The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du XIe au XVIe sicle (9/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Title: Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (9/9)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30789]

Language: French

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       PARIS.--IMP. E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.



       DICTIONNAIRE RAISONN
       DE
       L'ARCHITECTURE
       FRANAISE
       DU XIe AU XVIe SICLE

       PAR

       M. VIOLLET-LE-DUC
       ARCHITECTE



       TOME NEUVIME

       [Illustration]

       PARIS

       A. MOREL, DITEUR
       RUE BONAPARTE, 13.




T


TABERNACLE, s. m. Nom que l'on donne aujourd'hui  une petite armoire
place sur l'autel, au milieu du retable, et qui sert  dposer le
ciboire.

L'tablissement des tabernacles sur les autels ne date que du dernier
sicle. Les hosties taient dposes, jusqu'au XVIIe sicle, dans des
dicules placs  ct de l'autel, ou dans une suspension (voyez AUTEL,
et dans le _Dictionnaire du mobilier franais_, l'article TABERNACLE).
Ces dicules placs prs de l'autel taient de bois, de pierre ou de
mtal, avec lanterne pour loger une lampe. On voit encore quelques-uns
de ces tabernacles, datant du XVIe sicle, dans des glises de Belgique.
Souvent ces _rserves_ de la sainte Eucharistie taient mobiles, et
n'taient places prs de l'autel que pendant le service divin.



TAILLE, s. f. On dit: Une bonne taille, une taille nglige, une taille
laye, pour indiquer la faon dont est trait un parement de pierre. La
nature de la taille est un des moyens les plus certains de reconnatre
la date d'une construction; mais, ds le XIIe sicle, les diverses
coles de tailleurs de pierre ont des procds qui leur appartiennent,
et qu'il est ncessaire de connatre pour viter la confusion. Ainsi
certaines provinces n'ont jamais adopt la laye ou bretture[1], ou n'ont
employ cet outil que trs-tard. Des tailleurs de pierre ne se sont
servis que du ciseau troit ou large; quelques contres ont employ de
tout temps le marteau taillant sans dents, avec plus ou moins d'adresse.

Autant les ravalements des difices romains, levs sous l'influence ou
sous la direction d'artistes grecs, sont faits avec perfection, autant
les parements de nos monuments gallo-romains de l'empire sont ngligs.
D'ailleurs les Grecs, comme les Romains, posaient la pierre d'appareil 
joints vifs sans mortier, pannele, et ils faisaient un ravalement
lorsque l'oeuvre tait monte. Quand ils employaient des matires dures
comme le granit ou le marbre, la taille tait acheve avant la pose.
Beaucoup de monuments grecs, en pierre d'appareil, sont rests
pannels. Le temple de Sgeste, par exemple, le grand temple de
Slinonte, de l'poque dorienne, ne montrent, sur bien des points, que
des tailles prparatoires.

Quant aux difices romains en pierre d'appareil, il en existe trs-peu
qui aient t compltement ravals. Le Colise, la porte Majeure  Rome,
les arnes de Nmes et d'Arles, celles de Pola, ne prsentent que des
ravalements incomplets. Il est vident que, la btisse acheve, on
s'empressait d'enlever les chafaudages, et l'on se souciait peu de
terminer les ravalements, ou bien ils taient faits avec une ngligence
et une hte telles, que ces ravalements conservaient une apparence
grossire.

Il suffit d'examiner les nombreux dbris que nous possdons de l'poque
gallo-romaine des bas temps, pour constater l'infriorit de la taille
des parements, tandis que les lits et joints sont dresss avec une
prcision parfaite; si bien que les blocs de pierre, mme dans des
monuments d'une trs-basse poque, sont exactement jointifs. Cette
ngligence des parements tenait donc au peu d'importance que les Romains
attachaient  la forme, et non  l'inhabilet des ouvriers. Les tailles
prparatoires sont faites, dans les monuments gallo-romains, au moyen
d'une ciselure sur l'arte; le nu vu de la pierre conservant la taille
de la carrire, faite  l'aide d'un taillant droit peu large. Quant aux
lits et joints, ils sont taills au moyen d'une ciselure trs-fine sur
les artes bien dgauchies, le milieu tant parfaitement aplani  l'aide
d'un taillant droit large et fin. Quelquefois ces lits et joints sont
moulins, probablement  l'aide d'une pierre dure et rugueuse, comme de
la meulire, par exemple, ou de la lave. L'emploi de la lave, pour
mouliner les lits et joints, parait avoir t en usage dans les Gaules,
car l o il existe des restes de constructions gallo-romaines, nous
avons frquemment trouv des morceaux de lave, bien que les contres o
existent ces restes soient fort loignes des pays volcaniques.

 la chute de l'empire romain, les connaissances de l'appareilleur se
perdent entirement. On ne construit plus qu'en moellon smill, et les
quelques blocs de pierre de taille qu'on met en oeuvre dans les btisses
sont  peine dgrossis. Cependant une faon nouvelle apparat dans la
taille de ces parements de moellons. On sait le got des races
indo-germaniques pour les entrelacs de lignes. Les bijoux que l'on
dcouvre dans les tombeaux mrovingiens prsentent une assez grande
varit de ces combinaisons de lignes croises, contraries, en pis,
formant des mandres ou des chiquiers. On voit apparatre  l'poque
mrovingienne les tailles dites en arte de poisson (fig. 1), et ce
genre de tailles persiste assez tard chez les populations qui conservent
les traditions germaniques. Ces tailles en pis sont faites  l'aide du
taillant droit romain large. Jusqu' l'poque carlovingienne, la
ciselure semble abandonne. On ne construit plus en pierres d'appareil.
Nous voyons au contraire la ciselure employe partout dans les tailles
de pierre appartenant aux VIIIe et IXe sicles, ciselure inhabilement
faite, mais cependant cherche, travaille. Les moulures sont
compltement traites pendant cette poque,  l'aide du ciseau. Pour les
parements simples, ils sont grossiers, faits  la pointe et dresss avec
le taillant droit large. C'est en Bourgogne et dans le Charolais, pays
riches en pierres dures, que vers la fin du XIe sicle on voit
apparatre une taille trs-bien faite  l'aide du taillant droit troit,
sans ciselures. Alors les pierres d'appareil taient toutes entirement
tailles avant la pose, on ne faisait pas de ravalements: l'habitude que
les ouvriers avaient prise, depuis la chute de l'empire romain, de btir
en moellon smill, pos sur lits pais de mortier, leur avait fait
perdre la tradition des ravalements. Du moellon smill ils arrivaient
peu  peu  employer des pierres d'un chantillon plus fort, puis enfin
la pierre d'appareil, mais ils continuaient  la poser comme on pose le
moellon qui ne se ravale pas; et ils taillaient chaque bloc sur le
chantier, soignant d'ailleurs autant les lits et joints que les
parements. Les constructions du XIe sicle que l'on voit encore en
Bourgogne, et sur les bords de la Sane, prsentent de beaux parements,
dont la taille par lignes verticales sur les surfaces droites, et
longitudinales sur les moulures, est gale partout, fine et serre.
C'est  cette poque que l'on reconnat souvent l'emploi du tour pour
les colonnes et bases, et le polissage parfois pour des moulures
dlicates  la porte de la main. En Auvergne, vers ce mme temps, les
tailles, quoique un peu plus lourdes que dans la Bourgogne et le
Charolais, sont bien faites, rgulires, et parfois rehausses par de la
ciselure sur les moulures. Avant le XIIe sicle, dans l'le-de-France,
les tailles sont grossires, mal dresses, et rappellent celle des
monuments gallo-romains.

Dans le Poitou, le Berri et la Saintonge, les tailles, avant le XIIe
sicle, sont extrmement grossires, faites  l'aide d'un taillant
pais, coupant mal, crasant le parement, et laissant voir partout les
coups du pic ou du poinon  dgrossir. La ciselure apparat dans les
moulures, mais elle est excute sans soin et par des mains inhabiles.

C'est avec le XIIe sicle, au moment o se fait sentir en Occident
l'influence des arts grco-romains de la Syrie, que les tailles se
relvent et arrivent trs-promptement  une perfection absolue. Dans
toutes les provinces, et notamment en Bourgogne, dans la haute
Champagne, dans le Charolais et dans la Saintonge, les progrs sont
rapides, et les tailleurs de pierre deviennent singulirement habiles.
On voit alors apparatre certaines recherches dans la faon de traiter
les diverses tailles: les parements unis sont dresss au taillant droit,
tandis que les moulures sont travailles au ciseau et souvent polies.
L'emploi de la bretture commence  se faire voir sur les bords de la
Loire, dans le pays chartrain et dans le domaine royal. C'est vers 1140
que cet outil parat tre d'un usage gnral dans les provinces au nord
de la Loire, tandis qu'il n'apparat pas encore en Bourgogne et dans
tout le midi de la France. Les tailles  la bretture ne se montrent en
Bourgogne que vers 1200, et elles n'apparaissent que cinquante ans plus
tard sur les bords de la Sane et du Rhne, en Auvergne et dans le
Languedoc. Le choeur de l'glise abbatiale de Vzelay, qui date des
dernires annes du XIIe sicle, et qui prsente des tailles si
merveilleusement excutes, montre en mme temps l'emploi du taillant
droit trs-fin, du ciseau, du polissage, et, dans quelques parties, de
la bretture  larges dents. Les bases, les tailloirs des chapiteaux, les
moulures des bandeaux, sont polis et d'une puret d'excution
incomparable. Mme excution dans l'glise de Montral (Yonne), de la
mme poque. Ces diffrences de natures de taille produisent beaucoup
d'effet et donnent aux profils une finesse particulire.  dater du
XIIIe sicle, l'cole de l'le-de-France, qui prend la tte de l'art de
l'architecture, n'emploie plus que la bretture, mais elle polit souvent
les profils  la porte de la main, tels que les bases des colonnes. Ce
fait peut tre observ  Notre-Dame de Paris,  Notre-Dame de Chartres,
 la cathdrale de Troyes,  Saint-Quiriace de Provins,  la sainte
Chapelle du Palais, et dans un grand nombre de monuments.

Pendant ce temps, dans les contres o le grs rouge abonde, dans les
Vosges et sur les bords du Rhin, on continue de faire les tailles 
l'aide du poinon, du large ciseau et du marteau de bois. On voit
beaucoup de tailles de ce genre  Strasbourg, o l'on se sert encore
aujourd'hui du mme outillage. Dans la cathdrale de cette ville, on
remarque une grande varit de tailles du XIe au XIVe sicle, obtenues
avec les mmes outils. Ainsi, dans la crypte de ce monument, sur le mur
nord, on voit des tailles faites au poinon qui donnent ce dessin (fig.
2). Aux votes de cette mme crypte (XIIe sicle), les tailles sont
faonnes en pis  l'aide du large ciseau strasbourgeois (fig. 3).
L'glise de Rosheim, prs de Strasbourg (XIIe sicle), prsente
extrieurement et intrieurement des parements taills au ciseau large,
ainsi que l'indique la figure 4. Il faut dire que le grs rouge des
Vosges ne peut gure tre parement autrement qu' l'aide de ce large
ciseau, et les tailleurs de pierre de cette contre mettaient une
certaine coquetterie  obtenir des tailles d'une rgularit et d'une
finesse que permettait la nature des matriaux. Dans l'le-de-France,
nos tailleurs de pierre, au XIIIe sicle, taillent non-seulement les
parements, mais aussi les moulures les plus dlicates,  la bretture, ce
qui exige une grande adresse de main. Cet outil (la bretture) est
dentel avec d'autant plus de finesse, que les profils deviennent plus
dlicats. Au XIVe sicle, ces profils acquirent souvent une telle
tnuit, que la bretture ne saurait les dgager; alors on emploie la
_ripe_, sorte de ciseau recourb et dentel trs-fin, et c'est
perpendiculairement  la moulure que cet outil est employ (fig. 5).
Ainsi le tailleur de pierre modle son profil, comme le ferait un
graveur, pour faire sentir les diverses courbures. La ripe, au XVe
sicle, est l'outil uniquement adopt pour terminer tout ce qui est
moulur, et la bretture n'est plus employe que pour les parements
droits.

Dans des contres o l'on n'avait que des pierres trs-dures, telles que
certains calcaires jurassiques, le grs, la lave et mme le granit, on
continue  employer le poinon, le ciseau et le taillant droit. La
bretture, et  plus forte raison la ripe, n'avaient pas assez de
puissance pour entamer ces matires. Tous les profils taient dgags au
ciseau et termins au taillant droit trs-troit, employ
longitudinalement. On ne voit de traces de l'outil appel boucharde que
dans certains monuments du Midi btis de grs dur, comme  Carcassonne,
par exemple, et cet outil n'apparat-il que fort tard, vers la fin du
XVe sicle. Encore n'est-il pas bien certain qu'il ft fabriqu comme
celui que l'on emploie trop souvent aujourd'hui. C'tait plutt une
sorte de grosse bretture  dents obtuses, au lieu d'tre coupantes.
Jusqu' la fin du XVe sicle, la taille de la pierre, en France, est
faite avec une grande perfection, souvent avec une intelligence complte
de la forme et de l'effet  obtenir. Les parements unis ne sont jamais
traits comme les moulures. Le grain de la bretture, et plus tard de la
grosse ripe, apparat sur ces parements, tandis qu'il est  peine
visible sur les parties profiles. Des dtails polis viennent encore
donner de la varit et du prcieux  ces tailles.

Avec le XVIe sicle, trop souvent la ngligence, l'uniformit, le
travail inintelligent, remplacent les qualits de tailles qui ressortent
sur nos vieux difices. Puis, depuis le milieu du XVe sicle, on ne
mettait plus gure en oeuvre que les pierres tendres  grain fin et
compacte, comme la pierre de Vernon, les pierres de Tonnerre, le
Saint-Leu le plus serr. Il n'tait plus possible, sur ces matriaux, de
se servir de la bretture, on employait les ripes grosses et fines. Ces
outils ont l'inconvnient, pour les parements unis surtout, si l'ouvrier
n'a pas la main lgre, d'entrer dans les parties tendres, et de se
refuser  attaquer celles qui sont plus dures. Il en rsulte que les
surfaces ripes sont ondules, et produisent le plus fcheux effet sous
la lumire frisante. On en vient  passer le grs sur ces parements pour
les galiser, et cette opration amollit les tailles, leur enlve cette
pellicule grenue et chaude qui accroche si heureusement les rayons du
soleil. Les moulures, les tapisseries, prennent un aspect uniforme,
froid, mou, qui donne  un difice de pierre l'apparence d'une
construction couverte d'un enduit.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]

     [Note 1: Outil dont le taillant est dentel (voyez
     BRETTURE).]



TAILLOIR, s. m.--Voyez ABAQUE.



TAPISSERIE, s. f. Nom que l'on donne  tout parement uni, soit 
l'intrieur, soit  l'extrieur d'un difice. On dit: Les tapisseries
sont bien dresses, pour indiquer qu'un parement est bien fait, bien
dgauchi et bien raval ou enduit.

TAPISSERIE, tenture d'toffe.--Voyez le _Dictionnaire du mobilier
franais_.



TAS, s. m. Ensemble de l'oeuvre o sont mis en place les divers
matriaux prpars sur les chantiers.



TAS DE CHARGE, s. m. Assises de pierres  lits horizontaux que l'on
place sur un point d'appui, sur une pile ou un angle de mur entre des
arcs, pour recevoir des constructions suprieures. Se dit aussi de
certains encorbellements, comme, par exemple, des sries de corbeaux qui
reoivent le crnelage d'une courtine ou d'une tour (voyez MCHICOULIS).

On conoit aisment que lorsque plusieurs arcs viennent reposer sur la
tte d'une pile dont la section n'est pas considrable, les lits
inclins des claveaux _a_ (fig. 1) ne prsentent pas une assiette propre
 recevoir une charge suprieure _b_. Celle-ci tend  faire glisser ces
claveaux ou  les craser, parce qu'ils prsentent leur angle d'extrados
sous son action verticale. Alors (voyez en B), dans les constructions
bien entendues, ou on laisse entre l'extrados de ces claveaux des
assises horizontales _c_ pousant la courbure de l'arc, ou, si la place
ne le permet pas, on pose une srie de sommiers _d_ (voy. en C) avec
lits horizontaux (voyez CONSTRUCTION, fig. 46, 46 bis, 48 _ter_, 49
_bis_, 81, 96 et 127). Quelquefois les constructeurs du moyen ge ont
form des arcs presque entirement composs d'assises en tas de charge,
pour viter les pousses sous une pression considrable. Telles sont
appareilles les archivoltes des grandes baies des deux tours
occidentales de la cathdrale de Reims, afin de supporter les flches de
pierre projetes sur ces tours.

L'absence des tas de charge sur des piliers a occasionn l'crasement de
ceux-ci. Cela se rencontre assez frquemment dans des constructions de
la fin du XIIe sicle. Il est clair que si l'on appareille sur une pile
des arcs ainsi que ceux tracs en _a_ (fig. 2), tout le poids des
constructions suprieures, glissant le long des extrados de ces arcs,
vient faire coin en _b_ et exercer sur ce seul point une pression qui
et d tre rpartie sur toute la surface de la pile. Les arcs presss 
la clef en _c_ tendent  s'craser en _d_, peuvent se disloquer, ne plus
pauler qu'imparfaitement le coin de pression. Celui-ci, reposant sur
son angle seulement, s'crase, et les pressions, agissant
trs-irrgulirement sur la pile, brisent ses assises. Cet accident,
assez frquent, ainsi que nous venons de le dire, dans des difices
btis au XIIe sicle, o l'on n'avait pas encore acquis une parfaite
exprience de l'effet des grandes constructions votes reposant sur des
points d'appui grles, doit veiller l'attention des architectes chargs
de la restauration de ces constructions. Souvent, en apercevant des
piles crases, bien que d'une section notable, on croit 
l'insuffisance des matriaux employs, et l'on se contente de remplacer
les assises clates. C'est l l'effet; mais la cause rside presque
toujours dans les sommiers qui n'ont pas de tas de charge ou de lits
horizontaux au-dessus des chapiteaux,  la naissance des arcs. Il est
donc urgent de supprimer cette cause.

L'opration est souvent prilleuse, et demande de l'attention. Remplacer
les assises crases d'une pile, dans ce cas, sans relancer les sommiers
en tas de charge ou  lits horizontaux,  la place des claveaux disposs
comme il est dit ci-dessus, c'est faire un travail inutile.

Les accidents qui s'taient produits dans des difices du XIIe sicle, 
cause de l'absence ou de l'insuffisance des tas de charge, ne furent pas
perdus pour les matres du XIIIe, sicle. Ceux-ci en vinrent bientt,
ainsi que nous le dmontrons dans l'article CONSTRUCTION,  ne plus
donner de coupes aux claveaux que quand leur extrados chappait 
l'aplomb de la charge suprieure (fig. 3). Ce principe une fois admis,
ils en tirrent des consquences nombreuses; ils parvinrent ainsi
souvent  neutraliser presque compltement des pousses d'arcs sur des
murs, ou  diminuer considrablement le volume et le poids des
maonneries destines  contre-buter ces pousses.

La thorie de ce principe est celle-ci (fig. 4): Soit une nef vote en
arcs d'ogives A, avec triforium B et galerie C au-dessus,  la naissance
des grandes votes, avec bas ct D galement vot en arcs d'ogives. Il
s'agit: 1 de ne pas craser les piles cylindriques E; 2 de ne pas
avoir un cube de cules d'arcs-boutants F considrable. Les contre-forts
G sont levs suivant une saillie assez prononce pour prsenter
non-seulement une bute suffisante aux votes des collatraux, mais
encore une assiette assez large pour rsister  une pression ingale.
Les assises H de ces contre-forts sont tailles en tas de charge au
droit de la naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives I des votes des
bas cts, afin de recevoir sur leurs lits horizontaux le porte--faux
de la pile F en K. De mme en L, les assises au droit de la naissance
des arcs-boutants M sont tailles en tas de charge pour recevoir le
pinacle N en porte--faux. La ligne ponctue NO tant l'aplomb du
parement intrieur P, il est clair que si l'arc-boutant M n'existait
pas, tout le systme de la pile butante serait en quilibre avec une
propension, au moindre mouvement,  se dverser en L. Cet empilage
d'assises tend donc  s'incliner vers la grande vote, et  exercer par
consquent sur celle-ci une pression. C'est l'arc-boutant qui transmet
cette pression. Au-dessus de la pile ou colonne E, les assises sont
tailles en tas de charge en R, pour recevoir sur des lits horizontaux
la pile S. Les assises de naissance des arcs-doubleaux et arcs ogives de
la grande vote T sont tailles en tas de charge pour reporter la
pression des claveaux sur la pile V et sur la colonne E. Ainsi c'est 
l'aide de ces tas de charge que l'quilibre du systme gnral est
obtenu. C'est grce  l'quilibre de la pile F, tendant  s'incliner
vers l'intrieur de l'difice, que la bute de l'arc-boutant peut tre
sensiblement rduite. Le chapiteau de la pile E tant plus saillant vers
la nef que vers le bas ct, a ainsi son axe sous la rsultante des
pressions de la grande vote, rsultante rendue presque verticale par la
bute de l'arc-boutant. Les assises en tas de charge R ont encore pour
effet d'empcher la pousse des votes des bas cts, de faire rondir
les piliers E vers l'intrieur, en reportant la rsultante de pression
de ces votes suivant l'axe de ces piliers.

C'est conformment  cette thorie que l'glise si intressante de
Notre-Dame de Dijon a t construite. Malheureusement l'excution peu
soigne, faite avec trop de parcimonie et par des ouvriers qui ne
comprenaient pas parfaitement le systme adopt, laisse trop  dsirer.
La conception n'en est pas moins trs-remarquable et due  un matre
savant. C'est en mettant d'accord l'excution avec la thorie, que ce
monument peut tre restaur sans beaucoup d'efforts. Il ne faudrait pas
croire que ces combinaisons de structure nuisent  l'effet, car
certainement l'glise de Notre-Dame de Dijon est un des beaux monuments
de la Bourgogne. Il ressort mme de l'adoption de ce systme d'quilibre
une franchise de parti, une nettet, qui charment les yeux les moins
exercs.

Les matres des XIVe et XVe sicles, trs-savants constructeurs, ne
ngligrent pas d'employer les tas de charge, et ils en comprenaient si
bien l'importance, qu'ils avaient le soin de les faire tailler dans de
trs-hautes assises, pour supprimer les chances de rupture. Mais 
l'article CONSTRUCTION on trouvera de nombreux exemples de l'emploi de
ce systme d'appareil.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]



TEMPLE, s. m. Neuf chevaliers, compagnons d'armes de Godefroy de
Bouillon, firent voeu devant Garimond, patriarche de Jrusalem, de se
consacrer  la terre sainte[2]. Vivant d'aumnes, vous au clibat,
consacrant tous les instants de leur vie  protger les plerins, 
dtruire le brigandage et  combattre les infidles, ils obtinrent de
Baudouin II, roi de Jrusalem, de demeurer prs du temple, dans une des
dpendances du palais de ce prince. Ds lors ils furent appels
Templiers ou chevaliers du Temple, ou encore soldats du Christ (_Christi
milites_).

Ces premiers chevaliers du Temple taient soumis  la rgle de
Saint-Augustin. Ayant t admis prs du pape Honor II pour obtenir une
constitution particulire, ce pontife les envoya au concile de Troyes,
en 1128, o saint Bernard composa pour eux une rgle fixe qui fut
adopte. Bientt cet ordre devint un des plus riches et des plus
puissants de la chrtient. Du temps de Guillaume de Tyr, le couvent de
Jrusalem comptait trois cents chevaliers et un nombre beaucoup plus
considrable de frres servants. Des commanderies s'levrent sur tout
le sol de l'Occident, en outre des tablissements de Palestine et de
Syrie. Les templiers, ds le XIIe sicle, possdaient des chteaux, des
places fortes, des terres en nombre prodigieux, si bien que le P. Honor
de Sainte-Marie estime que les revenus de l'ordre s'levaient  la somme
de 54 000 000 de francs[3].

On donnait le nom de temples, pendant le moyen ge, aux chapelles des
commanderies de templiers; ces chapelles taient habituellement bties
sur plan circulaire, en souvenir du saint spulcre, et assez exigus.
Bien entendu, les plus anciennes chapelles de templiers ne remontent
qu'au milieu du XIIe sicle environ, et elles furent presque toutes
bties  cette poque.

Le chef-lieu de l'ordre, aprs l'abandon de Jrusalem par les
Occidentaux tait Paris. Le Temple de Paris comprenait de vastes
terrains dont la surface quivalait au tiers de la capitale; il avait
t fond vers 1148, ou, d'aprs Flibien, au retour de la croisade de
Louis VII. Au moment du procs des templiers, c'est--dire en 1307, les
btiments du Temple  Paris se composaient de la chapelle circulaire
primitive du XIIe sicle, qui avait t englobe dans une nef du XIIIe,
d'un clocher tenant  cette nef, de btiments spacieux pour loger et
recevoir les frres hospitaliers. Mathieu Paris raconte que Henri III,
roi d'Angleterre,  son passage  Paris, en 1254, logea au Temple, o
s'levaient de nombreux et magnifiques btiments destins aux
chevaliers, lors de la tenue des chapitres gnraux; car il ne leur
tait permis de loger ailleurs[4]. En 1306, une anne avant l'abolition
de l'ordre, le donjon tait achev; il avait t commenc sous le
commandeur Jean le Turc. Ce donjon consistait en une tour carre fort
leve, flanque aux quatre angles de tourelles montant de fond,
contenant des escaliers et des guettes[5]. L'tendue, la beaut, la
richesse et la force du Temple  Paris, provoqurent l'accusation porte
contre eux. En effet, l'anne prcdente, en 1306, le roi Philippe le
Bel s'tait rfugi au Temple pendant les meutes souleves contre les
faux monnayeurs, et, de cette forteresse, il put attendre sans crainte
l'apaisement des fureurs populaires. Il songea ds lors  s'approprier
une rsidence plus sre, plus vaste et splendide que n'taient le Palais
et le Louvre.

L'hospitalit magnifique donne aux princes par les templiers,
possesseurs de richesses considrables, sagement gouvernes, ne pouvait
manquer d'exciter la convoitise d'un souverain aussi cupide que l'tait
Philippe le Bel. Plus tard l'hospitalit que Louis XIV voulut accepter 
Vaux ne fut gure moins funeste au surintendant Fouquet.

Les derniers chevaliers du Temple qui quittrent la Palestine revinrent
en Occident, possesseurs de 50 000 florins d'or et de richesses
mobilires considrables. Ces trsors n'avaient fait que s'accrotre
dans leurs commanderies par une administration soumise  un contrle
svre. Le mystre dont s'entouraient les dlibrations de l'ordre ne
pouvait d'ailleurs qu'exagrer l'opinion que l'on se faisait de leurs
biens. Ds qu'ils eurent t condamns et excuts, Philippe le Bel
s'installa au Temple. Quant aux trsors, ils passrent dans ses mains et
dans celles du pape Clment V, complice du roi dans cette inique et
scandaleuse procdure. Plus tard le Temple de Paris et les commanderies
de France furent remis aux chevaliers de Saint-Jean de Jrusalem[6],
puis de Rhodes et de Malte.

Sauval[7] s'exprime ainsi au sujet du Temple: C'est une glise
gothique, accompagne devant la porte d'un petit porche ou vestibule
antique, et enrichi en entrant d'une coupe (coupole), dont la vote est
gale  celle du vaisseau, et soutenue sur six gros piliers qui portent
des arcades au premier tage, et sur autant de pilastres au second, qui
s'lvent jusqu' l'arrachement de la vote. Cette coupe (coupole) est
entoure d'une nef, dont la vote a une lvation pareille  ces
arcades. Cette partie d'entre, qui est l'unique en son espce que j'ai
encore vue en France, en Angleterre et dans les dix-sept provinces,
non-seulement est majestueuse et magnifique par dedans, mais encore fait
un effet surprenant et plaisant  la vue par dehors.

Le circuit de ce lieu, dit Corrozet[8] (le Temple, ses dpendances et
cultures), est trs-spacieux et plus grand que mainte ville renomme de
ce royaume; il est clos de fortes murailles  tourelles et carneaux
larges, pour y cheminer deux hommes de front. L sont plusieurs
chapelles et logis en ruyne, qui servaient aux congrgations des
templiers, chacun en sa nation... Y sont aussi plusieurs riches
bastimens nouveaux faits par les chevaliers de Rhodes, auxquels les
biens desdits templiers furent donnez, et par consquent ledit lieu du
Temple, dont l'glise est faite  la semblance du temple de
Jrusalem....

Runissant les renseignements que nous avons pu nous procurer sur le
Temple de Paris[9], nous donnons le plan de l'glise (fig. 1). La
rotonde datait de la premire moiti du XIIe sicle. Aprs la sortie des
templiers de la Palestine, cette rotonde fut augmente au porche A, dont
parle Sauval, et un peu plus tard de la grande nef B. Le bas du clocher
C datait galement du XIIe sicle, et l'tage du beffroi du commencement
du XIIIe sicle.

Le porche A tait  claire-voie dans la partie infrieure, et vitr dans
la partie suprieure. Cette disposition, adopte frquemment pour les
clotres, produisait ici un effet trs-pittoresque, ainsi que le
remarque Sauval. Une coupe longitudinale (fig. 2) fera saisir la
disposition originale de ces constructions ajoutes  la rotonde
primitive. En A, est le porche avec ses claires-voies latrales;
au-dessus, les fentres vitres. C'est  peu prs la disposition qui
subsiste  Aix-la-Chapelle, mais mieux entendue. La rotonde englobe
avait conserv ses votes et son tage suprieur, qui formait saillie
extrieurement sur les parois du narthex et de la grande nef[10]. Le
triangle quilatral avait t le gnrateur du plan de la rotonde. On
sait que le triangle quilatral tait un des signes adopts par les
templiers. Des fragments de vitraux fournis par M. de Penguern, et
provenant de la chapelle de la commanderie de Brelvennez, laissent voir
la croix de gueules entoure de l'orle d'or des templiers et le
triangle quilatral. Dans la chapelle de Saint-Jean de Creac'h, prs de
Saint-Brieuc, sont places plusieurs dalles tombales de chevaliers du
Temple. Sur l'une d'elles est grave une petite croix latine, et
au-dessous une pe pose diagonalement; entre l'pe et la croix est un
triangle quilatral[11].

Il ne faut pas oublier que les fondateurs de l'ordre du Temple taient
au nombre de _neuf_ (carr de 3), qu'il ne leur fut permis d'ordonner de
nouveaux frres qu'aprs neuf annes, et que les nombres 3 et 9 se
retrouvent frquemment dans les chapelles des commanderies. La grande
rotonde de Paris possdait  l'intrieur six piliers, et extrieurement
douze traves (fig. 1). Son trac n'avait pu tre obtenu donc que par
deux triangles quilatraux se pntrant, ainsi que l'indique la figure
3.

La chapelle de la commanderie de Laon, qui date du milieu du XIIe sicle
environ, est un octogone dont les cts, intrieurement, ont neuf pieds.
Cette chapelle (fig. 4) parait avoir t btie d'un seul jet, sauf
l'abside, qui peut tre quelque peu postrieure. Elle possde un porche
ou narthex, avec tribune au-dessus, btie aprs coup, et qui tait mise
en communication avec les logis de la commanderie. Les murs de
l'octogone ont trois pieds d'paisseur, les contre-forts trois pieds de
largeur. Une assise de bancs de pierre est dispose  la base des parois
intrieures. Voici (fig. 5) la coupe longitudinale de cette chapelle. La
vote est construite  pans, avec nervures saillantes sous les artes
rentrantes.

Les dispositions de ces chapelles exigus, avec sanctuaire peu
important, indiquent assez que les chevaliers du Christ ou du Temple
n'admettaient pas le public pendant les crmonies religieuses. Ces
chapelles servaient aussi de lieu de sances pour les dlibrations,
qui, d'ordinaire, se tenaient la nuit. D'ailleurs d'une extrme sobrit
d'ornementation, ces petits monuments du XIIe sicle se ressentent de
l'influence de l'abb de Citeaux, qui avait rdig les statuts de
l'ordre. Cette simplicit se retrouve sur les dalles tumulaires que l'on
rencontre encore dans ces difices; dpourvues d'inscriptions, elles ne
montrent que la croix de l'ordre, une pe, un triangle ou quelques
attributs, trs-rarement des cussons armoys[12]. Dans la chapelle de
Laon, trois de ces tombes existent  l'entre du sanctuaire; elles sont
ornes de la croix patte en gravure.

Les templiers possdaient en Syrie et en Occident un grand nombre de
chteaux et de forteresses[13]. Obligs de quitter la terre sainte aprs
le sige d'Acre, en 1291, rentrs en France, en Angleterre, en Espagne,
o ils possdaient des commanderies, et rapportant avec eux de grandes
richesses, malgr les dsastres de leur ordre, ils employrent ces
trsors  augmenter et  embellir leurs rsidences; leurs loisirs, 
former, dans l'tat fodal dj vers son dclin, une corporation
compacte, puissante, occupe d'intrigues diplomatiques, hautaine, avec
laquelle tous les pouvoirs devaient compter. Leurs grands biens,
administrs avec conomie  une poque o tous les propritaires
terriens et les suzerains eux-mmes manquaient toujours d'argent, leur
permettaient de prter des sommes importantes: il est  croire que ce
n'tait pas sans intrts. Une pareille situation leur cra de nombreux
et puissants ennemis, et le jour o Philippe le Bel, qui tait parmi
leurs dbiteurs, se dcida  les faire arrter et  leur intenter le
plus inique et le plus monstrueux procs, le roi eut pour lui l'opinion
de la fodalit, du clerg et des tablissements monastiques. Le mystre
dont s'entouraient les templiers prtait merveilleusement aux
accusations absurdes auxquelles ils furent en butte. Il est certain que
l'ordre des Templiers, la Palestine perdue, devenait pour les tats de
l'Occident un grand embarras, sinon un grand danger. Le coup d'tat qui
supprima cet ordre dlivra le pouvoir suzerain d'un des nombreux prils
qui l'entouraient, mais lui enleva dans l'opinion du peuple une partie
de la foi en sa justice et en sa grandeur morale que Louis IX avait su
imposer  toutes les classes du pays.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]

     [Note 2: Ces neuf chevaliers sont: Hugues de Payens, Godefroy
     de Saint-Omer, Andr de Montbard, Gundomar, Godefroy, Roral,
     Geoffroy Bisol, Payen de Montdsir, Archambaud de
     Saint-Aignan, ou, suivant _Lejeune_, Hugues, comte de
     Champagne, fondateur de Clairvaux.]

     [Note 3: Voyez l'_Histoire des chevaliers templiers_, par
     liz de Montagnac. Paris, 1864.]

     [Note 4: Voyez Dubreul, Thtre des antiquits de Paris,
     livre III.]

     [Note 5: C'est dans ce donjon que Louis XVI fut dtenu en
     1792.]

     [Note 6: C'est en 1317 que par une transaction passe entre
     les chevaliers hospitaliers et Philippe le Long, il est
     dmontr que le squestre des biens des templiers s'tait
     prolong jusqu'en 1313. Donc la couronne avait peru, pendant
     une priode de six ans, les normes revenus de ces biens; de
     plus, tous les biens meubles et les trsors taient rests
     entre les mains du roi.]

     [Note 7: Livre IV, p. 454.]

     [Note 8: _Antiquitez de Paris_, G. Corrozet Parisien, 1586,
     part. I, p. 108.]

     [Note 9: Voyez le plan de Paris de Verniquet, le grand plan
     de Mrian, les gravures d'Isral Sylvestre, l'oeuvre de
     Marot: _l'Architecture franoise_.]

     [Note 10: Voyez les gravures de Marot et d'Isral Sylvestre.]

     [Note 11: _Hist. des chevaliers templiers_, par liz de
     Montagnac. Paris, A. Aubry, 1864. Les francs-maons ont
     prtendu continuer l'ordre du Temple, et possder mme un
     testament ou charte de transmission d'un grand matre dont le
     pouvoir secret avait t reconnu par les frres
     postrieurement  la mort de Jacques de Molay.]

     [Note 12: Une des tombes de la chapelle de la commanderie,
     prs du hameau de Creac'h, prsente une croix ancre,
     accoste  gauche d'une pe,  droite d'un cusson  sept
     macles trois, trois, un, qui est Rohan ancien. (_Hist. des
     chevaliers templiers_, ouvr. dj cit, p. 135.)]

     [Note 13: Parmi les chteaux importants que les templiers
     avaient levs en Syrie, nous citerons ceux de Tortose
     (Antarsous) de Safita, d'Areymeh, de Toron et d'Athlit. Ces
     chteaux renferment habituellement un gros donjon carr ou
     sur plan barlong et leurs enceintes sont galement flanques
     de tours quadrangulaires. Les chteaux de Safita, d'Areymeh,
     d'Athlit, et surtout la forteresse de Tortose, dit M. G.
     Rey, dans son _Essai sur la domination franaise en Syrie_,
     nous fournissent une srie de types permettant de donner une
     tude aussi complte que possible de cet art, dont les
     meilleures productions se trouvent dans les principauts
     d'Antioche et de Tripoli, si riches, la premire
     particulirement, en monuments byzantins. Tortose, adosse 
     la mer, fut la dernire place qu'occuprent les templiers en
     Orient. Ils n'vacurent cette forteresse que le 5 juin 1291.
     En Occident, les templiers adoptrent galement, pour la
     construction de leurs donjons, le plan carr ou barlong.
     C'est sur cette donne qu'tait btie la tour dite de Bichat,
      Paris, et qui ne fut dtruite qu'en 1855. (Voy. TOUR.)]



THTRE, s. m. Pendant le moyen ge, il n'existait pas de locaux
destins aux reprsentations scniques. Les mystres, les farces et
_mmeries_, les chansons de gestes dites par des acteurs, taient
reprsents dans les grand'salles des chteaux, dans les glises, dans
les cimetires, ou sur des chafauds dresss dans les carrefours, ainsi
que cela se pratique encore pendant les foires. Ce n'est qu'au XVIIe
sicle que l'on commena en France  lever des salles uniquement
destines aux jeux scniques. Le got pour le thtre, cependant,
remonte chez nous  une poque loigne, et il existe des mystres et
moralits qui datent de la fin du XIIe sicle.



TIERCERON, s. m. (_tierceret_). Nervure de vote en tiers-point, qui,
bande entre l'arc-doubleau et le formeret, aboutit  la _lierne_,
laquelle runit la clef de l'arc-doubleau ou du formeret  celle des
arcs ogives. (Voy. VOTE.)



TIRANT, s. m. Pice de fer ou de bois qui maintient l'cartement des
arbaltriers d'une ferme, ou le devers de deux murs parallles, ou la
pousse d'un arc. Les entraits, dans les charpentes de combles, sont de
vritables tirants (voy. CHARPENTE). Pour fermer leurs votes, les
constructeurs du moyen ge plaaient provisoirement des tirants, afin
d'viter les pousses, en attendant que les piles fussent charges. Ces
tirants taient habituellement de bois, et taient scis au ras de
l'intrados du sommier des arcs, quand les constructions taient
termines.  la cathdrale de Reims, ces tirants taient de fer, avec
des oeils passant dans des crochets qui sont rests en place. Il est peu
de votes de collatraux o l'on n'ait l'occasion d'observer la trace de
ces tirants.



TOILES (PEINTES). On employait souvent, pendant le moyen ge, les toiles
peintes pour tapisser les intrieurs des appartements et pour dcorer
les grandes salles et glises. Le trsor de la cathdrale de Reims
possde encore un certain nombre de toiles peintes de la fin du XVe
sicle, qui sont d'un grand intrt. Ces toiles, dans les intrieurs des
chteaux et htels, taient attaches  des chssis, ou simplement
suspendues  des tringles de bois ou de fer. Les _clotets_, ces cabinets
que l'on improvisait dans les grandes pices, taient souvent composs
de simples chssis de bois tendus de toiles peintes. (Voyez le
_Dictionnaire du mobilier franais_.)



TOMBEAU, s. m. (_sepouture_, _sepoulture_, _tumbe_). De tous les
monuments, les tombeaux sont ceux qui prsentent peut-tre le sujet le
plus vaste aux tudes de l'archologue, de l'ethnologue, de l'historien,
de l'artiste, et voire du philosophe. Les civilisations,  tous les
degrs de l'chelle, ont manifest la nature de leurs croyances en une
autre vie par la faon dont elles ont trait les morts. Supprimez toute
ide de la dure de l'individu au del de l'existence terrestre, et le
tombeau n'a plus de raison d'tre. Or, depuis les races suprieures
jusqu'aux noirs du sud de l'Afrique, on voit, en tout temps, les hommes
ensevelir leurs morts avec l'ide plus ou moins nette d'une prolongation
ou d'une transformation de l'existence. On pourrait faire l'histoire de
l'humanit  l'aide des tombeaux, et le jour o un peuple cessera de
perptuer l'individualit des morts par un monument, un signe
quelconque, la socit, telle du moins qu'elle a vcu depuis les temps
historiques, aura cess d'exister. Le culte des morts est le ciment qui
a constitu les premires socits, qui en a fait des institutions
permanentes, des nationalits, c'est--dire la solidarit du prsent
avec le pass, la perptuit des tendances, des aptitudes, des dsirs,
des regrets, des haines et des vengeances. Faites que les morts, chez un
peuple, soient confondus dans un engrenage administratif de salubrit,
et traits _dcemment_, mais comme une matire dont il faut hter la
dcomposition pour en rendre le plus tt possible les lments  la
nature inorganique, ainsi qu'on traite un engrais; faites que cela entre
dans les moeurs et les nationalits, ces agglomrations traditionnelles,
puissantes et vivaces, ne seront plus que des socits anonymes
constitues pour... tant d'annes,  moins de supposer toutefois que les
ides mtaphysiques les plus abstraites sur l'existence de l'me soient
communment acceptes comme elles peuvent l'tre par une demi-douzaine
de philosophes au milieu d'un pays de plusieurs millions d'habitants. Il
sera bien difficile de faire admettre l'indiffrence absolue pour la
dpouille prissable d'une personne que l'on a aime, respecte ou
connue. Et dans nos grandes villes, s'il est une chose qui choque le
sentiment populaire, c'est ce qu'on appelle _la fosse commune_.

Ce n'est que depuis le XVIe sicle que l'on a imagin de donner aux
spultures un caractre funbre; de les entourer d'emblmes, d'attributs
ou d'allgories qui rappellent la fin, la dcomposition, la douleur sans
retour, l'anantissement, la nuit, l'oubli, le nant. Il est assez
trange que ces ides se soient fait jour chez des peuples qui se
piquent d'tre chrtiens, et chez lesquels, en chaire, on montre la mort
comme une dlivrance, comme la fin des misres attaches  la courte
existence terrestre. Les _paens_, par opposition, ont donn aux
monuments funraires un caractre plutt triomphal que dsol. Le moyen
ge avait conserv cette saine tradition; les tombeaux qu'il a levs
n'adoptent jamais ces funbres attributs mis  la mode depuis le XVIe
sicle, ces effets thtrals ou ces froides allgories qui exigent
toujours pour tre comprises la prsence d'un cicerone.

De la mort il ne faut point tant dgoter les gens, puisque chacun doit
subir sa loi; il ne parat pas ncessaire de l'entourer de toute cette
friperie de mlodrame, disgracieuse et ridicule. C'est  la fin de la
renaissance que l'on leva les premiers mausoles dcors d'allgories
funbres sorties de cerveaux malades: d'os de mort, de linceuls soulevs
par des squelettes, de cadavres rongs de vers, etc. L'art du _grand
sicle_ ne pouvait manquer de trouver cela fort beau, et le XVIIIe
sicle renchrit encore sur ces pauvrets. Ce moyen ge, que plusieurs
nous prsentent toujours comme maladif, asctique, mlancolique, ne
prenait pas ainsi les choses de la mort, non plus que les Grecs et les
Romains. Ceux-ci avaient, comme on sait, l'habitude de brler les
cadavres, ce qui avait beaucoup d'avantages. Le long des chemins qui
rayonnaient vers les cits, taient levs des tombeaux. Cette
disposition seule indique assez que, pour ces _paens_, la spulture ne
faisait pas natre les ides lugubres qui s'emparent de nous aujourd'hui
dans les cimetires. Ces voies des tombeaux, dont les faubourgs de Rome
taient entours, n'empchaient pas les gens qui passaient sur les
chemins de s'entretenir des sujets les moins graves, sans que pour cela
le respect pour les morts ft moins profond. Pendant le moyen ge, les
cimetires ne sont pas davantage pris au point de vue lugubre,
romantique. Le moyen ge, pas plus que l'antiquit, n'a peur de ses
morts. Si les Grecs aimaient  s'asseoir et  deviser au pied d'une
tombe place sur le bord d'un chemin, nos aeux se runissaient
volontiers dans les cimetires pour traiter de certaines affaires. La
nuit, ces enceintes, indiques par un fanal, servaient au besoin de
refuge au voyageur, qui ne songeait point aux _revenants_, du moins dans
nos contres franaises. Ces cimetires taient presque toujours
entours d'un portique bas, et c'tait sous cet abri que le pauvre et le
voyageur attards, qui ne pouvaient se faire ouvrir les portes de la
ville, attendaient le jour.

Nous n'entreprendrons pas la description des cimetires gallo-romains et
mrovingiens. Ce travail, fait et bien fait sur une partie de la France
par M. l'abb Cochet[14], nous dispensera de parler des spultures des
premiers conqurants barbares des Gaules, d'autant que ces spultures
n'affectent aucune apparence architectonique. Ce sont des
ensevelissements dans des cercueils de bois, de pierre, ou  mme le
sol, qui n'ont d'intrt qu'au point de vue de l'histoire ou de
l'archologie.

Il paratrait que l'usage d'lever des tombeaux le long des voies
publiques ne fut pas entirement abandonn pendant la priode
mrovingienne. Grgoire de Tours cite plusieurs exemples de ces sortes
de monuments[15]. Plus tard, sous les premiers Carlovingiens, les
personnages considrables tenaient  tre ensevelis sous l'gout des
toits des glises, chapelles ou oratoires[16]. Cette coutume persista
jusque vers le milieu du XIIe sicle. On enterrait aussi sous les
porches des glises et dans les lieux voisins qui taient bnis. Ce ne
fut qu' la fin du XIIe sicle que s'tablit l'usage d'enterrer dans les
glises, et d'lever des monuments ou de graver des dalles
commmoratives sur les spultures.

Les premiers chrtiens, contrairement  l'usage admis chez les Grecs et
chez les Romains, ne brlaient pas les corps, ils les ensevelissaient
dans des niches pratiques dans les parois de cryptes, ou dans des
sarcophages de pierre ou de marbre. Ces sarcophages, si les personnages
taient considrables, restaient souvent apparents dans des chambres
souterraines; ils taient dcors de sculptures symboliques ou de signes
religieux, croix, monogrammes du Christ, colombes, etc. Habituellement
ils taient poss sur des ds ou colonnettes, afin de les isoler de
terre. Ces sarcophages se composaient d'une auge oblongue
quadrangulaire, avec couvercle en forme de toit  deux pentes ou bomb.
Le corps du dfunt tait dpos dans cette auge[17]. Les tombeaux du
moyen ge procdent de ce principe. Mais, vers le milieu du XIIe sicle,
on plaa sur le couvercle l'effigie du mort, et alors le sarcophage
n'tait plus ordinairement qu'un simulacre et le corps tait dpos
au-dessous, dans une fosse ou un petit caveau. Ce fut aussi vers cette
poque que l'on se contenta souvent de placer sur le cercueil enterr
une dalle grave ou une lame de bronze reprsentant le dfunt. La partie
principale du tombeau, le sarcophage, ou plutt son simulacre, ne fut
bientt qu'un accessoire, un vritable socle portant des figures
couches, et le monument, outre ces statues, se composa de dais levs
ou de sortes de chapelles en faon de larges niches.

Les tombeaux du moyen ge peuvent donc tre diviss en trois sries: la
premire comprend les sarcophages proprement dits, plus ou moins dcors
de sculptures, mais sans reprsentation du dfunt; sarcophages
apparents, placs au-dessus du sol; la seconde, les socles poss sur une
spulture, portant parfois l'effigie du mort, et placs, soit dans une
sorte de niche ou petite chapelle, soit sous un dicule en forme de
dais; la troisime, les tombes plates poses au niveau du pav des
glises, graves ou en bas-relief, et formant comme le couvercle de la
fosse renfermant le cercueil.

Les sarcophages contenant rellement les corps, sans effigie, ne se
trouvent gure pass le XIIe sicle, mais ils sont trs-nombreux pendant
les priodes mrovingienne et carlovingienne.

Voici (fig. 1) quelques-unes des formes qu'affectent ces
sarcophages[18]. Pendant les XIIe et XIIe sicles, on creusa encore des
sarcophages rectangulaires, comme pendant la priode gallo-romaine, avec
bas-reliefs sculpts sur les parois. Nous citerons, entre autres, le
sarcophage de saint Hilaire le Grand, de Poitiers, dessin par Gaignres
(_Collect. Bodlienne_), et qui datait du XIe sicle; celui de saint
Hilaire, prs de Carcassonne, du XIIe sicle; ceux des comtes de
Toulouse, placs contre les parois du transsept mridional de
Saint-Sernin de Toulouse, XIe et XIIe sicles. Ces derniers ont t
poss sur des colonnettes, dans une sorte de petite chapelle extrieure,
vers la fin du XIIe sicle. Dans les provinces mridionales, la
Provence, le Languedoc, le Lyonnais, l'usage de dposer les corps dans
des sarcophages de marbre persista longtemps: c'tait une habitude
antique conserve chez ces populations. Au muse de Toulouse, on voit
des sarcophages du XIVe sicle, qui affectent absolument la forme des
cuves spulturales romaines, mais qui sont dcors d'ornements et
d'attributs qui appartiennent  cette poque avance du moyen ge[19].
Les corps taient bien videmment renferms dans ces auges; tandis que
dans les provinces du Nord, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ils
taient enterrs sous le simulacre du sarcophage, qui tait alors un
cnotaphe.

Le sarcophage devenant cnotaphe, il tait naturel de couvrir celui-ci
d'un dais, d'un arc, d'en faire un monument honorifique, de le
considrer comme un lit de parade sur lequel l'effigie du mort tait
pose.

Les artistes du moyen ge ont apport, dans la composition des tombeaux,
l'esprit logique que nous retrouvons dans leurs oeuvres. Le tombeau,
pour eux, tait la perptuit de l'exposition du mort sur son lit de
parade. Ce qui avait t fait pendant quelques heures avant
l'ensevelissement, on le figurait en pierre ou en marbre, afin de
reproduire aux yeux du public la crmonie des funrailles dans toute sa
pompe. Mais  cette pense se mle un sentiment qui exclut le ralisme.
Des anges thurifraires soutiennent le coussin sur lequel repose la tte
du mort. Sur les parois du sarcophage sont sculpts les pleureurs, les
confrries, quelquefois les saints patrons du dfunt, ou des anges.
C'est l'assistance potise. Nous allons tout  l'heure prsenter des
exemples de ces dispositions.

Un curieux monument nous explique l'origine de ces tombeaux cnotaphes,
avec l'exposition du mort. C'est un chapiteau du porche occidental de
l'glise de Saint-Sverin (vulgairement Saint-Seurin) de Bordeaux. Ce
porche date du commencement du XIIe sicle. L'une de ses colonnes
engages est couronne par une reprsentation du tombeau de saint
Sverin, formant chapiteau sous une naissance d'arc-doubleau. Le corps
du saint (fig. 2), envelopp d'un linceul, ayant une crosse  son ct
gauche, est plac sur une sorte de lit de parade support par des
colonnettes[20]; sur les parois de ce lit est grave l'inscription
suivante[21]. Sur la face:

       + SCS SEVERINVS + : +

Sur la face de droite:

       SIGNIFICAT
       HAC (_sic_) PETRA
       SEPVLCRVM
       SCTI SEVERINI.

Sur celle de gauche:

       QVANDO
       MIGRAVIT
       A SECVLO
       ...M...

Pour viter la confusion dans cet article, nous poursuivrons l'examen
des tombeaux en maintenant le classement que nous venons d'indiquer.

On peut considrer comme un des tombeaux les plus anciens parmi ceux
accols  des monuments religieux, le tombeau que l'on voit  Toulouse,
entre les contre-forts des btiments des Chartreux. Ce monument du XIIe
sicle, bien conserv, se compose d'un sarcophage plac dans une niche
leve au-dessus du sol, sur des colonnettes. Une arcature formant
claire-voie dfend le sarcophage. La figure 3 prsente le plan de ce
tombeau, et la figure 4 son lvation et sa coupe. Les colonnettes sont
de marbre, ainsi que le sarcophage, les arcatures en pierre, et le reste
de la construction en briques. Ce tombeau tait entirement peint. On ne
sait pour quel personnage il fut lev, mais il est bien certain qu'ici
le corps tait dpos dans le sarcophage mme, plac sur cinq
colonnettes au-dessus du soubassement, conformment  l'usage admis
encore au XIIe sicle dans les provinces mridionales, et qui semble
driver de traditions fort anciennes, trangres  l'antiquit
chrtienne gallo-romaine. Un sicle plus tard, cet usage d'enfermer les
corps dans des sarcophages juchs sur des colonnettes tait, comme nous
l'avons dit plus haut, entirement abandonn dans les provinces
septentrionales, et trs-rarement pratiqu mme dans celles du Midi. Les
corps taient enterrs. Cependant la tradition influe sur la forme
apparente des tombeaux. On voit encore dans le clotre de l'glise de
Saint-Salvy (d'Alby) un tombeau datant de la seconde moiti du XIIIe
sicle, qui prsente une disposition analogue  celle du monument des
Chartreux de Toulouse donn ci-dessus.  Saint-Salvy, la claire-voie ne
prservait point le sarcophage, mais bien le massif lev sur la fosse
et formant soubassement. Voici (fig. 5) le plan du tombeau du clotre de
Saint-Salvy, et (fig. 6) son lvation. La niche sous laquelle est plac
le sarcophage est divise par une pilette contre laquelle est adosse
une statue[22]. Deux petites votes d'artes couvrent cet enfoncement de
0m,97 de profondeur. Au-dessus de l'arcature sont places trois statues:
la Vierge, et deux figures agenouilles, un homme et une femme, qui ne
peuvent tre que les personnages pour lesquels le tombeau a t fait.
Ces trois statues sont abrites sous une triple arcature couronne par
un gble trs-obtus. On retrouve encore les traces des peintures qui
recouvraient entirement l'architecture et la statuaire. Des anges
remplissaient les deux tympans de la niche infrieure au-dessus du
sarcophage, et nous ne pensons pas que l'homme et la femme en adoration
des deux cts de la Vierge aient t reprsents sur la dalle
recouvrant leur spulture. La pilette engage A (voyez le plan) formait
une croix se dtachant sur les deux tympans (voyez le dtail B, fig. 6).
Un petit bnitier est engag dans la muraille du ct droit.

Sur les flancs des glises collgiales et paroissiales, il existait
habituellement des clotres, et ces clotres servaient de lieu de
spulture, non-seulement pour les clercs, mais aussi pour les laques
qui payaient fort cher l'avantage d'tre enterrs prs de l'glise[23].
La place prfre tait toujours le mur de l'glise mme. Aussi, le long
de nos monuments religieux, entre les contre-forts qui donnaient sur
l'une des galeries du clotre, trouve-t-on encore des traces nombreuses
de ces spultures.

Au XIIIe sicle, les lois ecclsiastiques qui dfendaient d'enterrer des
laques dans l'enceinte mme des glises tombrent en dsutude. Les
chapitres des cathdrales seuls continurent gnralement d'observer ces
rgles, mais les paroisses, les collgiales, les glises abbatiales
mmes, tirrent un profit considrable de la vente du droit de spulture
dans les glises, et bientt les murs et les pavs des nefs furent
couverts de monuments, d'inscriptions et d'effigies. Les choeurs taient
rservs pour les membres du clerg ou pour de trs-hauts personnages.
De mme que dans les cathdrales les vques taient ensevelis sous le
pav du choeur ou entre les piliers du sanctuaire, par exception des
princes profitaient du mme privilge. En fouillant le choeur de
Notre-Dame de Paris pour y tablir le caveau actuel des archevques,
nous avons trouv la tombe d'Isabelle de Hainaut, premire femme de
Philippe-Auguste, qui dut tre enterre sous ce pav, l'glise  peine
leve jusqu'aux votes[24].

C'tait principalement dans les glises abbatiales que les princes se
faisaient ensevelir. Les fondateurs d'abbayes se rservaient la facult
d'tre enterrs, eux et leurs successeurs, dans l'glise rige avec
leurs dons. C'est ainsi que beaucoup de monuments remarquables ont pu
tre conservs jusqu' la fin du dernier sicle, et mme jusqu' nos
jours. Les abbayes de Saint-Denis, en France, de Sainte-Genevive, de
Saint-Germain des Prs  Paris, de Braisne, de Vendme, de Jumiges, de
Fcamp, de Longpont, de Royaumont, d'Eu, des Clestins  Paris, de
Poissy, renfermaient des spultures splendides de princes et seigneurs,
et quelques-uns de ces monuments nous sont rests. L'abbaye de
Saint-Denis, fonde par Dagobert, fut particulirement destine  la
spulture des rois franais, et reut en effet les dpouilles de la
plupart de ces princes, depuis le fondateur jusqu' Louis XV. L'glise
ayant t rebtie par Suger, il est  croire que les monuments anciens
(si tant est qu'il y ait eu des mausoles levs sur les tombes des
princes) furent dtruits ou fort endommags. Quand, plus tard, vers le
milieu du XIIIe sicle, on remplaa la plus grande partie des
constructions du XIIe sicle, que l'on reconstruisit la nef, le
transsept et tout le haut choeur, les derniers restes des tombeaux
antrieurs  Louis IX furent disperss; si bien que pour ne pas laisser
perdre la mmoire de ces vnrables spultures, saint Louis rsolut de
rtablir tous ces tombeaux,  commencer par celui de Dagobert. Les
ossements que l'on put retrouver dans les anciens cercueils furent
replacs dans les nouvelles tombes. Parmi les tombeaux antrieurs 
saint Louis, un seul fut conserv et replac au milieu du choeur des
religieux: c'tait celui de Charles le Chauve, qui tait de bronze, avec
parties mailles, et qui dut probablement  la solidit du mtal de ne
pas tre dtruit, comme les autres. Du tombeau de Dagobert il restait,
sous le clotre de l'glise de Suger, un fragment dont parle dom
Doublet[25], et que M. Percier a dessin en 1797. C'tait une statue
colossale, assise, couronne, vtue d'une tunique longue et d'un
pallium. Nous reproduisons ici (fig. 7) le fragment conserv par le
dessin de Percier, et qui ferait croire que ce monument n'tait pas
antrieur au commencement du XIIe sicle. Quoi qu'il en ft, nous
n'avons pu trouver trace de cette figure, non plus que de celles des
deux princes Clovis et Sigebert, qui faisaient partie du mme monument.
Saint Louis n'en leva pas moins un nouveau tombeau au fondateur de
l'abbaye, et le fit placer  l'entre du sanctuaire, ct de
l'ptre[26]. Ce tombeau, qui date par consquent du milieu du XIIIe
sicle, est un des plus curieux monuments funraires de cette poque. Il
se compose (fig. 8) d'une grande niche surmonte d'un gble; au bas de
la niche est dpos un sarcophage[27], dont le couvercle sert de lit 
l'effigie du roi, couche sur le ct gauche. Au fond de la niche se
dveloppe, par bandes superposes, la lgende relative  la mort de
Dagobert.

Debout, des deux cts de l'effigie royale, sont les statues de
Nantilde, seconde femme de Dagobert, et de Sigebert, son fils an, qui
furent enterrs prs de lui. Dans les voussures qui forment la niche,
sont sculpts des anges thurifraires, et, dans le tympan du gble, le
Christ et deux vques, saint Denis et saint Martin, lesquels, en
compagnie de saint Maurice, au dire de la lgende, dlivrrent l'me du
roi des mains des dmons, et la conduisirent en paradis. Le devant du
sarcophage est fleurdelis, ainsi que le socle[28]. Tout ce monument
tait peint; outre les traces encore visibles de ces peintures, les
dessins-minutes de Percier fournissent tous les dtails de la
coloration. Ce tombeau, n'tant pas adoss, laisse voir sa partie
postrieure dans le bas ct. Celle-ci est de mme surmonte d'un gble
avec figures, crochets et fleurons, la partie infrieure restant unie,
sans sculpture.

Certaines parties de la statuaire du tombeau de Dagobert sont
trs-remarquablement traites. La statue de Nantilde,  laquelle, au
muse des Petits-Augustins, M. Lenoir avait fait adapter une tte
d'homme[29], les groupes des vques dans les zones lgendaires, les
anges des voussures et la sculpture du tympan, sous le gble, sont d'un
style excellent et d'une excution parfaite. Ce tombeau n'est point dans
les donnes des monuments placs dans l'intrieur des glises: c'est une
chapelle, un de ces dicules comme on en levait dans les clotres,
entre les contre-forts des glises, et c'est pourquoi nous l'avons
prsent ici; cependant l'effigie du mort est sculpte sur le sarcophage
vrai ou feint, tandis que ni le tombeau de Toulouse, ni celui de
Saint-Salvy d'Alby, n'avaient de statues couches.

Voici encore un de ces monuments en forme de niche dpourvue d'effigies:
c'est celui des deux prlats Beaudoin II et Beaudoin III, vques de
Noyon, qui tait plac contre la muraille de l'glise abbatiale
d'Ourscamp, ct de l'vangile (fig. 9)[30]. Beaudoin II mourut en 1167.
Les pitaphes taient peintes sur les parois de la niche, et avaient t
remplaces cent ans avant Gaignres, auquel nous empruntons ce dessin,
par des inscriptions sur vlin poses dans des cadres attachs avec des
chanettes. Ici, comme  Saint-Salvy, la pilette qui forme claire-voie
repose sur le sarcophage et protge son couvercle. Ce tombeau, pas plus
que ceux de Saint-Salvy et de Dagobert, ne prsente d'attributs
funbres. Des fleurs, des feuillages, des sujets lgendaires, ou des
personnages n'affectant en aucune manire les attitudes de la douleur,
dcorent ces dicules et en font des oeuvres d'art agrables  voir, o
rien ne fait songer  la dcomposition matrielle,  la nuit ternelle.
Sur les tombeaux, les artistes du moyen ge affectent, au contraire, de
rpandre des fleurs et des feuillages  profusion, ainsi qu'on le
faisait, d'ailleurs, autour des corps, au moment de
l'ensevelissement[31]. Des animaux, des chasses, des processions de
personnages, rappellent, sur ces monuments, la vie et non la mort. Quand
les effigies des dfunts sont sculptes couches sur le sarcophage,
elles ne prennent l'attitude de la mort que fort tard. Habituellement
ces figures, pendant les XIIe et XIIIe sicles, ont les yeux ouverts,
les gestes et les attitudes de personnes vivantes. C'est vers le milieu
du XIVe sicle que les statuaires leur donnent parfois l'apparence du
sommeil, mais sans aucun des signes de la mort. Ces personnages sont
d'ailleurs vtus de leurs habits, arms, si ce sont des guerriers,
couverts de vtements religieux, si ce sont des clercs.

Avant de parler des tombeaux formant des dicules isols, il nous faut
citer encore quelques-uns de ces monuments en forme de niches ou
chapelles, mais avec effigies des morts poses sur le sarcophage. Dans
le collatral du choeur de la cathdrale de Rouen, il existe un de ces
tombeaux, appartenant  un vque, qui date de la fin du XIIe sicle, et
qui est d'un trs-beau travail. Ce monument ne prsente d'ailleurs
aucune particularit remarquable. La statue du prlat est couche sous
une arcature surmonte d'un gble peu lev. Comme toujours, ce tombeau
tait peint.

En voici un autre (fig. 10)[32], qui tait plac  Fontevrault, contre
le mur du bas ct,  la droite du matre autel (ct de l'vangile).
C'tait celui de l'vque Pierre de Poitiers (XIIIe sicle). La statue,
couche sur un lit drap, est entoure de figurines en ronde bosse
reprsentant les religieux assistant aux funrailles de l'vque. Parmi
ces religieux, on distingue l'abbesse de Fontevrault et un abb, tous
deux tenant la crosse, signe de leur dignit. Les autres personnages
portent des croix et des cierges. La chasuble de l'vque tait d'un
bleu verdtre, aux croisettes d'or, double de rouge; sa mitre blanche
avec un bandeau rouge, l'aube blanche, l'tole verte, les chaussures
noires. L'abbesse tait vtue de noir, et les religieux, les uns de
blanc, les autres de vert, se dtachant sur un fond rouge. Une arcature
couvrait le sarcophage, mais elle tait dj dtruite du temps de
Gaignres, qui nous a laiss le dessin de ce curieux monument.

On voit encore dans la cathdrale de Limoges, adoss au collatral nord,
un de ces tombeaux en forme de niches ou chapelles, datant du XIVe
sicle: c'est celui de l'vque Bernard Brun. Ce monument est grav dans
l'ouvrage de M. Gailhabaud[33]. Au fond de la niche, spare par une
pile centrale, des bas-reliefs reprsentent des sujets de la lgende de
sainte Valrie, un crucifiement, un couronnement de la Vierge et un
jugement dernier. Il faut citer aussi les deux jolis tombeaux
appartenant  la mme poque, et qui sont adosss au mur de la chapelle
de la Vierge, dans la cathdrale d'Amiens. Ils sont en forme de niche
couverte par une arcade basse surmonte d'un gble. Sur le socle,
portant les statues couches des dfunts, sont sculpts, dans de petites
niches, des personnages religieux, chanoines et laques, qui composent
le cortge accompagnant les corps  leur dernire demeure. Les cus
armoys des deux personnages, un vque et un chanoine, sont peints au
fond des niches.

Un des monuments funraires les plus intressants, affectant la forme
d'une niche avec sujets, est le tombeau du prtre Bartholom, plac dans
l'glise de Chnerailles (Creuse), et dont il fut probablement le
fondateur. Ce tombeau, engag dans la troisime trave du ct
mridional, est pos  2 mtres au-dessus du pav, et est taill dans un
seul bloc de pierre calcaire. Son architecture prsente un arc en
tiers-point avec deux contre-forts. L'enfoncement est divis en zones,
dans chacune desquelles se dtachent des personnages en ronde bosse. La
zone infrieure reprsente la scne de l'ensevelissement du mort. La
sainte Vierge occupe, dans la zone du milieu, le sommet d'un dicule
avec escalier. Saint Martial gravit l'escalier, un encensoir  la main.
Sur le terrain  la droite de la Vierge, est reprsent le martyre de
saint Cyr et de sa mre sainte Julite.  sa gauche, le prtre
Bartholom, agenouill, est prsent  l'enfant Jsus par son patron, et
saint Aignan, vque. Sous l'arcade est sculpt un crucifiement. Sur
deux phylactres placs sous la seconde et la premire zone, on lit:
_Hic. jacet. dominus. Bartholomeus. de Plathea. presbiter. qui. obiit.
die. fest. V. M. (Virginis Marioe) anno. Dni. MCCC[34]._

La sculpture de ce petit monument est d'un style mdiocre, mais sa
composition est heureusement trouve.

Voici (fig. 11) un autre exemple de ces tombeaux adosss, en forme de
niche, avec effigie du mort. Cet exemple date de 1300 environ. Le nom du
dfunt ne nous est pas conserv. Ce tombeau fut incrust aprs coup dans
le mur du collatral nord de l'glise de Saint-Pre (Saint-Pierre) sous
Vzelay. Le fond de la niche est occup par un bas-relief d'un bon
style. Au centre, le Christ assis reoit de saint Pierre agenouill un
objet bris qu'il tient dans sa main droite. De l'autre ct, la sainte
Vierge semble intercder auprs de son divin Fils. Deux anges
thurifraires terminent la scne. videmment, la Vierge et saint Pierre
font ici valoir auprs du Juge suprme les mrites du mort, qui pourrait
tre un des fondateurs des portions de cette glise reconstruites vers
la fin du XIIIe sicle. L'objet que tenait saint Pierre tait-il le
simulacre de l'glise restaure? Cela parat plausible. Ce monument est
d'ailleurs fort mutil, et la statue du personnage vtu d'habits civils
est compltement fruste. La sculpture et l'architecture taient peintes
et dores. L'inscription, galement peinte, et dont on distingue  peine
quelques lettres sous le badigeon; tait place sous le bas-relief.

On le reconnat facilement, la donne de ce tombeau est la mme que
celle adopte pour le beau monument de Saint-Denis, lev  Dagobert.
Nous ne pensons pas qu'il soit ncessaire d'insister davantage sur ce
genre de spultures en forme de niches ou chapelles adosses, et nous
passerons  l'examen des tombeaux isols, en commenant par les plus
simples et qui sont aussi les plus anciens.

Sur les sommets des Vosges, prs de Saverne, on trouve des restes
d'enceintes et de dbris qui remontent  une poque recule, et
particulirement, entre Saverne et Dabo, de nombreux cimetires ont t
dcouverts. La plupart des tombes qu'ils renferment prsentent une
disposition singulire. Ces monuments funraires consistent en une auge
ou un simple trou en terre, entour de pierres sches, contenant un vase
cinraire; le tout est couvert par une pierre en forme de prisme
triangulaire, lgrement convexe.  la base de la face antrieure est
perc un trou en faon de petit arc, et correspondant une cavit faite
aux dpens du bloc[35].

La figure 12 montre un de ces monuments en coupe (A), et le couvercle
spar en B. Parfois, mais plus rarement, ces couvercles ne sont pas
curvilignes (fig. 13). La rouelle gauloise, des imbrications ou des
ornements dans le style gallo-romain les dcorent. M. le colonel Morlet,
qui a mis en lumire ces dcouvertes, considre en effet, et avec
raison, ces tombeaux comme postrieurs  la conqute des Gaules par les
Romains; les objets, mdailles et vases trouvs autour d'eux, les
inscriptions qui sont graves sur leurs parois, ne peuvent laisser de
doutes  cet gard.

Les monuments funbres que reclent les sommets des Vosges, entre
Saverne et Dabo, n'taient pas rpandus au hasard sur ces hauts
plateaux, dit en terminant M. le colonel Morlet, mais runis en de
vritables cimetires entours de temples, d'autels et d'habitations;
ils annoncent la prsence permanente d'une population nombreuse, charge
de dfendre les grands camps fortifis dont nous voyons les traces.

Favorises par la configuration du sol qui descend en pente douce vers
la Lorraine, tandis qu'il s'arrte brusquement  pic du ct de
l'Alsace, ces positions ont d tre occupes et fortifies ds la plus
haute antiquit, pour arrter les invasions d'outre-Rhin. Bien avant les
Romains, il y eut donc de sanglants combats sur cette barrire
naturelle, o chaque invasion kymrique, celtique et germanique, vit
s'lever de nouveaux travaux de dfense, au-dessus desquels l'poque
gallo-romaine a laiss une dernire empreinte.

C'est ainsi, sans doute, que les tombeaux dcrits ci-dessus se trouvent
mls  des ruines d'une poque plus ancienne, telles que ces grandes
murailles doubles du Gros-Limmersburg, o je ne puis reconnatre l'art
romain.

La monnaie de Titus trouve au Kempel, ainsi que la bonne facture du
vase dcouvert au mme lieu, annoncent que ces ncropoles existaient ds
les premiers temps de l're chrtienne.

Ces tombeaux n'ont rien de germanique; ils sont gaulois de l'poque
romaine. Leur caractre spcial consiste dans la petite ouverture que
l'on voit toujours  leur base, et dans l'arc aigu qui termine
gnralement leur sommet.

L'ouverture de la base est difficile  expliquer,  moins d'admettre que
ce soit un moyen de communiquer avec les cendres du mort et de faire des
libations.

L'arc aigu, dont on retrouve l'image exacte dans les monuments funbres
de l'Asie Mineure, ne serait-il pas l'indice d'une tradition antrieure
 l'invasion celtique, qui se serait conserve chez une tribu campe au
sommet des Vosges?

En effet, des tombeaux lyciens, en grand nombre, se terminent  leur
sommet par une sorte de couvercle ou de couverture imite d'un ouvrage
de bois, qui affecte la forme d'un prisme curviligne[36], et, en
pntrant dans l'extrme Orient, on retrouve des spultures hindoues qui
prsentent la mme apparence gomtrique. Sans attacher  ces rapports
plus d'importance qu'il ne convient, il est ncessaire d'en tenir
compte, car nous voyons cette forme de recouvrement du corps persister
chez les populations sorties de l'Orient septentrional.

La loi salique mentionne la _construction_, la _balustrade_, le _petit
difice_ ou le _petit pont_ plac au-dessus d'un homme mort[37].
Grgoire de Tours[38]  propos d'un vol avec effraction commis dans la
basilique Saint-Martin de Tours, dit que les voleurs s'taient
introduits par une fentre en montant sur un treillis qu'ils avaient
enlev sur la tombe d'un mort (_Qui ponentes ad fenestram absidoe
cancellum, qui super tumulum cujusdam defuncti erat...._). Les
Anglo-Saxons avaient pour habitude de poser sur la tombe du mort une
sorte de berceau de bois ou de fer (_hearse_), que l'on recouvrait d'un
pole[38]. Or, la forme des tombeaux lyciens, celle des tombes des
Vosges, indiquent l'_aristato_[40] que cite la loi salique, le _hearse_
des Anglo-Saxons, les catafalques figurs dans la broderie de Bayeux
(dite tapisserie de la reine Mathilde); et bien que les pierres des
Vosges recouvrent des urnes cinraires, et que les Francs ni les
Anglo-Saxons ne brlassent leurs corps, il est difficile de ne pas
admettre pour cette forme de tombeaux, figurant un pole recouvrant une
carcasse de bois ou de fer, une origine pareille. Observons que cet
_aristato_, ce _hearse_, recouvrent, non pas le mort, mais la spulture
du mort; c'est ce que nous appelons aujourd'hui un catafalque. Ce n'est
pas la bire, mais le signe honorable et visible qui indique la place de
la tombe.

Le tombeau lycien dpos au British Museum prsente cette particularit
curieuse (fig. 14), que le sarcophage proprement dit A, qui est de
marbre, et dans lequel taient dposs les restes du mort, prend la
figure propre  cette matire, tandis que la partie BC de recouvrement,
quoique taille de mme dans des blocs de marbre, affecte l'apparence
d'une structure de bois. Le sommet curviligne C est mme revtu de son
pole, simulant une toffe dont la broderie est figure par des
bas-reliefs trs-plats, et les ornements de mtal que ce pole pouvait
recevoir, par des mufles de lion saillants. Il y a donc, dans ce
tombeau, la spulture proprement dite et le catafalque qui la surmonte.
Mme disposition en petit, dans les tombes des Vosges, pour les tombeaux
dont parle Grgoire de Tours; pour le monument de Beauchamp, o
l'effigie du mort, place sur le sarcophage, est recouverte d'un berceau
de fer sur lequel le pole tait pos. Mme disposition adopte pour le
tombeau du religieux Guillaume, dpos autrefois prs de la porte du
chapitre, dans le clotre de l'abbaye de Noaill (fig. 15), et qui date
de la fin du XIIe sicle[41]. Cette pierre n'est autre chose que le
catafalque, la reprsentation de l'_aristato_, du pole pos sur une
carcasse et recouvrant la place o repose le mort.

Mais voici un exemple intressant qui se prsente et qui donne plus de
valeur aux observations prcdentes. La petite glise de Saint-Dizier,
en Alsace, renferme plusieurs tombeaux, et entre autres celui attribu 
saint Dizier, vque, dit la lgende. Ce tombeau, qui d'ailleurs ne
remonte pas au del du milieu du XIIe sicle, n'est autre chose qu'une
pierre creuse en forme de petite cellule, avec deux portes (fig. 16).
La cellule, monolithe, est termine  sa partie suprieure par deux
pentes recouvertes de riches ornements. Jusqu'en 1835, dit M. Anatole
de Barthlemy, auquel nous empruntons ce dtail[42], on faisait passer
par ces ouvertures les personnes atteintes d'alination mentale.....
Voil l'_aristato_, le pole, le catafalque antique recouvrant le corps
d'un saint, et pourvu de proprits miraculeuses. Le corps est enseveli,
et sa place est consacre par cet dicule qui reproduit toujours la
disposition que nous trouvons en Lycie, sur les sommets des Vosges, 
l'abbaye de Noaill, et que nous allons voir se dvelopper avec l'art du
XIIIe sicle  son apoge.

Citons d'abord le charmant tombeau de Saint-tienne, plac dans l'glise
d'Obazine (Corrze). L'effigie du saint, couche, est garantie du
contact par une arcature  jour; au-dessus de l'arcature est un riche
pole formant comble  deux pentes, et couvert de bas-reliefs. Des
moines sortent de leurs cercueils et viennent se prosterner devant la
Vierge. Des anges tenant des flambeaux apparaissent  mi-corps entre les
gbles sculpts sur les rampants, termins par une crte feuillue[43].
Mais voyons comment, sur des donnes beaucoup plus simples, ce souvenir
du tombeau antique s'est perptu. Dans le cimetire qui entoure encore
l'glise de Montral (Yonne), on remarque plusieurs tombes dont voici
(fig. 17) la forme. Cette pierre, en faon de comble crois, recouvre,
sur des cales, la spulture. Le trac A donne le dtail des trois
pignons de l'extrmit postrieure et du croisillon. Quant au pignon B
de l'extrmit antrieure, il est muni d'une petite niche avec coupelle
formant bnitier. Une croix  plat est sculpte sur le fate de ce
comble. Ne trouve-t-on pas l comme une dernire trace des traditions
antiques, christianise? Mais cette disposition devait fournir des
motifs d'architecture autrement riches. On n'enterrait gure dans les
cimetires que des personnes peu considrables, tandis qu' dater du
XIIIe sicle, les glises taient rserves aux spultures des grands.
En outre des spultures adosses aux murs, en forme de niches, et des
tombes plates dont nous parlerons tout  l'heure, on levait un assez
grand nombre de monuments dont la donne se rapprochait du tombeau
catafalque. L'effigie du mort tait pose sur une sorte de crdence
ajoure, place sur la spulture. Un dais tenu par des pilettes formant
clture tenait lieu du pole, de l'_aristato_ dont nous avons parl. Il
ne semble pas que dans les provinces du nord de la France on ait adopt
(si ce n'est pendant les poques mrovingienne et carlovingienne) la
disposition de certaines spultures italiennes et orientales
chrtiennes, disposition qui consistait en un sarcophage recevant
rellement le corps, lev sur des pieds et surmont d'un dicule en
faon de dais. Le tombeau du roi Guillaume Ier, dpos dans la basilique
de Montreale,  Palerme, tait ainsi conu. Il consiste en une cuve de
porphyre leve sur deux pieds ajours Un toit reposant sur six colonnes
de porphyre protge la cuve. Alors (au XIIe sicle), en France, on
plaait les corps en terre, dans un cercueil de pierre, de bois ou de
mtal, et le monument visible n'tait, comme nous l'avons dj dit,
qu'un simulacre, une indication de la place o reposait ce corps. Il est
fort important de ne pas perdre de vue ce principe qui influe sur la
composition de tous les monuments funraires franais, depuis le XIIe
sicle au moins.

Quand saint Louis fit refaire, dans l'glise abbatiale de Saint-Denis,
la plupart des tombeaux de ses prdcesseurs, l'artiste charg de ce
travail adopta un parti mixte. Ne voulant pas encombrer le transsept au
milieu duquel ces tombes sont places, et ayant  mnager la place,
n'ayant pas peut-tre des ressources suffisantes, il ne put lever un
dicule sur chaque spulture. Les rois et reines furent placs sur des
socles deux par deux; derrire leur tte fut dress un dais double en
forme de chevet ou de dossier, et deux colonnettes accompagnant et
surmontant ces dais permirent de poser sur leurs chapiteaux, et entre
leurs fts, des flambeaux. Peut-tre, certains jours, des poles
d'toffe attachs  ces colonnettes taient-ils tendus sur chaque tombe.
C'est ici l'occasion de parler des illuminations des tombes, usage qui
remonte  une trs-haute antiquit. Les Grecs illuminaient les monuments
funbres, et la plupart des tombeaux qui existent encore en si grand
nombre dans la Syrie centrale sont surmonts de pyramides disposes de
faon  placer des lampes sur de petites consoles mnages  cet effet
le long des pans inclins[44]. Depuis l'tablissement du christianisme
dans les Gaules, on illuminait les cimetires  l'occasion de certaines
ftes, et chaque nuit un fanal tait allum dans leur enceinte. Quelques
tombeaux du moyen ge possdent encore les herses de fer qui taient
destines  porter des cierges, et les tombeaux relevs par Louis IX 
Saint-Denis adoptent ce parti.

La figure 18 reprsente un de ces tombeaux doubles[45]. Cette
disposition, trs-originale, ne parat pas tre une exception, car
souvent on remarque sur les parois des socles recevant des effigies de
morts, les traces de supports de pierre, de mtal ou mme de bois,
portant ces herses de cierges et peut-tre des poles d'toffe. Les
tombes avec dais fixes de pierre ou de bois ne sont qu'un driv du mme
principe. On en voyait beaucoup autrefois dans nos glises abbatiales, 
Royaumont, aux abbayes de Saint-Denis, de Longpont, d'Eu, de Braisne, de
Saint-Seine, de Poissy; aux Jacobins, aux Clestins de Paris. Quelques
cathdrales en possdaient galement, Amiens, Rouen, Sens. On en voit
encore dans celles de Limoges et de Narbonne, autour du choeur.

Voici entre autres la tombe de Charles, comte d'tampes, petit-fils de
Philippe le Hardi, qui tait place dans l'glise des Cordeliers, 
Paris, derrire le grand autel[46]. Ce comte d'tampes mourut en 1336
(fig. 19).

La statue, de marbre blanc, repose sur une dalle de marbre noir, avec
socle orn d'arcatures de marbre blanc sur fond noir. Un dais d'un
charmant travail protge la tte; l'pitaphe est grave derrire ce
dais. L'dicule  jour, en pierre, tait entirement peint et dor, et
le plan prsente une disposition curieuse. tabli entre les deux gros
piliers, derrire le choeur, ce plan est trac de manire  _chapper_
ces piliers et  laisser l'architecture du dais indpendante (fig.
20)[47]. Les votes taient peintes d'azur avec fleurs de lis d'or, et
les petits contre-forts plaqus de compartiments de verres colors par
dessous, comme ceux que l'on voit encore dans certaines parties de la
sainte Chapelle de Paris.

Quelquefois le socle portant la statue tait ajour: tel tait le
tombeau d'un sire de Coucy, plac entre deux piliers,  gauche du grand
autel de l'abbaye de Longpont, et qui datait de la fin du XIIIe
sicle[48]. Ce tombeau tait, comme le prcdent, entirement peint. Le
vtement guerrier du personnage appartient aux dernires annes du XIIIe
sicle.

Maintenir l'intgrit d'un principe et en tirer des consquences
trs-varies, c'est le fait d'un art qui a trouv sa voie. Le programme
du monument catafalque est adopt ds le XIIIe sicle, pour la spulture
des personnages considrables, de prfrence au tombeau en forme de
niche; cependant quelle varit non-seulement dans les dtails de ces
dicules, mais aussi dans la faon d'interprter ce programme! Voici,
par exemple (fig. 21), encore un des monuments funraires de l'abbaye de
Longpont, qui tait plac  la gauche du grand autel. C'est celui d'une
femme. L'effigie de la morte n'est plus place sur la crdence qui
recouvre la place de la spulture, mais sous cette crdence ajoure,
tandis qu'un crucifix richement dcor est dpos sur la crdence. Un
dicule  peu prs semblable au prcdent recouvre ce simulacre[49]. Ce
tombeau date du commencement du XIVe sicle. Citons encore, parmi les
tombeaux catafalques les plus remarquables de cette poque, celui de
l'archevque Pierre de la Juge, plac entre deux des piliers du choeur
de la cathdrale de Narbonne (ct mridional). Pourquoi la statue et
l'un des charmants bas-reliefs de ce tombeau ont-ils t enlevs pour
tre dposs au muse de Toulouse? Nous ne saurions le dire. Comment la
cathdrale de Narbonne ne rclame-t-elle pas ces fragments, afin de les
rintgrer? Cela ne peut s'expliquer que par une indiffrence profonde
pour ces prcieux restes, devenus si rares dans nos anciennes glises,
et cependant laisss  l'abandon ou mme dgrads journellement, quand
les fabriques ne les font pas enlever pour placer quelque dcoration
nouvelle d'un got quivoque. Ce tombeau de la cathdrale de Narbonne,
bien que mutil de la faon la plus sauvage, est encore un vritable
bijou, conservant ses peintures d'un got charmant et des statuettes
d'un style excellent.

Nous en traons le plan (fig. 22). Le choeur tant  un mtre en
contre-haut du collatral, de ce ct un rang infrieur de bas-reliefs
compense la diffrence de niveaux. La figure 23 donne la coupe du
monument avec l'indication des peintures qui se trouvaient au-dessus de
la tte du prlat. Deux anges enlvent son me au ciel. Sous le
formeret, des quatrefeuilles armoys aux armes du dfunt alternent avec
des oiseaux affronts. Les votes sont peintes en bleu, et tous les
profils de tons varis, d'une harmonie trs-heureuse.

La figure 24 donne la face du tombeau du ct du collatral. Les deux
bas-reliefs, d'albtre dur, reprsentent, celui du haut des vques dans
des niches avec gbles, celui du bas des chanoines deux par deux,
assistant aux obsques. Ce tombeau, ainsi que quelques autres qui
existent encore dans la cathdrale de Narbonne, forme clture du choeur.
La mme disposition existe  Limoges, et existait  Amiens, avant
l'tablissement des ridicules dcorations de pltre qui dshonorent le
choeur de la cathdrale, et qui sont dues  l'un de ses vques du
dernier sicle[50].

Parmi les tombeaux de la cathdrale de Limoges, citons celui qui est
plac entre les piliers, ct sud du choeur. Ce tombeau, d'un vque,
prsente une de ces dispositions originales que les artistes du moyen
ge savaient toujours trouver. Un trac perspectif (fig. 25), en fera
saisir l'effet du ct du collatral. Deux thurifraires entr'ouvrent un
rideau qui laisse voir la statue couche du prlat. La vote de
l'dicule est en berceau, et des bas-reliefs dcorent ses pieds-droits.
Devant le socle, des chanoines sont sculpts dans de petites niches. Ce
monument date galement du XIVe sicle. Cette disposition fut conserve
jusqu' l'poque de la renaissance, et nous possdons un grand nombre de
reprsentations de tombeaux, avec dais plus ou moins riches, protgeant
l'effigie du mort. On retrouve encore l'application de ce principe dans
les clbres tombeaux de Louis XII, de Franois Ier et de Henri II,
rigs  Saint-Denis Cependant le programme des XIIIe et XIVe sicles
est modifi sur un point capital. Dans ces derniers monuments, les
personnages sont reprsents avec les apparences de la mort sous le
cnotaphe; vtus, vivants et agenouills au-dessus. Le monument
recouvrant la spulture de Franois Ier montre non-seulement les figures
nues du roi et de la reine Claude sous le cnotaphe, mais encore, sur le
couronnement, les mmes figures agenouilles, vtues et accompagnes du
dauphin Franois, du prince Charles d'Orlans et de Charlotte de France,
qui mourut ge de huit ans. Disons, en passant, que ce tombeau,
attribu par quelques-uns  des artistes italiens, est d  Philibert de
l'Orme, comme architecte;  Pierre Bontems, matre sculpteur, bourgeois
de Paris, qui s'engagea, par un march en date du 6 octobre 1552,
moyennant 1699 livres,  faire une partie des clbres bas-reliefs du
stylobate, et une figure du couronnement;  Germain Pilon, qui excuta
pour 1100 livres les huit figures de _Fortune_ (sous la vote du
cnotaphe);  Ambroise Perret, qui fit les quatre vanglistes; et
enfin, pour l'ornementation,  Jacques Chantrel, Bastile Galles, Pierre
Bigoigne et Jean de Bourgy. Les belles figures couches appartiennent 
l'cole franaise, et paraissent tre sorties des ateliers de Jean
Goujon. Quant  la statuaire du tombeau de Henri II, elle est tout
entire de la main de Germain Pilon[51].

Depuis la fin du XVe sicle, beaucoup de monuments funraires adoptrent
cette disposition, d'une reprsentation du mort sous le cnotaphe, et du
mme personnage vivant, agenouill sur le couronnement; puis on en vint
 supprimer parfois l'effigie du cadavre, et  ne plus montrer que les
figures des personnages agenouills sur un socle, ou sur le simulacre
d'un sarcophage. Toutefois ces compositions n'apparaissent pas en
France, que nous sachions, avant la seconde moiti du XVe sicle.

Au XVIe, elles deviennent assez frquentes. Le tombeau de Charles VIII,
 Saint-Denis, prsentait cette disposition.

Charles VIII mourut le 7 avril 1498, par consquent son tombeau
appartient dj au style dit de la renaissance franaise. Il tait fort
beau[52], et a t grav plusieurs fois. Gagnires, dans sa
collection[53], en a donn un bon dessin. Comme corollaire de ces
tombeaux cnotaphes, il faut citer les monuments appliqus contre les
murs, et qui prsentent sur une surface verticale comme le dveloppement
de toutes les parties qui constituent le mausole, avec soubassement,
image du mort et dais.

Ces sortes de monuments sont assez rares en France; le dfaut d'espace
et aussi le dfaut d'argent faisaient parfois adopter ce parti. Nous en
connaissons deux beaux exemples dans l'ancienne cathdrale de la cit de
Carcassonne. L'un date du milieu du XIIIe sicle, c'est celui de
l'vque Radulphe. Le simulacre du sarcophage, qui persiste tard dans
les provinces mridionales de la France, est pos sur trois colonnettes
et parat engag dans la muraille. Des chanoines, sous une arcature,
assistent aux obsques. Sur le sarcophage se dresse debout, en
bas-relief, la figure de l'vque bnissant. Un gble orn de fleurons
et de crochets couronne le tout. L'autre tombeau (fig. 26) date du
commencement du XIVe sicle: c'est celui de l'vque Pierre de
Roquefort, qui fit rebtir le choeur de l'glise et deux chapelles
voisines du transsept[54]. Ce monument, ainsi que le montre notre trac,
prsente en _rabattement_, dirons-nous, la disposition des tombeaux
cnotaphes; l'vque n'est pas couch sur le socle, qui n'est qu'un
placage, mais se dresse sur ce socle; il est couronn par un dais
plaqu; un chanoine et un diacre accompagnent la figure principale dans
deux arcatures latrales. Ainsi que nous le disions, cette disposition
est rare en France, et nous n'en connaissons pas d'exemple, encore
existant, dans les provinces du Nord.

Il nous reste  parler des plates tombes, avec effigies en relief ou
simplement graves sur la pierre ou sur le mtal. Ces tombes sont de
deux sortes: ou les effigies des morts sont poses sur un socle trs-bas
prsentant une faible saillie au-dessus du sol, ou elles sont au ras
mme du sol, de faon  permettre de marcher dessus comme sur un
dallage. Nous ne doutons pas que les premiers de ces tombeaux taient
garnis d'un pole d'toffe aux anniversaires ou  certains jours
solennels, et nous en donnerions comme preuve les attaches de tiges de
mtal ou les douilles dont on trouve frquemment la trace le long des
socles. Pour les seconds, ils n'taient qu'un signe apparent indiquant
la place de la spulture.

Il existe des plates-tombes d'une poque assez ancienne, c'est--dire
remontant au XIIe sicle, mais qui, tout en prsentant peu de relief,
formaient cependant assez de saillie sur le sol pour qu'on ne pt
marcher dessus, tandis que ce n'est que vers 1225 que l'on commence 
voir des plates-tombes au ras du sol, et seulement graves.

Il faut cependant mentionner ici une tombe trs-singulire, qui
autrefois tait place dans le choeur de l'glise Saint-Germain des
Prs,  Paris, et qui est aujourd'hui dpose  Saint-Denis: c'est celle
de Frdgonde. Dom Bouillard[55] prtend que cette princesse avait t
enterre dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, du ct
du nord, prs du gros mur qui soutenait le clocher. La tombe actuelle ne
remonte pas au del de la premire moiti du XIIe sicle. C'est une
plaque de pierre de liais incruste de fragments de ptes de verre et de
pierres dures, entremls de filets de cuivre. Des rserves laisses
dans la pierre forment les linaments du vtement. La tte, les mains et
les pieds, entirement unis aujourd'hui, taient trs-probablement
peints. Nous ne connaissons pas d'autre exemple de ce genre de monuments
funraires[56]; et il est difficile de dcouvrir les motifs qui
dterminrent les religieux de Saint-Germain des Prs  faire excuter
ce monument suivant un procd aussi peu usit. tait-ce pour imiter une
mosaque beaucoup plus ancienne qui aurait t faite par
_encloisonnements_, sur des indications d'artistes byzantins? tait-ce
l'essai d'un artiste occidental? Nous ne saurions le dire. D'autres
plates-tombes en mosaque existent en France, celle, entre autres, de
l'vque d'Arras, Frumaldus, mort en 1180[57], et celle trouve dans les
ruines de l'abbaye de Saint-Bertin, avec la date de 1109; mais ces
tombes sont excutes suivant le procd ordinaire du mosaste employ
en Italie et en France au XIIe sicle, procd qui ne ressemble en rien
 celui adopt pour l'effigie de Frdgonde.

Il nous reste deux belles tombes datant du XIIe sicle, qui
reprsentent, en plat relief les effigies des rois Clovis Ier et
Childebert Ier. Ces tombes, qui proviennent de l'abbaye Saint-Germain
des Prs, sont maintenant dposes  Saint-Denis. Le relief de ces
figures est trouv aux dpens d'une cavit faite dans une paisse dalle
de pierre. Elles avaient remplac, dans l'glise Saint-Germain des Prs,
des monuments beaucoup plus anciens, mais fort dgrads, lorsque
l'abbaye fut prise par les Normands.

Vers la fin du XIIe sicle et le commencement du XIIIe, on plaa dans
les glises beaucoup de ces tombes avec effigie en demi-relief, peu
leves au-dessus du pav. Elles taient trs-frquemment excutes en
bronze coul ou repouss, maill, et consistaient en une plaque de
mtal pose aux quatre coins sur des colonnettes trs-trapues, sur des
lions, ou simplement sur des cales. La tombe de Charles le Chauve,
place au milieu du choeur des religieux de Saint-Denis, et dont la
fabrication parat appartenir aux premires annes du XIIIe sicle,
tait ainsi compose. Nous en donnons (fig. 27) une copie d'aprs le bon
dessin de la collection Gaignires. L'empereur est reprsent en
demi-relief; sa tte repose sur un coussin, ses pieds sur un lion. La
main droite tient le sceptre fleurdelis, la gauche une sphre. Il est
vtu des trois robes, les deux de dessus fendues sur le ct, et du
manteau rond attach sur l'paule droite; il porte la couronne
fleuronne. Deux angelets, placs dans les coinons du trilobe qui
encadre la tte du prince, tiennent des encensoirs et des navettes. Aux
quatre coins A de la plaque sont assises quatre statuettes d'vques.
Une inscription en creux formait la bordure de la tombe. Le fond de la
plaque est entirement maill en bleu, avec fleurs de lis et rseau or.
Des plaques d'mail incrust dcoraient aussi les bordures des robes et
du manteau. Quatre lions de bronze, reposant sur des colonnettes
jumelles trs-courtes, de pierre, supportaient cette table (voyez
l'lvation, fig. 27 _bis_), laissant un vide de 0m,55 environ
au-dessous d'elle[58].

Nous ne possdons plus en France que quatre tombes de mtal dans le
genre de celle de Charles le Chauve. Deux sont sans maux, ce sont les
tombes des vques d'Amiens, Ewrard de Fouilloy et Godefroy; l'un de ces
deux monuments est d'une grande valeur comme art, c'est celui de
l'vque Ewrard. La tte, les draperies, admirablement modeles, sont
d'un style excellent.

Nous donnons (fig. 28) une copie de ce tombeau. Le personnage, demi
ronde bosse, est fondu avec la plaque, et la table repose sur un socle
de pierre trs-bas, avec six lions issants. L'vque bnit et porte la
crosse. Deux anges thurifraires, en bas-relief, encensent sa tte, qui
repose sur un coussin richement dcor. Deux clercs, galement en
bas-relief, tiennent des flambeaux. Les pieds du prlat reposent sur
deux dragons. Une inscription et un bel ornement courant enveloppent la
figure encadre par une sorte de dais  sa partie suprieure. L'vque
Ewrard de Fouilloy fut le fondateur de la cathdrale actuelle d'Amiens,
commence en 1220. Il mourut en 1223; donc, son tombeau, plac autrefois
 l'entre de la nef, dans l'axe, date de la premire moiti du XIIIe
sicle; il possde d'ailleurs tous les caractres de cette poque.

Les deux autres tombes de bronze qui nous restent encore sont celles de
Jean et de Blanche de France, enfants de saint Louis, et dposes, avant
la rvolution, dans l'glise de l'abbaye de Royaumont, sous deux niches
dcores de peintures. Ces tombes, fort petites, reprsentent, en cuivre
repouss, dor et grav, les deux enfants, sur deux plaques de cuivre
dor et maill, avec riche bordure galement maille aux armes de
France, de Castille et d'Aragon. Le jeune prince pose ses pieds sur un
lion, et la princesse sur un lvrier. Des anges thurifraires, en
demi-relief, sont fixs aux cts de la tte de chacun d'eux, et des
religieux, aussi en demi-relief, se dtachent sur les fonds d'mail aux
cts des personnages. Ces deux plaques trs-intressantes sont
aujourd'hui dposes dans l'glise de Saint-Denis,  ct du matre
autel, en face du tombeau de Dagobert[59].

Les tombes plates de cuivre, isoles, comme celles de Charles le Chauve
et des deux vques d'Amiens, prcieuses par la matire et le travail,
taient trs-probablement, comme nous l'avons dit plus haut, protges 
certains jours par des poles de riches toffes, et illumines au moyen
de porte-lumires. Nous avons la preuve de cette dernire disposition
dans les magnifiques tombeaux de cuivre dor et maill qui se voyaient,
avant 1793, dans l'glise de Villeneuve, prs de Nantes, et dont les
dessins nous sont conservs dans la collection de Gaignires. L'un de
ces monuments, lev sur la spulture de deux princesses qui sont Alix,
comtesse de Bretagne, morte en 1221, et sa fille Yolande de Bretagne,
qui mourut en 1212, date de cette dernire poque. Le vtement de la
comtesse Alix appartient mme aux annes comprises entre 1225 et 1235.
Cette figure tait-elle dj faite alors, ou le statuaire voulut-il
reproduire le costume de la princesse, morte en 1221? Nous ne pourrions
dcider la question; cependant on peut admettre que la statue d'Alix
tait faite aprs sa mort, ainsi que la plaque sur laquelle on l'avait
fixe (car l'ornementation maille de cette plaque est videmment plus
ancienne que celle de Yolande), et qu'aprs la mort de celle-ci les deux
tombes furent encadres dans un mme socle. Quoi qu'il en soit, sur les
bordures armoyes qui entourent et sparent les deux plaques, sont
disposes douze _douilles_ en forme de fleurettes fermes, qui taient
destines videmment  recevoir des bobches et des cierges, ainsi que
l'indique notre figure 29. Les socles trs-bas de la tombe jumelle sont
galement couverts d'maux armoys. Aux angles sont quatre lions issants
de bronze dor. Le tout reposait sur une marche de pierre.

C'est aux angles de ce socle de pierre que l'on retrouve presque
toujours la trace de scellements de mtal ou de bases de colonnettes,
soutenant l'armature de fer sur laquelle on jetait une toffe aux
anniversaires ou  certaines occasions. La figure 29 rend compte de
cette disposition.

Rien n'gale la splendeur de ces monuments de mtal dor et maill.
L'abbaye de Braisne, les cathdrales de Beauvais et de Paris, l'abbaye
de Royaumont, en possdaient plusieurs[60].

Il y a une sorte de monument intermdiaire entre ces derniers tombeaux
et les plates-tombes: ce sont des statues couches sur un lit lgrement
inclin, et ayant au-dessus du pav un faible relief. Ces tombes taient
places dans le choeurs des glises ou dans des chapelles, de faon 
tre vues des fidles et  ne pas gner la circulation. Il existait
avant la rvolution, dans l'glise de Chaloch, au milieu du choeur, un
tombeau ainsi compos: c'tait celui de Thibaut, seigneur de Motheflon,
de Batrix de Dreux, sa femme, de leur fils et de leur bru. Les quatre
statues taient couches sur un socle peu lev, en forme de lit de camp
(fig. 30); les statues taient peintes; les deux sires de Motheflon
avaient leurs mailles dores et portaient des cottes armoyes de leurs
armes, qui sont de gueules aux six cussons d'or poss 3, 2 et 1. Ce
tombeau datait du commencement du XIVe sicle[61].

Les tombs plates graves ne remontent pas, comme nous l'avons dit dj,
au del du XIIIe sicle. Mais vers la fin du XIIe et le commencement du
XIIIe, on plaait dans les glises beaucoup de pierres tombales, au ras
du sol, qui prsentaient l'effigie du mort en bas-relief. Le respect que
l'on avait pour les spultures faisait que les fidles ne marchaient
point sur ces pierres; mais s'il y avait foule dans l'glise, il tait
assez difficile d'viter de butter contre ces saillies, si faibles
qu'elles fussent: aussi se contenta-t-on bientt de graver sur des
dalles de pierre ou des plaques de bronze la figure entire du dfunt.

Nous possdons en France un assez grand nombre de ces plates-tombes en
bas-relief. Il nous suffira d'en donner ici un exemple qui se trouve
aujourd'hui dpos dans la nef,  l'entre de l'glise de Saint-Martin
de Laon (fig. 31). La tombe, de pierre noire de Belgique, est celle d'un
chevalier portant le costume militaire du commencement du XIIIe sicle.
Son cu est _vair_; la sculpture du personnage, de grandeur naturelle,
est trs-peu saillante sur le fond lgrement taill en cuvette.
D'ailleurs il est  croire que ces plates-tombes taient, au moins
pendant un laps de temps aprs la mort du personnage et  l'occasion des
anniversaires, surmontes de dais d'toffes. La forme de ces dalles
sculptes est souvent celle d'un trapze, c'est--dire que la pierre est
plus troite du ct des pieds que du ct de la tte.

Les pavages de nos glises ne se composaient plus,  la fin du XVe
sicle dj, que de dalles tombales juxtaposes, et bien que depuis lors
on ait dtruit une prodigieuse quantit de ces monuments si prcieux
pour les tudes historiques et archologiques, il en reste encore
beaucoup. Plusieurs de ces plates-tombes sont mme d'une grande beaut
de style, et montrent  quel degr de perfection l'art du dessin s'tait
lev pendant le moyen ge. Les meilleures sont celles qui appartiennent
aux XIIIe et XIVe sicles.

Les plates-tombes de cuivre grav ou lgrement model ont toutes t
fondues. Celles que nous possdons encore dans quelques glises sont de
pierre, parfois avec incrustations de marbre blanc pour les nus, et noir
pour certaines parties des vtements ou pour les fonds. Le trait grav
est rempli de plomb ou de mastic noir et brun rouge. La forme de ces
tombes est trop connue pour qu'il soit ncessaire d'en donner ici des
exemples. Nous citerons parmi les plus belles celles de la cathdrale et
de l'glise Notre-Dame de Chlons-sur-Marne, celles des glises de
Troyes, de Beaune, de la sainte Chapelle du Palais  Paris, etc.
Gaignires nous a laiss les dessins de plusieurs de ces plates-tombes
provenant de l'abbaye de Jumiges, et qui taient de terre cuite
maille.

Souvent ces plates-tombes n'taient dcores que par une inscription
grave sur les bords et un emblme sur le milieu. L'abb Lebeuf cite un
certain nombre de ces dalles places dans des paroisses du diocse de
Paris, et qui avaient pour toute gravure un cu, ou une croix, ou un
calice. Ces dernires sont des tombes de curs. Les pierres tombales
poses sur les spultures des templiers ne portaient habituellement
aucune inscription, mais une simple croix grecque, un cu, et parfois un
triangle quilatral (voyez TEMPLE)[62]. On cessa de graver l'effigie du
mort sur les dalles tombales vers le milieu du XVIIe sicle.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]
       [Illustration: Fig. 14.]
       [Illustration: Fig. 15.]
       [Illustration: Fig. 16.]
       [Illustration: Fig. 17.]
       [Illustration: Fig. 18.]
       [Illustration: Fig. 19.]
       [Illustration: Fig. 20.]
       [Illustration: Fig. 21.]
       [Illustration: Fig. 22.]
       [Illustration: Fig. 23.]
       [Illustration: Fig. 24.]
       [Illustration: Fig. 25.]
       [Illustration: Fig. 26.]
       [Illustration: Fig. 27.]
       [Illustration: Fig. 27. bis.]
       [Illustration: Fig. 28.]
       [Illustration: Fig. 29.]
       [Illustration: Fig. 30.]
       [Illustration: Fig. 31.]

     [Note 14: _La Normandie souterraine_, par M. l'abb Cochet.
     Paris, 1855.]

     [Note 15: L'vque Aravatius s'tant rendu dans la ville de
     Maestricht, y fut attaqu d'une fivre lgre dont il mourut.
     Son corps, lav par les fidles, fut enterr prs de la voie
     publique. (_Hist. fran._, liv. II, chap. V.)]

     [Note 16:

       Un sarkeu fist apareillier (Richard)
       Lez la meisiere del mustier (contre le mur de l'glise),
       A metre emprs sa mort sun core
       Suz la gutiere de defors
       . . . . . . . . . . .

       (_Le roman de Rou_, vers 5879 et suiv.)]

     [Note 17: Nous avons trouv, dans l'glise abbatiale de
     Saint-Denis, au-dessous du pav de la basilique de Dagobert,
     plusieurs sarcophages de pierre, plus larges d'un bout que de
     l'autre. Sur le couvercle et l'un des bouts d'un seul de ces
     sarcophages sont graves grossirement des croix pattes; les
     autres sarcophages sont unis. Ils contenaient des ossements
     compltement rduits en poussire, des traces d'toffes et
     des fils d'or qui entraient dans le tissu, quelques bouts de
     courroie de bronze (dposs au muse de Cluny). Plusieurs de
     ces corps avaient t ensevelis sans la tte, ce qui ferait
     supposer que les _chefs_ taient placs  part dans des
     reliquaires.]

     [Note 18: A, dessus et bout d'un des sarcophages mrovingiens
     de Saint-Denis; B, sarcophage de saint Andoche (dom Planchet,
     _Hist. de Bourgogne_, t. II, p. 520); C, couvercle d'un
     sarcophage dans l'glise de Saint-Hilaire de Poitiers, VIIIe
     sicle.]

     [Note 19: Sur les sarcophages des derniers temps de l'empire
     romain, on voit trs-souvent des reprsentations sculptes de
     chasses. Cette tradition se retrouve encore dans des
     monuments funraires du XIIe sicle. Il existe au muse de
     Niort, entre autres, un sarcophage de cette poque, sur le
     couvercle duquel sont reprsents un seigneur et sa femme, 
     cheval, chassant au faucon, puis, au milieu d'arbres, un
     homme qui tend des panneaux propres  prendre des oiseaux, un
     archer, des chiens et des livres.]

     [Note 20: Sur le sarcophage de saint Hilaire le Grand, de
     Poitiers, est reprsent de mme le corps du saint pos sur
     une sorte de lit de parade; l'archange Michel est plac d'un
     ct, un second ange de l'autre; puis viennent divers
     personnages, saints et assistants. Dans la crypte
     d'Aix-la-Chapelle, le corps de Charlemagne, embaum, tait
     plac dans une chaire, revtu de ses habits, la couronne en
     tte, l'pe  son ct.]

     [Note 21: Grce aux soins de M. Durand, architecte 
     Bordeaux, qui a fait estamper cette inscription, il a t
     possible de la lire.--Voyez la Notice qu'a publie M. Durand
     sur ce monument (Bordeaux, 1844).]

     [Note 22: Cette statue, mutile, est celle de saint Paul,
     patron du dfunt probablement.]

     [Note 23:

       Parler vueil de la saincte terre,
       De lesglise, ou lon enterre
       Riches, pouvres, communement;
       Elle se vent moult chierement
       A tous ceulx qui ont de lavoir
       Pour deux ou trois pas en avoir
       Et toujours la terre demeure
       Pour aultre fois mettre en euvre.
       Chiere terre se peut nommer
       Sans riens la sainctet blasmer.
       Grans debas souventes fois ont
       Les paroisses, dont se meffont,
       Pour les corps mors mettre en terre.
       Ils sen playdoyent et font guerre.
       Helas ce nest pas pour le corps
       Dont est issue l'ame hors,
       Cest pour avoir la sepulture;
       Du corps aultrement ils nont cure
       ...

     (_Complainte de Franois Garin_, XVe sicle, dit. de 1832.
     Impr. Crapelet, p. 32.)]

     [Note 24: Le sceau d'argent de cette princesse tait dpos
     dans le cercueil. Conserv pendant quelques annes dans le
     trsor de la cathdrale, il a t vol.]

     [Note 25:  l'entre de cette porte (celle du transsept
     donnant au midi, dans le clotre des religieux), entrant en
     iceux cloistres,  main droite, se voit l'effigie du trs
     chrestien Roy Dagobert, d'une grandeur extraordinaire, assise
     en une chaire, la couronne sur la teste et une pomme en la
     main droite; ayant  ses deux costez les effigies de ses deux
     enfans Clovis et Sigebert, de pierre de liais... (Dom
     Doublet, _Antiq. et recherches de l'abbaye de Sainct-Denis en
     France_, liv. I, chap. XLIV.)]

     [Note 26: Ce tombeau est aujourd'hui replac en ce mme
     endroit, aprs avoir t transport au muse des monuments
     franais, puis de l rendu  l'glise, o les deux faces,
     spares pour faire _pendants_, avaient t places des deux
     cts du narthex.]

     [Note 27: Ce sarcophage tait feint, car le corps du roi
     Dagobert avait t dpos sous le matre autel de l'glise
     primitive; peut-tre tait-il enferm dans le cercueil dont
     nous avons donn le couvercle et un bout, orns de croix
     pattes (fig. 1, A). Cependant la pierre replace sous le
     rgne de saint Louis avait t creuse comme pour y dposer
     un corps, et des restes d'ossements y furent trouvs lors de
     la violation des spultures en 1793.]

     [Note 28: Ce sarcophage a d tre refait, ainsi que la statue
     couche et celle de Sigebert, qui, dans les transports
     successifs qu'avait subis ce monument, furent perdues.
     D'ailleurs le sarcophage et les deux statues ont t copis
     aussi fidlement que possible sur les dessins (minutes) que
     Percier avait faits de ce tombeau avant sa translation au
     muse des Petits-Augustins. Le sarcophage primitif tait, au
     dire de dom Doublet, de _porphyre gris_, mais les fragments
     que nous en avons eus entre les mains taient d'un grs
     tendre, gristre.]

     [Note 29: Il faut noter que cette statue, ainsi ridiculement
     dfigure, a t moule, rduite, vendue partout comme une
     des oeuvres remarquables du moyen ge.]

     [Note 30: Ce tombeau datait des premires annes du XIIIe
     sicle.]

     [Note 31: Nous avons trs-frquemment trouv, sous les restes
     des personnages ensevelis pendant les XIIe, XIIIe et XIVe
     sicles, des litires encore visibles d'herbes et de fleurs,
     notamment des roses facilement reconnaissables  leurs tiges
     garnies d'pines. N'tait-il pas plus sens de porter ainsi
     une personne regrette,  son dernier sjour, que de placer
     son corps dans ces chars noirs et blancs dont les formes sont
     ridicules, les dcorations du plus mauvais got, conduits par
     des cochers vtus d'une faon burlesque?]

     [Note 32: Collect. Gaignres, _Bibl. Bodlienne d'Oxford._]

     [Note 33: _L'architecture et les arts qui en dpendent_.]

     [Note 34: Voyez, dans les _Annales archol._, Didron, la
     notice de M. l'abb Texier sur ce monument, et la gravure de
     M. Gaucherel, t. IX, p. 193.]

     [Note 35: Voyez l'intressante Notice de M. le colonel de
     Morlet sur ces monuments (Strasbourg, 1863).]

     [Note 36: Voyez, entre autres, les beaux exemples de ces
     tombeaux dposs au British Museum.]

     [Note 37: Le texte 5e dit: Si quelqu'un a dtruit le petit
     difice, qui est le petit pont, tel qu'on le fait suivant
     l'usage de nos pres...]

     [Note 38: Lib. VI, cap. X.]

     [Note 39: Voyez l'ouvrage du docteur Rock: _The Church of our
     fathers_, et la notice de M. Ernest Feydeau, _Annales
     archol._, t. XV, p. 38,--Voyez le monument de Beauchamp.]

     [Note 40: Voyez du Cange, _Gloss_.]

     [Note 41: Voyez les portefeuilles de Gaignres, _Bibl.
     Bodlienne_.]

     [Note 42: _Annales archol._, t. XVIII; p. 49.]

     [Note 43: Voyez, dans les _Annales archol._, la gravure de
     ce tombeau, t. XIX, p. 315.]

     [Note 44: Voyez l'ouvrage de M. le comte Melchior de Voge,
     _Syrie centrale_.]

     [Note 45: Toutes les effigies de ces tombeaux replacs depuis
     peu dans le transsept, o ils se trouvaient avant 1793, sont
     anciennes. Les socles, dossiers et colonnettes, ont t
     rtablis d'aprs les dessins de Gaignires et sur des
     fragments dposs dans les magasins de l'abbaye.]

     [Note 46: L'effigie de l'arbre blanc existe encore 
     Saint-Denis. C'est une statue d'un admirable travail.]

     [Note 47: Voyez les portefeuilles de Gaignires, _Bibl.
     Bodlienne d'Oxford_.]

     [Note 48: Ce tombeau n'existe plus, mais il est reproduit par
     Gaignires; et bien que celui-ci n'en donne pas l'pitaphe,
     les armoiries (_fasc de vair et de gueules_) ne laissent
     aucun doute sur la qualit du personnage.]

     [Note 49: Voyez la collection de Gaignires, _Bibl.
     Bodlienne d'Oxford_.]

     [Note 50: Parmi ces ornements, d'un got dplorable, qui
     vinrent remplacer de prcieux monuments que leur caractre,
     sinon leur valeur comme art, et d au moins faire respecter,
     il faut signaler une certaine Gloire, de bois dor, qui vient
     taler ses rayons de charpente et ses nuages de pltre sur
     les piliers de l'abside jusqu' la hauteur de la galerie, et
     dtruit ainsi l'effet merveilleux de ce rond-point avec sa
     chapelle absidale.]

     [Note 51: Voyez, pour de plus amples dtails sur ces
     tombeaux, _la Monographie de l'glise royale de Saint-Denis_,
     par M. le baron de Guilhermy, 1848.]

     [Note 52: Voici ce qu'en dit dom Doublet (_Hist. de l'abb. de
     Saint-Denys en France_), 1625, liv. IV. Son effigie (du roi
     Charles VIII) revestue  la royalle, et de genoux au-dessus
     du tombeau, est reprsente aprs le naturel, laquelle est de
     fonte; le haut du dit tombeau couvert de cuivre dor, et au
     devant de l'effigie il y a un oratoire, ou appuy, et couvert
     de cuivre dor, sur lequel est pose une couronne avec un
     livre ouvert, aussi de cuivre dor. Pareillement y a aux
     quatre coins quatre anges de fonte bien dorez et eslabourez,
     lesquels tiennent les armoiries des royaumes de Naples et
     Sicile, aussi de fonte, dores et peintes. Aux costs du
     tombeau y a des niches rondes, et au dedans, des bassins de
     cuivre bien dor, et en iceux bassins de basses figures de
     fonte bien dores.

     D. Millet, dans son _Trsor sacr de l'abbaye royale de
     Saint-Denys en France_, 1640, dit: Son sepulchre (du roi
     Charles VIII) est le plus beau qui soit dans le choeur, sur
     lequel on voit son effigie reprsente  genouil prs le
     naturel, une couronne et un livre sur un oratoire
     (prie-Dieu), et quatre anges  genoux aux quatre coings du
     tombeau, le tout de cuivre dor, sauf l'effigie dont la robe
     est d'azur, seme de fleurs de lys d'or.]

     [Note 53: De la _Bibl. Bodlienne_. Voyez la gravure de
     l'ouvrage de Flibien, _Abbaye royale de Saint-Denis_.]

     [Note 54: Voyez CATHDRALE, fig. 49. Le tombeau de Pierre de
     Roquefort est plac contre le mur occidental de la chapelle
     du nord. Ce prlat est mort en 1321.]

     [Note 55: _Histoire de l'abbaye royale de Saint-Germain des
     Prs._ Paris, 1724]

     [Note 56: Cette tombe a t souvent reproduite par la gravure
     et la chromolithographie (voyez la _Statistique de Paris_,
     par M. Alb. Lenoir; l'ouvrage de M. Gailhabaud,
     l'_Architecture et les arts qui en dpendent_; D. Bouillard,
     _Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prs_; Alex. Lenoir,
     _Muse des monuments franais_; de Guilhermy, _Monographie de
     l'glise royale de Saint-Denis_).]

     [Note 57: Voyez l'ouvrage cit de M. Gailhabaud.]

     [Note 58: Ce monument a t envoy  la fonte en 1793.]

     [Note 59: L'une d'elles est grave dans la _Monographie de
     l'glise royale de Saint-Denis_ par M. le baron de
     Guilhermy.]

     [Note 60: Voyez Gaignires, _Bibl. Bodlienne_, et la
     _Monographie de saint Yved de Braisne_, par Stanislas Prioux
     (Paris, 1859, Didron, dit.).]

     [Note 61: Voyez Gaignires, _Bibl. Bodlienne_.]

     [Note 62: Nous aurons l'occasion, dans le tome II du
     DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANAIS, de donner un grand nombre
     de ces gravures tombales si prcieuses pour l'tude des
     habillements; c'est pourquoi nous n'en donnons point
     d'exemple ici: d'ailleurs ces objets sortent du domaine de
     l'architecture.]



TOUR, s. f. (_tor_). Dans l'ancienne fortification, la tour est un
ouvrage saillant sur les courtines,  plan carr ou circulaire, et
formant un flanquement suffisant avant l'emploi des bouches  feu.

Il serait difficile de remonter au premier emploi de la tour comme
dfense. Ds la plus haute antiquit, la tour est connue: les Asiatiques
et les Grecs, les Phniciens et les trusques btissaient des tours pour
fortifier les murailles de leurs villes et forteresses. Ces tours
taient gnralement leves sur plan carr ou barlong, et dpassaient
le niveau du chemin de ronde des courtines.

Les Romains avaient pris la tour aux trusques et aux Grecs, et ds
l'poque des rois ils flanquaient les courtines au moyen de tours  plan
carr. Autour de Rome, sous les remparts de l'empire, des bas temps et
du moyen ge, on retrouve encore d'assez nombreuses traces de ces
ouvrages levs en gros blocs de pprin par les Tarquins.

Cependant il n'est pas rare de trouver des tours romaines d'une poque
assez ancienne, sur plan circulaire, flanquant des portes.  Arles, on
voit encore, du ct oppos au Rhne, deux souches de tours qui
flanquaient une porte, qui datent d'une trs belle poque et sont sur
plan circulaire. Ces tours ont 8 mtres de diamtre et sont espaces
l'une de l'autre de 15 mtres.  Nmes, la porte dite d'Auguste tait
flanque de deux tours circulaires. Il en tait de mme aux portes
d'Arroux et de Saint-Andr,  Autun (IVe sicle),  la porte de Vzone
(Prigueux),  l'est de l'ancienne cathdrale. Les tours romaines sur
plan circulaire, flanquant des courtines, sont beaucoup plus rares: on
en voit quelques-unes sur le front occidental des remparts d'Autun, mais
qui appartiennent  une trs basse poque; de mme  Rome.

Les Romains levaient aussi des tours isoles en dehors des remparts,
sortes d'ouvrages avancs qui protgeaient un point faible, un passage
de rivire, et commandaient la campagne. Ces tours tenaient lieu de ce
que nous appelons aujourd'hui des forts dtachs; elles taient parfois
relies par un _vallum_, ou relief de terre avec foss, soit avec
d'autres tours, soit avec les murailles de la ville. L'difice auquel, 
Autun, on donne le nom de temple de Janus, parat avoir t un de ces
ouvrages, qui formait le saillant d'une large tte de pont, d'un camp
retranch sur la rive droite de l'Arroux.

Quand les frontires de l'empire furent menaces, les empereurs romains
firent btir des tours isoles pour protger les passages et pour
maintenir les populations voisines[63]. Ces tours, comme plus tard les
donjons fodaux, n'avaient point de portes au niveau du sol, mais  une
certaine hauteur, de manire qu'on ft oblig de se servir d'une chelle
pour entrer[64]. La tour carre d'Autun, dont nous venons de parler,
parat avoir eu sa porte releve au-dessus du sol extrieur.

Certaines tours romaines n'taient que des postes d'observation. Une
ligne non interrompue de ces tours part de Beuvray et se dirige, par la
Vieille-Montagne, vers le cours de l'Aron, jusqu' Decize, par
_Cercy-la-Tour_... La plaine d'Autun en offre une autre semblable qui
longe la chane des montagnes au nord-ouest, entre les camps de la
valle d'Arroux, au-dessus et au-dessous de la ville. Elle commence au
coude d'Arroux, sur la rive droite, entre le Mont-Dru et la Perrire,
et, franchissant le bassin d'Autun, sur les points culminants de la
plaine, va aboutir  la valle de Barnay, en face du camp de la montagne
de Bar, sans qu'aucune des tours qui composent cette ligne se perde
jamais de vue l'une l'autre. Le souvenir de leurs fanaux s'est conserv
presque partout, soit dans leur nom, soit dans la tradition populaire.
Le nom de Montigny, _Mons ignis, Mons ignitus_, est rest  plusieurs de
ces localits[65].

La colonne Trajane nous montre, dans ses bas-reliefs, beaucoup de ces
tours d'observation avec fanaux, qui permettaient de concerter des
oprations militaires pendant la nuit, et de surveiller les mouvements
d'ennemis ou de bandes de pillards pendant le jour. Quand un
gouvernement approche de sa dissolution, le premier symptme qui se
manifeste bien avant les grandes crises finales, c'est le brigandage.
L'empire romain  son dclin, mais longtemps avant le moment des
dbordements des barbares, tait rong par le brigandage; des bandes
armes se rpandaient non-seulement sur les frontires de l'empire, mais
autour des grands centres et jusque dans la campagne de Rome. Les
derniers empereurs se proccuprent, non sans raison, de gurir cet
ulcre des gouvernements qui finissent, sans y parvenir. Constance,
Julien, Valentinien, tablirent dans les Gaules des lignes de postes sur
les marches, le long des valles voisines des frontires, et  l'entour
des grandes villes. Ces postes n'taient autre chose que des tours
leves sur des promontoires, des monticules naturels ou factices
(mottes). Nous verrons bientt que ce systme romain fut longtemps
observ pendant le moyen ge.

Il convient donc tout d'abord de distinguer les tours flanquantes,
c'est--dire attaches aux courtines d'une place, des tours isoles.

Vitruve explique comment il faut tablir les tours flanquantes: Elles
doivent, dit-il[66], tre en saillie sur le parement extrieur du mur de
telle manire que lorsque l'ennemi s'approche (de la courtine), il soit
pris en flanc par deux tours, l'une  droite, l'autre  gauche... Les
murs des forteresses doivent tre plants, non sur plan carr ou
prsentant des angles saillants, mais suivant un primtre circulaire
(ou se rapprochant de cette figure), afin que l'ennemi puisse tre vu de
plusieurs points, car les saillants sont difficilement dfendables, et
plus favorables aux assigeants qu'aux assigs... L'intervalle entre
les tours doit tre calcul en raison de la porte d'un trait, afin que
l'assigeant soit repouss par les machines de jet manoeuvrant sur les
deux flancs.

Il faut, au droit des tours, que les courtines soient interrompues par
une coupure ayant une largeur gale au diamtre de ces tours. De la
sorte les chemins de ronde, tant interrompus, sont seulement complts
intrieurement par des passerelles de charpente qui, n'tant pas fixes
avec des attaches de fer, peuvent tre jetes bas si l'ennemi s'est
empar d'une portion de courtine, et rendre ainsi l'occupation des
autres courtines et des tours impossible.

Les tours doivent tre leves sur plan circulaire ou polygonal, car,
tant carres, les bliers les dtruisent plus facilement en ruinant
leurs angles. Circulaires, chaque pierre formant coin et reportant la
percussion au centre, ces tours rsistent mieux  l'effort des machines.
Mais rien n'est tel que de terrasser les remparts et les tours pour leur
donner une grande puissance de rsistance...

Ces prceptes, sauf les modifications amenes par la porte des engins
modernes, sont les mmes que ceux admis de nos jours. Voir l'ennemi de
plusieurs points, viter, par consquent, les saillants qui sont
difficiles  flanquer; mettre toujours l'assigeant entre des feux
convergents; faire qu'un ouvrage pris n'entrane pas immdiatement
l'abandon des autres; relier au besoin ou sparer les ouvrages, tels
sont les immuables principes de la fortification. Ils furent tablis, 
notre connaissance, par les Grecs et les Romains, pratiqus pendant le
moyen ge avec une supriorit marque, singulirement dvelopps dans
les temps modernes par suite de l'emploi des bouches  feu. En effet, de
la tour ronde  court flanquement, et ayant toujours des points morts,
au bastion moderne avec ses flancs et ses faces, il y a une longue suite
d'essais, de tentatives et de transitions[67].

La tour romaine sur plan circulaire ou carr (car, quoi qu'ait enseign
Vitruve, les Grecs et les Romains ont lev beaucoup de tours
flanquantes carres), tait ouverte ou ferme  la gorge, c'est--dire
du ct intrieur de la forteresse. Si elle tait ouverte, le chemin de
ronde des courtines voisines s'interrompait, comme l'indique Vitruve, au
droit de cette ouverture. Si elle tait ferme, les rondes circulant sur
la courtine devaient se faire ouvrir deux portes pour entrer et sortir
de la tour, afin de reprendre l'autre courtine. Dans ce cas, la tour
formait obstacle  la circulation continue de plain-pied sur le sommet
des remparts; Les premires de ces tours sont,  proprement parler, des
tours _retranches_, tandis que les secondes sont des postes ou petits
forts espacs, commandant les remparts.

Ce qui prouverait que le systme des tours retranches a t de
prfrence pratiqu par les Romains, c'est que nous voyons pendant le
moyen ge l'emploi de ce systme persister dans les villes qui ont le
mieux conserv les traditions romaines; tandis que dans le Nord, o
l'influence normande se fait sentir de bonne heure dans l'art de la
fortification, les tours sont toujours fermes,  moins toutefois
qu'elles ne flanquent une enceinte extrieure commande par une enceinte
intrieure.

Nous diviserons donc cet article en: TOURS FLANQUANTES, _ouvertes ou
fermes  la gorge_; TOURS RDUITE, _tenant lieu de donjons ou dpendant
de donjons_; TOURS DE GUET, TOURS ISOLES, _postes, tours de signaux, de
passages, de ponts, de phares._

Tours flanquantes. Les tours flanquantes tablies suivant la tradition
romaine, qui se perptua en Occident jusqu' l'poque des grandes
invasions normandes, sont ( moins qu'elles ne dpendent de portes)
gnralement pleines jusqu' une certaine hauteur au-dessus du foss ou
du sol extrieur, afin de rsister  l'effort des engins d'attaque ou 
la sape; leur flanquement ne commence donc qu'au niveau des chemins de
ronde des courtines, et consiste en des ouvertures assez larges masques
par des mantelets mobiles de bois. Ce premier flanquement est surmont
de l'tage suprieur crnel, formant couronnement et second
flanquement. Cet tage suprieur est couvert par un comble, de manire 
mettre le crnelage  l'abri, ou dcouvert, le comble tant alors tabli
en contre-bas du chemin de ronde ou au ras de ce chemin de ronde.

Voici (fig. 1) un type de ces tours de la fin de l'empire romain[68],
ouvertes  la gorge, mais interrompant les chemins de ronde des
courtines.

Des plats-bords poss sur les poutres engages A permettaient de passer
d'un chemin de ronde sur l'autre, et d'entrer de plain-pied au premier
tage de la tour. Ce premier tage est mis en communication avec le
second et avec le crnelage au moyen d'chelles de bois. Une chelle
mobile, que l'on relve au moyen d'un treuil, met le plancher du premier
tage en communication avec le sol du chemin militaire intrieur. Cette
portion d'chelle releve et les plats-bords enlevs, le poste gardant
la tour ne peut redouter une surprise; il est compltement isol.
Cependant il voit ce qui se passe dans la ville et peut tre surveill.
La tour, occupe par l'ennemi, ne peut battre le chemin militaire,
puisque les tages de cette tour sont ouverts sur ce chemin. Les
approvisionnements de projectiles se font, comme l'indique notre figure,
par ces ouvertures sur le chemin militaire.

La tour se dfend, extrieurement, par des ouvertures pratiques dans
les deux tages et par le crnelage suprieur. Les larges crneaux en
faon d'arcades sont masqus par des mantelets mobiles de bois roulant
sur un axe.

La cit de Carcassonne possde encore des tours datant de la domination
des Visigoths, construites suivant cette donne, si ce n'est que le
chemin de ronde passe  travers la tour, et que celle-ci est perce de
portes au niveau de ce chemin de ronde.  Carcassonne, les tours
visigothes avaient leurs crnelages couverts, des mantelets pour les
crneaux suprieurs comme pour les crneaux des tages, et des hourds de
bois pour permettre de battre le pied de la dfense.

Voici (fig. 2) le plan d'une de ces tours[69], au niveau du chemin de
ronde. Au-dessous de ce niveau, l'ouvrage est de maonnerie pleine.

La figure 3 montre la face latrale de cette tour, avec la coupe du
chemin de ronde de la courtine. En A est trace en place une ferme des
hourds[70]; en B, le dtail perspectif d'un des corbeaux des crneaux
suprieurs, destins  recevoir les tourillons des mantelets, et en C
les pierres saillantes poses sous les arcades-crneaux pour supporter
de mme les axes  tourillons qui permettent de relever ou d'abaisser
les volets fermant ces arcades. Au-dessus du plancher, pos en D, est
ouvert, sur la ville, un arc qui laisse voir ce qui se passe  l'tage
suprieur et qui facilite les approvisionnements de projectiles. Cet arc
surmonte le mur de fermeture C (voyez le plan), et porte sur les deux
pieds-droits H, I.

La question des approvisionnements rapides de projectiles destins 
dfendre ces tours ne parat pas avoir t examine avec assez
d'attention. On remarquera que ces tours, d'une poque ancienne,
c'est--dire qui datent de la fin de l'empire romain aux derniers
Carlovingiens, sont gnralement d'un faible diamtre, et ne pouvaient,
par consquent, contenir un approvisionnement trs-considrable de
projectiles, soit armes de trait, soit pierres propres  tre jetes sur
les assaillants qui voulaient s'approcher du pied des ouvrages pour les
saper.

En supposant qu'une tour, comme celle que nous prsentons ici (fig. 2 et
3), soit attaque  son pied; que, protgs par des _chats_, les mineurs
s'attachent  la maonnerie, les dfenseurs ne peuvent repousser cette
attaque qu'en jetant sur les galeries, sur les _chats_, force pierres ou
matires enflammes, afin de les dtruire. Si l'attaque se prolongeait,
on peut estimer la quantit considrable de projectiles qu'il fallait
avoir sous la main. Il tait donc ncessaire de renouveler  chaque
heure cette provision, comme aujourd'hui il faut, dans une place
assige, renouveler sans cesse les munitions des bouches  feu places
sur les ouvrages qui contribuent  la dfense d'un point attaqu.

Ces tours ouvertes  la gorge se prtaient  ces approvisionnements
incessants, car plus leur diamtre tait petit, plus il fallait
remplacer souvent les projectiles employs  la dfense. D'ailleurs
l'attaque n'tant srieuse qu'autant qu'elle tait trs-rapproche,
c'tait le point attaqu qui se dfendait sans attendre secours des
ouvrages voisins. Tous les efforts de l'attaque, et, par suite, de la
dfense, tant ainsi limits  un champ trs-troit, les moyens de
rsistance s'accumulaient sur ce point attaqu et devaient tre
renouvels avec activit et facilit. Nous verrons comment cette partie
du programme de la dfense des tours se modifie peu  peu suivant les
perfectionnements apports dans le mode d'attaque.

Il est encore une observation dont il faut tenir compte. Dans les
ouvrages de la fin de l'empire romain, comme pendant les priodes
grecque et romaine, les tours ont sur les courtines un commandement
considrable (fig. 4)[71]: cette disposition est assez rgulirement
observe jusque vers le milieu du XIIIe sicle, mais alors les courtines
s'lvent; le commandement des tours sur ces courtines diminue d'autant.
 cette poque, il arrive mme parfois que ces tours ne remplissent que
la fonction de flanquement, et n'ont plus de commandement Sur les
courtines. C'est encore le systme de l'attaque qui provoque ces
changements. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.

En examinant les tours d'angle du chteau de Carcassonne, dont la
construction remonte aux premires annes du XIIe sicle, on peut se
rendre un compte exact des moyens d'approvisionnement des dfenses
suprieures de ces tours, car ces ouvrages sont parfaitement conservs,
les anciennes charpentes ayant seules t supprimes.

La figure 5 prsente le plan de la tour de l'angle nord-est, dite _tour
du Major_, au niveau du sol de la cour du chteau. La salle ronde vote
en calotte hmisphrique se dfend par cinq meurtrires qui battent le
fond du foss. La figure 6 donne le plan du premier tage, qui se trouve
au niveau du chemin de ronde des courtines. Les meurtrires qui, de la
salle, s'ouvrent sur les dehors au nombre de quatre, ne sont pas perces
au-dessus de celles du rez-de-chausse, afin de laisser le moins de
points morts possible. La vote galement en calotte qui couvre cette
seconde salle est perce d'un trou A, ou porte-voix, qui communique avec
les tages suprieurs. Le deuxime tage n'est pas vot, mais couvert
par un plancher plac en contre-bas du chemin de ronde de la tour. Cette
troisime salle n'tait destine qu'au logement du poste de la tour,
elle ne se dfend pas. Au-dessus s'lve le crnelage avec son chemin de
ronde et ses hourds (fig. 7). Pour faciliter la pose de la charpente du
comble, l'intrieur du crnelage est  pans. Ce comble tait ainsi
pyramidal, avec des coyaux qui formaient la transition entre la pyramide
et le cne. De B en C, les fermes des hourds sont supposes places. Ces
hourds taient videmment trs-saillants, car les deux trous superposs
rservs dans la construction pour recevoir les fermes, indiquent un
systme de liens avec corbelets[72] soulageant la bascule des pices
horizontales destines  porter le plancher. La coupe, faite sur la
ligne _ab_, du plan du rez-de-chausse (fig. 8), montre la disposition
des deux salles infrieures perces de meurtrires, de la salle D,
chambre des hommes de garde, et de l'tage suprieur, poste du
capitaine et dfense principale. La corne E (voy. fig. 7), s'levant
d'aplomb sur la cour du chteau, permettait de hisser les munitions au
sommet des dfenses, sans qu'il ft ncessaire de les monter  dos
d'homme par l'escalier. Au moyen d'un treuil pos en G et d'une poulie
passant en E  travers le bout de l'entrait de la ferme principale du
comble, on levait facilement des poids assez considrables. Notre coupe
(fig. 8) indique ce mcanisme si simple. Le bourriquet hiss au niveau
du plancher du hourd, on fermait la trappe, on lchait sur le treuil, et
les munitions taient disposes le long des hourds ou dans la salle
suprieure; car on remarquera que cette salle est mise en communication
avec le chemin de ronde des hourds au moyen des crneaux.

Cette salle bien garnie de pierres et les hourds de sagettes et de
carreaux, il tait possible de couvrir les assaillants de projectiles
pendant plusieurs heures. Les mchicoulis de hourds, aussi saillants,
taient habituellement doubles, c'est--dire qu'ils permettaient de
laisser tomber des pierres en I et en L. Les matriaux tombant en I
ricochaient sur le talus K, et prenaient les assaillants en charpe
(voyez MCHICOULIS).

La figure 9 explique d'une faon claire, pensons-nous, le mode de
montage des munitions. Le servant attend que le bourriquet soit hiss au
niveau du plancher, pour fermer la trappe et rpartir les projectiles o
besoin est. En A, est trace la section horizontale des potelets doubles
des hourds au droit des angles, laissant entre eux la rainure dans
laquelle s'engagent les masques du chemin de ronde. Le plancher de la
salle suprieure, tant  1 mtre 28 centimtres en contre-bas de
l'appui des crneaux, permettait d'approvisionner une quantit
considrable de projectiles que les servants, posts dans cette salle,
passaient, au fur et  mesure du besoin, aux dfenseurs des hourds, de
manire  ne pas encombrer leur chemin de ronde. Pendant une attaque
mme, on pouvait hisser,  l'aide du treuil, de la chaux vive, de la
poix bouillante, de la cendre qui aveuglait les assaillants[73] (voyez
SIGE). On observera que cette tour d'angle, comme toutes celles des
dfenses de la cit de Carcassonne, interrompt la circulation sur les
chemins de ronde des courtines, et force ainsi les patrouilles de se
faire reconnatre  chaque tour. D'ailleurs, c'tait dans les tours que
logeaient les postes de dfense, et chacun de ces postes avait 
dfendre une portion de courtine. La tactique des assaillants consistait
 s'emparer d'une courtine en dpit des flanquements, et de se rpandre
ainsi dans la place.

Alors les postes des tours s'enfermaient, et il fallait les assiger
sparment, ce qui rendait possible un retour offensif de la garnison et
mettait les assigeants dans une position assez prilleuse. Cependant on
voulut, ds le milieu du XIIIe sicle, rendre les parties de la dfense
plus solidaires, et l'on augmenta le relief des courtines en renonant
ainsi aux commandements considrables des tours. Dans le dernier exemple
que nous prsentons, le niveau des chemins de ronde des courtines est en
N; le commandement de la tour est donc trs-prononc.

Dj ces commandements sont moins considrables au chteau de Coucy,
bti vers 1220[74]. Les quatre tours d'angle de ce chteau sont
trs-remarquables, au double point de vue de la structure et de la
dfense. Elles sont pleines dans toute la hauteur du talus. Cinq tages
s'lvent au-dessus de ce talus; deux sont vots, deux sont ferms par
des planchers, le cinquime est couvert par le comble conique[75].

Les plans (fig. 10) prsentent en A la tour d'angle nord-ouest, au
niveau du sol du premier tage du chteau; en C, au niveau du sol du
second tage; en D, au niveau du crnelage suprieur.

L'tage infrieur, vot, au niveau du sol de la cour, ne possde aucune
meurtrire; c'est une cave  provisions dont la vote est perce d'un
oeil. L'escalier ne monte que du niveau de la cour au sol du quatrime
tage, et l'on n'arrivait  l'tage crnel que par un escalier de bois
(chelle de meunier)[76]. En _g_, sont des chemines; en _l_, des
latrines[77]. Une ouverture laisse au centre des planchers permettait
de hisser les munitions du rez-de-chausse au sommet de la tour sur les
chemins de ronde. Les meurtrires sont alternes, afin de laisser le
moins possible de points morts.

Les tours du chteau de Coucy prsentent une particularit intressante,
c'est la transition entre le hourdage de bois et le mchicoulis de
pierre[78]. Des corbeaux de pierre remplacent les trous par lesquels on
passait (comme nous l'avons vu dans l'exemple prcdent) les pices de
bois en bascule qui recevaient les chemins de ronde tablis en temps de
guerre. Ces corbeaux  demeure recevaient alors les hourds[79].

La figure 11 donne la coupe (sur la ligne _ad_ du plan A) de ce bel
ouvrage. Outre les jours des meurtrires, les salles des troisime et
quatrime tages possdent une fentre chacune, qui les claire. Les
munitions taient montes  l'aide d'un treuil plac dans la salle du
quatrime tage, ainsi que le fait voir notre figure, et taient
dposes sur le plancher suprieur mis en communication avec les hourds
au moyen des crneaux couverts. Les hourds tracs en G expliquent le
systme des dfenses de bois poses en temps de guerre sur les corbeaux
 demeure de pierre, C. Le niveau du chemin de ronde des courtines se
trouvant en R, on voit que le commandement de la tour sur ce chemin de
ronde tait moins considrable dj que dans l'exemple prcdent[80]. En
E, commence l'escalier de bois qui, passant  travers un des arcs de
l'hexagone, montait du quatrime tage au niveau du plancher sup rieur,
trs-solidement construit pour recevoir la charge d'une provision de
projectiles.

Cette construction est merveilleusement excute en assises de 40  50
centimtres, et n'a subi aucune altration, malgr le chevauchement des
piles. Le talus extrieur descend  8 mtres en contre-bas du niveau K,
sol de la cour. Une lvation extrieure prise en B (voy. le plan), fig.
12, complte notre description. Les hourds sont supposs placs sur une
moiti des corbeaux.

Ces dfenses du chteau de Coucy sont construites au sommet d'un
escarpement; leur effet ne devait s'exercer, par consquent, que suivant
un rayon peu tendu, lorsque l'assaillant cherchait  se loger au pied
mme des murs. Les meurtrires, perces  chaque tage, sont plutt
faites pour se rendre compte des mouvements de l'ennemi que pour tirer.
Il s'agissait ici d'opposer aux attaques un obstacle formidable par son
lvation et par la dfense du couronnement. Sur trois cts, en effet,
le chteau de Coucy ne laisse entre ses murs et la crte du coteau
qu'une largeur de quelques mtres, un chemin de ronde extrieur qui
lui-mme pouvait tre dfendu. Un trs-large foss et le gros donjon
protgent le quatrime ct[81]. Il n'tait besoin que d'une dfense
rapproche et presque verticale. Mais la situation des lieux obligeait
souvent, alors comme aujourd'hui, de suppler  l'obstacle naturel d'un
escarpement par un champ de tir aussi tendu que possible,
horizontalement, afin de gner les approches. Cette condition est
remplie habituellement au moyen d'ouvrages bas, d'enceintes extrieures
flanques, domines par le commandement des ouvrages intrieurs.
L'enceinte si complte de Carcassonne nous fournit,  cet gard, des
dispositions d'un grand intrt. On sait que la cit de Carcassonne est
protge par une double enceinte: celle extrieure n'ayant qu'un
commandement peu considrable; celle intrieure, au contraire, dominant
et cette enceinte extrieure et la campagne[82]. Or, l'enceinte
extrieure, btie vers le milieu du XIIIe sicle par ordre de saint
Louis, est flanque de tours, la plupart fermes  la gorge et espaces
les unes des autres de 50  60 mtres. Ces tours, qui n'ont qu'un faible
commandement sur les courtines, et parfois mme qui s'unissent avec
elles, sont disposes pour la dfense loigne. Bien munies de
meurtrires, elles se projettent en dehors des murs et recevaient des
hourdages saillants.

L'une de ces tours[83], entirement conserve, prsente une disposition
conforme en tous points au programme que nous venons d'indiquer. La
figure 13 donne le plan de cette tour au niveau du sol des lices,
c'est--dire de la route militaire pratique entre les deux enceintes.
La figure 14 donne le plan du premier tage. Le chemin de ronde de la
courtine est en A, et la tour n'interrompt pas la circulation.

La porte B met le chemin de ronde en communication avec le
rez-de-chausse par l'escalier D, avec le premier tage de plain-pied,
et avec les dfenses suprieures par l'escalier C. Les meurtrires,
nombreuses, sont chevauches pour viter les points morts. La figure 15
prsente le plan de ces dfenses suprieures, les hourds tant supposs
placs en E. Le crnelage est largement ouvert en G pour permettre les
approvisionnements et pour que l'ouvrage ne puisse se dfendre contre
l'enceinte intrieure, qui, du reste, possde un commandement trs
considrable. En temps de paix, l'espace circulaire H tait seul couvert
par un comble  demeure. Les combles des hourds poss en temps de guerre
couvraient le chemin de ronde K et les galeries de bois L; un large
auvent protgeait l'ouverture G. La coupe faite sur la ligne _ab_ de ce
plan est prsente dans la figure 16. En M, est trac le profil
d'ensemble de cet ouvrage, avec le foss, la crte de la contrescarpe et
le sol extrieur formant le glacis. On voit comme les meurtrires sont
disposes pour couvrir de projectiles rasants ce glacis, et de
projectiles plongeants la crte et le pied de la contrescarpe. Quant 
la dfense rapproche, il y est pourvu par les mchicoulis des hourds,
ainsi qu'on le voit en P. La figure 17 donne le trac gomtral de cette
tour du ct intrieur, les hourds n'tant poss que du ct R.

Si l'assaillant parvenait  s'emparer de cet ouvrage, il se trouvait 
20 mtres du pied de l'enceinte intrieure, dont les tours plus
rapproches, mais moins saillantes sur les courtines, prsentent un
front avec courts flanquements trs-multiplis. Du haut de cette
enceinte intrieure, dont le relief est de 15 mtres au-dessus du chemin
de ronde S, il n'tait pas difficile de mettre le feu aux couvertures
des tours de l'enceinte extrieure au moyen de projectiles incendiaires,
et d'en rendre ainsi l'occupation impossible, d'autant que ces tours ne
se dfendent pas sur le chemin militaire des lices.

Avec les armes de jet et les moyens d'attaque de l'poque, on ne pouvait
adopter une meilleure combinaison dfensive. Ces tours pleines dans la
hauteur du talus qui enveloppe la roche naturelle ne pouvaient tre
ruines par la sape. Bien perces de meurtrires, elles envoyaient des
projectiles divergeants de plein fouet  60 mtres de leur
circonfrence. Pour les aborder, il fallait donc entreprendre une suite
d'ouvrages qui demandaient du temps et beaucoup de monde; tandis que
pour les dfendre, il suffisait d'un poste peu nombreux. Un ouvrage de
cette tendue pouvait longtemps dfier les attaques avec un capitaine et
vingt hommes[84]. Si l'attaque tait trs-rapproche, les meurtrires
infrieures devenaient inutiles, et alors les vingt hommes rpandus sur
les galeries des hourds couvraient les assaillants d'une pluie de
projectiles. Nous avons dit ailleurs (voyez ARCHITECTURE MILITAIRE) que
les assigeants dirigeaient plutt leurs attaques mthodiques contre les
courtines que contre les tours, parce que la courtine possdait moins de
moyens dfensifs que les tours, et qu'il tait plus difficile 
l'assig de les retrancher. Mais, il va sans dire que, pour emporter
une courtine, il fallait d'abord dtruire ou masquer les flanquements
que donnaient les tours voisines.

Tant que les tours enfilaient la courtine, on ne pouvait gure avancer
les _chats_ et les _beffrois_ contre cette courtine. Ainsi, quoiqu'il ne
ft pas conforme  la tactique d'envoyer une colonne d'assaut contre une
tour--et les beffrois n'taient qu'un moyen de jeter une colonne
d'assaut sur la courtine,--il fallait toujours que l'assaillant rendt
nulles les dfenses des tours sur les flancs, avant de rien entreprendre
contre la courtine.

Mais admettant que les hourds des tours eussent t dtruits ou brls,
et que les dfenses de celles-ci eussent t rduites aux meurtrires
des tages infrieurs, que les beffrois fussent approchs de la
courtine; le chemin de ronde de la courtine tant toujours lev
au-dessus du sol intrieur, les assaillants qui se prcipitaient du
beffroi sur ces chemins de ronde taient pris en flanc par les
dfenseurs qui sortaient des tours voisines comme de rduits, au moment
de l'assaut. C'est en prvision de cette ventualit que les tours, bien
qu'elles interceptent la communication d'un chemin de ronde  l'autre,
possdent des portes donnant directement sur ces chemins de ronde et
permettant aux postes des tours de se jeter sur les flancs de la colonne
d'assaut.

Voici (fig. 18) une des tours de l'enceinte extrieure de Carcassonne,
btie par saint Louis, qui remplit exactement ce programme. C'est la
tour sur le front nord, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possde deux
tages au-dessous du crnelage. Comme le terrain s'lve sensiblement de
_a_ en _b_, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au mme
niveau; le chemin de ronde _b_ est  3 mtres au-dessus du chemin de
ronde _a_. En A, est trac le plan de la tour au-dessous du terre-plein;
en B, au niveau du chemin de ronde _d_; en C, au niveau du crnelage de
la tour qui arase le crnelage de la courtine _e_. On voit en _d_ la
porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique  un degr qui
descend  l'tage infrieur A, et en _c_ la porte qui, s'ouvrant sur le
chemin de ronde plus lev, communique  un second degr qui descend 
l'tage B. On arrive du dehors au crnelage de la tour par le degr _g_.
De plus, les deux tages A et B sont en communication entre eux par un
escalier intrieur _hh'_, pris dans l'paisseur du mur de la tour. Ainsi
les hommes posts dans les deux tages A et B sont seuls en
communication directe avec les deux chemins de ronde. Si l'assigeant
est parvenu  dtruire les hourds et le crnelage suprieur, et si
croyant avoir rendu l'ouvrage indfendable, il tente l'assaut de l'une
des courtines, il est reu de flanc par les postes tablis dans les
tages infrieurs, lesquels, tant facilement blinds, n'ont pu tre
bouleverss par les projectiles des pierrires ou rendus inhabitables
par l'incendie du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite
sur les deux chemins de ronde de _c_ en _d_ permet de saisir cette
disposition (fig. 19). On voit en _e'_ la porte de l'escalier e, et en
_d'_ la porte de l'escalier _d_ (du plan). Cette dernire porte est
dfendue par une chauguette _f_,  laquelle on arrive par un degr de
six marches. En _h'_, commence l'escalier qui met en communication les
deux tages A et B. Une couche de terre pose en _k_ empche le feu, qui
pourrait tre mis aux hourds et au comble _l_ par les assigs, de
communiquer aux deux planchers qui couvrent ces deux tages A et B.

La figure 20 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire
au front. En _d''_, est la porte donnant sur l'escalier _d_. Les hourds
sont poss en _m_. En _p_, est trac le profil de l'escarpement avec le
prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrires des tages
A et B.

Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied _o_ de la
tour.

Une vue perspective (fig. 21), prise du chemin militaire entre ces deux
enceintes (point X du plan), fera saisir les dispositions intrieures de
cette dfense. Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de
la tour se font par le crneau _c_ (du plan C), au moyen d'un palan et
d'une poulie, ainsi'que le fait voir le trac perspectif.

Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voy. la coupe,
fig. 19). Lors de sa construction sous saint Louis, elle commandait les
deux chemins de ronde; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina
les dfenses de ia cit de Carcassonne, on augmenta le relief de
quelques-unes des courtines, qui ne paraissaient pas avoir un
commandement assez lev. C'est  cette poque que le crnelage G fut
remont au-dessus de l'ancien crnelage H, sans qu'on ait pris la peine
de dmolir celui-ci; de sorte qu'extrieurement ce premier crnelage H
reste englob dans la maonnerie surleve. En effet, le terrain
extrieur s'lve comme le chemin militaire de _a_ en _b_ (voy. le
plan), et les ingnieurs, ayant cru devoir adopter un commandement
uniforme des courtines sur l'extrieur, aussi bien pour l'enceinte
extrieure que pour l'enceinte intrieure, on rgularisa vers 1285 tous
les reliefs. Il faut dire aussi qu' cette poque, on ne donnait plus
gure aux tours un commandement important qu'aux angles des forteresses
ou sur quelques parties o il tait ncessaire de dcouvrir les dehors.

Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont pas de commandement
sur les courtines, et cette disposition est observe pour le grand front
sud de l'enceinte intrieure de Carcassonne, rebti sous Philippe le
Hardi.

La cit de Carcassonne est une mine inpuisable de renseignements sur
l'art de la fortification du XIIe au XIVe sicle. L ce ne sont pas des
fragments pars et trs-altrs par le temps et la main des hommes, que
l'on trouve, mais un ensemble coordonn avec mthode, presque intact,
construit en matriaux robustes par les plus habiles ingnieurs des XIIe
et XIIIe sicles, comme tant un point militaire d'une trs-grande
importance. Lorsque Carcassonne fut comprise dans le domaine royal, sous
saint Louis, cette place devenait, sur un point loign et mal reli aux
possessions de la couronne, une tte de pont garantissant une notable
partie du Languedoc contre l'Aragon.

Toutes les dispositions dfensives que l'on trouve encore en France
datant de cette poque, n'ont point l'unit de conception et la valeur
des fortifications de Carcassonne. On comprendra ds lors pourquoi nous
choisissons de prfrence nos exemples dans cette place de guerre, qui,
heureusement aujourd'hui, grce aux efforts du gouvernement,  l'intrt
que la population de Carcassonne apporte  cette forteresse, unique en
Europe, est prserve de la ruine qui si longtemps l'a menace.

La disposition de la dernire tour de l'enceinte extrieure que nous
venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se dfendre
contre l'enceinte intrieure; car, non-seulement cette tour est domine
de beaucoup, mais elle est,  l'intrieur, nulle comme dfense.

Tous les ouvrages de cette enceinte extrieure sont dans la mme
situation, bien que varis dans leurs dispositions, en raison de la
nature du sol des dehors et des besoins auxquels ils doivent satisfaire.
Il n'est qu'un point o l'enceinte extrieure est relie  la dfense
intrieure au moyen d'une tour btie  cheval sur le chemin militaire
qui spare les deux fronts. C'est un ouvrage sur plan rectangulaire,
pos en vedette, flanquant  la fois les courtines extrieures, les
lices (chemin militaire) et les courtines intrieures; permettant de
dcouvrir, sans sortir de la dfense intrieure, la monte  la porte de
l'Aude, tout le front jusqu'au saillant occidental de la place dfendu
par deux grosses tours _du coin_, et la partie la plus rapproche du
faubourg de la Barbacane. Cette tour, dite de _l'vque_, parce qu'elle
donnait sur le palais piscopal, est un admirable ouvrage, bti de
belles pierres de grs dur avec bossages, et dpendant des travaux
termins sous Philippe le Hardi [85].

En voici (fig. 22) les plans  diffrents tages. En A, au niveau des
lices ou du chemin militaire entre les deux enceintes,--le crnelage de
l'enceinte extrieure tant en _a_ et la courtine de l'enceinte
intrieure en _b_.--Le premier tage est trac en B. Du terre-plein de
la cit, on arrive  cet tage par l'escalier _d_, qui monte aux deux
tages suprieurs. Le plan C donne l'tage du crnelage avec son hourd
de face _e_.

On communique du chemin de ronde _g_ au chemin de ronde _h_, en passant
par la porte _i_, montant quelques degrs qui arrivent au niveau de la
salle _k_ et en redescendant par l'escalier  vis. Deux mchicoulis en
_m_ et _n_ (voy. le plan B) commandent les deux arcs  cheval sur le
chemin militaire.

La figure 23 donne la coupe de cet ouvrage, faite sur la ligne _op_. Le
niveau des lices est en A, le niveau du sol intrieur de la cit en B.
Outre les deux mchicoulis percs dans les archivoltes des passages P,
on tablissait, en temps de guerre, des hourds au deuxime tage,
au-dessus de ces arcs, ainsi que l'indiquent le trac D et le profil
_d_; hourds auxquels les baies C donnaient accs. Un hourd tabli en E,
sur la face de la tour, commandait son pied et flanquait ses angles. Le
profil F donne la coupe sur la courtine intrieure, les lices et la
courtine extrieure. Tous les tages sont mis en communication par les
oeils percs au milieu des votes d'arte. Ces oeils permettent aussi
d'approvisionner les tages suprieurs des munitions ncessaires au
service des hourds.

La figure 24 prsente la vue perspective de cette tour en dehors de
l'enceinte extrieure, avec les hourds poss partout. On voit que les
meurtrires des crnelages ont leur champ de tir dgag au-dessous des
hourds, ce qui permet  deux lignes d'arbaltriers ou d'archers de
dfendre les ouvrages, puisque les hourds possdent des meurtrires
au-dessus des mchicoulis. Les tourelles d'angle, octogones, donnent un
tir divergeant et sont flanques par les meurtrires des flancs des
hourds. Cette tour a l'avantage d'enfiler le chemin militaire entre les
deux enceintes, de le couper totalement au besoin, et de possder des
flanquements sur l'escarpe de l'enceinte extrieure. Parfaitement
conserve, btie avec des matriaux inaltrables, elle a pu tre
utilise au moyen de travaux peu importants.

Tous les ouvrages entrepris  Carcassonne, sous Philippe le Hardi, ont
un caractre de puissance remarquable, et indiquent de profondes
connaissances dans l'art de la fortification, eu gard aux moyens
d'attaque de l'poque. Les flanquements tant courts, il est impossible
de les mieux combiner. Les garnisons taient composes alors de gens de
toutes sortes, hommes liges et mercenaires, il fallait se tenir en
dfiance contre les trahisons possibles. Ces tours taient des rduits
indpendants, interceptant le parcours sur les chemins de ronde, mme
sur les lices, comme on le voit par l'exemple prcdent. Commandes
chacune par un capitaine, la reddition de l'une d'elles n'entranait pas
la chute des autres. Les gens de la ville ne pouvaient monter sur les
chemins de ronde, qui avaient Sur le terre-plein un relief considrable
et n'taient mis en communication avec le sol intrieur que par des
escaliers trs-rares passant gnralement par des postes. Toute
tentative de trahison devenait difficile, chanceuse, parce qu'il
fallait, ou qu'elle pt mettre beaucoup de monde dans la confidence des
moyens  employer, ou qu'elle restt isole, et par suite promptement
rprime.

Quelquefois le chemin de ronde de la courtine tourne autour de l'ouvrage
flanquant et contenant un poste; mais alors la tour a tous les
caractres d'un rduit, d'un petit donjon possdant ses moyens de
dfense, de retour offensif et de retraite, indpendants. Plusieurs des
tours de l'enceinte intrieure de la cit de Carcassonne sont conues
suivant ce systme. L'une d'elles, dite tour Saint-Martin, est bien
conserve et nous explique clairement cette disposition.

Btie sur le front sud, prs de la poterne de Saint-Nazaire, la tour
Saint-Martin s'lve de 25 mtres au-dessus du chemin militaire des ces
et de 15m,50 au-dessus du sol de la cit. Elle possde deux tages
infrieurs vots et deux tages suprieurs sous le comble, avec
plancher intermdiaire au niveau des hourds. La figure 25 donne en A les
plans superposs des deux tages infrieurs, et en B les plans
superposs des deux tages suprieurs. En examinant ces plans avec
quelque attention, on observera que le cylindre de maonnerie est plus
pais vers l'extrieur que vers l'intrieur de la cit; en d'autres
termes, que le cercle traant le vide n'est pas concentrique au cercle
traant la priphrie de la tour; que cette priphrie qui fait face
 l'extrieur, est renforce par un peron C ou bec saillant. Cet peron
et cette plus forte paisseur donne  la maonnerie ont pour rsultat
d'annuler les effets du _bosson_ ou blier, et de placer l'assaillant
sous le tir direct des flanquements voisins (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, PORTE). De la ville, on entre dans la tour par la porte P, et
la rampe droite qui monte au premier tage. De ce premier tage, par
l'escalier  vis, on descend  l'tage infrieur et l'on monte aux
tages suprieurs.

L'tage crnel, et pouvant tre muni de hourds, est mis en
communication avec le chemin de ronde des courtines par les deux portes
K et L. Ce chemin de ronde pourtourne l'tage suprieur de la tour du
ct de la ville en G. Une coupe faite sur _ab_ (fig. 26) permet de
saisir facilement ces dispositions. L'tage H renferme une chemine et
est clair par une fentre F donnant sur la cit. Les hourds taient
poss en I, conformment  l'usage. Les meurtrires des deux salles
infrieures sont chevauches, ainsi que l'indique le plan[86].

Cet ouvrage, comme le prcdent, appartient aux constructions de
Philippe le Hardi, et qui datent, par consquent, des dernires annes
du XIIIe sicle.

Quelquefois,  cette poque, pour tendre les flanquements des tours, on
leur donne en plan la forme d'un arc bris[87]. C'est sur ce plan que
sont bties quelques-unes des tours du chteau de Loches.

Les grands engins d'attaque taient alors perfectionns: on leur
opposait des murs btis en pleine pierre de taille, des merlons pais,
des hourds forms de gros bois; on disposait plusieurs tages vots
afin de mettre les postes  l'abri des projectiles lancs en bombe.
Parfois on revenait  la tour carre comme prsentant des flancs plus
tendus et des faces que l'on protgeait par des hourdages
trs-saillants et bientt par des mchicoulis de pierre.

Les tours d'Aigues-Mortes, bties par Philippe le Hardi, sont sur plan
quadrangulaire; mme plan adopt pour la plus grande partie des tours de
l'enceinte d'Avignon. Il faut dire que tout un front de ces remparts fut
ordonn sous le pape Innocent VI, par Jean Fernandez Heredia, commandeur
de Malte, et que les dispositions adoptes alors furent suivies
successivement, c'est--dire de 1350  1364[88]. La plupart de ces tours
sont trs-saillantes sur la courtine, dont le chemin de ronde passe
derrire elles ou qui se trouve interrompu par les flancs. De plus, ces
tours sont gnralement ouvertes  la gorge.

La figure 27 prsente le plan d'une de ces tours d'Avignon, 
rez-de-chausse. Un escalier E, ferm par une porte, permet de monter au
premier tage (fig. 28), qui communique par deux issues avec les chemins
de ronde des courtines Voisines G, H. Un second escalier en
encorbellement monte jusqu' l'tage crnel suprieur (fig. 29), perc
de mchicoulis. Cette tour ne se dfend, comme on peut le voir, que par
son sommet. La vue perspective (fig. 30), prise du ct de la ville,
explique compltement le systme de dfense, et indique les moyens
d'accs aux deux tages. Ouverte  la gorge, elle ne peut tre
considre comme un rduit indpendant, au besoin; cependant les chemins
de ronde des courtines sont interrompus  la faon des tours romaines
dont parle Vitruve. Sa surface tendue permettait de runir  son sommet
un assez grand nombre de dfenseurs. Si l'assaillant parvenait  saper
sa face en K (fig. 27), il tait encore possible de dfendre la brche,
soit en remparant la gorge de L en M, soit en accablant les ennemis de
projectiles lancs  travers le grand mchicoulis ouvert au milieu du
plancher du premier tage. Un comble, que nous avons suppos enlev,
afin de mieux faire voir le systme de dfense, tait pos sur le vide
suprieur et abritait le plancher du premier tage et le sol du
rez-de-chausse.

Dj, au milieu du XIVe sicle, on commenait  faire usage de bouches 
feu. Ces premiers engins, toutefois, n'ayant qu'un faible. calibre et
une porte mdiocre, ne pouvaient produire un effet srieux sur des
monneries quelque peu paisses.

Les anciens grands engins de sige, pierrires, mangonneaux, trbuchets,
envoyant des projectiles de pierre pesant 100 ou 150 kilogrammes, et
quelquefois plus, suivant un tir parabolique, taient plus redoutables
que les premires pices d'artillerie. Les projectiles lancs par ces
grands engins ne pouvaient produire d'effet qu'autant qu'ils passaient
par-dessus les dfenses et qu'ils retombaient, soit sur les combles des
tours, soit dans les places. Du Guesclin, bien qu'il ne ft pas trop
usage de ces machines de guerre et qu'il prfrt brusquer les attaques,
les employa parfois, et lorsqu'il les mit en batterie devant une
forteresse, ce fut toujours pour dmoraliser les garnisons par la
quantit de projectiles dont il couvrait les rues et les maisons[89].

Si les dfenses taient trs-hautes, les projectiles ne faisaient que
frapper directement leurs parements et ne pouvaient les entamer[90]. Le
trouvre Cuvelier, dans la _Vie de Bertrand du Guesclin_, raconte
comment, au sige du chteau de Valognes,  chaque pierre que lanaient
les engins des assigeants, un homme de garde venait frotter les
moellons, par drision, avec une serviette blanche. Il a le soin de nous
dire aussi, dans le mme passage, comment la garnison avait fait blinder
les tours avec du fumier, pour viter l'effet des projectiles lancs 
la vole:

       De fiens y ot. on mis mainte grande charte.

La grande puissance donne alors aux engins obligeait les architectes
militaires  surhausser les tours et les courtines. Mais s'il s'agissait
d'une place couvrant une grande superficie, on ne pouvait donner  ces
courtines un relief trs-considrable sans de grandes dpenses; aussi
sous Charles V prit-on de nouvelles dispositions. Jusqu'alors on n'avait
song qu'exceptionnellement  terminer les tours par des plates-formes
propres  recevoir des engins. Ces machines taient mises en position
sur des plates-formes de bois charpentes intrieurement le long des
courtines, ou mme sur le sol, derrire celles-ci, lorsqu'elles
n'avaient qu'un faible relief, ou encore le long des lices, quand les
places possdaient une double enceinte, afin d'loigner l'assaillant.
Mais quand la premire enceinte tait prise, il ne s'agissait plus que
de pourvoir  la dfense trs-rapproche, et alors les machines de jet
devenaient inutiles, les hourds ou les mchicoulis suffisaient.

Sous Charles V, disons-nous, on modifia l'ancien dispositif dfensif. On
possdait dj de petites pices d'artillerie, qui permettaient
d'allonger les fronts, d'loigner les flanquements par consquent. On
avait reconnu que les fronts courts avaient l'inconvnient, si les deux
flancs voisins avaient t dtruits, de dfiler l'assaillant et de ne
lui prsenter qu'un obstacle peu tendu, contre lequel il pouvait
accumuler ses moyens d'attaque. Aussi tait-ce toujours contre ces
courtines troites, entre deux tours, que les dernires oprations d'un
sige se concentraient, ds qu'au pralable on tait parvenu  ruiner
les dfenses suprieures des tours par le feu, si elles se composaient
de hourds, ou par de gros projectiles, si les galeries des mchicoulis
taient revtues d'un manteau de maonnerie. Vers 1360, les courtines
furent donc allonges; les tours furent plus espaces, prirent une plus
grande surface, eurent parfois des flancs droits,--c'est--dire que ces
tours furent bties sur plan rectangulaire,--et furent couronnes par
des plates-formes. Le chteau de Vincennes est une forteresse type
conforme  un nouveau dispositif. Le plan bien connu de cette place[91]
prsente un grand paralllogramme flanqu de quatre tours rectangulaires
aux angles, d'une tour (porte) galement rectangulaire au milieu de
chacun des petits cts, de trois tours carres sur l'un des grands
cts, et par le donjon avec son enceinte sur l'autre.

Les courtines entre les tours ont environ 100 mtres de long, ce qui
dpasse la limite des anciennes escarpes flanques.

Les tours d'angle sont plantes de telle faon, que leurs flancs sont
plus longs sur les petits cts du paralllogramme que sur les grands,
afin de mieux protger les portes.

Voici en A (fig. 31) le plan d'une de ces tours d'angle, 
rez-de-chausse, c'est--dire au niveau du sol de la place. De gros
contre-forts reposant sur un talus montent jusqu' la corniche
suprieure, qui n'est qu'une suite de larges mchicoulis. Les trois
tages taient vots, et sur la dernire vote reposait une plate-forme
dalle, trs-propre  recevoir, ou de grands engins, ou des bouches 
feu. Un crnelage protgeait les arbaltriers. En B, est trac le plan
de cette plate-forme.

La figure 32 donne l'lvation de cette tour sur son grand ct, avec la
courtine voisine. On reconnat ici que vers la seconde moiti du XIVe
sicle, on revenait aux commandements considrables des tours sur les
courtines, avec l'intention vidente de faire servir ce commandement au
placement d'engins  longue porte. La vote suprieure, couverte d'un
pais blindage de _cran_[92] sous le dallage, rsistait  tous les
projectiles lancs  la vole, en supposant que ces projectiles aient pu
s'lever assez haut pour retomber sur la plate-forme.

La tour ne se dfend absolument que du sommet, soit par les engins de
position, soit, contre l'attaque rapproche, par les crnelages et
mchicoulis[93].

Il est curieux de suivre pas  pas, depuis l'antiquit, ce mouvement
d'oscillation constant, qui, dans les travaux de dfense, tantt fait
donner aux tours ou flanquements un commandement sur les courtines,
tantt rduit ce commandement et arase le sommet des tours au niveau des
courtines. De nos jours encore ces mmes oscillations se font sentir
dans l'art de la fortification, et Vauban lui-mme, vers la fin de sa
carrire, aprs avoir prconis les flanquements de niveau avec les
courtines, tait revenu aux commandements levs sur les bastions.

C'est qu'en effet, quelle que soit la porte des projectiles, ce n'est
l qu'une question relative, puisque les conditions de tir sont gales
pour l'assig comme pour l'assaillant. Si l'on supprime les
commandements levs, on dcouvre l'assaillant de moins loin, et on lui
permet de commencer de plus prs ses travaux d'approche; si l'on
augmente ces commandements, on donne une prise plus facile 
l'artillerie de l'assigeant. Aussi voyons-nous, pendant le moyen ge,
et principalement depuis l'adoption des bouches  feu, les systmes se
succder et flotter entre ces deux principes[94]. D'ailleurs une
difficult surgissait autrefois comme elle surgit aujourd'hui.

Le trac d'une place en projection horizontale peut tre rationnel, et
ne plus l'tre en raison des reliefs.

Avec les commandements levs, on peut dcouvrir au loin la campagne,
mais on enfile les fosss et les escarpes par un tir plongeant qui ne
produit pas l'effet efficace du tir rasant. Il faut donc runir les deux
conditions.

Nous verrons tout  l'heure comment les derniers architectes militaires
du moyen ge essayrent de rsoudre ce double problme. Le chteau de
Vincennes n'en est pas moins, pour le temps o il fut lev, une
tentative dont peut-tre on n'a pas apprci toute l'importance.
L'architecte constructeur des dfenses a prtendu soustraire les tours 
l'effet du tir parabolique, en leur donnant un relief considrable, et
il a prtendu utiliser ce commandement, inusit alors, pour le tir des
nouveaux engins  feu, et des grands engins perfectionns, tels que les
mangonneaux et trbuchets[95].

Sous le rgne de Charles V, on ne trouve nulle part, en France, en
Allemagne, en Italie, en Angleterre ou en Espagne, un second exemple de
la disposition adopte pour la construction du chteau de Vincennes.
C'est une tentative isole qui ne fut pas suivie; en voici la raison:
Alors (de 1365  1370)[96] on commenait  peine  employer des bouches
 feu d'un assez faible calibre, ou des bombardes de fer courtes,
frettes, propres  lancer des boulets de pierre  la vole, ainsi que
pouvaient le faire les engins  contre-poids. On ne croyait pas que la
nouvelle artillerie  feu remplacerait un sicle plus tard ces machines
encombrantes, mais dont le tir tait trs-prcis et l'effet terrible
jusqu' une porte de 150  200 mtres. L'artillerie  feu usite vers
la fin du XIVe sicle dans les places consistait en des tubes de fer qui
envoyaient des balles de deux ou trois livres au plus, ou mme des
cailloux arrondis. Ces engins remplaaient avec avantage les grandes
arbaltes, et pouvaient tre mis en batterie derrire les merlons des
tours. Il y avait donc intrt  augmenter le relief de ces tours, car
le tir de plein fouet tant faible, plus on l'levait, plus il pouvait
causer de dommages aux assigeants, D'ailleurs, ainsi que nous l'avons
dit tout  l'heure, il tait important de soustraire le sommet de ces
tours aux projectiles lancs  la vole par les anciens engins. Les
courtines devaient, relativement, n'avoir qu'un relief moindre, afin de
poster les arbaltriers, qui envoyaient leurs carreaux de but en blanc 
60 mtres environ. Les machines et bouches  feu des plates-formes des
tours couvraient la campagne de gros projectiles dans un rayon de 200
mtres, et tenant ainsi les assigeants  distance, les courtines se
trouvaient protges jusqu'au moment o, par des travaux d'approche, les
assaillants arrivaient  la crte du foss. Dans ce dernier cas, les
arbaltriers des courtines en dfendaient l'approche, et ceux des tours
prenaient en flanc les colonnes d'assaut par un tir plongeant. Mais bien
que les progrs de l'artillerie  feu fussent lents, cependant,  la fin
du XIVe sicle, les armes assigeantes commenaient  mettre des
bombardes en batterie. Celles-ci, couvertes par des paulements et des
gabionnades, n'avaient pas  redouter beaucoup les rares engins disposs
au sommet des tours, concentraient leur feu sur les courtines
relativement basses, crtaient leurs parapets, dtruisaient leurs
mchicoulis, rendaient la dfense impossible, et l'assigeant pouvait
alors procder par la sape pour faire brche. Les commandements levs
des tours devenaient inutiles ds que l'ennemi s'attachait au pied de
l'escarpe. Vers 1400, on changea donc de systme, on leva les courtines
au niveau des tours; la dfense btie fut rserve pour l'attaque
rapproche, et en dehors de cette dfense on leva des ouvrages avancs
sur lesquels on mit les bouches  feu en batterie. Celles-ci furent donc
rserves pour garnir ces ouvrages bas, tendus, battant la campagne, et
la forteresse ne fut plus qu'une sorte de rduit uniquement destin  la
dfense rapproche.

Nous voyons, en effet, que les chteaux btis  cette poque tablissent
les dfenses des courtines presque au niveau de celles des tours, ne
laissant  celles-ci qu'un commandement un peu plus lev, pour la
surveillance des dehors, et que beaucoup de vieilles courtines des XIIIe
et XIVe sicles sont releves jusqu'au niveau des chemins de ronde des
tours[97]. On renonait compltement alors  mettre des pices en
batterie sur ces tours; les plates-formes disparurent pour un temps, et
l'artillerie  feu ne fut employe par la dfense que pour balayer les
approches.

Le chteau de Pierrefonds, bti entirement par Louis d'Orlans, nous
fournit  cet gard des renseignements prcieux. Non-seulement les
travaux de dblaiement et de restauration entrepris dans cette
forteresse[98] ont permis de reconnatre exactement les dispositions des
tours et courtines, c'est--dire de la dfense rapproche, mais ils ont
mis en lumire une suite d'ouvrages avancs, de peu de relief, qui
formaient une zone de dfense faite pour recevoir de l'artillerie  feu.
Ces ouvrages expliquent comment les troupes envoyes  deux reprises par
Henri IV, avec de l'artillerie pour prendre ce chteau, ne purent s'en
emparer, et comment il fallut, sous la minorit de Louis XIII,
entreprendre un sige en rgle pour le rduire.

Ces observations feront comprendre pourquoi les tours de Vincennes, qui
datent du rgne de Charles V, possdent des plates-formes propres 
placer de l'artillerie, et pourquoi elles ont sur les courtines un
commandement considrable, tandis que les tours du chteau de
Pierrefonds, bties trente ans plus tard environ, ne prsentent aucune
disposition propre  recevoir des bouches  feu, et n'ont sur les
courtines qu'un commandement insignifiant. Nous voyons qu' partir de
1400, les architectes militaires suivent pas  pas les progrs de
l'artillerie  feu, tantt donnant  ces engins un commandement sur la
campagne, tantt les plaant  la base des tours et les rservant pour
battre la crte des fosss; tantt les rendant indpendants des
anciennes dfenses conserves, et les employant  retarder les travaux
d'approche au moyen d'ouvrages avancs, de boulevards, de cavaliers,
etc.[99].

La figure 33 donne le plan du rez-de-chausse de l'une des tours du
chteau de Pierrefonds[100], au niveau du sol de la cour et au-dessus
des deux tages souterrains par rapport  ce sol. En A, sont des
btiments d'habitation adosss aux courtines B. Conformment  la
disposition habituelle, il faut entrer dans la tour occupe par un poste
pour arriver  l'escalier qui monte  tous les tages. La porte du poste
est en _a_. Trois fentres clairent cette salle, auprs de laquelle se
trouvent, en _b_, des latrines. En _c_, est une chemine.

La coupe sur _fe_ (fig. 34) explique les divers services de cet ouvrage.
Le niveau du chemin de ronde couvert des courtines est en N, et le
crnelage suprieur de ces courtines,  la base des combles des
btiments, est au niveau G du chemin de ronde des tours; donc ces tours
n'ont sur les courtines que le commandement GK.

Les quatre tages suprieurs, compris le rez-de-chausse, sont ferms
par des planchers, mais les deux tages au-dessous du sol de la cour,
qui est en L, sont vots. On remarquera mme que la vote V est
couverte par une paisse couche de blocage qui met celle-ci a l'abri des
incendies ou chutes des parties suprieures.

L'escalier  vis s'arrte au niveau du sol A de la seconde cave, car la
premire cave B est un cachot dans lequel on ne descend que par l'oeil
perc au milieu de la vote ellipsode construite par assises
horizontales poses en encorbellement. On ne peut douter que cette cave
n'ait t destine  servir de cachot, de _chartre_, puisqu'elle possde
une niche avec sige d'aisances C et petite fosse.

Le sol des lices, ou du chemin militaire extrieur, est, le long de
cette tour, au niveau P.

Le cachot B ne reoit ni air ni lumire de l'extrieur. On observera que
la maonnerie du cylindre, au niveau P, a 5m,20 d'paisseur (16 pieds),
et que derrire les parements, intrieur et extrieur, en pierres
d'appareil, cette maonnerie est compose d'un blocage bien lit de gros
moellons de caillasse d'une extrme duret [101]. Il n'tait donc pas
ais de saper un ouvrage ainsi construit, dfendu par la ceinture des
mchicoulis du chemin de ronde G. Cet ouvrage date de 1400. Nulle trace
de plates-formes suprieures pour mettre de la grosse artillerie en
batterie. Les bombardes, les passe-volants, veuglaires, basilics,
coulevrines, taient placs sur les ouvrages extrieurs, c'est--dire
sur la crte du plateau qui sert d'assiette au chteau, de manire 
battre les vallons environnants. Les chemins de ronde suprieurs
n'taient occups, au moment de la construction du chteau de
Pierrefonds, que par des arbaltriers ou des archers contre l'attaque
rapproche.

Cependant, du jour que les assigeants possdaient des pices
d'artillerie d'un assez gros calibre pour pouvoir battre les ouvrages
extrieurs et teindre leur feu, il fallait que la dfense dernire, le
chteau, pt opposer du canon aux assaillants. Les architectes
s'ingnirent donc, ds l'poque de la guerre contre les Anglais, 
trouver le moyen de placer des bouches  feu sur les tours[102]. Pour
obtenir ce rsultat, on donna il celles-ci moins de relief, on augmenta
l'paisseur de leurs parois cylindriques, on les vota pour porter une
plate-forme; ou bien, conservant l'ancien systme de la dfense
suprieure du XIVe sicle, destine aux arbaltriers, on pera des
embrasures pour du canon  la base de ces tours, si elles taient bties
sur un lieu escarp, afin de battre les approches [103].

Il faut dire qu'alors les bouches  feu, qui envoyaient des projectiles
de plein fouet, n'avaient qu'un faible calibre; ces engins projetaient
des balles de plomb, mais plus souvent des pyrites de fer ou de petites
sphres de grs dur. Ces derniers projectiles ne pouvaient avoir une
longue porte. Quant aux grosses bouches  feu rserves pour les dehors
ou les plates-formes des tours, elles n'envoyaient gure, pendant le
cours du XVe sicle, que des boulets de pierre  la vole, c'est--dire
suivant une parabole. Les artilleurs d'Orlans, au moment du sige, en
1428, possdaient cependant des canons envoyant des balles de plein
fouet  600 mtres [104]; ces canons furent tous placs sur les
anciennes tours ou sur des boulevards [105]; quant aux courtines, elles
taient garnies de mchicoulis et de hourdis de maonnerie ou de bois.
Pendant long temps, en effet, l'artillerie  feu est mise en batterie
sur les tours pour commander les approches, ou  la base Des tours pour
enfiler les fosss, protger les courtines, qui ne se dfendent que
contre l'attaque rapproche  l'aide des anciennes armes. Ainsi le rle
des tours,  la fin du moyen ge, au lieu de diminuer, prend plus
d'importance. Moins rapproches les unes des autres, puisqu'elles sont
munies d'engins  longue porte, elles se projettent davantage en dehors
des courtines afin de les mieux flanquer; elles s'en dtachent mme
parfois presque entirement, surtout aux saillants; elles tendent
considrablement leur diamtre, elles renforcent leurs parois et sont
casemates. Souvent mme la batterie suprieure, au lieu d'tre
dcouverte, est blinde au moyen d'une carapace de maonnerie et de
terre. Nous ne pourrions dire si cette innovation des batteries
suprieures blindes est due  la France,  l'Allemagne ou  l'Italie.
Francesco di Giorgio Martini, architecte de Sienne, qui vivait au milieu
du XVe sicle, donne plusieurs exemples de ces tours avec batteries
suprieures blindes dans son _Trait de l'architecture militaire_[106].
Nous avons trouv, en France, des traces de ces couvertures dans des
ouvrages en forme de tours protgeant des saillants[107], ce qui
n'interdisait pas l'emploi des anciens mchicoulis et crnelages.

Voici (fig. 35) un exemple de ces sortes de tours. En A est trac le
plan de l'ouvrage au niveau du sol de la place. La salle D est perce
d'embrasures pour trois pices de canon; un escalier, ouvert au centre
de cette salle, permet de descendre dans le _moineau_ C', dont le plan
est dtaill en C[108]. La salle D, vote, est ouverte du ct de la
place, tant pour aider  la dfense que pour laisser chapper la fume.
La tour est munie d'un parapet crnel avec mchicoulis en forme de
pyramides renverses pour faciliter le tir de haut en bas et mieux
protger le talus. Sur la plate-forme est tablie une batterie casemate
avec quatre embrasures, ainsi que l'indique le plan B. Ces embrasures
commandent les dehors par-dessus la crte des merlons. Une traverse en
maonnerie E garantit les hommes posts derrire le parapet des coups
d'enfilade et de revers. La vote de la batterie et celle du moineau
sont couvertes de _cran_ et de terre battue et gazonne. Le systme
dfensif de cette tour est facile  comprendre. La batterie basse, avec
les deux pices _a_, enfile les courtines, bat le foss; et flanque les
tours voisines; avec sa pice _b_ elle dfend la contrescarpe du foss
en face du point mort. La batterie haute protge les dehors; le moineau
empche le passage du foss; les crnelages et mchicoulis protgent la
base de l'ouvrage contre l'attaque rapproche et la sape.

L'incertitude qui apparat dans les ouvrages dfensifs de la seconde
moiti du XVe sicle est ici vidente. On n'ose pas abandonner
entirement la forme et la destination de l'ancienne tour. Les tours
taient les parties fortes des places du moyen ge avant l'emploi des
bouches  feu. On ne cherchait point, pendant un sige,  entamer une
forteresse par ses tours, mais par ses courtines. Les architectes
militaires du XVe sicle n'avaient d'autre proccupation que
d'approprier les tours aux nouveaux engins, de les rendre plus paisses
pour rsister aux coups de l'assaillant et  l'branlement caus par
l'artillerie qu'elles devaient contenir, de les garantir contre les feux
courbes et de leur donner un flanquement plus efficace. On voulait leur
conserver un commandement sur les dehors et mme sur les courtines, et
l'on craignait, en les levant, de les exposer trop aux coups de
l'ennemi. On sentait que ces crnelages et ces mchicoulis taient,
contre les boulets, une faible dfense, facilement bouleverse bien
avant le moment o l'on en avait le plus besoin, et cependant on ne
pensait pas pouvoir les supprimer, tant on avait pris l'habitude de
considrer cette dfense rapproche comme une garantie srieuse.
Toutefois ce furent ces mchicoulis et crnelages qui disparurent les
premiers dans les dfenses fortement combines vers la fin du XVe
sicle. Le crnelage suprieur, destin  empcher l'approche, descendit
au niveau du foss, devint une fausse braie couvrant la base des tours.
Le tir  ricochet n'tait pas encore employ. Les batteries de
l'assigeant ne pouvaient dtruire ce qu'elles ne voyaient pas; or la
fausse braie primitive, tant couverte par la contrescarpe du foss,
restait intacte jusqu'au moment o l'assaillant s'apprtait  franchir
ce foss pour s'attaquer aux escarpes et aux tours. Elle devenait ainsi
un obstacle oppos  l'attaque rapproche, et qui restait debout encore
quand toutes les dfenses suprieures taient crtes. Mais dj, vers
le milieu du XVe sicle, les armes assigeantes tranaient avec elles
des pices de bronze sur affts, qui envoyaient des boulets de
fonte[109]. Ces projectiles, lancs de plein fouet contre les tours,
couvraient les fausses braies d'clats de pierre et comblaient
l'intervalle qui sparait ces fausses braies de la dfense, si l'on
ruinait celle-ci. Les tours  court flanquement et de faible diamtre
devenaient plus gnantes qu'utiles; on songea  les supprimer tout 
fait, du moins  les appuyer par de nouveaux ouvrages disposs pour
recevoir de l'artillerie, indpendamment des boulevards de terre que
l'on levait en avant des points faibles. Ces nouveaux ouvrages tenaient
au corps de la place. Btis  distance d'une demi-porte de canon, ils
affectaient la forme de grosses tours cylindriques, recevaient des
pices  longue porte  leur sommet pour battre les dehors et enfiler
les fronts et les fosss,  leur pied pour la dfense rapproche et pour
envoyer des projectiles rasants sur les boulevards de terre qui
couvraient les saillants ou les portes[110]. Alors,  la fin du XVe
sicle, le chteau fodal ne pouvait avoir assez d'tendue pour se
dfendre efficacement contre l'artillerie  feu. Le canon acheva la
ruine de la fodalit. Il fallait, pour pouvoir rsister  l'artillerie
 feu, des fronts tendus; les villes seules comportaient ce genre de
dfenses. tendant les fronts, il fallait les flanquer. On ne pourvut
d'abord  cette ncessit, indique par la nature des choses, qu'au
moyen de boulevards de terre tablis en dehors des saillants et des
portes, lesquels boulevards croisaient leurs feux; puis comme il faut,
en toute fortification, que ce qui dfend soit dfendu, on ne trouva
rien de mieux que d'tablir le long des vieilles enceintes, en arrire
des boulevards, de grosses tours ayant assez de relief pour commander
ces boulevards et les dehors par-dessus leurs parapets. Les systmes
trouvs par les ingnieurs militaires depuis le XVIe sicle jusqu' nos
jours sont donc en germe dans ces premires tentatives faites  la fin
du XVe sicle en Italie, en France et en Allemagne. Les Allemands,
conservateurs par excellence, possdent encore des exemples intacts de
ces ouvrages, transition entre l'ancien systme de la fortification du
moyen ge et le systme moderne. Nuremberg est,  ce point de vue, la
ville la plus intressante  tudier.

Le plan gnral de Nuremberg affecte la forme d'un trapze arrondi aux
angles, possdant un point culminant prs de l'un des angles, occup par
un ancien chteau. Une double enceinte des XIV et XVe sicles avec tours
carres flanquantes et large foss extrieur plein d'eau, avec
contrescarpe, entourait entirement la cit, traverse par une rivire
dans sa largeur.  chaque angle, Albert Drer leva une grosse tour, et
une cinquime auprs du chteau, sur le point culminant de la ville. Des
portes sont perces dans le voisinage des quatre tours, lesquelles sont
protges par des ouvrages avancs. Du haut de chacune des cinq tours,
on dcouvre les quatre autres. Celles de l'enceinte protgent les
saillants, flanquent deux fronts, commandent les portes, enfilent les
lices entre les deux enceintes, et dcouvrent la campagne par-dessus les
boulevards des portes. Ces tours ont environ 20 mtres de diamtre  5
mtres du sol, sont bties en _fruit_ par assises de grs dur, avec
bossages en bas et prs du sommet. Au rez-de-chausse elles possdent
une chambre vote, mais trace de manire  laisser  la maonnerie une
paisseur considrable du ct extrieur (voyez le plan, fig. 36[111]).
L'intrieur de la ville est en A; en B sont les lices, entre la porte de
l'enceinte extrieure et celle C de l'enceinte intrieure; la poterne D
permet de descendre dans le foss. En _a_ est pratiqu un large
mchicoulis qui dfend l'entre dans la salle basse, et en _b_ un oeil
carr, ouvert dans la vote, met le premier tage, galement vot, en
communication avec ce rez-de-chausse. On ne monte  la plate-forme
suprieure que par un escalier pris dans l'paisseur du mur et partant
du niveau du chemin de ronde des courtines. En _d_ sont deux chambres
avec embrasures pour des pices d'artillerie. La figure 37 donne la vue
perspective de cette tour[112]. Les remparts datent du XVe sicle;
Albert Drer n'a bti, dans cet ouvrage, que la tour et la porte qui s'y
runit. La salle du premier tage tait destine  loger le poste, car
elle ne possde aucune embrasure.

Sa vote paisse porte la plate-forme circulaire suprieure entoure
d'un masque de gros bois de charpente, avec crneaux  volets[113] pour
du canon. Un blindage, galement de charpente, reoit la toiture conique
qui autrefois tait surmonte d'une guette[114]. En A nous avons trac
le profil de cette plate-forme suprieure.

Ces commandements levs furent rarement adopts en France  dater de la
fin du XVe sicle. Les ingnieurs franais cherchaient plutt  largir
les fronts,  tendre le champ de tir, qu' obtenir des commandements
considrables. Ils prfraient les batteries  barbette  ces batteries
blindes o le service tait gn et o l'on tait touff par la fume,
comme dans l'entrepont d'un vaisseau de guerre. D'ailleurs, en supposant
ces tours battues par de l'artillerie, mme  grande distance, les feux
convergents de l'ennemi devaient promptement dtruire ces masques de
bois qui, pareils  des bordages de gros vaisseaux, n'avaient pas
l'avantage de la mobilit que donne la mer et servaient de points de
mire. Si longue que ft la porte des pices mises en batterie sur la
plate-forme, ces pices ne pouvaient opposer qu'un tir divergent 
l'artillerie de l'assigeant et recevaient dix projectiles pour un
qu'elles envoyaient[115].

Quelques tentatives en ce genre furent cependant faites de ce ct-ci du
Rhin, mais les tours franaises du commencement du XVIe sicle ont un
plus grand diamtre, moins de hauteur et taient couronnes par des
batteries  barbette avec gabionnades, ou par des caponnires, comme
celle prsente dans l'exemple prcdent. Le plus souvent on fit de ces
tours de vritables porte-flancs, c'est--dire qu'on leur donna, en plan
horizontal, la forme d'un fer  cheval, et leurs batteries suprieures
ne dpassrent gure le niveau de la crte des courtines (fig. 38).

Il y a toujours un avantage cependant, pour l'assig,  obtenir des
commandements levs, ou tout au moins des guettes qui permettent de
dcouvrir au loin les travaux d'approche de l'assigeant,  tablir sur
les bastions retranchs des rduits  cheval sur le foss du
retranchement, de manire  rendre l'occupation du bastion difficile.
C'est ce besoin qui explique pourquoi on maintint si tard les vieilles
tours des places du moyen ge en arrire des bastions ou des demi-lunes;
pourquoi Vauban, dans sa troisime manire, tenta de revenir  ces tours
dominant les bastions, et pourquoi aussi Montalembert fit de ces tours
dominantes en capitales un des principes de son systme dfensif. De nos
jours et depuis les progrs merveilleux de l'artillerie, la question est
de nouveau pose, d'autant que ces tours peuvent servir de traverses
pour garantir les dfenseurs des coups de revers et dfier les effets du
tir en ricochet. La difficult est de recouvrir ces tours d'une cuirasse
capable de rsister aux projectiles modernes, car, si paisse que soit
leur maonnerie, celle-ci serait bientt bouleverse par les gros
boulets creux de notre artillerie, et un de ces projectiles pntrant
dans une casemate y causerait de tels dsordres, que la dfense
deviendrait impossible. Ce n'est donc pas seulement la cuirasse qu'il
s'agit de trouver, mais aussi, pour les embrasures, un masque qui arrte
compltement le projectile de l'ennemi, tout en permettant de pointer
les pices.

Il existe encore un exemple  peu prs intact du systme dfensif de
transition o l'emploi des tours (non point d'anciennes tours
conserves, mais des tours construites pour recevoir de l'artillerie 
feu) entre dans le plan gnral d'une place forte suivant une donne
mthodique: c'est la place de Salces, commence en 1497 et termine vers
1503 environ, sous la direction d'un ingnieur nomm Ramirez.

Voisine de Perpignan, la place de Salces est situe entre l'tang de
Leucate et les montagnes; elle commande ainsi le passage du Roussillon
en Catalogne. Btie avec un grand soin, elle consiste en un
paralllogramme flanqu aux angles de quatre tours. Deux demi-lunes
couvrent deux des fronts. Un donjon occupe le troisime, et une
demi-lune forme saillant sur un des angles. Les ouvrages sont casemats;
les tours et demi-lunes couronnes par des plates-formes pour recevoir
de l'artillerie. De petites bouches  feu taient en outre mises en
batterie dans les tages infrieurs des tours pour enfiler les fosss.
Les ouvrages que nous dsignons comme des demi-lunes sont de vritables
tours isoles porte-flancs, ouvertes  la gorge et runies aux casemates
des courtines par des caponnires, ou galeries couvertes, perces
d'embrasures pour de la mousqueterie[116]. Un foss de 15 mtres de
largeur environ sur 7 mtres de profondeur circonscrit tout le chteau.
Ce foss, qui peut tre inond jusqu'au niveau de la cour du chteau et
mme au-dessus, est mis en communication avec le chteau par des
poternes troites. En outre, d'autres issues ouvertes dans la
contrescarpe donnaient vraisemblablement sur les dehors, car dans la
lgende jointe au plan du chteau de Salces donn par le chevalier de
Beaulieu[117], on lit: Il y a plus de logement soubs terre, dans ce
chteau, qu'il n'y en a dehors; car il est casemat et contre-min
partout, et l'on passe par dessoubs les fosss pour aller dans les
dehors... On ne passait certainement pas _sous la cunette_ des fosss
qui taient inonds, mais on passait au fond du foss, dans des galeries
casemates qui communiquaient  un chemin couvert pratiqu derrire la
contrescarpe; chemin couvert dont on retrouve certaines galeries
creuses sur le foss et de l sur les dehors, protgs par des ouvrages
de terre avancs.

Mais ce qui donne  l'tude des tours du chteau de Salces un intrt
marqu, c'est la manire dont elles sont disposes pour abriter les
dfenseurs. En effet, la place de Salces, barrant la route entre l'tang
de Leucate et les derniers contre-forts des Corbires, est domine par
ces hauteurs. Les tours, les courtines, les demi-lunes sont soumises 
des vues de revers et d'enfilade.

C'est en exhaussant les parapets des tours du ct dangereux et en
tablissant  la gorge des tours opposes des parados, que l'ingnieur a
couvert les plates-formes. L'exhaussement des parapets du ct de la
montagne met les embrasures  couvert, tandis que celles du ct oppos
sont  ciel ouvert.

La figure 39 prsente  vol d'oiseau la perspective d'une de ces tours.
On voit en A le parapet exhauss dfilant les canonniers et les pices
placs sur la plate-forme, ainsi que le ferait un cavalier ou une
traverse. Les courtines, construites seulement pour de la mousqueterie,
ne sont pas munies d'embrasures, mais possdent une banquette B et
relvent leurs parapets en face des terrains levs qui ont des vues sur
le chteau. Des chauguettes C occupent les angles rentrants des tours
avec les courtines, et peuvent recevoir des arquebusiers dont le tir
flanque les escarpes. De plus, de petites pices places dans des tages
vots et suffisamment ars enfilent les fosss  la base et vers le
sommet des talus des tours.

La figure 40 donne la perspective d'une des demi-lunes avec son parapet
relev en E pour couvrir la plate-forme contre les vues d'enfilade des
hauteurs voisines. On observera, dans cette figure, le bec saillant qui
renforce la demi-lune sur sa face, et qui couvre une partie de l'angle
mort dont l'assigeant pourrait profiter, car ces demi-lunes sont
incompltement flanques par les tours d'angle.

Les plates-formes ne sont pas assez spacieuses pour pouvoir garnir  la
fois toutes les embrasures par de grosses pices de canon. L'ingnieur
comptait, ou ne mettre en batterie que des fauconneaux, ou changer les
pices de place au besoin.

De grandes prcautions sont prises contre la mine, dit M. le capitaine
Ratheau[118]; une galerie rgne le long des quatre courtines, en avant
des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galerie
d'coute ingnieusement disposes.

TOURS-RDUITS _tenant lieu de donjons ou dpendant de donjons._--Les
plus anciens donjons ne sont gure que de grosses tours voisines de l'un
des fronts du chteau fodal, commandant les dehors du ct attaquable
et tous les ouvrages de la forteresse, avec sortie particulire sur les
dehors et porte donnant dans la cour du chteau (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, CHTEAU, DONJON). Mais certaines places fortes possdaient
des rduits qui doivent tre plutt considrs comme des tours
dominantes et indpendantes que comme des donjons. Puis, vers la fin du
XIIIe sicle, les donjons devenant de vritables logis, renfermant les
services propres  l'habitation, sont renforcs souvent de tours
formidables qui commandent les dehors, protgent ces logis et deviennent
au besoin des rduits pouvant tenir encore, si le donjon tait en partie
ruin par la sape ou l'incendie.

On voit encore  Compigne les restes d'une grosse tour du commencement
du XIIe sicle, voisine de l'ancien pont sur lequel passa Jeanne Darc le
jour o elle fut prise par les Anglais, et qui est un de ces ouvrages
servant de rduit le long d'une enceinte.  Villeneuve-sur-Yonne il
existe galement, sur le front oppos  la rivire, une grosse tour
cylindrique indpendante, qui servait de rduit et commandait la
campagne. Cette tour appartient au XIIIe sicle. Le chteau de
Carcassonne possde, sur le front qui fait face au dehors, du ct de la
Barbacane et de l'Aude, deux tours sur plans quadrangulaires presque
juxtaposes, qui tenaient lieu de donjon; ces tours datent du XIIe
sicle et furent encore surleves  la fin du XIIIe (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 12 et 13). Le chteau (palais) des papes,  Avignon, ne
possde pas,  proprement parler, de donjon, mais plusieurs
tours-rduits qui commandent les dehors et la forteresse et qui datent
du XIVe sicle. Il est donc ncessaire de distinguer, dans cet article,
les tours-rduits tenant  des enceintes, des tours-rduits tenant  des
chteaux et des tours tenant  des donjons. Nous nous occuperons d'abord
des premires.

C'est encore  l'enceinte de la cit de Carcassonne qu'il faut recourir
pour trouver les exemples les mieux caractriss de ces tours, sortes de
donjons appuyant un front. Le long de la premire enceinte de cette
cit, vers le sud-est, il existe une grosse tour cylindrique presque
entirement dtache de cette enceinte, et qui a nom, tour de la Vade ou
du Papegay[119]. Elle est btie sur un saillant et en face de la partie
la plus leve du plateau qui, de ce ct, fait face aux remparts. Sa
base est flanque par un redan de la courtine et par la tour que nous
avons donne dans cet article[120]. Elle domine de beaucoup les
alentours, est compltement ferme, et n'tait commande que par la tour
qui, derrire elle, appartient  l'enceinte intrieure. Elle renferme
cinq tages, dont trois sont vots. Son crnelage suprieur tait, en
cas de guerre, garni de hourds[121]. Le sol de l'tage infrieur est un
peu au-dessus du niveau du fond du foss. Cet tage infrieur possde un
puits.

Nous donnons les plans des tages de cette tour figure 41.

L'tage A est  rez-de-chausse pour le chemin militaire des lices L,
entre les deux enceintes de la cit. Le chemin de ronde des courtines de
l'enceinte extrieure est en _c_, le foss en F. De la route militaire
L, on monte sur le chemin de ronde par un degr d'une dizaine de marches
_d_, puis on se trouve en face de l'unique porte de la tour _e_ qui
donne entre dans la salle vote S. En prenant l'escalier _f_, on
descend  l'tage infrieur B, galement vot. Cet escalier dbouche en
_g'_. Une trmie, tablie de _g'_ en _g_, permet de monter, au moyen
d'un treuil de l'eau ou des provisions au niveau du sol du
rez-de-chausse. Le puits est en _p_. Cette cave n'est claire que par
deux soupiraux relevs _i_. De la salle du rez-de-chausse S, en prenant
l'escalier _k_, on monte  la salle du premier tage S', o l'on
dbouche en _l_. Cette salle S', vote, possde une chemine _m_ et est
claire pr quatre meurtrires et une baie releve. De cette salle S'',
en prenant l'escalier _n_, on monte  la salle du second tage S'',
couverte par un plancher; cet escalier dbouche en _o_. En reprenant le
degr _q_, on arrive au crnelage suprieur. Ce second tage possde
quatre fentres et des latrines en _t_. On remarquera que la salle du
rez-de-chausse S est perce de sept meurtrires qui enfilent la crte
de la contrescarpe du foss. Si nous faisons une section sur _ab_, et
que nous prenions la partie de cette section du ct des lices, nous
obtenons la coupe figure 42, coupe qui permet de se rendre compte de la
disposition de toutes les issues des escaliers. Le niveau du fond du
foss est en N et les niveaux des crnelages des courtines en R. En E
est trac le plan du crnelage suprieur, au sol duquel on arrive par
l'escalier _h_. Des hourds taient disposs tout autour de ce crnelage,
ainsi que nous l'avons indiqu partiellement en VV'. Par les fentres
_rr_ (voyez en D, fig. 41), le poste enferm dans la tour voyait les
parties suprieures de l'enceinte intrieure et communiquait ou recevait
des avis. Trente hommes pouvaient facilement loger dans cette tour, y
amasser des provisions pour longtemps, avoir de l'eau et faire la
cuisine. C'tait donc un rduit se dfendant encore si l'enceinte
extrieure tombait au pouvoir de l'assigeant. La seule entre, troite,
tait barricade et ferme avec des barres paisses.

La tour du Trsau, de la mme cit de Carcassonne, attache  l'enceinte
intrieure et qui dpend des ouvrages dus  Philippe le Hardi, est aussi
un rduit. Nous donnons cette belle tour  l'article CONSTRUCTION fig.
149, 150, 151, 152, 153 et 154.

La tour du Trsau domine de beaucoup les courtines, et, de plus, elle
est munie de deux guettes qui permettaient de dcouvrir tous les abords
de la cit de ce ct, le chteau, la tour du coin ouest au saillant
oppos, et tout le front du nord (voyez le plan de la cit, ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 11[122]).

Il serait superflu de fournir un grand nombre d'exemples de ces tours,
qui ne diffrent des tours flanquantes fermes que par leur hauteur et
leur diamtre relativement plus fort. Les enceintes bien dfendues
possdaient toujours un certain nombre de tours-rduits plus ou moins
considrable, en raison de leur tendue; quelques enceintes d'un
dveloppement peu considrable n'en possdaient parfois qu'une seule.
Telle est l'enceinte de Villeneuve-sur-Yonne. Cette tour remplaait
alors le chteau et tait entoure d'une chemise. Les tours dpendant de
chteaux et tenant lieu de donjons prsentent, au contraire, comme les
donjons eux-mmes, une grande varit de formes. Les unes sont
indpendantes, peuvent au besoin s'isoler, possdent une chemise, ont
leur porte releve au-dessus du sol extrieur; les autres sont comme le
rduit du donjon et y tiennent par un point: elles sont au donjon ce que
celui-ci est au chteau. Il ne faut pas perdre de vue la vritable
fonction du donjon, qui est l'habitation du seigneur; or il est fort
rare de trouver des donjons qui, comme ceux du Louvre et de Coucy, ne se
composent que d'une grosse tour sans aucune dpendance. Nous voyons que
les donjons normands, par exemple ceux du Berry, du Poitou, consistent
habituellement, jusqu'au XIIIe sicle, en un gros logis quadrangulaire
divis  chaque tage en deux salles. Ce donjon tait toujours
l'habitation seigneuriale. Les donjons du Louvre et de Coucy sont des
exceptions, et ne servaient de logis seigneurial qu'en temps de guerre
(voy. DONJON).

Dans tous les chteaux de quelque importance, il est une partie plus
forte, dont les murailles sont plus paisses, qui domine les autres
ouvrages; partie qui est rellement le donjon. Ou ce donjon est renforc
d'une tour plus haute et plus forte que les tours de flanquements; ou
bien,  ct de la partie du chteau qui tait le plus spcialement
rserve  l'habitation du seigneur, est une tour isole qui devient, en
cas de sige, le rduit dans lequel le seigneur se retire avec ses
fidles, sa famille et ce qu'il possde de plus prcieux. Enferm dans
cette tour, il surveille les dehors (car ces ouvrages sont levs sur le
point le plus accessible); il contient sa garnison et peut soutenir un
second sige lorsque le chteau proprement dit est pris. Si le chteau
n'occupait pas une assez grande surface de terrains propres  recevoir
des btiments pour les gens de la garnison, une cour, un logis pour le
seigneur ou donjon complet, s'il avait peu d'tendue, en temps ordinaire
le seigneur et les siens occupaient le logis; en temps de guerre, il
appelait les hommes liges, ceux qui lui devaient le service militaire,
il recrutait des gens de guerre solds, et se retirait, lui et ses
proches, dans une tour, la plus forte, qui devenait ainsi le donjon.
Nous trouvons la trace bien vidente de cet usage jusqu'au XIVe sicle,
dans les places fortes intressantes, mais petites, de la Guyenne. Plus
anciennement, dans des chteaux de l'le-de-France d'une mdiocre
tendue, nous pouvons galement reconnatre cette disposition.  peine
si les caractres effacs de notre sicle nous permettent de comprendre
la vie, en temps de guerre, d'un seigneur possesseur de fiefs
considrables et d'une belle et grande habitation seigneuriale; mais
combien nous sommes loin de nous reprsenter exactement l'nergie morale
et physique de ces chtelains possesseurs de forteresses peu tendues,
et dans lesquelles, cependant, ils n'hsitaient pas, au besoin,  se
dfendre contre des voisins dix fois plus puissants qu'eux. Dans ces
places resserres, le chtelain, entour d'un petit nombre de vassaux
sur la fidlit desquels il pouvait toujours compter, s'enfermait dans
la tour matresse, et de l devait pourvoir  la dfense extrieure,
prvoir les trahisons, et inspirer assez de crainte et de respect  sa
garnison pour qu'elle ne ft pas tente de l'abandonner. Alors (ce fait
se prsentait-il souvent) le chtelain et quelques fidles, les ponts
coups, les herses baisses, les portes et fentres barricades, enclos
dans ce dernier refuge, se dfendaient  outrance jusqu' ce que les
vivres vinssent  manquer.

Ce systme de rduit, propre  une dfense extrme, est adopt d'une
manire absolue dans la grosse tour ventre du chteau de Montpilloy,
prs de Senlis. D'un ct, cette tour donnait sur la baille du chteau,
de l'autre sur le chteau lui-mme, qui avait peu d'tendue[123]. Nous
parlons ici du chteau tel qu'il existait au XIIe sicle avant les
adjonctions et modifications que lui fit subir Louis d'Orlans.

Nous donnons (fig. 43) le plan du premier tage de cette tour, au niveau
duquel s'ouvrait la seule poterne donnant entre dans l'intrieur. En A
est la porte qui permet de descendre, par un escalier vot, dans
l'paisseur du cylindre,  l'tage infrieur; en B, la porte qui, par un
long degr, galement vot, donne accs au second tage en C, et  la
chambre D de la herse et du mchicoulis de la poterne. En continuant
l'ascension par le degr, on arrive au troisime tage. La poterne P est
donc releve au-dessus du sol extrieur de toute la hauteur du
rez-de-chausse. On n'y arrive que par une passerelle de bois facile 
dtruire. Cette poterne tait ferme au moyen d'une grille, d'une herse,
d'un mchicoulis et d'un vantail barr. Une petite chambre E, propre 
contenir deux hommes, est perce d'une meurtrire oblique qui enfile le
tablier de la passerelle. Ce tablier tait perc d'une trappe, par
laquelle, au moyen d'une chelle, on descendait, dfil par la pile du
pont, sur le chemin de ronde de la chemise G. L'intervalle entre cette
chemise et la tour formait donc comme un foss[124].

La coupe faite sur _ab_ (fig. 44) montre en A la tour de Montpilloy
telle qu'elle existait au XIIe sicle, et en B avec les modifications
qui furent apportes aux dfenses, en 1400, dans les parties
suprieures[125]. On voit en C la coupe de la chemise, en P la coupe de
la poterne, et en D celle de la chambre de la herse et du mchicoulis
au-dessus de cette poterne. On observera que le rez-de-chausse est
vot, ainsi que l'tage au-dessus, au moyen d'arcs ogives  section
rectangulaire reposant sur cinq piles. Cette salle vote suprieure est
divise par un plancher, c'est le second tage. Le troisime tage, dans
lequel on dbouche par la porte I, est rest tel qu'il tait au XIIe
sicle, seulement au XVe sicle on entailla sa muraille sur un point
pour y loger un escalier  vis qui tait destin  monter au quatrime
tage et  l'tage crnel, avec mchicoulis, M. La hauteur de
l'ancienne tour ne dpassait pas le niveau N. Alors les hourds H
donnaient une plonge en dehors de la chemise, comme l'indique la ligne
ponctue. Ce quatrime tage tait destin  l'approvisionnement des
projectiles et  la dfense suprieure qui se faisait par une srie
d'arcades dont on distingue quelques restes englobs dans la maonnerie
de 1400; arcades qui mettaient la salle suprieure en communication avec
les hourds. Cette dfense n'ayant pas paru avoir un commandement
suffisant, en 1400 on surleva cet tage  arcades; on le vota en V, et
l'on tablit sur cette vote une plate-forme avec crnelage et
mchicoulis M dont la plonge permettait de battre le pied de l'escarpe
de la chemise, ainsi que l'indique, de ce ct, la ligne ponctue. Il
est clair que les passerelles S qui mettaient la tour en communication
avec le chteau pouvaient tre enleves facilement. En E est figure
l'chelle qui, de la trappe de cette passerelle, permettait de descendre
derrire la pile par le chemin de ronde de la chemise.

La figure 45 donne le dveloppement de l'intrieur de la tour de
Montpilloy de _e_ en _f_ (voyez au plan, fig. 43). Les escaliers, pris
aux dpens de l'paisseur du mur cylindrique, sont indiqus par des
lignes ponctues. En A est la poterne, et en B, au-dessus, la chambre de
la herse et du mchicoulis. En C, les arcades qui, de l'tage suprieur,
donnaient sur la galerie des hourds avant la sur-lvation du XVe sicle.

Cette construction est bien faite, en assises rgles de 0m,32 de
hauteur (un pied), et tout l'ouvrage serait intact si l'on n'avait pas
fait sauter  la mine la moiti environ du cylindre. Heureusement la
partie conserve est celle qui prsente le plus d'intrt, en ce qu'elle
renferme les escaliers de la poterne. Naturellement on a fait sauter de
prfrence les parties qui regardaient l'extrieur, lorsqu'on a voulu
dmanteler le chteau.

On comprend, quand on visite le chteau de Montpilloy, pourquoi Louis
d'Orlans jugea ncessaire de surlever la tour et de la terminer par
une plate-forme.

Possesseur du duch de Valois, prtendant faire de ce territoire un
vaste rseau militaire propre  dominer Paris, il tait important
d'avoir prs de Senlis, sur la route de la capitale, un point
d'observation qui pt dcouvrir le parcours de cette route depuis sa
sortie de Senlis jusqu' Crespy. Or, on ne pouvait mieux choisir ce
point d'observation qui, occup par une garnison sur une hauteur,
permettait de couper le passage  tout corps d'arme dbouchant de
Senlis. Cette garnison avait d'ailleurs la certitude d'tre soutenue par
les troupes enfermes dans Crespy, Bthisy, Vez et Pierrefonds, si ce
corps d'arme tentait de forcer le passage. Les gens sortis de
Montpilloy n'avaient point  s'inquiter s'ils taient coups eux-mmes
de leur chteau, puisqu'ils pouvaient battre en retraite jusqu' Crespy,
et plus loin encore, en dfendant pied  pied la route qui pntre au
coeur du Valois. Mais pour que ces obstacles fussent efficaces, il
fallait avoir le temps: 1 de se mettre en travers de la route ou sur
ses flancs, au moment o une arme envahissante sortait de Senlis; 2 de
prvenir par des signaux ou des missaires les garnisons des chteaux de
Crespy et de Bthisy situs chacun  huit kilomtres de Montpilloy,
afin de se faire appuyer sur les flancs.

Or, pour prendre ces dispositions militaires, il tait d'une grande
importance de donner  la tour de Montpilloy la hauteur que nous lui
connaissons.

Il faut considrer que l'lvation de ces sortes de tours tenait bien
plus de leur situation stratgique que de leur dfense propre. On fait
habituellement trop bon march des dispositions stratgiques dans les
forteresses du moyen ge. On les tudie sparment, avec plus ou moins
d'attention, mais on tient peu compte de l'appui qu'elles se prtaient
pour dfendre un territoire appartenant  un mme suzerain ou  des
seigneurs allis en vue d'une dfense commune, fait qui se prsentait
souvent. La frquence des luttes entre chtelains n'empchait point
qu'ils ne se runissent,  un moment donn, contre un envahisseur; et ce
fait s'est prsent notamment lors du voyage de saint Louis dans la
valle du Rhne pour se rendre  Aigues-Mortes. Ce prince rduisit les
petites forteresses qui commandaient le fleuve, et dont les possesseurs
se dfendirent tous contre son corps d'arme, bien que ces chtelains
fussent perptuellement en guerre les uns avec les autres.

Pour ne parler que d'une contre qui a conserv un grand nombre de
restes fodaux, le Valois, on remarquera que les postes militaires
iaient disposs en vue d'une dfense commune au besoin, bien avant la
suzerainet de Louis d'Orlans, et que ce prince ne fit qu'amliorer et
complter une situation stratgique dj forte.

Le Valois tait born au nord-ouest et au nord par les cours de l'Oise,
de l'Aisne et de la Vesle, au sud-est par la rivire d'Ourcq, au sud par
la Marne. Il n'tait largement ouvert que du ct de Paris, au
sud-ouest, de Gesvres  Creil. Or, le chteau de Montpilloy est plac
en vedette entre ces deux points, sur la route de Paris passant par
Senlis; il s'appuyait sur le chteau de Nanteuil-le-Haudouin, sur la
route de Paris  Villers-Cotterets, et qui se reliait au chteau de
Gesvres, sur l'Ourcq. C'tait une premire ligne de dfense couvrant les
frontires les plus ouvertes du duch. En arrire, tait une seconde
ligne de places s'appuyant  l'Oise et suivant le petit cours d'eau de
l'Automne: Verberie, Bthisy, Crespy, Vez, Villers-Cotterets, la
Fert-Milon sur l'Ourcq, et Louvry au del. Derrire ces deux lignes,
Louis d'Orlans tablit, comme rduit seigneurial, la place de
Pierrefonds, dans une excellente position. Des tours isoles furent
leves ou d'anciens chteaux augments sur les bords de l'Aisne et de
l'Ourcq. Le passage de la Champagne en Valois, entre ces deux rivires,
tait command par les chteaux d'Ouchy, sur l'Ourcq, et de Braisne, sur
la Vesle, couverts par la fort de Daule.

Au nord, en dehors du Valois, dans le Vermandois, Louis d'Orlans avait
achet et restaur la place de Coucy, qui couvrait le cours de l'Aisne.
Tous ces chteaux (Coucy except) taient mis en communication par les
vues directes qu'ils avaient les uns sur les autres au moyen de ces
hautes tours, ou par des postes intermdiaires. C'est ainsi, par
exemple, que le chteau de Pierrefonds tait mis en communication de
signaux avec celui de Villers-Cotterets par la grosse tour de Ralmont,
dont on voit encore les restes sur le point culminant de la fort de
Villers-Cotterets.

Les expditions tentes par Louis d'Orlans, et qui n'eurent qu'un
mdiocre succs, ne prouveraient pas en faveur des talents militaires de
ce prince, mais il est certain que lorsqu'il rsolut de s'tablir dans
le Valois de manire  se rendre matre du pouvoir et  dominer Paris,
il dut s'adresser  un homme habile, car ces mesures furent prises avec
une connaissance parfaite des localits et le coup d'oeil d'un
stratgiste. Aussi le premier acte du duc de Bourgogne, aprs
l'assassinat du duc d'Orlans, fut-il d'envoyer des troupes dans le
Valois, pour mettre la main sur ce rseau formidable de places fortes.

Ainsi donc il ne faut pas confondre le donjon proprement dit, ou
habitation seigneuriale, dernier rduit d'une garnison, avec ces tours
qui, indpendamment de ces qualits, ont t leves suivant une
disposition stratgique, afin d'tablir des communications entre les
diverses places d'une province, et de fournir les moyens  des garnisons
isoles de concerter leurs efforts.

La fodalit en France et en Angleterre possde ce caractre militaire
particulier; caractre que nous ne voyons pas exprim d'une manire
aussi gnrale en Allemagne et en Espagne, si ce n'est, dans cette
dernire contre, par les Maures. Il semble chez nous que ces
dispositions dfensives d'ensemble soient dues plus particulirement au
gnie des Normands, qui, au moment de leur entre sur le sol des Gaules,
comprirent la ncessit de concerter les moyens dfensifs pour assurer
leur domination. Aussi ne les voyons-nous jamais perdre du terrain ds
qu'ils ont pris possession d'une contre; et, de toutes les conqutes
enregistres depuis l'poque carlovingienne, celles des Normands ont t
 peu prs les seules qui aient pu assurer une possession durable aux
conqurants: la noblesse franaise profita, pensons-nous, de cet
enseignement, et, malgr le morcellement fodal, comprit de bonne heure
cette loi de solidarit entre les possesseurs d'un pays. L'unit que put
tablir plus tard la monarchie avait donc t prpare, en partie, par
un systme de dfense stratgique du sol, par provinces, par valles ou
cours d'eau. Philippe-Auguste parat tre le premier qui ait compris
l'importance de ce fait, car nous le voyons rompre mthodiquement ces
lignes ou rseaux de forteresses, en s'attaquant toujours, dans chaque
noyau, avec la sagacit d'un capitaine consomm,  celle qui est comme
la clef des autres; Saint Louis continua l'oeuvre de son aeul moins en
guerrier qu'en politique.

Quand les Anglais furent en possession de la Guyenne, ils suivirent avec
mthode ce principe de dfense, et tous les chteaux qu'ils ont levs
dans cette contre ont, indpendamment de leur force particulire, une
assiette choisie au point de vue stratgique. Nous trouvons en Bourgogne
l'influence de la mme pense. Nulle contre peut-tre ne prsentait un
systme de dfense solidaire plus marqu. Les cours d'eau, les passages,
sont hrisss d'une suite de chteaux ou postes dont l'emplacement est
merveilleusement choisi, tant pour la dfense locale que pour la dfense
gnrale contre une invasion. Ces points fortifis se donnent la main
comme le faisaient nos tours de tlgraphes ariens; et la preuve en est
que la plupart de ces postes tlgraphiques, en Bourgogne, s'tablirent
sur les restes des forteresses des XIIIe et XIVe sicles. Considrant
donc les chteaux  ce point de vue, on comprend l'importance des tours
dont nous nous occupons; elles constituaient une dfense srieuse par
elles-mmes, et assuraient d'autant mieux ainsi la communication entre
les garnisons fodales, leur action commune. Il importait surtout, si
l'un de ces chteaux tait pris par trahison ou par un coup de main, que
des hommes dvous pussent tenir encore quelques jours ou seulement
quelques heures dans ces rduits, du haut desquels il tait facile de
communiquer, par signaux, avec les forteresses les plus rapproches;
car, alors, les garnisons voisines pouvaient,  leur tour, envahir la
place tombe et mettre l'agresseur dans la plus fcheuse position. C'est
ce qui arrivait frquemment. En France, les cours d'eau ont un
dveloppement considrable, les bassins sont parfaitement dfinis; il
s'tablissait ainsi forcment, par la configuration mme du terrain, de
longues lignes de forteresses solidaires qui prparaient
merveilleusement l'unit d'action en un moment donn. Ce sont l des
vues qui nous semblent n'avoir pas t suffisamment apprcies dans
l'histoire de notre pays, et qui expliqueraient en partie certains
phnomnes politiques que l'on nonce trop souvent sans en rechercher
les causes diverses. Mais toute notre histoire fodale est  faire, et,
pour l'crire, il serait bon, une fois pour toutes, de laisser de ct
ces lieux communs sur les abus du rgime fodal. Il est bien certain que
nous ne pourrons possder une histoire de notre pays que du jour o nous
cesserons d'apprcier notre pass avec les partis pris qui nous
troublent l'entendement, du jour o nous saurons appliquer  cette tude
l'esprit d'analyse et de mthode que notre temps apporte dans
l'observation des phnomnes naturels, du jour, enfin, o nous
comprendrons que l'histoire n'est pas un rquisitoire ou un plaidoyer,
mais un procs-verbal fidle et impartial dress pour clairer des
juges, non pour faire incliner leur opinion vers tel ou tel systme.

Mais laissons l ces considrations un peu trop gnrales relativement 
l'objet qui nous occupe, et revenons  nos tours.

Parmi ces tours de la Bourgogne dont la destination est bien marque,
c'est--dire qui servaient  la fois de rduits au besoin et de postes
d'observation, il faut citer la tour de Montbard, du sommet de laquelle
on aperoit la tour du petit chteau qui domine le village de Rougemont,
sur la Brenne, et le chteau de Montfort, qui, par une suite de postes,
mettait Montbard en communication avec le chteau de Semur en Auxois,
sur l'Armanon.

Montbard tait un point trs-fort; le chteau occupait un large mamelon
escarp, de roches jurassiques,  la jonction de trois valles. De ce
chteau il ne reste que l'enceinte, et la grosse tour  six pans, qui
occupe un angle de cette enceinte au point culminant, de telle sorte
qu'elle donne directement sur les dehors, au-dessus de roches abruptes.
La figure 46 donne les plans de cette tour, qui date de la fin du XIIIe
sicle. Le rez-de-chausse A se compose d'une salle dans laquelle on
n'entre que par la porte _a_, perce au niveau du sol du terre-plein; en
_b_ et _c_ sont les deux courtines. L'angle _d_ profite d'une saillie du
rocher et contient des latrines. Un caveau est creus dans le roc,
au-dessous de cette salle; son orifice est en _e_. La salle basse est
claire par deux fentres et possde une meurtrire sur les dehors;
elle est vote en arcs d'ogive et n'est pas mise en communication avec
les tages suprieurs. On ne peut pntrer dans la salle du premier
tage que par les chemins de ronde des courtines (voyez en B). L'angle
_g_ est couvert par un talus de pierre; puis,  partir de ce niveau, un
pan coup _h_ correspond au pan coup _i_. Le pan coup _h_ est port
sur l'arc infrieur _j_. La salle du premier tage est claire par deux
fentres donnant sur les dehors. Un escalier, pratiqu dans l'paisseur
du mur, du ct du terre-plein, monte au deuxime tage, semblable en
tout au troisime, dont nous donnons le plan (voyez en C). Ce troisime
tage possde trois fentres et deux armoires _k_ qui n'existent pas
dans l'tage du dessous,  cause du passage de l'escalier. Ces pices
sont votes comme le rez-de-chausse. Un escalier  vis monte  la
plate-forme, dont nous donnons le plan figure 47. Cette plate-forme est
dfendue par un crnelage, et, sur chaque face, par un mchicoulis avec
meurtrire[126].

La figure 48 donne la coupe de cet ouvrage sur la ligne _op_. Des
pinacles, dresss sur le crnelage suprieur, font reconnatre au loin
le sommet de la tour. Le couronnement du donjon de Coucy prsente une
disposition analogue[127]. Ces pinacles pouvaient d'ailleurs faciliter
l'intelligence des signaux, puisqu'une bannire pose au droit de tel
pinacle indiquait un mouvement de l'ennemi, ou les dispositions prises
par la garnison, ou la nature des secours qu'elle attendait.

La porte A de l'tage infrieur tait masque par le terre-plein du
chteau, dont le niveau s'levait au-dessus de son linteau. Les
dfenseurs prposs  la garde de la tour, posts dans les tages
suprieurs, commandaient les deux courtines, et tous les efforts d'un
assaillant qui, aprs s'tre empar du chteau, aurait cherch 
pntrer dans l'tage infrieur de la tour,--ce qui tait difficile,
puisque sa porte est perce dans un angle rentrant,--n'auraient abouti
qu' le faire tomber dans une vritable souricire, puisque cet tage
n'a pas de communication avec les salles suprieures. D'ailleurs, un
mchicoulis est directement plac au-dessus de cette porte et en rendait
l'accs fort prilleux. Si, du dehors, l'assaillant, au moyen
d'chelles, gravissant le rocher  pic sur lequel la tour est btie,
parvenait  attacher le mineur au pied de cette tour et pntrait dans
la salle du rez-de-chausse,--opration qui n'tait gure
praticable,--il n'tait pas pour cela matre de l'ouvrage. Ici le
systme angulaire est adopt pour le plan de la tour, conformment  la
mthode admise vers la fin du XIIIe sicle pour les tours-rduits
couronnes par des plates-formes, particulirement dans les provinces
mridionales. Cette configuration se prtait mieux au logement des
hommes et aux dispositions d'habitation que la forme circulaire; elle
donnait des faces inabordables, et l'on comptait sur la force passive
des saillants pour rsister aux attaques. Ceux-ci taient d'ailleurs
flanqus par des chauguettes suprieures, ou, vers le milieu du XIVe
sicle, domins par des mchicoulis.

C'est en 1318 que l'archevque Gilles Ascelin construisit la grosse tour
quadrangulaire du palais archipiscopal de Narbonne. Cet ouvrage est un
rduit, en mme temps qu'il commande la place de la ville, les quais de
l'ancien port, les rues principales et tous les alentours. Bti 
l'angle aigu form par les btiments d'habitation, il peut tre isol,
puisqu'il n'avait, avec ces corps de logis, aucune communication
directe[128]. Cette tour renferme quatre tages et une plate-forme ou
place d'armes, en contre-bas du crnelage, bien abrite du vent,
terrible en ce pays, et pouvant contenir une masse considrable de
projectiles. Trois chauguettes flanquent, au sommet de la tour, les
angles vus, et le quatrime angle, qui est engag dans le palais,
contient l'escalier couronn par une guette.

Voici (fig. 49) les plans de cette tour, en A, au niveau du sol
extrieur, et en B, au niveau du premier tage. L'tage A n'est qu'une
cave circulaire vote en calotte hmisphrique, ne prenant pas de jour
 l'extrieur. Le premier tage, de forme octogone  l'intrieur, se
dfend par des meurtrires sur chacune des trois faces vues du dehors.
On observera que les chambres de tir de ces meurtrires sont spares de
la salle centrale, qui est vote en arte. Au-dessus (fig. 50) est
leve une salle quadrangulaire destine  l'habitation (plan C). Cette
salle tait la seule qui possdt une chemine. Elle tait claire par
trois fentres et couverte par un plafond de charpente. Le quatrime
tage prsente galement une salle carre, vote en arcs d'ogive,
possdant trois petites fentres et des meurtrires dont les chambres de
tir sont, de mme qu'au premier tage, spares de la salle centrale
(plan D). Puis, sur la vote est dispose la plate-forme, dont la figure
51 donne le plan. La partie centrale, immdiatement sur la vote, est en
contre-bas du chemin de ronde, dont le parapet n'est point perc de
crneaux, mais seulement de longues meurtrires. Les chauguettes
flanquantes possdent trois tages de meurtrires. Les dfenseurs
pntrent dans l'tage infrieur par les portes _a_, perces un peu
au-dessus du niveau de la place d'armes, dans le premier tage par les
portes _b_, et arrivent au troisime tage,  ciel ouvert, par les baies
_d_. De l'escalier  vis on arrive  la place d'armes par la porte _c_,
et au chemin de ronde du crnelage par la porte _e_. Les chemins de
ronde pourtournent en _f_ les chauguettes.

Une coupe faite sur _gh_ (fig. 52) explique cette intressante
disposition. En A est la salle destine  l'habitation du seigneur, tous
les autres tages tant amnags pour la dfense. Cette tour ne
possdait ni hourds ni mchicoulis; elle se dfendait surtout par sa
masse, compose d'une excellente maonnerie de pierre de taille dure de
Sainte-Lucie. Les faces taient  peine flanques par les chauguettes.
Aussi pensons-nous qu'en cas de sige, des mchicoulis de bois taient
disposs au-dessus du parapet, ou peut-tre seulement au-dessus des
chauguettes, pour pouvoir dcouvrir la base de la tour et la dfendre.
Ce magnifique rduit est un chef-d'oeuvre de structure; les assises,
rgles de hauteur, sont choisies dans le coeur de la pierre et relies
par un excellent mortier. Dans cette masse nul craquement, nulle
dchirure; c'est un bloc de maonnerie homogne. Cette place d'armes,
pratique  un niveau infrieur  celui du chemin de ronde, servait 
plusieurs fins. C'tait une excellente assiette pour tablir des engins
 longue porte, mangonneaux ou pierrires, un abri pour les dfenseurs
et un magasin  projectiles.

Vers le mme temps, c'est--dire de 1320  1325, tait leve, au
chteau de Curton, en Guyenne (arrondissement de Libourne), une
tour-rduit dont le plan prsente certaines particularits remarquables.
Ce chteau tait plutt dfendu par sa position et son double foss que
par ses ouvrages; seule, la tour principale avait de l'importance[129].
Cette tour, dont la figure 53 prsente les plans, contenait cinq tages
et un cachot, tous vots en berceaux chevauchs. La seule entre _b_,
dans la tour, tait pratique du logis voisin au niveau du second tage
A. Par l'escalier  vis on descendait  l'tage au-dessous B, perc de
deux meurtrires. Par une trappe _c_ on descendait dans le cachot C,
compos de deux troites galeries se coupant  angle droit et contenant
un sige d'aisances. L'escalier  vis montait du second tage A aux
trois salles suprieures, bties sur le mme plan, et  la plate-forme
D, munie d'un crnelage et de mchicoulis. Les contre-forts qui paulent
les quatre angles n'avaient d'autre fonction que de donner des
flanquements, car les murs de la tour sont assez pais pour n'avoir pas
besoin de ces appendices. Si l'on examine le plan gnral du
chteau[130], on verra en effet que l'angle G forme un saillant que
flanquent (incompltement, il est vrai) les chauguettes voisines. Ce
renfort avec saillant avait encore l'avantage de rendre la tche du
mineur beaucoup plus longue et plus difficile. La tour de Curton a
d'ailleurs 33 mtres de hauteur, du niveau du sol du cachot  la
plate-forme suprieure, et les quatre contre-forts augmentent
singulirement son assiette. Dans la mme contre, il faut citer la tour
carre du chteau de Lesparre, qui tait un rduit couronn par une
plate-forme sur vote[121], un vritable poste, car la surface de ce
chteau en dehors de la tour carre n'est que de 700 mtres. Beaucoup de
ces chteaux de la Guyenne anglaise du XIVe sicle n'ont qu'une
trs-mdiocre tendue, et paraissent plutt tre des forteresses propres
 garder le pays que des habitations seigneuriales telles qu'taient nos
chteaux du Nord. Ce n'est pas qu'alors la population de la Gascogne ne
ft compltement soumise  la domination anglaise, dont elle n'avait pas
 se plaindre et qui fut pour ce pays une re de prosprit, mais il
s'agissait de protger la Guyenne contre les attaques presque
continuelles du roi de France, et ces petits chteaux, nombreux, bien
tablis au point de vue stratgique, commandant le cours de la Garonne
et les dbouchements des valles latrales, taient plus propres 
garder la campagne que ne l'eussent t de vastes forteresses spares
par de grandes distances. Aussi la plupart de ces petits chteaux, btis
ou restaurs  cette poque, se dfendent-ils par leur assiette mme,
quelques ouvrages peu importants et par des tours-rduits, o des
troupes d'hommes d'armes isoles pouvaient se retirer et attendre en
sret qu'on les vnt dgager; d'o elles pouvaient sortir et surveiller
la contre.

En Normandie, o la domination anglaise, au commencement du XVe sicle,
fut conteste par une grande partie de la population, o il s'agissait
non-seulement de protger le pays contre des ennemis du dehors, mais de
se garder contre ceux du dedans, les rares fortifications que les
Anglais ont leves ont un tout autre caractre. Elles tendent 
augmenter et  renforcer les places importantes, afin d'avoir des
garnisons nombreuses centralises sur certains points stratgiques.
C'est ainsi que le chteau de Falaise, dont la position tait si
importante, fut renforc pendant la domination anglaise, c'est--dire de
1418  1450, par une grosse tour cylindrique qui formait une annexe au
donjon normand du XIIe sicle (fig. 54). Le chteau de Falaise couvre
une surface d'un hectare et demi[132]; le donjon, compos de btiments
quadrangulaires juxtaposs, suivant l'habitude normande, tait peu lev
et ne commandait pas suffisamment les dehors: les Anglais y ajoutrent
la grosse tour A, dite tour de Talbot, qui renferme six tages, dont un
cachot et l'tage de combles. Cette grosse tour-rduit est couronne par
des mchicoulis avec chemin de ronde. Le crnelage suprieur et le
comble n'existent plus depuis les guerres de religion du XVIe sicle.
Plusieurs anciens donjons carrs de l'poque romane furent simplement
considrs comme des logis  la fin du XIVe sicle et au commencement du
XVe sicle, logis que l'on renforait au moyen de grosses tours annexes.
Cette disposition motiva un nouveau programme qui fut suivi,  cette
poque, dans des constructions leves d'un seul jet. On se mit  btir
des donjons qui consistaient en un logis spacieux habitable pour le
seigneur, en tout temps, et l'on flanqua ce logis de fortes et hautes
tours commandant les dehors. C'est suivant cette donne qu'a t conu
le donjon du chteau de Pierrefonds[133]. Sur les dehors, ce donjon est
en effet protg par deux grosses tours cylindriques dont le diamtre
est de 15 mtres 50 centimtres hors oeuvre. Ces deux tours, pleines
dans la hauteur du talus, pouvant par consquent dfier la sape,
renferment trois tages destins aux provisions et  l'habitation, et un
tage suprieur de dfenses trs-important, couronn par un crnelage
double[134].

Des deux tours,  peu prs pareilles dans leurs distributions
intrieures, nous donnons celle d'angle, dite tour de Charlemagne[135].
Elle contient, au niveau de la cour du chteau, une cave vote,
claire par deux meurtrires (fig. 55, en A). Un couloir B permet de
communiquer des salles basses du donjon  cette cave. Par l'escalier C,
on monte  la vis qui dessert tous les tages et la guette. En E, est
une fosse pratique sous les garde-robes voisines de cette tour.
Au-dessus de la cave A est une salle vote en arcs ogives surbaisss,
qui est de plain-pied avec le premier tage du logis et dont le plan est
semblable  celui de la salle G du second tage, laquelle salle est de
mme vote en arcs ogives et se trouve de plain-pied avec le deuxime
tage du logis. Ces pices hexagones sont claires chacune par trois
fentres, possdent une chemine K et un couloir I communiquant aux
garde-robes M. En O, est la cour des provisions[136]. L'escalier de la
guette N met ce couloir I, et par consquent la salle G, en
communication avec le chemin de ronde P du mur de garde de la cour aux
provisions, qui lui-mme communique aux dfenses suprieures du chteau.

Au-dessus de cette salle vote G est l'tage particulirement rserv 
la dfense et dont nous traons le plan (fig. 56). On monte  cet tage
par l'escalier  vis. Une premire porte L donne entre de plain-pied
sur l'aire S dalle sur la vote de la salle du deuxime tage. Une
seconde porte perce au niveau de la rvolution suprieure de la vis
donne accs sur le chemin de ronde R des mchicoulis. Des arcades
perces dans le mur cylindrique donnent, au moyen d'emmarchements en
faon de gradins d'amphithtre; du chemin de ronde R sur l'aire S
place  3 mtres au-dessous. L'escalier  vis permet d'atteindre,
au-dessus de cette salle, un balcon circulaire intrieur ayant vue sur
les dehors par un grand nombre de crneaux.

La coupe faite sur _ab_ (fig. 57) explique l'importance de cet tage, au
point de vue de la dfense. Sur l'aire A taient accumuls les
projectiles propres  tre lancs par les mchicoulis, pierres rondes,
cailloux de toutes grosseurs, jusqu' 40 centimtres de diamtre,
puisque les trous des mchicoulis ont 42 centimtres environ. Cet amas
de projectiles pouvait,  la rigueur, atteindre le niveau du chemin de
ronde B, en laissant un vide dans le milieu pour le service et pour le
passage des hommes par la porte C.

Les servants des mchicoulis se tenaient sur le chemin de ronde B, ainsi
que les arbaltriers. Des manoeuvres passaient les projectiles aux
servants, suivant les ordres donns par le capitaine de la tour, qui
tait post sur le balcon D dont nous avons parl plus haut. Par les
crneaux nombreux donnant sur le balcon, le capitaine dcouvrait tous
les dehors, et les gens posts dans la galerie, non plus que ceux
prposs aux projectiles, n'avaient point  s'enqurir des mouvements de
l'ennemi, mais seulement  excuter les ordres qui leur taient donns.
L'tage crnel suprieur E tait en outre garni d'arbaltriers chargs
du tir dominant et loign. Suivant que l'assigeant se portait vers un
point, le capitaine faisait accumuler les projectiles sur ce point sans
qu'il pt y avoir de confusion. Si l'assaillant abordait le pied du
talus de la tour, par les trous des mchicoulis les servants le voyaient
et n'avaient qu' laisser tomber des moellons pour l'craser. Le tir par
les crneaux dcouverts E ne pouvait tre qu'loign, ou au plus suivant
un angle de 60 degrs,  cause du dfilement produit par la saillie de
la galerie. Le tir par les crneaux du balcon D tait ou parabolique, ou
suivant un angle de 30 et de 60 degrs. Il en tait de mme du tir des
arbaltriers, posts sur le chemin de ronde B. Puis, par les mchicoulis
on obtenait un tir trs-plongeant et la chute verticale des projectiles,
qui, ricochant sur le talus, prenaient les assaillants en charpe.
Ainsi, dans un rayon de 150  200 mtres, les dfenseurs pouvaient
couvrir le terrain d'une quantit innombrable de carreaux, de viretons
et de pierres. Le sommet de la guette dpasse de plusieurs mtres le
sommet du comble de la tour, et son escalier  vis possde un noyau 
jour de manire  permettre au guetteur de se faire entendre des gens
posts dans le chemin de ronde, comme s'il parlait  travers un tube ou
porte-voix.

En G, est trace la coupe sur le milieu des cts de l'hexagone
intrieur, c'est--dire suivant l'axe des fentres.

C'est l un des derniers ouvrages qui prcdent de peu l'emploi rgulier
des bouches  feu, puisque le chteau de Pierrefonds tait termin en
1407; aussi ces belles tours, leves suivant l'ancien systme dfensif
perfectionn, sont-elles trs-promptement renforces d'ouvrages de terre
avancs propres  recevoir des bouches  feu.  Pierrefonds comme autour
des autres places fortes, au commencement du XVe sicle, on retrouve des
traces importantes et nombreuses de ces dfenses avances faites au
moment o les assigeants tranent avec eux du canon. La plate-forme qui
prcde ces tours vers le plateau est dispose pour pouvoir mettre en
batterie des bombardes ou coulevrines.

La clbre tour de Montlhry, sur l'ancienne route de Paris  Orlans,
est  la fois rduit du donjon et guette. Ce qu'on dsigne aujourd'hui
sous le nom de _chteau de Montlhry_ n'est,  proprement parler, que le
donjon, situ au point culminant de la motte. Le chteau consistait en
plusieurs enceintes disposes en terrasses les unes au-dessus des
autres, et renfermant des btiments dont on dcouvre  peine aujourd'hui
les traces. Chacune de ces terrasses avait plus de cent pieds de
longueur, et c'tait aprs les avoir successivement franchies qu'on
arrivait au donjon ayant la forme d'un pentagone allong (fig. 58).
Lorsqu'on avait gravi les terrasses, on se trouvait devant l'entre A du
donjon, dont la construction appartient  la premire moiti du XIIIe
sicle.

Du chteau o rsida Louis le Jeune en 1144, il reste peut-tre des
substructions, mais toutes les portions encore visibles du donjon, et
notamment la tour principale, rduit et guette, ne remontent pas au del
de 1220, bien qu'elle passe gnralement pour avoir t construite par
Thibaut, forestier du roi Robert, au commencement du XIe sicle.

Cette tour B, plus grosse et plus haute que les quatre autres qui
flanquent le donjon, a 9m,85 de diamtre au-dessus du talus (30 pieds);
le niveau de sa plate-forme tait  35 mtres environ au-dessus du seuil
de la porte du donjon. Son plan prsente des particularits curieuses.
Une poterne releve, ferme par une herse, donne sur les dehors
indpendamment de la porte qui s'ouvre sur la cour. Deux tages taient
vots, trois autres suprieurs ferms par des planchers. Une ceinture
de corbeaux, comme ceux du donjon de Coucy, recevait des hours  double
tage; une porte s'ouvrait aussi sur le chemin de ronde de la courtine
C. Cette entre passait  travers la cage d'un escalier  vis qui,
inscrit dans une tourelle cylindrique, partait du niveau de ce chemin de
ronde pour arriver  tous les tages suprieurs. Du rez-de-chausse on
montait au premier tage par un degr pris dans l'paisseur du mur du
ct intrieur. En D, il existait un btiment d'habitation assez vaste,
dont on aperoit aujourd'hui seulement les fondations. On sait quel rle
important joua le chteau de Montlhry pendant le moyen ge.

Cette valeur tenait plus encore  sa position stratgique qu' la
puissance de ses ouvrages; et la grosse tour B du donjon tait bien plus
un point d'observation qu'une dfense. Il est vident que pour la
garnison de Montlhry, l'essentiel tait d'tre prvenue  temps, car
alors il devenait impossible  des assaillants d'aborder la motte leve
sur laquelle s'tageaient les dfenses; quelques hommes suffisaient 
djouer un coup de main.

TOUR DE GUET (_guettes)_.--Les chteaux, les donjons, avaient leur
guette mais aussi les villes. Dans l'tat prsent de l'Europe, on ne
saurait comprendre l'importance de ces observatoires levs sur les
points dominants des chteaux et des villes.

Si nous avons encore conserv les voleurs qui cherchent  s'introduire
la nuit dans les habitations des cits et des campagnes, du moins cette
corporation n'excute-t-elle ses projets qu'en se cachant du mieux
qu'elle peut. Mais il n'en tait pas ainsi depuis l'empire romain
jusqu'au XVIIe sicle. Pendant l'administration des derniers empereurs,
les _vill_ et mme les bourgades n'taient pas toujours  l'abri des
expditions de bandes d'aventuriers qui, en plein jour, ranonnaient les
particuliers et les petites communes, ainsi que nous voyons encore la
chose se faire parfois en Italie, en Sicile et sur une partie du
territoire de l'Asie. Le brigandage (pour nous servir d'un mot qui ne
date que du XVe sicle) existait  l'tat permanent sous
l'administration romaine, aux portes mmes de la capitale de l'empire,
et il n'est pas quitable de faire remonter cette institution au moyen
ge seulement; elle appartient un peu  tous les temps, et aux socits
particulirement qui inclinent vers la dissolution. Le moyen ge fodal
ne pratiqua pas le brigandage et ne l'leva pas  la hauteur d'une
institution, ainsi que plusieurs feignent de le croire pour arriver 
nous dmontrer que l'histoire de la civilisation ne date que du XVIe
sicle.

La fodalit entreprit au contraire de dtruire le brigandage qui, aprs
la chute de l'empire romain, tait pass dans les moeurs et s'tendait 
l'aise sur toute l'Europe occidentale. La fodalit fut une vritable
gendarmerie, une magistrature arme, et malgr tous les abus qui
entourent son rgne, elle eut au moins cet avantage de relever les
populations de l'affaissement o elles taient tombes  la fin de
l'empire et sous les Mrovingiens. Ces premiers possesseurs terriens,
ces leudes, surent grouper autour de leurs domaines les habitants
effars des campagnes, et si des colons romains ils ne firent pas du
jour au lendemain des citoyens (tche impossible, puisque  peine les
temps modernes ont pu la remplir), du moins leur enseignrent-ils par
l'exemple  se dfendre et  se runir au besoin,  l'ombre du donjon,
contre un ennemi commun. Que des chtelains aient t des voleurs de
grands chemins, le fait a pu se prsenter, surtout au dclin de la
fodalit; mais il serait aussi injuste de rendre l'institution fodale
responsable de ces crimes qu'il serait insens de condamner les
institutions de crdit, parce qu'il se rencontre parfois des
banqueroutiers parmi les financiers. Les _Assises de Jrusalem_, ce code
labor par la fodalit taillant en plein drap, est, pour l'tat de la
socit d'alors, un recueil d'ordonnances fort sages, et qui indique une
trs-exacte apprciation des conditions d'ordre social; et les barons,
guerriers et lgistes qui ont rdig ce code, eussent t fort surpris
si on leur et dit qu'un sicle comme le ntre, qui se prtend clair
sur toutes choses, les considrerait comme des dtrousseurs de plerins;
des soudards, pillards sans vergogne.

La guette, ou la tour de guet, est le signe visible du systme de police
arme tabli par la fodalit. La tour de guet du chteau n'a pas
seulement pour objet de prvenir la garnison d'une approche suspecte,
mais bien plus d'avertir les gens du bourg ou du village de se dfier
d'une surprise et de se prmunir contre une attaque possible. Il n'tait
pas rare de voir une troupe de partisans profiter de l'heure o les gens
taient aux champs pour s'emparer d'une bourgade et la mettre  ranon.
 la premire alarme, le chtelain et ses hommes avaient bientt fait de
relever le pont et de se mettre  l'abri des insultes; mais ces
garnisons, trs-faibles en temps ordinaire, n'eussent pas pu dloger des
troupes d'aventuriers et empcher le pillage du bourg; il fallait avoir
le temps de rassembler les paysans disperss dans la campagne: c'est 
cette fin que les tours de guet taient leves. Aux premiers sons du
cor, aux premiers tintements du beffroi, les populations rurales se
groupaient sous les murs du chteau et organisaient la dfense, appuyes
sur la garnison de la forteresse. Les villes possdaient, par le mme
motif, des tours de guet sur les points qui dcouvraient la campagne au
loin. Ces tours de guet tablies le long des remparts devinrent, vers le
XIVe sicle, le beffroi de la ville; outre les guetteurs, elles
renfermaient des cloches dont les tintements appelaient les habitants
aux points de leurs quartiers dsigns d'avance, d'o les quarteniers
les dirigeaient d'aprs les instructions qui leur taient transmises par
les chefs militaires.

Dans les chteaux, les tours de guet ne servaient pas seulement 
prvenir les dangers d'une surprise; les guetteurs, qui veillaient nuit
et jour  leur sommet, avertissaient les gens du chteau de la rentre
du matre, de l'heure des repas, du lever et du coucher du soleil, des
feux qui s'allumaient dans la campagne, de l'arrive des visiteurs, des
messagers, des convois. La guette tait ainsi la voix du chteau, son
avertisseur; aussi les fonctions de guetteur n'taient-elles confies
qu' des hommes prouvs et taient-elles largement rtribues, car le
mtier tait pnible.

Souvent les tours de guet ne sont que des guettes, c'est--dire des
tourelles accoles  une tour principale et dpassant en hauteur ses
couronnements[137]. Mais aussi existe-t-il de vritables tours de guet,
c'est--dire uniquement destines  cet usage.

La cit de Carcassonne en possde une trs-leve d'une poque ancienne
(fin du XIe sicle), entirement conserve. Cette tour dpend du
chteau, domine toute la cit et le cours de l'Aude; elle est btie sur
plan rectangulaire[138] et ne contenait qu'un escalier de bois avec
paliers. Son sommet pouvait tre garni de hourds[139].

L'angle sud-ouest des murs romains de la ville d'Autun, point culminant
de l'enceinte, possde une tour de guet du XIIe sicle, dont nous
donnons (fig. 59) la vue prise au dehors des murs. Cette tour contenait
plusieurs chambres les unes au-dessus des autres et un escalier de bois.
Les fentres jumelles de la chambre suprieure s'ouvrent du ct de la
ville. La corniche de couronnement formait parapet, et le chneau du
comble en charpente, chemin de ronde. Les eaux de ce comble plat, pos
en contre-bas du couronnement, s'coulaient par des gargouilles[140].

La tour de Nesle,  Paris, qui commandait, sur la rive gauche, le cours
de la Seine  sa sortie de la ville, tait plutt une tour de guet qu'un
ouvrage propre  la dfense. Elle tait mise en communication par une
estacade avec la tour de la rive droite (dite _tour qui fait le coin_),
qui, en amont du Louvre, terminait l'enceinte de la ville. Un fanal
tait suspendu  ses crneaux pour indiquer aux bateliers l'entre de
l'estacade qui barrait une partie notable du fleuve. De sa plate-forme
on dcouvrait les enceintes de l'ouest (rive gauche), le faubourg
Saint-Germain, le Pr aux Clercs, le Louvre et la Cit.

La tour de Nesle, btie sous le rgne de Philippe-Auguste, en mme temps
que l'enceinte de Paris, c'est--dire vers 1200, est dsigne dans un
acte de 1210: _Tornella Philippi Hamelini supra Sequanam_[141]. Ce n'est
qu'un sicle plus tard qu'elle est connue sous le nom de _tour de Nesle_
ou _de Nelle_. Elle tait plante  la place qu'occupe le pavillon
oriental du palais de l'Institut. Sur le quai, prs d'elle, s'ouvrait la
porte de la ville dite porte de Nesle (voyez le plan, fig. 60), et en A
s'tendait l'htel de mme nom. La tour de Nesle D avait, hors oeuvre,
cinq toises de diamtre, possdait deux tages vots et deux tages
plafonns, avec une plate-forme  laquelle arrivait l'escalier  vis E,
aprs avoir desservi tous les tages. Cet escalier dpassait de beaucoup
le niveau de la plate-forme (qui peut-tre tait primitivement couverte
par un comble conique) et servait de guette.

La vue perspective de cette tour (fig. 61), prise en dehors de la porte
de Nesle[142], en fait comprendre la valeur comme poste d'observation
sur le fleuve. De l des signaux pouvaient tre transmis au Louvre, et
_vice versa_, sur tout le front occidental des remparts de la rive
gauche[143] et au palais de la Cit. En amont de Paris, deux autres
tours  peu prs semblables  celle-ci barraient la rivire: l'une, dite
_tour Barbeau_, formait tte du rempart sur la rive droite; l'autre,
dite _la Tournelle_, avait la mme destination sur la rive gauche. Ces
deux ouvrages, qui se trouvaient au droit du milieu de l'le
Saint-Louis, se reliaient avec deux autres tours leves sur les berges
de cette le, coupe alors par un foss que remplissait la Seine[144].

La tour de Villeneuve-lez-Avignon, btie sur la rive droite du Rhne, au
dbouch du pont de Saint-Bnezet, par Philippe le Bel, en 1307, est une
tour d'observation en mme temps qu'un donjon propre  la dfense. Elle
se reliait  un vaste systme de fortifications qui dfendait de ce ct
le territoire franais contre les empitements de la Provence[145], et
qui, plus tard, contribua  enlever aux papes d'Avignon tous droits de
seigneurie sur le cours du Rhne.

Cette tour, btie sur plan quadrilatre losang, possde plusieurs
salles votes et une guette carre au sommet, avec tourelle propre
encore  recevoir un guetteur. C'est un ouvrage admirablement construit,
avec plate-forme, crnelage arm de mchicoulis, et chauguettes aux
angles. Ce genre de dfenses nous amne  parler des tours considres
comme postes isols, sortes de blockaus permanents.

TOURS-POSTES ISOLES. TOURS DFENSES DE PASSAGES, DE PONTS.--Le cours de
nos fleuves, les passages des montagnes, certaines lignes de dfense
d'un territoire, laissent encore voir des traces de tours, carres
habituellement, qui servaient  assurer le page sur les cours d'eau, 
rprimer le brigandage, arrter les invasions, les surprises de voisins
trop puissants ou turbulents. Ces tours, que l'on trouve encore en grand
nombre dans les passages des Pyrnes, le long de la haute Loire, du
Rhne, de la Sane, de l'Aveyron et du Tarn, du Doubs et de l'Isre, sur
les frontires du Morvan, dans les Vosges, sont plantes sur des points
levs et peuvent correspondre au moyen de signaux. L'assiette choisie
est habituellement un promontoire escarp ne se reliant aux hauteurs
voisines que par une langue de terre, de manire  n'tre accessible que
vers un point. Cette chausse naturelle est parfois coupe par un foss
ou dfendue par un rempart qui sert de chemise  la tour. On ne peut
pntrer dans l'intrieur de celle-ci que par une porte releve
au-dessus du sol et par une chelle ou par un pont volant jet sur le
chemin de ronde de la chemise. Un exemple type fera comprendre cette
disposition adopte frquemment dans les passages des Pyrnes (fig.
62). Devant la porte de la chemise tait place une barrire de bois. Un
mchicoulis dfendait cette premire porte. Pour pntrer dans la
tour-poste, on montait un degr qui aboutissait au chemin de ronde de la
chemise. Ce chemin se prsentait latralement  la face de la tour dans
laquelle tait perce la porte. Un pont mobile qui s'abattait d'un
encorbellement sur le chemin de ronde de la chemise au moyen d'un treuil
plac dans le mchicoulis-chauguette, permettait de pntrer dans ce
rduit contenant plusieurs tages et une plate-forme suprieure destine
 la dfense et aux signaux. Ces postes sont souvent munis de chemines
et mme d'un four et d'un puits allant chercher une source, ou d'une
citerne creuse dans le roc et recueillant les eaux de pluie de la
plate-forme et du plateau.

Les chevaliers du Temple possdaient beaucoup de ces postes tablis, sur
une grande chelle, en Syrie. Les diverses places de guerre possdes
au moyen ge par les chrtiens, en terre sainte, taient relies entre
elles par de petits postes ou tours levs d'aprs un plan uniforme: un
grand nombre subsistent encore aujourd'hui, savoir: Bord-ez-Zara,
Bordj-Maksour, Om-el-Maasch, An-el-Arab, Miar, Tokl, etc.[146].

Ces tours-postes bties par les chevaliers du Temple, en Syrie et en
Occident, sont sur plan barlong. M. G. Rey, auquel nous empruntons les
renseignements concernant celles de la Syrie, donne les plans et la
coupe d'une de ces tours, celle de Tokl, que nous reproduisons ici
d'aprs lui (fig. 63). On pntre dans la salle basse par une porte A.
Au centre de cette salle est creuse une citerne. Pour aller chercher la
porte qui donne dans les escaliers droits montant aux tages suprieurs,
il fallait atteindre le niveau du plancher B au moyen d'une chelle. Une
vote en berceau forme le premier tage, et une vote d'arte, sans
artiers, supporte la plate-forme suprieure; un second plancher divise
ce second tage en deux pour rserver, sous la plate-forme, un magasin 
provisions. Un mchicoulis commande la porte. Le rez-de-chausse pouvait
servir d'curie pour quelques chevaux.

Il est intressant de retrouver  Paris une tour btie par les
chevaliers du Temple, et qui prsente une disposition analogue  celles
que l'on rencontre en Syrie dans les postes de cet ordre militaire.
Cette dfense, place en face du Collge de France actuel, tait connue
sous le nom de _tour Bichat_, parce que le clbre professeur y fit
longtemps ses cours[147].

Elle dpendait de la commanderie de Saint-Jean de Jrusalem, qui plus
tard, au XVIe sicle, prit le nom de Saint-Jean de Latran. L'entre
principale de la commanderie s'ouvrait, dit M. le baron de
Guilhermy[148], en face du Collge de France. Les btiments les plus
notables de l'enclos taient la grange aux dmes, le logis du commandeur,
la tour, l'glise et le clotre... Nous pensons que cette tour tait le
donjon de la commanderie, le dpt des titres, des armes, des objets
prcieux, le lieu de runion des chevaliers, le signe de la suzerainet
du commandeur sur les fiefs qui relevaient de Saint-Jean....

La tour de la commanderie de Saint-Jean de Jrusalem, btie sur plan
barlong, se rattachait au logis du commandeur par un de ses angles; par
l'autre elle se reliait  la courtine. Cette commanderie ayant t
transforme  plusieurs reprises, il devenait difficile de reconnatre
exactement quelle tait la position de la tour par rapport aux btiments
de la mme poque. Cependant le plan de Gomboust la montre comme faisant
face sur les dehors du ct de l'occident, et en effet ses dfenses
principales se prsentaient de ce ct. Du reste, les relevs sur place
nous en apprendront plus que ne pourraient le faire les documents
fournis par les plans anciens de Paris. Voici donc (fig. 64), en A, le
plan de la tour  rez-de-chausse. Ce rez-de-chausse consistait en une
salle vote en deux traves d'arcs ogives, avec une poterne basse _a_
qui donnait autrefois sur les fosss extrieurs; une porte _b_ s'ouvrait
galement sur l'escalier qui permettait d'atteindre le niveau _h_ du sol
de la cour en passant sur un pont mobile _g_, car le foss intrieur _f_
se prolongeait par un redan jusqu' cet escalier. D tait donc le foss
de clture de la commanderie; _f_, le foss spcial  la tour. La salle
basse n'avait aucune communication avec les tages suprieurs. Pour
arriver au premier tage B, il fallait monter par l'escalier C accol 
la courtine occidentale. Ce premier tage ne communiquait pas avec le
logis du commandeur situ en H; il fallait reprendre l'escalier C pour
atteindre le niveau du deuxime tage E. De cette salle on pouvait
entrer dans le btiment du commandeur par la porte _e_, perce dans un
pan coup. C'tait encore par l'escalier C que l'on montait  la
plate-forme G, qui tait couverte par un comble en pavillon. Cet
escalier C tait de bois, enferm dans une cage dont les murs de pierre
taient minces. Du logis du commandeur,  mi-tage du premier, on
communiquait par une galerie crnele I (voyez le plan K), avec le
chemin de ronde O de la courtine. Une coupe longitudinale faite sur _mn_
expliquera plus clairement ces dispositions (voyez fig. 65). A est le
fond du foss, dont la contrescarpe ne parat pas avoir dpass le
niveau B. En C, on retrouve la porte qui donne entre dans la cage de
l'escalier. En D, des meurtrires sont perces au fond de trois niches
ouvertes dans la salle du premier tage. En E, est le passage crnel
communiquant,  mi-tage, du logis du commandeur  la courtine de
l'ouest. La salle basse n'tait claire que par des soupiraux; quant
aux deux salles votes au-dessus, des fentres assez nombreuses y
laissaient pntrer la lumire. Les crneaux suprieurs taient ferms
par des volets de bois entrant en feuillure. La figure 66 prsente la
coupe en travers de la salle du premier tage du ct de la dfense. On
aperoit les trois niches pratiques au fond de la salle. Devant celle
du milieu, est plante une colonne double qui porte les deux arcs de
dcharge sur lesquels repose le mur suprieur (voyez le plan B et la
coupe longitudinale). Car on observera que pour donner plus de solidit
 la construction et porter ses pressions vers l'intrieur, les murs se
retraitent intrieurement sur les formerets des votes. De l'extrieur
de la commanderie, la tour avait un aspect svre. Nous en donnons la
vue (fig. 67), avec la courtine, la cage de l'escalier et l'amorce du
logis du commandeur.

Cette construction, de petit appareil, tait bien traite et n'avait
subi d'autres altrations que celles causes par le voisinage de
constructions modernes accoles  ses flancs. Les votes des salles
taient en bon tat, et la restauration de ce curieux spcimen d'une
tour de commanderie n'et t ni difficile ni dispendieuse.

La tour du Temple,  Paris, datait de la fin du XIIIe sicle et avait
t acheve en 1306, peu avant la dissolution de l'ordre[149]. Cette
tour tait sur plan carr, avec quatre tourelles aux angles, montant de
fond. Elle servait de trsor, de dpts de titres et de prison, comme la
plupart de ces donjons appartenant aux tablissements des chevaliers du
Temple. Cet difice fut dtruit en 1805.

Nous possdons encore  Paris un de ces ouvrages servant de retrait, de
trsor, de lieu de sret, dans les htels que les princes possdaient
au milieu des villes: c'est la tour que l'on voit encore dans la rue du
Petit-Lion, et qui dpendait de l'htel des ducs de Bourgogne.
L'difice, dit notre savant ami M. le baron de Guilhermy[150], est
solidement construit en pierres de taille soigneusement appareilles; il
est perc de baies en tiers-point et couronn de mchicoulis. Un large
escalier  vis monte  l'tage suprieur, comprenant une belle salle
vote en arcs ogives. Les fentres qui clairent l'escalier sont
rectangulaires et dcores de moulures. Les degrs tournent autour d'une
colonne qui se termine par un chapiteau trs-simple; mais ce chapiteau
sert de support  une caisse cylindrique d'o s'lancent des tiges
vigoureuses figurant des branches de chne dont les entrelacs forment
les nervures de quatre votes d'arte et dont le feuillage se dtache en
saillie sur les remplissages de la maonnerie. Une chambre secrte est
dispose au sommet de la tour, et pouvait tre isole des passages au
moyen d'une bascule.

La tour a t btie par le duc Jean-sans-Peur, dans les premires annes
du XVe sicle. Ce prince habitait cet htel lorsqu'il fit assassiner
Louis d'Orlans dans la rue Barbette. L'htel de Jacques Coeur, 
Bourges, possdait aussi sa tour, rduit et trsor, dont la pice
principale, au niveau du premier tage, tait ferme par une porte de
fer[151].

Nous ne saurions passer sous silence les tours-portes. Souvent des
portes secondaires, ou mme des poternes taient perces  travers des
tours, au lieu d'tre flanques par elles. Cette disposition n'apparat
gure qu' la fin du XIIIe sicle, et est-elle assez rare. C'est encore
dans la cit de Carcassonne que nous trouverons un des exemples les plus
remarquables de ces sortes d'ouvrages. Sur le front sud de la seconde
enceinte s'lve une haute tour carre avec quatre chauguettes montant
de fond, qui,  l'extrieur, ne laisse voir aucune issue, mais sur l'un
de ses flancs (celui de l'est) s'ouvre une porte ou plutt une large
poterne dont le seuil est pos  2 mtres au-dessus du sol extrieur.

La figure 68 prsente le plan de cette tour au niveau du
rez-de-chausse. Pour atteindre le seuil A, il fallait disposer en
dehors une chelle ou un plan inclin de bois. Cette premire entre est
dfendue par un mchicoulis _a_, une herse _b_ et des vantaux _c_. On
pntre alors sous la vote perce d'un oeil carr au centre; puis il
faut se dtourner  droite, et l'on se trouve en face d'une seconde
porte galement dfendue par un mchicoulis _d_, une herse _f_, et des
vantaux _g_. Cette seconde porte franchie, on est dans la cit[152]. Ls
courtines de l'enceinte sont en B et en C. Les deux portes _h_ et _i_
donnent dans un couloir qui communique  l'escalier  vis montant  la
gurite _l_ et aux tages suprieurs. Le premier tage (fig. 69) montre
en _o_ le mchicoulis extrieur, qui est servi par-dessus la herse _p_,
lorsque celle-ci est baisse; le second mchicoulis _q_ et la seconde
herse _r_, servie par le passage _t_. La salle du premier tage contient
une chemine _k_ avec four, trois armoires _s_, et un puits _v_, qui
possde aussi une ouverture sur les lices. Deux fentres _f_ clairent
la pice. L'escalier  vis monte, au-dessus de cette salle, sur un
premier crnelage entourant une seconde salle vote en berceau,
couronne par une plate-forme propre  recevoir un engin  longue
porte.

La figure 70 donne l'aspect de la tour du ct de la ville.

On observera que cette tour interrompt le chemin de ronde des courtines
sur lesquelles, d'ailleurs, elle prend un commandement considrable. Un
large degr  rampe droite, pos sur des arcs (voyez en E, fig. 68),
atteint le niveau d'un des chemins de ronde et dbouche en face d'une
porte s'ouvrant sur l'escalier  vis. La pente du sol intrieur
s'inclinant vers l'entre, une gargouille est perce en G,  2 mtres
environ au-dessus du sol des lices, et pouvait, au besoin, servir de
porte-voix pour des patrouilles rentrantes. Cet ouvrage, qui appartient
aux dfenses ajoutes  la cit de Carcassonne par Philippe le Hardi,
est construit comme la tour de l'vch, en assises de grs dur, 
bossages, et appareill avec soin. Il domine la barbacane de l'enceinte
extrieure et tous les alentours, car il se trouve plant sur le point
le plus lev du plateau. Sa masse sert de masque  l'glise de
Saint-Nazaire, distante seulement de 25 mtres. Sa plate-forme est
couverte de dalles, et une guette H (voyez fig. 70) la surmonte, afin de
permettre au matre _enginor_ de commander la manoeuvre du grand engin
mis en batterie sur cette plate-forme[153].

Du dehors, la tour de la poterne Saint-Nazaire prsente un aspect plus
imposant encore, car le sol des lices est  3 mtres en contre-bas du
seuil de la seconde porte. La figure 71 montre ces dehors du ct de la
poterne, les hourds tant supposs mis en place pour la dfense.

Ces hourds ne sont poss que sur les trois faces de la tour, devant le
crnelage du chemin de ronde, laissant les chauguettes libres et leurs
meurtrires; de sorte que ces chauguettes flanquent les hourds et sont
flanques par les archres latrales de ceux-ci. Les hourds sont doubles
et disposs ainsi que l'indique la coupe (fig. 71 _bis_).

Suivant l'usage, la communication entre le chemin de ronde A ordinaire
et le chemin de ronde B de guerre se faisait par les crneaux percs
dans le parapet. De ce chemin de. ronde B, par un bout d'chelle de
meunier, les arbaltriers montaient sur le chemin relev C et pouvaient
envoyer des carreaux par le mchicoulis D. Trois rangs d'arbaltriers
tiraient ainsi simultanment. De plus, des projectiles taient jets
verticalement, au besoin, par les mchicoulis M.

Profitant du commandement de la plate-forme suprieure E, un quatrime
rang d'arbaltriers envoyait des carreaux au loin par les crneaux 
volets et les meurtrires percs dans le parapet F. Les lignes ponctues
indiquent les angles de tir. Quelquefois la disposition des tours-portes
tait adopte par raison d'conomie. Il tait moins dispendieux d'ouvrir
une baie  la base d'une tour que de flanquer cette baie de deux tours
suivant l'usage le plus gnral. Plusieurs des bastides bties dans la
Guyenne, sous la domination anglaise, ont, pour portes, des tours
carres. On trouve mme avant cette poque, dans la contre, des traces
de portes perces  travers des ouvrages carrs ou barlongs. Telle est
la porte Brunet,  Saint-milion, dont la construction est encore
romane, bien qu'elle ne remonte gure plus loin que le commencement du
XIIIe sicle. Une des portes de Cadillac offre une disposition curieuse,
parmi les ouvrages de cette nature. Ce ne fut qu'en 1315 que la clture
de la bastide de Cadillac et ses _portails_ furent commencs[154]. Les
habitants devaient lever les murs, et le seigneur du lieu, Pierre de
Grailly, les quatre _portails bons et suffisants_. Il paratrait que de
ces quatre portails, le sire de Grailly n'en leva que deux. Or, voici
l'un de ceux-ci, dit _porte Garonne_, construit avec la plus grande
conomie, mais prsentant une disposition peu commune.

Des fosss de 20 mtres de largeur environ, remplis par les eaux de
l'Oeille, entourent l'ancienne bastide. La porte Garonne projette toute
son paisseur en dehors de la courtine, dont les chemins de ronde
continuent derrire elle, et bat le foss. Voici (fig. 72) le plan de
cette porte au niveau du rez-de-chausse, en A, et au niveau du premier
tage, en B. Dans ce dernier plan, on voit en _a_ le chemin de ronde de
la courtine, que l'ouvrage n'interrompt pas. Les mchicoulis et
meurtrires _b_ sont percs  2 mtres en contre-haut du sol de ce
chemin de ronde, et ne pouvaient, par consquent, tre servis par les
gens posts sur ce chemin, mais bien par les soldats placs sur un
plancher de bois que l'on voit trac en _d_ dans la coupe longitudinale
(fig. 73); or, on ne pouvait se placer sur ce plancher qu'en passant par
une porte perce au niveau du plancher du premier tage en _e_ (voyez le
plan B), et l'on ne pouvait monter sur ce plancher que par une chelle
mobile trace en _f_ (voyez la coupe 73) et qui partait du sol de la
porte. Les gardes de la porte avaient donc l'unique charge de veiller 
sa dfense et ne communiquaient pas avec les chemins de ronde des
courtines. Comme, d'aprs la charte d'tablissement des dfenses de
Cadillac, ce sont les habitants qui construisent l'enceinte et le
seigneur qui lve les portes, il se pourrait que la garde de celles-ci
et t confie seulement aux gens du sire de Grailly. Eux seuls
auraient pu ouvrir les portes, eux seuls devaient les dfendre. Le
seigneur aurait eu ainsi moins  redouter les consquences de la
faiblesse, du dcouragement, ou mme de la ngligence des bourgeois,
assez disposs en tout temps  ne pas affronter les longueurs et les
privations d'un sige.

S'entendre avec des ennemis et leur faciliter les moyens de passer un
foss plein d'eau, de 20 mtres de largeur, et d'escalader un rempart de
10 mtres, c'tait l un acte de trahison que de braves gens ne
pouvaient accomplir; mais laisser surprendre le poste d'une porte ou
couter des propositions, et consentir  baisser le pont-levis devant
une troupe qui fait de belles promesses, c'tait ce qui arrivait
frquemment aux milices.

Il semble que le constructeur de la porte Garonne de Cadillac ait voulu
prvenir ce danger, en faisant de cette dfense, malgr son peu
d'importance, un poste absolument indpendant des remparts de la ville.
Dans notre coupe longitudinale (73), on voit que le chemin de ronde en
_n_ n'a point de vues sur l'intrieur de la tour, et que ce chemin de
ronde est facilement surveill par les hommes posts sur le plancher
_d_. La place de l'chelle mobile qui permettait d'atteindre la porte
_e_ (voyez le plan 72 B, et la coupe 73) est parfaitement visible
encore. Le pied-droit _p_ (voyez le plan) est plus large que le
pied-droit _q_. Puis le mchicoulis et les meurtrires ne commencent
qu'aprs la porte _e_ (voyez la coupe transversale 74). Le mur de garde
de ces meurtrires, port sur deux corbeaux saillants et sur un arc,
laisse donc une sorte de rainure entre lui et le mur latral _g_;
rainure dans laquelle passait l'chelle.

Celle-ci tait en deux parties: l'un des jambages de la partie
suprieure tait fixe, pos sur un repos mnag sur le corbeau  ct du
mur de garde; l'autre suivait le mur _g_ jusqu'au sol. La seconde partie
de l'chelle _f_ (voyez la coupe 73) coulait au besoin sur le jambage
_i_ accol au mur, et sur l'autre jambage _l_ maintenu en l'air par la
pice de bois _m_ appuye sur le repos du corbeau _s_. Par la porte _e_,
au moyen d'un cordage, il tait ais de faire glisser l'chelle
descendante sur les montants de l'chelle fixe. Bien entendu, un guide
empchait cette chelle descendante de sortir de son plan.

Les hommes de garde ayant remont l'chelle passaient par la porte _e_
et redescendaient par la petite chelle sur le chemin de ronde spcial
_d_. De l ils pouvaient, par trois meurtrires, envoyer des carreaux
sur la premire porte, et servir le mchicoulis, si l'ennemi arrivait
jusqu' la porte-barrire _t_. Un petit pont-levis V fermait la premire
porte. Le chemin de ronde _d_ tait couvert par un simple appentis
trs-inclin _r_. C'tait galement par des chelles qu'on montait au
second tage et  la dfense suprieure, consistant en des crneaux et
merlons percs de meurtrires avec mchicoulis, sur la face et les
flancs de la tour. Si nous supposons une section faite de _x_ en _y_ (du
plan B) en regardant vers l'intrieur de la tour, nous obtenons la
figure 75. Ce trac nous montre l'arc de la porte en _a_, le sol du
chemin de ronde des courtines pour le service des milices en _b_, et le
chemin de ronde du poste spcialement affect  la garde de la tour en
_c_, avec sa porte _e_ donnant sur l'chelle mobile[155].

Cependant ces tours carres servant de portes ne paraissaient pas offrir
assez de rsistance contre un assaillant dtermin; leurs faces
n'taient point flanques, et la dfense srieuse ne commenait qu'
l'intrieur mme de la tour, lorsque la porte extrieure tait dj
prise. Il y avait dans ce parti un inconvnient. Il a toujours t
mauvais, en fait de fortifications, de rserver les moyens dfensifs les
plus efficaces en arrire, car les troupes sont alors disposes 
abandonner facilement les dfenses extrieures pour se rfugier dans
celles qu'elles considrent comme plus fortes, mais qui sont les
dernires, et qui, par cela mme, excitent les efforts nergiques de
l'assaillant. Place entame est bientt prise, l'assigeant devenant
d'autant plus entreprenant et audacieux, qu'il a dj obtenu un premier
avantage. Il est un autre axiome de dfense qui n'a jamais cess d'tre
applicable. Il est plus ais d'empcher un assaillant d'avancer qu'il ne
l'est de le faire reculer lorsqu'il a gagn un poste.

Une porte non flanque, comme celle de la bastide de Cadillac, tait
bientt force en comblant le foss. Alors l'assigeant se trouvait, il
est vrai, en face d'une seconde dfense, relativement forte et bien
munie; mais il lui tait facile de mettre le feu aux planchers de la
tour en accumulant des fascines sous le passage, et, dans ce cas,
l'ouvrage n'avait plus de valeur.  la fin du XIVe sicle, les tours
cependant,  cause de leur commandement, prenaient une nouvelle
importance[156], et un homme de guerre clbre, Olivier de Clisson,
persista  les employer comme portes. Toutefois Olivier de Clisson
renona au plan carr, et adopta la forme cylindrique. Le chteau de
Blain, situ entre Redon et Nantes, fut bti  la fin du XIVe sicle par
le conntable Olivier de Clisson. La porte d'entre de la baille est
pratique dans une tour ronde, dite tour du Pont-levis, qui montre
encore  l'extrieur et  l'intrieur l'M couronne accoste d'un
heaume. Ce chiffre quivaut  une date certaine, car on le retrouve sur
le sceau d'Olivier de Clisson, de 1407, et sur les btiments de l'htel
du conntable, bti  Paris vers 1388, et compris aujourd'hui dans
l'htel des Archives de l'empire[157]. On sait, d'ailleurs, que vers
1366, Olivier de Clisson, qui avait jur de n'avoir jamais d'Anglais
pour voisins, alla dmolir le chteau de Gvre que le duc de Bretagne
venait de donner  Jean Chandos, et en fit porter les pierres  Blain
pour les employer dans la btisse du nouveau chteau. Or, il paratrait
que le farouche conntable avait adopt, dans les dfenses qu'il faisait
lever, un systme de portes passant  travers le cylindre d'une tour
ronde, avec pont-levis, long couloir, vantaux, mchicoulis et
herses[158].

La tour ronde avait cet avantage sur la tour carre, qu'elle envoyait
des projectiles divergents, ne laissait pas de points morts sous les
mchicoulis et tait difficile  attaquer par la mine.

Ces tours-portes cylindriques d'Olivier de Clisson avaient sur les
courtines un commandement considrable. Celle de Blain est couverte par
un comble conique, et au-dessus du passage vot de la porte est une
salle carre, avec chemine, cabinets et escalier montant aux chemins de
ronde des mchicoulis.

Le clbre chteau de Montargis possdait une tour-porte construite 
peu prs suivant ce programme, mais dvelopp. Nous en prsentons les
plans (fig. 76)[159]. En A, est trac le plan du rez-de-chausse. Un
pont-levis s'abattait en _a_, sur une chausse; _b_ tait un large
foss; _d_, la courtine isole de la tour; _e_, la grande salle
crnele[160]; _f_, un second pont-levis, de sorte que la tour pouvait
tre compltement isole des dehors et de la cour du chteau _g_.

Quand on avait franchi la premire porte _a_, on se trouvait dans une
cour cylindrique, sorte de puits  ciel ouvert, n'ayant d'autre issue
que la porte _f_ vers la cour. Au premier tage B, la tour tait mise en
communication avec la courtine _d_ au moyen d'une passerelle de bois
aboutissant  un petit poste _h_. Par deux couloirs rservs dans
l'paisseur du cylindre, on arrivait aux deux chambres de herses, et
l'on trouvait en face de la passerelle un escalier  vis montant 
l'tage suprieur de la dfense, dont le plan est figur en C. Cet tage
ne consistait qu'en une galerie annulaire crnele  l'extrieur et 
l'intrieur, afin de permettre aux dfenseurs d'craser les assaillants
qui se seraient aventurs dans la cour circulaire.

Du rez-de-chausse on ne pouvait monter aux tages suprieurs. De petits
postes taient probablement mnags dans l'paisseur du cylindre, entre
l'tage des chambres de herses et la galerie de couronnement. La figure
77 prsente la coupe de cette tour, faite sur l'axe des portes en A, et
le dtail de la galerie suprieure en B. Nous ne saurions dire si cet
ouvrage tait antrieur ou postrieur aux dfenses faites dans l'Ouest
sous les ordres du conntable de Clisson; mais il est certain qu'il
appartient au mme ordre de dfenses.

Nous avons montr, dans l'article PONT, des tours destines  dfendre
ces passages: les unes sont carres, comme celles du pont de Cahors;
d'autres sont circulaires ou elliptiques, comme la grosse tour du pont
de Saintes. Il est donc inutile de nous tendre plus longtemps ici sur
ces tours  cheval sur des passages. Il nous reste  dire quelques mots
des tours-phares. Une des plus anciennes est la tour d'Aigues-Mortes,
dite tour de Constance, btie par saint Louis. Cette tour cylindrique a
29 mtres de hauteur sur 22 mtres de diamtre; une tourelle de 11
mtres s'lve prs du crnelage sur la plate-forme, et portait les feux
de nuit destins  guider les navires entrant dans le port. Cette
plate-forme est dispose pour recevoir les eaux pluviales qui s'coulent
dans une citerne. Deux salles votes sont pratiques sous le crnelage
et ne sont claires que par des meurtrires.

Sur la tour carre du fort Saint-Jean qui flanque le ct gauche de
l'entre du vieux port de Marseille, et qui date du XIVe sicle,
existait autrefois une tourelle portant un feu. Sur les ctes de la
Mditerrane, dans les environs d'Aigues-Mortes, on voit encore la trace
de tours isoles qui servaient  la fois de phares et de postes pour
dfendre le littoral contre les descentes frquentes des pirates.

La plupart de ces ouvrages datent des rgnes de saint Louis, de Philippe
le Hardi et de Charles VI.

Le climat destructeur des ctes de l'Ocan n'a pas laiss subsister de
tours de phares d'une poque recule, et l'on peut considrer comme une
des plus anciennes la tour du port de la Rochelle, dite tour de la
Lanterne. Cet ouvrage, attach aux remparts, s'lve sur le bord de la
mer,  100 mtres environ du goulet du port,  l'extrmit du front de
gauche. C'est une grosse tour de 16 mtres de diamtre, termine par une
flche pyramidale de pierre.

Nous donnons les plans (fig. 78) de ses trois tages, en A 
rez-de-chausse, en B au niveau du premier, et en C au niveau du chemin
de ronde[161]. L'tage bas est vot; il est mis en communication avec
la ville par le couloir _a_, mais n'est reli aux tages suprieurs par
aucun escalier. On n'entre au premier tage que par le couloir _b_
donnant sur le chemin de ronde de la courtine. De ce couloir on monte
par un escalier  vis jusqu'au chemin de ronde crnel de la tour, C;
puis  ce niveau on trouve le second escalier _h_ qui monte  la
lanterne accole  la flche. La figure 79 prsente la coupe de la tour.
On remarquera que le chemin de ronde est perc de mchicoulis. En A, est
la lanterne qui recevait le feu, lequel, vers certains points de
l'horizon, tait masqu par la flche. Il est vrai que la lanterne est
tourne du ct de la haute mer, et que son feu illuminait la pointe de
la flche, ce qui pouvait tre, pour les navigateurs, un moyen de ne
point confondre ce phare avec un autre. La construction de cette tour
date de la fin du XIVe sicle. La figure 80 prsente son lvation du
ct de l'entre du port. Un balcon, auquel on arrive par l'escalier 
vis, est pratiqu  mi-hauteur de la flche de pierre, et permettait de
placer des guetteurs ou encore des feux supplmentaires.

Il a t reconnu, de nos jours, qu'il ne pouvait suffire de placer des
phares  l'entre des rades ou des fleuves pour indiquer les passes aux
navigateurs, mais qu'il importait, avant tout, de signaler la position
du littoral. Or, ce littoral prsente une srie de caps diversement
accentus, qui peuvent tre considrs comme les sommets d'un polygone
circonscrit  tous les cueils; et l'on a plac un feu sur chacun d'eux,
de manire  annoncer la terre aussi loin que le permettent la hauteur
et la puissance des appareils. On a tabli d'ailleurs une relation telle
entre l'espacement des sommets et la porte des phares, qu'il soit
impossible d'approcher de la cte sans avoir au moins un feu en vue,
tant que l'atmosphre n'est pas embrume[162]. On comprendra que pour
faire un travail de cette nature, et d'aprs cette mthode, il faut,
avant tout, possder des cartes ctires trs-exactes. Or, la science
topographique est une science toute moderne.

Les ctes, pendant le moyen ge, aussi bien que pendant la priode de
l'antiquit grecque et romaine, n'taient reconnues que d'une manire
incomplte, assez cependant pour que les cueils ou les promontoires
aient t signals par des tours ou de simples fourneaux dans lesquels
on brlait des matires rsineuses pendant la nuit.

Si l'on parcourt les ctes de France, particulirement en Normandie et
sur la Mditerrane, il est bien rare que, dans le voisinage des phares
modernes, tablis sur des promontoires, on ne trouve pas les traces de
constructions du moyen ge. Pendant cette priode, comme pendant
l'antiquit, si l'on correspondait au moyen de signaux placs sur des
points levs tant que durait le jour, la nuit les feux devenaient un
moyen habituel de correspondance entre des points loigns, ainsi que
cela se pratiquait encore dans les montagnes de la Suisse et des
Cvennes, avant l'tablissement des tlgraphes lectriques. Il n'est
pas besoin de dire que ces phares portaient, ou de simples grils 
rsine, ou des feux fixes enferms dans des lanternes, et qu'ils ne
pouvaient avoir la porte de nos appareils modernes.

L'tendue que nous avons t oblig de donner  cet article fait assez
connatre de quelle importance taient, dans l'architecture du moyen
ge, les constructions  grands commandements. Ce dsir ou ce besoin
d'lever des tour a exist chez toutes les civilisations qui ne sont
point arrives  un dveloppement complet. Ceux qui btissent tiennent 
voir au loin et  tre vus. La tour devient ainsi, en mme temps qu'une
sret, un moyen de surveillance et une marque honorifique.

Sous le rgime fodal, les seigneurs seuls avaient le droit d'lever des
tours; les tenanciers ne pouvaient en possder (voyez CHTEAU, MANOIR).

Bien entendu, comme seigneurs fodaux, les abbs usaient de ce mme
droit, qui, pour les seigneurs laques aussi bien que pour les
religieux, tait soumis  l'autorisation du suzerain. C'est ainsi que
sous Philippe-Auguste et sous saint Louis, maint seigneur est contraint
de dmolir les tours qu'il fait lever sans, au pralable, avoir obtenu
la sanction royale.

Les dmolitions de tours ordonnes par le suzerain taient presque
toujours provoques par les plaintes de voisins. Les abbayes notamment,
et les vques, veillaient scrupuleusement  ce qu'il ne ft pas lev
de chteaux avec tours dans leur voisinage. Leurs plaintes  ce sujet
sont frquentes, et quand les parties ne pouvaient s'accommoder, il
fallait recourir  l'autorit royale. tait-elle toujours respecte?
Cela est douteux; de l, entre seigneurs, des conflits qui, en fin de
compte, finissaient par provoquer l'intervention royale au dtriment de
l'un des deux adversaires, quelquefois de tous les deux, et au profit du
pouvoir suzerain. Le roi, d'ailleurs, en cas de guerre, de dfense du
territoire, avait le droit d'occuper et de faire occuper par ses troupes
les chteaux, tours et donjons de ses vassaux.

Or, en dpit de ce droit, il arriva parfois que les portes des chteaux
restaient closes devant leur suzerain, qui n'tait pas toujours en tat
de les faire ouvrir par la force. Les chteaux et leurs tours
formidables devinrent ainsi, pour la royaut,  mesure qu'elle
s'affermissait, un souvenir d'insultes souvent demeures impunies. Louis
XI porta un premier coup  ces nids fodaux. La renaissance, plus encore
par mode que par politique, en vit dtruire un grand nombre. Henri IV,
Richelieu et Mazarin dmantelrent les derniers.

Tel tait leur nombre, cependant, sur le territoire franais, que nous
trouvons beaucoup de ces dfenses et de ces postes encore debout.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]
       [Illustration: Fig. 14.]
       [Illustration: Fig. 15.]
       [Illustration: Fig. 16.]
       [Illustration: Fig. 17.]
       [Illustration: Fig. 18.]
       [Illustration: Fig. 19.]
       [Illustration: Fig. 20.]
       [Illustration: Fig. 21.]
       [Illustration: Fig. 22.]
       [Illustration: Fig. 23.]
       [Illustration: Fig. 24.]
       [Illustration: Fig. 25.]
       [Illustration: Fig. 26.]
       [Illustration: Fig. 27.]
       [Illustration: Fig. 28.]
       [Illustration: Fig. 29.]
       [Illustration: Fig. 30.]
       [Illustration: Fig. 31.]
       [Illustration: Fig. 32.]
       [Illustration: Fig. 33.]
       [Illustration: Fig. 34.]
       [Illustration: Fig. 35.]
       [Illustration: Fig. 36.]
       [Illustration: Fig. 37.]
       [Illustration: Fig. 38.]
       [Illustration: Fig. 39.]
       [Illustration: Fig. 40.]
       [Illustration: Fig. 41.]
       [Illustration: Fig. 42.]
       [Illustration: Fig. 43.]
       [Illustration: Fig. 44.]
       [Illustration: Fig. 45.]
       [Illustration: Fig. 46.]
       [Illustration: Fig. 47.]
       [Illustration: Fig. 48.]
       [Illustration: Fig. 49.]
       [Illustration: Fig. 50.]
       [Illustration: Fig. 51.]
       [Illustration: Fig. 52.]
       [Illustration: Fig. 53.]
       [Illustration: Fig. 54.]
       [Illustration: Fig. 55.]
       [Illustration: Fig. 56.]
       [Illustration: Fig. 57.]
       [Illustration: Fig. 58.]
       [Illustration: Fig. 59.]
       [Illustration: Fig. 60.]
       [Illustration: Fig. 61.]
       [Illustration: Fig. 62.]
       [Illustration: Fig. 63.]
       [Illustration: Fig. 64.]
       [Illustration: Fig. 65.]
       [Illustration: Fig. 66.]
       [Illustration: Fig. 67.]
       [Illustration: Fig. 68.]
       [Illustration: Fig. 69.]
       [Illustration: Fig. 70.]
       [Illustration: Fig. 71.]
       [Illustration: Fig. 71. bis.]
       [Illustration: Fig. 72.]
       [Illustration: Fig. 73.]
       [Illustration: Fig. 74.]
       [Illustration: Fig. 75.]
       [Illustration: Fig. 76.]
       [Illustration: Fig. 77.]
       [Illustration: Fig. 78.]
       [Illustration: Fig. 79.]
       [Illustration: Fig. 80.]

     [Note 63: Castra extollens altius et castella, turresque
     adsiduas per habiles locos et opportunos, qu Galliarum
     extenditur longitudo; nonnunquam etiam ultra flumen dificiis
     positis snbradens barbaros fines. (Ammien Marcellin, lib.
     XXVIII, cap. II.)]

     [Note 64: C'est ainsi que sont construites les tours romaines
     de Besigheim, au confluent du Necker et de l'Enz.]

     [Note 65: Voyez _Essai sur le systme dfensif des Romains
     dans le pays duen_, par M. Bulliot, p. 26.]

     [Note 66: Lib. I, cap. V.]

     [Note 67: Voyez _La fortification dduite de son histoire_,
     par le gnral Tripier. Paris, 1866.]

     [Note 68: Tours visigothes de Carcassonne; tours d'Autun, de
     Cologne, de Dax; tours de Rome du temps de Blisaire.]

     [Note 69: La tour dite du _Four Saint-Nazaire._]

     [Note 70: Voyez HOURD.]

     [Note 71: Mosaque gallo-romaine, muse de Carpentras.]

     [Note 72: Voyez HOURD, fig. 1.]

     [Note 73: Quant au plomb fondu,  l'huile bouillante, ce sont
     l des moyens de dfense un peu trop dispendieux pour qu'on
     les puisse prendre au srieux. D'ailleurs le plomb fondu,
     tombant de cette hauteur, serait arriv en bas en gouttes
     froides, ce qui n'tait pas trs-redoutable. Ce n'tait que
     par exception qu'on avait recours  ces moyens de dfense. De
     simples cailloux du poids de 8  10 kilogrammes, tombant
     d'une hauteur de 20 mtres, taient les projectiles les plus
     dangereux pour des hommes arms et pavaiss.]

     [Note 74: Il n'est question, bien entendu, que des
     constructions du commencement du XIIIe sicle, dues 
     Enguerrand. Les courtines du chteau de Coucy furent encore
     exhausses vers 1400 par Louis d'Orlans.]

     [Note 75: Voyez, pour le systme de structure de ces tours, 
     l'article CONSTRUCTION, la figure 144.]

     [Note 76: Ces escaliers ont t surlevs, sous Louis
     d'Orlans, jusqu'au niveau des combles.]

     [Note 77: Voyez LATRINES, fig. 1.]

     [Note 78: Voyez DONJON, HOURD, MCHICOULIS.]

     [Note 79: Voyez HOURD, PORTE (la porte de Laon 
     Coucy-le-Chteau).]

     [Note 80: La partie suprieure du crnelage, dtruite
     aujourd'hui, est restaure  l'aide des gravures de du
     Cerceau et de Chtillon.]

     [Note 81: Voyez CHTEAU.]

     [Note 82: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 11, et SIGE,
     fig. 2.]

     [Note 83: Tour dite de _la Peyre_,  la gauche de la
     barbacane de la porte Narbonnaise.]

     [Note 84:

       Huit arbaltriers dans les deux tages intrieurs servaient
       facilement les seize meurtrires, ci ...............  8 hommes.
       Un servant  chaque tage...........................  2   -
       Huit arbaltriers dans les hourds...................  8   -
       Deux servants pour les mchicoulis..................  2   -
       Un capitaine de tour; ci ...........................  1   -
       Total .............................                  21 hommes.

       L'enceinte extrieure de Carcassonne possde quatorze tours;
       en les supposant gardes chacune en moyenne par vingt hommes,
       cela fait ...........................................   280 hommes.
       Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes .......   60   -
       Cent hommes pour servir les courtines sur les points
       d'attaque.............................................  100   -
       _ reporter_..........................................  440 hommes.


       Report. . . . . .. .................................... 440 hommes.
       L'enceinte intrieure comprend vingt-quatre tours,  vingt
       hommes par poste, en moyenne ................... ...... 480   -
       Pour la porte Narbonnaise .............................  50   -
       Pour garder les courtines ............................. 100   -
       Pour la garnison du chteau ........................... 200   -
       Total ................................................ 1270 hommes.

       Ajoutons  ce nombre d'hommes les capitaines, un par poste
       ou par tour, suivant l'usage ..........................  50 hommes.
       Nous obtenons un total de............................. 1320 hommes.

     Ce nombre tait plus que suffisant, puisque les deux
     enceintes n'avaient pas  se dfendre simultanment, et que
     les hommes de garde, dans l'enceinte intrieure, pouvaient
     envoyer des dtachements pour dfendre l'enceinte extrieure,
     ou que celle-ci tant tombe au pouvoir de l'ennemi, ses
     dfenseurs se rfugiaient derrire l'enceinte infrieure.
     D'ailleurs l'assigeant n'attaquait pas tous les points  la
     fois. Le primtre de l'enceinte extrieure est de 1400
     mtres en dedans des fosss, donc c'est environ un homme par
     mtre de dveloppement qu'il fallait compter pour composer la
     garnison d'une ville fortifie comme l'tait la cit de
     Carcassonne.]

     [Note 85: Voyez le plan gnral de la cit de Carcassonne,
     ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 11, B, et les archives des
     _Monuments historiques._]

     [Note 86: Les meurtrires du rez-de-chausse sont _haches_,
     ainsi que la porte qui, de cet tage, donne dans l'escalier 
     vis.]

     [Note 87: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 24 _bis_.]

     [Note 88: La plupart des ouvrages militaires des ordres du
     Temple et de Malte prsentent des tours carres. (Voyez
     _Essai sur la dominat. fran. en Syrie durant le moyen ge_,
     par E. G. Rey, 1866.)]

     [Note 89: Et... (du Guesclin) prit son chemin et son retour,
     et tous les seigneurs de France en sa compagnie, pour venir
     de rechef devant la cit d'Usson, en Auvergne, et
     l'assigrent; et firent l le duc de Berry, le duc de
     Bourbon et le conntable, amener et charrier grands engins de
     Riom et de Clermont, et dresser devant ladite forteresse, et
     avec tout ce appareiller grands atournemens d'assaut.
     (Froissart, _Chron_., CCCXXIX.)]

     [Note 90:

       Encontre Bertran a la deffense leve:
       N'i avoit sale amont qui ne fust bien seme;
       De fiens y ot. on mis mainte grande charte,
       Par coi pierres d'engien, qui laiens soit gete,
       Ne mefface lons une pomme pele.
       Car Bertran ot mand par toute la contre
       Pluseurs engiens, qu'il fist venir en celle ane,
       De Saint-Lo en y vint, cette ville aloze;
       Bertran les fist lever sans point de l'arreste.
       Pardevant le chastel (de Valognes), dont je fuis devise
       Ont drciez. VI. engiens getans de randonne,
       Mais en son de la tour, qui fu haulte leve,
       Il avoit une garde toute jour ajourne,
       Qui sonnoit. I. becin, quant la pierre est leve;
       Et quant la pierre estoit au chastel assene,
       D'une blanche touaille (serviette), qui li fut prsente,
       Aloit frolant les murs, faisait grande rise;
       De ce avoit Bertran forment la chire ire.

     (_La Vie vaillant Bertran du Guesclin_, par Cuvelier,
     trouvre du XIVe sicle, v. 5076 et suiv.)]

     [Note 91: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 41.]

     [Note 92: Le _cran_ est la poussire que produit la taille de
     la pierre, et que l'on recueille sur les chantiers. On s'en
     servait beaucoup, pendant le moyen ge, pour charger des
     votes que l'on voulait mettre  l'abri des projectiles ou
     des incendies.]

     [Note 93: Ces tours ont t drases au niveau des courtines
     en 1814. (Voyez les grandes gravures d'Isral Sylvestre, _Les
     plus excellens bastimens de France_ de du Cerceau, etc.)]

     [Note 94: De notre temps nous avons vu la fortification
     allemande revenir aux commandements levs, aux tours
     bastionnes.]

     [Note 95: Voyez ENGIN.]

     [Note 96: Le chteau de Vincennes, dont il existe des restes
     considrables que nous voyons aujourd'hui, fut commenc par
     le roi Jean, sur de nouveaux plans; mais si l'on considre le
     style de l'architecture, il ne parat pas que les
     prdcesseurs de Charles V aient lev l'ouvrage au-dessus du
     sol de la place; si mme Charles V n'a pas entirement repris
     l'oeuvre.]

     [Note 97: Ce fait est bien visible dans les ouvrages
     entrepris par Louis d'Orlans, au chteau de Coucy, de
     Montpilloy prs de Senlis.]

     [Note 98: Ces travaux ont t commencs en 1858 par ordre de
     l'Empereur, et en grande partie au moyen des crdits ouverts
     sur la cassette de Sa Majest.]

     [Note 99: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, BOULEVARD.]

     [Note 100: Tour Hector.]

     [Note 101: Il a fallu vingt-sept jours  un ouvrier habile
     pour pratiquer un trou d'un mtre carr environ dans l'un de
     ces murs, au-dessus du talus, c'est--dire au point o la
     maonnerie n'a que 4 mtres d'paisseur.]

     [Note 102: Au sige d'Orlans, plusieurs des anciennes tours
     de l'enceinte furent terrasses pour recevoir des pices
     d'artillerie.]

     [Note 103: Voyez  l'article CHTEAU, la description des
     dfenses du chteau de Bonaguil (fig. 28 et 29).]

     [Note 104: Voyez SIGE, page 426.]

     [Note 105: Voyez BOULEVARD.]

     [Note 106: _Trattato di architettura civile e militare_ di
     F.G. Martini, publi pour la premire fois par les soins du
     chevalier Csar Saluzzo. Turin, 1861. Voyez l'atlas, pl. V,
     XXII, XXIII et suiv.]

     [Note 107:  Langres,  Dijon, ancien chteau, XVe sicle; 
     Marseille, fin du XVe sicle (front dmoli du Nord);
     peut-tre au chteau de Ham, avant la reconstruction de la
     plate-forme de la grosse tour, btie par le comte de
     Saint-Pol, et dont les murs ont 10 mtres d'paisseur.]

     [Note 108: On donnait le nom de _moineau_  un petit ouvrage
     saillant bas, plac au fond du foss, le dfendant et pouvant
     contenir des arquebusiers ou mme des arbaltriers. On
     croyait ainsi protger le point mort des tours circulaires.
     (Voyez  l'article BOULEVARD le grand ouvrage de
     Schaffhausen, les dfenses circulaires qui remplissaient
     exactement dans le foss d'office de moineaux.)]

     [Note 109: On donne gnralement,  l'invention du boulet de
     fonte de fer, une date trop rcente. Dj, vers 1430,
     l'artillerie franaise et allemande s'en servait. Les
     inventaires d'artillerie de Charles VII en font mention. Des
     vignettes de manuscrits de 1430  1440 figurent des
     projectiles de fer. Au muse d'artillerie il existe un canon
     de 1423, de bronze, provenant de Rhodes, fondu en Allemagne,
     qui ne pouvait servir qu' envoyer des boulets de fonte.  la
     dfense d'Orlans, en 1428, les artilleurs orlanais avaient
     des boulets de fonte.]

     [Note 110: Plus tard Castriotto (1584) adopte de nouveau les
     tours rondes au milieu des bastions, en capitales, et au
     milieu des courtines. Vauban lui-mme, dans sa dernire
     manire (1698), tablit des tours bastionnes formant
     traverses en capitales, entre les bastions retranchs d'une
     faon permanente et le corps de la place, sortes de rduits
     qui devaient invitablement retarder la reddition de la
     place, puisque la chute du bastion non-seulement n'entranait
     pas celle des dfenses voisines, mais exigeait des travaux
     considrables pour prendre la tour bastionne formant
     saillant porte-flancs. Montalembert (1776) plaa galement en
     capitales,  la gorge des bastions, des caponnires leves
     en maonnerie,  plusieurs tages, qui ne sont autre chose
     que des tours casemates ayant un commandement considrable
     sur les dehors.  la base, la caponnire de Montalembert est
     entoure d'une srie de _moineaux_ qui donnent en plan une
     suite d'angles saillants en toile, se flanquant
     rciproquement, pour poster des fusiliers. Les Allemands de
     nos jours en sont revenus aux tours possdant un commandement
     sur les ouvrages. Mais en prsence des effets destructifs de
     la nouvelle artillerie, ce systme ne peut tre d'une grande
     valeur,  moins qu'on ne puisse revtir ces tours casemates
     d'une cuirasse assez forte pour rsister aux projectiles. Ces
     tentatives rptes sans cesse depuis le moyen ge prouvent
     seulement que les commandements sur les dehors sont toujours
     considrs comme ncessaires, et que la fortification du
     moyen ge (eu gard aux moyens d'attaque) avait sur la ntre
     un avantage.]

     [Note 111: Cette tour est celle qui commande la porte
     Laufer.]

     [Note 112: Les cinq tours sont bties sur le mme modle.]

     [Note 113: Voyez CRNAUX, fig. 19.]

     [Note 114: Sauf ces guettes, les tours de Nuremberg sont
     intactes. Les guettes sont indiques dans d'anciennes
     gravures (voyez Mrian, _Cosmogr. univers._).]

     [Note 115: De notre temps, la fumeuse tour Malakof, qui tait
     un ouvrage  commandement lev, fut dtruite ds les
     premiers moments du sige, et la rsistance de ce point
     dpendit des ouvrages de terre qui furent levs autour de la
     premire dfense.]

     [Note 116: Voyez la _Monographie du chteau de Salces_ par M.
     le capitaine Ratheau (Paris, 1860, Tanera). Cette tude,
     trs-bien faite, de cette ancienne place en donne l'ide la
     plus complte.]

     [Note 117: _Plans et profils des principales villes et lieux
     considrables de la principaut de Catalogne_. Paris, 168...]

     [Note 118: _Monogr. du chteau de Salces_.]

     [Note 119: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 11. C'est la
     tour marque O sur le plan.]

     [Note 120: Tour de la Peyre, fig. 13, 14, 15, 16 et 17.]

     [Note 121: Cet ouvrage dpend de l'enceinte btie sous le
     rgne de saint Louis.]

     [Note 122: La tour du Trsau est marque M sur ce plan.
     (Voyez aussi l'article PORTE, fig. 18.)]

     [Note 123: Ce chteau, qui dpendait du Valois, fut rebti en
     partie par Louis d'Orlans, quand ce prince fortifia son
     duch pendant la maladie de Charles VI. Le chteau de
     Montpilloy, situ sur une hauteur, commandant la route de
     Senlis  Crespy, servit de point d'appui aux armes des
     partis qui manoeuvrrent dans cette contre pendant les
     guerres du XVe et du XVIe sicle. Il fut dmantel aprs
     l'entre de Henri IV  Paris.]

     [Note 124: Plus tard Louis d'Orlans fit dtruire une partie
     de cette chemise, et btir une courtine en F, laquelle
     enfermait les nouveaux ouvrages.]

     [Note 125: Pour plus de clart, nous n'avons pas prsent la
     passerelle avec ses piles en coupe, mais en lvation
     latrale.]

     [Note 126: Voyez MCHICOULIS, fig. 6 et 7.]

     [Note 127: Beaucoup de ces tours taient couronnes de
     pinacles isols les uns des autres.]

     [Note 128: Voyez le plan du palais archipiscopal de Narbonne
      l'article PALAIS, fig. 11, 12 et 13.]

     [Note 129: Voyez la _Guyenne militaire_, par M. Lo Drouyun,
     t. II, p. 158 et suiv.]

     [Note 130: Voyez la _Guyenne militaire_, t. II, p. 162. M.
     Lo Drouyn donne, sur cette petite place, de curieux dtails
     auxquels nous engageons nos lecteurs  recourir.]

     [Note 131: Voyez la _Guyenne militaire_, pl. 132.]

     [Note 132: Voyez CHTEAU, fig. 7.]

     [Note 133: Voyez CHTEAU, fig. 24, et DONJON, fig. 41, 42, 43
     et 44.]

     [Note 134: Ces deux tours avaient t renverses par la mine.
     Leurs fragments, en quartiers normes, gisaient sur le sol;
     c'est  l'aide de ces dbris que ces ouvrages ont t
     restaurs. Les hauteurs d'tages taient d'ailleurs indiques
     par les amorces sur les btiments voisins conservs.]

     [Note 135: Chacune des huit tours du chteau de Pierrefonds
     portait le nom du preux dont la statue est place sur le
     parement extrieur. La statue de Charlemagne remplissait la
     niche pratique au sommet du cylindre de la tour d'angle du
     donjon. (Voyez la _Notice sur le chteau imprial de
     Pierrefonds_, 4e dition.)]

     [Note 136: Voyez DONJON, fig. 41, 42 et 43.]

     [Note 137: Voyez l'article CONSTRUCTION, fig. 154; voyez
     aussi l'article CHAUGUETTE. Les deux tours extrieures du
     donjon de Pierrefonds possdent chacune une guette (voyez la
     figure prcdente).]

     [Note 138: Une lgende prtend qu'elle salua Charlemagne 
     son passage  Carcassonne; mais Charlemagne est-il jamais
     pass  Carcassonne? puis la tour n'est que du XIe sicle.]

     [Note 139: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, le plan du chteau
     de Carcassonne, fig. 12 (la tour de guet est en S), et figure
     13, la vue perspective de ce chteau. Voyez aussi les
     _Archives des monuments historiques_, Gide diteur.]

     [Note 140: Cette tour est dite aujourd'hui, _tour de Franois
     Ier_.]

     [Note 141: Voyez _Dissert. archol. sur les anciennes
     enceintes de Paris_, par Bonnardot Parisien, 1852. Voyez les
     plans de Gomboust, de de Fer, de Mrian, la tapisserie de
     l'htel de ville, les gravures de Callot, d'Isral Sylvestre,
     les plans dposs aux Archives de l'empire, les dessins et
     gravures de della Bella, les dessins de Le Vau (Archiv. de
     l'empire). Cette tour ne fut dmolie qu'au moment o l'on
     commena le palais des _Quatre Nations_ (l'Institut actuel),
     vers 1660.]

     [Note 142: D'aprs les documents cits plus haut.]

     [Note 143: Ces remparts suivaient la direction de la rue
     Mazarine actuelle, qui, btie hors de la ville, ds le XVe
     sicle, s'appelait la rue des _Fosss de Nesle_, parce
     qu'elle s'levait sur la contrescarpe de ces fosss.]

     [Note 144: Voyez ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 78.]

     [Note 145: Voyez,  l'article PONT, l'historique de la
     construction de cette tour et la figure 2.]

     [Note 146: Voyez _Essai sur la domination franaise en Syrie
     durant le moyen ge_, par E. G. Rey, 1866.]

     [Note 147: Il et t facile de conserver ce prcieux
     monument qui ne gnait pas srieusement le trac des voies
     nouvelles sur ce point de Paris. C'tait un trs-curieux
     exemple des travaux dus aux Templiers vers la fin du XIIe
     sicle.

     Malgr des rclamations appuyes pur les personnages les plus
     autoriss, la dmolition de la tour Bichat fut dcide
     htivement, et c'est  peine si nous emes le temps de
     mesurer cet difice. Quelques chapiteaux provenant de cette
     dmolition ont t transports au muse de Cluny; mais ce
     n'tait pas par sa sculpture, bien qu'elle soit belle, que
     cet difice intressait l'historien.]

     [Note 148: Voyez l'excellent _Itinraire archologique de
     Paris_ du savant auteur de tant de travaux prcieux sur nos
     antiquits nationales. M. de Guilhermy dplorait, en 1855,
     comme tous ceux qui ont quelque souci de nos monuments
     historiques, la destruction de la tour Bichat. La ville de
     Paris, disait-il, qui a fait de si gnreux sacrifices pour
     sauver la tour Saint-Jacques la Boucherie, s'est au contraire
     montre insouciante envers celle de Latran, ct cependant, si
     la premire est en jouissance d'une plus grande renomme,
     l'autre appartenait  une meilleure poque de l'art et se
     rattachait  une famille d'difices d'un caractre plus
     intressant.... Nous ajouterions que la tour de Latran tait
     l'unique monument de ce genre en France.]

     [Note 149: Voyez TEMPLE.]

     [Note 150: _Itinraire archologique de Paris_, p. 299.]

     [Note 151: Voyez,  l'article MAISON, le plan, fig. 34.]

     [Note 152: Voyez le plan gnral de la cit. Celle porte est
     celle de Saint-Nazaire (ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 11, en
     D).]

     [Note 153: La pierrire est figure en batterie sur cette
     plate-forme.]

     [Note 154: Voyez la _Guyenne militaire_, par M. Lo Drouyn,
     t. II, p. 255. Voyez aussi, dans le mme ouvrage, la porte de
     Saint-Macaire, dite porte de Cadillac, laquelle est sur plan
     barlong et couronne par une simple range de mchicoulis.]

     [Note 155: Les relevs trs-complets de cet ouvrage nous ont
     t fournis par M. Durand, architecte  Bordeaux] [Note 156:
     Ainsi que nous l'avons expliqu  propos d'une des tours du
     chteau de Vincennes. Les portes de ce chteau sont perces
     dans des tours sur plan barlong analogues  celle reprsente
     fig. 31 et 32.]

     [Note 157: Renseignements extraits d'une note indite de M.
     Alfred Ram.]

     [Note 158: C'est sur ce programme qu'est construite la porte
     de la baille du chteau de Blain dont nous venons de parler.]

     [Note 159: Voyez du Cerceau, _Les plus excellens bastimens de
     France_.]

     [Note 160: Voyez SALLE.]

     [Note 161: M. Lisch, architecte, qui a fait sur le port de la
     Rochelle un travail trs-remarquable, a bien voulu nous
     permettre de reproduire ses relevs de la _tour de la
     Lanterne_.]

     [Note 162: Voyez _Mmoire sur l'clairage et le balisage des
     ctes de France_, 1864, par M. Lonce Reynaud.]



TOURELLE (TOURNELLE), s. f. Diminutif de tour, petite tour, ou plutt
tour d'un petit diamtre. Les manoirs ne pouvaient tre munis de tours,
mais de tourelles seulement[163]. On donnait aussi le nom de
_tournelles_  de vritables tours flanquant des courtines, mais dont
l'troite circonfrence ne pouvait contenir qu'un trs-petit nombre de
dfenseurs; sortes de gurites ou d'chauguettes. Les portes, les
chtelets, n'taient souvent munis que de tournelles. Aujourd'hui, on
dsigne habituellement par le mot _tourelles_ les ouvrages cylindriques,
ou  pans, ports en encorbellement. Ces tourelles s'levaient, soit sur
un cul-de-lampe, soit sur un contre-fort; elles donnaient un flanquement
peu tendu et des vues sur les dehors d'une habitation, d'une porte ou
d'une courtine. On ne commence gure  les employer que pendant le XIIe
sicle; les XIIIe, XIVe, XVe et XVIe sicles mme en font un grand
usage, et certaines habitations du XVIIe sicle en possdent
encore[164].

La tourelle est ferme et ne communique avec les logis ou chemins de
ronde que par une porte. Elle forme ainsi intrieurement une petite
pice circulaire, un cabinet, une gurite, et est couverte le plus
souvent par un cne de pierre ou de charpente, plomb et ardoise. Souvent
les tourelles contiennent un escalier  vis pour communiquer d'un
premier tage aux parties suprieures de l'difice. La figure 1 donne le
plan et la vue d'une tourelle d'angle du XIIe sicle, appartenant  la
partie la plus ancienne du chteau de Ves (Oise). Cette tourelle,
cylindrique, est pose sur deux contre-forts et trois culs-de-lampe,
remplissant les trois angles rentrants; elle n'tait, par consquent,
vide que dans la hauteur du second tage. Sa couverture est un cne de
pierre creux. Des cordons de pointes de diamant ornent sa naissance et
sa corniche.

Les cltures d'abbayes, de courtils, taient souvent renforces de
tourelles aux angles, ou de distance en distance, pour poster des
guetteurs. Quelquefois mme ces tourelles avaient deux tages, l'un au
niveau du chemin de ronde, l'autre au-dessus, auquel on montait par une
chelle[165]. Ces sortes de tourelles taient de vritables
chauguettes, et les appelait-on ainsi pendant le moyen ge[166]. Les
deux fuseaux cylindriques qui flanquent la porte de l'abbaye du
Mont-Saint-Michel en mer sont bien des _tournelles_, dans l'ancienne
acception du mot. Voici (fig. 2) une perspective de ce bel ouvrage bti
en assises de granit rose et gris alternes dans la hauteur du premier
tage, et qui date de 1260 environ[167]. Ces deux tourelles servaient 
la fois d'escaliers et de dfenses dans leur partie suprieure. La porte
qu'elles flanquent est prcde d'un chtelet, et l'ensemble de la
construction est intact[168]. Ce ne sont point des combles coniques qui
couronnent les deux cylindres, mais des plates-formes, afin de laisser
plus de libert aux dfenseurs.

La porte principale du palais des papes,  Avignon, est galement
flanque de deux vritables tourelles, dont la disposition mrite
l'attention.

Cette faade se compose d'une suite d'arcs percs de mchicoulis  la
hauteur de 15 mtres au-dessus du sol, et portant un chemin de ronde
crnel, en arrire duquel le mur de face s'lve jusqu'aux combles et
porte un second crnelage[169]. Les deux tourelles de la porte reposent,
en tas de charge, sur deux piles des arcs formant mchicoulis, et
profitent de la saillie du chemin de ronde pour s'lever jusqu'au
crnelage suprieur (fig. 3); elles flanquent ainsi les deux chemins de
ronde infrieurs A et B, et ajoutent aux dfenses de la porte[170].

Les pyramides de couronnement de ces deux tourelles taient de pierre et
dcores de crochets. On observera que les culs-de-lampe qui les
supportent sont sur plan circulaire, tandis que les tourelles sont
elles-mmes traces sur plan octogone, avec nerfs saillants aux angles
et au milieu des faces du prisme. Cette disposition n'est pas rare
pendant le XVe sicle.

Beaucoup d'htels, et de simples maisons mme, possdaient des tourelles
d'angle permettant de prendre des jours d'enfilade sur les rues, ou des
tourelles engages contenant des escaliers (voyez MAISON, fig. 13, 14,
15, 33, 34, 35 et 39). Parfois aussi ces tourelles taient disposes
pour donner de petits cabinets dans le voisinage des pices
d'habitation. Il existait une charmante tourelle de ce genre dans
l'angle de la cour de l'htel de la Trmoille,  Paris; elle formait un
porche  rez-de-chausse, devant le couloir qui conduisait au
jardin[171].

Lorsque les tourelles sont poses en encorbellement, les constructeurs
du moyen ge ont apport un grand soin dans la disposition de l'appareil
et dans la rpartition des charges, pour viter la bascule. Ces
encorbellements naissent beaucoup au-dessous du sol infrieur de la
tourelle, et le cylindre est complet, afin de pouvoir tre maintenu dans
son centre de gravit. Il est assez rare qu'une tourelle d'angle soit
trace ainsi que l'indique le plan (fig. 4, A), c'est--dire ayant les
trois quarts de sa surface en dehors de la construction infrieure. Le
plus habituellement, ou un contre-fort soulage une partie du
porte--faux (voyez en B), ou plus d'un quart de la tourelle est engag
dans l'angle (voy. en C). Mais le XVe sicle se permettait des
hardiesses de construction et aimait  les montrer. On leva donc
parfois,  cette poque, des tourelles d'angle suivant le trac A. Or,
pour maintenir la bascule de toute la portion _abc_ du cylindre, il
fallait que le cul-de-lampe prt naissance assez bas pour tre charg
par l'angle _h_, avant de commencer le dgagement complet de l'intrieur
de la tourelle. Les constructeurs procdaient ainsi. Soit (fig. 5) une
coupe faite sur _bh_; soit _g_ le niveau du sol de l'tage en
communication avec le sol infrieur de la tourelle. La naissance du
cul-de-lampe tait place en _n_, et assez bas pour que la charge du
quart du plan _nopq_, posant sur l'angle de pierre, ft quivalente au
moins  la charge _nst_ des trois quarts du cul-de-lampe en
porte--faux.  cet effet, il tait laiss en _v_ un vide que l'on
recouvrait avec un bout de plancher. C'est ce vide que l'on prend, dans
les tourelles anciennes o il existe, pour des cachettes
prmdites[172]. Les trois quarts du cylindre en porte--faux taient
facilement relis au quart engag dans l'angle, mais encore fallait-il
que ce quart engag ft,  lui seul, aussi lourd que les trois quarts en
porte--faux; et c'est pourquoi les murs des tourelles en encorbellement
sont trs-minces, souvent vids, et prsentent une section horizontale
analogue  celle trace en D dans notre figure 5.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2,]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]

     [Note 163: Voyez MANOIR.]

     [Note 164: On voit encore plusieurs tourelles tenant  des
     htels du XVIIe sicle, dans la rue Hautefeuille,  Paris.]

     [Note 165: Voyez CLTURE, fig. 5.]

     [Note 166: Voyez CHAUGUETTE.]

     [Note 167: Voyez,  l'article ARCHITECTURE MONASTIQUE, les
     figures 18 et 19, qui donnent les plans de cette porte, en B
     et C fig. 18, et en A fig. 19.]

     [Note 168: Voyez, dans les _Archives des monuments
     historiques_, le travail de M. Devrez, architecte, sur le
     mont Saint-Michel en mer.]

     [Note 169: Voyez PALAIS, fig. 15 et 16 (XIVe sicle).]

     [Note 170: La partie suprieure de ces tourelles tait encore
     intacte au commencement du sicle; l'ouvrage a t ras au
     niveau du chemin de ronde depuis lors, mais il existe des
     dessins et tableaux, dans la bibliothque d'Avignon, qui
     permettent de le rtablir dans son intgrit.]

     [Note 171: Voyez MAISON, fig. 36 et 37. Des fragments de
     cette tourelle ont t dposs dans la cour de l'cole des
     Beaux-Arts  Paris.--Voyez encore l'_Architecture civile et
     domestique_ de MM. Verdier et Cattois.]

     [Note 172: J'ai vu ruiner une tourelle dans laquelle le
     propritaire d'un manoir avait eu l'ide de faire enlever le
     massif d'angle formant contre-poids, croyant que ce massif
     devait renfermer quelque trsor. Il serait tout aussi
     dangereux de faire remplir de maonnerie les prtendues
     cachettes.]



TRABES, s. f. Mot latin _trabs_, adopt par l'glise, et signifiant: les
poutres de bois places en travers ou autour du choeur, sur lesquelles
on posait des lumires et auxquelles on attachait des lampes. Les
glises abbatiales possdaient des trabes en avant de l'autel principal
(voyez CHOEUR). Un crucifix tait habituellement fix au milieu de la
trabes. Ces poutres reposaient parfois sur quatre colonnes entourant
l'autel. Elles taient sculptes et peintes, ou revtues de pices
d'orfvrerie de cuivre ou d'argent[173], surmontes d'arcatures entre
lesquelles brlaient des lampes. Quelquefois des figures les
dcoraient[174]. Il n'existe plus aucune de ces trabes dans nos
anciennes glises franaises, mais on en voit encore quelques-unes dans
les glises d'Italie. La petite glise conventuelle de Saint-Jean au
Bois, dans la fort de Compigne (Oise), laisse encore voir les deux
extrmits scies d'une trabes du XIIIe sicles couvertes de jolies
peintures. Ces extrmits reposent sur deux chapiteaux mnags au droit
des piliers de l'entre du choeur (fig. 1). C'tait  la trabes que,
pendant la semaine sainte, on suspendait le voile funbre qui cachait
l'autel et le sanctuaire. L'usage des trabes est antrieur  celui des
jubs et date des premiers temps du christianisme. Il a t conserv,
comme beaucoup d'autres coutumes primitives, dans l'glise grecque, et
nous ne saurions dire pourquoi ces poutres porte-lumires ont t
supprimes en France. Les glises abbatiales de Saint-Denis, de Cluny,
possdaient des trabes magnifiquement ornes d'orfvreries et de
chandeliers de vermeil, qui taient poses entre les stalles et le
sanctuaire.

       [Illustration: Fig. 1.]

     [Note 173: Voyez du Cange, _Gloss_.]

     [Note 174: Transpositam veterem trabem, qu supra majus
     altare ponebatur,... in qua etiam trabe series 12.
     Patriarcharum et 12. Apostolorum, et in medio Majestas cum
     Ecclesia et Synagoga figuratur. (_Vit abbatum S. Albani_.)]



TRAIT (_Art du_). C'est ainsi que l'on dsigne l'opration qui consiste
 dessiner, grandeur d'excution, sur une aire, les projections
horizontales et verticales, les sections et rabattements des diverses
parties d'une construction, de telle sorte que l'appareilleur puisse
dcouper les panneaux d'appareil, le _gcheur_ faire tailler les pices
de bois qui constituent une oeuvre de charpenterie; le menuisier, les
membrures et assemblages des lambris, portes, croises, etc.

Le _trait_ est une opration de gomtrie descriptive, une dcomposition
des plans multiples qui composent les solides  mettre en oeuvre dans la
construction.

L'art du trait, dvelopp pendant l'antiquit grecque, tait  peu prs
ignor par les constructeurs de la premire priode du moyen ge, et il
ne semble pas,  voir les monuments carlovingiens, que les efforts
tents par Charlemagne pour faire enseigner la gomtrie aux architectes
occidentaux aient produit des rsultats sensibles. Ce n'est qu'aprs les
premires croisades que l'on s'aperoit d'un dveloppement notable de
ces connaissances en France.  la fin du XIIe sicle, les matres des
oeuvres avaient repris possession de la gomtrie, et, depuis cette
poque, leur habilet en cette science s'accrut d'anne en anne,
jusqu' la fin du XVe sicle.

La pratique de la gomtrie descriptive tait fort avance chez les
peuples orientaux et chez les gyptiens ds une poque trs-recule.
Aprs la translation de l'empire romain  Byzance, les sciences
mathmatiques eurent des foyers puissants  Byzance mme,  Alexandrie,
et plus tard  Bagdad, et dans les contres soumises  la domination des
kalifes. Les premiers croiss trouvrent en Syrie des coles dont ils
surent tirer profit, et, ds le commencement du XIIe sicle, l'art de
projeter les solides, de dvelopper leurs surfaces, tait dj mis en
pratique en Occident. Si les lments de la gomtrie semblent  peine
connus des constructeurs carlovingiens, ils sont videmment familiers
aux architectes clunisiens, qui ont lev la nef de Vzelay vers 1100;
et, trente ans plus tard, on s'aperoit, dans la construction du porche
de la mme glise, que ces constructeurs ont, en gomtrie descriptive,
des connaissances dj tendues, car toutes les parties de ce porche, et
l'appareil notamment, sont traces avec sret et prcision. Bien plus,
on voit natre, dans les tracs de cette belle cole clunisienne, une
mthode, non plus empirique comme celle des constructeurs antrieurs du
moyen ge, mais appuye sur un principe qui,  nos yeux du moins, est
excellent, puisqu'il est logique et vrai. Nous expliquerons cette
mthode en quelques mots. Toute structure est leve pour remplir un
objet, se propose une fin; il semble donc que ce soit l'objet qui doive
imposer les moyens; ces moyens sont ou doivent tre subordonns
essentiellement  l'objet. Une salle, par exemple, a pour objet un
espace vide couvert; c'est ce vide couvert qui est l'objet, et non les
piliers ou les murs; ceux-ci ne sont et ne doivent tre que les moyens
d'obtenir le vide. Supposons que la salle soit vote, c'est la vote
qui couvre l'espace vide, c'est elle qui est la partie essentielle de la
structure, parce que c'est elle qu'il s'agit de maintenir en l'air;
c'est donc la vote, sa forme, son tendue et son poids qui commandent
la disposition; la forme et la rsistance des points d'appui. Par
dduction logique, la surface  couvrir, et le moyen de la couvrir (soit
une vote) tant donns, c'est la vote qu'il s'agit d'abord de tracer,
et c'est son trac qui doit imposer celui des piliers ou des murs. En
toute chose, c'est la conclusion  laquelle on veut arriver qui commande
les prmisses, et personne ne commencera un livre ou un discours sans
savoir, au pralable, ce qu'il veut dmontrer.

Une mthode aussi naturelle, aussi simple, aussi logique, ouvrait alors
un champ nouveau  l'architecture, comme elle l'ouvrirait encore
aujourd'hui, si l'on voulait se donner la peine de l'appliquer avec
rigueur et en utilisant les lments dont nous disposons. Nous disons
qu'alors, au XIIe sicle, cette mthode ouvrait un champ nouveau 
l'art, parce que, depuis la dcadence antique, l'art ne vivait plus que
sur des traditions assez confuses et corrompues, traditions dont les
lments taient oublis ou incompris, parce qu'on ne se mettait gure
en peine, pas plus qu'aujourd'hui, en architecture, de faire concorder
les prmisses avec la conclusion, ou les moyens avec l'objet; on parlait
pour parler. Au milieu de cette confusion et de cette ignorance de la
pratique de l'art, l'introduction d'une mthode satisfaisante pour
l'esprit, facilement applicable, qui ne demandait tout d'abord que des
connaissances en gomtrie peu tendues, qui d'ailleurs tait
susceptible de perfectionnements infinis, comme la suite l'a prouv, et
comme on le reconnat encore quand on veut l'appliquer, devait produire
un de ces dveloppements subits signals de loiu en loin dans l'histoire
de l'art. C'est ce qui arriva. Heureusement pour ce temps, les
monastres clunisiens renfermaient l'lite des intelligences en
Occident, et taient  la tte, par l'enseignement, de toutes les
connaissances qui pouvaient alors donner une direction nouvelle aux arts
et aux lettres. Si l'on examine les monuments que ces religieux ont
levs pendant la premire moiti du XIIe sicle, on constate jusqu'
quel degr ils avaient pu s'assimiler cette architecture dont ils
avaient pris les lments en Syrie, mais aussi comment ils allaient
fertiliser ces lments en les soumettant  une mthode gomtrique
rigoureusement dduite de l'objet. Dornavant, dans le trac de la
structure, c'tait la chose porte, sa configuration, sa pesanteur, sa
position logique, qui allaient imposer les membres et les formes de la
chose qui porte. Encore une fois c'tait l un progrs, une ide
nouvelle, car cette ide n'avait t dveloppe avec cette rigueur, ni
chez les Grecs, ni dans les difices romains. Elle sera encore de nos
jours un des lments de progrs en laissant faire au temps, et en
tenant compte des tudes qui se poursuivent malgr les entraves
acadmiques, parce qu'elle est singulirement propre  l'emploi des
nouveaux matriaux que l'industrie nous fournit.

Il faut dire que pour appliquer rigoureusement la mthode de trac
qu'inauguraient les matres, ds le milieu du XIIe sicle; il fallait
que ceux-ci fussent eux-mmes traceurs, et que les formes de
l'architecture fussent combines en raison des ncessits de la
structure. Il fallait qu'ils eussent sans cesse devant les yeux de leur
intelligence les moyens pratiques applicables, non-seulement  la
partie, mais  l'ensemble. Ils ne se fiaient point  l'opration du
_ravalement_, si commode pour dissimuler des ngligences, des oublis ou
des erreurs; car chaque pierre sortie de la main de l'ouvrier devait
prendre exactement la place qui lui tait destine, suivant la forme
ncessaire et trace d'avance, pour ne plus tre retouche. Le systme
de vote trouv par ces matres, vers 1150, et atteignant si rapidement
son dveloppement logique, systme dont les lments taient entirement
neufs, drivait d'une mthode de trac spciale, rigoureuse dans son
principe, mais trs-tendue dans ses applications. En tudiant les
difices levs dans l'ancienne France de 1130  1160, on dcouvre
aisment les _coles_ qu'ont d faire les constructeurs pendant cette
priode, les difficults qui surgissent d'une application encore
incomplte de la mthode  suivre, les perfectionnements qui se
dveloppent  mesure que ces matres entrent plus avant dans
l'application vraie du systme adopt. C'est ainsi, en effet, que se
forme un art, et non par des essais vagues, produits de ce que l'on
croit tre une inspiration spontane, ou d'un clectisme nuageux ne se
rattachant  aucun principe arrt. En architecture, tout est problme 
rsoudre; des traditions tablies peuvent tre suivies et fournir
longtemps une carrire  l'artiste, mais si ces traditions viennent 
manquer, ou sont reconnues insuffisantes, l'art, pour ne pas tomber au
dernier degr de l'affaissement, a besoin de recourir  des principes
absolus, doit adopter une mthode logique dans sa marche, serre dans
son application. Les matres du XIIe sicle comprirent ainsi leur rle,
et s'ils ne nous ont pas laiss d'crits pour nous le dire, ils ont
lev assez de monuments, encore entiers, pour nous le prouver. Alors
les dveloppements de l'architecture religieuse et de l'architecture
militaire taient ce qui proccupait le plus ces matres, et cependant
les principes qu'ils adoptent, s'tendent sur toutes les autres branches
de l'art. Une fois dans la voie logiquement trace, ils ne s'en cartent
pas, car elle les conduit aussi bien  la structure de l'glise, sur des
formes nouvelles, qu' celle de la forteresse, du palais ou de la
maison.

Nous avons t si fort dshabitus de raisonner, quand il s'agit
d'architecture; les formules acadmiques sont tellement ennemies de
l'examen, de la critique, de la juste apprciation de l'objet, du besoin
et des moyens pratiques, que, de nos jours, la ncessit faisant loi et
tant suprieure aux prjugs d'coles, les architectes ont vu s'lever
 ct d'eux un corps puissant destin probablement  les absorber. Ceux
que nous appelons _ingnieurs_ ne font pas autre chose,  tout prendre,
que ce que firent les matres laques vers le milieu du XIIe sicle. Ils
prennent pour loi: le besoin exactement rempli  l'aide des moyens les
plus vrais et les plus simples. Si leur mthode n'a pu encore dvelopper
des formes d'art nouvelles, il faut s'en prendre  l'influence de ces
prjugs d'coles auxquels ils n'ont os se soustraire encore
entirement. Ils arriveront  s'en affranchir, on n'en saurait douter,
car, encore une fois, la ncessit les y pousse: l'exemple que nous
prsentons ici finira tt ou tard par les convaincre qu'il est des
traditions abtardies avec lesquelles il faut rompre; que l'on ne
renouvelle pas un art comme l'architecture, en s'assimilant des formes
antrieures sans les passer au crible d'un examen scrupuleux, mais bien
plutt en partant d'un principe tabli sur le raisonnement et sur la
logique.

Peut-tre les moines du XIIe sicle exprimrent-ils leurs regrets de
voir abandonner les traditions de l'art roman et les restes des arts
antiques, en face de la nouvelle cole des matres laques qui
cherchaient  tablir leur systme sur l'examen, les procds
gomtriques et la stricte observation du besoin...; leurs dolances ne
sont point parvenues jusqu' nous; et, d'ailleurs, si elles se
produisirent, le mouvement social qui prtendait soustraire la
civilisation  leur influence exclusive fut le plus fort. Les coles des
couvents elles-mmes, bien que puissantes, furent entranes, en tant
que les tablissements monastiques aient conserv des coles de matres
des oeuvres, le XIIe sicle coul. Il faut rendre cependant  ces
tablissements la justice qui leur est due, ils avaient commenc (les
Clunisiens entre tous) la rvolution savante qui allait renouveler l'art
de l'architecture. Dans leurs coles, ainsi que nous le disions tout 
l'heure, l'tude de la gomtrie tait videmment en honneur ds la
premire moiti du XIIe sicle. Ils commencrent, sans en avoir
conscience peut-tre, la ruine de l'art roman, ou du moins ils ne
prtendirent pas tablir l'hiratisme. En supposant qu'ils aient reconnu
le danger qui menaait les traditions romanes, ils n'avaient pas, pour
le combattre, cet clectisme irraisonn de nos Acadmies d'art modernes,
puisqu'ils ne connaissaient gure qu'une forme architectonique, celle
qu'ils avaient pratique. Un moine de gnie semble mme avoir provoqu
cette rvolution de l'art de btir. Suger fit reconstruire l'glise de
Saint-Denis en 1137. Elle tait termine, ou peu s'en faut, en 1141. Or,
on voit apparatre dj, dans ce qui nous reste de ce monument, le
systme de structure dit _gothique_.

Les votes, qui constituent la partie la plus importante de ce systme,
sont conues en dehors des donnes romanes. La figure 1re explique
l'ensemble du trac de la partie. conserve du tour du choeur lev par
Suger. Le plein cintre a compltement disparu; tous les arcs sont tracs
en tiers-point, et c'est leur projection horizontale qui commande
imprieusement dj la place et la forme des piliers. En d'autres
termes, l'architecte a d tracer les votes d'abord sur son plan, avant
d'arrter la disposition des piliers. Son intention a t, videmment,
de chercher, autant que possible, des branches d'arcs d'une porte
gale, puisque, dans toute cette partie occupe par les chapelles et les
doubles collatraux, il tait ncessaire que les clefs des votes
fussent de niveau, ou  trs-peu prs.

Les piliers A, B, C, D, E, et les archivoltes AB, BC, CD, DE, ont t
refaits sous saint Louis, mais les socles des piliers A, B, C, datent de
l'poque de Suger. Quant aux votes hautes du sanctuaire, elles ont t
reconstruites galement au XIIIe sicle. Nous ne nous occupons donc que
de la partie comprenant les chapelles et le double collatral qui
appartient  la structure de 1137.

On remarquera que les branches d'arcs ogives _ab_, _cd_, _de_, _df_,
etc., sont sensiblement gales. Du moment que l'arc bris tait admis,
les petites diffrences de longueur de ces branches n'empchaient pas
que leurs clefs atteignissent un mme niveau. Les clefs des
arcs-doubleaux FG, HI (arcs en tiers-point), sont  un niveau plus bas
que les clefs _b_ et _d_; ce qui devait tre, puisque les branches F_g_,
_g_G, etc., de ces arcs, sont plus courtes que celles des arcs ogives.
Quant aux arcs doubleaux KL, tracs sur plan horizontal circulaire,
leurs clefs sont  un niveau intermdiaire entre celui des clefs _b d_
et celui des clefs _g h_. Les clefs _m_ des formerets _ef_ n'atteignent
pas non plus le niveau des clefs _d_. Il en rsulte que les votes
d'arte LKI_fe_, LKFO, sont bombes d'une manire sensible[175]. Ces
arcs de vote et leurs rabattements tracs, le matre de l'oeuvre a
projet leurs naissances sur les points o elles devaient porter, ainsi
que nous l'avons indiqu en P pour la colonne _p_,--le profil des
arcs-doubleaux tant _n_ et celui des arcs ogives _s_;--ces naissances
ont impos la forme et la dimension des tailloirs, et par suite celle du
chapiteau et de la colonne: de telle sorte que (voyez le dtail R d'une
chapelle) ces colonnes prennent un diamtre en raison de la puissance ou
du nombre des arcs qu'elles portent, ce qui est parfaitement raisonn et
logique.

Il existe, dans le trac gnral de ces chapelles et collatraux du
choeur de l'glise de Saint-Denis, une irrgularit notable. Les
projections d'arcs-doubleaux normaux au cercle du rond-point ABC ne
tendent pas au centre Q de ce cercle. Le centre de la seconde
prcinction LK est en T, au del du centre Q sur le grand axe, tandis
que le centre de la troisime prcinction _d, d'_, sur laquelle sont
poss les centres des chapelles circulaires, est en Q, et celui de la
tte I des chapelles est en V. L'arc-doubleau _ce_ a donc plus
d'ouverture que l'arc-doubleau HI, plus encore que celui _xi_, plus
encore que celui _pr_. Par contre, l'arc-doubleau O_a_ a moins
d'ouverture que celui FG, etc. Si nous prolongeons jusqu'au grand axe
les projections horizontales d'arcs-doubleaux A_e_, BI, C_i_, D_p_, nous
voyons que seule la ligne A_e_ tombe sur le centre T, et que les autres
rencontrent le grand axe au del de ce point. Le traceur a fait _danser_
ces lignes comme on fait danser les marches d'un escalier dans une
partie tournante, pour viter les diffrences trop grandes que
donneraient les secteurs  chacune de leurs extrmits. En effet, si le
matre et trac les rayons tendants  un centre, les arcs d'entre des
chapelles eussent eu une ouverture hors de proportion avec celle des
archivoltes AB du sanctuaire. Le trac des arcs des votes devenait plus
difficile, ou plutt les carts considrables entre les longueurs de
branches d'arcs eussent t un embarras pour le constructeur, sans
compter le mauvais effet produit  l'oeil.

Il y a aussi dans ces irrgularits, apprciables seulement sur un plan
exactement rapport, un effet de perspective cherch. Il faut se
rappeler que la place Z, dans le sanctuaire, tait occupe par un
magnifique autel avec le reliquaire des martyrs, le tout refait avec
luxe par Suger, et que par suite de la dviation des rayons des
chapelles, les crmonies pratiques en avant de l'autel des reliques se
faisaient ainsi rellement au centre de ces chapelles. Quant  la plus
grande ouverture des arcs-doubleaux _ce_, relativement  celles des
arcs-doubleaux des chapelles antrieures, c'tait un moyen de donner
plus de profondeur  l'glise suivant son grand axe, et de combattre
l'effet de raccourcissement de l'abside produit par la perspective.

Ces dlicatesses nous paraissent tranges aujourd'hui, et plutt que
d'en chercher le sens ou d'en constater les rsultats, nous prfrons
mettre ces _dfauts de plantation_ sur le compte de l'ignorance de ces
artistes anciens, quitte  nous merveiller demain devant des
irrgularits non moins importantes signales sur des monuments de
l'antiquit grecque; irrgularits qui sont le rsultat d'un besoin de
l'oeil et d'une trs-dlicate apprciation des effets perspectifs. Ayant
ainsi deux poids et deux mesures, mprisant ici ce que nous admirons
l-bas, nous ne tenons point compte d'ailleurs, dans nos constructions,
de ces consquences des lois de la perspective. Il faut convenir que,
s'il tait facile de modifier les largeurs des entre-colonnements ou les
diamtres des colonnes dans un portique, grec, puisque ces recherches ne
modifiaient point le systme de structure en plates-bandes, il l'est
beaucoup moins d'appliquer ces lois imposes par un besoin de l'oeil, 
des difices vots. Il fallait que le systme de votes adopt se
prtt  ces liberts; c'est aussi ce qui arriva lorsque l'on abandonna
la vote romaine et la vote romane pour inaugurer la nouvelle
structure. Aussi les matres du XIIe sicle, si dlicats dans leurs
conceptions, profitrent largement des facilits donnes par le nouveau
systme des votes franaises pour obtenir de grands effets,  l'aide de
moyens simples et pratiques. Une fois le trac gnral obtenu, il n'y
avait aucun embarras  bander un arc suivant un angle plus ou moins
ouvert. Il suffisait de tracer sur l'aire la direction de cet arc et
d'en faire le rabattement. Le patron du claveau, pos
perpendiculairement  cette direction, donnait la naissance de l'arc. En
runissant tous ces patrons sur un point, on composait le sommier; le
sommier compos, en raison de la forme des claveaux et de la direction
des arcs, on traait le chapiteau qui devait porter le sommier. Le
chapiteau trac, on avait la colonne ou la pile. Donc c'tait par le
trac gnral des votes que le matre commenait l'opration graphique
du plan. Une mthode pareille exigeait, il est vrai, une pratique
trs-complte de la gomtrie, non-seulement de la part, du matre, mais
aussi chez les metteurs en oeuvre, car il fallait  chaque sommier se
rendre compte de la pntration des surfaces qui venaient se grouper en
faisceaux; mais on ne prtendra pas, probablement, que ces connaissances
pousses trs-loin chez le matre et facilement comprises par les aides,
aient jamais t une marque d'ignorance, et de barbarie. Ayant mis sous
les yeux de nos lecteurs un de ces tracs gnraux, il est ncessaire de
pntrer plus avant dans les mthodes de dtail. Prenons d'abord un des
exemples les plus simples. Soit (fig. 2) un pied-droit de porte avec
brasement extrieur. Cet brasement devra tre ncessairement couvert
par des arcs. Nous prendrons, pour faire ces arcs, des pierres d'une
dimension proportionne  leur porte. Soit en A une chelle d'une
toise. La dimension d'un pied sera donne aux claveaux; l'brasement
ayant quatre pieds de profondeur, quatre rangs de claveaux superposs le
fermeront. Sur le tympan T, servant de cintre, nous tracerons donc le
premier rang B de claveaux; sur ce premier rang le deuxime C, et ainsi
pour les deux autres D, E. Un bandeau F d'archivolte sertira les quatre
rangs. La projection horizontale BCDE des naissances de ces claveaux
donnera la dimension des chapiteaux dont les carrs suprieurs G auront
ainsi un pied sur chacune des deux faces vues. Suivant la saillie que
nous voudrons donner  ces chapiteaux sur le ft des colonnes, nous
tracerons celles-ci. S'ils doivent tre engags, ces fts seront tracs
tangents aux cts _a_, _b_ (voyez le dtail H); alors les chapiteaux
seront eux-mmes engags et leurs milieux seront en _d_. Si nous
prfrons que ces chapiteaux soient entiers, nous tracerons le ft de la
colonne, le centre au milieu _i_ du carr. Les deux partis ont t
adopts au XIIe sicle, le second plus rarement dans les provinces
franaises que le premier. La saillie du tailloir _m_ sera franche et se
profilera rgulirement autour de la tte des chapiteaux. Cette saillie
recevra le bandeau d'archivolte F. D'ailleurs la projection horizontale
des chapiteaux et de leurs tailloirs donnera celle des bases et de leurs
socles, ainsi que le dmontre la projection verticale L. Ce dtail
trs-simple, puisqu'il ne s'agit que du trac d'une suite d'archivoltes
concentriques, fait ressortir le principe dominant. Ce sont les arcs,
leur projection horizontale, qui commandent la forme des chapiteaux, les
fts et les bases des colonnes. Le matre a d tracer ces rangs d'arcs
avant de tracer le plan par terre[176].

S'il s'agit de tracer les arcs d'une nef et leurs supports, l'opration
(cela va sans dire) est plus complique. En architecture, comme en toute
chose, quand un principe nouveau est admis, les premires applications
que l'on en fait ne sont pas les plus simples. Nos moteurs  vapeur sont
moins compliqus que ne l'taient ceux du commencement du sicle; ce
n'est que par l'tude que l'homme arrive  simplifier ce que son gnie
lui fait trouver tout d'abord.

Mettons en parallle deux systmes de piles de nefs portant des votes
en arcs d'ogive (fig. 3). L'un, A, appartient  l'glise cathdrale de
Paris; l'autre, B,  l'glise cathdrale de Reims. Le premier date de
1195, le second de 1220 environ. Jetons les yeux sur la coupe de la nef
de l'glise Notre-Dame de Paris (voy. CATHDRALE, fig. 2). Nous verrons
que des piliers cylindriques partent:  rez-de-chausse, deux
archivoltes, un arc-doubleau, deux arcs ogives et un faisceau de trois
colonnettes destines  porter les arcs des votes hautes; au premier
tage, une galerie vote, c'est--dire un arc-doubleau et deux arcs
ogives;  la hauteur des fentres, un contre-fort, le mur perc de
baies, deux colonnettes pour les formerets, l'arc-doubleau et les deux
arcs ogives des votes hautes. Le matre de l'oeuvre, en maintenant le
systme des piles cylindriques, croyait certainement partir d'une donne
simple, et cependant ce premier point devait lui causer des embarras et
l'obliger  des complications d'pures.

On voit sur notre figure 3, en A, la projection horizontale de tous ces
membres superposs  la demi-circonfrence du pilier cylindrique. Sur
cette circonfrence, le traceur a fait retomber l'arc-doubleau _a_ et
l'arc ogive _b_ du collatral, l'archivolte  deux rangs de claveaux
_ccd_ portant l'ordonnance longitudinale, la colonnette _e_ et celle _f_
destines  porter l'arc-doubleau et l'arc ogive des votes hautes. Pour
recevoir ces membres, il a trac le tailloir du chapiteau _opqr_ carr
aux angles abattus, ce qui n'empche pas qu'il reste des surfaces
horizontales _v_ ne portant rien. Ce premier trac reoit le plan des
piliers au niveau de la galerie, plan que l'on trouve en _ghijk_.
Adosses  la partie interne de ce pilier, ont t traces les
colonnettes _l_ des arcs-doubleaux et _m_ des arcs ogives des votes de
cette galerie. Les projections horizontales des arcs de ces votes sont
les mmes que celles des arcs _ab_ des votes du collatral.

La claire-voie de la galerie tant enveloppe par une archivolte, la
projection horizontale de cette archivolte a t trace en _n_ et _s_,
dbordant vers la nef, en _n'_, le nu du tympan de l'archivolte
infrieure pour former saillie sur les chapiteaux du pilastre d'angle
(voy. CATHDRALE, fig. 4). Quant  l'archivolte interne _s_, elle sert
de formeret  la vote de la galerie. Pour mieux ouvrir la claire-voie,
les petites archivoltes formant arcature (voy. CATHDRALE, fig. 4)
retombent en _t_ sur le pilastre _i_, et non sur une colonnette. Le nu
extrieur du mur au-dessus de la galerie tant en _u_, port sur le
formeret _s_, le contre-fort extrieur est en XX'_r_ (voy. CATHDRALE,
fig. 2).

Les colonnettes _e_, _f_, continuent  s'lever et reoivent
l'arc-doubleau _e'_ et l'arc ogive _f'_, dont la naissance est projete
sur notre figure. Ces naissances donnent la forme des chapiteaux et des
tailloirs tracs en _y_. Sur la saillie Z de ce tailloir retournant
d'querre, repose la base de la colonnette W qui porte le formeret de la
vote haute. Il ne faut pas oublier que ces votes hautes sont croises,
c'est--dire que les arcs ogives prennent deux traves, et donnent, par
consquent, une projection horizontale voisine de 45 degrs. Les
difficults de tracs eussent encore t augmentes, si ces arcs ogives
eussent t les diagonales d'une seule trave.

On voit, par cet exemple, quelles complications et quels ttonnements y
entrane l'emploi incomplet d'une mthode, une fois un principe admis.
L'ordonnance ne commence rellement qu'au-dessus du tailloir des gros
chapiteaux, et cette ordonnance est gne par cette ncessit d'un
tailloir carr pos paralllement au grand axe de la nef. L'architecte a
procd logiquement pour la partie suprieure; il a trac ses arcs de
votes avant tout, et ceux-ci lui ont donn la forme, la place et la
dimension des supports; mais cette surface carre dans laquelle il
fallait se renfermer et qui lui tait donne par le cylindre infrieur,
l'obligeait  mler les membres,  les enchevtrer les uns dans les
autres pour trouver leur place. Encore, malgr ces efforts, laissait-il
sur ces tailloirs, trop restreints en deux sens, des surfaces non
occupes. Voulant avoir,  rez-de-chausse, des piliers cylindriques et
adoptant l'ordonnance de la structure nouvelle, il eut t plus logique
et plus simple de poser les tailloirs diagonalement, puisque c'tait
paralllement et perpendiculairement au grand axe de la nef qu'il avait
 dvelopper les, membres de la structure. En effet, si les tailloirs
eussent t tracs ainsi que nous l'avons indiqu en G, le traceur
plaait les diagonales dans le sens du dveloppement des membres
portants; il tait moins gn et ne laissait pas des surfaces
inoccupes. Ce raisonnement, comme on le pense bien, fut bientt suivi
par les matres, ds le commencement du XIIIe sicle. La cathdrale de
Reims fut fonde en 1212; la partie de la nef voisine du transsept
s'levait vers 1220, vingt-cinq ans aprs la construction des piles de
la nef de Notre-Dame de Paris. Le plan B (fig. 3) donne la moiti de la
projection horizontale d'un des piliers de la nef de Notre-Dame de Reims
(partie ancienne), avec les membres qui portent ces piliers.
L'architecte conserve la pile cylindrique, mais il diminue
comparativement son diamtre, et il la cantonne de quatre colonnes
engages[177]. Sur cette pile (voy. CATHDRALE, fig. 14) il pose un
chapiteau, ou plutt un groupe de chapiteaux (voy. CHAPITEAUX, fig. 33),
dont les tailloirs runis adoptent la forme gnrale indique en G.
Mais, grce  ces colonnes engages sur le cylindre et  la forme
franche des tailloirs, l'ordonnance qui commence au-dessus de cette pile
se lie  la partie infrieure. En effet, la colonne engage C (ct de
la nef) porte une autre colonne d'un diamtre un peu plus faible et deux
colonnettes D qui monteront jusqu'aux votes hautes pour recevoir
l'arc-doubleau F et les arcs ogives H. La colonne engage K porte
l'archivolte longitudinale, dont la largeur est K'K'', et au-dessus se
dcoupe la pile LMN du triforium avec sa colonnette O, puis le jambage
de la fentre suprieure UU'U'' enveloppe par le formeret de la vote
haute dont la colonnette est en I. La colonne engage P porte
l'arc-doubleau Q; au-dessus, la pile postrieure du triforium R se
reliant au mur de clture du passage intrieur SS'. Sur la pile se
dtache la colonne T'' adosse au contre-fort avec passage extrieur.
Les arcs ogives des votes des collatraux se rangent en V, leur trace
sur le tailloir tant en V'[178]. Le progrs sur l'exemple prcdent est
trs-sensible. Tous ces membres ont leur place, ne se gnent plus
rciproquement: aussi,  Notre-Dame de Reims, la stabilit est parfaite,
l'effet clair, l'aspect rassurant. Les consquences logiques du principe
devaient cependant tre pousses plus loin encore.

En 1231 furent commencs les travaux de reconstruction de la nef de
l'glise abbatiale de Saint-Denis. L'architecte charg de cette
reconstruction est rest inconnu, ainsi que la plupart des matres des
oeuvres de cette poque. Mais l'difice qu'il nous a laiss indique dans
toutes ses parties une sret et une perfection rares dans l'art du
trait.

Prenons, ainsi que nous venons de le faire pour les cathdrales de Paris
et de Reims, une des piles de la nef, et voyons comment les divers
tages de la construction viennent se poser sur cette pile. Les
dernires traces de la colonne cylindrique centrale qui s'accorde si peu
avec les divers membres des votes sont effaces; les arcs de ces votes
commandent absolument la forme de la pile. Les archivoltes
longitudinales se composent, suivant l'usage, de deux rangs de
claveaux[179]; les arcs-doubleaux des votes du collatral qui reoivent
les dallages des terrasses sont composs d'un mme nombre de claveaux;
puis il faut la place des arcs ogives. Les votes hautes se composent
d'un arc-doubleau, ne portant que les remplissages, et n'ayant qu'un
seul rang de claveaux de 33 centimtres de largeur, de deux arcs ogives
et de deux formerets qui sertissent les meneaux des fentres. La
position ncessaire de ces membres de votes donne rigoureusement la
forme et le nombre des membres de la pile. En effet (fig. 4),
l'arc-doubleau des votes du collatral comprend les deux membres _a_ et
_b_; l'archivolte longitudinale, les deux mmes membres _a'_ et _b'_;
l'arc ogive le membre _c_. L'arc-doubleau des votes hautes se compose
du membre _d_, et l'arc ogive des mmes votes du membre _e_. La
projection horizontale de la naissance de ces divers arcs est trace sur
notre figure avec leurs profils. L'arc ogive _c_ du collatral peut
natre et prendre sa courbure avant la doublure _b_ de l'arc-doubleau,
de sorte que cet arc ogive repose sur l'assiette qui sert de point
d'appui  cette doublure _b_; aussi voit-on les deux projections se
confondre en _c_. La pile se compose donc d'une seule colonne engage
pour ces deux membres confondus. Les projections des arcs sont
d'ailleurs exactement comprises dans les lignes _fghiklmnop_ se coupant
 angles droits et formant l'_pannelage_ de la pile. Les colonnes
engages sont traces en retraite de ces lignes, leurs centres sur les
diagonales, de manire  donner la saillie des chapiteaux dont la tte,
sous les tailloirs saillants, est cette projection _fghik_, etc. Pour
les arcs des grandes votes est trac le faisceau spcial de colonnes
engages _qr_; les tailloirs des chapiteaux de ces arcs sont tracs en
_stuv_; les saillies des tailloirs des autres chapiteaux en _f' h' k'_,
etc. Du ct A de notre figure est trace la pile avec ses bases.
Au-dessus des archivoltes longitudinales,  la hauteur du triforium, se
dgage la colonnette engage B, qui porte le formeret  l'intrieur. En
DEFGH est trace la pile au niveau du triforium. Le passage est en P, le
mur ajour de clture de ce triforium en I, et le contre-fort extrieur
en KL. Au-dessus du triforium est trace la fentre avec sa colonnette M
qui porte extrieurement l'arc de sertissure, qui n'est autre que le
formeret lui-mme; aussi le centre de cette colonnette M est-il sur la
mme ligne que celui de la colonnette B. Au niveau des fentres est
pose, sur le contre-fort KL, la colonne isole N, qui reoit la tte de
l'arc-boutant et qui laisse un passage, au-dessus du triforium, entre
elle et la pile OQ.

Il est facile de reconnatre que ce dernier trac est prfrable aux
deux premiers. Cela est plus clair et plus logique. Les arcs des votes
ont chacun leur support; les chapiteaux de ces supports sont nettement
accuss par les pannelages de ces arcs compris entre des parties
rectilignes. Les projections des bases et celles des chapiteaux sont les
mmes, sauf, pour ces bases, que les angles sont judicieusement abattus
en W, afin de ne pas gner la circulation.

Dans cette voie, les matres du moyen ge ne devaient s'arrter qu' la
dernire limite. On ne se soumet pas impunment, dans notre pays,  la
logique. Elle nous pousse, nous entrane jusqu'aux confins du possible.
Cinquante ans au plus aprs l'adoption de ces principes de tracs, les
architectes en taient arrivs  donner exactement  la section
horizontale des piles la section des arcs; on peut se rendre compte de
ce fait en examinant les figures 15, 16 et 17 de l'article PILIER. Ces
mthodes les amenaient  ne plus concevoir une construction que par des
tracs de projections horizontales superposes, et c'tait naturellement
les plans des parties suprieures (complment de l'oeuvre) qui
commandaient les sections horizontales des parties infrieures. Du temps
de Villard de Honnecourt, on s'en tenait encore aux tracs conus dans
l'esprit de ceux que nous venons de prsenter. On trouve, parmi les
croquis de cet architecte, des indications qui se rapportent exactement
aux mthodes que suggre l'tude des monuments de cette poque[180].

Villard de Honnecourt donne quelques plans d'difice vots, et l'on
peut constater que le trac de ces plans drive essentiellement de la
ncessit de structure des votes. Ce fait est vident pour qui voudra
jeter les yeux sur les plans des cathdrales de Cambrai et de
Meaux[181], sur le plan conu et discut entre lui Villard et Pierre de
Corbie[182], sur celui du choeur de Notre-Dame de Vaucelles, de l'ordre
de Cteaux[183]. Ce dernier plan, dont nous donnons (fig. 5) le
principe, est une des belles conceptions du commencement du XIIIe
sicle[184]. La mthode de trac de l'abside est simple. Le quart de
cercle AB a t divis en sept parties. Chacun de ces rayons donne, ou
la position des piles _ab_, _cd_, etc., ou les centres des votes
_efgh_, etc. Les chapelles circulaires sont adroitement runies au
collatral, en laissant une circulation facile. Les arcs des votes sont
combins de manire  donner des branches d'arcs d'un dveloppement 
peu prs gal. Un plan gnral ainsi trac, l'architecte avait la
direction de chacun des arcs. Il arrtait leur section, puis posant ces
sections sur les naissances, suivant la direction indique, il en
dduisait le trac des piles.

Nous avons si souvent l'occasion, dans le cours du _Dictionnaire_, de
donner des tracs d'ensemble et de dtails d'difices, qu'il ne parat
pas utile ici d'insister sur les procds gomtriques de ces tracs. Ce
qu'il est important de faire ressortir, c'est le ct mthodique de ces
procds, soit qu'il s'agisse de la composition, soit qu'il s'agisse de
la structure et de la valeur ou de la forme  donner aux divers membres.

Ceux qui nient l'utilit qu'on peut tirer de l'tude de notre
architecture du moyen ge, parce qu'ils n'ont pas pris la peine, le plus
souvent, d'en connatre l'esprit et les lments, ou qui feignent de
considrer nos recherches comme une tendance vers une renaissance
purement matrielle des formes adoptes par les artistes de ces poques
loignes (bien que nous ayons toujours dit et crit que ces tudes ne
doivent tre considres que comme un moyen et non comme le type d'un
art immuable), tantt ddaignent cette architecture parce qu'elle ne
serait,  les croire, qu'une _structure_, non un art; tantt l'accusent
de se laisser entraner aux _fantaisies_ les plus tranges, ou encore
d'tre _subtile_ et _hardie_ outre mesure; d'tre le rsultat de
l'_ignorance_ subitement rveille, ou de la _science_, abstraction
faite du choix de la forme; d'tre _pauvre_ d'invention, ou _riche_ 
l'excs dans ses dtails, _hiratique_ ou _capricieuse_..; de sorte que
si l'on avait, par aventure, souci de runir ces apprciations, la
difficult, avant de les combattre dans ce qu'elles ont d'excessif ou
d'erron, serait de les concilier. Cependant si l'on examine avec
attention les mthodes employes par ces matres du moyen ge, on
reconnat tout d'abord qu'elles drivent de principes dfinis, clairs,
tablis sur une observation profonde et judicieuse des conditions
imposes  l'architecture en gnral, quel que soit le milieu ou le
temps; que ces mthodes se dveloppent suivant un procd logique dans
sa marche, sincrement appliqu dans la pratique.

Aucune architecture ne saurait supporter mieux que la ntre, pendant la
belle priode du moyen ge, cette superposition des plans d'une
structure, superposition qui fait voir qu'aucun membre n'est superflu,
que tous ont leur place marque ds la base. Qu'on essaye d'en faire
l'preuve! et avec la dose de bonne foi la plus lgre (encore en
faut-il), on reconnatra bien vite que, ni l'architecture grecque, ni
mme l'architecture romaine, souvent si rationnelle, ne possdent au
mme degr ces qualits logiques de structure.

Le systme de trac de notre architecture du moyen ge, du XIIe sicle 
la fin du XVe, peut se rsumer en ces quelques mots: C'est la chose
porte qui commande la forme de la chose qui porte; et cela sans qu'on
puisse trouver une seule exception  cette loi si simple et naturelle.
De ce systme  l'absence de tout systme qui nous fait, entre autres
exemples, lever des colonnes le long d'un mur pour ne rien porter du
tout, et pour occuper les yeux des badauds, il y a loin, nous en
conviendrons volontiers; mais considrer comme un progrs cet oubli des
lois les plus naturelles de l'architecture, et prendre des airs
ddaigneux devant les oeuvres d'artistes qui ont appliqu une raison
rigoureuse  ce qu'ils faisaient, quand on a perdu l'habitude de
raisonner, cela ferait sourire, si ce n'tait pas si cher.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]

     [Note 175: Voyez CONSTRUCTION, fig. 65, H.]

     [Note 176: Voyez PORTE, fig. 53, 59, 60, 62, 63 et 64.]

     [Note 177: Une tentative de ce genre avait dj t faite
     dans la partie de la nef de Notre-Dame de Paris voisine des
     tours, et dont la construction date de 1215 environ.]

     [Note 178: Pour bien saisir la place et la fonction de tous
     ces membres, il est ncessaire de recourir  la figure 14 de
     l'article CATHDRALE.]

     [Note 179: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 36. Cette
     gravure trace, en perspective, la coupe de la nef de l'glise
     abbatiale de Saint-Denis.]

     [Note 180: Voyez l'_Album de Villard de Honnecourt_. D'aprs
     le manuscrit original, publi par J. B. Lassus et A. Darcel,
     1858.]

     [Note 181: Planches XXVII et XXVIII.]

     [Note 182: Planche XXVIII.]

     [Note 183: Planche XXXII.]

     [Note 184: L'glise cistercienne de Vaucelles s'levait 
     quelques kilomtres de Cambrai; elle avait t ddie, en
     1235, par Henri de Dreux, archevque de Reims. En 1713, elle
     tait encore debout, et ne fut dtruite qu' la fin du
     dernier sicle.]



TRANSSEPT, s. m. (_croise_). Mot driv du latin et que plusieurs
crivent _transcept_. Nous prfrons adopter l'orthographe _transsept_,
de _trans_ et _sepire_, enclore au del. En effet, dans les basiliques
primitives et dans les anciennes glises conventuelles, la clture du
choeur est place dans le transsept, l'abside tant rserve au
sanctuaire.

La basilique romaine possdait parfois un transsept, c'est--dire un
espace transversal entre le tribunal et les nefs. Dans la basilique du
forum de Trajan (_basilica Emilia_), le tribunal occupait la largeur des
cinq nefs; les basses nefs se retournaient devant l'hmicycle[185];
donc, ou ces basses nefs formaient une sorte de transsept, ou entre
elles et le tribunal il restait un intervalle ncessaire  la
construction de la couverture. Plusieurs basiliques chrtiennes des
premiers sicles possdaient un transsept. C'est sur cette donne qu'est
construite la basilique de la Nativit  Bethlem, qui date du VIe
sicle. La basilique de Saint-Paul hors des murs (Rome), commence en
386 et acheve compltement sous le rgne d'Honorius, restaure 
plusieurs reprises, et notamment au XIIIe sicle, possdait un vaste
transsept, appartenant  la disposition thodosienne. Ce transsept
primitif formait comme une oeuvre  part qui, tudie avec les textes
relatifs  la premire liturgie chrtienne, prsente une disposition
d'un grand intrt, et que l'on retrouve dans les plans des basiliques
de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie
Majeure et de Saint-Pierre s liens (Rome)[186].

Le plan de la basilique de Saint-Paul hors des murs nous donne ce
transsept de l'glise chrtienne primitive bien marqu. La nef
principale et les quatre nefs latrales (fig. 1) sont spares de la
croise par un mur perc d'un arc triomphal et de quatre arcs
secondaires. L'autel majeur, plac en A, avec sa clture, sur la
confession, sparait le choeur B, occup par les principaux parmi le
clerg, des fidles placs dans la nef.

Les bras du transsept taient remplis par les clercs et les personnes
revtues d'un caractre religieux. Il ne faut pas oublier que dans les
premiers sicles du christianisme, l'autel tait entour de voiles qui
n'taient ouverts qu' certains moments de l'office; le transsept tait
ainsi le lieu sacr, la _cella_ dans laquelle ne pntraient point les
laques. Dernire tradition du culte paen et aussi des usages des
juifs, que nous retrouvons conserve dans la liturgie des Grecs.

Le transsept, peu tendu, quand il existe, dans la basilique romaine,
prend, dans les grandes basiliques chrtiennes primitives, une
importance considrable: c'est le transsept qui donne  l'difice
chrtien son caractre religieux, car les nefs ne sont qu'un lieu
d'assemble. Aussi ne cesse-t-il d'tre pratiqu dans les glises
monastiques. Le plan de l'glise de l'abbaye de Saint-Gall (Suisse)
indique un transsept en avant de l'autel majeur, transsept qui contient
le choeur des religieux et les ambons. Les restes de l'glise abbatiale
de Saint-Denis, btie par Dagobert et retrouvs par nous sous le dallage
de l'glise de Suger, montraient l'amorce d'un transsept devant l'abside
semi-circulaire. Nous voyons une sorte de transsept accus en avant du
sanctuaire de la petite glise de Vignory (Haute-Marne), dont la
construction remonte au Xe sicle[187]. Dans l'glise abbatiale de
Saint-Savin, prs de Poitiers, qui date du XIe sicle, un transsept
trs-accus spare la nef du sanctuaire[188].

Toutefois le transsept ne se manifeste pas de la mme manire et en mme
temps dans les coles diverses d'architecture religieuse de l'ancienne
Gaule. S'il semble inhrent au plan de l'glise des provinces
mridionales, il n'apparat que plus tard et d'une manire moins franche
dans les provinces du Nord. Quant aux glises abbatiales, les plus
anciennes, elles sont toujours pourvues de transsepts tendus. Cette
disposition tait commande imprieusement par le service religieux des
moines bndictins, et elle fut suivie par les cisterciens dans les
constructions qu'ils levrent au XIIe sicle. L'abbaye de Cluny
possdait mme deux vastes transsepts spars seulement par deux traves
de nefs[189].

Avant l'adoption absolue des votes dans la structure des glises, la
disposition des transsepts prsentait dj aux architectes de srieuses
difficults; car, s'il est facile de poser des fermes de comble sur les
murs parallles d'une nef, il est moins ais de couvrir en charpente un
espace carr en ne disposant que des angles comme points d'appui. Aussi,
dans les basiliques les plus anciennes pourvues de transsepts, ou les
murs de ces transsepts s'lvent au-dessus de ceux de la nef haute, et
la charpente repose alors sur des arcs-doubleaux qui franchissent la
largeur de la nef; ou au contraire les murs de la croise sont plus bas
que ceux de la nef, et c'est la charpente de celle-ci qui repose sur des
arcs franchissant la largeur du transsept. Quelquefois aussi quatre
arcs-doubleaux sont bands  l'intersection de la nef avec le transsept;
sur ces arcs s'lve une sorte de tour carre qui possde sa charpente
spciale avec deux pignons. Cette disposition est adopte, par exemple,
dans l'glise conventuelle de Montreale, prs de Palerme[190], et dans
la cathdrale de Cefal (Sicile), bties toutes deux sous la domination
normande, au XIIe sicle. Il y a tout lieu de croire que les glises
construites en France, dans le Nord et particulirement en Normandie, au
XIe sicle, prsentaient cette disposition. Des votes ayant remplac,
dans ces difices, toutes les charpentes apparentes, pendant les XIIe et
XIIIe sicles, on ne peut  cet gard que fournir des prsomptions; mais
la vote centrale du transsept normand, formant lanterne, semble tre
une tradition de la charpente releve que nous trouvons encore  Cefal
et  Montreale, prs de Palerme.

Mais c'est (nous l'avons dj dit) dans les glises monastiques des
Gaules que nous voyons le transsept s'accuser franchement ds une poque
ancienne. Le plan de l'glise primitive de Saint-Rmi,  Reims. encore
visible, malgr les modifications qu'il a subies, possde un transsept
trs-tendu et sur lequel, outre le sanctuaire, s'ouvraient cinq
chapelles orientes. Ce transsept, ainsi que la nef, tait primitivement
couvert par une charpente avec quatre arcs-doubleaux  l'intersection
des murs. Nous en donnons le plan (fig. 2)[191] qui ne diffre de celui
de la grande basilique de Saint-Paul hors des murs de Rome que par le
bas ct du choeur et l'adjonction des chapelles. Ici encore les
religieux occupaient ce vaste croisillon, et la nef tait rserve aux
fidles.

 Saint-Rmi, le choeur des religieux tait alors en A et l'autel en B;
la chsse de Saint-Rmi en C. Les latraux de l'glise du Xe sicle
taient vots au moyen de berceaux portant sur des arcs-doubleaux et
perpendiculaires aux axes de la nef et du transsept. Un triforium ou
galerie couverte en charpente pose sur des arcs s'levait au-dessus des
collatraux et sous les fentres hautes de la nef (voy. TRAVE, fig. 1).

Plus tard, le principe de la disposition primitive du transsept se perd,
les fidles envahissent les ailes; un collatral pourtourne le
sanctuaire, sauf dans les glises peu importantes; il se garnit de
chapelles nombreuses; les religieux n'occupent plus, pendant les
offices, que le centre de la croise et les dernires traves de la nef
centrale. Alors le milieu de l'abside devient un lieu sacr, rserv au
dpt des reliques, des trsors, et o les fidles ne sont point admis.
Cette abside gagne en profondeur; l'autel des religieux demeure sous son
arc-doubleau d'entre ou s'avance au milieu du transsept. Cette
transformation eut lieu dans l'glise abbatiale de Saint-Rmi mme,  la
fin du XIIe sicle. Le choeur des religieux fut port en D; le
rond-point, derrire l'autel, beaucoup plus profond, contenait encore la
chsse du saint vque, mais les fidles tournaient autour de ce
sanctuaire ferm par une clture et avaient accs aux chapelles
rayonnantes bties sur une assez grande chelle.

Lorsque vers la fin du XIe sicle, on dcida de remplacer les charpentes
des hautes nefs par des votes, on commena par tablir des berceaux: on
n'osait entreprendre de construire des votes d'arte d'une grande
porte[192]; mais au centre de la croise, force tait, ou de faire une
vote d'arte,  la rencontre des berceaux, ou une coupole. C'est  ce
dernier parti que l'on s'arrta, tant on se dfiait de la solidit des
grandes votes d'arte  la manire romaine.

Les jolies glises d'Auvergne, bties toutes  peu prs sur le mme
patron, vers 1100[193], nous fournissent plusieurs exemples de plans
avec transsept trs-judicieusement conus. Le plan (fig. 3) de l'glise
d'Issoire sort des donnes primitives quant  la disposition du
transsept. Sur les quatre piles de la croise sont bands quatre
arcs-doubleaux qui portent, dans les angles, des trompillons arrivant 
l'octogone; sur cet octogone s'lve une vote en coupole, contre-bute
latralement en _a_ et _b_ par des demi-berceaux[194]; au-dessus de la
coupole se dresse un clocher. Le sanctuaire A est relev de quelques
marches au-dessus du pav du transsept et du collatral circulaire. Deux
degrs descendent dans une crypte. Les fidles avaient accs partout,
hormis dans le sanctuaire, et, par le fait, les deux croisillons _c_,
_d_, ne sont que les appendices des chapelles orientes _e_, _f_. Ce
plan, si bien conu, devait donner, en lvation, un motif d'une grande
originalit et qui sortait des donnes admises jusqu'alors.

Voici (fig. 4) la vue perspective de l'abside de l'glise d'Issoire avec
son transsept. On voit que les deux extrmits du bras de croix, au
droit des chapelles orientes, ne s'lvent pas au-dessus de la nef et
de l'abside; mais les deux parties _a_, _b_, du plan, qui reoivent les
demi-berceaux destins  contre-buter la coupole, forment un premier
gradin, d'un grand effet, qui conduit l'oeil au deuxime gradin
enfermant la coupole et portant le clocher central. Malheureusement, ces
parties suprieures ont t alourdies et dfigures  diffrentes
poques, mais il est ais de reconnatre, sur le monument mme, et par
l'examen des constructions, la disposition primitive sous les
superftations qui lui tent une partie de sa grce. Des matriaux de
diverses couleurs forment, en certaines places, des mosaques qui
donnent de la finesse et de l'lgance  cette structure adroitement
tage. Les plans auvergnats firent cole et eurent des imitateurs
jusque dans le Nivernais, au nord; jusque dans le Limousin et le
Languedoc, au sud. Toutefois, dans ces dernires provinces mridionales,
ces imitations ne paraissent s'tre appliques qu' des glises
abbatiales.

La plus importante de toutes est, sans contredit, la clbre glise de
Saint-Bernin (Saint-Saturnin), de Toulouse, dont le choeur et le
transsept datent du commencement du XIIe sicle.

La figure 5 donne en A la moiti du plan de son abside avec le transsept
et l'amorce de la nef. Ici le transsept n'est plus rserv aux
religieux, ceux-ci se tenaient dans le choeur plac en C, tandis que
l'autel tait tabli en _a_ sur la crypte renfermant le tombeau de
Saint-Saturnin. En _b_ tait un autel _de retro_, rserv  certaines
solennits. Aux deux extrmits nord et sud du transsept sont perces de
larges portes _p_, _p_, dont nous montrons le complment extrieur en P;
portes faites pour les fidles ou plutt les plerins qui affluaient en
grand nombre,  certains jours, dans l'glise de Saint-Sernin. La nef
est pourvue de doubles collatraux, et l'un des deux pourtourne
compltement les bras du transsept et le sanctuaire. Un triforium vot
surmonte ces collatraux. Cette disposition grandiose fut suivie vers la
mme poque, lors de la construction de l'glise de Conques (Aveyron).
Nous donnons en B, de mme, la moiti du plan de son abside et de son
transsept. Les religieux occupaient, dans l'glise de Conques, la mme
place qu' Saint-Sernin.  Conques, les fidles n'avaient point accs
dans l'glise par les extrmits des bras de croix, mais seulement par
les portes latrales _m_. Ces plans font assez ressortir l'importance
que prenait le transsept dans les glises conventuelles. Rserv
primitivement aux religieux, aux clercs, il est livr aux fidles ds le
XIIe sicle;  ce moment, il occupe mme une surface plus tendue, afin
de permettre aux plerins qui se rendaient dans ces glises abbatiales
d'assister en grand nombre aux crmonies du culte et de voir facilement
les corps-saints sortis des cryptes  certaines poques de l'anne et
exposs au milieu de l'glise[195]. Ce programme trac pour la
construction des glises bndictines et cisterciennes, vers le
commencement du XIIe sicle, fut rigoureusement suivi pendant les
sicles suivants. Au contraire, nous voyons les plans des cathdrales
s'lever en France, suivant les provinces, sur des plans varis, et,
dans ces difices, le transsept, si franchement et universellement
adopt pour les glises bndictines et cisterciennes, ne se montre que
 et l ou  une poque relativement rcente. Certaines glises
mridionales et du centre, comme la cathdrale d'Angoulme, comme celles
d'Angers, du Mans (ancienne), de Langres d'Autun, ont seules le
privilge de possder des transsepts accuss[196]; mais ces monuments
sont antrieurs au mouvement qui, dans le Nord, fit reconstruire toutes
les glises piscopales. Nous avons suffisamment expliqu ailleurs la
nature et l'importance de ce mouvement politique pour qu'il ne soit pas
ncessaire de revenir ici sur ce sujet. Il nous suffira de constater ce
fait: que la majeure partie de ces cathdrales commences pendant la
seconde moiti du XIIe sicle, dans le domaine royal, ont t
primitivement leves sans transsept. Les cathdrales de Senlis, de
Meaux, n'avaient point de transsepts; celle de Paris fut certainement
projete sans cet appendice[197]; celle de Bourges n'en a point, et 
Sens il est facile de reconnatre comment il fut tabli longtemps aprs
la construction de l'glise cathdrale.

Des fouilles rcemment faites dans cet difice, sur notre demande, par
M. Lance, architecte diocsain, et releves avec le plus grand soin par
M. Lefort, inspecteur des travaux, ont mis  dcouvert non-seulement les
fondations, mais les assises basses des piles anciennes dans l'axe du
transsept actuel. La figure 6 donne le plan de la partie postrieure de
la cathdrale de Sens. Ce plan, restitu d'aprs les fouilles, ne laisse
voir qu'un embryon de transsept indiqu par les deux chapelles, C,
C[198]. La nef et les collatraux sont diviss par traves gales sans
interruption, les espacements entre les piles sont mme d'une rgularit
parfaite. Alors ( la fin du XIIe sicle) la cathdrale de Sens se
rattachait donc au plan qui semblait adopt pour les glises piscopales
du domaine royal, comme disposition gnrale, bien qu'elle conservt des
points de rapports avec les monuments de Champagne, et notamment avec la
cathdrale de Langres[199]. La place de l'archevque tait en A et celle
du matre autel en B.  la fin du XIIIe sicle, on commena la
construction d'un pignon de bras de croix en _ba_. Ces travaux semblent
avoir t longtemps suspendus, car ce n'est qu'au commencement du XVIe
sicle que ce pignon fut achev et que celui _e f_ s'leva au nord[200].
Alors les traves _g_, _h_, de l'glise ancienne furent abattues, ainsi
que les piles _i_, _k_, et l'on refit de grandes votes pour couvrir ce
transsept trouv aux dpens de ces deux anciennes traves. Ce fut
probablement  cette poque que le choeur du chapitre s'allongea
jusqu'aux piliers _p_, _p_; car lorsque le transsept tait  peine
accus par les deux chapelles orientes C, C, le clerg se tenait dans
le rond-point; la nef, jusqu'au devant de l'autel, tait laisse aux
fidles.

Ne perdons pas de vue que les grandes cathdrales leves  cette
poque, c'est--dire de 1150  1200, s'loignaient, par leur programme,
autant que faire se pouvait, de la donne des glises monastiques. Dans
les cathdrales de la fin du XIIe sicle, pas de cltures, peu ou pas de
chapelles, le choeur de plain-pied avec le collatral, relev seulement
de deux ou trois marches au-dessus de la nef[201]. L'vque se rservait
l'abside, tout le reste du monument tait livr au public. Cette faon
de _dmocratiser_ l'glise, d'en faire la basilique de la cit, parat
surtout avoir t adopte dans l'le-de-France, et appartenir aux
dernires annes du XIIe sicle, car les cathdrales rebties au
commencement du XIIIe sicle, comme celles de Reims, de Laon, d'Amiens,
de Chartres, ont t conues avec des transsepts. Toutefois, jamais ces
transsepts des cathdrales du Nord n'atteignent les dimensions relatives
des transsepts d'glises conventuelles; ils sont d'ailleurs moins varis
dans leurs dispositions, en considrant comme des exceptions les rares
transsepts dont les extrmits sont termines en rond-point. Citons ceux
des cathdrales de Tournay, de Noyon, de Soissons, qui ne sont pas
postrieurs  la moiti du XIIe sicle[202].

videmment, le programme des glises monastiques, en ce qui regardait le
transsept, varia suivant les ordres, suivant les provinces et le temps;
car, dans ces monuments, en France, nous dcouvrons des dispositions de
transsepts trs-diffrents, et c'est surtout dans les provinces de
l'Ouest que les transsepts d'glises abbatiales prennent un
dveloppement relatif extraordinaire. Dans l'glise abbatiale de
Saint-Front de Prigueux (fin du Xe sicle), le transsept est gal,
comme surface,  la nef et au choeur, c'est--dire que le plan prsente
une croix, dite _grecque_[203]. Le transsept de l'glise abbatiale de
Saint-Hilaire de Poitiers, qui datait du XIe sicle, tait trs-vaste.
Une nef centrale et six collatraux y aboutissaient[204]. Les rares
glises bndictines rebties au XIIIe sicle occupent encore des
transsepts dvelopps, bien qu'alors les nouveaux ordres prdicants et
mendiants levassent des glises dpourvues de transsepts[205].

Il demeure acquis que les transsepts taient considrs par les anciens
ordres et par les cisterciens comme ncessaires au service du culte. Les
glises antrieures aux ordres mendiants, les plus simples comme
composition de plans, possdent toutes des transsepts relativement
tendus. Nous choisirons un spcimen parmi ces derniers monuments levs
avec parcimonie, l'glise d'Obazine (Corrze), dpendant de l'abbaye
fonde par saint tienne d'Obazine et reconstruite au XIIe sicle;
d'autant que le plan de cet difice prsente une disposition assez rare
en France (fig. 7). Outre le sanctuaire, six chapelles orientes donnent
sur le transsept, dont les croisillons dbordent de beaucoup la nef. Le
degr _a_ communiquait au premier tage des btiments du clotre. Le
tombeau de saint tienne est plac en _b_. Il est vident que ce
transsept tait rserv aux religieux et que la clture tait pose en
_cc_. La figure 8 donne la coupe sur _ef_ de ce transsept, couronn, sur
la croise, par un clocher. Ainsi, du bas choeur, les religieux
pouvaient sonner les cloches; ils officiaient aux chapelles sans sortir
de leur clture, et la nef n'tait que le lieu de runion des fidles,
compltement indpendant des parties rserves au culte. Les glises
cisterciennes prsentent des dispositions analogues, permettant aux
fidles d'assister aux crmonies sans pntrer dans les cltures.

Il ne parat pas qu'au XIIIe sicle, du moins, les bndictins aient
tenu  conserver ces usages claustraux.

Le plan de l'glise abbatiale de Saint-Denis nous en fournirait la
preuve, soit que l'exemple des vques qui avaient livr toute la
surface des nouvelles cathdrales aux fidles ait fini par modifier les
rgles monastiques, soit que les bndictins, en prsence de ces
dispositions librales de l'piscopat, et peut-tre aussi de l'affluence
que les moines prcheurs attiraient dans leurs vastes glises ouvertes 
tous et dpourvues de cltures, aient senti la ncessit de ne plus se
sparer des fidles, habitus  circuler librement dans les glises;
toujours est-il que les religieux de Saint-Denis semblent avoir cherch
(lorsque leur glise fut en grande partie reconstruite vers le milieu du
XIIIe sicle)  provoquer l'affluence du public dans leur basilique par
de larges dispositions, bien loignes des habitudes claustrales des
sicles prcdents.

Il fallait lutter contre la vogue qui entranait les populations vers
ces moines prcheurs dont les glises n'taient que de larges salles de
confrences, et ce n'tait pas certes en maintenant ces obstacles
nombreux, qui, dans les glises clunisiennes mmes, gnaient la vue et
la circulation, que l'on pouvait esprer ramener la foule vers les
reliques dont le prestige se perdait tous les jours. Aussi n'est-ce plus
dans le fond des cryptes que les chsses sont conserves; elles sont
places dans les sanctuaires, entoures d'objets prcieux. On les exhibe
d'autant plus, que le peuple perd peu  peu la vnration qu'il leur
portait. La pompe des crmonies, les facilits donnes aux fidles d'y
assister, remplacent chez les bndictins la discipline svre maintenue
jadis dans leurs glises;  dfaut de la foi qui s'endort ou vacille, on
excite du moins la curiosit.

Or, les plans successifs de l'glise de Saint-Denis nous font, pour
ainsi dire, toucher du doigt cette modification dans les habitudes
religieuses des grandes abbayes. Ils mritent donc une tude attentive.
Voici (fig. 9) ces plans prsents les uns sur les autres et tels que
les fouilles et les traces de constructions encore existantes ont pu les
faire reconnatre. On voit en _a_ les restes des soubassements de
l'abside et du transsept de l'glise de Dagobert, btie avec des dbris
de monuments gallo-romains[206]. Pendant la priode carlovingienne,
l'glise fut trs-allonge en _b_ au del de l'abside de Dagobert[207];
puis viennent s'implanter les constructions de Suger[208], encore
visibles au-dessus du sol en _c_. Alors les deux descentes aux cryptes
plus anciennes furent mnages en _e_[209]; le sanctuaire se dveloppa
largement au-dessus des caveaux de l'glise carlovingienne, et l'on dut
y monter par des degrs tablis en _g_, des deux cts de l'autel, et en
_h_.

Un caveau vot qui existe encore entier en _f_ montre clairement que le
mur _i_ donnait sur le dehors, puisqu'il possde une fentre releve;
les murs _j_ du fond du collatral du transsept existent encore, et l'on
retrouve en K les fondations qui indiquent que les constructions de
Suger ne s'tendaient pas au del des pignons actuels.

La nef de l'glise de Suger tait plus troite que celle de l'glise
actuelle, ainsi qu'il est ais de le reconnatre  l'entre occidentale
et par des fouilles pratiques en _l_. Donc le transsept de l'glise
abbatiale du XIIe sicle, muni d'un bas ct vers le sanctuaire,
comprenait l'espace _mnop_. Ce bas ct AA tait d'ailleurs ncessaire
pour recevoir les emmarchements qui montaient au sanctuaire et ceux qui
descendaient aux cryptes.

Ces constructions, en partie tablies sur les restes assez mal btis de
l'glise de Dagobert, ou sur des fondations insuffisantes, ainsi qu'il
est ais de le reconnatre, menaaient ruine trs-probablement vers le
milieu du XIIIe sicle. Que cette raison ait t dterminante, ou que
l'difice ne rpondit plus parfaitement aux ncessits du moment, on se
rsolut  le rebtir presque entirement, et notamment toutes les
parties du transsept, sous le rgne de saint Louis (1230  1240).

Notre figure indique, _en noir_, toutes les constructions refaites
alors. Un coup d'oeil sur ce plan fait comprendre l'importance nouvelle
que l'on donne au transsept et aux collatraux qui l'accompagnent. La
nef fut sensiblement largie et se raccorda avec le sanctuaire, dont les
cartements de piles furent conservs, par des biais, qui paraissent
fort tranges si l'on ne se rend compte de l'tat des constructions
antrieures que l'on prtendait conserver vers l'abside.

Les piles B du sanctuaire furent refaites  neuf, celles T du rond-point
sur des socles du XIIe sicle. Celles B furent fondes  nouveau dans la
crypte, en passant  travers les votes carlovingiennes. On se contenta
de rebtir sur la vieille fondation les piles qui portent sur l'angle de
l'abside mrovingienne; mais au lieu des trois traves D, on n'en fit
que deux, et les emmarchements montant au sanctuaire furent reports en
E. Des chapelles furent tablies en F au niveau du sol du sanctuaire.
Une des portes de l'ancien transsept de Suger fut remonte en G[210].
Saint Louis voulut refaire  neuf les tombeaux de ses prdcesseurs. Ces
tombeaux furent disposs en H, c'est--dire sur l'emplacement qu'ils
avaient occup dans les glises prcdentes. Celui de Dagobert s'leva
en L, trs-probablement sur le lieu o la tradition plaait sa
spulture[211]. Alors le choeur des religieux s'tendit dans la nef
depuis le transsept jusqu'au point M, et le public put circuler dans les
collatraux et traverser les bras de croix. Des chapelles furent ddies
en N et en P. Beaucoup plus tard cette dernire fut occupe par le
tombeau de Franois Ier. Au XIVe sicle, on leva d'autres chapelles le
long du collatral nord en R. Les spultures des abbs remplirent le
croisillon S.

Ces plans superposs ont cela d'intressant, qu'ils nous font
reconnatre les modifications que le temps apporta dans les usages
monastiques de l'une des plus puissantes abbayes de France. D'abord,
comme dans l'glise primitive, le transsept, trs-tendu, relativement 
la largeur de la nef, est fait pour contenir et enclore les religieux
qui n'ont, avec les fidles, aucune communication. Puis, sous les
carlovingiens, tout en maintenant la disposition du transsept primitif,
on y ajoute un sanctuaire profond, qui fait comme une seconde glise
propre  l'exhibition des reliques. Sous Suger, ce sanctuaire s'largit,
se garnit de chapelles nombreuses et le transsept s'ouvre davantage sur
la nef. Enfin, au XIIe sicle, la clture monastique, dans l'glise,
n'est plus absolue; le choeur des religieux est compltement entour des
fidles, qui ont accs partout comme dans les cathdrales, except dans
le sanctuaire occup par les reliques, et dans le choeur entour de
stalles, clos par un jub vers la nef, et par des grilles basses sur les
deux croisillons. On observera que, dans cette glise particulirement
vnre, ce qui se modifie le moins, c'est le transsept; jusqu'aux
derniers travaux entrepris, il demeure  la mme place. L'autel reste
encore au XIIIe sicle, en V, au-dessus du point consacr par la
tradition[212]. Ce transsept est mis en communication avec les btiments
de l'abbaye, par une large porte. Il s'ouvre galement du ct
extrieur, donnant sur l'ancien cimetire, dit _des Valois_. D'amples
emmarchements permettent aux fidles de circuler dans le collatral du
sanctuaire et d'assister aux offices des chapelles.

Mais si le transsept a conserv sa position et presque ses dimensions
primitives, il ne se trouve plus au XIIIe sicle dans les conditions o
il se trouvait au VIe et mme au XIIe. Autour de lui, l'glise s'est
dveloppe, et cela au profit de l'assistance.

Cependant ces transformations ne se manifestaient que dans les glises
des grandes abbayes, les petits tablissements religieux conservaient 
peu prs les dispositions anciennes du transsept rserv aux moines.
L'glise de Saint-Jean aux Bois, prs de Compigne, est un exemple d'une
de ces constructions monastiques leves au XIIIe sicle sur de petites
dimensions. Dpourvue de collatraux, cette glise se compose d'une
large nef et d'un sanctuaire, spars par un transsept dont les
croisillons sont chacun diviss par une colonne sur le prolongement des
murs latraux[213]. Cette jolie disposition, si convenable pour une
petite glise conventuelle, est prsente dans la vue perspective (fig.
10). On aperoit dans cette figure la trabes de l'entre du
sanctuaire[214]. Les stalles des religieux taient adosses aux
croisillons, et ceux-ci, derrire ces stalles, laissaient des espaces
libres pour les htes ou les personnages qui avaient accs dans le
monastre. La nef tait ainsi rserve aux gens du dehors. On ne
pntrait dans les croisillons que par de petites portes donnant dans
l'enceinte du couvent.

Les glises paroissiales subissaient l'influence des abbayes ou
cathdrales voisines. Ds une poque recule, elles possdaient, la
plupart, des transsepts, principalement dans les provinces du Nord, du
Centre et de l'Est. Dans le Poitou, la Saintonge et l'Angoumois, au
contraire, il n'est pas rare de trouver des glises paroissiales des
XIIe et XIIIe sicles dpourvues de transsepts. Le centre de la croise
de ces glises paroissiales est habituellement surmont de tours dans
les provinces de l'le-de-France, de la Normandie, de la Bourgogne et de
l'Auvergne. Les croisillons sont, ou percs de portes, ou ferms,
surtout quand ils s'ouvrent sur des chapelles orientes, afin que les
entrants et sortant ne puissent gner les fidles. Nous avons un bel
exemple de ces croisillons ferms, de transsepts paroissiaux, dans
l'glise si remarquable de Notre-Dame de Dijon (fig. 11). Ici la galerie
du triforium s'interrompt pour laisser la place de la rose, simplement
garnie d'une armature de fer[215]. Le passage sous cette rose est port
sur deux colonnettes et trois arcs bombs.

Un autre passage infrieur se trouve entre ces colonnes et le fenestrage
du rez-de-chausse. La chapelle du croisillon s'ouvre en face du
collatral de la nef qui ne pourtourne pas le sanctuaire, de telle sorte
que chacun de ces croisillons laisse un espace libre et tranquille pour
les fidles assistant aux offices dits dans ces chapelles. C'est bien l
une disposition convenable pour une glise paroissiale de peu d'tendue.
Le plan horizontal explique parfaitement l'heureuse composition du
transsept de l'glise paroissiale de Notre-Dame de Dijon.

Mais ce plan est,  un autre point de vue, intressant  tudier. Quand
on veut connatre une architecture, il ne suffit pas d'en apprcier le
style, d'en analyser les formes et les moyens pratiques; il est
ncessaire de dcouvrir les principes gnraux qui ont servi  la
constituer,  lui donner l'homognit rsultant de l'emploi d'une
mthode. C'est en prtendant tudier l'architecture des anciens,
indpendamment de ces lois primordiales, que l'on est tomb dans les
plus graves erreurs et que l'anarchie s'est empare des esprits en
raison mme de l'tendue de ces tudes. On nous dit parfois, il est
vrai, que ce que nous appelons anarchie, absence de mthode, n'est autre
chose qu'une inspiration pleine de promesses, et que l'_art de l'avenir_
sortira tout arm, quelque jour, de ce chaos de styles et de formes
adopts sans critique et sans examen. Cette esprance n'est, suivant
notre sentiment, qu'illusion; car les travaux de l'esprit n'atteignent
un dveloppement qu'autant qu'ils reposent sur un principe ayant toute
la rigueur d'une formule. Quand cette base est bien tablie, que
l'artiste se livre  l'inspiration:

       S'il a _reu_ du ciel l'influence secrte.

C'est pour le mieux; mais il lui faut s'appuyer sur un terrain solide,
pour pouvoir s'lever.

Quand il s'agissait de couper les nefs d'une basilique par ce transsept
et de couvrir le tout avec des charpentes, ou bien quand des rangs de
piliers taient destins  porter des berceaux de votes, le trac d'un
transsept ne prsentait point de srieuses difficults: il en tait
autrement lorsque le systme franais d'architecture  votes en arcs
d'ogive fut dfinitivement adopt au commencement du XIIIe sicle; alors
ces tracs demandaient une attention particulire. Il fallait songer aux
pousses qui allaient agir en tous sens; dgager ces espaces qui
demandaient des points d'appui d'autant plus solides, qu'ils taient
plus larges; combiner l'arrive des bas cts dans cette grande nef
transversale de manire que leur ordonnance s'accordt avec les
croisillons; penser aux retours des galeries suprieures,  un clairage
qui ft en rapport avec l'tendue du vaisseau; proportionner la
dimension du choeur  celle du transsept; ordonner, soit les chapelles
orientes des croisillons, soit la reprise du collatral autour du
choeur, etc.

Quand, pour remplir ces conditions si diverses, on n'a pour toute
mthode que sa propre inspiration, ou le vague souvenir de ce qui a t
fait en ce genre avant nous, qu'il faut saisir le crayon et le compas,
convenons franchement qu'on ne sait gure par quel bout s'y prendre, et
que l'on ne peut arriver  un rsultat  peu prs satisfaisant qu'aprs
de longs ttonnements; encore n'a-t-on pas l'esprit bien tranquille, et
peut-on craindre que cette inspiration derrire laquelle s'abritent tant
de vagues esprits n'ait failli sur quelque point.

Or, si nous prenons des plans d'glises de cette poque, nous
reconnaissons que les mthodes de tracs adopts gnralement alors, non
sans raison, sont suivies avec plus d'attention encore lorsqu'il s'agit
de planter les transsepts.

Nous choisirons donc pour exemple d'une mthode de trac le plan du
transsept de Notre-Dame de Dijon (fig. 12).

Soit en E une chelle de six toises. Toute la partie de l'glise, depuis
le transsept jusqu' l'abside, est comprise dans un triangle quilatral
dont la moiti est _abc_. Les cts de ce triangle quilatral ont
chacun quatorze toises; donc, la moiti _ab_ a sept toises. Suivant la
ncessit impose par le systme d'architecture vote, c'est le trac
des votes qui dtermine le trac des piles. L'paisseur du mur _b'_ du
transsept tant fixe  trois pieds, la ligne _ab_, dduction faite de
cette paisseur de mur, a t divise en trois parties gales: la
premire ligne de division donnant l'axe _p_ des piles de la nef, et la
seconde l'axe des piles de recoupement de la vote du bras de croix. Le
trac des piles a t arrt ainsi qu'on le voit en A pour les grosses
piles, et en B pour celles de la nef. Bien entendu (voyez TRAIT), ces
tracs de piles rsultent de la forme et de la dimension des arcs des
votes, dimensions et formes fixes tout d'abord en raison de la porte
de ces arcs. La pile, dont un quart est trac en A, tant connue, il ne
s'agit plus que de faire courir la ligne d'axe de cette pile sur la
ligne d'axe _p_ de division, suivant le cas, ainsi que nous allons le
voir.

L'paisseur du mur _e_ de l'abside tant fixe  trois pieds, on a
prtendu d'abord obtenir les ouvertures _gh_, _hi_, _ij_, _jk_, des
formerets de la vote absidale, gales. Pour ce faire, la moiti _lj_ du
dcagone a t trace de manire que les rayons _i'o_ soient gaux  la
moiti _op_ de la nef, dduction faite de l'paisseur _rs_ (voyez le
dtail A), la colonnette _r'_ tant destine  l'arcature basse et au
formeret de la vote haute. Alors de _j_ en _k_, on a port un ct gal
 _ij_. Ce point _k_ connu, le patron de la pile A a t prsent, le
point _k_ tant le centre de la colonnette _r'_, toujours l'axe _s_ sur
l'axe _p_. On a eu ainsi l'axe de l'arc-doubleau _q_. Sur la base _ab_,
 sa rencontre avec l'axe _p_, le patron de la pile A a t prsent.
Restait  dterminer la position de l'axe _t_. Or, la distance de cet
axe  la base _ab_ est gale  la distance de cette base  l'axe V d'un
arc-doubleau de trave de la nef, trave qui est plus longue que large
de quelques pouces; c'est--dire que _tu_ gale _u_V. Le reste de la
plantation s'ensuit naturellement. La distance _tq_ est plus courte que
celle _tu_, ce qui tait la consquence du mode de trac et ce qui donne
d'ailleurs une meilleure proportion que si ces distances eussent t
gales, car alors le choeur et paru trop profond pour le transsept.

Un autre monument de la mme poque (1230  1240) et de la mme
province, prsente une disposition de transsept fort remarquable, c'est
l'glise de Notre-Dame de Semur (Cte-d'Or). Mais  Semur le bas ct
pourtournant le choeur, l'architecte a tabli des chapelles latrales
paralllement aux parties droites de ce bas ct, de manire  laisser
(la nef tant trs-troite) la place ncessaire aux fidles les jours de
ftes[216]. Il est rare de rencontrer dans nos glises paroissiales ou
collgiales de l'le-de-France, de la Champagne, de la Picardie et de la
Normandie des partis aussi larges et bien appropris au service. Dans
ces dernires provinces, les transsepts des glises paroissiales du XIIe
sicle et du commencement du XIIIe sont peu tendus, encombrs par des
piliers pais, eu gard aux vides, et ce n'est qu'en 1250 que ces
difices religieux du second ordre prennent de l'ampleur.

Par compensation, les dispositions des transsepts de nos cathdrales du
Nord qui en sont pourvues, comme Laon, Reims, Amiens, Chartres, sont
traces avec une largeur et une entente des grandes runions publiques
qui ne laissent rien  souhaiter (voyez  l'article CATHDRALE les plans
de ces difices). Largement clairs par les roses qui s'ouvrent dans
les pignons des croisillons et par des galeries ajoures, donnant
entre, du ct du choeur, dans de doubles collatraux, percs le plus
souvent de portes sur les voies publiques, ces transsepts de nos grandes
cathdrales sont la plus belle disposition qui ait jamais t adopte
pour runir sur un point une grande affluence de monde. Aussi les XIVe
et XVe sicles n'apportrent-ils aucun changement  ces dispositions.

Les doubles transsepts, avec doubles absides, l'une  l'orient, l'autre
 l'occident, adopts assez frquemment par l'cole rhnane pendant la
priode romane et jusqu'au XIIe sicle, ne se trouvent en France que
dans les provinces de l'Est. Les cathdrales de Verdun et de Besanon
possdaient de doubles transsepts, avec tours dans les angles rentrants
des absides, celles-ci n'tant point entoures de bas cts (voyez
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 39; voyez aussi le plan de l'abbaye de
Saint-Gall, ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 1).

En France, beaucoup de nos glises abbatiales et cathdrales du Nord
avaient des tours leves sur les ailes des transsepts. Cette
disposition existe  Notre-Dame de Reims,  Chartres,  Laon, aux
glises abbatiales de Saint-Denis, de Cluny, de Vzelay, etc.
Quelquefois de vastes porches s'ouvrent sur les extrmits des bras de
croix, mais ce parti, si franchement adopt  la cathdrale de Chartres,
est postrieur de quelques annes  la construction du transsept. Aprs
les dsastreuses guerres contre les Albigeois, la plupart des glises
que l'on rebtit dans le Languedoc furent leves sans transsepts. Telle
est la cathdrale d'Alby. Les glises de la ville nouvelle de
Carcassonne, celles de Montpezal, de Moissac (Tarn-et-Garonne), etc., ne
se composent que d'une nef avec chapelles. C'est qu'en effet la
construction d'un transsept ncessite des dpenses considrables, et que
si l'on prtend lever une glise  l'aide de faibles ressources, il
faut viter ces appendices.

Il est rare de trouver dans les glises postrieures  1250 des
dispositions nouvelles dans la construction des transsepts. Cependant
une glise champenoise, Saint-Urbain de Troyes, fait exception. Son
transsept, trs-ingnieusement conu, satisfait entirement au programme
de l'glise paroissiale[217]. Deux porches abritent,  l'extrmit de
chacun des croisillons, des portes doubles, et  l'intrieur les votes
de ces croisillons sont traces sur une donne nouvelle.

La vue intrieure (fig. 13) de l'un de ces croisillons explique la
disposition originale de ce transsept. Divis par un trumeau clair
dans le pignon par deux fentres perces au-dessus du porche extrieur
et par deux autres fentres ouvertes dans les murs latraux au-dessus du
bas ct de la nef et de la chapelle qui flanque le choeur, chacun de
ces croisillons est, dans sa partie suprieure, une vritable lanterne.
L'aspect du transsept de Saint-Urbain est saisissant. L'architecte a su
viter la pauvret de ces revers de pignons clairs ordinairement par
des roses au-dessus de murs pleins percs seulement de portes 
rez-de-chausse. Ce parti nous parat prfrable  celui qui fut adopt
dans quelques difices, tels que les cathdrales de Metz et de
Soissons[218], l'glise de Moret, etc., et qui consiste  remplacer les
roses par d'immenses verrires s'ouvrant sous les formerets des pignons
et descendant jusqu'aux archivoltes des portes[219], ou  considrer les
roses elles-mmes, avec la galerie  jour qui les supporte, comme de
vritables fentres comprenant la largeur totale du croisillon. Mais il
faut ajouter que l'glise de Saint-Urbain de Troyes est un
chef-d'oeuvre, que l'on considre la conception gnrale ou l'entente
des dtails.

Trs-rarement les transsepts des glises du moyen ge possdent-ils des
tribunes  l'intrieur des pignons des croisillons; et quand ils
existent, comme  la cathdrale de Laon et dans l'glise d'Eu, par
exemple, ces ouvrages datent d'une poque postrieure  celle de la
construction primitive de l'difice.

On doit aussi considrer comme une exception les porches de transsepts
surmonts d'une tour. Le croisillon sud de la cathdrale du Mans nous en
fournit un exemple datant de la fin du XIIIe sicle.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]

     [Note 185: Voyez les fragments du plan du Capitole.]

     [Note 186: Nous engageons nos lecteurs  consulter,  ce
     sujet, l'excellent ouvrage de M. Henri Hubsch: _Monuments de
     l'architecture chrtienne_, traduit par M. l'abb Guerber
     (1866, Morel diteur). Ce recueil d'glises des premiers
     sicles, fait avec un soin rare, montre comme nos voisins
     d'outre-Rhin sondent scrupuleusement le champ des tudes
     archologiques.]

     [Note 187: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 2.]

     [Note 188: Voyez _ibidem_, fig. 11.]

     [Note 189: Voyez ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 2.]

     [Note 190: Voyez l'ouvrage du duc de Serradifalco: _Del duomo
     di Montreale_. Palerme, 1838.]

     [Note 191: Dans ce plan, toutes les parties teintes en noir
     existent encore; celles haches sont remplaces par des
     constructions datant de la fin du XIIe sicle et ne sont plus
     visibles que dans les fondations. Les parties anciennes
     datent du Xe sicle.]

     [Note 192: La nef de l'glise abbatiale de Vzelay, btie
     vers 1100, fait exception. L on essaya de construire des
     votes d'arte (voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 21, et
     TRAVE, fig. 4), qui sont plutt des coupoles avec plis aux
     retombes.]

     [Note 193: Notre-Dame du Port, Saint-Nectaire, Issoire,
     breuil; l'glise Saint-tienne de Nevers doit tre range
     parmi les monuments religieux de cette belle cole
     auvergnate.]

     [Note 194: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 10 _bis_.]

     [Note 195: Voyez  ce sujet l'article ARCHITECTURE
     MONASTIQUE.]

     [Note 196: Voyez Cathdrale, fig, 41 et 43, 27, 28 et 34.]

     [Note 197: Nous en avons acquis la preuve dans les fondations
     et au-dessus des votes de la croise. Trs-probablement on
     ne se dcida,  Paris,  donner un transsept  la cathdrale
     qu'aprs l'achvement du choeur, c'est--dire aprs la mort
     de Maurice de Sully.]

     [Note 198: Les parties du plan qui ont t modifies pendant
     les XIIIe, XIVe et XVIe sicles sont huches.]

     [Note 199: Voyez CATHDRALE, fig. 28 et 30.]

     [Note 200: Voyez CATHDRALE, fig. 30.]

     [Note 201:  Notre-Dame de Paris, primitivement, le
     sanctuaire tait de plain-pied avec son collatral.]

     [Note 202: Voyez la _Monographie de la cathdrale de Noyon_,
     par MM. Vitet et D. Rame. Voy. aussi ARCHITECTURE
     RELIGIEUSE, fig. 30 et 31; CATHDRALE, fig. 7 et 10.]

     [Note 203: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 4.]

     [Note 204: L'glise abbatiale de Saint-Hilaire de Poitiers
     fut ddie en 1049. Voyez _Notes of a tour in the west of
     France_ (Parker, London, 1852).]

     [Note 205: Voyez ARCHITECTURE MONASTIQUE.]

     [Note 206: Les hachures de gauche  droite indiquent ces
     restes.]

     [Note 207: Les hachures larges, de droite  gauche, indiquent
     ces constructions encore visibles dans les cryptes.]

     [Note 208: Les hachures serres, de droite  gauche,
     indiquent ces ouvrages.]

     [Note 209: Ces descentes existent encore.]

     [Note 210: Une opration analogue fut faite  la cathdrale
     de Paris,  celles de Bourges et de Chartres. Les sculptures
     du XIIe sicle furent juges dignes d'tre conserves et
     furent remontes dans les constructions du XIIIe.]

     [Note 211: En fouillant tout le centre du transsept, nous
     avons trouv, au-dessous du sol de l'glise de Dagobert, de
     nombreux sarcophages mrovingiens. (Voyez TOMBEAU, fig. 1.)]

     [Note 212: Pour se rendre compte de la disposition ancienne
     du transsept qui composait en partie le choeur des religieux
     de Saint-Denis, voyez l'article CHOEUR, fig. 2. Aujourd'hui
     les monuments sont rtablis dans le transsept, suivant la
     disposition adopte sous saint Louis.]

     [Note 213: Voyez les plans et lvations de ce joli difice
     dans l'ouvrage de M. de Baudot: _glises de bourgs et
     villages_ (Morel, diteur).]

     [Note 214: Voyez TRABES.]

     [Note 215: Voyez ARMATURE, fig. 6 et 7.]

     [Note 216: Voyez, _Archives des monuments historiques_, les
     plans et les coupes de cet difice.]

     [Note 217: Voyez le plan de cette glise  l'article
     CONSTRUCTION, fig. 102.]

     [Note 218: Bras de croix nord.]

     [Note 219: Voyez PIGNON.]



TRAVAISON, s. m. Vieux mot correspondant  ce que l'on entend
aujourd'hui par _entablement_, mais ne s'appliquant qu'aux ouvrages de
bois.



TRAVE, s. f. Mot employ pour dsigner toute ordonnance entre les
points d'appuis principaux ou pices matresses d'une construction:
ainsi, on dit _trave de plancher_, pour indiquer le solivage compris
entre deux poutres. _Trave de pont_, est la portion du tablier de bois
comprise entre deux files de pieux ou entre deux piles. _Trave de
salle_ ou d'glise, est l'ordonnance comprise entre deux piles
matresses, entre deux arcs-doubleaux. Une _trave de comble_ est
l'espace entre deux fermes de charpente.

Du moment qu'une salle est divise par des points d'appuis espacs, dans
sa longueur, pour porter soit une vote, soit des fermes ou des poutres,
cette salle se compose d'autant de traves qu'elle contient de
divisions.

Dans la structure du moyen ge, en France, l'histoire de la trave est
intressante, parce qu'elle dtermine les essais successifs par
lesquels, de la basilique romaine couverte en charpente, on arrive  la
nef vote en arcs d'ogive.

Personne n'ignore que la basilique romaine se composait habituellement
d'une nef principale, dont les murs ports sur des ranges de colonnes
taient flanqus latralement de collatraux simples ou doubles. Les
collatraux taient parfois surmonts de galeries ou tribunes au-dessus
desquelles s'ouvraient les jours qui clairaient la charpente
lambrisse. Cette disposition fut suivie dans la construction des
premires glises et des grandes salles d'assemble leves dans les
Gaules. Chaque entre-colonnement de la basilique constituait une trave.

Le plan de la basilique romaine fut suivi, dans le nord des Gaules,
jusque vers le milieu du XIe sicle; mais dj, antrieurement  cette
poque, le mode de structure avait subi des modifications par suite des
rapports frquents des peuples occidentaux avec l'Orient. Le plus ancien
monument de ce temps que nous possdions sur des dimensions
considrables, dans la France septentrionale, est certainement la nef de
l'glise abbatiale de Saint-Rmi de Reims. Cette nef tait--ainsi qu'il
est facile encore de le reconnatre--primitivement couverte par une
charpente apparente, tandis que les collatraux, vots 
rez-de-chausse, taient surmonts d'une galerie couverte par des
charpentes avec arcs-doubleaux. La figure 1 donne une trave de la nef
de l'glise abbatiale de Saint-Rmi[220]. Le grand mur A repose sur une
file de piles composes de colonnes en faisceaux,  rez-de-chausse, et
sur des piliers  section quadrangulaire au niveau de la galerie du
premier tage. Des colonnes avec arcatures divisent les ouvertures
donnant sur cette galerie. Au-dessus des combles des collatraux
s'ouvrent les deux rangs de fentres B et C. Les votes des bas cts, 
rez-de-chausse, se composent d'arcs-doubleaux D et F, portant des
berceaux perpendiculaires  la nef et concentriques aux archivoltes E.
Les pilettes G, qui formaient comme un second collatral troit, avaient
pour objet de diminuer l'effet de pousse qu'aurait exerc
l'arc-doubleau unique sur le mur de clture H. Au premier tage,
l'arc-doubleau I, ne portant qu'un solivage de bois, ne pouvait exercer
sur le mur H une pousse que ce mur renforc de contre-forts
cylindriques ne put maintenir. Le grand mur A se trouvait trsillonn
par ces berceaux du rez-de-chausse et par les arcs-doubleaux de la
galerie. Il n'tait dcor, suivant l'usage du temps, que par des
peintures[221].

Cet exemple d'une nef construite au commencement du XIe sicle indique
un premier effort pour sortir des donnes de la basilique romaine
antique. Ce sont des faisceaux de colonnettes qui remplacent les
colonnes monostyles, et des votes portent dj le sol de la galerie
suprieure. Cependant ces grands murs n'taient relis dans leur
dveloppement qu' leur sommet, par les entraits des charpentes; ils
n'taient pas construits avec les excellents matriaux et mortiers
qu'employaient les Romains; ils bouclaient souvent ou se dversaient
d'un ct ou de l'autre. Leur aspect ne laissait pas d'tre froid, et
les peintures dont on les dcorait, vues obliquement, poudres par le
temps, perdaient bientt leur clat. Les charpentes,  cette hauteur, ne
pouvaient tre que difficilement rpares, et si le feu y prenait,
l'difice entier tait perdu. On songea donc  diviser franchement les
nefs par traves apparentes, accuses par de grands arcs-doubleaux. Un
autre difice du milieu du XIe sicle nous fournit un exemple de ce
nouveau parti. C'est l'glise de Notre-Dame du Pr, au Mans. Dans la nef
de cet difice, chaque trave comprend deux arcades (fig. 2). Une grosse
pile  section quadrangulaire, flanque de colonnes engages, alterne
avec une pile cylindrique. Au droit de chacune des grosses piles A est
band un arc-doubleau B. Une ferme de charpente est pose au droit de la
pile cylindrique C. Les collatraux D sont ferms par des votes d'arte
avec arcs-doubleaux reposant sur les colonnes engages des grosses piles
et sur les chapiteaux des piles cylindriques. Les chevrons de la
charpente, poss longitudinalement, comme un solivage, portaient sur les
pignons des grands arcs-doubleaux B et sur la ferme intermdiaire. Ce
solivage plus ou moins dcor, avec entrevous en madriers, formait
lambris sous la couverture. En F est figur l'un des pignons des grands
arcs-doubleaux avec le lambris[222]. Il y a tout lieu d'admettre que la
nef de la cathdrale du Mans tait originairement construite suivant ce
principe.  Notre-Dame du Pr, des votes ont t refaites au XIVe
sicle sous l'ancienne charpente, en supprimant partie des
arcs-doubleaux primitifs, dont on retrouve facilement la trace. Prenant
ainsi deux arcades de la nef pour faire une trave, il en rsultait un
plan carr ou approchant, c'est--dire que l'espace AA tait gal, ou 
peu prs,  la largeur de la nef principale; de sorte que si l'on
voulait dfinitivement voter cette nef, il tait tout simple d'adopter
tout d'abord une vote sur plan carr, avec arc-doubleau intermdiaire;
c'est--dire une vote donnant en projection horizontale le plan trac
en P (fig. 2). Alors les arcs-doubleaux _ab_, _cd_, n'taient que la
reproduction des arcs-doubleaux des grosses piles, et l'arc-doubleau
intermdiaire _ef_ remplaait la ferme de charpente; les arcs ogives
_ad_, _cb_, portaient les remplissages de votes bands  la place
qu'occupaient les lambris. Mais avant de passer outre  l'examen des
dveloppements de ce principe, il est ncessaire de mentionner un
systme de traves issu d'un autre mode de structure.

Les Romains n'avaient pas seulement adopt, pour la construction de
grandes salles, le systme de files de colonnes portant des murs
au-dessus des plates-bandes dcharges par des arcs noys dans ces murs;
ils avaient lev, sur des piles isoles et largement espaces, de
grandes archivoltes portant les murs longitudinaux. Des berceaux,
concentriques  ces archivoltes, fermaient les collatraux, et des
charpentes ou des votes (comme  la basilique de Constantin  Rome)
couvraient la nef principale. Le Bas-Empire avait construit des difices
en grand nombre d'aprs ce systme, en conservant parfois les charpentes
sur la nef centrale, ainsi que le constatent certaines basiliques de la
Syrie septentrionale. De ce systme tait driv, ds les premiers
sicles du christianisme, un mode mixte qui consistait  diviser les
grandes traves carres, portant des votes d'arte sur la nef
principale, en deux arcades, de manire  pouvoir trouver des votes
d'arte galement carres sur les bas cts, dont la largeur tait ainsi
gale ou  peu prs  la moiti de celle de la nef principale. C'est sur
ce plan que fut conue,  Milan, la clbre glise de Saint-Ambroise,
ds la fin du IXe sicle; du moins le fait parat-il probable[223]. Or,
ce type fut adopt dans la construction d'un grand nombre d'glises
carlovingiennes, notamment sur les bords du Rhin, et se perptua
jusqu'au XIIIe sicle.

Comme dans l'exemple que nous venons de donner (fig. 2), chaque trave
de l'glise carlovingienne du Rhin se composait de deux grosses piles et
d'une pile intermdiaire d'une section plus faible; mais cette pile
intermdiaire ne portait plus que l'arc-doubleau des votes du
collatral et elle ne remplissait aucune fonction du ct de la nef
principale. La trave que nous prsentons ici (fig. 3), de la nef de la
cathdrale de Worms, nef qui date de la moiti du XIIe sicle, explique
suffisamment ce systme. Une grande vote d'arte carre A,  nervures,
couvre chaque trave de la nef, sans arcs-doubleaux intermdiaires; et
la pile B n'est place l que pour obtenir, sur le collatral C, deux
votes d'arte romaines. La question tait d'avoir des surfaces carres,
ou approchant, pour fermer les votes, qui drivaient toujours de la
tradition romaine; or, les collatraux ayant, en largeur, la moiti
environ de la largeur de la nef, il fallait, pour avoir des espaces
carrs sur ces collatraux comme sur la nef, doubler les piles. Le trac
T nous dispense de plus longues explications  ce propos. La ncessit
de voter les grands difices, les basiliques, les glises, tait
reconnue partout en Occident, aussi bien dans l'Italie du nord qu'en
France et sur les bords du Rhin; seulement les diverses coles d'art de
ces contres ne rsolvaient pas le problme de la mme faon. Pour ne
considrer les choses que d'une manire gnrale, l'cole que nous
appellerons carlovingienne, et qui s'inspirait principalement de
l'architecture romaine des bas temps, n'avait en vue que la vote
romaine, berceau, vote d'arte ou coupole; cette cole n'abandonna
cette tradition que quand elle adopta le systme de structure import de
France vers le milieu du XIIIe sicle. L'cole proprement franaise
abandonna au contraire de bonne heure le systme des votes romaines,
chercha autre chose, et le trouva: tout est l. Que l'on dcouvre en
Lombardie ou ailleurs des piles cantonnes de colonnes et des
archivoltes dans des nefs, quelques dtails de dcoration analogues et
antrieurs  notre architecture romane franaise, et qu'on en conclue
que nous avons pris chez les autres cette architecture romane, nous ne
voyons pas trop l'intrt qui s'attache  cette priorit. Chacun puisait
au fonds commun latin pour les arts comme pour les langues d'Occident,
du VIIIe au XIe sicle; mais qu'on nous montre ailleurs qu'en France, et
qu'au nord de la Loire, avant 1130, un systme de votes tel que celui
admis dans les constructions de Vzelay ds le commencement du XIIe
sicle, et  Saint-Denis en 1140, alors nous serons les premiers 
reconnatre ce qu'on voudrait si bien nous prouver en France, savoir:
que nous n'avons jamais possd une architecture propre, pas plus au
XIIe sicle qu'au XIXe sicle. Jusqu' ce que cette preuve soit faite,
nous continuerons  rpter: Il n'y a d'architecture originale que celle
qui s'appuie sur un nouveau principe, sur un principe non encore admis.
Le systme de votes inaugur en France, au nord de la Loire de 1130 
1150, ne se trouve nulle part avant cette poque; ce systme n'est pas
seulement une forme, nouvelle alors, ou un procd; c'est tout un
principe qui s'tend aux diverses parties constituant un difice et qui
oblige de coordonner ces parties suivant certaines lois dduites
conformment  la logique: or, l'architecture inaugure en France de
1130  1150 tait vritablement neuve alors, sans prcdents,
indpendante des formes acceptes jusqu'alors; donc cette architecture
peut, au meilleur titre, tre appele _franaise_[224]. Laissons pour le
moment le systme de traves des nefs rhnanes, et reprenons l'tude des
difices qui appartiennent  nos coles. Nous venons de voir (fig. 2)
une trave compose de deux grosses piles portant des arcs-doubleaux sur
la nef principale, avec pile intermdiaire plus faible, divisant le
collatral pour le pouvoir fermer par des votes carres, et portant une
ferme de charpente sur cette nef principale pour diminuer la porte des
lambris de bois. Voici maintenant un autre systme moins ancien que
celui de la figure 2, et appartenant  une autre province, o les piles
sont gales et, divisant le collatral en votes sur plan carr,
donnent, sur la nef centrale, des plans barlongs que l'on a prtendu
voter, suivant une donne dj compltement trangre au systme
romain. Il s'agit de la nef de l'glise abbatiale de Vzelay (fig. 4);
premires annes du XIIe sicle. Cette nef, dont nous donnons une trave
en A, possde des arcs-doubleaux sur les collatraux comme sur la partie
haute, au droit de chacune des piles dont la section est trace en B.
Ces arcs sont plein cintre, ainsi que les formerets, et bien que la
naissance de ceux-ci soit releve, cependant leur clef n'atteint pas le
niveau de la clef des arcs-doubleaux. Il en rsulte que pour bander la
vote haute, dans chaque trave, et ne pas faire des pntrations, mais
un semblant de vote d'arte, il a fallu ttonner et chercher des formes
d'ellipsodes qui ne sauraient tre traces gomtriquement. C'tait une
premire tentative vers une forme de votes non encore admise. Trente
ans plus tard, vers 1132, on levait le porche de la mme glise (voyez
en P); les traves de ce narthex, un peu plus larges que celles de la
nef, portent sur des piles dont la section est semblable  celles B. De
mme que dans la nef, des arcs-doubleaux sont bands au droit de chacune
des piles, soit sur la partie centrale, soit sur les collatraux, mais
ces arcs-doubleaux sont en tiers-point[225]. Les formerets ont leur
naissance au mme niveau que celle des arcs-doubleaux. Il en rsulte
que, la trave tant barlongue, les clefs de ces formerets sont beaucoup
au-dessous des clefs de ces arcs-doubleaux. La vote ferme sur cet
espace est annulaire, d'un arc-doubleau  l'autre, pntre par des
ellipsodes dont les formerets sont une section. Cela pouvait tre
dfini gomtriquement, et ce systme prsentait une parfaite solidit.
D'ailleurs des votes d'arte rampantes, bandes sur la galerie du
premier tage[226], contre-butent parfaitement la vote centrale. Deux
des votes de ce porche, de la mme poque que les autres, possdent
mme dj des arcs ogives. Le constructeur, en fermant ces votes
d'aprs la mthode que nous venons d'indiquer (fig. 4, P), sentait bien
que, tout en se rapprochant d'un corps ellipsode, elles possdaient
cependant des artes saillantes (ces votes tant bties de moellons
irrguliers) maintenues seulement par l'adhrence des mortiers; que, par
consquent, il y avait  bander sous ces artes un cintre permanent de
pierre, remplaant le cintre provisoire de charpente destin  les
maonner. C'tait donc un acheminement vers la vote en arcs d'ogive.
Mais revenant  notre figure 2, on allait, dans d'autres provinces,
dduire de ce systme mixte d'arcs et de lambris un mode complet de
votes, sur un principe absolument neuf, mode qui devait se fondre
bientt avec celui qu'inaugurait le porche de l'glise abbatiale de
Vzelay. C'est en 1150 que l'vque Baudouin Il, comme on sait,
entreprit la reconstruction de la cathdrale de Noyon, qui fut acheve
bien avant la fin du XIIe sicle. En 1293, un violent incendie rduisit
en cendres la ville et, dit la chronique, la cathdrale de Noyon. Il est
clair que les charpentes seules furent brles et que les votes furent
peut-tre altres. Aussi les votes de la nef, ainsi que l'indiquent
les profils des arcs et leur genre de construction, appartiennent-elles
 cette dernire poque.  l'origine, c'est--dire au XIIe sicle, ces
votes, comme beaucoup d'autres datant de cette poque, avaient leurs
arcs ogives bands de deux en deux piles avec un arc-doubleau simple
intermdiaire (fig. 5). La pile intermdiaire qui, dans la figure 2,
porte seulement la ferme de charpente divisant en deux l'espace entre
les arcs-doubleaux, portait alors l'arc-doubleau intermdiaire destin 
remplacer la ferme de charpente. Les arcs ogives (fig. 5) taient bands
d'une grosse pile  l'autre. La trave tait encore constitue comme
celle de la figure 2. C'est--dire que la pile intermdiaire A, destine
 porter un simple arc-doubleau des grandes votes, tait plus grle que
les piles B portant les arcs-doubleaux principaux et les arcs ogives.
Cela tait conforme  la logique. Alors les arcs reposant sur les piles
B taient seuls contre-buts par des arcs-boutants. La coupe C de la nef
et du collatral complte l'intelligence de ce systme de constructions.
La plupart des premires votes bandes d'aprs le principe admis au
XIIe sicle, dans l'le-de-France, sont ainsi traces. La trave des
nefs centrales est gale, ou  trs-peu prs,  la largeur mme de ces
nefs, mais elle se divise en deux, au moyen d'une pile intermdiaire qui
sert  porter les arcs des votes du collatral et  recouper les arcs
ogives des hautes votes.

Mais ce systme, justifi dans une construction assez vaste, n'tait
gure admissible pour de petits difices. Les piles intermdiaires, dans
ces derniers monuments, eussent t trop grles, inutiles et
encombrantes. Les architectes les suppriment, ils ne conservent que les
piles principales A (fig. 6), mais ils ne construisent pas moins les
votes conformment au principe que nous venons d'indiquer. Cette
dernire trave qui appartient  la nef de la petite glise de Nesle,
prs de l'le-Adam, montre comme le constructeur a seulement lev la
pile destine  porter l'arc-doubleau intermdiaire I sur la clef de
l'archivolte du collatral[227], parce qu'il et t inutile, en effet,
de faire porter cette pile intermdiaire sur le sol. En B est trace la
coupe de la trave, et en D le dtail des bases des colonnettes sur les
chapiteaux des piles monocylindriques. Ces deux exemples appartenant 
deux difices de dimensions trs-diffrentes, mais construits  peu prs
 la mme poque, font ressortir une des qualits principales de cette
belle architecture franaise de la fin du XIIe sicle, l'unit
d'chelle[228]. Les cartements des piles, les hauteurs de galeries de
circulation G, les largeurs des baies, les membres des moulures, sont 
peu prs les mmes dans les deux monuments. Nous pourrions saisir ces
analogies dans les cathdrales de Paris, de Senlis, de Soissons, de
Laon, dans les glises de Saint-Leu d'Esserent, de Braisne, etc[229].
Examinons maintenant une trave de nef de l'un des plus grands monuments
du commencement du XIIIe sicle, la cathdrale de Bourges[230]. Ce
vaisseau comprend une nef centrale et des doubles collatraux dont les
votes sont  des niveaux diffrents. Ainsi (fig. 7), les votes du
premier collatral sont bandes au niveau A, et celles du second
collatral au niveau B, d'o il rsulte que la nef centrale est claire
par les fentres C, perces au-dessus du comble qui couvre les votes du
second collatral. Dans la hauteur de ce comble rgne une galerie de
circulation D, de mme qu'il en existe une seconde en E, au-dessus des
votes du premier collatral. Les fentres F clairent la vote haute.
Ces votes sont construites d'aprs le systme prcdemment dcrit; et
l'on observera que les piles G, qui portent seulement les arcs-doubleaux
d'intersection, sont d'un plus faible diamtre que celles H, qui portent
les arcs-doubleaux et les arcs-ogives.

La belle disposition de la nef de la cathdrale de Bourges, avec son
premier collatral trs-lev, disposition qui ne se trouve gure
rpte en France que dans le tour du choeur de la cathdrale du
Mans[231], est videmment inspire des glises du Poitou. C'est un
compromis entre les systmes de construction des nefs de cette contre
et de l'le-de-France. La nef centrale de la cathdrale de Bourges
reoit des jours dans sa partie haute, au-dessus des combles des bas
cts, ainsi que les nefs de nos glises de l'le-de-France, ce qui n'a
pas lieu dans la cathdrale de Poitiers; mais le collatral intrieur
comprend, sous votes, une hauteur considrable, et n'est plus, comme 
Notre-Dame de Paris, comme autour du choeur de Notre-Dame de Chartres,
comme  Cologne, gal en hauteur au second collatral.

Voici, en effet, une trave de la nef de la cathdrale de Poitiers, dont
la construction, un peu antrieure  celle de la cathdrale de Bourges,
conforme d'ailleurs aux traditions romanes du Poitou et de la Vende,
accuse l'importance du collatral dans ces difices[232]. Notre figure 8
suppose, en A, la coupe faite sur l'axe longitudinal du bas ct, et en
B, sur l'axe de la nef centrale. Les votes des collatraux, paules
par des contre-forts pais, contre-butent les votes hautes. Ces
collatraux sont chacun presque gaux en largeur  la nef, de sorte que
ce vaisseau est plutt une grande salle  trois nefs qu'une glise
suivant la tradition de la basilique transforme. L'arcature porte au
niveau C une sorte de balcon, ou chemin de ronde continu, qui passe
derrire chacune des piles, dans l'paisseur des contre-forts. Un seul
comble  deux pentes couvre la nef et ses collatraux. Cette
construction, monte avec beaucoup de soins, est remarquable par ses
belles proportions et l'heureuse concordance de toutes ses parties. Les
votes, traces suivant la mthode du Poitou et de l'Anjou, tiennent de
la coupole et de la vote en arcs d'ogive (voyez VOTE). Il y a dans
cette composition une ampleur, une raison et une sobrit qui sont la
vraie marque de la puissance chez l'artiste. Ce mlange de qualits
suprieures, trop rare aujourd'hui, se retrouve dans la composition des
traves de vaisseaux vots de 1150  1250, que ces vaisseaux soient
destins  un service religieux ou civil. Aprs la composition de la
coupe transversale, en effet, c'est celle de la trave qui dtermine les
proportions et l'aspect de l'intrieur d'un vaisseau, avec ou sans
collatraux. Or, ces larges traves des monuments du Poitou, de l'Anjou,
du Maine, de l'Angoumois, surprennent par leur disposition grandiose,
bien que la plupart de ces constructions soient d'une dimension
mdiocre. Paratre grand est certainement une qualit pour un intrieur
destin  contenir la foule. On s'y trouve  l'aise, mme quand l'espace
vient matriellement  manquer. La cathdrale de Poitiers est d'une
dimension mdiocre[233], et cependant, grce  la belle disposition de
ses larges traves, l'impression qu'elle laisse est celle d'un
trs-vaste intrieur.

Certaines glises de la mme contre, de l'Anjou et du Maine, se
composent de vaisseaux  une seule nef, et l encore la composition des
traves est largement comprise. Nous citerons, entre autres, la nef de
l'glise abbatiale de Notre-Dame de la Coulture, au Mans (fin du XIIe
sicle), divise par traves sur plan carr, avec balcon relev, comme 
la cathdrale de Poitiers, port sur de grands arcs de dcharge d'un bel
effet[234]. Voici (fig. 9) une trave de cette nef, dpourvue de
collatraux.

Il n'est pas besoin d'tre architecte pour comprendre le parti que l'on
peut tirer de cette disposition grandiose, simple, se prtant  tous les
modes de structure[235]. L'influence de ce systme de larges traves
votes, simples ou avec des collatraux presque gaux  la nef
centrale, ne s'tendit gure au del du Maine et du Berry vers le nord;
et, ainsi que nous le disions tout  l'heure, on peut en retrouver un
dernier souvenir dans la composition des traves de la cathdrale de
Bourges. De ce ct-ci de la Loire, le systme indiqu dans les exemples
que nous avons donns (fig. 5 et 6) persiste pendant le XIIIe sicle,
mais on abandonne alors (sauf quelques cas assez rares) le mode de
votes avec arc-doubleau intermdiaire, recoupant les arcs ogives,
c'est--dire que les traves, au lieu d'tre doubles, sont simples et
portent chacune leur vote propre. N'est-il pas vident qu'il rgne dans
ces compositions de traves, pendant la priode comprise entre 1130 et,
1230, une libert dont on ne saurait mconnatre la valeur et l'tendue?
Aucune autre architecture ne se prterait  des formes et  des aspects
aussi varis sans sortir des principes qui la dirigent. Or, cette
souplesse n'est-elle pas la consquence du systme de structure admis?
Et de ce que ce systme de structure se concilie avec la libert et y
conduit, en faut-il conclure que cette architecture n'est autre chose
qu'un procd surann, n'ayant plus aujourd'hui d'application? L'tude
attentive des proportions ne ressort-elle pas des divers exemples qui
viennent de passer sous les yeux de nos lecteurs?

 dater de 1220 environ, la trave des nefs  collatraux, dans les
difices du Nord, est dtermine d'une manire plus prcise. Les
piliers, gaux en paisseur, portent chacun les nerfs complets des
votes d'arte, haute et basse; les murs, entre ces votes, s'ouvrent
largement, et sont remplacs mme par des fentres qui prennent toute la
surface comprise entre les piliers et les formerets. C'est d'aprs ce
principe qu'est conue la nef de la cathdrale d'Amiens, btie entre
1220 et 1230[236]. Nous donnons (fig. 10) une trave de cette nef, qui
n'a pas moins de 42m50 sous clef[237]. Le plan des piliers, au niveau du
rez-de-chausse, est trac en D, au niveau de la galerie (triforium) en
C. Cette galerie est ferme par un mur mince M, auquel s'adosse le
comble en appentis qui couvre le collatral. On voit en G la fentre du
collatral qui, leve sur une arcature et mur d'appui, comprend toute
la surface qui existe entre les piles engages et l'arc formeret. Mme
systme pour les fentres hautes F. On voulut bientt supprimer mme les
pleins qui formaient, derrire le comble du collatral, le
triforium[238]; les murs minces M furent ajours, et les combles
couvrant les collatraux tablis en pavillons sur chaque vote basse,
avec chneau sur les arcs-doubleaux. Alors la fentre suprieure se
liait au triforium, et la claire-voie vitre descendait jusque dans la
galerie. C'est d'aprs ce principe qu'en 1240 on reconstruisit la nef de
l'glise abbatiale de Saint-Denis, le choeur des cathdrales de Troyes
et de Beauvais, et un peu plus tard (1260 environ) celui de la
cathdrale de Ses, dont nous traons en A (fig. 11) une des
traves[239]. Le sol du choeur est au niveau B, celui du collatral en
C. La galerie (triforium), sous la fentre haute, est ajoure jusqu'au
niveau d'un appui D, derrire lequel passe le chneau. La claire-voie
postrieure de cette galerie ne reproduit pas exactement le dessin de
l'arcature antrieure (voy. TRIFORIUM). Comme  la cathdrale d'Amiens,
tous les espaces laisss entre les piliers, sous les votes, sont
remplis par des fentres dcores de vitraux; de telle sorte que ces
traves prsentent une surface considrable de peinture translucide de
l'effet le plus brillant. En O, est donne la section d'une pile sur
plan ovale, afin de laisser aux vides le plus de surface possible. C'est
toujours suivant ces donnes qu'au XIVe sicle on construisit la nef de
l'glise abbatiale de Saint-Ouen de Rouen (fig. 11), dont nous
prsentons une trave en B.

Ces trois derniers exemples montrent comment les matres des oeuvres
tendaient  diminuer les pleins et  augmenter les surfaces des vitraux
dans les glises votes. Ce principe ne se modifie gure jusqu'au XVIe
sicle; les portions des cathdrales d'Auxerre, de Troyes, de Sens, de
Beauvais, qui datent des XVe et XVIe sicles, reproduisent, sauf dans
les dtails, le parti que nous voyons adopt au XIVe sicle  Saint-Ouen
de Rouen. Ce parti convenait parfaitement, d'ailleurs, dans notre
climat,  de trs-grands vaisseaux. Grce aux vitraux colors ou
grisailles, on attnuait l'effet des rayons du soleil, et cependant
partout pntrait une lumire chaude et douce qui ne laissait aucun
point obscur. La rpartition de la lumire dans de grands espaces
couverts et ferms est une difficult contre laquelle, trop souvent, le
mrite de nos architectes modernes vient se heurter. Aussi la plupart
des grandes salles bties de notre temps ont-elles un aspect froid et
triste. De larges places sombres, soit sur les parois, soit sur le sol,
coupent ces vaisseaux, les rapetissent aux yeux et ne se prtent point 
la dcoration. La foule mme, rpandue dans ces salles, forme des taches
noires d'un aspect dsagrable. Au contraire, au milieu de ces anciens
difices entirement ajours entre les nerfs principaux de l'ossature,
il circule comme une atmosphre lumineuse et colore qui satisfait les
yeux autant que l'esprit. On se sent  l'aise dans ces vastes cages qui
participent de la lumire extrieure en l'adoucissant. C'est en grande
partie  cette judicieuse introduction des rayons lumineux que ces
vaisseaux doivent de paratre beaucoup plus vastes qu'ils ne le sont
rellement. Aussi l'glise abbatiale de Saint-Ouen, qui n'est, aprs
tout, que d'une dimension trs-ordinaire[240], parat-elle rivaliser
avec nos grandes cathdrales.

On se rendra compte de la disposition des traves des salles de palais
et chteaux en recourant aux articles CONSTRUCTION, PALAIS, SALLE.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]

     [Note 220: Voyez une portion du plan de cette nef  l'article
     TRANSSEPT, fig. 2.]

     [Note 221: Au XIIe sicle, des votes ayant t construites
     sur cette nef et appuyes sur des colonnettes accoles aux
     piliers avec assez d'adresse, des arcs-boutants durent les
     contre-buter. Les berceaux des collatraux furent dtruits,
     ainsi que les pilettes G, et des votes d'arte les
     remplacrent. Cependant la disposition des votes en berceaux
     perpendiculaires aux murs fut conserve dans le transsept.
     Ces travaux ne purent qu'altrer la solidit de l'difice
     bti de matriaux de petites dimensions; si bien qu'on dut
     (il y a quelques annes) reconstruire les votes hautes en
     matriaux lgers et restaurer les parties intrieures. Ces
     travaux ont malheureusement fait disparatre des traces
     curieuses de la disposition premire. On voit encore
     cependant, sur plusieurs points, les sommiers S des
     arcs-doubleaux des collatraux primitifs.]

     [Note 222: Cette disposition fut adopte dans l'glise de
     San-Miniato, prs de Florence; elle tait assez frquente au
     milieu du XIe sicle dans nos provinces du Nord, et notamment
     dans la Champagne.]

     [Note 223: Voyez,  ce sujet, _tude sur l'architecture
     lombarde_ par M. de Dartein, ingnieur des ponts et
     chausses. Toutefois, si nous ne contestons pas l'anciennet
     de la disposition du plan de l'glise de Saint-Ambroise de
     Milan, il nous semble que l'auteur de cet excellent ouvrage,
     dans la notice qu'il donne sur cette glise, ne tient pas
     assez compte des restaurations qu'elle eut  subir, et qu'il
     s'appuie d'une manire peut-tre trop absolue sur des textes.
     Combien n'avons-nous pas d'difices en France, par exemple,
     dont la reconstruction presque totale n'est mentionne que
     d'une manire incidente, ou ne l'est pas du tout! Aucun texte
     ne fait mention de la reconstruction de la faade de
     Notre-Dame de Paris, entre autres; en faut-il conclure que
     cette faade est celle d'tienne de Garlande, 1140, ou date
     de l'piscopat de Maurice de Sully (1160-1190)? Aprs le
     grand dsastre de 1196, c'est--dire aprs la ruine des
     votes de l'glise de Saint-Ambroise de Milan, ce monument
     dut subir un remaniement presque total. Des votes ne
     s'croulent pas sans cause; un sinistre aussi grave est
     habituellement la consquence d'un dversement des piles; or,
     les piles actuelles de Saint-Ambroise ne paraissent pas avoir
     subi des altrations de nature  pouvoir occasionner la chute
     des grandes votes. De l'examen que nous avons fait de cet
     difice, il y a peu d'annes, il rsulte que nous ne
     pourrions assigner  sa nef (les votes non comprises) la
     date du IXe sicle. Les profils, les sculptures de toutes les
     parties suprieures, la structure mme de ces parties,
     semblent appartenir au XIIe sicle, poque brillante pour
     l'art en Lombardie comme en France. Les monuments levs sur
     le sol du nord de l'Italie et dont la date carlovingienne ne
     saurait tre discute, ont un caractre barbare, comme
     structure, que l'on ne retrouve pas dans Saint-Ambroise de
     Milan. Toutefois, nous le rptons, nous croyons bien, comme
     M. de Dartein, que la disposition du plan appartient au IXe
     sicle, ainsi qu'une partie des constructions infrieures,
     l'autel, etc.]

     [Note 224: En 1845, M. Vitet crivait ceci: Que tous ceux 
     qui ces questions inspirent un srieux intrt cessent de
     s'vertuer  prouver, les uns que l'ogive nous est venue
     d'Orient, les autres qu'elle est indigne: querelles vides et
     oiseuses! Qu'ils cherchent _par qui_ a t mis en oeuvre le
     systme  ogive; pourquoi l'influence de ce systme a t si
     grande et si universelle, comment pendant trois sicles il a
     pu exercer sur une moiti de l'Europe une absolue
     souverainet; qu'ils cherchent enfin si la naissance et les
     progrs de ce systme ne sont pas insparablement lis  la
     grande rgnration des socits modernes, dont le XIIe
     sicle voit clore les premiers germes... Les rvolutions
     architecturales ainsi envisages ne se confondent plus avec
     ces _fantaisies futiles et phmres_ qui font prfrer telle
     toffe  telle autre pendant un certain temps; elles sont de
     srieuses, de _vritables rvolutions_, elles _expriment des
     ides_. (_Monographie de Notre-Dame de Noyon_, p. 130.)]

     [Note 225: Voyez CONSTRUCTION, fig. 19, la coupe de ce
     porche. Voyez PORCHE et OGIVE, fig. 3, 4 et 5.]

     [Note 226: Voyez la coupe.]

     [Note 227: La construction de l'glise de Nesle
     (Seine-et-Oise) date de 1175 environ. Cet difice est
     contemporain de la cathdrale de Senlis, de l'glise
     abbatiale et de Saint-Leu d'Esserent.]

     [Note 228: Voyez CHELLE.]

     [Note 229: Voyez,  l'article CATHDRALE, une trave de
     Notre-Dame de Paris, fig. 4.]

     [Note 230: Voyez le plan de cette glise  l'article
     CATHDRALE, fig. 6, et sa coupe, PROPORTION, fig. 7.]

     [Note 231: Voyez CATHDRALE, fig. 35.]

     [Note 232: Voyez CATHDRALE, fig. 44 et 45, le plan et la
     coupe transversale de la cathdrale de Poitiers.]

     [Note 233: Voyez son plan, CATHDRALE, fig. 44.]

     [Note 234: Une disposition analogue existe dans la nef de
     l'glise abbatiale de Sainte-Radegonde,  Poitiers, et
     existait, au XIIe sicle, dans la nef de la cathdrale de
     Bordeaux.]

     [Note 235: En A est trac le plan de la pile, avec le chemin
     de ronde au niveau _a_.]

     [Note 236: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 35;
     CATHDRALE, fig. 19 et 20.]

     [Note 237: Notre figure,  cause du manque d'espace, et pour
     conserver la mme chelle que celle des prcdentes (0,005
     pour mtre), divise la trave en deux parties. La partie B
     surmontant, en excution, la partie A.]

     [Note 238: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 36.]

     [Note 239: Trave des parties parallles du choeur.]

     [Note 240: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 62.]



TRFLE, s. m. Nom que l'on donne  un membre d'architecture de forme
gomtrique, obtenu au moyen de trois cercles dont les centres sont
placs aux sommets des angles d'un triangle quilatral. On dit aussi
_trilobe_ (fig. 1).  dater de la fin du XIIe sicle jusqu'au XVIe, on
s'est beaucoup servi de cette figure dans la composition des meneaux,
des roses, des arcatures, et en gnral des claires-voies. Quelquefois
les points de rencontre des cercles sont termins par un ornement
feuillu A, par une tte humaine ou d'animal.

Il arrive souvent qu'un trfle inscrit trois autres trfles, ainsi que
l'indique le trac B. (Voy. BALUSTRADE, FENTRE, MENEAU, ROSE.)

Quelques auteurs ont voulu voir dans cette figure un symbole. Rien ne
vient appuyer cette opinion. Le trfle rsultait tout naturellement de
l'emploi, trs-frquent, du triangle quilatral, dans l'architecture du
moyen ge, comme figure gnratrice (voy. PROPORTION). Il avait
l'avantage, pour les claires-voies des meneaux, par exemple, de pouvoir
inscrire facilement dans un arc en tiers-point _ab_ des figures
engendres par le triangle quilatral.

       [Illustration: Fig. 1.]



TREILLAGE, s. m. Claire-voie compose de lattes ou de bois lgers
runis, pendant le moyen ge, par des pointes ou de petites chevilles de
bois; puis, vers la fin du XVe sicle, par du fil de fer.

Dj, vers la fin du XIIe sicle, des treilles taient tablies dans les
jardins privs, et, sous saint Louis, ce mode de former des berceaux
avec de la vigne tait fort rpandu.  cette poque, les treilles du
jardin du Palais, sur l'emplacement de la place Dauphine actuelle,
taient en grande rputation. Les treillages consistaient habituellement
alors, si l'on s'en rapporte aux vignettes des manuscrits, en des bois
souples croiss, retenus par des pointes ou des liens d'osier
quelquefois entrelacs. La mode des _architectures_ en treillages ne
parat pas remonter au del du commencement du XVIe sicle. C'tait une
importation italienne, et non point une des plus heureuses.



TREILLIS, s. m. Clture de fentre de fer lger, mais trs-serre; sorte
de grillage (voy. ce mot), mais capable d'opposer une rsistance
srieuse. Il est souvent question, dans les romans des XIIIe et XIVe
sicles, de fentres ainsi treillisses au dehors d'une manire
permanente (voy. GRILLE). On donnait aussi le nom de _treillis_  des
grilles en faon de chevaux de frise, pour dfendre la contrescarpe des
fosss des chteaux. Tout  l'environ de Plessis, il fist faire (Louis
XI) un treillis de gros barreaux de fer, et planter dedans la muraille
des broches de fer, ayant plusieurs poinctes, comme  l'entre par o
l'on eu pu entrer aux fosss dudit Plessis[241].



TRSOR, s. m. Pice rserve,  ct des glises abbatiales et
cathdrales, aussi dans les chteaux, pour renfermer les objets les plus
prcieux; tels que vases sacrs, reliquaires, pices d'orfvrerie, puis
encore les chartes, les titres, etc.

La cathdrale de Paris avait son trsor au-dessus de la sacristie (voy.
SACRISTIE, PALAIS). La sainte Chapelle du Palais,  Paris, possdait
galement un joli difice annexe, qui contenait les sacristies et le
trsor des chartes. De mme,  la chapelle du chteau de Vincennes (voy.
CHAPELLE). Souvent aussi les trsors des glises taient pratiqus dans
l'intrieur mme de l'difice. On voit encore  la cathdrale de Reims,
dans le bas ct du bras de croix septentrional, le trsor entresol,
grill, qui renfermait les beaux objets que possdait le chapitre de
cette glise.  la cathdrale de Rouen, dans celle d'vreux, le trsor
n'tait qu'une chapelle grille.  Sens,  Troyes, les trsors des
cathdrales sont annexs  l'glise, au ct mridional du choeur, et
l'on y accde par des escaliers donnant dans le collatral. Dans les
chteaux, les trsors des chartes taient placs dans le donjon, ceux de
la vaisselle dans une tour, proche de la grand'salle, et celui de la
chapelle  ct ou au-dessus de la sacristie. Ces trsors,
habituellement vots et ainsi  l'abri des incendies, n'taient
clairs que par des fentres leves au-dessus du sol et soigneusement
grilles. Leurs portes taient de fer et doubles, ou tout au moins
munies de deux serrures. On voit encore, dans l'htel de Jacques Coeur,
 Bourges, la pice qui servait de trsor.

L'habitude de disposer, dans les chteaux ou htels, des pices
spcialement affectes  la conservation des trsors, et
particulirement des archives, ne parat gure remonter, chez les
seigneurs laques, au del de Philippe-Auguste. Jusqu'alors il tait
d'usage, parmi les nobles, d'emporter partout avec soi les titres
prcieux et la plupart des objets prcieux que l'on possdait. C'tait
une habitude mrovingienne que l'on trouve rpandue chez tous les
peuples de race indo-europenne. Le chef ne se fiait qu' lui seul pour
garder son bien et sa famille, et pendant l'poque romaine on voit que
les armes de _barbares_ ne marchent qu'accompagnes des lourds chariots
qui portent les vieillards, les femmes, les enfants et les dpouilles
amasses  la guerre. Pendant la campagne de 1194, contre Richard, le
bagage de Philippe-Auguste tomba dans une embuscade tendue prs de
Frteval, en Vendmois, par le roi d'Angleterre, qui mit ainsi la main,
non-seulement sur la vaisselle et les joyaux de son rival, mais aussi
sur les registres de cens, de taille, de servage, bref, le chartrier
complet de France, que les rois avaient coutume de porter avec eux dans
tous leurs voyages. Ce fut, disent les chroniques de Saint-Denis, une
rude tche que de rparer cette perte et de rtablir toute chose en
lgitime tat[242]. Ce fut  dater de cet vnement que les rois
franais dposrent les registres d'tat dans une rsidence fixe. Le
chartrier de France, plac d'abord au Temple, fut transfr partie dans
la grosse tour du Louvre, partie dans le trsor de la sainte Chapelle,
dont nous avons parl ci-dessus.

     [Note 241: _Mmoires de Philippe de Commines_, liv. VI, chap.
     VII.]



TRIBUNE, s. f. (du lat. _tribuna_). Partie principale des difices
sacrs, suivant les acadmiciens de la Crusca. En effet, dans les
basiliques chrtiennes primitives, la tribune est l'hmicycle qui forme
l'abside, o se tenait l'vque ou l'abb entour de son clerg (voy.
CHOEUR, TRANSSEPT), en souvenir de la place qu'occupait, dans la
basilique romaine antique, le prteur. Des pres de l'glise donnent
parfois le nom de tribunal  l'un des ambons placs des deux cts du
choeur, notamment  celui du haut duquel on lisait l'vangile aux
fidles assembls dans les nefs[243].

Le dessus des jubs, d'o on lisait galement l'vangile et d'o l'on
instruisait les fidles, prit ds lors le nom de tribune. Par extension;
on donna le nom de tribune, dans l'glise,  toute partie leve
au-dessus du sol, soit sur des colonnes et des arcs, soit sur des
encorbellements[244]. C'est ainsi que ces difices religieux eurent
leurs tribunes du jub, des orgues, de l'horloge, du trsor; parfois
aussi des tribunes particulires rserves  quelques fidles
privilgis,  de grands personnages, aux familles des fondateurs, etc.
On monte  ces loges, releves au-dessus du pav, par des escaliers
donnant, soit dans l'glise, soit dans des btiments voisins, quand
elles sont prives, c'est--dire rserves  certains personnages. Les
tribunes taient encore un moyen d'augmenter les surfaces donnes aux
fidles dans de petites glises. Nous n'avons  nous occuper ici que des
tribunes comprises comme annexes intrieures et leves des glises, non
comme sanctuaires, ambons ou jubs (voy. JUB, CHOEUR). Or, l'usage des
tribunes remonte assez loin. Galbert raconte comment, en 1127, Charles
le Bon fut assassin dans la tribune o il tait mont pour prier avec
Thancmar, chtelain de Bourbourg; tribune pratique dans l'glise de
Saint-Donatien,  Bruges. Les corps de ces deux personnages ayant t
transports dans le choeur par les religieux pour tre inhums, le parti
qui avait fait consommer le meurtre rsolut de les enlever: La nuit
suivante, le prvt ordonna de munir d'armes l'glise et de garnir de
sentinelles la tribune (_solarium_) et la tour, afin qu'il pt s'y
retirer avec les siens en cas d'attaque de la part des citoyens. D'aprs
l'ordre du prvt, des chevaliers entrrent arms cette nuit dans la
tribune de l'glise[245]... Ces misrables (les partisans) ne pouvant
s'emparer des lieux infrieurs de l'glise, avaient encombr de bois et
de pierres l'escalier qui menait  la tribune, en sorte que personne ne
pouvait y monter et qu'eux-mmes ne pouvaient descendre, et ils
cherchrent seulement  se dfendre du haut de la tribune et de la tour.
Ils avaient tabli leurs repaires et leur demeure entre les colonnes de
la tribune, avec des tas de coffres et de bancs, d'o ils jetaient des
pierres, du plomb, et toutes sortes de choses pesantes sur ceux qui
attaquaient... Enfin, les chanoines de l'glise, montant du choeur dans
la tribune, par des chelles[246]... Ces curieux passages font
connatre que la tribune en question tait place sous une tour de
l'glise, qu'elle avait un escalier communiquant avec les logis
extrieurs, et qu'elle tait voisine du choeur. C'tait une pice de
premier tage, s'ouvrant sur l'glise par des arcatures  claire-voie,
comme le sont les galeries suprieures des collatraux de nos glises
des XIe et XIIe sicles. Si cette pice servait de tribune, c'est--dire
d'oratoire lev au-dessus du sol de l'glise, elle n'avait point la
forme tout exceptionnelle que nous attachons aujourd'hui  cette partie
de l'difice religieux.

On voit une tribune d'un caractre bien franc et d'une poque assez
ancienne (1130 environ) dans le narthex de l'glise abbatiale de
Vzelay[247]. Nous en trouvons une autre dans la petite glise de
Montral (Yonne), qui est adosse  la faade et regarde le choeur, dont
les dispositions sont trs-remarquables. La figure 1 prsente en A le
plan de cette tribune, et en B la coupe faite sur _ab_. On monte  cette
tribune par deux escaliers donnant dans les collatraux, et pris aux
dpens de pierre l'paisseur du mur de face. Entirement construite en
belles dalles de dure, elle repose sur une colonne jumele monolithe et
quatre grandes consoles composes de longues pierres en encorbellement.

L'arrangement de la colonne avec un cul-de-lampe et des corbeaux est
extrmement intressant, comme construction, en ce qu'il se combine avec
le trumeau de la porte[248]. Une table d'autel porte sur la balustrade
pleine et sur une seule colonne jumele, est place dans l'axe de la
tribune, en C. Les queues des claveaux D d'archivolte de la porte et le
tympan E dgagent naturellement, en s'abaissant, les portes d'entre P
de la tribune. Une rose, d'un excellent style, s'ouvre en G, au-dessous
des votes de la nef. La figure 2 donne la vue perspective de cette
tribune, prise de la nef. Cet ouvrage a t conu et lev en mme temps
que la faade, qui date de la fin du XIIe sicle, puisque la
construction des encorbellements se relie intimement  cette faade, et
que les deux escaliers ont t rservs dans le mur en le btissant.
L'glise de Montral est petite, et est termine par un sanctuaire carr
avec un transsept et deux petites chapelles, galement sur plan carr,
orientes. La tribune, qui peut contenir facilement vingt  vingt-cinq
personnes, ajoutait donc  sa surface. Peut-tre tait-elle rserve au
seigneur, car l'glise tait attenante  un chteau dont il ne reste
plus traces. La position du petit autel C le ferait croire. Cette
tribune pouvait ainsi servir de chapelle prive. Construite en
magnifiques matriaux taills avec une puret remarquable, cette glise,
et sa tribune (si rare), est, entre les monuments de la Bourgogne, un de
ceux qui prsentent le plus d'intrt.

Tout le monde connat la tribune de la cathdrale de Paris, qui, 
l'intrieur, s'lve sous la grande rose occidentale, entre les deux
tours, et dont l'arc sert d'trsillonnement  la base de ces tours.
Cette tribune, construite en mme temps que la partie infrieure de la
faade, et qui date, par consquent, de 1210 environ, sert aujourd'hui 
porter le buffet des grandes orgues. Elle se compose seulement d'un arc
qui franchit toute la largeur du vaisseau central, et d'une vote en
arcs d'ogive. En largeur, elle occupe la moiti de l'paisseur des tours
et met en communication les belles salles votes du premier tage de
ces deux clochers, par de larges arcades. Deux autres arcades
semblables, s'ouvrant dans ces salles, donnent directement sur la nef.

Nous ne parlerons pas ici des salles de premier tage, des porches ou
clochers poss dans l'axe des nefs principales, et qui, s'ouvrant sur
ces nefs, sont de vritables tribunes, parce que nous avons l'occasion
ailleurs de signaler ces dispositions[249].

Au XIVe sicle, on leva, dans l'intrieur de la cathdrale de Laon,
trois tribunes sous les pignons de la faade occidentale et des deux
bras de croix, pour trsillonner les piliers des six tours qui
flanquent ces pignons. Ces trois tribunes n'ont donc point une
destination dfinie, c'est un moyen de consolidation utilis. Elles
consistent simplement en un arc bomb, avec vote en arcs d'ogive bande
entre les piliers de la premire trave. Pendant la seconde moiti du
XVe sicle, une tribune fut leve entre la premire trave de la nef de
la cathdrale d'Autun[250]. Cette tribune, destine  porter un buffet
d'orgues, est dispose sur un plan original, ainsi que le montre la
figure 3, en A. Elle occupe un trapze _abcd_, dont les angles _b_, _c_,
sont contre-buts par les arcs _bf_, _ce_. La vote, avec arcs ogives,
tiercelets, liernes, etc., est complique et assez plate. C'est une
construction bien conue, si l'on a gard aux dispositions des piliers
anciens que l'on prtendait ne pas modifier. On arrive au sol de la
tribune par deux escaliers  vis anciens, qui, primitivement, donnaient
accs  une sorte de loge extrieure, qui, vers la fin du XIIe sicle,
fut remplace par un beau porche[251]. La vue perspective de cette
tribune en fait saisir la construction et le caractre. En B, est un des
deux arcs-boutants qui maintiennent la pousse de la vote, dont l'arc
de tte _bc_ est port sur les deux clefs de jonction oblique _b_ et
_c_. Il y a l une combinaison trs-simple dans son principe, dont on
pourrait tirer un excellent parti. Les redents et poinons avec liens
courbes n'ajoutent rien  la solidit, et ne sont pas du meilleur style,
appliqus  une construction de pierre.

Indpendamment de ces tribunes ouvertes, faites pour recevoir des
chanteurs, des jeux d'orgues, ou un public privilgi, on pratiquait
parfois, dans les glises abbatiales ou paroissiales, et surtout dans
les chapelles de chteaux, de petites tribunes fermes, destines 
certains personnages. Cet usage devint frquent pendant le XVe sicle.
Les abbs ne descendaient plus au choeur et avaient leur tribune. Les
seigneurs avaient aussi leur tribune spciale, soit dans l'glise
paroissiale, soit dans leur propre chapelle.

Voici (fig. 4) une de ces petites tribunes closes, pratique dans le mur
de face du bas ct de l'glise abbatiale de Montivilliers
(Seine-Infrieure). Cette glise est romane; mais, au XVe sicle, on
rtablit un bas ct, dans le mur duquel est mnage une tribune[252].
En A, est trac le plan de la tribune avec l'escalier qui y conduit, et
en B l'lvation sur le collatral. Ces claires-voies taient garnies
intrieurement de courtines, afin que les assistants aux crmonies
pussent voir dans l'glise sans tre vus. Le service des tribunes
prenait parfois, dans les chapelles de chteaux, une grande
importance[253]. L'une tait dispose pour le seigneur et les siens,
d'autres pour les habitants du chteau, pour les familiers. La garnison
et tout le service se tenaient sur le pav,  rez-de-chausse. Il
arrivait souvent mme que ces tribunes taient faites de bois. Les
grand'salles des chteaux possdaient galement de ces sortes de
tribunes de menuiserie peinte et dcore d'toffes. On y plaait les
musiciens les jours de fte et de banquets, les femmes, ou des personnes
trangres auxquelles on voulait faire honneur les jours de plaids. Ces
sortes de tribunes taient leves dans un angle de la salle, et l'on y
arrivait par des escaliers extrieurs.

Dans les glises, on suspendait aussi des tribunes de bois pour recevoir
des orgues, des choeurs ou des personnes privilgies.  la cathdrale
de Reims, on voit encore les restes d'une de ces sortes de tribunes
accole au pignon nord du transsept, et qui date du XVe sicle.
Au-dessus de la porte d'entre principale de la cathdrale d'Amiens, il
existe galement une tribune de bois, dont la construction remonte 
1500 environ, et qui porte sur une ferme arme, masque derrire trois
arcs en menuiserie.

L'glise de Saint-Andoche, de Saulieu (Cte-d'Or), possde encore une
jolie tribune de bois de la fin du XVe sicle, au-dessus de la porte
centrale. La figure 5 en donne l'lvation perspective, prise de
l'intrieur de la nef.

En A, est trac le systme de construction de ces tribunes de charpente
et menuiserie. L'entrait B est entaill  mi-bois pour laisser passer le
poinon C, qui s'lve jusqu' la longrine D et reoit les deux
arbaltriers E. Les liens G soulagent les parties intermdiaires de
l'entrait, le pied de ces liens reposant sur les murs latraux en I et
venant s'assembler  l'extrmit infrieure du poinon C rendu fixe par
les deux arbaltriers E. Une doublure dcore masque l'entrait, et la
balustrade de menuiserie fixe de B en D sur cette doublure et sur la
longrine D roidit tout le systme. Le solivage repose sur une lambourde
fixe derrire l'entrait. C'est un systme analogue qui est appliqu 
la cathdrale d'Amiens, quoique la porte soit beaucoup plus
grande[254]. La forme de charpente, formant le devant de la tribune, est
divise en trois traves (voyez en P). De mme les poinons F sont
entaills  mi-bois dans l'entrait H. Le trapze KLMN maintient la tte
de ces poinons qui reoivent les pieds des liens O. Les assemblages des
arbaltriers sont maintenus dans l'entrait par des triers boulonns et
par les deux contre-fiches K, N. Une triple arcature en menuiserie, qui
parat suspendue, masque les poinons, les liens, et contribue encore 
donner du roide  tout l'ensemble. Ces arcatures retombant sur des
culs-de-lampe en l'air ne sont donc pas un vain ornement, mais sont la
vritable dcoration de la structure en charpente.

On levait aussi des tribunes sur les places pendant les ftes
publiques, pour y placer des choristes et des acteurs qui rcitaient des
mystres devant la foule. Pendant les tournois, des tribunes de
charpente recouvertes d'toffes et d'cus armoys taient construites
sur l'un des cts de la lice et servaient d'abri aux seigneurs et aux
dames. Mais ces ouvrages provisoires sortent du domaine de
l'architecture.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]

     [Note 242: _Chronique de Saint-Denis_ (_Histoire de France_
     de M. Henri Martin, t. III, p. 551).]

     [Note 243: Encore en 1527, au concile de Lyon: _Evangelium
     alta voce in tribuna et capella crucis more solito... dixit
     et evangelizavit_.]

     [Note 244: En latin _solarium_.]

     [Note 245: Galbert, _Vie de Charles le Bon_, chap. III, trad.
     de M. Guizot.]

     [Note 246: Id., _ibid._ chap. XIV.]

     [Note 247: Voyez PORCHE, fig. 4.]

     [Note 248: Voyez PORTE, fig. 63 et 64.]

     [Note 249: Voyez CLOCHER, PORCHE.]

     [Note 250: La construction de la cathdrale d'Autun remonte
     au XIIe sicle (voyez CATHDRALE, fig. 27).]

     [Note 251: Voyez PORCHE, fig. 12 et 13.]

     [Note 252: Ces dtails nous ont t fournis par M. Pratel,
     architecte au Havre.]

     [Note 253: La chapelle royale de Vincennes possde une belle
     tribune sous la rose occidentale, qui consiste en un arc en
     tiers-point avec vote d'arte franchissant la largeur du
     vaisseau.]

     [Note 254: La porte de la tribune de l'glise Saint-Andoche
     de Saulieu n'est que de 5m,65; celle de la cathdrale
     d'Amiens est de 14 mtres.]



TRIFORIUM, s. m. Mot en usage dans la basse latinit (form du grec),
introduit dans le vocabulaire de l'architecture par les archologues
anglais, et qui s'applique aux galeries pourtournant intrieurement les
glises, au-dessus des archivoltes des collatraux[255]. Le triforium
occupe toute la largeur du collatral, ou n'est qu'une troite galerie
de service adosse aux combles des bas cts. La plupart de nos grandes
glises du Nord possdent un triforium, qui n'est qu'une tradition de la
galerie (ambulatoire) de premier tage de la basilique romaine. Quand le
triforium prend toute la largeur du collatral, il est vot  dater du
commencement du XIIe sicle, et, ds l'origine, sa fonction est
dtermine plus encore par une ncessit de stabilit que par les
besoins du service de l'glise. Tant que les nefs des glises taient
couvertes par des charpentes apparentes,  l'instar de la basilique
romaine, si l'architecte levait une galerie de premier tage, comme 
Saint-Rmi de Reims, par exemple[256], il ne pouvait gure songer  la
voter; il se contentait de bander un arc-doubleau au droit de chaque
pile, arc-doubleau qui recevait le solivage inclin portant la
couverture en appentis, qui tayait les grands murs de la nef, mais qui
ne pouvait exercer sur ces murs une pousse que la charge des parties
suprieures ne pt neutraliser. Ce fut tout autre chose quand on
prtendit remplacer les charpentes apparentes par des votes, et par des
votes en berceau. Ces votes s'affaissrent bientt entre les murs
dverss sous l'action de leur pression oblique; il fallut penser 
maintenir ces murs dans leur plan vertical. C'est alors qu'on eut l'ide
de jeter longitudinalement sur les galeries de premier tage un
demi-berceau ou arc-boutant continu, pour contre-buter la pousse du
berceau central. Ds la fin du XIe sicle, l'cole auvergnate arrivait 
ce rsultat, dont on peut encore constater l'efficacit, si l'on visite
les glises d'Issoire, de Saint-Nectaire, de Notre-Dame du Port 
Clermont, de Saint-Etienne de Nevers, et mme de Saint-Sernin de
Toulouse. Les arcs-doubleaux des galeries primitives (voyez la figure 1
de l'article TRAVE) taient conservs, et le solivage de bois inclin
tait remplac par ce demi-berceau sur lequel on posait  cru la
couverture de tuiles ou de dalles.

La figure 1 explique cette modification dans les procds primitifs. En
A, on voit encore la trave de la galerie avec ses arcs-doubleaux au
droit des piles, et son solivage portant la couverture; en B, le
solivage est remplac par un demi-berceau contre-butant la pousse
continue du berceau central C. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'avant de
se dcider  jeter des votes sur les hautes nefs, on avait commenc par
se contenter d'arcs-doubleaux portant, en partie, la charpente et la
couverture[257]. Dans les provinces o l'on osa tout d'abord supprimer
les charpentes pour leur substituer des berceaux entre chaque
arc-doubleau de la nef, il tait naturel de remplacer de mme les
lambris des combles en appentis des galeries par des demi-berceaux. Mais
ce nouveau systme de structure obstruait les fentres hautes, perces
autrefois sous les charpentes des nefs centrales. Aussi ces glises
d'Auvergne dont nous parlons, n'en ont-elles point, tandis que de
petites baies clairent le triforium.

Les berceaux des hautes nefs ne furent pas tout d'abord bands,
concentriques aux arcs-doubleaux. On voit que dans les nefs couvertes
par des charpentes, pendant le XIe sicle, l'arc-doubleau portait un
pignon avec claire-voie, sur les pentes duquel s'appuyait le solivage du
comble[258]. On laissa donc l'arc-doubleau  sa place, ainsi qu'on le
voit en P (fig. 1)[259], en jetant le berceau en D  la place du
lambris. Le demi-berceau E du triforium venait contre-buter le berceau
central, tandis que l'arc-doubleau G contre-butait l'arc de la nef H. La
claire-voie du triforium s'ouvrait alors en I. Cependant on ne gagnait
rien  laisser les arcs-doubleaux de la nef centrale au-dessous du
berceau, ce n'tait l qu'une tradition d'une disposition antrieure des
difices couverts par des charpentes apparentes; on releva donc ces
arcs-doubleaux, de manire  rendre leur extrados concentrique au
berceau, ainsi qu'on le voit en M[260].

La figure 2 prsente l'aspect perspectif du triforium de la nef de
l'glise d'Issoire. Dans cette nef, qui date des dernires annes du XIe
sicle, les traves sont doubles, c'est--dire que les colonnes engages
A et les arcs-doubleaux B n'existent que de deux en deux piles; la pile
C tant seulement destine  recevoir les arcs-doubleaux et retombes
des votes des collatraux. Mais on voit en D un arc-doubleau de galerie
comme il en existe un au droit des piles A. En E, est la naissance du
berceau continu de la nef haute, et,  travers l'arcature du triforium
en G, on aperoit le demi-berceau qui contre-bute cette vote centrale.
Mme disposition  Notre-Dame du Port,  Saint-tienne de Nevers. Dans
ces difices, le triforium a exactement le caractre qui convient  sa
destination. Le mur de la nef est ajour pour permettre de profiter de
cette galerie ncessaire  la stabilit du monument, et qui donne un peu
de lumire aux votes hautes de l'glise. Si ce parti tait convenable
pour des nefs d'une dimension mdiocre,--les fentres basses des
collatraux donnant alors assez de lumire,  cause du peu de largeur du
vaisseau,--il tait inadmissible dans la construction d'une grande
glise, telle que Saint-Sernin de Toulouse, pourvue de doubles
collatraux; car, dans ce dernier cas, la nef centrale et t laisse
dans l'obscurit. Ne pouvant ouvrir des fentres sous les naissances des
berceaux, fallait-il au moins que celles des galeries fussent assez
hautes et assez larges pour clairer cette nef centrale  travers
l'arcature du triforium; aussi, dans ce dernier difice, le triforium
prend-il une tout autre importance qu' Issoire et  Notre-Dame du Port.
On en jugera par le gomtral que nous donnons ici (fig 3). En A, est
trac le plan de cette galerie avec une pile d'angle B; car le triforium
de l'glise Saint-Sernin se retourne aux extrmits du transsept. De
larges fentres C clairent et la galerie et le milieu du vaisseau. Le
demi-berceau avec arcs-doubleaux, qui nat au-dessus de ces fentres,
contre-bute la vote centrale en berceau, renforce d'arcs-doubleaux.
C'est le systme adopt dans les glises auvergnates, mais plus
dvelopp[261].

Le dveloppement du triforium dans l'glise de Saint-Sernin de Toulouse
ne permettait pas cependant d'ouvrir des jours directs dans la nef. Sous
le climat du Midi, ce moyen pouvait suffire; mais, sous le ciel brumeux
du Nord, la lumire transmise par ces seconds jours n'clairait qu'
peine les nefs hautes: il fallait que des fentres s'ouvrissent
directement sur ces nefs au-dessus du triforium. Aussi, dans les
provinces situes au nord de la Loire, on ne cessa point de pratiquer
des ouvertures directes sous les charpentes, et, quand on renona aux
charpentes, sous les votes qui durent les remplacer. Ce fut une des
causes qui empchrent les architectes du Nord d'adopter la vote en
berceau (voy. VOTE), et qui les contraignirent  chercher des
combinaisons de votes d'arte. Les tympans sous les formerets des
votes permettaient, en effet, d'ouvrir des baies dans la hauteur mme
de ces votes. Toutefois on ne renonait point au triforium vot, qui
tait regard comme un moyen propre  maintenir les murs des hautes nefs
dans le plan vertical, et  contre-buter les votes qui les
surmontaient. Plusieurs glises de l'poque de transition nous montrent
les diverses tentatives faites en ce sens par les matres des provinces
franaises du Nord. Nous citerons en premire ligne l'glise abbatiale
de Saint-Germer (Oise), dont la construction remonte  la moiti du XIIe
sicle[262]. Les traves du choeur de cette glise possdent, au-dessus
du collatral, un triforium vot  la romaine, sans arcs ogives. Cette
galerie s'ouvre sur l'glise par une arcature, et le comble qui la
surmonte recouvre des arcs-boutants destins  maintenir la pousse des
votes hautes.

La coupe (fig. 4) faite sur cette galerie explique le systme de
structure adopt. Les demi-pignons AB qui s'lvent sur les
arcs-boutants servaient aussi  porter la couverture, qui se composait
d'un solivage avec demi-fermes dans les parties circulaires. Des baies C
sont perces sous ce comble en appentis, et donnent dans l'glise,
au-dessous d'un troit passage de service mnag en D, afin de faciliter
l'entretien des verrires des fentres suprieures F.

La figure 5 donne l'lvation intrieure de ce triforium, avec les
fentres quadrangulaires E du comble et le passage de service G[263]. En
H, est trace une des traves parallles du choeur, et en L une des
traves du rond-point, dveloppe sur plan rectiligne. On observera que
la claire-voie  colonnes jumelles repose sur un bahut (voy. la coupe
fig. 4). Ce bahut empchait les personnes qui occupaient la galerie de
plonger leurs regards dans l'glise,  moins de se mettre  plat-ventre
sur ce mur d'appui.

Les architectes des cathdrales de Noyon, de Senlis, de Soissons, de
Paris, des glises de Mantes, du choeur de l'abbatiale de Saint-Rmi de
Reims, de celui de l'abbaye d'Eu, etc., renoncrent  ce mur d'appui, et
firent porter les bases des colonnes de la claire-voie directement sur
le sol de la galerie. Des balustrades de bois ou de fer, places entre
ces colonnes, permirent alors aux assistants, dans les tribunes, de voir
le pav de l'glise. Le parti mi-roman, mi-gothique, adopt 
Saint-Germer, conserve les fentres hautes M (fig. 5) de la basilique
primitive, grce  l'application du systme de votes d'arte en arcs
d'ogive, tout nouveau alors[264]. Cependant ces fentres suprieures,
trs-leves au-dessus du pav de l'glise, n'clairaient gure que les
votes; les fentres perces dans le mur du triforium (voy. la coupe en
P) taient trop loignes de la claire-voie pour pouvoir donner de la
lumire  l'intrieur du vaisseau sur le sol; d'autant que ce triforium
est bas, profond et que le bahut fait cran. L'architecte du choeur de
Notre-Dame de Paris adopta rsolment un autre parti; comme nous venons
de le dire, il supprima le bahut et leva la vote du triforium. Le
matre qui, peu aprs, vers 1195, construisit la nef de la mme glise,
amliora encore, au point de vue de l'introduction de la lumire dans la
partie centrale du vaisseau, les dispositions prises par son devancier.
Il construisit les votes du triforium transversalement rampantes, afin
de dmasquer compltement les fentres de cette galerie pour le public
qui se tenait sur le pav de la nef.  l'article CATHDRALE (fig. 2, 3
et 4), nous rendons compte de cette disposition, assez clairement pour
qu'il ne soit pas ncessaire d'y revenir ici.  Notre-Dame de Paris, des
roses remplacent les fentres rectangulaires, qui, dans l'glise de
Saint-Germer, sont ouvertes dans le mur auquel le comble en appentis est
adoss. Le passage de service intrieur qui,  Saint-Germer, surmonte
ces fentres, n'existe pas  Paris, mais il existe  la cathdrale de
Noyon[265]; et l, comme dans le croisillon semi-circulaire de la
cathdrale de Soissons, c'est un deuxime triforium, ou galerie troite
avec claire-voie en faon d'arcature, qui remplace les roses et les
fentres rectangulaires[266].

Ces larges triforiums vots taient d'une construction dispendieuse et
ne pouvaient convenir qu' d'assez grands difices. Ils exigeaient, pour
trouver des fentres dans les tympans des votes hautes, une
sur-lvation des murs, afin d'adosser les combles en appentis qui
couvraient les galeries de premier tage. Leur utilit ne se faisait
sentir que lors des grandes solennits, et encore les deux ou trois
premiers rangs de fidles pouvaient, de ces galeries, voir ce qui se
passait dans l'glise, si toutefois, comme  Notre-Dame de Paris, 
Mantes,  Saint-Rmi de Reims, les bahuts de pierre taient supprims.
Pour des glises bties avec plus d'conomie et dans lesquelles il n'y
avait pas d'occasion de recevoir un grand concours de fidles, le
triforium vot ne pouvait faire partie du programme. Aussi des glises
qui datent de la mme poque que celles dsignes ci-dessus, et qui
appartiennent  la mme cole d'architectes, n'en sont-elles pas
pourvues. Cependant nous retrouvons dans l'le-de-France une tendance
prolonge  conserver ce parti. Ce n'est plus le triforium vot
occupant toute la largeur du collatral, mais ce n'est pas non plus le
triforium laissant une galerie troite, un passage de service en dedans
de l'adossement du comble des bas cts, comme dans les cathdrales de
Reims, d'Amiens, de Bourges et de Chartres. Ce systme intermdiaire est
adopt dans l'glise conventuelle de Saint-Leu d'Esserent (Oise)[267].
Voici (fig. 6) la coupe du triforium de la nef de cette glise. Le mur
d'adossement du comble A du collatral ne s'lve pas assez pour
interdire l'ouverture de petites fentres B.  dfaut de la vote, un
arc de dcharge C reoit la partie suprieure du mur, et le passage
porte en plein sur la vote du collatral.  l'intrieur, cette
disposition prsente l'aspect reproduit en perspective dans la figure 7.
Comme pour rappeler la vote des grands triforiums, l'architecte a band
l'arc D, qui n'est plus qu'un simulacre, puisque le vritable arc de
dcharge est beaucoup plus bas et simplement bomb (voy. la coupe). Le
triforium ainsi rtrci n'ayant plus besoin d'tre couvert par un comble
en appentis, mais simplement par un dallage G (voy. la coupe), on
pouvait ouvrir les fentres hautes immdiatement au-dessus de l'arc D
(voy. la fig. 7), et mme, si le constructeur n'avait pas tenu  la
conservation de cet arc, il et pu descendre l'appui de la fentre
beaucoup plus bas. Bien entendu, ce parti exigeait imprieusement la
structure d'arcs-boutants pour maintenir les hautes votes, car on
n'avait plus la ressource des demi-pignons noys sous les combles en
appentis du triforium vot, pour remplir cette fonction, ainsi que cela
avait t pratiqu  Saint-Germer.

Un autre monument, contemporain de l'glise de Saint-Leu d'Esserent,
donne  la fois le triforium avec votes et le triforium troit clair
par des fentres: c'est la petite glise de Moret (Seine-et-Marne). Les
parties parallles du choeur de cette glise possdaient une galerie de
premier tage ou triforium vot au-dessus des ailes; mais l'abside,
semi-circulaire, sans collatraux, possde, au-dessus d'un rang de
fentres basses, un triforium dont la composition originale nous montre
une suite de lunettes ou roses sans meneaux, entre lesquelles est mnag
un passage. La vue perspective (fig. 7 _bis_) explique cette singulire
structure. En A, est le triforium projet conformment  la mthode de
l'le-de-France, c'est--dire vot. Un degr pos derrire le parement
B monte au triforium de l'abside, qui n'est plus qu'un passage
traversant les piles et s'ouvrant sur le dehors et sur l'intrieur de
l'glise par des roses. On remarquera que ces roses (voy. le plan en P)
ne sont pas perces normalement  la courbe de l'abside, mais sont
biaises de manire  tre vues de l'entre du choeur. Pntrant un
cylindre, ces oeils n'ont jamais t garnis de meneaux; leurs vitraux,
qui sont poss dans le cercle extrieur, ne sont maintenus que par des
armatures de fer. Les dtails de cette partie de l'glise de Moret sont
du meilleur style des premires annes du XIIIe sicle. Il ne faut point
oublier qu' l'glise de Mantes (Seine-et-Oise), il existe un large
triforium vot comme celui de la cathdrale de Paris, clair par des
roses ou oeils circulaires, et que ce triforium, au-dessus du collatral
de l'abside, prsente une disposition qui, bien que conue d'aprs des
donnes trs-monumentales, parat avoir fourni l'ide de la composition
de celui de Moret. Le triforium absidal de Mantes date des dernires
annes du XIIe sicle. Soit que l'architecte ait voulu viter les
difficults rsultant de la combinaison de votes sur plan annulaire,
soit qu'il ait craint la pousse de ces votes  l'extrieur du cylindre
(pousse qui,  Notre-Dame de Paris, est neutralise par une suite
d'arcs-boutants assez compliqus, levs sur le second collatral),
parce qu'il n'avait qu'un bas ct et que la construction tait faite
videmment avec parcimonie; le fait est que cet architecte a vot le
triforium absidal de l'glise de Mantes au moyen d'une suite de berceaux
convergents. La coupe (fig. 7 _ter_) explique ce systme de
construction; les colonnes A reposent sur l'arc-doubleau infrieur;
elles portent des linteaux de pierre dure, sur lesquels reposent les
berceaux B. Mais comme ces colonnes sont, en plan, poses normalement 
la courbe du rond-point, les traves sont plus larges en C, le long de
la claire-voie qui s'ouvre extrieurement; il en rsulte que ces
berceaux sont ou rampants, ou prsentent des surfaces curvilignes
gauches. L'architecte de Notre-Dame de Mantes parat s'tre arrt 
cette dernire disposition, aprs quelques ttonnements; c'est--dire
qu'il a voulu maintenir la section _ab_ des clefs du berceau en
tiers-point de niveau ou  trs-peu prs. Alors la trace _ac_ du berceau
n'est pas concentrique  la trace _bd_ (voy. en M). Les baies F sont des
roses. Il est clair que l'architecte de l'glise de Moret n'a fait
qu'interprter  une petite chelle ce qui avait t fait  Mantes
quelques annes avant lui.

Ces exemples, ces dductions varies, montrent combien ces matres
cherchaient sans cesse  perfectionner ce qu'ils voyaient faire autour
d'eux. Sans abandonner le principe admis, et sans imiter platement ce
qui semblait prsenter les rsultats les plus satisfaisants, ils
prtendaient au contraire dvelopper ce principe, en tirer toutes les
consquences; et, avant tout, ils savaient qu'un systme de structure
doit tre modifi en raison de la dimension des difices.

Mais, dans d'autres provinces, on procdait diffremment: le triforium
n'tait, ds le XIe sicle, qu'une claire-voie ouverte dans le mur
d'adossement du comble du collatral; claire-voie laissant pntrer le
regard, de l'intrieur, sous la charpente. Cependant,  l'origine, ces
ouvertures taient plutt des fentres perces de distance en distance
dans les tympans d'une arcature aveugle, qu'une galerie (voy. TRAVE,
fig. 2). Ce n'est que vers le milieu du XIIe sicle que l'arcature
aveugle, avec fentres donnant sous les combles des bas cts, se
transforme en claire-voie. Le choeur de la cathdrale de Langres, qui
date de cette poque, nous fournit un bel exemple de ces arcatures
s'ouvrant dans le mur d'adossement de la charpente du collatral. La
figure 8 donne le gomtral du triforium de la cathdrale de Langres, en
supposant la trave dveloppe sur un plan droit, cette abside tant
circulaire. En A, est trac le plan. La vote B est un cul-de-four en
tiers-point dans lequel pntrent les fentres hautes C. Des colonnettes
jumelles[268] supportent la double arcade qui compose la galerie entre
chaque pilier du rond-point. Ce parti pouvait tre adopt dans une
abside, l o les traves sont troites. Il et t dangereux de faire
porter des tympans larges et pais sur une suite de colonnettes. Aussi,
dans la nef de la mme glise, le triforium n'est-il qu'une arcature
aveugle perce d'une baie cintre  chaque trave. Mme systme adopt 
la cathdrale d'Autun, qui est quelque peu antrieure  celle de
Langres. Les architectes tenaient cependant  occuper l'espace compris
entre les archivoltes des collatraux et les fentres hautes par des
claires-voies; les arcatures aveugles ne prsentaient qu'une dcoration
plate et sans utilit. Le matre auquel on doit la cathdrale de Sens,
dont la construction prsente des dispositions si intressantes, eut
l'ide, vers la fin du XIIe sicle, d'tablir un triforium d'aprs un
principe nouveau alors. Afin de bien porter les parties suprieures, qui
se composaient primitivement d'un fenestrage avec haut appui et pile
intermdiaire, il divisa de mme la galerie en deux traves, avec pile
intermdiaire portant sur la clef de l'archivolte du collatral. Puis,
dans chacune des traves, il tablit une arcature jumele reposant sur
une colonnette et deux pieds-droits. La figure 9 donne en A le plan et
en B l'lvation du triforium de la nef de la cathdrale de Sens. En C,
est la colonne qui porte l'arc-doubleau de recoupement de la vote
haute. Des fentres refaites, aprs l'incendie,  la fin du XIIIe
sicle, ont remplac les anciennes baies D, qui taient jumeles comme
l'arcature principale du triforium. Cette construction, qui date de 1180
environ, nous montre un triforium simplement perc dans le mur
d'adossement du comble du collatral, comme  l'abside de la cathdrale
de Langres, sans cloison sparative entre ce comble et la claire-voie.
Une disposition analogue, mais avec des formes architectoniques
trs-diffrentes, se retrouve dans une autre province.  la cathdrale
d'vreux, dans la premire trave de la nef, en partie masque par le
buffet d'orgues, est un reste du triforium du XIIe sicle, qui, perc
simplement dans le mur d'adossement du comble de l'ancien bas ct,
aujourd'hui occup par un clocher, se compose d'une arcature avec
tympans reposant sur des pilettes isoles. Nous en donnons (fig. 10)
l'lvation et le plan horizontal. Ce triforium,  peu prs contemporain
de celui de Sens, est beaucoup moins bien entendu, au point de vue de la
structure; car ces arcs, entrecroiss, constituent une assez mdiocre
dcharge, et ces tympans-linteaux peuvent tre briss facilement, ou
briser les portes des chapiteaux au moindre mouvement de la
construction. Cependant cet exemple fait ressortir encore une fois les
ressources varies dont ces architectes du XIIe sicle savaient
profiter. C'est l une disposition toute normande, et que l'on retrouve
en Angleterre, dans les monuments de cette poque.

Le triforium, s'ouvrant directement sous le comble du collatral,
prsentait des inconvnients qu'il est facile d'apprcier. Il donnait du
froid et de l'humidit dans l'glise, car les couvertures de tuiles ou
d'ardoises, si bien faites qu'elles soient, laissent toujours passer
l'air extrieur. La vue des charpentes  travers ces claires-voies
n'tait pas agrable. Il tait difficile d'entretenir la propret sous
ces combles, et, dans les grands vents, la poussire se rpandait dans
l'glise. Aussi on ne tarda gure  isoler le triforium du comble,
c'est--dire  lever entre celui-ci et la claire-voie une cloison de
pierre qui formait ainsi mur d'adossement. On l'avait bien tent 
Saint-Leu d'Esserent, ainsi que nous l'avons vu, mais l c'est un moyen
terme entre ce dernier parti et celui du triforium vot.

La nef de la cathdrale d'Amiens parat tre une des premires
constructions religieuses dans lesquelles l'architecte ait cherch 
sparer franchement la galerie du triforium du comble en appentis, au
moyen d'une cloison fixe. Voici (fig. 11), en A, le plan d'une
demi-trave de ce triforium[269]. En B, est le trac de la pile au
niveau de la galerie et au niveau du rez-de-chausse; en C, le
contre-fort qui porte la colonne recevant la tte de l'arc-boutant[270],
et en D la cloison de maonnerie avec arc de dcharge. En E est donne
l'lvation de ce triforium sur la nef. On aperoit en G l'arc de
dcharge de la cloison. Comme  Sens, la claire-voie est divise en deux
traves, la pilette P portant le meneau central de la fentre et
reposant sur la clef de l'archivolte du collatral[271]. En H, est
trace, a une plus grande chelle, la projection horizontale de la
pilette P, avec les tailloirs des chapiteaux, celle d'une des
colonnettes; et en I, la section du profil de l'arc I'. On remarquera
que cette galerie tant place  une grande hauteur, et la largeur de la
nef ne pouvant donner beaucoup de recule, les profils horizontaux, tels
que bases et tailloirs, sont trs-dvelopps en hauteur et peu
saillants, afin de ne pas tre masqus par les projections
perspectives[272]. Souvent les chapiteaux des colonnettes de ces
triforiums du milieu du XIIIe sicle sont trs-bas d'assises et
trs-vass, afin de dvelopper leur corbeille aux yeux des personnes
places sur le sol. On trouve un trs-remarquable exemple de ce parti,
adopt en raison de l'effet perspectif, dans la cathdrale de
Chlons-sur-Marne.  Notre-Dame d'Amiens, on voit que l'architecte,
proccup de la diminution perspective de son ordonnance de galerie, en
a exagr les proportions, comme hauteur, par rapport  la largeur.
C'est  de telles attentions dans la conception des diverses parties
d'un difice, que l'on reconnat les matres. Ceux-ci, en traant le
gomtral, se rendaient videmment compte des dformations produites par
la hauteur, l'loignement et la place relative; ils obtenaient l'effet
voulu sans tre obligs, comme cela se voit souvent aujourd'hui, de
ttonner et de modifier sur place des portions tout entires des
difices, pour n'obtenir, aprs ces essais dispendieux, que des
proportions indcises ou des effets incomplets.

La coupe du triforium de la nef de la cathdrale d'Amiens (fig. 12),
faite sur _ab_, montre l'habilet du constructeur. Dans cette coupe, on
voit en A et B les deux arcs concentriques en tiers-point qui forment
archivolte de la galerie. En C, est le renfort intrieur au droit des
grosses piles, en D un linteau de liaisonnement. L'archivolte B nat sur
le chapiteau du petit renfort intrieur de la pilette P du plan, et
vient pntrer les renforts C. En E, est le plafond du triforium faisant
chemin de ronde au-dessus du comble F des collatraux. En G, la colonne
isole qui reoit la tte des arcs-boutants[273] et qui porte sur le
contre-fort H. En K, est l'arc de dcharge marqu G sur le trac (fig.
11); en I, la cloison fermant le comble, et en L un arc de dcharge
portant cette cloison et laissant sous son intrados passer la vote du
bas ct; Les grandes fentres suprieures s'ouvrent en M immdiatement
au-dessus de la galerie[274]. Cependant les murs d'adossement du comble
des bas cts, vus derrire la claire-voie du triforium, paraissaient
nus; on dcida bientt qu'ils devaient tre ajours, et, dans la mme
glise (Notre-Dame d'Amiens), l'architecte qui leva l'oeuvre haute du
choeur tablit sur le collatral des combles en pavillon, afin de
pouvoir ouvrir des jours dans les murs de clture du triforium. Ces
galeries participrent ainsi bientt des fentres suprieures[275].
C'est vers le milieu du XIIIe sicle que ce parti fut adopt dans un
grand nombre d'glises du domaine royal, notamment  la cathdrale de
Troyes et  l'abbaye de Saint-Denis, en grande partie reconstruite sous
le rgne de Louis IX. Le triforium de la nef et du choeur de cette
dernire glise est trs-remarquable comme composition. Nous donnons
(fig. 13) le plan A et l'lvation B d'une demi-trave de ce triforium.
En C, est trace la claire-voie postrieure C' du plan, laquelle reoit
le vitrage; de sorte que l'on aperoit les vitraux de cette claire-voie
C  travers l'arcature antrieure. Ici le triforium se relie plus
intimement avec les grandes fentres suprieures qu' Amiens, au moyen
des colonnettes de meneaux D. Mais les tympans T des deux arcatures sont
encore pleins, tandis qu'un peu plus tard, comme  Notre-Dame de Paris,
sous les roses du transsept (1260), dans le choeur des cathdrales de
Beauvais et de Troyes (1250), dans le choeur de la cathdrale de Ses
(1270), dans l'glise abbatiale de Saint-Ouen de Rouen (1300), ces
tympans sont eux-mmes ajours. Alors le triforium n'est que la
continuation de la fentre suprieure, et n'est spar de celle-ci que
par une dalle formant plafond de la galerie vitre et sol du chemin de
ronde qui la surmonte. La figure 14 explique cette disposition adopte
dans l'glise abbatiale de Saint-Denis. En A, est le sol du triforium;
en B, le sol du chemin de ronde.  Saint-Denis, la galerie a partout la
mme largeur et n'est plus rtrcie par des renforts au droit des piles,
comme  la cathdrale d'Amiens. Le contre-fort C porte la colonne D qui
reoit les ttes des arcs-boutants[276]. Le collatral tait couvert par
des combles en pavillon, avec chneau E, afin de permettre d'ouvrir les
jours dans la cloison G[277].

L'exemple le plus complet et le plus dvelopp peut-tre du triforium,
se reliant absolument  la fentre suprieure, se trouve  Ses, dans le
choeur de la cathdrale, dont la construction date de 1270 environ[278].
Ce monument, conu d'une manire trs-savante, mais mal fond, sur un
mauvais sol, a beaucoup d'analogie avec le choeur de l'glise de
Saint-Ouen de Rouen. Les dfauts de structure, qui en ont compromis la
dure, tiennent  une excution insuffisante, faute de ressources
probablement. Au point de vue de la thorie, le choeur de la cathdrale
de Ses dpasserait mme en valeur celui de l'glise abbatiale de
Saint-Ouen, s'il et t fond sur un bon sol, et si les matriaux
eussent t convenablement choisis et d'une rsistance proportionne aux
charges qu'ils ont  porter[279].

La figure 15 donne le triforium d'une des traves parallles du choeur
de la cathdrale de Ses. L'archivolte A du collatral est surmonte
d'un gble, derrire le rampant duquel s'amorcent les colonnettes qui
composent la claire-voie du triforium et la fentre haute. L'ordonnance
de cette partie suprieure commence donc immdiatement au-dessus des
archivoltes (voy. TRAVE, fig. 11); et, ds le niveau B, les sections de
l'arcature du triforium et des meneaux des fentres sont indiques. Une
seule dalle C, qui fait appui des fentres, recouvre la galerie du
triforium et sert de chemin de ronde extrieur au-dessus de cette
galerie. Comme  Saint-Denis, comme dans le choeur de la cathdrale
d'Amiens, la claire-voie vitre extrieure D n'est pas semblable  la
claire-voie intrieure, ce qui est fort bien calcul; car si les formes
des arcatures  jour sont pareilles  l'extrieur et  l'intrieur, il
en rsulte en perspective des superpositions de lignes d'un mauvais
effet. Au contraire, ces arcatures tant diffrentes, l'oeil les spare
assez naturellement, et les intersections des courbes produisent des
combinaisons varies et riches.  Ses, comme  Saint-Ouen de Rouen, ce
n'est plus un bahut plein, mais une balustrade  jour qui forme appui de
la galerie, de sorte que, pour les personnes places sur le sol
infrieur, les vitraux de la claire-voie postrieure D se voient 
travers cette balustrade. L'intention d'ajourer de plus en plus les
traves au-dessus des collatraux, et d'en faire comme une sorte de
tapisserie translucide, sans interruption, devient vidente  dater de
la seconde moiti de XIIIe sicle, et se manifeste jusque vers la fin du
XIVe sicle, dans l'le-de-France et les provinces voisines, sauf de
rares exceptions. Comme les hautes fentres elles-mmes, les galeries du
triforium occupent alors tout l'espace compris entre les piles. Trois
monuments religieux de cette poque (fin du XIIIe sicle), dus  un mme
architecte, trs-probablement, font exception  cette rgle: ce sont les
cathdrales de Clermont (Puy-de-Dme), de Limoges et de Narbonne, dont
les choeurs furent seuls termins avant le XIVe sicle. Dans ces trois
glises, les fentres hautes n'occupent pas entirement tout l'espace
libre entre les piles portant les arcs des votes; elles sont plus
troites, et la claire-voie du triforium n'occupe galement que la
largeur des fentres. Ces galeries du triforium ne sont point ajoures
extrieurement, mais possdent un mur d'adossement plein, bien que les
collatraux soient couverts en terrasses, disposition qui,  notre avis,
n'tait d'ailleurs que provisoire. De plus, ces galeries pourtournent
les piliers, au lieu de passer  travers, comme dans nos glises du
Nord[280]. Il s'en faut que ce parti ait la franchise du mode de
structure adopt dans nos provinces du Nord. Les arcatures de triforium,
isoles des piles et laissant un plein  droite et  gauche de
celles-ci, ne produisent pas un bon effet, ne s'expliquent pas
nettement. Et, de fait, aucune ncessit de construction ne motive ces
sortes de trumeaux alourdissant les piles sans raison.

Pendant que le triforium se dveloppait ainsi en ne faisant plus qu'un
avec la fentre suprieure dans le Nord, en Bourgogne les architectes
procdaient autrement pendant le XIIIe sicle. Ils conservaient le mur
d'adossement plein pour appuyer le comble en appentis du collatral, et,
au lieu de rserver au-dessus du triforium un chemin de ronde
extrieurement, ils le disposaient intrieurement. La fentre suprieure
de la trave se trouvait ainsi leve  l'aplomb de ce mur d'adossement,
et non point  l'aplomb de la claire-voie intrieure, comme dans les
exemples prcdents[281].

Voici (fig. 16) un exemple de cette structure, pris dans la jolie glise
de Saint-Martin de Clamecy. On voit combien, dans ces monuments
bourguignons, le triforium prend d'importance. C'est un vritable
portique lev au-dessus des archivoltes du collatral. Ce systme ne
peut conduire  relier la galerie avec le fenestrage suprieur, pos en
retraite; aussi ne le voyons-nous adopt en Bourgogne, et dans une
partie du Nivernais, que quand, dans ces provinces, on abandonne les
traditions locales, vers la fin du XIVe sicle, pour recourir au style
de l'architecture du domaine royal. L'ordonnance du triforium-portique
bourguignon devait ncessairement entraner les architectes  dcorer
d'une manire particulire ces arcatures qui prenaient une si grande
importance dans les nefs. Les colonnettes ne reposaient plus ici sur un
bahut comme  Amiens, ou sur une balustrade, mais directement sur le sol
de la galerie, accus par un bandeau saillant; disposition qui
contribuait encore  donner de la grandeur  cette ordonnance.  Semur
en Auxois, les arcatures du triforium de l'glise de Notre-Dame sont
dcores de ttes saillantes trs-habilement sculptes. Dans la nef de
la cathdrale de Nevers, de petites caryatides supportent les
colonnettes, et des figures d'anges remplissent les tympans (fig. 17).
Ces portiques sont levs en grands matriaux, et, dans leur hauteur,
les piliers eux-mmes sont souvent composs de monostyles groups[282].
Habituellement, dans les glises bourguignonnes, les fentres
suprieures n'ont pas l'importance relative (par suite de la grandeur du
triforium) qu'elles prennent, au XIIIe sicle, dans les monuments
religieux du domaine royal. La figure 16 en est la preuve. Quelquefois
mme le triforium se confond avec le fenestrage suprieur. L'glise
abbatiale de Saint-Seine (Cte-d'Or) nous fournit un exemple de cette
singulire disposition, datant du commencement du XIIIe sicle (fig.
18). Ici c'est le formeret de la vote haute qui circonscrit l'arcature
du triforium, qui n'est plus qu'une dcoration. Ce dernier parti a t
frquemment adopt dans les glises normandes des XIIe et XIIIe sicles,
en France comme en Angleterre. Mais le triforium dans les glises
normandes mrite une tude particulire. Il se compose, pendant la
premire priode, c'est--dire au XIe sicle, d'un tage lev au-dessus
du collatral et couvert par une charpente apparente et d'un chemin de
ronde suprieur au niveau des fentres hautes. On ne peut douter
aujourd'hui (depuis les travaux entrepris par M. Ruprich Robert dans les
deux glises abbatiales de Caen, l'Abbaye-aux-Dames et
l'Abbaye-aux-Hommes) que les nefs de ces glises n'aient t couvertes
originairement par des charpentes apparentes[283].

Or, il existe toujours, dans les monuments religieux d'une grande
dimension, en Normandie, une galerie de circulation au-dessus du
triforium, sous la charpente suprieure. Voici une coupe de la nef
primitive de l'Abbaye-aux-Hommes (fig. 19)[284], qui explique clairement
ce que nous venons de dire. En A, est le triforium avec sa charpente; en
B, le chemin de ronde au droit des fentres suprieures, sous la grande
charpente C. Il est ais de se rendre compte de l'usage de ce chemin de
ronde. Les charpentes apparentes taient composes de pices de bois
formant des saillies, des entrevous; elles taient dcores de
peintures. Ces sortes d'ouvrages exigent un entretien frquent, ne
serait-ce mme qu'un poussetage, car les araignes ne tardent pas 
garnir de leurs toiles les creux laisss entre les chevrons ou solives.
Ces bois ont besoin d'tre visits pour viter la pourriture cause par
des infiltrations. Le chemin de ronde B facilitait donc cet entretien et
cette inspection constante. De plus, il permettait de visiter et de
rparer les vitraux des fentres suprieures, et de donner passage aux
couvreurs pour rparer les toitures. En E, est trace une trave, ou
plutt une demi-trave intrieure, car, dans la nef de l'glise
Saint-tienne de Caen, les traves sont doubles suivant la mthode
normande[285]. La ligne ponctue _abcd_ indique la coupe longitudinale
du chemin de ronde B. Au XIIe sicle, on remplaa, dans presque toutes
les nefs normandes-franaises, les charpentes apparentes par des votes.
Alors, pour contre-buter ces votes, dans le triforium A, on construisit
le demi-berceau continu D, avec arcs-doubleaux _f_ au droit des anciens
pilastres _f'_. Ce demi-berceau, non plus que la vote suprieure,
n'exigrent la destruction du chemin de ronde B; au contraire, ce chemin
de ronde fut ouvert plus largement sur la nef et dcor de colonnettes
(fig. 20). Les fentres _a_, ainsi que les passages, furent conservs en
relevant leur appui d'une assise, afin de trouver la nouvelle pente du
comble. Le sol du chemin de ronde au niveau _b_, dans la disposition
romane, fut abaiss en _d_, pour donner une proportion plus svelte  la
galerie suprieure. L'architecte n'osa pas probablement ouvrir en _g_ de
nouvelles arcades, comme il l'avait fait contre la pile centrale de la
trave, dans la crainte d'affaiblir les piles principales, et aussi
parce que la perspective des arcs ogives les masquait en partie. Ainsi,
la raison d'utilit qui avait fait pratiquer les chemins de ronde sous
les charpentes suprieures des glises normandes primitives devenait,
lorsque ces glises furent votes, un motif de dcoration qui persiste
dans les monuments de cette province jusqu' la fin du XIIIe sicle.

Le chevet de la cathdrale de Lincoln (Angleterre) nous fournit un
exemple des plus remarquables de la persistance de cette tradition (fig.
21). L le triforium est encore couvert par une charpente apparente
comme celui de l'glise normande romane, et le chemin de ronde suprieur
se combine avec le fenestrage ouvert sous les formerets. Ce chemin de
ronde n'a plus alors une utilit relle, puisque les vitraux pourraient,
s'il n'existait pas, tre rpars du dehors en passant sur la tablette
de recouvrement du comble du triforium. La claire-voie intrieure du
chemin de ronde se relie  la fentre vitre au moyen de linteaux
formant l'assise du tailloir des chapiteaux. Il y a dans ce parti un
dsir de produire de l'effet par le jeu de ces deux claires-voies dont
l'une, celle intrieure, n'est qu'une dcoration. On remarquera, dans
cet exemple, combien est charge de moulures et d'ornements l'arcature
du triforium, et combien cette richesse contraste avec l'aspect nu de la
charpente apparente. Il est vident que, dans cette architecture
normande du XIIIe sicle, la tradition romane conserve son empire et
devient souvent l'occasion de formes et de partis qui ne sont plus
justifis par suite des changements introduits dans le mode de
structure. Une disposition analogue a t adopte dans le choeur de la
cathdrale d'ly, disposition qui reproduit plus exactement encore celle
des chemins de ronde suprieurs des glises normandes romanes. Dans
notre architecture franaise, au contraire, l'cole laque du XIIe
sicle laisse de ct toutes les traditions romanes, et ne s'inspire
plus que des ncessits imposes par le nouveau mode de structure; elle
procde toujours d'une manire logique, claire, ne met en oeuvre que ce
qui est ncessaire, et peut toujours rendre raison de ce qu'elle fait.
Il serait  souhaiter qu'on en pt dire autant de nos coles modernes
d'architecture.

Mais nous devons nous borner, les documents abondent, et nous ne pouvons
ici que signaler les principaux, ceux qui prsentent un caractre tout
particulier. Ces exemples suffisent, nous l'esprons,  faire ressortir
la varit que nos matres du moyen ge savaient apporter dans leurs
conceptions, sans jamais abandonner un principe admis.

Nous ne parlerons qu'incidemment du triforium, dont la forme est
inusite. La petite glise de Champeaux (Seine-et-Marne) possde un
triforium s'ouvrant directement sous le comble du collatral par des
roses, aujourd'hui bouches, et trs-probablement garnies, dans
l'origine, par des meneaux dans le genre de ceux qui remplissent les
roses perces au-dessus du triforium de la cathdrale de Paris. Dans
quelques glises, le triforium ne consiste qu'en une baie simple ou
jumelle s'ouvrant galement sous le comble. La cathdrale de Bziers,
dans les parties de la nef refaites au XIVe sicle, nous montre un
triforium ainsi compos (fig. 22). Sa claire-voie, ouverte sous le
comble du collatral, consiste en deux baies carres prolongeant les
meneaux de la fentre suprieure. Quelquefois, mais trs-rarement, dans
la bonne architecture franaise, le triforium est simul et n'est alors
qu'une arcature en placage, une simple dcoration occupant la hauteur du
comble du collatral. Les dispositions adoptes  Saint-Denis, dans les
cathdrales de Troyes, de Beauvais, de Ses, dans l'glise abbatiale de
Saint-Ouen de Rouen, persistent pendant les XIVe et XVe sicles. Les
dtails du triforium deviennent plus dlis, les profils plus maigres,
mais on ne voit apparatre aucun parti nouveau. Les arcatures se
modifient en raison du got du moment, mais elles continuent  se relier
au fenestrage suprieur.  la fin du XVe sicle, cependant, il arrive
parfois que la galerie du triforium prend une ordonnance spciale,
charge de dtails, de redents, de contre-courbes, de sculptures, en
laissant entre elle et le fenestrage un intervalle plein. An XVIe
sicle, on se contente de substituer, comme  Saint-Eustache de Paris,
par exemple, des formes se rapprochant de l'architecture romaine aux
formes gothiques. Ces tentatives, plus ou moins heureuses, ne
constituent pas une invention, un perfectionnement; ce sont l des
questions de dtail sur lesquelles il ne parat pas utile de s'tendre.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 7. bis.]
       [Illustration: Fig. 7. ter.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]
       [Illustration: Fig. 14.]
       [Illustration: Fig. 15.]
       [Illustration: Fig. 16.]
       [Illustration: Fig. 17.]
       [Illustration: Fig. 18.]
       [Illustration: Fig. 19.]
       [Illustration: Fig. 20.]
       [Illustration: Fig. 21.]
       [Illustration: Fig. 22.]

     [Note 255: Voyez du Cange, _Glossaire_.]

     [Note 256: Voyez TRAVE, fig. 1.]

     [Note 257: Voyez TRAVE, fig. 2.]

     [Note 258: Voyez TRAVE, fig. 2.]

     [Note 259: Coupe de la nef de l'glise Notre-Dame du Port 
     Clermont.]

     [Note 260: Disposition de la nef de l'glise d'Issoire
     (Puy-de-Dme).]

     [Note 261: Voyez  l'article PROPORTION, fig. 2, la coupe
     transversale de l'glise de Saint-Sernin de Toulouse. Voyez
     aussi les Archives des monuments historiques, publies sous
     les auspices du ministre des Beaux-Arts.]

     [Note 262: L'glise abbatiale de Saint-Germer est, comme
     structure, en retard sur l'glise abbatiale de Saint-Denis,
     et sur les cathdrales de Noyon, de Senlis et de Paris; elle
     appartient a une cole moins avance, qui tient encore par
     bien des points au systme roman: c'est pour cela que nous la
     mettons ici en premire ligne, sinon par la date (car elle ne
     fut leve qu'en 1160), mais par le style.]

     [Note 263: Voyez, dans les _Archives des monuments
     historiques_, la _Monographie de Saint-Germer_, par M.
     Boeswilwald.]

     [Note 264: Voyez CONSTRUCTION, OGIVE, TRAVE, VOTE.]

     [Note 265: Voyez TRAVE, fig. 5.]

     [Note 266: Voyez  l'article ARCHITECTURE RELIGIEUSE, la vue
     perspective du beau triforium vot du bras de croix sud de
     la cathdrale de Soisson. Voyez aussi,  l'article
     CONSTRUCTION, fig. 41 et 43, la disposition du triforium du
     choeur de l'glise Notre-Dame de Chlons-sur-Marne.]

     [Note 267: Cette glise date des premires annes du XIIIe
     sicle.]

     [Note 268:  l'article CHAPITEAU, voyez la figure 15.]

     [Note 269: Voyez TRAVE, fig. 10.]

     [Note 270: Voyez la coupe, CATHDRALE, fig. 20.]

     [Note 271: Voyez TRAVE, fig. 10.]

     [Note 272: Voyez PROFIL, fig. 26.]

     [Note 273: Voyez la coupe de la nef, CATHDRALE, fig. 20.]

     [Note 274: Voyez TRAVE, fig. 10, et FENTRE, fig. 20.]

     [Note 275: Voyez TRAVE, fig. 11; ARCHITECTURE RELIGIEUSE,
     fig. 36, et FENTRE, fig. 24.]

     [Note 276: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 36.]

     [Note 277: Pour se rendre compte de la position de ce
     triforium au droit des piles, voyez l'article TRAIT, fig. 4.]

     [Note 278: Voyez TRAVE, fig. 11.]

     [Note 279: Les fondations du choeur de la cathdrale de Ses
     ne sont que des maonneries appartenant  un monument
     beaucoup plus ancien, sur lesquelles les constructions sont
     appuyes tant bien que mal, et ces fondations mal maonnes
     ne sont pas tablies sur le sol rsistant. videmment il y a
     eu l une ncessit d'conomie.]

     [Note 280: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 38.]

     [Note 281: Voyez CONSTRUCTION, fig. 78, 79 _bis_ et 88.]

     [Note 282: Comme dans l'glise de Semur en Auxois, dans
     l'glise Notre-Dame de Dijon (voyez CONSTRUCTION, fig. 80),
     dans l'glise cathdrale d'Auxerre (voyez CONSTRUCTION, fig.
     88).]

     [Note 283: Voyez la notice de M. Ruprich Robert, l'_glise de
     la Sainte-Trinit et l'glise de Saint-tienne  Caen_,
     1864.]

     [Note 284: D'aprs M. Robert.]

     [Note 285: Voyez TRAVE, fig. 2.]



TRILOBE, s. m. Ornement, baie, rosace  jour,  trois lobes. (Voy.
TRFLE.)



TRINIT, s. f. Le moyen ge a essay de reprsenter matriellement le
mystre de la sainte Trinit. C'est  l'cole d'Alexandrie qu'il faut
avoir recours si l'on veut connatre les diverses phases par lesquelles
a d passer la pense de la Trinit avant d'arriver  l'tat de dogme.
Nous n'avons pas, bien entendu,  nous occuper de l'exposition du dogme,
mais  rendre compte de la forme sensible donne  la conception de la
Trinit dans nos monuments du moyen ge. Ds le IVe sicle, crit M.
Didron[286], avec saint Paulin, vque de Nole, qui est n en 353 et est
mort en 431, apparaissent les groupes de la Trinit.  l'abside de la
basilique de Saint-Flix, btie  Nole par Paulin lui-mme, on voyait la
Trinit excute en mosaque.

Saint Paulin expliquait, dans les vers qu'il fit  cette occasion, que
le Christ tait reprsent sous la forme d'un agneau, l'Esprit-Saint
sous celle d'une colombe, et que la voix du Pre retentit dans le
ciel. Le mme vque, dans la basilique leve  Fondi sous le vocable
de Saint-Flix, avait fait reprsenter le Fils sous la forme d'un agneau
avec la croix, le Saint-Esprit en colombe, et le Pre sous l'apparence
d'une main (probablement) qui couronnait le Fils.

       ....., et rutila genitor de nube coronat.

Comme l'observe trs-bien M. Didron[287]: L'anthropomorphisme, qui
avait effarouch les premiers chrtiens et qui semblait rappeler le
paganisme, ne trouva pas la mme rsistance pendant le moyen ge
proprement dit. Une fois arriv au IXe sicle, on n'eut plus rien 
craindre des ides paennes... Le Pre ternel, dont on n'avait os
montrer que la main encore, ou le buste tout au plus, se fit voir en
pied. Cependant il ne prit pas une figure spciale; mais il emprunta
celle de son Fils, et, ds lors, il devint fort difficile de les
distinguer l'un de l'autre. Le Fils continua d'apparatre tel qu'on
l'avait vu sur la terre... La colombe quitta quelquefois aussi son
enveloppe d'oiseau, pour prendre la forme humaine. Comme le dogme
dclarait nettement que les trois personnes taient non-seulement
semblables, mais gales entre elles, les artistes tendirent aux
reprsentations la similitude et quelquefois mme l'galit des
hypostases divines. En effet, bon nombre de peintures de manuscrits des
XIe et XIIe sicles[288] reprsentent les trois personnes divines sous
la forme de trois hommes de mme ge et de mme apparence. Au portail de
l'glise collgiale de Mantes, on voit, dans la voussure de la porte
occidentale, la Trinit figure par une croix que portent deux anges (le
Fils), par le Pre sous forme d'un homme jeune, et l'Esprit en colombe.
Mais les artistes prtendirent identifier les trois personnes divines,
afin de faire comprendre aux fidles  la fois leur individualit et
leur runion en une seule puissance. Il existe, sous le porche
occidental, non termin, de Saint-Urbain de Troyes, un bas-relief de
bois datant des dernires annes du XIIIe sicle, qui reprsente la
Trinit (fig. 1) Le Pre est au milieu, coiff de la tiare  triple
couronne, comme un pape; de la main droite, il bnit; de la gauche, il
tient la terre.  sa droite est le Fils couronn d'pines et portant la
croix.  sa gauche, l'Esprit, sous la figure d'un jeune homme imberbe,
tenant une colombe. Ces trois personnages n'ont ensemble que quatre
jambes, adroitement drapes de faon  faire croire qu'ils en ont deux
chacun. De petites figures d'un homme et d'une femme agenouills (les
donateurs) sont sculptes aux deux extrmits du groupe. L'impossibilit
de sparer les trois personnes divines est ainsi matriellement indique
par la disposition des jambes. Quelquefois la Trinit est reprsente
sous la forme d'un homme ayant une tte  trois visages, une de face et
deux de profil, et deux yeux seulement; ou bien encore, c'est une figure
gomtrique ainsi dispose (fig. 2). Ce triangle mystique tait visible
encore sur la faade d'une maison de Bordeaux, il y a peu d'annes. Des
vitraux, des vignettes de manuscrits, le reprsentent assez frquemment
pendant les XVe et XVIe sicles.  la mme poque, dans beaucoup de
portails d'glises, la Trinit se montre ainsi: Le Pre assis, coiff de
la tiare, tient le Christ en croix devant lui. De la bouche du Pre
descend la colombe sur le crucifix. Ces diverses reprsentations ont un
intrt; elles indiquent la marche de l'art comme expression sensible
des ides thologiques selon le temps. Pendant les premiers sicles, on
redoute videmment l'expression trop matrielle d'un mystre qui doit
rester impntrable. Le Fils est un agneau, l'Esprit une colombe, le
Pre une voix ou une main sortant d'une nue. Plus tard, l'artiste se
rassure, il donne aux trois personnes divines l'individualit. Elles
sont spares, distinctes, mais semblables et assises sur un trne
commun. Puis on cherche  faire comprendre, par un artifice matriel,
l'unit des trois personnes. Au XVe sicle, c'est une sorte de problme
gomtrique pos devant la foule et dont la solution est pose comme une
nigme; ou encore c'est un jeu d'artiste, comme cette tte  trois
visages. Au XVIe sicle, on adopte une forme antrieure, mais peu
rpandue, celle de la distinction absolue des trois personnes, en raison
du rle que leur attribue l'ide chrtienne. Le Pre est le personnage
immuable; le Fils, le rdempteur; et l'Esprit, l'missaire man du
Pre; amour, selon saint Augustin et saint Thomas d'Aquin. Jsus, ayant
t baptis, sortit de l'eau sur-le-champ, et voil que les cieux lui
furent ouverts et qu'il vit l'Esprit de Dieu descendant sous la forme
d'une colombe et venant sur lui. Alors une voix du ciel dit: Celui-ci
est mon fils bien-aim en qui je me suis complu[289]. Il est donc assez
important de faire ces distinctions des caractres donns  la Trinit
figure dans les monuments anciens.

Le moyen ge admet aussi une Trinit du mal. De mme que les thologiens
avaient prtendu trouver le reflet de la Trinit sainte dans l'me
humaine: volont, amour, intelligence, confondues en une substance, ils
supposrent le mal avec des facults correspondantes. Des sculptures,
des peintures de vitraux et de manuscrits reprsentent en effet la
Trinit satanique (fig. 3)[290]. Cette miniature du XIIIe sicle montre
le pcheur soumis aux lois de la Trinit du mal, arme d'un glaive et
couronne. Satan est souvent reprsent ainsi dans les bas-reliefs du
jugement dernier. Outre ses trois visages qui correspondent, dans le
mal, aux trois hypostases de Dieu, son corps est couvert parfois
d'autres faces humaines, comme pour marquer que la puissance du mal est
plus tendue, par ses facults, que celle du bien.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]

     [Note 286: _Iconogr. chrtienne_, par M. Didron. Paris,
     1843.]

     [Note 287: _Ibid._, p. 539.]

     [Note 288: Entre autres, le beau manuscrit d'Herrade de
     Landsberg, _Hortus deliciarum_, bibl. de Strasbourg.]

     [Note 289: Matthieu, III, 16, 17.]

     [Note 290: Mss. ancien fonds Saint-Germain, n 37, _Psalm_.,
     Bibl. impr.]



TROMPE, s. f. Appareil de claveaux, ayant la figure d'une coquille, qui
sert  porter en encorbellement, soit un angle saillant sur un pan
coup, soit un parement droit sur un angle rentrant. Les constructeurs
du moyen ge ont fait un grand usage des trompes pour porter les flches
de pierre  huit pans sur les tours carres, des chauguettes sur des
parements, des tourelles en encorbellement; ils ont employ les trompes
 la place des pendentifs pour tablir des coupoles sur des
arcs-doubleaux reposant sur quatre piles.

Les trompes sont appareilles, soit au moyen d'une suite d'arcs
concentriques, soit en forme de cne. La figure 1 donne une trompe
compose d'arcs concentriques biseauts  45 degrs, de manire 
pntrer les cts du carr. En A est trace la projection horizontale
d'une de ces trompes, en B son lvation, en C sa coupe. Ces sortes de
trompes sont les plus anciennes, on en trouve dans les monuments du XIe
sicle; elles sont d'un appareil facile, chaque arc tant indpendant.
On en voit souvent  la base des pans des flches des XIe et XIIe
sicles pour passer du carr  l'octogone. Au XIIe sicle apparaissaient
aussi dj des trompes coniques, ainsi que le montre la figure 2. Pour
viter la runion des angles trs-aigus des claveaux composant la
trompe, au sommet du cne, les appareilleurs ont souvent tabli un
morceau de pierre demi-circulaire  la place de ce sommet en _a_; ils
formaient ainsi un petit cintre sur lequel repose l'intrados des
claveaux. Telles sont les trompes que l'on voit encore aux tourelles de
l'abbaye de Chailly (Oise) (fin du XIIe sicle) (fig. 3). Alors cette
premire pierre pose au sommet de l'angle rentrant en _b_, vide en
cne, est appele _trompillon_.

S'il s'agit, comme dans les deux exemples prcdents, d'obtenir un plan
 45 degrs, coupant un angle droit rentrant, en projection horizontale,
la construction des trompes ne prsente aucune difficult. Les claveaux,
dans ce cas, ont leur extrados trac sur un cylindre paralllement  son
axe et leur intrados sur un cne; mais si l'on veut tablir un angle
saillant suspendu sur un angle rentrant, les difficults se prsentent.
Ainsi (fig. 4), soit un angle rentrant ABC, sur lequel il s'agit de
suspendre une construction formant l'angle saillant ADC, l'appareilleur
commencera par tablir une suite de corbeaux suivant la diagonale BD du
carr (voyez la projection verticale P), puis il remplira les deux vides
AD, CD, au moyen de deux trompes coniques biaises. Le second claveau _a_
formera tas de charge, pour porter l'angle saillant _b_. La bascule des
corbeaux est maintenue par la charge qui porte sur leur queue de _d_ en
_e_ et qui s'lve jusqu'au-dessus de l'extrados des arcs.

 la fin du XVe sicle, on se plaisait  soulever des difficults de
coupe de pierre, pour faire preuve de savoir. Les constructeurs
cherchrent alors  supprimer ces corbeaux, et  soutenir les angles
saillants sur un angle rentrant ou sur un pan coup, par un systme
d'appareil des claveaux. Mais alors il fallait que ces claveaux fussent
taills  crossettes, ce qui, en principe, est une mauvaise mthode, la
pierre n'tant plus charge paralllement  son lit. Ce sont l des
artifices de strotomie qui n'ont rien  voir avec l'art srieux du
constructeur, et qui sont faits pour amuser les esprits curieux de
problmes inutiles.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]



TROMPILLON, s. m.--Voyez TROMPE.



TRONE, s. m.--Voyez CHAIRE.



TROU DE BOULIN, s. m.--Voyez CHAFAUD.



TRUMEAU, s. m. Ce mot s'applique gnralement  toute portion de mur
d'tage comprise entre deux baies. De mme qu'un crnelage se compose de
crneaux, qui sont les vides, et de merlons, qui sont les pleins, le mur
d'une habitation comprend des trumeaux et des fentres  chaque tage.
On donne le nom de _trumeaux_, spcialement dans l'architecture du moyen
ge, aux piliers qui divisent en deux baies les portes principales des
grandes salles, des nefs d'glises, des courtils, des praux, etc. Pour
les grandes portes monumentales, les architectes du moyen ge ne
pensaient pas que les vantaux de bois battant en feuillure l'un sur
l'autre, prsentassent une fermeture suffisamment solide. Entre ces deux
vantaux ils levaient une pile de pierre formant battement fixe, pile
dans la large feuillure de laquelle venaient s'engager les verrous
horizontaux, les flaux ou barres des vantaux de bois[291]. Ce parti
devint un des beaux motifs de dcoration des portes principales; il
permettait aussi de porter les linteaux de pierre sous les tympans,
lesquels taient chacun, sauf de trs-rares exceptions, d'une seule
pice.

Nous ne trouvons, dans l'antiquit grecque ou romaine, aucun exemple de
portes divises par un trumeau; cette disposition appartient
exclusivement, paratrait-il, au moyen ge, et ne date que de la fin du
XIe sicle. Elle permettait d'tablir facilement, par une seule issue,
deux courants pour la foule, sans qu'il y et confusion, l'un entrant,
l'autre sortant. Les baldaquins de bois, transportables, recouverts
d'toffes, qu'on appelle _dais_, et que le clerg, en France
particulirement, fait porter au-dessus du prtre desservant ou de
l'vque en certaines circonstances, dais qui atteignent les dimensions
d'une petite chambre, ne pouvant passer par l'une des deux baies des
portes principales des glises, on supprima parfois, dans le dernier
sicle, les trumeaux milieux; des objets d'art d'une grande valeur
furent ainsi dtruits. Ces mutilations, heureusement, exigeaient des
dpenses assez considrables pour soutenir les linteaux et tympans;
aussi existe-t-il encore un bon nombre de portes garnies de leurs
trumeaux. L'une des plus anciennes et des plus remarquables est la
grande porte de la nef de l'glise abbatiale de Vzelay. Le trumeau de
cette porte est franchement accus et prsente un profil d'un trs-beau
caractre[292]. Les baies sont larges; les deux linteaux et le tympan
qui les surmontent reposent solidement sur les deux encorbellements de
ce pilier central (voyez fig. 1). La statue de saint Jean-Baptiste, vtu
d'une robe et d'une peau, portant l'agneau dans un nimbe, occupe l'axe
du pilier; il prcde, pour ainsi dire, l'assemble qui garnit le
tympan.  sa droite et  sa gauche sont deux figures de prophtes, et
ses pieds reposent sur un beau chapiteau. L'intention vidente de
l'architecte a t de laisser l'espace le plus large possible pour la
foule, et de soulager la porte des linteaux au moyen de ces puissantes
saillies latrales dcores de figures. Quand les vantaux sont ouverts,
l'effet de ce trumeau se dtachant sur le vide de la nef est imposant.
Rien, dans l'antiquit, ne rappelle ces formes, ces silhouettes d'un
effet trange. L'artiste qui a compos cette porte, qui a su profiler ce
trumeau, savait son mtier. L nulle hsitation, la dcoration est en
parfaite harmonie avec la structure, et, en examinant cette oeuvre,
l'ide ne vous vient pas qu'elle pt tre conue autrement. Il est rare
que les trumeaux de portes aient cette ampleur magistrale. Pendant le
XIIe sicle, ils ne consistent qu'en une pile que l'architecte projette
aussi grle que possible pour ne pas gner la circulation, et qui est
dcore habituellement par la statue du personnage divin ou du saint
sous le vocable duquel est place l'glise. C'est sur ces donnes qu'est
compos le trumeau de la porte centrale occidentale de la cathdrale de
Sens (fig. 2); cette porte date de 1170 et fut restaure  la fin du
XIIIe sicle. La statue de saint tienne, patron de l'glise, dcore le
trumeau, sur les parois duquel s'lvent des ornements du meilleur
style[293]. Les bas-reliefs qui dcoraient la partie infrieure du
pilier ont t mutils  la fin du dernier sicle. On voit,  la porte
Sainte-Anne de la cathdrale de Paris (ct droit de la faade), un
trumeau un peu antrieur  celui-ci, sur la face duquel se dresse la
statue de saint Marcel. Sous les pieds du saint est reprsent le
spulcre de la femme damne qui servit d'habitation au dragon tu par le
saint vque, dont la tte est protge par un dais. Les piliers
sparatifs des portes taient traits d'une manire beaucoup plus
simple, lorsque l'difice ne comportait pas une dcoration luxueuse.
Nous donnons ici (fig. 3) le trumeau de la porte principale de l'glise
de Souvigny (Yonne), glise de la fin du XIIe sicle, btie avec une
extrme simplicit. Ce trumeau est un monostyle quadrangulaire dcor
par une colonnette prise aux dpens de l'pannelage, et surmonte de deux
corbeaux qui sont destins  soulager la porte des linteaux.

Ce n'est certes pas par la richesse des dtails que se recommande ce
morceau de pierre; cependant la puret des profils, l'lgance du trac,
en font une de ces oeuvres qui plaisent aux yeux. Les belles poques de
l'art ont seules le secret de charmer par leurs productions les plus
simples aussi bien que par leurs splendides conceptions. Quand un art
n'a plus, pour plaire, d'autres ressources que la profusion de la
sculpture et la richesse de la matire, il est jug: c'est un art de
dcadence; s'il surprend un instant, la satit suit bientt cette
premire impression. Prenons encore exemple dans ces compositions
simples qui ne sduisent que par une heureuse proportion, une tude
dlicate du trac. Voici (fig. 4) le trumeau de la porte de l'glise de
la Nativit  Villeneuve-le-Comte (Seine-et-Marne)[294]. Une statue
surmonte d'un dais dcore seule ce monostyle. L'arcature, formant
linteau, nat sur la pile et encadre des figures bas-reliefs,
reprsentant la sainte Vierge et les trois rois mages. La statue de
l'vque repose sur un stylobate  section quadrangulaire, dont la
proportion est tudie avec beaucoup de soin. On reconnat, dans la
composition de cette porte, la main d'un de ces matres de
l'le-de-France qui savaient donner  leurs compositions les plus
simples le cachet de distinction particulier  cette cole.

Les glises de Bourgogne bties pendant la premire moiti du XIIIe
sicle fournissent de remarquables exemples de portes avec trumeaux. La
beaut des matriaux de cette province permettait de donner  ces
monostyles une faible section, par consquent une apparence de lgret
que l'on ne trouve point ailleurs. Malheureusement, les iconoclastes de
1793 ont fait, en Bourgogne,  toute la statuaire, une guerre acharne;
bien peu de trumeaux ont conserv leurs statues. La composition demeure
toutefois, et c'est ce qui nous proccupe ici spcialement. Voici (fig.
5) le trumeau de la porte centrale de l'glise de Semur (Cte-d'Or). Ce
trumeau, dont la section horizontale est trace en A, est troit, mais
profond, de manire  porter deux arcs de dcharge au-dessus des deux
baies. La partie extrieure est dcore par une colonnette avec
chapiteau  tailloir circulaire, portant la statue de la sainte
Vierge[295]; sur les flancs de la pile sont sculptes les armes de
Bourgogne et la fleur de lis de France entremles de quelques petits
personnages finement traits. Deux corbeaux avec figurines soulagent les
linteaux qui descendent en contre-bas de la statue, de telle sorte que
celle-ci se dtache en partie sur le tympan, disposition qui donne de la
grandeur  la composition. Cette statue tait surmonte d'un dais qui
fut refait vers la fin du XIIIe sicle, ainsi que le montre notre
figure.  l'glise Notre-Dame de Dijon, qui date de la mme poque[296],
et qui a beaucoup de points de ressemblance avec celle de Semur, le
trumeau de la porte centrale, trs-mince, se compose d'une colonnette 
l'extrieur; portant la statue, et d'une seconde colonnette plus haute
intrieurement, formant battement (voyez la section, fig. 6, en A, faite
au niveau de l'adossement de la statue). Sur le ft de la colonnette
intrieure est sculpte une tte servant de gche 6 aux verrous des deux
vantaux. Ce dtail, d'un travail remarquable, indique le soin que les
artistes apportaient jusque dans les menus accessoires, comme ils
savaient prvoir les moindres ncessits de la structure et en faire un
motif de dcoration. La pierre employe ici tant d'une extrme duret,
l'architecte a rduit autant que possible la section du trumeau. La
qualit des matriaux employs a donc videmment influ sur la forme de
ces piliers sparatifs des baies de portes. Quelquefois un bnitier
tenait au trumeau,  l'intrieur, si celui-ci tait assez profond pour
permettre le dgagement des deux vantaux.

Pendant le XIVe sicle, la forme donne aux trumeaux de portes se
modifie peu; le principe admis ds le XIIIe sicle persiste,
c'est--dire que la pile se compose d'un soubassement plus ou moins
riche sur lequel se dresse une statue adosse, surmonte d'un dais
(voyez PORTE). On voit de beaux trumeaux sparatifs aux portes des
cathdrales de Paris, d'Amiens, de Chartres, de Bourges, de Rouen. 
dater de la fin du XIVe sicle, les trumeaux ne s'arrtent pas toujours
sous les linteaux; ils pntrent le tympan, prsentent une dcoration
saillante sur celui-ci, qui prend beaucoup d'importance. Tels sont, par
exemple, les trumeaux des portes de la faade de la cathdrale de Tours
qui datent du commencement du XVIe sicle, ceux des glises de
Saint-Eustache de Paris, de Saint-Wulfrand d'Abbeville, etc. Les
articles PORTE et TYMPAN rendent compte de ces dispositions, qui
appartiennent  la fin du XVe sicle.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]

     [Note 291: On donnait aussi  ces trumeaux de portes le nom
     d'_estanfiches_.]

     [Note 292: Voyez PORTE, flg. 51.]

     [Note 293: Voyez Sculpture, fig. 52.]

     [Note 294: Cette glise date des premires annes du XIIIe
     sicle.]

     [Note 295: Cette statue n'existe plus.]

     [Note 296: 1230  1240.]




TUILE s. f. Tablettes de terre cuite employes pour couvrir les
btiments. Il serait difficile de trouver l'origine de la tuile: les
Asiatiques se servaient de ce moyen de couverture avant la civilisation
grecque; les Doriens faisaient usage de la tuile et la fabriquaient avec
perfection; les Romains ne couvraient gure leurs difices qu'en tuiles
ou en mtal, et partout o ils ont pass, on trouve quantit de
fragments de ces tuiles, dites romaines, dont la forme est connue de
tout le monde.

La couverture romaine se composait de rangs juxtaposs de tuiles-canal
plates,  rebords et  recouvrement, sur les joints desquels on posait
des tuiles creuses galement  recouvrement. La tuile plate romaine,
comme la tuile grecque; tait de forme rectangulaire; ses dimensions
variaient de 0m,40  0m,34 de long sur 0m,27  0m,23 de largeur. Les
longs cts parallles munis de rebords se recouvraient au moyen
d'encoches pratiques au-dessous des rebords,  leur extrmit
infrieure. Ce systme exigeait une main-d'oeuvre assez difficile et
beaucoup de soins pendant la mise au four. Les premiers sicles du moyen
ge continurent tant bien que mal ce procd de fabrication; mais il
est facile de distinguer les tuiles faites depuis le IVe sicle jusqu'au
Xe, des tuiles romaines. Ces tuiles des premiers temps du moyen ge sont
grossires, gauches, se recouvrent mal et sont d'une dimension plus
petite que les tuiles romaines. C'est vers le XIe sicle que l'on
renona aux encoches de recouvrement. On donna, dans les provinces du
midi de la France qui avaient conserv les traditions antiques la forme
d'un trapze aux tuiles-canal plates, de manire qu'elles pussent se
recouvrir sans encoches et par l'introduction du petit ct dans le plus
grand. La figure 1 explique ce systme de couverture de tuiles que nous
trouvons adopt, ds la fin du XIe sicle, dans nos provinces du
Languedoc et de la Provence. Relativement  leur longueur, ces sortes de
tuiles sont plus larges que ne l'est la tuile romaine, afin de laisser
un cartement suffisamment dgag entre les tuiles de couvre-joints, qui
elles-mmes devaient tre assez ouvertes pour couvrir l'intervalle
occup par les rebords de la tuile-canal. Les tuiles-canal taient
primitivement poses  cru sur les chevrons, ainsi que l'indique notre
figure, sans endlement. La difficult dans ces sortes de couvertures
tait de combiner les artiers. Les tuiles d'artiers, qui se posent
aisment sur un comble dont les pans sont plans, ne peuvent tre fixes
sur les rencontres de pans composs de tuiles-canal avec recouvrements.
C'est  l'aide du mortier que l'on parvient  retenir tant bien que mal
ces tuiles d'artiers; mais il n'est pas besoin de dire que ce moyen est
contraire aux conditions d'une bonne structure. Les charpentes qui
reoivent les tuiles sont sujettes  des mouvements produits par les
changements de temprature; dans ce cas, ces renformis de mortier se
brisent, les tuiles d'artiers se descellent et sont retournes par le
vent. On vitait cet inconvnient, pendant les XIe et XIIe sicles, en
posant, lorsque les difices taient vots, des artiers de pierre
trs-puissants, avec rebords de recouvrement sur les pans des
couvertures. On voit encore les restes de l'emploi de ce systme dans
quelques difices de la Provence et du Languedoc, notamment dans
l'glise de sainte Madeleine de Bziers.

La figure 2 explique la disposition de ces artiers de pierre[297],
termins  leur extrmit infrieure par un antfixe A tenant au premier
morceau, lui donnant du poids et de l'assiette  l'angle de la corniche.
En B est trac le profil de l'artier, et en C son plan, avec la
position des tuiles-canal  rebords. Les tuiles biaises taient moules
exprs pour la place ou simplement coupes. L'espace _ab_ tait
suffisant pour loger l'paisseur de la tuile-canal plate et de la tuile
couvre-joints. Sur le dos de l'artier, une entaille _e_ rejetait l'eau
de pluie sur la couverture et empchait qu'elle ne lavt les joints,
simplement garnis de ciment[298]. Si ce systme de couverture tait
entirement pos sur des charpentes sans votes sous-jacentes, il
n'tait pas possible d'employer les artiers de pierre que donne la
figure 2; ces artiers devaient tre, comme les tuiles des pans, de
terre cuite. Alors, pour les constructions faites avec soin, on
fabriquait des tuiles d'artiers spciales, en raison de la pente de la
toiture. Ces tuiles d'artiers taient munies d'oreillons qui
s'embotaient sur les tuiles couvre-joints des pans (voy. la fig.
3)[299]. Ainsi n'tait-on pas oblig de sceller ces artiers  l'aide du
mortier. Il ne faut pas omettre les tuiles gouttires poses  la base
des combles en guise de chneaux, pour recevoir les eaux pluviales et
les conduire dans des tuyaux de descente de terre ou dans des
gargouilles saillantes. Il n'est pas besoin de dire que ces tuiles
gouttires n'taient employes que dans les constructions les plus
ordinaires leves en brique ou en moellon. C'tait un moyen de
recueillir les eaux de pluie et de les approvisionner dans des citernes.
Les tuiles gouttires que l'on trouve encore dans le midi et l'ouest de
la France sont trs-grandes; elles mesurent en longueur 0m,65 (2 pieds),
et ont d'un ct un rebord A prolong qui servait  les sceller  la
tte du mur sous l'gout du toit (voy. fig. 4). Bien entendu, ces tuiles
taient poses suivant un plan inclin, et se trouvaient ainsi plus
loignes de l'gout du comble,  l'extrmit infrieure du chenal qu'
son point le plus lev. Ce moyen ne pouvait donc convenir qu' des
faades de peu d'tendue.

C'est vers la fin du XIIe sicle que les terres cuites pour couvertures,
pour carrelages, pour cintres et fatires, atteignent un assez grand
dveloppement. Les moyens de fabrication se perfectionnrent encore
pendant le XIIIe sicle. La tuilerie de cette poque est remarquablement
belle et bonne. Les terres, soigneusement pures et corroyes, sont
bien cuites et souvent en trs-grandes pices.

Dans les provinces du nord de la France, ds la fin du XIe sicle, on
avait abandonn le systme romain pour les couvertures de tuiles. C'est
qu'en effet ce systme ne convient gure aux climats brumeux. Bientt la
poussire arrte dans ces canaux, l'humidit aidant, dveloppe des
mousses et des vgtations qui envahissent les toitures. Par les
bourrasques d'hiver, la neige s'introduit sous les couvre-joints et
pourrit les charpentes; son poids augmente beaucoup celui de ces
couvertures dj trs-lourdes, et fatigue les chevronnages. Si la pente
est trs-faible, par les temps de pluie fine chasse par le vent, l'eau
s'introduit entre les tuiles, qui se recouvrent seulement d'un tiers. Si
la pente est assez prononce pour assurer l'coulement des eaux, les
tuiles, branles par le vent, glissent les unes sur les autres, et il
faut sans cesse les relever. On chercha donc un autre systme de
couverture de terre cuite, et l'on commena par fabriquer de grandes
tuiles plates de 0m,33 (1 pied) de long sur 0m,27 (10 pouces) de
largeur, et d'une paisseur de 0m,022 (10 lignes). Ces premires tuiles
plates (nous disons premires, parce que ce sont les plus anciennes que
nous ayons pu trouver et dont la fabrication remonte  la fin du XIe
sicle) paraissent avoir t fort en usage en Bourgogne et dans une
partie du Nivernais pendant le XIIe sicle. Elles sont bien planes, avec
un rebord  la tte par-dessous, formant crochet continu. Ce rebord
(voy. fig. 5) reposait sur des lattes de merrain, paisses, larges et
formant presque un endlement (voyez en A).  Cluny,  Mcon,  Vzelay,
on trouve encore de ces sortes de tuiles depuis longtemps hors d'usage
et employes comme tuileaux, ou abandonnes dans les dbris qui
remplissent les reins des votes d'anciens difices.

Mais la province o la tuile parat avoir t tudie avec le plus de
soin, est la Champagne. Il y a la tuile dite ordinaire et la tuile dite
du comte Henri. La premire a 0m,35 sur 0m,215 de largeur (13 pouces sur
8). Ces tuiles (dont les plus anciennes remontent au XIIIe sicle) sont
perces d'un trou et munies d'un crochet par-dessous. Nous allons
expliquer pourquoi. Alors les chevronnages taient poss, _tant pleins
que vides_; c'est--dire que l'espace laiss entre chaque chevron tait
gal  la largeur mme du chevron. Ces chevrons avaient, lorsqu'il
s'agissait de couvrir en tuiles, 0m,11 (faible) de large (4 pouces); ils
laissaient donc entre eux un intervalle de 4 pouces. Mais ces chevrons
n'taient pas gaux d'paisseur (voy. fig. 5 _bis_): les matres
chevrons _portant fermes_ avaient 0m,14 (de 5  6 pouces); les chevrons
intermdiaires, ou chanlattes, n'avaient que 0m,08 (3 pouces: voy. en
A).

L'espace entre les axes _a_, _b_, _c_ tait donc de 0m,22 (faible). Sur
ces chevrons taient cloues les lattes de chne, espaces les unes des
autres de 0m,115. Or, la tuile (voy. en B) possde, comme nous l'avons
dit, un crochet _e_ par-dessous, et un trou _t_, crochet et trou mnags
au tiers de la largeur de la tuile. Donc, lorsque l'ouvrier voulait
couvrir, il accrochait la tuile  la latte de manire que le trou se
trouvt sur le chevron, puis il enfonait un clou ou mme une cheville
de bois, par ce trou, pntrant dans le chevron. Les trous se trouvant
tantt  la droite, tantt  la gauche, les rangs de tuiles superposs
avaient toujours les trous et les crochets sur une mme ligne;
c'est--dire, les crochets au droit des lattes, les trous au droit des
chevrons (voy. en C une portion de couverture o les tuiles sont
prsentes la pose en train, et en C' le gomtral de la couverture avec
la pose des tuiles). Ces tuiles, que l'on trouve encore frquemment sur
les difices de la Champagne, et particulirement  Troyes, sont
trs-bien faites, les crochets bien souds avec empattements latraux
(voy. en B). Elles sont lgrement convexes pardessus pour bien _pincer_
la pente et ne donner point de prise au vent. Les crochets ont 0m,016 de
saillie. Ceux-ci, se trouvant toujours entre les chevrons, mordaient
compltement la latte; la tuile tait dj maintenue toute seule, sans
que le couvreur et besoin d'y mettre la main. Il pouvait alors enfoncer
le clou ou la cheville dans le trou, clou ou cheville qui mordait en
plein bois du chevron. Nous avons dit que l'espace entre les chevrons
d'axe en axe tait de 0m,22 (faible). Or les tuiles ayant 0m,215, en
tenant compte des 0,002 ou 0,003 de jeu entre chaque tuile, on voit que
la largeur de ces tuiles correspondait exactement aux entre-axes des
chevrons. On comprend combien devait tre durable une couverture ainsi
faite, les tuiles tant d'excellente qualit. Le pureau de ces tuiles
n'est que de 0m,115. Or ces tuiles ayant 0m,35 de longueur, il y a
toujours, sur le comble, trois paisseurs de lames de terre cuite.
L'paisseur de ces tuiles champenoises est de 0m,022 (10 lignes). Il
tait fabriqu des tuiles en forme de trapze pour la partie des
couvertures le long des artiers, et encore aujourd'hui les tuiliers
champenois sont tenus de fournir ces tuiles biaises sans augmentation de
prix (voy. en D).

Voici quelles taient la dimension et la forme de la tuile dite du comte
Henri (fig. 6). Cette tuile, plus petite que la prcdente, est
habituellement maille sur le pureau, c'est--dire de _a_ en _b_. Sa
rive infrieure _d_ est biseaute pour donner une couverture plus unie
et ne laisser aucune prise au vent. Son crochet est bien taill au
couteau, avec une lgre encoche au-dessus, en _e_, afin que le
couvreur, dans le tas, puisse avec la main reconnatre, sans les
retourner, quelles sont les tuiles du rang qu'il pose. Ces dernires
tuiles s'attachaient sur des chevronnages plus dlicats que ceux de la
tuile ordinaire, et parfois sur un endlement, c'est--dire sur de
fortes lattes quivalant  des voliges, poses presque jointives, de
manire  laisser seulement le passage du crochet. Alors les clous
taient enfoncs dans ces lattes paisses et larges, sans tenir compte
du chevronnage[300].

La tuile du comte Henri est fabrique avec plus de perfection encore que
la tuile ordinaire de Champagne. On remarquera que le trou est plus
large par-dessous que par-dessus et carr. Cela tait fait pour empcher
le clou de fendre la tuile, si celle-ci prouvait quelques oscillations
par l'effet du vent, ou lorsqu'on clouait la tuile sur l'endlement. Cet
largissement laissait alors une certaine libert  la tuile (voy. en A,
fig. 6).

Les tuiles d'artiers de ces couvertures en tuiles plates sont de mme
fabriques avec une grande perfection; elles taient maintenues sur la
fourrure d'artier de la charpente par des clous ou chevilles, et
rendues solidaires souvent par un crochet soud extrieurement sur le
dos du rampant (voy. fig. 7).

Les tuiles de noues taient faites de mme que celles d'artiers, si ce
n'est qu'elles ne portaient pas de crochets et qu'elles taient
naturellement tournes leur surface concave  l'extrieur. Quant aux
fatires, nous leur avons consacr un article spcial (voy. FATIRE).

On voit en Champagne, et en Bourgogne (pays de la tuile par excellence)
des tuiles  crochet dont les angles intrieurs, vus, sont abattus,
comme ceux des bardeaux, et biseauts. Ces sortes de tuiles troites,
mailles au pureau, sont fabriques principalement pour couvrir les
combles coniques (voy. fig. 8). En effet, les tuiles larges ne peuvent
convenir  ces sortes de toitures, et leurs angles, suivant des
tangentes  la courbe, donnent beaucoup de prise au vent et produisent
un mauvais effet. Pour couvrir en tuiles des combles coniques, il est
ncessaire de modifier les largeurs de ces tuiles tous les quatre ou
cinq rangs, suivant le diamtre de la base du cne et sa hauteur, afin
de couper toujours les joints.  cet effet, les tuiliers du moyen ge
fabriquaient des tuiles de largeurs varies, et leur donnaient la forme
d'un trapze plus ou moins accus, suivant que le comble conique tait
plus ou moins trapu (voy. fig. 8). C'tait au couvreur  donner au
tuilier la forme de la tuile, quand le comble tait trac, ce qui tait
facile  faire. C'tait aussi au couvreur  profiter des dimensions
diffrentes (en largeur) des tuiles, pour raccorder les joints et faire
qu' chaque rang, ils tombassent au milieu des tuiles du rang infrieur.

Dans quelques contres du centre, sur les bords de la Loire, du
Nivernais, du Poitou, on fabriquait aussi, vers la fin du XIIe sicle,
des tuiles plates en forme d'cailles[301]. Ces tuiles, plus troites
que les tuiles de Champagne et de Bourgogne, sont parfois mailles et
creuses sur le pureau de trois cannelures qui facilitent l'coulement
des eaux (fig. 9). Elles sont perces de deux trous, sont munies,
par-dessous, d'un crochet qui s'appuie sur la tte de la tuile
infrieure, et taient poses sur un endlement de merrain. Ces sortes
de tuiles sont paisses (la terre de ces contres n'tant pas
trs-dure), et n'ont pas rsist aux agents atmosphriques aussi
compltement que les tuiles de Champagne et de Bourgogne. Toutes les
tuiles dont nous venons de donner les formes et les dimensions taient
moules sur sable,  la main, coupes au couteau, et non moules dans
des moules, comme le sont la plupart des tuiles faonnes modernes; leur
cuisson (au bois) est rgulire et complte. Les tuiles de Bourgogne
anciennes sont inaltrables et aussi bonnes aujourd'hui qu'au moment de
leur mise en place. L'mail qui les couvre (surtout l'mail noir brun)
et la couverte transparente qui fait ressortir leur teinte rouge ont
rsist au temps. Les maux jaunes et verts sont ceux qui se sont le
plus altrs. Dans les provinces du Nord-Est, dans les Flandres, on
employait, ds le XVe sicle, la tuile en forme d'S, encore en usage
aujourd'hui et connue sous le nom de tuile flamande. Cette tuile n'est
bonne que pour des couvertures lgres et qui n'ont pas  prserver
absolument les parties sous-jacentes. Par les grands vents, elles
laissent passer l'eau de pluie et se drangent facilement. Ds une
poque ancienne, peut-tre le XIIIe sicle, on cessa d'employer dans les
ouvrages ordinaires des provinces mridionales la tuile-canal avec
couvre-joints, que donne la figure 1. On se contenta d'employer les
tuiles creuses, c'est--dire que les tuiles formant couvre-joints, en
les retournant, remplacrent les tuiles-canal plates. Ce genre de
couverture est encore usit dans tout le midi de la France,  partir du
Lyonnais, de l'Auvergne, d'une partie du Limousin, du Prigord et en
remontant jusqu'en Vende; il n'est pas sans inconvnients. La tuile
creuse tant moule sur sable, la partie sablonneuse se trouve dans la
concavit, c'est--dire dans le canal. Cette surface sablonneuse qui
reoit toute l'eau de pluie, est plus poreuse que la surface convexe;
elle conserve l'humidit, arrte la poussire, et dveloppe des
vgtations qui encombrent les rigoles, ce qui ncessite un entretien
frquent. Ce mode n'est bon que dans les contres o la chaleur du
soleil est assez puissante pour empcher ces vgtations de se former.
En adoptant le systme de tuiles plates pour les combles  fortes
pentes, les constructeurs du Nord avaient videmment reconnu les
inconvnients du systme antique romain et de ses drivs, savoir: la
persistance de l'humidit sur les charpentes et le dveloppement des
mousses dans les concavits des toitures. Le soin avec lequel ils ont
fabriqu ces tuiles plates, l'emploi de l'mail qui empchait la
pntration de l'humidit et la naissance des mousses, le systme
d'attaches, indiquent que les matres, en vritables architectes, ne
ddaignaient pas ces dtails importants de la construction. Les tuiles
plates donnes dans les deux figures 5 _bis_ et 6 font ressortir
l'intelligence prvoyante de ces constructeurs des XIIIe et XIVe
sicles. Il est  remarquer que cette industrie du tuilier ne fit que
dcrotre  dater de la fin du XVe sicle jusqu'au commencement de
celui-ci. Les tuiles de Bourgogne et de Champagne fabriques pendant le
dernier sicle sont relativement grossires et ingales de cuisson, et
ce n'est gure que depuis une dizaine d'annes que l'on s'est occup en
France de cette partie si intressante de l'art de btir. Nous avons t
pousss dans cette voie nouvelle de l'emploi de la terre cuite aux
couvertures par nos voisins les Anglais et les Allemands, qui nous
avaient devancs, ou plutt qui n'ont jamais cess de pratiquer ces
utiles industries, ddaignes gnralement chez nous par les artistes,
trop proccups de leurs conceptions grandioses et peu pratiques pour
entrer dans ces menus dtails de la btisse.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 5. bis.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]

     [Note 297: De l'glise Sainte-Madeleine de Bziers.]

     [Note 298: Ce systme de couverture a t remploy d'une
     manire complte dans la restauration des combles de l'glise
     de Saint-Sernin de Toulouse.]

     [Note 299: Ds le XIIe sicle on employait ces tuiles
     d'artiers dans les provinces mridionales et de l'Ouest.]

     [Note 300: C'est avec cette tuile maille qu'tait couverte
     la cathdrale de Troyes, de manire  former une mosaque, de
     couleur rouge, noire et blanc jauntre.]

     [Note 301: Sur les bas-reliefs de cette poque, on voit
     souvent reprsentes des tuiles de cette forme. On en
     rencontre parfois aussi sur les monuments et dans les
     dbris.]



TUYAU, s. m.--Voy. CONDUITE.



TYMPAN, s. m. Partie pleine comprise entre le cintre d'une porte
(archivolte) et le linteau. On donne aussi le nom de _tympan_ aux
surfaces pleines comprises entre les extrados d'une arcature et le
bandeau qui les couronne. La surface A (fig. 1) est un tympan de porte;
la surface B, un tympan d'entre-deux d'arcature. Les tympans de porte,
tant poss sur le linteau, peuvent tre faits de diverses manires;
composs de petits matriaux en faon de remplissage, ou de grands
morceaux de pierre parements dcors de peintures ou de bas-reliefs. Il
arrive aussi que les tympans de porte sont  claire-voie, donnent des
jours d'impostes; mais cette disposition n'est gure adopte qu' dater
du milieu du XIIIe sicle, notamment dans les monuments de la Champagne.
La place occupe par le tympan, sous les archivoltes des portes, tait
particulirement favorable  la sculpture. Dans cette position, les
bas-reliefs ne pouvaient pas manquer de produire un grand effet, et
n'avaient pas  redouter (protgs qu'ils taient par la saillie des
voussures ou des porches) l'action destructive de la pluie et de la
gele. Beaucoup de nos glises conservent encore de magnifiques tympans
sculpts (voy. PORTE). Nous citerons parmi les plus remarquables, datant
du XIIe sicle, ceux des portes des glises de Vzelay, de
Saint-Benot-sur-Loire, de Charlieu, du portail occidental de la
cathdrale de Chartres, de la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris,
de la porte centrale de la cathdrale de Senlis; parmi ceux du XIIIe
sicle, les tympans des portes latrales des cathdrales de Chartres, de
Reims, des portails des cathdrales de Paris, d'Amiens, de Bourges, etc.
Jusque vers le commencement du XIIIe sicle, le tympan de porte, s'il
est sculpt, ne comporte gure qu'un sujet; quelquefois, s'il est
trs-grand, il se compose de deux zones, ainsi qu'on peut le voir  la
porte centrale et  la porte de la Vierge de Notre-Dame de Paris,
rarement d'un plus grand nombre.  dater de 1240 environ, les tympans se
composent gnralement de plusieurs zones. Les sujets se superposent et
se multiplient, ou bien ils sont enferms dans des compartiments
architectoniques. La statuaire perd ainsi de son importance magistrale,
elle est soumise  une chelle plus petite. Au parti si large qui
consistait  placer un linteau possdant sa sculpture, et au-dessus un
grand bas-relief, on substitua une superposition de linteaux (voy.
PORTE), plusieurs bandes de bas-reliefs dont les figures sont d'autant
plus petites d'chelles que ces linteaux superposs sont plus
multiplis. Au XIVe sicle, la sculpture des tympans est de plus en plus
absorbe par les formes gomtriques de l'architecture. Vers la fin du
XVe sicle, les trumeaux se dveloppent en avant des tympans, par des
statues et des pinacles qui s'lvent jusque sous la clef des
archivoltes. Le trumeau n'est plus seulement alors un support, mais une
sorte de contre-fort, de pilier trs-orn qui coupe la porte, son
linteau et son tympan en deux parts.

Malgr la rigidit de ses principes, l'architecture du moyen ge (et
l'on a occasion de le reconnatre dans le cours de cet ouvrage) vite la
monotonie, la banalit, ce qu'on appelle dans le langage des arts, les
_poncifs_. Rarement trouve-t-on, dans les conceptions, mme les plus
vulgaires, ces _chevilles_, ces remplissages insignifiants, si frquents
dans les monuments que nous levons aujourd'hui  grands frais. Le luxe
des matriaux, l'exagration de la dpense, ne rachtent pas le dfaut
d'invention, la pauvret de l'ide; nos matres des XIIe et XIIIe
sicles taient, semble-t-il, bien pntrs de cette vrit. Aussi, tout
en restant soumis aux principes fondamentaux de leur art, ils savaient
en dduire les consquences les plus varies; partant, les plus
attrayantes, les plus nouvelles aux yeux du vulgaire.

 l'article PORTE, nous donnons d'assez nombreux types de tympans,
disposs dj d'une faon assez varie; mais, ici, force nous est de
suivre une mthode, et d'exclure les cas exceptionnels qui, cependant,
fournissent des exemples prcieux de ce que le vritable gnie sait
tirer de l'application raisonne d'un principe vrai. Nous allons
procder,  propos d'un de ces exemples, comme a d procder
l'architecte du XIIIe sicle, afin de faire saisir la mthode critique
de ces matres, auxquels on ne saurait refuser, avec le savoir, une
modestie que nous n'avons pas le courage de leur reprocher[302].

On sait que pour soulager les linteaux des portes, les architectes
terminaient les pieds-droits par des corbeaux qui diminuaient de toute
leur saillie la porte de ces linteaux monolithes (voy. fig. 2). Bien
que ces linteaux A fussent dchargs par les archivoltes B, cependant
ils avaient encore  porter le tympan C; parfois ils se brisaient sous
cette charge, surtout lorsqu'ils ne pouvaient tre faits de pierre
rsistante.

Si,  la place des corbeaux D, nous plaons deux goussets de pierre E se
contre-butant en F, il est vident que le linteau est compltement
soulag, que sa hauteur entre lits peut tre singulirement rduite au
profit du tympan. C'est en raisonnant ainsi, que l'architecte auteur du
portail mridional de l'glise de Saint-Sverin  Bordeaux a d procder
(fig. 3). Le linteau de cette porte est en effet rduit  la hauteur
d'un bandeau. Au-dessous, les corbeaux sont remplacs par une arcature
trilobe avec demi-tympans couverts d'une dlicate sculpture de ceps de
vigne au milieu desquels se jouent des oiseaux. Une inscription qui
donne la date de cette porte (1247) pourtourne l'orle du trilobe.
Au-dessus se place, dans le linteau, le bas-relief du Jugement dernier;
puis dans le tympan suprieur, le Christ assis sur un trne, montrant
ses plaies, assist des deux anges qui portent les instruments de la
passion, et implor par la Vierge et par saint Jean. Dans les voussures,
des cordons de feuillages, les martyrs et les vierges. Sur les jambages
en brasement, et dvelopps latralement entre les colonnettes, dans la
hauteur, des demi-tympans de l'arcature, les Aptres, l'glise et la
Synagogue.

Cette porte est accompagne de deux arcades aveugles avec tympans dans
lesquels sont figures des scnes de la vie de saint Sverin. L'ensemble
de cette composition, que donne la figure 3, est fort remarquable et
produit un grand effet. En A nous prsentons,  une grande chelle, l'un
des demi-tympans du trilobe, d'un dessin  la fois original et gracieux.
La sculpture en est plate, en faon de broderie, mais dlicatement
traite, et devait produire tout son effet, avant que ce portail et t
abrit sous un porche plus rcent. Le programme est d'ailleurs celui de
beaucoup de portes d'glises; on voit cependant que l'architecte, grce
 ce dveloppement des corbeaux supportant le linteau, a su en tirer un
parti entirement neuf. L'auteur du portail de Saint-Pierre-sous-Vzelay
n'avait-il pas aussi tir un parti nouveau de la composition du tympan
de la porte centrale (voy. PORTE, fig. 65), en supprimant cette fois le
linteau et en le remplaant par un dveloppement des corbeaux? Plus
tard, vers la fin du XIVe sicle, les linteaux supportant les tympans
furent frquemment remplacs par des arcs surbaisss. Les corbeaux
taient ainsi supprims; ces arcs surbaisss s'appuyaient sur les
jambages et sur le trumeau ayant une saillie prononce et dcoupant son
couronnement en avant du tympan, le plus souvent ajour et garni de
vitraux. Les sujets en ronde-bosse qui remplissaient ordinairement les
tympans du XIIIe sicle faisaient ainsi place  un fenestrage garni de
vitraux. Comme nous l'avons dit, la Champagne avait, la premire, adopt
ce parti ds le XIIIe sicle. Les portes de la faade occidentale de la
cathdrale de Reims le prouvent. Dans ce cas, le linteau portait une
vritable fentre avec ses vitraux colors,  la place des bas-reliefs.
Il semble toutefois que la disposition des tympans pleins, dcors de
sujets en ronde bosse, est prfrable  ces fenestrages. En effet, les
voussures garnies de statuettes forment un entourage, une sorte
d'assistance au sujet principal dcorant le tympan; si ce tympan est
vide, ces ranges de voussures n'ont plus de raison d'tre au point de
vue de l'iconographie. Les matres de la meilleure priode du XIIIe
sicle dans l'le-de-France l'avaient compris ainsi. Mais les belles
conceptions iconographiques s'altrent dj dans les provinces voisines
ds le milieu de ce sicle, et les architectes n'admettent plus, souvent
alors, la sculpture que comme un motif de dcoration, sans trop se
proccuper de l'unit des compositions d'ensemble. Ce n'est pas  nous 
leur en faire un reproche, car, dans les difices religieux que nous
levons, il est rare que la statuaire sortie des ateliers de divers
artistes et faite sur commandes isoles, prsente un ensemble
iconographique dirig par une pense. Admettant que chaque figure ou
chaque bas-relief soit un chef-d'oeuvre, ce dfaut dans la conception
gnrale, ce manque d'unit dans l'intention produit un assez triste
effet. Il faut dire que le clerg, peu familier avec ces questions,
proccup d'autres intrts, plus importants peut-tre au point de vue
religieux, ne donne plus ces beaux programmes d'imageries qui sont si
complets et si largement conus dans les grandes glises du domaine
royal de 1180  1240. Son got ne le porte plus  aimer la belle et
grave statuaire si bien ordonne pendant notre meilleure priode du
moyen ge. Le joli, un peu fade, inaugur au XVIe sicle par l'cole des
Jsuites, ou le style italien de la basse renaissance, dominent toujours
dans l'esprit des personnages qui, par leur situation dans l'glise,
pourraient contribuer  rendre aux ouvrages de statuaire religieuse la
virilit et le beau style qu'ils ont perdus.

Il est cependant quelques-unes de ces compositions de tympans du XVe
sicle qui ne manquent pas de grandeur. Nous citerons, entre autres, les
tympans du portail principal de la cathdrale de Tours, qui date de la
fin de ce sicle. Celui de la porte centrale (fig. 4) est  claire-voie,
avec une sorte de double linteau ou plutt de double imposte en arcs
surbaisss. Le trumeau central, saillant, dcoupe la statue, son dais et
la croix archipiscopale qui le surmonte, en avant de la claire-voie
vitre. C'est l, nous le rptons, un parti souvent adopt  la fin du
moyen ge et jusqu'au XVIe sicle. On trouve, dans notre article PORTE,
un assez grand nombre de compositions de tympans pour qu'il ne soit pas
utile d'insister ici sur le systme dcoratif de ces membres de
l'architecture du moyen ge. Nous ne dirons que quelques mots des
tympans d'arcatures compris entre leurs archivoltes. La sculpture
d'ornement ou la statuaire jouent un rle important sur ces sortes de
tympans, d'une petite dimension gnralement. Ces sculptures, faites
pour tre vues de prs, sont traites avec amour et habilement composes
en vue de la place qu'elles occupent. On voit de trs-remarquables
tympans d'arcatures: aux portails de l'glise de Notre-Dame la Grande, 
Poitiers;  la cathdrale d'Angoulme (XIIe sicle);  la sainte
Chapelle du Palais,  Paris; aux portails des cathdrales de Paris, de
Bourges, d'Auxerre (XIIIe sicle); dans les chapelles de la nef des
cathdrales de Bordeaux et de Laon (XIVe sicle), etc. (voyez ANGE,
ARCATURE, AUTEL, CLOTRE, SCULPTURE, TRIFORIUM). Souvent ces tympans,
lorsqu'ils sont d'une petite dimension, sont remplis par des animaux
fantastiques.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]

     [Note 302: Peu d'architectes du moyen ge en France ont grav
     leurs noms sur les monuments qu'ils levaient, contrairement
      l'habitude de leurs confrres italiens. Cette indiffrence,
     ou cet excs de modestie leur a t reproch par un clbre
     critique comme un aveu d'infriorit. Cependant il semblerait
     que c'est l'oeuvre qui doit tre juge, et que le nom de son
     auteur ne fait rien  l'affaire.]



U



UNIT, s. f. Dans toute conception d'art, l'_unit_ est certainement la
loi premire, celle de laquelle toutes les autres drivent. En
architecture, cette loi est peut-tre plus imprieuse encore que dans
les autres arts du dessin, parce que l'architecture groupe tous ces arts
pour en composer un ensemble, pour produire une impression.
L'architecture tend  un rsultat suprme: satisfaire  un besoin de
l'homme. La pense de l'artiste, en composant un difice quelconque, ne
doit jamais perdre de vue ce but  atteindre, car il ne suffit pas que
sa composition satisfasse matriellement  ce besoin, il faut que
l'expression de ce besoin soit nette: or, cette expression, c'est la
forme apparente, le groupement en faisceau, de tous les arts et de
toutes les industries auxquels l'architecte a recours pour parfaire son
oeuvre. Plus une civilisation est complique, plus la difficult est
grande de composer d'aprs la loi d'unit; cette difficult s'accroit de
la masse des connaissances d'arts antrieurs, des traditions du pass,
auxquelles la pense de l'artiste ne peut se soustraire, qui l'obsdent,
s'imposent  son jugement, et entranent, pour ainsi dire, son crayon
dans des sillons dj tracs.

Un de nos prdcesseurs, dont les crits sont justement estims, a dit:
Aussi faut-il qu'un monument mane d'une seule intelligence qui en
combine l'ensemble de telle manire qu'on ne puisse, sans en altrer
l'accord, ni en rien retrancher, ni rien y ajouter, ni rien y
changer[303]. On ne saurait mieux parler, mais on comprendra qu'il est
difficile  un architecte qui, pour exprimer sa pense, va puiser  des
sources trs-diverses, de remplir ce programme. Nous reconnaissons
volontiers que beaucoup d'architectes, de nos jours, n'admettent pas la
loi d'unit, qu'ils en nient la puissance, et prconisent une sorte
d'clectisme vague, permettant  la pense de l'artiste d'aller chercher
dans le pass, au nord et au midi, les expressions propres  donner une
forme  cette pense. Ces artistes affirment que, de cet amas de
documents mls, il sortira l'_architecture de l'avenir_. Peut-tre;
mais, en attendant, celle du prsent n'exprime le plus souvent que le
dsordre et la confusion dans les ides.

Nous ne sommes pas de ceux qui nient l'utilit de l'tude des arts
antrieurs, d'autant qu'il n'est donn  personne d'oublier ou de faire
oublier la longue suite des traditions du pass; mais, ce que tout
esprit rflchi doit faire en face de cet amas de matriaux, c'est de
les mettre en ordre, avant de songer  les utiliser. Que fait celui qui
hrite d'une riche bibliothque, si ce n'est d'abord d'en classer les
lments suivant un ordre mthodique, afin de pouvoir s'en servir le
jour o il en aura besoin? Faut-il encore, qu'aprs ce premier
classement, il ait fait au moins un rsum analytique de chacun des
ouvrages de cette bibliothque, dans son cerveau, afin de pouvoir
choisir et profiter judicieusement de ses choix. Parmi toutes les
architectures qui mritent d'tre signales dans l'histoire du monde, il
n'en est pas une qui ne procde d'aprs la loi d'unit. Sur quoi
s'tablit cette loi d'unit? C'est l d'abord ce qu'il convient de
rechercher. Les besoins auxquels l'architecture se propose de satisfaire
ne sont pas trs-varis. Il s'agit toujours d'abriter l'homme, soit en
famille, soit en assemble, et de lui permettre, sous ces abris, de
vaquer  des occupations, ou de remplir des fonctions plus ou moins
tendues, suivant que son tat social est plus ou moins compliqu. Si
ces premires conditions diffrent peu, la manire d'y satisfaire est
trs-varie. En effet, l'abri peut tre fait de bois ou de pierre; il
peut tre creus dans le tuf ou faonn en terre; il peut se composer de
parties juxtaposes ou superposes; il peut n'avoir qu'une destination
transitoire ou dfier l'action du temps. C'est alors que l'art
intervient et que la loi d'unit s'tablit, et s'tablit naturellement,
parce que tout, dans l'ordre cr, n'existe que par l'unit d'intention
et de conception. On veut faire une cabane de bois, on coupe des arbres:
unit d'intention. On runit ces arbres en utilisant leurs proprits:
unit de conception. Quoi qu'on puisse dire et faire, c'est donc sur la
structure, d'abord, qu'en architecture la loi d'unit s'tablit, qu'il
s'agisse d'une cabane de bois ou du Panthon de Rome. La nature n'a pas
procd autrement, et il est plus que tmraire de chercher des lois en
dehors de celles qu'elle a tablies, ou plutt de nous soustraire  ces
lois, nous qui en faisons partie. Les dcouvertes dans les sciences
physiques nous montrent chaque jour, avec plus d'vidence, que si
l'ordre des choses cres manifeste une varit infinie dans ses
expressions, il est soumis  un nombre de lois de plus en plus restreint
 mesure que nous pntrons plus avant dans le mystre du mouvement et
de la vie; et qui sait si la dernire limite de ces dcouvertes ne sera
pas la connaissance d'_une_ loi et d'_un_ atome! En deux mots, la
cration, c'est l'unit; le chaos, c'est l'absence de l'unit.

Sur quoi tablirait-on, en architecture, la loi d'unit, si ce n'tait
sur la structure, c'est--dire sur le moyen de btir? Serait-ce sur le
got? Mais le got, en architecture, est-il autre chose que l'emploi
convenable des moyens? Serait-ce sur certaines formes adoptes
arbitrairement par un peuple, par une secte? Mais alors, si nous avons 
ct de ces formes d'autres formes arbitrairement adoptes par un autre
peuple ou une autre secte, nous aurons _deux_ units. Nous voyons
l'architecture des Hellnes parfaitement conforme aux lois de l'unit,
parce que cette architecture ne ment jamais  ses moyens de structure;
de mme, chez les Romains (quand il s'agit des monuments btis suivant
le mode romain); de mme chez les Occidentaux du moyen ge, pendant les
XIIe et XIIIe sicles. Cependant ces monuments sont fort dissemblables,
et ils sont dissemblables parce qu'ils obissent  la loi d'unit
tablie sur la structure. Le mode de structure changeant, la forme
diffre ncessairement, mais il n'y a pas une unit grecque, une unit
romaine, une unit du moyen ge. Un chne ne ressemble point  un pied
de fougre, ni un cheval  un lapin; vgtaux et animaux obissent
cependant  l'unit organique qui rgit tous les individus organiss.

De fait, l'unit ne peut exister dans l'architecture que si les
expressions de cet art dcoulent du principe naturel. L'unit ne peut
tre une thorie, une formule; c'est une facult inhrente  l'ordre
universel, et que nous voyons adapte aussi bien aux mouvements
plantaires qu'aux plus infimes cristaux, aux vgtaux comme aux
animaux. M. Quatremre de Quincy, dans son _Dictionnaire
d'architecture_[304] distingue, dans l'art de l'architecture,
diffrentes sortes d'_units_ partielles, d'o rsulte l'_unit_
gnrale d'un difice. Cet auteur divise ainsi ce qu'il appelle les
units partielles, sans dfinir, d'ailleurs, ce que peut tre une unit
partielle:

       _Unit_ de systme et de principe.
       _Unit_ de conception et de composition.
       _Unit_ de plan.
       _Unit_ d'lvation.
       _Unit_ de dcoration et d'ornement.
       _Unit_ de style et de got.

L'illustre auteur du _Dictionnaire d'architecture_ ne nous dit pas
comment l'unit de systme se distingue de l'unit de conception, ni
comment ces deux units peuvent se sparer de l'unit de style et de
got; comment l'lvation d'un difice, qui semblerait driver
ncessairement du plan, possde cependant son unit distincte de celle
qui rgit la composition de ce plan. Nous pensions que l'unit possdait
cette proprit de ne pouvoir tre divise, et que ce qu'on peut diviser
est pluralit. Cette colonne de six units (et nous ne voyons pas
pourquoi on s'en tiendrait  ce nombre) prcde le paragraphe o il est
dit que l'unit de systme et de principe ne permet pas de poser des
arcs sur des colonnes, ni un chapiteau corinthien sur un style ionique.
C'est, semble-t-il, un prambule bien solennel pour une mince
conclusion. Plus loin, cependant, l'auteur du _Dictionnaire_,  propos
de l'_unit d'lvation_, crit ces lignes que l'on ne saurait trop
soumettre aux mditations de l'architecte: Ce qui constitue
particulirement, dans l'architecture, l'unit d'lvation, c'est
d'abord une telle correspondance de l'extrieur de sa masse avec
l'intrieur, que l'oeil et l'esprit y aperoivent le principe d'ordre et
la liaison ncessaire qui en ont dtermin la manire d'tre. Le but
principal d'une faade ou lvation de btiment n'est pas d'offrir des
combinaisons ou des compartiments de formes qui amusent les yeux. L,
comme ailleurs, le plaisir de la vue, s'il ne procde pas d'un besoin ou
d'une raison d'utilit, loin d'tre une source de mrite et de beaut,
n'est plus qu'un brillant dfaut. Mais l, comme ailleurs, le plus grand
nombre se mprend en transportant les ides, c'est--dire en
subordonnant le besoin au plaisir. De l cette multitude d'lvations
d'difices, dont les formes, les combinaisons, les dispositions, les
ordonnances, les ornements, contredisent le principe d'_unit_ fond sur
la nature propre de chaque chose. Ce qui importe donc  l'_unit_ dont
nous parlons, ce n'est pas qu'une lvation ait plus ou moins de
parties, plus ou moins d'ornements, c'est qu'elle soit telle que la
veulent le genre, la nature et la destination de l'difice; c'est
qu'elle corresponde aux raisons, sujtions et besoins qui ont ordonn de
sa disposition intrieure; c'est que l'extrieur de cet difice soit uni
par le lien visible de l'_unit_  la manire d'tre que les besoins du
dedans auront commande. Nous n'avons pas  essayer, heureusement,
d'accorder les opinions de l'ancien secrtaire perptuel de l'Acadmie
des beaux-arts avec les enseignements qui dcoulent des oeuvres
d'architecture laisses par les membres passs et prsents de la docte
assemble. Ce sont affaires de famille; nous constatons seulement que
cette dfinition de l'_unit des lvations_, quant au fond, peut
s'appliquer  l'unit dans les oeuvres d'architecture, sans qu'il soit
utile de diviser cette unit. Ne mentir jamais au besoin,  l'ordonnance
qu'impose ce besoin, aux moyens que fournit la matire en oeuvre, aux
ncessits de la structure, ce sont les premires conditions de l'unit
en architecture, et ces conditions ne sauraient sparer le plan de
l'lvation, la conception du style[305]. Nous ne concevons pas plus un
architecte faisant un plan sans prvoir les lvations que donne ce
plan, que nous ne concevrions l'ombre sans la lumire, ou la lumire
sans l'ombre. D'ailleurs qu'entend-on par l'_unit de plan_? Est-ce que
chaque partie de l'difice projete sur un plan horizontal possde les
dimensions ncessaires, qu'elles soient places en raison des besoins
exprims, qu'elles satisfassent pleinement  ces besoins en mme temps
qu'aux ncessits de la stabilit, de l'conomie, de la dure, de
l'orientation, de l'aspect intrieur et extrieur? Que chaque partie ne
puisse tre arbitrairement augmente, diminue, change, sans qu'il en
rsulte quelque chose de moins bon? Que les pleins soient en raison de
ce qu'ils doivent porter et que le mode de btir soit en rapport avec
les matriaux  employer et avec les usages locaux? Si c'est l ce que
l'on entend par l'_unit de plan_, c'est fort bien,  notre avis; mais
nous ne pourrions comprendre la conception d'un plan ainsi dress sans
la conception simultane des lvations; car,  prendre les choses  la
lettre, le plan n'est que la projection horizontale de ce qu'on appelle
l'lvation: or, comment concevoir et tracer la projection horizontale
d'une chose qui serait  crer, qui n'existerait pas? Mais si, par
l'_unit de plan_, on entend une image trace sur le papier suivant
certaines donnes symtriques, une sorte de dessin de broderie plaisant
aux yeux par certaines pondrations de masses, de pleins et de vides, en
torturant d'ailleurs les besoins auxquels tout difice doit satisfaire,
afin de rendre cette image plus agrable, alors nous avouons ne rien
comprendre  cette unit; mais nous comprenons que cette unit peut tre
distincte de l'unit d'lvation, puisqu'elle n'a rien  voir avec les
ncessits auxquelles il faut satisfaire, avec le mode de btir, avec la
nature des matriaux  employer, avec l'conomie et le bon sens, qui
commande, parat-il, de ne rien faire en architecture qui n'ait une
raison d'tre et dont on ne puisse justifier.

Il est un seul moyen de donner  une oeuvre d'architecture l'_unit_:
c'est le programme et les forces connues--nous entendons par forces les
ressources en hommes, argent et matriaux,--de trouver les combinaisons
qui permettent de satisfaire  ce programme, et d'employer ces forces de
manire  leur faire produire le rsultat le plus complet. Il est
vident que si, pour satisfaire  sa fantaisie, l'artiste jette une
notable partie des ressources dont il dispose sur un point d'un difice
pour produire _un effet_, au dtriment des autres; que si son difice
prsente des chantillons de tous les moyens de structure et
d'ornementation par amour de l'clectisme; que s'il ment  la structure
que lui fournit son temps pour imiter des formes appartenant  un mode
pass; que si le monument qu'il lve n'a aucun lien avec les moeurs du
temps; s'il choque ces moeurs par des dispositions appartenant  une
civilisation diffrente ou  un autre climat, son oeuvre ne peut
prtendre  l'unit.

L'unit n'existe qu'autant qu'il y a relation intime entre
l'architecture et l'objet. Un temple dorien prsente un type de l'unit
architectonique; mais, si vous faites d'un temple dorien une bourse ou
une glise, l'unit est dtruite: car, pour approprier cet difice  une
destination autre que celle pour laquelle on l'a lev, il faut torturer
ses dispositions, dtruire ce qui constitue son unit.

Nous ne saurions trop le rpter, ce n'est qu'en suivant l'ordre que la
nature elle-mme observe dans ses crations que l'on peut, dans les
arts, concevoir et produire suivant la loi d'unit, qui est la condition
essentielle de toute cration. Si, dans l'ordre des choses cres, on a
cru voir parfois des dviations au principe de l'unit, l'tude plus
approfondie a fini toujours par faire connatre que l'exception, au
contraire, confirme la rgle; et c'est une des gloires de la science
moderne d'avoir rattach de plus en plus, par l'observation, l'organisme
universel  la loi d'unit, ce qui ne fait pas et ne peut faire que cet
organisme ne soit vari  l'infini.

Nous disons: en architecture, procdez de mme; partez du principe _un_,
n'ayez qu'une loi, la vrit; la vrit toujours, ds la premire
conception jusqu' la dernire expression de l'oeuvre. Nous ajoutons:
voici un art, l'art hellnique, qui a procd ainsi  son origine et qui
a laiss des ouvrages immortels; voil un autre art, sous une autre
civilisation, la ntre, sous un autre climat, le ntre, l'art du moyen
ge franais, qui a procd ainsi  son origine et qui a laiss des
ouvrages immortels. Ces deux expressions de l'unit sont cependant
dissemblables. Il faut donc, pour produire un art, procder d'aprs la
mme loi.

Avec cette persistance aveugle, qui donne souvent au dfaut de
comprhension les allures de la mauvaise foi, on nous rpte: Vous
prtendez nous faire adopter aujourd'hui les formes admises par les
matres du moyen ge; et pourquoi celles-l plutt que d'autres? toutes
nous sont bonnes, toutes peuvent nous servir, car elles sont toutes du
domaine de l'humanit. Nous rpondons: L'objection part d'une pense
premire  laquelle l'analyse fait dfaut. Depuis le XVIe sicle, nous
avons pris en France des formes produites en architecture par
l'application du principe d'unit, dans certains milieux, pour l'unit
mme, sans recourir  la loi d'o dcoulaient ces formes. On a cru
remplir les conditions d'unit parce qu'on adoptait plus ou moins
fidlement certaines formes des architectures antrieures  notre temps,
formes qui taient les consquences du principe d'unit, mais qui, par
cela mme qu'elles taient les consquences d'un principe, ne sont pas
le principe. Ceux qui ont pris l'habitude de procder ainsi,
c'est--dire de prendre la forme sans tenir compte du principe qui
l'avait fait clore, ne sauraient admettre qu'on puisse procder
autrement; et, nous voyant tudier et analyser les applications de la
loi gnrale faite par les matres du moyen ge, ils admettent que nous
devons procder ainsi qu'eux-mmes le font, c'est--dire que, prenant la
forme, l'apparence purement plastique de l'architecture du moyen ge,
nous considrons cette forme comme _notre_ unit prfre, non comme une
consquence de la loi gnrale d'unit, et que, ds lors, nous aurions
cette prtention de prescrire l'emploi de cette forme.

Pour tre plus clair, ayons recours  une comparaison que chacun peut
saisir. Il y a, dans la nature inorganique que nous avons sous les yeux,
une quantit innombrable de cristaux qui sont la consquence d'une loi
de la cristallisation. Reproduire l'apparence plastique de ces cristaux
en n'importe quelle matire, ou tablir des conditions physiques ou
chimiques  l'aide desquelles ces cristaux peuvent se former d'eux-mmes
sous l'empire de la loi gnrale, sont deux oprations trs-distinctes.
La premire est purement mcanique et ne donne qu'un rsultat sans
porte; la seconde met un attribut de la cration au service de
l'intelligence humaine. La question est donc ainsi rduite  sa plus
saisissante expression: copier en une matire quelconque des cristaux
qui sont le produit d'une loi rgissant la cristallisation; ou chercher
la loi, afin qu'en l'appliquant, il en rsulte naturellement les
cristaux propres  la matire employe. Pour trouver cette loi, il faut
ncessairement dfinir les qualits de ces cristaux, analyser leur
substance et les conditions sous lesquelles ils prennent la forme que
nous leur connaissons. Et serait-on bien venu, dans le domaine de la
science, de dire  un chimiste qui cherche la loi de la cristallisation,
qu'il prtend nous faire vivre dans une gode?

Malheureusement, ce qu'on ne se permettrait pas dans le domaine de la
science, on se le permet, sans scrupules, dans le domaine de
l'architecture, par suite de l'obscurit que l'on s'est complu depuis
longtemps  jeter sur l'tude de cet art et ses principes.
L'architecture n'est pas une sorte d'initiation mystrieuse; elle est
soumise, comme tous les produits de l'intelligence,  des principes qui
ont leur sige dans la raison humaine. Or, la raison n'est pas multiple,
elle est _une_. Il n'y a pas deux manires d'avoir raison devant une
question pose. Mais la question changeant, la conclusion, donne par la
raison, se modifie. Si donc l'unit doit exister dans l'art de
l'architecture, ce ne peut tre en appliquant telle ou telle forme, mais
en cherchant la forme qui est l'expression de ce que prescrit la raison.
La raison seule peut tablir le lien entre les parties, mettre chaque
chose  sa place, et donner  l'oeuvre non-seulement la cohsion, mais
l'apparence de la cohsion, par la succession vraie des oprations qui
la doivent constituer. Si large qu'on veuille faire la part 
l'imagination, elle n'a, pour constituer une forme, que la voie trace
par la raison. Les gnies n'ont pas procd autrement, et leurs ouvrages
ne nous charment que parce qu'ils s'emparent de notre esprit ou de notre
coeur, en passant par le chemin de notre raison.

Nos monuments du moyen ge possdent par excellence l'unit: 1 parce
qu'ils remplissent exactement, scrupuleusement, servilement, les
programmes donns, et qu'ils sont ainsi la plus vive expression de la
civilisation au sein de laquelle ils ont t construits; 2 parce que
leur forme n'est que le rsultat combin des moyens employs; 3 parce
que toutes leurs parties sont conues de manire  satisfaire aux
besoins pour lesquels ils sont levs, et  assurer leur stabilit et
leur dure; 4 parce que leur dcoration procde suivant un ordre
logique et est toujours soumise  la structure; 5 parce que cette
structure elle-mme est sincre, qu'elle ne dissimule jamais ses
procds et n'emploie que les forces ncessaires.

Nos monuments du moyen ge n'ont pas _six units_, ils ont l'_unit_.
Les articles du _Dictionnaire_ font assez ressortir cette qualit,
pensons-nous, pour qu'il ne soit pas ncessaire de s'tendre plus
longtemps sur son importance.

     [Note 303: Quatremre de Quincy, _Dict. d'architect._,
     UNIT.]

     [Note 304: Voyez l'article UNIT.]

     [Note 305: Voyez les articles GOT, STYLE.]



V



VANTAIL, s. m. (_ventail_, _wis_, _huis_). Valve de menuiserie, tournant
sur des gonds ou pivots, fermant la baie d'une porte. Il tait d'usage,
dans l'antiquit grecque, de suspendre souvent les vantaux au moyen de
deux tourillons tenant au montant de feuillure. Ces tourillons entraient
dans deux trous cylindriques mnags sous le linteau et  l'extrmit du
seuil. Ce procd primitif obligeait de poser le vantail en construisant
la porte. On voit encore des vantaux ainsi suspendus aux portes de
monuments de la Syrie septentrionale qui datent des IVe et Ve sicles.
Il faut savoir que ces vantaux sont de pierre (basalte gnralement), et
qu'il n'tait pas possible de les suspendre autrement, puisqu'on ne
pouvait y attacher des pentures. Toutefois ce procd fut appliqu dans
les Gaules aux portes de bois, et nous retrouvons cette tradition.
conserve jusque vers la fin du XVIe sicle pour les constructions
rustiques, notamment dans le Nivernais et en Auvergne.

Ces vantaux primitifs se composent d'un montant de feuillure A (fig. 1),
pris dans un arbre branchu, de manire  trouver la traverse haute B
dans le mme morceau. Cette traverse haute s'assemble en C dans un
montant de rive D, qui reoit galement le tenon E d'une traverse basse.
Des planches paisses sont chevilles sur cette membrure, qui n'est
apparente qu' l'intrieur. Les deux tourillons _a_ et _b_ entrent dans
les trous cylindriques _a'_, _b'_, mnags dans le seuil et dans une
pierre tenant au jambage. Dans cette structure, il n'y a pas un clou; le
tout est maintenu par des chevilles de bois. Ces sortes de vantaux sont
doubles habituellement, et leurs montants de rive battent sur un arrt
tenant au seuil et sur une traverse haute de bois. Ils taient ferms, 
l'intrieur, par une barre de bois entrant dans les chantignoles G
chevilles sur les montants de battement. Il y a tout  croire que cette
faon de vantail remonte aux Gaulois, puisqu'on trouve encore la trace,
dans des constructions prives de l'poque gallo-romaine, de ces trous
cylindriques destins  recevoir les tourillons des montants. On
comprend sans peine combien ce grossier moyen de suspension des vantaux
tait dfectueux. Les tourillons de bois roulaient difficilement dans
leurs douilles de pierre _b'_; si les portes taient d'une assez grande
dimension, il fallait employer beaucoup de force pour faire pivoter les
vantaux. Ds l'poque gallo-romaine, les pentures taient en usage,
puisqu'on en retrouve encore, et ce moyen de suspendre les huis fut
gnralement adopt  dater de la priode carlovingienne (voyez
SERRURERIE). Toutefois les vantaux furent composs au moyen de membrures
sur lesquelles on appliquait des frises, si les portes taient d'une
assez grande dimension.

Le systme de dcharges pour empcher les vantaux de _donner du_ nez,
c'est--dire de flchir dans le sens de leur largeur sous leur propre
poids, est toujours admis; on se sert mme encore parfois, pendant le
XIIe sicle, de bois branchus pour former ces dcharges, ou du moins
l'une d'elles; et les pentures de fer sont, ou apparentes  l'extrieur
sur les frises, ou prises entre celles-ci et la membrure, comme dans
l'exemple que nous donnons ici (fig. 2), qui est tir d'une porte de
l'ancienne glise de Saint-Martin d'Avallon. On voit, dans cette figure
qui prsente l'un des vantaux vu du ct intrieur, que le montant de
feuillure A est taill dans un arbre branchu. Des paulements B et C,
mnags dans ce montant, reoivent les pieds des dcharges qui soulagent
encore l'extrmit de la traverse haute D et le montant de battement E.
Un gousset G runit ce montant  la traverse basse H. Les pentures de
fer sont prises entre cette membrure et les frises extrieures de
revtement, qui ne laissent voir que les chevilles qui les retiennent
aux dcharges et les ttes de clous qui les attachent  ces pentures. Ce
travail assez grossier est cependant fort bien entendu au point de vue
de la solidit et de l'usage. Bientt l'excution devint plus dlicate,
et les vantaux reurent extrieurement diverses sortes de dcorations,
soit par l'application de pentures de fer forg, soit par des
revtements de bois finement travaills, soit par des peintures, des
ttes de clous, des plaques de bronze ou de fer battu. Habituellement
ces dcorations dpendent de la structure. Ainsi, par exemple, dans la
figure 3 que nous donnons ici[306], on voit que le systme de structure
du vantail, compos d'un treillis de dcharges compris entre les
montants et les traverses, reproduit extrieurement, sur les frises, un
treillis de moulures fines, perles, avec ttes de clous aux rencontres
(voyez le dtail A). Ces clous s'engagent de quelques millimtres dans
la saillie de ces moulures, ainsi que l'indique le profil B en C. Les
ttes de clous sont garnies d'une rondelle de fer battu orne (voy. en
G). Les pentures sont, comme dans l'exemple prcdent, prises entre la
membrure et les frises de revtement. Bien entendu la membrure est 
l'intrieur. Les moulures en treillis sont cloues sur ces frises et
correspondent au treillis des dcharges. Les frises sont donc
parfaitement maintenues par le parti dcoratif, et les clous consolident
les assemblages  mi-bois de la membrure treillisse. Ces bois croiss
en tous sens, clous ensemble, ne peuvent jouer, et la solidit de
l'ouvrage est complte. Ces dcorations rapportes extrieurement sur
les frises ne sont pas toujours la reproduction de la structure des
membrures; elles consistent souvent en des moulures cloues suivant
certains compartiments gomtriques, ainsi que l'ont pratiqu de tout
temps les Arabes, en des formes empruntes  l'architecture, telles que
frises, arcatures, gbles, etc.[307]. On voit encore, sur les vantaux
des portes occidentales de la cathdrale de Ses des applications de ce
genre qui figurent une sorte de grille compose de rangs de petites
arcatures finement travailles. Les ranges d'arcatures, au nombre de
six, dans la hauteur du vantail, y compris le couronnement (voy. fig.
4), sont simplement cloues sur les frises qu'elles maintiennent planes.
En A, est trac le dtail en coupe d'une de ces arcatures avec sa
colonnette, et en B la section de celle-ci. Les colonnettes, leurs
chapiteaux et bagues sont faits au tour. Les rangs d'arcatures sont
vids dans une planche, et clous, ainsi que l'indique notre trac.
Toute cette dcoration tait peinte, ainsi que le fond, de vives
couleurs.

On trouve dans l'article MENUISERIE une assez grande varit de ces
vantaux dcors, soit par application, soit par la combinaison des
assemblages[308]. Nous ne croyons donc pas ncessaire de nous tendre
plus longuement ici sur ces ouvrages de bois.

Il arrivait aussi que l'on recouvrait les vantaux de portes au moyen de
plaques de mtal, bronze ou fer, et cela indpendamment des
pentures[309]. On voyait encore  la porte de gauche de la faade
occidentale de l'glise abbatiale de Saint-Denis, au commencement du
dernier sicle, des vantaux de portes rapports de Poitiers par
Dagobert, et qui taient recouverts de lames de bronze ajoures
reprsentant des rinceaux avec des animaux. Ces vantaux avaient t
replacs sur cette faade lors de sa reconstruction sous l'abb Suger,
comme des ouvrages dignes d'tre conservs[310]. Les moines et les
chapitres dtruisirent bon nombre de ces prcieux objets depuis le rgne
de Louis XIV, et la rvolution de 1792 jeta au creuset ce qui restait,
si bien qu'aujourd'hui on a grand'peine, en France,  retrouver quelques
traces de ces vantaux garnis de mtaux plus ou moins habilement dcors.
Quelques dbris d'ouvrages de fer ont seuls chapp,  cause de leur peu
de valeur,  ces dvastations. Des portes de trsors, de sacraires,
laissent encore voir leurs revtements de fer battu. Ces revtements
sont toujours faits au moyen de bandes de fer, car on ne fabriquait pas
alors de la tle: c'tait au marteau que l'on pouvait obtenir des fers
minces en pices d'une faible dimension. Ces bandes taient, le plus
souvent, poses en treillis avec un clou  chaque point de rencontre. La
figure 5 prsente un de ces vantaux bards de bandes croises de fer
battu et relies par des clous avec rosaces formant rondelles. En A, est
donne l'une de ces rosaces; en B, la section avec le croisement des
fers, et en C, la section de la bordure d'encadrement[311]. Ces sortes
de vantaux n'ont que des dimensions mdiocres. Dans la figure 5, entre
les bandes croises, on aperoit le bois, mais il n'en tait pas
toujours ainsi: des ornements de fer battu dcoups taient parfois
poss dans les intervalles de ces bandes (fig. 6); ils formaient des
rosaces maintenues au centre par un clou et par les bandes, sous
lesquelles leurs extrmits taient pinces. Ainsi le bois du vantail
tait presque totalement couvert par une armature solide qui composait
une riche ornementation. Le fragment que nous donnons ici parat dater
du XIVe sicle, et provient de la collection des dessins de feu
Garneray[312]. On bardait aussi les vantaux de bandes de fer
horizontales poses  recouvrement. Ces bandes taient unies ou
dcoupes en manire d'cailles ou de lambrequins (fig. 7), maintenues
les unes sur les autres, ainsi que l'indique la section A, avec force
clous qui pntraient dans le bois. Ce vantail tait attach  une porte
de l'abbaye de Saint-Bertin,  Saint-Omer[313]. Il parat galement
remonter au XIVe sicle. C'tait ainsi (sauf les ornements) qu'taient
habituellement bards des vantaux de poternes des chteaux, quelquefois
mme des habitations prives. On se contentait le plus souvent, pour les
vantaux de portes des maisons et htels, de garnitures de ttes de clous
plus ou moins ouvrages (voyez CLOU), poses en quinconce ou suivant la
trace des traverses et dcharges contre lesquelles les frises
s'appliquaient.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne nous reste, en France,
aucune trace de vantaux de portes du moyen ge revtus de bronze;
cependant plusieurs glises en possdaient. Dom Doublet[314] parle des
portes faites d'aprs les ordres de l'abb Suger pour la faade
occidentale de la nouvelle glise. Ces portes taient, paratrait-il,
trs-richement dcores de lames de bronze dor et maill. Il fit
venir (Suger), dit D. Doublet, plusieurs fondeurs et sculpteurs
expriments, pour orner et enrichir les battans de la porte principale
de l'entre de l'glise, sur laquelle se void la Passion, Rsurrection,
Ascension, et autres histoires (avec la reprsentation dudit abb
prostern en terre), le tout de fonte; et qu'il luy a convenu faire de
grands frais, tant pour le mtail, que pour l'or qui y a est employ
pareillement aussi pour les battans de la porte de main droite, en
entrant, qu'il a fait enrichir de mtail, or et esmail, laissant les
anciens battans de la troisiesme porte de main gauche, qui estoient an
premier bastiment de l'glise. Une inscription en vers tait apparente
sur le bronze de la porte principale. Nous la transcrivons ici d'aprs
dom Doublet:

       Portarum quisquis attollere quris honorem,
       Aurum nec sumptus, operis mirare laborem,
       Nobile claret opus, sed opus quod nobile claret;
       Clarificet mentes, ut cant per lumina vera,
       Ad verum lumen, ubi Christus janua vera,
       Quale sit intus in his determinat aures porta,
       Mens hebes ad verum per materialia surgit,
       Et demersa prius bac visa Ince resurgit.

Et sur le linteau au-dessus des vantaux:

       Suscipe vota tui judex districte Suggeri,
       Inter oves proprias Cac me clementer haberi.

Si le latin est mdiocre, les penses sont assez belles et bien
appropries  l'objet.

Nous ne chercherons pas, en l'absence de tout document graphique, 
donner une restauration de ces monuments qui devaient tre si
intressants.

On connat les belles portes de bronze de la basilique normande de
Monreale prs Palerme, celles de la cathdrale de Pise, celles de
Vrone. Ces vantaux sont composs par panneaux dans lesquels sont
inscrits des sujets en bas-relief, avec ouvrages niells et damasquins.
Il est  prsumer que les vantaux des portes principales de l'glise
abbatiale de Saint-Denis taient conus de la mme manire. On voit
aussi sur le flanc mridional de la cathdrale d'Augsbourg des vantaux
de portes revtus de bronze, par panneaux, qui datent du XIIe sicle,
mais qui contiennent des fragments provenant d'un monument beaucoup plus
ancien. Si l'on s'en rapporte  certaines vignettes de manuscrits, on
pourrait croire aussi que le moyen ge posait, sur les vantaux de
portes, des revtements de bronze par bandes horizontales, comme des
frises superposes, dcores d'ornements et de figures.

Quant aux vantaux de bois composs par panneaux, nous renvoyons le
lecteur  l'article MENUISERIE.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]

     [Note 306: Tir de vantaux des portes de la cathdrale de
     Coutances, et d'une porte, aujourd'hui dtruite, que l'on
     voyait sur le ct de l'glise du Mont-Saint-Michel en mer,
     XIIIe sicle.]

     [Note 307: Voyez MENUISERIE, fig. 11.]

     [Note 308: Voyez MENUISERIE, fig. 12.]

     [Note 309: Voyez,  l'article SERRURERIE, quelques exemples
     de ces pentures.]

     [Note 310: Sur les anciens battans de la porte ancienne de
     l'glise que fit bastir le Roy Dagobert, cecy est escrit en
     lettres trs antiques et entrelaces l'unes dans l'autres,
     assez difficiles  lire: _Hoc opus Airardus coelesti munere
     fretus. Offert ecce tibi Dyonysi pectore miti_. (D. Doublet,
     _Antiq. et recherches de l'abbaye de St-Denys en France_,
     liv. I, chap. XXXIII.)]

     [Note 311: Il existe encore des vantaux de ce genre  Sens, 
     Rouen (cathdrales). Nous en avons vu dans beaucoup
     d'glises, d'o ils ont t enlevs depuis une vingtaine
     d'annes,  cause probablement de leur tat de vtust.
     L'exemple donn ici  t dessin par nous, dans un magasin
     de ferrailles  Rouen.]

     [Note 312: Sans indication de provenance.]

     [Note 313: Dessin de la collection Garneray.]

     [Note 314: _Antiq. et recherches de l'abbaye de Saint-Denys
     en France_, liv. I, ch. xxxiii.]



VERGETTE, S. f. (_tringlette_). Barre de fer carre ou ronde, mince, qui
sert  maintenir les panneaux des vitraux entre les barlotires. Les
panneaux de vitraux s'attachent aux vergettes au moyen de petites bandes
de plomb soudes aux plombs de sertissure des verres (voyez VITRAIL).



VERRIRE, s. f.--Voyez VITRAIL.



VERROU, s. m.--Voyez SERRURERIE.



VERTEVELLE, s. f.--Voyez SERRURERIE.



VERTU, s. f. L'iconographie du moyen ge met souvent en parallle la
personnification des vertus et des vices. L'antagonisme du bien et du
mal est, comme on sait, une de ces ides admises chez presque tous les
peuples de races suprieures. Nous la voyons se manifester dans les
Vdas, chez les Iraniens, chez les gyptiens, et pendant l'antiquit
paenne. Le monothisme smitique devait ncessairement repousser cette
double influence, qui tait, pour ainsi dire, le fondement du
panthisme. Les Juifs n'admettaient pas une puissance rivale de leur
Jhovah. Le pch, pour les Juifs, n'tait qu'une infirmit attache 
l'homme, mais n'tait pas suppos inspir par une puissance suprieure 
lui. La Gense fait intervenir, il est vrai, entre le premier homme et
la premire femme, le _serpent_[315]: Le serpent toit plus rus que
tous les animaux de la terre que l'ternel Dieu avoit faits; il dit  la
femme... etc. Dans cet exemple, il n'est nullement question d'une
puissance rivale, de l'_Esprit du mal_. Le serpent donne un conseil
perfide; il n'est pas dit qu'un esprit ait revtu sa forme, qu'il y ait
un intrt, qu'il en doive profiter; aucun esprit ne conseille  Can de
tuer son frre. L'ternel, voyant Can abattu lorsque son sacrifice est
repouss, lui dit: Certes, si tu te conduis bien, tu seras considr;
si tu ne te conduis pas bien, _le pch t'assige_  la porte, il veut
t'atteindre, _mais tu peux le matriser_[316]. Pour les Grecs comme
pour tous les peuples de race aryenne, le Mal tait une force naturelle
comme le Bien, force rivale, vaincue ncessairement, mais immortelle,
luttant sans trve, indpendante et vnre,  cause de sa qualit
divine. L'homme n'tait qu'un jouet entre ces deux puissances, invoquant
l'intervention de la bonne contre les actes de la mauvaise, mais ne
croyant pas que sa volont personnelle pt lutter contre cette dernire.
Le panthisme--nous parlons du panthisme primitif appuy sur
l'observation des phnomnes naturels, et non du panthisme nerv et
superstitieux des derniers temps--considrait l'action des forces
divines comme agissant bien au-dessus de la frle humanit, comme
engageant des luttes et exerant sa puissance dans une sphre
trs-suprieure aux intrts humains. L'homme tait fatalement soumis 
des dcrets dont il ne pouvait pntrer les motifs, et s'il invoquait
les dieux, ce n'tait jamais avec l'espoir de leur faire modifier en sa
faveur le cours des choses. L'gosme smitique admet que Jhovah arrte
la marche du soleil pour permettre  Josu d'craser ses ennemis; on ne
trouverait pas une lgende analogue dans toute l'histoire religieuse des
Aryas. Pour eux, les forces de la nature agissent dans la plnitude de
leur puissance indpendante. Une divinit peut lutter contre le soleil,
elle ne saurait lui commander d'arrter son cours.

Ce prambule tait ncessaire pour expliquer un phnomne philosophique
qui se produit dans l'iconographie chrtienne de l'Occident, vers la fin
du XIIe sicle. Alors les artistes, videmment inspirs par les ides du
temps, ne font plus intervenir, absolument, l'Esprit du mal; ils
admettent des qualits bonnes et mauvaises, qualits inhrentes 
l'homme; ils les personnifient. C'est un panthisme circonscrit dans
l'me humaine au lieu d'avoir pour sige l'univers. Il est vident que
le mot panthisme ici ne peut rendre entirement notre pense; on
n'_adorait_ pas la Charit ou le Courage, on les personnifiait; on leur
donnait un corps, des attributs, le _nimbe_ mme parfois; et si l'on ne
rendait pas un culte  ces abstractions mtaphysiques, la foule arrivait
 les considrer comme des forces possdant une apparence sensible, des
manations divines. Il faut observer d'ailleurs que si les vertus sont
personnifies, les vices ne le sont point. Les vices, en opposition avec
les vertus, sont reprsents par un fait, non par un personnage; du
moins est-ce le cas le plus habituel. Avant l'cole laque de la fin du
XIIe sicle, les vertus comme les vices sont figurs par des faits tirs
des critures. Dans la reprsentation des vices, le diable intervient
toujours; c'est lui qui conseille et prside  l'excution de l'acte
mauvais, tandis que l'Esprit du mal n'intervient plus dans la
reprsentation du vice oppos  la vertu,  dater de la fin du XIIe
sicle. Ainsi, sur les brasements de la porte centrale de Notre-Dame de
Paris, sont sculptes dans des mdaillons douze Vertus, reprsentes par
douze femmes drapes portant certains attributs; les Vices, en
opposition, sculpts au-dessous de ces mdaillons, sont figurs par des
scnes. Exemples: La Foi, la premire place  la droite du Christ,
porte un cu rempli par une croix. Au-dessous, un homme est agenouill
devant une idole. Le Courage, la premire Vertu  la gauche au Christ,
est vtu d'une armure complte: cotte de maille sur sa robe, heaume sur
la tte, bouclier sur lequel est un lion rampant  son bras gauche, pe
nue dans sa main droite. Au-dessous, la Lchet: c'est un homme qui fuit
devant un livre; il se retourne effar et laisse tomber son pe[317].

C'est seulement vers la fin du XIIe sicle, ainsi que nous le disions,
qu'apparaissent, sur nos monuments, ces reprsentations des Vertus, et,
parmi ces sculptures, on peut citer comme des plus anciennes celles qui
dcorent les soubassements de la porte de gauche de la faade de la
cathdrale de Sens. Elles montrent la Largesse, et en regard l'Avarice.
La Largesse (fig. 1) est une femme drape, couronne, assise. De ses
deux mains, elle ouvre deux coffres remplis de sacs et d'cus. Deux
lampes en forme de couronne sont suspendues  ses cts;  ses pieds
sont deux vases de fleurs. L'Avarice (fig. 2) est une des belles
sculptures de cette poque (1170 environ). Les cheveux pars sous un
lambeau d'toffe, la main gauche crispe, _crochue_, elle est assise sur
un coffre qu'elle a ferm violemment de la main droite; sous ses pieds
sont des sacs pleins d'cus. L'Avarice est ici personnifie[318].

Guillaume Durand dit que les Vertus sont reprsentes sous la figure de
femmes, parce qu'elles nourrissent et caressent l'homme[319]; mais
encore les artistes du moyen ge leur donnaient-ils un caractre
nergique et militant. Dans les vitraux de la grande rose occidentale de
Notre-Dame de Paris, les Vertus sont armes de lances et combattent les
Vices, reprsents par des personnages historiques parfois. Sardanapale
reprsente la Folie; Tarquin, la Dissolution; Nron, l'Iniquit; Judas,
le Dsespoir; Mahomet, l'Impit, etc.

C'est  la cathdrale de Chartres que les artistes du XlIIe sicle ont
donn aux reprsentations des Vertus le plus complet dveloppement.
L[320] les Vertus ne sont point opposes aux Vices, elles se droulent
sur les voussures, en pied, et sont divises en trois ordres: les Vertus
publiques et les Vertus prives. Les Vertus de l'homme priv sont
places dans la voussure intrieure, les Vertus de l'homme social dans
la voussure extrieure; dans la voussure intermdiaire sont sculptes
les Vertus domestiques. Chaque rang contient quatorze figures, en
commenant par le voussoir de droite.  Chartres, les Vertus publiques
prsentent un grand intrt iconographique. La premire a perdu son
titre; son bouclier est charg de roses. Didron[321] la considre comme
personnifiant la Mmoire. La deuxime (fig. 3) reprsente la Libert
(_Libertas_): son cu est charg de trois couronnes; elle tenait une
lance dans sa main droite. La troisime est l'Honneur (_Honor_); son cu
est charg de mitres. La quatrime, qui a perdu son titre, est, d'aprs
Didron, la Prire (_Oratio_); en effet, sur son cu est sculpt un ange
tenant un livre. La cinquime, l'Adoration; un ange tenant un encensoir
charge son cu. La sixime, la Vitesse, la Promptitude (_Velocitas_);
trois flches chargent son cu. La septime, le Courage (_Fortitudo_);
sur son cu est un lion rampant. La huitime, la Concorde (_Concordia_);
son cu est charg de deux paires de colombes. La neuvime, l'Amiti
(_Amicitia_); mmes armes. La dixime, la Puissance; un aigle tenant un
sceptre charge son cu. La onzime, la Majest (_Majestas_); trois
sceptres sur son cu. La douzime, la Sant (_Sanitas_)[322]; trois
poissons sur son cu. La treizime, la Scurit (_Securitas_); un donjon
sur son cu. La quatorzime, dont l'inscription est efface, est
dsigne par Didron comme tant la Religion: un dragon mort sur son cu;
un dragon vivant (le symbole du dmon) sous ses pieds. Cette figure
tient un tendard, et nous la dsignerions plus volontiers comme
reprsentant la Foi. Toutes ces statues tiennent des lances, des croix
ou des tendards dans leur main droite, sont couronnes et nimbes. La
sculpture est d'un beau style; leur allure est fire, les ttes
expressives et les draperies jetes avec art. Remarquons, en passant,
que la Libert et la Promptitude, l'Activit, si l'on aime mieux, sont
considres comme des vertus du premier ordre, des vertus publiques; et
avouons sincrement qu'au milieu du XIXe sicle, nous ne les placerions
pas sur nos glises. Pourrions-nous les sculpter mme sur nos difices
civils? Nous y figurons l'Abondance, la Justice, l'Industrie; ou bien
encore, la Religion, la Charit, la Foi, l'Esprance, et nous leur
donnons l'apparence famlique et un peu niaise que l'on considre de
notre temps comme l'attribut convenable  ces personnifications. Les
oeuvres de nos artistes du XIIIe sicle nous paraissent plus vraies,
plus vigoureuses et plus saines. Personne n'ignore que la plupart des
critiques qui, par hasard, veulent dire un mot des arts du moyen ge,
confondant volontiers les coles et les poques, sans avoir pris la
peine d'en examiner les produits, ne ft-ce que pendant un jour,
reproduisent ce _clich_ accept sans contrle, savoir: que la sculpture
du moyen ge est asctique, maladive et comprime sous une thocratie
nervante... Nous n'avons nul dsir de voir revenir la socit vers ces
temps, la chose serait-elle possible; mais nous voudrions que nos
artistes montrassent dans leurs oeuvres, et dans la pense qui les
dirige, quelque chose de cette virilit si profondment empreinte dans
la statuaire franaise des XIIe et XIIIe sicles. S'il s'agit de
sculpture religieuse, on cherche aujourd'hui  satisfaire  nous ne
savons quelle pense ple, tiole, malsaine, sans vie, sorte de
compromis entre des traditions affadies, mal comprises, et un _canon_
classique; tandis que nous trouvons, dans cette statuaire de notre
architecture du XIIIe sicle, un dbordement de sve, un besoin
d'mancipation de l'intelligence qui raffermit le coeur et pousse
l'esprit en avant. Peu devrait nous importer qu'alors les vques
fussent des seigneurs fodaux, et que les seigneurs fodaux fussent de
petits tyrans, si, sous ce rgime, les artistes savaient relever le ct
moral de l'homme et prparer des gnrations viriles. Ces artistes
taient ds lors en avant sur les ntres, qui, trop peu soucieux de leur
dignit, subissent la mythologie abtardie et snile de l'Acadmie, ou
la _religiosit_ fade des sacristies, sans oser exprimer une pense qui
leur soit propre. Si l'excution, de nos jours, est belle, tant mieux,
mais elle n'est qu'un vtement qui doit couvrir une ide vivante, non
des mannequins sortis d'un Olympe fan ou de l'oratoire des dvotes;
Certes, les statuaires du moyen ge ont fait beaucoup de sculpture
religieuse, ou du moins attache  des difices religieux, puisqu'on en
levait un grand nombre. Jamais cependant--que cela dpendt d'eux ou
des inspirations auxquelles ils obissaient--ils ne sont descendus  ces
mivreries avilissantes ou  ces platitudes que l'on donne aujourd'hui
pour de l'art religieux. Les mles sculptures de Chartres, de Reims,
d'Amiens, de Paris, en sont la preuve. Il suffit de les regarder... sans
avoir d'avance son sige fait.

Au XIIIe sicle, l'glise ne repoussait point du portail de ses difices
ces vertus civiles, le Courage, l'Activit, la Largesse, la Libert, la
Justice, l'Amiti, la Sant de l'esprit: prs d'elles, les labeurs
journaliers taient reprsents, comme  Notre-Dame de Chartres;
au-dessous d'elles les Vices; puis les sciences, les arts, les travaux
de l'intelligence. Ainsi se compltait le cycle encyclopdique que
montrait au peuple la cathdrale franaise, autant que le permettait
l'tat des connaissances de l'poque.

En un mot, l'glise alors vivait et tait digne de vivre, puisqu'elle
entrait dans le mouvement social qui tendait  constituer une grande
nation aux confins de l'Europe occidentale. C'tait sa premire vertu, 
elle, d'tre vraiment nationale, d'activer les dveloppements
intellectuels. Qu'elle ait pu s'en repentir; que, se sentant dborde
par des esprits trop avancs suivant ses vues, elle ait essay d'arrter
le mouvement qu'elle-mme avait provoqu au coeur des diocses, il n'en
est pas moins certain qu'alors elle prenait l'initiative, que les arts
s'en ressentaient, et que ces arts ne sauraient tre considrs comme
nervs, touffs sous une thocratie tracassire et mesquine.

Les Vertus n'taient pas seulement reprsentes sur les portails des
glises; elles avaient leur place encore aux portes des palais, dans les
grand'salles des chteaux, sur les faades des htels. Les preux
sculpts sur les tours du chteau de Pierrefonds, les preuses sur celles
du chteau de la Fert-Milon, sont des personnifications de vertus
hroques, guerrires. Ces figures donnaient leurs noms aux tours.
Ainsi,  Pierrefonds, les preux sont au nombre de huit, comme les tours.
Ces statues de 3 mtres de hauteur et d'un beau travail, sont celles de
Csar, de Charlemagne, de David, d'Hector, de Josu, de Godefroy de
Bouillon, d'Alexandre et du roi Artus.

Sur la faade de l'htel de la chambre des comptes bti par Louis XII,
en face de la sainte Chapelle du Palais  Paris, on voyait quatre
statues des Vertus, qui taient: la Temprance, tenant une horloge et
des lunettes; la Prudence, tenant un miroir et un crible; la Justice,
ayant pour attributs une balance et une pe; le Courage, qui embrassait
une tour et touffait un serpent[323]. Le combat des Vertus et des Vices
tait le sujet de beaucoup de peintures et de tapisseries qui dcoraient
les salles des chteaux. Les romans, les inventaires, font souvent
mention de ces sortes de tentures dsignes sous le nom de _moralits_.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]

     [Note 315: Gense, chap. iii, trad. de Cahen.]

     [Note 316: Gense, chap. iv.]

     [Note 317: Voici quelles sont les Vertus reprsentes sur ces
     brasements, avec les actes vicieux en opposition.-- la
     droite du Christ: 1 La Foi. Au-dessous, l'adoration d'une
     idole.--2 L'Esprance, femme drape portant un tendard sur
     son cu. Au-dessous, un homme se transperce avec son
     pe.--3 La Charit, tenant une brebis sur son giron (figure
     mutile). Au-dessous, l'Avarice, tenant une bourse et
     enfermant des sacs dans un coffre.--4 La Justice: une
     salamandre couvre son cu (symbole du juste prouv par
     l'adversit). Au-dessous, l'Injustice (figure dtruite).--5
     La Prudence: son cu porte un serpent enroul autour d'un
     bton. Au-dessous, un homme errant, les vtements dchirs,
     tenant une torche de la main droite et de la gauche un
     cornet: c'est la Folie.--6 L'Humilit: sur l'cu, un aigle
     au vol abaiss. Au-dessous, l'Orgueil, reprsent par un
     homme emport par un cheval fougueux qui le jette  la
     renverse.

      la gauche du Christ: 1 La Force.--2 La Patience: un boeuf
     couvre son cu. Au-dessous, la Colre: une femme, les cheveux
     pars, chasse un religieux avec un bton.--3 La Mansutude:
     un agneau est sculpt sur son cu. Au-dessous, la Duret:
     femme couronne assise sur un trne, pousse du pied un
     suppliant agenouill devant elle.--4 La Concorde: sa main
     droite droule une banderole sur laquelle elle jette les
     yeux; sa gauche tient un cartouche sur lequel sont gravs un
     lis et une branche d'olivier. Au-dessous, deux hommes se
     battent.--5 L'Obissance: un chameau agenouill se voit sur
     son cu. Au-dessous, un homme fait un geste de mpris devant
     un vque qui l'exhorte.--6 La Persvrance, une couronne
     suspendue sur l'cu. Au-dessous, un religieux quitte son
     monastre. (Voyez la _Descript. de Notre-Dame de Paris_, par
     MM. de Guilhermy et Viollet-le-Duc, 1856.)]

     [Note 318: C'est ainsi qu'un trouvre du XIIIe sicle dcrit
     la Largesse et l'Avarice:

       Les .il. choses vi vis  vis:
       L'une fu grande et bien taillie,
       D'un blanc samit appareillie;
       Cote en ot, sorcot et mantel
       Afubli .i. poi en chantel;
       La face ot doucement forme,
       Qui fu si  point colore
       Com nature le pot miex fre.
       Bouche et vermeille, et par miex plre
       Ot vairs iex, rians et fenduz,
       Les braz bien fez et estenduz,
       Blanches mains, longues et ouvertes.
       Aux templires que vi aperte.
       Apparut qu'ele et teste blonde,
       Je croi, plus que nule du monde.
       Corone et bele ou chief assise
       Qui li sist bien  grant devise.
       Son non enquis en tele manire:
       --Je vous pri, douce dans chire,
       Que me le diez de vous le non.
       -- Sire, fist-ele, mon renon
       Fu jadis chiri et am;
       Mon non est LARGUECE clam.--
       De l'autre errez je la manire:
       Ele et forme et grande plenire;
       Noire estoit et descolore,
       Fade en tout, et fu afuble
       D'une robe de vert esreuse;
       A vir fu pou deliteuse:
       D'une vielle pane l'orre
       De menu vair entrepele.
       Tenues levres et bouche unquaise
       Ot; je ne sai s'el fu pusnaise;
       Ou nez ot estroites narrines
       Qu'ele ot gresle et lone et verrines;
       Les vaines parmi son visuge
       Qu'elle ot traits  grant outrage,
       Le col ot lonc, nervu et gresle,
       Noirs cheveus dont l'un l'autre mesle;
       Si ot granz mains et longue brache
       Dont el tient fort cels qn'ele embrache.
       Corone ot d'or trop merveilleuse,
       Mainte pierre i ot prcieuse;
       Ele ot noirs iex, fens et poingnanz.
       A regarder mult resoingnanz.
       Quant je l'oi grant pose esgarder
       Et sa contenance avise,
       Je enquis ma dame Larguece
       Qui estoit cele dablesse
       El me dist estoit AVARICE,
       Qui perist chascun par son visce.

     (_Additions aux posies de Rutebeuf_, dition des _OEuvres de
     Rutebeuf_, par A. Jubinal, 1839.)]

     [Note 319: Virtutes vero in mulieris specie depinguntur,
     quia mulcent et nutriunt. (_Rationale divin. offic._, lib.
     I, cap. III.)]

     [Note 320: Voussure de gauche du porche nord.]

     [Note 321: Voyez l'intressant article de Didron sur les
     Vertus de Notre-Dame de Chartre. (_Annales archologiques_,
     t. VI, p. 35).]

     [Note 322: La sant est un don et non une vertu; mais il est
     vident que le mot _sanitas_ s'entend ici au moral. C'est de
     la sant de l'esprit qu'il s'agit, non de la sant physique.]

     [Note 323: Dubreul, _Antiquits de Paris_, liv. I.]



VIERGE (SAINTE). C'est vers le milieu du XIIe sicle que le culte vou 
la sainte Vierge prend un caractre spcial en France. Jusqu'alors les
monuments sculpts ou peints donnent  la sainte Vierge une place
secondaire: c'est la femme dsigne par Dieu pour donner naissance au
Fils. Elle est un intermdiaire, un moyen divin, mais ne participe pas 
la Divinit. Si au XIIe sicle, le dogme, en cela, ne change pas, les
arts en modifient singulirement le sens; et les arts ne sont, bien
entendu, qu'une expression d'un sentiment populaire qui exagrait ou
dpassait la pense dogmatique. Les vques, en faisant rebtir leurs
cathdrales dans le nord de la France, vers la fin du XIIe sicle, sous
une inspiration essentiellement laque[324], crurent devoir abonder dans
le sens religieux des populations. La plupart de ces grands difices
furent placs sous le vocable de Notre-Dame; et la place de la mre de
Dieu prit une importance toute nouvelle dans l'iconographie religieuse.
 Notre-Dame de Senlis, l'histoire de la sainte Vierge occupe le portail
principal;  Notre-Dame de Paris, deux des portes furent rserves aux
reprsentations de la Vierge, celle de gauche de la faade occidentale,
et celle du transsept du ct septentrional.  Reims, la statue de la
sainte Vierge occupe le trumeau de la porte centrale.  Notre-Dame de
Chartres, une des portes du XIIe sicle est consacre  la Vierge, etc.
Le sentiment populaire, qui tendait dj  considrer la Vierge comme un
personnage quasi divin, ne fit que crotre. Des glises et des chapelles
sans nombre furent leves  la mre du Sauveur. Les statues abondaient
non-seulement dans les monuments religieux, mais dans les carrefours, au
coin des maisons, sur les faades des htels, sur les portes des villes,
des chteaux. La reprsentation du Christ tait, avant cette poque,
admise dans les monuments comme personnage divin, visible et tangible,
tandis que celle de Dieu le Pre n'tait que trs-rarement reproduite
(voy. TRINIT). Cela tait d'ailleurs conforme au dogme catholique; il
tait naturel de reprsenter le Fils de Dieu, puisque le Pre avait
voulu qu'il descendt sur la terre et se ft homme.

On voit, par exemple, sur un grand nombre de sarcophages chrtiens du Ve
au VIIIe sicle, le Christ reprsent au milieu des aptres, sous la
figure d'un jeune homme imberbe. Le Pre n'est figur, dans ces
sculptures, que par une main qui sort d'une nue. Quant  la Vierge, il
n'en est gure question, ou, si elle apparat, elle occupe une place
infime, infrieure mme  celle des aptres. Les artistes se
conformaient en cela  la lettre des vangiles. La Vierge ne commence 
prendre une place apparente qu'au moment o l'on reprsenta le
crucifiement, c'est--dire, en Occident, vers le VIIIe ou IXe sicle.
Alors, conformment au texte de l'vangile de saint Jean, elle occupe la
droite de la croix et saint Jean la gauche. Dans les scnes du jugement
dernier du commencement du XIIe sicle, comme  Vzelay, par exemple, et
un peu plus tard  Autun, la Vierge n'intervient point; tandis que nous
la voyons agenouille  la droite de son fils, priant pour les humains,
dans les scnes du jugement qui datent du commencement du XIIIe sicle.

Mais, avant cette poque, c'est--dire vers 1140, dj elle est assise
sur un trne, tenant le Christ enfant entre ses genoux. Elle est
couronne; des anges adorateurs encensent l'Enfant divin. Nous voyons la
Vierge ainsi reprsente aux portes du ct droit des faades des
cathdrales de Chartres et de Paris, dans les tympans, portes qui datent
de cette poque[325]. La figure 1 reproduit la Vierge de la cathdrale
de Paris, mieux conserve que celle de Notre-Dame de Chartres, mais
semblable, quant  la pose et aux attributs. La mre du Sauveur
maintient, de la main gauche l'Enfant dans son giron; de la droite, elle
porte un sceptre termin par un fruit d'iris. Elle est nimbe, ainsi que
le Christ; celui-ci bnit de la main droite, et tient de la gauche le
livre des vangiles. L'excution de cette figure, beaucoup plus grande
que nature, est fort belle, et les ttes ont un caractre qui se
rapproche beaucoup de la sculpture grecque archaque.

Cette manire de reprsenter la sainte Vierge tait emprunte aux
artistes grecs; c'tait une importation byzantine due aux ivoires et
peintures qui furent, en si grand nombre, rapports d'Orient par les
croiss. Dans ces reprsentations peintes ou sculptes grecques, il est
vident que le Christ, par la place qu'il occupe, par son geste
bnissant, est le personnage principal; que la Vierge, toute vnre
qu'elle est, n'est l qu'un support, la femme lue pour enfanter et
lever le Fils de Dieu. Le milieu du XIIe sicle ne sort pas de cette
donne, et l'on voit encore, dans l'glise abbatiale de Saint-Denis, une
Vierge de bois de cette poque, provenant du prieur de Saint-Martin des
Champs, qui reproduit exactement cette attitude[326]. L'archasme grec,
dont ces objets d'art taient empreints, ne pouvait longtemps convenir
aux coles laques de la fin du XIIe sicle. On voit encore la Vierge
assise tenant le divin Enfant, au milieu de son giron (dans l'axe),
suivant le mode grec, dans quelques difices du commencement du XIIIe
sicle, comme  la cathdrale de Laon, comme  l'une des portes nord de
Notre-Dame de Reims; puis c'est tout.  dater de cette poque, la Vierge
n'est plus reprsente assise et tenant son fils dans son giron que dans
les scnes de l'adoration des mages. Si elle occupe une place honorable,
elle est debout, couronne, triomphante, tenant son fils sur son bras
gauche, une branche de lis (_arum_) ou un bouquet dans la main droite,
ou bien encore elle tend cette main comme pour accorder un don. Sa
physionomie est calme, elle regarde devant elle; c'est  elle que les
hommages sont adresss. Le Christ est un enfant qui, dans les monuments
les plus anciens, bnit encore de sa petite main droite et tient une
sphre ou un livre dans sa main gauche, mais qui, plus tard, passe son
bras droit derrire le cou de sa mre et joue avec un oiseau. Alors le
visage de la mre sourit et se tourne parfois vers la tte de l'enfant.
C'est la mre par excellence, la femme revtue d'un caractre divin, et
c'est bien  elle, en effet, que la foule s'adresse; c'est elle qu'elle
implore, c'est en son intervention toute-puissante qu'elle croit, et
l'Enfant n'est plus dans ses bras que pour marquer l'origine de cette
puissance.

Bien entendu, nous ne prtendons ici, en aucune faon, discuter la
question dogmatique; nous ne faisons que rendre compte des
transformations qui furent la consquence de l'intervention laque dans
la reprsentation de cette partie de l'iconographie sacre. Le mouvement
des esprits religieux vers le culte de la Vierge acquit, pendant le
XIIIe sicle, une importance telle, que parfois le haut clerg s'en
mut; mais il n'tait pas possible d'aller  l'encontre. On ne
s'adressait plus, dans ses prires, qu' la Vierge, parce qu'elle tait,
aux yeux des fidles, l'intermdiaire toujours compatissant, toujours
indulgent et toujours cout entre le pcheur et la justice divine. On
conoit combien ce sentiment fut, pour les artistes et les potes, une
inpuisable source de sujets. Cela convenait d'ailleurs  l'esprit
franais, qui n'aime pas les doctrines absolues, qui veut des palliatifs
 la loi, et qui croit volontiers qu'avec de l'esprit, un heureux tour,
un bon sentiment, on peut tout se faire pardonner.

Pour le peuple, la Vierge redevenue femme, avec ses lans, son
insistance, sa passion active, sa tendresse de coeur, trouvait toujours
le moyen de vous tirer des plus mauvais cas, pour peu qu'on l'implort
avec ferveur[327]. Dans les lgendes des miracles dus  la Vierge, si
nombreuses au XIIIe sicle, parfois potiques, souvent puriles, il y a
toujours un ct gaulois. C'est avec une dignit douce et fine que la
Vierge sait faire tomber le diable dans ses propres piges. Les
artistes, particulirement, semblent possder le privilge d'exercer
l'indulgente sollicitude de la mre du Christ; musiciens, potes,
peintres et sculpteurs lui rendent-ils aussi  l'envi un hommage auquel,
en sa qualit de femme, elle ne saurait demeurer insensible.

Toujours prsente l o son intervention peut sauver une me ou prvenir
un danger; exigeant peu, afin de trouver plus souvent l'occasion de
faire clater son inpuisable charit; ses conseils, quand parfois elle
en donne, sont simples et ne s'appuient jamais sur les rcriminations ou
les menaces. Telle est la Vierge que nous montrent les lgendes, les
posies, et dont les sculpteurs et les peintres ont essay de retracer
l'image. C'est l, on en conviendra, une des plus touchantes crations
du moyen ge et qui en claire les plus sombres pages.

La Vierge possde d'ailleurs les privilges de la Divinit, car c'est de
son propre mouvement, et sans recourir  son fils, qu'elle accomplit ses
actes misricordieux; elle parat pourvue de la procuration la plus
tendue sur les choses de ce monde. En s'tendant ainsi, le culte rendu
 la Vierge devenait un motif d'oeuvres d'art innombrables. Les statues
de la sainte Vierge faites pendant les XIIIe, XIVe et XVe sicles se
comptent par centaines en France, et beaucoup sont trs-bonnes;
toutefois celles de ces statues qui remontent  la premire moiti du
XIIIe sicle doivent tre considres comme tant du meilleur style. La
fin de ce sicle et le commencement du XIVe nous ont laiss plusieurs de
ces ouvrages, qui, au point de vue de la grce et du _naturalisme_ le
plus lgant et le plus dlicat, sont des chefs-d'oeuvre. Nous citerons
les statues du portail nord de la cathdrale de Paris[328]; celle du
portail dit de la Vierge dore  Amiens; une vierge d'albtre oriental
(cathdrale de Narbonne); une vierge de marbre (demi-nature), dans
l'glise abbatiale de Saint-Denis, etc.

Pour faire saisir ces transformations, vers le naturalisme, de l'image
de la sainte Vierge, nous donnons, figure 2, celle de la porte de droite
de la face occidentale de Notre-Dame d'Amiens, qui date du commencement
du XIIIe sicle, et figure 3, celle du portail de la Vierge dore de la
mme glise, qui date de la fin de ce sicle. La premire figure est
grave, elle tend la main en signe d'octroi d'une grce. L'Enfant bnit;
sa pose est, de mme que celle de la mre, calme et digne. La seconde
est tout occupe de l'Enfant, auquel s'adresse son sourire. La premire
a l'aspect d'une divinit; elle reoit les hommages et semble y
rpondre; de son pied droit elle crase la tte du dragon  tte de
femme, et, sur le pidestal qui la porte, sont reprsentes la naissance
d've et la chute d'Adam. La seconde statue est une mre charmante qui
semble n'avoir d'autre soin que de faire des caresses  l'enfant qu'elle
porte sur son bras. En examinant ces deux oeuvres de sculpture, on
mesure le chemin parcouru par les artistes franais dans l'espace d'un
sicle. Ce qu'ils perdent du ct du style et de la pense religieuse,
ils le gagnent du ct de la grce, dj un peu manire et du
naturalisme. L'excution de la statue de la Vierge dore est
merveilleuse. Les ttes sont modeles avec un art infini et d'une
expression charmante; les mains sont d'une lgance et d'une beaut
rares, les draperies excellentes. Mais cette Vierge est une noble dame
tout heureuse de s'occuper de son enfant, et qui ne semble point
attaque de cette maladie de langueur dont une certaine cole de
critiques d'art entend gratifier la statuaire du moyen ge. Plus de
dragon sous les pieds de la Vierge dore d'Amiens; son nimbe, richement
orn de pierreries et de cannelures gironnes, est soutenu par trois
angelets d'un charmant travail.

Pendant le moyen ge, la Vierge n'est reprsente sans l'Enfant que dans
les sujets lgendaires o elle intervient directement, ou dans la scne
de l'Assomption. Mais alors elle tient dans la main un livre des
vangiles, comme pour la rattacher toujours  la vie du Christ. Tous les
amateurs quelque peu clairs connaissent la charmante sculpture de
Notre-Dame de Paris, qui reprsente l'Assomption[329], et dont nous
reproduisons ici la partie principale, c'est--dire la figure de la
Vierge. Six anges enlvent l'aurole de nues qui entoure la figure;
deux autres l'encensent  la hauteur de la tte. Le voile de la mre du
Sauveur s'enroule dans la partie suprieure du nimbe nuageux. La Vierge
est dpourvue de la couronne au moment o son corps est enlev par les
anges, puisqu' cette apothose succde le couronnement par son fils,
qui l'attend  sa droite. Les couronnements de la Vierge sont
trs-frquemment reprsents, soit en sculpture, soit en peinture. C'est
un des sujets affectionns par les artistes des XIIIe et XIVe sicles.
La cathdrale de Paris en possde deux qui sont trs-remarquables: celui
de la porte de gauche de la faade occidentale, qui date des premires
annes du XIIIe sicle[330], et celui de la porte dite _Rouge_, du ct
nord, qui date de 1260 environ. On voit aussi, sur les tympans des
cathdrales de Senlis et de Paris, de trs-beaux bas-reliefs qui
reprsentent la mort de la Vierge.  cette scne le Christ est prsent,
et reoit l'me de sa mre dans ses bras[331].

Le nombre et la nature des vtements que les artistes du moyen ge
donnent  la Vierge ne se modifient pas du XIIe au XVe sicle. La
diffrence n'est que dans la manire de porter ces vtements, qui se
composent toujours d'une robe de dessous, ample et longue, montant
jusqu'au cou, avec manches troites et ceinture, d'un manteau et d'un
voile par-dessus les cheveux, sous la couronne. Ce voile descend sur les
paules jusqu'au milieu du dos.

Pendant les XIIe et XIIIe sicles, le manteau laisse voir le devant de
la robe et se drape plus ou moins amplement sur les bras; mais, vers la
fin du XIIIe sicle, le manteau revient d'un bras sur l'autre sur le
devant, et masque la robe, dont on n'aperoit plus que le sommet et le
bord infrieur.

Les couleurs donnes aux vtements de la Vierge sont le rouge et le
bleu: le rouge, quelquefois le blanc, pour la robe, le blanc pour le
voile, et le bleu pour le manteau. Les broderies qui sont figures en or
sur ces toffes sont: le lion de Juda rampant, dans un cercle; des
petites croix fiches, et la rose hraldique.

VIERGES SAGES ET FOLLES. La parabole des Vierges sages et des Vierges
folles est sculpte sur un grand nombre de nos monuments religieux. Dans
nos cathdrales, les Vierges sages sont presque toujours sculptes sur
le jambage de la porte principale,  la droite du Christ; les Vierges
folles, sur le jambage de gauche. Au-dessous des Vierges sages, qui,
habituellement, sont au nombre de cinq, est figur un arbre feuillu, et
au-dessous des Vierges folles, en nombre gal, un arbre au tronc duquel
mord une cogne. Au-dessus des Vierges sages, une porte ouverte;
au-dessus des folles, une porte ferme.  la cathdrale de Sens, les
jambages de la porte principale possdent leur collection de vierges,
qui datent de 1170 environ, bien que sur le trumeau soit leve la
statue de saint tienne; mais tout porte  croire que cette statue de
saint tienne a t pose l aprs la chute de la tour mridionale, au
moment o, par suite de cette chute, on dut remanier une bonne partie de
la faade occidentale, et que l'on refit le tympan de la porte
principale. Pour nous, cette statue de saint tienne occupait le trumeau
de la porte de droite avant la ruine de la tour. Sa position au trumeau
central drange compltement toute l'iconographie de la partie ancienne
de cette porte, faite pour accompagner la statue du Christ.

 la cathdrale d'Amiens, on voit les Vierges sages et folles sculptes
sur les jambages de la porte centrale, des deux cts du Christ; de mme
 Notre-Dame de Paris.  la cathdrale de Strasbourg, les Vierges sages
et folles sont sculptes, non pas en bas-reliefs sur des jambages, mais
occupent des brasements. Ce sont de charmantes statues[332] qui datent
du commencement du XIVe sicle.

Ces statues des Vierges sages et des Vierges folles sont
particulirement intressantes  tudier, parce qu'elles reproduisent
minutieusement l'habit des femmes du temps o elles ont t sculptes;
car il ne faudrait pas croire que toutes les statues du moyen ge
reproduisent les vtements de l'poque o elles ont t faites. Si
quelques personnages lgendaires, quelques saints du diocse, des
vques, des religieux et des donateurs sont revtus de l'habit que l'on
portait au moment o ils ont t sculpts, la Vierge, les aptres, les
personnages de l'Ancien Testament, ceux dont il est fait mention dans le
Nouveau, sont vtus d'aprs une tradition dont l'origine se trouve dans
les premiers monuments chrtiens et chez les artistes byzantins.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]

     [Note 324: Voyez CATHDRALE.]

     [Note 325: Il ne faut pas perdre de vue que le tympan de la
     porte de droite de la faade occidentale de Notre-Dame 
     Paris provient de l'glise du XIIe sicle btie par tienne
     de Garlande, et fut replac, lors de la construction de cette
     faade, au commencement du XIIIe sicle.

     On voit dans le baptistre de Saint-Valrien,  Rome, une
     peinture qui ne parat pas d'ailleurs antrieure au IXe
     sicle, et qui reprsente la Vierge tenant l'enfant Jsus
     dans son giron; elle n'est pas couronne, mais sa tte est
     couverte d'un voile bleu trs-ample, par-dessus une coiffe
     blanche. L'enfant tient un _volumen_ dans la main gauche, et
     bnit de la droite,  la manire grecque. (Voyez les
     _Catacombes de Rome_, par L. Perret, pl. LXXXIII.)]

     [Note 326: Il en est beaucoup d'autres exemples en France,
     soit en statuaire, soit en vitraux, qui datent galement du
     milieu du XIIe sicle.]

     [Note 327: Voyez la lgende de Thophile (Rutebeuf). Voyez le
     _Livre des miracles de la Vierge_, manuscrits de la biblioth.
     du sminaire de Soissons.]

     [Note 328: Voyez,  l'article SCULPTURE, la tte de cette
     statue, fig. 24.]

     [Note 329: Cette sculpture fait partie des bas-reliefs qui
     ornaient autrefois le clotre de Notre-Dame et que l'on voit
     encore sur les parois des chapelles du chevet, ct nord.
     Elle date des premires annes du XIVe sicle.]

     [Note 330: Voyez SCULPTURE, fig. 16.]

     [Note 331: Les litanies de la Vierge sont parfois figures
     sur nos glises; on les voit sculptes dans l'une des
     chapelles du XVIe sicle de la curieuse glise de la
     Fert-Bernard.]

     [Note 332: Porte de gauche de la faade occidentale (voyez, 
     l'article SCULPTURE, la figure 25).]



VITRAIL, s. m. (_verrire_, _verrine_). Nous ne sommes plus au temps o
de graves personnages prtendaient que le verre tait inconnu aux Grecs
et aux Romains. Tous les muses de l'Europe, aujourd'hui, possdent des
objets de verre qui remontent  une haute antiquit, et qui, par la
perfection de la fabrication, ne le cdent en rien  ce que Byzance et
Venise ont vendu  toute l'Europe pendant le moyen ge.

Les Asiatiques et les gyptiens obtenaient des ptes de verre colores
de diverses couleurs, et les tombes gauloises nous rendent des objets de
cuivre ou d'or sertissant de petits morceaux de verres colors, des
bracelets, des bulles et des grains de collier en ptes vitrifies.

Les Romains employaient le verre pour garnir les fentres de leurs
habitations. Garnissaient-ils des chssis de croise de verres colors?
Nous savons qu'ils employaient des matires naturelles translucides, des
albtres, des talcs, des gypses, qui tamisaient, dans les intrieurs des
appartements ou des monuments, une lumire nuance; mais jusqu' prsent
il n'a point t dcouvert de panneaux de vitrages antiques composs de
verres de diverses couleurs.

Il faut dire que, dans les monuments des Romains et de la Grce antique,
les fentres taient petites et rares. Dans les grands difices, comme
les thermes, par exemple, la lumire du jour tait habituellement
tamise par des claires-voies de mtal ou de marbre sans interposition
de verres. L'immensit de ces vaisseaux, l'orientation bien choisie,
permettaient l'emploi de ce procd sans qu'on et  souffrir de
l'action de l'air extrieur; d'autant que ces baies taient perces 
une grande hauteur, et qu'elles n'influaient sur l'air ambiant des
parties infrieures que comme moyen de ventilation. Outre que les
Romains, aussi bien que les Grecs, taient habitus  vivre dehors, le
climat de la Grce et de la partie mridionale de l'Italie ne
ncessitait pas des prcautions habituelles contre le froid.

Mais si l'on ne peut affirmer que les Grecs et les Romains de
l'antiquit aient employ les verres colors pour les vitrages, on peut
admettre que les Asiatiques possdaient ce mode de dcoration
translucide ds une poque recule. C'est  dater des rapports de Rome
avec l'Asie que nous voyons introduire en Italie les mosaques composes
de cubes de ptes de verre colores. Quand l'empire s'tablit  Byzance,
c'est d'Orient que viennent ces vases de verre color auxquels, en
Occident, on attachait, ds le VIIe sicle, un si grand prix. Les choses
se modifient peu en Orient, et les claires-voies de stuc ou de marbre
sertissant des morceaux de verre de couleurs varies, que nous voyons
attaches  des monuments des XIIIe et XIVe sicles en Asie et jusqu'en
gypte, doivent tre une trs-ancienne tradition dont le berceau parait
tre la Perse.

Quoi qu'il en soit de ces origines plus ou moins lointaines, on
fabriquait des vitraux colors en grand nombre ds le XIIe sicle en
Occident, et le moine Thophile, qui appartient  cette poque, ne
prsente pas les moyens de fabrication de ces objets comme tant une
nouveaut. Son texte, au contraire, dnote une longue pratique de ce
genre de peinture translucide, et les vitraux que nous possdons encore,
datant de ce sicle, sont, comme excution, d'une telle perfection,
qu'il faut bien supposer, pour obtenir ce dveloppement d'une industrie
dont les moyens sont passablement compliqus, une longue exprience.

Il est trange, objectera-t-on, qu'il ne reste pas un seul panneau de
vitrail color authentique avant le XIIe sicle, tandis que nous
possdons encore des objets bien antrieurs  cette poque. Mais quand
on sait avec quelle facilit, chez nous, on laisse prir les choses qui
ne sont plus de mode, et comment les vitraux se dtruisent aisment ds
qu'ils sont dplacs, cette objection perd beaucoup de sa valeur.

De toutes les verrires qui, pendant la rvolution, avaient t
transportes au muse des monuments franais, que reste-t-il? Une
dizaine de panneaux  Saint-Denis, quelques-uns  couen et  Chantilly,
et c'est tout[333].

Il nous faut donc prendre l'art du verrier au moment o apparaissent les
monuments, c'est--dire vers 1100; et l'on peut dire que ces monuments
du XIIe sicle sont les plus remarquables, si l'on considre cet art au
point de vue dcoratif.

L'ouvrage du moine Thophile est le plus ancien document crit que l'on
possde sur la fabrication des vitraux, et ce religieux vivait dans la
seconde moiti du XIIe sicle[334] du moins les recettes qu'il donne, le
got de l'ornementation qu'il prescrit, semblent-ils indiquer cette
date.

Ce n'est pas en thoricien que Thophile crit son livre, mais en
praticien; aussi a-t-il pour nous aujourd'hui un intrt srieux,
d'autant que les procds qu'il indique concordent exactement avec les
monuments qui nous restent de cette poque. Il nous faut donc analyser
ces documents. Il commence[335] par donner la manire de composer les
verrires.

D'abord, dit-il, faites une table de bois plane et de telle largeur et
longueur que vous puissiez tracer dessus deux panneaux de chaque
fentre. Cette table est enduite d'une couche de craie dtrempe dans
de l'eau et frotte avec un linge. C'est sur cette prparation bien
sche que l'artiste trace les sujets ou ornements avec un style de plomb
ou d'tain; puis, quand le trait est obtenu, avec un contour rouge on
noir, au pinceau. Entre ces linaments, les couleurs sont marques pour
chaque pice au moyen d'un signe ou d'une lettre.

Des morceaux de verre convenables sont successivement poss sur la
table, et les linaments principaux, qui sont ceux des plombs, sont
calqus sur ces verres, lesquels alors sont coups au moyen d'un fer
chaud et du _grsoir_[336].

Thophile ne dit pas clairement s'il indique sur la table (que nous
appellerons le carton) le model complet des figures ou ornements. Il ne
parle que du trait; cependant, lorsqu'il s'agit de _peindre_,
c'est--dire de faire le model sur les verres dcoups, il dit qu'il
faudra suivre scrupuleusement les traits qui sont sur le carton. Ce
passage s'explique naturellement, si l'on examine comment sont peints
les vitraux du XIIe sicle.

Sur ces morceaux de verre, le model n'est autre chose qu'une suite de
traits dans le sens de la forme.

Nous allons revenir tout  l'heure sur cette partie importante de l'art
du verrier.

Thophile[337] indique la recette pour faire la grisaille, le model, le
trait rpt sur les verres. Tous ceux qui ont regard de prs des
vitraux fabriqus pendant les XIIe et XIIIe sicles, savent que les
verres employs sont colors dans la pte, et que le model n'est obtenu
qu'au moyen d'une peinture noire ou noir brun applique au pinceau sur
ces verres et vitrifie au feu. C'est de cette couleur noire que parle
Thophile dans son chapitre XIX. Il la compose de cuivre mince brl
dans un vase de fer, de verre vert et de _saphir grec_. Il ne nous dit
pas ce qu'il entend par saphir grec. tait-ce une substance naturelle ou
artificielle, un fondant, un oxyde? Il y a tout lieu de croire que le
saphir grec tait un verre bleutre des fabriques de Venise qui avait
une proprit fondante. Et en effet, les verres de Venise possdent
cette qualit  un degr trs-suprieur  nos anciens verres. Ces trois
substances sont broyes sur une tablette de porphyre, mles en parties
gales; savoir un tiers de cuivre, un tiers de saphir grec, un tiers de
verre vert, et dlayes avec du vin ou de l'urine. Cette couleur, place
dans un pot, est applique au pinceau, soit claire, soit plus sombre,
soit paisse, pour faire des traits noirs et fins; ou bien elle est
tendue sur le verre en couche mince et est enleve avec un style de
bois, de faon  former des ornements trs-dlis ou des touches se
dtachant en lumire sur un fond obscur, mais encore translucide.

Les verres, ainsi prpars, sont mis au four afin de vitrifier cette
peinture monochrome. D'aprs Thophile, ce serait donc  l'aide d'un
oxyde de cuivre que cette couleur brune serait obtenue. Cependant les
morceaux de vitraux peints des XIIe et XIIIe sicles, que nous avons pu
faire analyser, n'ont donn, pour cette coloration vitrifie
noire-brune, que des oxydes de fer, et c'est encore le protoxyde de fer
que l'on emploie aujourd'hui pour cet objet[338]. Du reste, un protoxyde
de cuivre calcin donne une poudre brune qui, mise au four avec un
fondant, peut produire un effet analogue  celui que prsente le
protoxyde de fer, mais avec une nuance verdtre.

Une question importante dans la fabrication des vitraux, en dehors de
celles qui concernent l'artiste, c'est la manire d'obtenir les feuilles
de verre. Au XIIe sicle, d'aprs Thophile, les plaques de verre
taient obtenues  l'aide de deux procds qu'on n'emploie plus de nos
jours.

Avec la canne  souffler, l'ouvrier cueillait dans le creuset une masse
de verre incandescent; il soufflait de manire  obtenir une bouteille
en forme de vessie allonge. Approchant l'extrmit de cette vessie de
la flamme du fourneau, cette extrmit se liqufiait et se perait. Avec
un morceau de bois, l'ouvrier dilatait cette ouverture de faon qu'elle
arrivt au diamtre le plus large de la vessie.

Alors de ce cercle infrieur, en rapprochant les deux bords opposs, il
formait un huit. Le verre, ainsi prpar, tait dtach de la canne au
moyen du frottement d'un morceau de bois humide sur le col de la
bouteille. Faisant chauffer l'extrmit de la canne au four, avec les
parcelles de verre incandescent qui y tenaient encore, il collait le
bout de la canne au milieu du huit. L'extrmit suprieure de la
bouteille tait alors prsente  la flamme; puis on oprait comme
prcdemment en largissant l'ouverture. Le morceau de verre ainsi
dispos, on le sparait de la canne et on le portait au four de
refroidissement. Ces verres, qui avaient la forme que donne la figure 0,
taient remis au feu pour tre dilats, fendus et aplanis[339]. On
employait aussi le procd des verres en _boudines_, plus rapide et plus
simple. L'ouvrier soufflait une vessie; il en prsentait l'extrmit
infrieure  la flamme, comme il est dit plus haut; puis, dilatant cette
extrmit, il faisait pivoter trs-rapidement la canne: les bords
dilats du verre, par l'effet de la force centrifuge, tendaient 
s'loigner du centre, et l'on obtenait ainsi un disque concentriquement
stri, plus pais au centre que vers les bords. Les verres ainsi
aplanis, soit d'aprs la premire mthode, soit d'aprs la seconde,
taient primitivement colors dans le creuset au moyen d'oxydes
mtalliques. Thophile ne parle pas de verres _doubls_; et, en effet,
les vitraux des XIIe et XIIIe sicles n'en montrent point, sauf pour le
rouge. Encore voit-on des morceaux d'un beau rouge orang du XIIe
sicle, qui sont teints dans la masse[340], ou tout au moins  moiti
environ de leur paisseur. Cette fabrication du rouge doit tre une
tradition antique.

En effet, les cubes de verre qui composent les mosaques de l'intrieur
de l'glise Sainte-Sophie de Constantinople, et sur lesquels une feuille
d'or est applique, sont gnralement d'un beau rouge chaud,
translucide, avec strates d'un ton sombre opaque. Les strates rouges
translucides ont 3 ou 4 millimtres d'paisseur, et donnent une belle
coloration qui rappelle celle de certains verres rouges du XIIe sicle.
Mais ds cette poque on obtenait le verre rouge par un autre procd.
L'ouvrier souffleur avait deux creusets remplis de verre blanc verdtre
au four. Dans l'un des deux on jetait des raclures ou paillettes de
cuivre rouge, et l'on remuait; immdiatement le souffleur cueillait une
boule de verre blanc dans l'un des creusets, et il la plongeait dans le
second creuset tenant en suspension des lamelles de cuivre. Il galisait
la prise sur une pierre chaude, soufflait et oprait comme il est dit
ci-dessus. Ainsi obtenait-on des verres doubls, dans la moiti, au
plus, de l'paisseur desquels la coloration rouge se prsente comme
fouette. Si l'on casse un de ces morceaux de verre, la coloration rouge
se montre par stries ou paillettes ingalement rparties dans cette
doublure du verre blanc verdtre, ainsi que l'indique la section (fig.
1). Ce procd de coloration par paillettes s'entrecroisant ingalement
donne au ton rouge un aspect jasp, miroitant, d'une grande puissance.
On comprendra, en effet, que la lumire passant  travers le verre et
venant frapper les lamelles de rouge fouettes dans la ple, se
refltant rciproquement, doive produire une coloration d'une intensit
et d'une transparence sans gales. Chaque lamelle de pte rouge produit
l'effet d'un paillon, et l'on voit  la fois une coloration rouge
translucide et un clat rouge reflt des lamelles voisines. Plus tard,
 dater du milieu du XIVe sicle, le verre rouge est obtenu au moyen
d'une doublure extrmement mince sur un verre blanc verdtre; le rouge
n'est plus fouett dans la pte, mais appos sur elle, en faisant la
boudine.

Aussi ce verre rouge donne-t-il une coloration plus gale et, de prs,
plus puissante que celle des verres des XIIe et XIIIe sicles: mais, 
distance, l'clat de ces verres doubls est moins lumineux, moins fin;
il est souvent lourd, crasant dans l'ensemble; en un mot, l'effet
dcoratif est moins bon. Cependant l'opration de la doublure des
boudines donnait encore certaines ingalits, des stries plus ou moins
colores, qui conservaient au ton une certaine transparence.
Aujourd'hui, les verres rouges doubls sont parfaitement gaux de ton,
et pour les employer, les peintres verriers sont obligs, s'ils veulent
obtenir une coloration fine  distance, de les jasper par des moyens
factices. Au XIIe sicle, on n'avait pas les jaunes obtenus avec des
sels d'argent; les jaunes taient des verres blancs enfums, et c'tait
le hasard qui les donnait, ainsi que l'indique Thophile[341].

Les jaunes de sels d'argent ne datent que du XIVe sicle; ils ne sont
qu'appliqus sur le verre blanc.

Au point de vue dcoratif, les verres en boudines, ou grossirement
tendus, prsentaient un avantage. Comme ces verres taient teints dans
la masse, au moins pendant les XIIe et XIIIe sicles (sauf le rouge),
les diffrences d'paisseur de la feuille de verre laissaient apparatre
des dgradations de tons que les artistes verriers employaient avec
beaucoup d'adresse, en coupant le verre de manire que la partie la plus
mince se trouvt du ct du clair. Mme pour les fonds unis, ces
diffrences d'paisseur donnaient  toute coloration un aspect chatoyant
qui,  distance, augmente singulirement l'intensit des tons.

Tous les coloristes savent que pour donner  un ton toute la valeur
qu'il doit avoir, il faut qu'il ne se prsente  l'oeil que par
parcelles, par chappes, si l'on peut ainsi parler. Les Vnitiens, les
Flamands, connaissaient bien cette loi, et, pour s'en convaincre, il
suffit de regarder leurs peintures.

Ce qui est vrai pour la peinture applique sur un panneau ou sur un mur
est encore plus rigoureux, s'il s'agit de peinture translucide. Dans les
vitraux, les couleurs participent de la lumire qui les traverse, et ont
un clat tel, que la moindre parcelle colore prend,  distance, par le
rayonnement, une importance prodigieuse. Mais il faut dire que les
rayonnements des couleurs translucides ont des valeurs trs-diffrentes.
Ainsi, en ne prenant que les trois couleurs fondamentales, celles du
prisme, le bleu, le jaune et le rouge, ces trois couleurs appliques sur
des verres, et translucides par consquent, rayonnent plus ou moins. Le
bleu est la couleur qui rayonne le plus, le rouge rayonne mal, le jaune
pas du tout s'il tire vers l'orang, un peu s'il est paille.

Ainsi, supposons un dessin de vitrail compos d'aprs la figure 2. Les
traits noirs indiquent les plombs (voy. en A). Les compartiments R sont
rouges, les compartiments L sont bleus, et les filets C, blancs. Voici
l'effet qui se produira  une distance de 20 mtres environ (voy. en B).

Les compartiments circulaires _l_, bleus, rayonneront jusqu' la
circonfrence ponctue, et le rouge ne restera franc que dans les
milieux de chacun des compartiments _r_. Il rsultera de ceci: que
toutes les surfaces _o_ seront rouges glaces de bleu, c'est--dire
violettes; que les blancs isolateurs entre les tons, mais n'ayant pas de
rayonnement colorant, seront glacs lgrement en bleu en _v_, ainsi que
les plombs eux-mmes; que l'effet gnral de cette verrire sera froid
et violac dans la plus grande partie de sa surface, avec des taches _r_
rouges, criardes si vous n'tes pas trs-loign de la verrire, sombres
si vous tes spar d'elle par une grande distance. Mais si (voy. en A)
nous diminuons le champ des disques bleus L par de la peinture noire,
ainsi qu'on le voit en D, nous neutralisons en partie l'effet de
rayonnement de ces disques. Si  la place des filets blancs C, nous
mettons des filets blanc jauntre ou blanc verdtre, et si nous traons
sur ces filets des lignes comme il est marqu en _e_, ou des perls
comme il est marqu en _f_, alors nous obtenons un effet beaucoup
meilleur. Les bleus, ainsi puissamment entours de dessins noirs et
redessins en noir intrieurement, perdent de leur facult rayonnante.
Les rouges sont beaucoup moins violacs par leur voisinage. Les tons
jauntres ou blanc verdtre des filets acquirent de la finesse par le
glacis bleu qui, mordant sur chacune de leurs extrmits, laisse entre
ces extrmits une partie chaude qui s'allie avec le rouge, surtout si
nous avons eu le soin d'augmenter la valeur des plombs par ces perls ou
par de simples traits intrieurs.

Admettons, au contraire, que les carrs R (voy. en A) soient bleus et
les disques L rouges.  distance, le rayonnement puissant de ces grandes
surfaces bleues, relativement aux taches rouges, sera tel, que ces
taches rouges paratront noires ou violet sombre, et qu'on ne pourra
souponner la prsence du rouge. Les filets blancs paratront gris sale,
ou verts, s'ils sont jaunes, ou vert azur, s'ils sont blanc verdtre.
L'effet sera mauvais, sans oppositions. Le rayonnement du bleu
affadissant et salissant les autres tons, ceux-ci n'auront plus la
puissance de donner au bleu sa finesse et sa transparence. La coloration
gnrale sera froide, laqueuse, d'une tonalit fausse; car, dans les
vitraux, plus encore que dans la peinture, chaque ton n'acquiert une
valeur que par l'opposition d'un autre ton. Un bleu clair prs d'un vert
jaune devient turquoise; ce mme bleu prs d'un rouge est azur. Un
rouge prs d'un jaune-paille a un aspect orang, tandis qu'il sera
violac prs d'un bleu.

Ces principes lmentaires, et d'autres que nous aurons l'occasion de
dvelopper, taient mis en pratique par les peintres verriers du XIIe
sicle, avec une sret et une exprience telles, qu'il faut bien
admettre chez ces artistes une longue suite d'observations. Nous ne
pensons pas qu'ils eussent tabli, sur ces relations des couleurs
translucides, une thorie crite, une sorte de trait scientifique,
comme on le pourrait faire de nos jours; ils procdaient par la mthode
exprimentale, et les traditions acquises se perptuaient dans
l'atelier.

Comme style du dessin applicable  la peinture sur verre et comme
entente de l'effet simultan des couleurs translucides, le XIIe sicle a
sur le XIIIe une supriorit incontestable. Alors, au XIIe sicle, le
dessin procde d'aprs la mthode grecque byzantine; le nu impose la
forme, les draperies ne font que l'envelopper, rien n'est laiss au
hasard; l'ensemble et les dtails sont conus et excuts suivant des
principes tablis sur une observation profonde: tandis que plus tard on
constate souvent, au milieu de belles oeuvres, des ngligences ou des
oublis de ces principes.

Les verres employs par les artistes du XIIe sicle peuvent tre classs
ainsi:

       BLEUS[342]
       1 Bleu limpide lgrement turquoise.
       2 Bleu saphir, mais verdissant.
       3 Bleu indigo, intense.
       4 Bleu azur, trs-clair, gris de lin.

       JAUNES
       1 Jaune-paille, fumeux.
       2 Jaune safran ou or bistr.

       ROUGES
       1 Rouge non doubl, orang trs-doux et gal de ton.
       2 Rouge intense, jasp.
       3 Roux clair, fumeux.

       VERTS
       1 Vert jaune, limpide.
       2 Vert-meraude. Ce ton,  la main, parat se rapprocher plutt du
            gris que du vert; il prend son clat  distance, et surtout par
            l'opposition des tons bleus et rouges.
       3 Vert-bouteille.  la main, ce vert parat froid; il prend sa
            qualit comme le prcdent.

       POURPRES
       1 Pourpre clair, chaud.
       2 Pourpre limpide, azur.
       3 Pourpre sombre, vineux.
       4 Pourpre trs-clair, fumeux, pour les chairs.

       TONS RARES
       1 Mordor, couleur vin d'Espagne.
       2 Vert sombre, chaud.

       BLANCS
       1 Blanc jauntre, fumeux.
       2 Blanc gris, glauque.
       3 Blanc nacr.

Toutes les oprations chimiques des verriers du moyen ge tant
empiriques, le compte des imprvus, des varits, tait long. Thophile
laisse assez comprendre que le hasard seul donnait certains tons, dont
l'artiste savait profiter. La palette du verrier tait ainsi
trs-tendue, et il ne faudrait pas prendre la classification que nous
donnons ici comme absolue. Nous n'avons fait qu'indiquer les valeurs;
mais comme tonalit, ces valeurs prsentent des varits nombreuses. Le
talent des verriers consistait surtout  ne jamais juxtaposer deux
valeurs gales et  profiter avec un sentiment rel de coloriste des
varits tonales.

Nous l'avons dit dj, tous ces tons, sauf le rouge, sont rpartis dans
la masse du verre, et non _doubls_, ainsi qu'on les fabriqua plus tard.

Cette palette compose, les verriers procdaient comme l'indique le
moine Thophile. Ils traaient sur un _carton_ les linaments principaux
des figures et ornements. Ces linaments principaux donnaient les
plombs; ou plutt les plombs n'taient que le dessin scrupuleux de
toutes les parties. En composant son carton, l'artiste pensait  la mise
en plomb; cela ressort clairement de l'examen attentif des verrires du
XIIe sicle, puisque les contours sont toujours _appuys_ par un plomb
qui fait ainsi le trait gnral. Sur ces cartons, les artistes
peignaient-ils toutes les ombres, demi-teintes et linaments intrieurs?
Nous ne le croyons pas, pour deux raisons: la premire, c'est qu'il
arrive parfois que des pices de verre n'ont t que dcoupes, et, par
manque de temps ou par oubli, elles n'ont point t acheves de peindre;
la seconde, que parfois aussi un mme carton a servi pour deux figures,
en pendant par exemple, et que le model intrieur diffre dans ces deux
figures. Il y a tout lieu d'admettre que le matre traait les contours
sur le carton, avec quelques linaments intrieurs principaux; que les
ouvriers coupaient les verres sur ce carton en calquant les linaments
principaux comme points de repre, et que les verres assembls
provisoirement sur le chssis,  l'oppos de la lumire du jour, on les
peignait d'inspiration, sans recourir  un carton opaque model
d'avance.

La figure 3[343] fera comprendre cette faon de procder. En A, nous
avons trac le carton prpar par le matre; en B, le model fait sur
les verres mmes, lorsqu'ils ont t coups et assembls provisoirement
sur le chssis  contre-jour. On conoit comment avec un dessin aussi
prcis, donnant les plombs, il n'tait gure ncessaire d'indiquer sur
le carton tout le model. Les lignes ponctues sur la figure A donnent
les plombs de jonction qui contrarient les contours. Pour viter de trop
grande, pices de verre, le matre a trac, sur le manteau, la bande
_a_, qui est d'une autre couleur et que les plombs dessinent
franchement.

Il fallait ncessairement que les ouvriers peintres chargs d'apposer la
grisaille ou le model sur les morceaux de verre dcoups d'aprs le
carton, sussent dessiner. Il est vrai de dire qu'alors en Occident,
comme dans les coles byzantines, on avait de vritables procds pour
peindre une tte ou un vtement[344]; et ces procds taient,  tout
prendre, tablis sur une longue et profonde observation des effets
dcoratifs. Il suffisait donc, ds que le matre avait trac le carton
(et alors le style lui appartenait), de trouver des ouvriers habiles de
la main et assez imbus des procds traditionnels pour peindre sur les
verres coups le model convenable. Nous ne comprenons pas l'art de la
peinture de cette faon aujourd'hui, et il ne faut pas le regretter,
s'il s'agit de tableaux faits pour tre placs en dehors d'un effet
dcoratif gnral, comme des objets possdant leurs qualits propres
indpendamment de ce qui les entoure. Mais si la peinture participe d'un
ensemble, si elle entre dans le concert d'harmonie gnrale que tout
difice semble devoir offrir aux yeux, elle est ncessairement soumise 
des lois purement physiques que l'on ne peut mconnatre et qui sont
suprieures au talent ou au gnie de l'artiste. En effet, le gnie d'un
matre ne peut modifier les lois de la lumire, de la perspective et de
l'optique. Nous savons bien qu'un assez grand nombre d'artistes de notre
temps sont dous d'un sentiment trop fougueux ou indpendant pour se
soumettre  d'autres lois que celles dictes par leur fantaisie; mais
nous savons avec non moins de certitude que la lumire, l'optique, la
perspective, n'ont pas encore modifi les lois qui les rgissent pour
complaire  ces esprits insoumis. Si la lumire, l'optique et la
perspective sont des conditions physiques d'un autre ge, si elles ont
rgn dans des temps de barbarie, elles rgnent encore  l'heure qu'il
est, et ne paraissent pas encore disposes  abdiquer, ni mme 
vieillir. Or, les artistes qui ont compos les verrires des XIIe et
XIIIe sicles manifestaient au contraire leur soumission absolue  ces
lois, ils s'en aidaient avec autant d'intelligence que de modestie.
Cette soumission nous donne un enseignement dont nous ne profitons
gure, mais qui, pour cela, n'en est pas moins bon et vaut la peine
d'tre examin.

Personne n'ignore les tentatives faites depuis une trentaine d'annes
pour rendre  la peinture sur verre un clat nouveau. Nos verriers les
plus habiles ont fait parfois d'excellents pastiches; ils ont complt
d'anciennes verrires avec une perfection d'imitation telle, qu'on ne
saurait distinguer les restaurations des parties anciennes. Ils ont donc
ainsi pris ample connaissance des procds, non-seulement de fabrication
matrielle, mais d'art, appliqus  ces sortes de peintures[345]. Ils
ont pu reconnatre les qualits remarquables des anciens vitraux comme
effet dcoratif et harmonie, et la perfection, difficile  atteindre, de
certains procds d'excution, l'habilet matrielle des ouvriers, et
apprcier le style des matres, si bien appropri  l'objet. Cet art du
verrier n'est donc pas un mystre, un secret perdu.

Ce qui a t oubli pendant plusieurs sicles, ce sont les seuls et
vrais moyens qui conviennent  la peinture sur verre, moyens indiqus
par l'observation des effets de la lumire et de l'optique; moyens
parfaitement connus et appliqus par les verriers des XIIe et XIIIe
sicles, ngligs  dater du XVe, et ddaigns depuis, en dpit, comme
nous l'avons dit, de ces lois immuables imposes par la lumire et
l'optique. Vouloir reproduire ce qu'on appelle un tableau, c'est--dire
une peinture dans laquelle on cherche  rendre les effets de la
perspective linaire et de la perspective arienne, de la lumire et des
ombres avec toutes leurs transitions, sur un panneau de couleurs
translucides, est une entreprise aussi tmraire que de prtendre rendre
les effets des voix humaines avec des instruments  cordes. Autre
procd, autres conditions, autre branche de l'art. Il y a presque
autant de distance entre la peinture dite de tableaux, la peinture
opaque, cherchant  produire l'illusion, et la peinture sur verre, qu'il
y en a entre cette mme peinture opaque et un bas-relief. Le bas-relief
serait-il peint, que jamais il ne pourrait rendre l'effet d'une peinture
opaque sur un mur ou sur une toile; ce bas-relief ainsi enlumin ne sera
jamais qu'un assemblage de figures sur un seul plan. Dans une peinture
opaque, dans un tableau, le rayonnement des couleurs est absolument
soumis au peintre qui, par les demi-teintes, les ombres diverses
d'intensit et de valeur suivant les plans, peut le diminuer ou
l'augmenter  sa volont. Le rayonnement des couleurs translucides dans
les vitraux ne peut tre modifi par l'artiste; tout son talent consiste
 en profiter suivant une donne harmonique sur un seul plan, comme un
tapis, mais non suivant un effet de perspective arienne. Quoi qu'on
fasse, une verrire ne reprsente jamais et ne peut reprsenter qu'une
surface plane, elle n'a mme ses qualits relles qu' cette condition;
toute tentative faite pour prsenter  l'oeil plusieurs plans dtruit
l'harmonie colorante, sans faire illusion au spectateur: tandis qu'une
peinture opaque a et doit avoir pour effet de faire pntrer l'oeil dans
une srie de plans, de prsenter une succession de solides. N'y et-il
qu'une figure dans une peinture, et cette figure ft-elle pose sur un
fond uni, que le peintre prtend donner  cette figure l'apparence d'un
corps ayant une paisseur. Si le peintre n'atteint pas ce rsultat ds
ses premiers essais, il n'est pas moins certain que c'est le but vers
lequel il tend, aussi bien dans l'antiquit, grecque que dans les temps
modernes. Transposer cette proprit de la peinture opaque dans l'art de
la peinture translucide est donc une ide fausse. La peinture
translucide ne peut se proposer pour but que le dessin appuyant aussi
nergiquement que possible une harmonie de couleurs, et le rsultat est
satisfaisant comme cela. Vouloir introduire les qualits propres  la
peinture opaque dans la peinture translucide, c'est perdre les qualits
prcieuses de la peinture translucide sans compensation possible. Ce
n'est point ici une question de routine ou d'affection aveugle pour un
art que l'on voudrait maintenir dans son archasme, ainsi qu'on le
prtend parfois; c'est une de ces questions absolues, parce que (nous ne
saurions trop le rpter) elles sont rsolues par des lois physiques
auxquelles nous ne pouvons rien changer. Vous ne ferez jamais chanter
une guitare comme Rubini, et si quelques personnes prennent plaisir 
entendre jouer l'ouverture de _Guillaume Tell_ sur le flageolet, cela ne
peut tre du got des amateurs de musique.

Nous croyons que cette discussion est ici  sa place, parce que nous
avons entendu maintes fois rpter: Que si les vitraux des XIIe et
XIIIe sicles sont beaux, ce n'est pas une raison pour reproduire
ternellement les meilleurs types qu'ils nous ont laisss; qu'il faut
tenir compte des progrs faits dans le domaine des arts; que ces figures
archaques ne sont plus dans nos gots, etc. Certes, il n'est point
ncessaire de _calquer_ ternellement ces types des beaux temps de la
peinture sur verre, de faire des pastiches en un mot; mais ce qu'il ne
faut point perdre de vue, ce sont les procds d'art si habilement
appliqus alors  cette peinture; ce qu'il faut viter (parce que cela
n'est pas un progrs, mais bien une dcadence), c'est cette
transposition d'une forme de l'art dans une autre qui lui est oppose.
Avec plus de persistance que de bonne foi, on affecte souvent de nous
ranger parmi les fanatiques du pass, parce que nous disons: Profitez
de ce qui s'est fait; faites mieux si vous pouvez, mais n'ignorez pas
les chemins dj parcourus, les rsultats dj obtenus dans le domaine
des arts. Or, ce que vous nous donnez souvent comme une inspiration
pleine d'avenir, n'est qu'un oubli de longs et utiles travaux, ou un
assemblage incohrent de formes mal comprises ou de procds faussement
appliqus.

Les vitraux du XIIe sicle sont maintenus en place, comme ceux du XIIIe,
par des plombs qui sertissent chaque morceau de verre, en composent des
panneaux; des vergettes on tringlettes maintiennent ces panneaux dans
leur plan et les empchent de s'affaisser sous leur propre poids. Ces
panneaux sont poss dans des armatures de fer (voyez ARMATURE).

Il est clair que ces panneaux ne peuvent dpasser certaines dimensions,
puisqu'ils doivent rsister  la pression du vent. La mise en plomb
laisse une lasticit trs-ncessaire  la conservation de ces panneaux.
Le compositeur verrier doit tenir compte de ces lments matriels de
l'oeuvre. Ce sont l des conditions non moins imprieuses que celles
imposes par la lumire et l'optique. Ce sont des conditions de
solidit, de dure, et qui, par cela mme, doivent influer sur la
conception de l'artiste, et dont il s'aide, s'il est habile. Les
armatures de fer dessinent les grandes divisions dcoratives et donnent
l'chelle de l'objet, chose plus utile qu'on ne le pense gnralement.
Les plombs accusent le dessin et sparent les couleurs par un trait
ferme, condition ncessaire  l'effet harmonieux des tons translucides.
Reste le model intrieur. C'est l que les verriers du XIIe sicle,
particulirement, ont montr leur profonde observation des effets de la
peinture translucide. Ces artistes savaient: 1 que les tons n'ont
qu'une valeur relative; 2 que le rayonnement de certaines couleurs
translucides est tel, qu'il altre ou modifie mme la qualit de ces
couleurs; 3 que le model appliqu sur le verre doit, dans les parties
les plus ombres, laisser apparatre le ton local, non  travers un
glacis, mais par chappes pures; car une ombre qui couvre un verre
color donne  distance un ton opaque qui ne participe pas de la couleur
de ce verre qu'elle couvre, mais du rayonnement des couleurs voisines,
en raison de la proprit rayonnante de ces couleurs. Ainsi, pour rendre
notre explication claire: supposons (fig. 4) un disque de verre rouge A
entour de verre bleu; si nous avons pos autour de ce disque une ombre
(ft-elle translucide elle-mme, comme un glacis un peu opaque), cette
ombre participera, non du ton local rouge du verre, mais du rayonnement
bleu du verre d'entourage. Cette ombre prendra ds lors un ton faux et
sale, mlange de brun et de bleu, qui fera paratre le bleu creux, sans
solidit, et le ton rouge criard. Si, au contraire (voy. en B), nous
avons eu le soin de poser cette ombre sur le disque, non  plat, mais
par hachures et en laissant un orle rouge pur tout autour, cet orle et
les interstices laisss entre les hachures donneront  l'ombre une
localit rouge, et le bleu conservera sa qualit. L'orle et les
interstices des hachures prendront assez de valeur,  cause de
l'opposition des traits noirs, pour lutter contre le rayonnement du ton
bleu et laisser  l'ombre du disque sa localit rouge.

Voyons l'application de cette formule. Voici (fig. 5) un fragment de la
belle verrire de la cathdrale de Chartres[346], qui reprsente un
arbre de Jess. Cette verrire date du milieu du XIIe sicle[347]. Le
fond est bleu, de ce bleu limpide, un peu nuanc de vert, qui appartient
 la fabrication de cette poque, et qui rappelle la couleur de certains
ciels d'automne, entre la bande orange du soleil couchant et la pourpre
voisine du znith. La robe du roi est d'un ton vineux, pourpre chaud, le
manteau vert d'meraude, le pallium et la couronne sont jaune fume, les
chaussures et les parements des manches rouges. On voit que le model
peint sur ces vtements ne se compose que d'une succession de hachures
laissant entre elles, et notamment prs des bords percer le ton local;
de telle sorte que le rayonnement du verre bleu du fond est neutralis
par ces chappes des tons locaux des vtements  travers les
interstices des hachures. Ces observations, qui sembleraient contredire
en partie la dmonstration qui accompagne la figure 2, n'en sont
cependant qu'un corollaire. Dans la figure 2, nous avons vu que pour
neutraliser l'effet du rayonnement des tons bleus sur les tons rouges,
nous avons diminu la surface de ces tons bleus par une peinture opaque,
une sorte d'cran dcoup qui soumet leur contour  des formes
redentes. Or,  distance, lorsque les couleurs translucides sont
trs-rayonnantes, on diminue bien la proprit de ces couleurs  l'aide
d'crans dcoups; mais, par l'effet de cette proprit rayonnante, les
crans dcoups paraissent diffus, et les interstices laisss purs
perdent simplement de leur valeur colorante relative. L'effet contraire
se produit pour les couleurs  faible rayonnement, leur intensit
colorante augmente en raison du peu de surface que vous laissez pur
entre les dcoupures d'un cran. Exemple (fig. 6): soit un verre bleu A,
dont on a diminu la surface rayonnante par la peinture opaque ou cran
B.  distance, ce verre bleu produira l'effet indiqu en C. Plus on
l'loignera, plus la peinture cran sera confuse, mais aussi plus le
bleu tendra  grisonner. Soit un verre rouge peint de la mme manire:
plus on s'loignera, plus la peinture cran prendra d'tendue, en
perdant un peu de sa qualit opaque; si bien qu' une grande distance,
on ne distinguera plus le rouge que par touches aigus, ainsi qu'on les
voit figures en E, mais ces touches gagneront en intensit colorante ce
qu'elles perdent en tendue. Nous admettons que le verre rouge est
fouett; s'il tait uni,  distance il paratrait lie de vin ou marron.
D'aprs ce principe, chaque couleur translucide doit donc recevoir une
peinture cran en raison de sa proprit rayonnante. Les verriers du
XIIe sicle prouvent par les oeuvres qu'ils nous ont laisses qu'ils
avaient une parfaite connaissance de ces lois, et nous avouons, quant 
nous, ne les connatre que par l'tude attentive de ces oeuvres. Qu'ils
soient arrivs  ces rsultats par un empirisme prolong ou par des
observations savantes recueillies en Orient, cela, au fond, nous importe
assez peu; le fait donne raison  leurs mthodes. Car, de toutes les
verrires connues, celles du XIIe sicle possdent seules cette harmonie
claire et sre qu'on ne peut se lasser d'admirer; harmonie si franche,
qu' une trs-grande distance, et sans avoir besoin d'examiner le style
des dessins, on reconnat une de ces verrires au milieu de beaucoup
d'autres[348]. Connaissant donc les proprits plus ou moins rayonnantes
des verres colors, les verriers du XIIe sicle ont pos et peint ces
verres en raison de ces proprits, et aussi de l'influence que les
couleurs translucides exercent les unes sur les autres.

Sachant, par exemple, que ce bleu limpide dont nous parlions tout 
l'heure a, par-dessus toutes les autres couleurs, une qualit
rayonnante, ils ne l'ont employ en grandes parties que dans des fonds;
et pour empcher le rayonnement de ces surfaces bleues d'influer d'une
manire fcheuse sur les tons voisins (tous moins rayonnants,  des
degrs diffrents), ils ont charg ceux-ci de linaments, de hachures,
de dtails opaques en faon d'crans, afin de rendre  ces tons une
intensit plus grande en vertu de la loi explique figure 6; mais,
d'ailleurs (toujours en vertu de cette loi et de celle explique
galement. figure 4), ils se sont bien gards de salir ces tons par des
ombres unies, eussent-elles t mme translucides, et ont laiss
toujours percer des parcelles du ton local  travers les rseaux ombres
les plus chargs. Ces artistes ont encore us des verres blancs
(nacrs), comme appoint indispensable pour donner aux couleurs leurs
rapports relatifs. Ainsi, dans l'exemple donn (fig. 5), le branchage de
l'arbre de Jess, quelques feuilles des bouquets, sont coups dans du
verre blanc; mais ces parties lumineuses sont charges de dtails peints
qui en attnuent l'clat et la duret[349].

Le fond bleu qui entoure l'arbre, sujet principal, et qui occupe tout le
milieu de la fentre, est combattu par deux larges bordures dont voici
(fig. 7) la rpartition; car c'est par l'ensemble autant que par les
dtails que se recommande cette composition. En A, rgne le fond bleu
sur lequel se dtachent en vigueur les tons des personnages et en
lumire les branchages de l'arbre. En B, sont des prophtes sur fond
rouge. Ces prophtes sont principalement vtus de bleu et de jaune
fume, ils tiennent des phylactres blancs. Cette tonalit chaude (car
le bleu n'est plus ici le mme que celui du fond, mais plus intense ou
plus vert) donne une transparence lumineuse au fond bleu du centre. Pour
relier ces fonds rouges des prophtes, l'artiste a drap le Jess couch
en C d'un large manteau rouge; il repose sur un lit tendu de blanc qui
sert de point de dpart, de souche  la tonalit de l'arbre. Une robe
bleu sombre qui revt le haut du corps du Jess, ce blanc et quelques
franges jaunes, donnent un clat incomparable au rouge du manteau. Les
demi-cercles rouges qui servent de champ aux prophtes sont sertis d'une
bande bleue dans le ton du fond A et d'un lisr blanc charg de
dtails; puis les coinons G sont sur fond d'un beau vert d'meraude
chaud et limpide. Autour se dveloppe une bordure splendide comme
composition et clat, dont nous donnons (fig. 8) le dtail au sixime de
l'excution. En A, sont les fonds rouges des prophtes; en B, le filet
bleu qui rappelle le ton du fond du Jess, puis le lisr blanc ond,
enlev au style sur un ton bistr appos sur le verre; en C, le fond
vert des coinons. Ceux-ci sont chargs d'un carr bleu bistr de
peinture, avec des dtails extrmement dlicats enlevs au style,
conformment  la mthode indique par Thophile. Ces carrs bleus sont
coups par des ornements pourpre chaud qui mordent sur le fond vert. Un
lisr blanc, galement bistr et enlev, entoure le carr bleu. Le
rouge apparat de nouveau en R. Un perl jaune fait le bord intrieur de
la bordure; il est doubl d'un filet bleu F, du mme ton que le fond du
Jess. Le rouge rapparat en G, et le bleu du fond du Jess en L. Pour
l'entrelacs perl, il est fait sur verre blanc. Les cercles et les
feuilles en lancettes sont jaune fume; les feuilles, vertes et pourpre;
le perl extrieur est jaune douteux. Dans cette verrire, il n'y a donc
que les verres dont voici les tons:

       1 Blanc nacr; blanc fumeux;
       2 Bleu limpide;
       3 Bleu intense verdtre, et par exception indigo;
       4 Vert d'meraude;
       5 Vert se rapprochant du ton de la turquoise;
       6 Pourpre chaud;
       7 Rouge;
       8 Jaune deux tons;
       9 Les tons des chairs sont pourpre clair, fumeux.

Il tait donc facile au matre, suivant ce que dit Thophile, de marquer
sur son carton les couleurs par des lettres, et d'tablir ses rapports
harmoniques plus srement qu'il ne l'et pu faire en ttonnant avec une
palette de tons. Le ton bleu du sujet principal  command toute la
tonalit du reste. Il fallait laisser clater la splendeur lumineuse
dans ce milieu. Cette donne a command les fonds rouges des prophtes,
le rappel du bleu du fond principal sur les filets demi-circulaires.
Pour faire valoir, et la vigueur de la coloration rouge et la
transparence rayonnante du bleu, on a plac les fonds vert d'meraude
des coinons. Puis encore a-t-on rappel le fond bleu, mais en lui
donnant une valeur solide par l'adjonction de cette dlicate
ornementation des carrs. Enfin, la bordure rsume tous les tons
rpartis dans les sujets principaux, mais par petits fragments; de
manire que cette bordure, d'un effet solide et puissant, ne rivalise
pas cependant avec les larges dispositions des parties centrales. Ces
entrelacs blancs perls sont comme une marge brillante aux peintures
principales; marge qui se rattache aux sujets par ces carrs bleus
dlicatement niells et sertis de lisrs blancs.

Si maintenant nous examinons les dtails de cette bordure (fig. 8), nous
observons que les feuillages pourpres, verts et jaunes, qui se dtachent
sur le fond bleu L, sont models conformment  la mthode indique par
la figure 4, c'est--dire que ce model laisse toujours voir des parties
pures du verre entre les hachures, et notamment sur les bords de
l'ornement, afin de lutter contre le rayonnement du fond bleu, qui,
d'ailleurs, n'est visible qu'en pices relativement petites.

On croit trop facilement que les peintures sur verre anciennes doivent
en partie leur harmonie  la salissure que le temps a dpose sur leur
surface; et nous avons souvent entendu des peintres verriers mmes
prtendre que ces vitraux des XIIe et XIIIe sicles devaient produire un
effet criard lorsqu'ils taient neufs. Cette opinion peut tre soutenue
s'il s'agit de certaines verrires de pacotille, comme on en a fabriqu
dans tous les temps, et surtout pendant le XIIIe sicle; elle nous
semble errone s'il s'agit des verrires du XIIe sicle que nous
possdons encore, en trop petit nombre malheureusement, et des bonnes
verrires du XIIIe. En examinant les figures 3, 5 et 8, il est facile de
reconnatre que les peintres ont parfaitement par aux effets criards
par la multiplicit et la disposition des traits ou hachures composant
le model. En laissant les fonds limpides, et choisissant pour ces fonds
des tons francs, mais d'une belle qualit colorante, lumineuse, ils ont
eu le soin d'occuper tous les tons entrant dans la composition des
figures et ornements, par un model serr ou des dtails dlicats qui
donnent  ces tons la valeur relative convenable. On remplace
habituellement aujourd'hui ce travail dlicat et si bien entendu pour
faire valoir la qualit de chaque ton, par une salissure factice mise de
faon  laisser apparatre par chappes les tons purs, et l'on obtient
ainsi parfois une harmonie  bon compte. Mais il faut avouer que ce
procd est barbare, et permet de supposer que nos verriers n'ont pas
une thorie bien nette des conditions de l'harmonie des vitraux. C'est 
peu prs comme si, pour dissimuler le dfaut d'accord entre des
instrumentistes excutant une symphonie, on faisait dominer, du
commencement  la fin, une basse continue, une sorte de ronflement
neutre, avec quelques rares intervalles laissant entendre par chappes
une ou deux mesures dbarrasses de cet accompagnement monotone. Faire
de la peinture, translucide surtout, c'est--dire d'un clat sans rival,
pour la salir sous prtexte de l'harmoniser, est une ide qui peut
entrer dans le cerveau d'amateurs passionns de la patine des objets
d'art plutt que de ces objets mmes, mais ne pouvait venir  l'esprit
d'artistes qui cherchaient par tous les moyens sincres et profondment
tudis  rendre leurs conceptions. Il est vident toutefois que dj au
XIIIe sicle, on apposait certains glacis par parties sur des verrires
communes[350]; mais ces lgers glacis apposs  froid, et probablement
sur la verrire mise en place, ont des expdients pour obtenir un effet
d'ensemble, et non une salissure mise au hasard sur les panneaux.

Les verrires du XIIe sicle des cathdrales de Chartres et du Mans, de
l'glise abbatiale de Saint-Denis, de Vendme et d'Angers, pouvaient et
peuvent se passer de cette patine, puisque (sauf les fonds qui, ne
l'oublions pas, sont faits avec des verres d'une qualit harmonieuse
incomparable) tous les dtails de l'ornementation et des figures sont
couverts d'un travail au pinceau. Il y avait donc alors pour les
artistes verriers deux oprations distinctes propres  obtenir
l'harmonie gnrale d'un vitrail quand le carton tait dessin: 1 la
dsignation des tons des verres sur ce carton; 2 le travail au pinceau
sur ces verres, qui compltait l'harmonie en donnant  chaque ton
l'importance relative convenable.

La mthode adopte par les artistes du XIIe sicle pour la premire
partie de ce travail est donne par Thophile; c'tait au moyen de
_lettres_ que le matre indiquait les couleurs sur le carton.

Or, cette mthode devait se rapprocher de celle que nous allons indiquer
en nous appuyant sur les exemples de verrires de cette poque. En
supposant les cinq voyelles exprimant:

       A = le blanc.

       couleurs composes

       E = le pourpre fonc.
       I = le pourpre clair.
       O = le vert d'meraude.
       U = le vert bleu turquoise.

les consonnes exprimant:

       couleurs simples[351].

       B = le bleu.
       J = le jaune.
       R = le rouge

nous partons de cette premire loi: que toute couleur simple dominant
dans un sujet, formant le fond, par exemple, il faut, avec elle,
employer en majorit les couleurs composes; que si, avec cette couleur
simple du fond, on met d'autres couleurs simples, il faut, ou que ces
couleurs soient en petites parties, ou isoles par un appoint blanc
important. Exemple: dans la figure 5 de l'arbre de Jess de Chartres
(premier roi), le fond tant B, les voyelles doivent dominer dans la
composition. En effet, l'artiste a mis: manteau, O; robe, I; branchage,
A; fleurs, E, U, I, O. Les consonnes n'apparaissent plus que pour de
petites parties: couronne, pallium, deux feuilles infrieures dans les
bouquets du haut, feuille centrale dans les bouquets du bas, J; agrafe,
manchettes, souliers du roi, R. Si nous prenons les autres rois
au-dessus du premier et la Vierge du sommet, la loi est la mme,
c'est--dire que le fond tant la consonne B, ce sont les voyelles qui
composent les personnages et ornements. Dans le bas, le Jess est
couvert d'un ample manteau rouge, pour une raison d'harmonie indique
plus haut, mais ce manteau est entirement entour de la consonne A,
c'est--dire de blanc. Mme rgle pour la bordure: le fond des bouquets
est B, les bouquets sont I, O, la lancette centrale et la rouelle sont
J; mais la lancette centrale est trs-menue, se rattache au blanc, ainsi
que la rouelle. Cependant les fonds des prophtes sont R, et le B entre
pour une forte part dans les vtements de ces prophtes, ainsi que le J;
mais c'est l un de ces procds d'harmonie frquents  cette poque et
qui confirme la rgle ci-dessus donne. D'abord le B ou le bleu employ
est, dans la plupart de ces vtements, ou verdtre ou azur clair, ce
qui n'en fait plus une couleur simple; le J est ou paille ou
trs-fumeux. Il y a ici un cas particulier, la donne harmonique de
l'artiste tait celle-ci: obtenir un milieu brillant, limpide, lger,
doux  l'oeil. Pour arriver  ce rsultat, il fallait avoir autour de
cette partie centrale une coloration vigoureuse, un peu dure mme, une
sorte de dissonance qui ft repoussoir. De l ces alliances de rouge et
de bleu. Mais si l'on regarde cette belle verrire, avec quel art de
coloriste cet effet est-il obtenu! Dans ces vtements bleus des
prophtes passent des bandes pourpres; puis, sur des parties voisines
d'un bleu azur, des tons vert d'meraude trs-lumineux; de longs
phylactres blancs, mme des robes blanches, viennent dtruire ce qu'il
y aurait de trop forc dans les tons de ces deux bordures des prophtes.
La puissance du fond vert d'meraude des coinons, spar du fond rouge
des prophtes par un filet blanc et un filet B pur qui est le B du fond
des rois, ajoute encore  l'effet solide de la tonalit, et ce vert
d'meraude est rendu fin et doux cependant par les larges feuilles
pourpres qui mordent dessus et qui partent des carrs bleus niells
(voy. la fig. 8).

Les peintres verriers du XIIe sicle ont employ parfois ces fonds
verts, mais seulement pour des parties accessoires, des ornements, et
pour faire participer ces fonds  un systme de bordure dans le genre de
celui que nous venons de dcrire. D'ailleurs, pour les sujets, pendant
les XIIe et XIIIe sicles, les fonds bleus et rouges; c'est--dire des
couleurs simples d'une coloration puissante, sont seuls employs, et
cela se conoit. Ds l'instant que les verriers avaient reconnu qu'avec
une couleur dominante, comme un fond, il ne faut plus
qu'exceptionnellement des couleurs de mme ordre, c'est--dire qu'avec
une couleur consonne dominante (pour en revenir  notre thorie), il ne
faut employer que des couleurs voyelles, et _vice versa_, force tait de
prendre pour les fonds les couleurs simples; car, en supposant qu'on et
pris un fond pourpre (couleur compose); par exemple, les objets compris
dans ce fond ne pouvaient tre que le bleu, le rouge et le jaune
(couleurs simples). Cela diminuait les ressources de la palette du
verrier  trois couleurs et au blanc, pour tous les vtements, nus et
ornements du sujet, ce qui prsentait une harmonie monotone et borne.
En adoptant les fonds bleus et rouges, bleus surtout, le peintre verrier
avait, pour colorer les sujets et ornements, deux verts, deux pourpres,
le bleu gris de lin et le bleu turquoise, c'est--dire six couleurs,
sans compter le blanc et les blancs rompus. D'ailleurs, avec le fond
bleu, il pouvait, au moyen de quelques artifices, employer encore le
rouge et le jaune, et avec le fond rouge, le bleu et le jaune. Il est
encore une autre considration: le bleu et le rouge seuls peuvent, comme
ton de fond, se passer de peinture, sans paratre creux. Le jaune est
trop absorbant, non par son rayonnement, puisqu'il n'en a pas, mais par
son clat; quant aux tons composs et rompus, s'ils ne sont pas chargs
de peinture, c'est--dire models, ils ne se soutiennent pas: le regard,
pour ainsi parler, passe  travers et cherche quelque chose au del. Le
bleu et le rouge translucides seuls, dpourvus de peinture, de model,
offrent  l'oeil une surface colore solide, intense, sur laquelle il
s'arrte.

Nous avons vu (fig. 2 et 6) que les peintres attnuaient le rayonnement
du bleu par l'apposition, sur le bleu, d'une peinture cran qui en
diminuait la surface et qui altrait sa tonalit au profit des couleurs
voisines moins rayonnantes. Mais pour les fonds des sujets, au XIIe et
au XIIIe sicle, il tait trs-rare que les fonds bleus fussent chargs
d'une peinture cran; aussi, pour lutter contre le rayonnement de ces
fonds bleus, les verriers avaient-ils le soin de placer beaucoup de
filets ou de dtails blancs ou bleu gris trs-clair dans les sujets
envelopps par ces fonds. En effet, le blanc gris bleu, qui a un
rayonnement gal au bleu saphir, conserve auprs de ce bleu saphir toute
sa valeur; il en est de mme, ou  peu prs, de certains pourpres ples
et lilas, de certains verts glauques. Aussi ces tons sont-ils
trs-frquemment employs dans les sujets ou ornements se dtachant sur
fond bleu franc. Pour empcher les fonds bleus de rayonner en dehors de
leur primtre, les artistes des XIIe et XIIIe sicles ont us d'un
moyen qui ne manque jamais son effet. Ils plaaient autour de ce fond un
filet rouge, puis un filet blanc. Voici le phnomne qui se produit
alors: la prsence du filet blanc empche le rouge d'tre violac par le
rayonnement du bleu. Soit (fig. 9) un sujet A sur fond bleu; si ce fond
bleu est entour d'un filet rouge B, et celui-ci envelopp d'un filet
blanc C, le rayonnement du bleu n'a pas d'action sur le filet rouge, ne
le rend pas violet; ce rouge conserve toute sa puret et fait d'autant
mieux valoir la finesse du ton bleu. L'action du filet blanc sera encore
plus efficace, si ce filet est perl, comme il est indiqu en P, parce
que le blanc, rduit  des touches rptes, prend d'autant plus de
fermet. Mais si l'on fait le contraire, c'est--dire si l'on met le
filet blanc en B,  l'intrieur, et le filet rouge en C,  l'extrieur,
le blanc sera quelque peu azur par le voisinage du bleu, et ne
prsentera plus, pour le rouge, une opposition qui fera ressortir son
clat; partant le rouge sera terni par le rayonnement du bleu passant 
travers le blanc.

Il est facile, par une exprience que chacun peut faire, de se rendre
compte de cet effet. Si le filet rouge est compris entre deux filets
blancs (perls surtout), il conserve de mme sa valeur, et l'on obtient
une harmonie d'une extrme dlicatesse; car alors entre le rouge, qui ne
perd rien de sa qualit, et le bleu, il s'interpose un orle nacr qui
fait une transition des plus heureuses entre le rouge et le bleu. En
effet, la juxtaposition du rouge et du bleu est prilleuse; elle est une
vritable dissonance, et c'est avec beaucoup d'adresse que les peintres
verriers des XIIe et XIIIe sicles s'en sont servis. Si par
l'extraposition du blanc, le rouge conserve sa qualit et n'est plus
soumis au rayonnement du bleu, l'harmonie est dure; si le blanc fait
dfaut, le rouge est violac et prend une qualit fausse:
l'interposition d'un blanc verdtre ou jauntre entre le rouge et le
bleu ( la condition d'avoir du blanc galement  l'extrieur du rouge)
produit l'effet le plus heureux. Les peintres qui ont fait les belles
verrires de Chartres, de Bourges, etc., ont us largement de ce moyen
de sertir les fonds bleus.

Aprs avoir tudi nos plus belles verrires franaises, on pourrait
tablir qu'au point de vue de l'harmonie des tons, la premire condition
pour un artiste verrier est de savoir _rgler le bleu_. Le bleu est la
lumire dans les vitraux, et la lumire n'a de valeur que par les
oppositions. Mais c'est aussi cette couleur lumineuse qui donne  tous
les tons une valeur. Composez une verrire dans laquelle il n'entrerait
pas de bleu, vous n'aurez qu'une surface blafarde ou crue, que l'oeil
cherchera  viter; rpandez quelques touches bleues au milieu de tous
ces tons, vous aurez immdiatement des effets piquants, sinon une
harmonie savamment conue. Aussi la composition des verres bleus
a-t-elle singulirement proccup les verriers des XIIe et XIIIe
sicles. S'il n'y a qu'un rouge, que deux jaunes, que deux ou trois
pourpres et deux ou trois verts au plus, il y a des nuances infinies de
bleu, depuis le bleu clair gris de lin jusqu'au bleu fonc violac, et
depuis le bleu glauque et le bleu turquoise jusqu'au bleu saphir
verdissant; or, ces bleus sont poss avec une trs-dlicate observation
des effets qu'ils doivent produire sur les autres tons et que les autres
tons doivent produire sur eux. Il y a, par exemple, des harmonies
trs-heureuses produites avec des tons bleus glauques et des rouges (le
rouge comme fond, bien entendu), avec ces mmes bleus, et des bleus
indigo et avec des verts d'meraude. L'association du vert et du bleu,
si prilleuse, donne  ces artistes coloristes des tonalits d'une
finesse extraordinaire, et dont on ne peut trouver d'exemples que dans
certains maux persans et dans les fleurs de nos champs. Tout le monde a
pu reposer ses regards sur l'harmonie si douce de la fleur du lin sur la
verdure. Mais de mme que la nature a mis toujours des verts assortis 
chaque coloration de fleur, de mme ont fait ces artistes, et peut-tre
s'inspiraient-ils de ces modles. Toujours est-il que, dans les grands
vitraux ou dans les vitraux  sujets lgendaires des XIIe et XIIIe
sicles, jamais le regard n'est heurt par ces taches qui apparaissent
dans les verrires des poques postrieures. L'harmonie n'est jamais
drange par une touche mise mal  propos; tout se tient, se lie, comme
dans les beaux tapis d'Orient.

Il y a videmment, pour chaque composition, pour chaque vitrail, une
tonalit admise par le compositeur; on pourrait presque dire qu'il y a
des verrires en ton mineur, des verrires en ton majeur. Cela est
sensible dans les difices o il existe un grand nombre de ces
verrires, comme les cathdrales de Sens, de Bourges, du Mans, de
Chartres, de Tours, de Troyes, d'Auxerre.

Jamais cependant ces verrires anciennes n'affectent ces colorations
rousses, revtues d'un glacis ambr que l'on a donn parfois  certains
vitraux du XVIe sicle, que nos verriers modernes prennent pour une
coloration chaude, mais qui a le grand inconvnient de manquer de
lumire et de donner aux intrieurs un ton faux, sans air et sans
profondeur; si bien que dans un vaisseau tamisant cette coloration de
lampe, il semble qu'on touffe et que tous les objets se rapprochent de
l'oeil.

C'est en partie au judicieux emploi des bleus dans leurs vitraux que les
artistes des XIIe et XIIIe sicles doivent de donner aux vaisseaux
vitrs une profondeur et une atmosphre nacre qui les font paratre
plus levs et plus vastes qu'ils ne le sont rellement. Le bleu est
donc la base de la coloration des vitraux; mais c'en est aussi l'cueil,
cueil sur lequel les artistes du XIIIe sicle ont parfois chou en
donnant  quelques-unes de leurs verrires une tonalit violette
dsagrable ou une tonalit froide  l'excs, qui affecte le sens de la
vue comme un acide affecte le palais[352].

Dans les vitraux du XIIe sicle; les bordures prennent beaucoup
d'importance, comme on peut le reconnatre par l'exemple que nous avons
donn (fig. 7 et 8); quant aux fonds entre les sujets, ils sont rduits
autant que possible, et se composent d'ornements plutt que de semis ou
quadrills, ainsi qu'on le pratiqua au XIIIe sicle.  cette poque, o
l'on multiplia les vitraux lgendaires, c'est--dire composs de petits
sujets compris dans un mme vitrail et jets sur une sorte de tapisserie
uniforme, on prtendit donner  cette tapisserie formant fond, et sur
laquelle brochaient les panneaux  sujets, un ton qui ne pt rivaliser
avec les couleurs dont ces sujets taient composs. Pour ces sujets
lgendaires, le rouge ne convenait gure. Son intensit absorbait les
dtails rpandus dans ces sujets; il rendait l'emploi des pourpres
trs-difficile, sinon impossible, et s'alliait mal avec le jaune; de
telle sorte que pour colorer sur les fonds rouges les vtements des
personnages, les peintres en taient rduits aux nuances du bleu, 
certains verts et au blanc. Ils adoptrent donc, sauf de trs-rares
exceptions, pour les sujets lgendaires, les fonds bleus, qui
permettaient l'emploi de tous les tons composs, et mme du jaune et du
rouge, quand on les posait avec adresse pour la tapisserie sur laquelle
brochaient les sujets, il fallait donc trouver une coloration
relativement neutre, qui laisst briller les mdaillons. Voulant
atteindre cet effet, la coloration ne pouvait que chercher une tonalit
relativement sourde, mais en mme temps veloute, pleine. Le rouge et le
bleu taient les couleurs qui devaient remplir le mieux cet objet par
leur mlange, mais en vitant les tons violacs, lesquels dtruisent
toute harmonie. Voici donc quelques-uns de ces fonds du commencement du
XIIIe sicle, choisis parmi ceux qui sont les mieux russis (fig.
10)[353]. Le premier, A, prsente une alternance gale de verres rouges
et bleus, c'est--dire que les carrs _r_ sont rouges et les carrs _b_
bleus. Le verrier a laiss en contact les rouges purs et les bleus purs,
spars seulement par les plombs; il a obtenu ainsi un rayonnement du
bleu sur le rouge et un ton violac, mais il a peint au milieu de chacun
des carrs un ornement cran dont les noirs sont assez puissants pour
arrter le rayonnement, de sorte que les touches rouges vues 
l'intrieur des crans restent trs-franchement rouges et que le
rayonnement du bleu est diminu.  distance, la teinte violace des
bords des carrs est rendue neutre, sourde, par l'clat vif des verres
rouges rduits au moyen des peintures crans, et par la fracheur des
tons bleus galement rduits. Ainsi, l'effet gnral est celui-ci: ton
neutre, pourpr, tenant du bleu et du rouge, sur lequel tincellent des
touches rouges et bleues trs-pures. Comme ce ton neutre pourpr n'est
que le produit des deux couleurs juxtaposes dont on retrouve l'clat
pur sur quelques points, il en rsulte un ton gnral harmonieux et
velout (quoique un peu sombre) d'un bon effet. Le second exemple, B,
prsente des carrs bleus spars par des bandes rouges. Les rouges sont
laisss purs, tandis que les carrs bleus sont couverts d'une grisaille
cran qui attnue beaucoup leur rayonnement. Grce  cette peinture, le
bleu prend lui-mme un ton sourd, et ce sont les bandes rouges seules
qui conservent un clat quelque peu pourpr sur les bords par le
voisinage des lisrs bleus laisss le long des plombs.

La bordure du premier exemple, A, est compose de fleurs bleues au
sommet, et blanches ou jaunes alternes, pour la partie infrieure, se
dtachant sur un fond rouge. On observera que le rouge est pur; que le
bleu, le blanc ou le jaune sont couverts d'ornements. Les filets _a_
sont blancs, et les filets _b_ bleus. La bordure du second exemple
prsente des losanges blanches et jaunes alternes, spares par des
disques bleus sur fond rouge; les filets sont de mme qu'au-dessus. Le
rouge, dans ces bordures, par la prsence du blanc et du jaune, est
compltement soustrait au rayonnement du bleu, lequel, d'ailleurs, est
attnu par la peinture cran. Ces bordures prennent ainsi un clat
trs-vif qui assourdit encore les fonds et les relgue au second plan de
l'harmonie gnrale.

Prsentons encore deux autres exemples de ces fonds (fig. 11), dans
lesquels le blanc et le jaune interviennent. Dans le premier exemple, A,
les cailles peintes sont bleues, leur naissance est jaune et leur cern
rouge; le rouge n'est teint que par un simple trait. Quant au bleu, la
grisaille cran attnue son rayonnement, pas assez cependant pour que le
rouge ne soit point pourpr. Mais les touches jaune-paille, voisines de
la runion des bords rouges, rendent  ceux-ci leur clat prs de ces
rencontres. L'effet est singulirement harmonieux et chaud.

Dans le second exemple, B, les cailles sont galement bleues, les
bords rouges et les petits disques fleuronns blanc verdtre; toujours
les bleus sont peints, et ce sont ces points blancs qui attnuent, avec
cette peinture, le rayonnement du bleu.

On observera donc que les principes de coloration poss plus haut sont
suivis avec un tact parfait dans ces fonds. Les grisailles sur les bleus
laissent toujours un cern bleu pur prs du plomb, afin de profiter du
rayonnement d'une valeur suffisante pour adoucir les bords du rouge.
Mais pour que ce ronge,  distance, ne paraisse point trop pourpr par
les bleus, ou le rouge est occup par un dessin noir, comme dans
l'exemple A (fig. 10), ou le blanc et le jaune-paille viennent lutter
contre le rayonnement du bleu, comme dans la figure 11.

Mais si, dans la composition des vitraux, comme dans toutes les branches
de l'architecture du moyen ge, il est des principes dont les artistes
ne s'cartent pas, lorsqu'il s'agit d'appliquer ces principes, ils font
preuve d'une grande libert et d'une fertilit peu ordinaire. Ces fonds
entre les sujets lgendaires, ces tapisseries, ne se composent pas
seulement de ces semis, de ces quadrills, de ces _squamatures_, mais
aussi d'enroulements, d'entrelacs disposs, comme dessin et couleur, de
manire  laisser les sujets se dtacher nettement. Voici (fig. 12) un
exemple de ces sortes de fonds[354]. Le bleu sert de fond aux sujets, le
rouge  la tapisserie, les mdaillons A sont jaunes teints par une
grisaille, entours d'un orle blanc galement attnu par de la
grisaille. Pour les enroulements, ils se composent de verres blanc
verdtre, bleu (cendre bleu), bleu verdtre, blanc, blanc bleut, jaune,
bleu intense, et vert d'meraude, ces trois derniers tons en petite
quantit. Ces bleus de diverses nuances rayonnent d'une manire
suffisante, malgr la peinture qui les couvre, pour violacer un peu le
rouge sur les bords, ce qui donne  cette tapisserie l'clat velout
ncessaire, tout en restant brillant. Les sujets sont entours d'un
filet rouge cern de deux perls blancs. Le perl qui spare la bordure
de la tapisserie est vert ple, la bordure est sur fond bleu, les
feuillages alternativement blancs et pourpre sombre. Le filet
d'entourage, suivant l'usage, est blanc. Ici, la bordure est dans une
tonalit froide, nacre, et fait briller les tapisseries  fond rouge.
Les sujets sont gnralement tenus aussi dans une tonalit froide et
nacre, de sorte qu'ils se dtachent par la dlicatesse de leur
coloration sur le fond puissant de la tapisserie qui leur sert de fond;
et cette dlicatesse de coloration des sujets est rappele par la
bordure. Les mdaillons jaunes servent de liaison entre la puissance de
coloration de la tapisserie et l'clat fin des sujets et bordures.

Nous voudrions abrger ces dtails infinis de l'art du verrier, mais il
est difficile d'tre plus court, si l'on prtend en faire une critique
pouvant conduire  un rsultat pratique. Nous sommes assez port 
croire que dans ces questions de coloration, l'instinct joue le
principal rle; il peut tre utile de faire connatre que l'observation
et la connaissance de certaines lois sont non moins essentielles 
l'artiste, d'autant que jamais cette connaissance n'a t une gne pour
ceux qui, tant naturellement dous des qualits du coloriste, sont
appels  dcorer les difices.

Avant de pousser plus avant l'tude des transformations des procds de
coloration des vitraux, il parat ncessaire de revenir sur la partie si
essentielle de la composition et du dessin des cartons.

Le peu que nous avons dit  ce propos suffit cependant, pensons-nous, 
faire ressortir un point important, savoir: que les procds de
composition et de dessin des vitraux s'cartent des procds de
composition et de dessin de la peinture opaque. L'art dit verrier
diffre essentiellement de l'art du peintre. La lumire passant 
travers des surfaces colores a, sur les rapports de ces couleurs entre
elles, une influence diffrente de celle qu'elle exerce sur des surfaces
opaques; la lumire passant  travers un dessin modifie galement ses
contours, fait qui ne se produit pas, si elle frappe directement une
surface dessine. Supposons, par exemple, deux inscriptions identiques
comme dimension et forme, l'une enleve en blanc dans un cran noir,
l'autre trace en noir sur un verre blanc ou bleu trs-clair. Si la
lumire du jour passe  travers ces deux inscriptions juxtaposes, la
distance qui permettra de lire encore l'inscription se dtachant en
clair sur un fond noir ne permettra plus de dchiffrer l'inscription
trace en noir sur un fond clair. La diffrence sera telle, que si
l'inscription trace en noir se lit (comme dernire limite de distance)
 10 mtres, l'inscription claire sur fond noir se lira encore  15
mtres. Si l'on s'loigne davantage, l'inscription noire disparatra
tout  fait, et l'inscription claire tracera une lueur blanche sur le
fond noir, mais ne disparatra point entirement tant que l'objet sur
lequel elle se dtache sera visible. C'est l'effet du rayonnement de la
lumire, dont nous avons indiqu dj les effets, lorsqu'elle traverse
des surfaces colores.  propos du dessin, il nous faut revenir un
instant sur ces effets.

Le rayonnement de la lumire, passant  travers un verre blanc sur
lequel on appose un cran, fait paratre les parties rserves  travers
cet cran plus grandes qu'elles ne le sont rellement, et cela aux
dpens des bords du vide. Passant  travers un verre bleu, le
rayonnement de la lumire rend les bords de l'cran confus et bleuit une
zone de la surface opaque environnante. Passant  travers un verre rouge
jasp, le rayonnement se manifeste par tincelles trs-vives, mais sans
colorer les bords opaques d'une manire diffuse; si ce verre rouge est
d'un ton uni et intense, la teinte relle disparat presque entirement
 distance et semble tre une tache d'un brun livide. Passant  travers
un verre jaune, le rayonnement dtache les contours du vide bien nets,
sans bavures, ne modifie pas sa dimension  l'oeil, mais la teinte jaune
parat plus obscure au centre que sur les bords. Suivant que les tons
verts et pourpres se rapprochent du bleu, du jaune ou du rouge, l'espace
vide laiss dans l'cran participera plus ou moins  ces trois qualits.

La figure 13 donne une ide de ce phnomne. Le carr C est le vide rel
laiss au milieu de l'cran. Le blanc et les trois couleurs simples
produiront dans ce vide,  une certaine distance, les apparences que
nous prsentons ici. Ces apparences ont donc sur le dessin une influence
dont il faut tenir compte, et dont les artistes verriers des XIIe et
XIIIe sicles se sont fort proccups. Ainsi ont-ils employ le blanc et
le jaune pour cerner, rendre nettes, les formes principales du vitrail,
et notamment pour faire autour des verrires une marge de 2 ou 3
centimtres de largeur qui les dtache des tableaux ou meneaux de
maonnerie; ainsi ont-ils procd autour des panneaux, des vitraux
lgendaires. S'ils peignent les traits de dessin et d'ombres sur un
bleu, ils ont le soin de les tenir plus larges et plus fermes que sur un
rouge, et surtout que sur un jaune ou un blanc. D'ailleurs, ils se
servent des influences des tons les uns sur les autres pour neutraliser
les effets du rayonnement trop puissants. Sur les filets blancs, ils
peindront des perles ou un filet noir droit ou tremblot. Pour les
vtements des figures, ils se garderont d'employer les qualits du bleu
limpide des fonds; qui, par son rayonnement, fait disparatre les traits
que l'on appose dessus; ils emploieront des bleus gris, des bleus
turquoise ou verdtres. Le plus ou moins de fermet  donner aux
hachures peintes produisant les ombres, n'tant pas indiqu sur le
carton; si, comme nous l'avons expliqu plus haut, le matre faisait
couper le verre sur un trait avant l'indication de ces hachures, les
verres tant coups et assembls sur le chssis  peindre oppos  la
lumire du jour, le peintre forait ou diminuait le model en raison de
la qualit plus ou moins rayonnante de chaque pice.

L'influence des tons sur le dessin tant ainsi reconnue, nous allons
examiner comment les matres procdaient pour composer, tracer et
modeler les figures et les ornements des verrires.

Dans leurs compositions, ils vitaient, autant que faire se pouvait, les
agglomrations de personnages ou de parties d'ornement, afin de laisser
deviner le fond dans toute l'tendue d'un motif. En cela la composition
du vitrail diffre de celle de la peinture opaque. Autant il convient,
dans cette dernire, de grouper les personnages d'une scne de manire 
les dtacher, le plus souvent, les uns sur les autres, autant il est
ncessaire, dans un vitrail, de distinguer ces personnages en faisant
apparatre frquemment le fond autour de chacun d'eux.  distance, par
suite de la vivacit des tons translucides, si des personnages sont
groups en assez grand nombre, il devient difficile, pour l'oeil, de les
comprendre sparment. L'absence de toute perspective linaire ou
arienne, l'impossibilit d'teindre les tons,  moins de les pousser 
l'opacit, ce qui fait tache, produisent la confusion, si l'on ne
retrouve pas, au moins par chappes, le fond qui dessine le contour de
chaque figure. De mme pour les ornements; non-seulement le plomb doit
les dessiner nettement, mais aussi le ton de fond. Les peintres verriers
des XIIe et XIIIe sicles n'ont gure failli  cette rgle lmentaire.

Par une raison analogue, les mouvements, les gestes des personnages sont
vivement accentus, exagrs, les formes des ornements
trs-vigoureusement dessines. La translucidit des tons tend  amollir
les contours;  les brouiller: il fallait donc parer  cet effet par un
dessin trs-ferme, exagr, dtach; il fallait augmenter souvent le
trait vigoureux du plomb par un cern noir; et, afin d'viter la
lourdeur, laisser entre ce cern noir et le plomb un filet pur du ton
local, ainsi que nous l'avons vu pratiquer dans les exemples du XIIe
sicle (fig. 5 et 8).

Le procd de dessin adopt au XIIe sicle, tout empreint encore des
traditions de l'cole grecque-byzantine, procd qui convient d'ailleurs
si bien  la peinture sur verre, ne pouvait se perptuer en France  une
poque o se dveloppaient les coles laques, qui, en peinture comme en
sculpture, penchaient vers le naturalisme.

Les peintres verriers du XIIe sicle, comme les grco-byzantins dans
leurs peintures, cherchaient toujours  faire apparatre le nu en dpit
des draperies qui le couvrent; les vtements les plus amples
paraissaient, dans ces oeuvres, colls sur les parties saillantes du
corps, et se dveloppaient en dehors de la forme humaine comme entrans
par le vent. On sent, dans cette manire de traduire la nature, une
tradition antique, un souvenir de l'importance que les Grecs donnaient
au nu dans leurs ouvrages d'art. Les ides chrtiennes ne permettaient
plus la reproduction du nu; on le recouvrait d'toffes, mais de manire
 faire comprendre qu'on n'oubliait pas entirement ce qui avait fait la
gloire de l'art grec antique. Les artistes verriers, comme les
sculpteurs du XIIIe sicle, tudiaient la nature telle qu'elle se
prsentait  leurs yeux, et n'avaient pas de raisons pour conserver
l'hiratisme si cher aux byzantins. Ds le commencement de ce sicle, on
reconnat, dans les peintures sur verre, l'influence de l'tude de la
nature par la manire dont sont traites les draperies, dans la
physionomie des ttes, l'expression vraie du geste. Ces modifications
apportes dans l'art du verrier par l'cole laque ont une telle valeur,
que nous croyons ncessaire d'insister par des exemples. La figure 3 a
fait voir un fragment d'un vitrail de la premire moiti du XIIe sicle
tout empreint du _faire_ grec-byzantin. La figure 5 montre dj un
progrs accompli, une tendance vers l'observation de la nature, dans la
manire dont les draperies sont traces. Or, ce roi de Juda reprsent
figure 5 ne peut avoir t peint avant 1145, puisqu'il appartient  la
partie de la cathdrale de Chartres qui date de 1140. Voici maintenant
(fig. 14) un panneau d'un vitrail de la cathdrale de Bourges, replac
dans les verrires du XIIIe sicle, mais qui provient videmment de
l'glise btie pendant la seconde moiti du XIIe sicle[355]. Le dessin
de ce panneau, qui reprsente les deux aptres Pierre et Paul, affecte
encore de soumettre les plis des draperies aux nus; cependant il y a,
dans les poses, les gestes et le faire des draperies, une tendance 
s'affranchir de l'archasme grco-byzantin. Cette tendance vers l'tude
de la nature, en abandonnant les traditions grecques, est marque d'une
manire dfinitive dans les figures d'anges qui accompagnent la
reprsentation de la sainte Vierge du vitrail de la cathdrale de
Chartres, dit _Notre-Dame de la belle verrire_. Ce vitrail nous montre
la figure de la Vierge assise, appartenant  l'cole du XIIe sicle.
Mais ce sujet a t entour de bordures et d'anges qui datent d'une
restauration faite pendant les premires annes du XIIIe sicle.

Les tentatives vers le naturalisme sont videntes dans ces restaurations
ou adjonctions. Nous prenons, de cette verrire, un panneau (fig. 15),
reprsentant un des anges qui tiennent des flambeaux aux pieds de la
Vierge toute empreinte du style archaque du XIIe sicle[356]. Les plis
du vtement de cet ange ne sont plus traits suivant la tradition
hiratique de l'cole byzantine; il n'y a plus l'affectation  faire
apparatre le nu en dpit du mouvement naturel des draperies. L'artiste
d'ailleurs s'est efforc de laisser voir le fond, afin de profiler
nettement la silhouette de la figure. Les jambes, les bras, les ailes,
se dtachent autant que possible.

Avec le style du dessin, le mode d'excution change galement. Dans les
vitraux du XIIe sicle, les plus anciens, les demi-teintes sont
employes; et cette partie essentielle du model des vitraux mrite un
examen attentif, d'autant qu'elle a t le sujet de discussions plus
tendues que concluantes. Thophile[357] indique clairement le procd
employ pour poser les demi-teintes. Il dit: Lorsque vous aurez fait
les ombres principales (_priores umbras_) sur les draperies de ce genre,
et qu'elles seront sches, tout ce qui reste de verre sera couvert d'une
teinte lgre, non aussi dense que la seconde ombre, non aussi claire
que la troisime, mais qui tienne le milieu entre deux. Cela sec, avec
la hampe du pinceau, vous ferez, de chaque ct des premires ombres
poses, des traits fins (enlevs), de sorte qu'il reste des linaments
dlicats (clairs) entre les premires ombres et la seconde teinte.
Thophile admet donc trois oprations pour faire le model: une
premire, qui consiste  tracer avec le pinceau les premires ombres ou
plutt les ombres principales, une seconde, qui consiste  passer une
lgre demi-teinte comme un glacis; puis une troisime, qui consiste 
poser une demi-teinte lave assez intense  ct de ces ombres, en
enlevant des clairs, pour laisser entre cette demi-teinte et l'ombre des
traits dlis, aussi pour obtenir les grandes lumires. Voil le procd
sommairement indiqu; voyons, en examinant les vitraux du XIIe sicle,
comment on obtenait ce rsultat. Sur ces vitraux, on remarque en effet
un premier travail d'ombres fait par hachures, non absolument opaques,
trs-fines et transparentes  leur naissance, trs-pleines aux points o
l'ombre prend de l'importance, mais encore transparentes. Aprs ce
premier travail, le verre a d subir une premire cuisson, ce que ne dit
pas Thophile, mais ce qu'indiquent parfaitement les anciens verres.
Cette premire ombre, tant ainsi vitrifie, ne pouvait se dlayer par
l'apposition d'une deuxime teinte. Le peintre posait donc cette seconde
teinte, qui faisait la demi-teinte forte, et il avait le soin de limiter
son tendue, de dessiner son contour, en grattant le verre avec la hampe
du pinceau, notamment entre cette demi-teinte forte et l'ombre. Il
n'avait pas  craindre d'enlever celle-ci dj vitrifie, ce qui
facilitait l'excution de ce travail dlicat. Posait-il la demi-teinte
la plus lgre avant celle plus intense? Cela est probable, rien ne
l'empchait de le faire; mais ce qui est important, et ce dont Thophile
ne dit mot, c'est que, par-dessus l'ombre principale cuite, sombre, mais
transparente, le peintre posait des traits opaques, le pinceau tant
charg d'une couleur paisse, pour obtenir des renforts d'ombres sans
aucune translucidit. Les verres taient de nouveau remis au four, et
les demi-teintes, ainsi que les traits de force, se vitrifiaient[358].
Ceux-ci ont une saillie trs-sensible au toucher, sont empts; en un
mot, parfaitement nets, sans bavures ni fusion avec la premire ombre.
C'est ainsi que sont models les beaux vitraux du XIIe sicle, de
Notre-Dame de Chartres, de l'glise abbatiale de Saint-Denis, de la
cathdrale de Bourges (anciens). Prenons (fig. 16) un morceau d'un
vitrail du XIIe sicle que nous reproduisons grandeur d'excution. Avec
la couleur brune, sombre, mais encore translucide, le peintre a trac
les plis principaux de cette manche, puis la pice a t mise au four.
Cette premire prparation vitrifie, il a pos les demi-teintes en
enlevant les clairs avec un style, et sur l'ombre vitrifie les traits
opaques pais, empts.  la partie infrieure du coude, le peintre a
pos une demi-teinte par hachures fondues par-dessus la premire ombre
videmment vitrifie, car autrement les linaments dlis de cette
premire ombre auraient t dtremps et brouills par le liquide tenant
la demi-teinte en suspension. On voit que, suivant l'indication de
Thophile, des filets clairs ont t enlevs parfois entre la
demi-teinte et l'ombre pour retrouver la localit du ton, ainsi qu'il
est dit ci-dessus. La pose des demi-teintes sur les vitraux du XIIe
sicle avait donc une grande importance; elle exigeait deux cuissons et
augmentait d'autant le prix de ces ouvrages. Aussi, ds le commencement
du XIIIe sicle, lorsque la dimension plus grande des fentres donna aux
artistes verriers des surfaces normes  couvrir, on chercha des
procds  la fois plus rapides et moins dispendieux. Les verres ne sont
cuits au four qu'une fois; les demi-teintes se posent  ct et sur les
ombres, et se fondent un peu avec elles, parce que le pinceau, si
lgrement mani qu'il soit, entrane des parcelles de cette ombre en
posant cette demi-teinte. On se sert toujours d'ailleurs du style ou de
la hampe du pinceau pour nettoyer les bords des demi-teintes et pour
obtenir des filets purs, mais ils ne peuvent plus avoir la nettet de
ceux qui sont tracs sur les verres du XIIe sicle. C'est ainsi qu'est
model l'ange de la belle verrire de Chartres (fig. 15). Le dtail A
(fig. 16) explique ce procd. Plus tard la demi-teinte est pose 
plat, le trait d'ombre tant sec, comme on ferait un lavis rapidement
pass avec le pinceau peu charg de ton. L'ombre se fond  peine avec ce
lavis lger. Ces moyens matriels se modifient encore vers la fin du
XIVe sicle et pendant le XVe, comme nous le verrons tout  l'heure.

Il n'est pas besoin d'avoir vu beaucoup de peintures grco-byzantines,
soit dans des manuscrits, soit dans des monuments de l'Orient, pour
constater les rapports intimes qui existent entre les procds employs
par les artistes grecs et ceux d'Occident au XIIe sicle. C'est le mme
mode archaque de trac des plis, c'est le mme faire. On peut donc
facilement constater la diffrence profonde qui spare ces procds de
peinture de ceux adopts au commencement du XIIIe sicle pour les
vitraux. Le style du dessin subit de mme une transformation complte;
la tendance vers l'ide dramatique, vers l'expression, vers l'lude de
la nature, apparat dans l'art du verrier lorsque cet art est pratiqu
par les coles laques. Le geste perd son allure archaque, les ttes ne
sont plus dessines suivant un type de convention, les vtements sont
ceux du temps et fidlement rendus; l'excution est plus libre, moins
svre, moins fine et serre, elle vise  l'effet. Elle dnote une
exprience approfondie des moyens pratiques pour obtenir le rsultat le
plus complet  l'aide des moyens les plus simples. La proccupation
dramatique est surtout marque chez les artistes du commencement du
XIIIe sicle. La cathdrale de Bourges, si riche en trs-beaux vitraux
de cette poque, est,  ce point de vue, une mine inpuisable. Plusieurs
de ces vitraux sont excuts avec perfection, d'autres  la hte,
videmment, mais sur des cartons de matres habiles. Prenons un de ces
panneaux (fig. 17), qui reprsente les enfants de Jacob apportant les
vtements ensanglants de Joseph  leur pre. On retrouve bien ici
quelques traces du _faire_ byzantin; les draperies accusent encore les
nus sur quelques points. Mais le naturalisme occidental, l'intention
dramatique, percent dans cette composition. La figure de Jacob notamment
n'a plus rien d'archaque; elle est tout entire inspire par un
sentiment vrai, l'observation de la nature prise sur le fait; plus de
rminiscences de l'antiquit. Si nous examinons les dtails de ces
derniers vitraux, nous serons plus vivement convaincus encore des
changements que le XIIIe sicle apportait dans l'art du verrier comme
dans l'architecture mme. La figure 18 est une tte de femme provenant
d'une verrire du milieu du XIIe sicle[359]. Dans cet exemple, on ne
peut mconnatre l'influence antique transmise par la tradition
byzantine. La ressemblance entre cette image et certaines peintures des
catacombes de Rome est frappante. Ce sont des arts frres. La figure 19
est le calque, grandeur d'excution, de la tte du saint Paul du panneau
(fig. 14). Ces deux exemples montrent une excution cherche pour
obtenir un effet en raison de la distance du spectateur et du
rayonnement du verre pourpre clair bistr. Mais, quand les verriers du
XIIe sicle voulaient atteindre  une plus grande perfection, soit parce
que les vitraux taient vus de prs, soit parce que ces verriers
tenaient  employer toutes les ressources de leur art, ils sont arrivs
 des rsultats qui, jusqu' prsent, n'ont pas t dpasss; car, sans
abandonner les principes de la peinture sur verres colors et le style
large du dessin qui convient  ce genre de peinture, ils ont obtenu des
finesses de model qui rivalisent avec les oeuvres les plus dlicates.
M. A. Grente, dont les amateurs connaissent la collection choisie,
possde une tte provenant d'un vitrail du XIIe sicle, qui est un
vritable chef-d'oeuvre. Il a bien voulu nous la confier, et nous en
donnons ici (fig. 19 _bis_) un calque fait avec le soin le plus
scrupuleux. On constate parfaitement dans cette pice le procd de la
double cuisson. Le peintre a pos d'abord les demi-teintes les plus
fortes, comme un camaeu lger, qui indiquait les masses du model; on a
pass la pice au four; puis on est revenu avec de la peinture paisse,
empte, pour former les traits principaux, les ombres noires des
cheveux, de la barbe, et des enlevures trs-fines ont t faites au
style. Les plus dlicates parmi ces enlevures ont  peine l'paisseur
d'un cheveu. On en voit sur les sourcils, sur la barbe et mme sur le
sommet de la tte. Il est certain que ces ombres paisses, emptes,
trs-apprciables au toucher, ont t poses aprs une premire cuisson;
car, sur quelques points, cet mail opaque s'est caill, et dessous on
aperoit la premire couche de demi-teinte qui adhre au verre. Les
demi-teintes les plus lgres ont d tre poses de mme aprs la
premire cuisson; car, passes sur la premire demi-teinte en quelques
points, elles n'ont pas dlay cette premire demi-teinte. Du reste,
avec les moyens de peinture actuellement en usage, nous ne pouvons
obtenir de pareils rsultats, ces demi-teintes laves, fondues, dont le
grain n'est pas apprciable, mme  la loupe; nos grisailles d'oxyde de
fer sont toujours un peu graveleuses, si bien broyes qu'elles soient.
La grisaille pose sur cette tte (19 _bis_) est transparente, chaude,
ton de bistre, et ne refroidit pas le ton local pourpre clair bistr du
verre, comme le ferait la grisaille du XIIIe sicle, ou celle
qu'emploient nos verriers. Il n'est pas besoin, pensons-nous, de faire
ressortir la grandeur de style de cette peinture, qui,  une distance de
10 mtres, conserve toute son nergie. On ne voit plus trace, dans cette
tte, des formes de convention de l'cole byzantine. La bouche, les
yeux, sont dessins par un matre avec une savante observation de la
nature, non plus avec les procds ou recettes que nous avait transmis
l'cole grecque dgnre. Aussi regardons-nous cette oeuvre comme
appartenant  la fin du XIIe sicle,  l'poque o l'art tendait 
s'affranchir de l'hiratisme, sans abandonner compltement les moyens
d'excution si parfaits employs pendant la premire moiti de ce
sicle. Dans cette image, comme dans celle du saint Paul, l'artiste
cherche l'expression personnelle, il s'affranchit (surtout dans la
dernire, figure 19 _bis_) des types consacrs par les Byzantins.
Cependant, entre cette image et celle que nous donnons (fig. 20), qui
est calque sur la tte du Jacob du panneau fig. 17, il y a toute une
rvolution dans l'art. Ici l'expression atteint l'exagration. Ce dessin
est videmment conu de manire  produire l'effet cherch en raison de
la distance et de la lumire translucide[360]. Ce trait hardi, puissant,
trangement vrai dans son exagration, n'a plus rien de l'art byzantin,
et rappellerait bien plutt certaines peintures de vases grecs de la
haute antiquit. C'est l le moment de l'apoge de la peinture sur
verre, le point de contact entre les derniers vestiges des arts inspirs
par les Byzantins, et les tendances vers le naturalisme. Dj (fig. 21)
cette tte calque sur un vitrail de la sainte Chapelle, de Paris (1240
environ) indique l'abandon du vrai style dcoratif, et celle-ci (fig.
22), provenant du vitrail de la lgende de saint Thomas de la cathdrale
de Tours (1250 environ)[361], incline visiblement vers le dramatique. Il
est vident que pendant cette priode comprise entre 1190 et 1250, les
artistes abandonnent les types admis, et bientt les procds dcoratifs
inhrents  la peinture sur verre. Ils procdent toujours par traits, la
sertissure en plomb accusant le dessin des contours, mais la touche
remplace le model large qui seul donne de la solidit  ces images
translucides. Parfois mme, comme dans l'exemple fig. 22, lorsque les
vitraux taient excuts trs-rapidement, la demi-teinte fait dfaut.
Pour mieux faire saisir la diffrence d'excution entre les vitraux du
milieu du XIIIe sicle et ceux du XIIe, nous donnons (fig. 22 _bis_, en
A) une tte copie aux deux cinquimes de la grandeur, sur un fragment
de 1180 environ, qui se trouve compris dans la rose septentrionale de la
cathdrale de Paris, et qui appartenait trs-probablement aux verrires
de l'ancien transsept commenc sous l'piscopat de Maurice de Sully.
Comme l'exemple figure 22, cette tte dpendait d'une verrire place 
une grande hauteur, destine par consquent  tre vue de loin et se
dtachant en plein sur le ciel. On voit comme les procds employs par
les peintres diffrent dans ces deux exemples. De prs, la tte A (fig.
22 _bis_) est d'une brutalit d'excution qui dpasse tout ce qu'on
pourrait oser en ce genre. Cependant cette tte, vue  une distance de
10 mtres, se traduit par l'apparence B. Le verre employ est un pourpre
clair bistr. Ce ton, dont le rayonnement est faible, produit, avec les
ombres opaques qui y sont apposes, un effet singulier que nous laissons
 expliquer aux savants comptents. Ces ombres,  distance, se fondent
en gagnant sur les clairs minces et en perdant dans le voisinage des
clairs larges. On peut se rendre compte de ce fait en dcalquant la tte
22 _bis_ sur l'original, et en reportant ce dcalque, ainsi que M.
Grente a bien voulu le faire pour faciliter cette tude, sur un verre
de la nuance indique ci-dessus; on apposera ce fragment contre une
vitre, en ayant soin qu'il se dtache sur la partie moyenne du ciel.  4
ou 5 mtres de distance, dj les plombs ont disparu et se sont fondus
avec les ombres; les ombres du ct de fuite du masque ont influ sur la
demi-teinte, la bouche est dj modifie.  10 mtres de distance,
l'apparence est exactement celle que donne l'image B. Ainsi le plomb qui
dessine l'os maxillaire, compris entre les deux grands clairs de la joue
et du cou, est rduit  un trait lger, tandis qu'il prend une grande
largeur sous le menton, l o les clairs voisins ont peu d'tendue. De
mme le plomb qui spare les cheveux du front gagne sur celui-ci et se
change en une ombre porte, ce clair du front tant troit. Une partie
du clair des paupires se fond dans l'ombre des sourcils, de mme que
l'extrmit claire fuyante de la lvre infrieure, tout entoure
d'ombres, se fond entirement dans cette ombre. Les demi-teintes aident
 produire ces illusions, car si on les fait disparatre et qu'on se
borne aux ombres opaques, l'effet n'est plus le mme; tous les clairs
rongent les ombres, qui se rduisent simplement d'paisseur et ne se
fondent plus. Il faut ncessairement que dans le voisinage de l'ombre,
le verre soit moins translucide, par l'apposition d'une demi-teinte,
afin que la lumire rayonne avec moins de vivacit, ou que son
rayonnement claircisse les ombres sans leur rien faire perdre de leur
largeur. Nous ne savons si les tudes rcemment faites sur la lumire
peuvent donner sur ces phnomnes des explications scientifiques, mais
les expriences sont pour nous des dmonstrations auxquelles chacun peut
recourir. Il est certain que ces artistes tant ddaigns avaient acquis
une longue pratique de ces proprits lumineuses des verres colors, et
que sous ce rapport, comme sous quelques autres, ils pourraient en
remontrer  ceux qui, aujourd'hui, semblent faire si peu de cas de leurs
oeuvres. Voil en quoi consiste ces _secrets perdus_ de la peinture sur
verre; perdus parce qu'on ne prend pas la peine d'analyser les moyens et
procds employs par les anciens matres.

C'est surtout dans les peintures sur verre reprsentant des personnages
d'une grande dimension qu'apparat d'une manire vidente la science
d'observation des peintres verriers. Il ne nous reste pas,
malheureusement, de figures du XIIe sicle  une chelle au-dessus de la
taille humaine; mais, du XIIIe sicle, on en possde un grand nombre
dans les verrires de Bourges, de Chartres, d'Auxerre, de Reims, et ces
figures sont traites avec cette connaissance approfondie des effets de
la lumire sur des surfaces translucides colores. Souvent dans ces
personnages de dimension colossale, pour les nus comme pour les
draperies, les demi-teintes n'existent pas. La grisaille est presque
opaque, et n'acquiert un peu de transparence que vers les bords des
touches d'ombre. On peut citer parmi les plus anciennes figures d'une
grande dimension, un certain nombre de fragments du choeur de l'glise
abbatiale de Saint-Rmi de Reims. Beaucoup de ces vitraux datent de
l'poque de la construction du choeur, c'est--dire de la fin du XIIe
sicle ou des premires annes du XIIIe. Ces verrires, qui,  plusieurs
reprises, ont t fort maladroitement remises en plomb avec des
interpositions de panneaux, furent excutes videmment par des matres
d'un talent consomm. Plusieurs fragments sont d'un beau caractre et
conus avec une adresse rare pour produire  distance un effet
compltement satisfaisant. Nous avons eu entre les mains une de ces
ttes, qui tait dpose avec d'autres panneaux dans les greniers du
presbytre, et nous en donnons la copie (fig. 22 _ter_, A), au cinquime
de l'excution. Le masque est compos de huit morceaux pris dans un
verre pourpre chaud. Les yeux sont coups dans du vert blanc verdtre;
les cheveux, dans un verre pourpre violac. La couronne est jaune, avec
pierres bleues et rouges. Elle est compltement couverte d'une teinte de
grisaille, et les clairs sont enlevs au style, conformment au procd
du XIIe sicle.  la distance de 20 mtres, cette tte, d'une excution
si brutale, prend un tout autre caractre. Ce sont les traits d'un jeune
homme  la barbe naissante. Nous prsentons cette apparence, figure 22
_ter_, B. Le plomb qui, du coin de l'oeil droit, rejoint l'aile du nez,
disparat entirement en passant sur les grandes lumires, et ne fournit
qu'une lgre demi-teinte  ses points de contact avec les ombres. La
touche violente du nez du ct du clair passe  l'tat de demi-teinte se
perdant vers l'extrmit infrieure. Le sourcil de l'oeil droit
s'adoucit grce au filet clair qui passe dans l'ombre. La bouche se
modle avec une douceur toute juvnile, ainsi que le menton. Quant  la
couronne, elle semble, grce  ces enlevures dlies, un joyau model
avec la plus exquise dlicatesse.

Les grands personnages reprsents sur les verrires du XIIIe sicle,
comme ceux de Notre-Dame de Chartres, prsentent souvent ces phnomnes,
bien qu'ils soient gnralement d'une excution trs-infrieure  celle
de l'exemple que nous venons de donner: cependant le principe est le
mme. Le sentiment dcoratif ne fait jamais dfaut, jusque vers le
milieu du XIIIe sicle; quant  la composition du dessin, au geste, les
artistes inclinent vers la donne dramatique. Cette tendance nouvelle
alors est bien sensible dans les compositions des vitraux de la sainte
Chapelle de Paris, de Notre-Dame de Chartres, des cathdrales de Tours
et de Bourges, qui datent de la fin de la premire moiti du XIIIe
sicle. Voici (fig. 23) un panneau tir d'une des verrires de cette
cathdrale de Bourges, et qui reprsente le martyre de saint tienne. Il
est difficile, dans un petit espace, de mieux exprimer, par la
composition, la scne de la lapidation du saint. Les gestes sont
exprims avec une vrit absolue. Les personnages, cependant,
conformment  notre prcdente observation, se dtachent autant que
possible sur le fond, tout en formant groupe. Le dessinateur ne s'est
pas astreint d'ailleurs  rester dans les limites du cadre, il les
franchit; ce qui contribue encore  donner plus de vivacit  la scne.
Plus rien d'archaque dans les plis; leur dessin est fidlement
interprt d'aprs la nature. Les vtements sont ceux du temps, et
abandonnent les traditions byzantines encore si marques dans les
draperies des personnages sculpts et peints vers la fin du XIIe sicle.

Ces qualits nouvelles sont surtout apprciables dans les vitraux de
notre cole de l'le-de-France, toujours contenue, mme dans les oeuvres
les plus ordinaires. Les vitraux de la sainte Chapelle de Paris, si
remarquables comme effet d'ensemble, ont d tre excuts avec une
grande rapidit; y dcouvre-t-on aussi bien des ngligences: verres mal
cuits, sujets tronqus, excution souvent abandonne  des mains peu
exerces. Cependant on peut reconnatre partout la conception d'un
matre dans la composition des cartons. Les scnes sont clairement
crites, les personnages adroitement groups; le dessin est parfois pur
et le geste toujours vrai. Ce guerrier assis (fig. 24) en fournit la
preuve, bien que l'excution des dtails soit insuffisante. Il faut
avoir eu entre les mains un grand nombre de vitraux, les avoir analyss,
pour ainsi dire, pice par pice, pour se rendre un compte exact des
procds de cet art. La lumire translucide dvore si facilement les
parties opaques, comme les fers, les plombs, et les traits chargs, que
le peintre doit tenir grand compte de ce phnomne. Or, ce n'est pas en
largissant les ombres outre mesure qu'il peut combattre cette influence
de la lumire, car alors il n'arrive qu' faire des taches obscures qui
dtruisent la forme, au lieu de l'accuser[362]. Cependant, malgr cette
l'acuit dvorante de la lumire, le moindre trait faux,  ct de la
forme, choque plus les yeux qu'il ne le ferait sur une peinture opaque.
Ce qui dmontre que si dlicats qu'ils soient, les traits, dans la
peinture sur verre, ont leur valeur. S'ils sont  leur place,  peine
les aperoit-on; s'ils sont poss contrairement  la forme, ils
tourmentent l'oeil. Souvent les vitraux du XIIIe sicle, excuts avec
prcipitation et ngligence, laissent voir un travail insuffisant ou
grossier, mais jamais ce travail n'est inintelligent; chaque trait porte
coup, accuse la forme, et cela avec les procds qui sont inhrents  ce
genre de peinture. Ce n'est pas sans motifs que les peintres donnent,
par exemple, aux extrmits des membres, une maigreur exagre; la
lumire se charge de parer  ce dfaut, qui est apparent lorsqu'on tient
le morceau de verre prs de l'oeil, mais qui disparat si ce morceau est
 sa place. Exemple: voici une main (fig. 25, en A) calque sur un
panneau du XIIIe sicle. La main dessine sur la nature donnerait le
trait B. Si le peintre s'tait content de la tracer ainsi sur le verre
avec le model,  distance ce dessin, admettant qu'il ft parfait, ne
prsenterait qu'une masse confuse, molle, sans forme; toute la
dlicatesse mise dans le trait et le model serait peine perdue. En
accentuant la forme, en amaigrissant la lumire, en exagrant certains
dtails, l'artiste du XIIIe sicle obtenait l'effet voulu  distance, le
geste et la silhouette taient compris.

Encore cet exemple, que nous avons choisi exprs, est-il de ceux qui se
rapprochent le plus de la forme relle. Mais en voici un autre (fig. 26)
qui est bien mieux dans la donne de la peinture translucide. La
courbure exagre de l'index, la grosseur de l'extrmit du pouce, sont
observes pour accuser le geste et pour contraindre la lumire 
faciliter la comprhension de la forme. C'est grce  l'emploi de ces
procds que les sujets de nos vitraux lgendaires du XIIIe sicle,
gnralement d'une trs-petite dimension, sont si visibles, que les
scnes se peuvent lire, et que les personnages qui les composent
semblent prendre vie, qu'ils sont en action. Il nous est arriv
frquemment de toucher du doigt des panneaux qui,  distance, produisent
un excellent effet, et d'tre surpris des moyens employs par les
artistes verriers pour obtenir cet effet, des exagrations, des
tricheries qu'ils se sont permises. Les figures qui paraissent les plus
parfaites sont, vues de prs, d'une tranget singulire, au point de
vue du dessin rigoureux. Des parties de ces figures sont d'une maigreur
hors de toute proportion, d'autres sont dessines avec exagration; des
gestes sont forcs jusqu' l'impossibilit, des traits accuss jusqu'
la charge. Le panneau de Bourges que nous donnons fig. 17 et 20, et dont
l'aspect est excellent  distance, prsente de prs tous les moyens
d'excution forcs que nous signalons. La tte, figure 20, est, sous ce
rapport, une des oeuvres les plus intressantes  tudier. Il fallait
une longue pratique de ces effets de la lumire et de la distance pour
en arriver  cette exagration de la forme,  ces hardiesses justifies
par l'effet obtenu. Il est clair que plus les sujets sont compliqus et
les scnes vives, plus les artistes ont du recourir  ces procds qui
consistent  jouer avec la lumire pour obtenir un effet voulu; car dans
les figures d'une composition simple ils sont rests bien plus prs de
la ralit. Le personnage que nous donnons ici (fig. 27) est dans ce
dernier cas[363]. La peinture sur verre est le trac A, l'apparence 
distance est le trac B. Les plombs se fondent dans la lumire; la
duret des traits disparat et compose un model doux et clair.
Cependant les demi-teintes comme les ombres sont poses  plat, sans
tre fondues; mais le voisinage des parties laisses pures de tout
travail, le voisinage des lumires, influent sur ces teintes et en
dvorent les bords, si bien qu' distance, on supposerait un model
trs-dlicat, une succession de nuances entre l'ombre et le clair, qui,
de fait, n'existe pas. Si, au contraire, ce model tait fondu; si, au
lieu de se composer de touches d'ombres d'une mme valeur et d'une
trs-petite quantit de demi-teintes gales d'intensit, le peintre
avait suivi toutes les transitions que la nature donne entre l'ombre et
la lumire, cette figure,  distance, ne prsenterait qu'une masse
confuse, ou plutt des formes mousses, molles, rondes, sans accent.
Or, ce dfaut choque dans les vitraux qui, beaucoup plus tard, furent
traits comme on traite la peinture opaque. Les traditions du XIIe
sicle persistrent dans certaines provinces jusque vers le milieu du
XIIIe sicle. Si, dans l'le-de-France et en Champagne, l'art du verrier
penche vers l'tude plus attentive de la nature, en Bourgogne, par
exemple, on retrouve encore, au milieu du XIIIe sicle, des traces de ce
dessin et de ce model grco-byzantin. Les vitraux de Notre-Dame de
Dijon, ceux de Notre-Dame de Semur, qui datent de 1240  1250, qui, par
consquent, sont contemporains de ceux de la sainte Chapelle de Paris,
ont un caractre archaque perdu dj dans les provinces franaises. Ce
saint Pierre (fig. 28) tir d'un vitrail de la chapelle de la Vierge de
Notre-Dame de Semur (Cte-d'Or) nous fournit un exemple de la
continuation peu altre des procds de dessin du XIIe sicle.
D'ailleurs ces vitraux sont excuts avec un soin minutieux. Les
artistes redoutent les grandes surfaces des lumires; ils multiplient le
travail des plis des draperies, les traits, pour attnuer l'effet de la
coloration translucide; il en rsulte une harmonie un peu sourde, mais
d'une valeur soutenue. Les verres choisis par cette cole sont
particulirement beaux et pais, d'une coloration veloute.
Malheureusement il ne reste pas un grand nombre de ces vitraux
bourguignons du XIIIe sicle, car les verrires de la cathdrale
d'Auxerre n'appartiennent pas franchement  cette cole, et se
rapprochent plutt de la facture champenoise. Disons aussi que dans les
vitraux d'un mme difice et d'une mme poque, on observe le travail de
mains trs-diffrentes. Des artistes vieux et des jeunes travaillaient
en mme temps, et si les jeunes introduisaient dans ces ouvrages une
excution avance, nouvelle, les peintres appartenant aux coles du
pass continuaient  employer leurs procds. C'est ainsi, par exemple,
qu' la sainte Chapelle de Paris, on signale des panneaux qui ont encore
conserv des traces de la facture du commencement du XIIIe sicle.
Peut-tre au XIIe sicle fabriquait-on des vitraux de pacotille d'une
excution htive et nglige. De ces sortes de vitraux il ne reste pas
trace. Il est vrai que les verrires de cette poque qui sont conserves
furent replaces au XIIIe sicle ou laisses en place
exceptionnellement[364], ce qui ferait supposer que cette conservation
est due  leur perfection, tandis que les oeuvres d'un ordre infrieur
auraient t remplaces. Toujours est-il que nous ne connaissons du XIIe
sicle que des vitraux d'une beaut incomparable, soit comme choix de
verre, soit comme composition ou excution des sujets d'ornements, soit
comme mise en plomb; on n'en peut dire autant des vitraux fabriqus
pendant le XIIIe sicle, et surtout de ceux qui appartiennent  la
seconde moiti de ce sicle. Leur harmonie n'est pas toujours heureuse,
leur composition est souvent nglige et l'excution dfectueuse; les
verres peints sont irrgulirement cuits et grossirement mis en plomb.
Ces ngligences s'expliquent, si l'on a gard  la quantit prodigieuse
des vitraux demands alors aux peintres verriers.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que ce procd dcoratif ft obtenu 
bas prix, les vitraux devaient coter fort cher. Telle corporation
runissait des ressources pour fournir une verrire[365], et
gnralement ces verrires donnes par un corps de mtier sont les plus
belles comme excution parmi celles qui dcorent les fentres de nos
grandes cathdrales. Un prince donnait une verrire, ou un chanoine, ou
un abb. C'taient donc l des objets de prix. La valeur de la matire
premire tait considrable, et l'on attachait beaucoup d'importance,
non sans raison,  la bonne qualit et  la beaut des verres. La mise
en plomb devait naturellement atteindre des prix levs. Les plombs
taient obtenus, non  la filire, comme on les obtient aujourd'hui,
mais au rabot, ce qui exigeait beaucoup de temps et de soin. Or, quand
on suppute la quantit de mtres linaires de plombs qui entrent dans un
panneau de vitrail lgendaire, par exemple, on reconnat qu'il y a l,
comme matire et main-d'oeuvre, une valeur assez considrable.
Aujourd'hui, la mise en plomb d'un mtre superficiel de vitraux
lgendaires bien faits, avec des verres pais, cote environ 50 francs.
Les verres tant, pendant les XIIe et XIIIe sicles, beaucoup moins
gaux que les ntres, ce prix, eu gard  la valeur de l'argent, ne
pouvait tre au-dessous de cette somme. Ainsi que nous l'avons dit,
cette ingalit d'paisseur des verres, qui rend la mise en plomb si
difficile, est une des conditions d'harmonie et de vivacit des tons.
Quand les verres sont plans et gaux comme paisseur, la lumire les
frappe tous, sur une verrire, suivant un mme angle, d'o rsulte une
rfraction uniforme; mais quand, au contraire, ces verres sont bossus
et ingaux comme paisseur, ils prsentent, extrieurement  la lumire,
des surfaces qui ne sont pas toutes sur un mme plan vertical; d'o
rsulte une rfraction varie qui ajoute singulirement  l'clat
relatif des tons, et qui contribue  l'harmonie. C'est ainsi que la
perfection des produits est souvent en raison inverse de la qualit de
l'effet, en matire d'art.

Pour sertir ces verres ingaux d'paisseur et bossus, les verriers des
XIIe et XIIIe sicles employaient des plombs peu larges, mais ayant
beaucoup de champ (fig. 29), pousss au rabot sur lingots. Les ailes de
ces plombs, paisses, permettaient  l'ouvrier metteur en plomb de les
rabattre sur les ingalits du verre, de manire  maintenir
parfaitement leurs bords, comme on fait de la bte qui sertit un chaton.
La section de ces plombs, quelquefois trs-fins, donne ou des plans
droits, ou des surfaces externes convexes (voy. en B). Leur champ,
prononc relativement  l'paisseur, permettait de les contourner
facilement pour suivre toutes les sinuosits des pices de verre. Ils
taient runis par des points de soudure. Les plombs que nous possdons
encore, datant du XIIe sicle, sont trs-troits; ils deviennent
gnralement plus larges aux XIIIe sicle, surtout dans les verrires 
grands sujets, et, entre eux et le verre, on constate souvent la
prsence d'un corps gras rsineux, qui tait destin  calfeutrer les
interstices.

Si les artistes de la seconde moiti du XIIIe sicle ont excut parfois
des verrires avec ngligence, il faut reconnatre cependant qu'ils en
ont produit une grande quantit dont l'aspect, au point de vue de
l'harmonie des tons, du dessin et de l'excution, ne laisse rien 
dsirer. Parmi ces dernires, nous citerons les panneaux de fentres de
la galerie du choeur de l'glise de Saint-Urbain de Troyes (1295
environ). Trois de ces panneaux placs du ct du nord sont excuts
avec une rare perfection. Ils se dtachent sur une grisaille; leurs
fonds rouge, vert et bleu sont damasquins de dessins d'une dlicatesse
extrme, enlevs sur une teinte pose en dehors du vitrail, et non du
ct de la peinture, ce qui donne un _flou_ particulier  ces dessins.
Les trois sujets reprsents sont: l'entre de Jsus  Jrusalem, le
lavement des pieds, et Jsus discutant dans la synagogue. Voici (fig.
30) une copie de ce dernier sujet. Ce panneau n'a que 0m,55 de largeur;
les figures sont modeles avec des demi-teintes en partie poses en
dehors et les traits peints  l'intrieur, suivant l'usage. Les ttes
cherchent l'expression individuelle et dramatique, mais manquent de la
grandeur et du style que l'on trouve dans les vitraux antrieurs  cette
poque; les draperies sont videmment tudies sur la nature et ne
laissent plus apercevoir trace de la recherche du nu encore apparente au
milieu du XIIIe sicle. La figure 31 reproduit la tte du Christ
grandeur d'excution: on croirait difficilement qu'un sicle  peine
spare cette peinture de celle donne figure 20. Il est vrai de dire que
ces trois panneaux de l'glise de Saint-Urbain sont exceptionnels, que
ce sont des miniatures sur verre. Ils n'en constatent pas moins le degr
d'avancement de l'art du verrier, l'abandon complet de traditions du
XIIe sicle, les tendances de la nouvelle cole vers le naturalisme et
mme le manir.

Jusqu'alors il tait peu ordinaire que les panneaux colors fussent
entours par des fonds en grisaille. M. Steinhel, dont les connaissances
en peinture sur verre sont connues, signale cependant des panneaux
colors de la fin du XIIe sicle se dtachant sur des ornements
galement colors, mais sur fond blanc.

Ces vitraux appartiennent  la cathdrale de Chlons, qui, bien que
datant en presque totalit du XIIIe sicle, conserve d'assez nombreux
fragments de vitraux du XIIe sicle, entre autres de fort belles
bordures. Nous reproduisons ici le dessin de ces ornements sur fond
blanc qui entourent des panneaux  sujets lgendaires sur fond bleu.
L'ensemble de la verrire donne les compartiments prsents en A (fig.
32). Les sujets sont rpartis dans les quarts du cercle C. En B, est
trac un dtail des coinons _d_. Nous avons indiqu par des lettres,
conformment  la mthode prcdemment donne, les tons des verres dans
ce dtail: c'est--dire que les lettres _b_, _r_ et _j_ indiquent le
bleu, le rouge et le jaune; les lettres _a_, _e_, _i_, _o_, _u_, le
blanc, le pourpre fonc, le pourpre clair, le vert d'meraude et le vert
bleu turquoise; le jaune du cercle est paille celui _j_ de l'ornement
est plus chaud. L'harmonie est svre, nacre, et fait ressortir
puissamment les mdaillons  sujets. Ce fait rare aujourd'hui,--les
vitraux du XIIe sicle tant peu communs,--devait, pensons-nous, se
prsenter assez frquemment  cette poque, la tendance des peintres
verriers du XIIe sicle tant de trouver les harmonies claires et
limpides d'aspect. Il existe  la cathdrale d'Augsbourg des vitraux
dont les grandes figures, qui paraissent dater de la fin du XIIe sicle,
se dtachent sur des fonds blancs damasquins de grisailles.

Les vitraux lgendaires ou  grandes figures du XIIIe sicle sont au
contraire d'une tonalit puissante, et les artistes de cette poque ne
pensaient pas que cette coloration monte pt s'allier  la clart des
grisailles. Cependant, si tendues que fussent les surfaces vitres dans
les monuments, leur coloration rendait les intrieurs des vaisseaux
trs-sombres. Ds la seconde moiti du XIIIe sicle, on songea donc 
donner plus de lumire dans l'intrieur des difices en composant des
verrires partie en grisailles, partie en panneaux colors. On conoit
sans peine que cette innovation dut changer compltement les conditions
d'harmonie. Les surfaces blanc nacr des parties en grisailles devaient
faire paratre lourdes et obscures les surfaces colores-voisines. On
introduisit donc dans ces dernires de grandes parties claires, des
bleus limpides et verdtres, des jaunes, des rouges et pourpres
trs-clairs, des blancs verdtres ou ross. D'ailleurs les panneaux
lgendaires ou les grandes figures isoles taient toujours entours
d'un fond bleu, le plus souvent avec filets d'encadrement. Outre la plus
grande masse de lumire, on obtenait ainsi une conomie notable sur la
vitrerie des grands difices, car les grisailles, mme les plus
charges, ne cotent pas la moiti du prix de revient des vitraux
colors. Dans les fentres hautes de la cathdrale d'Auxerre, qui datent
de la seconde moiti du XIIIe sicle, on avait dj tent l'emploi de ce
moyen; mais l les grisailles sont d'un dessin trs-large et ferme qui
combat la trop grande lucidit de ces surfaces claires, incolores,
opposes, dans une mme fentre,  des surfaces colores. La grisaille
n'occupe qu'une faible partie du vitrail, et compose comme une marge
entre le sujet principal et la bordure toujours colore. Voici un
exemple tir des hautes fentres du choeur de cette cathdrale (fig.
33)[366]. Le fond de la figure et du dais qui la surmonte est bleu; les
tons du dais sont: le blanc, le jaune, le vert ple avec touches rouges
dans les deux petites baies latrales. Cette harmonie trs-claire sert
de liaison entre les deux bandes B de la grisaille. Il en tait de mme
du socle, dtruit aujourd'hui et remplac par un panneau du XVIe sicle;
le personnage porte une robe vert d'meraude, un manteau pourpre clair,
un bonnet vert, un phylactre blanc. La bordure est compose de feuilles
vert bleutre et jaunes sur fond rouge. La lumire donne par ces sortes
de verrires est d'autant plus brillante, qu'elles se dtachent sur la
partie suprieure du ciel. Pour combattre l'effet dvorant de cette
lumire dans les bandes en grisailles, celles-ci sont peintes en traits
pais avec treilliss trs-fourni entre les ornements, si bien que, prs
de l'oeil, la surface des lumires est moins importante que celle
occupe par la grisaille opaque. Dans le mme fenestrage du choeur de la
cathdrale d'Auxerre, des grisailles occupant la mme place sont mles
de touches et de filets en couleur. L'effet est moins franc, moins
comprhensible. C'est cependant  ce dernier parti que les peintres
verriers de la fin du XIIIe sicle s'attachrent dans la composition de
beaucoup de fentres  grands sujets ou personnages. Les charmants
panneaux des fentres de la galerie du choeur de l'glise de
Saint-Urbain de Troyes, dont nous avons donn un chantillon (fig. 30),
sont compris entre des compartiments de grisailles avec filets colors.
Les fentres hautes du choeur de cette mme glise prsentent une srie
de grandes figures de prophtes surmontes de dais, se dtachant sur un
fond bleu et comprises entre des panneaux de grisailles avec filets
colors (voyez fig. 34). Les vtements de ces grandes figures sont
gnralement clairs et vifs. Les bordures sont larges et solides de ton.
Celle de la verrire que nous donnons ici se compose des armes de
France; c'est--dire d'un fond bleu charg de fleurs de lis d'or
(jaunes) sans nombre, et d'un cu de gueules  la croix d'argent
(blanche) et de quatre clefs de mme dans les quatre cantons, les
pannetons opposs. Contrairement au parti adopt  Auxerre quarante ans
auparavant environ, la grisaille de Saint-Urbain est fine, claire, peu
charge, de manire  laisser briller les filets et les touches de
couleur. Ce parti a t adopt dans beaucoup de monuments de la fin du
XIIIe sicle et du commencement du XIVe, notamment  Saint-Ouen de
Rouen, dans les cathdrales de Narbonne, d'Amiens[367], de Cologne, etc.
Quelquefois les dais d'architecture prenaient une grande importance et
se composaient de tons clairs, blancs, jaunes, vert d'eau, avec des
taches rouges et bleues. Pendant le XIIIe sicle, ces dais, bien que
tenus toujours dans des tons clairs, sont simples comme dessin, assez
peu importants comme dimension. Ils prennent plus de place  la fin du
XIIIe sicle, et occupent souvent pendant le XIVe autant de surface que
les figures qu'ils couvrent. Ils se chargent de dtails d'architecture,
tels que clochetons, gbles, roses, fentres  meneaux, crochets et
fleurons. Jusqu'alors les formes d'architecture reprsentes dans les
vitraux sont traduites d'une manire toute de convention; mais vers le
commencement du XIVe sicle, les artistes verriers affectent de
rechercher l'imitation plus relle de ces formes. On peut citer, comme
un premier exemple de ces tentatives, des verrires des chapelles de la
cathdrale de Beauvais qui datent de 1310 environ. La figure 35, au
quart de l'excution, donne une partie des dcorations architectoniques
qui accompagnent les sujets de ces verrires et qui sont d'une extrme
finesse. Les tons de cette architecture sont blancs et jaunes avec
quelques touches rouges, sur un fond bleu. L'clat non rayonnant du
jaune acquiert la nettet et la dlicatesse de lumires mtalliques 
travers ces larges redessins noirs, ce qui produit un effet
saisissant[368]. Mais cette recherche, ce dessin maigre et dcoup, font
regretter les fonds richement colors, les bordures larges, les
ornements si grassement composs qui donnent aux vitraux des XIIe et
XIIIe sicles cette harmonie veloute et profonde qui n'a son gale
nulle part. Les bordures du XIVe sicle sont gnralement troites et
composes de dessins trop petits d'chelle. Les meneaux qui alors
divisaient les fentres en compartiments verticaux d'une largeur de deux
pieds  deux pieds et demi (0m,65  0m,75) obligeaient les verriers 
rduire les bordures et  diminuer les figures isoles. Les pages
donnes  ces artistes n'avaient plus l'ampleur que nous leur voyons
prendre pendant le XIIe sicle et jusque vers 1230. Les armatures de fer
ne se composaient plus que de barlotires, c'est--dire de barres
horizontales, et les panneaux comprenaient la composition centrale et la
bordure. L'exemple fig. 34 est dj pour cette poque une exception;
mais,  Saint-Urbain de Troyes, les vides prennent une surface norme;
il est rare que les traves de vitraux entre meneaux aient cette largeur
 dater de la seconde moiti du XIIIe sicle.

Les vitraux lgendaires du XIVe sicle sont beaucoup moins communs que
ceux du XIIIe. Cet art dclinait alors visiblement; les principes de la
peinture translucide que nous avons exposs, et qui avaient dirig les
artistes pendant deux sicles, se perdaient comme se perdaient les
principes de la sculpture monumentale. Deux causes contribuaient  cet
affaissement de l'art du verrier: la recherche du rel, de l'effet
dramatique, et les ressources moins abondantes, au milieu d'une socit
chez laquelle se dveloppait chaque jour davantage la vie civile. Les
corporations, proccupes de leurs intrts matriels, ne donnaient plus
ces belles verrires qui avaient dcor les cathdrales et les glises
paroissiales pendant la premire moiti du XIIIe sicle; les vques et
les chapitres avaient, grand'peine  terminer leurs cathdrales restes
inacheves et ne pouvaient consacrer des sommes importantes 
l'excution de ces peintures merveilleuses. La fodalit laque tait
dj fort appauvrie et ne songeait qu' se fortifier dans ses chteaux.
Puis, dans l'architecture religieuse alors en honneur, on avait
tellement dvelopp les surfaces des fentres, qu'il devenait
impossible,  moins de dpenses exagres, de garnir ces vides de
vitraux  sujets. Aussi est-ce une fortune rare de trouver une glise du
XIVe sicle qui soit entirement garnie de ses vitraux. Nous n'en
connaissons qu'une en France qui prsente un spcimen complet, ou  bien
peu prs, d'une suite de verrires faites d'un jet de 1320  1330: c'est
l'glise de Saint-Nazaire, ancienne cathdrale de Carcassonne (voyez
CATHDRALE, fig. 49, et CONSTRUCTION, fig, 109 et 111). Le choeur et le
transsept de cette glise prsentent une norme surface de baies toutes
garnies de leurs vitraux du commencement du XIVe sicle[369]. Ces
vitraux  sujets lgendaires sont d'une harmonie brillante sans tre
crue, ce qui se rencontre rarement  cette poque, et appartiennent 
une cole dont nous ne connaissons pas le centre, mais que nous serions
disposs  placer  Toulouse, et dont on retrouve les produits jusqu'
Beziers.

Le panneau (fig. 36) provenant de la fentre qui contient la lgende de
saint Nazaire donne une ide du style de cette cole[370]; les
compositions sont assez bonnes, le sentiment dramatique est cherch, et
le geste, par suite, tombe souvent dans la manire. Les draperies sont
moins bien entendues que dans nos coles du Nord, mais le choix des
tons, l'entente de l'harmonie gnrale, l'emportent de beaucoup sur ce
qui se faisait au nord de la Loire  cette poque. Les verres sont
grossirement tendus, ingaux  l'excs, pais, mais d'une valeur de
ton trs-belle. Quelques parties qui semblent peintes par des mains
habiles, comme par exemple la figure de la femme du panneau (36), sont
excutes avec beaucoup d'entrain et d'adresse. Parmi ces verrires de
Saint-Nazaire, il faut citer celle qui reprsente le Christ en croix,
avec la tentation d'Adam, les prophtes tenant des phylactres sur
lesquels sont crites les prophties relatives  la venue et  la mort
du Messie, comme une des plus remarquables par sa composition, le choix
des tons et le dessin ferme, solide, trs-model, digne des verrires
les plus belles du XIIIe sicle.

 dater de cette poque (le commencement du XIVe sicle), hormis
quelques vitraux assez remarquables comme entente gnrale de l'effet,
le dessin incline visiblement vers le manir. Comme couleur, les belles
harmonies des XIIe et XIIIe sicles sont perdues, et les peintres
recherchent les tons brillants faisant contraste avec des tons de
grisaille. Les jaunes d'argent, nouvellement trouvs, prennent une trop
grande place et donnent un aspect fade aux verrires. On cherche 
remplir les fonds de damasquinages, pour viter leur rayonnement sur les
figures traites avec maigreur et dont le model est trop cherch. On
vite les grandes figures, et les grisailles prennent chaque jour plus
d'importance. On ne savait plus comme prcdemment tablir une
diffrence tranche entre l'art du peintre sur mur ou panneau et l'art
du peintre verrier; au contraire, la peinture sur verre tendait chaque
jour davantage  chercher les effets qui conviennent  la peinture
opaque.

L'tat dsastreux de la France pendant les dernires annes du XIVe
sicle et la premire moiti du XVe ne permit gure aux peintres
verriers d'exercer leurs talents. Aussi les vitraux de cette poque
sont-ils fort rares, et le peu qui nous reste de ces oeuvres est-il
d'une mdiocre valeur. On fabriquait cependant des grisailles, et l'art
ne se perdait pas, puisque vers la fin du XVe sicle, on le voit
reprendre une nouvelle vie, mais dans des conditions trangres  l'art
ancien. Trois coles principales se relevrent alors, l'cole de
l'le-de-France, celle de Troyes et celle de Toulouse; cette dernire,
la plus leve certainement au point de vue o l'on doit se placer
lorsqu'il s'agit de la peinture translucide. L'cole de l'le-de-France
reporte sur verre des compositions qui conviendraient aussi bien et
mieux mme, peintes sur surfaces opaques. Tels sont, par exemple, les
vitraux de la rose de la sainte Chapelle, qui datent de la fin du XVe
sicle. L'cole de Troyes est moins loigne des conditions qui
conviennent  la peinture translucide; elle possde encore un sentiment
assez juste de l'harmonie des tons, et les sujets sont traits de faon
 profiter des qualits essentielles au vitrail. Quant  l'cole de
Toulouse, elle atteint parfois  la perfection: son style, comme dessin,
est large, lev; sa valeur, comme emploi des couleurs translucides,
rivalise avec les belles oeuvres du XIIIe sicle. Mais ce n'est gure
qu'au commencement du XVIe sicle que cette cole atteint l'apoge. Les
vitraux de la cathdrale d'Auch[371], ceux des glises de Lombez, de
Fleurance, sont rellement fort beaux et d'une tonalit puissante et
harmonieuse. D'ailleurs les verriers de cette poque, au nord et au
midi, avaient trouv des perfectionnements dans le dtail de la
fabrication, qui leur permettaient de produire des effets inconnus
jusqu'alors. Ils _doublaient_ certains verres, le rouge, le vert, le
bleu ple, le pourpre mordor, et en enlevant  la molette partie de ces
doublures, ainsi qu'on le fait aujourd'hui pour les verres dits de
Bohme, ils obtenaient des broderies, des dtails dlicats, qu'ils
pouvaient encore colorer avec le jaune d'argent ou certaines couleurs
d'mail[372]. Toutefois ces dlicatesses, charmantes dans des vitraux
d'appartement, sont compltement perdues dans la grande dcoration
monumentale et n'ajoutaient rien  l'effet. La palette des verriers
s'tait enrichie de tons nouveaux. Ces moyens de doublage leur
permettaient d'obtenir certains tons d'une puissance inconnue
jusqu'alors: ils avaient des verres violets obtenus avec un doublage
rouge sur un bleu ple, des verts obtenus au moyen de plusieurs couches
de verres blanc, jaune et bleu superposs[373], des mordors obtenus
avec une couche jaune sur un pourpre; ils employaient dj aussi les
couleurs d'mail sur le blanc, de manire  obtenir des colorations
douces et fondues, des bleus ples, des roses (pourpre d'or), des lilas.
La rose de la sainte Chapelle de Paris fournit maint exemple de ces
applications de couleur d'mail qui tiennent bien, ce que l'on ne sait
faire aujourd'hui.

Tous ces perfectionnements de fabrication ne pouvaient cependant relever
un art qui abandonnait ses vritables principes. Les derniers beaux
vitraux de la renaissance que l'on voit  Bourges,  Paris,  Vincennes,
 Sens,  Troyes, ne sont que des cartons de peintres reports sur
verre. Ces oeuvres peuvent avoir de grandes qualits comme composition,
comme dessin et model, elles n'en ont aucune au point de vue dcoratif.
Leur aspect est confus, blafard ou dur; l'oeil cherche pniblement un
dessin qu'il prfrerait voir sur une surface opaque; les plombs, au
lieu de faciliter la comprhension, la gnent, parce que le dessin a t
conu sans en tenir compte. La perspective, la succession des plans,
manquent absolument leur effet et ne produisent que la fatigue.

Nous convenons volontiers que le manir du XVe sicle et mme du XIVe
tait une dviation funeste de l'art chez les verriers, mais alors
cependant les grands principes dcoratifs de cet art n'taient pas
oublis. Nous prfrons encore ces dfauts ou ces faiblesses  la
pdanterie des artistes du XVIe sicle, qui prtendaient transporter sur
le verre des compositions plus ou moins inspires des peintures des
coles italiennes de ce temps, et qui, pour montrer leur savoir comme
dessinateurs, ngligeaient absolument d'observer les conditions qui
conviennent seules  la peinture translucide.

Nous ne devons pas omettre de parler d'une cole de peinture sur verre
qui, tout en n'appartenant pas  la France, n'a pas t cependant sans
exercer une influence sur les coles des provinces voisines de l'Est. De
mme que l'architecture rhnane du XIIe sicle a pouss des rameaux
jusque dans la Lorraine et mme la basse Champagne, de mme l'cole des
verriers rhnans s'est quelque peu infuse dans nos ateliers franais.
Au sein de cette cole rhnane les traditions du XIIe sicle se
prolongent trs-tard, soit comme style, soit comme procds de
fabrication. Au XIIIe sicle encore, on fabriquait  Strasbourg des
vitraux qui semblent appartenir  une poque trs-antrieure. Les
figures conservent leur caractre archaque, et l'ornementation est tout
empreinte d'un style roman trs-prononc. En France, ds le milieu du
XIIe sicle, l'ornementation possde son allure particulire, qui se
distingue parfaitement du dessin encore admis dans la sculpture; il n'en
est pas ainsi mme au commencement du XIIIe sicle en Alsace.
L'ornementation peinte des vitraux s'inspire des mmes modles qui ont
servi  la composition des ornements de l'architecture. Les procds
employs dans la peinture sur verre ont une rigidit qui ne se rencontre
pas dans nos vitraux.  dater du XIIIe sicle, la grisaille, destine 
former le dessin et les traits d'ombres, est absolument noire et opaque,
les demi-teintes sont faites par hachures et n'ont pas la translucidit
chaude de nos teintes. Voici (fig. 37) une bordure d'un des vitraux de
la nef de la cathdrale de Strasbourg qui montre combien les traditions
romanes s'taient conserves encore au milieu du XIIe sicle, et combien
ce dessin se rapproche des formes admises dans l'ornementation sculpte.
Les tons de ces vitraux se rapprochent d'ailleurs de la coloration
habituelle du XIIe sicle: ils sont clairs; les blancs, les bleus, les
jaunes et les verts clairs dominent. Ainsi les ttes d'animaux sont bleu
clair, les cercles blancs, les feuilles vert d'meraude et jaune-paille.
Les fonds sont rouges; le filet de gauche, turquoise, et le filet perl
 ct, jaune or; le filet  droite commence par un blanc, puis des
plaques pourpres alternent avec des bagues jaunes entre lesquelles est
un vert; un filet bleu est accol  cette bordure, et, prs des cercles,
un filet blanc. Le bleu saphir et le rouge occupent les moindres
surfaces; les tons rompus clairs sont en majorit. Une architecture dans
les tons verts, blancs, jaunes et bleus clairs, compose de deux
colonnes avec une archivolte, ajoute  ces bordures et enveloppe le fond
rouge sur lequel se dtachent les personnages, tenus galement dans des
tons limpides[374]. Pour les chairs, les verriers rhnans emploient
gnralement des verres moins colors que ceux choisis par nos artistes
franais. Nous reproduisons ici (fig. 38) une tte d'un personnage
(saint Timothe) qui se voit dans une fentre de la chapelle de
Saint-Sbastien accole  l'glise de Neuwiller. Ce vitrail, dont il ne
reste que la partie suprieure, parat appartenir, comme style,  une
poque trs-ancienne; cependant la forme des lettres de l'inscription
place au-dessus du nimbe ne saurait faire remonter ce vitrail au del
du milieu du XIIe sicle. Le caractre de la tte du saint est tout
empreint de la tradition grecque et rappelle les plus anciennes
mosaques de Saint-Marc de Venise[375]; ici les demi-teintes sont poses
par hachures, retouches sur quelques points au grattoir. Au total,
l'excution de ce vitrail n'indique pas l'habilet que l'on observe dans
l'exemple que nous avons donn (fig. 29 _bis_).

C'est  la fin du XIIIe sicle seulement que les verriers rhnans
paraissent abandonner entirement les traditions de l'art du XIIe
sicle. C'est aussi  cette poque, ainsi que le prouve la construction
du choeur de la cathdrale de Cologne, que le style dit gothique
s'empare de l'architecture. Les matres architectes, comme les matres
peintres, veulent alors dpasser les modles franais qui leur servent
de types, ils prtendent aller au del, et  cette poque dj ils
tombent dans le style manir, que nous ne voyons apparatre dans nos
provinces que cinquante ans plus tard. Cependant certains vitraux
(anciens) du choeur de la cathdrale de Cologne possdent des qualits
de dessin et de style qu'on ne peut mconnatre; quant  l'harmonie des
tons, elle semble livre au hasard, et ne tient aucun compte des rgles
si bien observes encore par nos artistes pendant cette priode.

Comment expliquer que nous ayons perdu en France ces qualits de
coloristes si videntes dans nos vitraux et nos peintures des XIIe et
XIIIe sicles; qualits dont on peut suivre la trace jusqu'au XVIe
sicle, et qui,  dater de ce moment, disparaissent de jour en jour de
nos difices pour se rfugier, trs-rarement d'ailleurs, dans quelques
toiles de chevalet de nos peintres? C'est peut-tre  l'tude mal
comprise ou mal dirige des oeuvres de l'antiquit et de la dcadence
italienne que nous devons la perte de cette facult possde par nos
devanciers. Ddaignant leurs oeuvres, il tait tout simple de ne pas
tenir compte des enseignements qu'elles fournissent. Plutt que d'y
revenir, on a prfr admettre une bonne fois que les Franais ne sont
pas ns coloristes. On aime chez nous donner aux prjugs une sorte de
conscration dogmatique, cela va bien  la paresse d'esprit; c'est un
arrt fatal contre lequel nous nous persuadons aisment que notre
volont ou notre rflexion ne saurait ragir: les consciences se
rassurent, ainsi on se dispense de tout effort. Il est bien certain que
le sentiment et l'exprience de l'harmonie colorante sont perdus en
France depuis plus de deux sicles, et les ples tentatives faites de
nos jours pour colorer l'architecture en sont une preuve sans rplique.
N'est-ce pas, par exemple, se mprendre sur les conditions de l'harmonie
colorante applique  l'architecture, que de supposer qu'on obtiendra un
effet heureux en faisant intervenir le marbre comme lment de couleur
au milieu d'une structure de pierre? Le marbre, dont la tonalit est
chaude et dure souvent, qui prend des reflets heurts, ne peut s'allier
aux tons lgers et transparents de la pierre; c'est pis encore si, avec
le marbre, on emploie le mtal aux lumires tincelantes. Alors la
pierre perd  l'oeil toute solidit, ses tons et ses formes mmes
s'moussent, s'alourdissent. On voudrait la fouiller, redessiner ses
artes, ses contours.

Aucun peuple ayant laiss des oeuvres d'architecture recommandables
n'est tomb dans une erreur aussi profonde. Les Grecs ont color le
marbre blanc, qu'ils employaient  cause de la finesse de sa contexture;
mais ils l'ont color en totalit, et n'ont jamais tent de placer des
marbres de couleur  ct de marbre blanc, et surtout  ct d'une
pierre calcaire. Les Romains, qui n'avaient pas d'ailleurs un sentiment
bien lev de l'harmonie, n'ont jamais employ les marbres de couleur
simultanment avec la pierre laisse dans son tat normal. Saint-Marc de
Venise, qui prsente extrieurement comme intrieurement une harmonie
colore d'un si heureux effet, est entirement revtu de plaques de
marbre d'un ton trs-fin, de mosaques et de dorures; de la pierre on ne
voit pas trace. Les artistes du moyen ge ont admis la peinture 
l'extrieur et  l'intrieur de leurs difices; mais la peinture n'a pas
la rigidit du marbre; on ne subit pas sa tonalit, on la cherche et on
la trouve. Ils avaient, pour les intrieurs des grands vaisseaux, la
peinture. La coloration des vitraux avait l'avantage de jeter sur les
parois opaques un voile, un glacis colorant d'une extrme dlicatesse,
quand, bien entendu, les verrires taient elles-mmes d'une tonalit
harmonieuse. Si les ressources dont ils disposaient ne leur permettaient
pas d'adopter un ensemble de vitraux colors, ou s'ils voulaient faire
pntrer d'une manire plus pure la lumire du jour dans les intrieurs,
ils avaient adopt cette belle dcoration des grisailles qui est encore
une harmonie colorante obtenue  l'aide d'une longue exprience des
effets de la lumire sur des surfaces translucides. Beaucoup de nos
glises conservent des verrires en grisailles fermant soit la totalit
de leurs baies, soit une partie seulement. Dans ce dernier cas, les
grisailles sont rserves pour les fentres latrales qu'on ne peut
apercevoir qu'obliquement, et alors les verrires colores ferment les
baies du fond, les ouvertures absidales que l'on aperoit de loin, en
face. Ces grisailles latrales sont toutefois assez opaques pour que les
rayons solaires qui les traversent ne puissent clairer en revers les
vitraux colors. Ces rayons solaires cependant jettent,  certaines
heures de la journe, une lueur nacre sur les vitraux colors, ce qui
leur donne une transparence et des finesses de tons indescriptibles. Les
vitraux latraux du choeur de la cathdrale d'Auxerre, mi-partie
grisailles, mi-partie colors, rpandent ainsi sur la fentre absidale,
entirement colore, un glacis d'une suavit dont on ne peut se faire
une ide. La lueur d'un blanc opalin qui passe  travers ces baies
latrales, et qui forme comme un voile d'une extrme transparence sous
les hautes votes, est traverse par les tons brillants des fentres du
fond qui produisent les chatoiements des pierres prcieuses. Alors les
formes semblent vaciller comme les objets aperus  travers une nappe
d'eau limpide. Les distances ne sont plus apprciables, elles prennent
des profondeurs o l'oeil se perd.  chaque heure du jour ces effets se
modifient, toujours avec des harmonies nouvelles dont on ne peut se
lasser d'tudier les causes, quand toutefois on tient  tudier les
causes des effets perus par les sens: or, plus cette tude est
approfondie, plus on demeure merveill de l'exprience acquise par ces
artistes, dont les thories sur les effets des couleurs (admettant
qu'ils en eussent) sont pour nous inconnues, et que les plus
bienveillants d'entre nous traitent en enfants nafs. N'admettant pas
que la navet toute seule puisse arriver  des rsultats aussi complets
dans les choses d'art; tant bien convaincu, au contraire, qu'il faut
aux artistes une connaissance trs-suprieure des causes et des effets
pour produire des oeuvres toujours russies, et cela dans de vastes
monuments, nous allons essayer de donner un aperu du systme adopt par
les verriers du moyen ge dans la composition et la fabrication des
grisailles.

Les plus anciennes grisailles connues ne remontent pas au del du XIIIe
sicle, et ces premires grisailles ne sont mles d'aucune partie
colore.

Il existait certainement au XIIe sicle des vitraux simplement composs
d'ornements qui taient fort clairs d'aspect, et dans lesquels par
consquent la grisaille remplissait un rle important. Mais de ces
sortes de vitraux nous ne connaissons qu'un seul exemple, et cet exemple
a-t-il t tellement dfigur par des restaurations grossires, que nous
ne pourrions le considrer comme complet. Il s'agit de la clbre
verrire de l'glise abbatiale de Saint-Denis, dans laquelle on voit des
griffons au milieu de mdaillons carrs. Si l'on s'en rapporte au dessin
que Percier fit de cette verrire  Saint-Denis avant qu'elle et t
transporte au Muse des monuments franais, ces griffons formaient le
milieu de la verrire, qui possdait trois larges bordures d'ornements
dans lesquelles le blanc tenait une grande surface. Mais ce dessin
ferait supposer que les griffons du XIIe sicle et leurs mdaillons
avaient t encadrs beaucoup plus tard, peut-tre au XVIe sicle[376].
On peut conclure nanmoins, de l'existence de ces fragments, qu'au XIIe
sicle on fabriquait des vitraux d'ornements avec coloration.

Les grisailles pures, dont nous n'avons d'exemples qu'au commencement du
XIIIe sicle, devaient cependant exister avant cette poque, car le
dessin de celles que nous possdons accuse la trace de traditions
antrieures au XIIIe sicle. Dans les magasins de Saint-Denis, 
Chlons-sur-Marne,  Saint-Rmi de Reims, on retrouve encore des
fragments de verres blancs peints qui proviennent trs-probablement de
grisailles du XIIe sicle. Ces anciens dbris sont puissamment models,
avec demi-teintes, suivant la mthode adopte pour les ornements de
couleur. Le dessin en est plein, large, fortement redessin avec fonds
relativement rduits et remplis d'un treillis en noir ou enlev au style
sur noir. Les verres employs alors sont pais, lgrement verdtres ou
enfums, souvent remplis de bouillons, ce qui leur donne une qualit
chatoyante trs-prcieuse. Habituellement ces verres blancs sont peu
fusibles et ont t moins altrs par les agents atmosphriques que les
verres colors, lesquels sont profondment piqus, surtout 
l'orientation du midi[377].

Voici (fig. 39) une grisaille qui provient de l'glise abbatiale de
Saint-Jean au Bois prs Compigne. Elle est compltement dpourvue de
verres colors et date de 1230 environ, bien qu'elle conserve encore,
surtout dans sa bordure, le caractre de dessin du XIIe sicle. C'est
surtout dans ces compositions de grisailles que l'on peut reconnatre
combien les artistes verriers savaient profiter de la mise en plomb pour
appuyer le dessin. Les plombs forment les compartiments principaux,
combins de manire  viter les angles aigus trop fragiles.  ce point
de vue, le beau panneau que nous retraons ici (fig. 40), provenant de
la chapelle de la Vierge de la cathdrale d'Auxerre, est un
chef-d'oeuvre de composition. Cette grisaille est de mme dpourvue de
verres colors; elle occupe une large fentre, et chaque carr porte
d'angle en angle 0m,55. Une bordure blanche  filets unis l'encadre. Son
aspect est blanc nacr, d'un ton extrmement fin et doux. Dans ces deux
exemples, les fonds sont couverts par un treillis noir assez ferme, fait
au pinceau; quelques demi-teintes sont poses sur les ombres des
feuilles en hachurs larges. Le dessin est une grisaille opaque noir
brun, un peu transparente sur les bords. La cathdrale de Soissons
possde dans la nef de belles grisailles du XIIIe sicle sans couleur,
d'un grand effet dcoratif; les traits du dessin sont larges, fournis;
quelques verres prsentent des varits de blanc pour mieux accuser la
charpente principale de la composition. C'tait l une ressource dont
les verriers du XIIIe sicle ne se privaient pas. Mais ce n'tait pas
uniformment qu'ils plaaient ces verres blancs de qualits diffrentes.
Parfois, par exemple, la charpente de la composition se dtache sur le
fond verdtre par un ton lgrement enfum, puis  ct le contraire a
lieu; de telle sorte que l'artiste obtenait ainsi les effets chatoyants
des damas de soie dans lesquels suivant que la lumire frappe les
surfaces, le dessin se dtache en ton obscur sur un fond clair ou en
clair sur un fond obscur.

La fin du XIIIe sicle employa encore les grisailles sans couleur. La
cathdrale de Troyes nous fournit de beaux exemples de ces vitraux
incolores. Nous en donnons ici deux panneaux (fig. 41 et 42), dont
l'excution est d'une extrme dlicatesse et la composition charmante.
Ces grisailles paraissent dater des dernires annes du XIIIe sicle.
Mais dj des bordures colores les accompagnent, en laissant toujours
entre elles et le tableau de la baie un filet blanc. Nous avons vu qu'
cette poque, les verriers employaient souvent les grisailles avec les
figures colores sur fond de couleur; mais, avant le XVIe sicle, nous
ne connaissons en France aucun exemple de figures peintes en grisaille
sur verres blancs. Les artistes du XIVe sicle avaient cependant employ
la peinture opaque en camaeu pour les figures, dans certains cas; il
parat donc surprenant qu'ils n'aient pas eu l'ide de le faire pour la
peinture translucide, ou que, s'ils l'ont fait, il ne nous en reste pas
des fragments. En observant attentivement les effets de la peinture
translucide en grisaille, on se rend cependant compte des raisons qui
ont d empcher ces artistes d'appliquer ce procd aux figures. Si
clairement compose que soit une verrire d'ornements en grisaille, si
vigoureux que soit le dessin, si bien accuss que soient les fonds, il
rsulte toujours de ces compositions un effet miroitant  l'oeil, qui
rappelle l'aspect d'une toffe damasse, c'est--dire un ensemble
vibrant dont il est difficile,  moins d'une attention fatigante, de
dmler la trame. La condition essentielle de toute grisaille incolore,
c'est qu'il ne reste sur aucun point une surface de verre qui ne soit
recouverte par le travail du pinceau. Il faut une rpartition gale,
rgulire, de ce travail, pour qu'en apparence l'oeil ne croie pas voir
un trou, un vide dans la surface translucide. Or, en peignant des
figures, il fallait ncessairement laisser des surfaces claires ingales
et plus ou moins larges, en raison du model de la forme. Il en
rsultait une suite de taches lumineuses et obscures rparties sans
ordre, qui produisaient un trs-fcheux effet, et n'invitaient pas 
reposer les yeux sur ces surfaces.  distance, les blancs prenaient une
importance dmesure, et les ombres, rduites, faisaient taches. On peut
se rendre compte de l'aspect dsagrable de ces sujets en grisailles
translucides si l'on examine certains vitraux de la renaissance o l'on
a cherch  rendre des cartons trs-lisiblement colors. L'oeil a
grand'peine  dmler les figures,  suivre leurs contours et le model
 travers ces clairs entremls de points obscurs.

Il n'en est pas du vitrail en grisaille comme du vitrail color; on peut
sans fatigue porter les yeux sur ce dernier, si sa coloration est
harmonieuse, tandis que la grisaille n'est faite que pour donner une
tapisserie translucide qui ne proccupe pas. Le regard ne saurait
longtemps se reposer sur cette surface chatoyante, qui semble vibrer, et
qui cause des blouissements si l'on persiste  dmler le dessin qui la
compose. Tous ceux qui ont essay de dessiner des grisailles en place
ont pu prouver cet effet, tandis qu'on peut copier sans fatigue une
verrire colore. Il tait donc sens de ne point peindre des sujets en
grisaille.

On peut admettre que le phnomne de vibration caus par les verrires
incolores, et aussi la ncessit de ne pas avoir,  ct des surfaces
colores, des surfaces absolument incolores, engagrent les peintres
verriers  entremler des filets de couleur dans les grisailles. Cet
appoint les rendait plus faciles  comprendre, les dessinait plus
nettement, et leur tait cet aspect chatoyant qui devenait insupportable
si les fentres occupaient une grande surface. C'est en effet au moment
o les baies vitres occupent tous les espaces laisss entre les piles
et les formerets des votes que l'on renonce aux grisailles incolores.
Les derniers panneaux que nous venons de donner, et qui appartiennent 
la cathdrale de Troyes, occupent des fentres troites, sans meneaux;
mais quand il s'agit de garnir de larges baies  meneaux, comme celles
qui s'ouvrent sur nos vaisseaux  dater du milieu du XIIIe sicle, les
peintres verriers renoncent  la grisaille incolore; ils la zbrent de
filets rouges ou bleus, ils y sment des rosaces et l'entourent de
bordures colores. Parmi ces grisailles on peut considrer comme tant
des plus anciennes celles qui garnissent les fentres  meneaux de la
chapelle absidale de l'glise abbatiale de Saint-Germer. La construction
de cette chapelle suit de peu celle de la sainte Chapelle du Palais 
Paris, c'est--dire qu'elle remonte au commencement de la seconde moiti
du XIIIe sicle. Btie d'un jet, ses vitraux en grisaille datent de
l'poque de sa construction, et dj ils montrent des bordures, quelques
filets et des semis de rosaces colors. Dans l'exemple (fig. 43), la
bordure est compose de feuilles jaune safran sur fond bleu avec filet
intrieur rouge. Les quatre lobes R sont galement rouges. Dans
l'exemple (fig. 44), la bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur
fond rouge sans filet intrieur color, et les rosaces sont formes d'un
carr vert entour de quatre demi-cercles rouges[378]. On remarquera que
dj dans ces grisailles les filets blancs ne sont plus cerns par un
plomb que d'un seul ct, l'autre ct tant peint. C'tait une
simplification sur le procd du commencement du XIIIe sicle, mais
l'effet gnral perd l'ampleur et la fermet de ces premires
grisailles. Les fonds sont toujours un treillis trs-fin fait au
pinceau. Cependant,  la fin du XIIIe sicle, les filets de couleur
deviennent plus nombreux, les rosaces plus importantes; les treillis des
fonds sont remplacs par un ton uni assez ingal, sorte de glacis qui a
l'inconvnient de colorer ces fonds en bistre, ce qui te de la finesse
aux grisailles. Parmi les plus belles grisailles de cette poque, ou du
commencement du XIVe sicle, il faut citer celles de la cathdrale de
Narbonne. Voici (fig. 45 et 46) deux de ces panneaux varis. Dans le
premier, la bordure est compose de carrs jaunes peints, J, entre
lesquels sont placs un verre bleu et un verre rouge, B, R. Pour le
corps de la grisaille, les filets rectilignes sont bleus, les filets
courbes, rouges, les rosaces ont le coeur jaune, le trilobe circulaire
rouge et le trilobe angulaire vert, ou le contraire. Sur les verres
blancs, l'ornement peint laisse entre lui et les filets de couleur une
marge dpourvue de grisaille, qui fait ressortir trs-habilement les
tons rouge et bleu des entrelacs. Le trac de cette verrire est 
mentionner. La largeur du panneau AX entre les bordures a t divise en
six parties. De chacun des points diviseurs ont t tires des lignes 
45; les centres des courbes, les filets courbes aussi bien que les
filets rectilignes, se trouvent sur ce quadrill diagonal. Ainsi les
centres des courbes _ab_ se trouvent aux points _c_; etc. Il va sans
dire qu'un filet blanc cerne extrieurement la bordure.

Dans le second exemple (fig. 46), les couleurs occupent une grande
partie de la surface. La bordure se compose de fleurs de lis jaunes sur
fond bleu; puis est pos un filet interne rouge. Les armoiries sont
d'argent  la croix de gueules; ou mi-parties au premier coup d'argent
 la croix patte de gueules et d'or charg d'une tour de sable; au
second d'or  trois fasces de gueules. D'autres cus dcorent ce
vitrail: le premier se dcoupe sur un fond jaune perl entour de deux
carrs croiss vert et pourpre violet; le second est pos sur un fond
bleu avec carrs de mme que dessus, mais les tons alterns. L'effet de
cette grisaille est trs-beau; si toutefois on peut donner le nom de
grisaille  une verrire o les couleurs occupent plus de la moiti de
la surface.

La cathdrale de Saint-Nazaire de Carcassonne conserve aussi de
trs-remarquables grisailles du commencement du XIVe sicle, o la
couleur remplit un rle trs-important. Dans les deux roses nord et sud
notamment, ces grisailles sont de vritables mosaques colores.

Vers le milieu du XIVe sicle, alors qu'on tait arriv  appliquer le
jaune au moyen de sels d'argent, on rehaussa parfois les grisailles
blanches avec des touches jaunes. On voit de jolies grisailles de ce
genre dans la chapelle de Vendme de la cathdrale de Chartres. Les
magasins de Saint-Denis en possdent galement un trs-joli panneau, qui
a t reproduit par M. A. Grente. Il faut dire que ce genre de
grisaille convient mieux  des baies d'appartements qu'aux fenestrages
des grands vaisseaux. Ces moyens dcoratifs sont trop maigres pour
produire de l'effet de loin sur de grandes surfaces translucides.

Au XVe sicle, le mode des grisailles tapisseries se perd, et est
remplac par des tracs d'architecture blanche et jaune, avec quelques
figures colores d'un effet mdiocre.

Le XVIe sicle fit beaucoup de grisailles, ou plutt des camaeux avec
sujets et arabesques. Nous ne croyons pas ncessaire de revenir sur ce
que nous avons dit de ce procd de peinture sur verre.

On sait que les cisterciens n'admettaient pas dans leurs glises les
peintures et la sculpture des figures. Privs de ces moyens dcoratifs,
ces religieux fermrent les baies de leurs glises au moyen de verres
blancs disposs de manire  former de riches dessins par la mise en
plomb. Ds l'anne 1842 nous avions pris note de vitraux de ce genre
datant des premires annes du XIIIe sicle, dans l'glise abbatiale de
Pontigny, qui dpendait de l'ordre de Cteaux. Plus tard, en 1850, M.
l'abb Texier signala des vitraux de ce genre dans les glises de
Bonlieu (Creuse) et d'Obasine (Corrze)[379], toutes deux cisterciennes.
Ces vitraux incolores et non peints datent du XIIe sicle. Les dessins
des vitraux de l'glise de Bonlieu sont peut-tre de quelques annes
antrieurs  ceux de l'glise d'Obasine, mais d'ailleurs le systme
adopt est le mme dans l'un et l'autre monument. Ces dessins sont bien
composs, larges, d'un beau caractre. On peut en juger par l'exemple
que, nous donnons ici (fig. 47), tir de l'glise de Bonlieu. Sur
quelques points, ainsi que le remarque M. l'abb Texier, le plomb ne
sertit pas le verre, mais est appos dessus sur un seul ct[380]. Il
n'tait l que pour complter le dessin et faire viter des coupes trop
difficiles. C'est d'ailleurs un expdient trs-rarement employ.

M. Am a relev une partie des vitraux blancs de l'glise cistercienne
de Pontigny. Quelques-uns de ces vitraux se rapprochent beaucoup, comme
dessin, de ceux d'Obasine, mais d'autres en diffrent essentiellement et
prsentent des combinaisons en partie rectilignes. Voici (fig. 48) un de
ces panneaux dont la disposition rappelle celle des belles grisailles du
commencement du XIIIe sicle[381]. Une fois sur la voie, M. E. Am
dcouvrit des vitraux de ce genre dans un certain nombre d'difices du
dpartement de l'Yonne, particulirement dans les glises de Mgennes,
de Chblis, dans la chapelle de l'ancien hpital de Sens. Nous en avions
dessin galement en 1842 dans la petite glise de Montral, qui datent
d'une poque beaucoup plus rcente, XVe ou XVIe sicle.

Ce systme de vitrage n'tait donc pas seulement employ par les
cisterciens, puisque ces derniers difices ne dpendaient pas de cet
ordre. Il dut tre adopt toutefois lorsque les ressources manquaient
pour faire excuter des vitraux colors ou en grisailles peintes. Depuis
que notre attention a t porte sur ce genre de vitrerie, nous en avons
dcouvert beaucoup de fragments dans des glises des XIIIe, XIVe, XVe et
XVIe sicles; fragments qui prsentent des combinaisons  l'infini. On
en voyait encore des panneaux entiers et varis, en 1843, dans l'glise
abbatiale de Beaulieu, prs de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), qui date
de la fin du XIIIe sicle, et qui alors dpendait d'un fermage. Voici
(fig. 49) un de ces panneaux d'une disposition originale. Les verres de
ces vitraux ne sont pas d'une transparence blanche gale, mais ingaux
comme paisseur, et plus ou moins verdtres ou jauntres, ce qui
contribue  l'effet de ce genre de vitrerie. La mise en plomb de ce
dernier exemple est trs-soigne. Dans la partie suprieure de notre
figure est indiqu le mode de trac, le moyen de trouver les centres des
quarts de cercle qui constituent le compartiment.

Il n'y a pas  douter que la vitrerie des fentres d'habitations ne ft
ainsi compose dans le plus grand nombre de cas, puisque les vignettes
des manuscrits nous montrent toujours des verres blancs mis en plomb
suivant des compartiments varis, dans les intrieurs d'appartements.
Souvent un cusson armoy brochait sur le milieu de ces panneaux blancs,
dans les vitrages des chteaux et palais, ou une devise, ou un emblme,
et donnaient quelques points de couleur qui gayaient la surface blanche
des grandes fentres, sans rien enlever  la lumire ncessaire dans
toute pice servant  l'habitation.

La peinture sur verre exigerait, certes, de plus longs dveloppements,
si l'on voulait en faire une histoire complte et indiquer les
diffrents procds employs par les diverses coles franaises, pendant
l'espace de trois ou quatre sicles. Il y a dans l'tude de cet art ou
de cette industrie, si l'on veut, reprise depuis peu par quelques
artistes distingus, un champ d'observation trs-tendu  parcourir.
Nous ne pouvons qu'indiquer les points saillants de cette tude pour
rester dans les limites du Dictionnaire. Peut-tre mme trouvera-t-on
que nous nous sommes tendu trop longuement sur une des parties de la
dcoration architectonique; mais il nous parat qu'il y a, dans cet art
de la dcoration translucide, des ressources qu'on pourrait utiliser
d'une manire plus large qu'on ne le fait de nos jours. Dans un climat
comme le ntre, o la lumire du soleil est souvent voile, o les
intrieurs des difices et des habitations ne sont clairs que par un
jour blafard, il tait naturel que l'on chercht  colorer cette lumire
ple. C'tait l un sentiment de coloriste. Nous avons laiss touffer
ce sentiment sous un classicisme troit dans ses vues, prtentieux dans
ses expressions, qui ne demande pas que l'on comprenne, mais qu'on
admire de confiance ce qu'il admet comme licite dans l'art. Il faudrait,
certes, une longue exprience et des tudes srieuses pour retrouver les
traces ngliges de cette industrie du peintre verrier.

Quelques hommes dvous ont fait des efforts et des sacrifices
considrables, de nos jours, pour retrouver ces traces. Ils ont mme
ainsi ouvert, pour notre pays, une source de production assez riche;
mais, mal seconds par les fabricants de verre, qui ne se proccupent
pas des conditions ncessaires  la coloration translucide; obligs de
lutter contre une concurrence de produits  bon march qui dprcient ce
bel art aux yeux des gens de got; repousss systmatiquement des grands
travaux publics par de puissantes coteries, c'est  grand'peine s'ils
peuvent maintenir leurs ateliers ouverts. Qu'ils ne se dcouragent pas
cependant; leur industrie doit, dans un temps o l'architecture tend de
plus en plus  lever de vastes difices largement clairs, trouver une
belle place; mais qu'ils emploient les loisirs que leur fait une
opposition systmatique  connatre les vritables ressources de cet art
dcoratif par excellence. Le jour de la raction contre l'insignifiance
acadmique arriv, ils seront prts.

       [Illustration: Fig. 0.]
       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]
       [Illustration: Fig. 14.]
       [Illustration: Fig. 15.]
       [Illustration: Fig. 16.]
       [Illustration: Fig. 17.]
       [Illustration: Fig. 18.]
       [Illustration: Fig. 19.]
       [Illustration: Fig. 19. bis.]
       [Illustration: Fig. 20.]
       [Illustration: Fig. 21.]
       [Illustration: Fig. 22.]
       [Illustration: Fig. 22. bis.]
       [Illustration: Fig. 22. ter. A.]
       [Illustration: Fig. 22. ter. B.]
       [Illustration: Fig. 23.]
       [Illustration: Fig. 24.]
       [Illustration: Fig. 25.]
       [Illustration: Fig. 26.]
       [Illustration: Fig. 27.]
       [Illustration: Fig. 28.]
       [Illustration: Fig. 29.]
       [Illustration: Fig. 30.]
       [Illustration: Fig. 31.]
       [Illustration: Fig. 32.]
       [Illustration: Fig. 33.]
       [Illustration: Fig. 34.]
       [Illustration: Fig. 35.]
       [Illustration: Fig. 36.]
       [Illustration: Fig. 37.]
       [Illustration: Fig. 38.]
       [Illustration: Fig. 39.]
       [Illustration: Fig. 40.]
       [Illustration: Fig. 41.]
       [Illustration: Fig. 42.]
       [Illustration: Fig. 43.]
       [Illustration: Fig. 44.]
       [Illustration: Fig. 45.]
       [Illustration: Fig. 46.]
       [Illustration: Fig. 47.]
       [Illustration: Fig. 48.]
       [Illustration: Fig. 49.]

     [Note 333: Sachant que beaucoup de ces vitraux avaient t
     transports dans les magasins de Saint-Denis, aprs la
     dispersion du muse des Petits-Augustins, nous demandmes,
     ds que nous fmes chargs des restaurations de l'glise
     abbatiale, o taient dposs ces vitraux... On nous montra
     trois ou quatre caisses contenant des milliers de morceaux de
     verre empils...  peine s'il en restait trois morceaux unis
     par des plombs... Les caisses sont encore  attendre la fe
     qui voudra bien dbrouiller ce chaos.]

     [Note 334: _Diversarum artium schedula_.]

     [Note 335: Lib. II, cap. XVII.]

     [Note 336: Le diamant remplace avantageusement aujourd'hui le
     fer chaud.]

     [Note 337: Lib. II, cap. XIX, _De colore cum quo vitrum
     pingitur_.]

     [Note 338: M. Oudinot, peintre verrier, a fait analyser de
     son ct des fragments de verrires des XIIe et XIIIe
     sicles, peints; et l'analyse n'a galement donn que du
     protoxyde de fer. Aujourd'hui cette peinture est obtenue au
     moyen de _battitures_ de fer que l'on ramasse chez les
     forgerons, que l'on tamise pour en sparer les parcelles
     mtalliques et que l'on broie avec un fondant. On employait
     aussi autrefois et l'on emploie encore un minerai de fer
     appel _ferret d'Espagne_, qui est un oxyde de fer naturel
     plus brun que la sanguine. Cette substance donne  la
     grisaille un ton plus chaud que la battiture de fer des
     forgerons.]

     [Note 339: Voyez Thophile, _Diversarum artium sched._, lib.
     II, cap VI et IX.]

     [Note 340: On fabrique encore  Venise des verres rouges d'un
     ton trs-doux, teints dans la masse. Ces verres rappellent
     beaucoup certains chantillons du XIIe sicle.]

     [Note 341: Lib. II, cap. VII.]

     [Note 342: Les verres bleus du XIIe sicle possdent une
     qualit particulire et qui les fait reconnatre entre tous
     ceux des autres poques: c'est qu'ils paraissent bleus  la
     lumire de la lampe, tandis que ceux des poques postrieures
     passent au gris laqueux, au vert ou au violet. Cette
     observation nous a t suggre par des peintres verriers,
     habiles praticiens, et l'exprience nous l'a confirme.]

     [Note 343: D'un vitrail de la cathdrale du Mans,
     commencement du XIIe sicle, reprsentant l'Ascension.]

     [Note 344: Voyez le _Manuel d'iconographie chrtienne grecque
     et latine_, avec une Introduction par M. Didron, traduit du
     manuscrit byzantin par le docteur Paul Durand, Paris, 1845.]

     [Note 345: On peut citer, entre ces _fac-simile_, comme
     remarquables: les panneaux des restaurations de la sainte
     Chapelle, dus  MM. Lusson et Steinheil; ceux des fentres du
     XIIe sicle de l'abbaye de Saint-Denis, dus  M. A. Grente;
     des restaurations des vitraux de Bourges et du Mans faites
     par M. Coffetier.]

     [Note 346: Faade occidentale. Ce dessin est au sixime de
     l'excution.]

     [Note 347: Voyez CATHDRALE.]

     [Note 348: Voyez, entre autres, les verrires occidentales de
     Notre-Dame de Chartres; celles de l'glise abbatiale de
     Saint-Denis, fabriques sous l'abb Suger; quelques verrires
     du Mans, de Vendme, d'Angers.]

     [Note 349: Voyez, pour la coloration gnrale de cette
     verrire, la _Monographie de Notre-Dame de Chartres_, par J.
     B. Lassus. Cette verrire est trs-fidlement copie par M.
     P. Durand. L'exactitude du dessin et du model ne saurait
     tre plus complte, mais la coloration donne par la
     chromolithographie ne peut rendre l'effet des rapports des
     couleurs translucides. Ainsi les bleus sont lourds et
     sombres, les verts durs, etc.]

     [Note 350: Nous avons reconnu la prsence de ces patines
     factices sur des vitraux qui avaient t enferms dans du
     pltre peu aprs leur excution.]

     [Note 351: Les peintres verriers employaient plusieurs
     valeurs de chaque ton, comme nous l'avons indiqu plus haut.
     Il tait facile de dsigner chaque valeur par un signe:
     ainsi, le B (bleu) pouvait tre B 1, B 2, B 3, indiquant
     ainsi le bleu limpide, clair, turquoise; le bleu saphir, le
     bleu indigo, etc.]

     [Note 352: Parmi ces verrires d'une tonalit violace, nous
     citerons l'une de celles de la sainte-Chapelle de Paris (ct
     sud, prs du sanctuaire), et parmi celles d'une tonalit
     froide excessive, la rose du nord de Notre-Dame de Paris.]

     [Note 353: Des vitraux lgendaires de la chapelle absidale de
     l'glise de Notre-Dame de Semur (Cte-d'Or).]

     [Note 354: Des vitraux du bras de croix nord de l'glise de
     Notre-Dame de Dijon (1230 environ).]

     [Note 355: On sait qu' la cathdrale de Bourges il existe
     encore des fragments importants des sculptures appartenant au
     XIIe sicle (porches nord et sud).]

     [Note 356: Voyez l'ensemble de cette verrire dans la
     _Monographie de la cathdrale de Chartres_, publie sous la
     direction de Lassus (dessin de M. Paul Durand).]

     [Note 357: _Diversarum artium schedula_, lib. II, cap. XXI.]

     [Note 358: Nos peintres verriers qui ont habilement restaur
     des verrires du XIIe sicle, notamment MM. Coffetier et A.
     Grente, ont d procder de cette manire. Des fragments de
     ces verrires entre nos mains prouvent la double opration de
     la cuisson.]

     [Note 359: Calque d'un fragment appartenant  M. Oudinot.]

     [Note 360: Ces calques nous ont t fournis par M.
     Coffetier.]

     [Note 361: Ce dernier trac est moiti d'excution.]

     [Note 362: Ce dfaut est bien sensible dans certains vitraux
     modernes excuts comme de la peinture opaque, mais en
     forant les ombres.]

     [Note 363: Des panneaux de la sainte Chapelle.]

     [Note 364: Comme, par exemple, dans les chapelles absidales
     de l'glise abbatiale de Saint-Denis, dans les cathdrales du
     Mans, de Bourges et de Chartres.]

     [Note 365: Aux cathdrales de Chartres, de Bourges, de Tours,
     d'Auxerre, de Troyes.]

     [Note 366: Voyez l'ensemble de ce fenestrage dans l'ouvrage
     du R. P. Martin. Voyez l'ouvrage de M. F. de Lasteyrie.]

     [Note 367: Il ne reste plus  Amiens que des traces de ces
     verrires dans le triforium du choeur.]

     [Note 368: Les calques de ces vitraux nous ont t
     communiqus par M. Oudinot.]

     [Note 369: Dans le choeur, deux des anciennes verrires ont
     t seulement remplaces au XVIe sicle. Ces deux vitraux de
     la renaissance sont d'ailleurs d'une excellente excution.]

     [Note 370: Saint Nazaire prend soin des pauvres, des veuves
     et orphelins.]

     [Note 371: Voyez la _Monographie de la cathdrale d'Auch_,
     par M. l'abb Caneto.]

     [Note 372: Voyez la belle verrire de l'arbre de Jess de
     l'glise de Saint-tienne de Beauvais, qui prsente un emploi
     prodigieusement habile de ces procds d'enlevure  la
     molette.]

     [Note 373: Nous avons entre les mains un de ces verres verts,
     provenant d'une de ces verrires du XVIe sicle de la
     cathdrale de Carcassonne (Saint-Nazaire), qui est compos
     d'une assiette blanche verdtre, d'une couche jaune, d'une
     couche blanche, d'une couche bleue, d'une fine lamelle
     blanche et d'une couche jaune. Nous inclinons  croire que
     ces verres sont de fabrication vnitienne.]

     [Note 374: Ces vitraux de la cathdrale de Strasbourg se
     voient encore aujourd'hui dans les fentres du bas ct
     septentrional de la nef, qui date du XIIIe sicle; mais ils
     ont videmment t replacs l et appartenaient  l'glise du
     XIIe sicle. Le style des figures ne laisse pas de doute  ce
     sujet.]

     [Note 375: Le fac-simile de ce vitrail nous a t communiqu
     par M. Steinheil. La chapelle  laquelle il appartient passe
     pour avoir t btie sous Charlemagne, et en effet sa
     construction peut remonter  cette poque; mais nous ne
     pensons pas que la verrire donne ici puisse avoir t
     peinte avant le commencement du XIIe sicle.]

     [Note 376: La verrire dont il est ici question a t
     fidlement reproduite dans l'ouvrage de M. J. Gailhabaud,
     l'_Architecture et les arts qui en dpendent_, tome II. Mais
     cette reproduction donne, avec les griffons et leur entourage
     du XIIe sicle, les restaurations sans aucun caractre et
     d'une harmonie de ton dplorable qui ont t faites il y a
     trente ans.]

     [Note 377:  la cathdrale de Chartres notamment, certains
     verres sont tellement piqus et recouverts de lichens, qu'ils
     ont perdu toute translucidit. Il faut observer que les
     verres du XIIIe sicle sont plus altrs que ceux du XIIe, ce
     qui ferait supposer qu'au XIIIe sicle dj on avait cherch
      rendre les verres plus fusibles par des fondants.  ce
     compte, les vitraux que nous faisons aujourd'hui seront
     perdus dans deux ou trois sicles.]

     [Note 378: Nos figures sont au quart de l'excution. Ces
     dessins nous ont t fournis par M. Boeswilwald, qui a dirig
     la restauration de la sainte Chapelle de Saint-Germer.]

     [Note 379: Voyez les _Annales archologiques_, t. X, p. 81 et
     suiv.]

     [Note 380: Ces plombs non sertisseurs sont marqus par un
     trait vid.]

     [Note 381: Voyez _Recherches sur les anciens vitraux
     incolores du dpartement de l'Yonne_, par M. mile Am
     (Didron), 1854.]



VOIRIE, s. f. Sous le rgime fodal, les routes et chemins appartenaient
au seigneur sur la terre duquel s'ouvraient ces voies publiques. Le
seigneur avait donc le droit de changer la direction de ces voies et de
percevoir les pages destins  leur entretien. Dans les villes, la
voirie dpendait, soit de la municipalit, soit du suzerain, soit du
seigneur possesseur de droits fodaux.

 Paris, avant le XIIIe sicle, la voirie ne dpendait que du roi et de
l'vque dans la circonscription de sa juridiction. Ce n'est qu' dater
du rgne de Philippe-Auguste que la lgislation de la voirie passe entre
les mains du prvt.

Dans la plupart des villes du Languedoc qui avaient conserv presque
intactes leurs formes municipales romaines, le droit de voirie
appartenait aux consuls qui, ds lors, exeraient la police des rues et
places. Souvent la police de la voirie appartenait en commun  deux
pouvoirs dans une mme ville. Cette police consistait  empcher qu'on
ne ft des caves sous les rues, qu'on n'tablit des perrons pouvant
gner la circulation, des saillies d'auvents prjudiciables aux passants
ou aux voisinages, qu'on y dpost des ordures. Les voyers veillaient 
l'entretien du pavage et  l'coulement des eaux,  la rparation des
puits banals et des fontaines,  la conservation des chanes. On
comprendra comment les droits de voirie, souvent partags dans une mme
localit entre plusieurs seigneurs, furent l'occasion de nombreux
conflits. Les _Olim_ contiennent en effet bon nombre d'arrts intervenus
 propos de ces discussions. Nous donnons ici un de ces arrts datant de
1312, qui explique clairement la nature de ces conflits et comment ils
taient tranchs par la cour du roi. Item de l'article ou quel li dit
religieux disoient que li habitant de ladite ville (de Saint-Riquier) ne
povoient edefier, faire, refaire, rapparelier (rparer), ni empeschier
(encombrer) les fros (terrains publics, places, voies) de ladite ville
en faisant, edefiant, refaissant ou rappareillant issues, saillies,
huisseries, huvrelas (auvents), appentiz, estaures (baies) ou manoueles
 puys, ne autres manires de ouvrages ou edefices, viez ou noviaus, es
fros desus diz ne sur yceaus, ne es lieus marchissans (aboutissant) as
diz fros senz prendre congie au froquier (voyer) de ladite eglise (du
monastre de Saint-Riquier); les diz maieur, jurez et commune proposanz
au contraire: Oyes les raisons proposees d'une partie et d'autre, veu et
considere la vertu de leurs privileges, termine est, et par droit, que
li habitant de la dite ville ne povent ne pourront des ore en avant
faire edefier, refaire, ne rapparelier tels manieres de edefices ne de
ouvrages comme desus est dit, senz requerre le congie dou dit froquier;
et se li requis, il n'en woloit donner congie, il le pourront faire,
mais il l'en doivent premierement requerre, excepte que se il avenoit
par aucune aventure que les manoueles des puis, seans es fros de la dite
ville, cheoient ou brisoient, et touz li autres edefices de celluy puis
demourast en son estat, et se aucune des parois des maisons de la dite
ville, tenanz es fros desus diz, estoient percee ou crevee par faute de
closture de verge, de late ou de mortier, le sueil, les potiaus, et
toute l'autre charpenterie et mazonnerie de ladite paroy demoranz en
leur estat; termine est et esclarci que li habitant de la dite ville
pourront refaire, rapparelier, mettre et remettre les dites manoueles
des puis, et refaire les pertuis des parois et edefices desus diz en la
maniere que il est desus devise, et faire huis et fenestres, senz
requerre le congie dou dit froquier, sauf ce que se toute la
charpenterie et mazonnerie demouroient en leur estat, et les parois
entre deuz cheoient jusques en la terre, li habitant de la dite ville ne
le povent faire ne refaire sans requerre congie ou dit froquier, en la
manire desus ditez. Et n'est mie oblier que se li mur et les portes
dont la dite ville est fermee, joignanz as fros, depezoient en aucune
partie ou cheoient dou tout jusques au reys de terre, li habitant desus
dit les porront faire et refaire senz requerre le congie dou dit
froquier, pour ce que la fermete de la dite ville est nostre[382].

Il rsulte de la teneur de cet arrt que, malgr les prtentions de
l'abb de Saint-Riquier possdant sur la ville des droits fodaux, les
habitants peuvent rparer les maisons donnant sur les voies et places de
ladite ville, en prvenant le voyer de l'abbaye,  moins d'un cas de
force majeure, tel que la ruine d'un mur, d'une maison, d'une manivelle
de puits, auxquels cas les habitants peuvent immdiatement procder  la
rdification sans avertissement pralable. En tout tat, l'avis donn
au voyer est inutile lorsqu'il s'agit de rparer les dfenses de la
ville. C'est ainsi que le pouvoir royal, sans dtruire au fond les
droits de voirie des seigneurs fodaux, les annulait de fait en bornant
ces droits  une simple dclaration faite au voyer fodal, dclaration
qui d'ailleurs ne pouvait tre suivie d'une opposition aux rparations
dclares. Quant aux murs de ville, considrs par le suzerain comme lui
appartenant, s'il y avait lieu de les rparer, il n'tait mme pas
ncessaire de prvenir le voyer du seigneur ayant des droits fodaux sur
les terrains de la cit. Ce n'tait que peu  peu que le pouvoir royal
parvenait ainsi  prendre possession de la voirie des routes et des
cits, et les ordonnances des rois de France  dater du XIIIe sicle
sont remplies de dcisions qui tendent  centraliser entre les mains du
suzerain les questions de viabilit. Avant cette poque, les charges de
voyers sont cres dans les villes riges en communes par le seigneur
qui octroie la charte.  Auxerre, par exemple, en 1194, la charte du
comte de Nevers qui institue la commune, cre une charge de voyer et
fixe la juridiction de cette charge[383]. Toutes les contestations
dfres  la cour du roi provoquaient gnralement un arrt qui pouvait
tre considr comme un empitement du suzerain sur les droits fodaux
ou des communes.

     [Note 382: Les _Olim_, publis par le comte Beugnot, t. II,
     p. 562, _Collection des documents indits sur l'histoire de
     France_, 1re srie.]

     [Note 383: Baluze, _Miscell._, VII, 326.]



VOLET, s. m. Fermeture de bois plein d'une fentre pose  l'intrieur
ou  l'extrieur (voyez MENUISERIE).



VOUSSOIR, s. m.--Voyez CLAVEAU.



VOUSSURE, s. f. Rangs de claveaux d'archivoltes qui enveloppent le
tympan d'une porte (voyez PORTE). On donne aussi aujourd'hui le nom de
voussures  des surfaces cintres qui forment la transition entre les
murs d'une salle et le plafond; mais ce genre de construction n'tait
pas admis pendant le moyen ge: il ne date que de la fin du XVIe sicle.



VOTE, s. f. Nous avons, dans l'article CONSTRUCTION, expliqu d'une
manire gnrale comment, du systme admis par les Romains pour voter
leurs difices, les architectes du moyen ge taient arrivs  des
combinaisons de votes entirement nouvelles et se prtant  tous les
plans. Nous n'avons pas  revenir ici sur ce que contient cet article,
sur les moyens employs pour rsister  la pousse des votes, mais 
dvelopper les divers procds admis en France du XIe au XVIe sicle
pour tracer ces votes et les tablir sur leurs points d'appui.

Tout d'abord un fait doit fixer l'attention de l'observateur qui examine
les votes construites sous l'empire par les Romains: c'est l'conomie
apporte dans la construction de ces votes. Si grands btisseurs qu'ils
fussent, les Romains apportaient dans leurs travaux des principes
d'conomie que nous ne saurions trop mditer. Or, puisqu'il s'agit ici
des votes, personne n'ignore que les causes de dpenses les plus
importantes peut-tre dans la construction des votes, ce sont les
cintrages de bois qui sont ncessaires pour les porter jusqu'au moment
o elles sont fermes et o elles peuvent se soutenir par la
juxtaposition complte des matriaux qui les composent. Quand on examine
quelques-uns de ces grands difices romains vots, tels que les thermes
d'Antonin Caracalla, de Diocltien, la basilique de Constantin  Rome,
etc., on est tout d'abord dispos  croire qu'il a fallu, pour former
ces vastes concrtions, un norme cube de bois, des cintrages d'une
puissance prodigieuse; par suite, des dpenses provisoires perdues,
considrables. Cependant une tude plus attentive de ces votes fait
bientt reconnatre qu'au contraire, ces btisseurs, pratiques avant
tout, avaient su fermer ces normes concrtions  l'aide de moyens
conomiques et d'une grande simplicit. Si l'on prend la peine
d'analyser ces larges votes romaines, berceaux, votes d'arte,
coupoles, on constate que ces surfaces courbes, en apparence uniformes
et homognes, sont formes d'une suite de nerfs et mme de cellules de
brique dont les intervalles sont remplis par un blocage compos de
pierres lgres et de mortier. Ainsi, pour fermer une trs-grande vote,
suffisait-il de poser un certain nombre de cintres de charpente,
relativement restreints et d'une force mdiocre, de les runir par une
forme de planches sur lesquelles la vote tait construite, ainsi que
nous allons le voir.

Il arrivait mme que, pour ne pas faire subir aux cintres lgers de
charpente une pression  laquelle ils n'eussent pu rsister, les
constructeurs formaient les nerfs principaux de rangs de briques
superposs, le premier servant de cintre  demeure pour les suivants et
dchargeant ainsi le cintre provisoire de charpente. Souvent mme le
constructeur bandait sur des cintres trs-espacs, runis seulement par
des planches, une vote en grandes briques poses  plat, vote qui
n'avait qu'un poids insignifiant, et sur cette vote, sur cette coque
lgre, mais dj trs-rsistante, il formait les nerfs principaux, les
cellules de brique, et remplissait de blocage les intervalles.

Notre figure 1 expliquera cette mthode de construire les votes. Soit
un berceau  voter. Des cintres lgers de charpente A, relevs, ont t
poss  intervalles gaux, leurs courbes commenant au niveau de la
portion de vote qui a dj pu tre leve sans le secours d'un
cintrage, mais  l'aide d'une simple tige de bois ou de cerces. Ces
cintres ont t runis par des planches ou couchis B, qu'il n'a pas t
ncessaire de poser jointifs, planches assez paisses pour ne pas plier
sous la charge d'un homme. Sur ces planches, les maons ont fait le
carrelage C avec de grandes briques plates, comme on construit encore de
nos jours des votes en tuiles ou carreaux de terre cuite, ciment ou
pltre[384]. Ds lors les ouvriers opraient sur une crote solide,
homogne et pouvant rsister  une charge. Les nerfs D ont t poss 
l'aplomb de chaque cintre et forms de grandes briques carres. Ces
nerfs ont t disposs ainsi que l'indique le dtail X, avec des doubles
briques _ab_, de distance en distance, de manire  pouvoir couler dans
la rainure laisse entre elles des planches P normales  la courbe. Le
long de ces planches considres comme dossiers, ont t poses les
entretoises E en grandes briques se chevauchant. Aprs la prise du
mortier maintenant les briques de ces entretoises, les planches P ont
t enleves, puis les cellules restant vides ont t remplies d'un
blocage de tuf ou de pierre ponce et de mortier. Il est vident que si,
 partir du niveau N, les maons avaient d bander une vote de 0m,40 
0m,50 d'paisseur en briques ou moellons par le procd ordinaire,
c'est--dire en montant peu  peu les rangs de claveaux  partir de ce
niveau N jusqu' la clef, il aurait fallu des cintres de charpente et
des couchis trs-rsistants; car, ayant atteint le niveau M de la vote,
la pression de la btisse sur le cintrage et t trs-considrable et
aussi forte sur les couchis que sur les cintres eux-mmes. D'ailleurs
les cintres de charpente se desschent, jouent toujours quelque peu dans
leurs assemblages, et conservent difficilement leur courbure pendant
plusieurs semaines, s'ils sont coups sur un grand diamtre. Le
carrelage C devant tre fait trs-rapidement et formant  lui seul un
cintrage, les cintres de charpente pouvaient, sous ce carrelage, se
desscher et se dformer sans inconvnients. Ils n'taient plus
maintenus en place avec leurs couchis, que comme un surcrot de
prcautions. On voit encore les traces de ce carrelage, simple ou
doubl, dans beaucoup de votes romaines[385]. Il recevait les enduits
intrieurs qui adhraient  sa surface au moyen des bavures du pltre ou
du mortier qui runissait les briques poses  plat. Si la vote tait
d'arte, le systme employ tait le mme, et des arcs diagonaux de
brique marquaient la pntration des demi-cylindres. Ces arcs diagonaux
(fig. 2) ne pouvaient tre poss  la fois dans les deux plans courbes,
qui ne donnent un angle droit qu' la naissance de l'arte. En effet,
lorsque deux demi-cylindres se coupent  angle droit, on sait que
l'angle de rencontre des courbes devient de plus en plus obtus  mesure
qu'on s'approche du sommet ou de la clef de la vote. Un arc de brique
ne pouvait mouler cette forme, puisqu'il et fallu autant d'angles
diffrents qu'il y avait de briques dans une branche d'arc. Les
constructeurs romains posrent donc les cintres de charpente diagonaux
suivant la ligne vraie de pntration, puis ils placrent sur la courbe
des cintres des _veaux_ de bois _b_ (voyez en A), laissant entre eux,
de distance en distance, des intervalles _c_ de moins en moins profonds
 mesure qu'on approchait du sommet de l'arc. Sur ces veaux le maon
posait alors l'arc diagonal perpendiculaire au plan diagonal (voy. en
B). La section de cet arc est figure par le carr _efgh_, les veaux
comblant la diffrence _ij_, et le cintre tant en _k_. Dans les
intervalles _c_, des briques doubles cornes taient poses, ainsi que
l'indiquent les trapzes _opqr_, leur bord suivant la direction
horizontale des deux cylindres. On obtenait ainsi la structure indique
en E. Deux rangs de ces briques parallles aux plans des votes
permettaient de poser en _l_ les planches qui (comme il a t montr
dans l'exemple prcdent) permettaient de bander les entretoises _m_
formant le cloisonnage dans lequel on maonnait les remplissages de
blocage. Les saillies des briques espaces parallles aux plans des
votes servaient  tracer et  maintenir l'arte, faite en mme temps
que l'enduit. S'il s'agissait d'une coupole, ou les nerfs de brique
formaient comme des ctes engages dans la portion de sphre, ainsi
qu'on peut le voir  la vote du temple dit de Minerva Medica,  Rome,
ou ces nerfs composaient une suite d'arcs en faon d'imbrication, comme
dans la vote de la petite salle ronde des thermes de Diocltien.

Cette structure des votes prsentait donc les avantages suivants: 1
conomie de cintres; 2 rapidit d'excution, sans avoir  craindre
cependant les accidents qui rsultent d'une interruption momentane dans
le travail; 3 facilit d'employer des ouvriers de qualits diffrentes;
car, pour remplir les cellules de blocage, il n'tait besoin que de
manoeuvres; 4 possibilit de dcintrer immdiatement aprs le
remplissage des cellules, et mme avant ce remplissage, si l'on tenait 
remployer les cintres ailleurs, puisque la crote compose de briques 
plat suffisait et au del pour recevoir ces remplissages des cellules;
5 lasticit pendant la dure du travail, ce qui permettait d'viter
les ruptures qui se manifestent dans une construction absolument
homogne et qu'il faut un certain temps pour complter; 6 aprs le
remplissage des reins, concrtion parfaite. Dans la construction des
trs-grandes votes, qui, par leur dveloppement mme, ne peuvent tre
fermes en un court espace de temps, il se manifeste souvent des
ruptures pendant le travail des ouvriers ou immdiatement aprs leur
fermeture. Ces accidents se produisirent pendant la construction de la
coupole de Sainte-Sophie de Constantinople, d'une manire tellement
grave, qu'il fallut recommencer l'opration; mais les Romains des bas
temps ne savaient plus btir comme leurs devanciers. Aprs la
construction de la coupole de Saint-Pierre de Rome des dchirures se
manifestrent. Il est ais de concevoir comment des surfaces courbes de
cette tendue, maonnes peu  peu, prsentent, aprs l'achvement du
travai, des parties parfaitement sches et _prises_, d'autres encore
molles, pour ainsi dire, ou tout au moins lgrement compressibles.
C'est  cette ingalit dans la _prise_ des mortiers, et par suite dans
la compressibilit de ces surfaces, qu'il faut attribuer les dsordres
que l'on signale dans les grandes votes de maonnerie leves depuis
les belles poques de l'empire. Mais si, au lieu d'lever ces votes par
assises, par zones, comme on le fait encore de nos jours, on maonne
rapidement une ossature bien entendue suivant la forme mme de la vote
et les proprits de sa courbure, ce qui est facile, on peut prendre
tout le temps ncessaire pour remplir les intervalles laisss entre
cette ossature; car celle-ci tablie, la vote est faite, elle prend son
quilibre, subit ses tassements sans tre gne, sans se dchirer. Cette
mthode devait conduire tout naturellement les constructeurs romains 
adopter les caissons pour leurs votes, et surtout pour les votes
sphriques. Voici pourquoi. Pour faire une vote sphrique, il est
ncessaire d'tablir des cintres rayonnants divisant la demi-sphre par
ctes, comme les degrs de longitude divisent la terre; mais les couchis
qui vont d'un cintre  l'autre donnant des lignes droites, il en
rsultait, ou que la vote tait compose d'une suite de plans, ou qu'il
et fallu faire une forme sur ces couchis pour arriver  la courbe
sphrique. Cela exigeait beaucoup de bois, tait long, et dispendieux
par consquent. Des difficults plus graves surgissaient si la vote
sphrique avait un trs-grand diamtre, comme celle du Panthon de Rome,
par exemple[386]. En supposant qu'on et voulu lever une vote couvrant
une aussi grande surface par la mthode adopte dans les temps modernes,
c'est--dire par zones maonnes successivement sur cintres, on comprend
quelle puissance il et fallu donner  ces cintres, et comme il et t
ncessaire d'assurer leur parfaite immobilit pendant un laps de temps
trs-considrable; or, les bois  l'air en aussi grande quantit, et vu
le nombre de leurs assemblages, travaillent de telle sorte, que, malgr
toutes les prcautions, un cintrage de cette importance s'affaisserait
peut-tre de 0m,50  son sommet au bout de trois ou quatre mois. Il n'en
faut pas tant pour compromettre l'excution d'une coupole de cette
dimension. Mais si, sur un cintrage relativement lger, les
constructeurs peuvent en trs-peu de temps bander une ossature lgre,
mais assez rsistante cependant pour permettre de complter la structure
de l'norme demi-sphre, sans se presser et sans craindre les tassements
ou affaissements partiels, le problme sera rsolu, et l'on ne courra
aucun risque, car le dcintrage de la vote se rduira  un enlvement
de pices de bois dont la fonction sera devenue insignifiante; il pourra
se faire sans qu'il y ait  prendre ces prcautions dlicates, faute
desquelles il peut survenir une catastrophe. Dans les constructions, il
ne faut jamais que l'oubli d'une prcaution, une maladresse puissent
occasionner un sinistre; les procds pratiques doivent offrir toute
scurit, et rien ne doit tre livr au hasard ou  la chance plus ou
moins heureuse. C'tait bien videmment ainsi que les architectes
romains entendaient lever leurs btisses.

Piranesi a donn une gravure de la construction de la coupole du
Panthon de Rome; mais nous ne savons sur quelle donne il a fait sa
planche, car de son temps, pas plus qu'aujourd'hui, on n'en pouvait
reconnatre exactement la structure. Nous pensons que le systme qu'il
indique est celui de l'extrados de la coupole qu'il aura pu voir pendant
qu'on rparait la couverture de plomb; il aura suppos que la
combinaison visible  l'extrieur devait se reproduire  l'intrieur;
or, cela n'est pas possible, si l'on considre la disposition de cet
intrieur et l'paisseur de la vote, qui, prs de la lunette, n'a pas
moins de 1m,50. Les briques que l'on peut voir  l'extrados ne
traversent certainement pas l'paisseur de la vote; donc la structure,
l'ossature visible  l'intrieur peut tre diffrente de celle visible 
l'extrieur. Nous irons plus loin, nous dirons que ces deux ossatures
doivent tre absolument diffrentes, et nous allons expliquer pourquoi.
Quand les Romains construisaient un arc-doubleau, une tte de berceau
portant charge, ou mme un arc de dcharge, ils avaient le soin de
procder ainsi que l'indique la figure 3 en A: ils maonnaient,  partir
de la naissance, le quart de l'arc environ en rangs de briques
liaisonnes, puis les deux quarts restant en rangs de briques
extradosses. Comme ils construisaient les arcs de dcharge avant les
remplissages que ces arcs avaient pour fonction de soulager, il fallait
ncessairement cintrer ces arcs. Le systme des rangs d'arcs extradosss
permettait de ne pas charger outre mesure le cintre de charpente  son
point le plus faible, puisqu'on commenait par poser le premier rang de
claveaux DE. Ce rang pos, le cintre n'avait plus rien  porter, et l'on
pouvait bander les deux autres arcs. Si cependant les constructeurs
romains avaient eu seulement l'intention de ne pas charger le cintre de
charpente, du moment que le premier arc et t band, ils auraient
maonn le reste de l'paisseur de l'arc de briques liaisonnes, en se
servant du premier arc comme d'un cintre trs-suffisamment rsistant;
mais nous voyons au contraire que, sans exception, les parties
suprieures des arcs-doubleaux ou de dcharge sont maonnes en rangs de
briques extradosses. Cette mthode tait justifie par l'exprience. Si
nous supposons l'arc A (arc de dcharge du mur de prcinction du
Panthon de Rome) construit entirement en briques liaisonnes, ainsi
qu'il est trac en B, et qu'il survienne un cartement dans les cules
F, G, par suite d'une commotion telle, par exemple, qu'un tremblement de
terre, ou un tassement, cet arc se rompra  l'extrados en H, et 
l'intrados  la clef, en I; toutes les pressions viendront ds lors agir
sur les deux artes K et sur l'arte L, lesquelles, si la charge est
forte, s'paufreront de telle sorte, que le segment KK ne portera plus.
Mais si cet arc de dcharge a t construit ainsi que ceux du Panthon
(voy. en A), et que l'cartement ait lieu dans les cules (voy. en C),
les trois arcs extradosss s'inflchiront, s'ouvriront, et les charges
se rpartiront sur six artes d'intrados en M et trois artes d'extrados
en N,  la clef. Les angles de brisures seront moins allongs et le
dsordre moins considrable que dans l'exemple B. On comprend donc
pourquoi ces arcs de brique sont toujours extradosss dans leur partie
suprieure, c'est--dire dans la partie qui porte la charge; c'tait
pour conserver une certaine lasticit que ne pouvaient avoir des arcs
homognes dans leur paisseur. Ce principe appuy sur l'observation, si
simple d'ailleurs, mais si peu suivi dans l'architecture moderne, tait,
 plus forte raison, appliqu aux coupoles d'un grand diamtre.

Conformment  la mthode explique dans la figure 1 et par les raisons
donnes plus haut, il tait ncessaire qu'une coupole comme celle du
Panthon ft rapidement _bauche_, pour ainsi dire, sur ces cintrages,
que les Romains tenaient  faire lgers et avec des bois courts autant
que possible, afin d'viter les dpenses inutiles, les difficults de
pose et le gaspillage des charpentes. Pour expliquer clairement la
mthode des constructeurs romains lorsqu'ils voulaient fermer de grandes
coupoles, nous prenons comme type le Panthon de Rome. La figure 4
prsente une section de cette vote hmisphrique. Le mur de
prcinction, avec ses chambres de dcharge si habilement combines, a
t lev jusqu'au niveau N avec le commencement de la vote, divise
par vingt-huit caissons dans son pourtour et qui laissaient entre eux
vingt-huit bandes pleines comme autant de ctes qui se perdent dans la
partie unie de la calotte comprise entre le point _a_ et la lunette L.
Ces vingt-huit bandes indiquent la place des cintres de charpente C
aboutissant  une lanterne de charpente compose de vingt-huit poteaux
et de deux fortes enrayures. Nous supposons ces cintres faits de bois
courts et suivant la mthode des charpentes romaines reproduites sur les
bas-reliefs de la colonne Trajane. Il n'y avait pas  songer,  moins de
dpenses prodigieuses,  poser des cintres portant de fond, avec
entraits. Ce systme de cintrage, qui, du reste, est encore usit  Rome
et dans une partie de l'Italie, est solide, mais ne saurait supporter
une trs-lourde charge. Les vingt-huit demi-fermes de cintres poses, il
s'agissait de les runir par des entretoises et de composer les couchis
qui devaient recevoir la vote de maonnerie. Si les constructeurs
avaient prtendu sur ces charpentes fermer une calotte telle que celle
dont nous donnons la section, il est vident que les cintres auraient
t dforms par la charge ds que les maons seraient arrivs au point
P, car il n'tait pas possible, sur une aussi grande surface, de bander
en mme temps toute une zone de la coupole. Certains points eussent t
accidentellement plus chargs que d'autres, d'o il et pu s'ensuivre
des dsordres irrmdiables. On voit en A un huitime du plan horizontal
de ce systme de cintrage. En coupe, les caissons se profilent de telle
sorte que leurs listels sont vus du centre de l'difice sur le pav.
C'est--dire (voyez en R le dtail de la section de l'un des caissons de
la deuxime zone) que l'oeil du spectateur plac au centre de l'difice
sur le sol aperoit les listels _o_ dans toute leur largeur, les coupes
de leurs paisseurs tendant  ce point visuel. Le cintrage ainsi
dispos, il s'agissait de trouver la mthode la plus expditive et la
plus conomique pour maonner cette norme calotte hmisphrique. Le
dtail de cette opration est expliqu dans la figure 5. En A sont les
cintres. Pour relier les courbes et pour poser les entretoises, des
liens _a_ ont t clous latralement, comme on le ferait pour des
plates-bandes. Ces liens portent chacun deux entailles qui reoivent les
entretoises E, lesquelles sont entailles  mi-bois en _e_ pour recevoir
les cerces de doublures C. Des planchettes-couchis _p_ runissent les
deux entretoises et reposent en feuillure. Il reste donc des chssis
vides F qu'il s'agit de fermer. Or, l'ossature de la charpente ainsi
combine, parfaitement solide et aussi lgre que possible, indiquait le
travail incombant aux maons. Ceux-ci profitant de la membrure de bois
pour poser des nerfs de brique, il tait inutile de remplir l'intervalle
entre ces nerfs par une pleine maonnerie. C'tait le cas de profiter,
au contraire, de ces vides F laisss entre la membrure pour allger
cette maonnerie. Donc, au lieu de fermer ces vides F avec des couchis
ordinaires sur le chssis, compos des entretoises et des cerces de
doublures, on posa un autre chssis saillant _g_, sur celui-ci un second
chssis galement saillant _h_, puis un troisime _i_, puis, toujours en
retraite, un panneau de planches. En coupe, ces trois chssis et le
panneau donnaient le profil indiqu en R dans la figure 4; ainsi se
trouvait indiqu en saillie sur le cintrage le moule du caisson. Les
maons pouvaient ds lors excuter trs-rapidement leur travail, comme
l'indique le trac B figure 5. Ils bandaient sur les cintres les nerfs
de brique G, runis au droit des entretoises par les trsillonnements
H, galement de brique, lgrement bombs et poss sur une cerce de bois
que l'on enlevait sitt l'trsillon band. Cette membrure de brique,
rptant exactement la membrure de bois, laissait visibles les caissons,
sur lesquels il n'y avait plus qu' maonner un blocage de matriaux
lgers et mortier (voyez en S). Il est clair qu'au droit des panneaux M,
ce blocage tait beaucoup plus mince qu'il ne l'tait le long des
membrures. Ce blocage cellulaire formait alors comme autant de votains
carrs compris entre les nerfs ctiers, ou longitudes, et les bandes
_zonales_, ou latitudes, de brique. Cette premire opration, qui
pouvait tre rapidement termine, formait une crote trs-rsistante,
bien pondre, lgre cependant, et qui rendait dornavant le cintrage
de bois superflu. Celui-ci pouvait se desscher, jouer dans ses
assemblages, sans qu'il pt en rsulter le moindre dsordre. Mais une
vote hmisphrique de cette tendue, d'une paisseur de 0m,50 environ,
au droit des nerfs, n'et pu offrir des garanties de dure srieuses
pour des constructeurs qui prtendaient ne rien abandonner aux chances
d'accidents, tels qu'un ouragan, une forte pression atmosphrique, une
oscillation du sol (et Rome n'en est pas exempte). Il fallait que ce
rseau tout compos de nerfs relativement minces ft prserv, enserr,
brid par une enveloppe protectrice. La calotte hmisphrique
rgularise  l'extrados par un btonnage, ou plutt un enduit grossier,
les constructeurs cherchrent le moyen le plus propre  garantir cette
coque lgre et fragile. C'est alors qu'ils durent adopter le systme
entrevu par Piranesi, systme qu'explique la figure 6. De toutes les
grandes coupoles connues et encore entires, celle du Panthon d'Agrippa
est la seule qui ne soit pas lzarde. Celle de Sainte-Sophie a d tre
restaure  plusieurs reprises; celle de Saint-Pierre de Rome est
fissure d'une manire assez grave[387]. Nous croyons donc que c'est
grce  ce systme double que la coupole du Panthon de Rome doit de
s'tre conserve intacte, malgr des commotions terrestres qui, 
plusieurs reprises, causrent des accidents  certains difices de cette
ville. Nous n'avons pu vrifier le fait de ce rseau d'arcs doublant la
calotte  caissons; seule l'indication de Piranesi peut fournir un
renseignement. Mais certaines dispositions du tambour de l'difice ne
nous laissent gure de doutes  cet gard. En effet, si l'on jette les
yeux sur la figure 4, on voit que ce tambour (voy. le huitime du plan
en A) prsente une suite de parties pleines et de vides qui concident
avec les points d'appui et les niches infrieures formant aujourd'hui
chapelles. Sachant que les Romains, dans leurs constructions, ne font
jamais rien qui ne soit motiv, on ne pourrait comprendre pourquoi ces
contre-forts T ont t ainsi rservs, s'ils ne devaient pas contribuer
d'une manire efficace au maintien de la coupole. Ces contre-forts T ne
sont pas disposs au droit des nerfs des caissons; ils ont une fonction
distincte; fonction explique par le rseau d'enveloppe que reprsente
la figure 6. Pour former ce rseau, la calotte  caissons servait de
cintrage, et il suffisait de cerces de bois lgres pour bander les arcs
appuys sur l'extrados de cette calotte. Ces arcs bands, il n'y avait
plus qu' garnir les intervalles avec une maonnerie (blocage) de
matriaux lgers, ainsi qu'il est indiqu en B sur la figure 6.

L'conomie des cintres proccupait si fort les constructeurs romains,
que mme lorsqu'ils ont fait des votes en pierre appareilles, d'une
assez grande largeur (ce qui est rare), comme par exemple dans le
monument de Nmes connu sous le nom des Bains de Diane, ils ont pos des
arcs-doubleaux sur cintres, et ces arcs-doubleaux ont eux-mmes servi de
cintres pour poser de grandes dalles entre eux, comme on pose des
couchis. Notre figure 7 explique ce genre de construction de votes.
Dans ce dernier cas, les constructeurs ont fait l'conomie de tous les
couchis de bois, puisque les paisses dalles de pierre reposent chacune
de leurs extrmits sur les arcs-doubleaux. Il est vident, donc, que
dans la construction de leurs votes, les Romains ont conomis, autant
que faire se pouvait, la matire et le temps, par consquent n'ont
jamais fait de dpenses inutiles. On cite  peine un ou deux exemples de
votes d'arte avec coupes appareilles dans tous les difices de la
Rome antique. Par ce mme motif d'conomie, ont-ils vit les
pntrations, les arrire-voussures, les pendentifs d'appareil, dont nos
architectes modernes qui prtendent avoir tudi l'architecture antique
pour en tirer un profit, se montrent si prodigues, au grand dommage de
nos finances[388].

Nous devions nous tendre quelque peu sur le systme de structure des
votes romaines pour mieux faire saisir certaines analogies entre ce
systme et celui adopt en France vers le milieu du XIIe sicle.
Analogies de principes, comme on va le voir, non de formes; ce qui
prouve une fois de plus que des principes vrais, tablis sur une
observation juste et un raisonnement logique, ne sont point une entrave
dans l'art de l'architecture, mais au contraire la seule force
productrice.

 la fin de l'empire dj, ces mthodes employes dans la construction
des votes s'taient altres; les constructeurs ngligeaient
d'appliquer rgulirement les procds admis dans les difices romains
jusqu'aux Antonins.  Byzance, les grandes votes de l'glise de
Sainte-Sophie sont grossirement faites. Il va sans dire que pendant les
premiers sicles du moyen ge, les dernires traces de ces traditions de
la bonne poque romaine taient effaces. On cherchait  reproduire sur
de petites dimensions les formes apparentes des votes romaines, mais on
n'en connaissait plus la vritable structure. Ce n'est qu'au
commencement du XIIe sicle qu'il se manifeste tout  coup un progrs
dans la structure des votes, et qu'apparat l'embryon d'un systme
nouveau en Occident. Ce phnomne se produisant au moment des premires
croisades, il tait assez naturel d'attribuer ce brusque dveloppement 
une influence orientale; mais les documents que l'on avait pu recueillir
jusqu' ces dernires annes ne venaient gure confirmer ces conjectures
 priori, lorsque M. le comte Melchior de Vog entreprit un voyage dans
la Syrie centrale. Accompagn par un jeune architecte, habile
dessinateur, M. Duthoit, M. le comte de Vog rapporta de ces contres
une masse de documents d'une haute importance pour l'histoire de notre
art franais, car ils nous donnent l'explication des progrs qui se
manifestrent si rapidement en Occident ds les premires annes du XIIe
sicle[389]. En effet, ces monuments de la Syrie centrale dus  une
civilisation grco-romaine prsentent un caractre particulier. Dans
leur structure, les lments grec et romain ne sont pas juxtaposs,
comme il arrive dans les difices de la Rome impriale; ils se mlent
sous l'influence de l'esprit clair et logique du Grec. Nous avons
maintes fois fait ressortir cette singulire disposition de
l'architecture romaine de l'empire[390], qui ne considrait l'art grec
que comme une dcoration quasi indpendante de la structure; si bien
que, dans tout difice romain, on peut enlever cette parure emprunte 
l'art grec sans affecter l'organisme, pour ainsi dire, de la btisse
romaine.

Les difices grco-romains de la Syrie centrale procdent tout
diffremment: les deux structures grecque et romaine se prtent un
mutuel concours: il n'y a plus l'ossature et le vtement qui la couvre,
mais un corps complet dans toutes ses parties. L'arc et la plate-bande
ne sont plus runis en dpit de leurs proprits, ainsi que cela se voit
si frquemment dans l'architecture de l'empire, mais remplissent leurs
vritables fonctions. Ce rationalisme dans l'art exera videmment une
influence sur les Occidentaux, qui se prcipitrent en masses compactes
dans ces contres  la fin du XIe sicle. Il ne s'agissait plus de
suivre de loin les traditions affaiblies de l'art imprial; les croiss
trouvaient dans les villes dj abandonnes, mais encore debout, du
Hauran, une architecture nouvelle pour eux, claire dans ses expressions
comme une leon bien faite, fertile en dductions, facile  comprendre
et pouvant tre approprie  tous les besoins.

Dans ces difices, la vote d'arte n'existe pas, tout tant bti
d'appareil, mais bien le berceau, la coupole et le cul-de-four. Les
arcs-doubleaux et archivoltes sont frquents, et ces arcs-doubleaux qui
forment traves portent, ou des plafonds de pierre, ou des charpentes,
suivant que les localits possdaient ou ne possdaient pas de bois.

Nous allons rechercher comment ces dispositions ont d avoir une
influence directe sur la construction de nos votes occidentales, et
firent abandonner le mode de structure des Romains. Voici (fig. 8) un
fragment de la basilique de Chagga[391], dont la construction date du
IIe ou du IIIe sicle de notre re. Les traves de cette basilique sont
troites (2m,50 d'axe en axe des piles, en moyenne) et sont couvertes,
entre les arcs-doubleaux, par des dalles paisses; une couche de terre
battue revtue d'un enduit formait une terrasse tanche sur le dallage
suprieur. La construction se compose de piles  section carre portant
des arcs-doubleaux sur la nef principale, contre-buts par d'autres
arcs-doubleaux bands sur les collatraux, lesquels soutiennent une
galerie de premier tage donnant sur cette nef centrale. Le caractre
particulier  cette construction, ce sont ces arcs-doubleaux qui
composent l'ossature intrieure de l'difice. Rien de semblable dans les
constructions romaines occidentales de l'empire. La vote romaine
maonne comme nous venons de le montrer au commencement de cet article,
possde rarement des arcs-doubleaux apparents[392], puisque ces arcs
sont noys dans l'paisseur mme de la vote, ne sont que des nerfs
cachs.

Pour les architectes occidentaux, si fort empchs,  cette poque,
lorsqu'ils prtendaient tablir des votes sur le plan de la basilique
romaine (voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE), la vue d'un difice comme la
basilique de Chagga,--et la Syrie centrale en possde encore plusieurs
conformes  ces dispositions,--devait leur faire natre la pense
d'appliquer ce mode de structure en remplaant les dallages, qui ne
pouvaient convenir aux climats de l'Occident, ni  la nature des
matriaux dont ils disposaient, par une vote en berceau sur la nef
centrale, par des votes d'arte sur les nefs basses, et par un
demi-berceau sur le triforium pour permettre l'tablissement de
couvertures inclines et contre-buter le berceau central. Ces dductions
se prsentaient naturellement  l'esprit des constructeurs occidentaux,
si nafs qu'on les veuille supposer.

La coupe de la basilique de Chagga (fig. 9) donne le trac A; deux
traves du plan tant projetes en _a_. Subissant la ncessit de
couvrir leurs difices par des pentes assez roides pour recevoir de la
tuile, et ne pouvant par consquent employer le systme de dallages des
architectes syriens, les artistes occidentaux, en voulant appliquer le
principe si simple de ces basiliques, n'avaient qu' relever les grands
arcs-doubleaux de la nef, comme l'indique en C la coupe B,  runir ces
arcs-doubleaux par un berceau concentrique  leur extrados,  bander un
demi-berceau D sur le triforium, entre les arcs-doubleaux E et des
votes d'arte, suivant le mode byzantin[393], entre les arcs-doubleaux
infrieurs F des collatraux. La substitution des votes aux dallages
entranait forcment l'cartement des piles P. Les archivoltes G taient
conserves, mais avec un diamtre gal  celui des arcs-doubleaux F, et
d'autres archivoltes I, ou une claire-voie portait le berceau central.
Mais les archivoltes G destines  recevoir les votes des collatraux
s'avanaient au ras intrieur des piles P, et alors, pour porter les
arcs-doubleaux suprieurs C, il fallait ajouter  ces piles un appendice
L sous la forme d'une colonne engage. D'une construction dans laquelle
l'arc et la plate-bande taient simultanment employs avec un sentiment
exquis du vrai, les architectes occidentaux arrivaient  faire, sans
trop d'efforts, un monument entirement vot. Cependant cette
modification, en apparence si simple, suscitait des difficults de
dtail qui ne furent rsolues que peu  peu. Mais telle est la puissance
d'un premier enseignement clair et logique, que tout travail qui en
dcoule se fait sous cette premire influence. Les constructeurs
occidentaux, en voyant cette architecture grecque de la Syrie,
apprenaient  raisonner; aussi,  dater de cette poque, leurs oeuvres
si confuses jusque-l, toutes bourres de traditions mal comprises,
reproduisant, en les abtardissant de plus en plus, les formes de
l'antiquit romaine, s'lvent, progressent en s'appuyant sur le
raisonnement, sur ces principes lgus par les derniers des Grecs.

Cette coupe B est celle de la plupart de nos glises romanes construites
au commencement du XIIe sicle en Auvergne, dans le Languedoc, la
Provence et le Lyonnais. On peut aisment constater qu'il y a moins de
dissemblance entre la coupe A et la coupe B qu'entre un monument vot
quelconque de Rome et cette coupe B. Cet arc-doubleau plein cintre E du
triforium, que l'on retrouve dans les galeries des basiliques romanes de
l'Auvergne et du Languedoc, et qui ne peut s'expliquer avec la vote en
demi-berceau (voyez TRIFORIUM), est un vestige persistant de cette
influence du monument syrien. Quant aux difficults de dtail dont nous
venons de parler, voici en quoi elles consistaient tout d'abord. Les
piles de la basilique de Chagga (voy. en _a_) sont  section carre, ce
qui tait naturel, puisque ces piles ne reoivent que deux
arcs-doubleaux, et que l'archivolte qui unit ces piles nat en
pntration au-dessus de la naissance des deux arcs-doubleaux (voy. la
figure 8). Mais nous voyons que dj dans la coupe B les archivoltes G
qui runissent les piles ont leur naissance au niveau des naissances des
arcs-doubleaux F (voy. la figure 9). L'extrados de ces archivoltes G ne
se dgage donc qu'au-dessus de cette naissance, et, par suite, la
naissance de la vote d'arte ne pouvait s'tablir qu'au point relev de
ce dgagement, ce qu'indique le trac perspectif (fig. 10). Il y avait
l un embarras, une de ces difficults de dtail dans l'art du
constructeur, qui contraint bientt celui-ci, pour peu qu'il raisonne, 
trouver une solution satisfaisante; or, tous ceux qui ont pratiqu cet
art et qui ne se contentent pas d' peu prs, qui veulent trouver la
solution vraie, savent combien ces recherches entranent  modifier
certaines formes qui paraissent consacres par le temps. Et c'est
prcisment dans la manire de rsoudre ces difficults  dater des
premires annes du XIIe sicle, que l'on reconnat la puissance de cet
enseignement logique puis en Orient par nos matres franais de cette
poque. D'abord ces matres raisonnent ainsi: puisqu'il y a deux
arcs-doubleaux et deux archivoltes naissant au mme niveau, et qu'entre
ces arcs-doubleaux et ces archivoltes il faut (sur leur extrados) bander
des votes d'arte, il est de toute ncessit que la pile donne
exactement la section des claveaux de ces arcs, qu'ils trouvent sur elle
leur place, par consquent la section carre ne peut convenir pour la
pile; alors ils tracent la pile H (voyez figure 9). Ainsi les
arcs-doubleaux trouveront leur assiette en _d_, les archivoltes en _b_,
et les artes des votes natront dans les angles rentrants _e_ qui sont
les points de rencontre des extrados de ces arcs. Mais bientt, quand
les monuments vots prennent plus d'ampleur, ces architectes
reconnaissent que les archivoltes qui portent les murs latraux et la
vote en berceau doivent avoir plus d'paisseur que les arcs-doubleaux
qui n'ont pas de charge, que ces naissances de votes d'arte dans les
angles demandent, ou un appareil spcial, ou affament la pile en
rduisant les tas de charge; alors ils tracent les piles suivant le plan
K. Les archivoltes se dgagent en _f_, l'arc-doubleau des latraux en
_g_; les angles _h_ reoivent les naissances des votes d'arte; les
angles _i_, les archivoltes de dcharge au-dessus de la claire-voie du
triforium, et le grand arc-doubleau du berceau central, ayant la largeur
_mm_, porte sur le tailloir d'un chapiteau reposant sur la colonne
engage. Mais les archivoltes _f_ et l'arc-doubleau _g_ ont une
paisseur plus grande que n'est l'espace _op_, d'o il rsulte que
l'arte _h_ de la vote doit s'lever verticalement jusqu'au moment o
l'paisseur _rp_ des claveaux se dgage de cette arte; alors les
constructeurs ajoutent encore une colonne engage au devant des
pilastres des archivoltes et de l'arc-doubleau postrieur, afin
d'avancer les claveaux de ces arcs de manire  les dgager entirement
ds leur naissance. Ainsi se compose peu  peu, et commande par les
dductions tires de la construction des votes, la pile romane du XIIe
sicle.

Tant qu'on n'avait pas sous les yeux ces monuments de la Syrie centrale,
il tait difficile de se rendre compte des motifs qui avaient fait
adopter, pendant la dernire partie de la priode romane, ces
arcs-doubleaux sparant les traves des difices vote, puisque les
Romains ne sparaient pas leurs traves de votes par des
arcs-doubleaux. Les difices syriens nous donnent la solution de cette
question. Dans ces difices, les arcs-doubleaux sont, par suite d'un
raisonnement trs-juste, faits pour franchir des espaces trop larges
pour tre couverts par des plates-bandes ou par des charpentes, dans un
pays o les bois longs taient rares; ces arcs portent de grandes
dalles, comme dans l'exemple prcdent, ou des pannes. C'est ce qui nous
fait dire que ces artistes syriens avaient su allier, mieux que ne
l'avaient fait les Romains, l'arc et la plate-bande. Les architectes
occidentaux ont conserv les arcs-doubleaux comme l'ossature naturelle
de tout difice bti de pierre; seulement, entre ces arcs, ils ont band
des votes suivant la tradition romaine, soit en berceau, soit d'arte.

Mais  Byzance,  Sainte-Sophie, dj la vote d'arte romaine s'tait
modifie. Sa clef centrale tait habituellement alors pose au-dessus du
niveau des extrados des clefs d'arcs-doubleaux (voyez figure 11), si
toutefois on peut donner le nom d'arcs-doubleaux  des arcs  peine
saillants sur le nu interne de la vote. L'arc A, par exemple, de la
figure 11 n'tait que le nerf de brique, romain qui, au lieu d'tre
entirement noy dans l'paisseur de la vote, ressortait quelque peu.
On remarquera d'ailleurs que ces arcs A, B, C sont au nu de la vote, 
sa naissance en D sur les tailloirs carrs des chapiteaux, et ne
prononcent leur saillie qu'en se rapprochant de la clef. En un mot, ces
arcs ne sont pas concentriques  la vote, laquelle est une sorte de
compromis entre la coupole et la vote d'arte. Or, c'est ce principe de
structure qu'adoptent gnralement nos architectes occidentaux dans la
construction de leurs votes d'arte  la fin du XIe sicle; c'est
suivant ce systme que sont faites les votes de la nef de l'glise
abbatiale de Vzelay, qui datent des premires annes du XIIe sicle, et
ce n'tait pas sans raison que ce parti avait t adopt. Ces votes
bombes offraient plus de rsistance que les votes engendres par deux
cylindres se pntrant  angle droit. Nous dveloppons tout ce qui
touche  cette question dans l'article CONSTRUCTION, il n'est donc pas
ncessaire de revenir ici sur ce sujet, d'autant qu'alors, au
commencement du XIIe sicle, on n'apportait pas, dans la pratique de la
structure, les soins que les Romains avaient su y mettre. On ne
fabriquait plus ces belles et grandes briques carres qui permettaient
de noyer des nerfs rsistants dans l'paisseur des votes et d'obtenir
des artiers bien bands; faits de tuf ou de moellons irrguliers,
trs-rarement de moellons piqus, les artiers n'offraient pas de
cohsion et tendaient  se dtacher. Plus le constructeur se rapprochait
de la coupole, plus il vitait les chances de rupture des artiers,
puisque ceux-ci formaient  peine un pli saillant  l'intrados jusqu'
la moiti environ de leur dveloppement, pour se perdre dans un
ellipsode en se rapprochant de la clef. D'ailleurs, pour tracer les
cintres diagonaux de charpente, il n'tait pas besoin de chercher la
courbe de rencontre des deux cylindres, il suffisait de tracer un
demi-cercle dont le diamtre tait la diagonale du paralllogramme 
voter[394]. Sur ces arcs diagonaux et sur l'extrados des arcs-doubleaux
et formerets, on posait des couchis, puis on faisait avec de la terre la
forme bombe ncessaire sur chacun des triangles, de manire  se
rapprocher plus ou moins d'une coupole. On maonnait alors sur ce moule,
sans qu'il ft besoin de prendre des dispositions particulires pour les
artiers, sensibles seulement au dpart et inapprciables  la clef. Ces
sortes de votes ont intrieurement l'apparence que prsente notre
figure 12, et toute la surface courbe comprise entre les points A, C, B,
D, tait, ou un sphrode, si la vote tait ferme sur un plan carr,
ou un ellipsode, si elle tait ferme sur un plan barlong.

Mais avant d'entrer dans quelques dveloppements  ce sujet, il est
ncessaire de faire connatre les ttonnements qui prcdrent et
provoqurent la rvolution qui se fit dans l'art de construire les
votes au milieu du XIIe sicle.

Nous avons dit que les Romains vitaient autant que possible les
pntrations de berceaux de votes, comme prsentant des difficults et
des pertes de temps pour le constructeur. Les Romains, en effet,--et
cela ressort de l'tude de leurs monuments,--cherchaient  conomiser
sur le temps, c'est--dire qu'ils prtendaient, tout en btissant de
manire  assurer une parfaite solidit et une longue dure aux
constructions, obtenir un rsultat dans le plus court espace de temps.
Ils vitaient donc les appareils demandant un trac compliqu et une
taille longue. S'ils avaient un berceau de vote  faire pntrer dans
une salle vote, ils tenaient la clef de ce berceau pntrant
au-dessous de la naissance du berceau qui et d tre pntr. Exemple
(fig. 13), soit une galerie A vote en berceau: le berceau de la
galerie B communiquant  la premire tait band, sa clef C au-dessous
de la naissance du berceau D. Le Colise  Rome, les arnes d'Arles et
de Nmes prsentent cette structure  chaque pas. Mais encore les
claveaux de ces berceaux, lorsqu'ils sont appareills en pierre, au lieu
d'tre relis, sont juxtaposs, ainsi que le montre notre figure. Ce
systme d'appareil est visible, non-seulement dans les arnes d'Arles et
de Nmes, mais aussi  l'aqueduc du Gard et dans beaucoup d'autres
difices de l'empire. Il est clair que cette mthode conomisait le
temps et la dpense; car il n'tait besoin que d'un panneau pour les
tailleurs de pierre, et  chaque joint, d'un cintre de charpente, au
lieu d'une suite de couchis sur cintres. La pose, en ce cas, se fait
beaucoup plus rapidement que lorsqu'on veut croiser les joints des
claveaux.

Les architectes du moyen ge usrent parfois de ce procd, notamment en
Provence, o ils avaient sous les yeux les exemples de l'antiquit; mais
les plans qu'ils adoptaient pour certaines parties d'difices, comme les
bas cts pourtournant les sanctuaires des glises, bas cts sur
lesquels s'ouvrent des chapelles, ncessitaient des berceaux annulaires
pntrs normalement par d'autres berceaux. Il y avait l une difficult
relle pour la solution de laquelle on ne pouvait recourir aux
structures romaines, qui ne prsentent pas d'exemples de ce genre de
votes. Les Byzantins avaient essay de construire des votes reposant
sur des colonnes et formant des pntrations de cylindres, de cnes ou
d'ellipsodes; mais il faut reconnatre que ces tentatives sont
grossires, ne procdent que par ttonnements, et ne donnent pas comme
rsultat une mthode gomtrique pouvant tre formule. Malgr les
difficults que soulevait la construction des votes d'un collatral
pourtournant un sanctuaire reposant sur des colonnes, en partant de la
donne romaine ou byzantine, il est  croire que l'on tenait fort 
cette disposition du plan, car les architectes occidentaux ne cessrent
de chercher la solution de ce problme depuis le commencement du XIIe
sicle jusqu' ce qu'ils l'aient rsolu d'une manire complte  la fin
de ce sicle. Il faut reconnatre mme que cette longue suite d'essais
ne contribua pas mdiocrement  dvelopper le systme d'o procde la
vote d'arte du XIIIe sicle; systme excellent, puisqu'il permet
toutes les combinaisons imaginables en n'employant toujours qu'un mme
procd.

Rien n'est tel, pour faire apprcier la marche progressive d'un travail
qui demande les efforts de l'intelligence et les combinaisons
successives de l'exprience appuye sur une science positive comme la
gomtrie, que de suivre pas  pas les solutions approximatives plus ou
moins heureuses du problme pos, que de montrer chaque
perfectionnement, l'abandon de certaines mthodes qui ne sauraient
conduire  la solution dfinitive. C'est ce que nous allons essayer de
faire,  propos de ces votes pourtournant les sanctuaires, en passant
successivement par les combinaisons qui se prsentrent aux architectes
du moyen ge depuis le point de dpart qui leur tait donn, jusqu' la
complte solution du problme pos par eux-mmes.

Les Romains avaient band des votes d'arte sur des piles isoles 
section carre, ds les premiers temps de l'poque impriale et
peut-tre mme sous la rpublique, pour couvrir des citernes, des tages
infrieurs. Ces votes ne possdaient pas d'arcs-doubleaux; c'taient
des demi-cylindres se croisant  angle droit, conformment au plan (fig.
14).

Lorsque les Byzantins voulaient voter des galeries circulaires portes
d'un ct sur des colonnes isoles, ils bandaient des archivoltes d'une
colonne  l'autre, et au-dessus des clefs de ces archivoltes ils
construisaient un berceau annulaire, ou bien, du mur de prcinction, ils
levaient un demi-berceau qui appuyait sa ligne de clefs sur le mur
lev au-dessus des archivoltes. Ils vitaient ainsi les votes d'arte,
c'est--dire les pntrations des archivoltes dans le berceau annulaire,
et en cela ils suivaient la tradition romaine.

Mais ce mode de structure obligeait les architectes  perdre une hauteur
considrable au-dessus des archivoltes, et  lever d'autant les
constructions, si l'on voulait trouver au-dessus de ces collatraux
circulaires, soit une galerie de premier tage, soit un fenestrage. On
prit donc le parti,  la fin du XIe sicle, en Occident, de faire
pntrer les archivoltes dans le berceau annulaire. Or, en ce cas, voici
d'abord la difficult qui se prsente. Dans un sanctuaire port par des
colonnes (fig. 15), ou, si les tailloirs des chapiteaux sont carrs,
comme en A, les archivoltes sont plus larges en _ab_ qu'en _cd_, ou si
l'on veut que les douelles des claveaux de ces archivoltes soient
parallles, les tailloirs des colonnes doivent donner des trapzes en
projection horizontale, comme en B. Dans le premier cas, ces archivoltes
sont des portions de cnes; dans le second, elles sont prises dans un
cylindre: mais ces tailloirs en forme de trapzes, si la courbe du
sanctuaire n'est pas trs-dveloppe, sont d'un effet trs-dsagrable 
l'oeil, et donnent des angles aigus qui rsistent mal  la charge. Vus
sur la diagonale, ces chapiteaux paraissent plus saillants d'un ct que
de l'autre, et semblent mal reposer sur les fts (voyez en D). On essaya
donc de s'en tenir aux tailloirs carrs; mais, au lieu de bander les
votes normales  la courbe du sanctuaire sur une surface conique, on
maintint leurs clefs sur une ligne horizontale, et la courbe _ab_ tait
en anse de panier, tandis que la courbe _cd_ tait plein cintre; ou bien
la naissance de l'archivolte tait biaise de _a_ en _c_ et de _b_ en
_d_, de manire  avoir en _cd_ comme en _ab_ une courbe plein cintre,
et cette dernire donnait alors la section d'un berceau qui pntrait le
berceau annulaire.

C'est ainsi que sont construites les votes du collatral du sanctuaire
de l'glise de Notre-Dame du Port,  Clermont (fig. 16). Mais (voyez le
plan A) si l'on voulait que l'arc _ab_, trac le long du mur du
collatral, ft plein cintre, le diamtre _ab_ tant plus grand que le
diamtre _cd_ et que le diamtre _ef_, la naissance de l'arc et devait
tre place  un niveau trs-suprieur  celui de la naissance de l'arc
_ab_; si bien qu'une lvation faite perpendiculairement  l'axe XO
donnait la projection trace en B.--Toujours en supposant les clefs de
niveau--et qu'en coupe faite suivant OX, on obtenait la projection
trace en D, la naissance de l'archivolte suivait sur le sommier S la
ligne ponctue _gh_. Des votes ainsi conues ne pouvaient tre traces
sur l'pure avec rigueur; on ne les obtenait que par des ttonnements et
une mthode empirique. Cependant l'archivolte _ef_, qui n'tait qu'une
pntration et ne se dtachait pas de la vote, devait porter le mur de
l'abside et ne pouvait tre faite de moellons ou de blocage sur forme,
il fallait qu'elle ft construite en pierres appareilles. Ds lors on
conoit les difficults qui assaillaient les constructeurs.  proprement
parler, il n'y a pas d'archivoltes ici, mais des berceaux gauches
pntrant dans un berceau annulaire. On reconnut donc bientt qu'il y
avait avantage  distinguer l'archivolte de la vote,  la rendre
indpendante. Mais alors comment faire porter les sommiers de ces
archivoltes sur les tailloirs carrs des chapiteaux? o trouver leur
assiette et la naissance des votes? Voici le tailloir trac (fig. 17)
(voyez en A). Les archivoltes sont projetes en DD. Nous traons les
sommiers, ou le premier claveau de ces archivoltes en _aa_; il ne
restera, entre leur extrados, que le tas de charge _b_, et l'espace _cd_
pour la naissance de la vote. Mais comme les naissances des archivoltes
sont plus leves que celle de la section de la vote annulaire, il en
rsultera que, si l'on veut que les artes partent du tailloir, ces
artes se dtacheront des verticales _cd_ et formeront des angles
rentrants _ecf_, _gdh_, d'un effet maigre et peu rassurant, indiqu dans
le trait perspectif A'. S'il y avait de bonnes raisons pour poser des
archivoltes indpendantes de la vote, on en devait trouver de tout
aussi bonnes pour bander les arcs-doubleaux partant de la colonne isole
pour aboutir  la colonne engage du collatral; arcs-doubleaux qui
devaient faciliter la construction des votes tournantes en divisant le
berceau annulaire primitif par traves. Mais o loger, sur le tailloir
carr, le sommier, le premier claveau de cet arc-doubleau? Si (voy. en
B, fig. 17) nous prtendons laisser les deux premiers claveaux
d'archivoltes et le premier claveau d'arc-doubleau, indpendants, sur le
tailloir du chapiteau, il nous faudra, ou donner peu de lit  chacun de
ces claveaux, ou augmenter beaucoup la surface suprieure du tailloir,
et dans ce cas il restera deux angles de ce tailloir inoccups; toutes
les charges viendront se reporter en M, c'est--dire en dehors de l'axe
de la colonne et tendront  faire incliner celle-ci. De plus (voyez le
trac perspectif B'), les naissances des archivoltes tant  un niveau
suprieur  celui de la naissance de l'arc-doubleau, il restera
au-dessus de la naissance de cet arc un triangle T vertical, et l'arte
de la vote ne pourra commencer qu'en _i_, au point o la courbe de la
pntration P viendra toucher l'extrados de l'arc-doubleau. Il n'est pas
besoin d'insister sur le mauvais effet de cette combinaison. Si (voy. en
C, fig. 17) de ces trois membres d'arcs nous formons un sommier compos
par la pntration des lits de ces arcs, ceux-ci ne deviendront
indpendants que lorsque leur courbure d'extrados se dtachera de la
verticale; mais comme les naissances de ces arcs ne sont pas au mme
niveau (voyez le trac perspectif C'), nous aurons encore en _t_ un
triangle vertical qui dportera la naissance de l'arte en _s_. Pour des
artistes qui cherchaient les formes les mieux appropries  l'objet, ces
artes dportes, ne naissant pas dans le fond de l'angle rentrant,
ayant l'air de reposer sur les reins de l'arc-doubleau, ne pouvaient
tre une solution satisfaisante. Ces archivoltes et arcs-doubleaux
reposant en bec de flte sur le tailloir ne prsentaient pas une
structure conforme aux principes de la vote porte sur des arcs
saillants; principes qui veulent que chacun de ces arcs conserve sa
forme et sa dimension dans la totalit de son dveloppement. Les matres
essayrent donc d'autres combinaisons, D'abord ils pensrent que
l'arc-doubleau, qui ne porte pas charge, pouvait tre diminu de
largeur, ce qui laissait, en apparence, plus de lit aux premiers
claveaux des archivoltes et permettait  la vote de prendre plus bas sa
naissance. Pour quelque temps, ils s'en tinrent  ce dernier parti, en
trichant, autant que faire se pouvait, soit en donnant plus de
profondeur au tailloir que de largeur, soit en posant le premier claveau
un peu en encorbellement sur ce tailloir, de manire  le dgager.
Cependant la structure des votes elles-mmes avait suivi ces progrs.
Faites d'abord de moellons jets sur forme, on tablit bientt leur
naissance en pierre, puis on essaya de les construire entirement en
moellons taills, appareills. Pour des appareilleurs qui n'taient pas
familiers avec l'art du trait,--nous parlons des premires annes du
XIIe sicle,--il n'tait point ais de tracer l'appareil de votes
d'arte tournantes; aussi ces premires votes appareilles
prsentent-elles les coupes les plus bizarres, les expdients les plus
nafs.  dfaut d'exprience, ces artistes avaient la tnacit,
entrevoyaient un but dfini, et ce n'est pas un petit enseignement
qu'ils nous donnent quand nous voulons suivre pas  pas les tapes
qu'ils ont faites dans l'art de la construction, sans abandonner un seul
jour la voie trace ds leurs premiers essais. Leurs dductions
s'enchanent avec une rigueur de logique dont on ne saurait trouver
l'quivalent  une autre poque; et c'est dans l'le-de-France
particulirement que l'on constate la persistance des constructeurs 
poursuivre les consquences d'un principe admis.

Les bas cts du choeur de l'glise collgiale de Poissy taient levs
de 1125  1130. Portes du ct du sanctuaire sur des colonnes
monostyles, les votes de ce collatral possdent dj des
arcs-doubleaux sparatifs et des archivoltes dont les naissances sont au
mme niveau; il en rsulte que les votes d'arte naissent dans l'angle
rentrant form par les extrados de ces arcs qui sont _ peu prs_
indpendants. Nous disons  peu prs, parce que l'architecte a trich
afin de dgager, autant que faire se pouvait, les naissances de ces arcs
sans charger trop ingalement les colonnes. Pour cela, il a donn un peu
plus de saillie extrieurement aux tailloirs des chapiteaux, et ceux-ci
ne sont pas carrs, mais leurs cts normaux  la courbe du chevet
(voyez la figure 18, en A). Ce constructeur a, de plus, doubl ces
archivoltes du ct du collatral, afin de surhausser les votes, et de
faire que l'extrados de cet arc doublant et un rayon plus tendu. De
_a_ en _b_, il existe un pais formeret dont le rayon-vu l'cartement
des piles engages P, P--est beaucoup plus grand que ne sont les rayons
des archivoltes et arcs-doubleaux. Aussi l'architecte a-t-il plac la
naissance de ce formeret au-dessous de celle des autres arcs, ainsi que
l'indique la coupe C faite sur l'axe OA. Malgr l'abaissement de cette
naissance, la clef du formeret s'lve au-dessus de celle des
archivoltes doubles, et la vote prsente une section rampante, qui du
reste est favorable  l'introduction de la lumire. Il s'agissait de
bander les votes qui n'ont point encore d'arcs ogives (diagonaux). Ces
votes tant construites en moellon piqu, le constructeur a procd
ainsi que l'indique la perspective (fig. 19). Il a enchevtr les
claveaux  la rencontre des berceaux formant artes au moyen de coupes
biaises faites sur le tas. On conoit que cette structure ne pouvait
tre trs-solide, et que ces artes ne se soutenaient que parce que les
angles qu'elles forment sont trs-obtus. L'aspect n'en tait pas
satisfaisant, aussi on ne tarda gure  parer  ces inconvnients. Mais
il nous faut jeter un coup d'oeil sur ce qui se faisait vers la mme
poque dans d'autres provinces o l'cole romane avait jet un vif
clat.

En Auvergne, ds la fin du XIe sicle, l'cole des constructeurs avait
apport, ainsi que nous l'avons vu, dans la structure des votes
tournantes, des perfectionnements notables, sans toutefois chercher avec
autant de tnacit que le faisaient les coles du Nord la solution des
problmes poss.

Nous trouvons un exemple curieux de ce fait dans l'glise Saint-Julien
de Brioude, dont le choeur fut entirement reconstruit en 1140. Avant de
passer outre et de suivre la marche rapide des constructeurs du nord de
la France, il est ncessaire de nous arrter un instant devant les
votes du collatral absidal de ce monument. Pendant qu' Saint-Denis en
France, Suger faisait reconstruire l'glise de son abbaye d'aprs un
systme de structure entirement nouveau, on levait l'abside de
l'glise de Brioude. L le systme annulaire, sans arcs-doubleaux, est
encore admis; seules les archivoltes donnant sur le sanctuaire se
dtachent de la vote, qui se compose d'un berceau annulaire pntr par
des berceaux normaux  la courbe du sanctuaire, et formant, par
consquent, des votes d'arte. Au droit des fentres qui clairent le
collatral, entre les chapelles, des berceaux d'un diamtre plus petit
que ceux des traves pntrent le berceau annulaire. Mais ce qui doit
faire l'objet d'un examen attentif dans ces votes, c'est qu'elles sont
compltement appareilles et non plus construites en blocages ou en
moellons enduits, ou encore en moellons taills et enchevtrs comme
dans le collatral de l'glise Saint-Louis de Poissy.

De leur ct, les Auvergnats cherchaient aussi le progrs, mais
seulement dans le mode d'excution, sans rien changer au systme roman.
Voici (fig. 20) l'appareil d'une de ces votes d'arte tournantes. En A
est l'archivolte donnant sur le sanctuaire.

On voit que les architectes auvergnats n'avaient pas encore, au milieu
du XIIe sicle, admis les arcs-doubleaux sparatifs, et que la vote de
pierre repose directement sur le tailloir du chapiteau. Tout irrgulier
qu'il est, l'appareil des artes est conforme  la thorie, compos de
pierres d'un assez gros volume tailles avec soin. Entre les chapelles
absidales, voici (fig. 21) comment sont disposes les pntrations des
baies qui clairent le collatral. Les colonnes engages portent la
vote elle-mme, et non les arcs, qui, dans les provinces du Nord, 
cette poque, sont dj chargs de la soutenir. Cependant, dans la
premire trave du bas ct du choeur de l'glise de Notre-Dame du Port,
 Clermont, dont la construction est de plus de cinquante ans antrieure
 celle de l'glise de Saint-Julien de Brioude, on remarque un
arc-doubleau sparatif, trs-peu saillant, il est vrai, en partie noy
par consquent dans la vote mme, mais enfin qui indique dj la
tendance  diviser les votes annulaires par traves. Cet exemple ne fut
pas suivi dans le collatral circulaire de Brioude, dont les votes sont
encore franchement romanes comme combinaison, mais construites avec plus
de savoir et de soins. Ayant constat la tendance de cette province
centrale  ne pas abandonner ses traditions romanes, mme pour la
construction des votes tournantes poses sur piles isoles qui
exigeaient des combinaisons entirement neuves, nous allons suivre la
marche des perfectionnements rapides introduits dans la structure des
votes appartenant aux difices du Nord.

En se reportant aux figures 1, 2, 5 et 8 de cet article, on observera
que les votes romaines, qui prsentent une structure parfaitement
homogne, si on ne les considre que superficiellement, se composent en
fait, de nerfs et de parties neutres, ou, si l'on prfre cette
dfinition, d'une membrure et de remplissages rendus aussi lgers et
aussi inertes que possible. Nous avons donn les deux raisons
principales qui avaient fait adopter ce parti: la premire, l'conomie
des cintres de charpente; la seconde, l'avantage de bander les votes
suivant une mthode rapide qui assurait l'homognit de leur structure,
une gale dessiccation des mortiers, et qui permettait d'obtenir, en
mme temps qu'une parfaite solidit, la plus grande lgret possible.
Nous avons vu que, dans la construction des votes d'arte, les Romains
noyaient des artiers de brique dans l'paisseur mme de la vote, comme
ils noyaient des arcs-doubleaux dans l'paisseur des berceaux et des
ctes dans l'paisseur des coupoles. Cette mthode tait judicieuse,
inattaquable au point de vue de la solidit; l'tait-elle autant au
point de vue de l'art? Si l'architecture a pour objet de ne dissimuler
aucun des procds de structure qu'elle emploie, mais au contraire de
les accuser en leur donnant les formes convenables, il est vident que
les Romains ont souvent mconnu ce principe; car, les votes enduites,
recouvertes intrieurement de stucs et de peintures, suivant des
combinaisons indpendantes de la membrure, il tait impossible de savoir
si ces votes possdaient ou non des arcs-doubleaux, des nerfs dans leur
contexture. Cette ossature rsistante, juge ncessaire  sa stabilit,
n'tait pas toujours visible; si elle est en partie accuse dans la
coupole du Panthon, elle ne l'est pas dans les votes des thermes
d'Antonin Caracalla, dans celles de la basilique de Constantin, dans la
grande salle des thermes de Diocltien. La question est ainsi rduite 
ses limites les plus troites. Toute structure ne doit-elle pas tre
pour l'architecte le motif d'une disposition comprhensible pour l'oeil.
Les Grecs, tant vants comme artistes, avec raison, et si peu compris,
s'il s'agit d'appliquer leurs principes, ont-ils fait autre chose, dans
leur architecture, que de considrer la structure comme la raison
dterminante de toute forme? En ont-ils jamais dissimul les moindres
membres? Et ces petits difices de la Syrie centrale, dont nous avons
parl plus haut, ne sont-ils pas la plus vive expression de ce sentiment
du Grec, qui le porte, dans les choses d'architecture,  considrer
toute structure comme l'lment constitutif de la forme visible, mme
aprs qu'il a subi l'influence romaine, influence si contraire aux gots
du Grec.

Mais ces Grecs des bas temps n'ont pas, dans la Syrie centrale, fait des
votes d'arte sur de grandes dimensions. Ils n'ont accept, de
l'hritage romain, que l'arc, le berceau et la coupole. Cependant ils se
sont appropris ces formes en y ajoutant leurs dispositions
rationnelles, et ces tendances sont assez marques pour que les
Occidentaux, qui virent ces monuments  la fin du XIe sicle, aient pu
suivre cette voie, mais en allant beaucoup plus loin que n'avaient pu le
faire les habitants de ces petites cits semes sur le chemin de la
Perse  Byzance.

Or, on peut le demander  tous les gens de bonne foi: admettre le
principe de la structure des votes romaines, et s'inspirer de l'esprit
analytique du Grec, de son got pour le vrai, de son sentiment inn de
la forme, pour, de ces lments, constituer un systme complet, n'est-ce
pas un progrs? Et est-on en droit de repousser comme surann ce
systme, si d'ailleurs on ne sait que reproduire la forme apparente de
la structure romaine, sans y prendre mme ce qui en constitue le mrite
principal, l'conomie des moyens et la simplicit d'excution? Il
suffit, pensons-nous, de poser ces questions, pour que chacun puisse
dterminer o s'est arrt le progrs et o commence la dcadence.

Adopter la vote romaine, mais raisonner ainsi que l'ont fait ces
artistes occidentaux du XIIe sicle, est,  nos yeux, une des
rvolutions les plus compltes, les mieux justifies qui aient jamais
t faites dans le domaine de l'architecture. Que se sont-ils dit ces
artistes? En construisant leurs votes, les Romains ont considr deux
objets, une ossature et un remplissage neutre; mais de ces deux objets
distincts ils n'ont tir qu'une forme apparente, une concrtion,
confondant ainsi la chose qui soutient, la chose essentielle et la chose
soutenue, inerte. Si l'intention est excellente, si le rsultat matriel
est satisfaisant, le rsultat, comme art, est vicieux; car dans l'art de
l'architecture, qui est une sorte de cration, la fonction relle de
chaque membre doit tre accuse par une forme en rapport avec cette
fonction. Si une vote ne peut se soutenir que par un rseau de nerfs,
ce rseau n'est pas destin par l'art  tre cach, il doit tre
apparent, d'autant plus apparent, qu'il est plus utile. Les Grecs ont
admis cette loi, sans souffrir d'exceptions... Que les architectes
occidentaux aient fait ce raisonnement en plein XIIe siecle, nous ne
l'affirmerons pas; mais leurs monuments le font pour eux, et cela nous
suffit. Les architectes romans avaient adopt tout d'abord la voute en
berceau comme tant la plus simple et la plus facile  construire. Dj,
vers la fin du XIe sicle, ils avaient nerv ces berceaux, non plus par
des arcs plus rsistants, comme nature de matriaux, noys dans
l'paisseur mme de la vote, mais par des arcs-doubleaux saillants[395]
donnant une plus grande rsistance  ces berceaux au droit des points
d'appui. La pousse continue de ce genre de votes les fit bientt
abandonner. Restaient donc, pour voter de grands espaces, des salles,
des nefs, la vote d'arte et la coupole sur pendentifs, parfaitement
connue alors en Occident, puisque, depuis plus d'un sicle, des coupoles
sur pendentifs avaient t construites dans l'ouest et le centre de la
France[396]. La vote d'arte romaine, forme par la pntration de deux
demi-cylindres, donnait, comme courbe de pntration, une courbe plate
qui inquitait, avec raison, des constructeurs ne possdant plus les
excellents mortiers de l'empire[397]. La coupole sur pendentifs
demandait beaucoup de hauteur et exigeait un cintrage de charpente
compliqu et trs-dispendieux. Ces matres du XIIe sicle cherchrent
donc, comme nous l'avons dj dit, un moyen terme entre ces deux
structures; ils rehaussrent la vote d'arte  la clef, ainsi, du
reste, que l'avaient fait les Byzantins (voyez fig. 10). Mais,--et c'est
alors qu'apparat la vritable innovation dans l'art du
constructeur,--ils firent sortir de la vote d'arte romaine ou
byzantine le nerf noy dans son paisseur, le construisirent en
matriaux appareills, rsistants, et le posrent sur le cintre de
charpente; puis, au lieu de maonner la vote autour, ils la maonnrent
par-dessus, considrant alors cet arc laiss saillant, en sous-oeuvre,
comme un cintre permanent. Dans le porche de l'glise abbatiale de
Vzelay on voit dj deux votes ainsi construites (1130 environ); mais
c'est dans l'glise abbatiale de Saint-Denis (1140) que le systme est
compltement dvelopp. L les votes sont plutt des coupoles que des
votes d'arte, mais elles sont toutes, sans exception, nerves
paralllement et diagonalement par des arcs de pierre saillants, et ces
arcs sont tous en tiers-point, c'est--dire forms d'arcs de cercle
briss  la clef. Les dductions logiques de ce systme ne se font pas
attendre. Dans la vote romaine, forme de cellules, comme nous l'avons
vu figure 1 et suivantes, le remplissage de ces cellules est _maintenu_,
mais est inerte, n'affecte aucune courbure qui puisse en reporter le
poids sur les parois des cellules. Puisque les constructeurs du XIIe
sicle dtachaient les nerfs de la vote, qu'ils en faisaient comme un
cintrage permanent, il tait naturel de _voter_ les remplissages sur
ces nerfs, c'est--dire de leur donner en tout sens une courbure qui
reportt rellement leur pesanteur sur les arcs. Ainsi la _vote_ tait
un compos de plusieurs votes, d'autant de votains qu'il y avait
d'espaces laisss vides entre les arcs. Du systme concret
romain,--malgr les diffrents membres qui constituaient la vote
romaine,--les matres du XIIe sicle, en sparant ces membres, en leur
donnant  chacun leur fonction relle, arrivaient au systme lastique.
Bien mieux, ils inauguraient un mode de structure par lequel on vitait
toutes les difficults dont nous avons indiqu plus haut quelques-unes,
et qui leur donnait la libert de voter, sans embarras, sans dpenses
extraordinaires, tous les espaces, si irrguliers qu'ils fussent, en
prenant les hauteurs qui leur convenaient, soit pour les naissances des
arcs, soit pour les niveaux des clefs.

Les votes du porche de Vzelay (1130), dont quelques-unes dj sont
bandes sur des arcs diagonaux, sont maonnes en moellons irrguliers
noys dans le mortier, mais ce maonnage ne reporte pas exactement sur
les artes la charge des triangles maonns; celles-ci enleves, la
vote tiendrait encore, comme se tiennent les votes du mme difice
dpourvues de ces arcs diagonaux. Ici l'arc diagonal est plutt un moyen
de donner de la rsistance  un point faible, de l'accuser, qu'une
structure commande par une ncessit, C'est un expdient, non un
principe. Il ne serait donc pas exact de considrer les nerfs saillants,
les arcs ogives (pour leur donner leur vritable nom) des votes du
porche de Vzelay, comme la premire tentative d'un principe nouveau;
c'est un acheminement vers un principe qui n'est pas encore entrevu. En
effet, dans l'art de l'architecture, et surtout dans la pratique de cet
art, les principes ne naissent pas tout forms dans le cerveau des
constructeurs, il y a toujours comme une intuition des principes avant
l'nonc de ces principes. Remplacer des cintres provisoires de bois par
des cintres permanents de pierre, tait une ide ingnieuse, dduite de
la thorie romaine sur la solidit des votes; ce n'tait pas un nouveau
principe: ce n'est pas un principe nouveau de faire saillir _sous_ la
vote le nerf noy _dans_ la vote; c'est une simple dduction logique.
Mais considrer ces nerfs, ressortis de la vote, comme une membrure
indpendante, et combiner, sur cette membrure, des successions de votes
qui ne peuvent se soutenir que parce qu'elles portent sur cette
membrure, c'est alors un nouveau principe qui s'tablit, qui n'a plus de
rapport avec le principe de la structure romaine; c'est une dcouverte,
et une dcouverte si importante dans l'art de la construction, que nous
n'en connaissons pas qui puisse lui tre compare. Les constructeurs
s'affranchissaient ainsi de toutes les difficults qui se prsentent
lors de l'tablissement des votes sur des plans irrguliers, et
notamment sur des plans curvilignes. Il faut se placer  ce point de
vue, si l'on veut se rendre compte de la valeur de cette innovation; ne
pas considrer seulement l'apparence des votes, mais leur mode de
structure. Or, il existe beaucoup de votes nerves qui ne sont point
des votes en arcs d'ogive, c'est--dire qui ne sont point construites
d'aprs ce principe ignor jusqu'alors, consistant en une succession de
votes portes sur des arcs bands en tous sens, quelle que soit la
configuration du plan  couvrir. Nous avons essay, dans l'article
CONSTRUCTION, de faire ressortir la diffrence entre le principe de la
coupole nerve, et le principe de la vote en arcs d'ogive, bien qu'en
apparence ces deux votes aient le mme aspect[398], ou peu s'en faut;
il semblerait que nos dveloppements  ce sujet ne sont pas assez
tendus, puisque de savants critiques n'ont pas paru apprcier toute
l'importance de cette diffrence. Cependant elle est telle, que le
systme de coupole nerve, successivement amlior, amplifi, conduit 
une structure borne dans les moyens et qui ne peut aboutir  des
rsultats tendus, tandis que le systme de la vote en arcs d'ogive se
prte  toutes les combinaisons possibles, sans qu'il en rsulte jamais
pour le constructeur des difficults d'excution, soit dans le trac,
soit dans le mode de cintrage, soit dans l'appareil. C'est d'abord dans
l'glise de l'abbaye de Saint-Denis, btie par Suger, qu'apparat
franchement l'application de ce dernier systme. Dans des articles dus 
notre savant ami F. de Verneilh, trop tt enlev aux tudes
archologiques[399], il est dit que les votes du choeur de l'glise
abbatiale de Saint-Denis sont une dduction, une consquence de celles
qui pourtournent le choeur de l'glise collgiale de Poissy, dont nous
avons montr la structure (fig. 18 et 19). Nous ne pouvons nous rendre 
cette opinion; les votes du collatral circulaire de Poissy n'accusent
point l'origine du principe admis dans l'glise de Saint-Denis. Ces
votes de Poissy sont des votes romanes qui essayent de s'affranchir
des difficults tenant au mode de structure roman, mais qui ne laissent
en rien souponner le nouveau systme inaugur  Saint-Denis. Nous
persistons donc  dire que les embryons de ce systme nous font dfaut,
qu'ils n'existent plus, ou que l'glise de Saint-Denis prsente tout 
coup en 1140 un premier exemple complet de ce mode de structure des
votes. On va en juger.

La figure 22 prsente en A le plan d'une demi-chapelle du tour du choeur
de l'glise abbatiale de Saint-Denis, avec le double collatral
pourtournant. Ce plan tant donn, que l'on se pose le problme de le
voter  l'aide du systme romain ou du systme roman, la solution sera
impossible.

Par quels artifices de pntrations pourrait-on voter les chapelles?
Par des coupoles? Peut-tre; mais alors il faudrait que ces coupoles
reposassent sur des arcs, tablir des pendentifs, et alors prendre une
hauteur considrable. D'ailleurs ces pendentifs biais, irrguliers,
produiraient un trs-mauvais effet. En tablissant son plan,
l'architecte de l'abside de Saint-Denis savait comment il allait le
voter; ou, pour parler plus vrai, c'tait le systme de votes 
employer qui lui donnait les dispositions de son plan. D'abord le cercle
intrieur qui lui sert  tracer le primtre de la chapelle rencontre en
_a_ le tailloir de la colonne monostyle _b_, de sorte que les branches
d'arcs ogives _ac_, _de_, _ec_, sont gales entre elles. Ayant trac
l'arc-doubleau _f_ et l'archivolte g_,_ il prend le milieu de l'axe
_gf_, en _i_, et il trace les deux branches d'arcs ogives _bi_, _hi_,
puis il trace les arcs-doubleaux _hb_, _bi_. Il est clair que tous ces
arcs sont indpendants; l'architecte est le matre de placer o bon lui
semble leur naissance. Mais (et c'est l o apparaissent les
consquences forces du nouveau systme adopt), s'il et trac ces arcs
en plein cintre, ou il et fallu que les naissances de ces arcs eussent
t  des niveaux trs-diffrents, si l'on et voulu que leurs clefs
fussent leves  un mme niveau, puisque ces arcs sont de diamtres
trs-diffrents, et alors surgissaient les difficults que nous avons
signales plus haut pour fermer les remplissages triangulaires vots;
ou si les naissances de ces arcs eussent t places au mme niveau,
leurs clefs atteignaient des niveaux trs-variables. L'architecte
emploie donc l'arc en tiers-point ou bris, qui lui assure toute libert
pour donner aux clefs les niveaux convenables. Ainsi, le rabattement B
indique en _l'b'_ l'arc-doubleau _lb_, en _b'h'_ l'arc-doubleau _bh_, en
_c'e'_ une des branches d'arcs ogives de la chapelle, en _ob'_
l'arc-doubleau _bf_, en _b''i'_ la branche d'arc ogive _bi_, et en
_b''p_ celle _hi_. Il rsulte de ce trac que les clefs _cfi_ sont au
mme niveau, et que les clefs des deux arcs-doubleaux _hb_, _bl_, sont
aussi sur une mme ligne de niveau, infrieure  celle des trois clefs
_cfi_. Reste, sur cette ossature,  bander les triangles vots,
lesquels reposent sur ces arcs en tiers-point. Les lignes de clefs de
ces remplissages aboutissent ncessairement au point culminant de chacun
de ces arcs et donnent les projections ponctues _iq_, _cr_, et passent
par la ligne d'axe _cg_. Une petite difficult se prsentait dans la
partie pleine de la chapelle.

L'architecte avait d percer les fentres D, non pas au milieu de la
courbe _ke_, mais plus rapproches de la pile centrale _e_, afin
d'chapper le contre-fort C. Or, l'archivolte de cette fentre tenant
lieu de formeret, sa clef se trouve en _t_; la ligne de clefs _ct_
divisait donc trs-irrgulirement le triangle _kec_; et il restait, de
_k_ en _s_, un espace entre l'extrados de cette archivolte et celui de
la branche d'arc _kc_, qui pouvait embarrasser le maon charg de bander
la vote sur le triangle _kec_. La figure perspective E montre en F
comment cette petite difficult fut rsolue. Le remplissage vot
commence comme commencerait une coupole sur une partie circulaire; puis
la surface courbe, gauchissant  mesure qu'elle s'lve, va chercher
l'extrados de l'archivolte et celui de la branche d'arc ogive. En G, une
projection horizontale indique la disposition des rangs de moellons
taills,  la naissance de la surface courbe entre les arcs. Sur le
trac perspectif E on voit que les archivoltes des fentres faisant
fonction de formerets pntrent dans la branche d'arc ogive d'axe,  sa
naissance. On remarquera aussi que les naissances des arcs ogives de la
chapelle sont  un niveau plus bas que les naissances des autres arcs,
et que, par suite, les tailloirs des chapiteaux descendent d'une assise
(voy. en _y_). Sauf quelques ttonnements, quelques points vaguement
tudis, le systme est complet, franc; la libert de l'architecte est
acquise, et de ce premier essai il est facile d'arriver aux consquences
les plus tendues. Le trac perspectif E montre bien que les
remplissages triangulaires en moellons taills reportent leur charge sur
les nervures, sont bands sur leur extrados, et que celles-ci
remplissent exactement,  Saint-Denis dj, l'office de cintres
permanents portant la vote ou plutt une runion de votes. Par un
reste de respect pour la tradition, peut-tre aussi par un dfaut de
confiance absolue en la bont du systme nouveau, les clefs des
formerets et arcs-doubleaux latraux sont tenues plus bas que celles des
arcs ogives, afin de laisser encore  la runion des votains
triangulaires une forme gnrale _domicale_. Ce parti persista jusqu'aux
premires annes du XIIIe sicle.

Ce qui prouve combien le systme de votes admis dans la reconstruction
de l'glise abbatiale de Saint-Denis est radical, est nouveau, ce sont
les monuments contemporains de celui-ci ou mme un peu postrieurs, dans
lesquels on aperoit encore des hsitations, des restes de traditions
romanes dont les architectes n'osent ou ne peuvent s'affranchir.  ce
point de vue, les votes de la cathdrale de Sens mritent un examen
approfondi. M. Challe, au Congrs scientifique d'Auxerre de 1859, a
parfaitement tabli que la cathdrale de Sens ne pouvait avoir t
reconstruite aprs l'incendie de 1184; mais on ne peut admettre qu'elle
ait t commence par l'archevque Henri de France ds son
intronisation, c'est--dire en 1122, dix ans avant le narthex de
l'glise abbatiale de Vzelay. Les caractres de l'architecture, des
profils et de la sculpture ne peuvent faire supposer que la cathdrale
de Sens ait t commence avant 1140, peu avant la mort de l'archevque
Henri. Et en effet, les textes disent qu'il commena cet difice, mais
ils ne disent pas  quel moment de son piscopat cette fondation eut
lieu. Or, c'est en 1137 que l'abb Suger commence la reconstruction de
son glise; en trois ans et trois mois il avait achev le choeur. En
admettant que la cathdrale de Sens soit contemporaine de l'glise de
Saint-Denis, on y travaillait encore en 1170, et son dification tait
poursuivie avec lenteur.

La cathdrale de Sens ne peut donc passer pour avoir servi de point de
dpart pour les travaux de Saint-Denis, et les votes de Saint-tienne
de Sens accusent une indcision (surtout les votes basses), des
ttonnements qui n'apparaissent plus  Saint-Denis.

Examinons (fig. 23) une demi-trave de la nef de la cathdrale de Sens.
Les votes des collatraux A possdent des arcs-doubleaux C qui sont
plein cintre (voy. le rabattement C'). Mais les traves de la nef tant
doubles, c'est--dire alternativement composes de grosses piles P pour
porter les arcs-doubleaux et les arcs ogives des hautes votes, et de
piles intermdiaires S composes de colonnes accouples destines 
porter seulement les arcs de recoupement de ces votes hautes, les arcs
ogives des votes basses se placent assez gauchement sur ces piles. Les
arcs ogives rabattus en D ont leurs deux branches ingales, celle _ab_
tant plus courte que celle _bc_. En _c_, le constructeur, n'ayant pas
rserv une colonnette pour recevoir cette branche _bc_, a d poser un
corbeau dans la hauteur du sommier de l'arc-doubleau et de l'arc
formeret (voy. le trac perspectif G); ainsi a-t-il pu diminuer une
partie de la diffrence de longueur entre les deux branches des arcs
ogives. Ces branches d'arcs ogives reposent d'autre part sur la saillie
du tailloir des chapiteaux des colonnes accouples S et sur des
colonnettes engages tenant aux grosses piles. Bien que les
arcs-doubleaux C soient plein cintre, les archivoltes E de la nef sont
en tiers-point (voy. leur rabattement en E'). D'ailleurs les clefs des
arcs ogives atteignent un niveau _d_ suprieur au niveau des clefs des
arcs-doubleaux et des archivoltes; de sorte que ces votes sont
fortement bombes et construites en moellons taills, comme il a t dit
ci-dessus. Ce mlange du plein cintre et de l'arc en tiers-point pour
les arcs-doubleaux et archivoltes ne se trouve nulle part  Saint-Denis
dans les constructions de Suger.  Saint-Denis, les branches d'arcs sont
plus adroitement places. On n'y voit point de ces culs-de-lampe qui
paraissent avoir t un expdient  Sens, et que nous retrouvons aussi
dans les votes basses d'un autre monument de la Champagne,  Notre-Dame
de Chlons-sur-Marne. Maintenant, si nous passons aux votes hautes,
faites quelques annes plus tard (d'autant que, comme nous l'avons dit,
les travaux  Sens furent conduits avec lenteur), nous trouvons un
systme de votes trs-intressant  tudier, en ce qu'il claircit
plusieurs questions touchant la construction de ces parties importantes
de nos difices de la fin du XIIe sicle. Ces votes hautes sont sur
plan carr avec arc-doubleau de recoupement; mthode adopte, sauf de
rares exceptions, pour les nefs de la seconde moiti du XIIe sicle et
du commencement du XIIIe[400].  Sens, cette disposition des votes
hautes est parfaitement accuse par la forme et la dimension des piles.
Les arcs ogives (arcs diagonaux) PM sont plein cintre[401]; leur
rabattement est en _pm_. L'arc-doubleau de recoupement SM est rabattu en
_sm_. Les arcs-doubleaux PO sont rabattus en _ro_. Pour les formerets
(anciens), ils taient plein cintre et sont rabattus en _nt_. On
observera que la courbe d'extrados de l'arc ogive (rabattue) vient
rencontrer en _v_ le formeret au niveau de l'extrados de sa clef (en
projection verticale), de sorte que la ligne des clefs du remplissage
triangulaire M_g_ (en projection horizontale) est donne par la courbe
d'extrados _vm_. Le demi-triangle M_gh_ est donc une section de coupole,
et pourrait tre construit suivant le mode propre  ce genre de votes,
c'est--dire par une suite de rangs de moellons concentriques. C'est l
un point qu'il ne faut pas perdre de vue, car il indique clairement que,
comme nous prtendons l'tablir dans l'article OGIVE, la forme de la
coupole proccupait encore les architectes de la premire priode dite
gothique. Cependant les rangs de moellons de ces remplissages sont poss
paralllement  la ligne M_g_ des clefs, afin de reporter le poids de
ces remplissages en entier sur les arcs-doubleaux et arcs ogives. Mais
on pourra objecter que les formerets plein cintre n'existant plus et
ayant t remplacs  la fin du XIIIe sicle par d'autres, en
tiers-point et beaucoup plus levs, nous n'tablissons notre trac que
sur une hypothse. Voici donc (fig. 24) la preuve de l'exactitude du
trac prcdent. En A, est le plan horizontal de la naissance de ces
grandes votes de la cathdrale de Sens. B est l'arc-doubleau; C, l'arc
ogive; D, l'arc-doubleau de recoupement. En E, est trace la coupe,
suivant le grand axe, de cette portion de vote. Les colonnettes _c_
existent encore en place avec leurs chapiteaux, et dans les traves du
choeur les branches _be_ d'arcs formerets ont t laisses au-dessous
des formerets surlevs  la fin du XIIIe sicle. Ces lments
suffiraient pour indiquer la hauteur et la forme prcise des anciens
formerets qu XIIe sicle. Mais voici qui vient encore appuyer notre
restitution. Tout le long de la nef, la corniche F du XIIe sicle est
conserve; au-dessous est une ornementation de petits arcs plein cintre
qui reposent sur une arcature qui autrefois s'ouvrait ncessairement
au-dessus des votes, ainsi que l'indique la coupe G. La corniche F
tait surleve pour permettre aux entraits de la charpente de passer
au-dessus de l'extrados des votes; et cette arcature G donnait du jour
et de l'air sous le comble. Dans le choeur de l'glise abbatiale de
Vzelay, qui date de 1180  1190, les formerets sont galement plein
cintre et ainsi disposs en contre-bas des clefs de la vote. Les votes
hautes de l'glise Notre-Dame de Chlons-sur-Marne possdent, dans le
choeur, des formerets plein cintre surbaisss. Il n'y a donc rien dans
cette disposition qui ne soit conforme  la structure des votes des
difices voisins de Sens ou appartenant  la mme province. La ligne
ponctue _gh_ indique la place des formerets refaits  la fin du XIIIe
sicle, formerets qui enveloppent de grandes fentres  meneaux dont les
archivoltes viennent aujourd'hui pntrer les restes de l'arcature
autrefois ajoure au-dessus des votes. La figure 25 donne cette
arcature  l'extrieur; les traces encore en place et de nombreux
fragments permettent de la restituer sans difficults[402]. En perant
les nouvelles fentres, les architectes du XIIIe sicle se sont
contents de boucher les baies donnant autrefois sous le comble, et
d'entailler les pieds-droits et archivoltes plein cintre suivant la
courbe de l'archivolte de ces nouvelles baies. On voit encore en place,
sur quelques points, les chapiteaux C, des portions d'archivoltes et
toute la partie suprieure B. En A, sont les arrives des arcs-boutants
qui datent de la construction primitive. Cette arcature suprieure
donnant au-dessus des votes se retrouve dans beaucoup d'glises romanes
des provinces rhnanes, et avait pntr jusque dans les parties
orientales de la Champagne. Sa prsence  Sens n'en est pas moins un
fait assez remarquable.

Il ressort de cette tude que les votes hautes de Saint-tienne de Sens
taient trs-bombes, prsentaient des triangles concaves fortement
inclins vers l'extrieur; que les constructeurs n'osaient encore
s'affranchir de la forme gnratrice donne par la coupole, quant au
trac, bien qu'ils eussent dj adopt le mode de structure des votains
triangulaires de remplissages reportant les charges sur les
arcs-doubleaux et formerets; du moins cela parat-il probable, puisque
ce mode est adopt pour les votes des collatraux, plus anciennes, et
pour les votes hautes des choeurs de Vzelay et de Notre-Dame de
Chlons-sur-Marne, qui sont du mme temps, ou peu s'en faut, que celles
hautes de la cathdrale de Sens. Les triangles prenant pour base les
formerets, ayant  Sens t refaits  la fin du XIIIe sicle,--quoique
les arcs ogives et arcs-doubleaux n'aient point t modifis,--nous ne
pouvons affirmer toutefois que les rangs de moellons de ces triangles
aient t poss paralllement  la ligne des clefs (voy. figure 24). Il
serait possible que les rangs de moellons du demi-triangle _ilm_ eussent
t poss paralllement  la ligne des clefs _lm_, et que les moellons
du demi-triangle _nlm_ eussent t poss par rangs horizontaux, puisque
la ligne _lm_ n'tait qu'un segment de l'arc ogive (extrados), et que,
par consquent, ce demi-triangle _nlm_ tait une tranche de sphre
pntre par le formeret. Cette structure et t assez trange et
exceptionnelle pour qu'on ne puisse l'admettre. Cependant il y avait
alors une telle libert dans la manire de poser les remplissages des
votes d'arte, qu'on ne doit repousser absolument aucune conjecture.
C'est grce  cette libert que les architectes de la seconde moiti du
XIIe sicle arrivent  voter sans difficults les surfaces
irrgulires, et notamment des espaces triangulaires, entre piles, ainsi
qu'on le peut voir autour du choeur de la cathdrale de Paris. Le
sanctuaire de Notre-Dame de Paris est envelopp d'un double collatral
(voy. CONSTRUCTION, fig. 44); la seconde zone de piles tant
naturellement plus dveloppe que la premire, et la troisime que la
seconde, l'architecte a multipli les points d'appui de manire 
prsenter toujours des arcs d'ouvertures  peu prs gales. La figure 26
donne une trave A du sanctuaire de Notre-Dame de Paris, le premier
collatral B et la seconde prcinction C de colonnes monocylindriques. D
sont les archivoltes; E, les arcs-doubleaux concentriques; F, les
arcs-doubleaux rayonnants; et G les arcs-doubleaux diagonaux. Tous ces
arcs sont en tiers-point, de sorte que leur brisure, leur point
culminant est en _d_ pour les premiers, en _e_ pour les seconds, en _f_
pour les troisimes, et en _g_ pour les quatrimes. Pour voter ces
surfaces triangulaires, le constructeur a runi les extrados des points
culminant des arcs F et G par des courbes ou lignes de clefs bombes
_fg_, _gg_, _gf_. Il a vot en surfaces courbes, par rangs parallles 
ces lignes de clefs, les triangles _gg_O, _gfI_, en posant, suivant la
mthode ordinaire, chacun de ces rangs de moellons piqus sur les
extrados des branches d'arcs O_g_, I_g_, I_f_. Le point culminant des
lignes de clefs _fg_, _gg_, est en _h_, et ce point culminant est  un
niveau sensiblement suprieur aux points culminants _d_ et _e_ des
archivoltes D et arcs-doubleaux E, puisque les arcs-doubleaux rayonnants
et diagonaux F et G sont tracs sur un plus grand diamtre, et que leurs
clefs se trouvent, par cela mme, plus leves dj que celles _d_ et
_e_. Ces clefs, aux points culminants _dh_, _eh_, ont donc t runies
par une courbe; puis des lignes fictives ont t tires de _l_ en _h_,
de K en _h_, de _i_ en _h_: ces lignes sont des courbes par lesquelles
doivent passer les rangs de moellons. Les extrados _l_, _e_ des
arcs-doubleaux ont t diviss en un nombre de divisions gales suivant
l'paisseur des rangs de moellons; un mme nombre de divisions gales a
t fait sur la courbe _lh_, par exemple; puis les lignes qui ont runi
ces points ont donn les joints des rangs de moellons, ce que prsente
la structure trace en H et en P. Ainsi ces triangles concaves
viennent-ils reposer leur poids sur les arcs de pierre qui runissent
les piles. Il est clair que tout autre systme de votes ne pouvait
permettre de rsoudre d'une manire aussi simple le problme de
construction pos en ce cas, et nous ajouterons mme que le systme de
la vote gothique seul se prtait sans difficults  fermer ces
triangles laisss entre des arcs en tiers-point. Voici donc o les
architectes en taient arrivs dj dans l'le-de-France en 1165
environ. Cependant, bien des perfectionnements restaient encore 
introduire dans le mode de construire ces votes, surtout dans la
manire de poser les arcs sur les piles.

Ajouter des artes  la vote soit d'arte, soit cellulaire, soit en
coupole sphrique ou ctele, ou plutt poser sous ces votes des
cintres permanents de pierre, au lieu de cintres provisoires de
charpente, c'tait une ide nouvelle; c'tait, comme nous l'avons
expliqu au commencement de cet article, sortir le squelette englob
dans l'paisseur de la vote romaine pour le laisser apparatre sous
cette vote; c'tait l'utiliser non plus seulement comme un renfort,
mais comme un support, et bientt l'unique support; c'tait enfin rendre
ce squelette indpendant de la vote elle-mme et permettre l'emploi de
tous les systmes possibles de votage. Toutefois les dductions
tendues de ce systme ne se prsentent que successivement. Ainsi, la
vote d'arte byzantine bombe tant donne, renforcer les lignes de
pntration de surfaces courbes au moyen d'artes de pierre
sous-jacentes; extraire de la vote bombe les arcs noys dans
l'paisseur des lignes de pntration, pour les placer sous ces lignes,
afin de reposer les triangles de la vote _sur_ les arcs, c'est
videmment la premire ide qui se prsente  l'esprit des constructeurs
au XIIe sicle; mais cette _extraction_ d'un membre de la vote
byzantine, noy dans son paisseur, pour le placer sous cette vote, ne
modifie pas la vote; celle-ci subsiste, son ossature est visible
extrieurement, voil tout. Or, il faut trouver la place propre 
recevoir cette ossature; la prsence nouvelle de cette ossature exigera
un supplment d'assiette. C'est en effet ce qui arriva. Soit (fig. 27)
un sommier A de votes d'arte bombes byzantines, portes sur des piles
isoles. Le constructeur a l'ide de sortir les artes de brique _a_,
noyes dans l'paisseur de ces votes, pour maonner la vote non plus
autour de ces nerfs, mais au-dessus. L'opration qui se prsente tout
d'abord est celle-ci: il corne les angles du sommier, et pose, non plus
en brique, mais en pierres appareilles, les claveaux _b_ en dehors des
angles. Il aura de mme fait sortir des faces _c_ des arcs-doubleaux
_d_. L'ensemble du sommier ainsi modifi occupera donc une surface
_fghi_, plus tendue que celle occupe par le sommier de la vote
primitive. Il faudra, ds lors, ou que le chapiteau prenne un vasement
considrable, ou que la pile soit plus grosse. Mais cependant les
architectes, au XIIe sicle, sentaient dj qu'il tait ncessaire de
rduire autant que possible les points d'appui dans les intrieurs des
difices. Le nouveau systme adopt paraissait donc en contradiction
avec cette ncessit admise. On vasa les chapiteaux; mais n'osant pas
porter toute la saillie de ces arcs ressortis, en encorbellement sur le
nu des piles, on ajouta  celles-ci, non pas une augmentation uniforme
de surface, mais des membres portants, ainsi que nous l'avons fait voir
dans la figure 9, ce qui permettait d'ailleurs de diminuer le corps
principal de la pile.

Ainsi naissent ces faisceaux de colonnes engages, qui sont une premire
dduction logique du nouveau mode de votage. Puisque les arcs-doubleaux
et arcs ogives (diagonaux) taient extraits de la vote byzantine pour
paratre sous sa surface interne, il tait naturel d'extraire du corps
de la pile elle-mme des membres pour porter ces arcs. L'ide de
rduction absolue de l'ensemble ne vient que successivement. On voit
mme, dans les monuments vots suivant la mthode gothique les plus
anciens, que les piles, par suite de l'opration que nous venons
d'indiquer, occupent une surface suprieure, relativement,  celle
occupe par les piles des derniers monuments de la priode romane. On
croyait ncessaire de trouver en supplment les surfaces propres 
recevoir les arcs nouvellement adopts. Cette disposition est surtout
sensible dans les provinces o le travail de transition de la vote
romane  la vote gothique se fait avec lenteur, avec timidit. Ainsi
les piles de la nef (sans collatraux) de l'glise de la Trinit, 
Laval, qui date du milieu du XIIe sicle, portent un systme complet
d'arcs-doubleaux et d'arcs ogives (fig. 28). Ici l'architecte a cru
ncessaire de trouver sur les tailloirs des chapiteaux la place franche,
ou  trs-peu prs, de chacun de ces arcs, qui sont indpendants les uns
des autres ds le sommier.

Dans l'le-de-France cependant, ds 1140, les arcs se pntrent  leur
naissance, ainsi qu'on le voit autour du choeur de l'glise abbatiale de
Saint-Denis. On signale bien encore des ttonnements, des embarras, mais
le principe de pntration des arcs au sommier est dj admis.

 la cathdrale de Senlis, dont la construction est peu postrieure 
celle de l'glise de Saint-Denis (partie de l'abside), on voit que
l'architecte a cherch  faire pntrer l'arc ogive des chapelles dans
l'arc-doubleau d'ouverture. La figure 29 donne en A la pile d'angle de
ces chapelles (peu profondes comme celles de l'glise de Saint-Denis).
L'arc-doubleau d'entre est en _a_ et l'arc ogive en _b_. Cet arc ogive
nat sur la colonne destine  l'arc-doubleau. Le trac perspectif B
montre en _a'_ cet arc-doubleau et en _b'_ l'arc ogive pntrant. Bien
entendu, les sommiers de ces deux arcs ne sont plus indpendants, mais
sont pris dans les mmes assises jusqu'au niveau _n_. Bientt ces arcs,
 leur naissance, se groupent de plus en plus, se pntrent, ce qui
permet de diminuer d'autant la section des piles qui les portent. Les
arcs se resserrant en faisceau, ne sont plus, de fait, un renfort, une
ossature pour porter la vote, mais deviennent la vote, et les
remplissages qui ferment les intervalles entre ces arcs sont de plus en
plus rduits  la fonction des votains. La preuve, c'est qu'entre les
arcs-doubleaux et arcs ogives, ds le XIIIe sicle, on ajoute de
nouveaux arcs supplmentaires. Ainsi se dveloppe le principe admis au
XIIe sicle,  l'insu, pour ainsi dire, de ceux qui les premiers
l'avaient reconnu, par une succession de consquences rigoureusement
enchanes. Telle est, en effet, la proprit des principes admis en
toute chose, qu'ils deviennent une source fconde, ncessaire, fatale de
dductions. C'est pourquoi nous rptons sans cesse: Tenez peu de compte
des formes, si vous ne les trouvez pas de votre got, mais adoptez un
principe et suivez-le; il vous donnera les formes ncessaires et
convenables  l'objet, au temps, aux besoins. Et c'est pourquoi aussi
ceux qui n'aiment gure  se soumettre  un principe, parce qu'il oblige
l'esprit  raisonner, esprent donner le change au public en prtendant
que les tudes sur notre architecture franaise du moyen ge ont pour
rsultat de faire adopter des formes surannes. En tout ceci il ne
s'agit pas de formes, il s'agit d'une mthode; c'est ce que n'admettront
jamais, il est vrai, les architectes pour qui toute mthode est
considre comme une entrave au dveloppement de l'imagination, ou, pour
parler plus vrai,  la satisfaction de leurs dispendieuses fantaisies.

Dans les grands difices, les votes tablies comme le sont les votes
hautes de la cathdrale de Sens prsentent en somme l'apparence de
coupoles cteles. Les constructeurs n'osent pas encore tenir les clefs
de ces grandes votes,--clefs d'arcs ogives, clefs d'arcs-doubleaux et
de formerets,--sur le mme niveau.  la cathdrale de Paris cependant,
les votes hautes du choeur, termines avant 1190, sont beaucoup moins
bombes que celles de Saint-tienne de Sens. Il est clair que plus les
votes sont bombes, plus il est ncessaire d'lever les murs latraux
au-dessus des formerets pour porter les entraits de la charpente,
lesquels doivent passer francs au-dessus de l'extrados de ces votes. Il
rsulte de cette disposition un emploi inutile de matriaux, une
ordonnance lourde qu'il faut occuper par une claire-voie, si l'on
prtend l'allger; mais alors aussi une dpense considrable pour un
objet secondaire. En remontant les clefs de tous les arcs au mme
niveau, il n'y avait plus  poser au-dessus des formerets que la
corniche et le bahut propre  recevoir la charpente du comble. C'est
donc vers ce rsultat pratique que tendent les efforts des constructeurs
 partir du commencement du XIIIe sicle. Le nouveau systme se prtait
d'ailleurs parfaitement au nivellement des clefs, puisque les votains
de remplissage reportent toutes les charges sur les arcs ogives et
doubleaux, nullement sur les formerets, dont,  la rigueur, on peut se
passer[403]. Dans la nef de la cathdrale d'Amiens dj, les clefs des
formerets, des arcs-doubleaux et arcs ogives sont  trs-peu prs au
mme niveau. Il en est de mme  la sainte Chapelle du Palais,  Paris,
et dans beaucoup d'autres difices btis de 1230  1240. Les votains
conservent une courbure en tous sens, ils sont concaves, de sorte que
leurs rangs de clefs sont courbes.

 l'article CONSTRUCTION, ce mode de structure est suffisamment dtaill
pour que nous n'ayons pas  nous tendre ici sur cet objet. Nous
constaterons cependant que, malgr la courbure donne aux surfaces
triangulaires des votains de remplissage, s'ils taient d'une
trs-grande dimension,  mesure que l'on nivelait les clefs des arcs, on
craignait le relchement de ces larges surfaces courbes, et l'on
cherchait  les renforcer entre les arcs-doubleaux et les arcs ogives
par des arcs, auxquels on donna jusqu'au XVIe sicle le nom de
_tiercerets_ ou _tiercerons_. Ces arcs supplmentaires venaient aboutir
 la lierne pose de la clef de l'arc-doubleau  la clef de l'arc ogive.
C'est peut-tre  la vote centrale du transsept de la cathdrale
d'Amiens que ce systme fut appliqu pour la premire fois[404]. Cette
vote carre, qui porte 14m,40 en moyenne d'axe en axe des piliers,
parut probablement trop large aux constructeurs de cet difice pour tre
faite suivant la mthode admise jusqu'alors. Nous prsentons (fig. 30)
le plan du quart de cette vote. Au centre C est une clef en lunette
pour le passage des cloches de la flche. Les liernes sont projetes en
_ab_, les tiercerons en _ef_. Ces arcs viennent se runir au milieu des
tiercerons. En AB, nous avons trac le rabattement des arcs-doubleaux;
en GE, celui des arcs ogives; en GF, celui des tiercerons, et en HE la
projection verticale des liernes. On voit que les clefs de ces arcs
atteignent  trs-peu prs le mme niveau. Les liernes ont une courbure,
sont bandes pour pouvoir se porter d'elles-mmes, et reoivent en F' la
tte des tiercerons. Les rangs de moellons des votains n'en sont pas
moins poss paralllement aux lignes de clefs, c'est--dire aux liernes,
et les tiercerons ne sont l qu'un nerf pour renforcer ces rangs de
moellons vers le milieu de leur courbure, dont la lierne _ab_ donne la
flche.

En Angleterre, l'adoption de ce systme s'tait combine avec une
disposition particulire  cette contre, de rangs de moellons des
votains (voyez CONSTRUCTION, fig. de 62  72); ce qui amena des
combinaisons de votes tout  fait diffrentes de celles admises par
l'cole franaise.

En Normandie, vers la fin du XIIIe sicle, on voit dj des votes dont
les arcs-doubleaux et arcs ogives ont leurs clefs au mme niveau, et qui
sont runies par des liernes non plus courbes, mais horizontales. C'est
une sorte de systme mixte entre le systme anglais, sur lequel nous
reviendrons tout  l'heure, et le systme franais. La vote centrale du
transsept de la cathdrale de Bayeux, qui date de cette poque, nous
donne un exemple remarquable de ce genre de structure (fig. 31). En A,
est projet le quart du plan de cette vote, perce d'un oeil pour le
passage des cloches. De _a_ en _b_ sont les liernes horizontales, sans
tiercerons. Les arcs-doubleaux sont rabattus en BC, les arcs ogives en
DE, les liernes projetes en GE. Ces liernes horizontales ne sont point
appareilles en plates-bandes, leur grande longueur et leur faible
section ne l'ont pas permis; elles passent  travers les remplissages de
moellons, qui viennent ainsi les soutenir comme une ligne de clefs. La
section H fait comprendre cet appareil. Dans leur plus grande courbure,
c'est--dire prs de l'arc-doubleau, les rangs de moellons sont inclins
suivant les lignes _gh_, et, en se rapprochant de la lunette, ces rangs
prennent naturellement la courbure beaucoup plus plate _ih_. La lierne
est donc pince par la bute de ces rangs de moellons, elle charge et
affermit leur point de jonction. En pareil cas, les remplissages
triangulaires sont plutt des portions cylindriques que des concavits,
comme dans l'exemple prcdent. Le trac M donne la projection de la
clef-oeil avec l'arrive d'un des arcs ogives O et d'une lierne L. Ces
arrives sont renforces par des redents en manire de goussets, qui
donnent de la puissance aux points de rencontre. Voici (fig. 32) comme
sont appareilles ces rencontres d'arcs avec la clef-oeil. La clef-oeil
est compose de huit morceaux. Les quatre qui correspondent aux arcs
ogives sont naturellement maintenus  leur, place par la coupe normale 
l'arc; les quatre qui correspondent aux liernes sont maintenus galement
par une coupe oblique _a_, de sorte que le dernier morceau _b_ de la
lierne est plus large  l'intrados, de _e_ en _f_, qu' l'extrados, de
_g_ en _h_. Mais toutefois ce morceau, pas plus que ceux qui le
prcdent, ne peut choir, puisqu'ils sont les uns et les autres pincs
et maintenus par les triangles des remplissages,  la queue _p_. La
figure 32 permet d'apprcier l'utilit des redents qui renforcent les
arrives des branches d'arcs et des liernes, et empchent ainsi les
ruptures qui, se produisant au collet, occasionneraient de graves
dsordres dans l'conomie de la vote. Comme toujours, l'lment
pratique, une ncessit d'appareil ou de structure, fournit ici un motif
de dcoration. Il est ncessaire de nous tendre quelque peu sur le
systme de votes anglo-normand. Cette tude est intressante, parce
qu'elle fait voir comment, en partant d'un mme point, d'un mme
principe, les deux systmes anglais et franais sont arrivs  des
rsultats trs-diffrents, tout en demeurant rigoureusement fidles l'un
et l'autre  ce principe.

C'est la meilleure rponse que l'on puisse faire  ceux qui considrent
les principes comme une gne, et qui ne croient pas qu'au contraire,
c'est de leurs dductions seulement qu'on peut tirer des formes
nouvelles[405].

Ds le XIIIe sicle on reconnat, dans la structure des votes,
l'influence du gnie anglo-normand ou anglo-saxon, si l'on veut, car nos
voisins n'adoptent pas volontiers la qualification d'anglo-normand. Il
est donc entendu que nous ne nous brouillerons pas sur un mot.

Nous avons vu qu'en France, ou plutt dans l'le-de-France, dj au
milieu du XIIe sicle, les remplissages des votes en arcs d'ogive sont
ferms au moyen de rangs de moellons piqus, poss perpendiculairement
(en projection horizontale) aux formerets, de telle sorte que ces rangs
de moellons viennent se joindre paralllement sur la ligne des clefs, ou
ligne fatire. Pour obtenir ce rsultat, nous avons montr (voyez
CONSTRUCTION, fig. 55) comment l'appareilleur traait sur l'extrados de
la courbe du formeret et sur l'extrados de la courbe de l'arc ogive un
nombre gal de divisions qui formaient les joints des rangs de moellons.
Or, comme la courbe de l'arc ogive est toujours plus tendue que ne peut
l'tre celle du formeret, les divisions sur l'arc ogive, tant en nombre
gal  celles faites sur le formeret, sont plus grandes. En Normandie et
de l'autre ct de la Manche, jusque vers 1220, on procde exactement de
la mme manire; mais en Angleterre, particulirement, ds le
commencement du XIIIe sicle, il se manifeste une indcision dans cette
faon de tracer les remplissages des votes; on cherche videmment un
moyen plus pratique, plus expditif, et surtout qui puisse tre dfini
d'une faon plus nette. En effet, les remplissages des triangles de la
vote franaise tant concaves, ces rangs de moellons ne peuvent tre
gomtriquement tracs sur l'pure; ils sont poss par le maon, qui les
taille  mesure,  la demande du cintre-planchette dont nous avons parl
dans l'article CONSTRUCTION et dont nous reparlerons tout  l'heure. Il
tait ncessaire donc que l'ouvrier charg de cette besogne ft assez
intelligent, et une dose d'initiative suffisante, pour pouvoir disposer
_seul_, sans le concours du matre appareilleur, ces rangs de moellons
concaves  l'intrados et plus pais, par consquent, au milieu du rang
qu'aux deux extrmits. Il y avait dans ce mode de procder un _ peu
prs_, un sentiment, peut-on dire, qui n'entrait pas dans le gnie
prcis et pratique de l'Anglais, lequel prtend ne rien livrer au hasard
dans l'ordre des choses qui peuvent tre matriellement prvues et
dfinies. Donc, pour en revenir  l'objet qui nous occupe, les
constructeurs anglais, ayant, comme les ntres, adopt les arcs ogives
pour la structure des votes d'arte, divisent le formeret et l'arc
ogive pour bander les rangs de moellons de remplissage, non plus en un
nombre gal de divisions, mais en divisions gales. Ainsi (fig. 33),
soit une vote d'arte sur plan carr; le rabattement du formeret tant
_ab_, et celui de l'arc ogive _cd_, si chaque rang de moellons donne sur
le formeret les divisions _ae_, _ef_, _fg_, etc., on aura report ces
mmes divisions sur l'arc ogive de _c_ en _l_, de _l_ en _m_, etc. On
aura ainsi (ces divisions tant gales) un plus grand nombre de largeurs
de rangs de moellons sur l'arc ogive que sur le formeret. Runissant
donc les points _e'l'_, _f'm'_, etc., on aura la direction de ces rangs
de moellons qui en _o_ viendront se rencontrer sur la ligne des clefs.
Le poseur pourra ainsi n'avoir  placer que des moellons galement
pais; les lignes de joints s'inclineront vers l'arc ogive, bien que les
surfaces triangulaires passent par une succession de lignes droites
horizontales. Les triangles pourront tre bands sans cintres ni mme
sans cintre-planchette, et il suffira d'une lierne de bois pose de V en
X pour recevoir provisoirement les rencontres des derniers rangs de
moellons. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on arrive en Angleterre 
cette solution pratique, on constate des ttonnements dont il est utile
de se rendre compte.

Dans le clotre de l'abbaye de Westminster (fig. 34), ces ttonnements
sont visibles. Plusieurs votes sont fermes conformment  la mthode
franaise (voyez en A le triangle B), d'autres prsentent pour la
combinaison des remplissages la projection C. Cette combinaison est
obtenue par le procd suivant: l'angle _aef_ a t divis en deux par
la ligne _ab_, les rangs de moellons du triangle oppos ont t bands
perpendiculairement  cette ligne ab: ces rangs de moellons viennent
donc se chevaucher sur la ligne des clefs; ou bien, comme on le voit en
D, les rangs de moellons coupent  angle droit cette ligne _ad'_. C'est
le cas de l'exemple prsent dans la figure 33. Parfois aussi, dans
d'autres votes,  Ely notamment, les rangs de moellons piqus sont
poss perpendiculairement aux branches d'arcs ogives, comme le montre le
triangle G, et se chevauchent toujours sur la ligne des clefs ou se
runissent en sifflets. Les votes du transsept de l'glise de
Westminster, qui datent de 1230 environ, sont faites conformment au
trac indiqu dans le triangle D et dans la figure 33; c'est--dire que
les divisions sont gales sur la courbe du formeret F (voyez le trac
perspectif P, fig. 34) et sur l'arc ogive O. Cet arc ayant un plus grand
dveloppement que le formeret, il y a donc plus de divisions sur l'arc
ogive que sur ce formeret, et les rangs de moellons lgrement concaves
s'inclinent sur cette branche O d'arc ogive. Il n'y a pas de lierne
transversale pour masquer le chevauchage des rangs de moellons sur la
ligne des clefs, mais il en existe longitudinalement dj, comme
l'indique la figure, de M en N. La naissance de la courbe des formerets
tant en R, c'est--dire beaucoup au-dessus de la naissance des arcs
ogives, il y a donc en _ghi_ un triangle vertical faisant partie du tas
de charge, et de la ligne _ih_, pour aller prendre le rang de moellons
_m_ (le premier qui commence la srie des divisions gales), le
constructeur a lev une surface trapzodale _ihmn_, gauche (en aile de
moulin). Ce n'est donc qu' partir de la ligne _mn_ que les divisions
gales ont t faites  la fois sur le formeret et sur la branche d'arc
ogive.

Il est facile de reconnatre qu'ici le praticien n'a pas eu d'autre ide
que de simplifier son travail au moyen de ces divisions gales sur les
deux arcs, de poser des rangs de moellons parallles dans leur tendue,
et d'viter ainsi la taille de ces moellons sur le tas, exige par le
systme franais. Les consquences de l'adoption de ce procd
simplificateur ne se firent pas attendre.

Dans la vote franaise, les remplissages de moellons sont des votains
courbes en tous sens, concavits reportant leur poids sur les nerfs de
pierre, sur les cintres permanents. Chaque triangle de la vote
franaise est une cellule indpendante se maintenant d'elle-mme.
D'aprs ce qui prcde, on voit que les constructeurs anglais ne
considrent pas les triangles de remplissages comme des votains, mais,
comme des panneaux, ou plutt encore comme une suite de couchis. En
effet, admettons que l'on ait  poser sur des cintres combins, comme le
sont les arcs-doubleaux, formerets et arcs ogives (c'est--dire
possdant chacun leur courbe propre) des couchis de planches, il est
vident que ces couchis, ayant une gale largeur dans toute leur
tendue, donneraient exactement la figure que reproduit le trac P (fig.
34); que ces couchis ne pourraient se runir paralllement suivant la
ligne des clefs du triangle, mais se chevaucheraient.

Les Anglais ont-ils fait des votes originairement composes d'arcs de
pierre ou de courbes de bois, sur lesquelles ils auraient pos des
madriers, des couchis, en un mot? C'est possible; d'autant qu'il existe
encore en Angleterre, dans le clotre de la cathdrale de Lincoln, entre
autres exemples, des votes ainsi construites et qui datent du XIVe
sicle. Il ne faut pas perdre de vue que les constructions de bois ont
de tout temps tenu une place importante dans l'architecture anglaise,
comme dans l'architecture de toutes les races du Nord.

Le systme de votains  projection horizontale triangulaire de la vote
franaise ne peut en aucune faon se prter  l'emploi de planches ou de
madriers, puisqu'il et fallu tailler chacun d'eux pour lui donner plus
de largeur au milieu qu'aux extrmits; tandis que le systme anglais
primitif indiqu ci-dessus permet la mise en oeuvre du bois; bien plus,
il l'indique, il en est une consquence. Les drivs des exemples
prcdents viennent encore accuser cette proccupation des
constructeurs. La vote anglaise arrive, au XVe sicle,  tre une
combinaison de charpenterie bien plutt qu'une combinaison de
maonnerie.

Ds le XIIIe sicle, les liernes apparaissent, puis les tiercerons. Les
liernes taient une consquence toute naturelle du chevauchement des
rangs de moellons sur la ligne des clefs. Les tiercerons--pour les
votes d'une grande porte du moins--taient commands pour empcher le
flchissement de ces rangs de moellons qui n'ont qu'une flche
inapprciable et qui semblent figurer des couchis. Ces plans courbes
dans un sens, mais nullement concaves ou trs-peu concaves,--puisque ces
rangs de moellons remplissaient l'office de couchis,--avaient besoin
d'tre maintenus dans le milieu de leur dveloppement, pour ne point se
dformer, s'inflchir; les tiercerons furent donc poss pour parer 
cette ventualit.

Bientt les consquences de ce principe conduisent  des combinaisons
d'arcs dont nous ne trouvons pas, en France, les analogies; et c'est
toujours un mode simplificateur qui est la cause de ces combinaisons.

Tout ce qui est du ressort de l'architecture du moyen ge est si
lgrement apprci, mme, il faut bien l'avouer, par les architectes,
qu'on s'en tient  l'apparence, qu'on juge les mthodes adoptes sur
cette apparence, et qu'on ne prend pas la peine de rechercher si
derrire la forme visible il y a un procd trs-simple qui l'a
commande.

Dj en 1842, un des hommes les plus distingus en Angleterre parmi les
archologues s'occupant de l'architecture, avec le sens pratique que
dans ce pays on apporte  toute chose, M. le professeur Willis, avait
publi sur la construction des votes anglaises du moyen ge un travail
trs-tendu et savamment dduit[406]. Ce travail est peut-tre la
premire tude srieuse qui ait t faite sur le systme de structure
des votes anglaises, et certes les observations recueillies depuis
n'ont fait que confirmer les aperus de M. Willis. Toutefois, n'ayant
pas un point de comparaison en dehors du systme anglais, le savant
professeur ne peut en apprcier tout le ct pratique. En nous aidant de
son remarquable travail et de nos observations personnelles, nous
essayerons de faire comprendre comment ces votes, en apparence si
compliques, sont la dduction la plus simple du systme dont nous
venons d'exposer les principes lmentaires.

Puisque, pour maintenir la flexion des rangs de moellons, considrs
comme des couchis, les constructeurs anglais avaient jug ncessaire
d'tablir un tierceron dans chaque triangle de votes, aboutissant  la
lierne de clefs, il tait naturel qu'ils en tablissent bientt
plusieurs. Ainsi firent-ils (fig. 35).

Les tiercerons venaient aboutir de la naissance au milieu des liernes,
en _aa'_. Ces constructeurs jugrent que pour les grands triangles, les
espaces _a'b_, _a'c_ taient trop grands encore pour se passer d'un
renfort intermdiaire. Ils tablirent donc les contre-tiercerons _gh_,
_gi_, aboutissant au milieu des demi-liernes, en _h_ et en _i_.
N'oublions pas que chaque arc de la vote franaise possde sa courbe
particulire, qui est toujours une portion de cercle, sauf de rares
exceptions. Si donc, en se conformant  ce principe, le constructeur
anglais avait d adopter pour chacun de ces arcs,--lesquels ont tous une
base diffrente,--une courbe particulire, il lui et fallu tracer: 1
la courbe du formeret _gb_; 2 celles des deux tiercerons _ga'_, _ga_;
3 celle de l'arc ogive _gc_; 4 celles des deux contre-tiercerons _gh_,
_gi_; 5 celle de l'arc-doubleau _gl_: en tout, sept courbes. De plus,
en admettant que, comme dans la vote franaise, tous ces arcs eussent
t des portions de cercle, ou il et fallu que leurs naissances eussent
t places  des niveaux trs-diffrents, ou que les clefs de ces arcs
eussent t elles-mmes  des niveaux trs-diffrents. Dans le premier
cas, il existait, entre le chapiteau de la pile et la naissance de la
courbe des arcs ayant la plus faible base, une verticale gnante pour
placer les moellons de remplissage suivant le mode admis par les
Anglais; la vote le long du formeret semblait ne plus tenir  la
structure, se dtacher, comme on peut le voir dans quelques-unes de ces
votes primitives, notamment dans les choeurs des cathdrales d'Ely et
de Lincoln. Pour viter cet inconvnient, ds la fin du XIIIe sicle,
les constructeurs anglais adoptent une courbe compose, de telle sorte
que, toutes ces courbes,  partir du niveau du chapiteau des piles, ont
le mme rayon.

Ainsi (fig. 35) l'arc ogive tant la plus longue courbe, c'est elle
qu'on trace au moyen d'un premier arc de cercle _g'm_, puis d'un second
arc de cercle _mn_; le point _n_ tant fix comme hauteur de la vote
sous clef. Bien entendu, le centre de cette seconde courbe se trouve sur
le prolongement de la ligne passant par le point _m_ et le centre _e_ de
l'arc _g'm_. La courbe du formeret _gog'_ est donne par le mme rayon
_em_. Ceci fait, toutes les courbes des autres arcs sont donnes. Tous
ont une base plus courte que celle de l'arc ogive. Donc, rabattant le
contre-tierceron _g'h_ sur la ligne de base _g'c_, en _h'_; de ce point
_h'_ levant une perpendiculaire, celle-ci viendra rencontrer en _h''_
la courbe matresse _g'n_. La courbe de ce contre-tierceron sera donc la
courbe _g'h''_. Rabattant le tierceron _g'a'_, idem en _a''_; levant
une perpendiculaire de ce point _a''_, celle-ci rencontrera la courbe
matresse en _a'''_. La courbe de ce tierceron sera donc la courbe
_g'a'''_. Rabattant le deuxime contre-tierceron _g'i_, idem en _i'_;
levant une perpendiculaire de ce point _i'_, celle-ci rencontrera la
courbe matresse en _i''_. La courbe du deuxime contre-tierceron sera
donc la courbe _g'i''_. On procdera de mme pour le tierceron _g'a_ du
long triangle, tierceron dont la courbe sera donne de _g'_en _p_; de
mme aussi pour l'arc-doubleau _g'l_, dont la courbe sera donne de _g'_
en _q_.

Ces clefs atteignent toutes des niveaux diffrents. Pour tracer les
liernes transversales _cb_, il suffira d'lever des perpendiculaires des
points _ha'ic_ sur la ligne _cb_ (projection horizontale de cette lierne
transversale), et de prendre sur ces perpendiculaires des longueurs
gales  _h'h''_,  _a''a'''_,  _i'i''_,  _cn_, qui donneront les
points _r_, _s_, _t_, _u_, points d'intersection des tiercerons avec la
lierne _cb_. Si l'on veut que le formeret ait la mme courbe que tous
les autres arcs, on procdera comme ci-dessus. Nous rabattrons la ligne
_g'b_ sur la base _g'c_; du point V, nous lverons une perpendiculaire
qui, rencontrant la courbe matresse en V'' donnera la courbe _g'_V'' du
formeret. Cette courbe en projection transversale donnera la hauteur
_b_V', tandis que le formeret, rabattu en _go_, donnera la hauteur
_bo'_. Employant le mme systme de trac, nous aurons en _uy_ la
projection longitudinale des branches de liernes _cl_.

Tout ceci n'est que de la gomtrie descriptive trs-lmentaire, et ne
demande pas de grands efforts d'intelligence de la part du traceur, mais
les consquences au point de vue de la structure sont importantes.
D'abord, puisque nous n'avons qu'une seule courbe compose pour tous les
arcs; ou plutt, que tous les arcs ne sont qu'un segment plus ou moins
tendu d'une mme courbe compose, les panneaux d'appareil d'un arc
peuvent servir pour tous les arcs; de plus, les arcs, en pivotant autour
de la verticale leve dans l'axe de la pile _g_, devant ncessairement
passer par un mme plan courbe, puisqu'ils ont tous la mme courbe,
donnent  l'extrados une forme conode concave en manire de pavillon de
trompette, qui simplifie singulirement la pose des moellons de
remplissage. Si bien (voy. fig. 36) qu'en traant la projection
horizontale de cette vote, on voit comment se peuvent poser aisment
les rangs de ces moellons ne remplissant plus que la fonction de
planches ou bardeaux poss entre des nervures de charpenterie. Mais la
suite de dductions logiques qui avait amen les constructeurs anglais 
considrer ces arcs multiplis comme des nerfs d'une charpente, les
conduisait ( cause surtout du peu de courbure de ces arcs dans la
partie suprieure de la vote)  les relier entre eux par des goussets
et contre-liernes, ainsi que l'indique la figure 36[407]. Les points de
rencontre de ces goussets et contre-liernes avec les arcs et les liernes
donnent des motifs de clefs qui renforaient d'autant ces points de
jonction. On obtenait ainsi un rseau rsistant d'arcs puissamment
trsillonns, sur lesquels on pouvait poser les moellons de remplissage
comme on pose des planches sur une membrure de charpente. La figure 37
donne le trac perspectif d'une de ces clefs (celle A de la figure 36).
Les contre-liernes et goussets sont tracs suivant un plan vertical,
ainsi que l'indique la section B (fig. 37), des feuillures F tant
rserves pour poser les moellons de remplissage, et la queue de ces
contre-liernes arasant l'extrados de ces moellons. On observera que
l'arc C (qui est ici l'arc ogive) possde en D une joue plus large
au-dessous de la contre-lierne qu'en _d_, ce que motive la position
verticale de cette contre-lierne, et ce qui est parfaitement conforme
aux conditions de rsistance de ces arcs, lesquels n'ont plus besoin
d'avoir autant de force l o ils participent au rseau qu'au-dessous de
ce rseau. Revenant  la figure 36, nous voyons que les clefs A, B, C,
sont poses sur un cercle dont le point D est le centre; de sorte que
les branches d'arcs DC, DA, DB, sont identiques. Les clefs E, C, F,
divisent la branche de liernes transversale en quatre parties gales,
comme la clef G divise la branche de liernes longitudinale en deux
parties gales. La clef H divise la branche d'arc AO en deux parties
gales, et, pour poser la clef I, on a runi les points BH, AK, par des
lignes, ainsi qu'on le voit en M. Ces deux lignes ont coup le tierceron
en deux points _a_, _b_; divisant en deux cet espace _ab_, on a marqu
le point P, centre de la clef I.

En multipliant ainsi les arcs des votes destines  maintenir les
remplissages, qui ne sont plus que des panneaux de pierre, il tait
naturel de construire ces arcs eux-mmes tout autrement que ne le sont
les arcs des votes franaises.

Les arcs des votes franaises sont, avec raison, bands au moyen de
claveaux ayant entre lits peu d'paisseur. C'est--dire que dans un arc
de vote franaise, le constructeur a multipli les joints, afin de
laisser  cet arc une plus grande lasticit, d'viter les jarrets et
brisures, qui eussent t, pour les votains, une cause de dislocation.
Quoique ces votains conservent eux-mmes une certaine lasticit, il
tait important de prserver de dformations sensibles les cintres
permanents (arcs) qui les portent. En bandant ces arcs en claveaux peu
pais, en multipliant les joints, le constructeur franais estimait avec
beaucoup de justesse que (en admettant un mouvement, un tassement) la
multiplicit de ces joints, toujours pais, permettait  l'arc, de
suivre ces mouvements ou tassements sans dformer sa courbure. Mais, ds
l'instant que les Anglais remplissaient les votains de remplissage par
des panneaux de pierre, et qu'ils adoptaient des courbes composes de
deux segments de cercle, dont l'un avait un trs-grand rayon, il et t
prilleux de bander ces arcs  l'aide de claveaux peu pais. Aussi,
quand les votes anglaises sont faites conformment aux tracs que nous
venons de donner en dernier lieu, les arcs sont composs au contraire de
longs morceaux de pierre, comme le seraient des courbes de charpente.
Les liernes ou contre-liernes, qui sont des trsillons, sont tailles
souvent dans un seul morceau de pierre d'une clef  l'autre. Cette
mthode tait consquente au systme de votes admis par ces
constructeurs ds la fin du XIIIe sicle.

De tout ce qui prcde il ressort que les constructeurs anglais, malgr
l'apparence complique de ces figures, ont adopt au contraire un
procd simplificateur, soit pour le trac de ces votes, soit pour leur
structure. Il est intressant d'observer comment nos voisins, dj,
taient pntrs de cet esprit pratique qui tend  faire converger les
efforts communs vers un but, en laissant peu de part  l'initiative
individuelle. Il est vident que, pour faire une vote franaise  la
mme poque, c'est--dire pendant la premire moiti du XIVe sicle, il
fallait de la part de chaque ouvrier plus d'intelligence et d'initiative
qu'il n'en tait besoin pour construire une vote comme celle que nous
venons d'analyser. L'pure faite suivant cette dernire mthode, la
besogne de l'ouvrier se bornait  un travail quasi mcanique. Il n'en
tait pas ainsi de nos votes, qui demandaient pendant la pose des
combinaisons que le matre devait prescrire pas  pas, mais qu'il ne
pouvait gomtriquement tracer, que le maon ne pouvait mettre 
excution que par suite d'un effort de son intelligence. Nous croyons
qu'il y a plus d'art dans nos votes, d'apparence si simple, qu'on n'en
saurait trouver dans ce systme purement gomtrique, trs-simple comme
procd pratique, mais d'apparence si complique.

Les gnies des deux peuples se montrent ainsi de part et d'autre avec
leurs qualits et leurs dfauts. On n'est point surpris toutefois que
les hommes qui dj possdaient un esprit collectif et simplificateur
aussi manifeste fussent galement pntrs de ce sentiment de discipline
et d'ordre qui nous fut si funeste aux journes de Crcy et de Poitiers.
Tout se tient dans l'histoire d'un peuple, quand on y veut regarder de
prs, et c'est ce qui fait de l'tude de l'architecture de ces temps, si
compltement empreinte du gnie des peuples qui la pratiquaient en
France et en Angleterre, un sujet inpuisable d'observations
intressantes.

On a vu dans la figure 35 comment les constructeurs anglais, ayant
adopt une seule courbe compose pour tous les arcs d'une vote,
appliquaient mme parfois cette courbe au formeret, et par suite 
l'archivolte de la fentre ouverte sous ce formeret. C'est un procd
simplificateur de construction des votes, qui n'exigeait qu'une seule
pure pour tous les arcs, qui explique pourquoi beaucoup de ces
archivoltes des fentres appartenant  des difices vots au XIVe
sicle sont obtenues au moyen de courbes composes. Il y a, dans cette
forme observe par tous, ceux qui ont visit l'Angleterre, non pas un
caprice, une question de got, mais l'application rigoureuse d'un
systme suivi, comme nous venons de le dmontrer, avec un esprit
mthodique rigoureux dans ses dductions. Une fois la courbe admise par
une ncessit de construction, on s'y habitua et l'on s'en servit dans
des circonstances non commandes par le systme de structure.

Cependant les constructeurs anglais ne s'en tinrent pas  la vote que
nous venons de donner (fig. 35 et 36); ils prtendirent, vers la mme
poque, c'est--dire au commencement du XIVe sicle, avoir, avec des
arcs forms de courbes composes, des liernes sur un plan horizontal et
non plus inclines vers les formerets et arcs-doubleaux. Voici (fig. 38)
comment ils s'y prirent pour arriver  ce rsultat. Soit un quart de
vote d'arte ABCD, un tierceron tant trac en AE. Pour les naissances
de tous ces arcs, c'est--dire du formeret AB, du tierceron AE, de l'arc
ogive AC, de l'arc-doubleau AD, et de tous les autres arcs, s'il plat
d'en tracer d'autres, comme dans le prcdent exemple, un seul arc AF a
t trac, le centre de cet arc tant en D. Rabattant les longueurs de
chacun de ces arcs sur la ligne AC considre comme base, et, de ces
points de rabattement, levant des perpendiculaires sur la base, la
ligne _ab_ tant considre comme le niveau auquel doit atteindre chacun
de ces arcs, on trace les segments F_a_, F_g_, en prenant leurs centres
en _m_ et _n_ sur la ligne Fo__ prolonge; le segment I_h_, en prenant
son centre en _r_ sur la ligne I_o_ prolonge; le segment K_b_, en
prenant son centre en _q_ sur la ligne K_o_ prolonge. Les clefs de tous
ces arcs sont sur un mme plan de niveau, et par consquent les liernes
CD, CB, sont horizontales. Cependant les sommiers des arcs possdent
tous la mme courbe, au moins jusqu'au point K, ce qui sauve la
difficult des naissances dont les courbes sont diffrentes. Une fois ce
niveau K chapp, il y a une si faible diffrence entre les courbures
des arcs, que les rangs de moellons de remplissage peuvent toujours tre
poss conformment  la mthode indique prcdemment.

Voyons (figure 39) comment ce systme de structure des votes anglaises
incline vers une mthode de plus en plus mcanique. Soient en ABCD un
quart de vote carre, et en EBFG un quart de vote barlongue. Dans la
premire, l'arc ogive est l'arc AD; dans la seconde, l'arc ogive est
l'arc EG. Ayant admis, comme le montre la figure 36, que les tiercerons
doivent tre multiplis, afin de ne plus considrer les remplissages que
comme des panneaux, non plus comme des votains, il s'ensuit
naturellement que ces panneaux doivent, autant que faire se peut, tre
semblables comme tendue. Pour tracer les tiercerons, ce ne sera donc
plus les liernes que nous diviserons en parties gales, comme dans
l'exemple 36, mais nous dcrirons le quart de cercle BC pour le quart de
la vote carre, et nous diviserons ce quart de cercle en parties
gales. Par les points diviseurs faisant passer des lignes A_a_, A_b_,
A_c_, nous aurons la projection horizontale des tiercerons d'un huitime
de la vote. Ds lors les angles DA_a_ (A sommet), _a_A_b_, _b_A_c_,
_c_AC, seront gaux et les panneaux compris entre leurs cts
semblables. Nous trsillonnerons ces tiercerons par des contre-liernes
_e, f, g, h,_ etc., comme dans l'exemple figure 36, mais ici traces de
telle sorte que leurs points de rencontre se trouvent sur les quarts de
cercle BC, _ei_. Ou nous voulons adopter pour tous ces arcs une seule et
mme courbe compose, comme dans l'exemple fig. 35, ou nous voulons que
les liernes BD, DC, soient de niveau. Dans le premier cas, nous prenons
l'arc ogive AD comme tant le plus tendu, nous le rabattons sur la
ligne A'D', nous levons la perpendiculaire D'D" (D" tant la hauteur de
la vote sous clef), et nous traons, au moyen de deux centres, la
courbe compose A'D". Procdant comme il a t dit ci-dessus; prenant
les longueurs A_a_, A_b_, A_c_, AC, et les reportant sur la ligne A'D'
en A'_a'_, en A'_b'_, en A_c'_, en A'C', et de ces points, _a', b', c'_,
C', levant des perpendiculaires  la ligne A'D', ces perpendiculaires
rencontreront la courbe A'D" en des points qui donneront les hauteurs
sous clef de chacun des arcs A_a_, A_b_, etc., et par suite, pour la
lierne DC, la projection verticale C'''D'''. Mais si nous prtendons
poser ces liernes de niveau, alors il nous faudra chercher, au moyen du
procd indiqu figure 38, les courbes A'K, A'_l_, etc., en conservant
toujours pour les sommiers la mme courbe A'_n_.

S'il s'agit d'une vote barlongue, dont le quart est EBFG, nous
procdons exactement de la mme manire que pour la vote carre;
seulement l'arc formeret EF et les tiercerons joignant ce formeret tant
plus courts que ne l'est le formeret et ne le sont les tiercerons A_a_,
A_b_, A_c_ de la vote carre, les clefs de ces arcs seront (en
supposant que nous n'adoptions qu'une seule courbe) plus basses que dans
la vote carre, c'est--dire que les points hauteurs de ces clefs
seront en _m_ pour le formeret EF, en _o_ pour le tierceron E_o'_, en
_p_ pour le tierceron E_p'_, en _q_ pour le tierceron E_q'_, etc., et
que la ligne des liernes FG donnera la projection verticale F'D'''. Mais
si nous voulons que les liernes de cette vote barlongue soient de
niveau, alors il faudra chercher les courbes composes comme ci-dessus,
et la courbe du formeret EF rabattue en A'I conservera toujours une
partie de la courbe primitive infrieure de A' en _s_, pour les
sommiers.

On voit ainsi comment sont donns, par l'application d'un principe de
construction dduit rigoureusement, ces arcs briss en lancettes A'I, ou
surbaisss composs A_m_, si frquemment adopts pour les fentres des
nefs anglaises votes, ces fentres tant circonscrites par l'arc
formeret. Cependant,  ces courbes engendres tout naturellement par un
procd de structure, on a voulu trouver les origines les plus
saugrenues. Ces courbes prtendaient imiter le bonnet d'un vque, ou
bien elles avaient une signification mystico-symbolique; en se
rapprochant de la ligne droite au-dessus d'un certain point, elles
devaient indiquer la disposition de l'me chrtienne, qui devient de
plus en plus ferme  mesure qu'elle s'lve vers le ciel!... Mais nous
ne rapporterons point ces rvasseries de tant d'auteurs qui ont crit
sur l'architecture du moyen ge sans avoir  leur service les premiers
lments de la gomtrie et de la statique. Il est clair que les
artistes que tout raisonnement fatigue, et qui seraient aises qu'il ft
interdit de raisonner, mme en architecture, par une bonne loi bien
faite, et surtout rigoureusement applique, s'empressent de rpter ces
pauvrets  l'endroit de la structure gothique, et aiment bien mieux
voir l'imitation d'un bonnet d'vque dans une courbe qu'un principe de
structure: le bonnet d'vque, en ce cas, ou l'aspiration de l'me
dispense de toute tude et de toute discussion, et la vote gothique
passe ainsi au compte des niaiseries humaines; ce qui simplifie la
question. Lorsqu'une seule courbe sert pour tous les arcs d'une vote,
et si ces arcs pivotent sur la pile support, il est clair que, au-dessus
de chaque pile, chaque partie de vote donne exactement la forme d'un
pavillon de trompette[408]. Lorsque la portion suprieure de ces courbes
composes seule est modifie, afin de poser toutes les clefs et les
liernes, par consquent, de niveau ou dans un mme plan horizontal, la
forme en pavillon n'en existe pas moins jusqu' une certaine hauteur
au-dessus des naissances, et la varit des courbes suprieures modifie
un peu la forme en pavillon, mais ne saurait la dtruire pour l'oeil. Il
est clair aussi que les architectes devaient, par suite de l'adoption de
ces arcs rayonnants donnant entre eux des angles gaux, quelle que ft
la disposition des traves, soit carres, soit barlongues, abandonner
l'arc ogive, et donner  tous ces arcs rayonnants qui remplissent chacun
une fonction semblable une section semblable. C'est ce qui arriva. Il
tait conforme  la marche logique des procds adopts par les
constructeurs anglais de ne plus poser entre ces arcs des rangs de
moellons, mais de les remplacer par de vritables panneaux de pierre,
des dalles. Ce parti est adopt de l'autre ct de la Manche ds le XVe
sicle, soit sur des arcs disposs en pavillon de trompette, soit sur
des arcs formant une suite de pyramides curvilignes avec portion de
berceau. C'est ainsi qu'est construite la vote de la chapelle de
Saint-George,  Windsor[409]. La figure 40 montre une de ces pyramides
de votes  l'extrados; comment sont disposs les arcs portant
feuillures A, et comment entrent dans ces feuillures les panneaux B de
remplissage. Les arcs tiercerons, compris entre les arcs ogives O,
aboutissent  une ligne de niveau DD'.  partir de cette ligne jusqu'
la ligne des clefs CC', la vote forme un berceau compos de panneaux de
pierre clavs, portant en relief, les compartiments simulant alors des
pntrations d'artes, de tiercerons, de contre-liernes, etc. La ligne
des clefs, ou la lierne qui runit la clef E du formeret  la ligne DD',
est horizontale, de telle sorte que les tiercerons compris entre les
arcs ogives O et ces formerets sont taills sur des courbes diffrentes;
de mme pour les tiercerons compris entre les arcs ogives, d'aprs la
mthode indique prcdemment. Ainsi, dans cette vote de la chapelle de
Windsor, plusieurs systmes sont mis en pratique: le systme des votes
en portions de pyramides curvilignes, avec arcs pris sur des courbes
diffrentes (sauf pour les sommiers); le systme des grands claveaux
larges et peu pais, comme des dalles claves, enchevtres, compltant
la vote par un berceau, dans sa partie suprieure. Plus tard encore les
arcs sont supprims, et les votes anglaises ne se composent plus que
d'un appareil de grandes dalles, avec nerfs saillants  l'intrieur pris
dans la masse et figurant encore les arcs de la structure qui n'existent
plus de fait. C'est ainsi que sont construites les votes les plus
rcentes de la cathdrale de Peterborough et celles de la chapelle de
Henri VII  Westminster.

Ces sortes de votes sont trs-plates. Ainsi la vote dont la figure 40
prsente l'extrados n'a, comme flche, qu'un peu plus du quart de son
diamtre. Cela seul indique les avantages que l'on pouvait tirer de ce
mode de structure.

Nous avons cru ncessaire de nous tendre quelque peu sur les
combinaisons qui ont amen les constructeurs anglais aux formes de
votes en apparence si diffrentes des ntres, bien que partant d'un
mme principe. Cette digression tend  dmontrer que, d'un mme
principe, quand on le suit avec mthode, il peut sortir des dductions
trs-varies. Il est certain que du principe gnrateur de la vote
gothique on peut tirer d'autres consquences encore; que par consquent
il ne peut y avoir aucune bonne raison pour repousser ce principe
excellent en lui-mme, et laissant  l'architecte la plus grande libert
quant aux applications qu'on en peut faire, en raison des programmes, de
la nature des matriaux et de l'conomie.

Revenons  la vote franaise. Nous l'avons laisse au moment o, tant
arrive  son dveloppement, elle permet de couvrir  l'aide des arcs ou
cintres permanents, portant des votains de moellon piqu, toutes les
surfaces possibles. Ayant atteint au milieu du XIIIe sicle un degr de
perfection absolu, conformment au mode admis ds le milieu du XIIe
sicle, le systme franais ne se modifie plus; il procde toujours de
l'arc-doubleau, des arcs ogives et formerets avec ou sans tiercerons et
liernes. Ce n'est gure que dans les provinces les plus septentrionales,
et notamment en Normandie mme, que l'application des tiercerons et
liernes devient frquente  dater de la fin du XIIIe sicle. Dans
l'le-de-France, en Champagne, en Bourgogne, les constructeurs s'en
tiennent aux arcs ogives et aux arcs-doubleaux jusqu' la fin du XVe
sicle.  ce point de vue, comme procd de structure, la vote
franaise ne se modifie pas. Les perfectionnements ou innovations--si
l'on peut appeler innovation la consquence logique d'un systme admis
toul d'abord--ne portent que sur les naissances de ces votes. Nous
avons vu qu'en Angleterre, au moyen des courbes composes, on avait
vit les difficults rsultant des courbes de rayons diffrents pour
bander les remplissages, puisque, dans ces votes anglaises, ds le XIVe
sicle, la courbe infrieure est la mme pour lous les arcs d'une vote.
En France, sauf de trs-rares exceptions, qui appartiennent  une poque
relativement rcente, la courbe compose n'est pas employe, les
formerets, arcs-doubleaux et arcs ogives ont chacun leur courbe, qui est
toujours un segment de cercle. Comme on sentait de plus en plus la
ncessit de placer les clefs de ces arcs au mme niveau, afin de ne pas
perdre de place et de pouvoir passer les entraits des charpentes
immdiatement au-dessus de l'extrados des votes, lorsque ces arcs
avaient des ouvertures trs-diffrentes, il fallait, ou que leur brisure
donnt des angles trs-diffrents, c'est- dire que les uns fussent
trs-aigus, les autres trs-obtus, ou que les naissances de ces arcs
fussent places  des niveaux diffrents[410]. C'est ce dernier parti
qui prvalut, car les constructeurs cherchaient  donner aux arcs en
tiers-point d'un mme difice,--au moins pour les arcs-doubleaux,
formerets et archivoltes,--des angles de brisure  la clef qui ne
fussent pas trop ingaux. Les naissances de ces divers arcs furent donc
une de leurs plus grandes proccupations.

Le choeur de la cathdrale de Narbonne, commenc  la fin du XIIIe
sicle et conu videmment par un matre trs-habile, prsente, sous le
rapport de la construction des votes, de prcieux renseignements[411].
Le dernier pilier des traves parallles  l'axe du choeur, qui commence
les traves rayonnantes, est dispos rigoureusement et le plus
conomiquement possible pour recevoir les arcs qu'il doit porter. La
figure 41 donne la section horizontale de ce pilier sous les votes du
collatral. L'archivolte de la partie parallle  l'axe du choeur occupe
toute la largeur _ab_, et celle de la premire trave tournante la mme
largeur _a'b'_. Ces archivoltes ont l'paisseur totale de la pile, 
quelques centimtres prs. La colonnette C monte jusqu' la haute vote,
pour porter un seul arc (voyez CATHDRALE, fig. 48), puisque nous sommes
dans la partie gironnante du choeur; la colonnette D porte  la fois et
l'arc-doubleau A et les deux arcs ogives O du collatral gironnant. Les
traves T tant plus troites que celles parallles T' au grand axe, il
en rsulte que le nerf G vertical, qui reoit le boudin principal G' de
l'archivolte, se trouverait, dans la trave T tournante, en retraite du
nu H, et qu'il ne parat point. Ainsi ce sont les arcs qui ont donn
rigoureusement la position des nerfs et colonnettes de cette pile
cylindrique. Si nous montrons la vote du collatral (fig. 42), avec une
des piles de la partie gironnante, nous voyons comment les archivoltes
pntrent dans la pile, et comment les arcs-doubleaux et arcs ogives du
collatral,  cause de leur plus grande ouverture, ont leur naissance
place plus bas que celle de ces archivoltes. Nous voyons aussi comment
sont tracs ces arcs ogives, suivant une courbe dans leur plan
horizontal. La figure 43 explique ce trac. En A, sont les grosses piles
du sanctuaire; en B, les piles d'entre des chapelles. Les clefs C des
arcs ogives sont poses au milieu de la ligne _ab_ de clef des votains
de remplissage, qui runit le sommet de l'arc-doubleau d'entre des
chapelles au sommet de l'archivolte. Afin de ne pas avoir en _e_ un
angle trop aigu, le constructeur a donn, en projection horizontale, une
courbure  l'arc ogive _e_C. Ainsi les remplissages s'tablissent-ils
plus galement dans les deux triangles voisins ayant pour bases
l'arc-doubleau du collatral et l'arc-doubleau d'entre des chapelles. 
la cathdrale de Bourges, les votes des collatraux du choeur (1225
environ) sont dj traces suivant ce principe.

Mais nous voyons, dans la perspective figure 42, qu'entre l'arc ogive et
l'archivolte, le remplissage est abandonn et pntre dans la pile mme,
continuant au-dessus de la bague formant chapiteau. Il y a l un point
incomplet, car les votains de remplissage doivent toujours reposer sur
des extrados d'arcs. Au XIVe sicle, le constructeur de l'glise
abbatiale de Saint-Ouen de Rouen prend un parti plus franc, plus
logique, bien qu'en apparence beaucoup plus compliqu (fig. 44). Les
archivoltes prennent tout l'espace _ab_, c'est--dire exactement la
largeur de la pile, moins le nerf C destin  recevoir l'arc-doubleau et
les arcs ogives des votes hautes, et le profil de ces archivoltes n'est
autre que celui de la pile, ou, pour tre plus exact, la section de la
pile n'est autre que la section de l'archivolte. L'arc-doubleau du
collatral n'est galement que le profil _g_ de la pile, et l'arc ogive
le profil _h_. En lvation, ces arcs se pntrent ainsi que l'indique
le trac perspectif. Il n'y a plus de chapiteau, puisqu'il n'a plus de
raison d'tre, et les sommiers,  lits horizontaux, s'lvent jusqu'au
niveau N, c'est--dire beaucoup au-dessus des naissances des arcs.

C'est la dernire expression de la combinaison des naissances d'arcs de
votes en France, et ce parti fut suivi jusqu' l'poque de la
renaissance. Ce sont l des consquences rigoureuses du principe de la
vote trouve au XIIe sicle; mais, quant au mode de structure, il ne
varie pas, c'est--dire que les arcs remplissent toujours les fonctions
de cintres permanents recevant des votains de remplissage entre leurs
branches, votains qui ne deviennent jamais des panneaux, mais sont
construits par petits claveaux dont les rangs courbs partent toujours
de l'arc-doubleau, archivolte ou formeret, pour venir reposer  l'autre
extrmit en biais, sur les arcs ogives.

Dans l'article CONSTRUCTION, il est dit comment,  l'aide de ce systme
de votes, on peut couvrir toutes les surfaces, si peu rgulires
qu'elles soient; comment on peut, sans difficults d'appareil, faire des
votes biaises, rampantes, gauches, etc. Ce systme franais est donc
essentiellement pratique; il prsentait, sur le systme romain, un
perfectionnement, et par consquent il tait plus raisonnable de
chercher  le perfectionner encore que de l'abandonner pour recourir au
mode romain. Mais l'engouement du XVIe sicle pour les arts italiens
l'emporta chez nous sur les raisons qui militaient en faveur de notre
systme de votes franaises, dont il tait facile de tirer des
consquences de plus en plus tendues. Philibert de l'Orme, dans son
_Trait d'architecture_[412], s'exprime ainsi au sujet de ces votes:
Ces faons de votes ont t trouves fort belles, et s'en voit de bien
excutes et mises en oeuvre en divers lieux du royaume, et signamment
en ceste ville de Paris, comme aussi en plusieurs autres. Aujourd'huy
ceux qui ont quelque cognoissance de la vraye Architecture, ne suivent
plus ceste faon de voulte, appelle entre les ouvriers _la mode
franaise_, laquelle vritablement je ne veux despriser, ains plustot
confesser qu'on y a faict et pratiqu de fort bons traicts et
difficiles. Mais pour autant que telle faon requiert grande boute,
c'est--dire grande force pour servir de poulser et faire les
arcs-boutans, afin de tenir l'oeuvre serre, ainsi qu'on le voit aux
grandes glises, pour ce est-il que sur la fin de ce prsent chapitre,
pour mieux faire entendre et cognoistre mon dire, je descriray une
voulte avec sa monte, telle que vous la pourrez voir soubs la forme
d'un quarr parfaict, autant large d'un cost que d'autre, ou vous
remarquerez la croise d'ogives, etc. Ainsi, quoi que puissent
prtendre les critiques plus ou moins officiels de notre Acadmie des
beaux-arts, au XVIe sicle encore, ces votes taient considres comme
_franaises_ (par les ouvriers, il est vrai; mais, en fait de
traditions, le langage des ouvriers est le plus certain). Or, comme
l'architecture du moyen ge drive en trs-grande partie du systme de
votes, il faut en prendre son parti, et admettre que nous avions une
architecture franaise et reconnue comme telle du XIIe au XVe sicle.
Mais le texte de Philibert de l'Orme est intressant  plus d'un titre.
Notre auteur admet que ceux qui ont quelque cognoissance de la vraye
architecture ne suivent plus ceste faon de voulte, et le premier
exemple qu'il donne d'une vote propre  couvrir un vaste vaisseau,
aprs ce prambule, est une vote gothique en arcs d'ogive sur plan
carr, avec liernes et tiercerons. Quant aux exemples qu'il fournit sur
la fin de son chapitre, ce sont des tracs de votes sphriques
pntres par un plan quadrangulaire, votes qui ne peuvent tre faites
sur de grandes dimensions, qui sont d'un appareil difficile,
dispendieux, qui sont trs-lourdes, et poussent beaucoup plus que ne le
font les votes gothiques. Et en effet, jusqu'au commencement du XVIIe
sicle, les constructeurs franais, quelque cognoissance qu'ils
eussent de la vraye architecture, continuaient  btir des votes sur
les vaisseaux larges, avec arcs-doubleaux et arcs ogives: l'glise de
Saint-Eustache,  Paris, en est la preuve, et elle n'est pas le seul
exemple. La pratique tait en ceci plus forte que les thories sur la
vraye architecture, et, n'ayant point trouv mieux, on continuait 
employer l'ancien mode, jusqu'au moment--et cela sous Louis XIV
seulement--o l'on adopta, pour les grands vaisseaux, des berceaux de
pierre avec pntrations, comme  Saint-Roch de Paris, comme  la
chapelle de Versailles, comme dans la nef des Invalides, etc.

Or, ce genre de votes est un pas en arrire, non un progrs. Les
berceaux ont une pousse continue et non rpartie sur des points isols;
ils sont trs-lourds, s'ils sont de pierre; leur effet n'est pas
heureux, et les pntrations des baies dans leurs reins produisent des
courbes trs-dsagrables, que les Romains, avec juste raison, vitaient
autant que faire se pouvait.

On voit donc percer dans le texte naf du bon Philibert de l'Orme ce
sentiment d'exclusion quand mme,  l'gard des procds du moyen ge,
qui s'est dvelopp depuis lui avec moins de bonhomie. En effet, en
marge du texte que nous venons de citer, il est dit en manire de
vedette: L'auteur approuver la faon moderne (de l'Orme dsigne, ainsi
les votes gothiques) des votes, _toutes fois_ ne s'en vouloir ayder.
Pourquoi, puisqu'il les approuve? Il ne nous le dit pas. Quoi qu'il en
soit et bien qu'il ne s'en aidt pas, il construisit, comme tous ses
confrres, des votes en arcs d'ogive, et il eut raison, car la plupart
des exemples qu'il donne comme des nouveauts n'ont rellement rien de
pratique ni de srieux, s'il s'agit de fermer de grands espaces. En ceci
Philibert de l'Orme prlude  la critique (si l'on peut donner ce nom 
un blme irraisonn) de la structure du moyen ge. Depuis lui, cette
critique, quoique moins nave, ne raisonne pas mieux; mais elle est plus
exclusive encore, et ne dirait pas, en parlant de la faon des votes du
moyen ge, laquelle vritablement je ne veux despriser, ains plustt
_confesser_ qu'on y a faict et pratiqu de fort bons traicts et
difficiles. Ce sont choses qu'on ne confesse plus au XIXe sicle, parce
que les esprits logiques de notre temps pourraient rpondre: Si vous
confessez que le mode a du bon, pourquoi ne vous en servez-vous pas?
Mieux vaut ne rien dire, ou battre l'eau, que de provoquer de pareilles
questions.

La renaissance, quoi qu'en dise Philibert de l'Orme, ne change donc pas
de systme de votes pour les grands vaisseaux, et pour cause; mais elle
compliqua ce systme. Elle multiplia les membres secondaires plutt
comme un motif de dcoration que pour obtenir plus de solidit. Et en
effet les votes qu'elle construisit sont en assez mauvais tat ou mne
sont tombes, tandis que la dure des votes des cathdrales de
Chartres, de Reims, d'Amiens, dfieront encore bien des sicles. Les
votes hautes de l'glise Saint-Eustache de Paris ne furent faites que
pendant les dernires annes du XVIe sicle, elles ne sont pas
trs-solides; leurs sommiers ne sont pas combins avec adresse, les arcs
sont bands en pierres ingales de lit en lit, ce qui, comme nous le
disions plus haut, est une cause de dformations. Parmi ces votes
datant du XVIe sicle, on peut citer, comme remarquables, celles qui
fermaient le choeur de l'glise Saint-Florentin (Yonne), et qui dataient
du milieu de ce sicle[413].

Nous donnons (fig. 45) la projection horizontale de la moiti de ces
votes, au chevet de l'glise. L'arc-doubleau et l'arc ogive composent,
comme dans la vote du moyen ge, l'ossature principale de la structure;
mais les tiercerons qui partent de la pile pour se joindre au milieu des
liernes n'existent plus ici, et sont remplacs par des intermdiaires
_ab_, qui, s'ils produisent un effet dcoratif piquant, ont le tort de
reporter une pousse latrale sur les flancs des formerets, ce qui est
absolument contraire au principe de la structure des votes gothiques,
et, qui pis est, au bon sens. Cette pousse est encore augmente par les
arcs _ad_, qui eux-mmes contre-butent les liernes _de_. Aussi ces
formerets (rabattus en AA'B) s'taient-ils inclins en dehors sous la
pression de ces arcs qui viennent les pousser en _a'a''_, ce qui ne
serait point arriv si, au lieu de ces arcs _ab_, l'architecte et pos
des tiercerons A_d_...; mais on n'aurait pas eu ce compartiment en
toile, et le dsir de produire une apparence nouvelle l'emportait sur
ce que commandait la raison. On voit donc que dj se manifestait cette
tendance, si dveloppe aujourd'hui en architecture, de sacrifier le
vrai, le sage, le raisonn,  une forme issue du caprice de l'artiste.
Bien d'autres entorses  la raison se rencontrent dans cette vote.
Ainsi, nous avons rabattu l'arc-doubleau en AC, et l'arc ogive A_e_ en
AF; le grand arc AD contre-butant la clef du chevet, en AG. La rencontre
de ce grand arc AD avec l'arc ogive donne la clef H; or, comme cet arc
ogive est trac, le niveau de cette clef H est donn et se trouve en
_h_. Nous reportons ce niveau en _h'_ sur le rabattemtnt de l'arc AD. Le
niveau de la clef I est donn; il est le mme que celui de la clef H,
puisque l'arc ogive AE est trac. Il faut donc que l'arc KI atteigne ce
niveau I; nous le rabattons en KI_i_, la flche I_i_ tant gale  la
ligne I_h_. Rabattant sur l'arc de cercle K_i_ la clef O, nous obtenons
le point _o'_, et la hauteur O_o'_ donne, sur la courbe K_i_ aussi bien
que sur celle du grand arc AD, le niveau de la clef O en _o'_ et en
_o''_. Donc il faut que cette grande courbe butante AD passe en G, en
_h'_ et en _o''_. De _o''_ en G, elle se rapproche videmment trop de
l'horizontale et bute mal l'arrive des arcs ogives et liernes du
chevet; aussi cette branche d'arc _o''_G s'tait-elle tordue et releve,
par suite le grand arc-doubleau KL s'tait dform.

La clef _b_ tant donne en projection horizontale, son niveau est donn
sur le rabattement de l'arc ogive en _b'_; la rencontre _a_ sur le
formeret tant donne en projection horizontale, son niveau est donn en
_a''_ sur le rabattement du formeret, donc la longueur _ab_ en
projection horizontale; l'arc _a''b''_ est connu. Il en est de mme pour
l'arc _bm_, rabattu en _b''m'_, puisque le niveau de la clef _m_ est
connu.

Quant aux liernes _de_, elles sont prises sur un arc de cercle qui
runirait la clef B du formeret  la clef _e_ des arcs ogives. Cet arc
de lierne est rabattu de _n_ en _e_, _n_ donnant le niveau de la clef B
du formeret par rapport au niveau de la clef _e_ des arcs ogives. En M
sont rabattus les arcs ogives _pq_ du chevet (le niveau de la clef tant
celui de l'arc-doubleau), les branches des liernes en _rq_, et les
tiercerons en _ps_. Tous les arcs, liernes, fausses liernes, faux
tiercerons, sont poss dans un plan vertical, quelle que soit leur
position par rapport  la courbure des arcs principaux (voyez en P).

Mais les arcs secondaires, pntrant plus ou moins obliquement les arcs
principaux, suivant que ceux-ci se rapprochent ou s'loignent de la
verticale, les joues de ces arcs secondaires, poss dans un plan
vertical, se trouvent l'une au-dessus, l'autre au-dessous de l'extrados
de l'arc principal; il en rsultait une difficult pour maonner les
votains. Pour sauver cette difficult, les architectes de la
renaissance tracent une clef pendante  ces points de rencontre (fig.
46)[414]; clef pendante qui se compose d'un corps cylindrique dans
lequel viennent pntrer les divers arcs[415]. Les arcs secondaires
tant, comme les arcs principaux, poss dans un plan vertical,
l'extrados de la fausse lierne A arrive horizontalement contre le corps
cylindrique, tandis que l'extrados de l'arc ogive B le pntrerait en
_b_ du ct de sa naissance, et en _c_ du ct de son sommet; il y
aurait donc une diffrence de niveau entre le point _b_ et le point _c_.
Et de _b_ en _c_, comment poser les moellons de remplissage? Les
constructeurs ont donc augment la hauteur des joues de ces arcs
principaux en arrivant prs de ces clefs, ainsi que l'indique le
supplment _g_, pour araser le point _e_, et cela en raison du niveau de
ces points d'arrive des liernes, fausses liernes ou faux tiercerons. Il
y aurait, par exemple, un dcrochement en _h_  l'arrive de l'arc ogive
B, puisque l'extrados du faux tierceron _l_ n'arriverait pas au niveau
de l'extrados de la fausse lierne A. On voit quelles complications de
coupes produisaient ces fantaisies des architectes de la renaissance,
beaucoup plus proccups d'obtenir un effet dcoratif que des conditions
d'une sage construction. Si nous ajoutons  ces difficults gratuitement
accumules le manque des connaissances du trac gomtrique, qui dj se
faisait sentir dans les chantiers, nous ne serons pas surpris du peu de
dure de ces votes du XVIe sicle. Cependant on reconnat que
l'habitude de raisonner sur l'application des formes convenables 
l'objet n'est point encore perdue chez les matres. Ainsi la forme
allonge de ces clefs pendantes, dont l'axe est habituellement vertical,
est bien motive par ces pntrations d'arcs  des niveaux diffrents.
Ces longues pierres qui semblent  l'oeil des fiches plantes aux
rencontres d'arcs, ne sont pas l par un caprice d'artiste, mais une
ncessit de structure, et les queues tombantes plus ou moins ornes de
sculptures que ces artistes leur donnent en contre-bas des arcs ne font
qu'accuser la fonction de ces clefs de rencontre d'arcs.

Au point de vue de la structure, l'art du XVIe sicle tait, pour les
votes comme pour le reste,  l'tat d'infriorit sur les arts
antrieurs. Les arcs-boutants, par exemple,  cette poque, ne sont plus
disposs conformment aux lois de la statique et de l'quilibre des
forces (voy. ARC-BOUTANT); les archivoltes ne sont plus rgulirement
extradosses, les lits d'assises ne correspondent plus aux membres de
l'architecture; les claires-voies, les meneaux, adoptent des formes
contraires  la nature et  la rsistance des matriaux mis en oeuvre.
Il est vident que les architectes, proccups avant tout d'appliquer
certaines formes appartenant  un autre mode de structure que celui
adopt en France en raison des matriaux et de leur emploi judicieux,
abandonnent  des mains subalternes le trac de cet appareil, qui n'est
plus d'accord avec ces formes empruntes ailleurs. Les matres du XVe
sicle taient meilleurs constructeurs, meilleurs praticiens et traceurs
que ceux du XVIe; ceux du XIVe sicle l'emportaient sur les matres du
XVe, et peut-tre ceux du XIIIe l'emportaient-ils encore sur ceux du
XIVe. Cependant les appareilleurs du XIIe sicle taient des gnies, si
nous les comparons  ceux du XVIIe sicle, car il n'est pas de structure
plus grossire et plus mal trace en France,  moins de remonter aux
plus mauvaises poques de l'cole romane, que celle de ce XVIIe sicle,
que l'on s'efforce d'imiter aujourd'hui.

Les votes franaises et anglaises, parties toutes deux du mme point au
XIIe sicle, taient arrives au XVIe, dans l'un et l'autre pays,  des
rsultats trs-diffrents et qui donnent la mesure exacte des aptitudes
des deux peuples. D'aprs ce que nous avons vu prcdemment, on
observera qu'en se perfectionnant conformment  la mthode admise ds
le XIIIe sicle, les votes anglaises, malgr leur apparence complique,
arrivent de fait, au contraire,  l'emploi d'un procd trs-simple, en
ce qu'une courbe peut suffire  tous les arcs d'une vote, ou que (si
ces arcs doivent atteindre  la clef un mme niveau) les courbes
diffrentes dans une partie seulement de leur dveloppement, sont
traces par un procd trs-simple; que tous ces arcs restent
indpendants, et ne sont relis que par des entretoises d'un seul
morceau, qui n'ont qu'un rle secondaire et ne peuvent en rien influer
sur la courbe principale admise pour les arcs; que les remplissages ne
sont plus que des panneaux, aussi faciles  tracer qu' poser. Dans les
votes franaises, nous voyons que les constructeurs en viennent 
multiplier les arcs; ils les croisent, de telle faon que la courbure de
ces arcs doit tre distincte pour chacun d'eux; que ces courbures sont
commandes par des niveaux donns par le trac pralable sur plan
horizontal; que ces arcs sont dpendants les uns des autres, et que, par
consquent, ces constructeurs ne sont plus les matres, ainsi, de donner
 ces courbes les flches ncessaires en raison de leur fonction, de
leur rsistance ou de leur action de pousse et de bute; qu'en un mot,
ces constructeurs franais du XVIe sicle abandonnent un systme
judicieux et parfaitement entendu (celui du XIIIe sicle), pour se
lancer dans des combinaisons indiques seulement par la fantaisie. Le
rseau de la vote anglaise de la fin du XVe sicle est solide,
mthodique: c'est la consquence d'une longue exprience fidle au
principe pos. Le rseau de la vote franaise au XVIe sicle n'est pas
solide, parce que les arcs qui s'entrecroisent par suite d'un caprice de
l'artiste, sans l'intervention d'une ncessit et de la raison, ont des
actions diffrentes, les unes molles et faibles, les autres actives et
puissantes. Au lieu de rendre la vote franaise en arc d'ogive plus
solide qu'elle ne l'tait, par l'adjonction de tous ces arcs
secondaires, les architectes franais l'altrent, lui enlvent ses
qualits d'lasticit, de force et de libert. Aussi ces votes du XVIe
sicle sont-elles, la plupart, proches de leur ruine, lorsqu'elles ne
sont pas dj tombes.

Alors, au XVIe sicle, nos architectes cherchent,  l'aide d'un savoir
mdiocre d'ailleurs,  faire des tours de force, et notre Philibert de
l'Orme lui-mme, malgr son rare mrite, n'est pas exempt de ce travers.
Le pdantisme s'introduit dans l'art, et le vrai savoir, le savoir
pratique, fait dfaut. On veut oublier et l'on oublie les vieilles
mthodes, les principes tablis sur une longue exprience; mthodes et
principes que l'on pouvait perfectionner sans se lancer dans des
thories enfantines et trs-superficielles. Il n'est pas douteux, rien
qu' examiner les monuments existants, que les matres du XIIIe sicle
savaient la gomtrie et en comprenaient surtout les applications
beaucoup mieux que les matres du XVIe sicle. Mais les premiers ne
s'amusaient pas  la montre, ils se servaient de la science, ainsi que
les vrais savants s'en servent, comme d'un moyen, non pour en faire
parade. Les architectes de la renaissance prenaient dj le moyen pour
la fin; et, comme il arrive toujours en pareil cas, on possde une
classe de thoriciens spculatifs passablement pdants, et en arrire
une masse compacte ignorant les procds les plus simples. Au XVIe
sicle, on faisait des livres dans lesquels on discutait Vitruve tant
bien que mal, o l'on donnait les proportions des ordres, o l'on
couvrait des pages d'pures destines  blouir le vulgaire, mais on
inclinait  construire trs-mal, trs-grossirement, dans un pays o
l'art de la construction avait atteint un dveloppement prodigieux,
comme science d'abord, puis comme emploi raisonn des matriaux et de
leurs qualits. L'art s'chappait des mains du peuple, de ces
corporations d'artisans, pour devenir l'apanage d'une sorte
d'aristocratie de moins en moins comprise, parce qu'elle laissait de
ct les principes issus du gnie mme du pays pour une sorte de
formulaire empirique, inexpliqu et inexplicable comme une rvlation.
Il tait vident que tout ce qui pouvait tendre  discuter ce formulaire
prsent en manire de dogme devait tre repouss par ce corps
aristocratique des nouveaux matres, dont l'Acadmie des beaux-arts
conserve aujourd'hui encore les doctrines avec plus de rigueur que
jamais. C'est pourquoi, de temps  autre, nous voyons, du sein de ce
corps et de ses adeptes les plus fervents, s'chapper une protestation
contre l'tude de notre art franais du moyen ge et les applications
tendues qu'on en peut faire. C'est pourquoi aussi nous ne cessons pas
et nous ne cesserons pas de tenter de dvelopper cette tude, de faire
entrevoir ses applications, bien convaincu de cette vrit affirme par
l'histoire: que les corps ne sont jamais plus exclusifs qu'aux jours o
ils sentent leur pouvoir branl.

       [Illustration: Fig. 1.]
       [Illustration: Fig. 2.]
       [Illustration: Fig. 3.]
       [Illustration: Fig. 4.]
       [Illustration: Fig. 5.]
       [Illustration: Fig. 6.]
       [Illustration: Fig. 7.]
       [Illustration: Fig. 8.]
       [Illustration: Fig. 9.]
       [Illustration: Fig. 10.]
       [Illustration: Fig. 11.]
       [Illustration: Fig. 12.]
       [Illustration: Fig. 13.]
       [Illustration: Fig. 14.]
       [Illustration: Fig. 15.]
       [Illustration: Fig. 16.]
       [Illustration: Fig. 17.]
       [Illustration: Fig. 18.]
       [Illustration: Fig. 19.]
       [Illustration: Fig. 20.]
       [Illustration: Fig. 21.]
       [Illustration: Fig. 22.]
       [Illustration: Fig. 23.]
       [Illustration: Fig. 24.]
       [Illustration: Fig. 25.]
       [Illustration: Fig. 26.]
       [Illustration: Fig. 27.]
       [Illustration: Fig. 28.]
       [Illustration: Fig. 29.]
       [Illustration: Fig. 30.]
       [Illustration: Fig. 31.]
       [Illustration: Fig. 32.]
       [Illustration: Fig. 33.]
       [Illustration: Fig. 34.]
       [Illustration: Fig. 35.]
       [Illustration: Fig. 36.]
       [Illustration: Fig. 37.]
       [Illustration: Fig. 38.]
       [Illustration: Fig. 39.]
       [Illustration: Fig. 40.]
       [Illustration: Fig. 41.]
       [Illustration: Fig. 42.]
       [Illustration: Fig. 43.]
       [Illustration: Fig. 44.]
       [Illustration: Fig. 45.]
       [Illustration: Fig. 46.]

     [Note 384: Le pltre a t employ par les Romains dans les
     circonstances indiques ici, notamment au thtre de
     Taormine, en Sicile, et dans les thermes d'Antonin Caracalla,
      Rome.]

     [Note 385: Notamment aux votes des thermes d'Antonin
     Caracalla.]

     [Note 386: La vote du Panthon d'Agrippa a 43 mtres 36
     centimtres de diamtre.]

     [Note 387: Il faut dire que ces deux coupoles sont leves
     sur pendentifs; mais la nature des lzardes qui se sont
     produites dans la coupole de Saint-Pierre de Rome n'indique
     pas que ces dsordres soient dus uniquement  des tassements.
     Il y a eu ruptures dans la calotte mme causes par un lger
     relvement de la zone des reins de la coupole. Les dchirures
     causes par des tassements se sont au contraire produites (et
     cela devait tre)  la base mme de la demi-sphre, ce qui
     motiva la pose d'un cercle de fer  cette base; ces lzardes
     sont suivant les longitudes. Les fissures observes 
     l'extrados de la zone en contre-bas de la lanterne sont au
     contraire suivant les latitudes, et produisent une pression 
     l'intrados qui fit dtacher des parties d'enduits et de
     mosaques.]

     [Note 388: Un jeune ingnieur franais, M. Choisy, va publier
     prochainement un travail trs-complet sur la structure des
     votes romaines, d'aprs les monuments. Ce recueil, que nous
     avons eu entre les mains, donne en dtail les divers procds
     employs par ces grands constructeurs, et dmontre, de la
     manire la plus vidente, que l'conomie dans la dpense
     tait une de leurs principales proccupations. Nous engageons
     les architectes qui veulent srieusement connatre les
     procds employs par les Romains dans les constructions 
     recourir aux travaux de M. Choisy sur cette matire.]

     [Note 389: Voyez la _Syrie centrale; architecture civile et
     religieuse du_ Ier _au_ VIIe _sicle_, par M. le comte
     Melchior de Vog. Baudry, diteur.]

     [Note 390: Voyez _Entretiens sur l'architecture_.]

     [Note 391: Voyez la _Syrie centrale_, pl. xvi.]

     [Note 392: L'exemple du temple de Diane de Nmes est une
     exception. Il ne faut pas perdre de vue que les monuments
     romains levs dans la Province sont, beaucoup plus que ceux
     d'Italie, pntrs de l'esprit grec, surtout en se
     rapprochant de Marseille. Il est intressant de constater les
     analogies qui existent entre ces monuments antiques de la
     Province romaine et ceux de la Syrie centrale.]

     [Note 393: Nous expliquerons tout  l'heure en quoi consiste
     ce mode.]

     [Note 394: Toute cette thorie est dveloppe dans l'article
     CONSTRUCTION.]

     [Note 395: Voyez CONSTRUCTION, fig. 3.]

     [Note 396: Voyez COUPOLE.]

     [Note 397: Voyez CONSTRUCTION, fig. 4.]

     [Note 398: Voyez CONSTRUCTION, fig. 62 et suivantes jusqu'
     la figure 72 _bis_.]

     [Note 399: Voyez les _Annales archologiques_, t. XXIII, p. 1
      18 et 115  132.]

     [Note 400: Voyez CONSTRUCTION, OGIVE, TRAVE.]

     [Note 401: Aujourd'hui le centre de ces arcs serait en I;
     mais il y a eu, aprs le dcintrage, un lger abaissement de
     la clef, puis plus tard un faible cartement des murs, qui a
     d dformer quelque peu ces arcs, dont les centres devaient
     tre poss sur la ligne suprieure des tailloirs.]

     [Note 402: C'est grce  l'obligeance de M. Lance, architecte
     diocsain de Sens, et aux sondages intelligents faits par son
     inspecteur, M. Lefort, que nous avons pu relever exactement
     cette arcature, qui prsente une disposition si curieuse.
     Dans notre restitution, la forme des fentres est seule
     douteuse, bien que les pieds-droits de ces fentres soient
     encore accuss  l'extrieur et concident avec les
     pieds-droits de l'arcature du triforium. (Voyez TRIFORIUM.)]

     [Note 403: Il existe en effet un assez grand nombre de votes
     des XIIIe et XIVe sicles sans formerets. Les votes de la
     cathdrale de Clermont (Puy-de-Dme), par exemple, en sont
     dpourvues.]

     [Note 404: La construction de cette vote parat dater de la
     fin du XIIIe sicle, peut-tre de 1270. Elle fut rpare en
     partie plus tard, assez maladroitement, aprs l'incendie de
     la premire flche; mais il est certain que les tiercerons et
     liernes existaient avant cette poque, car les points de
     dpart sont anciens.]

     [Note 405:  l'article CONSTRUCTION, nous avons dj indiqu
     les consquences tires par les Anglo-Normands de la vote du
     XIIe sicle.]

     [Note 406: Ce travail, insr dans le premier volume des
     _Transactions_ de l'Institut des architectes britanniques, a
     t traduit, en 1843, par M. Daly, dans la _Revue
     d'architecture_ (t. IV). Le traducteur, dans l'introduction
     qui prcde le texte de M. Willis, ne fait pas ressortir les
     diffrences profondes qui sparent la structure des votes
     anglaises de celle des votes franaises, et ne semble pas
     avoir tudi ces dernires; mais en 1843 personne n'tait en
     tat de se livrer  un travail critique sur cet objet.]

     [Note 407: Salle voisine de la cathdrale d'Ely, ct nord,
     XIVe sicle.]

     [Note 408: 0n a donn  cette forme la qualification de vote
     en ventail; mais un ventail se dveloppe dans un seul plan:
     il n'est pas besoin de faire ressortir le dfaut de prcision
     de cette dnomination.]

     [Note 409: Voyez le mmoire de M. le professeur Willis, _sur
     les votes anglaises du moyen ge_, ou, dans le tome IV de la
     _Revue d'architecture_ de M. Daly, la traduction de ce
     travail et les planches  l'appui.]

     [Note 410: Voyez,  ce sujet,  l'article CONSTRUCTION, le
     chapitre VOTE.]

     [Note 411: Voyez CATHDRALE, fig. 48. La cathdrale de
     Narbonne est singulirement pauvre en sculptures. Il semble
     que le matre de l'oeuvre ait concentr toutes ses ressources
     pour obtenir une construction irrprochable comme conception
     et comme excution.]

     [Note 412: _L'Architecture_ de Philibert de l'Orme. Paris,
     1576, livre IV, chap. VIII.]

     [Note 413: Les arcs-boutants qui contre-butaient ces votes
     taient mal combins, comme il arrive  presque tous les
     arcs-boutants de cette poque; puis les parements extrieurs
     des contre-forts avaient t saps  diverses poques;
     quelques tassements s'taient produits. Il y a vingt ans, ces
     votes menaaient ruine, il fallut les refaire. M. Piplu,
     architecte du dpartement de l'Yonne, s'acquitta de ce
     travail avec beaucoup d'adresse, il y a quelques annes;
     mais, par des raisons d'conomie, on se contenta de votes
     simples en arcs d'ogive. Nous donnons ici les votes
     anciennes, releves avant la dmolition.]

     [Note 414: Nous supposons, dans cette figure, la clef marque
     X dans la figure prcdente (45).]

     [Note 415: Voyez CLEF.]



Y



YMAGERIE, s. f.--Voyez SCULPTURE.



YRAIGNE, s. f. (vieux mot). Panneau de fil de fer. Voyez GRILLAGE.



YRE, s. f. (vieux mot). Cour, aire.



Z



ZIGZAG, s. m.--Voyez BATONS ROMPUS.



ZODIAQUE, s. m. Zone de l'ther que le soleil semble parcourir dans
l'espace d'une anne, et dont l'cliptique est la ligne mdiane.
Personne n'ignore que la zone zodiacale, divise en douze parties, une
pour chaque mois, ds la plus haute antiquit, porte en chacune de ces
parties un signe qu'on appelle les signes du zodiaque. Ces signes sont:
le Blier (mars), le Taureau (avril), les Gmeaux (mai), l'crevisse
(juin), le Lion (juillet), la Vierge (aot), la Balance (septembre), le
Scorpion (octobre), le Sagittaire (novembre), le Capricorne (dcembre),
le Verseau (janvier), et les Poissons (fvrier). Ces figures
correspondant aux mois de l'anne sont souvent reprsentes sur nos
monuments du moyen ge, et en regard sont figurs les travaux ou
occupations de l'homme pendant chacun de ces mois.

Ds le XIe sicle, les portails de nos glises possdent des zodiaques
sculpts sur les archivoltes des portes.

Nos grandes cathdrales des XIIe et XIIIe sicles sont toutes pourvues
de ces signes, sculpts toujours d'une manire trs-apparente.

 la porte principale de l'glise abbatiale de Vzelay (premires annes
du XIIe sicle), le cordon de mdaillons qui entourent le grand tympan
reprsentant le Christ et les douze aptres, renferme les douze signes
du zodiaque entremls des travaux mensuels correspondants. Ce zodiaque
est un des plus complets que nous connaissions. La porte de droite de la
faade de l'glise abbatiale de Saint-Denis montre encore sur ses
pieds-droits quelques sujets et signes d'un zodiaque qui peut-tre tait
complet, mais qui a t dtruit en partie. Dans ce zodiaque, le
mdaillon qui correspond au premier mois de l'anne reprsente un homme
 deux ttes, l'une vieille, l'autre jeune. Du ct de la tte de
vieillard, le bras pousse une petite figure barbue dans un dicule dont
la porte se ferme: c'est l'anne expire; l'autre main attire une figure
imberbe hors d'un dicule dont la porte s'ouvre: c'est l'anne qui
commence.

 Notre-Dame de Paris, sur les jambages de la porte de la Vierge de la
faade occidentale, est sculpt un trs-beau zodiaque, dont les sujets
et signes sont du meilleur style. Ce zodiaque date de 1220 environ.

Des zodiaques sont frquemment figurs en peinture, sur les vitraux des
roses de nos grandes glises des XIIe et XIIIe sicles.

Des zodiaques taient galement reprsents sur des pavages. L'glise
Saint-Bertin de Saint-Orner, celle de l'abbaye de Saint-Denis, celle de
l'abbaye de Westminster, possdaient et possdent encore en partie des
zodiaques en mosaques ou en incrustations de mastics de couleur dans
des dalles graves. Quelquefois ce sont seulement les travaux ou
reprsentations des occupations de l'anne (comme  la chapelle de
Saint-Firmin,  Saint-Denis) qui remplacent les signes. C'est un homme
qui coupe du bois, un autre qui chasse, un troisime taille sa vigne;
puis viennent les mois de la belle saison: un faucheur, un moissonneur,
un batteur en grange, un vendangeur, etc. Parfois, dans les difices
d'un caractre civil; comme les chteaux, les htels, les maisons mmes,
des plaisirs remplacent les travaux. Certains mois sont rservs aux
banquets, aux jeux; des personnages se chauffent devant l'tre d'une
chemine, des jeunes gens tressent des couronnes. On chasse au faucon ou
aux lacs; on pche, on danse. Il y avait alors comme aujourd'hui, pour
les gens de loisirs, une sorte de rgularit dans les plaisirs de la
ville et de la campagne. Certains zodiaques commencent  Pques,
c'est--dire en avril (le Taureau); d'autres, celui de Vzelay, par
exemple, commencent en janvier (le Verseau). Mais souvent ces signes,
dans nos monuments, ne sont pas  leur place. tant sculpts sur des
morceaux de pierre, avant la pose, claveaux ou assises, les ouvriers ne
suivaient pas toujours l'ordre dans lequel ils devaient tre placs, et
cet ordre tait interverti.




FIN DU IXe ET DERNIER VOLUME.

TABLE PROVISOIRE DES MOTS CONTENUS DANS LE NEUVIME VOLUME.



       T

       Tabernacle
       Taille
       Tailloir
       Tapisserie
       Tas
       Tas de charge
       Temple
       Thtre
       Tierceron
       Tirant
       Toiles (peintes)
       Tombeau
       Tour
       Tourelle
       Trait
       Transsept
       Travaison
       Trave
       Trfle
       Treillage
       Treillis
       Trsor
       Tribune
       Triforium
       Trilobe
       Trinit
       Trompe
       Trompillon
       Trne
       Troudeboulin
       Trumeau
       Tuile
       Tuyau
       Tympan

       U

       Unit

       V

       Vantail
       Vergette
       Verrire
       Vertevelle
       Vertu
       Vierge (sainte)

       Vitrail
       Voirie
       Volet
       Voussoir
       Voussure
       Vote

       Y

       Ymagerie
       Yraigne
       Yre

       Z

       Zigzag
       Zodiaque


FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU NEUVIME VOLUME.


PARIS.--IMP. E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.




















End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de
l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (9/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
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