The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 4), by 
Alphonse de Lamartine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Cours Familier de Littrature (Volume 4)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30917]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.]




                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE


                   TOME QUATRIME.


                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1857


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.


                          IV



  Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie,
                      rue Jacob, 56.




XIXe ENTRETIEN.

7e de la deuxime Anne.




LITTRATURE LGRE.

ALFRED DE MUSSET.

(Suite.)


I

Maintenant que nous avons vu l'homme et l'influence, voyons les
oeuvres. Notre tche devient ici trs-difficile.

Un jour que le pote Hafiz, ce Musset voluptueux mais philosophe de la
Perse, tait mollement couch sur son tapis  l'ombre des platanes,
au bord des sources de Chiraz, et qu'il s'enivrait  la fois des
parfums cumants de sa coupe, des chants des courtisanes, des pas des
danseuses, et des scintillements des yeux de sa jeune pouse Lela,
ces lueurs du ciel de l'me, un de ses amis s'avisa de lui dire:
Hafiz! qu'est-ce que l'ivresse?

Le pote acheva de vider la coupe  demi-pleine que cette
interrogation inattendue avait suspendue un moment entre la main et
les lvres; il regarda amoureusement le front rougissant de Lela, il
respira  longue haleine le bouquet de fleurs de jasmin et de
citronniers qui jonchaient le tapis, puis, gardant un long silence
comme un sage qui cherche une rponse et qui n'en trouve pas dans son
esprit: L'ivresse? dit-il, je ne sais pas, mais enivre-toi, c'est ma
seule rponse. Prenant alors sur le tapis un des bouquets des mille
fleurs diverses dont ses esclaves avaient par la table de nacre du
festin et couronn les jarres, il le donna  respirer  son ami:
Rponds  ton tour, lui dit-il, et analyse si tu peux, dans l'odeur
enivrante qu'exhale ce bouquet, chacun des mille parfums dont ce
parfum innomm se compose; dis-moi ce qui est sant et ce qui est
poison dans l'invisible haleine de toutes ces fleurs?

L'ami respira et se tut longtemps comme Hafiz, aprs avoir respir le
bouquet de fleurs. Je ne sais pas ce qui est sain; je ne sais pas ce
qui est mphitique, dit-il au pote, je ne puis pas dcomposer ce qui
chappe  mes yeux et  mes doigts, mais les couleurs sont ravissantes
et le parfum est dlicieux.--Laisse-moi donc vider ma coupe et
regarder Lela, poursuivit Hafiz, et il acheva nonchalamment de
savourer son double dlire.


II

Quant  nous, en face de ces deux volumes de posie d'Alfred de
Musset, notre rle de critique est bien diffrent du rle d'Hafiz et
de son ami en face du festin et des danseuses de Perse. Nous ne
pouvons pas dire comme Hafiz: Laissez-moi vider ma coupe sans savoir
quelle lie amre il peut y avoir au fond du verre, et quel dboire
suivra l'ivresse? Nous ne pouvons pas dire comme le convive d'Hafiz:
Laissez-moi respirer le bouquet sans savoir quelle salubrit ou
quel poison contiennent les coupes colores de ces fleurs. Nous
crivons pour la chaste jeunesse et pour les sages, nous n'crivons
pas pour les voluptueux. Laissez-nous donc analyser lourdement et
pniblement cette double ivresse, l'une saine, l'autre malsaine qui
sort des coupes et des fleurs de ce charmant pote, et si nous sommes
trop svres, trop dlicats, trop froisss par le mauvais pli d'une
feuille de rose comme le Sybarite, ne vous y trompez pas, ce n'est pas
mollesse, c'est conscience; rien de ce qui froisse l'me ou de ce qui
ternit la pudeur ne doit tre pardonn  celui qui crit pour la
jeunesse, ce printemps de la puret.


III

J'ouvre donc le premier et je lis; mais non, je ne lis pas _Don Paez_,
premire fantaisie potique d'Alfred de Musset presque encore enfant.
C'est une dbauche de verve cumante, c'est une gaze sur laquelle
tincellent dj  et l des paillettes de faux clinquant et quelques
diamants, mais le tissu de gaze est trop clair. C'est du Ptrone en
vers. On ne comprend gure comment ce jeune homme, au lieu de dbuter,
comme nous dbutons tous, par un excs d'enthousiasme, dbute par un
excs de licence d'esprit. C'est une originalit  coup sr, mais une
triste originalit. Un pote plus mr et plus grand que Musset, venait
de mettre l'Espagne  la mode par quelques fantaisies andalouses o
l'on croyait entendre grincer les guitares sous les balcons aux lueurs
de la lune de Sville. Tout tait espagnol en ce temps-l dans le
costume potique. Byron lui-mme avait popularis dans Child-Harold
les coquetteries de Cadix. La jeunesse de Londres et de Paris ne
rvait que Dulcines d'Andalousie. Musset fait aussi son rve:
seulement au lieu de le composer d'amour et de larmes, il le compose
de libertinage, de rire et de sang.

  La dame dont ici j'ai dessein de parler
  tait de ces beauts qu'on ne peut galer;
  Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse
  De ses pieds, elle tait Andalouse, et comtesse!

Juana est son nom, elle aime _don Paez_, lansquenet de la garnison; la
description de leur amour ne dissonnerait pas mal dans une page
obscne de l'_Aretin_. La sensualit grossire y tue tout amour et
par consquent toute vritable posie. Don Paez, en quittant la
chambre de Juana, va au corps-de-garde. Dans une scne d'ivrognerie et
de rixe qui rappelle trop un tableau flamand de _Teniers_, il apprend
que don tur, un de ses camarades, se vante de l'amour de Juana. Il
lui donne un dmenti en vers qui soulvent le coeur de dgot.

  . . . . . . . . . . . .--Ta lvre srement
  N'a pas de ses baisers sitt perdu la trace?
  --Je vais te les cracher, si tu veux,  la face.

Cette anne-l, on admirait cela en France.

Le sensualisme obscne des tableaux produisait ce cynisme grossier de
l'expression; il faut le pardonner  un enfant qui prenait
l'engouement pour le got; le temps prenait bien l'ordure du mot pour
la force du style.

Les deux rivaux se battent en duel sur le rempart. On pressent dj de
grandes qualits de posie pique dans la description du combat.

  Comme on voit dans l't, sur les herbes fauches,
  Deux louves, remuant les feuilles dessches,
  S'arrter face  face, et se montrer la dent;
  La rage les excite au combat; cependant
  Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;
  Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.
  Tels, et se renvoyant de plus sombres regards,
  Les deux rivaux, penchs sur le bord des remparts
  S'observent,--etc., etc.

    Don Paez est vainqueur. tur est tu.
    Amour! . . . . . . . . . . . .

s'crie le pote, un moment mu involontairement lui-mme par son
propre rcit,

  Amour, flau du monde, excrable folie,
  Toi qu'un lien si frle  la volupt lie,
  Quand par tant d'autres noeuds tu tiens  la douleur,
  Si jamais, par les yeux d'une femme sans coeur,
  Tu peux m'entrer _au ventre_ et m'empoisonner l'me,
  Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
  (Plutt que comme un lche on me voie en souffrir)
  Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.

Ces vers sont vigoureux. Mais voyez comme la matrialit de la
sensation se rvle jusque dans ces lans par la brutalit des mots.

  Tu peux m'entrer _au ventre_. . . . . . . . . . .

Un pote spiritualiste, surtout un jeune pote aurait dit: tu peux
m'entrer au coeur, mais cela aurait ennobli l'amour en l'levant du
rang de sensation au rang de sentiment. Entre ces deux mots il y a la
distance qui existe entre l'me et la chair, entre don Juan et Platon.
Alfred de Musset s'tait fait le pote de la chair et des nerfs, il
devait dire: tu peux m'entrer au ventre! Ce n'tait pas une
affectation de style, c'tait une consquence de principes. Il y a
plus de rapports qu'on ne le suppose entre la vie et le got.

Don Paez, non content d'avoir immol son rival  un caprice, veut
venger froidement ce caprice trahi sur sa matresse. Il va chez une
bohmienne vendeuse de crimes, il achte un poison et un poignard pour
accomplir sa vengeance avec le raffinement d'un voluptueux qui veut
trouver mme la saveur de la dbauche dans le dernier soupir de la
vie, paradoxe qui se trouve dans toutes les compositions de ce temps
et qui n'est jamais dans la nature; car entre deux passions extrmes
dans le coeur de l'homme, il n'y a jamais quilibre. Si c'est la
vengeance qui remporte en lui, il ne caresse pas la victime qu'il va
frapper, il la hait et il la dchire comme le tigre; si c'est l'amour
qui l'emporte, il ne tue pas, il pleure et il pardonne.

Mais la description de la masure sordide habite par la bohmienne
vendeuse de philtres est neuve, pittoresque et grave au noir dans la
posie qu'on pourrait appeler flamande de la France.

  Connatriez-vous point, frre, dans une rue
  Dserte, une maison sans porte,  moiti nue;
  Prs des barrires, triste;--on n'y voit jamais rien,
  Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien;
  Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognes.
  Qui pendent, comme font des toiles d'araignes;
  Des pignons dlabrs, o glisse par moment
  Un lzard au soleil;--d'ailleurs nul mouvement.
  Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnires,
  S'accroupir vers le soir de vieilles filandires,
  Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,
  Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
  De mme l'on dirait que, par l'ge lasse,
  Cette pauvre maison, honteuse et fracasse,
  S'est accroupie un jour au bord de ce chemin.
  C'est l que don Paez, le lendemain matin,
  Se rendait.--etc.

  . . . . . . . . . . . . . Sur la porte
  Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte
  Que le jour en tout point trouait le canevas;
  Pour l'carter du mur, Paez leva le bras.

Cette seule bauche du paysage trahissait dans la jeune main un vrai
pote. Cela n'gale pas en grce, mais cela surpasse en prcision
pittoresque le chef-d'oeuvre de La Fontaine, la description de la
maison de Philmon et de Beaucis.

Don Paez emporte le philtre qui donne  la fois le dlire de l'amour
et le dlire de l'agonie. Juana attend avec impatience son amant. Ici
le pote se retrouve comme malgr lui amant et pote. Lisez le
portrait de Juana, vous le diriez trac par la main de Byron ou
d'Hugo, non du Byron de _Don Juan_, mais du Byron d'_Had_.

  Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune,
  Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune!
  Sous la tresse d'bne on dirait,  la voir,
  Une jeune guerrire avec un casque noir!
  Son voile droul plie et s'affaisse  terre.
  Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystre
  L'attente du plaisir et le moment venu
  Font sous son collier d'or frissonner son sein nu!
  Elle coute.--Dj, dressant mille fantmes,
  La nuit comme un serpent se roule autour des dmes;
  Madrid, de ses mulets coutant les grelots,
  Sur son fleuve endormi promne ses falots.
  --On croirait que, fconde en rumeurs touffes,
  La ville s'est change en un palais de fes,
  Et que tous ces granits dentelant les clochers
  Sont aux cimes des toits des follets accrochs.
  La seora pourtant, contre sa jalousie,
  Collant son front rveur  sa vitre noircie,
  Tressaille chaque fois que l'cho d'un pilier
  Rpte derrire elle un pas dans l'escalier.
  --Oh! comme  cet instant bondit un coeur de femme!
  Quand l'unique pense o s'abme son me
  Fuit et grandit sans cesse, et devant son dsir
  Recule comme une onde, impossible  saisir!
  Alors, le souvenir excitant l'esprance,
  L'attente d'tre heureux devient une souffrance;
  Et l'oeil ne sonde plus qu'un gouffre blouissant,
  Pareil  ceux qu'en songe Alighieri descend.
  Silence!--Voyez-vous, le long de cette rampe,
  Jusqu'au fate en grimpant tournoyer une lampe?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici la mort les saisit dans l'affreux contre-sens de la passion et du
meurtre. Le rideau tombe sur deux cadavres et la moralit est digne du
drame.

  . . . . . . . . . Sous une nue obscure
  La lune a drob sa clart faible et pure.--
  Nul flambeau, nul tmoin que la profonde nuit
  Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.
  --Qui le saura?--Pour moi, j'estime qu'une tombe
  Est un asile sr o l'esprance tombe,
  O pour l'ternit l'on croise les deux bras,
  Et dont les endormis ne se rveillent pas.

 travers ces lueurs d'un talent nfaste mais nergique, on entrevoit
nettement que si la posie est vivante, l'me est morte avant d'tre
ne. Le vent du matrialisme l'a teinte dans la poitrine de ce jeune
homme.  l'absence complte de toute autre sensibilit que la
sensibilit des sens et des instincts, correspond en lui la foi
complte et avoue dans l'ternit du sommeil de la mort. Aussi, 
dater de ce premier pome applaudi avec frnsie par une jeunesse
sature d'idal et ennuye de platonisme, Alfred de Musset se
dclara-t-il de plus en plus le pote des sens contre les potes de
l'me. Il n'avait vers dans _Don Paez_ qu'une goutte du philtre
empoisonn de la bohmienne, Circ de faubourg: il le versa  pleines
coupes dans ses pomes suivants. Il s'tait enivr lui-mme du philtre
qu'il avait compos pour endormir et pour tuer l'me de Juana.


IV

_Les Marrons du feu_ sont une dbauche complte de posie et de
licence qui dpasse en talent et en scandale d'images _Don Paez_.
C'est un pome dialogu plus qu'un drame. Un certain Raphal aime une
danseuse, la Camargo. Le temps et la jouissance ont us chez lui
l'amour; cet amour est toujours jeune et brlant dans le coeur de la
danseuse. Il faut rendre justice au pote, il fait comme la nature, il
donne toujours le beau rle  la femme. Parmi tous ses sacrilges, il
se refuse au moins celui-l.

  . . . . . . . . . . . . . . La pense
  D'un homme est de plaisirs et d'oublis traverse;
  Une femme ne vit et ne meurt que d'amour;
  Elle songe une anne  quoi lui pense un jour!

Don Desiderio est le rival malheureux de Raphal. Raphal et don
Desiderio se grisent ensemble pendant que la Camargo danse au thtre.
Raphal propose  don Desiderio de lui fournir l'occasion de dclarer
son amour. Il n'a pour cela qu' prendre le manteau de Raphal et 
se prsenter sous son nom pendant les tnbres au logis de la
danseuse. Ce tour de Scapin s'accomplit, la Camargo dcouvre la
supercherie, elle jure de se venger du mpris que Raphal a fait de sa
passion pour lui. Elle promet  don Desiderio d'couter ses soupirs,
s'il tue Raphal. Le meurtre, prix de l'amour est consomm, don
Desiderio jette le cadavre  la mer, il triomphe et se promet le prix
de son assassinat:

  Va, ta mort est ma vie, insens! Ton tombeau
  Est le lit nuptial, o va ma fiance
  S'tendre sous le dais de cette nuit glace!
  Maintenant le hibou tourne autour des falots.
  L'esturgeon monstrueux soulve de son dos
  Le manteau bleu des mers, et regarde en silence
  Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense.
  La sorcire accroupie et murmurant tout bas
  Des paroles de sang, lave pour les sabbats
  La jeune fille nue; Hcate aux trois visages
  Froisse sa robe blanche aux joncs des marcages;
  coutez.--L'heure sonne! et par elle est compt
  Chaque pas que le temps fait vers l'ternit.
  Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mmoire
  S'enfonce avec la vie au coeur de cette eau noire!
  Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin!
  Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.

On ne sait pas pourquoi l'assassin burlesque don Desiderio dclame ces
vers shakspeariens et fantastiques sur le corps de son rival. Mais les
vers sont splendides comme un clair de lune entre deux nuages.
L'assassin va demander  la danseuse la rcompense de son forfait.
Elle se moque de lui et le congdie.

  C'est la moralit de cette comdie,

dit le pote au dernier vers.

On ne conoit pas bien pourquoi Alfred de Musset a rim cette factie
tragique. Elle est pleine d'entrain et vide de sens; ou si elle a du
sens, elle ne peut en avoir qu'un; une moquerie de l'amour, la
dernire chose dont puisse se moquer un pote.


V

Une petite nouvelle de Boccace en vers, intitule _Portia_, vient
aprs ce pome. Ce n'est plus une dbauche, c'est une ballade; mais
cette ballade est crite en style de pote pique. Juliette et Romo
dans Shakspeare, Lara dans Byron n'ont pas d'accents  la fois plus
fantastiques et plus tranges. La fantaisie ici touche  l'pope,
mais le sujet est toujours monotone: un crime d'amour puni par la
jalousie ou par la satit.

Un vieux seigneur a pous la belle vnitienne Portia. Un jeune
cavalier aime Portia, il en est aim. Dalti, c'est le nom de l'amant,
attend le signal des entretiens secrets dans une glise. La saintet
du lieu rpand ici sa solennit grave sur le style.

  L'glise tait dserte, et les flambeaux funbres
  Croisaient en chancelant leurs feux dans les tnbres.
  Quand le jeune tranger s'arrta sur le seuil.
  Sa main n'carta pas son long manteau de deuil
  Pour puiser l'eau bnite au bord de l'urne sainte.
  Il entra sans respect dans la divine enceinte,
  Mais aussi sans mpris.--Quelques religieux
  Priaient bas, et le choeur tait silencieux.
  Les orgues se taisaient, les lampes immobiles
  Semblaient dormir en paix sous les votes tranquilles;
  Un cho prolong rptait chaque pas.
  Solitudes de Dieu! qui ne vous connat pas?
  Dmes mystrieux, solennit sacre,
  Quelle me, en vous voyant, est jamais demeure
  Sans doute ou sans terreur?--Toutefois devant vous
  L'inconnu ne baissa le front ni les genoux.
  Il restait en silence et comme dans l'attente.
  --L'heure sonna.--Ce fut une femme tremblante
  De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit
  tait froide), qui vint  lui.--Le temps s'enfuit,
  Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue
  Parat dserte encor, mais l'ombre diminue.

Ces vers attestent que le pote ne restait terre  terre que par
systme, mais qu'il pouvait, s'il l'avait voulu, dployer des ailes
dans une rgion plus haute de la pense. Il le pouvait aussi dans la
rgion des sentiments, tmoin l'entretien de Dalti et de Portia dans
les lassitudes du coeur:

  Portia le vit plir:  mes seules amours,
  Dit-il, en toute chose il est une barrire
  O, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrire;
  De quelque fol amour qu'on ait empli son coeur,
  Le dsir est parfois moins grand que le bonheur;
  Le ciel,  ma beaut, ressemble  l'me humaine:
  Il s'y trouve une sphre o l'aigle perd haleine,
  O le vertige prend, o l'air devient le feu,
  Et l'homme doit mourir o commence le Dieu!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'poux cach derrire un pilier se dcouvre, les dagues se croisent,
le mari tombe mort sur le pav de l'glise. Les amants s'vadent.

 quelque temps de l, on les retrouve ensemble  Venise, dans une de
ces rveries nocturnes qui sortent de la mer et de l'ombre des palais
de cette capitale des songes. La description gale ici, si elle ne les
surpasse pas, les notes les plus sonores du pote de Venise, Byron.
coutez:

  Une heure est  Venise,--heure des srnades;
  Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades,
  Les pieds dans la rose, et son masque  la main,
  Une nuit de printemps joue avec le matin.
  Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques.
  La majest des saints debout sous les portiques.
  La ville est assoupie, et les flots prisonniers
  S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers.
  C'est alors que de loin, au dtour d'une alle,
  Se dtache en silence une barque isole,
  Sans voile, pour tout guide ayant son matelot,
  Avec son pavillon flottant sous son falot.
  Telle, au sein de la nuit, et par l'onde berce,
  Glissait, par le zphir lentement balance,
  La lgre chaloupe o le jeune Dalti...
  Agitait en ramant le flot appesanti.
  Longtemps, au double cho de la vague plaintive,
  On le vit s'loigner, en voguant, de la rive;
  Mais lorsque la cit qui semblait s'abaisser,
  Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer,
  Eut, en se drobant, laiss l'horizon vide,
  Semblable  l'alcyon qui, dans son cours rapide,
  S'arrte tout  coup, la chaloupe carta
  Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrta.
  --Portia, dit l'tranger, un vent plus doux commence
   se faire sentir.--Chante-moi ta romance.

De tels vers font pleurer de regret de ce qu'un pote capable de les
avoir sentis et crits ait tremp sa plume si souvent dans le ruisseau
trivial de Paris, au lieu de la tremper toujours dans la mer limpide
et inspiratrice des lagunes. Mais il semble se complaire, comme un
violoniste impatient,  briser la corde  laquelle il vient de faire
rendre de si dlicieux accords. Il n'y manque pas ici comme ailleurs.
La romance est une tragdie, et pis qu'une tragdie, une drision.

  Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pt croire
  Certain, ayant vcu, d'avoir une mmoire
  O son souvenir, jeune et bravant le trpas,
  Pt revivre une vie, et ne s'teindre pas?
  Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rose
  Dont un matin au plus la terre est arrose,
  Que la brise secoue, et que boit le soleil;
  Puis l'oubli vient au coeur, comme aux yeux le sommeil.

Le pote prpare par cette rflexion de l'indiffrence, la confidence
cruelle que Dalti va faire  Portia dans la gondole.--Vous
repentez-vous, lui dit-il, de ce que vous avez, fait?--J'ai fait
cela pour vous, rpond-elle.

  Je ne m'en repens pas.-- nature, nature!
  Murmura l'tranger, vois cette crature;
  Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir,
  Cette fleur avait mis dix-huit ans  s'ouvrir.
  A-t-elle pu tomber et se faner si vite,
  Pour avoir une nuit touch ma main maudite?

Aprs cette exclamation o le remords du sducteur prvaut sur la
flicit mme de l'amant, Dalti avoue  Portia qu'il n'est rien de ce
qu'il parat tre; qu'il est le fils d'un pcheur de Venise, corrompu
de bonne heure par les vices de cette ville dbauche; qu'aprs avoir
frquent les plus viles courtisanes et les maisons de jeu de Venise,
il a tromp Portia sur son rang et sur sa fortune; que ce rang est
drob; que cette fortune, acquise un moment au jeu, est perdue
jusqu' la dernire obole, et qu'il ne lui reste que cette barque
achete la veille pour gagne-pain. Cette confidence tonne, sans
l'branler, le coeur intrpide de Portia. Ici encore le pote laisse
le rle sublime du dvouement  la femme.

  Portia, ds le berceau, d'amour environne,
  Avait vcu comtesse ainsi qu'elle tait ne,
  Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs.
  Elle avait de bonne heure puis les dsirs,
  Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre,
  Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misre.
  Son pre, dj vieux, riche et noble seigneur,
  Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur
  Qu' la voir admirer, et quand on disait d'elle
  Qu'tant la plus heureuse, elle tait la plus belle.
  Car tout lui souriait, et mme son poux,
  Onorio, n'avait pli les deux genoux
  Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence,
  Comme Dalti parlait, sur l'ocan immense
  Longtemps elle sembla porter ses yeux errants.
  L'horizon tait vide, et les flots transparents
  Ne refltaient au loin, sur leur abme sombre,
  Que l'astre au ple front qui s'y mirait dans l'ombre.
  Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.

  --Avait-elle hsit?--Je ne sais;--mais bientt,
  Comme une tendre fleur que le vent dracine.
  Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline,
  Telle, elle dtourna la tte, et lentement
  S'inclina tout en pleurs jusqu' son jeune amant.
  --Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse,
  Qu'un pcheur; que demain, qu'aprs, et que sans cesse
  Je serai ce pcheur. Songez bien que tous deux
  Avant qu'il soit longtemps nous allons tre vieux.
  Que je mourrai peut-tre avant vous.

                                 --Dieu rassemble
  Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble.
  Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras.

  Mais le pcheur se tut, car il ne _croyait_ pas.

Dans ces douze pages de ballade ou de pome de _Portia_, il y a pour
nous une rvlation d'un pote de premire race. On sent que la
richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du coeur s'agitent
en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prvaut un moment
sur le paradoxe; mais, hlas! ce moment est court, le paradoxe
littraire, consquence du paradoxe moral, l'emporte, et le pote
retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'o l'on ne remonte
que le coeur bris et par un effort surhumain de vigueur morale.

Mais o est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature
manque  l'me? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir
est la dernire force de l'me; c'est celle qui se rveille quand
toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va
quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le
divin pardon. Mais, ce jeune homme dbordant de vie tait loin du jour
o l'on se demande: Pourquoi et comment ai-je vcu?


VI

Viennent ensuite quelques chansonnettes vtues de mantilles espagnoles
et la guitare  la main. Elles appartiennent  une littrature trop
dbraille pour que nous les citions dans un catalogue de choses
immortelles; cela se chante entre deux vins, cela ne se lit pas. Il
faut reconnatre cependant que la gaiet franche a aussi ses
chefs-d'oeuvre d'inspiration et ses immortalits d'un soir, et que
parmi ces chansonnettes de Musset, il y en a une, _Mimi Pinson_, dont
chaque vers est un grelot de folie qui tinte joyeusement et dcemment
 l'oreille. La langue de la mansarde qui est une langue aussi, n'a
rien de plus dlicat et de plus svelte. C'est du grec et du gaulois
fondus ensemble dans le mme vers.

On est tonn du milieu de ces chansons moqueuses, d'entendre tout 
coup une note triste dissonner par moment dans la voix du jeune
Anacron et trahir quelque chose qui ressemble au dboire aprs
l'ivresse. Tels sont les vers adresss par Alfred de Musset  Ulric
Guttinger, pote jeune, tendre et pathtique alors comme Musset
lui-mme, mais dj touch au coeur par cette pointe salutaire de la
premire douleur, qui gurit ceux qu'elle blesse. L'accent de ces vers
 Guttinger a un pressentiment de gravit qui annonce un commencement
d'amertume dans la joie. On sent que l'homme qui chante va bientt
pleurer.

  Ulric, nul oeil des mers n'a mesur l'abme,
  Ni les hrons plongeurs, ni les vieux matelots.
  Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,
  Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais laisse-moi du moins regarder dans ton me,
  Comme un enfant craintif se penche sur les eaux;
  Toi si plein, front pli sous des larmes de femme!
  Moi si jeune, enviant ta tristesse et tes maux!

La _Ballade  la lune_, grotesque parodie de l'cole romantique et
insolent dfi  l'cole classique, qui se disputaient en ce temps-l
le got franais pour le laisser dfinitivement au bon sens, cette
cole ternelle, succde  ces vers  Ulric Guttinger.

  C'tait, dans la nuit brune,
  Sur le clocher jauni,
        La lune
  Comme un point sur un i.

Ces strophes de Scarron prises au srieux par les classiques, firent
plus pour la clbrit prcoce du pote que les plus beaux vers. Mais
malheur aux clbrits qui clatent par un scandale d'esprit! Il ne
faut pas plaisanter avec la gloire.

Le pome de _Mardoche_ vient aprs ces fantaisies dans le premier
volume. Ce pome n'est lui-mme qu'une triste fantaisie crite avec la
plume fatigue de Byron, quand il griffonnait un chant trivial et
bouffon de _Don Juan_. Nous en dirions autant de la nouvelle en vers
intitule _Suzon_. L'analyse seule offenserait la dcence.

Le pote redevient homme et citoyen dans une magnifique apostrophe 
la Grce que la posie essayait alors de ressusciter par
reconnaissance. Il intitule cette aspiration: _Les voeux striles._

  Grce,  mre des arts, terre d'idoltrie,
  De mes voeux insenss ternelle patrie,
  J'tais n pour ces temps o les fleurs de ton front
  Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.
  Je suis un citoyen de tes sicles antiques;
  Mon me avec l'abeille erre sous tes portiques.
  La langue de ton peuple,  Grce! peut mourir.
  Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes;
  Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes,
  Nos regards tout  coup viennent  dcouvrir
  Quelque dieu de tes bois, quelque Vnus perdue...
  La langue que parlait le coeur de Phidias
  Sera toujours vivante et toujours entendue;
  Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Un secret remords de talent perdu semble par moment l'avertir qu'il ne
faut pas ainsi rpandre la posie, cette huile des parfums, sur les
pieds des courtisanes. coutez ce remords dans ces beaux vers:

  Tu te frappais le front en lisant Lamartine,
  Ami, tu plissais comme un joueur maudit;
  Le frisson te prenait, et la foudre divine,
            Tombant dans ta poitrine,
  T'pouvantait toi-mme en traversant ta nuit.

  Ah! frappe-toi le coeur, c'est l qu'est le gnie.
  C'est l qu'est la piti, la souffrance et l'amour;
  C'est l qu'est le rocher du dsert de la vie,
        D'o les flots d'harmonie,
  Quand Mose viendra, jailliront quelque jour.

Ne sent-on pas qu'il aurait pu tre un de ces _Moses_ de la posie?
Et que disons-nous nous-mme qu'il ne dise mieux que nous dans cette
exclamation qui contient en un vers toute une littrature?

  Ah! frappe-toi le coeur, c'est l qu'est le gnie!

C'est pour avoir trop souvent frapp son front au lieu de son coeur
qu'il n'a t qu'une grande esprance, au lieu d'tre un grand
monument, et qu'il a cr cette cole des potes actuels de l'esprit
au lieu de crer l'cole des prophtes du coeur.


VII

La note du coeur? il l'avait sous la main, il la laissait dormir.
Quels accents de ce sicle dpassent en pathtique et en charme ce
soupir adress  l'astre des nuits qu'il a tout  l'heure terni de son
ironie dans la _Ballade  la lune?_.

  toile qui descends sur la verte colline,
  Triste larme d'argent du manteau de la Nuit,
  Toi qui regarde au loin le ptre qui chemine,
  Tandis que pas  pas son long troupeau le suit;
  toile, o t'en vas-tu dans cette nuit immense?
  Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
  Ou t'en vas-tu si belle,  l'heure du silence,
  Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
  Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tte
  Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
  Avant de nous quitter, un seul instant arrte;
  toile de l'amour, ne descends pas des cieux!

Quand on peut chanter si haut, comment peut-on descendre soi-mme des
cieux pour ricaner dans la fange avec un grossier _vulgus?_

  _Odi profanum vulgus et arceo!_

Ce pome du _Saule_ est plein d'accents de cette solennit et de cette
spiritualit sublimes. On n'est embarrass que du choix des citations.
Voulez-vous la prire, coutez:

  Comme avec majest sur ces roches profondes
  Que l'inconstante mer ronge ternellement,
  Du sein des flots mus sort l'astre tout-puissant,
  Jeune et victorieux,--seule me des deux mondes!
  L'Ocan fatigu de suivre dans les cieux
  Sa desse voile au pas silencieux,
  Sous les rayons divins retombe et se balance.
  Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense.
  La terre lui sourit.--C'est l'heure de prier:

  tre sublime! esprit de vie et de lumire,
  Qui, reposant ta force au centre de la Terre,
  Sous ta cleste chane y restes prisonnier!
  Toi, dont le bras puissant, dans l'ternelle plaine,
  Parmi les astres d'or la soulve et l'entrane
  Sur la route invisible o d'un regard de Dieu
  Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu!
  Tu peux faire accourir ou chasser la tempte
  Sur ce globe d'argile  l'espace jet,
  D'o vers son Crateur l'homme levant sa tte,
  Passe et tombe en rvant une immortalit;
  Mais comme toi son sein renferme une tincelle
  De ce foyer de vie et de force ternelle,
  Vers lequel en tremblant le monde tend les bras,
  Prt  s'anantir, s'il ne l'animait pas!
  Son essence  la tienne est gale et semblable.
  Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour,
  Il te fit immortel, et le fit prissable....
  Il te fit solitaire, et lui donna l'amour.
  Amour! Torrent divin de la source infinie!
   Dieu d'oubli, Dieu jeune, au front ple et charmant!
  Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie
  Font quelquefois de loin sourire tristement,
  Qu'importe cette mer, son calme et ses temptes,
  Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos ttes,
  Et le temps et la vie, au coeur qui t'a connu?

La conception de ce pome du _Saule_ est indcise et obscure, mais
dans l'excution et dans l'inspiration de certaines scnes, la posie
moderne ne monte pas plus haut et ne plane pas plus vaporeusement dans
l'ther; mais le pote est insaisissable comme le caprice.

La _Coupe et les lvres_, drame crit aprs le pome du _Saule_, est
une profession de scepticisme dans son dbut, une imitation
trs-savante, mais trop servile du _Manfred_, de lord Byron, dans les
scnes. C'est l'histoire d'un bandit tyrolien amoureux d'une autre
Marguerite.

Il y a des dtails ravissants, tels que cette premire rencontre du
bandit et de sa matresse.

C'est _Frank_ qui parle:

  Fatigu de la route et du bruit de la guerre,
  Ce matin de mon camp je me suis cart:
  J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussire;
  Et sur le bord d'un puits je me suis arrt.
  J'ai trouv sur un banc une femme endormie,
  Une pauvre laitire, une enfant de quinze ans,
  Que je connais, Gunther.--Sa mre est mon amie.
  J'ai pass de beaux jours chez ces bons paysans.
  Le cher ange dormait les lvres demi-closes.--
  (Les lvres des enfants s'ouvrent, comme les roses,
  Au souffle de la nuit).--Ses petits bras lasss
  Avaient dans son panier roul les mains ouvertes.
  D'herbes et d'glantine elles taient couvertes.
  De quel rve enfantin ses sens taient bercs,
  Je l'ignore.--On et dit qu'en tombant sur sa couche
  Elle avait  moiti laiss quelque chanson,
  Qui revenait encor voltiger sur sa bouche,
  Comme un oiseau lger sur la fleur d'un buisson.
  Nous tions seuls.--J'ai pris ses deux mains dans les miennes.
  Je me suis inclin,--sans l'veiller pourtant,
   Gunther! J'ai pos mes lvres sur les siennes,
  Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.

Goethe n'a pas plus de navet, Byron plus de fracheur. Ajoutons
qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre plus de force et plus de dsespoir de
pense que dans les vers suivants, imprcations de Frank qui se
cramponne  la vie.

  Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mchoire.
  Tu ris, spectre affam. Je n'ai pas peur de toi.
  Je renierai l'amour, la fortune et la gloire;
  Mais je crois au nant, comme je crois en moi.
  Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous sa lumire
  Qu'une immortalit, celle de la matire.
  La poussire est  Dieu;--le reste est au hasard.
  Qu'a fait le vent du nord des cendres de Csar?
  Une herbe, un grain de bl, mon Dieu, voil la vie.
  Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir t
  Un petit monde, un tout, une forme ptrie.
  Une lampe o brlait l'ardente volont,
  Et que rien, aprs moi, ne reste sur le sable,
  O l'ombre de mon corps se promne ici-bas?
  Rien! pas mme un enfant, un tre prissable!
  Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas!
  Rien qui puisse crier d'une voix ternelle
   ceux qui tteront la commune mamelle:
  Moi, votre frre an, je m'y suis suspendu!
  Je l'ai tte aussi, la vivace martre;
  Elle m'a, comme  vous, livr son sein d'albtre...
  --Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu?
  Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice;
  Si je l'avais meurtri d'une telle faon
  Qu'elle en puisse  jamais garder la cicatrice,
  Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson?
  Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne?
  Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine.
  Le mal est plus solide: rostrate a raison.
  Empdocle a vaincu les hros de l'histoire,
  Le jour qu'en se lanant dans le coeur de l'Etna,
  Du plat de sa sandale il souffleta la gloire,
  Et la fit trbucher si bien qu'elle y tomba.
  Que lui faisait le reste? Il a prouv sa force.
  Les sicles maintenant peuvent se remplacer;
  Il a si bien grav son chiffre sur l'corce
  Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer.
  Les parchemins sacrs pourriront dans les livres;
  Les marbres tomberont comme des hommes ivres,
  Et la langue d'un peuple avec lui s'teindra.
  Mais le nom de cet homme est comme une momie,
  Sous les baumes puissants pour toujours endormie,
  Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera.
  Je ne veux pas mourir.--Regarde-moi, Nature!

_ quoi rvent les jeunes filles_ n'est qu'une bouffonnerie en vers
faciles, une scne de _Don Quichotte_ rime, un proverbe  jouer aprs
souper entre deux paravents. L'esprit rapetisse tout, mme le gnie.

Le pome burlesque de _Namouna_, imitation littrale d'un chant de
_Don Juan_, n'est qu'une jolie mystification potique o l'auteur
vous mne jusqu' la fin de ses trois chants sans sortir de l'exorde.
On a fini sans avoir commenc. Le badinage est gai, mais il est trop
long et trop us. Cela rappelle ces espigleries d'enfants qui
promnent sur les lvres fermes d'autres enfants comme eux, la barbe
d'une plume pour les faire rire; la lvre rit, mais l'me ne rit pas;
purilit indigne d'un talent qui se respecte mme dans ses jeux!


VIII

_Rolla_ est selon nous l'apoge du talent d'Alfred de Musset. Mais
quel usage du talent que ce pome!

Un jeune homme a us sa vie, son me et sa fortune en quelques annes
de dbauches. Corrompu jusqu' la moelle, il veut corrompre toute
innocence autour de lui; il veut que son dernier soupir soit un
dernier crime. Il achte d'une mre infme une pauvre victime
innocente de la misre et du libertinage; il s'en fait aimer; puis
quand il a dpens sa dernire obole, il savoure un infme suicide
dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tu l'me avant
de se tuer lui-mme. Il lgue un cadavre  un lieu de dbauche! Voil
le pome.

Ce sujet plaisait tant  l'imagination dprave de l'auteur qu'on le
retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en
prose et en vers. C'est toujours le suicide rflchi qui est le
dnoment d'un amour des sens, dtestable image  offrir 
l'imagination des jeunes hommes! La fume d'un rchaud, la pointe d'un
stylet, la goutte d'opium dlaye dans un verre de vin de Champagne
sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort,
qu'un effort gnreux pour reconqurir l'innocence et l'honneur, et
qu'une vie d'honnte homme pour racheter une jeunesse de dbauches.
C'est l le danger de cette posie ou de cette littrature du suicide
aprs l'orgie. C'est la dernire tentation et en mme temps la
dernire impunit du libertinage. Werther se tuait, mais au moins
c'tait pour chapper au crime; Rolla et les hros de Musset se tuent,
mais c'est pour chapper  la satit ou  la punition de leurs
fautes. Voyez quel progrs dans l'immoralit! Byron, Heine, Musset et
tant d'autres ont fait faire un demi-sicle de chemin  la posie sur
la route du mal!


IX

On ne pourrait pas vous analyser ici le pome de _Rolla_; il est plein
de pages souilles de lie, de vin, de sang, de tout ce qui tache.
C'est une nuit de l'_Aretin_ crite malheureusement par un grand
pote. Mais les pages qui mritent d'tre conserves sont nombreuses
aussi et tincelantes. Il y a plus, elles sont neuves dans notre
langue. Jamais, avant ce jeune homme, la posie n'avait vol avec
autant de libert et d'envergure du fond des gouts au fond des cieux.
Musset, dans _Rolla_, donne vritablement  la chauve-souris les ailes
du cygne ou de l'aigle. Lisez au dbut la comparaison sublime entre
Rolla, qui n'a que trois ans  vivre avant son suicide calcul  jour
fixe, et entre la cavale du dsert qui n'a que trois jours  marcher
sans eau dans le sable avant de mourir aussi de soif.

  Lorsque dans le dsert la cavale sauvage,
  Aprs trois jours de marche, attend un jour d'orage,
  Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux;
  Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
  Sous leur ciel embras penchent leurs longs cheveux;
  Elle cherche son puits dans le dsert immense,
  Le soleil l'a sch; sur le rocher brlant
  Les lions hrisss dorment en grommelant.
  Elle se sent flchir; ses narines qui saignent
  S'enfoncent dans le sable, et le sable altr
  Vient boire avidement son sang dcolor.
  Alors elle se couche, et ses grands yeux s'teignent,
  Et le ple dsert roule sur son enfant
  Le flot silencieux de son linceul mouvant.

  Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
  Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
  Qu'elle n'avait qu' suivre et qu' baisser le front,
  Pour trouver  Bagdad de fraches curies,
  Des rteliers dors, des luzernes fleuries,
  Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.

Lisez  quelques vers de l la description du sommeil de l'innocence.

  Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,
  Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue,
  Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant?
  Non, la neige est plus ple, et le marbre est moins blanc.
  C'est un enfant qui dort.--Sur ses lvres ouvertes
  Voltige par instants un faible et doux soupir;
  Un soupir plus lger que ceux des algues vertes
  Quand le soir sur les mers voltige le Zphyr,
  Et que, sentant flchir ses ailes embaumes,
  Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimes,
  Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

  C'est une enfant qui dort sous ces pais rideaux,
  Une enfant de quinze ans,--presque une jeune femme;
  Rien n'est encor form dans cet tre charmant.
  Le petit chrubin qui veille sur son me
  Doute s'il est son frre, ou s'il est son amant.
  Ses longs cheveux pars la couvrent tout entire.
  La croix de son collier repose dans sa main,
  Comme pour tmoigner qu'elle a fait sa prire,
  Et qu'elle va la faire en s'veillant demain.

  Elle dort, regardez:--quel front noble et candide!
  Partout, comme un lait pur sur une onde limpide
  Le ciel sur la beaut rpandit la pudeur.
  Elle dort toute nue et la main sur son coeur.

  Les pas silencieux du prtre dans l'enceinte
  Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte,
   vierge! que le bruit de tes soupirs lgers.
  Regardez cette chambre et ces frais orangers,
  Ces livres, ce mtier, cette branche bnite
  Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix;
  Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite
  Dans ce mlancolique et chaste paradis?
  N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance?
  Que le ciel lui donna sa beaut pour dfense?
  Que l'amour d'une vierge est une pit
  Comme l'amour cleste, et qu'en approchant d'elle
  Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile
  Du sraphin jaloux qui veille  son ct?

Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que
ce coin de sainte famille de Raphal  ct de l'infme famille qui va
spculer tout  l'heure sur la chaste innocence de cette enfant?

Poursuivons, car le pote ne se lasse pas lui-mme de rpandre les
odeurs de l'den sur ce mphitisme du mauvais lieu.

  Oh! sur quel ocan, sur quelle grotte obscure,
  Sur quel bois d'alos et de frais oliviers,
  Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers.
  Souffle-t-il  l'aurore une brise aussi pure,
  Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps,
  Que celui qui passa sur ta tte blanchie,
  Quand le ciel te donna de ressaisir la vie
  Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans!
  Quinze ans?-- Romo! l'ge de Juliette!
  L'ge o vous vous aimiez! o le vent du matin,
  Sur l'chelle de soie, au chant de l'alouette,
  Berait vos longs baisers et vos adieux sans fin!
  Quinze ans!--l'ge cleste o l'arbre de la vie,
  Sous la tide oasis du dsert embaum,
  Baigne ses fruits dors de myrrhe et d'ambroisie,
  Et pour fconder l'air, comme un palmier d'Asie,
  N'a qu' jeter au vent son voile parfum!
  Quinze ans!--l'ge o la femme, au jour de sa naissance,
  Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence,
  Si riche de beaut, que son pre immortel
  De ses phalanges d'or en fit l'ge ternel!

  Oh! la fleur de l'den, pourquoi l'as-tu fane,
  Insouciante enfant, belle ve aux blonds cheveux?
  Tout trahir et tout perdre tait ta destine;
  Tu fis ton dieu mortel, et tu l'en aimas mieux.
  Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore.
  Tu sais trop bien qu'ailleurs, c'est toi que l'homme adore;
  Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler,
  Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler!


X

Rolla s'veille aprs une nuit de dlices contre nature, car l'amour
et l'agonie s'excluent comme la vie et la mort. Quel contre-sens qu'un
corps qui jouit pendant que l'esprit agonise? Or, Rolla savait que
l'aurore pour lui tait la mort; il mourait d'avance dans sa pense.
Tout sophisme de morale entrane au sophisme de composition. C'est le
vice fondamental de ce pome. Il repose sur un mensonge de nature
comme sur un mensonge de situation. Mais que la description de cette
aurore funbre contemple de la fentre d'un lieu de dbauche est
poignante! Comme le pote retrouve dans le dtail, la vrit et le
pathtique perdu dans l'ensemble!

Rolla s'crie en regardant le ciel:

  Vous qui volez l-bas, lgres hirondelles,
  Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir?
  Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes,
  Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir!
  Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore?
  Qu'importe un jour de plus  ce vieil univers?
  Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers,
  Quand des feux du matin l'horizon se colore,
  Si vous n'prouvez rien, qu'avez-vous donc en vous
  Qui fait bondir le coeur et flchir les genoux?
   terre,  ton soleil qui donc t'a fiance?
  Que chantent tes oiseaux? Que pleure ta rose?
  Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir?
  Que me voulez-vous tous,  moi qui vais mourir?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et qu'y a-t-il de plus touchant que ce retour de la pense au chaste
amour, du sein de la dbauche blase et du suicide dj consomm en
esprit?

  Rolla, ple et tremblant, referma la croise.
  Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.
  J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrase
  Des baisers du zphyr, qui me relvera.
  --J'ai jet loin de moi, quand je me suis pare,
  Les lments impurs qui souillaient ma fracheur.
  Il m'a baise au front dans ma robe dore;
  Tu peux m'panouir, et me briser le coeur.

  J'aime!--voil le mot que la nature entire
  Crie au vent qui l'emporte,  l'oiseau qui le suit!
  Sombre et dernier soupir que poussera la terre,
  Quand elle tombera dans l'ternelle nuit!
  Oh! vous le murmurez dans vos sphres sacres,
  toiles du matin, ce mot triste et charmant!
  La plus faible de vous, quand Dieu vous a cres,
  A voulu traverser les plaines thres,
  Pour chercher le soleil, son immortel amant.
  Elle s'est lance au sein des nuits profondes.
  Mais une autre l'aimait elle-mme;--et les mondes
  Se sont mis en voyage autour du firmament.

Et ce retour amer et dlicieux  l'ge de puret et d'innocence par
l'air oubli et retrouv d'un orgue dans la rue, comme il est compris
et rendu dans ces vers funbres.

  Quand Rolla sur les toits vit le soleil paratre,
  Il alla s'appuyer au bord de la fentre.
  De pesants chariots commenaient  rouler.
  Il courba son front ple, et resta sans parler.
  En longs ruisseaux de sang se dchiraient les nues;
  Tel, quand Jsus cria, des mains du ciel venues
  Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.

  Un groupe dlaiss de chanteurs ambulants
  Murmuraient sur la place une ancienne romance.
  Ah! comme les vieux airs qu'on chantait  douze ans
  Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance!
  Comme ils dvorent tout! comme on se sent loin d'eux!
  Comme on baisse la tte en les trouvant si vieux!
  Sont-ce l tes soupirs, noir Esprit des ruines?
  Ange des souvenirs, sont-ce l tes sanglots?
  Ah! comme ils voltigeaient, frais et lgers oiseaux,
  Sur le palais dor des amours enfantines!
  Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passs,
  Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercs!

En entendant de tels soupirs au milieu de tels blasphmes, on ne sait
en vrit s'il n'y a pas plus de vertu que de scepticisme dans une
pareille me, et si Musset n'est pas un esprit cleste, masqu en
esprit satanique pendant ce triste carnaval de sa vie humaine?

Le pome finit par un dvouement enfantin et tendre de la jeune fille
et par un baiser du jeune homme sur la croix de son collier. Puis une
goutte de poison endort pour jamais le coeur de Rolla qu'un amour
inattendu allait vivifier peut-tre! Hlas! tout finit par ce mot
peut-tre, pour le hros comme pour le pote.


XI

 dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme.
Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux aprs
le plaisir, se fait sentir  son me. Cette tristesse qui n'est que le
sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres 
la religion; entre quelques rares clats de gaiet on entend dans sa
posie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire
souffrance sous ce masque de rieur.

Il y a, au salon de peinture de cette anne,  Paris, un petit tableau
de Grme, que j'ai admir hier et qui me semble reprsenter
parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset  cette poque
de sa vie. C'est une scne de mascarade  la porte d'un bal public
pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vtu de son
costume bouffon, de _Pierrot_, vient de se battre en duel avec un de
ses compagnons de fte, sans doute pour quelques querelles d'amour ou
de table. Il est bless  mort, il s'affaisse entre les bras de ses
tmoins; une tache de sang suinte  travers son habit blanc de
Pierrot; les traits de son visage dcolor voudraient rire encore,
mais ils agonisent malgr lui, et sous ce faux rire on sent que la
pointe de l'pe a touch le coeur.

Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les posies qui ont
suivi le pome de _Rolla_. On voit la porte du bal masqu, on entend
la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un
sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une
tombe.

  Mes chers amis, quand je mourrai
  Plantez un saule au cimetire.
  J'aime son feuillage plor;
  La pleur m'en est douce et chre,
  Et son ombre sera lgre
   la terre o je dormirai!


XII

Il intitula ces posies d'un nouvel accent _les Nuits_. C'est la corde
grave de sa lyre muette jusque-l, aussi mlancolique et aussi
pathtique que les plus graves mlodies de ses rivaux.

Ce sont des dialogues  voix basses entre le pote et ce qu'il appelle
encore la muse, c'est--dire entre le coeur de l'homme et son gnie.
Ce coeur et ce gnie cherchaient  se mettre d'accord en lui comme en
nous tous. Nous ne connaissons rien dans la posie franaise,
anglaise, allemande, de plus harmonieux, de plus sensible et de plus
gmissant que les _oratorios_ nocturnes de Musset. Lisez-en ici
quelques strophes, puis lisez tout; vous serez saisi comme je le suis
en ce moment moi-mme d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tt
et de n'avoir pas apprci assez un pareil musicien de l'me. Ah! que
la mort est un grand rvlateur!

LA MUSE.

  Pote, prends ton luth, et me donne un baiser;
  La fleur de l'glantier sent ses bourgeons clore.
  Le printemps nat ce soir; les vents vont s'embraser;
  Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
  Aux premiers buissons verts commence  se poser.
  Pote, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POTE.

  Comme il fait noir dans la valle!
  J'ai cru qu'une forme voile
  Flottait l-bas sur la fort.
  Elle sortait de la prairie;
  Son pied rasait l'herbe fleurie;
  C'est une trange rverie;
  Elle s'efface et disparat.

LA MUSE.

  Pote, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
  Balance le zphyr dans son voile odorant.
  La rose, vierge encor, se referme jalouse
  Sur le frelon nacr qu'elle enivre en mourant.
  Ce soir, sous les tilleuls,  la sombre rame
  Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
  Ce soir, tout va fleurir; l'immortelle nature
  Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
  Comme le lit joyeux de deux jeunes poux.

LE POTE.

  Pourquoi mon coeur bat-il si vite?
  Qu'ai-je donc en moi qui s'agite,
  Dont je me sens pouvant?
  Ne frappe-t-on pas  ma porte?
  Pourquoi ma lampe  demi morte
  M'blouit-elle de clart?
  Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
  Qui vient? qui m'appelle?--Personne.
  Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
   solitude!  pauvret!

LA MUSE.

  Pote, prends ton luth; le vin de la jeunesse
  Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
  Mon sein est inquiet, la volupt l'oppresse,
  Et les vents altrs m'ont mis la lvre en feu.
   paresseux enfant, regarde, je suis belle.
  Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
  Quand je te vis si ple au toucher de mon aile,
  Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?
  Ah! je t'ai consol d'une amre souffrance!
  Hlas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
  Console-moi ce soir, je me meurs d'esprance;
  J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec
la moelle de son coeur et le doigt du dieu de l'inspiration!

Il continue et il s'interroge lui-mme en vers ails sur les
diffrents sujets de chant qui s'offrent dans ce temps-ci  sa lyre?
Cela rappelle un chant de moi, les _Prludes_, mais cela est mille
fois plus vagabond et plus emport d'imagination; le disciple
dpassait de bien loin le matre. Gilbert lui-mme, dans ses satires,
n'a pas de morsures plus saignantes contre ses ennemis.

  Clouerons-nous au poteau d'une satire altire
  Le nom sept fois vendu d'un ple pamphltaire,
  Qui, pouss par la faim, du fond de son oubli,
  S'en vient tout grelottant d'envie et d'impuissance,
  Sur le front du gnie insulter l'esprance,
  Et mordre le laurier que son souffle a sali?
  Prends ton luth! prends ton luth! Je ne peux plus me taire.
  Mon aile me soulve au souffle du printemps.
  Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
  Une larme de toi! Dieu m'coute; il est temps.

Quels vers modernes, mme ceux de Byron le premier des modernes,
galent ceux qui clatent  la fin de cette nuit de mai?

LA MUSE.

  Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
  Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
  Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?
   pote! un baiser, c'est moi qui te le donne;
  L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
  C'est ton oisivet: ta douleur est  Dieu.
  Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
  Laisse-la s'largir cette sainte blessure
  Que les noirs sraphins t'ont faite au fond du coeur;
  Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
  Mais, pour en tre atteint, ne crois pas,  pote,
  Que ta voix ici-bas doive rester muette.
  Les plus dsesprs sont les chants les plus beaux,
  Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
  Lorsque le plican, lass d'un long voyage,
  Dans les brouillards du soir retourne  ses roseaux,
  Ses petits affams courent sur le rivage
  En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
  Dj, croyant saisir et partager leur proie,
  Ils courent  leur pre avec des cris de joie,
  En secouant leurs becs sur leurs gotres hideux.
  Lui, gagnant  pas lents une roche leve,
  De son aile pendante abrite sa couve,
  Pcheur mlancolique, il regarde les cieux:
  Le sang coule  longs flots de sa poitrine ouverte;
  En vain il a des mers fouill la profondeur;
  L'Ocan tait vide, et la plage dserte;
  Pour toute nourriture il apporte son coeur.
  Sombre et silencieux, tendu sur la pierre,
  Partageant  ses fils ses entrailles de pre,
  Dans son amour sublime il berce sa douleur;
  Et regardant couler sa sanglante mamelle,
  Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle.
  Ivre de volupt, de tendresse et d'horreur.
  Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
  Fatigu de mourir dans un trop long supplice,
  Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;
  Alors il se soulve, ouvre son aile au vent,
  Et se frappant le coeur avec un cri sauvage,
  Il pousse dans la nuit un si funbre adieu,
  Que les oiseaux des mers dsertent le rivage
  Et que le voyageur attard sur la plage,
  Sentant passer la mort, se recommande  Dieu.
  Pote, c'est ainsi que font les grands potes.
  Ils laissent s'gayer ceux qui vivent un temps;
  Mais les festins humains qu'ils servent  leurs ftes
  Ressemblent la plupart  ceux des plicans.
  Quand ils parlent ainsi d'esprances trompes,
  De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
  Ce n'est pas un concert  dilater le coeur.
  Leurs dclamations sont comme des pes;
  Elles tracent dans l'air un cercle blouissant;
  Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.


XIII

Et ceux-ci de _la Nuit d'aot_. Il rpond  la muse qui lui reproche
de ne plus chanter.

  Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore
  Sur la branche o ses oeufs sont briss dans le nid;
  Puisque la fleur des champs entr'ouverte  l'aurore,
  Voyant sur la pelouse une autre fleur clore,
  S'incline sans murmure et tombe avec la nuit;

  Puisque au fond des forts, sous les toits de verdure,
  On entend le bois mort craquer dans le sentier,
  Et puisque en traversant l'immortelle nature,
  L'homme n'a su trouver de science qui dure,
  Que de marcher toujours, et toujours oublier;

  Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussire;
  Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain;
  Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre;
  Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
  Le brin d'herbe sacr qui nous donne le pain;

   muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
  J'aime, et je veux plir; j'aime, et je veux souffrir;
  J'aime, et pour un baiser je donne mon gnie;
  J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
  Ruisseler une source impossible  tarir.

Et ceux-l de _la Nuit d'octobre_ o le pote s'est souvenu trop
amrement de l'inconstance de la femme qu'il a aime la premire, et
o la muse le flicite d'avoir enfin pleur:

  Pote, c'est assez. Auprs d'une infidle
  Quand ton illusion n'aurait dur qu'un jour,
  N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle;
  Si tu veux tre aim, respecte ton amour.
  Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
  De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
  pargne-toi du moins le tourment de la haine;
   dfaut du pardon laisse venir l'oubli.
  Les morts dorment en paix dans le sein de la terre;
  Ainsi doivent dormir nos sentiments teints.
  Ces reliques du coeur ont aussi leur poussire;
  Sur leurs restes sacrs ne portons pas les mains.
  Pourquoi, dans ce rcit d'une vive souffrance,
  Ne veux-tu voir qu'un rve et qu'un amour tromp?
  Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence,
  Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frapp?
  Le coup dont tu te plains t'a prserv peut-tre,
  Enfant; car c'est par l que ton coeur s'est ouvert.
  L'homme est un apprenti, la douleur est son matre,
  Et nul ne se connat, tant qu'il n'a pas souffert.
  C'est une dure loi, mais une loi suprme,
  Vieille comme le monde et la fatalit,
  Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptme,
  Et qu' ce triste prix tout doit tre achet.
  Les moissons pour mrir ont besoin de rose;
  Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs.
  La joie a pour symbole une plante brise,
  Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce qu'il n'y a pas vritablement une posie moderne, se
demande-t-on aprs avoir lu ces pages dlicieuses de mlancolie?
Est-ce qu'Ovide, Anacron, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de
telles profondeurs dans le sentiment?

Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le
coeur d'o coulaient de pareils vers, moi vivant! je ne les lis
qu'aujourd'hui, et le coeur d'o ils ont coul ne bat plus. Il est
trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de
regret et d'admiration devant ces chefs-d'oeuvre.


XIV

Ici se trouve dans le volume un magnifique fragment de posie lyrique
qui aurait pu, si je l'avais entendu  temps, rapprocher nos deux
destines et nos deux coeurs. C'est la _lettre  Lamartine_, une des
plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilit
souffrante.

coutez:

  LETTRE

   M. DE LAMARTINE.

  Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne,
  Et chercher sur les mers quelque plage lointaine
  O finir en hros son immortel ennui;
  Comme il tait assis aux pieds de sa matresse,
  Ple, et dj tourn du ct de la Grce,
  Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli
  Ouvrit un soir un livre o l'on parlait de lui.

  Avez-vous de ce temps conserv la mmoire,
  Lamartine, et ces vers au prince des proscrits,
  Vous souvient-il encor qui les avait crits?
  Vous tiez jeune alors, vous, notre chre gloire.
  Vous veniez d'essayer pour la premire fois
  Ce beau luth plor qui vibre sous vos doigts.
  La muse que le ciel vous avait fiance
  Sur votre front rveur cherchait votre pense,
  Vierge craintive encore, amante des lauriers.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Recevez-moi maintenant comme vous dsiriez alors tre accueilli par le
chantre d'Harold, poursuit-il. Puis il me raconte les dboires de sa
premire passion trompe.

  Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumire,
  Trouve le soir son champ ras par le tonnerre,
  Il croit d'abord qu'un rve a fascin ses yeux,
  Et, doutant de lui-mme, interroge les cieux.
  Partout la nuit est sombre, et la terre enflamme.
  Il cherche autour de lui la place accoutume
  O sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert;
  Il voit un peu de cendre au milieu d'un dsert.
  Ses enfants demi-nus sortent de la bruyre,
  Et viennent lui conter comme leur pauvre mre
  Est morte sous le chaume avec des cris affreux;
  Mais maintenant au loin tout est silencieux;
  Le misrable coute, et comprend sa ruine.
  Il serre, dsol, ses fils sur sa poitrine;
  Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main,
  Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain.
  Pas un sanglot ne sort de sa bouche oppresse;
  Muet et chancelant, sans force et sans pense,
  Il s'asseoit  l'cart, les yeux sur l'horizon,
  Et regardant s'enfuir sa moisson consume,
  Dans les noirs tourbillons de l'paisse fume
  L'ivresse du malheur emporte sa raison.

  Tel, lorsque abandonn d'une infidle amante,
  Pour la premire fois j'ai connu la douleur,
  Transperc tout  coup d'une flche sanglante,
  Seul, je me suis assis, dans la nuit de mon coeur.
  Ce n'tait pas au bord d'un lac au flot limpide,
  Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux;
  Mes yeux noys de pleurs ne voyaient que le vide,
  Mes sanglots touffs n'veillaient point d'chos.
  C'tait dans une rue obscure et tortueuse
  De cet immense gout qu'on appelle Paris.
  Autour de moi criait cette foule railleuse
  Qui des infortuns n'entend jamais les cris.
  Sur le pav noirci les blafardes lanternes
  Versaient un jour douteux plus triste que la nuit,
  Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes,
  L'homme passait dans l'ombre, allant o va le bruit.
  Partout retentissait comme une joie trange;
  C'tait en fvrier, au temps du carnaval.
  Les masques avins, se croisant dans la fange,
  S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal.
  Dans un carrosse ouvert une troupe entasse
  Paraissait par moment sous le ciel pluvieux,
  Puis se perdait au loin dans la ville insense,
  Hurlant un hymne impur sous la rsine en feux.
  Cependant des vieillards, des enfants et des femmes,
  Se barbouillaient de lie au fond des cabarets,
  Tandis que de la nuit les prtresses infmes
  Promenaient a et l leurs spectres inquiets.
  On et dit un portrait de la dbauche antique,
  Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain,
  O, des temples secrets, la Vnus impudique
  Sortait chevele, une torche  la main.
  Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille!
   mon unique amour, que vous avais-je fait?
  Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille
  Que vous tiez ma vie, et que Dieu le savait!
  Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie,
  Qu' travers cette honte et cette obscurit,
  J'tais l, regardant de ta lampe chrie,
  Comme une toile au ciel, la tremblante clart?
  Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre;
  Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau.
  Tu n'as pas regard si le ciel tait sombre;
  Tu ne m'as pas cherch dans cet affreux tombeau!

  Lamartine, c'est l, dans cette rue obscure,
  Assis sur une borne au fond d'un carrefour,
  Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure,
  Et sentant y saigner un invincible amour;
  C'est l, dans cette nuit d'horreur et de dtresse,
  Au milieu des transports d'un peuple furieux
  Qui semblait en passant crier  ma jeunesse:
  Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?
  C'est l, devant ce mur o j'ai frapp ma tte,
  O j'ai pass deux fois le fer sur mon sein nu;
  C'est l, le croiras tu, chaste et noble pote,
  Que de tes chants divins je me suis souvenu.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
  Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gmissant,
  Cet homme, tel qu'il est, cet tre fait d'argile,
  Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.
  Son bonheur est le tien; sa douleur est la tienne;
  Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer,
  Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne;
  Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
  Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse?
  Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consult?
  Tromp par tes amis, trahi par ta matresse,
  Du ciel et de toi-mme as-tu jamais dout?
  Non, Alphonse, jamais. La triste exprience
  Nous apporte la cendre, et n'teint pas le feu.
  Tu respectes le mal fait par la Providence,
  Tu le laisses passer, et tu crois  ton Dieu.
  Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances
  Je ne sais pas son nom, j'ai regard les cieux.
  Je sais qu'ils sont  lui, je sais qu'ils sont immenses,
  Et que l'immensit ne peut pas tre  deux.
  J'ai connu, jeune encor, de svres souffrances;
  J'ai vu verdir les bois, et j'ai tent d'aimer.
  Je sais ce que la terre engloutit d'esprances,
  Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer.


XV

L'ptre finit par un hymne en strophes de pit et d'apaisement
dignes de ce sublime rcitatif.

Eh bien! croira-t-on que de tels vers restrent sans rponse?
Croira-t-on que ce frre en sensibilit et en posie qui passait 
ct de moi dans la foule du sicle ne fut ni aperu, ni reconnu, ni
entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure
aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui
dire: donne-moi la main, nous sommes de la mme famille! Il ne donne
la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trbuch
quelquefois sur cette poussire glissante de la vie, mais qui ont lav
les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les
roses du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je
n'y rpondis pas et je parus dur de coeur, quand je n'tais qu'emport
et distrait par le tourbillon des affaires.

Je vivais peu en France pendant les belles annes de 1828  1840 que
Musset remplissait de ses pages presque toujours dtaches et jetes
au vent. J'tais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou
voguant d'une rive  l'autre de la mer d'Homre; plus tard, j'tais
absorb par la politique, passion srieuse obstine et malheureuse de
ma vie, bien qu'elle ne ft en ralit, pour moi, que la passion d'un
devoir civil (et plt  Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais
eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois,
du silence des solitudes, des horizons de la mer et du dsert! Plt 
Dieu que je n'eusse jamais touch comme Musset  ce fer chaud de la
politique qui brle la main des orateurs et des hommes d'tat! _Omnia
vanitas_, dit le Sage; mais de toutes les vanits, la plus vaine,
n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui
ne laisse  rien le temps de germer et de mrir!)

Bref, je lisais peu de vers alors, except ceux d'Hugo, de Vigny, des
deux _Deschamps_, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux
chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante;
j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes
gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on
me citait  cette poque, me paraissaient des jeux d'esprit, des _jets
d'eau de verve_ peu d'accord avec le srieux de mes sentiments et avec
la maturit de mon ge. J'coutais, je souriais, mais je ne lisais
pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page tait
politique et parce que j'avais chant moi-mme une ode patriotique sur
le mme sujet. Voici en quelle occasion:


XVI

C'tait en 1840, au moment o la politique agitatrice et guerroyante
du ministre franais, qu'on appelait le ministre de la _coalition_,
menaait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour
soutenir, sans aucun intrt pour la France, un pacha d'gypte,
rvolt contre son souverain, le plus trange caprice de guerre
universelle sur lequel on ait jamais souffl pour incendier l'Europe.
L'Allemagne, menace comme le reste du continent, sentait raviver, non
sans cause, ses vieilles animosits nationales contre nous. Un de ses
potes, nomm Becker, venait de publier un chant populaire et
patriotique qui retentissait dans tous les coeurs et dans toutes les
bouches sur les deux rives du Rhin.

Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du
dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues.

Musset rpondit  ces strophes brlantes et fires par des strophes
railleuses et prosaques auxquelles l'esprit national (dirai-je
esprit, dirai-je btise) rpondit par un de ces immenses
applaudissements, que l'engouement prodigue  ses favoris d'un jour,
engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme
n'tait pas plus potique qu'il n'tait politique en France en ce
temps-l.

    Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
      Il a tenu dans notre verre.

    Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand.
      Si vous oubliez votre histoire,
      Vos jeunes filles, srement,
      Ont mieux gard notre mmoire;
    Elles nous ont vers votre petit vin blanc, etc.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignit comme du
gnie de la France.

Les ailes de l'aigle ne seyaient pas  ce rossignol. Je combattais
alors de toutes mes forces  la tribune la coalition soi-disant
parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha
parvenu. J'crivis dans une heure d'inspiration, la _Marseillaise de
la paix_, seule rponse  faire, selon moi,  l'Allemagne justement
offense par nos menaces.

    Roule libre et paisible entre tes larges rives,
    Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations,
    Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives
    Emporte les dfis et les ambitions.

    Il ne tachera plus le cristal de ton onde
    Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain;
    Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde,
    Ces ponts qu'un peuple  l'autre tend comme une main;
    Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles,
    Ne viendront plus s'teindre en sifflant sur tes bords;
    L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles
    Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles
        Ni sortir des flots ces bras morts.

    Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivires
    Qui bornent l'hritage entre l'humanit:
    Les bornes des esprits sont leurs seules frontires:
    Le monde en s'clairant s'lve  l'unit.
    Ma patrie est partout o rayonne la France,
    O son gnie clate aux regards blouis;
    Chacun est du climat de son intelligence.
    Je suis concitoyen de tout homme qui pense;
        La vrit c'est mon pays.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Amis! voyez l-bas!--la terre est grande et plane,
    L'Orient dpeupl s'y droule au soleil,
    L'espace y lasse en vain la lente caravane
    La solitude y dort son immense sommeil!
    L des peuples taris ont laiss leurs lits vides,
    L d'empires poudreux les sillons sont couverts,
    L, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides
    Mesure l'heure morte  des sables arides
        Sur le cadran nu du dsert!
    Allez-y, etc. . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste
qu'aucun des vers politiques que j'aie crits, plirent compltement
devant le _petit verre_ et le _petit vin blanc_ des strophes de
Musset. Je fus dclar un rveur et lui un pote national: la
_Marseillaise de la paix_ ne se releva qu'aprs la chute de la
coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua
la note de paix.

Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmrent
malheureusement dans le prjug que j'avais de la mdiocrit lyrique
de ce jeune homme.

Ce fut quelques annes aprs, qu'tant seul et de loisir, un soir
d't, sous un chne de ma retraite champtre de Saint-Point, un petit
berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de
Paris, me remit dans la main un numro de Revue littraire. Ce numro
contenait l'ptre _de Musset  Lamartine_. Je la lus non-seulement
avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma
poche, j'crivis, sans quitter l'ombre du chne, les premiers vers de
la rponse que je comptais adresser  cet aimable et sensible
interlocuteur. Ces vers les voici:

   M. DE MUSSET.

  1840.

  Maintenant qu'abrit des monts de mon enfance
  Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense
  Qui, semblable  la mer, sur un cap cumant
  Rpand loin de ses murs son retentissement;
  Maintenant que mes jours et mes heures limpides
  Rsonnent sous la main comme des urnes vides,
  Et que je puis en paix les combler  plaisir
  De contemplations, de chants et de loisir;
  Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lve
  Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rve,
  Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux,
  Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux;
  Rassasi de paix, de silence et d'extase,
  Le limon de mon coeur descend au fond du vase;
  J'entends chanter en moi les brises d'autrefois,
  Et je me sens tent d'essayer si mes doigts
  Pourront, donnant au rhythme une me cadence,
  Tendre cet arc sonore o vibrait ma pense.
  S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oublis
  Aillent au moins frmir et tomber  tes pieds!

  Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire,
  Dont la lvre a le pli des larmes ou du rire,
  Selon que la beaut qui rgne sur tes yeux
  Eut un regard hier svre ou gracieux;
  Potique jouet de molle posie,
  Qui prends pour passion ta vague fantaisie,
  Bulle d'air color dans une bulle d'eau
  Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau,
  Que la beaut rieuse avec sa folle haleine
  lve vers le ciel, y suspend, y promne,
  Pour y voir un moment son image flotter,
  Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'clater,
  Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrose,
  Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rose;
  mule de Byron, au sourire moqueur,
  D'o vient ce cri plaintif arrach de ton coeur?
  Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme,
  A chang tout  coup la clef de ta jeune me,
  Et fait rendre  l'esprit le son du coeur humain?
  Est-ce qu'un pli de rose aurait froiss ta main?
  Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade,
  Potique hochet des douleurs de parade,
  Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau,
  En effleurant ton sein t'aurait perc la peau.
  Et, distillant ton sang de sa pointe rougie,
  Ml la pourpre humaine au nectar de l'orgie?
  Ou n'est-ce pas plutt que cet ennui profond
  Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond
  Des ivresses du coeur, amre et fade lie,
  Fit dtourner ta lvre avec mlancolie. . . .

J'en tais l, quand le son de la corne du ptre qui rassemble les
vaches pour les ramener  l'table se fit entendre dans la prairie au
bas des chnes, et me rappela moi-mme au foyer o j'tais attendu. Je
jetai ces vers bauchs dans un tiroir de ma table pour les achever le
lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un vnement politique
inattendu me rappela soudainement  Paris; le courant des affaires et
des discussions de tribune emporta ces penses avec mille autres; les
beaux vers d'Alfred de Musset restrent sans rponse et s'effacrent
de ma mmoire. Ce ne fut que cinq ou six ans aprs que, rouvrant par
hasard  Saint-Point un tiroir longtemps ferm, je relus ce
commencement de rponse, et que, me repentant de mon impolitesse
involontaire, je rsolus de la complter; mais il y avait apparemment
ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel
incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience
d'tre ainsi interrompu, je me htai de coudre  ce commencement un
mauvais lambeau de fin, sans qu'il y et ni milieu, ni corps, ni me 
ces vers: aussi restrent-ils ce qu'ils sont dans mes oeuvres, aussi
mdiocres et aussi indignes de lui que de moi-mme. Je rougis en les
relisant de les avoir laiss publier.


XVII

Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air potique et tendre
que je me proposais de chanter  demi-voix dans cette rponse  Alfred
de Musset. Mon intention tait de lui montrer, par mon propre exemple,
la supriorit, mme en jouissance, de l'amour spiritualiste sur
l'amour sensuel.

Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aim  l'ge de l'amour, et
moi aussi j'ai cherch, dans l'enthousiasme qu'allume la beaut,
l'tincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'me. Cet
amour, bien qu'il aspire  la possession de la Batrice visible 
laquelle on a vou un culte pur, n'a pas besoin pour tre heureux de
ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la
sensualit plutt que l'immortelle volupt des _Ptrarques_, des
_Tasses_, des _Dantes_, seule aspiration digne de celui qui a une me
 satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui
racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien
dgages de toute sensualit et dans lesquelles cependant j'avais
got plus de saveur du vritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne
pourrions en goter jamais dans les possessions et dans les
jouissances o il plaait si faussement sa flicit de voluptueux.

Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois
d'hiver passs  Paris dans la premire fleur de mes annes. J'aimais
avec la pure ferveur de l'innocence passionne une personne anglique
d'me et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire
lever  jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie,
atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux tres trop parfaits
pour respirer l'air de la terre, n'tait qu'un souffle; son beau
visage n'tait qu'un tissu ple et transparent que le premier coup
d'aile de la mort allait dchirer comme le vent d'automne dchire ces
fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait
une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se rflchissait
au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances
m'empchaient d'y tre admis aussi souvent que mon coeur m'y portait
et que le sien m'y appelait par son affection avoue de soeur. Pendant
ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une
seule soire de sortir de ma chambre trs-loigne de l,  la nuit
tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les
frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en
face de la noire maison o battait mon coeur plus qu'il ne battait
dans ma poitrine.

La rivire large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais
pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les rverbres
des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe
nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule
la place o mon me cherchait son toile. Cette petite toile de ma
vie, je la confondais dans ma pense avec une vritable toile du
firmament; je passais des heures dlicieuses  la regarder poindre et
scintiller dans les tnbres, et ces heures, cruelles sans doute pour
mes sens, taient si enivrantes pour mon me, qu'aucune des heures
sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait prouver des flicits de
prsence comparables  ces flicits de la privation. Voil, disais-je
 Musset, les bonheurs de l'me qui aime; prfre-leur, si tu l'oses,
les bonheurs des sens qui jouissent!

Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'tais
pas  Paris; j'y revins deux ans aprs, je parvins avec bien de la
peine  me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetire de
village loin de Paris. J'allais seul  pied, inconnu au pays,
m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps dj d'paissir et de
verdir sur sa dpouille mortelle. L'glise tait isole sur un tertre
au-dessus du hameau, le prtre tait absent, le sonneur de cloches
tait dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les
prairies: il n'y avait dans le cimetire que des chevreaux qui
paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil
comme des mes dcouples par la mort. J'tendis mes bras en croix sur
le gazon, pleurant, appelant, rvant, priant, invoquant, dans le
sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus  mon me la
crainte de la sparation ou la douleur de l'absence. L'ternit me
semblait avoir commenc pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en
larmes, la plnitude de mon amour, dsormais ternel comme son repos,
tait tellement sensible en moi pendant cette demi-journe de
prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coul
dans plus d'extase et dans plus de pit.

Voil, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de
l'me en comparaison de tes amours des yeux; celui-l trouve plus de
vritables dlices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes
amours  toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace,
d'Anacron ou d'Hafiz.


XVIII

Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire
dans mes vers; Musset mourut lui-mme avant qu'un seul mot de moi 
lui ou de lui  moi et expliqu ce malentendu du hasard entre nous.

Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prmature, ce n'est qu'en ce
moment o j'cris, que j'ai ouvert ses volumes ferms pour moi et que
j'ai lu enfin ses posies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accus le
sort qui m'a priv d'apprcier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un
homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et,
oserai-je le dire? tant de tendresse aprs sa mort! Oh! que ne l'ai-je
connu plus tt! Je me fais de cruels reproches  moi-mme quand je me
dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoy ce beau et triste jeune
homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois
que je me suis assis silencieux et froid  ct de lui dans une foule.
Je l'ai regard, il m'a regard, et nous ne nous sommes rien dit,
comme si nous tions deux trangers parlant des langues diverses et
n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent.

 Musset! pardonne-moi du sein de ton lyse actuel! Je ne t'avais pas
lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adress la parole, je
t'aurais touch la main, je t'aurais demand ton amiti, je me serais
attach  toi par cette chane sympathique qui relie entre elles les
sensibilits isoles et maladives pour lesquelles la temprature
d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tide
de l'idal de la posie et de l'amour, cette posie du coeur! Les
juvnilits de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta
nature ne m'auraient pas cart de toi, au contraire; il y a des
faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mlent quelque
chose de tendre, de compatissant et d'indulgent  l'amiti, et
qu'elles semblent inviter notre main  soutenir ce qui chancelle et 
relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati 
toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la
tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous
n'ayons plus ou moins fait nous-mme, quand nous commencions 
trbucher comme des enfants sans lisire sur tous les achoppements de
la jeunesse, de la beaut, de la sensibilit et du gnie?

Tu t'es laiss prendre par les yeux aux apparences sduisantes du
plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidlits du sentiment; qui
est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton coeur? Il a poursuivi des
feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de
suivre dans le ciel l'toile immortelle d'une _Laure_ ou d'une
_Batrice_ digne de toi. Et nous donc, si nous avons t plus heureux,
avons-nous donc t plus sage?

Tu as chant sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles
enivrantes des nuits de Sville ou de Naples, au lieu de rejeter cet
instrument avin des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacr de
Ptrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux
notes du coeur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour
et la pit. Et nous donc, n'avons-nous pas brl au feu qui purifie
tout deux volumes de posies juvniles que des amis mrs et svres
nous conseillrent d'anantir, pour ne pas jeter derrire nous, sur la
route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte
au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il
manqu? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques
pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire?

Tu as t trop indiffrent aux causes publiques de ta patrie et du
monde, et le choc des verres t'a empch d'entendre le choc des ides,
des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour
la cause du bonheur ou du progrs du peuple?--Hlas! puisque tu
n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas
eu le zle? Et ce zle qui nous a dvor, nous, et qui nous dvore
encore,  quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et  quoi a-t-il servi
 nos frres? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de chang
ici que des noms?

Tu fus sceptique avant l'exprience, voil tout ton crime! Ce
scepticisme te porta  te dtourner de la mle, comme tu t'tais, au
premier dboire, dtourn de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse 
savourer la vie sans la sentir, et  goter dans un opium assoupissant
les sommeils et les rves d'un autre Orient?--Et nous donc,
n'avons-nous pas cherch de mme l'oubli de la terre dans les
platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans
l'_opium_ divin des esprances infinies, qui donnent, ds ici-bas, les
songes ternels?

Enfin, tu as chang de temps en temps de corde et de note sur ton
instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes annes
assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de
pit, de pathtique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation 
son auteur, qui ont fait frmir  l'unisson d'abord, puis taire
d'admiration ensuite nos propres lyres tonnes que les musiciens du
temple fussent tout  coup surpasss par un mntrier du plaisir!

Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moiti sacrs, moiti profanes
sur les lvres, et nous t'accuserions?--Non, je n'aurais eu le droit
de t'accuser de rien dont je ne sois moi-mme coupable; mais j'aurais
eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le got de
tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et,
puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-tre
pieusement le difficile hritage, afin d'augmenter ta gloire en
diminuant tes oeuvres de tes fautes!

Oui, si j'tais ton frre de sang, aussi bien que je me sens ton frre
de coeur, je voudrais anantir d'abord toutes tes juvnilits en
prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies o la finesse et
la grce du style ne rachtent pas mme la monotone trivialit du
sujet commenant toujours par une orgie pour finir par un suicide.
J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans piti,
la moiti des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grce
qu'aux divins fragments enchsss  et l dans tes pomes comme des
tronons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne
de Chio. J'encadrerais dans le vlin le plus pur et dans l'or _tes
Nuits_, incomparables rivales de celles d'_Hervey_, de _Novalis_, de
_Young_, et je composerais avec le tout deux petits volumes que
j'intitulerais _Sourires_ et _Soupirs_; l'un les plus frais sourires
de la jeunesse, l'autre les plus pathtiques soupirs de l'humanit. Ce
serait mon hommage et ton pitaphe,  pote endormi dans nos larmes!

                                                            LAMARTINE.

_P. S._ Aprs ces deux entretiens, purement pisodiques, nous allons
reprendre l'examen critique et philosophique du Dante.




XXe ENTRETIEN.

8e de la deuxime Anne.




DEUXIME PARTIE.

DANTE.


I

Lisons maintenant ensemble _la Divine Comdie_ dans l'ordre o Dante
crivit ce pome: l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis.

Si nous voulions le lire en vers, nous n'aurions que le choix entre
les traductions de M. Antony Deschamps, esprit dantesque de notre ge;
celle de M. Mongis, tude pique devant laquelle aucune obscurit n'a
pu subsister dans le texte, et celle de M. Ratisbonne, acheve en ce
moment. Si nous voulions le lire en prose, nous ouvririons la
traduction  peine dite de M. Mnard, dont la renomme se rpand
tout  coup dans la littrature savante.

Mais, d'abord, est-ce bien l un pome pique? Examinons:

Qu'est-ce qu'un pome pique? C'est un rcit chant.

Un rcit suppose un fait. O est le fait dans le pome de Dante? Il
n'y a l d'autre fait que le songe d'un homme veill, qui est enlev
au monde rel par sa vision et qui se transporte imaginairement dans
les mondes surnaturels: voyage  travers l'infini.

Sous ce premier rapport, il n'y a donc point l de pome vritablement
pique.

En second lieu, un pome pique suppose un hros, un dieu, un
personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait
chant par le pote.

Ici il n'y a point de hros, point de personnage historique ou
fabuleux accomplissant le fait pique; il y en a mille, groups dans
ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes
de la Trinit, le Pre, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les
saints, les anges, les divinits de l'Olympe, celles des enfers
paens, les habitants de l'empyre chrtien mls aux figures
fabuleuses de l'empyre antique. Ces personnages ne concourent 
aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de
fantmes, devant les yeux du pote et du lecteur; c'est la procession
des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la _Danse des Morts_
des peintres allemands du moyen ge. Cette foule n'agit pas; elle
s'coule, semblable  une cataracte de l'humanit, dans les abmes.
Cela n'attache pas; cela blouit. Le vertige du pote donne le vertige
au lecteur.

En troisime lieu, un pome pique suppose un rcit continu, un
commencement, un milieu, une fin, rcit inspirant, par ses pripties,
un intrt pique ou dramatique  celui qui lit ou qui coute. Telles
sont les grands pomes piques de l'Inde, de la Perse, de la Grce, de
Rome, de l'Europe moderne mme. Les potes indiens chantent les
aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles
de Rustem et des hros de la Perse; Homre, celles d'Achille; Virgile,
celles d'ne; le Tasse, celles des croiss; Milton, celles du
premier homme et de la premire femme; Klopstock, celles du Christ,
revtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des
crimes de la terre. Dans tous ces pomes, la grande loi littraire de
l'unit de sujet, qui est en mme temps la condition absolue de
l'intrt, est rigoureusement observe.

Dans _la Divine Comdie_, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni
unit de personnages, ni unit d'action; c'est une succession
d'pisodes sans rapport les uns avec les autres, o l'intrt se noue
et se brise  chaque nouvelle apparition de personnages devant
l'esprit, et o cet intrt, sans cesse nou, sans cesse bris, finit
par se perdre dans la multiplicit mme de personnages, et par donner
au lecteur l'blouissement d'une foule.

Sous ces trois rapports donc on ne peut donner lgitimement  cette
oeuvre le nom de pome pique. Qu'on l'appelle pome mtaphysique,
pome platonique, pome thologique, pome scolastique, pome
politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'pope, c'est
l'cole. Le vritable hros, s'il y en avait un, ce serait saint
Thomas d'Aquin, car ce sont ses penses que chante le pote.

Mais quel pote divin! Nous allons vous l'exposer, non par
l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronons. Il n'y en a point de
plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans
aucune langue, depuis le _sanscrit_, la langue des rvlations
surnaturelles de l'Inde.

Les chants sont tronqus comme le sujet. La plupart n'ont que cent 
deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter
pour vous.


II

Le premier chant de _l'Enfer_ commence par une allgorie et une
allusion. Au milieu de la route de la vie, chante le pote dans le
premier tercet (strophe de trois vers), ayant perdu le droit chemin,
je me trouvai gar dans une obscure fort. zchias avait dit avant
lui: Au milieu de ma vie j'irai aux portes des enfers!

Comment j'y pntrai, continue le pote, je ne saurais le dire,
tant j'tais plein de sommeil quand je perdis la vraie voie! Le
soleil, qu'il aperoit rverbr sur les paules d'une haute colline,
le rassure un peu; il regarde avec moins d'effroi on ne sait quel
passage troit et terrible qui est sans doute la mort: il ne le dit
pas; le sens est inintelligible; puis, sans dire s'il a franchi ou non
ce passage, il commence  gravir la colline. Une panthre au poil
tachet (personnification de l'amour des sens) lui barre la route. Ici
cinq ou six vers resplendissants de la douce srnit du premier matin
qui claira le premier homme quand le soleil monta escort des toiles
qui l'accompagnrent, grce au mouvement imprim par l'amour divin 
ces beaux luminaires. Il se livrait  la douce impression de cette
lumire matinale quand une seconde apparition de bte froce, un lion,
symbole de la violence, l'pouvante. Puis vient une louve maigre
(symbole de l'inextinguible avidit de la Rome papale). La louve le
fait reculer on ne sait o (allusion  son exil provoqu par le pape).

Ici l'obscurit redouble. Pendant, dit-il, que je glissais dans un
enfoncement du sol (allusion sans doute  ses adversits), s'offrit
 mes yeux CELUI QUI PAR UN LONG SILENCE PARAISSAIT AVOIR PERDU
L'USAGE DE LA PAROLE. Cela dsigne Virgile, par allusion  la longue
ignorance de ces sicles qui avaient oubli la langue latine. Dante
l'apostrophe et l'implore. Virgile lui rpond et lui rvle son nom
par ses oeuvres. Virgile, touch des louanges filiales du pote
toscan, le remet dans le droit chemin, en lui faisant viter une foule
d'autres btes froces qui s'accouplent avec la louve (tnbreuses
allusions  Rome et  ses allis). Virgile lui propose d'tre son
guide dans une des demeures de l'ternit, _loco eterno_. Quand tu
auras entendu ses hurlements dsesprs et travers ensuite le sjour
o ceux qui brlent sont encore heureux parce qu'ils esprent, lui
dit-il, une me plus digne que moi d'entrer dans le ciel te guidera,
parce que le Dieu qui gouverne l-haut ne veut pas que je pntre dans
son empire.

Dante le remercie de vouloir bien le conduire  la porte de saint
Pierre (allusion au paradis ouvert ou ferm, selon les croyances
catholiques, par cet aptre), et il suit son guide.

Tel est ce premier chant, qui laisse l'esprit dans le demi-jour des
allusions. On marche  ttons  la suite de ces deux potes, sans
savoir si c'est dans la ralit ou dans la vision, dans le sicle ou
dans l'ternit, qu'on avance.


III

Le jour se retirait, chante le pote au commencement du second
chant, et l'air rembruni enlevait au sentiment de leur peine tous les
tres anims qui sont sur la terre, quand, seul veill, je me
prparais  soutenir la double preuve de la lassitude et de la
compassion, preuves que va retracer ma mmoire, qui ne dfaillit
jamais!

Puis une invocation paenne  la _muse_ ou  l'intelligence, puis une
apostrophe nouvelle  Virgile, son guide. Pour venir ici, je ne suis
ni ne, ni Paul, lui dit-il.--Pourquoi trembles-tu? reprend
Virgile. Alors le Romain raconte, en vers pathtiques, au Dante
comment il fut appel  son aide par une femme cleste, dans laquelle
on entrevoit soudain Batrice. J'tais, lui dit-il, parmi ceux qui
sont en suspens (entre l'enfer et le ciel), quand je fus appel par
une femme si entoure de batitude et de beaut qu' l'instant je la
priai de m'imposer ses dsirs.

Ses yeux brillaient plus que l'toile. Et, avec une physionomie de
charme et de paix, et d'une voix d'ange, elle me dit dans sa langue
d'en haut:

 me compatissante de Mantoue! dont la renomme dure encore dans ce
bas monde et durera autant que ce monde lui-mme;

L'ami de mon coeur, et non de ma fortune, est l sur la plage
dserte, tellement embarrass de trouver sa voie que l'effroi lui fait
rebrousser son chemin!

Et je tremble de m'tre lance trop tard pour le secourir, en
apprenant sur lui ce que j'en ai entendu dans le ciel, tant il est
dj enfonc dans son garement!

Va donc! et, avec ta parole suave et avec tout ce qui est ncessaire
 son salut, aide-le dans sa route, afin que j'en sois rjouie ici!

Moi, qui t'en conjure, je suis Batrice! Je viens d'un sjour o le
dsir me rappelle. L'amour qui m'attendrit me fait parler!

Quand je retournerai en prsence du Seigneur mon Dieu, je me louerai
de toi devant lui!

Alors s'engage entre Virgile et Batrice une conversation mtaphysique
o la scolastique tient plus de place que l'amour, et o une certaine
_Lucia_, vierge et martyre, personnifie,  ce qu'on croit, la grce
divine, et sollicite Batrice  voler au secours de son premier amour.

Dante reprend courage  l'aspect et aux paroles de Batrice, carte la
bte qui obstrue son chemin, remercie Virgile et se trouve aux portes
de l'enfer.


IV

Le troisime chant s'ouvre par cette magnifique inscription devenue le
proverbe du dsespoir; Dante la lit en lettres noires sur la porte:

C'est par moi qu'on va dans la cit des larmes; c'est par moi qu'on
va dans l'ternit de douleur; c'est par moi qu'on va chez la race
condamne!

Vous qui entrez, laissez  jamais toute esprance!

Le bruit confus et strident des sanglots, des imprcations, des coups
ports et reus dans l'ombre, jette le pote dans la stupeur. Il
interroge son guide. Ce sont, lui dit Virgile, les mes mdiocres et
lches qui vcurent sans mriter ni louange ni blme. Ne parle pas
d'elles, mais regarde seulement, et passe!

Les supplices de ces misrables, _qui ne vcurent jamais_, taient
d'tre piqus par des taons et des mouches faisant dgoutter de leur
visage des larmes rougies de sang qui abreuvaient des vers immondes 
leurs pieds!

L'_Achron_, fleuve des ombres, et _Caron_, leur nautonier,
apparaissent, on ne sait pourquoi, dans l'enfer chrtien. Caron frappe
de sa rame des troupeaux d'mes.

La descente dans les tnbres commence au quatrime chant. L sont les
mes qui vcurent avant le christianisme et qui vivent maintenant dans
le supplice du _dsir sans espoir_.

Une grande tristesse me saisit le coeur  cet aspect, dit le Dante,
car je reconnus l en suspens des mes d'une grande nature et d'une
haute vertu!

Virgile, l'une d'entre ces mes, est reconnu par ses pareils GLOIRE AU
SOUVERAIN POTE! ONORATE L'ALTISSIMO POETA! s'crie cette foule.
_Homre_, _Horace le Satirique_, _Ovide_ et _Lucain_ l'accueillent et
accueillent Dante avec lui. En sorte, dit-il, que je fus le sixime
parmi ces grands esprits. Puis la confusion de l'imagination du pote
jette la confusion dans ses tableaux. lectre, ne, Hector, Csar
_aux yeux d'oiseau de proie_, Penthsile, Lavinie, le premier Brutus,
Lucrce, Saladin, Aristote, Socrate, Platon et cent autres ombres
apparaissent et disparaissent sans intrt pour le drame.

_Minos_, qui personnifie la justice divine, juge et chtie au
cinquime chant les mes coupables d'avoir cd aux passions
sensuelles. Toutes les femmes clbres par leurs faiblesses
criminelles sont l; elles ne semblent y tre que pour servir de cadre
au plus dlicieux et au plus pathtique pisode du pome: _Franoise
de Rimini._


V

Ici ce n'est plus le pote scolastique, c'est l'amant qui parle; il se
souvient de son propre amour, et reconnat que la sparation est le
vritable enfer de ceux qui aiment.

Cette histoire tait rcente quand Dante y fit cette immortelle
allusion. _Franoise de Rimini_, une des beauts les plus touchantes
de l'Italie  l'poque o crivait le Dante, tait fille du seigneur
de Ravenne. _Guido di Polenta_, son pre, l'avait force  pouser
_Lanciotto_, fils an du tyran de Rimini, _Malatesta_. Lanciotto,
disgraci de la nature, tait d'une laideur repoussante, difforme,
boiteux, avare et froce. Son frre, Paolo Malatesta, tait, par sa
jeunesse, par sa beaut et par son caractre, le contraste le plus
dangereux pour le coeur de Francesca. Il plaignit sa belle-soeur, il
l'aima, il en fut aim. Surpris ensemble par l'poux souponneux,
Lanciotto pera du mme coup d'pe les deux amants. Ce drame avait
rempli l'Italie de bruit, de piti, de larmes. Dante ne pouvait
manquer de retrouver dans l'autre monde ceux dont la triste aventure
l'avait si fortement mu dans celui-ci.


VI

coutons le pote.

Il dcrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glac par lequel
sont ternellement fouettes et entranes dans un ocan tumultueux de
frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et
les mes. Le Dante est mu et attendri; la piti lui fait oublier le
crime. Il se souvient d'avoir aim, il aime encore.

 pote! dit-il  son guide Virgile, je serais curieux d'adresser
la parole  ces deux mes qui semblent insparables et qui cdent si
lgrement  l'haleine du mme vent qui les emporte  travers
l'espace! Et le pote  moi: Observe, me rpondit-il, le moment
o elles vont passer le plus prs de toi, et alors prie-les au nom de
cet amour qui les entrane encore runies l'une  l'autre; elles ne
rsisteront pas  un tel appel, elles viendront  toi!

Et aussitt que le vent qui les chassait les eut rapproches de moi:
 mes en peine! leur criai-je, daignez venir nous parler, si cela
vous est permis par le souverain matre de ce sjour!

Telles que deux colombes, attires par le dsir, fendent l'air qui
porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement,
s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles
s'lancrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aim; et ces
deux mes volrent  moi  travers la tourmente, tant elles avaient
senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri
que j'avais jet en les appelant!

 douce et affectueuse crature! me dirent-elles, qui parcours
ainsi cet air rprouv et qui viens nous visiter dans notre supplice,
nous qui avons teint le monde o tu vis de notre sang;

S'il nous tait permis d'invoquer pour un autre le matre de
l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de
te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre piti pour nos
peines sans remde!

De ce que tu sembles dsirer entendre nous sommes prtes  parler
avec toi, pendant que ce vent, un moment immobile, fait silence autour
de nous comme  prsent.

La terre o je vis le jour, dit alors Francesca, s'tend sur la
pente marine o l'ridan, fatigu du tumulte des eaux qu'il roule, se
perd dans la mer pour y trouver enfin le repos.

L'amour, qui s'allume rapidement dans un coeur sensible et tendre,
s'alluma dans le coeur de _celui-ci_ pour le corps que j'avais alors,
et qui me fut ravi par une mort dont l'horreur irrite encore ma
mmoire.

Ce mme amour, qui ne permet  aucun tre aim de ne pas aimer  son
tour, m'attira vers _celui-ci_ d'un si invincible attrait que, comme
tu le vois, cet attrait ne me laisse pas me sparer de lui, mme dans
ces tourments.

Cet amour nous conduisit  une mme mort. Le sjour de Can, premier
meurtrier de son frre, attend ici celui qui nous arracha  tous deux
du mme coup la vie.

Telles furent les paroles qui arrivrent jusqu' nous.

 la voix de ces mes blesses, je baissai de piti la tte et je
tins mon visage inclin vers le sol.  la fin mon guide me dit: 
quoi penses-tu?

Quand je pus recouvrer la parole: Hlas! lui rpondis-je, combien
de douces rveries, combien d'ardents dsirs ont d mener ces deux
mes  leur dernier pas de douleur!

Ensuite je me tournai de leur ct et je leur parlai, et je commenai
ainsi:  Francesca! l'image des peines qui font couler tes larmes me
remplit de mlancolie et d'attendrissement sur toi.

Mais, dis-moi: au temps de tes doux soupirs,  quoi l'amour vous
accorda-t-il de reconnatre que vous vous aimiez? Comment vous
contraignit-il  vous avouer l'un  l'autre le mystre encore douteux
de vos dsirs?

Et elle  moi: Il n'y a pas, soupira-t-elle, de plus grande douleur
pour l'me que de se retracer, dans le jour de son dsespoir, les
jours de sa flicit. Ton matre, qui est l avec toi, le sait, lui!

Mais, puisque tu as un si violent dsir de connatre jusqu' sa
premire racine l'amour qui nous perdit, je parlerai comme celui qui
parle en pleurant.

Nous lisions un jour par entranement comment l'amour treignit le
coeur de Lancelot. Nous tions seuls et sans aucune dfiance de
nous-mmes.

 plusieurs pages cette lecture nous clipsa le jour dans les yeux et
nous dcolora d'un frisson le visage; mais une seule image fut celle
qui nous fit succomber et qui nous perdit.

Quand nous lmes que le sourire entr'ouvert sur les lvres de
l'amante avait t drob ainsi par le plus tendre des amants, alors
celui qui ne sera jamais dsuni de moi pendant l'ternit imprima tout
tremblant un baiser sur ma bouche. Le livre et l'auteur qui l'crivit
furent les seuls complices de notre faute. Ce jour-l nous n'en lmes
pas davantage.

Pendant que l'une de ces mes parlait ainsi, l'autre me pleurait
avec de tels sanglots que je m'vanouis de piti, comme si j'allais
mourir, et je tombai  terre comme un corps mort tombe!

Nous nous servons, pour la traduction de cette lgie tragique, du
travail de M. Artaud, retouch et modifi par notre propre travail.


VII

Sapho, dans sa strophe de feu, n'a rien de plus incendiaire que ces
deux amants seuls avec ce livre complice qui interprte leur silence,
que ce baiser involontaire qui les gare, et enfin que ce supplice
chang en flicit amre par le souvenir de leur sparation sur la
terre et par le sentiment de leur indivisibilit dans le chtiment. Si
le Dante avait beaucoup de pages comme celle de Francesca, il
surpasserait son matre _Virgile_ et son compatriote _Ptrarque_. On
voit,  sa tendre curiosit sur les secrets de cet amour, combien il
avait aim lui-mme _Batrice_, et combien il aimait encore cette
image au del de la vie. Peu de pages de posie galent en sublime et
mlancolique beaut ces quelques vers. Le tableau est troit, la
peinture est sobre de couleurs, et l'impression est ternelle. Je me
demande: Pourquoi cela est-il si beau?

C'est que l'motion, par tout ce qui constitue le beau dans
l'expression, y est complte et pour ainsi dire infinie: la jeunesse,
la beaut, la nave innocence de deux amants qui ne se dfient ni
d'eux-mmes ni des autres; leurs deux fronts penchs sur le mme
livre, qui, semblable  un miroir  peine terni par leur haleine
confondue, leur retrace et leur rvle tout  coup leur propre image,
et les prcipite, par la fatale rpercussion du livre contre leur
coeur et du coeur contre le coeur, dans le mme dlire et dans la mme
faute. Ravissante glogue qui commence comme _Daphnis et Chlo_.

Le tyran qui les pie  leur insu, et qui, les perant  la fois du
mme glaive, confond dans un mme ruisseau leur sang sur la terre et
dans un mme soupir leur premire et leur dernire respiration
d'amour;

Le ciel qui les chtie avec une svrit morale, mais avec un reste de
divine compassion, dans un autre monde, et qui leur laisse au moins, 
travers leur expiation rigoureuse, l'ternelle consolation de ne faire
qu'un dans la douleur, comme ils n'ont fait qu'un dans la faute;

La piti du pote mu qui les interroge et qui les envie (on le
reconnat  son accent) tout en les plaignant;

Le principal coupable, l'amant, qui se tait, qui sanglote de honte et
de douleur d'avoir caus la mort et la damnation de celle qu'il a
perdue par trop d'amour; la femme qui rpond et qui raconte seule pour
tous les deux, en prenant tout sur elle, par cette supriorit d'amour
et de dvouement qui est l'hrosme de la femme dans la passion;

Le rcit lui-mme, qui est simple, court, naf comme la confession de
deux enfants;

Le cri de vengeance qui clate  la fin de ce coeur d'amante contre ce
Can qui a frapp dans ses bras celui qu'elle aime;

Cette tendre dlicatesse de sentiment avec laquelle Francesca
s'abstient de prononcer directement le nom de son amant, de peur de le
faire rougir devant ces deux trangers, ou de peur que ce nom trop
cher ne fasse clater en sanglots son propre coeur  elle si elle le
prononce, disant toujours _lui_, _celui-ci_, _celui_ dont mon me ne
sera jamais dsunie;

Enfin la nature du supplice lui-mme, qui emporte dans un tourbillon
glac de vent les deux coupables, mais qui les emporte encore enlacs
dans les bras l'un de l'autre, se faisant l'amre et ternelle
confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant
au fond quelque arrire-goutte de leur joie ici-bas, flottant dans le
froid et dans les tnbres, mais se complaisant encore  parler de
leur pass, et laissant le lecteur indcis si un tel enfer ne vaut pas
le ciel...

Quoi de plus dans un rcit d'amour? La posie ou l'motion par le
beau, n'est-elle pas produite ici par le pote en quelques vers plus
compltement que par tout un pome? Aussi c'est pour ces soixante vers
surtout que le pome a survcu. Le pote de la thologie est mort,
celui de l'amour est immortel.


VIII

Au sixime chant, nous retombons  froid dans les supplices de la
pluie ternelle et glaciale o les noys sont, pour comble d'ennui,
poursuivis et mordus par le chien Cerbre. Le pote y lance quelques
imprcations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre
Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux,
magistrats souills de diffrents vices, et contre les hrsiarques.

Les chants suivants sont pleins de dfinitions des sciences, des
vertus, des orthodoxies de l'cole. Ce sont des thses en vers d'une
philosophie tnbreuse. Tout cela est parsem de vers qui grincent et
qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathdrales
gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'o
s'lvent en mugissant de douleur des bustes  demi consums, des mes
lies  des arbres morts, des chiennes affames poursuivant des
esprits en fuite, des damns transforms en buisson, des pluies de feu
sur des dserts de sable et qui l'allument comme l'_amadou_ le
_briquet_, tous les hros de la Fable confondus avec ceux de
l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du pote avec les
mes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements
grotesques, tels que celui de _Brunetto Latini_, premier matre de
Dante:

Ces mes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux
tailleur regarde le trou de l'aiguille;

Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au matre en le
rencontrant:

Tu m'enseignais l-haut comment l'homme s'ternise!

Des voyages souterrains sur le dos d'une bte amphibie, en croupe
derrire Virgile; des nues d'allusions, d'images, de prophties,
d'nigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion
sur les remparts de l'horrible enceinte; des damns qui ont le cou
tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux
baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique
employ par le pote); des dmons qui mordent la langue tire contre
eux par le chef de leur bande; des damns jouant au cheval fondu sur
les paules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui
englue leurs ailes; des dialogues sans intrt et sans fin entre le
pote florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche
dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au
lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damn plus
vite que la plume n'crit un _o ou un i_:

  Ne _o_ si tosto ma ne _i_ si scrisse;

Des nigmes rebutantes d'obscurit, dgotantes de lascivet, mais
souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des
schismatiques le ventre trou par le glaive, et laissant, comme des
tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs
jambes:

  Rotto dal mento insin dove si trulla!

Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-mme a
t oblig d'envelopper d'une dcente circonlocution; des bustes sans
ttes portant dans leurs mains ces ttes en guise de lanterne:

  Di se faceva a se stesso lucerna;

Des galeux qui se dchirent la peau en se grattant avec leurs ongles,
_comme le couteau qui enlve les cailles du poisson_; Ante, qui
prte son dos gigantesque au pote pour lui faire franchir un foss
des enfers; des crnes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure
pour les sommer de parler; d'autres damns qui se dchirent  coups de
dents comme des tigres; des rcits sans cesse briss qui fuient
derrire vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur
succdant  l'horreur; puis tout  coup un rcit qui dpasse tous les
autres, au trente-troisime chant, mais celui-l horreur sublime, le
supplice et la mort d'Ugolin!

C'est un coup de pinceau satanique enfonc  travers le coeur par la
griffe des dmons. Je l'ai traduit, non pour ses hideux dtails de
supplice, mais pour quelques cris profondment humains que la torture
arrache aux victimes. La posie n'a jamais hurl de tels cris.

Qu'on ne s'tonne pas de la crudit du style: c'est celui du sicle de
Dante. Traduire, ce n'est pas mentir; il faut calquer, non-seulement
l'image, mais le dgot sur le dgot.


IX

Nous avions dj quitt l'ombre de ce tratre qui ouvrit aux ennemis
les portes de Fanza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au
bord d'une fosse creuse dans l'tang de glace deux ombres. La tte de
l'une semblait servir de coiffure  la tte de l'autre.

Et de mme qu'on mange le pain quand on a faim, de mme celui qui
tait au-dessus mordait avec les dents la tte de celui qui tait
au-dessous,  l'endroit o la cervelle s'unit  la nuque.

 toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu
manges ainsi, dis-moi pourquoi? lui criai-je; et alors:

Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous tes
l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le
monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle
ne se dessche pas d'horreur.

Le pcheur releva sa bouche de sa froce pture, et, l'essuyant aux
cheveux de la tte qu'il avait ronge par derrire, il commena ainsi:

Tu veux que je renouvelle la douleur dsespre qui me tenaille le
coeur, rien qu'en pensant d'avance  ce que je vais te raconter.

Mais, si mes paroles doivent tre une semence qui fructifie  la
honte du tratre que je ronge, tu me verras parler et pleurer  la
fois.

J'ignore qui tu es et par quel privilge tu as pu descendre ici;
mais,  ton accent, tu me parais vritablement n  Florence.

Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est
l'archevque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon
voisin ici.

Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je
fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux  te dire.

Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette
mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras aprs si
ce monstre m'a assez tortur.

Une troite lucarne  travers les murailles de _la tour de la Faim_,
qui a reu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres,
m'avait dj laiss entrevoir plusieurs fois la clart du jour par ses
fissures, quand je fis un rve qui dchira pour moi le voile de
l'avenir.

Ugolino raconte ici son rve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux
partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.

 mon rveil, au premier crpuscule du jour naissant, j'entendis mes
petits enfants, qui taient enferms avec moi, pleurer en dormant et
me demander du pain.

Tu es bien cruel si dj tu ne t'attristes pas en pensant  ce que
ceci faisait pressentir  mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela,
de quoi pleureras-tu jamais?

Dj ils taient veills et dj s'approchait l'heure o l'on avait
coutume de nous apporter la nourriture; mais,  cause des songes
qu'il avait faits, chacun d'eux commenait  s'inquiter dans son
doute.

Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais,  l'tage infrieur
de la tour, la seule porte par laquelle on y pntrait, d'o je
regardai au visage mes pauvres petits enfants sans rvler d'un mot
mon angoisse.

Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans ptrifi d'horreur;
ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: Pour nous
regarder de ce regard, mon pre, qu'as-tu?

Mais ni je ne pleurai, ni je ne rpondis pendant toute cette journe
et pendant toute la nuit d'aprs, jusqu'au moment o l'autre soleil se
leva de nouveau sur l'horizon.

Quand un peu de clart eut pntr dans le cachot de douleur, je
parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec
horreur l'image du mien.

Dans l'excs de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux,
pensant que c'tait la faim qui me faisait chercher  manger ma propre
chair, se levrent en sursaut et me dirent: Pre, ce sera moins
affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as
revtus de ces misrables chairs, c'est  toi  nous en dpouiller
s'il le faut.

Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour
et tout le jour suivant nous restmes muets les uns devant les autres.
 terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir?

Quand nous emes atteint ainsi le quatrime jour, Gaddo vint
s'tendre  mes pieds en me disant: Mon pre, pourquoi ne viens-tu
pas  mon secours?

Il mourut l, et, de mme que tu me vois l devant toi, je vis tomber
et mourir successivement les trois autres, un  un, entre le quatrime
et le sixime jour.

Moi-mme, dj presque aveugl par la faim, je me tranai en
chancelant de l'un  l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux aprs
qu'ils taient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la
faim l'acheva.


X

En cartant les dgotantes images du commencement de ce rcit, la
posie ou l'motion par le beau ne peut aller plus loin. Quel beau? me
dira-t-on. Le beau dans la douleur; le pathtique, le serrement de
coeur par la piti au spectacle de la douleur d'autrui; la consonnance
sublime entre le sanglot d'autrui et notre propre sanglotement
intrieur; la jouissance douloureuse, mais enfin la jouissance morale,
de notre sympathie humaine pour la peine d'un tre humain comme nous,
l'_homo sum, humani nihil a me alienum_ du pote latin; cette
sympathie dsintresse qui fait  la fois la nature, la vertu et la
dignit de l'tre humain, sont partout dans cette scne potique.

Ils sont dans ce pre infortun, enferm avec ses quatre fils dans les
demi-tnbres de cette tour.

Ils sont dans l'enfance et dans l'innocence de ces quatre fils punis
pour le crime de leur pre.

Ils sont dans l'angoisse muette qui saisit le pre jusqu' le
ptrifier au bruit inusit des verrous de la porte basse qu'on scelle
et qu'on rive pour jamais.

Ils sont dans ce regard effar et nigmatique que le pre attache sur
ses pauvres enfants  ce bruit qui renferme cinq condamnations  une
mort lente.

Ils sont dans l'tonnement du plus jeune de ses fils, qui, voyant ce
regard et n'en comprenant pas encore la signification, demande  son
pre: _Padre, che hai (qu'as-tu,  pre)?_

Ils sont dans cette lueur du jour qui pntre tous les matins par le
soupirail dans le cachot pour marquer aux condamns un espace de
moins, un supplice de plus, et pour leur rappeler qu'un soleil de vie,
de joie et de libert, claire pendant leurs tnbres le reste du
monde.

Ils sont dans ce songe sanglotant des petits enfants endormis qui
rvent la faim avant de la sentir, et qui demandent en songe cette
nourriture que la crainte de dchirer le coeur de leur pre les
empche de demander veills.

Ils sont dans ce second regard du pre, aprs la troisime nuit, qui
interroge avec terreur le visage de ses fils, et qui reconnat sur ces
quatre _suaires vivants_ de sa passion l'empreinte de son propre
visage.

Ils sont dans ce silence des deux jours et des deux nuits suivantes,
o les cinq victimes se taisent de peur que le son de leur voix ne
porte un coup de plus au coeur les uns des autres.

Ils sont dans ce plus jeune et plus aim des enfants qui se jette et
s'tend pour mourir aux pieds de son pre, et qui lui adresse dans le
dlire de l'agonie ce mot plus cruel que mille morts, ce reproche
dchirant du mourant au mourant: Mon pre, pourquoi ne me secours-tu
pas?

Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le pre se ronger les
mains de rage, croient qu'il veut dvorer sa propre chair et lui
offrent celle qu'il leur a donne avec la vie;

Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher
et mourir aux pieds du pre, un  un, dit le pote, et le faisant
mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort.

Le beau moral, le beau humain gale dans ce rcit l'horreur
pathtique. C'est ce qui en fait la posie.

Placez l quatre sclrats mourant de faim dans les convulsions et les
imprcations de rage: vous dtournez les yeux avec dgot; vous
n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire.

Mais le pre est beau quand il frmit au bruit de la clef, et qu'il
pense non  lui, mais  ses fils;

Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y
mesurer les progrs de la faim;

Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le dsespoir
d'avoir entran ses enfants innocents et adors dans sa peine;

Il est beau quand il les voit, comme Niob, former lentement  ses
pieds le groupe de la famille morte avant le pre.

Il ne manque l que la mre ou le souvenir de la mre absente; mais le
pote a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait carter la
mre de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le
coeur se serait bris  son premier sanglot ou seulement  sa premire
mmoire. Ni le pre ni les enfants ne la rappellent, de peur de
s'entre-dchirer par ce souvenir. Divine rticence de ces cinq coeurs!

Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur
ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux,
beaux dans leur songe quand ils rvent la nourriture, beaux dans leur
silence pour ne rien reprocher  leur malheureux pre, beaux dans leur
cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient,  dvorer;
beaux dans leur dlire quand, s'adressant encore  lui comme  une
Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans
secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie
qui les rapproche de lui et les pousse  se coucher sur ses pieds
pour mourir  son ombre.

Si l'immense pote n'est pas l, o est-il? Ni Homre, ni Virgile, ni
Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'et-il eu
que ces deux scnes, Dante mriterait d'tre nomm  ct d'eux.


XI

Le reste du pome de _l'Enfer_ ne contient pas d'autres beauts de
composition de ce genre; mais il clate toujours en beauts et en
horreurs alternatives de style.

Ici ce sont des damns dans l'enfer du froid, dont les larmes se
glacent en coulant des yeux; l des mes dj tortures dans l'enfer
pendant que les corps de ceux qui portent leur apparence et leurs noms
sur la terre continuent  y vivre; ailleurs le roi des dmons broyant
trois damns  la fois dans ses mchoires: ces trois damns sont
_Judas_, _Brutus_ et _Cassius_. La partialit de Dante pour le csar
d'Allemagne explique le supplice des meurtriers du csar romain. Puis
Virgile et Dante remontent de l'abme, en se servant, en guise
d'chelle, _des poils du corps de Lucifer_, prcipit du ciel la tte
en bas!

Nous montmes ainsi, moi le premier, lui le second, jusqu' une
ouverture ronde par o nous apermes les belles choses qu'enveloppe
le ciel!

Ainsi finit, par une grotesque ascension plus digne de _Gulliver_ que
de Virgile, le pome de _l'Enfer_ du Dante; pome dont les conceptions
sont au-dessous des _Mille et une Nuits_ arabes, mais dont le style
(aux cynismes prs) est la plus robuste nudit de posie qui ait
jamais manifest la force des muscles intellectuels sur les membres
d'un Hercule de la pense!

Passons aux deux autres pomes de _la Divine Comdie_.




DEUXIME PARTIE.

LE PURGATOIRE.


C'est une des ides philosophiques les plus naturelles  l'humanit
que celle d'un lieu d'preuve continue aprs cette vie, et
d'achvement de la destine des mes dans un sjour de purification et
d'initiation appel _Purgatoire_.

On a toujours eu une peine, pour ne pas dire une impossibilit,
d'esprit  admettre une ternit de supplices infinis et
irrmdiables en punition de fautes temporaires, bornes dans leur
dure, dans leur porte comme dans leur criminalit mme; on n'a pu,
sans une rpugnance invincible de l'esprit et du coeur, associer 
l'ide de la bont divine du Rmunrateur suprme une continuit et
une ternit de supplices qui excluraient de l'tre divin une partie
essentielle et ncessaire de cet tre, la misricorde. La plus douce
vertu de la terre, la piti, exclue ainsi du ciel, a rvolt les
coeurs tendres; les supplices indescriptibles de ses cratures faisant
partie de la flicit du Crateur ont rendu le dogme des enfers 
perptuit un des textes de la foi moderne les plus difficiles 
inculquer dans le coeur des chrtiens les plus orthodoxes. Beaucoup de
commentateurs des dogmes chrtiens ont cherch par des dfinitions et
par des distinctions attnuantes  rduire les enfers  une privation
douloureuse de la prsence et de la lumire de Dieu dans des climats
ternels toujours chargs de nuages; beaucoup d'autres crivains ou
prdicateurs religieux ont dclar ne comprendre le mot _ternel_
appliqu  ce supplice que comme expression d'une longue dure; mais
ils n'ont pas interdit au rayon de la misricorde infinie de
traverser une fois ces cachots des mondes surnaturels, et d'apporter
aux crimes expis le pardon divin. M. de Chateaubriand lui-mme, dans
son pome chrtien des _Martyrs_, cite l'autorit des Pres de
l'glise pour expliquer en ce sens l'ternit des peines et pour
effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante:

ABANDONNEZ TOUTE ESPRANCE, VOUS QUI ENTREZ!


XII

Cette rpugnance de l'esprit humain  admettre l'irrmdiabilit et
l'ternit des peines a tourn de prfrence toutes les imaginations
du ct de cet _enfer  temps_ qu'on appelle le _Purgatoire_. L
entrent avec le coupable le crpuscule de la flicit future,
l'esprance, le repentir, la prire, non-seulement la prire de celui
qui expie, mais la prire des compagnons qu'il a laisss sur la terre,
et dont l'amiti, prolonge au del du tombeau, le suit d'un monde 
l'autre et paye par ses voeux et par ses pnitences la ranon de son
me.

Ce divin commerce, cette touchante communaut, cette communion des
vivants et des morts, cette violence faite  la clmente justice de
Dieu par l'amour de ceux qui prient en faveur de ceux qui expient,
cette parent efficace enfin que la mort ne rompt pas entre les mes
de la terre et les mes du Purgatoire, sont une des plus ravissantes
conceptions de la posie surnaturelle. Cette conception semble avoir
attendri, amolli tout  coup l'me du Dante, et avoir donn  son vers
l'accent suave et quasi cleste de l'cho des mes qu'il va visiter
dans ce vestibule souterrain du paradis.

Pour qui a visit l'Italie, cela n'est pas tonnant; le Purgatoire est
la grande popularit de la religion chrtienne chez ce peuple 
grandes passions et  grands repentirs. La page du Purgatoire, pome
de toutes les mes veuves et aimantes ici-bas, est crite ou peinte
sur toutes les murailles de ses glises, de ses chapelles, de ses
monastres, de ses ermitages, et jusque dans les carrefours de ses
grands chemins. Le premier monument qu'lve la pit italienne  son
premier deuil, c'est une peinture murale en l'honneur ou au
soulagement des mes du Purgatoire; les rochers mmes de ses Alpes, de
ses Apennins ou de ses Abruzzes, en sont sanctifis. Combien de fois,
en voyageant  pied dans ces montagnes, n'ai-je pas t tonn et
attendri par la rencontre inattendue d'un de ces monuments
invocatoires dans des sites inaccessibles aux pas des voyageurs, mais
non  la pieuse commmoration des veuves, des fiances, des enfants,
des frres, des amis! Le souvenir d'un de ces monuments de larmes, de
ces pierres milliaires du plerinage de la vie au ciel, se reprsente
avec tous ses accidents de lumire, d'ombre et de nature pittoresque 
ma mmoire.


XIII

Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers
blouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons
rpercuts d'un soleil d't. Des chnes verts, au tronc tortueux, aux
branches bizarrement coudes, aux noirs feuillages, des pins-liges et
quelques pins-parasols au dme aplati dentellent  et l la corniche
des escarpements. Quelques chvres noires se posent sur les blocs
dtachs de la montagne comme des statues gyptiennes d'animaux
symboliques sur des pidestaux de marbre. Elles regardent passer le
voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzes vers
le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger
du regard.

Le sentier, en s'levant vers le sommet, s'enfonce tout  coup dans
une fente de la montagne. L chaque muraille forme une dent qui se
perd en s'brchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente
ou ce ravin, tenu  l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapiss
de chtaigniers en taillis. La feuille lustre ruisselle de l'humidit
d'une cave.

Tout  coup le dfil s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la
surface, frappe par les rayons du soleil couchant, prsente tantt la
blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantt les teintes roses
de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande
mer ensuite apparaissent  perte de vue  l'ouverture du dfil. De
grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches
des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent  et l
d'une tache triangulaire la vaste tendue de la mer. Les deux azurs de
l'onde et du ciel se confondent tellement  l'horizon qu'on ne sait si
ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament.

Pendant que vous contemplez tout bloui ce spectacle, vous croyant
seul entre ciel et terre  mille pas au-dessus des sjours humains,
une musique vague, ou plutt une brise psalmodie, entremle d'un
bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive,  travers
les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre  gauche
dans les vastes chancrures du rocher taill  main d'homme.

On s'approche en se glissant  travers les blocs d'une carrire de
marbre abandonne; on voit une chapelle grossirement bauche sous la
concavit du pan de la montagne.

Quelques mes en peine, reprsentes sous des traits de femmes avec
des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupires, se
dgagent  demi des langues de flammes qui lchent la muraille. Un
ciel pur et bleu, o quelques ailes d'anges traversent l'ther, brille
au-dessus.

Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est
agenouille entre deux petites filles d'ge ingal. C'est la veuve et
ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces
montagnes, cras trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il
dtachait de la carrire.

Derrire la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze  treize
ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les
notes pastorales et prolonges accompagnent sous le rocher les
litanies psalmodies par sa mre en mmoire de son pre. Une vieille
femme, l'aeule sans doute, se tient  quelques pas en arrire,
accroupie la tte dans son tablier; ses cheveux blancs dcouverts
remuent, lgrement agits par le vent de la musette, comme des duvets
de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute  ct. Je
m'arrte  quelque distance, sans tre aperu mme du chien, attentif
 l'instrument de son jeune matre. Je me dcouvre, par respect pour
cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le
coeur toute la posie du _Purgatoire_.

Ce sont ces images, si frquentes en Italie, ce sont ces oratoires,
ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prires,
dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirrent, je n'en doute pas,
des images si suaves et des vers si fminins au Dante dans son pome
du _Purgatoire_. L'me bucolique de Virgile, son matre, semble
vritablement cette fois avoir pass en lui. Jugez-en par les
citations que je puise, non au hasard, mais presque  toutes les pages
de ce dlicieux plerinage  travers les larmes, que la prire console
et que l'esprance essuie. On ne peut prendre dans ce pome du
_Purgatoire_, comme dans celui du _Paradis_, que des citations. Il n'y
a pas de sujet, pas d'unit, pas de composition; c'est une revue,
c'est une _pope  tiroir_, pour me servir d'une expression de la
scne. Il y a des scnes et point de drame. Mais quels exordes
ravissants  toutes ces scnes!


XIV

Et d'abord il faut renoncer  comprendre l'architecture fantastique de
la montagne idale sur laquelle le pote place son _Purgatoire_ et o
il est accueilli par Caton d'Utique, qu'on s'attend peu  trouver l.
Caton, qui n'a, dit-il, rien su refuser  Marcia, son pouse, pendant
qu'il vivait, reoit Dante en commmoration de cette Batrice dont le
pote se rclame.

La lumineuse srnit d'un jour semblable  une aurore frappe le Dante
en abordant dans ce sjour d'attente:

  Dolce color d'oriental zaffiro, etc.

Une douce teinte de saphir oriental, qui se rpercutait dans la
srnit d'un air transparent jusqu'au premier cercle, rendit la joie
 mes regards, aussitt que je sortis de l'air mort qui m'avait si
longtemps contrist les yeux et le coeur.

La belle plante qui invite  aimer faisait sourire l'Orient tout
entier, etc., etc.

Un ange  qui ses ailes servent de rames lui fait traverser la mer qui
entoure l'le des mes en suspens.

Les mes qui se prparaient  m'accueillir, s'apercevant  ma
respiration que j'tais encore vivant, dit le pote, plirent du
prodige.

Et, de mme qu'un messager de paix qui porte la branche d'olivier 
la main entrane sur ses pas la multitude presse d'apprendre les
nouvelles sans que personne s'inquite s'il foule autrui, de mme,
etc.

Une de ces mes le reconnat et l'embrasse; sans la connatre il veut
lui rendre son embrassement; mais,  surprise! Trois fois, dit-il,
je passai mes bras derrire elle pour la serrer contre mon coeur, et
trois fois mes bras vides revinrent frapper ma poitrine. Cette me
est celle d'un musicien de ses amis qui lui chante un des vers
amoureux de la jeunesse de Dante:

_Amour, qui dans le coeur me parles!_

Les mes ravies coutent. Caton les gourmande sur leur indolence.

Telles que des colombes groupes autour du froment ou de l'ivraie
qu'on leur jette, tranquilles et sans montrer leur turbulence
accoutume, si quelque chose apparat qui les inquite, laissent
soudain l leur nourriture, parce qu'elles en sont distraites par un
plus grand souci;--ainsi vis-je cette nouvelle foule d'mes abandonner
l'attention qu'elles donnaient  ce chant et s'enfuir sur la plage,
semblables  quelqu'un qui va machinalement sans savoir o ses pas le
mnent!

Ce sont de pareilles peintures, vritablement homriques, qui
blouissent ou charment  chaque instant les yeux, presque  chaque
page du _Purgatoire_. La fibre irrite du pote de _l'Enfer_ s'tait
dtendue dans un plus long exil, et son talent avait videmment grandi
avec ses annes.


XV

Plus loin Dante demande son chemin aux mes pour escalader le rocher,
et il reprsente encore ici par une nave comparaison pastorale
l'empressement des mes  le lui indiquer.

Telles que les brebis enfermes sortent de l'table, d'abord une,
puis deux, puis trois, pendant que les autres s'arrtent tout
intimides sur le seuil, baissant l'oeil et le museau  terre,--et ce
que fait la premire les autres le font, s'adossant  celle-ci si elle
s'arrte, naves et soumises, et ne sachant pas elles-mmes le
pourquoi; telles, etc.

L'expression des choses mtaphysiques, les dfinitions et les
distinctions de la philosophie transcendante ne sont pas rendues par
le pote avec moins de vigueur et de clart que les scnes de la
nature visible. Il peint l'me du mme pinceau qu'il peint la matire.
coutez ces quatre stances du quatrime chant. Aristote ou saint
Thomas d'Aquin n'auraient pas plus rigoureusement dfini ou distingu
en prose; et cependant quelle posie ajoutent la concision, la
saillie, la couleur, la vibration, la vie,  cette mtaphysique!

Quand notre me se recueille et se concentre fortement en elle-mme
sous une impression de plaisir ou de douleur qui s'empare tout entire
d'une de ses facults, il nous semble que toute autre facult en nous
est absorbe, et ce phnomne rfute l'erreur de ceux qui croient
qu'au-dessus de notre me unique une seconde me nous anime!--Et
aussi, quand on voit ou qu'on entend quelque chose qui tient
puissamment notre me tendue par l'attention vers un seul objet, la
perception du temps nous chappe, et l'homme ne s'aperoit pas de sa
fuite;--parce que autre est la facult qui regarde ou qui coute, et
autre est l'ensemble des facults qui composent l'me tout entire. La
premire est enchane, tandis que la seconde reste indpendante!


XVI

Ailleurs il peint, avec l'nergie laconique de Pascal, la sparation
de l'me et du corps sous le fer d'un assassin:

Et je tombai et ma chair demeura seule!

  Caddi et rimase la mia carne sola.

Des accents pathtiques interrompent  et l, par un contre-coup
donn au coeur humain, les visions surnaturelles et souvent
apocalyptiques de ses chants. Six vers lui suffisent pour attendrir
toute l'Italie sur le sort de _la Pia_, femme de _Nello della Pietra_,
qui, sur un soupon de son mari, avait t prcipite du balcon dans
les fosss de son chteau. Dante la rencontre; elle le reconnat.

Ah! quand tu seras remont dans le monde des vivants et repos de ton
long voyage, lui dit-elle, souviens-toi de moi, qui suis _la Pia_.
Sienne m'enfanta, la Maremme me dtruisit! Il le sait celui qui en
m'pousant m'avait pass le premier son anneau nuptial au doigt.
Cette rticence accusatrice et vengeresse est plus sinistre que le
rcit tout entier de l'assassinat.

Une pre et sublime imprcation  l'Italie, imprcation devenue
immortelle dans la bouche de tous les patriotes, clate tout  coup au
sixime chant; mais c'est l'imprcation d'un _Gibelin_ qui gourmande
son peuple pour avoir rejet son Csar.

Ah! Italie esclave! htellerie de douleur, navire sans nocher dans la
grande tempte, non reine des provinces, mais lieu infme de
prostitution!

Et pas un de ceux qui vivent maintenant dans ton sein n'est en paix
au milieu de tes guerres civiles! Et ceux qu'enferment dans la mme
ville un mme rempart et un mme foss se mangent entre eux.

Regarde, misrable! sur tous les rivages que baignent tes mers, et
puis regarde dans l'intrieur de tes provinces s'il y a une seule
parcelle de toi qui soit en paix!

 quoi bon Justinien ressaisit-il les rnes, si la selle est vide?
Sans cela, peut-tre moins mrit serait ton opprobre!

Ah! peuple qui devrais tre plus dvou  ton vrai matre et laisser
ton Csar s'asseoir sur ta selle, si tu comprenais mieux ce que Dieu
veut de toi!

Regarde comme cette bte froce est devenue indompte depuis qu'elle
n'est plus mutile par l'peron et que tu as port la main  l'trier!

 Albert l'Allemand qui l'abandonnes  elle-mme et qui la laisses
devenir rtive et sauvage, tandis que tu devrais enfourcher l'aron!

Qu'un juste chtiment tombe des toiles sur ta race, et que ce
chtiment soit nouveau et vident, afin qu'il fasse trembler ton
successeur!

Viens! viens! Vois ta Rome qui pleure, veuve de toi, solitaire, et
qui te crie la nuit et le jour: Mon Csar, pourquoi t'loignes-tu de
moi!

On ne peut invoquer plus clairement l'invasion de sa patrie par
l'tranger. L'exil peut dnaturer jusqu'au patriotisme dans les mes
qui ont plus de vengeance que de vertu. Tel tait Dante.

Il faudrait autant de pages de commentaires que de vers pour expliquer
les innombrables allusions des chants qui suivent. Cependant le
huitime chant s'ouvre par des stances aussi suaves que le soir d't,
aussi mlancoliques qu'un adieu sans retour. Traduisons-les.

C'tait l'heure qui reporte le regret des navigateurs vers le rivage
et qui attendrit leurs cours  la fin du jour o ils ont dit l'adieu 
ceux qu'ils aiment!--l'heure qui poigne d'amour le voyageur  peine
parti, s'il entend rsonner dans le lointain la cloche qui semble
pleurer le jour mourant! etc.

La description du matin, au neuvime chant, n'est pas moins vive,
quoique moins connue.

 l'heure o, prs du matin, l'hirondelle commence  gazouiller ses
tristes _lais_, peut-tre en souvenir de ses premiers malheurs, heure
pendant laquelle notre me errante pleure dgage du corps, et, plus
reprise par la pense pour ses visions, est presque leve  sa nature
divine,--je vis en songe un aigle aux ailes d'or, etc.

On retombe bientt dans les tnbres d'un texte obscur et incohrent,
o brillent, par moments, quelques vers de diamant comme ceux-ci:

Orgueilleux chrtiens! dj fatigus de vos misres, vous qui,  demi
privs de la vue de l'intelligence, n'avez foi que dans les pas en
arrire,--ne savez-vous donc pas que nous ne sommes que des vers de
terre ns pour devenir l'anglique papillon qui vole invincible
au-devant de l'ternelle justice?...


XVII

Aprs plusieurs autres chants o le pote, de plus en plus
inintelligible, fatigue le lecteur de ses innombrables rencontres avec
des personnages plus ou moins inconnus de la Bible, de la fable ou de
l'histoire florentine, il se ressouvient enfin de _Batrice_, qui
semble reprsenter pour lui l'amour et la foi.

Mon fils, lui dit Virgile, entre ta Batrice et toi il n'y a plus
de mur.

De mme qu'au nom de sa chre Thisb Pyrame prt  mourir rouvrit sa
paupire et la regarda  l'heure o le mrier devint vermeil, ainsi,
ma scheresse s'amollissant tout  coup, je me tournai vers le sage
guide en entendant le nom qui me reverdit ternellement dans la
mmoire!

Une scne, d'autant plus ravissante qu'elle est plus rare dans ce
pome, est dcrite ici par le Dante en vers emprunts aux glogues de
son matre.

Les trois sages s'tendent pour dormir au coucher du soleil sur les
gradins de la montagne.

Telles que les chvres, indociles et vagabondes avant d'avoir brout
sur les cimes, deviennent apprivoises et paisibles en ruminant leur
nourriture,--et se rangent silencieuses  l'ombre pendant que le
soleil darde ses rayons, sous la garde du berger debout, qui s'accoude
sur sa houlette, et qui veille  leur sret, et tel que le pasteur,
qui couche en plein air, immobile, passe la nuit auprs de son
troupeau, attentif  ce que la bte froce ne vienne pas le
disperser;--tels nous tions tous les trois en ce moment, moi comme la
chvre, eux comme les bergers rangs de ci et de l sous la
caverne.--On voyait de l peu de chose du dehors; mais par ce peu
d'espace je voyais les toiles plus scintillantes et plus grandes qu'
l'ordinaire. Ainsi rvant et regardant, le sommeil me prit, le sommeil
qui souvent, avant que les choses soient, sait les choses qui vont
tre!

Il s'endort, un songe le visite.

Il me sembla, dit-il, voir en songe une femme jeune et belle aller et
venir dans une lande en cueillant des fleurs et en chantant. Elle
disait:

Que ceux qui me demanderont mon nom sachent que je suis _Lia_, et
j'gare  et l mes belles mains dans l'herbe pour me faire une
guirlande;--pour que mon miroir me prsente une image qui me charme
ici, je me pare.--Mais ma soeur Rachel, elle, ne s'loigne jamais du
miroir, et tout le jour elle y reste assise;--elle se complat
dlicieusement  contempler ses beaux yeux, comme moi  m'embellir
avec mes mains. Voir est son bonheur, agir est le mien.


XVIII

Et dj,  travers les lueurs du crpuscule, d'autant plus douces
aux voyageurs qu'ils sont plus prs de leur demeure, les tnbres
s'enfuyaient de tous les cts de l'horizon, et le sommeil s'enfuyait
de mes yeux avec elles. Je me levai, et voyant les sages dj debout,
etc.

Virgile lui annonce mtaphoriquement qu'il touche au bonheur de revoir
Batrice; il brle d'y atteindre.

Tant de dsir sur tant de dsir, dit-il, me vint de m'lever plus
haut qu' chaque pas de plus je sentais des ailes sortir de moi pour
voler.

Vois le soleil qui te frappe au front, dit Virgile, vois l'herbe
tendre, et les fleurs, et les arbrisseaux que cette terre enfanta
d'elle-mme,--tandis que les beaux yeux (de Batrice), dont les larmes
m'attendrirent pour me prier de venir  toi, deviennent maintenant
sereins et joyeux  ton approche.--Tu peux maintenant t'asseoir ou
errer  ton gr dans ces bocages, etc.

Cette dlicieuse halte au milieu des plus fraches et des plus
amoureuses images rappelle le chantre de Francesca de Rimini, le
disciple de Virgile, le prcurseur de Ptrarque. C'est une oasis dans
ce dsert de scolastique; mais, hlas! l'oasis y est rare et ne
s'tend jamais au del de quelques vers. On retombe bientt dans les
aridits et dans les froideurs de l'allgorie.

Cependant,  mesure que le pressentiment de l'approche de Batrice
le rchauffe, ses vers reprennent de plus en plus l'accent de
ses premires posies amoureuses.  la fin, au sortir d'une
fort enchante, peuple des plus charmantes apparitions
fminines,--Batrice elle-mme lui apparat de l'autre ct d'un
ruisseau.

Regarde-moi bien, regarde-moi bien, lui dit-elle; oui, c'est bien
moi, oui, c'est bien moi qui suis Batrice. Tu as donc enfin daign
gravir cette montagne? Ne savais-tu point qu'ici l'homme est heureux?

Mes yeux, continue le pote, tombrent sur la claire fontaine;
mais, en m'y reconnaissant, je les reportai sur l'herbe, tant la honte
me chargea le front.--Telle qu'une mre parat svre  son fils,
telle elle me paraissait alors, parce que la saveur d'une compassion
suprieure est mle d'une certaine amertume;--comme la neige souffle
et amoncele par les vents du nord se congle sur les paules de
l'Italie,--puis, liqufie, se fond sous elle-mme, lorsque la terre
qu'elle ne recouvre plus l'amollit de sa respiration, comme la cire se
fond  la flamme;--ainsi restai-je sans larmes ni soupirs avant
d'avoir entendu le chant de ceux qui accompagnaient toujours de leur
harmonie les volutions des astres ternels. Mais, aprs que j'eus
compris que ces esprits clestes me tmoignaient par leur accent une
plus tendre compassion que s'ils avaient dit:  dame, pourquoi le
gourmandes-tu ainsi?--la glace qui s'tait resserre autour de mon
coeur se fit  l'instant eau et souffle, et sortit avec angoisse de
mes yeux et de mon sein!


XIX

Batrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable  celle des
anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilit des purs
esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans
l'immortelle, et elle reproche svrement  son amant les distractions
amoureuses qu'il a laisses empiter dans son coeur sur le souvenir
sacr de leur premier amour.

L'aspect de mon visage le soutint quelque temps, dit-elle aux mes
attentives, et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le
guidai dans le droit chemin.--Mais si tt que je fus au seuil de mon
second ge et que j'eus chang de vie en ces lieux,--celui-ci,
ajoute-t-elle avec un geste de reproche, se dtacha de moi pour se
donner  d'autres.--(Allusion poignante aux nombreux amours profanes
que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante aprs la mort
de Batrice.) Puis elle reprend:

Quand de la chair je fus transfigure en esprit pur, et que ma
vritable beaut se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins
chre et moins sduisante.--Il tourna ses pas vers de fausses voies,
fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles
promettent.--Et rien ne me servit de demander pour lui des
inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le
rappelais  moi, tant il en avait peu de mmoire.--Il tomba si bas que
tous les moyens de le sauver taient puiss et qu'il ne restait qu'
l'pouvanter en lui montrant la race perdue des damns.--C'est pour
cela que je visitai la porte des morts, et que mes prires et mes
larmes furent adresses  _celui_ qui l'a conduit ici en haut!--Le
dcret suprme de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de
l'oubli, et si l'on gotait la manne cleste en ces lieux sans avoir
vers une larme de pnitence, en signe d'absolution!

Ainsi finit le trentime chant du _Purgatoire_. Les olympes et les
enfers d'Homre, de Virgile, de Milton, de Fnelon, n'ont ni une plus
belle scne, ni une rencontre plus pathtique, ni un plus divin
langage. La saintet de l'me batifie, le ressentiment amoureux de
la femme, la honte silencieuse de l'amant infidle, la foi du chrtien
repentant, la joie du pote qui retrouve sa jeunesse, son innocence et
sa vertu dans la premire crature qu'il a aime, y sont fondus dans
une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de
larmes, d'adoration, qu'ils rendent  la fois le drame aussi divin
qu'humain dans l'me des deux amants sur les confins des deux mondes.
Il est impossible de ne pas reconnatre que Ptrarque s'est inspir de
ce platonisme prcurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que
Milton a imit, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues
dans ces scnes d'den entre la premire des femmes, et le premier des
poux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait
runi  la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave
innocence de la palette du Corrge.


XX

Batrice, au dbut du trente et unime chant, semble jouir un peu,
comme d'une vengeance, du silence et de la confusion de son amant.

Dis donc si cela est vrai, poursuit-elle.  une si grande
accusation il faut que ton aveu se joigne! Dante ne peut trouver de
voix pour rpondre. Que penses-tu? lui dit-elle encore. Est-ce que
tes honteux souvenirs n'ont pas dj t effacs par l'eau de ton
coeur?... Le _oui_ que balbutie le pote fut si imperceptible 
l'oreille qu'il ne put tre entendu que par les yeux au mouvement de
ses lvres.

Quels charmes, quelles chanes t'ont donc li? continue l'amante,
moiti femme, moiti allgorie de la foi.

Hlas! rpond le coupable, les choses prsentes garrent mes pas
par leurs faux attraits, aussitt que votre visage me fut voil!

coute! reprend Batrice encore impitoyable dans ses reproches,
jamais la nature ou l'art ne t'offrit un attrait comparable 
l'attrait de cette forme mortelle dans laquelle je fus incarne, et
qui maintenant n'est que poussire; et si cet attrait te manqua
lorsque je mourus, quelle autre forme mortelle devait dsormais
t'attirer par un tel dsir?--Devais-tu appesantir tes ailes pour aller
chercher si bas d'autres blessures ou de quelque autre jeune fille ou
de quelque autre vanit d'une si courte jouissance?--Le petit oiseau 
peine clos se trompe deux ou trois fois avant de connatre le danger;
mais  ceux qui sont dj emplums on prsente en vain le pige ou on
lance en vain la flche.

Tels que de petits enfants, muets de honte et les yeux en terre,
restent immobiles, se reconnaissant coupables et regrettant leur
faute,--tel j'tais; et elle me dit alors: Puisque tu prouves une
telle douleur  entendre, lve la barbe, et tu en sentiras bien plus
en me regardant!

Je levai,  son ordre, le menton; et, quand elle avait dsign mon
visage par la barbe, j'avais bien compris la malignit vnneuse de
l'intention. (Elle voulait signifier par l qu'il n'tait plus un
enfant, mais un homme d'ge mr, quand il avait commis ces fautes.)

Elle m'apparut, poursuit le pote, de l'autre ct du ruisseau
verdi par l'ombre de ses bords; elle m'apparut  travers son voile, et
elle effaait sa beaut premire par sa beaut prsente autant que
jadis elle effaait toutes les autres beauts d'ici-bas.

Et l'ortie du remords me piqua si cruellement au coeur que, plus
j'avais aim les autres choses qui m'avaient dtourn d'elle, plus je
les pris en dgot.


XXI

Ici l'allgorie toujours froide et confuse de la foi reprsente par
une femme et de la vertu reprsente par l'amour recommence. Batrice
passe son bras d'amante autour du cou de son amant; elle lui plonge la
tte dans les eaux purifiantes du ruisseau. Le ruisseau reprsente
sans doute la _grce_. Puis elle l'introduit dans la socit de quatre
belles femmes qui chantent: _Ici nous sommes nymphes, et dans le ciel
nous sommes toiles. Avant que Batrice ft descendue du ciel, nous
lui fmes donnes pour suivantes._

Tourne,  Batrice, tourne les yeux vers ton fidle, qui, pour te
revoir, a fait tant de pas! Accorde-nous, par grce, de dvoiler
devant ses yeux ta bouche, afin qu'il contemple la seconde beaut que
tu lui drobes encore!

Un griffon, un char o montent avec le griffon ces nymphes, un arbre
qui mue ses feuilles, un aigle qui sme ses plumes sur le char, un
dragon qui en sort et qui y replonge sa queue, sept ttes qui sortent
ensuite du timon et des quatre coins du char, un gant qui embrasse
une courtisane impudique dont je n'ose traduire ici le nom obscne, un
vaisseau bris par un serpent, des naades qui trouvent le mot des
nigmes, les _sept nymphes  l'extrmit d'une ombre ple_, des
dialogues prophtiques et inintelligibles entre Batrice et son amant,
une eau salutaire bue  grands flots par le Dante et par Virgile et
Stace, ces guides, sont les dernires visions du pome.

Mais parce que mon papier est plein, dit le pote, que j'avais
destin  ce second cantique, le frein de l'art m'interdit de le
continuer plus longtemps. Je me sens pur et dispos  monter
jusqu'aux toiles.

Voil le pome du _Purgatoire_, plein d'allgories glaciales,
d'allusions obscures, d'inventions tranges, de rencontres touchantes,
de vers surhumains.

Montons avec le Dante au Paradis, o les fortes ailes de son gnie
taient faites pour le porter sur des imaginations plus senses.




TROISIME PARTIE.

LE PARADIS.


Ds les premiers vers on reconnat le mme pote, pote des limbes,
entre les fantmes du moyen ge et les crpuscules de la Renaissance.

 la gloire, commence-t-il, de celui qui meut toute chose (_mens
agitat molem_), qui pntre de son essence l'univers entier, et qui
resplendit avec plus d'vidence dans certaines parties de son oeuvre,
avec moins de clart dans d'autres; je suis mont, moi, dans le ciel,
et j'y ai vu des choses qu'on ne peut redire quand on est redescendu
ici-bas!

Puis il invoque, aussitt aprs, le bon Apollon et le Parnasse au
double sommet, afin que ce dieu de l'Olympe le tire, comme il tira
Marsyas, de la gane de ses membres. Cette fois, c'est Batrice qui
vole devant lui; elle fixait la lumire des soleils, et lui regardait
cette lumire en elle.

Je m'absorbai tellement dans son essence, dit-il, que je devins
semblable  _Glaucus_, qui, en se repaissant de l'herbe marine, devint
de la nature des autres dieux.

Amour qui gouvernes le ciel, tu le sais, toi qui me soulevas par ta
lumire!

Cette ide de s'ouvrir le ciel par l'amour et de voir Dieu par les
yeux de la femme qu'il a tant aime rappelle sans cesse l'amant dans
le thologien. On pressent Ptrarque et Abailard dans le philosophe et
dans le pote toscan.

Il s'pouvante des ocans de lumire qu'il traverse; il interroge
Batrice; elle rectifie ses ides. Avec un soupir de tendre
compassion, dit-il, elle abaissa ses regards sur moi avec ce visage
d'une mre qui se penche sur son petit enfant en dlire. Elle lui
explique, dans un admirable langage, les lois de l'ordre matriel et
de l'ordre moral. C'est Aristote et Platon en vers.

 vous, s'crie alors le pote saisi d'enthousiasme, vous qui, sur
une trop petite nacelle, dsirez suivre mon navire qui chante en
voguant,--rebroussez chemin vers les bords, ne vous lancez point sur
cette vaste mer; car, si vous veniez  me perdre de vue, vous
resteriez gars!--Les ondes sur lesquelles je m'aventure ne furent
jamais parcourues. Minerve m'inspire, Apollon me conduit, des muses
nouvelles me montrent l'toile de l'Ourse!--Vous ne pouvez affronter
la haute mer qu'en suivant le sillon que je trace dans ces vagues qui
se referment derrire moi!

Aprs ce second exorde lyrique il vogue.

Batrice, dit-il de nouveau, regardait en haut, et moi je regardais
en elle!

Il entre avec elle dans la premire toile. coutez le pote.

La perle ternelle nous reut dans son sein, comme l'eau reoit, sans
se rider, le rayon de lumire!

Ici une leon d'astronomie scolastique et mystique qui reporte
malheureusement dans la posie toutes les subtilits de l'cole.

Dante rencontre l une religieuse de Florence, nomme _Piccarda_; il
lui demande si les mes relgues  ce dernier rang du ciel dsirent
monter plus haut pour mieux comprendre et mieux aimer. Elle lui
rpond que la conformit  la volont divine est le vrai ciel, et que,
si l'me dsirait s'lever plus ou aimer davantage, elle cesserait
d'tre en conformit avec celui qui lui assigne ces bornes de flicit
et d'intelligence.

Dans sa volont est notre paix!

On croit lire l'_Imitation de Jsus-Christ_, qui allait paratre
bientt aprs, pome moral plus chrtien et plus pathtique que celui
de Dante. C'est l que M. Ozanam et ses disciples devraient chercher
les titres de la philosophie chrtienne du moyen ge.


XXII

Batrice explique  son amant,  cette occasion, tant bien que mal,
l'quilibre des deux dsirs dans le coeur des bienheureux.

Les chants suivants sont une srie de dfinitions de casuistes plus
que de philosophes et de potes. Il y a l une charmante comparaison,
 propos des controverses du chrtien discutant sa soumission 
l'glise.

Ne faites pas comme l'agneau qui abandonne la mamelle et le lait de
sa mre, en s'amusant, simple et foltre,  jouter lui-mme avec
elle!

Un chant tout entier est consacr  un rcit des destines politiques
de l'Italie et  la gloire de Justinien;

Un autre  expliquer le mystre de Dieu sacrifiant son fils innocent
reprsentant d'une nature coupable. Le pote s'y perd dans la
mtaphysique la plus subtile et la moins potique. Cypris et Cupidon
reparaissent dans la plante Vnus, qui inspire le fol amour. Batrice
y est revtue par cette influence d'un surcrot de beaut. Des lueurs
s'y meuvent en rond. Ce sont les esprits habitants du troisime ciel;
il faudrait une clef historique  chaque nom pour comprendre ce que
ces esprits disent au Dante. Des soleils y chantent, des roues y
argumentent, les chefs des ordres monastiques y dfilent devant le
pote; le pape et les cardinaux y sont injuris comme des dserteurs
de cette crche de Nazareth o l'ange de Dieu replia ses ailes. Saint
Thomas d'Aquin, saint Franois d'Assise, saint Dominique y sont
exalts en vers, pleins d'allusions toutes claustrales. On entre
ensuite dans les vritables tnbres palpables du pome. On s'y
blouit de nuit en y regardant. Dante y fait parler tantt saint
Thomas, tantt Batrice. On ne croirait pas  ces fantasmagories du
ciel scolastique si je les traduisais ici.

Celui-ci, dit une des lueurs, est _un_, _deux_ et _trois_, qui
toujours vit et rgne en _trois_ et _deux_ et _un_ non circonscrit,
mais tout circonscrivant.

Bnis sois-tu, _toi trin_ et _un_, qui dans ma semence fus si
gnreux!--Tu crois que ta pense vient  moi de celui qui est le
premier, comme de l'_un_, si on le sait, procde le _cinq_ et le
_six_!

Voil sur quoi s'extasient les fanatiques dchiffreurs de ces quinze
chants d'hiroglyphes!


XXIII

Un retour de l'esprit du pote vers l'ingrate Florence, au
dix-septime chant, ramne enfin  quelque chose d'humain et de rel
l'esprit du lecteur. Ces vers seront l'ternelle complainte et
l'ternelle consolation des exils.

Tel qu'Hippolyte sortit d'Athnes par le crime de sa perfide et
impitoyable martre, tel il te faudra partir de Florence!--La rumeur
publique, comme  l'ordinaire, s'acharnera sur l'innocent perscut;
mais la vrit, qui dispense la vengeance, s'lvera un jour en
tmoignage!--Tu quitteras tout ce que tu aimes le plus tendrement, et
ceci est le trait que l'arc de la proscription dcoche le premier!--Tu
prouveras combien le pain de l'tranger est pre  la bouche, et
combien c'est un rude effort que de monter et de descendre l'escalier
d'autrui!

Batrice interrompt son amant dans le rcit de son infortune, de ses
exils et de ses asiles.

Change de pense, lui dit-elle, et songe que je m'approche de celui
qui soulage de toute iniquit et de toute injure.

Et regarde au-dessus de toi, car le paradis n'est pas seulement dans
mes yeux.

Et comme,  mesure que l'homme sent plus de satisfaction  bien
faire, il s'aperoit de jour en jour que sa vertu s'accrot en
lui,--ainsi m'aperus-je que la circonfrence du ciel sous lequel je
planais s'tait largie devant moi et m'offrait ses prodigieuses
extases!


XXIV

Aprs ces belles strophes Dante retombe dans les plus singulires
trivialits de style, faisant figurer par les danses des mes
heureuses les lettres de l'alphabet.

  Or _d_, or _i_, or _l_ in sue figure.

Puis il dcrit des contredanses des voyelles et des consonnes; puis
des lueurs descendant comme des lampions pour couronner un _m_ et s'y
reposer en chantant; puis un bec qui parle et qui dit _io_ et _mio_,
_je_ et _moi_, pendant que dans sa pense il y avait _noi_ et
_nostro_, _nous_ et _notre_; puis des images bnies, qui entr'ouvrent
leurs cils et qui battent des ailes; puis des stances descriptives
aussi neuves et aussi resplendissantes que celles-l sont opaques et
grotesques, telles que ce dbut du vingtime chant:

Quand l'astre qui allume de ses splendeurs le monde descend de notre
hmisphre et qu'il teint le jour sur tous nos horizons, le ciel, qui
tout  l'heure ne s'embrasait que de ses reflets, redevient tout 
coup transparent de plusieurs lumires, parmi lesquelles une seule
resplendit entre toutes. Ainsi il me sembla entendre le murmure d'un
fleuve dont l'cume tincelle en courant de rocher en rocher, en
tmoignant de l'inpuisable fcondit de sa source; et de mme que le
son prend sa forme et sa note dans le cou de la harpe, et de mme que
l'air sonore s'insinue par les trous du chalumeau attach  la
musette, ainsi ce murmure du fleuve monta par le cou de l'aigle comme
s'il et t creux; et l il devint voix, et de son bec sortirent des
paroles telles que les attendait mon coeur, o je les crivis! etc.,
etc.

Le mysticisme ici submerge la posie. Tout ce qu'on peut comprendre,
c'est que tantt le pote exalte, tantt il objurgue les ordres
monastiques, dont les membres, dit-il grossirement, jadis maigres
et les pieds nus,

Couvrent maintenant leurs palefrois de leurs vastes manteaux fourrs,
en sorte que sous une mme peau cheminent deux btes:

  Si che due bestie van' sott' una pelle!

Des _perles_ qui parlent se prsentent  lui, et il entend des paroles
saintes dans l'intrieur de leurs cailles. Elles l'entretinrent des
vices des moines. Il retrouve tout  coup sa palette d'amant en
revoyant Batrice.

Comme l'oiseau parmi les feuilles dont il aime l'ombre, tendu sur le
nid de ses deux nouveau-ns pendant la nuit qui nous voile toute
chose, pour jouir de la vue de ses chers petits, et pour chercher la
nourriture dont il les embecque, soins qui lui font trouver douces les
plus dures fatigues, devance l'heure matinale sur la plus haute
branche nue et attend avec une ardente impatience le soleil, regardant
fixement le ct o l'aube se lve...

C'est par ces vers qu'il prlude  l'apparition de la Vierge Marie, 
laquelle il chante, dans le vingt-troisime chant, un _Te Deum_ de
l'amour. La maternit y est peinte dans un divin tercet:

Comme un petit enfant qui tend encore ses bras vers sa mre aprs
qu'il en a puis le lait, attir vers elle par la puissance de
l'amour qui mane du dedans jusqu'au dehors!

Le mysticisme se change ensuite en vritable dlire. Les feux
conversent, les flammes chantent; le pote lui-mme, interrog sur la
foi, rpond des choses plus dignes du pdantisme de l'cole que des
vidences clestes dans lesquelles il nage. La foi, dit-il, est la
substance des choses espres et l'argument des choses invisibles, et
cela en vrit me parat la _quidit_, l'essence de la foi; et de
cette foi il convient de _syllogiser_, sans en avoir d'autre vue,
puisque l'intention y tient lieu de preuve. Et ce syllogisme-l
conclut en moi avec tant de subtilit que toute autre dmonstration
me parat stupide. Il part de l pour chanter le _Credo_ de la
Trinit dans ces trois vers:

Et je crois en trois personnes ternelles; et je les crois si
_triples_ et si _une_  la fois qu'elles admettent  la fois pour les
nommer _sunt_ et _est_ (elles sont ou elle est).

Ici un potique orgueil s'empare pindariquement du Dante, et il
commence son vingt-cinquime chant par un triomphe anticip qu'il se
dcerne  lui-mme.

Si jamais il arrive, s'crie-t-il, que ce pome sacr, auquel ont
mis la main le ciel et la terre, et qui pendant tant d'annes m'a
extnu de maigreur, triomphe de la cruaut de ma _patrie_, qui me
relgue hors du beau bercail o je dormis petit agneau, ennemi des
loups qui lui font la guerre; avec une autre voix alors, avec un autre
vtement reviendra le pote, et sur les fonts de mon baptme je
prendrai la couronne!

Il dcrit, pendant trois autres chants, l'indescriptible nature des
Anges, des Trnes, des Sraphins; puis, tout  coup, comme lass
lui-mme de ces anatomies de l'invisible, il se retourne contre les
arguties de la thologie et les flagelle en vers acerbes.

Le Christ n'a point dit  son premier cnacle: Allez, et prchez au
monde ces bavardages; mais: Donnez un fondement solide  ma doctrine.
Maintenant avec des quolibets et des bouffonneries on s'en va prcher,
et, pourvu qu'on fasse rire, le capuchon s'enfle, et on n'en demande
pas davantage! Mais sous le capuchon se niche un tel oiseau que, si le
vulgaire le voyait, il verrait aussi la niaiserie de ceux qui s'y
fient! C'est de cela que le cochon de saint Antoine s'engraisse, et
bien d'autres qui sont pires que des porcs, payant le monde en fausse
monnaie!

Aprs cette burlesque imprcation il rentre dans les contemplations
extatiques du paradis. Mais, dit-il,  ce pas difficile je me sens
vaincu plus que ne le fut jamais,  aucun tournant de son pome, aucun
pote ou tragique ou comique!


XXV

En effet, jusqu' la fin du dernier chant, son pome, sans action,
sans drame, et par consquent sans dnoment, n'est plus qu'un
blouissement d'tincelles, de feux, de flammes, de lueurs, d'ailes,
de fleurs volantes, de trinits lumineuses, resplendissantes dans une
seule toile, de visages rayonnants d'auroles, de cercles infrieurs
se fondant dans d'autres cercles suprieurs, comme les plans
superposs de bienheureux chelonns par tous les peintres
d'apothoses dans les dmes des cathdrales; saint Bernard, la Vierge
Marie, Rachel, Sara, Rebecca, Judith, saint Jean, saint Benot, saint
Augustin, saint Pierre, sainte Anne, sa, Jacob, Mose, sainte Lucie,
patronne de Palerme, y chantent des _Hosanna_ ternels. La tte du
pote se trouble, les paroles lui manquent; il compare lui-mme
l'anantissement de son esprit:

 la neige qui fond et se distille au soleil, au vent qui expire dans
les feuilles lgres et immobiles, aux oracles de la sibylle qui se
perdent dans leur obscurit. Je vis, ajoute-t-il, tout ce que
l'univers renferme reli en un _volume_ par l'amour.

Enfin il discerne, dit-il: Dans la profonde et lumineuse substance
d'un haut foyer, trois cercles de trois nuances et d'une mme surface.
Et l'une par l'autre paraissait se rflchir comme _Iris_ dans une
autre _Iris_, et le troisime ressemblait  un feu qui rayonne
galement d'ici et de l!

Et je voulais voir, ajoute-t-il, comment _l'image s'adapte au cercle
et comment elle s'y incorpore_. Mais dj l'amour, qui donne le
mouvement au soleil et aux toiles, tournait mon dsir et mon _velle_
(ma volont) comme une roue qui circule sous une impulsion
universelle.


XXVI

Et ainsi finit par ce dernier vers le triple pome, comme le rve d'un
thologien qui s'est endormi dans un clotre aux fumes de l'encens et
aux chants du choeur, et  qui son imagination reprsente en songe les
images incohrentes des tableaux de sacristie qu'il regardait sur les
murailles en s'endormant.

Que l'Italie et la France du dix-neuvime sicle s'extasient  froid
sur ces peintures monacales d'un paradis du treizime sicle; que le
fanatisme du moyen ge compare de telles conceptions et une telle
langue aux conceptions lysennes ou chrtiennes d'Homre, de Virgile,
du Tasse, de Milton, de Fnelon, de Ptrarque, de Klopstock mme dans
sa _Messiade_, nous ne le comprenons que dans ceux qui jugent sur
parole, et qui ne se sont pas donn, comme nous, la tche rude de
suivre vers  vers, pendant quatre-vingt-seize chants, ce rveur
immortel dans cet garement mystique de son incontestable gnie.

Quant  nous, lecteur de bonne foi et sans prvention, nous rptons
hardiment en finissant ce que nous avons dit en commenant: sublime
pote, dplorable pome, mais imprissable monument de l'esprit
humain!

Ce monument, qu'il faudra compulser sans cesse toutes les fois qu'on
voudra tudier, pour s'y modeler soi-mme, l'empreinte d'un puissant
gnie d'expression dans une langue qui tient plus du Titan que de
l'homme, n'est point un monument de conception, mais un monument de
style. Le style, en effet, n'a t, ni avant, ni aprs, ni dans les
vers, ni dans la prose, lev par personne  une plus forte saillie
sculpturale,  une plus clatante couleur pittoresque,  une plus
nergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est
un bloc taill en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de
paroles; un coup de pinceau est un tableau vivant, o rien ne manque,
parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste
d'ides; chaque pense tombe proverbe de chaque vers en sortant de
cet esprit ou de ce coeur dont le contre-coup, aussi puissant que le
coup du balancier sur le mtal, frappe en monnaie ou en mdaille tout
ce qui passe par sa pense d'airain. Pascal n'est pas plus profond,
Bossuet n'est pas plus saillant, Platon n'est pas plus thr, Homre
n'est pas plus resplendissant, Virgile n'est pas plus sonore,
Thocrite n'est pas plus gracieux, Ptrarque n'est pas plus fminin,
Eschyle n'est pas plus tragique; mais tout cela par moment, par pages,
par demi-pages, par filons d'or ou de diamants, dans une mine de
sable, de scories, et quelquefois de fange. Ce style me rappelle 
chaque instant ce buste inachev de Brutus, par Michel-Ange,
compatriote du Dante, dans la galerie de Florence, bloc de marbre dont
le ciseau effrn de l'artiste, en emportant  grandes dchirures le
marbre, a fait un chef-d'oeuvre, mais n'a pu faire un visage.


XXVII

Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce
Titan de la posie, qui, en jetant derrire lui les cailloux du patois
toscan, en a fait la divine langue de l'trurie. Nous convenons mme
avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littrature
moderne que les potes qui sont venus aprs le Dante, tels que Tasse,
Ptrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas colls
davantage sur les traces du pote de _la Divine Comdie_ pour
conserver  leur langue l'nergie un peu fruste, mais plus simple et
plus latine, de sa diction.

Mais nous ne conviendrons jamais que _la Divine Comdie_ soit une
pope comparable aux popes antiques de l'Inde, de la Perse, de la
Grce, de Rome, de l'Italie elle-mme, deux sicles aprs le Dante.
Les antiquaires de style ont quelquefois les mmes superstitions et
les mmes prventions que les antiquaires de monuments. Dante est une
merveilleuse antiquit, mais il n'est pas  lui seul le gnie italien.

Une nation qui a produit aprs lui, par la main du Tasse, un pome
pique moins irrprochable, mais plus enchanteur que l'_nide_; une
nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel
caprice de gnie qui ait jamais drid la muse svre de l'pope; une
nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans
Ptrarque, le Platon de l'amour cleste et de l'amour humain en un
seul homme, pour faire parler  la fois  la pit,  l'imagination et
au coeur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent
et qui ne seront jamais chants que dans le ciel; une telle nation est
ingrate envers ses autres enfants en voulant tre trop reconnaissante
envers un seul. Dante fut l'an, mais il n'a pas emport avec lui
tout l'hritage. Nous le dmontrerons bientt en traitant de
l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Ptrarque et des grands
crivains italiens de notre sicle, et en cela nous croirons faire une
oeuvre de pit filiale envers cette Italie que nous reconnaissons
comme la mre du gnie moderne europen.

Elle a des Galile pour philosophes, des Machiavel pour historiens,
des Tasse pour potes piques, des Arioste pour potes chevaleresques,
des Ptrarque pour potes mystiques, des Dante pour potes crateurs
de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent aprs elle
les fanatiques engous de la scolastique, elle n'a dans _la Divine
Comdie_ qu'une apocalypse de gnie rve dans _Patmos_ et crite dans
Florence, par le saint Jean du moyen ge, avec la plume de l'aigle
toscan.

                                                            LAMARTINE.




XXIe ENTRETIEN.

9e de la deuxime Anne.




LE 16 JUILLET 1857

OU

OEUVRES ET CARACTRE DE BRANGER.


I

Le 16 juillet 1857 sera une date pour la France! Ce fut le jour o,
dans des funrailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de
Mirabeau, la France ensevelit son pote favori dans la personne de
Branger, et o elle parut tout  coup ressusciter elle-mme avec
tout son coeur national et tout son esprit public, pour dire  ceux
qui l'accusent d'une somnolence irrmdiable: Dtrompez-vous! je
palpite encore! Je suis encore la nation des grands sentiments, le
peuple des grands rveils, la terre des grands sursauts de l'humanit!
Dans ma capitale seule, cinq cent mille mes tressaillent au premier
glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un
homme de gloire et d'un homme de bien.

J'avoue que peu de choses, depuis que je vis, m'ont autant consol de
vivre et m'ont rendu plus d'estime pour mon pays, et surtout pour la
saine multitude de mon pays, que cette motion de Paris et que ces
funrailles!

Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur  force de temps et
d'oubli, un homme retir de toute scne par sa modestie, et retir
presque de la vie par sa vieillesse; un homme cach sous les toits,
dans une maison muette d'une rue loigne du coeur de la ville; un
homme qui n'affectait pas, comme Diogne ou comme J. J. Rousseau,
l'orgueilleuse nudit du tonneau ou du haillon pour se faire un
trophe de sa misre; mais un homme dont la mdiocrit sans apparat
ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre, ni la piti du riche; un
homme qui n'avait rempli, pendant sa vie, aucun de ces rles clatants
ni occup aucune de ces fonctions puissantes qui laissent  ceux qui
en sont sortis ou dchus de vieux clients de leur puissance ou de
jeunes clients de leur renomme; un tel homme meurt dans sa petite
chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques
amis. La nouvelle de sa mort se rpand de bouche en bouche depuis le
palais jusqu' l'choppe, dans tous les quartiers de Paris: aussitt
la vie publique et la vie prive paraissent suspendues dans une vaste
capitale; le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers.
L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant, et lui
demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Branger soit
mort. Les groupes se forment entre inconnus pour s'entretenir  voix
mue des circonstances de cet vnement. Un serrement de coeur
universel oppresse cette multitude; elle n'a rien  esprer
personnellement, rien  redouter de cette respiration de moins dans la
poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et
ternellement renouvele de tout un peuple: n'importe; elle donnerait
un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi
dire collectif, respirt un jour de plus l'air de la France. Elle
l'aimait: l'amour est aussi une puissance! Elle apprend que ses
funrailles auront lieu le lendemain; elle se promet de se trouver
debout, chapeau bas, tout entire, dussent les rues tre trop
troites,  la suite de son convoi, non pas pour que la famille du
vieillard note la prsence d'un million de visages anonymes dans le
cortge, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de
conscience, de respect et de patriotisme  ce cercueil qui lui semble
renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un
jour ouvrable; le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table
frugale de la famille de l'ouvrier: n'importe encore; elle sacrifiera
volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose
pour chmer en l'honneur de ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus,
elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle
fouille dans les coffres de ses mansardes pour y trouver la veste
noire, le chapeau de feutre, le morceau de crpe qu'elle rserve aux
tristes solennits de ses propres convois; elle les tale sur le lit;
elle se promet de les revtir en masse au lever du soleil, pour que la
ville ait chang de couleur pendant cette triste nuit. Ce ne sera pas
le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil!

De son ct, le Gouvernement lui-mme, craignant que ces honneurs
populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se rserve
jalousement l'initiative, prpare ses armes, ses drapeaux, ses
temples, ses pompes. Une arme entire prend position ou poste depuis
la porte de la maison jusqu' la porte de l'ternit, dans le champ
des morts. Le convoi s'avance  travers une haie de troupes et une
muraille de peuple; pas un pav qui ne porte un homme attendri, pas
une fentre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui
ne vocifre son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du
ciel d'o ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles,
fleurs funbres qui n'ont pour rose que des larmes, et qui n'ont de
parfum que dans le souvenir et dans l'ternit!

Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il
faut l'adorer pour ses fidlits et pour ses retours! Qu'on dise ce
qu'on voudra, l'me de cette terre est mobile, mais c'est une belle
me parmi toutes les mes populaires de l'antiquit ou du temps
prsent. On peut se plaindre quelquefois d'y vivre, mais il faut se
fliciter au moins d'y mourir!


II

Or quel tait donc cet homme si immense qu'un peuple tout entier se
trouvait trop peu nombreux encore pour suivre et pour illustrer son
convoi? coutez!

C'tait un petit vieillard  visage sans distinction au premier coup
d'oeil,  moins qu'on ne pntrt ce visage avec le regard divinatoire
du gnie, tant il y avait de simplicit sur sa finesse. Il portait le
costume d'un Alcinos rustique, sous lequel il tait impossible de
souponner sa presque divinit dans la foule: des souliers nous par
un fil de cuir,  fortes semelles sonores dont j'aimais tant le bruit
lourd (hlas! que je n'entendrai plus dans mon escalier); des bas gris
ou bleus de filosle, souvent mouchets d'une tache entre le soulier
et le pantalon; le pantalon relev pour le prserver de la boue ou de
la poussire de la rue; un gilet d'indienne propre, mais commune, un
peu dbraill sur sa large poitrine, et laissant voir un linge blanc,
mais grossier, tel que les mnagres de campagne en filent avec leur
propre chanvre pour le tisserand de la maison; une redingote de drap
gristre, dont le tissu rp montrait le fil sur les coudes, et dont
les basques ingalement pendantes battaient trs-bas ses jambes 
chaque pas sur le pav. Enfin un chapeau de feutre gris aussi, 
larges bords et sans forme ou dform, tantt pos de travers sur la
tte, tantt profondment enfonc sur le front et laissant flotter
quelques boucles de cheveux incultes, mais presque blonds encore, sur
son collet ou sur ses joues, compltait ce costume. Il portait  la
main un bton de bois blanc sans pommeau et sans douille; ce n'tait
pas un bton de vieillesse, mais une habitude de la main: il ne s'y
appuyait pas; il dcrivait du bout de cette branche de houx des
cercles capricieux sur le parquet, sur le pav ou sur le sable.

Voil l'homme extrieur: personne ne se retournait aprs l'avoir vu
passer inaperu dans la foule. C'tait une des apparences d'artisan
retir dans l'oisivet d'une modique aisance, allant visiter, le
dimanche, ses enfants tablis dans la banlieue, comme vous en coudoyez
cent mille par semaine dans les rues de Londres ou de Paris.

Mais si par hasard vous le reconnaissiez, et que, selon sa cordiale et
gracieuse habitude, il vous mt sa grosse main sur l'paule, et qu'il
vous retnt par le collet de votre habit,  la manire de Socrate,
pour vous sourire ou pour causer un moment avec vous, alors ce geste,
ce sourire, ce regard, cette physionomie, ce son de voix, vous
rvlaient un tout autre homme, et, si vous tiez le moins du monde
physionomiste, c'est--dire sachant lire les caractres de Dieu sur le
livre du visage humain, vous ne pouviez vous empcher de regarder et
de regarder encore cette dlicieuse laideur transfigure par
l'intelligence, qui, de traits vulgaires et presque informes, faisait
tout  coup,  force de coeur et d'me, un visage qu'on aurait voulu
embrasser!


III

Ses traits taient bauchs  grands coups de pouce dans l'argile,
comme dans la rude et fidle statuette en bas-relief que le jeune
sculpteur Adam Salomon nous a ptrie de lui. Le front large et bossu,
l'oeil bleu et  fleur de front, le nez gros et arqu, les pommettes
releves, les joues lourdes, les lvres paisses, le menton 
fossette, le visage rond plutt qu'ovale; le cou bref, mais reli par
de beaux muscles  la naissance de la poitrine; les paules massives,
la taille carre, les jambes courtes; la stature pesante en apparence,
mais souple au fond, tant il y avait de ressort physique et moral pour
l'allger; mais ce front tait si pensif, ces yeux si transparents et
si pntrants  la fois, le nez si aspirant le souffle de
l'enthousiasme par ses narines mues, les joues si modeles de creux
et de saillies par la pense ou par les sentiments qui y palpitaient
sans cesse, la bouche si fine et si affectueuse, le sourire bon,
l'ironie douce et la tendresse compatissante s'y confondaient
tellement pour plaisanter et pour aimer sur les mmes lvres; le
menton si tmraire, si sarcastique, si dfiant et si gracieux tout
ensemble en se relevant contre la sottise; de si belles ombres
tombes de ses cheveux, et de si belles lumires coules de ses yeux
flottaient sur cette physionomie pendant qu'elle s'animait de sa
parole; l'accent de cette parole elle-mme, tantt grave et vibrante
comme le temps, tantt sereine et impassible comme la postrit,
tantt mlancolique et casse comme la vieillesse, tantt badine et 
double note comme le vent lger de la vie qui se joue le soir sur les
cordes insouciantes de l'me! tous ces traits, toutes ces expressions,
toutes ces intonations diverses, avaient un tel charme qu'on se
sentait retenu, fascin, ravi de contemplation par ce visage, et qu'on
se disait intrieurement ce qu'Alcibiade disait de Socrate aprs
l'avoir entendu parler des choses divines et des choses humaines: Il
faut qu'une divinit se soit rpandue  notre insu sur ce visage. Cet
homme si laid est le plus beau des hommes!


IV

Son logement n'tait pas plus fait que sa personne pour attirer
l'attention de la foule indiffrente, qui ne se prend ordinairement
que par les sens.  l'extrmit la plus recule de la rue de Vendme,
une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes htels des
anciennes familles du parlement. L'herbe y crot dans les cours; des
jardins, pargns par le constructeur de l'difice  cause de
l'loignement du centre, conservent encore, dans leurs alles tires
au cordeau, quelques arpents de silence et quelques claboussures du
soleil sur le sable, sous les fentres des appartements. C'est l que
le solitaire s'tait cach pendant ces dernires annes, comme
l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures.

En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle
faade  grand porche et  grands appartements, habits par des
familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la
dignit et la responsabilit de gardienne du repos d'un philosophe
favori du peuple, vous avait indiqu sa demeure, vous tourniez, 
droite en entrant dans la cour, sous une petite vote conduisant  des
curies; vous rencontriez sous la vote le premier degr d'un escalier
de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des
marches douces, comme il convient  l'ge essouffl, jusqu'au dernier
palier, sous les toits, o vous n'aviez plus au-dessus de vous que
les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel
s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables  des
portes de cellules dans les clotres d'un monastre ou  des portes
d'infirmeries spares dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue 
l'appartement du sage. C'tait l sans doute que, dans le temps de
l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille
logeait les intendants, les aumniers, les prcepteurs des enfants de
la maison. L'appartement tait tout au bout du long corridor. On
sonnait. Une femme ge d'environ quatre-vingts ans, dont la figure
conservait des traces de noblesse et de beaut plies par la
souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente,
d'o l'on communiquait par l'intrieur avec sa chambre  elle. Elle
vous ouvrait elle-mme cet appartement contigu, mais spar
extrieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait  vous; vous
le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la
lumire rpercute d'une pice claire par le soleil. La porte en
restait toujours ouverte. Cette pice tait vaste et nue; elle n'avait
pour tout ameublement que deux larges fentres sans rideaux, une
chemine antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de
servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de
hasard, amoncels sous la poussire sur des rayons de sapin.

 l'extrmit de cette chambre, prs des fentres, une porte basse,
que vous ouvriez vous-mme, vous introduisait dans la chambre habite
par l'ermite. Un lit, un canap, une table ronde o les journaux et
les brochures du jour faisaient place  leur heure  la bouteille de
verre noir et au frugal repas du matin, une chemine au fond de
laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une
ou deux gravures pendues  des clous contre la muraille, reprsentant
les amis de sa jeunesse, dieux lares de son coeur: _Manuel_, le favori
de ses souvenirs, prs de qui il doit lui tre doux de reposer dans
son tombeau d'emprunt; _Laffitte_, le Mcne bienfaisant des factions,
dans un temps o les factions vendaient et achetaient la gloire;
_Chateaubriand_, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les
morosits monarchiques pour des convictions rpublicaines;
_Lamennais_, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le
caractre; un masque mort du premier Napolon couch sur le grabat de
Sainte-Hlne, relique oblige chez ce dvot railleur  la grande
arme: ce masque est moiti pathtique et moiti lugubre. On y lit
dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le
jugement irrflchi des multitudes et l'inquitude sur les jugements
de Dieu, qui pse le sang rpandu contre l'ambition satisfaite. Enfin
un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre,
buste qui n'tait pour Branger ni celui d'un pote, ni celui d'un
orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernire heure:
ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus
inattendus, et que, s'tant rencontrs tard, ils se donnent
rendez-vous dans l'ternit pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas.

Voil le portrait, voil le sjour, fidlement copis d'aprs nature,
de l'homme cach que tout un peuple allait dcouvrir sur son matelas,
 son cinquime tage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait
les funrailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement
les funrailles d'un Washington gaulois.

Cet homme, c'tait Branger!


V

Or,  quoi tient cette popularit fabuleuse, posthume, et par
consquent sincre, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et
qui s'obstine au nom et  l'amour de Branger jusque sous la terre?
Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se
fasse de soi-mme l'excuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres
citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple
proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, pre de la patrie,
cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras
en masse pour porter cette dpouille au tombeau plus prs de son
coeur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionn d'ardeur
funbre, pitine si fortement cette cendre au cimetire, comme pour la
sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait,
de vingt millions de Franais?

Mystres des inconstances et des constances populaires!
s'criera-t-on.--Mystre, oui; mais le mtier de l'crivain
philosophe est prcisment de sonder par sa sagacit ce qui parat
mystre  la foule, et de mettre  nu ce coeur du peuple, pour lui
dire: Tiens! lis toi-mme dans tes caprices ou dans tes fidlits
mystrieuses; comprends pourquoi tu abandonnes cet homme qui t'a
servi, et pourquoi tu conserves  cet homme qui t'a plu une
inexplicable et inalinable popularit.


VI

La popularit persistante et dsormais immortelle de Branger
s'explique, selon nous, par trois causes:

Les circonstances de sa patrie;

Son talent;

Son caractre.

Nous allons examiner rapidement avec vous et  coeur ouvert ces trois
explications de sa gloire et de la tendresse d'un peuple pour lui.

Hlas! nous nous tonnons le premier que ce soit nous qui fassions ici
cette commmoration pieuse de Branger? Qui nous l'aurait dit il y a
vingt-sept ans, quand les rois de nos pres, rentrs de longs exils et
sacrs pour nous par le sang de Louis XVI, rgnaient, le testament de
leur frre dans une main, une charte librale dans l'autre main, sur
un peuple frmissant, mais  demi libre? quand nous gmissions de ce
sophisme, machine de guerre qu'on renverse aprs l'assaut, sophisme
qui reprsentait l'arme de Brumaire, de Moscou, et du 20 Mars 1815,
comme une collection de tribuns du peuple, comme une tribu de Mahomets
de la libert? quand les vers de Branger faisaient explosion sous le
trne comme la poudre dans la mine? quand ses chansons grondaient
comme la foudre des coeurs entre les dents des soldats et du peuple?
quand les clats de rire que ces chansons soulevaient dans les
multitudes prcdaient et prsageaient les clats du tonnerre qui
allaient pulvriser la dynastie des Bourbons?

Nous aimions ces Bourbons  cause de leurs malheurs et de leurs
services; nous avions dans les veines un sang qui avait coul pour
eux; on nous avait appris leur histoire comme un catchisme de
famille; nous avions dans l'me un vif instinct de libert presque
rpublicaine qui trouvait sa satisfaction dans la presse dmusele,
dans la tribune clatante dans l'opinion cosouveraine avec la royaut;
nous faisions des voeux d'honnte jeunesse pour que les incitations
du parti militaire d'alors ne parvinssent jamais  semer la zizanie
entre les Bourbons lgitimes et la libert, plus lgitime encore par
son droit que les Bourbons ne l'taient par nos sentiments.

Voil nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas mme aujourd'hui.
Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les prfrences.
Qu'on juge, d'aprs ces dispositions, ce qu'tait pour nous,  cette
poque, le nom de Branger. Nous admirions ses vers, comme la victime
admire l'clat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la
gorge. Plus cela tait beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore
une fois, si on nous avait dit dans les jeunes annes: Vous aimerez
un jour cet homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais
d'estime; vous l'aimerez passionnment d'une de ces passions tardives
et rflchies de l'ge mr qui ne meurent plus qu'avec nous, nous
aurions dit: Non, jamais!

Eh bien! nous l'avons aim, nous l'avons estim, nous l'avons chri
comme un pre et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce
lui ou vous qui avez chang, nous dira-t-on, pour que ces antipathies
devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre
peut-tre; mais les choses, les temps, les hommes, avaient chang
autour de nous. Vous allez voir.

Ceci me ramne  l'explication des causes de la popularit de
Branger.


VII

J'ai dit que la premire de ces causes tait dans les circonstances de
notre patrie au moment o il commena  chanter, comme on dit, mais,
en ralit,  dmolir par le rire.

Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que
ce qui chappe  et l  un vieillard dans des conversations  propos
interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est
qu'en 1814 Branger, constern, comme tout le monde, des dsastres que
l'esprit de conqute avait accumuls sur la France, tait d'autant
moins partisan des conqutes qu'il tait meilleur Franais. Je ne
rpondrais pas mme qu' l'avnement de Louis XVIII ramenant la paix
ncessaire et prsentant la libert future  la nation, un soupir
involontaire d'humanit et de bonne esprance ne se soit chapp de la
poitrine du pote citoyen. J'en trouve la preuve dans la premire
prface de ses oeuvres; lisez-la.

Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poigne
d'hommes hroques de l'le d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui
aboutit  Sainte-Hlne en passant par Waterloo, tentative qui fit
bouillonner _Benjamin Constant_, plir Laffitte, frmir La Fayette,
ces patrons et ces amis de Branger; je ne pense pas que ce retour du
rgime militaire ait eu les voeux, les honneurs, les applaudissements
secrets du coeur jeune et rpublicain de Branger. Je suis certain du
contraire. Tyrte et fait, non une chanson, mais une Nmsis contre
la guerre civile venant exposer la Grce  une seconde invasion des
Perses.

Mais, 1814 et 1815 passs, et passs dans des flots de sang dont les
soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les
opinions populaires.

Nous ne pensons pas non plus que la conqute universelle, que la
civilisation subordonne  l'arme, qu'une volont sans rplique  ses
dcrets, qu'un concordat rtablissant lgalement un sacerdoce d'tat
sur les consciences, que la rsurrection des noblesses, des baronnies
du moyen ge, des majorats, des substitutions, des principauts, des
fodalits recrpies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres
institutions du premier empire fussent des articles du programme
philosophique et rpublicain de Branger et de ses amis politiques de
1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de
militarisme et de libralisme qui caractrise,  dater de ce jour et
pendant quinze ans d'quivoque ou d'inconsquence, la posie  double
refrain et  double entente de Branger.

L'esprit d'opposition  toute arme peut seul expliquer ce malentendu
du pote et de ses principes.

Or, d'o venait cet esprit d'opposition  toute arme? Il venait des
malheurs rcents de la patrie, et par cela seul il tait excusable. Le
malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. Telle
tait, aprs 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle
avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les
torts de la guerre. C'tait naturel, mais tait-ce juste?

Le culte de la gloire et le dnigrement de la paix taient-ils bien
l'vangile du progrs vritablement rationnel du monde? tait-ce bien
au son des tambours qu'on pouvait lever et conduire ce peuple  la
libert? tait-ce bien mme  coups de canon qu'on pouvait faire
entrer notre philosophie dans la tte des peuples? Branger avait trop
de sagacit pour le croire. Quinze ans d'entretien  coeur ouvert avec
lui, et son applaudissement sans rserve  des doctrines tout
opposes, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre
doute sur ses vraies opinions  cet gard.

Le culte de la gloire rtrospective, c'tait la guerre; ce n'tait pas
la rvolution. La guerre, en prsentant aux peuples l'ambition de la
France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu
de l'apostolat des principes, la guerre devait paratre un outrage
franais  l'indpendance des nations; la guerre devait, tt ou tard,
les rallier dans l'intrt d'une dfense dsespre. Les nationalits
ne pouvaient manquer de se soulever contre une libert impose par les
armes. Les rois devaient profiter de ce soulvement d'orgueil bless
de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier
empire arma, de son ct, en proportion des forces leves contre lui;
il chercha mme des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme
en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations
du continent. Cette guerre fatale les empcha de se reconnatre et de
fraterniser dans la mme foi. Les victoires de la France humilirent
ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France mme l'engouement
pour les gnraux populariss dans les camps se substitua trop
aisment, dans le peuple,  l'enthousiasme de la libert; la
rvolution philosophique et tous ses principes furent jets comme en
drision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent
retournes contre la rvolution de 89, qui avait excit ce noble
patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pense
en France et en Europe.


VIII

La guerre dfensive, qui avait t le caractre des guerres de la
Rpublique, est le triomphe de la Rvolution, parce que le patriotisme
et le libralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent
les forces en centuplant le sentiment du droit et de la lgitimit de
la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le pige de la
Rvolution. La Rvolution est ide, et n'est pas conqute. Ce sont les
ides, invisibles et invulnrables de leur nature, qui doivent
combattre pour elle dans l'esprit des peuples; mais, pour que ces
ides se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut dsarmer
ces ides. Une vrit prsente  la pointe des baonnettes n'est plus
une vrit: c'est un outrage.

Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne
refusons pas de lui rendre.


IX

Voil la vritable philosophie politique de la rvolution de 89,
sainement comprise et pratique. C'tait certainement celle de
Branger, comme ce fut la ntre, comme ce sera celle de tout homme
sens et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au
progrs naturel et spontan des peuples. C'tait aussi la philosophie
politique de la grande majorit des hommes de bien en France en 1814
et en 1815. Ils taient libraux, ils taient patriotes, ils taient
affligs du pass, ils taient rsigns au prsent, expiation logique,
quoique douloureuse, du pass. Ils taient pleins d'espoir dans un
meilleur avenir pour la rvolution rgulire, mais ils ne confondaient
pas une conqute hroque avec une philosophie.


X

Cependant, ainsi que nous le disions tout  l'heure, le malheur aigrit
le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva  la
France aprs les dsastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des
larmes de sang. Il lui en cotait de rentrer dans ses limites
territoriales, aprs avoir tant dbord sur le monde. Ce peuple,  qui
on avait donn, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers,
trouvait la France bien petite pour sa taille de gant de la guerre;
et encore cette France si petite tait occupe et ranonne par les
garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
l'Angleterre! On ne se rsigne pas  la servitude chez soi, bien qu'on
ait port soi-mme son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire
humilie se venge par la colre et par la menace. On demande une
revanche, un autre coup de d au dieu des armes; on reproche Moscou,
Leipsick, Waterloo  Louis XVIII, et l'on dit dans son dlire  ce
malheureux gouvernement: C'est toi qui m'as bless! C'est toi qui
m'enchanes dans les fers forgs par mes vainqueurs! C'est toi qui
m'empches de lever mes armes de 1792, d'Austerlitz, d'Ina, de
Wagram, et de reconqurir toutes ces capitales! Et l'on oublie que
toutes ces armes de morts hroques sont couches au nombre de
quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les
flots de la Brzina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs
de bataille d'Austerlitz, d'Ina, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo!
hlas! couches, o ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du
Tyrte de la France ne les rveilleront de leur sommeil!


XI

Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces tats-majors
survivant  ces armes licencies au del de la Loire, s'lve un
immense murmure: Nous nous tions promis, sur les pas de ce
conqurant de capitales, les dpouilles opimes de l'univers! Beaucoup
devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et
maintenant, nous voil rentrs jeunes encore dans le village paternel,
sans autre perspective qu'une pe pendue au mur et une demi-solde 
dpenser dans un indigne loisir!  qui nous en prendre? Aux Bourbons,
qui sont l pour recevoir toutes les imprcations de la gloire
trompe, de l'ambition due! Haine aux Bourbons! Vive l'arme!
Napolon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui?
Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre
gloire et de notre fortune!

Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que
l'esprit de conqute l'avait fauch comme un pr, finit par s'y
associer sans le comprendre, par la puissance d'une ternelle
rptition. Les rcits villageois de batailles, de conqutes,
d'exploits nationaux, faits  tous les foyers et  toutes les tables
populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes,
dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorit
de l'hrosme  l'aigreur du mcontentement, fanatisrent peu  peu de
gloire posthume la France irrflchie des campagnes et des villes.


XII

Un troisime lment d'irritation vint se joindre  ce murmure sourd
de l'arme dissmine dans ses foyers: ce fut l'opposition inattendue
d'une ligue inexplicable entre le militarisme humili, le
rpublicanisme impatient, et l'orlanisme encore irrprochable, mais
qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dans la
main! Ces ambitions coalises, ayant besoin de recruter des forces
dans le peuple qui ne comprend que les ides simples, s'avisrent de
raviver l'esprit de conqute teint, de souffler sur la gloire
assoupie, de verser des larmes trs-hypocrites sur les cendres de
l'empereur, dont les libraux avaient t les premiers dserteurs et
les plus acharns blasphmateurs en 1814. Ces hommes construisirent 
l'envi ce sophisme, qui jure  Dieu et aux hommes, de despotisme
militaire, de rpublicanisme couronn, et de royaut rvolutionnaire
confondus dans la mme quivoque d'opposition.


XIII

Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gr de ces
ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui
multiplit l'cho de l'opposition, depuis la table de l'opulente
bourgeoisie jusqu' la gamelle de la caserne et jusqu' la nappe
avine de la guinguette. Ce porte-voix, c'tait un chansonnier. Ce
chansonnier devait runir en lui, pour porter coup dans tous les rangs
de la socit franaise, l'lgance attique qui se fait entendre 
demi-mot  l'homme lettr, l'accent martial qui fait frissonner le
soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et
rude peuple des champs. Ces trois gnies, le gnie fin et classique du
sous-entendu et du ridicule, le gnie patriotique et martial du corps
de garde, le gnie lgiaque et pastoral de la chaumire, taient
difficiles  rencontrer dans un mme homme. Un Anacron pour les
amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrte pour les
escouades, un Thocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un
clairon, une flte ou un flageolet dans la mme main! quel prodige!
mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se
rencontrrent,  l'heure o cela tait ncessaire, dans Branger.


XIV

Si le parti dut beaucoup au pote, le pote, il faut le reconnatre,
dut beaucoup au parti. Heureux les potes qui trouvent,  leur premier
vers, un million d'chos chelonns d'avance sur leur chemin, pour
porter leur nom obscur et leurs vers prdestins aux oreilles, 
l'esprit, au coeur de tout un peuple! Ceux-l n'ont pas  se faire
lentement, oreille par oreille, leur auditoire troit et difficile, 
conqurir, coeur par coeur, leur pnible renomme,  subir la critique
et le dnigrement de leur sicle, pour jouir de cette renomme pendant
quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec
un nom dj posthume, avant leur mort,  l'oubli dfinitif d'un froid
tombeau. Un peuple, un gouvernement, une arme, ne se disputent pas la
prsance dans leur cortge funbre; une veuve, un enfant, un vieux
serviteur, un chien fidle, quelquefois suivent seuls leur convoi, 
travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne
sait pas leur nom. Un petit volume enlac de deux ou trois feuilles de
laurier de famille est le seul trophe de leur pauvre cercueil. Pour
que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi,
volontairement ou involontairement, les passions du monde!


XV

Branger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de natre en
pleine popularit, comme ces oiseaux qui closent, sans qu'on les
couve, en plein soleil. Aussitt que cinq ou six hommes d'esprit de la
conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur
Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sbastiani, le
rpublicain la Fayette, le _Crassus_ loquent Casimir Perrier,
l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'arme, et vingt
autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes
des chansons de Branger, ils ne s'y tromprent pas (la haine est
clairvoyante); ils s'crirent: Voil notre homme!

Branger ne les rechercha pas, ils le recherchrent; ils lui offrirent
tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures
du parti. Il n'accepta rien que la gloire.

Faites-moi des chos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,
leur rpondit-il; quant  moi, je ne chante qu' mon heure et qu'
mon got. J'aime la Rvolution, je sers le peuple, j'honore l'arme,
j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espre sa
vengeance; je vois en perspective la rpublique: je ne la refoulerai
pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarit
entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-rvolution, les
Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous.
Je veux rester indpendant, mme de vous, en respect de moi-mme. Je
veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez
triomph, pour ne pas tre responsable de vos ambitions et de vos
fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par
l'abngation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et
mourir plus prs du peuple!

Ces hommes, peu accoutums  tant de vertu, crurent que cette vertu
n'tait qu'une affiche, que tant d'abngation n'tait qu'une
prtention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rtributions
le dsintressement de ce _Chansonnier du Danube_ cderait, comme tant
d'autres,  la sduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.


XVI

La campagne des chansons de Branger contre les Bourbons commena.
Nous savons comment elle a fini en 1830.

C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous
le ferons sans prvention, sans flatterie  la mort, sans feint
enthousiasme, sans hypocrisie d'amiti, car nous avons toujours trouv
dans Branger l'homme immensment encore au-dessus du pote.

En veut-on la preuve? Nous avons t quinze ans son ami, et, pendant
les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui
avons pas parl une seule fois de ses chansons, de mme qu'il ne nous
a jamais parl de nos oeuvres en vers. Entre nous, c'tait l'homme
qui aimait l'homme; le pote tait rserv.

Cette rticence tait honnte des deux cts. Il m'aurait fallu louer
des chansons qui avaient renvers les dieux et banni les rois de ma
famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raills sans
doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions
manqu l'un et l'autre ou de sincrit ou de dignit. Le silence
sous-entendu sauvait tout; il nous empchait de nous apostasier, il ne
nous empchait pas de nous chrir.

Je suis donc trs-libre aujourd'hui de parler de son talent potique
dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter
et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses oeuvres dans la
balance de l'avenir.


XVII

On a beaucoup dit et crit que le talent de Branger tait gaulois;
nous croyons plutt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualit
indfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet
crivain franais. La grandeur de ce talent est dans sa finesse;
c'est un pote politique et philosophique, exquis dans ses
proportions.

Qu'est-ce en effet qu'un pote pindarique? C'est un homme possd et
souvent gar par l'enthousiasme. Branger a trop d'esprit pour avoir
tant d'enthousiasme; il possde son enthousiasme, il n'en est pas
possd; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sr, partout o
il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques,
conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais
dans la carrire:

  Rasant la borne, et ne la touchant pas.

Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait mme ni bruit ni
poussire; il arrive sans qu'on s'aperoive qu'il est arriv juste, et
court au but qu'il s'est propos.

D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Branger
est souvent un pote moqueur. Il cherche d'un regard malin le dfaut
de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les
prtres, pour lancer sa flche au point vulnrable et pour rire de la
goutte de sang que le dard rapporte  l'arc avec lui. Que ferait-on de
l'enthousiasme  ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait 
Molire de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe  la rise d'un
parterre. L'enthousiasme de Branger tait dans son coeur, et pas dans
son verre; il le gardait pour sa vie, pour la libert, et pour la
vertu pratique dont il tait srieusement et intimement possd. Il
faisait ses vers  petit feu, comme on fond la cire: il ne les
chauffait  grande flamme que pour la gloire et pour la patrie.

Ajoutons qu'un pote pindarique ne s'attache, par l'instinct mme de
son gnie, qu' chanter des choses grandes, permanentes, ternelles
s'il le peut, des choses suprieures aux lieux, aux temps, aux mobiles
opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et
des factions, des choses, en un mot, aussi intressantes et aussi
vraies dans la postrit la plus recule qu'aujourd'hui.

 l'exception du peuple, de la libert et de l'hrosme, auxquels il
consacre quelquefois un sublime refrain, Branger ne chante en gnral
que des choses circonstantielles, relatives, passagres, des passions
politiques enfin. Or, la politique tant de sa nature une chose
courte, temporaire, mobile comme les vnements, les systmes, les
factions qui sont les lments de la politique, la grandeur et
l'immortalit du sujet manquent souvent au pote politique. Il est
comme l'orateur politique: l'heure passe, la passion morte, la
faction oublie, on ne l'coute plus. C'est le malheur des posies de
parti; elles sont presque toujours aussi des posies de circonstance.
Mais la patrie, l'hrosme, le peuple, terniseront le nom du pote.
C'est la partie divine de ses chants.


XVIII

Enfin le vritable pote pindarique ne chante que des vrits absolues
et divines, dont la saintet et la vertu se communiquent, pour ainsi
dire,  son gnie. La posie politique, la posie de parti surtout,
est oblige de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des
gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes
offensives ou dfensives au gouvernement qu'elle sert ou aux
oppositions qu'elle caresse. Ces vrits conventionnelles, ces
sophismes, ces mensonges du moment, prissent avec les passions qui
les fomentent. La beaut mme des vers qui les contiennent ne les
prserve pas toujours de l'vaporation. Malheur aux posies politiques
dans la postrit! Comprises par les contemporains, elles ne le sont
plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec
le temps; elle souffle sur toutes ces vrits de convention, inventes
par les factions rgnantes  leur usage, et elle plaint le grand pote
qui leur a prt un jour son gnie. La postrit est impartiale, et
c'est pour cela qu'elle est vridique.

Et cependant ce n'est pas tout. Le pote pindarique s'adresse, dans sa
pense et dans ses oeuvres,  l'auditoire le plus vaste, le plus lev
de coeur et d'esprit, le plus universel et le plus ternel qu'il
puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et
dans tous les lieux.

  _Homo sum! humani nihil a me alienum puto._

Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester tranger
 moi.

Telle est,  Paris comme  Rome, la devise du pote lyrique ou pique,
tre essentiellement collectif pour rester unanimement compris,
universellement sympathique.

Branger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un
auditoire born, non-seulement par les frontires de la nation que le
chansonnier clbre, mais par la condition sociale et par les opinions
partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier
en retraite, l'orlaniste en perspective, toute l'opposition aux
Bourbons de 1814, voil l'auditoire exclusif pour lequel il chante.
Ses plus beaux pomes de ce temps sont des pamphlets amers et
quelquefois sublimes  la gloire d'un des partis,  la confusion ou 
la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle
_Marseillaise_ de parti, non pas mme une _Marseillaise_ contre
l'tranger, comme celle de _Rouget de Lisle_, un tocsin de la patrie
en danger, rveillant en sursaut une nation entire, et faisant vibrer
dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout coeur
franais; mais une _Marseillaise_ d'opinions civiles, glorifiant les
uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-l,
et provoquant la rise des Franais d'une date contre les Franais
d'une autre date.

Et mme, parmi ces Franais de son opinion ou de sa faction, Branger,
 cette poque, rtrcit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et
il le manifeste par son refrain tantt grivois, tantt patois, tantt
soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat,
le sergent, la cantinire de la caserne; il affecte, en chantant,
l'accent, les moeurs, le costume, le geste, les gallicismes
intentionnels de ces classes particulires de la nation. De son oeil
malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui
leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compre, je suis
votre mntrier. Tour  tour jovial, populaire, hroque, on voit (et
il ne le cache ni dans ses prfaces, ni dans ses chansons) qu'il
s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes,  la
guinguette du faubourg,  la mansarde de l'artisan, au cabaret de la
banlieue,  la chambre de la compagnie de vieille garde. La nature
restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature mme de
la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en tre compris,
s'opposent fatalement  l'universalit d'intrt,  la dignit
d'images,  l'lvation de sentiments et  la posie de langage, qui
sont le caractre des potes lyriques universels; l'artisan, le
laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catgories dans la
nation, mais elles ne sont pas la nation tout entire. S'il s'agit de
droits, d'estime, de sollicitude, de piti, de tendresse, de gloire
mme, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il
s'agit de littrature, de philosophie et de posie, ce n'est pas l
qu'il faut en chercher les types et les modles.

Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation,
mais elles n'en sont pas la tte; c'est l qu'on multiplie, c'est l
qu'on travaille, c'est l qu'on prouve le patriotisme du sol plus
vivement, parce qu'on y est plus prs de terre; c'est l qu'on rpand
son me et son sang pour la patrie; c'est l qu'on sent juste et fort,
parce que c'est l qu'est le coeur de ce grand tre collectif qu'on
appelle un peuple: mais ce n'est pas l qu'on pense, qu'on lit, qu'on
pure le got, qu'on crible les langues, qu'on mdite les livres
universels, qu'on chante les pomes immortels, qui sont les monuments
intellectuels de la nationalit ou de l'esprit humain. C'est dans les
rgions suprieures, occupes sans distractions du travail de la
pense, qu'on trouve le gnie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que
resplendit le plus de jour. Ceux mmes parmi les hommes de gnie qui
sont ns dans ces rgions du travail manuel se htent de monter aux
rgions du loisir plus calme et de la pense plus vaste, pour crire.
Ils quittent comme Homre la boutique de l'armurier de Smyrne, ils
quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athnes, ils quittent
comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme
J. J. Rousseau l'tabli de l'horloger, pour tendre et pour polir leur
intelligence, et pour apprendre la langue du pays des ides, du beau,
des arts, avant de parler, d'crire ou de chanter pour l'univers
pensant.

Branger n'agit pas ainsi, soit par amour vanglique des classes
laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la
langue et par les prjugs comme par le coeur; soit pour poser son
levier d'opinion sur les masses plus rsistantes, afin d'y trouver
plus de force contre le trne des Bourbons; soit enfin pour complaire
 ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple
opposition monarchique, rpublicaine et militaire, qui le couronnait
alors d'une triple popularit.

 tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques
universels. Il pouvait y tre class dj, s'il avait voulu; il ne
voulut tre alors que le premier des potes populaires, des potes de
parti. Au lieu d'Homre ou de Racine, il ne fut qu'Anacron,
Aristophane ou Tyrte. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut tre;
ses funrailles hroques nous disent assez s'il a russi  se faire
adopter par le coeur de la France.

S'il y a un jour une commotion du sol menac en France, elle partira
du tombeau de Branger. Son ombre sera la terreur des invasions
futures; la chanson tiendra l'pe de la patrie et de la libert,
comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple  une autre
date!


XIX

Nous ne parlons pas encore ici du caractre de Branger, sa vritable
puissance. Nous ne parlons encore que de son talent.

Ce talent, quand on l'analyse  froid aujourd'hui, se compose surtout
de trois choses:

L'art de la composition;

La finesse du style;

La vibration du coeur sous le mot.

Branger compose une chanson comme un pome pique ou comme un drame
en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par
consquent de ngligence, de dfaillance ou de longueur. Tout est
conu lentement dans son esprit, port longtemps dans sa mditation,
aiguis  loisir par sa sagacit, poli jusqu'au scrupule par son got,
combin pour l'effet qu'il veut produire, adapt  l'air populaire le
plus propre  faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les
couplets; puis tout est lanc par le pote  son adresse avec la
sret du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance
le fil aminci sur les lvres dans l'oeil de l'aiguille.

Il y a tel de mes couplets, disait-il, qui m'a cot des semaines
de rflexions.

Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur
comme nous, fils du hasard, tantt bien tantt mal servis par la
loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, mme dans leurs
bonheurs de style; il tait, lui, le fils du travail, qui fait
quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de
gnie et de patience. Les regards trs-exercs comme les ntres aux
ouvrages d'art s'aperoivent seuls de ces limures assidues du doigt de
Branger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi
ses chansons manquent un peu de cette ngligence qui est la souplesse
de la force: elles ne sont pas assez jeunes, mme quand elles chantent
l'amour; elles ne sont pas assez folles, mme quand elles clbrent la
folie; elles ne sont pas assez ivres, mme quand elles simulent
l'ivresse.

Votre jambe droite n'est pas assez avine, disait le grand comdien
anglais Garrick  Prville qui lui demandait conseil pour bien rendre
un rle d'ivrogne sur la scne. Votre main droite, celle qui tient
la plume, n'est pas assez avine, pourrait-on dire  Branger quand
il raturait une chanson  boire.

Dsaugiers, son contemporain, dlire plus sincrement; il est ivre
lui-mme de l'ivresse de verve qu'il rpand  plein verre autour de
lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacron de Paris. Les
chansons de Branger ont un but; elles visent aux passions d'un parti,
au coeur d'un peuple, au trne des rois; le regard tendu de l'archer
roidit la main, la flche vole plus haut, mais elle vole moins leste;
les chansons de Branger sentent un peu la lampe et l'huile de ses
veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du
banquet.  cela prs, chacune de ses chansons est une combinaison
acheve et russie de facture, une miniature de patience.

Le Branger des odes, le Branger philosophique se rservait pour les
derniers chants.


XX

La finesse de style est le second caractre distinctif de ces
compositions; Branger crit pour le peuple avec une plume de
diplomate et avec une dlicatesse de courtisan. L'allusion
transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif
suspendu sur ses lvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le
sens qui s'arrte pour que la malignit l'achve; l'injure qui ne dit
pas tout pour que le peuple, en la compltant lui-mme, devienne, pour
ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voil les figures
ordinaires du style de Branger.

Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le
front candide, les yeux cligns, la bouche quivoque, les joues
joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les
lvres! Sa figure tait sa chanson, sa chanson tait sa figure. La
vrit mme ne devient franaise qu' la condition d'avoir le sourire
sur la bouche.

Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple ft assez
raffin pour le comprendre; mais la passion est un grand dchiffreur
de sphinx. La passion du peuple tait si acerbe,  cette poque,
contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clerg surtout, que
cette passion aidait le cabaret et la caserne  comprendre les
finesses trop littraires de ce style; mme quand il ne les comprenait
pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait
jusqu' ces obscurits. Il y avait une telle entente prtablie entre
la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Branger aurait
t aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait
ri ou frmi avec lui sur un signe du tlgraphe!

Hlas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans
les Chambres de 1815 et depuis, commenaient  prter trop d'armes au
pote. La France avait accept dans les Bourbons la rvolution
raisonnable et la rconciliation des partis dans la libert; on lui
prsentait la contre-rvolution insatiable, et la monarchie se
faisait parti malgr elle.


XXI

Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait t un dfaut
grave dans un pote populaire, devenait, grce  l'esprit de parti, un
mrite de plus dans Branger. Le buveur illettr croyait se montrer
aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatt
du peuple concourait  la popularit du chansonnier!

Mais la qualit dominante du talent de Branger n'tait ni dans
l'habilet de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle
tait dans son coeur. Ce coeur, vritablement collectif, tait le
coeur d'un pays plus encore que le coeur d'un homme; tout y vibrait
d'une motion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce
qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un
tambour battant la charge  des grenadiers sur quelque champ de
bataille de la Rpublique ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet
appelant les citoyens  l'assaut de la Bastille, un coup de canon de
Waterloo mutilant les dbris des derniers bataillons dcims de Moscou
ou de Leipsick, un adieu funbre de Csar vaincu  ses lgions
ananties dans une cour de Fontainebleau; le dchirement d'un dernier
drapeau tricolore qui dchirait, avec ce mme lambeau, l'orgueil et le
coeur d'un million de vtrans humilis; un soupir du Promthe
imprial enchan sur son rocher, apport par le vent  travers
l'Ocan du rivage de Sainte-Hlne; un bruit de pas des bataillons
trangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple
contre la moindre atteinte  sa rvolution; un gmissement de proscrit
de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans
l'alle de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle,  Toulouse, 
Nmes,  Lyon, balle sous laquelle tombait un marchal, un colonel ou
un sergent des vieilles bandes franaises; une plainte de prisonnier
dans le cachot, un cri de faim dans la chaumire, de souffrance dans
la mansarde, une agonie du bless dans un lit d'hpital; une mre
pressant ses trois enfants contre sa mamelle puise prs de son mari
mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot touff
de veuve dont le fisc emporte la chvre nourricire; une voix d'enfant
aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du
palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses
festins: tout cela retentissait dans l'me de Branger, comme si un
autre Asmode avait dcouvert  ses yeux les toits des capitales ou le
chaume des huttes. Sa sensibilit, non feinte, mais vraie,
l'associait, par une universelle sympathie,  toutes ces vibrations de
la fibre frmissante ou souffrante des multitudes. On a crit que le
tyran de Syracuse avait construit un difice o tous les entretiens et
tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet
d'acoustique, se rpercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on
appelait l'_Oreille de Denys_: l'oreille vivante de Denys, c'tait
vritablement, de nos jours, le coeur de Branger. Cette puissance de
souffrir pour tous, et cette puissance de compatir  tous, lui
donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi
reconnaissent leurs gmissements dans sa voix. Son talent, c'tait sa
nature; sa popularit, c'tait son patriotisme; sa puissance, c'tait
son humanit! Toute rumeur cherche son cho dans la nature: quand cet
cho est insensible, il rend un son; quand cet cho est anim, il rend
une me. Branger tait l'cho de la Rvolution, l'cho de l'arme; le
peuple et l'arme s'coutaient sentir, penser, aimer, har, conspirer
en lui. C'tait l'homme-nation.


XXII

Or pourquoi la chanson avait-elle t choisie par Branger pour
devenir ainsi l'cho du sentiment des penses, des haines, des amours,
des conspirations du peuple et de l'arme? C'est que la nature des
choses avait choisi d'elle-mme et avant lui ce mode de propagande des
instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au soldat que
Branger avait  parler; il faut parler  chacun sa langue, si l'on
veut tre compris, et surtout si l'on veut tre rpt.

Si Branger avait eu  parler  l'imagination enthousiaste et potique
des Grecs du Ploponse ou de l'Archipel, il aurait compos
quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs,
qui clbrent des brigandages hroques, des pirateries froces, des
martyres fanatiques, des amours nafs et tragiques, tels que les
_Chants populaires de la Grce moderne_, renaissance d'Homre et de
Thocrite, en contiennent par milliers aujourd'hui; pomes piques et
nafs en miniature, qui attestent, mme sous la grotte du brigand,
sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fcondit et la
beaut de l'imagination indlbile du peuple homrique.

Si Branger avait eu  parler  la rverie oisive des pcheurs, des
matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait compos des
popes merveilleuses en rcitatifs interminables; il les aurait
accompagnes de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la
plage; il les aurait chantes sur le mle des ports de cette mer, au
coucher du soleil derrire les les, rideaux mystrieux de l'Ocan.

Si Branger avait eu  mouvoir l'me aventureuse et voluptueuse du
peuple qui gmit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de
Venise, il aurait crit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers
dignes d'tre soupirs sous ce beau ciel, et il les aurait jets,
comme rminiscence classique, dans la mmoire des gondoliers. Qui
mieux que lui aurait chant la glorieuse lgie de Manin?

S'il avait eu mme  parler  des cossais, race ossianique,
contemplative, rveuse et mlancolique comme ses grves, ses lacs, ses
montagnes, il aurait compos quelques-unes de ces ballades touchantes
qui font, comme dit Dante:

  CHANTER ET PLEURER  LA FOIS.

Mais il avait  faire  un peuple sarcastique de capitale, de caserne,
de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dpasse les Grecs en
hrosme, mais il n'gale ni les Campaniens en rverie, ni les
Vnitiens en posie, ni les cossais en sensibilit. Ce peuple
rabelaisien n'est pas encore arriv  son ge potique dans ses
couches profondes, et peut-tre n'y arrivera-t-il jamais. Son origine
gauloise, son got excessif pour la raillerie, son pre spirituel
Rabelais, son trop d'_esprit_, facult si nuisible au gnie potique
d'une race humaine, l'empcheront peut-tre toujours d'tre un peuple
pique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il
chante des nols, et il a invent le vaudeville, deux funestes
augures pour qu'il chante jamais des stances hroques ou des
barcaroles srieuses. Il n'a bien chant que l'hymne de la guerre, _la
Marseillaise_, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armes
trangres, avec l'accompagnement du tambour et du canon!

Mais la partie du peuple franais des capitales et des camps 
laquelle s'adressait Branger tait peu capable de s'engouer pour une
posie  longue haleine et  grand vol; cette posie aurait pass
par-dessus sa tte: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue.
Il fallait videmment  ce peuple des chansons.


XXIII

La chanson est la littrature de ceux qui ne savent pas lire. On
savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans
les ateliers o Branger voulait retentir. L'air populaire qui court
les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent
d'elles-mmes  force de l'entendre rpter par les orgues ambulants,
est un vhicule ncessaire pour porter la posie narquoise ou
politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une
lettre,  cent mille adresses. L'air musical est ncessaire aussi pour
graver le couplet dans la mmoire du peuple par l'obsession d'un cho
qui redit un million de fois le mme refrain. Cette musique usuelle
qui parle  l'esprit, et ce couplet rhythm qui danse dans l'oreille,
se prtent l'un  l'autre un mutuel secours pour pntrer partout. On
entend malgr soi la mlodie banale, semblable  la voix du crieur
public; souvent mme on rpte soi-mme, en dpit de soi, l'air dont
on est obsd et les paroles qui rpugnent  vos opinions. Telle est
la puissance de la chanson sur le peuple illettr des capitales en
France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pav; l'air
monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pntre mme dans le
salon du riche; mais son thtre par excellence est le caf. Le caf,
o les Orientaux rvent, o les Franais chantent, est le vritable
centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique,
ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est l pour entendre
et retenir.


XXIV

Il ne faut donc nullement s'tonner qu'un esprit de la plus exquise
dlicatesse, tel qu'tait Branger, ait choisi la forme de la chanson
pour se faire l'cho, mais l'cho hroque de la nation. La chanson
tait la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis
surtout pour Branger! Il aurait sans doute bien prfr crire 
l'ombre des rochers de Sicile, comme Thocrite, ou des htres du
Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymte, comme Anacron, ou
des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente,
comme le Tasse.

Il aurait aim  y crire, soit des glogues pastorales, soit des
ivresses et des amours attiques, soit des odes ngliges et badines,
soit les popes de la libert et de l'hrosme de son pays. Les
sicles et l'univers lettrs l'auraient adopt, mais le jour et la rue
ne l'auraient jamais connu. C'est au jour,  la rue,  la passion
publique,  la faction rgnante qu'il avait  faire. Il fallait donc
chansonner, et-il envie de chanter; et-il mme envie de pleurer, il
fallait rire.

D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson  boire ou la
chanson  tuer un gouvernement, n'tait pas entirement une langue
trangre pour ce jeune pote de 1810  1820. C'tait par l qu'il
s'tait dj rvl  quelques esprits d'lite dans ce _monde des bons
vivants_ dont le dogme, sous l'Empire, tait la _Clef du Caveau_.

La _Clef du Caveau_, que nous avons vue alors entre les mains de
plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des
vaudevillistes, tait un livre o se trouvaient nots, figurs et
aligns, pour la facult des dbutants, tous les airs populaires sur
la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger
ou raccourcir son gnie quand on voulait crire pour _le Caveau_.

_Le Caveau_ tait l'acadmie chantante. Le premier Empire, en
comprimant par la censure la pense, qui vit de libert, et qui
quelquefois en meurt, avait respect et mme favoris la libert
bachique. La police tait de l'avis de Csar: Les hommes gras et gros
qui chantent  table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la
chanson; elle tuera la satire. Une foule d'esprits plus ou moins
sincrement bachiques, depuis Laujon jusqu' Dsaugiers, s'taient
donc relgus au _Caveau_, et ils y clbraient tous les mois les
mystres du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets
rims spirituellement par un jeune homme taient un titre d'admission
dans cette acadmie de la goguette. Branger y avait t reu. _Le
Chansonnier des Grces_ tait le Moniteur officiel de ce snat
d'Horaces et d'Anacrons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces
publications faisait clore un nom sur une page de ces recueils, comme
un rayon de soleil fait clore le ver  soie sur une feuille de
mrier. La seule littrature populaire de la France, de 1805  1815,
tait  table dans ce Caveau. Branger y avait connu _Laujon_,
_Dsaugiers_, et tous les matres de la gaie science. Avec cette
flexibilit de caractre qui est la faiblesse et la grce de la
jeunesse, il est naturel qu'il y ait admir ces matres; on comprend
qu'il ait t possd, au dbut, d'une certaine mulation pour
rivaliser de jovialit et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris
moi-mme, en sortant du collge, Dorat pour un Anacron et Parny pour
un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa posie sur un air des rues
tait donc dj familier comme une habitude  Branger avant qu'il en
et fait un systme. Faire chanter l'amour et le vin, c'tait vieux
comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'tait le
gnie et la nouveaut du genre.


XXV

Je rpte que je n'cris pas ici et aujourd'hui la vie de Branger; je
l'crirai peut-tre ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le
talent, un charmant pome que cette histoire qui a voulu se
circonscrire elle-mme entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde
d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de
travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la
patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Branger m'en a
souvent racont pisodiquement  propos de lui ou des autres; j'en ai
entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une
grande mmoire, n'tait nullement dpourvu d'ducation, ni mme
d'instruction classique.

On a affect de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire
croire au peuple que l'ducation tait inutile aux moeurs, que
l'instruction tait inutile  l'esprit, et que, dans les couches
neuves et incultes de la nation, le gnie n de lui-mme portait sans
racines les fruits exquis de la littrature, de la philosophie, de la
politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins
srieusement populaire que cette adulation  la majest srieuse du
peuple. Rien n'clt sans racine et rien ne fructifie sans culture,
except l'ivraie, dans le champ de l'esprit.

La culture de l'me, on la reoit dans l'honnte famille: la
profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins;
mais la moralit, ordinairement hrditaire, y fait tout.

La culture de l'esprit, on la reoit de ses matres et de ses livres.

Ni cette ducation qui forme les moeurs, ni cette instruction qui
achve l'esprit, n'avaient totalement manqu  Branger. Il y avait
mme dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille
sve de nature  lever l'me plus haut que le sort. Il dit, dans deux
de ses chansons, qu'il est n en pleine roture; il y parle cinq ou
six fois de son grand-pre le pauvre tailleur d'habits de la rue
Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet
honnte artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules
affectations de fausses noblesses, il rpudie l'origine plus illustre
que la particule DE, jointe dans ses premires oeuvres  son nom de
Branger, donnait  sa naissance.

Le pote ennobli par lui-mme ne voulait dater que de soi. De plus, il
faut tout dire, il tait de la politique du pote qui voulait
personnifier compltement le peuple dans ses obscurits, dans ses
misres, dans ses passions fires ou jalouses, selon le temps; il
tait de la politique de Branger de se confondre, depuis la cime
jusqu' la souche, avec ce peuple dont il voulait tre  la fois
l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple
et lui: le pote aurait t moins populaire, le peuple aurait t
moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'tait fait marchand de drap
 Marseille pour se confondre dans le tiers tat; et, si nous
remontons plus haut, c'est ainsi que Tibrius Gracchus s'tait fait
plbe  Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays.

Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait droger le nom de
famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la
popularit de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe,
vraiment citoyen, vraiment galitaire, se rsigner avec la mme
indiffrence  sa noblesse ou  sa roture: l'une ne dgrade pas plus
que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont
ni des mrites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reus en
naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse  s'en
glorifier, faiblesse  en rougir, faiblesse  les abdiquer. Branger,
quand il fut devenu ce qu'il devait tre, un aussi grand coeur qu'il
tait un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il
n'tait encore qu'un homme de parti. On comprend qu' cette poque de
sa vie il ait fait ce petit sacrifice  l'envie, divinit de la rue
qui vit aussi de fume, comme les divinits antiques.


XXVI

Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens
 demi-voix, voici littralement ce qu'il me disait  moi-mme:

Je me nomme bien vritablement DE BRANGER. Ma famille, quoique
dchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien
rellement noble; elle est une branche spare et sche de la
trs-ancienne maison de ce nom, enracine dans plusieurs provinces de
France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphin. Ma famille a
conserv prcieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres
archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue,  portes
fermes, avec une certaine vanit pieuse de grandeur dchue, qui est
de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vnrable des
souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espr que, par une
vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang lgitime d'o
elle tait tombe par la misre, et qu'elle se ferait reconnatre, ses
titres  la main, pour ce qu'elle est.

Je n'ai jamais partag, quant  moi, ajoutait-il, ces vanits ni
ces esprances; je me suis toujours moqu d'eux quand ils me parlaient
de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs
titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est
donc trs-naturel qu' mon entre dans la vie et dans les lettres,
j'aie port et sign le nom qui tait lgitimement celui de notre
famille.

Cette famille, poursuivait-il, avait vritablement aussi des purets
de moeurs et des dignits de sentiment  la hauteur de ce qu'elle
appelait son origine. Il citait, entre autres, comme un type de
distinction, d'intelligence et de coeur, une de ses tantes, qui lui
servit de mre  l'ge o le coeur des mres est  l'me de leurs
enfants grandis ce que la mamelle est  leurs lvres quand ils sont au
berceau.

De sa vritable mre il ne m'a jamais parl, soit qu'elle ft morte
avant qu'il ait pu la connatre, soit que cette femme, ainsi que
l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur
Branger, n'ait pas laiss  son enfant devenu homme l'image d'une
assez tendre mre. On en est rduit  cet gard aux conjectures. Une
seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vnrable
soeur de Branger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de
prires dont l'homme de chansons aimait  parler avec respect et avec
de tendres rminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et
qu'il se rapproche par la mmoire du foyer d'o il est parti enfant,
il revoit par la pense les soeurs qui jouaient dans des berceaux 
ct du sien, et, s'il en existe une encore, ft-ce derrire les
grilles d'un monastre, toute son me y reflue: les feuilles en
automne tombent sur les racines.


XXVII

Quoi qu'il en soit, Branger, qui ne me parla jamais de sa mre, m'a
parl presque tous les jours de son pre. Ce qu'il me disait de ce
pre, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve
que le pote avait reu par ses soins et par ceux de son grand-pre
une ducation trs-au-dessus de la profession  laquelle il se dit
prdestin dans ses chansons. Un enfant vou  l'tabli,  l'aiguille
et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une
maison d'tudes librales de Paris. Or le petit-fils du tailleur
tudia pendant ce nombre d'annes chez un prcepteur ecclsiastique,
log dans les environs de la Bastille. Il y a videmment dans ce
dnuement prtendu de toute ducation, dont Branger parle au public,
la mme exagration de subalternit que dans le titre de _garon
d'auberge_ qu'il se donne dans la mme chanson. On va voir ce qu'il
entendait par garon d'auberge.

J'avais, me disait-il trs-souvent, une excellente tante, qui me
recueillit dans sa maison aprs la mort de mon grand-pre. Elle
habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une
large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits
d'une htellerie de faubourg, que ma tante dirigeait,  l'aide de ses
nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'tait une femme du
coeur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre
fils, mais c'tait une femme d'une ducation suprieure  son tat; je
lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons
instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais
sans m'attendrir aux bonts de cette femme accomplie pour moi;  ses
conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait
pour me procurer,  Pronne, l'ducation et l'instruction les plus
propres  faire de moi, un jour, ou un artisan suprieur  sa
condition, ou un homme distingu dans les professions librales, vers
lesquelles elle se complaisait  me diriger.

On peut lire  cet gard de trs-intressants dtails justificatifs de
mon opinion dans le _Petit vangile de la jeunesse de Branger, selon
un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe_. M. Mornand, dans une
srie d'articles  coeur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus
de libert.

On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans
chez le modle des tantes  la situation de garon d'auberge rinant
les verres et changeant l'assiette des rouliers de Pronne. C'tait
une tutelle, ce n'tait point une domesticit. Une laborieuse et
fidle domesticit ne l'aurait pas,  mes yeux, subalternis
moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le
petit Branger n'tait pas garon d'auberge; il tait le neveu et le
pupille chri d'une tante aise, pieuse, lettre pour sa condition,
qui lui prtait sa maison, sa bourse et son coeur pour l'lever, par
une ducation vigilante,  une honorable profession dans la socit.


XXVIII

Ce que Branger nous a dit tant et tant de fois de cette tante
s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa
propre bouche ou des traditions de Pronne.

L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les tudes au moins
lmentaires commences  Paris. La tante y ajouta les tudes
religieuses. Elle le nourrissait de Fnelon et de Racine, de
_Tlmaque_ et d'_Athalie_. Quel garon d'auberge ne deviendrait un
enfant d'lite  un pareil rgime? Enfin elle le fit entrer  Pronne
dans une carrire  la fois lucrative et librale, carrire qui
ncessitait par sa nature des tudes pralables, et qui par sa nature
aussi devait complter ces tudes.

Cette carrire tait l'imprimerie.  seize ans le pote futur tait
apprenti typographe.

La typographie est le vestibule de la littrature; elle suppose dans
la classe trs-lettre qui l'exerce une instruction assez
universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue,
et la langue est la clef de tout savoir.

Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la
littrature; ils sont par leur mtier les premiers confidents de
l'ide: on pourrait les appeler les secrtaires intimes de leur
sicle. Cette intimit confidentielle dans laquelle ils vivent avec
les crivains, les orateurs, les potes, les savants, initient
forcment ces ouvriers de la pense  la science,  la politique, aux
lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne
comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de
tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de mme des
typographes. C'est la profession la plus rapproche de celle de
l'crivain, si toutefois penser, sentir et crire est une profession.
C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une
foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est
sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de
Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amrique ne
fut-elle pas le mtier de Franklin, cet homme qui fondait la libert
religieuse et la libert rpublicaine dans le mme moule o il fondait
les caractres de la pense?

Branger n'tait donc ni un manoeuvre, ni un garon d'auberge 
Pronne et ensuite  Paris; il tait le Franklin en germe de la
France.

Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettre et
mercenaire; ce talent naissait d'une famille dchue, mais qui se
respectait elle-mme dans son pass; il naissait des soins d'une tante
qui rvait pour son pupille une restauration du nom de la famille;
enfin il naissait d'une premire profession essentiellement lettre,
et qui, ayant fait natre un Franklin dans un autre monde, pouvait
bien faire clore un Branger dans celui-ci. Voil la vrit sur
l'ducation du pote.


XXIX

Il a laiss dire et il a fait entendre lui-mme qu'il ne savait pas le
latin, cette langue mre de la littrature occidentale. C'est
possible; mais cela ne serait pas une raison d'impuissance dans un
homme n pour penser par lui-mme et pour crire dans la langue
usuelle de son pays. Il y a si longtemps qu'on parle, qu'on crit et
qu'on traduit le latin dans notre Occident, que l'esprit de
l'loquence, de l'histoire, de la posie latine, a t tout entier
transvas dans les langues de l'Europe. Qu'importe le mot, quand la
latinit de l'ide a pass dans les moeurs et dans le style? J. J.
Rousseau lui-mme ne savait gure le latin quand il commena  crire,
et cette ignorance l'empcha-t-elle de se faire le plus pntrant, le
plus harmonieux et le plus loquent des styles?

Nous avons peine  croire cependant  la complte sincrit de cette
ignorance de la langue d'Horace dans le pote des chansons politiques.
Le tour de ces chansons est, selon nous, trop essentiellement latin,
sous sa prtention gauloise, pour n'y pas reconnatre  chaque
construction de couplet des rminiscences savantes, et trop savantes
peut-tre, de latinit. Si ces chansons ont un dfaut pour les classes
mercenaires auxquelles elles sont ddies, c'est prcisment la
construction un peu laborieuse, un peu antique et un peu obscure de la
phrase. Il y a trop de _Tacite_, dans ce prtendu mntrier des
tavernes de la Gaule, pour croire qu'il n'ait pas frquent dans son
enfance les historiens, les satiristes et les politiques de Rome.


XXX

Aprs son retour  Paris,  l'ge de dix-huit ans, en 1796, on perdait
mme dans sa conversation le fil de sa vie et de ses tudes. Il parat
que son grand-pre et son pre l'avaient rappel auprs d'eux pour une
tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors 
ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est--dire  la banque,
aux fournitures d'arme et aux spculations d'argent et de papier, qui
avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette
poque, comme sous la _Rgence_ et comme de nos jours. Les
conspirations politiques s'y mlaient aux agiotages de finances. Le
pre du jeune Branger, homme spirituel, entreprenant, lger et
aimable, disait son fils, s'tait jet tout  la fois dans les jeux de
la banque et dans les aventures contre-rvolutionnaires.

C'tait un homme bien charmant et bien tourdi que mon pre, me
disait souvent Branger. Quoique je n'eusse que dix-huit ans,
j'tais plus sens et plus prudent que lui dans les affaires
auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque
entirement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses
machinations politiques. Le croiriez-vous? mon pre tait un royaliste
de ce qu'on a appel la _Jeunesse dore_ du temps. Il avait la main
dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la
monarchie; il tait li d'opinion et d'amiti avec les chefs vendens
qui rvaient de rtablir, par les bras de quelques braves paysans, le
trne renvers par la rpublique. Il sacrifiait ses intrts de banque
 ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de
l'aristocratie, les procs, les exils, les prisons du gouvernement
rpublicain. Sa fortune tout entire y coula; il disparut et me laissa
 moi, seul et inexpriment, le soin de sauver ses dbris et
d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dvouement et honneur, 
la satisfaction de tous les cranciers. Ce fut alors que je pris cette
intelligence nette et active des affaires qui a si souvent tonn en
moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flches sur le mme arc. Ce
fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualit,
d'aisance dans l'troit, qui me caractrise encore aujourd'hui.

Mais j'y pris en mme temps ce dgot de la fortune et ce got de la
mdiocrit qu'on appelle mon dsintressement, qui est vrai, et ce
qu'on appelle ma pauvret, qui est simplement ma libert. Je n'ai pas
voulu entendre parler des affaires pour moi-mme, mais j'ai toujours
t apte  les bien comprendre et  les bien conseiller dans les
autres: les puissances financires, les Laffitte, les Pereire, qui ont
t et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin tmoignage.
J'ai manqu ma vocation; j'aurais t un grand financier.--Je le
crois, lui rpondis-je, et surtout un trs-grand politique.

Bah! reprenait-il,  quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance 
la semelle de ses souliers? J'ai mieux aim n'tre rien. J'ai eu
l'ambition de Diogne; mais mon tonneau est plus commode et plus grand
que le sien, poursuivait-il avec un fin sourire; il contient bien
des amis, et il a contenu un fidle amour; il dpasse encore mes
dsirs. Je me suis mesur, et je me suis bti une destine juste  la
proportion de mon ombre au soleil.


XXXI

Quant aux annes qui suivirent le dsastre de son pre, la mort de son
grand-pre, la dispersion et l'indigence de cette famille, il ne m'en
dit jamais rien.

Il parat, d'aprs ses chansons et ses notes, que tout tomba  cette
poque autour de lui dans une pauvret irrmdiable, et que le jeune
pote chercha pour la premire fois dans son esprit les ressources
bien douteuses et bien prcaires que le talent littraire encore
ignor du public et de soi-mme peut offrir  une famille croule.

Ce fut alors aussi que ce jeune homme fut confondu quelque temps par
l'adversit avec ceux qui souffrent de la vie dans les misres d'une
capitale. Il y contracta des opinions rpublicaines et soldatesques
trs-opposes  celles de son pre; il y respira le sentiment
plbien, noblesse inverse du proltaire, jusqu'au ddain pour des
classes plus favorises du sort. Enfin il y fut initi par les moeurs
communes  la langue triviale du peuple dont il gotait les larmes au
fond du verre.

Mais ce qu'il y contracta surtout, ce fut la piti pour ce peuple et
l'amour rel des dshrits. Cette compassion et cet amour du peuple
honnte et souffrant des ateliers des grandes villes devint sa seconde
nature: le malheur fut sa famille. Cela se conoit; on s'attache  ce
que l'on frquente. C'est ainsi que moi-mme, lev dans les champs et
N PARMI LES PASTEURS, comme je l'ai chant un jour, j'ai contract,
en vivant presque constamment parmi les ouvriers de la campagne, une
estime, un got, une tendresse pour les paysans, qui me firent
toujours et qui me font encore prfrer la table, la veille d'une
chaumire aux banquets et aux ftes des palais. Branger ne
connaissait pas les paysans, moi je ne connaissais pas les proltaires
des villes avant 1848; j'avais chant des idylles, il devait chanter
des couplets.


XXXII

Ce fut alors, si l'on en croit l'esquisse biographique d'Alexandre
Dumas, que l'me de Branger s'ouvrit pour la premire fois, et
peut-tre pour la seule fois de sa vie,  l'amour.

Rien n'est plus prs d'aimer qu'un malheureux: les larmes communes
sont la soudure des coeurs. L'aventure raconte par Dumas est si
trange qu'elle doit tre vraie: on n'invente jamais autant de posie
que la nature, la vie et les hasards du coeur en jettent sur le chemin
des hommes d'aventures. Le grand pote, c'est le sort; nous ne sommes
que les personnages avec lesquels il compose ses drames. J'ai connu
les deux personnages vieillis de ce drame de jeunesse et d'amour. Je
parlerai tout  l'heure de celle qui fut Lisette, compagne de la
jeunesse, de l'ge mr, de la posie et de la vieillesse de Branger.
Voici comment, selon la biographie intime, ces deux enfants se
connurent, s'aimrent, et mlrent leurs destines qui devaient se
confondre jusqu'au tombeau.


XXXIII

Dans le temps o le jeune Branger, sans souci de sa fortune, se
consolait de l'indigence par l'tourderie, il frquentait la salle
d'armes d'un matre d'escrime du faubourg Saint-Antoine, nomm Valois.
Ce Valois, par une bizarrerie qui servait peut-tre  achalander sa
salle d'armes, avait pris pour prvt, c'est--dire pour second dans
ses exercices, une de ses nices, jeune fille de quatorze  quinze
ans, nomme Judith Frre. Cette jeune fille, d'une taille leve,
d'une souplesse nergique d'avant-bras, d'une physionomie noble et
douce, d'un regard de reine tempr par une dlicate rserve, montrait
encore  quatre-vingts ans les traces d'une beaut qui avait d
blouir les lves du matre d'armes. La sandale retentissante sur la
dalle, chausse au pied droit, le gant de combat  la main, le
plastron sur le sein, l'pe mouchete au poing, le masque de fil de
fer sur le visage, treillis  travers lequel brillait l'ardeur des
joues colores par le jeu du combat, tout ce costume oblig d'un
prvt de salle d'armes devait faire, de la belle Judith, une
Clorinde de quinze ans, plus facile  admirer qu' combattre.

Judith et Branger ne tardrent pas  s'aimer et  s'avouer leur
amour. Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrari
par leur ge et par leur misre; comment triompha-t-il de longs
obstacles; comment, sous le nom plbien de Lisette, Branger
clbra-t-il constamment la mme personne potise dans ses chansons;
comment Judith sembla-t-elle disparatre pendant quelques annes, non
de son coeur, mais de la vie de son pote; comment la vit-on
reparatre dans son ge mr; comment un mariage  demi secret,  demi
avou dans une lettre quivoque et transparente cependant de Branger
au public, laissa-t-il ses amis dans une ambigut d'affirmation ou de
doute sur la nature de cette vieille amiti; comment Judith et son
pote finirent-ils pourtant par se runir sous le mme toit pour
mourir ensemble; c'est ce qu'il n'appartient qu'aux historiens de la
vie de Branger de savoir et de dire. La seule chose qui nous importe
dans un examen des vers et du caractre du pote, c'est que la Lisette
dont parle Chateaubriand fut un sentiment de son coeur, et non une
rime de ses couplets; c'est que le pote aima pendant soixante ans,
avec dlicatesse, avec estime, avec constance, et que les apparentes
lgrets de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et
nullement des dbauches du coeur.


XXXIV

C'est sans doute cet amour, amour qui rend le coeur bien plus prudent,
parce qu'il le force  penser  deux, c'est sans doute cet amour qui
pressa instinctivement Branger de songer  se crer par les lettres
une existence qui pt suffire  deux vies.

Judith pourtant, me disait-il souvent, n'tait pas si pauvre que
moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis
elle avait  cause de moi un esprit d'ordre et d'pargne fminine qui
doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois 
toutes mes ncessits dans les moments pnibles de ma vie. Je lui ai
d beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes,
c'est moi qui serais redevable  Judith.

Branger ne commena pas par des chansons. Ce genre de posie
spirituel, mais plbien, qu'il n'avait pas transfigur encore, lui
paraissait au-dessous de la dignit de la posie. Comme tout le monde
il rva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un
pome pique intitul _Clovis_; puis il crivit dans les intervalles
des _Mditations potiques_; enfin il pensa  chercher dans la
tragdie une de ces renommes soudaines et clatantes qui grandissent
comme l'alos en un soir, aux rayons du lustre, sur une scne  dix
mille chos. Chose singulire et cependant exacte, moi-mme, quinze
ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un pome
pique de _Clovis_; j'crivais, sous le titre de _Mditations
potiques_, des vers qui ne trouvaient pas  exprimer leur nature sous
un autre titre; enfin j'bauchais cinq ou six tragdies avortes pour
une scne o ma destine n'tait pas de monter au rang des Sophocle,
des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui!


XXXV

Nous possdons quelques fragments de ce pome de _Clovis_ et de ces
_Mditations_, de ces lgies de Branger de vingt ans. L'lvation,
la puret, la mlancolie de ces vers inachevs dmontrent qu'il serait
devenu aussi pote en suivant ces voies des grandes lettres, mais il
ne serait pas devenu aussi populaire. Or il tait press de gloire et
de pain; il ne devait pas tarder  changer de note: le pote devait se
faire chansonnier. Cependant on ne peut viter son sort; il allait
trouver une gloire historique dans un refrain o il ne cherchait que
l'cho de la rue et l'engouement d'un soir.

Mais, avant de feuilleter ses chansons, citons, pour caractriser son
gnie naissant, une ou deux de ces posies srieuses et lgiaques qui
tombaient de son me sensible, plus printanires et plus irrflchies
peut-tre que ses couplets. Un studieux et pieux commentateur de
Branger, M. Fournier, nous a restaur hier une de ces bauches dans
le _Courrier de Paris_; nous ne la connaissions pas; elle gisait
enfouie dans les phmrides potiques des premires annes de
l'Empire. Elle est intitule _Glycre_. Je voudrais bien qu'elle ft
une page de mes propres _Mditations_. Cette lgie est aussi grecque
et plus grecque encore que franaise; elle ressemble  s'y mprendre 
une feuille de cyprs d'Andr Chnier.

coutez ces vers:

GLYCRE.

UN VIEILLARD.

  Jeune fille au riant visage,
  Que cherches-tu sous cet ombrage?

LA JEUNE FILLE.

  Des fleurs pour orner mes cheveux.
  Je me rends au prochain village.
  Avec le printemps et ses feux,
  Bergres, bergers amoureux
  Vont danser sur l'herbe nouvelle.
  Dj le sistre les appelle;
  Glycre est sans doute avec eux.
  De ces hameaux c'est la plus belle;
  Je veux l'effacer  leurs yeux.
  Voyez ces fleurs, c'est un prsage.

LE VIEILLARD.

  Sais-tu quel est ce lieu sauvage?

LA JEUNE FILLE.

  Non, et tout m'y semble nouveau.

LE VIEILLARD.

  L repose, jeune trangre,
  La plus belle de ce hameau.
  Ces fleurs, pour effacer Glycre,
  Tu les cueillis sur son tombeau!...

                                                    J. P. DE BRANGER.

Une autre _Mditation_ dialogue du mme style a t dcouverte par M.
Fournier dans le mme recueil; elle est date de 1803 et signe du
mme nom. Branger avait alors vingt-cinq ans.

LE CONQURANT ET LE VIEILLARD.

LE CONQURANT.

  Je me suis, en chassant, gar dans ces bois;
  Guide-moi, bon vieillard, jusques  la sortie.

LE VIEILLARD.

  Quittez votre coursier, les chemins sont troits;
  Allons, et soutenez ma marche appesantie.

LE CONQURANT.

Te serais-je inconnu?

LE VIEILLARD.

                       Jamais je ne vous vis...

LE CONQURANT.

   dfaut de mes traits tu connais mon histoire?

LE VIEILLARD.

  Le silence est profond sous le chaume o je vis.

LE CONQURANT.

  Depuis vingt ans le monde est rempli de ma gloire;
  C'est moi dont le courage a soumis tant d'tats
  Que mon nom, prononc dans la paix, dans la guerre,
  Fait trembler l'univers.

LE VIEILLARD.

                           Je ne vous connais pas!
  Mes bras sont pourtant las de cultiver la terre.

LE CONQURANT.

  Homme qui me confonds, quel est donc ton destin?

LE VIEILLARD.

  Je suis n dans ces bois, j'y passai ma jeunesse;
  Une pouse et deux fils embellissent ma fin.
  Six chvres et nos bras, voil notre richesse;
  Elle nous a suffi: nous en bnissons Dieu.
  Mais voici le chemin, seigneur, et je vous laisse.
  Pardonnez  mon ge...

LE CONQURANT.

                           Heureux vieillard, adieu.

                                                    J. P. DE BRANGER.


XXXVI

On voit que le chantre futur de l'amour de la gloire sentait dj le
nant de la gloire et de l'amour, et qu'il avait le pressentiment
lointain de ce dtachement des grandeurs humaines, qui devint
longtemps aprs la sagesse de ses vieux jours.

On voit aussi que, si Branger avait persvr dans ce genre srieux
et mlancolique de posie, qui tait plus qu'on ne le croit la
tendance de son me, il aurait gal les potes les plus sensibles et
les plus mlodieux de son sicle.

C'est  peu prs  la mme poque qu'il composa une ptre sur le
rtablissement du culte public en France, et une mditation funbre
sur les rvolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des
Bourbons immols ou proscrits:

  Des hommes taient ns pour le trne du monde;
  Huit sicles l'assuraient  leur race fconde.
  Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris,
  Les uns sont gorgs, les autres en partage
  Portent, au lieu de sceptre, un bton de voyage.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit,
  Ainsi je mditais, par leur silence instruit.
  Les fils viennent ici se runir aux pres,
  Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient nagures,
  Disais-je, quand l'clat des premiers feux du jour
  Par le chant des oiseaux ranima ce sjour.
  Le soleil voit, du haut des votes ternelles,
  Passer par des palais des familles nouvelles.
  Familles et palais, il verra tout prir.
  Il a vu mourir tout, tout renatre et mourir;
  Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes;
  Et, lugubre flambeau du spulcre o nous sommes,
  Lui-mme,  ce grand deuil fatigu d'avoir lui,
  S'teindra devant Dieu, comme nous devant lui!...

 ces lgies grecques,  ces vers sur le rtablissement du culte des
aeux,  ces mditations bibliques sur l'croulement des Bourbons
gorgs ou proscrits,  ces vocations au nouvel empire fond, selon
le pote, par un homme suscit de Dieu, ne croit-on pas entendre un
nophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera
un jour l'ennemi du trne, la terreur du temple, le moqueur des
Bourbons, l'Homre populaire de la Grande-Arme, le rpublicain, non
du prsent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parl de l'instabilit
des choses humaines; mais l'instabilit de l'esprit humain, y a-t-on
jamais fait assez d'attention? Et cette instabilit, comme on l'a trop
dit, est-elle toujours mobilit, intrt, faiblesse, apostasie dans
les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrs dans les fortes
ttes capables de contenir plus d'une ide pendant la dure d'une
longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue
de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte
vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le mme rivage? Et quand
le rivage mobile a chang en effet, est-ce donc un devoir stupide de
soutenir que vous voyez toujours le mme arbre ou la mme masure
devant vous? Non, ce n'est pas l devoir; c'est obstination ou ccit!
Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu.
Branger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien;
et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici.

Quoi qu'il en soit, voil le Branger de vingt ans; nous allons voir
le Branger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hte d'arriver au
Branger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait t aussi
labor, aussi perfectionn moralement par les annes que ce
vieillard. Nul ne fut plus prs d'arriver  la sublimit de sa nature,
quand le temps le cueillit mrissant toujours. Le vrai nom de
Branger, selon moi, c'tait PROGRS: progrs de la raison, progrs de
la philosophie, progrs de la politique, progrs de la charit,
progrs de la vrit dans un ami sincre du bien, progrs du peuple
dont il tait le symbole et  qui il devait apprendre  grandir en
lui.

                                                            LAMARTINE.




XXIIe ENTRETIEN.

10e de la deuxime Anne.




SUR LE CARACTRE

ET LES OEUVRES DE BRANGER


I

Nous avons laiss Branger jeune, pauvre, cherchant son talent en
lui-mme, et cherchant sa voie dans le monde, indcis comme tout homme
l'est  cet ge sur ses propres opinions, rvant un pome pique
national et monarchique, attendri sur les destines tragiques des
Bourbons, clbrant le rtablissement du culte d'tat dans sa patrie,
applaudissant  l'inauguration providentielle d'une dynastie militaire
sur un trne recrpi de gloire et de force; en un mot nous avons
laiss ce jeune homme faisant tout ce que M. de Fontanes, M. de
Chateaubriand, M. de Bonald auraient pu faire pour la restauration
potique du pass: disons mieux, nous l'avons laiss ne sachant pas ce
qu'il faisait, colier du hasard bauchant les thmes de
l'inexprience et de l'imagination.

Il lui fallait des patrons; il eut le malheur de les trouver dans le
groupe des potes laurats de l'Empire. Ce groupe tenait  cette
poque les clefs de la fortune et de la renomme. Cette cole des
potes administratifs se composait d'une centaine d'hommes d'esprit et
de talent parmi lesquels primaient au-dessus de tous les Fontanes, les
Arnault, les tienne. Cette cole, trs-monarchique alors, ne devait
pas tarder  devenir trs-librale, rvolutionnaire contre les
Bourbons; il faut en excepter M. de Fontanes, qui ne vit plus qu'un
usurpateur dans son demi-dieu aussitt que ce demi-dieu fut le vaincu
de l'Europe.

Ces administrateurs de la posie officielle eurent bien vite le
pressentiment du talent futur de ce jeune homme; ils songrent 
l'accaparer pour le parti du gouvernement par une de ces petites
places qui soldent mal, mais qui enrgimentent souvent pour toujours
le gnie indigent. Mais, indpendamment de ces patrons littraires, le
jeune Branger en avait trouv un plus haut et plus puissant dans
Lucien Bonaparte.

Lucien Bonaparte avait quelque chose de romain de la vieille
rpublique dans le caractre et dans l'attitude. Bien qu'il et t le
complice le plus press, le plus intrpide et le plus loquent du coup
d'tat de famille au dix-huit brumaire; bien qu'il et t le ministre
le plus intime et le plus habile de la dictature de son frre sous le
Consulat, Lucien conservait contre la monarchie je ne sais quel vieux
levain de rpublicain dchu qui le faisait chef d'une certaine
opposition bien sante. Cette opposition n'avait pas de danger pour la
monarchie, mais elle avait encore une certaine grce fire qui
plaisait aux anciens conventionnels: quand on ne veut plus agir on
aime encore  murmurer. Lucien tait le reprsentant de ce murmure
sourd de la rpublique due; il tait de plus orateur et pote; 
tous ces titres une popularit aussi littraire que politique
s'attachait  son nom. Il a montr depuis, par son noble exil pendant
la monarchie universelle de son frre et par son ddain des trnes
offerts, qu'il avait rellement un grand coeur et que l'honnte homme
dominait en lui l'ambitieux.


II

Branger lui adressa ses premires posies comme au Mcne naturel des
jeunes talents qui se souvenaient de la Rpublique et qui voulaient,
tout en aspirant  la renomme, garder la dignit de leurs
prfrences. La lettre de Branger, dit-il lui-mme, tait
admirablement calcule pour que le rpublicanisme avou par le jeune
pote fut une caresse noble aux opinions prsumes de Lucien, sans
tre une brutalit dmagogique. On ne connat pas la lettre, mais on
peut s'en rapporter en fait de nuance  la dignit fire et fine de
Branger, un des plus habiles crivains qui aient jamais aiguis sur
une page la pointe d'une plume de diplomate.

Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui
conseilla d'tre neuf par le sujet sans cesser jamais d'tre classique
par le style. Il fit mieux; joignant la libralit  la leon, il pria
Branger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre
de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir
potique. Branger ne crut pas droger  sa dignit en acceptant de
l'amiti ce qu'il aurait refus de la puissance. Ce traitement, tout
littraire de sa nature, inutile  l'opulent csarien, n'tait que le
gage de l'indpendance au lieu d'tre la solde de la servilit. Jamais
le jeune pote n'oublia ce service: il avait coul du coeur de Lucien
comme une prire, il avait touch le coeur de Branger comme un
sentiment. Il y eut peut-tre toujours un peu de cette reconnaissance
honorable dans la faiblesse de Branger pour la gloire militaire du
hros de la famille.


III

Quelque temps aprs, le pote Arnault, qui occupait une haute
situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Branger de
M. de Fontanes, grand matre de l'Universit, un emploi de bureau au
traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction
publique. C'tait un premier degr  des fonctions littraires plus
lucratives et plus leves, un prtexte  traitement. C'tait le temps
o Parny, qu'on appelait le Tibulle franais, tait commis dans les
bureaux de M. Franais de Nantes, directeur des droits runis, et o
Chateaubriand tait ministre plnipotentiaire dans une bourgade des
Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le
gnie en soldant la littrature. Tout prtexte tait bon.

Un autre patronage, moins lev et plus dangereux pour Branger, fut
celui de cette runion bachique de chansonniers dont nous avons parl
en commenant, le Caveau. Il y avait l une gloire joviale, facile,
enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive 
convive, qui ne cotait que l'cot d'un dner et un refrain grivois ou
gastronomique, et qui cependant se rpandait assez promptement de la
salle  manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics.
Branger fut tent de cette gloriole. C'tait naturel  un jeune
employ de bureau qui dbordait d'esprit et qui ne savait o le
rpandre. Le plus sduisant, le plus naf et le plus sincre des
chansonniers de tous nos sicles chantants, _Dsaugiers_, introduisit
Branger dans cette acadmie des couplets de table. Branger eut la
mauvaise fortune d'y tre applaudi. Son talent, au commencement, prit
le pli de la nappe. Son inspiration se rtrcit  la mesure des cinq
ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie
 la robe d'picure. L'pigramme remplaa l'enthousiasme. Il s'en
fallut peu que le pote ft perdu dans le chansonnier et que la posie
ne ft noye dans son propre verre. Heureusement le gnie rsiste 
tout; la nature avait fait Branger politique et philosophe, le Caveau
ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du
restaurateur que le sel piquant et amer dont Dsaugiers et Coll avant
lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaiets de vers.

Cependant Branger les gala quelquefois,  force de travail cach,
dans quelques chansons de cette poque picurienne de sa vie,
notamment dans la chanson du _Roi d'Yvetot_. On croit y voir
ressusciter Coll, un sicle aprs sa mort, pour fustiger lgrement
l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui
ne fouette pas jusqu'au sang.

  Il tait un roi d'Yvetot
      Peu connu dans l'histoire,
  Se levant tard, se couchant tt,
      Dormant fort bien sans gloire.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Il faisait ses quatre repas
      Dans son palais de chaume,
  Et sur un ne, pas  pas,
      Parcourait son royaume.
  Joyeux, simple, et croyant le bien
  Pour toute garde il n'avait rien
            Qu'un chien.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Il n'agrandit point ses tats.
      Fut un voisin commode,
  Et, modle des potentats,
      Prit le plaisir pour code.
  Ce n'est que lorsqu'il expira
  Que le peuple qui l'enterra
            Pleura.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ajoutez les refrains, c'est _Coll_; tez les refrains, c'est _La
Fontaine_. Mais dj entre _La Fontaine_ et _Coll_ il y a Branger.

Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la
jovialit la pointe de l'pigramme. Branger les chanta, dit-on,  M.
de Fontanes, son patron; celui-ci les lut  son tour  l'empereur. Il
fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveugls par la
fortune pour ne pas entendre  demi-mot, sous ces premiers couplets
d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commenait le sarcasme
contre le despotisme et la conqute.

La chanson, dit-on encore, drida Csar: dans ce grotesque miroir il
ne reconnut pas son image renverse. Mais le peuple la reconnut, et
cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premires
flches de l'opinion contre le dominateur du monde.

La chanson du _Snateur_, modle achev de raillerie grivoise contre
la vanit snatoriale et l'obsquiosit bourgeoise, fut un autre trait
qui passa par-dessus la tte de Napolon pour aller effleurer d'un
premier ridicule un corps jusque-l inviolable de l'tat. On en rit
au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-mme, sans se douter
que le rire viendrait un jour ricocher de son snat jusque sur son
trne.

Le prodigieux succs de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite
 Branger combien la politique tait un assaisonnement piquant  la
chanson, et combien l'opposition tait suprieure  l'ivresse ou 
l'amour pour la popularit d'un couplet.

Bientt aprs il commena  caresser le plbianisme proltaire dans
sa remarquable chanson des _Gueux_, vritable philosophie de la
misre. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets:

  Vous qu'afflige la dtresse,
  Croyez que plus d'un hros
  Dans le soulier qui le blesse
  Peut regretter ses sabots.

  Du faste qui vous tonne
  L'exil punit plus d'un grand;
  Diogne, dans sa tonne,
  Brave en paix un conqurant.

  D'un palais l'clat vous frappe,
  Mais l'ennui vient y gmir:
  On peut bien manger sans nappe,
  Sur la paille on peut dormir.


IV

L'invasion de 1814 interrompit  peine ces chansons; ds le mois de
mai de cette anne, nous retrouvons Branger au Caveau, en compagnie
de Dsaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les
meilleures esprances de la patrie aprs ses revers. Quatre vers de sa
chanson autorisent suffisamment  croire qu'il n'accusait point alors
les Bourbons des dsastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de
ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: Il
n'y a qu'un Franais de plus. Un autre couplet fait une allusion
reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribus aux
prisonniers franais en Angleterre. On voit que le royalisme, rsign,
sentiment presque unanime de cette poque, respirait  son insu dans
ses vers:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Lorsqu'ici nos coeurs mus
  Comptent des Franais de plus,
          Mes amis, mes amis,
      Soyons de notre pays.

Et plus loin:

  Louis, dit-on, fut sensible
  Aux malheurs de ces guerriers
  Dont l'hiver le plus terrible
   seul fltri les lauriers.
  Prs des lis, qu'ils soutiendront,
  Ces lauriers reverdiront.
      Mes amis, mes amis,
  Soyons de notre pays.

  Enchan par la souffrance,
  Un roi fatal aux Anglais[1]
  A jadis sauv la France
  Sans sortir de son palais.
  On sait, quand il le faudra,
  Sur qui Louis s'appuiera.

  Aimons, Louis le permet,
  Tout ce qu'Henri Quatre aimait.

         [Note 1: Charles le Sage.]

On parle de l'inbranlable fixit des hommes, fixit qui ne serait
qu'une incorrigible stupidit! Que l'on concilie cependant de pareils
vers dans le pote de 1814 avec ceux qu'il crivit quelques annes
plus tard! Le pote ne songeait videmment alors, comme tout le monde,
qu' panser les plaies de la France et de l'Europe et qu' rallier
tous les combattants pacifis dans une concorde patriotique.

En veut-on une autre preuve? Qu'on lise les deux couplets suivants de
la chanson de cette date, intitule: LA GRANDE ORGIE:

  Que le vin pleuve dans Paris,
  Pour voir les gens les plus aigris
              Gris.
      Fi d'un honneur
        Suborneur!
    Enfin du vrai bonheur
    Nous porterons les signes.
      Les rois boiront
        Tous en rond,
    Les lauriers serviront
    D'chalas  nos vignes.

L'opposition prmature et inique y reoit mme un coup de marotte:

        Graves auteurs,
          Froids rhteurs,
     Tristes prdicateurs,
     Endormeurs d'auditoires,
          Gens  pamphlets,
             couplets,
     Changez en gobelets
     Vos larges critoires.
  Que le vin pleuve dans Paris,
  Pour voir les gens les plus aigris
               Gris.


V

Au mois de juin, la note commence  changer avec le souffle populaire;
mais l'opposition, dans les couplets de cette anne, ne s'adresse
encore qu' la Chambre obsquieuse,  l'aristocratie gourme du
faubourg Saint-Germain, au clerg envahissant,  la censure
ombrageuse. On voit cependant que le pote, accoutum, sous M. de
Rovigo et sous M. de Fontanes,  la rude discipline de la pense,
avait pris vite au srieux la libert de la presse.

Il s'en explique avec une loyale modration dans la chanson du NOUVEAU
DIOGNE:

  O je suis bien, aisment je sjourne;
  Mais, comme nous, les dieux sont inconstants;
  Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne,
  Je tourne avec la fortune et le temps.

  Pour les partis, dont cent fois j'osai rire,
  Ne pouvant tre un utile soutien,
  Devant ma tonne on ne viendra pas dire:
  Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens  rien?

  J'aime  fronder les prjugs gothiques,
  Et les cordons de toutes les couleurs;
  Mais, trangre aux excs politiques,
  Ma _Libert_ n'a qu'un chapeau de fleurs.

Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est vident qu'il
gmit en secret sur l'invasion de la France par l'le d'Elbe et sur
les funrailles de Waterloo. Mais, aussitt aprs cet holocauste de
notre malheureuse arme, sa voix s'attriste et se rsigne ironiquement
au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitule: PLUS DE
POLITIQUE avait tellement l'accent tragique du coeur constern de la
France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Branger aux
larmes et aux indignations sourdes de la nation.

L'arme adopta l'homme qui la pleurait ainsi:

  Moi, peureux dont on se raille,
  Aprs d'amoureux combats,
  J'osais vous parler bataille
  Et chanter nos fiers soldats.
  Par eux la terre asservie
  Voyait tous ses rois vaincus.
    Rassurez-vous, ma mie:
    Je n'en parlerai plus.

  Sans me lasser de vos chanes,
  J'invoquai la libert;
  Du nom de Rome et d'Athnes
  J'effrayais votre gat.
  Quoiqu'au fond je me dfie
  De nos modernes Titus,
    Rassurez-vous, ma mie:
    Je n'en parlerai plus.

  Oui, ma mie, il faut vous croire;
  Faisons-nous d'obscurs loisirs.
  Sans plus songer  la gloire,
  Dormons au sein des plaisirs.
  Sous une ligue ennemie
  Les Franais sont abattus.
    Rassurez-vous, ma mie:
    Je n'en parlerai plus.

Ces vers ne sont pas d'une bien haute posie, mais ils sont d'un
profond accent de patriotisme, qui est la posie du pote politique.
O est la grande pense de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle
chantait mal, mais c'tait la voix des frontires; la voix de Branger
tait le cri de Waterloo.


VI

Le chansonnier devenait de plus en plus un pote politique; c'est sous
ce rapport seulement que nous le considrons ici.

Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est
enrichi suivant les uns, macul selon nous, ne sont pas de la
comptence de la critique; elles sont de la comptence de la morale.
Nous n'en mconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique
ou rotique n'est pas de la littrature, encore moins de la politique:
c'est de l'agrment, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du
badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne
faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est  jeun et le
pote est ivre; il n'y a pas de parit entre eux, ils ne pourraient
s'entendre: l'un raisonne et l'autre dlire. Ne relisons donc pas ces
pages. Toutefois nous ne pouvons nous empcher d'prouver un sentiment
de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les dbauches de
gaiet folle dans ces volumes, dont les mres dchireront bien des
pages pour prserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font
l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds
nous de faveurs dteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une
cassette, dans l'inventaire aprs dcs d'un vieillard, souvenirs des
joies de la vie qui jurent avec la gravit du moment. Ces roses qu'on
a respires un jour avec dlices,  table ou au bal, ont un aspect
morose et une odeur malsante sur le cercueil d'un sage que nous
n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs.
Laissons donc le pote des heureux, et revenons au pote du peuple.


VII

 mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses
difficults, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses
Chambres parlementaires, alinaient de la royaut des Bourbons une
plus grande masse d'opinions dsaffectionnes, aigries ou hostiles.

Les impts et les emprunts dont il avait fallu charger la proprit,
aprs les deux invasions dont la Restauration tait innocente,
puisqu'il fallait payer la ranon du territoire, les fureurs mal
contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nmes et de
Toulouse, les listes de proscription dresses  regret par le roi sous
le doigt imprieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres inclments
et impolitiques des gnraux, de Labdoyre, du marchal Ney, meurtres
qui, dans quelques hommes, atteignaient l'arme tout entire; les
procs pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets,
les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays,
prsentant la croix  la pointe des baonnettes, et rpandant sur
toute la surface de la France moins des aptres de religion que des
proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui tait
en ralit franaise, mais qui paraissait une guerre intresse de la
maison de Bourbon seule contre la libert des peuples; enfin la mort
de Louis XVIII, ce modrateur emport malgr lui par l'emportement de
son parti; l'avnement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli
d'un souverain pontife prt  lui infoder le royaume; les
oscillations de son gouvernement, jet, des mains prudentes de M. de
Villle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux
mains gares de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de
Paris, cette dclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trne:
toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excs, toutes
ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces
folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en
France une puissance plus forte que le Gouvernement.

Branger avait ressenti ces torts dans son coeur par le contre-coup du
coeur du peuple. On pourrait crire par ses chansons l'histoire de
l'esprit public pendant la Restauration; elles sont vritablement
l'almanach chantant des drames divers, comiques ou srieux, qui firent
rire, gronder, saigner la France jusqu' la chute tragique de la
monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage
dans son pote. Il faut dire aussi,  la gloire du pote des
rvolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec
les circonstances, et qu'aprs avoir jou avec l'opinion il finit par
frmir avec elle; la passion publique le trouva  la hauteur de ses
colres. Il avait t l'Aristophane du trne, de l'aristocratie, de
l'glise; il devint le Tyrte de la nation et de la Rvolution. C'est
alors que ses chansons devinrent, en ralit, des odes. Ce sont
celles-l surtout que nous citerons.


VIII

Mais, d'abord, disons un mot des trois lments qui concoururent alors
 former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui
donnrent  Branger cette popularit combine et irrsistible sous
laquelle il fit crouler une dynastie, hlas! pour en relever une
autre moins lgitime. La dcomposition historique de ces trois
lments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce
qu'il y aura de permanent dans la popularit du nom de Branger.

Ces trois lments d'opposition taient, de 1826  1830, d'abord le
bonapartisme de l'arme, force immense dans un peuple de soldats o
cent mille lgionnaires, gnraux, officiers ou sous-officiers,
licencis ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans
toutes les villes et dans toutes les chaumires l'ternelle lgende
des exploits de leur Csar et l'ternelle complainte de leur propre
dchance. Branger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait
vibrer du mme doigt la corde de cet innombrable parti.

Le second de ces lments tait la Rvolution.

La libert dont on jouissait depuis la chute de l'Empire rveillait
les mes. On ne peut pas impunment laisser penser la France; ds
qu'elle pense, elle conspire: elle conspire  haute voix sous les
gouvernements despotiques; elle conspire  voix basse sous les
gouvernements absolus.

Or dans ce qu'on appelle la Rvolution en France il y a deux natures:
une nature irrflchie, inquite, convulsive, incapable de repos, sans
autre but que sa propre agitation, envieuse des supriorits et
inhabile  en produire elle-mme; toujours prte  renverser sans
savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fivre nerveuse nationale
qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la
croissance rgulire et l'action progressive qui forment ce qu'on
appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et
de dmagogie de l'esprit de civisme et de libert.

Cet esprit de faction et de dmagogie a sa langue  part, langue
triviale, dnigrante, quelquefois ordurire, jetant le mpris,
l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes
qu'elle veut saper; prtant des pierres  la multitude pour lapider
les noms qui l'offusquent, comme les dmagogues d'Athnes prtaient
des coquilles aux Athniens pour proscrire Aristide.

Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des dmagogues, tout
en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire clater le
rocher. Branger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses
chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous
n'offensons pas sa chre mmoire en l'avouant ici, car lui-mme, quand
il eut gnreusement dpos les armes aprs la victoire, reconnaissait
devant nous que la sainte colre de la libert l'avait emport
quelquefois, dans sa jeunesse, au del du juste. Qui de nous, hommes
qui avons travers un demi-sicle de combats d'opinion, de presse, de
tribune, peut se rendre tmoignage qu'il ne regrette pas un mot tomb
de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce
serait le dieu de l'impartialit!


IX

Nous en avons dit assez pour montrer notre dsapprobation de ce genre
d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage
dans le style. Ce genre de littrature, quand on s'y livre, a
l'inconvnient de ne faire considrer les choses et les hommes que du
ct ridicule, et, par consquent, de rabaisser, de ravaler, de
fausser l'esprit, comme de dgrader la langue. _Vad_ tait un
poissard, ce n'tait pas un Franais.

Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est
des peintres de caricatures, qui s'tudient  prendre la figure
humaine en moquerie et  la traduire en drision.  force de peindre
le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est
Callot et Raphal: il y a un monde entre eux. Voil pourquoi j'ai
toujours ha la caricature, cette ironie de l'oeuvre de Dieu, ce
blasphme au crayon. Branger n'tait pas fait pour ce jargon; aussi
le dpouilla-t-il bientt comme une grimace de la langue qui n'allait
pas  son gnie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacron,
d'Horace, de Pindare et de Racine.

Mais il y avait un troisime lment dans l'opposition de Branger,
lment qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres:
c'tait la charit du peuple, le _charitas generis humani_ de Cicron;
son me en tait rellement ptrie.

Cette charit du genre humain le dvorait d'un amour patient, mais
actif, des progrs de la raison humaine, d'une sainte haine contre les
barbaries, les ignorances, les crdulits, les langes, les lisires de
toute espce dans lesquels l'esprit humain est envelopp par des
institutions plus propres  l'enfance qu' la maturit des peuples. Il
voulait une libert de penser et de croire respectueuse pour la pense
et pour la foi d'autrui; une indpendance mutuelle de l'tat, qui est
le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le
gouvernement de Dieu par la conscience; une galit, non de
nivellement, galit contre nature, qui n'a fait que des ingalits
dans toutes ses oeuvres, galit qui ne serait pas la perptuelle
violence des infriorits aux supriorits naturelles. Mais il voulait
une galit de droit qui donne  chacun la facult de s'lever par le
travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance
paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux
classes les plus dshrites de lumires et de fortune; une Providence
de tous pour tous, exprime et administre par un gouvernement de la
misre publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour
le vice, mais sans insensibilit pour le vrai malheur. Enfin il
concevait un amour svre, intelligent, mais efficace et ardent, du
peuple: c'tait la passion inne de ce bon et grand citoyen; c'tait
l'me cache de son opposition  tous les rgimes qui ne ralisaient
pas sa pense; c'tait le feu sacr de ses posies comme de sa vie;
c'tait sa philosophie politique; c'tait tout son rpublicanisme.

De ces trois lments de son opposition, les deux premiers devaient
mourir parce qu'ils n'taient que des esprits de parti; mais le
troisime lment de l'opposition de Branger tait immortel comme la
philosophie de la raison et comme la charit des peuples dont il tait
l'expression. Par ces deux premiers lments de sa posie aussi
Branger devait mourir; par le troisime il devait durer autant que le
souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition
bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orlaniste contre les
Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la
charit populaire ne mourra pas!

Voil, selon nous, le secret de la popularit vivace, renaissante,
ternelle en France de Branger. On a enseveli avec lui les passions
de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle
percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y
aura une me du peuple en France pour la recueillir!


X

Revenons aux chansons.

Nous remarquons d'abord _les Oiseaux_, chanson touchante adresse 
son protecteur, le pote Arnault, partant pour l'exil: elle rappelle
la fidlit de La Fontaine  Fouquet. Elle n'est pas de l'opposition,
elle est de la reconnaissance.

LES OISEAUX.

  L'hiver, redoublant ses ravages,
  Dsole nos toits et nos champs;
  Les oiseaux sur d'autres rivages
  Portent leurs amours et leurs chants.
  Mais le calme d'un autre asile
  Ne les rendra pas inconstants;
  Les oiseaux que l'hiver exile
  Reviendront avec le printemps.

   l'exil le sort les condamne,
  Et plus qu'eux nous en gmissons!
  Du palais et de la cabane
  L'cho redisait leurs chansons.
  Qu'ils aillent d'un bord plus tranquille
  Charmer les heureux habitants.
  Les oiseaux que l'hiver exile
  Reviendront avec le printemps.

  Oiseaux fixs sur cette plage,
  Nous portons envie  leur sort.
  Dj plus d'un sombre nuage
  S'lve et gronde au fond du nord.
  Heureux qui sur une aile agile
  Peut s'loigner quelques instants!
  Les oiseaux que l'hiver exile
  Reviendront avec le printemps.

  Ils penseront  notre peine,
  Et, l'orage enfin dissip,
  Ils reviendront sur le vieux chne
  Que tant de fois il a frapp.
  Pour prdire au vallon fertile
  De beaux jours alors plus constants,
  Les oiseaux que l'hiver exile
  Reviendront avec le printemps.

_Le Marquis de Carabas_ et _la Marquise de Pretintailles_, deux petits
pamphlets  double but, l'un de drider la bourgeoisie, l'autre de
dsinfoder le paysan, sont rests des proverbes de gaiet et de
comique dans l'oreille du peuple. Les prtentions surannes de la
noblesse, exagres par le pinceau d'un autre Molire, y sont livres
 la rise de la multitude comme des tartufes de vanit.

Le pote s'lve dans la chanson du _Dieu des bonnes gens_ jusqu' des
hauteurs lyriques; la patrie humilie frmit dans ces vers:

    Il est un Dieu: devant lui je m'incline,
    Pauvre et content, sans lui demander rien.
    De l'univers observant la machine,
    J'y vois du mal, et n'aime que le bien.
    Mais le plaisir  ma philosophie
    Rvle assez des cieux intelligents.
    Le verre en main, gament je me confie
        Au Dieu des bonnes gens.

    Dans ma retraite, o l'on voit l'indigence,
    Sans m'veiller, assise  mon chevet,
    Grce aux amours, berc par l'esprance,
    D'un lit plus doux je rve le duvet.
    Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie!
    Moi, qui ne crois qu' des dieux indulgents,
    Le verre en main, gament je me confie
        Au Dieu des bonnes gens.

    Un conqurant, dans sa fortune altire,
    Se fit un jeu des sceptres et des lois,
    Et de ses pieds on peut voir la poussire
    Empreinte encor sur le bandeau des rois.
    Vous rampiez tous,  rois qu'on difie!
    Moi, pour braver des matres exigeants,
    Le verre en main, gament je me confie
        Au Dieu des bonnes gens.

    Dans nos palais, o, prs de la Victoire,
    Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats,
    J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire
    De leurs manteaux secouer les frimas.
    Sur nos dbris Albion nous dfie;
    Mais les destins et les flots sont changeants:
    Le verre en main, gament je me confie
        Au Dieu des bonnes gens.

On regrette seulement dans ces beaux vers que le refrain, sans rapport
avec la pense, vienne terminer la strophe, qui serait une ode, et qui
redevient ainsi malheureusement un couplet. Quelle logique y a-t-il
entre l'Empire qu'on pleure en larmes piques et le dieu des bonnes
gens auquel on se confie _gament_? C'est le vice du genre, et c'est
en mme temps sa trop grande facilit; le refrain remplace le coup de
massue que doit frapper l'ode  la fin de la strophe.


XI

_Le Retour dans la patrie_, lgie chante par un soldat ou un
proscrit, n'a pas ce vice. Le refrain y est le cri de l'amour de la
patrie  l'aspect du rivage paternel:

    Qu'il va lentement le navire
     qui j'ai confi mon sort!
    Au rivage o mon coeur aspire
    Qu'il est lent  trouver un port!
          France adore!
          Douce contre!
  Mes yeux cent fois ont cru te dcouvrir.
          Qu'un vent rapide
          Soudain nous guide
  Aux bords sacrs o je reviens mourir.
    Mais enfin le matelot crie:
    Terre! terre! l-bas, voyez!
    Ah! tous mes maux sont oublis.
      Salut  ma patrie!

    Oui, voil les rives de France;
    Oui, voil le port vaste et sr,
    Voisin des champs o mon enfance
    S'coula sous un chaume obscur.
          France adore!
          Douce contre!
  Aprs vingt ans enfin je te revois!
          De mon village
          Je vois la plage,
  Je vois fumer la cime de nos toits.
    Combien mon me est attendrie!
    L furent mes premiers amours;
    L ma mre m'attend toujours.
      Salut  ma patrie!

    Au bruit des transports d'allgresse
    Enfin le navire entre au port.
    Dans cette barque o l'on se presse,
    Htons-nous d'atteindre le bord.
        France adore!
        Douce contre!
  Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
        Enfin j'arrive,
        Et sur la rive
  Je rends au Ciel, je rends grce  genoux.
    Je t'embrasse,  terre chrie!
    Dieu! qu'un exil doit souffrir!
    Moi, dsormais je puis mourir.
      Salut  ma patrie!

Il est impossible de ne pas remarquer combien l'art exquis du pote
sait contenir comme un paysagiste un grand horizon dans le petit cadre
de ses couplets! La ncessit d'abrger le rend prcis: il a peu de
notes, mais il frappe toujours sur la note juste, et la brivet
ajoute  la force du sentiment.


XII

La chanson de _la Sainte Alliance des peuples_ est moins une chanson
qu'un _chant_; j'y trouve une grande analogie de principes politiques
avec _la Marseillaise de la paix_, chant lyrique que je composai aprs
lui sur le mme thme, mais qui n'avait pas les ailes de la musique
pour le porter aux oreilles des peuples. Il y a d'ailleurs dans cette
chanson de Branger un accent de bonhomie, et on dirait presque de
vieillesse anticipe, qui donne bien plus de charme et bien plus de
persuasion populaire  sa philosophie. coutez! vous croiriez entendre
Platon politique devenu chansonnier pour apostoliser le peuple
d'Athnes:

  J'ai vu la Paix descendre sur la terre,
  Semant de l'or, des fleurs et des pis;
  L'air tait calme, et du dieu de la guerre
  Elle touffait les foudres assoupis.
  Ah! disait-elle, gaux par la vaillance,
  Franais, Anglais, Belge, Russe ou Germain,
  Peuples, formez une sainte alliance,
       Et donnez-vous la main.

  Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
  Vous ne gotez qu'un pnible sommeil.
  D'un globe troit divisez mieux l'espace:
  Chacun de vous aura place au soleil.
  Tous, attels au char de la puissance,
  Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
  Peuples, formez une sainte alliance,
        Et donnez-vous la main.

  Chez vos voisins vous portez l'incendie;
  L'aquilon souffle, et vos toits sont brls;
  Et, quand la terre est enfin refroidie,
  Le soc languit sous des bras mutils.
  Prs de la borne o chaque tat commence
  Aucun pi n'est pur de sang humain.
  Peuples, formez une sainte alliance,
        Et donnez-vous la main.

  Des potentats, dans vos cits en flammes,
  Osent, du bout de leur sceptre insolent,
  Marquer, compter et recompter les mes
  Que leur adjuge un triomphe sanglant.
  Faibles troupeaux, vous passez sans dfense
  D'un joug pesant sous un joug inhumain.
  Peuples, formez une sainte alliance,
        Et donnez-vous la main.

  Que Mars en vain n'arrte point sa course:
  Fondez les lois dans vos pays souffrants;
  De votre sang ne livrez plus la source
  Aux rois ingrats, aux vastes conqurants.
  Des astres faux conjurez l'influence;
  Effroi d'un jour, ils pliront demain.
  Peuples, formez une sainte alliance,
        Et donnez-vous la main.

Les vers sont de cette correction classique et de cette sobrit
vigoureuse qui caractrisent les chefs-d'oeuvre du dix-septime
sicle; la bonhomie y est sincre, mais elle y est habile: elle
retourne contre la Restauration impuissante et contre les rois de
l'Europe coaliss les calamits de la guerre dont son hros n'tait
certes pas innocent.


XIII

_Les Enfants de la France_,  peu prs de la mme date, sont un cri
consolateur de patriotisme qui relve par la main de la posie la
patrie de sa prostration d'un jour.

  Reine du monde,  France!  ma patrie!
  Soulve enfin ton front cicatris;
  Sans qu' tes yeux leur gloire en soit fltrie,
  De tes enfants l'tendard s'est bris....

  De tes grandeurs tu sus te faire absoudre,
  France, et ton nom triomphe des revers.
  Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre,
  Qui se relve et gronde au haut des airs....

_Le Vieux Drapeau tricolore_ est la complainte hroque du soldat
dsarm de la Rpublique et de l'Empire.

  Il est cach sous l'humble paille
  O je dors pauvre et mutil,
  Lui qui, sr de vaincre, a vol
  Vingt ans de bataille en bataille!
  Charg de lauriers et de fleurs,
  Il brilla sur l'Europe entire.
  Quand secouerai-je la poussire
  Qui ternit ses nobles couleurs?

  Ce drapeau payait  la France
  Tout le sang qu'il nous a cot;
  Sur le sein de la Libert
  Nos fils jouaient avec sa lance.
  Qu'il prouve encore aux oppresseurs
  Combien la gloire est roturire.
  Quand secouerai-je la poussire
  Qui ternit ses nobles couleurs?

  Son aigle est rest dans la poudre,
  Fatigu de lointains exploits.
  Rendons-lui le coq des Gaulois:
  Il sut aussi lancer la foudre.
  La France, oubliant ses douleurs,
  Le rebnira, libre et fire.
  Quand secouerai-je la poussire
  Qui ternit ses nobles couleurs?

  Las d'errer avec la Victoire,
  Des lois il deviendra l'appui.
  Chaque soldat fut, grce  lui,
  Citoyen aux bords de la Loire.
  Seul il peut voiler nos malheurs:
  Dployons-le sur la frontire.
  Quand secouerai-je la poussire
  Qui ternit ses nobles couleurs?

  Mais il est l, prs de mes armes:
  Un instant osons l'entrevoir.
  Viens, mon drapeau! viens, mon espoir!
  C'est  toi d'essuyer mes larmes.
  D'un guerrier qui verse des pleurs
  Le Ciel entendra la prire.
  Oui, je secouerai la poussire
  Qui ternit tes nobles couleurs!

Ici le refrain n'a rien de banal ou de pastiche, comme dans tant
d'autres de ses meilleures chansons. Il sort du sujet, il en fait
partie; sa rptition mme lui donne de la force; c'est le cri de
guerre comprim dans la poitrine du soldat, c'est le cri du peuple,
c'est la clameur du choeur antique qui semble rpondre aux larmes du
vtran. L'habilet du pote d'opposition n'y est pas moins sensible
que dans les chansons prcdentes; car, en face du drapeau blanc qui
rgne par la paix, le cri de la gloire devient un cri sditieux.
Derrire le rideau il y a un tribun dans le soldat, dans le peuple,
dans le pote.


XIV

L'audace de Branger s'accrot avec le succs.

La chanson de _Louis XI_ est plus qu'un cri sditieux, c'est une
invective sanglante, disons-le, injuste contre le vieux roi libral,
Louis XVIII,  qui sa vieillesse et ses infirmits mmes sont imputes
 crime. Ce sont des villageois qui parlent:

    Notre vieux roi, cach dans ces tourelles,
      Louis, dont nous parlons tout bas,
    Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles,
      S'il peut sourire  nos bats.

    Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime,
      Louis se retient prisonnier:
    Il craint les grands, et le peuple, et Dieu mme;
      Surtout il craint son hritier.

    Voyez d'ici briller cent hallebardes
      Aux feux d'un soleil pur et doux.
    N'entend-on pas le _Qui vive_ des gardes
      Qui se mle au bruit des verrous?

    Il vient! il vient! Ah! du plus humble chaume
      Ce roi peut envier la paix.
    Le voyez-vous, comme un ple fantme,
       travers ces barreaux pais?

    Dans nos hameaux quelle image brillante
      Nous nous faisions d'un souverain!
    Quoi! pour le sceptre une main dfaillante!
      Pour la couronne un front chagrin!

    Malgr nos chants il se trouble, il frissonne;
      L'horloge a caus son effroi.
    Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne
      Pour un signal de son beffroi.

    Mais notre joie, hlas! le dsespre:
      Il fuit avec son favori.
    Craignons sa haine, et disons qu'en bon pre
       ses enfants il a souri.

Or le favori tait le bourreau!

Qu'on se figure jusqu' quelle bullition de haine ou de mpris de
pareils chants, insaisissables par la loi, trop saisissables par
l'allusion, portaient l'opinion d'un peuple irritable et illettr, qui
voyait un Louis XI dans son roi et un bourreau dans M. de Martignac.
Aussi l'opinion personnifie et incrimine dans Branger, son organe
et son provocateur, commenait-elle  tre poursuivie dans les
tribunaux. Mais les emprisonnements du pote donnaient des ailes plus
fortes  ses chants. La chanson devenait tragdie!

Plus le dnoment approchait, plus Branger ravivait le bonapartisme
par la gloire; ses chansons sur Sainte-Hlne ont l'accent d'un
remords national qui ronge la conscience d'un peuple dcouronn.

    Peut-tre il dort ce boulet invincible
    Qui fracassa vingt trnes  la fois.
    Ne peut-il pas, se relevant terrible,
    Aller mourir sur la tte des rois?
    Ah! ce rocher repousse l'esprance:
    L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France:
    La main d'un fils me fermera les yeux.

    Il fatiguait la Victoire  le suivre;
    Elle tait lasse: il ne l'attendit pas.
    Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
    Mais quels serpents enveloppent ses pas!
    De tout laurier un poison est l'essence;
    La mort couronne un front victorieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France:
    La main d'un fils me fermera les yeux.

    Ds qu'on signale une nef vagabonde:
    Serait-ce lui? disent les potentats;
    Vient-il encor redemander le monde?
    Armons soudain deux millions de soldats.
    Et lui, peut-tre accabl de souffrance,
     la patrie adresse ses adieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France:
    La main d'un fils me fermera les yeux.

    Grand de gnie et grand de caractre,
    Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil?
    Bien au-dessus des trnes de la terre
    Il apparat brillant sur cet cueil.
    Sa gloire est l comme le phare immense
    D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France!
    La main d'un fils me fermera les yeux.

    Bons Espagnols, que voit-on au rivage?
    Un drapeau noir! Ah! grand Dieu, je frmis!
    Quoi! lui mourir!  Gloire! quel veuvage!
    Autour de moi pleurent ses ennemis.
    Loin de ce roc nous fuyons en silence;
    L'astre du jour abandonne les cieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France:
    La main d'un fils me fermera les yeux.

Indpendamment de la magnificence du style, vous voyez avec quelle
diplomatie d'instinct le pote des oppositions combines associe des
regrets de rpublique  des glorifications de conqute. Comment le
peuple, mauvais historien, pouvait-il faire ce triage et sparer la
Rpublique de l'Empire dans ses voeux contre la Restauration? Son
pote lui-mme lui jetait la poussire dans les yeux. Il devait s'y
tromper un jour.

Aussi 1830 ne tarda-t-il pas  emporter le trne des Bourbons. Certes
les saccades de gouvernail donnes par Charles X  sa politique et le
coup d'tat des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop
lgitime offerte aux oppositions pour renverser ce trne dans le sang;
mais on a dit avec raison que les chansons de Branger ont t les
cartouches du peuple pendant le combat des trois journes de Juillet.


XV

Ici le rle du pote change tout  coup: il devient homme d'tat.
Ajoutons,  la gloire de son caractre et de son gnie, qu'il fut,
d'aprs le tmoignage universel, le seul homme d'tat de ce coup de
feu. Fut-il galement inspir le lendemain? C'est ce que nous allons
voir.

Branger avait renvers un trne; mais  peine ce trne tait-il en
poudre qu'il en reconstruit et en lve un autre. Ce trne d'expdient
ne fut ni celui de Napolon, son hros, ni celui de l'hritier naturel
de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trne du duc
d'Orlans. Ainsi, la rpublique? il l'carta aprs l'avoir appele;
l'empire? il le rpudia aprs l'avoir provoqu; l'hritier naturel?
l'orphelin? il le dshrita sans avoir aucun crime  reprocher  un
berceau; la monarchie? il la rappela en toute hte aprs l'avoir
dcrdite: trois inconsquences tranges dont nous lui avons souvent
demand compte dans nos conversations seul  seul aux pieds des chnes
du bois de Boulogne.

Ici nous le laisserons parler lui-mme avec autant de fidlit que
notre mmoire, aide de quelques notes prises au crayon sur le fait,
peut donner d'exactitude et de littralit  ses paroles.


XVI

Mais disons d'abord comment je l'ai connu.

On voit assez par ce qui prcde que je n'tais nullement prdispos,
par mes antcdents si contraires aux siens,  le rechercher, encore
moins  l'aimer. Personne peut-tre en France n'avait dplor plus
amrement et plus prophtiquement que moi la rvolution de 1830. Je
n'avais pas moins dplor la construction illogique et inopine d'un
trne de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait
sur de justes mcontentements. Ce n'tait pas un intrt personnel qui
me faisait rpugner  ce trne de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y
faire de fte, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas tremp
dans la _congrgation_, sorte de ligue sacre et sourde qui se nouait
derrire l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du
gouvernement. Je m'tais absolument refus  la confiance et  la
faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses
hallucinations, je voyais avec la certitude de l'vidence sa
catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orlans, j'honorais
ses vertus prives, je ne croyais pas  la conspiration; mais je
voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince _ne
conspirait pas, sa situation conspirait_. Or il n'tait pas
suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer mme sa
_situation_. Il fallait s'abstenir, s'loigner, se laver les mains des
fautes; mais, aux jours des revers, il fallait tre le plus fidle
sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il tait plus dcouronn; il
fallait tre le plus fidle tuteur d'un pupille d'autant plus
inviolable qu'il tait plus orphelin et plus abandonn!

J'avais donc rsist inflexiblement, le lendemain de la rvolution de
Juillet,  toutes les avances du prince nouveau et  son gouvernement,
qui m'offraient avec instance un rle dans le drame. J'avais mme
cess avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni
approuver ni servir. Je m'tais retir de toutes fonctions
diplomatiques; je m'tais ferm rsolument, quoique  regret, toute
carrire; j'avais voyag, puis j'tais rentr dans mon pays: j'y avais
t nomm dput indpendant, pour dbattre les intrts de la nation.
Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions
dynastiques et antidynastiques, je m'tudiais  l'loquence par les
beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je
cultivais la posie dans les intervalles, ou j'crivais l'histoire
pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprte.


XVII

Je venais de publier l'_Histoire des Girondins_. Accoutum aux
alternatives presque rgulires de gloriole et de revers qui marquent
la carrire des potes, des crivains, des politiques, je doutais
encore du succs de l'_Histoire des Girondins_. La publication datait
 peine de trois jours quand je reus une lettre trs-inattendue de
Branger.

Cette lettre, la premire que je dcachetais depuis la publication du
livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore
vibrer le papier sous la main du patriote. Elle tait longue; elle
contenait des maximes et des considrations d'homme d'tat; elle me
prophtisait je ne sais quelles destines grandioses trompes depuis.
J'ai encore cette lettre; je la chercherai  loisir dans l'innombrable
archive d'opinions diverses que trente ans de littrature, de tribune,
de politique, ont accumule dans mes portefeuilles, et je la donnerai
aux diteurs de la correspondance de Branger.

J'avoue que cette lettre de l'oracle du pass, qui pouvait bien tre
aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de coeur et
d'esprit suprieure  tout le retentissement de cette histoire. Les
hommes de gnie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la
postrit; on peut se fier  eux quand ils parlent pour elle.

Cette lettre de Branger sur les _Girondins_ me rappela tout  coup
une lettre de M. de Talleyrand sur les _Mditations potiques_, lettre
plus tonnante encore et plus littrairement prophtique. Les
_Mditations_ avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain
matin,  mon rveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand 
une femme de ses amies, qui lui avait prt le livre la veille. Ce
billet tait dat de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait
suppos si peu susceptible d'une impression potique et d'une insomnie
littraire, disait  son amie qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir
lu le volume, et qu'un pote tait n cette nuit.

M. de Talleyrand et Branger, deux hommes si semblables d'esprit, si
divers de caractres, parrains de mon avenir!... Je fus frapp et je
le suis encore; je fus mme tent de croire  leur don prophtique. Je
n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes
fortunes; mais je croirai toujours  leur amiti.


XVIII

Quelque temps aprs, je m'informai de la demeure de Branger, et
j'allai visiter l'oracle.

Branger demeurait alors  Passy, dans une jolie maisonnette de
faubourg,  l'extrmit de la rue Vineuse. Cette rue tait attenante 
ces vastes terres laboures et creuses d'ornires qui s'tendent
entre le village de Passy et les lisires du bois de Boulogne. La
demeure de Branger n'avait rien d'indigent; au contraire, une
lgante propret d'appartements et de meubles; une femme ge et
gracieuse qu'on entrevoyait sous la tonnelle de lilas d'un petit
jardin; une belle jeune fille, plus semblable  une pupille qu' une
servante, qui ouvrait la porte; un chien caressant sur l'escalier, des
oiseaux en cage  la fentre, des fleurs sur la chemine: tout
respirait un air de _Charmettes_ de J.-J. Rousseau plutt que la
sordidit d'une maison de faubourg. On voyait que c'tait l une
existence troite, mais une existence qui s'tait borne elle-mme par
modration et non par dnment, une indigence philosophique en un
mot.


XIX

Je fus accueilli dans cette retraite avec une simplicit de coeur et
avec un naturel de manires qui doublait le prix de l'accueil; aucun
compliment, aucun embarras, aucune de ces crmonies feintes et
fastidieuses qui retardent la familiarit entre deux hommes dcids
d'avance  s'aimer. Nous emes l'air de deux amis qui reprennent sans
prambule le lendemain la conversation de la veille. Rien sur nos
antcdents opposs, rien sur nos opinions, rien sur nos ouvrages:
tout le pass resta sous-entendu entre nous.

Je me retirai ravi d'avoir trouv un homme l o je ne m'attendais
qu' voir un gnie. Je pouvais me figurer en sortant que je sortais
d'un de ces presbytres de campagne o j'allais si souvent, dans mon
enfance, visiter quelque aimable cur de village, voisin de mon pre.
Branger, au costume prs, rappelait compltement l'extrieur et la
rondeur d'un de ces hommes noirs des champs, nichs comme
l'hirondelle sous le clocher. Je m'aperus que je lui avais plu aussi,
et que la sincrit de mon attrait pour lui avait promptement prvalu,
dans son esprit si scrutateur, sur les ombrages que la naissance, la
fortune, les opinions, les prtentions supposes devaient lui avoir
inspirs contre moi.  dater de ce jour, tantt chez lui, tantt chez
moi, nous ne cessmes pas de nous voir et nous commenmes  nous
aimer.


XX

Cette amiti devint plus troite et ces visites plus frquentes 
mesure que les circonstances politiques devinrent plus menaantes pour
le gouvernement de Louis-Philippe, et que les crises, dont ce
gouvernement et la France taient agits par l'ambition des orateurs
et des crivains dont ce gouvernement tait l'ouvrage, se
rapprochrent davantage d'un tragique et invitable dnoment.

On a vu que la royaut de 1830 tait  son origine aussi antipathique
 mon coeur qu' ma raison;  tort ou  droit, je ne croyais ni  son
titre, ni  son utilit, ni  sa dure; mais puisque la France, qui a
tous les droits, l'avait adopte, et puisque le pire des gouvernements
est d'tre sans gouvernement, je ne conspirais pas contre cette
royaut; je la subissais en bon citoyen qui ne veut pas, pour des
prfrences ou pour des rpugnances, prcipiter son pays dans
l'anarchie et l'Europe dans une mer de sang. Le roi m'avait fait
appeler dj deux fois pour vaincre ma rsistance et pour me sduire.
Il avait employ, avec l'habilet qui lui tait naturelle, tout ce qui
peut toucher le coeur, convaincre l'esprit, flatter l'amour-propre,
griser l'ambition; tout, jusqu'aux confidences les plus abandonnes,
jusqu'aux prires, et, le croira-t-on? jusqu'aux larmes de situation,
en pressant mes deux mains dans les siennes.

J'tais rest respectueux, mu, mais inbranlable.

Je ne juge pas votre conduite en 1830, lui avais-je rpondu: votre
conscience est votre seul juge. Vous pouvez avoir cru que votre
royaut tait ncessaire pour sauver votre patrie; mais il n'y a que
vous en France qui ayez le droit de vous croire ncessaire; quant 
nous, simples et obscurs citoyens, ces sacrifices de nous-mmes et ces
sacrifices de notre famille ne nous sont jamais commands. Nous
pouvons donc rester fidles  nos sentiments et  nos convictions sans
nuire au pays; mes sentiments et mes convictions sont galement
opposs  ce qui a t fait par votre parti et accept par vous en
juillet 1830. Je ne puis donc  aucun prix me rallier  votre
gouvernement autrement qu'en votant et en parlant  la Chambre dans
l'intrt impartial de mon pays. C'est le rle ingrat que j'y ai pris
et que je suis rsolu  y tenir. Vous m'avez touch par votre
loquence; vous seriez un orateur trs-minent et trs-persuasif dans
les conseils de votre pays, si vous n'tiez pas son roi; mais vous ne
m'avez pas convaincu. Je vous admire comme homme et je vous plains
comme roi. Restons chacun ce que nous sommes: vous sur ce trne auquel
vous vous tes condamn; moi dans l'obscurit, mon seul apanage et mon
seul devoir. Je n'attaquerai pas votre gouvernement; je pourrai mme
avoir  le dfendre comme volontaire de l'ordre, mais je ne m'y
rallierai jamais par un intrt.

Ceci fut dit dans les formes indirectes et respectueuses commandes
par l'usage  un simple dput parlant  un roi.


XXI

Je n'avais pas tard  dfendre en effet presque seul ce gouvernement
de raison si dloyalement et si impolitiquement attaqu par ce qu'on a
appel la _coalition parlementaire_; il n'y avait pas mme besoin de
l'intrt vident de l'ordre en France et de la paix en Europe pour me
dcider  le dfendre; il suffisait de l'indignation d'honnte homme.

Cette gnreuse indignation tait souleve en moi par cette coalition
malsante des hommes de 1815, des hommes de la Rpublique, des hommes
de l'anarchie et des hommes sortis le plus rcemment des conseils de
Louis-Philippe, tout courbs sous ses faveurs et devenus tout  coup
des _Coriolans_ de ministres ameutant de la voix et du geste les
ennemis les plus acharns de leur prince, et menant la France 
l'assaut de cette royaut dont ils taient les fondateurs. Ce crime
contre la biensance a eu son expiation en 1848; leur gouvernement,
min par eux, est tomb sur eux, hlas! et il est tomb sur moi,
innocent, plus que sur eux, coupables. Qu'ils disent ce qu'ils
voudront! j'ai fait la rpublique quand il n'y avait plus, grce 
eux, pierre sur pierre dans mon pays; mais ils ne diront pas du moins
que j'ai fait la coalition de 1840!  chacun ses oeuvres.


XXII

Branger, en homme honnte et vraiment politique, bien qu'il ft comme
moi partisan des grands dveloppements de la libert et de la charit
populaire en France, ne trempa pas de coeur ou du doigt dans cette
coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trne. Il
fut vivement mu de quelques harangues prononces par moi  la Chambre
pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministre de M.
Mol contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus
implacables adversaires.

Il accourut chez moi. Bravo! me dit-il; jusqu'ici je ne vous croyais
qu'un pote, plus tard je vous ai cru un orateur;  dater de ce jour
je vous crois un homme politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils
disent ni ce qu'ils font. Ils sapent l'difice que nous avons
construit ensemble, et, quand ils auront russi, il n'y aura plus de
place pour personne. Jugez de leur conduite, puisqu'elle rvolte mme
des rpublicains comme moi! car le cri de la conscience est au-dessus
mme des opinions! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs
coalitions! Ces hommes ne sont pas des Samsons! Ils ne soutiendront
pas le toit quand ils auront branl le pilier! Si jamais ils
russissent, vous nous aiderez  sauver le peuple qui est dessous! Ce
furent ses propres paroles; elles eurent des tmoins qui parlent
encore. Nos liens furent resserrs par cette approbation, et notre
relation devint familiarit; plus tard encore elle devint tendresse.

C'est ainsi que j'avais connu Branger. Revenons  son grand rle dans
la rvolution de 1830 et  l'explication qu'il donnait volontiers de
ce rle tant reproch par les impatients de son parti.

Les rvolutions, me dit-il, sont toujours des surprises; voil
pourquoi elles sont si dangereuses. Nous fmes surpris par les
journes de Juillet; nous ne nous attendions pas  tant d'audace et 
tant d'tourderie de la part de Charles X. La partie n'tait pas lie
entre nous; nous tions une (ligue) de mcontents, nous n'tions
nullement une conjuration avec un but, un mot d'ordre, un chef nomm
d'avance. Les uns taient des soldats, comme les officiers de la
Loire; les autres des rpublicains, comme Lafayette; ceux-ci des
constitutionnels, ceux-l des anarchistes, le plus grand nombre des
combattants sortis du pav et anims par la poudre sans autre but que
de verser leur sang pour quelque chose, peu importe quoi! Il y a des
heures o le sang a besoin de se rpandre gnreusement en France: le
peuple a plus de sang que d'ides; enfin il y avait les vaniteux,
parti inconsquent, immense  Paris, dans l'industrie, le commerce, la
banque. Ce parti qui voulait bien substituer son orgueil plbien au
vieil orgueil aristocratique, mais il ne voulait pas lever le peuple
 sa hauteur par une galit prilleuse. Dans cette Babel d'opinions
qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul n'entendait l'autre. Je
sentis qu'une fusillade n'tait pas une socit, qu'une rvolution
n'tait pas  elle-mme son propre but, et qu'il fallait se hter de
lui imposer  elle-mme un gouvernement pour qu'elle et un terme et
un nom.

J'tais li d'opinions avec tous les hommes principaux de
l'opposition et d'amiti plus troite avec Laffitte. Son htel tait
devenu le quartier gnral des meneurs et des mens: je m'y rendis
pour souffler la paix dans les rues, une ide dans les ttes, une
initiative dans les coeurs. J'y vis Thiers, Sbastiani, Mauguin, le
duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant et cent autres.
Ils coutaient les bruits de la rue et ils attendaient pour se dcider
l'heure du hasard. C'tait le conseil de l'hsitation; nul n'osait
dire ce qu'il voulait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque
flot du peuple qui pntrait dans les vastes cours et dans les
vestibules de l'htel faisait changer, par ses cris de victoire ou de
colre, les paroles sur les lvres des orateurs dlibrants. Ma
popularit librale parmi la jeunesse lettre, mon rpublicanisme
prsum parmi les rpublicains, mon nom, mes chansons dans la mmoire
du peuple, mon costume d'artisan ais qui coudoie sans l'offusquer la
multitude, me faisaient passer, entrer, sortir, acclamer partout. Je
ne haranguais pas: ce n'est pas ma manire; chacun me prenant  part
dans une embrasure de croise ou dans une cour pour me demander: Que
faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insinuais; je voyais que
cette rvolution allait se perdre si on ne lui creusait pas vite son
lit. Les uns voulaient ngocier avec Charles X et se contenter d'un
changement de ministre; les autres taient satisfaits d'une
abdication et d'une rgence; ceux-ci formaient un gouvernement
municipal et provisoire  l'htel de ville avec Mauguin; ceux-l
exhumaient l'honnte et intrpide Lafayette de ses quarante ans
d'obscurit pour exhumer avec lui la rpublique dont il tait le
symbole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans les rues
et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une victoire o Paris
n'avait gagn qu'un champ de bataille.

Laffitte, dont j'tais l'oracle et l'ami, tait tendu sur un
fauteuil, son pied foul sur un tabouret, coutant tout le monde,
souriant  tous les avis, semant selon son habitude les mots
spirituels  l'oreille de l'un et de l'autre, penchant secrtement
pour la monarchie et pour le duc d'Orlans, mais n'osant le dire trop
haut de peur d'avorter dans un cri de trahison pouss par le peuple.

Il m'envoyait chercher  chaque instant dans ses jardins ou dans ses
cours, pour avoir un conseil ou un appui dans ma personne; il ne
craignait pas de se tromper s'il se trompait avec moi: n'tais-je pas
la popularit vivante?

Dpchez-vous de proclamer la royaut du duc d'Orlans, lui dis-je 
l'oreille, accoud sur le dossier de son fauteuil, sans quoi la
rvolution ne sera qu'une meute.

Je me retirai.

Dans la nuit, les ngociations avec le duc d'Orlans aboutirent  ce
que vous savez.

Le lendemain matin j'tais chez Laffitte quand on commena  jeter le
nom du roi futur dans le peuple. Il y eut un frmissement de mauvais
augure dans la multitude qui remplissait les cours. Mes amis
m'interpellrent quand je sortis.--Eh quoi! vous aussi, Branger,
vous, rpublicain, vous nous crez un roi?--Je pris  part les plus
chauffs.--Non, leur dis-je, comprenez-moi bien, je ne cre pas un
roi, je jette une planche sur le ruisseau! Et je m'en allai.

Ce ruisseau tait de sang, ne l'oubliez pas! Lafayette ne fit-il pas
comme moi quelques heures aprs? Cependant Lafayette tait plus engag
que moi avec la rpublique; moi je n'tais engag qu'avec le peuple.

On m'aborda de tous cts dans les rues pour me demander compte de ce
qu'ils appelaient mon revirement et mon imprudence.--N'tait-ce pas le
moment, me disaient-ils, d'abolir la royaut, qui s'tait abolie
elle-mme?--Patience, mes amis, disais-je avec impatience: on n'abolit
pas la royaut, on l'use. Allez par degrs  la libert, si vous ne
voulez pas que votre triomphe soit une chute. Cette royaut sera use
avant peu d'annes. Quant  moi, je l'ai prise comme un expdient qui
vous est utile aujourd'hui, mais je n'en prends pas la responsabilit,
et j'en sors avant d'y tre entr, pour me conserver libre de la
combattre si elle s'arrte ou si elle recule!

Voil, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rle dans les journes de 1830:
j'ai t le souffleur de l'vnement, j'ai laiss la responsabilit
aux ambitieux et aux dupes: qu'en pensez-vous?

--Je pense sincrement que vous avez eu tort  cette poque, lui
dis-je, tort non pas de refaire une monarchie constitutionnelle pour
terminer vite la guerre civile par une transaction prompte et
souveraine entre tous les partis, mais tort d'avoir pris votre
monarchie ailleurs qu'o elle tait.

Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas: c'tait vous dclarer
vaincus; relever une dynastie napolonienne, vous ne le pouviez pas:
vous n'aviez pas sous la main le rejeton, et l'Europe  ce moment
aurait vu dans le rtablissement d'un Napolon une dclaration de
guerre au genre humain  peine pacifi. La Rpublique! Elle s'appelait
alors _terreur_; elle n'avait pas montr alors, comme en 1848, qu'elle
pouvait tre innocente contre les ttes et les proprits, et qu'elle
pouvait se dfendre contre les utopies et les dmagogismes avec le
bras de la France. Le duc d'Orlans! vous ne le deviez pas: pour faire
respecter une monarchie vous commenciez par abaisser le monarque, car
vous ne lui offriez un trne qu' la condition de rpudier son devoir
de prince, de proscrire sa famille et d'loigner les royalistes. Une
telle contradiction entre le nom d'un prince du sang et son rle de
roi rvolutionnaire faisait du duc d'Orlans un instrument de parti,
votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. Quelle force
vouliez-vous qu'il et contre les rpublicains qu'il avait carts,
contre les royalistes qu'il avait offenss, et contre vous-mme de qui
il avait reu la couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez
user la royaut en sa personne, vous n'aviez pas besoin de temps pour
cela: en un jour vous l'aviez descendue de sa base! Vous n'aviez donc,
vous et vos amis, puisque vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu'
couronner l'hritier lgitime dans la personne d'un enfant sorti du
trne et innocent du rgne. Cet enfant tait roi de l'ancien rgime,
vous l'auriez fait roi du nouveau sicle. Une rgence, dont vous tiez
les conseillers, des Chambres, dont vous tiez les lus, vous
garantissaient le gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalistes
se ralliaient  vous, les constitutionnels vous livraient la
Constitution comme  ceux qui avaient su la dfendre et la sauver!
Vous auriez t vous-mme moins populaire pendant trois jours, mais
plus approuv pendant un sicle. Ah! si j'avais cru comme vous, en
1848, qu'il fallait rtablir une royaut, et si j'avais eu dans la
main un enfant-roi, hritier lgal d'un trne sculaire, un berceau
aurait pu tre  cette poque une politique! Mais je ne l'ai pas cru.

--Peut-tre avez-vous raison, me dit-il en penchant sa lourde tte,
mais moi je n'avais pas tort: vous tiez Lamartine, j'tais Branger.


XXIII

Quoi qu'il en soit, Branger se tint parole  lui-mme et se retira
stoquement dans l'ombre et dans la mdiocrit volontaire. Aussitt
que son oeuvre de 1830 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la
corde et l'abandonna aux vents.

Mais il reprit avec son opposition sa popularit et ses chansons,
contre tous les hommes de la royaut de juillet, except contre
Laffitte et Dupont de l'Eure: il aimait l'un et respectait l'autre. Je
n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aim un
homme dans lequel l'inconsquence et la gloriole se mlaient, dit-on,
 des qualits relles; mais j'ai vu de prs Dupont de l'Eure dans les
preuves les plus prilleuses de 1848, et j'ai gard de son
intrpidit civique et de son patriotisme dvou une vnration que je
reporte tous les jours  sa tombe.

Peu de temps aprs, Branger se dclare franchement en opposition
contre ses amis; il prend cong d'eux. Il se dclare nettement
rpublicain dans sa chanson du _Dluge_, pitaphe de tous les trnes;
enfin, il caresse de nouveau l'Empire dans son sublime _Chant du
Cosaque_, hymne de vengeance o le patriotisme prend la forme de
l'ironie. Lisons ces strophes du Pindare gaulois:

  Viens, mon coursier, noble ami du Cosaque!
  Vole au signal des trompettes du Nord;
  Prompt au pillage, intrpide  l'attaque,
  Prte sous moi des ailes  la Mort.
  L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle;
  Mais attends tout du prix de mes exploits.
  Hennis d'orgueil,  mon coursier fidle!
  Et foule aux pieds les peuples et les rois.

  La Paix, qui fuit, m'abandonne tes guides;
  La vieille Europe a perdu ses remparts.
  Viens de trsors combler mes mains avides;
  Viens reposer dans l'asile des arts.
  Retourne boire  la Seine rebelle,
  O, tout sanglant, tu t'es lav deux fois.
  Hennis d'orgueil,  mon coursier fidle!
  Et foule aux pieds les peuples et les rois.

  Comme en un fort, princes, nobles et prtres,
  Tous assigs par des sujets souffrants.
  Nous ont cri: Venez, soyez nos matres!
  Nous serons serfs pour demeurer tyrans.
  J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle
  Humilier et le sceptre et la croix.
  Hennis d'orgueil,  mon coursier fidle!
  Et foule aux pieds les peuples et les rois.

  J'ai d'un gant vu le fantme immense
  Sur nos bivacs fixer un oeil ardent.
  Il s'criait: Mon rgne recommence!
  Et de sa hache il montrait l'Occident.
  Du roi des Huns c'tait l'ombre immortelle:
  Fils d'Attila, j'obis  sa voix.
  Hennis d'orgueil,  mon coursier fidle!
  Et foule aux pieds les peuples et les rois.

  Tout cet clat dont l'Europe est si fire,
  Tout ce savoir qui ne la dfend pas,
  S'engloutira dans les flots de poussire
  Qu'autour de moi vont soulever tes pas.
  Efface, efface, en ta course nouvelle,
  Temples, palais, moeurs, souvenirs et lois.
  Hennis d'orgueil,  mon coursier fidle!
  Et foule aux pieds les peuples et les rois.

Dans _le vieux Sergent_, le rpublicain et le bonapartiste se
confondent:

  De quel clat brillaient dans la bataille
  Ces habits bleus par la victoire uss!
  La Libert mlait  la mitraille
  Des fers rompus et des sceptres briss.
  Les nations, reines par nos conqutes,
  Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
  Heureux celui qui mourut dans ces ftes!
  Dieu, mes enfants, vous donne un beau trpas!

Dans _les Souvenirs du peuple_ il saisit mieux que jamais l'accent
populaire pour enfoncer l'enthousiasme et le remords de voir
abandonner son hros dans le coeur des enfants et des femmes.

LES SOUVENIRS DU PEUPLE.

      On parlera de sa gloire
      Sous le chaume bien longtemps;
      L'humble toit, dans cinquante ans,
    Ne connatra plus d'autre histoire.
      L viendront les villageois
      Dire alors  quelque vieille:
      Par des rcits d'autrefois,
      Mre, abrgez notre veille.
      Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
      Le peuple encor le rvre,
          Oui, le rvre.
      Parlez-nous de lui, grand'mre,
          Parlez-nous de lui.

      Mes enfants, dans ce village,
      Suivi de rois il passa;
      Voil bien longtemps de a:
    Je venais d'entrer en mnage.
       pied grimpant le coteau
      O pour voir je m'tais mise,
      Il avait petit chapeau
      Avec redingote grise.
      Prs de lui je me troublai.
      Il me dit: Bonjour, ma chre,
          Bonjour, ma chre.
      --Il vous a parl, grand'mre!
        Il vous a parl!

      L'an d'aprs, moi, pauvre femme,
       Paris tant un jour,
      Je le vis avec sa cour:
    Il se rendait  Notre-Dame.
      Tous les coeurs taient contents;
      On admirait son cortge.
      Chacun disait: Quel beau temps!
      Le Ciel toujours le protge.
      Son sourire tait bien doux;
      D'un fils Dieu le rendait pre,
          Le rendait pre.
      --Quel beau jour pour vous, grand'mre!
        Quel beau jour pour vous!

      Mais quand la pauvre Champagne
      Fut en proie aux trangers,
      Lui, bravant tous les dangers,
    Semblait seul tenir la campagne.
      Un soir, tout comme aujourd'hui.
      J'entends frapper  la porte;
      J'ouvre: bon Dieu! c'tait lui.
      Suivi d'une faible escorte.
      Il s'assoit o me voil,
      S'criant: Oh! quelle guerre!
          Oh! quelle guerre!
      --Il s'est assis l, grand'mre!
        Il s'est assis l!

      J'ai faim, dit-il; et bien vite
      Je sers piquette et pain bis;
      Puis il sche ses habits,
    Mme  dormir le feu l'invite.
      Au rveil, voyant mes pleurs,
      Il me dit: Bonne esprance;
      Je cours, de tous ses malheurs,
      Sous Paris venger la France.
      Il part; et, comme un trsor,
      J'ai depuis gard son verre,
          Gard son verre.
      --Vous l'avez encor, grand'mre!
        Vous l'avez encor!

      Le voici. Mais  sa perte
      Le hros fut entran.
      Lui, qu'un pape a couronn,
    Est mort dans une le dserte.
      Longtemps aucun ne l'a cru;
      On disait: Il va paratre;
      Par mer il est accouru,
      L'tranger va voir son matre.
      Quand d'erreur on nous tira,
      Ma douleur fut bien amre!
          Fut bien amre!
      --Dieu vous bnira, grand'mre;
        Dieu vous bnira.

La gloire devient douce de sanglante qu'elle est, quand elle est
ternise ainsi dans les veilles de chaumires, arrose des larmes
des mres; mais ces larmes avaient coul sur les cadavres de tant de
fils!

Dans la chanson _la Comte de 1832_, il s'impatiente sans piti contre
les amis qu'il a lancs au trne et au pouvoir, et contre un monde qui
s'agite, mais qui ne se transforme pas.

  N'est-on pas las d'ambitions vulgaires,
  De sots pars de pompeux sobriquets,
  D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres,
  De laquais-rois, de peuples de laquais?
  N'est-on pas las de tous nos dieux de pltre;
  Vers l'avenir las de tourner les yeux?
  Ah! c'en est trop pour si petit thtre;
  Finissons-en: le monde est assez vieux,
        Le monde est assez vieux.

  Les jeunes gens me disent: Tout chemine:
   petit bruit chacun lime ses fers;
  La presse claire, et le gaz illumine,
  Et la vapeur vole aplanir les mers.
  Vingt ans au plus, bonhomme, attends encore;
  L'oeuf clra sous un rayon des cieux.
  Trente ans, amis, j'ai cru le voir clore;
  Finissons-en: le monde est assez vieux,
        Le monde est assez vieux.

Dans la touchante _ballade_ de _Jeanne la Rousse_, il descend par sa
piti jusqu'aux haillons de la misre. Il y a du Shakspeare dans ce
chansonnier: coutez!

JEANNE LA ROUSSE

OU LA FEMME DU BRACONNIER.

  Un enfant dort  sa mamelle;
  Elle en porte un autre  son dos.
  L'an, qu'elle trane aprs elle,
  Gle pieds nus dans ses sabots.
  Hlas! des gardes qu'il courrouce
  Au loin le pre est prisonnier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.

  Je l'ai vue heureuse et pare;
  Elle cousait, chantait, lisait.
  Du magister fille adore,
  Par son bon coeur elle plaisait.
  J'ai press sa main blanche et douce
  En dansant sous le marronnier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.

  Un fermier riche et de son ge,
  Qu'elle esprait voir son poux,
  La quitta, parce qu'au village
  On riait de ses cheveux roux.
  Puis deux, puis trois; chacun repousse
  Jeanne, qui n'a pas un denier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.

  Mais un vaurien dit: Rousse ou blonde,
  Moi, pour femme, je te choisis.
  En vain les gardes font la ronde;
  J'ai bon repaire et trois fusils.
  Faut-il bnir mon lit de mousse:
  Du chteau payons l'aumnier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.

  Doux besoin d'tre pouse et mre
  Fit cder Jeanne, qui, trois fois
  Depuis, dans une joie amre,
  Accoucha seule au fond des bois.
  Pauvres enfants! chacun d'eux pousse
  Frais comme un bouton printanier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.

  Quel miracle un bon coeur opre!
  Jeanne, fidle  ses devoirs,
  Sourit encor; car de leur pre
  Ses fils auront les cheveux noirs.
  Elle sourit, car sa voix douce
  Rend l'espoir  son prisonnier.
  Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
  On a surpris le braconnier.


XXIV

_Le Vieux Vagabond_ va plus loin encore; il y a des grincements de
dents de la faim et des imprcations de dsespoir contre la socit et
contre la nature. On y pressent le souffle de feu des premires
chimres antisociales. Ces chimres, excusables quand elles sont les
cauchemars de la faim, sont dplorables quand elles sont les
aberrations de l'esprit, criminelles quand elles sont la solde en
fausse monnaie du radicalisme. Ces chimres taient nes aprs 1830;
elles agitaient convulsivement les dernires annes du gouvernement de
Juillet. La Rpublique, que l'on accuse  tort de leur avoir donn
naissance, les touffa vigoureusement au contraire entre les bras du
peuple tout entier aux journes de juin.

On remarque avec peine la mme aigreur, trop consonnante avec
l'aigreur croissante du peuple et avec les rcits subversifs des
rnovateurs de fond en comble de l'difice social, dans la _Chanson
philosophique des Fous_. Branger n'tait rien moins que sectaire,
encore moins radical, pas mme systmatique. Il y avait contradiction
ici entre ses couplets et ses ides. Il ne faut chanter au peuple que
des vrits utiles ou des passions pratiques, telles que la patrie, la
libert, la charit fraternelle entre les classes et entre les
citoyens. C'est de la force, et non du dlire, qu'il faut donner au
peuple pour qu'il grandisse. Il y a de la force dans l'enthousiasme,
il n'y en a point dans l'ivresse.

La chanson _des Fous_, en glorifiant toutes les sectes, mme les plus
tmraires, n'tait propre qu' devenir la Marseillaise des chimres
contre les frontires sacres de la socit connue. Si cette
Marseillaise avait t sincre sous la plume du pote, il aurait fallu
plaindre son esprit; si elle n'avait t qu'une complaisance, il
aurait fallu la reprocher  sa conscience. Elle n'tait ni tout  fait
sincre, ni tout  fait complaisante; elle n'tait qu'une boutade
philosophique  travers l'infini des ides, un coup de plume qui
cherche aventure dans l'inconnu. Mais la socit, sur qui tout repose,
ne doit point chercher aventure comme l'imagination qui ne rpond de
rien, elle doit chercher progrs et raison. Elle n'a pas pour guide
la conjecture, elle a pour guide l'exprience. Nul ne le disait mieux,
dans les dernires annes, que Branger.

Aprs cette chanson, Branger se tut et s'enveloppa de plus en plus
dans son manteau, attendant les orages.

Le 24 fvrier 1848 le rveilla, comme tout le monde, en sursaut. La
royaut de Juillet, expression confuse des trois oppositions
incompatibles, mal concilies par Branger en 1830, bonapartisme,
rpublicanisme, orlanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre,
qu' un avortement. Cette royaut, mal conue elle-mme, avorta en
effet, le 24 fvrier, sous une secousse qui n'aurait pas dracin un
hysope. Par un hasard que j'tais loin de prvoir la veille, c'est moi
qui reus l'enfant sur mes bras; mais l'enfant tait mort! La France,
selon l'expression de Branger, n'avait pas eu le temps de le
concevoir encore et de le porter  maturit.


XXV

Je ne fis qu'entrevoir Branger pendant les trois mois de modration
et de prils, toujours sauvs par le civisme inespr de ce grand
peuple, mois qui prcdrent l'avnement de l'Assemble constituante,
seule souverainet que nous pussions retrouver sous ces dbris.

Je le vis cependant un soir, aprs la mmorable journe du 16 avril
1848; journe inconnue et mystrieuse, o tout fut sauv par ma
confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le
peuple.

--O en sommes-nous? me dit-il  l'oreille, le visage tout mu et tout
transfigur d'anxit pour la patrie.--_Au port_, lui rpondis-je tout
bas; cette journe est le neuf thermidor des terroristes et des
communistes. J'ai os tter le pouls  la France; tranquillisez-vous,
elle est immortelle.

--Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillrent de larmes.

--Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voil, et que vous tes
un des oracles de ce peuple.--Qu'auriez-vous fait  ma place le 24
fvrier, dans ce grand sauvetage d'une nation sous laquelle sombrait
votre royaut de Juillet?--Belle demande! me rpondit-il; j'aurais
fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous faire autre
chose?--C'est bien, lui dis-je, je suis satisfait; ce mot de vous
me donne confiance. Voici la France qui va arriver dans sa
reprsentation impartiale et souveraine:  dater de ce matin je suis
sr de la faire entrer sans rsistance dans Paris. Au nom de la
France et du salut du peuple, laissez-vous lire parmi les
reprsentants qui vont la personnifier. Il est si rare de rencontrer
dans un mme homme la popularit, la rsistance et la politique:
donnez ce spectacle au monde et cette consolation aux bons citoyens.
La rpublique a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; tout
son danger est dans l'excs: en voyant voter Branger pour la
sagesse, qui donc osera tre fou? il y a une heure dans la vie o il
faut savoir dpenser et perdre toute la popularit acquise en
soixante et dix ans de dsintressement; autrement c'est un trsor
d'avare, un trsor perdu, qui ne profite ni  vous ni aux autres.
Voyez! ajoutai-je: je me dpense, je me perds, en rsistant aux
folies des uns, aux dictatures prmatures des autres; je ne
sortirai pas de l bon  gouverner un village, mais la
reprsentation nationale en sortira toute-puissante et invincible.
Souvenez-vous du mot de Danton, appliqu  un crime; appliquons-le 
une vertu: Prisse notre nom et que la France soit sauve!


XXVI

Sa modestie combattait son dvouement; mais le dvouement l'emporta,
il se laissa nommer  un million de voix  l'Assemble constituante.
Une immense popularit y entra avec lui: c'tait le seul service qu'il
consentit  rendre sous cette forme  la patrie.

Une fois l'Assemble nationale assise et consolide dans Paris, il se
dit: Que ferai-je l? Je suis philosophe et je ne suis point
politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis
rpublicain et je ne suis point dmagogue; je suis peuple et je ne
suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez
ferme pour rsister  une multitude qui tendra longtemps  emporter
les rnes et  ronger le frein de la rpublique. De grandes questions
vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par
mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutum  voir
en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de
la force  ses excs et je contribuerai  le perdre; si je me dessine
contre lui, je me trouverai group avec les royalistes et les
ractionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai
plus dans le peuple que le renom d'un tratre ou d'un apostat.
Retirons-nous; rfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon
obscurit: c'est plus sage; ne nous sparons plus de ce peuple o est
ma force: je serai plus vritablement utile l que dans le
gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se
dfiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres
rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses matres.

Ce furent videmment l ses penses; je ne les approuve pas, je les
explique.

Branger donna sa dmission. L'Assemble nationale, qui sentait
unanimement comme moi l'utilit et l'honneur de ce grand nom d'honnte
homme populaire dans son sein, se leva tout entire de douleur et de
respect  la lecture de cette dmission; elle la refusa et fit
supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la
reprsentation de la France en remettant son mandat au peuple.

Branger fut touch, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa
vieillesse. Moi-mme je ne pus le vaincre.--Vous tes de ceux qui ne
sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent aprs leur mort
bien plus que pendant leur vie, et que leur temps  eux est la
postrit; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus
de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni
jeunes gens ni vieillards: on doit autant  sa patrie la dernire
goutte de son sang que la premire.

--Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrog, je sens que
mon devoir n'est pas l, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant
du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite critoire.
J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je
tiendrais la place d'un homme utile  la patrie; m'effacer pour
qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.


XXVII

Je ne tardai pas moi-mme, non pas  me retirer du service de mon
pays, mais  tre cart par mes concitoyens. L'obscurit m'abrita
salutairement sans que j'eusse la peine et peut-tre la faiblesse de
la chercher. L'adversit ne m'y laissa pas le repos, cet _otium cum
dignitate_ qui est l'oreiller des disgrces, loisir et silence que
Branger, plus sage que moi, avait eu la prvoyance et la modration
de dsirs de prparer  sa retraite. Cette adversit, qui attirait
Branger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le
rapprocha plus assidment et plus intimement de moi. Ds que j'eus
besoin d'un consolateur il me prodigua sa prsence, son intrt, sa
tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon coeur tout entier. Il se
forma insensiblement entre nous une de ces amitis tardives qui n'ont
pas les primeurs d'me et les soudainets d'attrait de celles de la
jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours
en arrire, les srnits et les mlancolies des jours avancs. Les
expriences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de
l'me de l'un dans l'me de l'autre, comme les grandes ombres des
montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds  mesure que le
soleil baisse:

  _Majoresque cadunt altis de montibus umbr._

Ce fut alors que j'appris  connatre le vrai caractre de ce grand
homme de coeur et les vraies opinions de ce grand homme de sens.


XXVIII

Ce grand homme avait peut-tre le caractre un peu vert d'un homme de
parti; dans les premires priodes de sa vie, il avait pu prendre
quelquefois la popularit pour la vertu et l'opposition pour la
politique; il avait pu verser  trop pleine coupe le souvenir de ses
victoires comme consolation  un peuple affaiss par ses revers; il
avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se
faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste  la table
et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois dguis chez
Aspasie en Anacron, il avait pu faire une rvolution plbienne qui
s'tait transforme en trois jours en royaut oligarchique.

Voil ses fautes: il ne se les dguisait pas  lui-mme. Mais la
rflexion, l'exprience, le temps avaient compltement tu en lui le
vieil homme et enfant l'homme nouveau. Jamais peut-tre, dans aucun
esprit suprieur de nos jours, ce travail intrieur du temps, qui tue
les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait clore les
vrits du sein de l'exprience et qui rgnre les vertus naturelles
dans les rsipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de
vivre pour s'amliorer ne fut aussi sensible et aussi _russi_ que
dans Branger. C'tait lui qui tait son pome; il le revoyait, il le
retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en
faire ce chef-d'oeuvre de gnie, de bont, de raison que nous avons
connu. Qui aurait os seulement se souvenir du chansonnier quand on
avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme
qui avait t Branger, mais qui savait tre Tacite ou Montaigne selon
l'heure?

Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgr le
peuple, comme on aime un enfant malgr ses lgrets, ses ignorances
et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que
c'est la partie la plus nombreuse de l'humanit, et parce que, notre
devoir tant d'aimer nos semblables (puisque c'est l encore nous
aimer nous-mme), c'est dans le plus grand nombre que nous devons
aimer l'homme ou nous aimer vritablement nous-mme. Si je n'ai pas le
bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu
et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers.

Eh bien! l'amour du peuple est ma religion  moi! Je me suis dit de
bonne heure: l'homme sens ne peut pas vivre sans Dieu et sans
religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec
sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale
qui se conforme  ses perfections, une action qui concourt  sa divine
et souveraine volont. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon
intelligence, qui s'lve  lui comme l'encens de l'me, qui le
glorifie en s'humiliant dans mon nant. Cette morale qui se modle de
si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve crite par
lui-mme dans ma conscience. Cette action qui concourt  ses desseins
et  sa bont, je tche de m'y conformer le plus que je peux par ma
charit d'esprit et de main (quand, hlas! ma main n'est pas vide)
envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes
semblables, qu'on appelle le peuple.

Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de
ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde
serait consol; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc
mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple.

Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est
la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en
rapporter  la libert,  la fraternit,  la charit pour laisser le
peuple se gouverner lui-mme par ses seuls instincts et par ses seules
vertus; non! Je n'ai jamais donn dans ces utopies de liberts
illimites et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la
nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par
tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez compar, dans
un de vos crits,  M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais
ce mot prouve que vous m'avez mieux regard que bien d'autres.

M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire
qu'il n'tait, et  qui vous avez rendu justice, tait un trs-profond
politique sous son apparente nonchalance, un politique inn, un
politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de gnie, car on
ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il
avait principalement pour but son intrt propre; quant  moi, je n'ai
jamais eu dans ma politique d'autre intrt que ce que j'ai cru
l'intrt du peuple.

Toute saine politique, selon moi, se compose de deux lments
indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime 
l'action sa tendance divine  l'amlioration du sort de toutes les
classes, sans exception, de la socit humaine; l'action donne  cette
philosophie politique son efficacit, sa force, sa mesure, son
opportunit, sa modration. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc
d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voil
pourquoi, bien que je paraisse un rvolutionnaire dans mes rimes, je
suis trs-gouvernemental dans mes instincts. La rpublique elle-mme,
qui parat  quelques-uns la dissmination des forces du peuple, doit
en tre,  mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit
de tous est reprsent, quand la volont de tous est exprime, cette
volont doit tre irrsistible. Qu'a-t-il manqu  votre rpublique de
1848? Un gouvernement, que l'Assemble nationale n'a pas su ou n'a pas
voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain
de l'croulement du trne: une dictature proclame par vous ce jour-l
aurait paru, avec raison, un outrage  la France, une mise hors la loi
de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la libert sur
un peuple  terre! La rpublique mme et t  l'instant
dpopularise par un pareil acte dans la main des rpublicains. Je ne
suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors;
aucune faute du peuple, aucun pril vident de la libert ne motivait
une telle violence de ceux qui s'taient jets entre les ruines du
trne et l'anarchie; mais, une fois la France interroge, une fois
l'Assemble nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la
rpublique gagne contre les dmagogues et les communistes dans les
rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner  la rpublique un
gouvernement plus concentr et plus dictatorial encore que vos
gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trnes que
pour fonder des pouvoirs forts.

Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous
ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende,
dans une rvolution de votre pays, un rle semblable  celui qu'elle
vous a donn en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout
autre, une dictature de dix ans ou une dictature  vie, avec facult
de dsigner votre successeur, pour donner  la libert le temps de
devenir une habitude, pour refrner vigoureusement les factions et
pour modrer svrement les sectes qui perdent la libert. La libert
a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est
un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'oeuvre de
l'humanit, c'est un gouvernement.


XXIX

Ces penses taient prcisment les miennes. On comprend que je me
gardais bien de les rfuter.

Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Branger
quand,  la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui
soulevait le peuple et l'Assemble nationale au-dessus de terre en
1848, il vit l'Assemble lgislative jouer, comme une assemble
d'enfants en cheveux blancs,  l'utopie,  la Terreur,  la Montagne,
 la raction,  l'orlanisme, au militarisme,  l'anarchie,  tous
les jeux o l'on perd la libert, la dignit, l'ordre social et la
patrie.

Il s'efforait, dans sa sphre prive, comme moi dans la mienne,
d'inspirer un peu de raison  ces sectes imprudentes: il n'y russit
pas. Il avait, comme moi aussi, prvu le dnoment. Il ne fallait pas
tre grand prophte pour prophtiser la ruine d'une assemble
souveraine qui portait tous les jours des dfis sans force  des armes
hors du fourreau et  des intrts sans scurit.

C'est peut-tre  ce sentiment de secret mpris pour l'Assemble
lgislative qu'il faut attribuer le peu d'tonnement que Branger eut
de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le
nouveau gouvernement napolonien. Ceci, lui dis-je un jour aprs
l'lection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Branger!

Il dtourna la tte, secoua ses cheveux gris, rougit, se pina les
lvres et ne rpondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense
influence de ses chansons impriales sur les suffrages de la multitude
lui tait importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion
pendant tout le reste de sa vie.

Il tait afflig sans aucun doute de l'avortement de la rpublique,
mais peut-tre, sous cette affliction sincre, y avait-il une secrte
consolation d'amour-propre. Peut-tre pensait-il qu'il avait bien eu
le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du
reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui
ne m'a donn le droit d'une conjecture  cet gard. Mais, pourvu que
la nationalit ft sauve, il tait trs-patient pour la dmocratie.
Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions
sont presses, la philosophie est patiente; Branger tait avant tout
philosophe.


XXX

Dans ces dernires annes il s'tait tellement rapproch de moi que
nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'tait tantt chez
moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les
tristesses me retenaient forcment dans ma chambre d'angoisse; tantt
chez lui,  l'heure o le tumulte des rues de Paris rend plus intime
et plus recueilli l'entretien deux  deux au coin du feu d'un
solitaire; tantt dans les alles dsertes alors du bois de Boulogne,
o les paroles tombaient  et l et  demi-voix de sa bouche comme
les feuilles jaunies sous le vent d'automne.

Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mne de la
porte Maillot au chteau de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu
de belles choses! Quand Branger, s'arrtant tout  coup comme saisi
au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant  deux
mains son gros bton de bois blanc  pommeau d'ivoire, il dessinait
sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une
loquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion,
de philosophie ou de politique!

Ces dissertations taient en gnral mles d'anecdotes qui les
rendaient vivantes. Voil, me disait-il, ce que je conseillais  mon
ami Laffitte; voil ce que je confiais  Manuel, l'homme que j'ai le
plus aim parce qu'il a t, selon moi, le plus dsintress, le plus
calomni et le plus salari d'ingratitude; voil ce que j'essayais de
faire comprendre  Chateaubriand, que j'aimais par admiration
littraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amiti au
srieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularit;
voil ce que je rptais vainement  ce grand enfant de Lamennais, qui
voyait partout des trappes et des tratres de mlodrame!


XXXI

Souvent il tait interrompu par quelques noces de paysans ou
d'ouvriers qui venaient passer leur journe de miel dans les
guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de
feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un  l'autre
le nom du _Pre la joie_, comme disent les Arabes; ils levaient leur
chapeau et criaient, quand il avait pass: _Vive Branger!_

Branger se retournait, leur souriait d'un sourire moiti attendri,
moiti jovial. Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous
bien aujourd'hui, mais songez  demain. Chantez une de mes chansons
puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon
Dieu, le travail et les honntes gens!

Ces scnes se renouvelaient pour lui  chaque promenade que nous
faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Branger chants
que de verres de vin verss dans les jours de fte de ce pauvre
peuple. Combien de fois moi-mme, dans des runions d'un ordre moins
plbien,  la campagne, avec le riche cultivateur, le cur, le
notaire, le mdecin, l'officier en retraite groups autour d'une table
rustique  la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le
coryphe libral du canton entonner au dessert, d'une voix
chevrotante, la chanson du _Dieu des bonnes gens_, du _Vieux
Sergent_, de _la Bonne Vieille_, tandis que la table tout entire
rptait en choeur, except moi, le refrain avin, et qu'une larme
d'enthousiasme mal essuye sur la manche du vieil uniforme tombait
entre la poire et la noix dans le verre du vtran!... Branger, pour
ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie franaise,
n'tait rellement plus un homme; c'tait un mntrier national dont
chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente millions
d'hommes exalts ou attendris.


XXXII

Il en tait reconnaissant, et il aimait vritablement sa patrie dans
sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus
malheureux. Depuis que la politique avait tour  tour accompli ou
tromp ses esprances, il avait repli son me, pour ainsi dire, dans
la bienfaisance. Il avait trouv plus facile et plus sr de faire tout
le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle priv
autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et
problmatique aux nations et  l'humanit dans l'ordre social ou
politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pense, rtrci son
devoir, afin de l'accomplir toujours et d'tre plus sr de
l'accomplir.

Car il ne faut pas croire qu'il n'y et un coin de scepticisme, de
dcouragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette
belle me, quand il considrait le monde en masse dans ses ternelles
aspirations et dans ses ternelles rechutes. Il dsirait
l'amlioration de l'humanit en masse plus qu'il n'y croyait.
L'histoire, qui se rpte avec tant de monotonie de sicle en sicle,
lui faisait peur. Si elle allait se rpter encore aprs nous? me
disait-il quelquefois...

Mais ces courts moments de doute ne prvalaient pas sur sa charit
active pour le genre humain. Le _misereor super turbam_, ce mot de
l'vangile, tait devenu le sien. Il se consolait de moins esprer en
agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misres
humaines. De pote de fte qu'il avait t jadis il s'tait fait pote
de douleurs, soeur de charit de tout ce qui recourait  lui, soit
pour une misre de corps, soit pour une misre d'esprit; ses journes
entires appartenaient  la foule.

Il faut avoir assist cent fois comme moi  ces consultations de ce
mdecin des mes, dans son antichambre, pour se faire une ide du bien
qu'il avait fait  la fin de sa journe, avant de reposer sa tte sur
son oreiller de bonnes oeuvres.

On sonnait, il allait ouvrir. C'tait un pauvre ouvrier qui venait de
perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un
linceul ou une bire! Branger le faisait asseoir, pleurait avec lui,
lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son
tiroir, comptait en petites pices de monnaie la somme strictement
ncessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page dchire
de ses vieilles ditions pour la glisser dans les doigts du pauvre
veuf, afin de mnager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le
mtal de l'clat ou du bruit de l'aumne. Il accompagnait l'ouvrier
jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui
adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voile, un adieu
aussi mu et aussi prolong que si cet inconnu avait t son frre.

Puis venait une belle jeune fille dont le pre, mcanicien ou
typographe, avait parl de Branger  sa pauvre famille; elle entrait
en rougissant et demandait  parler en particulier au vieux pote. Il
l'emmenait dans une embrasure de croise au fond de la chambre, et
j'entendais de ma place des sanglots mal touffs, interrompus de
dlicates confidences: c'tait une consultation de l'amour indcis
pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de
mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agrait pas
 ses parents. Il fallait que Branger se charget de la ngociation
sans connatre ni le pre, ni la mre, ni le prtendant.

Il s'en chargeait, aprs une enqute scrupuleuse sur la situation, sur
le caractre et jusque sur le coeur des deux amants. Il prenait son
crayon, il crivait les noms, les adresses, les heures. --J'irai, mon
enfant, j'irai demain, disait-il; je tcherai d'arranger cela pour le
mieux. Votre mre me dira ses raisons, votre fianc ses ressources. Je
le recommanderai  nos bons amis les Pereire, qui font du travail le
ministre de l'opulence.

La jeune fille, dans sa joie, jetait navement ses bras autour du cou
du pote. --Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le
succs? lui disait, en se refusant  ses treintes, le vieillard; je
n'ai pas encore mrit ma rcompense. Mais les larmes de la belle
enfant mouillaient dj ses mains.

Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre,
sonnaient timidement  la porte de ce cinquime tage. Branger les
conduisait lui-mme  son canap de paille; il coutait patiemment le
rcit de leur dtresse et les voeux de leur vieillesse: c'taient deux
lits dans le mme hospice, pour ne pas mourir spars aprs une longue
vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Branger
crivait  l'instant pour eux une lettre  quelques-unes des
administrations de la charit publique; son nom tait une clef qui
ouvrait les coeurs comme les ministres. On savait assez qu'il ne
demandait jamais que pour les autres et qu'il se dpensait lui-mme
jusqu'au nu avant de demander une obole de la piti d'autrui. Les
pauvres infirmes s'en allaient consols; on entendait leurs
bndictions monter  mesure qu'ils descendaient, du fond de
l'escalier: Ah! quelle bonne pense nous avons eue de monter  lui en
voyant son portrait dans notre loge!


XXXIII

Puis c'taient de jeunes ouvriers en grand nombre qui se trompaient
de vocation en prenant leur travail manuel en dgot et qui
s'admiraient eux-mmes dans des vers incultes qu'ils prenaient pour
des promesses de gnie, parce qu'ils ignoraient les conditions rares
et providentielles du vrai gnie. Ils venaient, leur rouleau crasseux
sous le bras, solliciter un encouragement du matre. Branger avait la
patience de les lire ou de les couter, mais il avait la conscience de
les dcourager rudement. Allez, allez, cela ne vaut rien; faites des
souliers, faites des chapeaux, faites des habits, et ne faites jamais
de vers. Vous me voulez du mal aujourd'hui de contrister votre
amour-propre dplac, vous m'en voudriez bien davantage dans dix ans
de l'avoir encourag. Laissez chanter les rossignols pour les heureux
oisifs de la terre qui se lvent tard; quant  vous, mes amis,
n'coutez chanter que le coq, qui est le rveille-matin du bon
ouvrier!


XXXIV

Ainsi se passait toute sa matine jusqu' l'heure o ce courtier des
misres prenait sa canne et son chapeau pour sortir.

Il s'en allait  pied, dans la poussire ou dans la boue, d'une
extrmit de Paris  l'autre: il prsentait ses requtes  toutes les
administrations, il qutait pour le pauvre chez tous les riches, il
visitait dans tous les hpitaux les malades pour lesquels il avait
obtenu un lit; puis, quand il lui restait un peu de marge de sa
journe, aprs ces sacrs devoirs accomplis, il venait s'asseoir et
causer au coin de mon foyer ou au chevet de mon lit avec la quitude
d'une conscience qui a la satisfaction de sa journe sur le coeur.

Et cette vie il ne la dvouait plus  aucune vaine et secrte
popularit; il la dvouait vritablement et uniquement  Dieu et aux
hommes: on le voyait au recueillement respectueux de sa physionomie et
au timbre mu de sa voix quand la conversation dviait vers les choses
ternelles. Sa pit philosophique croissait en lui avec les annes
srieuses de la vie. Ses oeuvres n'taient pas seulement des instincts
satisfaits, ses oeuvres taient ses prires. Une des femmes qui le
servaient dans ses derniers mois raconte qu'elle le surprit
quelquefois agenouill dans sa chambre, les mains jointes sur le bord
du lit, comme l'enfant qui se souvient des attitudes de sa mre. Il
avait trop de got pour tre impie; il avait trop d'me pour tre
sans conversation dans la langue des soupirs avec le pays des mes.


XXXV

La mort rcente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement
plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte:
il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'tre consols. Il
sentait que l'heure naturelle des dparts tait arrive pour tous les
deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas tre
dplores comme celles qui les commencent. Cette pauvre Judith, me
disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matine des
funrailles, cette pauvre Judith me prcde de peu dans le voyage.
J'aurais regrett qu'elle m'et survcu, infirme et isole comme elle
tait! Je serais mort avec des angoisses sur son sort, et tout est
pour le mieux. Je vais faire mes prparatifs afin que le peu que je
laisserai en m'en allant ne soit pas perdu pour ma pauvre famille.

Vous ne le croiriez pas, mon ami, ajouta-t-il avec un accent de
tendresse qui vibre encore dans mon oreille, vous ne croiriez pas que
ce qui m'inquite le plus maintenant, c'est vous! O en tes-vous de
vos lourdes affaires? J'en suis plus tourment que de mon propre sort!
Je songe  vous le jour et la nuit. Je le remerciai et je le rassurai
en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques
heures de travail avant le soir, j'tais sr de suffire  tout et de
ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras aprs moi, et
j'entrai avec lui dans quelques dtails de coin du feu. Ah! que vous
me faites de bien! reprit-il en me serrant la main dans ses deux
mains. Je m'en irai plus content si je vous laisse, vous et ce qui
vous appartient, dans le repos et dans la srnit des derniers
jours.


XXXVI

La femme ge qu'il venait d'ensevelir s'tait appele Lisette dans sa
folle jeunesse, elle s'tait appele madame Judith dans son ge mr;
on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du pote dans sa
vieillesse: je l'ignore; c'tait une femme de quatre-vingts ans
passs, d'un port d'impratrice dchue, d'une conversation contenue,
mais trs-distingue et trs-fine,  la hauteur de tout esprit et de
toute me. Je ne suis pas la rose, mais j'ai habit avec elle.

On voyait que Branger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo,
Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun,
Havin, homme d'lite, avaient pass par cette chambre qui prcdait
celle du solitaire, salle d'attente de cette royaut de l'esprit et de
la bont qu'on venait saluer dans Branger.

Je m'y arrtais souvent pour attendre le pote quand par hasard il
n'tait pas rentr  l'heure de mes visites. Cette femme tait si
belle, si gracieuse, si intelligente  demi-mot, d'une sagesse si
souriante et cependant si srieuse sous son poids d'annes, que je ne
trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aim 
connatre son histoire; d'autres la raconteront sans doute.

En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours aprs sa mort,
je fus tonn et attendri de voir un chapelet encore suspendu  un
clou contre la muraille,  la place o avait t son lit; tout auprs,
un petit portrait de Branger jeune tait suspendu  un autre clou.
Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards,
qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures
du coeur, depuis l'amour jusqu' la clbrit et depuis la clbrit
jusqu' la solitude. Nous sommes tous un pome ou une chanson: il ne
faut que savoir y lire!


XXXVII

Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce
jour Branger s'affaiblit, non de la tte ni du coeur, mais des
jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser 
pied la ville pour venir, comme l'anne dernire, s'asseoir quelques
heures au foyer de ses amis loigns et souvent au mien. Je multipliai
mes visites  la rue de Vendme: rien n'tait chang, ni dans ses
entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de
ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais
nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une
ventualit gnrale qui ne menaait aucune vie en particulier. Du
reste, me dit-il avec un ton d'indiffrence la dernire fois que je
causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts
ans, je n'ai rien de nouveau  voir et peu de choses  aimer devant
moi:  quoi bon traner dans le vestibule quand les paquets sont faits
et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette diffrence entre ma
naissance et ma mort que je suis arriv malgr moi et que je partirai
de mon plein gr! Que Dieu fasse donc pour le mieux, ajouta-t-il.
Puis il se reprit  rouler une boulette de mie de pain dans ses
doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal o l'on dlibrait
sa mort.

Il tait  table, ce jour-l, en manches de chemise, accoud le bras
droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage,
et une bouteille de vin; il avait essay d'en boire une goutte pour se
rendre un peu de force en rentrant de son jardin, o il tait descendu
prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon coeur et de bon
esprit, M. Havin, assistait, hlas!  cette agape. Je vis de
l'humidit dans ses yeux.


XXXVIII

Je commenais  m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais
j'esprais qu'il descendrait trs-lentement ces annes qui sont les
dernires marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe.
Les circonstances me forant  m'loigner de Paris, j'allai lui dire
adieu la veille de mon dpart.

C'tait le 1er juillet de cette anne,  cinq heures de l'aprs-midi.
Je trouvai le visage du concierge constern: on venait de rapporter le
malade presque vanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes
presque en larmes me chuchotrent  voix basse dans la premire
chambre les inquitudes des mdecins et l'affaiblissement progressif.
Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire
parler. Elles m'introduisirent: il tait entre les bras de M. et de
Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la mme maison pour
tre plus  porte de son coeur et de sa voix.

Le mari et la femme l'tendaient avec des soins de mre et de pre sur
son canap; ses pieds sans force touchaient encore  terre; son visage
tait ple, mais serein.

Son regard reprit en me voyant toute sa lumire intrieure, et sa
bouche mme un doux sourire.--C'est un adieu, me dit-il en me
tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne.--Oui, lui
dis-je, mais ce n'est pas un long adieu: je reviendrai plusieurs
fois  Paris dans le cours de l'automne; en attendant, ne m'crivez
pas, mais faites-moi souvent donner de vos nouvelles par M. Antier,
qui sera votre main et votre coeur.--Eh bien! adieu! me rpta-t-il
plus tendrement; que Dieu vous ramne, et je vous en prie, ajouta-t-il
 plusieurs reprises, parlez bien de moi, de mes regrets, de mon
attachement  Mme de Lamartine et  votre charmante nice. Dites-leur
de prier pour votre ami! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien
malade encore. J'ai bon apptit, mais vous voyez comme je suis faible.
Adieu encore! et adieu  votre maison!

Je m'loignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus.
Quelques jours aprs, je reus plusieurs lettres successives de M.
Antier, qui m'crivait les phases de la maladie, tantt alarmantes,
tantt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent  la fois
la mort et les funrailles. La France avait perdu beaucoup, moi
davantage.

Si je sondais mon coeur, j'y dcouvrirais un vide immense d'affection,
d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais
ncessaires  la journe, creus en moi par cette seule chambre vide
maintenant dans une maison de la rue de Vendme! Ah! les dernires
amitis!... Il n'y a plus rien devant que des indiffrences, il n'y a
plus rien derrire que des tombes! Il faut mourir!


XXXIX

Mais il y a une vraie consolation cependant pour l'homme qui aime son
pays: c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple
le regrette avec vous comme un citoyen irrparable; c'est que le
peuple a t digne de soi-mme le jour o il a port en terre ce grand
plbien!

 peuple! qui t'es montr si sensible, si reconnaissant et si pieux ce
jour-l, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compt devant
l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire! Garde
dans ta mmoire et transmets  celle de tes enfants ce beau mouvement
de ton coeur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire,
cette hroque faiblesse des soldats, des potes et des peuples, tu
aimas du moins du mme amour la probit, le dsintressement, le
patriotisme, la libert personnifie dans un cercueil qui n'emporte
pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions
d'hommes pour l'honorer!

Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-mme,
ton got excessif pour le bruit et la fume des champs de bataille,
tes distractions de la libert par le clairon, le tambour, le refrain
de caserne ou de cantine, tes tourderies d'enfant, tes inconstances,
tes versatilits, tes oublis, tes bullitions et tes prostrations
alternatives, baisse la tte et rougis devant tes fils et devant tes
pres; mais relve-la aussitt avec un fier repentir, et dis-leur pour
toute rponse: Tout cela est vrai peut-tre, mais, tel que je suis,
_j'tais au convoi de Branger_. Savez-vous ce que cela veut dire?
Cela veut dire: Je suis encore le peuple franais.


XL

levons un mausole  cet homme de notre chair et de notre sang,  cet
homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son ge de
faiblesse, nos vertus dans son ge de vertu! Il n'a fait que des
chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait
plus encore, il a fait l'me d'un peuple! Et _Solon_, donc, qui avait
rtabli un moment la libert d'Athnes, sa patrie, n'avait-il pas fait
des chansons pendant toute sa jeunesse? n'tait-il pas le Branger de
la Grce?

Construisons ce mausole _re publico_, sou par sou, avec le denier du
pauvre et du riche, afin que ce spulcre impartial, vot par les uns,
adopt par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la
proprit commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses
garements, la libert jusque dans ses clipses, la probit jusque
dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler
dans le marbre penthlique de ce tombeau du pauvre grand homme les
bas-reliefs d'une immense frise commmoratoire de ses chants, de sa
vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. Que
les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour
l'dification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne
doivent chanter que l'immortalit! Ils ne doivent parler que de vertu!
Nous n'y reprsenterons ni la dmocratie en goguette, ni la jeunesse
en orgie, ni l'arme de 1815 venant imposer les lois de la baonnette
 une nation libre et pacifie, ni le trne tomb sous les chansons
de 1830.

Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre: ici, la victoire
dfensive remporte, non pour la gloire d'un homme, mais pour les
frontires de la patrie; l, le drapeau tricolore ralliant trois fois
en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l'tranger, une
fois contre lui-mme et contre l'anarchie!--Ailleurs, la sainte
alliance des peuples se garantissant dans une quit fraternelle la
mutuelle indpendance par le respect des nationalits.--Plus loin, la
tolrance religieuse affranchissant les consciences de la loi des
tats pour laisser  la croyance sa seule conviction pour rgle, et 
la pit sa seule sincrit pour honneur. Chaque mdaillon de ce
monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie
publique du grand homme.

Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa
pauvre tante,  Pronne, coutant les leons de la Providence par la
bouche de cette seconde mre, leons qui devaient lui remonter un jour
au coeur comme ces sves d'automne qui donnent les fruits  l'homme
aprs que les fleurs folles sont tombes.

Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M.
Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces
lettres qui contiennent toute l'me de l'humanit et auxquelles il
devra un jour son immortalit.

Dans le troisime, il sera reprsent dans son costume populaire,
entr'ouvrant la porte d'une mansarde o un ouvrier malade repose sur
son grabat, au milieu d'une famille sans pain, apportant  ces
misres, qu'il a connues lui-mme, l'assistance dans la main, la
charit dans le coeur, le sourire de l'esprance sur les lvres.

Dans le quatrime, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos,
recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par
des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour
rester salari de Dieu seul et pour demeurer plus semblable  ce
peuple qui ne le comprendrait plus si bien s'il tait plus haut que sa
condition.

Dans le cinquime, on le verra s'entretenir des plus hautes questions
de diplomatie avec M. _de Talleyrand_, de politique avec _Manuel_, de
gloire avec le gnral Foy, d'conomie publique avec Laffitte ou
Pereire, d'loquence civile avec Royer-Collard, de rpublique avec
Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet; de monarchie avec
Chateaubriand, de posie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amiti
avec Antier.

On passera ainsi successivement dans une revue immobilise par le
ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscites de
cette vie trange d'homme d'lite et d'homme de foule, qui, par un
privilge unique, a touch aux fates et aux profondeurs de sa nation
et de son sicle.

Et puisse un de ces statuaires amis m'baucher moi-mme, dans le
dernier et dans le plus obscur de ces mdaillons, agenouill au pied
de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques,
mais des larmes cordiales sur l'ami que je ne reverrai plus que l o
il n'y a plus de larmes!

                                                            LAMARTINE.

Adam Salomon, auteur de la nave et sublime statuette en bas-relief de
Branger,  Fontainebleau.




XXIIIe ENTRETIEN.

11e de la deuxime Anne.




I.--UNE PAGE DE MMOIRES.

COMMENT JE SUIS DEVENU POTE.


I

Rompons la monotonie de ces tudes ncessaires sur la littrature
antique ou rcente par un retour sur nos propres temps et sur
nous-mme. Je vais vous dire comment je devins pote, ou plutt
comment je conus ce got pour la posie qui fit de moi, non pas un
vritable et grand pote, mais un de ces hommes qu'on appelle en
italien _un dilettante_, en franais 24 un amateur de posie et de
littrature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis
jamais donn  moi-mme, en posie, une autre importance et un autre
nom.

Un pote vritable, selon moi, est un homme qui, n avec une puissante
sensibilit pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et
une puissante raison pour rgler sa sensibilit et son imagination, se
squestre compltement lui-mme de toutes les autres occupations de la
vie courante, s'enferme dans la solitude de son coeur, de la nature et
de ses livres, comme le prtre dans son sanctuaire, et compose, pour
son temps et pour l'avenir, un de ces pomes vastes, parfaits,
immortels, qui sont  la fois l'oeuvre et le tombeau de son nom.

Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette oeuvre.


II

Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le
rapport potique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec
une juste modestie, que je ne fus pas un grand pote, mais en
croyant, peut-tre avec trop d'orgueil, que dans d'autres
circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'tre.

Il aurait fallu pour cela que la destine m'et ferm plus
hermtiquement et plus obstinment toutes les carrires de la vie
active. Ma sensibilit et mon imagination, qui me poussaient
violemment  l'action sous toutes les formes, auraient t refoules
en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre
potique.

Si j'avais concentr toutes les forces de ma sensibilit, de mon
imagination, de ma raison, dans la seule facult potique; si j'avais
conu lentement, crit paisiblement, retouch svrement mon pope
sur un de ces grands et ternels sujets qui touchent  la fois  la
terre et au ciel; si j'avais sem  travers les dogmes et les hymnes
de la philosophie religieuse ces pisodes d'hrosme, de martyres et
d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les popes
du Tasse, de Camons ou du Dante; si j'avais encadr mes drames
piques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans
ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et
de la mer; si j'avais emprunt les pinceaux et les couleurs tour 
tour des grands potes piques de l'Inde, d'Homre, de Virgile, de
Thocrite, et si j'avais rpandu  grandes effusions toute la
tendresse et toute la mlancolie de l'me moderne d'Ossian, de Byron
ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais
je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non
gale, mais parallle aux beaux monuments potiques de nos
littratures.

Il en a t autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic
voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois;
cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de
n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chant.
Une grande destine militaire, une grande destine civique, une grande
destine oratoire, ou plutt toutes ces destines actives et
littraires  la fois, comme  Rome, auraient t bien plus selon ma
nature. Ces regrets mmes de l'action perdue sont une preuve pour moi
que j'tais n bien plutt pour l'action que pour la posie. Qu'est-ce
que l'action, en effet, si ce n'est une posie ralise?


III

 l'poque o j'entrai dans la vie, Bonaparte tait dj consul. Ma
famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles
m'auraient port  la carrire des armes; il n'y fallait plus penser.

On se borna  me faire poursuivre ces tudes classiques, sans but
dtermin, qui sont le premier aliment de nos intelligences et
l'exercice de nos jeunes facults. Le mcanisme des langues n'eut ni
attrait ni difficult pour moi jusqu'aux classes vritablement
lettres o l'on traduit et o l'on compose. L, ce n'est plus la
mmoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le got qui
entrent en jeu. Je commenai  trouver du charme dans ces leons,
parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon
propre discernement. La posie d'Homre, de Virgile, d'Horace, de
Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait  petite dose choisie
et pure dans ces tudes. Cette langue antique, toute compose de
syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'tonnait et me ravissait;
il me semblait n'avoir entendu jusque-l que des mots; mais ici
c'tait de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de
l'enivrement dans tous les sens. J'tais comme un musicien inn  qui
l'on ferait entendre pour la premire fois un instrument  vent ou 
cordes, o ses mlodies intrieures prennent tout  coup une voix
relle. J'tais comme un peintre encore sans palette, devant qui on
dcouvrirait lentement _la Transfiguration_ de Raphal.

C'tait surtout la partie descriptive et pastorale de ces posies et
de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'tais n dans les
champs; mes premiers spectacles avaient t les ombres des bois, les
lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les
gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les
gnisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et
les bergres accroupis sur les gazons au pied des blocs de grs, 
l'entre des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fume
bleue lchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais
retrouver avec dlices, dans les descriptions de Thocrite, de
Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination
de ces potes.

Et,  ce sujet, je ne puis m'empcher de vous faire observer, en
passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait
prendraient bien plus de got  la littrature et  la posie si les
matres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leons
et leurs exemples aux diffrents ges de leurs disciples; ainsi, aux
enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas
encore nes, des descriptions champtres, des images pastorales, des
scnes  peine animes de la nature rurale, que les enfants de cet ge
sont admirablement aptes  sentir et  retenir; aux adolescents, des
posies pieuses ou sacres, qui transportent leur me dans la
contemplation rveuse de la Divinit, et qui ajournent leurs passions
prcoces en occupant leur intelligence  l'innocente et religieuse
passion de l'infini; aux jeunes gens, les scnes dramatiques,
hroques, piques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la
patrie, de la vertu, qui bouillonnent dj dans leur coeur; aux hommes
faits, l'loquence, qui fait dj partie de l'action, l'histoire, la
philosophie, la comdie, la littrature froide, qui pense, qui
raisonne, qui juge; la satire, jamais! littrature de haine et de
combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir invente!

Un enseignement littraire ainsi gradu sur l'ge, sur le got, sur
les forces, sur la temprature des annes de notre vie auxquelles elle
s'adapte rationnellement, donnerait  l'enfance,  l'adolescence,  la
jeunesse,  l'ge mr, un attrait bien plus naturel et bien plus
universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'ge et
le sexe des disciples.

Mais revenons aux circonstances qui me prdisposrent moi-mme  la
posie.


IV

Le collge des jsuites o je faisais mes premires tudes tait le
collge de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les
natures impressionnables, la moiti des choses. Les lieux nous entrent
dans l'me par les yeux et s'incorporent  nos sensations, et ces
sensations deviennent des caractres.

La petite ville de Belley,  l'extrmit de la Bresse qui touche  la
Savoie, a dj la physionomie alpestre et recueillie des profondes et
noires valles qui s'engouffrent, vers Chambry, dans la Maurienne.

En quittant, pour se rendre  Belley, les plaines grasses et monotones
de la Bresse, cette Lombardie franaise, on traverse la rivire d'Ain.
Cette rivire, qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur,
par sa limpidit et par sa course effare  travers les rochers, coule
sur un lit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi
bleue que si les laveuses de ses bords les avaient teintes de leur
azur, leur prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les
veines blanchtres ou roses de la mosaque de pierres roules qu'elle
lave et qu'elle polit sans fin. On y voit mme glisser, comme des
ombres indcises et fuyantes, les innombrables truites qui remontent
le courant, et qui frissonnent, sous le rayon du soleil, au bruit du
filet du pcheur. Tantt cette rivire s'pand en circulant
gracieusement dans les larges bassins du Dauphin, tantt elle se
resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura o elle prend
sa source.


V

Aprs l'avoir traverse dans un bac, on roule rapidement dans une
plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargs de vignobles et
de maisons blanches du beau village d'Ambrieux; puis la plaine
s'trangle et s'assombrit entre deux hautes chanes de montagnes, et
on pntre avec une secrte terreur dans les gorges clbres de
Saint-Rambert. C'est la frontire de la petite province du Bugey, dont
Belley tait la capitale.

L, tout prend un caractre sauvage, pre et presque sinistre. Les
deux chanes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se
confondre et fermer hermtiquement la route au voyageur. Leurs ombres
noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les
couvrent, impriment une imposante mlancolie  l'me. Ces montagnes ne
sont bientt plus spares que par un petit torrent troit et encaiss
entre les murailles du rocher. Cette rivire s'appelle l'Albarine;
elle cumait dj ainsi du temps des Romains, qui lui ont donn ce
nom emprunt  la blancheur de cette cume. Elle remplit la gorge d'un
bruit tantt caverneux, tantt gai comme le gazouillement de milliers
d'oiseaux invisibles qui empche le voyageur de s'entendre.

Elle s'enfonce et disparat en petites cascades dans les cavits
invisibles de son lit, puis elle reparat en nappe scintillante o
tremblent les rayons briss du soleil  travers les larges feuilles
des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et
l'gayer par mille caprices, comme pour l'empcher de sentir la
longueur du chemin.

La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est btie si
 l'troit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine,
traverse et retraverse par de petits ponts de bois, lui sert de rue.


VI

En remontant toujours le cours de la mme rivire, les rochers
s'cartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux chteau fort
o fut retenu longtemps prisonnier l'infortun sultan Djem, frre du
sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs
des malheurs et des amours de ce prince ottoman avec la belle fille de
son gelier.

La route ensuite se poursuit  travers le Bugey montagneux, pays
trs-aride et trs-pittoresque, qui rappelle les paysages de Calabre
peints par Salvator Rosa. Du sommet d'une dernire colline on aperoit
 ses pieds la ville de Belley; elle rpand confusment ses maisons,
bties en pierres grises, dans une plaine ondule aboutissant au
Rhne. Un faubourg  toits de chaume ou d'ardoises brches, une
place irrgulire o sont les halles et les auberges, une large rue
presque toujours dserte, un lourd et noir clocher de cathdrale, 
l'extrmit de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; 
gauche de la place, une plate-forme entoure d'un parapet, plante de
tilleuls sculaires et servant de promenoirs aux oisifs et aux
enfants, complte la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit
que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferre sur le
pav; le paysan, aux longs cheveux et au large chapeau sans forme du
Bugey, la chasse devant lui, charge de sacs de farine de son moulin
ou de charbon de sa fort.


VII

Bien que le collge soit adhrent  la ville, il n'a ni la tristesse
morne, ni l'enceinte obscure d'un difice born par d'autres difices
ou par des rues. Bti sur la pente de la colline qui conduit  Belley,
il est la premire maison du faubourg. Grce  cette situation
suburbaine, il participe de trois cts  la vue,  l'air libre,  la
solitude de la campagne. De toutes ses fentres le regard tombe ou sur
des jardins plants de bouquets de charmille, ou sur un coteau o les
vignes hautes d'Italie sont entrecoups de larges sillons de culture
et d'arbres fruitiers, amandiers, pchers, aux fleurs prcoces, aux
feuilles sans ombre, ou sur de vertes prairies fuyantes  l'horizon,
dans lesquelles paissent de blanches gnisses.

Les longs corridors, les hauts dortoirs, la vaste glise attenant 
l'difice, les portiques et les cours espaces sur lesquelles
s'ouvrent les salles d'tude, donnent  tout l'ensemble de ce btiment
l'aspect d'une magnifique abbaye de cnobites pris des champs,
plutt que la physionomie murale d'une prison d'enfants, physionomie
trop habituelle  ces monuments d'tude.

 l'exception des heures o nous tions penchs, le livre ou la plume
 la main, sur nos tables, nous pouvions plonger librement nos regards
et nos penses sur le ciel, sur la campagne, sur les spectacles
agrestes, si dlicieux  l'enfance. Nous pouvions nous croire encore
dans la libert des champs et des demeures paternelles. Les jsuites
qui gouvernaient cette maison d'ducation n'pargnaient rien, il faut
le reconnatre, pour donner  leur enseignement et  leur discipline
l'agrment et mme la grce du foyer tant regrett o l'enfant avait
laiss sa mre, ses soeurs, ses vergers, ses horizons du premier ge.


VIII

Je sortais d'une autre maison d'ducation toute vnale, dans un sombre
et sordide faubourg de Lyon. Les matres y taient froids comme des
geliers, les enfants aigris et mchants comme des captifs. Tout y
tait contrainte ou terreur, violence ou rvolte. J'y avais pris
l'horreur de ces bercails d'enfants. Le mal du pays ou plutt le mal
du foyer natal me dvorait. Je m'attendais, hlas!  retrouver les
mmes chanes et les mmes supplices au collge de Belley. Je fus
agrablement surpris d'y trouver dans les matres et dans les
disciples une physionomie toute diffrente. Les matres me reurent
des mains de ma mre avec une bont indulgente qui me prdisposa
moi-mme au respect; les coliers, au lieu d'abuser de leur nombre et
de leur supriorit contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec
toute la prvenance et toute la dlicatesse qu'on doit  un hte
tranger et triste de son isolement parmi eux; ils m'abordrent
timidement et cordialement; ils m'initirent doucement aux rgles, aux
habitudes, aux plaisirs de la maison; ils semblrent partager, pour
les adoucir, les regrets et les larmes que me cotait la sparation
d'avec ma mre. En peu de jours j'eus le choix des consolateurs et des
amis.  cet accueil des matres et des lves mon coeur aigri ne
rsista pas; je sentis ma fibre irrite se dtendre et s'assouplir
avec une heureuse mulation. La discipline volontaire et toute
paternelle de la maison, un autre rgime firent de moi un autre
enfant. Je ne puis pas dire que j'aimai jamais cette captivit du
collge: n et lev dans la sauvage libert des champs, les murs me
furent toujours odieux; ils psent sur mon me encore aujourd'hui: je
vis dans l'horizon plus que dans moi-mme.


IX

Mais, s'il y avait encore des murs entre la nature et moi, au moins il
y avait au del de ces murs l'horizon champtre et pittoresque dont
j'ai parl tout  l'heure. Mes penses l'habitaient avec mes regards.
Mon lit, dans le dortoir lev, tait  l'angle de la vaste salle,
auprs d'une fentre ouvrant sur le coteau et sur les prairies en
pente  demi voiles de saules et de frnes; au printemps, les
senteurs des fleurs de pchers, de vignes, d'amandiers, y montaient
pour m'enivrer des suaves rminiscences de mon pays. J'y entendais le
rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes tantt clatantes,
tantt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les
consonnances de la joie et de la tristesse de la nature. Ces notes
plongent si avant dans le coeur que l'oiseau-pote de l'amour est
aussi l'oiseau-pote de l'infini. Comment un si petit coeur peut-il
contenir, exprimer, remuer de telles ondes de sensations dans l'air
qu'il remplit de ses gmissements ou de ses hymnes?

Les vents sonores qui sortent des forts, et qui semblent conserver
les bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffes contre les
vitres et me faisaient frissonner de dlices et de souvenirs dans ma
couche. Quand la lune se rpandait comme une silencieuse inondation de
la lueur du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour
m'garer en ide d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces
valles; des flots de penses, ou plutt d'ombres de penses,
montaient de ces horizons  mon me. Je ne pouvais plus m'endormir; je
plaignais ceux qui dormaient  ct de moi, et j'coutais avec une
secrte piti la respiration rgulire de toutes ces poitrines
assoupies, qui rpondaient du dedans aux mlodies des oiseaux, des
moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en
moi des ocans de choses vagues dont je ne savais ni la nature ni le
nom, et qui taient dj posie.

J'ai conserv par hasard et j'ai retrouv rcemment, au fond d'une
vieille malle pleine de papiers  demi rongs des rats dans le grenier
de mon pre, quelques vers au Rossignol de ces nuits d't  Belley,
que je ne me souvenais pas d'avoir composs; mais l'criture  peine
forme, le papier jaune et raboteux du collge attestent bien que ces
vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande
indulgence pour les rimes et pour les csures; mais j'y dcouvre dj
le germe de la mlancolie, cet infini du coeur, qui, ne pouvant pas
s'assouvir, s'attriste.

  Que dis-tu donc  la lune,
  Pauvre oiseau qui ne dors pas?
  Cesse ta plainte importune;
  Silence, ou gmis plus bas.

  Tu vois bien qu'elle n'coute
  Ni la cascade, ni toi,
  Et qu'elle poursuit sa route
  Sans te rpondre; mais moi,

  De la fentre o je veille,
  Tout pensif,  tes accords,
  Pendant qu'ici tout sommeille,
  Mon me s'enfuit dehors.

  Ah! si j'avais donc tes ailes,
   mon cher petit oiseau!
  Je sais bien o tu m'appelles,
  Mais regarde ces barreaux!...

  Je crois que mes soeurs absentes
  T'ont dit l-bas leur secret,
  Et que les airs que tu chantes
  Sont tristes de leurs regrets.

  Ah! dis-moi de leurs nouvelles,
  Gris messager de la nuit;
  Sous l'glantier rose ont-elles,
  Au printemps, trouv ton nid?

  Ont-elles pench leur tte
  Et jet leurs cris joyeux
  En voyant, tout inquite,
  Ta femelle sur ses oeufs?...

  Ont-elles pi l'heure
  O tes petits sont clos,
  Tout prs de notre demeure,
  Pour jouir de tes sanglots?

  Dis-moi si tu les vois toutes
  Foltrer, comme jadis,
  Dans l'herbe o tu bois les gouttes
  Qui tombent du paradis.

  Dis-moi si le sycomore
  Prend ses feuilles de printemps;
  Si ma mre y vient encore
  Garder ses jolis enfants;

  Si sa voix, qui les appelle,
  A des accents aussi doux;
  Si la plus petite pelle
  Le livre sur ses genoux;

  Si sa harpe dans la salle
  Fait toujours,  l'unisson,
  Tinter, comme une cigale,
  Les vitres de la maison;

  Si la source o tu te penches,
  Pour boire avant le matin
  Dans le bassin des pervenches,
  Jette un sanglot argentin;

  Si ma mre, qui l'coute,
  En retenant mal ses pleurs,
  De ses yeux mle une goutte
   l'eau qui pleut sur ses fleurs;

  Et si ma soeur la plus chre,
  En regardant le ruisseau,
  Voit l'image de son frre
  Passer en rve avec l'eau.

Je ne lus ces vers qu' mes deux amis, Aymon de V.... et Louis de
V..... Ils se rcrirent sur mon prtendu talent; ils copirent mon
chef-d'oeuvre pour le montrer  leurs parents; mais nous nous gardmes
bien de le laisser voir  nos matres, car on nous interdisait avec
raison de composer des vers franais avant d'avoir des ides ou des
sentiments  exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la
csure et de la rime nous aurait dgot des tudes lmentaires et
srieuses auxquelles on appliquait nos mmoires et notre intelligence.
Cependant l'encouragement de mes deux amis plus gs que moi suffisait
pour me confirmer dans le got prmatur des vers.


X

Aprs la nature, ce fut la religion qui me fit un peu pote. J'en
retrouve les traces dans ce passage des _Confidences_ qui peint
vaguement ces premires sensations de l'infini dans un coeur d'enfant.

Ces sensations de la nature se mlaient de jour en jour davantage dans
mon me avec les penses et les visions du ciel. Depuis que
l'adolescence, en troublant mes sens, avait inquit, attendri et
attrist mon imagination, une mlancolie un peu sauvage avait jet
comme un voile sur ma gaiet naturelle et donn un accent plus grave 
mes penses comme au son de ma voix. Mes impressions taient devenues
si fortes qu'elles en taient douloureuses. Cette tristesse vague que
toutes les choses de la terre me faisaient prouver m'avait tourn
vers l'infini. L'ducation minemment religieuse qu'on nous donnait
chez les jsuites, les prires frquentes, les mditations, les
sacrements, les crmonies pieuses rptes, prolonges, rendues plus
attrayantes par la parure des autels, la magnificence des costumes,
les chants, l'encens, les fleurs, la musique, exeraient sur des
imaginations d'enfants ou d'adolescents de vives sductions. Les
ecclsiastiques qui nous les prodiguaient s'y abandonnaient les
premiers eux-mmes avec la sincrit et la ferveur de leur foi. J'y
avais rsist quelque temps sous l'impression des prventions et de
l'antipathie que mon premier sjour dans le collge de Lyon m'avait
laisses contre mes premiers matres; mais la douceur, la tendresse
d'me et la persuasion insinuante d'un rgime plus sain, sous mes
matres nouveaux, ne tardrent pas  agir avec la toute-puissance de
leur enseignement sur une imagination de quinze ans. Je retrouvai
insensiblement auprs d'eux la pit naturelle que ma mre m'avait
fait sucer avec son lait. En retrouvant la pit je retrouvai le calme
dans mon esprit, l'ordre et la rsignation dans mon me, la rgle dans
ma vie, le got de l'tude, le sentiment de mes devoirs, la sensation
de la communication avec Dieu, les volupts de la mditation et de la
prire, l'amour du recueillement intrieur, et ces extases de
l'adoration, en prsence de l'ternel, auxquelles rien ne peut tre
compar sur la terre, except les extases d'un premier et pur amour.
Mais l'amour divin, s'il a des ivresses et des volupts de moins, a de
plus l'infini et l'ternit de l'tre qu'on adore! Il a, de plus
encore, sa prsence perptuelle devant les yeux et dans l'me de
l'adorateur. Je le savourai dans toute son ardeur et dans toute son
immensit.

Il m'en resta plus tard ce qui reste d'un incendie qu'on a travers:
un blouissement dans les yeux et une tache de brlure sur le coeur.
Ma physionomie en fut modifie; la lgret un peu vapore de
l'enfance y fit place  une gravit tendre et douce,  cette
concentration mditative du regard et des traits qui donne l'unit et
le sens moral au visage. Je ressemblais  une statue de l'Adolescence
enleve un moment de l'abri des autels pour tre offerte en modle aux
jeunes hommes. Le recueillement du sanctuaire m'enveloppait jusque
dans mes jeux et dans mes amitis avec mes camarades. Ils
m'approchaient avec une certaine dfrence, ils m'aimaient avec
rserve.

J'ai peint dans _Jocelyn_, sous le nom d'un personnage imaginaire, ce
que j'ai prouv moi-mme de chaleur d'me contenue, d'enthousiasme
saint rpandu en lancements de penses, en panchements et en larmes
d'adoration devant Dieu, pendant ces brlantes annes d'adolescence,
dans une maison religieuse. Toutes mes passions futures encore en
pressentiments, toutes mes facults de comprendre, de sentir et
d'aimer encore en germe, toutes les volupts et toutes les douleurs de
ma vie encore en songe, s'taient, pour ainsi dire, concentres,
recueillies et condenses dans cette passion de Dieu, comme pour
offrir au Crateur de mon tre, au printemps de mes jours, les
prmices, les flammes et les parfums d'une existence que rien n'avait
encore profane, teinte ou vapore avant lui.

Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir
o, m'chappant pendant la rcration des lves jouant dans la cour,
j'entrais par une petite porte secrte dans l'glise dj assombrie
par la nuit et  peine claire au fond du choeur par la lampe
suspendue du sanctuaire; je me cachais sous l'ombre plus paisse d'un
pilier; je m'enveloppais tout entier de mon manteau comme dans un
linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid d'une balustrade,
et, plong, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une
muette, mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous
mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abmais en Dieu, comme l'atome
flottant dans la chaleur d'un jour d't s'lve, se noie, se perd
dans l'atmosphre, et, devenu transparent comme l'ther, parat aussi
arien que l'air lui-mme et aussi lumineux que la lumire.

Voici comment, sous le nom de _Jocelyn_, j'exprimais plus tard en vers
moins novices ces inexprimables extases qui s'lvent de l'me jeune 
Dieu. On y sent l'ivresse du mysticisme. Le mysticisme est le
crpuscule de cette communion future de toute crature avec son
Crateur; on n'y voit que des ombres  demi lumineuses, mais ce sont
des ombres d'une autre vie.

  Souvent lorsque des nuits l'ombre, que l'on voit crotre,
  De piliers en piliers s'tend le long du clotre;
  Quand, aprs l'Anglus et le repas du soir,
  Les lvites pars sur les bancs vont s'asseoir,
  Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre,
  On panche son coeur  voix basse et dans l'ombre,
  Moi, qui n'ai pas encore entre eux trouv d'ami,
  Parce qu'un coeur trop plein n'aime rien  demi,
  Je m'chappe; et, cherchant ce confident suprme
  Dont l'amour est toujours gal  ce qu'il aime,
  Par la porte secrte en son temple introduit,
  Je rpands  ses pieds mon me dans la nuit.
  Ossian, Ossian! Lorsque, plus jeune encore,
  Je rvais des brouillards et des monts d'Inistore;
  Quand, tes vers dans le coeur et ta harpe  la main,
  Je m'enfonais l'hiver dans des bois sans chemin,
  Que j'coutais siffler dans la bruyre grise,
  Comme l'me des morts, le souffle de la bise,
  Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,
  Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dvorants,
  Prcipits du ciel sur le rocher qui fume,
  Jetaient jusqu' mon front leurs cris et leur cume;
  Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau
  Et secouaient leur neige o planait le corbeau,
  Et qu'un brouillard glac, rasant ses pics sauvages,
  Comme un fils de Morven me revtait d'orages;
  Si, quelque clair soudain dchirant le brouillard,
  Le soleil raviv me lanait un regard,
  Et d'un rayon mouill, qui lutte et qui s'efface,
  clairait sous mes pieds l'abme de l'espace,
  Tous mes sens, exalts par l'air pur des hauts lieux,
  Par cette solitude et cette nuit des cieux,
  Par ces sourds roulements des pins sous la tempte,
  Par ces frimas glacs qui blanchissaient ma tte,
  Montaient mon me au ton d'un sonore instrument
  Qui ne rendait qu'extase et que ravissement.
  Et mon coeur  l'troit battait dans ma poitrine,
  Et mes larmes tombaient d'une source divine,
  Et je prtais l'oreille, et je tendais les bras,
  Et comme un insens je marchais  grands pas,
  Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
  L'ombre de Jhovah qui passait dans l'orage,
  Et je croyais dans l'air entendre en longs chos
  Sa voix, que la tempte emportait au chaos;
  Et de joie et d'amour noy par chaque pore,
  Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,
  J'aurais voulu trouver une me et des accents,
  Et pour d'autres transports me crer d'autres sens.

  Ce sont de ces moments d'ineffables dlices
  Dont Dieu ne laisse pas puiser les calices;
  Des clairs de lumire et de flicit
  Qui confondent la vie avec l'ternit;
  Notre me s'en souvient comme d'une pense
  Rapide dont en songe elle fut traverse.
  Ah! quand je les gotais, je ne me doutais pas
  Qu'une source ternelle en coulait ici-bas!
  Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre,
  Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre;
  Quand je vois s'lever entre la foule et moi
  Ces larges murs ptris de sicles et de foi;
  Quand j'erre  pas muets dans ce profond asile,
  Solitude de pierre, immuable, immobile,
  Image du sjour par Dieu mme habit,
  O tout est profondeur, mystre, ternit;
  Quand les rayons du soir, que l'Occident rappelle,
  teignent aux vitraux leur dernire tincelle,
  Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit
  Scintille comme un oeil ouvert sur cette nuit;
  Que la voix du clocher en sons doux s'vapore;
  Que, le front appuy contre un pilier sonore,
  Je la sens, tout mu du retentissement,
  Vibrer comme une clef d'un cleste instrument,
  Et que du fate au sol l'immense cathdrale,
  Avec ses murs, ses tours, sa cave spulcrale,
  Tel qu'un tre anim, semble,  la voix qui sort,
  Tressaillir et rpondre en un commun transport;
  Et quand, portant mes yeux des pavs  la vote,
  Je sens que dans ce vide une oreille m'coute,
  Qu'un invisible ami, dans la nef rpandu,
  M'attire  lui, me parle un langage entendu,
  Se communique  moi dans un silence intime,
  Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abme;
  Alors, mes deux genoux plis sur le carreau,
  Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,
  Comme un homme surpris par l'orage de l'me,
  Les yeux tout blouis de mille clairs de flamme,
  Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur,
  Et l'coute et l'entends, voix  voix, coeur  coeur.

  Ce qui se passe alors dans ce pieux dlire,
  Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire;
  L'me prouve un instant ce qu'prouve notre oeil
  Quand, plongeant sur les bords des mers prs d'un cueil,
  Il s'essaye  compter les lames dont l'cume
  tincelle au soleil, croule, jaillit et fume,
  Et qu'aveugl d'clairs et de bouillonnement,
  Il ne voit plus que flots, lumire et mouvement;
  Ou bien ce que l'oreille prouve auprs d'une onde
  Qui des pics du Mont-Blanc s'panche, roule et gronde,
  Quand, s'efforant en vain, dans cet immense bruit,
  De distinguer un son d'avec le son qui suit,
  Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,
  Elle n'entend vibrer qu'un ternel tonnerre.

  Et puis ce bruit s'apaise, et l'me qui s'endort
  Nage dans l'infini, sans aile, sans effort,
  Sans soutenir son vol sur aucune pense,
  Mais immobile et morte, et vaguement berce,
  Avec ce sentiment qu'on prouve en rvant
  Qu'un tourbillon d't vous porte, et que, le vent
  Vous prtant un moment ses impalpables ailes,
  Vous planez dans l'ther tout sem d'tincelles,
  Et vous vous rchauffez, sous des rayons plus doux,
  Au foyer des soleils qui s'approchent de vous:
  Ainsi la nuit en vain sonne l'heure aprs l'heure,
  Et, quand on vient fermer la divine demeure,
  Quand sur les gonds sacrs les lourds battants d'airain
  Tournent en branlant le caveau souterrain,
  Je m'loigne  pas lents, et ma main froide essuie
  La goutte tide encor de la cleste pluie!...


XI

De telles extases que je gotai alors sans songer  les exprimer sont
la pubert de l'me; elles sont aussi la posie elle-mme dans sa
substance la plus thre. Du jour o je les eus savoures dans la
coupe enivrante de mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme
une confuse rvlation de posie nouvelle. La mythologie classique de
l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements; je sentais que ces
fables taient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets avec
les os d'une posie sans moelle, sans ralit et sans coeur. Je
m'ennuyais de ce nant de mensonges; le vrai m'attirait: je le
pressentais dans la nature et dans son Auteur. Une circonstance
accidentelle contribua,  la mme poque,  dvelopper davantage en
moi ces pressentiments de pote.

Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion
plus acclre encore que mes annes m'avaient jet dans des langueurs
et dans des pleurs qui alarmaient mes matres. Ils avaient, je dois
le reconnatre, une prdilection vraiment maternelle pour leur lve
favori. Le mdecin du collge, consult par eux, leur dit qu'il
fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin gnreux, de
qualit suprieure  la fade boisson de mes condisciples, par un air
moins renferm que celui des cours et des salles, et par quelques
heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des pres
jsuites, professeur de belles-lettres, d'une sant dlicate aussi,
fut charg par ses suprieurs de me conduire deux ou trois fois par
semaine dans ces lointaines excursions  travers les montagnes du
Bugey.

Ce professeur de belles-lettres s'appelait le pre _Varlet_. Il tait
du pays de Calvin, de cette Picardie, pays pre, o la terre froide,
la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que
l'ternel sillon succdant  un sillon semblable, semblent refouler
l'imagination de l'homme en lui-mme et lui faire creuser l'infini,
cet horizon intrieur de l'me. La religion, qui est extrieure et
sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats.
Le pre Varlet avait l'austrit de foi et de physionomie de l'homme
de son pays.

C'tait un prtre de quarante-cinq ans, d'une taille grle et un peu
courbe par l'habitude de lire en marchant ou de rester courb
longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant
l'hostie qu'il venait de consacrer.

Cette ferveur asctique tait le caractre dominant de son visage; ses
yeux bleus et vifs tant presque toujours perdus dans des regards qui
ne voyaient de l'horizon que le ciel; quelquefois ils taient si
visiblement retourns en sens inverse de la vision ordinaire qu'ils
semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans
cesse et scrupuleusement examine, tait son seul horizon; le monde
extrieur n'existait pas pour lui; sa pit toute littrale n'avait ni
panchement, ni onction, ni jouissance. C'tait par obissance qu'il
s'garait avec moi presque sans rien voir sous les alles des bois,
aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce
printemps. On lui traait le matin son itinraire, ici ou l, et il
allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux
paroles pendant les demi-journes que devaient durer nos promenades.
Je marchais  quelque distance derrire lui, cueillant les fleurs,
dcouvrant les nids, coutant les merles, regardant l'cume des
ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans
m'occuper davantage de lui que je ne m'occupais de l'ombre de mon
corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil
couchant.

Il tenait toujours un livre ouvert  la main; ce n'tait pas un livre
profane: c'tait bien assez pour lui de les lire et de les expliquer
par devoir aux lves de sa classe  l'heure des leons. Toute cette
littrature paenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui; ce
livre tait son brviaire, son psautier, ou l'_Imitation de
Jsus-Christ_, ou quelque livre latin de dvotion  l'usage de son
ordre et recommand par ses suprieurs. Il s'arrtait de temps en
temps, sans mme s'en apercevoir, pour faire le signe de la croix,
aprs l'antienne, avec une telle componction de visage qu'on voyait sa
tte dcouverte, prmaturment chauve, fumer de zle plus que de sueur
au soleil. Il ne vivait rellement pas sur la terre; sa conversation,
comme disent les mystiques, tait toute avec les anges; mais
c'taient des anges svres, qui ne souriaient jamais aux charmes
terrestres de la cration.


XII

Tel tait l'homme  qui ses suprieurs avaient assign le rle,
importun sans doute, de me conduire, pour ma sant et pour la sienne,
 travers les plus beaux sites de cette pittoresque contre. Il n'y
avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature,
car lui-mme ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention
d'une pense unique, dans un homme qui n'a certainement pas eu une
heure de dtente ou de dlassement dans sa vie, ne devait cependant
pas abrger ses jours, car il y a trs-peu de temps que j'ai reu une
lettre d'un de ses neveux qui me recommandait quelque chose ou
quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne
m'crivait pas lui-mme, parce qu'il pensait que les opinions et les
vnements avaient lev trop de barrires entre lui et moi. Il se
trompait bien: les opinions et les vnements ne prescrivent pas
contre les devoirs du coeur. Quelques mois aprs, son neveu m'crivit
de nouveau pour m'apprendre la mort de son oncle; il avait vcu, ou
plutt il avait pens et pri jusqu'au del de quatre-vingts ans; pur
esprit qui ne laissait pas une pense  la terre: elle n'avait t
pour lui qu'un marche-pied de son autel. La seule dpouille qu'il y
laissa tait son manteau de prtre et sa pince de cendres.

Revenons  nos courses silencieuses dans les gorges du Bugey.


XIII

Le pre Varlet, tout absorb dans ses mditations sur les psaumes et
dans ses prires, balbuties  demi-voix, ne m'adressait pas quatre
paroles pendant les quatre ou cinq heures que durait notre promenade.
Il me gardait seulement  vue comme le chevrier garde le chevreau
qu'on lui a confi et qu'il doit ramener au bercail.

Quelquefois il s'arrtait au bord d'un ruisseau,  l'ombre d'un bois
ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer
entre deux psaumes.

Pendant ces haltes, je m'asseyais moi-mme  quelque distance de mon
guide, ou bien je m'garais dans les prs et dans les clairires pour
cueillir les muguets et les violettes qui embaumaient le printemps.
Mais, le plus souvent, le long et obstin silence de mon guide, la
componction de son visage et de son attitude, le livre qu'il
feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lvres qui prononaient
 demi-voix ses hymnes, les tnbres de la fort, le bruit des
feuilles sous mes pieds, la fuite de l'eau gazouillant entre ses
rives, le chant des oiseaux, les senteurs vives et enivrantes des
simples de ces collines me portaient aussi  la contemplation. 
dfaut d'autres passions que mon coeur ne pressentait pas encore, je
concevais une sourde et fervente passion de la nature, et,  l'exemple
de mon surveillant muet, au fond de la nature j'adorais Dieu.

Je me souviens que je composais des prires fleuries, toutes formes,
comme d'autant de grains de chapelet, des plus jolies fleurs
champtres cueillies  et l sur ma route, et enfiles, en alternant
les couleurs, par un fil arrach  mes bas. Les violettes y
reprsentaient les saintes tristesses du repentir, les muguets
l'encens qui s'lve de l'autel, l'aubpine la misricorde qui
pardonne et sourit aprs les svrits divines, l'glantine la joie
pieuse qui rentre dans le coeur et qui l'enivre, l'oeillet rouge de
pote y reprsentait le cantique, les marguerites et les boutons d'or
les volupts et les passions mprisables du monde, qu'il faut fouler
aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je
m'amusais et je m'difiais moi-mme ainsi. En revenant vers la ville,
je roulais entre mes doigts et entre mes penses les dizaines de ce
chapelet vgtal, et je le jetais sur la route,  moiti fan, en
repassant la grande grille du collge, pour en recommencer un autre le
lendemain.


XIV

Quelquefois aussi je composais en silence des psaumes enfantins, 
l'imitation de ceux de David que j'entendais sans cesse murmurer par
le pre Varlet rcitant son brviaire. J'en ai conserv quelques
strophes incompltes que j'avais donnes  mes soeurs en revenant  la
maison aux vacances, et que j'ai retrouves, il n'y a pas longtemps,
en feuilletant les modles d'criture et de dessin livrs aux rats
dans un cabinet noir de notre maison paternelle. Les voici: on y verra
la pente et la premire goutte de ce ruisseau de posie qui devint
plus tard des _Harmonies_. L'enfant est le germe d'un homme.

CANTIQUE SUR LE TORRENT DE TUISY

PRS DE BELLEY.

  I

  Qu'as-tu donc vu l-haut, torrent suant d'cume,
  Pour reculer d'effroi comme un coursier rtif,
  Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume,
  Pour te briser hurlant de rcif en rcif?
          Tes bonds, tes secousses,
          Les cris que tu pousses
          Dans leur nid de mousses
          Font peur aux oiseaux.
          La mre, qui tremble,
          Aux branches du _tremble_.
          Appelle et rassemble
  Ses petits, tout tremps de la poudre des eaux!

  II

  L'aigle seul, assez fort pour lutter avec l'onde,
  Se prcipite en bas du sommet du rocher;
  Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde,
  Il remonte, il descend comme un hardi nocher.
          Son aile intrpide
          Bat le roc humide,
          Se renverse, et ride
          Ton flot, qui s'enfuit;
          L'abme rpte
          Le cri qu'il te jette;
          Son duvet reflte
  L'clair de son soleil, qu'il porte dans ta nuit!

  III

  As-tu donc vu l-haut ton Dieu dans le nuage,
  Torrent pouvant, pour te sauver ainsi?
  Du Jhovah des eaux as-tu vu le visage?
  Du froid de ses frissons es-tu rest transi?
          Fuis! c'est ton matre et ton juge;
          Fuis! c'est le Dieu sans refuge
          Qui scha l'eau du dluge,
          Qui refoula le Jourdain;
          Qui, pour ouvrir une route
           son peuple ingrat qui doute,
          Prit la mer, et la tint toute
          Un jour au creux de sa main!

  IV

  Tu n'es qu'un lment, mais moi, je suis un homme!
  Tu fuis, et moi j'adore,  stupide torrent!
  Quoi! tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme?
  Quoi! tu ne lis donc pas dans ton flot transparent?
          Moi, je le lis sans nuages
          Dans le livre  mille pages
          Que la nature et les ges
          Droulent incessamment;
          Dans les syllabes divines
          Qui luisent sur les collines,
          Majuscules cristallines
  Dont l'toile l'imprime au bleu du firmament.

  V

  Ah! si tu le savais, flot sans yeux et sans me,
  Tu ne t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur,
  Tu ne te fondrais pas comme l'eau sur la flamme,
  Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur!
          Tu courrais, de cime en cime,
          De sa gloire grandir l'hymne;
          Tu t'tendrais dans l'abme
          Comme un limpide miroir;
          Et ses anges sur leur plume
          Lui feraient monter ta brume
          Comme l'encens qu'on allume
  Monte en sentant le feu du creux de l'encensoir.

  VI

  Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe
  Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en choeur,
  Boirait ta goutte d'eau comme dans une coupe,
  Et riderait ton sein d'un battement de coeur.
          Ton cume vagabonde,
          Le limon, la feuille immonde,
          Qui roulent avec ton onde,
          Ne terniraient plus tes flots;
          Las de ta fuite insense,
          Ta vague, en sa main berce,
          Serait, comme ma pense,
  Tout lumire au dehors, au dedans tout repos!

  VII

  Et les enfants viendraient, penchs sur tes eaux vives,
  Regarder ce que Dieu sous la vague accomplit,
  Et le sacr vieillard qui me guide  tes rives
  S'assoirait pour prier sur les fleurs de ton lit,
          Et de ses saisons passes
          Les images retraces
          Feraient jouer ses penses
          Autour de ses cheveux blancs,
          Comme, quand l'hiver assige
          Le chaume qui les protge,
          On voit dehors, sur la neige,
  Au seuil de leurs maisons jouer de blonds enfants!

  VIII

  Mais tu ne me rponds que par des coups de foudre;
  Tu ne fais que du vent, de l'cume et du bruit;
  Ton flot semble press de se rduire en poudre
  Et d'chapper au vent dont l'aile te poursuit!
          Cours donc o va le tonnerre,
          Et le tremblement de terre,
          Et l'aigle chapp de l'aire,
          Et le coursier qui dit: Va!
          Toutes choses insenses,
          Par un vague instinct chasses,
          Et qui semblent si presses
          D'chapper  Jhovah!

  IX.

  Mais moi, l'enfant du Pre, et que ce nom rassure,
  Je m'y sens attir d'un invincible aimant.
  Ce nom chante pour moi dans toute la nature,
  Et mon coeur sans repos le sait mme en dormant.
          Ainsi, fatigu de veille,
          L'enfant de choeur qui sommeille,
          Du cierge, qu'ourdit l'abeille,
          Laisse vaciller le feu;
          Sur le parvis qu'il traverse,
          En dormant sa main le berce:
          La torche en vain se renverse;
  La flamme se redresse et monte encore  Dieu!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XV

Je montrai un jour, en revenant  la ville, ce petit cantique au vieux
prtre. Il ne put s'empcher de drider les plis toujours un peu
svres de sa bouche; il applaudit mme  deux ou trois de mes images,
surtout  celle des saintes penses des vieillards compars  des
enfants qui jouent en hiver sur la neige sans sentir le froid, et 
celle de l'enfant de choeur assoupi qui laisse pencher le cierge sans
que la flamme cesse de monter  Dieu.

Il me demanda de lui crire plus correctement ce cantique pour le
faire lire au pre Debrosse, suprieur du collge, mais il ne le lut
point  ses lves dans la classe, sans doute de peur de manquer  la
discipline antipotique de nos leons.

Les jsuites cependant en eurent connaissance; ils m'en firent
plusieurs fois compliment depuis pendant les rcrations, et, aprs
leur dispersion, on dut retrouver cette bauche, parmi les papiers du
pre Debrosse, dans les balayures des greniers du collge.

Cette bauche ne mritait pas un autre sort. La posie se compose de
trois choses: sentiment, peinture, musique. Dans ce cantique d'enfant,
il n'y avait encore que de la musique et un peu de peinture; le
rhythme m'enivrait dj; mais le rhythme seul ressemble  ce chef
d'orchestre qui bat la mesure avec son archet pendant les silences de
la mlodie.


XVI

Cependant les aspects tour  tour riants ou grandioses qui se
droulaient  mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes
excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scne des
Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimes
en moi que le silence obstin de mon guide me permettait moins de
distractions. Il me rendait contemplateur par force.

Cette belle et pittoresque nature tait comme un livre qu'on m'aurait
contraint  lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en
dchiffrant tout seul le sens. Je n'tais que trop prdispos  m'y
absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma
tte, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhne rapide,
cascades cumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards;
bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes  mes
oreilles, ombres des forts sur mon front; odeurs enivrantes des prs
fauchs du matin, schant en meules sur les revers des coteaux; bains
d'air rafrachissants ou attidis qui rendaient  tous mes membres la
premire lasticit de l'enfance, sentiment d'une telle lgret et
d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise
n'avait qu' souffler pour m'emporter avec l'insecte ail ou avec la
feuille flottante dans l'ocan bleu de l'air des montagnes circulant
autour de moi.

Ces impressions auraient rendu le rocher pote. Je le devenais
davantage chaque jour, mais je ne savais gure encore ce que c'tait
que la posie.

Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de
rhtoriciens un de nos matres les plus aims, le pre Bquet, m'en
apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace
interprts pniblement jusque-l. Je revois d'ici le lieu, la place,
le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de
l'existence!


XVII

Le pre Bquet n'tait nullement, comme le pre Varlet, un cnobite
ptrifi dans sa cellule par son austre pit ou comme le limaon
fossile dans sa coquille: c'tait un homme du monde. Il tait entr
tard, et aprs une vie rpandue, dans l'ordre; il avait voulu
recueillir la maturit de sa vie et utiliser  l'instruction
littraire de la jeunesse ses talents et ses gots, gots et talents
d'un lettr accompli. La littrature tait pour lui la moiti de
l'existence: sa pit mme tait littraire. Il croyait que l'esprit
humain est comme la glace de cristal, et que plus on le polit, plus il
reflte de divinit dans ses oeuvres.

Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrs
d'entre nous. Il tait plutt pour nous un condisciple avanc en
annes qu'un matre. Ses conversations familires avec nous dans les
jardins, pendant les heures de dlassement, taient les meilleures et
les plus charmantes de ses leons. Son got raffin tenait un peu de
la douce et exquise mollesse de son caractre. Ce caractre tait
gracieusement exprim sur sa physionomie. Son visage tait presque
toujours drid, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce
sourire fin et pensif qui semble relever sur les lvres une
demi-pense et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait en
lui-mme tait toujours bon, spirituel, agrable  lui et aux autres.
Ses lvres en avaient contract un pli: c'tait la rticence de la
bont qui mdite un plaisir  faire ou une amabilit  dire.

Le seul dfaut littraire de cet excellent homme tenait  ses qualits
de coeur et d'esprit: il y avait un peu d'effmination dans son got
et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique
qu'on appelle le gothique fleuri; le style du pre Bquet tait du
franais fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le
grand gnie de cette magnifique corruption du style.


XVIII

M. de Chateaubriand venait de faire paratre alors le _Gnie du
Christianisme_. Le sicle militaire incarn dans Bonaparte allait
s'incarner littrairement dans cet crivain; tout tait raction en
France depuis la caserne jusqu'aux acadmies. Il fallait un dcorateur
du pass qu'on voulait faire revivre et rgner sous ses deux formes de
trne absolu et d'autel populaire; l'auteur du _Gnie du
Christianisme_, grand pote qui cherchait un pome, s'offrit avec ses
magiques pinceaux. Il fit un prodige d'imagination, il blouit et il
enchanta le monde avec son livre, il fut le gnie des Ruines, tout
par de fleurs spulcrales, de souvenirs, de traditions, de mystres,
de sentiment, opposant le coeur  l'esprit, et reconstruisant le vieux
temple avec ses dbris; il fut l'Esdras du christianisme aprs la
captivit de Babylone.

Le gouvernement le favorisait sous main; M. de Fontanes tait le lien
cach entre le trne nouveau et l'antique autel. Ami et patron de M.
de Chateaubriand, il prsentait le pote au soldat. Le soldat et le
pote s'entendirent au premier mot.

On a prtendu qu'il y avait eu antagonisme de nature et de tendance
entre ces deux hommes du pass, Bonaparte et M. de Chateaubriand: rien
n'est plus faux; ces deux hommes s'entendaient  merveille alors.
Refaites-moi un temple avec votre posie, disait le consul au pote,
je vous referai un trne avec mon pe. Et le _Gnie du Christianisme_
ne tarda pas  paratre.

Le pote, rcompens par le consul, ne fut nullement retenu alors par
le royalisme qu'il manifesta depuis pour les Bourbons; il entra
hardiment par un emploi diplomatique  Rome, et ensuite dans le
Valais, dans la fortune de Bonaparte.

Bonaparte, devenu Napolon, fut prsent comme un nouveau Cyrus au
monde, dans l'exorde du discours  l'Acadmie franaise de M. de
Chateaubriand.

Les jsuites, trs-favoriss alors par l'empire et par le cardinal
Fesch, oncle de Napolon, salurent le _Gnie du Christianisme_ avec
moins d'enthousiasme que le parti de l'empire et que le parti
royaliste ne l'avaient salu; ils ne se dissimulrent pas que le
secours apport en apparence par ce livre  la religion tait un
secours dangereux, plus potique que chrtien, et que les sensualits
d'images et de coeur par lesquelles l'crivain allchait, pour ainsi
dire, les mes, taient au fond trs-opposes  l'orthodoxie littrale
et  la svrit morale de dogme et de l'esprit chrtien. Mais, tout
en laguant trs-prudemment du livre les parties romanesques ou
passionnes trop propres  allumer ou  effminer les passions
prcoces de leur jeunesse, ils le laissrent circuler  demi-dose dans
leurs collges. Un abrg en deux volumes, pur d'_Atala_, de _Ren_
et de plusieurs autres chapitres trop remuants pour des mes dj
mues, furent mis par eux dans les mains de leurs matres d'tude. 
titre de professeur de belles-lettres, le pre Bquet possda le
premier exemplaire. Il tait trop ravi pour renfermer en lui-mme son
ivresse, et trop communicatif pour ne pas nous associer  son bonheur.


XIX

Un jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient avec les
senteurs des jardins et des prs par la fentre ouverte de sa classe,
au rez-de-chausse; la sve rajeunie de la saison circulait dans nos
veines comme dans les plantes; ces lueurs, ces odeurs, ces
bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apports par les
bouffes du vent tide appelaient toutes nos penses au dehors.

Je ne sais quel vague ennui, phnomne ordinaire du printemps sur les
hommes sdentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les
nonchalances d'attitude, les billements mal contenus sur les bancs de
bois de la salle. Le pre Bquet lui-mme, trs-indulgent de sa
nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence
gnrale; il nous lisait et nous commentait, sans got et sans verve,
je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les
images et les penses taient aussi uses pour lui et pour nous que le
parchemin tach d'encre de nos livres d'tude.

Un autre livre broch en papier de couleur tait ferm sous son bras,
entre son habit noir et son coude; on voyait qu'il y pensait malgr
lui; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur
le pupitre de sa chaire, se dtournait involontairement et tombait
obliquement sur le livre press contre son coeur.

Nous-mmes nous regardions avec curiosit ce livre, dont la couverture
inusite excitait notre tonnement. Nous avions comme le pressentiment
ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce
mystrieux volume.


XX

Tout  coup le pre Bquet ferma ses livres grecs et latins. Il nous
dit que la classe tait finie par exception pour cette matine, mais
que, pour remplir plus agrablement l'heure qui nous restait encore
avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre
mondain qui venait de paratre, et dont l'auteur, inconnu jusque-l,
s'appelait Chateaubriand.

Ce petit prologue, prononc avec l'accent d'un homme qui annonce une
bonne nouvelle  son auditoire et qui fait entendre plus qu'il ne dit,
rveilla tout  coup notre attention. La srnit du jour de fte
entrant par la fentre grille de la classe, le chant des oiseaux
sous la charmille, l'espoir d'aller bientt nous-mmes respirer
librement dans ces alles l'air du printemps, nous prdisposaient au
plaisir. Nous fermmes donc nos livres d'tudes dans nos pupitres, et,
les coudes appuys sur la table, la tte dans nos mains, nous prmes
l'attitude des disciples qui coutent le matre dans le tableau de
_l'cole d'Athnes_ de Raphal.

Mes amis, nous dit alors le bon professeur, je vais faire une chose
inusite, peut-tre rprhensible, je vais tenter sur vos esprits une
preuve de got; je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne
m'a faite ce matin en parcourant ses pages est une illusion de la
nouveaut, ou si c'est une admiration lgitime et motive pour des
images et pour un style aussi rellement beaux que l'antique o nous
cherchons ensemble le beau. coutez avec attention les pages que je
vais vous lire; recueillez bien vos impressions et vos jugements; je
vous interrogerai ensuite sur vos propres sentiments, et je vous
donnerai pour sujet de composition demain l'analyse raisonne de ces
pages. Ceux d'entre vous qui prfrent,  cause de leur ge plus
tendre, les promenades et les jeux de cette belle matine  des
dlassements d'esprit peuvent se retirer; les autres resteront
librement avec moi pour jouir d'autres plaisirs.

La foule s'lana dans les jardins avec des cris de joie qui se
confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des
charmilles; huit ou dix adolescents des plus gs ou des plus lettrs
restrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le got
dlicat du matre et par leur attrait dj prononc pour les plaisirs
d'esprit. J'tais du nombre; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis
de V. et Aymon de V., se grouprent avec moi au pied de la chaire.
Nous tions tout regard et toute oreille pour le phnomne promis.


XXI

Il est un Dieu, commena le matre d'un accent solennel qui tenait 
la fois du prtre et du pote, il est un Dieu! Les herbes de la
valle et les cdres de la montagne le bnissent, l'insecte bourdonne
ses louanges, l'lphant le salue au lever du jour, l'oiseau le
chante dans le feuillage, la foudre fait clater sa puissance, et
l'ocan dclare son immensit. L'homme seul a dit: Il n'y a point de
Dieu.

Il n'a donc jamais, celui-l, dans ses infortunes, lev les yeux vers
le ciel, ou dans son bonheur abaiss ses regards vers la terre? La
nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la
croit-il le simple rsultat du hasard? Mais quel hasard a pu
contraindre une nature si dsordonne et si rebelle  s'arranger dans
un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est _la pense
manifeste de Dieu_, et que l'univers est _son imagination rendue
sensible_. Ceux qui ont admis la beaut de la nature comme preuve
d'une intelligence suprieure auraient d faire remarquer une chose
qui agrandit prodigieusement la sphre des merveilles: c'est que le
mouvement et le repos, les tnbres et la lumire, les saisons, la
marche des astres, qui varient les dcorations du monde, ne sont
pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en ralit. La
scne qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est
pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su
runir dans son ouvrage la dure _absolue_ et la dure _progressive_.
La premire est place dans le _temps_, la seconde dans l'_tendue_;
par celle-l les grces de l'univers sont unes, infinies, toujours les
mmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouveles: sans
l'une il n'y et point eu de grandeur dans la cration; sans l'autre
il y et eu monotonie.

Ici le temps se montre  nous sous un rapport nouveau; la moindre de
ses fractions devient un _tout complet_, qui comprend tout, et dans
lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu'
la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite ternit.
Runissez donc en ce moment, par la pense, les plus beaux accidents
de la nature; supposez que vous voyez  la fois toutes les heures du
jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin
d'automne, une nuit seme d'toiles et une nuit couverte de nuages,
des prairies mailles de fleurs, des forts dpouilles par les
frimas, des champs dors par les moissons: vous aurez alors une ide
juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil,
qui se plonge sous les votes de l'occident, un autre observateur le
regarde sortir des rgions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie
ce vieil astre, qui s'endort fatigu et brlant dans la poudre du
soir, est-il dans ce moment mme ce jeune astre qui s'veille humide
de rose, dans les voiles blanchissants de l'aube?  chaque moment de
la journe, le soleil se lve, brille  son znith et se couche sur le
monde; ou plutt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni
midi, ni occident vrai: tout se rduit  un point fixe d'o le
flambeau du jour fait clater  la fois trois lumires en une seule
substance. Cette triple splendeur est peut-tre ce que la nature a de
plus beau; car, en nous donnant l'ide de la perptuelle magnificence
et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image
clatante de sa glorieuse Trinit.

Conoit-on bien ce que serait une scne de la nature si elle tait
abandonne au seul mouvement de la matire? Les nuages, obissant aux
lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou
monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'aprs,
l'atmosphre serait trop paisse ou trop rarfie pour les organes de
la respiration; la lune, trop prs ou trop loin de nous, tour  tour
serait invisible, tour  tour se montrerait sanglante, couverte de
taches normes, ou remplissant seule de son orbe dmesur le dme
cleste. Saisie comme d'une trange folie, elle marcherait d'clipse
en clipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle dcouvrirait
enfin cette autre face que la terre ne connat pas. Les toiles
sembleraient frappes du mme vertige; ce ne serait plus qu'une suite
de conjonctions effrayante: tout  coup un signe d't serait atteint
par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pliades, et le Lion
rugirait dans le Verseau; l des astres passeraient avec la rapidit
de l'clair; ici ils pendraient immobiles; quelquefois, se pressant en
groupes, ils formeraient une nouvelle Voie lacte; puis, disparaissant
tous ensemble et dchirant le rideau des mondes, selon l'expression de
Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abmes de l'ternit.

Mais de pareils spectacles n'pouvanteront pas les hommes avant le
jour o Dieu, lchant les rnes de l'univers, n'aura besoin pour le
dtruire que de l'abandonner.


XXII

....... Nous tions dj sous le charme de cette langue o les images
dont nous ne pouvions pas contester la justesse se pressaient au fond
de nous aussi nombreuses et aussi vagues que les toiles dans la Voie
lacte. Le matre sourit et reprit:

La nature a ses temps de solennit, pour lesquels elle convoque des
musiciens des diffrentes rgions du globe. On voit accourir de
savants artistes avec des sonates merveilleuses, des vagabonds
troubadours qui ne savent chanter que des ballades  refrain, des
plerins qui rptent mille fois les couplets de leurs longs
cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gmit:
le premier, perch sur la plus haute branche de l'ormeau, dfie notre
merle, qui ne le cde en rien  cet tranger; la seconde, sous un toit
hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps
d'vandre; le troisime, cach dans le feuillage d'un chne, prolonge
ses roucoulements semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois.
Enfin le rouge-gorge rpte sa petite chanson sur la porte de la
grange, o il a plac son gros nid de mousse. Mais le rossignol
ddaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie: il attend
l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de
la fte qui se doit clbrer dans les ombres.

Ici nouveau silence de nos haleines  peine entendues; puis vint la
page du rossignol, aussi mlodieuse que l'oiseau.

Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du
jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et
dans les valles; lorsque les forts se taisent par degrs, que pas
une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel,
que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la
cration entonne ses hymnes  l'ternel. D'abord ils frappent l'cho
des brillants clats du plaisir: le dsordre est dans ses chants; il
saute du grave  l'aigu, du doux au fort; il fait des poses; il est
lent, il est vif: c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui
palpite sous le poids de l'amour. Mais tout  coup la voix tombe,
l'oiseau se tait. Il recommence! Que ses accents sont changs! quelle
tendre mlodie! Tantt ce sont des modulations languissantes quoique
varies; tantt c'est un air un peu monotone comme celui de ces
vieilles romances franaises, chefs-d'oeuvre de simplicit et de
mlancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que
de la joie. L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est
encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un;
mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la
clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la
douleur.

Ceux qui cherchent  dshriter l'homme,  lui arracher l'empire de
la nature, voudraient bien prouver que rien n'est fait pour nous. Or
le chant des oiseaux, par exemple, est tellement command pour notre
oreille, qu'on a beau perscuter l'hte des bois, ravir leurs nids,
les poursuivre, les blesser avec des armes ou dans des piges, on
peut les remplir de douleur, mais on ne peut les forcer au silence.
En dpit de nous il faut qu'ils nous charment, il faut qu'ils
accomplissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans nos maisons, ils
multiplient leurs accords: il y a sans doute quelque harmonie cache
dans le malheur, car tous les infortuns sont enclins au chant. Enfin,
que des oiseleurs, par un raffinement barbare, crvent les yeux  un
rossignol: sa voix n'en devient que plus mlodieuse. Cet Homre des
oiseaux gagne sa vie  chanter, et compose ses plus beaux airs aprs
avoir perdu la vue. Dmodocus, dit le pote de Chio en se peignant
sous les traits du chantre des Phaciens, tait le favori de la muse;
mais elle avait ml pour lui le bien et le mal, et l'avait rendu
aveugle en lui donnant la douceur des chants.


XXIII

Une exclamation d'enthousiasme clata dans tout le jeune auditoire; le
pre Bquet, qui s'tait attendri, reprit sa voix virile en
poursuivant la page.

L'oiseau, continua-t-il  lire, semble le vritable emblme du
chrtien ici-bas: il prfre, comme le fidle, la solitude au monde,
le ciel  la terre, et sa voix bnit sans cesse les merveilles du
Crateur.

Il y a quelques lois relatives aux cris des animaux, qui, ce nous
semble, n'ont point encore t observes, et qui mriteraient bien de
l'tre. Le divers langage des htes du dsert nous parat calcul sur
la grandeur ou le charme du lieu o ils vivent et sur l'heure du jour
 laquelle ils se montrent. Le rugissement du lion, fort, sec, pre,
est en harmonie avec les sables embrass o il se fait entendre,
tandis que le mugissement de nos boeufs charme les chos champtres de
nos valles; la chvre a quelque chose de tremblant et de sauvage dans
la voix, comme les rochers et les ruines o elle aime  se suspendre;
le cheval belliqueux imite les sons grles du clairon, et, comme s'il
sentait qu'il n'est pas fait pour les soins rustiques, il se tait sous
l'aiguillon du laboureur et hennit sous le frein du guerrier. La nuit,
tour  tour charmante ou sinistre, a le rossignol et le hibou; l'un
chante pour le zphyre, les bocages, la lune, les amants, l'autre
pour les vents, les vieilles forts, les tnbres et les morts. Enfin
presque tous les animaux qui vivent de sang ont un cri particulier,
qui ressemble  celui de leurs victimes. L'pervier glapit comme le
lapin et miaule comme les jeunes chats; le chat lui-mme a une espce
de murmure semblable  celui des petits oiseaux de nos jardins; le
loup ble, mugit ou aboie; le renard glousse ou crie; le tigre a le
mugissement du taureau, et l'ours marin une sorte d'affreux rlement,
tel que le bruit des rcifs battus des vagues o il cherche sa proie.
Cette loi est fort tonnante, et cache peut-tre un secret terrible.
Observons que les monstres parmi les hommes suivent la loi des btes
carnassires. Plusieurs tyrans ont eu des traces de sensibilit sur le
visage et dans la voix, et ils affectaient au dehors le langage des
malheureux qu'ils songeaient intrieurement  dchirer. Nanmoins la
Providence n'a point voulu qu'on s'y mprt tout  fait, et, pour peu
qu'on examine de prs les hommes froces, on trouve sous leurs feintes
douceurs un air faux et dvorant, mille fois plus hideux que leur
furie.


XXIV

Nous frmissions. Bientt nous sourmes de nouveau aux suaves
peintures de l'industrie des oiseaux, si suprieurement dcrite depuis
par Audubon, Wilson, Toussenel, madame Michelet, ces historiographes
de l'intelligence et de l'amour des animaux.

Une admirable providence se fait remarquer dans les nids des oiseaux;
on ne peut contempler sans tre attendri cette bont divine qui donne
l'industrie au faible et la prvoyance  l'insouciant.

Aussitt que les arbres ont dvelopp leurs fleurs, mille ouvriers
commencent leurs travaux: ceux-ci portent de longues pailles dans le
trou d'un vieux mur, ceux-l maonnent des btiments aux fentres
d'une glise, d'autres drobent un crin  une cavale ou le brin de
laine que la brebis a laiss suspendu  la ronce. Il y a des bcherons
qui croisent des branches dans la cime d'un arbre; il y a des
filandires qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais
s'lvent, et chaque palais est un nid; chaque nid voit des
mtamorphoses charmantes: un oeuf brillant, ensuite un petit couvert
de duvet. Ce nourrisson prend des plumes; sa mre lui apprend  se
soulever sur sa couche. Bientt il va se pencher sur le bord de son
berceau, d'o il jette un premier coup d'oeil sur la nature. Effray
et ravi, il se prcipite parmi ses frres, qui n'ont point encore vu
ce spectacle; mais, rappel par la voix de ses parents, il sort une
seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore
la couronne de l'enfance autour de sa tte, ose dj contempler le
vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abmes de verdure
au-dessous du chne paternel. Et pourtant, tandis que les forts se
rjouissent en recevant leur nouvel hte, un vieil oiseau qui se sent
abandonn de ses ailes vient s'abattre auprs d'un courant d'eau; l,
rsign et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du mme
fleuve o il chanta ses amours, et dont les arbres portent encore son
nid et sa postrit harmonieuse.

C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la
classe des petits oiseaux, les oeufs sont ordinairement peints de la
couleur dominante du mle. Le bouvreuil niche dans les aubpines, dans
les groseilliers et dans les buissons de nos jardins; ses oeufs sont
ardoiss comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouv
une fois un de ces nids dans un rosier; il ressemblait  une conque de
nacre, contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus,
toute humide. Le bouvreuil mle se tenait immobile sur un arbuste
voisin comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets taient
rpts dans l'eau d'un tang avec l'ombrage d'un noyer qui servait de
fond  la scne, et derrire lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu
nous donna, dans ce petit tableau, une ide des grces dont il a par
la nature.....


XXV

L'heure sonna trop prompte  la lugubre horloge de la chapelle: nous
aurions voulu que le temps n'et plus d'heures; le grand peintre
d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlev le
sentiment du temps coul. Le livre tait ferm que nous lui
demandions encore des pages. Nous remercimes le matre de nous avoir
fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en
sortant,  la fin de l'anne d'tudes, de lire  satit ces volumes.
Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous
n'emes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rvmes
la nuit; nous en recherchmes les mlodies de penses dans notre
mmoire au rveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une
fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un blouissement
d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait
le vertige de la posie. Il fit le mme effet sur Branger plus avanc
en ge.

Pourquoi? Parce qu'indpendamment des beauts relles de ce style, ce
style tait neuf, et qu'il y a dans la nouveaut une primeur de
sensations qui est  elle seule une beaut littraire. De mme que
chaque peuple, chaque civilisation et chaque sicle portent leurs
penses, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous
rvlait le style du dix neuvime sicle: style composite, comme le
genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mle tous
les genres, qui associe le raisonnement, l'loquence, l'lgie, le
lyrisme, la peinture, la posie, et qui recouvre le tout d'un vernis
magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de
solidit du fond.


XXVI

Aussi les oeuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers
livres sur lesquels nous nous prcipitmes comme sur la proie de nos
imaginations  la fin de nos tudes, en rentrant dans les
bibliothques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mrite de
ce grand prestidigitateur de style, ce que _Ren_ et _Atala_, _les
Martyrs_ donnrent de dlires  mon imagination; mais je dois dire
aussi que, ds ces premires lectures au collge, tout en tant plus
mu peut-tre qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la
musique et surtout de la mlancolie de ce style, je fus plus frapp
que tout autre aussi du dfaut de raisonnement, de naturel et de
simplicit qui caractrisait malheureusement ces belles oeuvres. Je me
souviens qu'un jour, assis avec quatre de ces condisciples sur un
tronc d'arbre au bord du Rhne, nous lmes pendant toute la rcration
quelques chapitres du _Gnie du Christianisme_ et que nous en fmes
mus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut ferm, nous
nous interrogemes les uns les autres sur nos impressions rflchies;
tout le monde s'cria que c'tait le plus beau des livres qui ft
jamais tomb sous nos yeux dans le cours de nos lectures.--Et toi? me
demandrent mes camarades.--Moi, rpondis-je, je pense comme vous;
c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.--Et pourquoi?
ajoutent-ils.--Parce que c'est trop beau, rpondis-je, parce que la
nature y disparat trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu
de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce
que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages sont des
larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs.

Mes amis se rcrirent alors sur la svrit de ce jugement prcoce,
qu'ils ont ratifi depuis; ils m'ont rappel bien souvent plus tard
cette prcocit de bon sens qui se laissait sduire, mais qui ne se
laissait pas tromper par ce grand gnie de dcadence.

Cependant M. de Chateaubriand fut certainement une des mains
puissantes qui m'ouvrirent ds mon enfance le grand horizon de la
posie moderne.


XXVII

Les potes antipotiques du dix-huitime sicle, Voltaire, Dorat,
Parny, Delille, Fontanes, La Harpe, Boufflers, versificateurs
spirituels de l'cole dgnre de Boileau, furent ensuite mes modles
dpravs, non de posie, mais de versification. J'crivis des volumes
de dtestables lgies amoureuses avant l'ge de l'amour, 
l'imitation de ces faux potes.

Andr Chnier n'avait pas encore t recueilli en volume; je n'en
connaissais que la sublime et divine lgie de _la Jeune Captive_,
cite en partie par M. de Chateaubriand.

Bien qu'Andr Chnier, dans son volume de vers, ne soit qu'un Grec du
paganisme, et par consquent un dlicieux pastiche, un pseudo-Anacron
d'une fausse antiquit, l'lgie de _la Jeune Captive_ avait l'accent
vrai, grandiose et pathtique de la posie de l'me. L'approche de la
mort, qui attendait le pote  la porte de sa prison sur l'chafaud,
avait chang le diapason de ce jeune Grec en diapason moderne. L'amour
et la mort sont deux grandes muses; grce  leur inspiration runie,
la manire trop attique d'Andr Chnier tait devenue du pathtique.
Ces vers avaient coul, non plus de son imagination, mais de son
coeur, avec ses larmes. Voil le secret de cette lgie tragique de
_la Jeune Captive_, qui ne ressemble en rien  cette famille d'lgies
grecques que nous avons lues plus tard dans ses oeuvres.


XXVIII

Je m'criai tout de suite en la lisant: Voil le pote! Cette
rvlation donna malgr moi le ton  plusieurs des essais de posie
vague et informe que j'crivais au hasard dans mes heures
d'adolescence.

On en retrouvera quelque trace dans l'lgie intitule _la Fille du
pcheur_, qui n'a jamais t ni acheve ni publie par moi. Je
l'achve et je la publie ici pour la premire fois. On a lu avec
indulgence une page en prose de mes _Confidences_ sous le nom de
_Graziella_. J'ai dit, dans cette demi-confidence de premire
jeunesse, que, pendant notre sjour dans l'le, j'crivais de temps en
temps des vers mentalement adresss  la charmante fille du pcheur,
bien qu'elle ignort ce que c'tait que des vers et dans quelle langue
ces vers taient crits. _La Fille du pcheur_ est une de ces lgies
que j'esquissai au crayon sous le figuier et sous la treille dore par
le soleil de l'le; on y retrouvera,  travers les rminiscences
grecques de Thocrite et d'Anacron, quelque pressentiment d'Andr
Chnier, mais avant que la muse d'Andr Chnier et pleur, et quand
elle jouait encore sur le sable de la mer d'Ionie avec les bas-reliefs
et les dbris des Vnus grecques rouls par les flots.

LA FILLE DU PCHEUR

GRAZIELLA.

    I

    Quand ton front brun flchit sous la cruche  deux anses
    O tu rapportes l'eau du puits pour le gazon;
    Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses
    Sur le toit aplati de la blanche maison,
    Et que ton frre enfant, pour marquer la cadence,
    Pinant d'un ongle aigu les cordes de laiton,
    Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton,
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    II

    L'autre jour je te vis (tu ne me voyais pas);
    Tu portais sur ton front ta cruche toute pleine;
    Son poids de tes pieds nus rapetissait les pas,
    Et la pente escarpe essoufflait ton haleine.
    Un vieillard en sueur montait par le chemin
    (Un frre mendiant qui glane sur la terre);
    Il rapportait le pain et l'huile au monastre.
    Il s'approcha de toi, son rosaire  la main;
    Toi tu compris sa soif et t'arrtas soudain.
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    III

    Avant qu'il et parl, tu lisais sa requte;
    Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps;
    Tu descendis la cruche au niveau de sa tte,
    Et du vase inclin tu lui tendis les bords.
    Il y but  longs traits, en relevant sa manche.
    Il regardait ton front de honte color,
    Et l'eau que le bouquet de tamarisque tanche
    Ruisselait de sa lvre et de sa barbe blanche,
    Comme  travers les joncs s'goutte l'eau d'un pr.
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    IV

    Moi, cependant, cach par la vigne et l'rable,
    Je regardais, muet, la scne d'Orient,
    L'ombre que ce beau groupe allongeait sur le sable,
    Ton visage confus, le vieillard souriant;
    Il te donna, pour prix de ta cruche d'eau pure,
    Un chapelet de grains colors de carmin,
    Une croix de laiton, qui battait sa ceinture;
    Et toi, courbant ton cou sous sa manche de bure,
    Tu plias les genoux et tu baisas sa main.
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    V

    Je retenais de peur mon haleine insensible;
    Je pensais voir en toi sous ces cieux clatants
    Une apparition d'Homre ou de la Bible:
    La Jeunesse au coeur d'or faisant l'aumne au Temps!
    Ou quelque parabole empreinte d'vangile:
    La Charit, dont l'me est l'unique joyau,
    Au Dieu qui du mme oeil voit l'opale ou l'argile
    Donnant mille trsors dans une goutte d'eau!...
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    VI

    Ah! que ne suis-je n pcheur comme ton frre?
    Que n'ai-je eu pour berceau ces rcifs inconnus?
    Pour berceuse la mer dont l'cume lgre
    Trempe ce sable tide o plongent tes pieds nus?
    Que n'ai-je eu pour jouet et pour seul hritage
    La barque, l'aviron, la mer creuse, et la plage
    O le soir, quand la proue accoste le rivage,
    Le filet, tout gonfl d'caille au jour changeant,
    Tombe lourd sur la grve, avec un son d'argent?
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    VII

    Sans sonder l'horizon qui s'enfuit sous la brume,
    Sans rver au del je ne sais quel grand sort,
    Dans ton le, au soleil toute enceinte d'cume,
    Aucun de mes dsirs n'en passerait le bord.
    N'est-ce donc pas assez, belle enfant de ces treilles,
    De te voir tous les jours, et puis de te revoir
    Tantt suant tes doigts de l'ambre des abeilles,
    Tantt cousant la voile, ou tressant les corbeilles
    Pour porter  deux mains la feuille au chevreau noir?
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    VIII

    Ou bien sous le figuier, de son sucre prodigue,
    Assise sur le toit entre l'ombre et le fruit,
    plucher en automne et retourner la figue
    Que le vent de mer sale et que le soleil cuit?
    Ou quand le grand filet, fatigu par la pche,
    S'tend d'un arbre  l'autre et sur la grve sche,
    Jeune Parque tenant le fil et le ciseau,
    Pour renouer la maille o l'cueil a fait brche,
    Entrevue  demi derrire ce rseau,
    Passer et repasser comme une ombre sous l'eau?
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    IX

    Ou sur le bord moussu de la fontaine obscure
    T'asseoir, te croyant seule,  la fin du soleil,
    Comme un moineau son cou, lisser ta chevelure,
    Dans tes petites mains prendre ton pied vermeil,
    En laver d'un bain froid la blessure amortie,
    Arracher de la peau l'pine des cactus,
    Ou le dard de l'abeille, ou la dent de l'ortie,
    Et d'une gouttelette avec elle sortie
    Teindre d'un peu de sang la fleur d'or du lotus?
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    X

    Sous la grotte o jaillit le seul ruisseau d'eau douce,
    Une figure en marbre est taille au ciseau,
    Vierge ou nymphe, on ne sait; de sa conque de mousse
    Un triton sur ses pieds verse une nappe d'eau;
    Dans l'une de ses mains un petit poisson joue;
    Dans l'autre un coquillage, enfant du bord amer,
    Tout prs de son oreille est coll sur sa joue
    Comme pour lui chanter les chansons de la mer.
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    XI

    De lichens et de joncs sordidement vtue,
    De ses habits mouills le flot s'goutte en vain;
    Dans ses haillons verdis la charmante statue
    Sous l'outrage du sort conserve un front divin;
    Le filet de cristal que sa robe distille
    Abreuve le pasteur, l'enfant, le matelot,
    Fait boire l'oranger dans les ravins de l'le,
    Et, quand il a rempli mille cruches d'argile,
    Va jusque dans la mer se perdre  petit flot.
    Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

    XII

    Eh bien! je crois te voir dans cet humble symbole,
    Toi, source de mon coeur!... Quand tes filets plis
    Dgouttent d'eau de mer sur ton bras, o les colle
    L'cume du rcif qui te blanchit les pis;
    Ou bien quand tes cheveux, que la lame pouvante,
    Battant ta maigre paule, aiment  s'y jouer
    Avec le flot qui monte, avec la mer qui vente,
    Et que, tes bras levs, comme une urne vivante,
    Tes deux mains  ton front veulent les renouer!
    Jeune fille aux longs yeux, c'est  toi que je pense!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ainsi que d'abord la nature, puis l'imagination, puis la pit,
puis l'amour me donnrent les premiers instincts, puis les premires
leons de posie. Je n'ai jamais eu une pense dont je ne retrouve la
racine dans un sentiment; tout vient du coeur: _nascuntur poet_. J'ai
trouv l'autre jour cette inscription au crayon, et signe seulement
d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de ma maison de
village,  Milly. L'anonyme a raison, les potes y naissent, et
puissent-ils aussi y mourir!...

                                                            LAMARTINE.




XXIVe ENTRETIEN.

12e de la deuxime Anne.




POPE.

HOMRE.--L'ODYSSE[2].

         [Note 2: Nous dirons dans le prochain Entretien pourquoi nous
         commenons par l'_Odysse_ notre tude en trois Entretiens
         sur Homre, au lieu de la commencer par l'_Iliade_.]


I

L'_Iliade_ est le pome de la vie publique; l'_Odysse_, que j'ouvre
en ce moment devant vous, est le pome de la vie domestique. Il y a
autant de diffrence entre l'_Iliade_ et l'_Odysse_ qu'il y en a
entre le champ de bataille ou le conseil des princes et le foyer de
famille. L'_Iliade_ clbre l'hrosme, l'_Odysse_ raconte le coeur
humain. La premire de ces popes est le livre des hros, la seconde
est le livre de l'homme. Homre est plus sublime peut-tre dans
l'_Iliade_, il est plus intressant dans l'_Odysse_; la gloire a des
accents plus clatants, la nature en a de plus intimes et de plus
pathtiques. Dans l'un et dans l'autre de ces pomes diffremment
divins, Homre est gal  lui-mme, c'est--dire suprieur  tout ce
qui a t racont ou chant avant lui. Faisons donc faire silence 
tous les bruits du jour dans notre me et reportons-nous  l'poque
hroque et pastorale du monde, dans une de ces les, vritables
_dens_, de la mer sur l'Archipel, et coutons.


II

Cependant, avant de vous drouler ces vers admirables qui semblent
avoir conserv dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations
sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des
rames d'o dgoutte l'onde amre, les frmissements des brises du ciel
dans les cyprs, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de
l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les
anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui
appartient moins  la rhtorique qu' l'observation du coeur humain:
c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homre dans
l'_Odysse_, il faut tre n et avoir vcu dans des conditions de vie
rurale, patriarcale ou maritime, analogues  celles dans lesquelles le
pote de la nature a puis ses paysages, ses moeurs, ses aventures et
ses sentiments. La vrit du tableau ne peut nous frapper qu'autant
que nous avons connu le modle.

Malheur  l'homme qui, soit par le trop d'lvation, soit par le trop
de dfaveur de sa destine, est n dans les villes, et qui a t lev
 distance des scnes primitives, naves, agricoles, champtres ou
maritimes de la nature! Celui-l ne comprendra jamais l'_Odysse_. Le
fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale
moderne, le fils du mercenaire qui est n comme la _paritaire_ des
murs d'une cit et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallles
de la ville o son atelier le nourrit et le dvore, ne doivent pas
mme ouvrir ces pomes d'Homre; l'pope de la mer, des montagnes,
des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux.
C'est l une des privations intellectuelles, une des injustices du
sort dont il faut galement les plaindre, qu'ils soient grands ou
petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le
monde champtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les
oreilles, pour l'imagination et pour le coeur, leur sont interdits!
Ayons mme compassion de leur grandeur ou de leur misre! Qu'ils
assistent aux drames plus ou moins dclamatoires des grands ou petits
potes de la scne; qu'ils applaudissent aux froces ambitions des
hros de cour ou de rue dans les cours et dans les cits; qu'ils
savourent bien la connaissance du coeur humain tal devant eux, en
horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille,
les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Trence ou les
Molire, ces sublimes choristes des hommes rassembls, c'est l leur
lot  eux; mais quant  Homre, et surtout  l'Homre de l'_Odysse_,
qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respir en naissant l'me des
champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la
nature  l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les
chants des potes piques!

Quant  moi et  la plupart d'entre vous, nous avons t plus
favoriss du ciel; nous sommes ns ou nous avons grandi loin de
l'ombre morbide des villes,  l'ombre salubre du verger de notre toit
rustique, sur une colline laboure,  l'ombre du rocher, au bord de la
mer, o les chants des bergers et des pcheurs nous ont bercs tout
prs de la terre, entre les genoux de nos mres ou de nos Eurycles
(servante vieillie de Tlmaque dans la maison de Pnlope, 
Ithaque).

Aussi pouvons-nous lire et relire l'_Odysse_ avec une intelligence et
une dlectation aussi compltes que si les images et les souvenirs du
pote taient nos images natales et nos souvenirs de berceau.

Il y a en effet une tonnante ressemblance de famille entre les sites
et les moeurs dcrites dans le pome d'Homre et entre les sites et
les moeurs des provinces recules du midi de la France. L, ce qu'on
appelle improprement la civilisation, c'est--dire le luxe, le
proltariat, la misre et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit,
sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. 
l'poque o je suis venu au monde surtout, les vestiges et les
traditions du rgime fodal volontaire, vestiges encore mal effacs
entre les chteaux et les chaumires, rappelaient  s'y tromper les
moeurs et les habitudes de cette fodalit primitive et rurale qui
existait du temps d'Homre dans Ithaque et sur le continent grec des
bords de la mer Adriatique. Des chefs hrditaires de peuplade ou de
village, appels _rois_ du temps d'Ulysse, s'appelaient _seigneurs_ de
nos jours. Ces pres de famille, plutt que ces souverains, taient
peuple eux-mmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se
distinguaient des autres habitants des valles et des montagnes que
par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus
fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient
les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la mme main. Ils
rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils
exeraient une hospitalit sans faste, mais librale. Leurs chteaux,
en gnral dmantels depuis les guerres de religion, depuis le
nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement
populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de
supriorit et de noblesse que quelques tourelles dcapites. Leur
majest tait toute dans leurs ruines. Les paysans, mancips de toute
fodalit oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni
redevances, mais ils leur payaient toujours spontanment l'amour
d'habitude, la dfrence de tradition, le respect hrditaire. Ces
liens, d'autant plus forts qu'ils taient tout  fait volontaires,
unissaient la chaumire au chteau. On y menait la mme vie, seulement
un peu plus large dans le chteau, un peu plus mercenaire dans le
village.

Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient t rois dans la
langue de _la Bible_ ou d'Homre; ils n'taient plus en France que
citoyens gaux en tout au peuple des campagnes, mais c'taient des
rois rcemment dcouronns. Ils rgnaient encore, quand ils taient
dignes d'tre aims, par le souvenir, par la vieille affection du pays
et par la dfrence volontaire, sur les populations affranchies.

C'est dans cette classe homrique et biblique que j'tais n. Je ne
m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirs au sort pour ceux
qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque
le premier bonheur de la vie est de natre  une bonne place au soleil
et  une bonne place dans le coeur de ses contemporains.

Heureux ceux, dit Homre, qui sont ns de race libre.

La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'tait
nous.


III

Cette condition sociale dans laquelle j'avais eu le hasard de natre,
le pays pastoral et agricole que nous habitions, la maison, les
vergers, les champs, les aspects, les relations fires, mais douces,
des paysans avec le chteau et du chteau avec les chaumires; les
nombreux serviteurs, jeunes ou vieux, attachs hrditairement  la
famille par honneur et par affection plus que par leurs pauvres
salaires; mon pre, ma mre, mes soeurs, les occupations pastorales,
rurales, domestiques, des champs ou du mnage, toutes ces habitudes,
au milieu desquelles je grandissais, taient tellement semblables aux
moeurs des hommes de l'_Odysse_ que notre existence tout entire
n'tait vritablement qu'un vers ou un chant d'Homre. On va en juger
par cette esquisse du paysage, du chteau, de la ferme et des
habitants.


IV

La rvolution franaise,  peine finie, avait supprim les
substitutions et les droits d'anesse, qui perptuaient quelquefois
utilement pour les familles, quelquefois iniquement pour les enfants,
la transmission des terres de pre en fils. Mon grand-pre, charg de
jours, tait trs-riche en territoires dans la Bourgogne et dans les
montagnes de la Franche-Comt. Il venait de sortir des prisons de la
Terreur. Il se reposait dans cette douce halte de la vie qu'on appelle
une belle vieillesse, avant de mourir. Aprs sa mort, son vaste
hritage s'tait partag entre ses six enfants, trois fils et trois
filles. De cette nombreuse maison, mon pre seul, quoique le dernier
n, s'tait mari. Chacun de ses fils ou de ses filles avait eu pour
sa part une terre avec un chteau dans l'une des deux provinces o nos
biens paternels ou maternels taient situs. On prsume aisment qu'
l'exception de la terre principale, voisine de la ville et habite
plus ordinairement par mon grand-pre, la plupart de ces terres,
livres  des fermiers ou  des intendants, taient ngliges, et que
les demeures, quoique anciennement fodales, portaient les traces
d'abandon et de dlabrement qui prcdent la ruine des difices
humains.

Le second de mes oncles par ordre de naissance avait eu pour son lot
un domaine riche en forts et en pturages,  quelque distance de
Dijon. Cette terre est situe au milieu d'un groupe ou d'un noeud
confus de montagnes noires dont j'aperois et dont je reconnais encore
les gorges sombres avec l'motion des jeunes souvenirs, quand je passe
en chemin de fer  la station alors inconnue de _Mlins_. La fume des
chaumires du village d'Ursy, qui s'lve en lger brouillard bleutre
au-dessus de cette mer de verdure, est inaperue des voyageurs; mais
elle me fait monter  moi les larmes aux yeux. Je pourrais dire de
quel foyer de bcheron ou de laboureur cette fume s'lve, et quelle
mre de famille, autrefois servante ou bergre au chteau, jette le
fagot dans l'tre pour chauffer, au retour des bois humides, les mains
de son mari et de ses petits enfants.

Ce groupe de noires montagnes est perc  peine de quelques valles
troites et tortueuses. Les chnes, des deux cts du ravin,
entre-croisent leurs branches et rpandent leur nuit en plein jour
sur ces solitudes. Chacune de ces gorges sert de lit  un sentier
creus de profondes ornires. C'est par ces chemins creux que les bois
de la contre, sa seule richesse, descendent, aprs les coupes, sur la
rive gauche de la rivire d'Ouche, qui roule plutt qu'elle ne coule
des hauts plateaux de la Bourgogne vers la ville de Bossuet.

Le chteau, cach aux regards par deux mamelons et par des rideaux de
grands frnes, n'est aperu que par les corneilles et par les geais
des collines leves qui l'entourent; les petits bergers paissent
leurs moutons dans les clairires nues des sommets.

C'tait autrefois un chteau  tours,  fosss,  ponts-levis; on en
voit encore les vestiges mal recouverts par les constructions
modernes. Il ressemble aujourd'hui  une immense abbaye d'Italie ou
d'Allemagne. Il est perc de quinze fentres  balcons de pierres
moules sur sa faade; il est orn d'architecture  peine brche par
le temps; il est dcor, au-dessus de la corniche, par une balustrade
lgante plus digne d'une villa de Rome que d'un manoir de la
Bourgogne.

Les avenues de cerisiers, les buis sculaires, ces ifs du Nord, ce
velours des murs d'enceinte, les larges parterres, les immenses
jardins, les pices d'eau dormante dans leurs bassins de roseaux et de
marbre, les fontaines bouillonnantes par la gueule des dauphins
moussus sous le htre colossal, les longs mandres de charmilles
tailles en murailles arrondies en berceaux, les gradins de gazon
fuyant en perspective pour conduire le regard jusqu'au coeur des bois,
enfin les forts paisses et silencieuses qui entourent la demeure,
tout donnait au chteau de mon oncle un caractre de mlancolique
grandeur et de sauvage majest. Il rappelle le clotre des
_Camaldules_ de Naples ou de _Vallombreuse_ de Florence, plus que
l'habitation d'une famille de simples gentilshommes de campagne.

C'est peut-tre ce caractre claustral qui avait,  son insu, port
mon oncle  prfrer ce sjour  toute autre habitation moins svre
dans le partage des biens de la maison.

Cet oncle tait destin  l'glise avant la Rvolution; il tait entr
contre son gr dans cet ordre, avec la perspective toute mondaine d'un
vch ou d'une abbaye. Il en tait sorti sans regret, expuls par la
Rvolution. De son tat il n'avait conserv que la dcence.

Pour viter le contraste entre son ancienne profession et sa vie
nouvelle de simple agriculteur cultivant le domaine de ses pres, il
s'tait retir  jamais hors du monde dans cette thbade opulente. De
prtre sans vocation il s'tait fait patriarche, par dgot du monde.
Ses bois, ses champs, ses serviteurs, ses troupeaux, sa figure de
srnit et de paix, sa philosophie orientale et contemplative, tout
rappelait en lui un Abraham sans pouse. Seulement sa tente tait un
chteau, ses palmiers taient des chnes, et ses chameaux taient les
plus forts taureaux de la province; leurs couples mugissants, attels
ds l'aurore  la charrue, faisaient fumer les collines dfriches de
leur haleine et de leurs sueurs, comme des chaudires vivantes de
force animale vapores au soleil d't sur les sillons.


V

Cet oncle,  qui sa profession sacerdotale interdisait le bonheur
d'avoir une famille, aimait tendrement mon pre; il nous avait adopts
pour ses enfants. Nous quittions tous les ans notre maison moins
pastorale du Mconnais pour aller passer l't et l'automne dans sa
belle demeure; elle m'tait destine aprs lui. Notre pre et notre
mre nous y conduisaient tout petits pour y continuer notre ducation
domestique et pour animer un peu cette solitude par ce doux tumulte
dont six enfants en bas ge remplissent la maison d'un homme sans
famille. C'est l que nous avons pris tous le got passionn et
l'habitude de la vie des champs, qui largit l'me, en opposition avec
le sjour des villes, qui la rtrcit. L'espace grand devant les pas,
le ciel libre sur la tte rendent l'me vaste et l'esprit indpendant:
les murs sont l'esclavage, les champs sont la libert.


VI

Les moeurs, les travaux, les loisirs, les habitudes  la fois dignes
et rurales que nous avions l sous les yeux, taient bien propres 
nous faonner l'me et les sens  la vie antique et patriarcale des
hommes homriques de l'_Odysse_. Le chteau tait une tribu dont le
chef grec ou le scheik arabe tait notre oncle; les matres et les
serviteurs y vivaient presque dans l'galit et dans la familiarit de
la tente antique; la diffrence n'tait que dans la diversit des
soins et des travaux. L'autorit, tablie d'elle-mme par l'habitude
et par le respect, avait  peine besoin du commandement pour tre
obie. Chacun des nombreux serviteurs du chteau allait de soi-mme 
ses fonctions, comme les troupeaux  qui l'on ouvre l'table vont
d'eux-mmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux
pturages. Presque tous taient ns ou avaient grandi dans la maison.
Une hirarchie naturelle et ascendante faisait, anne par anne,
passer le berger d'agneaux au rang de berger de gnisses, de berger de
gnisses au rang de toucheur de boeufs, du rang de toucheur de boeufs
 celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue  celui de
conducteur de chevaux, charg d'aller toutes les semaines conduire aux
marchs les chars de grains et d'en rapporter le prix au matre. Il en
tait de mme pour les ouvriers bcherons, tous habitants du village
voisin: les hommes mrs abattaient les chnes avec la hache, les
enfants branchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient
les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairires. Il en
tait de mme aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait
sa fonction proportionne  son sexe,  sa force,  son aptitude, 
ses annes: les uns maniaient la faux  l'heure de la rose; les
autres, la faucille  l'heure o la paille sche brle la plante des
pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-l la chargeaient sur les
chariots; les jeunes filles parpillaient sur la pelouse tondue le
sainfoin coup et suspendu aux dents de bois de leur rteau; les
enfants, les glaneuses cueillaient  et l les pis et les herbes
oublis, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras;
d'autres se suspendaient  droite et  gauche aux ridelles du char
pour le tenir en quilibre dans le chemin raboteux et pour empcher le
monceau d'pis de crouler en route avant d'arriver aux granges.


VII

Quand le soir tombait, toute cette tribu rentrait en chantant dans les
cours; on allait se laver les mains et le visage aux fontaines; on
rentrait dans la cuisine pour prendre en commun le repas du soir.

La cuisine n'tait pas moins homrique que l'table, que le labour,
que la fenaison, que la moisson ou que le battage des gerbes sur
l'aire. La table tait gouverne par le vieux Joseph, semblable 
Patrocle dpeant les viandes d'Achille. Il tait assist par cinq ou
six servantes, _Brisis_ ou _Eurycles_ de ce ministre en chef des
festins.

D'immenses chaudires suspendues aux chanes d'airain des crmaillres
fumaient en bouillonnant sur la flamme, sans cesse nourrie de bois
vert, du foyer. On puisait dans ces chaudires avec de larges cuillers
de cuivre, luisantes comme l'or, les portions de lgumes ou de lard
qu'on servait aux ouvriers de la ferme sur des plats d'tain qui
couvraient la table.

Cette table sans nappe, de noyer poli, entoure de bancs, s'tendait
d'un mur  l'autre sous la vote immense et enfume de la cuisine
vote. La flamme du foyer et quelques lampes grecques  bec de grue
l'clairaient de lueurs fantastiques.

Les chefs d'attelage s'asseyaient au bout le plus honorable, parce
qu'il tait le plus rapproch du grand fauteuil de bois o le
cuisinier Joseph, pareil  un roi, prsidait au festin, assis lui-mme
sous le vaste manteau de pierre de la chemine; puis les bouviers,
puis les simples journaliers, puis les bergers, presque tous enfants
en bas ge,  l'exception du berger en chef des moutons, vieillard
respect, pensif, jaseur et philosophe, qui s'asseyait en tte des
bouviers par le droit de ses annes et de sa profonde sagesse.

Quant aux femmes et aux filles, selon la coutume des sicles d'Homre
et de notre pays, elles n'avaient point de place  table  ct des
hommes; elles mangeaient debout derrire les bergers, les unes
adosses aux piliers de la vote, les autres groupes et accroupies
sur le seuil des fentres, et quand elles voulaient boire elles
allaient une  une puiser l'eau frache dans un seau suspendu derrire
la porte. Une poche de cuivre tam, au long manche de fer, leur
servait de coupe ou de verre; elles y trempaient leurs lvres comme
des agneaux dans le courant limpide du lavoir.

Ce repas s'accomplissait en silence, interrompu seulement de temps en
temps par quelques remarques profondes, fines ou malicieuses, du vieux
berger, aussi sage que Nestor, ou par quelques rires contenus des
jeunes filles rougissantes, qui se retournaient contre le mur pour
cacher leur visage ou qui s'enfuyaient en foltrant dans les cours
pour rire en libert.

Le repas termin, notre mre, qui ne ngligeait aucune occasion
d'lever  Dieu l'me de ceux dont elle tait charge, paraissait,
suivie de ses filles et un livre  la main,  la porte de la cuisine.

Aussitt le bruit des services, les conversations, les rires se
taisaient; sa physionomie noble, gracieuse et grave, mme dans le
sourire, apaisait tout ce bruit du jour comme l'huile rpandue apaise
le lger tumulte des petits flots bouillonnants dans la vasque d'une
fontaine. Les hommes se levaient, les fronts se dcouvraient, les
enfants et les jeunes filles se rapprochaient. Elle faisait une courte
lecture de pit approprie  l'intelligence et  la condition de
cette famille: c'tait le plus souvent un petit pisode tout rural et
tout pastoral de _la Bible_, suivi d'un petit commentaire qui faisait
sentir  ces pauvres gens la similitude de leur vie  la vie des
patriarches aims de Dieu, puis une courte prire pour bnir le jour
et le lendemain. Ainsi rien ne manquait  cette existence de la
famille agricole, pas mme l'lvation de la pense au-dessus de cette
terre, pas mme ce _sursum corda_ qui manque  toute chose quand on
ne la relie pas avec l'infini, l'horizon de l'me.


VIII

La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau
courante; la dernire gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier
char de la moisson, festonn de bleuets, de pavots, de guirlandes de
chne; la dernire gerbe battue, dont on apportait le grain dans une
cuelle au matre du chteau pour la rpandre sous ses pas et pour
qu'il remplt  son tour l'cuelle vide de petites monnaies pour les
batteurs; la visite des tables, o les boeufs, les vaches, les
taureaux, lis aux mangeoires par de grosses cordes, talaient leurs
flancs luisants et leurs litires dores, tmoignages des soins et de
la propret des bouviers; les curies des chevaux de trait, tapisses
de harnais aux boucles de cuivre aussi clatantes que l'or, le bruit
de leurs mchoires qui moulaient l'orge, la fve ou l'avoine entre
leurs dents, dlicieuse musique des rteliers bien garnis aux heures
o le laboureur dtle trois fois par jour ses attelages; les
mugissements lointains des boeufs de labour rpercuts d'une colline 
l'autre, le matin avant que le soleil se lve; les cris intermittents
de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les
claquements du fouet du charretier qui revient  vide de la ville o
il a dcharg ses sacs de bl; le roucoulement perptuel des pigeons
sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils
disputent l'pi mal vid aux poules ou aux passereaux; les ftes
champtres au chteau, ftes qui marquaient pour les serviteurs et
pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail
essentiel de l'anne; les danses dans la grande salle dlabre quand
la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des
parterres; les prfrences naissantes, les inclinations devines,
avoues, combattues, ajournes, triomphantes enfin entre les jeunes
serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les
aveux, les fianailles, les noces, les joies des pouses devenant la
joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences
complets des dimanches d't succdant aux bruits de la semaine,
silences dlassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du
chteau et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles
sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des
boeufs couchs sur les grasses litires dans les tables; toutes ces
scnes de la vie prive, quoique vulgaire, rurale, domestique,
n'taient-elles pas aussi riches de vritable posie pique ou
descriptive que les scnes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les
tentes des hros, les conseils des chefs, les champs de bataille
d'Ilion?

C'est ce qu'Homre, le pote complet, le pote suprme, le pote du
coeur autant que le pote des yeux, avait merveilleusement senti bien
avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'pope hroque
dans l'_Iliade_, puis l'pope intime, prive, domestique, dans
l'_Odysse_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du
coeur, plus il est pathtique et intressant), c'est pourquoi cette
seconde pope d'Homre, l'_Odysse_, est mille fois plus pntrante
au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et
on relit sans cesse l'_Odysse_. L'_Iliade_, c'est une scne de la vie
des guerriers ou des princes; l'_Odysse_, c'est notre vie de tous les
jours  tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odysse_, c'est la maison!
Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! clairez cette
maison et ce coeur de l'homme des rayons de la posie divine d'Homre,
et vous y dcouvrirez des trsors mystrieux de moeurs, de
pittoresque et de sentiment qui dpassent mille fois ceux de la vie
hroque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la posie
partout, comme le feu cach dans les lments; il ne s'agit que de
frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de
toucher juste le coeur pour que la posie en dcoule  grandes ondes
comme le sentiment.


IX

Toute cette posie de la vie domestique, tout ce beau pome du foyer
de famille, dont nous tions  notre insu tmoins et acteurs dans
notre Ithaque de Bourgogne, nous pntrait jusqu' la moelle de ses
motions. Ces motions, qui n'taient que les motions de la nature et
du coeur pour nous, auraient t les motions de l'art pour un grand
pote primitif. C'taient des pages de _la Bible_, c'taient des pages
d'Homre que ces journes. Nous l'ignorions, parce que nous tions
trop enfants pour dcouvrir l'art suprme sous les simplicits de la
vie paysanesque dont nous faisions partie; notre mre, aussi sensible
et plus intelligente que nous, ne l'ignorait pas. Trs-verse par les
habitudes de sa pit dans _la Bible_, trs-teinte des couleurs
homriques dans son imagination par ses lectures de jeunesse sous des
matres illustres, on voyait,  sa physionomie fine et sous-entendue
devant les grandes scnes de la vie rurale, qu'elle en jouissait aussi
navement que nous par le coeur, mais plus littrairement que nous par
l'esprit.

 chacun de ces beaux ou gracieux tableaux des labours, des semailles,
des foins, de la moisson, des glaneuses, des chars fleuris, des repas
champtres, des moutons rentrant ou sortant de la bergerie sous la
garde des chiens, des taureaux prsentant leur cou nerveux aux jougs
entrelacs de feuillages pour carter de leurs yeux les mouches;  ces
pisodes des danses sur l'aire, des noces villageoises, et des
crmonies religieuses qui potisent tout en rattachant tout au
premier anneau qui porte le monde, une allusion inattendue  une de
ses lectures, une citation d'un verset des critures, d'un vers
traduit d'Homre ou de Virgile, d'un passage de Fnelon ou de
Bernardin de Saint-Pierre, s'chappait comme involontairement de ses
lvres et gravait dans notre mmoire une empreinte juste et
pittoresque du spectacle que nous avions sous les yeux.

On voyait que cette belle nature rustique, dont nous n'apercevions
que la face extrieure, lui apparaissait double  elle, d'abord dans
cette nature elle-mme, et ensuite dans un miroir crit de cette
nature qui la refltait  son me.

Ce miroir, c'tait un de ces livres dont elle faisait sa lecture
ordinaire pendant que nous courions dans les prs ou dans les bois,
car tous les livres au fond ne sont que des miroirs: celui qui ne sait
pas lire ne voit qu'un monde; celui qui sait lire en voit deux.


X

Cette femme si jeune, si belle et si touchante alors au milieu de son
mnage et de ses enfants, n'tait pas cependant trs-rudite; elle
n'tait pas doue d'une de ces imaginations transcendantes qui
colorent de tant d'clat, et souvent de tant d'blouissements, la vie,
les ides ou les passions des femmes artistes; elle n'avait de
transcendant que la sensibilit; toute sa posie tait dans son coeur:
c'est l en effet que doit tre toute celle des femmes. L'art est une
dchance pour la femme: elle est bien plus que pote, elle est la
posie. La sensibilit est une rvlation, l'art est un mtier; elles
doivent le laisser aux hommes, ces ouvriers de la vie; leur art, 
elles, est de sentir, et leur posie est d'aimer.

Ce sont ces rflexions, que je n'ai faites que plus tard, qui m'ont
appris comment cette femme, dont l'imagination n'tait qu'ordinaire et
dont l'instruction ne dpassait pas celle de son sexe, tait cependant
si suprieure par l'inspiration et par la grandeur d'me. C'est que le
gnie a deux natures: flamme dans la tte de l'homme, chaleur dans le
coeur de la femme. C'est cette flamme qui illumine le monde extrieur
des ides; c'est cette chaleur qui couve et qui fait clore le monde
intrieur du sentiment.

Malheur aux femmes qui excellent dans les lettres ou dans les arts!
Elles se sont trompes de gnie. Si elles se ravalent  imaginer,
soyez srs que c'est qu'il leur a manqu quelque chose  aimer: leur
gloire publique n'est que l'clat de leur malheur secret. Hlas! il ne
faut pas les envier, il faut les plaindre d'tre admires.
Demandez-leur si elles ne troqueraient pas tout le bruit de leur nom
contre un soupir qui ne serait entendu que de leur coeur?


XI

Mais cette mre de famille d'une sensibilit si juste et si exquise
jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette
dlicatesse de sensibilit, des oeuvres de l'art antique. La nature et
le coeur humain s'y rvlent, avant l'ge des dclamations et des
affectations littraires, dans toute la simplicit et dans toute la
navet du premier ge, de cet ge d'innocence des livres, si l'on ose
se servir de cette expression.

Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop prs  la dmence.
L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots
d'images, d'apostrophes, d'jaculations, n'est au fond qu'une sublime
dmence du gnie. Il blouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au
coeur,  moins qu'il ne soit prire et qu'il ne fonde en larmes comme
la nue clatante fond en eau, comme David fondait en gmissements sur
sa couche de cendres.

Mais la posie pique la ravissait en extase, et non pas tant la
posie hroque, comme l'_Iliade_ et l'_nide_, dont les personnages
et les aventures sont trop dissemblables  nos conditions et trop
loin du coeur, mais la posie pique de _la Bible_ ou de l'_Odysse_.
Ces pomes soulvent la toile de l'entre de la tente dans le dsert,
ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cit antique; ils y
surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les
familles, une posie qui sort de terre comme la fontaine de Silo,
dans _la Bible_, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans
clair, semblable  un hte qui vient  petit bruit.

Ce sont l les peintures qui, sans l'enlever aux ralits de sa vie de
mre de famille et de matresse de mnage rustique, la ravissaient
dans ce monde antique, profane ou sacr; elle y retrouvait les mmes
moeurs, les mmes images et le mme coeur humain que dans sa maison.
C'est par ces tableaux nafs, pathtiques, si propres  colorer de
couleurs vraies et  toucher de sentiments justes l'imagination et le
coeur des enfants, qu'elle voulut  cette poque nous lire elle-mme
l'_Odysse_ d'Homre. L'_Odysse_ est l'histoire de toutes les
fidlits du coeur aux devoirs naturels: fidlit du pre, dans
Ulysse,  sa patrie et  sa famille; fidlit de l'pouse, dans
Pnlope,  son mari; fidlit du fils, dans Tlmaque,  son pre;
fidlit des serviteurs, dans Eume,  son roi; fidlit de
l'esclave, dans Eurycle,  sa matresse; fidlit du chien lui-mme,
dans Argus,  son matre; et tout cela dans un cadre immense de
paysages, de scnes champtres, de scnes maritimes, de moeurs
diverses, mais toutes fraches et primitives, qui rendent la bordure
aussi intressante que le sujet.


XII

Je vois d'ici le coin retir et silencieux des jardins o, pendant les
longues chaleurs d'un t sans nuages,  l'heure o les flaux se
taisent dans les granges, o les batteurs dorment la tte sous leur
bras en plein soleil sur les gerbes rpandues dans l'aire, toute la
famille, oncle, enfants, se runissaient aprs dner (on dnait alors
au milieu du jour) pour assister  cette lecture de l'_Odysse_ par la
mre de famille.

C'tait  l'extrmit d'une longue avenue de charmilles; elle commence
au bout du parterre et elle conduit jusqu' la profondeur sombre des
bois. Il y avait l, et sans doute il existe encore (car les arbres
ont de bien plus longues destines que ceux qui empruntent tour  tour
leur ombre), il y avait l, au bas d'une pente veloute de fougres,
un htre immense dont les feuilles, portes en tous sens par une
charpente vivante de branches et de rameaux, couvraient d'une
demi-nuit un arpent d'ombre transparente.

Entre les racines gonfles de sicles de ce htre, un puits naturel,
dont on pouvait toucher l'eau avec la main, paraissait dormir sous un
nuage de feuilles mortes, tombes du htre sur son orifice. Mais il ne
dormait pas, car, par un canal souterrain creus de main d'homme, il
traversait une large toile de sentiers convergents dessine l entre
les avenues de charmilles, et il allait ressortir un peu plus bas en
nappe bouillonnante et ternelle par la bouche d'un dauphin de pierre
grise toute barbue de mousse d'un vert cru. Il ruisselait ensuite dans
un bassin, s'engouffrait de nouveau sous terre, et allait s'tendre et
se reposer enfin dans un tang au pied du monticule de mousse.

Ce monticule, taill en gradins trs-larges, tait ombrag d'une fort
rgulire d'arbres minces et  haute tige, tels que des frnes, des
saules, des peupliers. Les racines de ces arbres trempaient dans un
sol toujours frais, arros par la poussire humide du dauphin. Ils
s'lanaient  perte de vue vers le ciel, afin de voir le soleil et
de respirer l'air par-dessus la cime du grand htre qui les
engloutissait dans son ombre.  travers le rideau lger de leurs
troncs  peine festonns de feuilles basses, on voyait luire au
soleil, en bas, l'eau dormante et argente de l'tang.

Ce miroir, o se peignaient les arbres renverss et les nuages blancs
passant sur le ciel, rflchissait toute cette scne. Des bancs de
pierre, une table massive de marbre, toujours sems de feuilles
sches, avaient t construits, il y a bien longtemps, sur un petit
plateau  quelques pas du dauphin, pour y goter pendant l't la
fracheur et le bouillonnement sonore de la source. C'est l que la
famille et jusqu'aux chiens s'acheminaient tous les beaux jours aprs
le dner, pour laisser passer en lectures, en doux entretiens, en
sommeils, les heures trop chaudes, dont le murmure des feuilles et de
l'eau abrgeait la lenteur ou notait les rves.

Un jour notre mre y parut un livre inconnu  la main.

 la forme du volume et  la couleur de la couverture en bois noir,
nous pensions que c'tait un vieux brviaire de notre oncle ou un
missel de sacristie, dans le temps qu'il y avait au chteau
l'aumnier de notre grand-pre. Nous savions que notre mre aimait 
lire dans ces volumes d'autel pleins de prires et qui conservaient
encore dans leurs pages l'odeur d'encens dont l'encensoir des enfants
de choeur les avait jadis parfums.

Nous fmes donc agrablement surpris quand elle ouvrit tout  coup le
mystrieux volume, et quand elle nous dit, avec un sourire de bonne
promesse: Je vais vous lire aujourd'hui, et bien des jours de suite,
une longue et belle histoire, la plus longue et la plus belle que je
connaisse aprs les histoires de _la Bible_. Elle vous apprendra bien
des choses sur les hommes et sur les pays d'autrefois.

Elle ouvrit alors le gros volume, dont les marges, ronges par les
rats, laissaient bien des vides sur le bord des pages: c'tait la
traduction de l'_Odysse_ d'Homre par madame Dacier. Il n'y en a
point de plus inexacte et de plus libre, et cependant il n'y en a
point de plus fidle. Pourquoi? Parce que la bonne et savante madame
Dacier adorait Homre, son modle, plus qu'aucun autre traducteur ne
l'a jamais ador; parce que l'amour est une rvlation; parce
qu'enfin, sans s'inquiter jamais de sa propre gloire d'crivain,
cette femme, forte de l'rudition antique, ne s'appliquait qu' faire
sentir, non littralement, mais par analogies et par priphrases
quelquefois ridicules, mais toujours sincres, la pense ou le
sentiment de son pote; miroir souvent terni, mais miroir vivant, qui
dfigure parfois l'image, mais qui rend ce qu'il y a de plus
intraduisible dans l'image: la ressemblance et la vie!

Nous restmes impatients et attentifs, assis sur l'herbe  porte de
la voix. L'attention de notre pre et de notre oncle, veille par
cette lecture, augmenta la ntre. Ils fermrent les petits volumes
qu'ils tenaient dans leurs mains, comme si tout devait cder 
l'intrt de ce gros livre, et ils prirent l'un et l'autre sur leur
banc l'attitude d'hommes qui coutent.


XIII

Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mre, que je vous
apprenne ce que c'est qu'un pome pique. Un pome pique est une
histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les dtails
sont plus ou moins imaginaires. Le pote, c'est--dire celui qui
raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte
pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la rcite ou qu'il
l'crit en phrases cadences et musicales qu'on appelle vers.
L'agrment qui rsulte de ces sons rguliers et harmonieux pour
l'oreille, ainsi que l'agrment qui rsulte des images, des peintures,
des compositions, pour les yeux de l'me, enchantent l'auditeur ou le
lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se
souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mmoire des
hommes.

Homre tait un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter.
Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chant une guerre entre les
Grecs et les Troyens d'Ilion, appele l'_Iliade_; aprs cette
histoire, il voulut chanter une histoire moins hroque et plus
familire, dans laquelle, non pas les hros seulement, mais tout le
monde, depuis le hros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu' la
servante, retrouvt l'image de sa propre vie. L'_Odysse_ est un pome
pique familier, le pome de la vie humaine tout entire, sans
acception de conditions ou de rangs dans la socit. Si je le lisais 
la servante de la basse-cour _Genevive_, qui prend la poigne de
grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules;
si je le lisais au vieux _Jacques_, le berger qui trait ses chvres
descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchs au
soleil  ses pieds, Genevive et Jacques s'y reconnatraient; ils
prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intrt qu'un roi ou
qu'une reine  cette histoire.

Vous-mmes, mes enfants, votre pre, votre oncle, l'un sous le nom
d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinos, moi-mme, sous le nom de
Pnlope, nous y sommes tous.--Lisons donc! nous crimes-nous en
battant des mains.--Eh bien! je vais lire, dit-elle.

Mais d'abord sachez ce que c'tait qu'Ulysse, dont il est tant
question dans cette histoire. Ulysse tait un roi d'une petite le
grecque appele Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande
Grce. Il avait accompagn Agamemnon, autre petit roi d'un canton de
la Grce appel Argos,  la guerre contre les Troyens. Aprs la
destruction d'Ilion, Ulysse avait err longtemps sur la mer sans
pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pnlope, et son fils,
Tlmaque, dont M. de Fnelon nous a racont les aventures,
gmissaient de son absence. La belle Pnlope, dont le rang, la
beaut, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs
de la Grce, tait obsde dans son palais par des prtendants  sa
main. Ils ddaignaient son fils, Tlmaque; ils dvoraient ses biens;
ils exigeaient, la menace  la bouche, que Pnlope choist entre eux
un poux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se
prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle
dfaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le
dlai. Ici commence le pome. Le pote, avec la rapidit du vol de la
pense, qui ne connat point de distance, plane tantt sur un lieu,
tantt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout  l'heure avec
Pnlope; aujourd'hui  Troie ou  Argos, demain  Ithaque. Il voit
comme un dieu tout ce qu'il veut regarder  la fois ou tour  tour.

Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadence, le premier
chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre.

Quand elle en fut  ces vers o Minerve supplie Jupiter de permettre 
Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie:

Ulysse, dont l'unique dsir est de revoir au moins s'lever de loin
la fume de la maison o il est n et o il voudrait mourir!

--Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens
et du coeur de l'homme dans ce seul mot: _la fume de la maison de ses
pres!_ Supposez que vous soyez gars depuis des annes et des annes
dans l'immensit de ces forts qui nous entourent; supposez que du
haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une lgre vapeur
bleue s'lever dans le ciel au-dessus du toit du chteau: que ne vous
dirait pas au coeur cette petite colonne bleutre sortant de la
chemine de votre pre et de votre mre? que ne verriez-vous pas des
yeux de l'me  travers cette fume? Vos berceaux, votre pre, votre
mre, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos
chiens, vos troupeaux, la table, le foyer o l'on prpare les aliments
de la famille, les entretiens au coin de l'tre, les embrassements au
coucher et au rveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une
seule lgre fume, sortant du fagot de buis que la servante jette le
soir sur les cendres chaudes!

Eh bien! voil comment Homre, qui apparemment sentait tout cela,
parce qu'il avait t si souvent lui-mme errant loin du foyer perdu
de son enfance; voil pourquoi, dis-je, il veille toutes ces dlices
et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise
dans le coeur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement
ce qu'il veut faire sentir! Voil le pote! le pote, bien suprieur 
l'historien, car l'historien raconte, et le pote peint!


XIV

Elle reprit et s'arrta bientt aprs  ces vers o Homre raconte
l'entre de Tlmaque dans le palais de sa mre Pnlope. Minerve
vient d'y arriver sous la figure d'un tranger.

Tlemaque, conduisant son hte, le dbarrasse de sa lance, la pose
d'abord contre une colonne, puis la place dans l'armoire luisante o
sont ranges les lances d'Ulysse, son pre. Il le conduit vers un
sige qu'il recouvre d'un beau tapis de lin, orn de riches broderies;
au-devant du sige tait un tabouret pour reposer ses pieds... Alors
une servante, portant  deux mains une aiguire d'or, verse l'eau
qu'elle contient dans un bassin d'argent, pour que Tlemaque et son
hte y lavent leurs mains. Elle dresse ensuite devant eux une table
polie. La femme charge des provisions dans le palais y dpose des
pains et des mets nombreux; un autre serviteur apporte des plats
lourds de diverses espces de viandes. Il leur distribue des coupes
d'or; un hraut s'empresse d'y verser le vin.

--Ne diriez-vous pas, mes enfants, reprit notre mre, que ces usages
domestiques, qui existaient il y a plus de trois mille ans, sont
d'hier? Ne vous semble-t-il pas que vous assistez  la rception que
votre pre ou votre oncle font  un de leurs voisins de distinction,
quand ils le reoivent au chteau, fatigu d'un voyage ou d'une
chasse? Ne reconnaissez-vous pas la femme de charge qui tient les
clefs de l'office? la jeune servante qui porte l'eau et la cuvette
dans les chambres des trangers? le domestique qui va dterrer le
flacon de vin vieux, dans le sable du caveau, et qui le verse dans le
verre avant qu'on s'asseye  table? puis les serviteurs qui apportent
de la cuisine les plats de viande et de lgumes dans la salle 
manger? Tout cela est aussi vulgaire que ce que vous voyez tous les
jours sans y prendre garde. Mais tout cela n'est-il pas rendu dans ces
vers avec tant de vrit que cela frappe vos imaginations comme si
vous assistiez pour la premire fois  cette scne d'intrieur, et que
la simplicit mme des dtails et des expressions en relve  vos yeux
la nave beaut? Cela ne vous apprend-il pas qu'il y a autant
d'intrt et de ce qu'on appelle posie dans la domesticit d'une
maison bien tenue que dans la solennit des actes de la vie hroque,
et que tout le gnie de celui qui raconte une histoire ou un pome
comme celui-l est de faire sortir, par la fidlit de sa description,
ce que Dieu a mis de grce, de beaut, de dignit et de sentiment en
toute chose humaine? En un mot, ne sentez-vous pas pour la premire
fois que tout est posie dans la nature, et que nous-mmes, qui ne
nous en doutons pas, nous sommes peut-tre,  notre insu, un tableau
d'intrieur aussi intressant et aussi pittoresque, si nous tions
aussi bien peints par un Homre que Tlmaque et son hte Mentor?
Cette source, ces beaux arbres, cet tang qui brille entre les joncs,
ces hirondelles qui y boivent au vol, votre pre, votre oncle qui se
reposent dans des attitudes pensives sur ces bancs, vous-mmes qui
m'coutez, les yeux ouverts, au pied de ces peupliers qui se balancent
sur vos ttes blondes, moi enfin, mon livre antique  la main, qui
vous raconte des choses antiques et toujours jeunes, tout cela ne
serait-il pas au besoin une scne d'Homre, s'il y avait un Homre
parmi nous? Mais poursuivons.

Elle nous lut alors la conversation de table entre Tlmaque et son
hte divin; comment les prtendants  la main de Pnlope abusent du
veuvage de cette mre pour ruiner et dshonorer sa maison; comment
Minerve, sous la figure de l'hte, s'indigne de cette obsession et
engage Tlmaque  quiper un vaisseau pour aller  la recherche de
son pre; comment, s'il n'a pas le bonheur de le retrouver, il
reviendra lui-mme, plus grand et plus robuste,  Ithaque, o il
immolera par sa force ou par sa ruse les indignes perscuteurs de
Pnlope; comment Pnlope, entendant de sa chambre haute le chantre
Phmius chanter devant ses prtendants le retour des Grecs du sige de
Troie, descend les escaliers du palais, suivie de ses servantes,
s'arrte, modeste et voile, appuye sur le montant de la porte et les
yeux humides de larmes, en pensant  Ulysse qui n'est pas revenu avec
les Grecs; comment elle supplie Phmius de changer le sujet trop
triste de ses chants; comment Tlmaque, dj rus comme son pre,
feint de gourmander respectueusement sa mre, pour qu'elle rentre dans
sa chambre. Laissez chanter ce qu'il veut  ce pote: les chants les
plus nouveaux sont toujours ceux que les hommes rassembls prfrent;
retournez dans votre appartement; reprenez vos travaux habituels, la
toile et le fuseau. Le droit de parler appartient  tous les hommes,
et surtout  moi, car c'est  moi qu'appartient par ma naissance
l'autorit dans cette maison!

Pnlope, ravie en secret d'admiration, retourne dans sa chambre haute
avec ses servantes; elle y pleure, en souvenir de son poux absent,
jusqu' ce que le sommeil pse enfin sur ses paupires.

Nous nous rcrimes d'admiration, nous autres enfants, sur cette
tendresse et sur cette douleur voile de Pnlope, sur cette feinte
habile et respectueuse du fils. C'est ainsi que je ferais, dis-je 
demi-voix.--C'est ainsi que j'aurais fait, dit ma mre; je me serais
fie  mon fils; je ne me serais pas offense d'un manque de respect
dont j'aurais compris l'intention pieuse; je m'en serais rapporte 
lui pour venger la femme et la maison de son pre. Les plus jeunes
soeurs avaient les larmes aux yeux, en comprenant,  la voix de leur
mre, ce qu'elles n'avaient pas bien compris d'abord. Mon pre et son
frre souriaient d'orgueil  ce tableau de famille.


XV

Le premier chant finit avec le jour. Notre mre appuya avec accent sur
les dtails intimes et domestiques du coucher du fils d'Ulysse.

Il se retire enfin dans la vaste chambre qui lui avait t construite
dans l'enceinte de la cour,  une place o il pouvait tout voir autour
de lui. C'est l qu'il va chercher le repos, roulant dans sa tte une
foule de penses.  ct de lui Eurycle portait des flambeaux
clatants,--la sage Eurycle, fille d'Aps, elle que Larte, le pre
d'Ulysse, avait achete jadis de ses propres richesses, et,
quoiqu'elle ft encore alors presque dans l'enfance, il donna vingt
taureaux pour l'obtenir. Il l'honora dans sa maison  l'gal d'une
chaste pouse et ne partagea jamais sa couche.--En ce moment elle
porte les flambeaux clatants devant Tlmaque. De toutes les
servantes de sa mre, c'est elle qu'il aimait le plus, parce qu'elle
l'avait lev pendant qu'il tait encore enfant. Elle ouvre les portes
de sa chambre solidement btie. Tlmaque s'assied sur le bord du lit
et quitte sa souple tunique; il la remet aux mains de cette femme
soigneuse; Eurycle plie dlicatement la tunique, la suspend  la
cheville du lit et se hte de sortir de la chambre. Elle retire  elle
la porte par l'anneau d'argent, puis elle abaisse le pne en tirant la
courroie.

C'est l que durant la nuit entire Tlmaque, recouvert de la fine
toison tisse des brebis, roule en lui-mme le plan du voyage que lui
conseille Minerve.

--Que pensez-vous d'Eurycle, mes enfants? nous demanda notre mre
aprs avoir ferm le livre. Chacun de nous, chacun de vous n'a-t-il
pas eu son Eurycle, cette seconde mre des enfants de la maison, par
l'habitude de les avoir vus natre, par le lait ou les soins qu'elle
leur a donns tout petits, par le plaisir qu'elle a eu en les voyant
grandir, par l'orgueil qu'elle a en les voyant grands et respects
dans la maison? Eurycle, n'est-ce pas exactement ma Jacqueline, sur
les mains de qui vous m'avez vue pleurer quand elle revient tous les
ans me visiter du fond de son village? Elle s'y repose dans la petite
maison que votre pre lui a achete par tendresse pour moi. Eurycle,
n'est-ce pas votre Philiberte, qui vous a ports tous  votre tour
dans son tablier, qui vieillit avec nous, et qui me remplacerait
auprs de vous et de votre pre si je venais  mourir avant elle?
N'est-ce pas elle qui porte la lampe dans vos chambres quand vous
allez vous coucher et qui suspend  la cheville du lit les vtements
plis avec conomie.

Est-ce qu'Homre a vcu avec nous pour connatre ainsi tous les
secrets de la domesticit et de coeur qui caractrisent notre famille?
Non, mais c'est qu'il a vcu par son coeur sensible et par son gnie
observateur dans toutes les familles; c'est que tous les lieux et tous
les temps se ressemblent par ces intimits de la maison et par ces
mystres d'intrieur qui sont les mmes pour tous les hommes ptris de
la mme chair et du mme sang par la mme nature!

Et nous ajournmes, tout tonns, au lendemain la lecture de ce livre
dlicieux, o il nous semblait nous lire nous-mmes.


XVI

Le lendemain,  la mme heure et au mme lieu, notre mre rouvrit le
vieux livre.

Notre attention devanait le mouvement de ses lvres. Tlmaque se
rveille, inspir par la sagesse et par la pit. Il convoque
l'assemble du peuple; il s'y rend: son chien, fidle comme les
ntres, suit son jeune matre. Il parle avec une loquence modeste des
maux que les prtendants font souffrir  sa mre,  lui,  son pays.
On lui rpond, il rplique; tous les caractres diffrents des
orateurs honntes ou pervers se dessinent dans cette assemble.
Antinos, un des prtendants, raille avec ironie le fils d'Ulysse sur
sa jeunesse. Tlmaque refuse de vider une coupe avec lui. Il se
dcide  partir.--coutez ces dtails du dpart secret et du
chargement du navire; vous croirez assister au dpart de votre pre et
de moi quand nous quittons notre maison des champs pour la ville.

Cependant Tlmaque descend dans le vaste et haut cellier de la
maison de son pre, o taient dposs les habits dans des coffres,
et l'huile odorante (la richesse d'Ithaque) dans de nombreuses jarres.
L taient rangs contre la muraille des tonneaux de vin vieux et
dlectable, contenant une boisson pure et divine. C'tait rserv pour
Ulysse, si jamais il devait revoir sa demeure aprs tant de revers. 
l'entre de la cave s'levaient deux grandes portes  deux battants,
troitement jointes l'une  l'autre. Une femme de charge de la maison
veillait nuit et jour dans cet endroit et gardait ces trsors avec un
esprit plein de prvoyance. C'tait Eurycle. Tlemaque l'appelle dans
le cellier et lui parle en ces mots:

Nourrice! puisez dans des urnes un vin dlicieux, le meilleur aprs
celui que vous rservez pour le divin Ulysse, si toutefois il doit
jamais revoir ses foyers! Remplissez de ce doux breuvage douze vases
que vous boucherez tous avec leurs couvercles. Disposez la farine dans
les outres soigneusement cousues; mettez-y en tout vingt mesures de
cette farine pulvrise par la meule. Connaissez seule mon dessein, et
distribuez avec soin toutes ces provisions. Ce soir je les prendrai au
moment o ma mre montera dans ses chambres hautes pour retrouver sa
couche. Il dit; aussitt la nourrice Eurycle se prend  pleurer, et 
travers ses larmes elle fait entendre ces paroles...

Eurycle lui dit (vous l'entendez!) tout ce qu'une servante attache
ds l'enfance  la maison dit au fils de ses matres pour le dtourner
d'un dpart qui l'alarme. Tlmaque la rassure et la console.
Jurez-moi, nourrice, de ne rien dire  ma mre bien-aime avant le
onzime ou douzime jour aprs mon dpart; je craindrais trop qu'en
pleurant elle perdt sa beaut!

Eurycle jure et obit. La nuit vient; Tlmaque s'embarque en
secret.--coutez, mes enfants, comme tous les dtails de la mer
prennent dans la bouche de ce pote universel la mme prcision et la
mme vie que les dtails de la maison. Vous avez vu des barques sur la
Sane; figurez-vous le navire sur l'Ocan.

On lche les cbles; les rameurs montent tour  tour  leur place et
se rangent sur les bancs. Aussitt Minerve fait souffler de terre un
vent favorable, l'imptueux Zphire, qui rebondit sur la mer
tnbreuse. Ils dressent le mt; ils le placent dans le creux qui lui
sert de base; ils l'assujettissent avec des cordages; puis ils
dplient les blanches voiles tendues par de fortes courroies. Le vent
s'engouffre dans le creux de la voile; la lame bleue retentit autour
de la coque du navire qui laboure la mer. Aprs avoir bien attach par
des cbles les agrs du navire, ils remplissent des coupes de vin et
font des libations aux dieux.


XVII

Minerve, sous les traits de Mentor, conduit d'abord le fils d'Ulysse
chez Nestor, le plus sage et le plus vertueux des Grecs revenus de
l'expdition de Thrace. Toute la posie de l'hospitalit clate dans
ce rcit en inexprimable simplicit de style.

Voyez, nous dit notre mre, comment il faut recevoir et retenir par
de bonnes paroles et par une douce violence les htes malheureux et
timides que la Providence envoie  notre foyer? N'est-ce pas ainsi que
votre pre et votre oncle accueillent et retiennent ici les trangers
que l'adversit jette si souvent  leur porte? Puis elle nous lut ces
vers du troisime chant, prononcs par Nestor quand Mentor et
Tlmaque veulent se retirer le soir.

Que les dieux immortels me prservent de vous laisser aller loin de
nous coucher dans votre barque, comme si je n'tais qu'un indigent
dnu de tout, qui n'a dans sa maison ni manteaux ni couvertures  son
usage, et qui ne peut offrir un lit moelleux  ses htes! Je possde
des manteaux et de belles couvertures. Non, non! tant que je vivrai,
jamais le fils d'Ulysse ne couchera ici sur le pont d'un navire...
Quand le festin du soir est achev, Nestor fait dresser pour Tlmaque
un lit moelleux plac sous le vestibule.  son rveil, Tlmaque est
conduit au bain par la belle Polycaste, la plus jeune des filles de
Nestor. Aprs qu'on l'a baign et parfum d'huile odorante, Polycaste
le couvre d'une tunique et d'un riche manteau. Il s'avance et va
s'asseoir prs de Nestor... Ds que les viandes sont rties, on les
retire du foyer, et tous s'asseyent pour prendre le repas du matin.
Alors des hommes robustes se lvent et versent le vin dans des coupes
d'or... puis on prpare tout pour le voyage par terre que Nestor
conseille  son hte.

Mes enfants, dit le vieux roi, htez-vous d'amener pour Tlmaque les
chevaux  la belle crinire et de les atteler au char, afin que cet
tranger accomplisse son voyage!... Aussitt ils attellent au char les
chevaux agiles. La femme qui veille aux provisions dans la maison
dpose dans le char le pain et le vin, toutes les choses destines 
la nourriture des rois, fils des dieux. Tlmaque monte sur le char
brillant; le fils de Nestor se place  ct de lui, prend les rnes
dans ses mains, et du fouet il frappe les coursiers. Durant tout le
jour, chacun des deux coursiers agite tour  tour, en secouant la
tte, le joug qui les rassemble et qui les lie au timon.

-- l'exception du joug qui unissait alors les encolures des deux
chevaux pour les faire marcher d'un pas gal, joug qui n'est plus
aujourd'hui que sur le cou des boeufs, ne croyez-vous pas voir, dit la
lectrice aux enfants, votre pre, quand le chef de l'curie lui
prsente les rnes, qu'il fait monter  ct de lui, dans sa voiture,
un de ses htes pour le conduire  la ville, et que de la mche de son
fouet sonore, il caresse alternativement le flanc des deux chevaux?

Elle continua  lire le rcit du voyage des deux jeunes gens jusqu'
leur arrive  Lacdmone chez le roi Mnlas, le mari d'Hlne,
rendue enfin  son poux. coutez, dit-elle, l'arrive du char chez
le roi.

L'cuyer de Mnlas, tomne, appelle les autres serviteurs et leur
commande de le suivre. Ils s'empressent d'ter le joug aux chevaux
baigns de sueur et leur apportent de l'peautre ml avec l'orge
blanche. Ensuite ils dressent le char, le timon en haut, contre la
muraille de la cour.--N'est-ce pas ainsi que vous voyez ici le
bouvier ranger le tombereau pour qu'il tienne moins de place dans les
cours, dit-elle, et auriez-vous pens qu'un dtail si vulgaire de
mnage rustique pt tre chant en vers magnifiques  la postrit?
C'est cependant l ce que fait Homre, et ce sont prcisment ces
navets descriptives, si fidles et si minutieuses, qui portent
l'intrt dans ses chants et qui gravent l'ensemble du pome dans la
mmoire. Le gnie sait voir les choses les plus communes sous un
aspect qui ne frappe pas les hommes ordinaires, et c'est cet aspect
qu'on appelle posie.

Elle poursuivit sa lecture sans s'interrompre jusqu'au passage o
Mnlas raconte  ses htes ses propres voyages.

J'ai longtemps err sur mes navires, et je ne suis arriv qu' la fin
de la huitime anne. J'ai visit les gyptiens, les thiopiens, les
habitants de Sidon, la Libye, o les agneaux naissent avec des cornes;
les brebis y ont trois portes par an. Jamais dans ce pays le
possesseur d'un champ, ou mme son berger, ne manquent ni de fromage,
ni de la chair des troupeaux, ni d'un lait savoureux... Mais Mnlas
fait dans la conversation mention du courage et de la sagesse
d'Ulysse.

 ces mots des larmes tombent des yeux de Tlmaque en entendant
parler de son pre, et de ses deux mains, prenant son manteau de
pourpre, il se couvre le visage.  ce geste Mnlas reconnat le fils
d'Ulysse.

--N'est-ce pas, nous dit notre mre, le geste de la pauvre orpheline
du village  qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mre
dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et
ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots?
Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la
pudeur de la douleur? continua-t-elle.--C'est que la douleur dfigure
le visage, rpondit une de mes soeurs, et que nous n'aimons pas nous
laisser voir enlaidies par les larmes.--N'est-ce pas aussi,
rpondis-je  mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que
l'homme doit se montrer fort, mme contre le chagrin?--Ce seraient
deux mauvais sentiments, reprit ma mre; la vanit doit s'oublier
quand le coeur est bris par une perte du coeur, et, la douleur tant
dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a
point de lchet  pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou
hypocrisie  se prtendre impassible et  lutter contre sa juste
sensibilit. Le seul motif pour se tenir  l'cart ou voil quand on
pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu
nous afflige. Mon pre, mon oncle applaudirent  cette explication du
passage d'Homre. Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Tlmaque, 
ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes
l'auraient trahi.


XVIII

Hlne cependant le reconnat, continue notre mre; elle fait part de
ses soupons  Mnlas, son mari.--Chre pouse, reprend Mnlas, la
mme pense m'occupait au mme moment. Oui, ce sont bien l les pieds
d'Ulysse! (dans ce temps-l on ne portait pas de souliers, et les
pieds avaient leur physionomie comme les mains); ce sont ses mains,
l'clat de ses yeux, sa tte, et mme la chevelure dont elle est
couverte. D'ailleurs, quand dans mes discours j'ai rappel le souvenir
d'Ulysse, ce jeune prince a rpandu des larmes amres, et de son
manteau de pourpre il s'est cach le visage!

La reconnaissance a lieu. N d'un pre prudent, dit Mnlas au
jeune homme, vous parlez avec prudence. On reconnat aisment la
postrit d'un homme  qui les dieux ont fil d'heureuses destines
 deux choses: au jour de leur naissance et au jour de leur
mariage.--Remarquez, dit mon pre, combien, ds ces temps reculs,
tre n d'une famille honnte passait pour une bonne fortune de la
vie. Quand vous serez grands, songez  conserver cette bonne fortune
 ceux qui natront aprs vous!

C'est ainsi que chaque passage remarquable du pome servait de texte 
une observation ou  une leon indirecte pour nous.

Nous avons pass la soire  parler des exploits d'Ulysse. Tlmaque,
encourag par la bonne rception de Mnlas et d'Hlne son pouse, la
plus belle des femmes, ose enfin dire ce qui l'amne.

Fils d'Atre, dit-il, chef du peuple, je suis venu dans l'espoir
d'apprendre auprs de vous quelques nouvelles de mon pre. Mes biens
sont dissips, mes champs fertiles sont ravags, ma maison est remplie
d'ennemis qui dvorent mes nombreux troupeaux de boeufs et de brebis,
et qui prtendent insolemment  la main de ma mre!

--Ah! grands dieux! s'crie Mnlas en soupirant avec force, ils
osent aspirer, ces lches insenss,  reposer dans la couche du hros!
Lorsqu'une biche a dpos par hasard ses jeunes faons qui tettent
encore dans la caverne d'un fort lion, elle parcourt la montagne et va
patre les herbes des valles. Alors l'animal terrible rentre dans son
antre et les gorge tous sans piti! Ainsi Ulysse immolera un jour ces
jeunes insenss!

Mnlas raconte alors ce qu'il sait des aventures d'Ulysse, naufrag
sur les mers aprs le sige de Troie. Il offre des prsents de coupes
et de chevaux  Tlmaque. Je n'accepte que la coupe, reprend le
jeune homme; dans Ithaque il n'y a point de plaines tendues ni de
prairies, mais ce pturage de chvres m'est plus agrable qu'un
pturage de coursiers.

--Vous souriez, mes enfants, dit notre mre  ce passage, parce que
vous pensez comme le fils d'Ulysse: la maison ruine de votre pre et
les collines de chvres de son domaine vous sont plus chres que les
grasses plaines de Chlon et de Dijon et que les plus belles demeures
de villes o vous n'tes pas ns! Eh bien! la nature n'a pas chang en
trois mille ans; l'amour du lieu natal et du toit de son pre est
toujours la passion et la vertu mme du coeur des enfants!


XIX

Ici le pote revient par son rcit  Ithaque.

Les prtendants, furieux du dpart de Tlmaque, complotent de
l'immoler  son retour. Pnlope, dsespre, est instruite du
complot.  cette nouvelle elle ne peut demeurer en place sur son
sige; quoiqu'elle en ait beaucoup dans son appartement, elle
s'asseoit sur le seuil de sa chambre, en rpandant des larmes
abondantes. Autour d'elle sanglotent toutes ses servantes, les plus
jeunes comme les plus vieilles!

Ne fut-ce pas exactement ainsi, mes enfants, dit notre mre en
fermant  demi le livre, le jour o l'on rapporta au chteau votre
pre, bless  la chasse, d'un coup de fusil, par un chasseur, pendant
que le mdecin sondait la blessure? Pouvais-je me tenir en place? Ne
courais-je pas d'un sige  l'autre, et, bien qu'il y et plusieurs
fauteuils dans la chambre, ne me jetai-je pas sur le seuil de la
porte, entoure des servantes, jeunes et vieilles, qui pleuraient
comme moi, autour de moi? Ne dirait-on pas qu'Homre est entr dans la
chambre de toutes les familles et dans le coeur de toutes les femmes?
Tous les gestes qu'il leur prte sont aussi fidlement rendus que
leurs sentiments. Ne nous tonnons plus que les anciens aient appel
les potes des devins; ils devinent le pass comme l'avenir. Ils sont
les lecteurs du pome de Dieu!


XX

La fidle Eurycle, sa servante favorite, console sa matresse.
Pnlope se couche enfin et rve  son fils.--Hlas! quel autre rve
visite les mres quand leurs fils sont absents ou exposs aux dangers
de la vie? dit ici la ntre.

Nous lmes ainsi jusqu' la fin du sixime chant les aventures
d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits
pour des enfants que pour la populace crdule, jusqu'au passage o
Nausicaa, la fille du roi Alcinos, sauve Ulysse dans l'le des
Phaciens. Mais ici notre mre, retrouvant toutes les navets du
mnage antique restes les usages du mnage moderne dans notre vie
rurale, redoubla d'intrt dans sa voix et redoubla notre attention
par la sienne.

coutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de mnage
dont vous tes si souvent tmoins, ici mme, au bord de l'tang o on
lave le linge, sans vous tre dout qu'une lessive faite par nos
servantes pouvait tre un des plus ravissants tableaux de pome qui
ait jamais t crit par les hommes. Alors elle lut ces vers
immortels:

Nausicaa, dit Minerve invisible  l'esprit de la fille d'Alcinos 
son rveil, que votre mre vous a donc faite paresseuse! Vos plus
belles robes restent ngliges dans vos coffres; cependant le jour de
votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles
parures, et mme en offrir  votre poux. C'est par de tels soins que
vous acquerrez une bonne renomme parmi les hommes; votre pre et
votre mre s'en glorifieront avec joie. Ds que brillera l'aurore,
allons donc ensemble au lavoir, o je vous accompagnerai pour vous
aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y,
vous n'avez pas longtemps  rester vierge; les plus riches d'entre les
Phaciens vous recherchent en mariage, parce que vous tes d'une
illustre origine. Ainsi donc, ds demain matin, engagez votre noble
pre  faire prparer les mules et le char pour transporter vos
ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus sant
d'aller ainsi qu' pied, car les lavoirs sont loigns de la ville...

Nausicaa, frappe de ce songe, se lve... Elle trouve son pre et sa
mre retirs dans l'intrieur de leur appartement. La reine, sa mre,
assise auprs du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de
ses servantes...

--Mon pre chri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grce
d'ordonner qu'on me prpare un chariot magnifique aux roues arrondies,
pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vtements de la maison
qui sont couverts de poussire? Il vous convient  vous-mme, lorsque
vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez
vtu d'habits clatants d'une grande propret. D'ailleurs vous avez
cinq fils dans vos demeures: deux sont maris, mais les trois plus
jeunes ne le sont pas encore, et ceux-l veulent toujours des
vtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assembles o
l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle
ne parla pas  son pre du doux mariage; mais Alcinos, pntrant
toute la pense de sa fille, lui rpondit: Mon enfant, je ne vous
refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous
prpareront un char clatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un
coffre solide.

Les serviteurs obissent; les uns sortent de la remise le rapide
chariot, les autres amnent les mules et les rangent sous le joug. La
jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le
char clatant. Sa mre dpose dans une corbeille des mets savoureux de
toute espce et verse le vin dans une outre de peau de chvre. La
jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence
liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer aprs le bain,
ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et
les rnes blanches, et touche les mules pour les exciter  partir. On
entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles
courent, emportant le linge et la princesse accompagne de ses
servantes.

Bientt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est l
qu'taient creuss de larges lavoirs o coulait avec abondance une eau
pure propre  nettoyer les vtements, mme les plus souills. Elles
dtellent les mules et les laissent en libert, prs du fleuve rapide,
brouter les gras pturages; puis de leurs mains elles tirent du
chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent  l'envi
dans ces profonds bassins. Aprs l'avoir bien lav et en avoir dtach
toutes les souillures, elles l'tendent sur la plage dans un endroit
sec et recouvert de cailloux nettoys par le flot de la mer quand il
cume. Aprs s'tre baignes et parfumes de l'essence onctueuse,
elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge
sche aux rayons du soleil.

--Ne dirait-on pas, s'cria notre mre, qu'Homre avait suivi cent
fois les laveuses  l'tang pour les voir fouler le linge, l'tendre
sur les pierres, dner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot
qui rapporte la lessive blanchie  la maison? Vous-mmes trouvez-vous
ici un seul dtail de mnage ou de la maison qui manque au tableau,
depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fte de
cette journe passe avec ses compagnes au bord de l'eau courante,
jusqu'au chariot o l'on entasse le linge, le pain, le vin, les
provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfum pour s'oindre
elles-mmes aprs l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir,  la lune,
ici, sous les peupliers?

Nous battions des mains de plaisir  ces ressemblances, et nous nous
demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau
fidle d'une lessive  la campagne? Il est divin parce qu'il est
fidle, disait notre pre. Les livres ne sont que des miroirs de
paroles au lieu d'tre des miroirs de verre: si le miroir est
limpide, il rflchit avec un charme gal une chaumire ou un
palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le
coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vrit.--Et la vie
aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau
d'Homre, parce qu'il n'y a omis aucun des dtails qui vivifient le
tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mre, car je
connais peu de scnes,  la campagne, plus animes, plus gaies et
plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char
 mules ou  boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux
jambes nues foulant le linge dans l'cume bleue du ruisseau azur
par le savon, et que les draps blancs tals sur les arbustes du pr
comme des tentes o le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les
fleurs d'glantier ou d'aubpine.


XXI

La lecture de tous les chants se continua ainsi pendant quinze jours
d'une saison sans nuages.

La description du palais d'Alcinos nous blouit. Il y a donc bien
longtemps, demandions-nous  notre pre, que les hommes ont des palais
orns de colonnes de marbre, de statues de bronze, de vases d'or
cisels? Les arts sont donc aussi vieux que le monde! Et les jardins!
ajoutions-nous. Celui d'Alcinos ressemble exactement  celui o nous
en lisons aujourd'hui la description.

Au del de la cour, disait le livre, est un jardin de quatre arpents;
de toutes parts il est ferm par une enceinte; l croissent les arbres
levs et verdoyants, les poiriers, les grenadiers, les pommiers aux
fruits clatants, les figuiers sacrs, les oliviers qui ne perdent
jamais leurs feuilles. Les fruits de ces arbres ne cessent pas de se
succder pendant toute l'anne; ils ne manquent  l'homme ni l't, ni
l'hiver; sans cesse le vent tide, en soufflant, fait clore les uns
et mrir les autres. La poire vieillit auprs de la poire, la pomme
auprs de la pomme, la grappe auprs de la grappe, et la figue auprs
de la figue.--Tenez, ajoutait mon oncle en nous montrant du doigt sa
vigne nouvellement plante: l fut aussi plante une vigne.

Nous nous attendrmes  ces beaux vers o Homre, se reprsentant
lui-mme sous les traits du chanteur Dmodocus, chante  Ulysse, qu'il
ne connat pas, ses propres exploits sous les murs d'Ilion.

Tels taient les chants de l'illustre Dmodocus; en l'coutant,
Ulysse, relevant des deux mains son manteau de pourpre, en couvrit sa
tte et drobait son beau visage. Il avait honte devant les Phaciens
de laisser couler les larmes de ses yeux. Quand Dmodocus suspendait
ses accents, le hros schait ses pleurs, dcouvrait sa tte et
versait le vin  grands flots dans sa coupe; mais lorsque les convives
excitaient Dmodocus  chanter, parce qu'ils taient charms de ses
rcits, alors Ulysse de nouveau pleurait en se couvrant le visage.

Nous arrivmes ainsi de chant en chant jusqu'au dnoment de tant de
merveilleuses histoires commentes  des enfants par les lvres
intelligentes d'une mre. La lecture de ce pome tait-elle mme un
pome.

Ulysse, revenu dans Ithaque, est transform en vieillard et en mendiant
par la Sagesse, pour tromper les yeux des prtendants.--Peindriez-vous
autrement aujourd'hui, mes enfants, le vieux bcheron du village de
Clemencey, qui vient tous les samedis appuyer son bton derrire la
porte de la cuisine et dposer sa besace  deux poches sur le banc, pour
que le cuisinier Joseph la remplisse des crotes du pain de la semaine,
des os du jambon et de la bouteille du vin qui soutiennent sa pauvre vie
et qu'il porte  sa femme plus infirme que lui?

Minerve, aprs avoir montr de loin  Ulysse sa chre Ithaque, le
frappe de sa baguette, lui ordonne de se rendre auprs du fidle
berger qui prend soin des porcs et qui lui est rest secrtement
dvou, ainsi qu' Pnlope et  son fils.--Tu le trouveras veillant
sur les troupeaux; ils paissent sous le rocher du Corbeau, prs de la
fontaine Arthuse, dont ils boivent l'eau sombre pour entretenir leur
graisse succulente. Pendant ce temps j'irai  Lacdmone, fconde en
belles femmes, avertir ton fils et l'amener  Ithaque.

 ces mots elle le frappe de sa baguette; elle ride la peau unie et
fine d'Ulysse sur ses membres; elle dgarnit sa tte de ses blonds
cheveux et lui donne toute l'apparence d'un vieillard cass par l'ge;
elle rpand un nuage sur ses yeux autrefois si transparents; elle le
revt d'un manteau en haillons, d'une tunique dchire et noircie par
la fume; elle lui jette sur les paules la peau rpe d'un cerf
agile; elle met dans ses mains une besace toute rapice: cette besace
est suspendue par une corde qui lui sert de bandoulire.

--Que vous semble de la fidlit de cette description d'un vieux
mendiant? nous demanda notre mre; vous frappe-t-elle moins vivement
et moins agrablement l'esprit que la description de l'armure
clatante d'un roi?--Oh! non, dmes-nous tous en choeur, et mme elle
nous touche davantage.--Vous voyez donc bien, reprit-elle, que votre
pre avait raison de vous le dire: la beaut du rcit n'tait pas dans
la condition des personnages, mais dans la vrit et dans l'motion de
la peinture: un haillon ici est aussi beau qu'un diadme. Maintenant
la vrit et l'motion vont redoubler dans la rencontre de ce faux
mendiant et de ce gardeur de pourceaux. Je n'aurai pas besoin de
solliciter votre attention; vous couterez de vous-mmes.

Ulysse obit. Il trouve Eume, le gardeur de porcs, assis au soleil
dans un endroit o furent btis les murs levs de la cour large et
ronde. Ce fut le pasteur qui la construisit lui-mme pour les
troupeaux pendant l'absence d'Ulysse, et qui, sans l'assistance ni de
sa matresse Pnlope, ni du vieux Larte, pre d'Ulysse, lui fit une
enceinte de grosses pierres et d'pines.

--C'est ce que vous voyez faire tous les jours au vieux Jacques quand
il veut parquer ses moutons sur les flancs de la colline d'Arcey, et
c'est ce que vous l'avez souvent aid  faire vous-mmes enroulant les
grosses pierres et les fagots de bruyre. Reprenons la description des
tables, et voyez encore si elles sont moins vives  vos yeux que
celle du palais.

Tout autour de l'enceinte extrieure se dressait une forte palissade
de pices serres les unes contre les autres et tailles dans le coeur
du chne. Douze tables rapproches entre elles avaient t bties par
lui dans l'intrieur de cette cour, o couchaient les porcs. Dans ces
tables, cinquante truies fcondes reposaient sur le sol; les mles,
moins nombreux, couchaient dehors dans l'enceinte. L veillaient aussi
quatre dogues, semblables  des lions, auxquels le berger donnait leur
nourriture. En ce moment le berger tait occup  ajuster  ses pieds
une semelle qu'il avait taille lui-mme dans le cuir rougetre d'un
boeuf.

 l'instant les chiens  la voix retentissante aperoivent Ulysse;
ils s'lancent en aboyant avec fureur contre lui. Ulysse, employant
l'adresse, s'assied  terre, et le bton glisse de sa main. L, dans
sa propre demeure, il allait souffrir une indigne insulte des chiens;
mais le gardien des porcs, s'lanant d'un pied rapide, franchit le
vestibule, et le cuir de boeuf tombe de sa main. Il carte, en leur
lanant des pierres, les chiens, et dit au hros:

 vieillard! combien il s'en est fallu peu que ces dogues ne vous
aient dchir en pices et que je n'aie t couvert de honte par eux!
N'ai-je pas assez de chagrin et d'amertume sans cela, moi qui gmis
sans cesse et qui pleure mon malheureux matre, et qui engraisse avec
soin ses troupeaux pour qu'ils soient mangs par des trangers? Lui,
pendant ce temps-l, priv de nourriture, erre misrablement dans
quelques villes lointaines, au milieu de peuples inconnus, si
toutefois il respire et jouit encore de la clart du soleil. Mais
suivez-moi, venez dans ma cabane,  pauvre vieillard! afin de vous
rassasier de pain et de vin  votre faim et  votre soif.

En parlant ainsi, le pasteur au coeur noble conduit Ulysse dans la
bergerie, et, l'y ayant introduit, il rpand sur le sol des branchages
pais; il tend sur les feuilles la peau velue d'un chvre sauvage, et
prpare une couche large et molle. Ulysse le remercie.--Non, dit le
berger, il n'est pas bien de mpriser un tranger, arrivt-il plus
misrable que vous! Les trangers et les pauvres nous sont envoys
par les dieux.

Notre mre s'interrompit ici pour nous faire remarquer combien
l'hospitalit, cette soeur ane de la charit, tait antique, et
combien la divine Providence avait mis de tout temps, dans la
conscience des hommes, les vertus naturelles ncessaires  la socit
humaine. Ne voyez-vous pas tous les jours cette scne de respect pour
l'ge et pour la misre  la porte de la cour de votre oncle?
ajouta-t-elle. Nous reprmes:

 peine a-t-il ainsi parl qu'il relve sa tunique autour de sa
ceinture et court  l'table, o les porcs taient renferms. Il en
prend deux et les immole aussitt. Il les passe  la flamme, les
partage en morceaux, les enfile  des broches. Aprs que les viandes
sont rties, il les apporte devant Ulysse, encore toutes brlantes
autour des broches. Il y rpand une blanche farine. Alors, dans une
cuelle de racine de lierre, prparant du vin aussi doux que le miel,
il s'assied en face du hros et lui dit: Mangez!

--Il parat, dit mon pre en souriant et en regardant ma mre, que la
cuisine est aussi antique que la morale dans le monde; car n'est-ce
pas prcisment ainsi que le cuisinier Joseph prpare les rtis et les
grillades de porc frais?--Mais tout autre pote qu'Homre, ajouta mon
oncle, aurait recul devant la description potique de ces broches et
de cette farine rpandue sur les ctelettes, pour paner comme
aujourd'hui les morceaux.--Vous en plaignez-vous, mes enfants? dit
notre mre.--Non assurment, rpondmes-nous tous; la description est
si vive que le vers d'Homre, dans ce passage, sent la fume de la
broche.

On reprit; on lut l'numration  la fois touchante et orgueilleuse
des anciennes richesses en troupeaux de son matre, faites par le
gardeur de pourceaux au mendiant attentif. Le berger dsespre de
revoir jamais son matre. Il reviendra! s'crie Ulysse prt  se
trahir.--Ne me trompez pas, dit Eume, je hais  l'gal des portes de
l'enfer l'homme qui pense d'une faon et qui parle de l'autre!

--Voyez comme le mensonge tait odieux aux hommes d'autrefois, dit
notre mre.


XXII

La conversation devient plus pressante, plus glissante et plus
pathtique. Ulysse raconte sur lui-mme au berger une longue histoire
imaginaire. Il lui demande, pour l'prouver, de descendre le
lendemain  la ville, pour aller mendier dans le palais de Pnlope.
Eume l'en dtourne avec horreur; il lui annonce les mpris qu'il aura
 supporter.

Pendant cet entretien, Tlmaque, rapport de Lacdmone sur un lger
navire, dbarque, lui-mme inconnu,  Ithaque. Il monte comme son pre
 la bergerie d'Eume. Les chiens, qui n'avaient pas connu Ulysse,
parti avant leur naissance, le reconnaissent et le flattent.

Eume tout en larmes baise la tte, les yeux, les mains de son jeune
matre. D'o nous vient cet tranger? demande Tlmaque  l'aspect
du mendiant inconnu.

Ulysse reprend sa forme hroque; la reconnaissance du pre et du fils
se fait au foyer du berger fidle.

Tlmaque, tenant son pre embrass, gmissait de tendresse, en
rpandant des pleurs. Un immense besoin de larmes s'lve dans tous
les deux; ils laissent enfin clater des cris plus presss que ceux
des aigles et des perviers auxquels des laboureurs ont enlev leurs
petits avant qu'ils puissent voler.

--Pourquoi me reprochez-vous quelquefois de pleurer de tendresse au
retour de votre pre ou de mes enfants, dit notre mre, quand vous
voyez deux hros, le pre et le fils, crier comme des aigles en
s'embrassant et en gmissant ainsi que des femmes? Peut-on empcher le
coeur d'clater quand il est trop plein? et qui peut le remplir plus
dlicieusement que l'amour d'un fils pour son pre, d'un pre pour ses
enfants, de l'pouse pour son mari? Si vous m'accusez de faiblesse,
accusez donc Homre et ses hros; ne sont-ils pas aussi femmes que
moi?

On ne rpondit pas, parce qu'il y avait dj des larmes naissantes
dans tous les yeux, des sanglots qui resserraient la gorge au fond de
toutes les poitrines.


XXIII

Les chants qui suivent sont consacrs au complot tram entre Ulysse,
son fils, les bergers, contre les prtendants, et aux complots des
prtendants contre Tlmaque, dont ils ont appris le retour. Ulysse,
obstinment dguis en mendiant, descend  la ville, guid par le
gardien des pourceaux.

Il jette sur ses paules une besace toute dchire; une corde lui
servait de ceinture. Eume lui donne le bton. Ils se mettent en
route; les bergers et les chiens restent seuls pour la garde des
bergeries. Ainsi le sage Eume conduit  la ville son roi, qui
s'appuyait sur un bton comme un pauvre vieux mendiant, ses membres
couverts de livides haillons.

Tous ces dguisements, toutes ces vicissitudes, tous ces prils du
pre, du fils, de l'pouse, inspiraient de jour en jour plus d'intrt
 nos mes neuves encore aux hasards de la destine humaine.

Cet intrt redoubla quand Ulysse, introduit dans la ville, y est
insult par le mendiant effront Irus, vil adulateur des prtendants,
dont il consomme les restes. L'attention centupla quand le faux
mendiant extermine les usurpateurs de son palais, les oppresseurs de
sa femme et de son fils. Nous fondmes en larmes quand la chaste
Pnlope, ne se fiant pas  ses yeux, exige, avant de reconnatre son
poux et son roi, qu'il lui dcrive le lit conjugal, renferm dans les
appartements secrets, et que lui seul peut connatre, s'il est
vritablement Ulysse.

Dans ce lit artistement sculpt, il existe un signe de reconnaissance
ignor de tous, except de moi. Dans l'enceinte de la cour croissait
un olivier aux feuilles allonges; jeune et vigoureux, il s'levait
comme une large colonne. Je construisis autour de ce pilier la
chambre nuptiale, et je la recouvris d'un toit; j'abattis ensuite les
branches de l'olivier. Coupant alors le tronc  peu de distance de la
racine, j'en polis la surface avec le rabot, je le ciselai avec soin,
je l'alignai au cordeau, j'en formai la base du lit; je le perai des
deux cts avec la tarire. C'est sur ce fondement que je faonnai le
lit. Je l'incrustai d'or, d'argent et d'ivoire; je tendis d'un ct 
l'autre des sangles de cuir recouvertes de pourpre!

Pnlope,  ce signe, sent son coeur se fondre et ses genoux se
drober sous elle. Les poux se reconnaissent; rien ne manque au
groupe triomphant de la famille que l'aeul Larte; ce pre d'Ulysse
vit retir dans une maison des champs, loin de la ville, depuis le
dpart et les malheurs d'Ulysse.

--Sans la vieillesse, nous dit notre mre, la famille n'a point de
srnit ni de saintet; un vieillard retir du monde est la couronne
de la famille dpose pour les jours de fte dans le trsor de la
maison. Souvenez-vous, mes enfants, de votre grand'pre! Avant de
mourir, il vivait dans la solitude et dans la paix de sa demeure de
Monceaux, o nous vous conduisions les jours de fte pour jouer entre
ses genoux. Homre connaissait cette grce des cheveux blancs qui
correspond dans une famille complte  la grce de l'enfance. coutez
comme il mne Ulysse et Tlmaque, le fils et le petit-fils, reporter
leur victoire et leur bonheur  sa source, chez le vieillard Larte,
leur aeul. Reconnaissez dans la description de son petit domaine
champtre les vergers de votre grand'pre, vieux et fconds en fruits
comme l'ge avanc. Elle lut alors:

C'est l qu'tait la maison de Larte; tout autour rgnait une
galerie o mangeaient, se reposaient et dormaient les domestiques
attentifs  travailler sous ses ordres et  lui complaire. Auprs de
lui vivait une femme ge de Sicile, qui prenait grand soin du
vieillard dans cette campagne loigne de la ville... Ulysse, voulant
prouver si son pre le reconnatra, se rend au verger; il y trouve
Larte occup  creuser la terre autour d'un olivier pour y retenir
l'eau du ciel. Larte tait revtu d'une pauvre et mauvaise tunique
toute rapice; ses jambes taient entoures de lanires de cuir mal
recousues, pour prvenir les piqres des reptiles ou des insectes; ses
mains portaient des gants  cause des broussailles pineuses, etc.

--N'est-ce pas ainsi que vous avez surpris cent fois votre pre et
votre oncle, en costume de jardinier, autour de leurs ceps ou de leurs
ruches? Mais continuons.


XXIV

Ulysse  cet aspect s'arrte sous un poirier et rpand des larmes;
puis il aborde le vieillard.-- vieillard! lui dit-il, vous ne semblez
pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car
il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier,
ni le poirier, ni les planches de lgumes, qui ne soit bien
entretenue. Toutefois, ne vous fchez pas contre moi, vous ne prenez
pas un soin gal de vous-mme; vous tes  la fois abattu par la
vieillesse, par une coupable ngligence et par la sordidit de vos
vtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un
pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous
ressemblez  l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baign, qu'il a mang,
se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des
vieillards... La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Larte
cependant hsite encore et veut quelques preuves de plus de l'identit
de son fils avec l'tranger.

Eh bien! je vais vous dsigner tous les arbres que dans ce riche
verger vous m'avez donns jadis lorsqu'tant encore enfant, et
accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi
tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me
promettiez encore de me donner cinquante ranges de vigne, dont chaque
cep tait charg de grappes!...

Le vieillard  ces mots sent son coeur et ses genoux dfaillir; il
jette ses deux bras autour de la tte d'Ulysse, son fils!...

Nous aurions cout sans fin et sans lassitude pendant dix ts de
suite un si dlicieux pome, si Homre, par la voix de notre jeune
mre, avait continu  raconter ainsi; mais le pome finit avec les
beaux jours.

Depuis je l'ai relu cent fois  voix basse, en mettant au rcit, dans
ma pense, les inflexions de voix de cette femme antique plus nave
que Nausicaa, plus laborieuse qu'Eurycle, plus reine, plus femme,
plus mre que Pnlope! Ah! c'est ainsi que l'_Odysse_ doit tre lue
pour que tout son charme coule des lvres dans l'intelligence et dans
le coeur; c'est le pome des mres de famille, des poux, des pouses,
des aeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'vangile de la vie
rurale: l'esclave et le matre y sont gaux devant la posie et devant
la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau pome de paysage qui
existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le
plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais t chant
aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la posie lise
l'_Odysse_, et, s'il n'est pas converti au gnie d'Homre, qu'il soit
maudit de tous ceux qui ont une imagination et un coeur! Il peut tre
un gomtre et un jansniste, il n'est ni un philosophe ni un homme.
Il n'a reu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille,
ni le sens de la vertu.

  Non ragionam di loro ma guarda e passa!

Quant  moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma pit
pour Homre, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de crature
intermdiaire entre la divinit et l'humanit, je dirais: Homre est
de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son
oeuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilit
et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est _Homre_, c'est assez!

Je vais remonter maintenant  l'_Iliade_; il fallait d'abord vous
allcher.

                                                            LAMARTINE.


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, 56, rue
Jacob.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
4), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***

***** This file should be named 30917-8.txt or 30917-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/0/9/1/30917/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
