The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by 
Marie-Henri Beyle (Stendhal)

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Title: La vie de Rossini, tome II

Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)

Release Date: January 15, 2010 [EBook #30978]

Language: French

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

II

TABLISSEMENT DU TEXTE ET PRFACE PAR

HENRI MARTINEAU

PARIS

_LE DIVAN_

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIX




STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

    Laissez aller votre pense
    comme cet insecte qu'on
    lche en l'air avec un fil  la patte.
      SOCRATE. _Nues d'Aristophane_.




VIE DE ROSSINI




CHAPITRE XX

LA CENERENTOLA


J'ai entendu pour la premire fois la _Cenerentola_  Trieste; elle
tait divinement chante par madame Pasta, aussi piquante dans le rle
de Cendrillon qu'elle est tragique dans Romo; par Zuchelli, dont le
public de Paris a le tort de ne pas assez apprcier la voix magnifique
et pure; et enfin par le dlicieux bouffe Paccini.

Il est difficile de rencontrer un opra mieux mont. Le public de
Trieste fut de cet avis; car, au lieu de trente reprsentations de la
_Cenerentola_ que madame Pasta devait donner, il en exigea cent.

Malgr le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose si
ncessaire au plaisir musical, la _Cenerentola_ ne me fit aucun plaisir.
Le premier jour, je me crus malade; je fus oblig de m'avouer aux
reprsentations suivantes, qui me laissaient froid et glac au milieu
d'un public ivre de joie, que mon malheur tait un accident personnel.
La musique de la _Cenerentola_ me parat manquer de _beau idal_.

Il est des spectateurs peu attentifs au mrite de la difficult vaincue,
et auxquels la musique ne plat que par les illusions romanesques et
brillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise,
elle ne donne rien  l'imagination; si elle est sans _idal_, elle
fournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repousse
prend son vol ailleurs. En voyant la _Cenerentola_ sur l'affiche, je
dirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que je
m'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur des
malheurs ou des jouissances de vanit, sur le bonheur d'aller au bal
avec de beaux habits ou d'tre nomm matre d'htel par un prince. Or,
n en France et l'ayant longtemps habite, j'avoue que je suis las et de
la vanit, et des dsappointements de la vanit, et du caractre gascon,
et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur les
mcomptes de la vanit. Depuis la mort des derniers hommes de gnie,
d'glantine et Beaumarchais, tout notre thtre ne roule que sur un seul
mobile, la vanit; la socit elle-mme, du moins les dix-neuf
vingtimes de la socit et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'est
mis en activit que par un seul mobile, la vanit. On peut, je crois,
sans cesser d'aimer la France, tre un peu las de cette passion qui,
chez nous, remplace toutes les autres.

J'allais  Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la _Cenerentola_,
je me crus encore au Gymnase.

La musique est incapable de _parler vite_; elle peut peindre les nuances
de passions les plus fugitives, des nuances qui chapperaient  la plume
des plus grands crivains; on peut mme dire que son empire commence o
finit celui de la parole; mais ce qu'elle peint, elle ne peut pas le
montrer _ moiti_. Elle partage en ce sens les dsavantages de la
sculpture, mise en rivalit avec la peinture sa soeur: la plupart des
objets qui nous frappent dans la vie relle sont interdits  la
sculpture, parce qu'elle a le malheur d'tre hors d'tat de peindre _
demi_. Un guerrier clbre, couvert de son armure, est magnifique sous
le pinceau de Paul Vronse ou de Rubens; rien de plus ridicule et de
plus lourd sous le ciseau du sculpteur. Voyez le Henri IV de la cour du
Louvre[1].

Un sot fera un rcit pompeux et faux d'un prtendu combat dans lequel il
s'est couvert de gloire; le chant est de _bonne foi_ et nous peint sa
valeur, mais l'accompagnement se moque de lui. Cimarosa a fait vingt
chefs-d'oeuvre sur des donnes de cette espce.

La mlodie ne peut pas fixer _ demi_ notre imagination sur une nuance
de passion, cet avantage est rserv  l'harmonie; mais remarquez que
l'harmonie ne peut peindre que des nuances _rapides_ et _fugitives_. Si
elle usurpe trop longtemps l'attention, elle tue le chant, comme dans
certains passages de Mozart; et,  son tour, l'harmonie devenant partie
principale, ne peut pas peindre _ demi_. Je demande pardon pour ce
petit cart mtaphysique, que je pourrais rendre moins inintelligible au
moyen d'un piano[2].

Je tentais d'expliquer comme quoi la musique est peu propre  rendre les
_bonheurs de vanit_, et toutes les petites mystifications franaises
qui, depuis dix ans, fournissent les thtres de Paris de tant de pices
_extrmement piquantes_[3], mais que l'on ne peut revoir trois fois.

Les bonheurs de vanit sont fonds sur une comparaison vive et rapide
avec _les autres_. Il faut toujours _les autres_; cela seul suffit pour
glacer l'imagination, dont l'aile puissante ne se dveloppe que dans la
solitude et l'entier oubli _des autres_. Un art qui n'agit que par
l'imagination ne doit donc pas se piquer de peindre la vanit.

La _Cenerentola_ est de 1817; Rossini l'crivit  Rome pour le thtre
_Valle_ et pour la saison du Carnaval (26 dcembre 1816, jusque vers le
milieu de fvrier 1817). Il eut des chanteurs assez inconnus, mesdames
Righetti et Rossi, le tnor Guglielmi, et le bouffe De Begnis.

L'introduction de la _Cenerentola_ se compose du chant des trois soeurs:
l'ane essaie un pas devant sa psych; la seconde ajuste une fleur dans
ses cheveux; la pauvre Cendrillon, fidle au rle que nous lui
connaissons depuis notre enfance, souffle le feu pour faire du caf.
Cette introduction est fort piquante; le chant de Cendrillon est
touchant, mais touchant comme le drame, touchant par un malheur
vulgaire: tout cela semble crit sous la dicte du proverbe franais:
_Glissons, n'appuyons pas._ Cette musique est minemment rossinienne.
Jamais Paisiello, Cimarosa ou Guglielmi n'ont atteint  ce degr de
lgret.

    Una volta, e due, e tre!

Le chant de ces mots me semble parfaitement trivial. A ce moment, la
musique de la _Cenerentola_ commence toujours  m'tre dplaisante; et
cette impression, qui ne disparat jamais tout  fait, revient souvent
avec une nouvelle force. A Trieste, pour me consoler d'tre triste comme
un Anglais au milieu d'un parterre tout joyeux, je conclus de ce que
j'prouvais que la musique a aussi son _beau idal_: il faut que les
situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images
qu'elle lance sur notre imagination n'aient point un degr de vulgarit
trop marqu. Je ne puis me faire aux comdies de M. Picard, je mprise
trop ses hros; je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup de _Philibert_ et
de _Jacques Fauvel_ dans le monde, mais ce que je nie, c'est que je leur
adresse jamais la parole.

En entendant ce chant,

    Una volta, e due, e tre!

je me crois toujours dans une arrire-boutique de la rue Saint-Denis. Le
Polonais ou l'habitant de Trieste ne peut avoir cette impression
dsagrable: quant  moi, je dsire de tout mon coeur que l'on soit
heureux dans toutes les arrire-boutiques de France, mais je ne puis
faire ma socit des gens qui les habitent; je dplairais encore plus
qu'on ne me dplairait.

La cavatine de don Magnifico,

    Miei rampolli feminini,

chante par Galli ou Zuchelli, est une dbauche de belle voix: ce
morceau a beaucoup de succs, parce qu'il nous fait goter vivement le
charme attach  de beaux sons de basse bien pleins et bien sonores; du
reste, il est dans le style de Cimarosa, au gnie prs.

Le duetto de Ramire, le prince dguis de la _Cenerentola_[4], me
console un peu de la cavatine de don Magnifico; cette grce est encore
un peu celle des Nina de la rue Vivienne, mais tout plat dans une
jolie femme, et la beaut fait oublier le ton vulgaire. Il y a du charme
dans

    Una grazia, un certo incanto;

je trouve beaucoup d'esprit dans

    Quel ch' padre non  padre
       *       *       *
    Sta a vedere che m'imbroglio[5]

Nous voici dans la vraie force du talent de Rossini, dans sa partie
triomphante. Quel dommage pour les personnes qui sentent d'une certaine
faon qu'il n'ait pas ml un peu de noblesse  tout son esprit! Il faut
se souvenir que cet opra fut crit pour les Italiens de Rome, des
habitudes desquels trois sicles de Papaut et de la politique des
Alexandre VI et de Ricci[6] ont banni toute noblesse et toute
lvation[7].

La cavatine du valet de chambre Dandini habill en prince,

    Come il ape ne'giorni d'aprile,

est extrmement piquante. Ici le style d'antichambre est  sa place; il
y a juste dans la musique, comme dans le libretto, ce vernis lger de
vulgarit ncessaire pour rappeler l'tat de Dandini, mais il ne choque
pas. Dans Cimarosa, nous voyons plutt les passions des personnages
subalternes que les habitudes sociales que leur a fait contracter leur
position dans la socit; seulement leurs passions sont contraries par
les circonstances d'une position infrieure.

Cette cavatine, qui sert de _concerto_  une belle voix de basse, est
souvent chante  Paris, d'une manire dlicieuse, par l'excellent
Pellegrini: il dit avec une grce infinie et avec des _fioriture_ tout 
fait sduisantes:

    Galoppando s'en va la ragione
    E fra i colpi d'un doppio cannone
    Spalancato  il mio core di gia,
    (Ma al finir della nostra commedia...)

La rapidit du chant de ce dernier vers est entranante. L'auteur
italien (le signor Feretti, Romain) a eu le bon esprit, comme on voit,
de ne pas copier l'esprit franais de son original, il lui a fallu du
courage. On sait assez que _Cendrillon_ est l'un des plus jolis ouvrages
de M. Etienne.

Aprs les ides, sinon basses, du moins extrmement vulgaires que cet
opra nous a prsentes jusqu'ici, et dont Rossini a plutt forc que
modr la couleur, l'me est rafrachie par le jeu de madame Pasta et sa
passion enfantine lorsque, courant aprs son pre, qu'elle retient par
la basque de son habit brod, elle lui chante:

    Signor, una parola!

J'avoue que ce quintetto me fait un grand plaisir; j'ai besoin de
quelque chose de noble en musique comme en peinture, et j'ai l'honneur
d'tre, pour les _Tniers_, de l'avis de Louis XIV.

Il fallait le jeu de madame Pasta pour que je puisse pardonner la
trivialit du chant

    La belle Venere
    Vezzoza, pomposetta!

Ce coloris dplaisant disparat tout  coup dans

    (Ma vattene) Altezzissima!

La passion se montre chez don Magnifico et  l'instant je ne vois plus
la trivialit de ses habitudes. La belle voix de Galli est ravissante 
cet instant.

Il y a un chant fort agrable, quoique encore un peu vulgaire, sur les
paroles:

    Nel volto estatico
    Di questo  quello.

La sortie de don Magnifico, dans la scne suivante, offrait encore 
Galli une occasion de faire admirer sa superbe voix dans le vers

    Tenete allegro il re: vado in cantina[8].

Jouant un peu sur le mot _cantina_ (cave), sa voix magnifique descendait
jusqu'au _la_ d'en bas.

Le _finale_ du premier acte, qui dbute par un choeur des courtisans du
prince, qui ramnent don Magnifico de la cave,  demi ivre, et qui
continue par l'air de don Magnifico, est tout  fait dans l'ancien style
bouffe de Cimarosa,  la passion prs. Je n'ai dj que trop rpt,
peut-tre, que l'absence de la passion dans les personnages bas laisse
paratre tout  coup ce que leur tat peut avoir de dgotant, et
j'avoue que je ne puis pas revoir deux fois Tiercelin dans le _Coin de
Rue_ ou dans l'_Enfant de Paris_.

Dans l'air de don Magnifico:

    Noi don Magnifico,

la passion est remplace, comme de coutume, par l'esprit, et l'esprit,
en musique, n'empche pas toujours d'tre un peu plat. Il n'y a que de
beaux sons dans cet air, je n'y trouve ni verve ni gnie; or, il me
semble que la farce n'admet pas la mdiocrit. En revanche, le duetto
qui suit est entranant; on disait  Trieste que c'tait le chef-d'oeuvre
de la pice. Ramire demande  Dandini, son valet de chambre, dguis en
prince, ce qu'il lui semble du caractre des deux filles du baron:

    Zitto, zitto; piano, piano.

La partie du tnor (Ramire) est d'une fracheur dlicieuse et tout 
fait d'accord avec les sentiments d'un jeune prince  qui l'enchanteur
qui le protge a rvl qu'une des filles du baron est digne de tous ses
voeux: l'enchanteur veut parler de Cendrillon. La rapidit et la vivacit
de ce duetto sont inimitables: c'est un feu d'artifice. Jamais la
musique n'a lanc avec cette rapidit et ce succs des sensations
nouvelles et piquantes sur l'me des spectateurs.

L'homme dans une situation ordinaire, qui assiste  ce duetto, ne peut
pas s'empcher d'tre gai; il se sent venir  l'esprit les ides les
plus bouffonnes, ou plutt il se sent ravir par le bonheur que donnent
ces ides quand on les gote. Le quartetto qui se forme par l'arrive
des deux soeurs a des passages jolis et d'une grande vrit dramatique:

    Con un anima plebea!
    Con un aria dozzinale!

Il y a de la grce et surtout beaucoup d'esprit dans l'air de la
Cenerentola  son entre dans le salon:

    Sprezza quei don che avversa.

Le second acte s'ouvre par un air de don Magnifico, dans lequel il nous
dit que, lorsqu'une de ses filles sera l'pouse du prince, les
revenants-bons pleuvront chez lui:

    Gi mi par che questo e quello
    Confinandomi a un cantone
    E cavandosi il cappello
    Incominci: Ser barone
    Alla figlia sua reale
    Porterebbe un memoriale?
    Prendr poi la cioccolata,
     una doppia ben coniata.
    Faccia intanto scivolare
    Io rispondo: Eh si vedremo;
    Gi  di peso[9]? parleremo...

L'air de Ramire, quand il est amoureux et qu'il jure de trouver sa
belle.

    Se fosse in grembo a Giove[10],

est agrable et fort piquant; c'est un morceau brillant pour une jolie
voix de tnor, cela est admirable dans un concert: sur quoi j'observerai
que les imitateurs de Rossini ont bien pris sa rapidit, chose facile 
copier en musique, mais ils n'ont jamais pu imiter son esprit.

Le duetto qui suit,

    Un segreto d'importanza,

est la perfection de l'art d'imiter. Trs-probablement ce duetto
n'existerait pas sans celui du second acte du _Matrimonio segreto:_

    Se fiato in corpo avete.

Et cependant, mme quand on sait par coeur le duetto du _Mariage secret_,
on entend encore celui-ci avec un plaisir infini. Mon assertion peut se
vrifier  Paris; ce duetto est suprieurement chant par Zuchelli et
Pellegrini. Les mots

    Son Dandini, il cameriere!

font toujours rire, par l'extrme vrit dramatique et par le malheur
subit de la grosse vanit du baron.

Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus lgre de l'effet
que le dlicieux bouffe Paccini, charg du rle de Dandini, produisait 
Trieste! Il fallait le voir jouissant de la sottise du baron lorsqu'ils
paraissaient ensemble pour le duetto, l'observant du coin de l'oeil sans
qu'il y part, mais tellement attentif  l'observer, qu'en s'asseyant il
tait toujours sur le point de manquer sa chaise et de tomber  terre;
il fallait le voir s'efforant, mais en vain, de dissimuler le rire fou
qui le saisit quand il s'aperoit de l'importance que le baron attache 
la confidence qu'il va lui faire; alors, dtournant la tte pour cacher
son rire, lequel mouvement dsesprait le baron, comme signe de disgrce
de la part du prince, et ensuite, au premier moment de srieux qu'il
pouvait obtenir, se retournant d'un air grave vers le pauvre baron; la
force de soutenir l'air grave venant  lui manquer, il levait les
sourcils d'une manire dmesure, nouvelle inquitude mortelle du
gentilhomme campagnard  la vue de cette mine rellement pouvantable de
la part du prince. L'acteur charg du rle du baron n'avait nul besoin
de faire des gestes; les spectateurs, touffant de rire et s'essuyant
les yeux, n'avaient aucune attention  lui donner; son ridicule tait 
jamais tabli par les gestes de Paccini: ils taient tellement ceux d'un
homme qui jouit _actuellement_ de la prsence relle d'un sot qu'il
attrape, que le rle du baron, et-il t jou avec toute la noblesse
possible par Fleury ou de'Marini, ces grands matres dans l'art du
comique noble, ils eussent t ridicules, il n'y avait pas  s'en
ddire. On voyait trop de vrit dans les gestes de Paccini pour qu'on
pt admettre un instant qu'un homme, faisant ces mines, pt se tromper
sur la prsence relle d'un sot.

Et ce spectacle tonnant changeait tous les jours; comment donner une
ide de la foule infinie de mauvaises plaisanteries, de parodies des
gestes de ses camarades, d'allusions  leurs petites aventures ou aux
anecdotes de la journe dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu?

Quels rires inextinguibles, lorsqu'un jour, en disant au baron,

    Io vado sempre a piedi,

il s'avisa d'ajouter: _Per esempio verso la crociata_! Je sens qu'on ne
_raconte pas le rire_; car, pour le raconter, il faut le reproduire, et
la moindre anecdote qui,  raconter, prend une demi-minute, juste le
temps dont elle est digne, cote  l'imprimer trois ou quatre pages, 
la vue desquelles on est saisi de honte, et l'on efface.

Paccini est, comme Rabelais, un volcan de mauvaises plaisanteries; et,
quelque effet qu'elles produisent dans la salle, il est sans doute celui
qu'elles rjouissent le plus: il n'est aucun spectateur qui puisse en
douter, tant il y a de verve et de vrit dans son geste. C'est, je
pense, cette _vrit_, cette navet vidente, qui lui fait pardonner le
nombre infini de choses burlesques et ridicules qu'on lui voit hasarder
 chaque reprsentation, et qui, ailleurs, le feraient mettre en prison.
Par exemple,  Trieste, le 12 fvrier, on clbre le jour de naissance
du souverain; on chante une messe en musique  la cathdrale, et le
_Gloria in excelsis_ est, comme on sait, l'un des morceaux les plus
importants de toute messe en musique: il y a sur ces paroles un
mouvement de passion  exprimer. Tous les fidles peuvent chanter 
l'glise, Paccini comme un autre: pourquoi pas? en Italie, les chanteurs
ne sont nullement excommunis. Paccini se rend donc  l'glise, mais il
y arrive avec les cheveux poudrs  blanc; il chante le _Gloria in
excelsis_ avec les fidles, et mme il chante bien et de tout le srieux
possible. Mais,  la vue de cette figure de Paccini chantant et srieux,
toute l'glise clate de rire, et les autorits constitues les
premires.

J'ai choisi exprs, pour la rapporter, une des plus mauvaises
plaisanteries de Paccini. Il est clair qu' Paris elle ne crerait que
de l'indignation ou du dgot, au lieu du rire gnral dont nous fmes
tmoins  Trieste: c'est prcisment de cette indignation que je veux
parler. Paccini, s'il jouait en France, non-seulement ferait natre de
l'indignation par la plaisanterie condamnable ci-dessus rapporte, mais
encore, je l'avance hardiment, par un grand nombre d'autres _nullement
rprhensibles_.

Dans mon intime conviction, Paccini, engag  l'Opra-Italien de
Londres, y aurait certainement le plus grand succs, comme  Louvois il
serait effray et glac, ou impitoyablement siffl s'il osait tre
lui-mme. On dirait que le rire est prohib en France[11]; sur quoi je
demande: ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations
avances? Un peuple doit-il ncessairement passer, en se civilisant par
un tel excs de vanit? ou bien rencontrons-nous tout simplement ici un
nouvel effet de l'influence de la cour de Louis XIV sur les gots des
Franais et sur leur manire d'apprcier toutes choses? L'Amrique,
rpublique fdrative, en se dbarrassant de la tristesse puritaine et
de la cruaut biblique, d'ici  cent cinquante ans arrivera-t-elle 
cette prohibition de rire[12]?

Si nous n'avons pas eu Paccini  Paris, s'il est mme _impossible_ que
nous l'ayons jamais, nous avons entrevu Galli, dans le rle de don
Magnifico. Mais c'est  Milan, o il est aim d'un public qui aime 
rire, qu'il fallait voir son srieux lorsqu'il visite le salon pour
vrifier si personne n'coute;  ce seul srieux on reconnat le sot qui
va recevoir une grande confidence. Et quel feu, quelle admirable
vivacit dans sa manire de retourner  son fauteuil pour couter le
prince! Il tait tellement opprim par le respect, et cependant si avide
d'couter, qu'il n'avait plus de forces, et que son corps prenait comme
le mouvement ondulant d'un serpent, vari,  chaque parole du prince,
par un mouvement convulsif; on ne pouvait pas douter d'avoir sous les
yeux l'extrme d'une passion, et d'une passion ridicule. Galli n'a os
hasarder qu'une partie de ces gestes devant le public de Paris, qui
effraie les pauvres chanteurs italiens. Ils savent que c'est  Paris que
se font aujourd'hui les rputations europennes. Un article musical de
_la Pandore_, qui n'est pour nous qu'une pauvret bien crite que nous
sautons, est une chose importante pour un pauvre acteur tranger. Il a
la bonhomie d'y voir la voix du public le plus respectable de l'Europe.
Un Anglais, de son ct, y cherche l'indication des talents,  la vue
desquels il doit s'crier: _wonderfull! quite amasing!_ Et plus
l'article est frivole et ridicule, plus il semble respectable  cet
esclave rvolt contre le srieux.

Le duetto

    Un segreto d'importanza,

est bientt suivi d'un morceau d'orchestre qui peint une tempte pendant
laquelle le carrosse du prince est renvers. Ce n'est point du tout le
style allemand; cette tempte n'est point comme celle de Haydn dans les
_Quatre-Saisons_, ou comme la composition des balles fatales dans le
_Freyschtz_ de Maria Weber. Cet orage n'est pas pris au tragique: la
nature y est cependant imite avec vrit; il a son petit moment
d'horreur fort bien rendu. Enfin, sans de grandes prtentions au
tragique, ce morceau fait un charmant contraste dans un opra buffa. On
s'crie vingt fois en l'entendant (mais non pas  Louvois, je parle d'un
orchestre qui sent les nuances, celui de Dresde ou de Darmstadt, par
exemple); on s'crie, _que d'esprit!_ J'ai eu souvent des discussions
sur ce morceau, avec mes amis allemands; j'ai bien reconnu qu' leurs
yeux cette tempte n'est qu'une miniature efface: qu'on juge de leur
mpris, il leur faut pour les toucher des fresques  la Michel-Ange; ils
aiment, par exemple, le tapage infernal de la fin du morceau de la
formation des balles diaboliques du _Freyschtz_ dont je parlais tout 
l'heure. Nouvelle preuve que le _beau idal_, en musique, varie comme
les climats. A Rome, pays pour lequel Rossini a crit cette tempte, des
hommes d'une sensibilit vive et irritable  l'excs, heureux par leurs
passions, malheureux par les affaires srieuses de la vie, se
nourrissent de caf et de glaces:  Darmstadt, tout est bonhomie,
imagination et musique[13]; avec de la prudence et force coups de
chapeau au prince, on parvient  se faire un joli bien-tre; d'ailleurs
on vit de bire et de choucroute, et l'air est offusqu de brouillards
six mois de l'anne. A Rome, le 25 dcembre, jour de Nol, en allant 
la messe papale  Saint-Pierre, le soleil m'incommodait; c'tait comme 
Paris un jour chaud de la mi-septembre.

Aprs la tempte vient le charmant sestetto,

    Quest' un nodo inviluppato;

si frappant d'originalit: je l'admirais davantage autrefois; il me
semble aujourd'hui avoir des longueurs vers la fin de la partie chante
_sotto voce_. Ce sestetto peut disputer la qualit de chef-d'oeuvre de la
pice au charmant duetto du premier acte entre Ramire et Dandini,

    Zitto, zitto; piano, piano;

et si le duetto l'emporte, c'est par l'admirable _rapidit_, c'est parce
qu'il est une des choses les plus entranantes que Rossini ait crites
dans le style vif et rapide, o il est suprieur  tous les grands
matres, et qui forme le trait saillant de son gnie.

Le grand air de la fin, chant par la Cenerentola, est un peu plus qu'un
air de bravoure ordinaire; on y trouve quelques lueurs de sentiment:

    Perch tremar, perch?
    .............
    Figlia, sorella, amica,
    Padre, sposo, amiche! oh istante!

A la vrit, la mlodie de ces traits de sentiment est assez commune.
C'est un des airs que j'ai entendus le mieux chanter par madame Pasta;
elle y portait un accent digne de la situation (un bon coeur qui triomphe
et pardonne aprs de longues annes de misre), et loignait ainsi
l'ide importune d'un air de bravoure et fait pour les concerts. Au
contraire, dans la bouche de mademoiselle Esther Mombelli,  Florence,
en 1818, cet air n'tait plus qu'un air de bravoure suprieurement
chant. Rien n'tait plus net et plus perl que le son de cette belle
voix conduite avec toute la grce nave de la mthode antique. On
croyait assister  un concert; personne ne songeait au sentiment qui
aurait pu animer _Cendrillon_, et qui n'animait pas la musique. Quand
madame Pasta chante Rossini, elle lui prte prcisment les qualits qui
lui manquent.

On peut remarquer que voil trois de ses opras que Rossini finit par un
grand air de la prima donna: _Sigillara_, _l'Italiana in Algeri_ et la
_Cenerentola_.

Je dois rpter ici que je suis tout  fait juge incomptent pour la
_Cenerentola_. Cette protestation est dans mon intrt; l'on douterait
de mon extrme sensibilit pour la musique, et je puis faire de la
modestie sur tout, except sur l'extrme sensibilit. La _Cenerentola_
est une des partitions qui a eu le plus de succs en France et je ne
doute pas que si le caprice des directeurs avait engag pour ce rle
mademoiselle Mombelli, mademoiselle Schiassetti, ou telle autre bonne
chanteuse, cet opra n'et atteint le succs du _Barbier_. Il n'y a
peut-tre pas, dans toute la _Cenerentola_, dix mesures qui me
rappellent les folies aimables ou plutt dignes d'tre aimes, qui
accourent de toutes parts  mon imagination quand j'ai le bonheur de
rencontrer _Sigillara_ ou les _Pretendenti delusi_[14]. Il n'y a
peut-tre pas dans la _Cenerentola_ dix mesures de suite qui ne
rappellent l'arrire-boutique de la rue Saint-Denis, ou le gros
financier ivre d'or et d'ides prosaques, qui, dans le monde, me fait
dserter un salon lorsqu'il y entre. Ces choses, qui me choquent comme
grossires, auraient plu  Paris comme _comiques_, si elles eussent t
bien chantes. On peut dire que le public de Paris ne les a pas vues;
autrement ce public, qui encourage par son suffrage la _Marchande de
Goujons_, _l'Enfant de Paris_ et les _Cuisinires_, et aussi donn un
succs fou  la _Cenerentola_. Cet opra et eu en sa faveur, tout le
mcanisme du double vote; il et t applaudi et par les amateurs de la
musique italienne, et par ceux de la grosse joie des Varits.




CHAPITRE XXI

VELLUTI


J'ai  faire une communication pnible  la partie la plus bienveillante
du public que la prsente biographie peut esprer. Il m'en cote
infiniment; je sens tout ce que je hasarde: plusieurs opinions
singulires  Paris, qu'on voulait bien me passer jusqu'ici comme des
carts sans consquence, vont se changer tout  coup en paradoxes
intolrables, peut-tre odieux, et surtout amens sans -propos. Mais
enfin, l'auteur ayant fait le voeu singulier de dire, sur tout, ce qui
lui semble la vrit, au risque de dplaire, et au seul public qui
puisse le lire, et au grand artiste dont il crit la vie, il faut bien
continuer ainsi qu'on a commenc. Un homme du monde qui est all deux
cents fois en sa vie aux Bouffes, qui commence  ne plus aimer
l'Acadmie royale de musique que pour les ballets, et qui nglige
Feydeau, est assurment le lecteur le plus clair et le plus
bienveillant que je puisse esprer. Cet homme du monde se souvient
peut-tre d'avoir vu jadis, quand la censure tait indulgente, la
brillante comdie du _Mariage de Figaro_. Figaro se vante de savoir le
fond de la langue anglaise: il sait _goddam_. Eh bien! puisqu'il faut
risquer de me perdre par un seul mot, voil justement le point o en est
un amateur de Paris,  l'gard d'une des parties principales du chant,
les _fioriture_ ou agrments. Il faudrait que cet amateur et entendu
pendant six mois Velluti ou Davide, pour avoir quelque ide de cette
rgion de la musique, entirement neuve pour des oreilles parisiennes.
En arrivant dans un pays nouveau, aprs le premier coup d'oeil, qui n'est
pas sans agrments, on est bien vite choqu du grand nombre de choses
tranges et insolites qui vous assigent de toutes parts. Le voyageur le
plus bienveillant et le moins sujet  l'humeur, a grande peine  se
dfendre de certains mouvements d'impatience. Tel serait l'effet que la
dlicieuse mthode de Velluti produirait d'abord sur l'amateur de Paris.
Je propose  cet amateur d'entendre, le plus tt qu'il pourra, la
romance de l'_Isolina_ chante par Velluti[15].

Une femme jolie, et surtout remarquable par une taille superbe, qui se
promne  la terrasse des Feuillants, enveloppe dans sa fourrure, par
un beau soleil du mois de dcembre, est un objet fort agrable aux yeux;
mais si un instant aprs cette femme entre dans un joli salon garni de
fleurs, et o des bouches de chaleur artistement mnages font rgner
une temprature douce et gale, elle quitte sa fourrure et parat dans
toute la fracheur brillante d'une toilette de printemps. Faites venir
d'Italie la romance de l'_Isolina_, entendez-la chanter par une jolie
voix de tnor, vous verrez apparatre la jeune femme de la terrasse des
Feuillants, mais vous ne pourrez gure juger que de l'lgance des
mouvements et des formes; la fracheur et le fini des contours seront
invisibles pour vous. Que ce soit au contraire la dlicieuse voix de
Velluti qui chante sa romance favorite, vos yeux seront dssills, et
bientt ravis  la vue des contours dlicats dont le charme voluptueux
viendra les sduire.

Le tnor a chant trois mesures; ce sont des prires adresses par un
amant  sa matresse irrite. Ce petit morceau finit par un clat de
voix: l'amant, maltrait par ce qu'il aime, implore son pardon au nom du
souvenir charmant des premiers temps de leur bonheur. Velluti remplit
les deux premires mesures de _fioriture_, exprimant d'abord l'extrme
timidit, et bientt le profond dcouragement; il prodigue les gammes
descendantes par demi-tons, les _scale trillate_, et part tout  coup 
la troisime mesure par un clat de voix simple, fort, soutenu, et, les
jours o il jouit de tous ses moyens, _abandonn_. Il est impossible
qu'une femme qui aime rsiste  ce cri du coeur.

Ce style peut sembler trop effmin, et ne pas plaire d'abord; mais tout
amateur franais de bonne foi conviendra que cette manire de chanter
est pour lui une rgion inconnue, une _terre trangre_, dont les chants
de Paris ne lui avaient donn aucune ide. Nous avons bien ici des gens
qui font des ornements et qui les excutent avec justesse, mais les sons
de cette voix ne sont pas agrables en eux-mmes et indpendamment de la
place qu'ils occupent. Ensuite cette voix est antimusicale, elle met
sans cesse ensemble des choses qui ne vont pas  ct l'une de l'autre
et qui se nuisent par leur voisinage. Sans se rendre compte du pourquoi,
un homme n pour les arts, et qui a fait l'ducation de son oreille par
deux cents reprsentations des Bouffes, sent confusment que les
agrments qu'on lui tale manquent de charme; sa raison approuve
tristement, mais son coeur reste froid. C'est la sensation contraire,
accompagne d'un plaisir croissant tous les jours, qu'il trouvera en
entendant Velluti dans les soires o cet excellent chanteur jouit de la
plnitude de ses moyens. Un castrat, attach  la chapelle de Sa Majest
le roi de Saxe, le clbre Sassarini, donnait le mme plaisir dans des
chants d'glise. Davide approche de ces sensations dlicieuses autant
que peut le faire une simple voix de tnor. Je ne nommerai pas ici
quelques autres belles voix, qui rappelleraient les sensations
angliques que l'on doit  Velluti, si le hasard avait plac un coeur
sensible dans le voisinage de ces gosiers flexibles. Ces belles voix,
que le vulgaire admire et auxquelles rien ne manque  ses yeux,
excutent au hasard et souvent fort bien une foule d'agrments de
significations, de couleurs, de natures opposes. Supposez Talma agit
par un cauchemar pnible, et rcitant de suite et ple-mle, mais
toujours avec son rare talent, deux ou trois vers de ses plus beaux
rles. A quatre vers de fureur d'amour, appartenant  l'Oreste
d'_Andromaque_, succdent deux vers de raisonnements levs et sublimes,
pris dans le rle de Svre, de _Polyeucte_; ils sont immdiatement
suivis de deux vers peignant un tyran qui contient  peine sa soif pour
le sang, et l'on reconnat Nron. Le vulgaire, qui n'a point d'me et
qui ne comprend rien  tout cela, trouve tous ces vers fort bien
dclams et applaudit. Voil ce que font la plupart des grands
chanteurs, M. Martin par exemple.

Velluti au contraire dclame bien une suite de vers qui appartiennent
_tous au mme rle_.




CHAPITRE XXII

LA GAZZA LADRA


Ce vrai _drame_ noir et plat a t arrang pour Rossini par M.
Gherardini de Milan, d'aprs le mlodrame du boulevard, qui a pour
auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrce, il parat que
cette vilaine histoire est fonde sur la ralit: une pauvre servante
fut dans le fait pendue jadis  Palaiseau, en mmoire de quoi l'on fonda
une messe appele _la messe de la pie_.

Les Allemands, pour qui ce monde est un problme non rsolu, et qui
aiment  employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les
a placs dans cette triste cage,  en compter les barreaux; les
Allemands, qui prfrent le drame de _Calas_, provenant galement de
notre boulevard, au _don Carlos_ ou au _Guillaume Tell_ de Schiller, qui
leur semblent trop _classiques_; les Allemands, qui, en 1823, croient
aux revenants et aux miracles du prince de Hohenlohe, seraient ravis du
degr de noirceur que la _ralit_ ajoute au triste _drame_ de la _Pie
voleuse_.

Le Franais, homme de got, se dit: Ce monde est si vilain, que c'est
porter de l'eau  la mer et se donner le plus triste des rles, que
d'examiner les s***** de celui qui l'a fait; fuyons la triste ralit.
Et il demande aux arts du _beau idal_ qui lui fasse oublier bien vite,
et pour le plus longtemps possible, ce monde de bassesses, o

    Le grand Ajax est mort, et Thersite respire.
                          (LA HARPE.)

L'Italien, ds qu'il peut tre dlivr du prtre qui a tourment sa
jeunesse, ne s'embarrasse pas de si longs raisonnements; il ne s'en
tirerait jamais, et la police de son pays l'empche, depuis des sicles,
d'apprendre la logique; il a des passions, il s'y livre en aveugle.
Rossini lui fait de belle musique sur un sujet abominable; il jouit de
cette musique sans trop s'arrter au sujet, et fuirait bien vite comme
un _seccatore_ le triste critique qui viendrait lui faire voir les
dfauts de son plaisir. L'Italien n'admet tout au plus qu'une sorte de
discussion, celle qui tend  doubler ses plaisirs tout de suite et
argent comptant.

La _Gazza ladra_ est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Il l'crivit 
Milan en 1817, pour la saison nomme _primavera_ (le printemps)[16].

Quatorze ans du despotisme d'un homme de gnie avaient fait de Milan,
grande ville renomme autrefois pour sa gourmandise, la capitale
intellectuelle de l'Italie; ce public comptait encore dans son sein, en
1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit suprieurs  leur sicle,
reste de ceux que Napolon avait recruts de Bologne  Novare, et de la
Ponteffa  Ancne, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces
anciens employs, que la crainte des perscutions et l'amour des
capitales retenaient  Milan, n'taient nullement disposs  reconnatre
une supriorit quelconque dans le public de Naples. On arriva donc  la
_Scala_, le soir de la premire reprsentation de la _Gazza ladra_, avec
la bonne intention de siffler l'auteur du _Barbier_, d'_Elisabeth_ et
d'_Otello_, pour peu que sa musique dplt. Rossini n'ignorait pas cette
disposition dfavorable, et il avait grand'peur.

Le succs fut tellement fou, la pice fit une telle _fureur_, car j'ai
besoin ici de toute l'nergie de la langue italienne, qu' chaque
instant le public, en masse, se levait debout pour couvrir Rossini
d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au caf de
l'_Acadmie_, qu'indpendamment de la joie du succs, il tait abm de
fatigue pour les centaines de rvrences qu'il avait t oblig de faire
au public, qui,  tous moments, interrompait le spectacle par des _bravo
maestro! e viva Rossini!_

Le succs fut donc immense, et l'on peut dire que jamais maestro n'a
mieux rempli son objet. Les applaudissements taient d'autant plus
flatteurs que, comme je l'ai dj dit, ce public, en 1817, tait encore
compos de l'lite des gens d'esprit de toute la Lombardie. Aussi est-ce
 cette poque que Milan a t illustr par les chefs-d'oeuvre de Vigan.
Ce beau moment s'est termin vers 1820, par les arrestations et le
carbonarisme.

J'tais  la premire reprsentation de la _Gazza ladra_. C'est un des
succs les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et
il se soutint pendant prs de trois mois au mme degr d'enthousiasme.
Rossini fut heureux en acteurs; Galli avait alors la plus belle voix de
basse d'Italie, la voix la plus forte et la plus accentue; il joua le
rle du soldat d'une manire digne de Kean ou de De'Marini. Madame
Belloc chanta celui de la pauvre _Ninetta_ avec sa voix magnifique et
pure qui semble rajeunir tous les ans; elle jouait ce rle facile avec
infiniment d'esprit. Je me souviens qu'elle l'ennoblissait beaucoup; ce
n'tait pas tant une servante vulgaire que la fille d'un brave soldat
que les malheurs de son pre ont force  chercher de l'emploi. Monelli,
tnor agrable, faisait le jeune soldat _Giannetto_ qui revient  la
maison paternelle; et Boticelli, le vieux paysan _Fabrizio Vingradito_,
rle si bien jou  Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et
son jeu tout d'une pice, reprsentait fort bien le mchant _Podest_;
enfin, les grces de mademoiselle Galianis, dans le rle de _Pippo_,
taient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second
acte entre _Pippo_ et _Ninetta_. Tous les acteurs cherchaient comme de
concert  ennoblir la pice. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien
vulgaire.

Que dire de l'ouverture de la _Gazza ladra_? A qui cette symphonie si
pittoresque n'est-elle pas prsente?

L'introduction du tambour comme partie principale lui donn une ralit,
si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouv la sensation dans aucune
autre musique[17], il est comme impossible de ne pas faire attention 
celle-ci. Il me le serait galement de rendre les transports et la folie
du parterre de Milan  l'apparition de ce chef-d'oeuvre. Aprs avoir
applaudi  outrance, cri et fait tout le tapage imaginable pendant cinq
minutes, quand la force ncessaire pour crier n'exista plus, je
remarquai que chacun parlait  son voisin, chose fort contraire  la
mfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus gs
s'criaient dans les loges: _O bello! o bello!_ et ce mot tait rpt
vingt fois de suite: on ne l'adressait  personne, une telle rptition
et t ridicule; on avait perdu toute ide d'avoir des voisins, chacun
se parlait  soi-mme. Ces transports avaient toute la vivacit, tout le
charme d'un raccommodement. La vanit du public se rappelait le _Turco
in Italia_. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opra
avait t siffl comme manquant de nouveaut. Rossini dsira rparer cet
chec, et ses amis furent flatts qu'il et bien voulu faire quelque
chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend
fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture;
Rossini avait besoin de frapper fort ds le dbut. On n'eut pas entendu
vingt mesures de cette belle symphonie, que la rconciliation fut faite;
on n'tait pas  la fin du premier _presto_, que le public sembla fou de
plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Ds lors l'opra et le
succs ne furent plus qu'une scne d'enthousiasme. A chaque morceau il
fallait que Rossini se levt plusieurs fois de sa place au piano pour
saluer le public; et il parut plus tt las de saluer que le public
d'applaudir.

Cette ouverture, qui commence par le retour du jeune soldat couvert de
gloire dans sa famille champtre, prend bientt le caractre triste des
vnements qui vont suivre; mais c'est une tristesse pleine de vivacit
et de feu, une tristesse de jeunes gens; les hros de la pice sont
jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu; elle
me rappelle les belles symphonies de _Haydn_ et l'excs de force qui
distingue ce compositeur. L'attention est appele sur la _Pie_ avec tout
l'esprit possible:

    Brutta gazza maladetta
    Che ti colga la saetta!

Je trouve ici, ds la premire mesure, une certaine nergie rustique,
une teinte champtre, et surtout une absence totale de la finesse des
villes, qui, par exemple, donne  cette introduction une couleur tout 
fait diffrente de celle du _Barbier_. Je me figure que la musique 
Washington ou  Cincinnati, si elle tait nationale et non copie,
offrirait cette absence complte de recherche et d'lgance[18].

Cette nuance d'nergie rustique s'tend sur tout le premier acte.
L'humeur revche de la fermire Lucie, ou plutt les tristes effets que
va produire ce dfaut de caractre, sont annoncs par un morceau
extrmement imposant:

    Marmotte, che fate?

On sent  l'instant la prsence d'un grand talent. Il y a absence de
dtails, et dveloppement parfait d'une grande ide. On voit que
l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de ngliger les
petites phrases amusantes; de l le grandiose[19].

La rponse  Lucie qui demande o est son mari,

    Tuo marito?

le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille  la
main, tout cela est minemment gai, rustique, plein de force, et
rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui est
charge d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat; sa mre dit:

    Egli dee sposar...

la pie l'interrompt par le cri

    Ninetta! Ninetta!

Il y a un feu tonnant dans le _tutti: Noi l'udremo narrar con diletto_.
J'observerai toutefois que la joie vive et le _brio_ (l'entranement)
sont d'autant moins difficiles  produire, que l'on ne cherche pas 
conserver l'air distingu et noble. Il y a ici deux jolis vers bien
militaires:

    Or d'orgoglio brillar lo vedremo,
    Or di bella piet sospirar.

La cavatine de Ninette

    Di piacer mi balza il cor,

est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini: qui
ne la connat pas? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune
paysanne. Jamais peut-tre Rossini n'a t plus brillant et en mme
temps plus dramatique, plus vrai, plus fidle aux paroles. Cet air est
de la force de Cimarosa, et a une vivacit de dbut assez rare chez
Cimarosa.

Peut-tre pourrait-on blmer la cantilne, comme un peu vulgaire et
rustique. Remarquez que ds que Rossini veut tre expressif, il est
oblig d'en revenir au chant priodique. La phrase _di piacere_ a huit
mesures, chose rare chez ce matre[20]. Il y a une nuance touchante
introduite avec un art infini; c'est dans

    Dio d'amor, confido in te,

avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles _Dieu d'amour_ dans
la bouche d'une jeune paysanne. Apparemment que l'auteur est un
_classique_. Madame Fodor a chant cette cavatine  Paris, avec une voix
au-dessus de tous les loges, mais la sensibilit et l'accent
rpondaient peu  la beaut de la voix. A la manire de tous les
artistes qui ne brillent pas par la sensibilit et le foyer intrieur,
comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette
cavatine _belle_, elle la faisait _riche_. Elle accablait de roulades et
d'ornements suprieurement excuts, les inspirations du maestro, et
parvenait  les faire oublier. Voil un joli triomphe! Rossini, s'il
l'avait entendue, lui aurait rpt ce qu'il dit au clbre Velluti,
lors de la premire reprsentation de l'_Aureliano in Palmira_ (Milan
1814): _Non conosco pi le mie arie_. Je ne reconnais plus ma musique.

L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle,
est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La premire phrase
de

    Di piacer mi balza il cor,

doit tre donne absolument sans ornements et sans roulades; il faut les
rserver pour la fin de l'air, o Ninette semble rflchir sur l'excs
de son bonheur. Les _fioriture_ gaies et brillantes sont fort bien
places sur

    Ah! gia dimentico
    I miei tormenti

paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manire sduisante.

A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par
madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais
encore des transports du public,  l'apparition de cet air si simple, si
naturel, si facile  comprendre. C'est le sublime du gnie champtre. Il
est fcheux que la scne ne soit pas en Suisse; cet air conviendrait 
_Lisbeth_[21]. Les spectateurs du parterre taient monts sur les
banquettes; ils firent rpter l'air de madame Belloc et l'coutrent
debout; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisime fois,
lorsque Rossini dit de sa place au piano, aux spectateurs des premires
files du parterre: Le rle de Ninette est fort charg de musique;
madame Belloc sera hors d'tat d'arriver  la fin, si vous la traitez
ainsi. Cette raison, qui fut rpte et discute au parterre, produisit
enfin son effet aprs une interruption d'un quart d'heure. Tous mes
voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, comme d'anciennes
connaissances. Je n'ai jamais revu une telle imprudence en Italie. Un
espion peut prendre prtexte d'une telle conversation pour paratre li
avec vous et vous dnoncer ensuite avec succs.

Aprs cette cavatine, qui respire la joie et la fracheur des forts
nous sommes ramens  ce que la civilisation a de plus ignoble, par
l'air du juif; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus
abominable race de l'univers[22]: cet air est pourtant fort bien. A
force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant  la
ralit. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance
infinie, une _luxuriancy_ de gnie, comme diraient les Anglais, dans le
choeur qui annonce le retour de Giannetto:

    Bravo! bravo! ben tornato!

L'air de ce jeune soldat qui, aprs s'tre couvert de gloire  l'arme,
arrive dans son village, o le journal a donn de ses nouvelles, est
faible et plat, et de plus dplac. Le jeune soldat aborde sans faon
sa matresse, et laisse seuls, dans le fond de la scne, son pre, sa
mre, et tout le village, qui le regardent parler d'amour: cette
charmante passion a tout perdu si on lui te la pudeur.

    Anco al nemico in faccia,

est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le
contraire du feu et de la passion folle et franaise qui tait
ncessaire ici, dans

    Ma quel piacer che adesso,

et surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait
grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et
l'accent du coeur, qui manquent  sa partition. Il faudrait que madame
Pasta pt se charger de ce rle, et de tous les rles passionns de ce
matre; elle leur rendrait le mme service qu' Tancrde.

Avec les paroles,

    No, non m'inganno,

que Galli prononce en descendant la colline, la tragdie parat, et la
gaiet s'vanouit pour toujours.

Lorsque Rossini fit la _Gazza ladra_, il tait brouill avec Galli, son
rival heureux auprs de la M^{***}. Or, il faut savoir que Galli, au
milieu d'une trs-belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend
justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne  faux
lorsqu'il est oblig de s'y arrter. Rossini ne manqua pas de lui faire
un rcitatif (celui dans lequel il raconte  sa fille sa dispute avec
son capitaine) dans lequel il est forc de s'arrter prcisment sur ces
notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru  Paris, lorsque
Galli disait:

       _Sciagurato_
    Ei grida; e colla spada
    Gi, gi, m' sopra[23].

Galli, sr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne
voulut pas changer ces notes  la reprsentation; rien n'tait cependant
plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entre  Rome, 
Naples,  Paris; et le got svre et un peu froid de cette capitale
s'accommodant mieux de l'absence de toute faute[24] que de la prsence
de beauts sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succs de
Galli n'a jamais t d'enthousiasme comme il aurait d l'tre.

Galli s'est raidi contre les _chut_ du public, il n'a pas voulu changer
dix notes; et la timidit faisant effet sur son organe, en dpit de ses
efforts, ce dbut d'un si beau rle a toujours t gt par trois ou
quatre sons hasards. A Naples, ce rcitatif tait le triomphe de
Nozzari, qui le dtaillait d'une manire inimitable.

Galli est  la hauteur de la plus belle tragdie ds la fin de ce
morceau:

                    Amico mio,
    Ei disse, e dir non pi poteva: Addio!

Il est absurde que Galli, qui fuit son rgiment o il a t condamn 
mort, paraisse avec son habit de soldat  peine cach sous un grand
manteau; c'est un moyen certain de se faire arrter comme dserteur par
le premier maire de village. Ceci est une question de _mise en scne_,
art qui tient  la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons,
comme dit le libretto,

                Il prode Ernesto
    Di questi cenci mi coperse,

peut-tre le rle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux
yeux  l'Opra. Dans la nature, Galli, condamn  mort et retrouvant sa
fille, lui et adress deux ou trois mille paroles; la musique en
choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paratrait
dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit carter d'abord toutes
les paroles qui expriment des dtails; donc il faut parler aux yeux.

Le duetto qui suit le rcitatif chant par Galli,

    Come frenar il pianto?

est un chef-d'oeuvre dans le style magnifique[25]. Le petit morceau
d'orchestre qui vient aprs:

     certo il mio periglio;
    Solo un eterno esiglio,
    O Dio! mi pu salvar[26].

produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant
aprs

    Pi barbaro dolor.

Vers la fin de la reprise du duetto,

    Tremendo destino

est terrible. Il y a un peu de _beau idal_, faisant repos par
distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin.

La cavatine du podestat,

    Il mio piano  preparato,

est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta
 Milan avec une nergie et une force qui avaient le dfaut de tenir les
yeux du spectateur fixs dsagrablement sur le caractre atroce du
podestat. Pellegrini,  Paris, sert beaucoup mieux les intrts de la
pice, en dployant dans cette cavatine une grce infinie et toute la
lgret de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop
long.

La lecture du signalement du dserteur, confie  Ninetta par le
podestat, qui a perdu ses lunettes, est une scne qui a tout l'intrt
pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le
_beau idal_: voil ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais
il tue la gaiet pour toujours.

Le terzetto qui suit:

    Respiro--partite,

est sublime; c'est ds le dbut que se trouve l'admirable prire:

    Oh! nume benefico!

Winter venait de donner  Milan, un _Mahomet_ (c'est la tragdie de
Voltaire) o se trouvait une prire magnifique forme par les voix
runies de _Zopire_, au fond du temple, qui prie, et de ses deux
enfants, sur le devant de la scne, qui viennent lui donner la mort.
Rossini ne manqua pas de demander une prire  l'auteur du libretto, et
l'crivit _con impegno_.

Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit  Ninette:

    Siamo soli. Amor seconda
    Le mie fiamme, i voti mici.
    Ah! se barbara non sei,
    Fammi a parte nel tuo cor[27].

Voil du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est
au-dessus de tous les loges: il tablit  jamais la supriorit de
Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.

La rentre de Fernand a tout le feu possible:

    Freme il nembo...
    Uom maturo e magistrato,
    Vi dovreste vergognar.

Il y a toujours beaucoup plus de force et d'nergie que d'lgance et de
sensibilit noble, et l'orchestre est bien bruyant:

    No so quel che farei,
    Smanio, deliro e fremo,

est un volcan. Ici, la rapidit naturelle du style de Rossini semble
encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles
choses que ce _maestro_ ait jamais crites dans sa seconde manire (le
style fort). Les groupes en sont disposs avec un art infini; il y a une
qualit bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une
_progression_ tonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avanc  la
fin du terzetto qu'au commencement.

C'est aprs cette scne qu'on voit la pie voler  travers le thtre;
elle enlve la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur
est trop mu pour prendre ce vol du ct plaisant, et, comme on ne s'y
attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opre. Aprs
le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si
imparfaite, la musique reprend toute la lgret, toute la gaiet
possible, et mme une lgance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout
cela pour le procs-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta:

    In casa di messere...

Ce morceau est dlicieux; il me semble qu'aucun _maestro_ vivant ne
pourrait en faire un semblable. La cantilne la plus charmante que l'art
puisse produire est justement applique  la parole la plus infme de
l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup
de raison, que l'objet qu'on cherche a t

    Rapito! no, smarrito
    (Vol! non, gar),

le podestat rpond avec une grce parfaite:

                 Vuol dir lo stesso.
    (Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le mme sens?)

Il est vrai que cette admirable lgret, que ce badinage aimable et
tout  fait monarchique, s'est rencontr plusieurs fois, en ces derniers
temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient  la mort les
ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutt sans interrompre les jeux
d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait
parfaitement  sa place dans une comdie intitule _Charles II_[28] ou
_Henri III_, et o le pote aurait emprunt, pour reprsenter les
moments prospres du rgne de ces princes, le gnie qui inspira _Pinto_
 M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrter un instant pour faire sentir
 un lecteur n dans des pays o la justice est digne de tous nos
respects, comme chacun sait, que Rossini, n en Romagne et accoutum aux
juges nomms par des prtres, a t peintre fidle dans tout le rle du
podestat de la _Gazza ladra_. En plaant tant de gaiet, d'insouciance
et de lgret dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu gard au
caractre principal, qui est le juge, vieux sclrat goguenard et
libertin, et au dnoment de son opra, qu'il savait bien devoir tre
_di lieto fine_ comme ceux de Mtastase. J'ai entendu Rossini repousser
trs gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat,  Milan, lieu
o Napolon avait fait apparatre quelque dcence dans la justice (1797
 1814). Le jeune militaire, quoique Franais, est un nigaud, disait
Rossini;  sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlev de
drapeau, je me serais cri, voyant ma matresse accuse: C'est moi qui
ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donn, Ninetta,
confondue par des apparences accablantes, ne sait que rpondre;
Giannetto est un sot: le personnage principal de mon _finale_ est donc
le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a
aucune ide de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de
l'interrogatoire, qu' lui vendre sa grce, et au prix qu'il en
obtiendra[29]. Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se
souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays,  Ferrare, 
Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous
d'avoir un procs et d'tre accus d'avoir mang un poulet le vendredi,
un an ou deux auparavant. Les Prtres envoient dans les jardins des
palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de
chambre de la maison n'a pas l'absolution  Pques si elle ne dnonce
les os des poulets mangs en cachette: or, une femme de chambre,  Imola
ou  Pesaro, qui ne fait pas ses pques est une fille perdue. Qu'on se
figure, dans une ville de vingt mille mes comme Ferrare, un prfet,
sept  huit sous-prfets, une douzaine de commissaires de police,
n'ayant autre chose  faire au monde que de savoir si monsieur un tel
mange un poulet le vendredi! Le lgat, ses secrtaires et ses agents
secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dnominations
franaises, sont prtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre
carrs en tout et has  la mort par l'autorit ecclsiastique,
l'archevque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurs
des autorits administratives, et les dnonant sans cesse  Rome comme
inclinant au relchement. Ces dnonciations peuvent empcher le lgat de
devenir cardinal  la premire promotion. Or, tous ces grands intrts,
toutes ces rivalits, tous les conseils de la prudence, peuvent tre
satisfaits en dnonant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a
cd  la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter
vingt pages de dtails, mon seul embarras serait d'affaiblir les
couleurs, de diminuer la vrit; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce
serait la pire des chutes pour un livre frivole[30]. Le rsultat de
toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait
toujours que Rossini, en donnant tant de gaiet et de lgret  son
_podest libertin_, n'a nullement song  faire une pigramme abominable
et  la Juvnal. En gnral, c'est trs peu la coutume en Italie que de
s'indigner par crit des friponneries; cela rend triste, cela est de
mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun.

Le caractre tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparat bien dans
le chant:

    Tu dunque sei rea!
    (Ed io la credea
    L'istessa onest.)

Toute la niaiserie que le coeur sensible des habitants de la rue
Saint-Denis passe  leur cher mlodrame clate lorsque Ninetta se laisse
confondre,

    Non, v' pi speme,

parce que le juif dclare qu'il y avait sur la pice d'argenterie  lui
vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son pre s'appelle
Ferdinand Villabella, d'o le podestat a conclu naturellement que ce
pre tait l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un
faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au pote le mauvais
tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a t remis par mon pre, et
les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir.
Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des
tres communs. Ce dfaut ne se trouve jamais dans les opras allemands:
il y a toujours quelque chose pour l'imagination.

Ce _finale_ est plein de mouvement, d'entres et de sorties auxquelles
le spectateur prend un vif intrt. Il y a beaucoup d'_a solo_ et de
petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux
disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je
voudrais que ce ft le contraire, que la situation ft belle et
naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux
paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce _finale_; je l'ai
vu admir par le caractre plus tranquille des Milanais. Pour mon
compte, je me range  l'avis des bons Milanais. L'expression est vive,
forte, naturelle, mais toujours rustique,  l'exception de quelques
mesures dlicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte
me rappelle  chaque instant le genre de gaiet que Haydn a mis dans le
morceau de l'automne de ses _Quatre Saisons_, lorsqu'il veut peindre la
gaiet des vendanges.

Mozart et rendu ce _finale_ atroce et tout  fait insupportable, en
prenant les paroles au tragique; son me tendre n'et pas manqu de se
ranger du parti de Ninetta et de l'humanit, au lieu de songer au
podestat et  ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont
clairement indiqus par ses derniers mots en quittant la scne:

    Ah, la gioja mi brilla nel seno!
    Pi non perdo si dolce tesor[31].




CHAPITRE XXIII

SUITE DE LA GAZZA LADRA

SECOND ACTE


Toutes les figures que vous rencontrez dans la rue prsentent,  Paris,
l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement
l'gosme affair chez les hommes de quarante ans, l'affectation de
l'_air militaire_ chez les jeunes gens; chez les femmes, le dsir de
plaire, ou au moins de vous indiquer  quelle classe de la socit elles
appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un
ridicule  Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'trangers ou
de nouveaux dbarqus, o il alterne avec la mauvaise humeur; enfin
jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et
trop souvent l'ennui par _manque de sensations_, quelquefois une joie
tenant de la folie, assez frquemment les passions sombres et profondes.
Le Franais de Paris apporte au spectacle une me dj use, durant la
journe, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare,
une me vierge que rien n'a mue de toute la journe, et en outre une
me susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la
rue, mprise les passants ou ne les voit pas; le Franais veut leur
estime.

On ne peut pas dpenser son bien de deux manires. Le Parisien, ds
l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites
motions. Depuis la chute de Napolon, rien ne trouble la tranquillit
de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois,
quelque arrestation de carbonaro. Voil, ce me semble, la raison
philosophique des succs fous que l'on voit si souvent au del des
Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les
mes, mais encore ce feu y est accumul par l'conomie. En France, nous
avons dix plaisirs d'espces diffrentes pour amuser nos soires; en
Italie, un seul, la musique. Un succs fou au thtre c'est chez le
public de Paris la curiosit de porter un jugement sur une pice dont on
va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir
des transports et des larmes[32].

Ce sont, au contraire, des larmes et des transports qu'il y avait chez
les bons Milanais aprs le _finale_ du premier acte de la _Gazza_. Ils
pensaient beaucoup  leur plaisir et  leur motion, et fort peu  la
gloire qui en pourrait revenir  Rossini. Le commencement du second acte
parut un peu ple. Le rle de Pippo tait cependant jou par
mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont
la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto

    E ben, per mia memoria,
    Lo serberai tu stesso,

que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta.

    Fin che mi batte il cor,...
    Vedo in quegli occhi il pianto,

sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines
_batteries_ fort dplaces, vers la fin du duetto; elles font souvenir
du mtier dans un moment o le spectateur ne voudrait que jouir de sa
douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui
tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent tre tristes,
et que l'occasion le requiert.

En entendant mademoiselle Stephens,  Londres, je pensais que Rossini
aurait d crire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise.
Cette musique abjure presque tout  fait l'empire de la mesure; elle
ressemble  des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et
dont on perd souvent quelques notes intermdiaires: rien de plus
touchant, et surtout rien de plus oppos  tout le reste de la musique
de la _Gazza ladra_.

L'air du podestat et surtout le choeur qui le termine, auraient fait la
rputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de
mme du duetto de Gianetto:

    Forse un di conoscerete.

On dirait,  la vulgarit qui parat dans quelques cantilnes que
Rossini a voulu tout  fait se transformer en compositeur allemand et
crire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la _Gazza_
russit le plus; ses dfauts sont invisibles  Darmstadt et peut-tre
des qualits, tandis qu'on mprise _Tancrde_ comme de petite musique.
Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrive du soldat vient
rendre  ce deuxime acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue
toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou Iffland. Nous n'avons
aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma
lui-mme est bien mdiocre dans _Falkland_ et dans le _Meinau_ de
_Misanthropie et Repentir_.

L'air de Galli,

    Oh colpo impensato!

est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succs  Naples, se
rconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout  fait crit
dans ses cordes.

Le commencement du rcitatif:

    Che vuol dire quel pianto?

est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans

    M'investe, m'assale.

Nous sommes attendris par un rayon de _beau idal_ sur

    Per te, dolce figlia;

mais _perche amica spem?_ est dtestable; c'est du mauvais Rossini, des
agrments de concert au lieu de pathtique, et, pour comble de misre,
des agrments qui ne sont que des rminiscences d'opra buffa[33].

L'air finit par de beaux accents tragiques sur

    Scoperto, avvilito,
    Proscritto, inseguito.

Zuchelli chante cet air d'une manire admirable; c'est bien l le
dsespoir d'une me tendre. Le public n'a pas encore t _averti_ du
mrite de ce chanteur.

A la manire dont Rossini a crit, pour Galli, cet air de
rconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants
remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va
beaucoup plus haut[34] que le chant et cependant ne le couvre pas; on
sent  tous moments, en voyant clbrer comme des nouveauts des choses
aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau.

Le choeur des juges,

    Tremate, o popoli,

est superbe. Voil le triomphe du style magnifique, _la terreur_[35]. Ce
choeur est tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire  Louvois, 
l'aspect de tout un tribunal de premire instance, la toque en tte, qui
se met  chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu  un choeur de
l'_Orfeo_ de Gluck; je le croirais plutt imit de Haydn, s'il est
imit.

L'arrive de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des
moments terribles que je ne chercherai pas  rappeler au lecteur;
heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la _Gazza ladra_, mais
je serais trop injuste envers Rossini.

             Gia d'intorno
    _Ulular_ la morte ascolto,

glace le sang, surtout le mot _ulular_; c'est  faire trouver mal les
gens nerveux. L'entre de Galli est sublime

    O l! fermate.

A l'exception de mademoiselle Mars, la scne franaise ne nous a rien
offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu  _de'Marini_, et
surtout  la _Pallerini_, des moments au moins aussi beaux. Iffland, 
Berlin, en 1807, avait une ou deux entres comparables  celles de
Galli.

Dans les situations extrmes, il n'y a plus lieu  cantilne, le
rcitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de
cette vrit singulire et si contraire aux thories vulgaires:

    Son vostro prigioniero,
    Il capo mio troncate[36].

Il me semble que les spectateurs sont mus au point de sentir
distinctement quel est le vritable cri de la nature. Des spectateurs
amens  ce point d'motion sont dangereux; ils repoussent avec horreur
toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature[37].

La musique est  la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles,
chants par les juges et le prteur avec l'accent imposant d'une
nombreuse runion de voix de basse:

    L'uno in carcere,
    E l'altro sul patibolo[38].

Galli tait au-dessus de tous les loges, et laissera un souvenir
durable, mme  Paris, dans

    Un padre, una figlia
    ..............
    A tante sciagure
    Chi mai regger?

Cette scne magnifique, la plus forte de l'opra italien moderne et de
l'oeuvre de Rossini, se termine dignement par

    Ah! neppur l'estremo amplesso,
    Questo  troppa crudelt.

Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le
mouvement de valse rappelle la rapidit terrible et invitable des coups
du destin. La circonstance de la _rapidit_ est ce qu'il y a de plus
terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamn  mort
et qui doit tre excut dans trois quarts d'heure.

Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de
danser des valses; cette mode sera peut-tre passe dans trente ans, et
sa manire de peindre la rapidit de l'heure qui s'avance est ternelle.

Cette raison suffit  mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de
valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de
la _Gazza ladra_; mais rien au monde ne saurait justifier

    Sino il pianto  negato al mio ciglio
    Entro il seno s'arresta il sospir,
    Dio possente, mercede, consiglio!
    Tu m'aita il mio fato a soffrir;

et ce chant fort gai est rpt deux fois  une certaine distance.

A la quatrime ou cinquime reprsentation de la _Gazza ladra_, un cri
gnral s'leva contre cette absurdit. Un des jeunes gens les plus
aimables de cette aimable socit de Milan, et dont les arts dplorent
la perte aujourd'hui, tait admirable en attaquant Rossini sur cet
_allegro_. S'il vivait encore, son amiti ne m'aurait pas refus
quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout
 fait indigne de l'attention du public.

Le parti de Rossini (car il y avait deux partis trs prononcs) disait
qu'il fallait lui savoir gr d'avoir dguis l'atrocit du sujet par la
lgret de ses cantilnes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la
musique de la _Gazza ladra_ comme elle doit tre crite, c'est--dire
dans le got des parties srieuses de _Don Juan_, cette pice et fait
horreur et l'on n'en pourrait supporter la reprsentation.

Le fait est que, dans aucun de ses opras, Rossini n'a fait autant de
_fautes de sens_ que dans la _Gazza ladra_. Il avait peur du public de
Milan, qui lui gardait rancune depuis le _Turco in Italia_. Il voulut
tourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se
donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand
de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succs de
Rossini racontait devant moi,  Florence, que Rossini avait compos un
des plus beaux duetti de la _Gazza ladra_ dans son arrire-boutique, au
milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de
musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins
d'une heure.

Le grand morceau qui commence par le choeur _Tremate, o popoli_, me
semble beaucoup trop long.

Le choeur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environne de
gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, o la tyrannie
souponneuse et sans piti[39] (le contraire du gouvernement de Louis
XV) n'a pas permis la naissance des sentiments dlicats, le bourreau, en
bonnet de police marche  ct de Ninette, et la relve aprs la prire
que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'glise de son
village. A _la Scala_, la dcoration de M. Perego tait sublim; cette
glise de village tait touchante et sombre, et cependant avait assez de
grandiose pour ter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous
sommes tmoins. A Louvois, la dcoration est _jolie_ et _gaie_; et pour
digne complment, il y a des arbres au milieu des nuages qui ne
tiennent  rien sur la terre. Le got pittoresque du public de Louvois
est trop peu form pour qu'il tienne  ces bagatelles[40].

Jamais vaudeville ne fut mieux  sa place que celui de la fin:

    Ecco cessato il vento,
    Placato il mare infido

Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met
une grce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est rellement un
morceau de chant trs-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur
dans un rle de _bariton_, D. Juan, par exemple.

Aprs la _Gazza ladra_, on sort de Louvois abm de fatigue et assourdi.
La fatigue nerveuse tient  l'absence d'un ballet d'une heure entre les
deux actes de l'opra. A Milan, nous avions _Myrrha_, ou _la Vengeance
de Vnus_, l'un des chefs-d'oeuvre de Vigan. Les ides mythologiques
taient vraiment d'un effet dlicieux, aprs les horreurs _trop relles_
du juge de Palaiseau et de ses gendarmes. Il n'a peut-tre jamais
exist d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce
qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une
telle absence de sentiment musical. Puisque _sentir_ parat impossible,
esprons qu'avec le temps on _enseignera_ dans la rue Bergre, qu'un
_crescendo_ doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines
nuances nommes _piano_. O sont nos symphonistes malhabiles de Capoue
ou de Foligno! quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance,
c'est que leurs doigts n'ont pas l'habilet ncessaire pour faire telle
note; mais quel feu! quelle dlicatesse! que d'me, quel sentiment
musical! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop _effronte_,
qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur, est 
jamais indigne d'tre admis dans un orchestre autre que celui du grand
Opra.

Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois
est peut-tre suprieur, les violons surtout, aux artistes du thtre de
Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle diffrence immense, cependant,
dans _l'effet_! Ces messieurs ne sont suprieurs que dans certaines
symphonies de Haydn, o tout est _dur_; ds qu'il y a une mesure
gracieuse et tendre, ils la manquent. Voir les passages de ce caractre
dans l'ouverture de la _Gazza ladra_, voir la manire dont on vient de
traiter l'ouverture des _Horaces_ de Cimarosa.

La premire fois que j'entendis la _Gazza ladra_,  Louvois, je fus
scandalis. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent,
violon trs-habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le
systme franais adopt, a chang la plupart des _mouvements_ de
Rossini. Si jamais ce maestro passe  Paris, et qu'il ne prenne pas le
parti de donner des conseils  contre-sens (plaisanterie que je lui ai
vu excuter une fois avec une grce infinie, tout le succs possible, et
une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait  faux),
il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef
d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini! il sera battu compltement, car
il n'est pas SAVANT, lui.

Le mouvement fait tout pour l'expression. _Enfant chri des dames_, cet
air aimable que Devine vola jadis  Mozart, chant _adagio_, est 
faire fondre en larmes. Parmi les morceaux singulirement altrs par le
chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de
Pippo dans la prison:

    E ben per mia memoria.

Tantt les _piano_ deviennent des _allegro_; mais comme il faut tre
juste, et qu'il y a compensation  tout, un instant aprs, un joli
_allegro vivace_ est chang en _andante_ languissant, et cela en dpit
de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi.

    Guarda, guarda; avisa, avisa!

dans le moment o Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert
d'argent dans la cachette de la pie, morceau _allegro_ s'il en fut
jamais, et ainsi excut  Milan sous les yeux de l'auteur, prend 
Louvois un mouvement lent tout  fait convenable pour une parodie[41].

Dans huit ou dix ans, lorsque la rvolution de la musique sera acheve,
et que nos jolies petites filles de douze ans seront des matresses de
maison, le public de Louvois, voulant avant tout de _beaux chants_, et
non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis
des chanteurs, quant au _mouvement_ des morceaux. Quelque mdiocre que
soit le chanteur, quand il est en scne, tout doit lui obir et le
suivre, non pas assurment par dfrence pour sa personne, mais par
respect pour l'oreille du spectateur.




CHAPITRE XXIV

DE L'ADMIRATION EN FRANCE, OU DU GRAND OPERA


Je suis all ce soir au _Devin du Village_ (5 mars 1823); c'est une
imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an
1730. Cette musique fit place, jadis, aux chefs-d'oeuvre de Pergolse et
de Logrosino, qui furent remplacs par ceux des Sacchini et des Piccini,
qui ont t effacs par ceux des Guglielmi et des Paisiello, qui  leur
tour plissent devant Rossini et Mozart.

En France, nous n'allons pas si vite; rien de ce qui est gnralement
reu ne peut passer _peu  peu_. Il faut _bataille_. Je veux admirer
aujourd'hui ce que j'ai admir hier; autrement, de quoi parlerai-je
demain? Un chef-d'oeuvre reconnu tel a beau m'ennuyer, il n'en est pas
moins _dlicieux_; c'est moi qui suis dans mon tort d'tre ennuy. Le
valet de chambre de la maison paternelle nous dit ds l'ge de dix ans,
en nous mettant des papillotes:

Monsieur, il faut souffrir pour tre beau.

Tout change en Europe, tout a t boulevers; le public de l'Opra seul
a la gloire d'tre rest immobile. Il fit, dans le temps une fort belle
rsistance  Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme
ennemi de _l'honneur national_[42]. Paris tout entier prit parti; on
parla de _lettre de cachet_. C'est comme il y a un an  la Porte
Saint-Martin; les journaux libraux persuadrent aux _calicots_ qu'il
fallait siffler Shakspeare, parce que c'est un aide de camp du duc de
Wellington.

Notre _bon sens littraire_ n'a pas fait un pas depuis 1765; c'est
toujours sur l'honneur national que notre vanit s'appuie. Nous sommes
si vains, que nous prtendons  l'orgueil.

Voyez les changements qui ont eu lieu dans l'tat depuis 1765: Louis XVI
appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de
l'immortel Turgot; la lgret purile du vieux Maurepas succde; vient
ensuite l'importance financire et la suffisance bourgeoise de l'honnte
Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle;
sous Danton elle passe  la terreur, et l'tranger n'entre pas. Une
cinquantaine de voleurs s'emparent du timon de l'tat. Les beaux jours
de Frascati paraissent. Pendant ce temps, nos armes se donnaient le
plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des
Autrichiens.

Nous tions aux concerts de la rue de Clry, lorsqu'un jeune hros
s'empare de la France et fait son bonheur pendant trois ans. Un homme
aimable lui prsente une lettre sur le revers de son chapeau  plumes;
le grand homme perd la tte et s'crie: _Il n'y a que ces gens-l qui
sachent servir!_ Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix
victoires. Il part de l pour ressusciter les oripeaux monarchiques  la
Louis XIV. Toute la France court aprs les baronnies et les cordons.
Lasse de l'insolence des comtes de l'Empire, elle reoit Louis avec
transports..... Que de changements! L'opinion publique a vari au moins
vingt fois depuis 1765. Une seule classe est reste immobile comme pour
consoler _l'orgueil national_; c'est le public de l'Opra. Lui seul peut
dcliner avec dignit la girouette fatale que nous voyons voltiger sur
tant de ttes. On y chantait faux ce soir comme il y a soixante ans.

Ce soir, en revenant du _Devin du Village_, j'ai ouvert machinalement un
volume de l'emphatique Rousseau. C'taient ses crits sur la musique.
J'ai t frapp; tout ce qu'il dit en 1765 est encore brillant de
jeunesse et de vrit en 1823. L'orchestre franais, qui se croit
toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus excuter un
_crescendo_ de Rossini aujourd'hui qu'alors. Fidle aux oreilles
doubles de parchemin de nos braves aeux, il meurt toujours de peur de
commencer trop doucement, et mprise les _nuances_ comme des preuves de
manque de vigueur. Le _physique_ du talent a chang: nul doute que nos
violinistes, nos violoncelles, nos contre-basses n'excutent aujourd'hui
des choses impossibles en 1765; mais la _partie morale_ du talent, si je
puis m'exprimer ainsi, est toujours la mme. C'est comme un homme sans
fortune qui fait un hritage immense d'un parent mort dans les Indes;
ses moyens d'action et d'influence ont chang, mais son caractre est
rest le mme; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce
caractre n'clatera que d'une manire plus effronte. Nos symphonistes
ont hrit, eux, du talent de la main. Rossini va passer  Paris pour
aller  Londres; vous les verrez lui disputer _le temps_ des morceaux
qu'il a crs, et prtendre le savoir mieux que lui. Pris
individuellement, ce sont des artistes, et peut-tre les plus habiles
de l'Europe; runissez-les en corps, c'est toujours l'orchestre de 1765.
La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est 
sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui
excutent des concertos, et les grands violinistes runis en orchestre
ne peuvent pas excuter l'accompagnement du duetto d'_Armide_.

Le mcanisme se perfectionne[43] et l'art tombe. On dirait que plus ces
gens-ci deviennent savants, plus leurs coeurs se racornissent. Ce que
Rousseau a crit sur la politique et sur l'organisation des socits a
vieilli d'un sicle; mais ce qu'il a crit sur la musique, art plus
difficile pour des Franais, est encore brillant de fracheur et de
vrit. Un _vieux mtromane_ dclare que Spontini et Nicolo sont les
musiciens franais par excellence, et il ne voit pas dans la forme mme
de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu'ils ne
sont venus en France qu'aprs s'tre essays vingt fois en Italie.
L'absurdit lutte de toutes parts avec la prtention; mais la prtention
l'emporte.

Serait-ce que le peuple franais est, dans le fait, l'un des moins
lgers de l'univers? Les philosophes, qui lui ont dcern si souvent ce
titre de _lger_, ont-ils pntr plus avant que la forme de son habit
ou la coupe de ses cheveux?

Les Allemands, que nous appelons graves pour nous moquer, ont chang
trois fois au moins de philosophie et de systme dramatique depuis
trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la _musique franaise de
Spontini_ et pour l'_honneur national_; et nous le mettons bravement 
dfendre le Ligeois Grtry contre le Pesarese Rossini.

En 1765, Louis XV, tout homme d'esprit qu'il tait, dit au duc d'Ayen,
qui se moquait du _Sige de Calais_, tragdie de Du Belloy: _Je vous
croyais meilleur Franais._ On sait la rponse du duc. Napolon
lui-mme, dans ses Mmoires, emport par la bonne habitude de mentir,
trouve digne de blme le Franais qui, en crivant l'histoire, avoue des
choses peu favorables  la France. (Notes sur l'ouvrage du gnral
Rogniat.) Si son rgne et dur, il et _dtruit tous les monuments_ de
l'histoire militaire de son temps, de manire  tre _matre_ absolu de
la vrit. Anecdote curieuse de la _bataille de Marengo_, du gnral
Vallongue; le brave militaire qui me l'a conte ne parle pas, par
dlicatesse. Quant  moi, j'aime tendrement le hros; je mprise le
despote donnant audience  son chef de police.

Dans les rvolutions de l'tat, il n'y a pas eu lgret chez les
Franais; il y a eu constance  l'intrt d'argent[44]; en littrature,
il y a constance  l'intrt de vanit. On est sr de n'tre pas siffl
en rptant une phrase de La Harpe; et l'on passe, mme au Marais, pour
un homme d'infiniment d'esprit si on peut la rpter avec une lgre
variante. Ce que j'ai admir hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon
admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le
fond de ma conversation, et je m'exposerais  des objections non
prvues, devant lesquelles je pourrais rester court; quel horrible
danger!

En France, les classes infrieures admirent bonnement tout ce qu'admire
Paris et jadis tout ce qu'admirait la cour. Les socits particulires,
qui sentent qu'elles ne sont pas  la tte de la mode, se gardent bien
d'admettre aucune _vritable discussion_ sur ce qu'elles ont accept
comme tant de _bon ton_. Elles reoivent leurs opinions de Paris, de ce
Paris que la province abhorre en silence et avec respect. Remarquez que
tout ce qui a un peu d'nergie  Paris, est n en province, et en
dbarque  dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littraires  la
mode en 1760.

On voit que dans les Arts, l'extrme vanit exclut la lgret; _il faut
souffrir pour tre beau._ Personne n'ose en appeler  sa propre
sensation; en province surtout, o ce crime est irrmissible.

Ces penses malsonnantes et tmraires m'assigeaient ce soir  l'Opra,
en voyant quelques spectateurs gens de got, ennuys mortellement par
_le Devin_, n'avoir pas assez de courage moral pour tre sincres avec
eux-mmes[45]: tant c'est une terrible chose en France que d'tre seul
de son opinion.

J'entrai un soir de l't dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs
de glaces les uns sur les autres. Contrari de me voir sans petite
table, je dis  Tortoni, avec qui j'tais en liaison d'italien: Vous
tes bien singulier de ne pas louer les maisons voisines de la vtre;
au moins l'on pourrait s'asseoir chez vous.--_Non son cosi mallo!_ Ho!
je connais les Franais, ils n'aiment  se trouver que l o l'on
s'touffe; voyez  ma porte la promenade du boulevard de Gand.

Non corrig par cette rponse judicieuse de l'Italien, je disais
dernirement  l'un des directeurs de l'_Opra-Buffa_: Votre thtre se
meurt de monotonie; engagez trois chanteurs de plus  trente mille
francs, et jouez une fois par semaine au grand Opra.--Nous n'aurions
pas un chat; nos banquettes resteraient dsertes, personne ne voudrait
de nos loges, ce serait touffer de nos propres mains la mode qui nous
permet de dpenser, pour notre cher Opra franais, tout ce que notre
pauvre budget de la maison accorde pour l'Opra-Buffa[46].

Je pense qu'il est difficile de trouver deux observations de moeurs plus
futiles que les prcdentes. On court chez Tortoni, o l'on touffe,
comme l'on va aux _Franais_, o l'on bille; c'est le mme principe. Le
mme homme est m par le mme penchant  deux heures diffrentes de la
journe; quant  sept heures il passe prs des Franais, il se dit:
Allons revoir cette admirable _Iphignie_. Il prend son billet en
rptant  mi-voix:

    Jamais Iphignie, en Aulide immole,
    N'a cot tant de pleurs  la Grce assemble,
    Que dans l'heureux spectacle  nos yeux tal,
    En a fait, sous son nom, verser la Champml.

    BOILEAU, _ptre  Racine_.

Comment, aprs un suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule _une
rame inutile_ qui fatigue vainement _une mer immobile_? Notre homme
n'est jamais all en bateau  vapeur.

Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoni
parce qu'il fait chaud, quel motif vulgaire! mais pour faire une action
qui est de bon ton, pour tre vu dans un lieu frquent par la haute
socit, pour voir aussi un peu cette haute socit, et enfin, mais bien
enfin, parce qu'il y a un petit plaisir  prendre une glace quand le
thermomtre est  25 degrs.

Supposez que l'on trouve encore quelques places  huit heures  la salle
Louvois; ce n'est donc plus un lieu o la bonne compagnie s'touffe, ce
n'est plus qu'un thtre commode: je n'y vais pas.

En Espagne et en Italie, chacun mprise le voisin, et a l'orgueil
sauvage d'tre de sa propre opinion. C'est ce qui fait qu'on n'y sait
pas vivre.

Tout ce qui prcde donne l'histoire de la rception qu'on a faite en
France  Rossini; depuis le jour o un directeur adroit dfigura
l'_Italiana in Algeri_, jusqu'au jour o, pour _le Barbier de Sville_,
on l'opposa habilement  Paisiello, on esprait dgoter de Rossini. Le
coup tait habile et bien calcul d'aprs les habitudes littraires de
la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur
titre le privilge de juger des tableaux et de la musique, ne manqurent
pas, fidles au mtier, de faire des articles furibonds en faveur du
compositeur d'il y a trente ans, contre le compositeur d'aujourd'hui. Il
leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposs  Schiller
et  Byron. Ils ne tarirent pas sur l'audacieuse tmrit d'un jeune
homme qui osait remettre en question la gloire d'un ancien[47].
Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy taient passs; aucun
journal n'avait la vogue, et les pauvres littrateurs estimables, privs
de l'avantage de parler tout seuls, furent tout tonns de voir que le
public se moquait d'eux.

_Le Barbier de Sville_ a fait connatre Rossini  Paris, _neuf petites
annes_ aprs que ce compositeur faisait les dlices de l'Italie et
d'une grande partie de l'Allemagne. Le _Tancrde_ avait paru  Vienne
immdiatement aprs le congrs. Trois ans plus tard, _la Gazza ladra_
avait un succs fou  Berlin, et l'on y imprimait des volumes pour ou
contre l'ouverture de cet opra.

La moiti du mrite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand dsespoir
de certaines personnes,  l'poque o madame Fodor prit le rle de
madame de Begnis dans _le Barbier_; la seconde moiti, quand madame
Pasta a chant dans _Otello_ et _Tancrde_.




CHAPITRE XXV

LES DEUX AMATEURS


On m'a prsent, il y a quelque temps,  un vieux commis expditionnaire
du bureau de la guerre, dou d'une justesse d'oreille tellement
parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre,
tabli dans le voisinage de quelque btisse considrable, on lui demande
l'indication exacte des sons rendus par deux pierres frappes par le
marteau de deux ouvriers voisins, il indique  l'instant ces sons avec
une justesse qui n'est jamais en dfaut, et leur assigne, sans la
moindre hsitation, le nom musical qu'ils doivent porter. Si cet homme
vient  entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume,
il nonce  mesure les notes que fait entendre l'instrument fatal. Il
apprcie avec le mme bonheur les cris d'une poulie mal arrange au haut
d'une grue qui lve pniblement un poids considrable, ou les
gmissements de la roue mal graisse d'un tombereau de campagne. Il est
inutile d'ajouter que mon nouvel ami indique  l'instant la plus petite
faute commise dans un orchestre considrable; il nomme la fausse note
excute et l'instrument coupable. La personne qui me prsentait
m'engagea  chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprs, cet
air prsenta plusieurs sons douteux, qu'un musicien qui se trouvait
prsent reconnut avec tonnement dans l'air not que le vieil
expditionnaire prsenta deux minutes aprs au chanteur malheureux. Cet
homme singulier crit un air qu'on vient de chanter, comme un enfant
crit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient  la
lui demander pour prouver son savoir. Si l'air que vous chantez est
long, l'expditionnaire, qui craint d'oublier, prie que l'on s'arrte
jusqu' ce qu'il ait eu le temps d'crire ce qu'il a dj entendu. Je
supprime d'autres preuves, desquelles mon ami sort galement  son
avantage. Tous les sons de la nature ne sont pour lui qu'un langage fort
clair (quant au son), qu'il crit sans difficult, mais aussi sans y
rien comprendre. Il est, je crois, difficile de rencontrer une oreille
meilleure apprciatrice des sons, et en mme temps plus insensible au
charme qu'ils peuvent avoir.

Ce pauvre expditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de _l'Intrieur
d'un Bureau_, a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte
trente ou quarante ans d'assiduit, est le plus sec et le moins sensible
des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un
langage qu'il entend fort bien, mais qui n'a aucun sens. Il prfre, je
crois,  toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappes
par le marteau des maons. On a fait l'exprience de lui envoyer, le
mme jour, des billets pour Louvois et pour l'Odon, pour le grand Opra
et pour la Porte Saint-Martin; toujours il a prfr le thtre o l'on
ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir,
autre que celui de donner exercice  son talent pour l'apprciation des
sons; cet art ne dit absolument rien  son me; et d'ailleurs il n'a
point d'me. Ds qu'on entreprend une conversation un peu leve avec
lui, et que l'on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus
ordinaire, il rpte avec simplicit et plusieurs fois de suite:
romanesque! romanesque! C'est l'homme _prosaque_ par excellence.

Par opposition, tout le monde a connu  la cour du prince Eugne,
vice-roi d'Italie, M. le comte C***, jeune Vnitien de la plus hroque
bravoure, et qui,  force de belles actions, tait devenu officier
d'ordonnance du prince. Non-seulement cet aimable jeune homme tait hors
d'tat d'apprcier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de
suite sans chanter faux d'une manire pouvantable. Ce qui frappait
d'tonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec
une passion remarquable mme en Italie. Au milieu de tous les genres de
succs, on voyait que la musique faisait une partie ncessaire et
considrable de son bonheur. On m'assure que M. le comte de Gallenberg,
qui, pendant que Rossini triomphait  San-Carlo par la musique de ses
opras, y composait la musique des ballets jous entre les deux actes
des opras de Rossini, et avait des succs presque comparables  ceux du
jeune maestro, a la plus grande peine du monde  distinguer un son faux
d'un son juste.

Ces cas extrmes sont rares, mais ils forment avec les nuances
intermdiaires toutes les classes d'amateurs. Les uns, et ce sont les
pdants de la musique, pdants aussi furieux qu'un savant en _us_ avec
son me dvoue  la vanit,  l'argent et au travail, les uns ont une
aptitude tonnante pour percevoir les sons et leurs modes diffrents;
mais ces sons ne reprsentent pour eux aucun mouvement de l'me, ne leur
rappellent aucune passion ou nuance de passion. Ces gens sont, en
musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables;
n'tant jamais trahis par aucun moment d'entranement, ce qu'ils ont une
fois appris, ils n'en sont jamais distraits, et surtout ils n'ont jamais
 rougir de certaines exagrations qui, hasardes devant des gens qui ne
sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux
amateurs vritables.

Ceux-ci, auprs des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois
des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts tonnants
de pdantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connatre un peu en
_notes_ et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent gure la
bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les
plus vifs, sans prter le flanc  la plaisanterie par quelque balourdise
savante; c'est d'ordinaire quelque ide qu'ils ont prise dans _Reicha_,
et qu'ils n'ont retenue qu' moiti. A Louvois, je reconnais ces deux
classes d'amateurs d'un ct de la salle  l'autre, il y a toujours, par
exemple, quelque dsordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis
que celle de l'amateur pdant est un chef-d'oeuvre d'esprit d'ordre et de
soins, mme un jour de premire reprsentation, o c'est une affaire
que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a
ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments
d'motion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes
des gens froids; sa colre redouble leur bonheur; les noms, les dates,
tout lui manque, tandis que le pdant sec brille  ses cts et  ses
dpens, eh rcitant, avec moins de disgrce que de coutume, l'historique
de la science, tous les dtails du chant des actrices qui ont paru
depuis vingt ans au thtre italien, toutes les dates des dbuts ou des
mises en scne, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au
ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractre franais.
Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet teignoir
de tout enthousiasme et de toute sensibilit? _Les autres._ Voyez
l'amateur de _San-Carlo_ et de _la Scala_; tout entier  l'motion qu'il
prouve, ne songeant pas  _juger_ et encore moins  faire une jolie
phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquite nullement de son voisin, et
ne songe gure  faire effet sur lui; il ne sait pas mme s'il a un
voisin. Plong dans une extase contemplative, il n'a que de la colre et
de l'impatience  donner aux _autres_ qui viendraient l'empcher de
jouir de son me. Parfois il laisse chapper une exclamation, et puis
retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il
fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement
augmente le plaisir. Sa bouche est  demi ouverte, tous les traits de sa
figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de
l'absence d'animation; il n'y a d'me que dans ses yeux, et encore si on
l'a averti de cette vrit, dans sa haine pour _les autres_, il se cache
les yeux, de la main.

Beaucoup de chanteurs clbres appartiennent  la classe d'amateurs dont
j'ai prsent le prototype dans le commis apprciateur jur des sons
rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le
hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine.

Si, avec le temps, ils acquirent quelque esprit, ils jouent le
sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de _gnie_, et placent
sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas mme
besoin d'esprit pour arriver  cet extrieur; leurs phrases leur sont
donnes par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de
meubles.

Tel amateur, au contraire, ne connat rien aux notes; et cependant la
plupart de leurs combinaisons, mme les plus simples, reprsentent 
ses yeux, _avec force et clart_, une nuance de sentiment. Rien n'gale,
_pour lui_, l'vidence de ce langage; et comme il n'est pas gt par le
rappel  volont, ce pauvre dilettante est hors d'tat de rsister  sa
force entranante. Mozart est le matre souverain de son me; avec vingt
mesures, il va le plonger dans la rverie, et lui faire prendre du ct
tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien
cras par un fiacre dans la rue de Richelieu.




CHAPITRE XXVI

MOS


A Naples, j'allais quelquefois aprs l'opra, vers minuit ou une heure,
dans une socit de vieux amateurs qui se runissait sur une terrasse du
quai de _Chiaja_, au haut d'un palais. On avait hiss d'assez grands
orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les
maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vsuve, qui,
chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placs
sur cette terrasse extrmement leve, nous attendions la brise
dlicieuse qui ne manque gure de s'lever aussitt aprs minuit. Le
bruit des ondes de la mer qui venaient briser  vingt pas de la porte du
palais, ajoutait encore, sous ce climat brlant, au sentiment de
bien-tre. Notre me tait admirablement dispose  parler musique et 
reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du
coeur, qui fait renatre pour ainsi dire les sensations, soit par le
moyen plus direct d'un piano qui tait cach dans un des coins de la
terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait t l'ami de la
plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des mchancets que
Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient
l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce gnie si
gracieux, a t un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur
de Rossini qui rgne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical.
Mes amis admiraient cette vogue tonnante; ils cherchaient 
l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands
matres de la fin du dernier sicle: Anfossi, Piccini, Galuppi,
Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait
presque  Rossini que du _style_, l'art d'crire d'une manire
_actuellement amusante_; mais pour les ides, pour le fond des choses,
on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands matres. Je ne
connais point leurs opras; o trouver aujourd'hui des voix qui pussent
les chanter[48]? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus
clbres. J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je
suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends
porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumires et l'esprit
desquels j'ai un respect infini; mais je suis entran malgr moi, dans
les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapporte de la politique:
c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire
que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je
croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu
Kean.

Nous tions,  Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le
mrite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de
mrite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annona  San-Carlo, _Mos_,
sujet sacr (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de
grands prjugs contre les plaies d'gypte. Les sujets pris des
critures saintes peuvent tre agrables dans un pays biblique tel que
l'Angleterre[49], ou bien en Italie, o ils sont sanctifis par tout ce
qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des
chefs-d'oeuvre de Raphal, de Michel-Ange et du Corrge. Pour moi,
littrairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme
une espce de c*** d* M*** trs-curieux  cause de leur assez grande
antiquit,  cause de la navet des moeurs, et surtout  cause du
_grandiose du style_. Politiquement, je les considre beaucoup comme les
soutiens de l'aristocratie et des belles livres de tant de pairs
d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des
plaies d'gypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-ns des
gyptiens, _opr pendant la nuit_ par l'ange du Seigneur, mon me lie
invitablement le souvenir des douze ou quinze prtres au milieu
desquels j'ai pass ma jeunesse dans le temps de la terreur.

J'arrivai donc  San-Carlo, on ne peut pas plus mal dispos, et comme un
homme que l'on prtendrait gayer par le spectacle des bchers de
l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte.

La pice commence par ce qu'on appelle la _plaie des tnbres_, plaie un
peu trop facile  excuter  la scne, et par l assez ridicule; il
suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de
la toile; les pauvres gyptiens forms en groupes sur un thtre
immense, et affligs de la plaie de l'teignoir, sont en prire. Je
n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je
ne vis plus qu'un grand peuple plong dans la douleur; par exemple,
Marseille en prire  l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon,
vaincu par les gmissements de ses peuples, s'crie:

    Venga Mos!

Benedetti, charg du rle de Mose, parut avec un costume simple et
sublime, qu'il avait imit de la statue de Michel-Ange  _San Pietro in
Vincoli_,  Rome, il n'eut pas adress vingt paroles  l'ternel, que
les lumires de mon esprit s'clipsrent; je ne vis plus un charlatan
changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand
homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur
son trne. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles:

    Eterno, immenso, incomprensibil Dio

Cette entre de Mose rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans
Haydn, et peut-tre le rappelle trop. A cette poque, Rossini n'avait
rien fait d'aussi savant que cette _introduction_, qui s'tend jusqu'
la moiti du premier acte, et dans laquelle il ose rpter vingt-six de
suite fois la mme forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience
dut coter infiniment  un gnie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini
dploie toute la science de Winter ou de Weigl runie  une abondance
d'ides[50] qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient
devenus fous. Le gnie de Rossini semble plutt avoir devin la science
que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succs de cet
opra  Naples fut immense, et de plus _minemment franais_. Tout bon
Parisien, en couvrant d'applaudissements une scne de Racine ou de
Voltaire, jouit intrieurement, et s'applaudit encore plus lui-mme de
ses connaissances en littrature et de la sret de son got. A chaque
vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont
donnes les rhteurs franais, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault,
etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est gure savant  Naples,
qu'en musique; c'est pourquoi, ce soir-l, sur l'annonce d'un opra
fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance 
applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes
diffrentes, la vanit ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se
rcriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor
donne  propos; quelques-uns, dj envieux de Rossini, tout en levant
aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour
donner  entendre qu'il pouvait bien l'avoir drobe  quelque matre
allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie
de feu, reprsente par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui
roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues
un duetto magnifique; les _bravo maestro, evviva Rossini!_ partaient de
tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'gypte,
aime en secret une jeune juive; Mose, faisant partir tout son peuple,
la jeune juive vient dire  son amant un ternel adieu. C'est un des
grands sujets de duetto dont la nature ait dot la musique. Si Rossini
ne s'est pas lev  la hauteur de la situation dans

    Principessa avventurata,

son essai du moins la rappelle vivement  l'me du spectateur.
Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantrent avec beaucoup de talent et
d'adresse; comme le _maestro_, ils manqurent un peu d'entranement et
de pathtique.

Au troisime acte, je ne me rappelle plus comment le pote Totola avait
amen le passage de la mer Rouge, sans rflchir que ce passage n'tait
pas d'aussi facile excution que la plaie des tnbres. Par l'effet de
la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun thtre,
apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute
ncessit sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le
machiniste de San-Carlo, voulant rsoudre un problme insoluble, avait
fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer
leve de cinq  six pieds au-dessus de ses rivages; les loges,
plongeant sur les vagues, apercevaient  plein les petits lazzaroni qui
les faisaient s'ouvrir  la voix de Mose. A Paris, rien de plus
simple[51]; mais  Naples, comme les dcorations sont souvent
magnifiques, l'me veille  ce genre de beaut, refuse de se soumettre
aux absurdits trop grossires, et se trouve fort sensible au ridicule.
On rit beaucoup; la joie tait si franche, qu'on ne put se fcher et
siffler. On n'entendit gure la fin de la pice; tout le monde revenait
 parler de l'admirable introduction.

Le lendemain il fut avr qu'elle tait de je ne sais plus quel matre
allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop
d'esprit et des tours d'orchestre crits trop  la _sans-souci_, si l'on
veut me passer ce mot si bien  sa place en parlant de Rossini, pour la
croire _germanique_. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout
attendre de la paresse de Rossini la veille d'une premire
reprsentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines aprs
arriva la rponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai
oubli le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays,
que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire
l'admirable introduction qu'on lui avait envoye. Alors le succs de
_Mose_ prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus
charms d'applaudir de la science et de l'harmonie.

La saison suivante on reprit _Mos_, et, m'a-t-on dit, avec le mme
enthousiasme pour le premier acte, et les mmes clats de rire au
passage de la mer Rouge. J'tais absent. Je me trouvai  Naples
lorsqu'il fut question de la troisime reprise. La veille du jour o
l'on devait donner Mose, un de mes amis se rencontra, sur les midi,
chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme  l'ordinaire, donnant
audience  une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la
socit, parut le pote Totola, lequel, sans saluer personne, s'cria:
_Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.--E che hai fatto?_ etc.
Matre! matre! j'ai sauv le troisime acte.--Eh! que diable as-tu pu
faire, mon pauvre ami? rpondit Rossini en imitant la manire moiti
burlesque, moiti pdante de l'homme de lettres; on nous rira au nez
comme  l'ordinaire.--Maestro, j'ai fait une prire pour les Hbreux
avant le passage de la mer Rouge. L-dessus le pauvre pote crott tire
de sa poche un grand pli de papiers arrangs comme des papiers de
procs; il les remet  Rossini qui se met  lire quelques griffonnages
crits  mi-marge sur le papier principal. Le pauvre pote saluait en
souriant pendant cette lecture: _maestro,  lavoro d'un ora_,
rptait-il  voix basse  tous moments. Rossini le regarde: _ lavoro
d'un ora, he!_ Le pauvre pote, tout tremblant et craignant plus que
jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et le regardant
avec un rire forc: _Si signor, si signor maestro!_ H bien, si tu as
mis une heure pour crire cette prire, moi je vais en faire la musique
en un quart d'heure. A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied 
une table tout en chemise, et compose la musique de la prire de Mose
en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation
continuant entre les amis, et  trs haute voix, comme c'est l'usage du
pays. Tiens, voil ta musique, dit-il au pote, qui disparat, et il
saute dans son lit en riant avec nous de l'air effar du Totola. Le
lendemain, je ne manquai pas de me rendre  San-Carlo. Mmes transports
au premier acte; au troisime, quand arriva le fameux passage de la mer
Rouge, mmes plaisanteries et mme envie de rire. Les rires commenaient
dj  s'tablir au parterre, lorsque l'on vit Mose commencer un air
nouveau:

    Dal tuo stellato soglio.

C'tait une prire que tout le peuple rpte en choeur aprs Mose.
Surpris de cette nouveaut, le parterre couta et les rires cessrent
tout  fait. Ce choeur, fort beau, tait en mineur; Aaron continue, le
peuple chante aprs lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mmes voeux, le
peuple rpond;  cet instant tous se jettent  genoux et rptent la
mme prire avec enthousiasme: le prodige est opr, la mer s'ouvre pour
laisser un chemin au peuple protg du Seigneur. Cette dernire partie
est en majeur[52]. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui
retentit dans toute la salle; on et dit qu'elle croulait. Les
spectateurs des loges, debout et le corps pench en dehors pour
applaudir, criaient  tue-tte: _bello! bello! o che bello!_ Jamais je
n'ai vu une telle fureur, ni un tel succs, d'autant plus grand qu'on
s'apprtait  rire et  se moquer. Le succs de la _Gazza ladra_ 
Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille  cause du climat.
Heureux peuple! ce n'tait plus un applaudissement _ la franaise_ et
_de vanit satisfaite_, comme au premier acte: c'taient des coeurs
inonds de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le
bonheur  pleines mains. Qu'on nie, aprs une telle soire, que la
musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les
larmes aux yeux en pensant  cette prire.

Les Allemands trouvent que _Mose_ est le chef-d'oeuvre de Rossini; rien
de plus sincre que cette louange; le matre italien a daign parler
leur langue; il a t savant, il a sacrifi  l'harmonie.

Quant  moi, _Mose_ me parat souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je
n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premires reprsentations, et
qu'une fois par mois, tant bien dispos, cet opra _chant
suprieurement_ ne me ft passer une agrable soire; mais il me semble
peu dramatique. Les passions n'y sont pas reprsentes avec une certaine
suite, et je ne sais  qui m'intresser[53]. Les bons ouvrages de
Rossini, mme mdiocrement chants, me font un plaisir vif trente fois
de suite.

Il me semble que, malgr l'cole allemande, qui a une succursale au
Conservatoire de Paris, et malgr les noms tudesques qui remplissent les
orchestres et les salons, cet opra n'a d son demi-succs qu' madame
Pasta, qui a un peu relev le rle de la jeune Juive Elcia. Son turban y
a eu un grand succs; elle a chant suprieurement le duetto

    Ah! se puoi cosi lasciarmi[54]!

L'introduction a russi, grce au chant dlicieux de Zuchelli et  la
belle voix de Levasseur, charg du rle de Mose. La prire a enlev
tous les coeurs; les jours o l'on est bien dispos, l'on ne peut
s'empcher de chanter cette prire  mi-voix toute la soire.

_Mose_ fut le premier opra de Rossini qui lui fut pay d'une manire
convenable, il lui valut 4.200 francs; _Tancrde_ n'avait t pay que
600 francs, et _Otello_ cent louis. L'usage en Italie est qu'une
partition reste pendant deux ans la proprit de l'_imprsario_ qui a
fait travailler le compositeur, aprs quoi elle tombe dans le domaine
public. C'est en vertu de cette lgislation ridicule que le marchand de
musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opras de Rossini, qui
ont laiss leur auteur dans une assez grande pauvret. Loin de retirer
un bnfice annuel de ses opras, comme cela aurait lieu en France,
Rossini est oblig d'avoir recours  la complaisance des
_impresari_[55], si, durant les deux premires annes, il veut faire
donner ses ouvrages sur un autre thtre que celui pour lequel ils ont
t faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien.

Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne ft un opra de
Feydeau, et encore fort charg de musique (8  9 morceaux). On lui a
souvent conseill de venir en France, refaire la musique de tous les
opras comiques de Sedaine, d'Hle, Marmontel et autres bons crivains
qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se
serait tabli une fortune de deux cents louis de rente, somme fort
importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du
reste, le conseil de venir  Paris tait dtestable. Si Rossini et vcu
six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait
trois croix de plus, beaucoup moins de gaiet et nul gnie; son me
aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne
veux pas faire de satire, mais par exemple, la _vie de Gothe_ crite
par lui-mme, et particulirement l'_Histoire de l'expdition de
Champagne_; voil ce que gagnent les hommes de gnie  se rapprocher
des cours. Canova refusa de vivre  celle de Napolon: Rossini  Paris
et eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports
qu'avec des _impresari_ et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste
italien, a cent fois plus de dignit dans sa manire de penser et de
juste fiert, que Gothe, philosophe clbre. Un prince n'est pour lui
qu'un homme revtu d'une magistrature plus ou moins leve, et dont il
s'acquitte plus ou moins bien.

Il faudrait en France que Rossini ft un homme  reparties, un homme
aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la
socit lui a permis de n'tre qu'une chose: un musicien. Un gilet noir,
un habit bleu et une cravate tous les matins, voil, par exemple, un
costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le prsenter  la plus
grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empch d'tre
assez bien venu des femmes; en France, on et dit: C'est un ours. Aussi
avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, except
_faiseurs de chefs-d'oeuvre_.




CHAPITRE XXVII

DE LA RVOLUTION OPRE DANS LE CHANT PAR ROSSINI


Les Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont pass[56], et il
ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les
jours plus faible, des louanges passionnes de leurs contemporains; ces
noms illustres, cits tous les jours, mais tous les jours rappelant un
moins grand nombre d'ides et des ides moins nettes, finiront par faire
place  des clbrits moins anciennes. Tel est le sort qui attend
galement les Le Kain, les Garrick, les Vigan, les Babini, les Giani,
les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de mme des conqurants; que
reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brle, bien peu de
chose de plus que d'un acteur clbre. Je compte pour peu, comme on
voit, l'enthousiasme des mes communes, adoratrices nes des broderies
et du pouvoir[57], et qui vnrent un roi parce qu'il fut roi, mme
quand trois mille ans psent sur sa tombe. Ces gens-l tent leur
chapeau en entrant au _tombeau gyptien_ du roi Psami. Pour en revenir
aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus,
l'_pe_ de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Marchal
Lovendhal sera-t-il aussi clbre que Le Kain? Encore dans cette gloire
des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des
facilits, ce qui gte la gloire. Si Desaix et t premier magistrat de
la France, n'et-il pas t plus simple, plus noble, plus sublime que
Napolon? Ne peut-on pas dire: La moiti de la gloire militaire de
Napolon, le dvouement de sa garde, par exemple, et les marches
rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit  sa qualit de souverain
qui lui permettait de faire en trois mois un gnral de division d'un
colonel qui lui plaisait.

Aprs ce petit mot adress aux gens solides qui, en caressant leurs
croix, se donnent les airs de mpriser les artistes, je reviens  ces
mes sublimes qui surent mpriser l'antichambre, qui sentirent avec
force les passion les plus nobles du coeur humain, et qui, par elles,
firent le charme de leurs contemporains.

Nous avons vu natre, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques
arts; par exemple, le got du pittoresque dans les paysages et dans les
jardins d'agrment, tait encore inconnu du temps de Voltaire, et nos
tristes chteaux btis sous Louis XV, avec leurs cours paves et leurs
avenues d'arbres branchs, en portent un triste tmoignage. Il est
assez naturel que les arts les plus dlicats, ceux qui cherchent 
plaire aux mes les plus distingues, soient les derniers  natre.

Peut-tre trouvera-t-on de nos jours l'art de dcrire avec exactitude le
talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans
d'ici ces talents sublimes auront, dans la mmoire des hommes, une
physionomie distincte.

Si l'on parvenait  faire un portrait exact et ressemblant du talent
des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulire
qui y gagnerait, c'est l'art lui-mme qui ferait aussitt des progrs
immenses. De grands philosophes ont pens que ce qui diffrencie du
gnie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la
facult dont jouit tout individu de l'espce humaine de transmettre 
ses successeurs les progrs, si peu considrables qu'ils soient, qu'il a
fait faire  l'art,  l'industrie, au mtier dont il s'est occup toute
sa vie. Cette transmission existe d'une manire complte pour les
Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve dj plus qu' un certain
point pour l'art des Raphal, des Canova et des Morghen; pourra-t-on
l'tablir un jour pour l'art des Davide[58], des Velluti et des Fodor?
Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase
de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages
d'ici.

Avant tout, dans les beaux-arts, pour tre susceptible de plaisir il
faut sentir fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens
renomms pour leur sagesse, dans une nation comme dans une socit
particulire, ne sont jamais choisis parmi les tres qui ont reu du
ciel le don de sentir avec force. Un trs petit nombre de ces tres
favoriss, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reu l'tonnante
facult d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la
sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le
plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, dous d'une logique
admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches
de l'homme, leur fait viter l'erreur, s'ils viennent  s'occuper des
_beaux-arts_, o d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils
ne peuvent viter le ridicule. Tel a t parmi nous le sort de
d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui.

Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la
musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de
sensations pures et spontanes que les individus mme vulgaires de ces
nations reoivent de ces arts[59]. Des gens qui aimeraient
passionnment une mauvaise musique, seraient plus prs du bon got que
des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et _modration_, la
musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prtre aimera
mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu _Fo_, du
dieu _Apis_, ou de telle autre divinit ridicule, qu'un philosophe
parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que
soit le moyen qui le procure, et qui par les lumires de son esprit sera
arriv  la connaissance d'un dieu unique, rmunrateur et vengeur.

Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses
admirateurs d'Amrique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques
annes, se trouva vis--vis d'une tte  perruque,  _Cincinnati_.
Canova montrait un petit crit de huit lignes; c'tait la traduction des
expressions d'tonnement et d'enthousiasme qui chapprent au sauvage 
la vue de cette tte de bois, la premire imitation de la figure humaine
qu'il et jamais rencontre. Ce que la modestie de Canova, le plus doux
et le plus simple des hommes, l'empchait d'ajouter, nous le disions
pour lui. Un homme de got, en voyant son groupe sublime de Vnus et
Adonis chez M. le marquis Berio  Naples, o le grand sculpteur nous
montre la desse agite d'un pressentiment funeste en disant le dernier
adieu  son amant qui part pour la chasse o il doit prir; un homme du
got le plus dlicat, en voyant ce chef-d'oeuvre admirable de la grce la
plus divine et du sentiment le plus fin[60], exprime son admiration
prcisment dans les mmes termes que le sauvage. C'est que dans le
fait, l'admiration extrme de ces deux hommes, l'effet produit sur leur
me est absolument le mme; il n'y a d'exception que dans le cas trop
commun o l'admirateur de Canova se trouve tre un pdant, qui veut
d'abord se faire admirer. Toute la diffrence est dans l'_objet
extrieur_ qui excite le mme degr d'admiration et de ravissement chez
des tres d'ailleurs si diffrents. Il est trop vident que les paroles
d'admiration dans les arts ne prouvent jamais que le degr de
ravissement de l'homme qui admire et nullement le degr de mrite de la
chose admire.

Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame
Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernire est pour moi le plus beau
contralto existant), la premire chose dont il faut s'enqurir, c'est si
cet homme est n dans une religion o l'on chante bien  l'glise.
Supposons l'homme le plus susceptible d'tre ravi par les _sons_; s'il
est n  Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera
mieux Drivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des
_fioriture_ que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers,
fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion
d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous
tions  Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand
comme une pice de vingt francs, avait reprsent la bataille de
_Torgau_, l'une des victoires du grand Frdric. Avec nos yeux non arms
du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui
manque  l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi 
cinquante reprsentations du _Barbier de Sville_, chant par la voix
superbe de madame Fodor. Le jeune Allemand de la petite ville de Sagan,
en Silsie, entend chanter deux fois la semaine  l'glise et dans les
rues de sa ville, de la musique crite sans gnie, si l'on veut, mais
excute avec nettet et prcision, qualits qui suffisent pour
l'ducation de l'oreille. Voil ce qui manque entirement  l'habitant
de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que
Sagan.




CHAPITRE XXVIII

CONSIDRATIONS GNRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT


La musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le
jour o la majorit des spectateurs rpondra tout simplement pour
justifier ses applaudissements: _Ce morceau me plat_[61]. Telle aurait
t sans doute la rponse des Athniens, si quelque tranger tait venu
leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les
tragdies d'Eschyle; les traits d'Aristote n'avaient pas encore ouvert
la bouche aux gens qui n'ont rien  dire. Chez nous, au contraire, tout
le monde aspire  donner le _pourquoi_ de son enthousiasme, et l'on
n'aurait que du mpris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui
rpondrait avec simplicit: _Je sens ainsi_. Mais ce n'est pas tout,
nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgr l'absence
du sentiment, ont cr des foules d'artistes: potes en vertu de La
Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La socit de Paris
est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur
jeunesse, que les inspirations d'une me sche; et plus tard, que les
soupirs d'un coeur irrit et rendu mchant par le souffle brlant d'une
vanit malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses.
Quelques-uns de ces pauvres artistes, dcourags par le bruit constant
des sifflets, et que je tiens rellement pour les plus malheureux des
hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le _Miroir_
cette phrase amusante: _la voix spulcrale de madame Pasta_: en fait de
musique, c'est nier la lumire.

Ce qui peut dtruire les arts chez une nation ou les empcher de natre,
c'est la quantit de ces juges dont l'me manque de sensibilit et de
_folie romanesque_, mais qui du reste ont tudi avec l'exactitude
mathmatique et la persvrance d'un caractre froid tout ce qui a t
dit ou crit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous
trouvons ici dans la nature, la ralit d'une image qui est devenue un
lieu commun dans nos thories potiques; l'excs de la civilisation
arrtant les progrs des beaux-arts[62]. Je me refuse les applications
odieuses de ces considrations gnrales, et j'arrive brusquement 
l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la
carrire (1810), de tous les beaux-arts, le chant tait peut-tre celui
qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une poque de guerres
sublimes et de ractions cruelles. Dans la haute Italie,  Milan, 
Brescia,  Bergame,  Venise, depuis 1797[63], on songeait  toute autre
chose qu' la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait
encore produit, en 1810, aucun sujet distingu.

A Naples, il n'existait plus un seul de ces _Conservatoires_ clbres
qui depuis si longtemps fournissaient  l'Europe les _maestri_ et les
chanteurs en possession de faire natre ses transports et de lui rvler
le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans
quelques glises obscures; et les deux derniers hommes de gnie que
Naples et produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient t
enlevs au commencement de leur carrire. Rien ne se prsentait pour
leur succder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le
silence de la nullit ou les essais dcolors de la plus incurable
mdiocrit.

Babini, ce grand chanteur qui est rest sans rival, avait vu Rossini;
mais sa voix affaiblie par l'ge, n'avait pu que lui raconter les
miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait 
Saint-Cloud, o il faisait commettre  Napolon[64] la seule tourderie
que ce grand homme ait  se reprocher dans son gouvernement civil; mais,
quoique chevalier de la couronne de fer, il tait perdu pour l'Italie.

Marchesi n'tait plus au thtre.

Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la dcadence d'un art qui
avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mpris ne devait
pas tre inonde l'me de ce vritable artiste, lui qui jamais ne
s'tait permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins
_actuels_ de l'me du spectateur, le but unique de tous ses efforts,
lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mrite
mcanique de devenir le rival heureux d'un violon[65] dans une
variation  trente-deux biscromes[66] par mesure! L'art le plus touchant
autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple mtier.
Aprs les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini,
l'art du chant est tomb  ce point de misre qu'il n'est plus
aujourd'hui que l'excution _fidle_ et inanime de la note. Voil en
1823 quel est le point extrme de l'habilet d'un chanteur. Mais
l'_ottavino_[67], le gros tambour, le serpenteau des glises, ont la
mme ambition, et y arrivent  peu prs avec le mme succs. L'on a
banni l'invention du moment, d'un art o les plus beaux effets
s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini
que j'accuse de ce grand changement.




CHAPITRE XXIX

RVOLUTION


Je ne rponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des
plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai runi exprs ici tout ce que
j'tais oblig de dire sur l'art du chant, afin qu'on pt le sauter plus
facilement. Je dois prvenir que les discussions suivantes n'offrent
absolument aucun intrt aux personnes qui ne vont pas trs souvent au
thtre Louvois.

Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie,
Rossini,  son entre dans la carrire, ne trouva qu'un trs-petit
nombre de bons chanteurs, et encore taient-ils sur le point de quitter
le thtre. Malgr cet tat de pauvret et de dcadence si diffrents de
l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient crit les
anciens compositeurs, Rossini suivit tout  fait dans ses premiers
ouvrages le _style_ de ses prdcesseurs; il respectait _les voix_ et ne
cherchait qu' amener le _triomphe du chant_. Tel est le systme dans
lequel sont composs _Demetrio e Polibio_, l'_Inganno felice_, la
_Pietra del Paragone_, _Tancredi_[68], etc. Rossini avait trouv la
Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi
n'aurait-il pas cherch  faire triompher le chant, lui qui est si bon
chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs,
semble transformer  nos yeux en gnie de chanteur tout celui que nous
lui connaissons pour l'invention des cantilnes? Il arriva un petit
vnement qui changea tout  coup la manire de voir du jeune
compositeur, et qui donna  son gnie des qualits dont l'exagration
fait le tourment de ses admirateurs les plus sincres.

Rossini arrive  Milan en 1814[69], pour crire l'_Aureliano in
Palmira_; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opra;
Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des
plus jolis hommes de son sicle, abusait  plaisir de ses moyens
prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il crit
pour lui la _cavatine_ de son rle.

A la premire rptition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini
est frapp d'admiration;  la seconde rptition, Velluti commence 
broder (_fiorire_), Rossini trouve des effets justes et admirables, il
approuve;  la troisime rptition, la richesse de la broderie ne
laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilne. Arrive enfin le
grand jour de la premire reprsentation: la _cavatine_ et tout le rle
de Velluti font fureur; mais  peine si Rossini peut reconnatre ce que
chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a compose; toutefois,
le chant de Velluti est rempli de beauts et russit merveilleusement
auprs du public[70], qui, aprs tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui
lui fait tant de plaisir.

L'amour-propre du jeune compositeur fut profondment bless; son opra
tombait et le soprano seul avait du succs. L'esprit vif de Rossini
aperut en un instant toutes les considrations qu'un tel vnement
pouvait lui suggrer.

C'est par un hasard heureux, se dit-il  lui-mme, que Velluti se
trouve avoir de l'esprit et du got; mais qui m'assure que dans le
premier thtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un
autre chanteur qui, avec un gosier flexible et une gale manie pour les
_fioriture_, ne me gtera pas ma musique de manire  la rendre
non-seulement mconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le
public, ou tout au plus remarquable par quelques dtails de l'excution?
Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a
plus d'coles de chant en Italie. Les thtres se remplissent de gens
qui ont appris la musique de quelque mauvais matre de campagne. Cette
manire de chanter des _concerto_ de _violon_, des variations sans fin,
va dtruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le
got du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant
la porte de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilnes simples; elles
sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu' la nature des
voix; accoutumes une fois  broder et  toujours charger une cantilne
de grands ornements fort travaills et touffant l'oeuvre du compositeur,
elles se trouveront bientt avoir perdu l'habitude d'arrter la voix et
de filer des sons, et hors d'tat par consquent d'excuter le chant
_spianato_ et _sostenuto_; il faut donc me hter de changer le systme
que j'ai suivi jusqu'ici.

Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes _fioriture_
seront de bon got; d'ailleurs je dcouvrirai sur-le-champ le fort et le
faible de mes chanteurs, et je n'crirai pour eux que ce qu'ils pourront
excuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place
pour ajouter la moindre _appoggiatura_[71]. Les _fioriture_, les
agrments feront partie _intgrante_ du chant, et seront _tous_ crits
dans la partition.

Et quant  MM. les _impresari_ qui prtendent me payer en me promettant
pour seize  dix-huit morceaux, tous destins aux premiers rles, ce
qu'on donnait jadis  mes prdcesseurs pour quatre ou six morceaux tout
au plus, je trouve un moyen parfait de rpondre  leur mauvaise
plaisanterie; dans chaque opra trois ou quatre grands morceaux n'auront
de nouveau que les _variazioni_ que j'crirai moi-mme. Au lieu d'tre
inventes par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront crites
avec got et science; l'avantage sera encore tout entier pour ces
coquins d'impresari.

On sent bien qu'en ma qualit d'historien, je viens d'imiter Tite-Live.
J'ai mis dans la bouche de mon hros un discours dont assurment il ne
m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu' une poque
quelconque des premires annes de sa carrire, Rossini n'ait pas eu ce
monologue avec lui-mme; ses partitions le prouvent.

Plus tard,  Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix
fatigue  offrir  tous ses chefs-d'oeuvre[72], il fut oblig de fuir
encore davantage le chant _spianato_, et de se jeter avec encore plus de
fureur dans les _gorgheggi_, seule partie du chant dont mademoiselle
Colbrand pt se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions
crites  Naples par Rossini prouve jusqu'o allait sa passion pour la
prima donna; on n'y trouve plus un seul _cantabile spianato_, ni pour
elle, ni  plus forte raison pour les autres rles qui avant tout ne
devaient pas clipser le sien. Rossini ne pensait gure  la gloire; il
est peut-tre de tous les artistes celui qui y a jamais le moins song.
Une consquence fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand,
c'est que ces neuf opras, composs  Naples, perdent infiniment  tre
chants ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude
de rsumer ses penses, et d'en faire des _cabalette_.

Si mademoiselle Colbrand ne s'tait trouv qu'une porte de voix
extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les thtres o elle
n'tait pas, de transposer les rles (_puntare_), et l'on aurait fait
disparatre, par ce procd simple, quelques notes appartenant au
diapason singulier pour lequel le maestro aurait crit. Au moyen de la
transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix
diffrentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le mme
rle[73].

Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a crite
 Naples. On n'a pas seulement  lutter avec l'_tendue_ de la voix,
mais encore avec la _qualit et la nature des ornements_, et cet
obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle 
tout amateur qui aura lu un rle (_una parte_) de Davide ou de la
Colbrand.

Ainsi Velluti  Milan, dans l'_Aureliano in Palmira_, fit natre chez
Rossini l'ide de la rvolution qu'il devait excuter plus tard, et
mademoiselle Colbrand  Naples le fora  donner  cette rvolution une
extension que je crois fatale  sa gloire. Tous les opras crits 
Naples forment la seconde manire de Rossini.




CHAPITRE XXX

TALENT SURANN EN 1840


J'cris le prsent chapitre par un sentiment de tendre piti pour
plusieurs jeunes demoiselles de douze  quinze ans que je vois avec
peine chercher  atteindre le _beau idal_ en musique au moyen du piano.
C'est en vain qu'on a conseill  quelques-unes d'entre elles qui
avaient un peu de voix, d'apprendre  chanter; elles ont repouss cet
avis. Il suit de l que dans douze ou quinze ans elles auront en musique
un talent aussi surann que le peut tre aujourd'hui celui de leurs
grand'mres qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur
l'pinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des
pianistes assez distingues, les jeunes personnes dont je parle ont sans
doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffre plus au
monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes
qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi
rapidement qu'une page de franais, ne comprennent rien  toutes les
_nuances_ du chant; la partie _touchante_ de la musique reste pour elles
une terre inconnue; et,  la rapidit de la rvolution qui s'opre sous
nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la
seule  la mode. On se rcrie dj sur le nombre ennuyeux des bons
pianistes.

Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront
facilement que les _nuances_ en partie improvises d'aprs les exigences
actuelles des spectateurs[74], ne peuvent exister que dans le chant, et
que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique,
miracles que l'on prte ensuite aux instruments dans le _discours
ordinaire_, mais qu'ils sont incapables de faire natre. Est-ce que
jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne
touchent gure; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils
produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficult vaincue,
et par consquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le coeur le
plus froid, doubl de la tte la plus mthodique et d'une patience
allemande, russira cent fois mieux au piano que l'me de Pergolse. Je
ne crains pas de le dire, on est plus musicien dans le vrai sens du
mot, en chantant bien la romance de Blondel, de _Richard Coeur de Lion_,
qu'en excutant,  la premire vue, une grande fantaisie de Hertz ou de
Moschels. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous
les opras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix
de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, pouss  quelque degr
d'habilet que l'on veuille le supposer, on sera sensible  l'orchestre
de Rossini et aux concertos de violon.




CHAPITRE XXXI

ROSSINI SE RPTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DTAILS DE CHANT


Le systme des variations, _variazioni_, a souvent port Rossini  se
copier soi-mme; comme tous les voleurs, il esprait cacher ses larcins.

Aprs tout, pourquoi ne serait-il pas permis  un pauvre maestro qui
doit composer un opra en six semaines, malade ou non, bien ou mal
dispos, d'user de cet expdient dans les moments o l'inspiration se
tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se
copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie,
suivi bientt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne
nous donne jamais ni paix ni trve; on peut s'impatienter  ses opras;
mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout  fait
nouvelle, ou seulement un souvenir agrable, c'est toujours du plaisir
qui succde  du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de
la _Rosa bianca_, par exemple.

Tout le monde convient de la fcondit d'imagination de Rossini, et
cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux
demi-savants que Rossini se rpte, qu'il se copie, qu'il manque
d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la libert de faire les
questions suivantes:

1 Combien les grands matres d'autrefois plaaient-ils de morceaux
capitaux dans chacun de leurs ouvrages?

2 A combien de ces morceaux le public faisait-il attention?

3 Parmi ces morceaux, combien russissaient?

Paisiello vit peut-tre applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans
ses cent cinquante opras. Rossini en compterait facilement une centaine
rellement diffrents dans ses trente-quatre opras. Un sot qui voit des
esclaves ngres pour la premire fois, s'imagine que tous se
ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des ngres pour les sots.

Le plus grand dfaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit
s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive  la sret de got du
public de _San-Carlo_ ou de la _Scala_, c'est qu'il veut tout entendre;
il veut pour ainsi dire _profiter de son argent_, il ne veut rien
perdre; il faut que tout soit de la mme force; il faut qu'une tragdie
soit compose en entier de mots aussi frappants que le _qu'il mourt!_
des _Horaces_ ou le _moi!_ de _Mde_.

Cette prtention est tout simplement _contre la nature du coeur humain_.
Aucun homme _sensible aux arts_ ne pourrait trouver du plaisir  trois
morceaux sublimes qui se suivraient immdiatement.

Il faut tre juste; le grand obstacle au bon got du public de Louvois
vient:

1 De la petitesse de la salle;

2 Du trop grand degr de lumire;

3 De l'absence des loges spares.

L'enthousiasme, dans une salle _petite_, conduit bientt  un tat
nerveux et pnible[75].

J'en suis fch, parce que cela choque nos ides de convenances; mais
l'me humaine  besoin de quatre minutes de conversation  mi-voix pour
se dlasser d'un duetto sublime, et tre capable de trouver du plaisir 
l'air qui va suivre.

Ce n'est jamais impunment, dans les arts comme en politique, que l'on
choque la nature des choses. La vanit peut faire tenir encore pendant
dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler 
l'opra, c'est se dclarer soi-mme un amateur peu passionn.
Qu'arrivera-t-il du silence scrupuleux et de l'attention _continue_?
Que moins de gens s'amuseront  Louvois. Les spectateurs exclus par le
malaise _physique_, seront justement ceux qui sont le plus faits pour
goter la volupt d'un beau _chant_ et toutes les finesses de la
musique. A Louvois, un opra qui n'a que six morceaux, tous trs beaux,
va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entours de sept ou huit
morceaux infrieurs, lesquels, si les pdants n'existaient pas, nous
dlasseraient et _augmenteraient nos plaisirs_, l'opra n'a pas de
succs. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intresser qu' ce
qui est intressant; car alors il faudrait,  la premire
reprsentation, qu'il juget tout seul comme un grand garon.

Les premires fois que l'on ouvre les partitions de Rossini, l'on dirait
que les difficults que prsente l'excution du chant condamnent ces
partitions  n'avoir qu'un petit nombre d'interprtes; mais l'on
aperoit bientt que cette musique offre la runion de tant de moyens de
plaire[76] que, mme excute avec la moiti seulement des ornements que
Rossini y a placs, ou avec les mmes _fioriture_ arranges d'une
manire diffrente, elle plat encore. Un chanteur mdiocre, pourvu
qu'il ait de _l'agilit_, pourra toujours excuter avec succs _pour
Rossini_, un morceau de ce matre. L'agrment sduisant de la cantilne
qui n'est jamais dure ni violente _par excs de force_; la vivacit; le
rhythme suave des accompagnements produisent par eux-mmes un tel
sentiment de plaisir, que quelques modifications que le chanteur soit
oblig, par l'impuissance de sa voix, de faire subir aux _agrments_ des
chants de Rossini, sa musique, quoique ainsi mutile, produit toujours
un effet piquant et fort agrable. Il n'en allait pas ainsi autrefois du
temps des Aprile et des Gabrielli[77], lorsque le maestro donnait dans
ses airs tout l'espace possible au chanteur, et lui fournissait  chaque
instant l'occasion de faire valoir son talent. Si le chanteur tait
mdiocre et n'avait que de l'agilit, qualit qui est loin de suffire
pour atteindre  la perfection du chant, l'air et le chanteur faisaient
_fiasco_.

On pourra dire: Si Rossini avait trouv en 1814 un grand nombre de bons
chanteurs, et-il pens  la rvolution qu'il a faite, et-il introduit
le systme de tout crire?

Son amour-propre y et peut-tre song, mais celui des chanteurs s'y ft
vivement oppos; voyez de nos jours Velluti qui ne veut pas chanter sa
musique.

On ira plus loin, on dira: Lequel des deux systmes est prfrable? Je
rponds: L'ancien systme un peu modernis. Il ne faudrait pas, ce me
semble, crire tous les agrments, mais il faudrait restreindre la
libert du chanteur. Il n'est pas bien que Velluti chante la cavatine de
l'_Aureliano_ de manire  ce qu'elle soit  grand'peine reconnue de
l'auteur lui-mme; c'est alors Velluti qui est l'auteur vritable des
airs qu'il chante, et il vaut mieux conserver spars deux arts si
diffrents.




CHAPITRE XXXII

DTAILS DE LA RVOLUTION OPRE PAR ROSSINI


Le _beau chant_ commena en 1680 avec Pistocchi; Bernacchi, son lve,
lui fit faire d'immenses progrs (1720). La perfection de cet art a t
en 1778 sous Pacchiarotti. Depuis l'on n'a plus fait de soprani et il
est tomb.

Millico, Aprile, Farinelli, Pacchiarotti, Ansani, Babini, Marchesi,
durent leur gloire  ce systme des anciens compositeurs, qui dans
certaines parties de l'opra ne leur donnaient presque qu'un
_canevas_[78]; et il n'est pas un, peut-tre, de ces grands chanteurs 
qui ses contemporains n'aient t redevables du talent de deux ou trois
cantatrices excellentes. L'histoire des Gabrielli, de De'Amicis, des
Banti, des Todi, nous donne les noms des soprani clbres qui leur
montrrent le grand art de conduire la voix.

Plusieurs des premires cantatrices de l'poque actuelle, doivent leur
talent  Velluti (mademoiselle Colbrand, par exemple).

C'tait surtout dans l'excution du _largo_ et du _cantabile spianato_
que brillaient les talents des soprani et de leurs lves. Nous avons un
bel exemple de ce genre de chant dans la prire de _Romeo_. Or voil
prcisment l'espce de cantilnes que Rossini a soigneusement bannie de
ses opras, depuis son arrive  Naples, et depuis qu'il a adopt ce
qu'on appelle en Italie, sa _seconde manire_. Un chanteur travaillait
jadis six ou huit ans pour parvenir  chanter le _largo_, et la patience
de Bernacchi est clbre dans l'histoire de l'art. Arriv une fois  ce
point de perfection, de puret et de _douceur de son_ ncessaire en 1750
pour bien chanter, il n'avait plus qu' recueillir, sa rputation et sa
fortune taient faites. Depuis Rossini, personne ne songe  chanter bien
ou mal un _largo_, et si l'on prsentait un de ces morceaux au public,
je vois d'ici certain mot relatif au diable et  son enterrement qui se
trouverait sur toutes les lvres; le public croirait mourir d'ennui:
c'est tout simplement qu'on lui parle une langue trangre qu'il croit
savoir, mais que dans le fait il a besoin d'apprendre.

Le chant ancien touchait l'me, mais quelquefois pouvait paratre
languissant. Le chant de Rossini plat  l'esprit et jamais n'ennuie. Il
est cent fois moins difficile d'acqurir le talent de bien chanter un
grand _rondo_ de Rossini, celui de la _Donna del Lago_ par exemple, que
celui qu'il faut pour bien chanter un grand air de Sacchini.

Les nuances pour les tenues de voix, le chant de _portamento_[79], l'art
de modrer la voix pour la faire monter galement sur toutes les notes
dans le chant _legato_, l'art de reprendre la respiration d'une manire
insensible et sans rompre le long priode vocal des airs de l'ancienne
cole, composaient autrefois la partie la plus difficile et la plus
ncessaire de l'excution. L'agilit plus ou moins brillante de l'organe
ne servait que pour les _gorgheggi_, c'est--dire, n'tait employe que
pour le luxe, que pour l'apparat, en un mot que pour ce qui brillait, et
jamais pour ce qui faisait les dlices du coeur. Il y avait  la fin de
chaque air,  la _cadenza_, vingt mesures destines uniquement  faire
briller le gosier du chanteur,  faire des _gorgheggi_.

Les amis les plus sincres de Rossini reprochent avec raison,  la
rvolution qu'il a opre en musique, d'avoir resserr les limites du
chant, d'avoir _diminu_ les qualits _touchantes_ de ce bel art;
d'avoir rendu inutiles aux chanteurs certains exercices, desquels
drivaient ensuite ces _transports de folie_ et de bonheur si frquents
dans l'histoire de Pacchiarotti et de la musique ancienne, et si rares
aujourd'hui. Ces miracles provenaient _du pouvoir de la voix_.

La rvolution rossinienne a tu l'originalit des chanteurs. A quoi bon
pour ceux-ci se donner des peines infinies pour parvenir  rendre
sensibles au public, 1 les qualits _individuelles_ et _natives_ de
leurs voix; 2e l'expression particulire que leur manire de sentir
peut lui donner? Ils sont condamns  ne jamais trouver dans les opras
de Rossini ou de ses imitateurs, une seule occasion de montrer au
public, ces qualits dont l'acquisition leur cotera des annes entires
de travaux assidus. D'ailleurs, l'habitude de trouver tout invent, tout
crit, dans la musique qu'ils doivent chanter, leur te tout esprit
d'invention et les rend paresseux. Les compositeurs ne leur demandent
plus avec leurs partitions actuelles qu'une excution pour ainsi dire
_matrielle_ et _instrumentale_. Le _lasciatemi fare_ (je me charge de
tout) de Rossini avec ses chanteurs, en est venu  ce point que ceux-ci
n'ont plus mme la facult de composer le _point d'orgue_; presque
toujours ils trouvent que Rossini l'a brod  sa manire.

Autrefois les Babini, les Marchesi, les Pacchiarotti, inventaient les
ornements compliqus, surtout ils appliquaient, suivant l'inspiration de
leur talent _et de leur me_, les ornements les plus simples, tels que
les _appoggiature_, le _grupetti_, les _mordenti_, etc.; toute la parure
du chant (_i vezzi melodici del canto_), comme disait Pacchiarotti
(Padoue, 1816), appartenait de droit au chanteur. Crescentini donnait 
sa voix et  ses inflexions une teinte vague et gnrale de
_contentement_ dans l'air: _ombra adorata, aspetta_; il lui semblait _au
moment o il chantait_ que tel devait tre le sentiment d'un amant
passionn qui va rejoindre ce qu'il aime. Velluti, qui comprend la
situation d'une manire diffrente, y met de la mlancolie et une
rflexion triste sur le sort commun des deux amants. Jamais un maestro
quelque habile que vous veuillez le supposer, n'arriverait  noter
exactement l'_infiniment petit_, qui forme la perfection du chant dans
cet air de Crescentini, infiniment petit qui change d'ailleurs suivant
l'tat de la voix du chanteur, et le degr d'enthousiasme et d'illusion
dont il est anim. Un jour, il est dispos  excuter des ornements
remplis de mollesse et de _morbidezza_; un autre jour, ce sont des
_gorgheggi_ pleins de force et d'nergie qui lui viennent en entrant en
scne. Pour atteindre  la perfection du chant, il faut qu'il cde aux
inspirations du moment. Un grand chanteur est un tre essentiellement
nerveux. C'est le temprament contraire qu'il faut pour bien jouer du
violon[80]; enfin le maestro ne doit pas crire tous les agrments, car
il faut une connaissance intime et parfaite de la voix  employer, qui
ne se rencontre gure que chez l'artiste qui la possde et qui a pass
vingt ans de sa vie  l'tudier et  l'assouplir[81]. Un agrment, je ne
dirai pas mal excut, mais excut mollement, sans _brio_, dtruit le
charme en un clin d'oeil. Vous tiez au ciel, vous retombez dans une loge
d'opra, et quelquefois dans une classe de chant.




CHAPITRE XXXIII

EXCUSES.--ORIGINALIT DES VOIX, EFFACE PAR ROSSINI


Rien n'tant si futile que la musique, je sens bien qu'il est fort
possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un
nombre infini de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans
chute piquante, et d'ailleurs surcharges de ces grands mots de _beau
idal_, de _bonheur_, de _sublime_, de _sensibilit_, que je prodigue
trop.

Ce manque d'intrt srieux me plat dans la musique; je suis las des
intrts srieux, et je regrette le temps o les colonels faisaient de
la tapisserie, et o l'on jouait au bilboquet dans les salons. J'ai vu
mon sicle, il est avant tout _menteur_[82]; d'aprs cette ide, si j'ai
eu un soin constant, c'est de ne rien _exagrer par le style_, et
d'viter avant tout d'obtenir quelque effet par une suite de
considrations et d'images d'une chaleur un peu force, et qui font
dire  la fin de la priode: Voil une belle page. D'abord, entr fort
tard dans le champ de la littrature, le ciel m'a tout  fait refus le
talent de parer une ide et d'exagrer avec grce; ensuite,  mes yeux,
il n'y a rien de pis que l'exagration dans les intrts tendres de la
vie. On obtient un effet d'un moment qui, un quart d'heure aprs, cre
un sentiment de rpugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre;
on se dirait presque: Je n'ai pas assez de vivacit dans le coeur
aujourd'hui (_high spirits_) pour me plaire  tre tromp avec esprit.
Ce n'est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments
o l'me est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaux-arts;
alors on n'a que faire de leur secours, et il n'y a qu'un sot qui ouvre
un livre quand il est heureux. La tche des beaux-arts est de bien plus
longue dure, et bien mieux calcule sur les chances ordinaires de la
vie. Les beaux-arts sont faits pour consoler. C'est quand l'me a des
regrets, c'est durant les premires tristesses des jours d'automne de la
vie, c'est quand on voit la mfiance s'lever comme un fantme funeste
derrire chaque haie de la campagne, qu'il est bon d'avoir recours  la
musique.

Or, ce que l'on abhorre le plus dans cette situation de l'me, c'est
l'exagration. Partout o j'ai rencontr une ide susceptible de donner
une priode  chute brillante, j'ai _diminu_ ce qui me semble la
vrit, pour que le petit plaisir du moment ne caust pas mfiance et
dgot un quart d'heure aprs. Une femme d'un esprit dlicat qui venait
de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la libert du discours
familier,  un ami qui lui restait: L'esprit de monsieur un tel tait
pour moi, lorsque j'avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours,
bien lastiques, o dans les moments de fatigue l'on a tant de plaisir 
se placer bien  son aise. Voil un peu le genre de plaisir et de
consolation que j'ai trouv dans la musique. Cet art donne des regrets
tendres en procurant la _vue du bonheur_; et faire voir le bonheur,
quoique en songe, c'est presque donner de l'esprance. J'ai vingt fois
quitt les livres d'un des hommes rares que la France ait produits, je
me disais: Ce n'est qu'un rhteur. N'ayant pas la plus petite tincelle
de sa rare loquence, j'ai surtout cherch  viter le dfaut qui me
rend Rousseau illisible[83]. Mais revenons  cet art charmant pour
lequel il a crit des pages brlantes.

Les dilettanti passionns, ns du temps de Rossini, et pour ainsi dire
fils de la rvolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les
avantages qui drivaient pour l'expression, c'est--dire, en d'autres
termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des
chanteurs dignes de ce nom.

Les voix humaines n'ont pas moins de diversits entre elles que les
physionomies. Ces diversits, que nous trouvons dans les voix _parles_,
deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent.

Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de mademoiselle
Mars? O trouver une voix chantante qui tienne la centime partie des
miracles que promet cette voix lorsqu'elle nous dit un mot tendre de
Marivaux?

L'attendrissement, l'tonnement, la terreur, etc., vont produire des
changements diffrents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles
nous parlons musique; et _l'attendrissement_, par exemple, dans une de
ces voix, qui en parlant n'a rien de fort remarquable, va produire une
espce de son dlicieux, et qui, en un clin d'oeil, par un effet
lectrique et nerveux disposera tout un auditoire  la mlancolie. Avec
le systme de Rossini, cette varit, cette nuance particulire des voix
ne paratra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la mme
musique; voil tout: donc l'art est _appauvri_[84].

Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur _metallo_) une
correspondance plus ou moins manifeste avec l'expression de tel ou tel
sentiment. J'entends par _metallo_ le _timbre_ d'une voix, sa qualit
native, laquelle est tout  fait indpendante du talent que le chanteur
qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir.

Une voix pure ou voile, faible ou forte, pleine ou _sottile_, criarde
ou  sourdines[85], possde en soi des lments naturels d'expressions
diverses, et par elles-mmes plus ou moins agrables.

Pourvu qu'une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manire
ferme, on peut avancer qu'on trouvera tt ou tard le moyen de la rendre
agrable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le compositeur
veuille bien se donner la peine de trouver une cantilne dans les
intervalles _expressifs_ de cette voix. Il faut d'abord _que la
situation_ donne par le pote ne soit pas contraire  la qualit native
de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante; si la situation est
imprieuse et forte comme celles du rle de l'_Elisabeth_ de Rossini, il
est vident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l'occasion
de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la
sensibilit que peut avoir un chanteur, ne font rien au _metallo_ de sa
voix. On n'arrive aux miracles dans cet art qu'autant qu'une voix
assouplie par de longues tudes trouve une situation qui requiert
prcisment le _metallo_ (la nuance d'expression native, le timbre)
qu'elle possde. C'est parce que toutes ces circonstances, si difficiles
 runir qu'on ne peut en quelque sorte jamais les prvoir, se
rencontraient pour son bonheur, que le public de _la Scala_ faisait
rpter _cinq fois de suite_ le mme air  Pacchiarotti[86].

Une fois l'originalit des voix admise, on voit paratre pour les
compositeurs le devoir de tirer parti des qualits _natives_ de chaque
voix, et par consquent d'viter ses inconvnients. Quel maestro serait
assez peu adroit pour confier  madame Fodor un rcitatif passionn, ou
 madame Pasta un air surcharg de petits ornements rapides et
brillants? De l vient l'usage si commun en Italie pour les chanteurs du
second ordre[87] de voyager avec des airs appels _di baule_ (de bagage,
qu'on porte avec soi comme un vtement). Quelque musique qu'un maestro
compose et donne  chanter  ces artistes du second ordre, ils trouvent
toujours le secret d'y placer, en tout ou en partie, leurs airs de
_baule_, ce qui fait un sujet ternel de plaisanterie dans les thtres
d'Italie.

Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le
grand but de tous les arts: _ils font plaisir_. Voyez-vous la distance
immense o nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du systme
actuel de la musique dans cette salle?

Par l'effet d'un simple changement dans le mouvement, la phrase
principale d'un air peut prsenter un sens presque entirement
diffrent. Telle phrase qui peignait la fureur n'exprimera plus que le
ddain, et cependant, malgr ce changement dans l'expression, la voix
du pauvre chanteur, accoutum  cette phrase, la chantera encore fort
bien, et de manire  faire grand plaisir. C'est que cette phrase
principale s'accorde mieux que toute autre: 1 avec les qualits
_natives_ de la voix du chanteur; 2 avec le genre de sensibilit qu'il
tient de la nature; 3 enfin, avec le degr d'habilet qu'il a pu
acqurir dans les Conservatoires. Par ce systme, l'on n'a jamais de
chant _stentato_ (forc); c'est le grand dfaut du chant de Feydeau, qui
toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opra.

On voit que l'on peut tre chanteur du premier ordre et ne pas savoir
lire la musique. Le talent de lire est un talent tout  fait
diffrent[88], et qui ne requiert que de la patience et un caractre
mthodique et froid.

Un seul opra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d'un
chanteur mdiocre; celle d'un artiste du premier ordre tenait, avant
Rossini,  dix ou douze airs tout au plus. L'art du chant est si
dlicat, le plaisir tient  si peu de chose, qu'un chanteur n'aura
jamais de succs vritable qu'autant qu'il runira dans un air toutes
les convenances que nous avons indiques plusieurs fois. Rien n'est donc
mieux calcul pour le plaisir des spectateurs que les airs _di baule_.
On peut suivre de l'oeil la vrit de ce principe jusque dans l'art
thtral; avec combien de rles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait
leur rputation? Le systme des airs _di baule_ est fort bien invent,
non-seulement par rapport  la mdiocrit naturelle des talents dans un
art si difficile, mais aussi par rapport  l'extrme mdiocrit des
ressources de beaucoup de petites villes d'Italie qui, malgr la
pauvret de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque anne deux ou
trois opras trs passables au moyen des airs _di baule_, et de la
runion de deux ou trois chanteurs mdiocres qui chantent fort bien un
air ou deux chacun[89].

Ds que le maestro oublie d'avoir gard au _metallo_ des voix de ses
chanteurs (aux qualits natives de leurs voix), au genre de sensibilit
qu'ils portent dans leurs rles, au degr de talent qu'ils ont acquis
comme chanteurs ( la _bravura_), il court le risque presque certain
d'arriver, aprs tous ses efforts,  un opra chant correctement, mais
qui ne fera de plaisir  personne.

Supposons un chanteur qui ne puisse excuter que d'une manire force
(_stentata_) les _volate_, les _arpeggi_, les _salti_ descendants; si le
compositeur n'vite pas avec le plus grand soin ces moyens de mlodie,
ses chants dans l'excution peuvent arriver  ce point de ridicule,
d'exprimer tout le contraire de ce qu'il aura voulu dire. Si l'on veut
me passer un peu de simplicit dans l'expression et mme dans les ides,
je vais expliquer fort clairement ma pense. Pour reprsenter aux yeux
de l'me la chute rapide et non interrompue des eaux du ciel, ou l'ordre
qu'un despote de l'Orient donne  l'un de ses esclaves de disparatre 
l'instant de sa prsence, le maestro aura orn sa cantilne d'une
_volata discendente_; rien de mieux dans la partition. Arrive le grand
jour de la premire reprsentation et le chanteur malhabile, au lieu de
nous prsenter l'ide d'un roi tout puissant qui donne un ordre
respect, fera penser toute une salle  la fois  la colre risible d'un
vieux procureur bgue, se mettant en fureur au fond de son tude. S'il
ne tombe pas jusqu' ce degr de ridicule, du moins sa _volata_ tant
mal excute, l'ide de _rapidit_ ne s'offrira pas  l'auditeur, et
l'ordre terrible du despote qui veut que l'on disparaisse  l'instant de
sa prsence, ne sera plus qu'une invitation fort modre de quitter la
cour quand cela sera commode au personnage exil. Je prie de remarquer
qu'il n'est pas un seul des ornements excuts par la voix de Velluti,
sur lequel on ne puisse tablir un raisonnement analogue. A chaque
instant, loin de l'Italie, je vois dire  la musique de Rossini presque
le contraire de ce qu'il a voulu exprimer; c'est que sa partition a
forc le chanteur  faire tel ou tel ornement auquel souvent sa voix ne
peut pas atteindre. Alors je n'entends qu' demi ou aux trois quarts
telle cantilne de Rossini que j'ai dans l'oreille. On sent que le
systme de la musique ancienne ne crait pas la possibilit d'un tel
inconvnient. Aprs l'obstacle facile  viter de quelques sons
extrmement levs (obstacle provenant de la voix extraordinaire de
l'artiste pour qui le compositeur avait crit), les chanteurs se
trouvaient tout  fait les matres de faire usage des seuls ornements de
l'effet desquels ils taient srs; et rien ne les empchait de prsenter
 l'admiration du spectateur les beauts individuelles de leur voix et
de leur talent.

Quelque dilettante instruit et qui se sera donn le plaisir d'tudier
les voix des chanteurs qui ont paru dans les neuf opras crits  Naples
par Rossini, m'objectera que souvent ce matre n'a pas tir parti de
tous les avantages que prsentait le genre de voix particulier  chacun
d'eux. Je n'ai rien  rpondre, si ce n'est qu'apparemment le
compositeur tait amoureux de sa _prima donna_, et ne voulait pas
qu'elle ft clipse.

A cette exception prs, le chant de Rossini dans ses opras de Naples
est la biographie non-seulement de la voix de mademoiselle Colbrand,
mais encore de celles de Nozzari, de Davide, de madame Pisaroni, etc. On
voit dans ces partitions que tous les ornements que les chanteurs
pouvaient autrefois appliquer _ad libitum_, sont devenus parties
constitutives, ncessaires et _indispensables_ des chants de Rossini:
or, comment parvenir  rendre ces chants, lorsque le chanteur n'a pas
dans la voix le mme genre de facilit que Nozzari ou Davide?

Les opras de la seconde manire de Rossini ne sont jamais ennuyeux
comme un opra _vide_ de Mayer, par exemple; mais ils ne produisent
l'effet enchanteur qu'ils obtinrent  Naples que quand, par hasard, ils
rencontrent un chanteur qui a prcisment dans la voix _le mme genre
d'agrments et de facilit_ que l'artiste pour lequel le rle a t
crit.

On voit comment tel opra qui a eu un succs fou  Naples peut sembler
fort ennuyeux  Louvois. Les deux publics ont raison; et il n'est point
ncessaire d'aller chercher bien loin des causes mtaphysiques pour cet
effet tout simple. Le tort est tout entier aux directeurs. Quoi de plus
impertinent, par exemple, que la dernire reprise, des _Horaces_? En
Italie, on et demand les directeurs du thtre, et ils auraient paru
sur la scne pour tre siffls en leur nom[90].

Quel que soit le systme adopt par Rossini,  force de gnie,
d'imagination et de _rapidit_, il n'est jamais ennuyeux; mais
figurez-vous le singulier effet de la musique de ses imitateurs
lorsqu'elle vient  tre joue dans un autre thtre que celui pour
lequel ils ont travaill. Ainsi que la musique de Rossini, elle est
presque entirement tissue avec les agrments qu'excutent bien les
chanteurs pour lesquels ils ont crit, agrments desquels ils ont fait
des motifs. Ces motifs tant mal excuts par des chanteurs dont la voix
s'y refuse, on arrive  ce degr de mdiocrit intolrable dans les
beaux-arts et dans la musique plus que partout ailleurs.

Il va sans dire que toutes ces critiques du systme de Rossini ne
s'appliquent nullement aux temps heureux o il crivait:

    Ecco pietosa!...
    Di tanti palpiti,...
    Pien di contento il seno;...
    Non  ver mio ben, ch'io mora...
    Se tu m'ami, o mia regina, etc.

Ce qu'il y a d'affreux, c'est que s'il et continu  marcher dans la
mme route, probablement il et fait encore mieux que ces airs sublimes.
Il est un peu revenu vers le temps de sa jeunesse dans quelques airs de
la _Donna del Lago_; il a t vraiment _ossianique_. Mais cet opra est
beaucoup plus pique que dramatique.

Ai-je besoin de rpter que Velluti, le prince des chanteurs actuels,
tout en excutant les difficults les plus tonnantes, abuse souvent de
ses moyens au point d'opprimer les chants du maestro, et de les rendre
fort difficiles  reconnatre? Jamais Velluti ne donne le plaisir
d'entendre un chant simple. Il ne chante presque jamais la musique de
Rossini. Velluti veut avant tout voir des transports d'admiration dans
la salle; il y est accoutum. Or, il ne peut pas, par exemple, excuter
les _scale in gi_ (les gammes en montant), ornement si facile 
mademoiselle Colbrand et si prodigu pour elle. Il suit de l que toute
la musique crite pour mademoiselle Colbrand ou ne peut tre excute
par Velluti, ou ne produirait qu'un effet mdiocre, et n'aurait pour
tout rsultat qu'un succs d'estime.




CHAPITRE XXXIV

QUALIT DE LA VOIX


Un cor de chasse s'entend dans les montagnes d'cosse, bien au del de
la porte de la voix de l'homme. Voil le seul rapport sous lequel l'art
soit parvenu  surpasser la nature, la _force du son_. Sous le rapport
bien autrement important de l'accentuation et de l'agrment, la voix de
l'homme est encore suprieure  tous les instruments, et l'on peut mme
dire que les instruments ne plaisent qu' proportion qu'ils parviennent
 se rapprocher de la voix humaine.

Il me semble, que si dans un moment de tranquillit pensive et de douce
mlancolie, nous voulons interroger notre me avec soin, nous y lirons
que le charme de la voix provient de deux causes:

1 La teinte de passion, qu'il est impossible qu'une voix ne porte pas
dans ce qu'elle chante. La voix des cantatrices les plus froides,
mesdames Camporesi, Fodor, Festa, etc., exprime toujours,  dfaut
d'autre sentiment, une certaine joie vague. Je ne cite pas madame
Catalani; sa voix miraculeuse produit cette sorte d'impression qui
remplit l'me  l'aspect d'un prodige. Ce trouble de notre coeur nous
empche d'abord d'apercevoir la belle et noble impassibilit de cette
cantatrice unique. On peut se figurer, par plaisir, la voix de madame
Catalani runie  l'me passionne et au talent dramatique de madame
Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en
revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des
beaux-arts[91].

2 Le second avantage de la voix, c'est la parole; elle indique 
l'imagination des auditeurs le genre d'images qu'ils doivent se figurer.

Si la voix humaine, compare aux instruments, a moins de force, elle
possde  un degr bien autrement parfait le pouvoir de graduer les
sons.

La varit des inflexions, c'est--dire, l'impossibilit pour la voix,
d'tre _sans passion_, l'emporte de beaucoup  mes yeux sur l'avantage
de prononcer des paroles.

Les mauvais vers qui forment un air italien, d'abord, par l'effet des
rptitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c'est de la
prose qui arrive  l'oreille des spectateurs[92]: ensuite ce ne sont pas
les mots les plus forts, tels que _je vous hais  la mort_, ou _je vous
aime  la folie_, qui font la beaut d'un vers; ce sont les _nuances_,
soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mmes, qui
_prouvent_ la vrit de la passion et qui rveillent notre sympathie:
or, les nuances ne peuvent pas tre admises, faute de place, dans les
cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles
ne peuvent jamais tre qu'un simple _canevas_; c'est la musique qui se
charge de le couvrir de brillantes couleurs.

Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique
que pour y remplir des fonctions trs secondaires, et pour n'y servir en
quelque sorte que comme _tiquettes du sentiment_? Voyez un air chant
avec l'accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni,
et le mme air chant un instant aprs par quelque savante serinette du
Nord. La chanteuse froide prononcera les mmes paroles: _io fremo_,
_mio ben_, _morir mi sento_; le tout sans dissiper la glace qui pse sur
nos coeurs.

Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que
le hros est au dsespoir, ou au comble du bonheur, fort peu importe que
nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air;
l'essentiel, c'est qu'elles soient chantes avec l'accent de la passion.
De l vient qu'on assiste avec un sensible plaisir  un opra bien
chant, quoique les paroles soient dans une langue trangre; il suffit
qu'une personne de la loge vous donne le _mot_ des principaux airs.
C'est ainsi que l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique
jouant dans une langue dont on comprend  peine quelques paroles. Je
conclurai de ces observations que l'_accent_ des paroles a beaucoup plus
d'importance en musique que les paroles elles-mmes.

L'expression est le premier mrite d'un chanteur.

Tous les succs que l'on peut obtenir dans l'art du chant, sans ce genre
de mrite ou avec une faible part d'expression, sont de peu de dure, ou
peuvent se rapporter  une partialit accidentelle de la part des
spectateurs, et qui provient de quelque cause trangre  l'art: la
beaut d'une actrice, ses bons sentiments politiques, etc.

On cite en Italie des prophties singulires, et dont l'accomplissement
a t ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l'une
porte aux nues par le public, l'autre  peine tolre, s'cria au
milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d'indignation
passionne et d'enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays: Encore
trois ans, et vous mpriserez ce que vous applaudissez; encore trois
ans, et vous porterez aux nues ce que vous ngligez. A peine dix-huit
mois s'taient couls, que la prophtie tait accomplie; la cantatrice
qui chantait avec expression l'avait entirement emport sur celle qui
avait reu de la nature une beaucoup plus belle voix. C'est  peu prs
comme dans la socit un trs bel homme et un homme d'infiniment
d'esprit. La mme rvolution dans le got du public napolitain aurait eu
lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au
lieu d'une voix superbe (don gratuit du hasard) avait chant _di
bravura_ (avec beaucoup d'acquis).




CHAPITRE XXXV

MADAME PASTA


Je cde  la tentation d'essayer un portrait musical de madame Pasta. On
peut dire qu'il n'y eut jamais d'entreprise plus difficile; le langage
musical est ingrat et insolite;  chaque instant les mots vont me
manquer; et quand j'aurais le bonheur d'en trouver pour exprimer ma
pense, ils prsenteraient un sens peu clair  l'esprit du lecteur.
D'ailleurs il n'est peut-tre pas un dilettante qui n'ait sa phrase
toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mcontent de ne pas la
retrouver ici; et dans la juste admiration que cette grande cantatrice
inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait
sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu'il attendait.

Rossini n'a jamais crit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer
l'aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la _Pietra del paragone_; la
magnifique Colbrand, et il composa l'_Elisabeth_; le passionn et
terrible Galli, et nous emes  admirer des personnages tels que le
_Fernando_ de la _Gazza ladra_, et le Mahomet du _Maometto secondo_.

Si le hasard offrait  Rossini une actrice jeune, belle, remplie d'me
et d'intelligence, ne s'cartant jamais dans ses gestes de la simplicit
la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidle aux formes
du _beau idal_ le plus pur; si, avec des talents aussi extraordinaires
pour le thtre, Rossini trouvait une voix qui  chaque instant
reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs
de la bonne cole, une voix qui sait rendre touchante la plus simple
parole d'un rcitatif, ou dont les accents puissants forcent les coeurs
les plus rebelles  partager l'motion qu'ils expriment dans un grand
air; sans doute nous verrions Rossini oublier sa paresse comme par
miracle, tudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher 
crire dans ses cordes. Inspir par les talents sublimes de sa _prima
donna_, Rossini retrouverait l'ardeur qui l'enflammait  son dbut dans
la carrire, et les chants dlicieux et simples qui commencrent sa
gloire. Quels chefs-d'oeuvre ne viendraient pas alors illustrer le
thtre Louvois? et avec quelle rapidit Paris ne prendrait-il pas, dans
l'opinion de l'Europe, le rang musical qu'occupent seuls aujourd'hui
les publics de Naples et de Milan?

Aprs avoir entendu la prire de Romo et Juliette, preuve dcisive
pour le talent d'une cantatrice; aprs avoir reconnu comment madame
Pasta sait chanter _di portamento_, comment elle nuance les ports de
voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec galit un long
priode vocal, je ne fais nul doute que Rossini ne consente  lui
sacrifier une partie de son systme, et  laguer un peu la fort de
petites notes qui surchargent ses cantilnes.

Pleinement convaincu de la sagesse et du bon got dont madame Pasta fait
preuve dans les _fioriture_ de son chant, et sachant combien l'effet des
agrments est plus sr quand ils naissent de l'motion et de l'invention
_spontane_ du chanteur, Rossini s'en remettrait sans doute pour les
ornements  l'inspiration de cette grande cantatrice.

Les vrais _dilettanti_ qui paraissent  Louvois, non pas parce que ce
thtre est  la mode, mais parce qu'ils y trouvent des motions
profondes, et que je suppose, je crois avec raison, sensibles  tous les
genres de beaut comme  toutes les sortes de gloire, rflchiront  ce
qu'ils prouveraient si, accoutums ds longtemps  n'entendre  la
tribune nationale que des discours crits, il leur tait donn tout 
coup d'y voir paratre un Mirabeau ou un gnral Foy, improvisant avec
tout l'abandon du gnie. Eh bien! la diffrence est au moins aussi
frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu'elle peut une
musique crite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune libert,
aucun moyen de donner jour  ses inspirations, et cette mme cantatrice
excutant des cantilnes composes pour sa voix, c'est--dire
non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la
physionomie gnrale de son talent.

Parmi tous les opras dans lesquels madame Pasta a eu des rles depuis
qu'elle est  Paris, je ne vois que les second et troisime actes de
_Romo_ qui conviennent  peu prs bien aux conditions de sa voix et de
sa manire de la conduire. En cherchant dans tous les autres ouvrages
qu'elle a chants ici, j'aurais peine  nommer trois morceaux qui
remplissent exactement ces conditions ncessaires; et cependant madame
Pasta charme tous les coeurs avec cette musique qui,  chaque instant,
contrarie sa voix et demande des tours de force[93]! Il ne s'est
peut-tre jamais rencontr de cantatrice qui ait acquis et mrit de la
gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant,  vous qui
savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant _avec
conscience_ pour un tel talent!

C'est alors seulement que l'on pourra juger de tout ce que peut tre
madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait  parcourir les
divers thtres d'Italie, maintenant que Paris l'a fait connatre 
l'Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opras
nouveaux, et composs _exprs pour sa voix_, je ne fais pas de doute
qu'en deux ou trois ans son talent ne part doubler. Avec la renomme
dont elle jouit dj, on peut juger si les maestri, pour mriter qu'elle
adoptt leurs opras et qu'elle ft leur gloire, seraient attentifs 
lui plaire et  tudier, pour s'y conformer, la nature de sa voix et sa
manire habituelle de la conduire[94].

Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience; je vais, de
mon ct, redoubler d'efforts pour tre lucide, et d'ailleurs je promets
d'tre court.

La voix de madame Pasta a une tendue considrable. Elle donne d'une
manire sonore le _la_ sous les lignes, et s'lve jusqu' l'_ut_ dise
et mme jusqu'au _r_ aigu. Madame Pasta a le rare avantage de pouvoir
chanter la musique de contralto comme celle de soprano[95]. J'oserai
dire, malgr mon peu de science, qu'il me semble que la vritable
position de sa voix est le _mezzo-soprano_. Le maestro qui crirait pour
elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de
_mezzo-soprano_, et se servir ensuite en passant, et par occasion, de
toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes
non seulement sont fort belles, mais produisent une certaine vibration
sonore et magntique qui, je crois, par un mlange d'effet physique non
encore expliqu jusqu'ici, s'empare avec la rapidit de l'clair de
l'me des spectateurs.

Nous arrivons  une particularit bien singulire de la voix de madame
Pasta; elle n'est pas toute d'un seul _metallo_, comme on dirait en
Italie (d'un mme _timbre_), et cette diffrence dans les sons d'une
mme voix est un des plus puissants moyens d'expression dont sait se
prvaloir l'habilet de cette grande cantatrice.

Les Italiens disent de cette sorte de voix qu'elle a plusieurs
_registres_[96], c'est--dire des _physionomies diffrentes_, suivant
les diverses parties de l'chelle musicale o elle vient se placer.
Quand beaucoup d'art et surtout une exquise sensibilit ne servent pas
de guides dans l'usage de ces divers registres, ils ne paraissent que
comme des ingalits dans la voix, et forment un dfaut choquant qui
repousse par la duret tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et
un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montr jadis comment
on pouvait changer en beauts des dsavantages apparents, et en tirer
des effets d'une originalit sduisante. L'histoire de l'art tendrait
mme  faire croire que ce n'est pas avec une voix galement argentine
et inaltrable dans toutes les notes de son extension que l'on obtient
le chant vraiment passionn. Jamais une voix d'un timbre parfaitement
inaltrable, ne pourra atteindre  ces sons voils et en quelque sorte
suffoqus qui peignent avec tant de force et de vrit certains moments
d'agitation profonde et d'angoisse passionne.

Des dilettanti fort instruits qui voulurent bien,  Trieste, m'admettre
dans leur socit, m'ont rpt plusieurs fois que la Todi, l'une des
dernires cantatrices du grand sicle[97], avait une voix et un talent
tout  fait analogues  celui de madame Pasta.

La Todi eut  lutter avec un miracle de l'art et de la nature; la Mara
ne possdait pas seulement une voix extrmement belle et _molta bravura_
(un art infini), mais elle tait encore remarquable par une excellente
cole et beaucoup d'expression. Toutefois, par le suffrage des gens ns
pour les arts, lesquels, aprs un an ou deux, ne manquent jamais de
faire partager au public leur manire de voir, la Todi l'emporta sur sa
rivale; son chant avait t plus souvent l'cho de leurs sentiments.

C'est avec une tonnante habilet que madame Pasta unit la voix de tte
 la voix de poitrine; elle a l'art suprme de tirer une fort grande
quantit d'effets agrables et piquants de l'union de ces deux voix.
Pour aviver le coloris d'une phrase de mlodie ou pour en changer la
nuance en un clin d'oeil, elle emploie le _falsetto_ jusque dans les
cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de
_falsetto_ avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec
la mme facilit de _fusion_, dans les tons du milieu comme dans les
tons les plus aigus de sa voix de poitrine.

La voix de tte de madame Pasta a un caractre presque oppos  sa voix
de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d'une admirable
lgret. En descendant, la cantatrice peut avec cette voix _smorzare il
canto_ (diminuer le chant) jusqu' rendre en quelque sorte douteuse
l'existence des sons.

Il fallait des couleurs aussi touchantes  l'me de madame Pasta et des
moyens aussi puissants pour qu'elle pt atteindre  la force
d'expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et,
quoique modre par les rgles du _beau idal_[98], toujours pleine de
cette nergie brlante et de cette force extraordinaire qui lectrisent
tout un thtre. Mais que d'art il a fallu  cette aimable cantatrice,
que d'tudes lui ont t ncessaires pour retirer ces effets sublimes de
deux voix tellement opposes!

Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu'il obtient sont tous
les jours plus tonnants, et la puissance de ce grand talent sur les
auditeurs ne peut dsormais que s'accrotre; car depuis longtemps la
voix de madame Pasta a surmont tous les obstacles physiques qui
pouvaient s'opposer  l'apparition du plaisir musical; elle sduit
aujourd'hui l'oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait
lectriser leurs mes. Ils lui doivent  chaque nouvel opra des
motions plus vives, ou des nuances nouvelles du mme plaisir. Elle
possde l'art d'imprimer une couleur _musicale_ nouvelle, non pas par
l'accent des paroles et en sa qualit de grande tragdienne, mais _comme
cantatrice_,  des rles en apparence assez insignifiants, par exemple
le rle d'_Elcia_ dans _Mos_[99].

Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de
temps  autre, certaines _positions_ incommodes dont elle ne peut
surmonter la difficult, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce
pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical,
et, par le plaisir de l'oreille, l'entranement des coeurs. Ces occasions
fort rares font dsirer encore plus vivement de l'entendre une fois au
moins dans un opra crit pour sa voix.

Je regarderais comme presque impossible la tche d'indiquer un ornement
mis en usage par madame Pasta qui n'ait pas toutes les grces de la
bonne cole et qui ne puisse servir de modle. Fort modre dans l'usage
des _fioriture_, elle ne les emploie que pour augmenter la force de
l'expression; et remarquez que ses _fioriture_ ne durent jamais que
juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n'ai jamais
rencontr dans son chant de ces longs agrments qui rappellent un peu
les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que
le chanteur s'oublie, ou que, chemin faisant, il change de pense. Le
public nommera pour moi des chanteurs  rputation, chez lesquels se
reproduit fort souvent ce dfaut assez plaisant  observer. Je ne veux
pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir
ces agrments avec transports. Souvent un _gorgheggio_ commence d'une
manire lgre et rapide et dans le style tout  fait bouffe, pour finir
bientt aprs par la tragdie, et par tout ce qu'il y a de plus srieux
et de plus emport; ou bien, aprs avoir commenc avec toute la gravit
et le srieux possibles, ne sachant plus que faire  moiti chemin, on
voit le chanteur se jeter dans la lgret bouffe. Le mme _manque
d'me_ inspire ces fautes au chanteur, et empche le spectateur de s'en
apercevoir. C'est une des meilleures preuves que je connaisse pour
juger les amateurs  got _appris_. Lorsque je vois applaudir ces
_gorgheggi_ dans la _Gazza ladra_ ou dans _Tancrde_, je me rappelle
l'anecdote d'un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand
roi, et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les
attributions de sa charge; le roi semblait prendre grand plaisir  cette
lecture, en apparence assez peu amusante: c'est que le seigneur tenait
le papier  l'envers, et dans le fait ne savait pas lire. Tel parat, 
mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrment qui a
deux sens opposs, et qui ne dit _blanc_ au commencement que pour dire
_noir_  la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans
les deux cas l'applaudissement est galement absurde.

De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations
clestes que madame Pasta rvle par son chant, et des aspects de
passion sublimes ou singuliers qu'elle sait nous faire apercevoir!
Secrets sublimes, bien au-dessus de la porte de la posie, et de tout
ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrge peut nous rvler
des profondeurs du coeur humain. Peut-on se souvenir sans frmir, du
moment o Mde attire  elle ses enfants en portant la main sur son
poignard, puis les repousse comme agite par un remords? Quelle nuance
ineffable, et qui, ce me semble, mettrait au dsespoir le plus grand
crivain!

Rappellerai-je la rconciliation d'Enrico avec son ami Vanoldo, dans le
fameux duetto

     deserto il bosco intorno[100];

et la manire dont est amen le sentiment qui fait que Enrico pardonne:

    Ah! chi pu mirarla in volto
    E non ardere d'amor!

J'aurais dix passages  noter dans chacun des rles de madame Pasta. Les
douze mesures qu'elle chante dans _Tancrde_, lorsqu'elle parat sur le
char, aprs la mort d'Orbassan, ne sont rien comme musique, et cependant
quelle nuance admirable! comme ce chant est diffrent de tout autre!
comme on y voit bien le _calme triste_ qui suit une victoire qui ne
donne pas le bonheur  Tancrde, ne prouvant pas l'innocence d'Amnade!
comme on y discerne bien l'absence de cette vie, de cette animation qui
soutenait le jeune guerrier avant le combat, lorsque la ncessit de
vaincre pour sauver la vie d'Amnade l'enflammait, et lorsqu'un peu de
doute de la victoire l'empchait en quelque sorte de voir toute
l'horreur de son sort!

Pour madame Pasta, la mme note dans deux situations de l'me
diffrentes n'est pas, pour ainsi dire, le mme son.

Voil tout simplement le sublime de l'art du chant. J'ai vu trente
reprsentations de _Tancrde_, et le chant de la cantatrice suit de _si
prs_ les _inspirations actuelles_ de son coeur, que je puis dire, par
exemple, du _tremar Tancredi_, que madame Pasta l'a dit quelquefois avec
la teinte d'une douce ironie; d'autres jours, avec l'inflexion de
l'homme brave, qui assure qu'il n'y a rien  redouter et qui engage 
rassurer la personne qui a des craintes: quelquefois c'est une
dsagrable surprise dj accompagne de ressentiment, mais Tancrde
songe que c'est Amnade qui parle, et la nuance de colre fait place au
sourire de la rconciliation.

Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l'on voit
que j'essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je
supprime sept  huit longues pages qui m'taient ncessaires pour faire
remarquer trois nuances de chant diffrentes  chaque reprsentation de
_Tancrde_. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit
pages distingueront d'elles-mmes ces nuances, et bien d'autres qui
m'ont chapp. Cette brochure aura quelques exagrations de moins aux
yeux de la partie _prosaque_ de la socit. Ces nuances-l, qui, chez
madame Pasta, changent  chaque reprsentation de _Tancrde_, sont
l'_infiniment petit_ qu'aucun maestro ne peut parvenir  noter. Et quand
il essaierait de l'crire comme l'a fait Rossini depuis son arrive 
Naples en 1815, il est vident que tel _mordente_, tel agrment fort bon
en lui-mme, ne convient pas  l'tat o se trouvent la voix et l'me de
l'actrice le soir du 30 septembre. Ds lors, il est de toute
impossibilit qu'elle excite les transports du public[101], en excutant
cet agrment  cette reprsentation du 30 septembre.

Le vulgaire des amateurs veut l'agrment _accoutum_  tel passage, et,
de quelque manire qu'il soit excut, il applaudit. Je ne parle ni de
ces gens-l ni  ces gens-l[102]. Je suis convaincu que mme hors de
l'Italie, et dans les pays o l'on chante faux  la messe, il y a des
dilettanti pour qui un esprit dlicat est, si j'ose parler ainsi, comme
un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du
chant.

A de telles personnes je n'ai point d'excuses  faire pour mon
enthousiasme. J'aurais bien des pages  crire si je voulais noter
toutes les crations de madame Pasta. J'appelle _crations_ de cette
grande cantatrice certains moyens d'expression auxquels il est plus que
probable que le maestro qui crivit les notes de ses rles n'avait
jamais song.

Je citerai pour premier exemple l'accent plac sur ce vers,

    Avro contento il cor,

dans l'air _ombra adorata aspetta_ de Romo, et le mouvement plus
rapide[103] imprim  la cantilne. C'est aussi une belle cration que
l'inflexion donne aux vers prcdents qui appartiennent  la mme
scne:

    Io ti sento, mi chiami
    A seguirti fra l'ombre, etc.

Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soire o madame Pasta
employa, pour la premire fois, ces nouveaux artifices de chant, et le
saisissement, bien plus flatteur[104] que des applaudissements, qu'ils
excitrent dans le public; et pourtant,  chacune des vingt ou trente
reprsentations du mme opra qui avaient prcd, les spectateurs
auraient jur que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rle
le dernier degr de la perfection.

Ce mme soir, au moment o madame Pasta employait avec le plus de
bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable
Napolitain, connu par son got pour la musique et par ses succs, me
dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire
ici: Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une
sensation de bonheur tendre que j'ai trouve quelquefois durant les
nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des toiles
scintillantes se dtachent si bien sur un ciel d'un bleu fonc; c'tait
lorsque la lune claire ce paysage enchanteur que l'on aperoit de cette
rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'le de Capri se dtachait
dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agite
par la brise rafrachissante de minuit. Insensiblement une nue lgre
vient voiler l'astre des nuits, et sa lumire semble, durant quelques
instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la nature en est plus
touchant, l'me est attentive. Bientt l'astre se montre de nouveau plus
pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumire vive
et pure; et le paysage reparat aussi dans tout l'clat de sa vive
beaut. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de
_registres_, me donne la sensation de cette lumire plus touchante et
plus tendre qui se voile un instant pour reparatre bientt mille fois
plus brillante[105].

Au coucher du soleil, lorsqu'il disparat derrire le Pausilippe, notre
coeur semble se laisser aller naturellement  une douce mlancolie; je ne
sais quoi de srieux s'empare de nous; notre me semble se mettre en
harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens
de l'prouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a
dit:

    Ultimo pianto!

C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manire plus
durable, aux premires journes froides de septembre, suivies d'une
brume lgre sur les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la
mort des beauts de la nature.

En sortant d'une reprsentation dans laquelle madame Pasta nous a
transports, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrme et
profonde motion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on
chercherait  se rendre un compte plus distinct d'une sensation si
profonde et si extraordinaire. On ne sait o se prendre pour admirer.
Cette voix n'a point un timbre (_metallo_) extraordinaire; elle ne doit
point ses effets  une flexibilit surprenante; ce n'est point non plus
une extension inaccoutume; c'est uniquement et tout simplement le chant
qui part du coeur,

    Il canto che nell'anima si sente,

et qui sduit et entrane en deux mesures tous les spectateurs qui ont
pleur en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix.

Je pourrais faire une assez longue numration de toutes les difficults
que la nature avait opposes  madame Pasta, et qu'elle a d surmonter
pour que son me pt, _au moyen du chant_, lectriser celle des
spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux
triomphes et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est
marqu par une de ces petites crations dont je parlais nagure. Je
m'tais fait dicter par un musicien savant une numration que je
supprime parce qu'elle exigerait du _savoir technique_ pour tre
comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que
je veux parler de la beaut, et, dans mon ignorance, ce ne sont point
les savants que je prtends endoctriner.

On a demand aux amis de madame Pasta quel avait t son matre comme
actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un coeur propre  sentir
vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionne
et allant jusqu'au ridicule pour le _beau idal_. A Trieste, un pauvre
enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumne
pour sa mre aveugle, la fait fondre en larmes sur le port o elle se
promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les
amis qui taient avec elle parlent de charit, se mettent  louer la
bont de son coeur, etc. Quand elle a essuy ses larmes: Je n'accepte
point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demand l'aumne d'une
manire sublime. J'ai vu en un clin d'oeil, tous les malheurs de sa mre,
la misre de leur maison, le manque de vtements, le froid qu'ils
souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans
l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur
avec cette vrit.

Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame
Pasta avait la conscience ds l'ge de six ans, qu'elle se rappelle
distinctement, et dont elle se sert  la scne dans le besoin, qui lui
valurent son talent et lui ont servi de modle. J'ai entendu dire 
madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations  de'Marini, l'un
des premiers acteurs d'Italie, et  la sublime Pallerini, l'actrice
forme par Vigan pour jouer dans ses ballets les rles de Myrrha, de
Desdemona et de la Vestale.

Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir  la
scne la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a mme
jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et
pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent
 dire qu'elle semble leur lve. Elle n'a d'obligation pour le chant
qu' madame Grassini, avec laquelle elle a chant pendant une saison 
Brescia[106].




CHAPITRE XXXVI

LA DONNA DEL LAGO


On peut dire qu' Naples, aprs l'_lisabeth_, les pices de Rossini
n'ont russi qu' force de gnie. Son principal mrite tait d'avoir un
style diffrent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et
sans ides qui l'avaient prcd. Dans le genre ennuyeux de l'opra
sria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-tre, sans le
mcontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait  son
entreprise, Rossini se serait-il nglig. Je l'ai vu se trouver mal 
cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si
indiffrent, et d'ailleurs si sr de son mrite. C'tait  la premire
reprsentation de la _Donna del Lago_, opra tir d'un mauvais pome de
Walter Scott.

Ce jour-l, le premier sentiment fut de plaisir. La premire dcoration
reprsentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'cosse sur lequel
la Dame du Lac, fidle  son nom, se promne seule dans une barque
qu'elle dirige elle-mme. Cette dcoration tait un chef-d'oeuvre. Toutes
les imaginations furent transportes en cosse et prtes  s'occuper
d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer
sa barque avec beaucoup de grce, chanta son premier air, et fort bien.
Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le
duetto qui suit avec Davide fut chant avec beaucoup d'art. Enfin
Nozzari parut; il entrait par le fond de la scne, qui, ce soir-l, se
trouvait  une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rle
commenait par un port de voix. Il donna un clat de voix magnifique, et
d'une force  tre entendu de la rue de Tolde; mais comme lui-mme, du
fond de la scne, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva
 un quart de ton peut-tre au-dessous de ce qu'il devait tre. Je me
rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un
prtexte pour siffler. Une mnagerie de lions rugissants  qui l'on
ouvre les barreaux de leur cage, ole dchanant les vents en furie,
rien ne peut donner une ide, mme imparfaite, de la fureur d'un public
napolitain offens par un son faux, et trouvant une juste raison pour
satisfaire une vieille haine.

L'air de Nozzari tait suivi de l'apparition d'une quantit de bardes,
qui viennent animer  la guerre l'arme cossaise qui marche au combat.
Rossini avait eu l'ide de lutter avec les trois orchestres du bal de
_Don Juan_; il avait divis son harmonie en deux parties, savoir, le
choeur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de
trompettes qui, aprs avoir paru sparment, sont entendues en mme
temps[107]. Ce jour (4 octobre 1819) tait un jour de gala; le thtre
tait illumin, la cour n'y tait pas; rien ne pouvait retenir l'extrme
gaiet des jeunes officiers qui remplissent _par privilge_ les cinq
premires banquettes du parterre, et qui avaient bu  la sant du roi en
sujets loyaux et fidles. L'un de ces messieurs, au premier son des
trompettes, se mit  imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au
galop. Le public saisit cette ide, et  l'instant le parterre est plein
de quinze cents coliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure
le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre matre de musique
ne purent tenir  un tel tapage, il se trouva mal.

La mme nuit, pour tenir un engagement contract quelque temps
auparavant, il dut monter en voiture et courir en toute hte  Milan.
Quinze jours aprs, nous smes qu'en arrivant  Milan, et sur toute la
route, il avait rpandu la nouvelle que la _Donna del Lago_ tait alle
aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du
mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si clair
de Naples avait senti toute l'tendue de son injustice; il applaudit
l'opra comme il mrite de l'tre, c'est--dire avec transport. On avait
diminu de moiti le nombre des trompettes qui accompagnaient les
bardes, et qui, le premier soir, taient rellement assourdissantes.

Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5
octobre,  la soire de la princesse de Belmonte: Au moins si ce pauvre
Rossini pouvait savoir son succs en route, il serait consol! quel
triste voyage il va faire! Nous avions oubli le gasconisme du
personnage.

Si je n'tais pas honteux de la grosseur dmesure de la prsente
brochure, je hasarderais une analyse suivie de la _Donna del Lago_.
C'est un ouvrage plutt pique que dramatique. La musique a vraiment une
couleur ossianique et une certaine nergie sauvage extrmement piquante.
Aprs la chute du premier jour, on ne se lassa pas d'applaudir la
cavatine et duetto

    O matutini albori,

chant par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y rgne une fracheur et
une _bonne foi_ de sentiment d'un effet dlicieux.

Le choeur de femmes

    D'Inibaca donzella,

le petit duetto

    Le mie barbare vicende,

de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air

    O quante lagrime!

de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'oeuvre.

Le _finale_ est extrmement remarquable et vraiment original.

On admira dans le second acte le terzetto

    Alla ragion deh'ceda!

et l'air

    Ah si pera,

de mademoiselle Pisaroni,  qui cet opra valut le rang de cantatrice du
premier ordre.

Les passions sont moins vives dans cet opra que dans _Otello_, mais les
cantilnes me semblent plus belles. Le chant est en gnral plus
_spianato_, plus simple; par exemple, l'air dlicieux et si tendre:

    Ma dov' colei che accende?

Les dilettanti de Naples jugrent que, dans la _Donna del Lago_, Rossini
avait fait un pas pour revenir au style de sa premire jeunesse, au
systme dans lequel sont crits l'_Inganno felice_, et le _Demetrio_;
sur quoi je ferai observer que _Demetrio e Polibio_ et surtout
_Tancrde_ sont crits dans le style qui, _ mes yeux_, est le plus
beau, dans le mlange proportionnel de mlodie et d'harmonie le plus
favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que _Tancrde_
prsente les meilleures ides possibles, et que ce soit le meilleur
opra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'nergie, mais
ses ides sont un peu dpares par les effets d'un faux systme.




CHAPITRE XXXVII

DE HUIT OPRAS DE ROSSINI


Il y a plusieurs opras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose;
je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus  Paris.

Le chant

    O crude stelle!

d'_Adelade di Borgogna_ jou  Rome en 1818, est admirable comme
faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le dsespoir dans un
coeur de seize ans (le dsespoir de miss Ashton de Walter Scott).--Quel
sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-tre
pour la premire fois le nom d'_Adelade di Borgogna_?

L'_Armida_ fut donne  Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari
faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opra eut un brillant
succs; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-tre le
plus clbre de tous:

    Amor, possente nome

L'extrme volupt qui, aux dpens du sentiment, fait souvent le fond des
plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto
d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait t excut d'une manire
vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrasses de
le louer. On dirait que ce duetto est d'un commenant; il y a des
longueurs vers la fin de la premire partie. Malgr son grand succs 
Naples, il ne parat pas que cet opra ait t donn sur d'autres
thtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intrt, et il a gt
d'une manire pitoyable le beau rcit du Tasse. Il y a de beaux choeurs.

_Ricciardo e Zorade_ (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle
Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus
aimables de Naples; c'est un morceau du pome de Ricciardetto; les noms
seuls sont changs. J'ai peu vu cet opra, je me souviens seulement d'un
fort grand succs. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de
mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni,

    In van tu fingi, ingrata!

le terzetto entre les mmes cantatrices, et Nozzari,

    Cruda sorte,

la cavatine de Davide,

    Frena, o ciel!

et dans le second acte, le duetto,

    Ricciardo che vega?

Le style est magnifique, oriental, passionn; cet opra n'a point
d'ouverture[108]. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par
de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures.

_L'Ermione_, 1819, n'eut qu'un succs partiel; on n'applaudit que
certains morceaux. C'tait un essai, Rossini avait voulu tenter le genre
de l'opra franais.

_Maometto secondo_, 1820. Je n'ai pas vu cet opra. On m'crivit dans le
temps qu'il avait du succs. Il y a des morceaux d'ensemble fort
remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno
qui passe  Naples pour le premier faiseur de tragdies du royaume.
Galli fut superbe dans le rle de _Maometto_.

_Metilde di Shabran._ Rome, 1821. Au thtre d'Apollo, la jolie Liparini
tait prima donna. Libretto excrable et jolie musique. Tel fut le
jugement du public.

_Zelmira_, joue  Naples en 1822, a fait fureur  Vienne comme 
Naples. Rossini, dans cet opra, s'est loign le plus possible du style
de _Tancrde_ et de l'_Aureliano in Palmira_; c'est ainsi que Mozart,
dans _la Clmence de Titus_, s'est loign du style de _Don Giovanni_.
Ces deux hommes de gnie ont march en sens inverse. Mozart aurait fini
par s'italianiser tout  fait. Rossini finira peut-tre par tre plus
allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne
l'ayant pas vue au thtre, je n'ose en juger.

Le degr de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la
_Semiramide_ que Rossini a donne  Venise en 1823. Il me semble que
Rossini a commis une erreur de gographie. Cet opra, qui,  Venise n'a
vit les sifflets qu' cause du grand nom de Rossini, et peut-tre
sembl sublime  Koenigsberg ou  Berlin; je me console facilement de ne
l'avoir pas vu au thtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne
m'a fait aucun plaisir[109].

La _Donna del Lago_, _Ricciardo e Zorada_, _Zelmira_, _Semiramide_ et
quelques autres opras de Rossini ne peuvent pas se donner  Paris, 
cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir
chanter la musique crite pour mademoiselle Pisaroni[110].

Je ne conseillerais pas d'essayer ces opras  Louvois. Les plus beaux
morceaux ont t intercals dans d'autres pices; par exemple, l'air de
la Donna del Lago,

    Oh! quante lagrime,

plac par madame Pasta dans _Otello_; peut-tre aussi que la musique de
ces opras semblerait faible aprs _Otello_ et _Mos_.

Je me hte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la _Donna del
Lago_, partition originale et superbe dans laquelle, pour la premire
fois de sa vie peut-tre, Rossini a t inspir par son libretto. Cet
opra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des dcorations
faites par des peintres arrivant d'Italie. Les _scene_ ridicules que
nous venons de voir  la reprise des Horaces, amneraient une chute
complte pour la _Donna del Lago_, qui exige un peu l'illusion des yeux.
Il faut d'ailleurs un grand thtre  cause des volutions militaires et
des choeurs de bardes. Au gnie prs, cet opra est comme _les Bardes_ de
M. Lesueur.

Nous emes  Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa
trois jours  donner l'apparence de chant d'glise  ses plus beaux
motifs. Ce fut un spectacle dlicieux; nous vmes passer successivement
sous nos yeux, et avec une _forme un peu diffrente_ qui donnait du
piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand
compositeur. Un des prtres s'cria au srieux: Rossini, si tu frappes
 la porte du paradis avec cette messe, malgr tous tes pchs saint
Pierre ne pourra pas s'empcher de t'ouvrir. Ce mot est dlicieux en
napolitain  cause de sa grotesque nergie.




CHAPITRE XXXVIII

BIANCA E FALIERO


Nous avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit
du 4 octobre 1819. Le 26 dcembre de la mme anne, il fit reprsenter 
Milan _Bianca e Faliero_. C'est  peu prs le sujet du _comte de
Carmagnola_, tragdie de M. Manzoni[111]. La scne est  Venise. Le
conseil des Dix condamne  mort un jeune gnral dont il se dfie parce
qu'il est vainqueur; mais _Faliero_ est aim de _Bianca_, la fille du
doge. Madame Camporesi chanta suprieurement le rle de Bianca; celui de
Faliero tait rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui
approche un peu de madame Pasta. La dcoration reprsentant la salle du
conseil des Dix fut d'une vrit parfaite. On se sentait frmir au
milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en
velours violet, et claire seulement par quelques rares bougies dans
des flambeaux d'or. On se voyait en prsence du despotisme tout-puissant
et inexorable. Notre insensibilit ou notre pauvret a beau dire, de
belles dcorations sont le meilleur commentaire de la musique
dramatique; elles dcident l'imagination  faire les premiers pas dans
le pays des illusions. Rien ne dispose mieux  tre touch par la
musique que ce lger frmissement de plaisir que l'on sent  _la Scala_
au lever de la toile,  la premire vue d'une dcoration magnifique.

Celle de la salle du Conseil des Dix, dans _Bianca e Faliero_, tait un
chef-d'oeuvre de M. Sanquirico. Quant  la partition de Rossini, tout
tait rminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque siffl. Le
public se montra svre; un air fort difficile et chant avec une
perfection froide par madame Camporesi, ne le dsarma pas. Cet air fut
appel l'air de _guirlande_, parce que Bianca le chante en tenant une
guirlande  la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans _Bianca e
Faliero_, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette
surtout, sont au nombre des plus belles inspirations qu'aucun matre
ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vrit, du
moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans _Otello_ ou dans la
_Gazza ladra_ de comparable  ce quartetto; c'est un moment de gnie qui
dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans tre aussi
profondment triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus
belles choses de _Tancrde_ ou de _Sigillara_.

A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaa dans la musique d'un
ballet jou au mme thtre. Le mme public l'entendit ainsi pendant six
mois de suite, tous les soirs, sans en tre jamais rassasi; toujours 
ce moment l'on faisait silence.

Lorsque je redoute d'avoir plac quelques exagrations dans le prsent
livre sur la musique, je n'ai qu' me chanter la cantilne de ce
quartetto, et aussitt je me sens plein de courage; une voix intrieure
me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi
prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux?




CHAPITRE XXXIX

ODOARDO E CRISTINA


L'anne qui prcda _Bianca e Faliero_, Rossini avait jou un bien
mauvais tour  un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait
pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup
dans le froid accueil fait  _Bianca_. Au printemps de 1819,
l'impresario du thtre de _San Benedetto_  Venise, avait engag
Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix norme en Italie.
Le libretto que l'impresario envoya  Naples tait intitul: _Odoardo e
Cristina_.

Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se dtermina 
quitter Naples que quinze jours avant celui o le thtre de Venise
devait ouvrir. Pour faire prendre patience  l'impresario, il lui avait
expdi de temps  autre quantit de beaux morceaux de musique. A la
vrit les paroles taient un peu diffrentes de celles qu'on avait
envoyes de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opra
seria? C'est toujours _felicita_, _felice ognora_, _crude stelle_,
etc., et  Venise personne ne lit un libretto serio, pas mme, je crois,
l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement
avant la premire reprsentation. L'opra commence, il est applaudi avec
transport; mais par malheur il y avait au parterre un ngociant
napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs.
Grand tonnement des voisins. On lui demande o il a entendu la musique
nouvelle. H! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est _Ricciardo e
Zorada_ et _Ermione_ que nous avons applaudis  Naples il y a six mois;
je me demande seulement pourquoi vous avez chang le titre. De la plus
belle phrase du duetto de _Ricciardo_,

    Ah! nati in ver noi siamo,

Rossini en a fait la cavatine de votre opra nouveau; il n'a pas mme
chang les paroles.

Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se rpand
bien vite au caf, o les premiers dilettanti du pays taient occups 
motiver leur admiration. A Milan, la vanit nationale et t furibonde;
 Venise on se mit  rire. Le charmant Ancillo (pote clbre) fit
sur-le-champ un sonetto sur le malheur de Venise et le bonheur de
mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit
fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: Que t'ai-je promis?
lui rpond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui
ft applaudie. Celle-ci a russi, _e tanto basta_. Au reste, si tu avais
le sens commun, ne te serais-tu pas aperu, aux bords des cahiers de
musique tout roussis par le temps, que c'tait de vieille musique que je
t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit tre fripon et
demi, tu n'es qu'un sot.

De la part de tout autre, cette rponse et mrit un coup de stylet;
mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait
d'entendre pour la premire fois, il pardonna les faiblesses de l'amour
 un homme de gnie[112].

Cette ide expditive qui vint  Rossini pour Venise n'tait que le
_parti extrme_ de sa manire de faire. L'essentiel pour lui, depuis
quelques annes, c'est de donner ses opras en des lieux diffrents; il
y ajoute alors un ou deux morceaux rellement nouveaux; tout le reste
n'offre qu'une forme nouvelle donne  d'anciennes ides. C'est ainsi
que le sentiment de la nouveaut, si essentiel au _beau musical_, manque
souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si
piquante et si vive.

De l l'extrme difficult de rpondre  cette question: Quel est le
plus bel opra de Rossini?

Je laisse  part la question de la prfrence que l'on peut accorder 
la simplicit du style de _Tancrde_ sur le luxe et les roulades
changes en _motifs_ du style de _Ricciardo e Zorade_.

Dans l'ouverture du _Barbier_, il y a un petit passage fort agrable. H
bien! ce motif est dj dans _Tancrde_, et Rossini l'a repris plus tard
dans _lisabeth_. A cette dernire fois, il en a fait un duetto, et
c'est celle des trois tentatives o il a le mieux russi. C'est donc
sous la forme de _duetto_ qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer
cette charmante ide pour la premire fois; mais il faut implorer le
hasard. Si vous l'avez dj vue dans le _Barbier_ ou dans _Tancrde_, il
se peut trs bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et
quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces
transformations de Rossini.

Il y aurait un travail curieux  faire; ce serait la liste de tous les
morceaux de musique _rellement diffrents_ des opras de Rossini, et
ensuite la liste des morceaux _btis_ sur la mme ide, avec
l'indication du duetto ou de l'air o elle est prsente avec le plus de
bonheur.

J'ai vu  Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens
en tat de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilit
qu'on crirait  Londres un morceau de critique sur le onzime chant de
_Don Juan_; ou  Paris, un grand article profond sur le crdit public,
ou une diatribe plaisante sur les tours de page jous par le ministre 
tel prsident du conseil. Il y a,  Naples, cent jeunes gens courant la
socit qui, au besoin, criraient un opra-comique comme _Ser Marc
Antonio_ ou le _Baron de Dolsheim_, et cela en six semaines. La
diffrence, c'est que ces opras ne coteraient que quinze jours aux
maestri qui ont reu une ducation rgulire dans les conservatoires.

Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que
de ressusciter cinquante chefs-d'oeuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il
faut d'abord attendre qu'ils soient compltement oublis; ce sera une
affaire faite en 1825. On ne joue plus  Naples, de tous les opras de
Paisiello, que la _Scuffiara_: alors, quelque manoeuvre lgant et
spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour
cause de sant, M. Pavesi, par exemple, prendra le _Pirro_ de Paisiello,
supprimera les rcitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des
_finale_. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque
acte, le morceau le plus original en _finale_. Peut-tre que, chemin
faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands matres
actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait dterrer le beau quartetto
de _Bianca e Faliero_!

Au point o il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques
chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois
gure que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout
ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a pass
l'anne 1822  Vienne; ce sera Londres qui le possdera, dit-on, en
1824. A Londres, Rossini, loin du thtre ordinaire de sa gloire, n'en
aura que plus de facilit  donner de la vieille musique pour nouvelle;
son dfaut naturel va se renforcer.

Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer
de mettre en musique les libretti de _Don Juan_ ou du _Mariage secret_.




CHAPITRE XL

DU STYLE DE ROSSINI


Avant de finir, il faudrait dire un mot des particularits du style de
Rossini; c'est l une des ncessits de mon sujet. Parler peinture dans
un livre et louer des tableaux est dj d'une difficult pouvantable;
mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, mme aux
sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulires et
ridicules ne sera-t-on pas conduit?--Le lecteur pense qu'il n'ira pas
chercher les exemples bien loin.

La bonne musique n'est que notre _motion_. Il semble que la musique
nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la ncessit de
se nourrir momentanment d'illusions d'un certain genre. Ces illusions
ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres
et rveuses comme celles des tableaux du Corrge.

Le premier caractre de la musique de Rossini est une rapidit qui
loigne de l'me toutes les motions sombres si puissamment voques
des profondeurs de notre me par les notes lentes de Mozart. J'y vois
ensuite une fracheur qui,  chaque mesure, fait sourire de plaisir.
Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprs
de celle de Rossini. Si Mozart dbutait aujourd'hui, tel serait le
jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pt nous plaire,
il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait ds
le premier. Si Mozart rsiste  Rossini, si nous le prfrons souvent,
c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des
plaisirs qu'il nous a donns.

Ce sont en gnral les caractres les plus insensibles  la crainte du
ridicule qui prfrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en
parlent comme les littrateurs vulgaires de Fnelon. Ils le louent, et
seraient au dsespoir d'crire comme lui.

Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les
amateurs les plus distingus d'Italie qui l'entendent depuis douze ans,
commencent depuis quelque temps  demander du nouveau. Que sera-ce dans
vingt annes d'ici, quand le _Barbier de Sville_ sera aussi vieux que
le _Matrimonio segreto_ ou le _Don Juan_?

Rossini est rarement triste, et qu'est-ce que la musique sans une
nuance de tristesse pensive?

_I am never merry when I hear sweet music_[113] (Merchant of Venice), a
dit celui des potes modernes qui a le mieux connu le secret des
passions humaines, l'auteur de _Cymbeline_ et d'_Othello_.

Dans ce sicle expditif, Rossini a un avantage; il se passe
d'attention.

Dans un drame o la musique cherche  exprimer la nuance ou le degr de
sentiment indiqu par les paroles, il faut prter quelque attention pour
tre mu, c'est--dire pour avoir du plaisir. Il y a mme quelque chose
de plus rigoureux, il faut avoir de l'me pour tre mu. Dans une
partition de Rossini, au contraire, o chaque air ou duetto n'est trop
souvent qu'un brillant morceau de concert[114], il ne faut que le plus
lger degr d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien
avantageuse, la plupart du temps il n'est pas ncessaire d'avoir ce que
les gens romanesques appellent de l'me.

Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie.
Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le _Matrimonio
segreto_[115], Carolina se trouvant heureuse avec son amant  la
premire scne du premier acte? Elle fait une rflexion tendre sur le
bonheur dont ils pourraient jouir:

    Se amor si gode in pace.

Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales
qui existent au monde. Rosine, dans le _Barbier de Sville_, trouve son
amant fidle aprs l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre
d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte
Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants
qu'il soit donn  l'me humaine de connatre, l'ingrate Rosine ne
trouve  nous chanter que des _fioriture_, apparemment celles que madame
Giorgi, la premire Rosine, excutait avec grce. Ces _fioriture_,
dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a
voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a russi. Il n'a
pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'tre que de
la joie. Tel est le principal dfaut de sa seconde manire; il compose
ses partitions en crivant les agrments que les chanteurs taient dans
l'habitude d'ajouter _ad libitum_ aux chants des autres matres. Ce qui
n'tait qu'un accessoire plus ou moins agrable, il en fait souvent le
principal. Voyez les battements si frquents dans les rles de Galli
(_Italiana in Algeri_, _Sigillara_, _Turco in Italia_, _Gazza ladra_,
_Maometto_, etc.). Il faut convenir que ces agrments ont une rare
lgance, beaucoup de rapidit, souvent une fracheur sduisante, et
changent avec succs un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur
de tel sentiment, en un trs joli et trs brillant morceau de concert.
Est on curieux d'arriver  la mme vrit par une autre route? Rossini,
comme tous les autres matres, a crit ses opras dans la confiance que
les deux actes seraient spars par une heure et demie de ballet ou
d'entr'acte. En France, o le _naturel_ n'est pas ce qui brille le plus
dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion
pour Rossini, si l'on n'coutait pas de suite et sans dsemparer, trois
heures de sa musique. Cet excs musical, prsent avec tant d'esprit au
public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs,
est insupportable lorsqu'on reprsente _Don Juan_ ou tel autre ouvrage
_passionn_. Il n'est personne qui n'ait mal  la tte et qui ne soit
mortellement fatigu  la fin des quatre actes des _Nozze di Figaro_; on
croit tre lass de la musique pour huit jours: on est au contraire 
mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de
suite les deux actes de _Tancrde_ ou de l'_lisabeth_. La musique de
Rossini, qui  chaque instant s'abaisse  n'tre que de la musique de
concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du thtre de Paris et
sort brillante de cette preuve. Dans tous les sens possibles, c'est de
la musique faite exprs pour la France, mais elle travaille tous les
jours  nous rendre dignes d'accents plus passionns.




CHAPITRE XLI

OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MATRES SES
CONTEMPORAINS.--CARACTRE DE ROSSINI


Rossini adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux.

L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M.
Chrubini de Paris. Que n'et pas fait ce grand matre, si, en devenant
sensible  l'harmonie allemande, son me n'et pas perdu tout amour ou
plutt toute sensibilit pour la mlodie de sa patrie!

Si Mayer crivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de
cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la
bonne foi d'un coeur bavarois.

Rossini a une trs haute opinion de M. Pavesi, qui a crit des morceaux
de la premire force; il dplore le sort de cet artiste qui, jeune
encore, est forc  l'inaction par une sant languissante. J'ai ou dire
 l'auteur du _Barbier_ qu'il n'y a rien  faire aprs Fioraventi, dans
cette sorte de style bouffe qui s'appelle _nota e parola_. Il ajoutait
qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prtention de
vouloir essayer de la musique bouffe, aprs le point de perfection
absolue o Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont port ce genre.

Il est vident d'aprs cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une
nouvelle sorte de _beau idal_. Les hommes ont trop peu chang depuis
Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur prsenter
une nouvelle sorte de _beau idal_; attendons que dans cinquante ans un
nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons
chacun suivant notre gnie. J'abrge un peu le raisonnement de Rossini,
mais je n'en altre pas le sens gnral. Je le vis un jour soutenir  ce
sujet une thse furibonde contre un pdant de Berlin, qui opposait des
phrases de Kant aux _sentiments_ d'un homme de gnie. Je voudrais bien 
ce sujet que le nord rentrt un peu en lui-mme et se juget, lui, sa
gaiet et sa capacit pour la musique. Il trouve trop bouffonnes
certaines parties de la musique de Rossini (le _Miroir_, dcembre 1821,
parlant du _finale_: _cra cra_ de l'_Italiana in Algeri_, dont le style
n'est pourtant que de _mezzo carattere_). Quels signes de dtresse
n'auraient pas donns ces pauvres littrateurs du Nord, s'ils se
fussent rencontrs face  face avec la vraie musique bouffe, avec l'air
_Signor si, lo genio  bello_[116]! du pdant dans la _Scuffiara_ de
Paisiello, ou l'air _Amicone del mio core_ de Cimarosa, etc., etc.!
Quand on est insensible  ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il
pas prudent et philosophique de se taire?

Que le Nord s'occupe de socits bibliques et d'ides d'utilit, et
d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe
une journe  discuter gravement avec son homme d'affaires, une
rduction de vingt-cinq pour cent  faire  ses nombreux fermiers; le
pauvre Italien qui voit ses chanes rives et les tyrannies qu'il endure
redoubles par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce
qu'il doit penser de tant de vertu[117]. Il jouit des arts, il sait
goter le _beau_ sous toutes les formes dont la nature se plat 
l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de piti que
de haine. _Que voulez-vous? ces gens tristes et pieux commandent  huit
cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges_, me
disait en baissant la tte le plus aimable des pauvres habitants de
Venise; _notre seule vengeance, c'est qu'ils crvent d'ennui_.

Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son
luxe, abaisse un regard de piti sur le pauvre Rossini qui, en treize
ans de travaux sans relche, et en ne se permettant jamais aucune
dpense inutile, n'a pu arriver  mettre de ct soixante ou
quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je rpondrai: pauvret
n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit  son
amusement. Quelque part qu'il se prsente en Italie, dans la plus
chtive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini
suffit pour attirer tous les yeux; on lui cde toujours la premire
place, ou celle qu'il occupe devient la premire; il se voit l'objet de
transports et d'gards venant du coeur, que le plus grand seigneur
n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dpense gaiement
cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les
avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvret que lorsqu'il pense
au nombre de pices d'or qu'il possde. C'est  cause du rang unique
qu'il occupe en Italie, qu'il tait si gauche de lui conseiller de venir
 Paris, o, aprs avoir t la chose curieuse pendant six semaines, il
serait bien vite retomb  la suite de cinq cents conseillers d'tat,
ambassadeurs, gnraux, etc., tous personnages plus importants que lui.
En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la
socit, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent.

Avant son mariage avec Mlle Colbrand (1821), qui lui a apport vingt
mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du
reste, il avait le bonheur de ne jamais songer  la prudence: or, qu'est
la prudence autre chose pour un homme peu riche que _la peur de
manquer_? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur
plaisir le plus doux de ce sentiment agrable: _la peur_. Rossini, sr
de son gnie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il
peut tre  la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien
intimement  des gens si diffrents de lui. Ce qui peut arriver, c'est
qu'il se forme une nouvelle gnration moins affecte, moins prosterne
devant la _noblesse_ du style et qui ne s'pouvante pas tant du _cra
cra_ du _finale_ de l'_Italiana in Algeri_. Alors on comprendra en
France, 1 le _bonheur_, 2 _le gnie_ italiens.

Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous,
mais plutt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualit de
compositeur d'opras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus
grands hommes qui aient jamais exist; mais mme dans _Don Juan_, ils
trouvent les dfauts de l'cole allemande, c'est--dire pas de _chant
pour les voix_; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson,
mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne
crie pas: la _voix humaine_.

J'ai entendu Rossini parler avec un accent srieux, ce qui n'est pas peu
dire pour lui, du seul talent qui et pu balancer sa rputation et s'en
faire une gale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonait au monde un
successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlev dans la fleur de la
jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du gnie. Il faut une
organisation toute particulire, toute la folie et le feu des passions
fortes, et cependant que ces passions ne vous dvorent pas ds l'entre
dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute
simple.

Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce
fut le gnie du genre simple et de la grce nave, et il a rendu sa
manire dsormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus
tonnants avec la plus grande simplicit possible de mlodie, d'harmonie
et d'accompagnements. Il n'y a plus de mlodie simple  entreprendre,
dit Rossini; ds qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on
retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connatre. Rossini
peut parler savamment des ouvrages de tous les matres; il lui suffit
d'avoir jou une seule fois sur le piano une partition quelconque pour
la savoir par coeur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a
t crit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de
musique dans sa chambre que du papier blanc ray.

Quel que soit le mot que la postrit dise sur Rossini, elle ne pourra
s'empcher de convenir qu'il est, pour la facilit du travail, ce que
fut Paisiello pour la simplicit des mlodies.




CHAPITRE XLII

ANECDOTES


Si j'tais assur que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet
ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de
descendre aux dtails les plus simples, je raconterais un trait de
paresse de Rossini. Dans une journe trs froide de l'hiver de 1813, il
se trouvait camp dans une mauvaise chambre d'auberge  Venise, et
composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto termin (il
faisait alors la partition de _il Figlio per azzardo_), la feuille de
papier lui chappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher;
Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille tait alle tomber sous
le lit. Il tend le bras hors du lit, et se penche pour tcher de la
saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et
se dit: Je vais rcrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en
souviendrai bien. Mais aucune ide ne lui revient; il est plus d'un
quart d'heure  s'impatienter; il ne peut se rappeler une note. Enfin
il s'crie en riant: Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que
les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me
donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est
de mauvais augure.

Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis  qui il dit:
Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit tre sous mon lit? L'ami
atteint le duetto avec sa canne, et le donne  Rossini. Maintenant, dit
Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous
plat le plus. L'ami du jeune compositeur donna la prfrence au
premier; le second tait trop rapide et trop vif pour la situation.
Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le mme opra. La
personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le
moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini,
Rossini s'habille  la hte, en jurant contre le froid, sort avec son
ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de caf; et il
envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste
du thtre de _San Mos_, pour lequel il travaillait alors.

Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et
rien ne peut lui tre compar; c'est un esprit tout de feu, volant sur
tous les sujets, et y prenant une ide agrable, vraie et grotesque. A
peine avez-vous saisi cette ide, qu'une autre lui succde. Une telle
facilit serait plus tonnante qu'agrable, si le volcan de ces ides
nouvelles n'tait entrecoup de rcits charmants qui reposent. Ses
courses ternelles, pendant douze annes, composes d'arrives et de
dparts, comme il le dit lui-mme en parlant de sa vie, ses relations
avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et
heureuse de la haute socit, l'ont abondamment fourni des anecdotes les
plus bizarres sur la pauvre espce humaine. Je serais un grand sot
d'inventer et de mentir, dit Rossini[118], quand quelque homme
atrabilaire ou envieux gte les plaisirs de la socit en lui contestant
la vrit de ses rcits. Par tat, j'ai toujours eu affaire  des
chanteurs et  des cantatrices; on connat leurs caprices, et plus
j'tais clbre, plus j'ai eu  subir des caprices tranges. A Padoue,
l'on m'a oblig  venir _faire le chat_ dans la rue, tous les jours 
trois heures du matin, pour tre reu dans une maison o je dsirais
fort entrer; et comme j'tais un matre de musique orgueilleux de mes
belles notes, on exigeait que mon miaulement ft _faux_. J'ai vu dans ma
chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la
plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire
entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque _prima donna_. Enfin,
l'on dit que je n'ai pas t sans quelques succs auprs des femmes, et
je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies.
J'ai eu  souffrir d'tranges rivalits; j'ai chang de ville et d'amis
trois fois par an pendant toute ma vie; et, grce  mon nom, presque
partout j'ai t prsent et intime avec tout ce qui en valait la peine,
deux fois vingt-quatre heures aprs mon arrive quelque part, etc.,
etc.

Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le gnie; il ne
mnage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour
qui est ridicule: mais il n'est point mchant; il rit le premier comme
un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite  chanter 
Rome, chez un cardinal, un _caudataire_ s'approche pour le prier de ne
chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des
polissonneries en _bolonais_ que personne ne comprend; il rit et pense 
autre chose. Sans cette fertilit et cette rapidit dans l'esprit, il
n'aurait pu suffire  ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup
amus; qu'tant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose
pour ses partitions, et que cependant, avant l'ge de trente-deux ans,
il a donn quarante-cinq opras ou cantates.

Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui
l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux clats, dans le geste et
la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par
la simplicit de leurs manires. Vestris, le premier acteur comique de
l'Italie et peut-tre du monde[119], lui disait qu'il aurait eu un
talent dcid pour le mtier d'acteur. Rossini parodie d'une manire
tonnante De'Marini, comdien emphatique et quelquefois sublime qui
passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met  faire
De'Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par
tre mu. Je parle des gens sensibles  la dclamation franaise et
chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en
injuriant la France, de mme les acteurs italiens chantent les vers
comme les chantaient les acteurs franais que Mlle Raucourt mena en
Italie par privilge imprial, vers l'an 1808. Comme les acteurs
franais aussi, ils ne sont bons que dans le comique, o la rapidit du
dbit empche le _chant_ jusqu' un certain point. Vestris seul est
exempt d'affectation, et mrite certainement une rputation europenne.
Je n'ai mis ici ces deux ou trois ides que parce qu'elles ont t
souvent un sujet de dbat entre Rossini et l'un de ses admirateurs;
Rossini, en _Italien patriote_, soutient que tout est parfait en Italie
(except certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de
mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le
_Constitutionnel_ et le _Miroir_ parlant _musique_ et _honneur
national_. Anim par les discussions du parti romantique, qui, en
Italie, prtend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en
1820 de prendre un rle dans une comdie bourgeoise de Naples, o
jouaient des jeunes gens de la premire distinction. De'Marini tait au
nombre des spectateurs, et convint, ainsi que nous tous, que Rossini
tait tonnant. Il lui manque, disait De' Marini, l'usage des planches,
du reste il est impossible d'tre plus vrai, et il n'y a pas deux
acteurs en Italie capables de le faire oublier dans un rle qu'il aurait
adopt.

Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opras, et souvent
corrige un peu l'emphase des _libretti seri_ qu'on lui prsente. Il est
le premier  s'en moquer; quand il a fini un air, il dclame devant les
amis qui se trouvent autour de son piano, et en en faisant ressortir
tout le ridicule, les tranges paroles dont il vient de faire la fortune
par sa musique. Quand il a fini de rire: _E per, in due anni questo si
canter da Barcelona a Pietroburgo_ (et pourtant dans deux ans cela se
chantera de Barcelone  Ptersbourg): _gran trionfo della musica!_ Par
un got naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi n de
l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts
ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la
froideur manire. Tout indique que la nature avait donn  la musique
dans Rossini un beau gnie pour le genre de _mezzo carattere_. Le
malheur a voulu qu'il ait trouv  Naples mademoiselle Colbrand reine du
thtre; un malheur plus grand a t qu'il ait pris de l'amour pour
elle; s'il et rencontr  sa place une actrice bouffe, la Marcolini,
par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de
nous donner des plaies d'gypte, il et continu  faire des _Pietra del
Paragone_ et des _Italiana in Algeri_. Mais nous, pour n'tre pas
indignes des grands hommes, songeons  apprendre  aimer un grand gnie
malgr les ncessits que ses passions, sa position, ou le mauvais got
de ses contemporains ont imposes  son talent. En aimerons-nous moins
le Corrge, parce que le got plus ou moins baroque des chanoines de son
temps l'a oblig  peindre des coupoles, et  prsenter de grandes
figures dans d'tonnants raccourcis, _di sotto in s_?


DERNIER MOT

Vif, lger, piquant, jamais ennuyeux, rarement sublime, Rossini semble
fait exprs pour donner des extases aux gens mdiocres. Cependant,
surpass de bien loin par Mozart dans le genre tendre et mlancolique,
et par Cimarosa dans le style comique et passionn, il est le premier
pour la vivacit, la rapidit, le piquant et tous les effets qui en
drivent. Aucun opra buffa n'est crit comme _la Pietra del paragone_.
Aucun opra seria n'est crit comme _Otello_ ou _la Donna del Lago_.
_Otello_ ne ressemble pas plus aux _Horaces_ qu' _Don Juan_; c'est une
oeuvre  part. Rossini a peint cent fois les plaisirs de l'amour heureux,
et, dans le duetto d'Armide, d'une manire inoue jusqu'ici; quelquefois
il a t absurde, mais jamais il n'a manqu d'esprit, pas mme dans
l'air gai de la fin de la _Gazza ladra_. Enfin, galement hors d'tat
jusqu'ici d'crire sans fautes de sens, ou sans dceler au bout de vingt
mesures la prsence du gnie, depuis la mort de Canova, Rossini se voit
le premier des artistes vivants. Quel rang lui donnera la postrit?
C'est ce que j'ignore.

Si vous vouliez me promettre le secret, je dirais que le style de
Rossini est un peu comme le Franais de Paris, vain et vif plutt que
gai; jamais passionn, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus
rarement sublime.




LISTE CHRONOLOGIQUE[120]

DES OEUVRES DE GIOACCHINO ROSSINI

_n  Pesaro le_ 20 _fvrier_ 1792


Au mois d'aot 1808, Rossini composa au lyce de Bologne une symphonie
et une cantate intitule _Il pianto d'Armonia_.

1. DEMETRIO E POLIBIO; c'est le premier ouvrage de Rossini; il l'crivit
dit-on au printemps de 1809, mais cet opra n'a t excut qu'en 1812,
 Rome, au thtre _Valle_. Il fut chant par le tenor Mombelli, ses
deux filles, Marianne et Esther, et le basso Olivieri. Rien ne prouve
que par coquetterie Rossini n'ait pas un peu retouch cette musique en
1812. M. Mombelli est son parent. Le libretto fut crit par madame
Vigan Mombelli, mre de Marianne Mombelli aujourd'hui madame
Lambertini, et de mademoiselle Esther Mombelli, qui chante encore et
fort bien. (1817.)

2. LA CAMBIALE DI MATRIMONIO, 1810 _farsa_ (_farsa_ veut dire opra en
un acte) crit  Venise pour la _stagione dell'autunno_[121]. Cet opra
a t le premier ouvrage de Rossini excut sur la scne: il fut chant
 _San-Mos_ par Rosa Morandi, Luigi Raffanelli, Nicola de Grecis,
Tommaso Ricci.

3. L'EQUIVOCO STRAVAGANTE, 1811, _autunno_. crit  Bologne pour le
thtre _del Corso_. Chanteurs, Marietta Marcolini, Domenico Vaccani,
Paolo Rosich.

4. L'INGANNO FELICE, 1812. Carnaval, Venise, thtre _San-Mos_.
Chanteurs, Teresa Belloc, Rafaele Monelli, Luigi Raffanelli, Filippo
Galli.

Galli eut le plus grand succs dans le rle du paysan Tarobotto, chef
des mineurs. C'est le premier des ouvrages de Rossini qui soit rest au
thtre. Il y a un terzetto clbre crit pour madame Belloc[122], Galli
et le tenor Monelli.

5. CIRO IN BABILONIA, oratorio, 1812. crit  Ferrare, pour le carme.
Cet oratorio fut excut au _teatro communale_ par Mta Marcolini,
Elisabetta Manfredini, Eliodoro Bianchi.

6. LA SCALA DI SETA, _farsa_, 1812. Venise, _primavera_. Excut au
thtre _San-Mos_ par Maria Cantarelli, Rafaele Monelli tenor, Tacci et
de Grecis excellent _buffo cantante_, qui est encore au thtre en 1823.

7. LA PIETRA DEL PARAGONE, 1812, Milan, _autunno_. Chant  _la Scala_
par Mta Marcolini prima donna, Claudio Bonoldi tenor, Filippo Galli.

8. L'OCCASIONE FA IL LADRO, _farsa_, 1812, Venise, _autunno_. Chant au
thtre _San-Mos_ par la jolie Graciata Canonici, qui depuis a fait les
beaux jours du thtre _dei Fiorentini_  Naples, o Pellegrini lui
donna des leons; par l'excellent bouffe Luigi Pacini, et par Tommaso
Berti.

9. IL FIGLIO PER AZZARDO, _farsa_, 1813, Venise, carnaval, au thtre
_San-Mos_. Excut par Teodolinda Pontiggia, Tommaso Berti, Luigi
Raffanelli et de Grecis. Ces deux derniers bouffes sont du premier
mrite.

10. TANCREDI, 1813, Venise, carnaval, au grand thtre _della Fenice_.
Opra sria, le premier de ce genre crit par Rossini ( l'exception de
_Demetrio e Polibio_ qui n'a t jou qu'en 1812), chant par mesdames
Malanotti, Elisabeth Manfredini et par Pietro Todran.

11. L'ITALIANA IN ALGERI, 1813, Venise, _estate_, chant au thtre de
_San-Benedetto_ par Mta Marcolini, le tenor Sarafino Gentili et
Filippo Galli, si plaisant dans la belle scne du serment au deuxime
acte, que l'envie taye par la pruderie a fait supprimer  Paris.

12. AURELIANO IN PALMIRA, 1814, Milan, carnaval. Chant au thtre de
_la Scala_ par Velluti, Lorenza Corea, le tenor Luigi Mari, Giuseppe
Fabris, Eliodoro Bianchi, Filippo Galli. Le premier acte est crit
beaucoup plus haut que le second: c'est qu'il fut compos pour Davide
qui prit la rougeole, et ne put pas chanter; le second acte fut crit
pour Luigi Mari, qui chanta le rle du tenor d'abord destin  Davide.
Cette troupe est une des plus remarquables qui aient exist depuis
vingt ans. Velluti a du succs, l'opra tombe, Rossini vivement piqu
songe  changer son _style_.

13. IL TURCO IN ITALIA, 1814, Milan, _autunno_, thtre de _la Scala_,
demi-succs. Chant par madame Festa Maffei, Davide, Galli et Luigi
Paccini.

14. SIGISMONDO, 1814, Venise, thtre _della Fenice_. Quelques soins que
je me sois donns, je n'ai pu avoir aucun dtail sur cet opra sria. La
liste que je prsente ici m'a cot l'ennui d'crire plus de cent
lettres. L'on m'a envoy comme tant du _Sigismondo_, des morceaux de
musique dignes de M. Puccita (compositeur attach  madame Catalani).

15. ELISABETTA, 1815, Naples, _autunno_. Chant  _San-Carlo_, par
mademoiselle Colbrand, mademoiselle Dardanelli, Nozzari et Garcia. Dbut
de Rossini  Naples.

16. TORVALDO E DORLISCA, 1816, Rome, carnaval. Chant au thtre _Valle_
par Adlade Sala, le tenor Donzelli, et les deux excellentes voix de
basse Galli et Rainiero Remorini. L'Italie possde en 1823 quatre voix
de basse excellentes: La Blache, Galli, Zuchelli et Remorini, et en
seconde ligne Ambrosi.

17. IL BARBIERE DI SIVIGLIA, 1816, Rome, carnaval. Chant au thtre
d'_Argentina_ par madame Giorgi Righetti, et par Garzia, B. Botticelli
et l'excellent bouffe Luigi Zamboni, qui tablit le rle de Figaro.

18. LA GAZZETTA, 1816, Naples, _estate_, demi-succs. Chant au thtre
_dei Fiorentini_ par deux bouffes du premier mrite: Felice Pellegrini
et Carlo Casaccia le Brunet de Naples, et la jolie Margherita Chabran,
l'lve de Pellegrini.

19. L'OTELLO, 1816, Naples, _inverno_. Chant au thtre _del Fondo_
(joli thtre rond qui sert de succursale  _San-Carlo_) par
mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide et la basse Benedetti.

20. LA CENERENTOLA, 1817, Rome, carnaval. Chant au thtre _Valle_ par
Gertrude Righetti, Catterina Rossi, Giuseppe de'Begnis et Giacomo
Guglielmi.

21. LA GAZZA LADRA, 1817, Milan, _primavera_. Chant  la Scala par
Teresa Belloc, Savino Monelli, V. Botticelli, Filippo Galli, Antonio
Ambrosi et mademoiselle Galianis.

22. ARMIDA, 1817, Naples, _autunno_. Chant au thtre de _San-Carlo_
par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Benedetti. Duetto clbre.

23. ADELADE DI BORGOGNA, 1818, Rome, carnaval. Chant au thtre
_Argentina_ par Elisabeth Pinotti, Elisabeth Manfredini, Savino
Monelli, tenor et Gioacchino Sciarpelletti.

24. ADINA O SIA IL CALIFFO DI BAGDAD. Rossini envoya cet opra 
Lisbonne, o il fut jou en 1818 au thtre _San-Carlo_.

25. MOS IN EGITTO, Naples, 1818. Chant au thtre _San-Carlo_ pendant
le carme, par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Matteo Porto dont la
voix superbe eut un grand succs dans le rle de Pharaon. Nous avons
grand tort de ne pas engager Porto au thtre Louvois.

26. RICCIARDO E ZORAIDE, 1818, Naples, _autunno_, _San-Carlo_. Chant
par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Benedetti.

27. ERMIONE, 1819, Naples. Chant pendant le carme au thtre
_San-Carlo_ par mademoiselle Colbrand, mademoiselle Rosmunda, Pisaroni,
Nozzari et Davide. Le libretto est une imitation d'_Andromaque_. Rossini
s'tait rapproch du genre de Gluck; les personnages n'avaient gure
d'autre sentiment  exprimer que la colre; demi-chute.

28. EDOARDO E CRISTINA, 1819, Venise, _primavera_. Chant au thtre
_San-Benedetto_ par Rosa Morandi, Carolina Cortesi, l'une des plus
jolies actrices qui aient paru sur la scne en ces derniers temps, et
par Eliodoro Bianchi et Luciano Bianchi.

29. LA DONNA DEL LAGO, 4 octobre 1819, Naples. Chant au thtre
_San-Carlo_ par mademoiselle Pisaroni, l'une des moins jolies figures
qu'on puisse rencontrer, et par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide
et Benedetti.

30. BIANCA E FALIERO, 1820, Milan, carnaval. Chant  _la Scala_ par
Caroline Bassi, la seule cantatrice qui se rapproche un peu du grand
talent de madame Pasta, Violante Camporesi, Claudio Bonoldi, Alessandro
de'Angelis.

31. MAOMETTO SECONDO, 1820, Naples, carnaval, au thtre _San-Carlo_. Je
n'ai pu me procurer les noms de tous les chanteurs. On m'crit que Galli
joua le rle de Mahomet aussi bien que le _Fernando_ de la _Gazza
ladra_.

32. METILDE DI SHABRAN, 1821, Rome, carnaval, au thtre d'_Apollo_, le
seul thtre passable de cette grande ville, bti sous les Franais. Cet
opra fut chant par la jolie Catterina Liparini, Anetta Parlamagni,
Giuseppe Fusconi, Giuseppe Fioravanti, Carlo Moncada, Antonio Ambrosi,
Antonio Parlamagni.

33. ZELMIRA, 1822, Naples, _inverno_, chant  _San-Carlo_ par
mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Ambrosi, Benedetti, et
mademoiselle Cecconi.

34. SEMIRAMIDE, 1823, Venise, carnaval, au grand thtre _della Fenice_,
opra dans le style allemand, chant par madame Colbrand-Rossini, Rosa
Mariani, excellente voix de contralto, Sinclair, tenor anglais, Filippo
Galli et Lucio Mariani.

       *       *       *       *       *

Rossini a compos plusieurs cantates; je connais les neuf suivantes:

1. IL PIANTO D'ARMONIA, 1808, excute au Lyce de Bologne. C'est le
dbut de Rossini, le style est comme les parties faibles de l'_Inganno
felice_.

2. DIDONE ABBANDONATA, crite pour mademoiselle Esther Mombelli, en
1811.

3. EGLE E IRENE, 1814, crite  Milan pour madame la princesse
Belgiojoso, l'une des plus aimables protectrices de Rossini.

4. TETI E PELEO, 1816, crite pour les noces de S. A. R. madame la
duchesse de Berri, chante au thtre _del Fondo_  Naples, par
mesdemoiselles Colbrand, Girolama Dardanelli, Margherita Chabran,
Nozzari et David.

5. IGEA, 1819, Cantate  une seule voix[123], crite en l'honneur de S.
M. le roi de Naples, et chante par mademoiselle Colbrand le 20 fvrier
1819 au thtre _San-Carlo_.

6. PARTENOPE, Cantate excute devant S. M. Franois 1er, empereur
d'Autriche, le 9 mai 1819, lorsque ce prince parut pour la premire fois
au thtre _San-Carlo_. Cette cantate fut chante par mademoiselle
Colbrand, Davide et Gio.-Bta Rubini.

7. LA RICONOSCENZA, 1821, pastorale  quatre voix, excute 
_San-Carlo_ le 27 dcembre 1821, pour le bnfice de Rossini. Cette
cantate fut chante par mesdemoiselles Dardanelli et Comelli (Chomel),
et par Rubini et Benedetti. Rossini quitta Naples le lendemain et vint 
Bologne, o il pousa mademoiselle Colbrand.

8. IL VERO OMAGGIO, 1823, cantate excute  Vrone durant le congrs,
et en l'honneur de S. M. l'empereur d'Autriche. Cette cantate fut
chante au thtre des _Filarmonici_ par mademoiselle Tosi, jeune et
belle cantatrice, fille d'un avocat clbre de Milan, et par Velluti,
Crivelli, Galli et Campitelli.

9. Un hymne patriotique,  Naples en 1820.

Autre hymne du mme genre,  Bologne en 1815. Le mme pch fit jadis
jeter en prison Cimarosa.

Si le prsent livre a une seconde dition, je supprimerai la plus grande
partie des analyses d'_Otello_, de la _Gazza ladra_, d'_Elisabeth_,
etc., et je placerai ici une esquisse rapide du talent de tous les
compositeurs vivants, chanteurs et cantatrices, qui jouissent de quelque
renom en Italie.

Ce volume offrira alors une esquisse complte de l'tat actuel de la
musique en Italie. Je donnerai des notices dveloppes sur Saverio
Mercadante, auteur d'_Elisa e Claudio_ et de l'_Apothose d'Hercule_;
sur M. Caraffa, auteur de _Gabriella de Vergy_; sur Pacini, qui a fait
un duetto sublime dans le _Baron de Dolsheim_; sur MM. Meyerbeer,
Pavesi, Morlacchi, auteurs de l'_Isolina_ et du _Coradino_, etc., etc.
Malheureusement jusqu'ici ces messieurs imitent tous Rossini.




CHAPITRE XLIII[124]

UTOPIE DU THATRE ITALIEN


Probablement un des jeunes gens de vingt-six ans qui lisent ce chapitre,
sera ministre de la maison du roi, ou administrateur des opras, d'ici 
quinze ans.

Un ministre songe au cours de la rente et  conserver sa place. Il est
donc fort inutile d'adresser des observations  Son Excellence; mais un
jeune homme, en rentrant le soir de sept  huit salons bien lourds, o
il est all prparer sa grandeur future, peut ouvrir une brochure par
dsoeuvrement; et heureuse entre toutes les autres, la brochure ouverte
en cet instant, il faut qu'elle soit bien vide pour ne pas gagner au
contraste.

Supposons donc qu'un homme de sens soit ministre de la maison du roi;
voici les faits et les raisonnements que je voudrais que cet homme de
sens et connus dans sa jeunesse.

L'administration actuelle de l'Opra-Buffa fait un secret d'tat du
montant de ses recettes. On sait seulement qu'elle a droit  une
subvention de 120,000 francs sur la liste civile. Que devient cette
somme? Dans la poche de qui va-t-elle se perdre? Questions indiscrtes.
Je n'ai aucun rapport avec l'administration de l'Opra-Buffa; je ne puis
donc tablir qu' l'aide du raisonnement et des probabilits tous les
chiffres que je vais citer. Si l'administration nie mes calculs, elle
pensera sans doute que la seule manire irrfutable de les rfuter,
c'est de publier la vrit des faits.

Les recettes ordinaires faites  la porte du thtre varient de 1800 
900 francs.

    Je les estime  1200 francs par jour de
    reprsentation. Il y en a trois par semaine;
    cela fait par an                     122,800 fr.

    La location des loges (toutes
     l'anne depuis deux ans)
    produit environ 2400 francs
    par jour de reprsentation, ce
    qui fait pour l'anne                345,600
                                        ------------

    Total de la recette prsume         468,400 fr.
                                        ------------


CALCUL APPROXIMATIF DES DPENSES DE L'OPRA-BUFFA[125].

_Appointements._

Mme   Pasta                            35,000 fr.
         (et un bnf. de 15,000 fr.)
Mlles Buonsignori                      20,000 fr.
         Cinti                         15,000
         Mori                          10,000
         De Meri                        7,000
         Rossi                          5,000
         Goria                          4,000
MM.      Garcia                        30,000
         Zuchelli                      24,000
         Pellegrini                    21,000
         Bordogni                      20,000
         Bonoldi                       18,000
         Levasseur                     12,000
         Lodovico Bonoldi               6,000
         Graziani                       8,000
         Proffetti                      6,000
         Auletta                        4,000
         Barilli, rgisseur             8,000
                                     ------------
           Appointements du
             chant, total             253,000 fr.
                                     ------------

  Choeurs et orchestre                  80,000
  Vestiaire et dcors                  55,000
                                     -----------
                                      135,000 fr.

  Frais d'administration,
    chauffage (beaucoup d'abus),
    clairage, pompiers, garde,
    etc., etc.                         60,000
                                     ------------
    Total approximatif
      des frais                       448,000
    La recette est de                 468,000
                                     ------------
    Balance                            20,000 fr.
                                     ------------

En supposant ce calcul exact, et il doit approcher de la vrit, il
existe un bnfice de 20,000 francs. _Que devient ce bnfice_[126]? Que
devient la subvention de 120,000 francs que S. M. veut bien accorder
pour le Thtre Italien, qui fut avant la rvolution le Thtre de
MONSIEUR? Voil deux questions auxquelles je dfie de faire une rponse
satisfaisante.

Ce qu'il y a de plus urgent, c'est de tirer l'Opra-Italien des griffes
de ses plus mortels ennemis, une administration compose de musiciens
franais.

Il faut donner  l'enchre l'entreprise de l'Opra-Italien.

Il faut faire un cahier des charges, arrang d'aprs le cahier des
charges du thtre de la _Scala_  Milan, qui, sous Napolon, de 1805 
1814 est all parfaitement bien.

L'entrepreneur devrait se soumettre au cahier des charges. M. le
chevalier Petrachi, ancien chef de bureau au ministre des finances du
royaume d'Italie, et sous le nom duquel a t pendant plusieurs annes
l'entreprise du thtre de la _Scala_  Milan,  t en 1822 l'un des
chefs du Thtre-Italien de Londres. Il entend fort bien ce genre
d'administration et pourrait tre consult pour donner les bonnes
traditions. Il accepterait probablement un emploi au thtre Louvois. M.
Benelli pourrait tre fort utile.

Le premier article du cahier des charges devrait tre la condition de
donner dix opras nouveaux pour Paris, chaque anne, dont huit d'auteurs
vivants, et, parmi les huit, _deux composs expressment_ pour le
thtre de Paris.

Remarquez que nous n'avons pas eu encore  Louvois un opra crit
expressment pour la voix de madame Pasta.

Le seconde condition serait de donner quarante dcorations nouvelles
chaque anne, lesquelles devraient tre faites par un peintre ayant
travaill au moins deux ans pour les thtres de la _Scala_, de
_San-Carlo_, de _Turin_ ou de la _Fenice_  Venise. Dix-huit mois au
plus aprs le jour o l'on s'en serait servi pour la premire fois, une
dcoration serait ncessairement vendue ou dtruite ( la _Scala_, une
dcoration peinte par Sanquirico ou Tranquillo cote 400 francs. La mme
faite  Paris cote 3000 francs)[127].

La somme que Sa Majest daigne accorder aux plaisirs des _dilettanti_ de
sa capitale et de l'Europe[128], serait paye de mois en mois et par
douzimes  l'entrepreneur du Thtre-Italien. Mais voici comment elle
lui serait paye; ce serait sur le _bon  payer_ d'une commission forme
d'abord de neuf amateurs nomms par les personnes ayant actuellement des
loges loues au Thtre-Italien[129].

Cette commission serait porte  douze, au moyen de deux membres de
l'Institut et d'un avocat dsigns par le ministre. Toute la commission
serait renouvele chaque anne avec facult au ministre de dsigner les
mmes personnes que l'anne prcdente. Les personnes louant les loges
pourraient aussi nommer les mmes dlgus[130].

Il y aurait une assemble le 20 dcembre de chaque anne (au
commencement de la saison), dans laquelle les dlgus rendraient compte
 toutes les personnes louant les loges, de l'tat de l'administration.

L'entrepreneur pourrait employer des chanteurs franais; mais il lui
serait dfendu d'en faire chanter plus d'un dans chaque opra. Il ne
faut pas nous exposer  des reprsentations comme celle des _Nozze de
Figaro_, du 13 septembre 1823, et dans laquelle nous avons eu le plaisir
d'entendre chanter  la fois quatre chanteuses franaises,
mesdemoiselles Demeri, Cinti, Buffardin, et....., et un chanteur
franais, M. Levasseur, qui a une fort belle voix, mais trop de timidit
pour le rle du comte Almaviva. Autre condition: l'entrepreneur pourrait
employer des voix franaises, mais il ne pourrait les payer plus de six
mille francs par an[131].

Le 24 de chaque mois, la commission de censure se runirait et ne
donnerait un bon  payer  l'entrepreneur qu'autant qu'il justifierait
avoir rempli ses engagements de bonne foi et avec zle pendant le mois
coul. L'tat des recettes de chaque reprsentation serait mis sous
les yeux de la commission de censure, qui aurait droit en outre  un
rapport particulier sur la voix et le zle de chaque chanteur.
L'entrepreneur serait tenu de fournir  la commission de censure tous
les renseignements demands par elle.

La perfection de l'tablissement serait que deux fois par mois il y et
une reprsentation italienne  la salle du grand Opra. Les acteurs qui
chanteraient dans ces reprsentations auraient sous le nom de _feux_ une
gratification particulire[132].

Le grand inconvnient de l'arrangement dont je viens de donner une
esquisse lgre, c'est que vingt ans aprs qu'il rgirait le
Thtre-Italien, on en viendrait  laisser tomber l'Opra-Franais, et 
donner  la salle de la rue Le Peletier deux actes d'opra italien
spars par un ballet, comme  Naples.

Quand un ministre fait des rglements, c'est ordinairement dans un
accs d'amour-propre: on voudrait les faire bons et justes; et si ce
n'tait l'extrme ignorance, on y parviendrait. Le mal des
administrations despotiques est dans les dtails. Toutes les dcisions
_particulires_ relatives aux thtres chantants sont signes par la
lgret, et obtenues par l'intrigue la plus adroite et la plus suivie.
Si la matresse d'un administrateur chante faux, si elle est mme
siffle quelquefois, il n'en faut pas davantage pour que cet
administrateur cherche  faire tomber le thtre rival o l'on chante
mieux qu'il ne voudrait.

Dans le systme de l'entreprise, l'administration, au lieu d'avoir
intrt  commettre des _abus_, a intrt  _empcher les abus_. La
raison de ce beau changement, c'est que la douce rcompense des abus
serait tout entire pour l'entrepreneur; l'office svre de
l'administration se rduit alors  y mettre obstacle. Il est clair qu'un
comit de censure choisi parmi les personnes qui louent des loges fera
intervenir l'opinion publique dans l'administration de l'Opra-Buffa. Le
choix d'un acteur, la mise en scne d'un opra, auront-ils t approuvs
par la commission; je vois dans ses membres douze avocats chargs de
justifier aux yeux du public les mesures adoptes. On dira qu'il y a de
la rpublique au fond de ma proposition. Je rponds qu'il y a longtemps
que ce systme est  peu prs suivi dans un pays assurment bien assez
despotique, mais o rgne un got passionn pour la musique: Vienne en
Autriche[133][134].




CHAPITRE XLIV

DU MATERIEL DES THEATRES EN ITALIE


Il y a en Italie deux grands thtres: _la Scala_  Milan et _San-Carlo_
 Naples. Ils sont  peu prs de mme taille, la Scala n'a que quelques
pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer--cheval.
Comme la premire condition pour avoir du plaisir en entendant de la
musique, est de ne pas songer au rle que l'on joue et  la figure que
l'on fait, comme la seconde condition est d'tre parfaitement  son
aise, c'est un trait de gnie que d'avoir divis les thtres d'Italie
en loges spares et absolument indpendantes. Les voyageurs hypocrites,
tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqu de dire qu'il y avait des
motifs particuliers pour cet usage gnral d'tre cach au spectacle.
Ces mes sches n'taient pas faites pour comprendre qu'il faut du
recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie
est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon
dans lequel elle reoit, et o ses amis se prsentent ds qu'ils la
voient arriver avec son amant.

Le thtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs
placs fort  leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux
cent vingt loges[135], o l'on peut tre trois sur le devant; mais,
except les jours de premire reprsentation, l'on n'y voit jamais que
deux personnes, le cavalier _servente_ et la dame qu'il conduit; le
reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf  dix personnes, qui
se renouvellent toute la soire. On fait silence aux premires
reprsentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux
morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opra vont chercher place
au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes  dossier
et o l'on est fort  son aise, et tellement  son aise, que les
voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs
penchs sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en cote
environ 50 centimes par soire pour entrer dans la salle et se placer au
parterre. Les loges sont des proprits particulires et se louent 
part. Aujourd'hui une loge commode  la Scala cote 60 louis par an;
elles cotaient 200 louis dans les temps prospres du royaume d'Italie.
La proprit d'une loge se vend de 18  25,000 francs, suivant le rang
o elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les
plus chres.

Le thtre de Saint-Charles  Naples, a t renouvel avec magnificence
en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre places sur le devant et
pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la
Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes  beaucoup de toilette.
Sous le rapport de la socit, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par
semaine, ne peut pas servir de rendez-vous gnral de tous les soirs
pour tous les gens d'affaires, comme la Scala[136]; mais en revanche, on
y coute mieux la musique.

Ces deux thtres passent pour tre minemment _di cartello_ (mot  mot,
_d'affiche_), c'est--dire qu'y avoir paru donne rang  un chanteur.

Le public de Rome a une grande opinion de ses lumires et beaucoup de
fatuit, ce qui n'empche pas les thtres d'tre petits, vilains,
incommodes et la plupart btis en bois: un seul est passable; c'est
qu'il a t construit du temps des Franais[137]. Depuis la
restauration du pape, les chanteurs  Rome sont presque toujours trs
faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers
dilettanti d'Italie[138], a eu besoin d'une adresse infinie pour faire
consentir le feu pape  l'ouverture des thtres. Pie VII disait avec
larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur.
Les thtres d'_Argentina_, d'_Alberti_ et de _Tordinona_ ne sont plus
considrs comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces
noms d'_Alberti_ et d'_Argentina_ sont clbres parce que, dans le
sicle de la gaiet (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre
leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces thtres
qu'ont t faits les chefs-d'oeuvre des Pergolse, des Cimarosa[139] et
des Paisiello.

Avant Rome, les chanteurs placent pour la rputation et pour le
_cartello_ le thtre _della Fenice_ (du Phnix)  Venise. Ce thtre,
qui est  peu prs de la grandeur de l'Odon, a une faade tout  fait
originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort
en gondole, et toutes les gondoles tant de la mme couleur, c'est un
lieu fatal pour les jaloux. Ce thtre a t magnifique du temps du
gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vnitiens. Napolon lui donna
encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dgrade comme le
reste de Venise. Cette ville singulire et la plus gaie de l'Europe, ne
sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici,  moins que
l'Italie ne se rveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne
ma voix  Venise, ville imprenable, pour tre capitale.

Les Vnitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, 
ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs matres et
de leurs malheurs par d'excellentes pigrammes. J'ai connu des
moralistes qui s'indignent de leur gaiet; je rpondrais  ces gens
moroses comme le valet bouffon de la _Camilla: Signor, la vita  corta!_
Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en aurait
fait un _seul tat despotique_, les Vnitiens soutiennent la gloire de
leur thtre _della Fenice_  force d'esprit et de gaiet. C'est l, ce
me semble, qu'est ne en 1819 la rputation de madame Fodor, qui
chantait dans l'_Elisabetta_ de M. Caraffa. Les Vnitiens lui firent une
mdaille. En 1821, ils ont ressuscit la rputation de _Crivelli_ dans
l'_Arminio_ de Pavesi[140]. Il me semble que dans tous ces
enthousiasmes, il y a d'abord le dsir de prouver que l'on vit encore. A
Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour;  Venise, c'est
la dernire satire de M. Buratti, le seul grand pote satirique que
l'Italie ait eu depuis bien des annes. Je vous conseille de lire
l'_Omo_, la _Streffeide_, l'_Elefanteide_; le triomphe du pote est la
peinture du physique grotesque de ses hros. Dans un pays o l'on ne
voit que deux ou trois mauvais journaux censurs, o les lire avec trop
d'attention passe pour signe de carbonarisme[141], et o l'on se meurt
de langueur, cela fait nouveaut. Vous sentez qu'une bien plus grande
nouveaut encore c'est l'arrive de la premire chanteuse qui doit
paratre _alla Fenice_, et du maestro qui vient pour _crire_ l'opra.
Voil pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de
Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en
Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manire de
parler d'amour. Aprs la _Fenice_ de Venise, vient le thtre de la cour
 Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place
_Castello_, l'une des plus singulires de l'Europe. On arrive au thtre
par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est
contre le respect d'y paratre l'hiver en manteau, il est contre le
respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la
reine ait applaudi. La prsence de madame Pasta obligea, en 1821, le
chambellan de service  faire afficher trois ou quatre fois ce beau
rglement. Ce thtre assez grand, mais o les soldats vous vexent
continuellement par leurs avertissements pour le _manque de respect_,
passe pour le quatrime d'Italie et est toujours de _cartello_. On y
joue le carnaval et quelquefois pendant le carme[142].

Florence, Bologne, Gnes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits
thtres, qui sont de _cartello_ dans certaines saisons. Tantt c'est la
saison du carnaval qui est la bonne, tantt c'est celle de l'automne.
Le magnifique thtre de Bergame est de _cartello_ durant la foire. Il
en est de mme du thtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau
thtre neuf de Livourne pendant l't. Tout cela tait trs vrai il y a
dix ans, mais change peu  peu. La plupart de ces thtres taient
protgs et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir
de s'amuser. Aujourd'hui qu' la tte des prtres et de quelques nobles
ils entreprennent de faire marcher la majorit de leurs sujets dans un
sens qui n'est pas  la mode, au lieu d'tre aims ils ont peur[143], et
il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opras, l'on
donne des pendaisons. A Milan,  Turin, une grande partie de la
noblesse, prvoyant de mauvais jours, conomise beaucoup. En 1796, 
Crmone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard,

    Savez-vous bien, monsieur, que j'tais dans Crmone!

la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis  la
_prima donna_ le soir de son bnfice.

Les princes donnent bien encore quelque argent aux thtres, parce que
c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais
ils le donnent en rechignant et de mauvaise grce. L'empereur d'Autriche
accorde deux cent mille francs  _la Scala_; le roi de Naples, trois
cent cinquante mille francs environ  _San-Carlo_; le roi de Sardaigne
fait administrer conomiquement son thtre par l'un de ses chambellans.
Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent  son
thtre italien, c'est S. M. le roi de Bavire. Si le respect le
permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi,
quoiqu'il puisse faire bien peu de dpenses, a-t-il toujours
d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On
trouvait l'anne dernire  Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli
dont la voix de basse va  l'me, et le dlicieux Ronconi, unique et
prcieux reste du beau sicle de la musique vocale, et, je ne crains pas
de le dire, homme de gnie parmi les chanteurs.

Les _jeux_ publics ont fait la splendeur des thtres de _la Scala_ et
de _San-Carlo_. Dans des salles immenses attenant au thtre, il y avait
des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien tant
naturellement joueur, les banquiers faisaient fort bien leurs affaires,
et versaient de grandes sommes  la caisse du thtre[144]. Les jeux
taient surtout ncessaires  _la Scala_, qui, dans un climat humide
l'hiver, est devenu le rendez-vous gnral de la socit. Un lieu bien
chauff et bien clair, o l'on est sr de trouver tout le monde tous
les soirs, est un tablissement fort commode. Le gouvernement autrichien
a supprim les _jeux_  _la Scala_; la rvolution phmre de Naples a
ferm les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux
thtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut  cause des jeux
que Vigan put donner  Milan (1805-1821) ses ballets admirables;
c'tait un art nouveau qui est mort avec ce grand homme[145].

Tous les thtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 dcembre
de chaque anne. C'est le commencement de la saison du carnaval,
d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentre dans
tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant
Nol, qui commence vers le 1er dcembre), de sorte que la privation
du premier besoin de la vie se joignant  l'attente de la nouveaut, le
26 dcembre, la nouvelle de la rsurrection de Napolon n'empcherait
pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce
jour-l au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle
russit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore t loues 
l'anne doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner
une ide de la folie de cette premire soire.

En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opra qui a
russi; c'est  peu prs le nombre de fois que l'on peut entendre avec
plaisir un bon opra[146]. On joue tous les jours except le vendredi,
jour de la mort du Sauveur, et except aussi, dans les pays soumis 
l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des
trois derniers empereurs ou impratrices. Il est de rgle que le
_maestro_ qui a crit l'opra dirige l'excution de sa musique au piano,
durant les trois premires reprsentations; jugez de la corve lorsque
l'opra tombe! Il faut qu'un opra soit dtestable pour qu'il ne se
donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais
que cet usage s'tablt en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs
opras ressusciter  la troisime reprsentation. La cabale, sachant que
ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active  la premire
reprsentation.

Pour chaque saison, compose d'environ quatre-vingts  cent
reprsentations, on donne communment trois opras, dont deux nouveaux,
et crits _a posta_ (exprs) pour le thtre; et quatre ballets, savoir:
deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes.

Chaque ville en Italie a un thtre, et la plupart des thtres des
grandes villes telles que Turin, Gnes, Venise, Bologne, Milan, Naples,
Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu' de certaines
poques dtermines on y donne des opras nouveaux et composs exprs
pour ces thtres. C'est uniquement  cause de cet usage que la musique
est encore un art _vivant_ en Italie. Si le hasard ne l'avait pas
tabli, les pdants,  force de louer les grands matres anciens,
auraient empch les nouveaux de paratre. Sans cet usage, la musique
serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre  talent y est
oblig de prier  genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le
musicien les rles sont changs; c'est le gros financier payant qui prie
l'artiste clbre de travailler pour le thtre dont il a l'entreprise.
Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanit municipale en
Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique
nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait tablir par
Louis XIV que tous les ans, le 26 dcembre, le 20 fvrier et le 25 aot
on donnerait une tragdie nouvelle aux _Franais_, l'art de la tragdie
vivrait encore en France. Forcs _d'tre_, les potes auraient t
forcs de voir qu'ils ne peuvent _tre avec succs_ qu'en suivant les
progrs des lumires dans la nation.

Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas
commencer par le commencement, comme disait Diderot[147], mais former
d'abord un public, il faut tablir que tous les ans, et  _poques fixes
et immuables_, l'on donnera trois opras nouveaux  Louvois, composs
exprs pour ce thtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini,
dit-on, va passer  Paris en dcembre 1823, pour aller crire un opra
nouveau  Londres; il serait beau de l'arrter au passage[148].

Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un
voyageur connu. Le 1er fvrier 1818, le spectacle de _la Scala_
commenait  sept heures, en t il commence  neuf heures moins un
quart. Le 1er fvrier 1818, il tait compos du premier acte de la
_Gazza ladra_, qui dura de sept heures  huit heures un quart; du ballet
de la _Vestale_, de Vigan, o jouaient Mlle Pallerini et Molinari,
qui dura de huit heures et demie  dix heures; du second acte de la
_Gazza ladra_, de dix heures un quart  onze heures et un quart; et
enfin, de la _Calzolaja_ (la cordonnire), petit ballet bouffe de
Vigan, que le public avait siffl le premier jour par dignit, mais
qu'il revoyait cependant avec dlices, parce qu'il y avait du nouveau.
(Le _neuf_, dans le genre comique, est toujours siffl le premier jour
par un public qui se respecte.) Ce petit ballet terminait le spectacle,
qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaait un
pas nouveau dans le petit ballet.

Pour chaque scne de l'opra, pour chaque scne du ballet, il y a  _la
Scala_ une dcoration nouvelle, et le nombre des scnes est toujours
fort considrable; car l'auteur compte pour le succs sur le plaisir que
les spectateurs auront  voir des dcorations nouvelles et brillantes.
Jamais une dcoration (_scena_) ne sert pour deux pices: si l'opra ou
le ballet tombe, la dcoration, qui souvent est admirable et que l'on
n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement
barbouille le lendemain; car l'on se sert longtemps des mmes toiles.
Ces dcorations sont peintes  la colle. Elles sont faites dans un
systme absolument diffrent des dcorations que l'on excute  Paris en
1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits dtails
spirituels et soigneusement travaills. A Milan, au contraire, tout est
sacrifi  la masse et  l'effet. C'est le gnie de David appliqu aux
dcorations. Il arrive de l que mme les aspects les plus gais prennent
quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau.
Qu'on se figure la magnificence des palais, des intrieurs d'glises,
des scnes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors
d'Italie, il est impossible de dcrire ces dcorations (_scne_) par des
paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathdrales de
Cantorbry et de Chartres au Diorama, ou,  Londres, les panoramas
sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappel la
perfection des dcorations de _la Scala_ par MM. Perego, Sanquirico et
Tranquillo, avec cette diffrence toutefois que les panoramas et
dioramas ne prtendent qu'au mrite de portraits fidles, tandis que les
dcorations sont des portraits de lieux clbres, ennoblis par les
traits les plus hardis du _beau idal_. Les voyageurs qui ont admir ces
chefs-d'oeuvre de l'art, je pourrais dire qui en ont _senti le pouvoir_,
car ces _scne_ doublent l'efficacit de la musique et des ballets, ces
voyageurs, dis-je, auront peine  croire qu'on ne les paie que quatre
cents francs pice aux grands peintres Perego, Sanquirico et
Tranquillo[149]. Il est vrai que l'administration de _la Scala_ fait
faire cent vingt ou cent quarante dcorations nouvelles chaque anne.
Que dire de ces chefs-d'oeuvre  qui les a vus? et, ce qui est bien
autrement difficile, comment en parler  qui ne les a pas vus, sans
s'exposer au reproche d'exagration? Ces dcorations sont, comme les
ballets de Vigan, l'ternel cueil de qui raconte des voyages en
Italie. Il y a cette diffrence que, pour les dcorations de _la Scala_,
Perego tant mort, Sanquirick l'a dignement remplac, et Tranquillo,
lve de Sanquirick[150], gale son matre, tandis que Vigan a emport
son secret dans la tombe.




CHAPITRE XLV

DE SAN-CARLO ET DE L'TAT MORAL DE NAPLES, PATRIE DE LA MUSIQUE


Les personnes qui ont voyag en Italie, et dont l'me, s'levant
au-dessus de l'_utile_ et du _commode_, peut goter le _beau_, me
demandent compte de ma prfrence continue pour _la Scala_, que je cite
avant _San-Carlo_; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu
natal des beaux chants. Milan est dj gt par le voisinage des ides
prtendues raisonnables du Nord[151]. Les trente premiers compositeurs
du monde sont ns dans le voisinage du Vsuve, tandis que pas un seul
peut-tre n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort
suprieur  celui de la Scala qui suit en musique exactement le mme
principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'cole
franaise actuelle. A force d'avoir peur du _ridicule_, cet orchestre
finit par ne rien marquer; c'est comme nos mdecins qui laissent mourir
leurs malades sans secours, de peur de paratre des _Sangrado_.

De peur de n'tre pas _doux_ et _harmonieux_, c'est--dire, dans le
fond, par la crainte du _ridicule_ qui, chez les peuples
_ultra-civiliss_, s'attache facilement  toute nergie et  toute
_originalit_, les coloristes franais ont fini par peindre tout en
gris, mme la plus belle verdure. De mme,  la Scala, l'orchestre se
croirait perdu s'il sortait du _piano_. C'est absolument le dfaut
contraire  celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil  tre
toujours _fort_ et  se moquer des chanteurs: l'orchestre de _la Scala_
est leur trs humble serviteur.

Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples; mais la monarchie absolue de
la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est--dire
raisonnable, conomique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens
aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la
bont et de la science dans le caractre; ils se gardent de rien faire
sans consulter longuement un conseil de vieillards,  la vrit sans
gnie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples  l'gard de
San-Carlo et de M. Barbaja, a t au contraire le favoritisme le plus
plaisant, accompagn de toutes ses absurdits. A Naples, sous M.
Barbaja, il est arriv que San-Carlo est rest quelquefois une semaine
sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opra en deux actes, le
Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de Mlle
Colbrand,  ne plus donner qu'un acte d'opra et un ballet. Des
trangers sont arrivs  Naples, y ont fait un sjour de trois mois et
n'ont jamais pu voir le second acte de la _Medea_ ou de la _Cora_. Je
m'en serais facilement consol, mais ces trangers taient Allemands et
tenaient  la musique de Mayer. D'ailleurs la _Mde_ et la _Cora_
taient  la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier
acte de la _Medea_; pendant deux autres mois, toujours le second;
suivant le degr de dcadence de Mlle Colbrand.

Naples en est venu (chose horrible  dire!)  avoir des journes sans
spectacle musical. Cela n'et rien t en 1785, avant la dclaration de
guerre du tiers-tat contre l'aristocratie; cinquante salons aimables
vous eussent t ouverts; mais voici le petit changement qui est arriv:
les haines sont tellement envenimes depuis les massacres de la reine
Caroline et de l'amiral Nelson, que les premires conventions qu'on fait
 Naples _entre amants_, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des
deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il
n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intressante au
monde, c'est un signe vident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie
le jeune R..., j'tais reu avec bont dans la charmante famille du
marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils an
est carbonaro, l'autre dvou au gouvernement actuel; le pre est de
l'ancien parti du roi Murat et des innovations franaises; la mre est
du parti dvot, et la fille est passionne pour les carbonari modrs
qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose
qu'un homme qu'elle aime est exil  Londres. Il arrive de l que dans
cette famille trs bien leve, et trs unie d'ailleurs, un silence de
mort rgne presque toujours  table, ou bien l'on en est rduit  parler
de la pluie et du beau temps, de la dernire ruption du Vsuve ou de la
neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le thtre mme et Rossini sont
devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le
silence pour ne pas se mettre en colre; et la violence qu'on se fait 
Naples est mille fois plus pnible que dans nos climats raisonnables.
Bel opra que le _Mos!_ dit le fils cadet, partisan du roi.--Oui,
ajoute l'an, et joliment chant! hier soir la Colbrand ne chantait
faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. L-dessus silence
complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux
frres sont convenus de ne pas se brouiller. Tout a t supprim par la
rvolution, me disait le fils an, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire
l'amour. Ces maudits Franais nous ont apport leur vanit et leurs
moeurs rgles; toutes nos jeunes femmes font bon mnage. Aprs cela
tonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour
nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des
discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio,
Dragonetti, etc.[152]. Une reste absolument  Naples que les ballets,
les premiers du monde aprs Paris et la rive de Mergelina. Je rapporte
avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de
commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets
de Vigan, invention nouvelle et romantique qui a t siffle 
San-Carlo. Les dcorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux
 Naples qu' Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe  Milan pour
arriver  Naples, les dcorations de San-Carlo semblent communes et
souvent choquantes.

J'espre encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des
provinces de l'Est, de Tarente et en gnral de tout ce qui est au del
de Naples. Ma raison est assez difficile  dire, car elle choque  la
fois le sens commun et la dcence[153]. Essayons toutefois. Les arts
chez un peuple sont le rsultat de son tat physique et de sa
civilisation tout entire, c'est--dire de _plusieurs centaines_
d'habitudes. Or, depuis un sicle, la musique vivait et s'levait
jusqu'au ciel dans la belle Parthnope, lorsque les Franais sont venus
tracasser la ville de Naples, y apporter des moeurs, des livres, des
ides librales, et surtout opprimer les amours; mais les moeurs, des
contres fort tendues situes au del de Naples, n'ont point chang.
Toujours, dans les familles, le frre an se fait prtre, marie l'un
des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa
belle-soeur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont
de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au
milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque mchant voisin ne
les regarde de mauvais oeil.

La _jettatura_ (prononcez _i--tatoura_) est le croquemitaine du royaume
de Naples. Si vous avez une _jettatura_, tout dprit chez vous. Pour
prvenir la _jettatura_, chacun des membres de la famille porte une
douzaine de reliques et d'_agnus Dei_, et tous les hommes ont une
_corne_ de corail  leur chane de montre; plusieurs portent pendue au
cou, comme le portrait d'une matresse, une corne de huit  dix pouces
de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet.
Lorsque je revins de Palerme  Naples, comme les grandes cornes sont 
fort bon march  Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de
boeuf, de trois pieds de long, que j'apportai  Naples, o on les fit
curieusement monter en or, et o je les vis bientt aprs figurer dans
les chambres  coucher et dans les salons. En revenant de Palerme 
Naples, notre _speronara_ eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au
mal de mer, je chantais; les patrons se mirent  jurer,  dire que je
tentais Dieu, et  murmurer entre eux que je pourrais bien tre une
_jetattura_[154]. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que
j'avais avec moi, et ils se calmrent; pour cimenter la rconciliation,
je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brlait un
cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en
Sicile; elle me rpondit qu'elle y songerait dans trois sicles.

C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manire d'tre
qu'ont paru les Paisiello, les Pergolse, les Cimarosa et cent autres.
Certainement, des matelots amricains ne m'auraient pas pris pour une
_jettatura_; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amrique?
Un crivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: Le
sublime est le son d'une grande me. On peut dire avec plus de vrit:
Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de
toutes ses habitudes, mme les plus baroques ou les plus ridicules.
Ainsi, la doctrine du purgatoire proccupant toutes les ttes en Italie,
vers l'an 1300, tout le monde voulut btir une chapelle, tout le monde
voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en tre protg en
cas d'entre au purgatoire; et c'est incontestablement  une ide aussi
baroque que nous devons Raphal et le Corrge.

De mme, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand  Florence, des
Farnse  Parme, etc., empchant le plaisir de la conversation en
Italie, la solitude a t cre; et la solitude ne peut exister
longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux,
passionn; en un mot le vritable amour[155]. Cet amour-l trouvant la
musique  l'glise vers l'an 1500 (les prtres s'emparent de tous les
sens en ce pays-l, pour effrayer l'me des pcheurs et les porter 
faire des largesses  l'glise)[156], y vit le moyen, et le moyen
unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances
fugitives de son bonheur ou de son dsespoir.

L'antique _miserere_ du Vatican, compos par Allegri vers l'an 1400, a
galement produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain:

    Io ti lascio perch uniti,

du premier acte du _Matrimonio segreto_, et l'air sublime de _Romeo_:

    Ombra adorata, aspetta.

Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire conte fort au long dans
de vieux manuscrits poudreux, conservs  Bologne, et qu'il n'est pas
facile d'approcher[157]. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait  une
famille _guelfe_ jusqu' la fureur, se prit de passion pour Isnelda,
fille du clbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin;
les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la
beaut clbre d'Isnelda, avaient sans doute contribu  la faire aimer
de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgr la haine de parti qui
divisait leurs familles; obligs de ne pas mme se regarder, lorsque
dans les ftes de la religion, ils se rencontraient  l'glise, leur
passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit  recevoir
son amant dans sa chambre. Un des espions placs tous les soirs par ses
frres autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et
apparemment bien arm, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pntrent de
force dans la chambre de leur soeur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un
d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards
empoisonns dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie.
Prcisment  la mme poque, le _Vieux de la Montagne_, si redout des
princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes
fanatiques, depuis si clbres sous le nom d'_assassins_. Bonifazio
tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour dserte
de leur palais, et le cachent sous des dcombres. Ils se retiraient 
peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang  travers les divers
degrs et les passages secrets du palais de son pre, arrive enfin  la
cour dserte et remplie de hautes herbes o l'on avait cach le corps de
son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition
populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dvou pour
faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suant une plaie
faite par les poignards empoisonns de l'Orient, sauver le bless.
Isnelda connaissait les poignards de ses frres, elle se jette sur la
poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonn; mais elle y
trouve la mort sans parvenir  le rappeler  la vie. Au bout de quelques
heures, lorsque ses femmes inquites de son absence arrivrent auprs
d'elle, elles la trouvrent tendue sans vie auprs du cadavre de celui
qu'elle avait aim.

Voil l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts.

Naples, compare  Milan et indpendamment du climat, n'a pour soi que
l'admirable Casaciello[158], et sa manire de jouer un ancien opra de
Paisiello, le seul avec la _Nina_, je crois, qui vive encore
aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je  ce gros
_squire_ anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilit des Socits
bibliques ou sur l'immoralit des Franais, allez  Naples voir Casacia
dans la _Scuffiara o sia la Modista raggiratrice_.

Plusieurs causes contribuent  augmenter la disposition naturelle de
l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays o la police
intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre
rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en
Italie; toute vritable discussion est prohibe; et un livre,  force de
dshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corve dont la seule
apparition fait frmir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait
l'homme de ses penses, et essuie, pour ainsi dire, goutte  goutte la
sensibilit  mesure qu'elle est produite par les vnements de la vie,
et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilit dtruite
par les distractions n'a le temps de s'exagrer le prix de rien.

Par l'absence force de toute lecture, dans un pays cras sous la
double tyrannie des prtres et des gouvernements, et pav d'espions, le
pauvre jeune homme n'a pour distraction que sa voix et son mauvais
clavecin; il est forc de penser beaucoup aux impressions de son me;
c'est la seule nouveaut qui soit  sa disposition.

Ce jeune Italien,  force de regarder ses sentiments dans tous les sens,
observe et surtout sent des nuances qui lui auraient chapp si, comme
l'Anglais, il et trouv sur sa table pour se distraire une page de
_Quentin Durward_, ou un article du _Morning-Chronicle_; car il s'en
faut bien qu'il soit toujours agrable au premier abord de songer aux
sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et
l'on diminue son bonheur. Mais  Naples, je ne vois exactement qu'une
distraction non prohibe aux passions que le climat met dans les coeurs;
c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre
expression de ces mmes passions, et tend-elle  augmenter leur
poignante nergie.




CHAPITRE XLVI

DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE


La prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple,
moins il y aura de rflexion et de raison habituelles, plus on y aimera
la musique.

Le Franais est lger et vif, mais il est fort occup; toutes les
carrires sont ouvertes  son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche
joue  la rente. Le Franais a la gloire des armes comme celle des
lettres; le nom de Marengo est aussi clbre en Europe que celui de
Voltaire; dans le monde, c'est--dire ds qu'on est trois personnes, il
songe  sa vanit, soit pour lui prparer des triomphes, soit pour lui
viter des malheurs. Il passe son temps le plus srieusement du monde 
songer au succs probable d'un calembour, et la rflexion et la prudence
ne l'abandonnent jamais. Mme dans sa gaiet la plus folle, jamais il ne
se livre entirement et tte baisse aux entranements du moment et au
risque de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la
socit, mais la _socit_ est devenue pour lui la premire des
affaires[159]. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agrable et
jusqu'ici le moins musical de l'univers.

L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entran par son
imagination vagabonde et qui se _passionne  force d'imaginer_, sont au
contraire des peuples fabriqus exprs pour les illusions que fait
natre un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a
cette diffrence dans leur musique, que le froid ayant donn des organes
plus grossiers  l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le mme
froid qui glace les forts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant
priv de voix, et son gouvernement paternellement fodal lui ayant fait
contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments
qu'il demande des motions[160]. L'Italien croit en Dieu quand il a
peur, et il songe toujours  tromper parce qu'il se trouve opprim toute
sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables.
L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il
raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de
l'Allemagne, a vu des revenants dans son chteau. L'Allemand a hrit
des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand,
avant d'pouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite
_d'une manire publique_. En France, il n'y aurait jamais de mariages;
il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes
boude son amant et le gronde srieusement si elle le surprend  ne pas
croire aux _Balles magiques_ du _Freyschtz_[161], M. le comte de W***,
jeune diplomate fort distingu et trs bel homme, racontait devant moi
que lui et ses frres,  l'ge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous
les ans, de jener la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans
une certaine valle du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tte
couronne de lierre, et avec les crmonies voulues par la tradition.
Ils taient ensuite tout tonns quand, tirant  six cents pas de
distance, sur un sanglier dans la fort de Nordheim, ils manquaient leur
coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne
suis pas plus sot qu'un autre.

L'Anglais est attrist par sa bible; ses vques et ses lords lui
dfendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Ds qu'on lui parle de
quelque dcouverte intressante, de quelque thorie sublime, il vous
rpond: A quoi cela me servira-t-il _aujourd'hui_? Il lui faut une
utilit _pratique_ et _dans la journe_. Comprims par la ncessit de
travailler incessamment pour ne pas _mourir de faim et manquer
d'habits_, les gens de la classe o l'on a de l'esprit n'ont pas une
minute  donner aux arts; voil de grands dsavantages. Les jeunes gens
d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse 
faire l'amour, et mme ceux qui travaillent le plus sont peu gns, si
l'on compare leurs lgres occupations qui ne s'tendent jamais au del
de l'avant-dner, au dur et barbare labeur qui, grce  l'aristocratie
et  M. Pitt, pse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la
journe[162]. Mais l'Anglais est souverainement timide; c'est de cette
triste qualit, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois
natre en grande partie son amour pour la musique. La crainte de
s'exposer au ridicule (_to expose oneself_) fait qu'un jeune Anglais ne
parle jamais de ses motions. Cette discrtion, commande par un
amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend
pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus
intimes.

Il suffit de voir le _Beggars opra_ ou d'entendre chanter miss Stephens
ou le clbre Thomas Moore, pour reconnatre que l'Anglais a en soi une
veine trs considrable de sensibilit et d'amour pour la musique. Cette
disposition est, ce me semble, plus marque en cosse; c'est que
l'cossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la
longue inaction des soires d'hiver.

Nous voici de retour au loisir forc de la pauvre Italie; toujours pour
la musique il faut _loisir forc, occup par l'imagination_. En arrivant
en cosse pour la premire fois, je dbarquai  Inverness; le hasard mit
 l'instant sous mes yeux les crmonies funbres du peuple des
Highlands, et les gmissements des vieilles femmes runies alentour

    De ce peu de terre que le souffle cleste
            Vient de cesser d'animer[163].

Je me dis: ce peuple-ci doit tre musicien. Le lendemain, en parcourant
les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'tait
pas, certes, de la musique italienne, c'tait bien mieux en cosse;
c'tait une musique ne dans le pays et originale. Je ne doute pas que
si l'cosse, au lieu d'tre pauvre, se ft trouve un pays riche; que si
le hasard et fait d'dimbourg, comme de Ptersbourg, la rsidence d'un
roi puissant et le lieu de runion d'une noblesse _dsoeuvre_ et
opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les
rochers mousseux de la vieille Caldonie, n'et t recueillie,
purifie, porte jusqu' l'idal, et que l'on n'et dit un jour _la
musique cossaise_ comme l'on dit aujourd'hui _la musique allemande_. Le
pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des
_Tales of my Landlord_, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut
incontestablement donner  l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns tait
plus d' moiti musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la
jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misre et de l'eau-de-vie
qu'il prenait pour oublier sa misre. Si Haydn n'et pas rencontr ds
son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution
puissante (la pension des enfants de choeur de la cathdrale de
Saint-tienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne et t un
mdiocre charron  Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn
et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien
autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez
les rapports du prince Esterhazy avec Haydn[164], et rien ne vous
tonnera plus dans la diffrence des destines de Haydn et de Burns, pas
mme la fastueuse statue que l'on vient d'lever  Burns.

Voici dj vingt ans qu'un vernis de la plus sale hypocrisie s'tend
comme une sorte de lpre sur les moeurs des deux peuples les plus
civiliss du monde. Parmi nous, depuis le sous-prfet jusqu'au ministre,
chacun, tout en se croyant oblig  jouer la comdie pour les
subalternes, se moque des jongleries de ses suprieurs[165]. Un homme
qui a une pension de mille cus, n'admire la lithographie du coin
qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un _faux
vote_ dans le plus futile des beaux-arts,  la premire puration, l'ami
de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit
public, lui fera supprimer sa pension. Voil une _convenance_ de plus,
celle de l'hypocrisie qui vient contribuer  chasser de France le
naturel et la gaiet. Quant  l'Angleterre, je vais transcrire une
phrase de son plus grand pote:

      The cant which is the crying sin of this double-dealing
    and false-speaking time of selfish spoilers[166].

L'hypocrisie franaise a dj tu la peinture; pourra-t-elle enlacer la
musique dans ses replis tortueux?

Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le pril est
si voisin que l'hypocrisie, n'tant plus que de la prudence, n'est
presque pas avilissante.

Je demande au lecteur la permission de lui prsenter ici comme excuse et
correctif des _exagrations_ dont je me suis rendu coupable dans cet
ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas
dans la correspondance de cette femme clbre, imprime il y a quelques
annes:




APOLOGIE

DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES
CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC.

Mardi 31 janvier 1775.

H bien! voil donc encore un pige que vous me tendez! Vous me dites
hier avec bont: Vous allez demain  la _Fausse-Magie_; j'exige de votre
amiti de me mander ce que vous en aurez pens. Mais vous savez bien,
rpondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe,
dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies,
et puis parce qu'elles sont _outres_, et que j'ai du plaisir  les
combattre. Cette observation que vous croyez si bien fonde devrait donc
m'arrter; je devrais aprs cela _me faire_ un avis bien modr, bien
raisonnable: il manquerait sans doute de got et de la connaissance des
choses dont je parlerais; mais au moins, je ne rvolterais pas les gens
d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce
qu'ils aiment les _gobe-mouches_. Cela les laisse  leur place, au lieu
que les impressions vives, les mouvements de l'me, les blessent, les
inquitent sans les clairer ni les chauffer jamais. Je vais donc me
laisser aller: je n'aurai gard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne
craindrai pas mme votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte o
absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.

J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir  cette rptition, et je
dfie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admir
le talent de Grtry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a
eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de dlicatesse, de finesse et
de got dans la musique; elle a le piquant, la grce de la conversation
d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui
ne mettrait que le degr de chaleur et de force convenable au sujet
qu'il traite, et qui paratrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait
jamais de la mesure que lui prescrirait le got. Enfin, disais-je, si
l'auteur de cette musique m'tait inconnu, je ferais l'impossible pour
faire connaissance avec lui ds aujourd'hui. J'ai t toujours anime,
toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je
m'criais sans cesse: _Oh! que cela est ravissant!_ Oui, je le rpte,
il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces,
vraies et toujours varies. Le pome m'a paru charmant; il me semble que
le pote n'a t occup, d'un bout  l'autre, qu' faire valoir le
musicien. Les airs sont distribus avec beaucoup d'intelligence et de
got; il a trouv le moyen de rendre les vieillards aussi comiques,
aussi piquants que ceux de Molire. Grtry a fait de cette scne un duo
qui en rend le comique et la gaiet d'une manire aussi anime
qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai t ravie, charme, et je
ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de
plaisir.

Je vous vois, je vous entends, et vous esprez que je vais mettre
Grtry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, ft-elle
plus faible, doit effacer celle qui est loigne. H bien! il n'en sera
rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagre, je ne suis
point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon me qui
loue, c'est que je hais le dnigrement, et que d'ailleurs je suis assez
heureuse pour aimer  la folie les choses qui paraissent le plus
opposes; si bien donc que j'aime, que je chris le talent de M. Grtry,
et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les
lumires, ni les connaissances, ni la sottise ncessaires pour assigner
des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer
lequel vaut le mieux, ni mme de comparer ce qui ne parat pas devoir se
rapprocher. Je ne sais  quelle distance la nature les a mis l'un de
l'autre; mais je sais qu' talent gal, ils auront d en faire un emploi
diffrent, puisque le genre de l'opra-comique n'est pas celui de la
tragdie. L'impression que j'ai reue de la musique d'_Orphe_, ne
ressemble en rien  ce que j'ai prouv ce matin. Elle a t si
profonde, si dchirante, qu'il m'tait absolument impossible de parler
de ce que je sentais: j'prouvais le trouble d'une passion, j'avais
besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partag ce que je
sentais auraient pu croire que j'tais stupide. Cette musique tait
tellement analogue  mon me,  ma disposition, que vingt fois je suis
venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que
j'avais reue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du
charme  la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons dchirants
et sensibles, _j'ai perdu mon Eurydice_. Et comment voudriez-vous aprs
cela que je pusse y comparer la _Fausse Magie_? Comment pouvoir comparer
ce qui ne fait que plaire et attacher,  ce qui remplit l'me,  ce qui
la pntre,  ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit  la
passion? Comment comparer un plaisir vif et anim  cette mlancolie
douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne
compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des
contradictions dans mes gots, des disparates dans mes opinions. Eh
bien! soit; je ne serai pas consquente comme la raison; mais j'aurai
tout le plaisir de la sensibilit, et de tous les genres de sensibilit.
Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de
critique aux choses d'agrment et de pur amusement; soyons au moins
indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre got n'en
sera ni moins bon ni moins juste.

J'aimerai donc ce qui me parat le plus distant, le plus contraire
mme; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme dans
mon me; et j'aimerai, j'admirerai, je serai  genoux devant _Clarisse_,
que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus
fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exalte par tous
les genres de beaut dont cet ouvrage est plein. La vrit, la
simplicit de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que
j'ai vcu avec tous les _Harlowes_. Ils animeront toutes les passions
dont mon me est susceptible; et, en admirant _Clarisse_, je ne
ddaignerai point _Marianne_; j'y trouverai, sinon la vrit des
passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des diffrents tats
de la socit. J'aimerai  voir toutes les nuances de la vanit rendues
et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans _Clarisse_
la noble simplicit de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu' aimer
sa manire et mme son affectation, qui est souvent originale et
piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres,
j'aimerai ce qui parat oppos, mais qui n'est peut-tre oppos que pour
les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point
sentir.

La nature, il est vrai, les a bien ddommags; ils sont toujours
contents de leur raison, de leur modration, et de la consquence qu'il
y a dans tous leurs gots; leur esprit est roide, ils le croient juste;
leur me est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la
satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'garement de la passion. Il
est vrai que ces gens si raisonnables se sentent  peine exister, et
moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuys, je suis
enivre; mais pour rendre justice  eux et  moi je dois avouer que
s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens
froids peuvent tre exagrs; mais les gens anims ne sont et ne peuvent
tre que hors de mesure et outrs: tous les deux vont par-del le but;
mais les uns s'y sont monts, tandis que les autres y ont t jets,
entrans. Les uns ont fait le chemin pas  pas, les autres ont saut
les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette
diffrence entre les gens exagrs, et ceux qui sont outrs, qu'on vite
les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est  condition d'y
revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est  tre
aim, et voil l'avantage qu'on prouve avec les gens passionns: ils
rvoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les
critiquant, en les condamnant, mme en les hassant, ils attirent, et on
les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de _main morte_, et que
je me loue de manire  rvolter le got et la dlicatesse de tous mes
juges. Mais c'est  vous que je parle, et vous tes mon ami avant d'tre
mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens
d'taler, je dois vous faire observer que je me dfends, et alors il est
permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas
question d'tre modeste, il s'agit d'tre vrai.

Je reviens encore  mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec
passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont
transporte; et ces deux hommes-l sont absolument opposs. On est
attir, entran par le got de Racine, par l'lgance, la sensibilit
et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son
got; mais aussi, on est surpris, frapp de sa vigueur, de son
originalit et de son lvation dans certains endroits. O permettez-moi
donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la navet, la simplicit de La
Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingnieux, le spirituel Lamotte.
Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je
dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le svre La
Rochefoucauld; que j'aime le dcousu de Montaigne, et que j'aime aussi
l'ordre et la raison de Fnelon.

Je vous entends vous rcrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce
dtail de vos gots: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce
qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et
que sans doute je ne vous ai point persuad; car vous ne vous lassez
point de me dire que je loue trop, que je suis exagre, outre, hors de
mesure; il fallait donc vous prouver que j'tais fonde  aimer, 
admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est
avec de l'me. Souffrez que je dise, que je rpte que je ne juge rien,
mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez
jamais dire: _cela est bon, cela est mauvais_; mais je dis mille fois
car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai  aimer tant que je
respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en
parlant de ses neveux: _J'aime mon neveu l'an parce qu'il a de
l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bte_. Oui, elle
avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle
est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec
cette voracit d'affections et de gots, vous croiriez qu'il n'y a rien
ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me dplaire, me
repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les
dtails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est
antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mrit d'tre bien
faits, et qui sont vides de penses et de sentiments, comme ceux de M.
De.....; les comdies qui sont vides d'intrt et d'esprit, et qui sont
crites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une
espce de jargon qui ne peut tre intelligible que pour la coterie de
l'auteur, comme celles de M.....; les tragdies dont le sujet est
passionn, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou
quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il
faut finir, que le _manir_, et mme le _fin_, et surtout le _fade_,
est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dgot mortel, avec cette
diffrence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de
m'tre antipathiques en me devenant ncessaires, et que le reste m'est
et me sera galement odieux dans tous les temps. A l'gard de mon
attrait et de mon loignement pour les personnes, il est absolument
analogue  mes gots ou  mon aversion pour les choses. J'aime mieux une
bte qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel;
j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je prfre la
rusticit  l'affectation; j'aime mieux la duret que la flatterie; je
prfre, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicit et la bont,
mais surtout la bont. Voil la vertu qui devrait animer tout ce qui a
la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux
faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bont qui supple  tout; et
dt-on en abuser, et duss-je en souffrir, je n'hsiterais pas, si on me
donnait le choix d'avoir ou la bont de madame Geoffrin ou la beaut de
madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bont, et je serai aime;
voil le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien
dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore,
c'est d'aimer; mais la bont est dj une affection de l'me, et avec
cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah!
l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degr
de bont que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des
passions. L'me serait sans cesse en activit, et n'est-ce pas l le
plus grand charme de la vie?

Mais dites-moi si ce n'est pas  vous que je dois souhaiter cette
passion jusqu' l'excs. Que de bont ne vous faudra-t-il pas pour lire
cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voil revenu 
jamais de m'accuser; mon exagration est encore moins insupportable que
ma justification: mais aussi j'y ai t pousse; tous mes chers amis
m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce
qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la
raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la consquence de
tout ceci? quel en est le rsultat? Voulez-vous que je vous le dise 
l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous
aurais dcouvert le secret de mon me. Adieu; condamnez-moi,
critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bont, et je ne
sentirai qu'elle[167].


FIN




NOTE DES DITEURS[168]

POUR SERVIR DE COMPLMENT A LA VIE DE ROSSINI


Si jamais il est ncessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se
reporter  l'poque o ce livre fut crit, c'est assurment lorsqu'il
s'agit, comme dans l'ouvrage qui prcde, de la biographie d'un homme de
gnie, compose et publie  un moment o cet homme,  peine g de
trente et un ans, n'tait pas encore arriv  l'apoge de sa gloire.
C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir complter la _Vie de
Rossini_, par un simple et rapide rsum des faits les plus importants
qui ont signal la carrire de cet homme vraiment extraordinaire, depuis
1823 jusqu' nos jours.

On a vu (chap. XXXIX) que Rossini devait aller  Londres en 1824, et
l'on se rappelle sans doute aussi les prdictions que Stendhal fait un
peu plus loin au hros de son livre, pour le cas o celui-ci viendrait
rsider  Paris. Le voyage  Londres, en projet lors de la publication
de l'ouvrage, et le sjour  Paris, eurent lieu en effet, et voici,
suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il
advint de cette migration du maestro de Psare.

C'est peu de temps aprs la reprsentation de _Semiramide_, donne 
Venise pendant le carnaval de 1823, et bless, dit-on, du peu de succs
de ce chef-d'oeuvre, que Rossini se rendit  Londres, en passant par
Paris, o il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement
l'appelait immdiatement en Angleterre. Son succs fut grand pendant les
cinq mois qu'il passa  Londres, au moins, si l'on en juge par la somme
norme que lui rapporta son sjour dans cette capitale, o l'on sait que
l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le
produit de ses concerts et de ses leons ne s'leva pas  moins de deux
cent mille francs, somme  laquelle il faut ajouter celle de deux mille
livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une
runion de membres du parlement.

Au mois d'octobre de la mme anne, Rossini arriva  Paris, pour y
prendre, aux termes des conventions passes entre lui et le ministre de
la maison du roi, la direction de la musique du Thtre-Italien. Ses
engagements lui imposaient l'obligation d'crire non-seulement pour le
Thtre-Italien, mais encore pour l'Opra franais, et le nombre
d'ouvrages stipuls devait faire esprer  nos deux thtres lyriques
une imposante srie de chefs-d'oeuvre. Mais dj le matre, on l'a vu
dans le livre mme de son enthousiaste biographe, avait commenc 
adopter le systme des pastiches, c'est--dire des marqueteries
musicales composes de morceaux emprunts  ses anciens ouvrages, et
mls  quelques morceaux entirement neufs; on n'a pas oubli cette
phrase de Stendhal: A Londres, Rossini, loin du thtre de sa gloire,
n'en aura que plus de facilit  donner de la vieille musique pour
nouvelle; son dfaut naturel va se renforcer. Confessons cependant qu'
cet gard l'auteur de _Semiramide_ en usa chez nous avec la plus grande
franchise, soit par parti pris de loyaut, soit par conscience de la
difficult de tromper compltement les rudits du dilettantisme
parisien.

Son premier ouvrage fut crit en italien; c'est un opra de
circonstance, reprsent en 1825,  propos du sacre de Charles X; il
est intitul: _il Viaggio a Reims_. Cet opra eut surtout le singulier
mrite d'tre excut de la faon la plus merveilleuse par mesdames
Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli,
Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire,
qui a eu, en 1848, la malencontreuse ide de le reprendre, a mis la
gnration actuelle  mme d'apprcier la faiblesse de ce lger essai,
essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du
_Comte Ory_.

Heureusement Rossini n'en resta pas l. L'anne suivante, en 1826, il
arrangea pour l'Opra franais son _Maometto Secondo_; le nouvel ouvrage
fut intitul: _le Sige de Corinthe_, et obtint un grand succs. La
partition italienne avait t compltement remanie; plusieurs morceaux
disparurent et furent remplacs par des morceaux entirement neufs; on
peut citer entre autres le grand air chant par madame Damoreau, et
l'admirable scne de la bndiction des drapeaux au troisime acte.
Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, ds l'abord,  quoi s'en
tenir sur la part  faire  la musique ancienne et  la musique nouvelle
dans cette oeuvre, en somme fort remarquable.

Il en fut, de mme, en 1827, de l'arrangement du _Mos_ italien qui
nous valut le _Mose_ en quatre actes, accueilli avec un si grand
enthousiasme au grand Opra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de
la musique crite spcialement pour l'oeuvre nouvelle fut beaucoup plus
considrable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les dlicieux
airs de danse et le colossal finale du troisime acte, enfin l'admirable
air de soprano avec choeurs du quatrime acte sont tout  fait trangers
 la partition italienne, et suffiraient  eux seuls pour constituer un
vritable et grand chef-d'oeuvre. Du reste, quel qu'ait t le succs
obtenu par _Mose_ lors des premires reprsentations, on peut affirmer
que jamais cet immortel opra ne fut aussi vivement apprci, aussi
unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il tait
peut-tre ncessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que
des oeuvres telles que _Semiramide_, _Otello_, _Mose_ et _Guillaume
Tell_ devinssent accessibles  la masse du public franais, il fallait
peut-tre, disons-nous, que ce public apprt  tudier et  comprendre
les oeuvres de haute porte,  se familiariser avec les morceaux de grand
dveloppement, comme il a d forcment le faire depuis vingt ans 
l'cole des grandes compositions modernes.

Le _Comte Ory_, qui fut reprsent en 1828, contient, ainsi que nous
venons de le dire, des fragments de l'opra italien _il Viaggio a
Reims_; on y trouve en outre quelques morceaux emprunts  d'autres
partitions de Rossini, entre autres un air de _Metilde di Shabran_; mais
la majeure partie de l'ouvrage est entirement nouvelle, et l'ensemble
forme un tout si parfaitement homogne, si merveilleusement en harmonie
avec le genre et les situations du livret qu'on croirait vritablement
que la musique de cet opra a t crite d'un bout  l'autre d'un seul
jet et sous l'inspiration mme du sujet. Nous n'hsitons pas  proclamer
cette partition digne de figurer  ct des ouvrages les plus clbres
du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant
chef-d'oeuvre de grce, d'esprit, d'ironie, un vritable type de ce que
devrait toujours tre la musique franaise. Pourtant, le _Comte Ory_ n'a
jamais obtenu un grand succs sur notre premire scne lyrique; fort
got dans les thtres de province et dans les salons, il est rest
trop souvent loign du rpertoire du grand Opra, probablement en
raison des difficults que prsente l'excution rarement complte et
satisfaisante, et aussi des habitudes du public, sduit par les
splendeurs de mise en scne des grands ouvrages en cinq actes.

Enfin, en 1829, vint _Guillaume Tell_, la plus admirable, sans
contredit, des compositions de Rossini, chef-d'oeuvre entre les
chefs-d'oeuvre, celui de tous dans lequel clate  chaque phrase dans
toute sa magnificence le puissant gnie de l'immortel matre. L, en
effet, brillent toutes les hautes qualits qui sont l'apanage des grands
artistes. La passion, le sentiment hroque, la tendresse dans ce
qu'elle a de plus potique et de plus lev, l'amour filial et le
dsespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grce,
l'lgance et un incomparable sentiment de la nature, exprim par les
mlodies les plus exquises, les plus potiquement inspires. Les choeurs
de _Guillaume Tell_ sont des pomes divins, de mme que le grand trio du
second acte est  lui seul tout un drame. Nous ne voulons point
entreprendre une analyse dtaille de cette partition, comme l'a fait
Stendhal pour _Cenerentola_ et la _Gazza ladra_, mais nous estimons que
si l'auteur de la _Vie de Rossini_ et tudi le dernier chef-d'oeuvre de
son hros comme il avait tudi les premiers, il lui et consacr un
volume tout entier.

_Guillaume Tell_ joue un rle trs important dans la vie du maestro;
c'est au tide accueil fait  cet ouvrage par le public parisien qu'est
due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait
conscience qu'il avait produit un chef-d'oeuvre; l'indiffrence du public
le blessa profondment; il brisa sa plume, et,  peine g de
trente-sept ans, renona  tout jamais  crire pour le thtre. En vain
l'immense succs de la reprise du chef-d'oeuvre,  l'poque des dbuts de
M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers
juges; en vain les propositions les plus magnifiques allrent-elles
trouver Rossini dans sa retraite, sa rsolution fut irrvocable. Voici,
du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-mme
formule:

Un succs de plus n'ajouterait rien  ma renomme; une chute pourrait y
porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer
 l'autre.

Des gens qui prtendent connatre  fond le caractre de l'illustre
compositeur, assurent que sa paresse fut de moiti avec son amour-propre
pour le rendre inbranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce
silence fut rompu  diverses reprises, mais seulement pour la
composition d'un _Stabat mater_, magnifique essai de musique religieuse,
dans lequel on admire particulirement le _pro peccatis_ et
l'_inflammatus est_, et pour l'improvisation de quelques choeurs et de
quelques mlodies dtaches, dont on trouvera les titres dans le
catalogue gnral de ses oeuvres, plac  la fin de cette note. Quant 
l'arrangement du _Robert Bruce_, reprsent  l'Opra en 1846, on
assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi  cette affirmation, qu'il
n'en a pas crit une seule note; il se serait born, dit-on,  approuver
les emprunts faits  ses divers ouvrages, la _Donna del Lago_, _Bianca e
Faliero_, _Torvaldo e Dorlisca_, _Ermione_, _Armide_, etc., pour la
composition de ce pastiche, ainsi que les rcitatifs et les quelques
rentres d'orchestre ajouts par un compositeur franais. Quoi qu'il en
soit, cet ouvrage, compos de morceaux trs remarquables, tait de
nature  obtenir un grand succs, et serait encore aujourd'hui vivement
applaudi, s'il tait soutenu par une excution digne de sa valeur. Quand
Rossini se dcida  ne plus crire pour le thtre, et plus tard 
quitter la France, qui avait accueilli son gnie avec tant
d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est
vraisemblable qu'il n'obit point seulement  un mouvement
d'amour-propre; un autre motif assez dlicat le brouilla, dit-on, avec
cette ville de Paris, o il se plaisait infiniment et dont il avait
fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte  ce
sujet M. Ftis[169].

La place de directeur du Thtre-Italien qu'on avait donne  Rossini,
lorsqu'il arriva  Paris, ne convenait point  sa paresse. Jamais
administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la
sienne. La situation de ce thtre tait prospre lorsqu'il y entra:
deux mois lui suffirent pour la conduire  deux doigts de sa perte; car
la plupart des bons acteurs s'taient loigns, et le rpertoire tait
us, sans que le directeur se ft occup de remplacer les uns et de
renouveler l'autre. Malgr ses prventions aveugles pour Rossini, M. de
La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractre tait
le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec
lui, il le nomma intendant gnral de la musique du roi et _inspecteur
gnral du chant en France_, sincures grotesques qui ne lui imposaient
d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt
mille francs, et d'tre pensionn si, par des circonstances imprvues,
ses _fonctions_ venaient  cesser. Ces arrangements, si favorables au
compositeur, avaient pour but de l'obliger  crire pour l'Opra[170],
mais ils lui laissaient la proprit de ses ouvrages et ne diminuaient
nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent
demeures en cet tat, Rossini aurait fait succder  _Guillaume Tell_
cinq ou six opras; mais la rvolution, qui prcipita du trne Charles X
et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui
attachaient l'artiste au monarque, et le rendit  sa paresse, en le
privant de son traitement. Ds lors, une discussion s'leva pour la
pension de six mille francs rclame par Rossini. La rvolution de
juillet, disait-il, tait certainement le moins prvu des vnements qui
devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le ddommagement
stipul pour ce cas. De leur ct, les commissaires de la liquidation de
la liste civile prtendaient assimiler son sort  celui des autres
serviteurs de l'ancien roi, qui, privs de leurs emplois, avaient aussi
perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un
titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour ft sign
par le roi lui-mme, et par l avait rendu personnelles les obligations
de Charles X envers lui; cette habile manoeuvre lui valut le gain de son
procs.

Pendant les cinq ou six annes que durrent les contestations  ce
sujet, Rossini avait continu  rsider  Paris. Par son influence, deux
de ses amis avaient obtenu le privilge de l'Opra italien; ils
l'avaient admis au partage des bnfices considrables de cette
entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix
des opras et des chanteurs, et d'assister aux dernires rptitions des
ouvrages nouveaux. Depuis cette association, o tout tait profit pour
lui, Rossini s'tait retir dans un misrable logement situ dans les
combles du Thtre-Italien[171]. C'tait l qu'allaient le trouver les
premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre
longtemps dans une antichambre; c'tait pour aller le visiter dans ce
chenil que l'ex-empereur du Brsil don Pedro, montait les degrs d'une
sorte d'chelle place dans une profonde obscurit. Rossini s'excusait
d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le
prtexte de la perte de ses revenus, et de la ncessit de vivre avec
conomie. Personne n'tait dupe de cette comdie, car tout le monde
savait que la riche dot de sa femme, les sommes considrables qu'il
avait rapportes d'Angleterre, le produit des reprsentations de ses
ouvrages  l'Opra, la vente de ses partitions et les affaires
excellentes o ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui
avaient constitu une fortune opulente. Il vivait dans un grenier 
Paris, mais  Bologne il avait un palais o taient rassembls des
objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de
l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans
le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses proprits;
mais son sjour s'y prolongea, et l'incendie du Thtre-Italien, o
prit un de ses associs[172], le dcida  s'y fixer.

Depuis lors, Rossini vit dans les dlices de ce _dolce farniente_, qu'il
adore, voyageant de temps  autre dans l'intrieur de la pninsule,
allant de Bologne  Milan,  Venise,  Florence,  Rome,  Naples; il
n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'annes, et
les tmoignages d'admiration et de respect dont il a t entour n'ont
russi ni  lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos thtres,
ni  le ramener dans le pays o il serait le mieux  mme de jouir de sa
gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle,
quelle qu'elle soit, nglige fort les oeuvres du puissant gnie qui
domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le gote fort,
il est vrai, aujourd'hui, mais le reprsente rarement. Paris est de
toutes les capitales du monde celle o le nom et la musique de Rossini
excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi o ses opras sont
relativement excuts avec le plus d'clat et de pompe, sinon avec la
plus complte perfection.

On a dit que Rossini tait devenu indiffrent  sa gloire musicale; il y
a tout lieu de croire qu'on s'est tromp; on aura pris pour de
l'indiffrence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'_il
Barbiere_. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous parat assez bien
caractriser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro.

Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'annes, dans le
bureau du secrtaire de la lgation franaise  Rome, attendant un
renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu' sa tournure,  sa
mise et  son parapluie sous le bras, on aurait aisment pris pour un
bon bourgeois romain, mais en qui il reconnut aussitt l'auteur de
_Guillaume Tell_. Retir dans un angle de la salle, notre ami se prit 
examiner le grand compositeur et  rechercher sur ce visage charnu, sur
cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractres du gnie
musical. Pendant ce temps-l, Rossini s'tait approch du secrtaire,
pour faire viser le passe-port d'une dame franaise qui se rendait 
Naples. Le visa et le cachet apposs sur la feuille, on la rendit au
gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la
porte. Tout  coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna
du ct du secrtaire, qui, jusque-l, n'avait paru faire aucune
attention  lui:

--A propos, monsieur, lui dit-il en franais, auriez-vous quelques
commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais
avec plaisir.

Le secrtaire regarda avec tonnement cet trange monsieur qui, sans
tre connu de lui, venait ainsi  brle-pourpoint lui faire de pareilles
offres de services.

--Mais non, monsieur, lui rpondit-il, d'un ton qui voulait dire en mme
temps: Voil un plaisant original!

--Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en
mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez peut-tre entendu
parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien
compositeur de musique.

Le secrtaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait
dj ferm la porte sur lui, et il se sauvait en riant.

Esprons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini
n'aura pas consacr exclusivement ses loisirs  la pche et aux bons
mots, et qu'un jour viendra o il y aura encore une page glorieuse 
ajouter  cette biographie.




LISTE CHRONOLOGIQUE

DES COMPOSITIONS DE ROSSINI

(Cette liste complte celle qu'a donne Stendhal, page 237.)

     1. _Il pianto d'Armonia_, cantate, 1808.
     2. Symphonie  grand orchestre, 1809.
     3. Quatuor pour deux violons, alto et basse, 1809.
     4. _La Cambiale di matrimonio_, opra, 1810.
     5. _L'Equivoco stravagante_, opra, 1811.
     6. _Didone abbandonata_, cantate, 1811.
     7. _Demetrio e Polibio_, opra, 1811.
     8. _L'Inganno felice_, opra, 1812.
     9. _Ciro in Babilonia_, opra, 1812.
    10. _La Scala di seta_, opra, 1812.
    11. _La Pietra del paragone_, opra, 1812.
    12. _L'Occasione fa il ladro_, opra, 1812.
    13. _Il Figlio per azzardo_, opra, 1813.
    14. _Tancredi_, opra, 1813.
    15. _L'Italiana in Algeri_, opra, 1813.
    16. _L'Aureliano in Palmira_, opra, 1814.
    17. _Egle e Irene_, cantate indite, 1814.
    18. _Il Turco in Italia_, opra, 1814.
    19. _Elisabetta_, opra, 1815.
    20. _Torvaldo e Dorlisca_, opra, 1816.
    21. _Il Barbiere di Siviglia_, opra, 1816.
    22. _La Gazetta_, opra, 1816.
    23. _Otello_, opra, 1816.
    24. _Teti e Peleo_, Cantate, 1816.
    25. _Cenerentola_, opra, 1817.
    26. _La Gazza ladra_, opra, 1817.
    27. _Armide_, opra, 1817.
    28. _Adelade di Borgogna_, opra, 1818.
    29. _Mos_, opra, 1818.
    30. _Ricciardo e Zorade_, opra, 1818.
    31. _Ermione_, opra, 1819.
    32. _Edoardo e Cristina_, opra, 1819.
    33. _La Donna del lago_, opra, 1819.
    34. Cantate pour la fte du roi de Naples, 1819.
    35. _Bianca e Faliero_, opra, 1820.
    36. _Maometto II_, opra, 1820.
    37. Cantate pour l'empereur d'Autriche, 1820.
    38. _Metilde di Shabran_, opra, 1821.
    39. _La Riconoscenza_, cantate, 1821.
    40. _Zelmira_, opra, 1822.
    41. _Il Vero omaggio_, cantate, 1822.
    42. _Semiramide_, opra, 1823.
    43. _Sigismundo_, opra, 1823.
    44. _Il Viaggio a Reims_, opra, 1825.
    45. _Le Sige de Corinthe_, opra, 1826.
    46. _Mose_, opra, 1827.
    47. _Le comte Ory_, opra, 1828.
    48. _Guillaume Tell_, opra, 1829.
    49. Une messe, 1832.
    50. _Les Soires musicales_, douze morceaux de chant, 1840.
    51. Quatre ariettes italiennes, 1841.
    52. _Stabat mater_, 1842.
    53. _La Foi, l'Esprance et la Charit_, trois choeurs, 1843.
    54. _Robert Bruce_, opra, 1846.
    55. Stances  Pie IX, 1847.




APPENDICE

NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART[173]


Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent
stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme
d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais:
qu'avez-vous produit dans le XVIIIe sicle d'gal  Mozart, 
Frdric le Grand et  Catherine?

Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la prsence du gnie a t le
moins voile par les intrts prosaques de la vie, naquit  Salzbourg,
jolie petite ville situe au milieu des montagnes pittoresques et
couvertes de forts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie.
Il fut un enfant clbre; ds l'ge de six ans, son pre le promenait en
Europe pour tirer parti de son habilit tonnante sur le piano.

Mozart vcut  Munich, o il se maria, et  Vienne, o il fut toujours
fort mal pay par Joseph II qui affectait de prfrer la musique
italienne.

Il nous reste de Mozart neuf opras avec des paroles italiennes:

_La Finta semplice._

_Mitridate_, Milan, 1770.

_Lucio Silla_, Milan, 1773.

Ce sont deux ouvrages probablement mdiocres et savants pour l'anne
1773. Mozart,  l'ge de dix-sept ans, aurait-il os s'carter du style
 la mode? C'et t l'infaillible moyen de se faire siffler par les
amateurs  got _appris_, qui partout forment l'immense majorit et la
majorit bruyante. C'est surtout  cause de ces gens-l qu'il serait
utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le
sens commun.

_La Giardiniera._

_Idomeneo._

Mozart crivit cet opra  Munich en 1781; il tait alors perdument
amoureux. Je ne connais pas assez _Idomne_ pour dire si l'on y trouve
une nuance particulire de tendresse et de mlancolie.

_Le Nozze di Figaro_, 1787.

_Don Giovanni_, Prague, 1787.

Je trouvai  Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient
t crits, vingt-six ans auparavant, les rles de Don Juan et du Comte
dans les _Nozze di Figaro_. On se moquerait de moi si je parlais de la
curiosit respectueuse avec laquelle je cherchais  faire parler ce bon
vieillard. M. Mozart, me rpondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M.
Mozart!) M. Mozart tait un homme extrmement original, fort distrait,
et qui ne manquait pas de fiert; il avait beaucoup de succs auprs des
dames, quoiqu'il ft de petite taille; mais il possdait une figure fort
singulire et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos
M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai
pas ici.

_Cosi fan tutte, opera buffa._

L'_air la mia Doralice_ du tnor est rempli de grce; cela est bien
autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le _finale_
surtout est dlicieux  cause d'une certaine langueur voluptueuse qui
forme le vrai caractre du style de Mozart, quand il n'est pas fort et
terrible. C'est  cause de ces deux qualits runies, le terrible et la
volupt tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes;
Michel-Ange n'est que terrible, le Corrge n'est que tendre[174].

_La Clemenza di Tito_, 1792.

Je ne sais si c'est  cause du got affich par Joseph II, mais Mozart,
 la fin de sa carrire, s'italianisait d'une manire sensible. Il y a
une distance immense de _Don Juan_  la _Clemenza_.

Mozart a laiss trois opras allemands:

_L'Enlvement au Srail_, 1782. _Le Directeur de Troupe_, et le
chef-d'oeuvre intitul:

_La Flte enchante_, 1792.

Le pome a ce degr de charmante extravagance et de singularit piquante
qui prpare un triomphe facile aux littrateurs franais, mais que nous
avons dit si souvent tre favorable aux effets de la musique. Cet art se
charge d'ennoblir et de singulariser mme les extravagances d'un gnie
vulgaire.

Mozart a laiss un nombre presque infini de chansons, de scne
dtaches, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus clbre est
celle de _Requiem_, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour
ses propres funrailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que
l'ange de la mort, cach sous la figure d'un vieillard, lui tait venu
commander cet ouvrage.

Mozart a su tirer un parti singulier des instruments  vent qui vont si
bien  la mlancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de
Mozart, orn par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera
toujours une ouverture admirable pour tout opra moderne. N le 27
janvier 1756 Mozart cessa de vivre  Vienne le 5 dcembre 1792 
trente-six ans. Si Mozart et vcu en France, il n'y et jamais eu de
rputation, il tait trop simple.

Les potiques ne sont d'aucune utilit directe aux artistes qui doivent
bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le
public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne thorie de la
sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en
perruque et les jambes nues.




TABLE DU SECOND VOLUME


CHAP. XX. _La Cenerentola_                                             1

  La musique est incapable de parler vite                              3
  La mlodie ne peut pas peindre  demi                                4
  Charmant duetto entre le prince et son
    valet de chambre                                                  12
  Moeurs de Rome compares  celles de
    Paris                                                             14
  Le bouffe de Paccini                                                16
  Le rire banni de France                                             21
  Le beau idal en musique varie comme
    les climats                                                       23
  Trois opras de Rossini termins par un
    grand air de la _prima donna_                                     25

CHAP. XXI. _Velluti_                                                  28

  Comparaison de Martin et de Velluti                                 33

CHAP. XXII. _La Gazza ladra_                                          34

  Son immense succs                                                  37
  De l'ouverture de _la Gazza ladra_                                  38
  Analyse musicale de cette pice                                     40

CHAP. XXIII. Suite de _la Gazza ladra_, second
  acte                                                                61

  De l'orchestre de Louvois                                           75
  La plupart des mouvements de Rossini
    changs par le chef d'orchestre de
    Louvois                                                           75

CHAP. XXIV. De l'admiration en France,
  ou du grand Opra                                                   77

  Changements moraux et politiques en
    France, de 1765  1823                                            78
  Napolon matre absolu de la vrit                                 82
  Bon mot de Tortoni                                                  84

CHAP. XXV. Les deux amateurs                                          89

CHAP. XXVI. _Mos_                                                    97

  Analyse musicale de cet opra                                      101
  Effet prodigieux de la prire _Dal tuo
    stellato soglio_                                                 107
  Comparaison de Rossini avec Gothe                                 111

CHAP. XXVII. De la rvolution opre dans
  le chant par Rossini                                               113

  Comparaison entre Napolon et Sylla                                114
  Canova et le Sauvage, anecdote                                     118

CHAP. XXVIII. Considrations gnrales                               122

  Histoire de Rossini par rapport au chant                           122

CHAP. XXIX. Rvolution dans le systme
  de Rossini                                                         127

  Rossini bon chanteur                                               128
  Seconde manire de Rossini                                         134

CHAP. XXX. Talent surann en 1840                                    135

CHAP. XXXI. Rossini se rpte-t-il plus
  qu'un autre? Dtails de chant                                      138

  Dfaut du public de Louvois; obstacles 
    son bon got                                                     139

CHAP. XXXII. Dtails de la rvolution opre
  par Rossini                                                        144

  Paganini, le premier violon de l'Italie                            149

CHAP. XXXIII. Excuses. Originalit des voix
  effaces par Rossini                                               151

CHAP. XXXIV. Qualits de la voix                                     166

CHAP. XXXV. Madame Pasta                                             171

  Anecdote qui peint l'me de cette admirable
    cantatrice                                                       191
  Lettres de Napolon peignant l'amour le
    plus passionn                                                   193

CHAP. XXXVI. _La Donna del Lago_                                     194

  Gasconisme de Rossini                                              197

CHAP. XXXVII. De huit opras de Rossini                              200

  _Adelade Borgogna_                                                200
  _Armida_                                                           200
  _Ricciardo e Zoraide_                                              201
  _L'Ermione_                                                        202
  _Maometto Secondo_                                                 202
  _Metilde di Sabran_                                                202
  _Zelmira_                                                          203
  _Semiramide_                                                       203

CHAP. XXXVIII. _Bianca e Faliero_                                    206

CHAP. XXXIX. _Odoardo e Cristina_                                    209

  Projet d'une liste de tous les morceaux
    rellement diffrents, des opras de
    Rossini, des morceaux btis sur la
    mme ide, avec l'indication du duetto
    ou de l'air o elle est prsente avec
    le plus de bonheur                                               213

CHAP. XL. Du style de Rossini                                        215

CHAP. XLI. Opinion de Rossini sur quelques
  grands matres ses contemporains.--Caractre
  de Rossini                                                         221

CHAP. XLII. Anecdotes                                                228

  Paresse de Rossini                                                 228
  Dernier mot                                                        235

  LISTE CHRONOLOGIQUE des OEuvres de
    Gioacchino Rossini, n  Pesaro le 29
    fvrier 1792                                                     237

CHAP. XLIII. Utopie du Thtre-Italien de
  Paris                                                              248

  Recettes de ce thtre                                             249
  Dpenses approximatives de ce thtre                              250
  Budget de l'opra Italien de Londres                               250
  Projet de donner l'Opra-Buffa  l'entreprise,
    avec une commission de surveillance                              252
  Notes fournies par un ancien administrateur
    des thtres                                                     253
  Comparaison entre les peintres de dcorations
    italiennes et les peintres franais,
    diffrence norme entre les prix                                 253
  Commission administrative des thtres
    de Turin, Florence, Londres, Milan                               254
  Projet d'une classe de chant italien au
    Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli
    professeur, et de mettre quatre pairs
    de France riches  la tte de cette cole                        256
  Il serait bon de donner deux reprsentations
    par mois au grand Opra                                          257
  On devrait engager Rossini pour deux ans
     Paris                                                          259
  Sujets que l'on devrait engager                                    260

CHAP. XLIV. Du matriel des thtres en
  Italie                                                             261

  Dsignation d'une place superbe pour
    construire  Paris une salle de spectacle
     l'instar de celle de Moscou                                    262
  Des thtres dits de _cartello_ et leur
    classement                                                       264
  Vigan, ses ballets admirables                                     271
  On devrait appliquer au Thtre-Franais
    l'usage de donner, comme en Italie, des
    pices nouvelles  des poques
    dtermines                                                      274
  Des dcorations                                                    276

CHAP. XLV. De _San-Carlo_ et de l'tat moral
  de Naples, patrie de la musique                                    279

CHAP. XLVI. Des gens du Nord, par rapport
   la musique                                                       293

  Des Allemands                                                      294
  Des Anglais                                                        296
  Des cossais                                                       297

NOTE des diteurs pour servir de complment
   la _Vie de Rossini_                                              313

LISTE chronologique et complte de toutes
  les compositions de Rossini                                        329

APPENDICE. NOTICE sur la vie et les ouvrages
  de Mozart                                                          332


FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME


     ACHEV D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920
              SUR LES PRESSES
        DE L'IMPRIMERIE ALENONNAISE
        F. GRISARD, _Administrateur_
         11, RUE DES MARCHERIES, 11
             ALENON (ORNE)


NOTES:

[1] Ce qu'une lettre  crire  une femme d'esprit que l'on aime un peu
est  l'gard de la simple conversation, la sculpture l'est  l'gard de
la peinture. Dans les deux genres, la grande difficult est de ne pas
marquer trop ce qui ne mrite que d'tre indiqu.

[2] On se souvient de la cavatine d'_Otello_: le chant triomphe, et
l'accompagnement dit  Othello: Tu mourras.

[3] _Le Faux Pourceaugnac, le Comdien d'Etampes_, les _Mmoires d'un
colonel de hussards,_ etc., le _Deceiver deceived_ de Drury-Lane, etc.
L'_high life_ dans toute l'Europe ne vit que de vanit. C'est pour cela
peut-tre que cette classe, la seule qui cultive la musique hors de
l'Italie, a le coeur si anti-musical, et qu'en revanche elle a tant de
got pour les livres franais.

Les _Contes moraux_ de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la
dlicatesse pour un grand seigneur de Ptersbourg. (_De la Russie_, par
Passovant et Clarke.)

[4] dition de 1854: Le prince dguis avec Cenerentola. N. D. L. E.

[5] Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto italien au
public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon unique
prtention ne peut tre que de rappeler la _cantilena_ et
l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel
rsultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas all aux Bouffes? Je
rcuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont prcd la
lecture de cette note, n'est pas all  Louvois au moins dix fois, et
n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion srieuse sur les
principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abb Dubos sur
_la posie et la Peinture_, ou les _Principes du Got_ de Paine Knight,
ou le _Trait du Beau_ d'Alison, ou quelque trait allemand sur ce que
nos voisins appellent l'esthtique.

[6] Empoisonnement de l'honnte Ganganelli, qui, plac  une fentre de
son palais de Montecavallo claire par le soleil, s'amusait  blouir
les passants avec la rverbration d'un miroir. Singulier effet du
poison jsuitique!

[7] Ces moeurs sont peintes admirablement et avec une navet singulire
dans les seize comdies de Gherardo de'Rossi. A l'exception des grandes
inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance,
l'empoisonnement et autres vnements trop forts pour la comdie, et
dont la peinture, comme chose possible dans les tats de Sa Saintet,
aurait pu compromettre la tranquillit de M. de'Rossi, qui est banquier
 Rome, tout y est. Ces comdies et les _Confessions de Carlo Gozzi_
sont les pices justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays
singulier, qui, au milieu de la _scheresse_ moderne, produit encore des
Canova, des Vigan, des Rossini, tandis que nous n'avons,  quelques
expressions prs, que des charlatans plus ou moins adroits  courir la
pension.

[8] Tenez le prince en gaiet, moi je vais  la cave.--On dit en
Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: _Canta in cantina_.

[9] Je crois dj voir tel de mes voisins qui me prend  part dans un
coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous prsenter ce placet
 votre royale fille? _Voil pour prendre le chocolat_; et  l'instant
une quadruple me tombe dans la main. Je rponds: Ce n'est pas le crdit
qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids?

Telles sont les moeurs de la malheureuse Rome, telles sont les
plaisanteries qui n'y sont pas siffles! telle est la manire de traiter
les affaires dans les tats du pape! A Paris, nous avons plus de
dlicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes
affaires avec le ministre de la ***, pensrent qu'ils pourraient doubler
la quantit des bordereaux fictifs qu'ils prsentaient tous les mois 
la signature, s'ils parvenaient  faire un cadeau agrable au citoyen
ministre. Aprs avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils
trouvrent enfin un chteau fort agrable, au milieu d'une jolie terre,
non loin de Mon..... Nos jeunes gens achtent la terre, et font arranger
le chteau dans le got le plus moderne et avec toute l'lgance
possible. Quand toutes les rparations furent acheves, les parquets
cirs, les pendules montes, l'un des fournisseurs dit  son ami:
Jouissons huit jours de notre chteau avant de le donner au ministre, le
rsultat de cette ide lumineuse fut la prsence de vingt jolies femmes
et de leurs amis, de grands dners tous les jours, des bals tous les
soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les
clefs du chteau et va les prsenter au citoyen ministre. Le chteau
sera humide. Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le
cadeau.--Impossible citoyen ministre, nous avons pris la prcaution de
l'habiter huit jours avant de vous l'offrir. Et avec quelles gens
l'avez-vous habit?--Ma foi, avec des htes fort aimables, avec nos
amis ordinaires.--C'est--dire, reprend le ministre en fronant le
sourcil, que vous avez os introduire des femmes suspectes dans mon
chteau; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez,
citoyen, et  l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre.
A ces mots, le fournisseur s'clipse et le citoyen ministre demande ses
chevaux pour aller  sa terre.

[10] 1 Ft-elle cache dans le sein de Jupiter. On voit que la
mythologie est la providence des mauvais potes, en Italie comme en
France.

[11] Nous avons rduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et Monrose,
 n'tre que des gens qui nous rptent un bon conte _que nous savons_.
Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprvu. Le seul Potier a
peut-tre le privilge de nous faire rire _sans consquence_. C'est que
nous pouvons mpriser son genre  notre aise.

[12] Je m'attends bien que, si les littrateurs franais lisent cette
page, ils vont s'crier en colre: Mais nous rions beaucoup! Il n'y a
mme que le Franais en Europe qui sache rire!

[13] le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de l'empereur
Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de ses tats.
Ce prince, ami des arts, ne manque pas une rptition de son Opra, et
bat la mesure dans sa loge; il a donn son ordre  tous les musiciens de
son orchestre, qui est excellent.

[14] L'un des cent opras de Joseph Mosca.

[15] En septembre 1823, Velluti chante  Livourne l'opra de Morlacchi,
intitul _Tebaldo e Isolina_, o se trouve la clbre romance.

[16] Cette _stagione_ commence le 10 avril; la _stagione_ du carnaval,
le 26 dcembre, seconde fte de Nol; et celle de l'automne, le 15 aot.

[17] Voir les dissertations imprimes  Berlin sur cette ouverture en
1819.

[18] Ce commencement du premier acte a le caractre des Posies de
Crabbe, quelquefois l'nergie des Ballades de Burns.

[19] C'est le mme principe que pour les tableaux du Corrge et les
marbres antiques. Il y a une description du _beau_ qui convient  tous
les arts, depuis un duetto bouffe jusqu' l'architecture de l'intrieur
d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison consolent.

[20] Si l'on supprime une mesure de la premire phrase que chante
Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a gure lieu chez
Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les opras de sa
_seconde manire_.

[21] Opra clbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet si beau
d'une fille-mre, abandonne par son amant. Comparez l'air de Rossini
avec _la Famille suisse de Weigell_, chef-d'oeuvre de simplicit
allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819.

[22] Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre genre de
_Fondi_, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux
gouvernements dont l'imprvoyance _cre_ de tels tres. Les juifs
franais, depuis Napolon, sont comme les autres citoyens, seulement un
peu plus avares.

[23] Malheureux! s'crie le capitaine, et il se jette sur moi l'pe 
la main.

[24] _Magis sine vitiis quam cum virtutibus_. Un talent calcul pour les
Parisiens de 1810, c'tait celui de madame Barilli. Le public de Louvois
a fait depuis des progrs immenses, ce qui ne veut point dire que
l'excellente Barilli n'et encore aujourd'hui un fort beau succs.
Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'ducation de leur
oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui
frquentent les thtres de San-Carlo ou de la Scala.

[25] Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Vronse ou de Buffon.
Ce style est le _sublime_ des coeurs froids. Il fait beaucoup d'effet en
province.

L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du
_Barbier_. On adresse le mme reproche  quelques parties du _finale_ du
premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air _Mi manca la voce_ de
_Mos_ et le quintetto

    Un Padre, una figlia.

On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un
choeur de la Vestale: _Dtachez ces bandeaux_.

[26] Il ne fallait pas faire un soldat franais si tremblant _en
paroles_. L'auteur du Libretto n'a pas song  la vanit du pays o il
place la scne de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vrit.
Voil la grossiret que les connaisseurs franais reprochent aux
personnages du Guerchin.

[27] Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes voeux. Belle
Ninette, si vous n'tes pas barbare, daignez m'accorder une place dans
votre coeur.

[28] Voir les admirables Mmoires de mistress Hutchinson, et les procs
de Sidney et de tant d'autres. Voir certains dtails de procs criminels
dans Voltaire. Voir....

[29] Il Podest--Ora  mia, son contento, Ah! sei giunto, felice
momento, Lo spavento piegar la far.

[30] Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai publier
quelques anecdotes dont je me borne maintenant  donner la morale; et
tout cela se passait sous le ministre modr de M. le cardinal
Consalvi. Voir Laorens: _Tableau de Rome_; Simond, Gorani.

[31] Le caractre du podestat a t peint avec esprit et nergie par
Duclos, dans le roman de la _Baronne de Luz_. Le juge libertin de Duclos
s'appelle Thuring; celui de la _Gazza ladra_ doit tre jou avec une
teinte de bouffonnerie charge, qu'aucun chanteur italien n'ose hasarder
devant un public svre et hautain, qui n'entend pas la plaisanterie. Il
faut faire ressortir la qualit de goguenard.

[32] Le plaisir _dramatique_ ne se voit plus que chez le peuple,  la
Porte-Saint-Martin,  la Gaiet, etc.

[33] Exemple frappant du dfaut de Rossini dans sa _seconde manire_; il
crit un air avec les _agrments_ que son chanteur excute avec
facilit.

[34] Artifice frquent chez Rossini, et au moyen duquel
l'accompagnement, quoique fort surcharg, ne couvre pas la voix. Mozart
n'a pas su viter cet inconvnient en mille endroits, et, par exemple,
dans l'air: _Batti, batti, o bel Mazetto_ de _Don Juan_.

[35] Les gens communs sont accessibles  cette passion. Voir les phrases
de Bossuet. En 1520 pour un homme qui gotait Raphal, il y en avait
cent  qui Michel-Ange faisait peur. Canova n'et joui d'aucun succs en
1520.

[36] Faites tomber ma tte, je suis votre prisonnier; mais ne vous
couvrez pas du sang d'une pauvre jeune fille qui ne sait pas mme se
dfendre.

Paroles fort belles, sans doute; mais il fallait dire: C'est moi qui ai
donn un couvert  vendre  ma fille; faites rechercher ce couvert, etc.
On dira que j'attaque un pauvre libretto italien en vrai littrateur
franais. Ces messieurs attaquent les _paroles_ d'un libretto; voyez la
grande colre du _Miroir_ contre le cra, cra du Taddeo de l'_Italiana in
Algeri_. Pour moi, je m'attaque aux _situations_ fausses; les paroles
d'un libretto sont toujours fort bien  mes yeux, je ne les coute pas.
J'ai lu celles de la _Gazza_ pour la premire fois, en crivant la
prsente notice, dans laquelle j'ai le malheur de ne pouvoir rappeler
les chants de Rossini qu' l'aide des paroles qui les accompagnent. On
et trouv ridicule de mettre, au lieu des paroles, une ligne de musique
en note au bas de la page, pour nommer un air.

Depuis le milieu du premier acte de la _Gazza_, tout est tristesse et
dsespoir; et, pour faire varit, nous avons de l'_horreur_; le
podestat dans la prison faisant des propositions  Ninette. Dans un
sujet  peu prs semblable (_le Dserteur_), Sedaine vita toutes ces
sensations noires par la jolie cration du caractre de Montauciel,
l'une des choses les plus difficiles que l'art dramatique ait os
excuter en France. Rossini tait digne de trouver un Sedaine. Si ce
maon ft n avec deux cents louis de rente, la littrature franaise
compterait un homme de gnie de plus.

La protection d'un ministre pouvait rparer les torts du hasard; il
fallait payer  Sedaine chacun de ses opras six mille francs. Il eut,
au contraire, grand'peine  tre de l'Acadmie Franaise. Rien de plus
inutile pour les arts que la protection des sots riches et
l'tablissement des acadmies; Marmontel et La Harpe taient les
personnages les plus marquants de cette Acadmie qui eut de la peine 
admettre Sedaine; jugez des autres.

[37] Voil le secret de la rpugnance des romantiques pour les vers
alexandrins dans la tragdie;  chaque instant le vers de Racine altre
un peu la vrit _simple_ et _une_ de la parole de l'homme passionn.
Cent cinquante annes d'tudes philosophiques nous ont appris quelle est
cette parole. Racine altre pour orner; les moeurs de 1670 lui
demandaient cette preuve de talent que repoussent celles de 1823. Nous
voulons des tableaux beaucoup plus prs de la nature. _Guillaume Tell_
de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu'_Iphignie
en Aulide_.

[38] Conduisez l'un en prison, et l'autre au supplice.

[39] Prison de l'historien Giannone.

[40] Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de dcorations de
vouloir bien supprimer la quantit de petits dtails spirituels dont ils
se croient obligs de charger leurs toiles. Peut-tre alors aurons-nous
chang beaucoup de vanit contre un peu d'orgueil. Nous prenons, sans
honte, du _caf_, quoiqu'il ne vienne pas en France; pourquoi
n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico, Tranquillo ou leurs
successeurs?

[41] On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans _Otello_.

[42] L'_honneur national!_ grand argument musical du _Miroir_
d'aujourd'hui, comme des ennemis de Rousseau en 1765; c'est tout
bonnement l'art d'en appeler aux _passions_ des gens trop _occups_ pour
avoir une opinion.

[43] Il y a quelque temps que, dans _Tancrde_, l'orchestre de Louvois
excuta sans difficult, et sur le simple avertissement de son chef, le
duetto _Ah! se de'mali miei_, un demi-ton plus haut que la note crite;
il est on ut, on le chante en _re_. En 1765, le btonnier de l'Opra
criait: _Messieurs, attention au dmanch!_

[44] Le lendemain du 18 brumaire, deux mille gens riches avaient intrt
 le louer.

[45] Ce sont les classes infrieures de la socit et les provinciaux
nouvellement dbarqus, admirateurs ns de tout ce qui _cote bien
cher_, qui garnissent les banquettes du grand Opra. Ajoutez-y dans les
loges quelques Anglais arrivant de leurs terres, et au balcon quelques
gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses; voil, avec les six
cent mille francs du gouvernement, ce qui soutient l'Opra. Le premier
ministre de bon sens mettra les Italiens rue Le Peletier, vers l'an
1830.

[46] _Nous n'aurions personne si nous agrandissions notre thtre;_
voil ce que tout le monde rpte quand on reprsente qu'on est au
supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines appartenant 
l'administration, l'on pourrait changer les corridors actuels en loges 
_l'italienne_, et faire d'autres corridors latraux.

[47] Voir _la Renomme_ des premiers jours de septembre 1819, autant que
je puis m'en souvenir, et les autres journaux.

[48] Voir ci-aprs les chapitres relatifs au _chant_ tel qu'il tait en
1770 et tel qu'il est aujourd'hui, chapitres dont j'ai recueilli les
ides dans les conversations dont je viens de parler.

[49] Par respect pour la Bible, l'on n'a pas os donner _Mose_ 
Londres, au thtre du Roi (l'Opra-Italien). On a fait de la musique de
_Mose_ un _Pierre l'Ermite_, 1823. Cet essai me plat; j'espre qu'on
fera des _libretti_ passables pour quatre ou cinq opras de Rossini dont
les situations actuelles sont tellement absurdes qu'elles rebutent
l'imagination. On trouverait difficilement une page dans les trente
journaux littraires d'Angleterre qui ne soit sanctifie par quelque
allusion  la Bible. Que dirai-je de M. Irving? un tel tre est
impossible en France, mme  Toulouse.

[50] Abondance d'ides en rptant vingt-six fois de suite le mme
chant! Excellente critique.

[51] Nous sommes accoutums  voir les montagnes _faire ombre_ sur le
ciel; premire scne de _Don Juan_,  la reprise de septembre 1823.

[52] C'est ainsi qu'il faut excuter cet opra; le miracle doit s'oprer
durant la prire,  un signe de Mose qui se tourne vers la mer.

[53] Les passions et les amours vulgaires qui remplissent chaque anne
des centaines de romans nouveaux, sont ce qu'il faut  la musique; elle
se charge,  proportion du gnie du maestro, de leur ter l'air vulgaire
et de les lever au sublime. Le superbe pome _Job, le Lvite
d'Ephram_, l'pisode de _Ruth_, sont faciles  arranger en _opera
seria_. Je ne parle pas, par respect, de la mort de Jsus, l'un des plus
beaux sujets que l'on puisse prsenter aux peuples modernes. L'auteur a
essay une tragdie intitule: _la Passion de Jsus_.

[54] Du solo de clarinette si touchant et si noble dans l'ouverture
d'_Otello_, Rossini a fait un air pour _Osiride_.

[55] Je demande pardon au lecteur d'avoir conserv plusieurs mots
italiens; je ne trouve pas en France d'usages correspondants, et toute
traduction et t fort inexacte.

[56] Je cde  la tentation de placer ici quelques traits de ces
conversations, si intressantes pour moi, que je rencontrais quelquefois
 Naples. Si l'on trouve quelques ides agrables ou utiles dans les
chapitres suivants, elles appartiennent en entier  M. le chevalier de
Micheroux, ancien ministre  Dresde. Je dois  cet amateur clair des
notes pleines de bont sur plusieurs erreurs o j'tais tomb dans les
autres parties de cette biographie. La musique ne laisse pas de traces
en Italie; les articles de journaux sont des hymnes ou des philippiques,
et, du reste, prsentent rarement quelque chose de positif. Cet
ouvrage-ci tant compos d'un grand nombre de petits faits, doit
contenir bien des erreurs. Il y a telle date d'une premire
reprsentation qui m'a cot la peine d'crire vingt lettres, et encore
ne suis-je pas trop sr de l'poque que j'ai adopte.

[57] Les gens qui viennent d'applaudir durant quatre-vingts
reprsentations de suite les insolences de Sylla envers les Romains,
c'est--dire les mpris de Napolon pour le peuple franais.

[58] Davide le pre, qui fut un chanteur aussi clbre que son fils,
reproche vivement  celui-ci de ne pas mettre assez de _douceur_ dans
son chant, et de trop sacrifier  l'agilit; un jour,  ce propos, il a
voulu le battre. J'ai vu Davide le pre chanter au thtre de Lodi en
1820; il avait, disait-on, soixante-dix ans. Il habite Bergame, ainsi
que le bon Mayer, l'auteur de _Ginevra di Scozia_.

[59] Les peuples entre la Meuse et la Loire sentent fort peu la musique;
le sentiment pour cet art renat dj vers Toulouse comme dans les
environs de Cologne.

[60] C'est par le _mouvement_ que la musique lve l'me jusqu'aux
sentiments les plus dlicats, et parvient  les rendre sensibles  des
yeux souvent assez grossiers. Un gros millionnaire, mu, arrive  sentir
un instant comme un homme d'esprit.

C'est par l'_immobilit_ que la sculpture parvient  faire concevoir ce
mme sentiment dlicat. Rossini avait promis, un soir qu'il tait
sensible, de traduire par un beau duetto ce groupe sublime de Vnus et
Adonis que nous admirions  la lueur d'une torche. Je me souviens que le
marquis Berio le fit jurer par les mnes de Pergolse.

J'oserai peut-tre imprimer un jour un trait sur le beau idal dans
tous les arts. C'est un ouvrage de deux cents pages, assez
inintelligible, et surtout manquant tout  fait de transitions comme le
prsent chapitre.

[61] Voir les singuliers raisonnements du _Journal des Dbats_
d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les
beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu' la thorie
du rcitatif; le _chant_ lui chappe; une me sche ne le sent pas, et
le raisonnement ne peut y conduire.

[62] Les compositeurs siffls sont les ennemis les plus dangereux de la
musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les jeunes femmes
de vingt-cinq ans.

[63] _Mmorial de Sainte-Hlne_, de M. le comte de Las-Cases, tome IV;
rvoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vrone, etc.; le
tout suivi, en 1799, de treize mois d'une raction froce. Aventures
curieuses des patriotes dports aux Bouches du _Cattaro_, dcrites par
M. Apostoli, de Padoue, dans ses _Lettere Sirmiensi_, 1809.

[64] _Natum pati et agere fortia_, vers fait pour saint Ignace de
Loyola.

[65] Plus tard, madame Catalani a chant les variations de Rode; il est
vrai que le ciel a oubli de placer un coeur dans le voisinage de ce
gosier sublime.

[66] Stendhal, dans tout ce passage, pense en italien, _biscroma_ y veut
dire double croche. N. D. L. E.

[67] Instrument favori de Rossini. (C'est la petite flte, N. D. L. E.)

[68] Et les premiers essais de Rossini: _la Cambiale di Matrimonio_,
_l'Equivoco stravagante_, _Ciro in Babilonia_, _la Scala di seta_,
_l'Occasione fa il ladro_, _il Figlio per azzardo_.

[69] Il avait vingt-deux ans.

[70] L'opra lui-mme n'eut pas de succs. Velluti avait eu une dispute
avec le clbre Alessandro Rolla, chef de l'orchestre de la Scala, et il
bouda comme un enfant tout le temps des reprsentations de
l'_Aureliano_: il a, dans le fait, tout le caractre d'un enfant, et est
entirement men par un valet de chambre.

[71] Autant il est agrable d'essayer en franais l'analyse des
mouvements du coeur ou des oprations de l'esprit, autant l'on trouve de
difficults  crire sur l'art du chant. Puisque je ne trouve pas de
_mots franais_ pour traduire avec exactitude et clart les noms des
diverses espces de roulades ou d'ornements, je demande la permission de
me servir quelquefois des _mots italiens_. Je suis oblig de sacrifier 
la prcision et  la clart.

[72] Rossini a crit pour Naples neuf de ses principaux opras:
_Elisabetta_, _Otello_, _Armida_, _Mos_, _Ricciardo e Zorade_,
_Ermione_, _la Donna del Lago_, _Maometto secondo_, et _Zelmira_; 1815 
1822.

[73] L'air _di tanti palpiti_ a t chant avec succs, sous nos yeux,
en trois _tons_ diffrents.

[74] Marchesi changeait chaque soir toutes les _fioriture_ de ses rles.
(Milan, 1794.)

[75] Pourquoi? C'est un problme que je soumets au savant docteur
Edwards.

[76] Calculs sur nos besoins _actuels_; cette musique est minemment
_romantique_.

[77] La Gabrielli ne chantait bien que lorsque son amant tait dans la
salle. On fait cent histoires en Italie de ses caprices incroyables.
Elle tait Romaine.

[78] Les grands chanteurs ne changeaient pas le motif des airs, ils le
donnaient avec assez de simplicit, puis commenaient  broder. Ils
avaient  la fin de chaque air vingt mesures pour les _Gorgheggi_ et
autres agrments lgers, et enfin l'air de bravoure comme _pria che
spunti_ dans le _Mariage secret_. Rossini et crit les agrments de cet
air. Il est du genre qu'on appelle  Naples _aria di narrazione_.

[79] Je trouve une difficult presque insurmontable  parler du chant en
franais. Voici ce petit passage en italien; Le ombreggiature per le
messe di voce, il cantar di portamento, l'arte di fermare la voce per
farla fluire eguale nel canto legato, l'arte di prender fiato in modo
insensibile e senza troncare il lungo periodo vocale delle arie
antiche.

[80] Paganini, le premier violon d'Italie et peut-tre du monde, est
dans ce moment un jeune homme de trente-cinq ans, aux yeux noirs et
perants, et  la chevelure touffue. Cette me ardente n'est pas arrive
 son talent sublime par huit ans de patience et de conservatoire, mais
par une erreur de l'amour qui, dit-on, le fit jeter en prison pour de
longues annes. Solitaire et abandonn dans une prison qui pouvait finir
par l'chafaud, il ne lui resta dans les fers que son violon. Il apprit
 traduire son me par _des sons_; et les longues soires de la
captivit lui donnrent le temps d'tre parfait dans ce langage. Il ne
faut pas entendre Paganini lorsqu'il cherche  lutter avec des violons
du Nord dans de grands concertos, mais lorsqu'il joue des caprices, une
soire qu'il est en verve. Je me hte d'ajouter que ces caprices sont
plus _difficiles_ qu'aucun concerto.

[81] Velluti prpare trois espces d'agrments pour le mme passage; au
moment de l'excution, il emploie celui pour lequel il se sent de la
facilit; au moyen de cette prcaution, ses agrments ne sont jamais
_stentati_ (forcs).

[82] Je viens de rencontrer un jeune homme de vingt-deux ans, qui a fait
une tragdie reue aux Franais; son grand soin, en me parlant, a t de
se moquer beaucoup du systme tragique dans lequel il a travaill.

[83] Il me semble qu' Genve l'on fait assez peu de cas de Rousseau; en
revanche, la rputation de ce Voltaire si lger, si moqueur, si
anti-religieux, si anti-Genevois, me semble crotre chaque jour; c'est
qu'aprs tout Voltaire a fini par mourir avec quatre-vingt mille livres
de rente.

[84] Il ne s'agit pas de la voix particulire pour laquelle Rossini a
not tous les agrments. Mademoiselle Colbrand doit  Rossini une partie
de sa gloire.

[85] On dirait en italien: _Una voce pura o velata, debole o forte,
piena o soltile, stridula o smorzata._

[86] Pacchiarotti lui-mme a bien voulu me donner ces ides en me
montrant son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Bembo, prs le
_Prato della Valle_,  Padoue, 1817. Voir le Voyage intitul _Rome,
Naples et Florence en_ 1817.

[87] Et bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne voyagent plus
qu'avec l'_Isolina_ de Morlacchi, opra qu'ils donnent partout.

[88] En Italie on appelle ces chanteurs qui lisent difficilement,
_orecchianti_; la qualit contraire est exprime par le mot
_professore_. On vous dira  Florence: _Zuchelli  un professore_; ce
qui ne veut nullement dire que Zuchelli donne des leons, mais qu'il
sait fort bien la musique.

[89] J'ai trouv, en octobre 1822, un opra charmant  Varse, ville de
Lombardie aussi grande que Saint-Cloud, et dont les habitants sont
remarquables par une obligeance parfaite envers les trangers.

[90] Un entrepreneur n'et jamais eu l'audace de donner _les Horaces_
avec les voix qu'on nous a prsentes. Il faut mettre Louvois en
entreprise comme _la Scala_.

[91] Quels plaisirs ravissants ne devrions-nous pas  Romberg par son
violoncelle, s'il avait l'me passionne de Werther au lieu de l'me
candide et honnte d'un bon bourgeois allemand! Mademoiselle de
_Schauroth_, ge de neuf ans, et pianiste clbre, annonce toute la
folie du gnie.

[92] Transcrire dans la partition des _Horaces_, les paroles de l'air
clbre: _Quelle pupille tenere_, telles qu'elles sont chantes.

[93] C'est un tour de force qui fait, a chaque fois, l'tonnement des
dilettanti, que de voir la mme voix chanter un soir Tancrde, et trois
jours aprs Desdemona.

[94] Je pense que madame Pasta est destine  faire la fortune du
compositeur qui fera plir l'toile de Rossini. Elle est sublime dans le
_genre simple_, et c'est par l qu'il faut attaquer la gloire de
l'auteur de _Zelmire_.

[95] C'est ce qu'elle a prouv en chantant Tancrde et le rle de
_Curiazio_ dans _les Horaces_ de Cimarosa: Romo et Mde.

[96] La clarinette, par exemple, a deux _registres_. Les sons bas ne
semblent pas de la mme famille que les sons aigus. Je placerai ici un
fait d'histoire naturelle observ  Londres cette anne: les sons aigus
de la clarinette et du piano ne troublent nullement les animaux froces,
le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font entrer en
fureur sur-le-champ. Il semble que pour l'homme l'effet contraire aurait
lieu. Peut-tre les sons bas ressemblent-ils  des rugissements. _Voir_
les expriences faites au Jardin-des-Plantes vers 1802; on donna un
concert aux lphants. Je ne sais si les naturalistes eurent assez de
bon esprit pour rapporter avec _simplicit_ les rsultats de cet essai,
et pour laisser chapper une si belle occasion de faire de l'loquence.
Ce sont de terribles gens quand ils veulent tre sublimes, et qu'ils
voient une croix de plus au bout d'une phrase sonore.

[97] Madame Todi chanta  Venise en _1795_ ou _1796_, et  Paris en
1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutiennent que la musique
la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l'on est bien loin d'tre
d'accord sur l'excellence de la musique des diverses poques du dernier
sicle. Tout le monde pense, au contraire, que de 1730  1780, le chant
a atteint le plus haut degr de perfection; cet art dlicieux n'existait
plus que chez des gens fort gs,  la fin du XVIIIe sicle.
Aujourd'hui il y a plusieurs belles voix, et cinq ou six talents pour le
chant: Velluti, madame Pasta, Davide, mademoiselle Pisaroni, madame
Belloc, etc. Leur got est plus sage et plus pur, et peut-tre leur
habilet moins grande que celle des soprani qui florissaient vers 1770.

[98] Cette _pacatezza_ des gestes et du chant distingue madame Pasta de
toutes les grandes actrices que j'ai vues.

[99] Le matre  chanter de madame Pasta, M. Scappa de Milan, est dans
ce moment  Londres, o sa mthode a le plus grand succs.

[100] Soire du 2 octobre 1823; jamais peut-tre madame Pasta n'a eu
dans son chant des inspirations plus sublimes; j'ai reconnu dans la
_Rosa bianca_ plusieurs agrments de la prire de Desdemona.

[101] Dans l'amour-passion, on parle souvent un langage qu'on n'entend
pas soi-mme; l'me se rend visible  l'me, indpendamment des paroles
employes. Je souponnerais qu'il y a souvent un effet semblable dans le
chant; mais comme en amour le _naturel_ est indispensable, il faut que
la vois excute une chose _invente pour elle_, qui ne la gne pas, et
que l'me du chanteur trouve _dlicieuse_, au moment o il chante.

[102] Voir _le Corsaire_ du 3 octobre 1823.

[103] C'est envers de tels artifices de chant que l'imperturbable et
savante rigidit de l'orchestre de Louvois est cruelle. Cet orchestre,
compos de gens cent fois plus habiles que les symphonistes italiens de
1780, et rendu impossibles Pacchiarotti et Marchesi. Il contrariera
tous les grands chanteurs que nous pourrions avoir  Paris; et pour peu
que ceux-ci soient intimids par la science trop relle de nos
symphonistes, nous ne verrons jamais la _partie improvise_ du beau
chant.

[104] Les sots applaudissent quand la majorit applaudit; mais pour tre
transport d'admiration, il faut avoir une me, chose rare.

[105] Le _beau idal_ dans tous les genres n'a qu'une mesure
_raisonnable_; c'est le degr de notre motion.

[106] _Voir_ dans le _Mmorial de Sainte-Hlne_, tome IV, un passage
intressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze lettres de l'amour
le plus passionn; elles sont de la main de Napolon, et adresses 
Josphine; l'une d'elles est antrieure  leur mariage. A propos de la
mort imprvue d'un M. Chauvel, ami intime de Napolon, il y a une
boutade singulire et tout  fait digne de Platon ou de Werther sur
l'immortalit de l'me, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si
passionnes sont sur de grand papier officiel portant en tte: _Libert,
galit_. Napolon mprise les victoires, et n'est inquiet que des
rivaux qu'il peut avoir auprs de Josphine. Aime-les si tu veux, lui
dit-il, tu n'en trouveras jamais qui t'adoreront comme moi. Puis il
ajoute: On s'est battu hier et aujourd'hui; je suis plus content de
Beaulieu que des autres, mais je le battrai  plate couture. Il est 
craindre qu' la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne
soient vendues  l'picier.

[107] Je trouve plus de difficult vaincue dans Mozart, et un effet plus
clair et plus agrable chez Rossini.

[108] Erreur, dit M. Prunires. Cet opra a une ouverture. N. D. L. E.

[109] Tel de mes voisins qui prfre _Mos_  _Tancrde_, aimera mieux
la _Semiramide e sempre bene_; si nous sommes de bonne foi, nous avons
tous deux raison.

[110] Il existe sans doute des voix de contralto en France; mais, ds
qu'une jeune personne ne peut pas monter au _sol_ ou au _la_, on dit ici
qu'elle n'a pas de voix. Voir un fort bon article de M*** dans les
_Dbats_ de juillet 1823.

[111] M. Fauriel, crivain du got le plus pur, et, de plus, homme
d'esprit, vient de nous donner une excellente traduction du _Comte de
Carmagnola_ (1823). Que ne donneraient pas les amateurs pour avoir un
_Shakspeare_ traduit de ce style! C'est dans le _Comte de Carmagnola_
que se trouve la plus belle ode qui ait encore t faite au XIXe
sicle, du moins  mon avis:

    I fratelli hanno ucciso i fratelli!



[112] On m'crit de Turin que madame Pasta y a donn. _Odoardo e
Cristina_ avec le plus grand succs (1822). On a plac dans _Odoardo_
les plus beaux morceaux des opras de Rossini, inconnus  Turin.

[113] Je ne puis tre gai quand j'entends une douce mlodie.

[114] Surtout dans les opras crits  Naples pour mademoiselle
Colbrand.

[115] Si je cite souvent _le Mariage Secret_, c'est qu'il est au nombre
des trois ou quatre opras parfaitement bien connus des quatre ou cinq
cents dilettanti auxquels je m'adresse.

[116] En napolitain, le pdant dit  la marchande de modes: C'est une
belle ide que tu as l de m'aimer! Tu auras beau courir le monde, que
pourras-tu trouver de comparable  moi? Sera-ce en Asie?..... sera-ce en
Amrique? etc.

[117] Voyage de Sharp et d'Eustace, proclamation de lord Bentinck aux
Gnois; les amiraux Nelson et Caraccioli. Anecdote du cadavre debout sur
la mer.

[118] S'il convient jamais  M. Rossini de contester quelque phrase de
ces chapitres, je la dsavoue par avance; je serais au dsespoir de
manquer de dlicatesse envers l'un des hommes pour qui j'ai le respect
le plus senti. Je n'admets qu'une _noblesse_, celle des talents, ensuite
celle de la haute vertu; les gens qui ont fait de grandes choses ou qui
sont immensment riches peuvent tre admis ensuite.

[119] Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du bonheur
que l'on brle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et
uniquement plac dans l'imitation des manires de la haute-socit.

[120] La musique ne laisse aucun monument en Italie; je me suis vu
souvent dans la ncessit d'crire vingt lettres pour savoir avec
prcision l'poque de la composition d'un opra, et souvent l'on m'a
donn en rponse trois ou quatre dates galement probables. J'ai des
lettres qui me disent que _Ciro_, opra de Rossini, a t reprsent
pour la premire fois en deux villes et en trois annes diffrentes. Par
ces considrations, je prie le lecteur bnvole de pardonner quelques
erreurs de dtail; il fallait beaucoup plus de temps et de patience que
je n'en ai pour lui prsenter une vritable histoire de Rossini,
inattaquable dans toutes ses assertions. Tout ce que je puis esprer,
c'est que les conclusions gnrales que l'auteur tire des faits
montreront que suivant sa manire de voir et de sentir, il les a
envisags d'une manire correcte.

[121] Je laisse leurs noms italiens aux saisons thtrales; nous n'avons
point d'usages correspondants, et par consquent toute traduction serait
inexacte. On sait qu' chaque saison les troupes chantantes se
renouvellent. La _stagione del carnovale_ commence le 26 dcembre; la
_primavera_ commence le 10 avril, et l'_autunno_ le 15 aot. Dans
certaines villes, les poques de l'_autunno_ et de la _primavera_
varient un peu:  Milan, il y a quelquefois un _autunnino_. Quant au
carnaval, il commence invariablement le jour de la seconde fte de Nol.

[122] Qui chante encore avec succs, en 1823, au thtre de _la Scala_;
sa voix est aussi belle qu'il y a dix ans. Madame Belloc, fille d'un
officier cisalpin chass de sa patrie, a dbut  Bourg en Bresse au
mois de janvier 1800.

[123] A trois voix, dit M. Prunires. N. D. L. E.

[124] Les notes relatives  ce chapitre, qui sont dsignes par des
lettres capitales, ont t fournies par un ancien administrateur des
thtres. L'auteur prvient, dans la premire dition, qu'il a cru ne
pas devoir changer une seule expression  ces notes crites au crayon en
marge de son manuscrit. (_Note de l'dition de_ 1854.)

C'est pour ce chapitre que Stendhal avait obtenu la collaboration de son
ami le baron de Mareste. N. D. L. E.

[125] Je me rgle d'aprs le budget du Thtre du Roi (Opra-Italien) 
Londres. Ce budget est fort bon  connatre. La dpense totale est de
1.200.000 fr.  Londres. J'ai consult le cahier des charges du thtre
de _la Scala_ de Milan.

[126] J'insiste sur cette somme de vingt mille francs. J'ai tout lieu de
croire que ce qui _dsespre_ l'administration subalterne, c'est qu'il y
a bnfice sur le thtre de Louvois.

[127] Engager tout simplement Sanquirico et un de ses lves,  tant par
an ou tant par dcoration; il y aura encore conomie. Ici je cros qu'il
faudrait dire un mot de l'immense supriorit des dcorations italiennes
sur les ntres, et ajouter quelques dtails exacts sur la diffrence des
prix. Si, par exemple, on pouvait tablir comme fait que les dcorations
de _la Lampe merveilleuse_ ont cot cent mille francs, et que le mme
nombre de toiles, en somme les mmes dcorations, n'auraient cot que
douze mille francs  Milan; que, sous le rapport de l'art, les
dcoration italiennes auraient t bien suprieures{*}, il me semble que
ce simple expos frapperait tous les lecteurs non intresss. Mais que
de gens sont intresss  dguiser l'abus que je signale! Interroger M.
Aumer, l'auteur du ballet d'_Alfred le Grand_, sur le pris des
dcorations  Milan.

{*} Voir _Rome Naples et Florence en_ 1817, page 10.

Si l'on ne veut pas de Sanquirico par esprit national, que l'on engage
Daguerre; il a beaucoup de talent, et qu'on le fasse peindre  dtrempe
et non  l'huile; que toute dcoration soit mise de ct aprs avoir
servi cent fois. C'est encore traiter le public de Paris avec bien de la
mesquinerie. En Italie, les dcorations sont barbouilles aprs quarante
reprsentations au plus, souvent aprs trois jours.

Le ventilateur du thtre Louvois vient de coter trente-huit mille
francs, et l'on y prend mal  la tte au bout d'une heure. Je serais
curieux de voir le compte de cette dpense de trente-huit mille francs.
Les abus sur l'achat du bois sont peut-tre encore plus comiques. Il
faudrait acheter vingt thermomtres, et que le commissaire de police les
fit maintenir au degr indiqu d'aprs l temprature extrieure.
Pourquoi allumer du feu quand l'air extrieur est  dix degrs? Le gaz
chauffe beaucoup.

[128] Cette somme devrait donc tre porte au budget de la ville de
Paris, dont les habitants ont le plaisir de la musique, et dont
l'_octroi_ fait des bnfices par la prsence de dix mille trangers
riches.

[129] L'lection peut se faire de la manire la plus simple, au moyen
d'un registre dpos  l'administration du thtre.

[130] Comme l'esprit franais est un peu moutonnier en affaires de
spectacles, il faudrait appuyer de divers exemples l'organisation de
cette commission, et dire que de temps immmorial le grand thtre de
Turin, l'un des premiers de l'Italie, est sous la direction d'une
socit de nobles (_dei cavalieri_) qui ont  peu prs les fonctions que
l'auteur attribuerait aux propritaires de loges  l'anne du thtre de
Louvois. Je crois qu'il en est de mme  Bologne pour le thtre
Communal (le grand thtre). _La Pergola_ de Florence est pareillement
sous l'inspection des notables; et j'ai ou dire qu'il en est de mme
dans plusieurs autres villes d'Italie. Le thtre du Roi  Londres est
dirig par la haute noblesse, qui le donne  entreprise. L'auteur ne
propose rien qui ne soit raisonnable, et dont on n'ait prouv ailleurs
les bons rsultats depuis nombre d'annes. Voici les noms des personnes
charges de l'administration du Thtre-Italien  Londres pour 1824:

          Les lords Hertford,
                    Lowther,
                    Aylesford,
                    Mountedgecumb,
    et M. le comte Santantonio, noble sicilien.

Le thtre de _la Scala_ eut pour entrepreneur, de 1778  1788, M. le
comte de Castelbarco, les marquis Fagnani et Calderara, et le prince di
Rocca-Sinibalda. Actuellement, l'usage a prvalu de mettre l'entreprise
sous le nom d'un commis. (_Testa di Ferro._)

[131] Si l'on veut que le got de la musique italienne se perfectionne
en France, il faut ajouter deux professeurs et une classe de chant
italien au Conservatoire, et y adjoindre un matre de langue et de
dclamation italienne. Pellegrini ou Zuchelli seraient des hommes trs
prcieux pour donner des leons; mais bientt nous verrions un Franais
remplir la place de professeur de chant italien. Nul doute qu'avec des
matres italiens, le Conservatoire de Paris ne fournit des sujets
distingus; on les enverrait passer deux ou trois ans dans les thtres
d'Italie pour se perfectionner, comme a _fait_ notre madame
Mainvielle-Fodor. Il faudrait mettre trois ou quatre pairs de France,
amateurs riches,  la tte du Conservatoire.

Il faudrait recruter dans nos provinces mridionales, particulirement
vers les Pyrnes, des enfants de douze  quinze ans, ayant de belles
voix. Il n'y a pas de raison pour que la nature ait plac de plus belles
voix au del des Alpes que dans le midi de la France{*}. La diffrence
qu'il y a, c'est 1 que l'enfant italien de douze ans entend bien
chanter  l'glise et dans la rue; 2 il entend mettre au-dessus de tout
le talent du chant.

{*} On doit la mention la plus honorable  M. Choron, qui, par son zle
pour la musique, a fait d'immenses sacrifices. Un ministre de
l'intrieur, jaloux de faire son mtier, protgerait efficacement ce bon
citoyen.

[132] Sans doute il serait  dsirer que l'on donnt deux
reprsentations par mois au grand Opra; mais l'administration
suprieure n'y consentira jamais. Au bout d'un an et non de vingt,
l'Opra-Franais serait perdu de ridicule et abandonn{*}. Cependant, on
pourrait prsenter ceci comme moyen de recette, et dans le cas ou
l'entreprise de Louvois aurait  se couvrir de dpenses extraordinaires.

{*} En 1823, les chanteurs de l'Opra sont hors d'tat de chanter un
_quartetto_ de la _Gazza ladra_ ou de la _Camilla_; aussi ce thtre ne
produit-il pas le _tiers_ de ce qu'il cote.

[133] Je crois qu'il faudrait terminer le chapitre en indiquant un moyen
de salut pour le Thtre-Italien, qui me parat immanquable: c'est
d'engager Rossini pendant deux ans, en lui faisant crire trois opras
par an. Nul doute que Rossini ne vint avec plaisir si l'engagement tait
avantageux. Il composerait pour le grand Opra, pour Feydeau. Il ferait
pour ce dernier thtre un opra par semaine; sa fortune serait assure.
Nicolo s'est bien fait jusqu' trente mille francs par an avec ses
oeuvres: jugez du succs de Rossini.

L'arrive de Rossini et son tablissement  Paris rehausserait 
l'tranger le thtre de Louvois; les chanteurs feraient _ pugni_ pour
y tre engags, et la troupe serait bientt complte. M. Caraffa, qui
est  Paris, et dont la _Gabrielle de Vergy_ a soutenu deux ans de suite
la concurrence avec l'_Elisabeth_ de Rossini, travaillerait pour
Louvois: et, si l'on commenait  vouloir de la musique nouvelle 
Paris, les fondations du Thtre-Italien seraient inbranlables. Les
auteurs de libretti italiens auraient des droits pcuniaires gaux  la
moiti de ceux de Feydeau. A ce prix, vous auriez les crivains les plus
distingus d'Italie{*}.

{*} Je connais de M. Pellico, maintenant en prison au Spielberg, et le
premier pote tragique d'Italie, quatre ou cinq opras _srie_ et
_buffe_ qui me semblent des chefs-d'oeuvre; il y a des foules de
situations fortes esquisses avec hardiesse.

La mise en scne des ouvrages de Rossini actuellement reprsents
gagnerait infiniment. L'oeil du matre verrait une infinit de taches,
telles qu'altrations des temps par l'orchestre, tapage hors de propos
dudit orchestre, etc., etc. L'engouement des badauds serait prodigieux,
et les recettes s'en ressentiraient. Veut-on payer Rossini sans bourse
dlier et trs-gnreusement? que les premires reprsentations de ses
opras soient donnes rue Le Peletier et _ son bnfice_. A trois
opras par an, il aura environ quarante-cinq mille francs. Ajoutez 
ceci les concerts, les pices qu'il ferait pour Feydeau, la vente de sa
musique, qui est au pillage en Italie, et qui est ici une proprit
trs-lucrative. Il gagnerait prs de soixante mille francs par an.

[134] _Sujets que l'on pourrait engager._

D'abord et avant tout autre, madame Mainvielle; elle chante fort bien,
et d'ailleurs elle est Franaise. Beaucoup de gens disent du mal de
Louvois par patriotisme.

        Davide, tenore.
        Donzelli, _idem._
        Lablache, buffo cantante.
        Debegnis, buffo comico.
        Ambrosi, basso.
        Curioni, tenore, fort joli homme, ce qui ne gte rien.
        L. Mari, tenore, chanta fort bien dans _l'Aureliano
    in Palmira_,  Milan en 1814.

      MESDAMES

        Pisaroni, contralto.
        Schiassetti, prima donna  Munich.
        Dardanelli, prima donna buffa.
        Schiva.
        Fabbrica.
        Ronzi Debegnis, prima donna buffa.
        Mariani, contralto excellent.
        Mombelli, prima donna.

Et plusieurs autres qui ont dbut depuis deux ans, mais dont les succs
n'ont pas encore pass les Alpes. M. Benelli, l'un des entrepreneurs du
thtre de Londres, est actuellement en Italie (octobre 1823), occup 
recruter. Il nous manque un agent de l'adresse de M. Benelli, et un
surveillant comme M. le chevalier Petrachi. Le noble Vnitien possesseur
du thtre de _San-Luca_ pourrait nous donner de bons avis; l'on s'est
bien trouv  Londres des conseils de M. le marquis de Santantonio.

[135] Si vous voulez btir une salle de spectacle  Paris, ce  quoi il
faudra bien en venir d'ici  trente ans, vous trouverez les proportions
exactes de _la Scala_ dans un ouvrage publi en 1819 par M. Landriani, 
Milan. La faade est bien au-dessous de celle de _San-Carlo_; les
corridors sont troits et sans air, et le parterre trop horizontal; au
demeurant, c'est le premier thtre du monde. Une salle de spectacle
parfaite serait isole comme le thtre Favart, et environne des quatre
cts par des portiques comme ceux de la rue Castiglione. Tel tait, ce
me semble le thtre de Moscou, que nous ne vmes que pendant
vingt-quatre heures. Par cette disposition simple, cent voitures peuvent
charger  la fois.

Je vois une place superbe pour une salle digne de la capitale de
l'Europe et du monde, vis--vis du boulevard de la Madeleine, entre la
rue du Faubourg-Saint-Honor et la rue de Surne.

S'il s'agit de faire une petite salle excellente pour la musique, copiez
la salle _Carcano_  Milan, en y joignant la faade du thtre de
Como{*}.

{*} M. Canonica, architecte renomm, qui a construit plusieurs thtres
en Lombardie, disait un jour en ma prsence que les lois de l'acoustique
sont encore peu connues. Le thtre _Carcano_  Milan s'est trouv
excellent pour la musique, on l'y entend beaucoup mieux qu'au thtre
_R_; tous les deux cependant ont t construits avec les mmes soins et
par le mme architecte, M. Canonica. La salle de la rue Le Peletier est
fort sonore; elle est construite en bois.

Si vous voulez une salle plus grande, copiez le charmant thtre de
Brescia; rien n'est plus joli. (Le _joli_ d'Italie est le _magnifique_
en France; le _beau_ d'Italie semble lugubre aux Franais.) Si vous
voulez une salle infiniment petite prenez le thtre de Volterra ou
celui de Como. Le plagiat est permis en architecture,  moins toutefois
que nos architectes ne nous le dfendent au nom de l'honneur national.
M. Bianchi de Lugano, architecte, a de beaux plans de salles de
spectacle; M. Bianchi a relev le thtre de _San-Carlo_ en 1817.

[136] Un tablissement de ce genre manque aux agrments de la
civilisation de Paris. Il faudrait un foyer trois fois plus grand que
celui de la salle de la rue Le Peletier, et louer tout l'tage
correspondant de la maison voisine pour y tablir un cabinet littraire,
un caf, des billards. L'essentiel serait qu'on tablit des abonnements.
Dans l'intrt de la socit et non des _privilgis_, je propose un
privilge. Cet abonnement devrait tre fort cher, et se rduirait au
quart pour les gens payant mille francs d'impt, pour les membres de
l'Institut, pour les avocats de Paris, etc., etc., et autres notabilits
sociales. La chose essentielle dans un salon public est d'loigner les
jeunes gens sans fortune, qui finissent par y tablir un ton grossier.

[137] Rome doit la plupart de ses embellissements, sous Napolon,  M.
Martial Daru, intendant, de la couronne, amateur fort clair et ami
intime de Canova; et entre autres les travaux de la colonne Trajane.

[138] Il venait au thtre, en 1806, indiquer aux chanteurs le vrai
_mouvement_ de certains morceaux de Cimarosa. C'est un homme d'esprit,
mais qui, de 1818  1823, a eu peur du parti _ultr_, et a voulu, avant
tout, rester ministre.

[139] M. le cardinal Consalvi a fait faire le buste de Cimarosa par
Canova; ce buste tait plac, en 1816, au Panthon,  ct du buste et
du tombeau de Raphal. Mais le cardinal Consalvi, cdant de plus en plus
au parti _ultr_, et, malheureusement pour sa rputation, cdant en des
choses de plus d'importance, a consenti que le buste de son ami fut
exil au Capitole, parmi des centaines de bustes antiques. Il tait
monument au Panthon, et touchait les coeurs ns pour les arts; au
Capitole, il n'est plus qu'objet de curiosit.

[140] Beau libretto rempli de situations fortes; musique qui est bien
loin d'tre sans gnie.

[141] La prison des carbonari est tout prs dans une le voisine de
Venise.

[142] Quand la pit le permet. Rponse connue d'un grand personnage:
_Non voglio abbrucciar le mie chiappe per voi._

[143] Cassel,  la fin de 1823, compar  Darmstadt, o l'opra nouveau
est le grand intrt.

[144] A Paris, les jeux, entre autres choses, fournissent des pensions
aux crivains dvots qui crivent sur la morale. Le drle de sicle que
le ntre!

[145] Salvatore Vigan a donn, en 1804, _Coriolan_; 1805, _Tamiri_, _la
Vanarella_; 1812, _les Strelitz_, _Richard Coeur-de-Lion_, _Clotilde_,
_il Noce di Benevento_, _l'Alunno della Giumenta_; 1813, _Promthe_,
_Samandria liberata_; 1815, _les Hussites_, _Numa Pompilius_, _Myrrha ou
la Vengeance de Vnus_, _Psammi roi d'gypte_, _les Trois Oranges_;
1818, _Dedale_, _Otello_ et _la Vestale_. Il ne reste de ces
chefs-d'oeuvre que la musique arrange par Vigan. Je conseille de
prendre chez Ricordi,  Milan, la musique d'_Otello_, de _la Vestale_ et
de _Myrrha_.

[146] Un opra bien chant est diffrent tous ls jours,  cause des
nuances et agrments du chant.

[147] Je voudrais bien que l'on imprimt huit volumes in-8, forms par
deux mille lettres dans lesquelles Diderot rend compte  sa matresse de
tout ce qui se passait, de son temps,  Paris. C'est ce que Diderot a
fait de mieux.

[148] A l'exception de M. Dragonetti et de deux ou trois autres
symphonistes, le thtre de Londres n'a pas de grands talents; la nation
est plus insensible; et cependant tout va beaucoup mieux pour la musique
 Londres qu' Paris: c'est qu'il n'y a pas de parti contraire ni
d'_honneur_.

[149] Les miniatures manires, sans effet et sans grandiose, que l'on
nous donne  Louvois et  l'Opra, cotent cinq ou six fois davantage.
Se rappeler la _vue de Rome_  la reprise des _Horaces_, le 14 aot
1823. On voit bien que David est absent; la peinture tombe, et revient
au galop au genre _national_ de Boucher. Voir l'exposition de
l'industrie en 1823.

[150] Sanquirick est la prononciation milanaise du mot italien
_Sanquirico_.

[151] Rien de plus funeste qu'une fausse application des sciences; on
marche alors dans l'erreur avec une raideur de persuasion bien ridicule.
Voyez les mathmatiques appliques aux probabilits; voyez les
raisonnements d'un philosophe franais sur le duetto, cits plus haut.

Des gens, fournis d'ailleurs d'une trs-bonne dialectique, raisonnent
fort consquemment sur des faits qui leur sont invisibles. Le
raisonnement en musique ne conduit jamais qu'au _rcitatif oblig_; le
chant, l'_aria_ est un _art nouveau_ dont il faut _avoir le sentiment_.
Or, ce sentiment est fort rare en France au nord de la Loire. Il est
fort commun  Toulouse et dans les Pyrnes. Rappelez-vous les petits
polissons qui chantaient sous nos fentres de Pierrefite{*}, et que vous
ftes monter. Toulouse, par ses chants, par ses ides religieuses, par
je ne sais quelle couleur sombre, me rappelle toujours une ville de
l'tat du Pape. On justifie en 1829 la condamnation de Calas.

{*} Route de Cauterets.

[152] Gens pleins d'loquence, et au moins gaux en talent  tout ce
qu'on possde en France ou en Angleterre depuis la mort de Sheridan ou
de Grattan.

[153] J'espre, en arrivant  cette partie de ma brochure, que les cinq
siximes des gens pour qui elle n'est pas crite auront ferm le livre.
Je me permets ici plusieurs ides que j'aurais effaces dans les
premires pages. Pouvons-nous esprer de la perfectibilit de l'esprit
humain que l'on inventera pour le public l'art de choisir les crivains
qui lui conviennent, et pour les auteurs l'art de choisir leur public?
Avez-vous lu avec dlices les romans de Walter Scott et les brochures de
M. Courier? j'cris pour vous. Avez-vous lu avec dlices l'Histoire de
Cromwel, les Mlanges de M. Villemain et les Histoires de MM. Lacretelle
ou Raoul Rochette? fermez ce livre-ci, il est chimrique, inconvenant et
plat.

[154] Stendhal veut dire un _jettatore_. N. D. L. E.

[155] Il ne peut tre question de vanit et du plaisir d'tre distingu
en public par une femme  la mode, dans un pays o la premire ncessit
est de se faire oublier d'une douzaine de ministres fort mchants, et
qui n'ont rien  faire. Quand tout cela serait faux aujourd'hui, cela
tait vrai il y a cinquante ans, lorsqu'on faisait mourir en prison
l'historien Giannone; or les lois ne passent dans les moeurs qu'au bout
d'un sicle.

[156] Saint Philippe Neri invente l'oratorio en 15... Voir la scne du
moine dans la _Mandragora_, excellente comdie de Machiavel. Le moine se
plaint de ce qu'on ne fait plus de processions le soir.

[157] Lettre de M. Courier sur la tache d'encre, le savant Furia et le
chambellan Pulcini, 1812.

[158] Les Casaciello sont comme les Vestris; celui qui rgne aux
_Florentins_, le Feydeau de Naples, est le troisime du nom.

[159] Un sot  mes cts est content du mauvais spectacle qu'on nous
donne ce soir au Gymnase, me dit Guasco; il n'a rien vu d'aussi amusant
de toute la journe. Moi, j'ai vu des choses charmantes et souvent d'une
anglique beaut, grce  mon imagination folle. Il est vrai que j'ai eu
l'air gauche dans un salon.

[160] Le jeune Kreutzer de Vienne a fait une cantate sublime; c'est une
des esprances de la musique. Si la vanit ou l'avarice ne gtent pas
Delphine Shaurott, et si elle va en Italie, elle sera la Paganini du
piano.

[161] Madame la comtesse de ****, prs Halberstadt. Le _Freyschtz_ est
une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman touchant, et Maria
Weber un opra bruyant.

[162] On m'a montr  Liverpool des enfants de quatorze ans qui
travaillaient de seize  dix-huit heures par jour Je me promenais par
hasard ce jour-l avec des dandies de dix-huit ans qui ont cent mille
francs de rente et pas une ide, pas mme celle de jeter un schelling 
ces pauvres petits malheureux. L'Italien est tyrannis, mais il a tout
son temps  lui; le lazzarone de Naples suit librement ses passions
comme un sanglier au fond des forts; je le tiens pour moins malheureux
et surtout pour moins abruti que l'ouvrier de Birmingham. Et
l'abrutissement moral est un mal contagieux; la grossiret de l'ouvrier
est bien loin d'tre sans influence sur le lord.

[163] Traduction de leurs cris, que mon cicrone me fit impromptu.

[164] _Vies de Haydn, de Mozart et de Mtastase_, page 56. (Page 49 de
l'dition du _Divan_. N. D. L. E.).

[165] Un prfet, sous Napolon, fait appeler un lve de M. le
professeur Broussonet  Montpellier, et lui dit gravement: _Monsieur, la
thse que vous avez soutenue hier n'est pas catholique._ Cette thse
avait rapport  une maladie du bas-ventre qui rend triste; il fallait
dire que c'tait l'_me_ qui rend triste.

[166] Prface aux derniers chants de _Don Juan_. Ces derniers chants
sont ce que j'ai lu de plus beau en posie depuis vingt ans. L'assaut
d'Ismal m'a fait oublier tout l'ennui de Can.

[167] Nous avons reproduit scrupuleusement, pour cette lettre de
Mademoiselle de Lespinasse, sur laquelle se termine l'dition originale
de _La Vie de Rossini_, le texte donn par Stendhal, et nous n'avons pas
voulu lui substituer celui des ditions critiques. N. D. L. E.

[168] Cette note et la liste suivante apparaissent seulement pour la
premire fois dans l'dition de 1854, due aux soins de Romain Colomb.
Prpares ou non par des notes de Stendhal, elles n'en sont pas moins
utiles et intressantes. N. D. L. E.

[169] _Biographie des musiciens_, t. VII, p. 485.

[170] Rossini devint en effet  cette poque le conseiller intime, l'me
de l'Opra, alors dirig par M. Lubbert. On peut, en consultant les
journaux et surtout les feuilles satiriques du temps, juger, d'aprs les
plaisanteries dont il fut l'objet, de l'importance du rle qu'on lui
attribuait dans la direction de l'Acadmie royale de musique.

[171] Le thtre Italien tait alors  la salle Favart.

[172] Cet incendie eut lieu au mois de janvier 1838.

[173] Cette notice se trouve dans la deuxime dition de la _Vie de
Rossini_ (1824)  la suite de la prface. N. D. L. E.

[174] Le _finale_ dont je parle rend sensible cette vrit, que la
tranquillit est la condition essentielle d'un certain genre de beaut,
par exemple la beaut de Dresde durant une belle journe d'automne. Ce
_finale_ est l'un des morceaux ou la musique se rapproche le plus de la
sculpture antique vue  Rome dans un muse solitaire et silencieux.






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Marie-Henri Beyle (Stendhal)

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defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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