The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du XIe au XVIe sicle (4/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Title: Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (4/9)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30784]

Language: French

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DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.



IV


PARIS

IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
Quai des Augustins, 55, prs du Pont-Neuf.



DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE


PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR-GNRAL DES DIFICES DIOCSAINS


TOME QUATRIME

[Illustration: ]


PARIS
B. BANCE, DITEUR
RUE BONAPARTE, 13.



L'auteur et l'diteur se rservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays o la proprit des ouvrages
franais est garantie par des traits.


DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.




C
(Suite).



CONSTRUCTION, s. f.--APERU GNRAL.--La construction est une science;
c'est aussi un art, c'est--dire qu'il faut au constructeur le savoir,
l'exprience, et un sentiment naturel. On nat constructeur; la science
que l'on acquiert ne peut que dvelopper les germes dposs dans le
cerveau des hommes destins  donner un emploi utile, une forme durable
 la matire brute. Il en est des peuples comme des individus: les uns
sont constructeurs ds leur berceau, d'autres ne le deviennent jamais;
les progrs de la civilisation n'ajoutent que peu de chose  cette
facult native. L'architecture et la construction doivent tre
enseignes ou pratiques simultanment: la construction est le moyen;
l'architecture, le rsultat; et cependant, il est des oeuvres
d'architecture qui ne peuvent tre considres comme des constructions,
et il est certaines constructions qu'on ne saurait mettre au nombre des
oeuvres d'architecture. Quelques animaux construisent, ceux-ci des
cellules, ceux-l des nids, des mottes, des galeries, des sortes de
huttes, des rseaux de fils: ce sont bien l des constructions, ce n'est
pas de l'architecture.

Construire, pour l'architecte, c'est employer les matriaux en raison de
leurs qualits et de leur nature propre, avec l'ide prconue de
satisfaire  un besoin par les moyens les plus simples et les plus
solides; de donner  la chose construite l'apparence de la dure, des
proportions convenables soumises  certaines rgles imposes par les
sens, le raisonnement et l'instinct humains. Les mthodes du
constructeur doivent donc varier en raison de la nature des matriaux,
des moyens dont il dispose, des besoins auxquels il doit satisfaire et
de la civilisation au milieu de laquelle il nat.

Les Grecs et les Romains ont t constructeurs; cependant ces deux
peuples sont partis de principes opposs, n'ont pas employ les mmes
matriaux, les ont mis en oeuvre par des moyens diffrents, et ont
satisfait  des besoins qui n'taient point les mmes. Aussi l'apparence
du monument grec et celle du monument romain diffrent essentiellement.
Le Grec n'emploie que la plate-bande dans ses constructions; le Romain
emploie l'arc, et, par suite, la vote: cela seul indique assez combien
ces principes opposs doivent produire des constructions fort
dissemblables, quant aux moyens employs et quant  leur apparence. Nous
n'avons pas  faire connatre ici les origines de ces deux principes et
leurs consquences; nous prenons l'architecture romaine au point o elle
est arrive dans les derniers temps de l'Empire, car c'est la source
unique  laquelle le moyen ge va d'abord puiser.

Le principe de la construction romaine est celui-ci: tablir des points
d'appui prsentant, par leur assiette et leur parfaite cohsion, des
masses assez solides et homognes pour rsister au poids et  la pousse
des votes; rpartir ces pesanteurs et pousses sur des piles fixes dont
la rsistance inerte est suffisante. Ainsi la construction romaine n'est
qu'une concrtion habilement calcule dont toutes les parties dpourvues
d'lasticit se maintiennent par les lois de la pesanteur et leur
parfaite adhrence. Chez les Grecs, la stabilit est obtenue seulement
par l'observation judicieuse des lois de la pesanteur; ils ne cherchent
pas l'adhrence des matriaux; en un mot, ils ne connaissent ni
n'emploient les mortiers. Les pesanteurs n'agissant, dans leurs
monuments, que verticalement, ils n'ont donc besoin que de rsistances
verticales; les votes leur tant inconnues, ils n'ont pas  maintenir
des pressions obliques, ce que l'on dsigne par des pousses. Comment
les Romains procdaient-ils pour obtenir des rsistances passives et une
adhrence parfaite entre toutes les parties inertes de leurs
constructions et les parties actives, c'est--dire entre les points
d'appui et les votes? Ils composaient des maonneries homognes, au
moyen de petits matriaux, de cailloux ou de pierrailles runis par un
mortier excellent, et enfermaient ces blocages dans un encaissement de
brique, de moellon ou de pierre de taille. Quant aux votes, ils les
formaient sur cintres au moyen d'arcs de brique ou de pierre en tte et
de bton battu sur couchis de bois. Cette mthode prsentait de nombreux
avantages: elle tait expditive; elle permettait de construire, dans
tous les pays, des difices sur un mme plan; d'employer les armes ou
les rquisitions pour les lever; elle tait durable, conomique; ne
demandait qu'une bonne direction, en n'exigeant qu'un nombre restreint
d'ouvriers habiles et intelligents, sous lesquels pouvaient travailler
un nombre considrable de simples manoeuvres; elle vitait les
transports lents et onreux de gros matriaux, les engins pour les
lever; elle tait enfin la consquence de l'tat social et politique de
la socit romaine. Les Romains levrent cependant des difices 
l'instar des Grecs, comme leurs temples et leurs basiliques; mais ces
monuments sont une importation, et doivent tre placs en dehors de la
vritable construction romaine.

Les barbares qui envahirent les provinces romaines n'apportaient pas
avec eux des arts et des mthodes de btir, ou du moins les lments
qu'ils introduisaient au milieu de la civilisation romaine expirante ne
pouvaient avoir qu'une bien faible influence. Ils trouvrent des
monuments btis et ils s'en servirent. Longtemps aprs l'envahissement
des barbares sur le sol gallo-romain, il existait encore un grand nombre
d'difices antiques; ce qui indique que les hordes germaines ne les
dtruisirent pas tous. Ils tentrent mme souvent de les rparer et
bientt de les imiter.

Mais, aprs de si longs dsastres, les traditions laisses par les
constructeurs romains devaient tre en grande partie perdues; et sous
les Mrovingiens, les difices que l'on leva dans les Gaules ne furent
que les reproductions barbares des constructions antiques pargnes par
la guerre ou qui avaient pu rsister  un long abandon. Le peu de
monuments qui nous restent, antrieurs  la priode carlovingienne, ne
nous prsentent que des btisses dans lesquelles on n'aperoit plus
qu'un ple reflet de l'art des Romains, de grossires imitations des
difices dont les restes nombreux couvraient encore le sol. Ce n'est que
sous le rgne de Charlemagne que l'on voit les constructeurs faire
quelques tentatives pour sortir de l'ignorance dans laquelle les sicles
prcdents taient plongs. Les relations suivies de ce prince avec
l'Orient, ses rapports avec les Lombards, chez lesquels les dernires
traditions de l'art antique semblent s'tre rfugies, lui fournirent
les moyens d'attirer prs de lui et dans les pays soumis  sa domination
des constructeurs qu'il sut utiliser avec un zle et une persvrance
remarquables. Son but tait certainement de faire renatre les arts
romains; mais les sources auxquelles il lui fallut aller puiser pour
arriver  ce rsultat s'taient profondment modifies dans leurs
principes. Charlemagne ne pouvait envoyer des architectes tudier les
monuments de la vieille Rome, puisqu'il n'en avait pas; il ne pouvait
demander des artistes, des gomtres, des ouvriers habiles qu'
l'Orient,  l'Espagne ou  la Lombardie, contres qui seules en
possdaient. Ceux-ci apportaient avec eux des mthodes qui dj
s'taient loignes de celles de l'antiquit. La renaissance
carlovingienne produisit donc des rsultats fort diffrents de ce que
son auteur en attendait probablement. Aprs tout, le but tait atteint,
puisque les nouveaux lments imports en Occident produisirent bientt
des efforts considrables, et qu' partir de cette poque les arts
progressrent rapidement. C'est l'histoire de cette progression, au
point de vue de la construction seulement, que nous allons essayer de
faire, en renvoyant nos lecteurs au mot ARCHITECTURE pour tout ce qui
tient aux dveloppements de cet art, du Xe au XVIe sicle.

Pendant la dure de l'Empire romain, soit  Rome, soit  Byzance, il est
facile de reconnatre que les votes avaient t la proccupation
dominante des constructeurs. De la vote en berceau ils taient
promptement arrivs  la vote d'arte, et de la coupole porte sur un
mur circulaire ou tambour, ils taient arrivs, dans la construction de
l'glise de Sainte-Sophie,  la vote hmisphrique porte sur
pendentifs: pas immense, qui tablit une ligne de dmarcation tranche
entre les constructions romaines de l'antiquit et celles du moyen ge.
Ni Rome, ni l'Italie, ni les Gaules ne laissent voir un seul difice
romain dans lequel la vote hmisphrique soit porte sur pendentifs.
L'glise de Sainte-Sophie est la premire qui nous fournisse un exemple
de ce genre de construction, et, comme chacun sait, c'est la plus vaste
coupole qui existe. Comment les architectes romains tablis  Byzance
taient-ils arrivs  concevoir et excuter une construction de ce
genre? C'est ce que nous ne chercherons pas  dmler. Nous prenons le
fait l o, pour la premire fois, il se manifeste avec une grandeur et
une franchise incontestes. Couvrir une enceinte circulaire par une
vote hmisphrique, c'tait une ide fort naturelle et qui fut adopte
ds une haute antiquit; faire pntrer des cylindres, des votes en
berceau dans le tambour circulaire, c'tait une consquence immdiate de
ce premier pas. Mais lever une coupole hmisphrique sur un plan carr,
c'est--dire sur quatre piles isoles et poses aux angles d'un carr,
ce n'tait plus une dduction du premier principe, c'tait une
innovation, et une innovation des plus hardies.

Cependant les constructeurs que Charlemagne fit venir de Lombardie et
d'Orient en Occident n'apportrent pas avec eux ce mode de construction;
ils se contentrent d'lever, comme  Aix-la-Chapelle, des votes  base
octogonale ou circulaire sur des tambours montant de fond. Ce ne fut que
plus tard que les drivs de la construction byzantine eurent une
influence directe en Occident. Quant aux mthodes de btir des
constructeurs carlovingiens, elles se rapprochaient des mthodes
romaines, c'est--dire qu'elles consistaient en des massifs de blocages
enferms dans des parements de brique, de moellon ou de pierre, ou
encore de moellons alternant avec des assises de brique, le tout
maintenu par des joints pais de mortier, ainsi que le fait voir la fig.
1.

Nous indiquons en A les assises de briques triangulaires prsentant leur
grand ct sur le parement, et en B les assises de moellons  peu prs
rguliers et prsentant leurs faces, le plus souvent carres, sur les
parements. En C est figure une brique dont l'paisseur varie de 0,04 c.
 0,05 c., et en D un moellon de parement. Ce n'tait qu'une
construction romaine grossirement excute. Mais les Romains
n'employaient gure cette mthode que lorsqu'ils voulaient revtir les
parements de placages de marbre ou de stuc; s'ils faisaient des
parements de pierre de taille, ils posaient celles-ci  joints vifs,
sans mortier, sur leurs lits de carrire, et leur laissaient une large
assiette, pour que ces parements devinssent rellement un renfort
capable de rsister  une pression que les massifs seuls n'eussent pu
porter.

Ds les premiers temps de l'poque carlovingienne, les constructeurs
voulurent aussi lever des constructions parementes en pierre de
taille,  l'instar de certaines constructions romaines; mais ils ne
disposaient pas des moyens puissants employs par les Romains: ils ne
pouvaient ni transporter, ni surtout lever  une certaine hauteur des
blocs de pierre d'un fort volume. Ils se contentrent donc de
l'apparence, c'est--dire qu'ils dressrent des parements forms de
placages de pierre poss en dlit le plus souvent et d'une faible
paisseur, vitant avec soin les videments et remplissant les vides
laisss entre ces parements par des blocages noys dans le mortier. Ils
allrent quelquefois jusqu' vouloir imiter la construction romaine
d'appareil, en posant ces placages de pierre  joints vifs sans mortier.
Il n'est pas besoin de dire combien cette construction est vicieuse,
d'autant que leurs mortiers taient mdiocres, leur chaux mal cuite ou
mal teinte, leur sable terreux et les blocages extrmement irrguliers.
Quelquefois aussi ils prirent un moyen terme, c'est--dire qu'ils
levrent des parements en petites pierres de taille runies par des
lits pais de mortier.

Ces essais, ces ttonnements ne constituaient pas un art. Si, dans les
dtails de la construction, les architectes faisaient preuve d'un
trs-mdiocre savoir, s'ils ne pouvaient qu'imiter fort mal les procds
des Romains,  plus forte raison, dans l'ensemble de leurs btisses, se
trouvaient-ils sans cesse acculs  des difficults qu'ils taient hors
d'tat de rsoudre: manquant de savoir, ne possdant que des traditions
presque effaces, n'ayant ni ouvriers habiles, ni engins puissants,
marchant  ttons, ils durent faire et ils firent en effet des efforts
inous pour lever des difices d'une petite dimension, pour les rendre
solides et surtout pour les voter. C'est l o l'on reconnat toujours,
dans les monuments carlovingiens, l'insuffisance des constructeurs, o
l'on peut constater leur embarras, leurs incertitudes, et souvent mme
ce dcouragement, produit de l'impuissance. De cette ignorance mme des
procds antiques, et surtout des efforts constants des constructeurs du
IXe au XIe sicle, il sortit un art de btir nouveau: rsultat
d'expriences malheureuses d'abord, mais qui, rptes avec persvrance
et une suite non interrompue de perfectionnement, tracrent une voie non
encore fraye. Il ne fallut pas moins de trois sicles pour instruire
ces barbares; ils purent cependant, aprs des efforts si lents, se
flatter d'avoir ouvert aux constructeurs futurs une re nouvelle qui
n'avait pris que peu de chose aux arts de l'antiquit. Les ncessits
imprieuses avec lesquelles ces premiers constructeurs se trouvrent aux
prises les obligrent  chercher des ressources dans leurs propres
observations plutt que dans l'tude des monuments de l'antiquit qu'ils
ne connaissaient que trs-imparfaitement, et qui, dans la plupart des
provinces des Gaules, n'existaient plus qu' l'tat de ruines. Prts,
d'ailleurs,  s'emparer des produits trangers, ils les soumettaient 
leurs procds imparfaits, et, les transformant ainsi, ils les faisaient
concourir vers un art unique dans lequel le raisonnement entrait plus
que la tradition. Cette cole tait dure: ne s'appuyant qu'avec
incertitude sur le pass, se trouvant en face des besoins d'une
civilisation o tout tait  crer, ne possdant que les lments des
sciences exactes, elle n'avait d'autre guide que la mthode
exprimentale; mais cette mthode, si elle n'est pas la plus prompte, a
du moins cet avantage d'lever des praticiens observateurs, soigneux de
runir tous les perfectionnements qui les peuvent aider.

Dj, dans les difices du XIe sicle, on voit la construction faire des
progrs sensibles qui ne sont que la consquence de fautes vites avec
plus ou moins d'adresse; car l'erreur et ses effets instruisent plus les
hommes que les oeuvres parfaites. Ne disposant plus des moyens actifs
employs par les Romains dans leurs constructions; manquant de bras,
d'argent, de transports, de relations, de routes, d'outils, d'engins;
confins dans des provinces spares par le rgime fodal, les
constructeurs ne pouvaient compter que sur de bien faibles ressources,
et cependant,  cette poque dj (au XIe sicle), on leur demandait
d'lever de vastes monastres, des palais, des glises, des remparts. Il
fallait que leur industrie supplt  tout ce que le gnie romain avait
su organiser,  tout ce que notre tat de civilisation moderne nous
fournit  profusion. Il fallait obtenir de grands rsultats  peu de
frais (car alors l'Occident tait pauvre), satisfaire  des besoins
nombreux et pressants sur un sol ravag par la barbarie. Il fallait que
le constructeur rechercht les matriaux, s'occupt des moyens de les
transporter, combattt l'ignorance d'ouvriers maladroits, ft lui-mme
ses observations sur les qualits de la chaux, du sable, de la pierre,
ft approvisionner les bois; il devait tre non-seulement l'architecte,
mais le carrier, le traceur, l'appareilleur, le conducteur, le
charpentier, le chaufournier, le maon, et ne pouvait s'aider que de son
intelligence et de son raisonnement d'observateur. Il nous est facile,
aujourd'hui qu'un notaire ou un ngociant se fait btir une maison sans
le secours d'un architecte, de considrer comme grossiers ces premiers
essais; mais la somme de gnie qu'il fallait alors  un constructeur
pour lever une salle, une glise, tait certainement suprieure  ce
que nous demandons  un architecte de notre temps, qui peut faire btir
sans connatre les premiers lments de son art, ainsi qu'il arrive trop
souvent. Dans ces temps d'ignorance et de barbarie, les plus
intelligents, ceux qui s'taient levs par leur propre gnie au-dessus
de l'ouvrier vulgaire, taient seuls capables de diriger une
construction; et la direction des btisses, forcment limite entre un
nombre restreint d'hommes suprieurs, devait, par cela mme, produire
des oeuvres originales, dans l'excution desquelles le raisonnement
entre pour une grande part, o le calcul est apparent, et dont la forme
est revtue de cette distinction qui est le caractre particulier des
constructions raisonnes et se soumettant aux besoins et aux usages d'un
peuple. Il faut bien reconnatre, dussions-nous tre dsigns nous-mmes
comme des barbares, que la beaut d'une construction ne rside pas dans
les perfectionnements apports par une civilisation et une industrie
trs-dveloppes, mais dans le judicieux emploi des matriaux et des
moyens mis  la disposition du constructeur. Avec nos matriaux si
nombreux, les mtaux que nous livrent nos usines, avec les ouvriers
habiles et innombrables de nos cits, il nous arrive d'lever une
construction vicieuse, absurde, ridicule, sans raison ni conomie;
tandis qu'avec du moellon et du bois, on peut faire une bonne, belle et
sage construction. Jamais, que nous sachions, la varit ou la
perfection de la matire employe n'a t la preuve du mrite de celui
qui l'emploie; et d'excellents matriaux sont dtestables, s'ils sont
mis en oeuvre hors de la place ou de la fonction qui leur conviennent,
par un homme dpourvu de savoir et de sens. Ce dont il faut
s'enorgueillir, c'est du bon et juste emploi des matriaux, et non de la
quantit ou de la qualit de ces matriaux. Ceci dit sous forme de
parenthses et pour engager nos lecteurs  ne pas ddaigner les
constructeurs qui n'avaient  leur disposition que de la pierre mal
extraite, du mauvais moellon tir sur le sol, de la chaux mal cuite, des
outils imparfaits et de faibles engins: car, avec des lments aussi
grossiers, ces constructeurs peuvent nous enseigner d'excellents
principes, applicables dans tous les temps. Et la preuve qu'ils le
peuvent, c'est qu'ils ont form une cole qui, au point de vue de la
science pratique ou thorique, du judicieux emploi des matriaux, est
arrive  un degr de perfection non surpass dans les temps modernes.
Permis  ceux qui enseignent l'architecture sans avoir pratiqu cet art
de ne juger les productions architectoniques des civilisations antiques
et modernes que sur une apparence, une forme superficielle qui les
sduit; mais pour nous qui sommes appels  construire, il nous faut
chercher notre enseignement  travers les tentatives et les progrs de
ces architectes ingnieux qui, sortant du nant, avaient tout  faire
pour rsoudre les problmes poss par la socit de leur temps.
Considrer les constructeurs du moyen ge comme des barbares, parce
qu'ils durent renoncer  construire en employant les mthodes des
Romains, c'est ne pas vouloir tenir compte de l'tat de la socit
nouvelle, c'est mconnatre les modifications profondes introduites dans
les moeurs par le christianisme, appuy sur le gnie des peuples
occidentaux; c'est effacer plusieurs sicles d'un travail lent, mais
persistant, qui se produisait au sein de la socit: travail qui a
dvelopp les lments les plus actifs et les plus vivaces de la
civilisation moderne. Personne n'admire plus que nous l'antiquit,
personne plus que nous n'est dispos  reconnatre la supriorit des
belles poques de l'art des Grecs et des Romains sur les arts modernes;
mais nous sommes ns au XIXe sicle, et nous ne pouvons faire qu'entre
l'antiquit et nous il n'y ait un travail considrable: des ides, des
besoins, des moyens trangers  ceux de l'antiquit. Il nous faut bien
tenir compte des nouveaux lments, des tendances d'une socit
nouvelle. Regrettons l'organisation sociale de l'antiquit, tudions-la
avec scrupule, recourons  elle; mais n'oublions pas que nous ne vivons
ni sous Pricls ni sous Auguste; que nous n'avons pas d'esclaves; que
les trois quarts de l'Europe ne sont plus plongs dans l'ignorance et la
barbarie au grand avantage du premier quart; que la socit ne se divise
plus en deux portions ingales, la plus forte absolument soumise 
l'autre; que les besoins se sont tendus  l'infini; que les rouages se
sont compliqus; que l'industrie analyse sans cesse tous les moyens mis
 la disposition de l'homme, les transforme; que les traditions et les
formules sont remplaces par le raisonnement, et qu'enfin l'art, pour
subsister, doit connatre le milieu dans lequel il se dveloppe. Or la
construction des difices, au moyen ge, est entre dans cette voie
toute nouvelle. Nous en gmirons, si l'on veut; mais le fait n'en
existera pas moins, et nous ne pouvons faire qu'hier ne soit la veille
d'aujourd'hui. Ce qu'il y a de mieux alors, il nous semble, c'est de
rechercher dans le travail de la veille ce qu'il y a d'utile pour nous
aujourd'hui, et de reconnatre si ce travail n'a pas prpar le labeur
du jour. Cela est plus raisonnable que de le mpriser.

On a prtendu souvent que le moyen ge est une poque exceptionnelle, ne
tenant ni  ce qui la prcde ni  ce qui la suit, trangre au gnie de
notre pays et  la civilisation moderne. Cela est peut-tre soutenable
au point de vue de la politique, quoiqu'un pareil fait soit fort trange
dans l'histoire du monde, o tout s'enchane; mais l'esprit de parti
s'en mlant, il n'est pas de paradoxe qui ne trouve des approbateurs. En
architecture, et surtout en construction, l'esprit de parti ne saurait
avoir de prise, et nous ne voyons pas comment les principes de la
libert civile, comment les lois modernes sous le rgime desquelles nous
avons le bonheur d'tre ns se trouveraient attaqus, quand on aurait
dmontr que les constructeurs du XIIe sicle savaient bien btir, que
ceux du XIIIe sicle taient fort ingnieux et libres dans l'emploi des
moyens, qu'ils cherchaient  remplir les programmes qu'on leur imposait
par les procds les plus simples et les moins dispendieux, qu'ils
raisonnaient juste et connaissaient les lois de la statique et de
l'quilibre des forces. Une coutume peut tre odieuse et oppressive; les
abbs et les seigneurs fodaux ont t, si l'on veut, des dissipateurs,
ont exerc un despotisme insupportable, et les monastres ou les
chteaux qu'ils habitaient peuvent tre cependant construits avec
sagesse, conomie et une grande libert dans l'emploi des moyens. Une
construction n'est pas _fanatique_, _oppressive_, _tyrannique_; ces
pithtes n'ont pas encore t appliques  l'assemblage des pierres, du
bois ou du fer. Une construction est bonne ou mauvaise, judicieuse ou
dpourvue de raison. Si nous n'avons rien  prendre dans le code fodal,
ce n'est pas  dire que nous n'ayons rien  prendre dans les
constructions de ce temps. Un parlement condamne de malheureux juifs ou
sorciers  tre brls vifs; mais la salle dans laquelle sige ce
parlement peut tre une construction fort bonne et mieux btie que celle
o nos magistrats appliquent des lois sages, avec un esprit clair. Un
homme de lettres, un historien, dit, en parlant d'un chteau fodal: Ce
repaire du brigandage, cette demeure des petits despotes tyrannisant
leurs vassaux, en guerre avec leurs voisins... Aussitt chacun de crier
_haro_ sur le chtelain et sur le chteau. En quoi les difices sont-ils
les complices de ceux qui les ont fait btir, surtout si ces difices
ont t levs par ceux-l mme qui taient victimes des abus de pouvoir
de leurs habitants? Les Grecs n'ont-ils pas montr, en maintes
circonstances, le fanatisme le plus odieux? Cela nous empche-t-il
d'admirer le Parthnon ou le temple de Thse?

Il est bien temps, nous le croyons, de ne plus nous laisser blouir,
nous architectes, par les discours de ceux qui, trangers  la pratique
de notre art, jugent des oeuvres qu'ils ne peuvent comprendre, dont ils
ne connaissent ni la structure, ni le sens vrai et utile, et qui, mus
par leurs passions ou leurs gots personnels, par des tudes exclusives
et un esprit de parti troit, jettent l'anathme sur des artistes dont
les efforts, la science et l'exprience pratique, nous sont, aujourd'hui
encore, d'un grand secours. Peu nous importe que les seigneurs fodaux
fussent des tyrans, que le clerg du moyen ge ait t corrompu,
ambitieux et fanatique, si les hommes qui ont bti leurs demeures
taient ingnieux, s'ils ont aim leur art et l'ont pratiqu avec savoir
et soin. Peu nous importe qu'un cachot ait renferm des vivants pendant
des annes, si les pierres de ce cachot sont assez habilement
appareilles pour offrir un obstacle infranchissable; peu nous importe
qu'une grille ait ferm une chambre de torture, si la grille est bien
combine et le fer bien forg. La confusion entre les institutions et
les produits des arts ne doit point exister pour nous, qui cherchons
notre bien partout o nous pensons le trouver. Ne soyons pas dupes  nos
dpens de doctrines exclusives; blmons les moeurs des temps passs, si
elles nous semblent mauvaises; mais n'en proscrivons pas les arts avant
de savoir si nous n'avons aucun avantage  tirer de leur tude. Laissons
aux amateurs clairs le soin de discuter sur la prminence de
l'architecture grecque sur l'architecture romaine, de celle-ci sur
l'architecture du moyen ge; laissons-les traiter ces questions
insolubles; coutons-les, si nous n'avons rien de mieux  faire,
discourir sur notre art sans savoir comment se trace un panneau, se
taille et se pose une pierre: il n'est point permis de professer la
mdecine et mme la pharmacie sans tre mdecin ou apothicaire; mais
l'architecture! c'est une autre affaire.

Pour nous rendre compte des premiers efforts des constructeurs du moyen
ge, il faut d'abord connatre les lments dont ils disposaient, et les
moyens pratiques en usage alors. Les Romains, matres du monde, ayant su
tablir un gouvernement rgulier, uniforme, au milieu de tant de peuples
allis ou conquis, avaient entre les mains des ressources qui manquaient
absolument aux provinces des Gaules divises en petits tats, en
fractions innombrables, par suite de l'tablissement du rgime fodal.
Les Romains, lorsqu'ils voulaient couvrir une contre de monuments
d'utilit publique, pouvaient jeter sur ce point,  un moment donn,
non-seulement une arme de soldats habitus aux travaux, mais requrir
les habitants (car le systme des rquisitions tait pratiqu sur une
vaste chelle par les Romains), et obtenir, par le concours de cette
multitude de bras, des rsultats prodigieux. Ils avaient adopt, pour
construire promptement et bien, des mthodes qui s'accordaient
parfaitement avec cet tat social. Ces mthodes, les constructeurs du
moyen ge, eussent-ils voulu les employer, o auraient-ils trouv ces
armes de travailleurs? Comment faire arriver, dans une contre dnue
de pierre par exemple, les matriaux ncessaires  la construction,
alors que les anciennes voies romaines taient dfonces, que l'argent
manquait pour acheter ces matriaux, pour obtenir des btes de somme,
alors que ces provinces taient presque toujours en guerre les unes avec
les autres, que chaque abbaye, chaque seigneur se regardait comme un
souverain absolu d'autant plus jaloux de son pouvoir que les contres
sur lesquelles il s'tendait taient exigus? Comment organiser des
rquisitions rgulires d'hommes, l o plusieurs pouvoirs se
disputaient la prdominance, o les bras taient  peine en nombre
suffisant pour cultiver le sol, o la guerre tait l'tat normal?
Comment faire ces normes amas d'approvisionnements ncessaires  la
construction romaine la moins tendue? Comment nourrir ces ouvriers sur
un mme point? Les ordres religieux, les premiers, purent seuls
entreprendre des constructions importantes: 1 parce qu'ils runissaient
sur un seul point un nombre de travailleurs assez considrable unis par
une mme pense, soumis  une discipline, exonrs du service militaire,
possesseurs de territoires sur lesquels ils vivaient; 2 parce qu'ils
amassrent des biens qui s'accrurent promptement sous une administration
rgulire, qu'ils nourent des relations suivies avec les tablissements
voisins, qu'ils dfrichrent, assainirent les terres incultes, tracrent
des routes, se firent donner ou acquirent les plus riches carrires, les
meilleurs bois, levrent des usines, offrirent aux paysans des
garanties relativement sres, et peuplrent ainsi rapidement leurs
terres au dtriment de celles des seigneurs laques; 3 parce qu'ils
purent, grce  leurs privilges et  la stabilit comparative de leurs
institutions, former, dans le sein de leurs monastres, des coles
d'artisans, soumis  un apprentissage rgulier, vtus, nourris,
entretenus, travaillant sous une mme direction, conservant les
traditions, enregistrant les perfectionnements; 4 parce qu'eux seuls
alors tendirent au loin leur influence en fondant des tablissements
relevant de l'abbaye mre, qu'ils durent ainsi profiter de tous les
efforts partiels qui se faisaient dans des contres fort diffrentes par
le climat, les moeurs et les habitudes. C'est  l'activit des ordres
religieux que l'art de la construction dut de sortir, au XIe sicle, de
la barbarie. L'ordre de Cluny, comme le plus considrable (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE), le plus puissant et le plus clair, fut le
premier qui eut une cole de constructeurs dont les principes nouveaux
devaient produire, au XIIe sicle, des monuments affranchis des
dernires traditions romaines. Quels sont ces principes? comment se
dvelopprent-ils? C'est ce que nous devons examiner.

[Illustration: Fig. 1.]



PRINCIPES.--Pour que des principes nouveaux se dveloppent, en toute
chose, il faut qu'un tat et des besoins nouveaux se manifestent. Quand
l'ordre de saint Benot se rforma, au XIe sicle, les tendances des
rformateurs ne visaient  rien moins qu' changer toute une socit
qui,  peine ne, tombait dj en dcomposition. Ces rformateurs, en
gens habiles, commencrent donc par abandonner les traditions vermoulues
de la socit antique: ils partirent de rien, ne voulurent plus des
habitations  la fois somptueuses et barbares qui jusqu'alors avaient
servi de refuge aux moines corrompus des sicles prcdents. Ils se
btirent eux-mmes des cabanes de bois, vcurent au milieu des champs,
prenant la vie comme le pourraient faire des hommes abandonns  leur
seule industrie dans un dsert. Ces premiers pas eurent une influence
persistante, lorsque mme la richesse croissante des monastres, leur
importance au milieu de la socit les porta bientt  changer leurs
cahutes contre des demeures durables et bties avec luxe. Satisfaire
rigoureusement au besoin est toujours la premire loi observe,
non-seulement dans l'ensemble des btiments, mais dans les dtails de la
construction; ne jamais sacrifier la solidit  une vaine apparence de
richesse est la seconde. Cependant la pierre et le bois sont toujours de
la pierre et du bois, et si l'on peut employer ces matires dans une
construction en plus ou moins grande quantit, leur fonction est la mme
chez tous les peuples et dans tous les temps. Quelque riches et
puissants que fussent les moines, ils ne pouvaient esprer construire
comme l'avaient fait les Romains. Ils s'efforcrent donc d'lever des
constructions solides et durables (car ils comptaient bien btir pour
l'avenir) avec conomie. Employer la mthode romaine la plus ordinaire,
c'est--dire en composant leurs constructions de massifs de blocages
enferms entre des parements de brique ou de moellon, c'tait mettre 
l'oeuvre plus de bras qu'ils n'en avaient  leur disposition. Construire
au moyen de blocs normes de pierre de taille, soigneusement taills et
poss, cela exigeait des transports impossibles, faute de routes
solides, un nombre considrable d'ouvriers habiles, de btes de somme,
des engins dispendieux ou d'un tablissement difficile. Ils prirent donc
un moyen terme. Ils levrent les points d'appui principaux en employant
pour les parements de la pierre de taille, comme un revtement, et
garnirent les intrieurs de blocages. Pour les murs en remplissage, ils
adoptrent un petit appareil de moellon smill pour les parements ou de
carreaux de pierre, enfermant de mme un blocage de cailloux et de
mortier.

Notre fig. 2 donne une ide de ce genre de construction. Afin de relier
les diverses parties des btisses, de chaner les murs dans leur
longueur, ils noyrent dans les massifs,  diffrentes hauteurs, sous
les appuis des fentres, au-dessous des corniches, des pices de bois
longitudinales, ainsi que nous l'avons figur en A (voy. CHANAGE). Dans
ces constructions, la pierre est conomise autant que faire se peut;
aucun morceau ne prsente d'videments: tous sont poss en besace; ce
n'est qu'un revtement excut d'ailleurs avec le plus grand soin;
non-seulement les parements sont lays, mais aussi les lits et les
joints, et ces pierres sont poses  cru sans mortier, comme l'appareil
romain.

Ce genre de btisse est apparent dans les grandes constructions
monastiques de Cluny, de Vzelay, de la Charit-sur-Loire (XIe et XIIe
sicles). Les matriaux employs par les moines sont ceux qu'ils
pouvaient se procurer dans le voisinage, dans des carrires dont ils
taient propritaires. Et il faut reconnatre qu'ils les employrent en
raison de leurs qualits et de leurs dfauts. Si ces matriaux
prsentaient des vices, si la pierre tait glive, ne pouvant s'en
procurer d'autres, qu'au moyen de frais considrables, ils avaient le
soin de la placer dans les conditions les moins dsavantageuses, et,
afin de prserver ces matriaux des atteintes de l'humidit et des
effets de la gele; ils cherchaient  les soustraire aux agents
atmosphriques en les couvrant par des combles saillants, en les
loignant du sol,  l'extrieur, par des assises de pierres qu'ils
allaient acheter dans des carrires plus loignes.

Il y a toujours, dans les oeuvres des hommes qui ne comptent que sur
leurs propres ressources et leurs propres forces pour agir, une certaine
somme d'intelligence et d'nergie d'une grande valeur aux yeux de ceux
qui savent voir, ces oeuvres fussent-elles imparfaites et grossires
d'ailleurs, qu'on ne retrouve pas dans les oeuvres produites par des
hommes trs-civiliss, mais auxquels l'industrie fournit de nombreux
lments, et qui n'ont aucun effort  faire pour satisfaire  tous leurs
besoins. Ces chercheurs primitifs deviennent souvent alors des matres
et leurs efforts un enseignement prcieux, car il faut videmment plus
d'intelligence pour faire quelque chose lorsque toutes les ressources
manquent que lorsqu'elles sont  la porte des esprits les plus
mdiocres.

Les constructions romaines, par suite de la stabilit absolue de leurs
points d'appui et la concrtion parfaite de toutes les parties
suprieures (rsultat obtenu, comme nous l'avons dj dit, au moyen de
ressources immenses), prsentaient des masses immobiles, passives, comme
le pourraient tre des monuments taills dans un seul bloc de tuf. Les
constructeurs romans, ne pouvant disposer de moyens aussi puissants,
reconnurent bientt que leurs btisses n'offraient pas un ensemble
concret, li, une agglomration parfaitement stable; que les piliers,
forms de placages de pierre enfermant un blocage compos souvent de
mdiocre mortier, que les murs, dliaisonns dans toute leur hauteur,
subissaient des effets, des tassements ingaux qui causaient des
dchirures dans les constructions et, par suite, des accidents graves.
Il fallut donc chercher les moyens propres  rendre ces effets nuls. Les
constructeurs romans, ds le XIe sicle, voulurent, par des motifs
dvelopps ailleurs (voy. ARCHITECTURE), voter la plupart de leurs
grands difices; ils avaient hrit des votes romaines, mais ils
taient hors d'tat de les maintenir par les moyens puissants que les
Romains avaient pu adopter. Il fallut donc encore que leur intelligence
supplt  ce dfaut de puissance. La vote romaine ne se peut maintenir
qu' la condition d'avoir des points d'appui absolument stables, car
cette vote, soit en berceau, soit d'arte, soit en demi-sphre, forme
une crote homogne sans lasticit, qui se brise en morceaux, s'il
survient quelques gerures dans sa concavit. Voulant faire des votes 
l'instar des Romains, et ne pouvant leur donner des points d'appui
absolument stables, il fallait que les constructeurs romans trouvassent
une mthode nouvelle pour les maintenir, en rapport avec l'instabilit
des points d'appui destins  les porter et les contre-butter. La tche
n'tait pas aise  remplir: aussi les expriences, les ttonnements,
les essais furent-ils nombreux; mais cependant, ds l'origine de ces
essais, on voit natre un systme de construction neuf, et ce systme
est bas sur le principe d'lasticit, remplaant le principe de
stabilit absolue adopt par les Romains. La vote romaine, sauf de
rares exceptions, est faite en blocages; si elle est renforce par des
arcs en brique, ces arcs sont noys dans l'paisseur mme du blocage et
font corps avec lui. Les constructeurs romans, au lieu de maonner la
vote en blocage, la construisirent en moellons bruts noys dans le
mortier, mais poss comme des claveaux, ou en moellons taills et
formant une maonnerie de petit appareil; dj ces votes, si un
mouvement venait  se dclarer dans les points d'appui, prsentaient une
certaine lasticit, par suite de la runion des claveaux, ne se
brisaient pas comme une crote homogne, et suivaient le mouvement des
piles. Mais cette premire modification ne rassurait pas entirement les
constructeurs romans; ils tablirent sous ces votes, de distance en
distance, au droit des points d'appui les plus rsistants, des arcs
doubleaux en pierres appareilles, cintrs sous l'extrados des votes.
Ces arcs doubleaux, sortes de cintres permanents lastiques, comme tout
arc compos d'une certaine quantit de claveaux, suivaient les
mouvements des piles, se prtaient  leur tassement,  leur cartement,
et maintenaient ainsi, comme l'aurait fait un cintre en bois, les
concavits en maonneries bties au-dessus d'eux.

Les constructeurs romans avaient pris aux Romains la vote d'arte sur
plan carr et engendre par la pntration de deux demi-cylindres de
diamtres gaux. Mais lorsqu'ils voulurent lever des votes sur des
piles poses aux angles de paralllogrammes, la vote d'arte romaine ne
pouvait tre applique; ils adoptrent, dans ce cas, le berceau ou
demi-cylindre continu sans pntration, et, au droit des piles, ils
renforcrent ces berceaux par des arcs doubleaux en pierres appareilles
sur lesquels ils comptaient pour viter les fcheux effets d'une rupture
longitudinale dans ces berceaux, par suite d'un mouvement des piles.
Encore une fois, et nous insistons sur ce point, c'tait un cintrage
permanent. Cependant les obstacles, les difficults semblaient natre 
mesure que les constructeurs avaient cru trouver la solution du
problme. Les effets des pousses des votes si parfaitement connus des
Romains taient  peu prs ignors des constructeurs romans. Le premier,
parmi eux, qui eut l'ide de bander un berceau plein cintre sur deux
murs parallles, crut certainement avoir vit  tout jamais les
inconvnients attachs aux charpentes apparentes, et combin une
construction  la fois solide, durable et d'un aspect monumental. Son
illusion ne dut pas tre de longue dure, car, les cintres et couchis
enlevs, les murs se dversrent en dehors, et la vote tomba entre eux.
Il fallut donc trouver des moyens propres  prvenir de pareils
sinistres. On renfora d'abord les murs par des contre-forts extrieurs,
par des piles saillantes  l'intrieur; puis, au droit de ces
contre-forts et de ces piles, on banda des arcs doubleaux sous les
berceaux. Noyant des pices de bois longitudinales dans l'paisseur des
murs d'une pile  l'autre,  la naissance des berceaux, on crut ainsi
arrter leur pousse entre ces piles. Ce n'tait l toutefois qu'un
palliatif; si quelques difices ainsi vots rsistrent  la pousse
des berceaux, un grand nombre s'croulrent quelque temps aprs leur
construction.

Mais il est ncessaire que nos lecteurs prennent une ide exacte de ce
genre de construction. Nous en donnons (3) l'ensemble et les dtails. En
A sont les piles intrieures portant les arcs doubleaux E, en B les
contre-forts destins  maintenir leur pousse, en C les longrines en
bois retenant le berceau D  sa naissance. Afin de reporter la pousse
des arcs doubleaux aussi bas que possible, les constructeurs donnaient
une forte saillie aux chapiteaux G. Si des votes ainsi conues taient
bandes sur des piles assez solidement construites en matriaux bien
lis ou trs-lourds, si les murs taient pais et pleins du bas en haut,
si les contre-forts avaient une saillie suffisante; et si les arcs
doubleaux et par consquent les piles n'taient pas trop espacs, ces
berceaux, renforcs de sous-arcs, pouvaient tre maintenus. Mais si,
comme il arrivait dans les nefs bordes de collatraux, les murs
portaient sur des archivoltes et des piles isoles; si ces piles
isoles, que l'on essayait toujours de faire aussi peu paisses que
possible pour ne pas gner la circulation et la vue, ne prsentaient pas
une assiette suffisante pour recevoir des contre-forts extrieurs
saillants au-dessus des votes des bas-cts; alors le berceau
suprieur, malgr ses arcs doubleaux, ou avec ses arcs doubleaux,
dversait peu  peu les murs et les piles en dehors, et toute la
construction s'croulait. Vers la fin du XIe sicle dj, beaucoup
d'glises et de salles ainsi votes, bties depuis un demi-sicle,
tombaient en ruine, et il fallait les reconstruire. Ces accidents
taient un enseignement pour les constructeurs: ils leur donnaient
l'occasion d'observer certains phnomnes de statique dont ils n'avaient
pas la moindre ide; ils leur faisaient reconnatre que les longrines de
bois noyes dans les maonneries, dpourvues d'air, taient promptement
pourries, et que le vide qu'elles laissaient ne faisait que hter la
destruction des difices; que les murs ayant commenc  se dverser, la
pousse des votes croissait en raison directe de leur cartement;
qu'enfin, si les votes en berceau taient poses sur des nefs avec
collatraux, les dsordres occasionns par la pousse des votes hautes
taient tels qu'il n'tait pas possible de maintenir les piles et les
murs dans un plan vertical.

Cependant le moment n'tait pas encore venu o les constructeurs
allaient rsoudre exactement le problme de la stabilit des votes
poses sur des murs parallles; ils devaient encore faire des tentatives
pour viter les effets de la pousse sur les murs latraux. Les
constructeurs romans savaient que les votes d'artes prsentaient cet
avantage de n'exercer des pressions et des pousses que sur les quatre
points d'appui recevant leurs sommiers. Reconnaissant que les berceaux
exeraient une pousse continue sur les ttes des murs, ils cherchrent
 les supprimer et  les remplacer, mme dans les nefs composes de
traves sur plan barlong, par des votes d'artes, afin de reporter
toute leur charge et leur pousse sur les piles qu'ils espraient rendre
stables. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la vote d'arte
romaine ne peut se btir que sur un plan carr: il fallait donc trouver
une nouvelle combinaison de votes d'artes se prtant aux plans
paralllogrammes. Gomtriquement, ces votes ne pouvaient se tracer, et
ce n'tait que par des ttonnements qu'on arrivait  les construire.

Dj, pendant le XIe sicle, les constructeurs avaient compos des
votes qui tiennent  la fois de la coupole et de la vote d'arte, en
ce que ces votes, au lieu d'tre engendres par deux demi-cylindres se
pntrant  angle droit, sont formes par quatre arcs plein cintre
runissant les quatre piles et deux arcs diagonaux, qui sont eux-mmes
des pleins cintres, et par consquent prsentent un rayon plus grand que
ceux des quatre premiers. Quand on connat les moyens employs pour
construire une vote d'arte, on comprend facilement quel avait t le
motif de cette modification  la vote d'arte romaine. Pour faire une
vote, il faut des cintres de bois sur lesquels on pose des couchis. Or,
pour faire une vote d'arte romaine, il faut tailler quatre cintres sur
un demi-cercle et deux cintres diagonaux dont la courbe est donne par
la rencontre des demi-cylindres; la courbe de ces cintres diagonaux
n'est point un demi-cercle, mais une ellipse que l'on obtient au moyen
d'ordonnes, ainsi que l'indique la fig. 4. Soit A B le diamtre des
cylindres et B C la trace horizontale du plan sur lequel se rencontrent
les deux cylindres A B, A C. Oprant sur un quart, et divisant le
demi-cercle rabattu en un certain nombre de parties gales D E, E F, F
G, G B, on abaisse des perpendiculaires de ces points diviseurs D E F G
sur le diamtre A B, en les prolongeant jusqu' leur rencontre avec la
diagonale B C. On obtient ainsi sur cette diagonale des points diviseurs
_d e f g_; de ces points, levant des perpendiculaires sur la diagonale
B C et prenant sur ces perpendiculaires des longueurs _d d'_ gales 
D'D, _e e'_, gales  E'E, etc., on pose des points _d'e'f'g'_ par
lesquels devra passer la courbe de rencontre des deux demi-cylindres.
Cette courbe ayant une flche _d d'_ gale au rayon D'D, et un diamtre
B C plus grand que le diamtre A B, ne peut tre un demi-cercle. Bien
que fort simple, ce trac gomtrique parut trop compliqu aux
constructeurs romans. Ayant donc trac un demi-cercle sur le diamtre A
B pour faire tailler les cintres en charpente des quatre arcs
gnrateurs de la vote, ils tracrent un second demi-cercle sur le
diamtre B C pour faire tailler les deux cintres diagonaux. Ainsi les
clefs _d_ de rencontre de ces deux cintres diagonaux se trouvrent
places  un niveau plus lev que les clefs D des arcs gnrateurs, et
la vote, au lieu d'tre le rsultat de la rencontre de deux
demi-cylindres, fut un compos de surfaces courbes sans nom, mais se
rapprochant de la coupole. Cette dmonstration lmentaire est
ncessaire, car elle est la clef de tout le systme des votes au moyen
ge. Ce premier rsultat, d bien plutt  l'ignorance qu'au calcul, fut
cependant un des principes les plus fconds dans l'histoire de la
construction. D'ailleurs il indique autre chose que l'ignorance
grossire, il dnote une certaine libert rflchie dans l'emploi des
moyens de btir, dont l'importance est considrable; et, en effet, une
fois affranchis des traditions romaines, les constructeurs du moyen ge
furent de plus en plus consquents avec leurs principes; ils en
comprirent bientt toute l'tendue, et s'y abandonnrent franchement;
cependant, suivons-les pas  pas. Il s'agissait donc, une fois le
principe de la vote d'arte romaine ainsi modifi, d'appliquer ces
votes  des plans barlongs, car les constructeurs reconnaissaient le
danger des larges votes en berceaux.

Soit donc (5) A B C D le paralllogramme d'une trave de nef en plan,
qu'il s'agit de couvrir par une vote d'arte. Soit A E B l'extrados
demi-circulaire des arcs doubleaux rabattus, et A F C l'extrados
demi-circulaire des formerets galement rabattus. Il est clair que le
rayon H F sera plus court que le rayon G E, partant, la clef E plus
leve que la clef F. Si nous traons un demi-cercle sur la diagonale A
D comme tant la courbe sur laquelle devront se rencontrer les votes
engendres par les demi-cercles A E B, A F C, il en rsultera que les
artes AI, BI, DI, CI, au lieu d'tre saillantes dans tout leur
dveloppement, seront creuses, au contraire,  peu prs dans les deux
tiers de leur longueur, et principalement en se rapprochant de la clef
I.

En effet, soit (6) la coupe transversale de la vote suivant H O. Soit
H'F' la coupe du formeret, H'I'O' la projection verticale de la
diagonale AD ou BC. La ligne droite, tire de la clef F'  la clef I',
laisse un segment de cercle K L I' au-dessus de cette ligne; d'o il
rsulterait que cette portion de vote devrait tre convexe  l'intrados
au lieu d'tre concave, et que, par consquent, elle ne serait pas
constructible. Posant donc des formerets et arcs doubleaux sur les arcs
diagonaux, des couchis en planches pour fermer les triangles des votes
en maonnerie, les constructeurs garnirent ces couchis d'un massif pais
en terre suivant une courbe donne par les trois points F'I'F'',
c'est--dire donne par les sommets des arcs diagonaux et des arcs
formerets: ainsi les artes diagonales redevenaient saillantes; sur ce
massif, on posa les rangs de moellons paralllement  la section F'I'
pour fermer la vote.

Le rsultat de ces ttonnements fut que les votes d'artes n'taient
plus des pntrations de cylindres ou de cnes, mais d'ellipsodes. La
premire difficult tant franchie, des perfectionnements rapides ne
devaient pas tarder  se dvelopper. Mais d'abord, comment, par quels
procds mcaniques ces votes taient-elles construites? La vote
d'arte romaine, construite par traves, n'avait point d'arcs doubleaux:
elle portait sur des piles ou des colonnes saillantes, ainsi que le
reprsente la fig. 7, c'est--dire (voy. la projection horizontale A
d'une de ces votes) que les diagonales B C, D E, produites par la
pntration de deux demi-cylindres de diamtres gaux et formant artes
saillantes, portaient sur angles saillants des piles. Mais les
architectes romans ayant d'abord renforc les grandes votes en berceau
par des arcs doubleaux, ainsi que fait voir notre fig. 3, et venant 
remplacer ces votes demi-cylindriques par des votes d'artes
barlongues, conservrent les arcs doubleaux; ils ne pouvaient faire
autrement, puisque les diagonales de ces votes taient des demi-cercles
et que leur sommet s'levait au-dessus du sommet des arcs dont le
diamtre tait donn par l'cartement des piles.

Afin de nous faire comprendre, soit (8) la coupe longitudinale d'une
vote d'arte romaine compose de traves; la ligne AB est horizontale:
c'est la coupe du demi-cylindre longitudinal. Soit (8 bis) la coupe
longitudinale d'une vote d'arte romane sur plan barlong, la ligne AB
est une suite de courbes, ou tout au moins de lignes brises runissant
les points CD, sommets des arcs transversaux aux points de rencontre E
des demi-cercles diagonaux. Il fallait ncessairement conserver sous les
points C D des arcs saillants, des arcs doubleaux, qui n'taient, comme
nous l'avons dit plus haut, que des cintres permanents. Ds lors les
artes diagonales devaient prendre leur point de dpart en retraite de
la saillie des piles ou colonnes, celles-ci tant uniquement destines 
porter les arcs doubleaux, c'est--dire (9) que les artes durent partir
des points F au lieu de partir des points G, et que les sommiers des
arcs doubleaux se reposrent sur les assiettes F H G I. Lorsqu'il
s'agissait donc de fermer les votes, les constructeurs posaient les
couchis portant les massifs ou formes en terre sur l'extrados de ces
arcs doubleaux et sur les deux cintres diagonaux en charpente.

Dans les constructions leves chez tous les peuples constructeurs, les
dductions logiques se suivent avec une rigueur fatale. Un pas fait en
avant ne peut jamais tre le dernier; il faut toujours marcher: du
moment qu'un principe est le rsultat du raisonnement, il en devient
bientt l'esclave. Tel est l'esprit des peuples occidentaux; il perce
ds que la socit du moyen ge commence  se sentir et  s'organiser;
il ne saurait s'arrter, car le premier qui tablit un principe sur un
raisonnement ne peut dire  la raison: Tu n'iras pas plus loin. Les
constructeurs,  l'ombre des clotres, reconnaissent ce principe ds le
XIe sicle. Cent ans aprs, ils n'en taient plus les matres. vques,
moines, seigneurs, bourgeois, l'eussent-ils voulu, n'auraient pu
empcher l'architecture romane de produire l'architecture dite
_gothique_: celle-ci n'tait que la consquence fatale de la premire.
Ceux qui veulent voir dans l'architecture gothique (toute laque) autre
chose que l'mancipation d'un peuple d'artistes et d'artisans auxquels
on a appris  raisonner, qui raisonnent mieux que leurs matres et les
entranent malgr eux bien loin du but que tout d'abord ils voulaient
atteindre, avec les forces qu'on a mises entre leurs mains; ceux qui
croient que l'architecture gothique est une exception, une bizarrerie de
l'esprit humain, n'en ont certes pas tudi le principe, qui n'est autre
que l'application rigoureusement suivie du systme inaugur par les
constructeurs romans. Il nous sera ais de le dmontrer. Poursuivons.

Nous voyons dj,  la fin du XIe sicle, le principe de la vote
d'arte romaine mis de ct[1]. Les arcs doubleaux sont admis
dfinitivement comme une force vive, lastique, libre, une ossature sur
laquelle repose la vote proprement dite. Si les constructeurs
admettaient que ces cintres permanents fussent utiles transversalement,
ils devaient admettre de mme leur utilit longitudinalement. Ne
considrant plus les votes comme une crote homogne, concrte, mais
comme une suite de _panneaux_  surfaces courbes, libres, reposant sur
des arcs flexibles; la rigidit des murs latraux contrastait avec le
nouveau systme; il fallait que ces _panneaux_ fussent libres dans tous
les sens, autrement les brisures, les dchirements eussent t d'autant
plus dangereux que ces votes eussent t portes sur des arcs flexibles
dans un sens et sur des murs rigides dans l'autre. Ils bandrent des
formerets d'une pile  l'autre, sur les murs, dans le sens longitudinal.
Ces formerets ne sont que des demi-arcs doubleaux noys en partie dans
le mur, mais ne dpendant pas de sa construction. Par ce moyen, les
votes reposaient uniquement sur les piles, et les murs ne devenaient
que des cltures, qu' la rigueur on pouvait btir aprs coup ou
supprimer. Il fallait une assiette  ces formerets, un point d'appui
particulier; les constructeurs romans ajoutrent donc,  cet effet, un
nouveau membre  leurs piles, et la vote d'arte prit naissance dans
l'angle rentrant form par le sommier de l'arc doubleau et celui du
formeret, ainsi que l'indique la fig. 10. A est l'arc doubleau: B le
formeret, C l'arte de la vote; le plan de la pile est en D. Mais si la
pile tait isole, si une nef tait accompagne de bas-cts, elle
prenait en plan la fig. 10 bis. A est l'arc doubleau de la grande vote,
B sont les archivoltes portant le mur. Au-dessus de ces archivoltes, ce
mur se retraite en F de manire  permettre aux pilastres G de porter
les formerets suprieurs. C est l'arc doubleau du collatral; D les
artes des votes de ce collatral, et H celles des votes hautes. Les
votes des collatraux sont bandes sur les arcs doubleaux C, les
extrados des archivoltes B et sur un formeret noy en partie dans le mur
du bas-ct, et portant comme les formerets suprieurs de la fig. 10.
Ainsi donc dj les membres des votes donnent la section horizontale
des piles, leur forme drive de ces membres. Cependant ces votes
taient contre-butes d'une manire insuffisante, des mouvements se
faisaient sentir dans les piles; par suite, les nerfs principaux des
votes, les arcs doubleaux se dformaient. Ne sachant comment maintenir
les pousses, les constructeurs se proccuprent d'abord de rendre leur
effet moins funeste. Ils avaient observ que plus les claveaux d'un arc
prsentent une grande section de l'intrados  l'extrados, et plus les
mouvements qui se produisent dans cet arc occasionnent de dsordre. Ils
n'taient pas les premiers qui eussent reconnu cette loi. Les Romains,
avant eux, lorsqu'ils avaient eu de grands arcs  bander, avaient eu le
soin de les former de plusieurs rangs de claveaux concentriques, mais
indpendants les uns des autres, ainsi que l'indique la fig. 11 en A.
Les arcs construits de cette manire forment comme autant de cerceaux
agissant sparment et conservant une lasticit beaucoup plus grande,
et, par suite, plus de rsistance qu'un arc de mme section construit
d'aprs la mthode indique en B.

Les constructeurs romans composrent, d'aprs ce principe, leurs arcs
doubleaux de deux rangs de claveaux concentriques: l'un, celui
d'intrados, prenant une section ou portion de rayon plus longue que
celui de l'extrados; et comme les arcs doubleaux n'taient que des
cintres permanents destins  recevoir les bouts des couchis sur
lesquels on maonnait la vote, ils donnrent  ce second rang de
claveaux une saillie sur le premier propre  porter ces bouts de
couchis. La fig. 12 explique cette mthode. En A est le rang des
claveaux de l'intrados, en B celui des claveaux de l'extrados avec les
deux saillies C destines  recevoir les bouts des couchis D sur
lesquels on maonnait les votes. Les formerets ayant un moins grand
diamtre, et n'tant pas sujets aux effets des pousses, sont composs
d'un seul rang de claveaux portant, ainsi que le dmontre la fig. 12
bis, la saillie ncessaire  la pose des couchis. On voit dj que les
constructeurs romans laissaient en vidence leurs moyens matriels de
construction; que, loin de chercher  les dissimuler, ils composaient
leur architecture de ces moyens mmes. Veut-on d'autres preuves de ce
fait? Les Romains terminaient le sommet de leurs colonnes par des
chapiteaux; mais la saillie du tailloir de ces chapiteaux ne portait
rien: ce n'tait qu'un ornement. Ainsi, lorsque les Romains posaient une
vote d'arte sur des colonnes, comme il arrivait frquemment, dans les
salles de thermes, par exemple, le sommier de la vote tait  l'aplomb
du nu de la colonne (13). Et alors, chose singulire et dont on ne peut
donner la raison, non-seulement le ft de la colonne romaine portait son
chapiteau, mais l'entablement complet de l'ordre; de sorte que, par le
fait, toute la partie comprise entre A et B ne servait  rien, et que
les fortes saillies B n'avaient pu tre utilises que pour poser les
cintres en charpente destins  fermer les votes. Il faut avouer que
c'tait beaucoup de luxe pour un objet accessoire. Lorsque les
constructeurs romans posent un arc sur une colonne isole ou engage, le
chapiteau n'est qu'un encorbellement destin  recevoir le sommier de
l'arc, une saillie servant de transition entre le ft cylindrique de la
colonne et l'assiette carre du sommier (14). Alors le chapiteau n'est
pas seulement un ornement, c'est un membre utile de la construction
(voy. CHAPITEAU).

Les constructeurs romans avaient-ils une corniche de couronnement 
placer  la tte d'un mur  l'extrieur, avares de temps et de
matriaux, ils se gardaient bien d'vider  grands frais les divers
membres de cette corniche dans une seule pierre; ils posaient, par
exemple, des corbeaux saillants entre la dernire range de moellons, et
sur ces corbeaux ils plaaient une tablette en pierre servant d'gout 
la couverture (voy. CORNICHE). Il est inutile d'insister davantage sur
ces dtails, qui viendront se prsenter  leur place dans le cours de
cet ouvrage.

La construction des votes tait donc la grande proccupation des
architectes du moyen ge; ils taient arrivs, ainsi que nous venons de
le faire voir,  des combinaisons ingnieuses en elles-mmes, qu'ils
n'avaient pas encore trouv les moyens propres  maintenir srement ces
votes et qu'ils en taient rduits aux expdients. Ainsi, par exemple,
ils maonnaient les remplissages de ces votes en tuf, en matriaux
lgers, afin de diminuer les effets des pousses; ils les rduisaient
d'paisseur autant que possible; ils bloquaient des maonneries sous les
combles des collatraux au droit de ces pousses, dans l'espoir
d'empcher le dversement des piles; ils posaient des chanages en bois
transversaux  la base de ces contre-forts masqus par la pente des
combles, pour rendre les piles solidaires des murs extrieurs. Ces
expdients taient suffisants dans de petites constructions; ils ne
faisaient, dans les grandes, que ralentir l'effet des pousses sans les
dtruire compltement.

Il faut se rendre compte de ces effets pour concevoir la suite de
raisonnements et d'essais par lesquels les constructeurs passrent de
l'ignorance  la science. Soit (15) la coupe transversale d'une glise
romane de la fin du XIe sicle, construite, comme celle de Vzelay, avec
votes d'artes sur les collatraux et sur la nef centrale. En A la
construction est figure telle que l'architecte l'avait conue; en B,
telle que l'effort des votes hautes l'avait dforme. On avait eu le
soin de laisser des tirants en fer C D  la naissance des arcs
doubleaux; mais ces tirants, mal forgs probablement, s'taient briss.
Un sicle et demi aprs la construction de la nef, les effets produits
avaient dj caus la chute de plusieurs votes, et on avait  la hte
construit les arcs-boutants extrieurs E ponctus sur notre dessin. Ces
effets taient: 1 dversement des piles et murs qui les relient de F en
G, par suite affaissement des arcs doubleaux en H  la clef, crasement
des lits des claveaux des reins de ces arcs en I  l'intrados; 2
dislocation des arcs doubleaux K des collatraux, comme notre figure
l'indique; par suite encore, dversement des murs extrieurs L des
bas-cts. Ces effets se produisaient partout de la mme manire. En les
tudiant, les constructeurs crurent, non sans raison, puisque le fait
est constant, que tout le mal tait produit par la pousse des arcs
plein cintre et des votes qu'ils supportent en partie; que la concavit
trop plate de ces votes avait une action oblique, une pousse trop
considrable; que la pousse d'un arc plein cintre augmente en raison
directe de son action; que la dformation subie par ces arcs indique
leurs points faibles, savoir: la clef et les reins; que toutes les fois
qu'un arc plein cintre n'est pas parfaitement contre-butt et que les
piles qui le supportent s'cartent, ces arcs se dforment, ainsi que
l'indique la fig. 16.

Soit une vote dont le diamtre des arcs doubleaux ait 7m,00 et
l'paisseur des claveaux de ces arcs 0,60 c.; les murs viennent 
s'carter  la naissance des arcs de 0,20 c. chacun; ds lors le
diamtre du demi-cercle dont le centre est en B, de 7m,00 atteint 7m,40,
et les points _a_ des naissances de l'arc doubleau sont reculs en _a'_.
Le segment _a b_, qui est un peu moins que le quart du demi-cercle, se
porte en _a'b'_; car, en supposant que la pile se rompe et pivote sur un
point plac  3m,00 en contre-bas de la naissance, cette naissance _a'_
descendra au-dessous du niveau du point _a_ et le centre B remontera en
_b'_. Les consquences de ce premier mouvement seront: 1 l'abaissement
de la clef D en _d_ et l'affaissement du segment _bc_ en _bc'_. Cet
effet se continuera jusqu'au moment o la courbe diagonale _be_, trace
de l'intrados  l'extrados du segment _b c_, sera plus courte que la
distance entre _b'_ et _e'_. Il faut remarquer en passant que les votes
romanes, que l'on suppose avoir t construites en anse de panier, n'ont
acquis cette courbe que par suite de l'cartement des piles. Quarante
centimtres d'cartement entre ces piles, en dehors de la verticale,
donnent 40 c. d'affaissement au sommet de l'arc; la diffrence entre le
demi-diamtre d'un arc, dans ce cas, et la flche de la courbe est donc
de 80 c. Les constructeurs durent observer ces effets et chercher les
moyens de les prvenir. Le premier moyen qu'ils paraissent avoir employ
est celui-ci: ayant une nef dont les arcs doubleaux ont 7m,00 de
diamtre  l'intrados et 0,60 c. d'paisseur de claveaux, et ayant
remarqu (fig. 16) que le segment _b'c'_, en s'affaissant, pressait le
segment infrieur _a'b'_  l'intrados en _b'_ et la clef  l'extrados en
_e'_, ils en ont conclu que le triangle curviligne _b'e'c'_ tait
inutile et que la diagonale _b'e'_ seule offrait une rsistance; donc,
partant de ce principe, ils ont trac (17) les deux demi-cercles
d'intrados et d'extrados A B C, D E F; puis, sur le diamtre A C, ils
ont cherch le centre O d'un arc de cercle runissant le point A de
l'intrados au point E de l'extrados du plein cintre. Plaant un joint en
E G et non une clef, afin d'viter l'effet d'quilibre visible dans la
fig. 16, ils ont coup les claveaux de ce nouvel arc A E suivant des
lignes normales  la courbe A E, c'est--dire tendant au centre O. S'il
se produisait encore des brisures dans ces arcs doubleaux, ainsi
composs des deux diagonales courbes A E, les constructeurs procdaient
avec cet arc A E comme avec le plein cintre, c'est--dire qu'ils
reculaient sur le diamtre le centre O en O', de manire  obtenir un
arc runissant le point A au point G.

C'est ainsi que, dans les votes du XIIe sicle, nous voyons peu  peu
les arcs doubleaux s'loigner du plein cintre pour se rapprocher de
l'arc en tiers-point. La meilleure preuve que nous puissions donner 
l'appui de notre hypothse, c'est le relev exact d'un grand nombre de
ces arcs briss primitifs qui donnent exactement une flche plus longue
que le demi-diamtre, de l'paisseur des sommiers, une fois, deux fois,
trois fois. Mais cette preuve n'est vidente que pour ceux qui ont t 
mme de mesurer exactement un grand nombre d'arcs doubleaux de cette
poque. Voici donc une observation gnrale qui peut tre faite par tout
le monde, sans recourir  des mesures difficiles  prendre.

Il est des contres, comme l'le-de-France, par exemple, o les arcs
doubleaux romans pleins cintres n'ont qu'une paisseur de claveaux
faible. Or ici, dans les premires votes possdant des arcs briss,
l'acuit de ces arcs est  peine sensible, tandis que dans les provinces
o les arcs doubleaux romans pleins cintres avaient une forte paisseur,
comme en Bourgogne, l'acuit des arcs doubleaux des premires votes
abandonnant le plein cintre est beaucoup plus marque.

L'adoption de l'arc bris tait si bien le rsultat des observations que
les constructeurs avaient faites sur la dformation des arcs plein
cintre, savoir: le relvement des reins et l'affaissement de la clef,
qu'il existe un grand nombre d'arcs doubleaux du XIIe sicle tracs
comme l'indique la fig. 18, c'est--dire ayant quatre centres: deux
centres A pour les portions d'arcs B C, D E, et deux centres G pour les
portions d'arcs C D comprenant les reins; cela pour prsenter de C en D
une plus grande rsistance  l'effet de relvement qui se fait sentir
entre les points C et D; car plus la ligne C D se rapproche d'une
droite, et moins elle est sujette  se briser du dedans au dehors; par
ce trac, les constructeurs vitaient de donner aux arcs doubleaux une
acuit qui, pour eux encore habitus au plein cintre, ne pouvait manquer
de les choquer.

Du moment que l'arc doubleau compos de deux arcs de cercle venait
remplacer le plein cintre, il dcoulait de cette innovation une foule de
consquences qui devaient entraner les constructeurs bien au del du
but auquel ils prtendaient arriver. L'arc bris, l'arc en _tiers-point_
(puisque c'est l son vrai nom), employ comme moyen de construction,
ncessit par la structure gnrale des grands vaisseaux vots, obtenu
par l'observation des effets rsultant de la pousse des arcs plein
cintre, est une vritable rvolution dans l'histoire de l'art de btir.
On a dit: Les constructeurs du moyen ge, en adoptant l'arc en
tiers-point, n'ont rien invent: il y a des arcs briss dans les
monuments les plus anciens de Grce et d'trurie. La section du trsor
d'Atre  Mycnes donne un arc en tiers-point, etc. Cela est vrai;
toutefois on omet un point assez important: c'est que les pierres
composant ces arcs sont poses en encorbellement, que leurs lits ne sont
pas normaux  la courbe, qu'ils sont horizontaux; cela est moins que
rien pour ceux qui ne se proccupent que de la forme extrieure; mais
pour nous, praticiens, ce dtail a cependant son importance. Et
d'ailleurs, quand les Grecs ou les Romains auraient fait des votes
engendres par des arcs briss, qu'est-ce que cela ferait, si le
principe gnral de la construction ne drive pas de la combinaison de
ces courbes et de l'observation de leurs effets obliques? Il est vident
que, du jour o l'homme a invent le compas et le moyen de tracer des
cercles, il a trouv l'arc bris: que nous importe s'il n'tablit pas un
systme complet sur l'observation des proprits de ces arcs? On a voulu
voir encore, dans l'emploi de l'arc en tiers-point pour la construction
des votes, une ide symbolique ou mystique; on a prtendu dmontrer que
ces arcs avaient un sens plus religieux que l'arc plein cintre. Mais on
tait tout aussi religieux au commencement du XIIe sicle qu' la fin,
sinon plus, et l'arc en tiers-point apparat prcisment au moment o
l'esprit d'analyse, o l'tude des sciences exactes et de la philosophie
commence  germer au milieu d'une socit jusqu'alors  peu prs
thocratique. L'arc en tiers-point et ses consquences tendues dans la
construction apparaissent, dans nos monuments, quand l'art de
l'architecture est pratiqu par les laques et sort de l'enceinte des
clotres, o jusqu'alors il tait exclusivement cultiv.

Les derniers constructeurs romans, ceux qui aprs tant d'essais en
viennent  repousser le plein cintre, ne sont pas des rveurs: ils ne
raisonnent point sur le sens mystique d'une courbe; ils ne savent pas si
l'arc en tiers-point est plus _religieux_ que l'arc plein cintre; ils
btissent, ce qui est plus difficile que de songer creux. Ces
constructeurs ont  soutenir des votes larges et hautes sur des piles
isoles: ils tremblent  chaque trave dcintre; ils apportent chaque
jour un palliatif au mal apparent; ils observent avec inquitude le
moindre cartement, le moindre effet produit, et cette observation est
un enseignement incessant, fertile; ils n'ont que des traditions vagues,
incompltes, l'obscurit autour d'eux, les monuments qu'ils construisent
sont leur unique modle; c'est sur eux qu'ils font des expriences; ils
n'ont recours qu' eux-mmes, ne s'en rapportent qu' leurs propres
observations.

Lorsqu'on tudie scrupuleusement les constructions leves au
commencement du XIIe sicle, que l'on parvient  les classer
chronologiquement, que l'on suit les progrs des principales coles qui
btissent en France, en Bourgogne, en Normandie, en Champagne, on est
encore saisi aujourd'hui par cette sorte de fivre qui possdait ces
constructeurs; on partage leurs angoisses, leur hte d'arriver  un
rsultat sr; on reconnat d'un monument  l'autre leurs efforts; on
applaudit  leur persvrance,  la justesse de leur raison, au
dveloppement de leur savoir si born d'abord, si profond bientt.
Certes, une pareille tude est utile pour nous, constructeurs du XIXe
sicle, qui sommes disposs  prendre l'apparence pour la ralit, et
qui mettons souvent la vulgarit  la place du bon sens.

Dj, au commencement du XIIe sicle, l'arc en tiers-point tait adopt
pour les grandes votes en berceau dans une partie de la Bourgogne, dans
l'le-de-France et en Champagne, c'est--dire dans les provinces les
plus avances, les plus actives, sinon les plus riches. Les hautes nefs
des glises de Beaune, de Saulieu, de la Charit-sur-Loire, de la
cathdrale d'Autun, sont couvertes par des votes en berceau formes de
deux arcs de cercle se coupant, bien que, dans ces monuments mmes, les
archivoltes des portes et des fentres demeurent pleins cintres. C'est
une ncessit de construction qui impose l'arc bris dans ces difices,
et non un got particulier; car, fait remarquable, tous les dtails de
l'architecture de ces monuments reproduisent certaines formes antiques
empruntes aux difices gallo-romains de la province. Grce  cette
innovation de l'arc bris appliqu aux berceaux, ces glises sont
restes debout jusqu' nos jours, non sans avoir cependant subi des
dsordres assez graves pour ncessiter, deux sicles plus tard, l'emploi
de moyens nouveaux propres  prvenir leur ruine.

Mais l'difice dans lequel on saisit la transition entre le systme de
construction roman et celui dit gothique est le porche de l'glise de
Vzelay. Ce porche est  lui seul tout un monument compos d'une nef 
trois traves avec collatraux et galerie vote au-dessus. Le plan de
ce porche, bti vers 1150[2], est tout roman et ne diffre pas de celui
de la nef, leve cinquante ans auparavant; mais sa coupe prsente avec
celle de la nef des diffrences notables. Dj, vers la fin du XIe
sicle, les constructeurs de la nef de l'glise de Vzelay avaient fait
un grand pas en remplaant les votes hautes, en berceau jusqu'alors,
par des votes d'artes; mais ces votes, tablies sur plan barlong,
engendres par des doubleaux et des arcs formerets pleins cintres, font
voir les ttonnements, les incertitudes et l'inexprience des
constructeurs (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 21). Dans le porche,
tous les arcs sont en tiers-point, les votes sont d'artes sans arcs
diagonaux saillants, et construites en moellons bruts enduits; les
votes hautes sont trs-adroitement contre-buttes par celles des
galeries de premier tage. Cet ensemble prsente une stabilit parfaite.

Nous donnons (19) la coupe transversale du porche de Vzelay; les votes
des galeries sont engendres par les formerets A des grandes votes, qui
sont de vritables archivoltes, et par les formerets B, dont la
naissance est beaucoup plus bas; de l l'inclinaison A B des clefs des
votes latrales qui forment une butte continue enserrant les grandes
votes. Les traves tant barlongues et les formerets ayant leur
naissance au mme niveau que les arcs doubleaux C, la clef de ces
fermerets A est  un niveau infrieur aux clefs de ces arcs doubleaux;
les grandes votes, par suite de cette disposition, sont trs-releves,
leurs artes saillantes peu senties. En D', nous avons figur le dtail
des sommiers des arcs au niveau D de la pile, et en G le plan avec le
dpart des arcs et artes des votes. Cette construction de votes ne
ressemble en rien  la construction romaine; dj le principe
d'indpendance entre les diverses parties de la btisse est admis et
dvelopp.

Cependant les votes du porche de Vzelay, sauf deux, sont dpourvues
d'artiers ou d'arcs ogives saillants; elles ne tiennent que par
l'adhrence des mortiers et forment chacune une concavit homogne,
concrte, comme les votes romaines. Les deux seules votes de ce porche
possdant des artiers pourraient s'en passer: ceux-ci ne sont qu'une
dcoration et ne portent rellement pas les remplissages en moellons.
Mais c'tait l une tentative qui eut bientt des consquences
importantes. Les constructeurs avaient obtenu dj, au moyen des arcs
doubleaux et des formerets indpendants et rsistants pour chaque vote,
une sorte de chssis lastique sur lequel, s'il survenait des
tassements, ces votes pouvaient se mouvoir indpendamment les unes des
autres. Ils voulurent aller plus loin: ils voulurent que les triangles
concaves de ces votes fussent eux-mmes indpendants les uns des
autres; et pour ce faire, ils composrent les votes de deux lments
bien distincts: les arcs et les remplissages; les arcs considrs comme
des cintres permanents, lastiques, et les remplissages comme des
concavits neutres destines  fermer les triangles vides laisss entre
ces arcs. Ils commencrent par viter une premire difficult qui
jusqu'alors avait toujours gn les architectes; ils revinrent  la
vote sur plan carr, comprenant deux traves barlongues, si la
ncessit l'exigeait. C'est--dire qu'ils tracrent leurs votes en
projection horizontale, ainsi que l'indique la fig. 20.

Soit ABCD un carr parfait ou  peu prs, peu importe, comprenant deux
traves de nefs AE BF, EC FD; ce sont les diagonales AD BC qui
engendrent la vote; ces deux diagonales sont les diamtres de deux
demi-cercles parfaits, rabattus sur le plan; ces deux demi-cercles tant
de mme diamtre se rencontrent ncessairement au point G, qui est la
matresse clef. Prenant une longueur gale au rayon GA et reportant ce
rayon sur la perpendiculaire G I, on a trac l'arc bris EIF de manire
 ce que le point I tombe sur le point G: c'est l'arc doubleau dont la
projection horizontale est en EF. Prenant une longueur moins grande que
le rayon GA, mais plus grande que la moiti de la largeur AB de la nef,
et la reportant sur la perpendiculaire HK, on a trac l'arc bris AKB:
c'est l'arc doubleau dont la projection horizontale est en A B ou en CD.
Enfin, prenant une longueur LM moindre que la ligne HK et plus grande
que la moiti de la ligne BF, on a trac l'arc bris BMF: c'est le
formeret dont la projection horizontale est en BF, FD, etc. Taillant des
cintres en bois suivant ces quatre courbes rabattues sur une mme ligne
OP (20 bis), on a band des arcs extradosss en pierre sur ces cintres,
et on a obtenu l'ossature de la vote reprsente par la fig. 21.

Ce sont l les votes primitives dites en _arcs d'ogive_. On remarquera
que ces votes sont engendres par un plein cintre qui fournit tout
d'abord les diagonales: c'est le plein cintre qui commande la hauteur
des arcs briss. Les arcs ogives, soit dit en passant (c'est ainsi qu'on
nomme les arcs diagonaux) sont donc des pleins cintres; ce qui indique
assez que le mot _ogive_ ne convient pas  l'arc bris. Mais ce n'est
pas le moment de discuter sur les mots (voy. OGIVE), et notre remarque
n'est faite ici que pour signaler une de ces erreurs parmi tant
d'autres, sur lesquelles on se fonde souvent pour juger un art que l'on
connat mal. L'arc bris avait t adopt par les derniers architectes
romans, comme nous l'avons vu plus haut, pour diminuer les effets des
pousses. Maintenant son rle s'tend, il devient un moyen pratique de
fermer des votes dont le vritable gnrateur est l'arc plein cintre.

Lorsque (22) une vote d'arte est engendre par deux demi-cylindres se
pntrant  angle droit, les arcs AB CD AC BD sont des pleins cintres et
les pntrations AD BC des arcs surbaisss, puisque la clef E ne dpasse
pas le niveau de la clef F et que les diamtres AD BE sont plus longs
que les diamtres des demi-cercles AB CD. Cela n'a aucun danger, si la
vote AB CD est homogne, concrte, si elle forme une crote d'un seul
morceau comme les votes romaines. Mais si le constructeur veut
conserver aux triangles de ses votes une certaine lasticit, s'il veut
nerver les artes diagonales AD BC, s'il veut que les triangles ABE CDE
ACE BDE reposent sur ces nervures comme sur des cintres permanents, et
si cette vote a une grande porte, on conoit alors qu'il y aurait
imprudence  tracer les arcs diagonaux AD BC, qui remplissent une
fonction aussi importante, sur une courbe qui ne serait pas au moins un
demi-cercle. Si ce trac n'est pas absolument contraire  la bonne
construction, il prsente du moins, lors de l'excution, des
difficults, soit pour trouver les points par lesquels ces courbes
surbaisses doivent passer, soit lors de la taille des claveaux. L'arc
plein cintre vite ces embarras et est incomparablement plus solide. Les
premiers constructeurs de votes franchement gothiques font une chose en
apparence bien simple; au lieu de tracer le plein cintre sur le diamtre
AB comme les constructeurs romans, ils le tracent sur le diamtre AD.
C'est l rellement leur seule innovation, et ils ne se doutaient gure
en l'adoptant, nous le croyons, des consquences d'un fait en apparence
si naturel. Mais dans l'art du constructeur, essentiellement logique,
bas sur le raisonnement, la moindre dviation  des principes admis
amne rapidement des consquences ncessaires, rigoureuses, qui nous
entranent bien loin du point de dpart. Il faut dire que les premiers
constructeurs gothiques, rebuts, non sans raison, par les tentatives
des constructeurs romans, qui, la plupart, aboutissaient  des
dceptions, ne s'effrayrent pas des suites de leurs nouvelles mthodes,
mais, au contraire, cherchrent  profiter, avec une rare sagacit, de
toutes les ressources qu'elles allaient leur offrir.

Les constructeurs gothiques n'avaient point trouv l'arc bris; il
existait, ainsi que nous l'avons vu plus haut, dans des constructions
dont le systme tait franchement roman. Mais les architectes gothiques
appliqurent l'arc bris  un systme de construction dont ils sont bien
les seuls et les vritables inventeurs. Il y a des arcs briss, au XIIe
sicle, par toute l'Europe occidentale. Il n'y a de construction
gothique,  cette poque, qu'en France, et sur une petite partie de son
territoire actuel, n'en dplaise  ceux qui n'admettent pas qu'on ait
invent quelque chose chez nous avant le XVIe sicle.

Il en est de l'arc bris comme de toutes les inventions de ce monde qui
sont  l'tat latent bien avant de recevoir leur application vraie. La
poudre  canon tait invente au XIIIe sicle; on ne l'emploie
rellement qu'au XVe, parce que le moment est venu o cet agent de
destruction trouve son application ncessaire. Il en est de mme de
l'imprimerie: de tout temps on a fabriqu des estampilles; mais l'ide
de runir des lettres de bois ou de mtal et d'imprimer des livres ne
vient que lorsque beaucoup de gens savent lire, que les connaissances et
l'instruction se rpandent dans toutes les classes et ne sont plus le
privilge de quelques clercs enferms dans leur couvent. Lonard de
Vinci, et peut-tre d'autres avant lui, ont prvu que la vapeur
deviendrait une force motrice facile  employer; on n'a cependant fait
des machines  vapeur que de notre temps, parce que le moment tait venu
o cet agent, par sa puissance, tait seul capable de suffire aux
besoins de notre industrie et  notre activit. Il est donc puril de
nous dire que l'arc bris tant de tous les temps, les constructeurs du
XIIe sicle n'ont pas  revendiquer son invention. Certes, ils ne l'ont
pas invent, mais ils s'en sont servi en raison de ses qualits, des
ressources qu'il prsente dans la construction; et, nous le rptons,
c'est seulement en France, c'est--dire dans le domaine royal et
quelques provinces environnantes, qu'ils ont su l'appliquer  l'art de
btir, non comme une forme que l'on choisit par caprice, mais comme un
moyen de faire prvaloir un principe dont nous allons chercher  faire
connatre les consquences srieuses et utiles.

Si, en adoptant l'arc plein cintre pour les diagonales des votes, les
constructeurs de la fin du XIIe sicle eussent voulu l'appliquer aux
arcs doubleaux et aux formerets, ils auraient d'abord fait un pas en
arrire, puisque leurs devanciers avaient adopt l'arc bris,  la suite
de fcheuses expriences, comme poussant moins que l'arc plein cintre;
puis ils se fussent trouvs fort embarrasss de fermer leurs votes. En
effet, les clefs des arcs doubleaux et des arcs formerets tracs sur un
demi-cercle se seraient trouvs tellement au-dessous du niveau des clefs
des arcs ogives, qu'il et t difficile de fermer les remplissages en
moellons, et que, les et-on ferms, l'aspect de ces votes et t
trs-dsagrable, leur pousse considrable, puisqu'elle aurait t
compose d'abord des arcs doubleaux plein cintre et de la charge norme
que les remplissages en moellons y eussent ajoute. Au contraire,
l'avantage de l'arc en tiers-point adopt pour les arcs doubleaux, dans
les votes en arcs d'ogive, est, non-seulement de pousser trs-peu par
lui-mme, mais encore de supprimer une grande partie de la charge des
remplissages en moellons, ou plutt de rendre cette charge presque
verticale. En effet, soit (23) le plan d'une vote en arcs d'ogive; si
les arcs AD CB sont des pleins cintres, mais que les arcs doubleaux AB
CD soient aussi des pleins cintres, le rabattement de ces arcs donnera,
pour les arcs ogives, le demi-cercle EFG, pour les arcs doubleaux le
demi-cercle EHI. Dans ce cas, le remplissage en moellons du triangle COD
chargera l'arc de cercle KHL, c'est--dire les trois cinquimes du
demi-cercle environ. Mais si les arcs doubleaux sont tracs suivant
l'arc bris EMI, le remplissage en moellons du triangle COD ne chargera
que la portion de cet arc comprise entre PMR, les points P et R tant
donns par une tangente ST parallle  la tangente VX, et les portions
de remplissages comprises entre ER, IP agiront verticalement. Si les
arcs doubleaux sont des demi-cercles, la charge oblique de chaque
triangle de moellon sera ON QQ' N'; tandis que, s'ils sont tracs en
tiers-point comme l'indique notre figure, cette charge ne sera que ONY
Y'N'.

La mthode exprimentale suffit pour donner ces rsultats, et,  la fin
du XIIe sicle, les constructeurs n'en avaient point d'autre. C'est 
nous de dmontrer l'exactitude de cette mthode.

Nous venons de dire que le point K o commence la charge des
remplissages donne un arc IK, qui est le cinquime environ du
demi-cercle. Or (24) soit AB un quart de cercle, OC une ligne tire  45
degrs divisant ce quart de cercle en deux parties gales; les claveaux
placs de C en B, s'ils ne sont maintenus par la pression des autres
claveaux poss de B en D, basculeront par les lois de la pesanteur et
pousseront par consquent les claveaux poss de A en C. Donc c'est en C
que la rupture de l'arc devrait avoir lieu; mais il faut tenir compte du
frottement des surfaces des lits des claveaux et de l'adhrence des
mortiers. Ce frottement et cette adhrence suffisent encore pour
maintenir dans son plan le claveau F et le rendre solidaire du claveau
infrieur G. Mais le claveau F participant  la charge des claveaux
poss de F en B entrane le claveau G et quelquefois un ou deux
au-dessous jusqu'au point o les coupes des claveaux donnent un angle de
35 degrs, lequel est un peu moins du cinquime du demi-cercle. C'est
seulement au-dessus de ce point que la rupture se fait lorsqu'elle doit
avoir lieu (voy. fig. 16) et par consquent que la charge active
commence.

Soit calcul thorique ou pratique, il est certain que les constructeurs
du XIIe sicle comptrent un moment rduire assez les pousses des
votes pour se passer de buttes et les maintenir sur des piles d'une
paisseur mdiocre, pourvu qu'elles fussent charges; car ils ne
pensrent pas tout d'abord qu'il ft ncessaire d'opposer des
arcs-boutants  des pousses qu'ils croyaient avoir  peu prs annules,
soit par l'obliquit des arcs ogives, soit par la courbe brise des arcs
doubleaux. Cependant l'exprience leur dmontra bientt qu'ils s'taient
tromps. La rsultante des pousses obliques des arcs ogives plein
cintre, ajoute  la pousse des arcs doubleaux en tiers-point, tait
assez puissante pour renverser des piles trs-leves au-dessus du sol
et qui n'taient qu'un quillage sans assiette. Ils posrent donc des
arcs-boutants, d'abord seulement au droit des points de jonction A des
trois arcs (25), et s'en passrent au droit des points B recevant des
arcs doubleaux isols. Mais  quel niveau faire arriver la tte de ces
arcs-boutants? C'tait l une difficult d'autant plus grande que le
calcul thorique ne donne pas exactement ce point et qu'une longue
exprience seule peut l'indiquer. Autant qu'on en peut juger par le
petit nombre d'arcs-boutants primitifs conservs, voici quelle est la
mthode suivie par les architectes.

Soit (26) ABC l'arc doubleau sparatif des grandes votes; soit du point
D, centre de l'arc AB, une ligne DE tire suivant un angle de 35 degrs
avec l'horizon; soit FG une tangente au point H; soit AI l'paisseur du
mur ou de la pile; la tangente FG rencontrera la ligne IK extrieure de
la pile au point L. C'est ce point qui donne l'intrados du claveau de
tte de l'arc-boutant. Cet arc est alors un quart de cercle ou un peu
moins, son centre tant plac sur le prolongement de la ligne KI ou un
peu en dedans de cette ligne. La charge MN de l'arc-boutant est
primitivement assez arbitraire, faible au sommet M, puissante au-dessus
de la cule en N, ce qui donne une inclinaison peu prononce  la ligne
du chaperon NM. Bientt des effets se manifestrent dans ces
constructions, par suite des pousses des votes et malgr ces
arcs-boutants; voici pourquoi: derrire les reins des arcs et des votes
en T, on bloquait des massifs de maonnerie btarde, autant pour charger
les piles que pour maintenir les reins des arcs et de leurs
remplissages. Ces massifs eurent en effet l'avantage d'empcher la
brisure des arcs au point H; mais toute la charge des remplissages
agissant de K en O, et cette charge ne laissant pas d'tre considrable,
il en rsulta un lger relvement  la clef B, l'arc n'tant pas charg
de O en B, et par suite une dformation indique dans la fig. 26 bis.
Cette dformation produisit une brisure au point O', niveau suprieur
des massifs, et par consquent une pousse trs-oblique O'P au-dessus de
la tte des arcs-boutants. Ds lors l'quilibre tait rompu. Aussi
fut-il ncessaire de refaire tous les arcs-boutants des monuments
gothiques primitifs quelques annes aprs leur construction; et alors ou
on se contenta d'lever la tte de ces arcs-boutants, ou on les doubla
d'un second arc (voy. ARC-BOUTANT).

Nous ne dissimulons pas, on le voit, les fausses manoeuvres de ces
constructeurs; mais, comme tous ceux qui entrent dans une voie nouvelle,
ils ne pouvaient arriver au but qu'aprs bien des ttonnements. Il est
facile, aujourd'hui que nous avons des monuments btis avec savoir et
soin, comme la cathdrale d'Amiens ou celle de Reims, de critiquer les
tentatives des architectes de la fin du XIIe sicle; mais  cette poque
o l'on ne possdait gure que des monuments romans petits et assez mal
construits, o les sciences exactes taient  peine entrevues, la tche
nouvelle que les architectes s'imposaient tait hrisse de difficults
sans cesse renaissantes, que l'on ne pouvait vaincre que par une suite
d'observations faites avec le plus grand soin. Ce sont ces observations
qui formrent les constructeurs si habiles des XIIe et XIVe sicles. Il
faut dire,  la louange des architectes du XIIe sicle, qu'ayant adopt
un principe de construction neuf, sans prcdents, ils en poursuivirent
les dveloppements avec une tnacit, une persvrance rares, sans jeter
un regard en arrire, malgr les obstacles et les difficults qui
surgissaient  chaque preuve. Leur tnacit est d'autant plus honorable
qu'ils ne pouvaient prvoir, en adoptant le principe de construction des
votes gothiques, les consquences qui dcoulaient naturellement de ce
systme. Ils agirent comme le font les hommes mus par une forte
conviction, ils ouvrirent, pour leurs successeurs, une voie large et
sre, dans laquelle l'Europe occidentale marcha sans obstacles pendant
trois sicles. Toute conception humaine est entache de quelqu'erreur,
et le vrai immuable, en toute chose, est encore  trouver; chaque
dcouverte porte dans son sein, en voyant le jour, la cause de sa ruine;
et l'homme n'a pas plus tt admis un principe, qu'il en reconnat
l'imperfection, le vice; ses efforts tendent  combattre les dfauts
inhrents  ce principe.

Or, de toutes les conceptions de l'esprit humain, la construction des
difices est une de celles qui se trouvent en prsence des difficults
les plus srieuses, en ce qu'elles sont de natures opposes, les unes
matrielles, les autres morales. En effet, non-seulement le constructeur
doit chercher  donner aux matriaux qu'il emploie la forme la plus
convenable, suivant leur nature propre; il doit combiner leur assemblage
de manire  rsister  des forces diverses,  des agents trangers;
mais encore il est oblig de se soumettre aux ressources dont il peut
disposer, de satisfaire  des besoins moraux, de se conformer aux gots
et aux habitudes de ceux pour lesquels il construit. Il y a les
difficults de conception, les efforts de l'intelligence de l'artiste;
il y a encore les moyens d'excution dont le constructeur ne saurait
s'affranchir. Pendant toute la priode romane, les architectes avaient
fait de vaines tentatives pour concilier deux principes qui semblaient
inconciliables, savoir: la tnuit des points d'appui verticaux,
l'conomie de la matire et l'emploi de la vote romaine plus ou moins
altre. Quelques provinces avaient, par suite d'influences trangres 
l'esprit occidental, adopt la construction byzantine pure.

 Prigueux on construisait, ds la fin du Xe sicle, l'glise de
Saint-Front; de cet exemple isol tait sortie une cole. Mais il faut
reconnatre que ce genre de btisse tait tranger  l'esprit nouveau
des populations occidentales, et les constructeurs de Saint-Front de
Prigueux levrent cette glise comme pourraient le faire des mouleurs
reproduisant des formes dont ils ne comprennent pas la contexture.
Ainsi, par exemple, les pendentifs qui supportent les calottes de
Saint-Front sont appareills au moyen d'assises poses en
encorbellement, dont les lits ne sont pas normaux  la courbe, mais sont
horizontaux; si ces pendentifs ne tombent pas en dedans, c'est qu'ils
sont maintenus par les mortiers et adhrent aux massifs devant lesquels
ils moulent leur concavit. Dans de semblables btisses, on ne voit
autre chose qu'une tentative faite pour reproduire des formes dont les
constructeurs ne comprennent pas la raison gomtrique. D'ailleurs,
ignorance complte, expdients pitoyables, appliqus tant bien que mal
au moment o se prsente une difficult; mais nulle prvision.

Il est une grande quantit de constructions romanes qui indiquent, de la
part des architectes, un dfaut complet de prvoyance. Tel monument est
commenc avec l'ide vague de le terminer d'une certaine faon, qui
reste  moiti chemin, le constructeur ne sachant comment rsoudre les
problmes qu'il s'est poss; tel autre ne peut tre termin que par
l'emploi de moyens videmment trangers  sa conception premire. On
voit que les constructeurs romans primitifs btissaient au jour le jour,
s'en rapportant  l'inspiration, au hasard, aux circonstances, comptant
mme peut-tre sur un miracle pour parfaire leur oeuvre. Les lgendes
attaches  la construction des grands difices (si les monuments
n'taient pas l pour nous montrer l'embarras des architectes) sont
pleines de songes pendant lesquels ces architectes voient quelque ange
ou quelque saint prenant la peine de leur montrer comment ils doivent
maonner leurs votes ou maintenir leurs piliers: ce qui n'empchait pas
toujours ces monuments de s'crouler peu aprs leur achvement, car la
foi ne suffit pas pour btir.

Sans tre moins croyants peut-tre, les architectes de la fin du XIIe
sicle, laques pour la plupart, sinon tous, pensrent qu'il est
prudent, en matire de construction, de ne pas attendre l'intervention
d'un ange ou d'un saint pour lever un difice. Aussi (fait curieux et
qui mrite d'tre signal) les chroniques des monastres, les lgendes,
les histoires, si prodigues de louanges  l'endroit des monuments levs
pendant la priode romane, qui s'tendent si complaisamment sur la
beaut de leur structure, sur leur grandeur et leur dcoration, bien que
beaucoup de ces monuments ne soient que de mchantes btisses en
moellons mal conues et plus mal excutes, se taisent brusquement  la
fin du XIIe sicle, lorsque l'architecture passe des clotres dans les
mains des laques. Par hasard, un mot de l'difice, une phrase sche,
laconique; sur les matres de l'oeuvre, rien.

Est-il croyable, par exemple, que, dans le volumineux cartulaire de
l'glise Notre-Dame de Paris, qui comprend des pices dont la date
remonte au XIIe sicle, il ne soit pas dit un seul mot de la
construction de la cathdrale actuelle? Laborieux et intelligents
artistes, sortis du peuple, qui, les premiers, avez su vous affranchir
de traditions uses; qui tes entrs franchement dans la science
pratique; qui avez form cette arme d'ouvriers habiles se rpandant
bientt sur toute la surface du continent occidental; qui avez ouvert la
voie au progrs, aux innovations hardies; qui enfin appartenez,  tant
de titres,  la civilisation moderne; qui possdez les premiers son
esprit de recherche, son besoin de savoir: si vos contemporains ont
laiss oublier vos noms; si, mconnaissant des efforts dont ils
profitent, ceux qui prtendent diriger les arts de notre temps essayent
de dnigrer vos oeuvres, que du moins, parmi tant d'injustices passes
et prsentes, notre voix s'lve pour revendiquer la place qui vous
appartient et que votre modestie vous a fait perdre. Si, moins
proccups de vos travaux, vous eussiez, comme vos confrres d'Italie,
fait valoir votre science, vant votre propre gnie, nous ne serions pas
aujourd'hui forcs de fouiller dans vos oeuvres pour remettre en lumire
la profonde exprience que vous aviez acquise, vos moyens pratiques si
judicieusement calculs, et surtout de vous dfendre contre ceux qui
sont incapables de comprendre que le gnie peut se dvelopper dans
l'ombre; qu'il est de son essence mme de rechercher le silence et
l'obscurit; contre ceux, en si grand nombre, qui jugent sur la foi des
arrts rendus par la passion ou l'intrt, et non d'aprs leur propre
examen.

Il faut le dire cependant; aujourd'hui il n'est plus permis de trancher
des questions d'histoire, que ces questions touchent aux arts,  la
politique ou aux lettres, par de simples affirmations ou dngations. Et
les esprits rtrogrades sont ceux qui veulent juger ces questions en
s'appuyant sur les vieilles mthodes ou sur leur passion. Il n'est pas
un artiste sens qui ose soutenir que nous devions construire nos
difices et nos maisons comme on le faisait au XIIe ou au XIIIe sicle;
mais il n'est pas un esprit juste qui ne soit en tat de comprendre que
l'exprience acquise par les matres de ce temps ne puisse nous tre
utile, d'autant mieux que ces matres ont innov. L'obstacle le plus
difficile  franchir pour nous, l'obstacle rel, l'obstacle vivant,
c'est, il faut bien l'avouer, c'est la paresse d'esprit: chacun veut
savoir sans s'tre donn la peine d'apprendre, chacun prtend juger sans
connatre les pices du procs; et les principes les plus vrais, les
mieux crits, les plus utiles, seront rangs parmi les vieilleries hors
d'usage, parce qu'un homme d'esprit les aura tourns en drision, et que
la foule qui l'coute est trop heureuse d'applaudir  une critique qui
lui vite la peine d'apprendre. Triste gloire, aprs tout, que profiter
 qui consiste  prolonger la dure de l'obscurit; elle ne saurait
profiter  qui l'acquiert dans un sicle qui se vante d'apporter la
lumire sur toute chose, dont l'activit est si grande que, ne pouvant
trouver dans le prsent une pture suffisante  ses besoins
intellectuels, il veut encore drouler le pass devant lui.

Si notre architecture franaise de la renaissance est, aux yeux des
personnes qui l'ont tudie avec soin et ont apport dans cette tude
une critique claire, suprieure  l'architecture italienne des XVe et
XVIe sicles, cela ne vient-il pas de ce que nos coles gothiques,
malgr les abus des derniers temps, avaient form, de longue main, des
praticiens habiles et des excutants intelligents, sachant soumettre la
forme  la raison; de ce que ces coles taient particulirement propres
 dlier l'esprit des architectes et des ouvriers,  les familiariser
avec les nombreuses difficults qui entourent le constructeur? Nous
savons que ce langage ne saurait tre compris de ceux qui jugent les
diffrentes formes de notre art d'aprs leur sentiment ou leurs
prjugs; aussi n'est-ce pas  ces personnes que nous nous adressons,
mais aux architectes,  ceux qui se sont longuement familiariss avec
les ressources et les difficults que prsente la pratique de notre art.
Certes, pour les artistes, l'tude d'un art o tout est prvu, tout est
calcul, qui pche mme par un excs de recherches et de moyens
pratiques, dans lequel la matire est  la fois matresse de la forme et
soumise au principe, ne peut manquer de dvelopper l'esprit et de le
prparer aux innovations que notre temps rclame.

Ce serait sortir de notre sujet d'expliquer comment,  la fin du XIIe
sicle, il se forma une puissante cole laque de constructeurs; comment
cette cole, protge par l'piscopat, qui voulait amoindrir
l'importance des ordres religieux, possdant les sympathies du peuple
dont elle sortait et dont elle refltait l'esprit de recherche et de
progrs, admise par la fodalit sculire qui ne trouvait pas chez les
moines tous les lments dont elle avait besoin pour btir ses demeures;
comment cette cole, disons-nous, profitant de ces circonstances
favorables, se constitua fortement et acquit, par cela mme, une grande
indpendance. Il nous suffira d'indiquer cet tat de choses, nouveau
dans l'histoire des arts, pour en faire apprcier les consquences.

Nous avons vu prcdemment o les constructeurs en taient arrivs vers
1160, comment ils avaient t amens  modifier successivement la vote
romane, qui n'tait qu'une tradition abtardie de la vote romaine, et 
inventer la vote dite en _arcs d'ogive_. Ce grand pas franchi, il
restait cependant beaucoup  faire encore. Le premier rsultat de cette
innovation fut d'obliger les constructeurs  composer leurs difices en
commenant par les votes, et, par consquent, de ne plus rien livrer au
hasard, ainsi qu'il n'tait arriv que trop souvent  leurs
prdcesseurs; cette mthode, trange en apparence, et qui consiste 
faire driver les plans par-terre de la structure projete des votes,
est minemment rationnelle. Que veut-on lorsque l'on construit un
difice vot? Couvrir une surface. Quel est le but que l'on se propose
d'atteindre? tablir des votes sur des points d'appui. Quel est l'objet
principal? La vote. Les points d'appui ne sont que des moyens. Les
constructeurs romains avaient dj t amens  faire driver le plan de
leurs difices vots de la forme et de l'tendue de ces votes mmes;
mais ce principe n'tait qu'un principe gnral, et de l'examen d'un
plan romain du Bas-Empire, on ne saurait toujours conclure que telle
partie tait vote en berceau, en artes ou en portion de sphre,
chacune de ces votes pouvant, dans bien des cas, tre indiffremment
pose sur ces plans.

Il n'en est plus ainsi au XIIe sicle: non-seulement le plan horizontal
indique le nombre et la forme des votes, mais encore leurs divers
membres, arcs doubleaux, formerets, arcs ogives; et ces membres
commandent  leur tour, la disposition des points d'appui verticaux,
leur hauteur relative, leur diamtre. D'o l'on doit conclure que, pour
tracer dfinitivement un plan par-terre et procder  l'excution, il
fallait, avant tout, faire l'pure des votes, de leurs rabattements, de
leurs sommiers, connatre exactement la dimension et la forme des
claveaux des divers arcs. Les premiers constructeurs gothiques se
familiarisrent si promptement avec cette mthode de prendre toute
construction par le haut, pour arriver successivement  tracer ses
bases, qu'ils l'adoptrent mme dans des difices non vots, mais
portant planchers ou charpentes; ils ne s'en trouvrent pas plus mal,
ainsi que nous le verrons plus loin.

La premire condition pour tablir le plan d'un difice de la fin du
XIIe sicle tant de savoir s'il doit tre vot et comment il doit tre
vot, il faut donc, ds que le nombre et la direction des arcs de ces
votes sont connus, obtenir la trace des sommiers sur les chapiteaux,
car ce sera la trace de ces sommiers qui donnera la forme et dimension
des tailloirs et chapiteaux, le nombre, la force et la place des
supports verticaux.

Supposons donc une salle (27) devant tre vote, ayant, dans oeuvre,
12m,00 de large et compose de traves de 6m,00 d'axe en axe. Adoptant
le systme de votes en arcs d'ogive traverss par un arc doubleau,
suivant la mthode des constructeurs de la fin du XIIe sicle. Il s'agit
de tracer le lit infrieur des sommiers des arcs retombant en A et B, et
de connatre la force des claveaux. Nous admettons que ces claveaux
doivent, pour une salle de cette tendue, avoir 0,40 c. de largeur et de
hauteur; nous reconnaissons qu' cette poque, presque toujours les
divers arcs d'une vote sont bands avec des claveaux semblables comme
dimension et forme. Nous reconnaissons encore que les formerets,
naissant beaucoup plus haut que les arcs doubleaux et arcs ogives, les
colonnettes leur servant de support dpassent souvent le niveau des
sommiers des arcs ogives et doubleaux; qu'en traant le lit du sommier
des arcs doubleaux et ogives, nous devons tenir compte du passage de la
colonnette portant formeret, comme nous tiendrions compte du formeret
lui-mme. Soit (28) le dtail de la trace horizontale de la naissance
des arcs en B; sur ce point il ne nat qu'un arc doubleau et deux
formerets. Ce sont ceux-ci qui commandent, car il faut que l'arc
doubleau se dgage de ces formerets ds sa naissance. Soit le nu du mur
AB; le formeret a de saillie, habituellement, la moiti de la largeur de
l'arc ogive ou de l'arc doubleau lorsque ces deux arcs ont une coupe
semblable, la moiti de l'arc ogive lorsque celui ci et l'arc doubleau
donnent une section diffrente. Dans le cas prsent, le formeret a donc
0,20 c. de saillie sur le nu du mur. En C, nous tirons une ligne
parallle  AB. L'axe de l'arc doubleau tant DE, les points F et G
tant pris  0,20 c. chacun de cet axe, nous tirons les deux parallles
FI, GK, qui nous donnent la largeur de l'arc doubleau. De F en I',
portant, 0,40 c nous avons sa hauteur entre l'intrados et l'extrados;
nous pouvons alors, dans le carr F'I'K'G, tracer le profil convenable:
c'est le lit infrieur du sommier. Ou la colonne portant le formeret
s'lve au-dessus du niveau de ce lit, ainsi qu'il est indiqu en L, ou
le formeret, comme il arrive quelquefois[3], prend naissance sur le
chapiteau portant l'arc doubleau; et alors, de l'axe DE portant 0,40 c.
sur la ligne AB qui nous donne le point M, nous inscrivons le profil du
formeret dans le paralllogramme EONM. Il est entendu que cet arc
formeret pntre dans le mur de quelques centimtres. Le lit infrieur
du sommier tant ainsi trouv, il s'agit de tracer le tailloir du
chapiteau, dont le profil doit former saillie autour des retombes
d'arcs. Si le formeret est port sur une colonnette montant jusqu' sa
naissance, ainsi qu'il est marqu en L, le tailloir PRS retourne
carrment mourir contre la colonnette L du formeret. Si, au contraire,
le profil du formeret descend jusque sur le chapiteau de l'arc doubleau,
le tailloir prend sur plan horizontal la figure PTVX. Pour tracer la
colonne sous le chapiteau, dans le premier cas, du sommet de l'angle
droit R du tailloir, nous tirons une ligne  45 degrs; cette ligne
vient rencontrer l'axe DE en un point O, qui est le centre de la
colonne,  laquelle on donne un diamtre tel que la saillie du tailloir
sur le nu de cette colonne devra tre plus forte que le rayon de la
colonne. Il reste alors, entre la colonne et le nu AB du mur, un vide
que l'on remplit par un pilastre masqu par cette colonne et la
colonnette du formeret. Pour tracer la colonne sous le chapiteau, dans
le second cas, nous prenons un centre Y sur l'axe DE, de faon  ce que
la saillie du tailloir sur le nu de la colonne soit plus forte que son
demi-diamtre; alors le chapiteau forme corbeille ou cul-de-lampe, et s
trouve plus vas sous le formeret que sous la face de l'arc doubleau.

Prenons maintenant sur la fig. 27 la naissance A de deux formerets, de
deux arcs ogives et d'un arc doubleau. Soit AB (28 bis) le nu du mur, CD
la directrice de l'arc doubleau, DE la directrice de l'arc ogive; nous
traons la saillie du formeret comme ci-dessus. Les arcs ogives
commandent l'arc doubleau. De chaque ct de la ligne DE, nous portons
0,20 c., et nous tirons les deux parallles FG, HI, qui nous donnent la
largeur de l'arc ogive. Du point H, rencontre de la ligne HI avec l'axe
CD sur cette ligne HI, nous prenons 0,45 c., c'est--dire un peu plus
que la hauteur des claveaux de l'arc-ogive, et nous tirons la
perpendiculaire IG, qui nous donne la face de l'arc ogive. Dans le
paralllogramme FGIH, nous traons le profil convenable. Des deux cts
de l'axe CD, prenant de mme 0,20 c., nous tirons les deux parallles
KL, MN. Du point H, portant 0,40 c. sur l'axe CD de H en C', nous tirons
une perpendiculaire LN  cet axe, qui nous donne la face de l'arc
doubleau; nous inscrivons son profil. En P, nous supposons que la
colonne portant formeret dpasse la naissance des arcs ogives et
doubleaux; en R, nous admettons, comme prcdemment, que le profil du
formeret vient tomber verticalement sur le tailloir du chapiteau. Pour
tracer ce formeret, dans ce dernier cas, nous prenons sur la ligne AB,
du point M en Q, 0,40 c., et de ce point Q, levant une perpendiculaire
sur la ligne AB, nous avons le paralllogramme inscrivant le profil du
formeret; les tailloirs des chapiteaux sont tracs parallles aux faces
des arcs, ainsi que le dmontre notre figure. Des sommets G et L, tirant
des lignes  45 degrs, nous rencontrons l'axe DE en O, qui est le
centre de la colonnette portant les arcs ogives, et l'axe CD en S, qui
est le centre de la colonne de l'arc doubleau; nous traons ces colonnes
conformment  la rgle tablie prcdemment. Derrire ces colonnes
isoles, on figure les retours de pilastres qui renforcent la pile;
alors le formeret R retombe sur une face de ces pilastres portant
chapiteau comme les colonnes.

Souvent les formerets ne descendaient pas sur le tailloir des chapiteaux
des grands arcs, et ne possdaient pas non plus une colonnette portant
de fond: ils prenaient naissance sur une colonnette pose sur la saillie
latrale du tailloir, ainsi que l'indique la fig. 29 en plan et en
lvation perspective. Ds lors les tailloirs des colonnettes latrales
A taient coups de faon  ce que leur face oblique CD, perpendiculaire
 la directrice B des arcs ogives, ft partage en deux parties gales
par cette directrice.

Cependant, il faut reconnatre que les constructeurs ne se dcidrent
que peu  peu  accuser la forme, la direction et les membres des votes
sur le plan de terre. Ils conservrent pendant quelque temps les piles
monocylindriques  rez-de-chausse, en ne traant le plan command par
les votes que sur les tailloirs des chapiteaux de ces piles. Ce qui les
proccupa, ds la fin du XIIe sicle, ce fut l'observation rigoureuse
d'un principe qui jusqu'alors n'avait pas t imprieusement admis. Ce
principe tait celui de l'quilibre des forces substitu au principe de
stabilit inerte, si bien pratiqu par les Romains et que les
constructeurs romans s'taient vainement efforcs de conserver dans
leurs grands difices vots composs de plusieurs nefs. Reconnaissant
l'impossibilit de donner aux piles isoles une assiette suffisante pour
rsister  la pousse des votes, les constructeurs du XIIe sicle
prirent un parti franc: ils allrent chercher leurs moyens de rsistance
ailleurs. Ils ne voulurent plus admettre les piliers isols que comme
des points d'appui maintenus verticalement, non par leur propre
assiette, mais par des lois d'quilibre. Il importait alors seulement
qu'ils eussent une force suffisante pour rsister  une pression
verticale. Toutefois, mme lorsqu'un principe est admis, il y a, pendant
un certain temps, dans son application, des indcisions, des
ttonnements; on ne s'affranchit jamais des traditions du jour au
lendemain. En trouvant les votes en arcs d'ogive sur plan carr
traverses par un arc doubleau, les constructeurs cherchaient encore des
points espacs de deux en deux traves, plus stables au droit des
pousses principales. En effet, dans la fig. 27, les points A reoivent
la charge et maintiennent la pousse d'un arc doubleau et de deux arcs
ogives, tandis que les points B ne reoivent que la charge et ne
maintiennent que la pousse d'un arc doubleau. Ce systme de
construction des votes, adopt pendant la seconde moiti du XIIe
sicle, engageait les constructeurs  lever sous les points A des piles
plus fortes que sous les points B; puis  donner aux claveaux des arcs
doubleaux principaux tombant en A une largeur et une paisseur plus
grandes que celles donnes aux claveaux des arcs ogives et arcs
doubleaux secondaires; car, dans les votes gothiques primitives, il est
 remarquer, comme nous l'avons dit dj, que les claveaux de tous les
arcs prsentent gnralement la mme section.

L'arc en tiers-point tait si bien command par la ncessit de diminuer
les pousses ou de rsister aux charges, que nous voyons, dans les
constructions gothiques primitives, les arcs briss uniquement adopts
pour les arcs doubleaux et les archivoltes infrieures, tandis que l'arc
plein cintre est conserv pour les baies des fentres, pour les
arcatures des galeries et mme pour les formerets, qui ne portent qu'une
faible charge ou ne prsentent que peu d'ouverture.  la cathdrale de
Noyon, dont les votes primitives durent tre leves vers 1160[4], les
formerets, qui sont de cette poque, sont plein cintre.  la cathdrale
de Sens, btie vers ce mme temps, les formerets taient plein
cintre[5], tandis que les archivoltes et les arcs doubleaux sont en
tiers-point. Il en est de mme dans le choeur de l'glise abbatiale de
Vzelay, lev  la fin du XIIe sicle; les formerets sont plein cintre.
Dans ces difices, et  Sens particulirement, les piles, sous les
pousses et charges combins des arcs ogives et arcs doubleaux,
prsentent une section horizontale trs-considrable forme de faisceaux
de colonnettes engages; tandis que sous la charge de l'arc doubleau
seul les piles se composent de colonnes monocylindriques jumelles poses
perpendiculairement  l'axe de la nef.  Noyon, les arcs doubleaux
intermdiaires, avant la reconstruction des votes, posaient sur une
seule colonne. Mais la nef de la cathdrale de Sens est beaucoup plus
large que celle de la cathdrale de Noyon, et la construction est de
tous points plus robuste. Cette disposition de votes, comprenant deux
traves et rpartissant les pousses et charges principales de deux en
deux piles, avait, dans l'origine, permis aux constructeurs de ne placer
des arcs-boutants qu'au droit de ces piles principales. Il est probable
qu' la cathdrale de Sens c'tait l autrefois le parti adopt;
peut-tre en tait-il de mme  la cathdrale de Noyon, comme  celle de
Paris. Mais ces difices ayant t plus ou moins remanis au XIIIe
sicle, il est impossible de rien affirmer  cet gard. Ce dont on peut
tre certain, c'est qu' la fin du XIIe sicle les constructeurs
n'avaient adopt l'arc-boutant qu'en dsespoir de cause, qu'ils
cherchaient  l'viter autant que faire se pouvait, qu'ils se dfiaient
de ce moyen dont ils n'avaient pu encore apprcier les avantages et la
puissance; qu'ils ne le considraient que comme un auxiliaire, une
extrme ressource, employe souvent aprs coup, et lorsqu'ils avaient
reconnu qu'on ne pouvait s'en passer. La meilleure preuve que nous en
puissions donner, c'est que, quelques annes plus tard, les architectes,
ayant soumis dfinitivement, dans les difices  trois nefs, leur
systme de votes  une raison d'quilibre, opposrent des arcs-boutants
aux pousses des votes qui n'en avaient eu que partiellement ou qui
n'en possdaient pas, et supprimrent les arcs-boutants du XIIe sicle,
probablement mal placs ou insuffisants, pour les remplacer par des
buttes neuves et bien combines, sous le rapport de la rsistance ou de
la pression.

Il nous faut, avant de passer outre, entretenir nos lecteurs des
procds de construction, de la nature et des dimensions des matriaux
employs. Nous avons vu, au commencement de cet article, comment les
constructeurs romans primitifs levaient leurs maonneries, composes de
blocages enferms entre des parements de pierre de taille ou de moellon
piqu.

Les constructeurs du XIIe sicle apportrent quelques modifications 
ces premires mthodes. Btissant des difices plus vastes comme tendue
et plus levs que ceux de la priode romane, cherchant  diminuer
l'paisseur des points d'appui intrieurs et des murs, il leur fallait,
d'une part, trouver un mode de construction plus homogne et rsistant;
de l'autre, viter, dans des monuments d'une grande hauteur dj, la
dpense de main-d'oeuvre que le montage de matriaux d'un fort volume
et occasionne. Ils renoncrent ds lors  l'emploi du grand appareil
(sauf dans des cas particuliers ou dans quelques difices
exceptionnels), et prfrrent la construction de petit appareil, tenant
du moellon bien plutt que de la pierre de taille. Autant que possible,
la majeure partie des pierres employes alors, formant parements,
claveaux d'archivoltes, d'arcs doubleaux et d'arcs ogives, sont d'un
assez faible chantillon pour pouvoir tre montes  dos d'homme et
poses par un maon comme notre moellon ordinaire. La mthode admise, ce
petit appareil est fort bien fait, trs-judicieusement combin: c'est un
terme moyen entre la construction romaine de grand appareil et celle de
blocages revtus de briques ou de moellon. En adoptant le petit appareil
dans les grands difices, les constructeurs du XIIe sicle avaient trop
de sens pour poser ces assises basses et peu profondes,  joints vifs,
comme certaines constructions romanes; au contraire, ils sparrent ces
assises par des lits et joints de mortier pais (de 0,01 c.  0,02 c.),
afin que ces lits tablissent une liaison entre le massif intrieur et
les parements. Cette mthode tait la mthode romaine, et elle est
bonne. On comprendra en effet que si (30) on pose des assises  joints
vifs devant un massif en blocaille et mortier, le massif venant  tasser
par l'effet de la dessiccation des mortiers sous la charge, et les
assises de pierres poses  cr les unes sur les autres ne pouvant
diminuer de volume, il se dclarera une rupture verticale AB derrire le
parement, qui ne tardera pas  tomber. Mais si (30 bis) nous avons eu le
soin de laisser entre chaque assise de pierre un lit de mortier pais,
non-seulement ce lit soud au massif retiendra les assises de pierre,
mais encore il permettra  celles-ci de subir un tassement quivalent au
tassement des blocages intrieurs.

Les constructeurs romans primitifs, surtout dans les contres o l'on
peut se procurer de grandes pierres dures, comme dans la Bourgogne, en
Franche-Comt et en Alsace, sur la Sane et le Rhne, n'ont pas manqu
de singer l'appareil romain, en posant,  joints vifs, des carreaux
larges et hauts, des dalles, pour ainsi dire, devant les blocages; mais
aussi payrent-ils cher ce dsir de faire paratre leurs constructions
autres qu'elles ne sont. Il se dclara dans la plupart de ces difices
des ruptures entre les parements et les blocages, des lzardes
longitudinales qui occasionnrent chez presque tous des dsordres
srieux pour le moins la ruine souvent. Ces effets taient d'autant plus
frquents et dangereux que les difices taient plus levs. Mieux
aviss, et instruits par l'exprience, les architectes du XIIe sicle,
autant par une raison d'conomie et de facilit d'excution que pour
viter ce dfaut d'homognit entre les parements et les massifs,
adoptrent la construction par assises trs-basses et spares par des
lits pais de mortier. Ces lits n'avaient pas seulement l'avantage de
tasser et de relier les parements aux massifs: faits de mortier de chaux
grasse, ils ne prenaient de consistance que lentement, et, en attendant
la solidification parfaite, les constructions avaient le temps de
s'asseoir, de subir mme certaines dformations, sans occasionner des
brisures dans la maonnerie.

Les difices levs, de 1140  1200, dans l'le-de-France, le
Beauvoisis, le Soissonnais, la Picardie, la Champagne et la Normandie,
sont d'une petitesse d'appareil qui ne laisse pas de surprendre; car
dj ces difices sont vastes, d'une structure complique et cependant
fort lgre. Employer le moellon taill dans de pareilles constructions,
comme moyen principal, c'tait une grande hardiesse; russir tait le
fait de gens fort habiles. Si l'on examine avec soin l'appareil des
portions appartenant au XIIe sicle des cathdrales de Noyon, de Senlis,
et d'un grand nombre d'glises de l'Oise, de la Seine, de Seine-et-Oise,
de Seine-et-Marne, de la Marne, de la Seine-Infrieure, etc., on
s'tonne que des constructeurs aient os monter des monuments d'une
assez grande hauteur et trs-lgers avec des moyens qui semblent si
faibles; et cependant la stabilit de ces difices est assure depuis
longtemps, et si quelques-uns d'entre eux ont subi des altrations
sensibles, cela tient presque toujours  des accidents particuliers,
tels que les incendies, le dfaut d'entretien ou des surcharges
postrieures. De tous ces monuments, l'un des plus parfaits et des mieux
conservs est la cathdrale de Noyon, btie de 1150  1190. Sauf les
colonnettes, les gros chapiteaux, les sommiers et quelques morceaux
exceptionnels, toute la btisse n'est en ralit compose que de moellon
peu rsistant.

On prendra une ide de ce qu'est cette construction par notre fig. 31,
qui donne une partie des traves intrieures jumelles de la nef. Les
colonnettes isoles de la galerie du premier tage, celles du petit
triforium suprieur, celles sparant les fentres hautes, sont des
monolythes de pierre dure poss en dlit. Quant aux colonnettes triples
A qui, avant la reconstruction des votes au XIIIe sicle, recevait
l'arc doubleau d'intersection des arcs ogives et les formerets, elles
sont composes de grands morceaux en dlit retenus de distance en
distance par des crampons  T. Mais ces colonnettes ont t poses aprs
que la construction avait subi son tassement, et par le fait elles ne
sont qu'une dcoration et ne portent rien, l'assise de chapiteau et le
sommier dont les queues s'engagent dans, la maonnerie suffisant pour
soutenir les claveaux de cet arc doubleau. Nous avons indiqu en B la
naissance des anciens arcs ogives des grandes votes et en C le formeret
derrire les arcs ogives. On remarquera qu'ici, comme dans la plupart
des glises bties  cette poque dans les provinces voisines de
l'le-de-France, et notamment dans le Beauvoisis, les piles qui portent
les retombes des arcs ogives et arcs doubleaux sont beaucoup plus
fortes que celles supportant seulement l'arc doubleau de traverse. En
d'autres termes (voy. le plan), les piles D se composent d'un faisceau
de colonnes, tandis que les piles intermdiaires E ne sont que des
colonnes monocylindriques  rez-de-chausse surmontes du faisceau de
colonnettes A. L'extrme lgret d'une pareille construction, la
facilit avec laquelle tous les matriaux qui la composent pouvaient
tre taills, monts et poss, expliquent comment, mme avec de faibles
ressources, on pouvait songer  btir des difices d'une grande tendue
et fort levs au-dessus du sol. Aujourd'hui que nous avons pris
l'habitude d'employer des masses normes de pierre d'un fort volume dans
nos difices les moins considrables, de mettre en oeuvre des forces dix
fois plus rsistantes qu'il n'est besoin, nous n'oserions pas
entreprendre de btir une cathdrale de la dimension de celle de Noyon
avec des moyens en apparence aussi faibles, et nous dpenserions des
sommes fabuleuses pour excuter ce qu'au XIIe sicle on pouvait faire
avec des ressources comparativement minimes. Nous trouvons ces
constructions dispendieuses, parce que nous ne voulons pas employer les
procds alors en usage. Cependant la cathdrale de Noyon est debout
depuis sept sicles, et pour peu qu'elle soit entretenue convenablement,
elle peut durer encore cinq cents ans: or douze cents ans nous
paraissent tre une dure raisonnable pour un difice, les grandes
rvolutions sociales auxquelles est soumise l'humanit prenant le soin
de les dtruire s'ils sont faits pour traverser une plus longue priode.

Outre les avantages de l'conomie, de la facilit d'approvisionnement et
d'excution, les constructions en petits matriaux convenaient
d'ailleurs parfaitement au systme adopt par les architectes du XIIe
sicle. Ces btisses lgres, ne donnant en plan par terre qu'une
surface de pleins peu considrable eu gard  celle des vides, soumises
 des pressions obliques et  des lois d'quilibre remplaant les lois
romaines de stabilit inerte, exigeaient dans tous les membres qui les
composaient une certaine lasticit. L o les constructeurs, moins
pntrs des nouveaux principes alors admis, cherchaient  reproduire
les formes que les artistes laques du XIIe sicle avaient adoptes,
sans en connatre exactement la raison d'tre, en employant des
matriaux d'une grande dimension, il se produisait dans les
constructions des dchirements tels que l'quilibre tait bientt rompu.
Si les arcs n'taient pas parfaitement indpendants les uns des autres;
si sur un point on avait pos des matriaux d'une grande hauteur de
banc, et si,  ct, la btisse n'tait faite que de pierres d'un petit
chantillon, les parties rigides ou trop engages dans la masse, ou trop
lourdes, prsentaient une rsistance qui n'avait d'autre rsultat que de
causer des brisures et des lzardes; les points trop solides de la
construction crasaient ou entranaient les points faibles. Observons
encore que, dans ces monuments, les piles, d'une faible section
horizontale, reoivent toute la charge, et qu'en raison mme du peu de
surface de leur assiette, elles doivent tasser beaucoup plus que les
murs, par exemple, qui ne portent rien, puisqu'ils sont mme dchargs
du poids des combles et maonneries suprieures par les formerets. Si,
dans ce systme, il y a une solidarit complte entre ces points d'appui
chargs et les remplissages, les cltures, les murs, qui ne le sont pas,
il faudra ncessairement qu'il y ait rupture. Mais si, au contraire, les
constructeurs ont eu le soin de faire que tout ce qui porte charge
conserve une fonction indpendante, puisse se mouvoir, tasser librement;
si les parties accessoires ne sont que des cltures indpendantes des
effets de pression ou de pousse, alors les ruptures ne peuvent se faire
et les dliaisonnements sont favorables  la dure de la construction au
lieu de lui tre nuisibles.

Les Romains, qui n'opposaient que des rsistances passives aux pousses,
avaient parfaitement admis ce principe de dliaisonnement, de libert
entre les parties charges des constructions votes et celles qui ne le
sont pas. Les grandes salles des Thermes antiques sont en ce genre des
chefs-d'oeuvre de combinaison. Tout le systme consiste en des piles
portant des votes; les murs ne sont que des cltures faites aprs coup,
que l'on peut enlever sans nuire en aucune faon  la solidit de
l'ossature gnrale de la btisse. Ce sont l des principes
trs-naturels et trs-simples; pourquoi donc ne les pas mettre toujours
en pratique? Ces principes, les constructeurs gothiques les ont tendus
beaucoup plus loin que ne l'avaient fait les Romains, parce qu'ils
avaient, ainsi que nous l'avons dit bien des fois, adopt un systme de
construction o toute force est active, et o il n'y a point, comme dans
la construction romaine, de rsistances inertes agissant par leur masse
compacte.

Les constructeurs du XIIe sicle, en levant leurs grands difices sur
des plans dont les pleins couvrent peu de surface, et avec des matriaux
lgers; en opposant aux pousses obliques des rsistances actives au
lieu d'obstacles passifs, ne furent pas longtemps  s'apercevoir qu'il
fallait toujours trouver quelque part cette stabilit inerte. S'ils
levaient des arc-boutants contre les parois des votes aux points de
leur pousse, ces arcs-boutants devaient, pour remplir efficacement leur
rle, trouver une assiette immobile: cette assiette, c'taient les
contre-forts extrieurs, sortes de piles leves en dehors des difices
et sur lesquelles venaient se rsoudre toutes les pousses. Donner  ces
contre-forts une section horizontale assez large pour conserver
l'immobilit de leur masse  une grande hauteur, c'tait encombrer le
dehors des difices de lourdes maonneries qui interceptaient l'air, la
lumire, et qui devenaient fort dispendieuses. Les constructeurs
n'avaient plus la recette de ces mortiers romains, agent principal de
leurs grandes constructions; les piles qu'ils eussent pu lever
n'avaient pas eu la cohsion ncessaire. Il fallait donc trouver le
moyen de suppler aux rsistances inertes des points d'appui romains par
une force aussi puissante, mais drive d'un autre principe. Ce moyen,
ce fut de charger les points d'appui destins  maintenir les pousses
jusqu' ce qu'ils atteignissent une pesanteur suffisante pour rsister 
l'action de ces pousses. Il n'est pas besoin d'tre constructeur pour
savoir qu'une pile prismatique ou cylindrique, compose d'assises
superposes et ayant plus de douze fois son diamtre, ne pourra se
maintenir debout, si elle n'est charge  sa partie suprieure. Cette
loi de statique bien connue, les architectes gothiques crurent avoir
trouv le moyen d'lever des difices dont les points d'appui pouvaient
tre grles,  la condition de les charger d'un poids capable de les
rendre assez rigides pour rsister  des pousses obliques et
contraries.

En effet, supposons une pile AB (32), sollicite par deux pousses
obliques CD, EF contraries et agissant  des hauteurs diffrentes: la
pousse la plus forte, celle CD, tant 10, celle EF tant 4. Si nous
chargeons la tte B de la pile d'un poids quivalant  12, non-seulement
la pousse CD est annule, mais,  plus forte raison, celle DF, et la
pile conservera son aplomb. Ne pouvant charger les piles des nefs d'un
poids assez considrable pour annuler les pousses des grandes votes,
les constructeurs rsolurent d'opposer  la pousse CD un arc-boutant G.
Ds lors, le poids BO, augment de la pression CD, devenant 15, par
exemple, la pousse EF est annule. Si l'arc-boutant G oppose  la
pousse CD une rsistance gale  cette pression oblique et la
neutralise compltement, la pousse CD devient action verticale sur la
pile AB, et il n'est plus besoin que de maintenir l'action oblique de
l'arc-boutant sur le contre-fort extrieur. Or, si cette action oblique
est par elle-mme 8, elle ne s'augmente pas de la totalit de la pousse
CD, mais seulement d'une faible partie de cette pousse; elle est comme
10, 12 peut-tre, dans certains cas. Le contre-fort extrieur H opposant
dj, par sa propre masse, une rsistance de 8, il suffira de le charger
d'un poids K de 5 pour maintenir l'quilibre gnral de la btisse.

Nous nous garderons bien de rsoudre ces questions d'quilibre par des
formules algbriques que la pratique modifie sans cesse, en raison de la
nature des matriaux employs, de leur hauteur de banc, de la qualit
des mortiers, de la rsistance des sols, de l'action des agents
extrieurs, du plus ou moins de soin apport dans la construction. Les
formules sont bonnes pour faire ressortir la science de celui qui les
donne; elles sont presque toujours inutiles au praticien: celui-ci se
laisse diriger par son instinct, son exprience, ses observations et ce
sentiment inn chez tout constructeur qui lui indique ce qu'il faut
faire dans chaque cas particulier. Nous n'esprons pas faire des
constructeurs de ceux auxquels la nature a refus cette qualit, mais
dvelopper les instincts de ceux qui la possdent. On n'enseigne pas le
bon sens, la raison, mais on peut apprendre  se servir de l'un et 
couter l'autre.

L'tude des constructions gothiques est utile, parce qu'elle n'adopte
pas ces formules absolues, toujours ngliges dans l'excution par le
praticien, et dont le moindre danger est de faire accorder  l'erreur la
confiance que seule doit inspirer la vrit.

Si la construction gothique n'est pas soumise  des formules absolues,
elle est l'esclave de certains principes. Tous ses efforts, ses
perfectionnements tendent  convertir ces principes en lois, et ce
rsultat, elle l'obtient. quilibre; forces de compression opposes aux
forces d'cartement; stabilit obtenue par des charges rduisant les
diverses forces obliques en pesanteurs verticales; comme consquence,
rduction des sections horizontales des points d'appui: tels sont ces
principes, et ce sont encore ceux de la vritable construction moderne;
nous ne parlons pas de celle qui cherche aveuglment  reproduire des
difices levs dans des conditions trangres  notre civilisation et 
nos besoins, mais de la construction que rclament nos besoins modernes,
notre tat social. Si les constructeurs gothiques eussent eu  leur
disposition la fonte de fer en grandes pices, ils se seraient empars
avec empressement de ce moyen sr d'obtenir des points d'appui aussi
grles que possible et rigides, et peut-tre l'auraient-ils employ avec
plus d'adresse que nous. Tous leurs efforts tendent, en effet, 
quilibrer les forces, et ne plus considrer les points d'appui que
comme des quilles maintenues dans la verticale non par leur propre
assiette, mais par la neutralisation complte de toutes les actions
obliques qui viennent agir sur elles. Faisons-nous autre chose dans nos
constructions particulires, dans nos grands tablissements d'utilit
publique, o les besoins sont si imprieux qu'ils font taire
l'enseignement de la routine? Et si un fait doit nous surprendre,
n'est-ce pas de voir aujourd'hui, dans la mme ville, lever des
maisons, des marchs, des gares, des magasins qui portent sur des
quilles, couvrent des surfaces considrables, en laissant aux pleins une
assiette  peine apprciable, et, en mme temps, des difices o la
pierre accumule  profusion entasse blocs sur blocs pour ne couvrir que
des surfaces comparativement minimes, et ne porter que des planchers
n'exerant aucune pression oblique? Ces faits n'indiquent-ils pas que
l'architecture est hors de la voie qui lui est trace par nos besoins et
notre gnie moderne? Qu'elle cherche  protester vainement contre ces
besoins et ce gnie? Que le temps n'est pas loin o le public, gn par
un art qui prtend se soustraire  ses tendances, sous le prtexte de
maintenir les traditions classiques, dont il se soucie mdiocrement,
rangera l'architecte parmi les archologues bons pour enrichir nos
muses et nos bibliothques de leurs compilations savantes et amuser
quelques coteries de leurs discussions striles? Or, nous le rptons,
la construction gothique, malgr ses dfauts, ses erreurs, ses
recherches, et peut-tre  cause de tout cela, est une tude minemment
utile: elle est l'initiation la plus sre  cet art moderne qui n'existe
pas et cherche sa voie, parce qu'elle pose les vritables principes
auxquels nous devons encore nous soumettre aujourd'hui, parce qu'elle a
rompu avec les traditions antiques, qu'elle est fconde en applications.
Peu importe qu'un clocheton soit couvert d'ornements qui ne sont pas du
got de telle ou telle cole, si ce clocheton a sa raison d'tre, si sa
fonction est ncessaire, s'il nous permet de prendre moins de place sur
la voie publique. Peu importe que l'arc bris choque les yeux des
partisans exclusifs de l'antiquit, si cet arc est plus solide, plus
rsistant que le plein cintre, et nous pargne un cube de pierre
considrable. Peu importe qu'une colonne ait vingt, trente diamtres, si
cette colonne suffit pour porter notre vote ou notre plancher. Le beau
n'est pas, dans un art tout de convention et de raisonnement, riv
ternellement  une seule forme: il peut toujours rsider l o la forme
n'est que l'expression du besoin satisfait, du judicieux emploi de la
matire donne. De ce que la foule ne voit dans l'architecture gothique
que sa parure et que cette parure n'est plus de notre temps, est-ce une
preuve que la construction de ces difices ne puisse trouver son
application? Autant vaudrait soutenir qu'un trait de gomtrie ne vaut
rien parce qu'il serait imprim en caractres gothiques, et que les
tudiants lisant dans ce livre que les angles opposs au sommet sont
gaux entre eux, n'apprennent qu'une sottise et se fourvoient. Or, si
nous pouvons enseigner la gomtrie avec des livres imprims d'hier,
nous ne pouvons faire de mme pour la construction, il faut
ncessairement aller chercher ses principes l o ils sont tracs, dans
les monuments; et ce livre de pierre, si tranges que soient ses types
ou son style, en vaut bien un autre quant au fond, quant  la pense qui
l'a dict.

Dans aucune autre architecture nous ne trouvons ces moyens ingnieux,
pratiques, de rsoudre les nombreuses difficults qui entourent le
constructeur vivant au milieu d'une socit dont les besoins sont
compliqus  l'excs. La construction gothique n'est point, comme la
construction antique, tout d'une pice, absolue dans ses moyens; elle
est souple, libre et chercheuse comme l'esprit moderne; ses principes
permettent d'appliquer tous les matriaux livrs par la nature ou
l'industrie en raison de leurs qualits propres; elle n'est jamais
arrte par une difficult, elle est ingnieuse: ce mot dit tout. Les
constructeurs gothiques sont subtils, travailleurs ardents et
infatigables, raisonneurs, pleins de ressources, ne s'arrtant jamais,
libres dans leurs procds, avides de s'emparer des nouveauts, toutes
qualits ou dfauts qui les rangent en tte de la civilisation moderne.
Ces constructeurs ne sont plus des moines assujettis  la rgle ou  la
tradition: ce sont des laques qui analysent toute chose, et ne
reconnaissent d'autre loi que le raisonnement. Leur facult de raisonner
s'arrte  peine devant les lois naturelles, et, s'ils sont forcs de
les admettre, c'est pour les vaincre en les opposant les unes aux
autres. Si c'est l un dfaut, nous convient-il de le leur reprocher?

On voudra bien nous pardonner cette digression; elle est ncessaire pour
faire comprendre le sens des constructions dont nous allons prsenter de
nombreux exemples. Connaissant les tendances, l'esprit indpendant des
constructeurs gothiques, leurs travaux patients au milieu d'une socit
qui commenait  peine  se constituer, nos lecteurs apprcieront mieux
leurs efforts et le sentiment qui les provoque. Peut-tre trouveront-ils
comme nous, dans ces novateurs hardis, l'audacieux gnie moderne
distrait, mais non touff par la routine et les prjugs de l'esprit de
systme, par des doctrines exclusives.

Nous avons vu, en commenant cet article, que si la construction romaine
est de tous points excellente, sage, coordonne, comme la constitution
sociale de ce peuple, une fois trouve, elle marchait srement dans la
mme voie, suivant invariablement les mmes lois et employant les mmes
moyens d'excution jusqu' la fin du Bas-Empire. Cela tait bon, cela
tait admirable, mais cela ne pouvait se transformer. Ce fut la force
principale du peuple romain de conserver sa constitution sociale malgr
les symptmes de dissolution les plus vidents. Son architecture procde
de mme: on voit, sous les derniers empereurs paens, l'excution
s'abtardir, le got dgnrer; mais la construction reste la mme,
l'difice romain est toujours romain. Si ce n'est la vote sphrique sur
pendentifs qui apparat  Byzance alors que l'empire romain touche  sa
fin, nul progrs, nulle transformation, nul effort. Les Romains
construisent comme les abeilles font leurs cellules: cela est
merveilleux; mais les ruches d'aujourd'hui se remplissent comme les
ruches du temps de No. Donnons aux architectes des thermes de Titus de
la fonte, des fers forgs, de la tle, du bois et du verre, et
demandons-leur de faire une halle, ils nous diront qu'on ne peut rien
construire avec ces matires. Le gnie moderne est autre: dites-lui
d'lever une salle de vingt mtres d'ouverture avec du carton, il ne
vous dira pas que la chose soit impossible; il essayera, il inventera
des moyens pour donner de la rigidit au carton, et nous pouvons tre
assurs qu'il lvera la salle.

Le Romain trace le plan de son difice avec un grand sens; il prend les
bases ncessaires, il procde avec assurance: nulle inquitude pendant
l'excution; il est certain du rsultat prvu d'avance, il a pris toutes
les prcautions ncessaires, il monte sa construction avec scurit,
rien ne peut contrarier ses projets; il a su carter toutes les
ventualits, il dort tranquille pendant que son difice s'lve sur ses
bases inbranlables. Que lui manque-t-il d'ailleurs? La place? il la
prend. Les matriaux? il les trouve partout: si la nature les lui
refuse, il les fabrique. Les bras, les transports, l'argent? il est le
matre du monde. Le Romain est un tre surhumain: il a quelque chose de
la grandeur mesure que l'on prte  la Divinit; rien ne peut entraver
son pouvoir. Il btit comme il veut, o il veut,  la place qu'il
choisit,  l'aide des bras qui lui sont aveuglment soumis. Pourquoi
irait-il se crer des difficults  plaisir? Pourquoi inventerait-il des
machines propres  monter les eaux des rivires  une grande hauteur,
puisqu'il peut aller chercher leur source dans les montagnes et les
amener dans la ville par une pente naturelle,  travers de vastes
plaines? Pourquoi lutter contre l'ordre rgulier des choses de ce monde,
puisque ce monde, hommes et choses, est  lui?

L'erreur des premiers temps du moyen ge, a t de croire que, dans
l'tat d'anarchie o la socit tait tombe, on pouvait refaire ce
qu'avaient fait les Romains. Aussi, tant que cette poque de transition
se trane sur les traces des traditions romaines, quelle impuissance!
quelle pauvret! Mais bientt surgit l'esprit des socits modernes; 
ce dsir vain de faire revivre une civilisation morte succde
l'antagonisme entre les hommes, la lutte contre la matire. La socit
est morcele, l'individu est responsable, toute autorit est conteste,
parce que tous les pouvoirs se neutralisent, se combattent, sont
victorieux tour  tour. On discute, on cherche, on espre. Parmi les
dbris de l'antiquit, ce ne sont pas les arts que l'on va exhumer, mais
la philosophie, la connaissance des choses. Au XIIe sicle dj, c'est
chez les philosophes grecs que les esprits d'lite vont chercher leurs
armes. Alors cette socit, encore si imparfaite, si misrable, est dans
le vrai; ses instincts la servent bien; elle prend aux restes du pass
ce qui peut l'clairer, la faire marcher en avant. Vainement le clerg
lutte contre ces tendances; malgr tout le pouvoir dont dispose la
fodalit clricale, elle-mme est entrane dans le mouvement; elle
voit natre chaque jour autour d'elle l'esprit d'examen, la discussion,
la critique. D'ailleurs,  cette poque, tout ce qui tend  abaisser une
puissance est soutenu par une puissance rivale. Le gnie national
profite habilement de ces rivalits: il se forme, il s'enhardit;
matriellement domin toujours, il se rend moralement indpendant, il
suit son chemin  lui,  travers les luttes de tous ces pouvoirs trop
peu clairs encore pour exiger, de la foule intelligente qui s'lve,
autre chose qu'une soumission matrielle. Bien d'autres, avant nous, ont
dit, avec plus d'autorit, que l'histoire politique, l'histoire des
grands pouvoirs, telle qu'on la faisait autrefois, ne prsente qu'une
face troite de l'histoire des nations; et d'illustres auteurs ont en
effet, de notre temps, montr qu'on ne peut connatre la vie des
peuples, leurs dveloppements, les causes de leurs transformations et de
leurs progrs, qu'en fouillant dans leur propre sein. Mais ce qu'on n'a
point fait encore, c'est l'histoire de ces membres vivaces, actifs,
intelligents, trangers  la politique, aux guerres, au trafic; qui,
vers le milieu du moyen ge, ont pris une si grande place dans le pays;
de ces artistes ou artisans, si l'on veut, constitus en corporations;
obtenant des privilges tendus par le besoin qu'on avait d'eux et les
services qu'ils rendaient; travaillant en silence, non plus sous les
votes des clotres, mais dans l'atelier; vendant leur labeur matriel,
mais conservant leur gnie indpendant, novateur; se tenant troitement
unis et marchant tous ensemble vers le progrs, au milieu de cette
socit qui se sert de leur intelligence et de leurs mains, sans
comprendre l'esprit libral qui les anime.

Que d'autres entreprennent une tche trace seulement ici par nous: elle
est belle et faite pour exciter les sympathies; elle embrasse des
questions de l'ordre le plus lev; elle clairerait peut-tre certains
problmes poss de nos jours et qui proccupent, non sans cause, les
esprits clairvoyants. Bien connatre le pass est, nous le croyons, le
meilleur moyen de prparer l'avenir; et de toutes les classes de la
socit, celle dont les ides, les tendances, les gots varient le
moins, est certainement la classe laborieuse, celle qui produit. En
France, cette classe demande plus ou autre chose que son pain de chaque
jour: elle demande des satisfactions d'amour-propre; elle demande 
conserver son individualit; elle veut des difficults  rsoudre, car
son intelligence est encore plus active que ses bras. S'il faut
l'occuper matriellement, il faut aussi l'occuper moralement; elle veut
comprendre ce qu'elle fait, pourquoi elle le fait, et qu'on lui sache
gr de ce qu'elle a fait. Tout le monde admet que cet esprit rgne parmi
nos soldats, et assure leur prpondrance: pourquoi donc ne pas
reconnatre qu'il rside chez nos artisans? Pour ne parler que des
btiments, la main-d'oeuvre a dclin chez nous aux poques o l'on a
prtendu soumettre le labeur individuel  je ne sais quelles rgles
classiques tablies par un pouvoir absolu. Or, quand la main-d'oeuvre
dcline, les crises sociales ne se font gure attendre en France. De
toutes les industries, celle des btiments occupe certainement le plus
grand nombre de bras, et demande, de la part de chacun, un degr
d'intelligence assez lev. Maons, tailleurs de pierre, chaufourniers,
charpentiers, menuisiers, serruriers, couvreurs, peintres, sculpteurs,
bnistes, tapissiers, et les subdivisions de ces divers tats, forment
une arme innombrable d'ouvriers et d'artisans agissant sous une
direction unique, trs-disposs  la subir et mme  la seconder
lorsqu'elle est claire, mais bientt indiscipline lorsque cette
direction est oppose  son gnie propre. Nos ouvriers, nos artisans
n'coutent et ne suivent que ceux qui peuvent dire o ils vont et ce
qu'ils veulent. Le POURQUOI? est perptuellement dans leur bouche ou
dans leurs regards; et il n'est pas besoin d'tre rest longtemps au
milieu des ouvriers de btiments, pour savoir avec quelle indiffrence
railleuse ils travaillent aux choses dont ils ne comprennent pas la
raison d'tre, avec quelle proccupation ils excutent les ouvrages dont
ils entrevoient l'utilit pratique. Un tailleur de pierre ne travaille
pas le morceau qu'il sait devoir tre cach dans un massif avec le soin
qu'il met  tailler la pierre vue, dont il connat la fonction utile.
Toutes les recommandations du matre de l'oeuvre ne peuvent rien contre
ce sentiment. C'est peut-tre un mal, mais c'est un fait facile 
constater dans les chantiers. Le _paratre_ est la faiblesse commune en
France; ne pouvant la vaincre, il faut s'en servir. On veut que nous
soyons Latins, par la langue peut-tre; par les moeurs et les gots, par
le caractre et le gnie, nous ne le sommes nullement, pas plus
aujourd'hui qu'au XII sicle. La coopration  l'oeuvre commune est
active, dvoue, intelligente en France, lorsqu'on sait que cette
coopration, telle faible qu'elle soit, sera apparente, et par
consquent apprcie; elle est molle, paresseuse, nglige, lorsqu'on la
suppose perdue dans la masse gnrale. Nous prions nos lecteurs de bien
se pntrer de cet esprit national, trop longtemps mconnu, pour
comprendre le sens des exemples que nous allons successivement faire
passer sous leurs yeux.

Pour se familiariser avec un art dont les ressources et les moyens
pratiques ont t oublis, il faut d'abord entrer dans l'esprit et les
sentiments intimes de ceux auxquels cet art appartient. Alors tout se
dduit naturellement, tout se tient, le but apparat clairement. Nous ne
prtendons, d'ailleurs, dissimuler aucun des dfauts des systmes
prsents; ce n'est pas un plaidoyer en faveur de la construction
gothique que nous faisons, c'est un simple expos des principes et de
leurs consquences. Si nous sommes bien compris, il n'est pas un
architecte sens qui, aprs nous avoir lu avec quelque attention, ne
reconnaisse l'inutilit, pour ne pas dire plus, des _imitations_ de
l'art gothique, mais qui ne comprenne en mme temps le parti que l'on
peut tirer de l'tude srieuse de cet art, les innombrables ressources
que prsente cette tude, si intimement lie  notre gnie.

Nous allons poursuivre l'examen des grandes constructions religieuses,
d'abord parce que ce sont les plus importantes, puis parce qu'elles se
dveloppent rapidement  la fin du XIIe sicle, et que les principes en
vertu desquels ces difices s'lvent sont applicables  toute autre
construction. Nous connaissons maintenant les phases successives par
lesquelles la construction des difices vots avaient d passer pour
arriver du systme romain au systme gothique; en d'autres termes, du
systme des rsistances passives au systme des rsistances actives. De
1150  1200, on construisait, dans le domaine royal, dans le Beauvoisis
et la Champagne, les grandes glises de Notre-Dame de Paris, de Mantes,
de Senlis, de Noyon, de Saint-Remy de Reims (choeur), de Sens et de
Notre-Dame de Chlons-sur-Marne, toutes d'aprs les nouveaux principes
adopts par l'cole laque de cette poque, toutes ayant conserv une
stabilit parfaite dans leurs oeuvres principales.

[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 8. bis.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 10. bis.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 12. bis.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 26 bis.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 28 bis.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 30 bis.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]

     [Note 1: C'est dans la nef de l'glise de Vzelay qu'il faut
     constater l'abandon du systme romain. L les votes hautes
     d'artes, sur plan barlong, sont dj des pntrations
     d'ellipsodes, avec arcs doubleaux saillants et formerets.]

     [Note 2: Il faut dire ici que l'architecture bourguignonne
     tait en retard de vingt-cinq ans au moins sur celle de
     l'le-de-France; mais les monuments de transition nous
     manquent dans l'le-de-France. L'glise de Saint-Denis,
     leve vers 1140, est dj presque gothique comme systme de
     construction, et les difices intermdiaires entre celui-ci
     et ceux franchement romans n'existent plus ou ont t presque
     entirement modifis au XIIIe sicle.]

     [Note 3: glise de Nesle (Oise).]

     [Note 4: Ces votes furent refaites, au XIIIe sicle, sur la
     grande nef, sauf les formerets primitifs laisss en place.]

     [Note 5: Ces formerets furent rehausss  la fin du XIIIe
     sicle, ainsi qu'on peut encore le reconnatre dans les
     traves de l'abside.]



VOTES.--En toute chose, l'exprience, la pratique prcdent la thorie,
le fait prcde la loi; mais lorsque la loi est connue, elle sert 
expliquer le fait. On observe que tous les corps sont pesants et qu'une
force les attire vers le centre du globe. On ne sait rien encore de la
pesanteur de l'atmosphre, de la force d'attraction, de la forme de la
terre; on sait seulement que tout corps grave, abandonn  lui-mme, est
attir verticalement vers le sol. De l'observation du fait, on dduit
des prceptes; que ces prceptes soient vrais ou faux, cela ne change
rien  la nature du fait ni  ses effets reconnus. Les constructeurs du
XIIe sicle n'avaient point dfini les lois auxquelles sont soumis les
voussoirs d'un arc, savoir: leur poids et les ractions des deux
voussoirs voisins. Nous savons aujourd'hui, par la thorie, que si l'on
cherche sur chaque lit de ces voussoirs le point de passage de la
rsultante des pressions qui s'y exercent, et que si l'on fait passer
une ligne par tous ces points, on dtermine une courbe nomme _courbe
des pressions_. Nous dcouvrons encore,  l'aide du calcul algbrique,
que si l'on veut que l'quilibre des voussoirs d'un arc soit parfait, il
faut que cette courbe des pressions, dont le premier lment  la clef
est horizontal si l'arc est plein cintre, ne sorte sur aucun point des
lignes d'intrados et d'extrados de cet arc. Cette courbe des pressions,
prolonge en contre-bas de l'arc, lorsqu'il est port sur des piles,
dtermine ce qu'on appelle la _pousse_: donc, plus l'arc se rapproche,
dans son dveloppement, de la ligne horizontale, plus cette pousse
s'loigne de la verticale; plus l'arc s'loigne de la ligne horizontale,
plus la pousse se rapproche de la verticale. Les constructeurs
gothiques n'avaient que l'instinct de cette thorie. Peut-tre
possdaient-ils quelques-unes de ces formules mcaniques que l'on trouve
encore indiques dans les auteurs de la renaissance qui ont trait de
ces matires et qu'ils ne donnent point comme des dcouvertes de leur
temps, mais au contraire comme des traditions bonnes  suivre.
Relativement aux pousses des arcs, par exemple, on se servait encore,
au XVIe sicle, d'une formule gomtrique trs-simple pour apprcier la
force  donner aux cules.

Voici (32 bis) cette formule: soit un arc ayant comme diamtre AB,
quelle devra tre, en raison de la nature de cet arc, l'paisseur des
piles capables de rsister  sa pousse? Nous divisons le demi-cercle ou
le tiers-point en trois parties gales ADCB; du point B, comme centre,
nous dcrivons une portion de cercle prenant BC pour rayon. Nous faisons
passer une ligne prolonge par les points C et B; son point de rencontre
E avec la portion de cercle, dont B est le centre, donnera le parement
extrieur de la pile dont l'paisseur sera gale  GH. Si nous procdons
de la mme manire sur des arcs en tiers-point, les divisant toujours en
trois parties gales, nous obtiendrons des cules d'autant moins
paisses, que ces arcs seront plus aigus, ainsi que le fait voir notre
figure. Il est entendu que ce procd n'est applicable qu'autant que les
arcs sont monts sur des pieds-droits d'une hauteur gale pour ces arcs
diffrents et qui n'ont pas plus d'une fois et demie le diamtre ou la
base de ces arcs. Il est probable que les architectes gothiques
primitifs s'taient fait des rgles trs-simples pour les cas
ordinaires; mais il est certain qu'ils s'en rapportaient  leur seul
jugement toutes les fois qu'ils avaient quelque difficult nouvelle 
rsoudre. Comme s'ils eussent dfini les lois des pressions des arcs,
ils s'arrangrent pour concentrer sur le parcours de ces lignes de
pression les matriaux rsistants, et, conduisant ainsi les pousses du
sommet des votes sur le sol, ils arrivrent successivement  considrer
tout ce qui tait en dehors comme inutile et  le supprimer.

Nous voulons tre compris de tout le monde: nous ne nous en tiendrons
donc pas aux dfinitions. Nous prenons un exemple. Soit (33) une vote
romaine en berceau plein cintre; soit AB la courbe de pression des
voussoirs, BC la pousse; si le mur qui supporte ce berceau a la hauteur
FD, son paisseur devra tre CD. Toute la charge oblique de la vote se
portant sur le point C,  quoi sert le triangle de constructions EDF?
Supposons maintenant que nous ayons une vote gothique (34) en arcs
d'ogive: la rsultante des trois pressions obliques BA, CA, DA, en plan,
se rsoudra en une ligne AE; en coupe, en une ligne GH. Le sentiment du
constructeur lui indiquant ce principe, il fera toute sa construction
d'appareil en dcharge; c'est--dire que, retraitant le point d'appui
vertical IO, il posera un chapiteau M dont la saillie pousera la
direction de la pousse GH. En O, il aura encore un corbeau et en I un
chapiteau en dcharge, de manire  rapprocher autant que possible l'axe
P de la colonne infrieure du point H, point d'arrive de la pousse GH.
Mais, tant forc, dans les difices  trois nefs, de laisser ce point H
en dehors de l'axe P de la colonne, il ne considre plus celle-ci que
comme un point d'appui qu'il faut maintenir dans la verticale par
l'quilibre. Il annule donc tout effet latral en construisant
l'arc-boutant K. Mais, objectera-t-on, pourquoi conserver un appareil en
dcharge du moment que la pousse de la grande vote est neutralise par
la pression de l'arc-boutant? C'est l o perce la subtilit du
constructeur. Cette pousse GH est neutralise, mais elle existe; c'est
une force combattue, mais non supprime. L'arc-boutant arrte les effets
de cette pousse; c'est son unique fonction: il ne soutire pas cette
action oblique. N'oublions pas qu'il existe une vote infrieure L dont
la pousse ne peut avoir d'action que sur la colonne P, et que cette
pousse ne peut tre supprime que par la charge verticale exerce par
la construction de R en S; que cette charge verticale aura d'autant plus
de puissance qu'elle sera augmente de la pousse de la grande vote, et
que la rencontre de ces deux forces verticales et obliques se faisant en
S en un seul point sur le chapiteau, elle viendra prcisment
contre-butter la pousse exerce par LS. Dfinir ces actions par des
calculs serait un travail en pure perte, car ces calculs devraient
varier  l'infini en raison des hauteurs ou des largeurs des vides, des
paisseurs des pleins, de la qualit des matriaux, de leur rsistance,
des hauteurs d'assises, etc. Mais toujours le sentiment humain,
lorsqu'il est aiguis, est plus subtil que le calcul; de mme qu'il
n'est pas de machine, si parfaite qu'elle soit, qui atteigne la
dlicatesse de la main et la sret du coup d'oeil. Dans ce cas, le
sentiment des premiers constructeurs gothiques les servait bien: car
toutes les nefs leves sur des colonnes monocylindriques, disposes
ainsi que l'indique notre coupe (fig. 34), se sont rarement dformes
d'une manire sensible; tandis que la plupart de celles o les piles,
composes de faisceaux de colonnettes engages, montent de fond, se sont
courbes plus ou moins au droit de la pousse des votes infrieures.
Mais nous aurons l'occasion de revenir plus tard l-dessus.

Ce premier point clairci, venons maintenant aux dtails de l'excution;
cela est ncessaire. La construction gothique procde (s'il est permis
de se servir de cette comparaison) d'un systme organique beaucoup plus
compliqu que celui de la construction romaine. Tant pis, disent les
uns, c'est une marque d'infriorit.--Tant mieux, disent les autres,
c'est une preuve de progrs. Progrs ou dcadence, c'est un fait qu'il
nous faut reconnatre et tudier. Dj notre fig. 34 fait voir que la
combinaison au moyen de laquelle les pousses des votes sont maintenues
dans la construction gothique primitive n'est rien moins que simple. Or,
toute construction partant d'un principe compliqu entrane une suite de
consquences qui ne sauraient tre simples. Rien n'est imprieusement
logique comme une btisse leve par des hommes raisonnant ce qu'ils
font; nous allons le reconnatre tout  l'heure. Le choeur de Saint-Remy
de Reims fut rebti vers 1160, au moment o on construisait celui de la
cathdrale de Paris. Cette construction, trs-habilement conue dans son
ensemble, ne montre dans les dtails qu'une suite de ttonnements; ce
qui indique une cole avance dj thoriquement, mais fort peu
exprimente quant  l'excution. Les principes de pondration et
d'quilibre que nous avons tracs plus haut y sont appliqus avec
rigueur; mais videmment les bras et les chefs de chantier manquaient 
ces premiers architectes gothiques; ils n'avaient eu ni le temps ni le
moyen de former des ouvriers habiles; on ne les comprenait pas. Au
surplus, le choeur de Saint-Remy de Reims dut exciter avec raison
l'admiration des constructeurs de la fin du XIIe sicle, car les
mthodes adoptes l sont suivies en Champagne  cette poque, et
notamment dans la reconstruction du choeur de l'glise Notre-Dame de
Chlons-sur-Marne.

Mais d'abord traons en quelques mots l'histoire de ce charmant difice.
L'glise de Chlons-sur-Marne fut btie pendant les premires annes du
XIIe sicle: elle se composait alors d'une nef avec bas-cts; la nef
tait couverte probablement par une charpente porte sur des arcs
doubleaux, comme beaucoup d'glises de cette poque et de la Champagne;
les collatraux taient vots au moyen d'arcs doubleaux sparant des
votes d'artes romaines. Le choeur se composait d'une abside sans
bas-cts avec deux chapelles carres s'ouvrant dans les transsepts,
sous deux clochers, ainsi que la cathdrale de la mme ville. Vers la
fin du XIIe sicle (quoique ce monument ft lev dans d'excellentes
conditions et que rien ne fasse supposer qu'il et souffert), ces
dispositions n'taient plus en harmonie avec les ides du temps: on
voulait alors des nefs votes, des collatraux et des chapelles
rayonnantes autour du sanctuaire. On fit donc subir  cette glise un
remaniement complet: le mur circulaire de l'abside fut remplac par des
colonnes isoles; on leva un bas-ct donnant issue dans trois
chapelles ou absidioles circulaires; on conserva les deux clochers qui
flanquaient l'abside, mais on creva le mur du fond des chapelles carres
disposes sous ces tours, et elles servirent de communication avec le
bas-ct du chevet. La nef fut surleve et compltement vote;  la
place des votes romaines des bas-cts, on fit des votes en arcs
d'ogive. Quelques chapiteaux provenant des dmolitions furent replacs,
notamment dans le collatral de l'abside. Cet historique sommaire fait
voir combien, alors, on tait dispos  profiter de toutes les
ressources que prsentait le nouveau systme d'architecture  peine
bauch. La construction de l'abside de l'glise Notre-Dame de
Chlons-sur-Marne est de trs-peu postrieure  celle du choeur de
Saint-Remy de Reims, mais dj elle est plus savante; on y sent encore
bien des ttonnements, et cependant le progrs est sensible.

Nous devons ici reprendre les choses de plus haut. Nous avons dcrit la
vote d'arte simple leve entre des murs parallles, et nous avons
indiqu les premiers efforts des architectes pour la construire et la
maintenir sur ses piles. Il nous faut revenir sur nos pas et examiner
les varits de ces votes.

Ds le XIe sicle, on avait entour dj les sanctuaires des glises de
collatraux avec ou sans chapelles rayonnantes (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE). Cette mthode, trangre au plan de la basilique primitive,
avait caus aux constructeurs plus d'un embarras. L'antiquit romaine ne
laissait rien de pareil. Certainement les Romains avaient fait des
portiques sur plan circulaire; mais ces portiques (s'ils taient vots)
se composaient de piles paisses supportant un berceau dans lequel
pntraient des demi-cylindres formant les votes d'artes, ou une suite
de berceaux rayonnants poss sur des arcs ou mme des plates-bandes
appareilles, ainsi qu'on le voit encore dans les arnes de Nmes. Mais
les Romains n'avaient point eu l'ide de poser des votes d'artes sur
des portiques forms de colonnes monocylindriques isoles, car cela ne
pouvait s'accorder avec leur systme de stabilit inerte. Ce que les
Romains n'avaient point fait, en cela comme en beaucoup d'autres choses,
les constructeurs de l'poque romane le tentrent. Ils voulurent
entourer les sanctuaires de leurs glises de portiques ou bas-cts
concentriques  la courbe de l'abside, et ajourer autant que possible
ces portiques en supportant par des colonnes isoles les votes qui les
devaient couvrir. Primitivement, comme par exemple dans les glises de
l'Auvergne et du Poitou, ils se contentrent d'un berceau sur plan
circulaire, pntr par les arcs bands d'une colonne  l'autre. Pour
contre-butter la pousse de ces berceaux  l'intrieur, ils comptrent
d'abord sur la charge qui pesait sur les colonnes, puis sur la forme
circulaire de l'abside, qui opposait  ces pousses une grande
rsistance. Ainsi sont vots les collatraux des absides des glises de
Notre-Dame-du-Port  Clermont, d'Issoire, de Saint-Nectaire, de
Saint-Savin prs Poitiers, etc. La figure 35 explique ce mode sans qu'il
soit ncessaire de plus grands dveloppements[6].

Mais lorsque, pendant le XIIe sicle, les constructeurs eurent introduit
le systme de votes en arcs d'ogive, ils voulurent naturellement
l'appliquer partout, et ne pensrent pas, avec raison, qu'il ft
possible de conserver dans le mme difice le mode des votes d'artes
romaines  ct du nouveau systme. Autant il tait facile de poser sur
le tailloir barlong des chapiteaux A les sommiers B taills de faon 
recevoir une vote d'arte simple, autant cela devenait difficile
lorsque la vote d'arte comportait des arcs doubleaux et des arcs
ogives. Cette difficult n'tait pas la seule. Si nous nous reprsentons
une tranche du plan de l'abside de l'glise de Notre-Dame-du-Port avec
son collatral (36), nous voyons que les pntrations des demi-cylindres
A et B dans le berceau circulaire CC' donnent en projection horizontale
les deux lignes croises EF, GH. Observons que, le portique tant sur
plan circulaire, l'ouverture HF est plus grande que l'ouverture EG; que
si nous levions un plein cintre sur HF et un autre sur EG, ce dernier
aurait sa clef beaucoup plus bas que le premier; que la pntration du
demi-cylindre dont le diamtre est EG dans le berceau circulaire CC'
tracerait en projection horizontale la ligne E'LG', et que, par
consquent, il n'y aurait pas vote d'arte, mais simplement pntration
d'un petit cylindre dans un grand. Pour obtenir une vote d'arte EFGH,
les constructeurs ont donc relev le plein cintre trac sur EG, ainsi
que l'indique le rabattement IKM, en prenant une flche NM gale  la
flche OP. Ainsi, les tailloirs des quatre colonnes accoles et isoles
RSTV tant au mme niveau, les deux clefs MP se trouvaient sur la mme
ligne horizontale, laquelle commandait la longueur de la flche du
berceau CC'. L'ide de surlever les pleins cintres bands sur les
colonnes isoles TV n'tait donc pas un caprice, une fantaisie de
barbares, encore moins une imitation orientale, comme on l'a quelquefois
prtendu, mais le rsultat d'un calcul bien simple de constructeur.

Ce premier pas fait, voyons maintenant comment les architectes du XIIe
sicle, inaugurant la vote en arcs d'ogive sur plan circulaire,
essayrent d'aller plus loin. N'oublions pas qu'un des motifs qui
avaient fait adopter la vote en arcs d'ogive, c'tait le dsir de
s'affranchir de certaines ncessits gnantes imposes par la vote
d'arte antique, le besoin d'indpendance qu'prouvaient les
constructeurs. Mais l'indpendance, en construction comme en toute
chose, ne s'acquiert qu' la suite de tentatives avortes. Les
architectes du XIIe sicle sentaient bien que leurs principes taient
fertiles en application, qu'ils les conduiraient  surmonter sans effort
les difficults de la construction des grands difices: toutefois, comme
il arrive toujours, ces principes,  la fois si simples et si souples,
les embarrassaient cruellement dans l'application immdiate; pour y
rester fidles, ils compliquaient leurs constructions, ils ne pouvaient
se dbarrasser totalement des vieilles traditions, et, voulant les
concilier avec leurs nouvelles ides, ils tombaient dans des difficults
infinies. Loin de se dcourager cependant, ils s'attachaient, aprs
chaque tentative,  ces ides nouvelles avec l'ardeur et la persistance
de gens convaincus. Nous allons les voir  l'oeuvre dans la cathdrale
de Langres, l'un des monuments les plus fertiles en enseignements de la
France, et certainement l'un des mieux construits. L, les traditions
antiques ont une puissance considrable; Langres est une ville romaine
dans un pays couvert, il y a quelques sicles encore, de nombreux
difices romains  peu prs intacts. Arrivons au fait qui nous occupe
particulirement, aux votes en arcs d'ogive bandes sur le collatral
du sanctuaire. La colonne monocylindrique, qui, mme dans les difices
purement gothiques, persista si tard, est employe dans le choeur de la
cathdrale de Langres. Ces colonnes ont les proportions de la colonne
corinthienne romaine, et leur chapiteau est quasi-romain; mais (37) leur
tailloir est dj dispos en vue de ce qu'il doit porter: deux de ses
cts ne sont point parallles, et forment coin afin d'viter les
surfaces gauches  l'intrados des archivoltes A qu'ils portent; du ct
du collatral, ce tailloir donne une ligne brise pour offrir un point
d'appui saillant  l'arc doubleau B. En X, nous donnons la projection
horizontale de ces tailloirs. Sentant la ncessit de dgager les arcs
doubleaux, de laisser une place  la naissance des arcs ogives, et
craignant l'action de la pousse des votes sur les colonnes, malgr la
forme circulaire de l'abside, l'architecte a surmont ce tailloir d'une
saillie en encorbellement C. Ainsi que le fait voir notre figure, les
arcs ogives D trouvent difficilement leur naissance; cependant
l'instinct de l'artiste lui a fait orner cette naissance afin de
dissimuler sa maigreur. Il y a trois sommiers l'un sur l'autre: les deux
premiers EF ont leurs lits horizontaux, le troisime G porte les coupes
normales aux courbes des arcs. Alors ces arcs parviennent, non sans
peine,  se dgager du plan carr; et mme l'arc ogive doit s'incruster
entre les claveaux des archivoltes et arcs doubleaux. Mais le
constructeur veut dj doubler son archivolte A d'un second arc I qui
vient pntrer l'arc ogive, car le mur qui surmonte ces archivoltes est
pais; il porte une vote en cul-de-four. Ce n'est donc qu'au-dessus de
l'arc ogive et lorsque celui-ci se dgage des sommiers que l'on a pu
bander ce second arc I. Ce n'est pas tout: ces votes tant rayonnantes,
l'architecte a trac ses arcs ogives en projection horizontale, ainsi
que l'indique la figure 38; la surface KLMN tant un trapze, et le
constructeur ne supposant pas encore qu'il ft possible de tracer des
arcs ogives formant, en projection horizontale, des lignes brises, la
clef O est plus rapproche de la ligne MN que de la ligne KL. L'arc KL
ayant son sommet  un niveau plus lev que celui de l'arc MN (car on
n'a pas os surlever celui-ci), la ligne RS est incline de R en S.
Notre fig. 37 fait assez comprendre cette disposition, et la coupe (39)
l'explique mieux encore. D'ailleurs, une construction de ce genre, soit
qu'elle et t prconue, soit qu'elle et t donne par le hasard,
prsentait des avantages: elle permettait de faire plonger les jours
pris sous les formerets des votes des collatraux au milieu du
sanctuaire; elle ne perdait pas inutilement la hauteur du rampant du
comble A; l'inclinaison de ce comble et celle de la vote donnaient la
place de la galerie B; de plus, elle offrait une grande rsistance, en
ce qu'elle reportait une partie considrable des charges et pousses sur
le demi-cylindre intrieur qui, formant vote, ne risquait pas de se
sparer par tranches et de s'carter du centre.  Notre-Dame-du-Port,
les tailloirs des chapiteaux (fig. 36) donnent des paralllogrammes en
plan, de manire  offrir une assiette assez paisse au mur du
sanctuaire; il en rsulte que les arcs surlevs sur ces tailloirs
prsentent des surfaces gauches et des cnes plutt que des
demi-cylindres.  la cathdrale de Langres, les tailloirs des chapiteaux
sont tracs, ainsi que nous l'avons fait observer, en forme de coins,
afin de conserver  l'intrados des archivoltes des surfaces courbes qui
sont exactement des portions de cylindres. On vitait ainsi une
difficult d'appareil et des surfaces gauches dsagrables pour l'oeil,
mais les tailloirs en forme de coins rendaient les chapiteaux
disgracieux: vus paralllement aux diagonales, ils donnaient, du ct du
collatral, un angle plus saillant que du ct du sanctuaire. Les
architectes de l'cole gothique s'affranchirent bientt de ces embarras
et surent viter ces difficults.

Nos lecteurs vont voir tout  l'heure pourquoi nous nous sommes tendu
sur le trac et la manire de construire les votes rayonnantes des
collatraux des absides. Encore un mot avant d'en venir aux
perfectionnements introduits par les architectes gothiques. Ceux-ci,
dans l'origine, avaient adopt deux mthodes pour neutraliser la pousse
des votes: la premire mthode tait celle qui consistait  contenir
les effets de ces pousses par une force agissant en sens inverse; la
seconde, que l'on pourrait appeler la _mthode prventive_, consistait 
dtruire ces effets ds leur origine, c'est--dire  les empcher
d'agir. Ils employaient donc l'une ou l'autre de ces deux mthodes en
raison du besoin: tantt ils profitaient des effets des pousses, sans
pourtant leur permettre de dtruire l'quilibre gnral, ainsi que nous
l'avons vu fig. 34; tantt ils les annulaient et les rduisaient
immdiatement en pression verticale.

Un trac trs-simple fera comprendre l'application des deux mthodes.
Soit (40) une vote dont la rsultante des pousses est la ligne AB,
nous pouvons tablir une construction telle que la donne notre trac. En
supposant les pierres CD d'un seul morceau chacune, rsistantes et
engages  la queue sous le contre-fort, cette construction sera plus
solide que si nous avions lev une pile de fond EA sous les sommiers de
la vote. Dans ce figur, nous profitons des effets de la pousse AB,
nous la soutirons suivant sa direction. L'arc-boutant G et son massif ne
sont l que pour empcher la vote de s'carter suivant une ligne
horizontale. Remarquons, en passant, que l'arc-boutant ne charge pas la
pile X et qu'il ne fait que contre-presser la vote au point o la
courbe des pressions tend  sortir de l'extrados des voussoirs. C'est la
mthode contenant les effets de la pousse, mais s'en servant comme d'un
lment d'quilibre. Soit maintenant (40 bis) une vote dont la
rsultante des pousses est la ligne AB. Si, au lieu d'un arc-boutant,
nous opposons  la pousse AB une pousse moins puissante CD, et que
nous placions un poids E en charge sur les sommiers des deux votes,
nous rduisons les pousses obliques en une pesanteur verticale, nous en
prvenons les effets, elles n'agissent pas. C'est ce que nous appelons
la _mthode prventive_.

Il y a donc ceci de trs-subtil dans ces constructions: 1 que
l'arc-boutant est simplement un obstacle oppos, non point aux pressions
obliques, mais  leurs effets, si l'quilibre venait  se dranger; 2
qu'il permet au constructeur de profiter de ces pressions obliques dans
son systme gnral, sans craindre de voir l'conomie de ce systme
drange par un commencement d'action en dehors de l'quilibre. Mais
toute l'attention des constructeurs, par cela mme, se porte sur la
parfaite stabilit des contre-forts recevant les pousses des
arcs-boutants, car l'quilibre des forces des diverses parties de
l'difice dpend de la stabilit des cules extrieures. Cependant les
architectes ne veulent ou ne peuvent souvent donner  ces cules une
paisseur suffisante en raison de leur hauteur; il faut donc les rendre
fixes par des moyens factices. Nous avons un exemple de l'emploi de ces
moyens dans l'glise mme de Saint-Remy de Reims, plus franchement
accus encore dans le choeur de l'glise de Notre-Dame de Chlons,
auquel nous revenons.

Nous prsentons d'abord (41) le plan d'une trave de cette abside, en A
 rez-de-chausse, en B  la hauteur de la galerie vote du premier
tage, en C  la hauteur du triforium et en D  la hauteur des
naissances des votes. On voit, sur le plan du rez-de-chausse, comment
l'architecte s'est pargn l'embarras de construire une vote en arcs
d'ogive sur un trapze. Il a pos  l'entre des chapelles des colonnes
E qui lui ont permis de tracer une vote EFG sur un paralllogramme. Ds
lors, l'arc doubleau EH est semblable, comme hauteur et ouverture, 
l'arc doubleau FI, et la ligne de clef IH des remplissages triangulaires
n'est point incline, comme  Langres, de l'extrieur  l'intrieur. De
E en K, un second arc doubleau runit la colonne E  la pile K, et il
reste un triangle KEF facile  voter, puisqu'il n'est qu'une portion de
remplissage ordinaire. La mthode est la mme  Saint-Remy de Reims,
mais beaucoup moins bien applique. On voit que ces plans suprieurs
posent exactement sur le rez-de-chausse, si ce n'est quelque
porte--faux dont tout  l'heure nous reconnatrons la ncessit.

Il est, dans la construction du choeur de Notre-Dame de Chlons, un fait
important, en ce qu'il indique les efforts tents par le matre de
l'oeuvre pour s'affranchir de certaines difficults qui embarrassaient
fort ses confrres  la fin du XIIe sicle. On observera que le plan du
sanctuaire donne des pans coups  l'intrieur et une courbe
demi-circulaire  l'extrieur. Ainsi les archivoltes infrieures L
runissant les grosses colonnes du rez-de-chausse sont bandes sur les
cts d'un dodcagone, tandis que les archivoltes de la galerie du
premier tage sont sur plan rectiligne sur le sanctuaire, et sur plan
courbe sur la galerie; le mur extrieur de cette galerie est bti
galement sur plan semi-circulaire, et le triforium (plan C) est sur
plan rectiligne  l'intrieur, sur plan courbe  l'extrieur. Il en est
de mme des fentres suprieures (plan D). L'architecte avait voulu
viter les embarras que donne la construction d'archivoltes ou d'arcs
doubleaux sur un plan demi-circulaire d'un assez faible rayon. Il
craignait les pousses au vide, et, conservant seulement le plan
circulaire  l'extrieur en l'amenant au dodcagone  l'intrieur, il
runissait assez habilement les avantages des deux systmes:
c'est--dire les grandes lignes de murs et bandeaux concentriques, une
disposition simple au dehors et une grande solidit jointe  un effet
satisfaisant dans le sanctuaire; car les arcs percs dans un mur sur
plan circulaire d'un petit diamtre produisent toujours  l'oeil des
ligne fort dsagrables.

Une vue perspective (42) du collatral avec l'entre d'une chapelle
rendra le plan du rez-de-chausse facile  comprendre pour tous, et en
indique la construction. Les colonnes isoles des chapelles sont des
monolithes de 0,30 c. de diamtre au plus; le reste de la construction,
sauf les colonnettes des artiers des chapelles et celles des fentres,
est mont par assises.

Nous donnons maintenant (43) la coupe de cette construction jusqu'aux
votes suivant la ligne MN du plan. Cette coupe nous fait voir en A,
conformment  la mthode alors applique dans l'le-de-France et les
provinces voisines, les colonnes monocylindriques marques en O sur le
plan; en B l'archivolte et l'arrachement des votes du bas-ct. Les
glises importantes de cette poque et de cette province possdent
toutes une galerie de premier tage vote (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, CATHDRALE, GLISE). Ici, la vote est rampante, comme celle
du bas-ct de la cathdrale de Langres, et ce n'est pas sans motifs
(voy. le plan B, fig. 41.). En effet, le formeret C, tant plus large 
la base que l'archivolte D, monte sa clef plus haut, ce qui permet
d'ouvrir de grands jours propres  clairer le choeur. Le triforium E,
occupant un espace assez considrable entre la clef des archivoltes de
la galerie de premier tage et l'appui des fentres suprieures, permet
d'tablir un comble F sur cette galerie avec pente suffisante, malgr
l'inclinaison de la vote G. Examinons cette coupe avec attention. Nous
voyons que le tailloir du chapiteau de la pile A reoit en
encorbellement la base de la colonne H qui porte la nervure de la vote;
cette colonnette et les deux autres qui la flanquent et portent les
formerets ne font pas corps avec la btisse (voy. le plan), mais sont
composes de grands morceaux de pierre poss en dlit. Il en est de mme
des colonnettes adosses de la galerie et de la colonne engage I. Ainsi
la pile  la hauteur de la galerie est un paralllpipde compos
d'assises et entour de colonnes en dlit comme de _chandelles_ de
charpente, afin d'obtenir du _roide_ sous les charges et pousses
suprieures. Il en est de mme pour ces piles  la hauteur du triforium
E (voy. le plan): le noyau est mont en assises, et les colonnettes qui
l'entourent sur trois cts sont poses en dlit. Les grandes
colonnettes de tte sont relies par des bandeaux, formant bagues, au
corps de la construction, par leur base et le chapiteau K sous les
sommiers. Pour maintenir ce quillage, il fallait avoir recours aux
arcs-boutants. On voit, dans le plan du rez-de-chausse (fig. 41.), que
l'architecte, voulant ouvrir ses chapelles autant que possible, n'avait
fait en arrire de la pile de tte K qu'une cloison de pierre fort
lgre. Il ne pouvait lever sur cette cloison une cule pleine; aussi
avait-il contre-butt les votes de la galerie du premier tage par un
premier arc-boutant L (voy. la coupe), reportant cette pousse sur la
cule loigne du mur de la galerie. Mais l'espace lui manquait 
l'extrieur, et il ne voulait pas que la saillie des contre-forts
dpasst la ligne circulaire enveloppant les chapelles. Cette cule
tait donc assez peu profonde et hors d'tat de rsister  la pousse du
grand arc-boutant. Au lieu donc de faire natre le grand arc-boutant 
l'aplomb du parement M, le constructeur a avanc cette naissance en O.
Il obtenait ainsi de O en P une cule puissante, et s'il chargeait les
reins de l'arc-boutant infrieur L, celui-ci tait rendu trs-rsistant
d'abord par la largeur extraordinaire qui lui est donne, ensuite par la
charge suprieure R qui pse sur sa cule. De plus, pour viter l'effet
des pousses de la grande vote entre l'arrive du grand arc-boutant S
et la naissance des votes T, il a pos sur le mur extrieur du
triforium E une colonne V en dlit qui roidit parfaitement cet espace,
ainsi que pourrait le faire une forte _chandelle_ de charpente. De plus,
sous ce sommier T qui forme linteau dans le triforium et qui dborde
quelque peu  l'extrieur, l'architecte a band un arc Q qui taye
puissamment tout le systme suprieur de la construction[7] et donne
mme une plus grande rsistance  l'arc L. Comprenant l'effet des
pousses des votes de la galerie et de l'arc-boutant L qui est destin
 les annuler, craignant l'action de la pousse d'une vote trop large
sur les piles intrieures  la hauteur de la galerie du premier tage,
l'architecte a avanc la pile X en surplomb sur la colonne infrieure Y,
n'ayant pas  craindre sur ce point une charge verticale, mais bien
plutt une charge oblique se produisant de X en Z. Quant au grand
arc-boutant, ses claveaux, passent tendant au centre de l'arc, au-dessus
de la colonne V, comme si elle n'existait pas; et sous les claveaux de
tte, le tailloir du chapiteau forme un angle avec ces claveaux, ainsi
que l'indique le dtail U; une simple cale _a_ en pierre forme coin
entre le tailloir et les claveaux. C'est l o on reconnat toute la
finesse d'observation et la subtilit mme de ces constructeurs
gothiques primitifs. Il pouvait, dans toute la hauteur de la pile de A
en E, se produire des tassements; par suite de ces tassements, la tte S
du grand arc-boutant devait _donner du nez_ et exercer une pression
telle sur la colonne V, que celle-ci s'crast ou, qu'en rsistant, elle
occasionnt une rupture en S', funeste  la conservation de cet arc.
Posant la colonne ainsi qu'il est trac en U, l'abaissement de la tte
de l'arc-boutant ne pouvait que faire glisser lgrement le tailloir
sous l'arc et incliner quelque peu la colonne V en fruit. Dans cette
situation, rsultat d'un tassement du gros contre-fort, cette colonne V
chassait sur l'arc Q et chargeait la pile X obliquement: ce qui n'avait
nul danger, puisque cette pile X est pose pour agir obliquement; de
plus, la colonne V pressait fortement le mur du triforium qui la
supporte, et par suite la colonne engage I, point important car cette
colonne I monolithe, indpendante de la pile  laquelle elle s'adosse,
tant trs-charge et ne pouvant tasser, reporte la pression principale
de la pile sur le parement extrieur A' de la circonfrence de la
colonne infrieure, c'est--dire sur le point o il tait ncessaire
d'obtenir une plus grande rigidit pour prvenir l'effet des pousses
des votes du collatral. Il y a l calcul, prvision: car on remarquera
que la colonne engage I', faisant face  celle I, est btie en assises
comme la pile X; il tait important, en effet, que cette pile
intermdiaire X n'et pas la rigidit de la pile intrieure, qu'elle pt
se prter aux tassements pour ne pas occasionner une rupture de O en L,
si le gros contre-fort venait  tasser, ce qui ne pouvait manquer
d'avoir lieu.

Ainsi donc, dans cette construction, les deux systmes de rsistance
_prventive_ et _oppose_, expliqus dans nos deux fig. 40 et 40 bis,
sont simultanment employs. Tout ceci peut tre subtil, trop subtil,
nous l'accordons; mais pour grossier ou barbare, ce ne l'est point. Les
constructeurs de ce temps cherchaient sans cesse, et la routine n'avait
pas prise sur eux; en cherchant, ils trouvaient, ils allaient en avant
et ne disaient jamais: Nous sommes arrivs, arrtons-nous l; c'est,
il nous semble, un assez bon enseignement  suivre. Nous voulons
aujour'd'hui une architecture de notre temps, une architecture neuve:
c'est fort bien vouloir. Mais il faut savoir comment on trouve une
architecture neuve. Ce n'est pas apparemment en interdisant l'tude de
l'art le plus fertile en ressources de tout genre, le plus souple et le
plus libre dans l'emploi des moyens matriels.

Cependant il se prsentait une difficult assez srieuse et toute
nouvelle, lorsqu'il s'agissait des votes des collatraux doubles
entourant des sanctuaires d'une grande tendue. Les exemples que nous
venons de donner appartiennent tous  des difices de mdiocre
dimension, et nous voyons qu' Saint-Remy de Reims et dans l'glise de
Notre-Dame de Chlons, par exemple, la prcinction extrieure comporte
un plus grand nombre de points d'appui que celle intrieure, afin
d'viter les ouvertures d'arcs dmesurs. Dans un choeur comme celui de
la cathdrale de Paris, entour de doubles collatraux, il fallait
ncessairement disposer les piles de faon  trouver des ouvertures
d'arcs doubleaux  peu prs gales pour obtenir des votes dont les
clefs atteignissent toutes le mme niveau. Les deux prcinctions
extrieures devaient alors comprendre un plus grand nombre de piles que
celles du sanctuaire.  la cathdrale de Paris, en effet, nous voyons
(44) que la partie circulaire du sanctuaire, btie vers 1165, repose sur
six piles, tandis que la seconde prcinction en comporte onze, et la
troisime quatorze. Grce  cette disposition, les archivoltes AB, BC,
etc., les arcs doubleaux DE, EF, etc., GH, HI, IP, etc., sont  peu prs
plants sur des diamtres gaux, et les votes runissant ces arcs ne se
composent, pour porter les remplissages en moellon, que d'arcs diagonaux
simples BE, EC, FI, IE, EH, HD, et non plus d'arcs croiss. Dans la
galerie du premier tage, le mme systme de votes est employ et
rpte le plan de la premire prcinction. La figure X donne la forme de
ces votes leves sur le plan horizontal triangulaire. Les gros
contre-forts KLM seuls maintiennent la stabilit de l'difice; ils
reoivent les arcs-boutants des grandes votes suprieures et les petits
arcs-boutants de la galerie de premier tage, bands de G en D, de P en
F, etc. Quant aux pousses des deux diagonales BE, CE des votes de
cette galerie, elles sont contre-buttes par deux petits arcs-boutants
bands de I en E et de H en E. De sorte qu'ainsi les pousses et charges
principales sont renvoyes sur les grosses piles extrieures KLM, et les
pousses et charges secondaires sur les piles intermdiaires extrieures
ORS[8].  l'intrieur, des colonnes monocylindriques portent seules, 
rez-de-chausse, cet difice vaste, lev et passablement compliqu dans
ses combinaisons de coupes. Il n'est pas besoin d'tre fort expert en
architecture pour reconnatre, rien qu'en jetant les yeux sur la fig.
44, que l'intention vidente du matre de l'oeuvre a t d'occuper, avec
ses points d'appui, le moins de place possible  l'intrieur, qu'il a
tenu en mme temps  couvrir les deux collatraux par des votes dont
les sommets fussent tous au mme niveau, afin de pouvoir placer sur ces
votes l'aire d'une galerie et des dallages ayant une pente rgulire
vers le primtre extrieur. Peu aprs la construction de cette abside,
les constructeurs, cependant, rapprochrent les piles ABC de manire 
obtenir, autour des sanctuaires, des traves plus troites que celles
parallles  l'axe, et ils surlevrent les archivoltes AB, BC; mais
nous devons reconnatre qu'il y a, dans la disposition du rond-point de
Notre-Dame de Paris, une ampleur, une indpendance de conception qui
nous sduisent. Les votes sont adroitement bandes sur ces piles, dont
le nombre augmente  chaque prcinction. Cela est habile sans effort et
sans recherche. Remarquons aussi que les votes gothiques seules
permettaient l'emploi de ce mode, et que les premiers architectes qui
les appliqurent  leurs constructions surent immdiatement en tirer
tout le parti possible.

Dans l'espace de vingt-cinq ans, les architectes de la fin du XIIe
sicle taient donc arrivs  obtenir les rsultats qui avaient t la
proccupation de leurs prdcesseurs pendant l'poque romane, savoir: de
voter des difices larges et levs, en ne conservant  l'intrieur que
des points d'appui grles. Le triomphe de la construction quilibre par
l'opposition des pousses et par l'adjonction de charges suprieures
rduisant ces pousses  une action verticale, tait donc complet; il ne
restait plus qu' simplifier et perfectionner les moyens d'excution.
C'est ce que les constructeurs du XIIIe sicle firent, souvent avec trop
d'audace et de confiance en leur principe d'quilibre, mais toujours
avec intelligence. Il est vident que la sagacit tait la qualit
dominante des aptres de la nouvelle cole. Leurs efforts tendaient,
sans rpit,  renchrir sur l'oeuvre prcdente,  pousser les
consquences du principe admis jusqu' l'abus; si bien que, pendant le
XIVe sicle, il y eut raction, et que les constructions o les
questions d'quilibre sont rsolues avec le plus de hardiesse sont
celles qui furent leves pendant la seconde moiti du XIIIe sicle.
Nous aurons l'occasion de revenir sur ce fait.

Si l'on veut constater l'extrme limite  laquelle arrivrent les
architectes de la fin du XIIe sicle, en fait de lgret des points
d'appui intrieurs et de stabilit obtenue au moyen de l'quilibre des
forces opposes, il faut aller voir le sanctuaire de l'glise de
Saint-Leu d'Esserent (Oise). Certaines parties de cette construction,
leve vers 1190, sont faites pour exciter notre tonnement. Ce
sanctuaire se compose, dans le rond-point, de quatre colonnes
monostyles, deux grosses et deux grles ainsi disposes (45). Les deux
colonnes A n'ont que 0,50 c. de diamtre, celles B 0,85 c. environ. Une
vue perspective des deux traves sur plan circulaire reposant sur les
colonnes A (45 bis) nous indique assez, aprs ce que nous venons de
dire, que les constructeurs ne comptaient alors que sur l'quilibre des
forces agissantes et rsistantes pour maintenir une masse pareille sur
un point d'appui aussi grle. On voit la colonne A, de 0,50 c. de
diamtre, couronne par un chapiteau extrmement vas (voy. CHAPITEAU,
fig. 21), sur lequel reposent un sommier puissant et les trois
colonnettes monolithes portant les retombes des votes suprieures. Le
sommier est assez empatt pour recevoir la pile du triforium et le mur
qui le clt. L'arc-boutant extrieur pousse toute cette construction du
dehors au dedans; mais, tant leve sur plan circulaire, elle ne peut
tre chasse  l'intrieur, et plus l'arc-boutant appuie sur la tte de
la pile, et plus la construction prend de l'assiette. La charge norme
que reoit verticalement la colonne A assure sa stabilit. L'quilibre
ne peut tre rompu, et, en effet, ce chevet n'a subi aucun mouvement.

Dans l'le-de-France, cependant, les constructeurs surent toujours
garder une certaine mesure, et ne tombrent jamais dans les exagrations
si frquentes chez les architectes de la Champagne et de la Bourgogne.
Chez ces derniers, ces exagrations taient justifies jusqu' un
certain point par la qualit excellente des matriaux de cette province,
les architectes bourguignons, se fiant  la rsistance extraordinaire de
leurs pierres, produisirent des oeuvres d'une grande importance au point
de vue de la construction, en ce qu'elles nous font connatre jusqu'o
l'application du principe gothique peut aller lorsque la matire lui
vient en aide.

La vote tant dsormais le gnrateur de toutes les parties des
difices vots; commandant la place, la forme, la disposition des
points d'appui, c'est elle d'abord que nous devons scrupuleusement
tudier. Pour qui connat bien la structure de la vote gothique, les
ressources infinies que prsente sa construction, toutes les autres
parties de la maonnerie s'en dduisent naturellement. Nos lecteurs ont
pu prendre connaissance dj des lments de la construction des votes:
reste  en examiner les dtails, les varits et les perfectionnements,
car nous ne pourrions plus nous faire comprendre, si, avant d'aller plus
loin, les divers moyens employs pour fermer les votes gothiques
n'taient pas compltement dvelopps.

Les fig. 27, 28, 28 bis et 29 indiquent comment sont tracs les lits
infrieurs des sommiers des arcs sur les tailloirs des chapiteaux,
comment ces lits infrieurs commandent la forme de ces tailloirs et la
place des colonnettes et points d'appui. On reconnat facilement que,
dans les premiers tracs des votes gothiques, les constructeurs ont
vit autant que possible de faire pntrer les arcs les uns dans les
autres  leur naissance; ils faisaient tailler chaque claveau sur le
chantier, suivant la section donne  chacun de ces arcs, et ils
cherchaient  les arranger du mieux qu'ils pouvaient sur le tailloir, en
les rognant  la queue pour conformer leur pose aux pntrations. Ainsi,
par exemple, ayant trac sur le tailloir des chapiteaux destins 
recevoir un arc doubleau, deux arcs ogives et les deux colonnettes
portant les formerets, le lit de ces divers membres, ils posaient les
claveaux de chacun de ces arcs et les bases des colonnettes, ainsi que
le dmontre la fig. 46, cornant, au besoin, les queues de ces arcs,
comme on le voit en A, afin de les placer les uns  ct des autres et
de les renfermer dans leur lit de pose. Cette mthode nave n'exigeait,
de la part de l'appareilleur, aucune pure spciale pour le sommier,
demandait une assiette assez large sur les tailloirs pour ne pas trop
affamer les queues des claveaux, et, par consquent, des chapiteaux fort
vass; elle avait en outre l'inconvnient de ne donner que des sommiers
sans rsistance pouvant s'craser sous la charge, et de prolonger les
effets des pousses trop bas ou de rapprocher leur rsultante des
parements extrieurs. Ayant trois arcs  poser, l'ide la plus naturelle
tait de leur donner  chacun leur sommier. Mais, dans certains cas, les
constructeurs gothiques primitifs avaient t forcs cependant de faire
pntrer les divers arcs soutenant une vote sur un chapiteau unique,
isol, comme on le voit dans la fig. 42, et de leur donner un seul
sommier pour tous; car, sur ces assiettes troites, il n'tait plus
possible de songer  arranger les premiers claveaux de ces arcs comme on
enchevtre les pices d'un jeu de patience: c'et t faire de ces
premiers claveaux une agglomration de coins n'ayant aucune force de
rsistance. D'ailleurs, il fallait souvent que les premiers claveaux des
arcs (s'ils avaient une pile suprieure  supporter) fissent
tas-de-charge, c'est--dire prsentassent de vritables assises  lits
horizontaux, afin de rsister  la pression.

Soit, par exemple (46 bis), une pile A ayant une pile B suprieure 
supporter au-dessus d'une vote C. Si les arcs de cette vote sont tous
indpendants ds leur naissance et extradosss, si les joints des
premiers claveaux sont normaux aux courbes, il est clair que la pile B
ne reposera pas sur l'assiette EF, comme cela devrait tre, mais sur le
faible remplissage G, et qu'alors sa stabilit ne pourra tre assure,
que la pression sur les reins des premiers claveaux causera
infailliblement des dsordres, des ruptures et des crasements. Ce fut
cependant cette mthode qu'employrent les derniers architectes romans,
et elle eut souvent des consquences dsastreuses. En pareille
circonstance, les premiers constructeurs gothiques procdrent
diffremment. Soit H la pile portant une charge suprieure K, ils
posrent autant de sommiers  lits horizontaux qu'il en fallait pour que
les verticales LM trouvassent une assiette, et ne commencrent les
coupes des claveaux normales aux courbes que lorsque ces courbes
s'affranchissaient des parois verticales LM. Jusqu' une certaine
hauteur, les arcs taient donc composs, par le fait, d'une suite
d'assises en encorbellement  lits horizontaux. Ces constructeurs
avaient trop de sens pour imaginer les crossettes I, qui ne peuvent
jamais tre bien poses et dont les lits ne sauraient tre exactement
remplis de mortier: ils prfraient adopter franchement les
encorbellements. Ceux-ci avaient encore un avantage: ils dtruisaient en
partie l'effet des pousses. Nous ne devons pas omettre de dire ici que
le devant des claveaux ou sommiers est toujours pos  l'aplomb du carr
suprieur de la corbeille du chapiteau, ainsi que l'indique le trac B,
fig. 46; quant au carr de la base de la colonnette de formeret, il est
pos  fleur du tailloir, afin que le nu de la colonnette arrive aplomb
du carr de la corbeille du chapiteau (voy. la mme figure 46).

Ds qu'il fut admis que l'on pouvait poser  la naissance des votes une
srie de sommiers d'arcs superposs  lits horizontaux, les architectes
n'avaient plus besoin de se proccuper de trouver une assiette assez
large sur le tailloir des chapiteaux pour recevoir les claveaux de
plusieurs arcs juxtaposs, mais seulement de faire en sorte que ces arcs
vinssent  se pntrer sur la plus petite assiette possible. Suivant
toujours leurs raisonnements avec rigueur, ils reconnurent galement que
la rsistance des arcs, dans le systme de votes nouvellement adopt,
est en raison de la hauteur des claveaux et non en raison de leur
largeur, et qu' section gale comme surface, un claveau, par exemple
(47), pos ainsi qu'il est indiqu en A, rsistait beaucoup plus  la
pression qu'un claveau pos suivant le trac B. Or, vers le commencement
de la seconde moiti du XIIe sicle, les claveaux des arcs sont
gnralement compris dans une section carre C, de huit pouces (0,22 c.)
 un pied ou dix-huit pouces de ct (0,33 c. et 0,50 c.), suivant la
largeur de la vote; tandis que, vers la fin de ce sicle, si les
claveaux des arcs doubleaux conservent encore cette section, ceux des
arcs ogives (arcs dont le diamtre est plus grand cependant, mais qui
n'ont pas  rsister  la pression des arcs-boutants) perdent une partie
de leur largeur et conservent du champ, ainsi qu'on le voit en D.
Prenant moins de largeur de E en F, leur trace sur le tailloir des
chapiteaux occupait moins de place, exigeait un vasement moins
considrable, et s'accommodait mieux aux pntrations; n'ayant plus
qu'une arte mousse en G ou un simple boudin, la retombe biaise sur les
tailloirs n'offrait plus les surfaces gauches et gnantes que donnaient
les arcs dont la section tait C. Peu  peu, les architectes renoncrent
mme  cette section C pour les arcs doubleaux et adoptrent des
sections analogues  celle H, offrant de mme de I en K une grande
rsistance de champ, et de L en M une rsistance suffisante de plat pour
viter les torsions, dj maintenues par les remplissages des votes.
C'est ainsi que chaque jour, ou plutt aprs chaque tentative, les
architectes arrivaient  supprimer, dans la construction des votes,
tout ce qui n'tait pas absolument indispensable  leur solidit, qu'ils
abandonnaient les dernires traditions romanes afin d'obtenir; 1 une
plus grande lgret; 2 des facilits pour asseoir les sommiers,
puisque ces sommiers allaient dornavant commander la construction des
piles, et, par suite, de tous les membres infrieurs des difices.

Mais nous sommes obligs, au risque de paratre long dans notre expos
du systme des votes gothiques, de procder comme les constructeurs de
ce temps, et de suivre, sans la quitter un instant, la marche de leur
progrs. Puisque ces constructeurs avaient admis l'arc-boutant,
c'est--dire une rsistance oppose sur certains points aux pousses des
votes, il fallait bien runir ces pousses et faire que leur rsultante
n'agt exactement que sur ces points isols; donc, il tait de la
dernire importance que les arcs doubleaux et les arcs ogives se
pntrassent de faon: 1  ce que la rsultante de leurs pousses se
convertt en une seule pression au point o venait butter la tte de
l'arc-boutant; 2  ce qu'aucune portion de pousse ne pt agir en
dehors ou  ct de cette rsultante; en un mot,  ce que le faisceau
des pousses ft parfaitement dirig suivant une seule et mme ligne de
pression au moment de rencontrer l'arc-boutant comme un obstacle. Des
votes dont les sommiers taient poss conformment  la fig. 46 ne
pouvaient atteindre ce rsultat absolu; leurs pousses devaient tre et
sont en effet diffuses, et ne se runissent pas exactement en une
rsultante dont la direction et la puissance puissent tre exactement
apprcies. Mais si, au lieu de ces premiers claveaux poss tant bien
que mal  ct les uns des autres sur les tailloirs des chapiteaux,
occupant une assiette large, sans solidarit entre eux, nous supposons
un sommier pris dans une seule assise; si nous combinons le dpart des
arcs de faon  ce qu'ils se pntrent compltement, pour ne faire qu'un
seul sommier au lieu de trois, dj nous aurons fait un pas, car la
rsultante des pressions diverses se produira sur un seul morceau de
pierre qu'il faudra seulement rendre immobile; mais si encore, non
contents de ce premier rsultat, ayant group nos naissances d'arcs en
un faisceau aussi serr que possible, nous ne considrons les sommiers
que comme des assises en encorbellement, que nous placions plusieurs de
ces assises ou sommiers les uns sur les autres en taillant leurs lits
horizontaux jusqu' ce que les dveloppements des courbes de chacun des
arcs nous permettent de dgager leurs claveaux de cette masse en
tas-de-charge, alors nous serons certains d'avoir  la base de nos
votes une rsultante de pressions agissant suivant une ligne dont nous
ne pourrons exactement apprcier le point de dpart, la puissance et la
direction; de plus, nous serons assurs que la tte de l'arc-boutant
viendra s'appuyer, non sur une maonnerie sans liaison et sans force,
mais contre une construction rigide prsentant une surface homogne,
comme le serait la pice de charpente contre laquelle on appuie la tte
d'un tai. Mais nous avons fait des progrs; d'abord, nous avons reconnu
que les votes en arcs d'ogive comprenant deux traves, c'est--dire sur
plan carr dont les diagonales sont coupes par un arc doubleau
intermdiaire, nous obligent  donner aux votes une forme trs-bombe
qui nous gne pour poser les charpentes; car les diagonales du carr
tant beaucoup plus longues que l'un de ses cts, ces diagonales,
servant de diamtre aux arcs ogives, lvent leur clef au-dessus de la
naissance  une hauteur gale  ce demi-diamtre (voy. fig. 20, 20 bis
et 21), hauteur que la clef de nos arcs doubleaux ne peut atteindre, 
moins de donner beaucoup d'aigut  ces arcs.

Vers 1230, on renonce donc  ce mode de vote sur plan carr, et l'on
tablit les arcs ogives des hautes nefs sur plan barlong, c'est--dire
que chaque trave porte sa vote complte. Nous pouvons ainsi faire que
les clefs des arcs ogives, doubleaux et formerets, atteignent un mme
niveau ou  peu prs. Les constructeurs, voulant avoir des sommiers 
lits horizontaux jusqu'au point o ces arcs cessent de se pntrer,
observent que la mthode la plus simple pour que ces sommiers ne donnent
pas de difficults de trac consiste  donner aux arcs ogives et arcs
doubleaux un mme rayon. Soit donc une vote sur plan barlong (48),
l'arc ogive AC rabattu est un plein cintre ABC; reportant le
demi-diamtre AD sur la ligne de base de l'arc doubleau AE, nous
obtenons en F le centre de l'une des branches de l'arc doubleau, et nous
traons l'arc AG, qui possde le mme rayon que l'arc ABC; reportant la
longueur AF de E en F', nous obtenons en F' le second centre de l'arc
doubleau, et traons la seconde branche EG. C'est ainsi que sont tracs
les arcs des premires votes gothiques sur plan barlong[9]. Donc les
courbes des arcs ogives et arcs doubleaux tant les mmes, leurs coupes
sont pareilles et leurs sommiers ne prsentent aucune difficult de
trac. Voyons maintenant  tracer ces sommiers. Soit (48 bis) AB la
directrice de l'arc doubleau, AC les directrices des arcs ogives. A est
pos sur le nu du mur. De ce point A, prenant sur la ligne AB une
longueur AD gale  l'paisseur du claveau de l'arc doubleau, et
considrant AD comme rayon, nous formons le demi-cercle D'DD". Nous
traons alors la coupe de l'arc doubleau sur plan horizontal. Nous
tirons deux parallles EF aux directrices AC d'arcs ogives, en laissant
entre ces parallles une distance gale  la largeur des claveaux d'arcs
ogives. Ce sont les projections horizontales des arcs ogives. Prenant
les points G de rencontre des lignes d'axes des arcs ogives avec la
demi-circonfrence D'DD'' comme l'intrados des arcs ogives, nous traons
la coupe de ces arcs ogives sur plan horizontal. Nous avons alors le lit
infrieur du premier sommier. Dans les vides qui restent entre la
demi-circonfrence D'DD" et les arcs ogives en H, nous faisons passer
les colonnettes qui sont destines  porter les formerets. Le contour du
lit infrieur du premier sommier obtenu, nous pouvons tracer (seulement
alors) le tailloir du chapiteau, soit en retour d'querre comme
l'indique IKL, soit en toile comme l'indique I'K'L'. Sous ces
tailloirs, on peut ne mettre qu'un seul chapiteau et une seule colonne
M, puisque notre intention est de runir autant que possible les arcs en
un faisceau troit. Ce chapiteau, qui est une console, une pierre en
encorbellement soulage par la colonne isole, fait sortir trois
corbeilles d'une astragale unique.

Il nous faut rabattre sur la ligne NO l'arc doubleau, et sur la ligne AC
l'arc ogive. Il est clair que ces deux arcs cessent de se pntrer au
point P sur plan horizontal. Du point P, levant une perpendiculaire PP'
sur la ligne NO, base de l'arc doubleau, et une seconde perpendiculaire
PP" sur la ligne AC, base de l'arc ogive, cette premire perpendiculaire
PP' viendra rencontrer l'extrados de l'arc doubleau rabattu au point Q.
Ce point Q indique donc la hauteur o l'arc doubleau se dgage de l'arc
ogive: c'est le niveau du lit du dernier sommier. Il s'agit de diviser
la hauteur PQ en un certain nombre d'assises, suivant la hauteur des
bancs. Supposons que trois assises suffisent: le lit suprieur du
premier sommier sera en R, du second en S et du troisime en T. En Q,
l'arc se dgageant, nous pouvons tracer la premire coupe QV tendant au
centre de l'arc.  partir de ce point, les claveaux, dont la coupe est
trace en U, sont indpendants. Il suffira de procder de la mme
manire pour l'arc ogive, en traant les lits R'S'T'  partir de la
ligne de base AC, distants entre eux comme le sont les lits RST. L'arc
ogive tant moins pais que l'arc doubleau, il restera derrire son
extrados, en Q', jusqu' la rencontre avec l'extrados de l'arc doubleau,
une petite surface de lit horizontal qui nous sera fort utile pour
commencer  poser les moellons de remplissage des triangles des votes.
Ceci fait, nous pouvons donner  l'appareilleur chacun des lits de ces
sommiers, en reportant sur plan horizontal, comme nous l'avons trac en
X, les coupes que nous donnent sur les arcs rabattus les lits RST,
R'S'T'. Alors nous obtenons: 1 en _a_ le lit infrieur du premier
sommier, dj trac comme souche des arcs; 2 en _b_ le lit suprieur du
premier sommier qui fait le lit infrieur du second; 3 en _c_ le lit
infrieur du troisime sommier; 4 en _e_ le lit suprieur de ce
troisime sommier avec ses coupes inclines marques en _d_. Il n'est
pas besoin de dire que ces sommiers portent, sinon tous, au moins les
deux premiers, queue dans le mur dont le nu est en YZ. Voudrions-nous
serrer plus encore les arcs ogives contre l'arc doubleau: il suffirait,
en commenant l'opration, de rapprocher, sur plan horizontal, les
lignes d'axe des arcs ogives du point A. Souvent mme, ces lignes d'axe
se rencontrent au point A. Pour ne point compliquer inutilement la
figure, nous avons suppos des arcs simplement pannels; sont-ils
chargs de moulures, qu'on ne procde pas autrement sur l'pure, mais en
traant les profils, car il est ncessaire de connatre, sur les divers
lits horizontaux des sommiers, les coupes biaises qui sont faites sur
ces profils, afin de donner au tailleur de pierre des panneaux qui
tiennent compte de la dformation plus ou moins sensible des moulures 
chaque lit.

Pour faire comprendre, mme aux personnes qui ne sont pas familires
avec la gomtrie descriptive, l'opration que nous venons de tracer,
nous supposons (48 ter) les trois sommiers de la figure prcdente, vus
les uns au-dessus des autres en perspective et moulurs. En A, on voit
le premier sommier, en B le second, en C le troisime avec ses coupes
normales aux courbes des arcs, en D les claveaux des arcs doubleaux, en
D' ceux des arcs ogives affranchis des sommiers, et ds lors semblables
entre eux jusqu' la clef.

Il arrive cependant que les arcs d'une vote sont de diamtres
trs-ingaux ou que leurs naissances sont  des hauteurs diffrentes:
cela ne peut en rien gner l'appareilleur; du moment qu'un des arcs se
dgage des autres  l'extrados, il porte une coupe normale  sa courbe
et les claveaux se posent, tandis qu' ct de lui d'autres arcs peuvent
rester engags encore jusqu' une certaine hauteur et conserver les lits
horizontaux des sommiers. Ainsi, par exemple (49), supposons que nous
ayons  voter une salle divise par une range de piles et dont le
plan,  l'une de ses extrmits, nous donne, entre la pile A et la pile
B, un espace beaucoup plus large que celui restant entre la pile B et le
mur CD. Ds lors, nous aurons des votes en arcs d'ogive telles que
l'indique notre figure. Nous rabattons l'arc doubleau EF, qui nous donne
l'arc en tiers-point EGF; nous rabattons l'arc ogive EI, qui nous donne
l'arc lgrement bris EHI; nous rabattons l'arc ogive KL, qui nous
donne le demi-cercle KML; nous rabattons l'arc doubleau PN, en traant
cet arc de manire que la clef soit un peu au-dessous du niveau de la
clef de l'arc ogive KL, et que sa courbe se rapproche du plein cintre,
pour conduire l'oeil, sans brusques changements de niveau, des grandes
votes comprises entre AB aux votes plus troites et plus basses
comprises entre la pile B et le mur CD. Il est utile alors de surlever
la naissance de cet arc doubleau PN. Il est rabattu en PON. C'est ce
besoin d'viter les brusques changements de niveau dans ces diffrents
arcs qui nous a fait lgrement relever la clef de l'arc ogive EI
au-dessus du plein cintre. On voit ainsi que, du grand arc doubleau
compris entre la pile A et B jusqu'au petit arc doubleau compris entre
la pile B et le mur, les clefs RMOH et G des arcs soit doubleaux, soit
ogives, s'abaissent successivement et par une transition presque
insensible  l'oeil en excution.

Il s'agit maintenant de supposer les sommiers de ces divers arcs sur le
chapiteau de la pile B; nous prsentons (49 bis) les formes de ces
sommiers. En A est le sommier de l'arc doubleau marqu EF sur la figure
prcdente; en B, le second sommier avec les deux coupes des arcs ogives
EI; en C, le troisime sommier dont le lit suprieur est compltement
horizontal; en D, le quatrime sommier avec les coupes des deux arcs
doubleaux PN, des deux arcs ogives KL et de l'arc doubleau runissant la
pile A  la pile B. On remarquera les renforts R, qui sont laisss dans
les assises des sommiers, derrire les claveaux libres, pour recevoir
les remplissages en moellon des votes. Il y a donc alors: le premier
sommier portant la coupe d'un arc; le second sommier portant les coupes
de deux arcs; le troisime sommier,  lit suprieur horizontal, sans
coupes; le quatrime sommier portant les coupes de cinq arcs.

Ces mthodes donnent une grande libert aux constructeurs, et il n'y a
pas de surface, quelque irrgulire qu'elle soit, qui ne se puisse
couvrir sans difficult. Bien plus, le systme des votes en arcs
d'ogive permet de voter des salles dont les jours, par exemple, sont
pris  des hauteurs trs-diffrentes, et de faire des votes
trs-rampantes. Exemple: supposons une salle (49 ter) dont le primtre
soit le quadrilatre ABCD. Il s'agit de prendre sur la face AB un jour 
10m,00 de hauteur, de ne pas lever les clefs des formerets sur les
faces BC et AD  plus de 6m,00, et la clef du formeret sur la face CD 
plus de 4m,00; le ct CD ayant 8m,00 de long, sur cette face CD nous
tracerons un formeret plein cintre dont la naissance sera pose sur le
sol mme; sur les autres faces, nous tracerons nos formerets  notre
guise, soit en tiers-point, soit plein cintre. Divisant les quatre
lignes AB, BC, AD, DC, chacune en deux parties gales, nous runissons
les points milieux GH, IK, par deux lignes, dont la rencontre en F nous
donne la projection horizontale de la clef des arcs ogives. levant la
verticale FE, nous prenons sur cette ligne la hauteur  laquelle doit
arriver la clef L, puis nous traons les portions de cercle AL, BL, CL,
DL, qui sont les arcs ogives dont la projection horizontale est en AF,
BF, CF, DF. Sur l'ossature des formerets et arcs ogives, il n'y a plus
qu' faire les remplissages de votes, dont les rencontres ou clefs sont
figures par les lignes ponctues MN, OP, QR, ST, en tenant compte de
l'paisseur des claveaux des arcs formerets et arcs ogives, et la clef
centrale tant suppose place. Mais nous nous occuperons tout  l'heure
de ces remplissages et de la manire de les maonner. Quelle que soit la
figure en plan de la surface  couvrir, le problme  rsoudre est
toujours celui-ci: 1 faire en sorte que cette surface soit divise par
les ares diagonaux, de manire  prsenter une suite de triangles, car,
avec ce systme de votes, on ne peut couvrir que des triangles; 2
disposer les arcs diagonaux ou ogives de telle faon que ces arcs se
contre-buttent rciproquement  leur sommet, et que l'un d'eux ou
plusieurs d'entre eux runis ne puissent presser sur les autres de
manire  les dformer.

Ainsi, pour couvrir une salle polygonale,  cinq, six, sept, huit, dix
ou douze pans, ou plus encore, il suffit naturellement de runir les
angles rentrants du polygone par des lignes se rencontrant au centre,
ainsi que l'indique la fig. 50. Ces lignes sont les projections
horizontales des arcs ogives, et les cts des polygones sont les
projections horizontales des formerets, lesquels peuvent avoir leurs
clefs au-dessus ou au-dessous du niveau de la clef centrale, suivant que
l'indique le besoin. S'il faut couvrir une portion du polygone 
l'extrmit d'un paralllogramme, ainsi que cela se rencontre dans les
sanctuaires des glises, par exemple (51), nous nous arrangerons pour
avoir, avant la partie brise BC, une trave AB, gale  l'un des cts
du polygone BC, afin que la clef D soit galement distante des points
BCE, etc., et que les triangles BCD, CED, aient leurs cts BD, CD, ED
gaux entre eux. Dans ce cas, les arcs AD contre-buttent les arcs BD, CD,
ED, etc., et nous n'avons toujours que des triangles  remplir. Il y a
cependant des exceptions  cette rgle, et l'on voit des arcs rayonnants
d'absides butter leurs ttes au sommet d'un arc doubleau (51 bis),
lorsque, par exemple, le rond-point est une moiti de polygone  dix
cts; mais cette mthode est vicieuse, en ce que les arcs, poussant
tous  la clef D' non contre-butte, peuvent faire gauchir l'arc
doubleau GH. Dans ce cas, les constructeurs expriments ont band deux
branches d'arc ogive ID', RD', destines  contre-butter puissamment la
clef D'. Mais si ces votes peuvent se construire au moyen d'arcs dont
les clefs sont  des niveaux diffrents, elles peuvent aussi se fermer
sur des arcs de diamtres trs-diffrents et dont les clefs sont toutes
au mme niveau. Il est quelquefois ncessaire de niveler les clefs, si,
par exemple, il s'agit de votes portant une aire au-dessus d'elles. Ce
fait se prsente frquemment dans les porches surmonts de tribunes ou
de salles au premier tage.

Le porche de l'glise de Notre-Dame de Dijon est un des meilleurs
exemples que nous puissions choisir. Son plan (52) continue le plan des
trois nefs de l'glise elle-mme; mais la vote centrale, au lieu d'tre
surleve comme dans l'glise, porte ses clefs au niveau des votes des
collatraux, car il s'agit, au premier tage, de recevoir un pavage 
niveau sur toute la surface de ce porche. Voulant donner de l'assiette 
la faade, le constructeur a doubl les piles sur ce point et a band
des arcs doubleaux parallles, spars par un berceau de A en B, de E en
G, de B' en C, de G' en H, de A' en D et de E' en F. Puis, la partie
centrale du porche est ferme par une vote en arcs d'ogive GK, EI,
croise d'un arc doubleau LM. Les collatraux sont vots en arcs
d'ogive sur plan carr. Nous avons, sur notre plan, figur les
rabattements de tous ces arcs, dont les clefs sont poses sur ce mme
plan horizontal. Les diamtres de ces arcs tant de longueurs
trs-diffrentes, il n'a pas t possible de faire natre ces arcs sur
des chapiteaux poss au mme niveau. Ainsi, les chapiteaux des arcs
ogives GK, EI, et des arcs doubleaux EG, LM, IK, sont poss plus bas que
ceux des arcs GM, MI, EL, LK, et des arcs ogives des collatraux. Si
donc nous donnons une perspective de la pile M (53), nous voyons que
l'arc doubleau A nat beaucoup au-dessous des autres arcs, et que son
chapiteau B se conforme, par la place qu'il occupe,  cette diffrence
de niveaux. Les tambours de la pile portent les deux sommiers CD de
l'arc doubleau ML (du plan), qui se dgage au-dessous des chapiteaux des
autres arcs. Quant  ces autres arcs, ils viennent reposer leurs
sommiers sur un groupe de chapiteaux soulag par des colonnettes
monolithes. L'effet des pousses ingales et agissant  des hauteurs
diffrentes de ces arcs est neutralis par les charges verticales que
portent les piles, lesquelles charges sont considrables.

Vers le milieu du XIIIe sicle dj, en Angleterre, on tait arriv 
des combinaisons d'arcs de vote trs-savantes et perfectionnes. Les
Normands devinrent promptement d'habiles constructeurs, et, dans leurs
difices de l'poque romane, ils avaient fait des efforts remarquables
en ce qu'ils indiquent une grande indpendance et une perfection
d'excution exceptionnelle. Dj, au commencement du XIIe sicle, ils
faisaient des votes en arcs d'ogive  artes saillantes, alors qu'en
France on ne faisait gure que des votes d'artes romaines sans arcs
ogives, mais  surfaces courbes en tous sens, ainsi que nous l'avons vu
plus haut. Ils savaient le parti que l'on peut tirer des sommiers, et
ils divisaient leurs chapiteaux, sinon les supports verticaux, en autant
de membres qu'ils avaient d'arcs  recevoir. Ainsi, dans la partie
romane de la cathdrale de Pterborough, les votes des bas-cts du
choeur qui s'ouvrent sur les transsepts sont, pour l'poque, conues et
excutes avec plus de savoir et de prcision que celles du domaine
royal de France, de la Champagne, de la Bourgogne et du centre. Ces
votes portent alternativement sur des piles cylindriques et
prismatiques poses les angles sur les axes. Les chapiteaux passent de
la section des piles au lit infrieur des divers arcs au moyen
d'encorbellements adroitement combins. La fig. 54 prsente la section
horizontale ABCDEFGH d'une pile, le plan IKLMNOP des tailloirs du
chapiteau, la trace du lit infrieur sur ces tailloirs, de l'arc
doubleau Q, des archivoltes portant les murs du transsept R, des arcs
ogives S, et de la base de la colonne engage T s'levant jusqu' la
charpente suprieure qui couvrait le vaisseau principal. Afin que les
clefs des arcs ogives des votes du collatral ne dpassent pas le
niveau des extrados des archivoltes et arcs doubleaux qui sont plein
cintre, ces arcs ogives sont tracs sur une portion de cercle moindre
que le demi-cercle. La fig. 54 bis montre, en perspective, ce chapiteau
et les retombes d'arcs; en A, on voit une branche d'arc ogive. Le trac
gomtral (54 ter) explique la naissance de cette branche d'arc ogive A,
le sommier de tous les arcs et les encorbellements du chapiteau.

Quand on compare cette construction avec celles qui lui sont
contemporaines dans la France proprement dite, on a lieu de s'tonner du
savoir et de l'exprience des architectes normands, qui dj, au
commencement du XIIe sicle, taient en tat de construire des votes en
arcs ogives, et distribuaient les chapiteaux en autant de membres qu'ils
avaient d'arcs  recevoir. Mais avant de suivre les progrs rapides de
la vote anglo-normande et de dcouvrir les consquences singulires
auxquelles arrivrent les architectes d'outre-Manche, vers le milieu du
XIIIe sicle, il nous faut examiner d'abord les moyens employs par les
constructeurs franais pour fermer les triangles des votes gothiques.
Le principe gnral doit passer avant les varits et les exceptions.

Soit (55) le plan d'une vote en arcs d'ogive croise d'un arc doubleau,
suivant la mthode des premiers constructeurs gothiques. AB le
demi-diamtre de l'arc doubleau principal; AC le demi-diamtre de l'arc
ogive; AD l'arc formeret; DC le demi-diamtre de l'arc doubleau coupant
en deux parties gales le triangle AEC. L'arc formeret doit commander
d'abord. Supposons que le moellon maniable, qu'un maon peut facilement
poser  la main, ait la largeur XX' (largeur qui varie de 0,08 c.  0,15
c. dans ces sortes de constructions). Nous rabattons les extrados de
tous les arcs sur plan horizontal. Ces rabattements nous donnent, pour
l'arc formeret, y compris sa naissance releve, la courbe brise AFD;
pour l'arc doubleau principal, la courbe brise EG; pour l'arc ogive, la
courbe quart de cercle exact AI; pour l'arc doubleau d'intersection, la
courbe brise DH. N'oublions pas que l'arc ogive tant plein cintre,
l'arc doubleau d'intersection doit avoir une flche CH gale au rayon
CI; que, dans les cas ordinaires, l'arc doubleau principal doit avoir
une flche JG moins longue que le rayon CI, et que l'arc formeret doit
avoir, y compris sa naissance releve, une flche KF moins longue que
celle de l'arc doubleau principal. La largeur des douelles du moellon de
remplissage tant XX', nous voyons combien l'extrados du demi arc
formeret AF, compris sa naissance verticale, contient de fois XX': soit
quatre fois; nous marquons les points diviseurs LMN. Nous avons quatre
ranges de moellon[10]. Ramenant l'arc formeret sur sa projection
horizontale AD, le point N pris sur la portion verticale de l'arc
formeret tombe en N', le point M en M', le point L en L', le point F de
la clef en K. Nous divisons alors la moiti AI de l'extrados de l'arc
ogive en quatre parties, et marquons les points O, P, Q. Ramenant de
mme cette courbe sur sa projection horizontale AC, nous obtenons sur
cet arc les points 0', P', Q', C. Nous procdons de la mme manire pour
l'arc doubleau d'intersection DC, dont l'extrados rabattu est DH. Nous
divisons cet extrados en quatre parties, et marquons les points RST.
Faisant pivoter l'arc sur son demi-diamtre DC, nous obtenons en
projection horizontale les points R'S'T'C. Alors, runissant le point N'
au point O', le point M' au point P', le point L' au point Q', le point
K au point C, etc., par des droites, ces droites nous donnent la
projection horizontale des plans verticaux dans lesquels doivent passer
les coupes d'intrados des douelles de remplissage. Ceci obtenu, l'arc
doubleau principal commande le nombre des douelles des votes fermant
les triangles ECJ. L'talon XX' diviseur nous donnant sur l'extrados de
l'arc doubleau principal rabattu en EG six divisions de douelles, nous
marquons les points UVZ, etc., et, oprant comme ci-dessus, nous
obtenons, sur la ligne de projection horizontale EJ de cet arc doubleau,
les points U'V'Z'. Divisant de mme l'extrados de l'arc ogive en six
parties et projetant ces divisions sur la ligne de plan EC, nous
obtenons les points Y Y'Y", etc. Nous runissons alors le point U' au
point Y, le point V' au point Y', etc., et nous avons la projection
horizontale des plans verticaux dans lesquels doivent passer les coupes
d'intrados des douelles de remplissage. Cette pure ne se fait pas sur
le chantier. Aprs avoir divis l'extrados des arcs formerets et des
arcs doubleaux principaux qui commandent, suivant le nombre de douelles
donn par la largeur du moellon, on divise en nombres gaux l'extrados
des arcs ogives, comme nous venons de le dmontrer, et l'on procde de
suite  la construction des votes sans couchis: c'est la mthode
employe qui donne en projection horizontale les lignes N'O'M'P'L'Q',
etc., U'Y, V'Y', etc., que nous avons traces sur notre pure.

Voici en quoi consiste cette mthode. Le constructeur dit, par exemple:
la ligne CK, runissant la clef des arcs ogives  la clef des formerets,
aura 0,50 c. de flche; le maon, habitu  faire ces sortes de votes,
n'a pas besoin d'en savoir davantage pour construire, sans pure, tout
le triangle de remplissage ACD. Il lui suffit de prendre la longueur CK
ou CJ, de la tracer en C'K' sur une planche (56), d'lever au milieu de
cette ligne une perpendiculaire _ab_ ayant 0,50 c., et de faire passer
un arc par les trois points C'_b_K'. Avec cette courbe trace  ct de
lui, il monte au moins un tiers de chacun des cts de son remplissage
comme un mur. Il lui suffit de prendre, avec une ficelle, la longueur de
chaque rang de moellon, de porter cette longueur sur l'arc C'_b_K' et de
voir ce que cette corde donne de flche  la portion d'arc ainsi coupe;
cette flche est celle qu'il doit prendre pour le rang de moellon 
fermer. Le premier tiers des remplissages se rapproche tellement d'un
plan vertical, que les moellons tiennent d'eux-mmes sur leurs lits, 
mesure que le maon les pose, ainsi que le fait voir la fig. 57. Mais au
del du premier tiers, ou environ, il faut l'aide d'une _cerce_,
d'autant que les rangs de moellon s'allongent  mesure que l'on se
rapproche de la clef. Or, parce que ces rangs s'allongent, il faudrait
faire tailler une cerce pour chacun d'eux, ce qui serait long et
dispendieux. Il faut alors avoir deux cerces, disposes ainsi que
l'indique la fig. 58, tant ensemble plus longues que la ligne de clef
des remplissages, et l'une des deux pas plus longue que le rang de
claveaux, trop inclin pour pouvoir tre band sans le secours d'un
soutien. Chacune des cerces, coupes dans une planche de 0,04 c. environ
d'paisseur, porte au milieu une rainure vide, concentrique  la
courbe donne par l'arc talon dont nous avons parl ci-dessus (fig.
56).  l'aide de deux cales C passant par ces rainures, on rend les deux
cerces rigides, et on peut,  chaque rang de claveaux, les allonger
suivant le besoin, en les faisant glisser l'une contre l'autre. Les
cerces sont fixes sur l'extrados des arcs au moyen des deux querres en
fer AB cloues  l'extrmit des cerces; le maon doit avoir le soin,
aprs avoir plac les becs AB sur les points marqus sur les arcs, de
laisser pendre la face de la cerce verticalement avant de la fixer
contre les flancs des arcs, soit par des coins, soit avec une poigne de
pltre. Ainsi l'ouvrier ferme les remplissages des votes conformment 
l'pure trace fig. 50; c'est--dire, qu'en donnant  chaque rang des
claveaux de remplissage une courbe assez prononce qui les bande et
reporte leur charge sur les arcs, il n'en est pas moins contraint de
faire passer cette courbe dans un plan vertical, car c'est sous chaque
ligne sparative des rangs de moellon qu'il doit placer la cerce, ainsi
que le fait voir la fig. 59, et non sous les milieux de ces ranges de
moellon. Ce n'est pas sans raison que l'on doit placer les cerces dans
un plan vertical, et faire passer par consquent l'arte du lit de
chaque range de moellon dans ce plan vertical. Ces lits (60) 
l'intrados traant des courbes, il en rsulte que la section CD se
trouve avoir un plus grand dveloppement que la section DB qui commande
le nombre des ranges de moellon, et mme que la section DA, quoique en
projection horizontale la ligne DA soit plus longue que la ligne DC. Le
maon doit tenir compte,  chaque range de moellons, de ce surplus du
dveloppement, et donner  chacun de ces rangs une douelle prsentant la
surface trace en E. Il faut donc que l'ouvrier soit guid par un moyen
mcanique; la cerce, pose toujours verticalement, tablit forcment la
forme  donner aux douelles. Si le maon fermait les remplissages par
des ranges de claveaux dont les douelles seraient d'une gale largeur
dans toute leur tendue, il serait oblig, arriv  la clef, de tenir
compte de tout le surplus du dveloppement que donne la section CD sur
la section DB, et il aurait deux derniers rangs de moellon prsentant 
l'intrados une surface analogue  celle figure en G, ce qui serait d'un
effet dsagrable et obligerait d'employer, sur ce point, des moellons
d'un chantillon beaucoup plus fort que partout ailleurs. tant, par la
position verticale de la cerce, oblig de faire passer l'arte
d'intrados du lit de chaque rang de moellon dans un plan vertical, le
maon arrive, sans le savoir,  rpartir sur chacun de ces rangs le
surplus de dveloppement impos par la concavit de la vote. Tout cela
est beaucoup plus simple  excuter qu' expliquer, et nous n'avons
jamais prouv de difficult  faire adopter cette mthode dans la
pratique. Un maon adroit, aid d'un garon qui lui apporte son moellon
dbit et son mortier, ferme un triangle de vote sans le secours
d'aucun engin, sans cintres et sans autres outils que sa hachette et sa
cerce. Une fois que l'ouvrier a compris la structure de ces votes (ce
qui n'est pas long), il pose les rangs de claveaux avec une grande
facilit, n'ayant qu' les retoucher lgrement avec sa hachette pour
leur ter leur paralllisme. Presque toujours, lorsqu'il a acquis de la
pratique, il abandonne les cerces  rainures, et se contente de deux
courbes qu'il maintient avec deux broches, les allongeant  chaque rang,
car les lits de ces moellons tant trs-peu inclins, si ce n'est prs
de la clef, il suffit d'un faible soutien pour les empcher de glisser
sur le mortier. Chaque range pose formant un arc, la cerce est enleve
sans qu'il en rsulte le moindre mouvement. Il faut dire que ces
moellons sont gnralement peu pais, et que beaucoup de remplissages de
grandes votes gothiques, surtout  la fin du XIIe sicle, n'ont pas
plus de 0,10 c.  0,12 c. d'paisseur[11]. Cette mthode de construire
les votes n'est pas la seule; elle appartient uniquement 
l'le-de-France, au Beauvoisis et  la Champagne, pendant la seconde
moiti du XIIe sicle; tandis que, dans les autres provinces, des moyens
moins raisonns sont adopts. En Bourgogne, grce  certaines qualits
particulires de calcaires se dlitant en feuilles minces, rugueuses,
adhrentes au mortier, on construisit longtemps les votes en maonnerie
enduite, bloque sur couchis de bois. Les votes du choeur de l'glise
abbatiale de Vzelay, bti vers la fin du XIIe sicle, prsentent un
singulier mlange des mthodes adoptes par les constructeurs de
l'le-de-France et des traditions bourguignonnes. On voit combien les
appareilleurs bourguignons, si habiles traceurs, taient embarrasss
pour donner aux claveaux de remplissage des formes convenables: ne
pouvant en faire l'pure rigoureuse, ils ttonnaient, bandaient les
reins en matriaux taills tant bien que mal; puis, ne sachant comment
fermer ces remplissages, ils les terminaient par du moellon brut enduit.
Ce n'tait pas l une mthode, c'tait un expdient.

Au milieu des provinces comprises dans l'ancienne Aquitaine, l'habitude
que les constructeurs des Xe et XIe sicles avaient contracte de fermer
leurs difices par des coupoles s'tait si bien enracine, qu'ils ne
comprirent que trs-tard la vote d'arte gothique, et qu'ils en
adoptrent l'apparence, mais non la vritable structure.

Chacun sait que les claveaux qui composent une coupole donnent en
projection horizontale une succession de cercles concentriques, ainsi
que l'indique la fig. 61. A tant la coupe et B le quart de la
projection horizontale d'une coupole hmisphrique. Lorsque le systme
de la construction gothique prvalut dans le domaine royal, et que les
architectes reconnurent le parti qu'on en pouvait tirer, on voulut
bientt l'adopter dans toutes les provinces occidentales du continent.
Mais ces provinces diverses, sduites par la forme, par les allures
franches et les facilits que prsentait la nouvelle architecture pour
vaincre des obstacles jusqu'alors insurmontables, ne purent cependant
laisser brusquement de ct des traditions fortement enracines parmi
les praticiens; il en rsulta une sorte de compromis entre la structure
et la forme. Au XIIe sicle, on voit lever, sur toute la ligne qui se
prolonge du Prigord  la Loire vers Angers et au del, des votes qui,
comme structure, sont de vritables coupoles, mais qui cherchent  se
soumettre  l'apparence des votes d'arte. Ce sont des coupoles sous
lesquelles deux arcs diagonaux ont t bands, plutt comme une
concession au got du temps que comme un besoin de solidit; car, par le
fait, ces arcs ogives, trs-faibles gnralement, ne portent rien, sont
mme souvent engags dans les remplissages et maintenus par eux. Cette
observation est d'une importance majeure; nous verrons tout  l'heure
quelles en furent les consquences. Cependant ces faiseurs de coupoles
quand mme ne furent pas longtemps sans reconnatre que la structure de
leurs votes n'tait nullement en harmonie avec leur forme apparente. Le
mouvement tait imprim dj sur presque toute la surface de la France
actuelle vers la fin du XIIe sicle; il fallait se soumettre au mode de
construction invent par les artistes du Nord; il fallait abandonner les
traditions romanes: elles taient puises; les populations les
repoussaient parce qu'elles ne suffisaient plus aux besoins, et surtout
parce qu'elles taient l'expression vivante de ce pouvoir monastique
contre lequel s'levait l'esprit national. Les coles soumises  la
_coupole_ firent une premire concession au nouveau mode de
construction; ils comprirent que les arcs ogives (diagonaux) taient
faits, dans la structure gothique, pour porter les remplissages: au lieu
donc de poser les rangs de moellon de remplissage, comme ils avaient
fait d'abord, sans tenir compte des arcs ogives, ainsi que l'indique la
fig. 62, ils prirent l'extrados de ces arcs ogives comme point d'appui
et bandrent les rangs de moellon, non point des formerets ou arcs
doubleaux sur les arcs ogives, comme les constructeurs de
l'le-de-France, mais des arcs ogives aux formerets et arcs doubleaux,
en les entre-croisant  la clef.

La fig. 63[12] fera comprendre cette disposition. Cette construction
tait moins rationnelle que celle de la vote du Nord, mais elle donnait
les mmes coupes; c'est--dire que de A, clef des formerets ou arcs
doubleaux,  B, clef des arcs ogives, les triangles de remplissage ABC
forment un angle rentrant, une arte creuse. Mais comme ces rencontres
AB des rangs de moellon produisaient un mauvais effet, et qu'elles
offraient une difficult pour le maon, qui avait besoin, sur cette
ligne AB, d'une courbe en bois pour appuyer chaque rang de moellon 
mesure qu'il les posait; on banda un nerf en pierre BF pour recevoir les
extrmits des rangs de moellon et cacher les sutures.

 la fin du XIIe sicle, l'Aquitaine tait anglo-normande, ainsi que le
Maine et l'Anjou. Ce systme de votes prvalut, non-seulement dans ces
contres, mais passa le dtroit et fut adopt en Angleterre. Peu  peu,
pendant les premires annes du XIIIe sicle, on l'abandonna dans les
provinces du continent, pour adopter dfinitivement le mode de
l'le-de-France; mais, en Angleterre, il persista, il s'tendit, se
perfectionna et entrana bientt les constructeurs dans un systme de
votes oppos, comme principe, au systme franais. La manire de poser
les rangs de moellon des remplissages des votes sur les arcs, emprunte
dans l'le-de-France aux votes d'artes romaines, en Angleterre  la
coupole, eut des consquences singulires. En France, les surfaces des
remplissages restrent toujours concaves, tandis qu'en Angleterre elles
finirent par tre convexes  l'intrados, ou plutt par former des
successions de cnes curvilignes renverss se pntrant, et engendrer
des formes bien opposes par consquent  leur origine. Mais lorsqu'on
tudie l'architecture gothique, on reconnat bientt que le
raisonnement, les consquences logiques d'un principe admis, sont suivis
avec une rigueur inflexible, jusqu' produire des rsultats en apparence
trs-tranges, outrs, loigns du point de dpart. Pour celui qui ne
perd pas la trace des tentatives incessantes des constructeurs, les
transitions sont non-seulement perceptibles, mais dduites d'aprs le
raisonnement; la pente est irrsistible: elles paraissent le rsultat du
caprice, si l'on cesse un instant de tenir le fil. Aussi ne doit-on pas
accuser de mauvaise foi ceux qui, n'tant pas constructeurs, jugent ce
qu'ils voient sans en comprendre les origines et le sens; ce qu'on peut
leur reprocher, c'est de vouloir imposer leur jugement et de blmer les
artistes de notre temps qui croient trouver, dans ce long travail du
gnie humain, des ressources et un enseignement utile. Chacun peut
exprimer son sentiment, quand il s'agit d'une oeuvre d'art, dire: Ceci
me plat, ou cela me dplat; mais il n'est permis  personne de juger
le produit de la raison autrement que par le raisonnement. Libre 
chacun de ne pas admettre qu'une perpendiculaire abaisse sur une droite
forme deux angles droits; mais vouloir nous empcher de le prouver, et
surtout de le reconnatre, c'est pousser un peu loin l'amour de
l'obscurit. L'architecture gothique peut dplaire dans sa forme; mais,
si l'on prtend qu'elle n'est que le produit du hasard et de
l'ignorance, nous demanderons la permission de prouver le contraire, et,
l'ayant prouv, de l'tudier et de nous en servir si bon nous semble.

Avant donc de clore ce chapitre sur les votes, voyons comment les
Anglo-Normands transformrent la coupole de l'Ouest en une vote d'une
forme trs-loigne en apparence de la vote hmisphrique. Nous avons
dit tout  l'heure comment les constructeurs de l'Aquitaine, de l'Anjou,
du Maine et de l'Angleterre, avaient t entrans  ajouter un nerf de
plus  la vote en arcs d'ogive pour cacher le croisement des moellons
de remplissage sous la ligne des clefs; c'est--dire, comment ils
divisrent une vote carre ou barlongue en huit triangles au lieu de
quatre. Ce point de dpart a une si grande importance, que nous
demandons  nos lecteurs la permission d'insister.

Supposons une vote en arcs d'ogive faite moiti par des Franais au
commencement du XIIIe sicle et moiti par des Anglo-Normands. La vote
franaise donnera, en projection horizontale (64), le trac A; la vote
anglo-normande, le trac B. Ds lors, rien de plus naturel que de runir
la clef du formeret C  la clef des arcs ogives D par un nerf saillant
masquant la suture forme par la rencontre des triangles de remplissage
en moellon ECD, FCD. Ces triangles de remplissage drivent videmment de
la vote en coupole, ou plutt ce sont quatre pendentifs qui se
rencontrent en CD. Les votes de l'Aquitaine ou anglo-normandes
gothiques primitives ont d'ailleurs les clefs des formerets  un niveau
infrieur aux clefs des arcs ogives, et leur ossature prsente la fig.
65. Cette figure fait bien voir que la vote anglo-normande n'est autre
chose qu'une coupole hmisphrique pntre par quatre arcs en
tiers-point, car les arcs ogives sont des pleins cintres. Sur cette
ossature, les rangs des remplissages en moellon sont bands ainsi qu'il
est marqu en G, tandis qu'en France, sur deux arcs ogives et quatre
formerets de mmes dimension et figure, les rangs des remplissages en
moellon sont bands conformment au trac H. Donc, quoique les nerfs
principaux des votes en France ou en Angleterre puissent tre
identiques comme trac, en France le remplissage drive videmment de la
vote d'arte romaine, tandis qu'en Angleterre il drive de la coupole.
Jusqu'alors, bien que les principes de construction de ces deux votes
fussent trs-diffrents, leur apparence est la mme, sauf l'adjonction
du nerf runissant les clefs des formerets ou arcs doubleaux  la clef
des arc ogives, adjonction qui n'est point une rgle absolue.

Pendant que dans l'le-de-France et les provinces voisines,  la fin du
XIIe sicle, on ne faisait gure que des votes en arcs ogives croiss
d'arcs doubleaux, c'est--dire engendres toujours par un plan carr et
fermes par des triangles de remplissage biais, ainsi que le fait voir
notre fig. 55, on cherchait, dans l'Ouest,  obtenir la mme lgret
relle et apparente, mais toujours en conservant quelque chose de la
coupole.

Il existe, prs de Saumur, une petite glise qui indique de la manire
la plus vidente les incertitudes des constructeurs de l'Ouest entre les
innovations des architectes du domaine royal et les traditions de
l'Aquitaine: c'est l'glise de Mouliherne; l, les deux systmes sont en
prsence. La premire trave de l'difice  une seule nef, touchant la
faade, est vote conformment au plan (66). De A en B est un gros arc
doubleau en tiers-point. De A en C et de B en D sont deux arcs ogives
briss, qui ne sont que des tores  section demi-circulaire. Un second
arc doubleau EF  section pareille croise les deux diagonales. De E en G
et de F en G sont bands deux autres arcs diagonaux secondaires
rencontrant les arcs ogives principaux en I et en K. Les quatre
triangles compris entre les points EGF sont ferms suivant la mthode
d'Aquitaine ou anglo-normande, c'est--dire conformment au principe de
la coupole; les quatre autres triangles EDI, DGI, GCK, CFK, sont ferms
d'aprs le systme franais, et cependant des nerfs LI, MI, NK, OK,
runissant les clefs des formerets, aux rencontres I et K, saillent
au-dessous des rangs de clefs des remplissages. Ces nerfs sont mme
orns de figures sculptes en relief. Quant aux triangles AER, BFR, ils
sont ferms  la franaise par des remplissages biais. Mais un demi arc
doubleau existant de G en R, le constructeur a cru devoir le continuer
comme nerf de clef saillant jusqu'au sommet du gros arc doubleau AB.
Donc la section faite suivant GS donne le trac (67). Si l'on veut
prendre une ide exacte de l'aspect de cette vote, il faut recourir 
la vue perspective que nous donnons (68). Dans le domaine royal, on se
serait content de fermer les triangles de remplissage (fig. 66) EDR,
DGR, GCR, CFR, par des rangs de moellon poss des formerets ED, DG,
etc., aux arcs doubleaux et arcs ogives ER, GR, DR, absolument comme on
l'a fait pour le triangle AER.

Tant que la vote de l'Aquitaine et anglo-normande conserva ses arcs
ogives trs-surhausss comme ceux de la vote gothique primitive
franaise, les apparences de ces votes furent  peu prs les mmes;
mais, en France, on reconnut, ds la fin du XIIe sicle, l'avantage
qu'il y aurait  lever les clefs des formerets et arcs doubleaux au
niveau des clefs des arcs ogives: 1 pour pouvoir prendre des jours plus
hauts; 2 pour laisser passer les entraits des charpentes au-dessus des
votes, sans lever dmesurment les murs latraux. On voulut imiter ce
perfectionnement dans les provinces anglo-normandes. L, il se
prsentait une difficult: le principe de construction des rangs des
moellons de remplissage driv de la coupole se prtait mal  l'adoption
de cette innovation. Nous venons de dire qu'un nerf avait d tre pos
sous la rencontre des abouts de ces rangs de moellon. Or, soit une vote
anglo-normande dont nous donnons la coupe (69), lorsqu'elle tait
construite suivant le trac A, le nerf runissant les clefs BC pouvait
offrir par sa courbure une parfaite rsistance; mais si elle tait
construite conformment au trac D, d'aprs la nouvelle mthode
franaise, le nerf saillant CE n'avait plus assez de flche pour
prsenter une rsistance suffisante; si la vote tait grande, il y
avait  craindre que ce nerf ne vnt  flchir en G, vers le milieu de
sa longueur. Pour parer  ce danger, les constructeurs anglo-normands
n'abandonnrent pas pour cela leur mthode de remplissage; ils
prfrrent soutenir ce point faible G par de nouveaux nerfs saillants,
tracs en HI sur la projection horizontale K, et alors, au lieu de
bander les arcs de remplissage en moellons comme il est trac en L, ils
les posrent ainsi qu'il est trac en K. En examinant le quart de vote
OMPI, on reconnat que sa surface intrieure tait bien prs dj, par
suite de la disposition des rangs de moellons de remplissage, de donner
une portion de cne curviligne concave. Une fois sur cette voie, les
constructeurs anglo-normands ne songrent plus  la vote franaise: ils
dvelopprent franchement le principe qu'ils n'avaient admis peut-tre,
dans l'origine, qu' leur insu; ils ne virent dans la vote gothique
qu'un rseau d'arcs s'entrecroisant, se contre-tayant rciproquement,
et soutenant des remplissages ne donnant plus chacun que des surfaces 
peine concaves.

Au milieu du XIIIe sicle dj, ils levaient le choeur de la cathdrale
d'ly, dont les votes hautes donnent la projection horizontale (70) et
la coupe CD faite suivant C'D'. Se fiant sur la force de ces arcs
croiss et contre-tays, ils n'hsitrent pas  lever les clefs C'D'
des formerets EF au-dessus des clefs G, afin de prendre des jours
trs-hauts, comme l'indique la coupe CD. Mais l'apparence de ces votes,
 l'intrieur, est autre que celle des votes franaises. Voici la vue
perspective d'une naissance des votes du choeur de la cathdrale d'ly
(71). On voit que ces arcs ou artes saillantes donnent une gerbe de
courbes dont une portion considrable prsente une surface conique
curviligne concave, et pour rendre cet effet plus saisissant, le
constructeur a eu le soin de runir tous ces arcs sur le tailloir des
chapiteaux en un faisceau compacte dont nous indiquons le lit infrieur
(71 bis) en A, et la section horizontale au niveau B, en C. Mais si
cette section horizontale trace une portion de polygone portant sur les
branches de D en E; de D en F, qui est l'arc formeret, elle rentre
brusquement, car la naissance de ce formeret tant beaucoup plus leve
que celle des arcs ogives, arcs doubleaux et tiercerons, le remplissage
de moellons GF doit s'lever verticalement dans un plan passant par GF.
Ces votes prsentent donc, jusqu' la naissance des formerets, un
groupe de nervures se dtachant de la construction, une masse compacte,
lourde par le fait, avec une certaine prtention  la lgret. Voulant
conserver les clefs des formerets au niveau des clefs d'arcs ogives,
ainsi que nous l'avons dit plus haut, et tant videmment gns dans
leurs combinaisons par ces surfaces rentrantes et verticales GF, les
constructeurs anglo-normands prirent le parti de relever les naissances
des arcs doubleaux, arcs ogives et tiercerons, au niveau de celles des
formerets. La prsence de la surface FG verticale,  ct des surfaces
courbes DE, n'tait pas logique pour des _rationalistes_. Mais, plaant
les naissances de tous les arcs de la vote au mme niveau pour viter
ces surfaces verticales, les architectes anglais prtendaient cependant
poser les clefs des arcs ogives et arcs doubleaux sur une mme ligne
horizontale; il fallait alors que ces arcs doubleaux et arcs ogives
fussent trs-surbaisss. On arriva donc, en Angleterre,  abandonner
pour les arcs doubleaux la courbe en tiers-point, et pour les arcs
ogives la courbe plein cintre, et  adopter des courbes composes de
portions d'ellipses en conservant seulement les courbes en tiers-point
franches pour les formerets, ainsi que l'indique la fig. 72; les clefs
ABC sont dans un mme plan horizontal. De ces gerbes de nerfs formant
comme des pyramides ou des cnes curvilignes renverss aux votes
composes de cnes curvilignes se pntrant, il n'y a pas loin; les
constructeurs de la fin du XIVe sicle, en Angleterre, arrivrent
bientt  cette dernire consquence (72 bis). Mais ces votes ne sont
plus fermes par des remplissages en maonnerie de moellon sur des arcs
appareills; ce sont des votes entirement composes de grandes pierres
d'appareil, peu paisses, exigeant des pures, un trac compliqu et
certains artifices, tels, par exemple, que des arcs doubleaux noys dans
les pavillons renverss, ainsi que nous l'avons marqu en ABC, sur le
trac figurant l'extrados de la vote[13].

C'est ainsi que, par une suite de dductions, trs-logiques d'ailleurs,
les constructeurs anglo-normands passrent de la coupole  ces votes
tranges composes de pntrations de cnes curvilignes, et
s'loignrent entirement de la construction franaise. En Normandie,
ces votes ne furent jamais adoptes; mais de l'influence anglaise il
resta quelque chose. Dans cette province, on abandonna souvent, vers la
fin du XVe sicle, les votes composes de rangs de moellons bands sur
des arcs. On voulut aussi faire de l'appareil. Les Normands, les
Manceaux, les Bretons firent volontiers des votes composes: soit de
grandes dalles appareilles, dcores de moulures  l'intrieur, se
soutenant par leurs coupes, sans le secours des arcs, soit de plafonds
en pierre poss sur des arcs. On voit, dans l'glise de la
Fert-Bernard, prs le Mans, de jolies chapelles du XVIe sicle ainsi
votes[14] (73). Ce sont des dalles sculptes en caissons 
l'intrieur, poses sur des claires-voies de pierre portes par des arcs
ogives. Ce systme de construction est lgant et ingnieux; mais on
voudrait voir ici des fentres carres, car les formerets en tiers-point
qui les ferment n'ont plus de raison d'tre. Le systme des votes
gothiques devait en venir l, c'tait ncessairement sa dernire
expression. Fermer les intervalles laisss entre les arcs par des
plafonds, et, au besoin, multiplier les arcs  ce point de n'avoir plus
entre eux que des surfaces pouvant tre facilement remplies par une ou
deux dalles, c'tait arriver  la limite du systme, et c'est ce qui fut
tent, souvent avec succs, au commencement de la renaissance, soit dans
les monuments religieux, soit dans l'architecture civile. Il convient
mme de rendre cette justice aux architectes de la renaissance franaise
qu'ils surent employer avec une grande libert les mthodes gothiques
touchant la construction des votes, et qu'en s'affranchissant de la
routine dans laquelle se tenaient les matres du XVe sicle, ils
appliqurent aux formes nouvelles les ressources de l'art de la
construction du moyen ge.

Au commencement du XVIe sicle, les architectes employrent
trs-frquemment le systme de votes composes de dalles portes sur
des nerfs, ce qui leur permit de dcorer ces votes de riches sculptures
et d'obtenir des effets inconnus jusqu'alors. Composant des sortes de
rseaux de pierre, avec clefs pendantes ou rosaces aux points de
rencontre des nervures, ils posrent des dalles sculptes entre elles.
Ce parti fut souvent adopt, par exemple, pour voter des galeries ou
des rampes d'escaliers en berceau surbaiss (74). Chaque claveau d'arte
transversale A porte, des deux cts de la petite clef pendante, une
coupe B pour recevoir les claveaux C longitudinaux; les dalles D
viennent simplement reposer en feuillures sur ces claveaux, ainsi que
l'indique le dtail X; A' est la coupe de l'un des arcs transversaux, B'
un des claveaux de plates-bandes longitudinales, D' la coupe de la
dalle. Cette mthode est simple, et une pareille construction est bonne,
facile  excuter, les dalles pouvant tre sculptes avant la pose; elle
prsente toute l'lasticit que les constructeurs gothiques avaient
obtenue dans la combinaison de leurs votes. Mais les artistes de la
renaissance oublirent assez promptement ces traditions excellentes, et
s'ils conservrent encore longtemps ces formes drives d'un principe
raisonn de construction, ils appareillrent ces sortes de votes comme
des berceaux ordinaires, ne considrant plus les artes comme des nerfs
indpendants.

Pendant les XVe et XVIe sicles, les Anglais et les Normands taient
arrivs, dans la construction des votes,  produire des effets
surprenants par leur combinaison et leur richesse. Les architectes de
l'le-de-France, de la Champagne, de la Bourgogne et de la Loire,
conservrent, mme dans ces derniers temps de la priode gothique, plus
de sobrit; pendant le XVIe sicle, ils cherchrent bientt 
reproduire les formes, sinon la structure de la vote romaine.

Lorsque le caractre des populations est laiss  ses inspirations et
n'est pas fauss par un esprit de systme troit, il se peint avec une
franchise entire dans les oeuvres d'art, et particulirement dans
celles qui sont en grande partie le rsultat d'un raisonnement. Les
Normands ont toujours t plutt des praticiens hardis que des
inventeurs; ils ont su, de tout temps, s'approprier les dcouvertes de
leurs voisins et en tirer parti chez eux. Il ne faudrait pas leur
demander ces efforts de l'imagination, ces conceptions qui appartiennent
aux gnies plus mridionaux, mais bien des applications ingnieuses,
rflchies, une excution suivie et savante, la persistance et le soin
dans l'excution des dtails. Ces qualits se retrouvent dans les
difices anglo-normands btis pendant les XIIe et XIIIe sicles. Il ne
faut pas demander aux Anglo-Normands cette libert d'allures, cette
varit, cette individualit que nous trouvons dans notre construction
franaise. Chez eux, une mthode passe-t-elle pour bonne et pratique,
ils la perfectionnent, en tendent les consquences, en suivent les
progrs et s'y tiennent. Chez nous, au contraire, on cherche toujours et
on ne perfectionne rien. Les constructions anglo-normandes sont
gnralement excutes avec beaucoup plus de soin que les ntres; mais
en connatre une, c'est les connatre toutes: on n'y voit point clater
ces inspirations neuves, hardies, qui ont tourment nos architectes des
premiers temps de l'art gothique; vritable poque d'mancipation
intellectuelle des classes laborieuses du nord de la France.

[Illustration: Fig. 32 bis.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 40 bis.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 45. bis.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 46. bis.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 48. bis.]
[Illustration: Fig. 48. ter.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 49. bis.]
[Illustration: Fig. 49. ter.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 51. bis.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 54. bis.]
[Illustration: Fig. 54. ter.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 60.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]
[Illustration: Fig. 63.]
[Illustration: Fig. 64.]
[Illustration: Fig. 65.]
[Illustration: Fig. 66.]
[Illustration: Fig. 67.]
[Illustration: Fig. 68.]
[Illustration: Fig. 69.]
[Illustration: Fig. 70.]
[Illustration: Fig. 71.]
[Illustration: Fig. 71. bis.]
[Illustration: Fig. 72.]
[Illustration: Fig. 72. bis.]
[Illustration: Fig. 73.]
[Illustration: Fig. 74.]

     [Note 6: Bas-ct du choeur de Notre-Dame-du-Port, 
     Clermont.]

     [Note 7: Ces arcs ont t dtruits depuis et remplacs par
     des maonneries et du bois lorsqu'on reft les couvertures,
     au XVe sicle. Il serait temps de penser  les replacer.]

     [Note 8: Il est entendu que nous ne parlons ici que de la
     construction primitive du choeur de Notre-Dame de Paris,
     avant la construction des chapelles rayonnantes.]

     [Note 9: On remarquera, en effet, que ces premires votes
     sont, comparativement  celles du milieu du XIIIe sicle,
     assez plates, et que leurs arcs doubleaux se rapprochent du
     plein cintre. Plus tard, ces votes parurent trop peu
     solides; on donna de l'aigut aux arcs ogives, ou bien on
     surleva leur naissance, afin de pouvoir lever les clefs des
     arcs doubleaux.]

     [Note 10: Pour ne pas compliquer la figure, nous supposons un
     nombre de divisions de douelles trs-limit. L'opration est
     la mme, quelle que soit la division des douelles.]

     [Note 11: Les remplissages des grandes votes de la
     cathdrale de Paris n'ont pas plus de 0,10 c. d'paisseur.]

     [Note 12: Votes du clotre de Fontfroide prs Narbonne, des
     bas-cts de la cathdrale d'ly, du clotre de Westminster
     (Angleterre), des bas-cts de l'glise d'Eu.]

     [Note 13: Voy. le _Mmoire de M. le Dr Willis sur la
     construction des votes au moyen ge_, et la trad. de M. C.
     Daly, t. IV de la _Revue d'Archit._]

     [Note 14: La construction de ces chapelles date de 1543 et
     1544.]



MATRIAUX.--Il est une observation intressante  faire et qui peut
avoir une certaine porte. Plus les peuples sont jeunes, et plus les
monuments qu'ils lvent prennent un caractre de dure; en
vieillissant, au contraire, ils se contentent de constructions
transitoires, comme s'ils avaient la conscience de leur fin prochaine.
Il en est des populations comme des individus isols: un jeune homme
btira plus solidement qu'un septuagnaire, car le premier n'a pas le
sentiment de sa fin, et il semble croire que tout ce qui l'entoure ne
saurait durer autant que lui. Or le moyen ge est un singulier mlange
de jeunesse et de dcrpitude. La vieille socit antique conserve
encore un souffle de vie; la nouvelle est au berceau. Les difices que
construit le moyen ge se ressentent de ces deux situations contraires.
Au milieu des populations qui sont pntres d'une sve jeune et forte,
comme les Normands et les Bourguignons par exemple, les constructions
sont leves beaucoup plus solidement et prennent un caractre plus
puissant que chez les habitants des bords de la Seine, de la Marne et de
la Loire, dont les moeurs se ressentent encore, pendant le XIIe sicle,
des traditions romaines. Le Bourguignon a mme, sur le Normand, un
avantage considrable, en ce qu'il est dou d'une imagination active et
que son temprament est dj mridional. Pendant la priode romane, ses
monuments ont un caractre de puissance que l'on ne saurait trouver dans
les autres provinces franaises, et lorsque commence  se dvelopper, le
systme de la construction gothique, il s'en empare et l'applique avec
une nergie singulire. Peut-tre a-t-il un got moins sr que
l'habitant des bords de la Seine ou de la Marne, son voisin; mais il a
certainement de plus que lui le sentiment de sa force, la conscience de
sa dure et les moyens de dployer ces qualits juvniles. Il semble que
le territoire qu'il occupe lui vient en aide, car il lui fournit
d'excellents matriaux, rsistants, de grandes dimensions, se prtant 
toutes les hardiesses que son imagination ardente lui suggre. Au
contraire, dans les bassins de la Seine, de la Marne, de l'Oise et de la
Loire moyenne, dans la vieille France, les matriaux fournis par le sol
sont fins, lgers, peu rsistants; ils doivent, par leur nature,
loigner l'ide de la tmrit et obliger le constructeur  suppler par
des combinaisons ingnieuses  ce que le sol lui refuse. Il faut tenir
compte des proprits de ces matriaux divers, et de l'influence exerce
par leurs qualits sur les mthodes employes par les constructeurs;
mais, indpendamment de ces qualits particulires des matriaux propres
 btir, nous le rptons, le caractre des habitants de ces provinces
prsente de grandes diffrences qui influent sur les moyens adopts.

La transition est complte: de la structure romane, il ne reste plus
rien; le principe d'quilibre des forces a remplac le systme de
stabilit inerte. Tout difice,  la fin du XIIe sicle, se compose
d'une ossature rendue solide par la combinaison de rsistances obliques
ou de pesanteurs verticales opposes aux pousses, et d'une enveloppe,
d'une chemise qui revt cette ossature. Tout difice possde son
squelette et ses membranes; il n'est plus qu'une charpente de pierre
indpendante du vtement qui la couvre. Ce squelette est rigide ou
flexible, suivant le besoin et la place; il cde ou rsiste; il semble
possder une vie, car il obit  des forces contraires, et son
immobilit n'est obtenue qu'au moyen de l'quilibre de ces forces, non
point passives, mais agissantes. Dj nous avons pu apprcier les
proprits de ce systme dans la description que nous avons donne des
constructions du choeur de l'glise de Notre-Dame de Chlons-sur-Marne
(fig. 41, 42 et 43); mais combien cette construction parat grossire et
cherche  la fois, mesquine et complique, si nous la comparons aux
belles constructions bourguignonnes de la premire moiti du XIIIe
sicle. L, tout est clair, franc, facile  comprendre; et quelle
hardiesse savante! hardiesse de gens qui sont certains de ne point
faillir, parce qu'ils ont tout prvu, qu'ils n'ont rien laiss au
hasard, et connaissent les limites que le bon sens interdit de franchir.

Nous avons atteint la priode de la construction au moyen ge pendant
laquelle la nature des matriaux employs va jouer un rle important.
Nous ne saurions passer sous silence des observations qui doivent tre
comme l'introduction aux mthodes de btir des architectes gothiques. On
avait construit une si grande quantit d'difices publics et privs
pendant le XIIe sicle, qu'on ne peut tre surpris de trouver chez les
constructeurs une connaissance approfondie des matriaux propres  btir
et des ressources que prsente leur emploi. Les hommes qui ne peuvent
acqurir une instruction trs-tendue, faute d'un enseignement complt
par les observations successives de plusieurs sicles, sont obligs de
suppler  cette pauvret lmentaire par la sagacit de leur
intelligence; ne pouvant s'appuyer sur des documents qui n'existent pas,
il leur faut faire eux-mmes ces observations, les recueillir, les
classer, en former une doctrine. La pratique seule les dirige; ce n'est
que plus tard que les rgles s'tablissent, et il faut bien l'avouer, si
complte que soit la thorie, si nombreuses et bonnes que soient les
rgles, elles ne parviennent jamais  remplacer les observations bases
sur une pratique de chaque jour.  la fin du XIIe sicle, les
constructeurs avaient remu et taill une si grande quantit de pierres
qu'ils taient arrivs  en connatre exactement les proprits, et 
employer ces matriaux, en raison de ces proprits, avec une sagacit
fort rare. Alors, ce n'tait pas, comme aujourd'hui, une chose facile
que de se procurer de la pierre de taille; les moyens de transport et
d'extraction taient insuffisants, il fallait se fournir sur le sol; il
n'tait pas possible de se procurer des pierres de provenances
loignes: c'tait donc au moyen des ressources locales que l'architecte
devait lever son difice, et souvent ces ressources taient faibles. On
ne tient pas assez compte de ces difficults lorsqu'on apprcie
l'architecture de ces temps, et on met souvent sur le compte de
l'architecte, on considre comme un dsir puril d'lever des
constructions surprenantes par leur lgret, ce qui n'est en ralit
qu'une extrme pnurie de moyens. La pierre  btir tait, aux XIIe et
XIIIe sicles, comparativement  ce qu'elle est de notre temps, une
matire rare, chre par consquent; force tait de la mnager et de
l'employer de faon  n'en faire entrer que le plus faible cubage
possible dans les constructions. Il n'est pas besoin de recourir aux
documents crits pour reconnatre cette vrit; il suffit d'examiner les
difices publics ou privs avec quelque attention, on reconnat bientt
alors que les constructeurs, non-seulement ne posent pas une pierre de
plus qu'il n'est ncessaire, mais encore qu'ils ne mettent jamais en
oeuvre que les qualits propres  chaque place, conomisant avec un
grand scrupule les pierres les plus chres, c'est--dire celles qui sont
d'une trs-grande duret ou d'un fort volume. La main-d'oeuvre, au
contraire, tant comparativement alors peu leve, les architectes ne se
faisaient pas faute de la prodiguer. Il est assez dans l'ordre des
choses, d'ailleurs, que lorsqu'une matire est chre par elle-mme, on
cherche  faire ressortir sa valeur par une _faon_ extraordinaire. Nous
recommandons ces observations aux personnes qui, non sans raisons,
condamnent aujourd'hui l'imitation servile de l'architecture gothique.
Voici ce que l'on pourrait dire, mais on n'y a point encore song: Si,
au XIIe sicle, le mtre cube de pierre valait en moyenne 200 fr. et la
journe d'un tailleur de pierre 1 fr., il tait raisonnable de
n'employer que le moins de pierre possible dans un difice, et il tait
naturel de faire ressortir la valeur de cette matire prcieuse par une
_faon_ qui cotait si peu. Mais aujourd'hui que la pierre vaut en
moyenne 100 fr. le mtre cube et que la journe d'un tailleur de pierre
reprsente 6 et 7 fr., il n'y a plus les mmes raisons pour tant
pargner la pierre aux dpens de la solidit, et donner  cette matire
qui cote si peu une faon qui cote si cher[15]. Cette argumentation
serait plus concluante contre les imitateurs de l'architecture gothique
que ne l'est, par exemple, la comparaison d'une nef d'glise gothique
avec la carne renverse d'un navire; car cette comparaison est un loge
plutt qu'une critique, comme le serait la comparaison de la coupole du
Panthon avec une ruche d'abeilles. Mais laissons l les comparaisons,
qui ne sont point _raisons_, comme dit le proverbe, et poursuivons. Les
constructeurs, au moyen ge, ne connaissaient pas la scie _au grs_,
cette longue lame de tle battue au moyen de laquelle, par un mouvement
horizontal de va-et-vient, un ouvrier peut couper des blocs normes en
tranches aussi minces que le besoin l'exige. Il est encore soixante-dix
dpartements en France dans lesquels cet engin si simple n'est pas
employ, et ce sont ceux gnralement o on construit le mieux, car on
pourrait contester les avantages de la scie au grs. La France abonde en
bancs calcaires trs-varis, trs-bons, et faciles  extraire. Ces
bancs, comme chacun sait, sont durs ou tendres, minces ou pais,
habituellement minces lorsqu'ils sont durs, pais lorsqu'ils sont
tendres. Or il y a toujours avantage, dans les constructions, 
respecter l'ordre de la nature; c'est ce que les anciens ont observ
souvent, c'est ce qu'ont observ avec plus de scrupule les constructeurs
gothiques. Ils ont extrait et employ les matriaux tels que les leur
donnaient les bancs de carrires, en soumettant mme les membres de
l'architecture  ces hauteurs de bancs. Ne ddoublant jamais une pierre,
ainsi que nous le faisons aujourd'hui sur nos chantiers, ils les ont
poss, dans leurs btisses, entires, c'est--dire avec leur coeur
conserv dans leur partie moyenne, leurs lits de dessous et de dessus,
se contentant de les _bousiner_[16]. Cette mthode est excellente; elle
conserve  la pierre toute sa force naturelle, tous ses moyens de
rsistance. Si les constructeurs gothiques des premiers temps
employaient des pierres tendres pour les points d'appui (ce qu'ils
taient souvent forcs de faire, faute d'en trouver d'autres), ils
avaient le soin de leur conserver une grande hauteur de banc; car, dans
ce cas, la pierre tendre est moins sujette aux crasements. Quant aux
pierres dures, et entre autres les plus minces, qui sont gnralement
les plus fortes, ils s'en servaient comme de liaisons, de linteaux
continus pour runir des piles distantes les unes des autres; ils en
composaient les points d'appui qui devaient porter une trs-lourde
charge, soit en les empilant les unes sur les autres, si ces points
d'appui taient trs-pais, soit en les posant debout, en dlit, si ces
points d'appui taient grles.  l'gard de ces pierres poses en dlit,
on reconnat toute la finesse d'observation des constructeurs. Ils
n'ignoraient pas que les pierres poses en dlit sont sujettes  se
dliter; aussi les choisissaient-ils avec un soin particulier dans les
bancs bas, trs-homognes et trs-compactes, dans le cliquart  Paris,
dans les pierres dures de Tonnerre[17], en Basse-Bourgogne et Champagne,
dans ces petits bancs de la Haute-Bourgogne, durs comme le grs et sans
dlits[18]. L'exprience leur avait dmontr que certaines pierres
dures, fines de grain, comme le cliquart et le petit banc dur de
Tonnerre, par exemple, se composent de lames calcaires trs-minces,
superposes et runies par une pte solide; que ces pierres, par leur
contexture mme, ont, poses debout,  _contre-fil_ pour ainsi dire, une
force extraordinaire; qu'elles rsistent  des pressions normes, et
que, fortement serres sous une charge puissante, elles se dlitent
moins facilement que si elles taient poses sur leur lit; car ce qui
fait dliter ces pierres, c'est l'humidit qu'elles renferment entre
leurs couches minces et qui gonflent leurs lamelles marneuses: or,
poses  plat, elles sont plus aptes  conserver cette humidit que
poses de champ. Dans ce dernier cas, l'eau glisse le long de leurs
parois, et ne pntre pas les couches superposes. Comme preuve de ce
que nous avanons, nous pourrions citer nombre de chneaux, de larmiers,
de corniches, de dalles en liais ou cliquart, dans de trs-anciens
difices, poss sur leur lit, et que l'on trouve frquemment dlits;
tandis que les mmes matriaux, dans les mmes monuments, poss debout,
en dlit, se sont parfaitement conservs et ne se sont fendus que par
suite d'accidents, tels que l'oxydation de crampons ou goujons, ou
quelque dfaut. Nous ne devons pas omettre ici un fait important dans
les constructions du moyen ge, c'est que les lits sont taills avec la
mme perfection que les parements vus, et que les pierres sont toujours
poses  bain de mortier et non fiches ou coules, ce qui est pis. Au
surplus, et pour terminer cette digression sur les matriaux propres 
btir, nous ajouterons que les constructeurs de la premire priode
gothique ont soumis leur systme de construction aux matriaux dont ils
disposaient, et par consquent les formes de leur architecture. Un
architecte bourguignon, au XIIe sicle, ne btissait pas  Dijon comme 
Tonnerre; si l'on retrouve dans une mme province l'influence d'une mme
cole, dans l'excution des maonneries on remarque des diffrences
considrables rsultant de la nature de la pierre employe. Mais, comme
dans chaque province il est une qualit de matriaux dominante, les
architectes adoptent une mthode de btir conforme  la nature de ces
matriaux. La Bourgogne, si riche en pierres d'une qualit suprieure,
nous fournit la preuve la plus vidente de ce fait.

     [Note 15: On se demandera peut-tre comment il peut se faire
     que la pierre soit chre pendant que la main-d'oeuvre est bon
     march, puisque la pierre n'acquiert de valeur que par son
     extraction.  cela nous rpondrons que l'extraction peut tre
     faite avec plus ou moins d'habilet d'abord et au moyen
     d'engins plus ou moins puissants; qu'un tat industriel trs
     avanc amne toujours une diminution de prix sur les matires
     premires, par la facilit d'extraction, de transport, et 
     cause de l'emploi de machines perfectionnes. Un mtre cube
     de pierre qui ne cotera de transport que cinq francs, par
     exemple, par quarante kilomtres, sur un canal, cotera vingt
     francs et plus amen sur des chariots, en supposant la mme
     distance parcourue; si les routes sont mauvaises, la
     diffrence sera bien plus considrable. Or c'est ce qui avait
     lieu pendant le moyen ge, sans compter les pages et droits
     d'extraction qui, souvent, taient normes. La centralisation
     est un des moyens les plus certains d'obtenir les matires
     premires  bon march. Autrefois il n'y avait pas un abb ou
     un seigneur sur les terres duquel il fallait passer qui ne
     ft payer un droit de transit, et ces droits tant
     arbitraires, il en rsultait une augmentation considrable
     sur les prix d'extraction. Et la preuve qu'il en tait ainsi,
     c'est que nous voyons, par exemple, les tablissements
     monastiques aller souvent chercher la pierre  des distances
     normes, parce qu'elle provenait de carrires  eux
     appartenant et qu'elle n'avait qu' suivre des routes libres
     de droits, tandis qu'ils ne faisaient pas venir des matriaux
     trs-voisins, mais qui devaient traverser des territoires
     appartenant  des propritaires non vassaux de l'abbaye.]

     [Note 16: _bousiner_ une pierre, c'est enlever sur ses deux
     lits les portions du calcaire qui ont prcd la complte
     formation gologique ou suivi cette formation; en un mot,
     c'est enlever les parties susceptibles de se dcomposer 
     l'action de l'air ou de l'humidit.]

     [Note 17: Ces bancs bas durs de Tonnerre ne sont plus
     exploits, bien que leurs qualits soient excellentes; on les
     appelait _pierres des bois_.]

     [Note 18: Pierres de le Manse, de Dornecy, de Ravires, de
     Coutarnoux dur, d'Anstrude, de Thisy, de Pouillenay.]



DVELOPPEMENTS (XIIIe SICLE)-- Dijon, il existe une glise de mdiocre
dimension, sous le vocable de Notre-Dame; elle fut btie vers 1220;
c'est un chef-d'oeuvre de raison o la science du constructeur se cache
sous une simplicit apparente. Nous commencerons par donner une ide de
la structure de cet difice. Le chevet, sans collatral, s'ouvre sur la
croise; il est flanqu de deux chapelles ou absidioles orientes comme
le sanctuaire, et donnant sur les transsepts dans le prolongement des
bas-cts de la nef.

L'abside de Notre-Dame de Dijon ne se compose,  l'intrieur, que d'un
soubassement pais, peu lev, portant des piles isoles relies en tous
sens, et n'ayant pour clture extrieure qu'une sorte de cloison de
pierre perce de fentres. Naturellement, les piles sont destines 
porter les votes; quant aux cloisons, elles ne portent rien, elles ne
sont qu'une fermeture.  l'extrieur, la construction ne consiste qu'en
des contre-forts. La fig. 75 donne une vue perspective de cette abside;
tant dpourvue de bas-cts, les contre-forts contre-buttent
directement la vote sans arcs-boutants[19]. Ces contre-forts sont pais
et solides; en eux seuls rside la stabilit de l'difice. Rien n'est
plus simple d'aspect et de fait que cette construction. Des murs minces
percs de fentres ferment tout l'espace laiss entre les contre-forts.
Un passage extrieur en A est laiss pour faciliter les rparations des
grandes verrires. Tous les parements sont bien garantis contre la pluie
par des pentes sans ressauts et des corniches ou bandeaux. Ce n'est
videmment l qu'une enveloppe solide, un abri. Entrons maintenant dans
l'glise de Notre-Dame de Dijon. Autant l'extrieur est simple, solide,
couvert, abrit, autant l'intrieur prsente des dispositions lgres,
lgantes. Ce monument tait et est encore bti dans un quartier
populeux, entour de rues troites; l'architecte a pens qu'il devait
tout sacrifier  l'effet intrieur. On reconnat d'ailleurs qu'il a d
tre limit dans ses dpenses, viter les frais inutiles. Il ne prodigue
pas les matriaux, il n'a pas voulu poser une pierre de trop. L'abside
donc, intrieurement (76), se compose d'un soubassement plein A, pais,
construit en assises et dcor d'une arcature indpendante, en placage.
De ce soubassement partent dj les colonnettes B, qui montent jusqu'aux
naissances des arcs de la grande vote. Ces colonnettes sont poses en
dlit de la base  la tablette C, qui les relie par une bague  la
construction extrieure. Sur ce soubassement est un passage ou galerie
de service destine  faciliter l'entretien des verrires D et  tendre
l'glise, s'il est besoin, les jours de ftes. Les piles E sont isoles;
elles se composent de quatre colonnes en dlit, de la base aux
chapiteaux, une grosse (0,37 c. de diamtre) et trois grles (0,12 et
0,15 c. de diamtre). En A', nous donnons la section de ces piles. La
grosse colonne et les deux latrales sont chacune d'une seule pice
jusqu' l'assise F des chapiteaux, tandis que la colonnette montant de
fond est d'un seul morceau jusqu' la tablette G. Cette tablette G forme
plafond sur la galerie basse et relie la grande arcature avec les
parements extrieurs. Dans la hauteur de la galerie du deuxime tage
(triforium), mme disposition des piles, mme section A'; seulement une
colonnette intermdiaire H portant une arcature compose elle-mme de
grands morceaux de pierre minces, comme des dalles poses de champ.
Au-dessus du triforium, un second dallage I sert de plafond  ce
triforium et relie l'arcature  la construction extrieure; puis
naissent les arcs de la grande vote contre-butts par les contre-forts
extrieurs. Les fentres hautes s'ouvrent alors au-dessus de l'arcature
du triforium, et ne sont plus en renfoncement comme au-dessous, afin de
donner tout le jour possible et de laisser  l'extrieur le passage dont
nous avons parl plus haut. Ainsi la pousse des arcs se reporte
obliquement sur les contre-forts extrieurs, lesquels sont btis en
assises, et les piles intrieures ne sont que des points d'appui
rigides, incompressibles, puisqu'ils sont composs de grandes pierres en
dlit, mais qui, par leur faible assiette, ne prsentent qu'un quillage
pouvant au besoin s'incliner d'un ct ou de l'autre, en dehors ou en
dedans, sans danger, s'il survient un tassement. Quant aux murs K, ce ne
sont, comme nous l'avons dit, que des cloisons de 0,20 c. au plus
d'paisseur. Dpouillons maintenant cette construction de tout ce qui
n'est qu'accessoire, prenons son squelette, voici ce que nous trouverons
(77): A un contre-fort bti, masse passive; B quille grle, mais rigide,
rsistante comme de la fonte de fer, grce  la qualit du calcaire
employ; C assises au droit des arcs, et par consquent flexibilit au
besoin; D liaison du dedans avec le dehors; E seconde quille, mais plus
courte que celle du bas, car le monument s'lve et les mouvements qui
se produiraient auraient plus de gravit; F seconde assise de liaison du
dedans avec le dehors; G sommiers; H simples fermetures qui n'ont rien 
porter et ne servent qu' clore l'difice; I butte l seulement o la
pousse de l'arc agit. Rien de trop, mais tout ce qui est ncessaire,
puisque cette construction se maintient depuis plus de six sicles et
qu'elle ne parat pas prs de sa ruine. Il n'est pas ncessaire de
rappeler ici ce que nous avons dit relativement  la fonction des
colonnettes monostyles qui accompagnent les colonnes B et E, et que nous
avons suppos enleves dans la fig. 77; elles ne sont que des soutiens
accessoires qui donnent de la fermet et de l'assiette aux colonnes
principales, sans tre absolument indispensables. La charge des votes
s'appuie bien plus sur les contre-forts, par suite de l'action de la
pousse, que sur les cylindres BE (voy. fig. 33). Les groupes intrieurs
de colonnettes ne portant qu'un poids assez faible, il n'tait pas
besoin de leur donner une grande rsistance. Mais si nous avons un
bas-ct, si les contre-forts, au lieu d'tre immdiatement opposs 
l'action des votes, en sont loigns de toute la largeur de ce
collatral, alors les piles verticales doivent avoir plus d'assiette,
car elles portent rellement le poids des votes.

La nef de la mme glise de Notre-Dame de Dijon est vote suivant la
mthode gothique primitive. Les arcs ogives sont sur plan carr et
recoups par un arc doubleau. Les piles infrieures sont cylindriques,
leves en tambours et de diamtres gaux. De deux en deux, les
chapiteaux diffrent cependant, car ils portent alternativement ou un
arc doubleau et deux arcs ogives, ou un arc doubleau seulement. Voici
(78) une vue d'une trave intrieure de la nef de Notre-Dame de Dijon.
En A' nous avons trac la section du sommier A, et en B' la section du
sommier B, avec la projection horizontale des tailloirs des chapiteaux.
Ces chapiteaux portent une saillie plus forte du ct de la nef, pour
recevoir les colonnettes qui montent jusqu'aux naissances des votes,
toujours par suite de ce principe qui consiste  reculer les points
d'appui verticaux de faon  soutirer une partie des pousses (voy. fig.
34). En C' nous donnons la section horizontale des piles C et en D'
celle des piles D au niveau du triforium, en E' la section horizontale
des sommiers E et en F' celle des sommiers F au niveau des tailloirs
recevant les grandes votes. Cet aperu gnral prsent, examinons
maintenant avec soin la structure de cette nef.

Nous l'avons dit dj, l'architecte de l'glise de Notre-Dame de Dijon
disposait d'un terrain exigu, resserr entre des rues troites; il ne
pouvait donner aux contre-forts de la nef, tayant tout le systme, une
forte saillie en dehors du primtre des bas-cts. S'il et suivi les
mthodes adoptes de son temps, s'il se ft soumis  la routine, ou,
pour tre plus vrai, aux rgles tablies dj par l'exprience, il et
trac les arcs-boutants de la nef ainsi que l'indique la fig. 79. La
pousse de la grande vote agissant de A en B, il aurait pos le dernier
claveau de l'arc en A et son chaperon en B, et il aurait avanc le
devant du contre-fort en C de manire  ce que la ligne oblique des
pousses ne dpasst pas le point G. Mais il ne peut sortir de la limite
I: la largeur rserve  la voie publique ne le lui permet pas; d'un
autre ct, il ne peut,  l'intrieur, dpasser le point K, qui est 
l'aplomb de la pile engage intrieure L, sous peine d'avoir un
porte--faux et de briser l'arc doubleau M, dont il est important de
conserver la courbure; car si un poids trop considrable agit sur les
reins de cet arc en N, cet arc chassera la pile isole intrieure
suivant une direction OP. Donc, l'architecte doit tablir la pile de son
arc-boutant dans l'espace compris entre K et I'. Mais nous savons que
cette pile doit tre passive, immobile, car c'est elle qui est le
vritable point d'appui de tout le systme; elle ne peut videmment
acqurir cette immobilit (son assiette troite tant donne) que par
une combinaison particulire, un supplment de rsistance verticale.
Voici donc comment le constructeur rsout le problme: il lve la pile
entre les deux points voulus (79 bis); il charge fortement la tte de
l'arc-boutant en A; il incline le chaperon BC de manire  le rendre
tangent  l'extrados de l'arc; puis il amne la face postrieure du
pinacle D jusqu'au point E en porte--faux sur le parement F, de manire
que l'espace PF soit un peu moins du tiers de l'espace FG. Ainsi la
pousse de la grande vote est fortement comprime d'abord par la charge
A, elle est neutralise par cette pression; ce n'est plus que
l'arc-boutant qui agit lui-mme sur la pile K, d'autant qu'il est charg
en A. Si donc cet arc devait se dformer, ce serait suivant le trac R;
il se briserait en S et la pile K s'inclinerait. Mais l'architecte
recule son pinacle, charge la pile en dehors de son aplomb jusqu'au
point E, c'est--dire jusqu'au point o la rupture de l'arc-boutant
aurait lieu; il arrte donc cette rupture, car sous la charge le point
S' de l'arc-boutant ne peut se relever; mais le pinacle D ne fait que
comprimer l'arc, il ne le charge pas, puisque l'espace CO est plus grand
que l'espace OP: donc la charge du pinacle, qui est une construction
homogne bien faite, en grandes pierres de taille, se porte sur OC, le
centre de gravit du pinacle tant entre O et C; donc, l'arc dmoli, ce
pinacle resterait debout; donc il charge la pile K d'un poids suprieur
 celui qu'aurait un pinacle n'ayant que FG de largeur; donc il assure
ainsi la stabilit de la pile FG, trop faible par elle-mme pour
rsister  la pousse sans l'appoint de cette charge, et, en mme temps,
il comprime les reins de l'arc-boutant au point o cet arc tendrait  se
briser en se relevant. Le fait est encore plus probant que toutes les
dductions logiques; la construction de la nef de Notre-Dame de Dijon,
malgr la faiblesse de ses contre-forts extrieurs, n'a pas subi la
moindre dformation. Ne perdons pas de vue l'intrieur; observons que
les votes ne poussent pas directement sur la tte des arcs-boutants, et
qu'entre la tte de ces arcs et le sommier de la vote il existe,
au-dessus du triforium U, un contre-fort intrieur V seulement au droit
de cette pousse, et qui neutralise singulirement son action. tudions
les dtails: le bloc de pierre T, contre lequel vient butter le dernier
claveau de l'arc-boutant, n'est autre que le linteau portant le
contre-fort dont nous venons de parler, et dans la hauteur duquel
linteau sont pris les deux chapiteaux qui portent les formerets de la
vote (voy. fig. 78). Ce linteau est juste pos au niveau de l'action de
la pousse de la grande vote.

Dissquons cette construction pice  pice (80). Nous voyons en A la
colonne, quille principale du triforium au droit des piles qui portent
les naissances d'un arc doubleau et de deux arcs ogives, quille flanque
de ses deux colonnettes B. En C les grandes colonnettes en dlit qui
posent sur le tailloir du gros chapiteau du rez-de-chausse, et qui
passent devant le groupe ABB pour venir sous l'assise M des chapiteaux
des arcs de la grande vote; assise d'un seul morceau. En D le chapiteau
du triforium. En E le sommier de l'arcature du triforium, d'un seul
morceau. En F les deux morceaux fermant l'arcature. En G l'assise du
plafond du triforium reliant l'arcature et l'assise des chapiteaux M au
contre-fort extrieur sous le comble, contre-fort dont les assises sont
traces en H. En G' une des dalles poses  la suite de celle G et
reliant le reste de l'arcature  la cloison btie sous les fentres
suprieures dont I est l'appui. Ces dalles G' portent le filet-solin K
recouvrant le comble du bas-ct. En L le premier morceau de contre-fort
extrieur vu au-dessus du comble. En M l'assise des chapiteaux des
grandes votes portant les deux bases des colonnettes en dlit des
formerets. En N le sommier des grandes votes dont le lit suprieur est
horizontal, et qui porte les naissances des deux arcs ogives et de l'arc
doubleau. En O le second sommier portant les deux arcs ogives et l'arc
doubleau, le lit suprieur de celui-ci tant dj normal  la courbe,
tandis que les lits des deux arcs ogives sont encore horizontaux. En P
le troisime sommier ne portant plus l'arc doubleau, qui est ds lors
indpendant, mais portant encore les deux arcs ogives dont les lits
suprieurs sont horizontaux. En Q le quatrime sommier ne portant plus
que l'paulement derrire les arcs ogives pour poser les premiers
moellons des remplissages. En R le linteau dont nous parlions tout 
l'heure, reliant les sommiers  la pile dont les assises sont traces en
S; ce linteau porte les paulements derrire les arcs ogives, car il est
important de bien tayer ces arcs ogives indpendants dj et dont des
claveaux sont figurs en T, tandis que l'un des claveaux de l'arc
doubleau est figur en V. En X l'assise de contre-fort extrieur portant
amorce de l'appui des fentres, bases des colonnettes extrieures de ces
fentres, et filet passant par-dessus le filet-solin du comble, ainsi
que l'indique le dtail perspectif Y. L'arrive des claveaux des
arcs-boutants vient donc butter le linteau R, et,  partir de ce
linteau, l'intervalle entre la pile S et la vote est plein (voy. la vue
intrieure, fig. 78).

Si nous examinons la coupe fig. 79 bis, nous voyons que le contre-fort
X, le mur du triforium Y, le passage Z et la pile intrieure prsentent
une paisseur considrable; car ce passage est assez large: le mur et le
contre-fort ont ensemble 0,60 c. environ, et le groupe de colonnes
composant la pile intrieure 0,50 c. Or tout cela doit porter sur un
seul chapiteau, couronnant une colonne cylindrique. Il y aura videmment
un porte--faux, et si le contre-fort X vient  s'appuyer sur les reins
de l'arc doubleau du bas-ct, la pression qu'il exercera fera chasser
la colonne en dedans, lui fera perdre son aplomb, et, une fois son
aplomb perdu, tout l'quilibre de la construction est dtruit. Le
constructeur a d'abord donn (81) au chapiteau la forme A; c'est--dire
qu'il a ramen l'axe de la colonne dans le plan vertical passant par le
milieu de l'archivolte B. Sur ce chapiteau, il a pos deux sommiers CD 
lits horizontaux: le premier sommier C, portant les bases des
colonnettes en dlit, montant jusqu' la naissance des grandes votes;
le troisime sommier E porte les coupes normales aux courbes de l'arc
doubleau, des arcs ogives et des archivoltes, car,  partir de ce
sommier, les arcs se dgagent les uns des autres. Affranchi des arcs qui
ds lors sont poss par claveaux indpendants, le constructeur a mont
une pile, formant harpe  droite et  gauche, FGHIK en encorbellement
jusqu' l'aplomb du contre-fort L; dans l'assise I, il a eu le soin de
rserver deux coupes M pour recevoir des arcs en dcharge portant le mur
du triforium N. La pile intrieure O, compose, comme nous l'avons dit
ci-dessus, d'un faisceau de colonnettes en dlit, porte sur le parement
intrieur de cette pile. Il est entendu que les assises FGHIK sont d'un
seul morceau chaque, et fortes. Le poids le plus lourd et la rsistance
qui prsente le plus de roide est la pile O, puisqu'elle porte
verticalement les votes contre-buttes; le contre-fort L ne porte
presque rien, car la tte de l'arc-boutant ne le charge pas (voy. fig.
79 bis), il ne fait qu'quilibrer la btisse. Donc les pierres KIH,
tant charges  la queue en K'I'H', ne peuvent basculer; donc le
contre-fort est soutenu. Quant  la pousse de l'arc doubleau P et des
arcs ogives du collatral, elle est compltement neutralise par la
charge qui vient peser  l'aplomb de la pile O. On comprend maintenant
comment il est essentiel que la pile O soit compose de grandes pierres
debout et non d'assises, car cette pile supporte une double action de
compression: celle de haut en bas, par suite de la charge des votes, et
celle de bas en haut, par l'effet de bascule produit par les
contre-forts L sur la queue des pierres KI. Si donc ces piles O taient
bties par assises, il pourrait se faire que les joints en mortier,
fortement comprims par cette double action, vinssent  diminuer
d'paisseur; or le moindre tassement dans la hauteur des piles O aurait
pour effet de dranger tout l'quilibre du systme. Au contraire,
l'action de levier produit par les assises I et K sous la pile O a pour
rsultat (ces piles tant parfaitement rigides et incompressibles) de
soutenir trs-nergiquement la naissance des grandes votes.

On se rendra mieux compte de ce systme de construction en supposant,
par exemple, qu'on ait employ, pour l'excuter, de la fonte de fer, de
la pierre et du bois (82). Soit une colonne et son chapiteau en fonte A
poss sur un d en pierre et portant un sommier B de pierre. Le
constructeur donne, vers l'intrieur de la nef, une plus forte saillie
au chapiteau que du ct du collatral. Sur ce chapiteau, il lve les
assises BCDEFG, etc., en encorbellement. Il pose trois colonnes en fonte
H le long du parement intrieur, doubles de trois autres colonnes H'
(voy. la section H''); ces colonnes HH' sont relies au contre-fort I
par des colliers et un crampon K, afin de rendre le contre-fort
solidaire de la pile et d'empcher le rondissement de l'un ou de
l'autre. Le contre-fort I est construit en assises de pierres. Sur les
colonnes HH', l'architecte pose les sommiers L de la grande vote; les
deux colonnes latrales OO continuent seules jusqu'au linteau M qui
contre-butte les arcs de la grande vote.  l'extrieur, il lve une
pile N en pierre afin de pouvoir maintenir le quillage intrieur dans la
verticale au moyen de l'taiement P contre-butt, pour viter son
relvement, par les moises R. Il n'y a aucun inconvnient, au contraire,
 ce que le contre-fort I, bti en assises, vienne  se comprimer et
tasser, car plus le point Q s'abaissera et plus l'tai P sera roidi
contre la queue du linteau M. Cependant ce contre-fort I est ncessaire
pour retenir la queue du linteau M dans un plan horizontal, mais surtout
pour donner de la stabilit  la colonne A. En effet, il n'est pas
besoin d'tre fort vers dans la connaissance des lois d'quilibre pour
savoir que si, entre une colonne Y et une colonne S, grles toutes deux
(82 bis), nous posons plusieurs assises horizontales, il sera
impossible, si charge que soit la colonne S, et si bien trsillonnes
que soient les assises dans un sens, de maintenir ces deux quilles dans
un plan vertical parallle au plan des trsillons; tandis que, posant
sur une colonne T (82 ter) des assises horizontales V, trsillonnes
dans un sens, et sur ces assises deux supports ou chandelles XX' passant
dans un plan vertical perpendiculaire au plan des trsillons, en
supposant d'ailleurs ces deux chandelles XX' charges, nous pourrons
maintenir les colonnes XX' et T dans des plans parallles aux
trsillons. C'est en cela que consiste tout le systme de la
construction des nefs gothiques posant sur des colonnes. L est
l'explication des galeries superposes de l'architecture bourguignonne,
sorte de contre-fort vide dont le parement intrieur est rigide et le
parement extrieur compressible, donnant ainsi une grande puissance de
rsistance et d'assiette aux naissances des votes hautes, vitant des
cules normes pour contre-butter les arcs-boutants, et dtruisant par
son quilibre et sa pression sur deux points distants l'effet de pousse
des votes des bas-cts.

En vrit, tout ceci peut paratre compliqu, subtil, cherch; mais on
voudra bien reconnatre avec nous que c'est ingnieux, fort habile,
savant, et que les auteurs de ce systme n'ont fait aucune confusion de
l'art grec avec l'art du Nord, de l'art romain avec l'art oriental;
qu'ils n'ont pas mis la fantaisie  la place de la raison, et qu'il y a
dans ces constructions mieux que l'apparence d'un systme logique. Nous
admettons parfaitement que l'on prfre une construction grecque,
romaine ou mme romane  celle de l'glise de Notre-Dame de Dijon; mais
on voudra bien nous permettre de croire qu'il y a plus  prendre ici,
pour nous architectes du XIXe sicle, appels  lever des difices
trs-compliqus,  jouer avec la matire, possdant des matriaux
trs-diffrents par leur nature, leurs proprits et la faon de les
employer; forcs de combiner nos constructions en vue de besoins
nouveaux, de programmes trs-varis, trs-diffrents de ceux des
anciens...; qu'il y a plus  prendre, disons-nous, que dans la structure
primitive et si simple du temple de Minerve d'Athnes, ou mme dans la
structure concrte, immobile, du Panthon de Rome. Il est fcheux que
nous ne puissions toujours btir comme les anciens et observer
perptuellement ces rgles si simples et si belles des constructeurs
grecs ou romains; mais nous ne pouvons lever raisonnablement une gare
de chemin de fer, une halle, une salle pour nos assembles, un bazar ou
une bourse, en suivant les errements de la construction grecque et mme
de la construction romaine, tandis que les principes souples appliqus
dj par les architectes du moyen ge, en les tudiant avec soin, nous
placent sur la voie moderne, celle du progrs incessant. Cette tude
nous permet toute innovation, l'emploi de tous les genres de matriaux,
sans droger aux principes poss par ces architectes, puisque ces
principes consistent prcisment  tout soumettre, matriaux, forme,
dispositions d'ensemble et de dtail, au raisonnement;  atteindre la
limite du possible,  substituer les ressources de l'industrie  la
force inerte, la recherche de l'inconnu  la tradition. Il est certain
que si les constructeurs gothiques eussent eu  leur disposition de
grandes pices en fonte de fer, ils n'auraient pas manqu d'employer
cette matire dans les btiments, et je ne rpondrais pas qu'ils ne
fussent bientt arrivs  des rsultats plus judicieux, mieux raisonns
que ceux obtenus de notre temps, car ils auraient franchement pris cette
matire pour ce qu'elle est, en profitant de tous les avantages qu'elle
prsente et sans se proccuper de lui donner d'autres formes que celles
qui lui conviennent. Leur systme de construction leur et permis
d'employer simultanment la fonte de fer et la pierre, chose que
personne n'a os tenter  notre poque, tant la routine a d'action sur
nos constructeurs, qui ne cessent de parler de progrs, comme ces
choristes d'opras qui crient Partons! pendant un quart d'heure, sans
bouger de la scne. Nous ne sachions pas que l'on ait essay en France,
jusqu' ce jour, si ce n'est dans la construction des maisons de
quelques grandes villes, de porter des masses considrables de
maonnerie, des votes en brique ou mme en pierre, de bonnes btisses
bien raisonnes et appareilles, lgantes et solides, sur des points
d'appui isols en fonte. C'est qu'en effet l'instruction _classique_ ne
peut gure permettre ces essais que les architectes du moyen ge
n'eussent certainement pas manqu de faire, et probablement avec un
plein succs.

Quant  s'arrter en chemin, ce n'est pas ce qu'on peut reprocher aux
architectes gothiques; nous allons voir avec quelle ardeur ils se
lancent dans l'application de plus en plus rigoureuse des principes
qu'ils avaient poss, et comme ils arrivent, en quelques annes, 
pousser  bout ces principes,  employer la matire avec une
connaissance exacte de ses qualits,  jouer avec les problmes les plus
compliqus de la gomtrie descriptive.

L'glise de Notre-Dame de Dijon est un petit difice, et on pourrait
croire que les architectes bourguignons de la premire moiti du XIIIe
sicle n'ont os se permettre des hardiesses pareilles dans des
monuments d'une grande tendue comme surface et fort levs. C'est le
contraire qui a lieu; il semble qu'en oprant sur une vaste chelle, ces
constructeurs prennent plus d'assurance encore et dveloppent avec plus
de franchise encore leurs moyens d'excution. Le choeur de la cathdrale
de Saint-tienne d'Auxerre fut rebti, de 1215  1230 environ, sur une
crypte romane (voy. CRYPTE), qui fit adopter certaines dispositions
inusites dans les grandes glises de cette poque. Ainsi le sanctuaire
est entour d'un simple collatral avec une seule chapelle absidale
carre. Quant  sa construction, elle prsente une parfaite analogie,
dans les oeuvres basses, avec celle de l'glise de Notre-Dame de Dijon.
Toutefois,  Auxerre, la btisse est plus lgre encore, et certaines
difficults, rsultant des dispositions romanes du plan qu'on ne voulait
pas changer, ont t rsolues de la manire la plus ingnieuse.

Nous donnons (83) la moiti du plan de la chapelle absidale place sous
le vocable de la sainte Vierge. Ce plan est pris  la hauteur de la
galerie du rez-de-chausse portant, comme  Notre-Dame de Dijon, sur une
arcature. En X, nous avons figur,  une plus petite chelle, la
projection horizontale de la vote du collatral devant cette chapelle.
Suivant la mthode bourguignonne, les formerets sont isols du mur; ils
reposent sur des colonnettes en dlit AB, CD, EF, GH, etc. Des
colonnes-noyau, galement poses en dlit, supportent l'effort des
pressions, et la vote se compose de deux arcs ogives IK, LM, d'un arc
doubleau NO, et de deux arcs intermdiaires PQ, RS. Ces deux arcs
intermdiaires viennent, au droit du collatral, retomber sur deux
colonnes isoles QS, en dlit, d'un seul morceau chaque, ayant 0,24 c.
de diamtre sur 6m,60 de haut de la base au-dessous du chapiteau. La
difficult tait de neutraliser si exactement les diverses pousses qui
agissent sur ces colonnes QS, qu'elles ne pussent sortir de la
verticale. C'tait un problme  rsoudre semblable  celui que
l'architecte des chapelles de Notre-Dame de Chlons-sur-Marne s'tait
pos, mais sur une chelle beaucoup plus grande et avec des points
d'appui incomparablement plus grles. Plaons-nous un instant dans le
bas-ct, et regardons le sommet de la colonne S, dont le diamtre,
ainsi que nous l'avons dit dj, n'est que de 0,24 c. Sur cette colonne
est pos un chapiteau dont le tailloir est octogone et assez large pour
recevoir la naissance des deux arcs ST, SR; plus deux colonnettes
portant les arcs doubleaux SQ, SY. Un haut sommier, dont le lit
infrieur est en A (84) et le lit suprieur en B, est renforc dans les
angles restant entre les arcs et les colonnettes par des gerbes de
feuillages. Jusqu'au niveau du tailloir du chapiteau C, l'arc D du
bas-ct s'lve et se courbe dj au moyen de deux autres sommiers 
lits horizontaux, tandis que l'arc E (intermdiaire de la chapelle),
d'un diamtre plus grand, s'loigne plutt de la verticale, et se
compose,  partir du lit B, de claveaux indpendants. Les colonnettes F
des arcs doubleaux d'entre de la chapelle sont monolithes et tayent
ces sommiers, les roidissent et s'appuient fermement sur deux faces du
tailloir. La fig. 85 donne la section de cette naissance de votes au
niveau GH. Cette construction est hardie, on ne saurait le nier; mais
elle est parfaitement solide, puisque, depuis six sicles et plus, elle
n'a subi aucune altration. Nous voyons l une des applications les plus
ingnieuses du systme de la vote gothique, la preuve non quivoque de
la libert des constructeurs, de leur sret d'excution et de leur
parfaite connaissance de la rsistance des matriaux. Ces colonnettes
sont en pierre dure de Tonnerre, ainsi que les sommiers. Quant  l'effet
que produit cette chapelle et son entre, il est surprenant, mais sans
inspirer cette inquitude que cause toute tentative trop hardie. Les
arcs se contre-buttent si bien en ralit, mais aussi en apparence, que
l'oeil est satisfait. Jusqu' cette quadruple gerbe de feuillage qui
surmonte le chapiteau et donne du corps au sommier infrieur, tout
concourt  rassurer l'observateur. Mais pourquoi, objectera-t-on
peut-tre, ces deux colonnes d'entre? pourquoi l'architecte ne s'est-il
pas content de jeter un arc doubleau d'une pile d'angle de cette
chapelle  l'autre?  cela il n'est qu'une rponse; recourons  nos fig.
41, 42 et 44 de cet article, et l'explication est donne: il s'agit, 
cause de la disposition rayonnante du bas-ct, d'obtenir sur la
prcinction extrieure un plus grand nombre de points d'appui que sur la
prcinction intrieure, afin d'avoir des arcs doubleaux  peu prs gaux
comme base, exactement gaux sous clef pour fermer les triangles des
votes au mme niveau.

Si les votes de la chapelle de la Vierge et du collatral de la
cathdrale d'Auxerre sont disposes comme la plupart des votes
bourguignonnes du XIIIe sicle, c'est--dire si leurs formerets sont
loigns des murs, et si un dallage portant chneau runit ces formerets
aux ttes de ces murs, l'architecte du choeur n'a pas cru probablement
que ce procd de construction ft assez solide pour terminer les
grandes votes du vaisseau principal. Il a d craindre le quillage de ce
systme dans un difice trs-vaste, et il a pris un moyen terme entre le
systme champenois et le systme bourguignon.

Le systme champenois consiste bien  isoler le formeret du mur, mais 
bander entre ce formeret et le mur un berceau sur l'extrados dudit
formeret. Examinons donc en quoi consiste le systme champenois. Nous le
voyons arriv  son apoge dans un petit difice de la Marne, l'glise
de Rieux, prs Montmirail. Voici d'abord (86) la moiti du plan de
l'abside de cette jolie glise. On voit que ce plan ressemble beaucoup 
celui de l'abside de Notre-Dame de Dijon. Mais nous sommes en Champagne,
sur un territoire o les matriaux rsistants et d'une grande dimension
sont rares; aussi les pilettes A ne sont plus composes de colonnes en
dlit: ce sont des groupes de colonnettes engages prsentant une assez
forte section pour pouvoir tre bties en assises. De plus, ces
pilettes, au lieu d'tre lances, sont courtes. Examinons maintenant
l'abside de Rieux  l'intrieur (87); nous voyons en B des berceaux
concentriques aux formerets, y tenant, circonscrivant les fentres et
portant la charpente du comble et la corniche extrieure[20]. Ainsi,
voici deux provinces Voisines, la Bourgogne et la Champagne, qui chacune
partent du mme principe de construction; mais dans la premire de ces
provinces, les matriaux propres  la maonnerie sont abondants, fermes,
faciles  extraire en grands morceaux; la construction se ressent des
proprits particulires au calcaire bourguignon; dans la seconde, au
contraire, on ne trouve que des bancs de craie, des pierres marneuses,
peu solides, ne pouvant tre extraites des carrires qu'en morceaux
petits; les architectes soumettent leur mode de construction  la nature
des pierres de leur province. L'glise de Rieux date des premires
annes du XIIIe sicle; la sculpture appartient presque au XIIe. La
Champagne est en avance sur la Bourgogne et mme sur l'le-de-France,
quand il s'agit de dvelopper le principe de la construction gothique.
Dj les fentres de l'abside de Rieux sont pourvues de meneaux en
dlit, tandis que, dans l'le-de-France, on ne les voit gure apparatre
que vingt ans plus tard, et, en Bourgogne, vers 1260 seulemnt. La
mthode indique dans la fig. 87, pour la construction des votes et des
points d'appui qui les supportent, est dj applique dans la chapelle
absidale de l'glise de Saint-Remy de Reims, antrieure de vingt ans au
moins  l'abside de Rieux; elle est dveloppe dans la cathdrale de
Reims, dans les votes des chapelles et du grand vaisseau (voy.
CATHDRALE, fig. 14, CHAPELLE, fig. 36).

Revenons maintenant  la cathdrale d'Auxerre; examinons le parti que
son architecte a su tirer des deux mthodes bourguignonne et
champenoise. Voici (88) une vue de l'intrieur du haut choeur; nous
avons suppos une des grandes fentres enleve, pour laisser voir
comment les arcs-boutants contre-buttent la vote et comment le
contre-fort intrieur est perc  la hauteur du triforium et de la
galerie au-dessus. En A, on distingue le berceau band entre les
formerets et l'archivolte des fentres; mais, par une concession au
systme bourguignon, ce berceau ne nat pas, comme en Champagne, sur les
chapiteaux B; il ne commence qu'un peu plus haut sur un linteau C pos
sur les flancs du contre-fort intrieur. Ce berceau est ici pos sur
l'extrados du formeret, il est indpendant; tandis que, dans la
construction champenoise, le berceau et le formeret ne font qu'un, ou
plutt le berceau n'est qu'un trs-large formeret. Les meneaux des
fentres sont construits en assises, et non composs de colonnes et de
chssis en dlit. Nous donnons en D la section horizontale de la pile
haute au niveau E; en F, la section de la pile au niveau G du triforium.
Suivant le principe bourguignon, ces piles sont en dlit dans toute la
hauteur des passages. La corniche et le chneau suprieur ne posent donc
pas sur un dallage comme dans les bas-cts et la chapelle de la Vierge
de ce mme difice, mais sur les arcs A. La charpente du comble est
assise sur les formerets. Le chneau suprieur rejette ses eaux sur les
chaperons de claires-voies surmontant, chargeant et consolidant les
arcs-boutants. Ces chaperons sont assez rsistants, assez pais, assez
bien supports par la claire-voie, dont les montants sont trs-serrs,
pour former un vritable tai de pierre opposant sa rigidit  la
pousse de la vote. La fig. 89 donne une vue extrieure de l'un de ces
arcs-boutants, fort bien construits et bien abrits par les saillies du
chaperon.

Laissons un instant les provinces de Champagne et de Bourgogne pour
examiner comment, pendant ce mme espace de temps, c'est--dire de 1200
 1250, les mthodes de la construction gothique avaient progress dans
les provinces franaises, l'le-de-France, la Picardie et le Beauvoisis.

Une des qualits propres  l'architecture gothique (et c'est peut-tre
la plus saillante), c'est que l'on ne saurait tudier sa forme, son
apparence, sa dcoration, indpendamment de sa structure[21]. On peut
mentir avec l'architecture romaine, parce que sa dcoration n'est qu'un
vtement qui n'est pas toujours parfaitement adapt  la chose qu'il
recouvre; on ne saurait mentir avec l'architecture gothique, car cette
architecture est avant tout une construction. C'est principalement dans
les difices de l'le-de-France que l'on peut constater l'application de
ce principe. Nous avons vu qu'en Bourgogne, grce  la qualit
excellente des matriaux et  la possibilit de les extraire en grands
morceaux, les architectes ont pu se permettre certaines hardiesses qui
peuvent passer pour des _tours de force_. Ce dfaut ne saurait tre
reproch aux architectes de l'le-de-France ou  leur cole; ces
constructeurs sont sages, ils savent se maintenir dans les limites que
la matire impose, et mme lorsque l'architecture gothique se lance dans
l'exagration de ses propres principes, ils conservent encore,
relativement, la modration, qui est le cachet des hommes de got.

Les bassins de la Seine et de l'Oise possdent des bancs calcaires
excellents, mais dont les paisseurs sont faibles lorsque les matriaux
sont durs, fortes lorsqu'ils sont tendres; c'est du moins la loi
gnrale. Les constructions leves dans ces bassins se soumettent 
cette loi.

Toute la partie antrieure de la cathdrale de Paris fut leve ds les
premires annes du XIIIe sicle; comme construction, c'est une oeuvre
irrprochable. Tous les membres de l'immense faade occidentale,
suprieure comme chelle  tout ce que l'on construisit  cette poque,
sont exactement soumis  la dimension des matriaux employs. Ce sont
les hauteurs de bancs qui ont dtermin les hauteurs de toutes les
parties de l'architecture.

Jusqu' prsent, en fait de constructions primitives de l'poque
gothique, nous n'avons gure donn que des difices d'une dimension
mdiocre; or les procds qui peuvent tre suffisants lorsqu'il s'agit
de construire un petit difice, ne sont pas applicables lorsqu'il s'agit
d'lever des masses normes de matriaux  une grande hauteur. Les
architectes laques du XIIIe sicle, praticiens consomms, ont trs-bien
compris cette loi, tombe aujourd'hui dans l'oubli, malgr nos progrs
scientifiques et nos connaissances thoriques sur la force et la
rsistance des matriaux propres  btir. Les Grecs n'ont gure lev
que des monuments petits relativement  ceux de l'poque romaine, ou si,
par exception, ils ont voulu dpasser l'chelle ordinaire, il faut
reconnatre qu'ils n'ont pas subordonn les formes  ce changement des
dimensions: ainsi, par exemple, la grande basilique d'Agrigente, connue
sous le nom de _temple des Gants_, reproduit, en colossal, des formes
adoptes dans des temples beaucoup plus petits; les chapiteaux engags
de cet difice sont composs de deux blocs de pierre juxtaposs. Faire
un chapiteau engag, en runissant deux pierres l'une  ct de l'autre,
de faon  ce qu'il y ait un joint dans l'axe de ce chapiteau, est une
normit en principe. Dans ce mme monument, les colosses, qui
probablement taient adosss  des piles et formaient le second ordre
intrieur, sont sculpts dans des assises de pierre si faibles, que
leurs ttes se composent de trois morceaux. Faire une statue, une
cariatide, ft-elle colossale, au moyen d'assises superposes, est
encore une normit pour un vritable constructeur. Les joints taient
cachs sous un stuc peint qui dissimulait la pauvret de l'appareil,
soit;  notre point de vue, en nous mettant  la place du constructeur
gothique, l'ignorance du principe n'est pas moins vidente. Mais il faut
juger les arts en leur appliquant leurs propres principes, non point en
leur appliquant les principes qui appartiennent  des arts trangers.
Nous ne faisons pas ici un procs  l'architecture grecque; seulement
nous constatons un fait, et nous demandons qu'on juge l'architecture
gothique en prenant ses lments propres, son code, et non en lui
appliquant des lois qui ne sont pas faites pour elle.

Les Romains n'ont qu'une seule manire de btir applicable  tous leurs
difices, quelle que soit leur dimension; nos lecteurs le savent dj,
les Romains _moulent_ leurs difices sur une forme ou dans une forme, et
les revtent d'une enveloppe purement dcorative, qui n'ajoute et ne
retranche rien  la solidit. Cela est excellent, cela est raisonnable;
mais cela n'a aucun rapport avec la construction gothique, dont
l'apparence n'est que le rsultat de la structure[22].

Revenons  notre point de dpart. Nous disions donc que les architectes
gothiques du XIIIe sicle ont soumis leur mode de construction  la
dimension des difices qu'ils voulaient lever. Il est une loi bien
simple et que tout le monde peut comprendre, sans avoir les moindres
notions de statique; c'est celle-ci: les pierres  btir tant donnes
et ayant une hauteur de banc de 0,40 c., par exemple, si nous levons
une pile de 3m,20 de hauteur avec ces pierres, nous aurons neuf lits
horizontaux dans la hauteur de la pile; mais si, avec les mmes
matriaux, nous levons une pile ayant 6m,40 de hauteur, nous aurons
dix-sept lits. Si chaque lit subit une dpression d'un millimtre, pour
la petite pile, le tassement sera de 0,009m, et, pour la grande, de
0,017m. Encore faut-il ajouter  cette dpression rsultant de la
quantit des lits le plus grand poids, qui ajoute une nouvelle cause de
tassement pour la grande pile. Donc, plus le constructeur accumule des
pierres les unes sur les autres, plus il augmente les chances de
tassement, par suite de dchirements et d'instabilit dans les divers
membres de son difice, puisque, si son difice grandit, les matriaux
sont les mmes. Ces diffrences ne sont pas sensibles entre des difices
qui diffrent peu par leurs dimensions, ou lorsque l'on consent  mettre
un excs norme de forces dans les constructions; mais si l'on ne veut
mettre en oeuvre que la quantit juste de matriaux ncessaires, et si,
avec les mmes matriaux, on veut lever une faade comme celle d'une
glise de village et comme la faade de Notre-Dame de Paris, on
comprendra la ncessit d'adopter des dispositions particulires dans le
grand difice, afin de combattre les chances singulirement multiplies
des tassements, des ruptures et, par suite, de dislocation gnrale.
Nous avons vu dj comment les constructeurs gothiques primitifs avaient
trouv une ressource contre les tassements et les dformations qui en
rsultent dans l'emploi des pierres debout, en dlit, pour roidir les
piles les plus hautes, bties par assises. Nous avons fait connatre
aussi comment, pendant l'poque romane, des constructeurs avaient
envelopp un blocage dans un revtement de pierre conservant 
l'extrieur l'apparence d'une construction de grand appareil. Les
architectes gothiques, ayant pu constater l'insuffisance de ce procd
et son peu de cohsion, substiturent la maonnerie en petit appareil au
blocage, et prtendirent lui donner de la rsistance et surtout du roide
en y adjoignant de grands morceaux de pierre isols, relis seulement,
de distance en distance, au corps de la btisse, par des assises poses
sur leur lit pntrant profondment dans cette btisse. Des pierres en
dlit, ils firent des colonnes, et des assises de liaison, des bases,
des bagues, des chapiteaux, des frises et bandeaux. C'est l l'origine
de ces arcatures de soubassement, de ces ordonnances de colonnettes
plaques contre des parements, et souvent mme de ces revtements
ajours qui dcorent les ttes des contre-forts extrieurs ou des murs.
La faade de la cathdrale de Paris nous fournit de beaux exemples de
cette construction mixte, compose d'assises et de placages en dlit,
dont la fonction est si franchement accuse et qui prsente de si
brillants motifs de dcoration. Il faut, il est vrai, avoir t appel 
dissquer ces constructions pour en reconnatre le sens pratique; rien
n'est plus simple en apparence, comme construction, que l'norme faade
de Notre-Dame de Paris, et c'est une de ses qualits. En voyant une
pareille masse, on ne peut supposer qu'il faille employer certains
artifices, des combinaisons trs-tudies pour lui donner une parfaite
stabilit. Il semble qu'il a suffi d'empiler des assises de pierre de la
base au fate et que cette masse norme doit se maintenir par son propre
poids. Mais, nous le rptons, lever une faade de vingt mtres de haut
ou de soixante-neuf mtres, ce sont deux oprations diffrentes; et la
faade de vingt mtres, parfaitement solide, bien combine, dont les
dimensions seraient triples en tous sens, ne pourrait tre maintenue
debout. Ce sont l de ces lois que la pratique seule peut faire
connatre. Il n'est pas besoin de faire des calculs compliqus pour
comprendre, par exemple, qu'une pile dont la section horizontale carre
donne un mtre superficiel, et dont la hauteur est de dix mtres, donne
dix mtres cubes reposant sur une surface carre d'un mtre de ct; que
si nous doublons cette pile en hauteur, paisseur et largeur, bien que
les rapports entre sa hauteur et sa base soient pareils  ceux de la
premire pile, nous obtenons une surface carre de deux mtres de ct,
soit quatre mtres superficiels et un cube de quatre-vingts mtres. Dans
le premier cas, le rapport de la surface avec le cube est de 1  10,
dans le second, de 1  20. Les rapports des pesanteurs avec les surfaces
augmentent donc dans une proportion croissante  mesure que l'on
augmente l'chelle d'un difice[23]. Cette premire rgle lmentaire
pose, il se prsente, dans la construction de trs-grands difices, une
difficult qui vient encore augmenter l'effet des pesanteurs produites
par l'accroissement du cube. Si les matriaux ne dpassent pas une
certaine hauteur de banc, leurs dimensions en longueur et largeur sont
galement limites; il en rsulte que si l'on peut lever, par exemple,
une pile donnant un mtre de surface dans sa section horizontale au
moyen d'assises prises chacune dans un seul bloc de pierre, il n'en sera
pas de mme lorsqu'une pile donnera quatre mtres de surface dans sa
section horizontale, car on ne peut gure se procurer des assises de
cette dimension. Ainsi, en augmentant l'chelle d'un difice, d'une part
on change les rapports entre les cubes ou pesanteurs et les surfaces, de
l'autre on ne peut obtenir une homognit aussi complte dans les
parties qui le constituent. Nouvelle cause de rupture, de dislocation.
Pour viter le danger qui rsulte d'une charge trop considrable
reposant sur une surface peu tendue, naturellement on est amen 
augmenter cette surface  la base, quitte  la diminuer  mesure que la
construction s'lve et que les pesanteurs deviennent moindres par
consquent. Le type qui se rapproche le plus de ce principe est une
pyramide; mais une pyramide est un amas, ce n'est pas une construction.

Supposons une tour leve sur quatre murs; en coupe, cette tour prsente
la fig. 90. Nous avons donn aux murs,  la base, une paisseur
suffisante pour rsister  la pression des parties suprieures, et,
autant pour diminuer cette pression que pour ne pas empiler des
matriaux inutiles, nous avons successivement rduit l'paisseur de ces
murs  mesure que notre construction s'est leve. Mais alors toute la
charge AB s'appuie sur la surface CD, et si le surcrot de force DEF
n'est pas parfaitement reli, ne fait pas exactement corps avec la
charge AB, du bas en haut, le tassement le plus considrable devant se
faire de A en B, il se dclarera des dchirures d'abord en I, puis en H,
puis en G; ce surcrot de force DEF que nous avons ajout sera plus
nuisible qu'utile, et toute la pesanteur venant alors  charger
effectivement sur la surface CD, le parement intrieur de la muraille
s'crasera. Si notre tour n'est pas fort leve, il nous sera facile de
relier parfaitement, au moyen de longues pierres, les parements
extrieurs avec les parements intrieurs, de faire une maonnerie
homogne, et alors ce sera rellement la base CE qui portera toute la
charge; mais si notre tour est trs-haute, si sa masse est colossale,
quelques prcautions que nous prenions, la construction devant se
composer d'une quantit considrable de pierres, jamais nous ne pourrons
relier les deux parements assez exactement pour rsister  cette
diffrence de pression qui s'exerce  l'intrieur et  l'extrieur;
notre maonnerie se ddoublera, et les effets que nous venons de
signaler se produiront. Il faut donc user d'artifice. Il faut faire en
sorte que le parement extrieur, moins charg, prsente une roideur
suprieure au parement intrieur, et qu'au droit des retraites il y ait
une liaison trs-puissante avec le corps de la btisse. En d'autres
termes, il faut que le parement extrieur taye le corps de la
maonnerie et produise l'effet que rend sensible la fig. 90 bis. Or cela
n'est pas ais lorsque l'on ne possde que des pierres ayant toutes 
peu prs la mme dimension. Cependant l'architecte de la faade de la
cathdrale de Paris est arriv  ce rsultat par la combinaison
trs-savante et bien calcule de sa construction. Il a commenc par
tablir chaque tour, non sur des murs pleins, mais sur des piles (voy.
le plan de la cathdrale de Paris, au mot CATHDRALE), car il est plus
ais de donner de l'homognit  la construction d'une pile qu' celle
d'un mur. Ces piles extrieures et intrieures sont bties en assises de
pierre dure, rgulires, bien arases, renfermant un blocage excellent
et compos de grosses pierres noyes dans un bain de mortier. La pile
intrieure est contre-butte en tous sens puisqu'elle est intrieure, et
elle supporte un poids vertical; mais les piles donnant  l'extrieur,
sur le parvis ou latralement, ont d tre tayes par un puissant
empattement. Or toute la construction est bien paremente en longues
pierres  l'intrieur et  l'extrieur, et, du soubassement  la souche
des tours, les contre-forts sont construits ainsi que l'indique la fig.
91.

Il est rsult de la mthode employe que, bien qu'il y ait eu une
pression beaucoup plus forte exerce sur le parement intrieur (dont la
ligne ponctue AB indique la pntration  travers la saillie des
jambages des baies  diffrentes hauteurs) que sur le parement extrieur
des contre-forts, et que, par suite de cette pression, on puisse
remarquer un tassement sensible  l'intrieur, toutes les charges se
reportant, par la disposition des blocs de pierre noys dans l'paisseur
du blocage et cramponns  diverses hauteurs, sur le parement extrieur,
et formant, comme l'indique la fig. 91 bis, une superposition d'angles
en dents de scie, la charge CD pse sur la base EF, la charge EG pse
sur la base IK, la charge IL pse sur toute la base MN, et ainsi de
suite jusqu'en bas du contre-fort. Mais puisque, par le fait, la
dpression doit se faire entre les points EG, IL, MO, PR, il en rsulte
que les saillies GF, LK, ON, RS, viennent appuyer trs-fortement leurs
angles F, K, N, S, sur le parement extrieur V; or celui-ci subissant
une dpression moindre que le parement intrieur, puisqu'il est moins
charg, remplit l'office de l'tayement que nous avons indiqu dans la
fig. 90 bis.

Aujourd'hui que nous n'levons plus de ces constructions colossales et
composes de parties trs-diverses, nous ne souponnons gure les effets
qui se manifestent dans des circonstances pareilles, et nous sommes fort
tonns quand nous les voyons se produire en causant les plus srieux
dsordres. Il est ais de raisonner thoriquement sur ces normes
pesanteurs rparties ingalement; mais dans la pratique, faute de
prcautions de dtail, et en abandonnant l'excution aux mthodes de la
routine, nous en sommes rduits, le plus souvent,  reconnatre notre
impuissance,  accuser l'art que nous professons, le sol sur lequel nous
btissons, les matriaux, les entrepreneurs, tout et tout le monde, sauf
la parfaite ignorance dans laquelle on veut nous laisser, sous prtexte
de conserver les traditions classiques. Nous admettons volontiers que
l'architecture des Romains soit suprieure  l'architecture gothique,
cela d'autant plus volontiers, que, pour nous, l'architecture des Grecs,
des Romains et des Occidentaux du moyen ge, est bonne, du moment
qu'elle reste fidle aux principes admis par chacune de ces trois
civilisations; nous ne disputerons pas sur une affaire de got. Mais si
nous voulons lever des monuments  l'instar de ceux de Rome antique, il
nous faut les btir comme btissaient les Romains; ayons de la place,
des esclaves, une volont puissante; soyons les matres du monde, allons
requrir des hommes et prendre des matriaux o bon nous semblera...
Louis XIV a pris le rle du Romain constructeur au srieux, jusqu'
prtendre parfois btir comme un Romain. Il a commenc l'aqueduc de
Maintenon en vritable empereur de l'antique cit; il a commenc sans
pouvoir achever. L'argent, les bras, et, plus que tout cela, la raison
imprieuse, ont manqu. Dans nos grands travaux des voies ferres, nous
nous rapprochons aussi des Romains, et c'est ce que nous avons de mieux
 faire; mais pour nos constructions urbaines, les monuments ou les
habitations de nos cits, lorsque nous prtendons les singer, nous ne
sommes que ridicules, et nous ferions plus sagement, il nous semble, de
profiter des lments employs chez nous avec raison et succs par des
gnrations d'artistes ayant admis des principes qui s'accordent avec
nos besoins, nos moyens, nos matriaux et le gnie moderne.

Dj nous en avons dit assez sur la construction du moyen ge pour faire
comprendre en quoi son principe diffre compltement du principe de la
construction romaine, comment les procds qui conviennent  l'une ne
peuvent convenir  l'autre, comment les deux mthodes sont la
consquence de civilisations, d'ides et de systmes opposs. Ayant
admis le principe de l'quilibre, des forces agissantes et opposes les
unes aux autres pour arriver  la stabilit, les constructeurs du moyen
ge devaient, par suite du penchant naturel  l'homme vers l'abus en
toute chose, arriver  exagrer, dans l'application successive de ces
principes, ce qu'ils pouvaient avoir de bon, de raisonnable et
d'ingnieux. Cependant, nous le rptons, l'abus se fait moins sentir
dans les provinces du domaine royal et particulirement dans
l'le-de-France que dans les autres contres o le systme de la
construction gothique avait pntr.

Ce qu'il est facile de reconnatre, c'est que, dj au milieu du XIIIe
sicle, les constructeurs se faisaient un jeu de ces questions
d'quilibre si difficiles  rsoudre dans des difices d'une trs-grande
dimension et composs souvent de matriaux faibles. Dans le nord, ils ne
construisent qu'en pierre; mais ils emploient simultanment, dans le
mme difice, la pierre appareille par assises, pose sur son lit de
carrire, le gros moellon noy dans le mortier, masse compressible au
besoin, et les blocs en dlit, rigides, inflexibles, pouvant tre, dans
certains cas, d'un grand secours. L'lasticit tant la premire de
toutes les conditions  remplir dans des monuments levs sur des points
d'appui grles, il fallait pourtant trouver,  ct de cette lasticit,
une rigidit et une rsistance absolues. C'est faute d'avoir pu ou voulu
appliquer ce principe dans toute sa rigueur que la cathdrale de
Beauvais n'a pu se maintenir. L, l'lasticit est partout. Ce monument
peut tre compar  une cage d'osier... Nous y reviendrons tout 
l'heure, car ses dfauts mme sont un excellent enseignement... Ne
quittons pas sitt notre cathdrale de Paris. La coupe d'un des
contre-forts des tours fait assez voir que les constructeurs du
commencement du XIIIe sicle n'empilaient pas les pierres les unes sur
les autres sans prvision et sans se rendre compte des effets qui se
produisaient dans d'aussi grands difices par suite des lois de la
pesanteur. Leur maonnerie vit, agit, remplit une fonction, n'est jamais
une masse inerte et passive. Aujourd'hui, nous btissons un peu nos
difices comme un statuaire fait une statue; pourvu que la forme humaine
soit passablement observe, cela suffit; ce n'en est pas moins un bloc
inorganis. L'difice gothique a ses organes, ses lois d'quilibre, et
chacune de ses parties concourt  l'ensemble par une action ou une
rsistance. Tout le monde n'a pu voir l'intrieur des contre-forts des
tours de Notre-Dame de Paris, et nous prvoyons l'objection qui nous a
quelquefois t adresse, savoir: que notre imagination nous fait prter
 ces artistes des sicles passs des intentions qu'ils n'ont jamais
eues. Prenons donc pour les esprits dfiants un exemple qu'ils pourront
vrifier avec la plus grande facilit dans le mme monument. Les grandes
votes de la nef de la cathdrale de Paris sont composes, comme chacun
peut le voir, d'arcs diagonaux comprenant deux traves et recoups d'un
arc doubleau; c'est le systme primitif des votes gothiques longuement
dvelopp dans cet article. Il rsulte de cette combinaison que les
piliers de la grande nef sont chargs ingalement, puisque, de deux en
deux, ils reoivent un arc doubleau seulement ou un arc doubleau et deux
arcs ogives, et cependant ces piliers de la grande nef sont tous d'un
diamtre gal. Il y a l quelque chose de choquant pour la raison, dans
un trs-grand difice surtout, puisque ces charges ingales doivent
produire des tassements ingaux, et que si les piles qui reoivent trois
arcs sont assez puissantes, celles qui n'en reoivent qu'un le sont
trop; si, au contraire, celles qui ne reoivent qu'un arc sont d'un
diamtre convenable, celles qui en reoivent trois sont trop grles. En
apparence, il n'y a rien  objecter  cette critique, et nous devons
avouer que nous avons t longtemps  nous expliquer un pareil oubli des
principes les plus simples chez des artistes procdant toujours par le
raisonnement.

Cependant, voici qui nous prouve qu'il ne faut jamais se presser de
porter un jugement sur un art qu' peine nous commenons  dchiffrer.
Entrons dans les collatraux de la cathdrale, doubles dans la nef comme
autour du choeur; mais remarquons, en passant, que cette nef fut btie
quinze ou vingt ans aprs le choeur, et que les architectes du
commencement du XIIIe sicle qui l'ont leve profitaient des fautes
commises par leur prdcesseur. Nous observons que les piliers qui
sparent les doubles collatraux de la nef ne sont pas semblables entre
eux; de deux en deux, nous voyons alternativement une colonne
monocylindrique compose de tambours de pierre, et une colonne centrale
galement compose de tambours, mais flanque de dix colonnettes en
dlit d'un seul morceau chacune (voy. le plan fig. 92). Pourquoi cette
diffrence de construction?... Est-ce caprice, fantaisie? Mais pour peu
qu'on ait tudi ces monuments, on demeure convaincu que le caprice
n'entre pour rien dans les combinaisons des constructeurs de cette
poque, surtout s'il s'agit d'un membre d'architecture aussi important
que l'est un pilier[24]. La question: Pourquoi cette diffrence? tant
pose, avec quelque attention nous la rsoudrons bientt. Ces piliers
intermdiaires A, entours de colonnettes en dlit, sont au droit des
colonnes de la grande nef qui reoivent la charge la plus forte,
c'est--dire un arc doubleau et deux arcs ogives. Or il faut savoir que,
primitivement, les arcs-boutants de la nef n'taient pas ceux que nous
voyons aujourd'hui, qui ne datent que de la seconde moiti du XIIIe
sicle. Ces arcs-boutants primitifs taient  double vole, c'est--dire
qu'ils venaient d'abord se reposer sur un pilier intermdiaire pos sur
les piles AB du double collatral, et qu'ils taient contre-butts 
leur tour par des arcs-boutants secondaires franchissant les espaces AC,
BD (voy., au mot CATHDRALE, la fig. 2 donnant la coupe de la nef de
Notre-Dame de Paris). Certainement les arcs-boutants destins 
contre-butter l'arrive des arcs doubleaux et arcs ogives des grandes
votes taient plus puissants que ceux destins seulement 
contre-butter un simple arc doubleau  peine charg. Peut-tre mme
l'arc doubleau intermdiaire des grandes votes n'tait-il pas
contre-butt par un arc-boutant, ce qui n'et pas empch les votes de
conserver leur courbure, puisque, dans les deux bras de la croise, nous
voyons encore des arcs doubleaux simples, ainsi abandonns  eux-mmes,
qui ne se sont pas dforms. Les explications prcdentes contenues dans
cet article ont fait voir que le pilier vertical portant les votes ne
joue qu'un rle secondaire, et qu'une grande partie du poids des votes
soutire par les arcs-boutants vient peser sur la cule de ces
arcs-boutants. Donc il tait raisonnable de donner aux piliers destins
 porter les piles sur lesquelles reposaient les arcs-boutants, ou tout
au moins des arcs-boutants plus puissants que les autres, une plus
grande rsistance. Mais l'architecte et-il donn un diamtre un peu
plus fort aux piles A qu'aux piles B (fig. 92), que ces piliers A
auraient encore t comprims par la charge trs-forte qu'ils devaient
supporter, et que leur tassement et occasionn des dsordres
trs-graves dans les oeuvres hautes, la rupture des arcs-boutants et,
par suite, la dformation des grandes votes. L'architecte ne voulait
pas cependant donner  ces piliers A une paisseur telle qu'ils eussent
rendu la construction des votes des collatraux difficile et produit un
effet trs-disgracieux; il a donc, comme toujours, us d'artifice: il a
entour ses piles cylindriques, leves par assises, de fortes
colonnettes en dlit; il a entour les tambours de dix tais rsistants,
incompressibles (93), certain que ce systme de construction ne pouvait
subir ni tassement ni dformation, et que, par consquent, des
arcs-boutants trs-puissants, pesant sur ces piles, ne pourraient subir
aucun affaissement. Cette disposition avait encore l'avantage de laisser
au-dessus des chapiteaux, entre les arcs doubleaux et arcs ogives, une
forte assise E portant directement sur la colonne centrale A (voy. fig.
92).

La mthode consistant  employer les matriaux (pierres) soit sur leur
lit, soit en dlit, se perfectionne rapidement pendant la premire
moiti du XIIIe sicle. C'est qu'en effet il y avait l une ressource 
laquelle nous, qui prtendons tout avoir invent, nous recourons chaque
jour, puisque nous employons la fonte de fer dans nos constructions avec
beaucoup moins d'intelligence, disons-le, que ne le faisaient les
constructeurs gothiques lorsqu'ils cherchaient  obtenir des points
d'appui incompressibles et rigides en employant certaines pierres d'une
excellente qualit.

Voyons d'autres applications mieux raisonnes encore de ces principes.
Le choeur de la cathdrale d'Amiens, bti quelques annes avant celui de
Beauvais, est, au point de vue de la construction gothique, un
chef-d'oeuvre, surtout dans les parties basses[25]. Examinons d'abord
les piles du sanctuaire de Notre-Dame d'Amiens. Ces piles donnent en
plan une grosse colonne cylindrique ayant 1m,20 de diamtre, cantonne
de quatre colonnes, dont trois d'un diamtre de 0,45 c. et une d'un
diamtre de 0,35 c. Ces quatre colonnes ne sont engages que d'un quart
dans le cylindre central. Les tailloirs des chapiteaux sont tracs pour
recevoir exactement les arcs des votes, ainsi qu'il apparat dans la
fig. 94, et les profils de ces arcs sont eux-mmes taills en raison de
leurs fonctions. Les archivoltes A sont composes d'un double rang de
claveaux; elles portent le mur. Les arcs doubleaux B des bas-cts, qui
ne soutiennent que la vote et trsillonnent la construction, ont un
profil plus grle, et toute leur rsistance se prsente de champ, comme
un nerf, une cte. Les arcs ogives C sont profils d'aprs le mme
principe, mais plus fins que les arcs doubleaux, la charge qu'ils ont 
supporter tant plus lgre et leur fonction moins importante. Un seul
sommier, le premier D, a son lit suprieur horizontal; au-dessus de ce
sommier, chaque arc se dgage et se forme de claveaux indpendants les
uns des autres. On observera que les triangles E des remplissages des
votes montent verticalement jusqu'au point o leur rencontre avec
l'extrados du second arc F, faisant fonction de formeret, leur permet de
suivre sa courbure. Supposons une section horizontale de cette
construction au niveau P, nous obtenons la fig. 95, sur laquelle nous
avons trac, par des lignes blanches et ponctues, la combinaison de
l'appareil alternatif des assises. En S est un massif solidement bti,
non point en blocage, mais au moyen d'assises superposes formant
tas-de-charge et portant la bascule du contre-fort de la galerie
suprieure. Si nous coupons verticalement la pile suivant son axe MN,
nous trouvons cette construction (96). A est le niveau des chapiteaux 
la naissance des votes du bas-ct; B, le sommier de ces votes avec
son chanage provisoire R, pos seulement pendant la construction, afin
de maintenir le devers des piles et d'arrter la pousse des arcs
latraux jusqu' ce que ces piles soient charges (voy. CHANAGE); C,
l'arc doubleau qui est libre; D, les assises en encorbellement recevant
le contre-fort E de la galerie de premier tage. Ce contre-fort, compos
de grands morceaux de pierre poss en dlit, est reli  la pile
matresse I par un linteau intermdiaire F. En G est l'assise formant
couverture de la galerie, passage suprieur au niveau de l'appui des
fentres hautes et liaison. En H, la colonne isole compose de grands
morceaux de pierre comme le contre-fort, par consquent rigide, laquelle
vient soulager la tte de l'arc-boutant. Toute la charge est ainsi
reporte sur la pile I, d'abord parce que c'est sur cette pile que
naissent les arcs des votes, puis parce que le contre-fort E, ainsi que
la colonne H, tant composs de pierres en dlit, le tassement et la
charge, par consquent, se produisent sur cette pile I. Cette charge
tant beaucoup plus considrable que celle s'appuyant sur le contre-fort
E, il en rsulte que les assises D en encorbellement dtruisent
compltement la bascule ou le porte--faux du contre-fort E. L'arc
doubleau C est libre; il ne peut tre dform par la pression des piles
E, puisqu'elle n'agit pas sur ses reins. Cette construction est fort
simple; encore fallait-il la trouver; mais voici qui indique la sagacit
extraordinaire des matres de l'oeuvre de cette partie si remarquable de
la cathdrale d'Amiens. Les bas-cts et chapelles rayonnantes du
rond-point de cet difice donnent en plan horizontal, au-dessus des
bases, la fig. 97. Les arcs-boutants qui contre-buttent la pousse des
votes suprieures sont  double vole, c'est--dire qu'ils chargent sur
une premire pile pose sur les faisceaux A de colonnes, et sur une
seconde pile pose sur les cules B. En coupe suivant CB, ces
arcs-boutants prsentent le profil (98). Cette coupe fait assez voir que
si la charge portant sur les piles C est considrable, celle portant sur
les piles A est plus puissante encore, en ce qu'elle est active,
produite non-seulement par le poids du contre-fort D, mais par la
pression de l'arc-boutant. Toute construction compose d'assises tasse,
et ce tassement est d'autant plus prononc que la charge est plus forte.
Un tassement se produisant sur les piles C n'aura aucun danger si les
piles A tassent moins, car, en examinant la coupe 98, on verra que
l'abaissement de quelques millimtres de la pile C, si la pile A
rsiste, n'aura pour effet que de faire presser davantage l'arc-boutant
contre les reins des votes hautes et de bander toute la btisse avec
plus de puissance en la pressant vers l'intrieur, qui ne peut se
dformer du dehors au dedans, puisqu'il est sur plan polygonal; mais il
faut que la pile A ne tasse pas autant que la pile C. Toute la
rsistance de la construction est soumise  cette condition. Or voici
comment les constructeurs ont rsolu ce problme. Les piles C ont t
montes par assises spares par des joints de mortier pais, suivant la
mthode des maons de cette poque; les piles A, au contraire, sont
composes de faisceaux de colonnes leves en grands morceaux de pierre,
sortes de _chandelles_ (pour nous servir d'un terme de charpenterie) qui
ne peuvent tasser comme le font des assises nombreuses poses  bain de
mortier. Ne voulant pas donner  ces piles A une large assiette afin de
n'encombrer point l'entre des chapelles, il n'tait pas de meilleur
moyen pour les rendre trs-rigides sous la charge qu'elles devaient
supporter que de les composer d'un faisceau de colonnes presque
monolithes, et, en diminuant ainsi le nombre des joints, d'viter toute
cause de tassement. Observons que les matriaux dont disposaient les
architectes picards peuvent tre impunment poss en dlit, et que s'ils
ont lev ces colonnes des piles A en plusieurs morceaux, c'est qu'ils
ne pouvaient se procurer des monolithes de dix mtres de hauteur; ils
ont pris les plus grandes pierres qu'ils ont pu trouver, variant entre
un et deux mtres, tandis que les piles C sont composes d'assises de
0,50 c.  0,60 c. de hauteur.

 Amiens, la thorie et la pratique ont eu raison des difficults que
prsentait l'rection d'un vaisseau ayant 15m,00 de largeur d'axe en axe
des piles sur 42m,50 de hauteur sous clef, flanqu de collatraux de
7m,00 de largeur dans oeuvre sur 19m,00 de hauteur sous clef. Cette
vaste construction a conserv son assiette, et les mouvements qui ont d
ncessairement se produire dans une btisse aussi tendue n'ont pu en
altrer la solidit. Alors les architectes avaient renonc aux votes
croises comprenant deux traves; voulant rpartir les pousses
galement sur les points d'appui sparant ces traves, ils avaient
adopt, ds 1220, les votes en arcs d'ogive barlongues, conformment au
plan (99); c'tait plus logique: les piles AMIH taient pareilles et les
contre-forts B semblables entre eux, les arcs-boutants de mme
puissance. Les constructeurs allaient en venir aux formules; leur
sentiment d'artiste avait d tre choqu par ces votes croises sur des
traves doubles paraissant reporter les charges de deux en deux piles,
et dont les arcs ogives CD, par leur inclinaison, venaient masquer les
fentres ouvertes de C en E sous les formerets. D'ailleurs, ainsi que
nous l'avons dit dj, ces arcs ogives, ayant un diamtre CD trs-long
relativement aux diamtres des arcs doubleaux CF, les obligeaient 
relever beaucoup les clefs G, ce qui gnait la pose des entraits des
charpentes, ou ncessitait des lvations considrables de bahuts
au-dessus des formerets CE. En bandant des votes en arcs d'ogive par
traves, les arcs ogives AH tant plein cintre, il tait facile de faire
que les clefs L de ces arcs ogives ne fussent pas au-dessus du niveau
des clefs K des arcs doubleaux AI-MH qui taient en tiers-point.

Nos lecteurs en savent assez maintenant, nous le croyons, pour
comprendre, dans son ensemble aussi bien que dans ses dtails, la
construction d'une grande glise du XIIIe sicle, telle, par exemple,
que la cathdrale de Beauvais. Nous allons donc, afin d'viter les
redites, et pour rsumer les mthodes parses dont nous venons de donner
une ide, suivre pas  pas une de ces grandes constructions depuis les
fondements jusqu' la charpente des combles. Si nous choisissons la
cathdrale de Beauvais, ce n'est pas que cet difice soit parfait quant
 l'excution, mais c'est qu'il est l'expression la plus vraie et la
plus absolue de la thorie du constructeur vers le milieu du XIIIe
sicle. Cet difice s'est en partie croul moins d'un sicle aprs
l'achvement du choeur; cependant il tait conu de faon  pouvoir
demeurer debout pendant des sicles. La catastrophe qui en a
compltement altr le caractre fut cause par une excution mdiocre,
le dfaut de points rigides ou leur trop faible rsistance, et surtout
par la nature des matriaux, qui n'taient ni assez grands ni assez
solides. Si l'architecte du choeur de Beauvais et possd les matriaux
de la Bourgogne, ceux employs  Dijon et  Semur, par exemple, les
beaux calcaires de Chtillon-sur-Seine, ou encore la pierre de Montbard,
d'Anstrude ou de Dornecy, ou mme, ce qui et t possible, les pierres
de Laversine, de Crouy, et certains bancs durs des bassins de l'Oise ou
de l'Aisne, le choeur de Beauvais ft rest debout. Le matre de
l'oeuvre de Beauvais fut un homme de gnie, qui voulut arriver aux
dernires limites du possible en fait de construction de pierre; ses
calculs taient justes, ses combinaisons profondment savantes, sa
conception admirable; il fut mal second par les ouvriers, les matriaux
mis  sa disposition taient insuffisants. Son oeuvre n'en est pas moins
un sujet d'tudes trs-prcieux, puisqu'il nous fournit le moyen de
connatre les rsultats auxquels le systme de construction du XIIIe
sicle pouvait atteindre. Nous avons donn,  l'article CATHDRALE, fig.
22, le plan du choeur de Beauvais. Ce plan, si on le compare  celui de
la cathdrale d'Amiens, fait voir que les deux traves parallles
voisines des piles de la croise sont plus troites que les deux
suivantes; le constructeur vitait ainsi des pousses trop actives sur
les deux piles des transsepts formant entre du choeur. Quant aux deux
traves suivantes, elles ont une largeur inusite (prs de 9m,00 d'axe
en axe des piles). Le besoin de donner les espaces libres est si vident
 Beauvais, que les piles du rond-point ne sont pas cantonnes de
colonnettes latralement pour recevoir les archivoltes, mais seulement
dans le sens des rayons de l'abside pour recevoir les nerfs des grandes
votes, les arcs doubleaux et arcs ogives du collatral. Conformment 
la mthode des constructeurs de cette poque, lorsqu'ils ne sont pas
dtourns de leurs thories par des questions d'conomie, la fondation
du choeur est admirablement faite. Les chapelles portent sur un massif
plein, circulaire, revtu de pierres de taille, comme  la cathdrale
d'Amiens, prsentant  l'extrieur un puissant empattement galement
revtu de libages bien dresss et poss  bain de mortier. Cette
prcinction de maonnerie pleine se relie au mur qui porte les piles
isoles du sanctuaire par des murs rayonnants, sous le sol.

 la cathdrale d'Amiens, o nous avons pu examiner la fondation
jusqu'au bon sol, nous avons trouv, en dehors, le profil (100). En A
est une couche de terre  brique de 0,40 c. d'paisseur pose sur
l'argile vierge; en B est un lit de bton de 0,40 c. d'paisseur; puis,
de C en D, quatorze assises de 0,30  0,40 c. d'paisseur chacune, en
libages provenant des carrires de Blavelincourt prs d'Amiens. Cette
pierre est une craie remplie de silice, trs-forte, que l'on exploite en
grands morceaux. Au-dessus, on trouve une assise E en pierre de Croissy,
puis trois assises de grs sous le sol extrieur. Au-dessus du sol
extrieur, tout l'difice repose sur six autres assises de grs bien
parementes et d'une extrme duret. Derrire les revtements de la
fondation est un blocage de gros fragments de silex, de pierre de
Blavelincourt et de Croissy, noys dans un mortier trs-dur et bien
fait. C'est sur ce roc factice que repose l'immense cathdrale. 
Notre-Dame de Paris, les fondations sont de mme faites avec le plus
grand soin, revtues de forts libages d'une grande paisseur, le tout
reposant sur le bon sol, c'est--dire sur le sable infrieur de la
Seine, qui est  gros grains et verdtre. Pour les pilotis que l'on
prtend exister sous la maonnerie de la plupart de nos grandes
cathdrales, nous n'en avons jamais trouv de traces[26].

Maintenant, revenons  Notre-Dame de Beauvais. Nous avons donn, 
l'article ARC-BOUTANT, fig. 61, l'ensemble du systme adopt pour la
construction des arcs-boutants de l'abside de la cathdrale de Beauvais.
Il nous faut revenir sur les dtails de cette construction; on verra
comme l'architecte de ce choeur tenta de dpasser l'oeuvre de son
confrre d'Amiens. Cependant ces deux absides sont bties en mme temps,
celle de Beauvais est peut-tre plus rcente de quelques annes. Nous
supposons, ainsi que nous venons de procder pour un arc-boutant du
choeur de Notre-Dame d'Amiens, une coupe faite sur l'axe des piles de
l'abside de Beauvais (101). Il est intressant de mettre en parallle
ces deux coupes; aussi les donnons-nous  la mme chelle.  Amiens, les
piles du sanctuaire ont 14m,00 de hauteur du pav du collatral au
tailloir des chapiteaux recevant les arcs des votes des bas-cts; 
Beauvais, ces mmes piles ont 15m,90. Mais,  Amiens, les chapelles
absidales ont toute la hauteur du collatral, tandis qu' Beauvais elles
sont beaucoup plus basses, et, entre les terrasses qui les couvrent et
les votes de ce collatral, il existe une galerie, un triforium F. 
Amiens, c'est la pile intermdiaire qui possde la rsistance passive,
rigide, grce  sa masse et au systme de construction des piles
infrieures, ainsi que nous venons de le dmontrer; la seconde pile
n'est qu'un appoint, une sret, un surcrot de prcaution, ncessaire
cependant.  Beauvais, le matre de l'oeuvre prtendit donner  cette
pile intermdiaire une rsistance active, agissante, et reporter sur la
seconde pile, celle extrieure, cette rsistance passive qu'il faut
toujours trouver quelque part. Il crut ainsi pouvoir obtenir plus de
lgret dans l'ensemble de sa construction, plus de hauteur et plus de
solidit. Ainsi que nous venons de le dire, les piles E du sanctuaire
ont plus de champ, sont plus paisses que celles d'Amiens, dans le sens
des pousses. Les faisceaux de colonnettes portant l'arc ogive et les
formerets des votes hautes sont poss en encorbellement sur le
chapiteau infrieur G. L'assiette HI est donc plus grande, et le
contre-fort K du grand triforium porte d'aplomb sur la pile infrieure.
Sur ce contre-fort du triforium, ce n'est plus une seule colonne qui
s'lve, comme  Amiens, pour recevoir la tte de l'arc-boutant: ce sont
deux colonnettes en dlit jumelles, comme le fait voir la section
horizontale A' faite sur AB. Ces colonnettes jumelles soulageaient le
linteau L, qui tait une assise formant plafond. Deux autres colonnettes
taient poses entre cette assise-linteau et la tte du premier
arc-boutant, laquelle tte s'appuie contre un bloc norme de pierre M,
charg par une assise de corniche et un pidestal N portant une statue
colossale. Deux colonnettes jumelles sont encore poses devant cette
statue, entre le premier et le second arc-boutant. Ces dernires
colonnettes ne portent pas la tte de cet arc-boutant, mais un pinacle
dont nous indiquerons tout  l'heure la forme et la structure. Cet
ensemble se rapporte  peu prs  ce que nous avons vu  Amiens. Nous
observons cependant que tout ce systme de construction double porte
d'aplomb sur la pile infrieure, la partie intrieure tant construite
en assises et celle extrieure en grands morceaux rigides, poss en
dlit, afin de donner du roide  cet ensemble si grle et si lev[27];
nous observons encore que le trs-fort linteau L, le bloc M et sa charge
N, tendent videmment  ajouter un poids considrable au sommet du
quillage infrieur pour le maintenir dans la verticale et faire que sa
fonction d'tanon soit bien relle. Voil donc la pile intrieure
rendue aussi rigide que possible; il s'agit maintenant de rsister  la
pousse de la vote qui s'exerce  une prodigieuse hauteur. L'architecte
ne crut pas pouvoir se contenter d'un seul arc-boutant, comme  Amiens,
ft-il surmont d'une claire-voie rigide; il avait raison, car  Amiens,
dans les parties parallles du choeur qui reoivent trois nerfs de
votes au lieu d'un seul, ces arcs-boutants, avec claires-voies, se sont
relevs par suite de la pression des votes, et, au XVe sicle, il
fallut bander de nouveaux arcs-boutants sous ceux du XIIIe. Mais voici
o le matre de l'oeuvre de Beauvais fit preuve d'une hardiesse sans
exemple et en mme temps d'une sagacit rare. On voit que la pile O
intermdiaire ne porte pas d'aplomb sur la pile P, tte de chapelle,
comme  la cathdrale d'Amiens, mais que son axe est  l'aplomb du
parement intrieur de cette pile P. Disons tout de suite que cette pile
O, dont nous donnons la section horizontale sur CD en C', prsente plus
de poids vers son parement C que sur celui D. Son centre de gravit est
donc en dedans de la ligne ponctue R, c'est--dire sur la pile P.
Cependant cette pile est ainsi en quilibre, tendant  s'incliner plutt
vers l'intrieur de l'glise que vers le gros contre-fort extrieur;
elle vient donc, par sa position: 1 soutirer la pousse des deux
arcs-boutants, 2 ajouter  la rsistance oppose par ces arcs-boutants
une tendance d'inclinaison vers le choeur. La pile O verticale remplit
ainsi la fonction d'un tai oblique. Si cette rsistance active ne
suffit pas (et elle ne saurait suffire), la pile O est maintenue  son
tour, dans sa fonction, par les deux derniers arcs-boutants ST et le
gros contre-fort passif. Mais, objectera-t-on peut-tre, pourquoi cette
pile intermdiaire? pourquoi les grands arcs-boutants ne viennent-ils
pas se reposer simplement sur le gros contre-fort passif extrieur?
C'est que le gros contre-fort extrieur ne pourrait contre-butter la
pousse d'arcs-boutants d'un aussi grand rayon,  moins d'tre augment
du double, et que, grce au contre-fort intermdiaire O, il n'a plus
qu' contre-butter une pression diffuse, presque nulle.

Pour expliquer nettement la fonction de la pile O, supposons que nous
ayons  tayer le choeur de Beauvais; supposons que nous ne possdions,
pour faire cet tayement, que le gros contre-fort: si (101 bis) nous
posons nos tais ainsi qu'il est indiqu en A, nous renverserons
certainement le contre-fort C; mais si, entre ce contre-fort C, nous
posons, suivant le trac B, un tai DE intermdiaire, lgrement inclin
vers le choeur, mais maintenu dans un plan vertical passant par l'axe
des piles ou le rayon du sanctuaire, et que, de cet tai, nous serrions
deux batteries FG contre la vote, puis deux autres batteries HI, nous
n'aurons plus  craindre l'effet des pousses de la vote V sur le gros
contre-fort C, car l'tai intermdiaire DE soutirera une grande partie
de la pousse des deux batteries FG et la reportera sur sa semelle D. L
est tout le problme que s'est pos et qu'a rsolu l'architecte du
choeur de Notre-Dame de Beauvais. Malheureusement, l'excution est
dfectueuse. Il est certain cependant que cet norme difice aurait
conserv une parfaite stabilit, si l'architecte et pos les
colonnettes jumelles au-dessus du triforium plus fortes et plus
rsistantes, s'il et pu les faire en fonte, par exemple. Les dsordres
qui se sont manifests dans la construction sont venus tous de l; ces
colonnettes, trop grles, se sont brises, car elles ne pouvaient
rsister  la charge qui se reporta sur elles lorsque les piles
intrieures vinrent  tasser par suite de la dessication des mortiers.
Se brisant, les linteaux L cassrent (fig. 101), les gros blocs M, en
bascule, s'appuyrent trop fortement sur la tte du premier arc-boutant,
celui-ci se dforma, et la vote suivant le mouvement, la pression sur
ces arcs-boutants fut telle qu'ils se chantournrent presque tous; leur
action devint nulle, par suite les arcs-boutants suprieurs lchrent un
peu, puisque la vote ne pressait plus sur eux. L'quilibre tait rompu:
il fallut faire des travaux considrables pour viter une chute totale
de l'difice. La fig. 101 ter, donnant en perspective le sommet des
contre-forts recevant la tte des arcs-boutants, nous fait bien voir que
l'intention du matre de l'oeuvre tait d'obtenir, au droit des piles du
choeur de la cathdrale de Beauvais et sous les arcs-boutants, des
contre-forts vids, mais parfaitement rigides, afin: 1 de charger le
moins possible les piles infrieures; 2 de faire que les tassements des
parties intrieures construites en assises, roidies par les colonnettes
en dlit, reportassent naturellement les charges en dedans. De cet
exemple et de ceux appartenant  la construction gothique proprement
dite, il dcoule ce principe, savoir: que toute construction leve au
moyen d'assises superposes en grand nombre doit tre taye, roidie par
l'adjonction de monolithes entourant, flanquant, paulant les piles
composes de pierres superposes. Ce principe est  peine appliqu par
les Romains, qui n'avaient pas besoin d'y recourir; il appartient aux
constructeurs gothiques. De ce principe, ils font un des motifs les plus
ordinaires de la dcoration des difices, et, en effet, il se prte aux
combinaisons les plus brillantes et les plus hardies.

Certes, il y a, dans l'exemple de construction que nous venons de donner
 nos lecteurs, de graves dfauts, et nous ne les dissimulons pas. Cet
chafaudage extrieur de pierre, qui fait toute la force de la btisse,
est soumis aux intempries de l'atmosphre: il semble que le
constructeur, au lieu de chercher  protger les organes essentiels de
son monument, ait pris plaisir  les exposer  toutes les chances de
destruction. Son systme d'quilibre dpend de la rsistance absolue de
matriaux trop souvent imparfaits. Il veut videmment tonner, et il
sacrifie tout  ce dsir. Mais  ct de ces dfauts si graves, quelle
connaissance approfondie des lois de l'quilibre! quel assujettissement
de la matire  l'ide, quelle thorie fertile en applications!
N'imitons jamais ces constructions subtiles; mais profitons hardiment de
tant de connaissances acquises. Pour en profiter, faut-il au moins les
cultiver et les pratiquer.

 l'article CHANAGE, nous avons indiqu quels taient, pendant le moyen
ge, les procds employs pour chaner les difices. Aux longrines de
bois usites pendant l'poque romane, les constructeurs du XIIIe sicle,
s'apercevant que celles-ci taient promptement pourries, substiturent
des crampons en fer reliant les pierres composant les assises.
Toutefois, cette mthode ne fut gure employe que dans l'le-de-France
avec une singulire exagration. Il est tel monument, comme la
Sainte-Chapelle du Palais  Paris, o toutes les assises, de la base au
fate, sont cramponnes.  Notre-Dame de Paris mme, on s'aperoit que
toutes les constructions leves ou reprises  partir des premires
annes du XIIIe sicle sont,  des hauteurs assez rapproches, relies
par des crampons couls en plomb. Certainement ces constructeurs
n'avaient pas une entire confiance en leurs mthodes si ingnieuses, et
leur bon sens naturel leur faisait sentir dj qu'ils poussaient la
hardiesse trop loin. La faon dont sont disposs ces chanages fait bien
voir d'ailleurs que ce qu'ils redoutaient le plus, c'tait le bouclement
ou la torsion des piles et des murs, et, en cela, le systme de
chandelles de pierre adopt par les architectes bourguignons avait une
supriorit marque sur l'emploi dangereux des crampons de fer scells
en pleines pierres. Il faut dire aussi que les constructeurs de
l'le-de-France se procuraient difficilement des pierres longues,
rsistantes, pouvant tre impunment poses en dlit, tandis qu'elles
taient communes en Bourgogne et d'une excellente qualit.

Il est temps maintenant d'entretenir nos lecteurs d'un difice qui, 
lui seul, rsume, en les exagrant avec une grande adresse, toutes les
thories des constructeurs de l'cole gothique. Nous voulons parler de
l'glise Saint-Urbain de Troyes. En 1261, Jacques Pantalon, natif de
Troyes, fut lu pape sous le nom d'Urbain IV,  Viterbe; il mourut en
1264. Pendant son pontificat, il voulut faire lever  Troyes une glise
sous le vocable de saint-Urbain: ce monument fut commenc, rapidement
construit; il resta inachev cependant, le successeur d'Urbain n'ayant
probablement pas jug  propos de continuer l'oeuvre de son
prdcesseur. Telle qu'elle est, l'glise de Saint-Urbain de Troyes
indique chez le matre de l'oeuvre qui fut charg de son rection une
hardiesse singulire et une science de constructeur faite pour tourdir.
Si la date de la fondation de l'glise Saint-Urbain et celle de
l'interruption des travaux n'tait pas un fait historique d'une
authenticit incontestable, on serait tent de supposer que cet difice
fut construit vers le commencement du XIVe sicle. Nous-mme, devant des
preuves aussi peu discutables, nous avons hsit longtemps avant de
croire que le XIIIe sicle avait vu commencer et achever ce qui existe
de ce monument: ayant pour habitude de nous fier tout d'abord aux signes
archologiques, nous ne pouvions donner  la construction de
Saint-Urbain une date antrieure au XIVe sicle; mais une tude
approfondie de la construction nous a fait voir que la tradition
historique tait d'accord avec le fait. On ne construisait plus ainsi au
XIVe sicle. Seulement l'architecte de Saint-Urbain tait un de ces
artistes chez lesquels les principes les plus avancs de la thorie
s'allient  une exprience profonde,  une pratique qui n'est jamais en
dfaut,  une connaissance sre de la qualit des matriaux,  des
ressources infinies dans l'excution et une originalit naturelle;
c'tait, pour tout dire en un mot, un homme de gnie. Son nom nous est
inconnu comme ceux de la plupart de ces artistes laborieux; si le pape
Urbain IV et envoy d'Italie un architecte pour btir son glise 
Troyes, certes nous le connatrions, mais nous n'aurions pas  nous
tendre longuement sur son oeuvre, car l'Italie mridionale, alors,
n'levait que des difices qui ne fournissent gure de types propres 
tre tudis.

Le plan de l'glise de Saint-Urbain de Troyes est champenois. Le choeur
rappelle celui de la petite glise de Rieux que nous venons de donner;
sur les quatre piliers de la croise devait s'lever une tour
probablement fort leve, si l'on examine la section large de ces
piliers. Deux autres clochers flanquaient l'entre, accompagne d'un
porche saillant comme celui de l'glise Saint-Nicaise de Reims. La tour
centrale ne fut point commence, la nef et la faade restrent
inacheves. On peut toutefois, par ce qui reste de ces parties, se
rendre un compte exact de ce que devait tre cette glise. Le choeur et
les transsepts sont complets. Jetons les yeux d'abord sur le plan de
l'glise de Saint-Urbain (102), pris au niveau du rez-de-chausse; cet
ensemble est ncessaire pour apprcier les diverses parties de sa
construction. Ce plan prsente des points d'appui solides, pais,
rsistants, une disposition gnrale trs-simple. Plant entre deux
rues, deux porches profonds, bien abrits, donnent entre dans les deux
branches de la croix. Au-dessus du rez-de-chausse,  la hauteur de
3m,30, toute la construction ne prsente plus qu'une lanterne vitre,
d'une extrme lgret, maintenue par les contre-forts qui seuls restent
pleins jusqu'aux chneaux suprieurs. C'est donc la construction de ces
contre-forts qui doit nous proccuper en premier lieu. Voici (103) l'un
des contre-forts de l'abside prsent paralllement  l'une des faces
latrales. Le soubassement plein, de 3m,30 de haut, s'arrte en A. En B'
est trace la section horizontale du contre-fort au niveau B, et en C'
la section horizontale au niveau C. D est la claire-voie vitre
extrieurement de la galerie G; F, la claire-voie libre portant le
plafond H servant de passage au niveau de l'appui des grandes fentres
suprieures; E, les meneaux de ces fentres vitres. Les archivoltes des
fentres dont l'arrachement est en I servent de formerets aux grandes
votes. Le chneau suprieur K est port, intrieurement par le
remplissage pos sur les archivoltes I, extrieurement par un arc L et
tout un systme d'ajours dont nous donnerons le dtail tout  l'heure.
Les claires-voies D et F sont en partie poses en feuillure, de sorte
que ces claires-voies sont indpendantes des contre-forts et sont de
vritables chssis de pierre compris entre les contre-forts.

Disons un mot des matriaux qui entrent dans cette construction, car
leur qualit est en partie la cause du systme adopt.  Troyes mme, on
ne peut se procurer de la pierre de taille: les environs ne fournissent
que de la craie, bonne tout au plus pour faire des remplissages de
votes. L'architecte de Saint-Urbain a d faire venir de la pierre de
Tonnerre pour les pices d'appareil, et, afin d'conomiser ces matriaux
transports  grand frais, il s'est servi, autant qu'il a pu, d'une
certaine pierre dite de Bourgogne que l'on trouve  quelques lieues de
Troyes, et qui n'est qu'un calcaire grossier assez ferme, mais bas de
banc et se taillant mal. C'est avec ces derniers matriaux qu'il a lev
la partie massive des contre-forts, en revtissant leur face externe M
de grandes plaquettes de pierre de Tonnerre poses en dlit et finement
tailles. C'est aussi avec la pierre de Tonnerre qu'il a fait les piles
intrieures, les claires-voies, les arcs, les chneaux et toutes les
parties dlicates de la construction: or la qualit de Tonnerre employe
ici est un banc peu pais, trs-rsistant, trs-ferme, trs-compacte et
pouvant tre pos en dlit sans danger. Par le fait, cette construction
est une btisse en moellon smill, solide mais grossier, habille d'une
pierre fine trs-belle, employe avec la plus stricte conomie, comme on
le ferait du marbre aujourd'hui. La lgret des claires-voies, des
meneaux, dpasse tout ce que nous connaissons en ce genre, et cependant
les matriaux employs ont t si bien choisis, l'lasticit de cette
construction est si complte, que trs-peu de morceaux se sont briss.
D'ailleurs la structure tant parfaitement solide et bien pondre, les
dtriorations survenant aux claires-voies et fentres n'ont nulle
importance, celles-ci pouvant tre facilement remplaces, comme de
vritables chssis, sans toucher au gros oeuvre. L'anatomie de cette
construction doit tre examine avec le plus grand soin. Nous allons
essayer d'en faire toucher du doigt les dtails.

Prenons donc d'abord toute la partie du contre-fort comprise entre H et
O, c'est--dire le plafond de la galerie et son linteau reliant la pile
intrieure au contre-fort, l'enchssement de claires-voies et
l'coulement des eaux sur ce point. En A (104), on voit la coupe prise
dans l'axe du contre-fort et de la pile. B est la gargouille rejetant 
l'extrieur les eaux recueillies sur le passage G, c'est--dire
non-seulement la pluie tombant verticalement sur ce dallage, ce qui est
peu de chose, mais celle fouettant contre les vitraux; C est le caniveau
de recouvrement faisant parpaing, c'est--dire prenant toute l'paisseur
du contre-fort; D, la console soulageant le linteau E, lequel sert de
caniveau et relie la pile intrieure H au contre-fort; F, l'assise de
recouvrement de la galerie portant chneau; I, les deux joues formant
parements extrieurs et maintenant le linteau-caniveau E, ainsi que
l'indique le dtail perspectif K en I'. Dans ce dtail, le morceau E'
est le linteau-caniveau; C', le second caniveau, et B' la gargouille. Le
grand dtail L montre, en place, les deux morceaux I en I'', le caniveau
C en C'' et le morceau de recouvrement F en F'' avec le linteau E en
E''. Tout cet appareil est fait avec le plus grand soin, les pierres
bien tailles et bien poses; aussi ne voit-on aucune rupture. Observons
que le caniveau-linteau E (dtail A) est laiss libre dans sa porte de
R en S sous les morceaux I; c'est--dire que le lit RS est pais,
jointoy, seulement aprs que les tassements de la construction ont
produit leur effet, afin d'viter toute chance de rupture. On voit en M
(dtail L) les feuillures destines  recevoir les claires-voies vitres
extrieures de la galerie, et en N celles destines  recevoir la
claire-voie intrieure supportant la pice de recouvrement et les
meneaux des fentres. Comment des claires-voies aussi minces
peuvent-elles tre maintenues toutes deux dans des plans verticaux?
Celle intrieure n'a que 0,21 c. d'paisseur et celle extrieure 0,22
c., compris toutes saillies. Leur rigidit est obtenue par le moyen le
plus simple, en ce que l'arcature de chacune d'elles, comprise entre les
feuillures dont nous venons de parler, est d'un seul morceau. Chaque
claire-voie n'est donc compose que de trois morceaux: deux pieds-droits
et une dalle de champ perce d'ajours. Il ne faut pas oublier ce que
nous avons dit plus haut des matriaux employs dans la construction de
l'glise de Saint-Urbain. L'architecte avait fait sa btisse rsistante
en pierre commune, sorte de moellon piqu, et tout ce qui n'tait
qu'accessoire, dcoration, chneaux, claires-voies, en pierres de
Tonnerre, basses de banc, trs-fermes, mais de grandes dimensions en
longueur et largeur. Ces pierres de Tonnerre ne sont rellement que des
dalles dont l'paisseur varie de 0,20 c.  0,30 c., d'une excellente
qualit. L'difice ne se compose que de contre-forts entre lesquels sont
poses des dalles de champ ajoures. Ce singulier systme de
construction est appliqu partout avec cette logique rigoureuse qui
caractrise l'architecture de la fin du XIIIe sicle[28].

Prenons donc la claire-voie extrieure de la galerie du choeur de
Saint-Urbain, et examinons comment elle est taille, pose, et comment
elle se maintient dans son plan vertical. Nous la traons ici (105), en
plan A, en lvation extrieure B, et en coupe C. La pierre de
recouvrement D, rendant ces deux arcatures solidaires, formant chneau
et appui des fentres hautes, est faite d'une ou de deux pices venant
se joindre aux morceaux pris sous les piliers intrieurs et tracs en
F'' dans le dtail L de la fig. 104. Pour donner plus de poids et plus
de rigidit  la grande dalle ajoure formant l'arcature extrieure
vitre (fig. 105), et dont la coupe est trace en E, cette dalle porte
une balustrade G faisant corps avec elle, prise dans le mme morceau, de
sorte que le chneau D, formant plafond de la galerie, est port sur une
saillie rserve  l'intrieur le long de l'arcature extrieure, tandis
que le lit infrieur de ce plafond vient mordre l'arcature intrieure,
galement compose d'une grande dalle de champ ajoure et maintenue 
ses extrmits par les feuillures N de notre dtail L de la fig. 104. Il
faut dire que, pour produire un effet plus piquant, l'architecte a donn
 l'arcature ajoure intrieure un dessin plus dlicat, une autre forme
qu' l'arcature extrieure; ces deux claires-voies produisent ainsi la
plus brillante dcoupure, des jeux surprenants qui se dtachent sur un
fond de vitraux colors[29].

Voyons maintenant la partie suprieure de la construction du choeur de
Saint-Urbain, car c'est l o l'architecte a dploy une sagacit
remarquable. Si nous recourons  la fig, 103, nous observerons que les
fentres hautes sont poses  l'aplomb du bahut du comble en I, que
leurs archivoltes servent en mme temps de formerets et d'arcs de
dcharge pour porter la charpente, que le chneau K pose partie sur une
saillie rserve au-dessus de cette archivolte et sur une claire-voie L
tablie  0,50 c. environ en avant de la fentre. Voici (106) en A la
face extrieure de cette claire-voie; en B, la coupe faite suivant CDEF,
Sur cette coupe, on trouve, en G la coupe de la fentre, son
archivolte-formeret en H et la vote en I. La claire-voie portant le
chneau K se compose d'un arc renforc d'un gble remplissant les
fonctions de liens de charpente. Des cercles L ajours contribuent 
soutenir le chneau dans la longueur de sa porte de E en M. Ce chneau,
 chaque trave, est seulement fait de deux morceaux de pierre se
joignant au point culminant des pentes en N; chacun de ces morceaux est
taill ainsi qu'il est indiqu en O, la porte sur la claire-voie ayant
lieu de E' en M', et la partie P tant vide et ne portant plus larmier
pour laisser passer le sommet du gble. L'appareil de ce gble et des
cercles  jour L est fidlement trac sur notre figure. Le fleuron, sa
souche pntrant dans la balustrade et la pointe des gbles sont pris
dans un seul morceau de pierre, afin d'ajouter un poids ncessaire 
l'extrmit de l'appareil. Mais, pour viter toute chance de dversement
de ce gble en dehors; les deux morceaux de balustrade R ne sont pas
poss suivant une ligne droite, mais forment un angle lgrement obtu,
ainsi que l'indique le plan S; T, tant la souche du fleuron, sommet du
gble, et R'R' tant les deux morceaux de balustrade taills chacun dans
une seule dalle: ainsi, le sommet T du gble ne peut se dverser en
dehors, contre-butt qu'il est par les deux dalles  jour R'R' qui
s'appuient sur les sommets des contre-forts percs de gargouilles pour
l'coulement des eaux, ainsi qu'on le voit en V. C'est plutt l une
combinaison de charpente qu'une construction de maonnerie; mais
n'oublions pas que la qualit de la pierre employe  Saint-Urbain se
prte  une pareille structure, et que, grce  ces artifices,
l'architecte est arriv  lever un monument d'une lgret
extraordinaire, qui ne se compose rellement que d'une maonnerie de
moellon et de dalles de champ ajoures. Les arcs-boutants qui buttent
les grandes votes de cette glise au-dessus des chapelles sont
construits conformment  ce systme de claires-voies et de grands
morceaux de pierre poss en guise d'tais (voy. ARC-BOUTANT, fig. 66).

L'architecte de l'glise de Saint-Urbain (sa donne accepte) a t
fidle  son principe dans toutes les parties de sa construction. Il a
compris que dans un difice aussi lger, bti avec du moellon et des
dalles, il fallait laisser  ces claires-voies une grande libert pour
viter des ruptures; aussi n'a-t-il engag ces dalles que dans des
feuillures qui permettent  la maonnerie de tasser sans briser les
dlicates cltures ajoures qui remplacent les murs. On voit, en
examinant la fig. 106, que les chneaux sont libres, rduits presque au
rle de gouttires, et qu'en supposant mme une brisure, les
infiltrations ne peuvent causer aucun prjudice  la maonnerie, puisque
ces chneaux sont suspendus sur le vide au dehors, au moyen de ces
gbles ajours. Il fallait tre hardi pour concevoir une construction de
ce genre; il fallait tre habile et soigneux pour l'excuter, tout
calculer, tout prvoir et ne rien laisser au hasard: aussi cette
construction, malgr son excessive lgret, malgr l'abandon, et des
rparations inintelligentes, est-elle encore solide aprs cinq cent
soixante ans de dure. L'architecte n'a demand aux carrires de
Tonnerre que des dalles, ou tout au plus des bancs de 0,30 c.
d'paisseur, d'une grande dimension il est vrai, mais d'un poids assez
faible: il vitait ainsi la dpense la plus forte  cette poque, celle
du transport. Quant  la main-d'oeuvre, elle est considrable; mais ce
n'tait pas alors ce qui cotait le plus. L'glise de Saint-Urbain se
prsentera souvent dans le cours de cet ouvrage, car elle est
certainement la dernire limite  laquelle la construction de pierre
puisse atteindre, et, comme composition architectonique, c'est un
chef-d'oeuvre (voy. ARC-BOUTANT, BALUSTRADE, CROIX, FENTRE,
GARGOUILLE, PORCHE, PORTE, VITRAUX).

Il faut revenir quelque peu sur nos pas. Dans l'le-de-France, ainsi que
nous l'avons dj fait observer, nous ne saurions signaler les
hardiesses des Bourguignons du commencement du XIIIe sicle et des
Champenois de la fin de ce sicle, lorsque ceux-ci purent employer de
grands matriaux, durs, serrs de grain et rsistants comme la pierre de
Tonnerre. Les constructeurs de l'le-de-France ne font gure de ces
claires-voies prises dans une seule pierre, de ces cloisons ajoures;
ils maintiennent la stabilit de leurs difices, moins par des surfaces
ou des quilles rigides, que par des poids accumuls sur les points qui
leur paraissent ne pas prsenter une assiette suffisante. Nous trouvons
une preuve remarquable de ce fait, ds le milieu du XIIIe sicle, dans
les grandes constructions.

Nous avons vu que les architectes gothiques taient arrivs, dans les
difices vots,  considrer les formerets comme des arcs de dcharge
et  vider compltement la construction sous ces formerets,  ne
conserver que des contre-forts. Ils supprimaient les murs comme tant
une accumulation inutile de matriaux entre ces contre-forts, puisque
ceux-ci devaient recevoir et supporter toutes les charges; mais ces
formerets, n'tant pas chargs  la clef, pouvaient dvier du plan
vertical, par suite de la pression et de la pousse des rangs de moellon
des votes qu'ils recevaient. Remarquons (107) que le formeret ABC, au
sommet de ses deux branches d'arc,  la clef B, l o cet arc en
tiers-point prsente le plus de flexibilit, reoit prcisment les
derniers rangs de moellons BD de remplissage, lesquels ont une lgre
action de pousse de D en B, par suite de leur courbure. Il pouvait se
faire que le sommet B s'cartt du plan vertical, si on ne parvenait 
le rendre immobile. lever un mur sur ce formeret ABC ne pouvait
consolider cet arc que faiblement, puisque ces deux triangles de
maonnerie AEB, CFB chargeaient beaucoup plus les reins de cet arc que
sa clef B. Le moyen le plus sr tait de charger cette clef B. Les
constructeurs arrivrent donc, vers le milieu du XIIIe sicle,  lever,
 l'extrieur, sur les formerets des votes, faisant encadrement de
baies, des gbles HIG en maonnerie, et rendirent ainsi, par
l'adjonction de cette charge BG, les sommets des formerets immobiles ou
du moins assez stables pour rsister  la pousse des clefs des
remplissages des votes BD. Un des premiers essais de ce systme se voit
 la Sainte-Chapelle du Palais  Paris. Observons que les architectes
champenois, qui avaient adopt des formerets d'une rsistance
trs-puissante il cause de leur grande paisseur, puisqu'ils taient de
vritables berceaux en tiers-point, recevant les remplissages des
votes; que les architectes bourguignons, qui isolaient leurs formerets
des cltures extrieures, en laissant entre eux et ces cltures un
espace assez large trsillonn par les assises de couronnement,
n'avaient pas besoin de recourir  l'artifice expliqu par la fig. 107.
Aussi n'est-ce gure que dans l'le-de-France, le Beauvoisis et la
Picardie que nous voyons, vers 1240, adopter ce moyen de donner de la
stabilit aux formerets. C'est ainsi que des diffrences dans le
caractre de l'architecture des diverses provinces de France, au XIIIe
sicle, se trouvent presque toujours expliques par une ncessit de la
construction. Si l'on veut se rendre compte de l'utilit de ces gbles,
regards gnralement comme un motif de dcoration, il faut examiner la
fig. 108.

Mais l'architecture est un art imprieux: ds que vous modifiez un de
ses membres, ds que vous ajoutez quelque chose  l'ordonnance, vous
voyez les difficults de dtail s'accumuler. Un premier changement du
systme, que vous supposez peu important tout d'abord, en exige un
second, puis un troisime, puis une foule d'autres. Alors ou il faut
rtrograder, ou devenir l'esclave des exigences que vous avez provoques
par une premire tentative ou une premire concession. On se dbat
contre ces difficults successives qui semblent natre  mesure qu'on
les surmonte. Dans les temps o la paresse d'esprit est regarde comme
une vertu, on traite ces tentatives prilleuses de tendances perverses,
d'oubli des saines doctrines. Mais les architectes du moyen ge, et
surtout de l'poque dont nous nous occupons en ce moment, n'auraient
jamais cru qu'un pas en arrire ou un repentir ft un progrs: ils
sentaient qu'ils taient entrans par leurs propres principes, et ils
rsolvaient avec courage chacune des difficults nouvelles qu'ils
soulevaient sans repos...

Surmonter les formerets de triangles de pierre pour charger leurs clefs,
ce n'est, au premier abord, qu'un peu plus de pierre et un peu plus de
main-d'oeuvre. Mais il faut des chneaux sur les formerets, des
balustrades sur ces chneaux; il faut que ces chneaux posent sur les
formerets et non sur les remplissages des votes; il faut que les pentes
de ces gbles rejettent elles-mmes les eaux quelque part; il faut orner
ces lignes rigides; il faut que ce nouveau membre ajout 
l'architecture trouve sa place sans empiter sur celle des autres
membres indispensables. Notre fig. 108 explique comment les
constructeurs du milieu du XIIIe sicle surent concilier  la fois les
exigences purement matrielles et celles de l'art. Leur formeret A (voir
la coupe), band et doubl souvent d'une archivolte B, ayant l'paisseur
des moellons de remplissage de la vote, ils posrent, sur les deux
tiers environ de la largeur de ces arcs, le gble plein C, en mnageant
une entaille peu profonde  sa base pour incruster le chneau D pos sur
le dernier tiers de la largeur des arcs. Le gble dgag, ce chneau
portait larmier de recouvrement de la corniche, ainsi qu'on le voit en
E, et recevait la balustrade, suivant l'usage, dans une rainure. Deux
pierres F, portant cuvette et gargouilles, taient disposes  la base
du gble pour recueillir les eaux tombant sur les tablettes de
recouvrement de ces gbles. Ces tablettes, prises dans de longs morceaux
pour viter les joints, taient tailles suivant le trac G, au-dessous
de la corniche, s'incrustaient dans les tympans et taient munies,
derrire les crochets poss en feuillure, d'une petite rigole I, propre
 recueillir les eaux et  les conduire dans les cuvettes des
gargouilles. Au-dessus de la corniche, ces tablettes taient alors
tailles conformment au trac H, rejetant les eaux devant et derrire.
Un chapeau K, pris dans un seul morceau de pierre, maintenait
l'extrmit des deux tablettes inclines ainsi que les branches de
crochets. La balustrade L se posait en arrire, affleurant le nu
postrieur du gble, afin de laisser passer les rangs de crochets M
rapports dans des rainures par incrustement. Plus tard, on vida
entirement ces gbles, qui parurent trop lourds comme aspect, au-dessus
des meneaux si lgers des fentres. Cet exemple fait comprendre combien
chaque nouveau membre ajout  l'architecture gothique entranait une
srie de dtails, d'tudes et de combinaisons. On nous dira peut-tre
que ce sont l des efforts bien grands pour les motifs qui les
provoquent: la critique sera juste, mais elle frappe beaucoup plus haut.
Dans l'ordre naturel, combien ne voyons-nous pas de combinaisons
compliques, de dtails, d'efforts longs et puissants, pour produire en
apparence de minces rsultats? Ce n'est pas nous qui avons cr le
monde, qui avons prsid  son ordonnance; et si les choses y sont bien
arranges, il faut reconnatre que cet arrangement n'est rien moins que
simple. Les architectes du moyen ge admettront une critique qui
pourrait s'adresser au grand ordonnateur de l'univers. Ces architectes
ont, comme leurs prdcesseurs, eu la matire inerte  leur disposition;
ils ont d se soumettre aux lois de l'attraction, de la rsistance,
tenir compte du vent et de la pluie. En prsence de la matire inerte et
de l'action des forces naturelles, ils ont cru que l'quilibre tait la
loi vraie de la construction: peut-tre se sont-ils tromps; mais on
avouera du moins qu'ils se sont tromps en gens de gnie, et il y a
toujours quelque chose de bon  prendre chez les hommes de gnie, mme
quand ils se trompent. D'ailleurs, il faut bien reconnatre que plus
l'homme cherche, plus il combine et complique les choses, et plus tt il
arrive  constater l'infirmit de son jugement. Voici des
_rationalistes_ (qu'on me passe le mot), des artistes qui suivent un
principe, vrai  tout prendre, en se conformant aux rgles les plus
rigoureuses de la logique; qui prennent, pour btir, de la pierre de
taille, c'est--dire une matire qui est forme de manire  tre
employe par superposition, par assises, en un mot: par consquent, les
lignes principales de leurs constructions doivent donc tre
horizontales. Point; aprs un demi-sicle de recherches, de combinaisons
toutes plus ingnieuses les unes que les autres, ils arrivent, au
contraire,  faire dominer, dans leurs difices, la ligne verticale sur
la ligne horizontale, et cela sans cesser un seul instant de suivre les
consquences du principe vrai qu'ils ont pos. Bien des causes les
conduisent  ce rsultat. Nous en avons signal quelques-unes, comme,
par exemple, l'utilit des pierres poses debout pour roidir les
constructions, la ncessit de charger les points d'appui sollicits 
sortir de la verticale par les pousses obliques. Il en est une dernire
qui a son importance. Dans les villes du moyen ge, le terrain tait
rare. Toute ville, par suite du systme fodal, tait fortifie, et on
ne pouvait reculer les fortifications d'une cit tous les dix ans. Il
fallait donc renfermer les monuments dans des espaces troits, n'occuper
que le moins de surface possible. Or si vous btissez d'aprs un
principe qui fait que toutes les actions de votre construction soient
obliques, et si vous ne pouvez vous tendre, il faut bien suppler par
des pesanteurs verticales  l'espace qui vous manque en surface. Une loi
impose d'abord par la ncessit et que l'on subit comme telle devient
bientt une habitude et un besoin, si bien que, lors mme que l'on
pourrait s'en affranchir, on s'y soumet, elle plat, elle est entre
dans les moeurs. Ds que les architectes du moyen ge ont compris que la
structure de leurs difices vots les amenait  multiplier les charges
verticales pour rsister  toute pression oblique, ils ont franchement
pris leur parti, et comme il faut ncessairement que, dans un difice,
la ligne horizontale l'emporte sur la ligne verticale, ou celle-ci sur
la ligne horizontale,  moins de se rsoudre  faire de vritables
chiquiers, ils sont arrivs  supprimer presque compltement la ligne
horizontale, ne conservant plus celle-ci que comme arasement d'tages,
pour indiquer un repos intrieur, un sol. D'ailleurs, toujours de plus
en plus consquents avec leurs principes, les matres des oeuvres,  la
fin du XIIIe sicle, indiquent clairement,  l'extrieur des difices,
l'ordonnance intrieure, et en cela nous ferions bien de les imiter.
Examinons un btiment gothique  l'extrieur, nous dirons s'il est vot
en pierre ou s'il est couvert par une charpente[30]. Ses pinacles nous
indiqueront le nombre de ses points d'appui intrieurs; ses bandeaux,
les arases au-dessus des votes; la puissance de ses contre-forts,
l'nergie des pousses, leur direction; ses fentres, le nombre des
formerets et des traves; la forme des combles, le primtre des
diverses salles, etc.

 Saint-Urbain de Troyes dj, les divers membres de la construction
sont si dlicats, ils possdent chacun une fonction si nette et
indpendante, que l'architecte les assemble, mais ne les relie pas; il
les pose  ct les uns des autres, les maintient ensemble par des
embrvements, des incrustements, comme de la menuiserie; mais il vite
de les liaisonner, car le liaisonnement produit l'homognit de toutes
les parties, et c'est ce que le constructeur redoute dans l'emploi d'un
systme o toute partie de la construction agit, rsiste, possde son
action ou sa rsistance propre, action et rsistance qui ne peuvent tre
efficaces qu'autant qu'elles sont indpendantes. Au commencement du XIVe
sicle, ce parti pris de laisser  chaque membre de la construction
franaise sa fonction propre et de runir ces membres en raison de la
fonction particulire  chacun d'eux, est pouss jusqu' l'exagration
du principe. Cela est bien sensible dans un monument fort intressant,
lev de 1320  1330; nous voulons parler du choeur de l'glise
Saint-Nazaire de Carcassonne, l'une des rares conceptions originales
d'une poque pendant laquelle l'art de l'architecture tombait dj dans
l'application des formules et laissait de ct toute tentative nouvelle,
toute expression individuelle.

L'examen attentif, l'analyse de ce monument, nous ont rvl un fait
intressant aujourd'hui pour nous: c'est la mthode simple suivie par
l'architecte et ses subordonns pour lever une construction fort
complique en apparence, et qui semblerait devoir exiger une quantit
fabuleuse d'oprations et de tracs. En ralit, les difficults
d'appareil n'existent pas. Cette construction n'est qu'un assemblage de
plans verticaux dont les rabattements n'exigent qu'un seul trac chacun.
Il faut admettre, bien entendu, avant toute chose, que l'architecte sait
ce qu'il veut, qu'il voit son difice sous tous ses aspects avant de
commencer les fondations, qu'il s'est rendu compte des diverses parties
de sa construction; qu'il a fait, avant la taille de la premire pierre,
le travail que nous faisons sur un difice que nous mesurons et
examinons dans ses derniers dtails. L'architecture gothique est
exigeante  ce point, et c'est peut-tre ce qui lui attire le plus
d'ennemis. Il est si consolant de dire, lorsque se prsente une
difficult sur le tas: Nous verrons cela au ravalement. Il est si
pnible, lorsque tout n'est pas prvu d'avance, d'entendre, chaque jour,
une longue srie de questions prsentes par l'appareilleur ou le
conducteur; questions auxquelles il faut rpondre clairement,
simplement, en homme qui sait ce qu'il va dire, comme s'il et prvu ce
qu'on aurait  lui demander! Donc, l'architecte du choeur de
Saint-Nazaire de Carcassonne a fait non-seulement le plan de son
difice, non-seulement des lvations et des coupes, mais il sait
d'avance le point exact des naissances des divers arcs, de leur
rencontre, de leur pntration; il a trac leurs profils et sait sur
quoi ils doivent porter; il connat les rsultats des pousses, leur
direction, leur puissance; il a calcul les charges, il a rduit les
forces et les rsistances  leurs plus justes limites. Il sait tout cela
d'avance, il faut qu'il le sache ds la premire assise au-dessus de
terre. Sa conception tant ainsi entire, fixe sur son papier et dans
son cerveau, ses subordonns marchent en aveugles. Il dit  l'un: Voici
le dessin de la pile A qui se rpte deux fois; voici le dessin du
contre-fort C qui se rpte dix fois, etc.; voici le trac de la fentre
A qui se rpte six fois, celui de la fentre B qui se rpte sept fois;
voici une branche d'arc ogive avec ses sommiers, d'arc doubleau avec ses
sommiers, etc. Ceci dit, l'architecte peut s'en aller et laisser
tailler toutes les assises et morceaux de chacun de ces membres. Les
tailles finies, survient un matre poseur, qui, sans erreur possible,
fait monter et assembler toutes ces diverses pices prenant forcment
leur place chacune comme les pices d'une machine bien conue. Cette
faon de procder explique comment,  cette poque ( la fin du XIIIe
sicle et au XIVe), des architectes franais faisaient excuter des
monuments dans des contres o peut-tre ils n'avaient jamais mis les
pieds; comment on demandait d'Espagne, du midi de la France, de Hongrie,
de Bohme, des projets de monuments  ces architectes, et comment ces
monuments pouvaient s'lever et rappeler exactement, sauf dans quelques
dtails de profils et de sculpture, les difices btis entre la Somme et
la Loire. Le choeur de l'glise de Saint-Nazaire de Carcassonne fut
probablement rig ainsi,  l'aide de tracs fournis par un architecte
du Nord qui peut-tre ne sjourna gure dans cette ville; ce qui nous le
ferait croire, c'est qu'videmment l'architecte a vit toute difficult
exigeant une dcision sur place, ces difficults qu'on ne rsout pas par
un dessin, mais par des explications donnes aux appareilleurs et aux
ouvriers mme sur le chantier, en suivant de l'oeil leur travail, en
prenant au besoin le _troussequin_, la rgle, l'querre, et se couchant
sur l'pure. L'architecte, par exemple, a presque entirement, dans les
votes de cet difice, renonc aux sommiers communs  plusieurs arcs; il
a donn la courbe de chacun de ces arcs, leurs profils; on les a taills
chacun sans avoir  s'occuper de l'arc voisin, et le matre poseur est
venu arranger tout cela comme un jeu de patience. Mais pour faire
apprcier la singulire mthode de construction employe dans le choeur
de l'glise Saint-Nazaire de Carcassonne, il est utile de donner d'abord
la moiti du plan de ce choeur avec son transsept (109). Nous voyons
dans ce plan la projection horizontale des votes; elles ont toutes
leurs clefs au mme niveau ou peu s'en faut, bien que leurs dimensions
et leurs formes soient dissemblables; ncessairement les naissances de
ces votes se trouvent ds lors  des niveaux trs-diffrents. Il faut
voir encore la coupe gnrale de cette construction sur AB. L'architecte
avait pens fermer les votes C (110)  un niveau infrieur aux grandes
votes du sanctuaire et du transsept; la construction avait mme t
leve ainsi jusqu'au-dessus des naissances de ces basses votes, ainsi
que le font voir les lignes ponctues DE; mais l'architecte a d cder
au dsir de produire plus d'effet en relevant les clefs de toutes les
votes au mme niveau. Peut-tre une exigence du clerg fit-elle adopter
ce dernier parti; ce qui est certain, c'est que les naissances basses,
indiques ponctues, furent coupes au nu des piles, ainsi qu'il est
facile de le reconnatre, et que ces naissances furent releves, comme
l'indique notre trac, afin d'avoir sur tout le pourtour de l'difice
des fentres gales en hauteur. La fig. 111 prsente la coupe sur la
ligne GH du plan. Remarquons tout de suite que, pour empcher le
rondissement des piles si grles sollicites par des pousses ingales,
produites par l'exhaussement des votes secondaires, l'architecte a pos
des trsillons en fer I de 0,05 c. carrs, visibles dans nos deux
coupes; que la pierre employe est un grs dur trs-rsistant et qui
permettait de poser les votes sur des points d'appui grles. Examinons
maintenant avec soin les dtails de cette construction; prenons la tte
de la pile K (du plan) au point o cette pile reoit un grand arc
doubleau intermdiaire du sanctuaire, deux archivoltes, un arc doubleau
de chapelle et deux branches d'arcs ogives. La section horizontale de
cette pile (112) est trace en A. De B en C, nous voyons quatre assises
de sommiers qui reoivent le grand arc doubleau.  partir de la coupe C,
normale  la courbe de l'arc doubleau E, les claveaux de cet arc sont
indpendants; la pile s'lve derrire le remplissage F de cet arc, sans
liaisons avec lui, jusqu'au chapiteau de formeret G. La saillie de ce
chapiteau forme liaison avec le remplissage, puis la pile s'lve encore
indpendante jusqu' sa rencontre avec le formeret H. Au-dessus du
chapiteau G, le remplissage monte verticalement de I en K. Il est vid
d'un trfle L, qui dcore la nudit de ce triangle recevant les votains
en moellons taills. Les deux barres de fer M servent d'trsillons
entre cette pile et la suivante; ils maintiennent la pousse de l'arc
doubleau E.

Prenons la pile suivante L du plan, celle de l'angle rentrant, qui se
trouve prise entre trois meneaux, qui reoit un gros arc doubleau, deux
grandes branches d'arcs ogives des votes principales, et une troisime
branche d'arc ogive de chapelle (113). On voit encore ici que le trac
de chacune de ces parties a t fait indpendamment des autres, et que
l'appareil ne prsente que le moins de liaisons possible pour viter les
pures trop compliques. Cette indpendance des divers membres des
votes venant retomber sur les piles laisse une grande lasticit  la
construction, lasticit ncessaire dans un monument aussi lger,
trs-lev et charg fort ingalement. On peut constater en effet, dans
le choeur de l'glise de Saint-Nazaire, des torsions, des mouvements
considrables, sans que pour cela la btisse ait rien perdu de sa
solidit. Encore une fois, ce ne sont pas l des exemples  suivre, mais
fort utiles  connatre,  cause des moyens simples et pratiques mis en
oeuvre. Voyons le ct extrieur de cette mme pile (114).

Nous sommes placs dans l'angle de la chapelle, au point V du plan; nous
supposons la partie suprieure des meneaux de la grande fentre de cette
chapelle enleve[31]. On voit en A la barre de fer qui maintient la tte
des colonnettes de ces meneaux et qui sert en mme temps de chanage 
la naissance des arcs (voy. MENEAU); en B, la rainure rserve pour
poser la partie cintre ajoure des meneaux; en C, les sommiers du
formeret qui enveloppe le chssis en pierre dcoupe; en E, la branche
d'arc ogive de la vote de la chapelle dont les deux assises de sommiers
se confondent avec celles de l'arc formeret.  partir du lit D, les
claveaux de cet arc ogive sont indpendants. En G, l'archivolte
entourant la dcoupure cintre et ajoure de la premire fentre du
sanctuaire et tenant lieu de formeret de vote  l'intrieur; en F,
l'archivolte-formeret des meneaux non vitrs sparant la chapelle du
choeur. Ici on observera que cet arc F est moulur dans la partie cache
par la maonnerie de l'angle rentrant derrire l'arc ogive E: ce qui
prouve de la manire la plus vidente que chaque membre de la
construction a t trac et taill sparment sur le chantier d'aprs
des pures partielles, et que ces diverses parties ainsi prpares par
l'appareilleur ont t mises en place par le poseur, qui seul
connaissait chacune de leurs fonctions et leurs rapports dans l'ensemble
de la btisse. Le maon est venu remplir les intervalles restant entre
ces membres s'enchevtrant, se pntrant, tout en restant libres. Nous
avons trac en K la projection horizontale de cet angle rentrant avec la
pntration des deux archivoltes-formerets G.

Une pareille construction ne se compose que de piles recevant des nerfs
lastiques, mais rsistants, portant les remplissages des votes, ou
maintenant des chssis de pierre dans de larges feuillures; elle nous
fait connatre que le matre de l'oeuvre ne pouvait rien abandonner au
hasard, rien ajourner, tout prvoir ds la premire assise, classer ses
pures avec mthode, et qu'il n'avait besoin, la pierre tant taille
sur ces pures, et les morceaux prts, que de donner ses instructions 
un poseur habile qui venait prendre successivement toutes les parties de
l'difice et les mettre en place dans leur ordre, comme le _gcheur_ du
charpentier prend une  une les pices d'une charpente taille 
l'avance sur l'aire, pour les mettre au levage. Aujourd'hui on procde
autrement: on accumule des blocs de pierre, sans trop savoir souvent
quelle sera la forme dfinitive qu'ils prendront, et on taille  mme
ces blocs les pntrations des sommiers, les moulures, comme on pourrait
le faire dans une masse homogne, sans trop se soucier des lits, des
joints qui ne concident pas avec les formes donnes. Est-ce mieux?
Est-ce le moyen d'obtenir une construction plus solide? Il est permis
d'en douter. On peut affirmer toutefois que c'est moins raisonnable,
moins habile, moins intelligent et plus coteux.

Il n'est pas de construction religieuse du moyen ge plus avance que
celle des glises de Saint-Urbain de Troyes et de Saint-Nazaire de
Carcassonne dans la voie ouverte par les architectes du XIIIe sicle. On
ne pouvait, en effet, aller au del sans substituer le mtal  la
pierre. Soit que les architectes du XIVe sicle aient t arrts par
cette impossibilit, soit que de fcheux essais leur aient dmontr
qu'ils dpassaient dj les limites imposes par la matire, toujours
est-il qu'une raction eut lieu vers 1330, et que les constructeurs
abandonnrent ces mthodes trop hardies pour revenir  un systme plus
sage; mais cette raction eut pour effet de dtruire l'originalit: on
en vint aux formules.  cette poque, nous voyons les architectes
laisser de ct, dans les oeuvres vives de leurs btisses, l'assemblage
simultan des pierres sur leur lit et en dlit qui avait fourni aux
constructeurs du XIIIe sicle de si beaux motifs d'architecture; ils
conservent les formes imposes par ce systme, mais ils n'en apprcient
plus la raison; perdant quelque chose de l'esprit aventureux de leurs
devanciers, ils renoncent aux dlits pour les points d'appui, comme
moyens de rigidit, et reviennent aux constructions leves par assises,
en rservant les pierres en dlit pour les meneaux, les arcatures en
placages, c'est--dire pour les membres de l'architecture qui ne portent
pas charge et ne sont que des chssis ou des dcorations. Cependant
comme pour suivre, au moins quant  l'apparence, les consquences du
systme de construction admis au XIIIe sicle, ils multiplient les
lignes verticales, ils veulent que non-seulement les membres des votes,
les arcs, aient chacun leur point d'appui, mais encore les moulures dont
ces arcs sont orns. Il rsulte ds lors entre la forme donne aux
piles, par exemple, et la construction de ces piles, la contradiction la
plus vidente. Par le fait, les constructeurs du XIVe sicle reviennent
 des formes plus lourdes, bien qu'ils s'efforcent de dissimuler cette
raction sous une apparence de lgret, en multipliant les membres
dlis de l'architecture. Comme praticiens, ils sont fort habiles, fort
prudents, pleins d'exprience et adroits; mais ils manquent compltement
d'invention: ils n'ont plus de ces hardiesses qui dnotent le gnie; ils
sont plus sages que leurs prdcesseurs du XIIIe sicle, mais ils ont
les dfauts qui accompagnent souvent la sagesse: leurs mthodes sres,
leurs formules, sont empreintes, malgr tous leurs efforts, d'une
monotonie fatigante.

L'exemple le plus frappant et l'un des plus complets de la construction
religieuse du XIVe sicle est la cathdrale de Narbonne, dont le choeur
seul fut bti de 1370  1400[32]. C'est l'oeuvre d'un matre consomm
dans son art, mais dpourvu de cette imagination, de ces ressources
inattendues qui charment dans les constructions du XIIIe sicle et qui
se prtent aux conceptions les plus varies. Ce qui donne le degr
d'habilet pratique  laquelle les architectes du XIVe sicle taient
arrivs, ce sont ces reprises en sous-oeuvre, ces reconstructions
partielles faites dans des difices plus anciens.  cette poque, les
matriaux employs sont toujours de la premire qualit, le trait
savant, l'appareil excellent, la taille excute avec un soin
remarquable. D'ailleurs le systme gnral de la construction se modifie
trs-peu, il est appliqu avec plus de sret et avec une parfaite
connaissance des forces passives et actives, des pesanteurs et des
pousses. Les arcs-boutants, par exemple, sont bien tracs, poss
exactement o ils doivent l'tre. Nous en avons une preuve bien vidente
 la cathdrale de Paris. Tous les arcs-boutants de la nef et du choeur
furent refaits  cette poque (vers 1330), et refaits de faon 
franchir les galeries du premier tage et  venir retomber sur les gros
contre-forts extrieurs (voy. ARC-BOUTANT, fig. 59, CATHDRALE). Ces
arcs-boutants, qui ont un rayon trs-tendu et par consquent une
courbure trs-peu prononce, ont t calculs avec une exacte
connaissance de la fonction qu'ils avaient  remplir, et lorsqu'on songe
qu'ils ont d tous tre refaits dans des conditions nouvelles, appuyant
d'anciennes constructions, on est oblig de reconnatre, chez ces
constructeurs du XIVe sicle, une grande exprience et une adresse peu
commune. Nous ne croyons pas qu'il soit ncessaire de nous tendre plus
longuement sur les constructions religieuses du moyen ge, car nous
n'apprendrions rien de nouveau  nos lecteurs aprs ce que nous avons
dj dit. Les articles du _Dictionnaire_ constatent d'ailleurs les
diffrences qui rsultent des perfectionnements de dtail apports par
les architectes des XIVe et XVe sicles dans les constructions
religieuses. Nous nous occuperons maintenant des constructions civiles
et militaires qui procdent d'aprs leurs mthodes particulires,
n'ayant que peu de rapports avec les constructions des difices purement
religieux.

[Illustration: Fig. 75.]
[Illustration: Fig. 76.]
[Illustration: Fig. 77.]
[Illustration: Fig. 78.]
[Illustration: Fig. 79.]
[Illustration: Fig. 79. bis.]
[Illustration: Fig. 80.]
[Illustration: Fig. 81.]
[Illustration: Fig. 82.]
[Illustration: Fig. 82. bis.]
[Illustration: Fig. 82. ter.]
[Illustration: Fig. 83.]
[Illustration: Fig. 84.]
[Illustration: Fig. 85.]
[Illustration: Fig. 86.]
[Illustration: Fig. 87.]
[Illustration: Fig. 88.]
[Illustration: Fig. 89.]
[Illustration: Fig. 90.]
[Illustration: Fig. 90 bis.]
[Illustration: Fig. 91.]
[Illustration: Fig. 91 bis.]
[Illustration: Fig. 92.]
[Illustration: Fig. 93.]
[Illustration: Fig. 94.]
[Illustration: Fig. 95.]
[Illustration: Fig. 96.]
[Illustration: Fig. 97.]
[Illustration: Fig. 98.]
[Illustration: Fig. 99.]
[Illustration: Fig. 100.]
[Illustration: Fig. 101.]
[Illustration: Fig. 101. bis.]
[Illustration: Fig. 101. ter.]
[Illustration: Fig. 102.]
[Illustration: Fig. 103.]
[Illustration: Fig. 104.]
[Illustration: Fig. 105.]
[Illustration: Fig. 106.]
[Illustration: Fig. 107.]
[Illustration: Fig. 108.]
[Illustration: Fig. 109.]
[Illustration: Fig. 110.]
[Illustration: Fig. 111.]
[Illustration: Fig. 112.]
[Illustration: Fig. 113.]
[Illustration: Fig. 114.]

     [Note 19: On voudra bien nous permettre  ce sujet une
     observation: en apprciant le plus ou moins de mrite des
     difices religieux gothiques, quelques critiques (qui ne sont
     pas architectes, il est vrai) ont prtendu que, des glises
     du moyen ge en France, la plus parfaite, celle qui indique
     de la part de l'architecte une plus grande somme de talent,
     est la Sainte-Chapelle de Paris, car cette glise conserve
     une parfaite stabilit sans le secours des arcs-boutants; et,
     partant de l, les mmes critiques, heureux sans doute
     d'avoir fait cette dcouverte, ont ajout: L'arc-boutant,
     tai permanent de pierre, accusant l'impuissance des
     constructeurs, n'est donc qu'une superftation barbare, un
     jeu inutile, puisque, mme pendant le moyen ge, des artistes
     habiles ont su s'en passer. L'argument est fort; mais la
     Sainte-Chapelle n'a pas de bas-cts; partant, l'architecte
     n'tait pas oblig de franchir cet espace et de reporter les
     pousses des grandes votes  l'extrieur en dehors de ces
     bas-cts. C'est ainsi pourtant que l'on parle presque
     toujours d'un art qu'on ne connat pas; et la foule
     d'applaudir, car les praticiens ne croient pas qu'il soit
     ncessaire de rfuter de pareils arguments. Ils ont tort: une
     erreur rpte cent fois, ft-elle des plus grossires, mais
     rpte avec assurance, finit chez nous par tre admise parmi
     les vrits les moins contestables; et nous voyons encore
     imprimer aujourd'hui, de la meilleure foi du monde, sur les
     arts et en particulier sur l'architecture gothique, des
     arguments rfuts depuis longtemps par la critique des faits,
     par l'histoire, par les monuments et par des dmonstrations
     appuyes sur la gomtrie. Tout ce travail de la vrit qui
     veut se faire jour passe inaperu aux yeux de certains
     critiques, qui prtendent probablement ne rien oublier et ne
     rien apprendre.]

     [Note 20: M. Millet a bien voulu relever pour nous ce
     charmant petit difice fort peu connu, et le meilleur type
     peut-tre de l'architecture champenoise du commencement du
     XIIIe sicle.]

     [Note 21: Nous avons t souvent appel  dfendre des
     projets de restauration de monuments gothiques,  donner la
     raison de dpenses ncessaires et considrables pour les
     sauver de la ruine. Dans l'espoir bien naturel d'obtenir des
     conomies, on nous a souvent rpt: Ne faites que le strict
     ncessaire, laissez  des temps meilleurs le soin d'achever,
     de sculpter, de ravaler, etc. La rponse tait difficile,
     car il et fallu faire suivre un cours d'architecture
     gothique aux personnes qui nous ouvraient ces avis, pour leur
     faire comprendre que dans les difices gothiques tout se
     tient, que la pierre est pose ravale et sculpte, et qu'on
     ne peut,  vrai dire, construire un monument gothique en
     laissant quelque chose  faire  ceux qui viendraient aprs
     nous. Au point de vue de l'art, est-ce donc l un dfaut? Et
     n'est-ce donc pas, au contraire, le plus bel loge que l'on
     puisse faire d'une architecture, de dire, aprs l'avoir
     dmontr, que tout ce qui la constitue est si intimement li,
     que sa parure fait si bien partie de sa structure, que l'on
     ne peut sparer l'une de l'autre?]

     [Note 22: On nous accusera peut-tre de nous rpter dans le
     cours de cet ouvrage; mais les prjugs contre lesquels il
     nous faut combattre ne sont que le rsultat de l'erreur ou de
     fausses apprciations rptes avec une persistance rare. En
     pareil cas, la vrit, pour faire briller ses droits, n'a
     d'autre ressource que d'employer la mme tactique.]

     [Note 23: Nous avons quelquefois rencontr des architectes
     fort surpris de voir les piles de leurs glises s'craser
     sous la charge, et dire: Mais nous avons exactement suivi
     les proportions relatives de tel difice et employ des
     matriaux analogues, comme rsistance; la construction
     gothique ne prsente rellement aucune scurit. On pourrait
     rpondre: Nulle scurit, il est vrai, si l'on veut
     augmenter ou diminuer les chelles en conservant les
     proportions relatives; la construction gothique demande que
     l'on prenne le temps de l'tudier et d'en connatre les
     principes, et les architectes gothiques ont eu le tort
     d'inventer un systme de construction qui, pour tre
     appliqu, doit tre connu et raisonn.]

     [Note 24: Le caprice est une de ces explications admises dans
     bien des cas, lorsque l'on parle de l'architecture gothique;
     elle a cet avantage de rassurer la conscience des personnes
     qui aiment mieux trancher d'un mot une question difficile que
     de tenter de la rsoudre.]

     [Note 25: Voyez, au mot CATHDRALE, le rsum historique de
     la construction de Notre-Dame d'Amiens. Les parties hautes du
     choeur ne purent tre termines qu'avec des ressources
     insuffisantes.]

     [Note 26: Il en est de ces pilotis de Notre-Dame de Paris, de
     Notre-Dame d'Amiens, comme de tant d'autres fables que l'on
     rpte depuis des sicles sur la construction des difices
     gothiques. Il ne serait pas possible de construire une grande
     cathdrale sur pilotis. Ces difices ne peuvent tre fonds
     que sur de larges empattements; les pesanteurs tant
     trs-ingales en lvation, la premire condition de
     stabilit tait de trouver une masse parfaitement homogne et
     rsistante au-dessous du sol.]

     [Note 27: Au XIVe sicle, les colonnettes poses sur le
     triforium s'tant brises furent remplaces par une pile
     pleine (voy. la fig. 61,  l'article ARC-BOUTANT); mais on
     peut encore aujourd'hui reconnatre leur position et  peu
     prs leur diamtre.]

     [Note 28: Comment se fait-il que nous, qui possdons
     aujourd'hui la fonte de fer, ou bien encore qui pouvons nous
     procurer des pierres de taille d'une qualit excellente et en
     trs-grands morceaux, n'avons-nous pas song  mettre en
     pratique la mthode si heureusement applique  la
     construction de l'glise de Saint-Urbain? Quelles ressources
     ne trouverait-on pas dans l'tude et l'emploi de ce systme
     si vrai, si simple, et qui conviendrait si bien  beaucoup de
     nos difices dans lesquels on demande de grands jours, de la
     lgret, et qu'il nous faut lever trs-rapidement?]

     [Note 29: Cette dcoration qui clt le sanctuaire de
     Saint-Urbain ne fut probablement pas admire de tout le monde
      Troyes: car, il y a quelques annes, on eut l'ide de la
     masquer par une norme dcoration de sapin et de
     carton-pierre peinte en blanc. Rien n'est plus ridicule que
     cet chafaudage de carton qui tale sa misre prtentieuse
     devant une des plus charmantes conceptions de l'art du XIIIe
     sicle  son dclin. La barbarie qui dvaste est certes plus
     dangereuse que la barbarie des auteurs du matre-autel de
     Saint-Urbain; mais, cependant, que diraient les amis des arts
     en Europe, s'ils voyaient lever une faade en pltre sculpt
     devant la faade occidentale de la cour du Louvre, sous le
     prtexte de l'embellir? Que de progrs nous avons  faire
     encore pour ne plus mriter l'pithte de barbares que nous
     donnons si volontiers  des temps o certes on ne se serait
     jamais permis de masquer une oeuvre excute avec
     intelligence, avec soin et talent, derrire une superftation
     inutile, grossire par la matire et le travail, sans forme,
     sans got, produit de l'ignorance mle  la plus ridicule
     vanit.]

     [Note 30:  ce propos, et pour dmontrer jusqu' quel point
     les opinions sur l'architecture sont fausses aujourd'hui,
     nous citerons ce jugement d'un homme fort clair d'ailleurs,
     qui, voyant des contre-forts extrieurs indiqus dans un
     projet, prtendait les faire supprimer par l'architecte, en
     donnant pour raison que les _progrs_ de la construction
     devaient faire renoncer  ces appendices appliqus aux
     difices dans des temps barbares, et qui n'indiquent autre
     chose que l'ignorance, etc. Autant dire que nous sommes trop
     civiliss pour tre vrais, et que le mensonge est la marque
     la plus certaine du progrs.]

     [Note 31: Cette opration ayant t faite sous nos yeux, nous
     avons pu reconnatre trs-exactement et reproduire ici cette
     construction.]

     [Note 32: Il faut dire que nous n'avons pas en France un seul
     grand difice complet d'architecture religieuse du XIVe
     sicle. Le XIIIe sicle n'avait pas laiss de grands
     monuments  construire en ce genre. Le XIVe sicle ne put que
     terminer des difices dj commencs, et n'eut pas le loisir
     d'achever le petit nombre de ceux qu'il fonda.]



CONSTRUCTIONS CIVILES. Vers les premiers temps du moyen ge, les
traditions romaines s'taient perptues, sur le sol des Gaules, dans
les constructions civiles comme dans les constructions militaires;
cependant le bois jouait alors un rle plus important que pendant la
priode gallo-romaine. Le systme de construction gallo-romaine ne
diffre pas du systme romain: ce sont les mmes procds employs, plus
grossiers quant  l'excution. Pendant la priode mrovingienne, on
reconnat l'emploi trs-frquent du bois, non-seulement pour les
couvertures, mais dans les plafonds, les lambris, les portiques, les
parois mme des habitations. La Germanie et les Gaules produisaient le
bois de charpente  profusion, et cette matire tant d'un emploi
facile, il tait naturel de s'en servir de prfrence  la pierre et 
la brique, qui exigent une extraction difficile, des tailles, des
transports pnibles ou une cuisson pralable et du temps[33].

Les incendies qui dtruisirent un si grand nombre de villes et de
bourgades pendant les IXe, Xe et XIe sicles, contriburent  faire
abandonner le bois dans la construction des btiments privs comme dans
la construction des glises. On n'employa plus ces matriaux que pour
les planchers, les combles et les divisions intrieures des habitations.
Au XIIe sicle dj, nombre de villes prsentaient des faades de
maisons en pierre d'appareil ou en moellon, si ce n'est cependant sur
certains territoires dpourvus de carrires, comme en Champagne et en
Picardie, par exemple.

Les tablissements monastiques, si riches au XIIe sicle, donnrent
l'exemple des constructions civiles en pierre, et cet exemple fut suivi
par les particuliers. Il faut dire,  l'honneur des constructeurs de
cette poque, qu'en adoptant la pierre ou le moellon  la place du bois,
ils prirent trs-franchement un mode de construction appropri  ces
matriaux, et ne cherchrent pas  reproduire, dans leur emploi, les
formes ou les dispositions qui conviennent au bois de charpente.
Toujours disposs  conserver  la matire mise en oeuvre sa fonction
relle et l'apparence qui lui convient, ils n'essayrent point de
dissimuler la nature des matriaux. Les moyens employs taient
d'ailleurs d'une extrme simplicit, et ces artistes qui, dans leurs
constructions religieuses, montraient, ds le XIIe sicle, une subtilit
singulire, une recherche de moyens si compliqus, se contentaient, pour
les btiments civils, des mthodes les plus naturelles et les moins
cherches. conomes de matriaux qui cotaient alors, comparativement,
plus cher qu'aujourd'hui, leurs habitations sont, pendant les XIIe et
XIIIe sicles, rduites au ncessaire, sans prtendre paratre plus ou
autre chose qu'elles ne sont, c'est--dire des murs percs de baies,
soutenant des planchers composs de poutres et de solives apparentes,
bien abrits sur la rue et les cours par des toits saillants rejetant
les eaux loin des parements. Trs-rarement, si ce n'est dans quelques
villes du midi et du centre, les rez-de-chausse taient vots; par
consquent, nul contre-fort, nulle saillie  l'extrieur. Le plus
souvent des murs en moellons smills apparents, avec quelques bandeaux,
des jambages et des linteaux de portes et de fentres en pierre de
taille; encore ces linteaux et ces jambages ne faisaient-ils pas
parpaings, mais seulement tableaux sur le dehors; les bandeaux seuls
reliaient les deux parements intrieur et extrieur des murs.

Pour donner une ide de ces constructions civiles les plus ordinaires au
XIIe sicle et au commencement du XIIIe, de la simplicit des moyens
employs, nous choisissons, parmi un assez grand nombre d'exemples,
l'une des maisons de la ville de Cluny, si riche en habitations du moyen
ge. Voici (115) la face du mur extrieur de cette maison sur la rue. On
voit que la construction ne consiste qu'en un moellonnage avec quelques
pierres de taille pour les bandeaux, les arcs, les fentres et leurs
linteaux. Les arcs du bas s'ouvrent dans des boutiques.  droite est la
porte de l'alle qui conduit  l'escalier. Le premier tage prsente une
galerie  jour compose de pieds-droits et de colonnettes clairant la
grande salle. Les baies sont carres pour pouvoir recevoir des chssis
ouvrants. Dans les linteaux, sous les arcs intrieurs qui portent le mur
du second tage, sont percs de petits jours dormants. Le second tage
est clair par une claire-voie moins importante, et un comble
trs-saillant rejette les eaux loin des parements. En plan, le premier
tage donne la fig. 116, et la fig. 117 reproduit le mur de face vu de
l'intrieur, avec ses arcs de dcharge au-dessus des linteaux du premier
tage, les bancs dans les fentres et la porte des poutres soutenant le
solivage. Ces poutres principales, poses sur le mur de face entre les
arcs, reliaient les deux murs parallles de la maison et servaient de
chanage; elles taient soulages sous leur porte par des corbeaux en
bois, ainsi que le fait voir la coupe. (118) (voy. MAISON). C'est l
l'expression la plus simple de l'architecture prive pendant le moyen
ge; mais les constructions civiles n'avaient pas toujours un caractre
aussi naf. Dans les grandes habitations, dans les chteaux, les
services tant beaucoup plus compliqus, les habitants trs-nombreux, il
fallait trouver des distributions intrieures, des dgagements.
Cependant il tait certaines dispositions gnrales qui demeuraient les
mmes pour l'habitation seigneuriale comme pour celle du bourgeois. Il
fallait toujours avoir la salle, le lieu de runion de la famille chez
le bourgeois, de la _maisne_[34] chez le seigneur; puis les chambres,
avec leurs garde-robes et leurs retaits; des dgagements pour arriver 
ces pices, avec des escaliers particuliers: c'tait donc, sous le mme
toit, des pices trs-grandes et d'autres trs-petites, des couloirs, de
l'air et du jour partout. On se figure, bien  tort, que les habitations
des seigneurs comme des petits bourgeois, au moyen ge, ne pouvaient
tre que sombres et tristes, mal claires, mal ares; c'est encore l
un de ces jugements absolus comme on n'en doit point porter sur cette
poque.  moins que des dispositions de dfense n'obligeassent les
seigneurs  n'ouvrir que des jours trs-rares, ils cherchaient, au
contraire, dans leurs chteaux, la lumire, l'air, la vue sur la
campagne, les orientations diffrentes pour avoir partout du soleil ou
de la fracheur  volont. Pour peu que l'on prenne la peine d'y songer,
on comprendra, en effet, que des hommes qui passaient la plus grande
partie de leur existence  courir la campagne ne pouvaient bnvolement
se renfermer, quelquefois pendant des semaines entires, dans des
chambres sombres, sans vue, sans air, sans lumire. Si les dispositions
dfensives d'une rsidence obligeaient les habitants  ouvrir le moins
de jours possible  l'extrieur, si les cours des chteaux entours de
btiments levs taient tristes et sombres souvent, les habitants,
cependant, cherchaient, par toutes sortes de moyens ingnieux,  se
procurer des vues sur la campagne, de l'air et du soleil. De l ces
tourelles flanquantes, ces chauguettes, ces encorbellements, ces
retours d'querre qui permettaient d'ouvrir des jours masqus du dehors.
Des habitudes fort senses imposaient encore aux architectes, dans les
grandes habitations, des dispositions particulires. On n'admettait,
pendant le moyen ge, pas plus que pendant l'antiquit, qu'une grande
salle et une petite chambre eussent la mme hauteur entre planchers;
qu'un couloir ft aussi lev que les pices qu'il est destin 
desservir. Il a fallu des sicles de faux raisonnements en architecture
pour oublier des principes si vrais et pour nous obliger  vivre dans de
grandes salles basses sous plafond, si l'tage que nous occupons est
bas, ou dans de petits cabinets dmesurment levs, si nous possdons
un tage ayant quatre ou cinq mtres entre planchers. Dans de grandes
villes, les tages tant rgls forcment, on comprend encore que la
ncessit ait impos des dispositions aussi peu commodes que ridicules;
mais l o l'architecte est libre, dans une maison de plaisance, dans un
chteau, il est fort peu raisonnable de ne pas avoir gard aux
dimensions en superficie des pices pour fixer la hauteur qui convient 
chacune d'elles, d'clairer des cabinets ou couloirs par des fentres
ayant la mme dimension que celles ouvertes sur de grandes pices, de
faire que des corridors latraux obstruent tous les jours d'une des
faces d'un btiment, que des paliers d'escaliers coupent des baies 
moiti de leur hauteur, que des entre-sols soient pris aux dpens de
grandes fentres pour ne pas dranger une certaine ordonnance
d'architecture qui importe assez peu aux habitants d'un palais; ou bien
encore, d'tablir, au milieu de btiments doubles, des corridors
desservant des pices  droite et  gauche, corridors clairs par des
jours de souffrance, mal ars, sombres, bruyants comme des couloirs
d'auberges, perdant une place prcieuse et chargeant les planchers dans
leur partie la plus faible. Les architectes du moyen ge ne faisaient
rien de tout cela, et ne pensaient mme pas que ce ft possible; ce
n'est pas nous qui les en blmerons. Leurs btiments d'habitation
taient presque toujours simples en profondeur, et pour que les pices
qui les divisaient transversalement ne se commandassent pas, ce qui et
t fort incommode dans bien des cas, ils tablissaient, le long de ces
btiments, des galeries fermes, basses, qui desservaient chaque pice,
en permettant encore d'ouvrir des jours au-dessus d'elles. Exemple
(119).

Si le btiment avait plusieurs tages, cette disposition pouvait tre
conserve avec tous ses avantages (120). On voit en A le premier tage
avec sa galerie de service C, au-dessus de laquelle s'ouvrent des jours
clairant les salles; en B, l'tage suprieur, presque toujours
lambriss, clair par des fentres surmontes de lucarnes du ct
oppos  la galerie et par des lucarnes seulement au-dessus de cette
galerie. Le couloir de l'tage suprieur est port sur des arcs qui
permettent, entre leurs pieds-droits, l'ouverture des jours clairant
directement le premier tage. Une disposition de ce genre existe encore
au Palais-de-Justice de Paris, dans la partie occidentale; elle date du
XIIIe sicle. On ne peut mconnatre ce qu'il y a de raisonnable, de
vrai, dans une pareille construction, qui donne  chaque service son
importance relative, qui laisse aux pices principales tout l'air et la
lumire dont elles ont besoin, et qui accuse bien franchement, 
l'extrieur, les services et les distributions intrieures du btiment.
Cela est certainement plus conforme aux bonnes traditions antiques que
ne l'est une suite de colonnes ou de pilastres plaqus, on ne sait
pourquoi, contre un mur. C'est qu'en effet l'architecture religieuse du
moyen ge, qui s'carta des formes antiques, en sut longtemps conserver
l'esprit dans l'architecture civile. Nous allons en fournir plus d'une
preuve.

Lorsque les habitations sont vastes et les btiments composs de
plusieurs tages, ce dont les architectes du moyen ge ne se faisaient
pas faute, par cette raison simple que deux tages l'un sur l'autre
cotent moins  btir que si l'on couvre une superficie gale  celle de
ces deux tages  rez-de-chausse, puisque alors il faut doubler les
fondations et les combles; si, disons-nous, les btiments contiennent
plusieurs tages, l'architecte multiplie les escaliers de faon que
chaque appartement ait le sien. Cependant il y a toujours un degr
principal, un escalier d'honneur qui conduit aux pices destines aux
rceptions. Pendant la priode romane, les degrs de pierre de taille
sont assez rares; on les faisait, le plus souvent, en charpente,
c'est--dire en superposant des tronons de poutres quarris, des billes
de bois quelque peu engages dans les murs latraux. Alors les escaliers
se composaient de deux rampes droites avec paliers, et se trouvaient
compris dans une cage barlongue longitudinalement traverse par un mur
de refend (voy. ESCALIER). Cette mthode fut presque entirement
abandonne par les constructeurs du XIIIe sicle, qui adoptrent les
escaliers  vis avec noyau et emmarchements de pierre, comme tenant
moins de place et desservant plus aisment les divers tages auxquels il
fallait arriver. Si ces escaliers  vis taient d'un trs-petit
diamtre, c'est--dire de cinq pieds dans oeuvre, ils taient souvent
noys dans l'paisseur des murs formant une saillie peu prononce 
l'extrieur plutt qu' l'intrieur; si, au contraire, ils occupaient
une cage cylindrique ou polygonale d'un assez grand diamtre dans oeuvre
(huit ou dix pieds), ils formaient compltement saillie  l'extrieur et
ne gnaient pas les distributions intrieures. Quant aux corps de logis,
ils possdaient chacun leur comble particulier, et si les btiments
taient doubles en profondeur, il y avait un comble sur chacun d'eux
avec chneau intermdiaire. Les architectes du moyen ge ayant cru
devoir adopter des combles dont la pente est au-dessus de 45 degrs, et
ne connaissant pas les toits  brisis, ne pouvaient comprendre un
btiment double en profondeur sous un seul toit, car ce toit et atteint
alors des dimensions normes en hauteur. Chaque corps de logis, chaque
pavillon, chaque escalier possdant son comble particulier, soit en
pyramide, soit en appentis, soit  deux pentes avec pignons ou avec
croupes, il tait facile de poser, au besoin, ces combles  des niveaux
diffrents, d'obtenir ainsi des pices leves entre planchers
lorsqu'elles taient grandes, ou basses lorsqu'elles taient petites.
Cette mthode employait beaucoup de bois, une surface de couverture
trs-tendue, exigeait des chneaux en plomb  l'intrieur; mais elle
avait cet avantage sur celle qui consiste  envelopper tous les services
d'un btiment sous un mme toit, de fournir aux architectes des
ressources varies quant aux hauteurs  donner aux pices, de leur
permettre d'ouvrir un trs-grand nombre de lucarnes pour clairer les
pices suprieures, de dgager les couronnements des escaliers qui
servaient ainsi de guettes au-dessus des combles et procuraient une
ventilation pour les tages infrieurs. Comme aspect, ces combles
distincts couvrant des corps de logis groups, accusant leur forme et
leur destination, taient trs-pittoresques et donnaient aux grandes
habitations l'apparence d'une agglomration de maisons plus ou moins
hautes, plus ou moins tendues en raison des services qu'elles
contenaient. Cela, on le conoit, diffrait de tous points de nos
constructions modernes, et il faut dire que ces traditions se
conservrent jusque vers le milieu du XVIIe sicle. Comme principe,
sinon comme forme, on retrouve dans ces dispositions la trace des
grandes habitations antiques, des _vill_, qui n'taient,  vrai dire,
que des groupes de btiments plus ou moins bien agencs, mais distincts
par leur forme, leur hauteur et leur couverture. Trs-peu soumis aux
lois de la symtrie, les architectes du moyen ge plaaient d'ailleurs
les diffrents services des grandes habitations, d'aprs l'orientation,
en raison des besoins des habitants et en se conformant  la
configuration du sol. C'tait encore l un point de ressemblance avec
les _vill_ antiques qui, dans leur ensemble, n'avaient rien de
symtrique. Dans les cits, presque toutes fortifies alors, le terrain
tait rare comme dans toutes les villes fermes. Dans les chteaux, dont
on cherchait toujours  restreindre le primtre autant par des motifs
d'conomie que pour les pouvoir dfendre avec une garnison moins
nombreuse, la place tait compte. Il fallait donc que les architectes
cherchassent,  la ville comme  la campagne,  renfermer le plus de
services possibles dans un espace relativement peu tendu. Sous ce
rapport, les constructions civiles du moyen ge diffrent de celles des
anciens; ceux-ci, dans leurs _vill_, ne btissaient gure que des
rez-de-chausse et occupaient de grandes surfaces. Obligs de se
renfermer dans des espaces resserrs, les constructeurs du moyen ge se
virent contraints de prendre des dispositions intrieures diffrentes
galement de celles adoptes chez les Romains, de superposer les
services, de trouver des dgagements dans l'paisseur des murs; par
suite, de chercher des combinaisons de constructions toutes nouvelles.
N'oublions pas cependant ce point important, savoir: que les traditions
antiques se perptuent dans les constructions civiles, par cette raison
bien naturelle que tout ce qui tient  la vie de chaque jour se transmet
de gnrations en gnrations sans interruption possible, que les
habitudes intrieures ne peuvent se modifier brusquement, et que s'il
est possible de faire une rvolution radicale dans le systme de
construction de monuments publics, comme les glises, cela devient
impossible pour les maisons ou les palais que l'on habite, et dans
lesquels chacun a pris l'habitude de vivre comme vivait son pre.

Le systme de construction appliqu,  la fin du XIIe sicle, aux
difices religieux, n'a, dans les difices civils, qu'une faible
influence. L'arc en tiers-point avec ses consquences si tendues, comme
nous l'avons fait voir, apparat  peine dans ces derniers difices. La
construction civile et militaire conserve quelque chose de l'art romain,
quand dj les dernires traces de cet art ont t abandonnes depuis
longtemps dans l'architecture religieuse. Il y avait donc,  dater de la
fin du XIIe sicle, deux modes bien distincts de btir: le mode
religieux et le mode civil; et cet tat de choses existe jusque vers le
milieu du XVIe sicle. Les monastres mme adoptent l'un et l'autre de
ces modes; les btiments d'habitation n'ont aucun rapport, comme systme
de construction, avec les glises ou les chapelles. Cependant l'une des
qualits principales de la construction au moment o elle abandonne les
traditions romanes, la hardiesse, se retrouve aussi bien dans
l'architecture civile que dans l'architecture religieuse; mais, dans
l'architecture civile, il est vident que les ides positives, les
besoins journaliers, les habitudes transmises, ont une influence plus
directe sur les mthodes adoptes par le constructeur. Ainsi, par
exemple, les constructions en moellons et blocages se retrouvent
longtemps dans l'architecture civile, aprs que toutes les constructions
religieuses s'lvent en pierre de taille; les plates-bandes en pierre
s'appliquent partout aux habitations des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe
sicles, quand on n'en trouve plus trace dans les glises. Les
contre-forts, mme lorsqu'il existe des tages vots, sont vits
autant que possible  l'extrieur des palais et maisons, tandis qu' eux
seuls ils constituent tout le systme de la construction des glises. Le
bois ne cesse d'tre employ par les architectes civils, tandis qu'il
n'est plus rserv que pour les combles des cathdrales et de tous les
monuments religieux de quelque importance. Enfin, les architectes
cherchent  viter les pleins,  diminuer les points d'appui, ils
arrivent  supprimer totalement les murs en levant leurs grandes
constructions religieuses; tandis que, dans l'architecture civile, ils
augmentent l'paisseur des murs  mesure que les habitudes de bien-tre
pntrent partout, et que l'on tient  avoir des habitations mieux
fermes, plus sres et plus saines. L'tude de ces deux modes de btir
doit donc tre poursuivie sparment, et si nous trouvons des points de
rapport invitables entre ces deux systmes, c'est moins dans les moyens
pratiques que dans cette allure franche et hardie, ces ressources
infinies qui appartiennent aux architectes laques du moyen ge.

Toutes les personnes qui ont quelque notion d'architecture savent que
les Romains, mme lorsqu'ils construisaient des difices vots,
maintenaient plutt la pousse des votes par des contre-forts
intrieurs que par des piles formant saillie  l'extrieur. Ils avaient
adopt, surtout en levant des btiments civils, le systme de
construction que nous appellerons _cellulaire_, c'est--dire qu'ils
composaient ces btiments d'une srie de salles votes en berceau sur
des murs de refend se contre-buttant rciproquement et n'exerant ainsi
aucune action de pousse  l'extrieur. De ce principe, suffisamment
expliqu par la fig. 121, dcoulaient des consquences naturelles. Si,
par exemple, on voulait de toutes ces cellules accoles ne faire qu'une
seule salle, il suffisait de faire pntrer un berceau longitudinalement
 travers tous ces berceaux transversaux: on obtenait ainsi une
succession de votes d'arte (122), bien contre-buttes par les
contre-forts intrieurs A, restes des murs de refend B, indiqus en plan
perspectif dans la fig. 121. Cette disposition permettait d'lever en C
soit des murs pleins, soit des claires-voies aussi lgres que possible,
puisque rien ne les chargeait. C'tait l une construction trs-simple,
trs-durable, facile  lever, et qui servit longtemps de type aux
difices civils de l'poque carlovingienne.

Pour viter la dpense, et si l'on ne tenait pas absolument aux votes,
on se contentait de poser, pendant la priode romane, des planchers sur
deux ranges parallles d'arcs plein-cintre. On pouvait, par ce moyen,
lever plusieurs tages les uns sur les autres, sans craindre de voir
les murs latraux se dverser, puisqu'ils taient composs de
contre-forts donnant une suite de piliers  l'intrieur et runis par
des arcs qui les trsillonnaient; sous ces arcs, on ouvrait des baies
autant que le besoin l'exigeait pour donner de l'air et de la lumire
aux salles. Les fig. 115, 116, 117 et 118, qui nous prsentent une des
maisons leves au XIIIe sicle dans la ville de Cluny, conservent
encore les restes de cette tradition romaine, car le mur de face de
cette maison ne se compose, en ralit, que d'une suite d'arcs en
dcharge masqus derrire le parement extrieur. Si cette combinaison se
prtait aux constructions civiles les plus ordinaires, elle tait
galement favorable aux constructions militaires, ainsi que nous le
verrons bientt; elle fut applique fort tard encore dans la
construction des _grand'salles_ des chteaux et des vchs, puisque la
salle de Henri II  Fontainebleau nous en montre un des derniers
exemples, qu'avant elle on voyait une salle du XIIIe sicle dans
l'enceinte du chteau de Montargis, et que l'on voit encore  Angers,
prs de la cathdrale, une ancienne salle synodale du XIIe sicle,
leves toutes deux d'aprs ce principe (voy. SALLE).

Ce qu'il est fort important de constater dans les constructions civiles
du moyen ge, c'est l'attention avec laquelle les constructeurs
prvoient jusqu'aux moindres dtails de la btisse. Ont-ils un plancher
 monter, ils rserveront les trous des poutres bien quarris dans les
parements intrieurs des murs, et ne les perceront pas aprs coup; ils
engageront des corbeaux de pierre sous la porte de ces poutres; ils
rserveront des rainures horizontales pour recevoir, le long des murs de
refend, les lambourdes dans lesquelles s'assembleront les solives ou les
trous rgulirement espacs de leurs scellements. Dans les brasements
des baies, ils scelleront les gonds en construisant, ils mnageront des
renforts  l'intrieur des meneaux pour recevoir les gches des
targettes ou verroux. Leurs chemines, leves en mme temps que les
murs, auront des tuyaux taills avec le plus grand soin  l'intrieur;
les jambages des tres seront relis aux murs et non accols; le passage
des tuyaux  travers les planchers, les supports des foyers suprieurs
indiquent une extrme prvoyance, des dispositions tudies avant la
mise  excution. Toutes ces choses seraient pour nous aujourd'hui un
excellent enseignement, si nous voulions voir et nous dfaire de cette
manie de croire que nous ne pouvons rien prendre de bon dans le pass,
lorsque ce pass est en-de des monts. Dans les grandes constructions
civiles, comme les salles d'assemble, les _halles_, les constructeurs
du moyen ge ont presque toujours le soin de prendre des jours
infrieurs et suprieurs: les jours infrieurs permettent de voir ce qui
se passe au dehors, de donner de l'air; les jours suprieurs envoient la
lumire directe du ciel. Ces baies releves sont prises dans la hauteur
du comble et forment lucarnes  l'extrieur. Si tendues que fussent les
salles comme surface et hauteur, les fentres se trouvaient toujours
proportionnes  la dimension humaine, et, ce qui est plus important, 
la dimension raisonnable que l'on peut donner  un chssis de menuiserie
destin  tre ouvert frquemment. Quant aux chssis des lucarnes, ils
s'ouvraient en tabatire au moyen de poulies et de cordelles (voy.
LUCARNE)[35].

On est trop port  croire que, pendant le moyen ge, si ingnieux que
fussent les architectes, ceux-ci ne savaient concevoir ces larges
dispositions d'ensemble, ces vastes btiments d'ordre civil rclams par
nos besoins modernes prenant de jour en jour plus d'importance: c'est l
encore un prjug. Il faut dire que la plupart de nos grandes glises,
debout encore aujourd'hui, font bien voir que, dans l'architecture
religieuse, les constructeurs savaient entreprendre et mener  fin des
monuments trs-vastes; mais pour les btiments civils du moyen ge,
dnaturs pendant les derniers sicles, condamns  une destruction
systmatique depuis la rvolution, mpriss par nos dilits franaises,
qui se donnent, en petit, le faible de Louis XIV, et veulent que tout
dans leur ville rappelle leur passage..., pour nos btiments civils
d'une date ancienne, disons-nous, ils sont devenus trs-rares, et il
n'est pas surprenant que les populations en aient perdu jusqu'au
souvenir. Cependant il et t bien trange que des hommes capables de
concevoir et d'excuter de si vastes difices religieux se fussent
contents, pour les besoins ordinaires de la vie, de petits btiments
peu tendus, peu levs, troits, sortes de cabanes de chtive
apparence. Il est certaines personnes qui voudraient faire croire, par
suite d'un esprit de systme dont nous n'avons pas  faire ici la
critique, parce qu'il est compltement tranger aux ides d'art, que la
socit du moyen ge tait enserre entre l'glise et la forteresse;
qu'elle tait, par suite, hors d'tat de concevoir et de mettre 
excution de ces grands tablissements d'utilit publique rclams par
nos moeurs modernes; qu'enfin elle vivait misrable, touffe sous une
oppression double, souvent rivale, mais toujours unie pour arrter son
dveloppement. Au point de vue politique, le fait peut tre discut, ce
n'est pas notre affaire; mais, au point de vue de l'art, il n'est pas
soutenable. Les artistes qui traaient les plans de nos cathdrales
n'taient point embarrasss lorsqu'il s'agissait de construire de ces
grands tablissements civils, tels que des hospices, des collges, des
maisons de ville, des marchs, des fermes amplement pourvues de tous
leurs services. Comme architectes, il nous importe peu de savoir si ces
hpitaux, ces collges, ces fermes dpendaient d'abbayes ou de
chapitres, si ces maisons de ville taient frquemment fermes par les
suzerains, si ces marchs payaient un impt au seigneur du lieu. Ces
tablissements existaient, c'est l tout ce que nous tenons  constater;
ils taient bien disposs, bien construits, d'une manire durable et
sage, c'est l ce qu'il faut reconnatre[36].

Prenons quelques exemples: examinons les belles dispositions des
grand'salles des abbayes d'Ourscamp, de Saint-Jean-des-Vignes de
Soissons, du Mont-Saint-Michel-en-Mer, des hpitaux d'Angers[37], de
Chartres, qui datent de la fin du XIIe sicle et du commencement du
XIIIe. O trouverons-nous de meilleures constructions, mieux conues,
plus grandioses, plus saines, sans luxe, et qui donnent une plus haute
ide du savoir et du sens pratique des architectes? Les ensembles et les
dtails de quelques-uns de ces vastes btiments tant gravs avec un
soin minutieux dans l'ouvrage de M. Verdier sur l'architecture civile,
nous ne croyons pas ncessaire de les reproduire ici; nous donnerons 
nos lecteurs quelques constructions qui n'ont point encore t tudies
et qui ont une importance au moins gale  celles-ci. Il existait, dans
l'abbaye de Sainte-Marie de Breteuil, un vaste btiment flanqu de
quatre tourelles et crnel, qui pouvait au besoin se dfendre. Son
rez-de-chausse renfermait les cuisines et leurs dpendances. Le premier
tage contenait les dortoirs des htes du monastre; le deuxime, une
grande infirmerie; le troisime, des magasins de provisions, et le
quatrime, sous le comble, un grenier pour les grains. Un escalier
latral, passant  travers les contre-forts et couvert en appentis,
s'levait jusqu'au second tage; les tourelles d'angles possdaient en
outre des escaliers  vis communiquant d'un tage  l'autre. Ce btiment
n'tait vot qu' rez-de-chausse et sous les combles; il tait divis
par un rang de piliers dans la longueur. Des contre-forts latraux
maintenaient la pousse des votes. Voici (123) quel tait l'aspect de
ce btiment  l'extrieur[38]. Nous voyons le pignon auquel est adosse
la grande chemine de la cuisine. Un contre-fort triangulaire, un peron
donnent de la force  ce mur pignon au droit du tuyau de la chemine.
Pour bien saisir cette construction, il faut recourir au plan (123 bis),
pris au niveau du rez-de-chausse. Tout l'espace AA, c'est--dire la
dernire trave de la salle, est occup par la chemine dont le tuyau
s'lve en B entre deux arcs. En C sont des ouvertures extrieures
communiquant par une trmie  des ventouses D destines  activer
vigoureusement le feu pos sur des grilles releves, et  tablir un
courant d'air suffisant pour entraner la fume dans le tuyau central.
La fig. 123 ter, faite sur la ligne IK du plan, nous indique en B le
tuyau de la chemine, en C, la trmie ponctue, et en D, les ventouses.
On observera que la circulation du crnelage latral n'est point
interrompue par les tourelles et les pignons, mais, au contraire, que
cette circulation subsiste devant les pignons  un niveau infrieur. La
fig. 123 quater indique, en A, la coupe du rez-de-chausse sur la ligne
EF du plan, et, en B, cette coupe sur la ligne GH. Dans la coupe A, on
voit en C les arcs qui forment le manteau de la chemine divise par la
grosse pile; en D, les bouches de ventouses avec la grille releve. Dans
la coupe B, les arcs M qui forment la voussure de la chemine sont en
brique, et le tuyau est marqu ponctu en O. Un trac ponctu indique
galement les deux prises d'air P destines  alimenter les ventouses
par la trmie derrire la languette en brique qui forme le contre-coeur
de la chemine. La coupe (124) faite sur le travers du btiment, en
regardant le pignon oppos  la chemine, complte la description de
cette belle et simple construction. On voit, en A, l'escalier latral
qui monte jusqu'au second tage,  travers les contre-forts, augments
de saillie pour le laisser passer. Les fentres B du troisime tage
servant de magasins sont perces dans le pignon, au niveau du sol
intrieur, afin de faciliter le montage des objets emmagasins par des
poulies et des potences extrieures. Il en est de mme des portes G
perces au niveau du sol du grenier. Les murs latraux, pais,
maintenaient  l'intrieur une temprature gale; l'aration des tages
pouvait se faire facilement, au moyen des fentres ouvertes sur les
quatre faces du btiment isol de toutes parts. Les contre-forts
enserrant les murs vitaient tout chanage transversal, et cela d'autant
mieux que souvent le nu des murs  l'intrieur tait pos en surplomb
d'un tage  l'autre, ainsi que l'indique la coupe transversale, fig.
124. C'tait l un moyen souvent employ pour faire tendre les murs 
s'incliner du dehors au dedans, et c'est en effet un excellent principe
de construction, lorsque l'on peut donner  la base des murs assez
d'paisseur pour ne pas craindre un bouclement. Il faut remarquer,
d'ailleurs, qu'habituellement les planchers intermdiaires (voy. la
coupe transversale) ne relient pas les murs-goutterots; car voici comme
sont disposes les portes de ces planchers sur les piliers
intermdiaires.  chaque tage, les piles sont munies d'un chapiteau A
(125), saillant seulement au droit des portes des poutres. Il fallait
donc que les murs-goutterots exerassent une action de pression sur ces
poutres et non de tirage. On peut ne pas adopter cette mthode dans les
constructions, mais elle n'est pas sans avoir ses avantages, et, bien
avant l'poque dont nous nous occupons, les Grecs de l'antiquit
l'avaient suivie en levant leurs temples. Si, dans les grandes
constructions votes portes sur des piles isoles, les architectes du
moyen ge avaient suivi des lois d'quilibre dont nous avons essay de
faire apprcier l'importance, ils avaient en mme temps cherch 
obtenir la concentration, la runion de toutes les forces agissantes au
centre de leurs difices, de faon  ce que toutes les parties eussent
une certaine disposition  se contre-butter rciproquement. Dans les
constructions civiles, o les votes ne jouent qu'un rle secondaire, o
les planchers offrent des surfaces horizontales et rigides  diffrentes
hauteurs, les constructeurs adoptrent des mthodes de btir qui
agissent du dehors en dedans contre ces surfaces rigides. Ils arrivaient
 ce rsultat par des dispositions d'ensemble et par des procds tenant
au dtail de la construction. Ils donnaient aux murs, par exemple, des
retraites en saillie les unes sur les autres  l'intrieur, comme nous
l'avons dit tout  l'heure, et ils btissaient ces murs au moyen de
grandes pierres  l'extrieur et de pierres basses de banc ou de moellon
 l'intrieur.

Supposons la coupe d'un mur AB destin  porter des planchers (126): le
parement extrieur de ce mur sera compos de hautes assises de pierre ne
formant pas parpaing, et chaque tage, spar par un bandeau de pierre,
sera en retraite de quelques centimtres l'un sur l'autre. Le parement
intrieur, au contraire, sera mont en pierres plus basses et portera
une saillie  chaque tage sur celui du dessous. Ainsi ce mur aura une
propension  s'incliner du dehors au dedans: 1 parce que son axe B
tombera en B' en dedans de l'axe infrieur A, 2 parce que le parement
extrieur offrira une surface moins compressible que le parement
intrieur. Donc ce mur ainsi construit exercera contre les bouts des
poutres C une pression d'autant plus puissante que ces planchers seront
plus levs au-dessus du sol. Donc il sera superflu de chaner les murs,
qui, loin de tendre  s'carter, auront au contraire une propension 
s'incliner vers le centre du btiment.

On voit, par cet exemple, que, bien que la construction civile du moyen
ge ait son caractre propre, distinct de la construction religieuse,
cependant les architectes cherchent, dans l'une comme dans l'autre, 
remplacer les masses inertes par des forces agissantes. Dans les
constructions civiles, les planchers sont considrs comme des
trsillonnements poss entre des murs qui tendent  se rapprocher.
Ainsi ces planchers sont roidis par la pression des murs, et l'ensemble
de la btisse offre une grande solidit par suite de ces pressions
contre un trsillonnement.

Les constructeurs du moyen ge font preuve, dans les combinaisons des
votes tenant aux difices civils, d'une grande indpendance: le
berceau, la vote d'arte romaine, la vote gothique en arcs d'ogive
plein-cintre ou surbaisse, la vote compose d'arcs espacs supportant
des plafonds ou des votains, tout leur est bon, suivant l'occasion ou
le besoin. Lorsque, dans l'architecture religieuse, ils ne suivaient
plus qu'un seul mode de vote, c'est--dire pendant les XIIIe et XIVe
sicles, ils avaient cependant le bon esprit de n'appliquer ce systme,
dans les constructions civiles, qu'autant qu'il offrait des avantages.
Souvent des btiments trs-larges ncessitaient l'rection d'un ou deux
rangs de piliers  l'intrieur pour porter les planchers des tages
suprieurs, ainsi que nous l'avons vu plus haut; alors le
rez-de-chausse tait gnralement vot; mais, comme ces quilles
superposes, trsillonnes seulement par les planchers, n'avaient pas
de stabilit, on faisait en sorte de les bien asseoir, au moins sur les
piles infrieures portant les votes, et, dans la crainte d'craser les
sommiers de ces votes sous la charge, on les rendait indpendants des
piles.

Ainsi, par exemple (127): soit une pile A de rez-de-chausse destine 
porter des votes, on tablissait sur cette pile deux ou trois assises B
formant encorbellement sur les quatre faces; on obtenait ainsi un repos
C. Aux angles, on posait des sommiers D suivant les diagonales du carr,
pour recevoir les claveaux E des arcs ogives de la vote; au centre, on
continuait d'lever librement la pile G recevant les planchers
suprieurs, puis on fermait en moellon les remplissages H des votes.
Les sommiers de ces votes, non plus que ses remplissages, ne recevaient
aucune charge, et le massif garnissant les reins ne faisait
qu'trsillonner les piles. Craignant l'action des pousses au
rez-de-chausse sur des murs qui n'taient pas toujours munis de
contre-forts, les constructeurs tablissaient souvent de trs-puissants
encorbellements le long de ces murs, pour diminuer d'autant les pousses
et reporter leur rsultante en plein mur ou mme sur le parement
intrieur de ces murs. Sur ces encorbellements, ils pouvaient alors se
permettre de poser des arcs surbaisss, afin de prendre moins de
hauteur. Renonant aux votes d'artes ou en arcs d'ogive sur les grands
arcs A perpendiculaires aux murs (128), ils montaient des tympans
verticaux B jusqu'au niveau de l'extrados de la clef de ces arcs A; puis
ils bandaient, sur ces tympans, des berceaux C surbaisss eux-mmes. Par
ce moyen, ils arrivaient  voter de grands espaces sans prendre
beaucoup de hauteur et sans faire descendre les naissances des arcs
assez bas pour gner le passage. En multipliant et rapprochant ces arcs,
ils pouvaient remplacer les votains C par des dalles formant plafond,
poses sur des pannes en pierre (si les matriaux s'y prtaient), ainsi
que le fait voir la fig. 129. Ces pannes taient munies de feuillures,
de faon  prsenter leur surface suprieure au niveau de l'aire du
dallage, comme l'indique la ligne ponctue EF. Ces mthodes de btir se
conservrent trs-tard sans modifications sensibles, car nous voyons
encore des constructions du XVe sicle qui reproduisent ces dispositions
svres, grandioses et simples. Le plus bel exemple que nous
connaissions de ces constructions civiles dans lesquelles les
encorbellements jouent un rle trs-important est le chteau de
Hoh-Koenigsbourg prs Schelestadt[39]. On pourrait prendre les salles
principales de ce chteau pour des constructions du XIIIe sicle, tandis
qu'elles ne furent bties qu'au XVe sicle. Mais l'Alsace avait
conserv, surtout dans l'architecture civile, les anciennes traditions
de la bonne poque gothique. Le btiment principal du chteau de
Hoh-Koenigsbourg, adoss au rocher (130), ne se compose que de
contre-forts intrieurs avec mur extrieur fort mince du ct des cours.
Il contient quatre tages; le rez-de-chausse, qui servait de cuisines,
est vot en berceau surbaiss reposant sur des arcs trs-plats en
moellon, bands d'une pile  l'autre. Le premier tage est plafonn au
moyen de grandes plates-bandes appareilles soulages par de puissants
corbeaux; entre les plates-bandes, les paralllogrammes restant vides
sont bands en moellon. Le second tage est couvert par un plancher en
bois dont les poutres matresses portent sur des corbeaux engags dans
les piles. Le troisime tage est vot en berceau plein-cintre reposant
sur des plates-bandes et sur de larges encorbellements disposs comme
ceux du premier. Cette vote suprieure portait une plate-forme ou
terrasse couverte en dalles. La coupe perspective (fig. 130) donne
l'ensemble de cette singulire construction. Il faut dire que les
matriaux du pays (grs rouge) se prtent  ces hardiesses; on ne
pourrait, avec nos matriaux calcaires des bassins de la Seine, de
l'Oise ou de l'Aisne, se permettre l'emploi de linteaux aussi minces et
d'une aussi grande porte[40]. Mais dans l'architecture civile et
militaire, plus encore que dans l'architecture religieuse, la nature des
matriaux eut une influence trs-marque dans l'emploi des moyens de
construction: cet exemple en est une preuve. Les plates-bandes
longitudinales entre les contre-forts et celles transversales d'un
contre-fort  l'autre sont appareilles en _coupes_. Si nous faisons une
section longitudinale sur ce btiment, chaque trave nous donne la fig.
131[41]. On ne peut se faire une ide de la grandeur magistrale de ces
btiments si on ne les a vus. Ici, rien n'est accord au luxe; c'est de
la construction pure, et l'architecture n'a d'autre forme que celle
donne par l'emploi judicieux des matriaux; les points d'appui
principaux et les linteaux sont seuls en pierre de taille; le reste de
la btisse est en moellon enduit. Nous avouons que cette faon de
comprendre l'architecture civile a pour nous un attrait particulier. Il
faut dire que le chteau de Hoh-Koenigsbourg est bti sur le sommet
d'une haute montagne, huit mois de l'anne au milieu des neiges et des
brouillards, et que, dans une pareille situation, il et t fort
ridicule de chercher des formes architectoniques qui n'eussent pu tre
apprcies que par les aigles et les vautours; que l'aspect sauvage de
ces constructions est en parfaite harmonie avec l'pret du lieu.

 ce propos, nous nous permettrons une observation qui ne manque pas
d'importance. Nous croyons tre les premiers apprciateurs de ce qu'on
appelle le _pittoresque_, parce que, depuis le XVIIe sicle, on ne
trouvait plus de beauts que dans les parcs plants  la franaise, dans
les btiments aligns et symtriques, dans les terrasses revtues de
pierres et les cascades doubles de plomb. Sans nier la valeur de cette
nature arrange par l'art, il faut reconnatre cependant que la nature
livre  elle-mme est plus varie, plus libre, plus grandiose et
partant plus rellement belle. Un seigneur de la cour de Louis XIV ou de
Louis XV prfrait de beaucoup les parcs de Versailles ou de Sceaux aux
aspects sauvages des gorges des Alpes ou des Pyrnes; le duc de
Saint-Simon, qui n'avait aucun emploi  la cour, aimait mieux demeurer
dans un appartement troit et sombre  Versailles que de vivre dans sa
charmante rsidence de la Fert. Or nos seigneurs du moyen ge taient
au contraire sensibles  ces beauts naturelles, ils les aimaient parce
qu'ils vivaient au milieu d'elles. Sans parler de l'apprciation
trs-vive de la nature que l'on trouve dans les nombreux romans du moyen
ge, nous voyons que les chteaux, les manoirs, les abbayes sont
toujours situs de manire  faire jouir leurs habitants de l'aspect des
sites qui les entourent. Leur construction s'harmonise avec les
localits; sauvage et grandiose dans les lieux abrupts, lgante et fine
au pied de riants coteaux, sur les bords des rivires tranquilles, au
milieu de plaines verdoyantes. Dans les habitations, les vues sur les
points les plus pittoresques sont toujours mnages avec art et de faon
 prsenter des aspects imprvus et varis. Il faut donc, lorsqu'on
tudie les constructions civiles du moyen ge, avoir gard au lieu,  la
nature du climat, au site, car tout cela exerait une influence sur le
constructeur. Tel btiment qui est convenablement dispos et construit
en plaine, dans une contre douce et tranquille d'aspect, serait
ridicule au sommet d'un rocher sauvage, entour de prcipices. Tel
autre, par son caractre svre, brutal mme, semble tenir au sol dsol
sur lequel il s'lve, mais paratrait difforme et grossier entour de
prairies et de vergers. Ces hommes barbares, au dire de plusieurs,
taient donc sensibles aux beauts naturelles, et leurs habitations
refltaient, pour ainsi dire, ces divers genres de beaut, se mettaient
en harmonie avec elles. Nous qui sommes civiliss et qui prtendons
avoir invent le _pittoresque_, nous levons des pavillons lgants sur
quelque site agreste qui semble destin  porter une forteresse, et nous
btissons des constructions massives au bord d'un ruisseau courant 
travers des prs. Ceci nous ferait croire que ces barbares du moyen ge
aimaient et comprenaient la nature, sans en faire autrement de bruit, et
que nous, qui la vantons  tout propos, en prose et en vers, nous la
regardons d'un oeil distrait, sans nous laisser pntrer par ses
beauts. Les sicles sont comme les individus, ils veulent toujours
qu'on les croie dous des qualits qui leur manquent et se soucient
mdiocrement de celles qu'ils possdent. Tout le monde se battait pour
la religion au XVIe sicle, et les neuf diximes des combattants, d'une
part comme de l'autre, ne croyaient mme pas en Dieu. On se piquait de
chevalerie et de belles manires au XVIIe sicle, et les esprits se
tournaient trs-fort,  cette poque dj, vers les ides positives et
la satisfaction des besoins matriels. On ne parlait, au XVIIIe sicle,
que de _vertu_, de _nature_, de _douce philosophie_, quand la vertu
n'tait gure de mise, qu'on observait la nature  travers les vitres de
son cabinet, et qu'en fait de douce philosophie on ne pratiquait que
celle appuye sur un bien-tre assur pour soi et ses amis.

Revenons  nos btisses... Le systme de constructions en encorbellement
tait fort en vogue, ds le XIIe sicle, dans les btiments civils;
c'est qu'en effet il est conomique et prsente quantit de ressources,
soit pour soutenir des planchers, pour viter de fortes paisseurs de
murs et des fondations considrables, recevoir des charpentes, porter
des saillies, obtenir des surfaces plus tendues dans les tages
suprieurs des btiments qu' rez-de-chausse, trouver des dgagements,
des escaliers de communication d'un tage  un autre, offrir des abris,
etc. C'tait encore une application de ce principe des architectes du
moyen ge, consistant  employer des forces agissantes au lieu de forces
passives; car un encorbellement est une bascule qui demande un
contre-poids pour conserver la fonction qu'on prtend lui donner. Les
encorbellements ont l'avantage de ne pas produire des pousses, toujours
difficiles  maintenir dans des constructions composes, comme toute
habitation, de murs peu pais se coupant irrgulirement, suivant la
destination des pices. Ils prennent moins de hauteur que les arcs, ou
peuvent neutraliser leur pousse en avanant les sommiers en dehors des
parements des murs, ce qu'il est facile de dmontrer.

Soit AB (132) l'ouverture d'une salle dont le plancher sera support par
des arcs, ainsi que le font voir les fig. 128 et 129; AC, BD,
l'paisseur des murs; CE, la hauteur entre planchers. Si nous bandons
des arcs GF venant pntrer dans les murs, en admettant mme que nous
ayons une forte charge en K, il y a lieu de croire que nous exercerons
une telle pousse de G en H que le mur bouclera en dehors, car la
rsistance de frottement du lit GH ne sera pas suffisante pour empcher
un glissement; s'il n'y a pas de glissement, la longueur GH n'est pas
telle que le lit ne puisse s'ouvrir en dehors et s'pauffrer en dedans,
ainsi qu'il est figur en I, effet qui produira le bouclement du mur et,
par suite, la chute des arcs. Mais si nous avons un sommier
trs-saillant L et deux assises en encorbellement MN, en supposant une
charge raisonnable K', nous pourrons rsister au glissement par un lit
LO beaucoup plus tendu et par un frottement plus considrable; la
courbe des pressions exerce par l'arc venant pntrer le lit LO en P
trouvera l une rsistance qui se rsoudra en une ligne PR, plus ou
moins incline en raison inverse du plus ou moins de poids de la charge
K' suprieure. Si cette charge est trs-puissante, du point R la
rsultante des pousses pourra devenir verticale et tomber en dedans du
parement intrieur du mur, ou peu s'en faudra; c'est tout ce que l'on
doit demander. Le constructeur a le soin, dans ce cas, de placer au
moins une assise ayant son parement intrieur vertical  l'aplomb de la
rencontre de l'arc avec le sommier en encorbellement, car il augmente
ainsi la rsistance  la pousse par le frottement de deux lits de
pierres, tandis que s'il ne mettait qu'une seule assise en
encorbellement sous le sommier, comme nous l'avons trac en S, il
n'aurait  opposer  la pousse que la rsistance du lit TV, et le
bouclement du mur pourrait se produire en Y comme il se produit en H'.
Lorsque les constructeurs ne peuvent donner  leur encorbellement, par
une cause quelconque, la hauteur de trois ou quatre assises, alors ils
se procurent des pierres trs-rsistantes et (133) ils les posent assez
en saillie, comme l'indique la coupe A, pour que la courbe des pressions
de l'arc tombe en B en dedans du parement intrieur du mur; alors la
pierre A tend  basculer, ils la soulagent par une faible saillie C; son
mouvement de bascule dcrirait une portion de cercle dont D est le
centre. Pour rsister  ce mouvement de bascule, il y a la charge E,
plus le remplissage F en maonnerie. Ne pouvant basculer,
l'encorbellement A ne tend plus qu' glisser de B en G. Or il s'agit de
rendre le frottement assez puissant sur ce lit DG au moyen de la charge
verticale E pour empcher ce glissement. Les encorbellements possdent
donc deux proprits: le soulagement des portes au moyen des bascules
arrtes par les charges en queue, et l'action de rsistance aux
pousses obliques par l'augmentation des surfaces de frottement.

On reconnat donc que, dans tous les cas, les constructeurs du moyen ge
emploient les rsistances actives, c'est--dire le systme d'quilibre,
au lieu du principe des rsistances passives de la construction romaine.
Comme toujours, d'ailleurs, ces constructeurs poussent les consquences
d'un principe admis jusqu' ses dernires limites; ils ne semblent pas
connatre ces impossibilits que notre art moderne oppose, sous forme de
_veto_ acadmique, aux tentatives hardies. La construction, pour eux,
n'est pas cette science qui consiste  dire: Voici les rgles, voici
les exemples, suivez-les, mais ne les franchissez pas. Au contraire, la
science, pour eux, dit: Voici les principes gnraux, ils sont larges,
ils n'indiquent autre chose que des moyens. Dans l'application,
tendez-les autant que la matire et votre exprience vous le
permettent; nous ne vous demandons que de rester fidles  ces principes
gnraux: d'ailleurs, tout est possible  celui qui les sait appliquer.
Est-ce l un art stationnaire, hiratique, tranger  l'esprit moderne,
comme on a prtendu si longtemps nous le faire croire? Est-ce
rtrograder que de l'tudier, de s'en pntrer? Est-ce la faute de cet
art si beaucoup n'en traduisent que l'apparence extrieure, en
compromettent le dveloppement par des pastiches maladroits?
Imputons-nous  l'antiquit les mauvaises copies de ses arts? Pourquoi
donc faire retomber sur les arts du moyen ge en France les fausses
applications qu'on a pu en faire, soit en Italie avant la renaissance,
soit chez nous de notre temps? Depuis le moment o il a t admis qu'il
n'y avait d'architecture qu'en Italie, que les architectes ont t,
comme des moutons marchant sur les pas les uns des autres, tudier leur
art dans cette contre, l'enseignement acadmique n'a voulu voir le
moyen ge que l. Or les difices du moyen ge en Italie sont, au point
de vue de la structure, des btisses mdiocrement entendues. Presque
toujours ce ne sont que des constructions drives de l'antiquit
romaine, revtues d'une assez mchante enveloppe emprunte aux arts du
Nord ou de l'Orient.  coup sr, ce n'est pas l ce qu'il faut aller
tudier au del des monts. Comme construction, on n'y trouve ni
principes arrts, ni suite, mais un amas dsordonn de traditions
confuses, des influences qui se combattent, un amour barbare pour le
luxe  ct d'une impuissance vidente[42]. Qu'est-ce que les basiliques
de Rome, par exemple, reconstruites la plupart au XIIIe sicle, si on
les compare aux difices levs chez nous  cette poque? De mauvais
murs de brique, mal maonns sur des tronons et des chapiteaux arrachs
 des monuments antiques. Dans ces btisses barbares, o est l'art, o
est l'tude? Si nous les considrons avec respect et curiosit, n'est-ce
pas parce qu'elles nous prsentent les dpouilles d'difices
magnifiques? Si nous nous merveillons devant de riches joyaux pills
dans un palais, est-ce le pillard qui excite notre admiration? Soyons
donc sincres, et mettons les choses  leur vraie place. Si les Romains
du moyen ge trouvaient un sol couvert de dbris antiques; si, au XIIIe
sicle encore, les thermes d'Antonin Caracalla taient debout et presque
intacts, ainsi que le Colise, le Palatin, et tant d'autres difices,
irons-nous admirer les oeuvres d'hommes plus barbares que les Vandales
et les Huns, qui ont dtruit froidement ces monuments pour lever de
mauvaises btisses, dans lesquelles ces dbris mme sont maladroitement
employs, grossirement mis en oeuvre? Nous ne voyons apparatre l que
la vanit d'un peuple impuissant; l'intelligence, les ides, l'art enfin
font compltement dfaut. Quel autre spectacle chez nous! C'est alors
que les architectes laques en France poursuivent avec persistance leur
labeur; sans songer  leur gloire personnelle, ils ne cherchent qu'
dvelopper les principes qu'ils ont su dcouvrir; ils croyaient que
l'avenir tait pour eux, et ce n'tait pas une illusion, car, les
premiers, ils commencent, dans l're moderne, la grande lutte de l'homme
intellectuel contre la matire brute. Les constructeurs de l'antiquit
sont les allis et souvent les esclaves de la matire, ils subissent ses
lois; les constructeurs laques du moyen ge se dclarent ses
antagonistes, ils prtendent que l'esprit doit en avoir raison, qu'il
doit l'assujettir, et qu'elle obira. Est-ce bien  nous, qui perons
les montagnes pour voyager plus  l'aise et plus vite, qui ne tenons
plus compte des distances et dfions les phnomnes naturels, de
mconnatre ceux qui, par leur esprit investigateur et subtil, leur foi
dsintresse en des principes bass sur la raison et le calcul
(dsintresse, certes, car  peine quelques-uns nous ont laiss leur
nom), nous ont devancs de quelques sicles, et n'ont eu que le tort
d'arriver trop tt, d'tre trop modestes, et d'avoir cru qu'on les
comprendrait. On dit que l'histoire est juste: c'est  souhaiter; mais
sa justice se fait parfois attendre longtemps. Nous accordons que, du
XIIe au XVe sicle, la socit politique est dsordonne, le clerg
envahissant, les seigneurs fodaux des tyrans, les rois des ambitieux
tantt souples, tantt perfides; les juifs des usuriers, et les paysans
de misrables brutes; que cette socit est mue par de ridicules
superstitions, et se soucie peu de la morale; mais nous voyons  travers
ce chaos natre sans bruit une classe d'hommes qui ne sont ni religieux,
ni nobles, ni paysans, s'emparant de l'art le plus abstrait, celui qui
se prte aux calculs, aux dveloppements logiques; de l'art auquel
chacun doit recourir, car il faut se loger, se garder, se dfendre,
faire des temples, des maisons et des forteresses. Nous voyons cette
classe attirer autour d'elle tous les artisans, les soumettre  sa
discipline. En moins d'un demi-sicle, cette association de travailleurs
infatigables a dcouvert des principes entirement nouveaux, et qui
peuvent s'tendre  l'infini; elle a fait pntrer dans tous les arts
l'analyse, le raisonnement, la recherche,  la place de la routine et
des traditions dcrpites; elle fonde des coles; elle marche sans
s'arrter un jour, isole, mais ordonne, tenace, subtile, au milieu de
l'anarchie et de l'indcision gnrale. Elle franchit les premiers
chelons de l'industrie moderne dont nous sommes fiers avec raison; et
parce que cette association passe son temps au travail au lieu de tracer
des mmoires  sa louange; parce que ses membres, plus soucieux de faire
triompher leurs principes que d'obtenir une gloire personnelle,
inscrivent  peine leurs noms sur quelques pierres; qu' force de
recherches ils arrivent  l'abus mme de ces principes; parce qu'enfin
cette association est crase sous les trois derniers sicles dont la
vanit gale au moins l'clat, nous serions assez ingrats aujourd'hui
pour ne pas reconnatre ce que nous lui devons, assez fous pour ne pas
profiter de son labeur? Et pourquoi cette ingratitude et cette folie?
Parce que quelques esprits paresseux ont leur sige fait et prtendent
conserver les principes d'un art mort, qu'ils se gardent de mettre en
pratique, qu'ils n'noncent mme pas clairement? Qui sont les esprits
rtrogrades? Sont-ce ceux qui nous condamneraient  reproduire
ternellement les tentatives incompltes ou mal comprises faites par les
trois derniers sicles pour rgnrer l'architecture des Romains, ou
ceux qui cherchent  remettre en honneur les ressources d'un art
raisonn et audacieux  la fois, se prtant  toutes les combinaisons et
 tous les dveloppements que ncessitent les besoins variables de la
civilisation moderne? La balance de l'histoire des arts serait juste si
on voulait la tenir d'une main impartiale, si on ne mettait pas toujours
dans ses plateaux des noms au lieu d'y placer des faits, des
individualits au lieu de monuments. Qu'avons-nous, en effet,  opposer
 des noms comme ceux de Dioti Salvi, d'Arnolpho di Lapo, de
Brunelleschi, de Michelozzo, de Baltazar Peruzzi, de Bramante, de San
Micheli, de Sansovino, de Pirro Ligorio, de Vignola, d'Ammanati, de
Palladio, de Serlio, de Jean Bullant, de Pierre Lescot, de Philibert
Delorme, de Ducerceau, deux ou trois noms  peine connus. Mais si nos
monuments franais du moyen ge pouvaient parler; s'ils pouvaient nous
donner les noms modestes de leurs auteurs; si surtout, en face des
oeuvres des hommes que nous venons de citer, ils pouvaient nous montrer
tous les mystres de leur construction, certainement alors l'histoire
leur rendrait justice, et nous cesserions d'tre les dupes,  notre
dtriment, d'une mystification qui dure depuis plus de trois sicles.

L'Europe occidentale peut s'enorgueillir  bon droit d'avoir provoqu le
grand mouvement intellectuel de la renaissance, et nous ne sommes pas de
ceux qui regrettent ce retour vers les arts et les connaissances de
l'antiquit paenne. Notre sicle vient aprs celui de Montesquieu et de
Voltaire; nous ne renions pas ces grands esprits, nous profitons de
leurs clarts, de leur amour pour la vrit, la raison et la justice;
ils ont ouvert la voie  la critique, ils ont tendu le domaine de
l'intelligence. Mais que nous enseignent-ils? Serait-ce, par hasard, de
nous astreindre  reproduire ternellement leurs ides, de nous
conformer sans examen  leur got personnel, de partager leurs erreurs
et leurs prjugs, car ils n'en sont pas plus exempts que d'autres? Ce
serait bien mal les comprendre. Que nous disent-ils  chaque page?
clairez-vous; ne vous arrtez pas; laissez de ct les opinions toutes
faites, ce sont presque toujours des prjugs; l'esprit a t donn 
l'homme pour examiner, comparer, rassembler, choisir, mais non pour
conclure, car la conclusion est une fin, et bien fou est celui qui
prtend dire: J'ai clos le livre humain! Est-ce donc le got
particulier  tel philosophe qu'il faut prendre pour modle, ou sa faon
de raisonner, sa mthode? Voltaire n'aime pas le gothique, parce que
l'art gothique appartient au moyen ge dont il sape les derniers tais:
cela prouve seulement qu'il ne sait rien de cet art et qu'il obit  un
prjug; c'est un malheur pour lui, ce n'est pas une rgle de conduite
pour les artistes. Essayons de raisonner comme lui, apportons dans
l'tude de notre art son esprit d'analyse et de critique, son bon sens,
sa passion ardente pour ce qu'il croit juste, si nous pouvons, et nous
arrivons  trouver que l'architecture du moyen ge s'appuie sur des
principes nouveaux et fconds, diffrents de ceux des Romains; que ces
principes peuvent nous tre plus utiles aujourd'hui que ne le sont les
traditions romaines. Les esprits rares qui ont acquis en leur temps une
grande influence sont comme ces flambeaux qui n'clairent que le lieu o
on les place; ils ne peuvent faire apprcier nettement que ce qui les
entoure. Est-ce  dire qu'il n'y ait au monde que les objets sur
lesquels ils ont jet leurs clarts? Placez-les dans un autre milieu,
ils jetteront sur d'autres objets la mme lumire. Mais nous sommes
ainsi faits en France: nous regardons les objets clairs sans nous
soucier du flambeau, sans le transporter jamais ailleurs pour nous aider
de sa lumire afin de tout examiner. Nous prfrons nous en tenir aux
jugements prononcs par des intelligences d'lite plutt que de nous
servir de leur faon d'examiner les faits, pour juger nous-mmes. Cela
est plus commode, en vrit. Nous admirons leur hardiesse, l'tendue de
leurs vues, mais nous n'oserions tre hardis comme eux, chercher  voir
plus loin qu'eux ou autre chose que ce qu'ils ont voulu ou pu voir.

Mais nous voici bien loin de nos matres des oeuvres du moyen ge.
Retournons  eux, d'autant qu'ils ne se doutaient gure, probablement,
qu'il fallt un jour noircir tant de papier, dans leur propre pays, pour
essayer de faire apprcier leurs efforts et leurs progrs. En avance sur
leur sicle, par l'tendue de leurs connaissances, et plus encore par
leur indpendance comme artistes; ddaigns par les sicles plus
clairs, qui n'ont pas voulu se donner la peine de les comprendre, en
vrit leur destine est fcheuse. Le jour de la justice ne viendra-t-il
jamais pour eux?

Les besoins de la construction civile sont beaucoup plus varis que ceux
de la construction religieuse; aussi l'architecture civile fournit-elle
aux architectes du moyen ge l'occasion de manifester les ressources
nombreuses que l'on peut trouver dans les principes auxquels ils
s'taient soumis. Il est ncessaire de bien dfinir ces principes, car
ils ont une grande importance. L'architecture des Romains (non celle des
Grecs, entendons-nous bien[43]) est une structure revtue d'une
dcoration qui devient ainsi, par le fait, l'architecture,
l'architecture visible. Si l'on relve un monument romain, il faut faire
deux oprations: la premire consiste  se rendre compte des moyens
employs pour lever la carcasse, la construction, l'difice vritable;
la seconde,  savoir comment cette construction a pris une forme visible
plus ou moins belle, ou plus ou moins bien adapte  ce corps. Nous
avons rendu compte ailleurs de cette mthode[44]. Ce systme possde ses
avantages, mais il n'est souvent qu'un habile mensonge. On peut tudier
la construction romaine indpendamment de l'architecture romaine, et ce
qui le prouve, c'est que les artistes de la renaissance ont tudi cette
forme extrieure sans se rendre compte du corps qu'elle recouvrait.
L'architecture et la construction du moyen ge ne peuvent se sparer,
car cette architecture n'est autre chose qu'une forme commande par
cette construction mme. Il n'est pas un membre, si infime qu'il soit,
de l'architecture gothique,  l'poque o elle passe aux mains des
laques, qui ne soit impos par une ncessit de la construction; et si
la structure gothique est trs-varie, c'est que les besoins auxquels il
lui faut se soumettre sont nombreux et varis eux-mmes. Nous n'esprons
pas faire passer sous les yeux de nos lecteurs toutes les applications
du systme de la construction civile chez les gens du moyen ge; nous ne
pouvons prtendre non plus tracer  grands traits les voies principales
suivies par ce systme; car l'un des caractres les plus frappants de
l'art comme des moeurs du moyen ge, c'est d'tre individuel. Si l'on
veut gnraliser, on tombe dans les plus tranges erreurs, en ce sens
que les exceptions l'emportent sur la rgle; si l'on veut rendre compte
de quelques-unes de ces exceptions, on ne sait trop quelles choisir, et
on rtrcit le tableau. On peut, nous le croyons, faire ressortir les
principes, qui sont simples, rigoureux, et chercher parmi les
applications celles qui expriment le mieux et le plus clairement ces
principes.

Les quelques exemples que nous avons donns mettent en lumire, nous en
avons l'espoir, les consquences du principe admis par les architectes
laques du moyen ge: apparence des moyens employs dans la structure
des difices, et apparence produisant rellement l'architecture,
c'est--dire la forme visible; solution des problmes donns, par les
lois naturelles de la statique, de l'quilibre des forces, et par
l'emploi des matriaux en raison de leurs proprits; acceptation de
tous les programmes, quelle que soit leur varit, et assujettissement
de la construction  ces programmes, par suite de l'architecture
elle-mme, puisque cette architecture n'est que l'apparence franchement
admise de cette construction. Avec ces principes mdits, avec quelques
exemples choisis parmi les applications de ces principes, il n'est pas
un architecte qui ne puisse construire comme les matres du moyen ge,
procder comme eux et varier les formes en raison des besoins nouveaux
qui naissent perptuellement au milieu d'une socit comme la ntre,
puisque chaque besoin nouveau doit provoquer une nouvelle application du
principe. Si l'on nous accuse de vouloir faire rtrograder notre art, il
est bon que l'on sache du moins comment nous entendons le ramener en
arrire; la conclusion de tout ce que nous venons de dire tant: Soyez
vrais. Si la vrit est un signe de barbarie, d'ignorance, nous serons
heureux d'tre relgus parmi les barbares et les ignorants, et fiers
d'avoir entran quelques-uns de nos confrres avec nous.

Les encorbellements jouent un rle important dans les constructions
civiles, nous en avons donn plus haut la raison; il nous reste  suivre
les applications varies de cette mthode. Il existe dans la partie de
la Champagne qui touche  la Bourgogne, _et vice vers_, des maisons,
trs-simples d'ailleurs, construites pendant les XIIIe et XIVe sicles,
qui portent pignon sur rue, et se composent,  l'extrieur, d'une sorte
de porche avec balcon au-dessus, abrit par un comble trs-saillant.
Tout le systme ne se compose que d'encorbellements adroitement
combins. Ainsi (134), les murs goutterots portent un premier
encorbellement en retour d'querre, destin  soutenir un poitrail
recevant les bouts des solives du plancher du premier tage portant
aussi sur le mur en retraite. Ce poitrail est surmont d'un garde-corps.
Un second encorbellement A donne aux murs goutterots une saillie qui
protge le balcon et reoit une ferme de pignon dispose de faon 
porter le plancher du grenier et  permettre l'introduction des
provisions dans ce grenier. La clture en retraite  l'aplomb du mur de
rez-de-chausse n'est qu'un pan de bois hourd. Observons que le second
encorbellement A (134 bis) laisse, au-dessus de sa dernire assise H,
une portion de mur vertical HI, afin de charger les queues de pierres en
encorbellement par une masse de maonnerie. En arrire est le pan de
bois G, qui clt le premier tage. Pour viter  la masse en
encorbellement toute chance de bascule, les doubles sablires N qui
portent le comble et qui couronnent les murs goutterots sur toute leur
longueur, sont armes  leur extrmit de fortes clefs O qui
maintiennent la tte des encorbellements. Cette disposition si simple se
retrouve dans beaucoup de maisons de paysans (voy. MAISON).

Mais voyons maintenant comment, dans des btisses plus riches, plus
compliques, plus importantes, les constructeurs arrivent  se servir
des encorbellements avec adresse, en se soumettant  des dispositions
commandes par un besoin particulier. Il s'agit de percer une porte dans
l'angle rentrant form par deux btiments qui se coupent  angle droit,
disposition assez commode, d'ailleurs, et qui tait souvent commande
par les habitants d'un manoir ou d'une maison; de faire que cette porte
donne entre dans les salles du rez-de-chausse  droite et  gauche,
puis au premier tage; de supprimer le pan coup dans lequel s'ouvre la
porte, de retrouver l'angle droit form par la rencontre des murs de
face, dont l'un des deux, au moins, fera mur de refend en se
prolongeant, et d'tablir alors, au-dessus de cette porte et dans
l'angle rentrant, un escalier de service communiquant du premier tage
aux tages suprieurs.  force de ferrailles recouvertes de pltre, on
arriverait facilement aujourd'hui  satisfaire  ce programme. Mais s'il
ne faut point mentir  la construction, la chose devient moins aise.
Soit donc (135) le plan A du rez-de-chausse de cette construction et le
plan B du premier tage. On voit, en C, la porte qui s'ouvre dans le pan
coup; en D, les piles intrieures; en E, la projection horizontale des
encorbellements intrieurs supportant l'angle rentrant, et en F, la
projection horizontale des encorbellements portant l'angle saillant; GG
sont les arcs contre-buttant l'angle rentrant et portant les murs de
refend du premier tage. Nous prsentons (136) la vue extrieure de la
porte avec les encorbellements qui lui servent d'auvent et qui portent
l'angle saillant de l'escalier de service trac sur le plan B du premier
tage. Au besoin mme, ces encorbellements peuvent masquer un
mchicoulis destin  dfendre la porte. La fig. 137 donne la vue
intrieure de la porte avec les encorbellements portant l'angle
rentrant; en G sont les deux arcs contre-buttant ces encorbellements et
supportant les murs de refend suprieurs. Le noyau de l'escalier s'lve
sur le milieu H du pan coup, et les encorbellements intrieurs et
extrieurs sont maintenus en quilibre par les pesanteurs opposes des
deux angles saillants de la cage de cet escalier. On a, depuis, voulu
obtenir des rsultats analogues au moyen de trompes; mais les trompes
chargent les maonneries infrieures beaucoup plus que ce systme
d'encorbellements, exigent des matriaux plus nombreux et plus grands,
des coupes de pierres difficiles  tracer et plus difficiles encore 
tailler. Ce n'est donc point l un progrs,  moins que l'on ne
considre comme un progrs le plaisir donn  un appareilleur de montrer
son savoir au dtriment de la bourse de celui qui fait btir.

Si, pendant les XIVe et XVe sicles, les constructions religieuses ne
modifirent que peu les mthodes appliques  l'art de btir par les
architectes du XIIIe sicle, il n'en est pas de mme dans les
constructions civiles. Celles-ci prennent une allure plus franche; les
procds employs sont plus tendus, les mthodes plus varies; les
architectes font preuve de cette indpendance qui leur manque dans les
monuments religieux. C'est que dj, en effet, la vie se retirait de
l'architecture religieuse et portait toute son nergie vers les
constructions civiles. Sous les rgnes de Charles V et de Charles VI, le
dveloppement de l'architecture applique aux difices publics, aux
chteaux et aux maisons, est trs-rapide. Aucune difficult n'arrte le
constructeur, et il arrive, en tendant les principes admis par ses
devanciers,  excuter les constructions les plus hardies et les mieux
entendues sous le double point de vue de la solidit et de l'art. 
cette poque, quelques seigneurs surent donner une impulsion
extraordinaire aux constructions; ils les aimaient, comme il faut les
aimer, en laissant  l'artiste toute libert quant aux moyens
d'excution et au caractre qui convenait  chaque btiment[45]. Les
ducs de Bourgogne et Louis d'Orlans, frre de Charles VI firent lever
des rsidences, moiti forteresses, moiti palais de plaisance, qui
indiquent chez les artistes auxquels furent confis ces travaux une
exprience, un savoir rares, en mme temps qu'un got parfait; chez les
seigneurs qui commandrent ces ouvrages, une libralit sage et bien
entendue qui n'est gure, depuis lors, la qualit propre aux personnages
assez riches et puissants pour entreprendre de grandes constructions. Si
Louis d'Orlans fut un grand dissipateur des deniers publics et s'il
abusa de l'tat de dmence dans lequel le roi son frre tait tomb, il
faut reconnatre que, comme grand seigneur pourvu d'immenses richesses,
il fit btir en homme de got. Ce fut lui qui reconstruisit presque
entirement le chteau de Coucy, qui leva les rsidences de
Pierrefonds, de la Fert-Milon, et augmenta celles de Crpy et de
Bthisy. Toutes les constructions entreprises sous les ordres de ce
prince sont d'une excution et d'une beaut rares. On y trouve, ce qu'il
est si difficile de runir dans un mme difice, la parfaite solidit,
la force, la puissance avec l'lgance, et cette richesse de bon aloi
qui n'abandonne rien aux caprices.  ce point de vue, les btiments de
Coucy, levs vers 1400, ont toute la majest grave des constructions
romaines, toute la grce des plus dlicates conceptions de la
renaissance. Laissant de ct le style de l'poque, on est oblig de
reconnatre, chez les architectes de ce temps, une supriorit
trs-marque sur ceux du XVIe sicle, comme constructeurs; leurs
conceptions sont plus larges et leurs moyens d'excution plus srs et
plus savants; ils savent mieux subordonner les dtails  l'ensemble et
btissent plus solidement. La grand'salle du chteau de Coucy, dite
_salle des Preux_, tait une oeuvre parfaite (voy. SALLE); nous n'en
montrerons ici que certaines parties tenant plus particulirement 
l'objet de cet article. Cette salle s'levait au premier tage sur un
rez-de-chausse dont les votes reposaient sur une pine de colonnes et
sur les murs latraux. Elle n'a pas moins de 16m,00 de largeur sur une
longueur de 60m,00; c'est dire qu'elle pouvait contenir facilement deux
mille personnes. D'un ct, elle prenait ses jours sur la campagne, 
travers les paisses courtines du chteau; de l'autre, sur la cour
intrieure (voy. CHTEAU, fig. 16 et 17). Deux normes chemines doubles
la chauffaient, et les baies latrales taient au nombre de six, trois
sur le dehors et trois sur la cour, sans compter un immense vitrage
perc au midi sous le lambris de la vote en bois. Les baies latrales
taient surmontes de lucarnes pntrant dans le comble. Voici (138) la
coupe de cette salle prise sur une des fentres latrales avec la
lucarne ouverte au-dessus, et (139) la vue perspective intrieure de
cette fentre, qui n'a pas moins de 4m,00 d'brasement. La plate-bande
qui la couvre est appareille de dix claveaux, poss avec grand soin,
lesquels, serrs par les courtines qui ont prs de 4m,00 d'paisseur, se
sont maintenus horizontaux sans le secours d'aucune armature de fer.
Dans la vue perspective, nous avons suppos le comble enlev en A, afin
de faire voir la construction de la lucarne du ct de l'intrieur. Ces
lucarnes (voy. la coupe) donnaient sur le large chemin de ronde crnel
extrieur, de sorte qu'au besoin les gens posts sur ce chemin de ronde
pouvaient parler aux personnes places dans la salle. Les dfenseurs
taient  couvert sous un petit comble pos sur le crnelage et sur des
piles isoles A. La lumire du jour pntrait donc sans obstacle dans la
salle par les lucarnes, et cette construction est  une si grande
chelle que, de la salle en B, on ne pouvait voir le sommet du comble du
chemin de ronde, ainsi que le dmontre la ligne ponctue BC[46]. De la
charpente, il ne reste plus trace, et on ne trouve sur place,
aujourd'hui, de cette belle construction, que les fentres et la partie
infrieure des lucarnes; ce qui suffit, du reste, pour donner une ide
de la grandeur des dispositions adoptes. Dans la salle des Preuses,
dpendant du mme chteau, nous voyons encore des fentres dont les
brasements sont vots, ainsi que l'indique la fig. 140, afin de porter
une charge considrable de maonnerie. Les sommiers des arcs doubles en
dcharge s'avancent jusqu' la rencontre de l'brasement avec les
pieds-droits A (voy. le plan) de la fentre, afin d'viter des coupes
biaises dans les claveaux dont les intrados sont ainsi parallles entre
eux. L'arc suprieur seul reparat  l'extrieur et dcharge
compltement le linteau.

Mais il va sans dire que les constructeurs n'employaient cette puissance
de moyens que dans des btiments trs-considrables et qui devaient
rsister moins  l'effort du temps qu' la destruction combine des
hommes. Il semble mme que, dans les intrieurs des chteaux, l o l'on
ne pouvait craindre l'attaque, les architectes voulussent distraire les
yeux des habitants par des constructions trs-lgantes et lgres. On
sait que Charles V avait fait faire dans le Louvre,  Paris, un escalier
et des galeries qui passaient pour des chefs-d'oeuvre de l'art de btir,
et qui fixrent l'admiration de tous les connaisseurs jusqu'au moment o
ces prcieux btiments furent dtruits. Les escaliers particulirement,
qui prsentent des difficults sans nombre aux constructeurs, excitrent
l'mulation des architectes du moyen ge. Il n'tait pas de seigneur qui
ne voult avoir un _degr_ plus lgant et mieux entendu que celui de
son voisin, et, en effet, le peu qui nous reste de ces accessoires
indispensables des chteaux indique toujours une certaine recherche
autant qu'une grande habilet dans l'art du trac (voy. ESCALIER).

Pour les habitations plus modestes, celles des bourgeois des villes,
leur construction devint aussi, pendant les XIVe et XVe sicles, plus
lgre, plus recherche. C'est alors que l'on commence  vouloir ouvrir
des jours trs-larges sur la voie publique, ce qui tait d'autant plus
ncessaire que les rues taient troites; que l'on mle avec adresse le
bois  la pierre ou  la brique; que l'on cherche  gagner de la place
dans les intrieurs en diminuant les points d'appui, en empitant sur la
voie publique par des saillies donnes aux tages suprieurs; que, par
suite, les constructeurs sont ports  revenir aux pans-de-bois en
faade.

Nous ne voulons pas tendre cet article, dj bien long, outre mesure,
et donner ici des exemples qui trouvent leur place dans les autres
articles du _Dictionnaire_; nous avons essay seulement de faire saisir
les diffrences profondes qui sparent la construction civile de la
construction religieuse au moyen ge. Nos lecteurs voudront bien
recourir, pour de plus amples dtails, aux mots BOUTIQUE, CHARPENTE,
CHNEAU, GOUT, ESCALIER, FENTRE, FONTAINE, GALERIE, MAISON,
PAN-DE-BOIS, PLANCHER, PONT, etc.

[Illustration: Fig. 115.]
[Illustration: Fig. 116.]
[Illustration: Fig. 117.]
[Illustration: Fig. 118.]
[Illustration: Fig. 119.]
[Illustration: Fig. 120.]
[Illustration: Fig. 121.]
[Illustration: Fig. 122.]
[Illustration: Fig. 123.]
[Illustration: Fig. 123. bis.]
[Illustration: Fig. 123. ter.]
[Illustration: Fig. 123. quater.]
[Illustration: Fig. 124.]
[Illustration: Fig. 125.]
[Illustration: Fig. 126.]
[Illustration: Fig. 127.]
[Illustration: Fig. 128.]
[Illustration: Fig. 129.]
[Illustration: Fig. 130.]
[Illustration: Fig. 131.]
[Illustration: Fig. 132.]
[Illustration: Fig. 133.]
[Illustration: Fig. 134.]
[Illustration: Fig. 134. bis.]
[Illustration: Fig. 135.]
[Illustration: Fig. 136.]
[Illustration; Fig. 137.]
[Illustration: Fig. 138.]
[Illustration: Fig. 139.]
[Illustration: Fig. 140.]

     [Note 33: Ce n'est gure que vers la fin du XIIIe sicle que
     les forts des Gaules commencrent  perdre en tendue et en
     qualit, c'est--dire au moment o l'organisation fodale
     dcrot. Pendant le XIVe sicle, beaucoup de seigneurs
     fodaux furent obligs d'aliner partie de leurs biens, et
     les tablissements monastiques, les chapitres ou les communes
     dfrichrent une notable portion des forts dont ils taient
     devenus possesseurs. Lors des guerres des XIVe et XVe
     sicles, les forts n'tant plus soumises, dans beaucoup de
     localits, au rgime conservateur du systme fodal, furent
     cruellement dvastes. Celles qui existaient sur les
     montagnes furent ainsi perdues  tout jamais, par suite de
     l'entranement des terres sur les pentes rapides. C'est ainsi
     que le midi et tout le centre de la France actuelle se virent
     dpouills des futaies qui garnissaient les plateaux et dont
     nous constatons l'existence encore vers la fin du XIIIe
     sicle.]

     [Note 34: La _maisne_, c'est--dire la maisonne, comprenant
     non-seulement la famille, mais les serviteurs, les hommes et
     femmes  gage et tout le personnel d'un chteau.]

     [Note 35: On tablissait des lucarnes avec face en pierre sur
     les btiments ds le XIIIe sicle, et cependant, sous Louis
     XIV, on prtendit que ce mode d'ouvrir des jours  la base
     des combles fut invent par Mansard; et pour consacrer le
     souvenir de cette utile invention, on a donn depuis lors, 
     ces jours, le nom de _mansardes_, comme si tous les btiments
     civils, les chteaux et les maisons n'taient pas pourvus de
     mansardes sous Franois 1er, sous Louis XIII et bien avant
     eux. Mais tel est le faible du XVIIe sicle, qui prtendit
     avoir tout trouv. Or ce n'est qu'une prtention. Il en est
     de celle-ci comme de beaucoup d'autres  cette poque. Il a
     t crit et rpt bien des fois que la brouette, par
     exemple, avait t invente au XVIIe sicle, lors des grands
     travaux de terrassement entrepris  Versailles; or nous avons
     des copies nombreuses de brouettes figures sur des
     manuscrits et des vitraux du XIIIe sicle. Il est vrai que la
     forme de ces petits vhicules,  cette poque, est beaucoup
     plus commode pour le porteur que celle adopte depuis le
     XIIIe sicle, et que nous reproduisons religieusement dans
     nos chantiers, comme si c'tait l un chef-d'oeuvre. Il en
     est de mme du haquet, invent, dit-on, par Pascal.]

     [Note 36: On peut comprendre l'esprit de passion qui fit
     dtruire les chteaux et mme les glises; mais ce qu'il est
     plus difficile d'expliquer, c'est la manie aveugle qui a fait
     dmolir en France, depuis soixante ans, quantit d'difices
     civils fort bons, fort beaux, fort utiles, uniquement parce
     qu'ils taient vieux, qu'ils rappelaient un autre ge, pour
     les remplacer par des constructions dplorables et qui
     cotent cher, bien qu'elles soient leves avec parcimonie et
     qu'elles soient souvent trs-laides. Beaucoup de villes se
     sont prives ainsi d'tablissements qui eussent pu satisfaire
      des besoins nouveaux, qui attiraient l'attention des
     voyageurs, et qui,  tout prendre, leur faisaient honneur.]

     [Note 37: Voy. l'_Archit. civ. et domest._ de MM. Aymar
     Verdier et Cattois.]

     [Note 38: Voy. la _Monog. d'abbayes_. Bib. Sainte-Genevive.]

     [Note 39: Voy. le plan gnral de ce chteau au mot CHTEAU,
     fig. 30 et 31, salle M.]

     [Note 40: Au XVIe sicle, un accident obligea les
     propritaires du chteau de Hoh-Koenigsbourg  bander des
     arcs sous le plafond du premier tage.]

     [Note 41: M. Boeswilwald, qui a relev le chteau de
     Hoh-Koenigsbourg avec le plus grand soin, a bien voulu mettre
     ses dessins  notre disposition.]

     [Note 42: Un seul exemple pour prouver que nous n'exagrons
     pas. Nous avons vu, dans cet article,  la suite de quels
     efforts persistants les constructeurs du Nord sont arrivs 
     se rendre matres de la pousse des votes, et dans quelles
     conditions ils voulaient assurer la stabilit de ces votes.
     Or, en Italie, les cartements des arcs des monuments vots
     pendant le moyen ge et mme la renaissance sont maintenus au
     moyen de barres de fer poses  leur naissance et restes
     _visibles_.  ce compte, on peut bien se passer
     d'arcs-boutants et de tout l'attirail des contre-forts, de
     combinaisons d'quilibre. On se garde bien, ou de reproduire
     ces barres de fer dans les dessins qu'on nous donne, ou d'en
     parler dans les ouvrages sur la matire. Mais, en vrit,
     est-ce l un moyen de construction? N'est-ce pas plutt un
     aveu d'impuissance?]

     [Note 43: Pour les architectes qui ont quelque peu tudi les
     arts de l'antiquit, la diffrence entre l'architecture des
     Grecs et celle des Romains est parfaitement tranche: ces
     deux arts suivent, ainsi que nous l'avons dit bien des fois,
     des voies opposes; mais pour le vulgaire, il n'en est pas
     ainsi, et l'on confond ces deux arts, comme si l'un n'tait
     qu'un driv de l'autre. Combien de fois n'a-t-on pas dit et
     crit, par exemple, que le portail de Saint-Gervais,  Paris,
     est un portail d'architecture grecque? Il n'est gure plus
     grec que romain. C'est cependant sur des jugements aussi
     aveugles que la critique des arts de l'architecture se base
     chez nous depuis longtemps, et cela parce que nous,
     architectes, par insouciance peut-tre, nous sommes les seuls
     en France qui n'crivons pas sur notre art.]

     [Note 44: Voy. nos _Entretiens sur l'Architecture_.]

     [Note 45: Rien ne nous semble plus funeste et ridicule que de
     vouloir, comme cela n'arrive que trop souvent aujourd'hui,
     imposer aux architectes autre chose que des programmes; rien
     ne donne une plus triste ide de l'tat des arts et de ceux
     qui les professent, que de voir les artistes accepter toutes
     les extravagances imposes par des personnes trangres  la
     pratique, sous le prtexte qu'elles payent. Les tailleurs
     ont,  ce compte, plus de valeur morale que beaucoup
     d'architectes; car un bon tailleur, si on lui commande un
     habit ridicule, dira: Je ne puis vous faire un vtement qui
     dshonorerait ma maison et qui ferait rire de vous. Ce mal
     date d'assez loin dj, car notre bon Philibert Delorme
     crivait, vers 1575: ...Je vous advertiray, que depuis
     trente cinq ans en a, et plus, j'ay observ en divers lieux,
     que la meilleure partie de ceux qui ont faicts ou voulu faire
     bastiments, les ont aussi soubdainement commencez, que
     lgrement en avoient dlibr: dont s'en est ensuivy le plus
     souvent repentance et drision, qui toujours accompagnent les
     mal advisez: de sorte que tels pensans bien entendre ce
     qu'ils vouloient faire, ont veu le contraire de ce qui se
     pouvoit et devoit bien faire. Et si par fortune ils
     demandoient  quelques uns l'advis de leur dlibration et
     entreprinse, c'estoit  un maistre maon, ou  un maistre
     charpentier, comme l'on a accoutum de faire, ou bien 
     quelque peintre, quelque notaire, et autres qui se disent
     fort habiles, et le plus souvent n'ont gueres meilleur
     jugement et conseil que ceux qui le leur demandent...
     Souventes fois aussi j'ay veu de grands personnages qui se
     sont trompez d'eux-mmes, pour autant que la plupart de ceux
     qui sont auprs d'eux, jamais ne leur veulent contredire,
     ains comme dsirant de leur complaire, ou bien  faulte
     qu'ils ne l'entendent, respondent incontinent tels mots,
     _C'est bien dict, monsieur; c'est une belle invention, cela
     est fort bien trouv, et montrez bien que vous avez trs bon
     entendement; jamais ne sera veu une telle oeuvre au monde_.
     Mais les fascheux pensent tout le contraire, et en discourent
     par derrire, peult-tre ou autrement. Voil comment
     plusieurs seigneurs se trompent et sont contentez des leurs.
     Nous pourrions citer les six premiers chapitres tout entiers
     du trait de Philibert Delorme; nous y renvoyons nos lecteurs
     comme  un chef-d'oeuvre de bon sens, de raison, de sagesse
     et d'honntet.]

     [Note 46: Ces grandes salles taient habituellement dalles;
     on les lavait chaque jour, et des gargouilles taient
     rserves pour l'coulement de l'eau. Le sang des victimes
     s'coulait de toute part et ruisselait par les ouvertures
     (rigel-stein) pratiques vers le seuil des portes. (_Les
     Niebelungen_, 35e aventure.)]



CONSTRUCTIONS MILITAIRES. Entre les constructions militaires des
premiers temps du moyen ge et les constructions romaines, on ne peut
constater qu'une perfection moins grande apporte dans l'emploi des
matriaux et l'excution; les procds sont les mmes; les courtines et
les tours ne se composent que de massifs en blocages revtus d'un
parement de moellon menu ou d'un trs-petit appareil. Il semble que les
Normands les premiers aient apport, dans l'excution des ouvrages
militaires, certains perfectionnements inconnus jusqu' eux et qui
donnrent, ds le XIe sicle, une supriorit marque  ces
constructions sur celles qui existaient sur le sol de l'Europe
occidentale. L'un de ces perfectionnements les plus notables, c'est la
rapidit avec laquelle ils levaient leurs forteresses. Guillaume le
Conqurant couvrit en peu d'annes l'Angleterre et une partie de la
Normandie de chteaux forts en maonnerie, excuts avec une parfaite
solidit, puisque nous en trouvons un grand nombre encore debout
aujourd'hui. Il est  croire que les Normands tablis sur le sol
occidental employrent les procds usits par les Romains, c'est--dire
les rquisitions, pour btir leurs forteresses, et c'est, dans un pays
entirement soumis, le moyen le plus propre  lever de vastes
constructions qui ne demandent que des amas trs-considrables de
matriaux et beaucoup de bras. On ne trouve, d'ailleurs, dans les
constructions militaires primitives des Normands, aucune trace d'art:
tout est sacrifi au besoin matriel de la dfense. Ces sortes de
btisses n'ont rien qui puisse fournir matire  l'analyse; elles n'ont
d'intrt pour nous qu'au point de vue de la dfense, et, sous ce
rapport, leurs dispositions se trouvent dcrites dans les articles
ARCHITECTURE MILITAIRE, CHTEAU, DONJON, TOUR.

Ce n'est gure qu' la fin du XIIe sicle que l'on voit employer des
procds de construction particuliers aux ouvrages dfensifs, composant
un art  part. Aux blocages massifs opposant une rsistance gale et
continue, on substitue des points d'appui runis par des arcs de
dcharge et formant ainsi, dans les courtines comme dans les tours, des
parties plus rsistantes que d'autres, indpendantes les unes des
autres, de faon  viter la chute de larges parties de maonnerie, si
on venait  les saper. C'est alors aussi que l'on attache une grande
importance  l'assiette des ouvrages militaires, que les constructeurs
choisissent des sols rocheux difficiles  entamer par la sape, et qu'ils
taillent souvent le rocher mme pour obtenir des escarpements
indestructibles; c'est qu'en effet, pendant les grands siges entrepris
 cette poque, notamment par Philippe-Auguste, la sape et la mine
taient les moyens les plus ordinaires employs pour renverser les
murailles (voy. SIGE).

Un des bas-reliefs qui dcorent la faade occidentale de
Notre-Dame-la-Grande  Poitiers, et qui date du commencement du XIIe
sicle, nous reprsente dj des murs de ville composs d'arcs de
dcharge portant sur des contre-forts extrieurs peu saillants (141).
Mais il ne faut pas trop s'arrter  ces reprsentations de monuments
qui ne sont pas toujours conformes  la ralit. Les arcs de dcharge,
lorsqu'ils existent, sont habituellement apparents  l'intrieur des
murailles pour porter le chemin de ronde et masqus par le parement
extrieur. Le simple bon sens indiquait, en effet, que les arcs de
dcharge vus  l'extrieur marquaient aux assigeants les points o il
fallait attacher la sape et que la saillie des contre-forts cachait les
pionniers. On doit donc prendre l'exemple ci-dessus comme la figure
retourne de la muraille pour les besoins de la dcoration sculpturale.

L'esprit que nous voyons dployer par les constructeurs franais, vers
la fin du XIIe sicle, dans les difices religieux et civils, se
retrouve dans les difices militaires: ils songent  remplacer les
forces passives de la construction romaine par des forces actives; mais,
dans l'architecture militaire, il ne s'agit pas seulement de rsister
aux agents extrieurs, aux lois naturelles de la pesanteur, il faut
opposer une rsistance  la main destructive des hommes. La logique des
artistes qui dveloppent l'art de l'architecture au moyen ge, et le
font sortir de l'ornire romane, est rigoureuse; nous avons eu
l'occasion de le dmontrer  nos lecteurs dans les deux premires
parties de cet article; on comprendra que cet esprit logique et vrai
trouvait une belle occasion de s'exercer dans la construction des
difices militaires, o tout doit tre sacrifi au besoin de se
dfendre. La sape et la mine pratiques au moyen des tanonnements
auxquels on mettait le feu tant le principe d'attaque le plus ordinaire
au XIIe sicle, il fallait opposer  ce principe un systme capable de
rendre inutiles les travaux des assaillants. Si donc (142) nous
construisons une tour conformment au plan A, et que les mineurs
viennent s'attacher sur deux points rapprochs de la paroi extrieure et
pratiquent les deux trous BC en les tanonnant avec des potelets,
lorsqu'ils mettront le feu  ces potelets, toute la partie EF de la tour
tombera en dehors et l'ouvrage sera dtruit; mais si, en employant le
mme cube de matriaux et en occupant la mme surface de pleins, nous
avons le soin d'lever, au lieu d'un mur plein, une suite de niches
comprises entre des contre-forts intrieurs, comme l'indique le plan G,
il y a chance gale pour que le mineur tombe au-dessous d'un vide au
lieu de tomber sous un plein, et alors son travail d'tanonnements
incendis ne produit pas de rsultats; mais s'il s'attache sous un
plein, celui-ci offrant une paisseur plus grande que dans le plan A,
son travail devient plus long et plus difficile; les renfoncements H
permettent d'ailleurs de contre-miner, s'il travaille au-dessous de ces
niches. De plus, les niches H peuvent tre tanonnes elles-mmes, 
l'intrieur, de faon  rendre la chute d'une portion de la tour
impossible, en admettant mme que les trous de mine aient t faits en I
et en K, sous les pidroits. Ainsi, dj vers la fin du XIIe sicle,
avec un cube de matriaux gal  celui employ prcdemment, et mme
moindre, les constructeurs militaires taient arrivs  donner une
assiette beaucoup plus forte  leurs ouvrages. De plus, les
constructeurs noyaient, dans l'paisseur des maonneries, de fortes
pices de bois chevilles entre elles par des chevilles de fer, afin de
cercler leurs tours  diffrentes hauteurs. Le principe tait excellent,
mais le moyen trs-mauvais; car ces pices de bois, compltement
dpourvues d'air, s'chauffaient rapidement et pourrissaient. Plus tard
on s'aperut de la destruction trs-prompte de ces bois, et on y suppla
par des chanages composs de crampons de fer scells entre deux lits
d'assises (voy. CHANAGE).

Il est une remarque que chacun peut faire et qui ne laisse pas d'tre
intressante. Les mortiers employs gnralement, pendant le XIIe sicle
et le commencement du XIIIe, dans les glises et la plupart des
constructions religieuses, sont mauvais, manquent de corps, sont
ingalement mlangs, souvent mme le sable fait dfaut et parat avoir
t remplac par de la poussire de pierre; tandis que les mortiers
employs dans les constructions militaires  cette poque, comme avant
et aprs, sont excellents et valent souvent les mortiers romains; il en
est de mme des matriaux. Les pierres employes dans les fortifications
sont d'une qualit suprieure, bien choisies et exploites en grand;
elles accusent, au contraire, une grande ngligence ou une triste
conomie dans la plupart des constructions religieuses. videmment les
seigneurs laques, lorsqu'ils faisaient btir des forteresses, avaient
conserv la mthode romaine de rquisitions et d'approvisionnements que
les abbs ou les vques ne voulaient ou ne pouvaient pas maintenir. Il
semblerait que les seigneurs normands eussent t les premiers 
rorganiser le systme de travail de btiments employ par les
Romains[47], et leur exemple avait t suivi dans toutes les provinces
du nord et de l'ouest. L'enthousiasme produit de grandes choses, mais il
est de peu de dure. C'tait un sentiment de raction contre la barbarie
qui avait fait lever les glises abbatiales et les vastes btiments qui
les entouraient, c'tait un dsir de libert et un mouvement de foi qui
avaient fait lever les cathdrales (voy. CATHDRALE); mais, ces moments
d'effervescence passs, les abbs comme les vques ne trouvaient plus
qu'un dvouement refroidi; par suite, des ngligences ou des tromperies
dans l'excution des travaux. Avec la noblesse laque, il n'en pouvait
pas tre ainsi; on ne demandait pas aux paysans du dvouement, on
exigeait d'eux des corves rgulirement faites, sous une surveillance
inflexible. Cette mthode tait certainement meilleure pour excuter
rgulirement des travaux considrables. Aussi ne devons-nous pas tre
surpris de cette haine transmise de gnration en gnration chez nous
contre les forteresses fodales, et de l'affection que les populations
ont conserve  travers les sicles pour leurs cathdrales.  la fin du
dernier sicle, on a certes dtruit beaucoup d'glises, surtout
d'glises conventuelles, parce qu'elles tenaient  des tablissements
fodaux; mais on a peu dtruit de cathdrales, tandis que tous les
chteaux, sans exception, ont t dvasts, beaucoup mme avaient t
ruins sous Louis XIII et Louis XIV. Pour nous constructeurs, qui
n'avons ici qu' constater des faits dont chacun peut tirer des
consquences suivant sa manire devoir les choses, nous sommes obligs
de reconnatre qu'au point de vue du travail matriel on trouve, dans
les forteresses du moyen ge, une galit et une sret d'excution, une
marche rgulire et une attention qui manquent dans beaucoup de nos
difices religieux.

Dans la construction des glises, on remarque des interruptions, des
ttonnements, des modifications frquentes aux projets primitifs; ce qui
s'explique par le manque d'argent, le zle plus ou moins vif des
vques, des chapitres ou des abbs, les ides nouvelles qui
surgissaient dans l'esprit de ceux qui ordonnaient et payaient
l'ouvrage. Tout cela est mis bnvolement sur le compte de l'ignorance
des matres des oeuvres, de la faiblesse de leurs moyens
d'excution[48]. Mais quand un seigneur puissant voulait faire
construire une forteresse, il n'tait pas rduit  solliciter les dons
de ses vassaux,  rchauffer le zle des tides et  se fier au temps et
 ses successeurs pour terminer ce qu'il entreprenait. C'tait de son
vivant qu'il voulait son chteau, c'tait en vue d'un besoin pressant,
immdiat. Rien ne cote  Richard Coeur-de-Lion quand il veut lever la
forteresse des Andelis, le chteau Gaillard, ni les usurpations, ni les
sacrifices, ni les violences, ni l'argent; il commence l'dification de
la place, malgr l'archevque de Rouen, bien que la ville d'Andeli lui
appartnt. La Normandie est dclare en interdit,  l'instigation du roi
de France. L'affaire est porte aux pieds du pape, qui conclut  une
indemnit en faveur du prlat et lve l'interdit. Mais pendant ces
protestations, ces menaces, ces discussions, Richard ne perd pas une
journe; il est l, surveillant et activant les ouvriers; sa forteresse
s'lve, et en un an elle est construite, et bien construite, la
montagne et les fosss taills, la place en tat complet de dfense, et
l'une des plus fortes du nord de la France. Quand Enguerrand III fit
lever le chteau de Coucy, c'tait dans la prvision d'une lutte
prochaine et terrible avec son suzerain. Un mois de retard pouvait faire
chouer ses projets ambitieux; aussi peut-on voir encore aujourd'hui que
les normes travaux excuts sous ses ordres furent faits avec une
rapidit surprenante, rapidit qui ne laisse passer aucune ngligence.
De la base au fait, ce sont les mmes matriaux, le mme mortier, bien
mieux, les mmes marques de tcherons; nous en avons compt, sur les
parements encore visibles, prs d'une centaine. Or chaque marque de
tcheron appartient  un tailleur de pierre, comme encore aujourd'hui en
Bourgogne, en Auvergne, dans le Lyonnais, etc.[49] Cent tailleurs de
pierre, de nos jours, donnent les proportions suivantes dans les autres
corps d'ouvriers, en supposant une construction semblable  celle
d'Enguerrand III:

Tailleurs de pierre                    100
Traceurs, appareilleurs, souffleurs     20
Bardeurs, pinceurs, poseurs            100
Terrassiers, manoeuvres, corroyeurs    200
Maons et aides                        200

Pour approvisionner les chantiers:

Carriers et chaufourniers              100
Tireurs de sable                        25
Charretiers et aides                    50

Total                                  795
Soit, nombre rond.                     800

Huit cents ouvriers occups  la maonnerie seulement supposent un
nombre  peu prs gal de charpentiers, serruriers, plombiers,
couvreurs, paveurs, menuisiers et peintres (car tous les intrieurs du
chteau de Coucy taient peints sur enduit frais). On peut donc admettre
que seize cents ouvriers au moins ont travaill  la construction de
cette forteresse. Et si nous examinons l'difice: l'galit de la pose
et de la taille, la parfaite unit de la conception dans son ensemble et
dans ses dtails, l'uniformit des profils, indiquent une promptitude
d'excution qui rivalise avec ce que nous voyons faire de nos jours. Une
pareille activit aboutissant  des rsultats aussi parfaits sous le
rapport de l'excution ne se trouve qu'exceptionnellement dans les
constructions religieuses, comme, par exemple,  la faade de Notre-Dame
de Paris, dans les soubassements de la cathdrale de Reims, dans la nef
de la cathdrale d'Amiens. Mais ce sont des cas particuliers, tandis que
dans les forteresses du moyen ge, du XIIe au XVe sicle, on retrouve
toujours la trace de cette hte en mme temps qu'une excution
excellente, des plans bien conus, des dtails tudis, nul ttonnement,
nulle indcision.

Prenons, par exemple, une des tours d'angle du chteau de Coucy, qui ont
chacune 15 mtres de diamtre hors oeuvre, non compris les talus
infrieurs. Chacune de ces tours renferme cinq tages, plus l'tage de
combles. L'tage infrieur, dont le sol est un peu au-dessus du sol
extrieur, est vot en calotte entre des murs d'une paisseur de 3m,50
c. environ, plus le talus. Au-dessus de cet tage, qui n'est qu'une cave
destine aux provisions, s'lve un tage vot en arcs d'ogive,  six
pans intrieurement. Les autres tages sont ferms par des planchers.
Voici (143) les plans superposs des tages au-dessus de la cave. Les
piles de l'hexagone sont alternativement poses, pleins sur vides, de
sorte qu'en coupe perspective nous voyons que les pieds-droits s'lvent
sur les clefs des arcs en tiers-point formant niches d'une pile 
l'autre, ainsi que l'indique la fig. 144. Cette construction vite le
dliaisonnement qui peut se produire et se produit ordinairement dans un
cylindre renfermant des niches perces les unes au-dessus des autres;
elle permet aussi d'ouvrir des meurtrires se chevauchant et dcouvrant
tous les points de l'horizon. Nous supposons dtruite la vote de
l'tage infrieur au-dessus de la cave, afin de laisser voir l'ensemble
de la construction. On ne peut descendre dans cette cave que par l'oeil
perc au sommet de la vote. On comprend comment une pareille
construction, reposant sur un massif plein et sur un tage infrieur
dont les murs cylindriques sont trs-pais et renforcs par un talus
extrieur, s'paulant  chaque tage par le moyen des piles chevauches,
devait dfier tous les efforts de la sape; car, pour faire tomber une
tour ainsi btie, il et fallu saper la moiti de son diamtre, ce qui
n'tait pas facile  excuter au sommet d'un escarpement, et en prsence
d'une garnison possdant des issues souterraines sur les dehors.

Examinons maintenant la construction du donjon de Coucy, bti par
Enguerrand III vers 1225. C'est un cylindre de plus de 30 mtres de
diamtre hors oeuvre sur une hauteur de 60 mtres. Il comprend trois
tages vots de 13 mtres de hauteur chacun et une plate-forme
crnele. Le sol du rez-de-chausse est  5 mtres au-dessus du fond du
foss, et depuis ce sol intrieur jusqu'au dallage du foss, le cylindre
s'empatte en cne. La maonnerie, pleine dans la hauteur des deux tages
infrieurs, a 5m,50 c. d'paisseur et est encore consolide par des
piles intrieures formant douze contre-forts portant les retombes des
votes (voy. DONJON).

La fig. 145 donne la coupe perspective de cette norme tour. Les niches
infrieures sont trsillonnes  moiti de leur hauteur par des arcs A
formant des rduits relevs au-dessus du sol, propres au classement des
armes et engins. Au premier tage, les niches entre les contre-forts
s'lvent jusqu' la vote, et leurs arcs en sont les formerets. Au
second tage, la construction pouvait tre plus lgre; aussi le
cylindre se retraite  l'intrieur pour former une galerie releve B
permettant  un trs-grand nombre de personnes de se runir dans la
salle suprieure. Mais il faut expliquer la construction remarquable de
cette galerie. En plan, le quart de cet tage du donjon prsente la fig.
146. Sur les douze piles AB portent les arcs doubleaux de tte C tenant
lieu de formerets  la grande vote centrale D. Ces piles AB ont leurs
deux parements latraux parallles. Des points _b_ sont bands d'autres
arcs doubleaux G parallles aux arcs C, mais plus ouverts, et dont les
naissances viennent pntrer les surfaces biaises des piles. Sur les
arcs doubleaux C et G sont bands des berceaux en tiers-point EF.
D'autres berceaux IK parallles aux cts L du polygone  vingt-quatre
cts viennent reposer sur les pieds-droits _e_, sur les faces M et sur
les cornes en encorbellement O. La coupe perspective, vue du point P,
donne la fig. 146 bis, qui explique les pntrations des arcs et
berceaux dans ces surfaces verticales biaises.

Le plan 146 et la coupe perspective 146 bis font assez voir qu'au
commencement du XIIIe sicle les architectes s'taient familiariss avec
les combinaisons les plus compliques de votes, et qu'ils savaient
parfaitement en varier les dispositions en raison des besoins. Ce ne
sont plus l les constructions religieuses. Ces contre-forts qui
s'vasent pour se relier puissamment au cylindre extrieur et l'pauler
au moyen des berceaux IK du plan 146, indiquent une observation
trs-savante des effets qui peuvent se produire dans d'aussi vastes
constructions; et, en effet, bien que l'ingnieur Mtzau ait charg un
fourneau de mine au centre du donjon pour le faire sauter, il ne put
parvenir qu' lancer les votes en l'air et  lzarder la tour sur trois
points de son diamtre sans la renverser. L'norme cylindre produisit
l'effet d'un tube charg de poudre et lanant les votes comme de la
mitraille. Cette galerie suprieure porte un large chemin de ronde D
(voy. la fig. 145)  ciel ouvert, et la vote centrale tait couverte en
plomb.

En E (mme figure) sont des chanages en bois de 0,30 c. d'quarrissage
formant un double dodcagone  chaque tage et se reliant  des
chanages rayonnants K, galement en bois, qui se runissaient au centre
de la vote au moyen d'une enrayure. Les trois votes centrales se
composent chacune de douze artiers plein-cintre avec des formerets dont
les clefs sont poses au niveau de la clef centrale; les triangles entre
les douze artiers sont construits suivant la mthode ordinaire. Ainsi,
chacune des douze traves tant trs-troite relativement au diamtre de
la vote, il en rsulte que les artiers ne portent que des murs
rayonnants jusqu'aux deux tiers de la vote environ, et que cette
construction centrale, tant trs-lgre, produit cependant un
trsillonnement puissant au centre du cylindre. Il n'est pas de systme
de votes, en dehors du systme gothique, qui pt offrir des
dispositions aussi favorables, il faut bien le reconnatre. L'ouvrage
est, du haut en bas, construit en pierre d'appareil de 0,40 c.  0,45 de
hauteur, dont les parements sont taills au taillant droit, librement,
mais parfaitement dresss.  mesure que l'art de l'attaque des places
devient plus mthodique, les constructions militaires se perfectionnent,
les matriaux employs sont plus grands et mieux choisis, les murs plus
pais et mieux maonns, les massifs remplis avec plus de soin et le
mortier plus gal et plus ferme. Pendant le XIIIe sicle, les
constructions militaires sont excutes avec le plus grand soin, les
moyens de rsistance opposs aux attaques singulirement tendus. On
renonce le plus souvent aux parements de petit appareil ou de moellons
usits pendant les XIe et XIIe sicles; ils sont faits en pierre
d'appareil dure, possdant des queues assez longues pour ne pas tre
facilement arraches par la pince ou le pic-hoyau des pionniers. Dans
les massifs, on rencontre souvent des chanes de pierre et des arcs de
dcharge noys en pleine maonnerie. Les parapets sont composs de
parpaings, les surfaces extrieures admirablement dresses. Jusque vers
1240 il arrive souvent que les assises sont poses sur des lits de
mortier trs-pais (0,04 c.  0,05 c.), garnis d'clats de pierre dure
(147); mais ce procd, qui donnait aux lits des assises une grande
adhrence  cause de la quantit de mortier qui s'y trouvait
employe[50], avait l'inconvnient de faciliter aux pionniers
l'introduction de la pince entre les lits pour desceller les pierres. Au
contraire,  dater de cette poque, les lits des assises formant les
parements des fortifications sont minces (0,01 c. environ, quelquefois
moins), les artes des pierres sont vives, sans pauffrures, et leurs
faces rugueuses formant mme souvent des bossages saillants afin de
cacher la ciselure des lits et joints (148). Il tait difficile, en
effet, d'entamer les assises de pierres ainsi parementes; soit au moyen
de la sape, soit par le mouton, le blier et tous les engins propres 
battre les murailles.

Sous Philippe le Hardi et Philippe le Bel, les constructions militaires
firent un retour vers les traditions antiques. Nous avons vu comme les
constructeurs du chteau d'Enguerrand III,  Coucy, avaient adopt pour
les tours une enveloppe cylindrique paisse extrieure, et comme,
intrieurement, ils avaient admis des dispositions assez lgres pour
porter les votes ou les planchers, des piles minces formant entre elles
des cellules votes en tiers-point; ils semblaient ainsi vouloir
concilier les besoins de la dfense avec les nouvelles mthodes de btir
des architectes laques du commencement du XIIIe sicle. Si, dans les
constructions religieuses et civiles, ces principes nouveaux, dvelopps
dans le commencement de cet article, ne cessrent de progresser et de
s'tendre jusqu' l'abus et la recherche, il n'en fut pas de mme dans
les constructions militaires; les architectes revinrent  des
dispositions plus simples,  un systme de construction plus homogne. 
chaque pas, nous sommes obligs ainsi de nous arrter dans l'tude de
l'art de btir des artistes du moyen ge et de reprendre une nouvelle
voie; car cet art logique se prte  toutes les exigences,  tous les
besoins qui se dveloppent, sans tenter jamais d'imposer une routine. Au
moment o nous voyons les difices religieux exclure le plein-cintre et
l'art de la construction s'abandonner  une recherche excessive dans les
glises, il revient, dans les constructions militaires, aux formes les
plus svres, au systme de btisse concret, passif, aux principes,
enfin, si bien dvelopps par les Romains. Nous avons, dans les
fortifications de la cit de Carcassonne, bties  la fin du XIIIe
sicle et au commencement du XIVe, un exemple frappant de cette
rvolution.

Comme nous avons l'occasion de prsenter, dans le _Dictionnaire_, une
grande partie des ouvrages principaux et des dtails de ces
fortifications[5l], nous nous bornerons ici  donner, dans son ensemble
et ses dtails, une des dfenses les plus importantes de cette enceinte,
afin de faire voir  nos lecteurs ce qu'tait devenu l'art de la
construction militaire sous Philippe le Hardi. Nous choisissons la tour
principale de cette enceinte, la tour dite _du Trsau_, qui ne le cde
en rien aux plus belles constructions antiques que nous connaissions.
Cette tour dfend un des saillants de l'enceinte intrieure. Elle est
construite suivant le systme expliqu dans notre fig. 142(G),
c'est--dire que ses deux tages au-dessus du sol extrieur se
composent, du ct de l'attaque, de niches comprises entre des
contre-forts intrieurs, niches au fond desquelles sont perces des
meurtrires qui battent les dehors. D'un tage  l'autre, ces niches se
chevauchent comme celles de la tour du chteau de Coucy. Le sol de la
ville est  7 mtres au-dessus du sol extrieur. La fig. 149 donne le
plan de la tour du Trsau, au niveau du rez-de-chausse (cave pour la
ville), de plain-pied avec le sol extrieur. Sous cet tage existe une
cave taille dans le roc, revtue de maonnerie et vote,  laquelle on
descend par l'escalier  vis plac dans l'angle de droite de la tour. Le
premier tage (150) est lev de quelques marches au-dessus du sol de la
ville. Ce rez-de-chausse et ce premier tage (rez-de-chausse pour la
ville) sont vots au moyen d'arcs doubleaux, de formerets et d'arcs
ogives, suivant la mthode gothique. Le premier tage (fig. 150) possde
une chemine G, une porte donnant sur le terre-plein de la cit, un
rduit E pour le chef du poste, et des latrines F en encorbellement sur
le dehors. Le second tage (premier pour la ville) (fig. 151) possde
des murs pleins vers le dehors, afin de charger et de relier puissamment
la construction infrieure, dont le mur circulaire est perc de niches
chevauches et de meurtrires; cet tage est couvert par un plancher. Le
troisime tage (152) prsente un chemin de ronde A  ciel ouvert, et,
au centre, une salle sous comble, claire par deux fentres perces
dans le mur-pignon D. Outre l'escalier B qui monte de fond, se trouve
cependant,  partir du chemin de ronde, un second escalier B'; tous deux
montent jusqu'au sommet de deux guettes qui flanquent le pignon D. En se
plaant, le dos au pignon, sur le pav du rez-de-chausse (plan fig.
149), et regardant du ct de la dfense, nous voyons (153) quelle est
la construction intrieure de cette tour. Nous supposons la vote
sparant le rez-de-chausse du premier tage dmolie, afin de faire
comprendre la disposition des niches intrieures formant meurtrires,
chevauches et portant les pleins sur les vides, pour dcouvrir tous les
points de la circonfrence  l'extrieur, et aussi pour couper les piles
et viter les ruptures verticales, conformment au systme adopt pour
les tours de Coucy, expliqu plus haut. La simplicit de cette
construction, sa solidit, le soin avec lequel les parements sont
appareills en belles pierres de taille  l'intrieur et  l'extrieur,
indiquent assez l'attention que les architectes de la fin du XIIIe
sicle donnaient  l'excution de ces btisses, comment ils sacrifiaient
tout au besoin de la dfense, comme ils savaient soumettre leurs
mthodes aux divers genres de construction.

En parcourant les fortifications leves autour de la cit de
Carcassonne, sous Philippe le Hardi, on ne supposerait gure que, peu
d'annes plus tard, on levait, dans la mme ville, le choeur de
l'glise de Saint-Nazaire, dont nous avons prsent quelques parties 
nos lecteurs.

La tour du Trsau est couverte par un comble aigu formant croupe conique
du ct de la campagne, et qui vient, du ct de la ville, s'appuyer sur
un pignon perc de fentres clairant les divers tages. Si nous faisons
une coupe transversale sur la tour en regardant le pignon, nous obtenons
la fig. 154. En examinant les plans, on voit que ce mur-pignon est,
relativement  sa hauteur, peu pais. Mais, de ce ct, il s'agissait
seulement de se clore  la gorge de la tour, et ce mur est d'ailleurs
solidement maintenu dans son plan vertical par les deux guettes FF, qui,
par leur assiette et leur poids, prsentent deux points d'appui d'une
grande solidit. La jonction de la couverture avec le pignon est bien
abrite par ces degrs qui forment solins sur le parement intrieur et
qui facilitent la surveillance des parties suprieures de la tour. La
toiture (dont la pente est indique par la ligne ponctue IK) repose sur
les deux grands bahuts K sparant absolument le chemin de ronde F de la
salle centrale. Au niveau du rempart, le chemin de ronde G pourtourne la
construction du ct de la ville, dont le sol est en CD, comme celui du
dehors est en AB.

D'ailleurs, le soin apport dans les conceptions d'ensemble de ces
difices militaires se manifeste jusque dans les moindres dtails. On
retrouve partout la marque d'une observation rflchie et d'une
exprience consomme. Ainsi, sans nous tendre trop sur ces dtails qui
trouvent leur place dans les articles du _Dictionnaire_, nous nous
bornerons  signaler une de ces dispositions intrieures de la structure
des fortifications de Carcassonne  la fin du XIIIe sicle.
Quelques-unes des tours les plus exposes aux efforts de l'assaillant
sont munies,  leur partie antrieure, de becs saillants destins 
loigner les pionniers et  offrir une rsistance puissante aux coups du
mouton (blier) [voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, TOUR]. Or voici, dans ce
cas particulier, comment est dispos l'appareil des assises (155). Les
joints des pierres, dans la partie antrieure de la tour, ne sont point
tracs normaux  la courbe, mais  45 degrs par rapport  l'axe AB; de
sorte que l'action du mouton sur le bec saillant (point le mieux dfil
et par consquent le plus attaquable) est neutralise par la direction
de ces joints, qui reportent la percussion aux points de jonction de la
tour avec les courtines voisines. Si l'assigeant emploie la sape, aprs
avoir creus sous le bec et mme au-del, il trouve des joints de pierre
qui ne le conduisent pas au centre de la tour, mais qui l'obligent  un
travail long et pnible, car il lui faut entamer au poinon chaque bloc
qui se prsente obliquement, et il ne peut les desceller aussi
facilement que s'ils taient taills en forme de coins. Dans notre
figure, nous avons trac l'appareil de deux assises par des lignes
pleines et des lignes ponctues.

Lorsque l'architecture religieuse et civile se charge d'ornements
superflus, que la construction devient de plus en plus recherche,
pendant les XIVe et XVe sicles, la construction militaire, au
contraire, emploie chaque jour des mthodes plus sres, des moyens plus
simples et des procds d'une plus grande rsistance. Les constructions
militaires de la fin du XIVe sicle et du commencement du XVe adoptent
partout le plein-cintre et l'arc surbaiss; l'appareil est fait avec un
soin particulier; les maonneries de blocages sont excellentes et bien
garnies, ce qui est rare dans les constructions religieuses. On vite
toute cause de dpense inutile. Ainsi, par exemple, les arcs des votes
qui, au XIIIe sicle et au XIVe encore, retombent sur des culs-de-lampe,
pntrent dans les parements, ainsi que l'indique la fig. 156[52]. Les
sommiers de l'arc ogive sont pris dans les assises de parements de la
tour. Il n'y a plus de formerets: ce membre parat superflu avec raison.
Le premier claveau A des remplissages des votes tient lui-mme au
parement; une simple rainure taille dans ce parement reoit les autres
moellons remplissant les triangles entre les arcs. En mme temps que
tous les dtails de la construction deviennent plus simples, d'une
excution moins dispendieuse, l'appareil se perfectionne, les matriaux
sont mieux choisis en raison de la place qu'ils doivent occuper; les
parements sont dresss avec un soin extrme jusque dans les fondations,
car il s'agit de ne laisser prise sur aucun point au travail du mineur.
Si l'on btit sur le roc, celui-ci est dras avec toute la perfection
que l'on donne  un lit de pierres de taille; si le rocher prsente des
anfractuosits, des vides, ils sont bouchs au moyen de bonnes assises.
On reconnat sur tous les points cette surveillance, cette attention, ce
scrupule qui sont, pour les constructeurs, le signe le plus vident d'un
art trs-parfait, d'une mthode suivie.

L'artillerie  feu vient arrter les architectes au moment o ils ont
pouss aussi loin que possible l'tude et la pratique de la construction
militaire. Devant elle, ces raffinements de la dfense deviennent
inutiles; il faut opposer  ce nouveau moyen de destruction des masses
normes de maonnerie ou des terrassements. Le canon, en bouleversant
ces parapets couverts et ces mchicoulis si bien disposs, en crtant
les remparts, en les sapant  la base, ne permet plus l'emploi de ces
combinaisons ingnieuses faites pour rsister  l'attaque rapproche. Et
cependant telle tait la puissance de beaucoup de places fortes aux XIVe
et XVe sicles, qu'il a fallu souvent des siges en rgle pour y faire
brche et les rduire. Afin de ne pas tendre davantage cet article dj
fort long, nous renvoyons nos lecteurs, pour l'tude des dtails de la
fortification au moyen ge, aux mots ARCHITECTURE MILITAIRE, BOULEVARD,
CHTEAU, COURTINE, CRNEAU, DONJON, CHAUGUETTE, MCHICOULIS, PORTE,
SIGE, TOUR.

[Illustration: Fig. 141.]
[Illustration: Fig. 142.]
[Illustration: Fig. 143.]
[Illustration: Fig. 144.]
[Illustration: Fig. 145.]
[Illustration: Fig. 146.]
[Illustration: Fig. 146. bis.]
[Illustration: Fig. 147.]
[Illustration: Fig. 148.]
[Illustration: Fig. 149.]
[Illustration: Fig. 150.]
[Illustration: Fig. 151.]
[Illustration: Fig. 152.]
[Illustration: Fig. 153.]
[Illustration: Fig. 154.]
[Illustration: Fig. 155.]
[Illustration: Fig. 156.]

     [Note 47: En Normandie, il existait, pendant le moyen ge,
     une classe de paysans dsigns sous le nom gnral de
     _bordiers_. Les bordiers taient assujettis aux travaux les
     plus pnibles, et entre autres aux ouvrages de btiments,
     tels que transports de matriaux, terrassements, etc.; en un
     mot, ils aidaient les maons. (Voy. _tud. sur la condit. de
     la classe agric. en Normandie au moyen ge_, par Lop.
     Delisle, 1851, p. 15, 20, 79, 83, et les notes p. 709.)]

     [Note 48: On ne manque jamais, par exemple, de dire que l'on
     a mis deux sicles  btir telle cathdrale, sans songer que,
     sur ces deux cents ans, on y a travaill dix ou vingt ans
     seulement.]

     [Note 49: Les marques graves sur les parements vus, par les
     tailleurs de pierre, taient faites pour permettre au chef
     d'atelier de constater le travail de chacun; ces marques
     prouvent que le travail tait pay  la pice,  la tche, et
     non  la journe (voy. CORPORATION); de plus, elles donnent
     le nombre des ouvriers employs, puisque chacun avait la
     sienne.]

     [Note 50: Il faut remarquer ici que le mortier a d'autant
     plus de force de cohsion, qu'il se trouve en plus grande
     masse; un lit de mortier trs-mince est _brl_ (comme disent
     les maons) par la pierre, et n'est plus qu'une lame
     poudreuse, gerce, sans adhrence, parce qu'en posant les
     pierres, celles-ci boivent rapidement l'eau contenue dans le
     mortier, et que celui-ci, se desschant trop vite, perd sa
     qualit.]

     [Note 51: Voy. aussi les _Archives des monum. hist._,
     publies, sous les auspices de M. le ministre d'tat, par la
     Commission des monuments historiques. (Gide, dit.)]

     [Note 52: Des tours du chteau de Pierrefonds; commencement
     du XVe sicle.]



CONTRE-COURBE, s. f. C'est le nom que l'on donne aujourd'hui aux courbes
renverses qui terminent un arc en tiers-point  son sommet. Les
contre-courbes forment l'extrmit suprieure d'un arc en accolade (voy.
ACCOLADE). C'est pendant le XIVe sicle que l'on voit poindre les
contre-courbes au sommet des arcs aigus. Elles ne prennent d'abord que
peu d'importance, puis peu  peu elles se dveloppent et deviennent un
des motifs les plus riches de l'architecture gothique  son dclin. On
voit dj des contre-courbes surmonter les archivoltes des fentres
clairant les chapelles au nord de la cathdrale d'Amiens, et ces
chapelles datent de 1375.

Voici comme se tracent les contre-courbes; en rgle gnrale, les
contre-courbes prennent d'autant moins d'importance que les arcs sont
plus aigus. Ainsi (1) soit un arc bris ABC, ayant les centres des deux
courbes en A et B: c'est un arc en tiers-point parfait. Dans ce cas, les
contre-courbes ne prennent gure naissance qu'au cinquime de la courbe
en D. Tirant une ligne de B en D et la prolongeant jusqu' sa rencontre
avec l'axe OX de l'arc, puis une seconde ligne de A en D galement
prolonge, on lve une perpendiculaire sur le milieu de la ligne DE. La
rencontre de cette perpendiculaire avec la ligne AD prolonge donne le
point F, qui est le centre d'une des contre-courbes, lesquelles devront
ds lors se toucher au point E. Si l'arc est moins aigu et que ses
centres soient placs aux points G qui divisent la base de cet arc en
trois parties, chaque courbe sera divise en quatre parties, et la
naissance de la contre-courbe sera en H. On procdera comme ci-dessus,
tirant une ligne IH prolonge jusqu' sa rencontre avec l'axe OX, puis
une seconde ligne GH prolonge; on lvera une perpendiculaire sur le
milieu de la ligne HK, et la rencontre de cette perpendiculaire avec la
ligne GH prolonge donnera en L le centre de la contre-courbe. Si l'arc
est plein cintre ou surbaiss, ainsi qu'il arrive frquemment au
commencement du XVIe sicle (trac P), la contre-courbe prendra
naissance en R, moiti du quart de cercle ST, et, employant la mme
mthode, on obtiendra la contre-courbe RV. Les profils de l'archivolte
tant UU', l'opration devra tre faite sur l'arte Z du membre saillant
de cette archivolte; on obtiendra ainsi le trac Y, de manire que les
diffrents membres _a_ des moulures aient leur contre-courbe pntrant
dans la courbe matresse. Quant  l'espace _b_, il ne se creuse pas
habituellement plus profondment que le nu _d_ du mur, et il se dcore
d'ornements, de bas-reliefs, ou reste plat; le membre saillant seul de
l'archivolte forme la contre-courbe. Au XVIe sicle, on rencontre
souvent des archivoltes  contre-courbes brises, ainsi que l'indique le
trac Q, les rayons _gh_, _i_R tant gaux entre eux. Ce sont ces abus
des formes de l'art gothique qui ont t repousss avec raison par les
architectes de la renaissance, et il faut dire que c'est presque
toujours sur ces abus que l'on veut juger cet art, qui certes pouvait se
passer de recherches d'autant moins motives qu'elles contrarient
l'appareil et gnent le constructeur. Mais les architectes des derniers
temps du moyen ge avaient t amens peu  peu  surmonter les arcs
briss de ce membre inutile par la prdominance croissante de la ligne
verticale sur la ligne horizontale. Les arcs briss eux-mmes leur
semblaient contrarier, par leur courbe termine au sommet, les lignes
ascendantes des difices; il fallait que ces arcs arrivassent, comme
toutes les parties de l'architecture,  la ligne verticale. On est
toujours dispos  l'indulgence pour les artistes qui, bien qu'engags
dans une voie fausse, rachtent le vice du principe par une excution
parfaite et un certain got dans les dtails. C'est ce qui arrive
lorsque l'on examine nos difices de la fin du XVe sicle. Sans
approuver les abus dans lesquels ils tombent, la recherche dans la
combinaison des formes, on est souvent sduit par le charme qu'ils ont
su rpandre dans les infinis dtails de ces combinaisons. Les artistes
de l'le-de-France ont t les seuls qui,  cette poque de dcadence,
aient su conserver une certaine modration; chez eux on aperoit
toujours la marque d'un got pur, mme  travers leurs erreurs. Et
pour ne parler ici que des contre-courbes surmontant les archivoltes,
nous les voyons dans cette province privilgie, donner  cette
singulire innovation des formes, des proportions relatives, que l'on ne
pourrait trouver ailleurs. Ils se gardent d'appliquer les contre-courbes
 de grandes archivoltes, ce qui est toujours d'un effet lourd et
disgracieux; ils les tracent seulement au-dessus d'arcs secondaires, et
souvent ils dissimulent leur aigut suprieure en rectifiant quelque
peu la courbe donne par le trait de compas. Il nous suffira d'un
exemple pour faire ressortir cette observation. Dans la cour du charmant
htel de la Trmoille que nous avons vu dmolir en 1841 (non sans
regrets, car cette destruction a t un acte de vandalisme inutile et
auquel il et t facile de ne pas se livrer), il existait une tourelle
dont la partie saillante tait porte sur deux colonnes[53]. Une
archivolte surmontait ces deux points d'appui, et elle tait taille 
contre-courbure. (Voir ci-contre la fig. 2.) On voit qu'ici l'architecte
a trac les contre-courbes, non point seulement au moyen de deux traits
de compas, mais en rectifiant l'aigut, ainsi que nous venons de le
dire. Cette archivolte n'a qu'un mtre environ d'ouverture et n'est
point appareille en claveaux; sa partie suprieure est prise dans une
seule assise reposant sur deux sommiers. Ce n'est donc qu'une
dcoration, et les contre-courbes marient adroitement le sommet de l'arc
avec les nombreux membres verticaux dont la tourelle est garnie du haut
en bas. Il en est de cet exemple comme de toute oeuvre d'art: chacun
peut connatre la rgle, mais il n'y a que les artistes de got qui
savent l'appliquer comme il convient. Dans les monuments nombreux du XVe
sicle qui couvrent la France et l'Allemagne, les contre-courbes sont
rarement traces avec autant de finesse; leurs naissances, places trop
bas ou trop haut, crasent l'arc infrieur ou ne se marient pas avec ses
branches. Ajoutons que les contre-courbes ne produisent jamais un bon
effet que lorsqu'elles surmontent des arcs d'un petit diamtre.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 53: Quelques fragments de cet htel sont aujourd'hui
     dposs dans l'avant-cour de l'cole des beaux-arts.]



CONTRE-FICHE, s. f. Pice de charpente incline, dont la fonction est de
servir d'tai dans la charpenterie (voy. CHARPENTE). La pice A (1) est
une contre-fiche.

[Illustration: Fig. 1.]



CONTRE-FORT, s. m. _Pilier_, _pilare_. C'est un renfort de la maonnerie
lev au droit d'une charge ou d'une pousse. Il n'est pas ncessaire
d'expliquer ici la fonction du contre-fort, cette fonction tant
longuement dveloppe dans l'article CONSTRUCTION. Nous nous bornerons 
signaler les diffrentes formes apparentes donnes aux contre-forts dans
les difices religieux et civils, et les transformations que ce membre
de l'architecture a subies du Xe au XVIe sicle.

Les Romains, ayant adopt la vote d'arte dans leurs difices, durent
ncessairement chercher les moyens propres  maintenir l'effet de
pousse de ces votes. Ils trouvrent ces masses rsistantes dans la
combinaison du plan des difices, ce que l'on peut reconnatre en
visitant les salles des Thermes, et particulirement l'difice connu 
Rome sous le nom de _basilique de Constantin_. Mais lorsque les barbares
s'emparrent des dernires traditions de l'art de la construction
laisses par les Romains, ils ne trouvrent pas des artistes assez
savants ou clairs pour comprendre ce qu'il y a de sage et de raisonn
dans les plans des difices vots de l'antiquit romaine; cherchant 
imiter les plans des basiliques latines, voulant voter d'abord les nefs
latrales, ils furent conduits forcment  rsister extrieurement  la
pousse de ces votes par des renforts en maonnerie auxquels ils
donnrent d'abord l'apparence de colonnes ou demi-cylindres engags,
puis bientt de piliers carrs montant jusqu'aux corniches.

Parmi les contre-forts les plus anciens du moyen ge, on peut citer ceux
qui maintiennent les murs de l'glise de Saint-Remy de Reims (Xe
sicle). Ce sont des demi-cylindres (1) consolidant les murs des
collatraux au droit des pousses des votes, et les murs de la nef
centrale au droit des fermes de la charpente; car alors cette nef
centrale n'tait point vote. Ces contre-forts primitifs sont couronns
soit par des cnes, soit par des chapiteaux qui souvent ne portent rien.
La forme cylindrique fut bientt abandonne dans le nord pour les
contre-forts, tandis que cette forme persiste dans l'ouest jusque vers
le milieu du XIIe sicle. On voit encore, dans le Beauvoisis, quantit
d'glises ou d'difices monastiques qui adoptent la forme angulaire pour
les contre-forts, trs-large  la base et assez troite au sommet pour
ne pas dpasser la saillie de la corniche. Nous en donnerons ici un
exemple, tir de la petite glise d'Allonne, dont le chevet parat avoir
t construit vers la fin du XIe sicle(2).

Ces contre-forts maintiennent la pousse des votes d'arte, et ils sont
composs de faon  pouvoir former retour d'querre, ainsi que l'indique
le plan A. Leur sommet, qui n'est plus qu'un pilastre de 0,20 c. de
saillie environ, est termin par un ornement sculpt B, figurant  peu
prs un chapiteau sur lequel repose la tablette servant de corniche.
Cependant les contre-forts rectangulaires primitifs, peu saillants, sont
gnralement couronns et empatts, ainsi que l'indique la fig. 3, dans
l'le-de-France, la Champagne, la Bourgogne et la Normandie; mais dans
cette dernire province, ds le XIe sicle, ils se composent souvent de
deux ou trois corps retraits en section horizontale, tandis qu'en
lvation ils montent de fond, sans ressauts: tels sont les contre-forts
qui flanquent la faade de l'glise abbatiale de Saint-tienne  Caen
(4). D'ailleurs, contrairement  la mthode bourguignonne et
champenoise, ces contre-forts normands anciens, dans les constructions
monumentales, sont levs en assises basses, rgulires, de mme hauteur
que celles composant les parements des murs et se reliant parfaitement
avec elles. Mais dans les btisses leves avec conomie, n'ayant que
des murs en moellonnages enduits, les contre-forts normands se composent
d'assises ingales et souvent de carreaux poss en dlit. Alors,
quelquefois, les fentres clairant les intrieurs sont perces dans
l'axe mme des contre-forts; c'est un moyen d'viter les fournitures de
pierres qui devraient tre faites pour former les jambages et
archivoltes de ces fentres, si elles taient perces entre les
contre-forts. Il est entendu que ces baies ouvertes au milieu des piles
ne peuvent appartenir qu' des difices non vots et couverts par des
lambris en charpente.

Nous connaissons plusieurs exemples de cette disposition singulire,
l'un dans l'glise de Saint-Laurent prs Falaise (5), l'autre dans celle
de Montgaroult (Orne)(6), un troisime  cajeul prs Mzidon[54].

Nous donnons ailleurs,  l'article CONSTRUCTION, les procds d'appareil
employs pendant l'poque romane pour lever des contre-forts en pierre
et les relier aux murs. Nous n'aurons donc  nous occuper ici que des
formes donnes  ces points d'appui pendant le moyen ge.

On admettra facilement que les difices tant trs-simples 
l'extrieur, avant le XIIe sicle, les contre-forts dussent participer 
cette simplicit et qu'ils dussent aussi prsenter des saillies assez
faibles, puisque les murs taient eux-mmes trs-pais. En effet, ils
n'taient gure alors qu'une chane de pierre, saillante, renforant les
points d'appui principaux, et ils taient termins  leur sommet ainsi
que l'indiquent les figures prcdentes, ou ils se trouvaient couverts
par la tablette de la corniche, conformment au trac (7), ne dbordant
pas la saillie de celle-ci. Mais lorsque au XIIe sicle le systme de
construction employ jusqu'alors fut modifi par l'cole laque, que
cette cole, laissant de ct les traditions romaines, put appliquer
avec mthode les principes de la construction gothique, le contre-fort
devint le membre principal de tout difice vot. Les murs ne furent
plus que des remplissages destins  clore les vaisseaux, des sortes
d'crans, n'ajoutant rien ou peu de chose  la stabilit.  l'extrieur
alors, les contre-forts constituant  eux seuls les difices couverts
par des votes en maonnerie, il fallut faire apparatre franchement
leur fonction, leur donner des formes en rapport avec cette fonction, et
les dcorer autant que peut l'tre tout membre d'architecture qui doit
non-seulement tre solide, mais conserver encore l'apparence de la
force. Ce n'est cependant que par des transitions que les premiers
architectes gothiques arrivent  oser donner aux contre-forts
l'importance qu'ils devaient prendre dans des constructions de ce genre.
Leurs premiers essais sont timides; les traditions de l'architecture
romane ont sur eux un reste d'influence  laquelle ils ne peuvent se
soustraire brusquement. Il est clair que tout en voulant adopter, 
l'intrieur, leur nouveau systme de votes, ils cherchent  conserver,
 l'extrieur des difices, l'apparence romane  laquelle les yeux
s'taient habitus, ou que si, par force, les contre-forts doivent
prsenter un relief assez considrable sur le nu des murs, ils essayent
de rappeler, dans la manire de les dcorer, des formes d'architecture
qui appartiennent plutt  des piliers portant une charge verticale qu'
des piliers buttants. Ces tentatives sont videntes dans le Beauvoisis,
fertile en difices vots de l'poque de transition. Nous en donnons
deux exemples  nos lecteurs. Le contre-fort (8) paule le mur des
collatraux de la nef de l'glise de Saint-tienne de Beauvais (XIIe
sicle); il est, comme toute la maonnerie de cet difice, construit en
petits matriaux, et les colonnettes suprieures paraissant supporter la
corniche sont montes en assises se reliant  la btisse. Le contre-fort
(9), plus saillant que ceux de l'glise de Saint-tienne, appartient 
l'ancienne collgiale de Saint-vremont  Creil (XIIe sicle). On voit
ici que l'architecte n'a eu d'autre ide, pour dcorer ce pilier
buttant, que de lui donner l'apparence d'un pilastre dcor de
chapiteaux. Ne sachant trop comment amortir ce pilier, il l'a couvert
d'un talus en pierre dcor d'cailles simulant des tuiles. Le parti de
dcorer les contre-forts par des colonnettes engages aux angles et
destines  en dissimuler la scheresse appartient, pendant les XIIe et
XIIIe sicles, presque exclusivement aux bassins de l'Oise et de
l'Aisne. Mais on s'aperoit nanmoins que les architectes de cette
contre, dj fort habiles, au XIIe sicle, dans la construction des
votes, sont assez embarrasss de savoir comment faire concorder les
retraites successives qu'ils doivent donner aux piliers buttants pour
rsister aux pousses obliques des votes avec l'apparence de support
vertical conserv  ces piliers. On reconnat la trace de ces
incertitudes dans les contre-forts d'angle de la tour sud de l'glise de
Saint-Leu d'Esserent, contre-fort dont nous donnons les membres
superposs (10).

 propos de ces contre-forts d'angle, il faut ici observer qu'il se
prsentait une difficult  laquelle les architectes du XIIe sicle ne
donnrent pas tout d'abord la solution la plus naturelle. Si ces
contre-forts paulaient une tour, par exemple, dont les murs,  cause de
leur lvation, doivent se retraiter  chaque tage, il arrivait que,
plantant leurs contre-forts  rez-de-chausse, ainsi que l'indique la
fig. 11, ils ne savaient comment relier la tte de ces contre-forts avec
le point B, angle de l'tage suprieur de la tour; il leur fallait
lever les parements EF de ces contre-forts verticalement et retraiter
les parements GH pour atteindre ce point B, ce qui produisait un mauvais
effet, les contre-forts paraissant s'lever de travers, ainsi que le
dmontre la fig. 10. Pour viter ce dfaut, le moyen tait bien simple;
aussi, aprs quelques ttonnements, fut-il employ: c'tait (11 bis)
d'lever les contre-forts au droit des parements intrieur et extrieur
de l'tage suprieur ABC, et de laisser ressortir dans l'angle K les
empattements des tages infrieurs des murs. Cette mthode fut, depuis
lors, invariablement suivie par les constructeurs gothiques.

Sur les parois de l'glise de Saint-Martin de Laon, cite plus haut, et
dont la construction date du milieu du XIIe sicle, on voit dj des
contre-forts composs avec art et se reliant bien  la btisse. Le
pignon du transsept mridional de cette glise possde des contre-forts
d'angle qui se retraitent adroitement, et un contre-fort pos dans l'axe
sous la rose, afin de bien pauler le mur (voy. PIGNON). Le bandeau,
sous les fentres infrieures, pourtourne ces contre-forts et sert de
premire assise au talus de leur seconde retraite. Au-dessus ce sont les
tailloirs des chapiteaux de ces mmes fentres qui commencent la
troisime retraite, plus forte sur la face que sur les cts, afin de ne
pas diminuer trop brusquement la largeur de ces piles. Le contre-fort
central seul reoit un troisime bandeau se mariant avec les archivoltes
des secondes fentres, tandis que les contre-forts d'angle s'arrtent,
par un simple talus, sous ce bandeau. Avec cette libert, qui est une
des qualits de l'architecture du XIIe sicle au moment o elle quitte
les traditions romanes, les constructeurs de l'glise de Saint-Martin de
Laon, ayant eu l'ide de placer dans les bras de croix trois chapelles
carres orientes, et voulant voter ces bras au moyen de deux votes
d'arte seulement, ont d lever un contre-fort dans l'axe de la
chapelle du milieu. Voici comme ils ont procd pour rsoudre ce
problme: sur les murs sparatifs des chapelles, ils ont construit deux
contre-forts A, A (12), runis par un arc en tiers-point; puis, sur la
clef de cet arc, ils ont lev le contre-fort B destin  contre-butter
l'arc doubleau et les arcs ogives de la vote haute. Cette disposition
leur a permis de percer une fentre sous le contre-fort B, afin
d'clairer le bras de croix au-dessus de l'archivolte d'entre de la
chapelle centrale. Nous voyons encore,  l'extrieur de l'abside de
l'glise conventuelle de Saint-Leu d'Esserent, une chapelle centrale 
deux tages dont les contre-forts suprieurs portent sur les archivoltes
des fentres infrieures. La pesanteur de ces contre-forts se rpartit
sur les jambages et trumeaux sparant ces fentres. Au XIIIe sicle, les
architectes renoncent  chevaucher ainsi les pleins et les vides, les
contre-forts portent de fond; cependant il y avait, dans ce procd de
btir, une ressource prcieuse, en ce qu'elle permettait de diviser
ingalement les diffrents tages d'un difice, ce qui, dans bien des
cas, est command par les dispositions intrieures. Jusqu' la fin du
XIIe sicle, on n'avait point encore song  augmenter la stabilit des
contre-forts au moyen d'une charge suprieure; on cherchait  les rendre
stables par leur masse et l'assiette de leur section horizontale.
Cependant nons voyons dj, dans l'exemple prcdent (fig. 12), que la
tte du contre-fort dpasse la corniche de l'difice et qu'elle est
charge d'un pinacle[55]. Mais lorsque les constructeurs diminurent les
surfaces occupes par les points d'appui, ils supplrent  la faible
section horizontale de ces points d'appuis par des charges suprieures.

Avant de faire connatre les progrs successifs de la construction du
contre-fort pendant le XIIIe sicle, nous devons signaler certaines
varits de ce membre important de l'architecture dans les principales
provinces. Dans l'le-de-France, la Champagne et la Normandie, les
contre-forts affectent gnralement la forme rectangulaire, et ils
prennent, ds l'poque romane, l'apparence qui leur convient, celle d'un
pilier buttant, d'une masse rsistante. Mais dans les provinces o les
traditions gallo-romaines s'taient conserves, comme en Bourgogne, en
Auvergne, dans le Poitou, la Saintonge et le Languedoc, jusqu' la fin
du XIIe sicle, les architectes cherchent  donner  leurs contre-forts
l'apparence d'une ordonnance romaine, c'est--dire qu'ils les composent
d'une ou de plusieurs colonnes engages, surmontes de leurs chapiteaux,
et portant l'entablement, rduit  une simple tablette moulure.

Nous voyons,  l'extrieur des chapelles absidales des glises
d'Auvergne, d'une partie de la Guyenne, du Bas-Languedoc et du Poitou,
des contre-forts composs d'aprs ce systme (voy. CHAPELLE, fig. 27 et
33). En Bourgogne, souvent ces contre-forts-colonnes se terminent par un
talus pos sur le chapiteau, ainsi que le fait voir la fig. 13[56].
Quelquefois mme, les contre-forts du XIIe sicle, dans la Haute-Marne
et le long de la Sane, affectent, sur leur face antrieure, la forme de
pilastres romains cannels, avec chapiteaux imits de l'ordre
corinthien, comme autour de l'abside de la cathdrale de Langres. Les
contre-forts des chapelles absidales de l'glise Notre-Dame de
Chlons-sur-Marne ne sont que des colonnes engages, canneles, dont les
chapiteaux portent des statuettes couvertes de dais se mariant avec la
corniche. Ces traditions furent compltement rejetes par les artistes
du XIIIe sicle. Dans l'architecture de cette poque, et lorsque l'art
gothique est franchement adopt, le contre-fort est un contre-fort, et
n'essaye plus de se cacher sous une forme emprunte  l'architecture
antique. Nous avons un exemple remarquable du contre-fort gothique
primitif dans l'abside de l'glise de Vtheuil prs Mantes. Nous donnons
(14) l'lvation de ces contre-forts, et (15) leur plan,  la hauteur du
passage extrieur qui rgne au-dessous des appuis des fentres tout au
pourtour du chevet. Il n'est pas douteux qu'ici l'architecte a voulu
opposer  la courbe des pressions exerces par les arcs de la vote une
butte oblique, rsistante par sa masse et par la coupe de son profil,
compose d'une succession de retraites, mais qu'il n'a pas song encore
 neutraliser la pousse oblique par une surcharge verticale. On
s'aperut bientt que ces glacis rpts taient dgrads par les eaux
pluviales tombant en cascade de l'un sur l'autre; qu'il n'tait pas
besoin de donner aux contre-forts une largeur aussi forte, puisque la
rsultante des pousses n'agissait que dans leur axe, et qu'il suffisait
d'assurer leur stabilit par une largeur proportionne  leur hauteur,
en les considrant comme des portions de murs. Les contre-forts des
chapelles absidales de la cathdrale du Mans, bties vers 1220, en
conservant le principe admis  Vtheuil, prsentent dj un
perfectionnement sensible. Ces contre-forts (16) se retraitent au-dessus
de chaque glacis, et ils sont couronns par des gargouilles qui jettent
les eaux du comble loin des retraites suprieures. Il faut dire que ces
chapelles sont bties sur le penchant d'un escarpement, et qu'il a fallu
donner aux contre-forts un empattement considrable pour maintenir la
construction, dont le sol intrieur est lev de cinq mtres environ
au-dessus du sol extrieur. Vers le milieu du XIIIe sicle, les
architectes renoncrent dfinitivement aux glacis: ils montrent leurs
contre-forts verticalement sur les faces latrales, sauf un empattement
 la base, en les retraitant de quelques centimtres seulement sur leur
face antrieure au-dessus de chaque bandeau ou larmier qui protgeait
les parements de ces faces  diffrentes hauteurs. C'est ainsi que sont
construits les contre-forts de la Sainte-Chapelle du Palais  Paris et
ceux des chapelles absidales de la cathdrale d'Amiens (voy. CHAPELLE,
fig. 3 et 40). Les contre-forts conservant ainsi  leur sommet une
saillie  peu prs gale  celle de leur plan au niveau du sol, on eut
l'ide de les couronner par la corniche qui servait de chneau et de
placer aux angles saillants de cette corniche ou au milieu de leur
larmier des gargouilles qui, dans cette position, rejetaient les eaux
pluviales loin des parements. Au-dessus de la corniche, on leva des
pinacles qui, par leur poids, augmentaient la stabilit des
contre-forts. La construction devenant,  la fin du XIIIe sicle, de
plus en plus lgre, les architectes, cherchant sans cesse les moyens de
diminuer le cube des matriaux en conservant la stabilit de leur
btisse par des charges verticales, n'levrent souvent alors leurs
contre-forts que jusqu'au point de la pousse des votes, et, sur ces
piles engages, ils montrent des pinacles dtachs de la construction
n'ayant plus d'autre effet que de charger la portion buttante des piles.
On trouve un des meilleurs exemples de cette sorte de construction
autour des chapelles absidales de la cathdrale de Sez (fin du XIIe
sicle) (17). La pousse des votes n'agit pas au-dessus du niveau A.
L, le contre-fort se termine par un pignon et cesse de se relier 
l'angle de la chapelle;  cheval sur le pignon, s'lve un pinacle
dtach B, reli seulement  la btisse par la gargouille qui le
traverse et par le bloc C qui participe  la balustrade. Ainsi, ce
pinacle charge le contre-fort, sert de support  la gargouille,
maintient l'angle saillant de la balustrade, n'a pas l'apparence lourde
du contre-fort montant d'une venue jusqu' la corniche, et sert de
transition entre les parties infrieures massives et la lgret des
couronnements, en donnant de la fermet aux angles saillants des
chapelles.

Vers le milieu du XIIIe sicle, dans les difices religieux et les
salles votes, les architectes avaient pris le parti de supprimer
entirement les murs et d'ouvrir, sous les formerets des votes, des
fentres qui occupaient l'intervalle laiss entre deux contre-forts
(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONSTRUCTION). Cette disposition, donne
par le systme de la construction qui tendait de plus en plus  reporter
la charge sur ces contre-forts, donnait une apparence trs-riche 
l'extrieur des difices, en occupant par des fenestrages  meneaux tous
les espaces laisss libres, mais faisait d'autant plus ressortir la
nudit des piles extrieures auxquelles il fallait donner une grande
solidit. Les architectes furent donc entrans  dcorer aussi les
contre-forts, afin de ne pas prsenter un contraste choquant entre la
lgret des fenestrages et la lourdeur des piles. C'est ainsi qu'au
commencement du XIIIe sicle dj nous voyons les contre-forts de la
cathdrale de Chartres se dcorer de niches et de statues. Cette
ornementation, d'abord timide, renferme dans la silhouette donne par
la btisse, se dveloppe promptement; elle se marie avec les pinacles
suprieurs comme autour de la nef de la cathdrale de Reims (voy.
PINACLE), comme aussi sur la face occidentale de la grand'salle synodale
de Sens (voy. SALLE), vers 1240. Jusqu'au XVe sicle, cependant, les
contre-forts conservent l'aspect de force et de solidit qui leur
convient; pendant le XIVe sicle mme, il semble que les architectes
renoncent  dcorer leurs faces: ils se contentent de les surmonter de
pinacles trs-levs et trs-riches, comme autour des chapelles de la
cathdrale de Paris. Mais n'oublions pas que le XIVe sicle, qui souvent
tombe dans l'excs de lgret, est gnralement sobre de sculpture.
Parmi les contre-forts les plus richement orns de la fin du XIIIe
sicle et du commencement du XIVe, on peut citer ceux du choeur de
l'glise de Saint-Urbain de Troyes. La dcoration de ces contre-forts ne
consiste toutefois qu'en un placage de pierres en dlit superposes et
attaches par des crampons aux piles construites en assises (voy.
CONSTRUCTION, fig. 103). Ce systme de revtements dcoratifs, fort en
usage au XIIIe sicle, est compltement abandonn par les architectes du
sicle suivant, qui sont avant tout des constructeurs habiles, et ne
laissent  l'imagination de l'artiste qu'une faible place.

Vers la fin du XIVe sicle, on commence  modifier l'pannelage des
contre-forts, qui jusqu'alors conservaient leurs faces parallles et
perpendiculaires au nu des murs; on cherche  dissimuler la rigidit de
leurs angles,  diminuer l'obscurit produite par leurs fortes saillies,
en posant leurs assises diagonalement, ainsi que l'indique la fig. 18.
Au moyen des pans abattus AB, on obtenait des dgagements; les
fenestrages placs entre eux taient moins masqus et recevaient plus de
lumire du dehors. Les deux carrs se pntrant, corne en face,
permettaient une superposition de pyramides d'un effet assez heureux. Il
existe de trs-jolis contre-forts construits d'aprs ce systme le long
des chapelles de la nef de la cathdrale d'vreux (19). L'poque
gothique  son dclin ne fit que surcharger de dtails ces membres
essentiels de l'architecture, au point de leur enlever leur caractre de
piliers de renfort. Leurs sections horizontales ne prsentrent plus que
d'tranges complications de courbes et de carrs se pntrant, laissant
des niches pour des statuettes, formant des culs-de-lampe pour les
supporter; tout cela trac et taill avec une science et une perfection
extraordinaires, mais ne prsentant aux yeux, aprs tant d'efforts et de
difficults d'excution, que confusion. Celui qui veut se rendre compte,
par exemple, du trac des gros contre-forts qui paulent la faade
occidentale de la cathdrale de Rouen, et qui furent levs au
commencement du XVIe sicle sous le cardinal d'Amboise, peut passer un
mois entier  relever leurs plans,  comprendre les pntrations des
centaines de prismes qui les composent; et cependant ce travail et cette
recherche ne produisent, en excution, qu'un effet dsagrable.

Les contre-forts du XVe sicle et du commencement du XVIe se composent
gnralement d'un corps dont les faces se coupent et se pntrent
suivant des angles  45 degrs. Ainsi la base est carre, prsentant une
face parallle au mur et deux faces perpendiculaires  ce mur. Au-dessus
de la premire retraite, le carr, au lieu de prsenter un de ses cts
sur la face, prsente un angle; les deux cts diagonaux alors sont
flanqus jusqu' une certaine hauteur de deux appendices  base carre,
les faces parallles aux faces de la gnratrice, et formant des prismes
termins par des pyramides; au-dessus, le contre-fort se prsente
d'angle et porte des pignons, puis son pinacle. Le plan (20) donne la
section horizontale de ces sortes de contre-forts, et l'lvation (21)
leur aspect. Ce principe, pendant les derniers temps de l'architecture
gothique, est appliqu avec une monotonie dsesprante. Quelquefois, ces
carrs, poss leurs faces parallles aux parements ou diagonalement, se
subdivisent encore, se creusent en niches, se couvrent d'un plus ou
moins grand nombre de profils; mais le principe est toujours le mme
(voy. PINACLE, TRAIT). C'est encore dans l'le-de-France que les abus de
ces pntrations sont le moins frquents et que l'on rencontre,
jusqu'aux derniers efforts du gothique, un got fin; que l'on sent, chez
les architectes, une sorte de rpulsion pour les exagrations.

Le joli htel de la Trmoille  Paris, dont la dmolition est  jamais
regrettable, et qui avait t bti dans les premires annes du XVIe
sicle, conservait, au milieu du luxe d'architecture de cette poque,
cette sobrit dans les dtails et cette raison dans la composition sans
lesquelles toute oeuvre d'architecture fatigue les yeux. Un portique
vot, ouvert sur la cour, rgnait le long du btiment bti sur la rue.
Ces votes reposaient sur des piles grles paules par des nerfs
saillants tenant lieu de contre-forts et donnant de l'assiette  ces
piles[57]. Les archivoltes des portiques pntraient dans les faces
obliques des contre-forts, de manire  marier les courbes avec les
points d'appui verticaux.  l'htel de la Trmoille, on ne trouvait pas
ces surcharges de dais, de culs-de-lampe, ces pntrations de prismes
qui donnent  un difice l'apparence d'une oeuvre d'orfvrerie faite
pour tre curieusement examine de prs. La construction de cette
habitation tait si bien entendue que, malgr l'extrme lgret des
piles et la pousse des votes, rien n'avait boug; cependant, lorsque
la dmolition se fit, on ne trouva aucun chanage de fer au niveau du
premier tage. Il va sans dire qu'au niveau des naissances des arcs des
votes on n'avait pas plac, comme dans les portiques de l'architecture
italienne, ces barres de fer horizontales qui accusent si brutalement
l'impuissance des constructeurs.

La renaissance se trouva videmment fort embarrasse lorsque la
ncessit l'obligeait  placer des contre-forts  l'extrieur des
difices pour rsister  des pousses. Elle n'imagina rien de mieux que
de les dcorer de pilastres ou de colonnes empruntes  l'art romain.
Quelquefois, comme dans la cour du chteau vieux de
Saint-Germain-en-Laye, elle les runit aux diffrents tages de la
construction par des arcs formant galerie ou balcons; mais c'tait
encore l une tradition gothique dont nous indiquons l'origine dans
notre article sur la CONSTRUCTION, fig. 120. Elle ne tarda pas 
s'teindre comme les autres, et lorsqu'il fallut absolument tablir des
contre-forts devant les faades des btiments religieux ou civils, on
superposa des ordres romains les uns sur les autres. Si cette
application singulire des ordres antiques produisit un grand effet (ce
que nous nous garderons de dcider, puisque c'est matire de got), elle
eut pour rsultat de dissimuler la vritable fonction du contre-fort;
comme construction, d'occasionner des dpenses inutiles et d'tager
plusieurs corniches les unes sur les autres: or, ces corniches rptes
ont l'inconvnient d'arrter les eaux pluviales et de faire pntrer
l'humidit dans les maonneries. Mais n'oublions pas que l'affaire
importante, pour les architectes, depuis la fin du XVIe sicle, c'tait
de chercher des prtextes pour placer des colonnes, n'importe o ni
comment. Chacun voulait avoir lev un ou plusieurs ordres, et tout le
monde trouvait cela fort beau. Ds l'instant qu'en architecture on sort
des rgles imposes par le bons sens et la raison, nous avouons que,
pour nous, il importe assez peu que les formes adoptes soient
empruntes aux Romains ou aux gothiques. On a fini par considrer le
contre-fort comme un aveu d'impuissance, et par les supprimer dans les
constructions modernes; mais comme il faut que les maonneries se
tiennent debout, que les pousses soient contre-buttes et que le
_dvers_ ou le _bouclement_ des murs soit arrt dans des btiments
vastes, on a pris le parti de donner aux murs l'paisseur qu'on et d
donner seulement  quelques piles isoles, aux contre-forts en un mot.
Les maonneries tant estimes en raison du cube en oeuvre, c'est ainsi
qu'on est arriv  payer trs-cher le plaisir de dire et de rpter que
les constructeurs gothiques taient des barbares; et ce qui est
plaisant, c'est d'entendre dire trs-srieusement  ceux qui payent ces
gros murs inutiles, que les contre-forts accusent l'ignorance des
constructeurs.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 11. bis.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]

     [Note 54: Ces deux dessins nous sont fournis par M. Ruprich
     Robert,  qui nous devons une excellente restauration de
     l'glise de la Trinit de Caen.]

     [Note 55: Le pinacle actuel a d tre refait au XIVe sicle;
     mais on voit qu'il en existait un au XIIe sicle.]

     [Note 56: De l'obdience de Saint-Jean-les-Bons-Hommes, prs
     Avallon (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 12, XIIe sicle).
     Ici le glacis qui termine le chapiteau est taill dans un
     seul morceau de pierre.]

     [Note 57: Voy. _Archit. civ. et domest._, de MM. Verdier et
     Cattois, t. II.]



COQ, s. m. Guillaume Durand[58], dans son _Rational des divins offices_,
s'exprime ainsi  propos du coq qui surmonte le point culminant de
l'glise en Occident:

Le coq, plac sur l'glise, est l'image des prdicateurs, car le coq
veille dans la nuit sombre, marque les heures par son chant, rveille
ceux qui dorment, clbre le jour qui s'approche; mais d'abord il se
rveille et s'excite lui-mme  chanter, en battant ses flancs de ses
ailes. Toutes ces choses ne sont pas sans mystre; car la nuit, c'est ce
sicle; ceux qui dorment, ce sont les fils de cette nuit, couchs dans
leurs iniquits; le coq reprsente les prdicateurs qui prchent  voix
haute et rveillent ceux qui dorment, afin qu'ils rejettent les oeuvres
de tnbres, et ils crient: Malheur  ceux qui dorment! lve-toi, toi
qui dors! Ils annoncent la lumire  venir, lorsqu'ils prchent le jour
du jugement et la gloire future; mais, pleins de prudence, avant de
prcher aux autres la pratique des vertus, ils se rveillent du sommeil
du pch et chtient leur propre corps. L'aptre lui-mme en est tmoin,
quand il dit: Je chtie mon corps, et je le rduis en servitude, de
peur que par hasard, aprs avoir prch aux autres, je ne vienne
moi-mme  tre rprouv. Et de mme que le coq, les prdicateurs se
tournent contre le vent, quand ils rsistent fortement  ceux qui se
rvoltent contre Dieu, en les reprenant et en les convainquant de leurs
crimes, de peur qu'ils ne soient accuss d'avoir fui  l'approche du
loup. La verge de fer sur laquelle le coq est perch reprsente la
parole inflexible du prdicateur, et montre qu'il ne doit pas parler de
l'esprit de l'homme, mais de celui de Dieu, selon cette parole: Si
quelqu'un parle, que ce soit les discours de Dieu... Et parce que cette
verge elle-mme est pose au-dessus de la croix ou du fate de l'glise,
cela signifie que les critures sont consommes et confirmes...

Ainsi donc, au XIIIe sicle, il tait bien entendu que le coq plac au
sommet des clochers tait un symbole; de plus, il est clair que ce coq
tait mobile et servait de girouette. Mais, bien avant cette poque, il
est question de coqs poss sur les flches des glises. La tapisserie de
Bayeux, qui date au moins du commencement du XIIe sicle, nous
reprsente un coq sur l'glise abbatiale de Westminster, et ce coq,
contrairement aux usages modernes, a les ailes ployes[59].

Walstan, auteur du Xe sicle, dans le livre de la Vie de saint Switin,
parle d'une manire assez potique du coq plac au sommet de l'glise
que l'vque Elfge avait fait btir  Winchester[60]:

Un coq d'une forme lgante, et tout resplendissant de l'clat de l'or,
occupe le sommet de la tour; il regarde la terre de haut, il domine
toute la campagne. Devant lui se prsentent et les brillantes toiles du
nord et les nombreuses constellations du zodiaque. Sous ses pieds
superbes, il tient le sceptre du commandement, et il voit au-dessous de
lui tout le peuple de Winchester. Les autres coqs sont les humbles
sujets de celui qu'ils voient ainsi planant au milieu des airs, et
commandant avec fiert  tout l'Occident; il affronte les vents qui
portent la pluie, et, se retournant sur lui-mme, il leur prsente
audacieusement sa tte. Les efforts terribles de la tempte ne
l'branlent point, il reoit avec courage et la neige et les coups de
l'ouragan; seul il a aperu le soleil  la fin de sa course se
prcipitant dans l'ocan, et c'est  lui qu'il est donn de saluer les
premiers rayons de l'aurore. Le voyageur qui l'aperoit de loin fixe sur
lui ses regards; sans penser au chemin qu'il a encore  faire, il oublie
ses fatigues; il s'avance avec une nouvelle ardeur. Quoiqu'il soit
encore en ralit assez loin du terme, ses yeux lui persuadent qu'il y
touche.

Ce symbole de vigilance, de lutte contre les efforts du vent, plac au
point le plus lev des monuments religieux, appartient  l'Occident. Il
n'est pas question de coqs placs sur les clochers des glises de
l'Italie mridionale. Serait-ce pour cela qu'on les a enlevs de la
plupart de nos glises? ou que du moins on ne les replace pas
gnralement lorsqu'on les restaure?

Nous n'avons point trouv de coqs de clochers d'une poque ancienne, ou
ceux que nous avons pu voir taient d'un dessin et d'un travail si
grossier que nous ne croyons pas ncessaire de les reproduire ici. Nous
ne pouvons que souhaiter que les coqs reprennent leur ancienne place; ne
ft-ce que comme girouettes, ils ont leur utilit.

     [Note 58: _Rational_, l. I, ch. 1,  XXII.]

     [Note 59: Nous renvoyons nos lecteurs  la savante
     dissertation de M. Barraud sur les _coqs des glises_.
     (_Bull. monum._, t. XVI, p. 277.)]

     [Note 60: Nous empruntons cette traduction  la notice de M.
     Barraud.]



CORBEAU, s. m. Support de pierre ou de bois formant saillie sur le
parement d'un mur, ayant sa face antrieure moulure ou sculpte,
prsentant ses deux faces latrales droites, et recevant, soit une
tablette de corniche, soit un bandeau, ou encore une naissance de vote,
une pile en encorbellement, un linteau de porte, une poutre-matresse,
etc. L'origine vritable du corbeau est donne par la saillie que
prsente une solive de bois sur le nu d'un mur, ainsi que l'indique la
figure 1, saillie mnage pour porter un pan-de-bois en encorbellement,
un comble, un poteau, etc.

Les Romains, pendant le Bas-Empire, avaient adopt les corbeaux en
pierre ou en marbre pour porter en saillie, sur les murs, de petits
ordres d'architecture, des chambranles, des pieds-droits, ou encore des
tablettes de corniches et de bandeaux. Les architectes de l'poque
romane s'emparrent de ce membre et ne se contentrent pas seulement de
l'employer comme un dtail dcoratif, ils l'utilisrent si bien qu'il
devint un des moyens de construction trs-usit pendant les XIe et XIIe
sicles.  leur tour, les architectes de l'poque gothique s'en
servirent dans un grand nombre de cas avec succs. Les constructions de
bois furent pendant longtemps admises par les barbares devenus les
matres des Gaules, et lorsqu'ils purent lever des difices en
maonnerie, ils conservrent  certains dtails de l'architecture les
formes donnes par la charpente; seulement ils imitrent ces formes en
pierre. Les plus anciens corbeaux affectent toujours la forme d'un bout
de poutre ou de solive, orn par des profils ou de la sculpture: tels
sont les corbeaux que l'on voit dans la nef de l'glise de Saint-Menoux
prs Moulins (IXe ou Xe sicle), et qui supportent une tablette recevant
dans l'origine un plafond en charpente (2). Au-dessous de cette
corniche, entre les archivoltes des collatraux et  l'aplomb des
colonnes, on voit aussi des corbeaux sculpts en forme de ttes humaines
(3), et qui taient destins probablement  recevoir le pied des liens
soulageant les entraits de la charpente. Les imagiers des Xe, XIe et
XIIe sicles, paraissent avoir pris les corbeaux de pierre comme un des
motifs les plus propres  recevoir de la sculpture. Ils les dcorent de
figures d'hommes et d'animaux, de ttes, de sujets symboliques, tels que
les vices et les vertus, les signes du zodiaque, les travaux de l'anne;
ils s'vertuent  les varier. C'est surtout en Auvergne, dans le Berri,
le Poitou, le Bourbonnais et le long de la Garonne, que l'on trouve, sur
les difices de l'poque romane, une quantit prodigieuse de corbeaux
d'une excution remarquable,  dater de la fin du XIe sicle. Ces
corbeaux sont presque toujours destins  porter les tablettes des
corniches ou bandeaux.

Bien que les votes aient t trs-anciennement adoptes dans les
difices de l'Auvergne, cependant la tradition des couvertures en
charpente se fait sentir par la prsence des corbeaux qui sont conservs
sous les tablettes des corniches jusqu' la fin du XIIe sicle. L'glise
de Notre-Dame-du-Port  Clermont, celle de Saint-tienne de Nevers,
possdent des corniches  corbeaux historis fort intressants 
observer. La plupart affectent la forme donne par la fig. 4. C'est
videmment l une imitation d'un bout de solive oeuvre. Ces rouleaux
qui accompagnent le nerf principal ne sont autre chose que les copeaux
produits par la main du charpentier pour dgager ce nerf du milieu. Il
suffit de savoir comment l'ouvrier peut, avec la bisaigu, vider le
bout d'une solive de faon  y rserver un renfort, pour reconnatre que
ces rouleaux reproduisent les copeaux obtenus par le travail du
charpentier. Une figure (5) rendra notre explication intelligible pour
tout le monde. Soit une solive  l'extrmit de laquelle on veut mnager
un renfort A. L'ouvrier enlvera, des deux cts de ce renfort, avec sa
bisaigu, une suite de copeaux minces pour ne pas fendre son bois; puis
il les coupera  leur base, s'il veut compltement dgager le renfort.
Voyant que ces copeaux formaient un ornement, on aura eu l'ide,
primitivement, de ne les point couper, et les solives auront t ainsi
poses. Plus tard, cette dcoration, produite par le procd d'excution
employ par l'ouvrier, aura t figure en pierre. C'est ainsi que la
plupart des ornements de l'architecture qui ne sont pas imits du rgne
vgtal ou du rgne animal prennent leur origine dans les moyens
d'excution les plus naturels.

Si l'on veut chercher l'origine des formes d'un art de convention, comme
l'architecture, il faut recourir aux moyens pratiques qui se conservent
les mmes  travers les sicles et se rsoudre  tudier ces moyens
pratiques, sans quoi on peut faire bien des bvues. Peu  peu,  la
place de l'arte centrale renforant le bout de la solive, et la
laissant cependant dgage de manire  l'allgir, on a figur des
animaux, des ttes; les _copeaux_ latraux perdent de leur importance,
mais se retrouvent encore tracs sur les cts.

C'est ainsi que sont sculpts la plupart des corbeaux de l'glise
abbatiale de Saint-Sernin de Toulouse, qui datent du XIIe sicle, et qui
sont d'une singulire nergie de composition. Voici l'un d'eux provenant
de la corniche de la porte du sud (6).

Les _copeaux_ disparaissent compltement vers le milieu du XIIe sicle,
ainsi que nous en avons la preuve en examinant la corniche de l'abside
de la petite glise du Mas d'Agen (7).

Les corbeaux persistent sous les tablettes des corniches des difices du
Poitou, de la Saintonge et du Berri, jusque pendant les premires annes
du XIIIe sicle. La belle arcature qui clt le bas-ct de la nef de la
cathdrale de Poitiers (1190  1210) est surmonte d'une corniche dont
la tablette formant galerie est porte sur de charmants corbeaux orns
de figures (8).

Les corbeaux de pierre disparaissent des corniches pendant le XIIIe
sicle, et ne sont plus gure employs que comme supports exceptionnels,
pour soutenir des balcons, des encorbellements, des entraits de
charpente ou des poutres-matresses de planchers.

Voici (9) un riche corbeau dcouvert prs de la cathdrale de Troyes,
qui date du commencement du XIIIe sicle, et qui parat avoir t
destin  supporter une forte saillie, telle que celle d'un balcon, par
exemple, ou la poutre-matresse d'un plancher. Souvent alors, dans les
difices civils ou militaires, on rencontre de puissants corbeaux de
pierre composs de plusieurs assises et remplissant exactement la
fonction d'un lien de charpente sous une poutre-matresse. Tels sont les
corbeaux encore en place dans les salles hautes de la porte Narbonnaise
 Carcassonne (fin du XIIIe sicle), et qui soutenaient les normes
entraits des pavillons des deux tours (10). Le constructeur a
certainement eu ici l'ide de mettre ce membre de pierre en rapport de
formes avec la pice de bois qu'il soulageait.

La salle d'armes de la ville de Gand, en Belgique, a conserv des
corbeaux analogues sous ses poutres-matresses (11), mais beaucoup plus
riches et figurant exactement un lien reposant sur un corbeau A engag
dans le mur, et portant sous la poutre un chapeau B, ainsi que cela se
doit pratiquer dans une oeuvre de charpenterie.

Au XVe sicle, ces formes rigides sont rares, et les corbeaux destins 
porter des poutres sont riches de sculpture, souvent orns de figures et
d'armoiries, mais ne conservent plus l'apparence d'une pice de bois
incline ou place horizontalement et engage dans la muraille. Tels
sont les corbeaux des grand'salles des chteaux de Coucy et de
Pierrefonds (12), qui soulageaient les entraits des charpentes.

Les mchicoulis usits dans les ouvrages militaires des XIVe et XVe
sicles sont supports par des corbeaux composs de trois ou quatre
assises en encorbellement (voy, MCHICOULIS).

Depuis l'poque romane jusqu'au XVIe sicle, les linteaux des portes en
pierre sont habituellement soulags par des corbeaux saillants sur les
tableaux, de faon  diminuer leur porte et par consquent les chances
de rupture. Quand les portes ont une grande importance comme place et
comme destination, ces corbeaux sont dcors de sculptures trs-riches
et excutes avec un soin particulier, car elles se trouvent toujours
places prs de l'oeil. Il existe, sous le linteau de la porte sud de la
nef de l'glise de Saint-Sernin  Toulouse, deux corbeaux en marbre
blanc.

Nous donnons (13) l'un d'eux, qui reprsente le roi David assis sur deux
lions; on voit encore apparatre ici la trace des _copeaux_ latraux,
sous forme d'un simple feston. Cette sculpture appartient au
commencement du XIIe sicle. Les linteaux des portes principales de nos
grandes glises du XIIIe sicle sont supports toujours par des corbeaux
d'une extrme recherche de sculpture. Nous citerons ceux des portes de
la cathdrale de Paris, de la porte nord de l'glise de Saint-Denis,
ceux des cathdrales de Reims, d'Amiens. Les architectes ont
habituellement fait sculpter sur ces corbeaux de portes des figures qui
se rattachent aux sujets placs sur les pieds-droits ou les linteaux.

La Bourgogne, si riche en beaux matriaux, prsente une varit
extraordinaire de corbeaux, et ceux-ci affectent des formes qui
appartiennent  cette province. Sans parler des corbeaux frquemment
employs dans les corniches (voy. CORNICHE), ceux qui soutiennent les
linteaux de porte ont un caractre de puissance trs remarquable. Ils
sont renforcs parfois vers leur milieu, afin d'opposer  la pression
une plus grande rsistance. Nous donnons (14) un de ces corbeaux de la
fin du XIIe sicle qui provient de la porte occidentale de l'glise de
Montrale (Yonne). Plus tard, leurs profils sont encore plus accentus,
ainsi que le fait voir la fig. 15 (corbeau provenant d'une des portes du
bas-ct du choeur de la cathdrale d'Auxerre, XIIIe sicle).

Au XIIe sicle, les arcs des votes sont souvent supports par des
corbeaux. Pendant cette poque de transition, il arrivait que les
constructeurs, suivant la donne romane, n'levaient des colonnes
engages que pour porter les archivoltes et les arcs doubleaux, et que,
voulant bander des arcs ogives, pour recevoir les triangles des votes,
ils ne trouvaient plus, une fois les piles montes, une assiette
convenable pour recevoir les sommiers de ces arcs ogives; alors,
au-dessus des chapiteaux des arcs doubleaux, ils posaient un corbeau qui
servait de point de dpart aux arcs diagonaux. C'est ainsi que sont
construites les votes du collatral de la nef de l'glise Notre-Dame de
Chlons (16) et celles du bas-ct du choeur de la cathdrale de Sens.
Dans l'glise de Montrale que nous venons de citer, pour ne pas
embarrasser le sanctuaire par des piles engages portant de fond,
l'architecte a port non-seulement les arcs ogives, mais encore l'arc
doubleau sparant les deux votes qui couvrent l'abside carre, sur de
puissants corbeaux profondment engags dans la construction (17). Dans
cette figure, on voit, en A, le tirant de bois pos pour maintenir la
pousse des arcs pendant la construction, et coup au nu du sommier
lorsque cette construction s'est trouve suffisamment charge.

Au XIIIe sicle, lorsque les votes ne portent pas de fond, elles ne
reposent plus sur des corbeaux, mais sur des culs-de-lampe (voy. ce
mot). Le corbeau de pierre appartient presque exclusivement  l'poque
romane, au XIIe sicle et au commencement du XIIIe. Quant au corbeau de
bois, c'est--dire aux saillies formes par les poutres ou les solives
sur le nu d'un mur, il se retrouve dans toutes les constructions de bois
jusqu' l'poque de la renaissance (voy. CHARPENTE, MAISON, PAN-DE-BOIS,
SOLIVE).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]



CORBEILLE, s. f. Forme gnratrice du chapiteau autour de laquelle se
groupent les ornements, feuillages ou figures qui le dcorent. La
corbeille repose,  sa partie infrieure, sur l'astragale, et est
surmonte du tailloir ou abaque (voy. CHAPITEAU).



CORDON, s. m. Moulure compose d'un seul membre, qui rgne
horizontalement sur un mur vertical. Le cordon n'a pas l'importance du
bandeau, qui indique toujours une arase de la construction, comme un
plancher, par exemple, un tage. Le cordon est un membre intermdiaire
dont la place n'est indique que par le got, afin de dtruire la nudit
de parties verticales trop hautes. On ne trouve de cordons que dans
l'architecture romane, car, dans l'architecture gothique, toutes les
assises horizontales formant saillie ont toujours une signification
relle et indiquent un sol, une arase.



CORNICHE, s. f, _Entablement_. Couronnement d'une construction en pierre
ou en bois et destin  recevoir la base du comble. La corniche est un
des membres de l'architecture du moyen ge qui indique le mieux combien
les principes de cette architecture diffrent de ceux admis par les
Romains.

Dans l'architecture romaine, la corniche appartient  l'entablement, qui
lui-mme appartient  l'ordre, de sorte que si les Romains superposent
plusieurs ordres dans la hauteur d'un monument, ils ont autant de
corniches que d'ordres. Ainsi un difice compos de plusieurs ordres
superposs n'est qu'un chafaudage d'difices placs les uns sur les
autres. Bien mieux, si le Romain place un ordre  l'intrieur d'une
salle, il lui laisse sa corniche, c'est--dire son couronnement destin
 recevoir le comble. Cela peut produire un grand effet, mais ne saurait
satisfaire la raison. D'ailleurs, dans les ordres romains, qui sont
drivs des ordres grecs, la corniche, par la forme de ses moulures, sa
saillie et les appendices dont elle est accompagne, indique clairement
la prsence d'un chneau, c'est--dire la base d'un comble et le canal
longitudinal recevant les eaux de pluie coulant sur la surface de ce
comble. Or,  quoi bon un chneau  mi-hauteur d'un mur et surtout 
l'intrieur d'une salle vote ou lambrisse? Donc, pourquoi une
corniche? Nous avons dit ailleurs combien le Romain tait peu dispos 
raisonner l'enveloppe, la dcoration de ses difices[61]. Nous ne leur
en faisons pas un reproche, seulement nous constatons ce fait: que, ds
l'poque romane, les architectes, si grossiers qu'ils fussent, partaient
de principes trs-opposs  ceux des Romains, ne se servant des divers
membres de l'architecture qu'en raison de leur fonction relle,
dpendante de la structure. O avaient-ils pris ces principes? tait-ce
dans leur propre sentiment, par leur seule facult de raisonner?
tait-ce dans les traditions byzantines? C'est ce que nous ne
chercherons pas  dcider. Il nous suffit que le fait soit reconnu, et
c'est  quoi les exemples que nous allons donner tendront, sans qu'il
puisse rester de doutes  cet gard dans l'esprit de nos lecteurs.
D'abord, en examinant les difices les plus anciens de l're romane,
nous voyons que les architectes ont une tendance prononce  les lever
d'une seule ordonnance de la base au fate;  peine s'ils marquent les
tages par une faible retraite ou un bandeau. Cette tendance est si
marque, qu'ils en viennent bientt  allonger indfiniment les colonnes
engages, sans tenir aucun compte des proportions des ordres romains, et
 leur faire toujours porter la corniche suprieure (la vritable
corniche), si leve qu'elle soit au-dessus du sol. Abandonnant
l'architrave et la frise de l'entablement romain, la colonne porte
directement la corniche, le membre utile, saillant, destin  protger
les murs contre les eaux pluviales. Cela drange les dispositions et
proportions des ordres romains; mais cela, par compensation, satisfait
la raison. Les Romains percent des arcades entre les colonnes d'un ordre
engag, c'est--dire qu'ils posent une premire plate-bande
(l'architrave), une seconde plate-bande (la frise) et la corniche
au-dessus d'un arc, ce que nous n'empchons personne de trouver fort
beau, mais ce qui est absolument contraire au bon sens. Les architectes
romans,  l'imitation peut-tre des architectes byzantins, adoptent les
arcs pour toutes les ouvertures ou pour dcharger les murs; ils posent
souvent,  l'extrieur, des colonnes engages, mais ils ne font plus la
faute de les surmonter d'un entablement complet, ncessaire seulement
lorsque les colonnes sont isoles. La colonne engage prend le rle d'un
contre-fort (c'est son vritable rle), et son chapiteau vient porter la
tablette saillante de couronnement de l'difice, autrement dit la
corniche.

Voici (1) un exemple entre mille de ce principe si naturel de
construction [62]. La corniche n'est plus ici qu'une simple tablette
recevant les tuiles de la couverture; entre les colonnes engages, cette
tablette repose sur des corbeaux. Les eaux tombent directement sur le
sol sans chneau, et, afin de trouver  la tte du mur une paisseur
convenable pour recevoir le pied de la toiture, sans cependant donner
aux murs une paisseur inutile  la base, des arcs de dcharge ports
sur des pilastres ou contre-colonnes engages AB et sur des corbeaux
augmentent, sous la corniche, l'paisseur de ce mur. Chaque morceau de
tablette a son joint au-dessus de chacun des corbeaux, ce qui est
indiqu par le raisonnement. Si la corniche romaine est dcore de
modillons (lesquels figurent des corbeaux, des bouts de solives) comme
dans l'ordre corinthien et l'ordre composite, ceux-ci sont taills dans
le bloc de marbre ou de pierre dont est compose cette corniche. C'est
un travail d'videment considrable; il y a entre la forme apparente et
la structure un dsaccord complet. Dans ces corniches romanes, au
contraire, l'apparence dcorative n'est que la consquence relle de la
construction. Chaque corbeau est un morceau de pierre profondment
engag dans la maonnerie; entre ces corbeaux, il n'y a plus qu'un
carreau de pierre, pos comme le sont les mtopes de l'ordre dorique
grec; puis, d'un corbeau  l'autre, repose un morceau de tablette. De
distance en distance, les grosses colonnes engages renforcent la
construction en arrtant tout effet de bascule ou de drangement, qui
pourrait se produire  la longue dans une trop grande longueur de ces
tablettes poses seulement sur des corbeaux. Une pareille corniche se
rpare aisment, puisqu'elle se compose de membres indpendants les uns
des autres, pouvant se dposer et se reposer sans nuire  la solidit de
l'ensemble et sans qu'il soit besoin d'chafauds.

Les plus beaux exemples de corniches composes d'une simple tablette
reposant sur les chapiteaux de colonnes engages et sur des corbeaux se
trouvent en Auvergne ds le XIe sicle. La corniche des chapelles
absidales de l'glise de Notre-Dame-du-Port  Clermont est une des plus
riches; car non-seulement les corbeaux et les chapiteaux sont finement
travaills, mais les tablettes sont dcores de billettes, et leur
surface vue, entre les corbeaux, est orne d'une sorte de petite rosace
creuse. Les entre-corbeaux sont composs de pierres noires et blanches
formant des mosaques, et, sous les corbeaux, rgne un cordon de
billettes qui spare nettement les divers membres dont se compose la
corniche du nu du mur. Nous donnons (2) l'aspect perspectif de cette
corniche; en A, son profil, et en B, une des rosaces creuses dans le
lit infrieur de la tablette.

Ce systme de corniches est gnralement adopt dans les provinces du
centre, dans toute l'Aquitaine et le Languedoc, pendant le XIe et la
premire moiti du XIIe sicle. En Bourgogne, l'poque romane nous
fournit une grande varit de corniches. Il faut observer, d'ailleurs,
que les corniches prennent d'autant plus d'importance, prsentent des
saillies d'autant plus prononces qu'elles appartiennent  des contres
riches en beaux matriaux durs. Dans l'le-de-France, en Normandie et
dans le Poitou, on n'employait gure, avant le XIIe sicle, que les
calcaires tendres si faciles  extraire dans les bassins de la Seine, de
l'Oise, de l'Eure, de l'Aisne et de la Loire. Ces matriaux ne
permettaient pas de faire des tablettes minces et saillantes. Les
architectes s'en dfiaient, non sans raison, et ils avaient pris
l'habitude d'lever leurs btisses en petites pierres d'chantillon,
c'est--dire ayant toutes  peu prs la mme dimension. Des carrires,
on leur apportait des provisions de pierres toutes quarries[63], de
huit pouces ou d'un pied de hauteur sur une paisseur pareille, et sur
une longueur de dix-huit  vingt-quatre pouces. Ils s'arrangeaient pour
que tous les membres de l'architecture pussent concorder avec ces
dimensions. On comprend qu'alors ils ne pouvaient donner une forte
saillie  leurs corniches. Les monuments romans, si communs sur les
bords de l'Oise, ne prsentent ni corniches ni bandeaux saillants, et
tout l'effet produit par ces membres de l'architecture est d  une
tude trs-fine et judicieuse des rapports entre les parties lisses de
la construction et les parties moulures. La Bourgogne, au contraire,
fournit des pierres dures, basses, et qu'il est facile d'extraire en
grands morceaux; aussi, dans cette province, les corniches ont une
nergie de profils, prsentent des varits de composition que l'on ne
trouve point ailleurs en France.

Sur les bas-cts de la nef de l'glise abbatiale de Vzelay (dernires
annes du XIe sicle), on voit une corniche construite toujours d'aprs
le principe roman, c'est--dire compose de corbeaux portant une
tablette saillante; mais son caractre ne rappelle en rien les corniches
des provinces du centre. Comme style, elle leur est trs-suprieure.
Nous la donnons ici (3) dans tous ses dtails, vue en perspective et en
coupe. Le corbeau est bien franchement accus, il a tous les caractres
d'un bout de solive de bois; mais ses profils retournent devant la
tablette de manire  former un encadrement autour des rosaces doubles
qui sont, entre ces corbeaux, comme des mtopes inclines, comme des
panneaux de bois embrvs au moyen de languettes. La construction est
parfaitement d'accord avec la forme apparente; les corbeaux sont des
pierres longues pntrant dans la maonnerie; la tablette est large, et
les entre-corbeaux ne sont que des carreaux de pierre de 0,20 c.  0,25
c. de profondeur. C'est l vraiment l'extrmit d'un comble en charpente
reposant sur un mur en maonnerie, et il est impossible de ne pas y
trouver la tradition d'une construction de bois. Mais n'oublions pas que
lorsqu'on construisait la nef de Vzelay, il y avait un sicle  peine
que tous les grands difices taient couverts et lambrisss en bois, et
que les votes taient une innovation (voy. CONSTRUCTION).

Cette corniche est un exemple unique, d'ailleurs; car, dans le mme
difice, les murs de la haute nef sont couronns d'une autre manire.

Dans le court intervalle qui dut sparer la construction du sommet de la
nef de celle des bas-cts, les architectes avaient eu le temps de
renoncer dj aux traditions de charpenterie pour dcorer la naissance
des combles; ils inventrent une nouvelle corniche, fort singulire il
est vrai, mais qui accuse dj l'appareil de pierre. Elle se compose de
morceaux de pierre gaux, formant une suite de corbeaux en quart de
cercle orns d'oreilles en manire de crochets (voy. fig. 4). En A, la
coupe de cette corniche faite entre deux corbeaux; en B, sa face; en C,
sa projection horizontale, et en D, son aspect. L est l'origine de la
corniche franchement bourguignonne, qui ne cesse d'tre adopte jusque
pendant le XIIIe sicle; corniche dont les corbeaux sont juxtaposs sans
intervalles entre eux, et dont la forme la plus gnrale est celle
donne par la fig. 5[64]. Le trac de cette corniche, en projection
horizontale, donne une suite de demi-cercles creuss entre chaque
corbeau; ceux-ci sont donc vids latralement en quart de cercle. En
coupe, ces corbeaux sont tracs suivant un quart de cercle convexe,
comme l'exemple fig. 4, avec ou sans crochets: ce sont les plus anciens;
ou en quart de cercle concave, avec biseaux, comme l'exemple fig. 5: ce
sont les plus modernes. Les corniches romanes bourguignonnes indiquent,
comme tous les membres de l'architecture de cette province, un art du
trait avanc, et surtout une observation trs-fine des effets produits
par les lumires et les ombres. Aussi ces corniches, bien que simples 
tout prendre, ont-elles une apparence de fermet et de richesse en mme
temps qui satisfait les yeux; elles couronnent les murs d'une faon
monumentale, en produisant un jeu de lumires et d'ombres trs-piquant
et qui contraste avec la nudit des parements. Avant le XIIIe sicle,
c'est dans les provinces du centre et en Bourgogne qu'il faut aller
chercher des corniches d'un grand caractre et bien combines. Dans le
nord, au contraire, pendant la priode romane, les corniches sont
pauvres, peu saillantes (ce qui tient  la qualit des matriaux, ainsi
que nous l'avons dit plus haut) et peu varies comme composition.
Cependant la corniche  corbeaux se rencontre partout, avant le XIIIe
sicle: c'est un parti pris, et les exceptions sont rares. Les
architectes romans du nord poussent mme l'application du principe de la
corniche  corbeaux jusque dans ses consquences les plus absolues.
Ainsi, les corbeaux tant faits pour empcher la bascule des tablettes
(ils n'ont pas d'autre raison d'tre), les morceaux de pierre dont se
composent ces tablettes n'tant pas tous de la mme longueur, et les
corbeaux devant se trouver naturellement sous les joints, il en rsulte
que ces corbeaux sont irrgulirement espacs; leur place est commande
par la longueur de chaque morceau de tablette. Il arrive mme
frquemment que la moulure qui dcore l'arte infrieure de la tablette
s'arrte au droit de chaque corbeau et laisse voir le joint vertical.
Cela est d'ailleurs parfaitement raisonn. Les murs des chapelles
absidales de l'glise de Notre-Dame-du-Pr au Mans sont encore couronns
de corniches du XIe sicle, qui sont tailles suivant ces principes (6).
Les murs sont btis en petits moellons bruts, et la tablette de la
corniche est compose de morceaux, les uns longs, les autres courts. Les
corbeaux, tant poss sous les joints de cette tablette, se trouvent
irrgulirement espacs. On voit, sur notre figure, que la moulure de la
tablette n'existe qu'entre les corbeaux et laisse le joint franc. Ici
encore on retrouve les corbeaux  _copeaux_ rappelant ceux de l'Auvergne
(voy. CORBEAU), ce qui fait supposer que ce genre d'ornementation avait
eu un grand succs pendant les XIe et XIIe sicles. Dans l'exemple que
nous donnons (fig. 6), cependant, il semble que les sculpteurs ont imit
cet ornement sans en comprendre le sens, et ils l'ont excut de la
faon la plus barbare; tandis que les coles du centre, ds le XIe
sicle, sont remarquables par la finesse et la puret de leur sculpture.

Sur les bords de l'Oise et de l'Aisne, ds le XIe sicle, on voit
apparatre entre les corbeaux et la tablette moulure du centre et de
Bourgogne une assise taille en forme de petite arcature ou de dents de
scie. Il existe autour du petit monument octogone qui,  Laon, passe
pour avoir t une chapelle de templiers, une corniche fort trange, du
commencement du XIIe sicle, conue d'aprs ces donnes. Aux angles (7),
elle porte sur des colonnes engages termines par des ttes; sur les
faces, ce sont des corbeaux pannels qui reoivent les intervalles
entre les triangles formant dcoration. Les joints de cette sorte de
frise se trouvent au-dessus des corbeaux, et une tablette,  profil
continu, couronne le tout. Sur les corbeaux, les tympans entre les
triangles sont allgis par de petites arcades dont les fonds sont
inclins, ainsi que le fait voir la coupe A faite sur le milieu d'un
corbeau.

La tradition de la construction de bois apparat encore ici. Les
corbeaux sont taills comme on taille un bout de solive; puis, sous les
triangles, on retrouve encore le _copeau_ que produirait le travail du
charpentier pour vider un madrier en forme de dents de scie. Toutefois,
ces derniers vestiges des constructions de bois disparaissent bientt
dans cette contre si abondante en matriaux calcaires propres  la
construction, et les corniches  petites arcatures simples ou
subdivises rgnent seules jusqu' la fin du XIIe sicle: or, ces
corniches n'ont plus rien qui rappelle la construction en bois.

Voici (8) une de ces corniches si frquentes dans le Beauvoisis; elle
provient de la petite glise de Francastel (commencement du XIIe
sicle). Dans cette mme contre, vers le commencement du XIIIe sicle,
les architectes renoncent aux petites arcatures, mais ils conservent
encore les corbeaux et ils commencent  dcorer la tablette des
corniches par de la sculpture; nous en trouvons un exemple sur la nef de
l'glise de Saint-Jean-au-Bois prs Compigne (9).

Si les bords de l'Oise, de l'Aisne et de la Seine entre Montereau et
Mantes, conservent les corbeaux sous les tablettes des corniches
jusqu'au commencement du XIIIe sicle; c'est--dire jusqu'
l'application franche du style gothique, la Champagne et la Bourgogne
abandonnent encore plus difficilement cette tradition romane. Ainsi, au
sommet du choeur de la cathdrale de Langres, XIIe sicle, nous voyons
une corniche dans laquelle les corbeaux prennent une importance majeure
(10). La tablette est alternativement supporte par des corbeaux
moulurs et reprsentant des ttes d'hommes ou d'animaux. Au sommet du
porche de l'glise de Vzelay, ds 1130 environ, on remarque dj ces
alternances de corbeaux profils et de ttes.  la fin du XIIe sicle,
autour du choeur de l'glise de Notre-Dame de Chlons-sur-Marne, la
corniche prsente encore des corbeaux  ttes, d'autres orns de
rosaces, d'autres simplement profils. Mais ici la tablette prend dj
plus d'importance, et elle se couvre d'une riche dcoration de
feuillages (11).

Dans l'Angoumois, le Poitou et la Saintonge, la corniche  corbeaux,
dans le style de celle d'Auvergne, est reproduite jusque vers la fin du
XIIe sicle (voy.,  l'article CHAPELLE, la fig. 33, qui reprsente une
portion de l'abside de l'glise de Saint-Euthrope de Saintes).

En Normandie, la corniche romane est d'une grande simplicit et ne
prsente qu'une faible saillie sur le nu des murs. Souvent elle ne se
compose que d'une simple tablette de 0,10 c.  0,15 c. d'paisseur.
Cependant les corbeaux, avec ou sans arcature, se rencontrent
frquemment. Ces corbeaux mme reposent parfois sur un filet orn, comme
autour de l'abside de l'abbaye aux Dames de Caen (12) (XIIe sicle).

De tous les exemples qui prcdent, on peut conclure ceci: c'est que,
pendant la priode romane, et dans les provinces diverses qui composent
aujourd'hui la France, la corniche se compose,  trs-peu d'exceptions
prs, d'un rang de corbeaux supportant une tablette saillante. Nous
allons voir comment les architectes laques de la fin du XIIe sicle
adoptent un systme de corniches tout nouveau, en empruntant cependant 
la corniche romane quelque chose de sa physionomie, savoir: les
alternances de lumires et d'ombres produites par les saillies des
corbeaux plus ou moins espacs. D'abord, constatons qu'au moment de la
transition, les architectes ngligent les traditions romanes, cherchent
mme  s'en affranchir entirement. Ainsi, autour de la cathdrale de
Noyon, dont la construction remonte  1150 environ, les corniches ne
sont plus que de simples profils. L'glise Saint-Martin de Laon, btie 
peu prs  la mme poque, nous fait voir, au sommet du choeur, une
corniche qui ne se compose que de deux tablettes superposes (13). Sur
la nef de la mme glise, on trouve pour toute corniche une tablette
orne de rosaces (14).  la cathdrale de Senlis apparaissent dj, vers
1150, les corniches  _crochets_; or ces crochets ne sont autre chose
que des tiges vgtales, termines par une sorte de bourgeon ou de
paquet de feuilles non encore panouies (voy. CROCHET), et ils
remplissent l'office de corbeaux trs-rapprochs; seulement ils ne
soutiennent plus la tablette, qui, devenue plus paisse, est
indpendante.

Si l'architecture inaugure par l'cole laque,  la fin du XIIe sicle,
diffre essentiellement, comme principe de construction, de
l'architecture romane, elle s'en loigne plus encore peut-tre par les
infinis dtails qui entrent dans la composition d'un difice.
L'architecture romane suivait, sans les analyser, les traditions
trs-confuses de l'antiquit romaine, les influences byzantines et les
habitudes locales. Une corniche, par exemple, pour l'architecte roman,
est une tablette saillante destine  loigner du mur le bout des tuiles
de la couverture, afin que les eaux pluviales ne lavent pas les
parements. La tablette est simple ou dcore; ce n'est toujours qu'une
assise de pierre basse, dont le profil est donn par le caprice, mais
qui ne remplit aucune fonction utile. N'taient les tuiles qui couvrent
ce profil, l'eau de la pluie coulerait le long des parements, car son
trac n'est pas fait en faon de _coupe-larme_, comme le larmier de la
corniche grecque. Les architectes de l'poque de transition laissent de
ct la corniche  corbeaux romane; ils n'ont pas le loisir encore de
s'occuper de ces dtails; ils ne pensent qu' une chose tout d'abord,
c'est  rompre avec les traditions antrieures. Mais lorsqu'ils eurent
rsolu les problmes les plus difficiles imposs par leurs nouvelles
mthodes de construction (voy. CONSTRUCTION), ils songrent  appliquer
aux dtails de l'architecture les principes rationnels qui les
dirigeaient. Ils ne voulurent plus de ces combles gouttant les eaux
directement sur le sol ou sur les constructions infrieures: ils
pensrent, avec raison, qu'une corniche doit porter un chneau, afin de
diriger les eaux par certains canaux disposs pour les recevoir; qu'il
est utile de rendre l'accs des couvertures facile, pour permettre aux
couvreurs de les rparer en tous temps. Ds lors ces corniches romanes,
si peu saillantes, si faibles, ne pouvaient leur suffire, non plus que
les minces tablettes qu'ils avaient places sur leurs murs lorsqu'ils
rejetrent les corniches  corbeaux. Ils s'appliqurent donc  chercher
une forme convenable pour l'objet et qui n'empruntt rien aux traditions
du pass. Cette forme, ils la trouvrent et l'adoptrent tout  coup;
car  peine si l'on aperoit une transition, et c'est bien, sans qu'il
soit possible de le contester, dans l'le-de-France et la Champagne que
cette nouvelle forme apparat brusquement, c'est--dire au sein de cette
grande cole d'architectes laques qui,  la fin du XIIe sicle, tablit
sur des principes nouveaux une architecture dont les formes taient
d'accord avec ces principes, nouvelles par consquent.

Une des plus anciennes corniches gothiques qui existe est celle qui
couronne les chapelles absidales de la cathdrale de Reims. Elle se
compose d'une assise formant encorbellement, enrichie de crochets
feuillus, et d'une seconde assise dont le profil est un larmier (15).
Mais ici encore l'assise infrieure a, comparativement  l'assise
suprieure, une grande importance; le larmier rappelle encore la
tablette de la corniche romane, et sur sa pente A, de distance en
distance, sont rserves de petites surfaces horizontales que Villard de
Honnecourt nomme des _cretiaus_, et qui permettaient d'abord aux
ouvriers de marcher sur la saillie de ces larmiers, puis servaient 
diviser les eaux tombant des combles ou dcoulant des parements et  les
loigner des joints; car il faut remarquer que ces corniches ne devaient
pas porter des chneaux et gargouilles, mais qu'elles laissaient encore
les eaux pluviales goutter entre ces _cretiaus_. En effet, suivant le
projet de Robert de Coucy, ces chapelles devaient tre surmontes de
combles pyramidaux qui venaient reposer immdiatement sur le bord des
corniches[65].

Trouvant bientt ces larmiers insuffisants, les architectes du XIIIe
sicle leur donnrent une plus grande saillie;  l'assise, plus de
hauteur. Les corniches suprieures du choeur de la cathdrale de Paris
(16), refaites au commencement du XIIIe sicle, nous montrent dj des
larmiers A trs-saillants recevant un chneau conduisant les eaux dans
des gargouilles espaces. Peu aprs la pose de ces corniches A, les
architectes de la cathdrale ajoutrent une seconde assise B au larmier
primitif, pour lui donner une apparence plus mle et pour viter le
dmaigrissement C, qui pouvait faire craindre des ruptures. Dj ces
larmiers A avaient t destins  porter une balustrade, qui fut
remplace lorsque l'on reposa la seconde assise B[66]. On observera que
chaque crochet ornant la premire assise D est sculpt dans un morceau
de pierre, comme s'il remplissait l'office d'un corbeau. Les corniches
de la cathdrale de Paris peuvent tre considres comme les plus belles
parmi celles du commencement du XIIIe sicle; celles de la faade
offrent cette particularit unique que leurs larmiers sont pris dans
deux assises, afin de pouvoir leur donner une plus forte saillie. Ainsi,
la corniche qui couronne la galerie qui pourtourne les tours et les
runit est compose de trois assises: une assise de crochets et feuilles
et deux assises de larmiers (17); l'assise suprieure est perce de
trous, de distance en distance, sous la balustrade, pour laisser couler
les eaux tombant sur les terrasses (voy. CHNEAU, fig. 2). Le larmier
remplit ici l'office d'un gout trs-saillant, destin  loigner les
eaux des parements.

Habituellement, les larmiers sont pris dans une seule hauteur d'assise;
mais les dtails de la faade occidentale de la cathdrale de Paris sont
d'une dimension au-dessus de l'ordinaire, et il semble que l'architecte
 qui l'on doit la partie suprieure de cette faade, c'est--dire les
deux tours avec leur galerie  jour (1225 environ), ait voulu donner aux
membres de l'architecture une importance relative trs-grande. La
corniche suprieure des deux tours, qui tait destine  recevoir la
base de flches en pierre, dont la construction ne fut qu'amorce, est
unique comme hauteur d'assises dans le style gothique ancien. Elle se
compose de deux assises de crochets, chacune de ces assises ayant 0,75
c. de hauteur entre lits; d'un larmier surmont de deux assises en
talus, et de la balustrade pose lorsqu'on renona  continuer la
construction des flches. Chaque crochet est taill dans un bloc de
pierre norme; ainsi que le fait voir notre fig. 18; les assises du
larmier et de la pente au-dessus sont cramponnes tout au pourtour par
des crampons doubles A tenant lieu d'un quadruple chanage. On voit que
l'architecte avait pris ses prcautions pour pouvoir lever ses flches
sans danger.

Cependant les larmiers de corniches du commencement du XIIIe sicle
parurent probablement avoir des profils trop anguleux et rigides aux
architectes dj trs-avancs du milieu de ce sicle, car,  cette
poque, vers 1240, nous voyons souvent les coupe-larmes  plans droits
de la dernire assise de corniche remplacs par un profil d'un aspect
moins svre. Un boudin avec une arte saillante sert de coupe-larme et
remplace la mouchette du larmier primitif gothique. La corniche qui
couronne le choeur de la cathdrale de Troyes est une des plus belles
que nous connaissions de cette poque brillante de l'art gothique
(1240), et elle est couronne par un boudin  larmier, profil ainsi que
nous venons de le dire.

La figure 19 donne la face et le profil de cette corniche. On remarquera
comme les joints A sont adroitement disposs pour se combiner avec le
double rang de crochets et ne pas venir tout  travers de la sculpture,
ainsi que ne manquent pas de le faire aujourd'hui nos architectes. Ici,
l'ornement, courant en apparence, mnage parfaitement la place de ce
joint vertical. Vers la mme poque, dans les provinces o le style
gothique, avec toutes ses consquences, pntrait difficilement, comme
en Normandie par exemple, nous voyons les traditions romanes persister
encore  ct des formes nouvelles. La corniche de la nef de la
cathdrale de Rouen est, sous ce rapport, trs-curieuse  observer. On y
retrouve la petite arcature romane mle aux crochets du XIIIe sicle et
surmonte du larmier arrondi(20). Elle nous prsente, comme tous les
membres d'architecture de cette poque, un appareil trs-judicieux.

Les corniches, pendant le cours du XIIIe sicle, offrent peu de
varits; elles se composent presque toujours de deux assises: l'une en
forme de gorge dcore de crochets ou de feuilles, la seconde portant un
larmier saillant. Toutefois le larmier avec talus n'existe que si la
corniche forme chneau, car si (comme il arrive frquemment dans
l'architecture civile et militaire) l'got du toit repose directement
sur le bord de la corniche, celle-ci est termine par un listel vertical
et non plus par une pente. Ainsi l'ardoise ou la tuile forme larmier
devant ce listel, et l'assise suprieure de la corniche est profile
elle-mme en coupe-larme, afin d'viter toute chance de bavure sur les
parements, dans le cas o l'got du toit viendrait  faillir.

Nous donnons (21) une de ces corniches si frquentes pendant les XIIIe
et XIVe sicles dans l'architecture civile, corniche dont l'assise
suprieure sert au besoin de coupe-larme, et dont l'assise infrieure,
dpourvue de toute sculpture, forme un gros boudin saillant. Il existe
encore, au Palais-de-Justice de Paris, plusieurs corniches de ce genre
qui sont d'un fort bon effet, quoique trs-simples.

Voici maintenant une jolie corniche compose d'une seule assise formant
coupe-larme; elle est place au sommet de la tour dite _de la Justice_,
 Carcassonne (21 bis) (fin du XIIIe sicle). La moulure est arrte au
droit de chaque joint renforc d'une saillie formant corbeau. Cela est
bien raisonn, surtout lorsque toutes les pierres doivent tre tailles
sur le chantier avant la pose, car alors il est certain que les joints
ne prsentent point de balvres et que les moulures ne sont pas
jarretes. Les profils de ces corniches sans talus sont toujours coups
de faon  ce que le bord infrieur du listel forme _mouchette_ pour
goutter les eaux en dehors des parements, si le premier rang de tuiles
ou d'ardoises ne remplit pas cette fonction (22).

Le XIVe sicle conserve gnralement les corniches en deux assises, et
la seule diffrence que l'on signale entre ces corniches et celles du
XIIIe sicle, c'est que les profils des larmiers sont plus maigres, et
les ornements, feuilles ou crochets, plus grles et d'une excution plus
sche. Il ne faudrait pas croire cependant que les architectes de cette
poque n'aient point cherch parfois des combinaisons nouvelles. Ainsi,
nous voyons autour du choeur de l'glise de Saint-Nazaire de Carcassonne
(1325 environ) une corniche dont la composition est aussi originale que
l'excution en est belle. Cette corniche revient aux traditions romanes,
c'est--dire qu'elle se compose d'un rang de corbeaux supportant une
assise formant larmier, mais dcore de larges feuillages entre chacun
de ces corbeaux; elle reoit un chneau et une balustrade. Voici (23) le
dtail perspectif de cette corniche. En A est trace sa coupe entre les
corbeaux. Pose  une grande hauteur, cette corniche produit beaucoup
d'effet,  cause du jeu des ombres et des lumires sur ces saillies si
franchement accuses.

Ici, contrairement aux habitudes des artistes du XIVe sicle, les
dtails de la sculpture sont  l'chelle du monument; ils ne rapetissent
pas les masses, mais les font valoir, au contraire, par une excution
grasse et large.

Pendant le cours du XIVe sicle, nous voyons peu  peu les crochets
remplacs, dans l'assise infrieure des corniches, par des frises de
feuillages profondment refouilles, mais dont l'irrgularit et
l'excution maigre ne donnent plus ces points saillants  espaces gaux,
ces ttes de crochets qui,  distance, sont d'un effet si monumental et
rappellent encore les corbeaux de l'poque romane. Nous prsentons(24)
une de ces corniches, de la fin du XIVe sicle, provenant du sommet de
la tour nord de la cathdrale d'Amiens. Les corniches du XIVe sicle,
indpendamment de la maigreur des profils et de la scheresse de la
sculpture, sont gnralement peu saillantes, ce qui devenait ncessaire
alors que tous les membres horizontaux de l'architecture taient
sacrifis aux lignes verticales; mais, vers le milieu du XVe sicle, les
corniches de couronnement, au contraire, prennent de la saillie, se
composent souvent d'un assez grand nombre d'assises superposes en
encorbellement, ornes de cordons de feuillages, de manire  prsenter
une circulation facile  la base des combles. Les feuillages courent
devant des gorges profondes, spares entre elles par de fines moulures,
et les larmiers rappellent la forme exagre du larmier  boudins de la
fin du XIIIe sicle, c'est--dire que le talus suprieur est concave,
que le boudin s'aplatit, se termine par une mouchette trs-saillante, et
que la gorge infrieure est largement vide (25).

Au commencement de la renaissance, on aperoit dj, dans l'architecture
civile surtout, un retour vers les formes de la corniche romaine: le
larmier gothique est supprim. Cependant, ce n'est gure que vers le
milieu du XVIe sicle que l'entablement romain reparat dans les
difices. La belle corniche de la tour carre du chteau de Blois, btie
sous Louis XII, conserve encore ses membres gothiques, avec quelques
dtails emprunts  l'architecture antique. Sur un rang d'oves
retournes est pose une arcature soutenue par des corbeaux, qui
rappelle les mchicoulis de couronnement des chteaux-forts du XIVe
sicle. Sur l'arcature, on retrouve l'assise en gorge dcore de
feuillages disposs comme les crochets des XIIIe et XIVe sicles, puis
le larmier du XVe sicle  peine altr[67].

L'htel de ville d'Orlans, bti en 1442 par matre Viart, et qui
prsente, malgr cette date ancienne, tous les caractres de l'poque de
Louis XII, est couronn d'une corniche dans le genre de celle du
pavillon carr du chteau de Blois[68]. Au chteau de Chambord, on
retrouve encore les dernires traces de la corniche de chteau du moyen
ge, avec ses arcs en petites niches figurant des mchicoulis.

Nous terminerons cet article en donnant des corniches de bois provenant
de constructions civiles. Celle-ci (26) se trouve communment dispose 
la base des combles des maisons de Troyes leves en pans-de-bois. C'est
un principe de corniche adopt pendant les XIVe et XVe sicles. Les
blochets forment des corbeaux,  l'extrieur, au-dessus de la sablire,
et portent un petit plafonnage en planches sous les coyaux. Cette autre
corniche (27) date du commencement du XVe sicle, et appartient  une
maison de bois situe rue de la Savonnerie,  Rouen. Sur une sablire A,
moulure, sont assembls des potelets B qui reoivent les solives C du
plancher suprieur; les bouts de ces solives sont soulags par les
corbeaux D. Entre ces corbeaux est pose une petite arcature dcoupe
dans un madrier, et qui forme comme une suite de mchicoulis. Sur les
bouts des solives rgne la filire E de couronnement; un pigeonnage
remplit les intervalles G entre les corbeaux.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 21. bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]

     [Note 61: Voy. les _Entretiens sur l'Architecture_.]

     [Note 62: De l'abside de l'glise de Lognan (Gironde), fin
     du XIe sicle.]

     [Note 63: Cette mthode est encore suivie dans le Poitou,
     dans la Saintonge, dans l'Angoumois et sur les bords de la
     Loire-Infrieure, ainsi que dans le dpartement de l'Aisne.]

     [Note 64: Des chapelles de l'glise Notre-Dame de Dijon,
     commencement du XIIIe sicle.]

     [Note 65: Voy. l'_Album de Villard de Honnecourt_, annot par
     J.-B. Lassus et publi par M. A. Darcel; 1858.]

     [Note 66:  la cathdrale de Chartres, on voit deux larmiers
     superposs au sommet des chapelles et du choeur; il est
     vident que les architectes du commencement du XIIIe sicle
     s'aperurent,  leurs dpens, qu'en posant une tablette mince
     sur la premire assise de corniche, mais beaucoup plus
     saillante que ne l'taient les tablettes romanes, il se
     produisait des ruptures. Ils doublrent donc ces tablettes
     d'abord, puis en vinrent  les faire plus paisses.]

     [Note 67: Voy. _Exemples de dcoration_, par L. Gaucherel.]

     [Note 68: Voy. _Archit. civ. et domest._, t. II, par MM.
     Verdier et Cattois.]



CORPORATION, s. f. Association, ou plutt _conjuration_ (suivant
l'ancienne signification de ce mot) de gens de mtiers, unis par des
conventions particulires, qui consistaient en des droits et devoirs
rciproques. Il existait des corporations de mtiers sous l'empire
romain; elles prtendaient mme avoir t tablies depuis Numa, et on
les dsignait sous le nom de _collegia_, _corpora opificum_. Au moyen
ge, les industriels, les marchands et les ouvriers des villes
conservrent les traditions romaines dans les grandes cits
mridionales, et les corporations ne cessrent d'exister, tandis que
dans les villes du nord on ne les voit gure s'tablir qu'au moment de
l'affranchissement des communes, c'est--dire vers le XIIe sicle. Les
rois les prirent sous leur protection, comme un des moyens propres 
affaiblir la puissance fodale. Sous saint-Louis, elles furent
rglementes  Paris par tienne Boileau[69]. Pour devenir membre d'une
corporation,  cette poque, il fallait faire un apprentissage qui
durait plus ou moins longtemps, et  l'expiration duquel on devenait
matre. Les matres exeraient une sorte de contrle les uns sur les
autres, maintenaient par consquent le prix de la main-d'oeuvre et la
bonne qualit des produits. Il ne s'agissait pas alors de libre
concurrence, et les marchands ou les industriels des villes ne pouvaient
rsister  la tyrannie des seigneurs qu'en s'unissant troitement sous
le patronage du suzerain. Ils formaient ainsi des corps puissants avec
lesquels il fallait compter, et qui, par leur organisation mme,
assuraient au suzerain certains revenus rgulirement perus. Les
matrises s'obtinrent souvent  prix d'argent, ce qui constituait une
ressource pour le trsor; ou bien encore le roi, moyennant un capital
une fois pay, autorisait des corporations qui acquraient ainsi le
droit de percevoir certains impts sur les entres des marchandises, des
pages sur les rivires, sur les ponts,  l'entre des ports, etc.

Pour ne pas sortir de notre sujet, les corps de mtiers attachs aux
btiments se composaient, au XIIIe sicle, des charpentiers, des maons,
des tailleurs de pierre, des pltriers et morteliers, des imagiers, des
peintres et tailleurs d'images (sculpteurs), des faiseurs de ponts.
Quant aux matres des oeuvres,  ce que nous appelons aujourd'hui des
architectes, ils ne paraissent pas avoir jamais form un corps; nous ne
pouvons avoir mme qu'une ide assez vague de la nature de leurs
attributions jusqu'au XVe sicle. Nous voyons qu'on les appelait dans
les villes pour btir des difices, et qu'on leur accordait des
honoraires fixes pendant la dure du travail (voy. ARCHITECTE); mais
prsidaient-ils aux marchs passs avec les divers chefs d'ouvriers?
tablissaient-ils des devis? rglaient-ils les comptes? Tout cela parat
douteux. Ds la fin du XIIIe sicle, on voit des villes, des abbs ou
des chapitres, passer des marchs avec les matres des divers corps
d'tat sans l'intervention de l'architecte. Celui-ci semble conserver
une position indpendante et n'encourir aucune responsabilit; c'est un
artiste, en un mot, qui fait excuter son oeuvre par des ouvriers
n'ayant avec lui d'autres rapports que ceux de fournisseurs ou de
tcherons vis--vis un intendant gnral. Le systme de rgie n'tait
pas habituellement employ; les ouvriers de chaque mtier travaillaient
 leurs pices; l'architecte distribuait la besogne, et un piqueur
relevait probablement le travail de chacun. Sur la grande inscription
sculpte  la base du portail mridional de la cathdrale de Paris,
l'architecte Jean de Chelles est dsign sous le titre de tailleur de
pierre, _latomus_. Robert de Luzarches, ainsi que ses successeurs,
Thomas et Regnault de Cormont, prennent le titre de _matres_ dans
l'inscription du labyrinthe de la cathdrale d'Amiens. Il est certain
qu'un maon ou tailleur de pierre ne pouvait concevoir et faire excuter
les diverses parties d'un difice  l'rection duquel le charpentier, le
serrurier, le sculpteur, le menuisier, le verrier devaient concourir. Et
dans l'architecture gothique, les divers membres de la construction et
de la dcoration sont trop intimement lis, pour que l'on puisse
admettre un instant que chaque corps d'tat pt agir isolment sans un
chef suprme. Une des qualits les plus remarquables de cette
architecture, c'est que tout est prvu, tout vient se poser  la place
ncessaire et prpare. Il fallait donc une tte pour prvoir et donner
des ordres en temps utile. Quoi qu'il en soit, si les corporations
attaches aux btiments ont beaucoup travaill pendant le moyen ge, si
elles ont laiss des traces remarquables de leur habilet, au point de
vue politique elles ne prennent pas l'importance de beaucoup d'autres
corporations. On ne les voit gure se mler dans les troubles des
communes, rclamer une extension de privilges, imposer des conditions,
former ces puissantes coalitions qui inquitrent si longtemps la
royaut.

     [Note 69: Voy. les _Rglements sur les arts et mtiers de
     Paris (rdigs au XIIIe sicle). Livre des mtiers_,
     d'tienne Boileau. (_Coll. de docum. ind. sur l'hist. de
     France_.)]



COUPE DE PIERRES (voy. APPAREIL, CONSTRUCTION, TRAIT).



COUPOLE, s. f. Vote hmisphrique, ou engendre par deux courbes se
coupant au sommet, ou par une demi-ellipse pose sur plan circulaire ou
polygonal, soutenue sur quatre arcs doubleaux ou sur des murs pleins. Le
mot _coupole_ n'est employ que depuis l'invasion de l'architecture
italienne aux XVIe et XVIIe sicles; c'est le mot italien _cupola_
francis. Les Romains, ds le temps de la Rpublique, avaient lev des
coupoles sur des murs circulaires ou formant un assez grand nombre de
pans. Mais ce fut  Byzance que furent riges par les empereurs les
premires coupoles poses sur pendentifs. Il est peu croyable que la
clbre coupole de Sainte-Sophie ait t la premire construction tente
en ce genre. Le coup d'essai et t bien hardi, puisque cette coupole
est d'un diamtre suprieur  toutes les autres votes sur pendentifs
qui existent. L'ide d'lever une coupole sur pendentifs vint-elle
naturellement aux architectes byzantins  la suite d'essais, ou leur
fut-elle suggre par l'tude de monuments orientaux inconnus
aujourd'hui? c'est ce que nous n'entreprendrons pas de dcider. Il est
certain (et c'est  quoi nous devons nous arrter dans cet article) que
la coupole byzantine fut, pour les architectes des premiers sicles du
moyen ge, un type qu'ils cherchrent  imiter en Occident. Sous
Charlemagne, on leva celle d'Aix-la-Chapelle  l'instar de la coupole
de Saint-Vital de Ravennes; mais dans ces deux exemples les pendentifs
n'apparaissent pas et les calottes portent de fond.  Venise,  la fin
du Xe sicle, on construisait sur pendentifs les coupoles de l'glise de
Saint-Marc, et cet difice tait copi peu aprs  Prigueux (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 4 et 5). Cependant, avant cette poque,
des essais de votes sur pendentifs avaient t tents en Occident. Il
existe,  la pointe orientale de l'le de Saint-Honorat, sur les ctes
de la Mditerrane, une petite glise dont la construction parat
remonter au VIIe ou VIIIe sicle: c'est la chapelle de Saint-Ferrol; en
voici le plan (1) et l'lvation extrieure du ct de l'entre (2). Il
est difficile d'imaginer une construction plus barbare. En examinant le
plan, on voit, en A, la projection horizontale d'une petite coupole 
base circulaire; or les espaces B ne forment point un berceau, comme on
pourrait le croire, mais des pendentifs gauches, de manire  trouver
une section horizontale pour la coupole A. Le constructeur a simplement
fait gauchir les rangs d'un berceau pour arriver  ce rsultat, ce qui
lui a donn un appareil tout  fait trange.

La vue intrieure de la chapelle (3) fait connatre la disposition des
rangs de moellons qui forment les pendentifs et la petite coupole
presque conique qui les surmonte. Si nous faisons une coupe sur la ligne
CD du plan (4), nous voyons, en effet, que la coupole n'est pas une
calotte hmisphrique ou elliptique, mais un cne curviligne. Nous ne
croyons pas qu'il existe en Occident une coupole plus ancienne que celle
de l'glise de Saint-Ferrol. Et cet exemple, qui probablement n'tait
pas le seul, indiquerait que les architectes des premiers temps de l'art
roman taient fort proccups de l'ide d'lever des coupoles sur
pendentifs: car,  coup sr, il tait vingt procds plus simples pour
voter la trave principale de cette chapelle, sans qu'il y et
ncessit de recourir  ce moyen. Il y avait l videmment l'ide
d'imiter ces constructions byzantines qui alors passaient pour les
chefs-d'oeuvre de l'art de l'architecture[70].

Les coupoles de l'glise abbatiale de Saint-Front de Prigueux peuvent
tre considres toutefois comme les premires dont la construction ait
exerc une influence considrable sur l'architecture occidentale. Ces
coupoles, au nombre de cinq, gales en diamtre et en lvation,  base
circulaire, sont tablies sur pendentifs; mais ces pendentifs ne sont
pas appareills comme il convient: les lits des assises sont
horizontaux, au lieu d'tre normaux  leur courbe gnratrice; ce sont
de vritables encorbellements qui ne se soutiennent que par l'adhrence
des mortiers et par leur forme sphrodale. Il est vident ainsi que
l'architecte de Saint-Front a imit la forme d'une construction
trangre, sans se rendre compte de son principe, et ce fait seul
tendrait  dtruire l'opinion mise par notre savant ami, M. de
Verneilh, savoir: que l'glise actuelle de Saint-Front aurait t leve
par un artiste venu des bords de l'Adriatique[71]. Nous venons de voir,
dans l'exemple prcdent, que le constructeur de la petite glise de
Saint-Ferrol, voulant faire des pendentifs, n'a trouv d'autre moyen,
pour leur donner une courbure  peu prs convenable, que d'incliner les
rangs de moellons sur les reins des arcs doubleaux, c'est--dire de
superposer des rangs de voussoirs, tant bien que mal, en les avanant
les uns sur les autres, et de les enchevtrer de la faon la plus
grossire au point de jonction. En construction, comme en toute chose
qui demande  la fois du calcul et de l'exprience, il ne faut jamais
supposer que les moyens les plus simples soient adopts les premiers;
c'est le contraire qui a lieu. Le principe de construction des
pendentifs, une fois connu, semble trs-naturel; mais il dut paratre,
aux yeux d'artistes barbares, un vritable tour de force. Il ne fut
jamais compris par les architectes romans, et si nous possdons en
France quelques coupoles portes sur pendentifs, avant l're gothique,
ceux-ci ne sont qu'une apparence, non un systme de construction compris
et pratiqu. D'ailleurs, les coupoles portant de fond ou sur pendentifs
qui existent en Orient, celles de Saint-Marc de Venise, sont construites
ou en brique, ou en petits moellons de tuf, ou en bton compos de
pierres lgres et de mortier; il n'y a pas  proprement parler
d'appareil. Ces votes sont gnralement un moulage sur forme ou une
concrtion de matriaux irrguliers rendus adhrents les uns aux autres
par le mortier. Encore aujourd'hui, en Orient, les maons, pour fermer
une coupole, n'tablissent pas de cintres en charpente; ils se
contentent d'une tige de bois, attache au centre de la coupole, et
qu'ils manoeuvrent en tous sens, en montant la maonnerie suivant le
rayon donn par cette tige, comme un pigeonnage. En Occident, malgr les
traditions romaines, la construction d'appareil avait remplac la
construction en blocages et en briques. Il fallait donc appareiller les
pendentifs... O trouver des pendentifs appareills en pierre? Les
coupoles de Saint-Marc de Venise sont en brique, et les pendentifs se
composent, sous la mosaque, d'arcs de dcharge aussi en brique, bands
les uns sur les autres au moyen d'une forme ou, ce qui est plus
vraisemblable, d'une tige, dont l'une des extrmits tait attache au
centre de la sphre gnratrice de ces pendentifs, ainsi que le fait
voir la fig. 5. Nous ne savons pas si les pendentifs de la coupole de
Sainte-Sophie de Constantinople sont ainsi construits; c'est probable,
car cela est conforme aux traditions romaines. Si cela est, les
pendentifs appareills en pierre, c'est--dire dont les lits des assises
sont normaux  la courbe sphrique gnratrice, sont une invention
trs-moderne, qui ne remonte pas au del du XVIe sicle, et les
pendentifs des premiers sicles du moyen ge ne sont que des
encorbellements ou des arcs superposs suivant un sphrode. Ces
observations techniques ont plus d'importance qu'on ne croit souvent,
car elles aident  expliquer des transformations, des influences, dont
on ne saurait se rendre un compte exact, si on les nglige.

Il est fort trange que les Romains occidentaux n'aient pas trouv la
coupole sur pendentifs, ou, s'ils l'ont trouve, qu'il ne nous en reste
aucune trace; car ils avaient fait pntrer des votes en berceau
cylindriques dans des sphres, et les pendentifs ne sont pas autre chose
que les triangles curvilignes de la sphre laisss entre ces
pntrations. Cependant la coupole de Sainte-Sophie, celles de
Saint-Marc de Venise et celles de Saint-Front de Prigueux ne sont pas
seulement des sphrodes pntrs par des cylindres. Il y a d'abord, sur
les quatre piliers, un premier sphrode, lequel est pntr; puis,
au-dessus des pntrations, une seconde portion de sphre dont le centre
est surhauss. C'est l ce qui distingue nettement la coupole byzantine
de la coupole romaine. Pour faire comprendre par une figure notre
dfinition: soit (6), en A, la projection horizontale d'une coupole
pose sur quatre piles et quatre arcs doubleaux. La coupe sur l'axe CD
de cette coupole donnera en projection verticale le profil E, mais la
coupe sur la diagonale GH donnera le profil rabattu I. C'est d'aprs ce
principe qu'ont t traces les coupoles de Saint-Front de Prigueux.
Les quatre arcs doubleaux tant composs de courbes brises, les
constructeurs ont t entrans  tracer le premier sphrode pntr
par ces arcs au moyen de deux traits de compas GK, HK. La section
horizontale de ce premier sphrode a t faite en L, et un bandeau
saillant a t pos  ce niveau pour porter les faux cintres destins 
construire la coupole. Cette coupole elle-mme n'est pas une
demi-sphre, mais est obtenue au moyen de deux courbes. Rgulirement,
les pendentifs devraient tre appareills, en coupe suivant la
diagonale, conformment au trac M, c'est--dire prsenter des rangs de
claveaux dont les lits seraient normaux  la courbe HK, avec crossettes
 la queue; les constructeurs de Saint-Front n'ont pas pris cette peine,
et ils se sont contents de poser les assises des pendentifs en
encorbellement conformment au trac N. Grce  la courbure des
pendentifs, ces rangs de pierre en encorbellement ne basculent pas; mais
ils peuvent craser la pointe du triangle et se dtacher des arcs
doubleaux tout d'une pice, ce qui a eu lieu. Quant  la coupole
proprement dite, elle se compose d'une sorte de tambour O, compos
d'assises horizontales et d'une calotte surmonte d'un dallage avec
charge au sommet.  Saint-Front, les arcs doubleaux sont peu pais et
leurs faces sont verticales, les pendentifs ne commenant  prendre leur
courbure que sur l'extrados de ces arcs. Bientt, cependant, les
constructeurs pensrent, non sans raisons, que ces arcs doubleaux
supportant une charge norme, il tait ncessaire de donner  leurs
claveaux beaucoup de queue; mais pour ne pas lever dmesurment les
pendentifs, ou pour ne pas leur donner une trop forte inclinaison, ils
firent participer les claveaux de ces arcs doubleaux au premier
sphrode. Puis, embarrasss de savoir comment arranger les sommiers des
deux arcs doubleaux sur l'angle saillant de la pile, ils voulurent les
dgager l'un de l'autre le plus tt possible;  cet effet, ils
abaissrent les centres de ces arcs doubleaux au-dessous du niveau de
leurs naissances et inclinrent ainsi leurs courbes ds les sommiers.
Dans l'glise de Souillac, dont la construction est postrieure  celle
de Saint-Front, les architectes ont dj adopt ces modifications. En P,
nous donnons le plan d'un angle de pile de cette glise, avec la
projection horizontale des arcs doubleaux et d'un pendentif; en R, la
projection verticale de cet angle, et, en S, la vue perspective.

Nous ne voyons plus paratre les coupoles avec pendentifs en dehors des
provinces occidentales pendant l'poque romane, et dans ces contres
mme,  la fin du XIe sicle et au commencement du XIIe, les trompes,
les encorbellements les remplacent fort souvent. Les pendentifs taient
videmment une importation qui ne fut pas parfaitement comprise des
constructeurs, et dont l'appareil inspira toujours une certaine dfiance
aux architectes, lorsqu'ils eurent  lever de grands difices. Mais sur
les bords de la Charente on rencontre quantit de petites glises 
coupoles sur pendentifs, bien conues et bien excutes. Il suffit d'en
prsenter un seul exemple (7), tir de l'glise de Montmoreau, XIIe
sicle. Ici les arcs doubleaux font partie des pendentifs, et les faces
de leurs claveaux gauchissent pour se conformer  la courbure du
sphrode infrieur, ainsi que nous l'avons indiqu plus haut,  propos
des coupoles de Souillac. L'glise de la ville de Montbron, situe 
l'est d'Angoulme, et qui s'loigne du pays o la coupole sur pendentifs
fut gnralement adopte, nous montre dj, non plus une calotte
hmisphrique sur la croise, mais une coupole  huit pans, porte sur
quatre trompes surmontes de corbeaux en encorbellement (8). Cette
mthode fut gnralement suivie, pendant les XIe et XIIe sicles, dans
le Limousin, en Auvergne, dans une partie du Lyonnais, et jusque dans le
Nivernais.

La coupole qui couronne le centre de la croise de l'glise de
Notre-Dame-du-Port  Clermont (XIe sicle) n'est ni sur plan circulaire,
ni sur plan octogonal, mais participe de ces deux figures. Le
constructeur a ttonn. Il a commenc par passer du carr  l'octogone
par une assise A (9) pose en gousset; sur cette assise, il a form
comme une espce de trompe, puis il a band un petit arc B sur des
corbeaux. Tout cela ne formait pas un polygone rgulier, mais un
octogone  quatre grands cts et quatre petits. Sur cette base, il a
lev tant bien que mal une coupole octogonale irrgulire  angles
arrondis, ainsi que le montre le plan. Cette coupole est parfaitement
contre-butte du ct de la nef par le berceau de la vote, dont la clef
s'lve jusqu'au-dessus de l'arcature  jour D, ainsi que l'indique la
ligne ponctue. Mais les berceaux des deux bras de la croise sont
beaucoup plus bas, et, dans le sens des transsepts, le constructeur
pouvait craindre la pousse de la coupole. Pour arrter cette pousse,
il n'a rien trouv de mieux que d'tablir deux demi-berceaux C, qui
prennent naissance sur les arcs E, bands dans le prolongement des murs
des collatraux, et au del il a pu lever son transsept G.  premire
vue, cette construction est singulire, complique, surtout en se
reportant  l'poque o elle a t faite (le XIe sicle); on se demande
o les Auvergnats ont t prendre les exemples qui leur ont servi de
modles.

Nous sommes peu disposs  admettre les systmes absolus, lorsqu'il
s'agit de l'histoire des arts, et nous croyons qu' toutes les poques,
les hommes qui s'occupent de travaux de l'intelligence subissent des
influences trs-diverses, en contradiction les unes avec les autres, et
que ce qui nous parat  nous, souvent, remplir les conditions d'unit
de style et de conception,  cause de la distance qui nous spare de ces
temps, n'est qu'un mlange d'lments disparates. Il en est de mme des
oeuvres d'art comme de ces animaux de mnagerie que l'on ne voit qu' de
rares intervalles et en petit nombre: ceux d'une mme espce paraissent
se ressembler tous; mais si on les runit, si on vit au milieu d'eux, on
arrive bientt  distinguer les individualits,  trouver  chacun d'eux
une physionomie particulire. Si l'on vous amne cent ngres du Sennaar,
vous ne sauriez le premier jour les dsigner sparment; mais si vous
restez parmi eux, vous trouverez bientt qu'entre deux ngres il y a
autant de diffrences de physionomie, de port, de gestes, qu'entre deux
blancs; vous trouverez entre le pre et le fils des rapports, des
ressemblances. Eh bien! le mme phnomne se produit (qu'on nous passe
la comparaison) quand il s'agit de monuments d'art fort loigns de nous
par le got qui les a fait lever, ou l'espace de temps qui nous en
spare.

Analysons cette glise de Notre-Dame-du-Port, l'un des plus intressants
monuments de la France, et nous allons trouver ses origines
trs-diverses, bien que ce petit monument ait pour nous aujourd'hui un
caractre d'unit apparente. Le plan (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig.
9) est celui d'une basilique romaine, avec collatral derrire le
sanctuaire et quatre chapelles absidales: or, au XIe sicle, les
architectes n'avaient gure, pour se guider, que les traditions romaines
et les arts d'Orient. L'glise de Sainte-Sophie de Constantinople tait,
pour ces artistes, un type, une oeuvre incomparable, le suprme effort
de l'intelligence humaine. Depuis la renaissance des arts sous
Charlemagne, on ne croyait pouvoir mieux faire, sur une bonne partie du
continent europen, que de se rapprocher des types byzantins, ou tout au
moins de s'en inspirer. Eh bien! si nous examinons les coupes de
l'glise de Sainte-Sophie, nous voyons que la grande coupole centrale
est contre-butte, dans le sens longitudinal, par deux demi-coupoles ou
quarts de sphre, et que, dans l'autre sens, c'est--dire des bras de
croix correspondant aux transsepts de nos glises, cette coupole est
contre-butte par une suite d'arcs-boutants qui viennent l'enserrer,
absolument comme les demi-berceaux de l'humble glise de
Notre-Dame-du-Port enserrent sa petite coupole. Sous la coupole de
Sainte-Sophie, comme sous celle de Notre-Dame-du-Port de Clermont, nous
voyons les murs latraux percs d'arcatures.  Sainte-Sophie, cette
arcature est une ordonnance d'architecture d'une grande richesse; 
Notre-Dame-du-Port, ce sont trois modestes arcades supportes par deux
petites colonnes. Au fond, le principe est le mme, et il faut dire, 
la louange de l'architecte auvergnat, que, tout en s'inspirant du
principe de construction d'un difice immense, il a su s'approprier 
l'chelle de sa modeste glise, et ne pas reproduire en petit des formes
convenables  une vaste construction. La coupole de l'glise de
Notre-Dame-du-Port n'est pas porte sur pendentifs, comme celle de
Sainte-Sophie, cela est vrai; mais nous venons de voir prcdemment que
les architectes occidentaux, mme en appliquant ce systme de
construction, n'en avaient jamais compris le mcanisme. L'cole
auvergnate du XIe sicle avait ses mthodes, tait fort avance dans la
voie des arts; elle avait scrupuleusement conserv quelques restes des
traditions romaines; elle ne faisait rien (la bonne conservation des
difices qu'elle a levs en fait foi) qu'en parfaite connaissance de
cause, et, ne comprenant pas probablement le systme de construction des
pendentifs, elle prfrait employer des moyens pratiques  elle connus
et dont elle tait sre; ce qui n'empchait pas d'ailleurs ses
architectes de prendre  l'Orient ce que leur intelligence leur
permettait de saisir facilement. Pour rsumer, nous pensons qu'on peut
voir dans l'glise de Notre-Dame-du-Port un plan de basilique romaine,
sur la croise et les deux bras duquel on a lev une construction qui
prsente tous les lments constituant la btisse de Sainte-Sophie. D'o
l'on peut conclure que dans ces glises romanes du centre de la France
l'influence byzantine est au moins aussi marque que dans l'glise de
Saint-Front, qui,  tout prendre, est une imitation de Saint-Marc de
Venise, qui elle-mme tait une copie d'un difice byzantin dont on ne
trouve plus trace, plutt qu'une imitation de l'glise de Sainte-Sophie.
Nous pensons donc que les coupoles, en Occident, ont leur origine dans
l'architecture orientale, celles de l'ouest comme celles du centre ou
celles du Rhin et de l'Allemagne, et que si l'on veut trouver quelque
part une architecture romane locale, ce n'est que dans les provinces du
nord, dans l'le-de-France et la Normandie qu'il la faut chercher.
Certainement, les pendentifs ont une importance majeure; mais
n'existe-t-il, dans l'ancien empire d'Orient, que des coupoles sur
pendentifs? Des glises grecques, quantit de petits monuments de
Gorgie, de Syrie, ont des coupoles sans pendentifs portes sur des
trompes, des arcs, des niches ou des tambours; sont-elles moins
byzantines que l'glise de Sainte-Sophie? Et est-ce bien raisonner que
de dire: Ce qui distingue la coupole byzantine des autres coupoles, ce
sont les pendentifs; donc, toutes les coupoles portes autrement que sur
pendentifs sont trangres  l'influence byzantine. C'est trangres 
l'influence de Sainte-Sophie ou de Saint-Marc de Venise qu'il faudrait
dire, mais non  l'influence byzantine; et encore, nous venons de faire
pressentir, du moins nous le croyons, que, bien que la coupole de
l'glise de Notre-Dame-du-Port ne soit pas sur pendentifs, elle pourrait
tre fille de celle de Sainte-Sophie. On l'a dit dj: quand il s'agit
de reconnatre les influences qui agissent sur le dveloppement des
arts, surtout aprs l'antiquit grecque, aprs les Romains et les
Byzantins, c'est--dire en face d'une masse considrable de traditions,
il est prudent d'analyser les productions du moyen ge avec le plus
grand soin, et de ne pas se presser d'adopter ou d'exclure telles ou
telles de ces influences, car elles agissent  peu prs toutes, au moins
pendant la priode romane.

Les coupoles, puisque nous sommes sur ce chapitre, nous fournissent la
preuve de la force de ces traditions accumules mme en dpit de ceux
qui les subissent. Ainsi, nous avons fait voir, dans plusieurs des
articles du _Dictionnaire_, et particulirement dans l'article
CONSTRUCTION, comment les architectes de l'poque romane primitive
s'taient efforcs de poser des votes sur le plan de la basilique
romaine, comment ils y taient arrivs aprs bien des tentatives
infructueuses. Ce problme rsolu (et rsolu, il faut bien le
reconnatre, par des architectes occidentaux), les plans se modifirent
peu dans leurs dispositions gnrales, mais le mode de voter les nefs
fit des progrs rapides jusqu' l'poque gothique. La tradition romaine
du plan persista. Survient, au milieu de ce travail des constructeurs,
l'influence de la coupole; les architectes occidentaux qui veulent se
soumettre  cette influence vont ncessairement modifier le plan romain?
Point! ils le conservent et juchent les coupoles sur la croise de leurs
basiliques.  Pise, au XIIe sicle, nous voyons des constructeurs
conserver les dispositions romaines de la basilique, couvrir les nefs
d'une charpente en mme temps qu'ils lvent une coupole sur le
transsept. C'tait cependant poser un monument vot sur un monument
commenc de manire  ne pas l'tre; c'tait superposer deux difices,
comme si on voulait  la fois conserver la trace de toutes les
influences opposes auxquelles on obissait. De notre temps, M.
Quatremre de Quincy dit avec raison, dans son _Dictionnaire historique
d'Architecture_[72]: Nous ne pouvons nous empcher de faire regarder la
sur-imposition des _coupoles_ modernes au centre des nefs d'une grande
glise, et vues surtout en dehors, comme une vritable superftation et
un plonasme architectural. Dans le fait, si c'est de loin, et vues en
dehors d'une ville, que ces masses pyramidales produisent d'agrables
effets, on est contraint d'avouer que, vues de prs, elles ne font
natre d'autre ide que celle d'un difice mont sur un autre, souvent
sans rien qui les runisse et surtout qui les ncessite. Ajoutons qu'
l'intrieur on ne saurait y voir qu'une duplicit de motifs, de forme,
d'ensemble et d'effet. Ainsi, huit ou neuf sicles aprs que deux
traditions opposes ont exerc une influence sur l'architecture, voici
encore un auteur qui, sans d'ailleurs rendre compte de ces origines
diverses, en signale le dsaccord, reconnat deux principes en prsence,
deux principes que neuf sicles d'efforts n'ont pu parvenir  mlanger.
Disons cependant que les premiers essais n'ont pas t les moins bons,
et que si la coupole du Panthon de Paris prsente avec le reste de
l'difice une duplicit de motifs, ce que nous admettons volontiers,
si toutefois des _motifs_ peuvent tre accuss de _duplicit_, on n'en
peut dire autant des coupoles de nos jolis difices romans de
l'Angoumois et du Prigord, lesquelles sont assises sur des
constructions disposes ds la base pour les recevoir, et qui, 
l'extrieur comme  l'intrieur, se relient parfaitement aux parties
infrieures.

Mais avanons. Pendant que dans l'ouest de la France nous voyons la
coupole sur pendentifs prendre racine et se dvelopper, que dans les
provinces du centre on cherche  la poser sur des trompes, sur des
encorbellements, sur des corbeaux; en Provence, au commencement du XIIe
sicle, la coupole couronne aussi les difices religieux. En Auvergne,
c'est sur le plan de la basilique latine que vient se poser la coupole;
en Provence, c'est sur le plan romain emprunt aux salles des thermes,
composes de traves avec contre-forts intrieurs, sur des plans qui se
rapprochent de l'difice connu  Rome sous le nom de _basilique de
Constantin_, que s'implante la coupole. L'glise de Notre-Dame-des-Dons
 Avignon, quoique mutile aujourd'hui, nous prsente un exemple de
l'invasion de la coupole sur des plans qui n'taient nullement disposs
pour la recevoir. L'unique nef de l'glise de Notre-Dame-des-Dons se
composait de traves barlongues votes en berceau sur arcs doubleaux en
tiers-point maintenus par d'normes contre-forts, entre lesquels
s'ouvrent aujourd'hui des chapelles intrieures. Voici (10) le plan de
trois de ces traves, l'glise n'en comportant que six. Sur
l'avant-dernire, au lieu d'un berceau, huit arcs longitudinaux plein
cintre, en encorbellement les uns sur les autres, reposent sur les deux
grands arcs doubleaux, ainsi que l'indiquent les lignes ponctues KL sur
notre plan, afin d'arriver au carr parfait ABCD.  l'intrieur de ce
carr, quatre trompillons forment l'octogone. C'est sur cette base que
s'lve une petite coupole dont la calotte hmisphrique porte sur huit
colonnes entre lesquelles s'ouvrent des fentres. Nous donnons (11) la
coupe de cette construction sur la ligne transversale EF, coupe qui nous
vitera de plus longues explications.  l'extrieur, cette coupole est
un petit difice octogonal paraissant reposer sur le dallage dont est
compose la couverture, et ne se reliant d'aucune faon au reste de
l'glise.  l'glise de la Major,  Marseille, on trouvait une
disposition analogue  celle-ci.

Nous devons donc constater ici encore une influence byzantine (car cette
coupole de Notre-Dame-des-Dons rappelle parfaitement certaines petites
coupoles grecques) venant se mler  des traditions latines. Si nous
nous transportons des bords da Rhne sur les bords du Rhin, nous allons
trouver aussi des monuments du XIIe sicle dans lesquels la coupole
apparat, et c'est toujours la coupole byzantine, bien qu'elle ne soit
pas leve sur pendentifs. Mais, d'abord, faisons une excursion 
Athnes. L'une des plus grandes glises de cette ville est l'glise de
Saint-Nicodme[73], dont nous donnons (12) le plan, conforme d'ailleurs
 la plupart des plans grecs. Une seule coupole surmonte le centre de
l'difice. Si nous faisons une coupe sur la ligne AB, voici (13) le
trac que nous obtenons: quatre niches, ou plutt quatre culs-de-four,
font passer la construction du plan carr au plan circulaire qui reoit
la calotte au moyen de tympans gauches, ou de huit pendentifs  peine
sentis qui surmontent les arcs. L, videmment, le constructeur n'a pas
os aborder les quatre pendentifs, et il y a suppl par ces quatre
niches, qui correspondent aux trompes si frquentes dans nos
constructions romanes d'Occident. Eh bien! dans la cathdrale de Worms,
nous voyons une coupole (celle orientale) construite d'aprs ces donnes
(14). La seule diffrence qu'il y ait entre cette construction et celle
de l'glise de Saint-Nicodme d'Athnes, c'est qu' Worms la coupole est
 huit pans, au lieu d'tre hmisphrique; mais l'artifice employ dans
la construction de la coupole de Saint-Nicodme, pour arriver du plan
octogonal au plan circulaire, ne pouvait tre admis dans la grande
glise de Worms, o la coupole, au lieu de porter de fond, porte sur
quatre arcs doubleaux; de plus, la construction des huit tympans gauches
au-dessus des arcs doubleaux et des trompes et occasionn des
difficults d'appareil avec lesquelles les architectes du Rhin n'taient
pas familiers. En examinant cette dernire construction avec quelque
soin, ne voyons-nous pas que le triangle ABC sous l'arc en gousset est
un vritable pendentif par sa forme sinon par son appareil? car les lits
des assises sont horizontaux.

De tout ce qui prcde, on peut conclure: que, dans l'architecture
romane occidentale,  ct des traditions latines persistantes, on
trouve presque partout une influence byzantine vidente par
l'introduction de la coupole. Mais comment repousser une pareille
influence dans le mode de construction, quand nous la voyons se
manifester d'une manire si imprieuse dans la sculpture et la peinture
pendant les XIe et XIIe sicles?

Cependant, si les architectes de l'Auvergne, de l'ouest, du midi et des
bords du Rhin, adaptaient, tant bien que mal, la coupole orientale  des
difices latins par leur plan (Saint-Front except), ceux qui
appartenaient aux coles du nord ne se laissrent pas entraner  suivre
cette mode, au moins dans leurs constructions: car, pour
l'ornementation, la statuaire et la peinture, ils cherchrent au
contraire  se rapprocher des types orientaux (voy. ORNEMENT, SCULPTURE,
STATUAIRE). Mais dans les arts, comme en toute chose de ce monde, il y a
des transitions; tel se soumet franchement  une influence trangre,
tel autre y rsiste absolument, un troisime essaye de se servir de
cette influence comme d'un moyen pour exprimer des ides qui lui
appartiennent. Il est en France, prcisment dans la limite sparant les
difices  coupoles de ceux qui n'en comportent pas, un monument unique,
trange, dans lequel viennent, pour ainsi dire, se fondre les influences
de l'art oriental avec les mthodes de construire adoptes dans le nord
au commencement du XIIe sicle: c'est l'glise de Loches[74]. Cette
glise, qui est  une seule nef, est divise par quatre traves  plan
carr chacune; sur les deux traves extrmes s'lvent des clochers
(voy. CLOCHER, fig. 27); mais sur les deux traves intermdiaires, au
lieu de coupoles ou de votes d'artes, ce sont des pyramides creuses
portes sur des encorbellements qui couvrent la nef (15). On peut, par
la pense, se rendre compte de l'effet que produit un intrieur vot
d'une faon aussi trange. Ces normes pyramides creuses, obscures 
leur sommet, causent un sentiment de terreur indfinissable. Les grands
triangles en encorbellement qui leur servent de base ne sont que la
prolongation de quatre des pans de ces pyramides entre les arcs
doubleaux et les formerets. Ici, du moins, la construction est d'accord
avec la forme; car des pyramides creuses, composes d'assises dont les
lits sont horizontaux, constituent une des constructions les plus
solides qu'il soit possible de combiner. Aux coupoles de l'ouest,
l'architecte de l'glise de Loches a substitu les pyramides creuses des
clochers du XIIe sicle; il vitait ainsi les pousses, et il appliquait
un mode de construction qui lui tait familier au plan de ces glises si
communes en Saintonge, dans l'Angoumois et le Prigord[75].

La coupole disparat au moment o l'art gothique se forme; cependant les
provinces dans lesquelles ce mode de voter les difices avait t
gnralement appliqu ne peuvent se dfaire entirement de son
influence, et nous voyons, dans le Poitou et les provinces de l'ouest,
la vote d'arte gothique se soumettre encore  cette influence (voy.,
au mot CONSTRUCTION, les exemples prsents depuis la fig. 61 jusqu' la
fig. 68).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]

     [Note 70: M. Mrime a pris la peine de relever ce petit
     monument, et a bien voulu nous communiquer les prcieux
     croquis qu'il a faits pendant son sjour  Saint-Honorat.]

     [Note 71: Il faut dire que quand M. de Verneilh a publi son
     livre sur l'architecture byzantine en France, M. Abadie,
     l'architecte charg de la restauration de Saint-Front,
     n'avait pas encore commenc les travaux qu'il dirige avec
     autant de dvouement que d'intelligence, et ce fait de la
     construction singulire des pendentifs n'avait pu tre
     signal.]

     [Note 72: Voy. l'article COUPOLE.]

     [Note 73: Voy. _Choix d'glises byzant. en Grce_, par A.
     Couchaud; 1842.]

     [Note 74: S'il est un difice qui dt mriter toute la
     sollicitude de l'administration, c'est l'glise de Loches;
     c'est un monument unique au monde, complet et d'une sauvage
     beaut. Il est  regretter qu'il soit  peu prs abandonn,
     bien que sa conservation soit du plus haut intrt pour
     l'histoire de l'art.]

     [Note 75: Si ce curieux difice se trouvait en Italie, en
     Angleterre ou en Allemagne, il serait connu, tudi, vant et
     probablement prserv de toute chance de destruction, comme
     prsentant une des conceptions les plus extraordinaires de
     l'art roman. Malheureusement pour lui, il est en France, 
     quelques kilomtres des bords de la Loire, abandonn aux
     restaurations des architectes de la localit, qui sont loin
     de se douter de son importance au point de vue de l'histoire
     de l'art, et qui ne peuvent en apprcier l'trange beaut.
     Car il faut dire que la construction de ce monument est
     excute avec soin, que la sculpture et les profils sont du
     plus beau style.]



COURONNEMENT DE LA VIERGE. Le couronnement de la sainte Vierge est un
des sujets frquemment reprsents par les sculpteurs et les peintres
verriers du XIIIe sicle dans les glises cathdrales et mme
paroissiales.  cette poque (au XIIIe sicle), le culte de la Vierge
avait pris une grande importance relativement  ce qu'il avait t
jusqu'alors, et la plupart des cathdrales que les vques firent
construire alors, dans le nord de la France, furent places sous le
vocable de la Mre de Dieu. Naturellement, les sculpteurs devaient
retracer son histoire dans ces difices; et, parmi les sujets prfrs,
son triomphe, c'est--dire son couronnement dans le ciel, prit la
premire place. On voit un couronnement de la sainte Vierge sculpt sur
le tympan de la porte centrale de la cathdrale de Laon, commencement du
XIIIe sicle. L, le Christ bnit sa mre de la main droite et tient le
livre des vangiles ferm de la main gauche.  Notre-Dame de Paris, il
existe un magnifique couronnement de la Vierge sur le tympan de la porte
de gauche de la faade occidentale (1215 environ). Il en existe un autre
au-dessus du linteau de la petite porte _rouge_ de la mme glise, face
nord (1260 environ). Sur la faade principale de la cathdrale de Senlis
est un des plus anciens couronnements de la Vierge (fin du XIIe sicle)
et l'un des plus beaux comme style.  la cathdrale de Reims, sur le
gble de la porte centrale, le mme sujet est reprsent dans des
dimensions colossales. Au portail de la Calende de la cathdrale de
Rouen (XIVe sicle), on voit, au sommet du pignon, un couronnement de la
Vierge; deux anges et deux sraphins sont placs des deux cts du
Christ et de sa mre.  la porte de droite de la faade de la cathdrale
de Sens (XIVe sicle) est sculpt un couronnement de la Vierge; des
anges sont placs dans les voussures.

Dans ces diverses reprsentations, la Vierge est assise  la droite du
Christ et presque toujours sur le mme sige. Elle joint les mains et
incline lgrement la tte; le Christ pose lui-mme la couronne sur la
tte de sa mre, ou la bnit pendant qu'un ange, sortant d'une nue,
apporte cette couronne. Deux anges, debout ou  genoux, tenant des
flambeaux, assistent  la scne divine.  la porte rouge de Notre-Dame
de Paris, c'est un roi et une reine qui sont agenouills des deux cts
des personnages, probablement Saint-Louis et la reine sa femme. Nous
avons l'occasion de retracer ces sculptures au mot VIERGE (sainte).



COURTILLE, s. f. Vieux mot signifiant un jardin (voy. Sauval,
_Antiquits de Paris_, t. Ier, p. 67).



COURTINE, s. f. Muraille de dfense portant crnelage et chemins de
ronde, _aloirs_, _alours_, et runissant deux tours.

       Alez aus murs les aloirs garnir[76].

Les courtines des fortifications de l'poque romane sont paisses,
pleines, composes de blocages avec revtement de pierre, ou plus
frquemment de petit moellon smill; leurs chemins de ronde sont larges;
quelquefois mme ces courtines taient terrasses, et leur relief,
compris le crnelage, ne dpasse gure six mtres au-dessus du sol
extrieur ou du fond du foss. Ds le XIe sicle, les courtines taient
munies de hourds en bois  leur sommet. Au XIIIe sicle, on augmenta le
relief des courtines, et nous leur voyons atteindre une hauteur de dix
ou douze mtres dans des places trs-fortes. Alors les perait-on
parfois d'archres  leur partie infrieure, pour voir ce qui se passait
au fond du foss et pour envoyer des carreaux d'arbalte sur les
assaillants. Les moyens de sape s'tant trs-perfectionns pendant le
XIIIe sicle, on renona gnralement aux archres perces  la base des
courtines, car leurs longues fentes indiquaient aux assaillants les
points faibles de la muraille. Au XIVe sicle, les courtines
redeviennent pleines  la base, et toute la dfense se porte aux
sommets, lesquels,  cette poque, se munissent de mchicoulis de pierre
avec parapets crnels couverts ou dcouverts. Lorsque l'artillerie 
feu commence  jouer un rle important dans l'attaque des places, on
perce de nouveau des meurtrires ou des embrasures  la base des
courtines pour battre le fond du foss. Puis, vers la fin du XVe sicle,
on terrasse les courtines intrieurement, autant pour rsister aux
batteries de brche que pour placer de l'artillerie au niveau des
chemins de ronde. Au XVIe sicle, on dresse souvent, devant les
courtines et au niveau de la contrescarpe du foss, des fausses braies
ou chemins extrieurs crnels, propres  recevoir des arquebusiers
battant les glacis et les fosss. Les courtines romanes ont leur
parement extrieur mont d'aplomb, sans fruit, afin de rendre l'escalade
plus difficile. Vers la fin du XIIe sicle, souvent les courtines ont un
glacis peu prononc  la base, autant pour empcher l'approche des
beffrois roulants que pour mettre l'assaillant directement sous les
trous des hourds de bois. Cette mthode est suivie pendant le cours du
XIIIe sicle. Lorsque les mchicoulis de pierre remplacrent les hourds
de bois, les constructeurs tracrent le profil des courtines de faon 
ce que les projectiles, tombant par les trous de ces mchicoulis,
vinssent rencontrer un glacis  trois mtres du sol environ; les
projectiles, ricochant alors sur la pente du glacis, venaient frapper
les assaillants obliquement, et en tuaient ou blessaient ainsi un plus
grand nombre que s'ils fussent tombs verticalement. Pour rsister aux
boulets, on donna du fruit aux parements des courtines vers la fin du
XVe sicle, et depuis lors jusqu' ces derniers temps cette mthode a
t suivie (voy: ARCHITECTURE MILITAIRE, BASTILLE, CHTEAU, CRNEAU,
DONJON, HOURD, MCHICOULIS, SIGE).

     [Note 76: Le _Roman de Garin de Loherain_, t. I, p, 169.
     dit. Techener; 1833. Du Cange explique ainsi le mot
     _aloirs_, le chemin de ronde qui sert de dfense suprieure
      la courtine: Certa pars _archeariarum_, seu
     fenestricularum in urbium et castrorum muris, per quas
     sagittarii sagittas in obsidentes emittebant.]



COUVERTURE, s. f. Revtement en dalles, en tuiles, en ardoise ou en
plomb, destin  garantir les votes ou les charpentes d'un difice
contre les eaux pluviales (voy. ARDOISE, CHARPENTE, DALLAGE, PLOMBERIE,
TUILE).



COUVRE-JOINT, s. m. Baguette ou liteau de bois simple ou moulur
recouvrant les joints d'une huisserie compose de planches assembles 
grain-d'orge,  languettes ou jointives, des lambris d'une vote en
bardeaux ou de boiseries intrieures. La fig. 1 prsente plusieurs
profils de couvre-joints (voy., pour les couvre-joints des lambris sous
comble, le mot CHARPENTE).

[Illustration: Fig. 1.]



COYAU, s. m. Petite pice de charpente cloue  l'extrmit des chevrons
pour adoucir la pente des couvertures au point o celles-ci posent sur
les corniches. La fig. 1 prsente, en A, des coyaux poss au pied des
chevrons d'une charpente. Les coyaux ont l'avantage d'isoler les
assemblages des arbaltriers et chevrons dans les entraits B et les
blochets C, ainsi que les semelles tranantes D. Ils empchent ces
diverses pices et leurs assemblages de pourrir au contact de la pierre,
en laissant circuler l'air autour d'elles (voy. CHARPENTE).

[Illustration: Fig. 1.]



CRAMPON, s. m. Pice de fer ou de bronze reliant ensemble deux pierres.
La fig. 1 est un de ces crampons de fer scells au plomb si frquemment
employs dans les constructions du XIIIe sicle; ils tenaient lieu alors
de chanages; ils sont gnralement en fer carr de 0,02 c.  0,03 c.,
sur une longueur de 0,30 c.  0,40 c. (voy. CHANAGE).

[Illustration: Fig. 1.]



CRATION, s. f. La cration du monde est frquemment reprsente en
sculpture sur les portails des glises des XIIIe et XIVe sicles, et en
peinture dans les vitraux. Nous l'avons dit ailleurs (voy. CATHDRALE),
les grandes glises bties  la fin du XIIe sicle et au commencement du
XIIIe par les vques de France  la place des vieilles cathdrales
romanes, pour runir un trs-grand nombre de fidles et pour offrir aux
populations des villes de vastes espaces couverts propres aux runions
civiles, politiques et religieuses, taient couvertes de sculptures et
de peintures sur verre qui reproduisaient les scnes de l'Ancien et du
Nouveau-Testament, les prophties, des lgendes, et prsentaient  la
foule une vritable encyclopdie figure de l'tat des connaissances
humaines  cette poque.

Naturellement la cration, les zodiaques, les travaux de l'anne
n'taient pas oublis, et sont, le plus souvent, sculpts sur les
portails des cathdrales. Une des plus remarquables reprsentations de
la cration se voit taille dans la voussure de la grande baie de droite
de la faade occidentale de la cathdrale de Laon (commencement du XIIIe
sicle). Les sujets commencent par la gauche: le premier (1) reprsente
Dieu pensant  l'oeuvre  laquelle il va se livrer; il semble supputer
le nombre de jours qu'il lui faudra pour terminer son ouvrage. Dans le
second compartiment, plac au-dessus du premier, Dieu cre la hirarchie
cleste; dans le troisime, il spare la terre des eaux; dans le
quatrime, il forme le ciel; dans le cinquime, la terre, sous forme de
plantes; dans le sixime, il cre les poissons et les oiseaux; dans le
septime, l'homme et des quadrupdes; dans le huitime (2), Dieu est
assis et dort la tte appuye sur un bton. Le neuvime sujet reprsente
des anges et des hommes qui adorent Dieu; celui-ci parat admirer son
oeuvre. Le dixime sujet indique la destine humaine. Un personnage de
grande taille, couronn, porte sur ses genoux deux autres petits
personnages, galement couronns, qui l'adorent. Deux anges apportent
des couronnes  droite et  gauche de la tte du personnage principal:
ce sont les lus rfugis dans le sein de Dieu. Dessous ses pieds, une
grosse tte de dmon dvore un homme nu: c'est l'enfer et ses victimes.
On voit des bas-reliefs fort beaux reprsentant la cration sur les
soubassements de la porte de gauche de la cathdrale d'Auxerre (fin du
XIIIe sicle). Les sujets de la cration se trouvent sculpts  la
cathdrale de Rouen, au portail des Libraires (XIVe sicle).  Chartres,
 Reims, on trouve galement une belle srie de ces mmes sujets
sculpts sous les voussures des portails.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]



CRDENCE, s. f. Tables ou tablettes disposes prs des autels pour
recevoir divers objets ncessaires au sacrifice de la messe. Thiers
dit[77] que, de son temps, la plupart des autels des cathdrales
n'avaient point de crdences, mais que ceux des autres glises en
possdaient, les uns deux, l'une  droite, l'autre  gauche; plusieurs
autels n'en ont qu'une  droite, c'est--dire du ct de l'ptre. Il
ajoute: Il n'y a que la crdence qui est du ct de l'ptre qui serve
 mettre le calice, les burettes, le livre des ptres et les vangiles,
etc. Celle qui est  gauche ne sert de rien, si ce n'est pour faire la
symtrie, ou tout au plus pour placer quelques chandeliers et quelques
violiers. Au moyen ge, o l'amour pour la symtrie n'tait pas pouss
 ce point de faire un meuble ou de poser une tablette et une armoire en
pendant d'une autre, pour satisfaire  une manie vulgaire, on suivait
simplement les premires rubriques du missel romain, qui ne veulent
qu'une crdence du ct de l'ptre; encore insinuent-elles qu'on peut
s'en passer s'il se trouve une fentre, une retraite d'appui prs de
l'autel, o l'on puisse poser la clochette, les burettes, le bassin et
l'essuie-mains qui servent pendant la messe[78]. Le crmonial des
vques, continue Thiers, n'en veut qu'une aussi, non plus que Gavantus,
les autres crmoniaux et les autres rubriques; encore disent-ils qu'on
ne s'en doit servir qu'aux messes solennelles, et non point aux autres
messes... Anciennement nanmoins les crdences n'ont t connues ni des
Grecs ni des Latins. Anciennement est un peu vague, et nous trouvons
des crdences au-dessus des piscines, ou  ct d'elles, dans des
glises bties au XIIe et au XIIIe sicle, du ct de l'ptre (voyez
PISCINE). Ces crdences ont souvent la forme de petites armoires o sont
de petites niches creuses dans la muraille, avec tablette de pierre en
avant. Voici cependant une crdence, du milieu du XIIIe sicle, qui se
trouve place dans l'arcature de la chapelle de la Vierge de la
cathdrale de Sez, fig. 1. La tablette est peu saillante, munie d'un
petit rebord, ainsi que l'indique le profil A; mais la place qu'elle
occupe est bien marque et richement dcore. Au XVe sicle, les
crdences prs des autels se composent parfois d'une petite pile ou
colonnette portant une tablette circulaire ou polygonale (2). Mais ces
exemples sont rares, car la plupart de ces objets ont t dtruits
lorsqu'au sicle dernier on eut la funeste ide de garnir les chapelles
de nos glises de boiseries peintes en blanc et or, comme on le faisait
pour les boudoirs  la mode d'alors.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 77: _Dissert. sur les princip. autels des glises_,
     chap. XXV. I 688.]

     [Note 78: A parte epistola paretur cereus ad elevationem
     Sacramenti accendendus, parva campanula, ampull vitre vini
     et aqu, cum pelvicula et manutergio mundo in _fenestrella_,
     sen in parva mensa, ad hc prparata.]



CRNEAU, s. m. _Quernal_, _aquarniau_, _carnel_, _crniau_. Aujourd'hui
on ne dsigne par le mot crneau que les vides pratiqus dans un parapet
pour permettre aux dfenseurs des murailles de voir les assaillants et
de leur lancer des projectiles. Mais au moyen ge, on entendait par
crneau toute ouverture pratique au sommet d'une tour ou d'une
courtine, couverte ou dcouverte, et qui servait  la dfense. Nous
reprenons la dnomination employe pendant le moyen ge, et nous
parlerons des crneaux couverts ou dcouverts, libres ou ferms par des
volets. Disons d'abord que les intervalles pleins laisss entre les
crneaux sont les _merlons_, car il n'y a pas de crneaux sans merlons,
comme il n'y a pas de fentres sans trumeaux.

Cependant il est certain qu'au moyen ge on donnait le nom de _crneau_
indistinctement aux vides laisss entre les merlons ou aux merlons
eux-mmes.

        Si se vont esbatre en la tor
       As fenestres vont tot entor (fentre ici pour crneau)
       Et le chevalier tient l'espi
       A un _carnel_ s'est apui[79].

_Carnel_ est videmment ici le merlon, car on ne s'appuie pas contre un
vide. Quoi qu'il en soit, et comme nous prenons autant que possible les
dnominations adoptes gnralement, il est entendu que, pour nous, le
crneau est le vide et le merlon dsigne le plein.

Les dimensions des crnelages tant donnes par la taille de l'homme,
ces dimensions varient peu: les merlons ont toujours  peu prs deux
mtres de hauteur, pour pouvoir garantir compltement les dfenseurs;
les appuis des crneaux sont  un mtre du sol du chemin de ronde, et
leur largeur varie d'un mtre,  soixante-dix centimtres. Quant aux
largeurs des merlons, elles sont trs-variables; nous allons voir
pourquoi.

Les crneaux qui couronnent les fortifications gallo-romaines sont
percs habituellement dans des parapets d'une paisseur assez forte,
0,50 c. environ, construits en moellons taills et en brique, couronns
par une dalle de recouvrement formant une saillie tout autour du merlon,
ainsi que l'indique la fig. 1. Les merlons n'ont alors que la largeur
suffisante pour cacher un seul homme. Ces dispositions taient donnes
par le systme de dfense de cette poque. Il ne parat pas que les
Romains aient employ l'arbalte  main; ils avaient des archers, des
frondeurs, et chaque dfenseur, muni d'une de ces deux armes, avait son
merlon pour se mettre  couvert pendant qu'il s'apprtait  tirer. Il
tait donc naturel alors de multiplier, autant que faire se pouvait, les
merlons et les crneaux. Les murailles antiques de la ville de Pompii,
bties sous la Rpublique, et qui sont plus grecques que romaines,
prsentent des crnelages dont chaque merlon est muni d'une traverse en
pierre pour garantir le tireur contre les traits projets obliquement.
Chaque archer possdait ainsi sa cellule perce d'un crneau (1 bis). Ce
systme de crnelages ne parat pas avoir t suivi sous les Romains de
l'Empire; ceux-ci se contentent du crnelage que nous avons trac fig.
1. Jusque vers la fin du XIe sicle, il ne semble pas qu'on ait apport
des modifications sensibles  ces crnelages romains.  cette poque,
les expditions en Orient firent connatre des moyens de dfense et
d'attaque relativement trs-perfectionns. Les Byzantins et par suite
les Arabes possdaient des machines de guerre qui faisaient l'admiration
des Occidentaux en mme temps qu'elles jetaient la terreur dans leurs
rangs; les murs de leurs places fortes taient bien munis, bien
dfendus. Aussi est-ce aprs les premires croisades que l'on voit, en
Occident, le systme de la dfense suprieure des tours et murs se
modifier totalement. Non-seulement le systme de crnelage est chang,
mais il se combine avec le systme des mchicoulis mobiles en bois
connus sous le nom de _hourds_ (voy. HOURD). Les merlons s'allongent,
les crneaux deviennent plus espacs et, entre eux, au milieu des
merlons, de petites ouvertures (archires) sont pratiques pour le tir
de l'arbalte  main; on vite avec grand soin ces tablettes saillantes
qui couronnaient les merlons antiques, car ces saillies facilitaient
l'escalade ou donnaient prise aux grappins que les assaillants jetaient
au sommet des murailles pour renverser les parapets. Les crnelages les
plus anciens que nous connaissions en France, construits aprs les
premires croisades, sont ceux qui couronnent les tours et courtines du
chteau de Carcassonne (fin du XIe sicle ou commencement du XIIe). Ils
sont intacts; en voici le dtail (2). Dj, ici, des trous sont percs
dans les merlons pour le tir de l'arbalte: ce sont des fentes troites,
s'brasant  l'intrieur en forme d'arcade. Ces merlons sont pais,
btis en pierre de taille aux angles et en moellon smill. Des trous de
hourds sont percs au niveau du sol du chemin de ronde ou des planchers,
et un peu au-dessous de l'appui des crneaux; les trous infrieurs, pour
recevoir des liens destins  soulager les solives en bascule passent
par les trous suprieurs (voy. HOURD). Les hourds poss, leur sol se
trouvait alors au niveau de l'appui des crneaux; aussi les merlons sont
assez hauts pour permettre  un homme de passer debout par les crneaux,
comme par autant de portes, afin de se poster sur les hourds. En temps
de paix, les crnelages des courtines du chteau de Carcassonne
n'taient pas couverts, tandis que ceux des tours l'taient en tout
temps par des combles  demeure. Les sablires de ces combles passaient
sur les ttes des merlons et formaient linteaux (voy. TOUR). Les tours
commandant toujours les courtines, mais tant mises en communication
avec leurs chemins de ronde par des portes bien ferres et des
escaliers, on faisait ressauter les crnelages, afin de garantir les
gens qui se trouvaient sur ces degrs, ainsi que l'indique la fig. 3,
tire des dfenses du mme chteau de Carcassonne.

L'influence orientale est singulirement prononce dans un crnelage du
XIIe sicle conserv encore sur une partie du transsept sud de la
cathdrale de Bziers. On sait toute l'importance qu'avait acquise
Bziers  cette poque; elle tait dfendue par de puissantes murailles
dont on voit encore des dbris gigantesques. La cathdrale, btie au
sommet de la cit, tait pourvue d'une enceinte et tait elle-mme une
vritable citadelle. Le transsept du sud commandait tout le clotre,
dont les murs extrieurs taient crnels. Or, voici comment ce
transsept tait crnel lui-mme: sur deux contre-forts saillants qui
appuient ses deux angles tait lev un parapet perc d'archres
flanquantes. Tel est (4) le plan de ce parapet crnel. On voit que les
cinq archres sont traces de manire  envoyer des projectiles
divergents.  l'intrieur, ces meurtrires sont vases en arcades comme
celles du chteau de Carcassonne. Voici (5) l'aspect extrieur de ce
parapet crnel, avec la belle corniche quasi-orientale sur laquelle il
repose. Le sol intrieur est au niveau A, et la tte saillante est une
gargouille rejetant les eaux du chemin de ronde. Du sol du chemin de
ronde, au-dessus de la corniche B, il n'y a qu'un mtre dix-huit
centimtres de hauteur; mais il faut savoir que ce crnelage domine
tellement les alentours, que les hommes placs derrire, quoique leur
tte dpasst le dessus de la corniche B, taient parfaitement masqus
pour des assaillants placs beaucoup au-dessous. Les quatre archres C
(voy. le plan) sont trs-plongeantes, tandis que celle D ne l'est pas;
et, en effet, cette archre ne pouvait servir qu' viser en face et
trs-loin du pied du monument. La distance qui spare le sol du chemin
de ronde de la grande corniche infrieure est ncessaire pour que les
tireurs dgagent la saillie de cette corniche, ce qu'indique
suffisamment la coupe (6) faite sur l'axe d'une des archres C du plan.
Entre les deux contre-forts, il existait trs-certainement un parapet
avec crneaux qui est malheureusement dtruit. Il ne faut pas oublier
que, dans la cathdrale de Bziers, ce crnelage est en mme temps la
corniche dcorative d'un difice religieux, ce qui explique cette
richesse de profils, cette tablette moulure suprieure, que l'on ne
trouve pas dans les difices militaires de cette poque. Au XIIIe
sicle, les crneaux sont videmment construits d'aprs une formule
donne par l'exprience. Les merlons ont 2 mtres de haut sur lm,70 au
moins, et 3m,30 au plus de largeur sur 0,45 c. d'paisseur; l'appui des
crneaux est  1 mtre du sol du chemin de ronde, et leur largeur est de
0,70 c. Au milieu de chaque merlon est perce une archre. Le systme de
dfense est tudi avec un soin minutieux.

Soit (7): en A, la face extrieure du crnelage; en _a_ sont les
archres, qui n'ont pas plus de 0,07 c.  0,08 c. d'ouverture; en _b_
sont les trous des hourds percs  distances gales, afin que les
madriers qui doivent poser sur les solives puissent tre coups d'avance
d'gale longueur; en B, le plan du crnelage avec ses archres,
lesquelles ont 0,40 c.  0,45 c. d'brasement; en C, la coupe sur un
crneau; en D, la coupe sur une archre, et, en E, la face intrieure
sur le chemin de ronde. L'appui des archres est toujours plac  une
assise en contre-bas de l'appui des crneaux; et (voy. la coupe sur
l'archre) l'extrmit de son talus plongeant arrive  une assise
au-dessous des trous des hourds, afin que, les hourds tant poss, les
arbaltriers puissent tirer sur les assaillants en-dessous des planchers
de ces hourds. L'extrmit infrieure des archres est taille ainsi que
l'indique le trac G, afin de donner plus de champ au tir sans dmasquer
l'arbaltrier. On voit que les dtails sont combins avec le plus grand
soin; les constructeurs observent rigoureusement les mmes mthodes, 
trs-peu de diffrences prs, pendant le cours du XIIIe sicle. Ce sont
l des crneaux de courtines dcouverts en temps de paix et couverts
seulement en cas de guerre par les toits des hourds (voy. HOURD).

Quant aux crneaux des tours couvertes, au XIIIe sicle, aux crneaux
sous comble, voici comment ils sont disposs (8). Les murs ayant 0,90 c.
d'paisseur, les crneaux ont une allge A, afin de permettre aux
dfenseurs de voir en dehors; ces crneaux sont munis,  l'extrieur, de
deux volets  crmaillres tombant en feuillures, comme les parties
suprieures des sabords des vaisseaux de guerre; le volet infrieur
roule au moyen d'un pivot horizontal dans deux colliers de fer non
ferms B, de manire  ce qu'il soit facile de l'enlever en temps de
guerre lorsqu'on pose les hourds; car alors les dfenseurs passent par
les crneaux comme par des portes pour se ranger sur les hourds. Le
volet suprieur est maintenu par deux gonds C scells dans la feuillure
et se regardant; ces volets sont  demeure. Si deux volets ont t
placs en dehors de ces crneaux au lieu d'un seul, c'est afin de rendre
plus facile la dpose du volet infrieur, qu'un homme peut enlever du
dedans, ainsi que nous l'avons expriment; c'est afin encore, en cas
d'attaque, et les hourds n'tant pas poss, de garantir les dfenseurs
contre les projectiles lancs du dehors de bas en haut, ce qui ne les
empche pas, en laissant entrebill le volet suprieur, d'avoir de
l'air et du jour. Si mme on laisse seulement le volet infrieur
entrebill, on peut tirer sur des gens placs en bas des tours sans se
dmasquer. Ce systme de volets est adopt pour les crneaux qui se
trouvent percs sur les parapets des courtines  ct des portes donnant
entre du chemin de ronde dans les tours (9).

Cette prcaution tait ncessaire pour garantir parfaitement les hommes
qui attendaient, sur le chemin de ronde, qu'on leur ouvrt la porte
d'une tour, aprs s'tre fait reconnatre. C'est ainsi que sont
construits, sans exception, tous les crnelages des tours de la cit de
Carcassonne, qui datent de la fin du XIIIe sicle. Cependant, sur les
courtines de cette mme forteresse qui avoisinent la porte Narbonnaise
et qui sont antrieures aux dfenses bties sous Philippe le Hardi, on
voit des crnelages beaucoup plus forts que ne le sont les crnelages du
XIIIe sicle. Il est vrai que cette partie de la cit tait celle devant
laquelle on pouvait organiser une attaque en rgle. Ces derniers
crneaux donc sont plus hauts, plus pais que les crneaux ordinaires
des courtines, et leur parement intrieur sur le chemin de ronde est
mont en fruit, ainsi que l'indique la fig. 10. Chaque crneau, en
raison de la forte paisseur des merlons, possde une allge. Quoique
dcouverts, ils taient garnis de volets infrieurs  rouleaux.
L'inclinaison du parement intrieur nous semble faite pour permettre aux
dfenseurs de mieux enfiler la courtine, en laissant toutefois au
crnelage une force de rsistance extraordinaire. Ces dfenses sont
cependant lgres, si nous les comparons  celles qui couronnent le
donjon du chteau de Coucy (voy. aux mots DONJON, HOURD.).

Au commencement du XIVe sicle, le systme de crnelage des tours et
courtines fut de nouveau modifi entirement; aux hourds de bois,
souvent incendis par les assigeants, on substitua des hourds de
pierre, c'est--dire des mchicoulis, et au lieu de laisser les
crnelages en retraite, on les mit en saillie, en surplomb du nu des
murailles,  l'extrmit des consoles ou sur les arcs que formaient ces
mchicoulis. Un des plus anciens exemples de ce mode de construction et
un des plus curieux en ce qu'il emploie  la fois le moyen des arcs et
des consoles pour porter le crnelage et composer une suite de
mchicoulis, se voit sur la faade occidentale de la cathdrale de
Bziers, fortifie au XIIe sicle, comme nous l'avons dit plus haut,
rpare, rebtie en partie et fortifie de nouveau au commencement du
XIVe sicle: (voy. MCHICOULIS.).

En faisant surplomber les parapets crnels sur les nus extrieurs des
murs, les constructeurs du XIVe sicle donnrent aux profils des
crneaux une forme nouvelle destine  mieux prserver les dfenseurs.
Il faut dire que les crneaux ne servaient gure qu' jeter des pierres
sur les assaillants; les arbaltriers ou les archers se postaient
derrire les merlons et dcochaient leurs traits ou carreaux par les
longues fentes des meurtrires. Or, vers le milieu du XIVe sicle, les
armes assigeantes se faisaient accompagner de troupes trs-nombreuses
d'archers et d'arbaltriers qui, lorsqu'on attaquait les remparts au
moyen de la sape ou qu'on voulait les escalader, couvraient les
crnelages de projectiles, afin d'empcher les assigs de se montrer.
Les anciens crneaux, avec leurs faces retournes  angle droit,
faisaient ricocher les traits, lesquels alors blessaient mme les
dfenseurs cachs derrire les merlons. Les architectes, pour viter cet
inconvnient, donnrent aux crneaux des brasements extrieurs
prononcs, et profilrent ces brasements de faon  empcher les
ricochets.

La figure 11 explique ce dtail de la dfense: A est la coupe de l'appui
du crneau; on voit en B le profil infrieur, et en C le boudin
suprieur qui arrtaient les flches et carreaux et les empchaient de
pntrer en ricochant derrire les parapets. Les dfenses tablies au
XIVe sicle devant la faade occidentale de la cathdrale de Bziers se
composent d'un crnelage profil conformment  ce systme.

Nous indiquons dans la figure 12 la face extrieure du parapet crnel,
qui est pos sur un arc en avant de consoles formant quatre larges
mchicoulis qui s'ouvrent au-dessus de la rose centrale.

La figure 13 prsente la coupe de ce crnelage: l'arc est en A: les
mchicoulis en B, avec leurs consoles en C, et les saillies D, destines
 empcher les traits de remonter en ricochant par les trous des
mchicoulis; la coupe est faite sur l'appui du crneau du milieu.

La figure 14 reproduit l'aspect des merlons  l'intrieur, avec les
archres richement profiles vers leur partie suprieure. Le parapet
crnel est ici compltement indpendant des consoles, qui forment
mchicoulis, ainsi que le font voir la coupe 13 et la vue perspective
extrieure.

Depuis lors, les crneaux furent, dans les dfenses bties avec soin,
munis de ces profils destins  viter les ricochets. Seulement, il
arrive souvent, au XVe sicle, que les profils avec leurs brasements ne
pourtournent pas les merlons, et se trouvent seulement sur l'appui des
crneaux et sur le sommet des merlons, ainsi que l'indique la fig. 15.

Quelquefois,  la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe (car les
parapets crnels persistrent longtemps aprs l'invention de
l'artillerie  feu), les merlons sont dcors de sculptures, d'cussons
armoys, de mdaillons, comme  la tour des Gens-d'Armes de Caen et dans
quelques chteaux de l'poque de transition. Cependant, lorsque l'emploi
des bouches  feu devint gnral, on chercha  modifier les crnelages
de manire  rsister aux projectiles nouveaux et  permettre aux
arquebusiers de s'en servir avec avantage. Ce n'est pas dans les
chteaux fodaux franais qu'il faut aller chercher ces
perfectionnements. La noblesse franaise protesta longtemps contre
l'emploi de la poudre  canon; elle ne cda que fort tard  cette
nouvelle puissance, dont, au contraire, les villes libres profitrent
avec empressement. C'est dans le Nord, en Suisse, dans les vieilles
cits allemandes qu'il faut tudier ces perfectionnements introduits
dans les dtails de la fortification pendant que l'emploi de
l'artillerie  feu devenait plus gnral.

On voit encore  Ble, sur l'ouvrage avanc de la porte Saint-Paul, un
crnelage, du commencement du XVIe sicle, qui a conserv ses
meurtrires disposes pour des arquebusiers. Ce crnelage est port sur
de faux mchicoulis, qui ne sont plus l qu'une dcoration (16). Les
merlons sont trs-pais et percs de larges meurtrires garnies de
rouleaux en pierre tournant verticalement sur deux pivots, de manire 
fermer compltement la meurtrire pendant que le soldat charge son arme.

En A est trac le plan des merlons; en B, le rouleau de pierre de la
meurtrire est tourn de faon  permettre de tirer; en C, de faon 
masquer l'ouverture. Ces merlons, trs-troits d'ailleurs, sont munis de
profils pour empcher les balles de ricocher. Il existe des embrasures
de ce genre dans les fortifications de Nuremberg antrieures  celles
leves par Albert Drer (voy. EMBRASURE). On voit aussi, sur les
courtines runissant les gros bastions circulaires construits par cet
habile artiste autour de la mme ville, des crnelages disposs pour du
canon et des arquebusiers qui mritent d'tre mentionns ici: ils sont
percs dans un parapet trs-pais; les meurtrires se composent d'un
trou circulaire avec une mire au-dessus; les crneaux sont munis de
volets en bois  bascule percs d'un trou pour pointer avant de
dmasquer la bouche de la pice (17); le chemin de ronde est entirement
couvert par un appentis. Plusieurs des courtines de Nuremberg sont
munies de crnelages en bois poss au-dessus des parapets, percs
d'embrasures pour les bouches  feu, ainsi que l'indique la fig. 18.
videmment ces crnelages en bois, qui rappellent les hourds du moyen
ge, ont t prvus lors de la construction des courtines, car les
glacis arrondis dans lesquels sont perces les embrasures sont garnis de
corbeaux en pierre destins  porter ce crnelage en pans-de-bois.

Au commencement du XVIe sicle, on voit souvent les courtines et
boulevards rservs pour la grosse artillerie  feu, tandis que les
crnelages, pour les arquebusiers, sont percs dans des parapets en
contre-bas du couronnement de ces grands ouvrages. Ces parapets crnels
infrieurs prennent alors le nom de _fausses braies_ (voy. au mot
ARCHITECTURE MILITAIRE).

Les tours de commandement de l'enceinte de Nuremberg, leves par Albert
Drer, sont couronnes par des crnelages en bois avec volets destins 
garantir les artilleurs qui servaient les pices de petit calibre
montes sur la plate-forme suprieure (voy. TOUR). Au sommet de la tour
de guet du chteau de la mme ville, on voit encore un crnelage en bois
complet sous le comble, avec volets se relevant  l'intrieur.

Voici (19) une vue perspective d'un de ces crneaux prise  l'intrieur.
En A, une coupe gomtrale prsente le volet relev avec sa charnire.
En France, nous ne sommes pas si bons conservateurs; nous avons dtruit
tous ces ouvrages suprieurs en bois de nos fortifications de la fin du
moyen ge. Il y a dix ans,  Langres, on trouvait quelques restes des
crnelages en pans-de-bois du commencement du XVIe sicle, lesquels
avaient beaucoup de rapports avec ceux que nous donnons ici; mais,
Langres ayant subi une restauration complte, on a fait disparatre les
vieilles galeries de bois pour les remplacer par des parapets  hauteur
de ceinture, avec la tablette d'appui rglementaire.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 1. bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]

     [Note 79: _Roman du Renart_, vers 22573 et suiv.]



CRTE, s. f. C'est le nom que l'on donne au couronnement dcor d'un
comble. On disait d'un toit, au moyen ge, qu'il tait _quarnel_ ou
_crtel_, lorsque son fatage tait couronn d'une crte en pierres, en
terre cuite ou en mtal.

Pendant la priode romane, les combles formaient un angle trs-obtus 
leur sommet, conformment  la mthode antique. Si l'difice tait vot
en berceau, la couverture en dalles ou en tuiles tait pose  cru sur
l'extrados de la vote, et un fatage en pierre recouvrait la jonction
des deux versants du comble; ce fatage tait souvent dcor d'ajours,
ainsi qu'on peut le voir encore dans la plupart des difices de
l'Auvergne. Plus tard mme (au XIIe sicle), des fatages en pierres
dcoupes furent poss au sommet des charpentes. Plusieurs raisons
motivaient l'emploi de ces sortes de couronnements. D'abord, la plupart
des charpentes taient dpourvues de sous-fates et de pannes; elles ne
se composaient que d'une suite de chevrons espacs; il tait ncessaire
alors de donner de l'assiette  ces chevrons non relis entre eux, au
moyen d'un poids pos  leur extrmit. Il fallait encore recouvrir les
dernires tuiles par des fatires qui fussent assez lourdes pour ne pas
tre renverses par l'effort du vent et assez larges pour empcher la
pluie ou la neige de passer entre les deux rampans de tuiles.

Chacun a pu voir comment, sur les toitures en chaume, les paysans
forment un large fatage de boue, dans laquelle ils piquent des plantes
grasses pour maintenir la terre et l'empcher de se dissoudre  la pluie
(1). L'origine des crtes de comble se retrouve dans ce procd naf.

Sur les couvertures des difices vots en berceau de l'Auvergne et des
provinces mridionales de la France, on voit encore des crtes en pierre
dcoupe qui sont assez lgantes. En voici (2) plusieurs modles: ces
crtes posent  cru sur la vote, ainsi qu'il est indiqu en A. Au
sommet des chapelles absidales de Notre-Dame-du-Port,  Clermont, il
existe d'lgants bouts de crtes vids dans des dalles qui partent du
sommet du cne form par la couverture en dalles de ces chapelles, et
vont s'appuyer le long du mur du bas-ct (3). Dans les provinces o la
tuile fut employe gnralement pour les couvertures, comme en
Bourgogne, par exemple, les crtes des combles sont composes au moyen
d'une suite de fatires en terre cuite plus ou moins dcores (voy.
FATIRE, TUILE).

Ce n'est pas seulement sur les combles recouvrant les votes que l'on
plaa des crtes en pierre: quelquefois (et surtout pendant la priode
ogivale) on voit des crtes sculptes sur les sommets des contre-forts
couronns par des larmiers  double pente. On trouve des exemples de ces
crtes couronnant les sommets des contre-forts de la nef de l'glise de
Notre-Dame de Dijon (4) (commencement du XIIIe sicle). Ici, ce sont des
animaux entremls de feuillages, disposs irrgulirement. Plus tard,
pendant les XIVe et XVe sicles, ces sortes de crtes se composent
d'ornements rguliers termins par des feuillages (5).

Sur les charpentes recouvertes en ardoises ou en mtal, on posa presque
toujours des crtes en plomb ds le XIIe sicle. La prsence de ces
crtes en plomb tait motive par la combinaison mme des charpentes qui
consistaient, ainsi que nous venons de le dire, en une suite de chevrons
non relis entre eux par des sous-fates et des pannes. Le poids de la
crte de plomb plac au sommet de ces chevrons assurait leur stabilit.
Des crtes de plomb sur des difices antrieurs au XVe sicle, il ne
reste plus trace; on ne peut constater leur prsence que sur les
bas-reliefs, les vignettes des manuscrits, et sur les chsses faites
souvent en forme de petites glises. C'est dans ces objets d'orfvrerie
qu'il faut ncessairement aujourd'hui aller chercher les modles des
crtes de mtal des XIIe, XIIIe et XIVe sicles, et ces modles sont
nombreux. Toutefois, si l'on veut se servir de ces crtes d'orfvrerie
pour les appliquer  des monuments, il faut tenir compte de la
diffrence d'chelle et modifier le dessin en consquence. Telle crte
de chsse d'une hauteur de cinq  six centimtres, qui produit un bon
effet, deviendrait lourde et massive si on se contentait de la grandir 
un mtre de hauteur. L'exprience seule peut indiquer les dimensions et
proportions qu'il faut donner aux dcorations qui se dcoupent sur le
ciel. Tel ornement qui semble bien compos et proportionn dans
l'atelier est disgracieux, lourd ou confus, plac  trente mtres
d'lvation et se dtachant en silhouette sur le ciel. Dans cette
position, il arrive, par exemple, que les parties dlicates sont
dvores par la lumire, et les parties pleines, au contraire,
s'allourdissent en perdant leurs dtails. Les dessins larges, bien
accuss, faciles  saisir, simples de model, sont ceux qui produisent
l'effet le plus satisfaisant. D'ailleurs, pour que ces sortes de
dcorations soient comprises, il est ncessaire que le mme dessin se
rpte un grand nombre de fois. Il faut donc penser, en composant ces
frises ajoures,  l'tendue qu'elles doivent occuper, le plus ou moins
de dveloppement de l'ornement devant influer sur sa composition. Si la
crte ne se dveloppe que sur une longueur de quelques mtres, il faudra
choisir, comme pour les balustrades, un dessin serr, dans lequel les
ornements se rapprochent de la verticale; si, au contraire, la crte
occupe un long fatage, il sera ncessaire d'largir la composition du
dessin.

Les crtes en mtal qui existaient sur les combles couverts en plomb ou
en ardoises taient, au XIIe sicle (autant qu'on en peut juger par
l'examen des bas-reliefs), absolument pareilles, comme style,  celles
qui dcorent les chsses de cette poque; elles paraissent avoir pris,
comme dimension et richesse, une grande importance vers la fin de ce
sicle. Inutile d'insister sur la composition des dessins, qui se
conformait au got parfait de ce temps. Nous donnons (6) une de ces
crtes. Vers le milieu du XIIIe sicle, les crtes en mtal se
transforment comme toute l'ornementation monumentale. On abandonne les
dernires traditions des dessins venus d'Orient pour adopter la flore
indigne (7). Ces crtes en plomb taient gnralement assez hautes,
proportionnes, d'ailleurs,  la dimension des combles; pour un comble
de 12m,00 de hauteur, une crte ne peut avoir moins de 1m,00 au-dessus
du fatage.

Il fallait des armatures en fer pour porter les lames de plomb repouss
qui composaient la crte. Ces armatures, ainsi que nous l'avons dit
prcdemment, s'assemblant en forme de V sur les chanlattes runissant
les chevrons  leur extrmit, maintenaient ainsi ces chevrons dans leur
plan vertical, et, par leur poids, empchaient le _hiement_ des
charpentes. La fig. 7 bis donne l'armature en fer de la crte
prcdente. Cette armature pose, on soudait les ornements en deux
coquilles, repousss au marteau, aprs avoir eu le soin de poser les
bavettes de fatages sur les chanlattes AA. Ces procds sont encore
employs aujourd'hui. Il fallait toutefois que les dessins fussent
composs de manire  permettre une combinaison d'armatures en fer
simple et solide  la fois; si ces armatures faisaient dfaut, les
plombs, repousss et abandonns  leur propre poids, ne tardaient gure
 s'affaisser. Les crtes antrieures au XVe sicle n'ont probablement
pas dur longtemps; il faut croire que les armatures destines  les
maintenir taient insuffisantes ou poses avec peu de soin. Frapps des
inconvnients attachs au systme adopt depuis le XIIe sicle, les
architectes du XVe sicle composrent toutes leurs crtes comme des
balustrades, c'est--dire avec une tringle de fer horizontale, servant
de couronnement au dessin choisi. C'est ainsi que sont composes les
crtes du comble de la Sainte-Chapelle de Paris rpar sous Charles VII,
du fatage de la tour Saint-Romain dpendant de la cathdrale de Rouen
(8); plusieurs de celles de l'ancienne abbaye de Saint-Ouen de la mme
ville, celle du chteau de Meillant, etc. Ces dernires compositions de
crtes forment de vritables treillis de fer forg, revtus d'ornements
de plomb repouss ou fondu; mais ces dessins sont loin d'avoir l'ampleur
et la fermet qu'exigent des dcorations poses  une grande hauteur et
se dtachant sur le ciel; ils sont grles, fournis de dtails trop
petits d'chelle et perdus  la distance o on les peut voir. Les crtes
de cette poque sont souvent ornes de pices d'armoiries, de chiffres,
et si elles occupent une grande longueur, de distance en distance des
ttes de poinons dpassant le fatage contribuent  leur solidit. La
crte de la Sainte-Chapelle de Paris est compose ainsi par traves
renfermant trois grandes fleurs de lis entre des pinacles en bois
recouverts de plomb. Il existe  la Bibliothque impriale un dessin de
cette crte.  notre avis, les crtes couronnes par une bande
horizontale et composes en grande partie de lignes droites sont loin de
produire l'effet que l'on doit chercher dans ces sortes de dcorations,
qui demandent une certaine libert dans le trac des formes empruntes
aux vgtaux; on croirait voir une balustrade pose  l'extrmit d'un
fatage.

L'poque de la renaissance a produit des crtes d'un joli dessin; il en
existe encore quelques-unes: celles de la cathdrale de Clermont, de
l'glise de Saint-Wulfrand d'Abbeville peuvent tre cites parmi les
plus belles et les plus compltes. Nous possdons dans nos cartons un
dessin d'une belle crte de l'poque de la renaissance que nous pensons
provenir du chteau de Blois. Le dessin date du commencement du XVIIe
sicle; nous le reproduisons (9). Il consiste en une suite d'F et de
balustres lis par des cordelles; au-dessus de la bande suprieure
horizontale est un couronnement compos de fleurs de lis et
d'enroulements; quatre traves d'F sont comprises entre des pilastres A
termins par une aiguille. Une trs-riche bavette sert de soubassement 
cette crte et recouvre l'ardoise.

On couronna par des crtes en plomb les combles en ardoises des difices
publics et ceux des maisons mme jusque vers la fin du rgne de Louis
XIII.  dater du rgne de Louis XIV, on vita de donner de l'importance
aux combles, on chercha mme  les dissimuler; il n'y avait plus lieu de
s'occuper, par consquent, d'orner ce qu'on prtendait cacher. La
plomberie qui couronne le comble de la chapelle de Versailles est une
des dernires qui ait t fabrique avec art. Au commencement du XVIIIe
sicle, cette belle industrie de la plomberie repousse et fondue tait
perdue, et c'est  peine si, vers la fin du dernier sicle, on savait
faire des soudures (voy. PLOMBERIE).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 7. bis.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]



CROCHET, s. m. _Crosse_. C'est le nom que l'on donne aujourd'hui  ces
ornements termins par des ttes de feuillages, par des bourgeons
enrouls, si souvent employs dans la sculpture monumentale du moyen ge
 partir du XIIe sicle. Les crochets se voient dans les frises, dans
les chapiteaux, sur les rampants des gbles ou pignons, dans les gorges
des archivoltes entre les colonnettes runies en faisceaux. Le XIIIe
sicle a particulirement adopt cet ornement; il s'en est servi avec
une adresse rare. Dans l'article SCULPTURE, nous essayons d'expliquer
les origines de la plupart des ornements sculpts de l'architecture du
moyen ge; ici, nous nous contenterons de faire connatre  nos lecteurs
les diverses transformations du _crochet_ depuis le moment o il prend
place dans la dcoration jusqu'au moment o il disparat entirement de
l'architecture.

Nous trouvons dj l'embryon du crochet dans la corniche suprieure de
la nef de l'glise de Vzelay, c'est--dire des les premires annes du
XIIe sicle (voy. CORNICHE, fig. 4). Les chapiteaux intrieurs de la nef
de la mme glise nous montrent aussi,  la place de la volute antique,
des feuillages retourns sur eux-mmes qui sont dj de vritables
crochets (voy. CHAPITEAU, fig. 8). Toutefois, c'est dans l'le-de-France
et sur les bords de l'Oise que le crochet prend une place importante
dans l'ornementation ds le milieu du XIIe sicle. Les premiers crochets
apparaissant sous les tablettes de couronnement des corniches ornent
dj certaines glises bties de 1150  1160. Ils sont petits, composs,
 la tte, de trois folioles retournes ressemblant assez aux cotyldons
du jeune vgtal. La tigelle d'o sortent ces feuilles est grosse,
largie  la base, de manire  s'appuyer sur le profil servant de fond
 l'ornement (1). Vers 1160, le crochet se montre bien caractris dans
les chapiteaux; le choeur de Notre-Dame de Paris, lev  cette poque,
est entour de piliers cylindriques dont les chapiteaux n'ont plus rien
de la sculpture romane. Ce sont des feuilles sortant de bourgeons, 
peine dveloppes, et, aux angles, des crochets  tiges larges,
puissantes,  ttes composes de folioles retournes sur elles-mmes,
grasses et modeles avec une souplesse charmante (1 bis). Bientt ces
folioles font place  des feuilles; la tte du crochet se dveloppe
relativement  la tigelle; celle-ci est divise par des ctes
longitudinales, comme la tige du cleri. Si les crochets sont poss dans
une gorge d'archivolte, il arrive souvent que la base de la tigelle
ctele est accompagne d'une feuille avec son coussinet bien observ,
tenant  cette tigelle (2); ce qui donne une grce et une fermet
particulires  cette sorte d'ornementation.

 la fin du XIIe sicle, les crochets prennent souvent, dans les
chapiteaux, la place importante: ils soutiennent les angles du tailloir;
ils font saillie sur la partie moyenne de la corbeille; ils se divisent
en folioles, dcoupes, se contournent et s'enroulent comme le fait un
bourgeon commenant  se dvelopper. Il est vident qu'alors les
sculpteurs ont abandonn les dernires traditions de la sculpture
antique, et qu'ils s'inspirent des vgtaux, dont ils observent avec un
soin minutieux les dveloppements, les allures, la physionomie, sans
toutefois s'astreindre  une imitation servile.

Nous donnons (3) plusieurs de ces crochets en bourgeons dj dvelopps,
de la fin du XIIe sicle: celui A provient de la sacristie de l'glise
de Vzelay; celui B, du choeur de la mme glise; celui C, de la porte
de l'glise de Montrale (Yonne); celui D, du choeur de l'glise d'Eu,
et celui E, du choeur de la cathdrale de Soissons. Tous ces crochets
tiennent  des chapiteaux, et c'est  dater de cette poque que cet
ornement se retrouve, presque sans exception, autour de leurs
corbeilles. Quand les piles sont composes de faisceaux de colonnes
laissant entre elles un intervalle de quelques centimtres, souvent une
tte de crochet est place entre les chapiteaux et possde deux tiges:
c'est un moyen adroit d'viter des pntrations dsagrables et de ne
pas interrompre la zone de sculptures que prsentent ces chapiteaux.

Voici (3 bis) un exemple de ces crochets  doubles tiges qui provient
des piles de l'glise d'Eu (voy. CHAPITEAU). C'est  l'origine de son
dveloppement que le crochet prsente une plus grande varit dans la
composition des ttes et la dcoration des tiges. On voit souvent, dans
des difices qui datent de la fin du XIIe sicle et du commencement du
XIIIe, des crochets termins, soit dans les chapiteaux, soit dans les
archivoltes, par des ttes humaines; leurs tiges sont accompagnes de
feuilles ou d'animaux. Le porche de l'glise de
Notre-Dame-de-la-Coulture au Mans est couvert par une archivolte qui
prsente une belle collection de ces sortes de crochets (4). Il arrive
mme qu'un animal remplace parfois cet ornement, en conservant sa
silhouette caractristique (5). Aussi voit-on alors des crochets dont
les ttes reproduisent la forme d'une fleur (6).

Vers 1220, le crochet ne prsente plus qu'un bouquet de feuilles
dveloppes, mais toujours roules sur elles-mmes; l'imitation de la
nature est plus exacte, la masse des ttes est moins arrondie et
s'agrandit aux dpens de la tige. Les archivoltes des grandes baies des
tours de la cathdrale de Paris prsentent peut-tre les plus beaux
exemples de ce genre de dcoration sculpte (7 et 7 bis). Dans
l'le-de-France, de 1220  1230, l'architecte abuse du crochet: il en
met partout, et s'en sert surtout pour denteler les lignes droites qui
se dtachent sur le ciel, comme les artiers des flches, les piles
extrieures des tours, ainsi qu'on peut le voir  Notre-Dame de Paris,
au clocher de la cathdrale de Senlis. Dans ce cas, et lorsque les
crochets sont placs  une grande hauteur, ils sont composs d'une tte
simple terminant une tige  une seule cte centrale (7 ter.). Il est
entendu que chaque crochet est compris dans une hauteur d'assise. Vers
1230, cette vgtation de pierre semble s'panouir, comme si le temps
agissait sur ces plantes monumentales comme il agit sur les vgtaux.

Les archivoltes d'entre de la salle capitulaire de la cathdrale de
Noyon sont dcores d'une double range de crochets feuillus qui sont
peut-tre les plus dvelopps de cette poque et les plus riches comme
sculpture (8)[80].

L'cole de sculpture bourguignonne se distingue entre toutes dans la
composition des crochets. Cette cole avait donn, ds l'poque romane,
 la dcoration monumentale sculpte, une ampleur, une hardiesse, une
puissance, une certaine chaleur de model qui, au XIIIe sicle, alors
que la sculpture se retrempait dans l'imitation de la flore locale,
devait produire les plus brillantes compositions. Aussi les crochets
sculpts sur les monuments qui datent du milieu de ce sicle
prsentent-ils une exubrance de vgtation trs-remarquable (9 et 9
bis)[81]. L'cole normande et anglo-normande renchrit encore peut-tre
sur l'cole bourguignonne: elle exagre l'ornementation du crochet,
comme elle exagre tous les dtails de l'architecture gothique arrive 
son dveloppement; mais, moins scrupuleuse dans son imitation de la
flore, elle ne sait pas conserver dans la sculpture d'ornement cette
verve et cette varit qui charment dans la sculpture bourguignonne.
Tous les crochets anglo-normands du milieu du XIIIe sicle se
ressemblent; malgr les efforts des sculpteurs pour leur donner du
relief, un model surprenant, ils paraissent confus et,  distance, ne
produisent aucun effet,  cause du dfaut de masses des ttes trop
refouilles et de l'extrme maigreur des tiges. Nous donnons (9 ter) un
de ces crochets anglo-normands provenant de la cathdrale de Lincoln.

Cependant, peu  peu, les ttes de crochets tendaient  se modifier; ces
feuilles, de recourbes, d'enveloppes qu'elles taient d'abord dans une
masse uniforme, se redressaient, poussaient pour ainsi dire,
s'tendaient sur les corbeilles des chapiteaux, sous les profils des
frises.  la Sainte-Chapelle de Paris (1240  1245), on voit dj les
ttes des crochets devenues groupes de feuilles, se mlant, courant sous
les corbeilles; des ptioles sortent des tiges cteles (10), tandis que
dans les grandes frises de couronnement les crochets conservent encore
leur caractre monumental et symtrique jusqu'au XIVe sicle (11)[82].
Sur le rampant des gbles qui couronnaient les fentres, ds le milieu
du XIIIe sicle, le long des pignons des difices, on posait des
crochets incrusts en rainures dans les tablettes formant recouvrement
(12). Il est certain que ces dcoupures de pierre incrustes le long des
tablettes des gbles et maintenues de distance en distance par des
goujons  T, ainsi que l'indique la fig. 12 bis, n'avaient pas une
trs-longue dure[83]; mais aussi pouvaient-elles tre facilement
remplaces en cas d'accident ou de dtrioration cause par le temps. Il
faut ne voir dans les crochets des rampants de pignons qu'une dcoration
analogue  ces antfixes ou couronnements dcoups, que les Grecs
posaient aussi en rainure sur les larmiers des frontons. Nous avons
souvent entendu blmer, chez les architectes du moyen ge, cette
ornementation rapporte,  cause de sa fragilit; il faudrait, pour tre
justes, ne la point approuver chez les Grecs. L'architecture gothique
devenant chaque jour plus svelte, plus dlie, les ttes arrondies des
crochets espaces rgulirement tout le long de ces plans inclins
semblrent bientt lourdes, si dlicates qu'elles fussent. Ces ornements
retourns sur eux-mmes, retombant sur leurs tiges, contrariaient les
lignes ascendantes des gbles. En 1260, on renonait dj  les
employer, et on les remplaait par des feuilles plies, rampant sur les
tablettes inclines des pignons et se relevant de distance en distance
pour former une ligne dentele. On peut admettre que ces sortes de
crochets ont t appliques pour la premire fois aux gbles du portail
de la cathdrale de Reims,  celui de la porte rouge de la cathdrale de
Paris, constructions qui ont t leves de 1257  1270 (13). Les
crochets  tte ronde demeuraient sur les petits gbles des pinacles,
des arcatures, des dicules, parce qu'il n'et pas t possible de
sculpter les feuilles rampantes dans de trs-petites dimensions. Bien
entendu, ces diminutifs de crochets sont d'une forme trs-simple; nous
en donnons ici (14) plusieurs exemples, moiti de l'excution.

 la cathdrale de Beauvais, nous voyons des crochets sur les artes des
pinacles du choeur qui affectent une forme particulire; ces crochets
ont t sculpts vers 1260; ils rappellent certaines feuilles d'eau et
se distinguent par leur extrme simplicit (15). En gnral, les
crochets sont comme tous les ornements sculpts de l'architecture
gothique, trs-saillants, trs-dvelopps quand la nature des matriaux
le permet, maigres et portant peu de saillie, lorsque la pierre employe
tait friable.

Pendant le XIVe sicle, les crochets des rampants de pignons ou de
gbles prennent plus d'ampleur; ils se conforment, dans l'excution, au
got de la sculpture de cette poque; ils deviennent contourns,
chiffonns; ils sont moins dlis que ceux du sicle prcdent, mais
figurent des feuilles plies et ramasses sur elles-mmes (16). Vers le
commencement de ce sicle, ils disparaissent pour toujours des corniches
et des chapiteaux. Lorsque ces crochets sont de petite dimension, comme,
par exemple, le long des artiers des pinacles, ils sont rapprochs les
uns des autres et imitent souvent la forme de feuilles d'eau ou d'algues
(17).

Au XVe sicle, au contraire, les crochets de rampants prennent un
dveloppement considrable, sont loigns les uns des autres et relis
par des feuilles courant le long des rampants; ils adoptent les formes
contournes de la sculpture de cette poque. Mais, dans l'le-de-France
particulirement, leur excution est large, pleine de verve, de libert
et de souplesse; les feuilles qui les composent sont des feuilles de
chardons, de passiflores, de choux friss, de persil, de granium (18).

Ce genre d'ornement appartient  l'poque gothique, il est le complment
ncessaire des formes ascendantes de cette architecture; il accompagne
ses lignes rigides et dtruit leur scheresse, soit que ces lignes se
dcoupent sur le ciel, soit qu'elles se dtachent sur le nu des murs; il
donne de l'chelle, de la grandeur aux difices, en produisant des
effets d'ombres et de lumires vifs et pittoresques. Ds que la
renaissance revient  ce qu'elle croit tre l'imitation de l'antique, le
crochet ne trouve plus d'application dans l'architecture. Pendant la
priode de transition entre le gothique et la renaissance franche,
c'est--dire entre 1480 et 1520; on signale encore la prsence des
crochets rampants. Il en est qui sont fort beaux et finement travaills
(19): tels sont ceux des htels de Cluny et de la Trmoille, de l'glise
de Saint-Germain-l'Auxerrois, du jub d'Alby, de la faade occidentale
de la cathdrale de Troyes, de l'glise de Toul, etc. (Voy., pour les
dispositions d'ensemble des crochets, CHAPITEAU, CORNICHE, FLEURON,
GBLE, PIGNON, PINACLE.)

Nos lecteurs trouveront peut-tre que nous donnons  un dtail
d'ornement une importance exagre; mais ils voudront bien considrer
qu'en ceci les sculpteurs de l'poque qui nous occupe particulirement
ont t crateurs: ils n'ont t chercher nulle part des modles dans
les arts antrieurs; rien de pareil dans la sculpture romaine dont ils
possdaient des fragments, ni dans la sculpture orientale qu'ils taient
 mme de voir et d'tudier. Si nous avons donn un grand nombre
d'exemples de ces crosses ou crochets, c'est que nous avons toujours
entendu exprimer aux architectes tudiant l'architecture gothique la
difficult qu'ils prouvaient, non-seulement  composer et faire
excuter cet ornement, si simple en apparence mais d'un caractre si
tranch, mais encore  dessiner les crochets qu'ils avaient devant les
yeux. Dans un style d'architecture, il n'y a pas, d'ailleurs, de dtail
insignifiant: la moindre moulure, l'ornement le plus modeste, ont une
physionomie participant  l'ensemble, physionomie qu'il faut tudier et
connatre.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 1. bis.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 3. bis.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 7. bis.]
[Illustration: Fig. 7. ter.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 9. bis.]
[Illustration: Fig. 9. ter.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 12. bis.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]

     [Note 80: Cette belle salle vient d'tre restaure par les
     soins de la Commission des monuments historiques dpendant du
     Ministre d'tat et sous la direction de M. Verdier. On peut
     dire que ce magnifique exemple de l'architecture du XIIIe
     sicle a t sauv ainsi de la ruine.]

     [Note 81: Des faades des glises de Vzelay et de
     Saint-Pre-sous-Vzelay.]

     [Note 82: De la tour sud de la faade de la cathdrale
     d'Amiens.]

     [Note 83: On trouve encore, cependant, bon nombre de crochets
     du XIIIe sicle attachs aux rampants des pignons.]



CROIX, s. f. _Crois_. Pendant le moyen ge, on plaait des croix de
pierre ou de mtal au sommet des difices religieux, sur les chemins, 
l'entre des villes et dans les cimetires. Il est bon d'observer, tout
d'abord, que l'image du Christ ne fut suspendue  la croix que vers le
VIe ou VIIe sicle; jusqu'alors, l'instrument de supplice, devenu sous
Constantin le signe symbolique des chrtiens, fut reprsent nu. Dans
les catacombes de Rome, il existe des reprsentations de la croix, orne
de gemmes; aux deux bras sont suspendues des lampes. Mais nous ne
pensons pas qu'il existe une seule reprsentation peinte ou sculpte du
crucifix avant le VIe sicle, et encore,  dater de cette poque
jusqu'au XIIe sicle, ces images sont-elles fort rares (voy. CRUCIFIX).
Nous n'avons  nous occuper, dans cet article, que des croix qui
tiennent  l'architecture, qui sont attaches  des monuments, ou qui
constituent elles-mmes de petits monuments isols.

CROIX ATTACHES AUX DIFICES RELIGIEUX. Ces croix sont de trois sortes:
croix sculptes dans la pierre, croix de mtal et croix peintes.

Les plus anciennes croix sculptes sont presque toujours  quatre
branches gales: elles dcorent le sommet des pignons, les tympans des
portes d'glises, les faces des contre-forts ou des piliers; on les
retrouve aussi parfois dans les chapiteaux et les clefs de votes.

L'glise cathdrale primitive de Beauvais, connue sous le nom de
_Basse-oeuvre_, existait dj en l'an 990. Cet difice, qui parat
remonter au VIIIe sicle, prsente, sur son pignon occidental, une croix
de pierre incruste dans la maonnerie, paremente de petits moellons
cubiques. Cette croix, que nous donnons (1), est chancre sur ses bords
et munie d'un pied termin en pointe. Le pignon de l'glise du prieur
de Montmille, leve, ds le commencement du XIe sicle, prs de
Beauvais, est orn d'une croix incruste qui rappelle, par sa forme,
celle de la Basse-oeuvre; mais  la croix de Montmille est attache,
dj, la figure du Christ nimb (2)[84]. Ds le XIe sicle,
principalement dans le Berri, le Nivernais et l'Auvergne, on trouve des
croix, non plus incrustes dans les tympans des pignons des glises,
mais couronnant leur sommet. La faade occidentale de l'glise
d'breuil, qui date de cette poque, laisse voir encore, derrire le
clocher du XIIe sicle, une croix de couronnement, en pierre, curieuse
par sa forme. En voici (3), en A, la face antrieure; en B, la face
postrieure, et en C, la face latrale. Il y a lieu d'admettre que ces
croix, se dtachant sur le ciel au sommet des pignons, taient
trs-frquentes dans les difices religieux de la priode romane; mais
la fragilit de ces pierres minces, ajoures, exposes aux intempries,
a d causer promptement leur destruction.

Dans les bas-reliefs des XIe et XIIe sicles, o sont figurs des
pignons d'glises, les sommets des clochers sont toujours termins par
une croix, le plus souvent  branches gales, pose sur une boule, ou
bien sur une colonne jouissant d'un ornement. Le dais qui protge la
Vierge assise du tympan de la porte Sainte-Anne  Notre-Dame de Paris
(XIIe sicle) porte,  la base de sa coupole, une croix de ce genre (4).
 la fin du XIIe sicle, les croix servant d'amortissement aux pignons
ont toujours le pied plus long que les trois autres branches, ou elles
sont supportes sur une sorte de socle qui les isole du pignon: telle
est la curieuse croix trouve dans des fouilles faites par M. Millet
dans l'glise Notre-Dame de Melun, lorsqu'il entreprit la restauration
de cette glise. M. Millet pense, avec raison, que cette croix (4 bis)
tait place sur le pignon de la faade occidentale; nous croyons
qu'elle appartient  la fin du XIIe sicle. L'glise de Montrale, prs
Avallon, qui date de cette poque, possde encore, sur ses quatre
pignons, de belles croix varies de forme, et dont la gracieuse
silhouette termine parfaitement,  l'extrieur, la construction si
simple de cette glise. Nous donnons (5) l'une de ces croix tailles
dans de grandes dalles de calcaire dur de Coutarnoux. Celle-ci n'a que
0,135m d'paisseur  sa base, ainsi que l'indique le profil A; le pied
est fich dans la pierre du couronnement du pignon, et le centre de la
croix est ajour.

Pendant le XIIIe sicle, la statuaire tait en honneur, et les
architectes, toutes fois qu'ils le pouvaient, amortissaient les pignons
par des statues plutt que par des croix; cependant les pignons du
transsept de l'glise de Saint-Urbain de Troyes ont conserv encore en
place les restes de croix de la fin du XIIIe sicle, assez riches et
d'une grande dimension. Nous reproduisons (6) l'une d'elles, qui est
taille dans de la pierre de Tonnerre dure. Cette croix se compose de
six morceaux: un pied A, une bague B en deux assises, un montant C, une
traverse D et le bras suprieur E. En G est trac le plan de la croix au
niveau A, et en K on voit, en coupe, comme la bague double enserre les
deux bouts A et C du pied et du montant.

Outre cette bague double, dont les deux pices sont rendues solidaires
au moyen de six petits crampons de cuivre scells au plomb, il existe un
goujon galement en cuivre en I; un autre goujon en cuivre maintient le
bras suprieur, la traverse et le montant. Tous les joints et goujons
sont couls en plomb avec beaucoup de soin. Deux ttes d'vques ornent
le centre de la croix, et ces deux ttes, avec les consoles et supports,
contribuent  donner de l'assiette  la traverse sur le montant. L,
comme toujours dans l'architecture de cette poque, la dcoration est la
consquence de la construction, et cette dcoration n'en est pas plus
mauvaise. Nous avons dit cela bien des fois, et nous le rpterons
encore, car il faut insister: si la vrit ne se montre ou ne parle
qu'une fois, personne ne l'a vue ni entendue; il faut qu'elle se rpte;
quand les gens la traitent de radoteuse, alors c'est qu'ils ont entendu.

Pendant le XVe sicle, les pignons sont souvent termins par des croix;
mais celles-ci perdent le caractre monumental qui convient  ces
dcorations places  une grande hauteur, et elles se couvrent de
dtails comme les croix de cimetire ou de chemin, faites pour tre vues
de prs.

Les pignons des glises de campagne, cependant, o l'on ne pouvait
prodiguer la sculpture, taient termins par des croix de pierre comme
dans les sicles prcdents. Ces croix sont simples, habituellement
portes par une colonne courte cylindrique, termine par une bague
formant chapiteau. Telle est la petite croix de l'glise de Saint-Thomas
(Charente-Infrieure) (7). Le profil rampant recouvrant le pignon
ressaute pour lui faire un pied et donner de l'empattement  sa base.

On sait comme l'ordre de Cteaux tait oppos, dans les glises qu'il
btissait pendant le XIIe sicle et au commencement du XIIIe, aux
sculptures prodigues dans les difices de l'ordre de Cluny (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE). Les tympans des portes des glises de l'ordre
fond par saint-Bernard ne sont habituellement dcors que d'une simple
croix en bas-relief. Nous donnons (8) celle que l'on voit encore
au-dessus du linteau de la porte de l'glise de Pontigny, et qui date de
la fin du XIIe sicle; elle est d'une grande simplicit; ses quatre
branches sont d'gale longueur.

Souvent aussi, dans l'intrieur des glises, sur les piliers, et mme 
l'extrieur, sur les parements des contre-forts, on sculptait, pendant
la priode romane, des croix  branches gales. La plupart de ces croix
(celles intrieures du moins) taient des croix de conscration. On voit
une de ces croix incruste aujourd'hui sur un des contre-forts de
l'glise de Saint-Palais (Gironde). Bien que cette glise date du XIIIe
sicle, la croix (9) appartenait certainement  un difice du XIe ou
XIIe sicle, et elle a tous les caractres d'une croix de conscration.
Il existe encore, sur la faade de l'glise de Saint-Ciers-la-Lande
(Gironde), trois croix graves et peintes: l'une sur la clef de la
porte, et les deux autres des deux cts des pieds-droits. Voici quelle
est la forme de ces croix(10): ce ne sont que des traits gravs en creux
et remplis d'une couleur noire[85].

Sur les piliers et sur les murs des collatraux des glises des XIIe,
XIIIe, XIVe et XVe sicles, nous avons dcouvert souvent, sous le
badigeon, des croix de conscration peintes; en voici plusieurs
exemples(11). La croix A nous parat appartenir au XIIIe sicle; celle
B, au XIVe, et celle C, au XVe. Dans notre gravure, le noir indique le
noir; le gris fonc, le brun-rouge; le gris clair, le jaune ocre, et le
blanc, le blanc: ce sont l les couleurs habituellement employes.

Il arrivait parfois que les croix de conscration des glises, pendant
les XIIIe et XIVe sicles, taient portes par des figures d'aptres
peintes ou sculptes. En 1851 on dcouvrit, dans l'glise de
Saint-Hubert de Waville (Moselle), sous le badigeon, des peintures
murales parmi lesquelles se voient des aptres portant les croix de
conscration. Ces figures sont peintes sur les murs des collatraux et
du choeur; elles sont dcrites et graves dans le vingtime volume de la
_Statistique monumentale_ publie par M. de Caumont. Tout le monde
connat les statues d'aptres qui,  la Sainte-Chapelle du Palais 
Paris, portent des croix de conscration (voy. APTRE). Sur les piliers
qui forment tte des chapelles de la cathdrale de Troyes, on remarque
des dalles de pierre carres incrustes, la pointe en bas, sur
lesquelles sont graves et peintes des figures d'aptres portant
galement des croix de conscration.

Pendant le moyen ge, on posait toujours des croix de fer au sommet des
clochers de bois recouverts d'ardoise ou de plomb, et quelquefois mme 
la pointe des pyramides de pierre qui terminaient les tours des difices
religieux. Les croix de fer taient surmontes d'un coq ou d'une simple
girouette. Il existe un petit nombre de ces croix de mtal anciennes,
renverses souvent par la foudre ou dtruites par le temps et la main
des hommes. Elles taient, la plupart, d'un riche dessin, dores et
d'une grande dimension. Leur embase se composait ou d'une boule, ou
d'une bague figurant souvent un dragon, symbole du dmon, ou encore
d'une couronne de feuillage. Des reliques taient habituellement
dposes dans la boule qui leur servait de base, ou dans le coq qui les
surmontait (voy. COQ). Le systme d'assemblage de ces croix
d'amortissement mrite d'tre tudi avec soin par les constructeurs;
car ces pices de fer, poses  une grande hauteur, plus lourdes au
sommet qu' la base, taient exposes aux ouragans et ne tardaient pas 
se rompre,  se fausser ou  fatiguer leurs attaches. Si ces croix
taient scelles dans la pierre, il fallait, pour viter l'branlement
caus dans le scellement par l'effort du vent sur le corps de la croix,
procder avec des prcautions extraordinaires. La tige principale se
composait de trois ou cinq pices: une me et deux ou quatre
arcs-boutants. Supposons un sommet de flche en pierre compos d'assises
(12). La partie vide de la pyramide s'arrte en B. La tige principale
en fer carr CD traverse les assises pleines du sommet de la flche,
formant amortissement, et son extrmit infrieure est arrte par une
clavette en D. Deux ou quatre arcs-boutants en E, maintenus par deux
frettes IK, contourns suivant le profil du couronnement, viennent
butter contre un paulement de la tige en G; de sorte que si le vent
pousse la tige centrale d'un ct, son effort est neutralis par la
rsistance qu'opposent les arcs-boutants, rsistance qui se rsout en
une pression en F ou en L. Quant aux deux branches de la croix, elles ne
sont pas assembles  mi-fer, ainsi que cela se pratique dans la
serrurerie moderne, et ce qui est fort mauvais, mais au moyen d'une
emboture renforce, avec trou pour passer un boulon ou un gros rivet,
ainsi que l'indique la fig. 13.

Ces menus dtails ne sont pas  ddaigner; trop souvent, de nos jours,
on abandonne leur excution  un entrepreneur qui,  son tour, s'en
rapporte  un chef d'atelier, qui se fie  l'intelligence de l'ouvrier.
Un accident arrive, on s'en prend  l'architecte, qui rejette la faute
sur l'entrepreneur, qui fait retomber le blme sur le chef d'atelier,
qui accuse l'ouvrier, lequel a quitt le chantier depuis six mois!...

Si la croix de fer est pose au sommet du poinon d'une flche en bois,
sa tige forme, sous l'embase, une fourchette  deux, trois ou quatre
branches, suivant le degr de force que l'on veut donner  la croix et
la rsistance qu'elle doit opposer au vent. Les branches de la
fourchette, cloues sur le bois, sont, en outre, munies de frettes
serres  chaud, afin de maintenir puissamment l'armature. Si la croix
est d'une trs-grande dimension (une croix d'une flche comme celle
d'Amiens ou de Notre-Dame de Paris ne peut avoir moins de huit mtres de
hauteur), elle se compose d'un nombre considrable de pices que nous
dcomposons ainsi (14): 1 l'me A (voir la section horizontale P), avec
son renfort pour recevoir la traverse; 2 B, la traverse; 3 les quatre
querres C, plus ou moins dcores et maintenues au moyen de rivets
indiqus dans le dtail C' (ces querres sont destines  empcher la
traverse de fatiguer le tenon, le boulon central, et, par suite, de
s'incliner d'un ct ou de l'autre); 4 D, les quatre renforts 
crmaillres formant branches de fourchettes cloues et frettes sur la
tte du poinon de bois; 5 E, les trois frettes faonnes comme le fait
voir le trac E', avec clavettes, de manire  pouvoir tre fortement
serres; 6 F, l'embase, et G, les embrasses; 7 H, le boulon maintenant
la traverse contre l'me dans sa mortaise: en tout dix-sept pices de
fer. En M est figure l'extrmit du montant de la croix, avec la broche
sur laquelle tourne le coq-girouette; en L, l'extrmit forge de l'un
des croisillons. L'me est indpendante et n'est maintenue dans une
ligne verticale que par les quatre branches D fixes sur le sommet du
poinon. Une pareille armature d'une hauteur de quatre ou cinq mtres
peut conserver l'lasticit ncessaire pour ne pas tre rompue par un
ouragan, car les quatre renforts tenant lieu de fourchettes agissent
toujours en sens inverse: si l'un est charg par l'action du vent au
moyen du talon I, l'autre renfort oppos agit en tirant par la
rsistance qu'oppose la crmaillre K. Il n'est pas besoin de dire que
le poinon est recouvert de plomb jusque sous l'embase F. Si la croix
atteint des dimensions plus grandes (sept ou huit mtres), il est
prudent d'avoir des renforts doubls avec doubles talons, doubles
crmaillres, de faire l'me en deux pices juxtaposes, boulonnes ou
rives ensemble et moisant la traverse. Une armature ainsi combine peut
tre enrichie au moyen de tigettes, d'ornements de fer battu rapports
et rivs. Les renforts avec leurs embrasses peuvent tre envelopps de
feuilles en tle dcoupe et modele, tre accompagns de branches de
fer rond, recourbes et portant  leur extrmit des fleurs en tle
dcoupe.

La fig. 15 donne l'ide de ce genre d'ornementation rapporte.

Sur des flches d'une dimension ordinaire, les croix en fer n'avaient
pas besoin d'tre combines et fixes avec ce luxe de prcautions. Il en
est qui sont forges de faon  ce que les bras et l'arbre vertical ne
forment qu'une pice dont les parties sont soudes ensemble. La petite
croix en fer du clocher de Puybarban, prs la Role, est ainsi
fabrique. Cette croix, bien qu'elle ait t repose sur une flche du
XVIIe sicle, est de la fin du XIIIe ou du XIVe[86]. Nous en prsentons
(16) le dessin d'ensemble et les dtails. Les fleurs de lis sont
doubles, c'est--dire poses sur deux sens, comme l'indique le trac
perspectif (16 bis) d'un des bouts de la croix. Une petite girouette,
roulant sur le bras suprieur, remplace ici le coq traditionnel. Les
redents qui dcorent le carr central sont simplement rivs aux cts de
ce carr. Malgr son extrme simplicit, cette croix ne laisse pas
d'tre d'une forme gracieuse; et, dt-on nous accuser d'indulgence en
faveur des arts du moyen ge, nous ne saurions lui prfrer les croix en
fonte que l'on place aujourd'hui au sommet des flches. Cette opinion
n'est pas partage trs-probablement, puisque la plupart des vieilles
croix de fer qui avaient rsist aux orages de la fin du dernier sicle
ont t descendues et vendues au ferrailleur, en change de ces modles
en fonte que l'on trouve sur les quais de Paris en compagnie de poles
et de bancs de jardins. En Bretagne et en Normandie, on signale encore
quelques croix de flches en fer, qui datent des XVe et XVIe sicles.
Voici (17) quelques-uns des motifs le plus habituellement reproduits.

CROIX DE CHEMINS ET DE CIMETIRES.  quelle poque commena-t-on 
lever des croix dans les carrefours,  l'entre des villes ou villages,
et dans les cimetires? Je ne saurais le dire. On peut constater
seulement que cet usage tait fort rpandu ds les premiers temps du
moyen ge. Parmi les monuments encore debout, nous n'en connaissons
aucun qui soit antrieur  la fin du XIIe sicle ou au commencement du
XIIIe. Il est  croire que beaucoup de ces croix antrieures au XIIIe
sicle, en pierre ou en bois, taient recouvertes par un auvent; car,
dans un crit de cette poque, on lit ce passage: ... et en cascune
chit de nostre empire a ij. crois  l'entre; et desus la crois n'a
point d'arc volu (archivolte), pour ou que chil ki vont par desous
l'enclinent, que nous l'avons en tele remenbrance que nous ne volons que
nule riens soit pardesus ki ne soit bnoite ou sacre...[87] Il
existait donc des couvertures sur les croix de chemins, puisque le
prtre Jehan ne veut pas qu'on en pose sur celles leves sur son
territoire, afin qu'au-dessus de la croix il n'y ait rien qui ne soit
bnit ou sacr. Cette ide semble prvaloir, en effet, pendant le XIII
sicle, car on ne trouve pas de traces anciennes d'auvents ou d'dicules
recouvrant les croix de chemins,  cette poque, dans le nord de la
France.

Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que les croix n'taient protges par
des auvents qu'autant qu'elles portaient le Christ, ou lorsqu'elles
taient faites de matire prissable, ou peintes et dores; car on voit
encore des croix romanes de cimetires et de carrefours qui n'ont
certainement pas t faites pour tre places sous un dicule. La croix
de pierre que nous donnons ici (18), et qui est encore place dans le
cimetire de Baret prs Barbezieux (Charente), est d'un travail trop
grossier pour qu'on ait jamais eu l'ide de la couvrir. Cette croix
parat appartenir  la fin du XIe sicle.

Les croix de carrefours sont habituellement poses sur un socle formant
comme un petit autel, avec quelques marches en avant; les croix des
cimetires s'lvent sur un emmarchement plus ou moins grand; une
tablette est pose devant ou autour de la colonne portant la croix. Dans
le cimetire de Mezy (Marne), il existe encore une croix de ce genre
dont la colonne passe  travers une tablette d'autel porte sur quatre
figures d'vanglistes adosses  des colonnettes (19). Nous donnons, en
A, la coupe sur l'axe de la colonne. Le sommet de cette croix de pierre
n'existe plus; la colonne est brise au niveau B. Pour le complter,
nous donnons (19 bis) les fragments d'une belle croix de la mme poque
(1230 environ), qui se trouvent dposs sous le porche de l'glise de
Rougemont (Cte-d'Or). D'un ct, sur cette croix, est attach le
Christ; de l'autre, dans le mdaillon du centre, est sculpte une main
bnissant. La coupe de la tige est trace en A et celle des bras en B.
Vers le milieu du XIIIe sicle, les croix de chemins ou de cimetires
prsentent souvent, sur la face, le Christ attach, et, sur le revers,
une figure de la sainte Vierge portant l'Enfant; ou bien encore la
statue de la Vierge est adosse  la colonne, sous la croix, et le
crucifix est double. On voit  Fouchres, prs de Troyes, les restes
d'une charmante croix de ce genre, qui tait place autrefois  la tte
du pont. Elle reposait sur un socle et des marches.  la colonne est
adosse une statue de la sainte Vierge, de 1m,40 de haut; elle est
debout sur un groupe de trois colonnettes tenant  l'arbre principal. Du
chapiteau qui termine la colonne sort un ange  mi-corps, dispos de
telle faon que ses ailes et son corps forment dais au-dessus de la tte
de la statue (20). Autrefois, un crucifix de pierre de 1m,80 environ
surmontait le chapiteau; la figure du Christ tait sculpte sur chacune
de ses faces: l'une tourne vers l'Orient, l'autre vers l'Occident; les
extrmits des bras de la croix taient termines par des fleurons
feuillus. Ce crucifix est dtruit aujourd'hui, et le petit monument
n'existe que jusqu'au chapiteau suprieur. La Vierge tourne son regard
vers la terre et sourit; elle est coiffe d'un voile et d'une couronne
fleuronne. Chaque anne, pendant la moisson et les vendanges, les
paysans attachent des pis de bl et des raisins aux pieds de la mre du
Sauveur[88]. Du socle au crucifix, l'arbre se compose de trois pierres,
dont les lits sont marqus en L. La section horizontale au-dessous de la
Vierge donne le plan A. On comprend que la statue est prise dans le mme
morceau de pierre que la colonne  laquelle elle est adosse.

La plupart de ces croix de chemins avaient t leves pour conserver le
souvenir d'un fait mmorable ou en signe d'expiation. Sur la route
qu'avait suivie Philippe le Hardi de Paris  Saint-Denis, en portant sur
ses paules les restes du roi Saint-Louis, on avait lev,  chaque
station de la procession, des croix de pierre, qui passaient pour de
fort beaux ouvrages. On en voyait encore les restes en 1792; elles
taient trs-belles, en pierre de liais, et poses sur de hauts
emmarchements.

Pendant les XIVe et XVe sicles, on donna aux croix de chemins une
grande richesse; on multiplia les figures qui accompagnaient le Christ,
tout en conservant toujours les dispositions primitives. Dans nos muses
de province, on voit encore quantit de dbris des croix de chemins;
elles s'taient multiplies  l'infini, car on ne renversait pas les
anciennes et on en levait chaque jour de nouvelles; mais il est rare
aujourd'hui d'en trouver qui n'aient pas t brises pendant les guerres
de religion ou  la fin du dernier sicle. Il en existe cependant dans
des localits oublies par les iconoclastes: elles sont d'un travail
grossier, car les plus belles se trouvaient prs des grands centres, et
ce sont les premires qui ont t dtruites; toutefois ces monuments,
d'une excution barbare, sont des copies ou des rminiscences des
oeuvres qui passaient pour tre remarquables, et,  ce point de vue,
elles doivent tre tudies avec soin. Parmi ces imitations grossires,
nous pouvons citer la croix de Belpech (Aude) (21). La croix, dcoupe
et fleuronne, porte, d'un ct, le Christ ayant  sa droite la Vierge
et saint-Jean  sa gauche. Au bas de la croix, deux petites figures
reoivent le sang du Sauveur dans un calice. Deux ttes, au-dessus des
bras du Christ, personnifient le soleil et la lune. Le revers porte, au
centre, une figure de la sainte Vierge avec l'Enfant. Deux anges
tiennent la couronne de la mre de Dieu:  sa droite est un saint-Jean
prcurseur;  sa gauche, saint-Jacques plerin. Le chapiteau porte
quatre figurines nimbes trs-frustes, mais parmi lesquelles on
distingue saint-Andr. Des cussons se voient entre les figures. Ce
monument date de la fin du XIVe sicle; il tait entirement peint et
recouvert d'un auvent, car il semble qu' la fin du XIVe sicle on
revint  cet usage de couvrir les croix de carrefours.

On voit encore, sur la place de Royat (Puy-de-Dme), en face de
l'glise, une jolie croix en lave, du XVe sicle. Nous en donnons une
vue (22). Les figures des douze aptres sont sculptes sur le montant
principal entre quatre petits contre-forts. Une inscription donnant le
millsime de 1481 est grave au pied de l'arbre, du ct de la Vierge.
Sur les faces du socle, dans de petites niches, on remarque huit
figurines, probablement des prophtes.

Les croix de chemins, de carrefours et de cimetires n'taient pas
toujours tailles dans de la pierre, du marbre ou du granit; on en
levait en bois, fiches dans un socle de pierre. Il n'est pas besoin de
dire que celles-ci sont dtruites depuis longtemps; on n'en peut
constater l'existence que par la prsence de ces socles de pierre percs
d'un trou carr que l'on rencontre encore dans la campagne et dans les
cimetires. Il existait aussi des croix de bronze et de fer forg. Ces
objets de mtal, particulirement ceux de bronze, ont t fondus  la
fin du dernier sicle, et nous n'en possdons plus un seul exemple en
France. La forme de ces croix de bronze diffrait de celles donnes aux
croix de pierre et de bois; elles taient plus sveltes, plus dtailles,
plus riches, et se divisaient souvent en plusieurs branches pour porter
des personnages. Dans l'_Album_ de Villard de Honnecourt, on voit une de
ces croix dont la partie suprieure ne peut avoir t excute qu'en
cuivre fondu[89]. Elle se compose d'une colonne, peut-tre en pierre,
pose sur des marches. De la colonne sort la croix avec le Christ et
deux crosses amplement dcoupes portant la Vierge et saint-Jean. Si
nous tenons compte de la manire conventionnelle employe par Villard
dans ses dessins et que nous remettions ce croquis en proportion, nous
obtenons la fig. 23, qui donne un bel exemple de croix en pierre du sol
au niveau A, et en mtal depuis le niveau A jusqu'au sommet; cette croix
appartient au temps o vivait Villard, c'est dire qu'elle est de la
premire moiti du XIIIe sicle. Villard, sauf quelques rares
exceptions, ne fait pas d'archologie, et ne remplit son _Album_ que de
dessins pris sur des monuments contemporains. Dans le XVe sicle, dit
Courtalon, il existait  l'glise Saint-Remy de Troyes une nombreuse
confrrie de la Croix  l'autel de ce nom. Des oblations qu'on y
faisait, les confrres firent riger, en mars 1495, proche l'glise
Saint-Jean, dans la Grande-Rue, un trs-beau monument en l'honneur de la
Croix, que l'on appela la _Belle-Croix_[90].

La description de cette croix, que l'on trouve tout entire dans le
_Voyage archologique dans le dpartement de l'Aube_[91], donne l'ide
d'un monument d'une grande importance. Cette croix, entirement de
bronze, sauf le socle, tait dcore de nombreuses figurines, parmi
lesquelles on distinguait Satan et Simon le Magicien, que les Troyens
appelaient _Simon Magut_. Au pied du Christ, on voyait la Madeleine
embrassant le pied de l'arbre de la croix; de chaque ct, saint-Jean et
la Vierge; au-dessous, saint-Pierre, saint-Loup, Saint-Louis, des
prophtes, parmi lesquels on distinguait Mahomet. Un mmoire dress en
1530 sur ce monument, et rapport par Grosley, nous fait connatre qu'il
tait, dans l'origine, surmont d'un baldaquin ou dme en maonnerie,
port sur de trs-hautes colonnes, le tout fort triomphant et toff de
peintures d'or et d'azur, et garni d'imaiges et autres beaux ouvrages 
l'avenant... Que cette croix en remplaait une de pierre dure, garnie
d'imaiges, laquelle tant venue en ruyne et dcadence, fut dmolie et
transporte au cimetire de l'Htel-Dieu-Saint-Esprit, et fut illec
colloque et dresse attenant de la spulture de noble homme NIC.
BOUTIFLART, en son vivant bourgeois de Troyes... Le mercredi 5 dcembre
1584, un ouragan renversa la coupole sur la croix, qui fut rompue, bien
qu'un gros arbre de fer la traverst du haut en bas. La chute de la
belle croix, ajoute M. Arnaud, facilita la visite des reliques qu'elle
renfermait; on trouva dans la tte de l'image de la Vierge qui est
derrire le crucifix une petite bote de laiton ferme et attache avec
un fil d'archal... L'anne suivante, en 1585, la belle croix de Troyes
fut rtablie, mais sans la coupole qui la couvrait. Ce monument fut
fondu en 1793; la fonte rendit huit mille cent quarante-deux livres de
bronze; sa hauteur tait de trente-six pieds.

Nous donnons (24), d'aprs un ancien dessin et un vitrail de 1621,
reprsentant l'entre du Roy Henry le Grand en sa ville de Troyes en
1595, l'ensemble de ce monument de bronze priv de la coupole qui le
couvrait et sur la forme de laquelle nous ne possdons aucun
renseignement graphique.

En Bretagne, on voit encore un grand nombre de croix de pierre des XVe
et XVIe sicles, qui rappellent les dispositions de ces croix munies de
branches portant des personnages (voy. le _Voyage pittoresque dans
l'ancienne France_, par MM. Nodier et Taylor).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4. bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 16. bis.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 19. bis.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]

     [Note 84: Voy. _Archol. de l'ancien Beauvoisis_, par le Dr
     Woillez.]

     [Note 85: Ces renseignements nous ont t fournis par M.
     Alaux, architecte  Bordeaux.]

     [Note 86: M. Alaux, architecte, a pris la peine de dessiner
     pour nous cette croix de fer.]

     [Note 87: _Additions aux OEuvres_ de Rutebeuf; _Lettre de
     Prestres-Jehans_, pub. par Jubinal, t. II, p. 464. Il
     existait une belle croix de grs au haut de la rue
     Saint-Bertin  Saint-Omer; cette croix, qui fut dtruite il y
     a peu d'annes, remontait, dit-on, au Xe sicle. (Voy. _les
     Abbs de Saint-Bertin_, par M. Henri de Laplane, Ire partie,
     p. 118. Saint-Omer, 1854.)]

     [Note 88: Nous devons ce dessin  M. Millet, architecte
     diocsain de Troyes.]

     [Note 89: Voy. _Album_ de Villard de Honnecourt, arch. du
     XIIIe sicle, p. 85, pl. XIV. Impr. impr., 1858.]

     [Note 90: La place qu'occupait cette croix  Troyes porte
     encore le nom de la _Belle-Croix_.]

     [Note 91: Curieux ouvrage, publi par M. A. F. Arnaud,
     peintre. Troyes, 1837.]



CROSSE. Voy. CROCHET.



CROSSETTE. Les appareilleurs donnent ce nom aux queues des claveaux d'un
arc qui se retournent horizontalement pour former tas-de-charge. Pendant
le moyen ge, on n'employait pas les crossettes dans l'appareil des
arcs; ceux-ci taient toujours extradosss (voy. APPAREIL,
CONSTRUCTION).



CROUPE. Signifie l'extrmit d'un comble qui ne s'appuie pas contre un
pignon de maonnerie. Les absides circulaires ou  pans des glises sont
termines par des croupes (voy. CHARPENTE). Dans l'architecture civile,
les architectes, jusqu'au XVIe sicle, emploient trs-rarement les
croupes; les btiments sont couverts par des combles  double pente
ferms  leurs extrmits par des pignons. C'tait une tradition antique
que le moyen ge avait conserve scrupuleusement, et c'tait fort sage.
Les artistes de la Renaissance, et ceux du XVIe sicle surtout, qui
prtendaient revenir aux principes de l'antiquit, ont commenc  poser
sur les difices des combles termins par des croupes, et on a t, de
nos jours, comme sur la faade du Panthon, par exemple, jusqu' poser
des croupes sur des frontons qui sont des pignons. Il est difficile de
pousser plus loin l'oubli des principes de l'architecture des Grecs et
des Romains. Mais dans l'histoire de notre art, on trouve, depuis trois
sicles, bien d'autres trangets.



CRUCIFIX. Christ en croix. Il tait d'usage de placer, dans les glises
cathdrales, abbatiales ou paroissiales, de grands crucifix de bois ou
de mtal suspendus au-dessus des jubs ou des poutres transversales qui
indiquaient l'entre du choeur. Il existe dans le muse de Cluny un
crucifix du XIIe sicle, grand comme nature, qui a d tre fait pour
tre ainsi pos au-dessus d'une _trabes_. Cette figure est en bois de
chtaignier; les nus sont recouverts de parchemin peint; les draperies,
la tte et les mains sont seules dpourvues de cette application. Du
Breul[92] rapporte qu' l'entre du choeur de la cathdrale de Paris, au
sommet de la porte du jub, s'levait un grand crucifix qui, avec sa
croix, n'tait que d'une pice, et, ajoute-t-il, le pied d'iceluy est
fait en arcade d'une autre seule pice, qui sont deux chefs-d'oeuvre de
taille et de sculpture.

Dans les temps primitifs, dit M. Didron[93], on voit la croix, mais
sans le divin crucifi. Vers le VIe sicle, on parle d'un crucifix
excut  Narbonne; mais c'est un fait trange et qui est signal pour
sa nouveaut. Au Xe sicle, quelques crucifix apparaissent  et l;
mais le crucifi s'y montre avec une physionomie douce et bienveillante;
il est d'ailleurs vtu d'une longue robe  manches, laquelle ne laisse
voir le nu qu'aux extrmits des bras et des jambes[94]. Aux XIe et XIIe
sicles, la robe s'courte, les manches disparaissent, et dj la
poitrine est dcouverte quelquefois, parce que la robe n'est plus qu'une
espce de tunique[95]. Au XIIIe sicle, la tunique est aussi courte que
possible; au XIVe, ce n'est plus qu'un morceau d'toffe ou mme de toile
qu'on roule autour des reins, et c'est ainsi que jusqu' nos jours Jsus
en croix a constamment t reprsent. En mme temps qu'on attriste la
figure du crucifi et qu'on grave les souffrances physiques sur son
corps divin, en mme temps aussi on le dpouille de la robe et du petit
vtement qui le protgeaient... En effet, le crucifix du muse de Cluny
est couvert d'un court jupon  petits plis; sa tte n'indique pas la
souffrance physique, mais plutt la bienveillance; ses yeux sont
ouverts; sa coiffure n'est pas en dsordre, et il ne parat pas qu'une
couronne d'pines ait t pose sur son chef. Les crucifix primitifs,
comme ceux de Saint-Sernin et d'Amiens, ont la tte couverte d'une
couronne royale. Au XIIe sicle, Jsus en croix est habituellement tte
nue, et ce n'est qu' dater du XIIIe qu'on voit la couronne d'pines
ceindre son front pench vers la terre. Cependant la tendance vers le
ralisme se fait dj sentir  la fin du XIIe sicle. Il existe dans la
sacristie de la cathdrale de Bordeaux un crucifix en ivoire d'une
grande valeur comme oeuvre d'art; il appartient  la seconde moiti du
XIIe sicle. On voit que l'artiste a cherch l'imitation de la nature,
et le divin supplici est un homme souffrant. La tte (1) conserve
toutefois un calme et une grandeur d'expression qui mritent l'attention
des artistes. Trois clous seulement attachent les membres du Christ,
tandis qu'avant cette poque les clous sont au nombre de quatre. Les
crucifix poss sur les jubs sont ordinairement accompagns de la Vierge
et de saint-Jean. La Vierge est place  la droite du Sauveur,
saint-Jean  sa gauche. Quelquefois un ange, au pied de la croix, reoit
le sang du Christ dans un calice. Dans les peintures et les vitraux, sur
les retables des autels, on voit souvent,  la droite du Christ,
l'glise qui reoit le sang divin dans un calice;  sa gauche, la
Synagogue qui se dtourne, et dont les yeux sont couverts d'un voile
(voy. GLISE, SYNAGOGUE). Habituellement, le Christ en croix est nimb
du nimbe crucifre.

Cependant, ce signe divin est omis dans beaucoup de peintures et de
bas-reliefs des XIIIe et XIVe sicles. Dans les peintures, les vitraux
et les bas-reliefs, les artistes ont souvent figur, au-dessus des deux
bras de la croix, le soleil et la lune, sous forme d'anges  mi-corps,
pleurant et tenant ces deux astres dans les plis de leurs manteaux, ou
encore sous forme de disques dors, l'un rayonnant et l'autre chancr.
Vers la fin du XIIIe sicle, le Christ en croix est contourn, affaiss,
et les bras ne forment plus avec le corps des angles droits. La tte du
Sauveur est empreinte d'une expression de souffrance physique pousse
mme parfois jusqu' l'exagration, ainsi qu'on peut le reconnatre en
examinant les vitraux et les peintures de cette poque, (2)[96]. Cette
tendance vers le ralisme est plus sensible encore pendant le XIVe
sicle, et les artistes arrivent, au XVe sicle,  donner au crucifix
toutes les apparences de la nature humaine soumise au plus affreux
supplice: il s'agit de remplacer dans l'esprit des fidles le sentiment
du triomphe de la divinit sur la croix par le sentiment de la piti.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 92: _Le Thtre des Antiquits de Paris_, p. 13. 1622.]

     [Note 93: _Iconographie chrtienne, histoire de Dieu_, p.
     241. Paris, 1843.]

     [Note 94: Le crucifix de Saint-Sernin de Toulouse, celui
     d'Amiens.]

     [Note 95: Plutt un jupon.]

     [Note 96: De l'ancienne salle capitulaire de la cathdrale du
     Puy-en-Vlay (peinture  fresque de la fin du XIIIe sicle).]



CRYPTE, s. f. _Crute_, _croute_, _grotte_. L'tymologie de ce mot
(Grec: chropteiu, _cacher_) indique assez sa signification. Les
premires cryptes ou grottes sacres ont t tailles dans le roc ou
maonnes sous le sol, pour cacher aux yeux des profanes les tombeaux
des martyrs; plus tard, au-dessus de ces hypoges vnrs par les
premiers chrtiens, on leva des chapelles et de vastes glises; puis on
tablit des cryptes sous les difices destins au culte pour y renfermer
les corps saints recueillis par la pit des fidles. Beaucoup de nos
anciennes glises possdent des cryptes qui remontent  une poque
trs-recule: les unes ne sont que des salles carres votes en berceau
ou en artes, suivant la mthode antique, ornes parfois seulement de
fragments de colonnes et de chapiteaux grossirement imits de
l'architecture romaine; d'autres sont de vritables glises souterraines
avec collatraux, absides et absidioles. On pntre habituellement dans
les cryptes par des escaliers qui dbouchent des deux cts du
sanctuaire, ou mme dans l'axe du choeur.

Les glises de France et des bords du Rhin prsentent une grande varit
dans la disposition et la forme de leurs cryptes; plusieurs sont
construites avec un certain luxe, ornes de peintures, de colonnes de
marbre et de chapiteaux historis, et sont assez vastes pour contenir un
grand nombre de fidles; elles possdent le plus souvent deux escaliers,
afin de permettre aux nombreux plerins qui venaient implorer
l'assistance des saints dont les restes taient dposs sous leurs
votes de descendre processionnellement par l'un des degrs et de
remonter par l'autre. On vitait ainsi le dsordre et la confusion.

Les cryptes, sauf de rares exceptions, reoivent du jour par d'troites
fentres ouvertes sur le dehors de l'glise ou sur les bas-cts du
sanctuaire. Cette dernire disposition parat avoir t adopte lorsque
les cryptes taient creuses sous les choeurs des glises romanes
entours d'un collatral. Ainsi les ouvertures qui donnaient de l'air et
de la lumire dans la crypte dbouchaient dans l'enceinte du lieu
consacr. Alors les choeurs taient levs au-dessus du pav du
pourtour, ce qui ajoutait  la solennit des crmonies religieuses, et
ce qui permettait mme  l'assistance de voir, du bas-ct, ce qui se
passait dans la crypte. La plupart des glises rhnanes conservent
encore cette disposition, que nous voyons adopte dans une petite glise
dont quelques parties paraissent remonter au VIe sicle; nous voulons
parler de l'glise de Saint-Martin-au-Val de Chartres. On pntrait
primitivement dans la crypte, dit M. Paul Durand, dans la description
fidle qu'il a donne de cet difice[97], par deux petites portes
places  droite et  gauche de sa partie occidentale. Ces portes
existent encore... Il est probable qu'autrefois le spectateur, plac
dans la grande nef, pouvait apercevoir l'intrieur de la crypte par une
ouverture mdiane, ou deux ouvertures latrales pratiques dans sa face
occidentale, comme on le voit encore dans plusieurs glises du centre et
de l'ouest de la France... Il y a entre le sol du sanctuaire relev et
celui du bas-ct une diffrence de niveau suffisante pour qu'on ait pu
pratiquer des fentres dans le soubassement des arcades du choeur, de
manire  clairer la crypte et  permettre de voir l'intrieur de cette
crypte, dont les votes reposent sur deux ranges de quatre colonnettes
chacune. Bien que l'glise ait t mutile et reconstruite en partie 
plusieurs reprises, cependant les bases des colonnettes de la crypte et
quelques chapiteaux primitifs sont d'un travail qui appartient  une
poque trs-recule, voisine encore des arts du Bas-Empire, et
prsentant tous les caractres de la sculpture de la crypte clbre de
La Fert-sous-Jouarre[98].

Les cryptes romanes n'ont gure qu'une hauteur de trois  quatre mtres
du sol  la vote; il fallait alors que ces votes fussent portes sur
un quinconce de colonnes, si la crypte occupait en superficie un espace
assez tendu. Toutefois, les cryptes tant creuses sous une abside ou
sous un sanctuaire entour de colonnes, le mur qui les fermait 
l'orient tait ordinairement semi-circulaire. Prenons, comme exemple,
une des plus anciennes cryptes conserves, celle de Saint-Avit
d'Orlans[99]. Saint-Avit mourut de 527  529; son corps, transport 
Orlans, fut enseveli non loin des murailles. Childebert Ier, passant
par Orlans pour aller combattre les Visigoths, voulut visiter les
reliques du saint; il fit voeu de btir une glise au lieu o elles
taient dposes, s'il remportait la victoire: il revint triomphant et
remplit son engagement[100]. L'glise fut, depuis lors, saccage
plusieurs fois par les Normands, pendant le sige de 1429 et en 1562; en
1710, elle fut rase. On avait perdu jusqu' sa trace, lorsqu'en 1853
des fouilles faites pour agrandir les btiments du sminaire mirent au
jour la crypte de Saint-Avit, qui nous parat appartenir  la
construction de Childebert.

Nous donnons (1) le plan de ce monument. On observera que l'entre A se
trouve au bas du rond-point, dont les votes sont portes sur quatre
pilettes  section octogonale; en B est une arrire-salle (_martyrium_),
spare de l'abside par une claire-voie maonne. Le petit autel devait
tre plac en C, et le corps du saint en D. Nous retrouvons des
dispositions analogues adoptes dans la plupart des cryptes primitives:
c'est qu'en effet les reliques se trouvaient ainsi dposes sous le
matre autel du sanctuaire, plac en avant de l'abside occupe par les
clercs. La fig. 2 donne la coupe transversale de la crypte sur la ligne
EG, regardant la claire-voie; et la fig. 3, la coupe longitudinale sur
la ligne HI. Cette dernire coupe fait voir, en A, le tombeau du corps
saint; en B, l'autel principal suprieur plac dans le sanctuaire
au-dessus du corps du martyr; en C, les siges des clercs (_chorus_), et
en D, l'autel de la crypte. La construction de la crypte Saint-Avit est
faite en moellons grossirement taills, spars par des joints de
mortier trs-pais. La grotte destine  recevoir le corps saint n'est
parfois qu'un rduit, comme  Saint-Germain d'Auxerre, comme dans la
crypte de la cathdrale de Chartres et dans celle de l'glise de
Vzelay; quelquefois, au contraire, le _martyrium_ est une vritable nef
entoure d'un bas-ct. Cette dernire disposition est bien marque dans
la crypte de la cathdrale d'Auxerre, que nous supposons construite du
IXe au Xe sicle. Voici (4) le plan de cette crypte, aujourd'hui
enclave dans des constructions du XIIIe sicle. Le _martyrium_ A est
une longue salle dont les votes reposent sur un quinconce de piles; le
corps saint devait tre dpos en B; la petite arcade jumelle du fond
rappelle encore la claire-voie que nous trouvons dans la crypte de
Saint-Avit d'Orlans. Un dambulatoire C pourtourne le _martyrium_; un
seul escalier subsiste aujourd'hui en D, mais il y a tout lieu de croire
qu'il s'en trouvait un autre en E. l'autel tait plac au fond de
l'absidiole G. Ainsi les fidles descendaient par l'un des escaliers,
pouvaient voir le tombeau du saint par les ouvertures mnages dans le
mur du _martyrium_, faisaient leurs oraisons devant l'autel et
remontaient par l'autre escalier. La crypte de la cathdrale de Chartres
avait un _martyrium_ trs-troit, mais un dambulatoire avec chapelles
d'une grande tendue[101]. La crypte de l'glise abbatiale de
Saint-Denis prsentait ces mmes dispositions ds avant la
reconstruction entreprise par Suger; l'illustre abb les conserva en
rebtissant le rond-point, et ajouta de vastes chapelles au
dambulatoire pourtournant le _martyrium_, auquel il laissa sa forme
primitive[102], ne voulant pas, probablement, toucher  ce lieu
consacr. Cependant ce fut Suger qui enleva les reliques de saint-Denis
et de ses deux compagnons de la crypte o elles taient dposes, pour
les placer sous l'autel des martyrs, au fond du sanctuaire (voy.
AUTEL)[103].

Une des cryptes les plus vastes qui aient t leves est certainement
celle de l'abbaye de Saint-Bnigne de Dijon. Cette crypte existait ds
le VIe sicle sous le sanctuaire de l'glise btie par Grgoire, vque
de Langres. En 1001, Guillaume, abb de Saint-Bnigne, entreprit de
reconstruire l'glise et les cryptes. D. Planchet[104] veut que
Guillaume n'ait fait que rparer l'ouvrage de l'vque Grgoire, et
qu'il ait seulement bti en entier la rotonde qui se voyait derrire
l'abside. Quant  l'glise, nous ne pouvons savoir s'il la reconstruisit
ou s'il la rpara, parce qu'elle fut totalement rebtie  la fin du
XIIIe sicle; mais des dcouvertes rcentes[105] ont mis  nu les restes
du _martyrium_ renfermant le tombeau du saint et les caveaux de la
rotonde y attenant: or ces constructions sont identiques et possdent
tous les caractres de l'architecture barbare du commencement du XIe
sicle. Il faut donc voir l un monument de cette poque; cependant il
est certain que l'abb Guillaume conserva des massifs appartenant  des
constructions antrieures; on reconnat des soudures, on retrouve des
fragments d'un monument plus ancien remploys comme moellon.

Le plan souterrain de cet difice, unique en France (5), fait assez voir
que les cryptes primitives s'tendaient au del des parties A, sous les
transsepts de l'ancienne glise. C'tait dans ces deux galeries A que
devaient aboutir probablement les escaliers de la crypte de l'vque
Grgoire. Peut-tre, du temps de Guillaume, ces anciens escaliers
avaient-ils t dj supprims ou jugs insuffisants, puisqu'on en avait
pratiqu deux autres dans les deux tours rondes B qui flanquent la
rotonde. Le tombeau du martyr tait en C, couvert par un dicule et pos
en contre-bas au sol de la crypte[106]. En D se trouvait la chapelle de
saint-Jean-Baptiste, construite au VIe sicle, si l'on en croit D.
Planchet[107]. Toute la crypte, la rotonde et la chapelle sont votes
en moellons, except la partie milieu G, qui restait  jour. Cette
disposition connue, on comprend comment les processions de plerins
devaient circuler autour du tombeau du saint, autour de la rotonde,
remonter soit par les escaliers des deux tours rondes, soit par l'un des
deux escaliers primitivement ouverts en A. Cette crypte circulaire, dans
le centre non vot, laissait voir deux tages de galeries termines par
une coupole qui devait produire un fort bel effet. Avant la
reconstruction du choeur, au XIIIe sicle, dont les fondations se voient
en E, 1, I, il est  croire que l'tendue de l'tage souterrain tait plus
grande encore et se prolongeait sous le choeur roman et les transsepts.
On peut donc considrer la crypte de Saint-Bnigne de Dijon comme la
plus vaste des cryptes connues. Ce monument si remarquable fut vendu
pour le prix des matriaux,  la fin du dernier sicle, par la commune
de Dijon (voy. SAINT-SPULCRE). Les entrepreneurs jugrent que les
pierres de la crypte ne valaient pas les peines qu'il faudrait prendre
pour les enlever, et cette crypte nous est reste  peu prs entire.
Aujourd'hui les Dijonnais, devant ces vnrables dbris qui sortent des
dcombres, accusent leurs pres de vandalisme.

Cette disposition des cryptes dont les dambulatoires se trouvaient au
del du lieu rserv au corps saint n'tait pas la seule. Dans beaucoup
de cryptes de petite dimension, le corps saint occupait une sorte de
niche ou d'absidiole construite ou creuse  l'extrmit orientale;
alors les fidles, en descendant les escaliers, se trouvaient en face du
corps saint comme devant un autel plac au fond d'une chapelle. La
crypte de Saint-Seurin de Bordeaux, qui date du XIe sicle, est
construite d'aprs ce principe. Voici (6) son plan et (7) une vue
perspective de l'intrieur; le tombeau du saint est plac au milieu
d'une sorte de grotte prcde d'une salle  trois nefs; la nef centrale
est vote en berceau, ainsi que les nefs latrales.

Il existe  Vicq, dans l'arrondissement de Gannat, une petite crypte
fort curieuse en ce que la place du reliquaire est parfaitement indique
derrire un autel massif. Un seul escalier descend  cette crypte, dont
voici le plan (8). Le reliquaire est en A, en partie encastr dans la
muraille. La vue (9) du fond de la crypte nous vite toute description.

Quelquefois, mais plus rarement, les cryptes prsentent en plan les
dispositions de l'glise suprieure. Telle est la belle crypte de
Saint-Eutrope de Saintes, l'une des plus vastes qui existent en France.
Cette crypte, en outre, prsente cette particularit remarquable qu'elle
est largement claire et que ses chapiteaux sont richement sculpts.
Nous regardons cette construction comme appartenant en partie aux
dernires annes du XIe sicle ou au commencement du XIIe. C'est un
large vaisseau (large pour une crypte) de 5m,40, termin par un
rond-point avec collatral pourtournant et trois chapelles rayonnantes.
En voici le plan (10).

En A est le tombeau du saint, form d'une dalle pose sur deux
marches[108]. La construction des votes de la crypte de Saint-Eutrope
de Saintes mrite d'tre observe avec soin; les votes de la nef
centrale appartiennent au XIIe sicle; elles se composent d'arcs
doubleaux donnant en section un demi-cylindre, entre lesquels sont
bandes des votes d'arte en moellon, sans artiers;  l'abside, ce
sont des arcs  section rectangulaire qui viennent se runir en une
norme clef. Notre vue perspective (11) donne l'aspect de l'intrieur de
cette crypte. Les murs des collatraux ont t repris  la fin du XIIe
sicle et au XIIIe, ainsi que les votes des deux chapelles latrales.
La chapelle absidale a t reconstruite, mais la disposition primitive
est facile  saisir. De mme que l'glise suprieure, la crypte est
prcde d'un vaste narthex dont les murs seuls appartiennent  la
construction de la fin du XIe sicle.

Il nous parat superflu de multiplier les exemples de ces constructions
souterraines, qui prsentent presque partout les mmes caractres. Nous
avons cherch  faire passer sous les yeux de nos lecteurs les varits
les plus remarquables des cryptes franaises; souvent ce ne sont que des
caveaux trs-simples, sans collatraux et dpourvus de tout ornement, ou
des constructions dont la configuration irrgulire tait donne par des
excavations anciennes que l'on tenait  conserver par un sentiment de
respect religieux.

Vers la fin du XIIe sicle, la plupart des corps saints, renferms
jusqu'alors dans les cryptes, furent placs dans des chsses de mtal et
dposs dessous ou derrire les autels des glises hautes; aussi ne
voit-on point de cryptes dans les glises entirement bties depuis
cette poque. La cathdrale de Bourges fait seule exception; mais la
dclivit du sol sur lequel on leva cet difice, bien plutt qu'une
ide religieuse, fit adopter le parti de construire, sous les bas-cts
de l'abside, une glise souterraine, qui, par le fait, n'est qu'un
rez-de-chausse.  Chartres, les architectes du XIIIe sicle
conservrent la vieille crypte du XIe, parce que cette crypte tait en
singulire vnration parmi les fidles, et que la solidit de la
construction permettait d'asseoir la nouvelle btisse sur ces vieilles
maonneries. Le programme d'aprs lequel on levait les cathdrales
franaises  la fin du XIIe sicle ne comportait pas de cryptes, puisque
ces vastes difices avaient alors un caractre  la fois civil et
religieux (voy. CATHDRALE). D'ailleurs, on observera que la plupart des
anciennes cryptes des glises paroissiales ou conventuelles taient
plantes de faon  ce que de la nef on apert les entres du caveau;
les choeurs devaient alors tre relevs au-dessus du pav des transsepts
de plusieurs marches, comme, par exemple, dans l'glise abbatiale de
Saint-Denis. Cette disposition, qui convenait  une glise monastique
dont une partie seulement tait rserve au public, ne pouvait tre
admise dans nos grandes cathdrales franaises, o l'on tenait surtout 
offrir  la foule et au clerg une superficie de niveau d'un bout 
l'autre de l'difice[109], sauf  l'entre du choeur, qui tait, avec
ses bas-cts, relev de deux ou trois marches.

Sur les bords du Rhin, au contraire, et dans les provinces de l'est, les
cathdrales possdaient, ds le XIe sicle, et conservrent plus tard
leurs cryptes enfonces  mi-sol, de manire  relever de plusieurs
pieds le pav des sanctuaires. Ces cathdrales ayant deux absides
pendant la priode romane, l'une  l'est, l'autre  l'ouest, ces deux
absides avaient souvent chacune leur crypte prenant jour sur les
collatraux nord et sud et par des fentres perces dans le rond-point
dpourvu de bas-cts.  la cathdrale de Besanon, avant les
mutilations qui, pendant cent cinquante ans, ont successivement modifi
le plan de ce bel difice, il y avait deux sanctuaires relevs et deux
cryptes; mme disposition  Verdun.  Strasbourg, l'une des deux cryptes
est conserve sous le choeur, trs-relev, au-dessus de la nef. 
Bamberg, on voit encore les deux sanctuaires est et ouest, avec leurs
cltures et les deux cryptes. L'une des plus belles et des plus
anciennes cryptes des bords du Rhin est certainement la crypte de la
cathdrale de Spire, qui se trouve, suivant l'usage habituel,  mi-sol,
prenant jour sur le dehors. En Angleterre, la crypte de la cathdrale de
Canterbury est de beaucoup la plus vaste et la plus intressante, ayant
successivement t agrandie  mesure qu'on augmentait l'difice.

Toutes les anciennes cryptes romanes prsentent des traces de peintures;
celles si curieuses de l'Auvergne taient entirement couvertes de
sujets lgendaires excuts souvent avec soin. Sous le choeur de
Saint-Benot-sur-Loire, il existe une crypte laissant voir encore des
fragments de peinture qui appartiennent au Xe ou XIe sicle. Dans un
grand nombre de cryptes, il existe des puits; souvent ces eaux taient
considres comme miraculeuses.

Nous ne devons pas terminer cet article sans mentionner un fait
singulier. Hugues de Poitiers, dans son _Histoire du monastre de
Vzelay_[110], dit: Le feu prit par accident  la vote qui s'lve
au-dessus du spulcre de la bienheureuse Marie-Madeleine, amie de Dieu;
et ce feu fut tellement violent, que les supports mmes, que les
Franais appellent des poutres, et qui taient placs dans la partie
suprieure, furent tout  fait consums. Cependant l'image en bois de la
bienheureuse Marie, mre de Dieu, laquelle posait sur le pav mme de la
vote, demeura entirement  l'abri du feu, et en fut seulement
noircie... Hugues de Poitiers entend-il parler d'une vote en bois
fermant la crypte au-dessus du spulcre de Marie-Madeleine, ou de la
charpente suprieure de l'glise? Ce qui ferait croire que l'incendie
dtruisit la vote ou plutt le plancher couvrant une crypte, c'est la
suite du texte: les moines ayant trouv des reliques dans l'image de
bois de la Vierge, les populations environnantes accoururent pour voir
cette image ainsi miraculeusement prserve. Gilon, le prieur du
monastre, expliqua devant cette multitude de peuple comment on devait
rendre des actions de grces de la dcouverte prcieuse qui avait t
faite.  ce rcit, ajoute Hugues, tous pleurrent de joie; et lorsque
ensuite on voulut rtablir sous la vote le spulcre de la bien-aime de
Dieu, il se fit un si grand concours de ce peuple... etc. Ainsi donc on
peut croire que c'tait la vote ou le plancher servant de vote  la
crypte qui avait t incendi. Cependant il reste  Vzelay une portion
de crypte antrieure  Gilon (1165), et ce reste est vot en moellon;
l'autre partie de la crypte, sous le sanctuaire, date des dernires
annes du XIIe sicle, c'est--dire fut reconstruite aprs l'incendie.
On pourrait donc admettre que, sous le sanctuaire, au XIIe sicle, il
existait une sorte de plancher surlev sous lequel tait dpos le
corps de Marie-Madeleine et sur lequel s'levait l'image en bois de la
Vierge.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]

     [Note 97: _Rapport sur l'glise et la crypte de
     Saint-Martin-au-Val,  Chartres_, par M. Paul Durand.
     Chartres, 1858.]

     [Note 98: Voy. la publication des _Archives des monuments
     historiques_, sous les auspices de S. E. M. le ministre
     d'tat. Gide, dit.]

     [Note 99: Cette crypte se trouve aujourd'hui comprise dans
     les btiments du grand sminaire d'Orlans.]

     [Note 100: Voy. _le Rapport sur la crypte dcouverte dans le
     jardin du grand sminaire d'Orlans_, par M.
     Buzonnire.--_Bullet. du comit de la langue, de l'histoire
     et des arts de la France_, n 5, p. 399. 1853.]

     [Note 101: Voy. la _Monographie de la cathd. de Chartres_,
     par M. Lassus, publie par le ministre de l'instruction
     publique et des cultes (inacheve); et la _Description de la
     cathd. de Chartres_, par M. l'abb Bulteau.]

     [Note 102: Le _martyrium_ de Saint-Denis date du IXe ou Xe
     sicle.]

     [Note 103: Voy. le mot CHASSE, _Dict. du Mobilier franais_]

     [Note 104: _Hist. de Bourgogne_, t. Ier.]

     [Note 105: Des fouilles excutes en novembre 1858, sous la
     direction de M. Suisse, architecte, ont fait reparatre les
     restes de la crypte de Saint-Bnigne et l'tage infrieur de
     la rotonde. Ces prcieux dbris vont tre consolids et
     seront conservs.]

     [Note 106: Les restes de ce tombeau sont encore visibles
     aujourd'hui.]

     [Note 107: Les soubassements de cette chapelle n'tant pas
     dcouverts, nous ne pouvons assigner une poque prcise  sa
     construction.]

     [Note 108: M. Letronne pense que cette dalle tumulaire date
     du IVe ou Ve sicle. Un autel a t pos malheureusement
     devant cette tombe, et dtruit l'effet grandiose de la
     crypte. Sur l'un des rampants de la dalle tumulaire, on lit,
     en capitales romaines, ce seul nom grav: EVTROPIVS.]

     [Note 109:  la cathdrale de Paris, par exemple, avant la
     clture tablie au XIVe sicle, le sanctuaire tait de niveau
     avec les bas-cts du choeur; l'autel seul tait relev de
     quelques marches.]

     [Note 110: Liv. IV.]



CUISINE, s. f. Nous n'avons pas une ide exacte de ce qu'taient les
cuisines et leurs dpendances chez les Romains. taient-elles enclaves
dans les habitations comme de nos jours, taient-elles disposes dans
des logis spars? Cette dernire hypothse nous semble la plus
vraisemblable. Il est  prsumer d'ailleurs que les familles qui, 
Rome, ne possdaient pas de nombreux esclaves et n'habitaient que des
appartements lous, envoyaient dehors acheter chez les rtisseurs et
autres marchands de victuailles ce dont elles avaient besoin au moment
des repas, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui dans la plupart
des villes de l'Italie mridionale. Les Gaulois et les Germains, comme
tous les peuples primitifs, faisaient leur cuisine en plein air.
Grgoire de Tours parle de ces repas faits dans de grands hangars, dans
ces barraques de bois que les rois francs levaient l o ils voulaient
rsider pendant quelque temps; dans ce cas, les aliments taient
prpars dehors au milieu de vastes chemines bties en brique et en
terre. Dans la tapisserie de Bayeux, on voit encore les gens de
Guillaume faisant la cuisine en plein air; il est vrai que la scne se
passe au moment du dbarquement de son arme en Angleterre. Necham[111]
remarque qu'il tait d'usage de placer les cuisines prs de l'extrieur
des habitations, le long du chemin ou de la rue. Il fallait alors
traverser une cour pour passer de la cuisine  la salle  manger; les
viandes taient apportes embroches, et on les dressait, dans la salle
mme, sur des buffets[112], avant de les prsenter aux convives.

Dans l'enceinte des chteaux normands des XIe et XIIe sicles, on
aperoit souvent des aires circulaires de quatre  cinq mtres de
diamtre dont quelques parties sont calcines; nous pensons que ce sont
l les cuisines primitives, qui n'taient autre chose qu'une sorte de
cloche de terre avec un tuyau  sa partie suprieure, et dans laquelle
on allumait des feux pour faire rtir ou bouillir des viandes. En
conservant ces dispositions primitives, on les perfectionna. En
consultant la _Monographie des abbayes de France_[113], on remarque,
dans une vue cavalire de l'abbaye de Marmoutier prs Tours, une cuisine
dsigne sous le nom de _culina antiqua_.

Cette cuisine, dont la fig. 1 prsente l'aspect extrieur, est une sorte
d'immense cornue qui peut avoir 12m,00 environ de diamtre hors oeuvre.
La vote, en forme de cloche, est perce d'une chemine principale au
centre pour laisser chapper la bue. Elle possde,  l'intrieur, cinq
foyers vastes, munis chacun d'un tuyau principal et de tuyaux latraux,
comme le fait voir le plan (2). Ainsi, la fume des cinq foyers
s'chappe par cinq tuyaux directs et par six tuyaux latraux communs
chacun,  deux foyers, sauf ceux voisins de la porte d'entre. Ce triple
tirage pour chaque chemine empchait la fume de rabattre lorsque le
vent frappait d'un ct. Il faut observer d'ailleurs que les tuyaux sont
domins par le sommet de la cuisine, et, qu'en pareil cas, le tirage est
trs-insuffisant si, pour chaque foyer, il doit se faire par un seul
tuyau, On peut voir, au mot CHEMINE, que les constructeurs divisaient
souvent les tuyaux de fume lorsque ces chemines taient trs-grandes.
Ici l'excs de fume qui ne pouvait trouver une issue suffisante par les
tuyaux directs A tourbillonnait sous la vote en cul-de-four de chaque
foyer et s'chappait par les tuyaux latraux B ayant chacun deux bouches
CC. Si, malgr ces prcautions, la fume s'chappait sous la vote
principale, elle trouvait trois exutoires en D, puis le tuyau central.
Pour faire comprendre cette construction, nous donnons (3), en A, la
coupe sur la ligne KL, et, en B, la coupe sur la ligne KN du plan. La
cuisine de Marmoutier est compltement isole, mais voisine du
rfectoire.

Le mme recueil nous donne l'aspect extrieur de l'ancienne cuisine de
l'abbaye de la Sainte-Trinit de Vendme. Cet difice circulaire
possdait intrieurement six chemines ayant chacune deux tuyaux pour
faire chapper la fume; entre les six chemines s'ouvraient six
fentres (voy. le plan fig. 4) clairant largement la cuisine. On
remarquera que la cuisine prcdente de l'abbaye de Marmoutier tait
dpourvue de fentres et que les gens n'taient clairs que par les
feux des tres, ce qui indique assez que l'on ne faisait autre chose,
dans ces officines, que de cuire les viandes et les lgumes; plus tard
les cuisines sont claires par des fentres; des tables en pierre sont
places au centre afin de prparer les mets avant et aprs leur cuisson;
des fourneaux sont tablis sous les manteaux de chemines. Avant le XIIe
sicle on ne mangeait que des viandes rties et des lgumes bouillis.
L'art des ragots tait  peu prs ignor. Ce qu'il fallait donc dans
une cuisine, c'tait de grands feux clairs, de larges foyers propres 
placer de nombreuses et longues broches,  suspendre de vastes marmites.

Le plan de la cuisine de l'abbaye de Vendme, fig. 4, donne, en A, la
section horizontale au niveau des foyers, et, en B, la section
horizontale au niveau des fentres.

La coupe (5) faite en A sur la ligne CD et en B sur la ligne CE montre
la disposition des tres avec leurs tuyaux jumeaux; les six vents
suprieurs F s'ouvrant au sommet de la calotte hmisphrique et le grand
tuyau central sont destins  faire un puissant appel et  enlever la
bue intrieure.

La fig. 6 donne l'lvation extrieure de la cuisine de l'abbaye de
Vendme. Derrire chaque chemine s'lve un contre-fort, motiv par
l'affaiblissement du mur circulaire et le passage des doubles tuyaux au
droit des tres.

Cette cuisine datait certainement du XIIe sicle: c'tait un charmant
difice, parfaitement appropri  sa destination.

Chacun peut voir aujourd'hui la belle cuisine du XIIe sicle de l'abbaye
de Fontevrault (Maine-et-Loire), cuisine qui existe encore, mais qui
passe pour une chapelle funraire; ce qui prouve notre parfaite
intelligence des choses et des habitudes du moyen ge.

La cuisine de cette ancienne abbaye est dcore,  l'intrieur, de
chapiteaux portant des arcs disposs d'une faon parfaitement approprie
 l'usage auquel est destin le monument.  Fontevrault, mieux qu'
Vendme, la place des foyers est indique  l'extrieur. Les chemines,
qui occupent cinq cts de l'octogone, forment autant de grandes niches
saillantes comprises entre les contre-forts (voy. le plan de cette
cuisine, fig. 7). Ces cinq chemines taient autrefois surmontes de
tuyaux aujourd'hui dtruits et bouchs. Quatre des colonnes engages
portent quatre arcs doubleaux dont les clefs sont contre-buttes par
quatre petits arcs-boutants intrieurs A. La fume qui ne prenait pas
son cours naturel par les tuyaux B trouvait, au-dessus de trois de ces
quatre arcs doubleaux, des tuyaux destins  l'attirer au dehors.
Au-dessus des quatre arcs doubleaux sont bands quatre petits arcs
faisant passer le plan du carr  l'octogone; dans les angles forms par
ces quatre petits arcs taient ouverts trois tuyaux C destins  enlever
l'excs de chaleur ou la fume. Puis enfin un grand tuyau central D,
ouvert au sommet d'une pyramide  huit pans, faisait chapper la bue
qui pouvait se former dans la cuisine. Tous ces tuyaux, except celui du
centre, ont t dtruits.

La fig. 8 donne, en A, la coupe de cette salle sur la ligne KL; en B, la
coupe sur la ligne MN, et, en C, la coupe sur la ligne OP du plan
ci-contre. Autrefois, des ouvertures pratiques dans les deux murs R
clairaient l'intrieur de cette cuisine, dont l'entre est en S.

La fig. 9 donne l'lvation extrieure de la cuisine de Fontevrault.
Nous avons cru devoir rtablir les tuyaux dtruits, mais dont la place
est parfaitement indique.

Aujourd'hui, nous sommes visiblement loin de ces temps barbares o l'on
savait satisfaire aux besoins vulgaires de la vie; dans nos chteaux et
nos grands tablissements publics, nous plaons nos cuisines au
rez-de-chausse ou dans des caves, de faon  rpandre dans le logis
l'odeur nausabonde qui s'chappe de ces officines; ou bien, si nous les
disposons dans des logis spars, les rgles de la bonne architecture
veulent qu'elles occupent les _communs_, c'est--dire des ailes presque
toujours loignes du corps de logis principal, si bien qu'il faut
apporter les mets  travers de longs couloirs, dans des barquettes, et
que tout ce qui est servi sur table ne peut conserver qu'une fade
tideur entretenue par des rchauds.

Les cuisines sont, pendant le moyen ge, dans les palais ou les
monastres habits par un grand nombre de personnes, une construction
importante; c'est qu'en effet la cuisine compte bien pour quelque chose
dans la vie de chaque jour. Les exemples que nous venons de prsenter
sont de vritables monuments, bien conus, parfaitement excuts; on
voit comme les architectes de ces btiments ont cherch  obtenir une
circulation d'air trs-active; en effet, non-seulement l'air est
ncessaire  l'entretien d'aussi grands foyers, mais il contribue encore
 la qualit des aliments exposs  la cuisson. Le sjour de pareilles
cuisines ne pouvait tre malsain. Les architectes du XIIIe sicle
devaient ncessairement perfectionner ces dpendances des monastres et
des chteaux. Ils levrent des cuisines  plusieurs tages, ainsi que
nous allons le voir tout  l'heure; ils commencrent  y installer des
fourneaux, des tables chauffes pour dresser les mets avant de les
servir; ils eurent grand soin de disposer les dallages de faon 
pouvoir les maintenir propres facilement; quelquefois ils trouvrent
moyen d'utiliser la fume de bois pour conserver certaines viandes.

Il existait, dans l'abbaye de Saint-Pre ou Saint-Pierre de Chartres,
une belle cuisine du XIIIe sicle qui touchait au rfectoire; cette
cuisine tait circulaire et prsentait,  l'intrieur, une disposition
ingnieuse qui permettait de fumer une quantit considrable de viandes.
Or, soit pour la consommation intrieure du couvent, soit pour vendre,
les moines levaient des troupeaux de porcs dont ils tiraient un
produit, estim des amateurs de lard sal et de jambons fums. La grande
cuisine de l'abbaye de Saint-Pierre de Chartres tait dispose de
manire  pouvoir fumer une quantit considrable de viandes.

La fig. 10 prsente, en A, le plan du rez-de chausse, et, en B, le plan
du premier tage de cette cuisine, btie, comme les prcdentes, sur
plan circulaire. La salle renfermait six foyers C, surmonts d'une vote
formant comme un bas-ct avec galerie suprieure. La fume des foyers
passait par les ouvertures D de la vote, et se rpandait dans la
galerie suprieure E dont les murs taient tapisss de jambons
accrochs. Ces deux tages recevaient la lumire extrieure par les
fentres G. Aprs avoir tourbillonn dans la galerie suprieure E, la
fume tait attire au dehors par les six tuyaux H et par le tuyau
central K. Les dessins et gravures que nous avons pu consulter[114] ne
nous donnent pas les dimensions exactes de cet difice; mais on peut
reconnatre cependant qu'il tait assez vaste, et qu'il devait avoir
environ douze ou quatorze mtres de diamtre.

La fig. 11 prsente, en A, la coupe sur MN, et, en B, la coupe sur KL de
cette cuisine. On voit, dans la coupe A, les cellules au-dessus de
chaque foyer, contre les parois desquelles on accrochait les viandes.
Des contre-forts s'levaient derrire les six foyers, tant pour
contre-butter la pousse des votes que pour donner de l'paisseur et de
la solidit sur les points de la circonfrence o la chaleur des feux
pouvait faire fendre les murs, ainsi que cela n'arrive que trop souvent.
En ouvrant les fentres infrieures, on tablissait un courant d'air qui
activait le tirage de la fume  travers les trous D, afin de ne pas
gner les cuisiniers; mais la fume remplissant les cellules du premier
tage s'chappait alors plus lentement par les six chemines H ou par le
tuyau central K. Il restait donc dans la galerie suprieure une fume
permanente cherchant ses issues, et les viandes avaient ainsi le temps
d'en tre imprgnes; la fume cependant ne pouvait se rabattre sur le
sol, grce au grand tuyau central qui tablissait un puissant tirage.

L'aspect extrieur de la cuisine de l'abbaye de Saint-Pierre de Chartres
est prsent dans l'lvation gomtrale (12). Ici la couverture est
faite en charpentes couvertes d'ardoises, et l'on voit comme le grand
tuyau central tait maintenu par les huit arcs-boutants indiqus dans
les coupes. Afin d'viter la bue qui n'et pas manqu de se former sous
la vote centrale, si cette vote et t,  l'extrados, en contact avec
l'air extrieur, le comble tait relev, et une ventilation tait
tablie entre l'extrados de cette vote et la charpente. Cet isolement
permettait encore de reconnatre l'tat des couvertures et de parer aux
filtrations d'eaux pluviales.

Le peu de terrain dont on pouvait disposer dans les chteaux et surtout
dans les palais btis au milieu de villes populeuses ne permettait pas
toujours de construire des cuisines isoles. Force tait de trouver leur
place dans les logis; mais encore taient-elles, dans ce cas, disposes
avec le plus grand soin et de manire  ne pouvoir rpandre l'odeur ou
la fume en dehors de leur enceinte. On voit encore, dans les
constructions anciennes du Palais-de-Justice de Paris, une salle vote
sur un quinconce de colonnes (13), avec quatre larges chemines aux
angles. Cette salle, qui donne sur le quai du nord,  ct de la tour de
l'Horloge, est connue sous le nom de _cuisines de saint Louis_.
Cependant cette construction appartient  la fin du XIIIe sicle ou au
commencement du XIVe, et est contemporaine des ouvrages levs sous
Philippe le Bel. Les manteaux des quatre chemines forment, en
projection horizontale, un angle obtus, et leur clef est contre-butte
par une faon d'trsillon en pierre, ainsi que l'indique la fig. 14.
L'examen des localits nous a fait supposer que cette cuisine avait deux
tages. La cuisine basse, celle qui existe encore entire, tait
probablement rserve aux familiers, et la cuisine du premier tage, au
service de la table du roi. Dans le palais des Papes,  Avignon, il
existe encore une cuisine du XIVe sicle: c'est une vaste pyramide 
huit pans, creuse, btie dans une tour carre, et termine par un seul
tuyau; des foyers sont disposs dans les parois infrieures. On ne
manque pas de montrer cette salle aux visiteurs, comme tant celle o le
tribunal de l'Inquisition faisait rtir les gens  huis-clos. Rtir les
gens sur une place publique ou dans une tour pour la plus grande gloire
de Dieu est certes un triste moyen de les ramener dans la voie du salut;
mais prendre une cuisine pour une rtissoire d'humains est une mprise
bien ridicule.

Dans les chteaux, cependant, on plaait, autant que possible, ainsi que
cela se pratiquait dans les monastres, les cuisines dans un btiment
spcial. Voici une de ces cuisines, de la fin du XIVe sicle,
parfaitement conserve, qui dpend du chteau de Montreuil-Bellay prs
Saumur[115].

Le plan (15) est carr;  l'intrieur, il n'y a que deux chemines AA.
Des fourneaux ou potagers taient vraisemblablement placs en F. Les
deux chemines possdent chacune leur tuyau de tirage; au centre de la
vote est en outre un long tuyau destin, suivant l'usage,  enlever la
bue forme  l'intrieur de la salle. Cette cuisine est adosse d'un
ct  un gros mur B du chteau. Deux petites portes latrales sont en
CC', cette dernire donnant sur une galerie. On voit encore une
troisime porte en D, puis en E une trs-large fentre, avec mur
d'appui, dispose comme une devanture de boutique. C'est par cette
fentre que l'on apportait et que l'on recevait les provisions du
dehors; et, en effet, on voit la trace du petit auvent qui, 
l'extrieur, abritait les gens qui stationnaient devant cette ouverture.
L'auvent se prolongeait, au moyen d'un petit appentis suspendu,
jusqu'au-dessus de la porte D.

La construction des votes est des plus curieuses  tudier: elle nous
fait voir une fois de plus combien les architectes du moyen ge usaient
librement des principes fconds qu'ils avaient trouvs. Donnons d'abord
la coupe (16) de la cuisine de Montreuil-Bellay sur la ligne O, P du
plan.

La vote centrale est une pyramide curviligne  quatre pans, avec artes
saillantes dans les quatre angles rentrants. Ces artes sont en pierre
et les pans courbes en brique; les artes saillantes portent la clef
perce d'une lunette circulaire en pierre qui reoit le tuyau central
carr en brique, termin par un lanternon de pierre de taille; sur les
quatre faces du carr formant bas-cts sont bands des berceaux, ceux
au droit des chemines pntrs par leurs manteaux. Mais pour
contre-butter les quatre arcs doubleaux et les deux arcs d'artiers
trs-chargs, le constructeur a band des demi-arcs formant comme des
arcs-boutants tourns vers les murs extrieurs. Ainsi ces arcs polissent
peu en dehors et maintiennent puissamment la vote centrale, charge
d'une lourde chemine. Si donc nous coupons le btiment sur la ligne RS
du plan, nous obtenons le trac (17) dans lequel on voit en coupe
comment les arcs diagonaux d'angles L trsillonnent les quatre artiers
de la vote centrale. C'est sous la fentre de droite qu'tait plac
trs-probablement l'un des fourneaux ou potager, et cette fentre
permettait d'examiner les mets poss sur les cases de ce fourneau. 
dater du XIVe sicle, l'usage des sauces tait trs-got dans l'art de
la cuisine; on ne se contentait plus de servir sur les tables des
viandes rties ou bouillies. Il fallait ncessairement des fourneaux
pour prparer ces condiments beaucoup plus varis qu'ils ne le sont de
nos jours. Au commencement de notre sicle, un clbre cuisinier
prtendait que les habitudes anglaises introduites dans l'art culinaire
taient la perte de l'art, que c'tait un retour manifeste vers la
barbarie; avec la gravit qui appartient  tout cuisinier sr de son
mrite, il prdisait tristement la dcadence des sauces et, par suite,
celle de la socit. La coupe faite sur la ligne TV du plan nous donne
le profil (18) indiquant comment le manteau de la chemine pntre dans
le berceau latral et comment le tuyau se dvie pour revenir  l'aplomb
du mur. La fig. 19 prsente l'lvation extrieure de la cuisine de
Montreuil-Bellay, du ct de la fentre aux provisions.

La cour de Bourgogne attachait une grande importance au service de
table, et, pendant le XVe sicle, c'tait, dans tout l'Occident, celle
o l'on mangeait et buvait le mieux. Les descriptions des festins donns
par les ducs de Bourgogne, qui nous sont scrupuleusement conserves dans
les _Mmoires_ d'Olivier de la Marche, permettent de supposer que, pour
prparer un aussi grand nombre de mets varis, il fallait des cuisines
et des offices disposes de la faon la plus grandiose. Cependant
beaucoup de mets taient cuits d'avance; mais on servait un nombre
prodigieux de potages, de viandes prpares avec des sauces, de ragots,
de poissons chauds, puis des pyramides de volailles ou de gibiers rtis.
Il fallait ncessairement que ces mets fussent cuits au moment des
repas. Alors, dans les vastes cuisines des palais ou chteaux,
non-seulement on chauffait les foyers des vastes chemines devant
lesquels de longues broches recevaient les viandes, mais les landiers
(chenets) de ces chemines portaient de petits fourneaux  leur sommet;
on remplissait les potagers de charbon; puis des tables, sur lesquelles
on tendait de la braise incandescente, servaient encore de supplment
soit pour faire instantanment des coulis, soit pour dresser des plats.
On tenait fort alors  manger chaud les mets chauds, et on comprend
comment, dans ces vastes cuisines toutes garnies de foyers, les aliments
n'avaient pas le temps de se refroidir pendant qu'on les posait sur des
plats. La bonne disposition des tuyaux de chemine, et surtout ce tirage
central que nous trouvons dans toutes les cuisines du moyen ge,
renouvelaient sans cesse les colonnes d'air et, malgr l'extrme
chaleur, empchaient les cuisiniers d'tre asphyxis.

Puisque nous avons parl de la table des ducs de Bourgogne, nous ne
devons pas omettre la belle cuisine construite pendant la seconde moiti
du XVe sicle dans l'enceinte du palais des ducs de Bourgogne  Dijon.
Cette salle et ses dpendances taient encore entires il y a quelques
annes. Son plan est un carr parfait (20); la vote centrale est porte
sur huit colonnes; sur trois cts, ces colonnes servent de pieds-droits
 trois grandes chemines jumelles A, dont les foyers, diviss seulement
par des arcs en tiers-point, sont surmonts de doubles tuyaux barlongs.
Deux potagers ou fourneaux sont disposs en B; en C est un four et en D
un puits avec conduit E communiquant avec l'un des foyers. On pouvait
ainsi remplir les grandes bouilloires ou les chaudires qui probablement
taient suspendues au-dessus de l'un des trois foyers. Cette cuisine est
claire par de hautes fentres F et par une petite fentre latrale G.
En H s'lve le tuyau central destin  enlever la bue. En K, une table
de pierre recevait les viandes aprs leur cuisson. C'tait l que les
officiers les prenaient pour les dresser sur les plats. La dalle de
cette table tait chauffe par-dessous, afin que ces viandes ne pussent
se refroidir[116].

La fig. 21 donne la coupe de cette cuisine sur l'axe A'B'. Le tuyau
central est port sur une petite vote  base carre (vote en arc de
clotre) qui repose sur la grande vote centrale, renforce de quatre
artiers diagonaux et de quatre nerfs dans les angles rentrants. Ces
huit arcs aboutissent  un oeil ajour au milieu et autour de sa
circonfrence, ainsi que le fait voir le dtail perspectif P. Suivant
l'usage, un gout latral R recevait les eaux jetes sur le pav de la
cuisine afin de le maintenir propre. Les foyers, comprenant tout
l'espace donn par les collatraux sur trois cts, taient une bonne
disposition. Les manteaux, plus larges que ceux de la cuisine du chteau
de Montreuil-Bellay, devaient parfaitement enlever la fume et rendaient
la construction plus simple.

Les cuisines du moyen ge contenaient presque toujours, ainsi que nous
l'avons dj dit, des tables de pierre ou rchauffoirs o l'on dposait
les viandes et ragots avant de les porter dans la salle du festin. Il
existe encore, dans la cuisine de l'abbaye de Mortain (Abbaye Blanche),
deux de ces tables-rchauffoirs tailles dans du granit, que nous
donnons ici (22).

Nos voisins d'Outre-Manche paraissent avoir, aussi bien que nous,
dispos les cuisines de leurs tablissements monastiques ou de leurs
chteaux. On voit,  Durham, une belle chemine octogone, du XIVe
sicle, avec ses dpendances, offices, magasin  bois et  charbon, etc.
Quelles que fussent la dimension et la belle ordonnance de ces cuisines
du moyen ge, dans certains cas elles devenaient insuffisantes pour
prparer la nourriture de grandes assembles, d'autant qu'alors les
seigneurs tenaient table ouverte  tous venants. Pour le couronnement
d'Edward Ier, en 1273, tout l'espace de terrain vacant dans l'enceinte
du palais de Westminster fut entirement couvert de barraques
provisoires et d'offices pour donner  manger  tous ceux qui se
prsenteraient. De nombreuses cuisines furent aussi bties dans le mme
enclos; mais, dans la crainte qu'elles ne pussent suffire, des
chaudires de plomb taient places sur des foyers en plein air. La
cuisine principale, dans laquelle les volailles et autres mets choisis
devaient tre cuits, tait entirement dcouverte pour permettre  la
fume de s'chapper librement[117]. Faire d'une cuisine un btiment
spcial isol, parfaitement appropri  sa destination, c'et t, pour
les architectes de la Renaissance, dshonorer une ordonnance
d'architecture. Depuis lors, on voulut dissimuler ces services
essentiels: on les relgua dans des caves, on les plaa comme on put
dans les corps de logis, au risque d'incommoder les habitants des
chteaux. On voulait avant tout prsenter des faades symtriques, des
cours rgulires; mais, comme il faut dner, quelque amour que l'on ait
pour l'architecture symtrique, l'odeur de la cuisine, le bruit des gens
de service se rpandent  certaines heures dans une bonne partie des
palais. Dans les tablissements publics, tels que les hospices, les
casernes, les sminaires, les couvents, les collges, au lieu des vastes
salles bien ares, bien disposes du moyen ge, on en a t rduit 
prendre,  rez-de-chausse ou au-dessous du sol (toujours pour
satisfaire aux rgles de la belle architecture), une pice, souvent
enclave, sombre, humide, d'un accs difficile, pour y installer la
cuisine et ses dpendances,  la place de ces foyers larges, devant
lesquels les viandes rtissaient en absorbant autant d'oxygne qu'elles
en pouvaient prendre; on a pos des fourneaux propres (dit-on)  toute
espce de cuisson, manires de fours, d'o tous les mets sortent ayant
acquis  peu prs le mme got. Dans ces laboratoires de fonte, les
viandes ne rtissent pas, elles se desschent; les lgumes prennent, en
bouillant, une saveur rapide; l'air manque  ces mets divers, et l'air
entre pour une forte part dans leurs qualits nutritives. La chimie
dclare qu'un gigot cuit  l'air libre ou dans ces creusets de fonte
prsente  l'analyse les mmes lments; nous l'admettons: mais notre
palais, qui n'est pas chimiste, s'aperoit d'une grande diffrence entre
l'un et l'autre; notre estomac digre mal ces viandes cuites 
l'touffe, sches et sans saveur. Il est vrai que nous pouvons aider 
la digestion en allant regarder les belles faades rgulires de nos
difices publics, compter le nombre de leurs colonnes, de leurs arcades
ou de leurs fentres.

Vous, architectes de nos anciens chteaux, de nos vieux hospices, de nos
maisons religieuses, que diriez-vous si vous entriez dans la plupart de
nos tablissements publics, et si vous voyiez comment sont disposs les
services les plus essentiels  la vie commune[118]?

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration; Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]

     [Note 111: Alexandre Necham ou Nequam est un crivain qui
     vivait sous les rgnes de Henri II, de Richard Ier et de
     Jean; il a laiss des descriptions des habitations du XIIe
     sicle. N  Saint-Alban en 1157, il fut matre de grammaire
     dans cette ville; il fut abb de Cirencester en 1213. (Voy.
     _Some account of domestic Architecture in England_, t. I.
     Hudson Turner. Parker edit. Oxford, 1851.)]

     [Note 112: Voy. Jos. Strutt, _Angleterre ancienne_.]

     [Note 113: Bibl. Sainte-Genevive.]

     [Note 114: Voy. _Monog. d'abbayes de France_. Bibl.
     Sainte-Genevive.]

     [Note 115: Ce chteau a appartenu  un duc de la Trmoille.
     Nous devons ces dessins  M. Patoueille, qui a bien voulu
     faire pour nous un relev trs-exact de ce petit btiment.]

     [Note 116: Voy. le tome VIII, p. 253, du _Bulletin monum._,
     pub. par M. de Caumont.]

     [Note 117: Voy. _Domest. archit. of the middle ages, XIV
     century_, p. 65. Oxford, Parker.]

     [Note 118: Puisqu'il s'agit ici de cuisines, il faut bien
     reconnatre que, dans beaucoup de nos tablissements
     d'instruction publique, dans nos casernes, et surtout dans la
     plupart de nos sminaires, la vue de ces officines est faite
     pour ter l'apptit aux plus affams.]



CUL-DE-BASSE-FOSSE, s, m. _In-pace_. Si nous en croyons la plupart des
crivains qui se sont occups du moyen ge, qui ont essay d'en retracer
les moeurs, il n'y avait pas un couvent ou un chteau en France qui ne
possdt au moins, dans ses fondations, un cul-de-basse-fosse destin 
renfermer les gens que l'on voulait faire disparatre. Nous avons vu
bien des chteaux, bon nombre de monastres, et nous n'avons jamais pu
trouver ces sortes de cachots en forme de cul-d'oeuf ou de cne
renvers, destins, dit-on,  recevoir des malheureux qui non-seulement
se trouvaient ainsi privs de la lumire du jour, mais qui ne pouvaient,
au fond de ces fosses, ni s'asseoir ni se coucher. Quand on voulait,
pendant le moyen ge, faire disparatre un homme, on le pendait haut et
court, on le jetait dans une oubliette ou on le tuait purement et
simplement, en ayant le soin de l'enterrer dans quelque coin cart;
mais on ne s'amusait gure  ces raffinements trangement barbares. Tous
les chteaux contenaient des caves profondes ouvertes seulement par un
trou perc dans la vote, caves qui taient de vritables silos propres
 renfermer des grains, des racines, des provisions, mais dans
lesquelles on ne mettait personne. Quelquefois ces silos sont btis en
cne renvers: ce sont alors des glacires. On a voulu voir aussi dans
un grand nombre de fosses d'aisances des culs-de-basse-fosse, et il
n'est pas un chteau dans lequel le _cicerone_ de l'endroit ne vous
montre des latrines leves au rang d'oubliettes. Les prisons, les
cachots existent dans presque tous les couvents, dans les chteaux, dans
les officialits; mais ces prisons sont parfaitement disposes pour
l'usage auquel on les destinait: elles sont peu plaisantes, mais ce ne
sont que des salles plus ou moins vastes, plus ou moins claires ou
tout  fait obscures: ce ne sont pas des culs-de-basse-fosse. Ceux qui
les ont construites ont paru vouloir les rendre sres, mais saines,
autant que peuvent l'tre des cachots (voy. l'article PRISON).



CUL-DE-FOUR, s. m. _Coquille_. Vote en quart de sphre ressemblant, en
effet, au fond d'un four  pain. L'hmicycle contenant le tribunal de la
basilique romaine tait vot en cul-de-four; cette disposition fut
imite pendant les premiers temps du christianisme et persista en
Occident jusque vers le milieu du XIIe sicle (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, CATHDRALE, CONSTRUCTION, GLISE). Dans les premires
glises romanes, le clerg tait rang autour de l'hmicycle, et l'autel
se trouvait entre le choeur et les fidles. Des fentres, perces dans
le mur semi-circulaire de l'abside, clairaient l'assemble du clerg;
au-dessus de ces fentres tait btie la vote en cul-de-four,
habituellement dcore de peintures ou de mosaques (voy. MOSAQUE,
PEINTURE). On voit encore en France beaucoup d'absides votes en
cul-de-four dans le Poitou, la Normandie, l'Auvergne, le Lyonnais et la
Bourgogne. Il arrive mme parfois que les votes des nefs et transsepts
sont dj gothiques, comme systme de construction, et que les absides
conservent le cul-de-four roman. On peut, entre autres exemples
remarquables de ce fait, citer la cathdrale de Langres. La forme en
quart de sphre avait t si bien adopte pour les absides, dans les
premiers temps du moyen ge, qu'elle paraissait consacre; le clerg n'y
renona qu'avec peine et lorsque l'art gothique, admis entirement dans
les constructions religieuses, ne permettait plus le mlange des
mthodes de btir antrieures.



CUL-DE-LAMPE, s. m. Nous avons pris le parti d'adopter, dans ce
_Dictionnaire_, les mots consacrs par l'usage, sans discuter leur
tymologie ou leur valeur; mais il faut avouer que le mot
_cul-de-lampe_, tel qu'on l'applique depuis deux ou trois cents ans,
n'est justifi par nulle bonne raison. Le fond d'une lampe suspendue,
termin en pointe, a pu donner l'ide d'appeler _culs-de-lampe_
certaines clefs pendantes des XVe et XVIe sicles; mais on ne s'est pas
born l: on a donn le nom de _cul-de-lampe_  tout support en
encorbellement qui n'est pas un corbeau, c'est--dire qui ne prsente
pas deux faces parallles perpendiculaires au mur. Et pour viter de
plus longues explications (1), A est un corbeau, B un cul-de-lampe.
Faute d'une meilleure dnomination, nous acceptons donc celle-l.

Les Romains avaient employ des culs-de-lampe, ou plutt des consoles et
corbeaux, pour porter de petits ordres de colonnes en placage sur des
parements[119]. Ce fut une de ces traditions du Bas-Empire que le moyen
ge conserva et perfectionna. Ce principe, purement dcoratif, dans
l'architecture romaine, devint mme un des moyens de construction les
plus frquemment employs pendant les priodes romane et ogivale.
Pendant la priode romane, parce que les premiers qui eurent l'ide de
poser des votes sur le plan de la basilique romaine, aprs avoir lev
 la place de la svelte colonne ionique ou corinthienne antique de
lourds piliers cylindriques A (2), furent trs-embarrasss de savoir
comment retrouver des points d'appui pour les sommiers des arcs
doubleaux. Ils pensrent donc  poser, au-dessus de la rencontre des
archivoltes des collatraux, des pierres saillantes sur lesquelles ils
levrent alors les colonnes engages C. Ils donnrent gnralement 
ces pierres saillantes la forme d'un cul-de-lampe et non d'un corbeau,
parce qu'en effet cette forme diminue par le bas s'arrangeait mieux
avec la rencontre des deux extrados des archivoltes. Il n'est pas
ncessaire de dire que ces culs-de-lampe primitifs sont barbares: ce ne
sont parfois que des cnes renverss lgrement cannels (3), ou des
ttes humaines ou d'animaux grossirement sculptes. Ces culs-de-lampe
cependant, par leur position mme, attiraient les regards; placs
quelquefois assez prs de l'oeil, on chercha, lorsque la sculpture
romane devint moins sauvage,  en faire des oeuvres remarquables; on en
confia l'excution aux mains les plus habiles. Dj, dans les provinces
qui possdent de bonnes coles de sculpteurs vers la fin du XIe sicle
et au commencement du XIIe, on signale des culs-de-lampe aussi
remarquables par le style que par la puret de leur excution. Un des
plus beaux culs-de-lampe que nous connaissions de cette poque se trouve
 l'entre du choeur de l'glise haute de Chauvigny (Poitou): il porte
une colonne d'arc doubleau, et a t pos afin de dgager la partie
infrieure de la pile et laisser plus de largeur au vaisseau pour placer
des bancs ou des stalles.

Nous donnons ce cul-de-lampe (4), en A de face et en B de profil. Cette
sculpture, par son style, rappelle la meilleure sculpture grecque
byzantine. O les artistes occidentaux du commencement du XIIe sicle
avaient-ils t prendre ces types, ces arrangements de coiffure si
gracieusement relis  l'architecture? C'est ce que nous examinons dans
l'article SCULPTURE.

Il existait, dans les rfectoires d'abbayes des XIIe et XIIIe sicles,
des chaires de lecteurs qui taient portes sur de magnifiques
culs-de-lampe, au dire des auteurs qui les ont vus, car il ne reste plus
que des traces mutiles de ces sculptures. Le cul-de-lampe de la chaire
de lecteur de Saint-Martin-des-Champs  Paris (voy. CHAIRE, fig. 3)
passait pour un chef-d'oeuvre. Ces derniers culs-de-lampe taient
composs de plusieurs assises poses en encorbellement, et
l'ornementation se combinait en raison de la hauteur des assises, ou
courait sur toutes; le plus souvent c'tait un arbre d'o sortaient des
branches et des feuilles entremles de fruits et d'oiseaux. Ds que le
systme de la vote appartenant vritablement au moyen ge fut trouv,
ces votes se composant de membres indpendants, d'arcs doubleaux,
d'arcs ogives et de formerets servant de nerfs aux remplissages, les
arcs naissaient dans oeuvre; ils devaient donc porter, ou sur des piles
formant saillie sur le nu des murs intrieurs, ou sur des
encorbellements, des culs-de-lampe. Dans les salles qui, par suite de
leur destination, devaient tre entoures de bancs, de boiseries, de
meubles, on vitait, avec raison, de faire porter les votes sur des
piles dont les saillies eussent t gnantes. Alors les culs-de-lampe
jouaient souvent un rle trs-important; car si les diffrents arcs des
votes taient puissants et nombreux, il fallait que leur sommier
trouvt sur les culs-de-lampe une assiette large et saillante.

Dans l'ancienne salle abbatiale de Vzelay, connue aujourd'hui sous le
nom de _chapelle basse_, salle qui n'tait autre chose qu'une sacristie
ou un lieu de runion pour les religieux avant de passer au choeur, les
votes du XIIe sicle, plein cintre, mais construites en arcs d'ogive,
reposent sur des culs-de-lampe forms de trois assises et d'un tailloir
(5). Cette sculpture, destine  tre vue de trs-prs, puisque l'assise
infrieure n'est pas  plus de deux mtres au-dessus du sol, est
excute avec beaucoup de finesse, tout en laissant  la pierre la
solidit qui lui est ncessaire.

Le XIIIe sicle, qui, plus encore que l'poque romane, voulut diminuer
l'importance des points d'appui sur le sol et dbarrasser l'aire des
intrieurs de toute saillie, ne manqua pas d'employer les culs-de-lampe
pour porter les votes. Les sculpteurs de cette poque les enrichirent
de figures, quelquefois assez importantes, de ttes, et surtout de
feuillages; ils allrent jusqu' en faire des compositions tout
entires, si surtout ils avaient besoin de donner  ces culs-de-lampe
une forte saillie pour porter des arcs larges et pais. Alors mme, dans
la crainte que le sommier de ces arcs ne ft pauffrer sous la charge
les deux ou trois assises dont un cul-de-lampe et pu tre compos, ils
posaient un premier cul-de-lampe, montaient une construction en saillie
sur ce cul-de-lampe, puis en posaient un second; ainsi
rpartissaient-ils la charge sur une hauteur plus grande et
n'avaient-ils pas  craindre des ruptures.

On voit encore, dans un angle du croisillon nord de la cathdrale
d'Agen, un cul-de-lampe compos d'aprs ce principe, et qui,  lui seul,
est un petit monument recevant deux grands formerets et un arc ogive
d'une grande porte (6). La construction de ce support n'est pas moins
remarquable que sa composition. La premire assise, le vrai
cul-de-lampe, est en A, profondment engage dans les deux parements se
retournant d'querre. Le lit suprieur de cette assise est en B. La
figure et son dossier jusqu'au-dessous du bandeau C sont d'un seul
morceau de pierre. Les deux colonnettes flanquantes sont dtaches et
d'un seul morceau en dlit chacune; leurs chapiteaux sont engags dans
les murs; le bandeau suprieur recevant le sommier de l'arc ogive et des
deux formerets est de mme engag dans la construction. En plan, ce
cul-de-lampe donne le trac (7), supposant la section horizontale faite
au niveau D. Ce cul-de-lampe-pilastre est plac  une assez grande
hauteur, et l'excution en est grossire.

L'architecture bourguignonne est riche en culs-de-lampe d'une
originalit de composition et d'une beaut d'excution
trs-remarquables. La nature rsistante des calcaires de cette province
autorise des hardiesses qu'on ne pouvait se permettre dans
l'le-de-France, la Champagne et la Normandie, o les matriaux sont
gnralement d'une nature moins ferme. L'cole des sculpteurs
bourguignons des XIIe et XIIIe sicles est doue, d'ailleurs, d'une
verve et d'une abondance de composition que nous avons bien des fois
l'occasion de signaler dans le courant de cet ouvrage, et dont nous
expliquons le dveloppement  l'article SCULPTURE.

La petite glise de Saint-Pre ou plutt de Saint-Pierre-sous-Vzelay,
entre autres difices bourguignons, prsente une grande varit de beaux
culs-de-lampe. En voici deux (8 et 8 bis) qui reoivent les faisceaux de
colonnes portant les arcs des votes de la nef: ils sont l'un et l'autre
composs de deux assises, lesquelles sont parfaitement indiques dans la
disposition de l'ornement. L'un de ces culs-de-lampe reprsente un vice,
l'Avarice, sous la forme d'un buste d'homme au cou duquel est suspendue
une bourse pleine; deux dragons lui dvorent les oreilles, restes
sourdes aux plaintes du pauvre.

Pour faire comprendre la faon diffrente de rendre un mme motif par
des coles d'architectes de la mme poque, nous donnons (9) un des
culs-de-lampe portant les faisceaux de colonnettes des votes de la
lanterne de la cathdrale de Laon. Ce cul-de-lampe est peu antrieur aux
deux derniers. On voit comme la sculpture de l'le-de-France, du
Soissonnais et de la Champagne est contenue, si nous la comparons 
celle de la Bourgogne. Il n'est gure possible de combiner d'une faon
plus simple et plus gracieuse en mme temps un support destin  porter
trois colonnettes en encorbellement. Ce buste d'ange qui sort de la
muraille semble s'accouder sur l'assise qui lui sert de ligne de dpart;
par sa pose naturelle, il parat porter sans efforts les trois fts si
bien plants sur sa tte et ses deux ailes.

La Bourgogne nous surprend par la hardiesse de ses conceptions; sa
sculpture plantureuse, abondante, large, taille dans des pierres fermes
par des mains habiles et sres, nous sduit; jamais son cole n'atteint
cette puret de style et cette dlicatesse de got que nous trouvons
dans le domaine royal, la Champagne et le Beauvoisis, ds le XIIe
sicle.

Quelquefois les culs-de-lampe affectent la forme d'un simple chapiteau
sans colonne; ce chapiteau est engag dans le mur, et,  la place de
l'astragale, le sculpteur a taill un bouquet de feuilles. On voit de
beaux culs-de-lampe de ce genre portant l'arcature basse du collatral
du choeur de la cathdrale d'Auxerre; mais ceux-ci n'ont pas la largeur
d'excution des deux ou trois culs-de-lampe qui tiennent une place
analogue dans les ailes de la petite glise de Clamecy (10) (1230
environ). Les Normands, qui sont des raisonneurs, veulent que ces
culs-de-lampe, en manire de chapiteaux, sortent de la muraille comme
une vgtation pousse entre les joints des pierres. Voici (11) plusieurs
des culs-de-lampe portant la galerie en encorbellement qui pourtourne
les piles de la nef de la cathdrale de Rouen, au-dessous des
archivoltes (1230 environ), prsentant cette particularit. Quelquefois,
en Normandie, les culs-de-lampe se composent galement d'un chapiteau
pos sur un bout de colonne coud en querre, et venant pntrer la
muraille. Les Normands n'entendent pas, au XIIIe sicle, qu'un chapiteau
reste suspendu sans un support.

Vers le milieu du XIIIe sicle, les colonnes ou colonnettes recevant les
sommiers des votes ne sont plus portes en encorbellement; elles
descendent jusqu'au sol: aussi les culs-de-lampe ne sont-ils gure
employs que pour porter des statues adosses  ces colonnes, ou des
membres accessoires de l'architecture. Ces sortes de culs-de-lampe se
trouvent trs-frquemment encastrs dans les difices,  dater de la fin
du XIIIe sicle.

On voit dans l'intrieur de la Sainte-Chapelle haute du Palais,  Paris,
de beaux culs-de-lampe accols aux fts des colonnes recevant les arcs
principaux de la vote. Ces culs-de-lampe, au nombre de douze, portent
les statues des aptres, de grandeur naturelle; ils sont trs-riches,
taills dans une hauteur d'assise de pierre de liais, et se composent
d'une tablette ou d'un tailloir moulur, dont le listel est incrust de
verres peints et dors, et d'une corbeille  peine galbe, trs-plate,
se confondant avec le ft de la colonne. Autour de ces corbeilles se
groupent des feuillages touffus, sculpts avec une souplesse charmante,
peints et dors (12). Ces culs-de-lampe n'ont pas, peut-tre, un
caractre assez monumental; mais il ne faut pas oublier qu'ils sont
placs  l'intrieur,  trois mtres environ au-dessus du pav, et
qu'ils sont tous faits, ainsi que les statues qu'ils supportent, pour
rompre la ligne sche des colonnes montant de fond.

La sculpture intrieure de la Sainte-Chapelle de Paris est des plus
dlicates, et dj dans cet difice l'imitation de la flore est pousse
trs-loin.

Si nous prenons un des culs-de-lampe qui servent de supports 
quelques-unes des statues dcorant le pignon occidental de la petite
glise de Saint-Pre-sous-Vzelay (13), nous constaterons encore les
diffrences de style qui sparent la sculpture des coles franaise et
bourguignonne.

La composition du cul-de-lampe intrieur de la Sainte-Chapelle est plus
savante et surtout plus fine que celle de ce cul-de-lampe bourguignon
(tous deux datent du milieu du XIIIe sicle); mais, dans ce dernier
ornement, le caractre monumental est certes mieux senti; la composition
en est large, comme l'excution; il y a l une verve, une fermet de
style remarquables.

Disons en passant que, presque toujours, les culs-de-lampe placs, soit
 l'intrieur, soit  l'extrieur des difices, sont peints de couleurs
vives: les fonds sont rouges, brun-rouge ou bleu-ardoise; les feuillages
sont vert-clair, jaune-ocre ou or. On tenait donc alors beaucoup 
donner  ces supports une grande valeur dcorative,  les faire
paratre.

Les sculpteurs, pendant les XIVe et XVe sicles, choisissaient de
prfrence, pour dcorer les culs-de-lampe portant des statues, la
reprsentation des vices opposs aux qualits des personnages qu'ils
taient destins  recevoir, ou encore la figure de leurs perscuteurs,
la scne de leur martyre. Beaucoup de nos anciennes statues d'glise
ayant t brises pendant les guerres de religion ou  la fin du dernier
sicle, les culs-de-lampe mritent donc d'tre tudis au point de vue
de l'iconographie, car ils peuvent servir  dsigner les statues poses
au-dessus d'eux. Ainsi sous la statue de saint-Pierre on voit souvent la
figure de Simon le Magicien, sous celle de la Vierge le dragon  tte de
femme. Le personnage est-il renomm  cause de sa continence, le
cul-de-lampe reprsente une scne de luxure (14)[120]: c'est un jeune
noble qui cherche  violenter une nonne.

Sous les pieds du Christ instruisant, dont la statue est accole  l'un
des piliers de l'ancienne cathdrale de Carcassonne, du ct gauche de
l'entre du choeur, est sculpt un magnifique cul-de-lampe qui nous
parat reprsenter Judas aprs sa damnation. Un chien et une bte
immonde le dchirent. Des feuilles de vigne couronnent cette scne
(15)[121].

Quelques-uns de ces vices, trop navement rendus, ont fait supposer que
les sculpteurs du moyen ge se plaisaient  placer sous les yeux du
public, mme dans les glises, des scnes un peu vives. Un faux zle ou
souvent une imagination trop facile  mouvoir ont mis ainsi sur le
compte de ces artistes des mfaits qu'ils n'ont pas commis. Jusqu'au
XIVe sicle on ne peut voir dans ces reprsentations que l'image d'un
vice en opposition avec une vertu. D'ailleurs, avant cette poque, il y
a une grande retenue dans la faon dont sont figurs ces vices. Plus
tard, lorsque les arts du moyen ge tombrent dans l'affterie et
l'imitation purile de la nature, il nous parat vident, surtout si
l'on se reporte aux moeurs du XVe sicle, que les artistes ayant un vice
 personnifier se complaisaient dans la reprsentation des scnes qui
expliquaient ce vice aux spectateurs. Ces abus ont exist pendant les
poques de dcadence, et les arts des deux derniers sicles ne laissent
pas d'y tomber.

Les culs-de-lampe portant des sommiers d'arcs ou des statues se voient
souvent dans l'architecture du XVe sicle, et ils participent du got de
cette poque. Leurs tailloirs (16) sont souvent curvilignes, concaves;
ils sont allongs, se composent de deux ou trois assises. Les lignes
gomtriques prennent de l'importance.

La sculpture reproduit des feuilles dcoupes, souvent imites avec une
parfaite tude de la nature. L'ensemble de ces compositions ne laisse
pas cependant de prsenter de la confusion, une trop grande recherche,
des dtails trop dlis, et qui ne sont pas  l'chelle des difices. Ce
sont de petits chefs-d'oeuvre que les sculpteurs tailleurs de pierre se
sont plu  faonner avec amour, dans leur atelier, en dehors de la
direction du matre de l'oeuvre. On ne sent plus, dans ces compositions,
l'entente monumentale que nous trouvons toujours pendant le XIIe sicle
et mme encore pendant le XIVe.

 la fin du XVe sicle, les culs-de-lampe sont, surtout dans
l'architecture civile, employs avec prodigalit, et prsentent des
masses mieux combines, plus varies que ceux du milieu de ce sicle,
qui fatiguent par l'uniformit des formes gomtriques et la recherche
de la sculpture. Il existait dans l'htel de la Trmoille,  Paris, de
trs-beaux culs-de-lampe sous les votes du portique et dans le grand
escalier, dont le noyau est conserv  l'cole des Beaux-Arts. Un des
grands culs-de-lampe de ce portique, que nous donnons (17), reprsentait
un ange ayant  sa droite un enfant tenant une palme; de la main gauche
cet ange semblait carter une petite sirne, emblme de la luxure, comme
chacun sait. tait-ce l'Innocence ou la Chastet protge par l'ange
gardien[122]? Quelquefois aussi les culs-de-lampe tenant  des difices
civils reprsentent des scnes de romans ou des fabliaux connus de tout
le monde.

Au XVe sicle, des armoiries, des emblmes, des scnes rappellent
certains vnements de la vie des seigneurs ou bourgeois qui faisaient
btir. Ainsi, dans le charmant htel de Jacques Coeur,  Bourges,
derrire une armoire dtruite il y a quelques annes, on a dcouvert un
cul-de-lampe fort curieux. Ce cul-de-lampe est plac dans la salle qui
passe (non sans raison) pour avoir t le trsor, le cabinet de Jacques
Coeur. En effet, cette salle est bien ferme par une porte en fer, et
elle se trouve dans l'une des tours anciennes contre lesquelles le
palais est bti. Il semblerait mme que l'armoire, qui masquait le
cul-de-lampe, avait t place l ds l'origine de la construction, car
le carrelage ancien n'existait pas au-dessous d'elle.

Or voici ce que reprsente le cul-de-lampe en question.

 gauche est un fou tenant une marotte de la main droite, et de la
gauche cherchant  attraper des mouches qui sont poses sur le tronc
d'un arbre  fruits. Tournant le dos  cette figure, et au milieu du
cul-de-lampe, est Jacques Coeur (ou du moins un personnage dont la tte
rappelle ses traits) en lgant habit de seigneur, la dague au ct. De
la main gauche il indique un petit bassin carr plein d'eau,  ses
pieds, dans lequel se reflte l'image d'une tte barbue, couronne,
pose dans un arbre au-dessus de la fontaine. Un phylactre s'chappe 
droite et  gauche de la tte royale.

 droite est une femme couche sur un riche tapis jet sur l'herbe
fleurie; elle est couronne, et porte la main droite  sa couronne comme
pour l'ter; de la main gauche, elle relve sa robe de dessus, double
de fourrure. Un trs-riche collier entoure son cou. L'extrmit droite
du cul-de-lampe est occupe par un troisime arbre. Le geste de la femme
est passablement quivoque, la dmarche de l'homme est discrte; il ne
semble s'avancer qu'avec mystre. Nous ne connaissons pas de fabliau, de
conte ou de roman qui puisse expliquer cette curieuse sculpture. On
serait tent d'y voir un des pisodes de la vie de Jacques Coeur, lequel
avait t accus par ses ennemis, auprs du roi, et afin de le perdre
plus srement, d'avoir achet les faveurs d'Agns Sorel. Ici le
personnage, que nous croyons reprsenter Jacques Coeur, semble sollicit
par la femme couche; en montrant l'image du roi reflte dans la
fontaine, il parat indiquer le tmoin de la scne et recommander la
prudence.

Si cette sculpture a t excute avant la disgrce de Jacques Coeur,
bien qu'elle ft place dans une pice secrte, il faut avouer que
c'tait l une singulire fatuit ou le fait d'une imprudence rare. Si
elle ne fut sculpte qu'aprs sa rhabilitation (ce qui semblerait plus
probable), cela ferait supposer qu'il tenait  placer devant ses yeux le
souvenir d'une des causes principales de ses malheurs, comme une
perptuelle leon. Le personnage du fou donnerait du poids  cette
dernire hypothse. N'est-il pas l pour montrer que les coureurs
d'aventures galantes, fussent-elles de nature  flatter la vanit,
ressemblent  ce fou qui passe son temps  attraper des mouches?

Quoi qu'il en soit, cet exemple explique assez pourquoi la sculpture des
culs-de-lampe, dans les difices du moyen ge, mrite d'tre observe;
elle peut aider parfois  expliquer des faits tenant aux moeurs, ou
certains pisodes historiques d'un grand intrt.

Voici (18) la reproduction du cul-de-lampe que nous venons de
dcrire[123], et dont malheureusement la partie infrieure a t
mutile.

Ds le XIIe sicle, les constructeurs portaient souvent des tourelles
contenant des escaliers ou servant d'chauguettes sur des contre-forts
d'angles; mais la circonfrence de ces tourelles dbordant sur une
partie de leur surface, les saillies de ces contre-forts, ainsi que
l'indique le plan (19), il restait des triangles A qu'il fallait
soutenir par des encorbellements dont l'assise infrieure, au moins,
tait taille en forme de cul-de-lampe.

Les restes d'un logis du chteau de Ves, prs Morienval (Oise), nous
montrent encore une tourelle d'angle du XIIe sicle, qui est ainsi
porte dans les angles rentrants par des encorbellements commenant par
un cul-de-lampe (20) taill en forme de bout de poutre (voyez
CHAUGUETTE, TOURELLE). Il est assez rare de rencontrer des
encorbellements de tourelles en culs-de-lampe sculpts pendant les XIIe
et XIIIe sicles; cependant nous en possdons encore quelques exemples
d'un beau style.

Les plus remarquables certainement se voient sous les tourelles
d'escaliers de la faade de Notre-Dame de Dijon, premire moiti du
XIIIe sicle. C'est encore la Bourgogne qui nous donne ici (21) un
chantillon de son cole de sculpteurs. Ce cul-de-lampe se compose de
trois assises d'un seul bloc chacune; dans de larges gorges se tordent
ou rampent des animaux fantastiques, sculpts avec une nergie sauvage
et une extrme finesse. Les physionomies de ces btes sont rendues par
un sculpteur observateur de la nature, bien qu'il n'ait pu prendre ses
modles que dans son imagination. Lorsqu'on examine de prs cette
trange mnagerie[124], on reste frapp d'tonnement devant la ralit
donne par la main de l'artiste  ces tres impossibles. Tous portent le
caractre de frocit brutale qui appartient  la bte sauvage. Leurs
membres sont attachs par un observateur attentif et savant. Mais toute
la sculpture de la faade de Notre-Dame de Dijon serait digne d'tre
moule et place dans un muse: c'est le chef-d'oeuvre de l'cole
bourguignonne du XIIIe sicle[125]. Ces culs-de-lampe, comme toute la
sculpture de cette faade, taient peints. Les architectes du moyen ge
avaient si bien pris l'habitude de colorer les culs-de-lampe extrieurs,
que sous l'une des tourelles d'angle de la salle synodale de Sens, qui
date de 1245 environ, il existe un hibou en forme de support; ce hibou
tait peint en rouge, bien qu'il n'y ait pas de traces de coloration sur
le reste de l'difice  l'extrieur. Aprs l'exemple que nous venons de
donner, les culs-de-lampe sculpts sous les tourelles des XIVe et XVe
sicles paratraient vulgaires: aussi nous bornerons-nous  celui-ci;
d'ailleurs ces culs-de-lampe se composent gnralement de cordons de
feuillages qui ne prsentent rien de bien particulier. La renaissance, 
son origine, ne se fit pas faute d'employer les culs-de-lampe dans
l'architecture; mais ces derniers culs-de-lampe reproduisent presque
toujours la forme d'un chapiteau sans colonne, possdant un culot en
manire de rosace sous le lit infrieur,  la place de l'astragale.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 8. bis.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]

     [Note 119: Voyez les ruines du palais de Diocltien, 
     Spalatro.]

     [Note 120: Cul-de-lampe du XIVe sicle plac  l'intrieur du
     mur sud de la cathdrale d'Auxerre, la statue manque.]

     [Note 121: Cette sculpture date du commencement du XIVe
     sicle.]

     [Note 122: Ce cul-de-lampe, dont nous avons fait un dessin
     avant la dmolition de l'htel de La Trmoille, est perdu
     probablement, car nous ne l'avons plus retrouv parmi les
     dbris replacs dans la cour de l'cole des Beaux-Arts.]

     [Note 123: _Notice pittoresque sur les antiq. et monum. du
     Berri_, publie par M. Haz, 1834. M. Haz a signal le
     premier l'existence de cette curieuse sculpture du palais de
     Jacques Coeur.]

     [Note 124: Ces culs-de-lampe sont placs  10m 00 de hauteur
     environ.]

     [Note 125: Il serait bien  souhaiter que ce bel difice fut
     dgag et prserv, par une main habile, de la ruine qui
     menace quelques-unes de ses parties, et notamment la faade.
     Nous en avons fait connatre la structure dans l'article
     CONSTRUCTION.]



CUSTODE, s. f. On appelait ainsi un dicule isol ou une armoire
destine  renfermer la sainte Eucharistie, les saintes huiles ou des
vases sacrs; on donnait galement le nom de _custodes_[126] aux voiles
qui taient destins  cacher l'Eucharistie renferme dans la suspension
(voyez AUTEL). Les petites armoires pratiques dans les murs des
chapelles, derrire ou  ct des autels, sont de vritables custodes
(voyez ARMOIRE).

     [Note 126: En latin _custoda_ ou _custodia_. (Voy. Du Cange,
     _Gloss._, et dans le _Dictionnaire du mobilier franais, de
     l'poque carlovingienne  la renaissance_, l'article
     TABERNACLE.)]



CYBORIUM, s. m. _Ciborium_, _cibarium_, _cibureum_, _civarium_,
_cyburium_[127]. Ce mot latin est employ en franais pour dsigner
l'dicule qui, dans certains cas, recouvrait entirement un autel. C'est
ce qu'on a dsign depuis le XVIe sicle sous le nom de _baldaquin_. Le
baldaquin qui couvre le matre-autel de Saint-Pierre de Rome est un
vritable cyborium.  Paris les autels des Invalides et de l'glise du
Val-de-Grce sont encore couverts chacun d'un cyborium en style
moderne[128]. Pendant le moyen ge on plaait aussi parfois un cyborium
sur la tombe d'un saint ou d'un personnage de marque.

Le cyborium tait ordinairement fait de matires prcieuses ou recouvert
de lames d'or et d'argent.

En France, il n'tait pas d'un usage habituel, depuis le XIIIe sicle,
de placer des baldaquins au-dessus des autels (voyez AUTEL). Ceux-ci
taient entours de colonnes portant des voiles, composs d'une table
simple, ou seulement surmonts d'un retable avec une suspension; mais
ces autels n'taient pas couverts, tandis qu'en Italie la plupart des
autels principaux possdaient un cyborium. Cependant en France quelques
autels d'glises abbatiales romanes avaient des baldaquins. Dans la vie
de saint-Odilon, abb de Cluny[129], on lit ce passage: Il commena
aussi un cyborium sur l'autel de Saint-Pierre, et revtit les colonnes
de lames d'argent dcores d'un bel ouvrage en nielles[130]. Nous ne
possdons malheureusement sur ces baldaquins de l'poque romane que des
descriptions aussi laconiques que celle-ci; il est donc difficile de se
faire une ide exacte de leur forme, de leur composition et de leur
importance. Quelques ivoires rhnans des XIe et XIIe sicles nous
montrent bien des dicules sur les autels, auxquels sont suspendus des
voiles; mais ces reprsentations ne nous instruisent gure plus que les
descriptions anciennes, car ces monuments sont figurs d'une faon toute
conventionnelle; ils se composent de quatre colonnes portant une sorte
de coupole, surmonte d'une croix.

Il faut dire que les baldaquins,  moins de prendre des dimensions
trs-considrables, gnent le crmonial adopt aujourd'hui aux autels
principaux des glises importantes. Pour les cathdrales, les baldaquins
taient contraires aux dispositions adoptes depuis le XIIe sicle,
puisque les vques, en reconstruisant leurs glises, tenaient au
contraire  ce que la table de l'autel ft libre, et  ce qu'elle pt
tre vue de tous les points de l'glise.

     [Note 127: _Tegimen, umbraculum altaris_. (Voy. Du Cange,
     _Gloss._)]

     [Note 128:  Nmes, dans l'glise de Saint-Paul,
     l'architecte, M. Questel, a lev sur l'autel un cyborium en
     style roman. Dans la cathdrale de Bayonne, M. Boeswilwald,
     vient galement de construire sur l'autel principal un
     cyborium en style gothique. On voit  Rome, dans les
     basiliques de Saint-Clment, de Saint-Laurent, de
     Sainte-Agns-hors-les-murs, etc., des cyborium poss
     au-dessus des autels, qui datent des XIIe, XIIIe et XIVe
     sicles.]

     [Note 129: _Vita S. Odilonis abb. inter Acta SS. Benedic._
     Sec. 6, part. I, pag. 687.]

     [Note 130: _Incoepit etiam ciborium super_ altare S. Petri,
     _cujus columnas vestivit ex argento cum nigello pulchro opere
     decoratas_.]



FIN DU TOME QUATRIME.




Paris.--Imprim chez Bonaventure et Ducessois, 55, quai des
Grands-Augustins.



TABLE PROVISOIRE
DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME QUATRIME.

C (SUITE)

Construction
--Aperu gnral
--Principes
--Votes
--Matriaux
--Dveloppement
--Civiles
--Militaires
Contre-courbe
Contre-fiche
Contre-fort
Coq
Corbeau
Corbeille
Cordon
Corniche
Corporation
Coupe de pierres
Coupole
Couronnement de la Vierge
Courtille


Courtine
Couverture
Couvre-joint
Crampon
Cration
Crdence
Crneau
Crte
Crochet
Croix
Crosse
Crossette
Croupe
Crucifix
Crypte
Cuisine
Cul-de-basse-fosse
Cul-de-four
Cul-de-lampe
Custode
Cyborium


FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME QUATRIME

















End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de
l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (4/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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