The Project Gutenberg EBook of Jacquine Vanesse, by Victor Cherbuliez

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Title: Jacquine Vanesse

Author: Victor Cherbuliez

Release Date: August 30, 2009 [EBook #29857]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VICTOR CHERBULIEZ

De l'Acadmie franaise

JAQUINE VANESSE

SIXIME DITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1906

Droits de traduction et de reproduction rservs.




JACQUINE VANESSE




I


...Vous me demandez qui est Mme Sauvigny et s'il est vrai que le fameux
docteur Oserel ait conu l'ide bizarre.... Le bruit court, dites-vous,
qu'ils s'pouseront avant peu. N'en croyez rien, madame. Le docteur
n'est pas un homme qu'on pouse, et Mme Sauvigny n'est pas de ces veuves
qui se remarient. Elle s'est fait une existence  son got, elle n'y
voudrait rien changer.

Pour savoir qui est Mme Sauvigny et ce qu'elle vaut, il faut l'avoir
longtemps pratique. Je connais des tourdis, et je suis du nombre, qui
ont pass plus d'une fois prs d'elle sans la remarquer. Elle-mme se
croit trs ordinaire, et elle ne ressemble  personne. Elle a de rares
qualits, et n'a pas grand mrite  les avoir: c'est la nature qui en
fait tous les frais. Elle emploie sa vie  faire le bien; ne l'en louez
pas; elle vous dirait de la meilleure foi du monde qu'elle ne s'occupe
que de se rendre heureuse, qu'elle ne cherche que son plaisir. Fille
unique d'un riche ngociant en tissus de la rue du Sentier, marie trs
jeune  un banquier qui ne l'tait plus, elle a perdu dans l'espace de
quelques annes son pre, sa mre, son mari, et  l'ge de vingt-cinq
ans, elle restait seule, sans enfants et sans devoirs,  la tte d'une
grosse fortune qui ne tarda pas  l'incommoder. Elle allgea sa charge
en se consacrant aux oeuvres de bienfaisance; elle a dsormais quelques
millions de moins  porter: vous voyez bien qu'elle ne cherche que ses
aises.

Elle possdait  quinze lieues de Paris une grande terre et un grand
chteau, qu'elle a converti, par pur gosme, en un asile de vieillards
des deux sexes. Elle le dirige en personne; elle a le gnie de l'ordre
et de l'administration, et on a toujours du plaisir  exercer ses
talents. Cette maison est un hospice modle; vous pouvez m'en croire:
vastes cours plantes d'ormes, jardins, vestibules, escaliers, magasin
aux provisions, pharmacie, cuisines, cabinets de bains, buanderies,
dortoirs et rfectoires chauffs  la vapeur, offices chauffs au gaz,
j'ai tout vu, tout admir, et particulirement la lingerie, qui est un
rve. Je ne m'tais jamais dout jusqu'ici qu'on pt rver devant des
armoires profondes, regorgeant de gros et de menu linge savamment
empil; il est vrai de dire que ce linge, blanc comme neige, fleure la
lavande et le mlilot. Voil les rcrations que se donne cette femme;
plus svre pour moi-mme, je ne m'en donnerai jamais de si coteuses.

Ses bons vieux et ses bonnes vieilles, qui sont vraiment sans faons,
l'ayant dpossde de son chteau, vince, mise  la porte, elle s'est
construit  l'autre extrmit de son grand parc un simple chalet.
Gardez-vous de la plaindre; si elle n'aime pas qu'on la loue, elle aime
encore moins qu'on la plaigne, et ce chalet, moiti briques, moiti
bois, o la maonnerie s'assortit agrablement avec la charpente, est
aussi confortable que rustique. Assis sur un soubassement de pierre de
taille, il occupe le milieu d'une terrasse borde de balustres et
ombrage de vieux tilleuls, au pied de laquelle passe une route et coule
une rivire. L'tage infrieur, flanqu de galeries  claire-voie, la
faade en pignon aigu, protge par un large avant-toit, les corniches
et les balcons des fentres gmines, les boiseries d'un beau rouge
fonc, tout dans cette demeure est frais, attirant et donne aux passants
envie d'entrer. Mme Sauvigny est une goste qui a du got, et, par
vanit sans doute, elle a voulu que son refuge et bon air, que personne
n'allt s'imaginer qu'elle s'tait dpouille pour ses vieillards.

Malheureusement, madame, qu'elles fassent le bien ou le mal, les femmes
sont des tres intemprants.  mon avis, Mme Sauvigny fait le bien avec
excs, elle a l'intemprance du coeur. Son hospice ne suffit pas  la
rendre heureuse. Qu'elle couru les grands chemins, par tous les temps,
pour visiter les pauvres et les malades des environs, soit! Si je
m'avisais d'y trouver  redire, elle me rpondrait que ce sont des
distractions utiles  sa sant, des exercices hyginiques, que la
charit qui court est son sport, comme le cheval et la bicyclette sont
les miens. Mais je lui en veux d'avoir attir dans ce pays le docteur
Oserel. Quoiqu'elle n'en convienne pas, ce fut une faute et une grande
complication dans sa vie.

Votre lettre m'a prouv que vous connaissiez de rputation le docteur
Oserel. Vous savez que ce savant praticien est un de ces chirurgiens de
province qui vont de pair avec les plus clbres de Paris, qu'il
excelle surtout dans le traitement des maladies de femmes qui relvent
de la mdecine opratoire. Mais peut-tre ignorez-vous que, quoique trs
mr, il appartient  la jeune cole. Ah! madame, que le ciel vous
prserve de tomber jamais dans ses mains redoutables! Il a daign
travailler  mon instruction; il m'a appris que, depuis la dcouverte
des anesthsiques, les chirurgiens, n'ayant plus besoin de se presser,
libres d'en prendre  leur aise, multipliaient les prcautions, que
leurs deux pratiques favorites taient le morcellement des tumeurs et
l'hmostase, ou arrt de l'hmorragie au moyen des pinces et appareils
de compression. On a chang tout cela. On estime que le point est
d'aller vite, d'pargner au patient l'puisement nerveux caus par les
longs tripatouillages et par la meurtrissure des tissus. On pose en
principe que _chi va presto va sano_. Mais, pour aller _presto_, il faut
que l'oprateur s'entende  travailler dans le sang, qu'il ait des mains
aussi subtiles que carnassires et des yeux au bout des doigts.

Le docteur Oserel est du nombre de ces oprateurs qui font en vingt
minutes ce que les plus habiles faisaient autrefois en une heure. On
assure que les patients s'en trouvent bien. Que le bon Dieu le bnisse!
On affirme aussi que, quelque amour qu'il ait pour son art, il n'opre
que dans les cas o il y a des chances srieuses de russite, que s'il
approuve les audacieux, il rprouve les tmraires. Bref, il ne souhaite
pas la mort de son prochain, c'est une justice  lui rendre, et, pour
tre tout  fait quitable  son gard, j'ajouterai que ce reprsentant
de l'cole du _fa presto_, qui n'a jamais l'esprit plus lucide que
quand la liqueur rouge coule  flots, n'est pas un homme rapace. S'il
tait riche, il oprerait pour le seul plaisir d'oprer; ne l'tant pas,
il ranonne les malades payants, mais il opre avec autant de plaisir
ceux qui ne paient point. Telles sont ses bonnes qualits; j'ai tout
dit, je pense avoir puis le sujet.

Madame, ils eurent bientt fait de s'entendre comme larrons en foire.
Elle l'avait fait venir d'Orlans pour examiner une de ses protges,
dont la maladie tait bizarre. Elle l'emmne djeuner au Chalet. En
sortant de table, elle lui fit visiter son asile de vieillards, qui
l'intressa peu: vieux ou jeunes, il ne s'intresse vraiment qu'aux gens
qui ont des tumeurs. Puis on fit le tour du parc, d'o la vue plonge sur
toute la valle. Le docteur s'enfona bientt dans une profonde rverie;
ce n'tait pas le paysage qui le touchait, car il s'cria tout  coup:
--Ah! madame, vous avez manqu votre affaire; c'tait une maison de
sant, une clinique chirurgicale qu'il fallait fonder ici. Qu'on serait
bien chez vous pour faire de la mdecine opratoire!

Il faut vous dire que dans son enfance il mena les oies aux champs. Il
lui en est rest quelque chose; les villes sont pour lui des prisons et
il est fermement convaincu qu'on n'opre bien qu'au village. L'endroit
lui parut offrir toutes les conditions dsirables. Le parc de Mme
Sauvigny et le village adjacent sont exposs au midi et adosss  un
plateau rocheux, qui les abrite contre les vents du nord; grce aux
manations d'une immense fort de chnes, de htres et de pins, l'air y
est plus salubre qu'ailleurs: les forts sont de puissants
antiseptiques. Le docteur avait pens  autre chose encore, il pense 
tout. Il s'tait dit que, si Mme Sauvigny consentait  passer un bail
avec lui, il serait le proche voisin de plusieurs petites villes trop
loignes de Paris pour que leurs habitants aillent s'y faire traiter,
et il comptait sur son gnie, sur sa renomme pour persuader  Paris de
lui envoyer, malgr la distance, des tumeurs  oprer.

Mme Sauvigny s'est rsolue sans peine  lui btir sa maison de sant,
qui est connue dans tout le pays sous le nom de maison Oserel, et dont
il paie un loyer drisoire. D'un commun accord, ils avaient insr dans
le contrat une clause portant qu'il donnerait des consultations
gratuites et rserverait un pavillon aux pauvres,  l'entretien desquels
elle pourvoit. Le corps de logis est habit par des pensionnaires, dont
elle ne s'occupe point; elle n'entendait pas se faire marchande de
soupes. Le docteur a pour premier ministre une vieille intendante, qui
fut sa mnagre depuis le jour o il perdit sa femme. On la dit fort
industrieuse, trs experte en son mtier; conseill par cette grie,
s'il fait des cures admirables, il fait aussi d'excellentes affaires;
c'est du moins le bruit public, mais on lui rend le tmoignage qu'il
acquitte religieusement ses charges. Il a gagn son pari, sa confiance
en son toile n'a pas t trompe: Paris ne tarda pas  venir, Paris
donne tant que cette anne il a d refuser du monde, et je ne serais pas
surpris qu'il ft en instance auprs de Mme Sauvigny pour qu'elle lui
agrandisse sa maison, dsormais trop troite.

Elle en passera par l, elle ne sait rien lui refuser. Comment
expliquer la dfrence, l'trange attachement qu'elle a pour lui? Il
faut croire que, trs curieuse de mdecine, elle aime  feuilleter ce
gros dictionnaire. Ce n'est pas tout: cette femme si dlicate, si fine,
fait  ce rustre l'honneur de le regarder comme son congnre. S'il a
gard les oies dans son enfance, elle est elle-mme la petite-fille
d'un paysan du Jura, dont elle prtend tenir beaucoup; elle croit 
l'atavisme; elle se sent, dit-elle, trs paysanne. Elle sait gr au
docteur d'tre un fils de la glbe et de sacrifier comme elle aux dieux
des champs et des bois.

Homme suprieur, tant qu'on voudra, ce grand faiseur de cures
miraculeuses est un affreux despote, possd du dmon de la jalousie. Il
dsire qu'elle lui appartienne, qu'elle soit sa chose, et il lui
reproche comme de criminelles infidlits toutes les occupations o elle
trouve son plaisir. Il est jaloux du ses vieillards, des penses et du
temps qu'elle leur donne, jaloux de ses relations de voisinage, des amis
qu'elle reoit, des pauvres qu'elle visite, de ses chiens, de ses chats,
de ses chevaux, de son jardin et de son jardinier, jaloux des livres qui
l'amusent et du mlilot qu'elle cueille pour parfumer sa lingerie,
jaloux des fleurs qu'elle regarde, jaloux de l'air qu'elle respire. Il
voudrait qu'elle n'et pas d'autre intrt dans la vie que celui qu'elle
porte  ses prouesses chirurgicales, aux normes fibromes qu'il enlve
par l'ouverture complte de la cavit abdominale. Que dis-je? il ne lui
suffit pas qu'elle s'intresse  ses laparotomies, il exige qu'elle y
assiste et qu'elle s'en mle. Vous n'imaginez pas les preuves, les
servitudes qu'il lui impose. Il a dcouvert qu'elle s'entendait mieux
que son interne  administrer le chloroforme, qu'elle endormait les
malades par enchantement, et dans tous les cas graves, il lui inflige
cette abominable corve. Je l'ai vue entrer dans la salle des oprations
aussi ple qu'un condamn qu'on trane  la guillotine; c'est par un
effort suprme de sa volont qu'elle surmonte son angoisse, commande 
ses nerfs et s'en fait obir. Je l'ai mainte fois exhorte  secouer le
joug; mais non, elle subira jusqu'au bout cette odieuse tyrannie. Le
monstre a russi  lui persuader que pour qu'il ait toute sa tte, il
faut qu'elle soit l, et elle se rsigne  tre l.

N'allez pas croire toutefois qu'elle se rsignerait  l'pouser. S'il
s'avisait de lui en faire la proposition, il essuierait, je gage, un
refus catgorique; mais il n'aurait garde de s'exposer  ce hasard. Tout
veuf qu'il soit, il est mari: il a pous la chirurgie, et il est trop
content de sa femme pour se soucier d'en avoir deux. Soyez certaine
d'ailleurs que, si monstrueux que soit son orgueil, il rend justice  sa
figure. pais, massif, grossirement quarri, la peau rugueuse, l'oeil
jaune et inquitant, je vous donne le docteur Oserel pour un des hommes
de France les plus laids. Avez-vous ainsi que moi relu rcemment _Don
Quichotte_? Vous souvient-il de cet cuyer du bachelier Samson Carrasco,
dont le nez informe et colossal pouvanta Sancho? Celui du docteur a cet
avantage qu'il n'est pas en carton et qu'il est trs expressif; il lui
sert  manifester tous ses sentiments, ses joies superbes, ses chagrins,
ses dpits, ses soupons, ses transports jaloux. Non, ce n'est pas un
nez, c'est quelque chose qui ressemble  la trompe charnue et rtractile
d'un tapir. Songez aussi que notre homme a cinquante ans sonns et en
parat soixante, qu'elle en a trente-cinq, que dans ses bons jours, ses
yeux de brune claire en ont seize, que son sourire n'en a jamais plus de
vingt, qu'elle a des gaiets d'enfant, et que vous chercheriez vainement
un cheveu gris sur cette tte srieuse, qui caresse parfois des chimres
et  laquelle les fardeaux lourds sont aussi lgers qu'un roitelet  la
branche o il se pose. Y pensez-vous, madame? En bonne foi, vous
voudriez donner cette adorable femme, corps et me, au plus maussade des
pachydermes! J'en ai jur par mon piano, ce crime ne se commettra pas!

D'ailleurs, je vous le rpte, pourquoi se remarierait-elle? Quoi qu'il
en dise, malgr son horreur pour les grandes villes, M. Oserel finira
par s'tablir  Paris, seul thtre qui soit digne de ses exploits. Elle
aimait beaucoup Paris, elle ne le regrette pas. Quand elle y tait, elle
pensait quelquefois  des boeufs dont le mugissement l'appelait,  des
prs verts ou  des champs jaunes, qui lui faisaient signe d'accourir;
depuis qu'elle est au village, elle n'a jamais rv  la loge qu'elle
avait jadis  l'Opra. Et voil ce que c'est que d'avoir eu un
grand-pre qui mettait sa gloire  tenir d'une main ferme le manche de
sa charrue! Le monde ne lui manque point; elle est heureuse,
parfaitement heureuse; elle n'a pas un moment d'ennui. Son hospice, ses
pauvres, des registres  revoir, des comptes  apurer, des projets, des
plans, des devis, des malheurs consols, des misres soulages, qui
apprennent  sourire, voil ses spectacles, ses ftes et ses dlices. En
vrit, si beaucoup de femmes entendaient ainsi la vie, la question
sociale serait bientt rsolue.

L'amour des champs est contagieux, parat-il, et il commence  me
gagner. J'ai trouv  louer ici une cabane et un enclos, qui s'appelle
l'Ermitage, et aussi vrai que Mme Sauvigny se sent paysanne, je me sens
devenir ermite. Le docteur affirme qu'on n'opre bien qu'au village,
elle dclare que c'est l seulement qu'on est heureux. Je ne sais qu'en
penser, mais je suis tent de croire qu'il y a dans ce pays un charme
mystrieux qui agit surtout sur les musiciens, et qu'ils y composent de
bonne musique. tre inspir si loin de vous! Cela tient du miracle. Je
m'tais promis de vous dire que je prissais d'ennui; je veux tre
franc, madame, je ne m'ennuie pas.

Voil ce que le jeune, brillant et dj clbre compositeur Valery
Saintis crivait le 23 aot 189...  la comtesse de R..., qui cette
anne avait cherch en vain  l'attirer dans sa villa de Trouville, o
l't d'avant il avait fait un long sjour. La maison tait pleine, et
cependant sa place restait vide. Ce grand musicien tait un merveilleux
pianiste, d'une prodigieuse mmoire, et si l'envie lui en venait, un
improvisateur incomparable, grande ressource pour les jours de pluie,
sans compter que l'homme tait un charmeur. Sa figure sans traits, d'un
dessin plus agrable que correct, semblait comme inacheve et avait le
mystre d'une esquisse, mais d'une esquisse de matre. Ses cheveux d'un
blond dor, sa bouche grasse et sensuelle, son front large, puissant, o
se jouait un rayon, ses yeux d'un bleu dur, qui s'adoucissaient
subitement, la mousse ptillante de folie qu'il avait parfois dans le
regard, le signalaient  l'attention. Sa voix chaude, sa parole
vibrante, les sductions de son sourire lui avaient valu de glorieux
triomphes. Il avait reu de la nature le don de croire et de persuader,
et quoiqu'il se passt plus de choses dans son imagination que dans son
coeur, on s'y trompait et il s'y trompait lui-mme.

Les hommes le gotaient peu; ils le souponnaient vaguement de les
mpriser. C'tait une fausse apparence, il n'tait ni fat ni
malveillant. Il avait une haute ide de lui-mme; mais son orgueil
dbonnaire se consolait facilement des victoires d'autrui; les siennes
lui suffisaient, et, se jugeant hors de pair, les comparaisons
chagrines n'empoisonnaient point sa vie. L'attaquait-on, la riposte
tait vive, mais il mlait toujours quelque grce  ses impertinences.
Quand son amour-propre n'tait pas en jeu, il tait bon prince,
serviable, gnreux, obligeant; il savait se dranger, et il tenait ses
promesses. Son amiti n'tait point un de ces figuiers striles que le
Christ condamnait au feu.

Si les hommes se dfiaient de lui, les femmes lui faisaient fte, lui
prodiguaient les attentions, les avances, les paroles flatteuses. Il
savourait ce nectar; il ne dtestait pas la cajolerie, mais il ne s'en
contentait point; en matire de sentiment, il cherchait le rel, le
solide. Il avait de fougueux dsirs, et ds que ses fougues le
prenaient, il devenait entreprenant, audacieux jusqu' la tmrit. Il
s'tait acquis la rputation d'un homme dangereux, et les femmes les
plus rsolues  rsister ne sont pas fches d'avoir  se dfendre.

Mme de R..., dsole que par un inconcevable caprice il ne se ft pas
rendu  ses pressants appels, s'tait demand quelle tait la raison
secrte, l'aventure de coeur qui retenait dans une solitude, dans un
dsert, cet homme si rpandu et si sociable, car les belles dames sont
disposes  croire que les endroits o elles ne sont pas sont des
dserts. Elle tait alle aux renseignements, et soit hasard, soit
divination, elle avait rencontr juste dans ses conjectures. La lettre
qui fut lue ce soir-l,  haute voix, devant une nombreuse assistance,
leva ses derniers doutes. Chacun la commenta, dit son mot. On dcida
d'un commun accord que M. Saintis tait perdument amoureux de Mme
Sauvigny, que c'tait l le charme mystrieux qui le retenait prisonnier
en Seine-et-Marne, et la cause de son mauvais vouloir contre le fameux
docteur Oserel.

On n'tait pas content de lui, on se vengea de cet infidle en discutant
son talent.

Qu'il en ait beaucoup, dit un membre de l'Acadmie des Beaux-Arts,
personne n'en doute. Donnera-t-il jamais tout ce qu'il est capable de
donner? C'est une autre question. La vie lui a t trop facile. Il avait
des rentes, une sant imperturbable, l'humeur foltre, le vin gai et le
ferme dsir de se rendre heureux, sans trop regarder aux moyens. Il n'a
pas contract l'habitude des grands efforts, de ces tourments
volontaires qui sont le secret du gnie: c'est la souffrance qui nous
rvle  nous-mmes. Les enfants ne font pas leurs dents sans souffrir,
et les oiseaux sont malades pendant la mue. L'existence des vrais
artistes a sa crise invitable, douloureuse, qui les perd ou qui les
sauve. Ils se sont mis en rgle avec le pass, ils ont appris les
traditions et le mtier, il leur reste  se chercher et  se trouver.
Dresss, faonns par un matre, ils furent quelque temps de serviles
imitateurs: il faut avoir servi pour mriter d'tre libre, il faut
s'tre donn pour avoir le droit de s'appartenir. Raphal et Van Dyck,
Mozart et Beethoven ont parl une langue apprise avant de trouver la
leur. Tout vritable artiste est un esclave affranchi. Je crains que
Valery Saintis ne s'affranchisse jamais qu' moiti de la servitude
trangre. On ne peut dire qu'il ait eu un matre, il en eut vingt,
qu'il admirait tous, sans en prfrer aucun. Tant d'quit faisait
honneur  la rectitude de son jugement; mais il est bon qu'un jeune
homme,  l'ge des draisons, ait t rsolument, passionnment injuste,
qu'avant de dire: J'aime Platon, j'aime encore mieux la vrit, il
ait commenc par sacrifier la vrit  Platon. Ce beau papillon a
coquet avec toutes les fleurs. Il sait ses classiques par coeur, et le
piano que voici m'est tmoin qu'il rend les styles les plus divers avec
une gale perfection. Je crains vraiment qu'il n'ait trop de souplesse
et trop de mmoire, et je le souponne de prendre quelquefois des
rminiscences pour des inspirations. On a dit d'un clbre jacobin qu'il
avait une facilit meurtrire  revtir la nature d'autrui. Notre ami
Saintis a une facilit excessive  s'approprier les procds et le gnie
des autres. Le jour viendra-t-il o, dgorgeant ses souvenirs d'rudit,
il sera tout  fait lui-mme, pleinement et sans mlange? Je le souhaite
pour sa gloire et pour notre bonheur.

Mme de R... le regarda de travers; elle n'admettait pas qu'on toucht 
son Saintis, dont elle adorait le talent. Elle n'eut garde de relever
les assertions blasphmatoires de ce censeur hargneux et disert. Les
femmes ne discutent point; mais, aprs qu'on a tout dit, elles rptent,
comme Galile: _E pur si muove!_

Cette femme, qui se croit ordinaire, nous l'a pris, dit-elle avec
mlancolie, en froissant la lettre dans sa main; il est perdu pour nous.

--Et soyons de bonne foi, nous aurons peine  le remplacer, dit la
baronne de B.....

Il y avait parmi les htes de la comtesse un juge d'instruction, beau
parleur, grand conteur d'anecdotes,  la mine fringante,  l'esprit
pinc. Il tait seul  ne point s'affliger de la dsertion de
l'infidle, qui, l'anne prcdente, lui avait caus des chagrins, en le
condamnant  ne jouer que les seconds rles. Il ne faut jamais deux coqs
dans un poulailler.

C'est votre faute, mesdames, dit-il avec un peu d'aigreur, vous l'avez
trop gt. S'il nglige ses devoirs et ne suit que sa fantaisie, vous
devez vous en prendre  vous. Mais vous pouvez vous rassurer, il vous
reviendra. Mme Sauvigny me parat tre une de ces places qu'on n'emporte
pas d'emble; pour peu que le sige trane, il se rebutera;  sa
manire, comme le docteur Oserel, il appartient  l'cole du _fa
presto_. Soyez certaines que vous le reverrez avant peu, et surtout ne
craignez pas qu'il vous fasse l'affront d'pouser telle veuve dont le
sourire a vingt ans. Il aimerait mieux se pendre que de renoncer  sa
vie de garon. Vous la lui rendez si douce! Vous l'touffez sous les
roses.

La semaine d'aprs, M. Valery Saintis recevait de Trouville un billet
trs court, ainsi conu: Vous tes un ingrat, et si je m'en croyais, je
ne vous reverrais de ma vie. Cette menace ne l'mut point. Il descendit
dans son jardin, contempla ses pruniers, couverts de reines-Claude aussi
dores que ses cheveux. Il en mangea, en se disant:

Cette chre comtesse ne s'en croira pas; je la reverrai quand il me
plaira de la revoir.

Dans ce moment,  trois kilomtres de l, le docteur Oserel venait
d'achever une hystrectomie, qui lui avait donn quelque souci. Il
apprhendait des complications; il craignait aussi que le sujet ne ft
rebelle au chloroforme, et il avait exig que ce ft Mme Sauvigny qui
l'endormt. Tout avait march  souhait; ils taient heureux l'un et
l'autre. Il avait allum une cigarette, et on assure que la premire
cigarette que fume un oprateur, aprs s'tre lav les mains, a une
saveur exquise. De son ct, elle tait aussi contente qu'on l'est
d'habitude quand on s'est acquitt d'une corve, tir  sa gloire d'une
affaire dsagrable qui vous faisait peur: rien n'est plus propre 
rafrachir le sang.

Ds qu'il eut fini sa cigarette, elle emmena le docteur djeuner au
Chalet. Jusqu'au dessert, il lui expliqua savamment ce qu'avait eu de
particulier l'opration du jour, en raconta d'autres qui semblaient
identiques et ne l'taient pas, cita des faits, baucha des systmes,
lui fit un cours d'anatomie; elle coutait avec recueillement, avec
dvotion, en se reprochant de ne pas tout comprendre. Ils prirent le
caf dans une petite loge ou mniane en avant-corps, aux pans coups,
construite en cul-de-lampe, laquelle avait vue sur la terrasse et sur la
route qui longeait la rivire. Le docteur avait entam un second
discours; il parlait avec feu de certains changements que, sur le
conseil de son intendante, il se proposait d'introduire dans le train de
sa maison. Si attentive qu'elle ft, elle eut une distraction: elle
avait cru entendre le trot d'un cheval, qu'elle souponnait d'tre une
jument blanche. Elle se leva; elle ne s'tait pas trompe. Le cavalier
lui fit face et la salua; elle rpondit par un sourire. Il
l'interrogeait des yeux, il semblait dire: tes-vous seule? Au mme
instant, il vit apparatre la grosse tte du docteur, qui s'tait lev,
lui aussi, et le regardait. Il salua une seconde fois et partit  franc
trier.

J'aurais pari que c'tait lui, grommela le docteur.

Il se rassit et tambourina une marche guerrire sur l'un des bras de son
fauteuil. Elle devinait au froncement de ses narines qu'il couvait une
colre.

Madame, dit-il enfin, au risque de vous dsobliger, je vous dclare que
vous tes  la fois la plus admirable et la plus tonnante des femmes
que je connaisse.

--Je vous dispense, rpondit-elle en riant, de m'expliquer ce que je
puis avoir d'admirable; dites-moi tout de suite en quoi je vous tonne.

--Non, je n'courterai pas ma harangue; eh! que diable, qui dit le mal
doit dire le bien, et quand les pilules sont amres, c'est bien le moins
qu'on les dore. J'ai toujours admir la justesse et la sret de votre
coup d'oeil, la solidit de votre jugement. Si vous endormez si bien les
malades, c'est que vous discernez les cas, que vous avez la science des
doses, et que vous gardez votre sang-froid. Tout  l'heure, nous avons
eu un moment difficile; mon interne, qui manque de temprament, a failli
perdre la tte; vous aviez toute la vtre. Vous possdez, madame, un
grand bon sens naturel, fortifi par l'ducation et par la religion que
vous a donne le hasard de votre naissance. Elle vous a accoutume de
bonne heure  tout examiner et  retenir ce qui est bon. Je vous crois
trs attache  votre confession; si vous pratiquez peu, ce n'est pas
votre faute, il n'y a pas de temple dans les environs. Et cependant, si
bonne protestante que vous soyez, autre preuve de bon sens, vous tes la
tolrance mme.

--Le vilain mot! fit-elle. Je ne tolre pas, je respecte.

--Il est dj bien beau de tolrer; il y a tant d'intolrants, tant de
sots, qui trouvent leur tte si bien taille qu'ils voudraient que
toutes les autres fussent faites sur ce patron! Vous avez montr qui
vous tiez le jour o vous avez rsolu de confier  des religieuses le
service de votre asile. Vous aviez su comprendre que les surveillantes
laques ont des attaches au dehors, des intrts de famille qui les
distraient de leurs fonctions, que, comme on l'a dit, elles ont
rarement cette tenue, cette rigoureuse propret, cet esprit d'ordre que
les religieuses acquirent par la discipline des couvents.

--Mes bonnes petites soeurs, dit-elle, ont l'amour de la rgle, parce
qu'elles croient  quelque chose.

--Votre action gnreuse, madame, a t rcompense. Lorsque le cur de
votre village, l'abb Blands, eut appris qu'une hrtique, qu'on disait
trs riche et d'humeur trs librale, venait s'tablir  poste fixe dans
sa paroisse, il prvit en homme d'esprit qu'elle y ferait la pluie et le
beau temps. Il s'inquita, vous fit une guerre sourde, sema des bruits
fcheux, adjura ses ouailles de se tenir en garde contre la dangereuse
sductrice. La guimpe blanche de vos religieuses et la jolie chapelle
que vous leur avez btie l'ont subitement amadou, et vous tes, vous et
lui, dans les meilleurs termes,  ce point que, s'il en faut croire la
chronique, ce prtre zl ne se fait aucun scrupule de mettre lui-mme
la sductrice  contribution.

--Je vous en prie, docteur, interrompit-elle, dites-moi ce que j'ai
d'tonnant.

--Nous y venons. Un peu de patience! vous ne perdrez rien pour avoir
attendu. Mais je tiens  vous dire une fois de plus que j'admire
infiniment votre perspicacit et votre esprit de conduite. Vous sparez
la balle d'avec le grain. On vous trompe difficilement. Les solliciteurs
qui assigent votre porte et vos oreilles n'ont qu' se bien tenir; vous
n'tes dupe ni des histoires, ni des visages. Si bonne que vous soyez,
vous savez dans l'occasion conduire les fausses misres, et quoique les
refus vous cotent, vous dites quelquefois non, et j'ai cru remarquer
que ce _non_ protestant tait plus net, plus dcisif, plus premptoire
qu'un _non_ catholique.

Il contempla un instant ses mains, ses longues, ses larges mains, qui
savaient se faire toutes petites et souples comme des anguilles quand
elles vaquaient aux dlicates et sanglantes besognes de leur mtier.
Puis, haussant la voix:

Eh bien! madame, puisqu'il faut enfin vous le dire, je m'tonne qu'une
femme si avise, si raisonnable, si clairvoyante, si judicieuse, si
habile  distinguer les chiens d'avec les loups et  discerner les vrais
pauvres des faux, qu'une femme qu'on n'abuse point, qui ne prend jamais
le change, soit dans certains cas d'une si dplorable crdulit.

--Dans quels cas? demanda-t-elle.

--Dans tous les cas de conscience, dont vous avez la fureur de vous
occuper. Il faut que cela sorte, il y a beau jour que je ronge mon
frein. Eh! madame, toutes les peines que vous vous donnez pour assainir
le corps de votre prochain, le bon Dieu vous en tiendra compte, et quand
vous m'aidez  oprer une tumeur, vous vous employez  une oeuvre pie et
mritoire. C'est un genre d'oprations qui produit de visibles
rsultats. Mais les tumeurs de l'me, sacrebleu! laissez au ciel le soin
de les gurir. Je donnerais ma main  couper que de tous les genres de
charit, c'est encore celui qui vous intresse le plus. Vous n'tes pas
fche qu'il y ait des mes malades; vous avez tant de plaisir  les
dorloter,  les panser! Vous ne savez pas encore que le Maure entre noir
au bain, que noir il en ressort; vous croyez  l'efficacit des bonnes
paroles, et c'est ainsi que vous tes tour  tour la plus raisonnable et
la plus chimrique des femmes.... Madame, excusez-moi, je ne crois pas
aux cures d'mes. J'ai cinquante ans, et je vous affirme qu' ma
connaissance il n'en est pas une qui ait russi.

--C'est une opinion trs contestable, rpliqua-t-elle, en hochant la
tte. Mais  quel propos me faites-vous cette grosse querelle?

-- propos du jeune homme qui tout  l'heure faisait caracoler sous
votre fentre une jument blanche. Puisse-t-elle avoir les parvins ou
devenir lunatique!

--Pauvre bte! que vous a-t-elle fait? Il ne vous suffit donc pas d'tre
dur aux humains?

Et aprs un silence:

Vous n'aimez pas M. Saintis, et c'est un tort que je vous reproche.

--M'autorisez-vous, une fois pour toutes, une bonne fois,  vous parler
librement de lui? S'il me dplat, c'est que je n'ai de got que pour
les gens srs, et je regrette que vous vous plaisiez tant dans sa
compagnie. Qu'il soit un grand musicien, c'est possible; je ne m'y
connais gure. La musique, j'en conviens, est pour moi le plus obscur
des grimoires, une impntrable nigme, dont ma pauvre intelligence a
renonc depuis longtemps  trouver le mot. Le seul instrument que je
comprenne est le tambour; celui-l du moins dit clairement ce qu'il
pense. Mais je veux que M. Saintis ait autant de gnie qu'il lui plat
de le croire: vous voyez que je lui fais bonne mesure, que je ne lui
refuse rien. Il m'est tomb l'autre jour sous les yeux un article de
journal plein d'allusions malignes  ses bonnes fortunes, aussi
clbres, parat-il, que ses opras, et je trouve en vrit qu'il vient
trop souvent ici.

Et, roulant les yeux, il ajouta d'un ton presque tragique:

Prenez-y garde, madame; je suis tourment de l'ide qu'il finira par
vous compromettre.

Elle ne put s'empcher de sourire, pendant qu'une lgre rougeur lui
montait aux joues. L'ide du docteur lui semblait bizarre, baroque, et
mme un peu comique. Qu'on pt la compromettre, que ses vieillards et
ses pauvres fussent capables de se mettre en tte qu'elle avait une
aventure, quelle invraisemblance! quelle normit! Cependant,  y bien
rflchir, cette ide norme avait son ct flatteur. Un homme de sens
rassis, tel que le docteur Oserel, trouvait donc qu'elle tait encore
une assez jolie femme pour qu'on pt croire, s'imaginer.... Il lui
faisait beaucoup d'honneur, et c'est pourquoi elle avait en mme temps
souri et rougi.

Qu'avez-vous  rpondre? reprit-il.

--Beaucoup de choses. Et d'abord, vous ne savez pas, mon bon monsieur,
que M. Saintis a t mon ami d'enfance, que nous sommes ns tous deux au
Sentier, lui dans les soieries, le demi-gros, le rassortiment, moi dans
les tissus, dans le gros, que nos familles taient intimement lies, que
je ne vais jamais  Paris sans passer au moins une demi-journe avec sa
soeur, Mme Leyrol. Autre dtail: avant d'acheter son chteau, mon pre
louait une villa  Louvecienne, et le petit Valery Saintis y a fait de
nombreux sjours. Nous allions ensemble  la maraude; nous avons croqu
tte  tte des pommes vertes, clandestinement cueillies chez le voisin,
ce qui leur donnait un got particulier. Ce sont l des complicits qui
unissent deux coeurs  jamais. Je l'appelais mon petit Valery, il
m'appelait Lolotte.

--Et vous appelle-t-il encore Lolotte?

--Non, le respect est venu. Pendant que je devenais respectable, il a
fait un chemin fort brillant dans le monde, et, j'en conviens, je me
sens flatte d'tre l'amie d'un homme clbre; si vous-mme vous
l'tiez moins, peut-tre me seriez-vous plus indiffrent; les femmes
sont si vaniteuses! Mais ce qui me touche plus encore que sa renomme,
c'est son talent. Je ne suis pas comme vous; sans tre musicienne,
j'aime passionnment la musique; elle me dtend, me dlasse.  peine M.
Saintis s'est-il assis devant mon piano et laisse-t-il courir ses doigts
sur le clavier, mes fatigues, mes soucis s'vanouissent; nous en avons
tous et nous sommes heureux de les oublier. En l'coutant, il me semble
que la vie est une histoire qui finit bien.

--Est-ce l vraiment tout ce qui se passe entre vous? Allez, madame, on
n'en fait pas accroire  un vieux mdecin. Avouez que cet homme de gnie
se complat  dvider devant vous son cheveau trs compliqu, qu'il
vous conte avec une joie secrte ses nombreux pchs, que vous ne perdez
pas un mot de ce qu'il vous dit, que son cas vous parat intressant,
que vous lui prodiguez les sages conseils, que vous vous tes promis de
le convertir, qu'il feint une contrition qu'il ne ressentira jamais, que
vous lui imposez de douces pnitences, et qu'il n'a pas besoin de les
accomplir pour que vous lui donniez l'absolution. Selon moi, le grand
tort de la morale chrtienne est de glorifier le repentir; le vrai
repentir, madame, est aussi rare que l'oiseau bleu.... Ai-je devin
juste? Est-il vrai que depuis trois mois que votre ami d'enfance est
venu planter sa tente dans ce pays, vous vous livrez souvent  ces
savoureux et prilleux entretiens, qui remplacent avec avantage les
pommes vertes d'autrefois? J'envie son sort; heureux les pcheurs qui se
confessent  vous!

--Quand on est un homme de science, reprit-elle, d'un ton grave, on doit
se piquer d'tre exact. M. Saintis n'est dans ce pays que depuis six
semaines, et vous savez que je suis trs occupe, qu'on me drange 
tout moment, qu'il n'est pas toujours facile de s'entretenir seul 
seule avec moi.... Au surplus, docteur, est-il dfendu aux femmes
d'avoir, comme vous autres, leurs secrets professionnels?

Il se leva brusquement et n'attendit pas d'tre  la porte pour se
coiffer de son chapeau  grands bords.

Eh! parbleu, de quoi vais-je me mler? Sont-ce l mes affaires?
Pardonnez, madame, son indiscrtion  un vieux radoteur, qui retourne
voir ses opres, moins intressantes  coup sr qu'un grand musicien
qui s'amusa beaucoup.

 ces mots, il partit sans lui avoir donn la main; cela arrivait
quelquefois. Elle releva une mche de ses cheveux chtains qui s'garait
souvent sur son front, s'accouda sur l'appui de la fentre, et comme il
traversait la terrasse, avanant la tte:

Docteur, mon bon docteur, lui cria-t-elle, je ne suis ni admirable, ni
tonnante.

Il ne rpondit point; il se contenta de hausser deux fois de piti ses
larges et puissantes paules, et doubla le pas.

N'ayant jamais t amoureux, il dpensait son fonds de jalousie inne
dans ses amitis, qui taient ses romans; c'est ainsi qu'il payait son
tribut  l'humaine faiblesse. Il avait chagrin Mme Charlotte Sauvigny,
qui aurait voulu que ses amis s'aimassent comme elle les aimait; elle
leur en demandait trop, et puis, s'ils se jalousaient, elle y tait,
malgr elle, pour quelque chose: nature contenue, rserve, discrte,
ses moindres attentions avaient beaucoup de prix; il tait naturel qu'on
se les disputt.




II


Si, quelques mois auparavant, on avait annonc  M. Saintis que,
plantant l ses belles amies, il irait s'installer dans un lieu
solitaire, en pleins champs, au bord d'une route o il passait plus de
voitures de roulier et de chariots de foin que d'quipages; que, pendant
toute une saison ou mieux encore durant toute une anne, il ne
quitterait que de loin en loin et pour affaires pressantes sa thbade
si cruellement tranquille; qu'il y serait pauvrement log, qu'il
habiterait une maison de paysan, sans autre socit quotidienne que
celle de son valet de chambre, d'une cuisinire loue dans le pays, d'un
grand tilleul, de deux pruniers, de quelques groseilliers  maquereau,
de cinq ou six poules, d'une lapine toujours prs de mettre bas, d'un
carr de choux, d'une chatte et d'une vieille girouette rouille, qui
grinait lamentablement en tournant, mais qui par bonheur ne tournait
presque jamais; si on l'avait assur que, dans sa profonde retraite, il
n'aurait pas un moment d'ennui, qu'il travaillerait d'arrache-pied,
emploierait ses jours et ses longues soires  composer un opra et, par
manire de passe-temps, des concertos et des lgies pour piano, mais
qu'il changerait sa mthode de travail, que dornavant grand plucheur
et devenu svre  lui-mme, il rpterait sans cesse: C'est bien, et
pourtant ce n'est pas encore cela; si quelqu'un lui avait dit comment
il amuserait ses loisirs et que sa principale, sa seule rcration
serait de se rendre  cheval ou  bicyclette dans une villa distante de
trois kilomtres, laquelle n'aurait pas d'autres ftes  lui offrir que
les divertissements qu'on peut trouver dans un hospice de vieillards et
dans une salle d'oprations, il aurait srement trait le prophte
d'imposteur.

L'hiver de l'anne prcdente, il avait remport une de ces victoires
qui font poque dans la vie, qui dcident d'une destine. Jusqu'alors,
il n'tait gure connu que des amateurs de concerts et des gens du
mtier, lesquels faisaient grand cas de quelques-unes de ses
compositions pour piano ou pour orchestre, en louaient la savante et
ingnieuse facture. Il commenait  peine  percer, le grand public
s'obstinait  ignorer son nom, et il n'tait pas homme a se contenter de
sa gloire obscure. Il prparait un coup, c'tait son expression; paroles
et musique, il composait secrtement un opra en quatre actes, intitul
_l'Alcade de Zalamea_, dont il avait emprunt  Calderon le sujet et
l'intrigue. Un marchal du second Empire assurait que, pour russir, il
faut possder trois choses: le savoir, le savoir-vivre, le savoir-faire.
Valery Saintis les avait toutes les trois, et il y joignait le bonheur,
qui est peut-tre la plus prcieuse de toutes. La premire fois qu'il
frappa  la porte de l'Opra-Comique, il fut reu, et ce qui est plus
extraordinaire, aussitt reu, il fut jou. Un soir,  huit heures, il
tait encore un ignor;  minuit, il tait un homme clbre. Une salle
enthousiaste, emballe, dlirante avait fait une ovation  _l'Alcade_,
tmoign par ses frntiques applaudissements qu'elle tenait cet opra
pour un chef-d'oeuvre et l'auteur pour un grand musicien. En ralit,
c'tait une oeuvre pleine de promesses, jeune, charmante, souvent
exquise, parfois puissante, mais ingale et incomplte. Qu'importe? Il y
a des dfauts qui plaisent, et, quelque bonne fe lui venant en aide, il
avait obtenu un de ces succs rares, excessifs, fous, que les ennemis
traitent tout haut de scandaleux, que les amis dclarent tout bas
inexplicables.

Les grands bonheurs se paient. Les hommes du mtier qui trouvaient
injuste qu'il ne pert pas s'indignaient qu'il et trop perc. La
critique se montra malveillante, grincheuse. Les plus indulgents de ses
juges lui reconnaissaient une remarquable virtuosit, la science de
l'instrumentation, certaines qualits mlodiques et l'entente des
dveloppements; ils vantaient certain solo de hautbois qui avait ravi en
extase les premires loges et qu'on avait triss; mais ils accusaient ce
jeune homme trop heureux de s'amuser  la moutarde, aux curiosits de
l'art, aux effets d'orchestre, aux combinaisons de timbres, aux
sonneries de trompettes, aux carillons de cloche, de mler  ses
nouveauts trop d'archasmes, d'tre plus industrieux que vraiment
personnel. Un autre disait: C'est du Mozart, du Weber, du Gounod, du
Verdi; ce sera, quand vous voudrez, du Schumann, du Brahms ou du Wagner;
ce ne sera jamais du Saintis. Le poisson n'est pas de lui, il y met sa
sauce. Ce feuilletoniste venimeux n'ajoutait pas qu'il et donn vingt
palettes, une pinte de son sang pour trouver la recette de la sauce
Saintis, qui allchait si fort un public pm. Un troisime crivait:
Ce n'est pas, comme on le prtend, un gnie, ce n'est qu'un habile
sans convictions, qui met toutes ses voiles au vent.  quelle cole
appartient-il?  celle du succs.

Ces pigrammes l'affectaient peu; il tait si content, si radieux! Il
pensait  ce qu'avait dit Voltaire de l'insecte qui dpose ses oeufs
dans le fondement des chevaux; cela les incommode, mais ne les empche
pas de courir. Son _Alcade_ faisait salle comble; on avait vu rarement
pareille vogue; c'tait une fureur, la feuille de location en
tmoignait. Il se sentait hors d'insulte et hors d'atteinte, et il avait
toutes les femmes pour lui. Comme le disait un certain juge
d'instruction  la comtesse de R..., elles l'touffaient sous les roses;
ce supplice lui semblait dlicieux. On ne pouvait lui pardonner son
insolent, son indcent succs, et on lui enviait ses bonnes fortunes; on
lui en prtait d'tourdissantes; on prtendait que ce sultan jetait le
mouchoir.

Dix-huit mois durant, ce fut une ivresse; mais il avait trop de vrai
talent pour se griser plus longtemps de fume. Il entra un jour dans un
caf o des inconnus parlaient de lui; l'un d'eux disait:

Vous verrez qu'il ne fera plus rien, qu'il n'avait qu'un opra dans le
ventre.

Une petite goutte d'eau froide suffit quelquefois pour calmer subitement
un gaz en effervescence. L'inconnu en avait menti; il se sentait capable
de pondre beaucoup d'oeufs, d'tonner amis et ennemis par sa fcondit.
Une lgende du Nord qu'on lui avait conte avait fait travailler son
esprit, lui avait suggr une ide, un sujet, un plan: cette fois
encore, il serait son propre librettiste, et cela s'appellerait _la
Roussalka_, et ce serait une belle chose. Il savait que les envieux
l'attendaient  son second opra, que le public est sujet aux retours,
qu'il se paie de ses excs d'indulgence par d'injustes svrits. Il se
promit de ne point se presser, de prendre son temps, de donner cette
fois toute sa mesure, de faire une oeuvre irrprochable, qui fermerait la
bouche  la critique. Ce sage qu'on croyait fou se promit aussi de se
mettre en garde contre Paris et ses dissipations; ce pays lui tait
funeste, ce n'tait pas un lieu de recueillement, et il avait besoin de
se recueillir. Il rsolut de s'arracher aux tentations du diable, aux
jardins d'Armide, de faire une retraite, de s'en aller trs loin, de
s'expatrier pour un an. O irait-il? Peut-tre aux les Balares, 
moins qu'il ne pousst jusqu'aux Canaries; un matre lui en avait donn
l'exemple. Il commenait dj ses prparatifs, quand un heureux hasard
le fit changer de rsolution et revenir a toutes jambes des Canaries.

Il avait fort nglig son amie d'enfance. Elle s'tait marie  seize
ans et avait t introduite par son mari dans le monde de la finance,
qui n'tait pas celui qu'il frquentait. Depuis qu'elle s'tait retire
dans un chalet, c'est--dire depuis dix annes bien comptes, il l'avait
perdue entirement de vue, elle avait disparu de son horizon. Elle tait
venue passer quelques jours  Paris, o elle avait conserv un
pied--terre. Il la rencontra un soir chez sa soeur, Mme Leyrol, qui
donnait un grand dner. Elle fut sa voisine de table, et, heureuse de le
revoir, elle se mit en frais pour lui. Il lui parut qu'elle avait un
visage tout nouveau; que c'tait une trangre, qu'il voyait pour la
premire fois. Il s'occupa beaucoup d'elle, et quand il sortit de table,
il avait dcid qu'il connaissait nombre de femmes plus brillantes ou
plus belles, qu'il n'en connaissait aucune qui ft plus distingue et
plus charmante. Cette rencontre lui avait fait une si profonde
impression, lui avait laiss un si vif souvenir que, huit jours aprs,
elle eut la surprise de le voir entrer dans son chalet et d'apprendre
qu'il avait lou une maison de paysan, qu'il s'y trouvait fort bien,
qu'il se proposait d'y passer plusieurs semaines, plusieurs mois
peut-tre, qu'tant devenu son voisin, il comptait la voir trs souvent.
Cette aventure l'tonna et lui plut, et quand elle sut quelles raisons
l'avaient dtermin  s'enfermer dans un ermitage, elle les jugea bonnes
et n'hsita pas  le lui dire.

Il tint parole. Elle le voyait souvent arriver, mais il ne restait
longtemps que lorsqu'elle tait seule; un fcheux interrompait-il leurs
entretiens, peu matre de ses impressions, il en tmoignait de l'humeur.
Les choses ne se passaient pas comme l'avait prtendu le docteur. Il ne
lui faisait point le dtail de ses pchs; il lui contait quelquefois
des historiettes plus ou moins scandaleuses, en cherchant  lui
persuader qu'il n'en tait point le hros; elle en pensait ce qu'elle
voulait. La plupart du temps, il lui dclarait d'un ton contrit qu'il
tait bien revenu des vanits du monde et de ses caresses perfides, des
folles amours, des gourmandises de l'amour-propre, des creux plaisirs
que procurent les joies tapageuses, leurs grosses caisses et les
clochettes de leurs chapeaux chinois; que les seuls biens solides
taient les affections srieuses et le travail, que le reste ne valait
pas le zeste d'un citron. Elle approuvait, elle encourageait d'un signe
de tte ses bons sentiments, ses repentirs, auxquels elle ne croyait que
par intermittences. Elle avait la passion de la rgle; si elle aimait 
ranger les armoires, les papiers, elle aimait encore plus  remettre un
peu d'ordre dans les mes troubles, dsorientes, et aucune me ne lui
paraissait plus intressante ni plus prcieuse que celle de cet ami
d'enfance, qui tait devenu un grand musicien. Mais elle ne le
sermonnait point; quoique protestante, elle n'tait point prcheuse;
elle ne croyait qu'aux leons de choses et elle s'appliquait  rendre sa
maison agrable  ce malade dsireux de gurir; elle constatait avec
joie et un peu d'orgueil qu'il semblait s'y plaire. Elle en concluait
que le fond du coeur n'tait pas gt, et elle lui marquait un bon point.

Quand ils avaient eu un long entretien, que personne n'avait interrompu,
il s'en retournait content d'elle, content de lui, rassrn, repos,
rafrachi, et il se disait que cette magicienne bienfaisante connaissait
ces philtres, ces enchantements qui rajeunissent les coeurs. O
avait-elle appris ce secret? Ce n'tait pas dans la rue du Sentier. Plus
il allait, plus le charme oprait. Mainte fois aussi, en la quittant, il
lui arriva de trouver  l'un des dtours du chemin une ide musicale,
qu'il avait longtemps pourchasse et qui tout  coup se laissait
prendre. Apparemment, il y avait dans cette me une musique cache,
mystrieuse, qui se communiquait, et il ne tenait qu' l'auteur de
_l'Alcade_ d'exploiter cette mine. Pourquoi l'imbcile s'en avisait-il
si tard? Ce n'tait pas tout. En revoyant une amie d'autrefois,
longtemps et sottement nglige, il avait fait une dcouverte; il savait
dsormais qu'on peut concevoir pour une femme un sentiment trange, un
attachement passionn, qui n'est pas de l'amour, mais qui en tient, une
sorte d'amiti amoureuse,  laquelle se mle une profonde vnration. Il
venait de faire connaissance avec le respect; aucune autre femme ne lui
avait rien inspir de pareil, et il prouvait des sensations toutes
nouvelles qui, lui semblait-il, ennoblissaient sa vie.

Mais, peu de jours aprs, comme il fumait une pipe dans son jardin entre
onze heures et minuit, il se confessa  lui-mme que ses subtilits, ses
tortillages psychologiques n'taient que des subterfuges, des
chappatoires puriles, par lesquelles il s'abusait volontairement, que
ces nuages, ces fantmes taient destins a lui cacher une vidente et
terrible vrit, que son amiti respectueuse et romanesque tait un
amour lancinant, qui commenait  le faire souffrir, qu'il ne lui
suffisait plus de voir, qu'il voulait possder, et que le cas tait
grave. Il se souvint que jadis, six ou sept ans aprs le mariage de Mlle
Charlotte Callaix avec M. Sauvigny, lorsqu'elle avait vingt-deux ou
vingt-trois ans, ayant demand  un jeune homme qu'il savait li avec
elle s'il la voyait souvent, ce joli garon, qui passait pour n'tre
point timide, lui avait rpondu d'un air navr:

Je ne la vois plus, mon cher, j'tais pinc, et je n'aurais jamais os
le lui dire.

On tait maintenant plus libre de le lui dire, mais c'tait une affaire
de grande consquence. Il avait lu dans les fins contours de ce front si
pur, dans ces yeux d'un brun si doux, dans ce regard immacul, dans la
limpidit de ce sourire et jusque dans les lignes de ces mains aux longs
doigts menus, jusque dans les plis de cette robe, que, pour la possder,
il se verrait contraint de se djuger, de dmentir tous ses principes,
toutes ses maximes. Combien de fois n'avait-il pas dclar,
hautainement, que le mariage lui faisait horreur, que cette funeste
institution tait le tombeau du talent, que jusqu' sa mort il
resterait le trs humble esclave de sa chre libert! En proie  de
violents combats intrieurs, perplexe, tourment, il tourna, vira dans
son enclos jusqu' deux heures du matin. Sa conclusion fut que le mieux
tait de s'en aller, d'en revenir  sa premire ide, de partir bien
vite pour les Canaries, aprs quoi il dcouvrit qu'on ne veut pas
toujours ce qu'on veut.

Le lendemain,  la tombe de la nuit, il se prsentait chez Mme Sauvigny
et, pour sonder le gu, il lui parlait d'une affaire importante, sur
laquelle il dsirait avoir son avis: il lui tait venu, depuis peu,
disait-il, une vague envie de se marier; tait-ce un bon ou un mauvais
mouvement? Qu'en disait l'oracle? Elle rpondit que son ide lui
paraissait heureuse; elle ajouta on riant qu'elle n'avait jamais compris
les rpugnances des artistes pour le mariage, que, loin de refroidir ou
d'touffer l'imagination, l'air des prisons l'excite et l'exalte, que
Rousseau se plaignait de n'avoir jamais t mis  la Bastille, o il
aurait fait, assurait-il, les plus beaux rves de sa vie.

Le cas chant, poursuivit-elle, j'aurais un parti  vous proposer. Il
y a prs d'ici une petite demoiselle que j'ose vous recommander; je la
connais assez pour tre sa caution. Elle est d'excellente famille,
jolie, bien leve, riche et assez intelligente pour tre sensible 
l'honneur d'pouser un homme clbre. Quand vous serez dcid,
avertissez-moi; mais avant que je me mette en campagne, vous m'aurez
promis solennellement de la rendre heureuse.

Ce soir-l, il ne poussa pas plus loin sa pointe; il se mit au piano et
lui joua tous les airs qu'elle lui demanda.

Deux jours aprs, le 31 aot, il tait  Paris, o son premier soin fut
d'aller voir sa soeur. Elle revenait d'une plage et se disposait 
accompagner M. Leyrol chez des amis, qui les attendaient pour ouvrir la
chasse. Elle avait reu tout rcemment de son frre une lettre dans
laquelle il clbrait les louanges de Mme Sauvigny avec une chaleur, une
exaltation extraordinaires, et cette lettre l'avait fort rjouie.
Convaincue que, dans l'intrt de son talent, il importait de le marier
au plus tt, elle s'tait dit que le plus grand bonheur qui pt lui
arriver serait d'pouser la seule femme qui,  sa connaissance, pt le
tenir et le gouverner, la seule qui ft capable  la fois de donner
d'excellents conseils et l'envie de les suivre. Elle avait pris cette
affaire  coeur, rpondu courrier par courrier. Elle fut charme de le
voir et de battre le fer pendant qu'il tait rouge.

Eh bien! lui dit-elle sans autre prambule, quand pouses-tu
Charlotte?

Il lui repartit d'un ton d'humeur qu'elle tait trop presse, qu'elle
brlait les tapes, et il lui fit un long discours, qu'il termina en
disant qu'il craignait de s'exposer  un refus, que cette msaventure
lui paratrait fort dsobligeante.

Pourquoi voudrait-elle de moi? Il ne lui manque rien.

--Elle aime tant la musique! rpliqua Mme Leyrol; il lui manque un
musicien. Elle l'a, elle sera bien aise de le garder.

Puis, d'un ton plus srieux, elle lui expliqua que M. Sauvigny avait t
un de ces maris mdiocres, assez agrables pour ne pas dgoter une
femme du mariage, mais pas assez pour qu'elle dsespre de trouver
mieux, qu' deux reprises sa veuve avait eu l'occasion de se remarier,
qu'elle s'y tait refuse, non qu'elle et un parti pris, mais parce
que les deux prtendants ne lui plaisaient qu' moiti et que, devenue
difficile, elle entendait qu'on lui plt tout  fait. Mme Leyrol ajouta
que les mauvais sujets russissent souvent o chouent les bons garons.

Voyant qu'il hsitait encore, elle voulut frapper un grand coup.

Si tu tergiverses, dit-elle, on te la volera. Situation, grande
fortune, dons du coeur et de l'esprit, elle a tout ce qui peut sduire
les hommes, et si sa figure est journalire, tu sais mieux que personne
qu'il y a des heures et de longues heures o elle est encore plus jolie
que moi. Monstre, vous me l'avez crit!

L-dessus, pour l'inquiter, elle lui parla non du docteur Oserel, qui
n'tait pas un rival bien redoutable, mais d'un certain M. Andr
Belfons, proche voisin de Mme Sauvigny, grand et riche propritaire,
rput excellent agronome, et qui passait pour un homme d'un commerce
aussi attrayant que sr et d'une figure assez engageante. On le voyait
souvent au Chalet.

Le printemps dernier, j'ai fait un sjour d'une semaine chez Charlotte,
qui nous a fait dner ensemble. J'ai cru m'apercevoir qu'il tournait
beaucoup autour d'elle, et de son ct, j'en suis certaine, elle a pour
lui une grande estime, une vive sympathie. Peut-tre le trouverait-elle
un peu jeune, mais c'est aussi ton cas, et ce n'est pas une affaire.
Dfie-toi, Valery, dfie-toi.

Elle avait mis le feu aux poudres, et peu s'en fallut que la poudrire
ne sautt. Il avait dn, lui aussi, avec M. Belfons; il dcida que ce
grand propritaire tait un danger et avait toute la mine d'un voleur.
Il dclara  sa soeur avec une menaante vhmence qu' l'extrme
rigueur, pourvu qu'il vt tous les jours Mme Sauvigny, il pouvait se
rsigner  vivre sans l'pouser, mais que si elle lui faisait le chagrin
d'pouser M. Belfons, il penserait srieusement  se brler la cervelle.
Il disait vrai; c'tait bien l le vritable tat de son coeur.

Il regagna prcipitamment son terrier, et ds le lendemain, comme elle
achevait de djeuner, Mme Sauvigny les avait aperus sous sa fentre,
lui et sa jument blanche; mais la grosse tte du docteur Oserel tait
apparue et l'avait mis en fuite. Il revint dans la soire. Il la trouva
seule, occupe a crire une lettre d'affaires; elle en crivait
beaucoup. S'empressant de poser sa plume et de fermer son buvard, elle
lui tendit la main et remarqua qu'il avait un air singulier. Elle lui
avait dit, peu de jours auparavant: Quand vous serez dcid,
avertissez-moi, je me mettrai en campagne. Elle pensa qu'il s'tait
dcid et qu'il venait le lui dire. L'autre fois, il avait commenc par
les paroles et fini par la musique; cette fois-ci, il fit tout le
contraire, ce fut par la musique qu'il commena. Se sentant la gorge
serre, incertain s'il aurait le courage de parler, il se mit au piano,
essaya d'improviser une fugue, qu'il interrompit ds les premires
mesures.

Non, fit-il, ce n'est pas l ce que je veux vous dire, et ce que je
veux vous dire ne peut s'exprimer qu'en mots.

Il la prit par la main, la conduisit dans la petite loge vitre, la fit
asseoir dans un fauteuil, s'assit modestement sur un simple tabouret, et
il eut un instant l'air d'un colier bien sage qui se dispose  rciter
sa leon. Mais ce n'tait pas une leon apprise, ce fut vraiment son
coeur qui parla.

Il faut, madame, qu'avant toute chose, je vous dise _grosso modo_ le
bien que je pense de vous et qui vous tes.

--C'est donc un complot! s'cria-t-elle. L'autre jour, le docteur m'a
force d'entendre l'numration de mes vertus;  la vrit, il me trouve
encore plus tonnante qu'admirable. Je suis ce que je suis, et je n'ai
jamais aim qu'on m'analyst, qu'on me dissqut.

--Il faut pourtant que vous m'entendiez; si je supprimais mes prmisses,
ma conclusion serait en l'air. Le docteur est sans doute un grand
savant, mais je le dfie de vous connatre  fond; il faut tre artiste
pour vous comprendre. Qu'est-ce que l'art? il consiste  fondre dans
l'harmonie d'un ensemble des oppositions, des dissonances ingnieusement
prpares et sauves. Votre me, chre madame, est une oeuvre d'art, et
je le rpte, un artiste seul peut savoir ce que vous valez.

Ne pouvant l'arrter, elle s'tait rsigne  l'entendre; elle se
renversa dans son fauteuil, croisa les bras, ferma les yeux.

Vous runissez des qualits qu'on pourrait croire incompatibles,
inconciliables, vous tes pleine de contrastes, de contradictions
apparentes, et cependant tout s'arrange, tout s'assortit, tout
s'accorde. Vous combinez l'amour de l'ordre avec la fantaisie, la
passion des choses utiles avec le culte de l'inutile; vous agissez sans
cesse et vous aimez  rver; vous tes Marthe et vous tes Marie.
Naturellement timide, dans l'occasion, vous osez beaucoup. Vous alliez,
je ne sais comment, un fonds de mlancolie douce avec des gaiets de
petite fille. Vous avez une forte dose de cette fiert qui sied aux
femmes, et vous ne laissez pas d'tre si modeste, si dfiante de
vous-mme que vous croyez facilement  la supriorit des autres, et,
dans ce moment, j'en jurerais, vous tes  mille lieues de vous douter
que, telle que vous voil, vous tes dlicieusement jolie.... Vous
souriez?

Elle avait souri parce qu'elle pensait qu'il y avait un grain de vrit
dans ce qu'il disait, mais qu'il exagrait beaucoup, que les artistes
exagrent toujours.

Est-ce tout? dit-elle en rouvrant les yeux.

Elle aurait voulu que ce ft tout; elle commenait  se demander avec un
peu d'inquitude o il voulait en venir.

Non certes, ce n'est pas tout; comme les bons avocats, j'ai rserv
pour la fin le meilleur de votre affaire. Je continue. Quoique vous
soyez bonne, bonne, bonne, vous tes trs malicieuse; mais, chose
trange, votre malice ne s'attaque qu'aux ridicules, aux prtentions, et
vous tes pleine d'indulgence pour les pchs, pleine de mansutude pour
les pcheurs. Vous tes la femme la plus pure que je connaisse, et je
gagerais bien qu'incapable non seulement de faire le mal, mais d'en
concevoir la pense, vous n'avez jamais transgress un seul des dix
commandements, mme en rve, que votre imagination n'a jamais pch.
Vous ne rsistez pas aux tentations, vous passez  ct d'elles sans les
voir. C'est le secret de votre modestie, vous triomphez sans gloire
parce que vous avez vaincu sans pril, et c'est aussi le secret de votre
grce: votre vertu n'est pas un effort, mais une divine facilit de bien
faire, et comme les oiseaux vos bonnes actions ont des ailes. Et
cependant votre imagination si chaste est trangre  toute pruderie;
elle ne s'effarouche, ne se scandalise jamais; elle ne s'offense de
rien, ni des oprations rpugnantes du docteur Oserel, ni des crudits
de son cours d'anatomie, ni des histoires saugrenues dont votre
serviteur vous rgale quelquefois. Mais voici, selon moi, votre marque
distinctive. Vous tes nerveuse, trs nerveuse, et vos nerfs vous
servent  vivre dans le coeur et l'esprit de votre prochain et  savoir
ce qui s'y passe, ils ne vous servent jamais  vous agiter et jamais
vous ne les employez  agiter les autres. Vous tes de toutes les femmes
la plus reposante; vos penses sont fraches comme des fleurs de
montagne, et votre me est enveloppe d'un mystre paisible, aussi doux
que les longs silences des bois. Le docteur, qui a parfois des clarts,
s'est montr un homme de grand sens le jour o il vous a dfinie devant
moi: une nerveuse tranquille... Ah! madame, savez-vous quelle est la
vraie destination et l'office propre d'une nerveuse tranquille?... Le
plus sacr de ses devoirs est d'pouser un artiste, de le gouverner, de
le calmer, de l'inspirer et de doubler son talent, en lui rvlant des
joies que le monde n'a jamais donnes.

Elle plit, et un frisson lui courut dans tout le corps, frisson
d'pouvante, frisson de bonheur. Il s'tait laiss couler  ses pieds,
et il lui disait:

Charlotte, ma Lolotte d'autrefois, voulez-vous?

Dans ses motions, elle ne trouvait plus ses mots: elle fut quelques
instants sans parler. Puis, l'ayant oblig  se rasseoir sur son
tabouret:

Souffrez, dit-elle, que nous raisonnions un peu.

--Je vous en conjure, ne raisonnons pas; c'est la plus sotte chose qu'on
puisse faire dans certains cas.... Vraiment, vous raisonnez trop, vous
tes trop protestante, c'est votre seul dfaut.

Elle n'avait pas l'habitude d'argumenter en forme: elle supprimait les
ides intermdiaires, arrivait tout de suite  sa conclusion, qu'elle
formulait brivement, et vous laissait la peine de rtablir le reste du
discours.

J'ai trente-cinq ans, vous en avez trente-trois.

--La belle affaire! comme dit ma soeur. Je vous dclare que vous tes et
serez toujours beaucoup plus jeune que moi.

Aprs une pause:

J'ai dans ce pays des attaches que je ne romprai jamais. Serait-il
raisonnable de lier votre sort  celui d'une prisonnire?

--Je ne me soucie pas d'tre raisonnable, je ne me soucie que d'tre
heureux.... Mais, Seigneur Dieu!  quelles objections vous arrtez-vous?
Je m'tais imagin qu' deux pas d'ici, et presque  votre porte, il y
avait un chemin de fer qui mne en deux petites heures  Paris, o vous
avez un pied--terre.

Elle lui jeta un regard droit, et d'une voix sourde:

Mon pauvre ami, je ne vous suffirais pas longtemps, et je veux
suffire.

Il sentit que c'tait l l'objection capitale, l'empchement dirimant,
la grave difficult qu'il aurait de la peine  lever, et il s'indigna.
Il lui demanda pour qui elle le prenait. tait-il  ses yeux un drle ou
un imbcile? Il n'y avait qu'un imbcile qui pt se flatter de la
tromper, il n'y avait qu'un drle qui pt tre assez vil pour la trahir.

Comment pouvez-vous croire.... Ce que je trouve extraordinaire, ce
n'est pas ce que vous dites, ce n'est pas ce que vous faites, c'est ce
que vous tes. Bont, tendresse, sainte piti, douceur, grce, charme
infini, vous tes la plus femme de toutes les femmes, et je vous
jure....

Il n'acheva pas; il comprit qu'il aurait beau jurer, elle ne serait
point convaincue; peut-tre savait-elle qu'il n'avait pas tenu tous les
serments qu'il avait faits. Il mit sa tte dans ses mains et rflchit.

Charlotte, dit-il en se redressant, ce qui vous manque c'est la
confiance, et elle ne se commande pas. Aprs tout, vous avez le droit de
vous dfier et de me mettre  l'preuve. coutez-moi. Si je passe une
anne entire dans ma maisonnette, sans la quitter, hormis les cas o
mes affaires m'appelleront  Paris, si je continue  m'y trouver bien,
si j'y travaille, si j'y finis mon opra, si vous arrivez,  vous
convaincre que le plaisir de vous voir souvent me tient lieu de tous les
autres, si pendant tout un hiver, un printemps et un t, vivant en
quelque sorte sous vos yeux, je ne vous donne aucun sujet de
mcontentement ou d'inquitude.... Nous sommes le 1er septembre. Si
l'an prochain,  pareille date, je me prsente ici pour implorer une
seconde fois la grce que vous me refusez, y a-t-il quelque apparence
que vous disiez oui?

Elle devint trs rouge et rpondit sans hsiter:

Franchement, je le crois.

Il poussa un cri de joie.

Ah! dit-il, j'ai gagn mon procs. Mais je veux faire mieux, madame.
Vous me souponnez d'tre l'ennemi de vos occupations favorites, de
vouloir vous enlever  vos oeuvres pour vous avoir tout entire  moi. Il
en est une  laquelle je prtends m'associer, dont je ferai mon affaire.
Vous vous tes mis en tte de donner  la jeunesse de votre village le
got de la musique: vous souhaitez qu'il y ait des fleurs dans les plus
humbles maisons et un coin de posie dans les plus prosaques
existences, qu'elles oublient par instants les svrits de leur sort
et les proccupations du sordide intrt. C'est une de vos nombreuses
ides, et, bonnes ou mauvaises, j'ai t mis au monde pour les approuver
toutes. Vous avez fait construire un grand kiosque ferm dans un endroit
retir de votre immense parc, de ce vaste capharnam o, chirurgien,
religieuses, oprs, invalides, on trouve de tout; je dois convenir
qu'on y rencontre mme des arbres, et dsormais les beaux-arts y ont
leur place. Il y a prs d'un an, vous avez obtenu que deux fois par
semaine, un matre et une matresse d'cole rassemblassent dans votre
nouveau pavillon une vingtaine de jeunes filles qui ont de la voix,
qu'ils leur apprissent les lments de la musique et les fissent chanter
par parties. Ces braves gens les ont bien commences, mais ayant plus de
zle que de mthode, ils ne les mneront pas loin. Je m'engage  les
remplacer quelque temps,  leur montrer comment il faut s'y prendre.
Oui, madame, deux fois chaque semaine, je sortirai de mon trou pour
venir ici donner leur leon  vos petites demoiselles. Je n'en ferai pas
des Delna; il n'y en aura jamais qu'une; mais je me crois le gnie de
l'enseignement, et si je ne tire pas un surprenant parti de ces gosiers
rebelles, je vous autorise  me dclarer indigne de prtendre  votre
main et dchu de toutes mes esprances.

--Valery, s'cria-t-elle, l'oeil humide de plaisir, c'est vous qui tes
mille fois bon. Ce grand mastro se faisant, pour me plaire, le matre 
chanter de vingt petites villageoises! Jacob n'en fit pas tant, et
Rachel serait jalouse de moi.

Cdant  un entranement de son coeur, elle fut sur le point de le
dispenser de toute preuve, de prendre son parti sur-le-champ, de ne pas
attendre un an pour dire oui. Sa rserve, sa circonspection naturelle
la retinrent: il faut du temps aux nerveuses tranquilles pour
s'apprivoiser avec les situations nouvelles et imprvues. Elle se dit
qu'aprs tout cette preuve qu'il s'imposait  lui-mme de si bonne
grce tait ncessaire. Elle se souvint que son pre avait un adage, que
cet habile ngociant, qui avait eu la principale part dans son
ducation, disait et rptait: Qui ne sait attendre n'est pas digne de
cueillir. Elle pensait beaucoup  lui, elle sentait souvent la prsence
de ce mort dans sa vie.

C'est donc le 1er septembre de l'an prochain, reprit-elle, que nous
reparlerons de notre affaire. Peut-tre me sera-t-il venu quelques
cheveux gris, qui vous donneront  rflchir. Mais, jusque-l,
promettez-moi....

--Oh! je sais ce que vous allez me dire, interrompit-il. Vous attendez
de moi que jusque-l je sois trs rserv, trs discret dans ma conduite
comme dans mes propos, que je ne dise ni ne fasse rien qui puisse
veiller les soupons de votre infernal docteur. Quand une ide lui
trotte par la tte, il a de surprenantes divinations, et il condamne les
gens sur de simples indices. La vertu est toujours rcompense; en vous
proposant de faire chanter vos petites villageoises, je me suis procur
un prtexte honnte pour venir vous voir trs souvent et  des jours
rgls, sans que personne ait le droit de dire: Il est bien assidu; que
vient-il faire? Je suppose qu'aprs la leon, vous me retiendrez 
dner; c'est un gard que vous me devez. Que le docteur dne avec nous,
j'aurai l'air d'en tre charm, et je serai si correct, je me tiendrai
si bien que sa malice noire ne devinera rien. J'entends que ce gros
jaloux ne flaire pas de loin l'affreux tour que je me promets de lui
jouer, eussiez-vous alors, contre toute vraisemblance, une demi-douzaine
de cheveux gris.... Voil qui est convenu, ajouta-t-il. Ds demain, je
serai aussi cafard, aussi canaille qu'un vieux bonze et je m'engage 
jener durant tout mon carme; mais vous m'autorisez, j'imagine,  fter
mon mardi-gras.

Et  ces mots, s'agenouillant de nouveau devant elle, il s'empara d'une
de ses mains, dont il baisa les cinq doigts successivement et
tendrement, aprs quoi, excit par cet exercice, il profita de ce
qu'elle avait des manches ouvertes, pour promener ses lvres tout le
long d'un avant-bras mince, tnu, mais ferme, et finit par arriver
jusqu' un coude, qui frmit et se droba.

Que ce jeune homme est rest jeune! fit-elle. Si pauvre que soit le
verger, il a gard l'amour de la maraude et des pommes voles.

Ses motions d'esprit et de coeur ne troublaient pas son sommeil. Elle
dormit tranquillement toute la nuit, et au matin, en rouvrant les yeux,
d'un seul coup tout lui revint en mmoire. Ds qu'elle fut habille,
elle se mit  sa fentre. Elle contempla un instant la rivire, que le
soleil faisait fumer, et un grand pr herbu o sautillaient deux pies.
Elle couta le tic-tac d'un moulin, dont elle voyait tourner la roue,
et, dans le ciel, le cri aigu et saccad d'un mouchet qui planait, et
qui ne lui parut pas inquitant. Elle prouvait le besoin de fter
quelqu'un; n'ayant personne sous la main, elle avisa de l'autre ct de
l'eau,  l'extrmit d'un petit promontoire, un vieux saule crevass,
auquel il ne restait plus gure que son corce, et qui nonobstant jetait
encore quelques scions d'un vert ple; on fait ce qu'on peut. Il lui
sembla que ce saule creux la regardait avec bienveillance, et posant
sur sa bouche l'index de sa main droite, elle lui lana au travers des
airs un baiser trs discret. Puis, selon son usage quotidien, elle
descendit dans son parc, qu'elle traversa tout entier pour aller prendre
des nouvelles de ses vieillards et s'assurer qu'ils taient tous en
vie.




III


Quoique la charit de Mme Sauvigny s'impost la loi de ne faire comme la
justice aucune acception de personnes et d'accueillir avec une gale
sollicitude tous les genres de malheur, ne pouvant les soulager tous,
les misres qui lui paraissaient les plus intressantes taient celles
qu'elle avait vues, auxquelles elle pouvait donner un visage: tous les
hommes en sont l comme les femmes, mais les femmes encore plus que les
hommes. Peu avant la mort de son pre, un vieil ouvrier, qui avait
longtemps travaill pour lui, tait devenu subitement infirme. On avait
nglig de s'enqurir et de lui venir en aide; il n'aimait pas 
demander, il tait fier. Rduit aux extrmits, il avait rsolu d'en
finir. Un soir, sa femme et lui avaient hermtiquement clos leur porte
et leur fentre et allum un rchaud. Cette catastrophe avait laiss 
Mme Sauvigny un souvenir aigu comme un remords. Il en tait rsult que,
de toutes les oeuvres entre lesquelles elle pouvait choisir, c'tait
l'assistance de la vieillesse qui l'avait le plus attire, et qu'elle
avait converti son chteau en un asile de vieillards.

Quelques jours aprs son entretien avec M. Saintis, une misre d'une
tout autre espce lui apparut sous les traits d'une jeune fille qu'elle
rencontra dans un chemin creux, et que, bon gr, mal gr, il lui fut
impossible d'oublier.

 trois ou quatre cents pas des dernires maisons du village et presque
 la lisire de la fort se trouvait une villa, nomme Mon-Refuge, jadis
fort lgante et maintenant quelque peu dlabre. Cette habitation, avec
le jardin et le petit parc attenant, tait le triste dbris d'un beau
domaine, qui avait appartenu  M. Vanesse, riche fabricant de papiers
peints, et aprs sa mort  son fils, grand mangeur d'argent, lequel, ne
fabriquant rien et dpensant beaucoup, avait dans ses embarras dmembr,
alin sa terre par parcelles. Le peu qui en restait avait t cd par
lui  sa femme,  titre de restitution partielle de dot. Spare de
biens depuis plusieurs annes, Mme Vanesse n'avait jamais habit sa
villa dchue, qu'elle traitait ddaigneusement de cabane  lapins: elle
en tirait parti en la louant trs cher  des Parisiens en villgiature;
mais s'tant refuse  faire les frais d'urgentes rparations
d'entretien, elle avait perdu ses locataires et n'avait pas trouv  les
remplacer. Mme Sauvigny avait conu un instant la pense d'acheter
Mon-Refuge, pour y tablir une succursale de la Maison Oserel, qui ne
suffisait plus  loger commodment les malades qu'attirait de partout la
vogue croissante du grand oprateur. Elle avait pri son notaire de
s'aboucher avec Mme Vanesse, dont les propositions et les exigences
furent si extravagantes qu'elle battit promptement en retraite. Elle
n'et pas t la fille de son pre si elle avait consenti  conclure un
march ridicule et souscrit  des conditions lonines. Elle s'tait dit
une fois de plus: Sachons attendre, nous finirons peut-tre par
cueillir.

Dsesprant de louer cette anne sa cabane  lapins, qu'il et suffi de
rparer et d'entretenir pour la transformer en une demeure des plus
sortables, Mme Vanesse s'tait rsolue  y faire un sjour de quelques
mois. Elle tait apparue dans les premiers jours d'aot, accompagne de
sa fille ge de vingt-deux ans, et, une semaine plus tard, un homme
trs beau et trs barbu tait venu les rejoindre. Les innocents et les
simples l'avaient pris d'abord pour M. Vanesse; mais les gens bien
informs leur apprirent que le dissipateur tait parti pour le Brsil,
dans l'esprance de s'y refaire une fortune. Ds ce moment, Mon-Refuge
et le trio qui venait de s'y installer devinrent l'objet de la curiosit
publique et de plus d'un entretien; on aurait donn beaucoup pour
connatre le fond des choses. Cette maison avait un air de mystre;
quoiqu'elle ft proche de la route, un inextricable fourr de hauts
buissons et de grands arbres, qui n'avaient jamais t monds,
l'abritait contre les regards indiscrets. On n'y recevait personne, a
l'exception des fournisseurs, et les gens de service, une cuisinire
grondeuse et une femme de chambre qui passait pour une fine mouche,
avaient l'ordre de ne prononcer jamais une parole inutile. Cependant les
fournisseurs ont l'art de faire parler les murailles. Le boucher et
l'picier donnrent quelques renseignements. On apprit d'eux que ce
mnage tait bizarrement conduit, que c'tait une vraie billebaude,
que Mme Vanesse alliait les prodigalits  la lsinerie, qu'elle faisait
jeter quelquefois au fumier des gigots  peine entams, que souvent
aussi elle coupait un liard en deux, que le bel homme  la barbe noire
tait un tranger, un Russe ou un Sudois, qu'il s'appelait le comte
Krassing, qu'il tait sur sa bouche et que c'tait lui qui rglait les
menus; ils ajoutaient en clignant de l'oeil qu'on aurait tort de
s'imaginer qu'il ft le prtendu de Mlle Jacquine, qu'il s'occupait
beaucoup plus de Madame.

D'habitude, pendant toute la matine, Mon-Refuge semblait mort; dans
l'aprs-midi, il se ranimait, et ses habitants sortaient quelquefois,
monts sur des nes, et s'acheminaient vers la fort en file indienne.
Le soir, quand les fentres taient ouvertes, les passants entendaient
le ronflement continu d'une voix de basse-taille, et, sans tre
sorciers, ils en infraient que l'tranger faisait la lecture  ces
dames. De temps en temps, une autre voix limpide, pure comme un cristal,
fredonnait une chanson, qu'elle n'achevait jamais. Il arriva qu'une
nuit, un valet de ferme qui s'tait oubli au cabaret, si press qu'il
ft de regagner sa soupente, s'arrta  la grille de cette villa
paisible, on se disant: Quel sabbat font-ils donc? videmment on se
querellait et de minute en minute la bataille s'chauffait, quand tout 
coup retentit un clat de rire strident, prolong, convulsif, et tout
rentra dans le silence: il y a des rires auxquels on ne trouve rien 
rpondre. Le valet de ferme parla de celui-l comme d'une chose si
extraordinaire, si prodigieuse que le lendemain,  la nuit tombante,
quelques gamins du village, intrpides amateurs de curiosits, se
dirigrent  pas de loup vers Mon-Refuge, dans l'espoir trompeur d'tre
 leur tour les tmoins de ce phnomne surnaturel. Comme ils
approchaient de la grille, ils se heurtrent contre le comte Krassing,
qui leur fit d'un ton peu engageant la proposition de leur allonger les
oreilles, et la bande pouvante s'enfuit  toutes jambes.

Un matin, Mme Sauvigny eut une course  faire dans le voisinage de
Mon-Refuge, et quand elle n'allait pas loin, aimant  marcher, elle
sortait  pied. Au moment o elle arrivait devant la fameuse grille,
elle se trouva face  face avec Mlle Jacquine Vanesse, qui, vtue d'une
blouse grise, arme d'un filet de gaze verte, portant en sautoir une
bote de fer-blanc, partait pour la chasse aux papillons. Elle n'avait
pas encore mis ses gants, qu'elle tenait dans sa main gauche; sans s'en
apercevoir, elle en laissa tomber un. Mme Sauvigny le ramassa et le lui
rendit; la jeune fille la remercia avec une politesse un peu courte et
continua son chemin. Leur entrevue avait dur dix secondes, qui avaient
suffi  Mme Sauvigny pour constater que mince, svelte, lance, Mlle
Vanesse avait les joues rondes, une petite bouche, une fossette au
menton, le nez trs fin, lgrement arqu, presque droit, une grande
fracheur de teint, le front un peu bas comme celui d'une statue
antique, des cheveux soyeux et voltigeants, d'un blond ple, qu'elle les
tressait en natte, que cette natte lui descendait le long du dos jusqu'
la ceinture, que ses sourcils et ses cils recourbs taient d'un blond
plus fonc que ses cheveux, que ses yeux taient d'un gris doux, de
nuance indcise, couleur de lin ou de nuage, que l'ensemble tait
singulier et dlicieux.

Elle se retourna pour la suivre un instant du regard; elle la vit
escalader lestement un monticule abrupt, qui tait comme un poste avanc
de la fort.  l'lgante gracilit de sa personne,  sa lgre et vive
dmarche,  ses pieds qui touchaient  peine la terre, elle croyait voir
une Diane chasseresse, lasse de tuer des cerfs, mais toujours ardente 
la proie, s'adonnant  la poursuite de ces tres ails, charmants et
poudrs, dont la vie d'un jour se passe  sucer le nectar des fleurs.
S'tant remise en route, elle crut se souvenir qu'on donnait le nom de
vanesse  un genre de papillons remarquables par la vivacit de leurs
couleurs, et elle s'imagina que, si Mlle Jacquine aimait les papillons,
c'est qu'elle croyait tre de leur famille. Puis elle se demanda
pourquoi cette jeune personne, qui avait, disait-on, vingt-deux ans,
s'obstinait  se coiffer comme une petite fille. Mais un oiseau chanta,
et elle pensa longuement  un autre oiseau qui la suppliait de le mettre
en cage et dont elle s'occupait beaucoup, aprs quoi elle ne pensa plus
qu' l'indigent qu'elle venait voir.

Un clou chasse l'autre; mais les ides que chassait Mme Sauvigny taient
sres d'avoir leur tour. Dans l'aprs-midi,  l'heure habituelle de ses
audiences, elle reut la visite de l'abb Blands, qui avait une requte
 lui prsenter. Avant qu'il pt placer un mot:

Monsieur le cur, lui dit-elle, apprenez-moi qu'il n'y a rien de vrai
dans les mchants bruits qui courent sur Mon-Refuge et ce qui s'y passe.

--J'en suis dsol, madame, mais on ne dit rien de trop, et je dplore
le scandale que donne Mme Vanesse  ma paroisse. Comme les saintes
critures, appelons les choses par leur nom. Que pouvons-nous penser
d'une mre assez honte pour loger son amant chez elle sous les yeux de
sa fille?

L-dessus il exposa l'affaire qui l'amenait. Tout en l'coutant, Mme
Sauvigny, qui avait la facult de suivre deux penses  la fois, se
disait:

Cette jeune fille est-elle une innocente qui ne voit, qui ne sait rien,
ou une crature perverse ou avilie qui boit comme de l'eau sa honte et
celle des autres?

Et elle croyait revoir ses joues rondes, ses cheveux blonds, ses yeux
d'un gris chatoyant, sa dmarche de jeune desse qui s'bat, son air de
printemps et de fiert virginale.... tait-il possible? Une telle plante
avait-elle pu crotre et fleurir dans ce bourbier? Hlas! il y a des
mares infectes o fleurissent des nnuphars.

Quand elle eut accord  l'abb sa demande:

Monsieur le cur, reprit-elle, quelle preuve a-t-on que ce ne sont pas
de pures calomnies?

--Mme Vanesse, rpondit-il, a eu l'imprudence de renvoyer dans un moment
d'humeur sa cuisinire, qui l'en a punie en jasant.

Et avant de sortir, il fit un geste qui signifiait: Qu'y pouvons-nous?
C'est au bon Dieu d'y pourvoir.

Mme Sauvigny avait entendu parler autrefois de M. et de Mme Vanesse, des
ftes brillantes qu'ils donnaient dans le temps de leurs prosprits;
elle connaissait peu leur histoire. Elle interrogea M. Saintis, qui,
sans avoir t un ami de la maison, y tait all souvent. Il lui dit ce
qu'il savait, mais il ne savait pas tout. Connat-on les gens chez qui
l'on va?

Mme Vanesse appartenait  une vieille famille du Limousin, jadis trs
riche et rduite peu  peu par des malheurs et des folies  cet tat de
mdiocrit mal dore, dont un philosophe s'accommode, mais qui pse 
quiconque a des prtentions  soutenir. On avait dit depuis longtemps:

    Dans la maison de Salicourt,
    Le mari dort, la femme court.

Ce dicton tait encore vrai. Le marquis Honor de Salicourt avait pous
sa cousine germaine, qui courut beaucoup, et il avait dormi ou fait
semblant de dormir. Ce sage dbonnaire avait deux gots consolateurs,
l'amour des vieux livres et la passion de l'entomologie. La marquise
tant morte d'une chute de cheval, il n'eut plus d'autre souci que celui
de marier sa fille, ge alors de vingt-cinq ans, laquelle, ayant hrit
du temprament fougueux de sa mre, tait de garde difficile. Ce fut
dans une ville d'eaux, o elle l'avait entran, qu'elle fit la
connaissance de M. Julien Vanesse, qui venait de perdre son pre et de
recueillir une grosse succession. L'irrprochable et hautaine beaut de
Mlle Aurlie de Salicourt lui inspira ds leur premire rencontre une
admiration passionne et foudroyante. Il fut adroit, il fut tenace, et
finit par se faire agrer. Elle ne le gotait cependant qu' moiti;
elle lui reprochait de ne pas joindre  sa richesse l'clat d'un nom,
elle eut toujours pour lui un secret mpris. Trop fire pour consentir 
tout recevoir de ce millionnaire, elle mit le marquis en demeure de la
doter. Le mariage se fit  Paris. Ds le lendemain, il retournait se
blottir dans son vieux castel et dans sa terre, dsormais greve de
lourdes hypothques. Il y vcut de peu, dans la compagnie de ses livres,
de ses insectes, d'un vieux chien de chasse, et son sort lui parut doux,
tant il tait charm d'tre  jamais dbarrass de son imprieuse fille.

Durant dix-huit mois, M. Vanesse fut amoureux de sa femme, et pendant
tout ce temps, malgr le secret mpris dont j'ai parl, elle trouva
quelque plaisir  se laisser aimer. Quand ils furent au bout de leur
bail, ils dcidrent d'un commun accord que leur bonheur consisterait
dsormais  suivre chacun leurs fantaisies,  tout se permettre, et leur
sagesse  avoir l'un pour l'autre une absolue tolrance. Ils avaient
cependant des joies communes: leur train de maison tait princier et
ils donnaient ces ftes magnifiques dont Mme Sauvigny avait ou parler.
Si forte que ft la dpense, elle n'excdait pas leur revenu; ils
auraient pu tre heureux longtemps, conformment aux clauses de leur
convention, si aux prodigalits qui embellissent la vie, M. Vanesse
n'avait ajout les sottes profusions qui ne rapportent ni honneur ni
plaisir. Ce n'taient pas les femmes qui le ruinaient; sur cet article,
il se contentait  peu de frais; mais ses amitis lui cotaient beaucoup
plus cher que ses amours. Il s'tait acquis la dangereuse rputation
d'un bon enfant qui, soit faiblesse, soit vanit, ne savait rien
refuser. Prts gratuits, avances inconsidres, dplorables
complaisances pour tous les faiseurs de projets qui l'intressaient 
leur chimre, fonds hasards dans des entreprises idiotes, il
connaissait et pratiquait tous les genres de gaspillage, et ce poisson
mordait  toutes les amorces. Cette grande fortune fondit en quelques
annes; aux difficults succdrent les embarras, aux embarras les
dtresses, et  bout de voie, ce bon enfant dissipa par des moyens
subreptices une partie de la dot si pniblement amasse par le marquis
de Salicourt. Tout entire  ses amusements, courant d'aventure en
aventure, ivre de bruit et de fume et comme perdue dans sa gloire, Mme
Vanesse ne se doutait point du cruel rveil qu'il lui prparait. Comme
la femme de Babylone, elle disait: Je suis une reine sur son trne, et
il n'y a ni soins, ni chagrins qui m'occupent. Mais un jour, du haut
des nues o elle planait, elle aperut le gouffre, et les temptes
clatrent.

De ce mariage, bien ou mal assorti, tait ne une fille sur laquelle M.
Saintis ne put renseigner que vaguement Mme Sauvigny.  peine
l'avait-il entrevue de loin, et l'et-il vue de prs, elle n'tait pas
facile  pntrer. Elle avait fait preuve ds son enfance d'une
remarquable prcocit d'esprit; elle semblait tre ne avec le got et
le don de l'observation. Peut-tre tait-ce un hritage de son
grand-pre, le seul ou peu s'en faut qu'il dt lui laisser. Mais tandis
que ce naturaliste passionn employait sa sagacit a tudier les moeurs
des insectes, elle tudiait de prfrence, en ce temps du moins, les
moeurs des hommes et des femmes avec qui elle vivait ou qu'elle avait
l'occasion de rencontrer.  l'ge o les petites filles jouent  la
poupe, son plus grand plaisir tait d'observer les visages, les
sourires, les grimaces, d'essayer de lire dans les coeurs, en se
promettant de n'tre dupe de rien ni de personne. Elle voyait tout et
elle coutait beaucoup.  vrai dire, elle n'coutait jamais aux portes:
sa fiert naturelle l'en et empche, et au surplus,  quoi bon? elle
vivait dans une maison o l'on s'exprimait sur toute chose avec un
parfait sans-gne, avec une libert cynique; cela entrait dans l'ide
qu'on s'y faisait du bonheur, c'tait un des articles du programme.

Elle n'avait pas eu grand mrite  dcouvrir que sa mre appartenait 
la tribu des gostes froces et son pre  la famille des gens sans
caractre; mais, elle savait aussi, et elle ne demandait pas mieux que
de l'expliquer aux gens qui ne le savaient pas, ce que c'tait qu'un
amant et une matresse, et d'aprs les informations qu'elle avait
recueillies, elle tenait pour certain que, comme son pre, tous les
hommes avaient des matresses, que, comme sa mre, toutes les femmes
avaient des amants. Elle ne songeait point  s'en tonner ni  s'en
indigner; c'tait une mode, un usage reu, et il faut bien se conformer
aux usages. Un jour qu'elle s'en expliquait  son institutrice, Mlle
Brehms, cette jeune Badoise, a l'oeil candide,  l'oreille chaste, aux
lvres pudiques, lui reprocha svrement la tmrit de ses opinions et
l'indcence de son langage, la chapitra, la sermonna. Elle couta son
discours sans sourciller et sans rpliquer; mais elle pensa que Mlle
Brehms n'tait pas au fait, que cela tenait peut-tre  ce que le
grand-duch tait un endroit sauvage o ne pntraient pas les modes de
Paris; elle s'tonnait pourtant que deux pays si rapprochs eussent des
moeurs si diffrentes. Quelques semaines aprs, tant entre trop
brusquement dans l'appartement de son pre, elle l'aperut tenant sur
ses genoux la jolie sermonneuse, dont la tte reposait mollement sur son
paule droite. De ce jour, quoique son institutrice et une voix fort
agrable et qu'elle aimt  l'entendre chanter, elle la traita avec le
dernier mpris, non parce que Mlle Brehms avait un amant, mais parce que
les menteurs sont mprisables. Sur ce point, elle avait son jugement
assis. Vivant avec des gens qui se donnaient  peu prs pour ce qu'ils
taient, l'hypocrisie lui faisait l'effet d'une irrgularit, d'une
anomalie monstrueuse et, pour tout dire, d'un vilain cas.

Mais, hors Mlle Brehms et les hypocrites, elle ne jugeait personne; elle
observait, elle constatait. Elle avait alors quatorze ans; elle venait
de faire sa premire communion et savait son catchisme sur le bout du
doigt; elle l'avait tudi avec une vive curiosit; elle tait si
curieuse! Elle avait conclu de cette tude qu'il y a deux morales, l'une
qu'on enseigne et qu'on ne pratique pas, l'autre qu'on pratique et qu'on
n'enseigne qu' soi-mme. Cette contradiction ne la choquait point;
c'tait encore un usage. Tout occupe de faits et dsireuse de
s'instruire, elle tait dans une indiffrence absolue pour toutes les
questions de principes; elle en fut tire par un incident heureux. Ds
les premiers jours de sa vie, sa mre avait eu contre elle un de ces
griefs qui ne s'oublient pas: ayant eu des couches laborieuses, Mme
Vanesse n'avait pu pardonner  sa fille la libert qu'elle avait prise
de la faire souffrir en venant au monde. Dans ces dernires annes,
quoiqu'elle ne trouvt pas deux minutes pour s'occuper d'autre chose que
de son moi, cette goste froce avait cru s'apercevoir que Jacquine
avait le regard chercheur, l'oreille toujours attentive et savait trop
de choses. Elle jugea bon de l'loigner pour quelque temps; sans avis
pralable, elle l'expdia subitement dans le Limousin, o un vieux
marquis la reut  bras ouverts.

Le sjour de deux ans qu'elle fit chez son grand-pre modifia son
caractre et lui laissa un ineffaable souvenir. Ils s'taient pris tout
de suite en grande amiti; ce fut un coup de foudre. Ils ne se
quittaient pas, et ils taient pleins d'gards l'un pour l'autre. Ils
vivaient presque tte  tte; le marquis tait devenu sauvage, ne voyait
personne. Quelle tranquillit, quelle paix dans ce manoir isol et
silencieux, dont on avait dsappris le chemin! Qu'il ressemblait peu 
la maison qu'elle venait de quitter, demeure trop hospitalire, ouverte
 tout venant, toujours inquite et remuante, o l'on mprisait les
bonheurs qui ne font pas de bruit, o la grande affaire tait de
s'agiter, de se dissiper, de s'tourdir, o l'on se plaignait de n'tre
jamais assez loin de soi-mme! Il y avait dans le Limousin un chteau
mal meubl, o vivaient un vieillard et une petite fille  qui rien ne
manquait lorsqu'ils taient ensemble. Eh! bon Dieu, qu'il est facile
d'tre heureux! Rien de si simple.

M. de Salicourt avait eu cependant un grand chagrin: le feu avait pris
une nuit dans l'aile de son chteau o il logeait son petit muse
d'histoire naturelle, et sa collection de lpidoptres avait pri dans
les flammes. Il engagea sa petite-fille  en commencer une; il lui
expliqua les moeurs des papillons, lui enseigna comment on les capture
sans les gter, comment on les tale, comment on les pique dans la
rainure de l'tendoir, puis dans les botes, et les soins qu'il faut
prendre pour les prserver des anthrnes et des mites. Ce nouveau genre
d'tude l'intressa passionnment et cette passion devait lui rester
toujours. En automne, il l'emmenait chasser la perdrix et le livre, car
il chassait encore. Les soires d'hiver se passaient en de longs
entretiens qu'elle ne trouvait jamais trop longs. Quand il ne causait
pas papillons, il lui racontait des histoires destines  lui prouver
que les gostes ne sont pas heureux, que les libertins finissent mal,
qu'on se trouve toujours bien de faire le bien. Il dissertait, il
raisonnait, il s'appliquait  rectifier l'ide qu'elle se faisait de
l'espce humaine et de ses varits. D'accord sur le fond des choses,
ces deux naturalistes ne s'entendaient qu' moiti en matire de
classification. Le marquis divisait les hommes en trois catgories: les
honntes gens, ceux qui, moins honntes, ngligent les devoirs, mais
respectent les biensances, enfin les pcheurs endurcis, qui se mettent
au-dessus des biensances et des devoirs, et qu'un jour Dieu punira.
Jacquine ne mlait pas Dieu  cette affaire, et elle admettait quatre
classes d'tres humains, rangeant dans la premire ceux qui s'amusaient
et ne s'en cachaient pas; dans la seconde ceux qui, a l'exemple de Mlle
Brehms, s'amusaient en catimini, avec beaucoup de mystre; dans la
troisime, les vaniteux qui, prfrant leur gloire  leur plaisir, se
condamnaient  faire des choses ennuyeuses  la seule fin de s'attirer
des loges; dans la quatrime, les oiseaux rares que son grand-pre
appelait les honntes gens; mais ils lui semblaient bien clairsems sur
la surface de ce globe, et elle souponnait vhmentement que, tout
compt, tout rabattu, il n'y en avait qu'un et que c'tait lui.

De jour en jour elle s'attachait davantage  ce grand-pre qui lui avait
rvl l'existence d'une sorte d'hommes qu'elle avait toujours tenus pour
des tres fabuleux et chimriques. Elle lui dcouvrait sans cesse de
nouveaux mrites, de nouvelles vertus. Il avait lu tant de livres qu'il
possdait les belles-lettres autant que les sciences, et il tait si bon
qu'une nuit il se releva pour faire des excuses  son valet de chambre
qu'il avait rudoy. Elle lui savait un gr infini d'tre un beau
vieillard frais, qui avait eu de grands chagrins et le courage de les
oublier. Elle admirait ses talents d'observateur subtil et sagace des
choses de la nature. Elle lui tait reconnaissante de lui avoir appris 
tirer la perdrix et  connatre les papillons. Elle l'aimait pour ses
histoires, qui l'intressaient sans la convaincre, pour ses convictions
religieuses, qu'elle respectait sans les partager, pour ses morales
qu'elle trouvait apptissantes, parce qu'elles sortaient du fond de son
vieux coeur et qu'il les lui servait toutes chaudes. Elle l'aimait parce
qu'il tait aimable. Elle l'aimait surtout parce qu'il l'aimait et que
jusqu'alors personne ne l'avait aime.

Elle souhaitait qu'il vct longtemps encore. Quelle bonne vie! Quels
jours paisibles et doux ils couleraient ensemble! Un soir, en se
mettant au lit, il fut frapp d'apoplexie, et peu d'heures aprs, il
n'tait plus. Elle ne le pleura pas, elle n'avait pas le don des larmes;
mais elle le regretta amrement, de toute son me, et, au sortir de ce
chteau o elle avait fait de si agrables dcouvertes, elle emporta ce
mort dans son coeur et lui promit de l'y garder toujours.

En rentrant dans la maison paternelle, Jacquine n'y trouva rien de
chang, mais elle fut tonne de s'y voir, et dut faire un grand effort
pour se rhabituer aux institutions du pays et aux moeurs des indignes;
elle avait vu autre chose et s'en souvenait. Heureusement on tait dans
le fort de l't; ses parents venaient de s'installer dans leur luxueuse
villa de Saint-Cloud; elle ne tarda pas  dcouvrir que le parc tait
riche en papillons.  Saint-Cloud, comme dans leur htel des
Champs-Elyses, M. et Mme Vanesse tenaient table ouverte; leur
hospitalit tait si gnreuse que, parmi les convives, il y avait
toujours un ou deux visages sur lesquels ils auraient t embarrasss de
mettre un nom; mais c'tait le moindre de leurs soucis. Tout d'abord,
Jacquine avait form le ferme propos de se tenir  l'cart de ces
runions brillantes et bruyantes, o les actions taient souvent aussi
libres que les paroles. On ne cherchait point  l'y attirer; on tait
bien aise qu'elle s'effat: si elle l'avait ignor, le premier regard
que sa mre avait jet sur elle  son retour lui et appris qu'elle
avait seize ans et une beaut qui devenait inquitante. Peu  peu elle
se ravisa; sa curiosit s'tait rveille, elle rsolut de reprendre le
cours de ses tudes anthropologiques et mondaines. Mais elle ne se
contentait plus d'observer, elle n'tait plus indiffrente. L'air
qu'elle avait respir dans un vieux chteau l'avait change; elle avait
rapport du Limousin une conscience, c'tait un cadeau que lui avait
fait son grand-pre. Quand on a une conscience, on s'en sert pour porter
des jugements, et les siens taient svres; elle ne disait plus: Que
voulez-vous? c'est l'usage, et dsormais ce n'taient pas seulement les
menteurs qu'elle mprisait. Il lui parut clair comme le jour que, dans
la socit lgante et mle que ses parents avaient tant de plaisir 
fter,  quelque classe qu'elles appartinssent, les femmes taient
toutes lgres, que toutes avaient eu leur aventure, que tous les hommes
taient des viveurs et nombre de ces viveurs des aigrefins. Quelques-uns
cependant avaient quelque dcence dans leurs discours comme dans leur
maintien; c'taient des hypocrites, elle l'et jur sur l'vangile, et
il n'en tait pas un, vous entendez, pas un, qui n'et un dsir honteux
dans le coeur et une tare secrte dans sa vie. Ne faisant grce 
personne, elle se confirmait rsolument dans la conviction qu'il n'y
avait jamais eu sur la surface du globe qu'un parfait honnte homme, qui
n'y tait plus. Mais elle faillit s'en ddire.

Un vieux garon, M. Lunil, orientaliste de quelque mrite, disait-on, et
tout plong dans ses chres tudes, passait ses ts  Saint-Cloud. Ce
septuagnaire bien conserv, au vaste front couronn de cheveux blancs,
 la figure grave et presque auguste, portait des lunettes d'or,
derrire lesquelles souriaient de grands yeux bleus, qui exprimaient la
douceur de son me et la paix d'une conscience pure. Il dnait souvent
dans la villa, o il semblait ne se plaire qu' moiti; sans doute il se
trouvait dplac dans un monde d'vapors et d'agits; mais quand on a
du savoir-vivre, on s'impose quelquefois des devoirs fastidieux. Un soir
qu'il y avait spectacle et que Mme Vanesse, fort dcollete, jouait le
principal rle dans une comdie fort lgre, M. Lunil distingua dans un
parterre houleux, qui riait  gorge dploye, une jeune fille qui ne
riait pas. Jusqu' la fin de la reprsentation, il eut les yeux sur
elle, et son regard semblait lui dire: Ils sont fous, mais il y a ici
deux sages. On se lia. Il prenait souvent Jacquine  part, et ils
avaient ensemble de longs entretiens, toujours sur des sujets srieux.
Elle l'tudiait avec intrt, mais avec dfiance, et ne dcouvrait en
lui rien de suspect. Elle se demanda si elle n'avait pas fait tort a
l'humanit; elle tait tente de croire qu'elle s'tait trop presse de
condamner Ninive en bloc, qu'il s'y trouvait encore quelques justes
pars, qu'elle venait d'en rencontrer un gar parmi les pcheurs. Elle
se souvenait d'avoir vu autrefois au Jardin d'acclimatation, dans une
des vitrines de l'aquarium, une belle sole blanche, nageant innocemment
au milieu de crabes embusqus, qui mditaient des crimes. Elle comparait
M. Lunil  cette innocente sole blanche, et la sole, qui aimait  donner
des conseils, l'engageait quelquefois,  mots couverts,  se garer des
crabes et de leurs embches. Plus elle allait, plus elle prenait en gr
cet homme vnrable, et, de son ct, il lui tmoignait chaque jour une
affection plus paternelle.

 quelque temps de l, par un beau soleil de septembre, elle tait
descendue dans le parc et, son filet  la main, se dirigeait vers des
buissons autour desquels elle avait vu voltiger la veille un magnifique
paon du jour, _Vanessa Io_. M. Lunil, qui tait en promenade, l'aperut
de loin et, s'tant assur qu'une petite porte perce dans le mur de
clture n'tait ferme qu'au pne, il entra, rejoignit sa jeune amie,
lui demanda la permission de l'accompagner. Chemin faisant, il lui
apprit comment le papillon se nomme en sanscrit, en zend, en copte et en
syriaque. Puis, il changea de propos, il lui parla du penchant qu'ont
les vieux savants pour les jeunes filles et de la confiance que les
jeunes filles devraient avoir dans les vieux savants, qui seuls sont des
confidents discrets, des amis srs, des conseillers dsintresss, de
sages et obligeants pilotes auxquels elles peuvent s'en remettre du soin
de conduire leur barque, si elles veulent naviguer sans pril  travers
les cueils d'un monde frivole et corrompu: son discours lui parut
diffus et trop imag. Mais c'est un pch vniel. L'instant d'aprs,
elle ne l'coutait plus; ils venaient d'atteindre les buissons o elle
se flattait de retrouver son paon du jour, qui s'tait gard d'y
revenir: elle aperut un grand mars, lui donna la chasse, le prit, et le
rapportant en triomphe, elle le fit admirer  M. Lunil, qui s'extasia
sur la beaut de ce nymphalide, sur ses longs palpes cailleux, sur ses
ailes brunes  reflets violets. Il tait dans un ravissement qui sans
doute lui troublait un peu l'esprit, car il pinait doucement le bout
des doigts de Jacquine et poussait de gros soupirs. Ce procd lui parut
choquant, et elle allait le lui dire, quand elle se sentit saisir par la
taille; du mme coup, elle s'avisa que l'homme vnrable cherchait  la
presser contre son coeur, que ses lvres balbutiaient un tendre aveu, et
qu'il attachait sur elle des yeux de vieux libertin, qui lui inspirrent
une telle horreur que, se dgageant violemment, elle le souffleta sur
les deux joues. De cette affaire, les lunettes d'or volrent en clats.

Oh! Ninive, Ninive!... Quoi! pas mme un juste!... Le souvenir de cette
aventure la poursuivit, l'obsda longtemps et lui causait d'affreux
dgots, des nauses.... C'tait donc a, l'amour! Elle ne pouvait plus
entendre prononcer ce mot sans revoir les yeux de M. Lunil, sans songer
 l'horrible regard dont elle croyait encore sentir sur elle la
souillure. Prenant sa conscience  tmoin, elle prta le serment que
jamais, au grand jamais, vieux ou jeune, aucun homme ne pourrait se
vanter d'tre aim de Jacquine Vanesse.

Pendant l'hiver qui suivit, elle pensa srieusement  entrer en
religion. Il y avait une difficult: elle ne croyait pas. Elle lut
beaucoup de livres de dvotion, elle s'en gorgea sans profit. Elle
voquait l'ombre de son grand-pre, qui avait toujours t un vrai
croyant, elle l'adjurait de la dlivrer de ses doutes; l'ombre ne disait
rien de dcisif. Elle finit par se rebuter, et, au printemps, elle
pronona des voeux fort tranges.

Peu de mois avant la mort du marquis, on avait dterr dans une friche
qu'il faisait dfoncer une statuette antique, haute d'un pied ou
approchant. On n'eut pas besoin de consulter les archologues de la
province pour reconnatre, aprs l'avoir dcrasse, que cette statuette,
d'une remarquable conservation, reprsentait une Diane bocagre,
laquelle, le carquois sur l'paule, lance au pas de course, menaait
d'un dard, qu'elle brandissait de sa main droite, une bte ou un homme
qui avaient dplu  ses yeux de desse. Jacquine s'tant prise de ce
joli bronze, son grand-pre le lui avait offert, en lui disant: C'est
singulier, cette Diane te ressemble. Elle a ton front, ton nez, et sa
bouche est aussi petite que la tienne; mais, grce  Dieu, elle a un air
mchant que tu n'as pas.

Jacquine avait rapport du Limousin trois choses: une conscience, une
collection commence de papillons et cette statuette,  laquelle elle
attachait le plus grand prix. Elle l'avait serre dans une armoire et
l'en tirait souvent pour la regarder. Du jour o elle renona  se faire
religieuse, elle la regarda plus souvent encore. Elle la sortit de sa
cachette et la mit en vidence, perche sur un socle, entre deux vases
qui ornaient sa chemine. Elle lui dit un soir: Il y a des femmes qui
font voeu de virginit pour se consacrer aux oeuvres de misricorde; je
garderai la mienne parce que je hais et mprise les hommes. Oui, je
resterai vierge ainsi que toi, et ainsi que toi, j'aurai le coeur dur;
comme toi, je lancerai des flches. Ds ce moment, comme par l'effet
d'une transfusion d'mes, quand elle se regardait dans sa glace, elle
croyait y apercevoir la desse  qui elle s'tait promis de ressembler
de coeur autant que de visage.

Jusqu' cette mmorable soire, elle avait fait  sa mre le plaisir de
s'effacer; elle ne s'effaa plus. On la souponnait d'tre curieuse, de
s'amuser  dcouvrir les dessous et  dchiffrer les visages; mais on
pensait que tout lui tait gal, on ne la croyait point dispose 
moraliser sur les actions humaines; si vnneux que soient leurs sucs,
le botaniste accuse-t-il d'immoralit la jusquiame et la cigu?
Dornavant, on put lire quelquefois dans ses yeux devenus parlants ses
dgots et ses mpris. Elle avait toujours t taciturne; sa langue se
dnoua; elle dcochait des mots piquants, des pigrammes; comme sa
desse, elle lanait des flches.

Mme Vanesse, qui passait des journes entires sans se souvenir qu'elle
avait une fille, ne pouvait plus douter de son existence; il est
difficile d'oublier une charde qui vous est entre sous l'ongle. Elle
dit un matin  son mari:

Votre fille s'est gte chez mon pre; elle est devenue insupportable.
Il est temps d'aviser; vous devriez lui parler svrement.

Il lui parla, mais sans svrit; il n'tait pas svre de son naturel.

Ta mre, lui dit-il, te trouve fort dplaisante, et c'est aussi mon
opinion. J'en atteste tes joues roses et ta natte qui te bat sur les
talons, tu as l'air fort jeunet, et tu te piques de loger dans ta tte
la sagesse morose d'une vieille douairire, qui mdit du diable parce
qu'il ne veut plus d'elle. Il faut prendre un parti; sois jeune ou
vieille  ton choix. Le malheur est que tu n'as jamais t jeune et que
tu ne vieilliras jamais; tu me fais l'effet d'une sardine sale dans sa
malice.

-- qui la faute? rpliqua-t-elle, en lui tirant sa rvrence.

Il rpondit par une pirouette, et l'entretien en demeura l.

Elle avait dix-huit ans quand le comte de Saint-Isle demanda sa main;
Mme Vanesse l'paulait de tout son crdit, qui n'tait pas grand dans
cette circonstance. Le bruit courait qu'elle avait eu des bonts pour le
comte, et Jacquine le laissa entendre. Mme Vanesse s'emporta, mais elle
n'eut pas le dernier mot.

De cuisants soucis firent bientt diversion  ses querelles avec sa
fille. Si elle avait eu des bonts pour le comte de Saint-Isle, elle
avait refus d'en avoir pour l'un des rois de la finance internationale,
le baron Mark, qui faisait sans cesse la navette entre Vienne et Paris.
De ses nombreux poursuivants, c'tait peut-tre le plus pris, et il ne
se consolait pas de son chec; tant d'autres avant lui avaient russi!
Mais il avait la mine basse, et elle voulait qu'on et l'air d'un
parfait gentleman. Aussi lgre que superbe, exclusivement occupe de
sa prcieuse personne et vivant au jour le jour, elle n'avait aucun
soupon de la situation lamentable o l'allaient rduire les ineptes
faiblesses et les extravagances de son mari. Le baron Mark se chargea de
lui ouvrir les yeux, et il lui dmontra qu'il n'y avait plus de
ressources, que M. Vanesse les avait toutes puises. Dans ses colres,
elle ne gardait aucun mnagement. Pour ajouter  l'humiliation du
coupable, ce fut en prsence de leur fille que, l'oeil en feu, la voix
frmissante, contractant ses noirs et implacables sourcils, elle lui
demanda compte de dilapidations qu'elle traitait d'escroqueries. Il
commena par plier la tte et les genoux, s'avilit; puis, se redressant
sous l'insulte, il riposta, attaqua  son tour, rendit coup pour coup.
Jacquine vit ce jour-l le fonds et le trfonds de ces deux belles mes.

Ce qui suivit cette scne violente la confondit d'tonnement. Elle
savait ses parents ruins, et il n'y eut rien de chang dans leur vie.
Ils ne songeaient  vendre ni leur htel ni leur villa; ils ne
rduisaient point leur dpense, ils ne retranchaient rien aux
somptuosits de leur train de maison. Elle chercha le mot de l'nigme.
Quel tait le Jupiter qui faisait tomber cette pluie d'or? Un matin,
ayant rencontr M. Mark dans l'escalier de l'htel, il la salua avec un
sourire si protecteur que, par une soudaine illumination, elle se dit:
C'est lui. Elle ne se trompait pas, c'tait bien lui.

Que sa mre se vendt et que son pre s'y prtt, c'tait leur affaire;
mais elle ne pouvait vivre avec eux sans se condamner  recevoir chaque
jour quelques gouttes de la pluie d'or, et sa fiert s'en indignait.
Elle rsolut sur-le-champ de se faire institutrice, ouvrire en linge ou
en modes, il n'importait, pourvu qu'elle sauvt sa fiert. N'tait-elle
pas la petite-fille de son grand-pre et la vivante image d'une vierge
divine? Comme autrefois les yeux de M. Lunil, le sourire du baron Mark
lui avait fait horreur. Elle se mit secrtement en campagne, et elle
s'tait dj renseigne dans un bureau de placement, quand un incident
heureux la dispensa de recourir  ce parti extrme. Elle calomniait la
vie; il lui arrivait parfois des bonheurs, phmres ou incomplets, il
est vrai.

Mlle Hortense de Salicourt, soeur cadette du feu marquis, tait  son
exemple reste fidle au Limousin. N'ayant pas eu de fille  doter et
ayant hrit de parents loigns, au demeurant aussi conome qu'une
fourmi, elle tait beaucoup plus riche que ne l'avait jamais t son
frre. Comme lui, elle avait le got de la lecture et l'esprit orn;
mais elle n'aimait point la solitude, elle recherchait le commerce des
humains; aussi ne vivait-elle pas  la campagne; elle possdait et
habitait la plus belle maison de la petite ville de X.... Depuis
quelques annes, elle tait fort tourmente de la goutte et, par
surcrot de malheur, une affection des yeux l'avait mise peu  peu dans
l'impossibilit de lire. Elle avait cherch, sans la trouver, une jeune
fille  son gr, dont elle pt faire sa demoiselle de compagnie et sa
lectrice. Le bruit vint jusqu' elle qu'en dpit des apparences M.
Vanesse tait en pleine dconfiture; elle avait toujours port  son
neveu par alliance et plus encore  sa nice une haine de vieille fille
qui, ne s'tant jamais amuse, voulait mal de mort aux gens qui
s'amusaient. Elle applaudit  cette catastrophe, qui lui parut un juste
chtiment du ciel, et comme elle ne s'oubliait pas, elle s'avisa de la
faire servir  ses intrts particuliers. Six ou sept ans auparavant,
son frre lui avait prsent une petite blonde, qui lui avait fait une
agrable impression. Elle crivit aussitt  Jacquine pour l'engager 
venir vivre avec elle et lui annoncer qu'elle comptait lguer sa fortune
 un orphelinat qu'elle patronnait, mais que, si sa petite-nice agrait
sa proposition, elle serait charme de lui assurer par un codicille une
rente viagre de douze mille francs. Elle insinuait qu'elle offrait la
rente et non le capital parce qu'il y avait de par le monde des mains
crochues dont elle se mfiait, et auxquelles elle n'entendait pas
laisser une parcelle de son avoir. Douze mille francs de rente! se dit
Jacquine avec un peu d'motion dans le pouls; ce n'est pas la richesse,
mais c'est l'indpendance. Et courrier par courrier, elle rpondit
qu'elle acceptait.

Pour se sentir heureuse ou  peu prs chez sa grand'tante, elle dut y
mettre du sien. Sans tre une goste froce, Mlle de Salicourt n'avait
pas l'humeur commode. S'coutant beaucoup, attentive  ses moindres
sensations et trs attache  ses habitudes, les minuties taient pour
elle des affaires d'tat.  mesure que sa sant dclinait, elle devenait
plus exigeante. Elle tmoignait  Jacquine une sincre affection; mais,
sujette aux insomnies, elle abusait parfois de sa complaisance jusqu'
l'obliger  lui faire la lecture pendant des nuits entires. Bien en
prenait  sa petite-nice d'avoir des nerfs solides et une sant de fer;
elle n'avait jamais t malade, elle disait elle-mme que ce n'tait pas
dans ses moyens. Ce qui l'agaait le plus, c'taient certaines manies de
Mlle de Salicourt et ses perptuelles frayeurs. La foudre, le feu, le
vent, les voleurs, tous les bruits insolites, les chevaux, les chiens,
les vaches, les souris, elle avait peur de tout. La mort lui causait un
tel effroi qu'il tait interdit de prononcer devant elle ce mot
malsonnant. Elle s'tonnait quelquefois de ne plus recevoir la visite de
tel et tel; on les disait absents, on n'osait pas lui confesser qu'ils
taient enterrs depuis six mois. Tant de pusillanimit scandalisait
Jacquine, qui n'avait peur de rien; mais elle n'tait pas charge de
faire l'ducation de sa grand'tante, qui faisait la sienne en la forant
de joindre  ses fonctions de demoiselle de compagnie un dur service de
garde-malade. Elle ne s'en plaignait pas, elle portait allgrement son
double fardeau. Cette fille d'un homme improbe avait une probit
naturelle qui lui faisait dsirer de ne pas tre en reste avec Mlle de
Salicourt; elle voulait pouvoir dire, quand elle serait en possession de
ses rentes: En vrit, je n'ai pas vol mon argent. Elle savait que le
testament tait en rgle; pour encourager son zle, sa tante avait voulu
que le notaire le lui montrt, et elle tait certaine que cette pauvre
femme  qui il ne fallait pas parler de la mort ne le referait pas; il
lui en avait trop cot de le faire: pendant une heure, elle s'tait
crue mortelle.

Jacquine ne s'ennuyait jamais. Sa principale distraction tait
d'observer les moeurs, les jeux de physionomie des nombreux visiteurs qui
venaient faire leur cour  une vieille fille d'humeur bourrue, qu'on
savait goutteuse et riche. Il va sans dire qu'elle expliquait leurs
assiduits par des vues intresses; c'tait peut-tre vrai de
quelques-uns; mais elle gnralisait trop; elle n'admettait point
d'exceptions: son sige tant fait, il n'tait pas au pouvoir des
habitants de la petite ville de X.... de la rconcilier avec la triste
espce humaine. Ils lui faisaient de grandes politesses, des avances
flatteuses, qu'elle recevait avec courtoisie, en ne gaussant  part soi
de la simplicit crdule ces pauvres gens, qui lui supposaient plus de
crdit qu'elle n'en avait. Il lui arriva quelquefois de les amuser de
belles paroles, de vaines esprances. Elle avait dcid que, somme
toute, il y avait mieux  faire que de dcocher des pigrammes  son
prochain; qu'il est plus doux de se divertir sournoisement  ses dpens,
de le berner, de le mystifier par des patelinages fourrs de malice et,
quand on le peut, par de diaboliques artifices. Sa tante s'tait fait
lire par elle la premire partie de _Faust_; Mphistophls avait fait
sa conqute; ce modle lui semblait bon  suivre, et sa petite Diane de
bronze, qui n'y trouvait rien  redire, l'exhortait elle-mme 
s'exercer dans l'art de manier l'ironie et de porter des coups fourrs.
Tous les grands artistes ont eu plusieurs manires: elle en avait eu
deux, c'tait la troisime, et, la jugeant bonne, elle se promettait de
s'y tenir.

Garde-malade toujours attentive et dure  la peine, apprentie studieuse
en magie noire, elle faisait avec application son double mtier, quand
Mlle de Salicourt,  qui la goutte tait remonte dans la poitrine,
mourut presque subitement, sans se douter qu'elle mourait. Qu'allait
faire Jacquine? Par une disposition du testament, la maison qu'elle
avait habite pendant deux ans et demi devait tre vendue aux enchres
dans un bref dlai. Quel serait dsormais son domicile? Peut-on vivre
seule  vingt et un ans? Une lettre qu'elle reut la tira de son
embarras. Cette longue et verbeuse missive lui apprenait que son pre
venait de partir pour le Brsil, que sa mre occupait au quatrime tage
d'une maison bourgeoise de la rue Pierre-Charron un modeste appartement,
situ au nord, et la pressait de venir l'y rejoindre.

Voil ce que c'est que d'avoir des rentes, pensa-t-elle; on vous
recherche, on vous dsire. Acceptons provisoirement; quand j'aurai vu,
j'aviserai.

Il faut tre juste envers tout le monde: l'orgueil de Mme Vanesse lui
tenait quelquefois lieu de vertu. Elle voulait bien qu'on l'entretnt,
mais elle entendait qu'on la respectt, et, le baron Mark lui ayant
parl un jour sur un ton cavalier, elle avait rompu avec clat. Ce
pauvre homme tait plein de bonnes intentions; mais, tant mal n, il
avait des formes un peu rudes et des expressions malheureuses. Aimant
les beauts mres et dgot, disait-il, des perruches, il avait cru
conclure avec Mme Vanesse un arrangement  long terme; il ne se
connaissait gure en femmes; ce Louis XIV s'tait flatt d'avoir trouv
sa Maintenon. Il tait loin de compte, et elle le lui fit bien voir. Il
eut beau gmir, supplier, elle fut intraitable; il se convainquit
bientt qu'il n'y avait aucune esprance de retour.

Les ttes les plus fumeuses ont leurs clairs de bon sens. Pour la
premire fois de sa vie, Mme Vanesse avait fait son examen de conscience
et reconnu que, le joug ft-il dor comme un calice, toute servitude lui
tait insupportable, qu'elle aimait mieux se priver que de cesser de
s'appartenir, qu'au surplus elle avait quarante-huit ans, qu'il faut
savoir quitter le monde avant qu'il nous quitte, que la retraite avait
peut-tre ses douceurs et ses plaisirs, que, quand son refuge serait une
steppe, elle tait assez ingnieuse pour y faire pousser des fleurs. Par
l'entremise et les bons offices du baron, elle avait recouvr les trois
quarts de sa dot; c'tait juste de quoi vivre, en renonant  toutes les
fantaisies; mais il lui aurait t dur de les sacrifier toutes. Elle se
souvint qu'elle avait toujours eu un bonheur insolent au jeu. Elle
courut deux fois  Monte-Carlo, y gagna gros et eut assez de force d'me
pour se retirer sur son gain.

En arrivant chez sa mre, Jacquine la trouva un peu vieillie, mais elle
gardait ce qui ne se perd pas, la ligne, le grand air, et elle avait le
bon got de ddaigner les artifices. L'hiver s'coula tranquillement. On
allait quelquefois au thtre, on n'allait jamais dans le monde. Mme
Vanesse racontait  sa fille de longues histoires, o il y avait, par-ci
par-l, un grain de vrit, et lui exposait les principes de sa nouvelle
philosophie. Jacquine commenait  croire au srieux amendement de sa
mre, et jamais elle n'avait eu l'humeur si douce, si pacifique. Elle ne
l'espionnait pas, ayant en mpris l'espionnage et les espions; mais ses
terribles, ses invitables yeux, qu'on tait sr de rencontrer lorsqu'on
essayait de les fuir, ne dcouvraient rien de suspect dans l'appartement
de la rue Pierre-Charron, et  quelque heure qu'elle y rentrt, elle
avait la conviction qu'elle pourrait ouvrir toutes les armoires sans y
trouver un homme.

L't suivant, Mme Vanesse proposa  sa fille d'aller passer quelques
mois  Mon-Refuge. Elle accepta avec empressement; il y avait si
longtemps qu'elle ne s'tait mise au vert! On partit, on s'installa. Au
bout de la premire semaine, un jour qu'il pleuvait  verse, un homme
frappait  la porte; elle s'ouvrit, il entra, on lui offrit la table et
le logement, et, six semaines plus tard, il tait encore l.  la
vrit, tout se passait avec une dcence apparente, on prenait des
prcautions, on observait toutes les formes. Mme Vanesse avait dit 
Jacquine:

Ce pauvre comte Krassing a une sant fort dlicate; son mdecin lui a
recommand de respirer l'air des forts. C'est une bonne oeuvre que nous
faisons.

Elle n'avait rien rpondu, mais il lui parut que sa mre avait abus de
sa confiance, l'avait indignement trompe, et elle jura de l'en faire
repentir.

Soit! lui disait-elle _in petto_. Tu veux la guerre, tu l'auras.

Et fidle  sa nouvelle mthode, affectant de ne rien voir, de ne rien
souponner, elle prludait  sa vengeance par de sourdes pratiques.

Mme Vanesse avait fait  Monaco la connaissance de cet hte indiscret,
joueur malheureux, mlancolique dcav, qu'elle avait cru devoir
consoler. Le comte Krassing tait un Scandinave qu' sa beaut trange,
 l'ampleur de son front,  la blancheur lumineuse de son teint, au
mystre de son regard et de son sourire, on tait tent de prendre pour
un homme de gnie; mais il tait tout en faade; qui avait vu la
devanture, avait tout vu. Dou d'une grande mmoire et d'une audace plus
grande encore, s'il avait peu de jugement et manquait d'esprit, il
savait du moins se servir de l'esprit des autres. Nourri des
littratures du Nord, il tait si bien entr dans la peau des
personnages d'Ibsen qu'il s'y croyait chez lui, et on avait peine  l'en
faire sortir. Il s'attribuait le don d'ensorceler, de fasciner les
femmes; il se flattait d'tre un de ces hommes tnbreux, qu'elles ne
peuvent aimer sans sentir planer sur leur tte de grandes ailes noires
et silencieuses, et qui leur rvlent le grand inconnu, les dlices de
cette vie marine aprs laquelle soupirent les animaux terrestres. Il se
piquait aussi d'avoir des visions, qu'il racontait loquemment, et quand
il se mettait sur ce sujet, il avait l'accent prophtique, l'oeil
vaticinant. Jacquine avait jug, ds le premier jour, que ce prophte
n'tait qu'un vulgaire pique-assiette. Elle se rappelait avoir vu, assis
sur un tas de cailloux, au bord d'un grand chemin, un mendiant trs beau
et trs barbu, qui avait la tte d'un Isae ou d'un zchiel et aurait
pu poser pour un tableau de saintet, ce n'tait pourtant qu'un
mendiant. Mais il y a des mendiants honntes qui se donnent pour ce
qu'ils sont, et elle tenait pour certain que le comte Krassing tait un
faux comte et un chevalier d'industrie.

Elle lui faisait bon visage, lui parlait d'un ton caressant. Elle
l'interrogeait sur son pass, sur tel pisode de son orageuse existence
qu'il lui avait dj cont, et lui posant des questions captieuses,
perfides, l'obligeant  prciser les faits, les dates, les lieux, elle
lui signalait d'un air de parfaite innocence les contradictions
grossires dans lesquelles tombait ce vridique historien, qui,
dmentant son caractre et l'exquise courtoisie dont il se targuait,
entrait en fureur, la traitait de diable en jupon.

Elle s'amusa bientt  un autre jeu. Elle s'aperut que le comte
essayait souvent sur le diable en jupon la puissance magntique de son
regard. Mme Vanesse ne se levant jamais avant midi, il profitait de ses
matines pour se mnager des tte--tte avec Jacquine, et, de jour en
jour, il devenait plus tendre, plus pressant. Elle ne permettait pas
qu'il prit aucune libert, mais elle ne le dcourageait point, elle
n'avait garde de lui ter toute esprance. Il fut imprudent, et, ds ce
moment, Mme Vanesse le surveilla, le tint en sujtion.  la moindre
peccadille, elle lui prodiguait les algarades, les durets, les menaces.
La jalousie la tourmentait, et elle souffrait aussi de la contrainte
qu'elle devait s'imposer pour ne pas se trahir devant Jacquine. Un
soir, elle clata. Elle les prit tous deux  partie, reprochant au comte
de compromettre sa fille,  sa fille d'tre une coquette qui jouait les
Agns. La scne fut terrible: Jacquine y avait mis fin par cet clat de
rire strident qui avait frapp de stupeur un valet de ferme avin.

Il y avait des jours o, lasse de ses tristes jeux, dsireuse de se
dtendre et d'oublier, elle s'en allait toute seule se promener en
fort, emportant dans sa bote de fer-blanc une aile de poulet ou des
oeufs durs, avec un flacon de vin tremp, et elle djeunait  l'ombre
d'un buisson, et l'oubli venait, et durant quelques heures ce monde, ce
vilain monde lui apparaissait comme un endroit charmant, o l'on attrape
des papillons, en pensant  un bon vieillard qui connaissait leurs
coutumes et leurs moeurs. Mais, en d'autres jours, elle se sentait la
bouche si amre, un tel poids de dgot dans le coeur, une telle
lassitude de vivre, qu'elle enviait de toute son me la flicit
silencieuse des morts. Sa destine lui faisait l'effet d'une impasse,
d'un cul-de-sac, l'endroit charmant n'tait plus pour elle qu'un mauvais
lieu, o elle avait hte de ne plus tre, et l'angoisse qui se peignait
dans son regard errant semblait dire:

Par o s'en va-t-on?




IV


L'abb Blands avait un gros souci: l'abside de son glise tait
endommage, il avait besoin de trois mille francs au moins pour la
rparer, et le conseil municipal les lui avait refuss. Il aimait
tendrement son glise; il se plaisait  dire qu'il l'avait pouse, et
il tait aussi chagrin qu'un mari amoureux, mais ncessiteux, qui ne
peut payer une robe  sa femme. Homme de ressource et fort avis, il
s'tait dit que, par un hasard providentiel, un grand musicien tait
venu s'tablir dans le pays, que, si ce grand musicien daignait donner
un concert au bnfice de son abside, il ne serait pas loin d'avoir ses
trois mille francs, qu'une qute lui procurerait le reste, mais qu'il
n'y avait qu'une seule personne qui pt dcider M. Saintis  lui faire
cette grce. Il s'en fut trouver Mme Sauvigny, la supplia d'intercder
auprs de son ami d'enfance. Aprs une courte discussion, elle fit
atteler et alla relancer l'ermite dans sa bicoque, qui n'tait pas aussi
bicoque qu'il le prtendait.  peine lui eut-elle prsent sa requte:

Je consens, dit-il,  tout ce que vous voulez; mais je fais mes
conditions. La premire est que, pour la raret du fait, je donnerai
mon concert dans une grange, une vritable grange. La seconde est que je
jouerai sur votre piano; non seulement c'est un Pleyel juste  son point
de maturit, mais jadis, quand vous cultiviez encore les beaux-arts,
vous en avez touch quelquefois, et il y a dans ce piano un peu de
vous.

Sance tenante, ils composrent un programme. Restait  trouver la
grange; deux fermiers offrirent la leur; on choisit la plus grande, qui
tait aussi la mieux tenue. Mme Sauvigny se chargea de la mettre en
tat, de la garnir de bancs et de chaises, d'y dresser une estrade. Puis
elle rdigea une circulaire, et programmes, circulaires, billets furent
expdis par ses soins partie au sous-prfet de l'arrondissement, qui
tait de ses amis et en plaa beaucoup, partie dans les villas et les
chteaux des environs.

Vous avez mis vos billets  un prix extravagant, lui dit le docteur
Oserel, qui ne manquait gure une occasion de grogner; vous verrez qu'on
vous les renverra tous.

On en renvoya trs peu, tant on tait dsireux de lui tre agrable
ainsi que d'entendre et surtout de voir le jeune et clbre mastro,
qui, depuis le prodigieux succs de son opra, ne s'tait jamais produit
en public.

Quand le grand jour fut arriv, la vieille grange, tonne de sa gloire,
se trouva comble; il n'y avait pas un sige vide; les billets rests en
compte, qu'on vendait sous le porche, furent tous enlevs. Le chemin de
fer du Bourbonnais avait amen les bourgeois des petites villes
avoisinantes, les chtelains taient venus dans leurs voitures; jamais
le village n'avait vu circuler dans ses rues tant de landaus, tant de
victorias, tant de livres, de galons et de si brillantes toilettes. Le
jeune matre se surpassa; il joua avec une gale perfection du Bach, du
Mozart, du Beethoven, du Chopin, du Schumann et du Saintis; il fut ft,
acclam. Ceux qui tenaient surtout  le voir taient aussi satisfaits
que ceux qui dsiraient l'entendre. Les cheveux en dsordre, le front
moite, l'oeil tincelant, il ressemblait  un jeune dieu qui a la tte
chauffe par de trop copieuses libations de nectar, et son ivresse
cleste le rendait beau. Lorsqu'il eut frapp ses derniers accords et
que, descendu de son estrade, il enfila le long couloir mnag entre les
deux ranges de bancs, il y eut presse pour rapprocher; de jeunes femmes
taient montes sur leurs chaises et lui envoyaient des sourires. Mme
Sauvigny ressentit comme un chatouillement d'orgueil.

Elles ne savent pas qu'il est  moi, pensait-elle.

Et vraiment il tait bien  elle, c'est  elle seule qu'il en avait. Ils
sortirent ensemble, et il attendit que la foule se ft coule, pour lui
dire tout bas:

Eh bien! Lolotte est-elle contente?

--Oui, rpondit-elle, Lolotte est trs contente, et elle se rengorge
comme le sonneur de cloches qui s'criait: Que nous avons bien prch ce
matin!

Elle ne lui avoua pas que, si passionne qu'elle ft pour la musique,
elle avait eu de frquentes distractions pendant le concert. Peu
d'instants avant qu'il se mt au piano, elle avait vu entrer Mme Vanesse
et le comte Krassing, qu'elle ne connaissait pas, suivis d'une jeune
fille qu'elle connaissait; et, en revoyant cette tte blonde et ce frais
visage, une ide, qu'elle avait tent de chasser, lui tait revenue,
plus obsdante que jamais.  plusieurs reprises, elle avait cru sentir
sur elle le regard de Jacquine: pure illusion; la charit s'en fait
comme l'amour, et ce n'tait pas Mlle Vanesse qui la regardait, c'tait
son ide.

Elle retourna dans la grange, une heure plus tard, pour s'assurer qu'on
avait grand soin de son piano, qui dsormais lui tait doublement
prcieux, qu'on le lui ramnerait sain et sauf. En entrant, elle aperut
 terre, sous une des chaises qu'avait occupes le trio qui faisait
parler de lui, un joli carnet en maroquin agrment d'ivoire. Elle le
ramassa et y vit un chiffre grav, qu'elle n'eut pas de peine 
dchiffrer. Ce carnet lui parut de bonne prise; elle le glissa dans sa
poche.

Le lendemain, vers le milieu de la matine, elle se prsentait au
presbytre. L'abb Blands arpentait une des alles de son petit jardin,
dont il s'occupait beaucoup. Elle lui annona que la recette du concert
se montait  prs de deux mille quatre cents francs, qu'elle s'tait
donn le plaisir de complter la somme dont il avait besoin pour tre
tout  fait heureux, et elle lui remit un pli cachet, contenant trois
billets. Il la remercia avec effusion. Ayant t autrefois professeur de
rhtorique dans un petit sminaire, il avait l'esprit fleuri et le got
des citations.

Ah! madame, s'cria-t-il d'une voix mue, je ne dirai jamais comme
Cornlie: Que de vertus vous me faites har! Mais vous savez ce que je
vous souhaite, ce que je demande  Dieu dans mes prires. Le jour o
vous aurez la vraie foi, vous serez parfaite, et ce jour viendra, j'en
ai l'assurance. Pour tout vous dire, je souponne que ds maintenant,
dans le fond de votre coeur, vous tes  nous.

Elle dtestait la controverse et il l'aimait beaucoup: c'tait le seul
dfaut qu'elle lui trouvt.

Vous prsumez trop de moi, dit-elle. Hlas! mon erreur m'est chre. On
aime la religion qu'on a suce avec le lait comme on aime son pays
natal; c'est une fatalit.

--Singulire patrie, riposta-t-il, qu'une glise o l'on ne s'entend sur
rien, o rgne la discorde, o l'on se chamaille sans cesse! Le
caractre de la vrit divine est l'unit, et dans l'glise qu'elle a
cre  son image, il n'y a qu'un chef, qu'une discipline, qu'une rgle
de foi.

--En tes-vous bien sr! Cette unit est-elle aussi relle que vous le
dites? Je suis porte  croire que, dans votre glise comme dans la
ntre, il y a beaucoup de dissidences, que plus un catholique a de vrai
zle, plus il est enclin  avoir ses opinions particulires. Il en est
des dogmes,  ce qu'il me semble, comme de la musique, que chacun, sauf
les indiffrents, interprte  sa faon et au gr de son coeur. Pour que
le dogme ait une action sur la vie, il doit se convertir en sentiment,
et nos sentiments nous sont trs personnels, nous y mettons notre
marque. Monsieur le cur, ai-je tort de m'imaginer que les plus grands
saints ont eu leurs petites hrsies? Il n'y a que les indiffrents qui
n'en aient point.... Mais Dieu me garde de discuter avec vous! Beaucoup
plus fort, beaucoup plus savant que moi, vous finiriez peut-tre par me
convaincre, et les femmes sont si draisonnables que, lorsqu'on les a
convaincues, on ne les a pas persuades.

Il allait s'chauffer, quand ses yeux se portrent sur le pli cachet
qu'il tenait dans sa main droite. Il pensa  ses trois billets de mille
francs,  l'abside de sa pauvre glise,  la joie qu'il prouverait en
rhabillant sa femme, et il se calma comme par enchantement.

Madame, reprit-il, ce qui me parat aussi certain qu'un dogme, c'est
que vous tes la femme la plus gnreuse, la plus obligeante que je
connaisse, et vous pouvez m'en croire, je voudrais trouver une occasion
de vous rendre  mon tour un grand ou un petit service.

--Prcisment, dit-elle, je venais vous en demander un.

Il ne manquait point de finesse; il reconnut sur-le-champ  son air
qu'elle avait une commission dsagrable  lui donner, et il regretta de
s'tre trop avanc. Elle lui parla de Mon-Refuge, de la jeune fille dont
le sort la proccupait, de son vif dsir d'en avoir le coeur net,
d'claircir ses doutes par une enqute dont elle le priait de vouloir
bien se charger.

Eh! madame, qui peut la faire mieux que vous? Vous avez l'esprit si
dli! Vous savez si bien forcer l'entre des coeurs!

Elle rougit: Je veux vous confesser ma faiblesse, rpondit-elle, cette
maison mal habite me fait l'effet d'une caverne, et les cavernes me
font peur.

--Et vous y envoyez les curs, dit-il en riant, dussent-ils y
compromettre leur soutane!

--Les curs ont le droit d'entrer partout, et quand ils vous
ressemblent, leur soutane n'est jamais compromise.

--Ah! permettez, quoique ces dames soient venues une ou deux fois  la
messe, ce sont des trangres de passage que je ne compte point parmi
mes ouailles. Nous vivons dans un temps o les prtres ne sauraient tre
trop circonspects; on est si prompt  les accuser d'indiscrtion!

Et comme elle insistait, il ajouta imprudemment:

Encore faudrait-il un prtexte.

--Le voici, dit-elle, en lui tendant le carnet qu'elle avait ramass la
veille. Et elle lui reprsenta que Mme Vanesse l'avait perdu dans un
concert donn au bnfice d'une glise: n'tait-il pas juste que le
desservant de cette glise se charget de lui rapporter son bien?

Et d'ailleurs, continua-t-elle, Mme Vanesse se lve si tard que, selon
toute apparence, elle ne pourra vous recevoir. Si vous dsirez me
plaire, vous demanderez  parler  sa fille, et, sagace comme vous
l'tes....

--Mais enfin, interrompit-il, quel rsultat esprez-vous de ma dmarche
et de mon entretien avec cette jeune personne?

--De deux choses l'une: peut-tre s'accommode-t-elle du milieu o elle
vit, peut-tre aussi aspire-t-elle  en sortir. Si elle est heureuse, il
n'y a rien  faire; si elle ne l'est pas, je russirai peut-tre  faire
quelque chose.

Il se trouvait pris; il s'excuta de bonne grce.

Madame, dit-il, retournez dans votre chalet; je me rends de ce pas dans
la caverne; si j'en sors vivant, j'irai sans retard vous porter des
nouvelles de mon expdition plus fcheuse que lointaine.

Elle tait si presse d'en avoir qu'elle lui dit:

Avec votre agrment, je les attendrai dans votre jardin. Vous avez de
si beaux oeillets, monsieur le cur!...

Il partit d'un bon pas, comme il l'avait promis; mais il ralentit
bientt sa marche; sa mission lui pesait. Il faut compter avec les
accidents et avec l'humeur contrariante des femmes: ne pouvait-il pas se
faire que ce jour-l, tout exprs. Mme Vanesse se ft leve une heure
plus tt que d'habitude  la seule fin de se montrer dans sa gloire 
un cur qui se souciait peu de la contempler de prs? Elle lui imposait
beaucoup; il lui avait paru que son impriale et imprieuse beaut, sa
grande tournure, ses grands airs la rendaient redoutable. Il maugrait 
part lui contre Mme Sauvigny et l'intemprance de son zle.

De quoi se mle-t-elle? pensait-il. Sa charit dgnre parfois en
manie. Ne soyons excessifs en rien: _medio tutissimus ibis_.  quoi bon
se crer des devoirs de fantaisie? Eh! vraiment c'est assez des devoirs
vidents pour remplir les heures et les journes.

Lorsqu'il atteignit la grille de Mon-Refuge, il s'avisa qu'elle tait
hermtiquement close et que, pour se la faire ouvrir il fallait tirer
une sonnette grosse comme une cloche. Il lui rpugnait de s'introduire
dans ce vilain endroit avec tant de fracas. Il prit le plus long, poussa
jusqu' une porte btarde ouvrant dans le parc, qui lui parut plus
rassurante. Il entra, et, aprs avoir travers des bosquets changs en
halliers, il longea un jardin peu fleuri, mal tenu, et il se dit que,
lorsqu'on nglige de nettoyer ses plates-bandes, on est sans doute peu
dispos  nettoyer sa conscience. Puis il suivit une avenue verte de
mousse, qu'envahissaient par endroits les ronces et les orties, et il se
dit encore que quand on laisse pousser des orties dans ses alles, on en
laisse pousser dans son me, que le dsordre appelle le dsordre, que
l'abme appelle l'abme, et il le disait en latin: _Abyssus abyssum
vocat_.

Enfin il aperut la maison, qu'il abordait par ses derrires, et si
forte tait sa prvention qu'il trouva  cette maison une face de
rprouv. Il aurait suffi cependant de la regretter, de boucher quelques
lzardes pour lui donner bon air: c'est ainsi qu'en jugeait Mme
Sauvigny, puisqu'elle voulait l'acheter.

Il n'eut pas la peine de sonner. Une femme de chambre accorte et
dlure, qui s'occupait de cueillir une rose pour en orner son corsage,
vint au-devant de lui. Il s'informa si Mme Vanesse tait visible.

Madame aura bien du regret, elle n'est pas encore leve.

--Et puis-je causer un instant avec Mlle Vanesse?

--Mademoiselle est en promenade; c'est le jour des papillons.

L'abb se sentit fort soulag, bnit la Providence de la grce qu'elle
lui faisait et de l'heureux tour que prenait son aventure, tira de sa
poche le carnet et pria la femme de chambre de le rendre  sa matresse,
 qui srement il appartenait.

Ne doutez pas, dit-elle, qu'il ne lui appartienne et qu'elle ne soit
ravie de le retrouver. Elle le conserve comme la prunelle de ses yeux.

Puis d'un ton de mystre:

Il y a, dans ce carnet, une pochette o elle serre son ftiche.

L'abb fit un saut en arrire. Eh! quoi, cette odieuse femme ne se
contentait pas de scandaliser une paroisse par son inconduite notoire et
d'tre une abominable mre; elle adorait les dieux ftiches! Son
effarement fit sourire la femme de chambre.

Je vois bien que M. le cur n'est pas au fait. Le ftiche de Madame est
un petit bout de ficelle, dtach de la corde d'un pendu. Il parat que
c'est souverain pour gagner au jeu. Aussi Madame ne perd-elle jamais.

--Vous lui en ferez, rpliqua-t-il, mon trs sincre compliment.

Et, tournant les talons, il s'en alla comme il tait venu. Oui, son
aventure avait bien fini, il en tait quitte  bon compte. Mais au
moment d'atteindre la porte btarde, il vit surgir soudain devant lui,
sous une vote de sombre verdure  la physionomie sinistre, une jeune
fille en blouse, qui, alerte et toute pimpante, revenait d'un autre
monde: pendant trois heures, elle avait couru les bois, o elle avait
trouv l'oubli. Elle s'effaa gentiment pour le laisser passer en lui
disant.... Ce qu'elle lui dit fit sur l'abb Blands une telle
impression qu'il ne lui fallut que cinq minutes pour regagner son
jardin.

Eh bien, lui demanda Mme Sauvigny, vous l'avez vue?

--Je l'ai non seulement vue, mais entendue, rpondit-il. Madame,
laissez-moi recueillir mes esprits; je tiens  vous rpter sa phrase
mot pour mot; il ne faut pas gter les belles choses. Elle m'a dit....
Et notez qu'elle avait le ton fort badin, le visage fort enjou et un
sourire agrable sur les lvres.... Monsieur le cur, m'a-t-elle dit,
que venez-vous faire ici? Allez-vous-en bien vite. On ne reoit dans
cette maison que les sept pchs capitaux. Ah! madame, je vous l'avoue
sincrement et tristement, je la tiens pour une me perdue, qu'un
miracle seul peut sauver, et il n'y a que Dieu qui en fasse. Vous
vouliez savoir, vous savez. Croyez bien qu'elle est heureuse, qu'il ne
manque rien  son bonheur, que vous la dsobligeriez beaucoup en
l'empchant de vivre dans l'aimable socit de l'orgueil, de la colre,
de l'envie, de la gourmandise, de l'avarice, de la paresse et de la
luxure.

Mme Sauvigny se retira consterne.




V


Vers la fin de septembre, Mme Sauvigny tait alle un soir, en compagnie
du docteur Oserel, dner chez des amis,  deux lieues de son chalet. Ils
s'en retournaient entre onze heures et minuit, et leur voiture allait
grand train, lorsque, arrivs  l'endroit o la route serre de prs la
rivire, dont les abondantes vapeurs avaient comme submerg ses rives
plates, ils se trouvrent plongs dans un brouillard si pais qu'on
voyait difficilement  se conduire. Crainte d'accident, Mme Sauvigny
ordonna  son cocher de mettre les chevaux au pas; elle se dfiait
d'eux, elle les savait sujets  fringuer,  se faire des fantmes de
rien. Tout  coup, comme on approchait du pont, elle entendit dans la
direction du petit promontoire qui faisait face au Chalet, le bruit
d'une dtonation, suivi d'un grand cri.

On assassine quelqu'un, dit-elle au docteur en lui serrant le bras.

Il avait bien dn et sommeillait.

Bah! dit-il en se frottant les yeux, c'est quelque nigaud qui revient
de la chasse aux canards; son fusil s'est accroch  un buisson, et le
coup lui est parti entre les jambes. Rassurez-vous, il a eu plus de
peur que de mal.

--On ne revient pas de la chasse si tard, rpondit-elle, et le cri que
j'ai entendu tait srement un cri de femme.

Malgr ses protestations, elle mit pied  terre, et tchant de se
rveiller, il suivit machinalement son exemple. Le groom prit une des
lanternes de la voiture, et, prcds par lui, ils descendirent dans une
prairie que traversait un sentier sinueux. Quoiqu'ils eussent de la
peine  se guider, ils atteignirent bientt la berge de la rivire. Ils
cherchaient et dsespraient de rien trouver, tant la nuit tait sombre,
tant le brouillard tait pais.

Y a-t-il ici quelqu'un qui ait besoin de secours? demanda le docteur
de sa plus grosse voix.

Personne ne rpondit.

Aprs tout, madame, dit-il, sommes-nous bien certains, vous et moi,
d'avoir entendu ce cri? J'ai cru l'entendre, mais je dormais et mon
tmoignage a peu de poids. Le vtre assurment en a davantage. Cependant
les femmes ont un appareil nerveux si prompt  s'branler, tant de got
pour ce qui tient du roman, que les plus raisonnables sont sujettes 
caution.

Il finissait sa phrase quand se produisit un changement  vue, opr,
pouvait-on croire, par la baguette d'une fe. Le brouillard dense, mais
bas, rampant, dont la hauteur dpassait  peine trois mtres, fut frapp
tout  coup par les rayons de la lune en dcours, qui venait de se
lever. Cette fume grise et opaque, devenue subitement diaphane, s'tait
comme imprgne d'une clart laiteuse, et Mme Sauvigny aperut quelque
chose qu'elle montra du doigt au docteur. Trois ou quatre pas plus
loin, au pied d'un vieux saule creux  qui elle avait nagure envoy un
baiser discret, gisait tout de son long, tendue sur le dos, endormie ou
morte, une jeune fille dont le corps et les vtements en dsordre
semblaient baigner dans une rose de lumire magique; son visage et ses
mains taient d'argent.

Ma parole! dit M. Oserel, la nature s'amuse quelquefois  singer des
effets d'opra, et si votre grand compositeur tait ici....

--Voyez plutt, interrompit Mme Sauvigny, j'en tais sre, c'est elle.

En effet, c'tait elle, et dj le docteur, agenouill dans l'herbe,
l'examinait, l'auscultait.

Ah! lui disait Mme Sauvigny d'une voix sourde, en couvrant sa figure de
ses mains, ne m'apprenez pas qu'elle est morte.

--Rassurez-vous, elle n'est qu'vanouie; mais j'ai bien du mal  lui
ter d'entre les doigts la crosse de son pistolet. Qu'est devenu le
reste? le diable seul pourrait nous le dire.... Je ne sais en vrit
comme est btie cette demoiselle. Elle a tout fait pour se massacrer,
elle en est quitte pour une gratignure au pouce et une bosse  la tte.

--Ainsi vous me rpondez de sa vie?

--Je vous en rponds, quoique,  vrai dire, je n'en sois pas
responsable; je compte l'examiner tantt, plus  mon aise et dans un
lieu plus commode, car je ne pense pas que votre intention soit de la
laisser ici.... Mais ne vous drangez pas, je n'ai pas besoin qu'on
m'aide  la soulever et mon paquet me psera peu. Elle est lgre comme
une plume.

Aprs lui avoir desserr ses vtements, il l'emporta dans ses robustes
bras. Cinq minutes plus tard, ils taient remonts en voiture, et
Jacquine tait couche sur leurs genoux. On lui avait fait respirer des
sels; bien que ses yeux fussent toujours clos, elle semblait se ranimer.

Quelle trange crature! murmurait le docteur. Son vanouissement n'est
pas srieux; c'est une simple lipothymie.... Voyez plutt, ttez-la, le
coeur s'est remis  battre, et elle respire.

Mme Sauvigny ne parlait pas; mais elle disait tacitement:

Pauvre petite! comme on te calomniait! On osait prtendre que tu tais
heureuse!

Et, se penchant sur ce visage livide, sur ces cheveux blonds tremps par
le brouillard, couvant des yeux cette proie qu'elle avait convoite:

C'est la Providence qui te donne  moi. Je te tiens, et ils auront
dire, je te garderai.

Cependant le docteur, dont l'esprit actif avait dj reconstitu la
scne telle qu'elle avait d se passer, lui donnait des explications
qu'elle n'coutait que d'une oreille.

Voulez-vous savoir exactement, madame, comment la chose est arrive?
Pour tre plus sre de son fait, cette jeune folle avait fait son plan
de se brler d'abord la cervelle et de se noyer ensuite. Elle tait
venue se poster  l'extrmit du petit promontoire, dans l'esprance
que, le coup parti, elle tomberait dans l'eau, et que les gens dont elle
a peut-tre  se plaindre auraient le plaisir de l'y chercher. Soit que
son pistolet ft hors de service, soit qu'elle l'et mal charg, il lui
a clat dans la main. Selon toutes les rgles de la logique humaine et
divine, elle aurait d se mutiler horriblement; je vous l'ai dit, elle
en est quitte pour une gratignure. Dans la surprise que lui a cause
l'explosion, et qui lui a fait pousser un cri, elle a pivot sur
elle-mme; au lieu de choir dans l'eau, ses pieds ayant gliss sur
l'herbe humide, elle est tombe lourdement sur une des racines traantes
du saule et elle n'a point de plaie. Je vous rpte qu'elle est btie 
chaux et  ciment. La moralit de cette histoire est que lorsqu'on a la
vie dure et qu'on veut se tuer, il faut se procurer des pistolets en bon
tat. Rien n'est plus dsagrable que de se rater: il faut recommencer 
vivre, et c'est une habitude qui se perd trs vite, on ne sait plus
comment s'y prendre.

--Thodore, disait Mme Sauvigny  son cocher, poussez donc vos chevaux,
nous n'arriverons jamais.

Elle ne craignait plus qu'ils se cabrassent, et six minutes lui parurent
un sicle. Le docteur se moquait de son impatience, les docteurs seuls
ne perdent jamais la notion du temps rel. On arriva bientt, et ce fut
assez d'un petit quart d'heure pour que Jacquine ft transporte dans
une chambre vacante de la maison de sant, dshabille par la religieuse
de service, couche dans un lit moelleux, examine  nouveau par le
docteur, qui  son diagnostic joignit un pronostic.

Chre madame, dit-il, je vous affirme que durant deux ou trois jours
cette jeune personne aura une forte fivre, qui vous causera une
mortelle inquitude, que cette fivre tombera brusquement et qu'avant la
fin de la semaine, elle pourra retourner chez elle et s'y rendre 
cloche-pied, si le coeur lui en dit.

--Retourner dans cette caverne! pensa Mme Sauvigny. Elle en est sortie,
elle n'y rentrera pas.

Jacquine avait rouvert les yeux. Elle les tint fixs un instant au ciel
de son lit, puis les laissant vaguer dans la chambre:

O puis-je bien tre? murmura-t-elle.

Mme Sauvigny s'avana vivement, en disant:

Vous tes, mon enfant, dans un endroit o vous serez soigne et aime.

Elle n'en put dire davantage, le docteur lui avait saisi le bras droit
dans l'une de ses grosses pinces de homard.

Pour l'amour de Dieu, pas un mot et surtout pas de sentiment! Le
sentiment et la mdecine ne furent jamais bien ensemble.... Mais,
vraiment, je ne vous reconnais pas. Il faut que cette scne ait
terriblement pris sur vos nerfs, dont vous tes d'habitude dame et
matresse.... Allez-vous-en, je vous prie, allez-vous-en. Laissez-moi
panser ma malade.

Et il la poussait vers la porte. Elle consentit  se retirer, aprs
avoir fait promettre  la soeur que, s'il survenait la moindre
complication, on s'empresserait de l'en informer. Elle se mit au lit et
ne tarda pas  s'endormir; elle dormait toujours, mais elle dormit mal.
Elle se leva de trs bonne heure et griffona en hte un petit billet
ainsi conu: Mlle Vanesse a tent hier soir de se tuer; elle a t
trouve vanouie au bord de la rivire par M. le docteur Oserel et Mme
Sauvigny, qui l'ont transporte dans la maison de sant, o elle recevra
tous les soins qu'exige son tat, qui pour le moment n'a rien de grave.
Elle fit aussitt porter ce billet  Mon-Refuge.

Mme Vanesse ressentit une vive surprise lorsqu' son rveil, dont sa
femme de chambre, vu la circonstance, se permit d'avancer l'heure, elle
apprit l'escapade nocturne de sa fille et cette extraordinaire tentative
de suicide,  laquelle rien ne l'avait prpare. Depuis leur violente
querelle, promptement assoupie, tout tait rentr dans l'ordre, la paix
n'avait plus t trouble. Le comte Krassing, devenu circonspect, avait
fait de prudentes rflexions; quoiqu'il ft trs infatu de son mrite
et de sa personne, et que la fatuit obscurcisse l'entendement, il avait
fini par comprendre que Jacquine s'amusait  le mystifier: il s'tait
fait une loi de ne plus s'occuper d'elle, et elle-mme ne s'occupait
plus de lui. Ayant arrt sa rsolution, en se promettant d'attendre
pour l'excuter le jour o elle entrerait dans sa vingt-troisime anne,
dont elle entendait faire une page blanche, les choses de ce monde la
laissaient dans la plus complte indiffrence; elle tait sortie du jeu;
taciturne, mais souriante, elle semblait dire: Rien ne m'est plus de
rien. Qu'elle et conu pour sa mre un dgot qui, par un choc en
retour, lui inspirait le dgot d'elle-mme et de la vie, cette bonne
mre tait  mille lieues de s'en douter. Il manquait  Mme Vanesse un
certain nombre d'ides, et partant, certains tats d'esprit taient pour
elle d'incomprhensibles mystres.

Elle s'expliqua le coup de dsespoir que lui annonait Mme Sauvigny par
un accs de folie, dont l'clat de rire qui l'avait pouvante avait t
le signe prcurseur. Peut-tre y avait-il de l'hrdit dans cette
affaire; elle se souvint qu'un de ses grands-oncles s'tait tu sans
qu'on st pourquoi. Son tonnement tait ml d'inquitude et de
chagrin. Elle pensait au bruit que cette sotte aventure allait faire
dans le pays, et elle n'aimait plus le bruit: sa nouvelle philosophie
lui enseignait qu' son ge et dchue de ses grandeurs, elle devait se
contenter dsormais des bonheurs silencieux, que le silence a sa
douceur. Mais ce qui la touchait encore plus, c'tait la rente viagre
laisse par Mlle de Salicourt  sa petite-nice, et dont le capital,
par la volont expresse de la testatrice, devait, l'usufruitire venant
 mourir, faire retour  un orphelinat. Elle voyait dans cette pension
un prcieux appoint  ses propres ressources: Jacquine s'tait engage 
prendre  sa charge, tant qu'elle vivrait avec sa mre, la moiti de la
dpense du mnage, et au risque d'enrichir des orphelins, cette folle
venait d'attenter  sa vie! En vrit, cet incident tait aussi
dsagrable qu'trange.

Elle se livrait  ces rflexions chagrines, en se faisant coiffer  la
hte par sa femme de chambre, qu'elle accusa ce jour-l de n'tre pas
assez expditive.  dix heures sonnantes, elle arrivait au parloir de la
maison Oserel. Au moment o elle y entrait, Mme Sauvigny se disposait 
en sortir. Elle l'arrta au passage pour lui demander des nouvelles de
sa fille. On lui avait parl de Mme Sauvigny comme d'une femme
extraordinaire qui, par l'emploi qu'elle faisait de sa fortune, s'tait
acquis une grande considration, tait devenue une puissance. Elle avait
toujours pos en principe que les puissances se reconnaissent  un air
de majest rpandu dans toute leur personne, et en ce qui la concernait,
elle avait joint la pratique  la thorie. Mme Sauvigny, qu'elle voyait
de prs pour la premire fois, lui sembla peu majestueuse. Il lui parut
mme qu'elle l'intimidait; elle en conclut que cette riche bourgeoise se
sentait pntre de respect en prsence de la fille d'un marquis.

Je vous fais mille excuses, madame, lui dit-elle avec une politesse
hautaine, pour tout le drangement que vous a caus cette malheureuse
enfant; mais permettez-moi de m'tonner qu'on l'ait transporte ici au
lieu de la ramener chez moi.

--Le docteur tait press de l'examiner  fond, et d'ailleurs o
pourrait-elle tre mieux soigne qu'ici?

--Rien ne remplace, madame, les soins d'une mre, rpondit
audacieusement Mme Vanesse.

Mme Sauvigny ne rpliqua pas; mais le regard qu'elle lui jeta et qui
venait de trs loin la troubla un peu; c'tait la bourgeoise qui  son
tour intimidait la fille de marquis. Elle cacha son embarras d'un
instant sous un redoublement de morgue.

S'il tardait au docteur d'ausculter ma fille, reprit-elle, peut-tre
tiez-vous impatiente de vous faire expliquer par elle les raisons de
son inexplicable coup de tte. Vous l'avez, sans doute interroge? Que
vous a-t-elle rpondu?

--Hlas! je n'ai pu encore satisfaire, mon indiscrte curiosit. Mlle
Vanesse a une forte fivre, et M. Oserel a interdit l'entre de sa
chambre  toute autre personne qu' la religieuse qui la soigne.

--Ainsi vous pensez que moi-mme....

--Oui, je crains que vous-mme, interrompit Mme Sauvigny en pesant sur
ces deux derniers mots, ne vous heurtiez contre une impitoyable
consigne. Le docteur est trs autoritaire, et il n'a d'autre rgle de
conduite que l'intrt de ses malades.

--Soit! j'attendrai que la consigne soit leve.... Mais si vous n'avez
pas eu le plaisir de faire causer ma fille, vous avez srement form
quelque conjecture. Pensez-vous que cette tentative de suicide ait t
bien srieuse? Les jeunes filles aiment  se rendre intressantes et
elles sont quelquefois d'assez bonnes comdiennes.

--Ah! madame, quelle prvoyance vous supposez  Mlle Vanesse! Elle avait
devin que son pistolet lui claterait dans les mains et que, par un
vrai miracle, elle en serait quitte pour une lgre blessure et une
syncope! Elle avait devin aussi qu'un docteur passerait  point nomm
sur la grande route, la chercherait  travers un pais brouillard et
l'emporterait vanouie chez lui! Jamais comdienne ne fut si avise.

L'ironie tait de toutes les figures de rhtorique celle qui plaisait le
moins  Mme Vanesse; Jacquine en avait fait l'exprience, et la douceur
de l'accent la lui rendait plus dsagrable encore. On lui avait dpeint
Mme Sauvigny comme une personne trs dbonnaire; sa bont avait donc des
griffes! Elle fut sur le point de se fcher; toutefois la prudence
prvalut sur l'indignation.

Si, comme il vous plat de le croire, Jacquine a srieusement song 
se tuer, cela ne peut s'expliquer que par un accs d'alination mentale.
Je dois avouer que j'avais cru dcouvrir en elle des symptmes de
drangement d'esprit.

--Et vous ne l'avez pas surveille? demanda doucement Mme Sauvigny.

--Que vous tes bonne de travailler  mon ducation, en me rappelant 
mes devoirs de mre! Je veux en retour vous donner un petit conseil.
Dfiez-vous des histoires que pourra vous conter ma fille; nous avons
tous nos dfauts; le sien est d'aimer quelquefois  mystifier son
prochain.... Puis-je esprer du moins, ajouta-t-elle, qu'il me sera
permis de venir prendre de ses nouvelles?

--Soyez sre que cette peine vous sera pargne, je verrai  ce qu'un
bulletin de sa sant vous soit envoy chaque matin et chaque soir.

--Vous me comblez, madame, rpondit-elle.

Et elle partit de son air le plus Salicourt, mais mcontente
d'elle-mme, furieuse de s'tre laiss dconcerter par cette mince et
insignifiante bourgeoise, de n'avoir pas su remettre  sa place cette
puissance dpourvue de tout prestige.

Le pronostic du docteur se vrifia de point en point. Jacquine eut une
forte fivre, accompagne d'un peu de dlire, qui tomba le quatrime
jour, et M. Oserel autorisa Mme Sauvigny  entrer dans la chambre de la
convalescente, mais il la pria d'y rester peu et de ne pas la faire
causer. En s'approchant du lit, elle constata que Jacquine avait dj
repris des couleurs, et comme pour l'en remercier, elle la regarda
quelques instants en silence, le sourire aux lvres. Jacquine parut
tonne; cette savante observatrice n'avait pas encore vu dans le monde
quelque chose qui ressemblt  ce sourire; rien de pareil ne figurait
dans ses amples collections de souvenirs ni dans son muse d'histoire
naturelle: c'tait une nouveaut, et cette nouveaut tait une nigme
dont elle ne trouvait pas le mot.

Eh! oui, madame, dit-elle d'une voix pre et sche, je recommence 
vivre. J'ai t une fire maladroite; tout mtier demande un
apprentissage, nous ferons mieux une autre fois.

 ce propos malsonnant, Mme Sauvigny eut un tressaillement; mais, se
rappelant la recommandation du docteur:

Je vous rpondrai plus tard, dit-elle; on m'a enjoint de ne pas vous
fatiguer.

Jacquine lui montra du doigt une chaise au pied de son lit, lui fit
signe de s'y asseoir et se mit  la regarder fixement. Il sembla  Mme
Sauvigny que ce regard perant et dur pntrait dans sa chair et jusque
dans la moelle de ses os, furetait, fouillait dans son coeur. Elle
ressentait un indfinissable malaise; pour se donner une contenance,
elle gratta une petite tache qu'elle venait d'apercevoir sur une des
franges de la courtepointe. Quand elle releva les yeux, Jacquine ne la
regardait plus et commenait  s'assoupir.

Elle se leva et  son tour se donna le plaisir de l'examiner  son aise.
Ds maintenant, pensait-elle, je la connais assez pour savoir qu'elle
ne sera pas facile  apprivoiser; mais si je ne suis pas, moi aussi, une
fire maladroite, un jour nous serons de bonnes amies. Les femmes sont
plus artistes que nous dans les choses de la vie; le fond ne leur fait
jamais oublier la forme, et entre toutes les bonnes oeuvres, elles ont
une prfrence secrte pour celles dont le visage est agrable 
regarder. Mme Sauvigny se pencha sur cette jeune tte, dont elle
admirait la finesse, et elle disait  ces cheveux d'un blond ple: Je
remplacerai votre natte par une coiffure de mon got. Elle disait  ces
yeux clos, aux longs cils frisants: Vous avez vu beaucoup de vilaines
choses; nous veillerons  ce que vous n'en voyiez point chez moi, et 
cette petite bouche contracte, qui semblait bouder la vie: Vous avez
prononc tout  l'heure une mauvaise parole, nous vous apprendrons 
mieux parler. Puis elle lui effleura le front de ses lvres, et dans
son sommeil Jacquine fut saisie d'un frisson: ce baiser lui semblait
sans doute aussi nouveau que le sourire qu'elle n'avait pu dchiffrer.

Le jour suivant, le docteur dit  Mme Sauvigny:

Cette petite fille n'a plus besoin de nous, et nous avons besoin de sa
chambre. Demain elle sera sur pied; je l'enverrai se promener dans le
jardin. Aprs-demain, nous lui donnerons la clef des champs et elle ira
retrouver l'auguste sultane de Mon-Refuge.

--Oh! ceci est une autre affaire, pensa Mme Sauvigny, et une affaire qui
ne regarde que moi.




VI


Le soir de ce mme jour, Mme Sauvigny eut  dner le docteur Oserel, M.
Saintis et M. Andr Belfons, ce jeune et riche propritaire que Mme
Leyrol avait signal  son frre comme un rival dangereux. M. Belfons
s'tait destin ds l'enfance au mtier d'ingnieur. Entr en bon rang 
l'cole polytechnique, il en tait brillamment sorti. Mais la mort
subite de son pre avait boulevers ses plans; il s'tait rendu aux
instances de sa mre, qui dsirait qu'il prt en main l'administration
du grand domaine dont il venait d'hriter. Il avait un bon caractre, il
s'tait rsign, et fort intelligent, il tait devenu en peu de temps un
habile agriculteur. Il pensait que quelque mtier qu'on fasse, c'est la
sauce qui fait manger le poisson; il avait soign la sienne, et
dsormais il y trempait volontiers son pain.

Ne payant pas de mine, maigrelet, de courte taille, mais souple et
vigoureux, l'air veill, la physionomie mobile, le nez retrouss, de
petits yeux gris tirant sur le rose comme ceux des furets, le regard
tantt trs vif, tantt doux et caressant, l'humeur franche, le coeur sur
la main, il plaisait beaucoup. Mme Leyrol l'accusait,  tort et sans
cause, d'avoir des vues sur Mme Sauvigny. Plus jeune qu'elle de sept ou
huit ans, il lui avait vou la plus respectueuse affection, un vrai
culte de dulie. Mais, quoi que pt lui dire sa mre, il tait dtermin
 ne faire qu'un mariage d'inclination passionne, et il tenait que le
respect n'a rien  dmler avec la passion, que l'amour est un accident
draisonnable et inexplicable, que du moment qu'il s'explique, ce n'est
plus de l'amour. Il attendait le coup de foudre, et le coup de foudre
s'tait fait attendre jusqu'au jour o un concert, donn dans une
grange, lui avait fourni l'occasion de rencontrer et de contempler de
prs Mlle Jacquine Vanesse. Il n'y avait sans doute rien d'tonnant  ce
qu'un homme de got s'prt  premire vue d'une aussi jolie fille; mais
ce qui l'avait sduit, subjugu, ce n'tait pas tant la merveilleuse
finesse de son visage qu'une grce trange dont toute sa personne lui
avait paru enveloppe. Pour la premire fois, il s'tait pass dans son
coeur quelque chose d'inexplicable. Un mois s'tait coul sans qu'il la
revt; cependant il n'avait pu l'oublier, elle lui apparaissait sans
cesse comme une figure de rve, et en apprenant qu'elle avait tent de
se tuer, il s'tait senti plus que jamais sous l'empire de
l'inexplicable charme. Devenu malgr lui bon agronome, mais fidle dans
sa nouvelle vie  ses premiers penchants, il avait conserv le got des
mathmatiques, et, sans en avoir l'air, les mathmaticiens ont souvent
l'esprit romanesque.

Le dner fut agrable; on mangeait bien chez Mme Sauvigny, et en sa
prsence on ne se querellait jamais. Quelque antipathie qu'ils eussent
l'un pour l'autre, le docteur Oserel et M. Saintis se faisaient bon
visage, ne se montraient point les dents. Le docteur disserta savamment
sur une question mdicale qui le proccupait, et M. Saintis parut
l'couter de toutes ses oreilles; M. Saintis raconta des commrages de
thtre, des anecdotes de coulisses, et le docteur sembla y prendre un
extrme plaisir. Pour Mme Sauvigny, anecdotes et dissertations
l'intressaient galement; cette abeille faisait son miel de tout. Selon
la coutume, on prit le caf dans la logette vitre, qui servait de
fumoir: la matresse de la maison exigeait qu'on fumt devant elle, et
pour mettre ses invits  l'aise, elle allumait parfois une cigarette,
dont elle tirait quelques bouffes.

Tout  coup le docteur s'cria:

Nous sommes entre amis, nous pouvons parler librement. Je veux,
messieurs, vous soumettre un cas encore plus bizarre, ce me semble, que
la maladie dont je vous parlais  table, vous en serez les juges. Malgr
son air de parfaite innocence, Mme Sauvigny, telle que vous la voyez, a
form le plus absurde, le plus extravagant, le plus chimrique de tous
les projets. Elle ne m'a point mis dans sa confidence, mais il m'tait
venu des soupons, qui se sont changs en certitude. Vous tes au fait,
comme moi, de l'aventure de Mlle Vanesse et du coup de pistolet qu'elle
s'est tir de l'autre ct de l'eau, juste en face de cette fentre. Je
l'ai raccommode, et je n'en fais point gloire, le dgt n'tait pas
grand. Demain je lui signerai sa feuille de route. Eh bien! messieurs,
ou je suis un idiot, ou Mme Sauvigny s'est mis en tte de la garder chez
elle. Ai-je raison, chre madame?

Elle fut dconcerte par cette brusque attaque  laquelle elle ne
s'attendait point.

En quoi mon projet est-il absurde? rpondit-elle, rougissante et
confuse comme une jeune pensionnaire qu'on a surprise lisant un mauvais
livre ou crivant une lettre amoureuse.

Avant toute chose, reprit-il, soyez assez bonne pour rpondre  la
question que voici; que comptez-vous faire de cette demoiselle?

--Conjurer, s'il est possible, le malheur de sa naissance,
rpliqua-t-elle d'une voix plus ferme, l'arracher  sa triste destine,
 son vilain entourage,  ses dgots,  ses ides noires, mettre un peu
d'ordre dans sa conscience, un peu de bonheur dans sa vie, la
rconcilier avec ce pauvre monde et, le moment venu, la marier  un
honnte homme.... Puisqu'on me met sur la sellette, ajouta-t-elle en se
tournant vers M. Belfons, me trouvez-vous si extravagante?

M. Belfons ne se pronona pas, mais il lui tmoigna par une inclination
de tte et un sourire velout combien sa folie lui plaisait.

Nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments, reprit M.
Oserel en fronant le sourcil. Une femme,  laquelle nous sommes
profondment attachs, est prs de commettre une grave imprudence; le
meilleur de ses amis sera celui qui l'avertira du danger avec le plus de
franchise. Je traite d'extravagante une entreprise qui peut avoir des
suites funestes pour l'entrepreneur, lui causer de grands ennuis, de
grands chagrins, sans aucun profit pour personne. Madame, si vous vous
flattez de faire l'ducation de Mlle Vanesse, que n'ai-je la tte
couverte, j'terais mon chapeau  votre dmence!

Elle se tourna vers M. Belfons, le seul de ses juges qui lui part bien
dispos, et elle lui dit:

Vous voyez comme on me traite!

Puis, s'adressant au docteur:

J'avais un rosier qui ne fleurissait jamais. Je l'ai fait transplanter
dans un endroit bien expos, en pleine lumire, et dans une couche de
pur terreau. Il m'a donn cette anne vingt belles roses.

--J'en suis fch, madame, votre comparaison boite. Les rosiers ont t
faits pour donner des roses, mais Mlle Vanesse n'a rien de commun avec
les plantes qui dcorent votre jardin. Transplantez dans une couche de
terreau une petite ortie, je ne doute pas qu'elle n'y prospre; mais
elle ne deviendra jamais qu'une grande ortie, que vous ne pourrez
toucher sans vous piquer les doigts.... Je l'ai tudie quelque peu,
cette jeune blonde, avant, pendant et aprs sa fivre; mais vous
rcuserez mon tmoignage. Vous avez longuement caus avec soeur Eulalie,
qui,  votre demande, lui a prodigu ses soins. Que vous a dit soeur
Eulalie?

--Je veux tre tout  fait sincre. Soeur Eulalie n'a pas t
encourageante: elle m'a confess qu'elle avait eu beaucoup de peine 
tirer trois paroles de sa malade, qu'elle la croyait hautaine, ingrate,
mprisante, et pour citer ses propres expressions: Cette jeune fille,
m'a-t-elle dit, a le coeur haut, mais dur comme un caillou; en revanche,
je suis persuade qu'elle est reste pure et chaste.

--Soeur Eulalie est une personne de grand sens. Eh! oui, je crois comme
elle que cette araigne aquatique, cette argyronte, rfugie sous sa
cloche de plongeur, est reste propre sur elle au milieu des souillures
de sa mare. Mais, de grce, dfiez-vous de son immacule chastet. J'ai
soign longtemps, moi qui vous parle, une vieille demoiselle qui avait
vcu chastement et virginalement dans un monde o l'on s'amusait
beaucoup. Bien qu'elle affectt de mpriser les plaisirs que sa pruderie
lui avait interdits, elle prouvait, j'imagine, une secrte envie pour
les pcheurs et les pcheresses, et comme il faut que chacun ait son
divertissement, le sien tait de dcharger sa bile sur tout le genre
humain. Elle ne se contentait pas d'tre mchante, elle tait
mauvaise.... Voulez-vous savoir, madame, qui est Mlle Vanesse?
coutez-moi bien, c'est une vierge noire, et je n'aime les vierges que
lorsqu'elles sont blanches.

Ce mot, prononc d'un ton doctoral, fit sensation, et il y eut un moment
de silence. M. Belfons jeta  Mme Sauvigny un regard furtif et
suppliant, comme pour lui dire:

Ne vous laissez pas dcourager; les arrts de la Facult ne sont pas
infaillibles, et les vierges qui sont tranges ont tant de charme!

--Je ne sais, reprit-elle enfin, si Mlle Vanesse, qui a les cheveux d'un
blond si doux, est une vierge blanche ou noire; mais je sais, docteur,
que vous tes un homme sans entrailles et sans misricorde. Vous ne
croyez donc pas aux mtamorphoses? Vous tenez pour impossible la
rgnration d'une pauvre crature mutile par la vie? Notez, que, comme
moi, soeur Eulalie la croit trs intelligente, et il y a toujours de la
ressource avec les tres intelligents.

-- quoi vous servent donc mes leons? s'cria-t-il. Que vous tes
encore peu verse dans les lois et les secrets de la biologie! Vous vous
imaginez que plus un tre a d'intelligence, plus il lui est facile de se
rgnrer. Erreur grossire! La biologie nous enseigne qu'il ne tient
qu'aux vers de terre de rgnrer leur queue et quelquefois leur tte,
que les escargots reproduisent  volont leurs tentacules, les crabes
leurs pattes, les myriapodes leurs antennes, que, quand on coupe le bras
 un triton, ce bras repousse. Mais la biologie nous enseigne aussi que
la rgnration n'est une puissance active que dans les tres infrieurs
et trs inintelligents, dans les mollusques, dans les infusoires,
qu'elle est faible et presque nulle chez les poissons, les reptiles, les
oiseaux, les mammifres. Un naturaliste parle  la vrit d'une cigogne
qui avait rgnr son bec; j'attendrai de l'avoir vu pour le croire.
Mais, ds aujourd'hui, je crois et j'affirme que, si Mlle Vanesse tait
une jeune holothurie et qu'elle et perdu son tube digestif, neuf jours
lui suffiraient pour s'en refaire un autre, et j'affirme aussi
premptoirement que, n'tant pas une holothurie, cette petite-fille d'un
marquis aurait beau s'appliquer, aide de vos conseils,  se refaire la
conscience et le coeur qu'elle a perdus, elle chouerait misrablement
dans son entreprise, avec cette consolation toutefois qu'il est plus
facile de se passer de conscience que d'un tube digestif.

--Docteur, vous m'tourdissez de vos grands mots; je ne me connais ni en
holothuries ni en tritons. Mais je sais par exprience que moyennant une
opration trs simple, qu'au besoin je me chargerais de pratiquer
moi-mme on transforme un poirier sauvage et on lui fait produire des
poires savoureuses.

--Oh! les femmes, les femmes! ne leur demandez pas de rsoudre les
difficults, elles les esquivent, en dplaant le point de la question.
Tout  l'heure Mlle Vanesse tait pour vous une pauvre crature mutile
par la vie, qu'il s'agissait de rgnrer;  prsent ce n'est plus
qu'une jeune sauvagesse, que vous civiliserez en la greffant. Eh bien!
madame, je vous suis sur ce terrain, et de nouveau la biologie
dmontrera l'extravagance de votre projet. Mon Dieu! oui, la greffe fait
des merveilles, puisqu'on a russi  faire vivre et prosprer des
queues de rat sous la peau d'un surmulot, et nous autres chirurgiens,
nous obtenons d'assez beaux rsultats par la greffe pidermique et la
rhinoplastie. Mais tout biologiste srieux vous dira que la greffe ne
russit qu'entre les varits d'une mme espce, quelquefois aussi entre
les espces d'un mme genre, que du genre  genre on n'obtient jamais
qu'une soudure temporaire, mais que lorsque les deux sujets
appartiennent  des familles diffrentes, le greffeur est condamn
d'avance  un pitoyable et humiliant chec. Or Mme Sauvigny et Mlle
Vanesse ne reprsentent pas deux varits d'une seule espce, ni mme
deux espces d'un seul genre, elles diffrent entre elles autant qu'une
lgumineuse peut diffrer d'une rosace; je n'en dis pas assez, elles
appartiennent  deux familles d'mes et d'esprits aussi trangres,
aussi opposes l'une  l'autre que le blanc l'est au noir, et je vous
dfie, madame, de greffer sur ce sauvageon un seul de vos sentiments,
une seule de vos ides, la moindre particule de votre tre. Si, contre
toute attente, le greffon prenait, il serait bientt rsorb, limin,
il ne tiendrait pas, ou ce serait un miracle, et si je crois  la greffe
des queues de rat sur le surmulot, je ne crois pas aux miracles.

--Il s'en fait pourtant, docteur, il s'en fait, et sans sortir de mon
jardin....

--Oh! de grce, interrompit-il, sortez-en.

--Que voulez-vous? la botanique est la seule science que je possde un
peu, et mon jardin est mon cole; on apprend beaucoup de choses dans les
jardins. Figurez-vous que, l'an dernier, je n'avais dans mes
plates-bandes qu'une varit de pavots, une seule. Cette anne,  ma
vive surprise, j'en ai compt cinq. Mon jardinier,  qui j'exprimais
mon tonnement, m'a rpondu: Eh! madame, c'est bien simple, vous les
devez  la mouche  miel. Et il a ajout, je ne le lui fais pas dire,
docteur, il a ajout: Madame ne sait donc pas que la mouche fait des
miracles?

--Le mysticisme, riposta-t-il en faisant une affreuse grimace, est pour
moi un gaz irrespirable. Votre jardinier m'a toujours dplu, mais je ne
le savais pas mystique, cela l'achve, et puisque ses dcisions font
autorit, je lui tire ma rvrence et lui quitte la place.

L-dessus, il se rfugia dans le fond de la loge, pendant qu'elle lui
disait:

Un jour que vous ne grognerez pas, vous m'expliquerez pourquoi j'ai
cinq varits de pavots, et je vous promets de vous croire.

Pendant ce dbat, M. Saintis avait gard le silence, mais il semblait
fort mu et s'agitait beaucoup. Il tordait entre ses doigts le cordon de
son monocle, il avait des inquitudes dans les jambes, il tendait les
bras, allongeait le cou comme si le col de sa chemise l'et gn, et dix
fois il avait laiss s'teindre son cigare et l'avait fivreusement
rallum. Il traitait le docteur Oserel de vieux jaloux; pour tre jeune,
sa jalousie n'en tait que plus froce. Ce musicien, qui avait aim bien
des femmes, n'aimait vritablement que depuis un mois, et la parole
qu'il n'osait prononcer, mais que murmurait sans cesse son me
d'artiste, tait le mot de Jhovah: Tu n'auras pas d'autre Dieu devant
ma face! C'tait lui faire outrage que de le prfrer, il entendait
rgner seul, et les distractions taient  ses yeux des crimes comme les
infidlits. Il se sentait prement jaloux de Mlle Jacquine Vanesse,
jaloux de ses cheveux d'un blond que Mme Sauvigny trouvait si doux,
jaloux du coup de pistolet qui l'avait mtamorphose en hrone de
roman, jaloux de la piti qu'elle inspirait  une femme qui aurait d ne
s'occuper que de lui, jaloux de la place qu'un jour peut-tre cette
intruse usurperait dans un coeur qu'il voulait possder tout entier. Il
l'avait prise en grippe, en aversion; il y paraissait  son air, il y
parut  son discours.

S'tant lev brusquement, ayant remis et assujetti son menaant monocle
dans le coin de son oeil droit, il vint se poster devant Mme Sauvigny, et
d'une voix vibrante:

Eh! vraiment, madame, M. Oserel a mille fois raison et votre projet est
insens.  quoi bon compliquer encore votre vie dj si occupe, si
affaire? Gardez-vous d'ajouter  toutes vos tches la plus laborieuse,
la plus strile, la plus ingrate des besognes, en vous chargeant
d'lever une jeune fille qui ne vous est de rien, et que vous ne
changerez pas, qui mourra dans sa peau. Elle est blonde et son visage
vous a plu. Dfiez-vous et de vos yeux et des entranements
draisonnables de votre piti. Il y a sous le soleil de trs jolis
petits monstres, et si jolis qu'ils soient, les monstres sont des
monstres!... J'en conviens, je n'ai vu Mlle Vanesse qu'en passant; je ne
la connais, je vous l'ai dit, que pour avoir autrefois dn avec elle en
grand gala chez sa mre. Cela m'a suffi, je la sais par coeur, et comme
soeur Eulalie, je vous donne ma parole qu'elle n'en a point, que si elle
n'est pas vicieuse, elle n'en vaut gure mieux, qu'elle a le caractre
sournois, vindicatif, haineux. Vous vous attendrissez sur son sort; vous
vous dites que pour qu'elle ait tent de se tuer, elle doit avoir
beaucoup souffert. J'admets qu'elle soit malheureuse. Croyez-moi, son
principal malheur est d'tre ce qu'elle est, et ce malheur, qui est
entr dans ses chairs, elle le portera partout avec elle. Ah! madame,
votre maison est pour vous et pour vos amis un lieu de paix; n'y
installez pas le diable.... Franchement, vous vous sacrifiez trop, et
votre altruisme dgnre en fureur. Soyez humaine, charitable,
bienfaisante, mais, de grce, vivez un peu pour vous. Comme la charit,
l'esthtique est une science divine, et une voix d'en haut nous dit:
Cultive tous les gots, les talents; ne laisse pas la vigne en friche
et mange quelquefois de tes raisins; ordonne harmonieusement ton
existence; qu'elle soit une belle statue, un beau tableau, une belle
sonate! Vous tes ne musicienne, madame; vous avez une voix charmante
et trs juste; vous ne chantez plus. Vous avez peint jadis de jolies et
fines aquarelles, vous ne touchez plus  vos pinceaux, et, encore un
coup, l'altruisme mange votre vie. Vous tes, je le rpte, trop
sensible aux sductions du malheur et de la piti. J'admire vos vertus,
mais n'en soyez pas la dupe et la victime. Laissez cette jeune trangre
rgler comme elle l'entend son procs avec la destine, et pour l'amour
de Dieu, qui nous commande d'orner sa maison et de fleurir ses autels,
je vous en conjure....

Il s'arrta tout court; elle lui avait caress la main du bout de son
ventail, et en attachant sur lui des yeux encore plus doux  regarder
que les cheveux de Mlle Vanesse, elle avait dit:

Valery, je suis heureuse; ne faut-il pas que je paie mon bonheur?

Cette parole, accompagne d'un regard qui la traduisait et dont il
dmlait seul le sens mystrieux, lui remua dlicieusement le coeur et
fit tomber en mme temps son monocle et sa colre.

Madame, dit  son tour M. Belfons, je veux, moi aussi, faire
publiquement ma profession de foi. Je crois que la raison est une
admirable chose, mais que l'instinct d'une femme aussi femme que vous
l'tes est une chose plus admirable encore. Je crois qu'on vous reproche
 tort de ne pas cultiver vos talents et vos gots, attendu que votre
charit est un got et un talent et qu'artiste  votre manire, non
seulement vous faites le bien, mais vous avez l'art de le bien faire. Je
crois que j'avais renvoy de chez moi une ouvrire  la journe qui
joignait  de bonnes qualits un faible trop prononc pour l'alcool, que
vous l'avez prise  votre service, que vous l'employez dans l'infirmerie
de votre asile, et qu'elle n'a donn jusqu'ici aucun sujet de plainte 
vos religieuses. Je crois que d'autres raisonnent, ou moralisent, ou
grondent, ou se fchent, que vous ne grondez point, que vous ne
moralisez pas, que vous raisonnez rarement, mais que votre douceur et
votre sourire ont une puissance secrte,  laquelle ne rsistent ni les
alcooliques ni les vierges noires. Je crois, madame, aux miracles de la
mouche et je crois aux vtres.

--Oh! vous, dit-elle en lui tendant la main, vous avez toujours t trs
gentil pour moi.

--Vil flatteur! grommela M. Oserel, qui avait saut sur ses pieds et
venait de prendre son chapeau.

En sortant, il dit  Mme Sauvigny, sans la regarder: Rgle gnrale:
dans la conduite de la vie, les nerveuses tranquilles sont de douces
enttes. Que le ciel bnisse votre jardin et votre jardinier!

M. Saintis la regarda, et lui baisant le bout des ongles:

Je vous admire, mme quand je ne vous comprends pas.

M. Belfons s'inclina devant elle, sans rien lui dire; mais il se disait
 lui-mme:

J'ai beaucoup de plaisir  venir dans cette maison; elle me plaira
davantage encore du jour o j'aurai quelque chance d'y rencontrer Mlle
Vanesse.

Reste seule, Mme Sauvigny alla se tapir dans l'angle le moins clair
de son salon, elle mit devant elle un cran, et, assise sur un fauteuil
 bascule, o elle se balana doucement, les yeux  demi ferms, elle se
plongea dans une mditation. Elle voulait se rendre un compte exact des
raisons qu'elle pouvait avoir de s'obstiner dans un projet qui
contrariait vivement deux de ses amis, qu'elle n'aimait pas galement,
mais qu'elle tenait  mnager l'un et l'autre. La premire de ces
raisons tait sans contredit la piti qu'elle ressentait pour Mlle
Vanesse; pourtant, comme le disait M. Saintis, il faut se dfier
quelquefois des sductions du malheur et rserver ses soins, ses secours
aux misres qu'on est sr de pouvoir gurir. Lui tait-il vraiment
possible de gurir cette jeune fille de son dgot de la vie, de sauver
du naufrage cette existence dsempare? Elle en doutait, mais elle se
faisait un crime d'en douter.

Quelque respect qu'elle et pour la science et les aphorismes
biologiques du docteur Oserel, elle cherchait plus volontiers ses rgles
de conduite dans sa petite thologie particulire, dont elle ne parlait
jamais  personne, et qui pouvait se rsumer ainsi: Dieu est le grand
inconnu, dont notre petitesse est incapable de prendre la mesure; il
nous est facile de croire  sa sagesse,  sa puissance,  sa bont, 
toutes ses perfections, mais nous ne verrons jamais jusqu'au fond de cet
abme. Pascal, qu'elle vnrait beaucoup, lui avait appris que Dieu est
demeur cach sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusqu'
l'incarnation, et que quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore
plus cach en se couvrant de l'humanit. Mais si la nature, o il vit
dans l'abaissement, dans une servitude volontaire, le cache et le
dforme, si la religion rvle n'est elle-mme qu'un voile  demi
transparent, si l'tre indfinissable, que nous devons aimer sans le
connatre, se refuse  notre intelligence, il se communique
gnreusement  notre coeur; il nous fait sentir son invisible prsence
en se mlant  nos ftes, qui sans lui seraient incompltes,  nos
douleurs, qui sans lui seraient inconsolables. Parfois il se manifeste 
nos sens par de grands spectacles, des effets extraordinaires, des
images symboliques. La splendeur et l'infini des nuits toiles, la
magnificence des levers et des couchers de soleil, les grces
pntrantes du premier printemps, l'clat et le parfum des fleurs, l'art
aussi, et surtout la musique, cet art divin auquel les ralits de ce
monde, qui sont des ombres et des songes, ont dit leur secret, tous ces
vridiques tmoins certifient qu'il y a dans l'univers quelque chose qui
surpasse l'univers. Si, par ses prestiges, l'tre sans visage et sans
nom nous fait rver de lui, il se dcouvre plus directement  chacun de
nous par l'action de sa grce sur nos consciences, par des
avertissements intrieurs, par des dsirs qu'il peut seul inspirer, par
des ides qui ne viennent pas de nous, par de mystrieux appels auxquels
nous ne saurions rsister, sans nous exposer aux tourments d'une
ingurissable inquitude.

Ainsi raisonnait cette mystique, qui dans le dtail de la vie n'avait
d'autre guide que son bon sens exquis et tranquille, et qui toutefois ne
se lanait jamais dans une entreprise avant que le grand inconnu lui en
et parl. Or il venait de parler nettement. Aprs une tentative
timide, elle s'tait laiss dcourager par le fcheux rapport de l'abb
Blands; elle avait rsolu de se dsister, de ne plus penser  Mlle
Vanesse, d'effacer son souvenir, et un soir, au bord d'une rivire, un
visage ple, argent par la lune, lui avait reproch son renoncement
prcipit et son criminel oubli. Dcidment, il le voulait, et quand il
veut, il n'y a pas d'objections qui tiennent; et il faut savoir au
besoin contrarier ses amis.

C'tait l, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, sa
grande raison, son grand mobile; mais tait-ce le seul? Comme elle ne se
faisait point d'illusions sur elle-mme, son examen de conscience la
conduisit  reconnatre qu' sa raison dterminante s'en joignaient
d'autres, plus personnelles et plus humaines, que si Mlle Vanesse
sortait des mains de soeur Eulalie, pour rentrer dans une maison impure
et mal fame, Mme Sauvigny en prouverait comme une douleur physique,
qu'elle en serait malade, que cette bonne dormeuse ne dormirait plus,
qu'elle tait ainsi faite que tout dsordre, une chambre en confusion,
une armoire mal range, une fausse note, une porte qui grinait ou qu'on
claquait, une toilette aux tons criards, une tache de graisse sur une
nappe.... Oh! les taches surtout lui taient insupportables, et quelle
tache sur la terre qu'une maison o vivaient cte  cte une mre, son
amant et sa fille! Ces taches-l ne s'en vont pas avec de l'eau de
javelle.

Un pote n'a-t-il pas dit que quand Dieu fit la femme, il prit une
argile trop fine? J'ai des nerfs trop sensibles, trop subtils, trop
dlicats, et ils jouent peut-tre un rle dans cette affaire; c'est par
leur secrte instigation que j'apporte tant de zle  ma louable, mais
douteuse entreprise. Bah! ne mdisons pas de nos nerfs lorsqu'ils nous
poussent au bien. Selon les cas, ils sont une faiblesse et ils sont une
force; ils nous aident  souffrir, ils nous aident  vouloir.

Mais ce n'tait pas encore tout. Quoiqu'elle aimt beaucoup son chalet,
elle ne pouvait s'empcher de trouver qu'il y manquait quelque chose.
Elle s'tait difficilement console de n'avoir point d'enfants.
Maintenant encore, de loin en loin, il lui arrivait de regretter la
fille qu'elle n'avait pas; elle la voyait en imagination, elle se la
figurait jolie, mais surtout trs lgante, et le jour qu'elle avait
rencontr pour la premire fois Mlle Vanesse, avant de la comparer  une
Diane, elle s'tait dit: Pourtant, si c'tait elle! Et dans ce moment,
elle se disait:

 la vrit, il faudrait lui ter quelques annes pour qu'elle pt tre
ma fille. Eh! qu'importe? Les femmes sont ingnieuses  tromper leurs
regrets, et si Mlle Vanesse.... Oui vraiment, ce serait le plus joli
meuble de ma maison, et il ne manquerait plus rien  mon chalet.

Elle cessa de raisonner, dans la crainte de dcouvrir que ses petites
raisons prvalaient sur la grande, que dans tout cela elle songeait
surtout  elle-mme, que le bonheur de Mlle Vanesse lui importait moins
que le sien, qu'elle tait une parfaite goste. Elle pencha la tte, et
sans trop savoir ce qu'elle faisait, joignant ses deux mains en forme de
coupe et les soulevant  la hauteur de ses yeux, elle dit mentalement 
quelqu'un qui tour  tour se montre ou se cache, mais dont elle tait
sre d'tre coute:

Spare le grain de la paille; telle qu'elle est, je t'offre ma bonne
action; elle vaut ce qu'elle vaut; tu es indulgent, bnis-la!

Puis, tout  coup, une pense lui vint, qui la fit sourire. Son La
Fontaine, pour qui elle avait autant d'amiti qu'elle avait de respect
pour Pascal, lui tant revenu en mmoire, elle rcita gaiement ces
quatre vers:

    C'tait le roi des ours au compte de ces gens,
    Le marchand  sa peau devait faire fortune;
    Elle garantirait des froids les plus cuisants;
    On en pourrait fourrer plutt deux robes qu'une.

Mon Dieu, oui, il ne reste plus qu' tuer l'ours, et les ours, comme
dit la fable, ne se laissent pas toujours mettre par terre. Si Mlle
Vanesse se doutait de mes projets, elle trouverait que je dispose
cavalirement de sa personne. Il se peut qu'elle refuse; cela prouvera
que je m'tais trompe, et ils seront contents, le docteur et lui.




VII


Le lendemain tait le premier jeudi d'octobre, et le premier jeudi de
chaque mois, Mme Sauvigny faisait l'inspection de la lingerie de
l'Asile. La religieuse charge de ce service constata que, contre sa
coutume, elle se contentait d'un examen superficiel et rapide, qu'elle
n'entrait dans aucun dtail, qu'elle semblait distraite, que ses penses
taient ailleurs. Au sortir de l'Asile, elle se dirigea vers la maison
de sant, et comme elle allait y entrer, elle aperut de loin Mlle
Vanesse, qui tait descendue au jardin et se promenait le long d'une
avenue de tilleuls, dj jaunis par l'automne. Elle marchait d'un pas
languissant: ce n'tait pas Diane, c'tait une chevrette qui a reu du
plomb.

Mme Sauvigny arrivait-elle en temps opportun? Avait-elle bien choisi son
moment pour russir dans sa ngociation? Les auspices taient-ils
favorables? Il y avait du pour et du contre. D'une part, Jacquine tait
depuis quelques heures mal dispose  son endroit. Soeur Eulalie, qui
avait vou la plus chaude affection  cette fondatrice d'tablissements
de bienfaisance, et qui, plus coulante que l'abb Blands en matire de
dogmes, l'admirait sans restriction et sans rserve, avait eu
l'imprudence de faire son loge ou plutt son pangyrique  Mlle
Vanesse. Elle avait conclu, en disant:

Soyez sre que c'est une sainte, que, quand elle sera morte, vous
pourrez la prier.

Mlle Vanesse, qui tait paye pour ne croire ni aux saints ni surtout
aux saintes, avait secou les oreilles; il lui avait paru clair que Mme
Sauvigny tait une habile femme et soeur Eulalie une niaise.

Mais, d'autre part, elle se trouvait dans un de ces embarras d'esprit o
les expdients sont les bienvenus, vous fussent-ils proposs par une
habile comdienne. Le docteur Oserel venait de lui signifier d'un ton
bourru qu'elle n'avait plus besoin de ses bons offices, qu'elle et 
s'arranger pour prendre ds le lendemain matin la clef des champs et
cder sa chambre  une malade plus intressante. Qu'allait-elle faire de
sa triste personne? Elle balanait entre deux partis, presque aussi
dplaisants l'un que l'autre: ou elle retournerait chez sa mre, qu'elle
mettrait en demeure de renvoyer de Mon-Refuge le comte Krassing dans le
plus bref dlai, ou bien elle partirait pour le Brsil, o son pre lui
proposait d'aller tenir son mnage. Dans une lettre qu'elle avait reue
la veille, il lui fournissait quelques vagues renseignements sur le
genre de vie qu'il menait prs de Bahia, en face de la baie de
Tous-les-Saints; pour l'allcher, il lui dclarait que le Brsil est la
patrie des plus beaux papillons du monde, et il lui donnait  entendre
subsidiairement que sa maison tait propre, qu'elle n'y trouverait rien
qui pt offusquer ses yeux.

J'ai juste assez de confiance en lui, pensait-elle, pour croire que sa
maison tait propre le jour o il me l'crivait; mais depuis? mais
aujourd'hui? mais demain?

Encore un coup, qu'allait-elle faire?  quoi se dcider? Dans sa peine
d'esprit, qui tait presque une dtresse, elle aurait voulu pousser le
temps avec l'paule, avoir au moins quelques jours  elle pour
dlibrer, pour fixer ses incertitudes, et c'est  cela qu'elle songeait
en se promenant dans son alle de tilleuls. Arrive au bout, elle se
retourna et se trouva face  face avec Mme Sauvigny, qui lui dit, en lui
tendant la main:

Mademoiselle, voulez-vous me permettre de causer quelques instants avec
vous?

Dans le train ordinaire de sa vie, elle eut reu froidement cette
avance, se ft montre avare de ses paroles; mais elle avait l'esprit
perplexe, le coeur serr, et comme la joie, l'angoisse fait chanter
l'oiseau.

Vous tes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu venir me
trouver; croyez que je ne serais pas partie d'ici sans m'tre prsente
chez vous pour vous remercier de vos bonts. Quoique je n'attache pas un
trs grand prix au service que vous m'avez rendu, je suis sensible 
votre intention et aux peines que vous vous tes donnes pour moi. C'est
vous qui m'avez ramasse sous mon saule, et je ne sais ce qui serait
arriv si, au sortir de mon vanouissement, je m'tais trouve toute
seule, prs d'une rivire.... Vous tes sans doute curieuse de savoir 
qui vous avez sauv la vie et pour quelle raison j'ai essay de me tuer.
En deux mots, est-ce ma faute, est-ce la faute des autres? je suis ou je
me crois trs malheureuse. Un matin, en revenant de la fort, comme je
passais prs d'un cimetire.... Eh! tenez, on l'aperoit d'ici. Il y a
dans ce cimetire une tombe qui porte cette inscription: Rosine
Cleydox, morte  vingt-deux ans. Le sort de Mlle Rosine Cleydox me
parut trs enviable, et je dcidai que le jour o j'entrerais dans ma
vingt-troisime anne....

--J'ose esprer, interrompit Mme Sauvigny, que dsormais....

--Oh! madame, quand pour son coup d'essai on ne s'est tue qu' moiti,
on ne se retue pas de sitt. Le suicide demande un tat d'esprit tout
particulier, une exaltation de tte qu'on ne se procure pas  volont,
une sorte de fivre, cause par le travail d'une ide fixe qui exclut
toutes les ides de traverse. C'est un acte d'irrflexion, et d'habitude
je rflchis beaucoup, et dans le fond c'est une lchet, et je suis
courageuse.... Mais je vous assure que j'ai besoin de tout mon courage
pour recommencer  vivre. J'ai amrement regrett, pendant mes jours
d'hpital, de n'avoir pas donn suite  un projet que j'avais form, il
y a quatre ou cinq ans: je voulais entrer en religion. Aujourd'hui, il
est trop tard, j'ai chang d'humeur, tandis qu'alors.... Telle que vous
me voyez, je suis une assez bonne garde-malade. J'ai trs bien soign
les rhumatismes de mon grand-pre, parce que je l'aimais, et la maladie
de coeur de ma tante, Mlle de Salicourt, parce qu'elle m'avait promis une
pension qui m'assurerait l'indpendance. Oui, j'aurais t une bonne
soeur hospitalire, si je ne m'tais laiss dtourner de mon ide par de
sottes objections que je me suis faites  moi-mme. Je n'avais pas la
foi; la belle affaire! Je crois  l'empire des habitudes. Je serais
devenue une petite machine marchant au doigt et  l'oeil, ne pensant 
rien, et je pense trop. Mon imagination, qui me tracasse, se serait
assoupie, teinte; quand on s'abtit, on est heureux. En ce moment, je
verrais devant moi mon chemin tout trac, jusqu'au grand foss o l'on
fait la culbute, et je n'aurais pas  me demander ce que je dois faire.
Je suis trs embarrasse; de deux choses l'une, ou je retournerai chez
ma mre....

 ce mot, Mme Sauvigny eut un sursaut.

Je vois, madame, que ce parti vous agre peu, il me dplat encore plus
qu' vous. Je n'en ai pas d'autre  prendre que de partir pour le
Brsil, o mon pre m'engage  le rejoindre. Il dsire m'avoir auprs de
lui; il le dsirait du moins le 20 septembre de cette anne, c'est la
date de sa lettre. Le dsire-t-il encore? Je crois  sa sincrit, il
dit toujours ce qu'il pense; le malheur est qu'il ne pense pas de mme
deux jours de suite; c'est un homme  lubies, qui vit de fume. En tout
cas, avant de m'embarquer, je voudrais savoir exactement quelle est sa
situation l-bas, quelle vie m'attend dans sa maison, et il va sans dire
que je lui ferai mes conditions. Tout cela demande du temps, et le
docteur Oserel, qui est un brutal, ne veut m'accorder aucun sursis. Il a
hte de se dbarrasser de moi, de me remplacer, dit-il, par une malade
plus intressante. Tout dpend du point de vue, je me trouve trs
intressante; vrai, madame, je me ressens de mon accident, je ne suis
pas dans mon assiette. Qu'il me laisse ma chambre pendant trois semaines
encore; je la lui paierai aussi cher qu'il lui plaira. On m'a dit qu'il
vous avait de grandes obligations, que vous tiez en droit de tout lui
demander. Faites-moi la grce d'appuyer ma requte.

Ds ce moment, Mme Sauvigny fut convaincue que le grand inconnu le
voulait, puisqu'il se chargeait lui-mme d'ouvrir et de dgager les
voies. Elle reprsenta  Jacquine que la maison de sant tait surtout
destine aux malades dont le cas exigeait un traitement chirurgical, que
la place manquait, qu'elle craignait d'essuyer un refus.

Heureusement, mademoiselle, j'ai autre chose  vous offrir.

--Quoi donc, madame?

--Ma maison n'est qu'un chalet, mais mon chalet est grand, et je serais
charme de vous y recevoir.

--En vrit! s'cria Mlle Vanesse, qui tait loin de s'attendre  une
telle proposition, c'est trop de bont, et je vous suis trs
reconnaissante. Si vous consentiez  me donner l'hospitalit pendant
quelques jours, je tcherais de hter les affaires, et je demanderais 
mon pre de me rpondre courrier par courrier.  votre tour, vous seriez
bientt dbarrasse de moi. Mais je ne sais si j'ose....

--Osez, interrompit Mme Sauvigny. Je veux tre tout  fait sincre; je
suis plus ambitieuse que vous ne le pensez; je souhaite que vous vous
trouviez assez bien chez moi pour avoir envie d'y rester longtemps. Ce
grand Brsil me fait peur.

Jacquine, de plus en plus tonne, lui jeta un de ces regards perants
qui fouillaient dans les coeurs. Puis, se mettant  rire:

Vous avez peur du Brsil et vous n'avez pas peur de moi. Il faut
pourtant que je vous mette au fait. Bien qu'en dfinitive je sois une
assez bonne fille, on prtend que je n'ai pas le caractre commode, et
je dois confesser que lorsqu'on m'exaspre, je deviens terrible.

--J'viterai soigneusement de vous exasprer, repartit Mme Sauvigny en
souriant.

Mais elle cessa de sourire, quand Mlle Vanesse, le front pliss et d'une
voix rche:

Non, je ne veux pas vous prendre en tratre. Depuis que je suis au
monde, je n'ai jamais aim personne,  l'exception de mon grand-pre,
que j'adorais. Il en est de mon coeur comme de la maison Oserel, la place
y manque, et il ne sera jamais habit que par un mort.

--Ah! mademoiselle, rpliqua Mme Sauvigny avec un accent de douce
ironie, vous vous dfendez avant qu'on vous attaque. Il serait bien
trange que, ds notre premier entretien, j'eusse la ridicule prtention
de me faire aimer de Mlle Vanesse.

--Mais enfin quelle raison pouvez vous avoir pour m'attirer chez vous?

--Chacune de nous a sa toquade. La mienne est un sot, mais obstin
regret de n'avoir pas d'enfants. Tout rcemment, encore je me disais:
Si j'avais une fille, m'tant marie trs jeune, elle aurait peut-tre
dix-huit ans....

--Je dois vous prvenir que je ne vous entends pas, que vous me parlez
une langue trangre, interrompit Jacquine d'un ton glacial.

--Vous vous mprenez sur ma pense; Dieu me garde de faire du sentiment!
J'allais vous dire, quand vous m'avez interrompue, que si j'avais une
fille de votre ge ou un peu plus jeune, ce serait pour moi une agrable
distraction. J'ai d'excellents amis, que je vois presque tous les jours,
mais il est des choses qu'une femme n'aime  dire qu' une femme, parce
qu'elle est sre d'tre comprise  demi-mot et qu'il faut tout expliquer
aux hommes, et encore ces malheureux ne comprennent-ils pas toujours ce
qu'on leur explique.

Jacquine s'tait remise de son moi.

Il parat, rpondit-elle plus gaiement, que vous aimez les menus
propos, les ragots, les potins.... Je ne les dteste pas.

En ce moment, elle aperut, traversant l'alle, une belle chenille
verte, aux anneaux noirs ponctus de rouge. Elle s'arrta pour la
regarder, et changeant de ton:

Madame, je vous prie, vous connaissez-vous en chenilles? Celle-ci est
une larve de papillon machaon ou grand porte-queue. Elle a rsolu de
faire sa retraite, et elle cherche son endroit.... Aimez vous les
chenilles, madame?

--Franchement parlant, je les crains plus que je ne les aime.

Elle partit d'un clat de rire.

Vous tes donc comme ma tante de Salicourt? Le Brsil, les chenilles,
vous avez peur de tout. Et pourquoi vous font-elles peur?

--J'ai une rpulsion naturelle pour tout ce qui rampe.

--Elles ne rampent pas, elles marchent, elles ont jusqu' quatorze ou
seize pattes.

--Je ne sais que vous dire, elles m'ont toujours fait l'effet d'tres
immondes.

--Immondes! les chenilles!... Je ne connais pas d'autres animaux
immondes que l'homme.

--Vous ne nierez pas du moins qu'elles ne soient venimeuses.

--Autre calomnie. Voulez-vous que je vous explique ce qui leur a valu
cette rputation? Vous n'ignorez pas qu'elles se dpouillent plusieurs
fois avant de se changer en chrysalides.

--Je l'ignorais. Vous voyez que quand nous ne potinerons pas, il ne
tiendra qu' vous de m'apprendre beaucoup de choses. Je suis curieuse.

--Oh! pas autant que moi. Mais, de bonne foi, est-ce leur faute si leurs
vieux poils, secs et fins, s'envolent  tout vent et, nous entrant dans
la peau, y dterminent une cuisson? L, est-ce un crime? Et plt  Dieu
qu'il n'y et pas dans la vie de maux plus cuisants!

Elle se baissa, ramassa dlicatement cette larve de machaon, qui, fort
intimide, se pelotonna dans le creux de sa main.

Nigaude, on ne veut point te faire de mal. Je tenais  prouver que tu
n'es pas venimeuse.

Cette fille si mre, dsabuse du monde, revenue de tout, avait
subitement rajeuni. Dpouillant ses annes comme les chenilles
dpouillent leur peau, elle n'avait plus que vingt-deux printemps, dont
elle ne sentait gure le poids. Elle venait de dcouvrir dans ce laid
univers quelque chose qui l'enchantait, et elle avait oubli tout le
reste, Mon-Refuge, sa mre et le comte Krassing, sa tentative de
suicide, le vieux pistolet de son grand-pre qui lui avait clat dans
la main, la violence qu'elle se faisait pour recommencer  vivre, les
offres de Mme Sauvigny et les perplexits de Mlle Vanesse. Son visage
s'tait transform; elle n'avait plus le teint brouill, ses joues
avaient repris leur fracheur, le pli creus entre ses deux sourcils
s'tait vanoui, son front rayonnait, ses yeux couleur de nuage avaient
l'clat, la gat, la jeunesse, le sourire d'un joli ciel d'avril.

Et pendant qu'elle contemplait sa chenille, Mme Sauvigny lui disait 
part soi en la regardant:--Me voil rassure, tu as beau traiter tous
les humains d'animaux immondes, tu as beau me dire insolemment que
lorsque je t'offre mon amiti, je ne te parle pas franais, tu as beau
prtendre qu'il n'y a de place dans ton coeur que pour le mort qui
l'habite, en dpit de la farouche misanthropie, tu es reste jeune. Si
c'est  ce mort que tu le dois, qu'il soit bni! Oui, tu es fire, tu es
franche, tu es pure, tu es jeune, et on ose me soutenir qu'il n'y a plus
de ressource!

Jacquine avait pos la chenille  terre.

Va ton chemin, petite, lui dit-elle. Tu sais o tu veux aller, tu es
plus savante que moi, qui ne sais pas ce que je veux faire.

Et aprs un court silence:

Mon Dieu! oui, je le sais. J'accepte votre offre, madame. Aprs tout,
nous ne nous engageons  rien; c'est un essai que nous ferons. Puisque
vous voulez bien m'assurer que je serai pour vous une agrable
distraction, je ne me presserai pas d'crire  mon pre. Si nous venons
 dcouvrir qu'il y a entre nous une incompatibilit d'humeur, j'aurai
bientt fait de plier mon paquet.... Une fois dcide, j'aime  aller
vite en besogne. Quand pouvez-vous me recevoir?

--Mais tout de suite, ds aujourd'hui, il y a dans mon chalet un
appartement rserv aux amis en demeure; ce sera jusqu' nouvel ordre
l'appartement de Mlle Vanesse. Il se compose d'un vestibule, d'un petit
salon, d'une chambre  coucher et d'un cabinet de bains. Il est au
second tage et ses fentres donnent sur la campagne. J'espre qu'il
vous plaira.

Comme Mme Vanesse, Jacquine prenait dans l'occasion de grands airs, que
son pre, qui en avait pti, appelait les airs Salicourt. Dressant la
tte:

Il est bien convenu, madame, que vous me prenez en pension; j'entends
payer ma dpense et celle de Rosalie, ma femme de chambre. Vous me
taxerez d'office, je suis solvable.

Elle ajouta sur un ton de royale condescendance:

Cela n'tera rien aux sentiments de gratitude que je vous dois.

Mme Sauvigny lui signifia par une lgre inclination du menton qu'elle
en passerait par o il lui plairait.

Il ne me reste plus qu' m'habiller pour aller annoncer  ma mre....

Mme Sauvigny eut un nouveau sursaut.

Comme le Brsil, comme les chenilles, elle vous fait peur?

--Vous vous trompez, mademoiselle. Vous m'avez dit tout  l'heure que
vous ne vous sentiez pas dans votre assiette, et si vous m'y autorisez,
j'irai voir moi-mme Mme Vanesse et lui expliquer l'accord que nous
venons de conclure. Je dsire qu'elle ne me prenne pas pour une voleuse
d'enfants.... Mais peut-tre est-il trop tt pour me prsenter chez
elle.

--Soyez sre qu'elle se drangera pour vous, que vous serez reue; mais
soyez sre aussi qu'elle vous recevra mal. Je vais bien vous tonner,
figurez-vous que tout compt, tout rabattu, elle tient  me garder. Elle
a dcouvert que sa villa tait logeable, et elle se propose d'y passer
l'hiver: mais elle n'y peut rester dcemment seule  seul avec le comte
Krassing. J'tais leur chaperon, j'tais aussi sa pensionnaire, et je
payais grassement. Ne vous apitoyez pas sur son sort; je suis au courant
de ses petites affaires, sa pauvret est plus cossue qu'elle ne le dit.
Elle a ses morceaux taills, mais il ne tiendrait qu' elle de se les
tailler moins courts. Dites-lui, je vous prie, que j'enverrai chercher
tantt mon petit bagage qui n'est pas bien lourd, mon linge, mes robes,
l'armoire qui contient mes vitrines  papillons.... Non, ne lui dites
rien. Rosalie est venue prendre de mes nouvelles, elle est encore ici.
Je lui donnerai mes ordres; c'est une fille de tte, elle veillera au
grain.

Et tout  coup, laissant l ses grands airs, elle lui tendit les deux
mains, en lui disant avec un sourire bon enfant:

Merci, madame. Vous m'avez rendu ce matin un plus prcieux service que
le soir o vous m'avez sauv la vie.

Le visage de Mme Sauvigny, qui s'tait contract, s'panouit, et elle
s'empressa de partir sur cette bonne parole.

Aprs la pluie le beau temps, pensait-elle; c'est, je le prvois, un
proverbe que je me rpterai souvent. Quand l'averse m'aura trempe, je
croirai au soleil et je l'attendrai.

Mais avant tout, puisqu'elle l'avait voulu, elle devait s'acquitter
d'une mission qui lui tait amre, aller en visite dans une maison
qu'elle comparait  une caverne. Entre deux maux, elle avait choisi le
moindre. Mlle Vanesse pouvait-elle sans danger revoir, sitt aprs
l'vnement, l'endroit o elle avait conu son sinistre dessein?
N'tait-il pas  craindre qu'elle n'y ft reprise de ses visions noires,
ressaisie par son pass, que son coeur ne se retrouvt le mme dans les
mmes lieux? Mme Sauvigny s'tait sacrifie pour la soustraire  cette
preuve. Aussi bien elle avait une affaire  traiter avec Mme Vanesse.
Elle songeait  l'avenir. Ne croyant qu'aux leons de choses, elle
comptait sur l'influence bienfaisante d'un milieu tout nouveau pour
renouveler et assainir l'me si jeune et si vieille qu'elle avait prise
sous sa garde. Elle aurait voulu loigner de sa pensionnaire tout ce qui
pouvait rveiller de fcheux souvenirs; elle souhaitait ardemment que,
dans ses promenades, Jacquine pt esprer de rencontrer sur son chemin
des chenilles vertes ou brunes, mais ft certaine du ne rencontrer
jamais ni sa mre, ni le comte Krassing. Elle se flattait d'en avoir
trouv le moyen.

L'abb Blands s'tait introduit  Mon-Refuge par la petite porte: elle
y entra par la grande, traversa une cour dalle et, en arrivant sous la
marquise, au moment de franchir le seuil, elle ressentit le malaise que
peut prouver une hermine, condamne  promener la blancheur de sa robe
dans une soute au charbon. Ds qu'elle se fut annonce, Mme Vanesse la
fit prier de l'attendre un instant, et on la conduisit au salon o, pour
son malheur, le premier objet qu'elle aperut fut le comte Krassing,
occup  lire un journal scandinave. Il se leva prcipitamment,
bruyamment, il aimait le bruit, courut  sa rencontre, lui avana un
fauteuil, s'assit en face d'elle, la contempla un quart de minute sans
mot dire, car, s'il aimait le bruit, il connaissait le prix du silence,
et aprs l'avoir suffisamment contemple, il lui fit la sanglante injure
de la trouver fort  son got.

Ah! madame, s'cria-t-il, soyez la bienvenue, et croyez que je m'estime
heureux d'tre dans ce salon juste  point pour avoir l'honneur de vous
y recevoir. Vous nous apportez sans doute des nouvelles de la
malheureuse enfant qui cause  sa mre de si mortels chagrins. Quel coup
de tte! quelle aberration! comment peut-il se faire qu'un soir, sans
motif, sans prtexte, une jeune fille entoure d'gards, des plus
tendres soins.... Elle vous a srement expliqu  sa faon son
inconcevable quipe. Ne l'coutez que d'une oreille, elle est sujette 
de vritables hallucinations et prend ses chimres pour des ralits.

Mme Sauvigny demeurait immobile et silencieuse comme une souche. Il
pensa qu'il lui imposait; pour la mettre  l'aise, il adoucit sa voix,
emmiella ses regards, et passant ses deux mains sur sa barbe noire,
qu'il aimait  caresser:

Madame, reprit-il, je bnis l'occasion qui s'offre  moi de vous
tmoigner mon respect et mon admiration. Je sais qui vous tes, il n'est
question dans ce pays que de votre incomparable charit, de vos oeuvres,
de votre vie de sacrifices et de dvouement.

Puis, s'exaltant:

Vous pratiquez, madame, le vritable amour qui est l'aspiration au bien
des autres et le renoncement  son propre bien. Qui de nous ne connat,
pour l'avoir prouv au moins une fois, surtout dans notre enfance, ce
sentiment de flicit et de tendresse qui nous pousse  tout aimer, et
nos proches, et nos frres et les mchants eux-mmes, et le chien et le
cheval, et le brin d'herbe? C'est l le vritable amour, et l'amour vrai
est la vraie vie de l'homme.--Ah! rpondra-t-on, vivre d'amour est
absurde, impossible, c'est de la sentimentalit.--Malheureux qui ne
savez pas qu'aimer, c'est vivre, et qui jouissez d'une vie qui est une
mort, vous dcouvrirez un jour que vos plaisirs sont un pur nant, qu'en
vain vous les multipliez, tout le bien que peut produire l'existence
charnelle est gal  zro, et qu'un zro multipli par cent, multipli
par mille, reste toujours gal  n'importe quel autre zro!

Il continua longtemps sur ce ton. Mme Sauvigny croyait se souvenir
vaguement d'avoir lu quelque part les sentences qu'il lui dbitait, en
les dclamant comme des tirades de tragdie. Elle ne se trompait pas: il
lui rcitait du Tolsto; les meilleurs matres sont exposs  avoir des
disciples compromettants.

Cet homme, pensait-elle, me fera prendre la charit en horreur.

Il avait tout ce qu'il fallait pour lui dplaire. Il tait trop beau et
trop certain de l'tre, sa barbe noire comme du jais tait trop soigne,
ses ongles taient taills avec trop d'art, il portait trop de bagues,
qu'il talait avec ostentation comme des trophes amoureux, et, ce qui
tait pire encore, il exhalait une forte odeur de musc, parfum qu'elle
dtestait. Si elle avait de l'aversion pour les serpents, c'est qu'ils
sont des animaux rampants et musqus; mais elle leur trouvait en ce
moment une grande qualit: ils ne prchent pas. Son long tte--tte
avec ce filandreux prdicateur, qu'elle avait dfini un fat tnbreux,
la mettait au supplice, et comme tout est relatif dans ce monde,
lorsqu'elle vit enfin paratre Mme Vanesse, son carlin sous son bras,
elle lui montra un visage ami, l'accueillit comme une libratrice.
Toutefois, sa dlivrance fut incomplte; le comte Krassing ne sortit
point du salon, il se retira dans l'embrasure d'une fentre, o, arm
d'une petite brosse de poche, il s'occupa de lustrer sa barbe, qu'il
polissait et repolissait.

Je crains, dit d'entre Mme Vanesse, que vous n'ayez une mauvaise
nouvelle  me donner, puisque vous l'apportez vous-mme.

 ce propos d'une bienveillance quivoque, Mme Sauvigny rpondit, avec
un peu d'embarras, qu'elle n'apportait que de bonnes nouvelles, que Mlle
Vanesse, sans tre entirement rtablie, allait aussi bien qu'on pouvait
le souhaiter, que le docteur Oserel, dont la maison tait comble, ne
pouvant la garder plus longtemps chez lui, Mme Sauvigny avait propos 
cette convalescente de venir passer quelques jours dans un chalet o
elle jouirait du prcieux avantage d'avoir son mdecin sous la main, que
Mlle Vanesse avait accept cette proposition et avait charg Mme
Sauvigny d'en informer sa mre. Ce n'tait ni toute la vrit ni rien
que la vrit, et en prononant son petit discours, elle avait chang de
couleur, comme il lui arrivait lorsqu'elle se voyait contrainte de
dguiser un fait ou de gauchir dans une de ses rponses. Hlas!
quoiqu'on aime  aller droit, le monde est ainsi bti qu'il faut biaiser
quelquefois. Mme Vanesse avait peu d'ides gnrales; mais ds que ses
intrts et sa personne taient en jeu, elle avait l'esprit fort alerte.
Elle devina sur-le-champ la gravit du cas.

Vous ne doutez pas, rpliqua-t-elle, qu'en une pareille circonstance,
il ne me soit dur et amer de me sparer de ma fille et de la savoir
soigne par d'autres que moi. J'espre que cette sparation sera de
courte dure.

--Libre  Mlle Vanesse, repartit Mme Sauvigny en raffermissant sa voix,
de rester chez moi aussi longtemps qu'elle s'y plaira, je ne la
renverrai point; mais vous pouvez tre certaine que du jour o elle sera
dispose  me quitter, je ne chercherai pas  la retenir. Ds maintenant
je la connais assez pour savoir qu'il n'est pas facile de contraindre
son humeur et sa volont.

C'est videmment une conspiration, pensa Mme Vanesse.

Et montant sur ses ergots:

Ce qui m'tonne dans cette affaire.... Oui, madame, j'ai peine 
m'expliquer l'intrt si tendre, si extraordinaire que vous portez  ma
fille. Il y a quelques jours encore, elle n'tait pour vous qu'une
jeune inconnue, et je ne pense pas qu'elle vous ait sduite  premire
vue par l'anglique douceur de son caractre.

--Quoique le hasard ait tout fait, elle prtend que je lui ai sauv la
vie; mais elle ne m'en sait aucun gr et ne me remercie que du bout des
lvres. Cela me dsole, je me pique au jeu. Je voudrais que le jour o
nous nous quitterons, elle me confesst de bonne foi qu'elle est
heureuse d'tre encore au monde. Ne pensez-vous pas comme moi que, pour
changer le cours de ses ides, il lui sera bon de vivre quelque temps
avec des visages trangers? La jeunesse a l'esprit mobile et vit
d'impressions. Mon remde vous semble peut-tre anodin. Jadis mon
mdecin m'a gurie d'une gastrite invtre, que je croyais incurable,
en me prescrivant une simple cure de petit-lait. C'est une cure de
petit-lait que mademoiselle votre fille fera chez moi.

Le carlin de Mme Vanesse s'tait accroupi sur le bord de sa robe; elle
le prit sur ses genoux, et caressant ce museau noir et cras:

Vous aurez un moyen bien simple de vous concilier l'affection de
Jacquine; vous la plaindrez d'avoir eu tant  souffrir des brutalits du
sa mre.

Mme Sauvigny la regarda fixement:

Ah! madame, personne, que je sache, ne vous a accuse de brutaliser
mademoiselle votre fille.

Mme Vanesse perdit un instant contenance; elle constata, une fois
encore, que cette timide tait intimidante; elle n'en avait pas les
gants, d'autres avant elle avaient fait cette dcouverte. Son usage
tant de dguiser son trouble sous des dehors arrogants:

En voil assez sur ce sujet, dit-elle avec hauteur. J'interrogerai ma
fille; vous ne m'en voudrez pas si, avant d'ajouter foi  l'trange
nouvelle que vous avez mis un si gracieux empressement  me
communiquer, j'attends qu'elle me l'ait confirme de sa propre bouche.
Et vraiment je m'tonne qu'elle ait charg une trangre....

--Elle voulait venir, interrompit Mme Sauvigny; mais je tenais  vous
voir, madame; j'ai  coeur de vous entretenir d'une affaire dont nous
avons trait autrefois, qui  mon vif regret n'a pas abouti... et qui ne
concerne que vous et moi, ajouta-t-elle en regardant le comte Krassing,
dont la prsence lui tait d'autant plus insupportable qu' plusieurs
reprises, par-dessus l'paule de Mme Vanesse, il lui avait tmoign par
des gestes, pendant qu'elle parlait, la profonde admiration qu'il
ressentait pour son loquence et ses vertus.

Au mot d'affaire, Mme Vanesse avait tressailli, et sa physionomie
s'tait adoucie; elle avait compris tout de suite qu'elle allait
conclure avec une femme qui avait quelque chose  se faire pardonner un
march avantageux, que ce serait pour elle, faute de mieux, une fiche de
consolation. Comme on change! durant de longues annes les affaires et
les marchs lui avaient paru si peu intressants! Elle tourna
majestueusement la tte, ses yeux d'impratrice notifirent au comte
Krassing qu'il tait de trop. Elle lui passa le carlin, qu'il emporta,
et ds qu'il fut sorti, il sembla  Mme Sauvigny qu'elle avait un poids
de moins sur la poitrine, que le salon avait chang d'aspect.

On commena  dbattre la grande affaire, qui ce jour-l devait aboutir.
Elle s'tait dit en venant: Je lui achterai sa maison, et je
m'imposerai un sacrifice pour l'obliger  s'en aller au plus vite. La
chose se trouva plus facile qu'elle ne pensait, elle arrivait dans un
moment propice, Mme Vanesse tait dispose  vendre. L'esclandre caus
par ce qu'elle appelait la frasque de sa fille, les commentaires, les
rflexions qu'on avait faites, un commencement d'enqute ordonne par le
maire, les informations prises par des gendarmes trop curieux, l'avaient
dgote du pays et de Mon-Refuge. Ce n'tait pas tout, elle aspirait  se
dbarrasser de son aventurier, cause premire de tout le mal. Prompte 
s'engouer, prompte  se dprendre, elle tait la plus fantasque des
femmes, et on pouvait prvoir que d'inconstance en inconstance, de
lassitude en lassitude, elle chercherait jusqu' la fin et ne trouverait
jamais. La tnbreuse fatuit d'un belltre l'avait subjugue quelque
temps; s'tant imagin que sa fille projetait de le lui ravir, elle
avait dfendu du bec et de l'ongle le bien qu'on disputait  sa
jalousie; mais  peine s'tait-elle avise que Jacquine s'amusait d'elle
et de lui, le comte Krassing avait perdu subitement tout son prestige;
elle avait perc ce masque de thtre, reconnu que son idole sonnait
creux. Bref, elle guettait l'occasion d'conduire, de renvoyer  sa
besace un hte indiscret, qui depuis quelques jours l'ennuyait
mortellement; Mme Sauvigny la lui offrait.

On ne disputait plus que sur le prix. Le vendeur, pour prouver 
l'acheteur que ses prtentions n'taient pas exorbitantes, lui fit faire
le tour de la maison, dont le gros oeuvre, il faut en convenir, tait
intact; on visita aussi le parc, le jardin, qui n'avaient rien
d'attrayant.

Aprs quelques dits et contredits:

Je serais charme de pouvoir m'arranger avec vous, conclut Mme
Sauvigny. Je vous avais fait offrir dans le temps soixante mille francs,
et ce prix me semblait avantageux pour vous. Je consens  en donner dix
mille de plus, mais  une condition. Je me propose, en acqurant
Mon-Refuge, d'en faire une annexe de la maison Oserel, qui regorge;
avant que je puisse livrer  mon locataire le terrain et la maison, je
devrai faire de grands travaux d'amnagement et de rparation. Nous
sommes trs presss; nous dsirons que notre architecte et nos ouvriers
puissent se mettre sans retard  l'ouvrage.

Elle prouva une agrable surprise, quand Mme Vanesse, faisant la moiti
du chemin, l'interrompit pour lui dire:

Qu' cela ne tienne, j'aurai vid les lieux dans quatre ou cinq jours,
et j'espre que les malades qui guriront ici me sauront gr de la
facilit d'humeur dont je fais preuve aujourd'hui. Les paroles sont
changes, madame; nos notaires feront le reste.

Puis, lui montrant l'avenue qui conduisait  la petite porte par o
l'abb Blands tait entr: Voil votre plus court.

Elle se disposait  la reconduire; Mme Sauvigny la pria de s'pargner
cette peine et ne tarda pas  s'en repentir, car  peine avait-elle fait
cent pas qu'elle vit sortir de derrire un buisson le comte Krassing
qui, la happant au passage et se collant  sa jupe:

Ah! madame, s'cria-t-il, il y a longtemps que je vous admire, et je
croyais savoir tout ce que vous valez; je ne le sais que d'aujourd'hui.
S'il est beau d'assister des vieillards dans leurs besoins, il est
encore plus beau de sauver des mes. C'est un art o vous excellez.
Soyez bnie, madame! Vous avez form le noble dessein de rendre la paix
et le repos  l'me tourmente d'une jeune fille qui nous intresse
galement, vous et moi.

Si modeste qu'elle ft, ce _nous_ lui parut insolent, l'exaspra, la
suffoqua. Le comte Krassing et Mme Sauvigny faisant un _nous_!

J'avais tent moi-mme, poursuivit-il, d'initier au culte de l'idal ce
jeune coeur impatient de toute rgle, ferm jusqu'ici  toutes les
inspirations d'en haut. Vous serez plus heureuse que moi; il y a en vous
une cleste douceur, capable d'attendrir les coeurs les plus durs. Et que
sait-on? votre sublime entreprise sera peut-tre moins laborieuse que
nous ne le pensons. Qui pntrera le mystre des mes? Notre vie
terrestre m'apparat comme un segment de cne, dont je n'aperois ni le
sommet ni la base, et j'en conclus que notre vie visible n'est qu'une
portion de notre vritable vie, laquelle a commenc avant notre
apparition dans ce monde et se prolongera aprs notre mort. Ne
croyez-vous pas comme moi, madame, que Mlle Vanesse a vcu avant sa
naissance charnelle? Peut-tre ses existences antrieures ont-elles
laiss dans son me des prdispositions, des virtualits secrtes qui ne
se sont pas encore rvles, et qui vous faciliteront votre tche. Quand
je vois passer un homme sous ma fentre, je sais incontestablement,
quelle que soit son allure, qu'il existait avant de se montrer  moi,
qu'il continuera d'exister aprs que je l'aurai perdu de vue. Nous
voyons Mlle Vanesse telle qu'elle est dans cet instant si court que nous
appelons follement notre vie, nous ne savons pas ce qu'elle fut avant de
natre, nous ignorons ce qu'elle sera. Ah! madame, nous le savons,
puisque, par une dispensation providentielle, ce sont vos blanches mains
qui faonneront cette cire. Oui, vous dciderez de ses ternelles
destines. J'ai en vous une confiance absolue; vous n'tes pas de ces
femmes qui font les choses  demi. Vous tes divinement bonne, vous
serez divinement patiente. Vous n'abandonnerez votre ouvrage qu'aprs
l'avoir parachev. Vous ressemblerez au forgeron qui brise et rejette au
feu le fer de cheval, jusqu' ce qu'il soit  point.

C'tait encore du Tolsto. Heureusement Mme Sauvigny avait tant press
le pas qu'elle venait d'atteindre la petite porte, et elle se hta de
prendre le large. Hlas! elle emportait avec elle, comme souvenir du
comte Krassing, un odieux parfum de musc, qui la poursuivit pendant
plusieurs heures. Sa seule consolation tait de penser que, si elle
avait t contrainte de l'entendre, elle tait partie sans lui avoir une
seule fois adress la parole; elle se flattait que sa taciturnit
mprisante lui aurait fait sentir la rpulsion qu'elle prouvait pour un
homme qui offensait galement sa conscience, ses yeux, ses oreilles et
son odorat. Elle se trompait; ce grand fascinateur, certain de lui avoir
jet un charme, attribuait son obstin silence  une de ces fortes
motions qui paralysent la langue. En la regardant s'loigner, il se
disait qu'il n'avait pas perdu sa journe, que cette gurisseuse d'mes,
qui lui avait paru fort attirante et qu'il savait trs riche, serait, le
cas chant, sa ressource, son suprme recours. N'avait-il pas, lui
aussi, une me digne d'tre sauve? Peut-tre pressentait-il vaguement
que Mme Vanesse ne tarderait pas  le dbarquer. Les sots ont
quelquefois des lueurs.




VIII


Mme Vanesse achevait de djeuner quand elle vit arriver Rosalie, qui,
assiste de deux dmnageurs, venait chercher le bagage de sa matresse.
Hors d'elle-mme, elle dchargea sa colre sur le comte Krassing. Il
n'opposa  ses virulentes sorties que la rsignation d'un juste mconnu.
Plus d'une fois on s'tait brouill et rapatri; plus d'une fois la
longanimit de cette enclume avait us les fougues de ce marteau.

Quoiqu'elle dsesprt de faire revenir Jacquine sur sa rsolution, Mme
Vanesse pensait au lendemain et tenait  la voir,  s'assurer des
chances qui lui restaient de la regagner un jour. Elle la trouva
traversant le parc pour aller prendre possession de son nouvel
appartement, et l'aborda le sourire aux lvres. Depuis la tentative de
suicide, elle la considrait comme une toque, comme un cerveau
dtraqu, dont l'inquitante dmence demandait des mnagements.
Contenant son indignation, ce fut d'une voix dolente que cette mre
outrage, mais misricordieuse, remontra  sa fille l'injure qu'elle lui
faisait.

Que voulez-vous? rpondit Jacquine. J'ai grand besoin de repos, pour
quelque temps du moins, et confessez, chre maman, que vous n'tes gure
reposante.

Mme Vanesse n'eut garde de s'engager dans une discussion o elle tait
sre d'avoir le dessous. Elle se contenta de dire:

Tu as un trange caractre, et tu m'as souvent tonne, mais je te
croyais trop fire pour accepter l'hospitalit d'une inconnue.

--Vous n'tes pas au fait: il a t convenu entre Mme Sauvigny et moi
que je payerais pension, et je me propose d'acquitter ds demain par
anticipation le premier quartier.

Le coup fut cruel  Mme Vanesse, qui dut se faire violence pour
dissimuler son dpit.

C'est donc une affaire qu'elle fait avec toi? Elle en fait, parat-il,
avec tout le monde, avec le docteur Oserel,  qui elle loue des maisons,
avec moi  qui elle vient d'acheter Mon-Refuge.

-- un bon prix?

-- un prix drisoire, mais j'tais rsolue  m'en dfaire cote que
cote. Comment ne prendrais-je pas en dgot un pays o ma fille a voulu
mourir?

--Je ne vous comprends pas: vous vous tes plainte quelquefois que
c'tait un pays trop tranquille, qu'il ne s'y passait jamais rien, j'ai
voulu vous prouver qu'il pouvait s'y passer quelque chose.

--Mais enfin que te veut cette femme? reprit Mme Vanesse en froissant
les brides de son chapeau. Quelles sont ses intentions sur toi? Sans
doute elle avait besoin d'une demoiselle de compagnie, et elle a si bien
manoeuvr qu'elle ne la paie pas, c'est la demoiselle qui paie. Elle est
vraiment trs forte. Je te croyais aussi fine que fire; comment
t'es-tu laiss prendre aux paroles sucres de cette enjleuse?

--Vous savez que la curiosit est mon pch mignon; je dsire savoir qui
elle est, comment est fait le fond de son coeur, quelles raisons elle a
pu avoir de renoncer  la jouissance d'un beau chteau et d'un parc de
cinq cents arpents,  la seule fin de se rendre agrable  des
vieillards et d'obliger un docteur, que je vous donne pour un vrai fagot
d'pines. Avouez que c'est un cas qui mrite d'tre tudi.

--Bah! tu dcouvriras bien vite que les femmes qui affectent de
s'adonner aux oeuvres de misricorde sont ou des intrigantes qui aiment 
tracasser ou des pcheresses repenties.

--Oh! bien, les pcheresses qui se repentent sont une varit de
l'espce humaine que je ne connaissais pas encore. Cela me changera.

Mme Vanesse s'tait promis de ne pas se fcher: elle ne se fcha pas.
Aprs un court silence:

J'ai une proposition  te faire, dit-elle, et tu l'accepteras, s'il
t'est possible d'tre raisonnable une fois dans ta vie. Mme Sauvigny,
qui dcidment est une forte tte, a obtenu de moi que je lui remettrais
au premier jour les clefs de ma maison, et ds aprs-demain, je serai de
retour  Paris. Tu es une honnte fille, et tu as je ne sais comment une
imagination dvergonde, qui voit partout des mystres et des noirceurs.
Quelque absurdes, quelque extravagantes que soient certaines ides que
tu t'tais fourres dans la cervelle, si tu me promets de partir avec
moi, tout  l'heure, en rentrant, je donnerai son cong au comte
Krassing.

Jacquine la regarda dans les yeux; ce regard et le sourire qui
l'accompagnait disaient avec une suffisante clart: Lui avez-vous
trouv un remplaant?

Je suis touche, chre maman, rpliqua-t-elle, du sacrifice que vous
voulez bien me faire; mais, je vous le rpte, c'est la curiosit qui me
retient ici, et je ne m'en irai qu'aprs avoir termin le cours de mes
tudes. Le voyage de dcouvertes que je vais entreprendre dans le pays
du bleu aura pour vous cet avantage qu'il purifiera mon imagination
dvergonde; quand nous nous reverrons, j'aurai le coeur d'un innocent
agneau, et je ne vous chagrinerai plus par mes soupons injurieux et
tmraires.

--Soit! fais ce qu'il te plaira, lui repartit sa mre, qui avait hte
de la quitter, se sentant, malgr ses rsolutions, sur le point de se
fcher. Je ne te dis pas adieu; il n'est pas besoin d'tre grand
sorcier pour prvoir que tu t'ennuieras  la mort dans ce lieu de
dlices, que tu me reviendras et que je serai assez bonne pour te
recevoir.

Pendant deux heures, Jacquine vaqua aux soins de son emmnagement.
S'tant fait une loi de prendre en toute chose le contre-pied des us et
coutumes de son pre et de sa mre, dont on pouvait dire que le dsordre
tait leur lment, elle poussait jusqu' la minutie l'amour de l'ordre
et de la tenue, et elle avait dress, styl  sa mode sa femme de
chambre, qu'elle s'tait attache par ses gnrosits et  qui elle
imposait beaucoup. Quoiqu'elle la traitt civilement, elle lui inspirait
une admiration craintive. Cette Bretonne d'humeur grave et d'esprit
crdule tenait sa jeune matresse pour un tre  part; elle trouvait
quelque chose de redoutable dans le mystre de ses yeux de teinte
indcise, qu'elle souponnait de jeter des sorts, et elle respectait
aveuglment ses moindres volonts comme les arrts d'une sagesse
suprieure, qu'il tait dangereux de discuter. Lorsqu'elle eut vid les
malles, serr le linge et les robes, plac en un lieu convenable et 
leur jour les vitrines et leurs papillons, tout pousset, tout rang
comme l'entendait mademoiselle, qui exigeait qu'on fit bien et qu'on fit
vite, Jacquine la renvoya en lui disant qu'elle prouvait le besoin de
se reposer et la priant de ne pas revenir avant qu'elle l'et sonne.

Reste seule, elle s'installa dans un fauteuil, promena son regard
autour d'elle, dcida que son salon lui plaisait, que le rose trs ple
de la tenture se mariait bien avec le blanc crmeux d'un ameublement
laqu et rchampi, avec les teintes moelleuses des toffes, du tapis,
des rideaux, que par son lgante simplicit et ses tons clairs qui
caressaient les yeux, ce salon ressemblait  la personne qui l'avait
habill et dont les qualits apparentes taient la douceur, la grce et
la distinction. Mais que cachaient cette distinction, cette grce, cette
douceur? C'tait l ce qu'il s'agissait de savoir. Toutes les mes sont
des bottes  double fond, et il ne faut jamais tre dupe des apparences.

Elle avait peine  admettre que, comme le prtendait sa mre, Mme
Sauvigny ft une pcheresse repentie ou une vulgaire intrigante, une
tracassire. Non, ce n'tait pas l ce que disaient sa figure et son
sourire. Toute rflexion faite, elle inclinait  croire que ce
mystrieux sourire, qu'elle n'avait pas encore dchiffr, tait un appt
destin  prendre les coeurs, un attrape-nigaud; que cette charmeuse, qui
s'attribuait le don d'attraction magntique, se servait de sa grce pour
exercer sur ses crdules et heureuses victimes un irrsistible empire,
que son visage exprimait sa pleine confiance dans la vertu de son fluide
et la certitude d'une prompte et facile victoire. Elle avait appris de
soeur Eulalie que Mme Sauvigny tait protestante, et elle croyait savoir
que les protestantes sont souvent d'intrpides convertisseuses, que ces
femmes qui ne se confessent pas aiment  confesser, qu'elles prennent
plaisir  manipuler,  gouverner les mes, que les joies que procure 
leur orgueil le mtier de directrices de consciences leur tiennent lieu
des friandises mondaines qu'elles se refusent.

Elle a su couvrir son jeu; mais srement son offre aussi obligeante
qu'imprvue cachait un pige, et en m'attirant chez elle, elle avait une
arrire-pense. Mon cas lui a paru intressant; ma mre lui aura dit que
j'avais un caractre indomptable, c'est son mot sacramentel, et elle
s'est promis de me dompter.... Ah! madame, vous trouverez  qui parler!

Une fois entr dans sa cervelle, ce soupon n'en devait plus sortir, et,
se raidissant d'avance contre la charmeuse, elle la mettait au dfi; le
porc-pic hrissait tous ses piquants.

Elle se leva, ouvrit une porte-fentre; elle voulait savoir ce qu'on
voyait de son balcon, elle alla prendre l'air. Il avait fait trs beau
ce jour-l, et quoiqu'on ft en octobre, il soufflait un vent tide.
Elle regarda tour  tour en haut et en bas. Le ciel lui montra de petits
nuages floconneux, que le soleil couchant teintait de rose, la terre un
pr clos de haies vives, o une jument, qui avait cess de patre,
foltrait avec son poulain, un noyer au front dpouill, autour duquel
tournoyaient deux corbeaux, dans la vaine esprance d'y dcouvrir une
noix oublie; plus prs d'elle, une rivire lente, tranant si
paresseusement ses eaux verdtres qu'elle semblait, en s'en allant,
avoir regret  quelque chose; parmi les roseaux un rle brun fauve, qui,
sa journe faite, regagnait son nid; plus loin, dans le fond, une des
arches d'un pont de pierre et une petite le o croissaient de grands
peupliers, auxquels une vigne de Canada suspendait ses draperies d'un
rouge d'carlate. Quel clat! quelle splendeur! dans quel ironique
dessein la nature se mettait-elle en frais pour parer notre demeure,
pour embellir par la pompe de ses spectacles cette sotte rapsodie qu'on
appelle la vie humaine? C'tait se moquer de nous, insulter  notre
misre. Un si riche dcor pour une si pauvre pice!

Les nuages roses, les cabrioles de la jument et de son poulain, la
rivire, le rle, la vigne et ses taches rouges, elle ne regarda plus
rien, sauf une petite fume grise qui s'chappait d'un toit voisin,
pointait un instant vers le ciel et se dissipait bientt, s'vanouissait
dans l'air. Que cette fume lui parut heureuse! et qu'elle enviait son
bonheur! S'vaporer et disparatre  jamais, quelle flicit!  dlices
de ne plus tre!... O est-elle? Ne la cherchez pas: elle s'en est alle
en fume, vous ne la reverrez point.... Mais elle fit la rflexion que,
pour jouir du bonheur de n'tre plus, il faudrait tre; que dans ce
misrable monde, la mort elle-mme est une duperie. Elle ne voulut plus
voir ni la terre ni le ciel, et elle rentra dans son salon clair, que la
nuit commenait  envahir.

Son entretien avec sa mre l'avait profondment irrite, avait exaspr
ses nerfs, raviv ses vieilles haines, ses vieux dgots, ses vieilles
rancunes contre la vie; elle avait senti se remuer au fond de son coeur
toute cette lie qui lui empoisonnait le sang, et elle tait entre dans
une maison de paix la bouche amre, le dfi aux lvres, la guerre dans
l'me.

Pour soulager ou tromper son fivreux chagrin elle voulut ne penser,
pendant quelques instants du moins, qu'au seul tre qui l'et aime, 
ce mort qu'elle avait comme embaum dans son souvenir. Elle tira ses
rideaux; sa chemine tait orne de deux beaux candlabres de cristal,
dont elle alluma toutes les bougies pour faire fte  l'image qu'elle
voquait. Elle s'assit devant une table ovale, couverte d'un tapis de
velours, elle y allongea ses bras, y posa sa tte, qui tait lourde,
ferma les yeux, et le fantme lui apparut.

Son imagination l'avait transporte dans une salle d'un vieux chteau,
o tout tait vieux, hormis le coeur d'un beau vieillard propret, doux et
frais, vtu de gris, dont l'haleine avait une agrable odeur de luzerne
coupe. Il avait eu de grands ennuis, des soucis cuisants, et il avait
employ sa vive intelligence  se distraire et  se consoler. Au moment
o elle l'aperut, il tait  demi couch sur un sopha quelque peu
dpenaill; un chien de chasse dent, dcrpit, dormait  ses pieds; un
peu plus loin, lui faisant face, une petite fille travaillait  une
tapisserie destine  remplacer la brocatelle use du sopha; il dsirait
que les petites filles fussent toujours occupes, que tour  tour elles
fissent travailler leur esprit ou leurs mains; rien n'tait plus propre,
selon lui,  les prserver des tentations. Ce soir-l, il venait
d'entamer un discours en trois points, et tout en parlant, il croquait
des talmouses; il aimait presque galement les talmouses et les longs
discours. Parfois le mot ne lui venait pas, il se penchait sur son
chien, lui tirait paternellement les oreilles, et le mot venait comme
par miracle.

Il tait en train d'expliquer  sa petite-fille que sans doute il y
avait dans ce monde de grands dsordres et de grands flaux, que le pire
de tous tait la femme impudique qui enlace les coeurs et dshonore les
maisons, qu'en tolrant le mal, la Providence avait srement ses
intentions secrtes qui nous chappent, que nous devons tenir pour des
preuves salutaires les souffrances qu'elle nous inflige, que, dans le
fond, quoi qu'il nous en semble, Dieu est infiniment bon et veut le bien
de ses cratures. Elle avait peine  l'en croire; ds sa plus tendre
jeunesse, le peu qu'elle connaissait du monde, tout ce qu'elle avait vu
autour d'elle la disposait  croire que Dieu est un grand indiffrent,
qui laisse aller les choses, ou qu'il a trop d'affaires sur les bras
pour se mler des ntres: quand on a des soleils hors de service 
raccommoder, a-t-on le loisir de s'occuper des petites filles et
d'couter leurs innocentes prires? Peut-tre tait-il appel  voyager
souvent dans son immense univers; on croyait le tenir, il tait absent,
il tait en courses. Peut-tre aussi faisait-il de longs sommes et,
avant de s'endormir, dfendait-il qu'on le rveillt. Depuis ce temps,
toutes les expriences qu'elle avait faites l'avaient confirme dans ses
opinions d'enfant. Quelle grce lui avait accorde ce Dieu infiniment
bon? Il l'avait laisse choir dans une mare, en lui disant: Nage,
tire-toi d'affaire comme tu pourras. Et elle avait nag au milieu des
crapauds, des ttards et des couleuvres.  la vrit, il avait inspir 
Mlle de Salicourt l'heureuse ide de lguer une pension  sa
petite-nice; elle lui avait su gr de ce bon mouvement, elle lui avait
marqu une bonne note. Mais jusqu'ici,  quoi avait servi cette pension?
 gorger de faisans et de perdreaux un comte Krassing,  l'abreuver de
vins fins et  lui payer des pingles de diamant.  dispensations
providentielles!

De rflexion en rflexion, elle avait oubli qu'elle se trouvait dans un
vieux chteau. Elle y retourna. Passant au second point de son sermon,
le marquis de Salicourt s'appliquait  dmontrer que, l'infinie bont
tant le principal attribut de Dieu, nous sommes tenus d'tre bons, trs
bons si nous voulons lui ressembler, et pour prcher d'exemple, il
partagea une talmouse avec son vieux chien. Il ajouta que non seulement
le pardon des injures nous est command par l'vangile, que c'est de
toutes les vertus celle qui ennoblit, honore le plus l'homme qui la
pratique et qu'elle donne  la femme une grce cleste, et il exhorta sa
petite-fille  avoir toute sa vie l'horreur du mal et une grande piti
des pcheurs, lesquels sont toujours malheureux.

Ce qu'il lui avait dit alors, il le lui rptait en cet instant. Il
tait sorti de son tombeau pour venir la trouver. Elle sentait qu'il
tait l, derrire son fauteuil; mais elle n'avait garde de se retourner
et de rouvrir les yeux; on ne voit les fantmes que les yeux ferms. Il
tait si prs d'elle qu'elle respirait son haleine; pouvait-elle en
douter? elle avait reconnu la douce odeur de luzerne coupe. De son
vivant, il lui imposait tant de respect qu'elle l'coutait sans
contester. On prend plus de liberts avec les morts; on a avec eux un
commerce plus intime; on ose leur dire tout ce qu'on a sur le coeur. Elle
osa lui reprsenter que les haines vigoureuses sont ncessaires  la
sant de l'me, que ce sel divin les empche de se corrompre, que la
loi du talion est sainte, qu'en rendant le mal pour le mal, on remplit
une mission sacre, qu'on travaille au rtablissement de l'ordre, qu'on
remet les choses  leur place, que s'il y a une justice cleste, on
devient son instrument et l'ouvrier de ses vengeances.

Il rpliquait, elle ripostait; mais craignant de le chagriner, elle
couvrait de baisers ses longues mains ples de vieillard. Elle lui
disait: Ce n'est pas Dieu qui est infiniment bon, c'est vous. Je vous
ai aim ds le premier jour, et toujours je vous aimerai. Mais on ne se
refait pas, on ne violente pas ses penchants, ses instincts. On a t
dur pour moi, je serai dure pour les autres. Vous ne savez pas quelle
fatalit s'est appesantie sur votre petite-fille. Je veux vous conter
tout ce que j'ai souffert, je veux tout vous expliquer. Et d'abord....

Mademoiselle, vous avez bien dress votre femme de chambre, dit en
souriant Mme Sauvigny, qui, avant d'entrer dans un salon, qu'elle
s'tonnait de trouver si brillamment illumin, avait frapp deux fois 
la porte. Quoi que j'aie pu lui dire, excutant vos ordres  la lettre,
elle attendait que vous l'eussiez sonne pour venir vous avertir que le
dner tait servi. N'avez-vous pas entendu la cloche?

--Excusez-moi, madame, rpondit Jacquine d'un ton crmonieux, je
m'tais endormie.

Mme Sauvigny remarqua qu'elle avait les yeux rouges. Peut-tre
avait-elle pleur. C'tait la premire fois qu'il lui arrivait pareille
aventure.




IX


Ds le jour o son chteau s'tait converti en hospice, Mme Sauvigny
avait tenu un journal quotidien et circonstanci de tout ce qui s'y
passait. Elle y consignait, avec les menus dtails qu'elle craignait
d'oublier, un rsum de ses expriences heureuses ou fcheuses et des
remarques sur le caractre de ses quatre-vingts vieillards des deux
sexes, valides ou infirmes, payants ou non payants, qu'elle connaissait
tous et avec qui elle avait de frquents entretiens. Son journal leur
tait exclusivement consacr; mais cette anne-l,  partir du mois
d'octobre, il lui arriva de loin en loin d'y insrer des notes et des
rflexions qui ne les concernaient point, et qui prouvaient que leur
bonheur n'tait plus son unique souci, qu'une complication survenue dans
sa vie l'occupait beaucoup.

Elle crivait, par exemple, le 5 novembre:

Quand Doubleix, ancien couvreur, soixante-seize ans, est entr 
l'asile, il avait t convenu qu'il paierait la demi-pension de 250
francs. L'une de ses brus est venue crier misre et m'a demand de le
recevoir parmi les non-payants. Informations prises, il se trouve que
son fils an, mcanicien  Paris, gagne dix francs par jour, que le
cadet, coquetier  Nemours, a rcemment achet un jardin. Aprs avoir
consult notre trsorier, j'ai refus et je tiendrai bon. Il ne faut pas
dispenser facilement des enfants de contribuer  l'entretien de leur
pre. Ce serait d'un mauvais exemple, et dispenser les hommes de leurs
devoirs, c'est leur ter l'honneur....

Ce soir, pour la premire fois, le docteur m'a parl d'elle:

Avouez que vos amis avaient raison et que vous regrettez de n'avoir pas
suivi nos conseils; que cette demoiselle rpond mal  vos avances,
qu'elle vous dsole par ses froideurs, que vous ne dglerez jamais ce
glaon. Mais vous n'avouerez rien; les femmes n'avouent jamais qu'elles
se sont trompes.

En effet, je n'ai rien avou. Je lui ai dit: Convenez de votre ct
que si elle s'en allait, mon chalet perdrait son plus bel ornement; elle
est si jolie, si lgante!

--Eh! oui, c'est une jolie diablesse, qui se fera une joie de vous
tourmenter. Quand on a une maladie chronique, il faut la prendre en
patience; mais s'en donner une de propos dlibr, de gat de coeur,
pour le seul plaisir de l'avoir, c'est un excs de draison dont vous
tes seule capable.

--Ne me plaignez pas, lui ai-je rpliqu, j'aime mon mal.

J'en disais trop, mon mal me fait souffrir, et il est certain qu'elle
me dsole par ses froideurs.

Il faut pourtant qu'elle se trouve bien chez moi, puisqu'elle ne parle
point de s'en aller.

Esprons et patientons. Le monde est aux patients, disait mon pre. Je
n'aspire pas  conqurir le monde; mon ambition se borne  vouloir
forcer l'entre d'un coeur qui se garde et se ferme. La sentinelle crie:
Passez au large! Que sait-on? je finirai peut-tre par entrer.

       *       *       *       *       *

16 novembre.

Loquerol, pour qui soeur Agns me reproche d'avoir un faible
inexplicable, est un alcoolique imparfaitement corrig. Il m'est revenu
qu'il mdisait de mon vin, qui est pourtant bon, qu'il le qualifiait
d'eau rougie. Le docteur m'a conseill de lui octroyer de temps  autre
un petit grog au rhum; il m'a cit ce mot d'Hippocrate: Il faut avoir
des gards pour les habitudes, surtout quand elles sont mauvaises.
Loquerol aura ses grogs lorsqu'il aura fait rparation  mon vin....

Elle m'tudie, elle m'analyse, elle m'pluche, elle veut savoir qui je
suis. Dans la meilleure intention, soeur Eulalie m'avait rendu un mauvais
service, en lui faisant mon loge; c'tait le plus sr moyen de la
prvenir contre moi. Elle a trop de monde pour me poser des questions
indiscrtes; ce sont ses yeux qui m'interrogent, et dans ces moments-l,
ils sont gris, luisants et froids comme la peau d'une couleuvre.

Nous avons pass la soire tte  tte; nous brodions, assises en face
l'une de l'autre. Elle m'a cont gaiement quelques pisodes de son
sjour chez sa tante, qui tait craintive et qui,  force de craindre,
tombait quelquefois de la pole dans la braise. Je ne l'avais jamais vue
si expansive, si bonne fille. J'tais ravie; je me disais: Les glaces
fondent. J'ai laiss trop paratre mon contentement, son visage s'est
assombri et, changeant de ton, elle m'a dbit un long rquisitoire
contre le genre humain, dont la conclusion tait qu'il n'y a sur la
terre que des coquins et des coquines.

Les prsents excepts, lui ai-je dit.

--On les excepte toujours, m'a-t-elle rpondu.

Long silence. Tout  coup j'ai prouv un secret malaise: il m'a sembl
que son regard, pos sur moi, descendait jusqu'au fond de mes entrailles
et fouillait partout. C'tait une vritable visite domiciliaire.

J'ai pens que, pour flchir mon juge intraitable et effacer les
dplorables impressions qu'une amie trop zle lui avait donnes de moi
en faisant mon pangyrique, je devais lui confesser mes faiblesses, et
je me suis excute galamment.

Comme Mlle de Salicourt, lui ai-je dit, je ne suis pas une coquine,
mais je suis fort peureuse, et ce ne sont pas seulement les chenilles
qui m'effraient.

Son visage s'est dtendu, ses yeux gris de couleuvre ont repris leur
couleur de nuage, son regard m'a paru moins dur et plus chaud. Elle se
sentait suprieure  moi, j'avais la tte de moins qu'elle, et dans cet
instant du moins, elle me pardonnait mes pauvres petites vertus,
imprudemment exaltes par soeur Eulalie. Elle m'a fait numrer toutes
les choses qui me font peur; j'ai tout dit, les serpents, une maison o
j'entre pour la premire fois, un cheval qui se cabre, les promenades
sur l'eau, la solitude et le silence des bois.

Que craignez-vous dans les bois?

--Les mauvaises rencontres.

--On n'en fait que dans les salons.

--Je gagerais, mademoiselle, que vous n'avez peur de rien.

--C'est une sensation que je n'ai pas encore prouve.

Je voulus aller vite en affaire, et ma tmrit ne fut pas heureuse.

Le courage se communique, repris-je; quand il vous plaira de vous
promener  pied dans la fort, emmenez-moi, et vous verrez que sous la
conduite d'un tel chaperon, je n'aurai peur de rien.

Je secouais trop tt le prunier; la prune ne tomba pas. Ma pensionnaire
frona lgrement ses blonds sourcils; jamais pouliche ne fut si
ombrageuse. Cependant, tout  l'heure, en me quittant, elle m'a presque
serr la main; jusqu'ici elle se contentait de me toucher le bout des
doigts. Oh! je ne me fais point d'illusions; nous ne nous embrasserons
ni cette semaine ni la semaine qui vient.

       *       *       *       *       *

25 novembre.

Je suis sortie mlancolique de la lingerie. J'ai achet; il y a un an,
pour quatre mille francs de linge, et il commence  s'user. C'tait de
la marchandise d'occasion; je m'tais flatte d'avoir fait une bonne
affaire. On a raison de dire que rien n'est plus ruineux qu'une conomie
mal entendue....

Ce dsolant pessimisme, cette implacable misanthropie, cette
impossibilit de croire au bien, d'expliquer une action humaine par un
motif noble et dsintress.... Les plus gnreuses, celles qui se
prsentent le mieux, qui ont le meilleur visage, lui sont suspectes:
ouvrez la pomme, vous trouverez le ver. Si elle crivait des romans ou
des pices de thtre, elle excellerait dans la littrature cruelle. Qui
la gurira de sa maladie d'esprit? Il faudra que le bon Dieu s'en mle.

Elle m'a procur cet aprs-midi une agrable surprise en me proposant
de faire avec elle une promenade  pied, en fort. J'ai accept de bonne
grce, sans y mettre trop d'empressement: elle fait mon ducation,
j'apprends  doser mes pilules. Le temps tait presque doux, la fort
sentait bon; j'aime beaucoup l'odeur des feuilles mortes. Nous avions
emmen mon gros bon loulou; elle a foltr avec lui, elle avait douze
ans; pourquoi donc en a-t-elle si souvent soixante? Nous avons fait une
halte dans une clairire, au pied d'un boulis. Assise sur un bloc de
grs, elle a observ quelque temps un pic, qui, aprs avoir grimp en
spirale le long du tronc d'un vieux chne, en trouait l'corce  grands
coups de bec. Elle m'a expliqu que c'tait un peiche et en quoi il
diffrait d'un pivert. Tout en l'coutant, je me disais que cette jeune
fille, le rocher de grs o elle tait assise, et cet peiche qui
cherchait des insectes ou des larves taient tous les trois galement
indiffrents  tout ce qu'on pouvait penser d'eux, qu'ils n'avaient cure
de mon opinion, que ma pensionnaire tait beaucoup plus prs de la
nature que moi. C'est une trange demoiselle. Aussi raffine de ton et
de manires qu'on peut l'tre, cette petite-fille de marquis est dans le
fond une vraie sauvagesse. Comme les sauvages, elle n'a d'autre rgle de
conduite que des sensations, des images et un petit nombre d'ides trs
simples, qu'elle prend pour des vrits videntes et qui lui tiennent
lieu de raison et de conscience.

Valery,  qui je faisais part de ma rflexion, m'a dit:

Dfiez-vous! cette sauvagesse est pour moi la preuve qu'on peut avoir 
la fois l'me pure et perverse.

Je me suis rcrie.

Eh! oui, chre madame, elle a horreur du pch de la chair; mais
amusez-vous  lui chercher noise, faites-lui la plus lgre offense,
tous les moyens lui seront bons pour se venger de vous. Les sauvages
empoisonnent leurs flches.

Nous tions seuls; il a ajout de sa voix caressante, qui me plat
autant que sa musique:

Quiconque n'aime pas Charlotte est  mes yeux un tre pervers.

Il m'a reproch de trop la mnager, d'tre beaucoup trop indulgente.

Que voulez-vous? lui ai-je dt, je ne peux m'empcher de l'admirer. Si
Charlotte avait vcu dans un vilain monde et s'y tait rempli les yeux
de vilaines choses, je doute que, comme Mlle Vanesse, elle et l'me
pure.

Il m'a dfendu d'en dire davantage et s'est mis au piano. Elle a de
l'loignement pour lui et il ne peut la souffrir. Me voil bien
embarrasse. Je tche de les rapprocher, j'espre qu'ils finiront par
s'entendre. Elle a tant de naturel! Ne m'a-t-il pas dit un jour, pour me
faire un compliment, qu'il n'avait de got que pour les femmes qui lui
faisaient l'effet d'un morceau de nature?

       *       *       *       *       *

12 dcembre.

Longue confrence avec notre jardinier en chef. Dsormais, dans le
jardin de l'hospice, les lgumes et les arbres fruitiers, dont les
racines s'tendent de plus en plus, sont en guerre. Il faut opter entre
les uns et les autres, et il m'engage  sacrifier une partie des
lgumes. Le fruit est cher, m'a-t-il dit, et vous achterez  bon
compte des pommes de terre et des fves. Il en parle  son aise. J'ai
remarqu que nombre de mes bons vieux et de mes bonnes vieilles
s'intressaient beaucoup  leur jardin, qu'ils aimaient  voir fleurir
leurs fves, qu'ils disaient volontiers: nos pommes de terre; et leurs
pommes de terre ne seront plus  eux si je les achte: j'aurai appauvri
leur vie et leur imagination. Ne serait-il pas possible de trouver dans
le voisinage un terrain bien expos o nous transporterions notre
potager? Ce serait pour les plus valides un but de promenade. C'est une
question  tudier....

Trouvez-vous, madame, que ma petite Diane de bronze me ressemble?

Et elle m'en faisait les honneurs. Assurment la ressemblance est
frappante: c'est la mme finesse de traits, la mme rondeur charmante
des joues et du menton; c'est aussi la mme petite bouche pince,
pareille  une fleur en bouton qui ne s'panouira jamais.

Il y a toutefois entre vous, lui ai-je dit, une grande diffrence: elle
se coiffe autrement que Mlle Vanesse, elle a un chignon.

--Et vous n'aimez pas ma natte qui me bat les talons?

--Il me semble qu'elle n'est pas de votre ge.

--Oui, vraiment, c'est une natte de petite fille, et c'est pour cela
que j'y tiens; tant que je la porterai, il ne viendra  l'esprit d'aucun
jeune homme de me faire la cour. Il n'y a que les vieillards qui
s'amourachent des petites filles, et on les soufflette.

Je connais pourtant un jeune homme qui tourne beaucoup autour d'elle;
c'est un de mes voisins, qui s'appelle M. Andr Belfons; elle ne daigne
pas s'apercevoir de ses petits manges.

Ah! c'est pour cela que tu tiens  ta natte! Tu n'avais pas besoin de
me le dire, j'avais devin ton beau secret. C'est gal, s'il ne tenait
qu' moi, j'enterrerais ta desse au fond d'une armoire; elle est
exquise, mais je la crois dangereuse; je souponne cette vierge noire
d'tre ta confidente et de te donner de mauvais conseils.

       *       *       *       *       *

1er janvier.

Il y a eu hier soir du dsordre dans le quartier des femmes. Selon la
coutume, elles avaient ft la Saint-Sylvestre, en mangeant de la dinde
aux marrons et en buvant du vin de ma cave. Elles en ont trop bu et ont
gt leur joie. Aprs le dner, dans la salle de lecture et de
rcration, la veuve Pricard, qui jouait au bsigue avec Mlle Maillet et
qui perdait, s'est console de sa malechance en faisant une allusion
dtourne  un enfant qu'aurait eu cette pauvre crature  l'ge de
seize ans. Mlle Maillet l'a somme de s'expliquer, la querelle s'est
chauffe, toute l'assistance a pris parti. Les religieuses de service,
impuissantes  mettre le hol, ont menac ces folles de venir me
chercher, et peu  peu tout est rentr dans l'ordre. Ce matin, je me
suis fait envoyer Mme Pricard et je l'ai vertement semonce. Je ne sais
pas si Mlle Maillet a fait une faute  seize ans, mais je sais qu'elle
en a soixante-sept, qu'elle a toujours vcu honntement de son mtier de
ravaudeuse, qu'une affection des yeux, qui l'empchait de coudre,
l'avait rduite  la misre, qu'elle n'a point de famille pour la
soutenir. Pauvre innocente brebis! Depuis longtemps la paix du ciel est
descendue sur son pch....

Jacquine aime les dentelles. J'en possdais de superbes, que mon pre
avaient eues dans la liquidation d'un dbiteur insolvable. Je mourais
d'envie de les lui donner; je n'osais pas et j'avais tort. Vers neuf
heures du matin, elle est entre dans ma chambre pour me souhaiter une
heureuse anne. Elle tenait  la main un crin. Sa tante lui a laiss
tous ses bijoux de famille, parmi lesquels il en est de trs beaux,
entre autres un came antique sur pierre dure que j'avais admir. Elle
venait me l'offrir, et je lui ai offert mes dentelles, en l'assurant que
je ne les avais jamais mises.

C'est dommage, m'a-t-elle dit d'un air de reine affable, elles n'en
auraient que plus de prix.

Voil, ce me semble, une anne qui s'annonce bien.

       *       *       *       *       *

17 janvier.

La bonne, la charmante journe! Et tout d'abord, soeur Agns m'a dit un
mot qui m'est all au coeur. Notre buanderie demande  tre entirement
refaite et le dallage de la chapelle a besoin d'une rparation srieuse.
Je disais  soeur Agns que j'avais dress mon budget, que je dsirais
renvoyer  l'an prochain l'une ou l'autre de ces deux dpenses
extraordinaires. Par laquelle devais-je commencer? Elle m'a rpondu sans
hsiter:

Commencez par la buanderie. Il ne faut pas prendre aux pauvres pour
donner  Dieu; cela ne lui ferait pas plaisir et je le connais assez
pour savoir qu'il attendra volontiers.

Nous nous faisons la mme ide du grand inconnu.

Une heure plus tard, je conduisais Jacquine  l'tang de Serly qui
depuis huit jours est entirement gel. Elle m'avait dit qu'elle
patinait; elle ne s'tait pas vante d'tre une virtuose, que dis-je?
une grande artiste, une toile; enveloppe dans mes fourrures, assise
sur une planche, oubliant le froid qui pinait et mes pieds morts, je me
suis dlecte  la voir partir comme un trait, fendre le vent, la tte
haute, l'air ais et vainqueur, plus desse que sa Diane, puis s'arrter
brusquement, faire une double pirouette, dcrire des ronds, des huit,
des entrelacs, et ce qui me touchait davantage, me chercher quelquefois
des yeux, et quand elle se rapprochait de la berge, me lancer un regard
o je croyais dcouvrir une joie de vivre. Il y avait beaucoup de monde,
on tait venu de Paris; on l'observait, on l'admirait, on ne voyait
qu'elle, on disait:--Savez-vous qui c'est? Et je me rengorgeais, mon
coeur se gonflait d'orgueil, comme si je l'avais invente. O
l'amour-propre va-t-il se nicher?

Je causais un instant avec Mme Potier, qui m'est fort oblige d'avoir
procur  son mari une place de garde champtre, quand je vis arriver la
desse, remorquant un petit traneau, o elle me somma de m'installer.

Je vous pousserai par derrire, me dit-elle, cela m'amusera beaucoup.

--Je n'en doute pas, lui dis-je: mais m'amuserai-je?

Je lui reproche son caractre souponneux, et dans ce moment j'tais
moi-mme fort mfiante; je lui attribuais de mauvaises intentions,
j'aurais jur qu'elle tramait quelque perfidie. Je me dfendis quelque
temps, mais je me fis honte de ma pusillanimit, et je m'embarquai.

N'allez pas me l'endommager! lui cria Mme Potier. Quel malheur!

--Bah! rpondit-elle, les morceaux en seront bons.

Je m'abandonnai  mon destin, intimement persuade que je touchais  ma
dernire heure, que j'allais disparatre dans un gouffre. Il y avait au
milieu de l'tang un endroit o la glace moins paisse portait mal, et
que les patineurs vitaient avec soin. J'avais prvu que c'tait l
qu'elle me conduirait. Je fermai les yeux; quand je les rouvris, nous
tions  deux pas de l'endroit dangereux; je ne pus retenir un cri
d'effroi, et mes ongles s'enfoncrent dans les bras du traneau; charme
de m'avoir fait peur, elle le dtourna adroitement et me dbarqua saine
et sauve.

Nous avions apport dans le caisson du break un panier couvert; je fis
servir notre djeuner dans une cantine improvise, que chauffait un
grand feu de coke. J'ai souvent des apptits de paysanne, des faims de
loup, de vraies fringales, surtout quand je viens de faire quelque chose
que je ne fais pas tous les jours. Lorsque je vis s'taler sur mon
assiette une large tranche de pt de faisan, mon coeur se dilata, et je
m'criai sur un ton lyrique, prtend-elle:

Il faut avouer qu'il y a de bons moments dans la vie.

Elle partit d'un clat de rire, elle se disait sans doute: Ils sont
tous  l'encenser; elle n'est  tout prendre qu'une bonne petite femme
bien ordinaire.

Quel enthousiasme, fit-elle, pour une tranche de pt!

Elle a raison, je ne suis qu'une femme bien ordinaire. Cependant, si
elle me connaissait mieux, elle saurait que mes plaisirs de gourmande
affame sont plus compliqus qu'elle ne le pense, qu'il y entre d'autres
ingrdients qui les ennoblissent, je m'en flatte du moins. Il m'arrive
d'prouver des sensations trs agrables et trs vives, qui en
rveillent d'autres, et il s'y joint des sentiments, des ides, fort
disparates en apparence, qui ne laissent pas de former un ensemble
indivisible. Tout cela se mlange, s'amalgame, se combine, et il en
rsulte une grosse joie, qui me fait croire et dire que la vie est
bonne. Tandis que je caressais des yeux mon assiette, je songeais au
plaisir que j'avais prouv en regardant patiner Jacquine, 
l'admiration qu'elle s'tait attire sans le savoir,  certains regards
qu'elle m'avait lancs et qui semblaient dire que dsormais j'tais
quelque chose pour elle, au grand effort que j'avais d faire sur
moi-mme pour m'embarquer dans le traneau, au gouffre o je n'tais pas
tombe, au soin qu'une desse avait eu de ma fragile personne, et pour
brocher sur le tout, je me souvenais que ce matin-l,  mon rveil,
j'avais reu d'un grand compositeur un petit billet o j'avais lu ceci:
Vous tes trs rserve, trs avare de vos dmonstrations, et vous avez
au plus haut degr la pudeur du sentiment. Ce qui est dlicieux, c'est
que les gens qui vous aiment se sentent aims sans que vous preniez la
peine de le leur dire.

Est-il donc faux qu'il y ait de bons moments dans la vie? Et n'y
avait-il pas l de quoi ennoblir ma gourmandise et donner quelque gloire
 ma tranche de pt?

       *       *       *       *       *

24 janvier.

Nous avons enterr ce matin Louis Frivaz. Il est mort d'une embolie 
l'ge de quatre-vingt-deux ans, trois semaines et deux jours. Je ne
dirai pas que, de tous mes vieillards, c'tait celui que je prfrais;
je ne dois prfrer personne, mais je lui tais fort attache. Cet
ancien terrassier, qui ne savait ni lire ni crire, avait une
remarquable nettet dans les ides et dans son sourire une secrte et
innocente malice qui me plaisait. Avec cela, beaucoup d'usage, des
raffinements de savoir-vivre; je connais des gens du monde  qui il
aurait pu en donner des leons. Il s'affaiblissait depuis peu, sans
qu'on le crt en danger. Il avait senti venir sa fin; il m'avait fait
demander, il dsirait que je fusse l. On m'a avertie trop tard; quand
je suis arrive, il n'tait plus. Valery,  qui j'ai dit que je
regrettais beaucoup cet octognaire, a voulu tenir l'orgue. Il a prouv
qu'il n'est pas de mauvais outils pour un grand ouvrier: il m'a
profondment mue.

Je me suis souvent demand pourquoi j'aimais tant la musique. 
l'ordinaire, je l'aime parce que je l'aime, parce qu'elle me dlasse, me
dtend, me repose, me rajeunit; c'est un bain rafrachissant.

Vous tes la femme, me disait Valery, qui aime le plus passionnment
les bains de son.

Mais, dans la triste crmonie de ce matin, son orgue a rafrachi mon
esprit plus encore que mes nerfs. Il m'a paru que la musique tait une
soeur de la mort, qui lui a fait ses confidences et dont elle nous rvle
les secrets. Qu'est-ce que la mort? un divin distillateur, qui fait
tomber au fond de l'alambic les principes lourds qui doivent y rester,
et en dgage ce qui doit s'envoler, cette huile subtile qui est notre
vrai moi, notre moi complet, sans les altrations que lui font subir les
hasards de la destine. Par ses soins, par son mystrieux travail, nous
devenons tout ce que nous pouvons tre; ce n'est plus le romarin, c'est
son essence. Nous savons ce que la mort nous te, nous sommes incapables
de savoir ce qu'elle nous donnera; ce matin, j'ai cru le deviner en
entendant chanter cet orgue, je me suis dit que la musique est un art
cleste, qui s'entend comme la mort  distiller, et qui, rduisant nos
sentiments  l'tat d'essences, nous initie ici-bas aux joies, aux
mystres, aux visions de la vie d'outre-tombe.

Jacquine m'a confess qu'elle aimait beaucoup la musique, mais elle
l'aime autrement que moi.

Quand j'entends un air qui me plat, me disait-elle, je me sens
transporte dans un paradis terrestre, o les hommes sont des tres
ariens, aussi beaux et aussi estimables que des papillons. Les grands
musiciens sont pour moi de dlicieux imposteurs, qui me dbitent des
contes bleus, et qui savent si bien mentir que, dans le moment, je crois
 tout ce qu'ils me disent. Ce qui me gte le plaisir que je leur dois,
c'est que je sais d'avance que je le paierai; plus le rve est beau,
plus le rveil est triste.

La musique est sa morphine, qui engourdit ses chagrins; lorsque Valery
se met au piano, elle a beau ne pas aimer l'homme, elle dit au musicien:

Mon bon docteur, faites-moi ma piqre.

Je lui avais confi que, quoique la faute n'en ft pas  moi, je m'en
voulais de n'avoir pu me rendre  l'appel d'un mourant, qui dsirait que
je le visse mourir. Tout le jour, elle m'a beaucoup mnage. Elle me
disait tout  l'heure:

Puisque aimer, c'est souffrir, ne pourriez-vous pas vous arranger pour
aimer un peu moins?

       *       *       *       *       *

2 fvrier.

 qui donnerons-nous le lit de Louis Frivaz? J'ai dj reu plusieurs
demandes....

Depuis une semaine, elle est insupportable; elle me tracasse, elle me
chagrine  ce point que je tche dsormais d'viter les tte--tte. Je
m'tais imagin que les glaces fondaient, j'avais vu monter le
thermomtre, il est redescendu  zro. Ce qui m'agace le plus, c'est le
ton dbonnaire et placide sur lequel elle me rcite des aphorismes qui
m'exasprent. On lui avait vant ma douceur; elle a jur d'en avoir
raison, de voir le bout de ma patience. Elle n'aura pas le plaisir de
fcher Mme Sauvigny; je suis sre de moi.

Elle m'a dit ce soir que si, dans le paradis terrestre cr par les
musiciens et les potes, dans ce monde enchant o les hommes
ressemblent  des papillons, l'amour nous apparat comme une chose
noble, charmante, dlicate ou sublime, il n'est, dans la vie relle,
qu'un vil apptit, un sentiment bas et grossier, une souillure de l'me,
que c'est l'opinion bien arrte de sa Diane. Oh! madame Vanesse,
mademoiselle Brehms, monsieur Lunil, que ne peut-elle vous oublier! Vous
tes pour elle tout l'univers et elle juge de la pice par
l'chantillon. Je donnerais beaucoup pour lui faire dgorger ses
souvenirs et son pass.

Elle m'a dit aussi qu'il n'tait point d'hommes ni de femmes qui
n'eussent quelque chose  cacher, que toutes les mes ont leur tare.

Je croyais, lui ai-je dit, que vous aviez toujours tenu votre
grand-pre pour un homme irrprochable, pour un diamant sans paille.

--Mon grand-pre tait un tre exceptionnel, unique. Il avait cependant
une regrettable faiblesse: il pardonnait.

--Mademoiselle votre tante avait-elle sa tare?

--Un vieux monsieur qui l'avait beaucoup connue m'a assur que sa
jeunesse s'annonait mal, que, comme toutes les Salicourt, elle tait de
garde difficile et semblait ne pour mener une existence orageuse, qu'a
vingt ans elle fit une maladie grave et vit la mort de prs, que ds
lors l'amour de la vie, accompagn d'une prvoyance inquite de tous les
accidents, devint sa passion dominante, qui peu  peu tua toutes les
autres.

--Et vous, mademoiselle, peut-on savoir....

--Je me pique de n'avoir point de vices: mais on n'est pas parfaite,
j'ai du penchant pour le crime, et quand le diable me berce.... Vous
voil prvenue, prenez vos prcautions.

--Et moi-mme enfin, qui suis-je?

--Mon pre, a-t-elle rpondu de l'air bnin d'une chatte qui mange de
la crme, mon pre, qui deux ou trois fois chaque anne se souvient
qu'il a une fille, m'a envoy six magnifiques papillons du Brsil, ce
sont les plus beaux de ma collection. Malheureusement, il avait nglig
de les tiqueter, et il en est un dont je n'ai pu trouver le nom dans
mes livres. Vous tes, chre madame, un papillon exotique comme je n'en
ai jamais vu; je vous admire beaucoup, mais je n'ai pas encore mis
l'tiquette.

Je l'aurais soufflete, si ce talent ne me manquait, mais je cassai mon
aiguille.

Quand vous aurez dcouvert, lui-dis-je, mon nom et ma tare secrte, je
vous serai fort oblige de me faire part de votre science; j'aime 
m'instruire.

Bon Dieu! j'ai comme tout le monde mes faiblesses, mes inconsquences,
mes petites misres; mais l, franchement, je n'ai pas de tare.  la
vrit, depuis quelques mois, ma vie a son mystre; il est bien
innocent; une femme doit-elle rougir de vouloir pouser un musicien
qu'elle aime? Il faut que ma conscience se soit endurcie, je ne sens pas
ma souillure.

J'ai des heures de profond dcouragement. Le jour du patinage, je
croyais l'avoir gagne; il me semble aujourd'hui qu'aprs trois mois de
vie commune, je lui suis plus indiffrente que le soir o, l'ayant
ramasse sous un saule, je l'emportai  demi morte sur mes genoux.

Mme Sauvigny se trompait. Le charme commenait  oprer. Jacquine
sentait son coeur se prendre, et elle se dbattait avec fureur comme un
fauve qui a donn dans un pige.




X


Dans les derniers jours de l'automne, M. Saintis, qui tait un habile
tireur, avait trouv  louer prs de son ermitage une petite chasse
assez giboyeuse, moiti plaine, moiti bois, o il avait tu nombre de
perdrix et de lapins. Il aurait voulu tuer aussi quelques livres. Son
rabatteur lui expliqua que jadis ils foisonnaient dans le pays, que les
lapins les en avaient dlogs, que ces deux espces de lporids ont
l'une pour l'autre une inimiti hrditaire et se livrent, partout o
elles se rencontrent, des combats acharns, que le livre a toujours le
dessous et ne tarde pas  disparatre. M. Saintis avait des ides
nettes, l'esprit lucide dans les affaires de ce monde comme en musique.
Ds la premire soire qu'il avait eu le chagrin de passer au Chalet
avec Mlle Vanesse, il lui avait paru clair comme le jour que cette jeune
personne lui tait aussi antipathique que peut l'tre un livre  un
lapin; qu'elle tait de trop dans la maison qui lui tait chre, qu'il
la forcerait  dloger; qu'il serait le lapin, que, quoiqu'elle n'et
pas l'me timide, elle serait le livre.

Cette crature nigmatique, qu'il dclarait inexplicable, lui
dplaisait souverainement. Il tait si prvenu contre elle qu'il
contestait son vidente beaut. Ni la finesse de ses traits, ni les
charmantes rondeurs de son visage, ni l'clat de son teint, ni ses
cheveux abondants, qui avaient l'agrable pleur du vieil or teint, ne
trouvaient grce devant lui. Tout cela lui paraissait gt par les
inquitantes mtamorphoses d'un regard, tantt vague et fuyant comme une
fume, tantt fixe, acr et pointu.

Rien n'est plus propre qu'une aversion commune  rapprocher deux hommes
qui ne s'aiment pas. Il dit un jour au docteur Oserel, qui depuis peu
lui agrait par comparaison, et  qui il faisait des confidences:

Cette petite fille et sa longue natte me donnent sur les nerfs. Mme
Sauvigny s'extasie sur sa figure. Tout bien considr, elle n'a qu'un
joli minois et la beaut du diable.

--Eh! eh! la beaut du diable! rpondit le docteur. Dites plutt qu'elle
a une beaut diabolique. Je plains de tout mon coeur le pauvre fou qui
s'en coiffera.

--C'est un accident qui ne m'arrivera jamais, repartit M. Saintis. Elle
n'a rien de ce qui prend les hommes.

Il avait une autre raison de ne pas l'aimer: il s'tait aperu tout de
suite qu'elle l'aimait peu. Elle avait pour le musicien une grande
admiration, qu'elle tmoignait rarement, et pour l'homme une mdiocre
estime. Elle avait rencontr chez ses parents beaucoup d'artistes et
d'crivains connus, et elle s'tait convaincue, en observant leurs
manges, que, si admirables que fussent leurs oeuvres, ils avaient l'me
petite, qu'ils calculaient toutes leurs dmarches, toutes leurs paroles,
que l'intrt et la vanit taient les seuls mobiles de leurs actions,
que le gnie se dveloppe aux dpens du caractre, que, comme les
perles, les grands talents sont le produit d'une affection morbide, que
plus l'hutre est malade, plus la perle est d'un bel orient. Au reste,
et-elle fait  M. Saintis l'honneur de le regarder comme une hutre
saine, il n'aurait pu lui pardonner d'tre une intruse fort gnante, de
le dranger souvent dans ses entretiens particuliers avec Mme Sauvigny,
de tenir trop de place dans une maison o il prtendait rgner et dans
un coeur qu'il voulait  lui. Je l'ai dit, il avait l'humeur, les
susceptibilits et les rancunes d'un dieu jaloux.

Il essayait de se consoler en caressant l'espoir qu'il ne tarderait pas
 tre dbarrass de son ennemie, que l'ennui la ferait partir ou que la
patience de Mme Sauvigny se lasserait, qu'un mariage si mal assorti
finirait par un divorce. Mais les mois s'coulaient, et Mlle Vanesse ne
partait pas. Le ciel ne l'aidant pas, il rsolut de s'aider, de faire
natre quelque incident qui mettrait Mme Sauvigny dans la ncessit de
sacrifier  l'homme qu'elle aimait son ingrate pensionnaire. Il
entendait toutefois ne rien prcipiter, cacher son jeu, sauver les
apparences; il voulait que Mlle Vanesse et tous les torts, et tout en
guettant l'occasion, il la traitait avec une irrprochable courtoisie,
dont Mme Sauvigny lui tait reconnaissante, et pour ne pas tre en
reste, Mlle Vanesse, de son ct, ne se dpartait jamais dans leurs
frquentes rencontres d'une civilit froide, mais correcte, qui le
dsolait, tant il tait dsireux d'avoir une affaire avec elle et des
griefs  redresser. Il semblait qu'elle et pntr son dessein et se
ft un plaisir de le djouer.

Depuis le commencement du mois de novembre, deux soirs par semaine, de
six  sept heures, dans un grand kiosque construit  cet effet et
chauff ds le matin, M. Saintis, fidle  sa promesse, enseignait le
chant  vingt jeunes villageoises. Que la nuit ft claire ou obscure,
qu'il ventt, qu'il plt ou qu'il neiget, qu'une bise perante lui
cinglt la figure ou que le grsil lui raidt la moustache, il
enfourchait sa bicyclette ou son cheval blanc, et on le voyait arriver
gaillard et dispos, sans que ses lves pussent se plaindre que jamais
il les et fait attendre. En vain Mme Sauvigny, confuse de lui imposer
une telle corve, avait voulu le dlier de son voeu; il avait rpondu 
Rachel que sa corve lui plaisait, qu'il ne s'exemptait que des devoirs
dsagrables.

Tout d'abord, on avait tmoign peu d'empressement  suivre ses leons;
c'est une entreprise laborieuse que d'introduire des nouveauts dans un
village. Plusieurs mres, moins convaincues que Mme Sauvigny de
l'utilit de l'inutile, se demandaient si, pour avoir appris d'un
compositeur d'opras  roucouler des romances, leurs filles en auraient
la jambe mieux faite ou seraient plus faciles  caser. L'abb Blands et
M. Moron, l'instituteur primaire, l'un par reconnaissance, l'autre par
entranement de dilettante, secondrent les dsirs de Mme Sauvigny et
firent campagne pour l'inutile; c'tait la premire fois qu'ils se
trouvaient d'accord. Ils remontraient aux mres rcalcitrantes que,
depuis la cration de l'homme, on n'avait jamais vu un grand musicien
daignant initier de petites villageoises aux rudiments de son art, qu'il
avait fallu pour cela un concours de circonstances extraordinaires, que
c'tait un vnement unique qui ne se reverrait pas et une gloire pour
la commune, qu'elles seraient inexcusables de refuser la manne qui
tombait sur elles. Ils parlrent si bien qu'on courut se faire
inscrire; ce fut une fureur, on dut refuser du monde. M. Saintis avait
dclar qu'il n'accepterait que vingt lves, choisies, sur la
prsentation de l'institutrice, parmi les plus doues. La liste fut
bientt close, les retardataires furent conduites, ce qui donna lieu 
des mcontentements,  des zizanies, que Mme Sauvigny tcha d'apaiser,
en se disant que les meilleures choses ont leurs inconvnients et qu'il
est dangereux de trop russir.

Plein d'ardeur, de feu, et sr de sa mthode, M. Valery Saintis tait un
admirable matre. Il s'expliquait avec tant de clart, il possdait  un
si haut point l'art de simplifier les questions, de dbrouiller les
cheveaux emmls, qu'il faisait vraiment des prodiges. Il prouvait que,
comme on l'a dit, les grands savants sont seuls capables d'enseigner les
lments de leur science. Ce matre ingnieux tait aussi le plus
vhment, le plus terrible, le plus absolu des despotes. Il menait son
troupeau  la baguette; rencontrait-il quelque rsistance, lui
disait-on: Je ne peux pas, il sautait au plafond, il bondissait, il
temptait; il bouleversait ses colires par ses virulentes sorties, par
les clats de sa voix, par les clairs de ses yeux. Il ne s'emportait
pas toujours, il affectait quelquefois un profond dcouragement, se
laissait couler  bas de son tabouret, et les paules plies, tout
courb, l'air aussi douloureux que si on l'et meurtri de coups, il
gagnait la porte, en disant que puisqu'on prenait plaisir  l'abreuver
de chagrins, de dgots, il s'en allait, qu'on ne le reverrait plus;
mais il ne faisait jamais que de fausses sorties, il ne tardait pas  se
rasseoir devant son piano, et d'une voix mourante se dclarait prt 
vider son calice jusqu' la lie; ce n'tait plus un Jupiter tonnant, ni
le Jhovah du Sina, c'tait un Christ portant sa croix; et, pour lui
adoucir son supplice, ces demoiselles faisaient l'impossible. Elles
tremblaient devant lui; prenait-il l'une ou l'autre  partie, elle
perdait contenance: Colette devenait rouge comme braise, Zo tait aussi
ple qu'une morte, Germaine voyait tout danser autour d'elle, Cline
sentait la terre s'entr'ouvrir, Marthe ne savait que faire de ses mains
et Gervaise de ses yeux, la blonde Gertrude cherchait sa voix et ne
pouvait la retrouver, Catherine perdue fondait en larmes. Constatant
d'un air de satisfaction l'empire qu'il exerait sur ces mes
obissantes, il s'amusait  les mettre en moi, et les contorsions de
ces petites mouches, comme il les appelait, le payaient de ses peines.

Elles tremblaient devant lui et elles l'admiraient; elles le tenaient
pour un tre extraordinaire, descendu du ciel  la seule fin de leur
procurer des sensations qu'elles n'avaient jamais prouves, de leur
infliger des tourments dont elles aimeraient  se souvenir.
Quelques-unes mlaient  leur culte superstitieux un sentiment plus
tendre: les femmes ont un faible pour les despotes intelligents, et au
village comme ailleurs, il y a des imaginations romanesques. La fille du
marchal ferrant, Catherine, cette grosse Catau qui avait la larme
facile et la sensibilit exalte qu'ont souvent les laiderons, s'tait
avise de dcouvrir dans un journal illustr un portrait de l'tre
extraordinaire. Elle l'avait dcoup avec soin, encadr tant bien que
mal, accroch au fond d'un placard, dont elle s'tait appropri la clef,
et avant de se coucher, elle le contemplait longuement, son bougeoir 
la main, jusqu' ce que cette figure cleste lui ft comme entre dans
les chairs. Lorsqu'on fait des entreprises, on ne songe pas toujours
aux consquences; Mme Sauvigny n'avait pas prvu celle-l; mais elle
pouvait se rassurer: Catherine aurait mieux aim se casser bras et
jambes ou commettre un crime, comparatre en cour d'assises, que de
confesser au dieu sa folie et les rites que clbrait chaque soir, dans
un placard transform en chapelle, une rousse sans beaut, sans grce et
sans tournure. Si Catherine tait laide, plusieurs de ses compagnes
taient jolies ou avenantes. Quand elles l'auraient os, l'ide ne leur
serait pas venue de coqueter avec leur matre; elles devinaient
instinctivement qu'elles n'avaient pas pour lui de visage, qu'elles
taient des gosiers rustiques, qu'il avait jur d'assouplir et de
discipliner. Quelques mois plus tt, il se serait peut-tre humanis,
peut-tre et-il daign s'apercevoir que Gertrude tait une blonde fort
agrable. Dsormais une image, incruste dans ses yeux et dans son coeur,
le prservait de toutes les surprises des sens; cette amulette, qui le
rendait invulnrable aux tentations, l'accompagnait partout. Que lui
importait le reste de la terre?

Quoiqu'il prit plaisir  malmener ses colires,  leur faire des
scnes,  leur prouver qu'il excellait dans le tragique, il tait
content d'elles. L'instituteur et l'institutrice primaires, qui,  la
demande de Mme Sauvigny, leur avaient enseign  lire la musique et 
solfier couramment, les avaient bien commences. Sous la rude et savante
discipline de leur nouveau professeur, leurs progrs furent si rapides
qu'il les jugea bientt dignes de passer  des exercices plus relevs.
Il avait form un projet. Il savait que le 3 aot Mme Sauvigny entrerait
dans sa trente-septime anne, et dix ans auparavant, c'tait au mois
d'aot qu'elle avait ouvert son asile. Il voulait fter ce double
anniversaire, excellente occasion de produire ses lves en public et de
montrer quels miracles peuvent oprer une bonne mthode et un matre
expert en son mtier. Il venait de composer  cette fin une cantate d'un
style clair, simple, facile; ds le commencement de fvrier, il la mit 
l'tude. De ce jour, il devint plus imprieux encore et plus rigide; il
exigeait qu'on respectt religieusement son criture, il dclara  ces
demoiselles qu'elles n'auraient l'honneur de chanter sa cantate que s'il
tait sr de la parfaite justesse de l'excution. Jusqu'alors, Mme
Sauvigny assistait aux leons; il entendait lui mnager une surprise,
l'entre du kiosque lui fut interdite, il lui dfendit mme d'en
approcher.

Mme Sauvigny tait convaincue que toute occupation qui aiderait Mlle
Vanesse  s'oublier lui serait salutaire, que son malheur tait de vivre
replie sur elle-mme, sur ses souvenirs, sur ses chagrins, tristes oeufs
que cette poule couvait avec amour. Les papillons taient sa seule
distraction: on ne les chasse pas en hiver. Elle avait autrefois jou du
piano et chant; Mme Sauvigny cherchait  lui persuader de se remettre 
la musique. Jacquine consentit un soir  lui chanter une romance de
Schubert. Elle fut frappe de la puret, de l'clat et de l'tendue de
sa voix d'un timbre exquis. M. Saintis entra sur ces entrefaites.
Jacquine, qui tait dans un de ses bons jours, lui fit la grce de
recommencer sa romance. Quand elle eut fini:

L'instrument est admirable, dit le grand juge; mais Mlle Vanesse ne
sait ni mettre, ni poser le son.... Qui vous a appris  chanter?

--Mon institutrice, Mlle Brehms.

--Mlle Brehms tait une oie.

--Croyez, monsieur, que c'tait son moindre dfaut.

--Ne pensez-vous pas, Valery, demanda Mme Sauvigny, qu'elle se
trouverait bien de suivre votre cours, ne ft-ce que comme simple
assistante?

Et comme il ne rpondait mot, se tournant vers Jacquine:

Cette proposition vous sourit-elle?

--J'attendrai pour l'accepter, rpliqua Jacquine, que M. Saintis me la
fasse lui-mme.

--Mademoiselle, dit-il d'un ton glacial, me ferez-vous l'honneur
d'assister ds demain  mon cours?

videmment il dsirait qu'elle refust; elle s'empressa d'accepter.

Le lendemain, son arrive imprvue dans le kiosque fit une grande
sensation. On avait souvent glos sur elle, on l'avait surnomme dans le
village la demoiselle qui a voulu se dtruire. On tait infiniment
curieux de la contempler de prs. tait-il bien certain qu'elle et le
nez au milieu du visage? Gertrude, qui ne l'avait jamais rencontre,
constatait avec tonnement que cette hrone tait une blonde aux yeux
gris; elle ne se reprsentait pas ainsi les demoiselles qui veulent se
dtruire. Zo ne cessait de l'examiner dans l'espoir de dcouvrir
quelque part une cicatrice de sa tragique blessure. Accable de
mlancolie, la bonne et romanesque Catherine lui enviait sa beaut et se
disait: Si j'tais faite comme elle, que sait-on?

M. Saintis, pour la premire fois, sentit qu'il ne tenait plus son
monde, que Marthe, Cline et Germaine avaient l'esprit partag entre
leur professeur et la nouvelle venue, qu'elles ne l'coutaient que d'une
oreille. Pour ramener  leur devoir ces attentions envoles, il lui
aurait suffi de se fcher. Il ne se fcha point, ne fit point gronder
son tonnerre, n'excuta aucune fausse sortie. Durant un quart d'heure,
il eut l'air de se rsigner, de prendre son mal en patience. Tout  coup
on le vit se lever et s'approcher de Mlle Vanesse, qui tait seule avec
lui sur l'estrade o il avait install son piano. Il lui parla  voix
basse, mais avec animation. Gertrude, qui se targuait d'avoir du coup
d'oeil, remarqua que Mlle Vanesse avait paru un instant interloque,
qu'elle avait lgrement rougi, fronc le sourcil, s'tait mordu les
lvres, mais que, commandant  son dpit, elle avait russi  sourire
agrablement et s'tait incline en signe d'adhsion. On sut bientt de
quoi il retournait. Elle s'avana jusqu'au bord de l'estrade et dit en
souriant de nouveau:

Mesdemoiselles, on me reprsente que je suis une bte curieuse, qui
vous cause de grandes distractions. Je me fais un devoir de rendre les
lves  leur professeur, le professeur  ses lves, et je m'en vais.

Puis les ayant salues du menton, elle partit.

Il a voulu me faire un affront, pensait-elle en s'en allant. Il se
flattait de me mettre en colre; il ne sait pas que je ne me pique
jamais quand on veut me piquer. Mais quelles sont ses intentions? Que me
reproche-t-il? Qu'y a-t-il l-dessous? Il y a srement quelque chose.

Elle se rappela qu' plusieurs reprises elle l'avait drang dans ses
entretiens particuliers avec Mme Sauvigny, et que, ne sachant pas comme
elle matriser ses motions, il avait laiss percer une vive
contrarit. Elle se remmora plusieurs incidents, auxquels elle avait
attach peu d'importance. Prompte  conclure, elle se persuada qu'elle
tenait le fil d'une intrigue et se promit de le suivre jusqu'au bout.
Eh! oui, il y avait srement quelque chose. Son imagination chercheuse
avait dsormais de quoi s'occuper. En arrivant au Chalet, elle raconta
gament  Mme Sauvigny que M. Saintis l'avait mise sans faons  la
porte d'un kiosque, o son arrive subite avait apport autant de
trouble qu'en pouvait causer l'apparition d'une pie dans un colombier.
Elle ajouta qu'il avait eu raison, que chacun doit se tenir  sa place.

Dans la seconde quinzaine de mars, Mme Sauvigny et Mlle Vanesse
s'taient rendues un matin  Paris. Elles avaient toutes deux besoin de
robes et plus d'une emplette  faire. L'une aimait  consulter, elle
tait bien aise qu'on approuvt ses choix; l'autre ne demandait jamais
de conseils, mais il ne lui dplaisait pas d'en donner. Aprs une longue
sance chez la couturire, elles coururent les magasins; puis elles
dnrent au Grand-Htel, et allrent finir leur journe 
l'Opra-Comique, o Mme Sauvigny avait fait retenir une loge. On donnait
_Don Juan_, et elle adorait Mozart: c'tait pour elle celui des grands
musiciens qui s'entend le mieux  dgager la pure essence des choses, 
nous rvler les dlices que peuvent savourer des ombres bienheureuses
dans des prs blancs d'asphodles et cette ternelle jeunesse qui est le
partage des morts. Mais, ce soir-l, elle ne se sentait pas porte au
mysticisme, et Mozart lui procura des joies plus terrestres. Elle tait
trs contente de sa journe; Jacquine avait eu l'oeil et l'esprit gais,
avait paru se plaire dans sa compagnie. Elle dsirait complter et fter
son bonheur en prenant un bain de son. Qui pouvait mieux le lui servir
que Mozart?

Ce qui diminua son plaisir, c'est qu' peine le rideau se fut-il lev,
le visage de Jacquine s'allongea, elle devint grave et taciturne.
L'irrsistible magicien l'avait prise dans son filet, et elle
s'indignait de s'tre laiss prendre, sduire; elle se dfendait, elle
protestait; elle tait sous le charme, et  son front crisp,  son
regard sombre, on aurait pu croire qu'elle subissait une opration
douloureuse. Dans les courts instants o elle parvenait  se ressaisir,
 rompre l'enchantement, elle disputait avec Mozart; elle lui disait:
Tu es un divin imposteur. Tu t'amuses  glorifier l'amour, la passion;
tu promets  notre coeur des monts d'or; ceux qui t'en croiront seront
bien attraps. Je connais la vie, moi qui te parle, et je sais comment
les choses s'y passent et le peu qu'elle vaut. Tu enrichis de broderies
magnifiques une vile toffe, une misrable guenille achete dans la
boutique d'un fripier. Langue dore, tu ne me persuaderas pas, je ne
suis pas dupe de tes mensonges.

D'acte en acte, de tableau en tableau, elle prenait tous les personnages
 partie, leur disait mentalement leur fait.

Elvire, vous vous moquez de nous. Le divin imposteur vous reprsente
comme une folle sublime, comme une cleste furie. Vous n'tes ni
cleste, ni sublime: je vous connais, je vous ai rencontre un jour chez
mes parents. Tu es, ma chre, la vieille matresse abandonne, qui a
l'impudeur de rclamer son bien et de raconter sa honte  l'univers. De
quoi te plains-tu? Qui a fait la faute doit la boire, se cacher et se
taire... Vous, donna Clara, je n'ai pas eu le bonheur de vous
rencontrer, et vraiment votre cas est rare; les hommes, j'imagine,
n'essaient de faire violence aux femmes que lorsqu'ils ont de bonnes
raisons de croire qu'elles prendront cette aventure en douceur. Je
devine votre secret: vous regrettez amrement de vous tre trop bien
dfendue, il vous est venu  l'esprit que le noble cavalier, qui vous
tenait les bras en croix, tait fort beau, et vous mourez d'envie de le
voir  la lumire du soleil. Il a tu votre pre, dites-vous, et vous
avez soif du sang de l'assassin. Non, ce n'est pas l ce qui vous
occupe, vous ne songez qu' satisfaire votre curiosit malsaine, et il
se pourrait qu'une autre fois vous fussiez d'humeur plus facile.

Zerline eut son tour:

Tu es unique dans ton espce; tu es une grande artiste et le ciel t'a
comble. Ta voix est une merveille; on dirait un clair ruisseau coulant
sous de frais ombrages, entre des rives fleuries, et qui dans ses crues
soudaines rpand au loin son eau dborde. Comme les oiseaux, tu es ne
pour chanter; c'est ton parler naturel. Mais tu ne m'abuses point, et je
sais qui tu es. Tu te vantes de possder un doux remde, qui gurit tous
les maux:

    C'est un baume
    Ou quelque arome,
    Plein de douceur.
    C'est mieux encore,
    Car c'est mon coeur.
    Tiens, le voil!
    Oh! comme il bat!

Tu dis cela si bien qu'on passerait sa vie  te l'entendre dire. Mais
tu mens, le coeur n'a rien  voir dans cette sorte de plaisirs, et, au
surplus, es-tu bien certaine d'en avoir un? Ne t'en dplaise, tu es une
de ces effrontes  qui les prliminaires paraissent si doux qu'elles se
fchent contre les sducteurs qui veulent aller trop vite: elles les
prient de ne point se hter; qu'ils attendent! ils sont srs de leur
affaire, au bout du foss la culbute. Zerline  la voix d'or, Mazetto
t'a appele de ton vrai nom: tu es une coquine.... Pour vous, noble
cavalier, qui l'honorez de vos attentions et daignez la trouvez
dsirable, vous tes le plus grand menteur de la bande. Vous avez la
prestance et les attitudes d'un hros d'pope, et vous esprez que nous
vous prendrons pour un dieu tomb du ciel. Triste dieu, fait de boue et
de crachat! Quoi qu'en disent les airs que vous roucoulez  vos
matresses, vous n'tes, don Juan, qu'un plat et grossier libertin et,
comme l'affirme avec raison le fastidieux Ottavio, un insupportable fat.
Ce qui me chagrine, c'est qu'on vous fera mourir avant l'ge, dans la
fleur de votre insolente jeunesse, sans que vous ayez connu les amers
regrets, les mortels ennuis, les dsolations d'une vieillesse froide et
languissante. La terre vous fera trop d'honneur en s'ouvrant pour vous
engloutir dans ses tangs de feu et de soufre, c'est une trop belle fin
pour vous, et le Commandeur est un imbcile: il se vengerait plus
srement en vous condamnant  vivre. J'avais dix-huit ans, monseigneur,
quand je vis se promenant dans le parc d'une villa un petit vieillard
us, dcrpit, racorni, qui tait toujours en pantoufles de lisire,
seule chaussure que pt supporter sa goutte. Sec et jaune, il marchait
appuy sur une bquille; il avait un visage de parchemin, un faux toupet
et des yeux morts, qui ressuscitrent un instant en contemplant ma jupe.
Et mon pre me dit: Tel qu'il est, ce fut un don Juan, qui passait pour
n'avoir point trouv de cruelles. Le voil bien dcati; il se console,
dit-on, avec sa cuisinire. Hros de la vile dbauche, puissiez-vous
vivre tous jusqu' cent ans!  posie de l'amour!  mensonges de
l'art!... Vous me demandez, madame, si je m'ennuie? Non, certes, je ne
m'ennuie pas, mais les mascarades m'ont toujours attriste. Ce que
j'entends me ravit, ce que je vois m'exaspre; cette musique est divine,
mais je voudrais l'couter de mon lit, les yeux ferms, sans penser 
rien.

Il y avait au troisime rang des fauteuils d'orchestre deux artistes de
grand renom, MM. Siral et Landaigue, l'un sculpteur, l'autre paysagiste,
pour qui Mme Sauvigny tait une connaissance de vieille date.

Comment appelez-vous la jolie blonde qui est avec elle? demanda M.
Siral  son ami.

--Ce ne peut tre que Mlle Vanesse, rpondit M. Landaigue.

Il savait toutes les histoires et s'tait fait conter celle-l par M.
Saintis. Il expliqua  M. Siral dans un entr'acte par quel bizarre
concours de circonstances Mlle Jacquine Vanesse, dont on disait plus de
mal que de bien, tait devenue en quelque sorte la fille adoptive de Mme
Sauvigny.

Ces deux visages font contraste, dit M. Siral, aprs avoir braqu sa
lorgnette sur la loge. Mlle Vanesse est une beaut; mais, si vous me
demandez mon avis, ce n'est pas  elle que je donne la prfrence, et la
tutrice de cette jeune dsespre ferait mieux mon affaire. Il faut
absolument que Mme Sauvigny vienne poser un jour dans mon atelier. C'est
une vraie tte de madone tranquille et srieuse, un charmant type de
vierge-mre.

-- cela prs qu'elle n'a pas d'enfants, repartit M. Landaigue. En ce
qui me concerne, sa figure me fait penser  ces paysages dont le premier
plan trs agrable et trs crit semble tout proche, et dont les fonds,
qui baignent dans la vapeur, sont trs lointains. Je veux revoir de prs
ce paysage.

Ils montrent saluer Mme Sauvigny, et l'entretien qui s'engagea parut
intresser Jacquine, qu'il tira de sa rverie. Elle oublia qu'elle tait
en querelle avec Mozart, elle ouvrit l'oreille. Elle tait si attentive
qu'elle ne s'aperut pas que M. Siral la regardait souvent en coulisse:
ce n'est pas seulement au village qu'on est curieux de savoir comment
sont faites les demoiselles qui ont voulu se dtruire.

Pour l'amour de Dieu, s'tait cri M. Landaigue, que devient notre ami
Saintis? L'avez-vous nomm conome de votre asile, et est-il retenu
l-bas par les fonctions de son nouvel tat? Je ne le plains pas,
puisqu'il a le bonheur de vivre dans votre voisinage; mais personne ne
l'avait jamais souponn de chercher la retraite, et sa disparition
subite a fait jaser ses belles amies, qu'il nglige. Il ne reparat plus
 Paris qu' de longs intervalles, il touche barres et dcampe. Je l'ai
rencontr par hasard l'autre jour, j'avais t cinq mois sans le voir.
Donnez-moi le mot de cette nigme. A-t-il fait un voeu ou un pari? Je
croirais plutt.... Et d'abord vit-il seul dans son trou? Il n'a jamais
aim la solitude qu' la condition d'y tre en douce compagnie. Chre
madame, les vieux paysagistes sont secrets comme la tombe, c'est une de
leurs vertus professionnelles. Convenez qu'il y a une femme dans cette
affaire et dites-moi  l'oreille comment elle se nomme.

Mme Sauvigny avait eu un instant de grande confusion. Jacquine constata
que, selon sa coutume en pareil cas, elle avait lgrement pli et tordu
doucement dans sa main droite deux doigts de sa main gauche. Elle se
remit trs vite et rpondit gaiement:

Je veux vous rvler le grand secret: elle s'appelle la Roussalka.
C'est une nymphe des eaux, une sirne du Nord. Malheur aux hommes qui
ont l'imprudence de l'aimer! Elle les croque.

--Quoi donc, madame, vous prtendez que Saintis s'est enterr tout vif
pour travailler d'arrache-pied  son opra! Je le dclare incapable d'un
tel acte d'hrosme.

--Vous avez tort, il est plus hroque que vous ne le pensez, et il ne
retournera  Paris qu'aprs en avoir fini avec la Roussalka. Il a bien
voulu me la prsenter; elle a tant de charmes que ses belles amies
doivent l'excuser de les ngliger un peu.

--Excusez-moi, madame, je ne vous crois pas. Je connais le plerin; il a
toujours men de front le travail et le plaisir, et les nymphes des eaux
n'ont jamais suffi  son bonheur. Parlez-nous franchement. M. Siral vous
comparait tout  l'heure  une madone. Est-ce vrai, Siral?

-- une madone tranquille et srieuse, rpondit le sculpteur, et si vous
me faisiez un jour la grce de venir poser dans mon atelier....

--Ceci est une autre affaire, interrompit M. Landaigue, ne sortons pas
de la question. Les madones se font une loi de dire toujours la vrit,
et quelque indulgence qu'elles puissent avoir pour les fredaines de
leurs amis.... Voyons, chre madame, soyez bonne: comment se
nomme-t-elle?

En ce moment on frappa les trois coups, et les deux artistes durent
prendre cong pour regagner leurs places, sans savoir comment elle se
nommait. Que n'avaient-ils interrog Mlle Vanesse? Elle le savait, elle
s'en flattait du moins. Elle eut des distractions pendant le dernier
acte;  peine couta-t-elle le terrible, l'infernal finale, avec ces
gammes tranquilles, a dit un excellent critique, ce rythme impassible
comme une loi qui s'accomplit, cette marche harmonique sans relche et
sans colre, sans bruit, sans hte surtout, o parat quelque chose de
l'ternit, quelque chose d'invariable et de calme comme elle.

Non vraiment, pensait Jacquine, il ne mritait pas une fin si tragique
et ce chtiment  grand orchestre. Faut-il que le ciel et la terre se
drangent pour faire justice d'un fat? Que la goutte le travaille! Ce
supplice obscur et lent est digne de lui.... Mme Sauvigny, pensait-elle
un instant aprs, a t srieusement embarrasse; elle s'est assez bien
tire d'affaire, elle est fine et adroite. Il n'est que de savoir
attendre; tt ou tard le pot aux roses se dcouvre.

Et elle s'applaudissait de sa clairvoyance.  vrai dire, elle n'avait
encore que des soupons; un incident les changea en de quasi-certitudes.
Vingt minutes plus tard, Mme Sauvigny, suivie de sa pensionnaire,
traversait le quai de la gare de Lyon. Doublant le pas comme si elle
avait eu peur de manquer le train, elle se dirigea vers un compartiment
dont la portire tait ouverte. Un voyageur venait de s'y installer:
c'tait M. Saintis. Ayant une affaire importante  traiter avec sa soeur,
il avait, lui aussi, pass sa journe  Paris. En apercevant Mme
Sauvigny, il poussa un cri le joie.

Vous ici, Charlotte! Quelle bonne fortune! Le train des spectacles est
aussi lent qu'une limace, je vous aurai  moi tout seul pendant plus de
deux heures.

Au mme instant, il vit paratre une tte blonde qu'il croyait  douze
lieues de l, et il se mordit la langue. Mme Sauvigny savait que Mlle
Vanesse avait l'oue trs fine et ne douta pas qu'elle n'et happ au
passage l'imprudente parole.  son air, on aurait pu en douter. Elle
salua gracieusement M. Saintis, lui dit sur un ton de parfaite
innocence:

Il y a des jours o les montagnes se rencontrent.

Et elle se disait  elle-mme: C'tait un cri du coeur; les amis
d'enfance n'ont pas de tels accents. Quoique le train des spectacles
chemine comme une limace, elle ne trouva pas le temps long. Le juge
travaillait  l'instruction du procs, relevait impitoyablement tous les
faits  la charge de l'accuse. Quelques jours auparavant, M. Saintis,
qui venait de terminer les trois premiers actes de sa _Roussalka_, avait
voulu que Mme Sauvigny en et l'trenne; il l'avait fait venir dans son
ermitage pour les lui chanter  demi-voix, en s'accompagnant sur le
piano. Elle tait reste toute une aprs-midi dans ce lieu suspect; on
peut faire bien des choses en quatre heures! Autre circonstance grave:
depuis quelque temps Mme Sauvigny rendait de frquentes visites  une
vieille aveugle, qui tait une proche voisine de M. Saintis. Quel
endroit propice aux rendez-vous que la maison d'une vieille aveugle!
Quoiqu'elle n'et gard qu'un souvenir confus des dernires scnes de
_Don Juan_, deux excrables vers chants par le Commandeur lui taient
rests dans l'oreille:

     quoi sert la substance mortelle
    Pour qui vit de la manne ternelle?

Elle pensait que ce sot Commandeur ne connaissait gure le monde, qu'on
peut vivre de la manne cleste sans refuser certaines douceurs  sa
substance mortelle.

Lorsqu'elle se mit au lit vers quatre heures du matin, elle n'avait pas
encore formul ses dernires conclusions. Il lui restait un doute: M.
Saintis tait-il l'amant de Mme Sauvigny, ou en taient-ils encore au
simple flirtage? Il importait peu, ce n'tait qu'une question de temps.
Un point lui paraissait bien tabli; elle tenait pour constant qu'il y a
des madones qui s'amusent et se servent de leur anglique sourire pour
cacher leur jeu, que telle femme allie des vertus austres aux
faiblesses du coeur, emploie les oeuvres de misricorde  acheter du ciel
et des hommes le pardon de ses pchs mignons.

M. Saintis vint trouver un matin Mme Sauvigny pour l'entretenir de la
question d'intrt qu'il dbattait depuis quelque temps avec sa soeur,
sans russir  lui faire entendre raison. Une parente loigne, morte
rcemment, les avait institus ses hritiers, en leur laissant le soin
de se partager galement sa succession, qui avait quelque importance.
Trs coulant en affaires, M. Saintis avait charg Mme Leyrol et son mari
de rgler ce partage avec leur notaire. Ils s'taient fort bien traits,
s'adjugeant les meilleures valeurs, lui en passant de douteuses. Il
avait refus de souscrire  cet arrangement: il se souciait peu,
disait-il, de vingt mille cus, mais il se souciait beaucoup de la
justice, il n'entendait pas qu'on le volt. Sa soeur avait mal accueilli
sa plainte, il tait dtermin  dfendre son droit.

Soit! s'criait-il, nous plaiderons.

Mme Sauvigny se rcria. Un frre plaidant contre sa soeur! Elle s'effora
de le calmer, lui rappela toutes les occasions o Mme Leyrol lui avait
rendu service. Il n'en dmordit pas, s'emporta, allgua que cette
question d'intrt tait pour lui une question d'honneur, qu'on le
prenait pour un niais, qu'il prouverait qu'il avait bec et ongles. Comme
il lui arrivait quelquefois, il outrait ses sentiments, affectait de se
montrer plus raide et plus violent qu'il ne l'tait. Quand on compose
des opras, on est sujet  transporter dans la vie relle les
exagrations de l'optique thtrale et  mler aux entretiens familiers
des couplets bons pour tre chants. Il avait un autre motif de forcer
ses effets et de paratre intraitable. Rsolu d'avance  suivre les
conseils de Mme Sauvigny, il dsirait s'en faire un mrite auprs
d'elle, lui persuader qu'en lui sacrifiant sa colre, il faisait un
prodigieux effort sur lui-mme, dont elle tait tenue de le rcompenser.
Il avait en poche le projet de partage; elle l'examina avec soin, lui
soumit les termes d'une transaction, qu'il repoussa, la dclarant trop
dsavantageuse pour lui, et il dclama de plus belle, tempta. Elle le
prcha longtemps, lui rpta vingt fois qu'un mdiocre accommodement
vaut mieux que le meilleur procs, et qu'on ne plaide pas contre sa
soeur. Il partit sans avoir dit son dernier mot, se donnant l'air de ne
pas savoir quel parti il prendrait, quoiqu'il le st fort bien.

En traversant le vestibule pour descendre au jardin, Jacquine entendit
des clats de voix; elle reconnut sans peine le timbre mtallique et le
tonnerre de M. Saintis. Elle aurait bien voulu savoir ce qu'il disait,
mais elle passa son chemin: elle se respectait trop pour couter aux
portes, sa fiert mprisait les moyens bas, elle ne gotait que les
ruses savantes et les trahisons qui ont grand air.

Il avait le ton d'un amant qui fait une scne  sa matresse,
pensait-elle en s'loignant. Que peut-il lui reprocher? Elle est si
bonne pour lui!

Et comme elle voyait tout  travers ses souvenirs et son pass, elle se
rappela avoir entendu dire  son pre qu'aussi vrai que la gele
blanche brle et fait tomber les feuilles des arbres, le meilleur moyen
de rduire une femme qui vous rsiste est de lui faire une injuste
querelle et de la forcer  se justifier, qu'une femme qui s'explique
s'attendrit, et qu'une femme qui s'attendrit est perdue.

Elle eut tout le long du jour un air de triomphe et le regard provocant.
Elle trouva son moment pour dire  Mme Sauvigny d'un ton compatissant et
superbe:

Je ne sais quel grief M. Saintis peut avoir contre vous; mais vous
devriez l'engager  modrer ses emportements. Je me promenais dans le
jardin et les clats de sa foudre arrivaient jusqu' moi. Qu'il bourre
Gertrude et Catherine, je n'y vois pas d'inconvnient, mais comment
pouvez-vous souffrir qu'il vous parle si haut?

--Les artistes, rpondit-elle tranquillement, ne sont pas toujours
matres de leurs nerfs, et ils exagrent souvent les choses, soit en
bien, soit en mal.

Elle avait devin sa pense, et tout ce qui se passait dans la tte de
cette ingrate, dans l'imagination de cette folle, et que ses yeux lui
disaient: J'ai dcouvert votre tare, et me voil dlivre de l'onreuse
obligation de vous respecter. Pour la premire fois, elle sentait peser
sur elle d'injurieux soupons. Elle avait le coeur gros et lourd et
renfonait des larmes. Il y a quelque chose de plus dur que
l'ingratitude, c'est la mconnaissance. Elle tait profondment
dcourage. Que n'avait-elle cout les conseils de ses amis! Elle
s'tait impos une tche au-dessus de ses forces; le coeur qu'elle avait
entrepris de gurir tait incurable; cette jeune fille qui avait le
gnie des interprtations malignes et malsaines tait condamne  jeter
toute sa vie son venin; cette me pure, mais perverse, croyait
invinciblement et passionnment au mal. Il fallait se rendre  la
vrit, le cas tait dsespr, et pourtant, malgr tout, elle esprait
encore.

Le lendemain matin, comme elle tait seule dans son salon, occupe 
dpouiller son courrier et  reviser des comptes, elle vit entrer
Jacquine, qui lui remit une lettre, en disant:

Le valet de chambre de M. Saintis vient de l'apporter.

Elle gagnait dj la porte; Mme Sauvigny la rappela et lui demanda
pourquoi elle s'en allait.

Je veux vous laisser lire votre lettre, rpondit-elle avec un mauvais
sourire.

Mme Sauvigny prit incontinent un grand parti, paya d'audace.

Si vous n'avez rien de mieux  faire, dit-elle, rendez-moi un service,
en me lisant cette lettre. J'en ai tant lu tout  l'heure que les yeux
me cuisent. M. Saintis crit comme un chat; vous vous tes vante un
jour de dchiffrer couramment toutes les critures; je ne serai pas
fche de vous mettre  l'preuve.

Elle osait beaucoup, elle jouait gros jeu. Quoique M. Valery Saintis,
fidle  sa parole, s'abstnt de faire dans ses lettres aucune allusion
 la promesse qu'il lui avait arrache, il y glissait parfois des
expressions fort tendres. Cela ne l'arrta point: s'il se trouvait dans
celle-ci un mot qui demandt explication, quoi qu'il lui en cott, elle
s'expliquerait. Elle avait rsolu d'en finir  tout prix, de sortir
d'une situation qui lui tait insupportable. Le vilain abcs tait mr,
elle voulait le percer.

Jacquine, fort tonne, hsitait  prendre sa proposition au srieux.

Y pensez-vous, madame? M. Saintis ne serait pas content s'il se doutait
que vous me chargez de vous lire ses lettres.

--Une fois n'est pas coutume, rpliqua-t-elle, et je vous sais trs
discrte. Il m'crit sans doute au sujet d'une affaire d'hritage, qu'il
a prise  coeur et qui a mis quelque froid entre sa soeur et lui; si
dsintress qu'il soit, il ne souffre pas qu'on lui fasse tort. Il
tait venu hier me raconter ses griefs; je l'ai exhort  transiger, et
il me tarde de savoir s'il a suivi mon conseil.... Lisez, mais lisez
donc.

 l'tonnement qu'prouvait Jacquine se mlait un peu d'motion. Elle se
piquait de connatre  fond le coeur humain, d'en avoir sond les plis et
les replis, et un tel acte de confiance bouleversait toutes ses ides.
Quelque haut que remontassent ses souvenirs, elle n'avait jamais rien vu
de pareil, et ce fait unique dans sa vie y faisait vnement. Son
grand-pre lui-mme qui n'avait rien  cacher, prenait plus de
prcautions, ne laissait pas voir si facilement le dessous de ses
cartes: quelque lettre qu'il reut, il ne l'aurait pas montre avant de
l'avoir lue. Il y avait dans la gnreuse imprudence de Mme Sauvigny
quelque chose de surnaturel que sa vieille exprience du monde renonait
 expliquer. Elle dchiffra sans trop de peine le griffonnage de M.
Saintis, dont le billet fort court, qu'elle lut  haute voix, tait
ainsi conu:

Chre madame, ma sage et bonne Charlotte, je suis retourn hier soir
chez ma soeur, qui n'a pu refuser son assentiment  une transaction
minute et conseille par vous; il y a des conseils qui sont des
arrts. Cette transaction me plat, parce que vous la trouvez bonne, et
je renonce au procs, parce que vous aimez la paix. Quand on a le
privilge d'avoir une sainte pour amie, on doit tirer parti d'un
avantage si extraordinaire. J'entends que vous soyez  jamais ma
conscience, et je ferai tout ce que ma chre conscience ordonnera 
celui qui a pour vous autant de respect que de chaude affection.

N'avais-je pas raison de vous dire que les artistes exagrent toujours?
murmura Mme Sauvigny, en rougissant de confusion et de plaisir. Quoi
qu'il en dise, je crains que ma canonisation ne souffre de grandes
difficults.

Le visage de Jacquine s'tait transform.

Dans ce cas-ci, M. Saintis n'exagre point, rpondit-elle d'un air
pntr et d'une voix douce, caressante. Oui, madame, vous tes une
sainte, et si je connaissais une jeune fille qui se permit d'en douter,
je lui dclarerais tout net qu'elle est une imbcile.




XI


Elle confessait son erreur, dont elle tait honteuse, et pourtant elle
ne se rendait pas encore, tant il lui rpugnait de se donner, de faire
cette violence  sa nature.

Oui, se disait-elle, j'avais fait des suppositions en l'air, mes
conjectures taient absurdes et ridicules. C'est entendu, elle n'a
jamais pch et selon toute apparence elle ne pchera jamais. Elle a
pour M. Saintis une pure et tranquille amiti, et dans la simplicit de
son me, cette colombe ne s'aperoit pas que l'pervier la regarde
amoureusement, car je ne m'en ddis pas, il est amoureux d'elle. Il lui
fait l'honneur de la prendre pour son oracle, pour sa conscience, mais
sa chre conscience a un visage, et ce visage est de ceux qu'on peut ne
pas aimer, mais qu'il est impossible de n'aimer qu' moiti. Pourquoi ne
se dclare-t-il pas? Pour la possder, il faudrait l'pouser, et ce
grand coureur de femmes pense sans doute que la libert est l'tat
naturel de l'homme, le mariage lui fait peur. Peut-tre aussi a-t-il
reconnu qu'elle a trop de bon sens pour consentir  se remarier; quand
on est raisonnable, on n'aime pas  courir deux fois de prilleuses
aventures. Quoi qu'il en soit, elle n'a point de tare elle est sans
tache et sans reproche. Mon Dieu, a-t-elle grand mrite  tre une
sainte? La blancheur des lis est une vertu dont la nature fait tous les
frais. Si elle est reste chaste, c'est qu'tant ne avec une
imagination calme et froide, elle n'a pas connu les tentations. Si elle
n'a pas le coeur haineux et vindicatif, c'est qu'elle n'a jamais eu
d'ennemis. Si elle a du charme et beaucoup d'amnit, cela prouve
qu'elle n'eut jamais  se plaindre de la vie et des hommes. Si sa
douceur ne se dment jamais, il faut s'en prendre  la pte dont elle
est faite. Si elle est charitable, regardez le fond de ses yeux, vous y
lirez qu'elle a du plaisir  donner et le got de s'occuper: ses bonnes
oeuvres lui procurent d'agrables passe-temps, qu'elle ne peut demander
aux passions qu'elle n'a pas. Pour savoir exactement ce qu'elle vaut, il
faudrait l'prouver, la placer dans une de ces situations critiques et
dlicates o il y a quelque danger  s'acquitter de son devoir. Quelle
figure y ferait-elle? Peut-tre dcouvrirait-on que ce diamant a une
faille. C'est vraiment une exprience  faire. Le hasard nous aide quand
nous l'aidons, il m'a parfois bien servi. Provisoirement j'aurai pour
elle les meilleurs procds, de grands gards, et je l'admirerai comme
j'admire la blancheur immacule du lis.

Cette vierge noire, passionne pour la mthode exprimentale, avait
raison de compter sur la complaisance du hasard; cette fois encore, il
la servit bien; lui facilita les moyens de satisfaire sa curiosit.

Le comte Krassing,  qui Mme Vanesse avait signifi son cong, tait
revenu depuis peu dans le pays. Un jour que Mme Sauvigny tait alle
prendre des nouvelles d'un malade qui l'intressait, elle eut le
dsagrment de rencontrer sur son chemin l'homme qu'elle se souciait le
moins de revoir.  peine l'eut-il aperue, il vint se poster au milieu
de la route, et il l'attendait, chapeau bas, dans une humble contenance.
La voiture l'eut cras, si le cocher n'avait vivement dtourn ses
chevaux. Le soir mme, elle recevait de lui une longue lettre, par
laquelle il lui demandait une audience. Elle n'alla pas jusqu'au bout de
cette ptre crite d'un style chauff et alambiqu; elle hsitait sur
le sens qu'elle devait donner  ce prtentieux tortillage. tait-ce une
dclaration ou une simple demande de secours? Aprs lui avoir expos en
termes aussi vagues que pathtiques les mortelles dtresses contre
lesquelles il se dbattait hroquement, le comte parlait de
l'ineffaable souvenir que lui avait laiss sa premire rencontre avec
la seule femme qui eut assez d'me pour le comprendre et la main assez
douce pour panser la profonde blessure de son coeur. Elle ne rpondit
pas. Le surlendemain, seconde lettre plus courte, mais fort pressante,
destine  lui reprsenter qu'elle tenait dans ses blanches et adorables
mains le sort d'un homme qui s'tait promis de vivre pour elle, et qui
souhaiterait la mort s'il venait  dcouvrir que ses esprances
n'avaient t qu'un beau rve.

Elle montra les deux lettres  Jacquine en lui disant:

J'avais vu jusqu'ici bien des sortes de mendiants, je ne connaissais
pas encore le mendiant amoureux.

Jacquine se mit  rire:

Ne vous laisserez-vous pas toucher, madame? Il est si beau et si
parfum!

--Le comte Krassing, rpondit-elle, fait sur moi la mme impression que
les serpents; j'prouve en le voyant un dgot ml d'une insurmontable
angoisse que je ne puis dfinir.

--C'est de fait un homme dangereux, repartit Jacquine, qui n'avait garde
de la rassurer. Ce joueur dcav, ce chevalier d'industrie, ce
pique-assiette apocalyptique est un sot doubl d'un fou, dont il faut se
dfier. Quand ses quintes le tiennent, il devient capable de tout. Si
vous m'en croyez, vous ferez bien de le mnager, de lui accorder
l'audience et l'aumne qu'il sollicite; je crains seulement qu'il n'ait
de grands besoins et de grandes exigences.

--Grandes ou petites, je ne lui accorderai rien, rpliqua rsolument Mme
Sauvigny. Donner aux chevaliers d'industrie, c'est voler les bons
pauvres, et quand il m'crirait cent lettres, je me suis fait une loi de
ne jamais cder  l'obsession.

--C'est une chose  voir, pensa Jacquine.

Le jour suivant, par une douce matine d'avril, elle tait sortie de
bonne heure, pour prendre l'air dans la partie du parc que Mme Sauvigny
s'tait rserve. Assise sur un banc, elle relisait _Don Quichotte_.
C'tait de tous les livres celui qui l'amusait le plus, parce que les
rcits de mystifications y abondent et que les coups de bton y
pleuvent. Elle tournait un feuillet et levait un instant le nez,
lorsqu'elle vit venir le comte Krassing, qui se dirigeait vers le
Chalet. Elle se dressa aussitt sur ses fines jambes, et son livre  la
main, elle fit quelques pas au-devant de lui. Il sembla marri de cette
rencontre; ce n'tait pas Mlle Jacquine Vanesse qu'il cherchait. La
saluant sans la regarder, il se dtourna de son chemin pour l'viter.

Voil donc comme vous traitez vos amis! lui dit-elle en lui barrant le
passage. Mais je ne vous en veux pas, je vous plains de toute mon me.
Vous avez l'air triste et minable d'un chien qui a perdu son matre et
n'est pas sr d'en trouver un autre. Vous avez sans doute commis quelque
imprudence. Ne saviez-vous pas que ma mre est inconstante, qu'elle
guettait le moment de se brouiller avec vous? Le malheur vous rend
maussade et impoli.... Parlez-moi donc! Je suis dans le fond une bonne
fille, dont vous avez tort de vous mfier. Je veux vous pargner une
inutile dmarche, l'humiliation de frapper  une porte qui ne s'ouvrira
pas. Mme Sauvigny est dcide  ne pas vous recevoir. Elle m'a montr
vos lettres. Si vous aviez daign me consulter, je vous aurais averti
que vous faisiez fausse route, qu'il fallait lui crire dans un autre
style. Mais vous avez voulu vous passer de moi. Vous suis-je donc
devenue si trangre? Il fut un temps o vous m'honoriez de vos plus
flatteuses attentions.

Il consentit  desserrer les dents et rpondit d'une voix caverneuse:

 qui parlez-vous, mademoiselle? Le comte Krassing que vous avez connu
n'existe plus.

--Tant pis, rpliqua Jacquine. Je m'intressais  lui, je lui voulais du
bien, je lui aurais donn des avis utiles  ses affaires. Je lui aurais
dit qu'il faut savoir varier ses moyens, que, dans le cas prsent, il ne
pouvait rien esprer de son irrsistible beaut, que la reine et
matresse de ce parc est rebelle  ce genre d'arguments, que c'est
sottise de lui parler d'amour, mais que je la crois facile  intimider,
et le comte Krassing qui n'est plus n'tait pas seulement le plus beau
des hommes; quand il voulait s'en donner la peine, il tait terrible.

Il affectait de ne pas l'couter, il ne perdait pas un mot.

Mon cher comte, poursuivit-elle d'un ton dbonnaire, vous donneriez
beaucoup pour avoir accs auprs de Mme Sauvigny, pour l'entretenir un
instant tte  tte de vos petites et grandes misres. Nous nous
proposons, elle et moi, de profiter de ce beau jour de printemps pour
aller cet aprs-midi nous promener  pied en fort. Je la conduirai dans
un endroit fort solitaire que vous connaissez bien; vous y avez fait
jadis un faux pas, vous en faites quelquefois, et peu s'en faut que vous
ne vous soyez rompu le cou. Voyez comme je suis bonne! Je m'arrangerai
pour la laisser un moment seule. Tchez de lui arracher une promesse,
elle la tiendra, elle est esclave de sa parole.  bon entendeur salut!

Elle s'en allait; elle se retourna pour lui crier:

Soyez farouche, soyez sinistre, soyez terrible, mais ne touchez pas 
un seul de ses cheveux, ou vous aurez affaire  moi.

Il tait trois heures environ quand Mme Sauvigny et Jacquine
atteignirent le lieu solitaire o le comte Krassing avait failli se
casser le cou.  l'extrmit d'une crte dnude, premier contrefort
d'un vaste plateau rocheux, une sorte de promontoire en surplomb domine
une pente abrupte, o s'entassent en dsordre d'normes blocs de grs
bouls, dont quelques-uns ont des figures d'animaux, d'ours,
d'lphants, de mandrilles ou de mammouths. Par endroits, des coules de
sable fin, d'une blouissante blancheur, sillonnent un sol rugueux; a
et l croissent de maigres bouleaux. Au bas de la pente, s'arrondit une
combe herbue, frache, boise; si abrite qu'elle soit, une chancrure
des coteaux qui l'enferment lui procure une chappe de vue sur la
valle, o serpente une rivire et que terminent  l'horizon des
collines d'un relief fortement accus, qui se donnent des airs de
montagnes. Mme Sauvigny avait pris en got cette combe; elle avait une
prfrence pour les lieux tranquilles et  demi clos, d'o le regard
embrasse de grands espaces: c'tait ainsi qu'elle entendait la vie.

Elle contempla tour  tour le panorama qui se dployait sous ses yeux,
le cours sinueux de la rivire borde de peupliers et le long de
laquelle une locomotive promenait son panache de fume, une plaine qui
semblait dormir, ses champs, ses villages, ses clochers, se chauffant 
un soleil doux, et du ct oppos, la grande fort svre et recueillie,
o rgnaient cette paix profonde qui surpassent l'homme et les longs
silences qui l'tonnent. Ils n'taient interrompus que par le
gmissement lointain d'un chne qu'abattait la cogne d'un bcheron, et
par le cri rauque d'un geai se chamaillant avec des ramiers. L'hiver
avait t rude et tenace; la nature tait en retard, la feuillaison
commenait  peine. C'tait le premier printemps, celui qui fait sortir
les bourgeons et ne fleurit pas encore les jardins et les dserts, le
printemps qu'on ne voit pas, mais qu'on devine, qu'on sent, qu'on
respire, qu'on hume, dont on se grise, qui entre dans la peau, rchauffe
le sang, comme une esprance, chatouille le coeur et l'incline  croire
que la mort est un rajeunissement, dont Dieu seul a le secret.

Qu'on est bien ici! s'cria-t-elle, en s'asseyant sur un rocher bas,
qui ressemblait  un morse rampant, au gros museau renfl, arm de
dfenses. Quelle fte pour les yeux! Et quelle dlicieuse odeur! On
dirait le fin parfum d'un baume  la violette.

--Mais quelle solitude! dit Jacquine. Quel endroit perdu! pas un tre
vivant, sauf cet invisible bcheron qui cogne contre son arbre. Si
quelqu'un nous attaquait, madame, qui viendrait  notre secours?

--Je croyais vous avoir dit qu'en votre compagnie je n'avais peur de
rien.

--Vous avez donc une grande confiance en moi? Vous pensez que j'ai la
figure et la poigne d'un bon gendarme?

--Je pense, ma chre, que vous m'aimez assez pour ne pas souffrir qu'on
attente  ma vie.

--C'est la seule marque d'affection que vous attendez de moi?

--Eh! c'est bien quelque chose, dit en riant Mme Sauvigny; c'est un bon
commencement.

--Permettez  votre gendarme, reprit Jacquine, de vous quitter une
minute, j'ai aperu en venant ici un amas de mousses et de feuilles
mortes, sous lesquelles je suis sre que je trouverai des chenilles et
des chrysalides.... Vous me promettez de n'avoir pas peur en mon
absence?

--Je vous le promets; allez chercher vos chrysalides.

Cependant elle la vit partir  regret et fut prise d'une vague
inquitude. Comme M. Saintis, mais pour une autre raison, elle n'aimait
que les lieux solitaires o l'on n'est pas seul. Elle la chercha des
yeux et lui cria:

Ne vous loignez pas trop.

--Soyez tranquille, rpondit-elle, je reviens  l'instant.

Mme Sauvigny oublia bientt son inquitude; elle venait d'apercevoir au
pied du rocher o elle tait assise une ple violette des chiens, la
premire qui se ft panouie. Les fleurs taient pour elle des
personnes, et elle leur trouvait une physionomie rassurante. Elle se
pencha pour cueillir sa violette, gratta la mousse dans l'espoir d'en
dcouvrir une autre. Comme elle se redressait, elle vit s'avancer vers
elle l'homme qui lui avait demand une audience. Le moyen de l'viter!
Il lui coupait le chemin, et elle tait au bord d'un prcipice. Pour
surcrot de malheur, plus de Jacquine! Le bon gendarme avait disparu. Un
frisson la saisit. Elle avait retenu ce mot: Quand ses quintes le
tiennent, il est capable de tout.

Aprs l'avoir salue avec une politesse rvrencieuse, s'tant assis en
face d'elle sur le tronc d'un bouleau que le vent avait dracin et
couch en travers du sentier:

Il est, madame, dit-il, des hasards providentiels. J'avais sollicit en
vain l'honneur d'tre reu par vous, mes lettres taient restes sans
rponse. Je m'tonnais de votre silence; je sais combien vous tes
bonne, misricordieuse, et que les malheureux qui frappent  votre porte
ne l'ont jamais trouve close. Vous refusiez de m'entendre, et pourtant
j'tais sr qu'aprs m'avoir entendu, vous vous seriez intresse  mes
souffrances. Tout  l'heure je me promenais tristement dans la fort; je
vous aperus de loin, de trs loin, et je vous ai aussitt reconnue.
Vous tes si facile  reconnatre! Quelle femme pourrait se vanter de
vous ressembler?

Il avait commenc sur un ton trs doux, il mnageait ses effets. Aussi
bien, le sermon que lui avait fait Jacquine ne l'avait convaincu qu'
moiti, tant il avait peine  admettre qu'un coeur de femme pt rsister
 sa faconde,  sa beaut et  la puissance magntique de son regard.

J'ai toujours cru, madame, reprit-il, aux avertissements intrieurs,
vous m'avez prouv que j'avais raison d'y croire. J'ai fait un triste
emploi de ma jeunesse, j'ai connu le dsir de la chair, la convoitise
des yeux et l'orgueil de la vie, et entran par mes passions, tourdi
par mes plaisirs, j'ai laiss en friche les talents que j'avais reus du
ciel. Le pis est que dans cet tat honteux ma conscience me laissait
parfaitement tranquille; je n'prouvais aucun remords ni mme aucune
inquitude. J'tais heureux; il n'est pas pour l'homme de plus grand
danger que le faux bonheur; le mien me plaisait, et m'arrivait-il,  de
longs intervalles, de rentrer en moi-mme, quand je m'examinais, quand
je me citais devant mon propre tribunal, avec quelque svrit que
j'pluchasse mes actions, je finissais toujours par m'absoudre. J'tais
mon propre accusateur, mon propre dfenseur et mon propre juge, et mon
juge m'acquittait. Le seul homme contre qui tu as pch, me disait-il,
c'est toi-mme, et c'est  toi seul que tu as des comptes  rendre. Si
le comte Krassing te remet ta dette, tu ne dois rien, et tu peux marcher
parmi les hommes la tte haute. Que t'importe l'opinion d'un sol
vulgaire, incapable de te comprendre?

Il lui rcitait encore une leon apprise; dans leur premire entrevue,
il lui avait servi du Tolsto, il lui servait cette fois de l'Ibsen;
mais elle n'avait pas lu _Jean-Gabriel Borkman_.

Je vivais dans cette paix trompeuse et funeste, poursuivit-il, en
chassant de la main une mouche dont le bourdonnement indiscret lui
faisait perdre le fil de son discours. Tout  coup.... Ah! madame, que
vous dirai-je? Le hasard conduit par la Providence a voulu.... Oui,
madame, je suivais ma route fangeuse, que mon imagination pervertie
transformait en un chemin dlicieux et fleuri, lorsque un jour je me
trouvai en prsence d'une femme qui ne ressemblait gure  celles que
j'avais connues, d'une femme qu'on est tonn de rencontrer sur la
terre, d'un de ces esprits de lumire qui rvlent le ciel aux enfants
des hommes. Cette femme n'avait fait que passer, mais il m'avait suffi
de la voir, un trouble mystrieux s'tait empar de moi. Son souvenir me
poursuivait, me hantait. Un ange avait travers ma vie et me faisait
prendre mes tnbres en horreur. Par moments, je croyais entendre sa
voix, qui me criait: Brebis perdue, quand reviendras-tu de tes
garements? Le bon berger t'appelle. Un homme est tomb sous une
voiture, on le relve vanoui, aprs quoi il recommence  vivre, comme
si rien n'tait arriv. Relve-toi, une vie nouvelle t'attend. Et je
rpondais  cette voix, qui mlait les consolations aux reproches: Je
me repens, mais que veux-tu que je fasse?--De quoi sert le repentir, me
disait-elle, si l'action ne le suit pas? Le travail, le travail dur,
opinitre, support comme une pnitence, aim comme un plaisir, peut
seul rparer le pass. Madame, je ne crois pas seulement aux
avertissements intrieurs, je crois  la suggestion qui s'exerce 
distance. Je suis demeur de longs mois sans vous voir, et vous n'avez
cess de me parler.

Elle ressentait un malaise nerveux, caus par le dgot plus que par
l'effroi. Elle s'agitait, la sueur lui venait au front. Il se mprit,
crut l'avoir attendrie par son onctueuse loquence, il lui parut que ses
affaires allaient bien, qu'il ne lui restait plus qu' conclure le
march.

Ce sont les femmes qui nous corrompent, continua-t-il, ce sont les
femmes qui nous rgnrent;  leur gr, elles nous perdent ou elles nous
sauvent. Je vivais avec votre pense, avec votre image; je ne voulais
reparatre devant vous que purifi par le repentir; j'ai lav mes pchs
avec mes larmes, et je viens vous demander aide et conseil. Vous
disposez de ma destine; il ne tient qu' vous que le comte Krassing
dpouille entirement le vieil homme et remonte  la lumire du jour.
Cette oeuvre, que vous pouvez seule accomplir, n'est-elle pas digne de
tenter un coeur amoureux des belles et nobles entreprises?

Elle se sentait au bout de sa patience; elle s'tait promis de ne pas
lui parler, mais on ne peut se taire toujours. Elle se leva et lui dit:

Jusqu'ici, monsieur, j'ai eu souvent  faire  des mendiants de
profession,  des infirmes hors d'tat de gagner leur vie, quelquefois
aussi  des esprits tourments, qui me demandaient des conseils. Leur
cas me semblait clair, et j'ai fait ce que j'ai pu, mais le vtre me
parat fort embrouill, fort obscur. J'ajoute que je ne puis
m'intresser  des souffrances auxquelles je ne crois qu' demi.

Elle se disposait  partir, il ne lui en laissa pas le temps. La gagnant
de vitesse, il se planta devant elle et lui barra le chemin. Il n'avait
plus l'air apocalyptique; comme le lui avait recommand Mlle Vanesse, il
tait farouche, terrible, et son regard jetait des flammes. Il ne
sortait plus de la grotte de Pathmos, on n'et pas t surpris
d'apprendre qu'il sortait d'une caverne de brigands.

Eh! quoi, madame, s'cria-t-il, ne seriez-vous pas cette femme tendre
et compatissante, de qui j'attendais mon salut? Malheur  moi, malheur 
vous, si je n'emportais d'ici que la plus amre des dceptions!

Et, s'inspirant de nouveau du grand dramaturge norvgien:

Vous lisez souvent la Bible. Rappelez-vous que le livre divin parle
d'un pch mystrieux pour lequel il n'est pas de pardon. Cet
irrmissible pch est celui que commet une femme quand elle tue dans un
homme la vie du coeur, la vie de l'amour. Sera-t-il dit qu'un pcheur
touch de remords a implor votre assistance, qu'il allait sortir de son
abme et que froidement, rsolument, vous l'y avez laiss retomber?...
Prenez-y garde, le vieil homme n'est pas mort; il me semble qu'il y a en
moi un loup malade, ne le rduisez pas au dsespoir.... Madame, je sens
un nuage de folie dans ma tte.

Et l'air gar:

Si vous refusez de me venir en aide, je me brle la cervelle sous vos
yeux. Que ma mort soit sur vous!

 ces mots, il tira brusquement de sa poche un pistolet, que, dans son
trouble simul, il ne braquait pas contre lui, mais contre elle.

Mme Sauvigny se figura un instant qu'elle tait sur le point de lui
crier:--Combien vous faut-il?--Elle se trompait, il n'tait pas au
pouvoir d'un comte Krassing de lui arracher ce cri. Les caractres ont
leurs fatalits, qui rsistent  tous les accidents de la vie, et
quelque violente que ft son angoisse, elle tait sous la garde de sa
fiert. En vain ses nerfs effars lui donnaient de lches conseils, ils
trouvaient  qui parler. Quoiqu'elle et les lvres ples, quoique les
mains lui tremblassent, quoique l'pouvante lui serrt le coeur et la
prit  la gorge, elle fixa sur le fou qui la tenait au bout d'un
pistolet ses beaux yeux calmes et purs, et elle russit  dire d'une
voix nette, ferme, distincte:

Tirez, monsieur. Vous n'obtiendrez rien de moi.

Il lui sembla qu'au mme moment un librateur inespr lui tombait du
ciel. Jacquine, qu'elle n'avait pas vue venir, s'tait lance entre
elle et le comte, qui  peine l'eut-il aperue, retourna vivement son
arme contre lui-mme et l'appuya sur son front.

Grand comdien, lui dit Jacquine en ricanant, gageons que votre
revolver n'est pas charg.

Elle le lui arracha des mains, mais il parvint  le reprendre et
s'enfuit prcipitamment. Mme Sauvigny, dont les jambes vacillantes
flchissaient, se laissa choir sur son sige de grs; elle tait hors de
pril, sa fiert n'avait plus besoin de la garder.

Ma peur, murmura-t-elle, en s'efforant de sourire, a d vous paratre
bien ridicule. Qu'allez-vous penser de moi?

--Je pense, madame, que vous tes mille fois plus admirable que les gens
qui n'ont peur de rien; je pense que la figure que vous aviez quand vous
avez dit: Tirez! ne me sortira jamais des yeux. Mais je dois vous faire
une confession: j'avais prvenu le comte et je savais qu'il viendrait
vous trouver ici.

Aussi mue qu'indigne de cette perfidie:

Quelle tait votre intention, mademoiselle? demanda Mme Sauvigny.

--Je voulais prendre la mesure de votre courage.

Elle baissa tristement la tte. Il lui parut certain, manifeste, vident
que cette ingrate, que cette dangereuse vierge noire ne lui serait
jamais de rien, qu'elle l'abandonnait pour toujours  ses instincts
pervers,  son mauvais sort, qu'elle en avait assez, qu'elle avait tent
l'impossible, qu'elle renonait  sa folle entreprise, qu'elle avait
perdu son procs et n'irait pas en appel. Elle se redressa, et, la
regardant de travers, lui dit d'un ton glacial:

J'ose esprer, mademoiselle, que c'est la dernire exprience que vous
faites sur mon humble personne. Autrement....

Elle ne put achever. Jacquine venait de s'agenouiller devant elle, en
disant:

Ne voyez-vous donc pas que c'en est fait? Ne voyez-vous donc pas que je
vous adore?

Et, les genoux en terre, la vierge noire lui baisait le bas de sa robe.
Puis, relevant la tte, elle contempla longuement la femme qu'elle avait
rsolu d'aimer. Elle ne lui proposait plus des nigmes; ses yeux gris,
au regard lointain, taient sortis de leur brouillard et lui parlaient
de tout prs; ils lui annonaient dans un langage limpide et tendre
qu'une place imprenable s'tait rendue, lui ouvrait ses portes, lui
remettait ses clefs. Aprs les yeux, la bouche parla.

Mon Dieu! oui, comme saint Thomas, je ne puis croire sans avoir vu, et
je vous ai fait souffrir. Je ne suis pas ne mchante; ce n'est pas la
nature qui nous fait, c'est la vie. J'ai eu si peu d'occasions d'aimer!
Je suis toute neuve dans ce mtier-l; peut-tre, l'habitude aidant, y
deviendrai-je habile. Mais j'entends n'aimer que vous seule; vous ne me
gurirez pas de ma misanthropie; vous tes une femme comme il n'y en a
point; le reste des humains me sera toujours suspect. Mon coeur est un
vieil avare; il fut toujours si mnager de ses petits sous, il regardait
tant  la dpense qu'il a d amasser  la longue des trsors de
tendresse; ils seront pour vous seule; vous voil riche, vous toucherez
le montant de mes conomies. Mon grand-pre se plaignait de n'avoir que
l'eau de ses citernes pour arroser ses fleurs et ses lgumes. Il y avait
prs de son chteau un terrain sec, sablonneux, o il imagina de faire
creuser un puits; il en fut pour son argent, pour ses peines. Il fit
venir un sourcier et sa baguette divinatoire; la baguette ne s'agita
pas. Cette affaire lui semblait dsespre, lorsque, un jour, il
remarqua dans un coin de cette vilaine lande une place o l'herbe
poussait plus dru qu'ailleurs; parfois aussi on y voyait danser une nue
de moucherons. Il creusa, l'eau tait presque  fleur de terre. Et voil
ce que c'est que d'avoir des yeux! Mon coeur est un jardin aussi aride
que la friche de mon grand-pre. Creusez; vous y dcouvrirez peut-tre
une fontaine miraculeuse, prte  jaillir: depuis que je vous connais,
votre sourire et vous, j'ai vu parfois danser les moucherons....

Elle se tut un instant, elle rflchissait. Ce n'est pas tout d'aimer,
reprit-elle, il faut prouver qu'on aime. Je vous dois une rparation; je
vous ai fait injure, et je veux que la satisfaction soit proportionne 
l'offense. Que puis-je bien faire pour rparer?... Eh! voici, ds
aujourd'hui je ne vous paierai plus de pension. Cela vous ravit,
n'est-ce pas? Oui, je m'engage solennellement,  ne plus tre votre
pensionnaire; je serai une amie en visite, une de ces amies qui ne s'en
vont pas. J'en dis trop peu. N'ayant pas de fille, vous vous tiez mis
dans la tte que je pourrais vous en tenir lieu. C'tait absurde; mais
pour flatter votre lubie, quand je serai trs contente de vous, je vous
appellerai ma petite maman. Le plus souvent, je me regarderai comme
votre soeur cadette, et je vous appellerai ma grande et crdule
Charlotte, car, si fine, si avise que vous soyez, soit douceur d'me,
soit besoin d'tre heureuse, vous tes trop confiante, vous croyez trop
facilement.... Ce n'est pas encore tout. Ne vous payant plus pension, il
faudra que je m'acquitte autrement. Quoique vos pauvres soient peu
dignes des bonts que vous avez pour eux, vous mettrez  leur profit une
grosse taxe sur ma petite cassette. Mieux que tout cela, entre vos
bonnes oeuvres vous choisirez la plus insipide, la plus fastidieuse, et
vous vous en dchargerez sur moi. Si je ne russis pas  vous cacher mon
ennui, eh! bien, vous me chasserez de votre maison et de votre grand
coeur, auquel je ne reproche que d'tre trop grand et trop hospitalier:
je voudrais le rogner, le diminuer un peu, et qu'il n'y eut de place que
pour Jacquine Vanesse.

Mme Sauvigny ne revenait pas de son tonnement, elle ne trouvait rien 
dire. Pour toute rponse, elle se pencha, lui prit la tte entre ses
mains, attira doucement vers elle un petit front bas encadr par des
cheveux d'or ple, l'effleura de ses lvres. Elle voulut la contraindre
 se relever. Pas encore! lui dit Jacquine. Et, saisissant un des plis
de la jupe qu'elle avait baise, elle s'y cacha le visage. Elle dsirait
demeurer un moment dans la nuit. Quelle rvolution venait de s'accomplir
dans sa vie! tait-ce bien vrai? tait-ce vraiment arriv? Elle n'en
pouvait douter: aprs s'tre dfendu avec acharnement, son coeur venait
de s'offrir, son coeur s'tait donn. Elle tait languissante et comme
brise de fatigue, et sa fatigue la rconfortait, et sa langueur lui
plaisait, et elle constatait que les dfaites sont quelquefois plus
douces que les victoires, que la servitude a ses dlices.

Cependant la fracheur du soir se faisait sentir, et le silence s'tait
accru. L'invisible bcheron laissait reposer sa cogne, il avait abattu
son chne. Le geai et les ramiers ne sonnaient plus mot, ils avaient
reconnu la vanit de leur querelle. Le soleil, qui commenait 
dcliner, colorait la plaine de teintes plus chaudes, mlait un peu de
pourpre aux fumes des champs, de la rivire et des villages.

Il faut partir, dit Mme Sauvigny, je crains que nos gens ne
s'inquitent.

Une voix grondeuse, qui sortait du pays des songes, lui rpondit:

Oh! ma grande et crdule Charlotte, quand cesserez-vous de croire 
leurs inquitudes? Leur sommes-nous donc si chres?

Et Jacquine se releva en se frottant les yeux; il lui semblait avoir
dormi et rv. Elles partirent; quoique le sentier ft troit, elles
s'en allaient la main dans la main, et, leurs penses se refltant sur
tout ce qui les entourait, elles s'imaginaient que les choses, les
pierres, les arbres avaient chang d'aspect et de figure.

Elles marchaient d'un pas si lger et si rapide que lorsqu'elles
atteignirent la grille du parc, elles s'en croyaient encore loin. 
peine l'avaient-elles dpasse, elles rencontrrent le docteur Oserel et
M. Saintis au milieu d'un carrefour. Ils arrivaient du Chalet; en
apprenant que Mme Sauvigny n'tait pas rentre, quoi qu'en et dit Mlle
Vanesse, ils s'taient inquits: ils n'aimaient pas  la savoir dans la
fort, seule avec sa pensionnaire, qui leur inspirait peu de confiance.
Quand ils la virent paratre, ils remarqurent qu'elle avait le visage
radieux, et M. Oserel lui cria:

Arrivez donc, madame. Vous avez fait, parat-il, une agrable
promenade; mais, foi de docteur, vous vous attardez trop. Vous avez eu,
il y a trois semaines, une amygdalite, qui sans moi et mes soins
prventifs, aurait pu se tourner en angine. Quand on a la gorge
dlicate, on se dfie du serein des soires de printemps.

--Excusez-moi, mon bon docteur, rpondit-elle. Il ne m'est pas arriv
souvent de rencontrer un brigand dans la fort; quand on a cette bonne
fortune, on tient  en jouir jusqu'au bout.

L-dessus, elle coula brivement l'histoire, en chantant les louanges de
Mlle Vanesse qui l'avait, disait-elle, tire de la gueule du loup. Ds
qu'elles se furent loignes, le docteur dit  M. Saintis:

Voulez-vous savoir mon opinion? Il y a du louche dans cette aventure.
Ce matin, comme je traversais le carrefour o nous sommes, j'ai aperu
au bout de cette alle, Mlle Vanesse, qui tait en confrence avec le
comte Krassing, et j'ai entendu distinctement ces mots: Mon cher comte,
soyez terrible! Elle a srement jou  Mme Sauvigny un tour de sa
faon. Certain mdecin, dit-on, avait deux portes  sa maison; il
sortait par l'une pour assaillir les passants, l'pe  la main, par
l'autre pour les panser. Je souponne Mlle Vanesse d'avoir fait coup
double, de s'tre donn le plaisir d'effrayer Mme Sauvigny et de
mystifier le comte Krassing. Je l'ai toujours tenue pour une
dsquilibre, pour une irresponsable; quand le diable la possde,
aucune considration ne l'arrte. Ce serait rendre un service essentiel
 notre amie que de la dbarrasser de sa dangereuse pensionnaire; mais
elle ne veut rien couter.

--Elle m'coutera! dit M. Saintis, d'un air dlibr, en enfonant son
chapeau. J'en fais mon affaire; l'occasion me semble bonne, je la prends
au toupet.

Cela dit, ils se quittrent, l'un pour aller visiter une de ses opres
qui lui donnait du souci, l'autre pour se rendre dans le kiosque o
l'attendaient ses lves. Elles apprirent de lui avec chagrin, avec
consternation, qu'il partait en voyage, qu'elles seraient tout un mois
sans le voir, sans tre houspilles, rabroues, tourmentes, par le plus
orageux des matres, par l'tre extraordinaire qui tait descendu du
ciel pour fournir d'motions leur monotone existence et leur me
endormie: grce  lui, elles taient assures de sentir leur pouls
battre quatre-vingts fois par minute, et qu'on soit paysanne ou
duchesse, il est des angoisses dont on se fait une douce habitude. Il
avait reu de Copenhague la nouvelle que l'_Alcade de Zalamea_ y serait
prochainement reprsent, et des lettres par lesquelles un musicien
danois de ses amis le pressait d'assister aux dernires rptitions et
de conduire lui-mme l'orchestre. On lui crivait aussi de Stockholm
pour l'engager  y donner des concerts; il tait question d'organiser en
son honneur un grand festival, o il excuterait ses dernires
compositions pour piano, encore indites. Avant d'accepter il avait
soumis le cas  Mme Sauvigny. Considrait-elle ce voyage comme une
infraction  leur trait?

Je vous en fais juge, lui avait-il dit. Dcidez, prononcez.

Elle l'avait mis fort  l'aise:

La lettre tue, lui avait-elle rpondu, et l'esprit vivifie. Parlez bien
vite, bel oiseau bleu; allez chanter aux Scandinaves vos plus beaux airs
et jouir de votre gloire. Vous avez bien mrit vos vacances. Je n'exige
qu'une chose, crivez-moi quelquefois.

Il devait se mettre en route au premier jour, et il pensait qu'il aurait
en partant le coeur plus lger si au pralable il chassait le loup de la
bergerie, s'il parvenait  vincer de la maison qu'il aimait une
intruse qu'il avait en aversion, et qui lui inspirait de
superstitieuses inquitudes.

Aprs avoir pris cong de ces demoiselles et donn ses dernires
instructions  l'instituteur primaire, qui, pendant son absence, devait
les faire rpter et les tenir en haleine, il courut au Chalet. Il y
entra bouillant d'impatience, la tte fumante. Mlle Vanesse tait seule
au salon, assise sur un pouf. Au premier regard qu'il lui lana, elle
comprit quelles taient ses intentions, qu'il venait lui chercher
querelle, que, comme un autre soir dans le kiosque, il avait jur de
mettre le feu aux poudres.

Tenons-nous bien, pensa-t-elle; ne lui faisons pas beau jeu, prenons le
contre-pied de ce qu'il dsire.

Il tait all s'adosser  la chemine, et tour  tour il balanait sa
canne, ou en frappait de petits coups secs sur le talon d'une de ses
bottines.

Mademoiselle, dit-il d'une voix stridente, il court d'tranges bruits.
On assure que ce matin vous avez eu un entretien secret avec le
soi-disant comte Krassing, que c'est d'accord avec vous et  votre
instigation qu'il est all surprendre Mme Sauvigny dans la fort. Qu'en
pensez-vous?

Elle avait fronc le sourcil, mais elle ne rpondit pas. Elle tenait ses
yeux fixs sur l'tre, o flambait un feu de sarments.

Votre silence, reprit-il, est un aveu; je me permets du moins de
l'interprter ainsi. Vous n'avez pas voulu que l'affaire allt trop
loin, et il faut croire, puisque Mme Sauvigny l'affirme, qu'au dernier
moment votre intervention a mis ce drle en droute. Il vous avait suffi
de procurer  notre amie une cruelle motion. Vous vous donnez en vrit
de singuliers divertissements.

Elle persistait  se taire; ce silence prolong l'exaspra.

Puisque j'ai trouv l'occasion de m'expliquer avec vous une fois pour
toutes, poursuivit-il en s'chauffant, apprenez que s'il n'avait tenu
qu' moi, vous seriez sortie depuis longtemps de cette maison. Mme
Sauvigny a quelquefois un bandeau sur les yeux, elle ne vous voit pas
telle que vous tes. Vous dirai-je ce que je pense de vous? Je considre
Mlle Jacquine Vanesse comme une jeune fille d'autant plus dangereuse
qu'elle n'est qu' demi responsable, et que sa conscience ne lui
reproche jamais rien. Mais il n'importe! Mme Sauvigny est pour ses amis
un tre sacr, et ils ne souffriront pas que personne lui manque
d'gards.

Elle ne desserrait pas les dents. Il clata.

Mademoiselle, on m'a apport cet hiver un fagot o dormait une vipre;
quand je l'ai dli pour le brler, elle s'est rveille et a tent de
me mordre; je ne lui en ai pas laiss le temps, je lui ai cras la tte
sous mon talon. M'coutez-vous, mademoiselle? S'il vous arrivait de
causer de srieux chagrins  cette femme adorablement bonne, qui a eu
l'imprudence de vous recevoir chez elle, ah! croyez-moi, j'aurais
bientt fait d'craser la vipre.

Elle quitta brusquement son pouf; le rouge lui tait mont au visage, et
son premier mouvement fut de souffleter M. Saintis sur les deux joues.
Mais elle se dit: Cela lui ferait plaisir. L'instant d'aprs, il lui
vint une autre ide, qui lui parut infiniment meilleure que la premire.
Elle se recueillit, se contint, se calma, et son regard, qui tait une
flamme, s'teignit par degrs.

Monsieur, dit-elle, avant de vous rpondre, permettez-moi de vous
rendre un lger service. Je vois courir sur une des manches de votre
redingote une punaise des bois, qui semble s'y trouver  l'aise; il me
parat indcent qu'un si vil insecte prenne de telles privauts avec un
grand musicien.

Et, d'une chiquenaude adroitement donne, elle envoya le vil insecte
dans le feu de sarments. Puis, d'un ton doux:

Monsieur, soyez indulgent pour la vipre; elle a confess son forfait
et sa victime lui a pardonn.

Et d'un ton plus doux encore:

Votre remontrance a t dure, elle tait mrite. Monsieur Saintis,
faisons la paix.

L'vnement avait tromp son attente, l'entretien avait tourn tout
autrement qu'il ne pensait. L'ennemi lui ayant dmont ses batteries, il
restait sot, dconfit, ahuri.

Je vous en prie, monsieur Saintis, rptait-elle, pour l'amour de Mme
Sauvigny, faisons la paix.

Elle lui tendit ses deux mains, que, sans trop savoir ce qu'il faisait,
il pressa gauchement dans les siennes. La matresse de la maison entra
et parut ravie de les voir en si bons termes. Pendant toute la soire,
il observa avec une curiosit tonne cette jeune irresponsable, qui se
montrait charmante pour Mme Sauvigny, fort gracieuse pour lui, et peu
s'en fallait qu'il ne s'attribut l'honneur de cette mtamorphose.

M'tais-je abus? pensait-il. Cette prtendue vipre ne serait-elle
qu'une malicieuse, mais inoffensive couleuvre? Laissons-la vivre.

Avant de se coucher, Mme Sauvigny crivit dans son journal:

Oh! l'heureuse, l'tonnante journe! Les glaces ont subitement fondu,
et pour qu'il ne manqut rien  mon bonheur, elle s'est rapatrie avec
Valery. Mais je songe  l'avenir; je ne serai sre de sa pleine gurison
que quand je l'aurai dcide  se marier. J'ai un si bon parti  lui
proposer! Si elle pousait Andr Belfons, vivant presque porte  porte,
nous ne nous quitterions pas. Est-ce une chimre? J'ai trop le coeur  la
joie pour n'tre pas tente de croire qu'en ce pauvre bas monde, qu'on
calomnie, l'esprance a toujours raison.




XII


M. Belfons avait un dfaut, il tait impatient. Ce hussard avait voulu
brusquer l'attaque, il fut vivement ramen. Il ne se tint pas pour
battu; il tait ardent, il tait tenace; il se promit de recommencer,
mais moins  la chaude, avec plus de mthode; sur ces entrefaites, il
tait parti pour Nice, o sa mre passait l'hiver. Son absence avait
dur deux mois; ds le lendemain de son retour, il revit Mlle Vanesse.

L'aveugle  laquelle s'intressait Mme Sauvigny tait une ancienne
lingre, Mlle Antoinette Racot, qui, avant de perdre la vue, avait
souvent travaill pour elle. Sa ccit tait, selon le docteur Oserel,
la juste peine d'un stupide enttement. Pourquoi ne s'tait-elle pas
prte  une opration dont il lui garantissait la russite? Les gens
qui refusent de se laisser oprer taient  son avis les plus
mprisables des humains. Il reprochait  Mme Sauvigny d'avoir trop de
bonts pour cette inepte crature, de prouver une fois de plus qu'elle
se plaisait  semer en terre ingrate.

Mlle Racot tait fort  plaindre. Enjle par un fripon et ne se
dfiant pas assez des gouffres, elle avait aventur dans une spculation
sur les mines d'or toutes ses petites pargnes. Dans l'espace d'une
anne, ses yeux, son petit magot, un mauvais vent avait tout emport. En
attendant qu'elle eut l'ge requis pour entrer  l'Asile, Mme Sauvigny
l'avait mise en pension chez un fermier de M. Belfons. Bien loge, bien
nourrie, on avait grand soin d'elle, et en hiver tout allait bien, elle
trouvait toujours  qui parler. Mais dans la saison o tout le monde
travaille aux champs, elle restait sous la garde du pre de la fermire;
ce vieillard taciturne tait pour elle une maigre socit. Il fumait sa
pipe et ne sonnait mot. Elle lui criait de temps  autres:

Pre Hugues, tes-vous l?

--Bien sr que je ne suis pas ailleurs, rpondait-il.

Et c'tait tout. Elle avait tent de se faire lire par lui le journal;
il nonnait pniblement. Se piquant d'avoir reu de l'ducation, elle
s'tait applique  faire celle du bonhomme,  lui enseigner l'art de
lire, de marquer les repos, de bien ponctuer ses phrases. Il avait fait
une belle rsistance; elle avait bientt dcouvert qu' laver la tte
d'un ne, on perd sa lessive.

Nous sommes convenues, avait dit Mlle Vanesse  Mme Sauvigny, que vous
me donneriez  faire quelque chose de trs ennuyeux, que le poisson
serait plein d'artes, que je l'avalerais sans broncher et sans
m'trangler.

--J'ai votre affaire, rpondit-elle, et vous pourrez vous vanter d'tre
bien servie. Une ou deux fois chaque semaine, vous vous ferez conduire
en voiture dans une ferme situe  deux kilomtres d'ici; vous y
trouverez une pauvre aveugle, que vous distrairez pendant quelques
heures et  qui vous ferez la lecture. Mlle Racot est la meilleure
crature du monde, mais elle est fort ennuyeuse. Elle se rpte
volontiers; elle ne se lassera pas de vous raconter ses malheurs, elle
vous assassinera de ses dolances. Elle est indiscrte, familire. Soyez
patiente, et vous serez sre de faire une heureuse. Elle a beaucoup
d'amour-propre; l'ide d'avoir pour lectrice la petite-fille d'un
marquis, laquelle lit  merveille, lui mettra du baume dans le sang, et
corps et me, elle s'en portera mieux.

--Prsentez-moi ds aujourd'hui  cette rabcheuse, avait reparti
Jacquine.

Dans l'aprs-midi de ce mme jour, Mme Sauvigny disait  Mlle Racot:

Ma bonne Antoinette, je vous prsente une jeune personne de mes amies,
qui s'intresse  vous; elle viendra de temps en temps vous tenir
compagnie, vous dsennuyer.

--Que le bon Dieu la bnisse! Comment l'appelez-vous?

--Mlle Jacquine Vanesse.

--Mlle Vanesse! s'cria l'aveugle. C'est un nom que je connais. On
raconte qu'un certain soir, au bord de la rivire.... Eh! vraiment,
est-ce la demoiselle qui....

--Oui, interrompit Jacquine, c'est la demoiselle qui....

Deux ou trois semaines plus tard, M. Belfons, arriv de Nice la veille,
faisait le tour de son domaine, lorsque en passant devant la ferme o
logeait Mlle Racot, il se crut tenu de s'y arrter pour rendre ses
devoirs  la protge de Mme Sauvigny. S'tant dirig vers une salle
basse du rez-de-chausse, il entendit le gazouillement d'une voix
flexible et lgre qu'il crut reconnatre. Il poussa doucement la porte
et demeura comme ptrifi de surprise, tant Mlle Vanesse, lisant _le
Petit Journal_  une vieille aveugle, lui parut diffrente de la jeune
fille hautaine qui avait si mal rpondu  ses avances. Elles taient
toutes les deux remarquablement jolies; mais l'une avait le coeur aride
et comme un long pass derrire elle; l'autre tait toute jeune et aussi
frache qu'un beau fruit qui n'a pas encore perdu son duvet. Il
cherchait  superposer,  combiner les deux images,  les rduire  une
seule, et ce problme lui parut plus insoluble que la quadrature du
cercle. Ce qui lui paraissait certain, c'est que Mme Sauvigny avait le
don des miracles.

Le journal tait fort intressant ce jour-l; il contenait le rcit
circonstanci d'un crime passionnel, qui faisait du bruit. Le meurtrier
et sa victime, appartenaient au grand monde, et Mlle Racot, n'ayant que
des notions confuses sur le grand monde et sur les crimes passionnels,
demandait des claircissements, que Mlle Vanesse lui fournissait avec
une infatigable patience. Le hros de l'aventure, aprs avoir tu sa
matresse, avait tent de se brler la cervelle. L'aveugle en prit
occasion pour poser  sa lectrice une question qu'elle avait depuis
longtemps sur le bout de la langue.

Je n'ai jamais compris qu'on ait le courage de se dtruire. Mais il
parat que vous-mme, mademoiselle.... Vous allez me trouver bien
curieuse; je meurs d'envie de savoir pour quelles raisons....

--Ce serait trop long  vous expliquer, interrompit Jacquine sans se
fcher. Le monde me semblait un endroit dplaisant, et je me flattais
d'en trouver ailleurs un autre plus agrable.

Mlle Racot tant aussi friande de sucreries que d'histoires, Jacquine
lui apportait toujours soit des drages, soit du sucre d'orge. Elle
ouvrit une bote carre en mtal, d'o elle tira un berlingot de Morel,
qu'elle lui mit dans la main, en disant:

Croquez-moi ce bonbon, ma chre Antoinette; cela vaudra mieux que de
faire des questions oiseuses.

 ces mots, ayant lev les yeux, elle aperut M. Belfons, qui, immobile
dans l'embrasure de la porte, s'acharnait  rsoudre son insoluble
problme. Il rougit, s'avana, s'excusa et dit  Mlle Racot:

Je suis un trouble-fte, je me sauve.

Elle ne le laissa point partir, elle tenait  ce qu'il la contemplt
dans sa gloire.

Qu'en pensez-vous, monsieur Belfons? s'cria-t-elle en faisant la roue.
Comme on me gte! Qui m'et dit qu'un jour j'aurais une lectrice, et que
ma lectrice serait la petite-fille du marquis de Salicourt? Je n'ai
qu'un chagrin: je l'entends, mais je ne vois pas. Je voudrais tant
savoir  quoi elle ressemble! Je l'ai prie de me faire son portrait;
elle a refus, elle m'a soutenu qu'elle avait une figure fort
insignifiante. Monsieur Belfons, est-elle brune ou blonde?

--M'autorisez-vous  rpondre? demanda-t-il  Jacquine.

Sa bouche dit non, son regard disait oui. Elle avait en ce moment l'air
d'une trs bonne fille. Il osa se fier de nouveau  cette mer perfide et
dure, qui l'avait secou, mais qui avait ses bonaces. Il s'embarqua.

On me dfend de parler, mais la dfense n'est pas formelle, dit-il 
Mlle Racot. Les cheveux de Mlle Vanesse sont d'un blond trs doux, de la
nuance que je prfre  toutes les autres, celle de l'or ple, de l'or
teint.

--Quelle couleur ont ses yeux?

--Pour vous rpondre pertinemment, il faudrait qu'on me permt de les
regarder de prs.... Sont-ils bleus? sont-ils gris? Je ne puis les
comparer qu' un ciel lger, vaporeux, de printemps.

--Parlez-moi de son nez, poursuivit l'interrogante aveugle. Je gagerais
qu'il est charmant.

--Tout ce qu'on peut dire, fit Jacquine, c'est qu'il est situ  peu
prs au milieu de mon visage; c'est l qu'on les met d'ordinaire.

--Le nez, la bouche, les oreilles, reprit M. Belfons, sont d'une
merveilleuse finesse.

--Je savais bien que ma lectrice tait fort jolie, reprit Mlle Racot en
se rengorgeant et gonflant ses joues.

--Adorablement jolie, soupira-t-il.

--Et adorablement bonne, aussi bonne qu'un petit agneau, ajouta-t-elle
en s'attendrissant.

M. Belfons ne rpondit pas: ce second point lui semblait plus discutable
que le premier, et il et trouv plus naturel de comparer Mlle Vanesse 
une chvre qu' un agneau; mais il tait dispos  tout mettre au mieux.
Il et volontiers embrass l'aveugle pour lui avoir procur l'occasion
de faire  haute et intelligible voix sa profession de foi, et il se
jugeait le plus heureux des hommes parce que Mlle Vanesse l'avait
entendue et ne s'en tait point formalise.

L-dessus, revenons  notre fait divers, dit-elle en rouvrant le
journal.

--Mais l'histoire est finie, dit Mlle Racot. Il a tu sa matresse et il
s'est tu.

--Il a voulu se tuer; mais, comme il arrive quelquefois, le pistolet
rata, repartit Jacquine d'un ton si impassible qu'on et pu douter
qu'il se ft pass rien de semblable dans sa vie.

Que Dieu bnisse les pistolets qui ratent! s'cria M. Belfons d'un air
pntr et avec un tremblement dans la voix.

Elle reprit sa lecture o elle l'avait laisse. Assis derrire elle, il
ne l'coutait pas, mais il dvorait des yeux sa taille svelte, le fin
contour de ses paules, sa longue natte pendante, sa petite nuque
penche, qui semblait s'offrir aux baisers. L'imagination de ce jeune
homme au coeur inflammable battait la campagne. Il se disait:

Elle est trop jolie pour moi, mais je connais des hommes fort laids,
que de jolies femmes ont pris en got. Elle est la petite-fille d'un
marquis, mais la fille d'un bourgeois ruin, et j'ai cent mille livres
de rente  mettre  ses pieds. Ma mre jettera les hauts cris. pouser
une jeune fille qui a voulu se tuer! Devenir le gendre d'une Mme
Vanesse!... Bah! elle a une si grande envie de me marier qu'elle passera
sur tout. Et puis je compte sur l'amiti de Mme Sauvigny, qui plaidera
ma cause. L'affaire est en bon chemin, je la crois  moiti faite.

Et pendant qu'il raisonnait ainsi, Jacquine, qui sentait rder, vaguer
autour d'elle un regard indiscrtement amoureux, pensait tout en lisant:

Mon Dieu! que les hommes sont btes et faciles  prendre!

Elle regarda sa montre, se leva et dit  Mlle Racot:

Il se fait tard; sans doute la voiture est venue me chercher.  samedi,
ma chre Antoinette. Ce jour-l nous serons seules et nous emploierons
mieux notre temps; nous ne le perdrons plus  disserter sur mes yeux
gris, aussi vaporeux qu'un beau ciel du mois d'avril.

Elle pronona ces dures paroles avec une ironie emphatique, qui
consterna M. Belfons et lui prouva que son mariage ressemblait  celui
d'Arlequin, lequel tait  moiti fait, puisqu'il ne manquait que le
consentement de la future. Il la salua d'un air crmonieux et la laissa
partir; mais il se ravisa aussitt, la suivit, la rejoignit et quoiqu'il
et hte de la quitter, il l'accompagna tout le long d'un chemin vert
jusqu' la route o la voiture l'attendait: il arrive quelquefois qu'on
veut s'en aller et qu'on ne s'en va pas. Mais il ne savait que lui dire,
ni sur quel ton il devait lui parler. Le voyant morne et silencieux,
elle craignit de l'avoir trop dcourag; elle voulut lui rendre quelque
espoir. Il tait de tous les jeunes gens qu'elle avait rencontrs celui
qu'elle mprisait le moins. Elle le trouvait gentil, intelligent,
agrable; elle lui savait gr de se croire malin et d'tre sincre
jusqu' la candeur, de dcouvrir maladroitement son jeu, d'avoir une
figure qui le trahissait, des yeux o on lisait comme  livre ouvert
toutes ses impressions, tous ses sentiments. Elle se promettait de le
faire passer par des alternatives de peine et de plaisir, de le dsoler
tour  tour par ses froideurs ou de l'amuser de vaines esprances, de
jouer avec cette souris, digne de servir  son divertissement. Elle
avait jur une ternelle et tendre fidlit  Mme Sauvigny, cette femme
unique, cet tre parfait et sacr; mais elle n'avait pris aucun
engagement envers le reste des humains, et bien qu'elle part change,
elle se plaisait aux jeux cruels.

Le chemin vert se terminait par une rampe douce, du haut de laquelle le
regard embrassait dans toute leur tendue les biens-fonds de M. Belfons,
vaste et riche proprit, appele la Givrine, du nom d'un ruisseau qui
la traversait. Mlle Vanesse s'arrta pour contempler ces champs, ces
vignes et ces bois.

Quel beau domaine! Jusqu'o va-t-il?

--Jusqu' ce groupe de noyers, que vous apercevez l-haut, sur la
colline.

--Si j'tais homme, s'cria-t-elle, je voudrais tre agriculteur.

Il se redressa comme une plante rafrachie par la rose; il ne lui en
fallait qu'une goutte pour le rafrachir.

En vrit, dit-il, ce mtier vous plat? Ce n'est pourtant pas celui
que j'avais choisi. Je me croyais n pour tre ingnieur des ponts et
chausses; les circonstances ne l'ont pas voulu, la terre m'a pris et
m'a gard. Le prince de Ligne disait que la philosophie et l'agriculture
sont deux retraites honorables, o, si l'on est encore tromp, on ne
l'est plus par les hommes.

--Ni par les femmes, dit-elle.

--Ah! permettez, la terre est une femme qui trompe les plus fins; bien
fou qui se fie  ses promesses et  ses sourires!

--Que, vu d'ici, votre chteau se prsente bien! Quelle fire tournure a
sa terrasse, ombrage de beaux platanes!

--Mon chteau a un dfaut grave, il est trop grand. Quand ma mre m'y
tient compagnie, comme ces jours-ci, elle y attire beaucoup de monde;
mais elle est plus souvent chez ma soeur, en Normandie, et je me sens
perdu dans mon dsert.

--Que faites-vous pour amuser vos soires?

--En vrai polytechnicien, j'ai la passion des mathmatiques. Oh! je ne
suis qu'un simple amateur, je n'inventerai jamais rien; j'tudie les
savants mmoires de mes matres et je refais leurs calculs. C'est aprs
tout un plaisir plus noble que celui de deviner des rbus. Les
mathmatiques pures sont la plus romanesque des sciences; elles n'ont
rien  dmler avec les ralits de la vie, elles nous transportent dans
le monde des suppositions et des rves. Le calcul infinitsimal est un
abme o j'aime  me plonger; j'y perds la notion du temps et j'oublie
jusqu' ma propre existence. Quand je sors de mon gouffre, je me dis: 
propos, quelle heure est-il? Et le chant du coq m'avertit qu'il est
l'heure o les agriculteurs se lvent et que j'ai oubli de me coucher.

--Autant dire que votre got est une fureur et que vous tes
parfaitement heureux.

--Vous vous trompez bien. Un homme heureux ne cherche pas  oublier sa
propre existence; qu'est-ce qu'un bonheur qui prouve le besoin de
s'tourdir et de se consoler?

Il hsita un instant; puis, franchissant le pas:

Ce qui me manque?... C'est _elle_. Je suis seul et je voudrais tre
deux; ne vous ai-je pas dit que ma maison tait trop grande?

Elle pensa qu'elle l'avait trop encourag, qu'il devenait audacieux.

Vous avez tort, monsieur, dit-elle du bout des lvres. Un mathmaticien
qui se respecte ne doit pas se marier; les femmes exigent quelquefois
que deux fois deux fassent cinq.

Le moment d'aprs, elle montait en voiture. Comme elle aimait 
conduire, elle prit des mains du cocher les guides et le fouet; mais,
avant de toucher, elle fit  son adorateur morfondu un petit salut assez
gracieux, et cette goutte de rose suffit de nouveau pour lui rafrachir
le sang.

Ne le dsesprons point. Que sait-on? il pourra nous tre, le cas
chant, d'une grande utilit, pensait-elle en pressant le pas de son
cheval. Mais quelle duperie que l'amour! Cet intelligent nigaud, qui se
croirait le plus heureux des hommes s'il possdait ma prcieuse
personne, ne se doute point que le gros bonheur aprs lequel il soupire,
la premire venue peut le lui donner aussi bien que Mlle Jacquine
Vanesse. Si ses mathmatiques ne lui suffisent pas, qu'il y ajoute le
ragot d'une jolie dindonnire!

Durant plusieurs semaines, M. Belfons se conduisit d'une manire fort
sage, fort discrte. Les jours o Jacquine venait faire la lecture 
Mlle Racot, il n'avait garde de la guetter, il ne l'attendait point au
passage dans le chemin vert, et soit qu'il craignit de l'offenser ou de
l'exposer aux mdisances de l'aveugle, soit qu'il se fit un scrupule de
troubler leur tte--tte, de la distraire de son oeuvre de misricorde,
il ne remit pas les pieds dans la salle basse. Il s'occupait de ses
champs, de ses prs, de ses vignes, il cultivait son immense jardin;
mais il dlaissait les mathmatiques: le calcul infinitsimal ne lui
paraissait plus le plus beau des romans.

Sa mre, qui depuis longtemps l'exhortait  se marier et qu'il
dsesprait par ses refus, lui causa un jour une agrable surprise. Elle
profita d'un instant o ils taient seuls pour lui dire 
brle-pourpoint:

Je suis alle voir tout  l'heure Mme Sauvigny, qui m'a prsent Mlle
Vanesse. J'avais de grandes prventions contre cette jeune folle, dont
l'aventure a fait esclandre; j'en suis bien revenue. Le croirais-tu?
elle a tant de coeur que deux fois par semaine, elle vient tenir
compagnie  cette pauvre demoiselle Racot. Elle est si raisonnable que
Mme Sauvigny lui a confi depuis peu le gouvernement de sa maison et les
clefs de tout; elle a, parat-il, beaucoup d'ordre; elle avait fait son
apprentissage de mnagre chez sa tante, Mlle de Salicourt. Et puis,
qu'elle est jolie!... Grand calculateur, l'as-tu jamais regarde? Andr,
as-tu des yeux?

--Vos attaques sont chaudes, rpondit-il en tressaillant d'aise. Chre
madame, que vous tes vive! que vous tes prompte! Vous croyez 
l'entire gurison de cet esprit malade. Qui vous en rpond?

--J'ai la garantie de Mme Sauvigny; en connais-tu de plus sre?

--Vous pardonnez  Mlle Vanesse d'tre la fille de sa mre?

--Pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute, et elle ne la voit plus.

--Il ne suffit pas de demander pour obtenir. Voudrait-elle de moi?

--Tu as l'oeil doux, persuasif, une terre bien plante, bien btie, et tu
t'engageras par serment  brler tous les livres de mathmatiques.

--Peste! comme vous y allez! si je vous entends, vous exigez que ds
demain je sois follement amoureux de cette nigmatique crature. On
tchera de vous contenter. Suis-je un fils soumis?

Quelques jours aprs, la mre, le fils et leurs htes, qui taient tous
de la connaissance de Mme Sauvigny, dnrent au Chalet. Mme Belfons
constata que Mlle Vanesse n'tait pas seulement une habile mnagre,
mais possdait toutes les qualits d'une matresse de maison accomplie,
qu'elle tait gracieuse, avenante, qu'elle trouvait un mot  dire 
chacun, qu'elle avait de la race, beaucoup de monde, de distinction.
Cette tendre mre, qui n'aimait pas  prvoir les difficults et croyait
facilement qu'il suffit de dsirer les choses pour les avoir, constata
avec un gal plaisir que son fils lui avait tenu parole, qu'il
s'occupait beaucoup de Mlle Vanesse et que ses attentions ne
dplaisaient point.

Elle s'habille  ravir, pensait-elle, et elle sera parfaite quand elle
aura appris  se coiffer. Ds que nos affaires seront plus avances,
j'exigerai qu'elle me sacrifie sa longue natte de petite fille, qui ne
rime  rien.

Aprs le dner, on vint  parler des concerts de l'Opra et des danses
anciennes qu'on y avait excutes avec un grand succs. Mlle Vanesse dit
 ce propos que son grand-pre, qui savait tout, mme la chorgraphie,
lui avait appris  danser la gavotte. On la supplia de donner un
chantillon de son savoir-faire.

Je le veux bien, dit-elle, si M. le docteur Oserel consent  me servir
de cavalier.

Le docteur fit une horrible grimace et ne daigna pas rpondre. Elle se
tourna vers M. Belfons en lui disant:

Rsignez-vous.

Il la souponna de lui tendre un pige, de vouloir se moquer de lui; il
allgua qu'il n'avait plus ses jambes de quinze ans et que d'ailleurs il
n'avait jamais dans la gavotte.

Vous verrez, reprit-elle, que c'est une science moins complique que le
calcul infinitsimal et que je suis un excellent professeur. J'aurai
bientt fait votre ducation.

Elle avait cette fois encore la figure d'une bonne fille; il se risqua.
Mme Sauvigny se mit au piano, joua un air  deux temps, d'un mouvement
modr, et la leon commena. Mlle Vanesse, souple et lgre, dansait
aussi bien qu'elle patinait, avec une grce rythme et la joie de se
sentir des ailes. Mme Belfons, qui ne se lassait pas de la regarder, se
confirma dans la conviction que sa future bru, garantie par Mme
Sauvigny, tait une perle, une merveille. Jacquine lui prouva qu'elle
joignait  tous ses talents le don d'enseigner. Son lve n'tait pas un
lourdaud, il avait t autrefois un assez bon valseur; il se dbrouilla;
intelligent, appliqu, dsireux de bien faire, il tonna toute
l'assistance par la rapidit de ses progrs. Son courage fut rcompens;
on lui fit de grands compliments; mais il fut plus sensible encore 
l'admiration qu'on tmoignait  son professeur.

Il aurait voulu que cette leon dlicieuse durt ternellement; tout
finit. Cet imaginatif se figurait qu'en lui apprenant la gavotte, Mlle
Vanesse s'tait engage, lui avait donn des arrhes. L'oeil luisant, le
coeur dbordant de joie, il prit le bras de Mme Sauvigny, et, l'ayant
emmene  l'autre bout du salon, il la rencogna dans une croise, lui
dbita  voix basse mille douceurs, la traita de fe bienfaisante, de
faiseuse de miracles, lui fit le dnombrement de ses angliques
perfections. Elle se mit  rire.

Pourquoi riez-vous, chre madame?

--Je pense  ma chatte. Lorsqu'elle est contente de Mlle Vanesse, qui
lui a donn une gimblette, n'osant pas caresser cette reine, c'est  ma
jupe qu'elle vient se frotter.

Il joignit les mains.

Je vous en conjure, donnez-la-moi.

--Laquelle de mes deux chattes me demandez-vous?

--Celle qui danse si bien la gavotte.

--Croyez-vous donc que je dispose de sa volont? Je vous aiderai de mes
conseils, mais c'est  vous de la persuader. Ne vous pressez pas, ne
brlez pas les tapes. Profitez de mon exprience; j'ai t patiente, et
je m'en trouve bien.

Quand on a un temprament chaud, on promet d'tre patient et on ne l'est
pas. Il voulut brler l'tape et mal lui on prit. La semaine suivante,
Mme Belfons rendit sa politesse  Mme Sauvigny, qui, accompagne de Mlle
Vanesse, alla djeuner  la Givrine en nombreuse socit. Le temps tait
gris, mais il ne pleuvait pas. En sortant de table, on se rpandit dans
le parc, et M. Belfons manoeuvra si bien qu'il russit  se trouver seul
avec Jacquine dans une alle ombreuse,  laquelle on avait mnag des
chappes de vue, l'une sur des prairies o se promenait un ruisseau,
l'autre sur le chteau et sa terrasse. Jacquine admira ces deux
perspectives; terrasse, chteau, prairies, le regard de M. Belfons lui
offrait tout, et il s'imagina qu'elle acceptait. Il rsolut de faire le
saut, d'tre audacieux; mais son audace l'pouvantait, il atermoyait. Il
se disait:

Ne partons pas trop tt.... Quand nous passerons prs de ce grand
massif de thuyas d'Amrique, je prononcerai la parole dcisive.

Ils venaient d'atteindre le massif et Mlle Vanesse s'apprtait 
rejoindre Mme Sauvigny qu'elle avait aperue sur la terrasse, lorsque se
plantant devant elle, il lui dit d'une voix sourde et frmissante:

Mademoiselle....

Il n'alla pas plus loin, la parole s'tait subitement glace dans sa
bouche, et le reste de sa phrase lui tait demeur dans la gorge. Elle
le regardait fixement; ses yeux ne ressemblaient plus  un ciel d'avril,
ils taient froids, durs comme l'hiver, et ses lvres se tendaient comme
un arc qui va lancer sa flche. Elle avait devin ce qui se passait dans
la tte de ce mathmaticien et rpondait  ce qu'il n'avait pas dit.

Mademoiselle, fit-il, en pliant les paules, il me semble que quelques
gouttes de pluie commencent  tomber, que nous ferions bien de rentrer.

Il employa sa soire  chercher l'quation d'une courbe trs complique;
il la cherchait pniblement et ne la trouvait pas. Il avait de
frquentes distractions, mais il se rptait sans cesse ce que Zulietta
avait dit  Jean-Jacques: _Zanetto, studio la matematica!_

 la mme heure, Mlle Vanesse ruminait sur une affaire qui n'tait pas
une quation, et qui absorbait toutes ces penses. Elle n'avait pas
voulu quitter la Givrine sans donner le bonjour  Mlle Racot, et Mlle
Racot, toujours pleine d'informations, lui avait appris que ds le
lendemain un grand musicien, parti pour les pays brumeux, serait de
retour dans son ermitage. Cette nouvelle, que l'aveugle tenait de la
cuisinire de M. Saintis, avait profondment troubl Jacquine.

Comme on croit facilement ce qu'on dsire et que l'absence de M. Saintis
tait prolonge au del du terme fix par lui, elle s'tait log dans la
tte qu'il tait retenu l-bas par quelque sirne du Nord, que, si
jamais il avait t amoureux de Mme Sauvigny, il l'avait oublie, que la
fivre du monde et des dissipations l'avait repris, qu'il ne reviendrait
que pour se rinstaller  Paris, que son ermitage ne le reverrait pas.
Et sa cuisinire l'attendait et se disposait  rallumer ses fourneaux.
Un amour srieux pouvait seul le ramener dans son dsert. Est-ce que par
hasard...?  cette pense son sang bouillonnait.

En se faisant violence  elle-mme, elle s'tait, contre toute attente,
rconcilie avec la vie. Elle avait rencontr une femme, qui lui
inspirait une tendresse passionne,  laquelle, aprs une longue
rsistance, elle rendait un culte. Elle se berait de l'espoir de ne
plus la quitter, de vivre  jamais heureuse dans une maison dont elle
avait depuis peu toutes les clefs. Elle se sentait transforme; une
huile d'onction s'tait rpandue sur son me, et quoiqu'elle s'amust
encore  des jeux cruels, dsormais il lui semblait plus doux d'aimer
que de har. M. Saintis revenait! Cela changeait tout. Son avenir tait
remis en question, un danger la menaait.

Jusqu' minuit elle retourna la mme ide, et tandis que M. Belfons
rptait mlancoliquement le mot de Zulietta: _Studia la matematica!_
elle se disait:

Si l'homme qui m'a traite de vipre s'avisait de troubler mon repos,
de toucher  mon bonheur, malheur  lui!




XIII


 Stockholm comme  Copenhague, il avait t admir, applaudi, acclam.
On lui avait fait de bruyantes ovations, on lui avait prodigu les
flatteries, les caresses, on l'avait repu de vent et de fume, on avait
encens le compositeur, le pianiste et l'homme. Il faut tout dire: il
avait eu une brillante aventure, qui, pendant quelques heures, avait
chass de son souvenir son amie d'enfance, la seule femme qu'il aimt
assez pour vouloir l'pouser. Une belle Sudoise du grand monde, trop
enthousiaste de son gnie, s'tait jete  sa tte; sa victoire avait
t complte, mais son bonheur avait dur l'espace d'une nuit. Cette
ombre enchanteresse n'avait fait qu'apparatre et disparatre. Il
n'tait point parti  sa recherche, il ne s'tait pas souci de la
revoir et de la ravoir. Cette affaire n'avait pas t srieuse, il avait
cd  une ivresse des sens et sa bonne fortune avait procur une fte 
son orgueil, mais son coeur n'tait pas pris. Il s'tait reproch d'avoir
manqu  son serment. En revenant de son triomphal voyage, il n'avait
pas la conscience nette, et quand notre conscience n'est pas tranquille,
notre esprit est facilement inquiet.  peine dbarqu, il courut au
Chalet. Mme Sauvigny tait absente. Deux heures plus tard, elle venait
le trouver dans son ermitage.

Elle avait eu, elle aussi, ses inquitudes. Aprs avoir t le plus
exact, le plus zl des correspondants, il s'tait nglig; ses lettres
taient devenues plus courtes et plus rares, et il fut toute une semaine
sans crire. Il rcrivit bientt, mais il n'annonait pas son retour.
Comme Jacquine, le docteur Oserel aimait  croire que cet ermite s'tait
laiss reprendre par le tourbillon des plaisirs, des affaires et du
monde, qu'on ne le reverrait pas de si tt. Peut-tre aussi quelque
Calypso du Nord le retenait-elle dans sa grotte; il y a partout des
grottes et des Calypso. Le gros jaloux vantait  Mme Sauvigny
l'irrsistible beaut des Sudoises; il ajoutait: Pardonnons-lui. Les
artistes ne se rgnrent pas en un jour; ils attendent pour tre sages
qu'il ait neig sur leur tte. Quoiqu'elle ne le laisst pas voir, ces
propos la chagrinaient. En vain sa raison lui disait: Mieux vaut qu'il
te soit infidle avant le 1er septembre qu'aprs; il t'pargne une
vie de chagrin. En croit-on sa raison quand on aime?

Elle fut bientt rassure; elle le trouva qui se disposait  enfourcher
sa bicyclette pour retourner dare-dare au Chalet. Il parut si mu en la
voyant, il eut le visage si luisant de joie, que ses craintes lui
semblrent absurdes, ridicules, et qu'elle se reprocha de trop couter
les prophtes de malheur, le cri sinistre des oiseaux de nuit. Il la
conduisit tout au bout de son jardinet, la fit asseoir sur un banc et,
sans autre prambule:

Charlotte, s'cria-t-il, je vous supplie de ne pas me tenir plus
longtemps dans l'incertitude. Je ne me sens pas la force d'attendre
trois mois encore avant de connatre mon sort. C'est la premire pense
qui m'est venue en arrivant ici. Vous tes bonne, compatissante pour
tout le monde, sauf pour votre serviteur. Tchez de vous figurer que je
suis un vieux mendiant ou un gueux couvert d'ulcres, ou une des opres
du docteur Oserel. Ayez pour moi un peu de la piti que vous tmoignez
si libralement aux bquillards et aux besaciers.

Elle le regarda d'un oeil doux, mais pntrant et fixe.

Ainsi, dit-elle, vous n'avez rencontr aucune belle Sudoise qui vous
ait fait oublier Charlotte Sauvigny?

Il avait dans l'occasion un front d'airain, et ses yeux savaient mentir;
elle n'y lut pas son crime.

Charlotte Sauvigny, rpliqua-t-il, ne saura jamais ce qu'elle vaut et
qu'elle peut soutenir et dfier toutes les comparaisons. Un soir, une
belle Sudoise, puisqu'il est convenu qu'elles sont belles, me pria
d'crire quelque chose sur son album. J'y crivis ce mot de Goethe: La
plus belle qualit d'une femme est d'tre une nature. Elle rougit
modestement, elle avait pris le compliment pour elle, sans se douter que
je venais de tracer sur son album le fidle portrait de la dame de mes
penses. On fait bien de voyager, on s'instruit. Charlotte Sauvigny est
la femme de tous les bons conseils, elle est plus sage que la reine de
Saba, et elle a les grces et la dlicieuse candeur d'une jeune
pensionnaire. Je me suis convaincu en voyageant qu'elle est unique,
qu'on chercherait vainement sa pareille en Danemark, en Sude et, je
suppose, dans les cinq parties du monde. Mais, je le rpte, elle est
dure pour son chevalier, qui languit dans l'attente. Je la supplie de me
faire savoir ce que je puis esprer d'elle et si elle consent 
m'appartenir.

--Je suis superstitieuse en matire d'engagements, rpondit-elle. Mon
pre disait que lorsqu'on a fait une convention, cote que cote, il
faut s'y tenir. La Sude est un pays si attachant qu'on n'en revient
jamais au jour dit. Nous sommes aujourd'hui le 14 juin. Vous ne serez
plus longtemps  languir dans l'attente. Deux mois et demi sont bientt
passs.

--Que vous tes intraitable et exacte dans vos calculs! On attendra,
puisque vous l'exigez. Mais du moins vous allez me promettre, me jurer
solennellement que si, pendant ces deux mois et demi, je ne commets
aucun assassinat, aucun horrible mfait, aucune abomination, le 1er
septembre vous me direz oui.

Elle se pencha vers lui, et du bout de son ombrelle elle crivit dans le
sable de l'alle le mot oui en gros caractres trs lisibles. Il eut un
transport de joie. Sa conscience ne lui reprochait plus rien, et, avec
ses remords, ses inquitudes s'taient envoles. Il n'eut plus le ton
grave, il lui demanda gaiement des nouvelles de ses vieillards, de son
docteur, de son village, de son chien, de sa chatte et de la jeune
sauvagesse qu'elle avait entrepris de domestiquer. Elle lui apprit que
cette sauvagesse tait devenue une charmante fille et  la fois sa soeur
cadette et son impeccable mnagre.

Chre madame, je le crois, puisque vous le dites. Eh! tenez, je suis si
content de vous et de moi que je veux du bien  toute la cration et
mme  votre soeur cadette. J'ai eu des torts envers elle, je l'ai trop
malmene. J'entends faire quelque chose pour elle et pour sa gloire. 
la rflexion, il m'a paru que ma cantate tait un peu maigre; j'ai form
le projet de l'toffer, en y ajoutant un long solo, que chantera Mlle
Vanesse. Elle ne sait pas chanter, mais elle a une voix d'un timbre
rare, d'une tonnante puret, tranchons le mot, un superbe instrument.
Nous lui apprendrons le mtier. Engagez-la en mon nom  suivre dsormais
mes leons, que je recommencerai au premier jour. Nous lui ouvrirons 
deux battants les portes de notre kiosque, o elle sera reue et traite
en princesse.

Mme Sauvigny se chargea trs volontiers de cette commission. L'instant
d'aprs, elle se leva, mais, avant de partir, elle s'approcha d'un
groseillier, qu'elle lorgnait depuis quelques minutes, et dont les
fruits lui semblaient  point. Elle allongeait dj la main pour en
cueillir un; M. Saintis la prvint, en disant:

C'est  moi de vous l'offrir. Charlotte Sauvigny, souvenez-vous qu'il
fut un temps o vous aviez douze ans; j'en avais dix et je vous disais
quelquefois: Fermez les yeux, ouvrez la bouche.

--J'ai gard, dit-elle, un fcheux souvenir de ce jeu, qui vous servait
 me faire d'odieuses trahisons.

--Lolotte, ma chre petite Lolotte, reprit-il d'une voix suppliante,
ouvrez la bouche et fermez les yeux.

Elle se prta  son dsir, elle obit, et au mme moment, l'ayant saisie
par la taille, il mit une groseille dans cette bouche qui s'ouvrait et
un long baiser sur chacune de ces paupires hermtiquement closes. Ds
qu'elle les eut rouvertes, elle promena ses yeux autour d'elle pour
s'assurer que, si elle avait senti les deux baisers, personne ne les
avait vus. Elle avisa, perch au bout d'une branche, un bouvreuil qui la
regardait; mais les bouvreuils ne se scandalisent de rien.

Ce jeune homme, lui dit-elle en lui montrant du doigt M. Saintis, sera
toujours tratre.

Et elle s'en alla, l'me lgre et libre de toute crainte. Mais  peine
tait-elle monte en voiture, il lui vint une pense qui l'inquita.
Elle se dit qu'elle s'tait engage, que quand les musiciens sont
contents et se flattent d'avoir ville gagne, leur visage le dit ou le
crie, que Jacquine avait des yeux perants, l'humeur souponneuse, que
pour empcher son imagination de s'garer, elle ferait bien de la mettre
au fait, de lui confier le grand secret. Cela lui donnait quelque souci;
elle pressentait que sa confidence serait mal reue.

Aprs leur dner, elles traversrent la route, descendirent au bord de
l'eau et s'assirent dans l'herbe. On tait dans les plus longs jours de
l'anne, le soleil avait disparu depuis un quart d'heure, mais le
couchant d'un rouge de carmin s'loignait lentement. Les champs se
taisaient, la roue du moulin avait cess de tourner, le village
commenait  s'endormir. La rivire coulait molle et paresseuse entre
ses deux ranges de peupliers et de trembles; on l'entendait  peine
frler au passage les racines dchausses d'un vieux saule et les
longues herbes qui se penchaient pour la regarder s'en aller. Sombre en
aval, plus lumineuse en amont, des nuages enflamms s'y refltaient par
places, et elle se tachetait de rose ou semblait charrier de l'or: le
ciel communiquait un peu de sa gloire  cette eau silencieuse et cache.

Mme Sauvigny n'aurait pu choisir un endroit et une heure plus favorables
 un entretien secret, aux panchements, aux aveux, aux paroles qu'on
articule  peine, qui se murmurent. Et cependant elle ne savait par o
commencer et la voix lui manquait. Dans ce moment Jacquine lui
imposait, l'intimidait beaucoup. Les rles taient intervertis; c'tait
le monde renvers: sa soeur cadette lui apparaissait comme son ane de
dix ans, devant qui elle se sentait toute petite et dont elle devait
rclamer l'indulgence pour une erreur de sa trop verte jeunesse. Comment
s'y prendrait-elle pour dire  cette jeune fille mre et svre, qui
mprisait l'amour: J'aime et je suis aime! Elle avait  coeur de
dsarmer, de flchir ou de corrompre ce juge redoutable, d'obtenir qu'il
excust sa faiblesse et pardonnt  sa folie. Jamais elle n'avait tant
souhait d'avoir la persuasion sur les lvres.

Elle prit son courage  deux mains, entama un rcit de son aventure fort
exact, et pourtant un peu confus, un peu trouble, qu'elle termina par
ces mots:

Il ne pouvait supporter plus longtemps l'incertitude; il m'a fait jurer
qu' moins qu'il n'arrivt quelque vnement invraisemblable, qui me
dlierait de mon serment, le 1er septembre, je dirais oui. Qu'en
pensez-vous?

Jacquine avait tout cout dans un profond et morne silence. Elle tenait
 la main une rose qu'elle venait de cueillir en traversant la terrasse;
elle la froissa, l'effeuilla, la tordit entre ses doigts, la dchiqueta
avec ses ongles: ce fut tout ce qu'elle accorda  ses nerfs et  la
violence de son motion. Accoutume  se commander, elle avait dfendu 
ses yeux comme  ses lvres de rvler ses sentiments, son noir chagrin,
sa colre farouche contre l'insolent qui lui escroquait son bonheur.

Vous me blmez? lui demanda Mme Sauvigny.

--Je ne vous blme pas, mais j'tais si loin de m'attendre....

--Oui, vous dsapprouvez ce projet de mariage. Parlez-moi avec une
entire franchise, dites-moi vos raisons.

--Je n'en ai point, et d'ailleurs si j'en avais et si je les disais,
vous croiriez sans doute que ma rconciliation avec M. Saintis tait
feinte, que je lui en veux encore, que je suis l'ennemie de ses joies.

--Non, je croirais que vous n'avez d'autre mobile que votre affection
pour moi, qui m'est prcieuse, trs prcieuse.

--Dites plutt que vous dsirez connatre mes objections pour avoir le
plaisir de les rfuter victorieusement. Soit! on vous en fera. Dans
toutes les affaires de ce monde, il y a du pour et du contre. Je serai
l'avocat du diable, et puisqu'il vous plat de l'entendre, il vous dit
par ma bouche: Madame Sauvigny, vous tes donc lasse de porter votre
beau nom, aim et vnr  dix lieues  la ronde, ce nom qui veille
dans l'esprit de tous ceux qui le prononcent l'ide d'une femme d'un
grand coeur, au-dessus du commun, ne avec le got de l'extraordinaire et
des vertus d'exception? Bien traite de la nature comme du sort, il ne
tenait qu' elle de se rendre la vie douce et facile. Elle a voulu se
sacrifier au bonheur des autres; elle a ouvert sa maison et son coeur 
toutes les misres qui passaient sur son chemin, en leur disant:
Entrez; je connais les baumes qui gurissent et les paroles magiques
qui consolent. Mlle Jacquine Vanesse le sait, elle m'est tmoin.... Ah!
madame, on vous croyait parfaite; en excutant le projet qui vous
charme, vous prouverez que vous aviez votre part des faiblesses
humaines. Ne craignez-vous pas de dchoir, de vous diminuer dans
l'esprit de vos vieillards, de vos religieuses, de vos pauvres, du
docteur Oserel et d'une jeune fille qui vous adore?

--Faut-il donc que je sois parfaite pour qu'elle m'aime? rpliqua
l'accuse. Je la dispense de m'adorer; je me sens si peu divine! Qu'elle
me garde  jamais toute l'amiti qu'on peut avoir pour un tre
imparfait! je ne lui en demande pas davantage. Et qu'elle ne s'inquite
pas pour mes pauvres et mes vieillards! Quoi qu'il arrive, je leur
porterai toujours le mme intrt. J'ai stipul dans le contrat que je
continuerais  vivre prs d'eux et avec eux.... Que rpond  cela
l'avocat du diable?

--Il ne reste jamais court. Il rpondra sans doute: Que vous tes
jeune, madame Sauvigny! que vous tes romanesque! Vous ne savez pas
encore qu'un amoureux qui demande est souple comme un gant et acquiesce
 tout ce qu'on souhaite de lui; a-t-il reu, il oublie ses promesses et
l'humble mendiant se change en un matre dur. Vous ne savez pas que tout
artiste s'idoltre, qu'il n'est pas pour lui d'engagements rciproques,
que sa parole ne l'a jamais li, qu'il s'arroge tous les droits et
laisse  la femme qui l'aime tous les devoirs! Vous ignorez qu'aux
durets il joint souvent les inconstances, que Mme Sauvigny a le coeur
aussi fier que tendre, qu'elle sera savante dans l'art de souffrir, et
que, dsormais, la misre d'autrui la trouvera plus insensible, qu'elle
s'occupera surtout de consoler la sienne!

Elle lui avait parl jusque-l en dtournant les yeux; elle la regarda
fixement, et baissant la voix:

Ferez-vous un acte de charit en l'pousant, ou l'aimez-vous?

Elle dut rpter sa question; la rponse fut lente  venir.

N'en doutez pas, je l'aime beaucoup.

--On n'aime pas un peu ou beaucoup, rpliqua-t-elle d'un ton brusque et
saccad; on aime ou on n'aime pas... J'imagine que ce que vous aimez, ce
n'est pas le musicien, c'est sa musique. Ma grande soeur, comment
l'aimez-vous?

--Quand je suis contente de lui, je suis contente de moi, tout me parat
facile et la vie me semble lgre.

--Singulire faon d'aimer! s'cria Jacquine. Et vous croyez qu'il s'en
contentera! Les hommes sont si grossiers!

Mme Sauvigny fut prise d'un lger frisson.

On ne devrait jamais se faire dire la bonne aventure, murmura-t-elle
avec un sourire forc.

Elle sentit le besoin de mettre un peu de distance entre elle et la
bouche qui lui annonait des malheurs: elle se leva et, s'adossant au
tronc d'un peuplier, elle regarda pendant quelques minutes couler l'eau
et ses penses. Devait-elle mpriser comme de vaines impostures les
prdictions qui l'inquitaient? Ce que venait de lui dire une jeune
sibylle, elle se l'tait dit souvent dans ses heures de mlancolie. Oui,
il arrive parfois aux grands prometteurs de fausser leurs serments, et
on a connu d'humbles mendiants qui devenaient des matres hautains et
durs; oui, les artistes ont la tte lgre et le coeur changeant, et une
femme qui souffre ne vit plus qu'en elle et pour elle; oui, les hommes
exigent qu'on les aime tout autrement qu'on ne peut les aimer. Les
nuages rouges avaient pli, s'taient dcolors; la rivire ne charriait
plus d'or, elle tait grise comme la peau d'un serpent. Sur l'autre
rive, dans un repli de la berge, au fond d'une petite anse, se dressait
un pais fourr de buissons, d'arbustes, de broussailles enchevtres;
ce hallier enveloppait la crique d'une ombre noire, et il semblait  Mme
Sauvigny que cette ombre tait pleine de vrits tristes, qui la
regardaient et lui parlaient.

Elle leva les yeux, elle aperut une toile, c'tait la premire qui
s'allumt. La vue des toiles l'avait toujours rassrne. Elle secoua
sa tristesse. Elle pensa  la joie qu'avait tmoigne M. Saintis en la
revoyant,  son visage radieux. Elle se souvint aussi de lui avoir
entendu dire un soir que la vocation d'une nerveuse tranquille est
d'pouser un artiste et de l'aider  gouverner sa vie et son talent.
N'tait-ce pas une oeuvre aussi mritoire que toute autre? tait-ce folie
que de risquer quelque chose pour accomplir une si noble tche? Par un
de ces contrastes qu'il admirait, elle alliait  ses accs de
mlancolie,  sa dfiance d'elle-mme, un fonds d'optimisme et de gat
naturelle. Trois ou quatre ans aprs son mariage, elle avait failli
mourir de la fivre typhode. On dsesprait de la sauver, lorsqu'un
parent loign vint prendre de ses nouvelles. Cet homme bizarre avait
l'imagination funbre. On ne le voyait jamais que dans les jours de
deuil; on l'avait surnomm le cousin des enterrements; il n'en manquait
pas un. La mourante, qui depuis quelques heures tait sans connaissance,
le reconnut  la voix; et, comme par miracle, elle retrouva la sienne
pour dire: Est-il venu demander l'heure? Et un ple sourire glissa sur
ses lvres blmes. C'est sa gat qui l'a sauve, avait dit le mdecin
qui la soignait.

Sa gat naturelle et l'toile qu'elle contemplait, et qui lui semblait
briller comme une esprance, eurent raison de son abattement. Elle se
rapprocha de Jacquine et lui dit:

Non, je n'ajoute pas foi  vos sinistres prophties. On ne me fera
point d'infidlits et je n'en ferai point  mes vieillards et  mes
pauvres. Les contradictions que vous me reprochez n'en sont pas; je me
sens de force  tout concilier. Mahomet disait: Ce que je prfre en ce
monde, ce sont les femmes, les parfums et les fleurs, et ce qui me
rconforte l'me, c'est la prire. Ayons le coeur aussi large que
Mahomet. Le Dieu que j'aime  prier se mle volontiers aux choses de la
terre, et il ne mprise rien que ce qui est vil et bas. Il me permet
d'aimer les fleurs, le parfum du mlilot et la musique. Eh! pourquoi
donc m'en voudrait-il d'aimer un musicien?

Elle avait repris des couleurs; elle avait l'oeil clair et riant, l'air
dlibr d'une petite fille qui chante pour se persuader qu'elle n'a pas
eu peur en traversant les bois. Jacquine, qui s'tait leve, demeura un
instant en contemplation devant sa soeur ane, qui croyait  la vertu
des hommes, et la trouva si charmante qu'elle lui prit les deux mains et
les porta  ses lvres.

Oui, vous tes jeune et romanesque. Que le Dieu des fleurs et des
parfums vous bnisse! Oubliez bien vite tout ce qu'a pu vous dire
l'avocat du diable; il parlait sans conviction. Mariez-vous. Les rgles
communes ne vous sont pas applicables, votre grand coeur saura tout
concilier. Vous ne ressemblez  personne.

--Et vous m'aimerez autant qu'avant?

--Ah! ma petite maman, que dites-vous l? Quand on s'est mis  vous
aimer, c'est pour toujours.

Elles retournrent au chalet, la main dans la main, comme le soir o
elles avaient rencontr dans la fort le comte Krassing. Avant de se
sparer, on s'embrassa.  peine Jacquine fut-elle rentre dans sa
chambre, elle alla se camper devant la statuette de bronze qui trnait
sur une chemine, entre deux candlabres. Son masque tomba subitement,
et la figure que lui montra sa glace avait une expression tragique. Elle
dit  sa Diane:

Tu m'entends, ce mariage ne se fera pas.

Elle le jura par l'arc et l'inexorable virginit de sa desse; elle le
jura par la tte de l'ennemi dont elle brlait de tirer vengeance; elle
le jura par les yeux doux et tendres de la femme qu'elle adorait, et qui
aspirait  dchoir, en se donnant  un homme indigne de la possder,
indigne mme de l'aimer.




XIV


Le lendemain, Mme Sauvigny dut se rendre de bonne heure  Paris, o elle
avait affaire, et Jacquine l'y accompagna, sous prtexte que sa mre
avait t souffrante, qu'il tait convenable qu'elle allt s'informer de
sa sant. Elle la trouva tout  fait remise de sa grippe; il en allait
de ses maux comme de ses caprices amoureux, ils taient violents, mais
courts. Elle venait de renouveler le meuble de son salon, et Jacquine en
conclut avec raison que les eaux n'taient point basses: elle avait fait
dans le cours de l'hiver une excursion  Monaco et expriment de
nouveau la vertu bienfaisante de son ftiche, de sa corde de pendu. Elle
montra  Jacquine de jolis bibelots, qu'elle avait acquis rcemment, et
Jacquine les admira. La dernire fois qu'elles s'taient vues, Mme
Vanesse s'tant permis de parler lgrement de Mme Sauvigny, sa fille
l'avait vertement releve. Ce jour-l, elle se tint sur ses gardes,
s'observa, s'abstint de toute incartade; dsireuse de la ravoir,
convaincue que cette toque, cette dtraque, comme elle l'appelait dans
ses entretiens avec elle-mme, finirait par lui revenir, elle la
mnageait. Tout se passa bien. On djeuna ensemble, on raisonna sur les
choses de la vie, on philosopha sans se quereller.

Ds qu'elles furent retournes au salon, o elles prirent le caf,
Jacquine s'occupa d'amener la conversation sur l'affaire qui
l'intressait et de se procurer les renseignements qu'elle tait venue
chercher. Elle ne trouvait pas le joint; sa mre l'aida, en lui disant:

Dcidment tu ne t'ennuies pas dans ton chalet?

--Non, jusqu' prsent du moins; je m'y repose. Mais ce qui gte mon
repos, c'est une ide funeste que Mme Sauvigny s'est mise en tte.

--Quelle ide?

--Elle meurt d'envie de me marier.

--Je lui en sais un gr infini, dit Mme Vanesse en prenant feu, et me
voil du coup rconcilie avec sa saintet. A-t-elle quelqu'un  te
proposer?

--Elle veut beaucoup de bien  l'un de nos plus proches voisins,  un
jeune et riche propritaire, M. Andr Belfons.

--Effectivement ces Belfons sont trs riches! Ne va pas  la lgre
refuser un si brillant parti.

Elle et t charme que Jacquine poust un millionnaire. Elle n'avait
jamais cru qu'une conscience pure ft un bon oreiller; mais elle pensait
que lorsque les filles couchent sur le duvet, il en tombe toujours
quelques plumes, et que les mres les ramassent si elles n'ont pas la
main trop maladroite.

Ce parti que vous trouvez brillant, reprit Jacquine, me parat un peu
terne. Il y a parmi nos voisins un artiste clbre, que je prendrais
plus facilement en got, si je n'avais tous les hommes en horreur.

--De qui s'agit-il? Serait-ce par hasard de M. Valery Saintis? se rcria
Mme Vanesse.

--Oh! rassurez-vous, il ne pense point  moi, il ne me fait pas la cour,
il ne s'est jamais mis en peine de m'tre agrable.

-- la bonne heure; c'est de tous les partis imaginables celui qui te
convient le moins. La femme qui pousera ce grand musicien sera tenue
d'avoir une prodigieuse tolrance, et tu es la crature la plus
intolrante du monde. Si tu faisais pareille sottise, huit jours plus
tard tu plaiderais en divorce.

--Vous connaissez de vieille date M. Saintis; dans le temps, si j'ai
bonne mmoire, il a dn quelquefois chez vous.

--Je le connaissais assez pour m'tre trouve mle  une petite
ngociation qui le concernait. Il venait de donner son opra, qui a fait
tourner tant de ttes; une jeune veuve de ma connaissance, riche et
jolie, s'affola de ce soleil levant au point de vouloir l'pouser, et me
chargea de sonder le terrain, sans la nommer et sans la compromettre. Je
le rencontrai dans un salon peu de jours aprs, et je lui dis qu'une
charmante femme m'avait autorise  lui offrir sa main. Il ne fut point
insensible  cette proposition flatteuse; il me questionna, me tourna et
retourna, fit tout pour m'arracher le nom de l'inconnue. Je fus
discrte.

Elle vous aime tendrement, lui dis-je, mais elle entend qu'on l'pouse.

--Le cas est grave, rpondit-il, et il demanda  rflchir. Il ne
rflchit pas longtemps. Le lendemain, je recevais de lui un billet, o
il se peint.

--Avez-vous encore ce billet? demanda Jacquine, qui avait tressailli de
plaisir.

--Peut-tre le retrouverai-je dans mes papiers; les autographes de M.
Saintis sont assez prcieux pour qu'on les conserve.

Mme Vanesse sortit et revint bientt avec la lettre, qu'elle tendit 
Jacquine, et qui tait ainsi conue:

Madame, mettez-moi aux pieds de votre gracieuse amie; dites-lui, je
vous prie, combien je lui suis reconnaissant de l'honneur qu'elle
voulait bien me faire. Hlas! le mariage m'pouvante, je crains de n'en
point avoir les vertus, et ma probit bien connue m'empche de prendre
un engagement que je serais incapable de remplir. Jurer fidlit  une
seule femme, pour toujours et  l'exclusion de toutes les autres, c'est
jurer d'tre infidle  la femme, cette dlicieuse espce, si riche en
varits dont chacune a sa faon particulire d'aimer et souhaite avec
raison qu'on l'aime comme elle veut tre aime. C'est  la femme que
j'ai promis d'tre fidle, et dans cette occurrence mon serment me gne.
Passe encore si chez nous comme chez les Turcs, peuple heureux, la
polygamie avait force de loi. Napolon, qui tait videmment un grand
homme, admettait le mariage polygame pour les colonies; il aurait voulu
que tout colon et au moins deux femmes, une blanche et une noire.
C'tait peu, mais c'tait quelque chose. Que n'a-t-il introduit dans le
code une disposition de ce genre en faveur des artistes, gens pour le
moins aussi intressants que les colons! La femme est l'tre
inspirateur, la source inpuisable de toutes les penses gniales, de
toutes les rveries heureuses et fcondes. L'artiste qui se rduit 
n'en aimer qu'une se condamne  n'avoir qu'une corde  sa lyre, et
qu'est-ce qu'une lyre monocorde? Mais peut-tre me direz-vous que, pour
remdier aux inconvnients du mariage monogame, il ne tiendrait qu' ce
nourrisson des Muses d'exiger de son unique femme la promesse d'une
tolrance infinie, illimite. On promet et on s'en ddit, et, l'aimable
inconnue ft-elle de son naturel la plus tolrante des femmes, je
craindrais toujours qu'elle ne le ft pas assez.

Jacquine relut trois fois cette lettre, et quand elle la rendit, elle
s'en tait pntre, imbue, elle la savait par coeur. Elle pensait comme
sa mre que M. Saintis s'y tait peint. Il aurait pu lui reprsenter
que, lorsqu'il l'avait crite, il n'avait pas encore revu son amie
d'enfance, la seule femme qui et le don de changer les mes; mais elle
ne croyait pas que M. Saintis et une de ces mes qui changent.

Quel insupportable fat! dit-elle.

--Quand il a griffonn ces pattes de mouche, repartit Mme Vanesse, il
avait sans doute quelques verres de champagne dans la tte; c'est le
seul moment o les hommes soient sincres. Que veux-tu? il avait eu de
si prodigieux succs! Pour moi, il ne m'a pas fait illusion un seul
jour; c'est un de ces comdiens qui ne jouent jamais bien dans le
srieux; les femmes qui ont t ses dupes taient de celles qui ne
demandent qu' se laisser tromper.... Tiens-le  distance, il est trs
entreprenant, et garde-toi d'conduire M. Belfons. C'est un admirable
parti. Au surplus, dsires-tu que j'aille aux informations?

--Oh! ne vous donnez pas cette peine, s'empressa-t-elle de rpondre.

Et ayant regard la pendule, elle s'avisa qu'il tait l'heure de prendre
cong.

Rappelle-toi, Jacquine, lui dit sa mre en lui serrant le bout des
doigts, que, le jour o viendra l'ennui, tu me trouveras prte  te
recevoir. Mais franchement, j'aime mieux que tu te maries.

Elle ajouta d'un air de gravit presque solennelle: Jusqu'ici tu as
suivi tes caprices; dfie-toi de ton imagination, tche de devenir
raisonnable, et prends au srieux la vie, qui, quoi qu'en pense M.
Saintis, est vraiment une chose fort srieuse.

--Merci de votre conseil, rpliqua Jacquine; soyez sre que je le
mditerai.

Elle partit, charme de sa visite, en se disant qu'elle n'avait pas
perdu son temps. Au bas de l'escalier, elle trouva Mme Sauvigny qui
l'attendait. Elle lui raconta que sa mre l'avait prche, sermonne,
chapitre, moralise, exhorte  prendre la vie au srieux. Elle ajouta
 son rcit vridique un dtail qui tait de son cru:

Elle veut absolument que je me marie et dclare que je ne serai
mariable que le jour o j'aurai rform ma coiffure, qui me donne l'air
d'une petite fille. Je me soucie peu d'tre mariable, mais vraiment, ma
malheureuse natte contre laquelle tout le monde conspire, me vaut trop
d'ennuis. Seriez-vous contente de moi, Charlotte, si je vous en faisais
sans retard le sacrifice?

--Elle n'est pas de votre ge, repartit Mme Sauvigny, et j'aime assez
que tout soit dans l'ordre.

Elle ne dit pas tout ce qu'elle pensait: elle tirait un bon augure de
cette rsolution subite; les affaires de M. Andr Belfons lui semblaient
prendre un meilleur tour, leurs communes esprances lui paraissaient
moins chimriques. Cette fois encore, si avise qu'elle ft, elle tait
loin du compte. On avait deux heures  soi avant le dpart du train; on
se rendit aussitt chez un grand coiffeur qui remplaa la malheureuse
natte par un dlicieux chignon; faisant bouffer les cheveux de devant,
il rejeta les autres en arrire, les serra  la nuque, en forma une
torsade, avec un petit noeud de ct, le tout d'une lgance coquette. En
sortant de chez ce grand coiffeur, Mme Sauvigny dit  Jacquine:

Ma petite soeur a maintenant l'air d'une vraie demoiselle, et, ce que je
croyais impossible, elle est encore plus jolie qu'hier.

Ce ne fut pas M. Andr Belfons, ce fut M. Valery Saintis qui, quelques
heures aprs, eut l'trenne de la nouvelle coiffure. Il tait venu dner
au Chalet. Lorsque ces dames, qui ne faisaient que d'arriver, entrrent
au salon, il s'y trouvait seul. Il regarda Mlle Vanesse avec tonnement;
il hsitait  la reconnatre, tant elle lui semblait change, et il lui
fallut un instant de rflexion pour dcouvrir la cause de ce changement.
 sa surprise se mlait un peu de confusion: il se souvenait des durets
qu'il avait dites  une mchante gamine, qui tout  coup se rvlait 
ses yeux comme une vraie demoiselle. En ce moment le docteur entra, et
selon sa coutume, il prit  part Mme Sauvigny. Quand il tait rest une
demi-journe sans la voir, il avait toujours d'importantes nouvelles 
lui donner, des affaires d'tat  lui conter. Pendant qu'il lui faisait
ses confidences, M. Saintis aborda Jacquine, et lui tapotant les doigts
avec une gracieuse familiarit:

Et votre natte, qu'est-elle devenue? Je croyais que vous y teniez
autant qu' votre vie. Quelle est la raison grave qui a pu vous dcider
 ce grand sacrifice?

--Devinez. Peut-tre y tes-vous pour quelque chose.

--Si vous avez voulu me plaire, vous n'avez pas manqu votre effet. Ce
chignon est un vrai chef-d'oeuvre.

--Je me souciais moins de vous plaire que de vous inspirer du respect.

--Nous en aurons, mademoiselle; mais il faut pardonner leurs
impertinences aux artistes, ils ne sont pas toujours matres de leur
langue. Rappelez-vous que nous avons sign un trait de paix. Mme
Sauvigny vous a-t-elle transmis mon message? Je compte que vous serez
dsormais la plus assidue de mes colires. Nous avons besoin de vous et
de votre admirable voix.

--En vrit!... Je croyais que certains animaux rampants ne chantaient
pas, qu'ils sifflaient.

--Vous voulez donc me faire mourir de honte?... Si je me suis oubli, si
je vous ai fait une gratuite et odieuse offense, vous en aurez
satisfaction. Proportionnez la peine au dlit; parlez, quel supplice
m'infligez-vous?

--Si j'osais....

--Osez, mademoiselle.

--Mme Sauvigny m'a appris que vous pensiez  intercaler dans votre
cantate un solo que je chanterais. Je voudrais que ce solo, compos sur
des paroles trs tendres et appropries  ma situation, me servt 
exprimer  notre amie ma reconnaissance pour les bonts dont elle me
comble.

--Paroles et musique, mademoiselle, avant quarante-huit heures, ce plat,
auquel j'aurai mis mes soins, vous sera servi tout par.

--Je ne sais comment vous remercier, rpondit-elle. Pouvoir me dire, en
tudiant mon solo, que M. Saintis l'a crit tout exprs pour moi, si ce
n'est pas de la gloire, cela y ressemble beaucoup.

--Cette petite a du bon, pensa-t-il, et je l'avais juge trop vite.
Libre  elle d'tablir sa demeure dans cette maison; elle ne m'y gnera
pas.

Mme Sauvigny avait bien fait de tout raconter  Mlle Vanesse, qui,
autrement, ce soir-l, et tout devin. M. Saintis ne portait bien ni le
vin ni le bonheur. Il s'observa moins, il ne se ressemblait plus 
lui-mme. Assurment, il ne fit, il ne dit rien qui pt compromettre la
matresse de la maison, mais les regards trop appuys qu'il lui lanait,
le ton plus familier dont il lui parlait, une nuance de laisser aller,
d'abandon trop marqu dans ses manires, l'animation de son teint,
l'clat humide de ses yeux, son front o semblait perler comme une rose
de joie, paraissaient dire: Elle est  moi, j'ai sa promesse. Il en
fit assez pour donner des ombrages au docteur Oserel, que tourmentait sa
jalousie toujours en veil, et dont le grand nez,  plusieurs reprises,
se plissa d'inquitude. Pour ce coeur rempli de soupons, les moindres
indices taient des preuves, les plus lgres prsomptions des
certitudes. Peu scrupuleux et ne connaissant que son intrt, le docteur
tait toujours prt  contracter des alliances et  les rompre sans
vergogne. Il s'tait rapproch de M. Saintis pour comploter avec lui la
perte de Mlle Vanesse; il lui parut tout  coup que ce fat, qu'il ne
pouvait souffrir mme lorsqu'il le caressait, tait le plus dangereux de
ses deux ennemis, et il vira subitement de bord.

Aprs le dner, M. Saintis s'tait mis au piano, et Mme Sauvigny tait
reste auprs de lui. Jacquine se retira dans la mniane; le docteur
vint la rejoindre et lui dit:

Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que M. Saintis a ce soir des allures
bizarres et l'air encore plus avantageux que d'habitude? J'ai dcouvert
depuis longtemps qu'il fait une cour acharne  Mme Sauvigny, mais je la
croyais une femme trop sense pour couter ce dangereux soupirant. Je
commence  changer d'avis, et je ne serais pas surpris qu'elle lui et
donn des esprances. On vous dit tout, si je ne m'abuse, et, au
surplus, vous me semblez fort sagace. Avez-vous eu vent de quelque
chose?

Il eut beau la presser de questions, il ne put rien tirer d'elle.

Cet artiste, reprit-il, est un homme trs compromettant, et quiconque
persuaderait  Mme Sauvigny de l'conduire, de l'envoyer ailleurs porter
 terme l'opra qu'il a dans le ventre et dont il n'accouchera jamais y
employt-on les fers, rendrait  une femme admirable, mais trop
confiante, un service essentiel. Car enfin remarquez, je vous prie....

--Docteur, interrompit-elle, comment appelez-vous cette toile rouge,
celle que je vous montre du doigt?

--Ce n'est pas une toile, rpondit-il d'un ton bourru; c'est la plante
Mars.

--Elle me plat beaucoup. Ne pourriez-vous pas lui persuader de se
rapprocher un peu de la terre? J'aimerais  la voir de plus prs.

--Pourquoi me dbitez-vous ces billeveses, mademoiselle?

--C'est dans l'espoir de vous faire comprendre qu'il n'est pas plus
difficile de persuader  une plante de changer son itinraire que
d'arrter une femme dans un mauvais chemin, en lui criant: Casse-cou!
Mais, ajouta-t-elle, o la persuasion ne peut rien, certains expdients
sont plus efficaces. Pensez-vous que tous les moyens sont bons, pourvu
que la fin soit bonne?

Il ouvrit une grande bouche de brochet qui mord  l'hameon.

Je pense, dit-il avec chaleur, que quelques moyens que vous imaginiez
pour renvoyer M. Saintis  ses belles Sudoises, je les approuve
d'avance et vous donne mon quitus.

--Cela prouve, docteur, que vous avez la conscience large. C'est  vous
d'aviser. Aussi vrai que mon chignon est charmant et que vous ne
l'admirez pas assez, M. Saintis est,  mon sens, un grand musicien et un
homme fort agrable, qui, dans son genre, me plat autant que la plante
Mars.

Il lui tourna brusquement le dos:

Je la croyais mauvaise, mais intelligente, se dit-il; c'est une
idiote.

Et il jeta son cigare, qui lui paraissait amer et dur  fumer.

Ds le lendemain, M. Saintis reprenait ses leons de chant, que Mlle
Vanesse suivit avec autant de zle que d'assiduit. Il s'tait engag 
respecter son chignon, mais tant qu'elle tait chez lui, dans son
kiosque, dans son conservatoire de musique, il en usait avec elle comme
avec ses jeunes villageoises; il ne lui passait rien, lui disait son
fait sans mnagement; hors de l, il la ddommageait de ses rudesses, de
ses impertinences, en la traitant avec beaucoup de courtoisie. Ce matre
exigeant et superbe, qui tenait la frule comme un sceptre, prouvait
plus de satisfaction  mortifier l'orgueil d'une Jacquine Vanesse,
petite-fille du marquis de Salicourt, qu' voir se courber, s'anantir
devant lui la modestie de Gertrude, humble roseau qui pliait  tout
vent, ou  faire rougir Germaine et pleurer la douce Catherine.
Peut-tre aussi voulait-il mettre  l'preuve la vierge noire, s'assurer
qu'elle s'tait srieusement amende. Il avait beau la tourmenter, ses
vertus frachement acquises, sa douceur, sa patience, ne se dmentaient
jamais. Il lui reprochait durement d'aller  contretemps, de ne pas
observer la mesure, elle s'excusait et s'humiliait; il lui faisait
rpter vingt fois de suite un passage, elle l'et rpt cinquante fois
sans se plaindre; il la gourmandait, la rudoyait, elle se laissait
battre  terre, et son visage n'exprimait qu'une douloureuse contrition.

Il dut se rendre  l'vidence: cette me rebelle s'tait singulirement
assouplie. Il avait dit un jour au docteur qu'il faisait peu de cas de
la beaut si vante de Mlle Vanesse, que c'tait une beaut dpourvue de
tout charme, qu'il n'aimait que les femmes qui sont des femmes. Il
commenait  trouver qu'elle s'tait fminise, que le charme ne lui
manquait plus. tait-ce Mme Sauvigny qui avait opr cette mtamorphose?
Non, il s'en attribuait l'honneur. Avant de partir pour Copenhague, il
avait dit une brutalit  la vierge noire, et l'avait fait rentrer en
elle-mme. Il avait le don du dressage: tmoin sa jument blanche, 
laquelle il avait administr une verte correction; il n'en avait pas
fallu davantage pour lui apprendre  goter la bride.

Il s'avisa bientt d'une autre explication, plus flatteuse encore pour
son amour-propre. Dans un de ces rares moments o ce professeur rigide
consentait  se drider, o, se relchant de sa svrit chagrine, il
laissait tomber de ses augustes lvres une parole encourageante, il
daigna signifier  Mlle Vanesse que si elle redoublait de zle,
d'attention, de docilit,  force de travail,  force d'application,
elle parviendrait peut-tre, le ciel aidant,  chanter passablement le
solo qu'il avait crit pour elle. Touche jusqu'aux moelles de la faveur
insigne qu'il lui faisait, elle le remercia en lui lanant un regard
trange, qui lui parut exprimer un sentiment plus tendre que la
reconnaissance.

D'honneur, pensa-t-il, elle est amoureuse de moi.

Cette aventure n'tonna point sa fatuit, qui en avait vu bien d'autres;
rien de plus naturel, et d'ailleurs il savait depuis longtemps que le
coeur des femmes est sujet  d'tranges retours,  de brusques sautes de
vent, que, lorsqu'elles renoncent  har, elles ne s'arrtent pas 
mi-chemin, qu'on les voit souvent s'enflammer pour l'homme qu'elles
avaient cru har.

Il la plaignait profondment; un amour sans esprance fait tant
souffrir! Mais il ne lui demandait pas de gurir; depuis son accident,
il la trouvait plus intressante; jusqu'alors il ne s'tait occup
d'elle que lorsqu'il la voyait; il lui arrivait maintenant de penser
quelquefois  elle quand il ne la voyait pas. Il aurait voulu tre plus
sr de son fait, tirer la chose au clair, mettre cette amoureuse  la
question, lui arracher, lui extorquer un aveu, l'obliger  montrer le
fond de son coeur. Ce jeu l'et amus; malheureusement elle ne se prtait
point  son dsir. Pendant les leons, cette colire modle tait toute
 son affaire, n'avait point de distractions ni d'autre pense que celle
de contenter son matre, de justifier le prcieux loge qu'il lui avait
publiquement donn en prdisant que, si elle se crevait de travail et
que le ciel lui vnt en aide, un jour peut-tre elle chanterait son solo
tant bien que mal. Dans les heures qu'ils passaient ensemble au Chalet,
elle tait avec lui d'une politesse empresse, gaie, accorte,  laquelle
ne se mlait aucune coquetterie, et au surplus elle vitait
soigneusement les tte--tte.

Il russit cependant  lui parler seul  seule. Un aprs-midi il se
prsenta au Chalet pour prendre des nouvelles de Mme Sauvigny, qui, la
veille, avait t souffrante. Elle tait sujette de loin en loin  de
violents accs de migraine de courte dure, le lendemain il n'y
paraissait plus. Il ne doutait point qu'elle ne ft en parfaite sant,
mais tout prtexte lui semblait bon pour passer quelques moments auprs
d'elle. Il ne la trouva pas, elle venait de sortir: le docteur Oserel,
qui, lui aussi, tait un homme  prtextes et  subterfuges, l'avait
fait appeler pour l'entretenir d'une affaire de bibus, qu'il dclarait
urgente et grave. Ayant appris qu'elle ne serait pas longtemps absente,
M. Saintis entra au salon, o il fut reu par Jacquine, qui lui tendit
gracieusement la main. Il mit la sienne derrire son dos, en disant:

Une fois pour toutes, sommes-nous amis ou ennemis?

--Je croyais, dit-elle, que ce n'tait plus une question.

--Je le croyais aussi, je ne le crois plus. Vous me faites bonne mine,
j'en conviens; mais il m'est revenu que vous parliez mal de moi, que
vous me rendiez en cachette de mauvais services.

--Expliquez nettement vos griefs, je n'ai jamais su deviner les
charades.

--Vraiment votre conscience ne vous reproche rien? Voici le fait. Je
demandais l'autre jour  Mme Sauvigny si elle vous avait fait part de
certain projet qui m'est cher, infiniment cher. Elle ne sait pas mentir,
elle m'a avou qu'elle vous en avait parl en confidence. Elle a ajout
en riant qu'avant de se fixer  un parti, d'arrter ses dernires
rsolutions, il est bon d'entendre l'avocat du diable, que vous lui
aviez reprsent avec une rare loquence tous les dangers auxquels elle
s'exposait en m'accordant sa main, que toutefois, aprs avoir tout dit,
vous l'aviez engage bnvolement  risquer le paquet, que vous aviez
pouss la charit jusqu' nous donner la bndiction. Est-ce vrai?

--C'est presque vrai.

--Mademoiselle Jacquine Vanesse, auriez-vous la bont de m'exposer en
dtail les dtestables raisons qu'a bien pu invoquer l'avocat du diable
pour dtourner Mme Sauvigny de faire le bonheur de Valery Saintis?

--Oh! je vous prie, dispensez-moi....

--Non, je ne vous dispense de rien. Je veux savoir si ma nouvelle amie
ne serait pas en secret la plus dangereuse de mes ennemies, et ce qu'il
y a au fond de ses yeux flins et troublants.

Elle essaya de le rassurer en attachant sur lui un regard dbonnaire,
accompagn d'un indfinissable sourire.

Tout cela est bel et bon, reprit-il; mais vous me devez une
explication, donnez-la-moi.

--Plus tard. Mme Sauvigny peut rentrer d'un moment  l'autre, et comme
elle lit sur les visages  livre ouvert, elle se dirait: Ils parlaient
de moi; qu'en pouvaient-ils bien dire? Mais soyez sr que l'avocat du
diable n'a parl que par manire d'acquit; il savait sa cause perdue
d'avance.

--Heureusement pour moi, car, s'il l'avait gagne, il ne me restait plus
qu' me brler la cervelle.

--Ah! monsieur Saintis, vous n'avez pas le droit de vous tuer.

--Et vous, mademoiselle, vous n'avez point qualit pour prcher contre
le suicide.

--Eh! bon Dieu, une crature aussi insignifiante que moi peut
disparatre de ce monde sans qu'il s'en aperoive; votre mort le
mettrait en deuil.

--Ce qui est encore plus certain, c'est qu'elle causerait une grande
satisfaction  tel musicien de ma connaissance.

--Le lion, s'cria-t-elle, est-il tenu de procurer des joies aux roquets
qui jappent aprs lui?

Il trouva qu'elle avait prononc sa phrase avec une intonation fort
juste et un accent de ferme conviction; il lui en sut gr.

Ne mourons ni l'un ni l'autre, dit-il; j'ai un opra  finir, et, aprs
avoir maudit la vie, vous avez dcouvert qu'elle a du bon.... Tenez, je
me sens en verve, je veux vous raconter votre histoire.

Ce disant, il s'tait assis au piano. Il prluda par des accords sourds,
pnibles, dissonants, qu'il ne cherchait ni  prparer ni  sauver, et
qui veillaient dans l'esprit des images confuses et incohrentes; on
et dit les bgaiements d'une langue noue, les oracles obscurs d'un
coeur d'enfant, qui travaille  dbrouiller son chaos. Aux accords
plaqus succdrent de rapides arpges; la mlodie se dessina, et le
mouvement s'acclrait sans cesse. Un orage s'amassait; aprs avoir
couv quelque temps, il clata. Le piano, affol et comme pris de
frnsie, grondait, tonnait, rugissait; son infernal tumulte racontait
des batailles, des rbellions, les fureurs d'une jeune me insurge
contre la vie et les hommes, des crises de dsesprance alternant avec
des transports de haine. Peu  peu la tempte s'apaisa, s'assoupit; les
nues s'entr'ouvrirent, on revit le bleu du ciel; une lumire sereine
s'panchait sur un paysage aussi doux que le sourire de Mme Sauvigny, et
on entendit une voix lgre qui murmurait en coulant ses notes un hymne
d'une suavit sraphique.

Ds que ce merveilleux improvisateur eut fini de faire chanter son
ange, Jacquine lui dit d'une voix vibrante:

Ah! monsieur Saintis, quel magicien vous tes!

Il tait blas sur les compliments, on l'en avait gorg; pourtant
celui-ci le toucha. Il tombait d'une bouche avare de son miel, et il
ressemblait  un cri du coeur.

Ma petite improvisation vous a plu? lui demanda-t-il en quittant son
tabouret. Vous y avez reconnu votre histoire?

-- cela prs que le finale tait trop anglique; il racontait de
souveraines flicits que je ne connatrai jamais. Non, je ne puis tre
parfaitement heureuse qu'en musique, et c'est en musique que je voudrais
vivre.

--Il manque donc quelque chose  votre bonheur?

Et comme elle ne rpondait pas, la regardant en coulisse:

On n'a pas de secrets pour ses amis; dites-moi le vtre.

Elle se leva tout d'une pice et s'cria avec vhmence:

Je ne vous le dirai jamais.... Je suis fire, monsieur Saintis.

Au mme instant, la porte s'ouvrit, et Mme Sauvigny entra. Elle avait
cru entendre les clats d'une voix en colre et le bruit d'une querelle.

Eh! quoi, leur dit-elle,  peine ai-je tourn les talons, on se
dispute. Je vous croyais entirement rapatris.

--Ah! Charlotte, repartit M. Saintis, il est bon de se quereller de
temps  autre, c'est un exercice trs hyginique, et je suis bien aise
de trouver dans cette maison une jeune personne qui aime la bataille et
contre qui je puis m'escrimer un peu; car le moyen d'avoir une
altercation, que dis-je? une bisbille avec vous! Il n'y faut pas songer.
Vous ressemblez  cet ermite pacifique,  qui un autre anachorte, son
voisin, d'humeur plus chaude, dit un jour:

--Les heures sont longues. Voulez-vous que par passe-temps nous ayons
ensemble une petite contestation? Rien n'est plus propre  fouetter le
sang.

--Mais, mon frre, comment nous y prendrons-nous?

--C'est bien simple. Voici une brique qui s'est dtache de votre mur;
vous me direz qu'elle est  vous, je vous soutiendrai qu'elle est  moi,
peu  peu la conversation s'chauffera, et nous nous divertirons.

Ils ne se divertirent pas longtemps. Quand l'ermite querelleur eut
rpt trois fois que la brique tait indubitablement  lui:

--Oh! bien, mon frre, dit l'autre, si vous en tes si sr, prenez-la.

--Vous ne me connaissez pas encore, rpliqua Mme Sauvigny, en passant
son bras autour de la taille de Mlle Vanesse. J'ai plus que personne le
sentiment de la proprit, et quand je suis sre qu'une brique est 
moi, je ne permets pas qu'on y touche.... Mais quel tait le sujet de
votre dispute, Jacquine, et pourquoi avez-vous dit: Je suis fire?

Il s'empressa de rpondre pour elle.

Mlle Vanesse, dit-il, me reprochait de l'avoir terriblement rabroue
avant-hier, dans le kiosque; elle se plaignait surtout qu'en la couvrant
de confusion, je l'avais expose aux quolibets de Mlle Germaine et de
Mlle Catherine. Elle prtend que Germaine a ri: j'affirme que Germaine
n'a pas ri, que personne ne se permet de rire en ma prsence. Je suis,
j'en conviens, un professeur revche et peu galant; je ne fais aucune
diffrence entre les princesses et les villageoises; je dfends aux unes
comme aux autres d'estropier ma musique, de partir trop tt, de presser
ou de ralentir la mesure, de confondre un _allegretto poco mosso_ avec
un _allegretto agitato_, et j'exige qu'elles prononcent toutes
distinctement, qu'elles s'appliquent  bien dire autant qu' bien
chanter. J'ai dit et ne me ddirai pas.

Jacquine s'inclina devant lui avec une humilit mlancolique.

Seigneur, soupira-t-elle, que votre volont soit faite sur la terre
comme dans le ciel!

Et, se sentant de trop, elle sortit discrtement du salon. Une heure
aprs, M. Saintis, qui se disposait  partir, voulut mettre ses gants.
Il se souvint qu'avant de s'asseoir au piano, il les avait dposs sur
le casier  musique. Il n'en retrouva qu'un, l'autre avait disparu; il
le chercha vainement et s'en alla, une main nue, l'autre gante. Une
demi-heure suffit  sa jument blanche pour le ramener au petit trot dans
son ermitage. Il causait souvent avec elle, chemin faisant. Pendant les
vingt-cinq premires minutes, il ne lui parla que de Mme Sauvigny;
pendant les cinq dernires, il lui toucha un mot de Mlle Vanesse:

La pauvre enfant, lui dit-il, avait jur d'enfermer son secret au plus
profond de son me, elle l'a laiss chapper: Monsieur Saintis,
s'est-elle crie, je suis fire! C'est un aveu, ce me semble. Qu'en
penses-tu, ma belle?... Vraiment cette singulire crature n'a pas de
chance. On la croyait et elle se croyait elle-mme aussi insensible aux
motions tendres qu'un caillou de rivire; elle s'est aperue subitement
qu'elle avait un coeur, et le premier usage qu'elle en fait est d'aimer
quelqu'un qui ne peut l'aimer. Il ne tiendrait qu' moi de la mener
loin. Oui, si je voulais.... Mais voil le chiendent, je ne veux pas.




XV


Ds le jour o il s'tait avis que parmi toutes les femmes qu'il avait
rencontres dans ce monde, il en tait une qu'il aimait assez pour
vouloir l'pouser, M. Saintis lui avait promis, sur son honneur et sa
conscience, de prendre le bnfice avec les charges, et il n'avait pas
attendu d'tre entr en possession pour se sentir li par sa promesse,
qu'il lui cotait peu de tenir.  la vrit, il avait eu en Sude une
heure d'oubli, de folie; ce petit manquement ne tirait pas 
consquence: c'tait un lger tribut qu'il payait  son pass, une dme
que le vieil homme, avant de disparatre, avait prlev sur l'homme
nouveau.

Cependant il ne considrait pas le mariage comme un tat de pnitence et
de mortification. Dans quelque rgularit qu'on se propose de vivre, il
n'est pas dfendu d'gayer un peu la rgle, et il rangeait le flirt au
nombre des plaisirs innocents et gais que les mticuleux eux-mmes
peuvent se permettre. Les femmes qui s'taient donnes  lui corps et
me lui avaient laiss de moins agrables souvenirs que celles qui, soit
vertu, soit prudence, ne lui avaient donn que leur coeur, et dont il
avait respect les scrupules en se disant: Si je voulais..., mais je
ne veux pas. Si douces que soient les ralits, elles n'ont jamais le
charme moelleux et indfini d'un rve. Il arriva que de jour en jour
Mlle Vanesse, sa modestie et sa fiert silencieuse lui parurent plus
intressantes, que de jour en jour il gota plus de plaisir  la
tourmenter et  la plaindre. Ce jeu lui plaisait et c'tait tout; il ne
se dfiait pas de ses entranements, il tait sr de sa volont, sr de
lui-mme, et il avait rsolu de quitter la partie ds qu'il la jugerait
prilleuse. Joignez  cela que Mme Sauvigny lui avait donn trop
d'espoir, qu'il ne doutait plus de son bonheur, qu'il se flattait de
tenir dj le bien dsir, et que, pour tre sage, il avait besoin
d'tre inquiet.

Cinq, six semaines s'coulrent, et il dcouvrit qu'il pouvait tirer
quelque profit du jeu innocent qui l'amusait. M. Saintis n'oubliait
jamais son intrt, il mlait un peu de calcul  ses sentiments les plus
vifs et les plus sincres. Il aimait passionnment Mme Sauvigny; mais il
n'et jamais song  l'pouser s'il n'avait acquis la certitude que
cette nerveuse tranquille tait, de toutes les femmes, celle qui pouvait
exercer la plus heureuse influence sur son talent et sur sa destine
d'artiste, qu'elle lui serait d'une grande utilit, qu'elle lui rendrait
de grands services. Il en avait dj fait l'exprience. Pendant les mois
de recueillement qu'il avait passs prs d'elle et sous sa douce
discipline, la voyant sans cesse, pntrant chaque jour davantage dans
son intimit, s'imprgnant de ses penses, de sa vie et du parfum que
rpandait autour d'elle cette me exquise, il avait travaill avec
ardeur, avec joie, et il lui semblait que le musicien qui venait de
composer trois actes d'un nouvel opra tait bien suprieur au Saintis
qui prfrait le plaisir au bonheur. Il y avait dans ses trois actes
des ingalits, des trous; ce qui devait lui manquer toujours, c'tait
la longueur du souffle et le vol soutenu. Mais il avait russi enfin 
tre vraiment lui-mme,  s'affranchir de la servitude des
rminiscences, et du mme coup, plus de grces d'emprunt, ni
d'affterie, ni de recherche. Son imagination rafrachie et
bouillonnante s'tait rpandue sans effort; les motifs heureux
abondaient, les duos d'amour taient aussi distingus, aussi dlicats
qu'loquents et passionns, et tout semblait couler de source, tout
semblait dire que le musicien avait ml  son oeuvre la femme qu'il
aimait, et que, selon le mot du pote, cette femme tait une nature.

 son retour de Sude, il s'tait flatt d'crire de verve son dernier
acte, qu'il avait bauch dans sa tte. Il avait eu de la peine  se
remettre au travail,  se ressaisir. Il avait rapport d'un voyage o on
l'avait tant ft une surexcitation fbrile, une attention dissipe, un
cerveau chauff, et il tait trop judicieux pour ne pas sentir que
cette effervescence factice n'avait rien de commun avec la fermentation
du gnie. Il s'tait vertu et rebut. Persuad que ce dernier acte ne
viendrait jamais  bien tel qu'il l'avait conu, il prit un grand parti:
il rsolut de le refondre, de changer son dnouement, et, tant son
propre librettiste, il n'eut besoin de se concerter l-dessus qu'avec
Valery Saintis, dont il faisait tout ce qu'il voulait.

La premire fois qu'il avait expos  Mme Sauvigny le sujet de son
opra, il lui avait dit: C'est une histoire vieille comme le monde et
toujours nouvelle. Reprsentez-vous un jeune chevalier lithuanien, bon
garon, brave coeur, mais d'une imagination inquite et trop sujet  ses
fantaisies. Son toile lui a fait rencontrer une femme aussi charmante,
aussi femme que Mme Sauvigny et d'aussi bon conseil,  qui il engage sa
foi, et il ne tient qu' lui d'tre parfaitement heureux. Cet imprudent
a la funeste ide d'aller se promener au bord d'un marais habit par une
nymphe des lacs, par une roussalka, qu'il ne voit pas, mais qu'il
entend: cache dans ses roseaux, elle cherche  l'amorcer,  le prendre
en lui chantant ses plus beaux airs. Il a la force de rsister  ses
appels magiques, en quoi il se montre fort avis, car le seul service
qu'une roussalka puisse rendre  l'homme qu'elle aime est de le croquer.
Cependant cette voix sortie du fond de l'eau l'a profondment troubl;
il adore Mme Sauvigny, il rve  la roussalka. Furieuse d'avoir laiss
chapper sa proie, la coquine aquatique sort de sa grenouillre et revt
une forme humaine pour lui tendre d'abominables piges, dont il ne se
tire que par l'assistance de sa Charlotte.

--J'espre, avait dit Mme Sauvigny, que tout finira bien, que Charlotte
aura le dernier mot.

--N'en doutez pas, avait-il rpondu; quand on vous a pour voisine, la
vie, les opras, toutes les histoires finissent bien.

Il venait pourtant de dcider que celle de son chevalier lithuanien
finirait mal, que son dnouement tait fade, plat, insipide et terne,
qu'il devait en trouver un autre qui et plus de couleur et plus de
montant, que la victoire d'une roussalka lui offrirait une admirable
matire  mettre en vers et en musique. Il tait ainsi fait qu'il
n'avait tous ses moyens en composant, qu' la condition de penser 
quelqu'un, d'voquer une image, une ombre qui lui parlait et
l'inspirait. Du moment que c'tait la roussalka qui avait le dernier
mot, Mme Sauvigny ne pouvait plus l'assister dans son travail; elle
ressemblait si peu  une coquine aquatique! Heureusement, il avait sous
la main une vierge noire, qui faisait mieux son affaire. On la comparait
jadis  une Diane chasseresse; elle avait chang, son coeur s'tait
attendri, et il lui trouvait depuis peu la figure d'une ondine
amoureuse.

Il avait lu dans un vieux bouquin, plein de renseignements prcieux sur
les roussalkas, les nixes et les ondines, les lignes que voici: Il y a
dans leur existence un charme indfinissable; horrible ou doux, le
mystre est leur marque distinctive, et c'est peut-tre pour cela que,
vivant prs d'elles, les poissons sont muets et se gardent de trahir les
secrets du silencieux royaume des ondes. Les filles de l'eau dansent
souvent prs des tangs et des rivires; quand elles se mlent aux
plaisirs et aux assembles des hommes, on les reconnat  l'ourlet de
leur robe, qui est toujours mouill, et  la froideur glaciale de leurs
mains. Elles sont condamnes  n'avoir point de coeur; quelquefois elles
appellent de cet arrt et deviennent amoureuses; c'est une souffrance
pour elles et un malheur pour nous. Lorsque le seigneur Peter de
Stauffenberg s'assit  son banquet de noces, ayant regard par hasard en
l'air, il aperut un petit pied blanc, qui sortait par une ouverture du
plafond. Il reconnut le pied d'une ondine, avec laquelle il avait eu la
plus tendre liaison, et il comprit  ce signe qu'aprs son manque de
foi, c'en tait fait de sa vie. M. Saintis n'avait jamais vu le petit
pied blanc de Mlle Vanesse, mais il tenait pour certain qu'elle avait
dsormais les yeux d'une ondine, qui, violentant sa nature, venait de
faire pour la premire fois connaissance avec l'amour. Il en rsulta
qu'il ne pensait plus  son ondine sans penser  Mlle Vanesse, et
souvent les deux images n'en faisaient qu'une, le fantme et la ralit
se confondaient dans son esprit. Il lui parut ds lors qu'il ne perdait
pas son temps en s'occupant d'elle, en s'amusant  la tourmenter,
qu'elle lui fournissait des ides, des airs, des thmes, et il la
prenait en got parce que, sans le vouloir et  son insu, elle
collaborait  la _Roussalka_. N'tait-il pas juste que, travaillant avec
lui et pour lui, elle et une petite part dans les bnfices et dans
l'immense affection qu'il portait  son oeuvre? Il avait crit  Mme
Vanesse, deux ans auparavant, qu'il aimait galement toutes les
varits de la dlicieuse espce. La vrit exacte est que, selon les
cas et  tour de rle, il prfrait l'une  l'autre, que les femmes qui
l'occupaient le plus taient celles qui pouvaient l'aider  entrer en
verve et  finir ses opras.

Le 2 aot, la veille du grand jour o pour fter le dixime anniversaire
de la fondation de l'Asile des vieillards, il devait produire en public
ses lves, il y eut dans le kiosque une rptition gnrale de la
cantate. Cette fois il ne s'emporta point, ne fit de misres  personne;
tout au contraire, il eut pour ces demoiselles de grands mnagements; il
s'appliqua  les encourager, il les engagea  prendre confiance en
elles-mmes, les assura qu'elles feraient honneur  leur matre si elles
ne se laissaient ni intimider ni troubler. Elles s'en allaient, et
Jacquine se disposait  partir avec elles, mais il la retint pour lui
faire rpter une fois encore deux passages de son solo, qu'elle avait
manqus, prtendait-il. Quand elle les eut chants de faon  le
satisfaire, et qu'elle se fut pntre de ses dernires recommandations,
il lui avana un fauteuil, l'obligea de s'y asseoir et lui dit:

Ce n'est plus  mon colire que je parle, mais  mon amie, qui est
peut-tre mon ennemie, car je ne suis pas encore fix sur ce point.
Mademoiselle Jacquine Vanesse, vous tes bien lente  tenir vos
engagements.

Elle l'interrogeait des yeux.

Vous m'aviez promis, il y a beau jour, continua-t-il, de m'exposer les
raisons que vous aviez eues pour dissuader Mme Sauvigny d'pouser votre
serviteur. J'attends encore vos explications.

--Elles sont bien difficiles  donner, dit-elle, excusez-moi.

Elle avait quitt son fauteuil et gagnait la porte; il la ramena, la
contraignit  se rasseoir.

Vous ne sortirez d'ici, mademoiselle, qu'aprs avoir acquitt votre
dette.

Jacquine leva les yeux au plafond, comme pour prendre le ciel  tmoin
de la violence qu'on lui faisait; puis, se dcidant  parler:

Elle vous aime et vous l'aimez; que vos dsirs s'accomplissent! Mais je
pensais et je persiste  penser que vous ne vivrez en paix l'un avec
l'autre qu' la condition de vous faire de grands sacrifices, et je
pense aussi que c'est elle qui les fera tous.

Il se rcria:

Eh! vraiment, pour qui me prenez-vous? Sachez-le bien, je ne suis pas
un de ces affreux gostes, un de ces tyrans sans foi ni loi, qui
demandent  la femme qu'ils aiment de se sacrifier  leur impertinent
bonheur.

Elle savait par coeur la lettre que lui avait montre sa mre; il ne se
souvenait plus de l'avoir crite, il en avait tant crit! Elle la lui
rcita sous une autre forme; elle changea les termes, elle conserva le
sens; ce n'tait pas tout  fait la mme chanson, l'air tait le mme.

Je crois, reprit-elle,  l'excellence de vos intentions. Mais vous tes
un artiste, et tout artiste assez imprudent pour se marier devrait
pouser une femme infiniment tolrante. Mme Sauvigny est fort tolrante
en matire d'opinions, elle ne l'est point dans les choses de la vie et
du coeur. Elle n'admet pas les partages; elle exige et elle a le droit
d'exiger qu'on lui appartienne tout entier. Elle nous l'avouait l'autre
jour, elle a le sentiment trs vif de la proprit; elle ne dira jamais
comme certain ermite: Si vous jugez que ma brique est  vous,
prenez-la.

--Ne la plaignez pas, mademoiselle, et soyez sans inquitude: personne
ne lui volera sa brique. Apprenez  me connatre, je ne lui ferai aucune
infidlit, et jamais elle ne trouvera rien  reprendre ni dans mes
actions ni dans mes penses.

Elle le contempla un instant d'un air de profonde admiration, mle
d'tonnement, jusqu' ce qu'un nuage se rpandt sur son front.

Oh! c'est autre chose, dit-elle d'une voix sombre, et voil une
rsolution qui vous honore. Mais si vous vous donnez sans partage et
sans rserve, c'est vous qui vous sacrifierez  son bonheur. L'homme
sera sans reproche; que deviendra l'artiste? Ne craignez-vous pas que
votre vertu cote cher  votre gnie? Et avais-je tort ou raison de
m'opposer  ce mariage?

--Vous pensez donc que la vertu est la mort du talent, et qu'il faut
pcher beaucoup pour que la grce abonde? dit-il en riant et faisant
danser dans sa main sa chane de montre et ses breloques. Vous passez
pour une jeune personne d'humeur rigide et svre, pour une farouche
ennemie des moeurs du sicle et des gens qui s'amusent; je vois qu'il en
faut rabattre, que c'est une rputation usurpe. Tudieu! vous avez
d'tranges principes. Mademoiselle Vanesse, vous tes fort immorale.

--Je parlais srieusement d'un sujet grave, rpondit-elle; vous vous
moquez de moi,  votre aise! je ne dirai plus rien.

--Me moquer de vous! Dieu m'en garde! Vous aimez  vous faire l'avocat
du diable, et j'ai toujours pris le diable au srieux; c'est un bon
compagnon, qui fut jadis de mes amis et qui me disait quelquefois ses
secrets; mais sans compliment, il ne m'a jamais parl par une aussi
jolie bouche que la vtre. Continuez, mademoiselle, je suis grave comme
un ne qu'on trille. Allez, mais allez donc; expliquez-moi pourquoi
votre svrit naturelle ou acquise se montre si indulgente aux artistes
et leur prche une morale si relche.

--Je les ai toujours regards comme des tres  part; ils jouissent de
privilges refuss au commun des mortels.

--Et vous les dispensez de tous les devoirs d'un honnte bourgeois et
d'un bon chrtien, de toutes les obligations d'honneur ou de droit
civil?

--Ah! permettez, l'artiste contracte, lui aussi, des engagements
auxquels il ne saurait manquer sans forfaire  l'honneur. Il est dans
l'obligation d'avoir du talent, beaucoup de talent et mme, s'il se
peut, du gnie, et de se souvenir sans cesse qu'il a t mis au monde
pour nous procurer des jouissances exquises, des plaisirs sans prix.
Qu'il ait toutes les vertus de sa profession, qu'il fasse bien son
mtier, sa conscience et la ntre le tiendront quitte du reste. Quand
l'arbre fruitier a pomp laborieusement les sucs de la terre, quand il a
bu les roses et la lumire du ciel, quand il a pris  son service la
pluie, le vent et le soleil et les a contraints de travailler pour lui,
quand ses bourgeons sont bien sortis, qu'il est riche en sve et que, le
moment venu, il offre  notre faim et  notre soif des fruits aussi
savoureux qu'abondants, n'a-t-il pas rempli tous les devoirs de son
tat? Exigerez-vous en outre qu'il soit un honnte bourgeois et un bon
chrtien?

Elle lui disait ce qu'il s'tait souvent dit  lui-mme; mais, rptes
par cet cho, les vrits, les vieilles sagesses dont il s'tait nourri
lui semblaient nouvelles, et jamais elles n'avaient eu pour lui tant
d'attrait, tant de sduction: la jeune vangliste qui les prchait avec
une ferveur de nophyte leur prtait le charme de sa personne, l'clat
de son teint, la douceur de ses cheveux blonds.

Que le soleil et la rose, que les puissances du ciel et de la terre
rpandent leurs bndictions sur ces arbres fruitiers qu'on appelle des
artistes! s'cria-t-il. La seule fumure qui les fasse prosprer, c'est
l'amour d'une femme.

--Hlas! murmura-t-elle, c'est bien peu de chose qu'une femme toute
seule; les artistes comme les potes trouvent qu'il en faut beaucoup
pour en faire une.

Puis, s'chauffant par degrs:

Si j'tais un grand musicien, un Saintis, je croirais que le monde n'a
t cr que pour fournir  mon gnie des sujets et des inspirations,
que mon seul devoir est de produire des chefs-d'oeuvre, et je voudrais
que tout ce qui m'entoure s'employt  me faciliter mes enfantements.
Je me tiendrais pour un dieu....

--Disons plutt un demi-dieu, mademoiselle, pour ne chagriner personne.

--Dieu ou demi-dieu, toutes mes fantaisies me seraient sacres, je ne
connatrais d'autre rgle que le drglement de mon coeur, je ne
m'occuperais que de contenter mes insatiables dsirs, le bien d'autrui
serait mon patrimoine et ma possession, toutes les fleurs du grand
jardin me seraient bonnes pour composer mon miel, toutes les femmes me
devraient obissance, aucune n'aurait le droit de me refuser ses
sourires et ses caresses. Est-il permis de rsister aux volonts de son
matre, quand il porte sur le front la marque immortelle de l'esprit
divin?

--Voil parler, et c'est plaisir de vous entendre, dit-il. Si votre
doctrine, qui sent le fagot, devenait en tout pays la religion
dominante, ce triste monde serait pour les musiciens une terre de
promission, ils plieraient sous le poids des flicits. Mais n'avez-vous
pas piti de ces pauvres femmes?  quelle dure servitude vous les
condamnez!

--Heureuse la femme qu'un homme de gnie a daign choisir pour sa
confidente, son amie, sa servante et sa prtresse! s'cria-t-elle avec
exaltation. Se sentir vivre en lui, avoir une part dans toutes ses
penses, dans tous ses rves, tre pour ce grand chercheur une source
d'heureuses inspirations, collaborer  ses chefs-d'oeuvre, ne ft-ce que
par la souffrance, pouvoir se dire: Les plus beaux airs qu'il ait
trouvs et que le monde ne se lassera pas de redire, c'est mon coeur qui
les lui chanta le premier,... est-il un sort plus enviable? est-il une
destine plus glorieuse?

Tout  coup elle parut revenir  elle-mme; prise de honte, elle baissa
la tte, couvrit son visage de ses mains.

Je suis hors de sens, dit-elle; je bavarde, je draisonne;
pardonnez-moi.

Le dieu s'approcha de sa prtresse, et lui frappant un petit coup sur
l'paule:

Je vous pardonne, rpondit-il. Mademoiselle Vanesse, vos draisons me
plaisent.

Elle s'tait leve, elle mettait son chapeau; il l'y aida et lui fit son
compliment sur ce chapeau coquet, dont il tudiait de trs prs la passe
et les brides.

Je le trouve  mon got; mais j'admire bien plus encore le chignon que
voici. Le coiffeur qui inventa cette torsade est  sa faon un grand
musicien. Vous a-t-il dit qu'en sa qualit d'artiste, vous lui deviez
obissance, qu'il avait droit  vos sourires?

--Ah! de grce! fit-elle.

Il la blessait au coeur. Eh! quoi, elle avait rpandu son me devant lui,
et il profanait par de fades plaisanteries ces panchements sacrs! Elle
avait hte de s'en aller. Elle fouilla prcipitamment dans la poche de
sa robe pour y chercher ses gants. Chose bizarre, il y en avait trois,
et le troisime, en peau de chamois, tait beaucoup plus grand que les
deux autres. Dans son trouble, elle le laissa tomber  terre. Il s'en
saisit, le considra, l'examina.

Je gagerais bien qu'il est  moi, dit-il. Eh! oui, vraiment, je le
reconnais. Je l'avais dpos il y a quelques jours sur un casier 
musique, je ne l'y ai pas retrouv.

Rouge de confusion, elle dtournait la tte, baissait les yeux. Elle les
leva enfin sur l'homme qu'elle avait vol et lui dit:

Je vous en conjure, monsieur Saintis, rendez-le-moi.

Il se mit  rire, mais il ne riait que du bout des lvres. Jamais les
yeux de cette ondine amoureuse n'avaient t si tendres; ils
suppliaient, ils mendiaient; n'tait-ce pas un plaisir de leur faire
l'aumne? Sa tte se prit, sa chair s'mut.

Je vous rends votre relique, puisque vous daignez y attacher quelque
prix. Mais on ne s'en va pas sans payer le droit de sortie.

Qu'entendait-il par l? Elle n'eut pas le temps de s'en informer. Un
souffle chaud passa sur son visage, et elle sentit courir sur sa bouche
le baiser frmissant d'un dieu.... Elle n'avait pas prvu cet effroyable
accident. Elle en fut comme bouleverse; ses traits s'taient
dcomposs, et le regard qu'elle jeta  l'audacieux le fit tressaillir:
il avait cru voir le zigzag d'un clair. Ce fut l'affaire d'une seconde;
elle dit  son coeur: Tais-toi! et sur un ton de reproche trs doux:

Qu'avez-vous fait, monsieur? murmura-t-elle. On a raison de dire que
vous tes un homme trs dangereux.

 ces mots, elle partit en courant.

Pauvre petite! pensa-t-il. Ce baiser l'a fort trouble; c'tait le
premier qu'elle recevait, et cela fait vnement dans la vie incolore et
froide d'une fille des eaux. Je lui devais bien cette consolation.
Relique pour relique, ce souvenir lui sera plus cher et plus prcieux
qu'un vieux gant trou.

Il partit  son tour pour aller dner au Chalet, et il disait en tirant
aprs lui la porte du kiosque: Le fait est que la pauvre enfant s'est
offerte, et qu'il ne tiendrait qu' moi....

Mais il rpta une fois de plus: Oui, si je voulais.... Le malheur est
que je ne veux pas.




XVI


Le temps favorisa la fte,  laquelle tout le village avait t convi.
Quoique le baromtre ne ft pas au beau, quoique le vent soufflt de
l'ouest, quoiqu'un ciel bas et brouill et  plusieurs reprises menac
d'un orage,  peine tomba-t-il quelques gouttes de pluie, et le soleil
reparut.

Quand Mme Sauvigny, se rendant aux prires de son conome et de ses
religieuses, avait consenti  clbrer le dixime anniversaire de la
fondation de son Asile de vieillards, elle s'tait rserv le droit de
rgler la crmonie  son ide, et son ide tait d'exclure de son
programme tous les discours et tous les toasts. Elle pensait que, pour
fter son hospice, c'tait assez d'une grand'messe, d'une cantate
compose par M. Saintis, d'un buffet richement garni et d'un bal
champtre, que les meilleures ftes sont celles o l'on s'amuse, et elle
entendait que, jeunes et vieux, tout le monde s'amust. Mais elle dut
compter avec l'amour-propre de son conome. Il se piquait de
littrature, et avait rdig  la sueur de son front un rapport trs
fleuri, dans lequel il racontait par le menu l'histoire de la fondation
et tressait des couronnes  la fondatrice. Elle l'et mortellement
bless en le condamnant  laisser son rapport dans ses cartons: elle
exigea seulement qu'il raccourct cette pice de prose potique, qu'il
supprimt certains passages qui la concernaient, certaines pithtes qui
offensaient sa modestie, qu'il amortt, qu'il teignt l'clat trop vif
de ses couleurs, de ses hyperboles et de ses mtaphores. Il se soumit,
non sans dplorer _in petto_ qu'une femme si distingue ft dpourvue de
tout sentiment littraire. Autre complication: l'abb Blands avait
tmoign le dsir de figurer dans la crmonie en rang d'honneur et de
prononcer quelques mots, et on pouvait prvoir qu'il en prononcerait
beaucoup. De son ct, ayant appris que le cur parlerait, le maire, M.
Lixieux, qui ne manquait gure les occasions de discourir, avait
revendiqu les droits de l'loquence laque et demand  parler aussi.
Mme Sauvigny se rsigna  retoucher son programme.

Si elle craignait que les deux orateurs inscrits ne l'accablassent de
compliments, d'loges outrs, qui la feraient rougir, la cantate ne
l'inquitait pas: la musique sauve tout. D'ailleurs, avant de se mettre
 l'oeuvre, M. Saintis lui avait jur qu'il pargnerait sa modestie,
qu'elle ne serait pas en scne, qu'il ne sonnerait mot de ses vertus. Il
avait tenu sa promesse en crivant les paroles de ses morceaux
d'ensemble; il n'y tait pas question d'elle. Partages en demi-choeurs,
qui se runissaient pour chanter des _tutti_, ses villageoises
clbraient tour  tour, dans des airs d'un mouvement anim, les joies
ardentes de la jeunesse, ses esprances et ses rves, ou glorifiaient,
sur un mode plein et grave, les privilges du vieil ge, son bonheur
rassis, le charme des longs souvenirs, la tranquillit de l'olive mre
et ride, confite sur l'arbre, qui, avant de se dtacher de la branche,
savoure en paix la douceur de ses derniers soleils.

En revanche, le long solo, airs et rcitatif, qu'il avait crit pour
Mlle Vanesse, tait consacr tout entier  Mme Sauvigny, qui ne s'en
doutait point. Parmi les livres qu'il avait emports dans sa maison de
paysan figuraient en bonne place les posies d'Andr Chnier,  qui il
rendait un culte. Un soir, feuilletant une notice sur la vie et les
oeuvres de son pote favori, il tait tomb sur une page qui lui avait
prouv que, par un certain ct, la destine de l'auteur de _la Jeune
Captive_ n'tait pas sans analogie avec celle de Valery Saintis. Ce
passage l'avait assez frapp pour qu'il le copit dans un des carnets o
il consignait de loin en loin des extraits de ses lectures: Mme Laurent
Lecoulteux, la Fanny du pote, n'avait pas dans l'esprit les tincelles
de sa soeur. Elle tenait de sa mre le charme, la grce. Il reste d'elle
un portrait, un profit aux traits nobles et purs. Elle fit clore dans
l'me d'Andr un sentiment nouveau, la chaste mlancolie de l'amour. Son
charme se rpandait sur tout ce qui l'entourait. Bonne et compatissante,
elle apportait avec elle le sourire et la consolation. Ce fut sous le
chaste regard de Fanny qu'aprs une anne de fivreuse agitation, Andr
sentit renatre en lui sa muse et la plus belle et la plus pure. Le
charme de la femme adore passa dans les vers les plus doux qu'il ait
soupirs.

N'tait-ce pas l l'histoire de Valery Saintis? Il avait eu, lui aussi,
ses Lycoris, ses Glycre, ses Camille, sa folle Julie, au rire
tincelant,

    Au sein plus que l'albtre et solide et brillant.

Mais il avait rencontr sa Fanny, et il pouvait lui dire:

    ...L'heureux mortel qui prs de toi respire
    Sait,  te voir parler et rougir et sourire,
    De quels htes divins le ciel est habit.

Il avait pens avec raison ne pouvoir mieux faire que d'emprunter 
Chnier ses plus beaux vers en l'honneur de Fanny. Les seules stances
qui fussent de son cru taient celles que lui avait commandes Jacquine,
en lui disant: Je voudrais adresser  notre amie des paroles bien
tendres et appropries  ma situation. La musique de ses morceaux
d'ensemble tait d'une grande simplicit, sans autre parure qu'une grce
touchante et rustique. Il s'tait surpass dans le solo; on y sentait
partout la chaleur de l'inspiration et le charme de la femme adore;
l'esprit divin avait souffl.

La _Fanny_ de M. Valery Saintis savait que sa fte attirerait beaucoup
de monde, que le plus grand des deux rfectoires de son Asile ne serait
pas suffisant pour contenir, avec ses quatre-vingts vieillards, les
pres, les mres, les oncles, les grands-parents des jeunes choristes,
leurs cousins et leurs cousines au troisime et au quatrime degr, la
foule des amis et des curieux. Elle avait fait dresser dans la cour
d'entre une vaste tente, qui se trouva trop petite: ds midi, une heure
avant qu'on comment, il ne restait pas une place vide. Une socit
d'harmonie du voisinage, que Mme Sauvigny soutenait de ses libralits
et qui jouissait de quelque renom, lui avait offert ses services pour le
bal. Ces instruments  vent et  percussion, qui n'taient pas des
ingrats, ouvrirent la sance et se mirent en haleine en excutant un
_Andante religioso_. Ils avaient dgourdi l'air de la salle, et le
rapport de l'conome fut chaudement accueilli. On eut plus de peine 
couter jusqu'au bout les discours du maire et de l'abb Blands, et les
louanges qu'ils prodiguaient  celle que M. Lixieux appelait la grande,
la noble amie des vieillards et la Providence des pauvres. Elle tait
mal  son aise, elle cherchait  se drober  sa gloire en se cachant
derrire son ventail; on ne voyait passer que ses yeux, qui demandaient
grce et suppliaient les orateurs d'tre courts. L'un et l'autre
abrgrent leurs harangues et rengainrent la moiti de leurs
compliments. Ils sentaient eux-mmes qu'on les coutait mal, que ni la
faconde laque ni l'loquence sacre n'avaient de prise sur des esprits
distraits, que leur eau-forte ne mordait pas sur la planche. C'tait
pour la cantate qu'on tait surtout venu; elle tait impatiemment
attendue; on en parlait depuis longtemps dj, on devait en parler
longtemps encore dans les veilles.

Ds que l'abb Blands eut prononc sa dernire phrase et fut descendu
de l'estrade qui terminait la grande tente, les colires de M. Saintis
en gravirent les marches de bois, et, aprs quelques instants de
brouhaha, il se fit un religieux silence. Divises en deux groupes,
elles avaient fait face au public et offraient un joli coup d'oeil.
Malgr les recommandations de Mme Sauvigny, qui dsirait qu'on ft
simple et avait donn l'exemple, elles taient mises comme des
princesses; il y a des courants qu'on ne remonte pas, la plus pauvre
tait en robe de soie. Mais qu'elles s'appelassent Gertrude, Zo,
Germaine ou Dorothe, elles ne s'occupaient point en ce moment de leurs
rubans et de leurs dentelles; on les avait charges d'une affaire de
consquence, elle ne songeaient qu' en sortir avec honneur; le coeur
leur battait, il leur semblait que le plancher allait manquer sous leurs
pieds. Comme elles, leurs mres, qui pour la premire fois les
contemplaient avec respect et de bas en haut, taient palpitantes
d'motion.

Les spectateurs dsintresss eurent bientt fait de les regarder; ils
n'avaient plus d'yeux que pour une jeune fille  la taille lance,
svelte et souple, qui se tenait un peu en arrire, dans l'intervalle que
laissaient entre eux les deux groupes.  quoi pensait M. Saintis de la
comparer  une ondine amoureuse? Quoiqu'elle n'et pas chauss le
cothurne, quoiqu'elle et remplac la tunique retrousse par une robe de
taffetas magenta ray de noir, c'tait Diane, la vierge divine, qui
lance des flches et souvent aussi, sous le nom d'Hcate, prside aux
expiations et aux enchantements. Entoure de ses nymphes, elle promenait
sur elles un regard d'indiffrence; elle ne partageait point leurs
inquitudes, la terre ne lui manquait point sous les pieds. Elle avait
l'air grave, mais tranquille, le front ple, mais serein. Sa suite tait
nombreuse, elle semblait seule; si accompagnes qu'elles soient, les
desses font une solitude autour d'elles.

Le piano fut tenu par un virtuose complaisant, arriv de Paris  cet
effet et  la requte de M. Saintis, qui avait eu le temps de lui faire
sa leon. Le berger entendait cette fois s'occuper uniquement de
conduire son troupeau, le bton de mesure en main. Au pralable, il le
passa en revue; comme la veille, il adressait  chacune de ses brebis
une parole encourageante; il avait le ton bnin, caressant. Je ne sais
ce qu'il dit  Catherine: la pauvre fille crut voir le ciel s'ouvrir; ce
qu'elle prouva en cet instant suprme, elle s'en souviendra toute sa
vie. Quand il eut fini sa tourne et rconfort ses ouailles, camp
devant son pupitre, la tte haute, le sourcil frmissant, il donna enfin
le signal, et on attaqua le premier _tutti_. Des conscrits bien
commands se battent quelquefois comme de vieux soldats. Sous l'oeil et
le bton du grand matre qui les avait dresses, styles, faonnes, ces
filles de la glbe firent merveilles. Pas un manquement, pas un accroc;
toutes les nuances furent observes. On les admirait tant qu'on n'osait
les applaudir. Les mres s'panouissaient, se rengorgeaient, se
pavanaient; leur visage semblait dire: C'est pourtant nous qui les
avons faites!

Il y avait tout au bout de la salle un tranger. C'tait le directeur
d'une des principales scnes lyriques de l'Allemagne. Appel par des
affaires  Paris, il tait venu voir la fort. Aprs son djeuner, il
s'tait avis qu'il y avait un grand parc o tout le monde entrait; il y
tait entr, lui aussi, et en jouant des coudes, il s'tait introduit
dans la tente. Pendant une pause, il demanda  l'un de ses voisins d'o
sortaient ces jeunes filles qui chantaient avec tant de justesse,
d'expression et d'ensemble, et posaient si bien le son. Le voisin lui
rpondit que c'taient des villageoises. Il n'en revenait pas; il
dclara que, si tous les villages de France taient en mesure de se
donner  eux-mmes de tels concerts, il fallait que le Franais ft,
quoi qu'on en dt, le plus musical de tous les peuples. Le voisin lui
expliqua qu'il n'y avait des ctes de la Manche aux Pyrnes qu'un seul
village o l'on chantt si bien et comment la chose tait arrive, aprs
quoi ils se turent: Diane venait d'entrer en scne.

Jusqu'alors Mlle Vanesse n'avait t qu'une colire intelligente,
docile, applique, rcitant sa leon comme le matre voulait qu'on la
dt, s'abstenant d'y mettre du sien, ni rien qui ressemblt  une
interprtation personnelle. Ce jour-l, ce fut autre chose. En
s'avanant au bord de l'estrade, son regard avait rencontr celui de Mme
Sauvigny, et elle avait ressenti une commotion, une secousse lectrique.
Ds ce moment, elle ne vit plus dans cette vaste tente et dans le monde
entier que la femme rare ou plutt unique qui l'avait rchappe des
galres, qui l'avait rachete de captivit, qui l'avait arrache aux
boues d'un marais infect, retire du pays des menteurs et des impurs,
qui avait rafrachi son sang et donn de l'air  sa vie, qui lui avait
persuad que ce triste monde a du bon et qu'il est doux d'aimer. Elle
bnit l'occasion qui s'offrait  elle de lui dire publiquement tout ce
qu'elle lui devait, de lui jurer par-devant tmoins une tendre et
inviolable fidlit. Elle se livra, elle s'abandonna; elle fut
extraordinaire. Un sentiment intense fit vibrer sa voix, sans en altrer
la merveilleuse limpidit; le frisson de son me passa dans son chant.

Elle dtailla avec une douceur infinie cette stance de Chnier:

        Le ciel t'a vue en nos prairies
    Oublier tes loisirs, tes lentes rveries,
    Et tes dons, et tes soins chercher les malheureux,
    Tes dlicates moins  leurs lvres amres
        Prsenter des sucs salutaires,
    Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux.

Elle eut des clats de passion et remua tout l'auditoire, lorsque,
couvant des yeux Mme Sauvigny, qui trs ple ne jouait plus de
l'ventail, elle chanta d'une voix tour  tour sombre ou flte les
strophes dans lesquelles M. Saintis lui faisait raconter son histoire:

        Comme le corps, tu guris l'me.
    Les coeurs les plus glacs se fondent  ta flamme.
    Un ver rongeait ma vie, en dvorait la fleur;
    Je m'tais fait un dieu de mon chagrin sauvage.
        Tu parus, et ton doux visage
     mes yeux tonns rvla le bonheur.

        Rien ne rsiste  ta tendresse.
    On croyait voir en moi Diane chasseresse,
    Je prenais mon plaisir  vider mon carquois.
    Tu vainquis ma fiert, qui fut dure  rduire,
        Par la grce de ton sourire,
    Et tu vois  tes pieds l'habitante des bois.

Elle avait fini, et on l'coutait encore, au grand prjudice du dernier
_tutti_, qui tait pourtant un morceau  effet. Le directeur allemand
demanda  son voisin comment se nommait la jeune blonde  la robe rouge.

Si tonnantes que soient vos villageoises, lui dit-il, je veux mourir
si jamais celle-ci a trait les vaches.

Le voisin l'ayant renseign, il joua de nouveau des coudes  la manire
allemande, qui est la meilleure, russit  fendre la foule,  accoster
M. Saintis, qu'il tenait pour un compositeur de grand avenir. Aprs
l'avoir compliment chaleureusement sur sa cantate, sur ses prodigieuses
lves, aprs lui avoir dclar que le professeur qui les avait dresses
en si peu de temps avait fait un vrai tour de force, il ajouta:

Pour Mlle Vanesse, il est regrettable qu'elle ne se destine pas au
thtre. J'estime qu'elle a l'toffe d'une grande cantatrice.

--C'est aussi mon opinion, rpondit M. Saintis.

Il tait sincre. Ses choristes, dont il tait sr, avaient rempli son
attente, sans la surpasser. Ces machines dociles, qu'il avait montes de
ses mains, avaient rendu exactement tout ce qu'il savait qu'elles
pouvaient rendre. Mais Mlle Vanesse lui avait caus une profonde
surprise, et, pensant  sa _Roussalka_, il s'tait dit:

Intelligente et doue comme elle l'est, si elle avait de l'tude, plus
d'acquis et la pratique de la scne, je la chargerais volontiers de
crer le rle.

Il l'aborda au moment o, aprs l'avoir embrasse, Mme Sauvigny lui
murmurait  l'oreille:

Pour vous exprimer dignement ce que j'ai ressenti, il faudrait le
mettre en vers, et je n'en fais pas; je vous le dirai en vile prose
quand nous serons seules.

 son tour il flicita, en lui tendant les deux mains, l'hrone du
jour. En matire d'loges, il n'allongeait jamais les sauces; il se
contenta de dire:

Hier c'tait presque bien; aujourd'hui vous avez chant en artiste.

On ne put lire sur la physionomie de Jacquine lequel de ces compliments
l'avait touche davantage.

Deux buffets avaient t dresss sur la terrasse. L'un, surcharg de
chauds-froids de volailles, de filets  la gele, de pts, de tartes et
de paniers de bouteilles, tait destin  l'usage du grand public.
L'autre, beaucoup plus petit, dont Mme Sauvigny tenait  faire elle-mme
les honneurs, tait rserv aux vingt chanteuses de M. Saintis. Debout
derrire le comptoir, elle donnait la becque  ces oiseaux, leur
choisissait des morceaux dlicats, arrosait de son meilleur champagne
leurs gosiers qui tout  l'heure avaient si bien travaill. Pendant
qu'elle rgalait et abreuvait cette jeunesse, elle s'avisa qu' trente
pas de son comptoir, il y avait un banc au pied d'un orme, que
quelqu'un venait de s'y asseoir et fumait des cigarettes. Sans avoir vu
le visage de ce fumeur, qu'elle vitait de regarder, elle savait qui
c'tait, et elle savait aussi qu'il la regardait, et, chaque fois
qu'elle sentait ce regard se poser sur elle, un vague sourire errait sur
ses lvres et une lgre rougeur montait  ses joues, sans qu'elle
cesst un instant de s'occuper de Zo, de Catherine et de Gertrude. Elle
avait raison de croire qu'il la regardait; il ne la perdait de vue que
dans les courts moments o il allumait une cigarette. panouie par le
bonheur, jamais elle ne lui avait paru plus charmante; jamais il n'avait
t si fier du bien qui lui tait chu, ni si impatient de prendre
possession. Il se disait avec orgueil:

Trois semaines encore, et on saura qu'elle est  moi.

Tout  coup Mme Sauvigny se trouva seule. Les jeunesses qui
l'environnaient avaient entendu les premires mesures d'une polka, elles
venaient de s'envoler pour retourner dans la tente, qu'on avait
promptement dbarrasse, et o le bal allait s'ouvrir. M. Saintis quitta
son banc. Il avait fait la rflexion que, s'il est doux de regarder 
trente mtres de distance la femme qu'on aime, il est encore plus doux
de la serrer dans ses bras. Il entra au buffet et dit  Mme Sauvigny:

Nous avons t jadis d'intrpides valseurs, vous et moi. Tout  l'heure
je prierai la socit d'harmonie de jouer une valse de Strauss, et nous
valserons ensemble.

Elle se rcria, protesta. Qu'en diraient ses vieillards? qu'en
penseraient ses religieuses? Il voulait donc la dconsidrer  jamais!
C'en serait fait de son autorit, de son prestige. Et puis elle tait
vieille, elle n'avait plus ses jambes de vingt ans.

C'est ce que nous verrons, dit-il.

Et, moiti de gr, moiti de force, il l'emmena; dix minutes plus tard,
ils valsaient. Elle crut d'abord que ses jambes de trente-six ans
s'taient rouilles, qu'elle ne parviendrait pas  les draidir; mais
elle les sentit s'assouplir par degrs, et par degrs aussi, elle
reprenait got  un art depuis longtemps dlaiss; elle prouvait des
sensations qu'elle avait oublies et qui l'tonnaient; l'ivresse de la
valse la gagna: il lui sembla, comme jadis, qu'il est plus naturel de
danser que de marcher, que la vraie vie est un mouvement rgl et
rythmique, qu'il n'est pas d'occupation plus charmante ni plus
raisonnable que de tourner en mesure sur une terre qui tourne. M.
Saintis lui demanda deux fois si elle tait lasse; elle rpondit que
non, et elle ne s'arrta de tourner, le front pench, les paupires 
demi fermes, que quand la musique se tut. Alors elle redressa la tte,
rouvrit les yeux, revint  elle et dit:

Passe encore de btir, mais valser  cet ge! Quelle folie! Ne suis-je
pas prodigieusement ridicule?

--L'homme qui rira de vous, rpondit-il, est encore  trouver. Mais j'en
vois un qui fait une bien vilaine grimace.

Elle regarda autour d'elle. La plupart de ses bons vieux et de ses
bonnes vieilles taient l, faisant galerie. Pendant qu'elle dansait,
ils ne l'avaient pas quitte des yeux, et leur figure exprimait la
surprise, sans qu'on pt dire si la nouveaut de ce spectacle leur
agrait. Ils s'taient flatts de connatre leur patronne, de savoir
exactement qui elle tait, et tout  l'heure ils lui avaient dcouvert 
la fois une faiblesse humaine et un remarquable talent, qu'ils taient
loin de souponner. Ce qui venait de se passer compliquait, changeait
l'ide qu'ils se faisaient de la dame du Chalet. C'tait une dfinition
 revoir. Ils se sentaient drouts; ils cherchaient, et ils devaient
tous mourir sans avoir trouv.  quelques pas derrire eux, une femme en
cornette se tenait debout sur une chaise, o elle tait monte pour
mieux voir. Celle-l ne cherchait plus, elle avait trouv depuis
longtemps. Soeur Agns tait une de ces religieuses qui, dans la grande
arme de la charit, sont les grenadiers de la vieille garde. Une longue
et laborieuse pratique des oeuvres de misricorde avait produit en elle
un saint endurcissement du coeur; rien ne l'mouvait, rien ne la
scandalisait; tous les chemins lui taient indiffrents, parce qu'au
bout du compte ils peuvent tous mener  Dieu. Elle avait constat que
Mme Sauvigny valsait  merveille, et elle ne s'en tonnait point: la
dame du Chalet faisait beaucoup de choses et les faisait toutes bien. Du
haut de son perchoir, elle lui tmoigna son admiration par un lger
battement de ses vieilles mains rides et jaunies, dont les os s'taient
desschs en palpant des misres. Elle semblait lui dire: Hier, ce
n'tait pas mal; aujourd'hui, c'est encore mieux; vous tes complte.

Qui donc se permettait de faire une vilaine grimace? Ce ne pouvait tre
que cet homme corpulent et massif qu'on apercevait l-bas, prs de la
porte, se disposant  sortir, et qui, minent dans son art, n'avait
jamais eu celui de dissimuler ses chagrins. Ds le matin, cette fte, o
il ne jouait qu'un rle trs effac et dont M. Saintis, disait-il, tait
le coq, avait t odieuse au docteur Oserel, un vrai jour de deuil et de
mortification. L'clatant succs de la cantate que, par convenance, par
bon procd, il n'avait pu se dispenser d'entendre, l'avait exaspr.
Jusqu'alors il ne professait pour la musique qu'une indiffrence
mprisante; il l'avait prise en haine, il la tenait dsormais pour son
ennemie mortelle et pour un art corrupteur. Mais ce qu'il venait de
voir, l'vnement inou, dplorable, dont ses yeux avaient t les
tmoins attrists, l'avait mis hors de lui. M. Saintis, prenant Mme
Sauvigny par la taille, l'enlaant dans ses bras et tournant avec elle
sur une terre qui tourne! C'en tait trop, la mesure tait comble. Chose
trange, il les avait regards tourner; on a autant de peine 
s'arracher aux spectacles funestes qu' ceux qui plaisent. Ds lors tout
lui semblait possible, il prvoyait tous les malheurs; c'est ce que
disait sa grimace. Quand il eut savour son supplice, il leva trois fois
jusqu'au ciel ses puissantes paules, se fraya un chemin  travers une
foule de stupides badauds, incapables et indignes de comprendre ce qui
se passait dans son coeur, partit, dtala; on ne le revit plus.

Il faut que je retourne sur la terrasse, dit Mme Sauvigny  M. Saintis.
Ne ferez-vous pas danser Jacquine?

--Chre madame, rpliqua-t-il, il est des cas o, aprs avoir bu, un
galant homme brise son verre; quand on a dans avec Mme Sauvigny, on ne
danse plus.

Rsolu  ne pas la quitter, il sortit avec elle, la suivit quelque
temps; mais elle tait trs occupe, fort entoure; on la lui prit, et
faute de mieux, il revint sur ses pas, rentra dans la tente, o,  son
tour, il essuya une cruelle mortification. La grimace du docteur l'avait
dlect; il ne grimaait jamais, mais il avait parfois le visage
allong et morne, et lorsque quelque chose lui portait sur les nerfs,
cela se lisait dans ses yeux.

M. Andr Belfons, pour employer sa propre expression, n'en menait pas
large depuis quelque temps. On lui donnait peu d'encouragements; on
tait froide, inattentive, on tait capricieuse, et souvent on tait
hautaine, superbe, on le tenait  distance, on l'envoyait planter ses
choux. Il les plantait mlancoliquement. Durant plusieurs semaines, il
ne s'tait occup que de cultiver ses terres et le calcul diffrentiel;
il avait rsolu un grand nombre d'quations, preuve certaine que ses
affaires de coeur allaient mal. Cependant il ne se rebutait pas; les
vritables amoureux, les amoureux passionns ne se rebutent jamais, et
les mathmaticiens sont de grands entts, d'ternels recommenceurs:
quand leurs calculs semblent dmontrer la fausset de leur thorme, ils
les refont, et tout finit par s'arranger.

En venant assister  une fte de vieillards, M. Belfons ne s'tait pas
dout qu'elle rservait de vifs plaisirs  sa bouillante jeunesse. Et
d'abord il avait eu la joie d'entendre pour la premire fois chanter
Mlle Vanesse. Elle l'avait ravi en admiration; dans son enthousiasme, il
s'tait reproch de n'avoir pas senti jusque-l tout ce que valait sa
divinit. Belle, mystrieuse et fascinante, elle aurait pu se dispenser
d'avoir du talent; elle daignait en avoir, et quel talent! Elle avait
touch au sublime. Aprs la crmonie, il s'tait approch d'elle, mais
 peine osait-il l'aborder; il tremblait que ses flicitations ne
fussent mal reues, il avait l'air piteux d'un chien qui craint d'tre
fouett. Elle lui avait fait le plus gracieux accueil; elle avait pouss
l'amabilit jusqu' se plaindre que ses visites taient rares, qu'on ne
le voyait plus. Le coeur au large, il s'aventura un peu plus tard  lui
tmoigner son ardent dsir de danser avec elle une polka; sa demande lui
fut accorde sans hsitation. Ils polkaient encore quand M. Saintis
tait entr. Il les vit, l'instant d'aprs, se mettre  l'cart, puis se
retirer dans le fond de la salle, o ils s'assirent, et engager un long
entretien qui paraissait les intresser beaucoup. Il crut remarquer que
M. Belfons s'chauffait en parlant, que Jacquine prenait plaisir  lui
renvoyer la balle,  se moquer doucement de lui, qu'elle lui faisait des
agaceries, qu'elle ne lui plaignait pas ses sourires, qu'au surplus, ils
taient l'un et l'autre trop absorbs dans leur conversation pour
s'apercevoir que M. Saintis tait l, qu'il les regardait de travers,
qu'il n'tait pas content.

Il tait sr, parfaitement sr de ne point l'aimer; il aimait ailleurs.
 la vrit, elle lui avait caus, quelques heures auparavant, une
lgre motion des sens; c'tait un accident ngligeable; se
proccupe-t-on des suites que peut avoir une ruption fugitive de petite
vrole volante? Non, vraiment, il n'prouvait pour elle aucun sentiment
srieux,  cela prs que cette crature singulire irritait sa curiosit
et qu'il se glorifiait, s'applaudissait d'avoir conquis un coeur dur et
ferm, qui avait jusque-l mpris l'amour. Aussi entendait-il la
traiter en pays de conqute, assujetti au bon plaisir du vainqueur. Sa
superbe fatuit avait conclu avec Mlle Vanesse un contrat unilatral; il
ne lui avait rien promis, ne lui devait rien; elle lui devait une
entire et servile obissance. Elle tait engage; elle avait dans leur
entretien de la veille reconnu les droits souverains, imprescriptibles,
du gnie, elle s'tait rendue  discrtion. Elle tait dsormais son
bien, elle lui appartenait. Aux temps antiques, on voyait errer et
patre en libert dans l'enclos de certains temples des cavales voues
au service du dieu; malheur au passant qui et os porter sur elles une
main sacrilge! Aujourd'hui encore, dans les les de la Polynsie, il y
a des personnes et des choses sur qui pse une interdiction sacerdotale;
soumises  la loi du tabou, elles ne sont plus  l'usage du commun des
mortels. Mlle Vanesse tait une de ces cavales sacres dont un dieu
jaloux se rserve la possession; Mlle Vanesse tait tabou. Non seulement
il tait dfendu d'y toucher, d'avoir des vues sur elle, de la dsirer:
il n'tait pas permis de lui parler longuement et de prs, et M. Saintis
dcida que M. Belfons tait un insolent.

Il le vit tout  coup se lever, s'loigner rapidement, sortir de la
salle, et il voulut profiter de son absence pour reprendre possession.
Malheureusement le chemin qu'il devait suivre pour arriver jusqu'
Jacquine tait fort encombr, et il arriva trop tard: Mme Belfons  son
tour s'tait empare d'elle; aprs le fils, la mre, et, ce qui lui
parut grave, elle semblait se soucier autant d'agrer  la mre qu'au
fils, elle lui prodiguait ses grces. Il s'tait arrt  quinze pas de
cette prtresse infidle, qui, oublieuse de son dieu, coquetait avec des
imbciles. Il s'avana de quelques pas encore, dans l'espoir que,
reconnaissant enfin son matre et prise de honte, elle quitterait tout
pour venir  lui. Il ne russit pas  attirer son attention, elle
semblait ne pas le voir. Bientt M. Belfons revint; il apportait  Mlle
Vanesse une glace aux framboises. Pour la manger plus  l'aise, elle
remit son ventail  son cavalier servant, qui rougit de plaisir, et,
comme pour s'assurer que cet ventail prcieux jouait bien, tour  tour
il le fermait ou le rouvrait;  plusieurs reprises il le porta  la
hauteur de son visage, et, quoiqu'il ft loin d'tre myope, il
l'examinait de si prs que c'tait une question de savoir s'il ne
l'avait pas touch de ses lvres. Outr de dpit, M. Saintis tourna les
talons et s'en alla fumer des cigarettes et cuver son chagrin dans le
parc de l'Asile, dont il arpenta longtemps l'avenue la plus solitaire.
La jalousie est la fille de l'amour, mais quelquefois c'est elle qui le
fait natre,  quoi il faut ajouter que l'homme qui a besoin d'tre
inquiet pour aimer n'a jamais aim que lui-mme.

 huit heures, pendant que ses vieillards festinaient dans leurs
rfectoires, Mme Sauvigny avait quinze ou seize personnes  dner. Le
docteur Oserel boudait, il ne parut pas; il avait envoy s'excuser en
allguant des prtextes spcieux; les mdecins en trouvent facilement.
Il serait venu s'il avait pu prvoir que, pendant tout le repas, son
triomphant rival aurait l'air pensif et le front nuageux. M. Saintis en
voulait  Mme Sauvigny d'avoir plac M. Belfons  ct de Mlle Vanesse.
Ils semblaient fort occups l'un de l'autre, et elle paraissait charme
de les voir si bien ensemble. Avait-elle par hasard conu un dessein
secret dont il transpirait quelque chose sur son visage? Il s'tait
plaint un jour en riant qu'elle et la manie de marier tout le monde.
Cette fois il ne riait plus.

M. Lixieux et l'abb Blands, qui le matin avaient d, bien  regret,
courter leurs discours, n'attendaient que l'occasion de prendre leur
revanche; au dessert, ils portrent des toasts  M. Saintis. Le maire le
remercia, au nom de la commune, d'avoir allum le feu sacr des
beaux-arts dans un village longtemps inconnu, que Mme Sauvigny avait
illustr la premire en y fondant son asile, et plus tard en attirant
auprs d'elle un minent et clbre praticien. Grce  M. Saintis, ce
village jouirait dsormais de tous les genres de gloire. S'adressant 
l'instituteur et  la matresse d'cole, qui taient du dner, M.
Lixieux leur dclara qu'ils taient dornavant commis au soin
d'entretenir la flamme sainte, et il les compara  ces prtresses
augustes, qui encouraient des peines svres quand elles laissaient
s'teindre le feu de Vesta. On jugea gnralement que cet ancien avocat,
qui avait renonc au barreau pour des raisons de sant, se souvenait
trop du Palais, qu'il avait mis dans sa harangue trop de solennit, de
pompe et trop de Vestales.

Le discours de l'abb Blands eut plus de succs. Il aimait la musique,
il la savait, et il avait compris que les rsultats obtenus par M.
Saintis taient dus surtout  sa faon de prparer ses lves. Faisant
allusion  une parabole qu'il aimait  citer: Un semeur, dit-il, avait
rpandu une partie de son grain le long d'une route o les oiseaux la
mangrent, une autre dans des endroits rocailleux o le soleil la brla,
une autre encore parmi des pines qui l'touffrent. M. Saintis ne
ressemble point  ce semeur ngligent; avant de semer, il avait eu soin
de labourer et d'amender sa terre; tout son grain a lev, la beaut de
sa moisson nous a tous merveills. Sa conclusion fut que le respect
des humbles est la premire, la plus touchante des vertus, qu'un
musicien illustre, qui ne ddaigne pas d'enseigner l'A b c de son art 
de modestes villageoises, donne un grand et bel exemple et tmoigne que
son caractre est  la hauteur de son gnie.

Mme Sauvigny insinua  M. Saintis qu'il tait tenu de dire quelque
chose. Il ne put s'y refuser, et prenant sur sa mauvaise humeur, il
rpondt d'un ton de gat force qu'il tait fort sensible aux loges
qu'on faisait de sa vertu, mais qu'il ne les mritait pas, qu'il en
allait de lui comme de Mme Sauvigny, qui, de son propre aveu, tait une
parfaite goste et en travaillant au bonheur des autres, ne s'occupait
que du sien, qu'en ce qui le concernait, il se piquait d'avoir le don de
l'enseignement, qu'il avait t charm de prouver l'excellence de sa
mthode, qu'au surplus c'tait l'histoire de tout le monde, que maires,
ecclsiastiques, philanthropes ou musiciens, chacun prend plaisir 
montrer ce qu'il est capable de faire. Puis, se tournant vers Jacquine
et affectant de ne pas la regarder:

Toutefois, ajouta-t-il, il n'est pas de rgles sans exceptions, et j'en
conviens, je connais des jeunes filles qui sont aussi heureuses
d'enfouir leurs talents que d'autres d'en faire montre. Pour citer, moi
aussi, une parabole de l'vangile, je les comparerai  ce serviteur
inutile, qui creusa un trou en terre et y cacha l'argent que son matre
lui avait confi pour qu'il le fit valoir. C'est le cas de Mlle Vanesse,
qui en toutes choses est une nature exceptionnelle. C'est aujourd'hui
seulement qu'elle a daign nous rvler le don que le ciel lui a
dparti; aujourd'hui, pour la premire fois, elle a chant ma musique en
artiste, me causant ainsi une vive et profonde surprise. Mais,
croyez-moi, elle l'a fait sans plaisir, malgr elle,  son corps
dfendant, comme on s'acquitte d'un devoir dsagrable. Monsieur le
maire, si la commune veut tmoigner sa gratitude  l'un de nous, c'est 
Mlle Vanesse qu'elle doit riger une statue. Sa vertu mrite
rcompense.

Jacquine s'tait penche vers M. Belfons; elle lui chuchota quelques
mots  l'oreille, et aussitt il se leva et dit:

Mesdames et messieurs, Mlle Vanesse, qui se dclare incapable de parler
en public, me charge de plaider sa cause devant vous, moi son serviteur
indigne. Elle respecte trop son illustre matre pour oser le contredire
en face, et cependant elle ne peut laisser passer sans rclamation le
jugement qu'il vient de porter sur elle. Non, elle ne gote point un
malin plaisir, comme il l'en accuse,  enfouir ses talents. Si
jusqu'ici, pour employer le mot de ce matre aussi svre qu'illustre,
elle n'avait chant son solo que presque bien, si aujourd'hui, je vous
prends tous  tmoin, elle l'a chant excellemment, suprieurement et,
que ma cliente me pardonne d'offenser sa modestie, divinement, c'est que
pour la premire fois elle le chantait en prsence de Mme Sauvigny, qui
la regardait en souriant. Vous savez que ce sourire fait des miracles;
c'en est un de plus  ajouter  la lgende de notre sainte. Au surplus,
Mlle Vanesse me prie de reprsenter  M. Saintis qu'aprs l'avoir
accuse injustement, il la gratifie d'une qualit qu'elle ne possde
point, qu' son vif regret et quoi qu'il en dise, elle n'est et ne sera
jamais une artiste. Vous en penserez ce qu'il vous plaira, ce n'est pas
moi qui parle, c'est elle qui vous parle par ma bouche. Je m'arrte;
elle m'a recommand d'tre succinct dans mes explications, et ses
volonts sont pour moi des ordres.

Si Mlle Vanesse avait divinement chant, la plaidoirie de son avocat
dplut souverainement  M. Saintis. De quoi se mlait M. Belfons? De
quel droit s'ingrait-il dans cette affaire?  quel titre Mlle Vanesse
l'avait-elle choisi pour l'interprte de ses sentiments? Il fallait que
ce faquin ft bien avant dans ses bonnes grces pour qu'elle le charget
d'expliquer  son matre ce qu'elle avait  lui dire. Jusqu' la fin du
dner et pendant les deux heures qui suivirent, M. Saintis sentit que,
quelques efforts qu'il pt faire pour dissimuler sa mlancolie, il n'y
russissait qu' moiti, que la jalousie le mordait au coeur, que sa
gat affecte sonnait faux. Mme Sauvigny lui demanda s'il tait
souffrant; il se plaignit d'avoir la tte embarrasse et descendit
prendre le frais au jardin. Il n'y resta pas longtemps, son agitation ne
se plaisait nulle part. Il venait de rentrer dans la vranda, se
disposait  retourner au salon quand il vit paratre Mlle Vanesse, qui
le cherchait pour lui offrir une tasse de th. Il feignit  son tour de
ne pas la voir et il passait outre; elle se posta devant lui, lui coupa
le chemin. Elle le regardait et souriait. Comme le sourire de Mme
Sauvigny, celui de Jacquine faisait quelquefois des miracles. M. Saintis
se sentit renatre; grce  la prodigieuse mobilit de ses nerfs
d'artiste, son chagrin se dissipa en fume.

Ce sourire  la fois doux et malin, ce sourire plein de sduction, ce
sourire loquent, qui valait un long discours, lui disait clairement:

Que vous tes ombrageux, et que vous avez quelquefois l'esprit court!
Vous n'avez donc pas compris que je jouais la comdie? Ne suis-je pas
tenue d'tre trs prudente, trs circonspecte, d'carter, d'endormir les
soupons? Tout le jour j'ai paru m'occuper de M. Belfons; il m'est tout
 fait indiffrent. Je ne me soucie que d'un homme, qui est plus qu'un
homme. Vous ne savez donc pas lire dans le coeur des femmes? Depuis hier,
il y a un pacte entre vous et moi, et je sens encore sur mes lvres la
douceur de votre baiser.

Il lui prit la tasse des mains, en disant:

J'existe donc? C'est la premire fois que vous daignez me regarder.

--Est-il besoin de regarder son dieu pour le voir? murmura-t-elle. On le
porte partout avec soi.

Ils n'eurent pas le temps d'en dire plus long, Mme Belfons troubla leur
tte--tte. M. Saintis lui fit bon visage; il tait pleinement rassur,
il ne voulait plus de mal  personne et son th lui parut dlicieux. Il
rentra bientt dans le salon, o il courut s'asseoir auprs de Mme
Sauvigny, et il lui prodigua les propos caressants, ses plus tendres
gentillesses, ses plus exquises chatteries.

Minuit sonnant, il tait en selle et regagnait son ermitage. Contre sa
coutume, il n'changea pas, le long du chemin, trois paroles avec sa
jument blanche. Il conversait avec lui-mme. Son imagination, qui
s'tait monte, lui persuadait qu'il avait deux coeurs. Les natures
d'artistes sont si toffes, si riche, qu'elles ont tout  double. Quand
on a deux coeurs, on peut aimer deux femmes  la fois sans que personne
soit ls; de quoi se plaindraient-elles? chacune a part entire.

Il se disait:

L'une fera mon bonheur; que ferai-je de l'autre? C'est un point 
rgler. L'une est adorable et je l'adore; l'autre est ne dans le monde
de la grande bohme, et elle a beau dire, elle en tient: il y a en elle
je ne sais quelle magie noire qui la rend infiniment piquante. L'une est
mon bon gnie et je me laisserai gouverner par elle; je gouvernerai
l'autre et elle m'amusera. L'une sera le charme et les dlices de ma
vie; l'autre en sera le piment.

Si discrte que soit une jument blanche, il est des choses qu'on ne lui
dit pas.

Au mme moment, tous ses invits tant partis, Mme Sauvigny se trouvait
seule avec Mlle Vanesse dans la logette vitre. Elle tait parfaitement
heureuse, et si elle n'avait pas, comme M. Saintis, l'imagination
monte, si elle ne se figurait point avoir deux coeurs, ses nerfs taient
un peu excits. Se sentant le gosier sec, elle sonna, se fit apporter du
champagne; elle en avait beaucoup vers et n'en avait point bu. Aprs
avoir parl  Jacquine de la profonde motion qu'elle avait ressentie en
lui entendant chanter son solo, elle repassa sur les menus incidents de
la journe:

Il me semble que tout a bien march, que tout le monde s'amusait, qu'il
y avait de la gat dans l'air.

Jacquine s'tira lentement comme une chatte qui aiguise ses ongles et
rpondit:

Plus les ftes sont belles, plus il faut se dfier de leurs
lendemains.

La lune, qui tait dans son plein, sortit tout  coup d'un gros nuage
qui l'avait longtemps masque.

Bel astre, je vous salue! dit Mme Sauvigny, en levant sa coupe. Faites
mentir cet oiseau de mauvais augure.

L'instant d'aprs, Jacquine s'accroupissait  ses pieds et, la tte
contre ses genoux, s'emparait d'une de ses mains, qu'elle couvrit de
tendres baisers. Mme Sauvigny tait  mille lieues de se douter que sa
fille adoptive, que sa soeur cadette lui demandait pardon d'un cruel
chagrin qu'elle lui avait savamment prpar.




XVII


La lune ne fit pas mentir l'oiseau de mauvais augure, et pourtant le
lendemain de cette fte s'annonait bien. Mme Sauvigny avait craint de
se rveiller la tte lourde, embarrasse; c'tait souvent la ranon de
ses plaisirs; elle n'eut pas la migraine. Elle craignait aussi que ses
vieillards n'eussent fait des excs prjudiciables  leur sant; elle
courut s'en informer ds la premire heure; ils se portaient tous 
merveille, l'infirmerie tait vide.

Vers deux heures de l'aprs-midi, on vint l'avertir que M. Belfons la
demandait. Elle se hta d'aller le rejoindre au salon, et s'avisa 
premire vue qu'il tait fort agit. Il avait la fivre, il ne tenait
pas en place. Aprs quelques propos indiffrents:

Chre madame, dit-il, vous tes la plus clairvoyante des femmes. Vous
avez srement devin pourquoi je suis ici et ce que j'ai  vous dire.

--Je crois le deviner.

--Et vous approuvez ma dmarche?

--Non. Je vous ai recommand d'tre patient, trs patient; je vous
trouve trop press.

Il se leva, s'approcha d'une tagre charge de bibelots, qu'il toucha,
tta, remua de leur place, l'un aprs l'autre.

Touchez, lui dit-elle, mais ne cassez rien.

Aprs avoir tourn, vir, s'asseyant sur le bras d'un fauteuil:

Vous m'engagez  attendre, vous en parlez  votre aise. Je n'ai pas
ferm l'oeil cette nuit; je suis perdument, stupidement amoureux, et
croyez bien que le vritable amour est l'amour bte, et que l'amour bte
n'attend pas. Je n'ai pas la prsomption de croire que je suis au bout
de mes peines, mais je suis au bout de ma patience.

Elle se mit  rire.

De grce, ne demeurez pas perch sur ce bras de fauteuil, asseyez-vous
convenablement, et tchons de parler raison.

Il obit, en disant:

Exige-t-on que les btes parlent raison?

--Rpondez  mes questions, reprit Mme Sauvigny. Que s'est-il pass hier
entre vous? Il me semble que vous avez sujet de vous louer d'elle,
qu'elle s'est montre fort gracieuse. Mais j'ai remarqu que, ds qu'on
vous encourage, vous hasardez le paquet; vous devenez audacieux,
tmraire, et vos tmrits ne sont pas heureuses. Je crains que vous
n'ayez lch quelque parole imprudente.... Que lui avez-vous dit?

--Vous me calomniez, madame. J'ai t tout le jour trs prudent, trs
rserv. Je n'ai pas os offrir la bataille, tout au plus ai-je engag
une lgre escarmouche.

--Je vous prie, quelques minutes avant minuit, au moment de partir, que
lui avez-vous dit?

--Puisque vous voulez le savoir, je lui ai dit: Mademoiselle, vous
m'avez fait ce soir l'honneur de me prendre pour votre avocat; me
permettez-vous demain de vous prendre pour mon juge et de mettre mon
sort dans vos mains?

--Voil ce que vous appelez une lgre escarmouche!... Et qu'a-t-elle
rpondu?

--Elle n'a rpondu ni oui ni non, ou plutt, pour tre tout  fait
exact, elle a dit non, mais je vous jure sur mon honneur que son sourire
disait oui.

--Un sourire de ma chre petite soeur! rpliqua Mme Sauvigny. La belle
caution! la belle garantie!

--Vous ne l'aimez donc plus?

--Je l'aime tous les jours davantage.

--Mais vous croyez que je lui dplais?

--Je crois que vous tes de tous les hommes celui qui lui dplat le
moins; je crois aussi qu'il faudra l'aller chercher avec la croix et la
bannire pour la rconcilier avec le mariage, qui de toutes les chanes
est  ses yeux la plus lourde et la plus humiliante.

--Je me charge de la lui faire aimer; je la lui rendrai si lgre! Que
dis-je, c'est moi qui la porterai. Vous me tenez, n'est-ce pas? pour un
trs bon garon, d'humeur commode. Ah! par exemple, il est des points
sur lesquels je suis intraitable; mais dans le dtail de la vie, et
aprs tout la vie se compose de dtails, je serai trs doux, trs
facile, trs complaisant, c'est dans ses yeux que je chercherai ma
volont.... Faites venir cette Diane, qui mprise les hommes; vous lui
expliquerez en ma prsence que je ne suis plus un homme, qu'elle m'a
rduit  l'tat de bte, que je serai son caniche, qu'elle me mnera en
laisse, qu'elle m'aura  sa merci, que je suis un de ces toutous qui
lchent la main qui les frappe.

--Et si elle commande  Azor de brler ses livres de mathmatiques?

--Azor les brlera tous jusqu'au dernier. Le calcul infinitsimal a
toujours t ma consolation. Si j'pouse cette divine et excrable
crature, de quoi me servira-t-il? La joie o je serai de la possder 
jamais me consolera suffisamment de tous les dplaisirs qu'il lui plaira
de me donner.... Faites-la appeler, madame. Vous lui direz que je suis
venu vous demander sa main; je ne peux plus attendre; qu'elle ordonne de
mon sort!

--Malheureux, vous tes fou, lui repartit Mme Sauvigny; vous jouez 
tout perdre. Vous m'aviez prie, il y a quelque temps, de vous venir en
aide, et je vous avais rpondu: C'est  vous de la persuader! Je me
ravise; vous tes un de ces fiers maladroits; une de ces ttes chaudes
qui prtendent brusquer les places qu'il faut assiger en forme.
Confiez-moi le soin de vos intrts; mais j'exige que vous soyez trs
sage, trs docile. Convenons de nos faits.

--Commandez, vous serez obie.

--Promettre et tenir sont deux. Je le prvois, vous gterez nos affaires
par quelque chappe, par quelque frasque. Voulez-vous savoir ce que
vous feriez si vous tiez vraiment sage?

--Quoi donc?

--L'hiver dernier,  Nice, vous aviez li connaissance avec un grand
propritaire anglais, rput l'un des plus habiles leveurs de tout le
Royaume-Uni. Il vous a crit rcemment pour vous presser d'aller faire
un sjour chez lui. Si vous m'en croyez, vous irez tudier de prs ses
moutons, ses vaches, ses chevaux et ses porcs, vous passerez un mois
dans cette agrable socit. Pendant ce temps, la taupe travaillera; si
elle ne russit pas, ce ne sera pas faute de zle.

Il leva les bras au ciel. S'loigner, s'en aller, tre un grand mois
sans la voir! Impossible!

Elle insista, parla haut et clair, le menaa de l'abandonner  son
mauvais destin; il finit par se rendre.

Que le ciel bnisse cette bonne taupe, s'cria-t-il, et l'aide 
creuser sa galerie! Demain soir, j'aurai pass la Manche.

Et, lui ayant bais les mains, il partit. Dix minutes plus tard,
Jacquine entrait. Elle avait l'oeil scintillant de malice.

Dcidment, Charlotte, ce jeune homme est fort ponctuel, on ne saurait
trop louer son exactitude.

--De quel jeune homme pariez-vous, ma chre?

--Je parle de M. Andr Belfons, qui sort d'ici.

--Comment savez-vous....

--Je l'ai vu sortir, j'tais  ma fentre.... Ma petite maman, lui
avez-vous accord ma main?

--Je vous prie de croire qu'il ne me l'a pas demande.

--Quand Charlotte altre ou dguise la vrit, rpliqua-t-elle,
Charlotte rougit, et dans ce moment Charlotte est rouge comme le feu.

--Vous tes donc sre qu'il est venu faire sa demande? Cela prouve que
vous lui aviez donn quelque encouragement.

--Je ne lui veux point de mal. Il est gentil, c'est un bon garon, dont
la candeur m'amuse; quelque amorce que je mette au bout de ma ligne, le
poisson mord.

--M. Belfons n'est pas seulement un bon garon, dit Mme Sauvigny avec un
accent de reproche. C'est un homme de grand mrite et un coeur d'or, et
si j'tais Mlle Jacquine Vanesse, je ne serais pas tente de m'amuser de
lui.

Au mme instant, elle vit la porte du salon se rouvrir pour livrer
passage au docteur Oserel et  M. Saintis, qui venaient s'assurer
qu'elle ne se ressentait pas de ses fatigues de la veille. Jacquine leur
tournait le dos, mais juste en face d'elle il y avait une glace. Mme
Sauvigny l'avertit qu'elles n'taient plus seules, en posant sur ses
lvres l'index de sa main droite, et elle accompagna son geste d'un
chut! fort expressif. Jacquine ne remarqua ni le geste ni le chut! ou
plus probablement ne voulut pas les remarquer. Haussant la voix:

Aprs tout, dit-elle, je suis fort sensible  la dmarche de M.
Belfons. Si un homme pouvait me rconcilier avec le mariage, ce serait
lui; mais ce ne sera pas l'affaire d'un jour; qu'il me laisse le temps
de rflchir!

 ces mots, s'tant retourne, elle parut fort surprise de se trouver en
prsence de M. Saintis, et elle se retira, l'oreille basse, comme si
elle et t confuse de son tourderie.

Mme Sauvigny et les deux survenants furent quelques secondes  se
regarder. Elle paraissait fort contrarie; M. Saintis avait le front
pliss et lugubre; le docteur seul semblait content.

Que ceux qui n'ont pas l'oue dure entendent! dit-il en se plongeant
dans un fauteuil qui craqua sous lui. Mlle Vanesse, plus avise 
l'ordinaire et plus secrte, vient de nous apprendre que M. Belfons a
fait tout  l'heure une dmarche qui l'a touche. Elle demande 
rflchir, cela est juste et naturel. Mais je crains que, livre 
elle-mme, sa sagesse n'ait bien du mal  triompher de son horreur pour
le mariage. Heureusement vous tes l, madame; vous avez beaucoup
d'autorit sur elle, peut-tre viendrez-vous  bout de ses virginales
rsistances.

--Je ferai mon possible, rpondit-elle d'un ton bref; je suis convaincue
que ce mariage serait pour tout le monde un heureux vnement.

--Trs heureux! fit-il d'un air pntr.

Et il se frotta le nez avec la pomme de sa canne.

Ce serait un grand dbarras, pensait-il; le malheur est que ce n'est
pas elle qui me gne le plus; je commenais  m'y faire. Qui me
dbarrassera de l'autre?

Il regarda de ct M. Saintis et s'avisa que ce musicien avait le teint
brouill et la physionomie d'un homme qui vient d'avaler un grand verre
de vinaigre ou de vin de prunelle.

M. Valery Saintis s'tait promis de se bien tenir et de se taire; la
passion fut la plus forte, il parla. C'est un prodigieux effort de vertu
que de se laisser voler sans crier au voleur.

Je suis dsol de vous contredire, chre madame, fit-il d'un ton
brusque, grondeur, presque colre. Cet vnement que vous qualifiez de
fortun serait  mes yeux un vrai dsastre, et si, usant de votre
autorit, que je crois trs grande, vous arrachiez  votre pupille son
consentement, vous lui rendriez un triste service. Comment pouvez-vous
travailler  une union si mal assortie? Jamais projet ne fut plus
absurde. M. Belfons est fait pour pouser Mlle Vanesse comme moi pour me
marier avec la lune.... Il m'en cote, poursuivit-il en s'chauffant, de
mal parler d'un de vos amis, mais je ne partage point votre admiration
pour ce propritaire de biens-fonds. Il m'a toujours paru trs
ordinaire, trs mdiocre, et Mlle Vanesse, qui a une rare intelligence,
aurait bientt dcouvert les bornes de ce gnie. Croyez-moi, cette
haine, cette rpulsion qu'elle ressent pour le mariage est un
avertissement de sa nature, qui proteste contre la violence que vous
prtendez lui faire. Eh! que diable, laissez-la se rendre heureuse  sa
faon, consulter ses gots et ses dgots, suivre les rgles de conduite
qui conviennent  son caractre,  son temprament. Je vous l'ai dit,
vous aimez trop  marier les gens. Ne vous mlez pas de cette affaire,
ne poussez pas  la roue, vous assumeriez une lourde responsabilit.
C'est une belle chose que de faire le mtier de providence; encore
faut-il y mettre quelque discrtion.

Il s'aperut que Mme Sauvigny l'coutait et le regardait avec un
tonnement croissant, voisin de la stupeur. Il s'empressa de tourner
bride.

Mais,  quoi pensai-je? reprit-il, en changeant de ton. C'est bien 
moi de vous donner des conseils! Vous n'en devez prendre que de
vous-mme et de votre chre raison, qui a toujours raison. Grce  Dieu,
vous n'tes pas une tourdie comme ma soeur.

L-dessus, il raconta que Mme Leyrol avait eu rcemment la main
malheureuse, qu'aprs avoir mari le Grand-Turc  la rpublique de
Venise, elle avait d les aider  se dmarier. Il tchait de donner 
son histoire un tour plaisant; il s'vertuait, se trmoussait, se
battait les flancs, il parlait par saccades. Tout en discourant, il se
disait: Il faut que je la voie. Cela presse. Elle est fantasque; je la
crois capable de faire un coup de tte, de dire oui ds ce soir.... Quel
jour est-il? Jeudi. C'est un des jours o elle va faire la lecture 
Mlle Racot. Ne pourrais-je pas aller l'attendre sur la route,  son
retour?  quoi bon? Elle ne sera pas seule.... La pendule marque trois
heures. Peut-tre n'est-elle pas encore partie....

Il se leva, prit son chapeau, allguant que l'aimable accompagnateur,
qui la veille avait tenu le piano, passait la journe chez lui, qu'il ne
pouvait dcemment lui brler plus longtemps la politesse, et il sortit,
aprs avoir prvenu Mme Sauvigny qu'il viendrait le lendemain lui
demander une tasse de th.

Il avait eu une bonne inspiration: comme il traversait la cour, il avisa
devant la grille un tilbury attel et,  la tte du cheval, Mlle Vanesse
occupe  l'moucher. Elle attendait son cocher, qui tait mont
s'habiller. Il l'aborda, en disant:

Mademoiselle Jacquine Vanesse, je dsire avoir avec vous une
conversation srieuse. J'ai des choses trs importantes  vous dire.

-- votre aise, j'coute.

--Ah! permettez, cet entretien demande plus de mystre. Prenons un
rendez-vous; fixez vous-mme l'heure et l'endroit.

--Le puis-je? rpondit-elle en dtournant les yeux. Et si je le pouvais,
le dois-je? J'ai constat avant-hier que vous tes un homme peu sr, un
homme dangereux, qui ne se contente pas d'user, qui abuse; je m'en suis
plainte  vous, et j'ai pris la rsolution d'viter les tte--tte.

--Mademoiselle, je vous le rpte, il faut absolument que nous causions
ensemble, rpliqua-t-il d'un ton d'autorit. Il y va de votre bonheur et
du mien.

Aprs un instant d'hsitation:

Vous causez quelquefois avec votre jument blanche, fit-elle; j'ai deux
mots  dire  mon cheval.

Et, promenant ses mains sur les naseaux du poney, qui semblait goter
ses caresses:

Prosper, la nuit sera belle, j'en profiterai pour donner la chasse aux
papillons nocturnes. Il y en a par ici de fort beaux, entre autres une
des plus grandes espces de nos pays, la phalne du sureau, qui
s'appelle dans une langue que tu ne sais pas l'_urapteryx sambucaria_.
Cette phalne est d'un jaune de soufre et ses ailes sont rayes de brun.
L'exemplaire que j'en possde dans ma collection s'est dtrior, je
dsire le remplacer. Ce soir, aprs dner, vers neuf heures, je me
rendrai dans un bosquet qui termine l'avenue du parc o l'on passe le
moins. Tout prs de l est un petit portail de bois, dont on ne retire
jamais la clef; nous habitons une maison o l'on ne craint pas les
voleurs. Mais, sais-tu, Prosper, on prtend que ce que femme veut, Dieu
le veut. Dans la maison que j'habite, ce sont les dieux qui veulent, et
la femme obit.

Elle achevait sa harangue quand son cocher survint. Elle sauta lestement
dans le tilbury. Selon sa coutume, elle voulut conduire; elle prit le
fouet en main et rendit les guides au poney, qui partit au grand trot.

Ah! mais non, grommela entre ses dents M. Saintis, en la regardant
s'loigner, cet imbcile ne l'aura pas. C'est un morceau trop friand,
trop dlicat, trop cher pour lui. Je veux tre perdu d'honneur s'il en
tte.

Le docteur Oserel venait d'prouver une douce surprise; un bonheur
inespr lui tait tomb du ciel. Il lui semblait qu'en un clin d'oeil
les affaires avaient chang de face, que, par un trange retour de
fortune, tout conspirait pour lui, qu'avant peu il serait dbarrass de
ses ennemis et de ses anxits. La veille, pendant que tout le monde
s'amusait, il tait rong de dpit, d'envie et d'inquitude; les
lendemains de ftes taient ses ftes; il se sentait au coeur cette
surabondance de joie qui est le partage des mes dlivres du
purgatoire.

Il se renversa dans son fauteuil, se gratta le menton et dit:

Ah a! madame, que se passe-t-il donc? Que signifie l'inconvenante
incartade que vous a faite M. Saintis, le noir chagrin qu'il a manifest
en apprenant que M. Belfons avait des vues sur Mlle Vanesse? Il semblait
vraiment qu'on lui prit son bien.... Serait-il amoureux de cette jeune
personne?

Mme Sauvigny ne rpondit pas. Il aurait pu deviner  sa pleur qu'elle
avait eu la mme pense que lui, et il se ft montr gnreux en la
laissant  ses rflexions. Il jeta de l'huile sur le feu; il fut brutal.

Votre ami a l'humeur changeante, poursuivit-il. Jadis il ne pouvait
souffrir Mlle Jacquine Vanesse, il l'avait en horreur; il s'est ravis.
Il nous a dit un soir, s'il m'en souvient, qu'elle tait  ses yeux un
joli, un trs joli petit monstre; il aurait d ajouter que les monstres,
quand ils sont jolis, ont pour les artistes un irrsistible attrait. Il
faut s'entendre sur le sens des mots et ne les employer que dans leur
acception rigoureuse. Pour les anciens, les monstres taient les
gorgones, les griffons et les harpies; pour le vulgaire d'aujourd'hui,
ce sont les moutons  six pattes et les veaux  deux ttes. Ce qui
constitue le vrai monstre, dans le sens scientifique du terme, c'est une
conformation inusite, insolite, qui peut tre aussi sduisante que
singulire. La physiologie moderne a reconnu que toute anomalie est le
rsultat d'un arrt de dveloppement, mais que la plupart du temps cet
arrt correspond au dveloppement prmatur, trop rapide, d'autres
parties de l'organisme. C'est le cas de Mlle Vanesse.  l'ge o les
petites demoiselles commencent  peine  se douter qu'on ne ramasse pas
les poupons sous les choux, elle avait toutes les curiosits et toutes
les divinations, elle connaissait l'envers des choses et les dessous de
la vie. En revanche, d'autres cases de son cerveau taient demeures en
friche, et elle n'acquerra jamais cet ensemble coordonn de notions
communes qu'on appelle le bon sens. Elle joint  une tonnante maturit
d'esprit les raisonnements purils, les enfantillages. Elle ressemble 
ces fruits prcoces, mais mal venus, qui, encore verts d'un ct, de
l'autre sont dj blets. Cette fille subtile et draisonnable n'a point
d'ge, et c'est peut-tre ce qui la recommande  l'admiration de M.
Saintis.

Mme Sauvigny persistait  garder le silence, et  peine l'coutait-elle,
occupe qu'elle tait  dmler ses propres penses.

Non seulement Mlle Vanesse n'a point d'ge, reprit-il aprs une courte
pause, elle n'a point de sexe. Je ne la souponnerai jamais d'tre un
homme, et je nie qu'elle ait les nerfs et le coeur d'une femme. Sa
principale fonction dans ce monde, sa grande affaire est d'tre et de
rester vierge. Soit orgueil, soit par l'effet d'un respect superstitieux
pour sa petite personne, elle met sa gloire  mpriser l'amour et  se
dfendre contre toute attaque. Je l'ai dfinie ds le premier jour une
vierge noire, et sans doute la couleur de son me la rend plus dsirable
et plus prcieuse  votre ami. Il a du got pour l'extraordinaire et
pour les entreprises hasardeuses, et il se pique facilement au jeu. Il a
jur qu'il viendrait  bout de ce coeur qui se refuse, de cette chair que
rien n'meut, qu'il dompterait ce joli petit monstre, qu'il dnouerait
cette indnouable ceinture....

Il parlait dans la plnitude de son coeur, on voyait briller dans ses
yeux la joie froce du sanglier qui fait face au vautrait et dcoud le
ventre d'un chien. Il ne jouit pas longtemps de son triomphe; il eut une
alerte, qui fut vive, Mme Sauvigny s'tait leve brusquement et lui
criait d'une voix frmissante:

En voil assez; pas un mot de plus! Taisez-vous!... Si l'amiti est 
vos yeux un privilge qui dispense de tous les gards, ds aujourd'hui
rompons la paille.

Il sentit qu'il tait all trop loin; il s'humilia, fit amende
honorable, s'anantit. Elle refusa d'entendre ses excuses. Elle ne
connaissait plus rien, ne se possdait plus.

Taisez-vous, vous dis-je, et laissez-moi. Votre langage me rvolte,
votre figure m'est odieuse. Vous tes un bourru malfaisant et vous avez
trop longtemps abus de ma patience. Sortez, allez-vous-en; je vous
dteste. Attendez pour reparatre ici que je vous aie pri d'y revenir.

Il se retira en baissant la tte, les paules serres, le visage
boulevers; il avait l'air d'un homme qui a reu la foudre. Il venait
d'assister  une colre de Mme Sauvigny, et c'tait une chose qu'il
n'avait jamais vue. Il avait toujours pos en principe que cette
nerveuse tranquille tait incapable de se fcher. Les savants se
trompent quelquefois.




XVIII


Une mthode recommande pour la chasse aux papillons nocturnes consiste
 dposer dans un berceau de verdure une veilleuse allume, qu'on y
laisse brler toute la nuit. Il faut avoir soin de l'abriter par un
entonnoir en verre, qui empchera le vent de l'teindre et les papillons
de s'y rtir les ailes. Le lendemain, Dieu aidant, vous aurez peut-tre
le plaisir de surprendre dans leur repos une nombreuse compagnie de
phalnes, appliques sur le tronc des arbres ou colles  la charpente
du berceau.

Un papillon de grande taille avait hte de se faire prendre: M. Valery
Saintis se prsenta au rendez-vous bien avant le moment fix. La nuit
secondait son entreprise; le ciel tait voil, mais la couche de nuages
tait mince, et la lune dans son plein rpandait sur la campagne une
clart diffuse,  la faveur de laquelle il put regarder l'heure  sa
montre et s'assurer qu'il tait en avance. Il descendit de sa bicyclette
 deux pas du petit portail  claire-voie, qui n'tait ferm qu'au pne,
et, quelques minutes aprs, il s'introduisait dans le bosquet de
sureaux, dont le milieu tait occup par une petite table de pierre. Il
s'assit dans un fauteuil rustique, et il attendit. Il tait impatient,
mais il n'tait pas inquiet. Il tait sr de sa somnambule et de son
empire sur elle; il l'avait  son commandement, elle avait fait voeu
d'obissance.

Il ne s'abusait pas; il aperut dans le parc une lumire mouvante, qui
suivait les sinuosits d'un sentier et semblait se diriger vers le
bosquet.

C'est elle, se dit-il; je ne doutais pas qu'elle ne vnt.

Elle arriva bientt, tenant  la main sa veilleuse enferme dans une
lanterne. La soire tant frache, cette desse des bois s'tait
affuble d'un collet, dont elle avait rabattu le capuchon sur sa tte.
Elle dposa sur la table de pierre sa lanterne, aprs en avoir essuy
les verres avec son mouchoir. Il la regardait en silence et la trouvait
exquise. Il dcida que cette esclave faisait honneur  son matre, que
la Circassie ne produisait aucune fleur digne de lui tre compare,
qu'elle valait  elle seule un harem tout entier, et son orgueil
s'arrondissait.

Le pacha turc le plus blas, pensait-il, m'envierait ma conqute. Il y
a en moi plusieurs hommes, et l'un d'eux est un homme de thtre; c'est
 lui que je la donne. Elle sera dans ma riche et heureuse existence la
part de la fantaisie.

Elle se tenait debout devant lui et ne lui jetait que des regards
furtifs. Elle semblait viter ses yeux, dont elle redoutait la puissance
magntique.

Vous le voyez, dit-elle en lui montrant du doigt la lanterne, c'est
bien pour chasser aux papillons que je suis venue dans ce bosquet de
sureaux. J'y rencontre par hasard mon matre et seigneur; je ne le
cherchais pas, ma conscience n'a rien  me reprocher.

--Mademoiselle Jacquine Vanesse, convenez que votre conscience ne vous
tourmente pas souvent; je la crois trs bonne fille, et il est des cas
o je la voudrais plus svre.

--De quel crime m'accusez-vous?

--J'ai appris tantt de votre bouche que M. Belfons avait demand votre
main, que sa dmarche vous avait touche, qu'il tait le seul homme qui
pt vous rconcilier avec le mariage. Vous l'avez dit, et vous avez la
conscience nette! Eh quoi! vous consentiriez  tre la femme d'un
rustaud qui n'a pour lui que ses millions! Sachez qu'on ne violente pas
impunment sa nature et sa destine. Je vous connais, vous ne tarderiez
pas  prendre en dgot votre pais bonheur bourgeois. On vous a
longtemps reproch votre humeur chagrine et farouche. Ah! vraiment, on
vous a trop apprivoise, vous tes devenue trop accommodante. Appartenir
 ce bltre! La pice s'annonait bien; quel dnouement, bon Dieu!...
Vous allez me jurer solennellement que jamais, au grand jamais, quelques
conseils qu'on vous donne, quelque pression qu'on exerce sur vous, on ne
pourra vous dterminer  pouser M. Belfons.

Elle ne pronona pas le serment qu'il rclamait. Elle suivait des yeux
une petite phalne qui tournoyait autour de la veilleuse, et qui ne lui
inspirait qu'un mdiocre intrt; ce n'tait pas une _urapteryx
sambucaria_.

Vous n'avez pas encore jur, reprit M. Saintis avec un peu
d'irritation. Il y a cent bonnes raisons pour que vous n'pousiez pas M.
Belfons, il n'y en a pas une pour que vous l'pousiez,...  moins
toutefois que vous ne l'aimiez.

--Mon coeur, murmura-t-elle, n'a point de secret pour vous, et vous
savez mieux que personne ce qui s'y passe. Mais je crois M. Belfons
srieusement pris de moi, et il pourrait arriver que, s'il s'obstinait
dans sa poursuite, de guerre lasse, dans un moment de faiblesse, touche
de piti....

--Vous vous imaginez donc, interrompit-il, que cet olibrius sait aimer?
Il mourra sans avoir pntr les mystres de la grande passion. Par un
effort de son gnie, il s'est avis que vous tiez divinement jolie; le
beau mrite! Les vaches qui vous regardent passer le long des chemins
ont fait avant lui cette dcouverte; mais, comme les vaches, il ne saura
jamais ce que vous valez. Il faut avoir des yeux et un coeur d'artiste
pour sentir ce qu'il y a en vous de particulier, de rare et de
prenant.... Ah! croyez-moi, dispensez-vous de le plaindre, ce serait de
la piti mal place.

--Si vous ne voulez pas que je le plaigne, permettez-moi d'avoir un peu
de compassion pour moi-mme. Franchement, vous n'entrez pas dans mes
peines, vous vous souciez peu de mes intrts. Ma situation n'est pas
gaie. Je vis dans une maison trangre, o la charit m'a accueillie et
o me retient la plus tendre des amitis. Mais dans quelques semaines
Mme Sauvigny sera la femme d'un clbre musicien. Jusqu'ici elle m'a
prouv par ses attentions que je lui tais chre et qu'elle tenait 
moi. Du jour o elle aura pous l'homme qu'elle aime, peut-tre, malgr
elle, me fera-t-elle sentir que je suis de trop dans son chalet. Je
serai prompte  m'en apercevoir; j'ai l'piderme dlicat, et mon orgueil
est chatouilleux. J'aurai bientt fait de plier mon petit paquet et de
m'en aller pour ne plus revenir. Mais o irai-je? que deviendrai-je? Si
j'pousais M. Belfons, j'aurais un chez moi. Il est permis de songer 
l'avenir, et c'est pourquoi je ne prte pas le serment que vous
prtendez m'arracher.

--Vous tes injuste, mademoiselle, autant qu'ingrate, rpliqua-t-il.
Vous vous figurez donc que je ne m'occupe point de vos intrts, de
votre avenir? Pourquoi suis-je ici? Je dsirais vous entretenir ds
aujourd'hui des projets que j'ai forms pour vous. coutez-moi: quoi
qu'en pense votre modestie, vous avez rvl hier une puissance de
talent et d'motion que je ne vous souponnais pas, et quelques minutes
ont suffi pour changer l'opinion que j'avais de Mlle Vanesse, pour me
convaincre qu'il ne dpend que d'elle de devenir une grande artiste. En
retournant le soir dans son ermitage, M. Saintis eut une vision: il se
crut transport dans une salle de spectacle o l'on donnait sa
_Roussalka_, reprsente pour la premire fois trois ou quatre ans
auparavant. Le succs avait t contest; M. Saintis avait beaucoup
d'ennemis; il avait eu raison des jaloux et de leurs cabales, mais sa
victoire avait du plomb dans l'aile. Un directeur intelligent venait de
reprendre la _Roussalka_ pour les dbuts d'une jeune cantatrice, dont on
ne parlait encore que sous le manteau de la chemine, et grce  sa
beaut trange,  son admirable voix,  la sret de sa mthode, cette
reprise tait un triomphe. La dbutante, c'tait vous, et vous tiez de
moiti dans la gloire du musicien.

--Ah! monsieur, dit-elle, quand donc renoncerez-vous  vous moquer de
moi?

--Jamais je ne fus plus srieux. Cordes de la voix, cordes de l'me, il
semble que ce rle vous ait t destin, qu'en crivant ses vers et sa
musique, le compositeur n'ait cess de penser  vous. J'ai acquis la
conviction que vous tes un grand talent inculte, un diamant emprisonn
dans sa gangue. Je vous le rpte, il ne tient qu' Mlle Vanesse d'tre
un jour une grande cantatrice. Ah! par exemple, ce ne sera pas l'ouvrage
d'un jour; c'est par un obstin travail que vous arriverez.... Que mes
conseils soient pour vous des ordres! Ds le lendemain de ce mariage qui
vous inquite, vous donnerez  entendre  Mme Sauvigny que dsormais sa
maison vous dplat, et vous retournerez  Paris. Je vous mettrai dans
les mains d'une femme qui est un incomparable professeur de chant. Elle
m'a des obligations; j'obtiendrai sans peine qu'elle vous prenne chez
elle, vous serez sa pensionnaire et son lve. Aussi bien je serai l,
je surveillerai, je dirigerai cette ducation. Ce sera l'affaire de deux
ans, et je me charge du reste.

Elle le regardait d'un air interdit. Puis, d'une voix sombre:

tre de moiti dans la gloire de M. Saintis! Quel rve! Et pourtant,
quand ce rve devrait s'accomplir, cela ne me suffirait pas.

--Que vous manquerait-il encore?

--Depuis deux mois, depuis le jour o j'eus la candeur de changer ma
coiffure dans la vaine esprance de plaire  un homme que je croyais
har, j'ai tant chang que je ne me reconnais plus.... Vous promettez
une couronne d'toiles  l'artiste. Que donnerez-vous  la femme?

Il prit plaisir  lui faire attendre sa rponse. Pauvre petite, qui
demandes l'aumne, pensait-il, sois tranquille, on te la fera. Puis, se
penchant vers elle:

La femme est bien modeste dans ses prtentions, puisque,  la rigueur,
elle se contenterait de ce que peut lui offrir M. Belfons.

--Ne parlez pas mal de lui. Il a sur d'autres hommes cet avantage que,
lorsqu'il aime, il le dit, et le dit si bien qu'on l'en croit.

--Et si je vous disais que je vous aime, vous ne me croiriez pas?

Aprs un silence, elle murmura d'une voix altre, qui n'tait qu'un
souffle:

Si vous m'aimiez, vous ne songeriez pas  pouser Mme Sauvigny.

--Seigneur Dieu! fit-il, que les petites filles ont le cerveau dur et
troit! Et qu'il est difficile de leur expliquer certaines choses!
Livres  leurs propres lumires, elles ne comprennent pas qu'il est des
femmes qu'on pouse et d'autres qu'on aime sans avoir aucune envie de
les pouser.

--Mais, si je ne me trompe, c'est un mariage d'amour que vous faites.

--N'en doutez pas.

Elle voulait parler, et la parole expirait sur ses lvres. Elle russit
enfin  dire:

Ce sacrifice serait trop grand? Vous ne pourriez vous rsoudre  me le
faire?

--Jamais, au grand jamais! s'cria-t-il. Vraiment les petites filles
sont insupportables, elles ne comprennent rien  rien, elles voient des
contradictions o il n'y en a point. M'entendez-vous? Mme Sauvigny est
ncessaire  mon bonheur,  mon talent, elle est adorable et je l'adore.
Elle est de ces femmes qui transportent un homme de la terre dans le
ciel; on en connat d'autres qui font descendre le ciel sur la terre.
Les dieux ont l'humeur inquite; ils s'ennuient parfois dans leur
Olympe, ils veulent voir autre chose.... Cette femme unique est une
magicienne bienfaisante, elle sait plus d'un secret et met des baumes
sur les blessures. Mais elle n'est pas experte en magie noire, et
l'amour qui est une fivre, une extravagance, une maladie, un voluptueux
malheur, ce n'est pas auprs d'elle qu'on en savoure les dlices....
Mademoiselle Jacquine Vanesse, vous tes une Roussalka, une sirne et la
plus charmante des empoisonneuses; vous m'avez infus dans les veines un
peu de ce venin subtil, dlicieux et funeste, qui brle le sang, et
croyez-moi, ne me croyez pas, je suis  l'heure qu'il est follement
amoureux de vous.

Il avait la tte trouble, il n'tait plus matre de lui. Le mystre de
cette entrevue nocturne et d'un visage qui tour  tour se drobait dans
l'ombre d'un capuchon ou lui apparaissait  la clart vacillante et
rougetre d'une veilleuse, un grand ciel sans toiles, une lune qui
clairait et qu'on ne voyait pas, une nuit baigne d'une vapeur de
lumire, le parfum pntrant qu'exhalait un buisson de citronnelle en
fleur, des papillons tournoyants, qui cherchaient sans bruit leur
destin, une chouette cache dans un sapin noir, son hlement doux et
sinistre, dont les retours rguliers semblaient dire que ce qui doit
arriver arrive, que toutes les fatalits s'accomplissent.... Non, il ne
se possdait plus; il n'tait pas jusqu'au son de sa propre voix qui ne
grist son imagination et son coeur, et leur ivresse se communiquait 
ses sens.

Ne craignez point, dit-il en se levant. Vous me traitez d'homme
dangereux, je suis le sage des sages. Ma devise sera: feuille 
feuille.

Et s'avanant vers elle: Je n'en ai pris qu'un avant-hier, il m'en faut
dix.

Cette fois, elle se tenait en garde contre les surprises. Elle fit un
saut de ct et mit la table de pierre entre elle et lui. Ils se
mesurrent un instant des yeux. Frapp d'tonnement, il ne
reconnaissait plus son esclave. Aussi droite qu'une statue, le front
sourcilleux, la bouche de travers, l'oeil plomb, elle le regardait avec
un sourire mprisant et lui jetait un dfi.

Votre devise me plat, dit-elle. Feuille  feuille! Quelles ftes vous
me prparez! Et qu'ils aient ou non du gnie, que les fats sont faciles
 tromper!.... Vous ne voyez donc pas que, depuis deux mois, vous vous
laissez mystifier par une petite fille au cerveau troit et dur!... Vous
tes un imprudent; vous saviez que la femme que vous vous tiez promis
d'pouser a le coeur aussi fier que tendre.

Puis, haussant le ton:

Dois-je dire  Mme Sauvigny, qui me croira, que vous goterez un
plaisir extrme  la possder, mais que vous comptez sur moi pour vous
consoler de votre bonheur?... Trouvez des raisons ou des prtextes pour
ne plus la voir, et je serai discrte comme une phalne.

La vipre s'tait redresse et sifflait. Tout  coup, ce qui n'arrive
gure aux serpents, elle partit d'un clat de rire, et ce rire strident,
saccad, diabolique, qui jadis avait pouvant Mme Vanesse et un valet
de ferme, fit reculer de deux pas M. Saintis. Il se heurta contre une
branche d'arbre, son chapeau tomba  terre, il se baissa pour le
ramasser; quand il se releva, la vipre avait disparu. Il ne vit plus
qu'une veilleuse, protge par une lanterne contre les empressements
d'tres ails, dsireux de se brler  sa flamme. Ils semblaient
dsesprs de ne pouvoir arriver jusqu' elle, et pourtant M. Saintis,
en comparant leur sort au sien, le trouva digne d'envie.

Aprs avoir eu cet accs de colre dont le docteur Oserel devait garder
ternellement la mmoire, Mme Sauvigny avait fait de grands efforts pour
s'apaiser, pour se calmer; mais, quoique son visage ne le dt pas, elle
tait ronge par l'inquitude. Il est des tats d'esprit o l'on se
prend  douter que les choses, les mes, les caractres soient gouverns
par des rgles: toutes les certitudes acquises s'vanouissent, on n'a
plus d'opinion arrte sur rien ni sur personne, les hommes sont des
fantmes dont on ignore les secrets, la vie a le dcousu et les
draisons d'un mauvais rve, tout semble possible et tout fait peur. Il
semblait  Mme Sauvigny que le malheur rdt autour de sa maison et
n'attendit pour entrer que de trouver une porte ouverte.

Elle avait dn tte  tte avec Jacquine, et s'tait demand plus d'une
fois si cette jeune fille assise  sa table tait bien celle qu'elle
avait coutume d'y voir, si ce n'tait pas une seconde demoiselle
Vanesse, qui ne ressemblait que de visage  la premire, si cette
inconnue au coeur tortueux,  l'me tnbreuse, avait comme l'autre une
sincre aversion pour l'amour et pour les hommes qui lui en parlaient.
Une heure plus tard, elle la vit sortir, une lanterne  la main, et se
dit: Je suis folle; c'est bien la mme Jacquine, puisqu'elle n'a que
ses papillons en tte. Tout  coup elle se prit  douter qu'il s'agit
de papillons dans cette affaire. Sa soeur cadette n'allait jamais en
chasse sans lui proposer de l'accompagner; l'inconnue s'tait chappe
furtivement, en grand mystre. Il lui vint une ide qui lui parut
extravagante, absurde; mais il est des jours o, malgr soi, on croit 
l'absurde. Elle voulut en avoir le coeur net; elle voulait voir, elle
voulait savoir. Elle jeta une cape sur sa tte, sortit en hte, suivit
de loin une lanterne dont la flamme lui semblait danser comme un feu
follet. Elle approchait du bosquet de sureaux, quand elle entendit une
voix d'homme qu'elle reconnut, et qui lui donna une secousse. Elle
mourait d'envie d'couter de plus prs ce que cette voix disait. Mais
elle se fit un crime d'avoir t sur le point de succomber  la
tentation. Sa fiert tenait l'espionnage pour un mtier bas, honteux,
dgradant, et lui dfendait de s'avilir, et sa fiert avait toujours le
dernier mot.

Elle se retira, elle s'enfuit. Elle avait l'esprit si troubl qu'elle ne
voyait pas son chemin, et qu' plusieurs reprises elle sentit son pied
enfoncer dans le terreau mou d'une plate-bande. Les jambes lui
flageolaient; elle s'assit sur un banc, et il lui paraissait vident que
l'invraisemblable seul est vrai, qu'elle devait renoncer dsormais 
discerner les mensonges d'avec les vrits. Quand son coeur battit moins
fort, elle se remit en marche. Mais  peine eut-elle gravi les degrs du
petit perron en fer  cheval qui prcdait la vranda, elle fut prise
d'un autre scrupule et se reprocha d'avoir, par une fausse dlicatesse,
manqu  un devoir sacr: tant qu'elle avait la garde de Mlle Vanesse,
elle tait tenue de la surveiller; ne rpondait-elle pas de son honneur?
Elle allait sortir une seconde fois pour retourner au bosquet,
lorsqu'elle la vit arriver. Il lui suffit de la regarder pour s'assurer
que l'honneur tait sauf. Mais que s'tait-il pass? Cette jeune fille
qu'elle ne connaissait plus avait la tte haute, l'oeil ardent, le front
rayonnant de joie, et son sourire exprimait l'ivresse d'une victoire.

Vous vous disposiez  sortir, Charlotte. Voulez-vous que je vous
accompagne?

--Merci, ma chre, je renonce  ma promenade. Je ne sais ce que j'ai ce
soir, ce parc me fait horreur. Je ferai mieux d'aller dormir.

Elle monta l'escalier, suivie de Jacquine fort tonne. En atteignant le
haut de la rampe, elle se retourna:

Avec qui causiez-vous tout  l'heure dans le parc?

--Mais, Charlotte, comment savez-vous....

--Je ne sais rien, j'ai entendu de trs loin une voix d'homme que j'ai
cru reconnatre. Peut-tre avez-vous des explications  me donner; je
vous les demanderai plus tard.

Et elle entra dans sa chambre, dont elle referma la porte sans avoir
pris la main que Jacquine lui tendait.

Elle avait eu ses raisons pour retarder le moment des explications; elle
tait si mue, si branle que, quoi que Mlle Vanesse pt lui dire, elle
craignait de rpondre avec des larmes; son bonheur avait sombr, elle
voulait que sa dignit rchappt de ce naufrage. Durant des heures, de
tristes penses lui roulrent dans l'esprit; elle avait sur le coeur un
poids d'amertume, et son chagrin tait ml d'indignation: elle
protestait contre son sort, qu'elle n'avait pas mrit. Elle s'en
prenait  tout le monde, mme  son Dieu. Elle se souvint que le jour o
elle avait projet de servir de mre  une jeune fille qui lui inspirait
une profonde piti, elle avait dit au grand inconnu: Je t'offre ma
bonne action, bnis-la. Quelle trange bndiction il avait verse sur
elle! que cette manne cleste tait douce  son palais! Aprs avoir
cout ses plaintes, son Dieu, qui ne demeurait jamais court, lui
rpondit par la bouche du moine qui a crit l'_Imitation_: Rien n'est
pur ni parfait de ce qui est ml d'intrt propre. Ne demandez pas ce
qui est doux, mais ce qui me plat. Elle fit un retour sur elle-mme:
elle s'tait promis d'employer sa vie  travailler au bonheur des
autres, et elle avait cherch le sien, qui lui tait apparu sous les
traits d'un jeune et glorieux Apollon, dont la tte, qui ne devait
jamais blanchir, tait aussi lgre que sa chevelure tait blonde. Elle
s'tait flatte de lui jeter un charme, de fixer pour toujours son
inconstance, et abuse par une chimre, elle avait cherch ce qui est
doux. Qu'elle payait cher son erreur!  peine avait-elle approch de
ses lvres le fruit rafrachissant qu'un esprit de sduction avait
promis  sa soif, il s'tait sch, rduit en cendre, et cette cendre
insipide, nausabonde, criait sous ses dents. De quoi se plaignait-elle?
c'tait justice, elle avait reu le chtiment de sa faute et appris,
comme l'avait dit un moine, que rien n'est parfait de ce qui est ml
d'intrt propre, qu'il ne faut pas se dvouer  moiti ni se reprendre
aprs s'tre donn.

Ces rflexions austres la calmaient, sans adoucir sa peine; mais
dtache d'elle-mme, tantt assise, tantt marchant  petits pas, elle
causait avec sa tristesse comme avec une trangre dont le martyre la
touchait, et  qui elle offrait des consolations. Aprs beaucoup
d'alles et de venues, elle finit par s'accroupir sur le pied de son
lit, et le front dans ses mains, les yeux clos, elle se plongea,
s'enfona dans un de ces grands silences de l'me et des sens, o l'on
s'engloutit comme dans un gouffre: tous les bruits de la terre s'taient
teints, son coeur ne parlait plus; perdue dans une immensit, sa vie
n'tait qu'un point qu'elle avait pris pour un monde; elle sentait son
infinie petitesse et jouissait de son nant. Lorsque,  la pointe du
jour, elle sortit de cet abme, elle avait fait son sacrifice.

Le matin, de bonne heure, comme elle achevait de s'habiller, elle reut
la visite de Mlle Vanesse, et son premier mot fut pour lui dire d'une
voix qui ne tremblait pas:

Puisque vous l'aimez, puisqu'il vous aime, il faut vous pouser.

Frappe de stupfaction, Jacquine la regardait bouche bante.

 qui parlez-vous, Charlotte? Vous vous imaginez donc.... tes-vous
folle?

Mme Sauvigny s'tait assise et attendait.

Il est bien fcheux, reprit Jacquine, que vous soyez descendue hier
soir dans le parc; il est encore plus fcheux que, nous ayant surpris
dans notre bosquet, M. Saintis et moi, vous n'ayez pas cout ce que
nous disions. Me voil oblige de parler, et je m'tais promis de me
taire; j'ai peu de got pour la dlation. J'avais donn  entendre  M.
Saintis que s'il trouvait des prtextes pour tre quelque temps sans
reparatre ici, je ne vous ferais point part des propositions qu'il m'a
faites, que mon silence tait  ce prix. Vous auriez cru  un
refroidissement de sa passion, vous vous seriez refroidie vous-mme, le
lien se serait peu  peu dnou, je vous aurais pargn le chagrin d'une
rupture.

--Quelles propositions vous a-t-il faites? demanda d'un ton tranquille
Mme Sauvigny.

Mlle Vanesse en voulait  sa soeur ane de s'tre retire la veille sans
lui donner la main, et d'avoir en ce moment un visage impassible, dont
la svrit calme la dmontait. Quand on s'avisait de l'intimider, elle
payait d'audace.

Soyons justes pour tout le monde, Charlotte, reprit-elle avec un accent
de froide ironie, ne calomnions pas M. Saintis. Il nous aime toutes les
deux, et aucune de nous ne sera sacrifie  l'autre. C'est un galant
homme, qui veut bien faire les choses. Son coeur est si grand que deux
femmes y peuvent loger  l'aise, et du reste il estime que ce n'est pas
trop de deux pour en faire une. J'ajoute que, dans ce partage, vous avez
le beau rle. Vous tes la femme qui ouvre les portes du ciel et qu'on
pouse; je suis l'humble crature auprs de qui on oublie le ciel, et
qu'il n'est pas besoin d'pouser pour entrer en possession de sa
personne. Il me destine au thtre; dans trois ans, dans quatre ans, que
sais-je? je chanterai sa _Roussalka_, et il me rcompensera de mon zle
en faisant de moi sa matresse. Il ne se pressera pas, il entend faire
durer le plaisir et me cueillir feuille  feuille.

Sa voix et son regard taient de glace. Elle n'avait pas pris le temps
de se coiffer; ses cheveux, ngligemment nous, se droulrent tout 
coup et tombrent en boucles onduleuses sur ses paules. Mme Sauvigny
crut voir une tte de Mduse et une chevelure de serpents.

Quand on mdit de son prochain, poursuivit-elle, il est quitable de ne
pas trop s'pargner soi-mme. Durant ces dernires semaines, j'ai pris 
tche de rendre M. Saintis amoureux de moi;  la vrit, je n'y ai pas
eu grand'peine, il a fait les trois quarts du chemin. On peut expliquer
ma conduite de deux faons. Peut-tre ai-je rv de vous le prendre;
peut-tre aussi, persuade que vous vous faisiez de dangereuses
illusions sur son caractre, ai-je voulu vous montrer ce qu'il valait et
dissoudre un mariage qui et fait le malheur de votre vie. Cette seconde
explication me parat la plus vraisemblable; mais je vois bien que,
quelles qu'aient t mes intentions, vous ne me pardonnerez jamais le
chagrin que je vous cause.... Mon Dieu! tout peut se rparer. Je vous le
dclare franchement, M. Saintis n'a d'affection srieuse que pour vous;
il ne s'est agi entre lui et moi que d'un simple flirtage; demain il
m'aura oublie, il ne vous oubliera jamais. pousez-le; vous en serez
quitte pour le surveiller et le tenir de court. Et puis, il y a encore
une autre ressource. Persuadez-vous que je vous en impose, que je vous
fais des contes en l'air, que nous avons pass notre temps dans ce
bosquet  contempler la lune et des papillons tournant autour d'une
lanterne. Rien ne prouve que je sois vridique, rien ne vous force  me
croire.

--Le malheur est que je vous crois, rpondit Mme Sauvigny; mais vous
n'attendez pas, je pense, que je vous remercie.

--Et pourtant, rpliqua-t-elle en se dirigeant vers la porte, vous
m'avez une grande obligation, je m'en rapporte  votre conscience, qui
un jour vous accusera d'ingratitude.

 peine fut-elle sortie, Mme Sauvigny crivit un petit billet ainsi
conu:

Le hasard a voulu que je vous aie surpris hier soir causant tte  tte
avec Mlle Vanesse. Si vous avez quelque chose  dire pour votre
justification, venez vous en expliquer avec moi en sa prsence.

L'exprs qu'elle dpcha  l'Ermitage revint au bout d'une heure avec la
nouvelle que M. Saintis tait parti subitement pour Paris, que son valet
de chambre, qui devait le rejoindre dans la journe, lui remettrait le
billet.




XIX


On avait dcousu, et on renonait  recoudre. On djeunait, dnait
ensemble, on se promenait cte  cte, les corps se touchaient, et les
deux mes ne se touchaient plus, elles taient loin l'une de l'autre. On
ne parlait plus que de choses indiffrentes, et on se les disait
froidement. On mangeait du mme pain, on vivait sous le mme toit, et la
vie commune avait cess. Mlle Vanesse ne se reprochait rien; elle
pensait avoir mrit les plus grands loges. Comme Mme Sauvigny l'avait
crit un soir, quoique son caractre part compliqu, elle n'avait
d'autres rgles de conduite qu'un petit nombre d'ides trs simples, qui
taient  ses yeux des vrits videntes, des axiomes. Elle s'tait
venge d'un homme qui lui avait fait une grave insulte; elle estimait
que la vengeance n'est pas seulement un droit, mais un devoir. Elle
l'avait priv d'un bonheur dont sa fatuit ne sentait pas le prix; elle
avait fait un exemple, excut un acte de haute justice, et la justice
est la premire des vertus. Mais, ce qui lui tenait encore plus au coeur,
elle venait de rendre  Mme Sauvigny un inapprciable service. Qui
pouvait nier qu'en l'empchant de se donner  un homme indigne de la
possder, elle ne lui et pargn d'amers dboires, de cruels chagrins
et les humiliantes tristesses d'une dchance! Elle lui avait sauv la
vie et l'honneur, et Mme Sauvigny lui en voulait. Quel aveuglement! Elle
ressentait contre cette ingrate une sourde irritation, qui s'aigrissait
de jour en jour.

Une semaine s'coula, les mes ne se rapprochaient pas, et on prouvait,
sans oser le dire, le besoin de rester quelque temps sans se voir.
Comment sortir de cette situation embarrassante? M. Vanesse, revenu
rcemment du Brsil, se chargea de trouver l'expdient qu'on cherchait;
il fut le dieu secourable qui intervient pour dnouer les tragdies. Il
avait t gravement malade, et on l'avait envoy rtablir ses forces en
Europe. Aprs avoir sjourn un mois  Lisbonne o il avait des affaires
 rgler, il tait venu se reposer tout  fait en s'enterrant dans une
petite ferme qu'il possdait en Brie, prs de Provins; c'tait le seul
dbris de son patrimoine qui, faute d'acqureur, lui ft demeur pour
compte. Il dsirait y passer quelques semaines, mais l'endroit lui parut
fort retir, et si, dans ses convalescences, il aimait le repos, il
n'avait jamais aim la solitude. Ne pouvant demander  Mme Vanesse de
venir partager la sienne, ce fut  sa fille qu'il eut recours. Elle le
vit un matin arriver au Chalet, en lui disant: Je t'enlve. Elle se
laissa enlever.

M. Saintis tait un homme bien inform, il avait l'art de se renseigner.
Deux jours aprs le dpart de Jacquine, dont il fut averti on ne sait
comment, il adressait de Paris  Mme Sauvigny une longue, tendre et
suppliante missive et lui demandait une audience. Cette lettre mit un
peu de baume sur sa blessure: quelque sainte qu'on soit, on a son
amour-propre de femme, et il est dur d'tre quitte. Elle rpondit non.
Le surlendemain, nouvelle missive plus pressante encore que la premire.
Cette fois la rponse fut un peu plus longue:

Vous perdez votre temps. Vous avez souvent vant ma douceur; ce sont
les mes douces qui s'obstinent le plus dans leurs refus. Je veux croire
que vos protestations sont sincres, qu'il n'y avait rien de srieux ni
dans vos sentiments pour Mlle Vanesse, ni dans les propositions que vous
lui avez faites, que les artistes se grisent quelquefois de leurs
paroles, que tout cela n'tait qu'un jeu d'enfant. Convenez que vous
avez t fort lger; la confiance est morte, vous ne la ressusciterez
pas. Vous tes un ami charmant, trs obligeant, que je regretterai
toujours; mais j'avais commis une erreur dplorable en me laissant
arracher un consentement que je n'aurais pas tard  regretter. Le jour
o vous serez aussi convaincu que moi que notre projet tait insens,
vous retrouverez en moi l'amie d'autrefois; mais ne me parlez plus
d'amour; vous me condamneriez  ne jamais vous revoir.

Il se le tint pour dit; elle apprit bientt qu'il avait rendu au
propritaire les clefs de l'Ermitage.

Les deux lettres lui avaient apport un lger soulagement, elle n'en
sentit pas longtemps la douceur. Que la vie lui tait amre! Que les
heures lui semblaient lourdes! Que sa maison lui semblait vide! Elle n'y
voyait plus les deux tres qui l'intressaient le plus dans le monde, et
le monde lui-mme avait chang d'aspect; tout tait gris, terne, morne,
couleur de plomb, de fume ou de brouillard. Elle ne pouvait passer
devant son piano sans prouver un frisson: il lui demandait des
nouvelles du pianiste sous les doigts duquel il aimait  vibrer. Le
matin,  son rveil, son coeur se serrait, parce qu'elle n'entendait plus
au-dessus de sa tte un pas sautillant et lger, et bientt aprs le
bruit d'une fentre s'entr'ouvrant pour laisser entrer le souffle frais
du matin: qu'tait devenue la voix pure qui mlait  cette fracheur la
gat d'une chanson?

Le docteur Oserel, qui avait obtenu sa grce, n'tait qu' demi content.
Dbarrass de ses deux rivaux, demeur matre du champ de bataille, il
ne s'tait pas senti de joie; mais Mme Sauvigny le dsolait par sa
gravit mlancolique. Il constatait avec chagrin qu'en vaquant  ses
fonctions accoutumes, elle semblait s'en acquitter sans plaisir, par
devoir, pour l'acquit de sa conscience. Il ne pouvait se dissimuler
qu'il ne suffisait pas  son bonheur. Il aurait bien voulu connatre la
cause dterminante des deux dparts; une fcheuse exprience l'ayant
rendu prudent, il s'abstenait de faire aucune question. Il savait
dsormais que les colres des nerveuses tranquilles sont terribles, il
craignait de rallumer des foudres mal teints.

Que les femmes sont absurdes! pensait-il en mchant son mors. Les
servitudes leur plaisent, et on les dsoblige en les dlivrant. C'est
l'ternelle histoire de Martine qui voulait tre battue.

Jacquine tait partie depuis un mois, quand Mme Sauvigny reut la visite
de M. Belfons, dbarqu de la veille. Il avait tenu loyalement sa
parole, il avait pass quatre semaines en Angleterre, tmoignant ainsi
de l'entire confiance qu'il mettait en son amie. Elle le consterna en
lui apprenant que Mlle Vanesse n'tait plus au Chalet.

Mais comment se peut-il, madame, que vous m'ayez laiss si longtemps
sans nouvelles?

--J'esprais que vous commenciez  l'oublier. Loin des yeux, loin du
coeur.

--Ce proverbe n'est point  mon usage, et vous ne connaissez pas les
mathmaticiens. De prs, de loin, j'aimerai toujours Mlle Vanesse. Mais
vous avez donc chang d'ide? Vous ne voulez plus me la donner? Vous ne
me jugez plus digne de possder cette princesse?

--Je craindrais, en vous la donnant, de vous faire un prsent funeste.
Mon pauvre ami, elle vous rendrait trs malheureux.

--Et si je vous disais que j'aime mieux souffrir avec elle que d'tre
heureux avec une autre!...

--J'en serais quitte pour vous rpondre que vous tes fou. Libre  vous
de conspirer contre vous-mme, je me ferais conscience de tremper dans
ce complot.

Et comme il se rcriait:

Elle est ce qu'elle est, vous ne la changerez pas. Je m'tais attele 
la plus chimrique des entreprises; j'en ai t punie, j'ai essuy une
dfaite, qui est un jugement de Dieu. Je m'tais fait illusion sur ses
incurables dfauts; elle s'est charge de m'ouvrir les yeux; je lui
croyais du coeur, elle n'en a point. Elle m'a prouv que la haine du mal,
qui n'est pas accompagne de l'amour du bien, est un poison ou, si vous
l'aimez mieux, un mauvais levain qui corrompt et aigrit la pte. Ah! mon
ami, ne mangez pas de ce pain, il n'est pas mangeable.... Elle m'a
prouv aussi qu'on ne respire pas impunment un air vici. Le monde
infect o elle a trop longtemps vcu a perverti son sens moral; elle
avait pris son entourage en dgot, elle le mprise et elle en portera
toujours la marque. On l'a dit avant moi, elle est pure, mais perverse.
Ajoutez qu'elle a des ruses de sauvage, la manie des machinations
secrtes, l'amour des voies obliques et des chemins tortueux. Il n'y a
pas pour elle d'autre vertu que la propret du corps et de l'me, et
soyez sr que telle pcheresse est plus prs du ciel que cette vierge
immacule. L'hermine est fire de la blancheur de sa fourrure, mais
l'hermine est, parat-il, un carnassier farouche et inapprivoisable.
J'avais tent d'apprivoiser une hermine et j'ai misrablement chou. Je
me dois une revanche  moi-mme. J'lverai une petite fille, que
j'aurai soin de choisir parmi celles qui, en barbotant dans le ruisseau,
se sont crottes jusqu'aux oreilles; Dieu aidant, je la nettoierai. Plt
au ciel que Mlle Vanesse y et attrap une tache, une petite tache! Si
imperceptible que ft l'claboussure, son orgueil, qui est son idole, ne
s'en consolerait pas, et, devenue plus humble, peut-tre aurait-elle du
coeur. Mon pauvre ami, faites des mathmatiques et oubliez-la. Je
voudrais bien l'oublier, moi aussi; hlas! on se souvient  jamais d'une
hermine toute blanche qu'on caressait et qui vous a mordu jusqu'au
sang.

Il l'coutait avec un tonnement profond:

Ah! madame, est-ce bien vous qui parlez? Elle doit vous avoir fait un
abominable trait. Que s'est-il pass entre vous?

--Ne m'interrogez pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle m'a rendu
service, qu'elle m'a prserve d'un danger par un moyen indigne, par un
vilain moyen.

--Trs vilain?

--Par une odieuse perfidie.

--Vous me voyez dsol, navr.... Sans doute, elle en est aux regrets.

--Que vous la connaissez peu! Elle ne regrette rien, elle fait gloire de
sa mchante action.

--C'est fcheux, trs fcheux. Mais, je vous prie, le service qu'elle
vous a rendu tait-il important, essentiel?

Mme Sauvigny ne rpondit pas.

Tout compt, tout rabattu, faisons-lui grce, s'il vous plat,
reprit-il. Tant de gens emploient les vilains moyens  de vilaines fins
qu'il faut tre indulgent pour les perfidies bienfaisantes, pour les
jeunes filles qui appliquent aux bonnes oeuvres les mthodes du diable.

Puis il s'cria:

Que voulez-vous? On n'chappe pas  son destin, et le mien est d'aimer
Mlle Jacquine Vanesse. Perfidies, incurables dfauts, ruses de sauvage,
machinations secrtes, voies tortueuses, apptits carnassiers,
coquetteries criminelles, entranements diaboliques, je l'aime en bloc
comme les jacobins aiment la Rvolution franaise, sans vouloir y rien
ajouter, ni en rien retrancher, et, croyez-moi, les hommes qui n'aiment
pas en bloc ne connaissent pas le vritable amour. Mais vous ne me
persuaderez jamais que cette hermine n'ait pas de coeur. Ah! madame, elle
vous adore, elle vous a vou un tendre et fidle attachement.

Elle l'interrompit en lui disant d'une voix teinte:

Il vous plat de le croire. Apprenez que, depuis un mois qu'elle m'a
quitte, elle ne m'a pas donn signe de vie, qu'elle ne m'a pas crit un
mot, un seul mot.

Sa rplique porta coup; il en fut atterr:

C'est autre chose, dit-il. S'il est vrai qu'aprs avoir vcu prs d'un
an dans votre intimit, elle vous ait renie, chasse de son coeur et de
son souvenir, je renonce  l'aimer. Il faut avoir l'me dnature pour
rompre avec une femme telle que vous. Allons, voil qui est fait, qu'on
ne me parle plus d'elle, je la laisse  qui veut la prendre.

Et, l'instant d'aprs, cet imperturbable optimiste ajoutait:

Eh bien! madame, figurez-vous que je n'en crois rien. Elle est en
dlicatesse avec vous, et en pareil cas on n'crit pas au courant de la
plume, on cherche pniblement ses mots, on craint d'en trop dire ou de
n'en pas dire assez. Je me porte caution pour elle, soyez certaine
qu'elle a commenc vingt lettres qu'elle n'a pas acheves. Madame, ayez
un peu de patience, et prenez note de ma prophtie, je donne ma tte 
couper qu'avant quinze jours elle vous crira.

Cet amoureux avait dit vrai; quinze jours plus tard ou peu s'en faut,
Mme Sauvigny recevait la lettre que voici:

On ne sait qui vit ni qui meurt. Il est certain que je vis encore, et
j'en profite pour vous crire. Aprs ce qui s'est pass, tes-vous
capable de vous intresser  moi? Rassurez-vous, ma lettre sera courte,
je dsire que vous la lisiez jusqu'au bout. Mon pre m'a quitte; il est
parti pour Bordeaux, et dans la quinzaine il retournera au Brsil. Il
est trs dsireux de m'y emmener; il a dcouvert  sa vive surprise que
je savais tenir un mnage. Je ne crois pas qu'il me trouve sur le quai
le jour o il s'embarquera. Quoiqu'il m'ait fait de grandes promesses,
le Brsil ne m'attire point. Depuis quarante-huit heures, je suis reine
et matresse de ma petite maison rustique, o le temps coule comme
ailleurs; il ne tiendrait qu' moi d'y manger mes petites rentes jusqu'
la fin de mes jours. Je n'ai pas d'autre socit que celle de ma femme
de chambre, du fermier et de sa famille. Je lis, je me promne, je
brode, je chante et j'apprends  battre le beurre; je ne m'ennuie pas,
vous savez que je ne m'ennuie jamais. Si quelque jour un heureux hasard
vous amne  Provins, poussez jusqu' la petite ferme des Volandes; vous
m'y trouverez peut-tre trayant les vaches. En attendant, donnez-moi de
vos nouvelles; je vous en serais fort oblige, et je vous prie de croire
 tous mes sentiments....

Eh bien! non, Charlotte, je ne puis finir ainsi ma lettre, et je mets
ma fiert sous mes pieds. Je m'tais applique  me passer de vous, j'ai
fait l'impossible pour vous oublier, j'ai cent fois chass l'obsdante
image, elle revenait sans cesse.  la bont vous joignez un charme qui
vous rend redoutable, et quand on a eu le bonheur ou le malheur de vivre
sous votre toit, on ne peut plus vivre ailleurs. Dans un des volumes que
je feuillette, j'ai trouv ces mots: tre avec les gens qu'on aime,
cela suffit; rver, parler, ne leur parler point, penser  eux, penser 
des choses plus indiffrentes, mais auprs d'eux, tout est gal. Et je
me disais: J'ai connu cela; pourvu que je la sentisse prs de moi, toute
occupation me plaisait; pourvu qu'elle ft l, tout me semblait gal.
Elle existait; c'tait tout ce que je voulais d'elle.... Elle n'existe
plus.

Je vous le rpte, la maison que j'habite a tout ce qui peut me plaire;
j'y suis parfaitement libre, et vous savez que jadis la libert tait
pour moi le premier des biens. Pourquoi vous ai-je connue? Peut-tre
apprendrez-vous avant peu que je suis morte d'ennui.

Ce serait la meilleure aventure qui pt m'arriver. Vous sentiriez, j'en
suis certaine, se ranimer dans votre grand bon coeur une tendresse mal
teinte qui couve sous la cendre, et vous oublieriez les chagrins que
j'ai pu vous donner. Pourquoi vous ai-je fait souffrir? C'est que,
haines ou affections, je suis violente dans tous mes sentiments, et
qu'aprs m'tre longtemps dfendue de vous aimer, je vous ai trop aime.

Ma grande soeur, ma petite maman, promettez-moi que, si je meurs, vous
recommencerez  m'aimer. Je voudrais que votre coeur ft ma tombe; j'y
aurais chaud.

Cette lettre causa  Mme Sauvigny une violente motion, mle de remords
et d'inquitude. Elle fit appeler en hte M. Belfons et lui dit:

Vous aviez raison, j'ai manqu de foi. Lisez.... Que dois-je lui dire
de votre part?

Il lut et s'cria:

Que bnie soit  jamais la trahison qu'elle vous a faite! Ayant
beaucoup  rparer, elle ne peut rien vous refuser. Madame, vous lui
direz de ma part que j'ai des chevaux qui vont comme le vent, et qu'ils
mourraient de honte s'ils mettaient plus de dix minutes  me transporter
de la Givrine dans un chalet qu'on ne peut quitter; vous lui direz qu'en
devenant ma femme, elle ne cessera pas de vivre avec vous.

Sept ou huit heures aprs, un peu avant la tombe de la nuit, Mlle
Vanesse tait assise au bord d'un tang que la canille recouvrait a et
l d'un tapis vert, et qu'enfermaient de tous cts de grands arbres
penchs, qui s'appliquaient  lui cacher le ciel. Au pied des berges,
alentour des joncs, croissaient des plantes tristes, la pesse,
l'utriculaire aux feuilles submerges, le marrube aux petites fleurs
blanches stries de rouge. De temps  autre, une couleuvre se glissait
parmi les hautes herbes; parfois aussi des bulles d'air montaient  la
surface de cette eau immobile et lourde, et on pouvait croire que dans
la vase du fond respirait un monstre qui n'osait se montrer ou qui,
embusqu, guettait sa proie. Jacquine venait souvent dans ce lieu
malsain qui plaisait  sa mlancolie. En ce moment, elle tenait  la
main un livre qu'elle ne lisait pas. Elle regardait l'eau et les bulles
d'air, et peut-tre le monstre invisible adressait-il de secrets appels
 cette me en dtresse. Comme aux mauvais jours de son histoire, elle
trouvait que la vie humaine et les mares se ressemblent beaucoup.

Absorbe dans sa lugubre songerie, elle n'entendit pas quelqu'un marcher
derrire elle. Tout  coup deux doigts longs et menus, qui s'taient
insinus entre sa collerette et sa nuque, pincrent doucement sa peau
rose de blonde. Elle poussa un cri de joie, se leva brusquement, se
retourna, contempla pendant quelques secondes un visage que par instants
elle dsesprait de revoir, reconnut le sourire d'autrefois, et Mme
Sauvigny sentit s'enlacer autour de son cou deux bras souples, qui pour
la premire fois lui parurent moelleux, tandis que colle  son oreille,
une bouche plie par le chagrin murmurait:

Je ne vous remercie pas; j'tais sre que je vous manquais autant que
vous me manquez.

Durant deux heures, elles furent  la joie de se retrouver; mais dans la
soire un vif dbat s'engagea. L'une disait: Il le faut, je le veux.
L'autre rpondait: Vous tes donc bien presse de vous dbarrasser de
moi?  quoi Mme Sauvigny rpliquait que la femme est faite pour se
donner, que la vierge qui de propos dlibr entend rester vierge sans
se consacrer  Dieu ou au service de la misre humaine, ft-elle blanche
comme une hermine, sera toujours une vierge noire.

On tait de retour depuis une semaine, et la querelle commence dans la
petite ferme des Volandes n'tait pas encore vide. Enfin Mlle Vanesse
se rendit, en disant:

C'est la plus grande marque d'amiti et de confiance que je puisse vous
donner; c'est le plus grand sacrifice que vous puissiez exiger de moi.

Le lendemain, le docteur Oserel, assist de Mme Sauvigny, fit une belle,
difficile et glorieuse opration. Comme ils sortaient de la maison de
sant pour aller djeuner au Chalet, elle l'informa de l'vnement qui
la rjouissait. Il en et t charm s'il avait pu penser que M. Belfons
clotrerait sa femme ou la dporterait en Amrique. Il tait condamn 
ne goter que des bonheurs imparfaits, ses plaisirs les plus doux
taient toujours mls d'amertume. Il se disait mlancoliquement que
rien n'est plus propre  exalter les amitis draisonnables et  les
terniser que de ne pas vivre ensemble, mais porte  porte, que ces deux
femmes, ces deux folles, ne seraient pas un jour sans courir l'une aprs
l'autre. Mais dornavant il s'observait beaucoup, il surveillait sa
langue, il mettait la sourdine  ses plaintes. Il se hasarda pourtant 
dire:

Convenez que Mlle Jacquine Vanesse a de la chance. Grande fortune, nom
sans tache, mre respectable, caractre de tout repos, l'argent, la
considration, les garanties, c'est lui qui apporte tout.

--Elle apporte sa personne, qui vaut une fortune, repartit vivement Mme
Sauvigny. Elle apporte aussi sa bonne volont, et si on mesure le prix
du don  l'tendue du sacrifice, soyez certain que ce n'est pas elle
qui doit du retour.

--L, madame, vous pensez vraiment qu'ils seront heureux? grommela-t-il.
Pour commencer, que de difficults elle va faire!

Mme Sauvigny se reprochait d'avoir manqu un jour de foi; elle chanta la
palinodie:

Vous ne l'aimez pas, vous ne l'avez jamais aime, vous n'aimez que les
femmes qui se pment devant vos laparotomies et vous aident  endormir
vos patients, rpondit-elle avec une volubilit inaccoutume qui le
dconcerta, l'tourdit. Docteur, vous tes un gros jaloux et vous avez
un dtestable caractre. J'admire infiniment vos mains de
prestidigitateur et la sret de votre science; mais, foi d'honnte
femme, mon bon voisin, elle a ses bornes. Vous nous donnez pour des
oracles vos explications qui expliquent tout, sauf l'inexplicable. Notre
vie est gouverne par une puissance mystrieuse qui aime  se jouer des
rgles. Comment faut-il la nommer? Il n'importe. Appelons-la, si vous le
voulez bien, la divine ironie ou plutt la grce divine, et croyons  un
royaume de la grce o il se passe des choses fort tonnantes. Que vous
dirai-je? la nature elle-mme est une vritable bote  surprises, la
nature abonde en exceptions, en singularits. Mon bon docteur,
savez-vous quelle est la pomme de discorde entre les femmes et les
savants? Elles croient facilement aux exceptions, parce qu'elles les
aiment, et vous autres, vous avez peine  y croire, parce que vous ne
pouvez les souffrir; vous leur en voulez de troubler votre quitude, de
vous dranger, de contrarier vos chers petits principes. Je m'tonnais
l'an dernier d'avoir dcouvert cinq varits de pavots dans mon jardin,
qui jusqu'alors n'en possdait qu'une, et j'attribuais ce miracle 
l'industrie ou, pour mieux dire,  l'instinct divin de la mouche  miel.
Vous avez lev les paules, vous avez ri de moi et de mes crdulits
mystiques. Je gagerais bien que vous ne croyez pas au trfle  quatre
feuilles, qui porte bonheur  qui le rencontre; vous vous figurez qu'il
n'existe que dans ma folle imagination, et,  la vrit, vous feriez dix
fois le tour de cette pelouse sans en trouver. J'en trouve souvent, ne
vous dplaise, moi qui vous parle.

Elle s'arrta, laissa vaguer dans le gazon ses yeux qui voyaient tout.

Eh! tenez, on voil un! s'cria-t-elle.

Et ayant cueilli son trfle  quatre feuilles, elle le promena sous
l'norme nez crochu du docteur. Mcontent de n'avoir pu placer un mot,
impatient d'avoir sa revanche, il mesurait, pesait, soupesait dans sa
tte les termes d'une rplique trs courtoise, mais premptoire et
foudroyante; toute rflexion faite, il prfra la garder pour lui, tant
il tait devenu circonspect. Il se contenta de dire sans grimacer:

 vos souhaits, chre madame! Et puisse la grce divine se mler de
l'affaire qui vous rjouit si fort! M. Belfons lui devra un beau
cierge.


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--85-98.





End of the Project Gutenberg EBook of Jacquine Vanesse, by Victor Cherbuliez

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     Chief Executive and Director
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