The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by 
Marie-Henri Beyle (Stendhal)

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Title: La vie de Rossini, tome I

Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)

Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***




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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

I

TABLISSEMENT DU TEXTE ET PRFACE PAR

HENRI MARTINEAU

PARIS

_LE DIVAN_
37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIX




VIE DE ROSSINI

I

CETTE DITION A T TIRE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMROTS
DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMROTS DE 1
A 1.800 SUR VERG LAFUMA.

EXEMPLAIRE N 418




STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

Laissez aller votre pense
comme cet insecte qu'on
lche en l'air avec un fil 
la patte.

SOCRATE. _Nues d'Aristophane._

I

D

PARIS

_LE DIVAN_

37, Rue Bonaparte, 37

       *       *       *       *       *

MCMXXIX




PRFACE DE L'DITEUR


_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez
Auguste Boulant et Cie, libraires  Paris, rue du Battoir._

_Cette mme anne, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention:
seconde dition, titre qui contenait du reste une faute d'impression,
car on ne voyait qu'un s  Rossini. Un carton de quatre pages donnant
une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre t
gliss entre la prface et l'introduction de cette pseudo seconde
dition._

_Le livre, favorablement accueilli, suscita  ce point la curiosit du
public qu'il amena l'puisement de la premire dition, en un volume,
de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut galement
fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet
ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer
encore  cette date en mme temps qu'il se proccupait d'activer la
vente de tous ses premiers livres. Nulle autre dition non plus n'en
fut donne avant celle des oeuvres compltes chez Michel-Lvy, en 1854.
Celle-ci, constamment rimprime depuis lors, tait seule dans le
commerce jusqu'au jour o, dans la collection Champion, parut en 1923,
grce aux soins particulirement heureux de M. Henry Prunires,
l'dition critique en deux volumes que cette oeuvre mritait._

_Fidle  mon plan, j'ai suivi dans la prsente dition le texte
original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus
vidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunires, et en
me servant de ses recherches, j'ai rtabli frquemment le texte correct
des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mmoire et de
faon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises,
je n'avais pas  les rectifier et  y substituer ma leon: les
dictionnaires sont l pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis
content d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je
sans doute russi  offrir un texte convenable non seulement aux dvts,
peut-tre un peu clair-sems, de Rossini, mais aux fidles de Stendhal
moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'me mlomane que
rvle  chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse.

       *       *       *       *       *

_Stendhal attribue volontiers son got pour la musique  cette origine
italienne qu'il voult toujours et assez spcieusement se reconnatre:
les Gagnon, ses anctres maternels, seraient descendus, d'aprs une
tradition familiale, d'un Guadagni qui s'tait autrefois rfugi 
Avignon aprs avoir en Italie assassin un homme. Mais, comme il se
voit, ses dispositions hrditaires avaient saut quelques gnrations,
car le jeune Beyle tait n, il en fait encore l'aveu, dans une famille
essentiellement inharmonique. Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs
il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les
cloches de la paroisse Saint-Andr, le bruit de la pompe de la place
Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande
barre de fer, et aussi une flte dont un commis marchand jouait sur
cette mme place, au quatrime tage d'une maison voisine._

_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, aprs
elles, l'oue du jeune Beyle n'est rellement enchante que lorsqu'il
entend_ le Trait Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard si
sautillant, si filet de vinaigre, si franais, mais dont il raffole
toute une saison aux alentours de sa quinzime anne. Encore est-il
croyable que cet opra lui plat surtout parce que Mlle Cubly qui le
chante, le rend du mme coup amoureux de l'amour. C'est moins le
spectacle que la femme qu'il chrit; il nous le laisse explicitement
entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opras du
temps furent alors ports au sublime._

_La vraie rvlation de la musique lui reste encore  acqurir, du moins
en souponne-t-il l'existence. Sa curiosit est avertie, il s'inquite
d'en savoir davantage. C'est environ l'poque o il obtient de sa
famille de prendre un professeur de violon: un nomm Mention, fort
pauvre avec le coeur d'un artiste. Mais un jour que son lve joue plus
mal qu' l'ordinaire, le matre refuse de lui continuer son
enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom
d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il
se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il
revient une dernire fois  la clarinette quand en 1801, dragon en
garnison  Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leons au
chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnatre
bientt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette
dernire exprience au del de quelques semaines._

_Auparavant il tudia galement la musique vocale  l'insu de ses
parents chez un fort bon chanteur, prtend-il. Le rsultat n'est pas
meilleur, et il nous raconte tous ces insuccs avec modestie: J'avais
horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs
italiens, un entre autres o je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_,
nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier.
_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais
commenc trop tard. Si quelque chose et t capable de me dgoter de
la musique, c'et t les sons excrables qu'il faut produire pour
l'apprendre._

_Son bagage musical est donc fort lger quand soudain  Ivre, dans les
derniers jours de mai 1800, venant  peine de pntrer en Italie, il
assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reoit une empreinte ineffaable.
En une soire, et pour la vie entire, Beyle comprend et sent la
musique. Dsormais il ne cessera d'en tre passionn. Durant les
dix-sept mois qu'il va sjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps
sera la Scala de Milan. Il garde de ces reprsentations un tel souvenir
que le coeur lui bat avec une cruelle et dlicieuse intensit quand, de
retour  Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur
ravivent soudain le regret de ces belles heures._

_En France cependant, il est plus occup de tragdie et de comdie que
d'opra. Il ne sait nanmoins se dsintresser de la musique et dans une
lettre du 6 octobre 1807, il mande  sa soeur Pauline: La musique me
console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne
d'une voix fausse me dlasse de deux heures de paperasserie._

_A cette mme soeur, la confidente fidle de sa bonne et de sa mauvaise
fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il
assiste  Vienne, en 1809, sans penser assurment qu'il consacrerait un
jour un livre  ce grand musicien:_

_Haydn s'est teint ici il y a un mois environ; c'tait le fils d'un
simple paysan, qui s'tait lev  l'immortelle cration par une me
sensible et des tudes qui lui donnrent le moyen de transmettre aux
autres les sensations qu'il prouvait. Huit jours aprs sa mort, tous
les musiciens de la ville se runirent  Schotten-Kirchen pour excuter
en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y tais, et en uniforme, au
deuxime banc; le premier tait rempli de la famille du grand homme:
trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et  figure mesquine._ Le
Requiem _me part trop bruyant et ne m'intressa pas, mais je commence
 comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les
semaines, au thtre de Wieden._

_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour
lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitime anne se
rveillent ds qu'il repose le pied dans cette divine Scala que
l'loignement mme avait pare de tant d'agrments. Il commence  avoir
des ides musicales arrtes; il a ouvert des livres d'histoire, il
connat la biographie des principaux compositeurs et se vante de
n'ignorer pas davantage  quelle date exacte se place l'apoge de la
musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne
le dissimule point, il partage trs volontiers les opinions. Il
l'utilisera du reste par la suite pour crire la quatorzime de ses_
Lettres sur Haydn.

_Rentr en France, il s'oriente  nouveau vers la comdie, car il n'a
point encore renonc  devenir un autre Molire; mais il n'en frquente
pas moins assidment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour
matresse, depuis 1811 et durant trois annes, la jeune chanteuse de
musique italienne Angline Breyter. Il devient  cette poque un
familier de l'opera-buffa o cette aimable personne tient de petits
rles. Chaque soir elle vient s'tablir dans son lit et il lui fait
chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angline a
certainement eu sa petite part dans les livres que Stendhal crivit
plus tard sur la musique[1]. En ce temps, Beyle revient exprs de
Saint-Cloud  Paris pour assister  un acte du_ Matrimonio Segreto _et
souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._

_C'est sa priode de splendeur: il dpense plus de trois mille francs
par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possde une
calche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants 
la mode parler haut avec un insupportable air de fat._

_En quelques mois,  la chute de Napolon tout s'croule, mais ce
cataclysme nous vaut un crivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se
trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et
parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font
cruellement dfaut, il imagine d'crire un volume de biographie
anecdotique._

_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de
Mozart et de considrations sur Mtastase _qui virent le jour en 1814,
jusqu' quel point il dmarque Carpani pour la premire partie de son
livre et diffrents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu
ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier  la
musique; et bien que la fortune de ce livre ait t assez peu brillante,
l'auteur n'en est pas moins class ds lors, et bon gr mal gr, parmi
les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le
tiennent pour tel et lui-mme, quelque peu de penchant qu'il ait jamais
eu  se prendre au srieux, se doit justement reconnatre des ides
personnelles sur le sujet. Il ne dsire que les fortifier et les mrir.
Prcisment il dcide d'aller vivre en Italie o tout l'attire: l'amour,
les arts et aussi le bon march de la vie. Il y reprend cette douce
existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si
vridique: A force d'tre heureux  la Scala (salle de Milan), j'tais
devenu une espce de connaisseur._

_Il est certain que Stendhal a dj entendu pas mal de musique en
Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il frquente  Milan
chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs  la mode et
chez ces soeurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premires
chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les
compositeurs de sa connaissance, ou du moins il coute avec ravissement
leurs propos. Rossini rencontre en sa prsence le pote Monti et
peut-tre lui arrive-t-il de prendre part  leur conversation._

_Chass des tats autrichiens en 1821, Beyle se refait  Paris une vie
analogue  celle qu'il menait  Milan. Il va frquemment  l'Opra, et
il termine ses soires chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-mme
l'htel des Lillois, au n 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette
chambre d'htel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes
sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre  la
musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien voqu la gense de l'oeuvre
future: Mme Pasta, alors  l'apoge de son magnifique talent,
occupait le premier tage de la mme maison; elle y recevait tous les
soirs, de onze  deux heures, une socit d'lite; beaucoup d'Italiens
faisaient partie de ces runions, auxquelles Beyle manquait rarement.
L, soit par conviction, soit par courtoisie pour la matresse de la
maison, personne n'aurait os lever la voix en faveur de la musique
franaise; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu
de cette atmosphre, regrettant profondment la socit de Milan dont
on l'avait pri de s'loigner deux annes auparavant, il n'est pas
tonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de ddain pour
la musique franaise._

_On parle beaucoup  cette poque de Rossini. Nul ne le connat mieux
que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opras et
s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mrie. Avant 1814,
il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que trs htivement dans
son tude sur_ Mtastase. _On peut dire qu'il le dcouvre en 1816 et
qu'il ne commence  l'apprcier qu'un an ou deux aprs: Je m'imagine
que Par et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, gnreux, brillant,
rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que
s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire
raffoler Paris, crit-il  Mareste, de Milan, le 26 aot 1818._

_Ce qui ne l'empche aucunement de critiquer ferme dans le mme temps
quelques oeuvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde
d'oublier non plus tout ce que Rossini doit  Cimarosa: Rossini a fait
cinq opras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir
du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opras
de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven;
mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples
croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dnouer les
cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrde, _et de_ l'Italiana in Algeri. _Ce
n'tait pas l le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus
que Beyle, ds 1820, estime que Rossini ne fait plus que se rpter.
C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent  Milan de
1819  1821 lui parat,  la longue, grossire. Mais quand  la fin de
1821 il constate quelles mdiocrits tiennent en France l'affiche du
thtre italien, il oublie un peu ses svrits; la musique de Rossini
compare  ce qui fait d'ordinaire les dlices de Paris lui semble au
moins vivante, empreinte d'nergie rustique, fconde, agrable, lgre.
Et il n'est pas jusqu' la couleur de Crbillon fils rpandue sur le
tout qui n'achve de le sduire._

_Dj collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes 
l'poque o pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses trs modiques
ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, _ The Paris Monthly
Review, _un article qui parat en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste.
L'article est bientt dmarqu par_ The Blackwood's Edinburg Magazine,
_dans son numro d'octobre. Ce dmarquage est reproduit textuellement 
son tour dans le numro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review.
_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est
ensuite insre dans un volume paru dans cette mme ville en 1824, sous
ce titre:_ Rossini e la sua musica.

_On voit par ce simple expos combien Rossini piquait alors la curiosit
et combien le plagiat tait courant  cette poque, Stendhal fut trop
souvent le bnficiaire de ces moeurs littraires pour que nous ne
signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en tre aussi la victime._

_Toujours est-il qu'en Italie l'article tait en gnral considr comme
un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice
retire de la scne et qui vivait  Bologne, publia en rponse une
brochure de 62 pages qui s'levait violemment non seulement contre
l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parl de
Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de
comdienne[3]._

_Devant le succs de son tude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal
propose  l'diteur Murray qui avait prcdemment publi la traduction
des_ Vies de Haydn, Mozart et Mtastase, _de lui donner une sorte
d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _sicle, o il
dvelopperait les ides exprimes dans son premier article sur Rossini.
Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins 
l'ouvrage projet, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au
seul Rossini. Son manuscrit, termin au printemps 1823, est aussitt
envoy  Londres o le livre est mis en vente, l'anne suivante, en
janvier, chez l'diteur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by
the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gne
assez curieux le traducteur y prvient le lecteur qu'il a assez mutil
le manuscrit anonyme qui lui a t remis, notamment en ce qui touche la
religion, la politique et les moeurs italiennes. De son ct, pendant que
le livre est traduit et imprim en Angleterre, Stendhal retravaille son
ouvrage, le corrige, le complte et le gonfle en ajoutant des notes et
des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une prface qu'il date de
Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne  Paris le
bon  tirer de l'dition franaise profondment diffrente de l'dition
anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas 
proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplte
et, s'arrtant  1819, ignore les oeuvres plus fortes de la seconde
manire du compositeur. C'est en outre un ouvrage crit  btons rompus,
pleins de digressions, de redites et d'un dsordre charmant. Il trahit
la hte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses
curieuses et d'ides originales. L'auteur avait bien tort de dire avec
son habituelle modestie: J'espre bien que si notre brochure existe
encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu. Grand Dieu! que
c'et t dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus
qualifi, M. Henry Prunires, qui s'est proccup de ses sources, la_
Vie de Rossini _est tout entire de premire main et de premier jet. Et
pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqu, sur la
seule foi de la mauvaise rputation de Beyle et de la ressemblance des
titres, d'allguer qu'il avait encore d profiter des travaux de Carpani
qui venait de publier de son ct les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les
deux oeuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que
Beyle se soit priv d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui
ont prcd le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux
et  la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa
correspondance qu'il rclamait  son ami de Mareste un chapitre sur
l'tablissement de l'opra bouffe  Paris. Mais un fait  noter c'est le
paralllisme absolu des jugements mis par Stendhal dans ses lettres
intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne
reproduit au travers mme des opinions empruntes que le jugement
rflchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de
pense qui n'appartiennent bien qu' lui._

_L'ouvrage parut  son heure. L'actualit le servit: Rossini arrivait 
Paris peu aprs sa publication. Et le succs en fut assez grand pour
valoir  Beyle une rputation bien tablie de mlomane. Aussi le_
Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du thtre italien
dans ses colonnes. Durant prs de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8
juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signes M. o il
dfendra ses ides les plus chres en faisant une campagne gnreuse
pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connt bien,
mais on ne peut dnier qu'il soit sur ce sujet tout  fait renseign ni
qu'il en parlt clairement et avec feu._

       *       *       *       *       *

_Beyle affirme que la rverie fut ce qu'il prfra  tout, mme 
passer pour homme d'esprit. Il confesse par ailleurs que son tat
habituel a t celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses
la musique ne devait-elle pas apporter alors  ce sentimental? La bonne
musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au
fond de l'me chercher le chagrin qui nous dvore._

_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donn une analyse fort
minutieuse[4], Stendhal a esquiss une vritable idologie de la
musique. Pour bien la dgager, il faut glaner avec patience  travers
son oeuvre entire. Il ne s'est pas content en effet de parler musique
dans les livres qu'il consacre  Haydn ou  Rossini, dans les essais o
il se complat  dcrire pour les mieux goter tous les aspects de
l'Italie, ou encore dans ses oeuvres autobiographiques. Dans ses romans
eux-mmes il note frquemment le pouvoir qu'une douce mlodie exerce sur
une me sensible._

_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace  ses penses.
Elle le fait songer avec une intensit plus grande, avec plus de clart,
 ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il
tablit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mmes
lois du reste les rgissent. On connat le rle de l'imagination dans
l'amour d'aprs les thories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte
 la cristallisation. L'imagination de Beyle est de mme si vivement
fouette par la musique qu'il n'aperoit tout d'abord que son rle
d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _Si je perdais toute
imagination, je perdrais peut-tre en mme temps mon got pour la
musique._

_On dcouvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est
amoureux ou, ce qui chez lui revient  peu prs au mme, quand il est
dsol par un amour malheureux. D'o ce corollaire: L'habitude de la
musique et de sa rverie prdispose  l'amour. Ide qu'il dveloppe
plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plnitude: Je
viens d'prouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le
coeur exactement dans la mme situation o il se trouve quand il jouit de
la prsence de ce qu'il aime; c'est--dire qu'elle donne le bonheur
apparemment le plus vif qui existe sur cette terre._

_Toute musique sublime nous jette donc dans une rverie profonde et nous
donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le
bonheur, mme en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'esprance?
C'est--dire commencer  tenir ces promesses que la beaut apporte
toujours avec elle. Car en mme temps que la musique fait briller
l'esprance, elle console des chagrins passs: Les beaux-arts sont
faits pour consoler. C'est quand l'me a des regrets, c'est durant les
premires tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit
la mfiance s'lever comme un fantme funeste derrire chaque haie de la
campagne, qu'il est bon d'avoir recours  la musique. Mais de mme
qu'un remde agit diffremment suivant les tempraments, la puissance de
la musique sur un tre demeure proportionnelle  la richesse de sa vie
intrieure._

_S'il fallait illustrer ces thories par un exemple emprunt  la vie
d'un homme et  l'histoire de sa sensibilit, on pense bien que nul
mieux que Stendhal n'en fournirait plus clatante confirmation. Ces
thories ne sont en effet que les reflets de toute son existence
sentimentale, les manations mmes de son art et de son gnie. M. Romain
Rolland a bien not qu'il tait tout imprgn d'une sorte de bue
musicale. Il n'crit que pour noter les sons de son me sur qui toute
oeuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans
cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opras qui
le charmrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il peroit
l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flte le fait
songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo
Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point
besoin d'insister sur ce singulier parallle entre les peintres et les
musiciens dont l'inspiration ou le mtier ont, d'aprs lui, une exacte
correspondance._

_Tous les hros de ses romans sont du reste  cet gard peints  sa
propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure  chaudes larmes en
entendant chanter des airs de Pergolse et de Cimarosa; Mathilde de la
Mle exalte sa passion en rptant sur son piano la cantilne qui, toute
la soire,  l'Opra, lui a fait rver de Julien avec extase. Et de mme
la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amne  fleur
d'me le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mmes, de Lucien
Leuwen et de Mme de Chasteller._

_C'est que pour Stendhal la musique en rsum n'est autre chose que le
langage du coeur: Dans les instants de peine et de bonheur, la situation
du coeur change,  chaque seconde. Il est tout simple que nos langues
vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des
choses gnralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de
tels mouvements que vingt personnes peut-tre sur mille ont prouvs...
Sept ou huit hommes de gnie trouvrent en Italie, il y a prs d'un
sicle, cette langue qui leur manquait. Il importe au surplus assez peu
si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais
ddaign pour sa part d'tre class dans l'lite. Mais quand il en vient
 s'interroger sur son propre got, il ne peut luder cette juste
question: La musique me plat-elle comme signe, comme souvenir du
bonheur de la jeunesse, ou par elle-mme? Je suis pour ce dernier avis.
Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que
comme des signes, ceux mmes de la passion  son paroxysme, mais d'autre
part il croit reconnatre que c'est, dgage de tout sens particulier,
et par elle-mme, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plat tant.
Il l'a peut-tre entendu durant ses sjours  Paris soixante ou cent
fois  l'Odon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il
encore, procur un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littrature._

_En revanche, il abhorre tout ce qui est franais en musique:_ romance,
_ou opra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dict par sa thorie
des passions, auxquelles il croit impropre le Franais vain, lger,
jamais mlancolique, quand l'Italien sait de plain-pied prouver tous
les transports de l'me._

_Il est peut-tre plus inattendu de voir encore Beyle prfrer
l'opera-buffa  l'opra-seria: mais le premier est plein d'une vie,
d'une vivacit et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase
du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours dplu. Sans
doute aussi l'opra-bouffe est-il plus spcifiquement italien, et cet
argument a toujours son poids auprs d'un Stendhal. Une logique
semblable lui fait prfrer la musique vocale  la musique
instrumentale. On et pu croire que, n'tant plus bride par les
contraintes du livret, son imagination emporte par le rythme des seuls
instruments vagabonderait avec plus de dlices. Tout au contraire. Et il
s'est expliqu fort nettement sur ce point: Je n'ai aucun got pour la
musique purement instrumentale, la musique mme de la Chapelle Sixtine
et du choeur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La
seule mlodie vocale me semble le produit du gnie. Un sot a beau se
faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant. Il
convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le
mlomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur
exprimant ses tats d'me remuera toujours, avec une intensit 
laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur
qui veut poursuivre partout la connaissance du coeur humain. Aucune
sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opra russi qui
offre  lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les
acteurs expriment en chantant le sens gnral du drame et les passions
qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette
souligner la premire impression fournie par la mlodie, et peindre par
surcrot d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec
la rvlation du principal tat d'me. Voil un prcieux point d'appui
pour l'tude de l'homme et grce auquel on ne risque plus de s'garer.
Et Beyle songe uniquement  l'opra quand il prtend que la musique vaut
surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus
puissants moyens de reprsenter, d'analyser et en mme temps de saisir,_
avec vidence, force et clart, _des sentiments, une me, un caractre._

_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramne Stendhal
 l'tude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _
divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est l un apport
qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de gographie de la
sensibilit musicale. Il multiplie les observations sur les diffrents
peuples, sur la mlancolie foncire des Italiens, sur la socit
viennoise  qui la volupt seule est permise, sur la psychologie
amoureuse des Allemands. Il brosse  chaque page un tableau de moeurs et
il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que
donne la musique aux individus et le temprament de ces individus, ce
qui le conduit logiquement  la psychologie des races. Sujet fcond o
il se montre ds son premier ouvrage le prcurseur de Taine et de
Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postrieurs ces
mmes recherches et ces mmes thories et il aboutira  cette conclusion
que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un
compte exact du sol dont elle mane: Cette espce d'cume qu'on nomme
Beaux-Arts, est le produit ncessaire d'une certaine fermentation. Pour
faire connatre l'cume, il faut faire voir la nature de la
fermentation._

_Bien entendu Beyle ne saurait goter que la musique romantique et son
got ressort de sa dfinition mme, puisque dans cet art charmant,
pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que
ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue
indistinctement leur_ style moderne.

_Il ne les met cependant point pour cela sur le mme rang. Ses
prfrences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible,
il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'ide de faire graver
sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui
vint  Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment o il
trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a chang en rien:
J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutt que de
me faire dire avec sincrit lequel je prfre  l'autre... Il avait
prcdemment avanc dans des termes  peu prs identiques, que le
dernier qu'il entendait, tait toujours le plus grand._

_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort lgitime:
presque un lieu commun. Au temps o Stendhal proclamait le gnie du
musicien autrichien, celui-ci tait encore assez discut pour qu'il
part original, audacieux mme  beaucoup, d'crire, non seulement en
France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flte
enchante _possde un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et
qu'il ne craint aucun rival pour les cantilnes qui expriment les
passions. Accorder surtout _ Idomeneo _une place de choix entre tous
les opras du jeune matre passait pour une opinion singulirement
rvolutionnaire. Henri Beyle,  cent ans de distance, se trouve
parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour
comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immdiat de sa
musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment
n'eut-il pas contresign cette opinion, celui qui, sduit sans doute
moins instantanment que par Cimarosa, avait dcouvert peu  peu le
charme unique qui se dgage des opras de Mozart, et qui, ayant compris
que cette musique tait celle qui convenait le mieux  son me, ne se
lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours vritablement transport par
l'amoureuse mlancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dgage
des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il
disait: Il n'amuse jamais, c'est comme une matresse srieuse et
souvent triste, mais qu'on aime davantage, prcisment  cause de sa
tristesse... L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait
profondment; du moins,  Vienne, il avait achet son portrait et avait
recherch les gens qui, l'ayant approch, pouvaient parler de lui._

       *       *       *       *       *

_Quelques censeurs svres et fort mal instruits se sont parfois
demands comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart
et l'apprcie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi
facilement de Rossini. Certes il se plat  la gaiet et  la grce
lgre de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le
comparer  Mozart: l'auteur du_ Barbier de Sville _lui semble trop peu
potique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le gote mme
mdiocrement, nous avons dj insist sur ce point. Il n'en vient en
France  lui adresser des loges que par raction et parce qu'il l'y
voit trop durement critiqu. Il le compare  Simon Mayer,  Par,  bien
d'autres alors clbres et dont il a perc l'agrment relatif et la
relle mdiocrit. Rossini, reconnat-il volontiers, a plus de style que
presque tous ses mules, plus mme que le dlicieux Cimarosa qui, par
ailleurs, rappelle Raphal. Encore faut-il bien entendre ce que le mot
style reprsente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades
dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a dcouvert cette note de sa main:
Mme stile: Rossini et M. Scribe. Stendhal indique ainsi partout avec
libert dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre
pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il
avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du
maestro n'tait point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au
demeurant lui parat vif, lger, piquant, jamais ennuyeux, et s'il le
loue et le blme fort judicieusement, le plaant en fin de compte au
rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les
plus autoriss,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son
cynisme le choquait non moins que son formidable apptit et sa grossire
dsinvolture vis--vis des femmes. Que cette dlicatesse ne nous
surprenne point: elle rayonne dans toute l'oeuvre de Beyle. Et il fallait
tre singulirement aveugle ou press pour se laisser garer par
quelques boutades volontairement outrancires et destines  donner le
change. Rien de plus faux que d'en faire un hros de table d'hte._

_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens
que Stendhal numre complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour
sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette
assez agrable et que l'on boit avec plaisir dans les moments o, l'on
trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en
faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette
assez plate._

_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la
musique de son temps et tout en n'tant pas assez fou pour bouder ce
qu'on lui offrait chaque soir  la Scala de Milan, savait fort bien
faire montre de got et crer parmi tant de compositeurs une hirarchie
point du tout mprisable._

_Au surplus ces opinions ne sont peut-tre pas aussi dsutes qu'on
aurait pu le craindre  les rencontrer sous la plume d'un critique
improvis. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paratre
htive: quelques heures de violon, quelques leons de clarinette ou de
musique vocale n'ont pu suffire  lui donner la culture technique qui
lui manquera toujours. Mais  ct des dispositions propres qu'il
apportait,  ct de ce don inn qui dans les lettres et dans les arts
demeure la part principale et la plus mystrieuse du gnie, il faut se
souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes
et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il
savait fort bien lire. Il n'a jamais dsir non plus tre pris trop au
srieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingu. Il s'est
expliqu lui-mme  ce sujet avec beaucoup de nettet[6]: A peine je
connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoy comme indigne de jouer
du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'crire les
ides, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a
de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis
souvent fch de n'tre pas parti de Paris pour tre laquais de
Paisiello  Naples._

       *       *       *       *       *

_Dans les beaux temps de mon got pour la musique  Milan, de 1814 
1821, quand le matin d'un opra nouveau j'allais retirer mon libretto 
la_ Scala, _je ne pouvais m'empcher en le lisant d'en faire toute la
musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
quelquefois, le soir, je trouvais ma mlodie_ plus noble et plus tendre
_que celle du maestro._

_Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manire
de fixer la mlodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
sans crainte d'oublier la cantilne primitive, cela tait comme la
premire ide d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
intelligible qu'aprs l'avoir travaille._

_Mais enfin cette premire ide, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
les livres des crivains mdiocres. Leurs phrases les plus fortes me
semblent comme le trait de Priam, sine ictu._

_Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mlodie et j'ai vu
l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqus par M. Nodier
comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_

    _Un mort s'en allait tristement_
    _S'emparer de son dernier gte,_
    _Un cur s'en allait gament_
    _Enterrer ce mort au plus vite._

_C'est peut-tre la seule mlodie que j'aie faite sur des paroles
franaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu.
_Le Franais me semble avoir le mtalent le plus marqu pour la musique,
comme l'Italien a le mtalent le plus tonnant pour la danse._

_Ce fut nanmoins un constant objet d'tonnement, d'abord pour ses amis
et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs
semblables dans des catgories toutes faites, que de dcouvrir un
Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme
il rpondait  cette perptuelle objection d'ignorance: Je dois dire
sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au mme moment je sentais dans
le morceau qu'on excutait des nuances qu'ils_ (ses amis)
_n'apercevaient pas. Il en est de mme pour les nuances des physionomies
dans les copies du mme tableau. Je vois ces choses aussi clairement
qu'_ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!_

_Il est toujours prsomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette
prsomption est cependant assez rpandue chez les techniciens, ou du
moins chez ceux qui se prtendent tels, pour fermer la bouche aux
amateurs sur des sujets qu'ils croient tre les seuls  bien possder._

_Stendhal fut ainsi critiqu avec violence, d'abord par Berlioz qui
avait relev, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de
vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M.
Saint-Sans jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire cho. Il ne
limita pas ses griefs au seul domaine o il lui fut permis de les
formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures
et d'affirmer la stupidit de tous les livres de Stendhal dans le moment
mme o il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en
affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn,
Mozart et Mtastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la
musique. L'attaque  peine dclanche, Maurice Barrs se porta au
secours de Beyle pour le fliciter au contraire d'avoir demand avant
tout  la musique de nous procurer un plaisir physique. C'est l
l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront
probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte
de courage pour bien marquer ainsi le point de dpart sensoriel de tout
plaisir esthtique. M. Saint-Sans, lui, tait de ceux qui s'levaient
avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il,
est un des produits les plus dlicats de l'esprit humain. H! sans
doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans
l'esprit de l'homme qui n'ait d auparavant passer par ses sens? Et
est-ce le moyen de bien sduire l'esprit que de commencer par dchirer
le tympan?_

_M. Saint-Sans montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu
Stendhal quand il lui reproche encore de se pmer sans aucun
discernement devant toute musique italienne, et de ne se pmer que
devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement
de Beyle sur Rossini est nuanc, comme il sait tre svre pour
Paisiello? Nous pourrions de mme montrer aisment comme il est
mprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, ce
Marmontel, sans aucune espce de talent..._

_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la
musique italienne. Il n'a cependant point trop maltrait Haydn, et l'un
des premiers il rendit hommage au_ Freischtz _de Weber. Il n'a pas, il
est vrai, entirement compris Beethoven, dont l'oeuvre ne lui fut jamais
bien familire. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il
empruntait  Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura
louer sa fougue  la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que
la dclamation de Glck lui semble la plus triste chose du monde?
Debussy tout prs de nous ne pensera pas bien diffremment et les
partisans de Glck auraient mauvaise grce  rpliquer que Claude
Debussy n'entendait rien  la musique._

_Toutes les anecdotes, plus ou moins dformes, qu'on apportera sur
Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement crit de sa main.
Nous croyons volontiers  la laide grimace qu'on lui vit faire un soir
que, dans le salon priv de l'Ambassade de France  Rome, on chantait
les mlodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de mme soutenir
avec son got du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait
trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son
contradicteur, au comble de l'exaspration lui ait en suite de ces
propos fait fermer sa porte._

_Beyle en ce temps-l ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa
jeunesse. Aprs 1830, l're du dilettantisme tait close. Le consul
n'allait pas renier les principes si chers autrefois  l'amateur qu'il
avait t._

_Mais en dfinitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons
encore l'assurance de ce spcialiste qu'on ne saurait rcuser: M. Henry
Prunires, directeur de la Revue Musicale, qui rsume ainsi le dbat:
Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume
hasards, on est frapp de la justesse des jugements qu'il porte sur les
musiciens de son temps._

_A l'abri de cette autorit nous n'avons plus grand besoin de nous
inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. Andr Maurel
qui, n'ayant pas frquent suffisamment Stendhal, lui prte presque
toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la
musique qu'aime Beyle, allgue-t-il entre autres choses, ce sont les
femmes. Bien sr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies
femmes; et mme loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend
poursuivre son perptuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce
griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous
serions bien mal exprim dans cette tude si l'on pouvait encore
prtendre que son plaisir ne fut jamais dsintress et qu'il ne
recherchait absolument dans la musique que l'ide de l'amour._

_Stendhal analyse avec trop de sagacit les opras qu'il aime, pour
qu'on lui vienne reprocher srieusement de les avoir mal couts.
C'tait un picurien qui savait tirer de la musique des jouissances
complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique
et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas
moins viable et charmante._

_A qui fera-t-on croire que c'est tre stupide que d'aimer la rverie
tendre et d'crire: La bonne musique me fait rver avec dlices  ce
qui occupe mon coeur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un
chant ce qui, d'aprs la passion dominante, peut faire le plus de
plaisir  mon me? Il faudrait tre soi-mme bien austre pour ne voir
qu'un drglement de l'imagination dans cette faon sensible de goter
les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du got,
ni celle de l'ducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus
urgent de rhabiliter le plaisir en musique. Mais nous n'avons voulu
que retracer le rle qu'elle a jou dans la vie de Stendhal et rappeler
que dans un lan de sincrit il a pu un jour s'crier: La musique, mes
uniques amours!_

Henri MARTINEAU.

[Illustration]




PRFACE


Depuis la mort de Napolon, il s'est trouv un autre homme duquel on
parle tous les jours  Moscou comme  Naples,  Londres comme  Vienne,
 Paris comme  Calcutta.

La gloire de cet homme ne connat d'autres bornes que celles de la
civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer
une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont plac  cette
hauteur.

Les titres du conteur  la confiance du lecteur, sont d'avoir habit
huit ou dix ans les villes que Rossini lectrisait par ses
chefs-d'oeuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se
trouver  la premire reprsentation de plusieurs d'entre eux; il a su,
dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la
socit,  Naples,  Venise,  Rome, lorsqu'on y jouait les opras de
Rossini.

L'auteur de l'ouvrage suivant en a dj fait deux ou trois autres,
toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand
on se mlait d'crire, il fallait employer les prcautions oratoires,
acadmiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.;
qu'il n'aurait jamais l'honneur d'tre homme de lettres. A la bonne
heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrang ce
titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver
jamais.

Le prsent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napolon,
l'crivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie  passer sa
jeunesse dans les haines politiques, se mit  courir le monde. Se
trouvant en Italie, lors des grands succs de Rossini, il eut occasion
d'en crire  quelques amis d'Angleterre et de Pologne.

Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voil ce qui forme la
brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le
mrite de la brochure. De quelque manire que l'histoire soit crite,
elle plat, dit-on, et celle-ci a t crite en prsence des petits
vnements qu'elle raconte.

Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le
nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.

Il est si difficile d'crire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme
comme Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir
des sensations agrables dont il remplit tous les coeurs! Je voudrais
bien que ce grand artiste, qui est en mme temps un homme charmant, et
l'ide d'crire lui-mme ses Mmoires,  la manire de Goldoni. Comme il
a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses
Mmoires seraient bien autrement piquants. J'espre qu'il y aura assez
d'inexactitudes dans cette _Vie de Rossini_ pour le fcher un peu, et
l'engager  crire. Avant qu'il se fche (s'il se fche), j'ai besoin de
lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple,
que tel grand seigneur envi. Le seigneur a gagn un gros lot _en
argent_  la loterie de la nature, lui y a gagn un nom qui ne peut plus
prir, du gnie, et surtout du bonheur.

Le prsent livre avait t fait pour tre publi en anglais; c'est une
cole de musique qu'il a vue prs de la place Beauvau, qui a donn 
l'auteur l'audace d'imprimer en France.

Montmorency, 30 septembre 1823.

[Illustration]




INTRODUCTION




I


Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut  Venise, des suites des traitements
barbares qu'il venait d'prouver  Naples, dans les prisons o l'avait
fait jeter la reine Caroline.

Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les
dernires annes de l'autre sicle, le gnie musical, qui se manifeste
de si bonne heure, mais s'teint si vite, avait cess d'animer le
compositeur aimable et gracieux plutt qu'nergique et brillant du _Roi
Thodore_ et de la _Scuffiara_.

Cimarosa agit sur l'imagination par de longues priodes musicales qui
joignent,  une extrme richesse, une extrme rgularit.

Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du _Matrimonio
segreto_, et entre autres le second:

    Io ti lascio perch uniti.

Ces chants sont les plus beaux qu'il ait t donn  l'me humaine de
concevoir: remarquez cependant qu'ils sont _rguliers_, et d'une
rgularit que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; ds qu'on
en connat plusieurs, on peut en quelque sorte _prvoir_ la suite et le
dveloppement de ceux dont on entend le dbut. Tout le mal est dans ce
mot _prvoir_, et c'est de l que nous verrons dans peu sortir le style
et la gloire de Rossini.

Paisiello ne remue jamais aussi profondment que Cimarosa; il n'voque
pas dans l'me du spectateur les images qui donnent des jouissances aux
passions profondes, ses motions ne s'lvent gure au del de la
_grce_; mais il a excell dans ce genre; sa grce est celle du Corrge,
tendre, rarement piquante, mais sduisante, mais irrsistible. Je
citerai comme exemple connu  Paris, le _quartetto_ de _la Molinara_.

    Quelli la,

lorsque le notaire _Pistofolo_ se charge si plaisamment de faire  la
meunire les dclarations d'amour du gouverneur et du seigneur fodal,
ses rivaux.

La manire bien remarquable de Paisiello est de rpter plusieurs fois
le mme trait de chant, et  chaque fois avec des grces nouvelles qui
le font entrer de plus en plus avant dans l'me du spectateur.

Rien au monde n'est plus oppos au style de Cimarosa, tincelant de
verve comique, de passion, de force et de gaiet. Rossini aussi se
rpte, mais ce n'est pas exprs; et ce qui fait le comble de la grce
chez Paisiello, est en lui belle paresse incarne. Je me hte d'ajouter,
de peur qu'on ne me range avec les dtracteurs de cet homme aimable,
que, seul parmi les modernes, il a mrit d'tre compar aux deux grands
matres qui cessrent de briller vers le commencement du XIXe sicle.
En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout
tonns un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses
dont nous ne nous doutions pas auparavant. Rflchir sur les beaux-arts
fait sentir.




II

DIFFRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE


En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut rpter;
or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas rpter de
l'harmonie avec sa voix seule.

Voil sur quoi est base l'extrme diffrence de la musique allemande et
de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, aprs y
avoir rflchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus
poignante, se met  chanter  mi-voix un air de Rossini, et il choisit,
sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque
rapport  la situation de son me; bientt, au lieu de le chanter 
mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter,
l'expression particulire de la nuance de passion qu'il endure. Cet cho
de son me le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans
lequel il s'observe: son me tait irrite contre le destin, il n'y
avait que de la colre; elle va finir par avoir piti d'elle-mme.

A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque
cette couleur nouvelle qu'il donne  l'air qu'il a choisi; il s'y
complat, il s'attendrit. De cet tat de l'me  crire un air nouveau,
il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donn aux
habitants de l'Italie mridionale une voix trs-forte, le plus souvent
ils n'ont pas besoin de piano pour composer[7]. J'ai connu vingt jeunes
gens  Naples qui crivent un air avec aussi peu de prtention qu'
Londres on fait une lettre ou  Paris un couplet. Souvent en rentrant
chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce dlicieux climat,
passent une partie de la nuit  chanter et  improviser. Leur esprit est
 mille lieues de songer  crire et  la gloriole d'auteur; ils ont
donn jour  la passion qui les anime, voil tout leur secret, voil
tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances
semblables, aurait lu jusqu' une heure ou deux quelque auteur favori,
mais il aurait moins cr que le Napolitain, son me aurait t moins
active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction
possible ds qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'
l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.

Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par
jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons normes au bout des
doigts de la main gauche, durillons qui la dforment entirement; mais
l'on parvient  tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus
habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux
heures de gammes, ses sons ont dj moins de puret et ses passages
moins de brillant. Le degr de patience et de constance ncessaire pour
ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie
gure  une tte ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la
flte, l'on est attentif  la beaut ou  la justesse des sons, et non
pas  ce qu'_ils expriment_. Notez ce mot, il explique encore le secret
des deux musiques.

Il y a eu des pres en Italie qui, dans le sicle dernier, ont condamn
leur fils  devenir un bon violon ou un bon hautbois,  peu prs comme
d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le
talent de la musique instrumentale s'est tout  fait rfugi dans la
tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forts de la Germanie,
il suffit  ces mes rveuses, de la beaut des sons, _mme sans
mlodie_, pour redoubler l'activit et les plaisirs de leur imagination
vagabonde.

Il y a une vingtaine d'annes qu' Rome on entreprit de donner _Don
Juan_; les symphonistes essayrent, pendant quinze jours, de faire aller
ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet
opra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en
purent venir  bout. Ils taient pleins d'me, et n'avaient nulle
patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de
l'Opra, rue Le Peletier, jouer admirablement,  la premire vue, une
symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo
d'_Armide_, chant par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu  l'Opra de
superbes talents, cultivs avec une patience  toute preuve, et pas de
gnie musical.

A Rome, il y a vingt ans, on dclara, d'une voix unanime, que les
trangers vantaient beaucoup trop l'oeuvre de Mozart, et que le morceau
des trois orchestres, en particulier, tait tout  fait absurde, et
digne de la barbarie tudesque.

Le despotisme minutieux[8] qui depuis deux sicles enlace et touffe le
gnie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les
journaux, au dernier degr de grossiret et de bassesse; on appelle un
homme un sclrat, un ne, un voleur, etc.,  peu prs comme 
Londres[9], et bientt  Paris, pour peu que la libert de la presse
continue  nous apprendre  mpriser un homme vulgaire, mme lorsqu'il
imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-mme l'un des
principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier
tout ce qui acquiert une notabilit quelconque, et par l lui fait peur.
Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les
spectacles ne peut se former que par les journaux; c'est une pense qui
s'vapore si personne ne se prsente pour la recueillir, et, faute
d'avoir not la premire chane du raisonnement, jamais l'on n'arrive 
la seconde.

Je demande pardon d'avoir prsent une ide odieuse, mais je serais au
dsespoir qu'on juget de la belle Italie, de la terre sublime qui
recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les
turpitudes de sa presse priodique, ou sur les phrases vides d'ides des
livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu' ce que l'Italie ait un
gouvernement modr, comme celui dont on jouit en Toscane depuis
dix-huit mois, je demande en grce, et je puis dire en justice, qu'on ne
la juge que sur cette partie de son me qu'elle peut rvler par les
beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui
impriment.

Je me trouvais il y a quelques annes (1816) dans une des plus grandes
villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient tabli un
thtre bourgeois, mont avec le plus grand luxe, eurent l'ide de
clbrer l'arrive dans leurs murs, de la princesse Batrix d'Este,
belle-mre de l'empereur Franois. Ils firent composer, en son honneur,
un opra entirement nouveau, paroles et musique; c'est le plus grand
honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le pote imagina d'arranger en
opra une comdie de Goldoni, intitule _Torquato Tasso_. On fait la
musique en huit jours, la pice est mise en rptition, tout marche
rapidement; la veille mme de la reprsentation, le chambellan de la
princesse vint dire aux citoyens distingus qui tenaient  honneur de
chanter devant elle, qu'il tait peu respectueux de rappeler, devant une
princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des
torts envers cette illustre famille.

Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega 
celui du Tasse.

La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en
excitant leur imagination  produire certaines images analogues aux
passions dont ils sont agits. Vous voyez par quel mcanisme indirect,
mais sr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement
qui forme les mes en ce pays. De toutes les passions gnreuses, la
tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commenc 
tre belliqueuse que dans _Tancrde_, postrieur de dix ans aux prodiges
d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces grandes journes eussent rveill
l'Italie[10], le nom de la guerre et des armes n'tait employ en
musique que pour faire valoir les sacrifices faits  l'amour. Comment
des gens  qui la gloire tait dfendue, et qui ne voyaient dans les
armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu
trouver du charme  rver aux sensations guerrires?

Voyez, au contraire, la musique  peine ne en France, produire
sur-le-champ le sublime: _Allons, enfants de la patrie_, et _le Chant du
dpart_. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens,
ils n'ont rien fait d'gal; c'est qu'ils copient,  l'aveugle,
l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion
secondaire que la _vanit_ et _l'esprit_ se chargent d'touffer.

Quoi qu'il en soit de la vrit de cette remarque impertinente, je pense
que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par
l'imagination. Or il est une chose qui paralyse srement l'imagination,
c'est la _mmoire_. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me
rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait fait natre en moi
 la dernire fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination
est glace, et la musique n'est plus une fe toute-puissante sur mon
coeur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet
secondaire, quelque mrite subalterne, la difficult de l'excution par
exemple.

Un de mes amis crivait, il y a un an,  une dame qui se trouvait  la
campagne: L'on va donner _Tancrde_ au thtre Louvois; ce n'est qu'
la trois ou quatrime reprsentation que nous sentirons bien les
finesses de cette musique si frache et si belliqueuse. Aprs l'avoir
comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera
dans la plnitude de sa puissance durant vingt ou trente
reprsentations, aprs quoi elle sera use pour nous. Plus vif aura t
notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engags 
chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complte
sera notre _saturation_, si j'ose m'exprimer ainsi. On ne saurait, en
musique, tre fidle  ses anciennes admirations. Si _Tancrde_ ravit
encore aprs quarante reprsentations, ce sera un autre public; une
autre classe de la socit sera venue  Louvois, attire par les
articles des journaux; ou bien, c'est que l'on est si mal  ce thtre,
le corps prouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmes,
que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut gure goter 
chaque soire qu'un acte d'un opra; au lieu de quarante
reprsentations, il en faudra quatre-vingts pour apprcier _Tancrde_.

Une chose fort triste, qui est peut-tre une vrit, c'est que _le beau
idal_ change tous les trente ans, en musique. De l vient que cherchant
 donner une ide de la rvolution opre par Rossini, il a t inutile
de remonter beaucoup au del de Cimarosa et de Paisiello[11].

Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessrent de travailler, ils
fournissaient de nouveauts, depuis vingt ans, tous les thtres
d'Italie et du monde. Leur style, leur manire de faire, n'avaient plus
le charme de l'_imprvu_. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, 
Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal
Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apports de Londres,
qu'autrefois,  Milan, on lui faisait rpter chaque soire, jusqu'
cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi  un
tel excs d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que
cette anecdote me ft confirme par une foule de tmoins oculaires.
Comment le coeur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec
cette fureur?

Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore
plaisir, c'est d'une autre manire, c'est en nous rappelant les ides
agrables dont alors notre imagination tait heureuse; mais ce n'est
plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait
aussi  Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.

Ce qui fait de la musique le plus entranant des plaisirs de l'me, et
lui donne une supriorit marque sur la plus belle posie, sur
_Lalla-Rook_, ou la _Jrusalem_, c'est qu'il s'y mle un plaisir
physique extrmement vif. Les mathmatiques font un plaisir toujours
gal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins;  l'autre extrmit
de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir
extrme, mais de peu de dure, et de peu de fixit. La morale,
l'histoire, les romans, la posie, qui occupent, sur le clavier de nos
plaisirs, tout l'intervalle entre les mathmatiques et l'Opra-Buffa,
donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus
durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les
prouver encore.

Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opra
qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours
aprs, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement
dsagrable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme 
voix glapissante; ou il fait touffant dans la salle; ou l'un de vos
voisins, en se balanant agrablement, communique  votre chaise un
mouvement continu et presque rgulier. La musique est une jouissance
tellement physique, que l'on voit que j'arrive  des conditions de
plaisir presque triviales  crire.

C'est souvent une cause d'un genre pas plus relev qui gte une soire
o l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge
commode. On va chercher bien loin une belle raison mtaphysique ou
littraire pour expliquer pourquoi l'_Elisabetta_ ne fait aucun plaisir;
c'est tout simplement qu'on touffait dans la salle, et qu'on tait mal
 son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir
musical cette espce de _draw-back_ (difficult de natre); ensuite on
coute avec _pdanterie_; on se _fait un devoir_ de tout entendre. _Se
faire un devoir!_ quelle phrase anglaise, quelle ide anti-musicale!
C'est comme se faire un devoir d'avoir soif.

Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de
l'oreille, en les forant de prendre un certain degr de tension (par
exemple, durant le premier final de _Cos fan tutte_ de Mozart), ce
plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain tat de
tension ou d'irritation qui le force  produire des images agrables, et
 sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre
moment, ne lui auraient donn qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que
quelques baies de _bella-dona_ cueillies par erreur dans un jardin, le
forcent  tre fou.

Cotugno, le premier mdecin de Naples, me disait lors du succs fou de
_Mose_: Entre autres louanges que l'on peut donner  votre hros,
mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de
fivre crbrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes
femmes trop prises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la
prire des Hbreux au troisime acte, avec son superbe changement de
ton.

Le mme philosophe, car ce grand mdecin Cotugno tait digne de ce
titre, disait que le demi-jour tait ncessaire  la musique. La lumire
trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver _ la
fois_ prsente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix
des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux
deux  la fois. Je souponne une autre circonstance, ajoutait Cotugno,
qui tient peut-tre au galvanisme. Pour trouver des sensations
dlicieuses en musique, il faut tre isol de tout autre corps humain.
Notre oreille est peut-tre environne d'une atmosphre musicale de
laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-tre elle existe.
Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut tre en quelque sorte
isol comme pour les expriences lectriques, et qu'il y ait au moins un
intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La
chaleur animale d'un corps tranger me semble fatale au plaisir musical.

Je suis bien loin de prtendre affirmer cette thorie du philosophe
napolitain, je n'ai peut-tre pas mme assez de science pour la rpter
correctement.

Tout ce que je sais par l'exprience de quelques amis intimes, c'est
qu'une suite de belles mlodies napolitaines force l'imagination du
spectateur  lui prsenter certaines images, et en mme temps met son
me dans la situation la plus propre  sentir tout le charme de ces
images.

Lorsqu'on commence seulement  aimer la musique, on est tonn de ce qui
se passe en soi, et l'on ne songe qu' goter le nouveau plaisir dont on
vient de faire la dcouverte.

Lorsqu'on aime dj depuis longtemps cet art enchanteur, la musique,
lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir  notre imagination des
images sduisantes relatives  la passion qui nous occupe dans le
moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que
plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible.

Il n'y a de rel dans la musique que l'tat o elle laisse l'me, et
j'accorderai aux moralistes que cet tat la dispose puissamment  la
rverie et aux passions tendres.




III

HISTOIRE DE L'INTERRGNE APRS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812


Aprs Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cess de travailler, la musique
languit en Italie jusqu' ce qu'il part un gnie original. Je devrais
dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports
et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme
il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, mme en lisant les
romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agits et des _vivat_ pour la
joyeuse entre mme des plus mauvais souverains.

Rossini a crit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette anne-l qu'il
obtint la faveur de composer pour le grand thtre de Milan.

Pour apprcier ce gnie brillant, il faut de toute ncessit voir dans
quel tat il trouva la musique, et jeter un coup d'oeil sur les
compositeurs qui eurent des succs de 1800  1812.

Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie,
uniquement parce que tous les grands thtres ont l'obligation de donner
des opras nouveaux  certaines poques de l'anne; sans quoi, sous
prtexte d'admirer les anciens compositeurs, les pdants du pays
n'auraient pas manqu d'touffer et de proscrire tous les gnies
naissants; ils n'eussent laiss prosprer que de plats copistes.

L'Italie n'est le pays du _beau_ dans tous les genres que parce qu'on y
prouve le besoin du nouveau dans le beau idal, et que chacun
n'coutant que son propre coeur, les pdants y jouissent de tout le
mpris qu'ils mritent.

Aprs Cimarosa et avant Rossini, deux noms se prsentent, Mayer et Par.

Mayer, Allemand perfectionn en Italie, et qui depuis quarante ans s'est
fix  Bergame, a donn une cinquantaine d'opras, de 1795  1820. Il
eut du succs, parce qu'il prsentait au public une petite nouveaut qui
surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait  mettre dans
l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs,
les richesses d'harmonie qu' la mme poque Haydn et Mozart craient en
Allemagne. Il ne savait gure faire chanter la voix humaine, mais il
faisait parler les instruments.

Sa _Lodoska_, donne en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue
admirablement chante  Schoenbrunn en 1809, par la charmante
Balzamini, qui mourut bientt aprs, au moment o elle allait devenir
une des cantatrices les plus distingues de l'Italie. Madame Balzamini
devait son talent  sa laideur.

Les _due Gironate_ de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna _I Misteri
Eleusini_, qui se firent la rputation qu'a aujourd'hui _Don Juan_. _Don
Juan_ n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile  lire.
_I Misteri Eleusini_ passrent pour l'oeuvre musicale la plus forte et la
plus nergique de l'poque. La marche de l'art tait frappante, on
allait de la mlodie  l'harmonie.

Les matres italiens quittaient le _facile_ et le _simple_ pour le
compos et le savant. MM. Mayer et Par osant faire en grand, avec
hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres _maestri_
essayaient timidement, et en commettant  chaque instant des fautes
contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de
gnie; ce qui acheva de complter l'illusion, c'est qu'ils avaient
rellement beaucoup de talent.

Leur malheur a t que Rossini soit venu dix ans trop tt. La vie d'une
musique d'opra devant,  ce qu'il parat, se borner  trente ans, ces
matres ont  se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas
tranquillement laisss achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en
1820 MM. Mayer et Par figureraient dans les annales de la musique au
rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands matres du
premier ordre, qui ne sont passs de mode qu'aprs leur mort. _Ginevra
di Scozia_ est de 1803; c'est l'pisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des
chants les plus admirables du dlicieux _Orlando_, de l'Arioste.
L'Arioste excite tant de transports en Italie, prcisment parce qu'il a
crit comme il faut crire pour un peuple musicien;  l'autre extrmit
du clavier potique, je vois le petit abb Delille.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs
de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il
croit infidle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et
en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de
sentiment,  Dieu ne plaise que je sois injuste  ce point envers la
patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait
voir l'histoire de toute la rvolution franaise et de ses suites, dans
l'_Apocalypse[12]_.

Le sentiment des Allemands, trop dgag des liens terrestres, et trop
nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en
France le genre niais[13]. Les ttes qui prouvent des passions en
Allemagne, manquant de logique, supposent bientt l'existence de ce dont
elles ont besoin.

Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouv
trois ou quatre inspirations; par exemple, le choeur chant par les pieux
solitaires, au milieu desquels Ariodant, au dsespoir, vient chercher un
asile. Ce choeur rclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix
plutt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore 
Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visire de son casque baisse,
et sa matresse, qui ne le reconnat pas. Ariodant va se battre contre
son propre frre pour essayer de sauver sa matresse; il est sur le
point de lui avouer tous ses soupons, et de lui dire qu'il est
Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation,
une des plus touchantes, peut-tre, que puisse fournir la plus touchante
des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une
musique ft bien dure  l'oreille, ft bien peu musique, pour ne pas
mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'oeuvre.

Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les coeurs tendres
l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une rflexion: qu'et-il
t avec l'nergie de Cimarosa, ou la mlancolie de Mozart? Nous aurions
eu une seconde scne de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scne
de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son
fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le
chef-d'oeuvre de Cimarosa dans le genre pathtique. Cela est suprieur
aux plus beaux airs de Grtry et de Dalayrac.

Chaque anne Mayer donnait deux ou trois opras nouveaux, et tait
applaudi sur les premiers thtres. Comment ne pas se croire l'gal des
grands matres? L'opra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut suprieur
 tout ce que le compositeur bavarois avait encore donn. _La Rosa
bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tir de l'histoire des guerres
civiles d'Angleterre, eut un grand succs en 1812. Walter Scott n'avait
pas encore rvl quelle quantit de sublime renferme, pour un peuple,
l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen ge. Le tnor
Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante.

Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opra montre dans quel abme
de trivialit tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prtend
trouver des chants gais.

La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une
grce nave que n'a jamais rencontre Rossini, parce qu'elle tient 
l'absence de certaines qualits plus sublimes. Ce duo est de Par.

Le mme genre de mrite brille dans le fameux duetto _E de serto il
bosco intorno_. C'est le chef-d'oeuvre de Mayer, et ce serait un des
chefs-d'oeuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers
la fin. Le pote a fourni au _maestro_ une manire dlicieuse, et
vraiment digne de Mtastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son
ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherch  plaire  celle
qu'il aime, s'crie:

    Ah chi pu mirarla in volto
    E non ardere d'amor!

Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mlodie italienne pour
exprimer cette ide charmante. Toutes les mes tendres et douces plutt
qu'nergiques prfreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux
traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.

Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaiet d'un bonhomme sans
esprit.

_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps
de vraie musique italienne. C'est _la Mlomanie_. Lorsque cet opra
parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu
alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu.
On se demandait: Quels airs dlicieux dans le genre de

    Sei morelli e quatro baj,

de

    Mentr'io ero un mascalzone,

de

    Amicone del mio core,

Cimarosa n'et-il pas faits sur un tel sujet?

Le Mlomane vritable, ridicule assez rare en France, o d'ordinaire il
n'est qu'une prtention de la vanit, se trouve  chaque pas en Italie.

Lorsque j'tais en garnison  Brescia, l'on me fit faire la connaissance
de l'homme du pays qui tait peut-tre le plus sensible  la musique. Il
tait fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait  un concert,
et que la musique lui plaisait  un certain point, il tait ses souliers
sans s'en apercevoir. Arrivait-on  un passage sublime, il ne manquait
jamais de lancer ses souliers derrire lui sur les spectateurs.

J'ai vu  Bologne le plus avare des hommes jeter ses cus  terre, et
faire une mine de possd, quand la musique lui plaisait au plus haut
degr.

Le Mlomane de Mayer ne fait que rpter sur la scne des actions que
l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des
regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme
allait cesser d'tre  la mode. S'il et fait de nouveaux airs, au lieu
de s'en laisser charmer avec navet, les amateurs eussent appel la
_mmoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se ft rappel
mal  propos le souvenir des chefs-d'oeuvre qui venaient, pendant vingt
ans de suite, de charmer tous les coeurs.

Mayer est le maestro le plus savant de l'interrgne, comme il en est le
plus fcond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous
les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_,
vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection dsesprante de
Despraux: vous ne savez pourquoi vous n'tes pas plus mu. Passez  un
opra de Rossini, vous sentez tout  coup l'air pur et frais des hautes
Alpes; vous vous sentez respirer plus  l'aise; on croit renatre; vous
aviez besoin de gnie. Le jeune compositeur jette  pleines mains les
ides nouvelles; tantt il russit, souvent il manque son objet. Tout
est entass, tout est ple-mle, tout est ngligence; c'est la profusion
et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le
compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.

Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui,
pendant trois ou quatre soires, ont un faux air de gnie; par exemple,
le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je
trouvais que Dalayrac avait de jolies ides, quoique mal arranges.
Depuis, j'ai tudi un peu srieusement Cimarosa, o j'ai retrouv la
plupart des jolies ides de Dalayrac: peut-tre, si l'on tudiait
Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour
les clairs de gnie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un
grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est colier, il
aura admirablement dguis ses emprunts.

Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini  Venise, ne dguisait rien, et
dit tout bonnement au copiste du thtre: Voil _la Faniska_ de
Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu' telle autre.
C'tait un morceau de vingt-sept pages, o il ne changea pas un bmol.

Mayer fut pour la musique ce que Johnson a t pour la prose anglaise;
il cra un genre emphatique et lourd, qui s'cartait beaucoup du beau
naturel, mais qui cependant n'tait pas sans mrite, surtout une fois
qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a t cause que la
rputation de Mayer a t anantie par Rossini en un clin d'oeil; c'est
le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_
naturel parat un jour, et l'on s'tonne d'avoir pu tre dupe si
longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour
empcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la
jeunesse librale. Le jour o l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos
tragdies modernes?

Je crois qu'aprs Mayer, M. Par, musicien n  Parme, malgr son nom
allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrgne qui a eu le
succs le plus europen. Cela tient peut-tre  ce que M. Par, outre un
talent incontestable et trs remarquable, est un homme trs-fin, de
beaucoup d'esprit, et fort agrable dans le monde. On dit qu'une des
preuves les plus frappantes de cet esprit a t de tenir huit ans de
suite Rossini cach aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme
fait pour plaire  des Franais, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de
la musique.

Toutes les premires pices de Rossini joues  Paris, ont t montes
d'une manire ridicule. Il me souvient encore de la premire
reprsentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu aprs l'on donna
_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux
morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'oeuvre en Italie: l'air
_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au choeur
dlicieux du second acte de _Tancrde_, chant sur le pont, dans la
fort, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouv prudent de
raccourcir de moiti.

Le jour mme o je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait
chanter le grand rle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par
mademoiselle Naldi.

Un des premiers ouvrages de M. Par est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son
premier chef-d'oeuvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet
opra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connat l'air
dlicieux chant par le tnor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803).
Je mettrais volontiers ces deux opras au-dessus de tout ce qu'a fait
M. Par. L'_Agnese_ ne me parat pas du mme rang; elle doit son succs
europen  la facilit qu'il y a d'imiter d'une manire effrayante les
fous, que personne ne se soucie d'aller tudier avec trop de dtails
dans les retraites affreuses o les place la piti publique. L'me
profondment branle par le spectacle horrible d'un pre devenu fou
parce que sa fille l'a abandonn, s'ouvre facilement aux impressions de
la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont t sublimes
dans le rle du fou. Ce succs ne m'empche pas de croire que les
beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La
charmante pit filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_
(tragdie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'tat
affreux o se trouve le pre de l'_Agnse_. La musique centuplant ma
sensibilit, me rend cette scne horrible tout  fait insupportable.
_L'Agnese_ fait pour moi souvenir dsagrable, et d'autant plus
dsagrable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera
toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler
sera toujours une sottise ou un calcul de prtre. Puisque la mort est
invitable, oublions-la.

La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succs  la mode de
l'horreur qui, dans ce temps-l, nous valut les romans de madame
Radcliffe, a cependant plus de mrite que _l'Agnese_; le sujet est moins
horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie,
tait excellent dans le rle du valet, lorsque, couch entre les jambes
de son matre, et chantant fort pour le rveiller, il lui crie:

    _Signor, la vita  corta,_
    _Partiam per carit._

A tout moment dans cette pice on trouve de la dclamation chante,
comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, ds
qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique.

Madame Par, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est
toujours acquitte, en Italie, du rle de Camille; elle y a eu les plus
grands succs, et ces succs ont dur dix ans; je ne vois gure
aujourd'hui que madame Pasta qui pt jouer Camille avec talent. Ce
talent amnerait-il la vogue? Rossini nous a accoutums  la
surabondance des ides, Mozart  leur profondeur; il est peut-tre bien
tard pour la musique de Gluck.

Aprs MM. Mayer et Par, les deux hommes clbres de l'interrgne qui
s'coula entre Cimarosa et Rossini, il me reste  nommer quelques
talents infrieurs. Je renvoie ces noms-l  l'appendice[14].




IV

MOZART EN ITALIE


J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper
pour toujours, et exclusivement, de Rossini.

La scne musicale en Italie tait occupe depuis dix ans par MM. Mayer,
Par, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une
trentaine de noms plus ou moins oublis aujourd'hui, et qui y rgnaient
tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa
et des Pergolse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout  coup
comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui
n'taient grands que par l'absence des grands hommes.

Mayer, Par, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps 
adapter le genre allemand au got italien, et, comme tous les
_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des
succs flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au
contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherch qu'
se plaire  lui-mme, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel
qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la socit
que par les sommits; ce rle est toujours dangereux.

D'ailleurs, la prsence personnelle lui manquait; il n'tait pas l pour
flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans
la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pntr en Europe que depuis
sa mort. Ses rivaux taient prsents, crivaient leur musique pour les
voix des acteurs, composaient de petits duos pour la matresse du
prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce
aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***,  ct d'un opra de
Mozart? La position tait inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart tait
un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des
beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette rvolution, qui nous semble
si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.

Mozart, encore enfant, avait fait deux opras pour le thtre de la
Scala  Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces
opras ne manqurent pas de succs, mais il n'est pas probable qu'un
enfant ait os braver la mode. Quel qu'ait t le mrite de ces
ouvrages, bientt absorbs dans le torrent, guid par Sacchini, Piccini,
Paisiello, ces succs n'avaient laiss aucune trace.

Vers 1803, les triomphes de Mozart  Munich et  Vienne vinrent
importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusrent bravement d'y
croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On
connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart
faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des
vieilles ides dit en France de Shakspeare: C'est un sauvage qui ne
manque pas d'nergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le
fumier d'Ennius; s'il et eu l'avantage de prendre des leons de
Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-tre fait quelque chose. Et
il ne fut plus question de Mozart.

En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napolon avait mens 
sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient pass
par Munich, se mirent  reparler de Mozart: on se dcida  essayer une
de ses pices, _l'Enlvement du Srail_, je crois. Mais pour excuter
cet opra, il fallait tre symphoniste parfait; il fallait surtout tre
un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidlits  la _mesure_. Il
ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en
l'entendant chanter une ou deux fois, comme  Paris la romance: _C'est
l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrde_. Les symphonistes
italiens se mirent  travailler, mais il ne sortait rien de cet ocan de
notes, qui noircissaient la partition de cet tranger. Il fallait
d'abord que tout le monde allt en mesure, et surtout _entrt_ et
_sortt_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelrent cela de la
barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer 
Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer,
et qui avaient plus d'orgueil que de vanit, trouvrent ridicule, pour
des Italiens, de renoncer  de la musique comme trop difficile; ils
menacrent de retirer leur protection au thtre o l'opra allemand
tait en rptition, et l'on donna enfin l'oeuvre de Mozart. Pauvre
Mozart! des personnes qui se trouvaient  cette reprsentation, et qui,
depuis, ont appris  aimer ce grand homme, m'ont assur n'avoir jamais
vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales,
produisaient une cacophonie pouvantable; on et dit un sabbat de
diables en colre. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagrent au
milieu de cet ocan de cris discordants, et furent assez bien excuts.

Le mme soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_,
comme disait M. Turgot  propos du _Sige de Calais_, tragdie
nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande
maladie morale des Italiens, se rveilla dans toute sa fureur, et
dclara dans tous les cafs que jamais homme n hors de l'Italie ne
parviendrait  faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette
mesure parfaite qui le caractrise: _Gli accompagnamenti tedeschi non
sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_.

L'autre parti, guid par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient
t  Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurment
des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_,
crits avec gnie, et, mieux encore, crits avec nouveaut. Les gens 
_honneur national_ eurent recours  leur grand argument, ils dclarrent
qu'il fallait tre _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite
par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les reprsentations de
l'opra de Mozart arrivrent  leur fin, l'orchestre jouant plus mal
chaque soir. Les gens suprieurs (et il y a souvent dans une grande
ville d'Italie, deux ou trois hommes  vues profondes, mais gnies  la
Machiavel, dfiants, perscuts, sombres, qui se gardent bien de parler
 tout venant, et  plus forte raison d'crire), ces gens dirent:
Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant
d'acharnement  prouver qu'il est mdiocre, puisque nous lui voyons
prodiguer des injures qu'on n'a jamais adresses aux Nicolini et aux
Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'poque), il serait bien
possible que cet tranger et un coin de gnie.

Voil ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de
personnes de la premire distinction de la ville, que je ne nomme pas
pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures
grossires des journaux crits par les agents de la police. La cause de
Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.

Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas
grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en
adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils rptent partout et
 tue-tte, ayant su, par une lettre qu'une de ses matresses lui
crivait de Vienne, que Mozart tait le premier musicien du monde, se
mit  en parler avec mystre. Il fit appeler les six meilleurs
symphonistes de la ville, qu'il blouissait de son luxe, et tourdissait
du fracas de ses chevaux anglais et de ses calches fabriques 
Londres, et il fit essayer en secret  ces musiciens le premier finale
de _Don Juan_. Son palais tait immense; il leur abandonna tout un corps
de logis situ sur les jardins. Il menaa de toute sa colre quiconque
oserait parler; et quand un homme riche en vient  ces paroles en
Italie, il est sr d'tre obi. Celui dont je parle avait  ses ordres
cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences.

Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour
parvenir  jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_.
Alors pour la premire fois, ils virent apparatre Mozart. Le prince
prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrtion. En
deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit
excuter  sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une
conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don
Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva
bien. Assur de cet effet, il devint un peu moins mystrieux en parlant
de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin  engager un pari
considrable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette
tranquillit profonde d'une ville d'Italie, devint bientt la grande
nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait pari qu'il
ferait excuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels
et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint
sur-le-champ, diraient que Mozart tait un homme  peu prs du mrite de
Mayer et de Par, pchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et
le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de
_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire,  ce que l'on m'a cont,
rien qu' entendre ces assertions. Le prince, dont la vanit gotait des
plaisirs trs vifs, retarda le grand jour sous divers prtextes; il
vint enfin ce jour mmorable. Le concert d'preuve eut lieu  la maison
de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans,
il en a t plus fat de moiti.

Cet vnement fit du bruit; on se mit  jouer Mozart en Italie. A Rome,
vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a jou
un rle au congrs de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse
 de grands personnages, jouait aussi un rle dans _Don Juan_, et fort
bien. Sa voix tait admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que
par hasard, les instruments couraient les uns aprs les autres; cela
ressemblait toujours  une symphonie de Haydn joue par des amateurs (ce
dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ 
la _Scala_, succs d'tonnement. En 1815, on donna _les Noces de
Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flte enchante_ tomba
et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin
un succs fou, si l'on peut appeler _fou_ un succs lorsqu'il s'agit de
Mozart.

Aujourd'hui Mozart est  peu prs compris en Italie, mais il est loin
d'y tre senti. Son principal effet dans l'opinion publique a t de
jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction
allemande.

En ce sens, il a aplani les voies  Rossini, dont l'immense rputation
ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouv de
rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini,
et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello.
Ces messieurs jouaient  peu prs le rle que font aujourd'hui en France
les derniers copistes du style pique et magnifique, et des scnes
nobles de Racine. Ils taient srs d'tre extrmement applaudis,
extrmement lous, et en beau style; mais il restait toujours un peu
d'_ennui_ au fond de l'me de leurs prneurs, qui, partant, taient
toujours prts  se fcher. C'taient des succs comme ceux de _Sal_,
du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la
salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en billant, prouvait
 son voisin que c'tait fort beau.




V

DU STYLE DE MOZART


Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, aprs une belle rsistance de dix
ans, ayant cess d'tre hypocrites en parlant de Mozart leur voix mrite
d'tre compte, et leur jugement pris en considration.

Mozart n'aura jamais en Italie le succs dont il jouit en Allemagne et
en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calcule pour ce
climat_; elle est destine surtout  toucher, en prsentant  l'me des
images mlancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable
et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le mme 
Bologne et  Knigsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus
impatient, plus emport, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y
empare pas peu  peu, et pour toujours, de toutes les facults de l'me;
il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entire et en un instant; c'est
une fureur; or, la fureur ne peut pas tre mlancolique, c'est l'excs
de toutes les forces, et la mlancolie en est l'absence. L'amour italien
n'a encore t peint, que je sache, dans aucun roman, et de l vient que
cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le
langage du pays, a peint l'amour suprieurement, et dans toutes ses
nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_,
de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou
d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces ides sur la
diffrence de l'amour dans les divers climats, qui nous mneraient  une
mtaphysique infinie. Les mes faites pour comprendre ces sortes de
penses, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le
peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorit,
elles n'y verront jamais que de la mtaphysique ennuyeuse; tout au plus,
si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par coeur une
vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas
d'humeur  faire des phrases pour ces sortes de gens.

Revenons  Mozart et  ses chants pleins de _violence_, comme disent les
Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais
j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini
aura pli. C'est qu'il a t inventeur de tous points et dans tous les
sens; il ne ressemble  personne, et Rossini ressemble encore un peu 
Cimarosa,  Guglielmi,  Haydn.

La science de l'Harmonie peut faire tous les progrs qu'on voudra
supposer, on verra toujours avec tonnement que Mozart est all au bout
de toutes les routes. Ainsi, quant  la partie mcanique de son art, il
ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de
faire mieux que le Titien, pour la vrit et la force des couleurs; ou
mieux que Racine, pour la beaut des vers, la dlicatesse et la
convenance des sentiments.

Quant  la partie morale, Mozart est toujours sr d'emporter avec lui,
dans le tourbillon de son gnie, les mes tendres et rveuses, et de les
forcer  s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force
de sa musique est telle, que l'image prsente restant fort indistincte,
l'me se sent tout  coup envahie et comme inonde de mlancolie.
Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une matresse
srieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, prcisment 
cause de sa tristesse; ces femmes-l, ou manquent tout  fait de faire
effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois,
font une impression profonde et s'emparent de l'me tout entire et pour
toujours. Mozart est  la mode dans la haute socit, qui, quoique
ncessairement sans passions, prtend toujours faire croire qu'elle a
des passions, et qu'elle est prise des grandes passions. Tant que cette
mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sret du vritable effet de
sa musique sur le coeur humain.

En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre,
parviennent,  la longue,  faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur
succs vient: 1 de ce qu'ils sont de bonne foi; 2 de ce que peu  peu
leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une
opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre noncer; 3 enfin, de ce
que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la
mode, eux n'lvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogs,
rptent toujours et avec modestie le mme sentiment.

Ces gens-l ont t amuss par Rossini, ils ont applaudi avec transport
_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont t touchs
du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a port la
vie dans l'opra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un
brillant hrsiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand
effet, qui blouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber
Raphal, qui semblait froid; Raphal avait justement plusieurs des
qualits tendres et des perfections modestes qui caractrisent Mozart.
Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la
cleste puret d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont
abaisss sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphal, le
vulgaire passerait sans daigner s'arrter devant une chose si simple, et
qui, pour les mes _communes_, est une chose si _commune_).

Il en est de mme du duetto:

    L ci darem la mano
    L mi dirai di si.

Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paratrait le
comble de l'ennui  la plupart de nos _dandys_.

Ils sont au contraire rveills et lectriss par l'air _Sono docile_ de
Rosine dans le _Barbier de Sville_. Qu'importe que cet air soit un
contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?

La dure de la rputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique
et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mmes personnes;
Mozart peut presque dire  son brillant rival ce que la tante dit  la
nice, dans la comdie des _Femmes_ de Dumoustier:

                                  Va,
    Tu ne plairas jamais  qui j'aurai su plaire.

Ces gens de got d'Italie, dont je parlais nagure, disent que si
Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'ides au
mme degr que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacit
et la rapidit de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases
que Cimarosa prend toujours le soin de dvelopper jusque dans leurs
dernires consquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique
que

    Amicone del mio core,

Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva
avec Figaro,

    Oggi arriva un reggimento
     mio amico il colonello,

    (1er acte du _Barbier_).

ou un duetto aussi lger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte).
Mozart n'a rien de tout cela, ni lgret, ni comique; il est le
contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il
ne lui serait venu de ne pas mettre de mlancolie dans l'air

    Quelle pupille tenere,

des _Horaces_.

Il ne comprenait pas qu'on pt ne pas trembler en aimant.

Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et
de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera
_satur_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on
reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de
l'auteur de _Cos fan tutte_.

Mozart n'a, je crois, t gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don
Juan_, lorsque Leporello engage  souper la statue du commandeur, et
dans _Cos fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a t
mlancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, o un jeune
militaire voit condamner  mort sous ses yeux, et mener au supplice, une
matresse adore. Il n'y a de mlancolique dans _Otello_ que le duetto
des deux femmes, la prire et la romance. Je citerai ensuite le
quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et mme le
superbe trait instrumental au moment o Renaud, agit de mille passions,
s'loigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est prcisment
de l'amour italien, et ce n'est pas de la mlancolie qu'il exprime.
C'est de la passion sombre et forte ou bien dlirante.

Il n'y a pas une ide de commune entre les vritables chefs-d'oeuvre de
Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_,
_Otello_, et les opras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance
qui ne pntre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance,
si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_
et dans l'introduction de _Mose_, Rossini a voulu se rapprocher du
style _fort_ des Allemands.

Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:

    Crudel, perch finora farmi languir cos?

Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:

    Mentr'io ero un mascalzone,

ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien jou
 Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.

Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et
d'aussi lger que le duetto:

    D'un bel uso di Turchia

du _Turco in Italia_. Cela est Franais dans tout le beau de
l'expression.

C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se
pntrer du style de ces trois grands matres, qui, suivis chacun de la
tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scne
musicale. Pour qui sait entendre, on les imite mme dans les petites
musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.


FIN DE L'INTRODUCTION




VIE DE ROSSINI




CHAPITRE PREMIER

SES PREMIRES ANNES


Le 29 fvrier 1792, Joachim Rossini naquit  Pesaro[17], jolie petite
ville de l'tat du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez
frquent. Pesaro s'lve au milieu de collines couvertes de bois, et
les bois s'tendent prcisment jusqu'au rivage de la mer. Rien de
dsol, rien de strile, rien de brl par le vent de mer. Les rivages
de la Mditerrane, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont
rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents
puissants de l'Ocan donnent  ses bords. L, comme sur la frontire
d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrsistible et
dsolation; tout est douce volupt et beaut touchante vers les rives
ombrages de la Mditerrane. On reconnat sans peine le berceau de la
civilisation du monde. C'est l que, il y a quarante sicles, les hommes
s'avisrent, pour la premire fois, qu'il y avait du plaisir  cesser
d'tre froces. La douce volupt les civilisa; ils reconnurent qu'aimer
valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est
pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le
bon Dieu en avait fait une le!

Son tat politique n'est point  envier; toutefois, c'est de
l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis
quelques sicles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du
monde. Depuis Raphal jusqu' Canova, depuis Pergolse jusqu' Rossini
et Vigano, tous les hommes de gnie destins  charmer l'univers par les
beaux-arts, sont ns au pays o l'on aime.

Les dfauts mmes des gouvernements singuliers sous lesquels gmit
l'Italie, servent aux beaux-arts et  l'amour.

Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission  ses sujets
que de payer l'impt et d'aller  la messe, laisse beaucoup de _danger_
en circulation dans la socit. Chacun est matre de faire et de dire
tout ce qui lui vient  la tte, pour son bonheur particulier, que ce
bonheur consiste  empoisonner son rival ou  adorer sa matresse. Le
gouvernement, abhorr et mpris de temps immmorial, n'est  la tte
d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la socit,
mais il n'est point dans la socit. (Tout cela est chang depuis vingt
ans.)

Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonfl de
venin, qui sort de la fange de marais immenses; il parat tout  coup au
milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupt fait
place  la terreur; c'est un tre malfaisant, fort, irrsistible, dont
il n'y a que mal  attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien
vite pour viter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de
regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grle, c'est un mal
ncessaire, personne ne s'en irrite.

Le jour o l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cess
de vivre en Italie, et l'on aura  leur place de belles discussions
politiques comme  Londres ou  Washington.

L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une ide
calomnieuse[18], est bien plus favorable  l'nergie des passions que
les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent 
l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.

Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour
lesquelles ils ne peuvent prosprer dans le nord, o la haute socit
est juge de tout (la haute socit, ncessairement sans passions, et
d'ailleurs dvaste par l'ironie et la terreur du ridicule pousse
jusqu' la poltronnerie la plus amusante).

Il faut avoir senti le feu dvorant des passions pour exceller dans les
beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des
ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus
spirituel et le plus fin n'aperoit les beaux-arts que comme au travers
d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de
finesse et d'une admirable sagacit pour tous les autres objets de
l'attention humaine, ds qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperoit plus
que le matriel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture,
et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la
musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un
tableau de Raphal, l'homme du nord en fera consister la sublimit dans
le talent matriel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on
musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_.

Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'tre jug
prcisment par ces gens si fins dont je viens de mdire; leur
supriorit intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du
monde, mme des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles
qu' demi. Si j'avais  faire une histoire de la musique ou de la
peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est  Paris que je la
publierais.

Ds qu'il s'agit de la vrit d'une pense ou de la justesse d'une
expression, les gens du nord, forms par deux cents ans d'une discussion
plus ou moins libre, reprennent toute cette supriorit qui les avait
quitts  l'aspect d'une statue, ou  la ritournelle d'un grand air
_agitato_.

En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les
passions occupe par la peur de manquer aux mille convenances, ou le
projet de lancer un calembour heureux.

En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se prsentent
comme ennemis acharns des beaux-arts. Toutes les passions sont
comprimes dans les hautes classes par une timidit souffrante qui
n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou ananties chez la
plupart des jeunes gens par l'horrible ncessit de consacrer quinze
heures de chaque journe  un dur travail, et ce sous peine de manquer
de pain et de mourir au milieu de la rue.

On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de
l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant,
grce  ses petits tyrans souponneux, c'est dans le nord seulement que
l'on peut trouver des juges clairs pour les dissertations sur les
beaux-arts.

La Romagne, qui donna le jour  Rossini, est au nombre des contres les
plus sauvages et les plus froces de toute la pninsule. Il y a
longtemps que le gouvernement astucieux des prtres pse sur ce pays; il
y a longtemps aussi que toute gnrosit y est le comble de l'absurde.

Le pre de Rossini tait un pauvre joueur de cor de troisime ordre, de
ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de
Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou
voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres
impromptus qu'on runit pour l'opra de la foire. Sa mre, qui a t une
beaut, tait une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en
ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme
chantant sur la scne; pauvres par consquent: et Rossini leur fils,
couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidle
 la pauvret paternelle, n'avait pas mis de ct, pour tout capital, il
y a deux ans, lorsqu'il est all  Vienne, une somme gale  la paie
annuelle d'une des actrices qui le chantent  Paris ou  Lisbonne.

On vit pour rien  Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une
industrie bien incertaine n'tait pas triste, et surtout ne s'inquitait
gure de l'avenir.

En 1799, les parents de Rossini l'amenrent de Pesaro  Bologne; mais il
ne commena  tudier la musique qu' l'ge de douze ans, en 1804; son
matre fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune
Gioacchino gagnait dj quelques _paoli_ en allant chanter dans les
glises. Sa belle voix de soprano et la vivacit de ses petites manires
le faisaient bien venir des prtres directeurs des _Funzioni_. Sous le
professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art
d'accompagner et les rgles du contrepoint. Ds l'anne 1806, il tait
en tat de chanter,  la premire vue, quelque morceau de musique que ce
ft, et l'on commena  concevoir de lui de grandes esprances; sa
jolie figure faisait penser  en faire un tnor.

Le 27 aot 1806, il quitta Bologne pour faire une tourne musicale en
Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre  Lugo, Ferrare,
Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le
jeune Rossini cessa de chanter dans les glises. Le 20 mars de cette
anne, il entra au lyce de Bologne, et prit des leons de musique du
pre Stanislao Mattei.

Un an aprs (le 11 aot 1808), Rossini fut en tat de composer une
symphonie et une cantate intitule: _Il pianto d'Armonia_. C'est son
premier ouvrage de musique vocale. Immdiatement aprs il fut lu
directeur de l'acadmie des _Concordi_ (runion musicale existant alors
dans le sein du lyce de Bologne).

Rossini tait si savant  dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger,
comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on excuta
 Bologne; la _Cration_, que l'on donna en mme temps (mai 1811), fut
dirige par le clbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini
n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite
maison  Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la
famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une
femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse ide
de l'envoyer  Venise; il y composa, pour le thtre _San-Mos_, un
petit opra en un acte intitul _la Cambiale di Matrimonio_ (1810).
Aprs un joli petit succs, il revint  Bologne, et l'automne de l'anne
suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna 
Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_.

Ici le gnie clate de toutes parts. Un oeil exerc reconnat sans peine,
dans cet opra en un acte, les ides mres de quinze ou vingt morceaux
capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'oeuvre de
Rossini.

Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur
fodal et de la femme que le seigneur a exile, qu'il adore et qu'il ne
reconnat pas.

L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphal sortant de
l'cole du Prugin; on y trouve tous les dfauts et toutes les timidits
de la premire jeunesse. Rossini, effray de ses vingt ans, n'osait pas
encore chercher uniquement  se plaire  soi-mme. Un grand artiste se
compose de deux choses: une me exigeante, tendre, passionne,
ddaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire  cette me, et de lui
donner des jouissances en crant des beauts nouvelles. Les protecteurs
de Rossini lui procurrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant
le saint temps de carme de 1812 un _oratorio_ intitul: _Ciro in
Babilonia_ (Cyrus  Babylone), ouvrage rempli de grces, mais infrieur,
ce me semble, pour l'nergie,  l'_Inganno felice_. Rossini fut appel
de nouveau  Venise; mais l'_imprsario_ de _San-Mos_, non content
d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chri des dames,
et dont le gnie naissant allait procurer la vogue  son thtre, le
voyant pauvre, se permit de le traiter lgrement. Rossini donna
sur-le-champ une marque de ce caractre original qui l'a toujours mis 
son rang, et que peut-tre il n'et jamais eu s'il ft n dans un pays
moins sauvage.

En sa qualit de compositeur, Rossini tait matre absolu de faire
excuter tout ce qui lui passerait par la tte aux instruments de son
orchestre. Il runit dans l'opra nouveau, _la Scala di seta_ (l'chelle
de soie), qu'il fit pour l'_imprsario_ insolent, toutes les
extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais
manqu dans cette tte-l. Par exemple,  l'_allegro_ de l'ouverture,
les violons devaient s'interrompre  chaque mesure pour donner un petit
coup avec l'archet sur le rverbre en fer-blanc dans lequel est place
la chandelle qui les claire. Qu'on se figure l'tonnement et la colre
d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et mme de
la Terre-Ferme pour l'opra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux
heures avant l'ouverture, assigeait les portes, et qui ensuite avait
t forc d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement
insult, et siffla comme un public italien en colre. Rossini, loin
d'tre afflig, demanda en riant  l'_imprsario_ ce qu'il avait gagn 
le traiter avec lgret, et partit pour Milan, o ses amis lui avaient
procur un engagement. Rossini reparut un mois aprs  Venise; il donna
successivement deux _farze_ (opras en un acte) au thtre _San Mos_:
_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de
1813). Ce fut dans ce mme carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrde_.

On peut juger du succs qu'eut cette oeuvre cleste  Venise, le pays
d'Italie o l'on juge le mieux de la beaut des chants. L'empereur et
roi Napolon et honor Venise de sa prsence, que son arrive n'y et
pas distrait de Rossini. C'tait une folie, une vraie _fureur_, comme
dit cette belle langue italienne cre pour les arts. Depuis le
gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde rptait:

    Ti rivedro, mi rivedrai.

Au tribunal o l'on plaide, les juges furent obligs d'imposer silence 
l'auditoire, qui chantait:

    Ti rivedro!

ceci est un fait certain dont j'ai trouv des centaines de tmoins dans
les salons de madame Benzoni.

Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu
au monde_[19]; C'tait bien mieux, c'taient de nouveaux plaisirs,
c'taient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de
la langueur et de la lenteur dans l'_opra seria_; les morceaux
admirables taient clair-sems, souvent ils se trouvaient spars par
quinze ou vingt minutes de rcitatif et d'ennui: Rossini venait de
porter dans ce genre de composition le feu, la vivacit, la perfection
de l'opra buffa.

Le vritable opra buffa, celui dont les _libretti_ furent crits en
napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello,
Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage
d'art o il y ait plus de feu, plus de gnie, plus de vie: on serait
prt  commencer le dialogue avec lui: c'est l'oeuvre, jusqu'ici, o
l'homme s'est le plus approch de la perfection. Il n'y a donc rien 
faire dans ce genre qu' mourir de rire ou de plaisir, quand on entend
un bon opra buffa et qu'on n'est pas n flegmatique[20]. Le succs de
Rossini est d'avoir transport une partie de ce feu du ciel, fix dans
l'opra buffa, de l'avoir transport, dis-je, dans l'opra _di mezzo
carattere_, comme _le Barbier de Sville_, et dans l'opra sria, comme
_Tancrde_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Sville_ tout gai
qu'il vous semble, soit encore l'opra buffa; il n'est qu'au second
degr de gaiet.

On ne connat gure l'opra buffa hors de Naples,  peine, depuis les
progrs de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait
de hautbois ou de basson aux chefs-d'oeuvre des Fioravanti et des
Paisiello. Rossini s'est bien gard de toucher  ce genre; c'est comme
qui voudrait faire de la terreur d'assassinat aprs _Macbeth_. Il a
entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opra seria.

[Illustration]




CHAPITRE II

TANCRDE.


Ce charmant opra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon
analyser et juger _Tancrde_? Chaque lecteur ne sait-il pas dj tout ce
qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrde_ avec moi, ne
va-t-il pas me juger avec _Tancrde_? Grce  madame Pasta, Paris ne
voit-il pas _Tancrde_ comme il n'a jamais t donn nulle part?

Quel prodige qu'une jeune femme qui,  peine arrive  l'ge des
passions, nous prsente, avec un chant suave, un talent tragique aussi
remarquable peut-tre que Talma, et surtout un talent _diffrent_, et un
talent plus simple!

Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'tre
incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrde_.

Les premires mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de
noblesse; mais, suivant moi, le gnie ne commence qu' l'_allegro_. Il y
a l un caractre de nouveaut et de hardiesse qui  Venise, le soir de
la premire reprsentation, entrana tous les coeurs. Rossini n'avait
point os venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son
engagement l'y obligeait; il avait peur d'tre accueilli par des
sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le
coeur l'accompagnement oblig avec rverbres de fer-blanc de son
prcdent opra. Le compositeur enfant s'tait cach sous le thtre,
dans le passage qui conduit  l'orchestre. Aprs l'avoir cherch
partout, le premier violon, voyant que l'heure avanait, et que le
public commenait  donner des marques de cette impatience toujours si
ridicule aux yeux des acteurs, except les jours de premire
reprsentation, se dtermina  commencer l'opra. Le premier allegro de
l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les
bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser  sa
place au piano.

Cet _allegro_ est plein de fiert et d'lgance. C'est bien l ce qui
convient au nom chevaleresque de _Tancrde_; voil bien l'amant d'une
femme  grand caractre; c'est bien l, enfin, le gnie de Rossini dans
sa puret. Quand il est lui-mme, il a de l'lgance comme un jeune
hros franais, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn.
Il faut de la force pour le beau idal antique. Cimarosa trouva cette
force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant,
sans s'en douter, les traces de Canova, a substitu de l'_lgance_ 
cette _force_, si utile et si estime dans la Grce antique; il a
compris la tendance de son sicle, il s'est cart du _beau idal_ de
Cimarosa, prcisment comme Canova a os s'carter du _beau idal
antique_[21].

Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa,
quelquefois il a t _lourd_: c'est qu'il a eu recours  ces _lieux
communs_ d'harmonie, ternelle ressource des Mayer, des Winter, des
Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force
dans la mlodie.

Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu mtaphysique, quand
Rossini est lui-mme, il a de l'lgance et de l'esprit, et non de la
force comme Haydn, ou de la fougue  la Michel-Ange, comme Beethoven.

Cette rflexion m'a t suggre surtout par cet allegro de l'ouverture
de _Tancrde_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins
d'une grce et d'une finesse tout  fait franaises; mais il n'y a point
de pathtique.

L'ouverture finit, la toile se lve, nous voyons entrer des chevaliers
syracusains. Ils chantent en choeur:

    Pace, onore... fede, amore.

Ce choeur est fort agrable, mais est-ce bien l le mot qu'il devrait
nous faire trouver? Ne manque-t-il pas videmment de cette _force_ dont
je viens de parler, et que l'on remarque presque  chaque pas dans les
oeuvres de Haydn? Ce choeur a un air doucereux assez dplac partout, et
plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen ge.

    Cinq chevaliers franais conquirent la Sicile,

dit le pote, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit
froces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'aprs
nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces
chevaliers qui vont bientt envoyer  une mort cruelle l'aimable fille
de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:

    Pace, onore.

Ce choeur serait parfait pour clbrer une paix parmi les bergers de
l'_Astre_,

    O, jusqu' je vous hais, tout se dit tendrement.

Mais est-ce l la vigueur caractristique du moyen ge? Les chevaliers
couverts de fer de ces temps barbares, mme quand ils juraient une paix,
devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille
garde rentrant  Paris aprs Austerlitz.

L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphal
souvent on cherche de la force, mme dans les endroits o elle est le
plus ncessaire.

Cette _introduction_[22] de _Tancrde_ produit toujours peu d'effet,
quoique la mlodie en soit agrable. Si l'ide de corriger, et de
corriger un ouvrage heureux, n'tait pas  mille lieues du caractre de
Rossini, il devrait accorder quelques minutes  ce choeur des chevaliers
de Syracuse.

Rossini prend tout  fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau
de chant qui annonce l'entre d'Amnade:

    Pi dolce e placida.

Avant lui la musique n'avait jamais exprim  ce point l'lgance noble
et simple qui convient  une jeune princesse des sicles de chevalerie.

La cavatine d'Amnade, _come dolce all'alma mia_, manque de la
mlancolie que Mozart y et mise, et l'on y remarque des agrments trop
jolis pour n'tre pas dplacs. Une jeune fille d'une me un peu leve
qui songe  son amant proscrit et absent, doit tre triste: Voltaire a
cherch cette nuance. Rossini tait trop jeune pour la sentir, ou, pour
mieux dire, et ne pas prendre sitt le ton du pangyrique, ce sentiment
n'est peut-tre jamais entr dans son me; toujours il a craint d'tre
ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il et imit un
instant Mozart;  dix-huit ans, il a crit avec simplicit ce qui lui
tait dict par son gnie, et ce gnie, s'il a de la tendresse, ne
connat gure, ce me semble, la tendresse accompagne de mlancolie.

Nous voici enfin  la clbre entre de Tancrde. Il faut un thtre 
l'italienne pour que le dbarquement du chevalier et de sa suite sur une
plage carte et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il
faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le dbarquement
de Tancrde,  quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite
barque dont on aperoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un
effet risible, et surtout le rivage tant form de dcorations ridicules
dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperoit
 demi, dans le lointain, et comme il faut prsenter ces choses-l 
l'imagination, le dbarquement de Tancrde et de ses cuyers. La
dcoration sublime est un chef-d'oeuvre de Sanquirico ou de Perego;
l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un oeil
critique sur les dtails de l'action qui se passe devant vous.
Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en dcorations, et
les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.

A Venise, Rossini avait fait pour l'arrive de Tancrde un grand air
dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice
tait alors dans la fleur de la beaut, du talent et des caprices, elle
ne lui dclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la
premire reprsentation.

Qu'on juge du dsespoir du _maestro_! Voil de ces choses qui font
devenir fou  cet ge et dans cette position; ge heureux o l'on
devient fou! Si aprs l'quipe de mon dernier opra, se disait
Rossini, l'on siffle l'entre de Tancrde, tout l'opra _va a terra_
(tombe  plat).

Le pauvre jeune homme rentre pensif  sa petite auberge. Une ide lui
vient; il crit quelques lignes, c'est le fameux

    Tu che accendi,

l'air au monde qui peut-tre a jamais t le plus chant et en plus de
lieux diffrents. On raconte  Venise que la premire ide de cette
cantilne dlicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir aprs une
longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu
chanter quelques jours auparavant  vpres, dans l'glise d'une des
petites les des lagunes de Venise. Les Grecs ont port l'air de
_bonheur_ de la Mythologie, mme dans la religion terrible des
chrtiens.

A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom
bien vulgaire, et je suis assez embarrass pour raconter la petite
anecdote plus gastronomique que potique qui le lui a valu. _Aria dei
risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie,
tous les dners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit
maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime
le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait
toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_?
Comme Rossini rentrait chez lui dsespr, le cameriere lui fit la
question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il ft prt
Rossini avait fini l'air.

    Di tanti palpiti.

Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a t fait en un instant.

Que dire de cette admirable cantilne? Il me semble qu'il serait
galement ridicule d'en parier et  qui la connat, et  qui ne l'a
jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?

Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rle de Tancrde
savent que le rcitatif

    O patria, ingrata patria!

peut tre plus sublime et plus entranant que l'air lui-mme. Madame
Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaait dans la
leon de chant du _Barbier de Sville_. On peut chanter suprieurement
un air quelconque avec une belle voix, on peut tre une serinette
sublime; il faut de l'me pour les rcitatifs. Dans l'air lui-mme le
passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chant par un tre n
en de des Alpes.

Les mots _mi rivedrai, ti rivedr_, exigent le sentiment ou le souvenir
de l'amour fou des heureuses rgions du Midi. Les gens du Nord
mangeraient vingt potiques comme celle de La Harpe avant de comprendre
pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedr_. Si nos gens de got
entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a l _manque de
politesse_ de Tancrde a l'gard d'Amnade, et peut-tre _oubli total
des convenances_.

A l'arrive de Tancrde on peut voir dans l'orchestre le sublime de
l'_harmonie dramatique_.

Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer
les sentiments du personnage qui est en scne par les clarinettes, par
les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire
dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage
lui-mme ne pourrait nous confier. Tancrde, en arrivant sur la plage
dserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son coeur; il convient
ensuite  l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il
emploie quelques instants de silence  contempler cette patrie ingrate
qu'il revoit avec une motion si mlange de plaisir et de peine. S'il
parlait en ce moment, Tancrde choquerait l'intrt que nous lui
portons, et l'ide que nous aimons  nous former de son motion profonde
en revoyant les lieux qu'habite Amnade. Tancrde doit se taire; mais
pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui
l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de
son me, et peut-tre des sentiments dont il n'ose pas convenir avec
lui-mme, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.

Voil ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolse et
des Sacchini, et voil ce que les Allemands non plus ne savent pas
faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement
ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage
lui-mme devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant,
dpourvu d'expression ou exagrant l'expression comme l'enluminure
exagre les couleurs d'un tableau de Raphal, ne se fait entendre que
pour nous reposer des effets d'orchestre. Le hros est comme ces
princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne
pouvant dire par eux-mmes que des choses assez communes, vous renvoient
toujours  leurs ministres ds qu'il se prsente  faire quelque rponse
importante.

Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractres
distinctifs: par exemple, durant l'air et le rcitatif de Tancrde,
Rossini a employ la flte[24]; cet instrument a un talent tout
particulier pour peindre la joie mle de tristesse[25], et c'est bien
l le sentiment de Tancrde en revoyant cette patrie ingrate o il ne
peut reparatre que sous un dguisement.

Si l'on veut arriver par un autre chemin  l'ide de l'harmonie dans ses
rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employ avec succs
le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-tre qui a
valu les succs les plus tonnants  l'immortel auteur d'_Old
Mortality_. Comme Rossini prpare et soutient ses chants par l'harmonie,
de mme Walter Scott prpare et soutient ses dialogues et ses rcits par
des descriptions. Voyez ds la premire page d'_Ivanhoe_ cette admirable
description du soleil couchant qui darde des rayons dj affaiblis et
presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus
touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cdric_ le Saxon. Ces
rayons dj plissants tombent au milieu d'un clairci de cette fort
sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur
de porcs. L'homme de gnie cossais n'a pas encore achev de dcrire
cette fort claire par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les
singuliers vtements des deux personnages, peu nobles assurment, qu'il
nous prsente contre toutes les rgles de la dignit, que nous nous
sentons dj comme touchs par avance de ce que ces deux personnages
vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un
prix infini. Essayez par la pense de commencer le chapitre et le roman
par ce dialogue non prpar par la description, il aura perdu presque
tout son effet.

Voil comment les gens de gnie emploient l'harmonie en musique,
exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans
_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent
l'harmonie comme M. l'abb Delille entasse les descriptions les unes sur
les autres dans son pome de _la Piti_. Vous souvient-il encore combien
les personnages pisodiques de M. l'abb Delille sont ples et
dcolors? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela  Paris en
1804? Quels progrs immenses n'avons-nous pas faits depuis cette poque?
Esprons que nous en ferons bientt de semblables en musique, et que
l'harmonie allemande suivra la posie  _la Louis XV_. Nos anciens
auteurs, La Bruyre, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'ide de
dcrire la nature, pas plus que Pergolse et Buranello ne songrent 
l'harmonie. Nous nous sommes rveills de ce dfaut pour tomber dans
l'excs contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans
l'harmonie. Esprons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale
de madame de Stal comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et
que nous en viendrons  ne parler des aspects touchants de la nature que
quand notre coeur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et
en jouir.

A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la
_description_, quelquefois mme d'une manire impatientante, comme
lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut
empcher Julian de sortir du chteau de Holm-Peel dans l'le de Man. Ici
la description impatiente  peu prs comme l'harmonie allemande choque
les coeurs italiens; mais lorsqu'elle est bien place, elle laisse l'me
dans un tat d'motion qui la prpare merveilleusement  se laisser
toucher par le plus simple dialogue; et c'est,  l'aide de ses
admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'tre
simple, abandonner le ton de rhteur que Jean-Jacques et tant d'autres
avaient mis  la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues
aussi vrais que la nature.

Peut-tre aurai-je russi par cette longue digression  donner une ide
un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical,
Pergolse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolse, on n'avait
pas encore song  employer dans le roman les descriptions des aspects
sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique.
Il se servit de la description d'une manire ravissante; quelquefois
mais fort rarement, il l'employa d'une faon un peu exagre. Mayer,
Winter, Weigl, comme M. l'abb Delille, jettent  pleines mains des
descriptions peu intressantes et fort _savantes_ (trs-fortes en
grammaire et en mcanisme de langue). Rossini les a employes d'une
manire qui plat au public; sa couleur est vive, sa lumire est
singulirement pittoresque; il arrte toujours les yeux, mais
quelquefois il les fatigue.

A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire
taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et
fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus
de charme, plus de suavit, plus de chant simple et doux confi aux voix
humaines.

Rossini tait bien loin de ce dfaut quand il cra la divine partition
de _Tancrde_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui
pare la beaut sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de
vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrde_
toutes les fois que l'on sera lass de trop de bruit, ou ennuy de trop
de simplicit.

Ce qui excita des transports si vifs  Venise, ce fut la _nouveaut_ de
ce _style_, ce furent des chants dlicieux garnis, si j'ose m'exprimer
ainsi, d'accompagnements singuliers, imprvus, nouveaux, qui
rveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les
choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements
produisaient des effets si sduisants sans jamais nuire  la voix.
_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs
les plus spirituels de Venise, le clbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_,
et de l'_Elefanteide_, satires dlicieuses).

Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrde_, me disait un
soir  Brescia l'aimable Pellico (le premier pote tragique de l'Italie,
aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg);
il y a des sauts d'un son  l'autre dans ce _final_, qui tonnent
l'oreille.--Mais l'oreille, lui rpondais-je, ne doit-elle absolument
jamais tre tonne? Si vous voulez qu'on fasse des dcouvertes, laissez
un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait
jamais voulu permettre d'tonner l'oreille, le fougueux et singulier
Beethoven aurait-il jamais succd au sage et noble Haydn?

Si, dans le premier acte de _Tancrde_, Rossini ne fait pas encore usage
de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes
d'une mlodie priodique et dlicieuse,  la Cimarosa, que nous verrons
plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs.
Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase
qu'Amnade adresse successivement  son pre,  Tancrde,  Orbassan:

    Deh! tu almen.

Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la
fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sr. La partie de ce
quatuor, chante  mi-voix par Orbassan, est dlicieuse; il semble que
les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de
basse: on ne sait o l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupt.

Ds le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:

    No; che il morir non .

Mais on l'oublie bientt pour le dlicieux duetto

    Ah! se de'mali miei,

dont le caractre fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec
ce qu'on vient d'entendre.

L'expression marquante de cette dlicieuse partition de _Tancrde_ est
l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et dlicieuse
folie du moyen ge qui, chez les esprits levs, faisait une chose
d'_me_ de la guerre et des dangers que nous avons rduits  n'tre plus
qu'une _vilenie mthodique et mathmatique_[27]. Ici il ne doit plus
tre question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et
par lui employs avec plus ou moins de succs; nous sommes bien
au-dessus de telles considrations. Il faut remarquer qu'il peint une
chose nouvelle. La partie de Tancrde dans le duo _Ah! se de'mali miei_,
qui commence par la profonde mlancolie d'un hros,

    Nemico il ciel provai,
    Fin da prim'anni ognor.
    ..................
    Ah! son si misero.

finit par l'clatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous
les malheurs. Aprs ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si
naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa
puret, et voil ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'ide de faire
avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait
entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796.
Rossini avait cinq ans, il put voir passer  Pesaro ces immortelles
demi-brigades de 1796, qui, animes du pur enthousiasme guerrier, sans
croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conqurir 
_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand
les oripeaux monarchiques nous eurent nervs, nous furent enlevs si
facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire 
Tancrde, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.

Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employes avec une adresse
infinie et digne d'un matre consomm. Rossini devinait par instinct, 
dix-sept ans, ce que d'autres parviennent  peine  comprendre et 
sentir  la suite d'tudes longues et pnibles.

Le mouvement de mlodie

    Il vivo lampo,

au moment o Tancrde tire son pe, me semble la plus belle chose que
Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement
vrai, parfaitement neuf.

Je conseillerais  tous les chanteurs, et mme  madame Pasta, d'tre
conomes de roulades dans les moments si courts de passion extrme, tels
que celui qui fait dire  Tancrde:

    Odiarla! o ciel non so.

Ce personnage n'a qu'une faible motion, ce me semble, qui, dans les
transports d'une passion, songe  tre lgant, c'est--dire songe qu'il
existe d'autres tres, et bien plus, songe  ce qu'ils peuvent penser de
lui, et veut tre bien  leurs yeux. L'homme passionn ne peut plus
garder que ce degr d'lgance involontaire qui, chez lui, est devenue
habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement places sur les
mots:

    Di quella spada.

J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent
plaisamment qu' force de lire Boileau on apprend  se connatre en
chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agrments.
Ils vantent surtout le style svre:

    Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28].

Les douze mesures que chante Tancrde, quand on le ramne sur le char de
triomphe, sont dlicieuses: c'est un repos pour l'me. Le choeur des
chevaliers qui cherchent Tancrde dans la fort, _Regna il terror_, est
presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air _Il vivo lampo_.
C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mlodie italienne 
l'harmonie allemande. L devrait s'arrter la rvolution qui nous
prcipite vers l'harmonie complique.

La force de cette rvolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur
vingt jolies petites filles  qui l'on enseigne la musique, dix-neuf
apprennent le piano; c'est  une seule qu'on montre  chanter, et les
dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En
Italie, tout le monde cherche  arriver au _beau musical_ par la voix.

Je deviendrais infini, si je cdais au plaisir de dire ce que je pense
de chacun des morceaux de _Tancrde_, ou plutt ce qu'on en pensait 
Naples,  Florence,  Brescia, o j'ai vu cet opra: car je me mfie
plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils
sont sincres, sont tout au monde pour qui les prouve, mais fort
indiffrents et mme ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage
pas. Je prie le lecteur de croire que le _Je_, dans cette brochure,
n'est qu'une tournure qui pourrait tre remplace par: On disait 
Naples, dans la socit du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de
Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous
disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle
qui se runit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini,  Bologne, M.
Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud tait de
son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu  outrance.

Le petit nombre de sentiments tout  fait personnels qui se rencontrent
dans cette brochure sont prsents avec les formes dubitatives qui
conviennent  l'auteur plus qu' personne, et il avoue ici que pour
faire cette _Vie de Rossini_ il a pris de toutes mains, et, par exemple,
dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand
homme et ses ouvrages.

Ainsi, j'entendis dire un soir  l'aimable Gherardi, dans la loge de
madame Z***,  Bologne: Ce qui me frappe dans la musique de _Tancrde_,
c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus
frappants de la musique de Rossini, comme de son caractre. Mais dans
_Tancrde_, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'tonne
dans la _Gazza ladra_ ou le _Barbier_. Tout y est simple et pur. Il n'y
a point de luxe; c'est le gnie dans toute sa navet, et, si l'on me
permet cette expression, c'est le gnie vierge encore. J'aime de
_Tancrde_ jusqu' je ne sais quel air d'anciennet qui me frappe dans
la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employes
par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et priodiques, et qui
cependant chappent encore trop tt  l'attention qu'elles captivent, et
 l'me qu'elles enchantent. En un mot, j'aime _Tancrde_ comme j'aime
le _Rinaldo_ du Tasse, parce qu'il offre la manire de sentir d'un grand
homme dans sa candeur virginale.

Rossini, qui venait, dans son opra avec accompagnements de rverbres
de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir
recours aux lieux communs de mlodie et d'harmonie qui remplissaient les
partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans
_Tancrde_, du moins en l'coutant  la scne, un seul de ces lieux
communs d'harmonie qui forment comme le corps de rserve des
compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employs
dans ses opras  l'allemande, tels que _Mos_, _Otello_, _la Gazza
ladra_, _Ermione_, etc.

A Naples, accus d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands
artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par la pdanterie et
l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du _style svre_.
Style svre dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des
amateurs qui rptent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut
presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui
fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout 
fait dupe en 1817, dans la _Testa di Bronzo_, de Soliva,  Milan.

Il y aurait une remarque de vingt lignes  faire sur chacun des airs ou
des morceaux d'ensemble de _Tancrde_. Ces rflexions sont agrables 
ct d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'prouver, elles
redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le
souvenir et les font entrer dans le domaine de la mmoire. Transportes
dans un livre, et loin d'un piano, ces rflexions pourraient fatiguer.
Il faut tout le tragique de cette terrible parole _ennui_ pour me forcer
 cesser de louer _Tancrde_.

On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux
comme homme qu'il tait glorieux comme compositeur. Bientt la
Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du
gnie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premires
protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes
rpandues. On raconte,  ce sujet, une anecdote assez complique et
surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractre
audacieux et gai de Rossini, et sa facilit  prendre des partis
dcisifs: mais, en vrit, je ne puis imprimer cette anecdote-l.
Quelques changements que je misse dans les noms, pour dpayser les
curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout
le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques annes. On
dit que la Marcolini, pour n'tre pas en reste avec Rossini, lui
sacrifia le prince Lucien Bonaparte.

C'est pour la Marcolini, c'est pour sa dlicieuse voix de contralto,
c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rle si plaisant
de _l'Italiana in Algeri_, que nous voyons si noblement dfigurer dans
le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est
jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse,
passionne, et, il faut bien l'avouer, ne songeant gure au _qu'en
dira-t-on_, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours,
et avant tout,  mriter les suffrages des commres de sa paroisse, sans
lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous
poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision
(_the noble prospect_) d'une femme parfaite que j'entre  l'Opra-Buffa?
Serait-ce offenser la gravit de notre sicle, blesser les convenances,
etc., etc., que d'oser penser que plus les moeurs sont tristes,
collets-monts et hypocrites, plus les dlassements devraient tre gais?

[Illustration]




CHAPITRE III

L'ITALIANA IN ALGERI


Mais parlons de _l'Italiana_, non pas telle que des gens adroits nous
l'ont fait voir  Paris, afin de nous dgoter un peu de Rossini, mais
telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur
au premier rang des _maestri_.

Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus dlicats et plus faciles 
s'vanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dpend de
l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de rel, il suffit
d'une association involontaire d'ides dsagrables pour empcher 
jamais l'effet d'un chef-d'oeuvre dans un pays. Tel est le sort de
_l'Italiana_  Paris; elle y a t tellement gte qu'elle n'y fera
jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec
l'ide qu'on va voir quelque chose de mdiocre. Ce seul prjug serait
fatal partout  la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un
peuple o chacun dirait volontiers  son voisin: Monsieur, faites-moi
l'amiti de me dire si j'ai du plaisir?

L'ouverture de _l'Italiana_ est dlicieuse, mais elle est trop gaie;
c'est un grand dfaut.

L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la
douleur d'une pauvre femme dlaisse. Le chant qui fixe les yeux sur cet
tat de l'me,

    Il mio sposo non pi m'ama,

est dlicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.

Arrtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du
genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mrite cette louange, et
Rossini lui-mme a bientt cess d'y prtendre. Quand il crivait
_l'Italiana in Algeri_, il tait dans la fleur du gnie et de la
jeunesse: il ne craignait pas de se rpter; il ne cherchait pas  faire
de la musique _forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le
plus gai de l'Italie et peut-tre du monde, et certainement le moins
pdant. Le rsultat de ce caractre des Vnitiens[29], c'est qu'ils
veulent avant tout, en musique, des chants agrables et plus lgers que
passionns. Ils furent servis  souhait dans _l'Italiana_; jamais peuple
n'a joui d'un spectacle plus conforme  son caractre; et de tous les
opras qui ont jamais exist, c'est celui qui devait plaire le plus 
des Vnitiens.

Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait
en mme temps _l'Italiana in Algeri_  Brescia,  Vrone,  Venise, 
Vicence et  Trvise.

Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes,  Vicence par exemple,
cette musique tait chante par des acteurs auxquels on ferait beaucoup
d'honneur en les comparant aux plus faibles des ntres; mais il y avait
une certaine verve dans l'excution, un _brio_, un entranement gnral
que l'on ne trouve jamais  l'Opra dans nos climats raisonneurs. Je
voyais cette espce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des
spectateurs, ds le commencement du premier acte, au premier accs
d'applaudissements un peu vif, et donner  tous les plaisirs les plus
entranants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait natre tant
de joie dans un chtif thtre o rien assurment n'tait au-dessus du
mdiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'tait
fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le _rel_ et le _triste_
de la vie. Il n'y avait certainement pas une tte dans la salle qui
s'avist de _juger_ ce qu'on voyait. Le chant, les dcorations,
l'excution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli
d'improvisations, rien n'tait fait pour arrter ici-bas l'imagination
du spectateur, qui, pour peu qu'il ft bien dispos, se trouvait bientt
dans un autre monde que le ntre, et dans un monde bien autrement gai.
Mais tout cela veut tre vu, et a fort mauvaise grce dans un rcit.

Nous tions tous livrs aux plus folles illusions de la musique. Les
acteurs, enhardis, inspirs par les applaudissements excessifs et par
les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple,
ils n'auraient jamais os hasarder le lendemain. J'ai vu le dlicieux
bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo  San-Benedetto,  Venise, nous
avouer,  la fin d'une soire de grand succs et de haute folie, que la
plus dlicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a
de plus gai au monde, n'tait rien pour lui, mis en parallle avec une
telle reprsentation.

Aprs le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien
de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus
naturel en Italie que le chant de Mustafa:

    Cara, m'hai rotto il timpano.

C'est bien l un amant lass de sa matresse; mais il n'y a rien
d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur.

Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que
je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un
opra. Je prends la situation du pote, et ne lui demande qu'un seul
mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans
Mustafa un homme ennuy de sa matresse et de ses grandeurs, et en sa
qualit de souverain ne manquant pas de vanit. Peut-tre que l'ensemble
des paroles me gterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans
doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le _libretto_, il serait
charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se dsenchanter le
moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que
l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand
pote. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le
_libretto_. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la premire soire
pour prendre une ide de l'action. A chaque morceau on lisait le premier
vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit
peindre. Jamais, durant les quarante reprsentations suivantes, il ne
vint  l'ide de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier
d'or.

Madame B***,  Venise, redoutant encore l'effet dsagrable du
_libretto_, ne l'admettait pas dans sa loge, mme  la premire
reprsentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante
lignes, et ensuite, par nos 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en
quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau
d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionn de
Lindor, coquetterie d'Isabelle  l'gard du bey, et ce petit extrait
tait suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le
monde trouvait cette ide fort commode. C'est ainsi qu'on devrait
imprimer des libretti pour les amateurs... en vrit, je ne sais quel
mot prendre pour viter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la
musique comme on l'aime  Venise.

La cavatine de Lindor, l'amant aim, dans _l'Italiana in Algeri_,

    Languir per una bella,

est d'une fracheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est
simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait
jamais crites pour une vritable voix de tnor. Je n'oublierai jamais
l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul
tnor qui existe aujourd'hui. C'tait un des plus grands triomphes de la
musique. Entrans par les badinages de cette voix lgante, pure,
sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de
cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas
trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point
obligs de penser  des circonstances plus ou moins compliques, nous
sommes tout entiers au plaisir entranant qui s'empare de nous. C'est la
musique la plus _physique_ que je connaisse.

Ce moment dlicieux est renouvel un instant aprs; mais si le plaisir
qu'on nous propose tait exactement de mme nature, de toute ncessit
il serait moins vif.

Le duetto entre Lindor et Mustafa

    Se inclinassi a prender moglie

est aussi agrable que la cavatine; mais dj il a une nuance de plus de
dramatique et de srieux; Lindor se dfend de prendre la femme que le
bey veut lui transmettre. Nos graves littrateurs des _Dbats_ ont
trouv l'action de la pice folle, sans voir, les pauvres gens, que si
elle n'tait pas folle, elle ne conviendrait plus  ce genre de musique,
qui n'est elle-mme qu'une folie organise et complte[30]. Si nos
littrateurs estimables veulent du raisonnable et du passionn,
renvoyons-les  Mozart. Dans le vritable opra buffa, la passion ne se
prsente que de temps  autre, comme pour nous dlasser de la gaiet, et
c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un
sentiment tendre est irrsistible; il a les charmes runis de l'imprvu
et du contraste. Comme  l'Opra, quand la musique est bonne, l'me ne
peut pas tre  demi occupe d'une passion, la passion continue nous
occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou
de l'opra buffa.

La rplique de Mustafa

    Son due stelle

 Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer,
est  mourir de rire. La rflexion de Lindor

    D'ogni parte io qui m'inciampo

est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait
trouver plus de fracheur. La contre-partie de Mustafa

    Caro amico, non c' scampo

est le premier signe que Rossini ait jamais donn de son plus grand
dfaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne
sont autre chose que des _batteries_ destines uniquement  faire
briller la cantilne dlicieuse confie au tnor. Cimarosa avait l'art
de rendre ces sortes de secondes parties agrables pour l'oreille, si
par hasard l'attention s'garait jusqu' s'en occuper. Ici, si,  une
quatrime ou cinquime reprsentation, l'oreille songe  la seconde
partie excute par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert
par trop insignifiante, et le charme dcrot. Je note ce dfaut de
Rossini avec le mme regret qu'on remarque, dans une jolie figure de
dix-huit ans, un lger pli de la peau, prs de l'oeil, qui deviendra une
ride dix ans plus tard.

Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la premire
fois, dans ce _duetto_, la fatale paresse ou la fatale mfiance de ne
faire que de la musique de concert.

L'air d'Isabelle

    Cruda sorte! amor tiranno

est faible et sans gnie. En revanche, o trouver des louanges dignes du
fameux _duetto_

    Ai capricci della sorte?

J'y vois une lgance que peut-tre l'on chercherait en vain dans
Cimarosa; c'est cette lgance noble et simple qui fait de Rossini le
musicien par excellence d'un auditoire franais. Ce genre de mrite,
tout  fait nouveau en musique, tient peut-tre  ce qu'il y a moins de
passion dans ce duetto que Cimarosa n'en et mis, La transition

    Messer Taddeo...
    Ride il babbeo

est dlicieuse.

Aprs un tel accs de folie, il fallait un repos pour les spectateurs.
Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scnes de
rcitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos
yeux.

Il y a un _repos_ admirable dans la grande scne o le bey Mustafa
reoit Isabelle, c'est le chant du choeur:

    Oh! che rara belt.

Voil un trait de gnie, un instant de musique d'glise dans un opra
buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court.

La cantilne

    Maltrattata dalla sorte

est un chef-d'oeuvre de coquetterie; c'est suivant moi, la premire fois
que la coquetterie a t peinte en Italie avec ses vraies couleurs.
Cimarosa est un peu sujet  mettre les accents de l'amour vritable dans
la bouche de ses coquettes. C'est peut-tre la seule faute que ce grand
homme ait  se reprocher en peignant les coeurs de femmes. Il fallait
dans l'air d'Isabelle qu'il y et  la fois assez d'amour pour tromper
la dupe, et assez de gaiet pour amuser le public.

Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent.
Remarquez le trait:

    Ah! chi sa mai Taddeo?

Voil le vritable style bouffe, voil le comique dont la musique est
capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.

Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus dlicat que
celui de Lindor qui entre  l'instant, avec la femme dlaisse et son
amie:

    Pria di dividerci da voi, signore.

Voil une opposition admirable, voil un effet rapide et entranant que
Mozart et Cimarosa peuvent envier.

Je crois que les plus grands sots pourraient envier  nos littrateurs
estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.

Il est bien vrai que le bey dit:

    Come scoppio di cannone
    La mia testa fa bumbm;

que Taddeo dit aussi:

    Sono come una cornacchia
    Che spennata fa cr, cr[31].

Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M.
Etienne auraient pu crire huit ou dix vers dlicieux, dlicats,
charmants pour ce _finale_, et la musique cependant tre comme celle de
Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans
la _Transfiguration_, le soin qu'a pris Raphal de peindre ce tableau
sur une toile trs-fine et de premire qualit de Hollande.

A Venise,  la fin de ce _finale_ chant par Paccini, Galli et la
Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient
les yeux.

L'impression est bien celle que les gens de got attendent d'un opra
buffa; elle est extrmement forte, c'est donc un chef-d'oeuvre. On
n'tait pas oblig  Venise ou  Vicence, de descendre jusqu' exprimer
les dtails de ce raisonnement; tout le monde s'criait en mourant de
rire: Sublime! divin!

Ce qui caractrise ce chef-d'oeuvre, c'est l'extrme rapidit et
l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots;
mais comment faire entendre ces choses  des gens qui font attention aux
paroles? Rousseau s'est charg de la rponse. On trouve cette phrase
italienne dans un certain endroit de ses OEuvres: _Zanetto, lascia le
donne, e studia la matematica_[32].


SECOND ACTE.

Dans le second acte, rien de plus vif que l'entre de Taddeo:

    Ah! signor Mustafa!

L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation
est forte, elle est explique en peu de mots, fort clairement et d'une
manire comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus
gai que l'air et la pantomime

    Viva il gran Kamakan!

mais il faut pour cela que l'on ose excuter la pantomime, et c'est ce
qu'on n'a pas fait  Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la
dignit!

La fin de l'air

    Qu bisogna far il conto

gale les plus jolies ides bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un
style tout  fait diffrent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins
de chaleur.

Je vous engage  tudier l'accompagnement et la cantilne du
raisonnement que fait le pauvre Taddeo rduit  la dure extrmit de
choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des
paroles

    Se ricuso... il palo  pronto,
    E se accetto...  mio dovere,
    Di portagi il candeliere
    Kamakan, signore, io resto.

est admirable. Voil de ces choses pour lesquelles il faut du gnie, et
que l'tude et l'application empchent de trouver, loin de les fournir 
l'imagination d'un maestro; voil de ces choses qu'on ne voit jamais
chez les Allemands.

Il n'y avait qu'une manire de finir un air aussi gai. La potique de
l'art aurait dit  tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de
tristesse; mais comment tre profondment triste, en mme temps
trs-simple, et de toute ncessit fort rapide? Rossini a rpondu par la
phrase sublime et si facile en apparence:

    Ah Taddeo! quant'era meglio
    Che tu andassi in fondo al mar!

Il n'est personne qui ait t  la cour, et  qui ces flicitations
reues sur un avancement qui dsole et avec une politesse force, ne
rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-l. L'effet est si
profond, qu'il y a des jours o l'on a piti de Taddeo, en dpit de sa
qualit si ridicule d'amant non prfr.

Aprs un air et un choeur si comiques, il fallait un long repos, et il a
t mnag avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto.

L'air d'Isabelle

    Per lui che adoro

devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas t aussi
heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades lgantes et
redoubles d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du
spectateur. Le fond de l'toffe est si pauvre, que l'on voit malgr soi
que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la
magnificence et l'effet.

Rossini retrouve tout son gnie dans le _quintetto_:

    Ti presento di mia mano
    Ser Taddeo Kamakan.

C'est peut-tre le chef-d'oeuvre de la pice. Toute cette musique est
minemment dramatique. Rien de plus gai et en mme temps de plus vrai
que le trait d'Isabelle:

    Il tuo muso  fatto a posta.

Rien de plus coquet et de plus trompeur que

    Aggradisco, o mio signore.

Les ternments du pauvre Mustafa ont fait rire mme  Paris.
L'obstination d'un sot piqu au jeu est parfaitement rendue par

    Ch'ei starnuti fin che scoppia
    Non mi movo via di qu.

A peine commence-t-on  tre las du genre bouffe et de l'excessive
gaiet, que l'me se repose sur la dlicieuse phrase:

    Di due sciocchi uniti insieme.

Mais  la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun:

    Tu pur mi prende a gioco

n'est encore que des _batteries_ de clarinette; c'est de la musique
d'colier ou de paresseux.

En revanche, le terzetto _papataci_ est de la plus grande force; le
contraste de la voix de tnor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa:

    Che vuol poi significar?
    .... A color che mai non sanno,

est dlicieux pour l'oreille; voil de ces effets tout  fait
indpendants des paroles, et par consquent invisibles aux gens qui ne
veulent voir la musique qu' travers les paroles.

Rien de plus gai et de plus entranant que la fin du terzetto;

    Fra gl'amori e le bellezze.

Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble,
dlicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste:

    Se mai torno a miei paesi.

La scne de la prestation du serment est peut-tre encore suprieure; on
l'a supprime  Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette
autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait nagure  quelques
dilettanti:

Enfin, Messieurs, notre thtre n'est pas un thtre du boulevard pour
y faire des bouffonneries.

J'abandonne la discussion de ce mystre qui est de peu d'importance;
tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du
plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des
phrases admirables sur l'excellence et la supriorit du thtre qui a
l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable  ceci
dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur
joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie
vis--vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet
qu'on nous apportait au dessert dans un chteau prs d'Edimbourg. A quoi
bon en mdire? N'aurait-il pas t mchant d'attrister le riche amateur
qui faisait venir ce raisin,  grands frais, dans des serres chaudes
immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de
Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient 
un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il et pu comprendre
qu'absolument parlant, dans le pays o le raisin crot en plein air, il
peut tre suprieur  celui qu'il cultive  si grands frais. Si j'eusse
pris la parole, j'aurais jou le rle ridicule d'un jardinier qui
apporte de bien loin une nouvelle mthode de culture; il propose sa
mthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.

La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire
donner compltes les pices de Rossini, est d'autant plus exemplaire
qu'il doit y avoir quelque part un article de rglement qui dfend de
rien supprimer dans les ouvrages reprsents sur les thtres royaux.
Peut-tre aussi que, tout rglement  part, un homme tel que Rossini, 
qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit  ce qu'on voult
bien ne pas mutiler ses oeuvres, et les entendre au moins une fois telles
qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses
privilges? Laissons ce bon public se fliciter de sa politesse, et se
faire un sujet de vanit du droit de siffler, dont il s'est tout
doucement laiss priver; en revanche, il n'use pas mal de celui
d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices franaises chanter
 la fois dans l'opra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe
flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait
entre autres plaisirs celui de la varit: chacune de ces demoiselles
chantait aigre  sa manire; mais voil ce que les journaux libraux
n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularit.

Le gnie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto
qu'on a trouv trop gai pour Paris. L'air de la fin est  la fois un
tour de force en faveur de madame Marcolini; o trouver une _prima
donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air  roulades
 la fin d'une pice aussi fatigante? Voil de ces choses qui
embarrassent en Italie, et empchent quelquefois de donner _l'Italiana_;
 Louvois, jamais de difficults semblables; mademoiselle Naldi a chant
cet air-l comme tous les autres.

Cet air est en mme temps un monument historique. Quoi! un monument
historique dans le final d'un opra buffa?--Hlas! oui, Messieurs, cela
est peut-tre contre les rgles, mais cela n'en a pas moins l'audace
d'tre.

    Pensa alla patria, e intrepido
    Il tuo dover adempi;
    Vedi per tutta Italia
    Rinascere gli esempi
    Di ardire e di valor[33].

Napolon venait de recrer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de
vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Mdicis en
1530. Rossini sut lire dans l'me de ses auditeurs, et donner  leur
imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif  ne
pas leur demander longtemps le mme genre de rveries,  peine leur
a-t-il inspir les sentiments les plus nobles par la belle mlodie

                Intrepido
    Il tuo dover adempi,

qu'il songe  les dlasser par

    Sciocco tu ridi ancora.

Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance
des sentiments gnreux et profonds en Italie, fut fltrie par le chant.

    Vanne mi fai dispetto,

toujours couvert d'applaudissements aux premires reprsentations.

    Rivedrem le patrie arene

est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de
l'autre amour.

Ce sont l les derniers accents de ce charmant opra. Partout ailleurs
qu' Paris, o je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'oeuvre
n'a jamais ennuy. Figurez-vous _Andromaque_ donne aux _Franais_, et
l'aimable Monrose remplissant le rle d'Oreste; c'est  peu prs
l'quivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie
personne doit se rserver pour les rles d'Amnade ou de Juliette, dans
lesquels elle peut tre assure de plaire  nos oreilles autant qu' nos
yeux.

Voil, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien
srieux sur un jeu d'enfant, sur un opra buffa.--Je conviens de tout,
et de la futilit du sujet, et de la longueur de la dissertation.
Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire
des chteaux de cartes qui puissent s'lever jusqu'au second tage sans
qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps
pour vous exposer leurs ides, et que surtout ils ne mettraient pas un
grand srieux  une chose si intressante pour eux? Voyez en moi l'un de
ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des ides bien nettes ou
bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donn un coeur,
vous acquerrez des plaisirs.

[Illustration]




CHAPITRE IV

LA PIETRA DEL PARAGONE


Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager
(_scritturare_)[34] Rossini  Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour
_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut
le bonheur d'tre chant par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et
Parlamagni,  la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succs fou.
La bont du public s'tendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier
de l'arme d'gypte, presque aveugle, et chanteur du troisime ordre,
qui se fit une rputation dans l'air du _Missipipi_.

La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'oeuvre de Rossini
dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer  cette
phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme
celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas
connue  Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la
faire paratre que mutile; elle a manqu son effet, et pour toujours.

Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se
succdent avec une rapidit charmante, elles sont expliques fort
clairement, en peu de mots, et trs souvent ces mots sont comiques. Ces
situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux
passions et aux gots habituels de chaque personnage, ne s'cartent
point de la vie relle et des habitudes sociales de cette heureuse
Italie, si fortune par son coeur, si malheureuse par ses petits tyrans.
Le chef-d'oeuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations
_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui
n'a qu'un vernis de gaiet, comme l'_Intrieur d'un bureau_ ou le
_Solliciteur_[35], dont les hros me font piti  la seconde fois que je
les vois, ne rveillent pas mme une seule ide sombre; mais c'est en
vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots
spirituels qui tincellent dans les pices du Gymnase, et font tant de
plaisir  la premire reprsentation et mme  la seconde.

Cet opra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune
homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hriter d'une fortune
considrable, et qui tente une preuve, qui _essaie_ comme avec une
_pierre de touche_ le coeur des amis et mme des matresses qui lui sont
arrivs en mme temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux
du concert de flatteries et d'gards qui environne le comte Asdrubal;
tout lui rit except son propre coeur: il aime la marquise Clarice, jeune
veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps
de la _villegiatura_ dans son palais, situ au milieu de la fort de
Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-tre Clarice n'aime en lui
que sa brillante fortune et son grand tat de maison.

Tous les voyageurs se rappelleront la fort de Viterbe et ses aspects
dlicieux. C'est de l que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tir
tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout  fait d'accord
avec les passions qui agitent les habitants du chteau. Le comte
Asdrubal a un ami intime, jeune pote sans vanit acadmique, sans
affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune
enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il souponne qu'on lui
prfre Asdrubal. Clarice, de son ct, pense que si elle laisse
paratre sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, mme en acceptant
sa main, qu'elle a t bien aise de partager une grande fortune et une
belle existence dans le monde.

Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espces qui
abondent au chteau du comte, le pote a plac sur le premier plan _don
Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers
hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les
matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant,
poltron, _vantard_, mchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous
faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharn, qui a
toujours un secret d'importance  confier  tout le monde. Ce ridicule
presque impossible en France  cause de la demi-libert de la presse
dont nous jouissons, se trouve  chaque pas en Italie, o les gazettes
sont archicensures et o les gouvernements ne se font pas faute faire
jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle
dans un caf, et ne les lchent que lorsque chacun a confess de qui il
tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte  dormir debout.

Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome,
ont pour faire la conversation avec eux dans le chteau d'Asdrubal, deux
jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fches de l'pouser.
Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en
pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.

Au lever de la toile, tous ces caractres sont mis en jeu d'une manire
aussi vive que pittoresque par un choeur superbe; _don Pacuvio_, le
nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la
dernire importance aux amis du comte, et mme aux deux jeunes femmes
qui prtendent  sa main. Le nouvelliste est fort mal reu et finit par
mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.

Joconde, le jeune pote passionn, et don Marforio, le journaliste,
paraissent et chantent ensemble un duo littraire, et qui, comme on le
pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. J'anantis mille potes
par un seul coup de mon journal, dit le folliculaire:

    Mille vati al suolo io stendo
    Con un colpo di giornale.

Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mpriserais  ce
prix! s'crie le jeune pote. Que peut-il y avoir de commun entre un
journal et moi? Ce _duetto_ est extrmement piquant, et il fallait
Rossini pour le faire. On y admire de la lgret, du feu, de l'esprit
et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde
inattaquable par la vanit, le quitte en lui lanant un mot piquant sur
son amour malheureux pour Clarice: Il y a bien de la grandeur d'me,
lui dit-il, mais il y a rarement du succs  lutter contre des millions,
avec un coeur bien pris pour tout avantage. Cette triste vrit navre
le jeune pote; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice,
dont on a tant parl, parat enfin; elle chante la cavatine

    Eco pietosa tu sei la sola,

aussi clbre en Italie que l'air de _Tancrde_, mais que les prudents
directeurs de notre Opra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.

On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un
amour sans espoir, et avec lequel les scnes prcdentes nous ont fait
faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrari
par l'obstacle vulgaire d'un pre ou d'un tuteur, mais par la crainte,
bien autrement cruelle, de paratre aux yeux de ce qu'on aime n'avoir
qu'une me vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette
diffrence est immense.

    Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola
    Che mi consola nel mio dolor[37].

En effet, o trouver une confidente dans la situation de Clarice? il
n'en est plus pour les mes un peu leves. Toutes les amies possibles
auraient dit  Clarice: pousez, pousez bien vite, n'importe par quel
moyen, et vous serez aime ensuite si vous pouvez.

Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet
voisin, s'avise de faire l'cho; c'est une ide folle et hors de son
systme  laquelle il n'a pas la force de rsister. Quand Clarice dit:

    Quel dirmi, o dio, non t'amo,

le comte rpond _amo_. Voil une nuance que Rossini n'avait pas dans
l'air de _Tancrde_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien
faite pour l'opra et les douces illusions de la musique aurait produit
 Paris! C'est bien l ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents.

Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte
n'a t que passager; elle le rencontre un moment aprs, il est aussi
gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il mdite sa
grande preuve; on le voit donner les dernires instructions 
l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperu de l'amour malheureux
de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-mme
comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparat
enfin pour revenir bientt aprs dguis en Turc. Le Turc a fait
prsenter par huissier  l'intendant une lettre de change en trs-bonne
forme, signe par le pre du comte Asdrubal, et dont le montant, deux
millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte.
L'intendant ne manque pas de reconnatre vritable et valable la
signature du pre de son matre, et tout le monde croit celui-ci ruin.
Il parat enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau
_finale_ bouffe que Rossini ait jamais crit.

_Sigillara_ est le mot barbare et  moiti italien avec lequel Galli,
dguis en Turc, rpond  toutes les objections qu'on peut lui faire. Il
veut mettre les scells partout. Ce mot baroque, sans cesse rpt par
le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa rponse  tout ce
qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple n
pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pice. Si vous parlez de
la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut
dire _il Sigillara_.

C'est ce _finale_ qu'on a supprim  Paris.

La rplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer  ce que les
huissiers mettent les scells sur sa chambre et ses papiers, est clbre
en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit natre dans le temps.

    D. Marforio.--Mi far critica giornale
                Che aver fama in ogni loco.

      Il Turco.--Ti lasciar al men per poco
                Il bon senso a respirar[38].

L'effet du final _Sigillara_ fut dlicieux pour le public; cet opra
cra  _la Scala_ une poque d'enthousiasme et de joie; on accourait en
foule  Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de
toutes les villes  vingt lieues  la ronde. Rossini fut le premier
personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de
le rcompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-tre des
jolies femmes de la Lombardie, jusque-l fidle  tous ses devoirs, et
qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait  sa
gloire,  son palais,  son mari, et enleva publiquement Rossini  la
Marcolini. Rossini fit de sa jeune matresse la premire musicienne
peut-tre de l'Italie; c'est  ct d'elle, sur son piano, et  sa
maison de campagne de B***, qu'il a compos la plupart des airs et des
_cantilnes_ qui, plus tard, ont fait le succs de ses trente
chefs-d'oeuvre.

Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante
d'un nouveau royaume, o le _taux_ de la sottise exige par le roi tait
moins lev que dans tous les tats voisins, runissait tous les genres
d'activit, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs;
or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'tre riche
qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les moeurs nouvelles de Milan
avaient une vigueur inconnue depuis le moyen ge[39], et cependant nulle
affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napolon; on
ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et
argent comptant.

Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, tait d'autant plus touchant qu'il
allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait dj prter
l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le
succs fou de la _Pietra del paragone_ nos armes fuyaient sur le
_Borysthne_ et le d..... _u....._ s'avanait  grands pas.

Quelle que soit l'indiffrence habituelle et peut-tre un peu joue de
Rossini, il ne peut s'empcher quelquefois de parler avec l'accent de
l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle poque de sa jeunesse
o il fut heureux en mme temps que tout un peuple qui, aprs trois
cents ans d'teignoir, s'lanait au bonheur.

Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_
unique dans les oeuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le
charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments
vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en
parler.

Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui
a eu l'insolence de parler d'amour  Clarice, et _Joconde_, le jeune
pote, qui l'adore sans en tre aim et qui prtend la venger.

Le journaliste pouss  bout, s'crie:

    Dir ben di voi nel mio giornale.
    --Potentissimi dei! sarebbe questa
    Una ragion pi forte
    Per ammazzarti subito[40].

Ce duel se complique par l'arrive du comte, qui prtend aussi se faire
rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses
malheurs. Le grand _terzetto_ qui rsulte de cette situation peut
soutenir la comparaison avec le clbre duel des _Nemici generosi_ de
Cimarosa; la diffrence entre les deux _maestri_ est toujours celle de
la passion  l'esprit.

La plaisanterie force du journaliste poltron qui voudrait bien terminer
l'affaire  l'amiable:

    Con quel che resta ucciso
    Io poi mi battero,

est dlicieuse en musique.

Le chant

    Ecco i soliti saluti,

pendant que les deux amis, qui ont pris les pes apportes sur des
plats d'argent par deux laquais en grande livre, font les saluts
d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les ides qu'il rveille
ont juste le degr de srieux ncessaire pour tromper un homme d'esprit
rendu bte par la peur.

Ce _terzetto_, dlicieux partout, eut un succs fou en Italie, o,
presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre
le journaliste officiel qui, malgr ses hautes protections, voit
toujours fondre sur lui de temps  autre quelques-uns de ces orages de
coups de bton dont Scapin se moque. A Milan, o tout le monde se
connat, le succs fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don
Marforio s'tait procur un habit complet que toute la ville avait vu
porter par le journaliste protg de la police.

La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in
Algeri_. La Marcolini voulut paratre sous des habits d'homme, et
Rossini fit arranger par le pote que Clarice se dguiserait en
capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son
amour.

Personne  Milan, pas mme le journaliste plaisant, ne s'avisa de
trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la premire distinction,
s'amust  prendre l'uniforme de capitaine de hussards et et l'ide de
venir saluer le public le sabre  la main,  la tte de sa troupe. Si la
Marcolini l'avait exig, Rossini l'et fait chanter  cheval. L'air est
fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment o
l'intrt devrait tre le plus vif, la passion manque, l'imagination ne
sait plus o se prendre pour tre lectrise, et l'on finit pauvrement
par applaudir des roulades comme dans un concert.

A Milan, Rossini vola l'ide de ses _crescendo_, depuis si clbres, 
un compositeur nomm Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colre.

[Illustration]




CHAPITRE V

LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.


Aprs tant de succs, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille 
laquelle il est passionnment attach. Il n'a crit de sa vie qu' une
seule personne, c'est sa mre, et il adresse sans faon ses lettres:

    _All'ornatissima signora Rossini, madre
    del celebre maestro._

    in Bologna.

Tel est le caractre de l'homme; moiti au srieux, moiti en se
moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe gure  la petite
modestie d'acadmie; c'est ce qui me fait croire qu' Paris il n'aurait
pas de succs personnel. Heureux par son gnie au milieu du peuple le
plus sensible de l'univers, enivr d'hommages au sortir de l'enfance, il
croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que
Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au mme rang
qu'un gnral de division ou qu'un ministre. Ils ont gagn un gros lot
 la loterie de l'ambition; lui, il a gagn un gros lot  la loterie de
la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire 
Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la socit du prince
Chigi.

Vers le temps de son voyage  Pesaro, il eut un nouveau succs alors
bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissrent devant
son gnie naissant. Le ministre de l'intrieur du royaume d'Italie osa
proposer une exception en sa faveur au prince Eugne; et le prince,
malgr la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, cda 
la voix publique. Rossini, dgag du mtier de soldat, alla  Bologne;
il y tait attendu par des aventures du mme genre que celles de Milan,
l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.

Les rigoristes de Bologne, clbres en Italie, et qui jouent en musique
 peu prs le mme rle que les membres de l'Acadmie franaise pour les
trois units, lui reprochrent avec raison de faire quelquefois des
fautes contre les rgles de la composition. Il en convint. Je n'aurais
pas tant de fautes  me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je
lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai  peine six
semaines pour composer un opra; je m'amuse pendant le premier mois. Et
quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est  mon ge et avec mes
succs? Voulez-vous que j'attende d'tre vieux et envieux? Enfin
arrivent les quinze derniers jours; j'cris tous les matins un _duetto_
ou un air, que l'on rpte le soir. Comment voulez-vous que je
m'aperoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements
(_l'instrumentazione_)?

On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de
grammaire. Des pdants prtendirent jadis que Voltaire ne savait pas
l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.

A Bologne, M. Gherardi rpondait aux dclamations des pdants, qui
reprochaient amrement  Rossini des infractions nombreuses aux rgles
de la composition: Qui a fait ces rgles? sont-ce des gens suprieurs
en gnie  l'auteur de _Tancrde_? Une sottise, parce qu'elle est
antique et que tous les matres d'cole l'enseignent, cesse-t-elle
d'tre une sottise?

Examinons ces prtendues rgles: et d'abord qu'est-ce que des rgles
que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperoive et sans que
ses plaisirs en soient le moins du monde diminus?

Je crois qu' Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvel cette
querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en
entendant les opras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime 
Voltaire de ne pas employer les mmes coupes de phrase et les mmes
_tours_ que La Bruyre et Montesquieu. Le second de ces grands crivains
disait: Un membre de l'Acadmie franaise crit comme on crit, un
homme d'esprit crit comme _il_ crit.

Il fallait un prtexte  l'envie d'une cinquantaine de compositeurs
_connus_, qui venaient de se voir anantis en quelques mois par les
oeuvres d'un tourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par
une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits
tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_
occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime.
Le seul expos technique des objections des pdants remplirait dix
feuillets. Le lecteur peut aller  Feydeau un jour o l'on donne
_Montano et Stphanie_, et le lendemain venir au _Tancrde_. M. Berton
apparemment n'est pas tomb dans ces fautes de composition qu'il
reproche avec tant de hauteur  _M. Rossini_: eh bien! je prie le
lecteur de rpondre la main sur la conscience; quelle est la diffrence
des deux ouvrages?

Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un
sequin, se seraient chargs de corriger toutes les fautes de langue d'un
opra de Rossini. J'ai ou faire une autre objection: les pauvres
d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire
pas un meilleur parti de ses ides_. C'est l'avare qui traite de fou
l'homme riche et heureux qui jette un louis  une petite paysanne en
change d'un bouquet de roses. Il n'est pas donn  tout le monde de
comprendre les plaisirs de l'tourderie.

A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus srieux que celui des
pdants: sa matresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses
enfants, sa rputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre
d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle
tendresse; mais bientt parut aussi la femme la plus clbre et la plus
jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux,
leur chanta un air bouffe, et les planta l; il n'est pas fort pour
l'amour-passion.

[Illustration]




CHAPITRE VI

L'IMPRESARIO ET SON THATRE


De Bologne, qui est le quartier gnral de la musique en Italie, Rossini
fut engag pour toutes les villes o se trouve un thtre. On faisait
partout aux _impresari_ la condition de faire crire un opra par
Rossini. On lui donnait en gnral mille francs par opra, et il en
faisait quatre ou cinq tous les ans.

Voici le mcanisme des thtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est trs
souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rle donne de
la considration et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un
riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du thtre de la ville o il
brille; il forme une troupe, toujours compose de la _prima donna_, le
_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme
et un troisime bouffe. L'_imprsario_ engage un maestro (compositeur),
qui lui fait un opra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour
la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprsario achte le pome
(libretto); c'est une dpense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque
malheureux abb, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rle si
comique du parasite, si bien peint par Trence, est encore dans toute sa
gloire en Lombardie, o la plus petite ville a cinq ou six maisons de
cent mille livres de rente. L'imprsario, qui est le chef d'une de ces
maisons, remet le soin de toutes les affaires financires de son thtre
 un rgisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert
d'intendant; et lui, l'imprsario, devient amoureux de la prima donna:
le grand objet de curiosit dans la petite ville est de savoir s'il lui
donnera le bras en public.

La troupe, ainsi organise, donne enfin sa premire reprsentation,
aprs un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays.
Cette _prima recita_ fait le plus grand vnement public pour la petite
ville, et tel que je n'en trouve point  lui comparer  Paris. Huit 
dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beauts et les
dfauts de l'opra avec toute la force d'attention qu'ils ont reue du
ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette premire
reprsentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est
ordinairement suivie de vingt ou trente autres, aprs quoi la troupe se
disperse. Cela s'appelle en gnral une saison (una stagione). La
meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas
engags (scriturati) se tiennent communment  Bologne ou  Milan; l
ils ont des agents de thtre qui s'occupent de les placer et de les
voler.

Aprs cette petite description des moeurs thtrales, le lecteur se fera
tout de suite une ide de la vie singulire et sans analogue en France
que Rossini mena de 1810  1816. Il parcourut successivement toutes les
villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrive,
il tait reu, ft, port aux nues par les _dilettanti_ du pays; les
quinze ou vingt premiers jours se passaient  recevoir des dners et 
hausser les paules de la btise du libretto. Rossini, outre qu'il a
dans l'esprit un feu tonnant, a t lev par sa premire matresse (la
comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comdies de
Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des pomes de Buratti, et sent fort
bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non
situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au pote crott qui
se confond en excuses et deux heures aprs lui apporte un sonnet,
_umiliato alla gloria del pi gran maestro d'Italia e del mondo_.

Aprs quinze ou vingt jours de cette vie dissipe, Rossini commence 
refuser les dners et les soires musicales, et il prtend s'occuper
srieusement  tudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au
piano, et on le voit oblig de mutiler les plus belles ides du monde,
parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre  la note dont sa pense
avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le
passage de tel ton  tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il
n'y a que le _basso_ qui puisse chanter.

Enfin, vingt jours avant la premire reprsentation, Rossini,
connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met  crire. Il se lve
tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui,
quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journe. Il
va dner avec eux  l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard,
et ses amis le reconduisent jusqu' sa porte en chantant  tue-tte de
la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale
des dvots du quartier. Il rentre enfin, et c'est  cette poque de la
journe, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses ides
les plus brillantes. Il les crit  la hte et sans piano, sur de petits
bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour
parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit
vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne
s'embarrasse de rien. Ainsi, dernirement, composant son _Mose_,
quelqu'un lui dit: Vous faites chanter des Hbreux, les ferez-vous
naziller comme  la synagogue? Cette ide le frappe, et sur-le-champ il
compose un choeur magnifique qui commence en effet par certaines
combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule
chose  ma connaissance peut paralyser ce gnie brillant, toujours
crateur, toujours en action, c'est la prsence d'un pdant qui vient
lui parler gloire et thorie et l'accabler de compliments savants. Alors
il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus
remarquables par leur nergie grotesque que par la mesure parfaite et
l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour ddaigneuse
s'amusant  purer la langue, et que personne ne s'avise de songer  son
rang avant que de rire, le nombre des choses rputes grossires ou
ignobles est infiniment restreint; de l, la couleur particulire de la
posie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne
rappelle nullement les scrupules et les timidits sottes d'un htel de
Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abb Delille; le mot _noble_ n'a
pas le mme sens en Italie et en France.

Rossini dit un jour  un pdant, _monsignore_ de son mtier, qui l'avait
relanc jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empchait de se
lever: _Ella mi vanta per mia gloria_, etc. Vous voulez bien me
parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon vritable
titre  l'immortalit? c'est d'tre le plus bel homme de mon sicle.
Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modle pour une
statue d'Achille. A ces mots, il saute de son lit et parat aux yeux du
monsignore (prlat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand
manque de respect en ce pays-l.

Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est
fait de cette faon, je pense qu'on est sr de l'immortalit... Je
supprime la suite du discours; une fois lanc dans la mauvaise
plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou
que lui donnent ses propres ides; il improvise des sottises 
l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrter. Le
monsignore pdant en fut bientt rduit  prendre la fuite.

Composer n'est rien,  ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire
rpter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le
supplice d'entendre dfigurer, dans tous les tons de la voix humaine,
ses plus belles ides, ses cantilnes les plus brillantes ou les plus
suaves. Il y a de quoi se siffler soi-mme, dit Rossini. Il sort triste
des rptitions, il est dgot de ce qu'il admirait la veille.

Mais ces sances, si pnibles pour le jeune compositeur, sont  mes yeux
le triomphe de la sensibilit italienne; c'est l que rassembls autour
d'un mauvais piano clopp, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du
thtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu
huit ou dix pauvres diables d'acteurs rpter au bruit de la cuisine et
du tourne-broche du voisin; je les ai vus prouver et rendre
admirablement les impressions les plus fugitives et les plus
entranantes que puisse donner la musique; c'est l que l'homme du nord,
tonn, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano,
ou de dire quelle est la diffrence d'un ton  un autre, chanter et
accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la
plus singulire et la plus originale, que le maestro recompose et
arrange sous leurs yeux  mesure qu'ils la chantent. Ils font cent
fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excs de
verve sont bientt pardonnes, comme en amour toutes les fautes qui
viennent de trop aimer. Au reste, ces sances qui m'ont charm, moi
ignorant, auraient sans doute scandalis M. Berton de l'Institut.

L'homme de bonne foi, tranger  l'Italie, reconnat sur-le-champ que
rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des
chanteurs loin du Vsuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant  la
mamelle entend chanter, et ce n'est pas prcisment des airs comme
_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brlant, sous une
tyrannie sans piti, o parler est si dangereux, le dsespoir ou le
bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une
lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la
discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on
n'crit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte
de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur,  la
premire occasion, fait coffrer comme carbonari tous les potes de
l'endroit. Ceci est  la lettre, sans exagration aucune, et j'crirais
vingt noms si la prudence le permettait. Rciter le sonnet burlesque
contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que
discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abb ou le Cav.
di M., qui fait le rle d'espion, tant de la plus drle d'ignorance,
s'il rpte au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et rengat
libral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait
l'apparence du sens commun,  l'instant la preuve de la police est
faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le prfet de police
vous fait appeler et vous dit gravement: Vous dclarez la guerre au
gouvernement de mon matre, vous vous permettez de parler, _pescano in
quel che dite_[45].

Rciter le sonnet satirique  la mode est au contraire un pch dont
tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut tre accus
calomnieusement; cela ne passe pas la porte connue de l'espion.

Nous avons laiss Rossini faisant rpter son opra  un mauvais piano,
dans le ridotto de quelque petit thtre d'une ville du troisime
ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le
sanctuaire du gnie musical et de l'enthousiasme des arts sans
forfanterie et sans nulle ide au monde de comdie; en revanche aussi,
toutes les prtentions et les disputes les plus grotesques de
l'amour-propre le plus incroyable et le plus naf s'talent  l'envi
autour de ce mchant piano. Quelquefois il y prit; on le brise  coups
de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux  la tte. Je
conseille  tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce
spectacle. Cet intrieur de la troupe fait la conversation de toute la
ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus
brillant de l'anne, de la russite ou de la chute de l'opra nouveau.
Une petite ville, dans cet tat d'ivresse, oublie l'existence du reste
du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprsario_ joue un rle
admirable pour son amour-propre, et qu'il est  la lettre le premier
homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir
achet ce rle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le pote
Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prtentions
d'une troupe d'opra. Il y a le rle d'un tnor allemand qui n'entend
pas un mot d'italien, qui est  mourir de rire. Cela est digne de
Regnard ou de Shakspeare. La vrit est si _outre_, c'est une si drle
de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intrts de leur
gloire, enivrs qu'ils sont par les accents divins d'une musique
passionne, que l'embarras du pote a t de diminuer, d'affaiblir des
trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vrit et la
nature, bien loin de les charger. La vrit la plus vraie et paru comme
une caricature dpourvue de toute vraisemblance.

Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les
dernires annes de sa carrire thtrale,  moins qu'au commencement de
l'opra sa premire entre n'et lieu  cheval, ou du haut d'une
colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se
balanait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.

Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il
n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est
commode de faire des roulades.

Mais revenons  la ville d'Italie que nous avons laisse dans l'anxit,
et l'on peut dire dans l'agitation qui prcde le jour de la premire
reprsentation de son opra.

Cette soire dcisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la
salle est aussi pleine qu'elle puisse l'tre. On est accouru de vingt
milles  la ronde. Les curieux campent dans leurs calches au milieu des
rues; toutes les auberges sont combles ds la veille; et l'on y est
d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cess. Au moment de la
reprsentation, la ville a l'air d'un dsert. Toutes les passions,
toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entire est
concentre dans la salle.

L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et l
clate un vacarme pouvantable. Elle est porte aux nues, ou siffle ou
plutt hurle sans misricorde. Ce n'est plus, comme  Paris, des
vanits inquites, interrogeant de l'oeil la vanit du voisin[46]; ce
sont des nergumnes cherchant,  force de hurlements, de trpignements,
de coups de cannes contre le dossier des banquettes,  faire triompher
leur manire de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule
bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolrant comme l'homme sensible.
Ds que vous voyez dans les arts un homme modr et raisonnable,
parlez-lui bien vite d'conomie politique ou d'histoire, il sera
magistrat distingu, bon mdecin, bon mari, excellent acadmicien, tout
ce que vous voudrez enfin, except un homme fait pour sentir la musique
ou la peinture.

A chaque air de l'opra nouveau, aprs un silence parfait, recommence le
vacarme pouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en
donnerait qu'une ide peu exacte.

On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie:
_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des
cris: _bravo maestro!_ Rossini se lve de sa place au piano, sa belle
figure prend l'expression de la gravit, chose rare chez lui; il fait
trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris
singuliers; on lui crie des phrases entires de louanges: ensuite l'on
passe  un autre morceau.

Rossini parat au piano durant les trois premires reprsentations de
son opra nouveau; aprs quoi, il reoit ses soixante-dix sequins (huit
cents francs), prend part  un grand dner d'adieu qui lui est donn par
ses nouveaux amis, c'est--dire par toute la ville, et part en voiturin,
avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que
d'effets, pour aller recommencer le mme rle,  quarante milles de l,
dans une ville voisine. Ordinairement, il crit  sa mre le soir de la
premire reprsentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux
pre, les deux tiers de la petite somme qu'il a reue. Il part avec huit
ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne
manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grce de
lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancne 
Reggio, il se donna pour un matre de musique ennemi mortel de Rossini,
et passa tout le temps du voyage  faire chanter de la musique
excrable, qu'il composait  l'instant, sur les paroles connues de ses
airs les plus clbres, musique qu'il faisait bafouer comme tant celle
des prtendus chefs d'oeuvre de cet animal nomm Rossini, que les gens de
mauvais got avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle
fatuit  lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie
c'est la conversation la plus  la mode; et aprs un mot sur Napolon,
c'est toujours le propos auquel on revient.

[Illustration]




CHAPITRE VII

GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MLODIE


Je demande la permission de placer ici une digression qui abrgera
beaucoup les discussions auxquelles nous allons tre conduits par la vie
orageuse que Rossini va mener, et par les succs disputs qui formrent
son lot aussitt que les pdants l'eurent honor de leur haine, et que
tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligus
contre lui.

L'envie une fois rveille  Bologne contre Rossini, ne lui permit plus
d'obtenir les succs faciles de sa premire jeunesse.

Rossini se moque des pdants; mais s'il eut toujours assez de mpris
pour les individus, l'espce tout entire ne laissa pas que d'avoir
beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.

Pour claircir l'ide, assez obscure, que les littrateurs de toutes les
nations se sont faite du mot _got_, on en est souvent revenu  la
signification simple de ce mot. Les plaisirs du got, dans le sens
propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mre vient de donner une
belle pche.

Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en
ouvrant sa belle pche: le got des sucreries et des saveurs douces
disparatra bientt chez lui; je le vois,  peine arriv  seize ans,
s'abreuver de bire avec dlices, et cependant cette liqueur est d'un
got assez pre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de
piquant. Les sucreries sembleraient fades  ce jeune colier que je vois
demander de la bire avec tant d'empressement, en quittant une partie de
barres.

Quelques annes plus tard, ce n'est plus seulement la bire qui lui
plat; l'loignement qu'il prouve pour ce qu'il appelle les saveurs
insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot
baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de l  la pche, dont le
parfum dlicieux faisait son bonheur  trois ans. Pour terminer ma
comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand
Frdric, l'ami de Voltaire, parvenu  un ge avanc, avait un tel got
pour la cuisine fortement assaisonne et les pices, que l'honneur de
dner  la table du roi tait devenu une corve pour les jeunes
officiers franais que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.

A mesure que l'homme vieillit, il perd le got des fruits et des
sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses
piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un
marmot de six ans, s'il n'tait pas tout fier de faire usage du verre de
papa.

Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un got piquant, cet
loignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voil
l'image, peut-tre un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte,
des rvolutions de la musique de l'an 1730  l'anne 1823. Je compare la
mlodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfums et doux
qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire,
reprsente les mets piquants, pres, fortement assaisonns, dont le got
blas prouve le besoin en avanant dans la vie. C'est vers l'an 1730
que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolse[49], inventrent, 
Naples, les chants les plus doux, les mlodies les plus suaves, les
cantilnes les plus voluptueuses dont il ait t donn  l'oreille
humaine d'avoir la jouissance.

Je supprime les dtails historiques, qui, en arrtant l'attention,
diminueraient la clart du point de vue gnral que je veux faire
remarquer au lecteur.

De 1730  1823, le peuple musical, semblable  un jeune enfant qui
devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blas,
s'est toujours loign du genre doux et suave, pour courir au genre
piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laiss les pches et leur
dlicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces pices et du
kirsch waser, aux grands compositeurs chargs de ses plaisirs, et qu'il
paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles,
je l'avoue, mais elles me semblent claires.

Cette rvolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans
les annales de l'esprit humain, a eu des priodes diffrentes et
successives. O s'arrtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais,
c'est qu' chaque priode (et chacune d'elles a dur douze ou quinze
ans,  peu prs le temps qu'un grand compositeur est  la mode) 
chaque priode, dis-je, on a cru tre arriv au terme de la rvolution.

Moi-mme, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de
mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la
mlodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrde_.
Je suis la dupe d'un magicien qui a donn les plaisirs les plus vifs 
ma premire jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la
_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me prsentent des sensations moins
douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-tre plus
fortes.

Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes
les fois que je me sers des mots _dlicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans
les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je
sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les
emploie pour abrger.

On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: _c'est un patriote
de 89_; je me dnonce moi-mme comme tant un _Rossiniste de 1815_. Ce
fut l'anne o l'on admira le plus en Italie le _style_ et la musique de
_Tancrde_[50].

Un amateur de 1780, prfrant  tout, comme de juste, le style de
Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement _Tancrde_ aussi
bruyant et aussi surcharg d'effets d'orchestre que me semblent l'tre
_Otello_ et _la Gazza ladra_.

Loin de prtendre  une impartialit ridicule et impossible dans les
arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout 
fait  la mode: je me dclare partial. L'impartialit dans les arts est,
comme la _raison_ en amour, le partage des coeurs froids ou faiblement
pris. Je suis donc partial autant que peut l'tre un _bon homme_ de
lettres. La diffrence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas
mme M. Maria Weber, l'auteur du _Freyschtz_, l'opra allemand qui fait
fureur dans ce moment aux rives de la Spre et de l'Oder.

Un partisan du _Freyschtz_ verra en moi un bon homme impossible 
ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il
m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je
suis plus ou moins bien n, et dont je me sers pour noncer mon opinion
sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opra comique de Galuppi,
avec ses longs rcitatifs.

Je crois que pour tre clair, je n'ai rien de mieux  faire que de
placer ici la liste des enchanteurs qui ont pass successivement en
Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du
vrai beau.

A chaque nouveau gnie qui paraissait, il s'engageait une dispute
gnrale fort vive, et surtout impossible  terminer, entre les gens de
quarante ans qui avaient vu de _meilleurs temps_, et les jeunes gens de
vingt; car un homme de talent crit toujours dans le _style_ (dans le
mlange proportionnel de mlodie et d'harmonie) qu'il trouve  la mode 
son entre dans le monde[51].

Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi
d'anathmes pour leurs successeurs immdiats:

Porpora brilla en                     1710[52].
Durante                               1718.
Leo                                   1725.
Galuppi, surnomm il Buranello,
parce qu'il tait de la petite
le de _Burano_,  une porte de
canon de Venise                       1728.
Pergolse                             1730.
Vinci                                 1730.
Hasse                                 1730.
Jomelli                               1739.
Logroscino, l'inventeur des finales   1739.
Guglielmi, crateur de l'opra buffa  1752.
Piccini                               1753.
Sacchini                              1760.
Sarti                                 1755.
Paisiello                             1766.
Anfossi                               1761.
Traetta                               1763.
Zingarelli                            1778.
Mayer                                 1800.
Cimarosa                              1790.
Mosca                                 1800.
Par                                  1802.
Pavesi                                1802.
Generali                              1800.
Rossini                   }           1812.
Mozart                    }

Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combin de
l'loignement des lieux, de la difficult de lire Mozart, et du mpris
des Italiens pour les artistes trangers: on peut dire que Mozart et
Rossini ont dbut ensemble en Italie vers l'an 1812.

Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de _Tancrde_:
c'est celui de _la Gazza ladra_, de _Zelmire_, de _Smiramis_, de
_Mos_, d'_Otello_; c'est le Rossini de 1820[53].

Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.

Voyez deux rivires majestueuses prendre leur source en des contres
loignes, parcourir des rgions fort diffrentes, et cependant finir
par confondre leurs eaux: tels sont le Rhne et la Sane. Le Rhne tombe
des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La
Sane prend sa source dans le nord de la France; le Rhne parcourt en
bondissant la valle troite et pittoresque du Valais; la Sane arrose
les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent
enfin se runir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux
et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les
arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier.

Telle est l'histoire des deux coles de musique, l'allemande et
l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et
Naples. Alexandre Scarlatti cra l'cole d'Italie, Bach cra l'cole
allemande[54].

Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs diffrents,
reprsents aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se
confondre pour ne former qu'une seule cole; et leur runion  jamais
mmorable doit peut-tre avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui,
malgr les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de
l'Europe[55].

Placs par le hasard au point de la runion, debout sur le promontoire
lev qui spare encore ces courants majestueux, observons les derniers
mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles
forment avant de se runir  jamais.

D'un ct je vois Rossini donnant _Zelmire_  Vienne en 1823; de l'autre
je vois Maria Weber triompher le mme jour  Berlin avec le
_Freyschtz_.

Dans l'cole italienne de 1815, et dans l'opra de _Tancrde_, que je
prends comme le reprsentant de cette cole, afin d'viter toute ide
vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.

Rossini trouva ce juste degr de clair-obscur harmonique qui _irrite_
doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot _irriter_,
j'ai parl le langage des physiologistes. L'exprience prouve que
l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un
accord parfait; tout accord dissonant lui dplat, _l'irrite_ (ici faire
une exprience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir 
l'accord parfait.

[Illustration]




CHAPITRE VIII

IRRUPTION DES COEURS SECS.--IDOLOGIE DE LA MUSIQUE


L'harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-mme, et dtourner
notre attention de la _mlodie_, ou simplement augmenter l'effet de
celle-ci?

J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les
beaux-arts, les grands effets sont produits, en gnral, par une seule
chose extrmement belle, et non par la runion de plusieurs choses
mdiocrement touchantes. Le coeur humain n'a que des motions peu vives
lorsque ses jouissances sont entremles de la ncessit de choisir
entre deux plaisirs de nature diffrente. Si je sens le besoin
d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais  une symphonie de Haydn,
de Mozart ou de Beethoven; je vais au _Mariage secret_, ou au _Roi
Thodore_, si j'aime la mlodie. Si je dsire jouir de ces deux plaisirs
runis autant que possible je vais voir  la Scala, _Don Juan_ ou
_Tancrde_. J'avoue que si je pntre plus avant dans la nuit de
l'harmonie, la musique a moins de charmes _pour moi_.

Il faut un tour de force pour tre incorrect en crivant une phrase de
mlodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en
notant dix mesures d'harmonie.

_La science est ncessaire_ pour crire de l'harmonie. Voil la
ncessit fatale qui a donn prtexte aux sots et aux pdants de toutes
les couleurs, pour s'immiscer dans la musique.

Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise pigramme, les gens
qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui
l'_Histoire de Charles XII_ de Voltaire se prsentait incognito 
l'Acadmie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants acadmiciens
ne seraient frapps, dans ce charmant ouvrage, que de quelques
inexactitudes de dtail, et certes il serait malheureux: tel parat, aux
yeux des pdants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends
justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient[56].

La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de
Paris, enseigne  produire une suite de mots bien enchans d'aprs les
rgles de la syntaxe; mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens.

Rossini, au contraire, opprim qu'il tait par le nombre et la vivacit
des sentiments et des nuances de sentiment qui se prsentaient  la fois
 son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses
partitions originales il les a presque toujours notes avec une croix +,
en crivant  ct: _Per soddisfazione de' pedanti_. Un lve, aprs six
mois de Conservatoire, voit ces ngligences, qui souvent sont des
essais.

Il nous reste  donner un coup d'oeil  l'tat actuel de la grammaire
musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de vritables fautes? Qui a
fait cette grammaire? sont-ce des gens suprieurs en gnie  Rossini? Il
ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse
fidlit les usages d'une nation; les gens qui ont crit la langue
musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait,  proprement
parler, un _usage gnral_. La musique attend son Lavoisier. Cet homme
de gnie fera des expriences sur le coeur humain et sur l'organe de
l'oue lui-mme. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on
aiguise, d'un morceau de lige que l'on coupe, de deux orgues de
Barbarie jouant des airs diffrents, ou simplement d'un papier que l'on
chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes  nerfs
dlicats.

Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agrables
sont aussi marqus que l'est, dans un sens oppos, le cri du lige que
l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne.

Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libralement un coeur trs
sensible  ces effets, se livrera  plusieurs annes d'expriences,
aprs quoi il _dduira_ de ses expriences les rgles de la musique.

Dans son ouvrage, au mot _colre_, il nous prsentera les vingt
cantilnes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colre;
il en fera de mme pour la _jalousie_, _l'amour heureux_, les _tourments
de l'absence_, etc.

Souvent l'accompagnement rappelle  notre imagination une nuance de
sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.

L'homme suprieur dont j'invoque la prsence donnera les airs qu'il aura
choisis comme exprimant le mieux la _colre_, avec leurs
accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements?
Jusqu' quel point peut-on compliquer ces accompagnements?

Toutes ces grandes questions, rsolues par _des expriences_,
tabliront enfin une vritable thorie de la musique, base sur la
_nature du coeur humain_ en Europe, et sur les _habitudes de l'oreille_.

La plupart des rgles qui oppriment dans ce moment le gnie des
musiciens, ressemblent  la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont
des billeveses mathmatiques inventes avec plus ou moins d'esprit et
d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'tre soumise au
creuset de l'exprience[57]. Ce sont des rgles imprieuses qui ne sont
appuyes sur rien[58], ce sont des consquences qui ne partent d'aucun
principe; mais par malheur il en est de l'autorit de ces rgles comme
de celle des rois; elles sont environnes de beaucoup de gens en crdit,
qui ont le plus grand intrt du monde  soutenir leur infaillibilit.
Si l'on branle le respect pour les rgles, si l'on a la scandaleuse
tmrit de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'tre _des rgles_,
que deviendra l'importance et la vanit d'un professeur au
Conservatoire?

Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux?

Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivs  une certaine
poque de leur carrire, s'aperoivent qu'il y a absence de fondements
dans l'difice qu'ils lvent; la peur les saisit; ils quittent l'tude
du langage du coeur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu
d'lever de belles colonnes ou des portiques lgants, ils perdent le
temps de leur jeunesse  pousser en terre des fouilles profondes. Quand
enfin ils sortent tout poudreux de ces tranches obscures, leur tte est
surcharge de vrits mathmatiques; mais le beau temps de la jeunesse
est pass, et leur coeur se trouve vide des sentiments dont la prsence
met en tat d'crire de la musique, comme le duetto d'_Armide_:

    Amor possente nome.

Il y a des accords qui sont d'un effet vident, d'une expression pour
ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir
de leur qualit. C'est une exprience que je conseille fort aux amateurs
qui ont une me. Le prcipice dont ils ont  se garder, c'est
l'impatience naturelle  tous les hommes, qui leur fera prendre le roman
de la science pour son histoire.

Rien n'est pnible comme d'examiner, de douter, quand on a des
plaisirs. Plus ceux de la musique sont entranants et voluptueux, et
plus les doutes sont pnibles et odieux. Dans cette position de l'me,
la moindre thorie brillante sduit et entrane[59]. Comme en idologie
il faut savoir  chaque instant retenir notre intelligence qui veut
courir; de mme, dans la _thorie des arts_, il faut retenir l'me, qui
sans cesse veut jouir et non examiner[60].

Il est un autre cueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage
les mes sches[61]. Lorsqu'elles se mettent  la chasse des vrits sur
cette matire, elles perdent la vue  moiti route, et prennent
misrablement le difficile pour le beau.

N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants gnies musicaux de
l'poque actuelle?

On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes
questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale,
que celle qui est fonde sur les rapports que ces problmes ont avec les
passions du coeur humain et les habitudes de notre imagination
europenne.

Comme il faut commencer une fois, peut-tre un jour oserai-je donner au
public un ouvrage scientifique sur ces grandes vrits. Outre qu'il sera
fort malais  comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je
voudrais qu'il me ft possible de n'admettre  la lecture de cet ouvrage
que les gens qui viennent de pleurer  _Otello_.

Je vais prsenter quelques consquences intelligibles de la science dans
son tat actuel. Les vrits les plus dmontres sont encore mles avec
les assertions les plus tmraires et les moins prouves. En raisonnant
_juste_, d'aprs une telle science, on arrive sans cesse  des
consquences absurdes, et que la plus petite pinette suffit pour
dmentir.

Mais si vous aviez pass quatre ans  chercher des diamants dans une
mine obscure, ne seriez-vous pas dispos  prendre pour des diamants
superbes, et d'une aussi _belle eau_ que le Rgent, des morceaux de
verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des
sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel  l'homme pervertit en
ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'me pour
avouer qu'on a perdu quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien
distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire
vous ont prsent  chaque journe de ces quatre ans, en vous disant:
_Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec
tel autre?_ et en vous liant  chaque fois par votre assentiment.

En compliquant les accompagnements, on diminue la libert du chanteur;
il ne lui est plus possible de songer  divers agrments qu'il lui et
t loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans
l'accompagnement. Avec des accompagnements  l'allemande, le chanteur
qui hasarde des agrments court risque  chaque instant de sortir de
l'harmonie.

Aprs _Tancrde_, Rossini est devenu toujours plus compliqu.

Il a imit Haydn et Mozart, comme Raphal, quelques annes aprs tre
sorti de l'cole du Prugin, se mit  chercher la force sur les traces
de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grce et des plaisirs,
il entreprit de leur faire peur.

L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses
acteurs. Toutefois ses accompagnements pchent plutt par la _quantit_
que par la _qualit_, comme ceux des Allemands: j'entends que les
accompagnements allemands tant toute libert au chanteur, l'empchent
de faire les ornements que son gnie lui aurait inspirs. Un Davide, par
exemple, est impossible avec une _instrumentazione_ allemande. Elle
taquine la mlodie, comme disait Grtry; elle dfend imprieusement au
chanteur de se prvaloir de tous les moyens d'expression de son art.
(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et
les _fioriture_ de tous les genres.)

Cette diffrence dans la nature des accompagnements, _en apparence
galement bruyants_, distingue encore l'cole allemande de l'cole
d'Italie[62].

Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier,
en crivant dans le style de _Tancrde_, bien diffrent du style de
_Mos_, d'_Elisabetta_, de _Maometto_, de _la Gazza ladra_.

Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives  la cour de Naples,
qui ont forc Rossini  changer de style. Je ne pense pas que ce grand
artiste donnt d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire
il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton srieux. Il
pourrait allguer cependant que plusieurs de ses derniers opras ont t
crits pour des salles immenses et fort bruyantes. A _San Carlo_ et 
_la Scala_, trois mille cinq cents spectateurs sont placs commodment.
Le parterre lui-mme est assis fort  l'aise sur de larges banquettes 
dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a
d crire pour des voix fatigues. S'il les et laisses _scoperte_,
chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur et donn 
excuter des chants larges et soutenus (_spianati e sostenuti_), il
aurait eu  craindre que les fautes de chant ne fussent trop videntes,
trop distinctement entendues, et fatales au _maestro_ comme au chanteur.
Un jour qu'on lui reprochait  Venise l'absence de beaux chants bien
dvelopps sur des mesures lentes: _Dunque non sapete per che cani io
scrivo?_ rpondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez. Il est 
peu prs convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les
morceaux d'ensemble. _La Gazza ladra_, crite pour l'immense salle de
_la Scala_, parat d'un effet plus _dur_ qu'elle ne l'est rellement,
joue dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un
orchestre qui mprise les nuances et regarde le _piano_ comme un signe
de faiblesse[63].

[Illustration]




CHAPITRE IX

L'AURELIANO IN PALMIRA


Je ne parlerai pas beaucoup de l'_Aureliano in Palmira_: ma grande
raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opra fut compos pour Milan en
1814; il eut le bonheur d'tre chant par Velutti et la Corra: la
Corra, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante
ans; Velutti, le dernier des bons castrats.

Je ne pense pas que l'_Aureliano_ ait t donn ailleurs qu' Milan. Je
puis rpondre qu'il n'a pas paru  Naples de mon temps; seulement, lors
du succs de l'_lisabeth_ de Rossini, le parti de l'envie se mit  dire
que cette musique n'tait autre que celle de l'_Aureliano in Palmira_.
Cette assertion n'tait fonde qu' l'gard de l'ouverture. Rossini,
sachant bien que celle de l'_Aureliano_ n'tait pas connue des
Napolitains, s'en servit sans faon.

Je ne connais de cet opra que le duetto

    Se tu m'ami, o mia regina,

entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre
chanter cet hiver,  Paris, par deux voix comparables, si ce n'est
suprieures,  tout ce que l'Italie a de plus dlicat et de plus
parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France
produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos
professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore
en province et dans la rue Le Peletier que chanter _fort_ c'est chanter
bien.

Ravi par l'accord parfait des voix dlicieuses qui nous faisaient
entendre

    Se tu m'ami, o mia regina,

je me suis surpris plusieurs fois  croire que ce duetto est le plus
beau que Rossini ait jamais crit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il
produit l'effet auquel on peut reconnatre la musique sublime: il jette
dans une rverie profonde.

Lorsque, songeant  quelque souvenir de notre propre vie, et agits
encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons 
reconnatre tout  coup le portrait de ce sentiment dans quelque
cantilne de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle.
Il me semble qu'il arrive alors une sorte de vrification de la
ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti,
qui nous fait voir et goter plus en dtail les moindres nuances de
notre sentiment, et des nuances  nous-mmes _inconnues_ jusqu' ce
moment. C'est par ce mcanisme, si je ne me trompe, que la musique
entretient et nourrit les rveries de l'amour malheureux.

Je n'ai vu non plus qu'une fois le _Demetrio e Polibio_ de Rossini:
c'tait en 1814. Nous tions, un soir du mois de juin,  Brescia, 
prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir),
dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font
un lieu de dlices dans ce climat brlant. Ce jardin, un peu lev
au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situ de
manire  tre couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance
sur la ville. Une femme de la socit chantait  mi-voix un air qui
parut aimable, car il se fit un silence gnral.--Quel est cet air?
demanda-t-on quand elle eut cess de chanter.--Il est de _Demetrio e
Polibio_. C'est le fameux duetto

    Questo cor ti giura affetto.

--Est-ce le _Demetrio_ que les petites Mombelli donnent demain 
Como?--Prcisment; Rossini l'a crit pour elles (1812), et avec les
passages que leur pre, le vieux tnor Mombelli, lui a indiqus comme
tant le mieux dans la voix de ses filles.

--Est-il sr que l'opra soit de Rossini? dit une de ces dames. On
assure que Mombelli a travaill  la musique.--Il aura peut-tre fourni
 Rossini quelque ancien motif  la mode, lorsque lui, Mombelli, tait
clbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont
parentes de Rossini.--Pourquoi n'irions-nous pas  Como, voir
l'ouverture de la salle? dit la matresse de la maison.--Allons  Como,
rpondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure aprs, nous tions
quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en
passant par Bergame. Cette route ctoie les plus belles collines qui
existent peut-tre en Europe. Il fallait aller vite pour arriver  Como
avant que le soleil du lendemain ne ft brlant, et c'est ce qui nous
faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent
toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui mme,
assure-t-on, ont des intelligences dans la premire de ces deux villes.
Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs.
Sous prtexte de les distraire, nous osions nous livrer  toutes les
ides singulires, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-tre un
peu de la folie que donne une belle nuit, _stellata_. Sous ce dlicieux
climat, le _bleu_ du ciel est diffrent du ntre. La suite de lacs et de
montagnes couvertes de grands chtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui
s'tend de _Bassano_  _Domo d'Ossola_, est peut-tre la plus belle
chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a clbr ce pays, il
est rest  peu prs inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de
peur de paratre exagr. Je ne crains dj que trop qu'on m'adresse ce
reproche pour tous les beaux effets que j'attribue  la musique.

Nous arrivmes  Como  neuf heures du matin. Le soleil tait dj
brlant; mais j'tais ami de l'hte de _l'Angelo_, dont l'auberge donne
sur le lac (en Italie, aucune amiti n'est  ngliger); il nous donna
des chambres trs fraches; les vagues du lac venaient se briser au pied
de nos fentres,  huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut 
l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui
voulurent se baigner; et enfin,  huit heures du soir, nous nous
trouvmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce
soir-l au public pour la premire fois. La foule tait immense. On
tait accouru des _monti di Brianza_, de Varese, de Bellagio, de Lecco,
de Chiavena, de la _Tramezina_, de tous les bords du lac,  trente
milles de distance. Nos trois loges nous cotrent 40 sequins (450 fr.),
et encore fut-ce par grce que nous les obtnmes: nous dmes cette
faveur  mon ami l'hte de _l'Angelo_.

Tous les gens aiss de Como et des environs s'taient cotiss pour
lever ce thtre, dans lequel on chantait ce soir-l pour la premire
fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un
norme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes 
chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui
viennent au thtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la
condition d'_utilit_ ncessaire  la _beaut_ en architecture. Ce
portique est situ sur une jolie petite place, derrire la superbe
cathdrale d'ordre gothique mitig. A la gauche de cette place s'lve
la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrire du lac de
Como. Nous trouvmes que l'intrieur du thtre rpondait, par la
hardiesse et la simplicit de ses lignes,  la mle beaut de la faade.
Tout cela avait t construit en trois ans par des particuliers, et dans
une ville de dix mille habitants, qui voit crotre de l'herbe dans la
plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt
ans que je passe  Dijon, j'y vois toujours le thtre avec ses murs
levs  dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donn  la
France vingt hommes d'esprit clbres par leurs crits: Buffon, de
Brosses, Bossuet, Piron, Crbillon, etc.; mais puisque nous excellons
par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supriorit dans
les lettres, et laissons le sceptre des arts  la belle Italie.

Un officier fort aimable et trs-bel homme, M. M***, aide de camp du
gnral L., que nous rencontrmes fort heureusement dans l'_atrio_ du
thtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au
fait de tous ces petits dtails que l'on a grande envie de savoir quand
on arrive dans un thtre inconnu.

La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule
famille. Des deux soeurs Mombelli; l'une, toujours habille en homme au
thtre, fait les rles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre,
_Esther_,  une voix plus tendue, quoique peut-tre moins parfaitement
suave, et remplit les rles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_,
que la dputation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de
leur thtre, le vieux Mombelli, tnor autrefois clbre, fait le rle
du roi. Celui du chef des conjurs sera rempli par un bonhomme nomm
Olivieri, attach depuis longtemps  madame Mombelli la mre, et qui,
pour tre utile  la famille, remplit au thtre les rles d'_utilits_,
et,  la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille.
Sans tre jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent
gnralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur
pre, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.

Mis ainsi au fait de la petite chronique du thtre, nous vmes enfin
commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus
vivement que Rossini est un grand artiste. Nous tions transports,
c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous prsentait les chants
les plus purs, les mlodies les plus suaves. Nous nous trouvmes bientt
comme perdus dans les dtours d'un jardin dlicieux, tel que celui de
Windsor, par exemple, et o chaque nouveau site vous semble le plus beau
de tous, jusqu' ce que, rflchissant un peu sur votre admiration, vous
vous apercevez que vous avez accord  vingt choses diffrentes le titre
de la plus belle.

Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du
beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mlancolie ni malheur[64], et
qui est videmment l'attendrissement d'une me forte, quoi de plus
touchant que la cavatine du _musico_:

    Pien di contento il seno?

La manire dont elle fut chante par Marianne Mombelli, aujourd'hui
madame Lambertini, nous parut le chef-d'oeuvre du _canto liscio e
spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile
compar  la manire de madame de Stal, o chaque phrase est charge, 
en couler  fond, de sensibilit et de philosophie). A cette distance de
temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me
souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fmes arrivs
au duetto entre le _soprano_ et le _basso_:

    Mio figlio non sei,
    Pur figlio ti chiamo,

nous cessmes de louer la cavatine, et pensmes que rien au monde ne
pouvait mieux peindre la tendresse passionne et aimable d'un pre pour
son fils. Nous nous disions: Voil le style de _Tancrde_, mais cela est
suprieur pour l'expression.

Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manire
raisonnable de s'exprimer quand nous fmes arrivs au quartetto:

    Donami omai, Siveno.

Je ne crains pas de le dire, aprs un intervalle de neuf annes, pendant
lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce
quartetto est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Rien au monde n'est
suprieur  ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul
quartetto, Mozart et Cimarosa reconnatraient un gal. Il y a, par
exemple, une lgret de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec
rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart.

Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit
rpter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le
faire recommencer une troisime fois, lorsqu'un ami de la famille
Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli
n'avaient pas une sant trs forte, et que si on voulait avoir encore
une fois le _quartetto_, on s'exposait  leur faire manquer les autres
morceaux de l'opra. Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette
force?--Certainement, rpondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et
de sa matresse,

    Questo cor ti giura amore,

et deux ou trois autres encore. Cette raison fit son effet sur le
parterre de Como, la curiosit calma les transports de l'enthousiasme le
plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto

    Questo cor ti giura amore;

il est impossible de peindre l'amour avec plus de grce et moins de
tristesse.

Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilnes sublimes, c'tait
la grce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler.
Ces chants taient les premires fleurs de l'imagination de Rossini; ils
ont toute la fracheur du matin de la vie.

Plus tard, Rossini s'est avanc dans les sombres rgions du Nord, o, 
ct d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un prcipice
profond, et triste  contempler; et cette _horreur_ fait partie
intgrante de ce nouveau genre de _beau_[65].

Ce grand matre, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a
conquis l'admiration des coeurs peu sensibles, et des musiciens qui sont
savants  l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens ns
hors de l'Italie, runis en un congrs, ne parviendraient jamais  faire
un quartetto comme

    Donami omai, Siveno.

[Illustration]




CHAPITRE X

IL TURCO IN ITALIA


L'automne de la mme anne 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco
in Italia_: on demandait un pendant  l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui
pendant plusieurs annes avait rempli d'une manire admirable le rle du
bey dans l'_Italiana_, fut charg de reprsenter le jeune Turc qui,
pouss par la tempte, dbarque en Italie et devient amoureux de la
premire jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement
cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un
amant (don Narciso), qui n'est nullement dispos  cder la place  un
Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et lgre, est ravie de
plaire au bel tranger, et saisit avec empressement l'occasion de
tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.

La cavatine de don Geronio est d'une gaiet parfaite:

    Vado in traccia d'una zingara
    Che mi sappia astrologar,
    Che mi dica, in confidenza,
    Se col tempo e la pazienza,
    Il cervello di mia moglie
    Potro giungere a sanar[66].

Cette charmante cavatine est tout  fait dans le got de Cimarosa,
surtout la rponse que le pauvre don Geronio se fait  soi-mme:

    Ma la zingara ch'io bramo
     impossibile trovar.

Toutefois si les ides de cette cavatine sont de la famille de celles de
Cimarosa, le style dans lequel elles sont prsentes est fort diffrent.
Le rle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la rputation du
clbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait
cette cavatine d'une manire diffrente: tantt nous avions le mari
amoureux de sa femme et dsespr de ses folies; tantt le mari
philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moiti que le
ciel lui a donne. A la quatrime ou cinquime reprsentation, Paccini
se permit une folie tellement loigne de nos manires, que je crains
que le seul rcit n'en dplaise. Il faut savoir que ce soir-l, la
socit tait fort occupe d'un pauvre poux qui tait loin de prendre
avec philosophie les accidents de son tat. On ne parlait, dans la
plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur,
qu'il venait d'apercevoir le jour mme. Paccini, contrari de voir que
personne ne faisait attention  l'opra, se mit, au milieu de sa
cavatine,  imiter les gestes fort connus et le dsespoir du mari
malheureux. Cette impertinence rprhensible eut un succs incroyable;
il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord,
quelques personnes seulement s'aperurent qu'il y avait un grand rapport
entre le dsespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientt le public
tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il
tenait sans cesse  la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer
les larmes du dsespoir. Mais comment donner une ide de la joie
universelle, lorsque le duc malheureux lui-mme arriva au spectacle, et
vint se placer en vidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu
leve au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux
jouir de sa prsence. Non-seulement ce mari infortun ne s'aperut point
du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientt
 ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il
contait son malheur aux personnes de la loge o il venait d'arriver, et
qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la dcouverte
qu'il avait faite la nuit prcdente.

Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes,
sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour,
pour pouvoir se figurer les accs de rire convulsif qui saisirent un
public vif et malin,  la vue de l'poux malheureux dans la loge, et de
Paccini sur la scne, qui, les yeux fixs sur lui en chantant sa
cavatine, copiait  l'instant ses moindres gestes et les exagrait d'une
manire grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police
oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage
entra dans la loge et parvint non sans peine,  en extraire le duc
plor.

La superbe voix de Galli se dploya avec beaucoup d'avantage dans le
salut que le Turc,  peine dbarqu, adresse  la belle Italie:

    Bell'Italia, al fin ti miro,
    Vi saluto amiche sponde!

L'auteur du libretto avait mnag une application pour Galli, chanteur
ador  Milan, et qui paraissait pour la premire fois, de retour de
Barcelone, o il tait all chanter pendant un an.

Les roulements de la voix de Galli, semblables  ceux du tonnerre,
firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que
Rossini, qui tait au piano, ne s'tait nullement distingu dans ce
duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_
et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premires
reprsentations d'un opra, les applaudissements accords au chanteur et
au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il
n'est pas question du pote. Il faut tre littrateur franais pour
s'aviser de juger un opra par le mrite des paroles.

Il me serait impossible de peindre d'une manire qui approche de la
ralit, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant
quartetto[67]:

    Siete Turco, non vi credo
    Cento donne intorno avete,
    Le comprate, le vendete
    Quando spento  in voi l'ardor[68]

Je n'ai pu rsister  la tentation de copier ces quatre vers, parce que
chaque phrase, chaque mot a une grce nouvelle dans la dlicieuse
musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de rpter
ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme,  qui elles
servent de prtexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brle de voir
rfuter son prtexte.

La rponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.

Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la
galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de
Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les
suit exprime dj les premires craintes de l'amour. L'extrme fracheur
de cette cantilne sublime n'est altre que pour esquisser les premiers
traits de la passion naissante.

Comment peindre la nuance dlicieuse du reproche _le comprate, le
vendete_, rpt plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau,
par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse
Italie! ce n'est que l qu'on connat l'amour.

Don Geronio, qui ne s'aperoit que trop de la passion naissante de
Fiorilla, emploie les grands moyens:

    Se tu pi mormori
    Solo una sillaba,
    Un cimiterio
    Qui si far[69].

Ces paroles sembleront choquantes  Paris, elles sont en Italie un
modle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionn, comique,
dans l'expression, et surtout sans aucune finesse  la Marivaux. Le
temps que l'esprit mettrait  saisir cette finesse,  l'admirer, 
l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien
pis encore, en dtournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir
l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la
musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se dsabuser de jamais
goter ensemble. Il faut tre homme de lettres franais[70] pour ne pas
revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique
rpte sans cesse les mmes mots,  chaque rptition elle donne  la
mme parole un sens diffrent. Comment nos littrateurs estimables ne
comprennent-ils pas qu'une seule de ces rptitions tue le vers, la
mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, rpt ou seulement
_prononc lentement_, est souvent une sottise[71]?

Les vers d'un opra n'existent que dans le libretto, et grce  la
manire dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que
l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionns
o le chant succde au rcitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait
d'y reconnatre des vers.

La fin du quartetto dont j'ai cit quelques mots sans esprit franais
mais excellents pour la musique, offre une cantilne parfaite de comique
et de vrit dramatique:

    Nel volto estatico
    Di questo e quello,

paroles que les quatre personnages intresss, donna Fiorilla, son
amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.

A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui
prtend dfendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa
donna Fiorilla: l'ensemble tait parfait.

Au second acte, le duetto si piquant,

    D'un bel uso di Turchia
    Forse avrai novella intesa,

dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre
sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles
convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnt
pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de runir plus
de lgret, plus de gaiet et plus de cette grce brillante que
personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut dfier
hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont
des choses d'un mrite gal, mais non pas suprieur. Ils n'ont rien fait
qui approche du ton de lgret de cette cantilne. C'est comme les
arabesques de Raphal aux loges du Vatican. Pour trouver un rival 
Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.

Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto  Paris se moque de mon
enthousiasme; je me hte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau
soit parfaitement chant: il y faut absolument un Galli[72]. La grce
disparat tout  fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilit
ou de hardiesse.

La scne du bal est un autre chef-d'oeuvre. Je ne sais si les gens graves
qui prsident  l'opra bouffon ont os en gratifier le public de Paris,
lorsqu'ils lui ont donn une dition corrige du _Turco in Italia_.

Le quintetto

    Oh! guardate che accidente,
    Non conosco pi mia moglie[73],

est peut-tre ce que j'ai entendu de plus dlicieux dans les opras
bouffons de Rossini; c'est que la simplicit y lutte avec la force
d'expression. Mais il faut n'tre pas tout  fait de sang-froid pour
goter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant
qu'une gaiet que l'on ne se sent pas dispos  partager; le personnage
triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou
bien: farce digne des trteaux!

On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il tait
trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau
chef-d'oeuvre de Rossini. L'orgueil national tait bless. Ils
prtendirent que Rossini s'tait copi lui-mme. On pouvait prendre
cette libert pour les thtres des petites villes; mais pour _la
Scala_, le premier thtre du monde, rptaient avec emphase les bons
Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans
plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonn  Milan et reu avec
enthousiasme.

[Illustration]




CHAPITRE XI

ROSSINI VA A NAPLES


Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu' Naples, qui s'tonna
qu'il pt y avoir au monde un grand compositeur qui ne ft pas
Napolitain. Le directeur des thtres  Naples tait un M. Barbaja de
Milan, garon de caf qui  force de jouer, et surtout de tailler au
pharaon, et de donner  jouer, s'est fait une fortune de plusieurs
millions. M. Barbaja, form aux affaires  Milan, au milieu des
fournisseurs franais, faisant et dfaisant leur fortune tous les six
mois,  la suite de l'arme, ne manque pas d'un certain coup d'oeil. Il
vit sur-le-champ,  la manire dont la rputation de Rossini prenait
dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais,  tort ou 
raison, allait tre l'homme du jour en musique; il prit la poste, et
vint le chercher  Bologne. Rossini, accoutum  avoir affaire  de
pauvres diables d'_impresari_, toujours en tat de banqueroute
flagrante, fut tonn de voir entrer chez lui un millionnaire qui,
probablement, trouverait au-dessous de sa dignit de lui escamoter vingt
sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accept
sur-le-champ. Plus tard  Naples, Rossini signa une _scrittura_ de
plusieurs annes. Il s'engagea  composer, pour M. Barbaja, deux opras
nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous
les opras que le Barbaja jugerait  propos de donner soit au grand
thtre de _San-Carlo_  Naples, soit au thtre secondaire, nomm _del
Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un
intrt dans les jeux tenus  ferme par M. Barbaja, intrt qui a valu
au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque anne.

La direction musicale de _San-Carlo_ et du thtre _del Fondo_, dont
Rossini se chargea si lgrement, est une besogne immense, un travail de
manoeuvre, qui l'a oblig  transposer et  rajuster, selon la porte des
voix des cantatrices ou selon le crdit de leurs protecteurs, une
quantit de musique incroyable. Cela seul et suffi pour fltrir un
talent mlancolique, tendre, tenant  un systme nerveux en tat
d'exaltation; Mozart en et t teint. Le caractre hardi et gai de
Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les
critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de
se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un
style au niveau de ce que je raconte.

Rossini se chargea de l'immense travail qui lui tait dvolu, comme
Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de
tous les cts. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de
tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus
acharn, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a jou le mauvais tour
d'pouser sa matresse. Cet engagement sign par Rossini, n'a fini qu'en
1822, et a eu l'influence la plus marque sur son talent, sur son
bonheur, et sur l'conomie de toute sa vie.

Toujours heureux, Rossini dbuta  Naples, de la manire la plus
brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria
(fin de 1815).

Mais pour comprendre les succs de notre jeune compositeur, et surtout
les inquitudes dont il fut assig  son arrive dans l'aimable
Parthnope, il faut remonter trs haut.

Le personnage influent  Naples est grand chasseur, grand joueur de
ballon, cavalier infatigable, pcheur intrpide; c'est un homme tout
physique; il n'a peut-tre qu'un seul sentiment, qui tient probablement
encore  ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies.
Du reste, galement priv de coeur pour le mal comme pour le bien, c'est
un tre absolument sans aucune sensibilit morale d'aucune espce, ainsi
qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une
exagration; il abhorre de donner de l'argent de la main  la main, mais
signe tant qu'on veut des bons sur son trsorier.

Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonn au
milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des
pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive 
Naples, et voil que l'une des plus belles choses de sa Naples chrie,
une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son sjour,
le magnifique thtre de _San-Carlo_, est ananti en une nuit par le
feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible  ce prince, que la perte d'un
royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son dsespoir, il se
prsente un homme qui lui dit: Sire, cet immense thtre que la flamme
achve de dvorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il
n'tait hier. M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau
Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la premire fois
depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M.
Barbaja a t le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume,
directeur des thtres, et entrepreneur des jeux, protgeait
mademoiselle Colbrand, sa premire chanteuse, qui se moquait de lui
toute la journe, et par consquent le menait parfaitement. Mademoiselle
Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a t de 1806  1815, une des
premires chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commenc  avoir
souvent la voix fatigue; c'est ce que chez les chanteurs du second
ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816  1822,
mademoiselle Colbrand a ordinairement chant au-dessus ou au-dessous du
ton, et a t ce qu'on appelle partout _excrable_; mais c'est ce qu'il
ne fallait pas dire  Naples. Malgr ce petit inconvnient, mademoiselle
Colbrand n'est pas moins reste premire chanteuse du thtre de
_San-Carlo_, et a t constamment applaudie. Voil, suivant moi, un des
triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un got
dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de
l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. H bien, durant
cinq petites annes, de 1816  1821, ce peuple tout de feu a t vex de
la manire la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M.
Barbaja tait men par sa matresse, qui protgeait Rossini; il payait,
autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il
tait aim de ce prince, il a fallu supporter sa matresse.

Vingt fois je me suis trouv  _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand
commenait un air; elle chantait tellement faux, qu'il tait impossible
d'y tenir. Je voyais mes voisins dserter le parterre, les nerfs agacs,
mais sans mot dire. Qu'on nie aprs cela que la terreur est le principe
du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles!
obtenir du silence de la part de Napolitains en colre! Je suivais mes
voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions
au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto
ou quelque morceau d'ensemble o la fatale protge de M. Barbaja et du
roi ne ft pas entendre sa superbe voix en dcadence. Pendant la dure
phmre du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand
n'a os reparatre sur la scne qu'en se faisant prcder par les plus
humbles excuses; et le public, pour lui faire pice, s'est amus  faire
une rputation  mademoiselle Chomel qui,  Naples, s'appelle _Comelli_,
et qu'on savait sa rivale de toute manire.

[Illustration]




CHAPITRE XII

L'ELISABETTA


Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva  Naples, et donna son
lisabeth, les choses n'en taient pas  ce point; le public tait bien
loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-tre cette chanteuse
clbre ne fut si belle. C'tait une beaut du genre le plus imposant:
de grands traits, qui,  la scne, sont superbes, une taille magnifique,
un oeil de feu  la circassienne, une fort de cheveux du plus beau
noir-jais, enfin l'instinct de la tragdie. Cette femme, qui, hors de la
scne, a toute la dignit d'une marchande de modes, ds qu'elle parat
le front charg du diadme, frappe d'un respect involontaire, mme les
gens qui viennent de la quitter au foyer.

Le chteau de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en
1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de
_l'Elisabetta_ joue  Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas
d'abord le caractre de cette reine illustre, chez qui les faiblesses
d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en
temps les qualits d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman,
Leicester, favori d'lisabeth, est sur le point d'tre lev au trne,
et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-mme d'une
femme moins imprieuse et plus aimable, qu'il a os pouser en secret,
il espre pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et arm du
souverain pouvoir. Dans l'opra, l'pouse de Leicester ne s'appelle pas
Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mlodrame
franais, par un M. Smith, Toscan tabli  Naples.

Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune pouse, est
magnifique et fort original. _Elisabetta_ tait la premire musique de
Rossini que l'on entendait  Naples; sa grande rputation, acquise dans
le nord de l'Italie, avait dispos le public napolitain  le juger avec
svrit; on peut dire que ce premier duetto

    Incauta! che festi?

dcida le succs de l'opra et du maestro.

Un courtisan nomm _Norfolk_, jaloux du haut degr de faveur o le
sentiment de la reine a plac Leicester, rvle  cette princesse le
secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui
apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'cosse, et
dont l'arrive triomphale forme le commencement du premier acte, ramne
avec lui sa nouvelle pouse, parmi les jeunes otages que l'cosse envoie
 lisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages.
Elle vient ainsi d'attacher  sa cour sa rivale, cache sous les
vtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond
est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui
dchirent le coeur de la reine, sont aux prises de la manire la plus
cruelle. Le duetto

    Con qual fulmine improviso
    Mi percosse irato il cielo!

entre la reine et Norfolk, a eu autant de succs  Paris qu' Naples. Il
y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour
l'orgueil; mais l'amour n'y parat que furieux.

La reine, hors d'elle-mme, prescrit au grand-marchal de sa cour de
faire rassembler ses gardes, et de les prparer  la prompte excution
de ses ordres, quels qu'ils puissent tre. Elle lui ordonne en mme
temps de faire paratre devant elle tous les otages cossais, et enfin
d'appeler Leicester, qu'elle veut voir  l'instant. Aprs ces ordres
rapides, donns en peu de mots, lisabeth reste seule. Il faut avouer
que mademoiselle Colbrand tait superbe en cet instant; elle ne se
permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans
mouvement, en attendant la scne qui se prpare et l'homme qui l'a
trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer  la mort
cet amant perfide. Voil les situations que la musique rclame.

Enfin Leicester parat, mais les otages cossais s'avancent en mme
temps que lui. L'oeil furieux d'lisabeth cherche parmi ces pages l'tre
qu'elle doit har; elle a bientt devin Mathilde  son trouble. La
passion des personnages se trahit par des mots entrecoups. Enfin le
chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit
trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret  un garde, qui
bientt reparat avec un coussin recouvert d'un voile. lisabeth, aprs
un dernier regard jet rapidement sur Mathilde et sur Leicester, carte
ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre parat sur le
coussin; elle l'offre  Leicester en mme temps que sa main.

Ce moment est superbe. Ce moyen, dplac peut-tre dans la tragdie,
est magnifique et du plus grand effet dans l'opra, qui rclame les
choses qui parlent aux yeux.

lisabeth, qui se complat dans sa fureur, se dit  elle-mme:

    Qual colpo inaspettato
    Che lor serbava il fato,
    Il gelo della morte
    Impallidir li f[74].

Leicester ne reoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci,
furieuse, saisit le jeune page et l'entrane sur le devant de la scne;
elle dit  son amant: Voil la perfide qui fait de toi un tratre.
Mathilde et son poux se voient dcouverts; dans leur trouble, ils ne
rpondent que par des mots entrecoups. La reine appelle ses gardes.
Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi  tous les
dtails de ce grand vnement, et  l'clatante disgrce de Leicester,
auquel les gardes demandent son pe.

Il tait impossible d'offrir un plus beau _finale_  la musique; cet art
divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgr lui,
lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientt celles de l'amour. Ici
la jalousie pousse jusqu' la rage chez lisabeth, le dsespoir le
plus profond chez Leicester, l'amour tendre et plor dans sa jeune
pouse, tout sert  souhait la musique. Il serait peu exact de dire que
cette situation contribua beaucoup au succs de Rossini. A la premire
reprsentation, les Napolitains taient ivres de bonheur. Je me
souviendrai toujours de cette premire soire. C'tait un jour de gala 
la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans
laquelle j'assistais  la premire reprsentation d'_lisabeth_, tait
d'abord fort dispose  la svrit envers ce maestro, n loin de
Naples, et qui avait acquis ailleurs sa clbrit.

Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux
Leicester (Nozzari) et sa jeune pouse dguise en page (mademoiselle
Dardanelli), dsarma tous les coeurs. Le charmant style de Rossini acheva
bien vite la sduction. On trouvait les grandes motions de l'opra
seria, et elles n'taient achetes par aucun moment de langueur et
d'ennui.

La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne
dispose  goter la splendeur, rien n'loigne l'ide des chagrins
solitaires et des peines de l'amour, comme les crmonies brillantes
d'un jour de fte  la cour. Or, il faut avouer que la musique
d'_lisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathtique;  chaque
instant les voix excutent des batteries de clarinette, et les plus
beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.

Mais que nous tions loin de toutes ces froides critiques  la premire
reprsentation! nous tions ravis: c'est le mot propre.

Arriv  ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperois que j'ai
oubli l'ouverture. Elle commena le succs de la pice. Je me souviens
que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la
princesse de Belmonte: Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano
in Palmira_, renforce d'harmonie. Il s'est trouv dans la suite que
rien n'tait plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla  Rome
pour crire le _Barbier de Sville_, sa paresse reprit cette mme
ouverture pour la troisime fois. Elle se trouve ainsi avoir  exprimer
les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des mes les plus hautes
dont l'histoire ait gard la mmoire, et les folies du barbier Figaro.
Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent
de la plus profonde mlancolie  l'air le plus gai. Essayez de chanter
en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non pi andrai
farfallone amoroso_.

Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employe par
Rossini, forment la proraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_.

[Illustration]




CHAPITRE XIII

SUITE DE L'ELISABETH


Le second acte s'ouvre par une scne superbe. La terrible lisabeth fait
amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour
lui adresser ces paroles fatales:

    T'inoltra, in me tu vedi
    Il tuo giudice, o donna.

La politique condamne  une mort ignominieuse une femme ennemie qui a
os s'introduire dans ma cour sous un dguisement perfide. Un reste de
piti parle encore dans mon me. cris, renonce aux prtendus droits que
tu peux te croire sur le coeur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton
erreur.

Ce rcitatif oblig est magnifique. A la premire reprsentation, il
serra tous les coeurs.

Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scne, pour comprendre
le succs d'enthousiasme qu'elle eut  Naples, et toutes les folies
qu'elle faisait faire  cette poque.

Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre
des dessins fort soigns, au moyen desquels on pt reproduire, avec la
dernire exactitude, le costume de la svre lisabeth. Ces habits du
seizime sicle se trouvrent convenir admirablement  la taille et aux
traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient
l'anecdote de la vrit du costume; cette ide consacrant, par le
prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand,
augmentait encore l'effet de son tonnante beaut. Jamais l'imagination
la plus exalte par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une
lisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle
San-Carlo, il n'y avait peut-tre pas un seul homme qui ne sentt qu'on
devait voler  la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette
belle reine.

Mademoiselle Colbrand, dans lisabeth, n'avait point de gestes, rien de
thtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des
_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les vnements importants
qu'un mot de sa bouche pouvait faire natre, tout se peignait dans ses
yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'tait
le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste
d'orgueil: c'tait la manire d'tre d'une femme belle encore, qui ds
longtemps est accoutume  voir la moindre apparence de volont suivie
de la plus prompte obissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand
parler  Mathilde, il tait impossible de ne pas sentir que, depuis
vingt ans, cette femme superbe tait reine absolue. C'est cette
_anciennet_ des habitudes que le pouvoir suprme fait contracter,
c'est l'vidence de l'absence de toute espce de doute sur le dvouement
que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait
principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient
dans la tranquillit des mouvements de la reine. Le peu de mouvements
qu'elle faisait lui taient arrachs par la violence des combats de
passions qui dchiraient son me, aucun par l'intention de se faire
obir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-mme, ne sont pas
exempts de gestes forts et imprieux, dans les rles de tyrans.
Peut-tre ces gestes imprieux, ces espces de gasconnades tragiques,
sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais got, tel que
celui qui dcide du sort de nos tragdies; mais ces gestes, pour tre
applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du
monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est
depuis longtemps accoutum  voir ses moindres signes suivis, avec la
rapidit de l'clair, de l'excution de ses volonts.

La scne superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand tait si grande
tragdienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,

    Pensa che sol per poco
    Sospendo l'ira mia,

qui se change bientt en terzetto, par l'arrive de Leicester.

On nous dit que c'tait Rossini qui avait eu l'ide de l'arrive de
Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu' peine les clats
de sa fureur, l'autre leve jusqu' la haute nergie par le dsespoir
de l'amour sincre dans un coeur de seize ans. On peut dire que dans le
genre du libretto d'opra, cette ide est de gnie.

Aprs ce terzetto magnifique, nous emes deux airs chants, l'un par
Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien
composs. On peut juger s'ils furent bien chants par deux tnors rivaux
paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait
de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles.
Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu
commun, et n'tre pas  la hauteur du reste de l'opra.

Leicester est mis en prison et condamn  mort par les cours de justice
du pays. Quelques moments avant l'excution, lisabeth ne peut rsister
 l'ide de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pntrer un
sentiment tendre dans un coeur dvou  l'ambition et aux sombres
jouissances du pouvoir. Elle parat dans la prison de Leicester. Le
tratre Norfolk y tait avant elle, et  son arrive se cache derrire
un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils
reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit
dcouvert et sans espoir de pardon, se prcipite sur lisabeth, un
poignard  la main. Mathilde, la jeune pouse de Leicester, qui venait
lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par
un cri qui l'avertit du danger.

lisabeth, dj  demi vaincue par sa conversation avec Leicester,
pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs,
peut-tre un peu faibles, qui prcdent, par l'un des plus magnifiques
_finale_ qu'il ait peut-tre jamais crits.

Le cri de la reine,

    Bell'alme generose,

porta jusqu' la folie l'enthousiasme du public. Nous fmes plus de
quinze reprsentations avant de pouvoir porter un oeil critique sur ce
morceau superbe.

lisabeth pardonne  Leicester et  Mathilde; voici ses paroles:

    Bell'alme generose,
    A questo sen venite:
    Vivete, ormai gioite
    Siate felici ognor[77].

Quand enfin nous emes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvmes
que ce chant tait doux et tranquille comme le calme aprs la tempte.
Du reste, Rossini a runi, je crois, tous les dfauts de son style dans
ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est touff sous un
dluge d'ornements dplacs et de roulades qui ont l'air d'tre crites
pour des instruments  vent, et non pour une voix humaine.

Mais il faut tre juste, Rossini arrivait  Naples; il voulait russir,
il dut s'attacher  plaire  la prima donna qui gouvernait entirement
le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de
pathtique dans son talent; il a t magnifique comme sa personne;
c'tait une reine, c'tait lisabeth, mais c'tait lisabeth donnant des
ordres du haut d'un trne, et non pas pardonnant avec gnrosit.

Quand le gnie de Rossini l'et port au pathtique, ce que je suis loin
d'accorder, il et d s'en abstenir  cause de la voix de la clbre
cantatrice  laquelle il confiait le rle d'lisabeth.

Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort
simple rassembla tous les agrments, de quelque espce qu'ils fussent,
que mademoiselle Colbrand excutait bien. Nous emes comme un inventaire
en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va
juger de ce que peut en musique la perfection de l'excution. Ces
agrments taient faits avec une telle supriorit, que, malgr
l'absurdit flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt
reprsentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils taient
dplacs.

Rossini, qui ne reste jamais court, rpondait  nos critiques:

lisabeth est reine mme en pardonnant. Dans un coeur si altier, le
pardon le plus gnreux en apparence n'est encore qu'un acte de
politique. Quelle est la femme, mme sans tre reine, qui puisse
pardonner l'injure de se voir prfrer une autre femme?

Alors les vieux dilettanti se fchaient: Toute votre musique pche par
l'absence du pathtique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme
le talent de votre premire chanteuse. Elle devait tre profondment
tendre dans le rle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du
terzetto

    Pensa che sol per poco,

qui encore est plutt simple comme un nocturne, que tendre comme un air
de passion; mais il repose l'me de la magnificence de tout ce qui
l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquimes du plaisir
qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifi
l'expression et la situation dramatique aux broderies de la
Colbrand.--_J'ai sacrifi au succs_, rpondit Rossini avec une sorte
de fiert qui lui allait  merveille. L'aimable archevque de T... vint
 son secours. A Rome, s'cria-t-il, Scipion, accus devant le peuple,
dit pour toute rponse  ses ennemis: Romains, il y a dix ans qu'
pareil jour je dtruisis Carthage; allons au Capitole rendre grces aux
dieux immortels.

Il est sr que l'effet d'_lisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort
infrieur  _Otello_, par exemple, il y a dans cet opra bien des choses
d'une fracheur dlicieuse et entranante.

Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blmerais l'emploi de deux tnors pour
les rles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait rpondu  ce
reproche: J'avais ces deux tnors, et je n'avais pas de voix de basse
pour le rle du tratre Norfolk. La vrit est qu'avant Rossini on ne
donnait jamais des rles importants aux voix de basse dans l'opra
sria. Ce maestro est le premier qui ait crit, pour ces sortes de voix,
des parties difficiles dans les opras de _mezzo carattere_, tels que
_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et
l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait natre les Lablache, les
Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.

[Illustration]




CHAPITRE XIV

OPRAS DE ROSSINI A NAPLES


Mademoiselle Colbrand chanta, dans une mme anne, l'_lisabeth_ de
Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Mde_ de
Mayer, et tout cela d'une manire sublime, et surtout avec une agilit
incroyable dans la voix. San-Carlo prsentait alors un des plus beaux
spectacles que puisse dsirer l'amateur le plus passionn et le plus
difficile; mademoiselle Colbrand tait seconde par Davide le fils, et
par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; ds l'anne
suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut dj
une bonne fortune dont on se flicitait, que de lui entendre chanter un
air sans fautes. La seule crainte d'tre toujours tout prs d'une note
fausse empchait le charme de natre; ainsi, mme en musique, pour tre
heureux, il ne faut pas en tre rduit  examiner: voil ce que les
Franais ne veulent pas comprendre; leur manire de jouir des arts,
c'est de les juger.

On attendait les premires mesures de l'air de mademoiselle Colbrand;
voyait-on qu'elle et pris son parti de chanter faux, on prenait aussi
le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au caf prendre
une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuy de ces
promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et
attendit qu'on l'en dbarrasst. Comme on ne se pressait pas, il
murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand tait
honore parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se
voyait enlever  la fois son dernier plaisir et l'ternel sujet de ses
vanteries et de son orgueil envers les trangers. Le public tmoigna de
mille manires sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes
se fit sentir, et, comme une main de fer, arrta tout court
l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de
complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus alin de coeurs que
tous les actes de despotisme possibles exercs envers un peuple qui sera
peut-tre digne de la libert dans cent ans.

En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est
pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est
mademoiselle Colbrand qu'il fallait ter.

Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On
vit bientt que, par caractre, c'tait l'homme le plus tranger 
l'intrigue, et surtout  l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appel
par M. Barbaja  Naples, li d'amour avec mademoiselle Colbrand, il
tait difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir
quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples,
toujours sduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure
envie de le siffler. Lui, de son ct, ne pouvant plus compter sur la
voix de mademoiselle Colbrand, s'est jet de plus en plus dans
l'harmonie allemande, et surtout s'est loign de plus en plus de la
_vritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le perscutait
sans cesse pour qu'il plat dans ses airs les agrments dont sa voix
avait l'habitude.

On voit par quel enchanement de circonstances fatales le pauvre Rossini
a eu quelquefois les apparences de la pdanterie en musique. C'est un
grand pote, et un pote comique forc  tre _rudit_, et rudit sur
des choses tristes et srieuses. Qu'on se figure Voltaire oblig, pour
vivre,  crire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.

Rossini a t quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et
plein de feu[78].

Aprs l'_lisabeth_, il courut  Rome, o il donna dans le mme carnaval
(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut  Naples et fit
jouer _la Gazetta_, petit opra buffa, demi-succs, et ensuite _Otello_
au thtre _del Fondo_. Aprs _Otello_ il alla  Rome pour _la
Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine
de retour  Naples, il donna l'_Armide_.

Le jour de la premire reprsentation, le public le punit de la voix
incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'_Armide_ russit peu, malgr
le superbe duetto. Vivement piqu de la froideur qu'on lui montrait,
Rossini chercha  conqurir un succs sans employer la voix de
mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours  son
orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche
complte de l'irrussite d'_Armide_ dans le _Mose_. Le succs fut
immense. De ce moment le got de Rossini fut fauss. Il crit de
_l'harmonie_ lgre et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire,
assez de peine, aprs vingt opras,  trouver des cantilnes nouvelles.
La paresse, d'accord avec la ncessit, lui fit adopter le genre
allemand. _Mose_ fut immdiatement suivi de _Ricciardo e Zorade_,
d'_Ermione_, de _la Donna del Lago_ et de _Maometto secondo_. Tous ces
opras allrent aux nues,  l'exception d'_Ermione_, qui tait un essai.
Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre dclam, donn
aux Franais par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour
l'oreille n'tait pas faite pour plaire beaucoup  des Napolitains.
D'ailleurs, dans _Ermione_, tout le monde se fchait, et toujours, et il
n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colre. La colre, en
musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain,
qu'il faut la colre du tuteur avant l'air tendre de la pupille.

Pour les derniers opras que je viens de nommer, Rossini eut une
ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et
cantatrice dcidment du premier ordre.

Les hommes pour lesquels il a crit sont Garcia, Davide le fils et
Nozzari, tous les trois tnors; Davide, le premier tnor existant, et
qui met du gnie dans son chant: il improvise sans cesse, et
quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sret tonnante de sa
voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant
a t un des meilleurs chanteurs de l'Europe.

[Illustration]




CHAPITRE XV

TORVALDO E DORLISKA


Aprs l'clatant succs de l'_lisabeth_, Rossini fut appel  Rome pour
le carnaval de 1816; il y composa, au thtre _Valle_, un opra
semi-serio assez mdiocre, _Torvaldo e Dorliska_; et au thtre
_Argentina_, son chef-d'oeuvre du _Barbier de Sville_. Rossini crivit
_Torvaldo_ pour les deux premires basses d'Italie, Galli et Remorini,
en 1816; Lablache et Zuchelli taient encore peu connus. Il eut pour
tnor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu.

Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska,

    Ah! Torvaldo!
    Dove sei?

qui, lorsqu'il est chant avec hardiesse et abandon, produit toujours
beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran,
l'amant et un portier bouffon:

    Ah! qual raggio di speranza!

et l'on peut dire tout l'opra, ferait la rputation d'un maestro
ordinaire, mais n'ajoute rien  celle de Rossini. C'est comme un mauvais
roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en clbrit
europenne. Certainement un inconnu qui aurait fait _le Pirate_ ou
_l'Abb_, serait sorti  l'instant des rangs vulgaires de la
littrature. Ce qui distingue le grand matre, c'est la hardiesse du
trait, la ngligence des dtails, le grandiose de la touche; il sait
conomiser l'attention pour la lancer tout entire sur ce qui est
important. Walter Scott rpte le mme mot trois fois dans une phrase,
comme Rossini le mme trait de mlodie, excut successivement par la
clarinette, le violon et le hautbois.

J'aime mieux une bauche du Corrge, qu'un grand tableau fort soign de
Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres.

Le tyran, dans l'opra de _Dorliska_, lequel a la niaiserie uniforme et
visant au sublime du style, et par le manque total d'originalit et
d'individualit dans les personnages, me semble une traduction de
quelque mlodrame du boulevard, le tyran chante un superbe _agitato_:
c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de
basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils gure de le placer dans
leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des
lecteurs qui ne le connatraient pas, que cet air n'est autre chose que
le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'_Otello_,

    Non m'inganno, al mio rivale.

[Illustration]




CHAPITRE XVI

IL BARBIERE DI SIVIGLIA


Rossini trouva l'imprsario du thtre Argentina  Rome, tourment par
la police, qui lui refusait tous les _libretti_ (pomes), sous prtexte
d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mcontent, tout devient
allusion[79]. Dans un moment d'humeur, l'imprsario romain proposa au
gouverneur de Rome _le Barbier de Sville_, trs-joli libretto mis jadis
en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuy ce jour-l de parler
moeurs et dcence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras,
car il a trop d'esprit pour n'tre pas modeste envers le vrai mrite.
Il se hta d'crire  Paisiello  Naples. Le vieux maestro, qui n'tait
pas sans un grand fonds de _gasconisme_, et qui se mourait de jalousie
du succs de l'_lisabeth_, lui rpondit trs poliment qu'il
applaudissait avec une joie vritable au choix fait par la police
papale. Il comptait apparemment sur une chute clatante.

Rossini mit une prface trs modeste au-devant du _libretto_, montra la
lettre de Paisiello  tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail.
En treize jours, la musique du _Barbier_ fut acheve. Rossini croyant
travailler pour les Romains, venait de crer le chef-d'oeuvre de la
_musique franaise_, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui,
modele sur le caractre des Franais d'aujourd'hui, est faite pour
plaire le plus profondment possible  ce peuple, tant que la guerre
civile n'aura pas chang son caractre.

Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rle de Rosine,
Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le
mdecin Bartholo. La pice fut donne au thtre d'Argentina, le 26
dcembre 1816[80]. (C'est le jour o la _stagione_ du carnaval commence
en Italie.)

Les Romains trouvrent le commencement de l'opra ennuyeux et bien
infrieur  Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grce nave,
inimitable, et ce style le miracle de la simplicit. L'air de Rosine
_sono docile_ parut hors de caractre; on dit que le jeune maestro avait
fait une virago d'une ingnue. La pice se releva au duetto entre Rosine
et Figaro, qui est d'une lgret admirable et le triomphe du style de
Rossini. L'air de la _Calunnia_ fut jug magnifique et original, les
Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.

Aprs le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grce
nave et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuys des choses
communes qui commencent le second acte, choqus du manque total
d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le
public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de
hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de
sottise. Le lendemain la pice alla aux nues; l'on voulut bien
s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mrites de Paisiello, il
n'avait pas aussi la langueur de son style, dfaut cruel qui gte
souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Paisiello et du
Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien matre a crit, le public
romain s'tant mis  faire moins de conversation  l'opra, il lui
arrive de s'ennuyer aux rcitatifs ternels qui sparent les morceaux de
musique des opras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre
s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incomprhensibles les
entr'actes ternels de nos tragdies actuelles, parce qu'on aura trouv
le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux
d'orgues, qui se rpondent et font assaut[81], soit par des expriences
de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'tat de perfection o
nous avons port tous les arts, il faut bien s'attendre que la postrit
aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose.

L'ouverture du _Barbier_ amusa beaucoup  Rome; on y vit ou l'on crut y
voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les
gmissements de la pupille. Le petit terzetto

    Piano, pianissimo,

du second acte, alla aux nues. Mais c'est de la petite musique, disait
le parti contraire  Rossini; cela est amusant, sautillant, mais
n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidle et tendre, au
lieu du sclrat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes
roulades qu'elle prtend nous faire partager son bonheur!

    Di sorpresa, di contento
    Son vicina a delirar.

H bien, les roulades si singulirement places sur ces paroles, et qui
faillirent, mme le second jour, entraner la chute de la pice  Rome,
ont eu beaucoup de succs  Paris; on y aime la galanterie et non
l'amour. _Le Barbier_, si facile  comprendre par la musique, et surtout
par le pome, a t l'poque de la conversion de beaucoup de gens. Il
fut donn le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pdants qui
dfendaient Paisiello comme _ancien_, n'est que de janvier 1820. (Voir
_la Renomme_, journal libral d'alors.) Je ne doute pas que quelques
dilettanti ne me reprochent de m'arrter  des lieux communs inutiles 
dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et mme
ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le
public ait fait d'immenses progrs depuis quatre ans.

La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est
dfaite des rcitatifs ennuyeux et a conquis les _morceaux d'ensemble_.
Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six
 la fois.--Vous avez raison; il est mme souverainement absurde de
chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, mme sous
l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux
 la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on
accorde d'attention  ce que dit la personne que nous voulons persuader.
Voyez les sauvages[82] et les Turcs, qui ne cherchent pas  se faire une
rputation de vivacit et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce
raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? H bien, l'exprience le
dtruit de fond en comble. Rien de plus agrable que les duetti. Donc,
pauvres littrateurs estimables qui appliquez votre dialectique
puissante  juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une
dissertation pour prouver que Cicron nous amuse, ou que M. Scoppa vient
enfin de trouver le vrai rhythme de la langue franaise et l'art de
faire de beaux vers.

La vivacit et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et
rveille un peu ces pauvres gens _solides_ que la mode jette
impitoyablement dans la salle de Louvois[83].

Rossini luttant contre un des gnies de la musique dans _le Barbier_, a
eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne thorie, d'tre minemment
lui-mme.

Le jour o nous serons possds de la curiosit, avantageuse ou non pour
nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini,
c'est dans _le Barbier_ que nous devons le chercher. Un des plus grands
traits de ce style y clate d'une manire frappante. Rossini, qui fait
si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et
joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicit. Le
chant _spianato_ est son cueil.

Les Romains trouvrent que si Cimarosa et fait la musique du _Barbier_,
elle et peut-tre t un peu moins vive, un peu moins brillante, mais
bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous t
militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arriv de retrouver
tout  coup aux eaux de Baden, une matresse charmante que vous aviez
adore, dix ans auparavant,  Dresde ou  Bayreuth? Le premier moment
est dlicieux; mais le troisime ou quatrime jour, vous trouvez trop de
dlices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dvouement sans bornes
de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-tre
oser en convenir avec vous-mme, le piquant et les caprices d'une belle
Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement
l'impression que vient de me faire l'admirable musique du _Matrimonio
segreto_,  la reprise qu'on vient d'en donner  Paris, pour
mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du thtre, je ne
voyais dans Rossini qu'un pygme. Je me souviens que je me dis: Il ne
faut pas se presser de juger et de porter des dcisions, je suis sous le
charme. Hier (19 aot 1823), en sortant de la quatrime reprsentation
du _Matrimonio_, j'ai aperu bien haut l'oblisque immense, symbole de
la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement
sentir dans le second acte du _Matrimonio_. Je trouve que le dsespoir
et le malheur y sont exprims  l'eau rose. Nous avons fait des progrs
dans le malheur depuis 1793[84]. Le grand quartetto du premier acte,

    Che triste silenzio!

parat long; en un mot, Cimarosa a plus d'ides que Rossini, et surtout
de bien meilleures ides, mais Rossini a le meilleur style.

Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque 
une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le
piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux
grces dlicieuses et suaves de la mlodie italienne. Rappelez-vous le
_ti maledico_ du second acte d'_Otello_, ne devrait-il pas y avoir dans
le _Matrimonio_ quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand
Geronimo, si entich de la noblesse, dcouvre que sa fille Carolina a
pous un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le
_Barbier_, pour qu'il corriget les erreurs de fait o je tombe souvent,
comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel,
me dit: Est-ce l ce que vous nous donnez pour une analyse du
_Barbier_? C'est de la crme fouette. Je ne puis me faire  ces
phrases en filigrane. Allons, mettez-vous  l'ouvrage srieusement,
ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une
analyse serre et raisonnable.

On sent bien dans le coeur des donneurs de srnade, qui forme
l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grce et
douceur, mais non pas simplicit. L'air du comte Almaviva est faible et
commun; c'est un amoureux franais de 1770. En revanche, tout le feu de
Rossini clate dans le choeur

    Mille grazie, mio signore!

et cette vivacit s'lve bientt jusqu' la verve et au _brio_, ce qui
n'arrive pas toujours  Rossini. Ici son me semble s'tre chauffe aux
traits de son esprit. Le comte s'loigne en entendant venir Figaro; il
dit en s'en allant:

    Gi l'alba  appena, e amor non si vergogna.

Voil qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on
sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux
yeux des indiffrents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et
tremblant, mme avec les indiffrents.

La cavatine de Figaro

    Largo al factotum,

chante par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'oeuvre de la
musique franaise. Que de feu! que de lgret, que d'esprit dans le
trait:

    Per un barbiere di qualit!

Quelle expression dans

    Colla donnetta...
    Col cavaliere...

Cela a plu  Paris, et pouvait fort bien tre siffl  cause du sens
leste des paroles. Je ne sais si jamais Prville a jou Figaro autrement
que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me
semble, toute la lgret gracieuse, toute l'allure sclrate et
prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de
Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce
rle aux _Franais_ aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos
littrateurs estimables est de reprsenter les acteurs de Louvois comme
des bouffons  mille lieues de toute vrit et de toute expression
dramatique, et auxquels, par consquent, il serait impertinent de
demander de l'intrt. Encore hier soir, j'ai entendu dvelopper cette
thorie; un homme  ailes de pigeon l'expliquait  deux pauvres jeunes
femmes qui approuvaient du geste, et cela  un thtre qui vient de voir
le second acte de _la Gazza ladra_ jou par Galli, sans parler de madame
Pasta dans _Romo_, _Desdemona_, _Mde_, et partout.

Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pdants, d'entreprendre de
les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathtique est au
Thtre-Franais; allez-y voir _Iphignie en Aulide_, et gotez-y bien
ce rcitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de
contrebasse pour passer  l'tat de mauvaise musique de Gluck.

La situation du balcon, dans le _Barbier_, est divine pour la musique;
c'est de la grce nave et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au
superbe duetto bouffe:

    All'idea di quel metallo!

Les premires mesures expriment d'une manire parfaite l'omnipotence de
l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte

    Su, vediam di quel metallo,

est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualit qui n'a pas assez
d'amour pour ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne
d'un Figaro,  la vue de l'or.

J'ai parl ailleurs de l'admirable rapidit de

    Oggi arriva un reggimento,
    --S,  mio amico il colonello.

Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'oeuvre de
Rossini, et par consquent de l'art musical. Je regrette de remarquer
une nuance de vulgarit dans

    Che invenzione prelibata!

Je trouve, au contraire, un modle de vrai comique dans ce passage de
l'ivresse du comte:

    Perch d'un che non  in se
    Che dal vino casca gi,
    Il tutor, credete a me,
    Il tutor si fider.

J'admire toujours la sret de la voix de Garcia dans le passage

    Vado... ma il meglio mi scordavo.

Il y a l un changement de ton, dans le fond de la scne, sans entendre
l'orchestre, qui est le comble de la difficult.

Je regarde la fin de ce duetto, depuis

    La bottega? non si sbaglia,

comme au-dessus de tout loge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opra
franais. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succomb
sous un assaillant plus lger. C'est en vain que l'Opra franais
assommait les gens de got ds le temps de La Bruyre, il n'y a gure
que cent cinquante ans; il a rsist  une soixantaine de ministres
diffrents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de
la vraie musique franaise. Les plus grands criminels, aprs Rossini,
sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze.

Je ne serais point tonn qu'en dsespoir de cause, on n'arrivt 
supprimer l'opra buffa; on le trahit dj: voir la manire scandaleuse
dont on vient de remettre les _Horaces_ de Cimarosa.

La cavatine de Rosine:

    Una voce poco fa,

est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup
d'assurance dans le chant de cette jeune pupille perscute, et bien peu
d'amour. Il est hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera
son tuteur.

Le chant de victoire sur les paroles:

    Lindoro mio sar
    .........
    Una vipera sar,

est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y tait excellente et
l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de
duret (cole franaise), et la duret n'est pas tout  fait hors de
place dans le chant d'une fille aussi rsolue. Quoique je regarde ce
ton-l comme calomniant la nature, mme  Rome, j'y vois une preuve
nouvelle de l'immense distance qui spare l'amour mlancolique et tendre
des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des
bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes
filles du midi de l'Italie[85].

L'air clbre de la calomnie,

    La calunnia  un venticello,

me donne la mme ide que le fameux duetto du second acte de _la
Cenerentola_:

    Un segreto d'importanza.

J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix
de basse du _Mariage secret_, jamais nous n'aurions eu le duetto de _la
Cenerentola_: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe.
L'air de _la Calunnia_ ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un
homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-mme crit fort bien. Pour
l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste
admirable avec la lgret de tous les chants qui prcdent. Le
_Matrimonio segreto_, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air
tait admirablement chant au thtre de _la Scala_,  Milan, par M.
Levasseur, qui y obtenait un trs grand succs. Ce chanteur, quoique
Franais et la gloire du Conservatoire, n'tant pas applaudi  Louvois,
il chante avec timidit; et la seule sensation qu'il donne, c'est la
crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour russir dans les
arts, et surtout au thtre, il faut avoir le diable au corps.

MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et
autres contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que
de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouv dans les partitions du
grand homme un air comme celui de _la Calunnia_. Sans prtendre galer
Rossini  Raphal, je dirai que c'est ainsi que Raphal copiait
Michel-Ange dans la belle fresque[86] du prophte Isae,  l'glise de
Saint-Augustin, prs la place Navone  Rome.

Le _Matrimonio segreto_ n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que:

    E il meschino calunniato.

Le duetto

    Dunque io son... tu non m'inganni?

nous reprsente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort
vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous
 un homme qui lui plat. Je ne croirai jamais que l'amour chez une
jeune fille, mme  Rome, soit  ce point priv de mlancolie, et
j'oserai dire d'une certaine fleur de dlicatesse et de timidit.

    Lo sapevo pria di te,

est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de
la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est priv
d'une grce charmante: l'amour mme le plus passionn ne vit que de
pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire
des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize
opras  se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille
avoue un sentiment analogue dans l'examen de _Nicomde_; mais ce n'est
pas ainsi que j'explique le manque de dlicatesse de cet air de Rossini.
Il eut  Rome, prcisment pendant qu'il crivait _Torvaldo_ et _le
Barbier_, de drles d'aventures, bien plutt dans le genre de Faublas
que dans celui de Ptrarque. Involontairement, et par suite de cette
susceptibilit de sentiment qui fait l'homme de gnie dans les arts, il
peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-tre il aimait un peu.
Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il crivait  trois
heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la
soire, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre et pass
pour le ridicule _di un colegiale_.

Rossini dut des succs incroyables et flatteurs  un sang-froid et  un
dsintrt singuliers. L'opra du _Barbier_, et plusieurs de ceux qu'il
a crits depuis, me portent  redouter ces succs; ne les devrait-il
point  l'absence de toute diffrence entre les femmes? Je craindrais
que ses succs auprs des grandes dames romaines ne l'aient rendu
insensible  la grce fminine. Dans le _Barbier_, ds qu'il faut tre
tendre, il devient lgant et recherch, mais ne sort pas du style
tempr; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manire est
fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire.
Je trouve bien plus d'nergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de
Rossini: comparez _la Pietra del Paragone_, _Demetrio e Polibio_,
_l'Aureliano in Palmira_ au _Barbier_. Je souponne qu'il est devenu un
peu incrdule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour
un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillit, mais tant
pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer.

Une fois le genre du roman de Crbillon adopt pour la couleur gnrale
du _Barbier_, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette
originalit piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans:

    Sol due righe di biglietto
    .............
    Il maestro faccio a lei!
    Donne, donne, eterni Dei!

Voil encore de la vraie musique franaise dans toute sa puret et dans
tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous
rendre srieux, nous pourrons encore longtemps tre accuss
d'_indiffrence_ en beaucoup de matires. Il y a peut-tre encore un
sicle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri
Morton d'_Old Mortality_. Grces au ciel, la France est encore pour
longtemps le pays de la galanterie aimable et lgre. Or, tant que cette
galanterie fera le trait principal de notre socit et du caractre
national, _le Barbier de Sville_ et le duetto _Sol due righe di
biglietto_ seront les modles ternels de la musique franaise.
Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la
Cliante du _Philosophe mari_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne
trouve presque plus rien  reprendre dans le ton de son amour.
Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton
affect, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une ide,
quelque agrable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer.
Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de
Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta
(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mmes acteurs qui chantent le
duetto du _Barbier_), vous remarquerez  chaque instant, et surtout
vers la fin, des phrases que Rossini et syncopes dans la crainte de
paratre long.

Il y a du bonheur vritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte,
et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans

    Fortunati i affetti miei!

Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans
lesquels Rossini se soit lev  cette hauteur de force et
d'originalit. J'en conclurais volontiers que si Rossini ft n avec
cinquante mille livres de rente, comme son collgue M. Meyerbeer, son
gnie se ft dclar pour l'opra buffa. Mais il fallait vivre; il
trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opra sria, toute
puissante  Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi
ridicule dans les dtails qu'impuissante pour les grandes choses, a
tabli que le billet d'entre au thtre se paierait un tiers de plus
pour l'opra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opra buffa,
comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays,
littraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile.
Auraient-ils la conscience du rle qu'ils jouent dans le monde, et celle
de leur nombre? Ce sont les premires ides de cette mme police,
invente il y a quarante ans par Lopold, grand-duc de Toscane, qui ont
priv l'Italie de ce beau genre de littrature indigne, la _commedia
dell'arte_, celle qu'on jouait  l'impromptu, et que Goldoni crut
remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comdie qui existe
encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables  Gnes, 
Rome,  Milan, et dont les pices non crites chappent  la censure, et
sont filles de l'inspiration du moment et des intrts du jour.
Croirait-on qu'un homme d'tat tel que le cardinal Consalvi, un homme
qui sait gouverner son matre d'abord, et ensuite l'tat pas trop mal,
et qui eut jadis l'esprit d'tre l'ami intime de Cimarosa, passe trois
heures  plucher les paroles d'un misrable libretto d'opra buffa
(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'tre  mme de juger de
tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot
_cozzar_ (lutter) tait rpt trop souvent dans le libretto. Il se
donnait tant de soins par tendresse pour les moeurs romaines, et pour les
conserver pures et sans taches.

Ici je ne puis m'expliquer, mme  demi-mot; j'en appelle aux voyageurs
qui ont pass un hiver  Rome, ou qui savent, par exemple, les
anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles
gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opra.
Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les
vingt juges les plus prvaricateurs tous les ans, et vous aurez fait
mille fois plus pour les moeurs. Mettant  part les vols, la justice
vendue et autres bagatelles de ce genre, songez  ce que peuvent tre
les moeurs d'un pays o toute la cour, o tous les employs de l'tat
sont clibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilits!
Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai,
arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces
vieillards ont t prtres ds l'ge de vingt ans, et ils ont eu dans la
maison paternelle l'exemple sduisant du bonheur donn par les passions
fortes. Les pauvres Romains ont t tellement faonns par quelques
sicles de ce gouvernement que je n'ose dcrire[87], qu'ils ont perdu
jusqu' la facult de s'tonner de pareilles choses, et que leur seule
vertu est leur frocit. Plusieurs des plus intrpides officiers de
Napolon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une
excellente arme: mais deux sicles du despotisme de Napolon ne
russiraient peut-tre pas  y tablir les moeurs dcentes et pures d'une
petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au
_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense;
une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulires pour la sant,
jaillit au pied d'une chane de hautes montagnes. Savez-vous comment
elle a t forme dans le sein de la montagne? Jusqu' ce qu'on nous
dmontre le _comment_, je prtends que chacune des circonstances de ces
montagnes, la forme des vallons, le gisement des forts, etc., tout a
influ sur cette source dlicieuse et limpide, auprs de laquelle le
chasseur vient se rafrachir et prendre une vigueur qui tient du
miracle. Tous les gouvernements de l'Europe tablissent des
conservatoires; plusieurs princes aiment rellement la musique, et lui
sacrifient tout leur budget; crent-ils pour cela des tres comme
Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?

Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant ncessaire dans
l'ensemble des moeurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins
froid dans la rue Le Peletier qu' Dresde ou  Darmstadt. Pourquoi y
est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio
excute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible 
Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]?

L'air de Bartholo

    A un dottor della mia sorte,

est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache.
Je ne puis que rpter ce que j'ai dit trop souvent peut-tre de ces
airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant,
infiniment moins de verve, de passion et d'ides comiques. Je vois dans
le libretto ce vers:

    Ferma ol! non mi toccate.

A qui connat les moeurs de Rome, il y a l dedans toute la mfiance de
la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois sicles au gnie
du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto
n'habita jamais la douce Lombardie.

L'entre du comte Almaviva dguis en soldat, et le commencement du
_finale_ du premier acte, sont un modle de lgret et d'esprit. Il y a
un joli contraste entre la lourde vanit du Bartholo qui rpte trois
fois, d'une manire si marque,

    Dottor Bartolo!
    Dottor Bartolo!

et l'apart du comte:

    Ah! venisse il caro oggetto!

Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie dlicieuse. Rien de plus
lger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau
les ides ncessaires pour faire tout un opra de Feydeau. Peu  peu, et
 mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte
de srieux fort marque; il y en a dj beaucoup dans l'avertissement de
Figaro au comte:

    Signor, giudizio, per carit.

L'effet du choeur

    La forza,
    Aprite qu,

est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et
de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, aprs le dluge de
jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.

Le chant  trois et ensuite  cinq, qui explique la raison du tapage au
commandant de la gendarmerie de Sville, est le seul passage de cet
opra dcidment mal excut  Paris. La coupe de ce morceau rappelle un
peu l'explication donne  Geronimo,  la fin du premier acte du
_Matrimonio segreto_. C'est l la grande critique que l'on peut faire du
_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le
sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle dition
corrige et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a
jadis admire, et vous savez que rien ne coupe les ailes  l'imagination
comme l'appel  la mmoire.

L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en libert, et du
salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle
qu'elle s'exerait  Palerme il y a peu d'annes. Un Franais, fort joli
homme, point fat, et plus connu encore par son amabilit douce, que par
sa parfaite bravoure, est insult grossirement au spectacle par un
homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Franais de prendre
garde  lui  la sortie du thtre. En effet, le seigneur sicilien
l'attaque. Le Franais, fort adroit les armes  la main, le dsarme sans
le tuer, et, se croyant  Paris, appelle la garde. Cette garde avait t
tmoin de l'attaque, et s'empresse d'arrter l'assassin; il se nomme
avec hauteur, la garde s'loigne en lui faisant mille excuses basses;
s'il et dit un mot de plus, elle arrtait le Franais. Il n'y a donc
aucune invraisemblance  ce que nous voyons se passer dans le _finale_
du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilit dans
laquelle tombe le tuteur,  la vue de la justice de son pays; il doit y
tre accoutum de reste: les caractres secs et injustes tels que
Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre;
ces gens l mangent au budget.

J'ai toujours vu l'immobilit du tuteur, pendant que tout le monde
chante

    Freddo e immobile
    Come una statua,

produire un mauvais effet. Ds que le spectateur a le temps de
s'apercevoir que le ridicule est outr, il ne rit plus, et partant la
farce est mauvaise. Il faut tourdir le spectateur comme Molire ou
Cimarosa; c'est l une des entraves de la musique bouffe. En sa qualit
de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les volutions d'une
farce, pour tre bonnes, doivent tre rapides comme l'clair. La musique
doit vous donner _directement_ le rire que ferait natre une bonne
comdie joue avec feu.


SECOND ACTE

Le duetto que le comte, dguis en abb, chante avec Bartholo, me semble
languissant. Voil le dsavantage pour un maestro d'tre sans passion;
ds qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte
rpte trop souvent:

    Pace e gioja.

Le spectateur finit par tre presque aussi impatient que le tuteur. En
Italie, on chante, pour la leon de musique de Rosine, cet air dlicieux
qui a le malheur d'tre trop connu:

    La biondina in gondoletta.

Il y aurait mille choses  dire sur le style de la musique vnitienne;
ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du
Parmigianino oppos au style sage et svre du Dominiquin ou du
Poussin; cette musique est comme l'cho affaibli du bonheur voluptueux
dont on jouissait  Venise vers l'an 1760. En suivant et vrifiant, par
des exemples, les consquences de cet aperu, je ferais un trait de
politique[90]. On a vu  Paris madame Nina Vigano, la personne du monde
qui chante le mieux les airs vnitiens; sa vocalisation tait l'oppos
du genre franais. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est
cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame
Branchu.

Dans un thtre bien rgl, Rosine changerait l'air de sa leon  toutes
les deux ou trois reprsentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste
chantait ce rle  ravir, et comme probablement il ne l'a jamais t,
nous donnait toujours l'air de _Tancrde_:

    Di tanti palpiti,

arrang en contredanse, ce qui ravissait les ttes  perruque; on voyait
 cet air toutes les ttes poudres de la salle s'agiter en cadence.

Rossini raconte lui-mme qu'il a voulu donner un chantillon de la
musique ancienne, dans l'air du tuteur:

    Quando mi sei vicina.

Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement
il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolse ou de
Logroscino, moins le gnie et la passion. Rossini voit ces grands
matres comme, du temps de Mtastase (1760), on voyait le Dante, dont la
gloire succombait alors sous les efforts des jsuites.

Le grand quintetto de l'arrive et du renvoi de Basile est un morceau
capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'oeuvre de grce et de
simplicit, et Rossini savait bien en quelle vnration il tait par
toute l'Italie. A la dernire reprise du _Barbier_ de Paisiello,  la
Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce
fut le seul. J'engage les amateurs  chanter ces deux morceaux dans la
mme soire; ils liront plus de vrits musicales, dans leur me, en un
quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le
morceau du vieux matre montre, sous un jour comique et nouveau,
l'unanimit du conseil que l'on donne  Basile, _allez vous coucher_, et
c'est ce qui provoque un rire dlicieux et inextinguible comme celui
des dieux. Il y a beaucoup de vrit dramatique dans:

    Eh, dottore, una parola,

de Rossini; dans

    Siete giallo come un morto;

dans

    Questa  febbre scarlatina.

Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de
sentiment que l'on peut faire compliment  Rossini sur la vrit
dramatique; c'est peut-tre une des causes de son grand succs. Il est
piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott russir sans les
scnes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succs
de tous les romans.

Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette
scne o Figaro se dfend,  coups de serviette, de la fureur du tuteur,
qu'on finissait par avoir piti de ce pauvre tuteur si malheureux et si
tromp.

Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:

    Il vecchiotto cerca moglie.

C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grce et de
comique. Peut-tre y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime
 faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la
fortune d'un opra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux.

Je trouve la tempte du second acte du _Barbier_, fort infrieure 
celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempte, le comte Almaviva pntre
chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un
sclrat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre  Bartholo.
Almaviva la dtrompe en tombant  ses pieds; et Rossini ne trouve que
des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un
tel moment. J'hsitais  dire que le chef-d'oeuvre de la pice est,  mes
yeux, la fin de ce terzetto, dont la premire partie est comme les
scnes d'amour de _Quentin Durward_:

    Zitti, zitti, piano, piano.

J'apprends qu' Vienne, o l'on a eu le bonheur d'entendre  la fois
Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours rpter ce
petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le got musical des
Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Mtastase, qui
habita quarante ans parmi eux, porta le grand got des arts dans la
haute socit; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe,
et les plus rellement grands seigneurs, ne ddaignent pas d'tre
directeurs de l'Opra.

Le seul dfaut de ce petit terzetto, crit avec gnie et dfaut bien
futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment o
l'action force les personnages  courir. Mettons ce terzetto sur
d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il
exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il
conviendrait  un libretto extrait d'une des jolies comdies de Lope de
Vega.

J'espre bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne
manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui
des crits de thorie politique publis en 1789. Tout ce que je viens de
dire depuis une heure paratra faible et commun dans le salon de
Mrilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini,
mais qui lui prfre Cimarosa. La rvolution qui commence en musique
sera l'clipse totale du bon vieux got franais: quel dommage! les
progrs faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort
alarmants; j'en juge par des tmoins irrcusables et mathmatiques, les
livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui parat obscur et
hasard dans cette brochure, sera faible et commun ds l'an 1833. Le
parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les
Italiens ou de les recruter avec des Franaises. De belles voix ne
sachant pas chanter, perdraient bientt la musique.

[Illustration]




CHAPITRE XVII

DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS


Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste,
c'est ce qui fait que jamais la facult du _mpris_ n'y a t en plus
grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur
fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent
Cicron, qui sont abonns  _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau
dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que
les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me
sont prcieux comme les restes vnrables et curieux d'une gnration
qui disparat et de moeurs qui s'teignent, sont  jamais perdus pour la
musique italienne. Paris, c'est--dire le public qui juge souverainement
en France des arts et de la musique, Paris tait, avant la rvolution,
une vaste runion d'oisifs. Je supplie qu'on arrte sa pense pour un
seul instant sur cette considration unique, mais d'une immense
consquence: le roi, avant 1789, ne nommait  aucune place.

Le droit d'anciennet le plus rigoureux rglait l'tat militaire, et
trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On
achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on
tait class pour la vie. Aprs les premiers pas d'un jeune homme
entrant dans le monde, ou plutt aprs son installation dans la place
que son pre lui avait achete, tout tait termin pour lui, il n'avait
plus qu' chercher des plaisirs; sa carrire tait rgle, invariable,
immuable; son habit faisait partie de sa personne et dcidait tout pour
lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altrer cet arrangement,
c'tait _la considration personnelle_ que ce jeune homme parvenait
quelquefois  conqurir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le
fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montr la guitare  Mesdames de
France.

Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le
Franais de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui
d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son mnage. Chez un peuple
qui passait sa journe  parler ou  couter, l'esprit devint
naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans
le monde, ne dsirait pas d'tre marchal de France, mais d'tre
d'Alembert[93].

Le gouvernement, fort doux, se ft bien gard d'enchaner M. Magallon au
bras d'un galrien; on et cru tout perdu. Ce gouvernement tant un amas
de parties incohrentes et de contradictions, restes plus ou moins bien
conservs du moyen ge et des coutumes fodales et militaires, il
s'tablit dans les arts un got factice et faux[94]. Comme la passion ou
l'intrt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les
jours plus rare, on ne demanda bientt plus  une phrase de dire vite et
clairement quelque chose, mais bien d'tre agrable _par elle-mme_ et
d'offrir un tour piquant. Ds qu'il ne se rencontra plus dans la nation
de got vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu
de sa force en France. On donnait des batailles ou des ftes avec une
gale lgret[95]. Aussitt qu'il y avait  faire la moindre
combinaison raisonnable, on chouait de la manire la plus singulire.
Rappelez-vous la bagarre des Champs-lyses le jour du feu d'artifice 
l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prvt des
marchands, directeur de la fte, n'en alla pas moins taler son cordon
bleu  l'Opra. On racontait en riant le mot du marchal de Richelieu,
qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui
prissaient, s'criait d'un ton piteux: Messieurs, Messieurs, sauvez un
marchal de France[96].

Voulez-vous un exemple plus rcent, examinez les prcautions prises pour
l'vasion de Louis XVI  Varennes, et la manire dont on s'y comporta.
Il est impossible de douter du zle, il faut admirer la lgret du
sicle.

Ce sicle lgant et frivole donnait des loges  l'nergie des Bossuet
et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces
grands crivains auraient recul devant la familiarit de leurs
expressions, et n'eussent jamais os s'en servir[97]. La socit
n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux
Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abb Barthlemy; mais,
dans le fait, c'taient l les hommes dont les ouvrages lui donnaient le
plus de ce plaisir piquant, le seul dont son got ddaigneux et froid
ft encore susceptible. Le monstre qui et paru le plus ridicule au
milieu de cette socit brillante et singulire, dont nous n'avons plus
d'ide, c'et t un coeur simple, susceptible d'une passion sincre et
forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce
genre, eut besoin d'avoir l'intrt d'une des femmes les plus
spirituelles de France et du plus haut rang, pour chapper au ridicule;
et encore est-ce un problme, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir
s'il put y chapper.

Les coeurs passionns et sincres tant poursuivis ds l'enfance par les
sarcasmes et l'ironie, je laisse  penser ce que devint chez les
Franais la facult nomme _imagination_.

On se moqua d'elle ds qu'elle fut hardie. Elle dut se rduire 
s'exercer sur de petits dtails _jolis_, et surtout, avant de se
passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon,
pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les
voisins.

L'imagination tant tombe  ce point de marasme dans la France de 1770,
on voit aisment ce que pouvait tre la musique. Son office principal
tait de faire danser au bal et d'tonner  l'Opra, par de grands cris
et la _propret_[98] du chant franais. Pour la musique, il y eut un
petit vnement de dtail; une reine jeune et sduisante nous arriva de
Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont
de l'imagination, et par consquent une musique. Marie-Antoinette nous
valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du
coin de la Reine. Ces disputes donnrent de l'_importance_  la musique
sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu
crer une imagination  ce peuple.

Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 tait une
runion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs
au milieu de toute la socit de Paris, mais encore, grce aux partis
qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-tre  la veille
de devenir passionns: ce changement extrme dcide toute la question.

Mon ambition est de dtourner un bien petit filet d'eau de cette cascade
immense, que je viens de drouler sous les yeux du lecteur; je ne vous
prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux
changement dans la manire d'tre du public doit amener dans les arts,
et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99].

La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans,
lves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit
mois chaque anne dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de
vanit  avoir avec ses frres et soeurs, ils connaissent galement et la
jolie robe cossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le
ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les franais
nergiques du sicle de Henri IV et de d'Aubign; nous prendrons les
moeurs passionnes des romans de Walter Scott. Au milieu du flau de la
guerre, la lgret franaise se renfermera dans de justes bornes,
l'_imagination_ renatra, et bientt sera suivie par la musique. Toutes
les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du
monde, l'on ne tarde gure  y voir paratre le got pour la
musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une
passion bien vive pour cet art  un peuple qui passe sa vie en public,
et qui se croit ennuy et presque ridicule ds qu'il se trouve seul un
instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs  ailes de
pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrde et_
d'_Otello_ que les dlicieuses contredanses qu'une aimable industrie
sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un
homme s'y prendrait-il pour n'tre pas de son sicle? Ce qui me fait
croire le triomphe de la musique invitable en France, quelles que
soient les manoeuvres de Feydeau et de l'Opra, c'est que les jeunes
femmes de vingt ans, leves dans nos moeurs nouvelles, ds que le nom de
Rossini est prononc, osent se moquer des vnrables admirateurs de
Gluck et de Grtry[102]. Le succs fou du _Barbier_ ne vient pas tant
de la voix dlicieuse et lgre de madame Fodor que des valses et
contredanses dont il fournit nos orchestres. Aprs cinq ou six bals, on
finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir 
Louvois[103].

J'aurais  parler de la province, mais j'hsite  attaquer un sujet si
imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en
paraissant dans la rue ou au caf, devrait y crer des passions
vritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi;
ce que le provincial redoute encore le plus, renferm seul dans son
cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse
jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les
ides prtentieuses nes du got singulier des brillants salons de 1770
sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de
plaisant, c'est que jamais, et pas mme en 1770, ces ides n'y furent
naturelles, et filles des sentiments rels et actuels de l'habitant
d'Issoudun ou de Montbrison[104].

Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse ide de mettre des
paroles franaises sur la musique des opras de Rossini. Cette musique
pleine de feu, rapide, lgre, peu passionne, et si minemment
franaise, aurait t aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle et
trouv le mme succs fou sur les thtres de province. Pour les hommes,
n'est-ce pas l ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux
femmes, reprsentant en France le got sincre pour la musique, les airs
de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que
les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des annes avant
de l'tre comme gens de got, jugeant bien des arts, et surtout leur
devant des jouissances un peu vives. Chose singulire! des gens si peu
exempts de vanit et,  les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le
fait, les hommes qui se mfient le plus de leur propre manire de
sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicit si telle chose
leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rle qu'il joue
dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de
se trouver seul de son avis; et il n'est pas sr qu'il fasse froid au
mois de janvier ou que le _Rengat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle
dans les _Feuilles_ de Paris[105].

Je ne sais s'il est dans les probabilits que cette pusillanimit en
matire de got quitte de si tt les gens de province. Ils seront plutt
des hros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un
got _simple_, uniquement fond sur leurs sensations personnelles, et
sur la vue sincre de ce qui leur fait peine ou plaisir.

Dans cet tat des esprits relativement  la musique et aux Beaux-Arts,
l'ide lucrative de M. Castil-Blaze dterminera la mme rvolution
musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opre 
Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opra vingt ans plus
tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opra italien, et entre
les deux actes nos dlicieux ballets danss par les premiers danseurs de
l'Europe. C'est alors que le grand Opra de Paris sera un spectacle
unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chant par madame Pasta, Garcia
et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de
Vendme_, dans par mademoiselle Bigottini, madame Anatole,
mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.

J'ai substitu le chapitre qu'on vient de lire  un autre chapitre dans
lequel j'avais cherch  donner l'histoire exacte de la lutte des deux
_Barbiers de Sville_  Paris et de la victoire de Rossini, le tout
d'aprs les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent
toutes les reprsentations, soit lorsque le rle de Rosine tait jou
par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succda, et
y eut un succs si brillant et si mrit. Au lieu de raconter des
dtails peut-tre ennuyeux, j'ai cherch  remonter aux sources du got
musical en France, et  indiquer le sens de la rvolution qui s'opre
dans cette branche de nos plaisirs[106].

[Illustration]




CHAPITRE XVIII

OTELLO


Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand
on ne connat que par les livres l'amour passion (celui de Julie
d'tanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la
peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_,
et avec cette me de feu dont elle nous a laiss une si vive empreinte
dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout  fait incapable
d'prouver cette sorte de jalousie _qui peut tre touchante au thtre_.
Dans la tragdie de Shakspeare, on sent qu'aussitt qu'Othello aura tu
Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la
guerre et fait prir le sombre Jago en mme temps que sa victime, et
qu' tout jamais Othello et cru Desdemona coupable, la vie n'aurait
plus eu de saveur  ses yeux, si j'ose hasarder ce nologisme italien;
il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre aprs la mort de
Desdemona.

J'espre que vous conviendrez avec moi,  mon lecteur, que pour que la
jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut
qu'elle prenne naissance dans une me possde de l'amour  la Werther,
j'entends de cet amour qui peut tre sanctifi par le suicide. L'amour
qui ne s'lve pas au moins jusqu' ce degr d'nergie, n'est pas digne,
 mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence
avec un coeur vulgaire.

L'amour-got ne donne pour les arts que des inspirations de gaiet et de
vivacit. La jalousie qui peut natre de cet amour d'un genre
subalterne, est,  la vrit, _froce_ comme l'autre jalousie, mais elle
ne saurait tre touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanit; elle est
toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comdie), 
moins que l'tre qui l'prouve ne soit tout puissant par son rang,
auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien
de plus abominable au monde et de plus dgotant que le sang vers par
vanit; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Nron, des
Philippe II et de tous les monstres couronns.

Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le
trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient 
y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie aprs
la mort de son amie, Othello ne tardera pas  se percer du mme
poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon coeur, je ne
puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, aprs avoir fait couper le
cou  l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de
justice de son temps, n'en est que plus allgre: c'est comme le fat de
nos jours qui s'amuse  faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.

Cette grande condition morale de l'intrt, _la vue de la mort certaine
d'Othello dans le lointain_, manque entirement  l'Otello de Rossini.
Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que
ce n'est pas la vanit qui lui met le poignard  la main. Ds lors ce
sujet, le plus fcond en penses touchantes de tous ceux que peut donner
l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu' ce point de
trivialit, de n'tre plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_.

Je m'imagine que les considrations prcdentes auraient sembl bien
ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office
tait de nous donner sept  huit situations extraites de la tragdie de
Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit
situations, deux ou trois seulement devaient tre de _fureur_: car la
musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber
dans le _genre ennuyeux_. La premire scne de l'_Othello_ anglais nous
montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant mpris de Desdemona, va
rveiller le snateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlev sa
fille. Voil le sujet d'un choeur.

La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux
yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu' lui en laisser voir toute la
folie. Il lui avoue que sa jeune matresse lui a fait oublier la guerre
et la gloire. Voil un air pour Othello.

La troisime situation nous montre Othello faisant l'histoire de son
amour devant le snat de Venise assembl pour le juger, adresse
admirable du pote d'avoir su rendre _ncessaire_ un rcit aussi dlicat
et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine
africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe
sicle, tout tend  rendre plausible l'accusation porte par le vieux
snateur Barbarigo, pre de Desdemona. Othello raconte, pour se
justifier, la manire simple dont il a su gagner le coeur de sa jeune
pouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'vnements
tranges et de prils extrmes. Un snateur s'crie: Je ne voudrais
pas que ma fille et entendu les rcits d'Othello. Desdemona arrive
rclame par son pre; et devant cette auguste assemble, cette jeune
fille timide, mconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette
dans les bras d'Othello, auquel le vieux snateur irrit crie: _Maure,
rappellent toi qu'elle a trahi son pre, elle pourra bien un jour trahir
son poux._ Voil, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de
l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marque,
un choeur de snateurs vivement touchs de l'trange scne qui vient
troubler leurs dlibrations au milieu de la nuit; et le spectateur
comprend bien clairement tout cela.

Voil trois scnes de suite qui nous montrent Othello amoureux  la
folie, et qui de plus nous intressent  son amour, en nous faisant
connatre en dtail comment, malgr la couleur cuivre de son teint, il
a pu gagner le coeur de Desdemona, chose fort ncessaire; car nous ne
pouvons plus voir de dfauts physiques dans un amant prfr. Si jamais
un tel homme tue sa matresse, ce ne sera pas par _vanit_, cette ide
affreuse est  jamais carte. Par quoi le faiseur de libretto italien
a-t-il remplac cette situation parfaite d'Othello racontant devant
nous l'histoire de ses amours? Par une entre triomphale d'un gnral
vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la
fortune du grand Opra franais, et parat sublime au provincial tonn.

Cette entre triomphale est suivie d'un rcitatif et d'un grand air,

    Ah! si per voi gia sento,

qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello  travers son
orgueil, et ses mpris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or
l'orgueil dans le coeur d'Othello tait prcisment la chose au monde
dont il fallait le plus carter toute ide.

Aprs cette cruelle ineptie d'tre all choisir un lieu commun qui fait
contre-sens, il n'y a plus rien  dire du _libretto_. Il fallait que le
gnie de Rossini sauvt l'opra, non pas malgr la sottise des paroles,
rien de plus commun, mais malgr le _contre-sens des situations_, ce qui
est bien autrement difficile.

Pour oprer un tel miracle, il fallait  Rossini un genre de mrite que
peut-tre il n'a pas. J'avoue que je le souponne violemment de n'avoir
jamais aim jusqu'au point d'en tre _ridicule_. Depuis que la grande
passion est en faveur dans la haute socit[107], tout le monde voulant
tre comme la haute socit, j'ai le malheur de ne pouvoir croire 
l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.

Le pauvre Mozart, par exemple, a t toute sa vie bien prs de ce
ridicule; il est vrai que cette vie s'est termine avant trente-six ans.
Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut
s'empcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous
l'air

    Vedro mentr'io sospiro
    Felice un servo mio!

et le duetto

    Crudel perch finora?

Le spectateur voit  l'instant que quand cette jalousie-l conduirait 
un crime, il faudrait en accuser le dlire d'un coeur tortur par la plus
affreuse douleur dont l'me humaine soit susceptible, et non par la
_vanit blesse_. Rien de pareil dans tout l'opra de Rossini; nous
trouverons toujours de la _colre_ au lieu du profond malheur; nous
verrons toujours la vanit blesse d'un tre tout puissant sur le sort
de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de piti de
l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.

Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre
donne  Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait rpondu
aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des
louanges de Desdemona.

La fureur aurait t rserve pour le second duetto au second acte, et
mme dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse.
Mais l'auteur du libretto tait un littrateur trop instruit pour imiter
un barbare tel que Shakspeare, il a bravement vol la lettre sans
adresse qui fait le dnouement des tragdies de Voltaire; et un moyen
qui chez nous ne tromperait pas un joueur  la rente pour une affaire de
deux cents louis, abuse sans difficult des hommes tels qu'Orosmane,
Tancrde, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont
on lui sut fort bon gr  Naples, le pote voulut en revenir  l'antique
lgende italienne[108] qui a fourni  Shakspeare les incidents de sa
tragdie. Il est vrai que mnageant mal les moyens qu'il pille, il ne
met pas mme d'incertitude et de retour  l'amour expirant dans le coeur
d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto,
celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copi de la nature et
appris au littrateur estimable que je prends la libert de critiquer,
que le coeur humain rend plus d'un combat, est agit par plus d'un doute,
avant de renoncer pour toujours au bonheur suprme et le plus grand qui
existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet
aim. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de
Shakspeare. Ce grand pote a fait d'Othello un personnage aussi
historique et aussi rel pour nous que Csar ou Thmistocle. Le nom
d'Othello est synonyme de jalousie passionne, comme le nom d'Alexandre
de courage indompt; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scne, qu'il
ne nous paratrait pas un lche pour cela; nous dirions: C'est le pote
qui ne sait pas son mtier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable
sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous
faisons une illusion facile sur le mrite qui lui manque; car rien ne
dispose mieux  _imaginer_ un mrite qui n'existe pas, que l'admiration
soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes
si tonns de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort
difficile  nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent
admirables le soir, sauf  les trouver fort plats le lendemain, si
quelque indiscret commet la double trahison de les crire et de nous les
montrer.

Dans _Otello_, lectriss par des chants _magnifiques_, transports par
la beaut incomparable du sujet, nous faisons nous-mmes le _libretto_.

Les acteurs d'Italie, entrans par la magie que Shakspeare a attache 
ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empcher de dire le rcitatif avec
une nuance de sensibilit _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux
morceaux de musique crits par Rossini. Les acteurs qui reprsentent
Othello  Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en
exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le
grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter
d'une manire insignifiante les rcitatifs de Desdemona. Tout Paris
connat l'entre de madame Pasta, et la manire simple et sombre dont
elle dit:

    Mura infelici ogni di m'aggiro!

Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons
bien vite  trouver pleine de sensibilit et de cette empreinte fatale
qui fait dire  Virgile que Didon _est ple de sa mort future_[109], une
partition, d'ailleurs crite avec beaucoup de feu, et qui est un
chef-d'oeuvre dans le style magnifique[110].

Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les oeuvres de Rossini,
il faut avoir recours  son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809);
dans _Otello_(1816), il n'a devin les accents du coeur que dans le rle
de Desdemona, et particulirement dans le charmant duetto:

    Vorrei che il tuo pensiero;

car, duss-je vous impatienter et tomber tout  fait dans le paradoxe 
vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux
femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile  trouver que
l'autre.

M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air
d'_adieu_ ( la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui
donne sur-le-champ l'ide de l'_extrme tendresse_. Qu'Othello chante un
tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona,  la suite d'un
rendez-vous prilleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette
tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel
genre de mort est rserv  Desdemona, Je ne vois que de la _colre_
dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colre provenant
de vanit offense.

Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus clatants
que tragiques; l'_allgro_ est fort gai.

J'approuve beaucoup cette ide au commencement d'un drame aussi sombre;
car ce qui m'intresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'me
d'Othello, si heureux au moment o je le vois enlever sa matresse, et
digne d'tre cit en exemple des misres humaines lorsqu'il la tue au
dernier acte. Mais, je le rpte, pour que ce contraste sublime, parce
qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionn peut
craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opra, il faut qu'il
commence par une peinture vive et fortement colore du bonheur
d'Othello, et de son amour tendre et dvou. Dans ce systme,
l'expression de la fureur serait rserve pour la fin du second acte; au
troisime, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112].

[Illustration]




CHAPITRE XIX

SUITE D'OTELLO


Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des ides touchantes,
mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire
de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grce noble.

Je trouve plus de grce et de lgret que de majest et de grandiose
dans le premier choeur:

    Viva Otello, viva il prode!

ce choeur est crit avec infiniment d'esprit.

Le rcitatif d'Othello qui s'avance:

    Vincemmo, o padri!

est entreml de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment
o le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_.

Rossini s'tant une fois rsign  suivre les contre-sens du _libretto_,
il a d renoncer  peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes
de mlancolie ds son premier air:

    Ah! si per voi gia sento.

Nozzari, qui chanta le rle d'Othello que Rossini avait crit pour
Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse places
sur ces paroles:

    Deh! amor dirada il nembo
    Cagion di tanti affanni!

Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mlancolique,
l'aidait beaucoup  rendre sensibles au spectateur certains effets
auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas song. Je me
souviens que les Napolitains virent avec tonnement la beaut des gestes
et la grce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rle d'Othello;
il n'tait pas coutumier du fait. Peut-tre tous les rles qui
prsentent les extrmes des passions sont-ils assez faciles  jouer.
J'ai toujours vu essayer avec succs le rle du pre dans _l'Agnese_
(opra de M. Par); nous avons  Paris sept ou huit bons acteurs, MM.
Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Lon, etc., etc. Remarquez
qu'ils brillent tous dans des rles chargs, tandis que je ne vois pas
au thtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les
extrmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous
les jours des amoureux.

Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune
fat Roderigo:

    No, non temer: serena il mesto ciglio,
    Fidati all'amist, scorda il periglio.

Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destin
 faire oublier Rossini, ne soit de revenir entirement, et de bonne
foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage
d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et
qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les
fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago?

La grande louange que mrite cette partition de Rossini, son
chef-d'oeuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de
feu: c'est un volcan, disait-on  _San-Carlo_. Mais aussi cette force
est toujours la mme; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais
du grave au doux, du plaisant au svre; nous sommes sans cesse dans les
trombones. Ce qui ajoute encore  cette monotonie de la force, qui est
le sublime aux yeux des gens peu dous pour les arts, c'est l'absence
des rcitatifs ordinaires. Les rcitatifs d'_Otello_ sont toujours
obligs comme ceux du grand opra franais. Il fallait rserver cette
ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de gnie dans
son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une
_fourlane_[113].

Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une
grande scne dans le genre noble et doux: c'est une fte de nuit
qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fte qu'il
devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano,
nous n'prouvions pas la satit du _terrible_ et du fort; et bientt
les larmes taient dans tous les yeux. J'ai trs rarement vu pleurer 
l'_Otello_ de Rossini.

Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrang pour Paris, le superbe rcitatif
de madame Pasta

    Mura infelici ogni di m'aggiro,

compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans
laquelle il a contribu  entraner Rossini. Mais le mrite en est
uniquement  madame Pasta; ce rcitatif, dit par une grande cantatrice
du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement
remarqu, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mlancolie
dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini.
Madame Pasta y place des agrments que l'on peut dire sublimes; aussi le
public l'applaudit-il encore plus dans le rcitatif que dans l'air

    O quante lagrime
    Finor versai,

qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut crit par
ce grand matre pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle
Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la
manire dont madame Pasta dit ces mots:

    Ogn'altro oggetto
     a me funesto,
    Tutto  imperfetto,
    Tutto detesto[114].

Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut crire de
telles choses sans paratre exagr et sans encourir le ridicule! Et
pourtant ces paroles peignent sans nulle exagration, et avec une
navet parfaite, une manire de sentir, une poque de sentiment, si
j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet
air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et
surtout trop srieuse. L'effet gnral de l'opra aurait gagn  ce que
le choix de madame Pasta tombt sur un air d'_amour tendre_, crit dans
un style doux et touchant. Mais peut-tre a-t-on redout le reproche
d'uniformit, le caractre que je viens d'indiquer tant prcisment
celui que Rossini a donn  l'admirable duetto

    Vorrei che il tuo pensiero,

qui commence avec tant de gnie sans tre prcd d'aucune ritournelle.
Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'tre bien chant, m'a toujours
sembl le chef-d'oeuvre de la pice. Il rappelle la puret et la
simplicit de style de l'auteur de _Tancrde_, et il a plus de feu et de
hardiesse dans la cantilne. Je n'ai jamais rencontr ce duetto au
thtre tel qu'il peut tre dit. En revanche, il y a un salon  Paris o
j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manire
sublime, et par deux voix franaises: je trouvais la perfection de
madame Barilli runie  une chaleur de sentiment que cette grande
cantatrice laissait quelquefois dsirer.

Il y a encore de bien beaux souvenirs des ides fraches et jeunes de
_Tancrde_ dans le choeur

    Santo imen, te guidi amore!

C'est toute la suavit de la jeunesse du gnie unie  une vigueur que le
jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrde_ et dans
_Demetrio e Polibio_. Ce choeur, bien chant, est l'un des plus beaux
morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple
de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mlodie de
la belle Parthnope[115].

Le _finale_ qui suit,

    Nel cuor d'un padre amante,

passe en gnral pour un des chefs-d'oeuvre de Rossini. On peut dire avec
vrit qu'aucun des rivaux de ce grand matre n'a pu s'lever  un
morceau semblable. On ne l'a jamais entendu  Paris tel qu'il tait 
Naples. Nous avions  _San-Carlo_, Davide pour le rle de Roderigo, et
Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rle du pre de
Desdemona. Ce n'est pas qu' Paris la voix de M. Levasseur ne soit
magnifique, mais cet acteur est timide.

Davide tait au-dessus de tout loge dans

    Confusa  l'alma mia,

et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie
des paroles, Davide tait divin dans

    Ti parli l'amore,
    Non essermi _infida_.

Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, tait ce
que l'amateur le plus difficile peut dsirer de plus parfait. Il se
passe quelquefois des annes, dans les thtres les plus clbres, sans
que l'on rencontre un morceau chant comme le fut celui-ci. A Paris, par
exemple, o nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne
se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Par.

L'entre d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que
rclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traite avec
tout le feu possible. C'est l que les richesses du style et de
l'harmonie  la Mozart sont bien places. Mais, suivant ma manire
particulire de sentir, ici seulement elles devraient paratre pour la
premire fois. Garcia s'acquitte fort bien  Paris du rle d'Othello; il
le joue avec feu et fureur; c'est le vritable Maure.

La lutte des deux tnors Nozzari et Davide tait au-dessus de toute
louange dans ce dialogue:

    RODERIGO.--E qual diritto mai,
            ..........
            Per renderlo infedel?

    OTELLO.--Virt, costanza, amore.

Dans la cantilne de ces trois mots, Rossini a t l'gal de Mozart,
c'est--dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le
genre o Mozart a le plus approch de la perfection. Il est impossible
de rien crire de plus beau comme musique et en mme temps de plus vrai,
de plus fidle au vritable accent de la passion, et de plus minemment
dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble
de perfection, et anims par l'mulation la plus vive. Quant  la partie
de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux
que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manire sublime

     ver: giurai.

Tout le monde connat

    Impia, ti maledico[117].

Voil l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a
rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali.

Le choeur qui suit est superbe:

    Ah! che giorno d'orror!

Si l'auteur du libretto n'tait pas le dernier des hommes comme pote,
la musique de

    Impia, ti maledico

aurait d exprimer ces paroles d'Othello,

    Va, je ne t'aime plus,

qu'Othello hors de lui aurait adresses  Desdemona en lui montrant le
mouchoir fatal qu'elle vient de donner  son rival Roderigo.

Qu'avons-nous  faire, dans un tel sujet, du snateur _Elmiro_, pre de
Desdemona, et de sa colre d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien
autrement touchant, bien autrement prs de tous les coeurs, un amant
passionn qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.

Il n'est point d'amour vritable, quel que soit son bonheur actuel, qui
ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans
le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et
superstitieuses. Voil l'aperu sublime qu'on a sacrifi  la colre
d'orgueil d'un vieux snateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut
pas de msalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que
j'espre que quelque me charitable refera des paroles qui aient le sens
commun pour la musique de Rossini.

    Incerta l'anima

exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue,
par impossibilit de continuer  tre mu  ce point, qui succde dans
le coeur humain  une impression horrible. C'est ici que le feu du gnie
de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet  manquer un peu de
vivacit et de rapidit dans des moments semblables.

    Smanio, deliro e tremo,

de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrte et
cesse de louer, de peur de paratre exagr. Telle est la beaut de ce
morceau, qu'on ne sait comment en faire l'loge ou la description. Je
rappelle seulement que, quel que soit le succs de ce finale  Louvois,
nous n'en avons ici que la copie, et une copie dcolore. Il faut un
Davide pour le rle de Roderigo, et un pre qui chante sa partie avec
l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_,
lorsqu'il parat devant le tribunal[118].


SECOND ACTE

Le manque d'un grand chanteur pour le rle de Roderigo, fait que l'on
passe,  Paris, l'air

    Che ascolto! ohim! che dici?

C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec
tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort
de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est marie  un autre.
Ici Roderigo reoit cette dclaration fatale de la bouche de Desdemona.

Dans le grand duetto entre Othello et Jago,

    Non m'inganno, al mio rivale,

le cruel auteur du libretto a enfin consenti  nous laisser jouir d'une
des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entranant dans le
prcipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une
grande expression et beaucoup de vrit dramatique dans ce dialogue:

    JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo.

    OTELLO.--_Ti son fida_... Ahim! che vedo?

    JAGO. --Quanta gioja io sento al cor.

A la reprsentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que
madame Pasta ait jamais donnes, ce rle de _Jago_ a enfin t bien
jou par un dbutant digne des encouragements du public[119]; il a fort
bien dit cette cantilne si vraie:

    Gi la fiera gelosia.

En revanche, o trouver des paroles pour exprimer l'accident fcheux
arriv au terzetto

    Ah vieni, nel tuo sangue,

si divinement chant  Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule
est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto

    Tra tante smanie e tante.

La manire dont elle s'vanouit est sublime de simplicit et de naturel.
Elle parvient  rendre intressant un accident trivial  la scne, un
accident qui peut-tre est du nombre de ces effets de la nature qui,
dshonors par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la ralit,
et doivent tre abandonns par l'imitation dramatique.

Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de
_Desdemona_ au moment de l'arrive de ses femmes:

    Qual nuova a me recate?

On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet,
surtout  cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de
tout le second acte:

    Salvo del suo periglio?
    Altro non chiede il cor.

Rossini s'lve de nouveau  toute la hauteur de la situation, dans le
passage si clbre  Paris, grce  madame Pasta,

    Se il padre m'abbandona.

C'est un des moments o j'ai senti avec le plus d'vidence la
supriorit de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.

Si nous n'tions pas accoutums  l'esprit de l'auteur du libretto, nous
lui dirions encore ici: Qu'avons-nous  faire de la douleur d'un pre?
Apprenez que le coeur humain n'est susceptible que d'une grande passion 
la fois, et que c'est  son amant, furieux de jalousie, et non  son
pre, que _Desdemona_, abandonne par sa famille et perdue de
rputation, doit dire:

    Se Otello m'abbandona
    Da chi sperar piet?

Le troisime acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres.
L'enchanement des douleurs de la pauvre Desdemona est mnag avec assez
d'art. Elle parat dans sa chambre  une heure avance de la nuit; elle
avoue  son amie les sombres penses o la plonge la nouvelle de l'exil
d'Othello son poux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays
vnitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante
ces beaux vers du Dante:

      Nessun maggior dolore
    Che ricordarsi del tempo felice
    Nella miseria[120].

La pauvre Desdemona, hors d'elle-mme, s'approche de la fentre en
s'criant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie
lui fait cette rponse touchante:

     il gondoliere che cantando inganna
    Il cammin sulla placida laguna
    Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.

Il y a du bonheur dans la manire dont est crit ce petit morceau de
rcitatif oblig. Le chant du gondolier rappelle  la jeune Vnitienne
le sort de l'esclave fidle qui, achete en Afrique, leva son enfance
et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre  pas
prcipits, se trouve auprs de sa harpe, qui, dans les grands thtres
d'Italie, reste immobile au ct gauche de la scne. Le lit fatal est au
milieu. Desdemona cde  la tentation de s'arrter prs de sa harpe;
elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:

    Assisa al pi d'un salice.

Il tait difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire  la gloire
de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme
de socit qu'il tait priv de talents comme pote). Il y a peu  dire
 la gloire de Rossini. Cette romance est bien crite, elle est d'un
style sage, et voil tout. Elle doit son grand effet  la situation, et,
 Paris,  la manire admirable dont madame Pasta la joue.

Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, gare par sa douleur,
oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent
vient briser un panneau de vitrage de la croise gothique de sa
chambre; ce simple accident parat un prsage du plus sinistre augure 
la pauvre afflige[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les
larmes l'empchent de continuer. Elle se hte de quitter la harpe et de
congdier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne
pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122].

Desdemona, reste seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que
les clats du tonnerre continuent  faire trembler le palais qu'elle
habite, adresse au ciel une courte prire, dont le chant n'est pas
encore tout ce qu'il pourrait tre, mais qui parut cependant bien
suprieur  la romance.

Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la drobent aux
spectateurs.

Ici s'excute, dans les grands thtres d'Italie, une ritournelle
superbe, que la mesquinerie pitoyable de la dcoration de Louvois a
oblig de supprimer  Paris. Pendant cette ritournelle, on aperoit 
une grande distance, tout  fait au fond de la scne, Othello qui, une
lampe  la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pntre dans
l'appartement de son amie en descendant l'escalier troit d'une
tourelle. Cet escalier, qui se dploie en tournant, fait que la figure
frappante d'Othello, claire par sa lampe, au milieu de cette vaste
obscurit, disparat plusieurs fois pour reparatre ensuite, suivant les
dtours du petit escalier qu'il est oblig de suivre; la lame du
_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps  autre claire par la
lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive
enfin sur le devant de la scne, il s'approche du lit, il carte le
rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la
figure superbe et la profonde motion de Nozzari. Othello pose sa lampe;
un coup de vent l'teint. Il entend Desdemona qui s'crie dans son
sommeil: _Amato ben!_ Les clairs se succdent rapidement dsormais,
comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumire dans cette
chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la
cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe
encore  faire de l'esprit. Othello s'crie:

    Ah! che tra i lampi, il cielo
    A me pi chiaro il suo delitto addita[123]!

Desdemona se rveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation.
Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se rfugie vers son lit; comme
elle y arrive, elle reoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux
spectacle qui a lieu tout au fond de la scne. Au mme moment on entend
de grands coups  la porte, et le doge parat... La suite est connue.

Ce fut  une reprsentation d'_Otello_,  Venise, dans une de ces
soires de tristesse, ou plutt de pensive mlancolie, qui, dans les
pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'
propos des malheurs qui poursuivent les amants vritables, madame
Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella.
Elle produisit sur nous un effet que peut-tre elle ne fera pas sur le
lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgr tant de
dsavantages, la voici. Rien n'est ajout  la vrit; le trait est
historique, et peint les moeurs et mme le gouvernement de Venise.

Alessandro Stradella tait en 1650 le chanteur le plus clbre de Venise
et de toute l'Italie. La composition de la musique tait fort simple 
cette poque; le maestro n'crivait presque qu'un canavas; le chanteur
tait beaucoup plus crateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'tait son
gnie qui devait trouver presque tous les traits qu'il excutait. C'est
Rossini qui s'est avis le premier d'crire exactement tous les
ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit excuter. On
tait bien loign de ce systme en Italie, vers 1650. Il suivait de l
que le charme de la musique tait bien plus inhrent  la personne du
chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui taient alors  la mode
n'approchait de Stradella: c'tait un proverbe qu'il tait le matre du
coeur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire  Venise, alors la
capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renomme pour
les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses moeurs.
Stradella fut reu avec empressement dans les maisons les plus
distingues, et les dames de la premire noblesse se disputrent
l'avantage de prendre de ses leons. Il rencontra dans le monde
Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui tait
publiquement courtise par un noble vnitien d'une des familles les plus
puissantes de la rpublique. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame
Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies,
le lendemain du jour o elle nous conta son histoire, portait sur une
superbe figure une empreinte profonde de mlancolie, et de grands yeux
noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La
perfection o l'cole du Titien et du Giorgione avait port  Venise
l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la
physionomie de Stradella. On n'a pas de peine  croire qu'un tel homme,
distingu d'ailleurs par un grand talent, ait pu tre aim avec passion
et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-mme sans fortune; il
enleva Hortensia au noble vnitien. Les deux amants ne devaient plus
songer qu' sortir rapidement du territoire de la rpublique. Ils se
retirrent  Rome, o ils se firent passer pour maris. Mais, redoutant
la vengeance du Vnitien, ils ne se rendirent point directement dans la
patrie d'Hortensia; ils firent de grands dtours, et, une fois arrivs,
prirent un logement dans une partie de Rome fort dserte, et vitrent
de paratre dans les lieux frquents. Les assassins que le noble
vnitien avait lancs  leur poursuite furent longtemps  les dcouvrir.
Aprs les avoir inutilement cherchs dans les principales villes
d'Italie, ils arrivrent  Rome un soir qu'il y avait une grande
_funzione_ accompagne de musique dans l'glise de Saint-Jean-de-Latran;
ils y entrrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin
trouv leur victime au moment o ils dsespraient presque de la
rencontrer, ils rsolurent de ne pas perdre de temps et d'excuter la
commission pour laquelle ils taient pays, au sortir mme de
Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent  parcourir l'glise dans tous les
sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils
taient tout occups de leurs recherches, lorsque, aprs d'autres
morceaux excuts par des artistes vulgaires, Stradella commena enfin 
chanter. Ils s'arrtrent, ils coutrent malgr eux cette voix sublime.
Ces assassins l'avaient  peine entendue quelques instants, qu'ils se
sentirent touchs: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette
perfection, et ils allaient teindre pour jamais une voix si touchante!
Ils eurent des remords, ils rpandirent des larmes, et enfin le grand
morceau de Stradella n'tait pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'
sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient jur la
mort sur le livre des saints vangiles. La crmonie termine, ils
attendent longtemps Stradella en dehors de l'glise; ils le voient enfin
sortir par une petite porte drobe, avec Hortensia. Ils s'approchent,
le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que
c'est  l'impression que sa voix a faite sur eux et  l'attendrissement
qu'elle leur a donn qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent
l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans
dlai, afin qu'ils puissent faire croire au Vnitien jaloux qu'ils sont
arrivs trop tard.

Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on
leur donne, frtent un navire, s'embarquent le mme soir sur le Tibre,
vont par mer jusqu' la _Spezzia_, et de l gagnent Turin par des
chemins dtourns. Le noble vnitien, de son ct, reoit le rapport de
ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la rsolution de se
charger lui-mme du soin de sa vengeance, et commence par se rendre 
Rome auprs du pre d'Hortensia. Il fait entendre  ce vieillard qu'il
ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur.
Les rpubliques du moyen ge avaient laiss dans les coeurs italiens cet
esprit de vengeance si oubli aujourd'hui: c'tait l'honneur de ces
temps froces, le seul supplment aux lois, la seule dfense de la
sret personelle[124], dans un pays o le duel et sembl ridicule. Le
noble vnitien et le vieillard firent excuter des recherches dans
toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que
Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, pre d'Hortensia, prit avec lui
deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de
recommandation pour M. le marquis de Villars, qui tait alors
ambassadeur de France  la cour de Turin, et partit pour le Pimont.

De son ct, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des
dmarches  Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu
la protection de la duchesse de Savoie, alors rgente de l'tat. Cette
princesse entreprit de soustraire les deux amants  la fureur de leur
ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna  Stradella
le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais.
Ces prcautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis
quelques mois d'une parfaite tranquillit; ils commenaient  croire
qu'aprs l'aventure de Rome, le noble vnitien s'tait lass de les
poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts
de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissrent pour mort avec
un coup de poignard dans la poitrine. C'tait le vieux Romain, pre
d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitt le crime commis,
cherchrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de
Villars, ne voulant ni les protger aprs un assassinat qui fit la
nouvelle du jour  Turin, ni les livrer  la justice aprs que son
palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire vader[125].

Cependant, contre toute apparence, Stradella gurit de sa blessure, qui
le mit hors d'tat de chanter, et le Vnitien vit chouer ses projets
pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance.
Seulement, rendu prudent par le manque de succs, il prit un nom obscur,
et vint s'tablir  Turin, se contentant, pour le moment, de faire pier
Hortensia et son amant.

On sera peut-tre tonn de cet acharnement, mais tel tait l'_honneur_
de ces temps; si le noble vnitien et abandonn sa vengeance, il et
t mpris[126].

Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touche du
sort des deux amants, voulut rendre leur union lgitime et la consacrer
par le mariage. Aprs la crmonie, Hortensia, ennuye du sjour du
couvent, eut envie de voir la rivire de Gnes; Stradella l'y conduisit,
et le lendemain de leur arrive  Gnes, ils furent trouvs poignards
dans leur lit.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE




TABLE

DU PREMIER VOLUME


PRFACE DE L'DITEUR                                                   I


PRFACE                                                                1


INTRODUCTION.  I. Cimarosa                                            5

 II. Diffrence de la musique allemande
et de la musique d'Italie                                              8

Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816                                  13

La mmoire paralyse l'imagination                                     15

Conditions _physiques_ du plaisir musical;
grandeur des salles; position commode
du corps: air pur et souvent renouvel                                20

Le demi-jour ncessaire  l'effet de la
musique                                                               21

 III. Histoire de l'_interrgne_ aprs Cimarosa
et avant Rossini, de 1800  1812                                      23

Coup d'oeil sur les OEuvres et le talent de
Mayer                                                                 24

Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_,
les chefs-d'oeuvre de Mayer                                           28

M. Par et ses principaux ouvrages                                    34

 IV. Mozart en Italie                                                37

Un prince fait un pari sur Mozart, et le
fait connatre en Italie                                              43

Un mot sur le style de Mozart                                         47

Diffrence de styles de Mozart, Cimarosa
et Rossini                                                            54

CHAP. Ier. Ses premires annes                                       57

La civilisation prend naissance sur les
rives de la Mditerrane; encore aujourd'hui
on y aime mieux aimer et jouir
que combattre; de l les malheurs de
l'Italie                                                              58

La France et l'Angleterre par rapport aux
Beaux-Arts                                                            61

Les parents de Rossini sont musiciens                                 62


CHAP. II. _Tancrde_, premier _opra sria_ de
Rossini                                                               71

Le premier choeur de _Tancrde_ plus pastoral
que guerrier                                                          74

La Malanote refuse un air que Rossini
avait compos pour l'entre de Tancrde;
il trouve l'air _di tanti palpiti_                                    77

L'harmonie joue en musique le rle de
la _description_ dans les romans de
Walter Scott                                                          83

Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_                                88


CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_                                     98

Manire de se servir du libretto d'un
opra,  la premire reprsentation                                  103

Caractres de la musique de _l'Italiana_                             110

Singulire bont du public de Louvois                                117


CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_                                   121

Air clbre _Ecco pietosa_, supprim 
Paris par des gens qui espraient
drober Rossini  la France                                          127

_La Pietra del Paragone_ finit par un grand
air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_                 134

CHAP. V. La conscription et les envieux                              136

M. Berton et _le Miroir_                                             138

Rossini fait des fautes de syntaxe et
manque de puret dans le style; ce
qui est inexcusable, dit M. Berton                                   139


CHAP. VI. L'imprsario et son thtre                                148

Rponse de Rossini au _Monsignore_ pdant                            153

Comdie de _Sografi_ sur les prtentions des
chanteurs                                                            157

La _prima sera_ (premire reprsentation)                            158


CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la
mlodie                                                              162

Les aliments d'un got piquant font
oublier le parfum de la pche                                        164

Epoques o ont brill les principaux
matres de l'cole italienne                                         168


CHAP. VIII. Irruption des coeurs secs.--Idologie
de la musique                                                        174

Ngligences de Rossini marques d'une +                              176

En compliquant les accompagnements,
on diminue la libert du chant                                       182

Les accompagnements de Rossini pchent
plutt par la _quantit_ que par la _qualit_                        183

L'orchestre de Louvois                                               184

Le piano est regard comme un signe de
faiblesse                                                            185


CHAP. IX. _L'Aureliano in Palmira_                                   186

Duetto superbe, _Se tu m'ami, o mia
regina_                                                              187

_Demetrio e Polibio_, premier opra compos
par Rossini, au printemps de 1809                                    188

Ouverture du thtre de Como                                         190

CHAP. X. _Il Turco in Italia_                                        198


CHAP. XI. Rossini va  Naples                                        209

_Scrittura_ contract par Rossini avec
M. Barbaja                                                           210

Influence de la voix de la _prima donna_
de Naples sur le talent de Rossini                                   213


CHAP. XII. L'_Elisabetta_                                            216


CHAP. XIII. Suite de l'_Elisabetta_                                  224

Ode italienne sur la mort de Napolon,
 comparer  l'ode anglaise de lord
Byron, et  la mditation de M. de
Lamartine sur le mme sujet                                          226

Critique du style de Rossini par les vieux
amateurs de Naples, contemporains de
Cimarosa et de Paisiello                                             232


CHAP. XIV. Rossini compose dix opras 
Naples                                                               235


CHAP. XV. _Torvaldo e Dorliska_                                      241


CHAP. XVI. Analyse musicale du _Barbier de
Sville_                                                             244

Cimarosa n'a pas fait usage de _dissonances_
dans le _Matrimonio segreto_; il
venait cependant de voir applaudir tous
les chefs-d'oeuvre de Mozart                                         251

Aventures de Rossini  Rome                                          262


CHAP. XVII. Du public relativement aux
beaux-arts, solitude et chant  l'glise,
sources du got pour l'opra                                         279

De la province relativement aux Beaux-Arts                           287

CHAP. XVIII. Analyse musicale d'_Otello_                             292

Quelle est la jalousie qui peut tre touchante
au thtre                                                           293

Singulire observation de M. l'abb Girard
sur l'usage qui, en 1746, permet la
galanterie aux femmes maries et leur
dfend l'amour-passion                                               298

L'auteur du libretto d'_Otello_ n'a pas donn
les situations qui appartiennent a ce
beau sujet                                                           299

M. _Kean_, le premier acteur tragique de
l'poque, n'a jamais t vant  l'Europe
par un crivain  la mode comme
madame de Stal                                                      304


CHAP. XIX. Suite d'_Otello_                                          305

Quel est le plus beau morceau de cet
opra                                                                310

La musique du vers _Impia, ti maledico_
devait tre sur ces paroles d'Otello:
_Va, je ne t'aime plus_                                              314

Romance du saule                                                     321

Pantomime de la mort de Desdemona dans
les thtres d'Italie                                                323

Histoire de la mort de Stradella                                     324

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME


ACHEV D'IMPRIMER LE 28 DCEMBRE 1928
            SUR LES PRESSES
    DE L'IMPRIMERIE ALENONNAISE
    _F. GRISARD, Administrateur_
      11, RUE DES MARCHERIES, 11
            ALENON (ORNE)

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Paul Arbelet: _Stendhal et le petit Ange._ Les Amis d'douard, n
99.

[2] Prface de l'diteur aux _Vies de Haydn, Mozart et Mtastase_. Le
Divan, 1928.

[3] M. Henry Prunires a donn la traduction intgrale de ce libelle en
appendice  son dition de la _Vie de Rossini_, chez Champion, en 1923.

[4] Henri Delacroix: _La Psychologie de Stendhal_, 1 vol. Alcan, 1918.

[5] _Candidature au Stendhal Club: Stendhal indit_, p. 126 Edition du
Divan.

[6] Cf. _Vie de Henri Brulard_, tome II, pp. 203-205, dition du Divan.

[7] C'est ainsi que sont ns ces chants sublimes, plaintifs pour la
plupart, qui depuis plusieurs sicles se rptent dans le royaume de
Naples. Je citerai pour exemple  ceux qui connaissent ce beau pays, le
chant national nomm _la Cavoejola_, et le _Pestagallo_, particulier aux
Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit: La musica 
il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819

[8] En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, trs-jeune alors, M. Toni,
qui depuis est devenu un imprimeur clbre, tait employ du
gouvernement vnitien  Vrone; il y vivait heureux et content d'un
petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour  la princesse
P****. Tout  coup il fut destitu, avec menace de prison. Il courut 
Venise: aprs trois mois de finesses et de sollicitations, il put
adresser un mot, entre deux portes,  un membre du conseil des Dix, qui
lui dit: Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un _habit bleu_?
nous vous avons cru jacobin. L'anne 1822 a t tmoin,  Milan, de
traits de cette espce. Aimer le Dante, qui crivait en 1300, passe, en
Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis _libraux_ d'un
homme qui aime trop le Dante cessent peu  peu de le voir aussi
frquemment.

[9] Voir les injures atroces dont un nomm Philpott vient d'affubler le
clbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la
_Revue d'Edimbourg_.

[10] Voir dans la correspondance de Napolon, anne 1796 l'esprit public
de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habills de rouge, chargs
de la police de la ville, formaient toute l'arme milanaise. Voir, dans
les bulletins de l'arme d'Espagne, ce que Napolon avait fait de ce
peuple.

[11] Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donn une
excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel ouvrage est gt
par un peu d'obscurit. Peut-tre que le voile dsagrable qui
s'interpose entre notre oeil et les ides de l'auteur vient de ce qu'il
ne nous a pas dit bien clairement quel tait son _credo_ en musique.
Peut-tre aurait-il d donner des exemples de ce qu'il trouve beau,
sublime, mdiocre, etc.

[12] Historique, Ble, 1823.

[13] Voir leur clbre tragdie de l'_Expiation_, par Mlner. Je ne
voudrais pas du hros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un caporal.

[14] Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, Generali, les
deux Guglielmo pre et fils, Manfroce, Martini, Mosca, Nazolini,
Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, Sarti, Tarchi,
Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc.

[15] Mozart, n  Salzbourg en 1756, mort  Vienne en 1796{*}, avait
quatorze ans lorsqu'il crivit le _Mitridate_.

{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E.

[16] Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue  ma honte, que
les romances clbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au moins un
rythme en rapport avec la vivacit du caractre national.

[17] Son pre, Joseph Rossini, sa mre, Anna Guidarini l'une des plus
jolies femmes de la Romagne.

[18] Potter, _Histoire de l'glise_, tat de l'Eglise en 1781. Giannone,
_Histoire de Naples_. Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on
jouit  Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? D'ailleurs, il ne
produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est mort en Toscane
depuis bien des annes.

[19] Cimarosa, ador  Venise, et ami particulier de la plupart des
amateurs de musique, y tait mort peu d'annes auparavant, en 1801.

[20] Voir les six tempraments dans l'immortel ouvrage de Cabanis: _Des
Rapports du physique et du moral de l'homme_.

[21] Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture et la
musique. Voir, pour le dveloppement de cette ide un peu difficile,
l'_Histoire de la Peinture en Italie_, tome II, page 133.

[22] On appelle _introduction_ tout ce qu'on chante depuis la fin de
l'ouverture jusqu'au premier rcitatif.

[23] Madame Pasta l'a plac dernirement dans le premier acte de la
_Rosa bianca_; les situations sont pareilles.

[24] M. Prunires fait remarquer que c'est en ralit la clarinette qui
a dans ce rcitatif le rle important. N.D.L.E.

[25] On pourrait dire que la flte a une certaine analogie avec les
grandes draperies _bleu d'outremer_ prodigues par plusieurs peintres
clbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets tendres et
srieux; mais une telle remarque qui passerait peut-tre pour du gnie 
Bayreuth ou  Koenigsberg, ne semblera pas chimrique  Paris. Heureux le
pays o, ds qu'on est vague et obscur, l'on peut esprer de paratre
sublime!

[26] Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une conversation
respectueuse  l'gard du _chant_, ils ont soin de se taire ds que le
chant parat avoir quelque chose  dire; dans la musique allemande, au
contraire, les accompagnements sont insolents.

[27] Voir la _Tactique_ de M. de Guibert. Bayard ne voulut jamais tre
gnral en chef.

[28] Paroles adresses par Virgile au Dante, en traversant l'enfer des
_tides_: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un regard et
passons.

[29] Le caractre vnitien est esquisse avec toute la grce et l'effet
possible dans un roman de Schiller, intitul _Mmoires du comte d'O_.
Voici un problme moral digne de toute l'attention des philosophes. Le
pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe tait
celui qui avait les lois crites les plus atroces. Voir les
constitutions de l'inquisition d'tat dans l'_Histoire de Venise_ de M.
Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurment Boston, justement
celui o le gouvernement est  peu prs parfait. Le mot de l'nigme ne
serait-il pas _Religion_?

[30] Voir l'effet analogue cherch par Mtastase dans le drame srieux.
_Vies de Haydn, de Mozart et de Mtastase_, p. 374.

[31] Telle que le retentissement du canon, ma tte fait bon... bon.

Taddeo.--Je suis comme une corneille qui, aprs avoir perdu ses plumes
fait cr, cr.--Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles
que pour les faire.

[32] Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et tudie les
mathmatiques.

(_Confessions._)


[33] Songe  la patrie, sois intrpide, accomplis ton devoir; pense que
l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de
valeur et de dvouement.

[34] La _scrittura_ est une petite convention de deux pages,
ordinairement imprime, qui contient les obligations rciproques du
_maestro_ ou du chanteur, et celles de l'_impresario_ qui les engage
(_scrittura_). Il y a beaucoup d'intrigues pour les _scritture_ des
premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de
prs cette diplomatie-l, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre.
L, comme pour la peinture, les coutumes du pays o l'art a pris
naissance se confondent avec la thorie de cet art, et souvent
expliquent plusieurs de ses procds. Le gnie de Rossini a presque
toujours t influenc par la _scrittura_ qu'il avait signe. Un prince
qui lui et fait une pension de trois mille francs l'aurait mis  mme
d'attendre le moment de l'inspiration pour crire, et et donn, par ce
simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son gnie. Nos
compositeurs franais, MM. Auber, Boeldieu, Berton, etc., crivent un
opra tous les ans fort  leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps
de la peinture, a crit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide
peignait, quatre ou cinq opras par an, pour payer son hte et sa
blanchisseuse. J'ai honte de descendre  des dtails aussi vulgaires;
j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que
j'cris, et telle est la vrit. Le difficile dans tous les genres,
c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de
commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au
milieu de telles circonstances que Rossini a conserv la fracheur de
son gnie; il est vrai que les moeurs de l'Italie actuelle n'tant qu'une
suite et une consquence des rpubliques du moyen ge, la pauvret n'y
est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique,
o avant tout il faut _parestre_, comme dit si bien le baron de
_Foeneste_{*}.

Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un _imprsario_
qui ne fait pas banqueroute, et qui paie rgulirement ses chanteurs et
son maestro. Quand on voit de prs quels pauvres diables sont ces
_impresari_, on a rellement piti du pauvre maestro qui, pour vivre,
est oblig d'attendre l'argent que ces gens mal vtus doivent lui payer.
La premire ide qui se prsente en voyant un _imprsario_ italien,
c'est que, ds qu'il verra vingt sequins ensemble, il achtera un habit
et prendra la fuite avec les sequins.

{*} Roman trs-curieux d'Agrippa d'Aubign, presque aussi intressant
que l'Histoire de sa vie crite par lui-mme. Cette histoire peint Henri
IV presque aussi bien que Quentin Durward nous reprsente Louis XI. J'y
vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand
homme sans doute, mais non pas un grand homme  l'eau rose. Il y a des
traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napolon, entre
certains passages de la vie de d'Aubign et les mmoires de Las Cases.
Un seul mobile est diffrent: Henri IV aimait les femmes comme Napolon
les batailles.

[35] Je cite les seules vritables comdies de l'poque La comdie, au
Thtre-Franais, n'est plus qu'une _ptre srieuse_ coupe en
dialogues et abondante en morale. Voir _la Fille d'honneur_, _les Deux
Cousines_, _les Comdiens_, etc.

[36] MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de Chateaubriand,
Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de Marcellus, Mignet,
Buchou Five, etc., etc.

[37] Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la seule qui
daigne me consoler dans ma douleur.

[38] Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; vous
voulez l'interrompre?--Ainsi du moins, pour quelques instants, le bon
sens pourra respirer.

[39] Bulletins de l'arme d'Espagne, les gnraux Bertholetti, Suchi,
Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, le
pote Monti, etc., etc.

[40] Don Marforio.--Eh bien! laissez-moi faire, je vous arrangerai de la
gloire dans mon journal.

Joconde.--Dieux Immortels! voil une nouvelle raison pour t'expdier
sans dlai.

[41] J'ai des craintes srieuses que quelques mchants ne mettent en
doute mon respect profond pour tous les compositeurs franais en
gnral, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. Je
crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en
reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans
le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour _mauvais
Franais_; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple
brochure sur la musique me ft perdre  jamais ma rputation de
patriotisme.

LETTRE DE M. BERTON.

_Abeille_ du 4 aot 1821.

M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalit,
une grande fcondit; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et
correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la puret du style
n'est pas  ddaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans
laquelle on crit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela,
et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les
crivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique,
ayant pris mes licences dans _Montano_, _le Dlire_, _Aline_, etc., je
crois avoir le droit de donner mon opinion _ex professo_. Je la donne
avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines
personnes qui s'efforcent incognito de faire et dfaire des rputations.
Tout ceci n'a t suggr que par l'amour de l'art, et dans l'intrt
mme de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le
plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut
mriter le titre de clbre sans pourtant tre  la hauteur de Mozart.

Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure
de M. Berton, intitule: _De la musique mcanique et de la musique
philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France_,
1821, 24 pages. M. Rossini y est remis  sa place. Il parat que cet
Italien ne s'lve pas au-dessus de la _musique mcanique_. Dans une
autre dissertation de sept pages, insre dans _l'Abeille_ (tome IV,
page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'_Otello_ n'a fait que des
_arabesques_ en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient
d'tablir la mme vrit.


RPONSE DU _Miroir_ (11 aot 1831).

Ce n'est plus au rdacteur novice d'une feuille obscure que j'ai
affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai 
me dfendre, un athlte vigoureux et renomm par plus d'une victoire
descend dans la lice, et m'y porte le dfi le plus formel. L'auteur de
_Montano_, d'_Aline_ et du _Dlire_ provoque en moi l'admirateur
d'_Otello_, de _Tancrde_ et du _Barbier_. Les antirossinistes comptent
enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prvaloir. Les
prjugs du professorat sont avous par un des matres de la scne, et
la contre-rvolution musicale a pour champion un membre de l'Institut.

M. Berton prlude au combat par des paroles dont la hauteur inusite
dans la polmique littraire trahit le sentiment intime et profond de
son incontestable supriorit. J'en fais la remarque, mais je suis loin
de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression
franche et nave d'une noble confiance: une attitude fire convient  un
brave, et la forfanterie du langage n'est pas dplace dans le duel. M.
Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de
les imiter; il sait que dans ces luttes hroques, dont Homre et
Virgile nous ont laiss de si brillantes descriptions, les combattants
ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'changer une foule
d'expressions de menace et de ddain. Il est vrai que le plus
prsomptueux n'tait pas toujours le plus vaillant: tmoin _Pris_, qui
provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des
Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais
cela n'te rien  ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et
l'exemple n'en est pas moins bon  suivre pour un adorateur de la
savante antiquit. Quant  moi, qui ne professe pas, comme M. Berton,
pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument
exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me dfendre le
ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai  sa jactance
renouvele des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne
me sera pas difficile d'tre moins imprieux et moins tranchant, soit
que j'exprime mon sentiment sur la partition d'_Otello_, soit que je
dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus
de l'auteur de _Brutus_ et de _Mahomet_.

M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre
professeur s'exagre beaucoup,  ce qu'il parat, l'importance de notre
dbat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de
Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque  ses yeux une
affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nomm dans aucun
de mes articles, et que l'agression est toute de son ct. S'il tait
question de toute autre chose que d'un cartel littraire, je me ferais
connatre avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir
tant que nous ne bataillerons que sur la prminence de Racine ou de
Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que
celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait
par lui-mme aucune espce de valeur: un nom aussi obscur que le mien
ferait peut-tre perdre  mes opinions le crdit qu'elles se sont acquis
auprs du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort
quand il signe, et qu' mon tour j'ai raison quand je ne signe pas.

C'est un pouvantable blasphme aux yeux de M. Berton que de trouver
Rossini plus _dramatique_ que Mozart: ce blasphme, si c'en est un, je
l'ai rellement profr. Le crime est donc clairement dfini; reste 
savoir si l'accusation est fonde, et si le public, seul jury que je
reconnaisse, attache du blme aux paroles pour lesquelles je suis
dnonc. Je pourrais  la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur
d'_Otello_ est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer
en quoi il l'est moins; mais le savant acadmicien auquel je rponds m'a
dclar qu'ayant pris ses licences dans _Montano_, dans _le Dlire_, et
mme dans _les Rigueurs du clotre_, il se croyait le droit d'tre cru
sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire
crivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier
analysant dans la chaire de l'Athne les ouvrages de nos plus grands
crivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce
qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi
leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'oeuvre, le second dans
_Warwick_ et _Philoctte_, le dernier dans _Pinto_, _Plaute_ et
_Agamemnon_. Mais il parat que les professeurs du Conservatoire ont des
licences qui leur sont particulires, et auxquelles les gens de lettres
ne participent pas. J'avais cru jusqu' ce jour qu'ils se bornaient 
rclamer pour leurs doctes partitions l'important privilge de tout dire
sans rien prouver.

Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son loge
est dans ce peu de mots. Voil en quoi et pourquoi il est dramatique. Il
dessine ses caractres, il conduit son action comme si le pote n'tait
pas  ses cts. La vivacit spirituelle de Figaro, la maligne dfiance
du tuteur de Rosine, ce mlange de fureur et de tendresse qui
caractrise l'amour d'Othello, voil des beauts vraiment dramatiques
qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus
grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs
plus d'harmonie musicale, un style plus svre et plus correct, une
obissance plus scrupuleuse aux rgles de la composition, toutes ces
qualits sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles
ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos
prventions d'cole, et faites taire le prjug des noms; prtez 
Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites
si le Figaro des _Noces_ est aussi original, aussi piquant, aussi
scnique que le Figaro de _Rossini_. Que m'importe  moi, spectateur
d'une reprsentation thtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante
des airs dlicieux, qui n'ont avec son caractre ou sa situation que des
rapports loigns ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je
vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou
l'motion. Que l'auteur du drame qu'on reprsente devant moi s'appelle
pote, chorgraphe ou compositeur; qu'il procde par des paroles, par
des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art,
il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidle peinture
des moeurs, par l'enchanement des scnes, par la vrit des situations
et des caractres, il est arriv  ce degr d'imitation o j'oublie que
le spectacle qui m'est offert n'est qu'une rcration ingnieuse et un
mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre
compositeur, et autant que le lui ont permis les troites limites de
l'art dans lequel il a obtenu des succs si nombreux et si brillants. Le
pome est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour
Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du _Barbier_ est un
personnage tout  fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un
excellent musicien.

Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que
Rossini, qu'il appelle M. Rossini, rpudie les loges que j'ai donns 
ses admirables compositions. S'il en tait ainsi, l'auteur d'_Otello_
serait un homme tout  fait prodigieux. Il joindrait la palme du
caractre  celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable.
Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens
dramatiques.


SECONDE RPONSE (n 173) A L'OCCASION D'_Otello_.

_Otello_ continue d'attirer la foule: le mrite de cet opra n'est plus
contest aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens
anatomistes pour qui le mrite de l'originalit, de l'esprit et de la
verve dramatique disparat devant l'irrgularit d'un _finale_ ou les
imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour
chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de
chicaner un compositeur qui lui plat, sur ses prtendues infractions
aux axiomes du Conservatoire et aux thories du professorat. Il n'attend
pas pour s'mouvoir qu'il y soit autoris par les puristes de la rue
Bergre, et ses bravos sont indpendants de la justesse du contre-point.

La querelle qui s'est leve entre les apprciateurs du talent de
Rossini et les partisans de l'ancien rgime musical, vient peut-tre
uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont t mal dfinis. On
a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ tait plus essentiellement
dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prdcesseurs.
Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus
dessous. Le Dictionnaire de l'Acadmie suffisait pour nous mettre
d'accord. On y aurait vu que le mrite dramatique est indpendant de la
perfection du style et de l'obissance servile aux rgles de la
composition. Non que sous ce double rapport mme, Rossini soit, 
beaucoup prs, aussi dfectueux que le prtendent ses dtracteurs; mais,
en accordant qu'il mrite  cet gard tous les reproches dont il est
l'objet, il reste dmontr, au moins par le fait, que les partitions de
ce clbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus
populaires que celles des matres les plus renomms. Voil ce que
j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre
autrement. La musique est un art dont les moyens sont troits et
limits. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est charge de
traduire, et qui la traduisent  leur tour, et vous en ferez une sorte
d'idiome hiroglyphique intelligible pour quelques adeptes,
indchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la
combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical,
produira l'expression la plus rapproche du langage ordinaire, sera le
plus dramatique et le plus vrai. C'est l prcisment ce qu'a fait
Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se
passer de pote: il a, autant que possible, affranchi son art d'une
ncessit qui lui te la moiti de sa gloire. C'est un tranger plein de
grces, qui,  force d'esprit, parvient  se faire entendre sans
interprte: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des
obscurits de la langue dans laquelle il crit, et qui, pour tre
compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des claircissements
d'un commentateur.

Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolse plus fini et
plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut tre vrai
sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met
mieux en rapport avec notre intelligence, et possde plus intimement le
secret de nos gots et de nos impressions. Il y a dans la musique de
Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux
magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-tre pas autant
d'clat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance
qu'au thtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont
que des peintres de portraits.

Si ces rflexions paraissent justes, elles pourront servir de prface au
trait de paix que je suis trs dispos  conclure avec mes savants
antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de
la musique. Rossini sera  nos yeux le premier des musiciens qui font
des opras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord.

Il ne me restera plus qu' faire entendre raison aux dtracteurs de la
musique italienne, autre espce de maniaques et d'exclusifs qui mettent
la nationalit au nombre des lments qui constituent le mrite d'une
romance ou d'un quatuor. Ces honntes gens ne veulent pas qu'on soit
cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni
franaise, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne
ou mauvaise, et voil tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien  son
mrite ou  ses dfauts. Il n'y a, au fait, que deux espces de musique:
la musique qui plat, et la musique qui ne plat pas.

Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour tre ranges dans la
premire de ces catgories, des talents auxquels l'administration de la
rue de Louvois a remis le soin de leur excution; mais ces talents
mritent aussi beaucoup d'loges, et il est juste de dire que l'opra
italien n'a peut-tre jamais t jou avec un ensemble aussi parfait.
Madame Pasta, depuis ses dbuts, a fait de vritables progrs. Garcia se
montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragdien; il saisit 
merveille toutes les nuances dont se compose le caractre violent et
passionn de l'amant de Desdemona.

       *       *       *       *       *

Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique
me sauront un gr infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de
l'Institut, et surtout de leur avoir indiqu l'_Abeille_, journal o ce
grand compositeur a dpos,  diverses reprises, ses jugements sur M.
Rossini, et les avis qu'il veut bien donner  cet Italien.

Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient
de mettre en lumire une rponse plus accablante encore pour l'auteur
d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand
opra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succs
fou  l'Acadmie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe.
Mais o trouver en Italie un acteur pour chanter le rle d'Appius comme
M. Derivis? Voil une difficult.

[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons
levs. Davide brille dans la voix de tte, le _falsetto_. On crit en
gnral l'opra buffa et l'opra _di mezzo carattere_ pour des tnors 
vois ordinaires, et qui, d'aprs les opras o ils chantent, sont
appels _tenori di mezzo carattere_, Les vrais tnors brillaient dans
l'opra sria.

[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE.

[44] Sonnet de...  Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Pomes de
Buratti,  Venise.

[45] Mes administrs _pchent_ des ides dans ce que vous dites. Ce
reproche est historique, 1819.

[46] Toutes les premires reprsentations sont froides  Louvois.

[47] Auteur de cet air sublime et si clbre dans les annales de la
musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon.

[48] Voir l'_Artaxerce_ de Mtastase, le chef-d'oeuvre de Vinci.

[49] Dans le genre pathtique, on n'a jamais surpass l'air: _Se cerca,
se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Matresse_ est un opra buffa
admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ter les
rcitatifs, pour faire courir tout Paris. Voil un grand avantage des
nations trangres, les chants de Pergolse n'ont pas pour elles le
ridicule d'tre des _choses passes de mode_.

Les portraits de nos grands-pres, avec leurs habits brods  la Louis
XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aeux du temps de
Franois Ier nous les rendent au contraire vnrables, dans ces
grands portraits qui nous regardent d'un air svre.

[50] En musique tout comme en littrature, un ouvrage peut avoir un fort
bon _style_ et des ides assez communes, et _vice versa_. Je prfre le
_style_ de Rossini, mais je trouve plus de gnie  Cimarosa. Le premier
final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des
_ides_.

[51] _Avoir du got_, mme en littrature, veut toujours dire habiller
ses ides  la dernire mode,  la dernire mode de la trs-bonne
compagnie. M. l'abb Delille avait un got parfait en 1786.

[52] Souvent les premiers opras d'un maestro restent les meilleurs. Le
gnie musical se dveloppe de fort bonne heure; mais il faut bien
accorder quatre ou cinq ans  l'opinion publique pour qu'un compositeur
fasse dcidment ngliger l'homme de talent qui l'a prcd. Je pense
que c'est vers l'ge de vingt-cinq ans que les compositeurs clbres
dont je donne la liste, ont commenc  tre fort  la mode.

[53] Voici les poques exactes de quelques grands matres: Alexandre
Scarlatti, n  Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de
l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, n en 1685, mort en
1767.--Durante, 1663, 1755.--Lo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703,
1785.--Pergolse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705,
1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en
1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735,
1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736,
1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, n en 1752.--Mayer,
1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini,
1791.--Beethoven, 1772.--Par, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca,
1778.--Generali, 1786.--Morlachi, n en 1788.--Pacini, n en
1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, n en
1800, l'espoir de l'cole allemande.

[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.

[55] Il faudrait, il est vrai, que le thtre de l'Opra-Buffa ft
organis d'une manire  peu prs raisonnable. Il parat qu'en 1828, le
but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de
_Romo_ et de _Tancrde_; il nous manque madame Fodor et un tnor.

[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12
aot 1823.

[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plum
addend, sed potius plumbum et pondera_.

[58] Voir les Raisonnements asctiques de Socrate, p. 200 du Platon de
M. Cousin, t. I.

[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs mes candides
s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment
d'entranement pour leur faire accepter une logique non prouve, et
partant ridicule.

[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agrable, ayez des
plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.

[61] The blunt minded.

[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses
progrs en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire
paratra surann, et l'on osera pntrer bien plus avant. M. Massimino
sera l'un des principaux auteurs de cette rvolution. Sa manire
d'enseigner est digne de toutes sortes d'loges. Voir la brochure de M.
Imbinbo.

[63] En parlant avec la gnralit que l'on trouve dans ce chapitre, je
sais bien que je prte le flanc  la critique de _mauvaise foi_. Pour
lui ter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques rellement
difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases
incidentes et explicatives, ce chapitre, dj peut-tre assez ennuyeux:
c'est ce que je dcline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine,
je m'immole pour le salut de mon lecteur.

[64] Diffrence des paysages suisses  ceux de la belle Ausonie. Voir la
charmante description de _Varse_ dans le _Journal des Dbats_ du 29
juillet 1823.

[65] Les accompagnements de l'arrive de Mose, dans l'opra de ce nom.

[66] O trouver une bohmienne qui puisse m'clairer sur mon sort? Avec
le temps et la patience, parviendrai-je  gurir la folie de ma femme.

Mais, hlas! la bohmienne que je cherche est impossible  rencontrer.

[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunires fait remarquer le
lapsus. N. D. L. E.

[68] Vous tes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes
dans vos srails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent
de vous plaire.

[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je
fais de ce lieu-ci un cimetire.

[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M.
Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un
faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus
svres envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_,
t. II, p. 267; _la Renomme_, _le Miroir_, etc.

[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une
circonstance politique assez difficile: H bien, Monseigneur, comment
vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.

Faites chanter cette rponse, elle devient aussi amusante que le
galimatias de _la Pandore_ sur la musique.

[72] Stendhal a crit Davide, lapsus corrig par M. Prunires. N. D. L.
E.

[73] Prenez piti de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que
tous les dominos du bal masqu se ressemblent, je ne puis plus
reconnatre ma femme.

[74] A ce coup imprvu, que le destin rservait  ces perfides, le
frisson de la mort met la pleur sur leurs fronts.

[75] _Il celere obbedir._

M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napolon. Ce sont les seuls
vers,  ma connaissance, dignes du sujet.

Ei f; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia
immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al
nunzio sta.

Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile
Orma di pi mortale La sua cruenta polvere A calpestar verr.

Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarr al Reno, Di quel securo in
fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppi da Scilla al Tanai, Dall'uno
all'altro mar.

F vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al
Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Pi vasta orma
stampar. ....................

Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa
invidia, E di piet profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor.
......................

Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai
fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono
L'assalse li sovvenir!

Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli,
E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ......................
......................


[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV.

[77] Ames nobles et gnreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez
heureuses dsormais; gotez un bonheur dont je serai la source.

[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opra
avec peu de respect; je suis sincre. Du reste, l'on ne peut pas douter
de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent
voir que je ne mnage pas la musique de mon propre pays, au risque de
passer pour mauvais citoyen.

[79] La guerre du gendarme contre la pense prsente partout des
circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre  Talma la
reprsentation de _Tibre_, tragdie de Chnier, qui est mort il y a dix
ans, de peur des allusions. Allusions  qui? et de la part d'un pote
mort en 1812 en excrant Napolon.

A Vienne, l'on vient de suspendre les reprsentations d'_Abufar_,
charmant opra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples  un
amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan
n'est pas frre de Salema; et plt  Dieu que les jolies Viennoises ne
pussent tre fourvoyes que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel
qu'il soit, c'est le chle qui est funeste  la vertu.

[80] En ralit le 20 Fvrier 1816. N. D. L. E.

[81] Comme  l'glise _de Ges_,  Rome, les 31 dcembre et 1er
janvier de chaque anne.

[82] _Moeurs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de
l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.

[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment;
l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagres; le
Franais, plus vain que sensible, parvient  en parler avec esprit;
l'Anglais la paie et ne s'en mle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page
230.)

[84] Premire reprsentation du _Matrimonio segreto_ en 1793  Vienne.
L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde reprsentation dans la
mme soire.

[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghse, dans les lettres
du prsident de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250

Et sequitur leviter Filia matris iter.


[86] Edition de 1824: Dans le bel  fresque

N.D.L.E.


[87] Burckhardt, _Mmoires de la cour du pape_, dont il tait majordome;
de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani.

[88] Peut-tre amour et bonne foi d'un ct; de l'autre, vanit et
continuelle _attention aux autres_.

[89] La religion est la seule loi vivante dans les tats du pape.
Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous
traverserez. Le gnie froid du protestantisme tue les arts; voir Genve
et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honntet,
la raison, la justice, en sont le ncessaire.

[90] Voir les Mmoires de Carlo Gozzi, et son ternelle querelle avec le
signor Gratarol; rien de plus oppos  Giacopo Ortiz. Voir les OEuvres de
madame Albrizzi.

[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous
apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand matre de l'poque. Un
homme d'esprit, de Paris, fort accrdit dans les journaux depuis que
Rossini a refus son pome des _Athniennes_, nous assure, de son ct,
que le grand matre de l'poque, c'est M. Spontini. Que va dire M.
Berton de l'Institut?

[92] Un homme, s'il n'est pas mari, dne trois cents fois par an chez
le restaurateur; en 1780, il n'y et pas paru deux fois par mois. Un
jeune homme se dconsidrait en allant au caf. Le quart de la vie se
passait  souper, et l'on ne soupe plus.

[93] Mmoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et
de mademoiselle de Lespinasse.

[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il tait fort
naturel et fort rel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la
quantit d'_motion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine
des arts) tait fort restreinte.

[95] Voir les Mmoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles
des princes de Clermont et de Soubise. Mmoires de Lauzun, dtails de
son expdition en Amrique.

[96] Mmoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de
Pompadour. Mmoires de madame Campan, dans la partie supprime par des
diteurs prudents.

[97] Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le
faible, dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel
n'aurait eu le courage d'crire un tel mot; les littrateurs de la
vieille cole ne l'oseraient pas mme aujourd'hui. Voyez les querelles
que l'on a faites  M. Courier pour son admirable Hrodote. Les savants
craignent pour Hrodote.

[98] Mmoires de madame d'pinay: dtail de la matine de M. d'pinay.

[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823.

[100] Zurich. _Solitude_ et _chant  l'glise_, voil les sources du
got pour l'opra buffa.

[101] _Tableau des tats-Unis_, par Volney, page 490.

[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littraires_, c'est le
journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire.
Les Franais d'autrefois sentent extrmement peu la musique; et comme
d'ailleurs ils ne manquent pas de prtentions, il n'est sorte
d'absurdits qu'on ne parvienne  leur dbiter avec succs, pour peu
qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Dbats_, un de leurs
journaux les plus accrdites, en parlant de Monsigny, donnait  ce
bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire
par quatre colonnes de feuilleton. Il est fcheux pour l'Europe qu'elle
ne se soit jamais doute du nom de son premier musicien. Je prie de
croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont
prcieux comme thermomtre indiquant l'tat actuel de l'opinion de
Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie
trois thtres tels que les Varits, le Vaudeville et le Gymnase, qui
se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite
chaque soir, ne peut pas, en conscience, prtendre  une grande
dlicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non
les jeunes femmes de la haute socit qui font les succs du
Vaudeville.)

La patrie de Voltaire et de Molire est, ce me semble, la premire ville
du monde pour l'esprit. On jetterait ple-mle dans un alambic l'Italie,
l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais  faire
_Candide_, ou les chansons de Coll ou de Branger. Ce dernier mot
explique le peu de gnie pour la musique. Le Franais d'autrefois est
attentif  la parole chante, et jamais _ la cantilne_ sur laquelle on
la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le
chant_.

[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opra
italien  Louvois, le mal  la tte, et l'tat nerveux du second acte
tant prvenus, Louvois amusera autant qu'il intresse, et Feydeau est
perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!

[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, moeurs de Besanon.

[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur
de prendre  la lettre les louanges ironiques donnes  _la Carolde_
et  _Ipsibo_.

[106] Sans les aristarques de profession, la rvolution des arts se
ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamns  avoir
une Acadmie franaise, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tchons de
ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donne
de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pdants,
tchons de ne pas devenir exagrs.

{*} Paroles des DBATS en racontant les injures lgants adresses au
romantiques par le clbre M. Villemain,  la clture ou  l'ouverture
de son cours, mars 1823.

[107] L'abb Girard, observateur ingnieux, crivait en 1746: L'usage,
qui permet la galanterie aux femmes maries leur dfend la passion; elle
serait ridicule chez elles.

(_Synonymes_, article _Amour_.)

[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, dcade 3,
nouvelle 7, pag. 313-321, dition de Venise, 1608.

[109] _Pallida morte futur._

[110] Les tableaux de Paul Vronse, Venise triomphante, par exemple,
sont aussi des chef-d'oeuvre dans le _style magnifique_; ce style est
beaucoup plus gnralement got que celui de Raphal; mais enfin, pour
la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du
Vatican.

[111] Cet air appartient  la _Gabrielle de Vergy_, l'un des
chefs-d'oeuvre de M. Caraffa. C'est le duetto,

Oh istante felice


[112] Voir la manire admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et
l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prire de
Desdemona, il s'crie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien
de comparable  l'Angleterre pour la dclamation et les jardins.

[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde
partie est toute mlancolique. Vigano est un homme de gnie, connu
seulement en Lombardie, o il est mort en 1821, aprs avoir donn les
ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Promthe_, etc.,
etc.

[114] Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me
semble odieux.

Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manire dont
madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout  fait dans le bas de sa
superbe voix. Ce son retentit dans tous les coeurs.

[115]

........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE).


[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la sant de cet aimable
artiste pour rendre extrmement dplaces toutes ces louanges. Je parle
du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif 
ct de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le
courant de cette biographie.

[117] Va, malheureuse! je te maudis.

[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte
d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de
clarinette est le mme. L'accompagnement de l'orchestre pendant
qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second
acte) est  ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en
_mi bmol_.

[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappel l'inimitable Bocci,
qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.

[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps
heureux au sein de la misre.

[121] Il tait d'un grand effet  Naples, o l'on crot  la
_jettatura_.

[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; dsespoir de D. Anna quand
elle aperoit le cadavre de son pre.

[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair  mes yeux!_
Cela veut dire que l'clair lui fait voir que Desdemona est endormie, et
que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adresss en songe 
l'homme qu'elle aime, et non pas  lui Othello, qui s'avance, et qu'elle
ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.

[124] Voir les Mmoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de
Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien
suprieur  celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les moeurs et
la physionomie d'un sicle.

[125] Fait absolument semblable  Chambry, juillet 1823.

[126] Anecdote de mon ami de Bergame, oblig, par la rumeur publique,
d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait
regard de travers (1782). Il en fut quitte pour un sjour de six
semaines en Suisse.






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Marie-Henri Beyle (Stendhal)

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