie.

_Le roi ne donne pas._

_ part._

Je crois notre homme  sec.--Plus un sou, plus un mot.

BLANCHE, _toujours sans voir le roi_.

Le dimanche jamais ne revient assez tt.
Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande.
Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande,
Qu'il allait me parler, et le coeur m'a battu!
J'y songe nuit et jour! de son ct, vois-tu,
L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sre
Que toujours dans son me il porte ma figure.
C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien!
D'autres femmes que moi ne le touchent en rien;
Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fte.
Il ne pense qu' moi,

DAME BRARDE, _faisant un dernier effort et tendant la main
au roi._

     J'en jurerais ma tte!

LE ROI, _tant son anneau qu'il lui donne_.

Ma bague pour la tte!

BLANCHE.

     Ah! je voudrais souvent,
En y songeant le jour, la nuit en y rvant,
L'avoir l...--devant moi

_Le roi sort de sa cachette et va se mettre  genoux prs d'elle. Elle a
le visage tourn du ct oppos._

     pour lui dire  lui-mme:
sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai

_Elle se retourne, voit le roi  ses genoux, et s'arrte,
ptrifie._

LE ROI, _lui tendant les bras_.

     Je t'aime!
Achve! achve!--oh! dis: je t'aime! Ne crains rien.
Dans une telle bouche un tel mot va si bien!

BLANCHE, _effraye, cherche des yeux dame Brarde qui a
disparu._

Brarde!--Plus personne,  Dieu! qui me rponde!
Personne!

LE ROI, _toujours  genoux_.

     Deux amants heureux, c'est tout un monde!

BLANCHE, _tremblante_.

Monsieur, d'o venez-vous?

LE ROI.

     De l'enfer ou du ciel,
Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel,
Je t'aime!

BLANCHE.

      ciel!  ciel! ayez piti...--J'espre
Qu'on ne vous a point vu! sortez!--Dieu! si mon pre

LE ROI.

Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens,
Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens!
--Tu m'aimes! tu l'as dit.

BLANCHE, _confuse_.

Il m'coutait!

LE ROI.

     Sans doute.
Quel concert plus divin veux-tu donc que j'coute

BLANCHE, _suppliante_.

Ah! vous m'avez parl.--Maintenant, par piti,
Sors!

LE ROI.

Sortir, quand mon sort  ton sort est li,
Quand notre double toile au mme horizon brille,
Quand je viens veiller ton coeur de jeune fille,
Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir  l'amour
Ton me vierge encore et ta paupire au jour!
Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'me!
Te sens-tu rchauffe  cette douce flamme?
Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend,
La gloire qu'on ramasse  la guerre en courant,
Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines,
tre empereur ou roi, ce sont choses humaines;
Il n'est sur cette terre, o tout passe  son tour,
Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour!
Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte,
Le bonheur, qui, timide, attendait  la porte!
La vie est une fleur, l'amour en est le miel.
C'est la colombe unie  l'aigle dans le ciel,
C'est la grce tremblante  la force appuye,
C'est ta main dans ma main doucement oublie
--Aimons-nous! aimons-nous!

_Il cherche  l'embrasser. Elle se dbat._

BLANCHE.

Non! Laissez!

_Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser._

DAME BRARDE, _au fond du thtre, sur la terrasse, 
part_.

     Il va bien!

LE ROI, _ part_.

Elle est prise!

_Haut._

Dis-moi que tu m'aimes!

DAME BRARDE, _au fond,  part_.

     Vaurien!

LE ROI.

Blanche! redis-le moi!

BLANCHE, _baissant les yeux._

Vous m'avez entendue.
Vous le savez.

LE ROI, _l'embrasse de nouveau avec transport_.

Je suis heureux!

BLANCHE.

     Je suis perdue!

LE ROI.

Non, heureuse avec moi!

BLANCHE, _s'arrachant de ses bras_.

     Vous m'tes tranger.
Dites-moi votre nom.

DAME BRARDE, _au fond,  part_.

     Il est temps d'y songer!

BLANCHE.

Vous n'tes pas au moins seigneur ni gentilhomme?
Mon pre les craint tant!

LE ROI.

     Mon Dieu, non, je me nomme

_ part._

--Voyons?

_Il cherche._

     Gaucher Mahiet.--Je suis un colier
Trs-pauvre!

DAME BRARDE, _occupe en ce moment mme  compter
l'argent qu'il lui a donn_.

Est-il menteur!

_Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan,
envelopps de manteaux, une lanterne sourde  la main._

MONSIEUR DE PIENNE, _bas  monsieur de Pardaillan_.

     C'est ici, chevalier!

DAME BRARDE, _bas, et descendant prcipitamment la
terrasse._

J'entends quelqu'un dehors.

BLANCHE, _effraye._

     C'est mon pre peut-tre!

DAME BRARDE, _au roi._

Partez, monsieur!

LE ROI.

Que n'ai-je entre mes mains le tratre
Qui me drange ainsi!

BLANCHE, _ dame Brarde_.

     Fais-le vite passer
Par la porte du quai.

LE ROI, _ Blanche_.

     Quoi! dj te laisser!
M'aimeras-tu demain?

BLANCHE.

Et vous?

LE ROI.

     Ma vie entire!

BLANCHE.

Ah! vous me tromperez, car je trompe mon pre.

LE ROI.

Jamais!--Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux.

DAME BRARDE, _ part._

Mais c'est un embrasseur tout  fait furieux!

BLANCHE, _faisant quelque rsistance_.

Non, non!

_Le roi l'embrasse et rentre avec dame Brarde dans la
maison._

_Blanche reste quelque temps les yeux fixs sur la porte par o il
est sorti; puis elle rentre elle-mme. Pendant ce temps-l, la rue se
peuple de gentilshommes arms, couverts de manteaux et masqus.
Monsieur de Gordes, monsieur de Coss, messieurs de Montchenu, de
Brion et de Montmorency, Clment Marot, rejoignent successivement
monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est trs-noire. La
lanterne sourde de ces messieurs est bouche. Ils se font entre eux des
signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet
les suit portant une chelle._




SCNE V.

LES GENTILSHOMMES, _puis_ TRIBOULET, _puis_ BLANCHE.

_Blanche reparat par la porte du premier tage sur la terrasse.
Elle tient  la main un flambeau qui claire son visage._


BLANCHE, _sur la terrasse_.

     Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime,
Grave-toi dans mon coeur!

MONSIEUR DE PIENNE, _aux gentilshommes._

Messieurs, c'est elle-mme!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Voyons!

MONSIEUR DE GORDES, _ddaigneusement._

Quelque beaut bourgeoise!

_ monsieur de Pienne._

     Je te plains
Si tu fais ton rgal de femmes de vilains!

_En ce moment Blanche se retourne, de faon que les gentilshommes
peuvent la voir._

MONSIEUR DE PIENNE, _ monsieur de Gordes_.

Comment la trouves-tu?

MAROT.

     La vilaine est jolie!

MONSIEUR DE GORDES.

C'est une fe! un ange! une grce accomplie!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Quoi! c'est l la matresse  messer Triboulet!
Le sournois!

MONSIEUR DE GORDES.

Le faquin!

MAROT.

     La plus belle au plus laid.
C'est juste.--Jupiter aime  croiser les races.

_Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumire  la
fentre._

MONSIEUR DE PIENNE

Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces.
Nous avons rsolu de punir Triboulet.
Or, nous sommes ici, tous,  l'heure qu'il est,
Avec notre rancune, et, de plus, une chelle.
Escaladons le mur et volons-lui sa belle;
Portons la dame au Louvre, et que sa Majest
 son lever demain trouve cette beaut.

MONSIEUR DE COSS.

Le roi mettra la main dessus, que je suppose.

MAROT.

Le diable  sa faon dbrouillera la chose!

MONSIEUR DE PIENNE.

Bien dit.  l'oeuvre!

MONSIEUR DE GORDES.

Au fait, c'est un morceau de roi.

_Entre Triboulet._

TRIBOULET, _rveur, au fond du thtre_.

Je reviens...  quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi!

MONSIEUR DE COSS, _aux gentilshommes_.

, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde,
Notre roi prenne ainsi la femme  tout le monde?
Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait
Si quelqu'un usurpait la reine.

TRIBOULET, _avanant de quelques pas._

     Oh! mon secret!
--Ce vieillard m'a maudit!--Quelque chose me trouble!

_La nuit est si paisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes prs de lui
et qu'il le heurte en passant._

Qui va l?

MONSIEUR DE GORDES, _revenant effar, bas aux
gentilshommes_.

Triboulet, messieurs!

MONSIEUR DE COSS, _bas._

     Victoire double!
Tuons le tratre!

MONSIEUR DE PIENNE.

Oh! non.

MONSIEUR DE COSS.

     Il est dans notre main.

MONSIEUR DE PIENNE.

Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain!

MONSIEUR DE GORDES.

Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drle.

MONSIEUR DE COSS.

Mais il va nous gner.

MAROT.

     Laissez-moi la parole.
Je vais arranger tout.

TRIBOULET, _qui est rest dans son coin aux aguets et
l'oreille tendue._

     On s'est parl tout bas.

MAROT, _approchant_.

Triboulet!

TRIBOULET, _d'une voix terrible._

Qui va l?

MAROT.

     L! ne nous mange pas.
C'est moi.

TRIBOULET.

Qui, toi?

MAROT.

Marot.

TRIBOULET.

     Ah! la nuit est si noire!

MAROT.

Oui, le diable s'est fait du ciel une critoire.

TRIBOULET.

Dans quel but?

MAROT.

     Nous venons, ne l'as-tu pas pens?
Enlever pour le roi madame de Coss.

TRIBOULET, _respirant_.

Ah!...--trs-bien!

MONSIEUR DE COSS, _ part._

     Je voudrais lui rompre quelque membre!

TRIBOULET, _ Marot._

Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre?

MAROT, _bas  monsieur de Coss_.

Donnez-moi votre cl.

_Monsieur de Coss lui passe la clef, qu'il transmet  Triboulet._

     Tiens, touche cette cl.
Y sens-tu le blason de Coss cisel?

TRIBOULET, _palpant la clef_.

Les trois feuilles de scie, oui.

_ part._

     Mon Dieu, suis-je bte!

_Montrant le mur  gauche._

Voil l'htel Coss. Que diable avais-je en tte?

_ Marot en lui rendant la clef,_

Vous enlevez sa femme au gros Coss? j'en suis!

MAROT.

Nous sommes tous masqus.

TRIBOULET.

Eh bien! un masque!

_Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui
attache sur les yeux et sur les oreilles._

     Et puis?

MAROT.

Tu nous tiendras l'chelle.

_Les gentilshommes appliquent l'chelle au mur de la terrasse. Marot
y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir._

TRIBOULET, _les mains sur l'chelle_.

     Hum! tes-vous en nombre?
Je ne vois plus du tout.

MAROT.

     C'est que la nuit est sombre.

_Aux autres en riant._

Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd.
Le bandeau que voil le rend aveugle et sourd.

_Les gentilshommes montent l'chelle, enfoncent la porte du
premier tage sur la terrasse, et pntrent dans la maison. Un moment
aprs, l'un d'eux reparat dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans;
puis le groupe tout entier arrive  son tour dans la cour et franchit la
porte, emportant Blanche, demi-nue et billonne, qui se dbat._

BLANCHE, _chevele, dans l'loignement_.

Mon pre,  mon secours!  mon pre!

VOIX DES GENTILSHOMMES, _dans l'loignement._

     Victoire!

_Ils disparaissent avec Blanche._

TRIBOULET, _rest seul au bas de l'chelle_.

, me font-ils ici faire mon purgatoire?
--Ont-ils bientt fini? quelle drision!

_Il lche l'chelle, porte la main  son masque et rencontre le
bandeau._

J'ai les yeux bands!

_Il arrache son bandeau et son masque.  la lumire de la
lanterne sourde qui a t oublie  terre, il y voit quelque chose de
blanc; il le ramasse et reconnat le voile de sa fille: il se retourne;
l'chelle est applique au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est
ouverte; il y entre comme un furieux, et reparat un moment aprs
tranant dame Brarde billonne et demi-vtue. Il la regarde avec
stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris
inarticuls. Enfin la voix lui revient._

Oh! la maldiction!

_Il tombe vanoui._





III

LE ROI

ACTE TROISIME

_L'antichambre du roi, au louvre.--Dorures, ciselures, meubles,
tapisseries, dans le got de la renaissance.--Sur le devant de la scne,
une table, un fauteuil, un pliant.--Au fond, une grande porte dore.--
gauche, la porte de la chambre  coucher du roi, revtue d'une portire
en tapisserie.-- droite, un dressoir charg de vaisselle d'or et
d'maux.--la porte du fond s'ouvre sur un mail._




SCNE PREMIRE.

LES GENTILSHOMMES.


MONSIEUR DE GORDES.

Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture,
Et ne devine pas que sa belle est ici!

MONSIEUR DE COSS.

Qu'il cherche sa matresse, oui, c'est fort bien! mais si
Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?

MONSIEUR DE MONTCHENU.

Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire
Qu'ils n'ont point vu de femme entrer cans la nuit.

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

De plus, un mien laquais, drle aux ruses instruit,
Pour lui donner le change est all sur sa porte
Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte,
Il avait vu traner  l'htel d'Hautefort
Une femme  minuit qui se dbattait fort.

MONSIEUR DE COSS, _riant._

Bon, l'htel d'Hautefort le jette loin du Louvre!

MONSIEUR DE GORDES.

Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.

MAROT.

J'ai ce matin au drle envoy ce billet:

_Il tire un papier et lit._

Je viens de t'enlever ta belle,  Triboulet!
Je l'emmne, s'il faut t'en donner des nouvelles,
Hors de France avec moi.

_Tous rient._

MONSIEUR DE GORDES, _ Marot._

Sign?

MAROT.

     Jean de Nivelles!

_Les clats de rire redoublent._

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Oh! comme il va chercher!

MONSIEUR DE COSS.

Je jouis de le voir!

MONSIEUR DE GORDES.

Qu'il va, le malheureux, avec son dsespoir,
Ses poings crisps, ses dents de colre serres,
Nous payer en un jour de dettes arrires!

_La porte latrale s'ouvre. Entre le roi, vtu d'un magnifique
nglig du matin. Il est accompagn de monsieur de Pienne. Tous les
courtisans se rangent et se dcouvrent. Le roi et monsieur de Pienne
rient aux clats._

LE ROI, _dsignant la porte du fond_.

Elle est l?

MONSIEUR DE PIENNE.

La matresse  Triboulet!

LE ROI.

     Vraiment!
Dieu! souffler la matresse  mon fou! c'est charmant!

MONSIEUR DE PIENNE.

Sa matresse ou sa femme!

LE ROI, _ part_.

     Une femme! une fille!
Je ne le savais pas si pre de famille!

MONSIEUR DE PIENNE.

Le roi la veut-il voir?

LE ROI.

Pardieu!

_Monsieur de Pienne sort, et revient un moment aprs
soutenant Blanche, voile et toute chancelante. Le roi s'assied
nonchalamment dans son fauteuil._

MONSIEUR DE PIENNE, _ Blanche._

     Ma belle, entrez.
Vous tremblerez aprs tant que vous le voudrez.
Vous tes prs du roi.

BLANCHE, _toujours voile_.

     C'est le roi, ce jeune homme!

_Elle court se jeter aux pieds du roi._

_ la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe  tous de sortir._




SCNE II.

LE ROI, BLANCHE.

_Le roi, rest seul avec Blanche, soulve le voile qui la cache._


LE ROI.

Blanche!

BLANCHE.

Gaucher Mahiet! ciel!

LE ROI, _clatant de rire_.

     Foi de gentilhomme!
Mprise ou fait exprs, je suis ravi du tour.
Vive Dieu! ma beaut, ma Blanche, mon amour,
Viens dans mes bras!

BLANCHE, _reculant_.

     Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,--
Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...--
Monsieur Gaucher Mahiet...--Non, vous tes le roi.--

_Retombant  genoux._

Oh! qui que vous soyez, ayez piti de moi.

LE ROI.

Avoir piti de toi, Blanche! moi qui t'adore!
Ce que Gaucher disait, Franois le dit encore.
Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!
tre roi ne saurait gter un amoureux.
Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-tre.
Parce que le hasard m'a fait un peu mieux natre,
Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif
De me prendre en horreur subitement tout vif!
Je n'ai pas le bonheur d'tre un manant, qu'importe!

BLANCHE, _ part_.

Comme il rit!  mon Dieu! je voudrais tre morte!

LE ROI, souriant et riant plus encore.

Oh! les ftes, les jeux, les dames, les tournois,
Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,
Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:
Voil ton avenir, auquel le mien se mle!
Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux poux!
Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,
Cette toffe o, malgr les ans qui la morcellent,
Quelques instants d'amour par places tincellent,
N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-l!
Blanche, j'ai rflchi souvent  tout cela,
Et voici la sagesse: honorons Dieu le Pre,
Aimons et jouissons, et faisons bonne chre!

BLANCHE, _atterre et reculant_.

 mes illusions! qu'il est peu ressemblant!

LE ROI.

Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,
Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,
Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes
Et tous les coeurs charms se rendent devant eux,
De pousser des soupirs avec un air piteux?

BLANCHE, le repoussant.

Laissez-moi!--Malheureuse!

LE ROI.

     Oh! sais-tu qui nous sommes?
La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,
Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,
Tout est pour moi, tout est  moi, je suis le roi!
Eh bien! du souverain tu seras souveraine.
Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!

BLANCHE.

La reine! et votre femme?

LE ROI, _riant._

     Innocence!  vertu!
Ah! ma femme n'est pas ma matresse, vois-tu!

BLANCHE.

Votre matresse! oh! non! quelle honte!

LE ROI.

     La fire!

BLANCHE.

Je ne suis pas  vous, non, je suis  mon pre!

LE ROI.

Ton pre! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!
Ton pre! il est  moi! j'en fais ce qu'il me plat!
Il veut ce que je veux!

BLANCHE, _pleurant amrement et la tte dans ses mains_.

      Dieu! mon pauvre pre!
Quoi! tout est donc  vous?

_Elle sanglote. Il se jette  ses pieds pour la consoler._

LE ROI, _avec un accent attendri_.

Blanche! oh! tu m'es bien chre!
Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon coeur.

BLANCHE, _rsistant_.

     Jamais!

LE ROI, _tendrement_.

Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.

BLANCHE.

Oh! c'est fini!

LE ROI.

     Je t'ai, sans le vouloir, blesse.
Ne sanglote donc pas comme une dlaisse.
Oh! plutt que de faire ainsi pleurer tes yeux,
J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux
Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie
Pour un roi sans courage et sans chevalerie!
Un roi qui fait pleurer une femme!  mon Dieu!
Lchet!

BLANCHE, _gare et sanglotant_.

     N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?
Si vous tes le roi, j'ai mon pre. Il me pleure.
Faites-moi ramener prs de lui. Je demeure
Devant l'htel Coss. Mais vous le savez bien.
Oh! qui donc tes-vous? je n'y comprends plus rien.
Comme ils m'ont emporte avec des cris de fte!
Tout ceci comme un rve est brouill dans ma tte!

_Pleurant._

Je ne sais mme plus, vous que j'ai cru si doux,
Si je vous aime encor!

_Reculant avec un mouvement d'horreur._

     Vous roi!--J'ai peur de vous!

LE ROI, _cherchant  la prendre dans ses bras_.

Je vous fais peur, mchante!

BLANCHE, _le repoussant_.

Oh! laissez-moi!

LE ROI, _la serrant de plus prs_

     Qu'entends-je?
Un baiser de pardon!

BLANCHE, se _dbattant_.

Non!

LE ROI, _riant,  part_.

     Quelle fille trange!

BLANCHE, _s'chappant de ses bras_.

Laissez-moi!--Cette porte!

_Elle aperoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y prcipite, et la
referme violemment sur elle._

LE ROI, _prenant une petite clef d'or  sa ceinture_.

     Oh! j'ai la clef sur moi.

_Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui._

MAROT, _en observation  la porte du fond depuis quelques
instants. Il rit._

Elle se rfugie en la chambre du roi!
 la pauvre petite!

_Appelant monsieur de Gordes._

H! comte.




SCNE III.

MAROT, _puis_ LES GENTILSHOMMES, _ensuite_
TRIBOULET.


MONSIEUR DE GORDES, _ Marot._

     Est-ce qu'on rentre?

MAROT.

Le lion a tran la brebis dans son antre.

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _sautant de joie._

Oh! pauvre Triboulet!

MONSIEUR DE PIENNE, _qui est rest  la porte, et qui a les
yeux fixs vers le dehors._

Chut! le voici!

MONSIEUR DE GORDES, _bas aux seigneurs._

     Tout doux!
, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.

MAROT.

Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnatre.
Il n'a parl qu' moi.

MONSIEUR DE PIENNE.

     Ne faisons rien paratre.

_Entre Triboulet. Rien ne parat chang en lui. Il a le costume et l'air
indiffrent du bouffon. Seulement il est trs-ple._

MONSIEUR DE PIENNE, _ayant l'air de poursuivre une
conversation commence et faisant des yeux aux plus jeunes
gentilshommes, qui compriment des rires touffs en voyant
Triboulet_.

Oui, messieurs, c'est alors,--h! bonjour, Triboulet!--
Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:

_Il chante:_

Quand Bourbon vit Marseille,
Il a dit  ses gens:
Vrai Dieu! quel capitaine
Trouverons-nous dedans?

TRIBOULET, _continuant la chanson_.

Au mont de la Coulombe
Le passage est troit,
Montrent tous ensemble
En soufflant  leurs doigts.

_Rires et applaudissements ironiques._

TOUS.

Parfait!

TRIBOULET, _qui s'est avanc lentement jusque sur le devant
du thtre,  part._

O peut-elle tre?

_Il se remet  fredonner._

Montrent tous ensemble
En soufflant  leurs doigts

MONSIEUR DE GORDES, _applaudissant._

     Ah! Triboulet, bravo!

TRIBOULET, _examinant tous ces visages qui rient autour de
lui.-- part._

Ils ont tous fait le coup, c'est sr!

MONSIEUR DE COSS, _frappant sur l'paule de Triboulet
avec un gros rire_.

     Quoi de nouveau,
Bouffon?

TRIBOULET, _aux autres, montrant monsieur de Coss_.

     Ce gentilhomme est lugubre  voir rire.

_Contrefaisant monsieur de Coss._

--Quoi de nouveau, bouffon?

MONSIEUR DE COSS, _riant toujours._

     Oui, que viens-tu nous dire?

TRIBOULET, _le regardant de la tte aux pieds._

Que si vous vous mettez  faire le charmant
Vous allez devenir encor plus assommant.

_Pendant toute la premire partie de la scne, Triboulet a l'air de
chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul
indique cette proccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas
l'oeil sur lui, il dplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte
pour voir si elle est ferme. Du reste, il cause avec tous, comme  son
habitude, d'une manire railleuse, insouciante et dgage. Les
gentilshommes, de leur ct, ricanent entre eux et se font des signes,
tout en parlant de choses et d'autres._

O l'ont-ils cache?--Oh! si je la leur demande,
Ils se riront de moi!

_Accostant Marot d'un air riant._

     Marot, ma joie est grande
Que tu ne te sois pas cette nuit enrhum.

MAROT, _jouant la surprise_.

Cette nuit?

TRIBOULET, _clignant de l'oeil d'un air d'intelligence_.

     Un bon tour, et dont je suis charm!

MAROT.

Quel tour?

TRIBOULET, _hochant la tte_.

Oui!

MAROT, _d'un air candide_.

     Je me suis, pour toutes aventures,
Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,
Et le soleil brillait quand je me suis lev.

TRIBOULET.

Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rv!

_Il aperoit un mouchoir sur la table et se jette dessus._

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _bas  monsieur de Pienne_.

Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.

TRIBOULET, _laissant tomber le mouchoir,  part._

Non ce n'est pas le sien.

MONSIEUR DE PIENNE, _ quelques jeunes gens qui rient au
fond._

Messieurs!

TRIBOULET, _ part._

     O peut-elle tre?

MONSIEUR DE PIENNE, _ monsieur de Gordes_.

Qu'avez-vous donc  rire ainsi?

MONSIEUR DE GORDES, _montrant Marot._

     Pardieu, c'est lui
Qui nous fait rire!

TRIBOULET, _ part._

     Ils sont bien joyeux aujourd'hui!

MONSIEUR DE GORDES, _ Marot, en riant._

Ne me regarde pas de cet air malhonnte,
Ou je vais te jeter Triboulet  la tte.

TRIBOULET, _ monsieur de Pienne_.

Le roi n'est pas encore veill!

MONSIEUR DE PIENNE.

     Non, vraiment!

TRIBOULET.

Se fait-il quelque bruit dans son appartement?

_Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient._

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Ne va pas rveiller Sa Majest!

MONSIEUR DE GORDES, _ monsieur de Pardaillan_.

     Vicomte!
Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!
Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'o,
Ont trouv l'autre nuit,--qu'en dit ce matre fou?--
Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres

MAROT.

     Caches.

TRIBOULET.

Les morales du temps se font si relches!

MONSIEUR DE COSS.

Les femmes, c'est si tratre!

TRIBOULET, _ monsieur de Coss._

Oh! prenez garde!

MONSIEUR DE COSS.

     Quoi?

TRIBOULET.

Prenez garde, monsieur de Coss!

MONSIEUR DE COSS.

Quoi?

     Je voi
Quelque chose d'affreux qui vous pend  l'oreille.

MONSIEUR DE COSS.

Quoi donc?

TRIBOULET, _lui riant au nez_.

Une aventure absolument pareille!

MONSIEUR DE COSS, _le menaant avec colre_.

Hun!

TRIBOULET.

Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.
Voil le cri qu'il fait quand il est furieux.

_Contrefaisant monsieur de Coss._

--Hun!

_Tous rient. Entre un gentilhomme  la livre de la reine._

MONSIEUR DE PIENNE.

Qu'est-ce, Vaudragon?

LE GENTILHOMME.

     La reine ma matresse
Demande  voir le roi pour affaire qui presse.

_Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le
gentilhomme insiste._

Madame de Brz n'est pas chez lui pourtant.

MONSIEUR DE PIENNE, _avec impatience._

Le roi n'est pas lev.

LE GENTILHOMME.

     Comment, duc! dans l'instant
Il tait avec vous.

MONSIEUR DE PIENNE, _dont l'humeur redouble, et qui fait
au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que
Triboulet observe avec une attention profonde_.

Le roi chasse!

LE GENTILHOMME.

     Sans pages
Et sans piqueurs alors; car tous ses quipages
Sont l.

MONSIEUR DE PIENNE, _ part._

Diable!

_Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colre._

     On vous dit, comprenez-vous ceci?
Que le roi ne peut voir personne!

TRIBOULET, _clatant et d'une voix de tonnerre._

     Elle est ici!
Elle est avec le roi!

_tonnement dans les gentilshommes._

MONSIEUR DE GORDES.

Qu'a-t-il donc? il dlire!
Elle!

TRIBOULET.

     Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!
Ce n'est pas une affaire  me dire: Va-t'en!
--La femme qu' vous tous, Coss, Pienne et Satan,
Brion, Montmorency!... la femme dsole
Que vous avez hier dans ma maison vole,
--Monsieur de Pardaillan, vous en tiez aussi!--
Oh! je la reprendrai, messieurs!--Elle est ici!

MONSIEUR DE PIENNE, _riant._

Triboulet a perdu sa matresse!--gentille
Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.

TRIBOULET, _effrayant_.

     Je veux ma fille!

TOUS.

Sa fille!

_Mouvement de surprise._

TRIBOULET, _croisant les bras_.

     C'est ma fille!--Oui, riez maintenant!
Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant
Que ce bouffon soit pre et qu'il ait une fille?
Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?
Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!

_D'une voix terrible._

Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!
Ma fille, je la veux, voyez-vous!--Oui, l'on cause,
On chuchote, on se parle en riant de la chose.
Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.
Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!

_Il se jette sur la porte du roi._

Elle est l!

_Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et
l'empchent._

MAROT.

     Sa folie en furie est tourne.

TRIBOULET, _reculant avec dsespoir_.

Courtisans! courtisans! dmons! race damne!
C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!
--Une femme  leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!
Quand le roi, par bonheur, est un roi de dbauches,
Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,
Les servent fort.--L'honneur d'une vierge, pour eux,
C'est un luxe inutile, un trsor onreux.
Une femme est un champ qui rapporte, une ferme
Dont le royal loyer se paye  chaque terme.
Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'o,
C'est un gouvernement, un collier sur le cou,
Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!

_Les regardant tous en face._

--En est-il parmi vous un seul qui me dmente?
N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?--En effet,

_Il va de l'un  l'autre._

Vous lui vendriez tous, si ce n'est dj fait.
Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimre,

_ monsieur de Brion._

Toi, ta femme, Brion!

_ monsieur de Gordes._

Toi, ta soeur!

_Au jeune page Pardaillan._

     Toi, ta mre!

_Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met  boire en
fredonnant:_

Quand bourbon vit Marseille,
Il a dit  ses gens:
Vrai Dieu! quel capitaine

TRIBOULET, _se retournant_.

Je ne sais  quoi tient, vicomte d'Aubusson,
Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!

_ tous._

Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,
 honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,
Un Brion, dont l'aeul tait duc de Milan,
Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,
Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,
Avoir t voler sa fille  ce pauvre homme!
--Non, il n'appartient point  ces grandes maisons
D'avoir des coeurs si bas sous d'aussi fiers blasons!
Non, vous n'en tes pas!--Au milieu des hues,
Vos mres aux laquais se sont prostitues!
Vous tes tous btards!

MONSIEUR DE GORDES.

Ah! a, drle!

TRIBOULET.

     Combien
Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?
Il a pay le coup, dites!

_S'arrachant les cheveux._

     Moi qui n'ai qu'elle!
--Si je voulais.--Sans doute.--Elle est jeune, elle est belle!
Certes, il me la parait!

_Les regardant tous._

     Est-ce que votre roi
S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?
Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vtres?
Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?
--Enfer! il m'a tout pris!--Oh! que ce tour charmant
Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lchement!
Sclrats! assassins! vous tes des infmes,
Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!
Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut
 la fin! allez-vous me la rendre bientt?
--Oh! voyez cette main,--main qui n'a rien d'illustre,
Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,
Cette main qui parat dsarme aux rieurs,
Et qui n'a pas d'pe, a des ongles, messieurs!
--Voici longtemps dj que j'attends, il me semble!
Rendez-la-moi!--La porte! ouvrez-la!

_Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que dfendent
tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient
enfin tomber sur le devant du thtre, puis, haletant,  genoux._

     Tous ensemble
Contre moi! dix contre un!

_Fondant en larmes et en sanglots._

     H bien! je pleure, oui!

_ Marot._

Marot, tu t'es de moi bien assez rjoui.
Si tu gardes une me, une tte inspire,
Un coeur d'homme du peuple, encor, sous ta livre,
O me l'ont-ils cache, et qu'en ont-ils fait, dis!
Elle est l, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,
Faisons cause commune en frres que nous sommes!
Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.
Marot! mon bon Marot!--Tu te tais!

_Se tranant vers les seigneurs._

     Oh! voyez!
Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!
Je suis malade... Ayez piti, je vous en prie!
--J'aurais un autre jour mieux pris l'espiglerie.
Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,
Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.
On a comme cela ses mauvaises journes
Quand on est contrefait.--Depuis bien des annes,
Je suis votre bouffon: je demande merci!
Grce! ne brisez pas votre hochet ainsi!
Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!
Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!
Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi
Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!
Mon unique trsor!--Mes bons seigneurs, par grce!
Qu'est-ce que vous voulez  prsent que je fasse
Sans ma fille?--Mon sort est dj si mauvais!
C'tait la seule chose au monde que j'avais!

_Tous gardent le silence. Il se relve dsespr._

Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!
C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre pre
Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front
Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!

_La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche
en sort, perdue, gare, en dsordre; elle vient tomber dans les bras de
son pre avec un cri terrible._

BLANCHE.

Mon pre! ah!

TRIBOULET, _la serrant dans ses bras._

     Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!
Ah! messieurs!

_Suffoqu de sanglots et riant au travers._

     Voyez-vous, c'est toute ma famille,
Mon ange!--Elle de moins, quel deuil dans ma maison!
--Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,
Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,
Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,
Qu' la voir seulement on deviendrait meilleur,
Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!

_ Blanche._

--Ne crains plus rien.--C'tait une plaisanterie,
C'tait pour rire.--Ils t'ont fait bien peur, je parie.
Mais ils sont bons.--Ils ont vu comme je t'aimais.
Blanche, ils nous laisseront tranquilles dsormais.

_Aux seigneurs._

--N'est-ce pas?

_ Blanche en la serrant dans ses bras._

--Quel bonheur de te revoir encore!
J'ai tant de joie au coeur, que maintenant j'ignore
Si ce n'est pas heureux,--je ris, moi qui pleurais!--
De te perdre un moment pour te ravoir aprs!

_La regardant avec inquitude._

--Mais pourquoi pleurer, toi?

BLANCHE, _voilant dans ses mains son visage couvert de
larmes et de rougeur_.

     Malheureux que nous sommes!
La honte

TRIBOULET, _tressaillant_.

Que dis-tu?

BLANCHE, _cachant sa tte dans la poitrine de son pre_.

     Pas devant tous ces hommes!
Rougir devant vous seul!

TRIBOULET, _se tournant avec un tremblement de rage vers
la porte du roi._

     Oh! l'infme--elle aussi!

BLANCHE, _sanglotant et tombant  ses pieds_.

Rester seule avec vous!

TRIBOULET, _faisant trois pas, et balayant du geste tous les
seigneurs interdits_.

     Allez-vous-en d'ici!
Et si le roi Franois par malheur se hasarde
 passer prs d'ici,

_ monsieur de Vermandois._

vous tes de sa garde,
Dites-lui de ne pas entrer,--que je suis l.

MONSIEUR DE PIENNE.

On n'a jamais rien vu de fou comme cela.

MONSIEUR DE GORDES, _lui faisant signe de se retirer_.

Aux fous comme aux enfants on cde quelque chose.
Veillons pourtant, de peur d'accident.

_Ils sortent._

TRIBOULET, _s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa
fille_.

     Allons, cause,
Dis-moi tout.--

_Il se retourne, et apercevant monsieur de Coss, qui est rest, il se
lve  demi en lui montrant la porte._

     M'avez-vous entendu, monseigneur?

MONSIEUR DE COSS, _tout en se retirant comme subjugu
par l'ascendant du bouffon_.

Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!

_Il sort._




SCNE IV.

BLANCHE, TRIBOULET.


TRIBOULET, _grave._

Parle  prsent.

BLANCHE, _les yeux baisss, interrompue de sanglots_.

     Mon pre, il faut que je vous conte
Qu'il s'est hier gliss dans la maison...--

_Pleurant, et les mains sur ses yeux._

     J'ai honte!

_Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec
tendresse._

Depuis longtemps,--j'aurais d vous parler plus tt,--
Il me suivait.--

_S'interrompant encore._

     Il faut reprendre de plus haut.
--Il ne me parlait pas.--Il faut que je vous dise
Que ce jeune homme allait le dimanche  l'glise

TRIBOULET.

Oui! le roi!

BLANCHE, _continuant_.

     Que toujours, pour tre vu, je crois,
Il remuait ma chaise en passant prs de moi.

_D'une voix de plus en plus faible._

Hier, dans la maison il a su s'introduire

TRIBOULET.

Que je t'pargne au moins l'angoisse de tout dire!
Je devine le reste!--

_Il se lve._

      douleur! il a pris,
Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mpris!
Son haleine a souill l'air pur qui t'environne!
Il a brutalement effeuill ta couronne!
Blanche!  mon seul asile en l'tat o je suis!
Jour qui me rveillais au sortir de leurs nuits!
me par qui mon me  la vertu remonte!
Voile de dignit dploy sur ma honte!
Seul abri du maudit  qui tout dit adieu!
Ange oubli chez moi par la piti de Dieu!
Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,
La seule chose sainte o je crusse en ce monde!
Que vais-je devenir aprs ce coup fatal,
Moi qui dans cette cour, prostitue au mal,
Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre
Que vice, effronterie, impudeur, adultre,
Infamie et dbauche, et n'avais sous les cieux
Que ta virginit pour reposer mes yeux!--
Je m'tais rsign, j'acceptais ma misre.
Les pleurs, l'abjection profonde et ncessaire,
L'orgueil qui toujours saigne au fond du coeur bris,
Le rire du mpris sur mes maux aiguis,
Oui, toutes ces douleurs o la honte se mle,
J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!
Plus j'tais tomb bas, plus je la voulais haut.
Il faut bien un autel auprs d'un chafaud.
L'autel est renvers!--cache ton front,--oui, pleure,
Chre enfant! je t'ai fait trop parler tout  l'heure,
N'est-ce pas? pleure bien.--Une part des douleurs,
 ton ge, parfois, s'coule avec les pleurs.--
Verse tout, si tu peux, dans le coeur de ton pre!

_Rvant._

Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste  faire,
Nous quitterons Paris.--Si j'chappe pourtant!

_Rvant toujours._

Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?

_Se relevant avec fureur._

 maldiction! qui donc m'aurait pu dire
Que cette cour infme, effrne, en dlire,
Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,
chappe  travers tout ce que Dieu dfend,
N'effaant un forfait que par un plus trange,
parpillant au loin du sang et de la fange,
Irait, jusque dans l'ombre o tu fuyais leurs yeux,
clabousser ce front chaste et religieux!

_Se tournant vers la chambre du roi._

 roi Franois Premier! puisse Dieu qui m'coute
Te faire trbucher bientt dans cette route!
Puisse s'ouvrir demain le spulcre o tu cours!

BLANCHE, _levant les yeux au ciel.  part_.

 Dieu! n'coutez pas, car je l'aime toujours!

_Bruit de pas au fond du thtre; dans la galerie extrieure
parat un cortge de soldats et de gentilshommes.  leur tte, monsieur
de Pienne._

MONSIEUR DE PIENNE, _appelant._

Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille
Au sieur de Saint-Vallier qu'on mne  la Bastille.

_Le groupe de soldats dfile deux  deux au fond. Au moment o
monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y
arrte et se tourne vers la chambre du roi._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _d'une voix haute._

Puisque, par votre roi d'outrages abreuv,
Ma maldiction n'a pas encor trouv
Ici-bas ni l-haut de voix qui me rponde,
Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,
Je n'espre plus rien. Ce roi prosprera.

TRIBOULET, _relevant la tte et le regardant en face_.

Comte, vous vous trompez!--Quelqu'un vous vengera.




IV

BLANCHE

ACTE QUATRIME

_Une grve dserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.--
droite, une masure misrablement meuble de grosses poteries et
d'escabeaux de chne, avec un premier tage en grenier o l'on distingue
un grabat par la fentre. La devanture de cette masure tourne vers le
spectateur est tellement  jour, qu'on en voit tout l'intrieur. Il y a
une table, une chemine, et au fond un roide escalier qui mne au
grenier. Celle des faces de cette masure qui est  la gauche de l'acteur
est perce d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,
trou de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce
qui se passe dans la maison. Il y a un judas grill  la porte, qui est
recouverte au dehors d'un auvent et surmonte d'une enseigne
d'auberge.--Le reste du thtre reprsente la grve.-- gauche, il y a
un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel
est scell le support de la cloche du bac.--Au fond, au del de la
rivire, le bois du Vsinet.  droite, un dtour de la Seine laisse voir
la colline de Saint-Germain avec la ville et le chteau dans
l'loignement._




SCNE PREMIRE

TRIBOULET, BLANCHE, _en dehors_; SALTABADIL,
_dans la maison._

_Pendant toute cette scne, Triboulet doit avoir l'air inquiet et
proccup d'un homme qui craint d'tre drang, vu et surpris. Il doit
regarder souvent autour de lui, et surtout du ct de la masure.
Saltabadil, assis dans l'auberge, prs d'une table, s'occupe  fourbir son
ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe  ct._


TRIBOULET.

Et tu l'aimes?

BLANCHE.

     Toujours!

TRIBOULET.

     Je t'ai pourtant laiss
Tout le temps de gurir cet amour insens.

BLANCHE.

Je l'aime.

TRIBOULET.

      pauvre coeur de femme!--Mais explique
Tes raisons pour l'aimer.

BLANCHE.

Je ne sais.

TRIBOULET.

     C'est unique!
C'est trange!

BLANCHE.

     Oh! non pas. C'est bien cela qui fait
Justement que je l'aime. On rencontre en effet
Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,
Des maris qui vous font riche et digne d'envie.--
Les aime-t-on toujours?--Lui ne m'a fait, je crois,
Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.
Tenez, c'est  ce point qu'il n'est rien que j'oublie,
Et que, s'il le fallait,--voyez quelle folie!--
Lui qui m'est si fatal, vous qui m'tes si doux,
Mon pre, je mourrais pour lui comme pour vous!

TRIBOULET.

Je te pardonne, enfant!

BLANCHE.

     Mais, coutez, il m'aime.

TRIBOULET.

Non!--Folle!

BLANCHE.

Il me l'a dit! il me l'a jur mme!
Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,
De ces choses d'amour qui vous prennent au coeur!
Et puis il a des yeux si doux pour une femme!
C'est un roi brave, illustre et beau!

TRIBOULET, _clatant_.

     C'est un infme!
Il ne sera pas dit, le lche suborneur,
Qu'il m'ait impunment arrach mon bonheur!

BLANCHE.

Vous aviez pardonn, mon pre

TRIBOULET.

     Au sacrilge!
Il me fallait le temps de construire le pige.
Voil.

BLANCHE.

     Depuis un mois,--je vous parle en tremblant,--
Vous avez l'air d'aimer le roi.

TRIBOULET.

     Je fais semblant.
--Je te vengerai, Blanche!

BLANCHE, _joignant les mains_.

pargnez-moi, mon pre!

TRIBOULET.

Te viendrait-il du moins au coeur quelque colre
S'il te trompait?

BLANCHE.

     Lui? non. Je ne crois pas cela.

TRIBOULET.

Et si tu le voyais de ces yeux que voil?
Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?

BLANCHE.

Je ne sais pas.--Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.
Il me l'a dit hier.

TRIBOULET, _amrement_.

 quelle heure?

BLANCHE.

     Hier soir.

TRIBOULET.

Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!

_Il dsigne  Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle
regarde._

BLANCHE, _bas._

Je ne vois rien qu'un homme.

TRIBOULET, _baissant aussi la voix_.

Attends un peu.

_Le roi, vtu en simple officier, parat dans la salle basse de
l'htellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque
chambre voisine._

BLANCHE, _tressaillant_.

     Mon pre!

_Pendant toute la scne qui suit, elle demeure colle  la crevasse du
mur, regardant, coutant tout ce qui se passe dans l'intrieur de la
salle, inattentive  tout le reste, agite par moments d'un tremblement
convulsif._




SCNE II.

LES MMES, LE ROI, MAGUELONNE.

_Le roi frappe sur l'paule de Saltabadil, qui se retourne, drang
brusquement dans son opration._


LE ROI.

Deux choses sur-le-champ.

SALTABADIL.

Quoi?

LE ROI.

     Ta soeur et mon verre.

TRIBOULET, _dehors._

Voil ses moeurs. Ce roi par la grce de Dieu
Se risque souvent seul dans plus d'un mchant lieu,
Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne
Est celui que lui verse une Hb de taverne.

LE ROI, _dans le cabaret, chantant_.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!
Une femme souvent
N'est qu'une plume au vent!

_Saltabadil est all silencieusement chercher dans la pice voisine une
bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux
coups au plafond avec le pommeau de sa longue pe.  ce signal, une
belle jeune fille, vtue en bohmienne, leste et riante, descend
l'escalier en sautant. Ds qu'elle entre, le roi cherche  l'embrasser;
mais elle lui chappe._

LE ROI, _ Saltabadil, qui s'est remis gravement 
__frotter son baudrier._

L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair,
Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.

SALTABADIL.

Je comprends.

_Il se lve, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort
en la refermant aprs lui. Une fois hors de la maison, il aperoit
Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystre. Pendant les
quelques paroles qu'ils changent, la jeune fille fait des agaceries au
roi, et Blanche observe avec terreur.--Bas  Triboulet, dsignant du
doigt la maison._

     Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure?
Votre homme est dans nos mains.--L.

TRIBOULET.

     Reviens tout  l'heure.

_Il lui fait signe de s'loigner. Saltabadil disparat  pas lents
derrire le vieux parapet. Pendant ce temps-l, le roi lutine la jeune
bohmienne, qui le repousse en riant._

MAGUELONNE, _que le roi veut embrasser._

Nenni.

LE ROI.

     Bon. Dans l'instant, pour te serrer de prs,
Tu m'as trs-fort battu. Nenni, c'est un progrs.
Nenni, c'est un grand pas.--Toujours elle recule!
--Causons.--

_La bohmienne se rapproche._

     Voil huit jours,--c'est  l'htel d'Hercule
--Qui m'avait men l? mons Triboulet, je crois,--
Que j'ai vu tes beaux yeux pour la premire fois.
Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore.
Je n'aime que toi seule!

MAGUELONNE, _riant._

     Et vingt autres encore!
Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!

LE ROI, _riant aussi_.

Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet.
C'est vrai, je suis un monstre.

MAGUELONNE.

Oh! le fat!

LE ROI.

     Je t'assure.
, tu m'as ce matin men dans ta masure,
Mchante htellerie o l'on dne fort mal
Avec du vin que fait ton frre, un animal
Fort laid, et qui doit tre un drle bien farouche
D'oser montrer son mufle  ct de ta bouche.
C'est gal, je prtends y passer cette nuit.

MAGUELONNE, _ part._

Bon, cela va tout seul.

_Au roi, qui veut encore l'embrasser._

Laissez-moi!

LE ROI.

     Que de bruit!

MAGUELONNE.

Soyez sage!

LE ROI.

     Voici la sagesse, ma chre:
--Aimons, et jouissons, et faisons bonne chre.
Je pense l-dessus comme feu Salomon.

MAGUELONNE.

Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.

LE ROI, _lui tendant les bras._

Maguelonne!

MAGUELONNE, _lui chappant_.

Demain!

LE ROI.

     Je renverse la table
Si tu redis ce mot sauvage et dtestable.
Jamais une beaut ne doit dire demain.

MAGUELONNE, _s'apprivoisant tout d'un coup et venant
s'asseoir gaiement sur la table auprs du roi._

Eh bien! faisons la paix.

LE ROI, _lui prenant la main_.

     Mon Dieu, la belle main!
Et qu'on recevrait mieux, sans tre un bon aptre,
Soufflets de celle-l que caresses d'une autre!

MAGUELONNE, _charme._

Vous vous moquez!

LE ROI.

Jamais!

MAGUELONNE.

Je suis laide!

LE ROI.

     Oh! non pas.
Rends donc plus de justice  tes divins appas!
Je brle! Ignores-tu, reine des inhumaines,
Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines,
Et que, quand la beaut nous accepte pour siens,
Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?

MAGUELONNE, _clatant de_ rire.

Vous avez lu cela quelque part dans un livre.

LE ROI, _ part._

C'est possible.

_Haut._

Un baiser.

MAGUELONNE.

     Allons, vous tes ivre!

LE ROI, _souriant_.

D'amour.

MAGUELONNE.

     Vous vous raillez avec votre air mignon,
Monsieur l'insouciant de belle humeur!

LE ROI.

     Oh! Non

_Le roi l'embrasse._

MAGUELONNE.

C'est assez!

LE ROI.

, je veux t'pouser.

MAGUELONNE, _riant._

Ta parole?

LE ROI.

Quelle fille d'amour dlicieuse et folle!

_Il la prend sur ses genoux et se met  lui parler tout bas. Elle rit
et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne,
ple et tremblante, vers Triboulet._

TRIBOULET, _aprs l'avoir regarde un instant en silence_.

H bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?

BLANCHE, _pouvant  peine parler_.

 trahison!--L'ingrat! Grand Dieu! mon coeur se fend!
Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'me!
Mais c'est abominable! Il dit  cette femme
Des choses qu'il m'avait dj dites  moi.

_Cachant sa tte dans la poitrine de son pre._

--Et cette femme, est-elle effronte!--oh!

TRIBOULET, _ voix basse_.

     Tais-toi.
Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!

BLANCHE.

     Hlas!--Faites
Tout ce que vous voudrez.

TRIBOULET.

Merci!

BLANCHE.

     Grand Dieu! vous tes
Effrayant. Quel dessein avez-vous?

TRIBOULET.

     Tout est prt.
Ne me le reprends pas, cela m'toufferait!
coute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme,
Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme,
Et pars, sans t'arrter un instant en chemin,
Pour vreux, o j'irai te joindre aprs-demain.
--Tu sais, ce coffre auprs du portrait de ta mre?
L'habit est l.--Je l'ai d'avance exprs fait faire.--
Le cheval est sell.--Que tout soit fait ainsi.
Va.--Surtout garde-toi de revenir ici:
Car il va s'y passer une chose terrible.
Va.

BLANCHE.

Venez avec moi, mon bon pre!

TRIBOULET.

     Impossible.

_Il l'embrasse._

BLANCHE.

Ah! je tremble!

TRIBOULET.

 bientt!

_Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant._

     Fais ce que je te dis.

_Pendant toute cette scne et la suivante, le roi et Maguelonne,
toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries
et de se parler  voix basse en riant.--Une fois Blanche loigne,
Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparat. Le jour
baisse._




SCNE III.

TRIBOULET, SALTABADIL, _dehors_.--MAGUELONNE,

LE ROI, _dans la maison_.


TRIBOULET, _comptant des cus d'or devant Saltabadil_.

Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.

_S'arrtant au moment de les lui donner._

Il passe ici la nuit, pour sr?

SALTABADIL, _qui a t examiner l'horizon avant de rpondre._

Le temps se couvre.

TRIBOULET, _ part._

Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.

SALTABADIL.

Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir.
La tempte et ma soeur le retiendront ce soir.

TRIBOULET.

 minuit je reviens.

SALTABADIL.

     N'en prenez pas la peine.
Je puis jeter tout seul un cadavre  la Seine.

TRIBOULET.

Non, je veux l'y jeter moi-mme.

SALTABADIL.

      votre gr.
Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.

TRIBOULET, _lui donnant l'argent_.

Bien.-- minuit!--J'aurai le reste de la somme.

SALTABADIL.

Tout sera fait--Comment nommez-vous ce jeune homme?

TRIBOULET.

Son nom? Veux-tu savoir le mien galement?
Il s'appelle le crime, et moi le chtiment!

_Il sort._




SCNE IV.

LES MMES, _moins_ TRIBOULET.


_SALTABADIL, rest seul, examinant l'horizon qui se charge de
nuages du ct de Saint-Germain. La nuit est presque tombe; quelques
clairs._

L'orage vient, la ville en est presque couverte.
Tant mieux! tantt la grve en sera plus dserte.

_Rflchissant._

Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi,
Tous ces gens-l m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi.
Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!

_Il examine le ciel en hochant la tte. Pendant ce temps-l, le roi
badine avec Maguelonne._

LE ROI, _essayant de lui prendre la taille_.

Maguelonne!

MAGUELONNE, _lui chappant_.

Attendez!

LE ROI.

      la mchante fille!

MAGUELONNE, _chantant._

Bourgeon qui pousse en avril
Met peu de vin au baril.

LE ROI.

Quelle paule! quel bras! ma charmante ennemie,
Qu'il est blanc!--Jupiter! la belle anatomie!
Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus
Ait mis le coeur d'un Turc dans ce corps de Vnus?

MAGUELONNE.

Lairelanlaire!

_Repoussant encore le roi._

Point. Mon frre vient.

_Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui._

LE ROI.

Qu'importe!

_On entend un tonnerre loign._

MAGUELONNE.

Il tonne.

SALTABADIL.

     Il va pleuvoir d'une admirable sorte.

LE ROI, _frappant sur l'paule de Saltabadil_.

Bon. Qu'il pleuve!--Il me plat cette nuit de choisir
Ta chambre pour logis.

MAGUELONNE.

     C'est votre bon plaisir?
Prend-il des airs de roi!--Monsieur, votre famille
S'alarmera.

_Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes._

LE ROI.

     Je n'ai ni grand'mre, ni fille,
Et je ne tiens  rien.

SALTABADIL, _ part._

Tant mieux!

_La pluie commence  tomber  larges gouttes. Il est nuit noire._

LE ROI, _ Saltabadil_.

     Tu coucheras,
Mon cher,  l'curie, au diable, o tu voudras.

SALTABADIL, _saluant_.

Merci.

MAGUELONNE, _au roi, trs-bas et trs-vivement, tout en
allumant une lampe._

Va-t'en!

LE ROI, _clatant de rire et tout haut_.

     Il pleut. Veux-tu pas que je sorte
D'un temps  ne pas mettre un pote  la porte?

_Il va regarder  la fentre._

SALTABADIL, _bas  Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a
dans la main._

Laisse-le donc rester!--Dix cus d'or! et puis
Dix autres  minuit.

_Gracieusement au roi._

Trop heureux si je puis
Offrir pour cette nuit  monseigneur ma chambre!

LE ROI, _riant_.

On y grille en juillet, en revanche en dcembre
On y gle, est-ce pas?

SALTABADIL.

     Monsieur la veut-il voir?

LE ROI.

Voyons.

_Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant 
l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'chelle qui mne 
l'tage suprieur, Saltabadil prcdant le roi._

MAGUELONNE, _reste seule_.

Pauvre jeune homme!

_Allant  une fentre,_

      mon Dieu! qu'il fait noir!

_On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le
grenier._

SALTABADIL, _au roi._

Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.

LE ROI.

Combien de pieds en tout?

_Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise._

     Trois, six, neuf,--admirable!
Tes meubles taient donc  Marignan, mon cher,
Qu'ils sont tous clops?

_S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont casss._

     Et l'on dort en plein air.
Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite
Le vent qui veut entrer de faon plus honnte!

_ Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table._

Bonsoir.

SALTABADIL.

Que Dieu vous garde!

_Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement
l'escalier._

_LE ROI, seul, dbouclant son baudrier._

     Ah! je suis las, mordieu!--
Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.

_Il pose sur la chaise son chapeau et son pe, dfait ses bottes et
s'tend sur le lit._

Que cette Maguelonne est frache, vive, alerte!

_Se redressant._

J'espre bien qu'il a laiss la porte ouverte.

--Oui, c'est bien!

_Il se recouche, et en un moment on le voit profondment endormi sur le
grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle
infrieure. L'orage a clat depuis quelques instants. Il couvre le
thtre de pluie et d'clairs.  chaque instant des coups de tonnerre.
Maguelonne est assise prs de la table, quelque couture  la main. Son
frre achve de vider, d'un air rflchi, la bouteille qu'a laisse le
roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme proccups d'une
ide grave_.

MAGUELONNE.

Ce jeune homme est charmant!

SALTABADIL.

     Je crois bien.
Il met vingt cus d'or dans ma poche.

MAGUELONNE.

     Combien?

SALTABADIL.

Vingt cus.

MAGUELONNE.

Il valait plus que cela.

SALTABADIL.

Poupe!
Va voir l-haut s'il dort. N'a-t-il pas une pe?
Descends-la.

_Maguelonne obit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paratre,
au fond du thtre, Blanche, vtue d'habits d'homme, habit de cheval,
des bottes et des perons, en noir; elle s'avance lentement vers la
masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier,
considre avec sa lampe le roi endormi_.

MAGUELONNE, _les larmes aux yeux_.

Quel dommage!

_Elle prend l'pe._

     Il dort. Pauvre garon!

_Elle redescend et rapporte l'pe  son frre._




SCNE V.

LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE
dans la salle basse, BLANCHE dehors.


BLANCHE, _venant  pas lents dans l'ombre,  la lueur des
clairs. Il tonne  chaque instant._

Une chose terrible!--Ah! je perds la raison.
--Il doit passer la nuit dans cette maison mme.
--Oh! je sens que je touche  quelque instant suprme.--
Mon pre, pardonnez, vous n'tes plus ici.
Je vous dsobis d'y revenir ainsi;
Mais je n'y puis tenir.--

_S'approchant de la maison._

     Qu'est-ce donc qu'on va faire?
Comment cela va-t-il finir?--Moi qui nagure,
Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,
Pauvre fille, vivais cache avec des fleurs,
Me voir soudain jete en des choses si sombres!--
Ma vertu, mon bonheur, hlas! tout est dcombres!
Tout est deuil!--Dans les coeurs o ses flammes ont lui
L'amour ne laisse donc que ruine aprs lui?
De tout cet incendie il reste un peu de cendre.
Il ne m'aime donc plus!--

_Relevant la tte._

     Il me semblait entendre,
Tout  l'heure,  travers ma pense, un grand bruit
Sur ma tte. Il tonnait, je crois.--L'affreuse nuit!
Il n'est rien qu'une femme au dsespoir ne fasse.
Moi qui craignais mon ombre!

_Apercevant la lumire de la maison._

     Oh! qu'est-ce qui se passe?

_Elle avance, puis recule._

Tandis que je suis l, Dieu! j'ai le coeur saisi!
Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!

_Maguelonne et Saltabadil se remettent  causer dans la salle
voisine._

SALTABADIL.

Quel temps!

MAGUELONNE.

Pluie et tonnerre.

SALTABADIL.

     Oui, l'on fait  cette heure
Mauvais mnage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.

BLANCHE.

Si mon pre savait  prsent o je suis!

MAGUELONNE.

Mon frre!

BLANCHE, _tressaillant_.

On a parl, je crois.

_Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique  la fente du
mur ses yeux et ses oreilles._

MAGUELONNE.

Mon frre!

SALTABADIL.

Et puis?

MAGUELONNE.

Sais-tu, mon frre,  quoi je pense?

SALTABADIL.

Non.

MAGUELONNE.

     Devine.

SALTABADIL.

Au diable!

MAGUELONNE.

     Ce jeune homme est de fort bonne mine.
Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.
Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jsus.
Ne le tuons pas.

BLANCHE, _qui entend et voit tout_.

Ciel!

SALTABADIL, _tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un
pav, et prsentant le sac  Maguelonne d'un air impassible._

     Recouds-moi tout de suite
Ce vieux sac.

MAGUELONNE.

Pourquoi donc?

SALTABADIL.

     Pour y mettre au plus vite,
Quand j'aurai dpch l-haut ton Apollo,
Son cadavre et ce grs, et tout jeter  l'eau.

MAGUELONNE.

Mais

SALTABADIL.

     Ne te mle pas de cela, Maguelonne.

MAGUELONNE.

Si

SALTABADIL.

Si l'on t'coutait, on ne trait personne.
Raccommode le sac.

BLANCHE.

     Quel est ce couple-ci?
N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?

MAGUELONNE, _se mettant  raccommoder le sac_.

J'obis.--Mais causons.

SALTABADIL.

Soit.

MAGUELONNE.

     Tu n'as pas de haine
Contre ce cavalier?

SALTABADIL.

     Moi! C'est un capitaine!
J'aime les gens d'pe, en tant moi-mme un.

MAGUELONNE.

Tuer un beau garon qui n'est pas du commun,
Pour un mchant bossu fait comme un S!

SALTABADIL.

     En somme,
J'ai reu d'un bossu pour tuer un bel homme,
Cela m'est fort gal, dix cus tout d'abord;
J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.
Livrons. C'est clair.

MAGUELONNE.

     Tu peux tuer le petit homme
Quand il va repasser avec toute la somme.
Cela revient au mme.

BLANCHE.

 mon pre!

MAGUELONNE.

     Est-ce dit?

SALTABADIL, _regardant Maguelonne en face._

Hein! pour qui me prends-tu, ma soeur? suis-je un bandit?
Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!

MAGUELONNE, _lui montrant un fagot_.

H bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.
Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.

SALTABADIL.

     C'est fort.
Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?
C'est immobile, sec, tout d'une pice, roide,
Cela n'est pas vivant.

BLANCHE.

     Que cette pluie est froide!

MAGUELONNE.

Grce pour lui!

SALTABADIL.

Chansons!

MAGUELONNE.

Mon bon frre!

SALTABADIL.

     Plus bas!
Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.

MAGUELONNE.

     Je ne veux pas!
Je l'veille et le fais vader.

BLANCHE.

     Bonne fille!

SALTABADIL.

Et les dix cus d'or?

MAGUELONNE.

C'est vrai.

SALTABADIL.

     L, sois gentille,
Laisse-moi faire, enfant!

MAGUELONNE.

Non. Je veux le sauver!

_Maguelonne se place d'un air dtermin devant l'escalier, pour
barrer le passage  son frre. Saltabadil, vaincu par sa rsistance,
revient sur le devant de la scne et parat chercher dans son esprit un
moyen de tout concilier._

SALTABADIL.

Voyons.--L'autre  minuit viendra me retrouver.
Si d'ici l quelqu'un, un voyageur, n'importe,
Vient nous demander gte et frappe  notre porte,
Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,
Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.
Il jouira toujours autant dans la nuit close,
Pourvu qu'il jette  l'eau quelqu'un ou quelque chose.
C'est tout ce que je puis faire pour toi.

MAGUELONNE.

     Merci.
Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?

SALTABADIL.

Seul moyen de sauver ton homme.

MAGUELONNE.

      pareille heure!

BLANCHE.

 Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!
Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?
Oh! non, je suis trop jeune!--Oh! ne me poussez pas,
Mon Dieu!

_Il tonne._

MAGUELONNE.

     S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,
Je m'engage  porter la mer dans ma corbeille.

SALTABADIL.

Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.

BLANCHE, _frissonnant_.

Horreur!--Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,
D'ailleurs cet homme-l dnoncerait mon pre.
Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux  faire,
J'ai mon pre  soigner,  consoler; et puis
Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!
 Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!
Ah!

_Une horloge frappe un coup._

SALTABADIL.

     Ma soeur, l'heure sonne  l'horloge voisine.

_Deux autres coups._

C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit
Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?
Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.

_Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant._

MAGUELONNE.

Mon frre, encore un peu!

BLANCHE.

     Quoi! cette femme pleure!
Et moi, je reste l, qui peux le secourir!
Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu' mourir.
H bien! mourons pour lui.--

_Hsitant encore._

     C'est gal, c'est horrible!

SALTABADIL, _ Maguelonne_.

Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.

BLANCHE.

Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!
Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,
Au visage...  mon Dieu!

SALTABADIL, _essayant toujours de se dgager de
Maguelonne, qui l'arrte_.

     Que veux-tu que je fasse?
Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?

BLANCHE, _grelottant sous la pluie_.

Je suis glace!

_Se dirigeant vers la porte._

Allons!

_S'arrtant._

     Mourir ayant si froid!

_Elle se trane en chancelant jusqu' la porte et y frappe un faible
coup._

MAGUELONNE.

On frappe.

SALTABADIL.

     C'est le vent qui fait craquer le toit,

_Blanche frappe de nouveau._

MAGUELONNE.

On frappe.

_Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors._

SALTABADIL.

C'est trange!

MAGUELONNE, _ Blanche_.

Hol! qu'est-ce?

_ Saltabadil._

     Un jeune homme.

BLANCHE.

Asile pour la nuit.

SALTABADIL.

     Il va faire un fier somme!

MAGUELONNE.

Oui, la nuit sera longue.

BLANCHE.

Ouvrez!

SALTABADIL, _ Maguelonne_.

     Attends!--Mordieu!
Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.

_Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux._

BLANCHE.

Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!

MAGUELONNE.

Pauvre jeune homme! il frappe  son tombeau.

BLANCHE.

     Je tremble.
Quoi! je vais donc mourir!

_Tombant  genoux._

      Dieu, vers qui je vais,
Je pardonne  tous ceux qui m'ont t mauvais;
Mon pre, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de mme,
Au roi Franois Premier, que je plains et que j'aime,
 tous, mme au dmon, mme  ce rprouv,
Qui m'attend l, dans l'ombre, avec un fer lev!
J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.
S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!--et puisse,
Dans sa prosprit que rien ne doit tarir,
Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!

_Se levant._

--L'homme doit tre prt!

_Elle va frapper de nouveau  la porte._

MAGUELONNE, _ Saltabadil_.

     H! dpche, il se lasse.

SALTABADIL, _essayant sa lame sur la table_.

Bon.--Derrire la porte attends que je me place.

BLANCHE.

J'entends tout ce qu'il dit. Oh!

_Saltabadil se place derrire la porte, de manire qu'en s'ouvrant en
dedans elle le cache  la personne qui entre sans le cacher au
spectateur._

MAGUELONNE, _ Saltabadil_.

     J'attends le signal.

SALTABADIL, _derrire la porte, le couteau  la main_.

Ouvre.

MAGUELONNE, _ouvrant  Blanche_.

Entrez.

BLANCHE, _ part_.

     Ciel! il va me faire bien du mal!

_Elle recule._

MAGUELONNE.

H bien! qu'attendez-vous?

BLANCHE, _ part._

     La soeur aide le frre.
-- Dieu! pardonnez-leur!--Pardonnez-moi, mon pre!

_Elle entre. Au moment o elle parat sur le seuil de la cabane, on voit
Saltabadil lever son poignard. La toile tombe._




V

TRIBOULET

ACTE CINQUIME

_Mme dcoration; seulement, quand la toile se lve, la maison de
Saltabadil est compltement ferme aux regards: la devanture est garnie
de ses volets. On n'y voit aucune lumire. Tout est tnbres._




SCNE PREMIRE.

TRIBOULET, _seul_.

_Il s'avance lentement du fond du thtre, envelopp d'un
manteau. L'orage a diminu de violence. La pluie a cess. Il n'y a que
quelques clairs et par moments un tonnerre lointain._

Je vais donc me venger!--Enfin! la chose est faite.--
Voici bientt un mois que j'attends, que je guette,
Rest bouffon, cachant mon trouble intrieur,
Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.

_Examinant une porte basse dans la devanture de la maison._

Cette porte...--Oh! tenir et toucher sa vengeance!--
C'est bien par l qu'ils vont me l'apporter, je pense!
Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.
Oui, je regarderai la porte en attendant.
Oui, c'est toujours cela.--

_Il tonne._

Quel temps! nuit de mystre!
Une tempte au ciel! un meurtre sur la terre!
Que je suis grand ici! ma colre de feu
Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.
Quel roi je tue!--un roi dont vingt autres dpendent,
Des mains de qui la paix ou la guerre s'pandent!
Il porte maintenant le poids du monde entier.
Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!
Quand j'aurai retir ce pivot, la secousse
Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse
branlera longtemps toute l'Europe en pleurs,
Contrainte de chercher son quilibre ailleurs!--
Songer que si demain Dieu disait  la terre:
-- terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratre?
Qui donc meut ainsi le chrtien, l'ottoman,
Clment Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?
Quel Csar, quel Jsus, quel guerrier, quel aptre,
Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?
Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plat?
La terre, avec terreur, rpondrait: Triboulet.--
Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fiert profonde.
La vengeance d'un fou fait osciller le monde!

_Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit 
une horloge loigne. Triboulet coute._

Minuit!

_Il court  la maison et frappe  la porte basse._

VOIX DE L'INTRIEUR.

Qui va l?

TRIBOULET.

Moi.

LA VOIX.

Bon.

_Le panneau infrieur de la porte s'ouvre seul._

TRIBOULET.

Vite!

LA VOIX.

     N'entrez pas.

_Saltabadil sort en rampant par le panneau infrieur de la
porte. Il tire par une ouverture assez troite quelque chose de pesant,
une espce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans
l'obscurit. Il n'a pas de lumire  la main, il n'y en a pas dans la
maison._




SCNE II.

TRIBOULET, SALTABADIL.


SALTABADIL.

Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.

_Triboulet, agit d'une joie convulsive, l'aide  apporter sur le devant
de la scne un long sac de couleur brune, qui parat contenir un
cadavre._

Votre homme est dans ce sac.

TRIBOULET.

     Voyons-le! quelle joie!
Un flambeau!

SALTABADIL.

Pardieu non!

TRIBOULET.

     Que crains-tu qui nous voie?

SALTABADIL.

Les archers de l'cuelle et les guetteurs de nuit.
Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!--
L'argent!

TRIBOULET, _lui remettant une bourse_.

Tiens!

_Examinant le sac tendu  terre pendant que l'autre compte._

     Il est donc des bonheurs dans la haine!

SALTABADIL.

Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?

TRIBOULET.

J'y suffirai tout seul.

SALTABADIL, _insistant_.

 nous deux, c'est plus court.

TRIBOULET.

Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.

SALTABADIL.

Vous voulez dire en Seine? H bien! matre,  votre aise!

_Allant  un point du parapet._

Ne le jetez pas l. Cette place est mauvaise.

_Lui montrant une brche dans le parapet._

Ici, c'est trs-profond.--Faites vite.--Bonsoir.

_Il rentre et ferme la maison sur lui._




SCNE III.

TRIBOULET, _seul, l'oeil fix sur le sac_.

Il est l!--Mort!--Pourtant je voudrais bien le voir.

_Ttant le sac._

C'est gal, c'est bien lui.--Je le sens sous ce voile.--
Voici ses perons qui traversent la toile.
C'est bien lui.

_Se redressant et mettant le pied sur le sac._

     Maintenant, monde, regarde-moi.
Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!--
Et quel roi! le premier de tous! le roi suprme!
Le voil sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-mme.
La Seine pour spulcre, et ce sac pour linceul.
Qui donc a fait cela?

_Croisant les bras._

     H bien! oui, c'est moi seul.
Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,
Et les peuples demain refuseront d'y croire.
Que dira l'avenir? quel long tonnement,
Parmi les nations, d'un tel vnement!
Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en tes!
Une des majests humaines les plus hautes,
Quoi, Franois de Valois, ce prince au coeur de feu,
Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,
-- l'ternit prs,--un gagneur de batailles
Dont le pas branlait les bases des murailles,

_Il tonne de temps en temps._

L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,
Poussa des bataillons l'un sur l'autre  grand bruit,
Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempes,
N'avait plus qu'un tronon de trois grandes pes,
Ce roi! de l'univers par sa gloire toil,
Dieu! comme il se sera brusquement en all!
Emport tout  coup, dans toute sa puissance,
Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,
Emport, comme on fait d'un enfant mal venu,
Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!
Quoi! cette cour, ce sicle et ce rgne, fume!
Ce roi qui se levait dans une aube enflamme,
teint, vanoui, dissip dans les airs!
Apparu, disparu,--comme un de ces clairs!
Et peut-tre demain, des crieurs inutiles,
Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,
Et criront au passant, de surprise perdu:
-- qui retrouvera Franois Premier perdu!
--C'est merveilleux!

_Aprs un silence._

     Ma fille,  ma pauvre afflige,
Le voil donc puni, te voil donc venge!
Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,
Et je l'ai!

_Se penchant avec rage sur le cadavre._

     Sclrat! peux-tu m'entendre encor?
Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne,
Ma fille, qui n'avait fait de mal  personne,
Tu me l'as envie et prise! tu me l'as
Rendue avec la honte,--et le malheur, hlas!
H bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est trange,
Oui, c'est moi qui suis l, qui ris et qui me venge!
Parce que je feignais d'avoir tout oubli,
Tu t'tais endormi!--Tu croyais donc,--piti!
La colre d'un pre aisment dente!--
Oh! non, dans cette lutte entre nous suscite,
Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur.
Lui qui lchait tes pieds, il te ronge le coeur!
Je te tiens.

_Se penchant de plus en plus sur le sac._

     M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme,
Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moiti d'homme,
Cet animal douteux  qui tu disais:--Chien!--

_Il frappe le cadavre._

C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien,
Dans le coeur le plus mort il n'est plus rien qui dorme,
Le plus chtif grandit, le plus vil se transforme,
L'esclave tire alors sa haine du fourreau,
Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!

_Se relevant  demi._

Oh! que je voudrais bien qu'il pt m'entendre encore,
Sans pouvoir remuer!--

_Se penchant de nouveau._

     M'entends-tu? je t'abhorre!
Va voir au fond du fleuve, o tes jours sont finis,
Si quelque courant d'eau remonte  Saint-Denis!

_Se relevant._

 l'eau Franois Premier!

_Il prend le sac par un bout et le trane au bord de l'eau. Au moment o
il le dpose sur le parapet, la porte basse de la maison s'entr'ouvre
avec prcaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle avec
inquitude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et
reparat un instant aprs avec le roi, auquel elle explique par signes
qu'il n'y a plus personne l, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en
refermant la porte, et le roi traverse le fond du thtre dans la
direction que lui a indique Maguelonne. C'est le moment o Triboulet se
dispose  pousser le sac dans la Seine._

TRIBOULET, _la main sur le sac_.

Allons!

LE ROI, _chantant au fond du thtre_.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!

TRIBOULET, _tressaillant_.

     Quelle voix! quoi!
Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?

_Il se retourne et prte l'oreille, effar. Le roi a disparu; mais on
l'entend chanter dans l'loignement._

VOIX DU ROI.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!

TRIBOULET.

 maldiction! ce n'est pas lui que j'ai!
Ils le font vader, quelqu'un l'a protg,
On m'a tromp!--

_Courant  la maison, dont la fentre suprieure est seule ouverte._

Bandit!

_La mesurant des yeux comme pour l'escalader._

     C'est trop haut, la fentre!

_Revenant au sac avec fureur._

Mais qui donc m'a-t-il mis  sa place, le tratre?
Quel innocent?--Je tremble

_Touchant le sac._

     Oui, c'est un corps humain!

_Il dchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec
anxit._

Je n'y vois pas!--La nuit!

_Se retournant, gar._

     Quoi! rien dans le chemin!
Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!

_S'accoudant avec dsespoir sur le corps._

Attendons un clair.

_Il reste quelques instants l'oeil fix sur le sac entr'ouvert, dont il a
tir Blanche  demi._




SCNE IV.

TRIBOULET, BLANCHE.


TRIBOULET.

_Un clair passe; il se lve et recule avec un cri frntique._

     --Ma fille! Ah! Dieu! ma fille!
Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille  prsent!

_Ttant sa main._

Dieu! ma main est mouille!  qui donc est ce sang?
--Ma fille!--Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible!
C'est une vision! Oh! non, c'est impossible,
Elle est partie, elle est en route pour vreux.

_Tombant  genoux prs du corps, les yeux au ciel._

 mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rve affreux,
Que vous avez gard ma fille sous votre aile,
Et que ce n'est pas elle,  mon Dieu?

_Un second clair passe et jette une vive lumire sur le visage ple et
les yeux ferms de Blanche._

     Si! c'est elle!
C'est bien elle!

_Se jetant sur le corps avec des sanglots._

     Ma fille! enfant, rponds-moi, dis,
Ils t'ont assassine! oh! rponds! oh! bandits!
Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille!
Parle-moi! parle-moi! ma fille!  ciel! ma fille!

BLANCHE, _comme ranime aux cris de son pre,
entr'ouvrant la paupire et d'une voix teinte_.

Qui m'appelle?

TRIBOULET, _perdu_.

     Elle parle! elle remue un peu!
Son coeur bat, son oeil s'ouvre, elle est vivante,  Dieu!

BLANCHE.

_Elle se relve  demi; elle est en chemise, et tout ensanglante, les
cheveux pars. Le bas du corps, qui est rest vtu, est cach dans le
sac._

O suis-je?

TRIBOULET, _la soulevant dans ses bras_.

     Mon enfant, mon seul bien sur la terre,
Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?

BLANCHE.

     Mon pre!

TRIBOULET.

Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystre infernal?--
Je crains en te touchant de te faire du mal.
Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure?
Conduis ma main.

BLANCHE, _d'une voix entrecoupe_.

     Le fer a touch,--j'en suis sre,--
--Le coeur,--je l'ai senti...--

TRIBOULET.

     Ce coup, qui l'a frapp?

BLANCHE.

Ah! tout est de ma faute,--et je vous ai tromp.
--Je l'aimais trop,--je meurs--pour lui.

TRIBOULET.

     Sort implacable!
Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable!
Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi.
Dis!

BLANCHE, _mourante_.

Ne me faites pas parler.

TRIBOULET, _la couvrant de baisers_.

     Pardonne-moi.

Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!

BLANCHE, _faisant un effort pour se retourner_.

Oh!... de l'autre ct!... J'touffe!

TRIBOULET, _la soulevant avec angoisse_.

     Blanche! Blanche!
Ne meurs pas!

_Se retournant, dsespr._

     Au secours! quelqu'un! personne ici!
Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi?
--Ah! la cloche du bac est l, sur la muraille.
Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille
Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!

_Blanche fait signe que c'est inutile._

Non, tu ne le veux pas!--Il le faudrait pourtant!

_Appelant sans la quitter._

Quelqu'un!

_Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre._

     Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!

_Blanche agonise._

Oh! ne meurs pas! enfant, mon trsor, ma colombe,
Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien.
Ne meurs pas, je t'en prie!

BLANCHE.

Oh!

TRIBOULET.

     Mon bras n'est pas bien,
N'est-ce pas, il te gne!--Attends, que je me place
Autrement.--Es-tu mieux comme cela?--Par grce,
Tche de respirer jusqu' ce que quelqu'un
Vienne nous assister!--Aucun secours! Aucun!

BLANCHE, _d'une voix teinte et avec effort_.

Pardonnez-lui, mon pre... Adieu!

_Sa tte retombe._

TRIBOULET, _s'arrachant les cheveux_.

     Blanche!... Elle expire!

_Il court  la cloche du bac et la secoue avec fureur._

 l'aide! au meurtre! au feu!

_Revenant  Blanche._

     Tche encor de me dire
Un mot! un seulement! parle-moi, par piti!

_Essayant de la relever._

Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps pli?
Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte!
Blanche, as-tu pu quitter ton pre de la sorte!
Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre?  Dieu! pourquoi?

_Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des
flambeaux._

Le ciel fut sans piti de te donner  moi!
Que ne t'a-t-il reprise au moins,  pauvre femme,
Avant de me montrer la beaut de ton me!
Pourquoi m'a-t-il laiss connatre mon trsor?
Que n'es-tu morte, hlas! toute petite encor,
Le jour o des enfants en jouant te blessrent!
Mon enfant! mon enfant!




SCNE V

LES MMES, HOMMES, FEMMES _du peuple_.


UNE FEMME.

     Ses paroles me serrent
Le coeur!

TRIBOULET, _se retournant_.

     Ah! vous voil! vous venez, maintenant!
Il est bien temps!

_Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet  la main._

     As-tu des chevaux, toi, manant!
Une voiture? dis!

LE CHARRETIER.

     Oui.--Comme il me secoue!

TRIBOULET.

Oui? H bien, prends ma tte, et mets-la sous ta roue!

_Il revint se jeter sur le corps de Blanche._

Ma fille!

UN DES ASSISTANTS.

     Quelque meurtre! un pre au dsespoir!
Sparons-les.

_Ils veulent entraner Triboulet, qui se dbat._

TRIBOULET.

     Je veux rester! je veux la voir!
Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre!
Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?

_ une femme._

Madame, vous pleurez? vous tes bonne, vous!
Dites-leur de ne pas m'emmener.

_La femme intercde pour lui. Il revint prs de Blanche._
_Tombant  genoux._

      genoux!
 genoux, misrable, et meurs  ct d'elle!

LA FEMME.

Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle,
On va vous remmener.

TRIBOULET, _gar_.

Non, non, laissez!--

_Saisissant Blanche dans ses bras._

     Je crois
Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi!
Allez vite chercher du secours  la ville.
Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.

_Il la prend tout  fait sur lui, et l'arrange comme une mre son enfant
endormi._

Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas;
Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas
Tout le monde vous hait quand vous tes difforme;
On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe;
Elle m'aime, elle!--elle est ma joie et mon appui.
Quand on rit de son pre, elle pleure avec lui.
Si belle et morte! oh! non.--Donnez-moi quelque chose
Pour essuyer son front.

_Il lui essuie le front._

     Sa lvre est encor rose.
Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor
Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!
Elle tait blonde alors.--

_La serrant sur son coeur avec emportement._

      ma pauvre opprime!
Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aime!
Lorsqu'elle tait enfant, je la tenais ainsi.
Elle dormait sur moi tout comme la voici!
Quand elle s'veillait, si vous saviez quel ange!
Je ne lui semblais pas quelque chose d'trange!
Elle me souriait avec ses yeux divins,
Et moi je lui baisais ses deux petites mains!
Pauvre agneau!--Morte! oh! non, elle dort et repose.
Tout  l'heure, messieurs, c'tait bien autre chose.
Elle s'est cependant rveille.--Oh! j'attends,
Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!
Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne;
Je suis tranquille et doux, je n'offense personne:
Puisque je ne fais rien de ce qu'on me dfend,
On peut bien me laisser regarder mon enfant.

_Il la contemple._

Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!--
J'ai dj rchauff ses mains entre les miennes;
Voyez, touchez-les donc un peu!

_Entre un mdecin._

LA FEMME, _ Triboulet_.

     Le chirurgien.

TRIBOULET, _au chirurgien qui s'approche_.

Tenez, regardez-la, je n'empcherai rien.
Elle est vanouie, est-ce pas?

LE CHIRURGIEN, _examinant Blanche_.

     Elle est morte.

_Triboulet se lve debout d'un mouvement convulsif._

Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte.
Le sang a d causer la mort en l'touffant.

TRIBOULET.

J'ai tu mon enfant! j'ai tu mon enfant!

_Il tombe sur le pav._

FIN DU ROI S'AMUSE.


NOTES:

[1] Le mot est soulign dans le billet crit.

[2] La confiance de l'auteur dans le rsultat de la lecture est telle,
qu'il croit  peine ncessaire de faire remarquer que sa pice est
imprime telle qu'il l'a faite, et non telle qu'on l'a joue,
c'est--dire qu'elle contient un assez grand nombre de dtails que le
livre imprim comporte, et qu'il avait retranchs pour les
susceptibilits de la scne. Ainsi, par exemple, le jour de la
reprsentation, au lieu de ces vers:

_J'ai ma soeur Maguelonne, une fort belle fille_ _Qui danse dans la rue
et qu'on trouve gentille._ _Elle attire chez nous le galant une nuit._

Saltabadil a dit:

_J'ai ma soeur, une jeune et belle crature,_ _Qui chez nous aux passants
dit la bonne aventure;_ _Votre homme la viendrait consulter une nuit._

Il y a eu galement des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela
ne vaut pas la peine d'y insister.

[3] Voyez la prface de _Marion Delorme._







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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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