The Project Gutenberg EBook of La clique dore, by mile Gaboriau

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Title: La clique dore

Author: mile Gaboriau

Release Date: January 23, 2010 [EBook #31054]
[Last updated: August 20, 2016]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA

CLIQUE DORE

PAR

MILE GABORIAU

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

1871

Tous droits rservs.




LA CLIQUE DORE




I


S'il est  Paris une maison bien tenue et d'apparences engageantes,
c'est  coup sr celle qui porte le numro 23 de la rue
Grange-Batelire.

Ds le seuil, clate et reluit une propret hollandaise, mticuleuse,
jalouse, presque ridicule en ses recherches.

Les passants se feraient la barbe dans les cuivres de la porte cochre,
les dalles polies au grs tincellent, la pomme de l'escalier
resplendit.

Dans le vestibule, trois ou quatre criteaux rvlent le caractre du
propritaire et rappellent incessamment les locataires au respect d au
bien d'autrui, alors mme qu'on en paye trop chrement la jouissance.

Essuyez vos pieds, s. v. p.! disent ces criteaux aux allants et
venants;--il est dfendu de cracher dans l'escalier;--l'accs de la
maison est interdit aux chiens!...

Cependant, cet immeuble tant soign jouissait dans le quartier du plus
fcheux renom.

Que s'y passait-il de pire qu'ailleurs, qu'au numro 21, par exemple, ou
au numro 25? Rien, trs-probablement; mais les maisons, comme les gens,
ont leur destine.

Au premier tage, avaient plant leur tente deux familles de rentiers,
gens paisibles s'il en fut, aussi simples de moeurs que d'esprit. Un
receveur de rentes, quelque peu courtier-marron, avait au deuxime son
appartement et ses bureaux. Le troisime tait lou  un homme fort
riche, un baron, disait-on, qui n'y faisait que de rares et courtes
apparitions, prfrant,  ce qu'il prtendait, le sjour de ses terres
de Saintonge. Un brocanteur, on l'appelait le pre Ravinet, encore qu'il
n'et qu'une cinquantaine d'annes, moiti marchand de meubles et de
curiosits, moiti marchand  la toilette, occupait tout le quatrime,
o il entassait les mille objets de ses commerces divers, qu'il achetait
 l'Htel des Ventes.

Au cinquime tage, enfin, divis en quantit de chambres et de
cabinets, demeuraient des mnages peu aiss ou des employs, qui,
presque tous, dcampaient ds l'aurore, pour ne reparatre que le soir,
le plus tard possible.

Le deuxime corps de logis, desservi par l'escalier de service, tait
peut-tre moins honorablement habit,--mais les petits logements sont si
difficiles  louer!...

Quoi qu'il en soit, il rejaillissait quelque chose de la mauvaise
renomme de la maison sur tous les locataires. Pas un n'et trouv
seulement cent sous de crdit chez les fournisseurs du quartier.

Mais les plus compromis,  tort ou  raison, taient les concierges, le
sieur Chevassat et son pouse. Leurs collgues de la rue les
vitaient, et il courait  leur propos nombre d'histoires des moins
difiantes.

Le sieur Chevassat avait de quoi, pensait-on, mais on l'accusait de
prter ses cus  la petite semaine et d'en tirer jusqu' cent pour cent
par mois. Il tait encore, assurait-on, l'homme de paille de deux de ses
locataires, le brocanteur et le receveur de rentes, et se chargeait,
pour leur compte, de l'excution des pauvres dbiteurs en retard.

Les imputations dont on chargeait la Chevassat taient bien autrement
graves. On la garantissait prte  tout pour de l'argent et habitue 
favoriser ou mme  provoquer la mauvaise conduite des femmes qui
habitaient sa maison.

Les Chevassat, ajoutait-on, avaient t tablis, autrefois, au faubourg
Saint-Honor, et y avaient fait de mauvaises affaires.

On contait aussi qu'ils avaient un fils nomm Justin, beau garon de
trente-cinq ans, lanc dans le plus grand monde, qu'ils adoraient bien
qu'il rougit d'eux et les mprist, et qui venait les visiter de nuit,
quand il avait besoin d'argent... Personne, il est vrai, ne le
connaissait, ce fils, personne, jamais, ne l'avait vu...

Les Chevassat, eux, haussaient les paules, soucieux seulement de bien
vivre, disant qu'on serait fou de s'inquiter de l'opinion du monde,
quand on a sa conscience pour soi et qu'on ne doit rien  personne.

Cependant, vers la fin du mois de dcembre dernier, un samedi soir, sur
les cinq heures, les Chevassat allaient se mettre  table, quand le
brocanteur du quatrime, le pre Ravinet, se prcipita dans leur loge
comme un tourbillon.

C'tait un homme de taille moyenne, scrupuleusement ras, dont les
petits yeux d'un jaune clair brillaient d'un clat inquitant sous
d'pais sourcils en broussaille. Bien qu'habitant Paris depuis des
annes, il tait vtu en monsieur de campagne, portant gilet de soie 
fleurs voyantes et longue lvite droite  grand collet.

--Vite, Chevassat, s'cria-t-il d'une voix trouble, prenez votre lampe
et suivez-moi; il est arriv quelque malheur l-haut!

L'motion du brocanteur--il passait pour ne se pas mouvoir
aisment--devait, bien plus que ses paroles, effrayer les poux
Chevassat.

--Un malheur! gmit la femme, il ne manquerait plus que cela! Mais enfin
qu'arrive-t-il, cher monsieur Ravinet?

--Eh! le sais-je!... Il n'y a qu'un instant, je sortais de chez moi,
quand j'entends comme le rle d'un agonisant... Cela venait du
cinquime. Naturellement, je monte quelques marches, prtant
l'oreille... Silence complet; plus rien. Je redescendais, croyant m'tre
tromp, quand arrive jusqu' moi un gmissement, un sanglot, je ne sais
trop comment vous expliquer cela, mais on aurait jur le dernier soupir
d'une personne qui souffre horriblement et qui rend l'me...

--Et alors?

--Alors, vite je suis venu vous prvenir et vous chercher... Je ne puis
rien garantir, bien entendu, mais il me semble, je parierais que j'ai
reconnu la voix de cette jolie jeune fille qui demeure l-haut, Mlle
Henriette... Allons, venez-vous?...

Mais les concierges ne bougrent pas.

--Mlle Henriette n'est pas chez elle, dclara froidement la
Chevassat, et quand elle est sortie ce tantt, elle m'a dit qu'elle ne
rentrerait pas avant neuf heures... Ainsi, cher monsieur Ravinet, vous
vous serez tromp, les oreilles vous auront tint...

--Non, je suis sr que non!... Mais n'importe, il faut aller voir.

Durant cette explication, la porte de la loge n'avait pas t referme,
et plusieurs locataires qui traversaient le vestibule, entendant la voix
du brocanteur et les exclamations de la portire, s'taient arrts et
coutaient...

--Oui, il faut aller voir! insistrent-ils.

La volont gnrale se manifestant ainsi imprieusement, le sieur
Chevassat n'osa lever aucune objection nouvelle.

--Marchons donc, puisque vous le voulez, soupira-t-il.

Et s'armant de sa lampe, il s'engagea dans l'escalier, suivi du
brocanteur, de son pouse et de cinq ou six personnes.

Les pas de tout ce monde branlaient les marches, et d'tage en tage
les locataires entre-billaient leur porte pour savoir d'o venait tant
de bruit. Et presque tous, en apprenant qu'il y avait peut-tre quelque
chose, s'empressaient de monter.

Si bien que le sieur Chevassat avait une douzaine de curieux derrire
lui quand il s'arrta, pour souffler, sur le palier du cinquime tage.

La porte de la chambre de Mlle Henriette tait la premire du couloir
de gauche, il y frappa doucement d'abord et du bout du doigt, puis plus
violemment, puis enfin de toutes ses forces,  grands coups de poing et
jusqu' branler les cloisons de tout l'tage.

Et entre chaque coup:

--Mademoiselle Henriette, criait-il, mademoiselle Henriette, on vous
demande!...

Rien, pas de rponse.

--Ah! fit-il d'un air niaisement triomphant, vous voyez bien!...

Mais, pendant que frappait le concierge, M. Ravinet s'tait agenouill
devant la porte, s'efforant de l'carter de l'huisserie, appliquant
tour  tour l'oeil et l'oreille au trou de la serrure et aux fentes.

Tout  coup il se redressa blme.

--C'est que c'est fini, cria-t-il, c'est que nous arrivons trop tard!...

Et comme un murmure de doute s'levait:

--Vous n'avez donc pas de nez! ajouta-t-il, furieux, vous ne sentez donc
pas cette abominable odeur de charbon!...

Toutes les narines se dilatrent, et il fallut bien reconnatre que le
brocanteur n'avait que trop raison. A la suite de l'branlement de la
porte, l'troit couloir s'emplissait d'cres vapeurs.

Il y eut parmi les assistants un frisson d'horreur, et une voix de femme
dit:

--Elle se sera fait prir!

Chose singulire, mais trop frquente en pareil cas, l'hsitation de
tous les gens rassembls l tait visible.

--Je vais aller qurir le commissaire, dclara enfin le sieur Chevassat.

--C'est cela, fit le brocanteur, en ce moment il est peut-tre temps
encore de secourir cette jeune fille; quand vous reviendrez, il sera
trop tard.

--Que faut-il donc faire?

--Briser la porte.

--C'est que je n'ose...

--Eh bien! j'oserai, moi!

Et, appuyant son paule contre le bois vermoulu, le digne homme n'eut
qu'une secousse  donner pour chasser le pne de sa gche.

Aussitt il y eut parmi les curieux un mouvement instinctif de recul,
une vritable panique.

De la porte grande ouverte des flots de gaz mortels s'chappaient.

Cependant, la curiosit ne tarda pas  triompher de la peur. Nul ne
doutait que la malheureuse jeune fille ne ft l, morte, et chacun
insensiblement se rapprochait tendant le cou pour tcher de voir...

Vains efforts! La lumire de la lampe s'tait teinte dans l'atmosphre
vicie par l'acide carbonique, et l'obscurit y tait profonde, intense,
effrayante.

On n'y distinguait rien, rien que la lueur rougetre du charbon achevant
de se consumer sous la cendre, dans deux rchauds poss  terre.

On parlait d'entrer, personne ne se proposait.

Mais le pre Ravinet ne s'tait pas tant avanc pour rester l, dans le
couloir.

--O est la fentre? demanda-t-il au sieur Chevassat.

--A droite, tenez, l!...

--Bien, laissez-moi faire.

Et bravement le digne brocanteur s'lana, et presque aussitt, retentit
le bruit des carreaux qu'il brisait.

L'instant d'aprs, l'air de la chambre tait devenu respirable et tout
le monde s'y prcipitait.

Hlas! c'tait bien un rle d'agonie qu'avait entendu M. Ravinet.

Sur le lit, garni d'une maigre paillasse, sans couvertures ni draps, une
jeune fille d'une vingtaine d'annes, vtue d'une mchante robe de
mrinos noir, tait tendue, immobile, roide, inanime...

Toutes les femmes sanglotaient.

--Mourir si jeune, rptaient-elles, et mourir ainsi!...

Cependant, le brocanteur, s'tant approch de l'infortune, l'examinait.

--Elle n'est pas morte! s'cria-t-il; non, elle ne peut tre morte...
Allons, mesdames, avancez-vous et faites-lui l'aumne des premiers
secours en attendant le mdecin...

Et tout aussitt, avec une assurance singulire, il indiqua ce qu'il y
avait  tenter pour la rappeler  la vie.

--De l'air, expliquait-il, de l'air, tchez de faire entrer un peu d'air
dans ses poumons, dbarrassez-la de ce qui la serre, rpandez sur elle
de l'eau vinaigre, frictionnez-la avec de la laine...

Il s'tait empar de la situation, il commandait, on lui obissait
passivement, encore qu'on ne conservt aucun espoir.

--Malheureuse enfant! disait une femme, c'est quelque amour contrari
qui l'aura mene l!...

--Ou la misre... murmurait une autre.

C'est que la misre, en effet, inexorable, avait pass par cette triste
chambre; on ne reconnaissait que trop ses traces, visibles autant que
celles de l'incendie. Une commode et deux chaises constituaient avec le
lit tout la mobilier. Plus de rideaux  la fentre, nul vtement de
rechange au porte-manteau, pas un chiffon dans les tiroirs...

Evidemment, tout ce qu'il y avait eu de vendable avait t vendu, petit
 petit, pice  pice... Les matelas avaient suivi les effets, la laine
d'abord, poigne par poigne, puis les enveloppes...

Trop fire pour se plaindre, isole par les pudeurs de la pauvret, la
malheureuse qui gisait l avait d subir en cette chambre toutes les
angoisses du naufrag accroch  une pave au milieu de l'Ocan...

Ainsi pensait le pre Ravinet, quand une feuille de papier, sur la
commode, attira ses regards...

Il la prit. C'tait comme le testament de la pauvre fille.

     Qu'on n'accuse personne, avait-elle crit. Je meurs
     volontairement. Je prie Mme Chevassat de porter  leur adresse
     les lettres ci-jointes. Ou lui remettra ce que je dois au
     propritaire.

                                  HENRIETTE.

Les deux lettres taient l, en effet. Sur la premire, le brocanteur
lut:

                    _A M. le comte de la Ville-Handry,
                                  Rue de Varennes, 115._

Et sur la seconde:

                           _A M. Maxime-de Brvan,
                                             62, rue Laffitte._

Une flamme soudaine s'tait allume dans les petits yeux jaunes du vieux
brocanteur, un sourire mauvais plissa ses lvres minces et mme une
exclamation lui chappa:

--Oh!...

Mais ce ne fut qu'un clair.

Son front s'assombrit, et d'un regard inquiet et rapide il embrassa la
chambre, tremblant qu'on n'et surpris quelque chose des impressions
dont il n'avait pas t le matre.

Non, personne ne l'avait pi ni mme ne songeait  lui, l'attention de
tous se concentrant sur Mlle Henriette.

Alors, d'un mouvement leste et prcis, que lui et envi un voleur  la
tire, il fit disparatre dans la vaste poche de son immense lvite et
la feuille de papier et les deux lettres.

Il tait temps.

La plus vive agitation se manifestait parmi les femmes penches sur le
lit de la jeune fille.

L'une d'elles, ple d'motion, affirmait avoir senti le corps
tressaillir sous sa main, et les autres soutenaient qu'elle s'tait
trompe... On allait bien voir, au surplus.

Il y eut vingt secondes d'une indicible angoisse, vingt secondes
solennelles, pendant lesquelles chacun retint sa respiration... Et enfin
un mme cri d'esprance et de joie s'chappa de toutes les poitrines:

--Elle a tressailli!... Elle a boug!...

Il n'y avait pas  douter ni  nier, cette fois! L'infortune avait eu
un mouvement, bien faible il est vrai,  peine sensible, mais enfin un
mouvement...

Un peu de sang remontait  ses joues blmies, sa poitrine se soulevait
par saccades, ses dents, convulsivement serres, se desserraient, et sa
bouche s'entr'ouvrant, on la voyait tendre le col en avant, cherchant
instinctivement de l'air.

--Elle vit!... exclamaient les femmes, non sans une sorte d'effroi, et
comme si elles eussent vu s'accomplir un miracle, elle vit!...

D'un bond, M. Ravinet fut prs du lit.

Une des femmes--c'tait une des rentires du premier--soutenait dans le
pli de son bras la tte de la jeune fille, et la malheureuse promenait
autour d'elle ce regard terne, sans chaleur et sans expression, qui est
celui des fous.

On lui adressa la parole, elle ne rpondit pas; visiblement elle
n'entendait rien.

--N'importe, pronona le brocanteur, elle est sauve maintenant, et
quand le mdecin arrivera, il trouvera le plus fort de la besogne
fait... Mais elle a besoin de soins encore, cette enfant, et nous ne
pouvons la laisser ainsi.

Ce que cela signifiait, tous les assistants le comprirent trs-bien, et
cependant, c'est  peine si un timide c'est juste! accueillit la
proposition.

Cette froideur ne dconcerta pas le bonhomme.

--Il va falloir la coucher, poursuivit-il, et pour cela il faudrait des
matelas, des draps, des couvertures... Il faudrait du bois, car il fait
un froid de loup, et aussi du sucre pour de la tisane, et de la
bougie...

Il ne disait pas tout,  beaucoup prs, mais il disait bien assez, trop
mme pour les gens qui taient l.

Et la preuve, c'est que ds le dbut, la dame du courtier marron du
second dposa noblement une pice de cinq francs sur le coin de la
chemine et sans bruit gagna la porte. Plusieurs autres pareillement
s'esquivrent, qui, par exemple, ne dposrent rien...

Si bien que lorsqu'il acheva, le pre Ravinet n'avait plus prs de lui
que le couple Chevassat et les deux rentires du premier.

Et encore, ces deux dames changeaient des regards de dtresse,
calculant sans doute mentalement ce qu'allait leur coter leur
curiosit.

Le brocanteur avait-il prvu cette gnreuse dsertion? on l'et dit, 
regarder sa physionomie narquoise.

--Bons petits coeurs, va!... fit-il.

Puis haussant les paules:

--Heureusement, ajouta-t-il, je vends un peu de tout et encore d'autres
choses... Attendez-moi une minute; je descends, et en deux tours j'aurai
remont le plus press... pour le reste, on s'arrangera.

Le visage de la portire tait  peindre. De sa vie elle n'avait t si
tonne.

--On m'a chang mon pre Ravinet, murmura-t-elle, ou je deviens folle!

Il est de fait que le brocanteur ne passait pas prcisment pour nu
mortel sensible et magnifique. On citait de lui des traits  rendre
Harpagon rveur et  tirer une larme de l'oeil d'un huissier.

Ce qui n'empche qu'il ne tarda pas  reparatre, pliant sous le faix de
deux matelas presque neufs, et qu' un second voyage il rapporta bien
plus qu'il n'avait annonc...

Mlle Henriette maintenant respirait plus librement, mais sa
physionomie gardait encore sa dsolante immobilit. La vie s'tait
rveille avant l'intelligence, et il tait clair qu'elle n'avait
aucunement conscience de sa situation ni de ce qui se passait autour
d'elle.

Mme, cela ne laissait pas que d'inquiter les deux rentires, prodigues
de dvouement  cette heure qu'elles ne tremblaient plus pour leur
bourse.

--Bast! c'est toujours comme cela, affirma carrment le pre Ravinet, et
d'ailleurs le docteur la saignera, s'il en est besoin.

Et, se retournant vers le sieur Chevassat:

--Mais nous gnons ces dames, mon brave, continua-t-il, allons,
descendons chez moi prendre quelque chose; nous remonterons quand
l'enfant sera bien douillettement installe dans son lit.

Le logis de ce digne homme n'tait,  vrai dire, que le magasin o il
entassait ple-mle les objets les plus disparates.

Il vivait au milieu de ce chaos sans endroit fixe pour se tenir, campant
ici ou l, suivant que le hasard des achats et des ventes laissait un
espace vide dans une pice ou dans l'autre, dormant une nuit dans un lit
Louis XV de cent louis et la nuit d'aprs sur une couchette de fer de
quinze francs.

Pour l'instant, il tait tabli dans un troit cabinet aux trois quarts
encombr seulement, et c'est l qu'il introduisit le portier.

Il commena par emplir d'eau-de-vie deux petits verres, plaa une
bouillotte devant le feu, et se laissant tomber sur un fauteuil:

--Eh bien! monsieur Chevassat, commena-t-il, voil un vnement!

Styl sans doute par son pouse, le concierge ne rpondit ni oui ni
non, mais l'autre savait son monde et connaissait les secrets qui
dlient certaines langues.

--Ce que cela aura d'ennuyeux pour vous, poursuivit-il d'un air dtach,
c'est que le commissaire de police, trs-probablement, sera prvenu par
le mdecin et ouvrira une enqute...

Du coup, le sieur Chevassat faillit lcher son petit verre.

--La police fera une descente ici, s'cria-t-il. Alors, bonsoir les
voisins, la maison est dfinitivement perdue... La peste touffe cette
coquine de l-haut! Mais vous vous trompez sans doute, cher monsieur
Ravinet.

--Point! Seulement, vous vous exagrez les consquences. On vous
demandera tout bonnement qui est cette jeune fille, de quoi elle vit, o
elle demeurait avant de venir.

--C'est que prcisment je n'en sais rien.

Le vieux brocanteur parut tomber des nues, ses sourcils se froncrent,
et hochant la tte:

--Bigre! fit-il, voil qui complique la question. Comment donc
mademoiselle Henriette habite-t-elle votre maison?

Manifestement le portier tait dans ses petits souliers, sinon pour
cela, du moins pour autre chose.

--Oh! c'est simple comme bonjour, rpondit-il, et si vous voulez que je
vous conte l'affaire, vous verrez qu'il n'y a pas de quoi fouetter un
chat.

--Soit, parlez.

--Pour lors, donc, c'tait il y a un an, presque jour pour jour, voil
qu'un matin m'arrive un particulier tout ce qu'il y a de mieux couvert,
le lorgnon  l'oeil, insolent comme un valet de bourreau, enfin un jeune
homme trs comme il faut. Il me dit qu'il vient de voir  notre porte
l'criteau d'une chambre  louer prsentement, et il me demande de la
lui montrer. Naturellement je lui rponds que c'est un taudis qui n'est
pas fait pour une personne comme lui, mais il insiste et ma foi! je le
conduis....

--A la chambre qu'occupe mademoiselle Henriette?...

--Prcisment. Je pensais qu'il allait faire le dgot, pas du tout. Il
regarde o donne la fentre, comment ferme la porte, si la cloison est
paisse, et finalement il me dit: Cela me convient, voici le denier 
Dieu. Et v'lan, il me met vingt francs dans la main... Les bras me
tombaient.

Si M. Ravinet tait intress, il n'y paraissait gure, son visage
gardant l'air distrait et ennuy de l'homme forc d'couter les affaires
d'autrui.

--Et... qui est-ce ce jeune homme si comme il faut? interrogea-t-il.

--Ah! dame, ni moi non plus... tout ce que je sais de lui c'est qu'il
s'appelle Maxime.

A ce nom, comme sous une douche lui tombant sur la tte, le vieux
brocanteur tressauta sur son fauteuil; il plit et un regard trange
traversa ses petits yeux jaunes.

Mais il se remit vite, si vite que le concierge ne remarqua rien, et
d'un ton indiffrent:

--Ce beau fils ne vous a donc pas dit son nom de famille? demanda-t-il.

--Non.

--Cependant, pour aller aux informations...

--Eh! voil bien le diable!... je n'y suis pas all!...

Peu  peu, et non sans de visibles efforts, le sieur Chevassat se
redressait. C'tait  croire que d'avance il assurait son maintien
contre les questions possibles d'un commissaire de police.

--Je sais bien que je suis fautif, poursuivit-il, mais  ma place, cher
monsieur Ravinet, vous n'auriez pas agi autrement que moi. Jugez plutt.
Ma chambre tait loue  ce jeune homme,  ce M. Maxime, n'est-ce pas,
puisque j'avais son louis en poche. Poliment je lui demande, comme
d'usage, o il demeure et s'il a des meubles pour rpondre du loyer. Ah!
bien ouitche! Sans seulement me laisser finir, il se met  me rire au
nez, oh! mais  rire!... Ai-je donc l'air, me dit-il, d'un homme 
habiter un pareil chenil!... Et voyant que je restais tout interloqu,
il m'explique qu'il loue a pour y tablir une jeune personne de
province  laquelle il s'intresse et que mme la location et les
quittances doivent tre au nom de cette personne qui est donc
mademoiselle Henriette. Cela se comprenait, n'est-ce pas? Nanmoins,
comme il tait du devoir de mon tat de m'informer de cette demoiselle,
je m'informe, toujours poliment. Mais lui m'envoie promener, me disant
qu'il n'a pas de comptes  me rendre et qu'il va envoyer des meubles
pour garnir la chambre...

Il s'arrta, attendant un mot, un signe d'approbation du vieux
brocanteur. Cet encouragement ne venant pas, il continua:

--Bref, je n'osai pas insister, et tout se passa comme l'avait voulu M.
Maxime. Le jour mme, un marchand apporta les meubles que vous avez vus
l-haut, et le lendemain soir, sur les onze heures, Mlle Henriette
arriva. Ah! son bagage n'tait pas lourd! Tout son saint frusquin tenait
dans un petit sac de voyage qu'elle portait  la main...

Pench vers la chemine, le digne brocanteur ne semblait proccup que
d'activer l'bullition de l'eau qu'il venait de placer devant le feu.

--M'est avis, mon brave homme, pronona-t-il, que vous avez agi fort
lgrement. Pourtant, s'il n'y a que ce que vous dites, je ne crois pas
qu'on puisse vous inquiter.

--Quelle autre chose voulez-vous donc qu'il y ait?

--Dame!... je ne sais pas, moi... Si cette jeune fille avait t enleve
par M.... Maxime, si vous aviez prt la main  son enlvement... je
vous verrais dans de vilains draps. Le code ne plaisante pas, quand il
s'agit de mineures!...

Le portier eut un beau geste de protestation.

--J'ai dit toute la vrit, dclara-t-il.

Mais c'est ce dont le pre Ravinet ne semblait pas parfaitement
convaincu.

--Cela vous regarde, dit-il, avec un haussement d'paules... Cependant,
tenez pour sr qu'on vous demandera comment une de vos locataires a pu
tomber dans un si extrme dnuement sans que vous ayez prvenu
personne...

--Oh! moi, d'abord, je ne m'occupe pas de mes locataires; ils sont
matres chez eux...

--Bien, cela, monsieur Chevassat, trs-bien!... Ainsi vous ignoriez que
M. Maxime et cess de voir Mlle Henriette?...

--Il n'avait pas cess de la voir...

D'un mouvement, le plus naturel du monde, le pre Ravinet leva les bras
au ciel, et d'un accent d'horreur:

--Est-ce possible!... s'cria-t-il. Ce beau fils aurait donc connu la
dtresse de la pauvre enfant, il aurait donc su qu'elle mourait de
faim!...

De plus en plus le sieur Chevassat semblait sur des charbons ardents. Il
commenait  entrevoir et la porte des questions du vieux brocanteur et
l'ineptie de ses propres rponses.

--Ah! vous m'en demandez trop long! interrompit-il... Je ne suis pas
charg de surveiller M. Maxime, n'est-ce pas... Pour ce qui est de
Mlle Henriette, ds qu'elle sera sur pied, la petite poison, je vais
vous la faire dguerpir, et plus vivement que a!...

Le vieux brocanteur hochait gravement la tte:

--Cher monsieur Chevassat, pronona-t-il de sa plus douce voix, vous ne
ferez pas ce que vous dites, par la raison que ds ce moment je rponds
du loyer de cette jeune fille. Bien plus, si vous voulez m'obliger, vous
serez bon pour elle, trs bon, et mme... respectueux.

Il n'y avait pas  se mprendre  la signification du mot obliger tel
qu'il le soulignait, et cependant il allait ajouter d'autres
recommandations encore, quand une voix raille retentit dans
l'escalier, criant:

--Chevassat!... O donc es-tu, Chevassat!

--Mon pouse! fit le portier.

Et ravi d'chapper au pre Ravinet:

--Compris! dit-il fort vite. On la traitera, votre demoiselle, aussi
dlicatement que la fille du propritaire en personne... Sur quoi,
excusez, la loge est seule, on m'appelle, il faut que je descende...

Et sans attendre, il s'esquiva, ne concevant rien au soudain intrt du
vieux brocanteur pour la locataire du cinquime.

--Gredin, va! murmurait alors le pre Ravinet, vil gredin!...

Mais il avait appris ce qu'il souhaitait, il tait seul et il n'avait
pas, estimait-il, une minute  perdre.

Vivement il retira du feu la bouillotte, et sortant de sa poche les
lettres soustraites  Mlle Henriette, il plaa au-dessus de l'eau
bouillante celle qui portait l'adresse de M. Maxime de Brvan.

En moins de rien, la vapeur eut humect puis liqufi la gomme qui
fermait l'enveloppe. Ds lors, il devenait facile, moyennant quelques
prcautions, de l'ouvrir et de la refermer ensuite, sans qu'il restt
trace de l'abus de confiance.

Ainsi fit le vieux brocanteur.

Et voici ce qu'avait crit Mlle Henriette:

     Vous triomphez, M. de Brvan. Quand vous lirez cette lettre, je
     serai morte.

     Allez, redressez la tte, soyez dlivr de vos terreurs. Daniel
     peut revenir, j'emporte dans la tombe le secret de votre lchet et
     de votre infamie...

     Non, cependant, non!

     Je puis vous pardonner, moi qui n'ai plus que quelques instants 
     vivre. Dieu ne vous pardonnera pas. Je serai venge, je le sens. Et
     s'il faut un miracle, il se fera, pour que l'honnte homme qui vous
     croyait son ami, pour que Daniel sache comment est morte et
     pourquoi la malheureuse confie  son honneur.--H.

Les poings du bonhomme se crispaient.

--L'honneur de Maxime de Brvan! grondait-il avec un de ces ricanements
qui sont la dernire expression de la haine, l'honneur de Maxime de
Brvan!...

Mais sa terrible agitation ne l'empchait pas de rpter pour la lettre
adresse au comte de la Ville-Handry l'opration qui venait de lui si
bien russir.

Bientt il la tint en sa possession, et sans plus de scrupules, il lut:

Jusqu' ce matin, mon pre, brise d'angoisses et dfaillante de
besoin, j'ai attendu une rponse  la lettre suppliante que je vous
crivais  genoux.

Vous ne m'avez pas rpondu, vous restez impitoyable. C'est donc qu'il
faut que je meure... je vais mourir. Hlas! je ne puis dire que ce soit
volontairement.

Il faut que je vous paraisse bien coupable, mon pre, pour que vous
m'abandonniez ainsi  la haine atroce de Sarah Brandon et des siens, et
cependant... Ah! j'ai bien souffert, j'ai bien lutt, avant de quitter
furtivement votre maison, cette maison o ma mre est morte... o j'ai
t si heureuse et tant aime, enfant, entre vous deux... Ah! si vous
saviez!...

C'tait bien peu de chose, pourtant, ce que j'implorais de votre piti:
les moyens d'ensevelir dans quelque couvent ma honte immrite...

Oui, immrite, mon pre, car je peux vous le dire, et on ne ment pas
au moment o je suis, si la rputation est perdue, l'honneur est
sauf...

De grosses larmes roulaient le long des joues du bonhomme, et c'est
d'une voix trangle qu'il murmura:

--Pauvre, pauvre fille!... Et dire que depuis un an, sans le savoir, je
vivais  deux pas d'elle, sous le mme toit... Mais me voici, j'arrive
encore  temps!... Oh! le hasard, quand il s'en mle, quel
auxiliaire!...

Assurment les habitus de l'htel Drouot eussent hsit  reconnatre
le pre Ravinet tant tait prodigieuse sa soudaine transformation.

Non, ce n'tait plus l le brocanteur rus, le vieux malin  la face
triviale et narquoise qu'ils voyaient  toutes les ventes; assis au
premier rang, guettant les bonnes occasions, de glace au plus fort du
feu des enchres.

Les deux lettres qu'il venait de lire, avaient aviv en son me des
blessures atroces et mal cicatrises. Il souffrait, et la douleur, la
colre, l'espoir d'une vengeance longtemps attendue rehaussaient sa
physionomie d'une trange expression d'nergie et de noblesse.

Le coude sur une table, le front entre les mains, l'oeil perdu dans
l'espace, il semblait voquer les misres du pass ou suivre dans les
brumes de l'avenir quelque projet  peine bauch et mal dfini encore
dans son esprit.

Et sa pense dbordant, pour ainsi dire, comme l'eau d'un vase trop
plein, se rpandait en un monologue incohrent et  peine saisissable.

--Oui, murmurait-il, oui, je te reconnais l, Sarah Brandon!... Pauvre
fille!... A quelles abominables intrigues succombe-t-elle!... Et ce
Daniel, qui la confie  Maxime de Brvan!... Qui est-il?... Comment en
sa dtresse ne s'est-elle pas adresse  lui!... Ah! si elle voulait se
confier  moi... quel coup du sort!... Par quel moyen lui arracher la
vrit tout entire!...

Le timbre d'une vieille pendule qui sonnait sept heures, fit tressaillir
le bonhomme, et brusquement le rappela  la ralit.

--Bigre, grommela-t-il; j'allais m'endormir sur la besogne, et ce n'est
pas l'occasion... Il faut que je remonte confesser l'enfant...

Et aussitt, avec une dextrit inquitante, il remit les lettres dans
les enveloppes, les scha, les lissa et les soumit  une vigoureuse
pression, jusqu' faire totalement disparatre les boursoufflures
occasionnes par la vapeur.

Puis au bout d'un moment, contemplant son ouvrage d'un air satisfait:

--Voil qui n'est pas mal, fit-il; un directeur des postes n'y verrait
que du feu; je puis me risquer.

Et sur ce, s'lanant dehors, il regagnait d'un pied leste le cinquime
tage, quand la portire, Mme Chevassat, lui barra l'escalier,
descendant si fort  propos que trs-videmment elle avait pi sa
sortie.

--Eh bien! cher monsieur Ravinet, fit-elle de son air le plus aimable,
qui certes ne l'tait gure, vous voil donc le banquier de Mlle
Henriette?

--Oui... qu'avez-vous  y redire?...

--Oh! rien... vos affaires ne sont pas les miennes, seulement...

Elle s'arrta, un sourire cynique effleura ses lvres plates et elle
ajouta:

--Seulement elle est fameusement jolie, Mlle Henriette, et  mon 
part je me disais: Tiens, tiens, il n'a pas mauvais got, M.
Ravinet...

Une rplique indigne montait aux lvres du bonhomme, mais il sut la
retenir, comprenant combien il lui importait d'abuser la portire, et se
contraignant  sourire:

--Vous savez que je compte sur votre discrtion, fit-il.

Et il monta.

Alors, il dut au moins rendre  la Chevassat et aux deux rentires du
premier tage cette justice, qu'elles avaient bien employ le temps et
fort adroitement tir parti des ressources qu'il avait mises  leur
disposition.

La chambre, si froide et si dsole l'instant d'avant, de Mlle
Henriette, avait pris, grce  leurs soins, un air d'aisance qui
rjouissait.

Une lampe, dont un abat-jour attnuait la lumire, brlait sur la
commode, un bon feu clair flambait dans la chemine, on avait tendu un
vieux rideau en plusieurs doubles devant la fentre pour remplacer
provisoirement les carreaux briss, et sur la table, recouverte d'un
tapis, il y avait une thire, une tasse de porcelaine et deux petites
fioles de pharmacien.

C'est que le mdecin tait venu, en l'absence de M. Ravinet, il avait
saign la malade, lui avait prescrit une potion et s'tait retir en
dclarant qu'il n'y avait plus  garder l'ombre d'une inquitude.

Seule, en effet, la pleur de la pauvre jeune fille trahissait ses
souffrances et le danger qu'elle avait couru.

Etendue dans son lit, maintenant garni de bons matelas et de draps bien
blancs, la tte trs-hausse sur ses oreillers, elle respirait
librement, on le voyait au mouvement gal et rgulier de sa poitrine,
soulevant les couvertures...

Mais avec la vie et l'intelligence, la libert de rflchir  l'horreur
de sa situation et la facult de souffrir lui taient revenues.

Le front appuy sur son bras, qui disparaissait presque sous les boucles
d'or de sa chevelure, immobile, l'oeil obstinment fix dans le vide,
comme si elle et essay de percer les tnbres de l'avenir, elle et
sembl la statue de la douleur ou plutt de la rsignation, sans les
grosses larmes qui coulaient silencieuses le long de ses joues.

Sa beaut rare empruntait aux circonstances quelque chose d'immatriel
et de si saisissant que le pre Ravinet en demeura clou par
l'admiration sur le seuil de la porte reste ouverte.

Mais il ne tarda pas  songer qu'il pouvait tre surpris l, en flagrant
dlit d'espionnage, et que certainement on se mprendrait sur ses
sentiments.

Il toussa donc pour annoncer sa prsence et entra.

Au bruit, Mlle Henriette s'tait redresse. Apercevant le vieux
brocanteur:

--Ah! c'est vous, monsieur, pronona-t-elle d'une voix faible, ces dames
qui m'ont soigne, m'ont tout appris... C'est vous qui m'avez sauv la
vie!...

Elle hocha la tte, et lentement:

--C'est un triste service que vous m'avez rendu l, monsieur.

Cela fut dit simplement, mais en mme temps avec une si navrante
expression de douleur que le pre Ravinet en fut pouvant.

--Malheureuse enfant, s'cria-t-il, songeriez-vous donc  renouveler
votre horrible tentative?...

Elle ne rpondit pas. N'tait-ce pas comme si elle et rpondu: Oui.

--Mais c'est de la folie! s'cria le vieux brocanteur, en proie  la
plus vive agitation. A vingt ans, dsesprer de la vie! cela ne s'est
jamais vu. Vous souffrez, mais souponnez-vous seulement les
compensations que l'avenir vous rserve!...

Du geste, elle l'interrompit:

--Il n'tait plus d'avenir pour moi, monsieur, quand j'ai demand  la
mort un refuge...

--Cependant...

--Oh! ne cherchez pas  me convaincre, monsieur; ce que j'ai fait, je
devais le faire. Je sentais la vie me quitter, j'ai voulu abrger les
tortures... Il y avait trois jours que je n'avais mang, quand j'ai
allum du charbon ici... Et pour me le procurer, ce charbon, j'ai eu
recours  une supercherie, j'ai tromp la marchande qui me l'a donn 
crdit... Ah! Dieu sait cependant que ce n'tait pas le courage qui me
manquait!... Avec quelle joie et de quel coeur j'eusse travaill aux plus
grossiers ouvrages! Mais savais-je, moi, o et comment on trouve de
l'ouvrage!... Cent fois j'ai suppli Mme Chevassat de m'en procurer,
mais toujours elle se moquait de moi en riant, et quand j'insistais,
elle me disait...

Elle s'arrta et un flot de sang empourpra son visage. Ce que lui disait
la portire, elle n'osait le rpter. Mais c'est d'une voix que faisait
trembler la rancune de sa dignit de femme et de toutes ses pudeurs
outrages, qu'elle dit:

--Ah! cette femme est une indigne crature!...

De quoi tait capable la Chevassat, le vieux brocanteur ne pouvait
l'ignorer.

Il ne devinait que trop par quels conseils elle avait d rpondre 
cette malheureuse de vingt ans, qui en sa dtresse profonde s'adressait
 elle.

Cependant, un juron lui chappa, qui eut assurment bien tonn
l'estimable portire, et vivement:

--Assez, mademoiselle, s'cria-t-il, assez, je vous en prie... Ce que
vous avez endur, ne le sais-je pas? J'ai vu la misre de prs aussi,
moi. Votre rsolution dsespre de ce soir, je ne l'ai que trop
comprise. Comment ne s'abandonner pas soi-mme, quand on est abandonn
de tout et de tous?... Mais je ne m'explique plus votre dcouragement, 
cette heure que la situation n'est plus la mme...

--Hlas! monsieur, en quoi a-t-elle chang!...

--Comment, en quoi!... Ne suis-je donc pas l, moi! Quoi, aprs avoir eu
la chance d'arriver  temps, je vous abandonnerais! Ce serait du propre!
Non, non, jeune fille, reposez en paix, je veille, la misre
n'approchera plus. Il vous faut un dfenseur, un conseiller, me voil,
solide au poste. Et si vous avez des ennemis, gare  eux! Allons,
souriez aux jours meilleurs qui vont se lever.

Mais elle ne souriait pas; la stupeur, presque l'effroi, se peignaient
sur son visage.

Concentrant en un puissant effort tout ce qu'elle avait de pntration,
elle attachait sur le bonhomme un regard obstin, esprant arriver
jusqu'au fond de sa pense.

Lui ne laissait pas que d'tre dconcert du peu de succs de son
loquence.

--Douteriez-vous donc de mes promesses? demanda-t-il.

Elle secoua la tte, et laissant tomber ses paroles une  une, comme
pour leur donner une valeur plus grande:

--Pardonnez-moi, monsieur, pronona-t-elle, je ne doute pas... Mais je
me demande quels sont mes titres  la gnreuse protection que vous
m'offrez.

Affectant plus de surprise qu'il n'en ressentait, assurment, le pre
Ravinet levait les bras au ciel.

--Mon Dieu! interrompit-il, elle suspecte mes intentions!

--Monsieur...

--Eh! que pouvez-vous craindre de moi! Je suis vieux, vous tes une
enfant, je vous viens en aide, n'est-ce pas tout naturel et tout simple!

Elle se tut, et lui pendant un moment demeura pensif, comme s'il et
cherch la cause de cette rsistance. Tout  coup, se frappant le front:

--J'y suis! fit-il, la Chevassat vous aura parl de moi... Ah! langue de
vipre, je l'craserai quelque jour! Voyons, soyez franche, que vous
a-t-elle dit?

Il esprait un mot, au moins; il attendit... Rien.

Alors, avec une violence contenue, et en un langage inattendu, certes,
de sa part:

--Eh bien! reprit-il, ce qu'elle vous a dit, cette vieille coquine, je
vais vous le rpter. Elle vous a dit que le pre Ravinet est un
personnage quivoque et dangereux, exerant dans l'ombre toutes sortes
d'industries inconnues et inavouables... Elle vous a dit que ce vieux
est une manire d'usurier sans foi ni loi, sans autre morale que le
gain, trafiquant de tout avec tous, vendant selon le got des gens de la
vieille ferraille ou des cachemires, hypothquant son argent sur des
gages qui n'en sont pas, le talent des hommes et la beaut des femmes.
Elle a d vous dire, en un mot, que pour une femme, tre protge par
moi est un bonheur, et vous avez compris que ce serait un opprobre.

Il s'arrta, comme pour laisser  la jeune fille le temps de porter un
jugement, et d'un ton plus calme:

--Admettons, poursuivit-il, que ce pre Ravinet que vous a dit la
Chevassat existe... Il en est un autre, que bien peu connaissent, que
certains malheurs troublent profondment, c'est celui-l qui s'offre 
vous.

Se faire mauvais  plaisir, se charger mme de vices qu'on n'a pas,
c'est une tactique excellente pour ensuite tre cru sur parole quand on
se vante de certaine qualit qu'on a ou qu'on voudrait paratre avoir.

Si tel fut le calcul du vieux brocanteur, il choua compltement.
Mlle Henriette demeura de glace.

--Croyez, monsieur, fit-elle, que je vous suis reconnaissante, comme il
convient, des efforts que vous faites pour me convaincre...

Le bonhomme eut un geste de dpit.

--En un mot, vous repoussez mes offres parce que je ne trouve pas une
raison vulgaire pour les justifier... Que vous dire, cependant!...
Voyons, supposez que j'aie une fille, qu'elle s'est enfuie, que je ne
sais ce qu'elle est devenue, et que c'est en souvenir d'elle que je
voudrais tendre sur vous ma protection... Ne puis-je pas m'tre dit que
peut-tre, de mme que vous, elle se dbat dans les angoisses de la
faim, abandonne par son amant...

La jeune fille,  ce mot, plit, et se haussant sur ses oreillers:

--Vous vous mprenez, monsieur, interrompit-elle. Ma situation, je ne le
sais que trop, justifie tous les soupons, cependant, je n'ai pas
d'amant.

Alors, lui:

--Je vous crois, mademoiselle, je vous jure que je vous crois... Mais,
cela tant, comment vous trouvez-vous ici, rduite aux dernires
extrmits de la misre, vous?

Enfin, le pre Ravinet venait de frapper juste. L'motion gagnait la
jeune fille, deux larmes brlantes jaillirent de ses yeux.

--Il est de ces secrets, murmura-t-elle, qu'il n'est pas permis de
rvler.

--Mme pour dfendre son honneur et sa vie?

--Oui.

--Cependant...

--Oh! n'insistez pas, monsieur.

Si Mlle Henriette et connu le vieux brocanteur, elle et lu dans le
regard qu'il lui jeta, la satisfaction qu'il prouvait.

C'est que dsesprant, l'instant d'avant, de rien obtenir, il se croyait
dsormais assur du succs.

Le moment lui paraissait venu de frapper le coup dcisif.

--J'ai essay de forcer votre confiance, mademoiselle, pronona-t-il, je
l'avoue, mais votre intrt seul me guidait. S'il en tait autrement, me
serais-je adress  vous, quand pour surprendre les confidences que je
vous demande, je n'avais qu' dchirer une mince feuille de papier?

La malheureuse ne put retenir un cri.

--Mes lettres!

--Je les ai.

--Ah! c'est donc cela, que les dames qui me soignaient les ont en vain
cherches partout.

--J'ai voulu les soustraire  la curiosit des personnes qui taient l.

--Et... vous ne les avez pas ouvertes!

Pour toute rponse, il les tira de sa poche, et avec un beau geste, le
geste de l'innocence injustement souponne, il les posa sur le lit.

Les enveloppes, en apparence du moins, taient parfaitement intactes.
Mlle Henriette le constata d'un coup d'oeil, et tendant la main au
vieux brocanteur:

--Je vous remercie, monsieur, dit-elle.

Lui ne sourcilla pas. Il sentait que cette preuve menteuse, de probit
avanait plus ses affaires que tous ses discours; aussi se hta-t-il de
poursuivre:

--Par exemple, mademoiselle, je n'ai pu m'empcher de lire les adresses
et d'en tirer des conjectures. Qui est le comte de la Ville-Handry?...
Votre pre, n'est-ce pas? Et M. Maxime de Brvan?... C'est le jeune
homme qui venait vous visiter. Ah! si vous vouliez vous fier  moi... Si
vous saviez combien il est ais, parfois, avec un peu d'exprience, de
dnouer les situations qui semblent le plus inextricables...

Visiblement, elle tait branle.

--Du reste, ajouta-t-il, attendez d'tre remise pour prendre une
dtermination... Rflchissez, nous sommes gens de revue... Et vous ne
me direz que ce que vous jugerez indispensable pour que je puisse vous
conseiller...

--Oui, en effet, comme cela, peut-tre...

--Alors, j'attendrai, oh! tant que vous voudrez, deux jours, dix
jours...

--Soit.

--Seulement, mademoiselle, je vous en prie, jurez moi de renoncer  vos
horribles projets de suicide...

--Je vous le jure, monsieur, sur mon honneur de jeune fille!...

Le pre Ravinet eut une exclamation joyeuse.

--Adjug!... s'cria-t-il, et  demain, mademoiselle, car tel que vous
me voyez, je tombe de sommeil et je vais me coucher.

Mais il mentait, car il ne regagna pas son appartement.

Si excrable que ft le temps, il sortit, et, une fois dans la rue, il
alla se blottir dans une encoignure, d'o il pouvait surveiller
exactement l'entre de sa maison.

Il y resta longtemps, au froid et  la pluie, jurant de temps  autre et
battant la semelle pour se rchauffer.

Enfin, comme onze heures sonnaient, une voiture de place s'arrta devant
le n 23. Un jeune homme en descendit, qui sonna  la porte. On lui
ouvrit. Il entra.

--Maxime de Brvan! murmura le vieux brocanteur... Et d'une voix sourde:

--Je savais bien qu'il viendrait, le brigand, voir si le charbon a fait
son oeuvre...

Mais dj le jeune homme ressortait et remontait dans la voiture qui
partit grand train.

--Eh! eh! ricana le vieux brocanteur, pas de chance, mon garon... le
coup est manqu, et il va falloir chercher autre chose... Et je suis l,
cette fois, et je te tiens, et au lieu d'un compte  rgler, nous en
aurons deux...




II


Ce n'est gure que dans les romans qu'on voit des inconnus se prendre
soudainement d'une confiance illimite et se raconter leur vie entire
sans restrictions, sans rserver mme leurs secrets les plus intimes et
les plus chers.

Dans la vie relle, on y met plus de faons.

Longtemps aprs que le vieux brocanteur l'eut quitte, Mlle Henriette
dlibrait encore, indcise de ce qu'elle ferait le lendemain quand elle
le reverrait.

Et d'abord, elle se demandait qui pouvait tre ce singulier bonhomme,
qui lui-mme s'tait qualifi de personnage quivoque et dangereux?

Etait-il rellement ce qu'il paraissait? La jeune fille en doutait
presque.

Encore qu'elle n'et gure d'exprience, elle avait t frappe de
certaines transformations singulires et trs-sensibles du pre Ravinet.

S'animait-il, ses attitudes, ses manires et son geste juraient avec ses
habits de Monsieur de campagne, comme s'il et oubli une leon
apprise. Et en mme temps, son langage trivial et incorrect d'habitude,
et tout maill de locutions de son mtier, s'purait.

Que faisait-il? Etait-il brocanteur avant de venir s'tablir dans cette
maison de la rue Grange-Batelire, qu'il n'habitait que depuis trois
ans.

Il n'tait pas besoin de grands efforts pour imaginer le pre
Ravinet,--tait-ce mme son vrai nom?--en une situation tout autre.

Et pourquoi non? Paris n'est-il pas par excellence le refuge des
dclasss, des vaincus de toutes les luttes de la civilisation? N'est-ce
pas  Paris seulement que, perdus dans la foule, les malheureux et les
coupables, oublis et inconnus, peuvent recommencer une existence
nouvelle?

Ah! si on cherchait un peu!... Que de gens tout  coup disparus aprs
avoir jet un certain clat, on retrouverait sous des habits d'emprunt,
gagnant  des mtiers intimes leur pain de chaque jour.

Qui empchait que le vieux brocanteur ne ft un de ceux-l!

Mais tout cela n'expliquait pas suffisamment  Mlle Henriette, et de
faon  calmer ses apprhensions, l'empressement du pre Ravinet, ses
offres de service, son insistance  donner des conseils. Etait-ce pure
charit de sa part? Hlas! la charit dsintresse a rarement de ces
ardeurs.

Connaissait-il donc Mlle Henriette? S'tait-il,  un moment donn,
rcent ou loign, trouv en relations avec elle, ml  sa vie ou  la
vie des siens? Payait-il ainsi un service rendu, esprait-il au
contraire dans l'avenir quelque rcompense? Autant de problmes!...

--Me mettre  la merci de cet homme, pensait la jeune fille, n'est-ce
pas une imprudence norme!

D'un autre ct, en le repoussant, elle retombait dans cet abme de
misre o elle n'avait aperu d'autre issue que le suicide.

Or, il lui arrivait ce qui toujours advient  ceux qui, ayant attent 
leurs jours, ont t sauvs lorsque dj ils avaient puis les
angoisses de l'agonie et qu'ils avaient fini de souffrir.

Comme si l'effroyable contact de la mort et effac les douleurs du
pass et les menaces de l'avenir, elle se remettait  aimer la vie d'une
passion dsespre.

--O Daniel! murmurait-elle toute frissonnante, Daniel mon unique ami,
quelle ne serait pas ta souffrance, si tu savais que tu m'as perdue
irrmissiblement en essayant d'assurer mon salut!...

Pour se soustraire  la prilleuse protection du pre Ravinet, elle se
sentait capable de prodiges d'nergie; mais o, mais comment
l'employer, cette nergie? Toujours la voix de la froide raison lui
criait:

--Ce vieux brocanteur est ton seul espoir!...

L'ide de mentir, d'abuser le pre Ravinet par des confidences inventes
 plaisir ne lui venait pas. Elle ne songeait qu'au moyen de dire la
vrit sans la dire tout entire, cherchant comment en avouer assez pour
qu'on pt la servir, assez peu pour ne pas compromettre un secret
qu'elle avait estim plus prcieux que son bonheur, que sa rputation,
que sa vie.

C'est qu'elle tait victime, l'infortune, d'une de ces intrigues qui se
nouent et se dnouent dans le cercle troit du foyer domestique,
intrigues abominables souvent, qu'on souponne, qu'on connat mme
quelquefois et qui cependant demeurent impunies, car la loi humaine ne
saurait les atteindre...

Le pre de Mlle Henriette, le comte de la Ville-Handry, tait, vers
1845, un des plus riches propritaires de l'Anjou.

Ce n'est pas sans orgueil que les gens des Rosiers et de Saint-Mathurin
montraient aux trangers le massif chteau de la Ville-Handry, tapi au
soleil levant, au milieu d'ombrages sculaires, dans un repli de ce
coteau merveilleux qui domine la Loire.

--L, disaient-ils, demeure un brave homme, un peu fier peut-tre, mais
brave homme tout de mme.

Chose rare  la campagne, o l'envie couve des haines atroces, le comte,
malgr son titre et sa grande fortune, tait assez aim.

C'tait alors un homme d'une quarantaine d'annes, assez grand et de
bonne mine, solennel et poli, obligeant quoique froid, et trs-tolrant,
pourvu qu'on ne discutt devant lui ni la religion, ni la lgitimit, ni
la noblesse, ni le clerg, ni ses chiens de chasse, ni la supriorit
des vins d'Anjou, ni diverses choses encore, constituant l'ensemble de
ce qu'il appelait fastueusement ses opinions.

Parlant peu et jamais au hasard, il disait moins de sottises que
d'autres, et cela lui avait valu un renom d'esprit, de capacit et de
savoir dont il n'tait pas mdiocrement fier, et qu'il entretenait
soigneusement.

Libral, presque prodigue, il ne mettait gure de ct, chaque anne,
que la moiti de ses revenus. Il se faisait habiller  Paris, tait
toujours coquettement chauss, et ne sortait jamais sans gants.

Sa maison tait tenue sur un pied respectable. Il dpensait deux mille
francs par an, rien que pour l'entretien des jardins. Il avait une meute
et six chevaux. Enfin, il entretenait une demi-douzaine de grands
diables de domestiques dont les livres armories taient l'ternel
bahissement des gens de Saint-Mathurin.

Il et t complet sans sa passion pour la chasse.

La saison venue,  cheval ou  pied, par tous les temps, on tait sr de
le rencontrer, le carnier au dos, arpentant les chaumes, sautant les
haies ou barbottant dans les marais.

A ce point que les chtelaines des environs blmaient hautement ses
imprudences, lui reprochant de compromettre inutilement une sant
prcieuse.

Prcieuse!... elle l'tait en effet pour les familles pourvues de filles
 marier.

Ce gentilhomme de quarante ans, combl de toutes les faveurs de la
destine, tait clibataire.

Et, certes, ce n'taient pas les occasions qui lui avaient manqu. Il
n'tait pas une bonne mre  vingt lieues  la ronde qui ne guettt pour
sa fille cette proie magnifique... 150,000 livres de rente et un beau
nom!...

Il lui suffisait de paratre  un bal  Saumur ou  Angers pour en tre
le roi. Mres et filles rservaient pour lui leurs plus accueillants
sourires et leurs plus provocantes oeillades.

Mais toutes les avances avaient chou, et mme il avait su viter plus
d'un guet-apens conjugal adroitement tendu; car on tait all jusqu'au
guet-apens.

D'o lui venait cette horreur du mariage? Ses intimes l'expliquaient par
la prsence au chteau de certaine gouvernante, moiti lingre, moiti
dame de compagnie, assez jolie et trs intrigante. Mais il est des
mauvaises langues partout.

Cependant, un vnement arriva l'anne suivante qui ne laissa pas que de
donner beaucoup de consistance aux cancans--mdisances ou calomnies.

Un beau matin du mois de juillet 1847, on apprit la mort de cette
gouvernante, enleve en quelques heures par une congestion crbrale.

Et ds les premiers jours de septembre, c'est--dire six semaines plus
tard, le bruit se rpandit du mariage du comte de la Ville-Handry.

La nouvelle tait exacte; M. de la Ville-Handry se mariait. On n'en put
plus douter quand on vit ses bans affichs  la porte de la mairie de
Saint-Mathurin.

Et qui pousait-il, s'il vous plat? La fille d'une pauvre veuve, la
baronne de Rupert, qui tranait aux Rosiers une existence misrable,
sans autres ressources que la maigre pension qui lui revenait du chef de
son mari, mort colonel d'artillerie.

Si encore elle et t de bonne et authentique noblesse; si seulement
elle et t du pays!...

Mais point!... On ne savait mme au juste qui elle tait ni d'o elle
venait, ayant t pouse  l'tranger, en Autriche, suivant les uns et
selon les autres en Sude.

Quant  feu le colonel, on le disait baron de la faon du premier empire
et on lui contestait la particule qu'il mettait devant son nom.

Il est vrai que Mlle Pauline de Rupert, ge alors de vingt-trois
ans, tait dans tout l'clat de la jeunesse et d'une merveilleuse
beaut.

Il est vrai que jusqu' ce jour elle avait eu la rputation d'une jeune
fille modeste et sense, d'un esprit suprieur, douce, aimante, dote
enfin de toutes ces qualits rares et exquises qui sont l'honneur d'une
maison et fixent le bonheur au foyer domestique.

Mais quoi! pas un sou vaillant, pas de dot, pas mme un trousseau...

La stupeur fut profonde, et suivie tout aussitt d'un effroyable
dbordement d'indignes calomnies.

Etait-il possible, naturel, qu'un gentilhomme tel que le comte fint
ainsi, pitrement, ridiculement, qu'il poust une fille sans le sou,
une aventurire, aprs avoir eu  choisir entre les plus nobles et les
plus riches partis du pays!...

M. de la Ville-Handry n'tait-il donc qu'un sot impertinent!... Ou
plutt ne s'tait-on pas mpris sur le compte de la petite personne?...
Au lieu de ce qu'on croyait, n'tait-elle pas une hypocrite intrigante,
qui fort subtilement avait tiss dans l'ombre le filet o on voyait pris
le lion de l'Anjou!...

L'tonnement et t moindre, si on et su que madame veuve de Rupert
avait t fort lie avec la gouvernante dfunte du chteau de la
Ville-Handry. Cette circonstance, si elle et t connue, et servi de
texte  de bien autres histoires...

Quoi qu'il en soit, le comte ne devait pas tarder  constater le
prodigieux revirement de l'opinion publique  son endroit.

L'occasion lui en fut fournie lors de ses visites de noces, quand il
prsenta sa jeune femme  Angers et dans les chteaux des environs.

Plus de sourires accueillants, plus de provocantes oeillades, plus de
jolies mains blanches furtivement tendues aux siennes!...

Les portes qui jadis semblaient s'ouvrir seules  deux battants ds
qu'il se prsentait, maintenant s'entre-billaient  peine de mauvaise
grce. Quelques-unes mme restrent fermes, les matres lui faisant
dire qu'ils taient absents, alors qu'il savait d'une faon sre et
positive qu'ils taient chez eux.

Une dame fort noble et encore plus dvote, en possession de donner le
ton, avait prononc ce mot dcisif:

--Certes, je ne recevrai jamais une pronnelle qui enseignait la musique
 mes nices, et-elle englu et pous un Bourbon!

C'tait vrai. Cruellement afflige de voir sa mre prive de ces
douceurs de l'aisance que l'ge rend si ncessaires, Mlle Pauline
avait donn dans le voisinage des leons de piano, qu'on lui payait Dieu
sait quel prix!

N'importe, on s'armait contre elle de son noble dvouement. On lui et
fait un crime des plus admirables vertus.

C'est que c'est  elle surtout qu'on en voulait. La rencontrait-on
seule, on dtournait la tte pour ne la pas saluer. Et lorsqu'elle tait
au bras de son mari, il y avait des gens qui parlaient fort amicalement
au comte et qui n'adressaient pas la parole  la comtesse, comme s'ils
ne l'eussent point vue ou comme si elle n'et pas exist.

Mme les impertinences de ce genre allrent si loin, qu'un jour M. de la
Ville-Handry, exaspr, hors de lui, saisit au collet un gentilhomme,
son voisin, et le secoua rudement en lui criant  deux pouces du visage:

--Ne voyez-vous donc pas Mme la comtesse, ma femme!... Quelle
correction vous faut-il pour vous gurir de votre myopie!...

Menac d'un duel, l'insolent fit bravement les plus plates excuses, et
cet acte de vigueur rendit les gens circonspects.

Mais les sentiments n'en furent point modifis. La guerre ouverte
dgnra en une sourde hostilit, voil tout...

Cependant la destine, meilleure que les hommes, rservait  M. de la
Ville-Handry une rcompense bien inattendue de l'hrosme dont il avait
fait preuve en pousant, lui, si riche, une fille pauvre.

Un frre de Mme de Rupert, banquier  Dresde, mourut, lguant  sa
chre nice Pauline environ 1,500,000 francs.

Cet homme si riche, qui, de sa vie, n'avait envoy un secours  sa soeur,
qui et dshrit la fille du soldat de fortune, avait t flatt
d'crire en tte de son testament le nom de haute et puissante
comtesse de la Ville-Handry.

Cet hritage inespr et d ravir la jeune femme. N'allait-il pas la
venger victorieusement des plus ineptes calomnies et lui ramener
l'opinion!... Et pourtant, jamais on ne la vit si triste que le jour o
la grande nouvelle parvint au chteau.

C'est que ce jour-l, peut-tre, elle maudit son mariage... C'est qu'en
dedans d'elle-mme une voix s'leva qui lui reprochait amrement d'avoir
cd aux ordres, aux supplications de sa mre...

Fille incomparable, de mme qu'elle devait tre la meilleure des mres
et la plus chaste des pouses, elle s'tait dvoue, et voici que les
vnements donnaient tort  son sacrifice et la punissaient de ce
qu'elle avait fait son devoir.

Ah! que n'avait-elle combattu, rsist, gagn du temps!...

C'est que, jeune fille, elle avait rv un autre avenir... C'est
qu'avant d'accorder sa main au comte, spontanment et librement elle
avait donn son coeur  un autre... C'est qu'elle avait aim du plus naf
et du plus chaste amour un jeune homme de deux ou trois ans seulement
plus g qu'elle, Pierre Champcey, le fils d'un de ces richissimes
cultivateurs comme on en compte par centaines le long de la valle de la
Loire.

Lui l'adorait.

Malheureusement un obstacle ds le premier jour s'tait dress entre
eux, infranchissable: la pauvret de Pauline.

Y avait-il  esprer que le pre et la mre Champcey, ces pres paysans,
permettraient  un de leurs fils,--ils en avaient deux,--cette folie qui
s'appelle un mariage d'amour?

Ils s'taient impos de rudes sacrifices pour leurs enfants. L'an,
Pierre, se destinait au barreau; l'autre, Daniel, qui voulait tre
marin, travaillait pour entrer au Borda.

Et les Champcey n'taient pas mdiocrement fiers d'avoir fait des
messieurs de leurs gars. Mais ils disaient  qui voulait l'entendre
qu'en change de cette dot, l'ducation, ils comptaient exiger de leurs
brus force espces sonnantes.

Pierre connaissait si bien ses parents que jamais il ne leur parla de
Pauline.

--Quand j'aurai l'ge des sommations respectueuses, pensait-il, ce sera
une autre affaire...

Hlas! pourquoi Mme de Rupert n'avait-elle pas voulu que sa fille
restt libre jusque-l!

Pauvre jeune femme!... Le jour o elle tait entre au chteau de la
Ville-Handry, elle s'tait jur d'ensevelir cet amour si avant au fond
de son coeur que jamais il ne troublerait sa pense... Et elle s'tait
tenu parole.

Mais voici que tout  coup il surgissait plus ardent et plus vivace
qu'autrefois, l'oppressant jusqu'au spasme, doux et triste comme un
souvenir de bonheur envol, et en mme temps cruel et dchirant comme un
remords.

Ainsi qu'en un songe, elle revoyait Pierre, tel qu'en leur premire
adolescence, alors qu'il se glissait  la brune jusqu' son pauvre
logis, alors que, furtivement, elle entr'ouvrait la fentre pour
l'apercevoir.

Qu'tait-il devenu?... Lorsqu'il avait appris qu'elle allait pouser le
comte, il lui avait crit une lettre dsespre, o il l'accablait
d'ironies et de mpris... Puis, qu'il et oubli ou non, il s'tait
mari, lui-mme, et eux, qui s'taient bercs de ce rve de cheminer
dans la vie appuys l'un sur l'autre, spars  jamais, ils suivaient
chacun son chemin...

Seule, enferme dans sa chambre, longtemps la malheureuse se dbattit
contre ces spectres du pass qui l'obsdaient.

Mais si quelque pense coupable fit monter le rouge  son front, elle
sut en triompher.

Loyale et vaillante, elle renouvela le serment qu'elle s'tait fait de
se consacrer entire  son mari... Il l'avait tire de la misre pour
lui donner sa fortune et son nom, en change elle lui devait le bonheur.

Et certes,  s'affermir dans ces rsolutions, il y avait de sa part
quelque courage.

Aprs deux ans de mnage, le caractre du comte n'avait plus pour elle
de secrets... Elle avait mesur l'troitesse de son esprit, le vide
dsolant de sa pense, la scheresse de son coeur...

Sous le brillant gentilhomme accept comme une capacit, selon
l'expression du pays, elle avait dcouvert un tre absolument nul,
born, incapable d'une ide si on ne la lui soufflait, et avec cela
prtentieux, infatu de ses mrites et poussant l'obstination jusqu'
l'absurde.

Et, pour comble, M. de la Ville-Handry n'tait pas loin de har sa
femme... On lui avait tant insinu qu'elle n'tait pas  sa hauteur,
qu'il avait fini par le croire... Enfin, il s'en prenait  elle de son
prestige vanoui.

Accable de la lourde tche chue  Mme de la Ville-Handry, une femme
vulgaire et pens que garder la foi conjugale  un homme tel que le
comte, ce serait assez de vertu.

Mais la comtesse n'tait pas une femme vulgaire.

Rsigne, elle se promit d'avoir du moins la coquetterie de la
rsignation.

Il est vrai que dsormais un berceau ador enchanait son me au foyer.
Elle avait une fille, son Henriette, et, sur cette chre tte blonde,
elle btissait un monde de merveilleux projets...

C'est de ce moment qu'elle sortit de l'inertie o elle s'assoupissait
depuis deux ans, et qu'elle se mit  tudier le comte avec cette
prodigieuse perspicacit que dveloppe un grand intrt en jeu.

Un mot de M. de la Ville-Handry devait l'clairer. Un matin, comme ils
achevaient de djeuner en tte  tte:

--Ah! Nancy t'aimait bien, lui dit-il, la veille de sa mort,
lorsqu'elle sentait qu'elle tait perdue, elle me conjurait de
t'pouser.

Cette Nancy, c'tait la dfunte gouvernante du chteau.

Aprs cette maladresse du comte, point n'tait besoin de longues
rflexions pour comprendre le rle qu'avait jou cette femme.

Il devenait vident que, modestement efface dans l'ombre, protge par
l'intriorit mme de sa situation, elle avait t tout  la fois
l'intelligence, l'nergie et la volont de son matre.

Et son influence sur lui avait t si puissante qu'elle lui avait
survcu et qu'elle avait t obie par del le tombeau.

Cruellement humilie par l'aveu de son mari, la comtesse eut assez de
puissance sur elle pour ne lui eu point garder rancune.

--Eh bien!... soit, se dit-elle; pour son bonheur et pour notre repos,
je descendrai jusqu'au rle de cette Nancy!...

C'tait plus ais  rsoudre qu' excuter, M. de la Ville-Handry
n'tant pas de ceux qu'on manie ouvertement, ni mme qui se rendent  un
conseil quand on leur en a dmontr l'excellence.

Irritable, ombrageux et despote comme tous les faibles, il ne redoutait
rien tant que ce qu'il appelait une atteinte  son autorit. En tout,
pour tout, partout et toujours, il prtendait tre le matre, le
souverain arbitre. Et ses susceptibilits sur ce point taient si
intraitables et si puriles, qu'il suffisait que sa femme manifestt
l'ombre d'une volont, pour que tout aussitt il voult obstinment le
contraire.

--Je ne suis pas une girouette!... tait une de ses dclarations
favorites.

Pauvre homme, qui ne comprenait pas que pour tourner au sens contraire
du vent qui souffle on n'en tourne pas moins.

La comtesse le comprit, et ce fut l sa force.

Aprs plusieurs mois de patience et de ttonnements, il lui sembla
qu'elle avait atteint son but, et que dsormais, ds qu'elle le voudrait
srieusement, elle dirigerait  son gr les volonts de son mari.

Pour tenter l'exprience, une occasion se prsentait.

Encore que la noblesse des environs et bien rabattu de ses hauteurs, et
mme lui ft presque revenue, surtout depuis son hritage, la comtesse
estimait sa situation pnible et souhaitait ardemment quitter le pays.
Il lui rappelait d'ailleurs trop de choses qu'elle voulait oublier. Il
tait de certaines routes o elle ne pouvait passer sans que son coeur
bondit  briser sa poitrine.

Mais d'un autre ct il tait bien connu que le comte s'tait jur de
finir ses jours en Anjou, qu'il avait les grandes villes en horreur et
que la seule ide de quitter son chteau, o il avait si bien toutes ses
habitudes, le rendait d'une humeur massacrante.

On tomba donc des nues lorsqu'on l'entendit annoncer qu'il quittait la
Ville-Handry pour n'y plus revenir, qu'il avait achet un htel  Paris,
rue de Varennes, et qu'il ne tarderait pas  s'y fixer dfinitivement.

--C'est, du reste, bien malgr la comtesse, ajoutait-il en se
rengorgeant, elle ne voulait pas absolument, mais je ne suis pas une
girouette, j'ai tenu bon et elle a cd.

Si bien que, dans les derniers jours d'octobre 1851, le comte et la
comtesse de la Ville-Handry prenaient possession de leur magnifique
htel de la rue de Varennes, une demeure princire, qui ne leur cotait
pas le tiers de sa valeur, ayant t achete  un moment o les
immeubles subissaient une ridicule dprciation.

Mais avoir amen le comte  Paris n'tait qu'un jeu. La difficult
srieuse tait de l'y maintenir.

Il tait ais de prvoir que, priv du mouvement et des fatigues de la
campagne, des soucis d'une vaste exploitation et des exercices violents,
il prirait d'ennui ou se jetterait dans les dsordres.

Proccupe de ces alternatives galement redoutables, la comtesse avait
cherch et trouv un aliment  l'activit tracassire de M. de la
Ville-Handry.

Avant de quitter l'Anjou, elle avait laiss tomber dans son coeur le
germe d'une passion qui, chez un homme de cinquante ans, peut remplacer
toutes les autres, l'ambition.

Et il arrivait avec le secret dsir, avec l'espoir de devenir quelqu'un,
un homme de parti, un de ces politiques remuants dont la personnalit
traverse toutes les grandes intrigues.

Seulement, avant de lancer son mari sur un terrain qu'elle jugeait fort
glissant et sem de fondrires, la comtesse s'tait rserv de le
reconnatre.

Pour cette reconnaissance, son nom et sa fortune la servirent
puissamment. Aide de ses relations, elle eut le talent de constituer un
salon. Bientt ses mercredis et ses samedis furent clbres; on fit des
dmarches pour tre invit  ses dners ou admis  ses soires intimes
du dimanche.

L'htel de la rue de Varennes devint comme un pays neutre o les
rancunes et les esprances politiques se donnrent la main.

Pendant tout l'hiver, Mme de la Ville-Handry observa.

Jamais,  la voir modestement assise prs de la chemine, on ne se ft
dout qu'elle n'tait pas uniquement occupe de sa fille, de sa jolie
Henriette, qui jouait ou lisait  ses cts.

Elle coutait cependant, et de toutes les forces de son intelligence, se
pntrant des questions, cherchant la voie  suivre, aux clairs des
discussions s'exerant  dmler les artifices des passions et des
intrts, cherchant quels ennemis craindre et sur quels allis
s'appuyer.

Pareille  ces professeurs improviss qui apprennent le matin ce qu'ils
doivent enseigner le soir, elle tudiait la leon qu'elle aurait bientt
 faire.

Un esprit suprieur, son instinct de femme, une finesse naturelle et
des aptitudes qu'elle ne se souponnait mme pas devaient abrger ce
pnible noviciat...

Les rsultats ne tardrent pas  paratre.

Ds l'hiver suivant, le comte qui, jusqu'alors, avait gard une attitude
ambigu, sortit de sa rserve et se pronona. Il se montra et plut, bien
servi qu'il tait par un extrieur fort noble, de belles manires et un
imperturbable aplomb. Il parla et on fut charm de son bon sens. Il
donna des conseils, sa pntration surprit. Il eut des partisans
trs-chauds et d'ardents dtracteurs, d'aucuns voulurent voir en lui un
futur chef de parti, il en prenait l'essor, se remuant
extraordinairement, s'agitant, crivant, discourant.

--Encore que cela m'attire des ennuis dans mon intrieur, disait-il 
ses intimes, la comtesse tant de ces femmes timides qui ne veulent pas
comprendre que les hommes sont faits pour les motions de la vie
publique... Je serais encore en Anjou, si je l'avais coute.

Elle, dlicieusement, jouissait de son ouvrage.

Les succs du comte ne la rehaussaient-ils pas dans sa propre estime en
lui prouvant sa valeur!... Ses sensations durent tre celles d'un auteur
dramatique lorsqu'il voit applaudir les types qu'il a crs.

Et ce qu'il y eut de merveilleux dans l'oeuvre de Mme de la
Ville-Handry, c'est que personne ne la souponna.

Non, personne, pas mme sa fille. Pour Henriette plus encore que pour le
monde, elle voulut que l'illusion ft entire, et elle lui apprit
non-seulement  aimer son pre, mais encore  respecter,  admirer en
lui l'homme suprieur.

Comme de raison, M. de la Ville-Handry et t le dernier  reconnatre
la vrit. On la lui et rvle qu'il et peut-tre hauss les paules.

La ligne de conduite que lui avait trace sa femme, c'est de bonne foi
qu'il croyait l'avoir trouve. Les discours qu'elle lui composait, il se
persuadait, dans la sincrit de son me, qu'il les avait penss et
coordonns, les articles de journaux et les lettres qu'elle lui
dictait, il tait bien convaincu qu'il les avait mdits et crits...

Et mme, quelquefois il s'tonnait du peu de jugement de la comtesse,
lui faisant remarquer d'un air d'ironique piti que les actes dont elle
le dtournait le plus fortement taient prcisment ceux qui lui
russissaient le mieux.

Mais il n'tait pas de railleries capables de dtourner Mme de la
Ville-Handry de ce qu'elle croyait son devoir ni de lui arracher un mot
ou seulement un sourire qui l'eussent venge.

Impassible sous les sarcasmes de son mari, elle baissait la tte.

Et plus il triomphait en son inepte suffisance, plus elle
s'applaudissait de son oeuvre, trouvant au-dedans d'elle-mme et dans
l'approbation de sa conscience de sublimes compensations.

Le comte avait eu ce rare dsintressement de la prendre sans dot; elle
lui avait d un grand nom et une fortune considrable; mais, en change
et sans qu'il s'en doutt, elle lui avait assur une situation qui
n'tait pas sans clat; elle lui avait donn le seul bonheur que pt
goter cette me petite et vulgaire, insensible  tout ce qui n'tait
pas satisfaction de la vanit.

Ds lors, elle ne lui devait plus rien.

--Oui, nous sommes quittes, se disait-elle, bien quittes!...

Et elle se reprochait moins les heures o sa pense chappant  sa
volont se reportait vers l'homme choisi par elle autrefois, vers
Pierre.

Pauvre garon!... elle lui avait port malheur!...

Sa vie avait t brise le jour o il s'tait vu abandonn de celle
qu'il aimait plus que la vie. De ce moment, il n'avait plus eu de
volont. Et ses parents ayant enfin dnich--c'tait leur mot--une bru
 leur convenance, il l'pousa.

Mais le pre et la mre Champcey n'avaient pas eu la main heureuse.

La jeune fille, trie par eux entre cinquante, apportait cent mille cus
de dot, c'est vrai, mais ce fut une mauvaise femme.

Et, aprs huit annes d'un mnage qui, ds le premier jour, avait t un
enfer, abreuv de dgots, atteint en son honneur par l'indigne conduite
de celle qui portait son nom, n'ayant pas d'enfants, Pierre Champcey
s'tait brl la cervelle.

Mais ce n'est pas  Angers, o il occupait un poste important, qu'il
accomplit cet acte de dsespoir.

Il vint se tuer aux environs des Rosiers, dans un petit chemin creux
conduisant  la maison jadis occupe par Mme de Rupert.

Des paysans qui se rendaient au march de Saumur trouvrent son cadavre,
au matin, tendu sur le revers d'un foss. La balle l'avait si
affreusement mutil qu'on ne le reconnut pas tout d'abord, et ce suicide
fit un bruit norme...

Ce fut M. de la Ville-Handry qui apprit  sa femme cette lugubre
histoire.

Il ne comprenait pas, il l'avouait, qu'un garon bien pos, plein
d'avenir, et qui avait vingt-cinq bonnes mille livres de rentes fint
ainsi d'un coup de pistolet.

--Et quel singulier endroit il a t choisir pour ce suicide! ajoutait
le comte. Evidemment, il y avait de la folie dans son fait.

Mais la comtesse n'entendait plus son mari, elle s'tait vanouie.

Pourquoi Pierre avait voulu mourir dans ce petit chemin, tout ombrag de
vieux ormes, elle ne le comprenait que trop.

--C'est moi qui l'ai tu, pensait-elle, moi!

Si rude fut le coup qu'elle faillit n'y pas survivre. Mme, elle et eu
bien du mal  expliquer le changement qui s'oprait en elle, si  la
mme poque elle n'et perdu sa mre.

Mme de Rupert s'teignit paisiblement, ayant eu ce qu'elle
souhaitait, toutes les jouissances du luxe pendant ses dernires
annes. Pelotonne en son gosme, jamais elle ne daigna s'apercevoir
qu'elle avait sacrifi sa fille.

C'tait ainsi, cependant, car jamais femme ne souffrit ce que la
comtesse endura  dater de cette heure, o la mort de Pierre vint
ajouter  toutes ses douleurs le plus cruel remords.

Ah! si sa fille ne l'et attache  l'existence!... Mais elle voulait
vivre, il fallait qu'elle vct pour son Henriette...

Ainsi elle luttait seule, sans une me  qui se confier, quand une
aprs-midi, comme elle venait de descendre au salon, un domestique vint
lui annoncer qu'un jeune homme, portant l'uniforme d'officier de marine,
sollicitait l'honneur d'tre reu.

Ce visiteur avait remis sa carte au domestique; Mme de la
Ville-Handry la prit et lut:

              _Daniel Champcey_

Daniel, le frre de Pierre!... Plus ple qu'une morte, la comtesse se
dressa comme pour fuir.

--Que dois-je rpondre?... interrogea le valet un peu surpris de
l'motion de sa matresse.

La malheureuse femme se sentait dfaillir.

--Qu'il entre, rpondit-elle d'une voix  peine distincte, qu'il
entre!...

L'instant d'aprs entrait un jeune homme de vingt-trois  vingt-quatre
ans,  la physionomie ouverte et franche, au regard droit et clair,
rayonnant d'intelligence et d'nergie.

Du doigt la comtesse lui montra un fauteuil en face d'elle. Quand il se
ft agi de la vie de sa fille, elle n'et pu prononcer une parole.

Lui ne put faire autrement que de remarquer ce trouble trange, mais il
n'en devina pas la cause. Pierre n'avait jamais prononc tout haut le
nom de Pauline de Rupert.

Il s'assit donc, et sans embarras comme sans forfanterie, il expliqua
les motifs qui l'amenaient.

Sorti du Borda avec un des premiers numros, il tait prsentement
enseigne de vaisseau  bord du _Formidable_. Victime d'un passe-droit
qui risquait de compromettre sa carrire, il avait sollicit et obtenu
un cong, et venait demander justice au ministre de la marine. Son droit
tait vident, mais il savait qu'une solide recommandation n'a jamais
gt une bonne cause... Bref, il esprait que M. de la Ville-Handry,
dont on vantait en Anjou l'influence et l'obligeance, consentirait 
l'appuyer prs du ministre.

Peu  peu, en l'coutant, la comtesse avait repris une partie de son
sang-froid.

--Mon mari sera heureux de servir un compatriote, monsieur,
rpondit-elle, il vous le dira lui-mme si vous voulez bien l'attendre
et nous rester  dner...

Daniel resta.

A table, il se trouva plac prs de Mlle Henriette, alors ge de
quinze ans, et en les contemplant ainsi l'un prs de l'autre, si jeunes,
si beaux tous les deux, la comtesse fut comme illumine d'une ide
soudaine qui lui parut une inspiration du ciel.

Pourquoi ne confierait-elle pas la destine, le bonheur, de sa fille au
frre de ce pauvre mort qui l'avait tant aime?... Ne serait-ce pas tout
 la fois un hommage  sa mmoire et une sorte de rparation?...

--Oui, il le faut, se rptait-elle, le soir avant de s'endormir, Daniel
sera le mari de mon Henriette.

C'est pourquoi, moins de quinze jours plus tard, M. de la Ville-Handry
disait  un de ses confidents habituels, en lui montrant Daniel:

--C'est un fort remarquable sujet que ce jeune Champcey, plein d'avenir
et qui ira loin... et quand il aura quelques annes de plus et les
paulettes de lieutenant, s'il plaisait  ma fille et qu'il me la
demandt, je ne sais si je ne rpondrais pas oui. La comtesse en
penserait et en dirait ce qu'elle voudrait, je suis le matre...

Aprs cela, Daniel devait fatalement devenir l'hte assidu de l'htel de
la rue de Varennes.

Non seulement il avait obtenu entire satisfaction, mais encore une
protection puissante venait de le faire attacher provisoirement au
ministre de la marine, avec promesse d'un embarquement avantageux.

Ainsi Henriette et Daniel furent rapprochs, et, en apprenant  se
connatre, apprirent  s'aimer...

--Mon Dieu! pensait la comtesse, que n'ont-ils quelques annes de plus!

C'est que depuis quelques mois les plus noirs pressentiments la
troublaient. Il lui semblait qu'elle n'avait plus longtemps  vivre, et
elle frmissait  l'ide de laisser sa fille sans autre protecteur que
le comte...

Si encore Henriette et connu la vrit; si, au lieu d'admirer en son
pre l'homme suprieur, elle et appris  s'en dfier!...

Vingt fois, Mme de la Ville-Handry fut sur le point de livrer son
secret... Hlas! un excs de dlicatesse la retint toujours...

Une nuit, comme elle revenait d'un bal officiel, elle se sentit prise de
frissons et de vertiges.

Sans tre autrement inquite, elle demanda une tasse de tilleul.

Elle tait debout, devant la chemine, se dcoiffant, quand on la lui
apporta... Mais au lieu de la prendre, elle porta brusquement les mains
 sa poitrine, poussa un cri rauque et tomba  la renverse...

On la releva. En un instant, l'htel fut sur pied. On courut chercher
des mdecins... Soins inutiles...

La comtesse de la Ville-Handry venait de succomber  la rupture d'un
anvrisme.




III


Rveille par les clameurs de l'htel, les voix dans les corridors, les
pas le long des escaliers, comprenant qu'un grand malheur venait
d'arriver, Mlle Henriette s'tait prcipite dans la chambre de sa
mre.

L, elle avait entendu cette fatale dclaration des mdecins:

--Tout est fini!

Ils taient cinq ou six dans la chambre, et l'un d'eux, les paupires
bouffies de sommeil et billant de fatigue, avait attir le comte dans
un coin, et tout en lui serrant les mains rptait:

--Du courage, monsieur le comte, du courage!...

Lui, affaiss, l'oeil morne, le front blme et moite d'une sueur froide,
n'entendait pas, car il ne cessait de balbutier:

--Mais ce ne sera rien, n'est-ce pas, ce ne sera rien!...

C'est qu'il est de ces malheurs si grands, si terribles, si effroyables
en leur soudainet, que l'esprit rvolt se refuse  les accepter, se
dfend de les croire et les nie, mme en face de l'crasante ralit.

Comment imaginer, concevoir, admettre, que la comtesse qui l'instant
avant tait l, pleine de vie, rayonnante de sant, dans la force de
l'ge, heureuse en apparence, souriante, aime, comment croire que la
comtesse n'tait plus.

On l'avait tendue sur son lit, avec sa toilette de bal, une robe de
satin bleu garnie de dentelles; elle avait encore des fleurs dans les
cheveux, et la catastrophe avait t si foudroyante que, morte, elle
gardait toutes les attitudes de la vie, la chaleur, la transparence de
la peau, la flexibilit des membres...

Mme ses yeux, rests grands ouverts, conservaient encore leur
expression, trahissant le dernier sentiment qui avait agit son me:
l'effroi.

Comme si, en cette seconde suprme, elle et eu la rvlation de
l'avenir que sa discrtion imprudente rservait  sa fille.

--Non, ma mre n'est pas morte!... elle ne peut tre morte!... s'criait
Mlle Henriette.

Et elle allait d'un mdecin  l'autre, les pressant, leur ordonnant de
chercher, de trouver quelque chose...

Que faisaient-ils l, consterns, au lieu d'agir!... Ne la
sauveraient-ils donc pas, eux, dont l'tat tait de gurir et qui
avaient d en sauver bien d'autres!...

Eux se dtournaient, troubls par cette douleur poignante, traduisant
leur impuissance par leurs gestes, et alors la pauvre fille revenait au
lit, et, penche sur sa mre, elle piait avec une affreuse expression
d'garement, le retour de la vie.

Il lui semblait qu'elle allait sentir battre encore sous sa main ce
noble coeur et que ces lvres  jamais scelles du sceau de la mort
allaient s'entr'ouvrir pour la rassurer.

On voulait la dtourner de ce dchirant spectacle, on la suppliait de se
retirer dans sa chambre, elle s'obstinait  rester... On essaya de
l'loigner de force, elle se cramponna aux meubles, jurant qu'on lui
arracherait les bras plutt que de l'entraner...

Jusqu' ce qu'enfin la vrit clatant dans son esprit, elle s'abattit 
genoux au pied du lit, cachant son visage dans les couvertures, rptant
 travers ses sanglots:

--Mre!... mre bien-aime!...

Au matin seulement, quand le jour se leva blafard et terne--on tait 
la fin de janvier--des religieuses arrivrent qu'on tait all chercher,
puis des prtres. Un peu plus tard, parut un ami de M. de la
Ville-Handry qui se chargea de toutes ces dmarches dsolantes qu'exige
la civilisation, qui troublent et exasprent la douleur.

Le surlendemain, eurent lieu les obsques de la comtesse.

M. de la Ville-Handry reut les compliments de condolance de deux cents
personnes, vingt-cinq ou trente dames allrent embrasser Mlle
Henriette en l'appelant pauvre chre enfant...

Puis on entendit des pitinements dans la cour; une dispute de cochers,
le commandement de l'ordonnateur, puis enfin le roulement funbre du
char... Et ce fut tout...

Dans sa chambre, Mlle Henriette priait et pleurait...

Le soir, pour la premire fois depuis leur malheur, le comte de la
Ville-Handry et sa fille se mirent  table... mais ils ne purent avaler
une bouche... Comment en auraient-ils eu la force, en voyant vide pour
toujours la place occupe par celle qui avait t l'me de la maison!

Et ainsi, pendant longtemps encore, chaque repas fut un renouvellement
de leur douleur... Dans la journe, on les rencontrait errant dans
l'htel, sans raison, comme s'ils eussent cherch, attendu ou espr
quelque chose...

Mais il tait encore, loin de l'htel, un coeur loyal et bon, qu'avait
cruellement atteint la mort de la comtesse: Daniel. Il l'aimait comme
une mre, et au-dedans de lui, la voix mystrieuse du pressentiment lui
disait qu'en la perdant c'tait presque Henriette qu'il perdait.

Plusieurs fois il s'tait prsent rue de Varennes; ce ne fut qu'au bout
de quinze jours que la jeune fille permit qu'il fut reu.

Elle le regretta en l'apercevant. Il avait souffert presque autant
qu'elle-mme; elle le voyait bien  ses joues ples et  ses yeux
rougis.

Longtemps ils demeurrent l'un prs de l'autre, assis dans le salon,
sans mot dire, mus cependant, et comprenant que mler ainsi leurs
larmes, c'tait confondre leur avenir.

Le comte, lui, pendant ce temps, arpentait le salon de long en large.

C'tait  ne pas le reconnatre, tant il tait chang. Il y avait de
l'effarement dans son fait, quelque chose de l'effroi d'un paralytique,
dont les bquilles tout  coup se briseraient.

Se rendait-il compte de l'immensit de la perte qu'il avait faite?
Vaniteux comme il l'tait, c'est moins que probable.

--Je reprendrai le dessus ds que je me remettrai aux affaires,
disait-il.

Pour son malheur, il s'y remit, et  une poque o elles devenaient
difficiles et o il devait avoir  rsoudre les plus graves questions.

Deux ou trois fautes absurdes, ridicules, impardonnables, le perdirent 
tout jamais. Sa situation politique s'croula, c'en fut fait de son
influence.

Cependant son pass demeura intact. La vrit, nul ne la souponna.
L'affaiblissement si rapide de ses facults, ou l'attribua uniquement au
chagrin qu'il ressentait de la mort de la comtesse.

--Qui et cru qu'il l'aimait tant que cela, dit-on.

Mlle Henriette fut trompe comme les autres, plus que les autres.

Mais loin de diminuer, son respect et son admiration pour son pre
augmentrent. Elle le chrit davantage en voyant ce qu'elle prenait pour
l'effet d'une incurable douleur.

Il tait fort affect en effet, mais uniquement de sa chute. D'o
venait-elle? Il avait beau se mettre l'esprit  la torture, il n'en
apercevait aucune cause raisonnable.

--C'est  n'y rien comprendre, rptait-il sans cesse.

Et il parlait de complot organis, de coalition de ses ennemis,
dplorant la noire ingratitude des hommes et leur versatilit.

Dans les commencements, il avait song  se retirer en Anjou. Mais, peu
 peu, les jours succdant aux jours, et aux semaines les mois, les
blessures de sa vanit se cicatrisrent, il oublia et prit d'autres
habitudes.

On le vit plus assidu  son cercle, il monta souvent  cheval, il
frquenta les thtres et dna de temps  autre dehors.

Mlle Henriette s'en rjouissait, la sant de son pre lui ayant,  un
moment, donn de srieuses inquitudes.

Mais son tonnement fut immense, quand elle le vit quitter ses vtements
habituels, un peu svres comme il convenait  son ge, pour adopter les
modes excentriques, des pantalons trs-clairs et des vestons  longs
poils.

Quelques jours plus tard, ce fut bien pis.

Un matin, quand M. de la Ville-Handry entra dans la salle  manger pour
djeuner, il avait, lui tout blanc la veille, la barbe et les cheveux du
plus beau noir.

Mlle Henriette ne put retenir un cri de surprise.

Alors, lui, souriant, mais avec un visible embarras:

--C'est un essai, dit-il, que mon valet de chambre m'a persuad de
faire, il prtend que cela va mieux  mon teint et me rajeunit.

Evidemment quelque chose d'trange tait survenu dans l'existence de M.
de la Ville-Handry. Mais quoi?

Si elle ne savait rien de la vie, si elle tait l'innocence mme,
Mlle Henriette tait femme, c'est--dire servie par un instinct
suprieur  toutes les expriences. Rflchissant, elle croyait bien
deviner.

Le comte se proccupait de ce qui lui seyait le mieux, il s'efforait de
se rajeunir, il cherchait  plaire, donc une femme devait se trouver au
fond de ce mystre.

Attriste plutt qu'inquite, la jeune fille, aprs trois jours
d'hsitations, finit par se confier  Daniel.

Mais aux premiers mots qu'elle pronona, il l'interrompit, et devenu
plus rouge qu'elle:

--Ne prenez nul souci de cela, mademoiselle, dit-il, et quoi que fasse
monsieur votre pre, n'y prenez point garde.

Le conseil tait plus facile  donner qu' suivre, les habitudes du
comte devenant de plus en plus excentriques.

Insensiblement il avait loign ses anciens amis et ceux de la comtesse,
et il remplaait cette socit d'lite par un monde singulier et fort
mlang.

C'taient maintenant des jeunes gens, qui arrivaient le matin  cheval,
en tenue plus que nglige, qui montaient les escaliers le cigare aux
dents et  qui on servait des liqueurs et de l'absinthe.

Dans l'aprs-midi, des messieurs venaient,  mine vulgaire et arrogante,
 gros favoris, portant  leur gilet des chanes normes, qui
gesticulaient haut et fort et tutoyaient les valets de pied. Ils
s'enfermaient avec le comte et le tapage de leurs disputes emplissait
toute la maison.

Quelles graves questions s'agitaient si bruyamment? Ce fut M. de la
Ville-Handry lui-mme qui l'apprit  sa fille.

Trahi par la politique, il allait se lancer, lui annona-t-il, dans les
grandes affaires, et tout en rendant  l'industrie des services
immenses, il tait sr de raliser d'normes bnfices.

Des bnfices...  quoi bon! Tant de son chef que de celui de sa femme,
le comte runissait cent mille cus de rentes. N'tait-ce donc pas assez
de cette fortune si considrable pour un homme de soixante-cinq ans et
une jeune fille qui ne dpensait pas pour sa toilette trois cents louis
par an?

Timidement, car elle craignait de blesser son pre, Mlle Henriette
osa risquer une objection.

Mais lui, aprs avoir ri du meilleur coeur, et tapant doucement sur la
joue de sa fille:

--Nous voulons donc rgenter notre pre, dit-il.

Puis srieusement:

--Suis-je donc si vieux, mademoiselle, que je doive prendre mes
invalides... Seriez-vous de l'avis de mes ennemis?...

--Oh! cher pre...

--Eh bien! mon enfant, sache qu'un homme tel que moi ne saurait, sans en
mourir, se condamner  l'inaction... Je me moque des bnfices; ce que
je cherche, c'est l'emploi de mon nergie et de mes facults.

Cette rponse si raisonnable rassura Mlle Henriette et aussi Daniel.
L'un comme l'autre ils tenaient de la comtesse une foi entire au gnie
de M. de la Ville-Handry. Selon eux, il suffisait qu'il entreprt une
chose pour qu'elle russt.

Et de plus,  part lui, Daniel songeait que la proccupation des
affaires dtournerait le comte de ses vellits de jeune homme.

Non, rien ne pouvait l'en distraire, et de plus en plus il tournait 
l'adolescent, au jeune fat. Il se coiffait sur le ct d'un petit
chapeau plat, se cambrait dans des jaquettes troites  larges revers et
ne sortait jamais sans une rose ou un camlia  la boutonnire. Se
teindre ne lui suffisant plus, il se fardait, et on et pu le suivre 
la trace dans la rue tant il s'imbibait d'odeurs.

Souvent on le voyait des heures entires immobile dans son fauteuil, les
yeux au plafond, les sourcils froncs, absorb par l'effort de sa
rflexion. L'appelait-on, il sursautait comme un malfaiteur pris en
flagrant dlit. Lui qui jadis tirait vanit de son magnifique
apptit,--une ressemblance avec Louis XIV,--il ne mangeait presque plus.
Et sans cesse il se plaignait d'touffements, de palpitations de coeur.

A plusieurs reprises, sa fille le surprit les yeux pleins de larmes--de
grosses larmes, qui traversant sa barbe teinte se teignaient et
tombaient comme des gouttes d'encre sur le devant de sa chemise.

Puis, tout  coup,  ces sances de tristesse, des accs de joie folle
succdaient, il se frottait les mains  s'enlever l'piderme, il
chantonnait, il dansait presque...

D'autres fois, un commissionnaire, presque toujours le mme, arrivait
avec une lettre... Le comte la lui arrachait des mains, lui jetait un
louis, et courait s'enfermer dans son cabinet...

--Mon pauvre pre!... disait  Daniel Mlle Henriette, il y a des
instants o je crains pour sa raison.

Enfin, un soir, aprs le dner, o il avait bu plus que de coutume,
peut-tre pour se donner du courage, le comte attira sa fille sur ses
genoux, et de sa voix la plus douce:

--Avoue, chre enfant, commena-t-il, qu'en toi-mme, au fond de ton
petit coeur, tu m'as plus d'une fois accus d'tre un mauvais pre...
J'ai l'air de t'abandonner, je te laisse seule dans cet immense htel o
tu dois t'ennuyer  prir...

Le reproche et t fond. Mlle Henriette tait plus livre 
elle-mme que la fille de l'ouvrier que le travail enchane tout le jour
 son atelier.

L'ouvrier, du moins, promne quelquefois sa fille le dimanche.

--Je ne m'ennuie jamais, cher pre, rpondit Mlle Henriette.

--Bien vrai?... Tu as donc de graves occupations?

--Certainement. D'abord, je surveille ta maison; je fais de mon mieux
pour te la rendre douce et agrable... Je brode, je couds, j'tudie...
Dans l'aprs-midi, j'ai ma matresse d'anglais et mon professeur de
piano... Le soir, je lis...

Le comte souriait, mais d'un sourire forc.

--N'importe, interrompit-il, cette existence solitaire ne saurait
durer... Il faut  une jeune fille de ton ge les conseils, l'affection,
les soins d'une femme tendre et dvoue... Aussi, ai-je song  te
donner une seconde mre...

Brusquement, Mlle Henriette retira son bras pass autour du cou de
son pre, et se dressant sur ses pieds:

--Vous songez  vous remarier! s'cria-t-elle.

Il dtourna la tte, hsita et finit par rpondre:

--Oui.

La stupeur, l'indignation, une douleur atroce, couprent d'abord la
parole  la jeune fille; mais bientt, faisant un effort:

--Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, mon pre!... pronona-t-elle
d'une voix profonde. Quoi! vous voudriez amener une femme dans cette
maison o palpite encore celle qui n'est plus!... Vous la feriez asseoir
 cette place qui tait la sienne, dans ce fauteuil qui fut le sien, les
pieds sur ce coussin brod par elle!... Peut-tre mme me
demanderiez-vous de l'appeler ma mre... Oh! non, n'est-ce pas, vous ne
commettrez jamais une telle profanation...

Pitoyable tait le trouble de M. de la Ville-Handry. Et cependant, si
elle et t moins mue, Mlle Henriette et lu dans ses yeux une
inflexible rsolution.

--Ce que je ferais serait dans ton intrt, chre fille,
balbutia-t-il... Je suis vieux, je puis mourir, nous n'avons pas de
parents, que deviendrais-tu sans un ami...

Elle devint cramoisie de honte, et tout hsitante:

--Mais, mon pre, M. Daniel Champcey...

--Eh bien!

La joie de la ruse prs de russir brillait dans l'oeil du comte.

--Il me semblait, poursuivit la pauvre jeune fille... je croyais... ma
bonne mre m'avait dit... enfin, du moment o vous recevez M. Daniel
ici...

--Tu t'imaginais que je l'avais choisi pour gendre?...

Elle ne rpondit pas.

--C'tait, en effet, une ide de ta mre... elle en avait comme cela de
singulires, contre lesquelles ce n'tait pas trop de toute ma
fermet... C'est un triste mari, mon enfant, qu'un marin, qu'une
signature du ministre spare de sa femme pour des annes.

Mlle Henriette continua de garder le silence. Elle comprenait quel
march lui proposait son pre et l'indignation l'touffait.

Lui, qui estimait en avoir assez fait pour une fois, se leva et sortit
en disant:

--Consulte-toi, mon enfant, de mon ct, je rflchirai.

Que faire, que rsoudre?... Entre cent partis contradictoires, lequel
choisir?...

Reste seule, la jeune fille prit une plume, et pour la premire fois
crivit  Daniel:

     Il faut que je vous parle _ l'instant_... Je vous en prie,
     venez...

                                  HENRIETTE.

Et ayant remis ce billet  un domestique, avec l'ordre de le porter
immdiatement, fivreuse, palpitante, l'oreille au guet, comptant les
secondes, elle attendit...

Daniel Champcey occupait, rue de l'Universit, un petit appartement de
trois pices, dont les fentres ouvraient sur les jardins de l'htel
Delahante, jardins ombreux, encombrs de fleurs et peupls d'oiseaux.

L il passait presque tout le temps que lui laissaient ses travaux du
ministre de la marine.

Une promenade avec un ami, le plus souvent avec M. Maxime de Brvan, le
thtre, quand une pice obtenait un grand succs, deux ou trois visites
par semaine  l'htel de la Ville-Handry, taient ses seules et bien
innocentes distractions.

--Une vraie demoiselle pour la sagesse, ce marin-l, disait son portier.

C'est que s'il n'et pas t loign par sa dlicatesse native de ce
qu' Paris on nomme le plaisir, Daniel et t retenu sur la pente par
son grand et profond amour pour Mlle de la Ville-Handry.

Un amour noble et pur tel que le sien, reposant sur une confiance
absolue, suffit  remplir la vie, car il enchante le prsent et dore
d'esprances radieuses les lointains horizons de l'avenir.

Mais plus il aimait Mlle Henriette, plus Daniel se croyait tenu de la
mriter, de se montrer digne d'elle.

Ambitieux, il ne l'tait pas. Il avait embrass une profession qui lui
plaisait, il possdait dix ou douze mille livres de rentes qui, ajoutes
 son traitement, lui assuraient une modeste aisance; que souhaiter de
plus? Pour lui, rien.

Mais Mlle Henriette portait un grand nom, elle tait la fille d'un
homme qui avait occup une grande situation, enfin elle tait trs
riche, et la marit-on avec ses seuls biens propres, elle aurait encore
sept ou huit cent mille francs de dot.

Eh bien! Daniel ne voulait pas que le jour bni o elle lui accorderait
sa main, Mlle de la Ville-Handry et rien  regretter ou  dsirer.

De l un labeur obstin, incessant, une volont chaque matin plus forte
que la veille de conqurir un de ces noms clbres qui crasent les plus
vieux parchemins, une de ces positions qui,  l'amour d'une femme pour
son mari, ajoutent la fiert.

Or le moment tait propice  son ambition, au lendemain de la
transformation de notre flotte, pendant que la marine militaire en est
encore aux ttonnements et aux expriences, attendant, ce semble, la
main d'un homme de gnie.

Pourquoi ne serait-il pas cet homme? Soutenu par la pense d'Henriette,
il n'apercevait rien d'impossible, il n'imaginait pas d'obstacle qu'il
ne pt surmonter.

--Vous voyez ce b..... l, avec son petit air calme, disait le vieil
amiral Penhol  ses jeunes officiers, eh bien! il vous damera le pion 
tous...

Donc, ainsi que d'ordinaire, Daniel tait enferm dans son cabinet,
achevant un travail que lui avait demand le ministre, lorsque le valet
de pied de l'htel de la Ville-Handry lui remit la lettre de Mlle
Henriette.

D'un geste fivreux, il rompit le cachet, et ayant lu d'un coup d'oeil
les deux lignes de la lettre, il devint fort ple.

Pour que Mlle Henriette, toujours si rserve, hasardt cette
dmarche de lui crire, pour qu'elle lui crivt ces deux phrases si
pressantes en leur brivet, il fallait quelque vnement
extraordinaire.

--Est-il donc arriv un malheur  l'htel? demanda-t-il au domestique.

--Non, monsieur, pas que je sache.

--M. le comte n'est pas malade?

--Non, monsieur.

--Et Mademoiselle?

--Mademoiselle est en parfaite sant.

Daniel respira.

--Courez prvenir mademoiselle que je vous suis, dit-il au domestique,
et courez vite, si vous ne voulez pas que je sois arriv avant vous.

Le valet sorti, Daniel, en un tour de main, fut habill et s'lana
dehors.

Et tout en remontant d'un pas rapide la rue de Varennes:

--Je me serai alarm trop tt, pensait-il, essayant de rsister 
l'obsession des plus noirs pressentiments, elle a peut-tre simplement
quelque commission  me donner...

Non, ce n'tait pas cela, il le comprit bien quand, introduit au salon,
il aperut Mlle Henriette assise prs de la chemine, plus blanche
que sa collerette, les yeux rougis et gonfls par les larmes.

--Qu'avez-vous, s'cria-t-il, sans attendre seulement que la porte ft
referme, que vous est-il arriv?...

--Une chose terrible, M. Daniel.

--Parlez... vous me faites peur.

--Mon pre veut se remarier.

D'abord Daniel fut abasourdi. Puis, se rappelant soudain toutes les
circonstances de la mtamorphose du comte:

--Oh! fit-il sur trois tons diffrents, oh! oh! cela explique tout...

Mais Mlle Henriette lui coupa la parole, et, dominant son motion,
d'une voix brve, elle lui rapporta textuellement la conversation du
comte de la Ville-Handry.

Ds qu'elle eut termin:

--Vous avez devin juste, mademoiselle, pronona Daniel; c'est bien un
march que M. votre pre vous propose.

--Ah! c'est affreux!...

--Il a voulu bien vous faire entendre que de votre consentement  son
mariage dpend son consentement...

Stupfait de ce qu'il allait dire, il s'arrta court, et ce fut la jeune
fille qui ajouta:

--Au ntre, n'est-ce pas? dit-elle hardiment, M. Daniel, au ntre. Oui,
voil ce que j'avais compris, voil pourquoi je vous demande un conseil.

Malheureux!... c'tait lui demander de dicter sa destine.

--Je crois que vous devez consentir, balbutia-t-il.

Vibrante d'indignation, elle se dressa:

--Jamais! s'cria-t-elle, jamais!

Sous ce coup terrible, Daniel chancela... Jamais!... Il vit toutes les
esprances de sa vie ananties, son bonheur dtruit, Henriette perdue
pour lui...

Mais l'imminence mme du pril lui eut bientt rendu son nergie: il se
roidit contre la douleur, et d'une voix presque calme:

--Je vous en conjure, reprit-il, laissez-moi vous expliquer le conseil
que je vous donne... Croyez-moi: ce n'est pas un consentement que dsire
votre pre; vous ne sauriez vous passer du sien, pour vous marier, lui
n'a pas besoin du vtre. Il n'y a pas d'article de loi qui autorise les
enfants  s'opposer aux... folies de leurs parents. Ce que veut M. de la
Ville-Handry, c'est votre approbation tacite, la certitude d'un accueil
honorable pour sa seconde femme... Si vous refusez, il passera outre,
sans souci de vos rpugnances...

--Oh!...

--Ce n'est que trop sr, hlas! S'il vous a parl de ses projets, c'est
qu'ils sont irrvocables. Le seul rsultat de vos rsistances sera notre
sparation. Lui vous pardonnerait peut-tre encore, mais elle!...
Esprez-vous qu'elle n'abusera pas contre vous de son ascendant sur
votre pre?... Qui peut prvoir  quelles extrmits se porteront ses
rancunes!... Et ce doit tre une femme dangereuse, Henriette, capable de
tout...

--Pourquoi?

Il eut une seconde d'indcision, n'osant dire toute sa pense, puis
enfin, lentement, et comme s'il et t oblig de chercher ses mots:

--Parce que, rpondit-il, ce mariage ne peut tre qu'une spculation
effronte... Votre pre est immensment riche, c'est  sa fortune qu'on
en veut...

Si plausibles taient toutes les raisons de Daniel, il plaidait sa cause
avec tant d'ardeur, que les rsolutions de Mlle Henriette
chancelaient videmment.

--Ainsi, murmura-t-elle, vous voulez que je cde?

--Je vous en conjure.

Elle hocha tristement la tte, et d'une voix dfaillante:

--Qu'il soit donc fait selon votre volont, M. Daniel, dit-elle... Je ne
m'opposerai pas  cette profanation... Mais rappelez-vous que ma
faiblesse ne nous portera pas bonheur...

Dix heures sonnaient; elle se leva, et tendant la main au jeune homme:

--A demain soir, dit-elle; je saurai et je vous dirai le nom de la femme
que mon pre pouse, car je le lui demanderai.

Elle n'en eut pas besoin.

Le premier mot du comte, quand il aperut sa fille le lendemain, fut:

--Eh bien!... as-tu rflchi?

Elle arrta sur lui un regard qui le fora de dtourner la tte, et d'un
air rsign:

--Vous tes le matre, mon pre, rpondit-elle... Vous dire que je ne
souffrirai pas cruellement de voir entrer dans cette maison une
trangre serait mentir... Mais je serai pour elle respectueuse comme il
convient...

Ah! le comte ne s'attendait pas  un si heureux dnouement.

--Ne dis pas respectueuse, s'cria-t-il, dis tendre, prvenante et
dvoue... Ah! si tu la connaissais, un ange, mon Henriette, un ange!

--Et quel ge a-t-elle?

--Vingt-cinq ans.

Au mouvement de sa fille, le comte vit bien qu'elle trouvait la future
pouse trop jeune, aussi s'empressa-t-il d'ajouter:

--Ta mre avait deux ans de moins quand je l'pousai.

C'tait vrai, seulement il oubliait qu'il y avait vingt ans de cela.

--Du reste, poursuivit-il, tu la verras, je lui demanderai la permission
de te la prsenter... Elle est trangre, d'une excellente famille,
riche, adorablement spirituelle et jolie, et s'appelle Sarah Brandon...

Le soir, quand Mlle Henriette rpta ce nom  Daniel, il se frappa le
front d'un geste dsespr, en s'criant:

--Grand Dieu! si M. de Brvan n'a pas t tromp, c'est pis que tout ce
que nous pouvions craindre ou imaginer!...




IV


A voir le foudroyant effet de ce nom seul: Sarah Brandon, Mlle de la
Ville-Handry avait senti tout son sang se glacer dans ses veines.

Pour qu'un homme tel que Daniel ft ainsi boulevers, il fallait, elle
le comprenait bien, quelque vnement norme, inou, impossible...

--Vous connaissez cette femme, Daniel? s'cria-t-elle.

Mais lui, dj, se reprochait son peu de sang-froid, songeant aux moyens
d'attnuer son imprudence.

--Je vous jure, commena-t-il...

--Oh! ne jurez pas. Vous la connaissez...

--En aucune faon.

--Cependant...

--Il est vrai que j'en ai ou parler, autrefois, il y a fort
longtemps...

--Par qui?...

--Par un de mes amis, Maxime de Brvan, un brave et digne garon.

--Quelle sorte de femme est-ce?

--Mon Dieu! je ne saurais trop vous le dire... Maxime m'en avait parl
fort en l'air, et je ne me doutais pas qu'un jour... Si je me suis
exclam si sottement tout  l'heure, c'est que je me suis souvenu de
certaine histoire assez... fcheuse, dont Maxime la disait l'hrone, de
sorte que...

Il avait ce ridicule de ne savoir mentir, cet honnte homme, de sorte
qu'il s'emptrait dans ses phrases, dtournant la tte pour viter le
regard de Mlle Henriette.

Elle l'interrompit, et d'un ton de reproche:

--Me jugez-vous donc si faible, pronona-t-elle, qu'il faille me
dissimuler la vrit...

Il ne rpondit pas tout d'abord. Etourdi de l'tranget de la situation,
il cherchait une issue et n'en dcouvrait pas.

Enfin, prenant son parti:

--Souffrez que je me taise encore, mademoiselle, pronona-t-il. Je ne
sais rien de prcis, et c'est peut-tre  tort que je vous ai si
terriblement alarme. Je parlerai ds que je serai fix...

--Quand le serez-vous?

--Ce soir-mme, si, comme je l'espre, je trouve Maxime de Brvan chez
lui, demain matin si je le manque ce soir...

--Et si vos soupons n'taient que trop rels? si ce que vous redoutez
tant et que j'ignore se trouvait vrai, que faudrait-il faire?...

Sans une seconde d'indcision, il se leva, et d'une voix profonde:

--Je ne vous dirai pas que je vous aime, Henriette, pronona-t-il... Je
ne vous dirai pas que vous perdre, ce serait mourir, et qu'on ne tient
pas  la vie dans ma famille... vous le savez, n'est-ce pas?... Eh
bien! malgr cela, si mes craintes sont fondes, et je tremble qu'elles
ne le soient, je n'hsiterais pas  vous dire: Quoi qu'il doive en
rsulter, Henriette, au risque mme d'tre spars,  tout prix, par
tous les moyens en notre pouvoir, nous devons lutter pour empcher le
mariage du comte de la Ville-Handry et de Sarah Brandon!...

Au milieu de tant de tortures, une joie immense inonda l'me de la
pauvre jeune fille.

Ah! il tait digne d'tre aim, celui-l que son coeur, librement, avait
choisi entre tous, cet homme qui lui donnait cette tonnante preuve
d'amour.

Elle lui tendit la main, et les yeux brillants d'enthousiasme et
d'attendrissement:

--Et moi, s'cria-t-elle, par la mmoire de ma sainte mre, je jure que
quoi qu'il advienne, et dt-on employer les dernires violences morales,
jamais je ne serai  un autre qu' vous.

Daniel avait saisi cette main qui lui tait tendue, et longtemps il la
tint presse contre ses lvres... jusqu' ce qu'enfin la voix de la
raison l'arrachant  son extase:

--Il faut que je vous quitte, Henriette, dit-il, si je veux rencontrer
Maxime.

Et il s'loigna d'un pas fivreux, la tte perdue, dsespr, fou... Son
bonheur et sa vie taient en jeu et, sans qu'il y pt rien, un mot
allait faire sa destine.

Un fiacre passait, vide; il l'arrta et s'y jeta, en criant au cocher:

--Surtout, marchons... Je paye la course cent sous... 62, rue Laffitte.

L demeurait M. Maxime de Brvan.

C'tait un garon de trente  trente-cinq ans, remarquablement bien de
sa personne, blond, portant toute sa barbe,  l'oeil intelligent et  la
physionomie sympathique.

Lanc autant qu'on peut l'tre dans le monde de la haute vie, parmi
les gens dont le plaisir est l'unique affaire, M. de Brvan tait aim.

On le disait de relations trs-sres, prompt  rendre un service ds
qu'il le pouvait, bon convive et toujours prt, si un de ses amis se
battait en duel,  lui servir de tmoin.

Enfin, jamais mdisance ni calomnie n'avaient effleur sa rputation.

Et cependant, bien loin de suivre le prcepte du sage, qui conseille de
cacher sa vie, M. de Brvan semblait prendre  tche d'afficher la
sienne.

On et dit parfois qu'il s'occupait de bien tablir un alibi, tant il
entretenait les gens de ses affaires jusqu'en leurs menus dtails.

Chacun savait, d'aprs lui, que les Brvan taient originaires du Maine,
et qu'il tait le dernier, l'unique reprsentant de cette grande
famille.

Ce n'est point qu'il tirt vanit de son origine, il avouait
trs-franchement que des splendeurs de ses aeux, il ne lui restait pas
grand chose...  peine l'aisance.

Mais quel tait le chiffre de cette aisance, voil ce qu'il ne disait
pas. Avait-il quinze, vingt ou trente mille livres de rentes? ses plus
intimes l'ignoraient.

Ce qui est sr, c'est qu'il avait rsolu  son honneur et gloire ce
difficile problme de garder son indpendance et sa dignit tout en
vivant, lui relativement pauvre, avec les jeunes gens les plus riches de
Paris.

Il occupait, rue Laffitte, un modeste appartement de cent louis et
n'avait pour le servir qu'un seul domestique. Sa voiture, il la louait
au mois.

Comment Daniel tait-il devenu l'ami de M. de Brvan?... De la faon la
plus simple du monde.

Ils avaient t prsents l'un  l'autre,  un bal du ministre de la
marine, par un lieutenant de vaisseau, leur ami commun.

Ils s'taient retirs ensemble, vers une heure du matin, par un beau
clair de lune, et comme le temps tait fort doux et le pav sec, ils
avaient fum un cigare en arpentant le bitume de la place de la
Concorde.

Maxime avait-il rellement ressenti pour Daniel la sympathie qu'il
disait? Peut-tre. En tout cas, Daniel avait t sduit par les cts
excentriques de Maxime, s'merveillant de l'entendre parler avec un
stocisme tout  fait plaisant de sa misre dore.

Ils s'taient revus, puis peu  peu ils avaient pris l'habitude l'un de
l'autre...

M. de Brvan tait en train de s'habiller pour rejoindre des amis 
l'Opra, lorsque Daniel se prsenta chez lui.

Comme toujours, il eut, en l'apercevant, une exclamation de plaisir.

--Quoi! vous, s'cria-t-il, l'austre travailleur de la rive gauche,
dans ce quartier mondain,  cette heure... Quel bon vent vous amne?

Puis, soudain, remarquant la physionomie bouleverse de Daniel:

--Mais, qu'est-ce que je dis donc l, reprit-il, vous avez une mine de
dterr!... Que vous arrive-t-il?...

--Un grand malheur, peut-tre, rpondit Daniel.

--A vous!... Est-ce possible!...

--Et je viens vous demander un service.

--Ah! vous savez bien que je suis tout  vous.

Cela, en effet, Daniel le croyait.

--Je vous remercie d'avance, mon cher Maxime, mais je ne voudrais pas
vous trop dranger... Ce que j'ai  vous dire sera long et vous alliez
sortir...

Mais, d'un geste cordial, M. de Brvan l'interrompit.

--Je ne sortais que par dsoeuvrement, fit-il, parole d'honneur!...
Ainsi, asseyez-vous, et causons...

Frapp d'une sorte de vertige, incapable de rien discerner, sinon que
Henriette pouvait tre perdue pour lui, Daniel tait accouru chez son
ami, sans songer  ce qu'il lui dirait.

Au moment de s'expliquer, il demeura interdit.

Il venait de rflchir que le secret de M. de la Ville-Handry n'tait
pas le sien et que la loyaut lui commandait de le taire, s'il tait
possible, encore qu'il se crt sr de l'absolue discrtion de Maxime de
Brvan.

Au lieu donc de rpondre, il se mit  arpenter la chambre, cherchant en
vain quelque fable plausible, en proie  la plus extraordinaire
agitation.

A ce point que, par le temps qui court de dsordres crbraux, Maxime,
inquiet, se demandait si son ami ne devenait pas fou...

Non, car Daniel, tout  coup se planta devant lui, et d'une voix brve:

--Avant tout, Maxime, commena-t-il, jurez-moi que jamais, en aucun cas,
un seul mot de ce que je vais vous confier ne sortira de votre bouche.

Prodigieusement intrigu, M. de Brvan leva la main en disant:

--Je vous le jure sur l'honneur.

Ce serment parut rassurer Daniel... Et se croyant suffisamment matre de
soi:

--Il y a quelques mois de cela, mon cher ami, reprit-il, un soir, je
vous ai entendu raconter une histoire horriblement scandaleuse, dont
l'hrone tait une certaine Mme Sarah Brandon.

--Miss, s'il vous plat, et non pas madame...

--Soit... cela importe peu. Vous la connaissez?

--Ma foi! oui, comme tout le monde...

Ce qu'il y eut de fatuit discrte dans cette rponse, Daniel ne le
remarqua pas.

--Cela doit suffire, continua-t-il. Et maintenant, Maxime, au nom de
votre amiti, je vous adjure de me dire franchement ce que vous savez:
Quelle femme est-ce que cette miss Brandon?...

Sa contenance, son accent trahissaient si manifestement une anxit
poignante, que M. de Brvan en fut stupfait.

--Eh! cher ami, fit-il, de quel air vous me dites cela!

--C'est que j'ai  connatre la vrit, un intrt puissant, immense...

Illumin d'une ide soudaine, M. de Brvan se frappa le front.

--J'y suis, s'cria-t-il, vous tes amoureux de Sarah!

Ce dtour, pour viter de prononcer le nom de M. de la Ville-Handry,
Daniel ne l'et pas trouv; mais du moment o on le lui offrait, il
rsolut d'en profiter.

--Admettez que cela soit, fit-il avec un soupir.

Maxime levait les bras au ciel.

--En ce cas, vous aviez raison, pronona-t-il d'un ton de conviction
profonde, oui, mille fois raison, c'est peut-tre un irrparable malheur
qui vous arrive...

--C'est donc une femme bien redoutable?

L'autre haussa les paules, comme si on et exig de lui la
dmonstration d'une chose vidente par elle-mme, et simplement il
rpondit:

--Parbleu!...

Etait-il besoin que Daniel insistt, aprs cela!... Cette seule
exclamation ne levait-elle pas tous ses doutes?

Il insista, cependant.

--De grce, expliquez-vous, Maxime, fit-il d'une voix sourde... Ne
savez-vous pas que, vivant loin de votre monde, j'en ignore tout!...

Srieux comme il ne l'avait jamais t encore, Maxime de Brvan se leva,
et s'adossant  la chemine:

--Que voulez-vous que je vous dise? pronona-t-il. Crier: Casse-cou! 
un amoureux est un mtier de dupe. Crier: gare!  qui ne veut pas se
garer...  quoi bon! Aimez-vous, oui ou non, miss Sarah? Si oui... tout
ce que je vous apprendrais sur son compte ne changerait rien. Supposez
que je vous dise que cette Sarah est une crature indigne, une
sclrate, une infme faussaire, une misrable qui a dj sur la
conscience la mort de trois pauvres diables, follement pris comme vous.
Supposez que je vous dise pis encore, et que je vous le prouve!...
Savez-vous ce qui arriverait?... Vous me serreriez les mains avec
effusion, vous me remercieriez, des larmes de reconnaissance aux yeux,
vous me jureriez, dans la candeur de votre me, que vous tes  jamais
guri... et en sortant d'ici...

--Eh bien?...

--Vous iriez tout courant conter mes confidences  votre adore et la
conjurer de se disculper...

--Ah! permettez, je ne suis pas un de ces hommes...

Mais M. de Brvan peu  peu s'exaltait.

--Allez au diable!... interrompit-il, vous tes un homme comme tous les
autres... La passion ne raisonne, ni ne calcule, et c'est ce qui la fait
grande et terrible... Tant qu'on a seulement une lueur de raison au fond
de la cervelle, on n'est pas vritablement amoureux... C'est comme
cela... Et la volont n'y peut rien, ni l'nergie, ni quoi que ce soit
au monde. a est ou a n'est pas. Il y a des gens qui gravement vous
reprochent de n'tre pas ce qu'ils taient eux-mmes amoureux et de
sang-froid... turlututu! Ces gens-l me font l'effet d'une carafe
frappe reprochant au champagne de faire sauter son bouchon... Sur quoi,
tenez, mon cher, faites-moi le plaisir d'accepter ce cigare et sortons
prendre l'air...

Etait-ce vrai, ce que disait l M. de Brvan?... Est-il vrai qu'un grand
amour anantit jusqu' la facult de dlibrer, de discerner le vrai du
faux et le bien du mal? Il n'et donc pas, lui, Daniel, aim Henriette,
puisqu'il risquait de la perdre pour obir au devoir?

Oh! non, non, mille fois non... Ce n'est pas des pures et chastes amours
que parlait M. de Brvan... Il parlait de ces passions malsaines qui
tombent dans la vie comme la foudre, troublent les sens et garent la
raison, qui dvorent tout comme l'incendie et ne laissent aprs elles
que dsastres, hontes et remords...

Mais, pour cela mme, Daniel frmissait en pensant  M. de la
Ville-Handry engag dans ce terrible engrenage d'une passion folle pour
une crature indigne.

Il n'accepta donc pas le cigare que lui tendait Maxime.

--Un mot encore, de grce, fit-il. Supposons mon libre arbitre perdu, je
m'abandonne, que va-t-il donc m'arriver?...

M. de Brvan le regarda d'un air de commisration et dit:

--Peu de chose, seulement...

Et avec un geste d'un effrayant ralisme:

--C'est votre horoscope que vous demandez, fit-il d'un ton d'amer
sarcasme... Soit. Qu'avez-vous de fortune?

--Deux cent cinquante mille francs environ.

--Parfait. En six mois ils seront fondus... Dans un an, vous serez
cribl de dettes et rduit aux derniers expdients... Avant dix-huit
mois, vous en serez aux faux...

--Maxime!...

--Ah! vous avez exig la vrit, mon cher... Je passe  votre position.
Elle est admirable. Votre avancement a t aussi rapide que mrit, vous
tes, tout le monde le dit, un des amiraux de l'avenir... D'aujourd'hui
en six mois vous ne serez plus rien... Vous aurez donn votre dmission
si on ne vous a pas destitu...

--Permettez...

--Rien. Vous tes un honnte homme et le plus digne d'estime que je
sache... Aprs six mois de Sarah Brandon, vous serez tomb si bas dans
votre estime que vous vous mettrez  l'absinthe... Voil le tableau. Pas
flatt, n'est-ce pas? Mais vous l'avez voulu. Et, cette fois, en
route...

Cette fois, sa dtermination tait irrvocable, et Daniel vit bien que
s'il ne changeait pas de tactique, il n'en obtiendrait plus un mot.

Le retenant donc au moment o il ouvrait la porte:

--Pardonnez-moi, Maxime, dit-il, une ruse fort innocente que vous-mme
m'avez suggre... Sur mon honneur, ce n'est pas moi qui aime miss Sarah
Brandon.

Sa surprise cloua net sur place M. de Brvan.

--Qui donc est-ce? interrogea-t-il.

--Un de mes amis.

--Son nom?

--En me permettant de ne pas vous le dire--aujourd'hui, du moins--vous
doublerez le prix du service que je rclame de vous!...

L'accent de Daniel tait si bien celui de la vrit, qu'il n'y avait pas
 conserver l'ombre d'un doute.

Ce n'tait pas lui qui s'tait pris de miss Sarah Brandon.

Aussi, M. de Brvan ne douta-t-il pas... Mais il y avait du dpit et une
nuance d'inquitude, dans la faon dont il s'cria:

--Bravo, Daniel!... Parlez-moi des gens nafs pour jouer leur monde.

Ce fut d'ailleurs son seul reproche, et tandis que Daniel s'embarrassait
dans des excuses, il revint tranquillement s'asseoir prs du feu.

--Nous disons donc, reprit-il aprs un moment de silence, que c'est un
de vos amis qui est ensorcel?

--Oui.

--Et c'est... srieux?

--Hlas! il ne parle de rien moins que d'pouser cette femme.

L'autre, ddaigneusement, haussa les paules.

--Quant  cela, fit-il, rassurez-vous; Sarah ne consentira jamais...

--Erreur! L'ide de ce mariage ne peut venir que d'elle.

Cette fois, M. de Brvan dressa la tte, la stupeur sur le visage.

--Votre ami est donc bien riche!... s'cria-t-il.

--Immensment.

--Il a donc un grand nom ou une grande situation?...

--Son nom est un des plus beaux, des plus anciens et des plus purs de
l'Anjou.

--Et il est trs-g, n'est-ce pas?

--Il a soixante-cinq ans.

D'un formidable coup de poing, M. de Brvan branla la tablette de la
chemine, en s'criant:

--Ah!... elle avait bien dit qu'elle russirait!...

Et plus bas, tout bas, comme se parlant  lui-mme, avec un
indfinissable accent, o il y avait de la haine et de l'admiration:

--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!...

Trs-mu lui-mme, et l'esprit occup de bien autre chose que
d'observer, Daniel ne remarquait pas l'agitation de son ami.

--Maintenant, poursuivit-il, mon obsdante curiosit vous est explique.
Pour empcher le scandale et la honte d'un tel mariage, la... famille de
mon vieil ami ferait tout au monde... Mais comment lutter contre une
femme dont on ne sait ni les antcdents ni la vie...

--Oui, j'entends bien, marmottait M. de Brvan, j'entends...

La contraction de son visage trahissait un puissant effort de
rflexion... Il demeura ainsi absorb un bon moment, puis enfin se
dcidant:

--Non, je ne vois aucun moyen d'empcher ce mariage, pronona-t-il,
aucun...

--Cependant, d'aprs ce que vous m'avez dit...

--Quoi?

--De l'avidit de cette femme...

--Eh bien?

--Si on lui offrait, pour refuser, une somme considrable, quatre ou
cinq cent mille francs?...

M. de Brvan clata de rire, d'un rire qui sonnait faux.

--Vous lui offririez un million, qu'elle vous enverrait promener,
dit-il... La croyez-vous donc si sotte de se contenter d'une fraction de
la fortune, quand elle peut l'avoir tout entire, avec un beau nom
par-dessus le march, et une position!...

Daniel ouvrait la bouche pour prsenter une objection, mais M. de
Brvan, sortant de cette rserve railleuse qui lui tait habituelle,
s'animait comme s'il se ft agi d'une question  lui personnelle, et
dj poursuivait:

--C'est que vous m'avez mal compris, mon cher... Vous croyez miss
Brandon une de ces vulgaires dtrousseuses qui, effrontment et en plein
soleil, prennent un pigeon, le plument vif et le jettent aprs, tout
saignant, aux ricanements de la galerie...

--C'est d'aprs vous, Maxime...

--Eh bien! mon cher, dtrompez-vous... miss Brandon...

Il s'arrta court, et fixant sur Daniel un de ces regards comme les
juges d'instruction en jettent aux prvenus:

--En vous apprenant le peu que je sais, Daniel, fit-il d'un ton presque
menaant, je vous donne la plus grande preuve de confiance qu'un homme
peut donner  un autre. Je vous aime trop pour vous demander un serment
de discrtion... Si jamais vous mliez mon nom  cette affaire, si
jamais vous laissiez souponner de qui vous tenez vos renseignements,
vous auriez forfait  l'honneur...

Touch jusqu'au fond du coeur, Daniel saisit les mains de son ami, et les
pressant d'une treinte affectueuse:

--Ah! vous savez bien qu'on peut compter sur Daniel Champcey!...
s'cria-t-il.

M. de Brvan y comptait en effet, car il poursuivit:

--Miss Sarah Brandon est bien une de ces aventurires cosmopolites comme
les cinq parties du monde nous en envoient depuis les progrs de la
vapeur... Ni plus ni moins que les autres, elle est venue tendre  Paris
son pige  imbciles et  pices de cent sous... Mais elle est d'une
pte plus fine et plus souple que les autres... Ses ambitions sont bien
autrement leves, et chez elle le gnie de l'intrigue est  la hauteur
de l'ambition... Elle veut la fortune  tout prix. Mais elle veut aussi
les apparences de la considration...

On me prouverait que miss Sarah est ne  Mnilmontant que je ne m'en
tonnerais que mdiocrement... Elle se dit Amricaine...

Le fait est qu'elle parle l'anglais comme une Anglaise et qu'elle
connat une bonne partie de l'Amrique comme vous connaissez Paris.

Je lui ai entendu conter, au milieu d'un auditoire attendri, l'histoire
de sa famille... Je ne dis pas que j'y ai cru.

D'aprs elle, M. Brandon, son pre, vritable type du Yankee,
entreprenant et entt, aurait t dix fois tour  tour riche et
misrable, avant de mourir archi-millionnaire.

Ce Brandon, selon sa fille, tait banquier  New-York lorsque clata la
guerre entre le Nord et le Sud. Ruin du coup, il se fit soldat, et en
moins de six mois, grce  son nergie exceptionnelle, parvint au grade
de gnral. La paix l'ayant mis sur le pav, il commenait  tre fort
embarrass de sa personne, quand sa bonne toile lui fit acheter,
moyennant quelques mille dollars, d'immenses terrains o il ne tarda pas
 dcouvrir les puits de ptrole les plus abondants de l'Amrique...

Il tait en train de marcher sur les traces de Peabody, quand il prit,
victime d'un accident pouvantable. Il fut brl dans l'incendie d'un de
ses tablissements...

Quant  sa mre, miss Sarah prtend l'avoir perdue trs-jeune, dans des
circonstances effroyablement dramatiques...

--Quoi!... s'cria Daniel, personne n'a song  contrler ces
assertions?...

--Je l'ignore... Ce qui est sr, c'est qu'il est parfois des
concidences bizarres...

Je sais des Amricains, dont on ne peut suspecter la bonne foi, qui ont
connu Brandon banquier, Brandon gnral et Brandon possesseur de puits
de ptrole...

--On peut s'approprier un nom...

--Evidemment, surtout quand celui qui l'a port est mort en Amrique...
Le positif, c'est que depuis cinq ans Miss Sarah habite Paris. Elle y
est arrive double d'une certaine mistress Brian, sa parente, qui est
bien la plus sche et la plus osseuse personne qu'on puisse rver, mais
qui est en mme temps une fine mouche, s'il en fut. Elle amenait aussi
un protecteur, un sien cousin, M. Thomas Elgin, sorte de grotesque
dangereux, roide, compass, empes, qui n'ouvre gure la bouche que
pour manger, ce qui ne l'empche pas d'tre une des meilleurs lames de
Paris et de faire mouche neuf fois sur dix, au pistolet,  trente pas.

M. Thomas Elgin, qu'on appelle familirement sir Tom, et mistress Brian,
vivent toujours prs de miss Sarah.

Lors son arrive, miss Sarah s'tablit rue du Cirque, et tout d'abord
monta sa maison sur le plus grand pied. Sir Tom, qui est un maquignon de
premier ordre, lui avait dnich une paire de chevaux gris qui firent
sensation au Bois et fixrent l'attention sur elle.

O, comment et de qui s'tait-elle procur des lettres de
recommandation?... Toujours est-il qu'elle en avait qui lui ouvrirent
les salons de deux ou trois membres des plus influents de la colonie
amricaine. Le reste n'tait plus qu'un jeu. Peu  peu, elle a tendu
ses relations, elle s'est faufile, impose, si bien qu' cette heure
elle est reue dans le meilleur monde, dans le plus haut, et mme dans
certaines maisons qui passent pour fort exclusives...

Bref, si elle a ses dtracteurs, elle a ses partisans enrags... Si les
uns soutiennent qu'elle est une misrable, d'autres, et ce ne sont
pourtant pas des niais, vous en parleront comme d'un ange immacul, 
qui il ne manque que des ailes... Comme d'une pauvre orpheline qu'on
calomnie atrocement, parce qu'on envie sa jeunesse, sa beaut, son
luxe...

--Elle est donc riche?...

--Miss Brandon doit dpenser cent mille francs par an.

--Et on ne se demande pas d'o elle les tire?...

--Des puits de ptrole de feu son pre, mon cher.... Le ptrole rpond 
tout...

C'tait  croire que M. de Brvan prenait un dtestable plaisir au
dsespoir de Daniel, tant il mettait de complaisance  lui montrer
combien solidement et habilement tait taye la situation de miss Sarah
Brandon.

Esprait-il donc, en lui prouvant l'inutilit d'une lutte avec elle,
l'en dtourner?...

Ou plutt, connaissant bien Daniel,--bien mieux qu'il n'en tait connu,
hlas!--ne cherchait-il pas  le piquer au jeu en irritant son
amour-propre...

Toujours est-il que de ce ton glac qui donne au sarcasme une plus
mordante et plus cruelle amertume, il poursuivit:

--Du reste, mon cher Daniel, si jamais vous tes reu chez miss Sarah
Brandon, et on n'y est pas reu sans patronage, je vous prie de le
croire, vous serez confondu positivement du ton de son salon... On y
respire un parfum d'hypocrisie  rjouir les narines d'un quaker... Le
cant y rgne dans toute sa gloire, bridant toutes les bouches et
teignant tous les regards...

Visiblement Daniel commenait  tre fort dsorient.

--Voyons, voyons, interrompit-il, comment conciliez-vous tout cela avec
l'existence mondaine de miss Sarah?

--Oh! parfaitement, cher ami, et l clate le sublime de la politique de
nos trois fourbes... Au dehors, miss Brandon est vapore, lgre,
imprudente, coquette, tout ce que vous voudrez... Elle conduit
elle-mme, se coiffe de ct, retrousse ses jupes et abaisse son
corsage... c'est son droit, parat-il, d'aprs le code qui rgit les
jeunes filles amricaines... Mais  la maison, elle s'incline devant les
gots et les volonts de sa parente, mistress Brian, laquelle affiche
les pudeurs effarouches des plus austres puritaines... Puis, il y a l
le roide et long sir Tom qui ne badine pas... Oh! ils s'entendent, comme
larrons en foire, et les rles sont bien distribus...

Daniel eut un geste de dcouragement.

--Cette femme n'offre donc aucune prise! murmura-t-il.

--Certaine... non!

--Cependant, cette aventure, que vous m'avez conte, autrefois...

--Laquelle?... Celle de ce pauvre Kergrist?...

--Eh! le sais-je?... Elle tait affreuse, voil tout ce dont je me
souviens... Que m'importait alors miss Brandon!... tandis que
maintenant...

M. de Brvan hocha la tte:

--Maintenant, fit-il, vous croyez que cette histoire serait une arme?
Non, Daniel. Cependant, elle n'est pas longue, et je puis vous la redire
avec plus de dtails qu'autrefois...

Il y a quinze mois environ, dbarquait  Paris un charmant garon nomm
Charles de Kergrist... Il avait toutes ses illusions, vingt-quatre ans
et cinq cent mille francs...

Il vit miss Brandon et aussitt s'emballa, c'est--dire en devint
passionnment amoureux. Quelles furent leurs relations, c'est ce que nul
ne sait positivement,--je dis avec preuves  l'appui,--ce malheureux
Kergrist ayant t d'une impntrable discrtion...

Ce qui n'est que trop rel, c'est que huit mois plus tard, un matin, en
ouvrant leurs volets, les boutiquiers de la rue du Cirque aperurent un
corps qui se balanait  un mtre du sol, accroch aux ferrures des
persiennes de miss Brandon.

On s'approcha... le pendu, c'tait ce malheureux Kergrist.

Dans la poche de son pardessus tait une lettre o il dclarait qu'une
passion malheureuse lui ayant rendu la vie insupportable, il se
suicidait...

Or cette lettre, notez bien ce dtail, tait ouverte, c'est--dire
qu'elle avait t cachete, et que le cachet avait t bris.

--Par qui?...

--Laissez-moi finir. L'aventure, comme bien vous pensez, fit un bruit
pouvantable... La famille intervint, il y eut une espce d'enqute, et
on constata que des 500,000 francs que Kergrist avait apports  Paris,
il ne restait pas un rouge liard...

--Et miss Brandon n'a pas t perdue!...

Un sourire ironique plissa les lvres de M. de Brvan.

--Vous savez bien que non, rpondit-il. Mme, cette pendaison fut pour
ses partisans une occasion de clbrer sa vertu. Si elle et failli,
criaient-ils, Kergrist ne se ft point pendu. D'ailleurs,
ajoutaient-ils, est-ce qu'une jeune fille, si pure et si innocente
qu'elle soit, peut empcher ses amoureux de venir s'accrocher  ses
fentres!... Quant  la disparition de l'argent, ils l'expliquaient par
le jeu... Kergrist jouait, assuraient-ils, on l'avait vu  Bade et 
Hombourg...

--Et le monde se contenta de cette explication?

--Mon Dieu, oui... et cependant quelques sceptiques racontaient tout
autrement les choses. Ils prtendaient, ceux-l, que miss Sarah avait
t la matresse de Kergrist, et que, le voyant absolument ruin, elle
l'avait congdi un beau matin... Ils affirmaient que lui, le soir, 
l'heure o il tait reu d'ordinaire, il s'tait prsent, et que,
trouvant tout clos, aprs avoir pri et pleur en vain, il avait menac
de se tuer... et qu'il s'tait tu en effet, comme un pauvre fou qu'il
tait... Ils assuraient que, cache derrire ses persiennes, miss
Brandon avait suivi les prparatifs de suicide de ce malheureux...
qu'elle l'avait vu se hisser sur le rebord de la fentre du
rez-de-chausse, attacher la corde, passer la tte dans le noeud coulant
et se lancer dans l'espace... qu'elle avait surveill son agonie et pi
ses dernires convulsions...

--Horrible! murmura Daniel, c'est horrible!...

Mais M. de Brvan lui saisit le bras, et le serrant  lui faire mal:

--Ce n'est encore rien, fit-il d'une voix rauque... Ds que Sarah vit
que Kergrist ne bougeait plus, elle descendit l'escalier  pas de loup,
elle ouvrit sans bruit la porte de sa maison, et, se glissant
furtivement dehors, elle osa fouiller ce cadavre encore chaud pour
s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui pt la perdre... Trouvant la
lettre prpare par Kergrist, elle l'emporta, brisa le cachet et la
lut... Et quand elle se fut assure que son nom n'y tait pas, elle eut
cette audace inoue de revenir placer cette lettre o elle l'avait
prise... Et alors elle respira... Elle tait dbarrasse d'un homme qui
la gnait. Elle se coucha et dormit...

Daniel tait devenu plus blanc que sa chemise.

--Ah!... cette femme est un monstre! s'cria-t-il.

M. de Brvan ne rpondit pas.

La haine la plus atroce flambait dans ses yeux, ses lvres
tremblaient... Il ne se souvenait plus de ses savantes prcautions, de
ses rticences... Il s'oubliait, il s'abandonnait, il se livrait...

--Mais je n'ai pas fini encore, Daniel, reprit-il... Il est un autre
crime encore, dj ancien, celui-l... le dbut de miss Brandon 
Paris... qu'il faut que vous sachiez...

Un soir, il y a de cela quatre ans, le directeur de la _Socit
d'Escompte mutuel_ entra dans le bureau de son caissier et lui annona
que, le lendemain matin, le conseil de surveillance vrifierait ses
critures.

Le caissier, cet infortun se nommait Malgat, rpondit que tout serait
prt.

Mais, ds que son directeur se fut retir, il prit une feuille de papier
et crivit  peu prs ceci:

     Pardonnez-moi. J'ai t quarante ans un honnte homme, une passion
     fatale m'a rendu fou. J'ai puis dans la caisse qui m'tait
     confie, et pour masquer mes dtournements, j'ai eu recours  des
     faux. Dissimuler mon crime plus longtemps n'est pas possible. Mon
     premier vol remonte  six mois. Le dficit est de trois cent mille
     francs environ.

     Je ne saurais supporter le dshonneur que j'ai mrit, dans une
     heure j'aurai cess de vivre.

Cette dclaration, Malgat la plaa bien en vue sur son bureau, et
sortant aussitt, sans prendre un centime sur lui, il courut jusqu'au
canal pour s'y jeter.

Mais une fois l, devant cette eau noire, il eut peur...

Durant de longues heures, il erra sur la berge, demandant  Dieu une
seconde de courage... Le courage ne lui vint pas.

Que faire cependant? O fuir sans argent, o se cacher?... Retourner 
son bureau n'tait pas possible: le crime devait y tre connu...

Dsespr, il courut jusqu' la rue du Cirque et au milieu de la nuit il
frappa chez miss Brandon.

On ne savait pas qu'il ft dcouvert, on lui ouvrit.

Alors, lui, au dsespoir, raconta tout, demandant mille francs sur les
trois cent mille qu'il avait vols et donns, mille francs pour fuir en
Belgique...

On les lui refusa.

Et comme il insistait, comme il se tranait aux genoux de miss Sarah,
sir Tom le prit par les paules et le jeta dehors.

Bris par l'excs de sa violence, M. de Brvan s'tait jet sur un
fauteuil, et il y demeura longtemps, la tte basse, l'oeil fixe, le front
contract, regrettant sans doute l'abandon et la franchise de sa colre,
et d'tre rest si peu matre de soi.

Mais, lorsqu'il se releva, grce  une puissante projection de volont,
il avait ressaisi ce flegme un peu railleur qui lui tait habituel.

--Je le vois  votre contenance, mon cher Daniel, reprit-il, l'aventure
que je vous conte vous parat monstrueuse, invraisemblable,
impossible... Et cependant, il y a quatre ans, elle courut tout Paris,
grossie de cyniques dtails que j'ai passs sous silence... En fouillant
les collections de journaux, vous la retrouveriez... Mais quatre ans...
c'est quatre sicles. Sans compter que nous en avons tant vu d'autres,
depuis...

Agit d'motions tranges et comme il n'en avait ressenti de sa vie,
Daniel hochait tristement la tte.

--Aussi, n'est-ce pas le fait en lui-mme qui m'tonne, pronona-t-il...
Ce que je ne puis comprendre, c'est que cette femme ait os repousser le
malheureux dont elle tait la complice, lorsqu'il implorait d'elle les
moyens de fuir, de se drober aux recherches de la justice, de passer 
l'tranger.

--Ce fut ainsi, pourtant, affirma M. de Brvan.

Et vivement:

--Du moins,  ce que l'on assure, pronona-t-il.

Ce retour  la circonspection fut perdu pour Daniel.

--Etait-il vraisemblable, poursuivit-il, que miss Brandon n'ait pas
craint d'exasprer cet infortun et de le pousser aux rsolutions les
plus dsespres... Ivre de colre, de rage, il pouvait, en sortant de
chez elle, courir chez le commissaire de police le plus voisin et lui
tout dclarer, et donner des preuves...

M. de Brvan, d'un petit rire sec l'interrompit.

--Vous dites l, Daniel, fit-il, juste ce que rpliqurent sur le moment
les dfenseurs de miss Sarah... A cela, je rpondrai qu'il est dans son
caractre de procder par coups d'audace... Elle ne dnoue pas les
situations, elle les brise le plus brutalement possible... Sa prudence
consiste  pousser l'imprudence au del de ce qu'on peut admettre...

--Cependant...

--Faites-lui de plus l'honneur de la croire assez fine, assez
exprimente et assez perspicace pour s'entourer de prcautions inoues,
ne jamais laisser traner de preuves et savoir trier ses dupes... Elle
avait tudi Malgat de mme que plus tard elle devina Kergrist. Elle
tait sre que ni l'un ni l'autre, la tte sur le billot ne
l'accuseraient... Et nanmoins, dans cette affaire de la _Socit
d'Escompte mutuel_, ses calculs furent un peu dconcerts...

--Elle fut compromise?...

--On dcouvrit qu'elle avait reu deux ou trois fois Malgat secrtement,
car il n'tait pas admis officiellement chez elle, et les petits
journaux imprimrent ce mauvais calembour qu'une blonde trangre ne
l'tait pas aux dtournements... L'opinion hsitait, lorsqu'on apprit
qu'elle venait d'tre mande au cabinet du juge d'instruction... Ce fut
son salut, car elle en sortit plus blanche et plus immacule que la
neige des Alpes...

--Oh!...

--Et si parfaitement innocente que, l'affaire tant venue aux assises,
elle ne fut mme pas cite comme tmoin.

Daniel eut un soubresaut:

--Quoi! s'cria-t-il, Malgat eut ce dvouement hroque de subir les
angoisses de l'instruction et l'infamie d'une condamnation sans laisser
chapper un mot...

--Non... et pour cette raison que c'est par contumace que Malgat a t
jug et condamn  dix ans du rclusion.

--Qu'est-il donc devenu, ce malheureux?

--Qui sait!... Il s'est suicid, dit-on... Deux mois plus tard on
dcouvrit dans la fort de Saint-Germain un cadavre  demi dcompos,
qu'on supposa tre le sien... Et cependant...

Il tait devenu livide, et plus bas, comme s'il et rpondu moins 
Daniel qu'aux objections de son esprit, il ajouta:

--Et cependant quelqu'un qui avait vcu presque dans l'intimit de
Malgat, m'a jur l'avoir rencontr un jour, rue Drouot, devant l'Htel
des Ventes... Ce quelqu'un assurait l'avoir positivement reconnu malgr
les artifices d'un dguisement des plus habiles... Et mme songeant 
cela, je me suis dit souvent que si on ne se trompait pas, un jour
viendrait peut-tre o miss Sarah aurait un terrible compte  rgler
avec un crancier implacable...

Il passa la main sur son front, comme s'il et espr ainsi chasser des
ides importunes, et avec une gaiet force:

--Voil, cher, reprit-il, le fond de mon sac... Tous ces dtails, je les
tiens des amis et des ennemis de miss Sarah, des cancans du monde et des
racontars des journaux. Ils me viennent surtout d'une longue et
patiente observation... Et si vous me demandez quel intrt j'avais 
si bien connatre cette femme, je vous rpondrai que vous voyez devant
vous une de ses victimes... Car je l'ai aime, aussi moi, ami Daniel,
aime perdment... Mais j'tais un trop petit seigneur et une trop
maigre proie pour qu'elle me fit les honneurs du grand jeu... Le jour o
elle fut sre que ses infernales coquetteries avaient incendi mon
cerveau, que j'tais devenu fou, stupide, idiot... ce jour-l, elle
m'clata de rire au nez... Ah! tenez, elle m'a jou comme un enfant et
chass comme un laquais... Et je la hais, mortellement, comme je
l'aimais, jusqu'au crime, s'il le fallait... Et si secrtement, dans
l'ombre, sans me nommer, je puis vous aider, comptez sur moi!...

Quelles raisons Daniel avait-il de douter de la vracit de son ami?

Aucune, puisqu'il venait de lui-mme, et avec une ronde franchise, au
devant de toutes les questions...

Donc, pas un doute n'effleura la confiance du Daniel. Bien plus, il
bnit le ciel de lui envoyer cet alli, cet ami qui, vivant en pleine
intrigue parisienne, devait en connatre les ressorts et le guiderait.

Il lui prit les mains, et les serrant entre ses mains loyales:

--Maintenant, ami Maxime, c'est entre nous  la vie et  la mort...

L'autre parut touch sincrement; il eut mme un joli geste comme pour
essuyer une larme... Mais il n'tait pas homme  s'abandonner 
l'attendrissement:

--Revenons  votre ami, Daniel, reprit-il, et aux moyens d'empcher son
mariage avec miss Sarah... Avez-vous un projet, une ide?... Non... Ah!
ne vous y trompez pas, ce sera dur.

Il parut s'abmer dans ses rflexions, puis lentement et en dtachant
ses phrases comme pour leur donner plus de relief et les mieux graver
dans l'esprit de Daniel:

--C'est par miss Brandon, reprit-il, qu'il faudrait attaquer la
situation... Savoir au juste qui elle est, l serait le succs... A
Paris, avec de l'argent, on trouve des espions terriblement habiles...

Le timbre de la pendule sonnant la demie de dix heures, l'interrompit.

Il se dressa, comme illumin d'une inspiration soudaine, et trs vite:

--Mais j'y pense, s'cria-t-il, vous ne connaissez pas miss Brandon,
Daniel, vous ne l'avez jamais vue!...

--En effet...

--Eh bien! c'est un dsavantage... Il faut connatre ses ennemis, quand
ce ne serait que pour leur sourire... Je veux que vous voyez miss
Sarah...

--Mais qui me la montrera... o... quand?

--Moi, ce soir,  l'Opra o elle est, je le parierais...

Pour courir chez Mlle Henriette, Daniel s'tait habill, cela tombait
bien.

--Certes, oui, je le veux, rpondit-il.

Sans perdre un instant, ils s'lancrent dehors, et ils arrivrent au
thtre comme la toile se levait sur le quatrime acte de _Don Juan_...
Deux fauteuils d'orchestre se trouvaient libres, ils les prirent.

Faure tait en scne... Mais que leur importait la musique divine de
Mozart!...

M. de Brvan sortit sa jumelle de son tui, et parcourant la salle d'un
regard exerc, il eut bientt dcouvert ce qu'il cherchait.

Du coude il avertit Daniel, en lui passant sa jumelle:

--Tenez, l, lui souffla-t-il  l'oreille, dans la troisime loge 
partir du pilier... regardez... c'est elle!...




V


Daniel regarda.

Sur l'appui de velours de la loge que lui dsignait Maxime, se penchait,
pour mieux entendre, une jeune fille d'une beaut si rare et si
resplendissante qu'il eut peine  retenir un cri d'admiration.

Ses cheveux, d'une surprenante abondance, taient relevs assez
ngligemment pour qu'on vt qu'ils taient bien  elle; cheveux
admirables, fauves, si lumineux qu' chacun de ses mouvements il
paraissait en jaillir des gerbes d'tincelles...

Ses grands yeux de velours taient ombrags de longs cils, et selon
qu'elle les ouvrait ou les fermait  demi, ils passaient du bleu le plus
sombre au bleu clair de la pervenche.

Un rire jeune et frais, le rire naf de l'innocence s'panouissait sur
ses lvres, dcouvrant des dents invraisemblables de rgularit, de
blancheur et d'clat.

--Est-il possible, pensait Daniel, que ce soit l l'indigne crature
dont Maxime me traait le portrait!...

Un peu en arrire d'elle, mergeait de l'ombre de la loge, une grosse
tte osseuse, empanache d'un ridicule diadme de plumes, la tte de
mistress Brian, avec de gros yeux svres et une bouche dont les lvres
semblaient toujours prs de s'entr'ouvrir pour crier: Shoking!...

Enfin, dans le fond, vaguement, on distinguait, surmontant un long corps
roide, un crne luisant, des yeux mornes, un nez recourb et d'normes
favoris en nageoires... C'tait l'honorable Thomas Elgin, familirement
sir Tom.

Et  mesure qu'il lorgnait obstinment cette loge, observant cette jeune
fille si rieuse, et ces vieilles gens si placides, Daniel se sentait
envahir de toutes sortes de doutes confus.

Maxime ne se trompait-il pas?... Ne se faisait-il pas l'cho de
calomnies atroces?...

Ainsi rflchissait Daniel, et il et dit ses soupons s'il n'et eu
pour voisins des mlomanes jaloux qui, ds qu'ils le virent se pencher 
l'oreille de Maxime, murmurrent, et qui, ds qu'il pronona un mot, le
contraignirent  se taire.

Heureusement la toile ne tarda pas  tomber. Beaucoup de gens se
levrent, quelques-uns sortirent; mais Daniel et Maxime demeurrent
immobiles.

Toute leur attention se concentrait sur la loge de miss Sarah, quand la
porte du fond s'ouvrit, et un homme entra, qu' cette distance on
pouvait prendre pour un tout jeune homme, tant son teint avait d'clat,
tant sa barbe tait noire, tant ses cheveux travaills un  un par le
coiffeur foisonnaient et bouclaient sur sa tte.

Il avait le claque sous le bras, un camlia  la boutonnire, et ses
gants paille s'appliquaient si juste sur sa main que sous peine de les
faire clater, il ne pouvait remuer les doigts.

--Le comte de la Ville-Handry!... murmura Daniel.

Mais on lui frappait doucement sur l'paule; il se retourna.

C'tait M. de Brvan qui, d'un ton d'amicale ironie, lui dit:

--Votre vieil ami, n'est-ce pas? L'heureux prtendant de miss Brandon.

--Oui, c'est vrai, je l'avoue...

Sans doute, il allait expliquer les raisons de sa discrtion, quand M.
de Brvan l'interrompit:

--Voyez donc, Daniel, voyez donc!...

M. de la Ville-Handry avait pris place sur le devant de la loge, prs de
miss Sarah, et avec une affectation tudie, il lui parlait, se
penchant vers elle, gesticulant et riant de toutes les longues dents
jaunes qui lui restaient. Visiblement, il tenait  tre vu  cette place
et  s'afficher.

Mais tout  coup, miss Sarah lui ayant dit un mot, il se leva
brusquement et disparut.

La cloche de l'entr'acte sonnait, annonant que le rideau allait se
lever...

--Sortons, proposa Daniel  M. de Brvan, je souffre ici.

Il souffrait, en effet,  voir le rle ridicule que jouait le pre de
Mlle Henriette. Mais il n'avait plus de doutes: pour lui,
l'aventurire s'tait dnonce par la faon dont elle agaait ce
vieillard amoureux.

--Ah! nous aurons du mal  tirer le comte des griffes de cette
sorcire... murmura Maxime.

Sortis du thtre, ils venaient de prendre le passage pour gagner le
boulevard, lorsqu'ils virent venir  eux un homme de haute taille,
emmitoufl dans un grand pardessus, que suivait un garon portant une
grosse brasse de roses magnifiques.

C'tait le comte de la Ville-Handry.

Se trouvant nez  nez avec Daniel, il parut d'abord interdit, puis
reprenant son aplomb:

--Comment, c'est vous, mon cher, dit-il, d'o diable sortez-vous?

--Du thtre.

--Et vous fuyez avant le cinquime acte! C'est un crime de lse-Mozart,
cela... Allons, revenez et je vous promets une surprise...

Vivement, M. de Brvan se rapprocha.

--Allez, souffla-t-il  Daniel, voil l'occasion que je cherchais pour
vous...

Et saluant, il se retira.

Un peu surpris, Daniel s'tait mis  trotter aux cts du comte,
lorsqu'il le vit s'arrter devant un grand landau, dcouvert malgr le
froid, et gard par trois valets en grande livre.

A la vue du comte, tous trois se dcouvrirent respectueusement, mais
lui, sans s'inquiter d'eux, appelant le commissionnaire qui portait les
fleurs:

--Effeuille-moi, lui dit-il, toutes ces roses dans le fond de cette
voiture.

L'homme hsita... C'tait un garon fleuriste qui venait de voir payer
tous ces bouquets huit ou dix louis, et dame! il jugeait la fantaisie un
peu roide. Cependant, le comte insistant, il obit. Et lorsqu'il eut
fini:

--Voil cent sous pour ta peine! dit M. de la Ville-Handry.

Et il reprit sa course, toujours escort de Daniel de plus en plus
tonn.

Vritablement la passion le rajeunissait et lui donnait des ailes. Il
franchit d'un saut les marches du pristyle, et en moins de rien arriva
 la loge de miss Brandon.

En l'apercevant, l'ouvreuse s'tait empresse d'ouvrir.

Il prit alors la main de Daniel, et l'attirant dans la loge tout prs de
miss Sarah:

--Permettez-moi, miss, dit-il  la jeune fille, de vous prsenter M.
Daniel Champcey, un de nos officiers de marine les plus distingus.

Daniel s'inclina, saluant tour  tour mistress Brian et le roide et long
sir Tom.

--Vous n'tes pas  savoir, cher comte, rpondit miss Sarah, que vos
amis seront toujours les bienvenus.

Puis se retournant vers Daniel:

--Il y a d'ailleurs longtemps, monsieur, ajouta-t-elle, que je vous
connais.

--Moi, mademoiselle.

--Vous, monsieur... Et je sais mme que vous tes un des htes les plus
assidus de l'htel de la Ville-Handry...

Elle considra Daniel d'un air de malice nave, et toute riante, elle
reprit:

--Par exemple, le cher comte aurait peut-tre tort d'attribuer votre
assiduit  ses seuls mrites... J'ai ou parler d'une jeune fille...

--Sarah!... interrompit mistress Brian, ce que vous dites l est
inconvenant, tout  fait!...

Loin de calmer l'hilarit de miss Sarah, cette remontrance la redoubla.
Et s'adressant  sa parente, sans cesser de fixer Daniel:

--Puisque M. le comte, dit-elle, autorise les esprances de monsieur, il
est bien permis d'en parler... Il faudrait, pour les empcher de se
raliser, des choses si extraordinaires!...

De rouge qu'il tait, Daniel devint blme.

Prvenu comme il l'tait, cette dernire phrase si gaiement prononce
lui parut un avertissement et une menace.

Cependant il n'eut pas le loisir de rflchir. Le spectacle finissait;
miss Brandon jeta une pelisse sur ses paules et sortit au bras du
comte, et il dut les suivre, tranant mistress Brian, ayant sur les
talons le roide et long sir Tom.

Le landau attendait. Les valets avaient dpli le marche-pied, miss
Sarah s'lana.

Mais son pied avait  peine touch le fond de la voiture, que violemment
elle se rejeta en arrire, en criant:

--Qu'est-ce!... qu'est-ce qu'il y a l...

Le comte s'avana, la bouche en coeur:

--Vous adorez les roses, fit-il, j'ai ordonn d'en effeuiller...

Et en prenant une poigne, il la montra.

Mais aussitt la peur de miss Brandon se changea en colre:

--Vous voulez donc me fcher dcidment, fit-elle... Vous voulez donc
faire dire que j'inspire toutes sortes de folies... Gcher pour dix
louis de fleurs, le beau mrite, quand on est quatre fois
millionnaire...

Puis, voyant  la lueur du rverbre, la mine du comte s'allonger,
d'une voix  achever de lui faire perdre la raison, elle ajouta:

--Mieux et valu m'apporter vous-mme un bouquet de violettes d'un
sou...

Cependant mistress Brian s'tait installe prs de sa nice; sir Tom
monta, et ce fut ensuite le tour du M. de la Ville-Handry. Enfin le
valet de pied ferma la portire...

Alors miss Sarah se penchant vers Daniel:

--J'espre, monsieur, lui dit-elle, que j'aurai le plaisir de vous
recevoir... Le cher comte vous dira mon adresse et mes jours... Moi,
d'abord, en ma qualit d'Amricaine, j'adore les marins et je veux...

Le reste se perdit dans le bruit des roues.

La voiture qui emportait miss Sarah Brandon et le comte de la
Ville-Handry tait loin dj, que Daniel demeurait encore  la mme
place, sur le bord du trottoir, immobile, tourdi, assomm...

Tous ces vnements tranges, tombant en quelques heures, coup sur coup,
dans sa vie si calme, le bouleversaient  ce point qu'il en tait  se
demander s'il n'tait pas le jouet d'un odieux cauchemar...

Hlas, non!... Cette Sarah Brandon, qui venait de passer telle qu'une
vision blouissante, elle existait rellement, et l, sur les dalles
humides du trottoir, une poigne de roses effeuilles attestait encore
la puissance de ses sductions et la folie du comte de la Ville-Handry.

--Ah!... nous sommes perdus! s'cria Daniel, si haut que plusieurs
passants s'arrtrent, esprant peut-tre un de ces drames de la rue qui
alimentent les faits divers.

Leur attente fut due.

S'apercevant de l'attention dont il tait l'objet, Daniel haussa les
paules, et brusquement s'loigna dans la direction du boulevard.

Il avait bien promis  Mlle Henriette de lui apprendre, le soir mme,
s'il tait possible, ce qu'il aurait dcouvert, mais il tait trop tard
pour se prsenter  l'htel de la Ville-Handry: minuit sonnait.

--J'irai demain, pensa-t-il.

Et tout en longeant les boulevards, clairs encore et peupls de
promeneurs, il appliquait tout ce qu'il avait de volont et
d'intelligence  examiner bien en face et froidement la situation.

Tout d'abord, il s'tait persuad qu'il aurait affaire  quelqu'une de
ces vulgaires exploiteuses, en qute d'une retraite pour leurs vieux
jours, qui tendent leurs piges grossiers aux vieillards et aux
adolescents, qui font chanter les familles, la menace d'un mariage
honteux sur la gorge, et dont on se dbarrasse moyennant une grosse
somme, quand la prfecture de police n'y peut rien.

Alors, il avait quelque espoir.

Mais voici que tout  coup se dressait devant lui une de ces redoutables
aventurires de la haute vie, qui ont su mnager, sinon sauver les
apparences, et dont la position est assez quivoque pour leur donner
l'attrait de tout ce qui est mystrieux et trange.

Comment lutter contre une telle femme, et avec quelles armes!... Comment
l'atteindre et o la frapper?

N'tait-ce pas folie que de songer seulement  lui faire lcher la proie
magnifique prise dans ses filets, Dieu sait par quels moyens! qu'elle
devait considrer comme sienne dsormais, et dont par avance elle se
dlectait?

--Mon Dieu!... murmurait Daniel, envoyez-moi une ide...

Mais l'ide ne venait pas, et c'est en vain qu'il mettait  la torture
son esprit frapp de strilit.

Arriv chez lui, cependant, il se coucha comme d'ordinaire, mais la
conscience de son malheur devait le tenir veill.

A neuf heures du matin, n'ayant pas ferm l'oeil et bris de cette
fatigue atroce de l'insomnie, il allait se lever quand on sonna  la
porte.

Il se jeta vivement  bas de son lit, s'habilla en deux temps et courut
ouvrir.

C'tait M. de Brvan qui venait chercher des nouvelles de la
prsentation de la veille, et dont le premier mot fut:

--Eh bien?

--Hlas! rpondit Daniel, le plus sage serait de se rsigner...

--Diable! vous tes prompt  jeter le manche aprs la cogne...

--Que feriez-vous donc, vous,  ma place? Cette femme est belle 
troubler la raison... le comte est fascin.

Et avant que Maxime pt rpliquer, simplement et brivement, Daniel lui
dit son amour pour Mlle de la Ville-Handry, quelles esprances on lui
avait permis de concevoir, et comment avec ces esprances s'vanouissait
le bonheur de sa vie...

--Car il n'est plus d'illusions possibles, Maxime, ajoutait-il avec
l'accent du plus sombre dcouragement. Ce qui m'attend, je le prvois,
je le sens, je le sais. Henriette, obstinment et quand mme, fera tout
pour empcher le mariage de son pre, et jusqu'au dernier moment elle
luttera. Est-il de mon devoir de la soutenir? Oui. Russirons-nous? Non.
Mais nous nous serons fait une ennemie mortelle de miss Sarah. Et le
lendemain du jour o, malgr nous, elle sera devenue la comtesse de la
Ville-Handry, sa premire pense sera de se venger et de nous sparer 
jamais, Henriette et moi.

Si peu accessible  l'motion que dt tre M. de Brvan, le dsespoir de
celui qu'il appelait son ami le troubla visiblement.

--Bref, mon pauvre Daniel, fit-il, vous en tes  ce point o on ne sait
plus ce qu'on fait. Raison de plus pour couter les conseils d'un homme
de sang-froid. Il faut vous faire prsenter chez miss Sarah.

--Elle m'a invit...

--Bon, cela. N'hsitez pas, allez-y.

--Qu'y faire?

--Peu de chose... Vous ferez un doigt de cour  Sarah, vous serez aux
petits soins pour mistress Brian, vous tenterez la conqute de
l'honorable Thomas Elgin. Enfin, et surtout, vous couterez de toutes
vos oreilles, vous regarderez de tous vos yeux...

--J'avoue que je ne comprends pas bien.

--Quoi!... Vous ne comprenez pas que la situation de ces audacieux
aventuriers, si assure qu'elle paraisse, ne tient peut-tre qu' un
fil?... Que faut-il pour le trancher, ce fil?... Une occasion... Et
quand on a tout  attendre et  esprer de l'occasion, on la guette...

Daniel ne semblait pas convaincu.

--Miss Sarah, ajouta-t-il, me parlera de son mariage.

--Assurment.

--Que rpondrai-je?

--Rien... ni oui, ni non... vous sourirez, vous vous droberez, vous
gagnerez du temps...

Il fut interrompu par le portier de Daniel--c'tait son domestique
aussi--qui entrait, tenant une carte  la main.

--Monsieur, dit-il, c'est un monsieur qui est en bas dans une voiture,
et qui m'envoie savoir s'il ne vous drange pas...

--Le nom de ce monsieur?...

--Le comte de la Ville-Handry, voici sa carte.

--Vite, s'cria Daniel, vite, courez le prier de monter...

M. de Brvan s'tait lev vivement, il avait dj son chapeau sur la
tte, et ds que le concierge fut sorti:

--Je file, dit-il  Daniel.

--Pourquoi?

--Parce qu'il ne faut pas que le comte me trouve ici... Vous seriez
forc de me prsenter, il retiendrait peut-tre mon nom et s'il
apprenait  Sarah que je suis votre ami, tout serait fini...

Il sortait en effet, lorsqu'on entendit remuer la clef de la porte
d'entre.

--Le comte, fit-il, je suis pris.

Mais Daniel, ouvrant rapidement sa chambre, l'y poussa et referma la
porte.

Il tait temps, le comte entrait.




VI


M. de la Ville-Handry avait d se lever matin. Bien qu'il ne ft pas
encore dix heures, il resplendissait, fard de frais qu'il tait, teint
et fris  miracle. Or, toute cette toilette rparatrice ne pouvait pas
tre l'oeuvre d'un moment.

--Ouf! fit-il en entrant, c'est haut chez vous, mon cher Daniel...

Etourdi! Il oubliait son rle de jouvenceau. Mais il s'en aperut, car
vivement il ajouta:

--Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!... Quelques tages 
grimper ne me font pas peur!...

Et en mme temps, d'un air de complaisance, il tendait le jarret, comme
pour en attester le ressort, la souplesse et la vigueur.

Dj, cependant, plein de dfrence pour le pre de Mlle Henriette,
Daniel lui avait avanc le meilleur fauteuil de son modeste logis.

Le comte s'assit, et d'un ton lger qui contrastait avec le trs visible
embarras de ses mouvements:

--Gageons, mon cher Daniel, commena-t-il, que vous tes fort surpris et
non moins intrigu de me voir chez vous!...

--Je l'avoue, monsieur, si vous aviez  me parler, vous n'aviez qu'
m'crire, je me serais aussitt empress...

--De venir chez moi, n'est-ce pas?... Inutile. La vrit est que je n'ai
rien  vous dire. C'est un rendez-vous manqu qui vous vaut ma visite.
Je devais rencontrer un de mes amis au Corps lgislatif, et il ne s'y
est pas trouv... Assez mcontent, je rentrais, lorsque, passant devant
chez vous, je me suis dit: Si je montais surprendre mon marin! Je lui
demanderais ce qu'il pense de certaine jeune dame  qui, hier soir, il a
eu l'honneur d'tre prsent...

C'tait ou jamais l'occasion de suivre les prudents conseils de M. de
Brvan, aussi Daniel, au lieu de rpondre, se contenta-t-il de sourire
le plus agrablement qu'il put...

Ce n'tait pas assez pour le comte, aussi reprenant sa question:

--Voyons, insista-t-il, l, franchement, que pensez-vous de miss Sarah
Brandon?...

--C'est une des plus belles personnes que j'aie vues de ma vie,
monsieur...

Un clair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de M. de la
Ville-Handry.

--Dites la plus belle, s'cria-t-il, la plus merveilleusement et la plus
idalement belle!... Et c'est l le moindre, le plus infime de ses
mrites, M. Daniel Champcey... Parle-t-elle, aussitt les charmes de son
esprit effacent les sductions de sa beaut... Et ds qu'on la connat,
on oublie sa beaut et son esprit pour n'admirer plus que sa simplicit
enjoue, sa candeur nave et les trsors de son me chaste et pure...

La foi, l'ardente foi, exclusive, absolue, idiote, donnait  sa face
grime l'expression de l'extase.

--Et penser, murmura-t-il, que c'est le hasard qui m'a plac sur le
chemin de cet ange!...

Un soubresaut de Daniel, si marqu qu'il le surprit, l'inquita sans
doute, car il reprit, appuyant sur le mot:

--Oui, le hasard seul... et je puis vous en faire juge.

Il se tassa sur son fauteuil, en homme qui va parler longtemps, et de ce
ton d'emphase qu'il devait  la surprenante opinion qu'il avait de
lui-mme, il continua:

--Vous savez, mon cher, combien je fus affect de la mort de la comtesse
de la Ville-Handry...

Assurment, ce n'tait pas la compagne que devait souhaiter un homme
politique de ma valeur... Elle tait de celles dont la capacit,  grand
peine, se hausse  connatre un pourpoint d'avec un haut de chausse...
Mais c'tait une bonne femme, attentive, discrte et soumise, mnagre
de mes deniers, en sachant nanmoins me faire honneur par la tenue
parfaite de notre maison...

Ainsi, en toute sincrit, le comte parlait de celle dont il avait t
la cration, et qui, seize annes durant, avait galvanis sa nullit.

--Bref, poursuivit-il, la perte de ma femme bouleversa mes habitudes au
point de me dgoter des travaux qui avaient t ma passion, et je me
mis  chercher des distractions en dehors...

Devenu un des membres assidus de mon cercle, j'y rencontrai sir Elgin,
et sans nous lier, nous en arrivmes  changer quelques paroles et 
l'occasion un cigare.

Ecuyer consomm, sir Thomas Elgin montait  cheval tous les jours de
trs-bonne heure, et comme les mdecins, m'avaient recommand cet
exercice, que j'aime, comme tous ceux o l'on excelle, nous nous
rencontrions assez souvent au Bois... Nous nous souhaitions le bonjour,
et parfois nous faisions cte  cte un temps de galop.

Si je suis peu liant, sir Thomas l'est moins encore, et notre
connaissance ne semblait pas devoir aller jamais plus loin, quand un
accident nous rapprocha.

Un matin, aprs une assez longue course, nous rentrions au pas, lorsque
la jument de sir Thomas, une bte fort difficile, fit un si brusque et
si prodigieux cart qu'il fut dsaronn.

Lestement, je mis pied  terre pour l'aider  se relever... pas moyen.
Et cependant, vous savez si ces diables d'Amricains sont durs au mal.
Mais il avait, nous le smes plus tard, un genou dbot et une cheville
fracture.

L'endroit tait dsert, et je commenais  me sentir fort embarrass,
quand par bonheur deux soldats passrent.

Je les appelai, et confiant  l'un nos chevaux, j'envoyai l'autre
chercher un fiacre  la station la plus voisine.

Le fiacre venu, nous y installmes le bless de notre mieux, et je
grimpai sur le sige pour le conduire  l'adresse qu'il m'avait
indique, chez lui, rue du Cirque.

Une fois l, je sonne, et je commande aux domestiques de descendre.

Non sans peine ils tirent leur matre de la voiture, et les voil le
montant  travers les escaliers, lui geignant faiblement, tant il
souffrait.

Je montais devant, et j'arrivais au premier tage, quand une porte
brusquement s'ouvrit devant moi, et une jeune fille parut.

Elle tait  sa toilette, lorsque le tapage que nous faisions l'avait
pouvante, et elle accourait voir... Elle n'avait pris que le temps
bien juste de jeter un peignoir sur ses paules, et ses cheveux en
dsordre s'chappaient  demi d'une sorte de coiffe de nuit...

Apercevant son parent aux mains des valets, elle le crut dangereusement
bless, mort peut-tre... Elle devint plus ple qu'une morte, et
poussant un grand cri, elle chancela...

Elle serait tombe de son haut dans l'escalier, la tte la premire, si
je ne l'avais pas reue entre mes bras.

Elle tait vanouie. Et je la tins ainsi, renverse contre mon paule,
si prs que j'tais pntr de la moiteur de son corps souple et
charmant, si prs que je sentais les battements de son coeur contre le
mien. Sa coiffe s'tait dnoue, et ses cheveux s'parpillant
m'enveloppaient de leurs flots dors et tranaient jusqu' terre...

Mais tout cela ne dura pas dix secondes...

Revenant  elle et se voyant dans les bras d'un inconnu, toutes ses
pudeurs se rvoltrent, elle se redressa, et m'chappant, elle disparut
dans l'appartement...

Au seul souvenir de cette scne, M. de la Ville-Handry haletait et on le
voyait blmir sous son fard.

Du reste, il ne chercha pas  dissimuler son trouble.

--Je suis un vieux diable, reprit-il, et de vous  moi, mon cher Daniel,
j'avouerai que les femmes... eh! eh!... ne m'ont pas t... comment
dirai-je? cruelles... Mme, je me flattais d'avoir puis toutes les
motions qu'elles peuvent donner.

Eh bien! non. De ma vie, entendez-vous, je n'ai t remu par une
sensation aussi poignante que celle qui m'treignait pendant que je
soutenais miss Sarah...

Tout en parlant, il avait tir son mouchoir, plus odorant qu'un sachet,
et il s'en tamponnait le front, doucement, par exemple, et avec des
prcautions infinies, pour ne point gter l'oeuvre savante de son valet
de chambre.

--Vous connatrez miss Sarah, Daniel, poursuivit-il, bientt. Quand on
l'a vue, on veut la revoir... Heureusement, j'avais un prtexte pour me
prsenter chez elle, et ds le lendemain je sonnais  sa porte,
demandant des nouvelles de sir Thomas Elgin. On me conduisit 
l'appartement de ce digne gentleman, et je le trouvai tendu sur une
chaise longue, les jambes emmaillotes... Prs de lui lisait une
respectable dame  laquelle il me prsenta, et qui n'tait autre que
mistress Brian.

Ils m'accueillirent fort bien, non sans une certaine rserve, cependant,
que je discernais sous leur politesse, mais j'eus beau prolonger ma
visite au-del des convenances, miss Sarah ne parut pas...

Je ne l'aperus pas davantage, lorsque je revins,  diverses reprises,
m'informer de bless, et vritablement,  la fin, je n'tais pas loign
de croire  un parti pris...

Ma foi, oui!... j'y croyais presque, lorsqu'un jour, sir Tom allant
mieux, manifesta le dsir d'essayer quelques pas  pied aux Champs
Elyses.

Je lui offris mon bras, il voulut bien le prendre, et au retour il me
pria d'accepter sans faon le dner de la famille...

Si poignant que ft pour Daniel l'intrt de ces confidences tranges,
depuis un moment il ne prtait plus  M. de la Ville-Handry qu'une
oreille distraite.

Un bruit singulier dont il ne pouvait comprendre la cause,  peine
saisissable mais persistant, le proccupait et l'agaait.

A force de regarder autour de lui, il en eut l'explication.

La porte de sa chambre, qu'il tait bien certain d'avoir ferme, tait
maintenant entre-bille.

S'ennuyant tout seul et aid par la curiosit, M. de Brvan avait trouv
ce moyen de voir et d'entendre.

De tout cela, M. de la Ville-Handry ne vit ni ne souponna rien.

--Ainsi donc, reprit-il, j'allais revoir miss Sarah... Parole d'honneur,
j'tais moins mu, je crois, le jour o la premire fois j'abordai la
tribune... Mais j'ai quelque puissance sur moi, et j'tais dj remis,
lorsque sir Thomas Elgin m'avoua qu'il m'et invit plus tt s'il n'et
craint de dsobliger fortement sa jeune parente, laquelle s'tait
dclare rsolue  ne jamais se retrouver avec moi... Pein, je demande
en quoi j'avais pu lui tre dsagrable... Et alors, sir Tom, avec ce
flegme admirable qui ne le quitte jamais: Ce n'est pas  vous qu'elle
en veut, rpondit-il, mais bien  elle-mme,  cause de la scne
ridicule de l'autre jour!

Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scne adorable que je
viens de vous dire... Il n'y a que les Amricains pour de telles
normits!...

J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah  me recevoir, il avait
fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon got de n'en
rien laisser paratre, lorsque, un peu avant de se mettre  table, je
lui fus prsent.

Elle rougit, il est vrai, extrmement, mais c'est avec une franchise
toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui
dbitais pour me dire:

--Vous tes l'ami de Tom, vous serez le mien.

Ah! Daniel, vous avez admir miss Brandon au thtre!... C'est chez elle
qu'il faut l'tudier... Au dehors, quoi qu'il lui en cote, elle
sacrifie aux exigences du monde, dans son intrieur, elle ose tre
elle-mme.

Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fmes promptement amis, si
promptement que je ne laissais pas que d'tre surpris, quand elle me
parlait comme  une vieille connaissance...

Je ne tardai pas  dcouvrir le mot de cette nigme.

Nos jeunes filles franaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans
doute, mais ignorantes, en gnral, lgres et insoucieuses de tout ce
qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...

Autres sont les Amricaines... Ce qui intresse leur esprit srieux,
c'est ce qui proccupe leur pre et leurs frres: la politique,
l'industrie, les dbats des Chambres, les dcouvertes des savants...

Le comte de la Ville-Handry, dont la carrire politique a jet un
certain clat, ne pouvait tre un tranger pour miss Sarah Brandon. Ma
passion  dfendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent
passionne. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pense plus d'une
fois tait remonte  l'orateur...

Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures
sonorits du cristal:

--Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!... et il y a eu
des jours o j'aurais voulu tre de vos amies pour vous crier: C'est
bien, ce que vous faites l, c'est grand, c'est courageux!...

Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes
discours, de ceux mme que j'avais oublis, et elle les citait presque
textuellement... Ebahi parfois de certaines ides trs-fortes qu'elle
mettait, je l'en complimentais, et alors elle clatait de rire, me
disant: Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien... c'est vous
qui avez dit cela en telle et telle occasion.

Et si le soir, rentr chez moi, je feuilletais mes collections pour
vrifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait
raison...

Dois-je ajouter aprs cela que je devins l'hte quotidien de la rue du
Cirque? Non, n'est-ce pas.

Ce que je veux que vous sachiez, c'est que l j'ai trouv l'image de la
flicit la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rver ici-bas...
L, j'ai t saisi de respect et d'admiration, par l'honntet la plus
svre, unie au plus chaste enjouement. L, j'ai savour les heures les
plus dlicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour
elle-mme, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal
et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une
me de feu pour ses amis...

Quel tait le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?

Etait-il venu expressment pour confier  Daniel le surprenant roman de
sa passion?

Ou cdait-il simplement  ce besoin d'expansion trop fort qui touffe
les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de
se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrtion peut leur tre
fatale?...

Ainsi s'interrogeait Daniel.

Mais le comte ne lui laissa pas le temps de rflchir et de se
rpondre... Aprs une courte pause, il se redressa, et changeant
brusquement de ton:

--Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez... Vous vous dites: M.
de la Ville-Handry tait amoureux... Eh bien! je vous le dclare, vous
vous trompez...

Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:

--Est-ce possible!... s'cria-t-il.

--C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur... Le sentiment qui
m'attirait vers miss Sarah tait celui qui m'attache  ma fille.

Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'exprience du coeur
humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me
surprendre. Aprs avoir t avec moi d'une libert extrme, expansive et
familire, elle tait devenue peu  peu rserve jusqu' la froideur.

Il tait clair qu'elle tait gne prs de moi... Notre intimit, loin
de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.

Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel...

Seulement, comme je n'ai jamais t un fat, je craignis de me tromper...
Je m'appliquai  une observation plus attentive et je ne tardai pas 
acqurir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection
paternelle, j'avais su veiller dans son me un sentiment plus tendre...

De tout autre, cette fatuit snile et paru  Daniel d'un comique
achev.

Du pre de Mlle Henriette, elle le navrait...

Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se mprenant lui
demanda:

--Douteriez vous de ce que je dis?...

--Non, monsieur, non!...

--A la bonne heure... Je vous prie de croire, du reste, que cette
dcouverte ne m'mut pas mdiocrement... J'en demeurai pendant trois
jours bloui  ce point de ne pouvoir rflchir et dlibrer sainement.

Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'ide d'abuser de mon
exprience pour sduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je
la repoussai avec horreur... Et pourtant il ne tenait qu' moi, je le
voyais, je le sentais... Mais quoi!... Payer du dshonneur de leur
parente, l'hospitalit de la vertueuse mistress Brian et du loyal
Thomas Elgin, c'et t une des abominables infamies dont je suis
incapable. Devais-je donc renoncer  retourner rue du Cirque, rompre
avec des amis qui m'taient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis
pas le courage...

Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y
lire l'expression relle de son opinion.

Et, lorsqu'il les eut trouvs, d'un ton grave, il dit:

--C'est alors que la pense d'un mariage me vint.

Ce mot: mariage, Daniel l'attendait... Aussi, bien que le choc fut rude,
demeura-t-il impntrable...

Et ce sang-froid dut tonner le comte, car il laissa chapper un
mouvement de contrarit et brusquement reprit:

--Oui, j'ai song  un mariage... Vous me direz: C'est grave!... Je le
sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me dcidai, ni
sans avoir pes le fort et le faible de cette dtermination.

C'est que je ne suis pas de ces grotesques aiss  berner, qui s'abusent
eux-mmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient
le privilge exclusif d'une ternelle jeunesse... Non, non, je me
connais, et mieux que personne je sais que je touche  la maturit de la
vie...

C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit  mon esprit.

Mais  ceci, je rponds victorieusement que l'ge n'est pas une affaire
d'extrait de naissance: On a l'ge qu'on parat avoir.

Or, je dois  une existence exceptionnellement sobre et paisible, 
quarante annes passes  la campagne,  une constitution de fer et aux
soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une... comment
dirai-je?... une... verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes reints
que je vois traner la jambe sur le boulevard...

Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la
poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.

Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admir:

--Maintenant, poursuivit-il, passons  miss Sarah. Vous la croyez
peut-tre de la premire jeunesse?... Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien
sonns, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!...

Il ricanait, il tait clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui
paraissait vieille, trs vieille...

--De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le
srieux de son esprit. Fiez-vous  moi, quand je vous affirme que je
l'ai tudie. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et
chapps aux navets de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes
gens en horreur... Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout
feu et flamme les premiers jours et qui, aprs six mois, rassasis d'un
bonheur pur et tranquille, dsertent la chambre conjugale. Ce n'est pas
d'hier que j'ai constat son penchant  s'prendre de ce qu'il y a en
somme de plus sduisant au monde, d'un grand nom noblement port et
d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle...

Que de fois je l'ai entendue dire  mistress Brian:--Avant tout, tante,
je veux tre fire de mon mari... Je veux, ds que je prononcerai son
nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et
qu'autour de moi on murmure: Etre aim d'un tel homme c'est le
bonheur!...

Il hocha la tte, et d'un ton grave:

--Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je ralisais le programme
de miss Sarah Brandon. Et le rsultat de mes rflexions fut que je
serais un insens de laisser chapper le bonheur qui passait  ma
porte, et qu'il fallait me risquer...

Je m'armai donc de rsolution, et c'est  sir Thomas Elgin que je
m'ouvris de mes projets.

Je renonce  vous dcrire la stupeur de cet honorable gentleman.

--Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie
m'afflige!

Mais quand il vit que jamais je n'avais parl plus srieusement, lui,
d'un flegme si imperturbable, il se fcha tout rouge... Et morbleu! si
par impossible j'tais malheureux en mnage, ce n'est pas  lui que je
devrais m'aller plaindre.

Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me dclara qu'il
ferait son possible pour empcher ce mariage... C'est qu'il n'en voulait
pas dmordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour branler
sa rsolution. Et mme, aprs plus de deux heures de discussion, tout ce
que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait 
mistress Brian la responsabilit d'un consentement ou d'un refus.

Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son coeur, sans doute
en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habilet.

--Donc, reprit-il, je m'adressai  mistress Brian... Ah! elle n'y alla
pas par quatre chemins... Ds les premiers mots, elle m'appela, Dieu me
pardonne! vieux fou, et carrment elle me pria de ne me plus reprsenter
rue du Cirque.

Je voulus insister... Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre,
la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une
belle rvrence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du
salon.

Pour ce jour-l, je n'avais qu'un parti  prendre... me retirer. C'est
ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nice changerait ses
dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les
domestiques me dirent que sir Thomas Elgin tait sorti, et que mistress
Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.

Le lendemain, nouvelle dfaite, et ainsi, pendant une semaine, je
trouvai la porte close.

L'inquitude me prenait, quand un commissionnaire, un matin, m'apporta
une lettre... C'tait miss Sarah qui m'crivait...

Elle me priait de me trouver le jour mme,  quatre heures, au bois de
Boulogne, prs de la Cascade, ajoutant qu'elle devait sortir dans
l'aprs-midi,  cheval, avec sir Tom, qu'elle lui chapperait et qu'elle
me rejoindrait...

Vous jugez si je fus exact, et bien m'en prit, car un peu avant la demie
de quatre heures, je l'aperus, je la devinai plutt, arrivant vers moi,
son cheval lanc  fond de train...

Devant moi, elle s'arrta court, et sautant  terre:

--Je suis si exactement surveille, me dit-elle, qu'aujourd'hui
seulement, j'ai pu vous crire... Cette surveillance qui m'outrage et
blesse mes sentiments les plus chers, je ne la supporterai pas
davantage... Me voici, emmenez-moi, partons...

Jamais, Daniel! jamais je ne l'avais vue si adorablement belle qu'en ce
moment, le teint anim par la rapidit de la course, l'oeil tincelant
d'audace et de passion, la lvre frmissante... Et elle disait encore:

--Je sais bien que je serai perdue, que vous-mme, peut-tre, vous me
mpriserez... N'importe, partons, partons!...

Il s'arrta, suffoqu par l'motion, mais bientt se remettant:

--S'entendre dire cela, s'cria-t-il, par une telle femme... Ah! Daniel,
c'est une de ces sensations qui suffisent  emplir la vie d'un homme...

Et cependant, j'eus le courage, alors que je me sentais devenir fou
moi-mme, de lui parler le langage de la froide raison... Oui, j'eus sur
moi-mme cet empire prodigieux de la conjurer de rentrer chez elle...

Et pourtant elle pleurait, elle m'accusait de ne pas l'aimer!...

Mais j'avais trouv une issue  cette situation:

--Sarah, lui dis-je, rentrez chez vous, crivez-moi ce que vous venez
de me dire, et je suis certain de forcer la main de vos parents...

Ainsi elle fit.

Et ce que j'avais prvu arriva... Devant cette preuve de ce qu'ils
appelaient notre folie, sir Thomas Elgin et mistress Brian comprirent
qu'une plus longue rsistance serait une imprudence inutile.

Et aprs quelques rserves, sous certaines conditions honorables:

--Vous le voulez, nous dirent-ils  Sarah et  moi, soyez donc
unis!...

Et voil quel enchanement de circonstances le comte de la Ville-Handry
attribuait au hasard,-- un hasard bni, ajoutait-il.

Depuis l'accident de l'honorable Thomas Elgin et l'vanouissement de
miss Sarah, jusqu' ce rendez-vous au bois de Boulogne et  ce projet
d'enlvement, tout lui paraissait simple et naturel, oui, tout, mme ce
fait d'une jeune mondaine s'prenant de ses opinions politiques jusqu'
apprendre par coeur ses discours.

Daniel tait abasourdi.

Qu'un homme, tel que le comte ne vit rien de l'intrigue ourdie autour de
lui, cela le surpassait.

Le comte, cependant, n'tait pas aveugle,  ce point de ne pas discerner
quelque chose des impressions de Daniel.

Son amour-propre en fut froiss, car il frona le sourcil, et
brusquement:

--Que ruminez-vous ainsi? demanda-t-il... Voyons, ayez le courage de vos
opinions: vous souponnez miss Brandon de calculs honteux ou de vues
intresses,  tout le moins...

--Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia Daniel.

--Non, mais vous le pensez, ce qui est bien pis... Eh bien! moi, je puis
dissiper vos injurieuses prventions... Que viserait, selon vous, miss
Brandon, en m'pousant? Ma fortune, n'est-ce pas? A cela, je n'ai qu'un
mot  rpondre, mais il est dcisif: Sarah est plus riche que moi...

Comment et  quel prix miss Brandon avait-elle su se procurer une
fortune, Daniel le savait ou croyait le savoir par M. de Brvan...
Aussi, ne fut-il pas matre d'un tressaillement que le comte surprit et
qui l'irrita.

--Oui, plus riche que moi... insista-t-il. Les puits de ptrole dont
elle a hrit de son pre rapportent, bon an, mal an, de trente 
quarante mille dollars. Et encore sont-ils trs-ngligs... Mieux
exploits, ils rendraient le double, le triple, le sextuple, que
sais-je? C'est une mine en quelque sorte inpuisable, ainsi que me le
dmontrait sir Thomas Elgin... Si le ptrole ne donnait pas des
bnfices inous, comment expliqueriez-vous cette fureur soudaine dont
la positive Amrique a t saisie, qu'on a appele la fivre de
l'huile et qui a enrichi plus de gens que la Californie et la fivre
de l'or!... Ah! il y a quelque chose  tenter de ce ct, quelque chose
de grand, et pour peu qu'on dispose de capitaux considrables...

Il s'animait, il s'chauffait, il s'oubliait, lorsque brusquement il
s'arrta court.

Evidemment il avait failli se trahir, laisser voir sa pense tout
entire... Aussi reprit-il vivement:

--Mais en voil assez, je suppose, pour carter tout soupon de
cupidit... Maintenant, vous me direz peut-tre que je suis pour miss
Brandon un pis-aller... Eh bien! non! En ce moment mme, elle a 
choisir entre moi et un prtendant bien plus jeune que moi et dont la
fortune est de beaucoup suprieure  la mienne, M. Wilkie de
Gordon-Chalusse...

D'o venait que M. de la Ville-Handry semblait le prendre pour juge de
sa conduite, et paraissait plaider sa cause devant lui?...

Voil ce que Daniel ne songeait mme pas  se demander, tant tait grand
le dsordre de son esprit.

Cependant, comme le comte insistait pour avoir son avis, comme il le
pressait, comme il s'obstinait  lui rpter:

--Eh bien? voyez-vous encore une objection?...

Il oublia les prudentes recommandations de M. de Brvan, et d'une voix
trouble:

--Sans doute, M. le comte, fit-il, vous connaissez la famille de miss
Brandon?...

--Certes!... Me croyez-vous donc homme  prendre chat en poche... Son
digne pre tait l'honneur mme...

--Et... son pass?...

Le comte bondit sur son fauteuil, et enveloppant Daniel d'un regard
mchant:

--Oh! oh!... fit-il; est-ce que dj quelque vil gredin se serait fait
l'cho des calomnies infmes dont on a essay de ternir l'honneur de la
plus noble et de la plus chaste des cratures!... Ah! nommez-moi le
misrable...

Involontairement Daniel se tourna vers la porte derrire laquelle
coutait M. de Brvan... Peut-tre s'attendait-il  le voir
apparatre... Mais M. de Brvan ne bougea pas.

--Le pass de Sarah! continuait le comte, je le connais heure par heure,
et j'en rponds comme du mien... Chre adore! Avant que de consentir 
devenir ma femme, elle a voulu tout me dire, oui, tout, sans forfanterie
ni fausse pudeur, et je sais ce qu'elle a souffert. N'a-t-on pas
prtendu qu'elle avait t la complice d'un lche coquin, d'un caissier
qui avait vol sa caisse! N'a-t-on pas dit qu'elle avait pouss au
suicide un jeune sot, un joueur, et qu'elle avait assist impassible aux
tortures de son agonie... Ah! il ne faut que voir Sarah pour tre sr
que ce sont l d'indignes et stupides inventions de la haine... Et
tenez, Daniel, croyez-moi: ds que vous verrez la calomnie s'acharner
aprs un homme ou aprs une femme, dites-vous que cet homme ou cette
femme ont bless, humili le vulgaire, la tourbe des lches, des envieux
et des sots, par une supriorit quelconque, de situation ou de
fortune, de talent ou de beaut...

Pour dfendre miss Brandon, il avait vritablement retrouv l'nergie de
la jeunesse. Son oeil s'emplissait d'clairs, sa voix vibrait, son geste
menaait...

--Mais laissons ce sujet pnible, fit-il, et causons srieusement.

Il se leva et alla s'adosser  la chemine, bien en face de Daniel.

--Je vous ai dit, mon cher, commena-t-il, que sir Tom et mistress Brian
ont mis  mon mariage certaines conditions... La premire est que miss
Brandon sera accueillie par ma famille comme elle mrite de l'tre, non
seulement honorablement, mais affectueusement, tendrement mme...

De ma famille, je m'en moque... Il ne me reste que des arrire-cousins
qui, n'ayant rien  prtendre  ma succession, se soucient de moi aussi
peu que je me soucie d'eux...

Mais j'ai une fille, et l est le danger.

La certitude que je vais me remarier la dsole, je l'ai vu... Elle se
rvolte  la seule ide qu'une autre femme va prendre la place de sa
mre, porter mon nom et rgner dans ma maison...

Daniel, maintenant, commenait  comprendre ce qu'il devait penser du
rendez-vous manqu qui lui avait valu la visite de M. de la
Ville-Handry.

--Or, disait le comte, je connais mon Henriette, c'est sa mre
elle-mme, faible, mais entte jusqu' la dmence... Si elle s'est mise
en tte de mal recevoir miss Sarah, elle la recevra mal, quoi qu'elle
m'ait promis, et trouvera le moyen de lui faire quelque abominable
avanie... Et si nanmoins Sarah consent  passer outre, ma maison
deviendra un enfer, et ma femme sera malheureuse... Ai-je sur Henriette
assez d'empire pour la ramener  la raison? Je ne le crois pas... Mais
cette influence que je n'ai pas, je sais un charmant garon qui l'a, et
c'est vous...

Daniel tait devenu pourpre.

C'tait la premire fois que le comte s'exprimait si clairement.

--Je n'ai jamais dsapprouv, continuait-il, les projets de ma pauvre
femme, et la preuve c'est que j'autorisais vos assiduits...
Aujourd'hui, voici mes conditions: Que ma fille soit pour Sarah ce que
je veux qu'elle soit, une soeur tendre et dvoue, et six mois aprs mon
mariage, il y aura une autre noce  l'htel de la Ville-Handry...

Daniel voulait parler, il l'arrta.

--Non, rien, fit-il. Je vous ai dmontr la sagesse du parti que je
prends, agissez en consquence...

Il avait remis son chapeau, et dj il avait ouvert la porte:

--Ah! encore un mot, ajouta-t-il. Je suis charg par miss Brandon de
vous conduire chez elle ce soir; elle veut vous parler... Venez me
demander  dner, nous irons aprs rue du Cirque... Sur quoi, songez 
ce que je vous ai dit et... au revoir.




VII


M. de la Ville-Handry n'avait pas referm la porte que dj M. de Brvan
s'lanait hors de la chambre o il s'tait cach.

--Avais-je raison? s'cria-t-il.

Mais Daniel ne l'entendit pas... Daniel avait oubli jusqu' sa
prsence.

Bris par les efforts extraordinaires qu'il avait faits pour garder le
secret de ses impressions, il s'tait laiss tomber sur un fauteuil, le
visage cach entre ses mains, et d'une voix morne, comme pour se
convaincre lui-mme de la dsolante ralit:

--Le comte est devenu fou, rptait-il, absolument fou, et nous sommes
perdus...

La douleur de cet homme de coeur avait quelque chose de si poignant que
M. de Brvan parut mu...

Il le considra un moment d'un air de commisration, puis tout  coup et
comme s'il et cd  un bon mouvement, il lui toucha l'paule en
disant:

--Daniel!...

Le malheureux se dressa en sursaut, pareil au dormeur brusquement
veill, et le sentiment de la situation revenant:

--Vous avez entendu, Maxime!... pronona-t-il.

--Tout!... Je n'ai perdu ni un mot ni un geste... Mais ne me reprochez
pas mon indiscrtion; elle me permet de vous donner un conseil... d'un
ami sincre qui a pay cher l'exprience qui vous manque.

Il s'arrta, cherchant l'expression de sa pense; puis, d'un ton pre et
bref:

--Vous aimez Mlle de la Ville-Handry? demanda-t-il.

--Plus que la vie, ne le savez-vous pas!...

--Eh bien! s'il en est ainsi, renoncez  une rsistance inutile...
Dcidez Mlle Henriette  ce que dsire son pre et obtenez de miss
Sarah que votre mariage ait lieu un mois aprs le sien... et exigez des
garanties surtout!... Mlle de la Ville-Handry souffrira peut-tre un
peu pendant ce mois, mais le lendemain du jour o elle sera votre femme,
vous l'emmnerez o bon vous semblera, abandonnant le bonhomme  sa
folie amoureuse...

La contraction des traits de Daniel disait l'effort de son esprit:

--Cette ide m'tait venue, murmura-t-il.

--C'est le seul parti raisonnable.

--Oui, peut-tre est-ce celui que conseille la prudence... mais est-ce
bien celui que commande le devoir?...

--Oh! le devoir, le devoir...

--Ne serait-ce pas une lchet que d'abandonner ce vieillard  miss
Brandon et  ses complices...

--Vous ne le tirerez pas de leurs griffes, mon cher...

--Du moins dois-je l'essayer... C'tait votre avis hier soir, et ce
matin encore, il n'y a pas deux heures...

M. de Brvan dissimula mal un geste d'impatience.

--Je ne savais pas ce que je sais, fit-il.

Daniel s'tait lev, et il arpentait son petit salon, rpondant aux
objections de son esprit bien plus qu' celles de M. de Brvan.

--Si j'tais le seul matre, disait-il, je me rsignerais peut-tre 
une capitulation. Mais Henriette l'accepterait-elle?... Non, jamais!...
Son pre la connat bien... Sa faiblesse est celle d'un enfant, mais 
un moment donn elle est capable d'une nergie virile et d'une volont
de fer...

--Qui vous force  lui dire ce qu'est miss Brandon?

--Je lui ai promis l'entire vrit... sur mon honneur.

Il n'y avait pas  se mprendre au haussement d'paules de M. de Brvan:
c'tait aussi clair que s'il se ft cri: On n'est pas naf  ce
point!

--Renoncez donc  votre Henriette, mon pauvre ami, dit-il.

Mais l'accs de dcouragement de Daniel tait pass.

--Oh! pas encore, fit-il, les dents serres par la colre, pas encore...
Un honnte homme qui dfend son bonheur et sa vie est bien fort...
L'exprience me manque, il est vrai, mais vous tes l, Maxime, et je
sais que je puis toujours compter sur vous...

Ce que ne remarquait pas assez Daniel, c'est que M. de Brvan, si ardent
 la lutte d'abord, se refroidissait peu  peu, tel qu'un homme qui,
s'tant beaucoup avanc, juge qu'il a eu tort et, prudemment, se retire.

--Certes, je suis tout  vous, rpondit-il; mais que faire?...

--Eh! ce que vous disiez... Je verrai miss Brandon et j'observerai... je
dissimulerai, je gagnerai du temps... j'emploierai des espions s'il le
faut, pour fouiller son pass... Je tcherai d'intresser  ma cause
quelque personnage influent, mon ministre, par exemple, qui me veut du
bien... Enfin, j'ai une ide...

--Ah!

--Ce malheureux caissier, dont vous m'avez cont l'histoire, et qui
n'est pas mort, croyez-vous... si on le retrouvait!... Comment
l'appelez-vous? Malgat. Un avis insr dans tous les journaux de
l'Europe lui parviendrait sans doute, et l'espoir de se venger le
dciderait...

Une rougeur furtive montait aux joues de M. de Brvan...

--Quelle folie!... interrompit-il avec une trange vivacit.

Puis, plus posment:

--Vous oubliez, ajouta-t-il, que Malgat a t condamn  je ne sais
combien d'annes de rclusion, qu'il prendrait votre avis pour un pige
de la police, et que loin de se dcouvrir il se cacherait plus
soigneusement que jamais...

Mais Daniel ne semblait pas branl.

--Je rflchirai, dit-il, je verrai, je chercherai... Peut-tre y
aurait-il quelque parti  tirer de ce jeune homme dont le comte nous
parlait, M. Wilkie de Gordon-Chalusse. Si je pouvais croire que
vritablement il a demand la main de miss Sarah...

--Je l'ai entendu dire, et je l'affirmerais. Ce garon est un de ces
idiots que la vanit rend fou, et qui ne savent qu'imaginer pour faire
parler d'eux... Miss Brandon tant trs en vue, il l'pouserait comme il
achterait un cheval de courses cent mille francs...

--Et comment expliquez-vous le refus de miss Sarah?...

--Par la connaissance qu'elle a du caractre du particulier... Elle
n'ignore pas que trois mois aprs la noce il la camperait l, et qu'au
bout d'un an il lui faudrait plaider en sparation... Puis il y a autre
chose: Wilkie n'a que vingt-cinq ans, et dame, un gaillard de cet ge a
la vie plus dure qu'un galant qui a pass la soixantaine...

Son accent donnait  ses paroles une si terrible signification que
Daniel plit:

--Grand Dieu! balbutia-t-il, croyez-vous donc miss Brandon capable...

--De tout, oui, trs-positivement... sauf pourtant de s'exposer  des
dmls avec la justice... Je lui ai entendu dire que le fer et le
poison sont les armes des imbciles...

Un trange sourire glissa sur ses lvres, et d'un ton d'effrayante
ironie:

--Il est vrai, ajouta-t-il, qu'elle a d'autres moyens, moins expditifs,
peut-tre, mais plus srs, pour supprimer les gens qui la gnent...

Quels moyens?... Les mmes sans doute qu'elle avait employs pour se
dbarrasser du malheureux Kergrist et de ce pauvre Malgat, le caissier
de la _Socit d'escompte mutuel_... Moyens purement moraux, bass sur
une connaissance exacte du caractre de ses victimes et sur son
infernale influence...

Mais c'est vainement que Daniel essaya d'obtenir des claircissements.
M. de Brvan n'eut plus que des rponses vasives, soit qu'il n'ost
dcouvrir toute sa pense et dire ses soupons, soit qu'il sufft pour
ses projets ultrieurs de l'affreuse apprhension qu'il venait d'ajouter
aux angoisses de son ami.

Son embarras, si visible un instant, avait totalement disparu, comme si,
aprs avoir hsit sur une dtermination  prendre, il et enfin arrt
une rsolution...

Aprs avoir conseill des concessions, peu  peu il en tait revenu au
parti d'une rsistance  outrance, et ne semblait plus dsesprer du
succs.

Et lorsqu'enfin il quitta Daniel, ce ne fut pas sans lui avoir fait
promettre de le tenir heure par heure au courant des vnements; ce ne
fut pas surtout sans lui jurer de tenter l'impossible pour arriver 
dmasquer miss Sarah.

--Comme il la hat!... se dit Daniel, lorsqu'il se trouva seul, comme il
la hat!...

Mais cette haine, prcisment, qui la veille dj avait inquit Daniel,
le troublait de plus en plus et suspendait ses rsolutions.

Rflchissant, il lui paraissait que M. de Brvan se laissait emporter
au-del du vraisemblable et mme du possible.

La dernire accusation surtout, n'tait-elle pas toute chimrique!...

Qu'une femme jeune et belle, dvore d'ambitions et de convoitises,
joue, le dgot au coeur, la comdie de l'amour, qu'elle prenne  ses
intrigues un vieillard vaniteux et se fasse pouser, faisant ainsi
mtier et marchandise de sa jeunesse et de sa beaut, c'est une
ignominie consacre par les moeurs et qui se voit tous les jours...

Que cette mme femme spcule sur un veuvage prochain qui lui rendrait la
libert avec la fortune, qu'elle l'appelle de tous ses voeux... cela est
frquent encore, bien que dj plus fort.

Mais de l  pouser un pauvre vieux fou, avec le projet froidement
conu et irrvocablement arrt de hter sa fin par un crime, il y a un
abme qui effrayait l'imagination de Daniel.

Enfonc dans son fauteuil, il se perdait en conjectures, oubliant le
temps qui passait, le travail press qui restait l, sur son bureau,
l'invitation  dner de M. de la Ville-Handry, et aussi qu'il devait le
soir mme tre admis chez miss Brandon.

La nuit venait, lorsque l'entre de son concierge, inquiet de ne l'avoir
pas vu de la journe, le tira de cette torpeur...

--Ah! je deviens fou! s'cria-t-il en se levant brusquement... Et
Henriette qui m'attendait!... Que doit-elle penser!...

Mlle de la Ville-Handry,  cette heure-l mme, en arrivait  ce
point o l'incertitude devient un supplice intolrable.

Aprs avoir espr Daniel toute la soire, la veille, aprs une nuit
sans sommeil, elle l'avait attendu tout le jour, comptant les secondes
aux battements de ses tempes, tressaillant au roulement de toutes les
voitures dans la rue...

Dsespre, sentant sa raison s'garer, elle dlibrait si elle ne
devait pas courir rue de l'Universit, chez Daniel, quand la porte
s'ouvrit.

De cette mme voix indiffrente dont il prononait le nom des amis et
des ennemis, un domestique annona:

--M. Daniel Champcey.

D'un bond, Mlle Henriette fut debout.

Qui vous a retenu? allait-elle s'crier; qu'arrive-t-il... Mais les
mots expirrent sur ses lvres.

Il lui avait suffi de voir le visage morne de Daniel pour tre sre que
c'tait un grand malheur qui arrivait.

--Ah! vous ne vous tiez pas tromp!... murmura-t-elle, en s'affaissant
sur sa chaise.

--Hlas!...

--Parlez, je veux tout savoir!

--Votre pre est venu m'offrir votre main, Henriette,  la condition
d'obtenir votre assentiment  son mariage... Maintenant, coutez et
jugez.

Et fidle  sa parole, il rpta tout ce que lui avaient dit M. de
Brvan et le comte, ne passant que les dtails qui eussent fait monter
le rouge au front de la jeune fille, et aussi la sinistre accusation 
laquelle il ne pouvait ajouter foi.

Lorsqu'il eut achev:

--Et moi! s'cria Mlle Henriette; moi, je souffrirais que mon pre
poust une telle femme!... Je sourierais au dshonneur et  la ruine
entrant dans cette maison, qui fut celle de ma mre!... Non, loin de moi
l'ide d'un si lche gosme... De toutes mes forces et de toute mon
nergie, je m'opposerai aux desseins de miss Brandon...

--Il se peut qu'elle triomphe...

--Elle ne triomphera ni de ma rsistance ni de mes mpris... Jamais,
entendez-vous, Daniel, jamais je ne m'inclinerai devant elle... Jamais
ma main ne touchera la sienne... Et si mon pre s'obstine, la veille de
son mariage je lui demanderai la permission de me retirer dans un
couvent.

--Il vous la refusera.

--Alors, je me renfermerai chez moi et je n'en sortirai plus... On ne
m'en arrachera pas de force, j'imagine...

Il n'y avait pas  s'y mprendre, son accent tait bien celui des
dterminations irrvocables, que rien n'branle ni ne brise.

Et cependant les plus tristes pressentiments serraient le coeur de
Daniel.

--C'est que miss Brandon ne s'installera sans doute pas seule ici,
reprit-il.

--Qui donc y amnerait-elle?

--Ses parents... Sir Thomas Elgin et mistress Brian. Oh! Henriette, mon
Henriette, penser que vous serez expose  la colre et aux rancunes de
ces misrables!...

Elle redressa la tte, et firement:

--Je ne les crains pas!... s'cria-t-elle...

Et plus doucement:

--D'ailleurs, ne serez-vous pas toujours l, pour me conseiller, pour me
protger en cas de pril.

--Moi!... Esprez-vous donc qu'on ne nous sparera pas?...

--Non, Daniel, je sais bien que l'htel vous sera rigoureusement ferm.

--Eh bien!...

Un flot de pourpre monta au front de Mlle de la Ville-Handry, et
dtournant les yeux pour viter le regard de Daniel:

--Puisqu'on nous y contraint, rpondit-t-elle, je franchirai ces bornes
sacres qu'une jeune fille ne doit pas franchir... Nous nous
cacherons... Je descendrai jusqu' cette humiliation de payer la
complaisance et la discrtion d'une de mes femmes de chambre, et par
elle je pourrai vous crire et recevoir vos lettres...

Mais ces perspectives ne dissipaient pas l'affreuse tristesse de Daniel.
Une question lui montait aux lvres, qu'il n'osait prononcer... A la
fin, faisant un effort:

--Et ensuite? demanda-t-il.

Ce qu'il voulait dire, Mlle Henriette le comprit:

Je pensais, rpondit-elle, que vous sauriez attendre jusqu'au jour o la
loi me donnera le droit de me marier selon mon coeur...

--Henriette!...

Elle tendit la main, et d'une voix solennelle:

--Et ce jour-l, Daniel, poursuivit-elle, je vous le jure, si mon pre
me refuse encore son consentement, je vous demanderai votre bras, et en
plein midi, le front haut, je quitterai cet htel pour n'y plus
rentrer...

D'un geste plus prompt que la pense, Daniel avait saisi la main de
Mlle de la Ville-Handry, et la portant  ses lvres:

--Merci, pronona-t-il, merci! C'est l'espoir que vous me rendez...

Cependant, avant de se rsigner, il voulait tenter au moins un effort,
et pour cela, il tait ncessaire que Mlle Henriette vitt le plus
longtemps possible de se prononcer.

Non sans peine, il la dcida.

--Je ferez ce que vous voulez, dit-elle enfin, mais croyez-moi, toutes
vos combinaisons ne serviront de rien...

Elle fut interrompue par l'entre du comte de la Ville-Handry.

Il embrassa sa fille sur le front, causa un moment de la pluie et du
beau temps; puis, attirant Daniel dans l'embrasure d'une croise:

--Vous lui avez parl? interrogea-t-il.

--Oui.

--Eh bien?

--Mlle Henriette demande quelques jours de rflexion...

Le comte eut un geste de dpit.

--C'est absurde, fit-il, et on ne peut plus ridicule... Mais enfin,
c'est votre affaire, mon cher Daniel... Et s'il vous faut un stimulant,
je vous dirai que ma fille est fort riche et que sa dot sera de plus
d'un million...

--Monsieur le comte!... protesta Daniel indign, monsieur...

Mais dj M. de la Ville-Handry avait tourn les talons, et le matre
d'htel venait annoncer que mademoiselle tait servie.

Le dner, bien que fort recherch, devait tre triste et durer peu. Le
comte semblait sur des charbons ardents, et  tout moment consultait sa
montre.

Le caf tait  peine sur la table, que s'adressant  Daniel:

--Htez-vous, dit-il. Sarah nous attend.

A l'instant, Daniel eut fini, et aussitt le comte, sans lui laisser le
loisir de saluer Mlle Henriette, l'entrana jusqu' sa voiture, l'y
poussa et s'y prcipita lui-mme en criant au valet de pied:

--Rue du Cirque... chez miss Brandon. Et qu'on pousse les chevaux.




VIII


Ce que M. de la Ville-Handry entendait par pousser les chevaux, ses
gens le savaient. Le cocher, en ces occasions, lanait son attelage 
fond de train, et ma foi! les pauvres pitons eussent couru de grands
risques, s'il n'et t d'une merveilleuse adresse.

Ce qui n'empche que ce soir-l, M. de la Ville-Handry,  deux reprises,
abaissait les glaces pour crier:

--Nous ne marchons pas!...

C'est qu'il avait, encore qu'il s'effort de garder sa gravit d'homme
politique, toutes les impatiences et les expansives vanits d'un lycen
courant  ses premiers rendez-vous d'amour.

Maussade tant qu'avait dur le dner, il babillait maintenant avec une
joyeuse volubilit, sans s'inquiter de ce que son compagnon pouvait
penser ou lui rpondre.

Il est vrai que Daniel ne l'entendait mme pas.

Pelotonn dans un des angles de la voiture, il avait assez  faire 
dominer son motion, car il tait mu, comme jamais en sa vie, au moment
d'aborder cette redoutable aventurire, miss Brandon.

Et pareil au lutteur qui se ramasse sur lui-mme au moment d'un assaut
dcisif, il rassemblait tout son sang-froid, tout ce qu'il avait
d'nergie.

De la rue de Varennes  la rue du Cirque, la course ne dura gure plus
de dix minutes.

--Nous voici arrivs! s'cria le comte.

Et sans attendre l'arrt complet de la voiture, il sauta sur le trottoir
et, devanant ses gens, courut frapper  la porte de l'htel de miss
Sarah Brandon.

Ce n'tait pas, il s'en faut, une de ces habitations modernes dont le
luxe ridicule et criard tire l'oeil des passants.

De la rue on et dit la modeste maison de quelque boutiquier retir,
mangeant l sans faste ni soucis mondains ses douze ou quinze mille
livres de rentes. Il est vrai de dire que de la rue on n'apercevait ni
le jardin, ni les remises, ni les curies.

Cependant, un domestique tait venu ouvrir, qui dbarrassa de leur
pardessus M. de la Ville-Handry et Daniel, et qui les guida le long de
l'escalier.

Arriv au palier du premier tage, le comte s'arrta, comme si la
respiration tout  coup lui et manqu.

--C'est l, balbutia-t-il, l!

L!... Quoi?... Daniel ne comprenait pas. Le comte voulait simplement
lui dire que c'tait l,  cette mme place, qu'il avait tenu entre ses
bras miss Brandon vanouie...

Mais Daniel n'eut pas le temps d'interroger. Un second domestique sortit
de l'appartement et s'inclinant devant M. de la Ville-Handry:

--Ces dames, dit-il, sortent  peine de table, et sont encore  leur
toilette.

--Ah!...

--Si ces Messieurs veulent prendre la peine de s'asseoir dans le salon,
je vais aller prvenir sir Thomas Elgin.

--Bien, bien!... fit le comte, de ce ton de l'homme qui dans une maison
amie se sent aussi  l'aise que dans sa propre maison.

Et il entra dans le salon, toujours suivi de Daniel.

C'tait une vaste pice, o du tapis au lustre se trahissait l'austrit
puritaine de mistress Brian. Ce luxe y clatait, mais froid, gauche,
triste. Tous les meubles avaient des formes anguleuses qui loignaient
jusqu' l'ide de repos; le sujet de la pendule avait t pris dans la
Bible, les candlabres et les bronzes ralisaient le type du laid.

Et pas un objet d'art, pas une statuette, pas un tableau.

Si, cependant... En face de la chemine,  la place d'honneur, s'talait
dans un cadre splendide, une mchante toile, vrai barbouillage de
sauvage, reprsentant un homme d'une cinquantaine d'annes, portant un
uniforme de fantaisie, d'normes paulettes, un grand sabre, un chapeau
emplum, et une ceinture bleue d'o sortaient les crosses de deux
revolvers.

--Le gnral Brandon... le pre de miss Sarah, pronona M. de la
Ville-Handry, d'un ton de vnration qui fit bondir Daniel... Comme
excution, ce portrait laisse sans doute beaucoup  dsirer, mais il
est, parat-il, frappant...

Ce qui est sr, c'est qu'entre la figure tanne de ce gnral amricain
et le frais visage de miss Brandon, la ressemblance tait saisissante...

Il y a mieux: en examinant de prs et avec plus d'attention cette
peinture, Daniel s'imagina y reconnatre une inhabilet calcule,
voulue, cherche... Il lui semblait voir quelque chose comme l'oeuvre
d'un artiste qui se serait exerc  imiter ces bonshommes informes et
nafs que crayonnent les enfants... A ct de maladresses grossires, il
croyait distinguer certaines touches trahissant une main habile, et
enfin une oreille  demi-cache par les cheveux lui paraissait rvler
un faire suprieur...

Mais avant qu'il songet  tirer de son trange dcouverte les
dductions naturelles, sir Thomas Elgin parut.

Il tait en habit et en cravate blanche, plus long et plus roide que
jamais, et il s'avanait en boitant un peu, s'appuyant sur une grosse
canne.

--Eh quoi!... cher sir Tom, s'cria le comte, votre jambe vous fait
encore souffrir?...

--Oh! beaucoup, rpondit l'honorable gentleman, avec un accent
britannique des plus prononcs, beaucoup depuis ce matin... le docteur
craint quelque chose du ct de l'os...

Et en mme temps, obissant  ce besoin instinctif de montrer le mal
qu'on a, il retroussa lgrement son pantalon, et on put voir qu'il
avait la jambe fortement serre par une longue bande de toile...

M. de la Ville-Handry eut un geste de compassion, puis, oubliant qu'il
avait prsent Daniel la veille  l'Opra, il le prsenta de nouveau,
et, les salutations finies, revenant  sir Tom:

--En vrit, reprit-il, je suis presque honteux d'arriver si tt, mais
je sais que vous attendez du monde ce soir.

--Quelques personnes oh! oui...

--Et je tenais  me trouver seul quelques instants avec vous...

Une grimace contracta les lvres minces de l'honorable gentleman:
c'tait sa faon de sourire; et tout en caressant du bout des doigts ses
favoris en nageoires:

--On a prvenu Sarah de votre arrive, mon cher comte, dit-il, et je
l'ai entendue crier  mistress Brian qu'elle allait tre prte... C'est
incroyable, vritablement, le temps qu'elle dpense  sa toilette.

Ils causaient ainsi amicalement devant la chemine, sir Tom allong sur
un fauteuil, M. de la Ville-Handry debout adoss  la tablette.

Machinalement, Daniel s'tait recul jusqu' l'embrasure d'une des
fentres qui donnait sur la cour et sur le jardin de l'htel. L, le
front appuy contre une vitre, il rflchissait.

Ce qui bouleversait toutes ses ides, c'tait cette blessure de sir
Thomas Elgin...

--Sa chute n'aurait-elle donc pas t volontaire, pensait-il, se
serait-il vritablement cass la jambe?... En ce cas, l'vanouissement
de miss Sarah n'aurait pas t concert d'avance...

Lanc sur cette pente, son esprit pouvait aller loin, et il se sentait
encore une fois tiraill par d'tranges incertitudes, quand le roulement
d'une voiture sur le sable de la cour l'arracha  ses mditations...

Il regarda... Devant le perron de la faade intrieure de l'htel
s'arrtait un coup, une femme en descendit, et il faillit laisser
chapper un cri de surprise, car dans cette femme il lui semblait
reconnatre miss Sarah... Mais tait-ce possible!...

Il ne pouvait le croire, lorsque cette femme, ayant quelques mots  dire
au cocher, leva la tte, et la lumire des lanternes tomba en plein sur
son visage...

Plus de doutes possibles... C'tait bien miss Sarah...

D'un bond elle franchit le perron et entra dans l'htel, et mme on
entendit le bruit sourd de la porte se refermant...

A l'Opra, la veille, un mot de miss Brandon, un seul, avait suffi pour
ouvrir  la lumire de la vrit l'esprit de Daniel.

Mais ici, c'tait bien autre chose, vraiment... C'tait un fait brutal,
matriel, irrcusable, qui venait  l'appui de soupons, fort probables
sans doute, mais non prouvs.

Pour amuser l'amoureuse impatience de M. de la Ville-Handry, on lui
affirmait que miss Brandon achevait de s'habiller, qu'elle se htait
pour venir le rejoindre, et pas du tout, elle tait dehors et rentrait
seulement.

D'o venait-elle?... Quelles intrigues nouvelles l'avaient force de
sortir?... Il avait videmment fallu de pressants intrts pour la
retenir jusqu' cette heure, lorsqu'elle se savait attendue par le
comte.

Cette circonstance clairait dfinitivement la politique savante de la
maison et l'utile et habile complicit de mistress Brian et de sir
Thomas Elgin.

Quel jeu avait t jou, et comment M. de la Ville-Handry s'y tait
laiss prendre, Daniel le comprit... Il y et t pris lui-mme.

Quels acteurs, quelle perfection de mise en scne, quelle science des
dtails!

Pouvait-on imaginer un cadre d'intrigues plus merveilleux que ce
salon!... Ces apparences svres ne devaient-elles pas bannir toute
dfiance!... Et cet horrible portrait d'un soi-disant gnral Brandon,
quel trait de gnie!...

Pour ce qui est de la blessure de sir Tom, Daniel n'y croyait plus.

--Il ne s'est pas plus cass la jambe que moi! pensait-il.

Mais, en mme temps, il s'tonnait de la constance de cet honorable
gentleman, qui, pour affirmer un mensonge, se rsignait  demeurer des
mois entiers la jambe bande, comme si rellement il y et eu mal.

--Et ce soir, pensait Daniel, la reprsentation doit tre plus soigne
que de coutume, puisque on m'attendait.

Cependant, pareil au duelliste qui aprs une nuit de faiblesses retrouve
son sang-froid sur le terrain, Daniel dsormais se possdait pleinement.

Mme, craignant que son attitude et sa proccupation ne trahissent
quelque chose de ses penses, il se rapprocha de la chemine.

La conversation de M. de la Ville-Handry et de sir Thomas Elgin tait
devenue de plus en plus intime, et le comte dtaillait les projets que
lui mettait en tte son prochain mariage.

Il habiterait, disait-il, avec sa jeune pouse, le second tage de son
htel; le premier serait divis en deux appartements: l'un pour mistress
Brian, l'autre pour sir Thomas Elgin; car il savait bien que jamais son
adore Sarah ne consentirait  se sparer de parents qui lui avaient
tenu lieu de pre et de mre...

Le reste expira dans son gosier, et il demeura comme ptrifi, la
pupille dilate, la bouche ouverte...

Mistress Brian entrait, suivie de miss Sarah...

Plus encore qu'au thtre Daniel fut saisi de la beaut de cette fille
trange; littralement elle blouissait.

Elle portait, ce soir-l, une robe fleur de th, toute parseme de
petites fleurettes brodes sur un fond de grosse soie chinoise et garnie
dans le bas d'un grand volant de mousseline plisse.

Dans ses cheveux, plus ngligemment relevs encore que de coutume,
s'panouissait une branche de fuchsia, dont les clochettes d'un rouge
vif retombaient sur sa nuque, mles  ses tresses fauves.

Elle s'avana souriante jusqu'au comte de la Ville-Handry, et, lui
tendant le front:

--Me trouvez-vous bien ainsi, cher comte? demanda-t-elle.

Lui, de la tte aux pieds tressaillit, et tout ce qu'il put faire, ce
fut d'avancer ses lvres, en bgayant du ton de l'extase:

--Oh! oui, belle, trop belle.

--Aussi, la toilette a t longue, objecta gravement Thomas Elgin, trop
longue...

Il devait bien savoir, au contraire, que miss Sarah venait d'accomplir
un miracle de promptitude: il n'y avait pas un quart d'heure qu'elle
tait rentre...

--Vous tes un vilain impertinent, Tom, dit-elle, en riant du rire frais
et sonore de l'enfant, et il est bien heureux que M. de la Ville-Handry
m'arrache  vos ternelles remontrances...

--Sarah!... pronona svrement mistress Brian.

Mais dj elle s'tait retourne, la main tendue, vers Daniel.

--Merci d'tre venu, monsieur, reprit-elle, je suis certaine qu' nous
deux nous allons nous entendre trs bien.

Elle lui disait cela de l'accent le plus doux, mais s'il l'et mieux
connue, il et compris au regard dont elle l'enveloppait, que ses
dispositions taient bien changes, et que, bienveillante d'abord, elle
le hassait  prsent d'une haine furieuse.

--Nous entendre, miss... rpta-t-il en s'inclinant; sur quoi?

Elle ne rpondit pas.

Le domestique annonait des htes accoutums de ses soires, et elle
s'lanait  leur rencontre.

Dix heures sonnaient, et de ce moment, les invits se succdrent sans
interruption. A onze heures, il y avait une centaine de personnes dans
le salon, et dans les deux pices contigus, on avait install des
tables de whist.

Certainement tous les gens qui se trouvaient l, vieux messieurs chargs
de dcorations trangres et jeunes hommes  gilets en coeur, n'taient
pas sans reproches... mais tous appartenaient  la haute vie
parisienne,  ce monde  part dont les dehors brillants dissimulent les
hontes, et qui cache ses misres sous la pesante livre du plaisir.

Quelques-uns, par leur nom, par leur situation ou par leur fortune,
dominaient de bien haut cette cohue dore, et on les reconnaissait 
leur assurance suprieure et  la faveur qui accueillait leurs moindres
paroles.

Et dans la foule, M. de la Ville-Handry se pavanait, triomphant des
attentions de miss Sarah. Il affectait les empressements d'un matre de
maison, comme s'il et t chez lui, il surveillait le service des gens,
puis d'un air de fatuit modeste, il allait de groupe en groupe, qutant
des compliments.

Prs de la chemine, gracieusement pose sur un fauteuil, miss Sarah
semblait une jeune reine au milieu de sa cour... Mais si entoure
qu'elle ft, si enivre d'adulations qu'elle dt tre, elle ne perdait
pas de vue Daniel, l'piant  la drobe, pour surprendre sur son visage
le reflet de ses impressions.

Une fois mme, au grand scandale de ses adorateurs, elle quitta sa place
pour aller lui demander pourquoi il restait ainsi seul en son coin, et
s'il tait souffrant. Puis, voyant qu'il ne connaissait personne, elle
daigna lui dsigner et lui nommer les plus notables de ses invits.

Et elle mettait tant d'affectation  montrer ses brillantes relations,
que Daniel se persuadait presque qu'elle avait pntr ses intentions,
et que c'tait l une espce de dfi, comme si elle lui et dit:

--Voil quels amis me dfendraient si vous osiez m'attaquer.

Cependant il ne se sentait aucunement dcourag, se rendant bien compte
des difficults de sa tche et n'en tant plus  compter les obstacles.
Au bruit des conversations, il arrangeait dans sa tte un plan qui
devait le mettre sur les traces du pass de cette dangereuse
aventurire...

Et ses mditations l'absorbaient si bien, qu'il ne s'apercevait pas que
peu  peu le salon se vidait... C'tait, ainsi, cependant, et il ne
restait plus  la fin que quelques intimes et quatre joueurs autour de
la table de whist.

Alors, miss Sarah se leva, et s'approchant de Daniel:

--Voulez-vous m'accorder dix minutes d'entretien, monsieur?
demanda-t-elle.

Il se dressait pour la suivre, lorsque mistress Brian intervint,
adressant d'un ton de reproche quelques mots en anglais  sa nice.
Daniel savait assez d'anglais pour comprendre que mistress Brian disait:

--Ce que vous faites l est tout  fait inconvenant, Sarah!...

--Choquant! approuva sir Tom.

Mais elle haussa lgrement les paules, et toujours en anglais:

--Mon cher comte aurait seul le droit de trouver ma conduite
inconvenante, rpondit-elle, et j'ai son autorisation.

Puis, s'adressant  Daniel, en franais cette fois, elle ajouta:

--Venez avec moi, monsieur!...




IX


C'est chez elle, dans une petite pice dpendant de son appartement de
jeune fille, que miss Sarah conduisit Daniel.

Rien de si frais, de si coquet que ce rduit moiti salon et moiti
serre, tendu d'une grosse toffe de soie bariole de ramages
fantastiques, et garni de treillages o s'enroulaient des lierres et des
capucines du Japon. Tout autour taient disposes des jardinires
remplies de plantes rares en pleine floraison, et les siges de bambou
taient recouverts d'une toffe pareille  la tenture.

Le salon de rception refltait le caractre de mistress Brian, ici se
trahissaient les gots de miss Sarah.

Elle s'assit sur un petit canap, et aprs s'tre recueillie un moment:

--Ma tante avait raison, monsieur, commena-t-elle, il et t plus
convenable de vous faire dire par sir Thomas Elgin ce que je vous
dirai... Mais j'ai la tmrit des jeunes filles de mon pays, et quand
il s'agit de moi, je ne m'en fie qu' moi...

Elle tait ravissante de navet, disant cela de ce petit air capable et
rsolu que prennent les enfants quand ils vont hasarder quelque
entreprise qu'ils jugent considrable ou prilleuse.

--Mon cher comte, reprit-elle, est all chez vous cette aprs-midi,
monsieur, il me l'a dit; vous savez donc par lui qu'avant un mois je
serai la comtesse de la Ville-Handry.

Daniel eut un soubresaut. Avant un mois... que faire en si peu de
temps!...

--Or, monsieur, continua miss Brandon, je tiens  savoir de votre bouche
si vous trouvez des... inconvnients  ce mariage, et quels ils sont.

Elle s'exprimait simplement, sans paratre se douter qu'un article du
code de la fausse pudeur franaise exige qu'au seul mot de mariage une
demoiselle rougisse jusqu'au blanc des yeux.

L'embarras de Daniel tait extrme.

--J'avoue, miss, rpondit-il pniblement, que je ne comprends pas, que
je ne m'explique pas l'honneur que vous me faites...

--En vous consultant?... Pardon, vous comprenez trs-bien, monsieur...
Ne vous a-t-on pas promis la main de Mlle Henriette de la
Ville-Handry?...

--Le comte m'a donn quelques esprances...

--Il vous a donn sa parole, monsieur, sous certaines conditions... Mon
cher comte m'a tout dit... C'est donc au gendre de M. de la Ville-Handry
que je m'adresse et que je rpte: Voyez-vous  notre mariage quelque
empchement?

La question tait trop nette pour qu'il y et  quivoquer... Et
pourtant Daniel tenait  rester fidle  son projet de gagner du temps
et d'esquiver toute rponse prcise... Pour la premire fois de sa vie,
il mentit, ou plutt il essaya de mentir, le brave garon, et non sans
devenir cramoisi.

--Je n'en aperois pas, miss, balbutia-t-il.

--Bien vrai?...

--Oui.

Elle hocha la tte, et plus lentement:

--S'il en est ainsi, vous ne refuserez pas de me rendre un grand
service... Egare par la douleur qu'elle prouve de voir son pre se
remarier, Mlle de la Ville-Handry me hait... Voulez-vous me promettre
d'employer votre influence sur elle  la mieux disposer en ma faveur...

Jamais le loyal Daniel n'avait t  pareille preuve.

--Je crains, miss, rpondit-il diplomatiquement, que vous ne vous
exagriez mon influence...

Elle arrta sur lui un regard si clair et si pntrant qu'il demeura
tout interdit, et alors elle reprit:

--Je ne vous demande pas de russir, monsieur... Jurez-moi que
franchement et loyalement vous ferez votre possible, et je me tiens pour
votre oblige... Voulez-vous me donner votre parole d'honneur?

Eh bien!... oui, la situation tait si extrme, Daniel avait  endormir
l'ennemi un si puissant intrt, que, l'esprit gar, il eut l'ide, il
eut l'intention de donner cette parole qu'on exigeait de lui.

Il y a plus, il l'essaya... Mais les mots d'un faux serment refusrent
de sortir de sa gorge.

--Vous le reconnaissez, dit froidement miss Sarah, vous me trompiez...

Et se dtournant, elle cacha son visage entre ses mains, crase de
douleur en apparence, et rptant avec un accent d'horreur:

--Quelle honte!... mon Dieu! Quelle humiliation!...

Mais soudain, elle se redressa, le front illumin d'espoir.

--Eh bien! s'cria-t-elle, j'aime mieux cela... Un lche n'et pas
recul devant un serment, si dcid qu'il ft  ne pas le tenir. Tandis
que vous, on peut vous croire: vous tes un homme d'honneur, et tout
n'est pas perdu... D'o vient votre... aversion? Est-ce une question
d'intrt, la succession de M. de la Ville-Handry...

--Miss!...

--Non, n'est-ce pas, ce n'est pas cela, j'en tais bien sre...
Qu'est-ce alors?... Rpondez-moi, monsieur, de grce, dites-moi quelque
chose, parlez!...

Parler?... Pour quoi dire?... Daniel garda le silence.

--C'est bien, fit miss Sarah les dents convulsivement serres, je
comprends!...

Elle faisait, pour ne pas clater en sanglots, des efforts inous, et de
grosses larmes, pareilles  des diamants d'un clat sans pareil,
tremblaient entre ses longs cils.

--Oui, reprit-elle, je comprends que les fltrissantes calomnies
inventes par mes ennemis sont arrives jusqu' vous... et que vous les
avez crues. On vous a dit, n'est-ce pas, monsieur, que je suis une
aventurire, venue on ne sait d'o, que mon pre, le vaillant soldat de
l'Union, n'a jamais exist que sur la toile de mon salon, qu'on ignore
d'o viennent mes revenus, et que Tom, le noble coeur, et mistress Brian,
une sainte, sont les complices de mes intrigues... Avouez qu'on vous a
dit tout cela, et que vous n'en avez pas dout une minute!

Superbe d'indignation, la joue en feu, les lvres frmissantes, elle se
leva, et d'un ton d'amre raillerie:

--Ah! quand il est question d'une belle action, poursuivit-elle, on ne
croit pas les gens sur parole, on veut tre sr avant d'admirer, et on
s'informe... S'agit-il d'une infamie, on n'y met pas tant de faons...
si monstrueuse qu'elle paraisse et si invraisemblable, on la tient pour
vraie... On ne lverait pas la main sur un enfant, mais on se fait
l'cho d'une calomnie qui dshonore une femme et la tue aussi srement
que d'un coup de poignard... Moi, homme, avant de croire que Sarah
Brandon est une aventurire, j'aurais voulu en acqurir la certitude.
L'Amrique n'est pas si loin... J'y aurais trouv les dix mille soldats
qui ont servi sous les ordres de Brandon, et ils m'auraient dit quel
homme tait leur gnral... J'y aurais interrog les puisatiers de
Pensylvanie, et ils m'auraient appris que les puits de ptrole de miss
Sarah, de sir Tom et de mistress Brian donnent les revenus d'une
principaut!...

Qu'elle et os, cette jeune fille, aborder ainsi franchement et
carrment ce sujet terrible, cela confondait Daniel... Il n'y avait pour
lui donner tant de puissante nergie et de pareils accents qu'une
impudence extraordinaire ou--il fallait bien l'avouer--l'innocence.

Brise par l'effort qu'elle venait de faire, elle s'tait laisse
retomber sur le canap, et plus bas, comme se parlant  elle-mme, elle
continuait:

--Mais ai-je bien le droit de me plaindre!... Je rcolte selon que j'ai
sem!... Hlas! Tom me l'avait prdit et moi, folle, j'ai refus de le
croire... Je n'avais pas vingt ans, lorsque j'arrivai en France, 
Paris, aprs la mort de mon pauvre pre... J'avais t leve librement
dans notre libre Amrique, sans autres entraves que celle de ma
conscience... Aux jeunes filles de notre pays, on ne cesse de rpter
que la franchise est la premire des vertus... Aux jeunes filles de
France ou laisse supposer que la seule vertu c'est l'hypocrisie... A
nous, on apprend  ne rougir que de ce qui est honteux... A elles, on
enseigne toutes les grimaces d'une ridicule pudeur de convention... En
France, c'est l'apparence qu'on s'applique  sauver... chez nous, c'est
la ralit!... A Philadelphie, tout ce qui me passait par l'esprit et
que je ne jugeais pas reprhensible, je le faisais... Ainsi j'ai voulu
faire  Paris. Pauvre Sarah! tu comptais sans la mchancet du monde...
Je sortais seule,  cheval, le matin; seule, je me rendais au temple,
prier Dieu; si je dsirais un objet pour ma toilette, je montais en
voiture et seule j'allais l'acheter... Parce qu'un homme m'adressait la
parole, je ne me croyais pas oblige de baisser les yeux, et s'il tait
amusant et spirituel, je riais; une mode me plaisait-elle, je
l'adoptais... Autant de crimes!... J'tais jeune, riche, fte... Crimes
plus grands!... Et aprs un an de sjour, on osait dire que Malgat, le
misrable...

Elle bondit jusqu' Daniel, sur ce mot, et lui saisissant les poignets:

--Malgat! s'cria-t-elle, on vous a parl de Malgat?

Et comme il hsitait:

--Ah! rpondez, commanda-t-elle, ne voyez-vous pas que vos mnagements
sont une mortelle offense!...

--Alors... oui!...

D'un mouvement dsespr, elle leva les bras au ciel, comme si elle
l'et pris  tmoin de son innocence, comme si elle lui et demand une
inspiration.

Puis tout  coup:

--Mais j'ai des preuves, s'cria-t-elle, de l'infamie de Malgat; des
preuves irrcusables!

Et sans attendre une rponse, elle s'lana dans la pice voisine.

Remu jusqu'au plus profond de son tre de sensations indfinissables,
Daniel demeurait debout  sa place, immobile autant qu'une statue.

Il tait confondu et sous le charme de cette voix merveilleuse,
parcourant avec des nuances sublimes la gamme entire de la passion, si
vibrante et si langoureuse, tendre ou menaante tour  tour, soupirant
ses tristesses, sanglotant ses douleurs ou tonnant ses colres.

--Quelle femme! murmurait-il, rptant ainsi un mot de M. Maxime de
Brvan, quelle femme, et comme elle se dfend!

Mais dj miss Sarah Brandon rentrait, portant un coffret de bois
prcieux incrust d'argent.

Elle reprit sa place sur le canap, et de ce ton bref et saccad qui
trahit de terribles violences pniblement contenues, elle dit:

--Avant tout, il faut que je vous remercie, M. Daniel Champcey; grce 
votre franchise, je puis me dfendre... Je savais que la calomnie
s'acharnait aprs moi, je la sentais, pour ainsi dire, dans l'air que je
respirais, mais toujours elle tait reste insaisissable... Voici la
premire fois que je la trouve en face, et je vous remercie de m'avoir
fourni l'occasion de la confondre... Ecoutez-moi donc, car je vous jure
sur ce que j'ai de plus vnr au monde, par la sainte mmoire de ma
mre, je vous jure que c'est la vrit que vous allez apprendre.

Elle avait ouvert le coffret, et d'une main fivreuse elle cherchait
parmi les papiers dont il tait rempli.

--M. Malgat, reprit-elle, tait le caissier et l'homme de confiance
d'une compagnie trs riche, la _Socit d'Escompte mutuel_... M. Thomas
Elgin entra en relations avec lui; le mois mme de notre arrive, 
l'occasion de fonds qu'il voulait tirer de Philadelphie... L'ayant
trouv d'une complaisance extrme, et ne sachant comment l'en remercier,
il l'invita  dner ici, et nous le prsenta,  mistress Brian et 
moi... C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, de taille moyenne,
commun, bien poli et mal lev. La premire fois que mon regard
rencontra ses yeux d'un jaune clair, je sentis comme un frisson... Plus
tard, observant ses faons patelines et ses obsquiosits, j'eus peur de
lui... Je lisais sur sa face les plus basses convoitises, voiles
d'hypocrisie... Mon impression fut telle, que je ne pus m'empcher d'en
faire part  sir Tom, lui disant que cet homme ne pouvait tre qu'un
sclrat, et qu'il serait bien imprudent de le charger de ses
affaires...

Haletant d'attention, Daniel coutait; et ce portrait du caissier Malgat
entrait si profondment dans son esprit, qu'il croyait le voir et qu'il
lui semblait qu'il le reconnatrait si jamais il le rencontrait.

--Sir Elgin, poursuivait miss Brandon, ne fit que rire de mes
pressentiments, et mme, je me rappelle cela comme si c'tait d'hier,
mistress Brian me rprimanda, disant qu'il tait inconvenant de
prtendre juger un homme sur son extrieur, et qu'on pouvait tre fort
honnte bien qu'ayant les yeux jaunes. Or, il est certain que M. Malgat
tait parfait pour nous. Sir Tom ignorant les usages de Paris, et ayant
des capitaux  placer, il le conseillait et le guidait... Lorsque nous
avions des traites  toucher  la _Socit d'Escompte mutuel_, il ne
souffrait pas que sir Tom se dranget, et il apportait l'argent
lui-mme... Enfin, sir Tom ayant eu la fantaisie de risquer quelques
oprations  la Bourse, M. Malgat s'en chargea, bien qu'il n'et pas de
change, en vrit...

Les papiers qu'elle cherchait, miss Sarah les avait trouvs.

Elle les tendit  Daniel en disant:

--Et si vous n'ajoutez pas foi  ce que je dis, voyez.

C'tait une douzaine de carrs de papier, sortes de bordereaux o Malgat
annonait le rsultat des oprations qu'il faisait pour le compte et
avec l'argent de sir Thomas Elgin.

Tous se terminaient par cette phrase:

Nous l'avons perdue belle, mais nous serons plus heureux une autre
fois... Il y a un bon coup  faire sur telle valeur, envoyez-moi tous
les fonds dont vous pouvez disposer...

La formule tait invariable, il n'y avait que le nom des valeurs qui
changeait.

--C'est trange, murmura Daniel.

Miss Sarah hocha la tte.

--Etrange, oui, reprit-elle, mais sans valeur pour ma justification...
La lettre que voici vous en dira davantage; lisez-la, monsieur, et
lisez-la tout haut.

Daniel prit la lettre, et lut:

                                       Paris, 5 dcembre 1865.

     Monsieur Thomas Elgin,

     Il n'y a qu' vous, le plus honnte des hommes, que je puisse
     faire l'aveu terrible de mon crime...

     Je suis un malheureux!... Charg par vous de spculations, j'ai
     t tent, j'ai spcul pour mon propre compte, une premire perte
     en a amen une seconde. Le vertige m'a pris, j'ai voulu regagner
     mon argent... Et enfin,  cette heure, je dois  la caisse confie
      ma probit 58,000 francs.

     Aurez-vous piti de moi, Monsieur, aurez-vous la gnrosit de
     m'avancer cette somme norme!... Il me faudrait cinq ou six ans
     pour vous la rendre, mais je vous la rendrais, je vous le jure,
     avec les intrts...

     J'attends votre rponse comme un coupable le verdict de ses
     juges... Il y va de la vie, et selon ce que vous dciderez, je suis
     sauv ou je meurs dshonor.

                                  A. MALGAT.

En marge, de son anguleuse criture, le mthodique sir Tom avait crit:

Rpondu immdiatement et envoy  M... chque de 58,000 francs 
prendre sur les sommes qu'a  moi la Compagnie. Dit que je ne veux pas
d'intrts.

--Et c'est l, balbutia Daniel, c'est l l'homme...

--Qu'on m'accuse, moi, d'avoir dtourn du chemin de l'honneur, oui,
monsieur, continua miss Sarah... Maintenant vous commencez  le
connatre... Mais attendez encore... Donc, il tait sauv, et nous ne
tardmes pas  le voir arriver, son visage de fourbe baign de larmes
menteuses... Les termes me manquent pour vous traduire les exagrations
et les avilissements de sa reconnaissance... Il ne voulait plus serrer
les mains du noble Thomas Elgin, disait-il, tant  peine digne de les
baiser  genoux... Il ne parlait que de se dvouer et de mourir pour
nous. Il est vrai que sir Tom poussa la gnrosit jusqu' l'hrosme...
Lui, l'image de la probit sur la terre, lui, capable de prir de faim
prs d'un trsor, il consolait Malgat, l'excusant  ses propres yeux,
lui disant qu'aprs tout il n'tait pas si coupable, qu'il y a des
entranements irrsistibles, ajoutant  cela tous les paradoxes invents
 l'usage des voleurs... Malgat avait de l'argent  lui, il ne le lui
redemanda pas, dans la crainte de l'humilier... Il voulut continuer et
il continua de le recevoir  notre table...

Elle s'interrompit, riant d'un rire nerveux qui faisait mal  entendre,
puis d'un ton rauque:

--Savez-vous comment Malgat reconnut tant de bonts, M. Champcey...
Lisez ce billet, il sera, je l'espre, ma rhabilitation.

C'tait encore un billet de Malgat  sir Thomas Elgin, il crivait:

      Sir Tom,

     Je vous avais tromp... ce n'tait pas 58,000 francs que je
     devais, mais 317,000 francs.

     Grce  des falsifications d'critures, j'ai pu masquer mes
     dtournements jusqu' aujourd'hui... Je ne le puis plus.

     La compagnie a des soupons; mon directeur vient de me prvenir
     que demain on vrifiera mes livres... Je suis perdu.

     Je devrais me tuer, je le sais, mais jamais je n'aurai cet
     horrible courage... et je viens vous supplier de me fournir les
     moyens de passer  l'tranger... Je vous le demande  genoux, au
     nom de tout ce que vous avez de cher, par piti, car je suis sans
     ressources, je n'ai pas seulement de quoi payer le chemin de fer
     jusqu' la frontire et je n'ose rentrer chez moi, de peur d'tre
     arrt...

     Encore une fois, sir Tom, ayez piti d'un malheureux et dposez
     votre rponse chez votre concierge, je passerai la prendre  neuf
     heures...

                                  A. MALGAT.

En travers de ce billet, et non plus en marge, M. Thomas Elgin avait
crit cette note laconique:

Rpondu sur-le-champ  ce coquin: Non!

C'est en vain que Daniel et essay d'articuler une syllabe, tant la
stupeur lui serrait la gorge, et ce fut miss Sarah qui reprit:

--Nous dnions en famille, ce soir-l, et l'indignation faisant oublier
 sir Tom sa rserve habituelle, il nous dit tout... Ah! je fus, moi,
plus pitoyable que lui, et je le conjurai de donner au misrable de quoi
fuir... Mais il fut inflexible... seulement, voyant mes transes folles,
il essaya de me rassurer en m'affirmant que Malgat ne viendrait pas,
qu'il n'oserait pas venir chercher la rponse...

Elle appuyait ses deux mains sur son coeur, comme pour en comprimer les
battements, et toute dfaillante:

--Il vint cependant, continua-t-elle, et, voyant ses esprances dues,
il insista tant pour nous parler, que les domestiques le laissrent
monter, et il parut... Ah! je vivrais des milliers de sicles, que
j'aurais toujours cette horrible scne, l, devant les yeux... Se
sentant perdu, ce voleur, ce faussaire tait devenu fou, il voulait de
l'argent... Il en demanda en se tranant  genoux d'abord, battant le
parquet de son front, et cela ne servant de rien, tout  coup il se
redressa furieux, l'cume  la bouche, nous accablant des plus
grossires injures... Jusqu' ce qu'enfin, sir Tom,  bout de patience,
appela les gens... Il fallut employer la force, pour le jeter dehors, et
pendant qu'on l'entranait, il nous menaait du poing en jurant avec
d'affreux blasphmes qu'il se vengerait.

Un frisson de terreur secouait les paules et la poitrine de miss Sarah,
tandis qu'elle voquait ces lamentables souvenirs, et il y eut un moment
o Daniel crut qu'elle allait se trouver mal.

Mais elle se roidit contre cette faiblesse, et d'un ton plus ferme:

--Aprs quarante-huit heures, reprit-elle, l'impression de cette scne
abominable se dissipait comme celle que laisse un mauvais rve... Si
nous reparlmes des menaces de Malgat, ce fut pour hausser les paules
de mpris et de piti... Que pouvait-il contre nous?... Rien, n'est-ce
pas. Et mme, ost-il nous accuser de quelque ignominie, il nous
semblait que jamais ses accusations ne monteraient jusqu' nous. Comment
supposer que sur la seule parole d'un misrable le monde douterait de
notre honneur!...

Son crime venait d'tre dcouvert, et on ne parlait que de cela, avec
force dtails plus ou moins exacts... On quintuplait le chiffre de la
somme qu'il avait vole... On disait qu'il avait russi  se rfugier en
Angleterre, et, qu' Londres, la police avait perdu ses traces...

Et moi, pauvre fille, je l'oubliais...

Il avait fui; mais, avant de quitter Paris, il avait eu le temps
d'organiser la vengeance dont il nous avait menacs.

O trouva-t-il des gens assez lches pour servir son dessein, et quels
sont ces gens? Je l'ignore. Peut-tre, ainsi que mistress Brian le
croit, se borna-t-il  adresser des lettres anonymes  deux ou trois
personnes de nos relations, de celles qu'il savait ne nous point aimer
et nous envier.

Ce qui n'est que trop sr, c'est que moins d'une semaine aprs sa
disparition, on se racontait  l'oreille que j'tais, moi, Sarah
Brandon, la complice de ce faussaire, pis que cela encore, et que les
sommes puises  sa caisse on les retrouverait dans le secrtaire de ma
chambre  coucher...

Oui, voil ce qu'on disait, tout bas d'abord et avec prcaution, puis
plus haut, toujours plus haut et ouvertement.

Bientt, certains journaux s'en mlrent. Ils reprirent les faits, les
arrangeant  leur faon et me dsignant par mille allusions
outrageantes... Ils disaient que le vol de Malgat tait un vol 
l'Amricaine, et qu'il tait bien naturel qu'il passt de l'trangre 
l'tranger...

Elle tait devenue plus rouge que le feu, sa poitrine haletait, et la
honte, la colre, le ressentiment de l'outrage, l'ardent dsir de la
vengeance se peignaient tour  tour sur son mobile visage.

--Nous, cependant, continuait-elle, tranquilles et assurs en notre
honntet, nous ne souponnions rien de ces infamies.

J'avais bien surpris sur mon passage quelques chuchottements, des
regards ou des sourires singuliers, mais je ne m'en tais pas autrement
inquite.

Un papier apport une aprs-midi, en notre absence, nous apprit
l'horrible vrit...

C'tait une citation... J'tais appele  comparatre devant le juge
d'instruction.

Ce fut, monsieur, un coup de foudre... Fou de douleur et de colre, sir
Tom jura qu'il saurait bien remonter jusqu'aux propagateurs de l'infme
calomnie, et qu'en attendant il provoquerait et tuerait tous ceux qui
s'en feraient l'cho.

Vainement mistress Brian et moi nous nous jetmes  ses pieds, le
conjurant d'attendre pour sortir qu'il et repris son sang-froid, il
nous repoussa brutalement et s'lana dehors, emportant les bordereaux
et les lettres de Malgat...

Nous avions puis toutes les tortures de l'inquitude, quand vers
minuit sir Tom rentra, ple, abattu, l'oeil teint... Personne n'avait
seulement voulu l'couter, chacun se htant de lui dire qu'il tait, en
vrit, bien bon de s'occuper de ces infamies, trop ridicules pour qu'on
y ajoutt foi...

Elle s'attendrissait, un sanglot lui coupa la parole; mais se matrisant
aussitt:

--Moi, reprit-elle, le lendemain je me rendis au Palais-de-Justice, et,
aprs une longue station dans une galerie sombre, on m'introduisit dans
le cabinet du juge d'instruction... C'tait un homme dj g, au regard
pntrant et aux traits durs, qui me reut presque brutalement, comme
une coupable...

Mais quand je lui eus montr les lettres que vous venez de lire, ses
faons soudainement changrent, la commisration le gagna, et mme je
surpris une larme dans ses yeux.

Ah! je lui garderai une ternelle reconnaissance, pour l'accent dont il
me dit, au sortir de son cabinet:

Pauvre, pauvre jeune fille, la justice s'incline devant votre
innocence, veuille Dieu que le monde fasse de mme!...

Elle arrta sur Daniel ses beaux yeux tremblants de crainte et d'espoir,
et d'une voix suppliante et d'une pntrante douceur:

--Le monde m'a t plus cruel que la justice, fit-elle... Mais vous,
monsieur, serez-vous moins confiant qu'un juge d'instruction?

Ah! Daniel et t bien embarrass de rpondre, il sentait comme des
vapeurs d'ivresse monter  son cerveau.

--Monsieur!... pria encore miss Brandon, monsieur Daniel...

Elle ne cessait de le fixer, il dtourna la tte, sentant sous ces
regards obstins sa pense lui chapper, son nergie se dissoudre,
toutes les fibres de sa volont se briser.

--Grand Dieu! s'cria miss Brandon avec une douloureuse surprise, il
doute encore... Monsieur, de grce, parlez-moi... Doutez-vous de
l'authenticit de ces lettres?... Ah! s'il en est ainsi, prenez-les...
car je n'hsite pas, moi,  confier  votre honneur les seules preuves
de mon honneur... Prenez-les, et portez-les aux employs qui ont vcu
vingt ans aux cts de Malgat, et ils vous diront si c'est vraiment son
criture, si c'est lui qui a sign sa condamnation... Et si cela ne vous
suffit pas encore, rendez-vous prs du juge qui m'a interroge, il se
nomme Patrigent...

Et elle attendit; mais rien, pas un mot.

Daniel s'tait affaiss sur une chaise, et le coude appuy sur une
petite table, le front entre ses mains, il s'efforait de rflchir, de
dlibrer...

Alors, miss Sarah se levant, s'approcha de lui doucement, et lui prenant
la main:

--Je vous en prie... pronona-t-elle.

Mais au contact de cette main fine et tide, secou comme d'une
commotion lectrique, Daniel se dressa si violemment que sa chaise en
fut renverse.

Et tremblant d'un mystrieux effroi, il dit un nom:

--Kergrist!...

Ce fut comme une suprme insulte tombant sur le visage de miss Sarah...
Elle devint livide, et reculant d'un pas, mesura Daniel d'un regard
brlant de haine.

--Oh!... murmura-t-elle... Oh!... ne trouvant point de termes pour
traduire ce qu'elle ressentait...

Allait-elle se retirer?... Elle en eut comme la pense et marcha vers la
porte; mais se ravisant tout  coup, elle revint se placer en face de
Daniel.

--C'est la premire fois, reprit-elle, frmissante d'indignation, que je
m'abaisse jusqu' me justifier d'accusations ignobles... et vous en
abusez pour m'outrager... Mais n'importe! je vois en vous le mari de
Mlle de la Ville-Handry, et puisque j'ai commenc, j'achverai...

Daniel balbutiait quelque chose comme des excuses, elle l'interrompit:

--Eh bien! oui, reprit-elle, une nuit, un jeune homme, Charles de
Kergrist, un dbauch, un joueur, couronnant une vie de scandales
honteux par la plus lche et la plus vile action, est venu se suicider
sous mes fentres... et le lendemain une immense clameur s'leva contre
moi... Trois jours plus tard, le frre de ce misrable fou, M. Ren de
Kergrist, venait demander raison  sir Tom... Or, savez-vous ce qui est
rsult des explications? Charles de Kergrist s'est tu  la suite d'un
souper dont il tait sorti ivre... Il s'est tu parce que les banques de
Hombourg et de Bade avaient dvor sa fortune, parce qu'il avait puis
tous les expdients, parce que sa famille, effraye de ses dsordres,
lui refusait de l'argent... Et en choisissant mes fentres pour son
suicide, il assouvissait ses basses rancunes... Voyant en moi une
hritire dont la dot lui permettrait de continuer son genre de vie, il
avait demand ma main, et sir Tom la lui avait refuse... Enfin, 
l'poque de la catastrophe j'tais  soixante lieues de Paris,  Tours,
chez un ami de mistress Brian, sir Palmer, lequel s'est empress de le
dclarer...

Et Daniel la regardant d'un air gar:

--Peut-tre allez-vous me demander la preuve de ce que j'avance,
continua-t-elle. Je n'en ai pas  vous donner. Mais je sais un homme qui
vous en donnera, et celui-l est le frre du suicid, Ren de
Kergrist... car, aprs les explications, il est rest notre ami,
monsieur, un de nos meilleurs amis, et il tait ce soir chez moi, et
vous l'avez vu, car il est venu me saluer pendant que je vous parlais...
M. de Kergrist habite Paris, et sir Tom vous donnera son adresse.

Elle crasa Daniel d'un regard o la piti le disputait au ddain, et de
l'accent le plus fier:

--Et maintenant, monsieur, ajouta-t-elle, puisque j'accepte ce rle
d'accuse, prenez celui de juge... Interrogez-moi, et je rpondrai...
Qu'avez-vous encore  me reprocher?...

Mais il faut au juge le sang-froid, et Daniel ne sentait que trop qu'il
n'avait plus le sien et que mme il dissimulait mal l'affreux dsordre
de son esprit.

Renonant donc  toute discussion:

--Je vous crois, miss, fit-il, je vous crois.

Un rayon de joie claira les traits si beaux de miss Brandon, et d'un
accent qui tait comme l'cho de son me mme:

--Oh! merci, monsieur, s'cria-t-elle, maintenant vous saurez bien
m'assurer l'amiti de Mlle Henriette...

Pourquoi pronona-t-elle ce nom?... Il rompit le charme qui
engourdissait Daniel... Il vit sa faiblesse, et il en eut horreur comme
d'une trahison...

Durement, et montrant ainsi et sa colre contre lui-mme et la rvolte
de sa raison:

--Permettez-moi, miss, dit-il, de ne pas vous rpondre ce soir... de
rflchir...

Elle le regarda d'un air de stupeur:

--Qu'est-ce  dire? pronona-t-elle... J'ai, oui ou non, dissip vos
soupons injurieux... Voulez-vous donc consulter quelqu'un de mes
ennemis?...

Elle s'exprimait d'un ton de si profond ddain, que Daniel, bless au
vif, oublia la prudence dont il s'tait fait une loi:

--Puisque vous l'exigez, miss, dit-il, je vous avouerai qu'il est un de
mes doutes que vous n'avez pas lev.

--Lequel?

Daniel hsita, regrettant ce qui venait de lui chapper... Mais il
s'tait trop avanc pour reculer.

--Je ne puis m'expliquer, miss, dclara-t-il, que vous pousiez M. de la
Ville-Handry.

--Parce que?

--Vous tes jeune, miss... Vous tes immensment riche, dites-vous... et
le comte a soixante-six ans.

Elle, si hardie que rien ne semblait devoir la dconcerter, elle baissa
la tte comme une timide pensionnaire prise en faute, et un nuage de
pourpre s'tendit sur son front et sur ses joues et sur tout ce que sa
robe dcouvrait de ses paules divines.

--Vous tes cruel, monsieur, balbutia-t-elle; le secret que vous me
demandez est de ceux qu'une fille ose  peine confier  sa mre.

Lui, croyant l'avoir enfin embarrasse, triomphait.

--Ah! ah! fit-il ironiquement.

Cependant l'altire miss Sarah ne se rvolta pas, et avec une amre
tristesse:

--Vous le voulez, soupira-t-elle, soit... Pour vous j'arracherai ce
voile de fire pudeur dont une jeune fille enveloppe le mystre de son
me... Je n'aime pas le comte de la Ville-Handry.

Daniel bondit. Cet aveu lui parut le comble de l'impudence.

--Je ne l'aime pas... d'amour, du moins, continua miss Sarah, et jamais
je ne lui ai permis de souponner un tel sentiment... Cependant, c'est
avec... bonheur que je deviendrai sa femme... N'esprez pas que je vous
explique ce qui se passe en moi... Moi-mme je ne me comprends plus...
Je n'ai pas de nom  donner  la sympathie qui m'attire vers lui... J'ai
t sduite par son esprit et par sa bont, et sa parole me charme...
Voil ce que je puis dire...

C'tait  n'y pas croire.

--Et s'il vous faut, monsieur, poursuivit-elle, des motifs plus
grossirement humains, je vous dirai que je succombe aux dgots de
l'existence que la calomnie m'a faite... L'htel de la Ville-Handry
m'apparat tel qu'un asile o j'ensevelirai mes dsillusions et mes
regrets, o je trouverai avec le calme une situation qui commande le
respect... Ah! ne craignez rien pour ce grand nom... je saurai le porter
noblement et dignement, et nul sacrifice ne me coterait pour en
rehausser l'clat... Ce sont l des calculs, m'objecterez-vous... Je
l'avoue, mais ils n'ont rien de bas ni de honteux.

Ainsi, Daniel avait cru la confondre, et c'tait elle qui, par sa
franchise, l'crasait.

Car il n'y avait rien  rpondre, point d'objections valables 
prsenter; cinquante mariages sur cent sont dcids par des
considrations moins avouables.

Miss Sarah, cependant, n'tait pas femme  se laisser longtemps abattre.
Elle se redressait  mesure qu'elle parlait, s'exaltant au bruit de ses
paroles.

--Depuis deux ans, reprit-elle, vingt partis se sont prsents pour moi,
dont trois ou quatre eussent combl les voeux d'une fille de duchesse....
Je les ai refuss, malgr sir Tom et mistress Brian... Hier encore, un
homme de vingt-cinq ans, un Gordon-Chalusse, tait  mes pieds... Je
l'ai conduit comme les autres pour pouser mon cher comte... Pourquoi?

Elle demeura pensive, l'oeil brillant de larmes prs de jaillir, et se
rpondant  elle-mme, plutt que s'adressant  Daniel:

--Grce  ce que le monde appelle ma beaut, continua-t-elle, beaut
fatale, hlas! j'ai t entoure, fte, rassasie de flatteries jusqu'
la nause... Je suis au centre de la socit la plus lgante et la plus
spirituelle de l'Europe, dit-on... Eh bien!... c'est en vain que,
cherchant autour de moi, j'ai espr celui dont le regard devait
troubler la paix profonde de mon coeur... Je n'ai rencontr que des
hommes parfaits, se ressemblant tous, dont le caractre n'avait pas plus
de pli que leur habit sorti des mains du meilleur faiseur, galement
empresss et galants, beaux joueurs, beaux diseurs, beaux danseurs,
beaux cavaliers...

Elle secoua la tte d'un mouvement plein d'nergie, et rayonnante
d'enthousiasme:

--Ah! j'avais rv autre chose, s'cria-t-elle... Ce que je rvais, moi,
c'tait un de ces hommes au coeur haut et fier, au vouloir inflexible,
capable de tenter ce qui fait reculer les autres... Quoi? je l'ignore,
mais quelque chose de grand, de prilleux, d'impossible... Je rvais un
de ces ambitieux au front pli par la convoitise, un de ces pres
travailleurs dont les yeux gonfls par les veilles ont l'tincelle du
gnie, un de ces forts dont la force s'impose  la foule et dont la
pense soulve des montagnes...

Ah! pour payer l'amour d'un tel homme, j'aurais trouv en moi des
trsors qui y resteront inutiles comme les richesses enfouies au fond
des mers!... Je me serais enivre  la coupe de ses esprances, mon
pouls aurait battu la fivre de ses luttes... Pour lui, je me serais
faite petite, humble, servile, j'aurais pi dans son regard l'ombre de
ses dsirs...

Mais avec quelles ivresses d'orgueil je me serais pare, moi, sa femme,
de ses succs et de sa gloire, des respects de ses admirateurs et de la
haine de ses ennemis...

Sa voix avait des vibrations  remuer les entrailles, les splendeurs de
sa beaut illuminaient le salon.

Et peu  peu, comme les pices d'une armure mal attache, tombaient les
rancunes de Daniel, ses soupons et ses dfiances.

Miss Brandon s'arrta, honteuse de ses violences, et plus lentement:

--Dsormais, monsieur, pronona-t-elle, vous me connaissez tout
entire... seul au monde, vous aurez lu au plus profond de l'me de
Sarah Brandon... Et pourtant, je vous vois aujourd'hui pour la premire
fois... Et cependant, vous tes le premier qui ayez eu pour moi des
paroles svres... svres jusqu' l'outrage. Me ferez-vous repentir de
mon abandon?... Oh! non, non, n'est-ce pas... Il est un homme au coeur
loyal et fort, celui qui, pour sauver une tache faite  un nom qui n'est
pas le sien risque un avenir de bonheur, la jeune fille qu'il aime et
une fortune norme. Ah! Mlle de la Ville-Handry n'avait pas fait un
choix vulgaire.

Elle eut un geste d'affreux dcouragement et, avec une sorte de rage
concentre:

--Moi, je sais d'avance mon avenir... pronona-t-elle.

Un silence suivit, terrible... Ils taient l tous deux en face l'un de
l'autre, ples, troubls, palpitants, les lvres convulsivement serres,
les yeux pleins d'clairs rouges.

Et, au souffle furieux de cette passion, Daniel sentait sa raison
tourbillonner, un dlire inconnu charriait tout son sang  son cerveau,
et il lui semblait que le bruit du battement de ses tempes emplissait
toute la maison.

--Oui, reprit enfin miss Brandon, ma destine est irrvocable... Il faut
que je sois comtesse de la Ville-Handry, sinon... sinon je suis
perdue... Et une dernire fois, monsieur, je vous en conjure, obtenez de
Mlle Henriette qu'elle m'accueille comme une soeur ane... Eh! si
j'tais la femme que vous supposez, que m'importerait Henriette et son
inimiti... Vous savez bien que M. de la Ville-Handry passera outre
quand mme... Et cependant, je vous prie, moi qui toujours ai
command... Que voulez-vous que je fasse, dois-je me mettre 
genoux?... M'y voici.

Et en effet, elle s'affaissa si brusquement, que ses genoux sonnrent
sur le parquet; et saisissant les mains de Daniel, elle les appliqua
contre son front brlant.

--Mon Dieu! gmissait-elle, tre refuse par lui!...

Ses cheveux s'taient  demi-dnous et ils inondaient les mains de
Daniel... Il frissonna de la nuque aux talons, et se penchant vers miss
Brandon, il la releva et la soutint toute dfaillante, pendant qu'elle
appuyait la tte contre sa poitrine.

--Miss, fit-il d'une voix rauque, Sarah!

Ils taient si prs l'un de l'autre que leurs haleines se confondaient,
et que Daniel sentait sur son visage, plus ardent que la flamme, le
souffle de miss Sarah... Ivre alors, perdu, oubliant tout, il appuya
ses lvres sur les lvres de cette fille trange...

Mais elle, aussitt, se redressant violemment, bondit en arrire en
s'criant:

--Daniel!... Malheureux!...

Puis, clatant en sanglots:

--Partez, balbutia-t-elle, partez... je ne vous demande plus rien... si
je dois tre perdue, je le serai...

Et lui, avec une vhmence inoue:

--Votre volont sera faite, Sarah! s'cria-t-il... je suis  vous...
comptez sur moi!...

Et il sortit comme un fou, il descendit l'escalier en trois bonds, et la
porte de la rue se trouvant ouverte, il se prcipita dehors.




X


La nuit tait sombre et glace, le ciel charg de nuages qui rasaient le
fate des maisons, un vent furieux secouait les branches noircies des
arbres des Champs-Elyses, roulant dans l'air comme une poussire de
neige.

D'une course fivreuse, tel qu'un malfaiteur poursuivi, Daniel s'lana
d'abord au hasard, sans direction, sans but, sans autre ide que celle
de s'loigner, de fuir...

Mais, au bout de cent pas, le mouvement, l'pre froid de la nuit, la
bise aigre qui soulevait ses cheveux, lui rendirent quelque conscience
de la situation.

Alors il s'aperut qu'il tait en habit de soire, la tte nue, et qu'il
avait laiss  l'htel de miss Brandon son chapeau et son pardessus.

Alors il se souvint que M. de la Ville-Handry l'attendait dans le grand
salon, en compagnie de sir Thomas Elgin et de mistress Brian.

Qu'allait-on souponner, croire, dire!... Malheureux! en quelle impasse
s'tait-il ou l'avait-on engag!...

Une issue existait peut-tre  cet enfer o il se dbattait, et par sa
folie il venait de la fermer sans retour.

Pareil  ces dbauchs qui, aprs le lourd sommeil de l'orgie,
s'veillent la bouche pteuse et le cerveau troubl, il lui semblait
sortir de quelque songe bizarre et terrible... Tel que l'ivrogne qui,
l'ivresse dissipe, cherche  se rappeler les actes de dmence o l'a
pouss l'alcool, Daniel terrifi rcapitulait toutes ses motions
pendant cette heure qu'il venait de passer prs de miss Sarah--heure
d'garement, qui allait peser d'un poids formidable dans la balance de
sa destine, renfermant en ses soixante minutes plus d'vnements que
sa vie tout entire...

En aucun moment, il n'avait t si prs du dsespoir.

Quoi!... il tait prvenu, sur ses gardes, on l'avait averti des
perfidies de miss Sarah, on lui avait dit quels philtres versaient ses
yeux, lui-mme dans la soire l'avait surprise en flagrant dlit de
mensonge...

Et nanmoins, faible et veule, il s'tait laiss prendre aux
fascinations de cette fille trange, il avait tout oubli  sa voix,
tout, jusqu' cette chre et adore Henriette, son unique pense depuis
des annes.

--Insens, murmurait-il, qu'ai-je fait!...

Insoucieux des rafales de la tempte, et de la neige qui commenait 
tomber, il s'tait assis sur le perron d'une des plus riches habitations
de la rue du Cirque, et les coudes aux genoux, il pressait son front
entre ses mains, comme s'il et espr en faire jaillir une ide de
salut.

Condensant en un effort tout ce qu'il avait de volont, il essayait de
reconstituer cette entrevue, cherchant par quelles tonnantes
transitions, commence comme un combat, elle s'tait termine de mme
qu'un rendez-vous d'amour.

Et rcapitulant dans sa mmoire toutes les phrases dont miss Sarah
l'avait berc, il se demandait si vritablement elle n'avait pas t
calomnie.

Et si elle avait dans son pass quelque chose, pourquoi ne le pas
attribuer  ces deux personnages louches qui la gardaient, mistress
Brian et sir Thomas Elgin?

Quelle audace, dans la dfense de cette fille extraordinaire, mais
quelle noblesse aussi!... Comme elle avait bien dit qu'elle n'aimait pas
d'amour M. de la Ville-Handry et que mme, jamais aucun homme n'avait
donn  son coeur une pulsation de plus.

Etait-elle donc de marbre, et sensible seulement aux ineptes jouissances
de la vanit?

Oh! non, mille fois non, la coquetterie la plus raffine n'atteint pas
cette vhmence de la passion, l'art le plus merveilleux n'a pas cette
puissance communicative, don sublime de la vrit.

Et la tte et le coeur encore pleins, quoi qu'il ft, de miss Sarah,
Daniel frmissait au souvenir de certaines de ses paroles o le secret
de son me s'tait rvl sous la transparence des allusions...

Pouvait-elle dire  Daniel, plus clairement qu'elle ne le lui avait dit:
Celui que j'aimerais, c'est vous!... Evidemment non.

Et lui,  cette pense, se sentait inond d'cres et malsaines
volupts... Car il tait homme, ni meilleur ni pire que les autres, et
il est peu d'hommes qui ne mettent un prix plus lev aux quelques
heures que leur accorde le caprice d'une femme telle que miss Sarah,
qu' une vie tout entire de noble et pur amour que leur consacre une
chaste fille.

--Mais que m'importe!... rptait-il. Est-ce que je puis l'aimer, moi...

Puis il revenait  s'inquiter de ce qui s'tait pass aprs son
dpart... Comment miss Sarah aurait-elle expliqu sa fuite? Quelle
raison aurait-elle donn de son dsordre  elle-mme?...

Et, attir par une force invincible, Daniel s'tait lev pour revenir
vers l'htel de miss Brandon, et blotti en face, dans l'encoignure d'une
porte, il interrogeait d'un oeil obstin la faade, comme si elle et pu
lui rvler quelque chose de ce qui se passait  l'intrieur.

Les fentres du salon taient encore illumines, et des gens allaient et
venaient, dont l'ombre se dessinait sur les rideaux... Un homme vint
s'appuyer le front contre la vitre, puis brusquement il se retira comme
si on l'et appel, et Daniel reconnut parfaitement le comte de la
Ville-Handry.

Qu'est-ce que cela signifiait!... N'tait-ce pas  croire que miss Sarah
s'tait trouve tout  coup trs malade et qu'on s'empressait autour
d'elle!...

Ainsi songeait Daniel, quand il entendit comme un bruit de verroux et de
gonds qui grinaient. C'tait la lourde porte de la cour de l'htel
Brandon que des domestiques ouvraient. Un coup bas attel d'un seul
cheval en sortit et fila rapidement vers les Champs-Elyses.

Mais au moment o ce coup tourna, la lumire d'un rverbre tomba en
plein dans l'intrieur, et Daniel crut y reconnatre, il y reconnut miss
Sarah!...

Ce lui fut comme un coup de masse tombant sur le crne.

--Elle se jouait de moi!... s'cria-t-il, grinant les dents de rage,
elle m'a bafou comme un imbcile, comme un idiot!...

Puis enflamm d'un soudain espoir:

--Il faut savoir o elle court ainsi,  quatre heures du matin, il faut
la suivre!...

Et de toute la vitesse dont il tait capable, il s'lana sur les traces
du coup.

Malheureusement, miss Brandon avait sans doute donn des ordres  son
cocher, car le cheval descendait l'avenue des Champs-Elyses d'un train
d'enfer, et c'tait un trotteur admirable choisi entre cent par sir Tom,
un des plus fins maquignons de Paris.

Mais Daniel tait agile, et la probabilit d'une vengeance immdiate
dcuplait ses forces.

--Si seulement je pouvais trouver une voiture! pensait-il.

Mais il n'en apercevait aucune.

Et les coudes au corps, cadenant son pas, mnageant son haleine, il se
maintenait et mme gagnait du terrain... A la place de la Concorde il
n'tait pas  dix longueurs de bras du coup.

Seulement, l, le cocher toucha son cheval, qui d'une allure plus vive
encore traversa la place de la Concorde et s'engagea dans la rue Royale.

Daniel sentait la respiration lui manquer, une douleur, faible d'abord
et de plus en plus intolrable, lui tordait le ct... Il allait tre
forc de s'arrter, quand, devant la Madeleine, il vit venir un fiacre
dont le cocher dormait au trot somnolent de ses rosses.

Brusquement, Daniel se jeta  la tte des chevaux, et d'une voix
haletante:

--Cocher, cria-t-il, cent francs pour toi si tu me rejoins le coup qui
est l-bas...

Mais veill en sursaut, voyant cet homme en habit et tte nue,
dtermin surtout par l'normit de la somme qu'on lui offrait, le
cocher crut  une plaisanterie d'ivrogne, et d'un ton furieux:

--Allons, gare, pochard! cria-t-il, ou je te passe dessus...

Et il fouetta si violemment ses btes, que sans un bond de ct, Daniel
tait cras.

Mais tout cela avait pris une minute, et le coup maintenant tait loin,
roulant sur le boulevard... Songer seulement  le rattraper et t
folie, Daniel demeura en place, ananti...

Que faire, que rsoudre?... L'ide lui vint de courir jusque chez Maxime
de Brvan, lui demander un conseil... Mais la destine tait contre lui;
il repoussa cette inspiration...

Et il regagna lentement son logis et il se jeta dans son fauteuil,
rsolu  ne se point coucher avant d'avoir dcid comment essayer
d'chapper aux consquences de sa folie d'une heure...

Mais il y avait deux jours qu'il tait ballott entre les plus
poignantes alternatives, tel qu'un homme  la mer, dont le caprice des
vagues rapproche et loigne l'pave de salut... Mais il y avait
quarante-huit heures qu'il n'avait ferm l'oeil, et s'il n'est pas de
limites  la facult de souffrir de l'me, les forces physiques ont des
bornes restreintes...

Et il s'endormit, rvant qu'il veillait et qu'il dcouvrait le moyen de
pntrer le mystre de l'existence de miss Brandon.

Il faisait grand jour lorsque Daniel s'veilla glac et courbatur, car
il n'avait pas chang de vtements en rentrant, et son feu s'tait
teint.

Son premier mouvement fut tout de colre contre lui-mme.

Quoi, il succombait si promptement, lui qui dans sa vie de marin, il se
le rappelait, tait rest  diverses reprises quarante et jusqu'
soixante heures presque sans quitter le pont de son navire battu par la
tempte!

La paisible et uniforme existence de bureaucrate qu'il menait depuis
prs de deux ans, l'avait-elle donc amolli jusque-l que tous les
ressorts de son organisation taient dtremps!...

Pauvre garon, qui ignorait que les pires fatigues sont lgres,
compares  ces pouvantables convulsions morales qui branlent l'tre
humain jusqu'en ses plus mystrieuses profondeurs.

Cependant, tout en se htant d'allumer un grand feu pour se rchauffer,
il ne tarda pas  reconnatre que le repos lui avait t profitable.

Les dernires vapeurs de son ivresse de la nuit s'taient compltement
dissipes, le charme qui l'avait fascin tait rompu, et il se sentait
en pleine possession de toutes ses facults.

A cette heure, sa folie lui paraissait si absolument inexplicable, que
s'il et pris seulement un verre d'eau sucre  la soire de miss Sarah
Brandon, il et t tent de croire qu'on y avait ml quelqu'une de ces
substances qui allument, comme un incendie, le dlire dans le cerveau.

Mais il n'avait rien pris... et quand mme! la folie tait-elle moins
commise et moins irrparable? Les suites en seraient fatales, il n'en
doutait pas.

Ainsi il s'puisait  dchiffrer l'nigme de l'avenir, lorsque son
portier, comme tous les matins, entra dans l'appartement. Il tenait sur
le bras un pardessus, et  la main un chapeau.

--Voici, monsieur, dit-il, non sans un sourire qui voulait tre
malicieux, voici ce que vous avez oubli dans la maison o vous avez
pass la soire. Un domestique,  cheval, ma foi! vous le rapporte... Il
m'a remis en mme temps cette lettre; il y a une rponse, et on l'attend
en bas.

Daniel la prit, cette lettre, et durant une bonne minute il en examina
l'adresse: elle tait d'une criture de femme, dlicate et menue,
n'ayant rien de l'anguleuse scheresse des critures amricaines.

Enfin il en rompit l'enveloppe, et aussitt il s'en dgagea une bouffe
de ce parfum si pntrant et si doux qu'il avait respir dans le petit
salon de miss Brandon.

La lettre tait bien d'elle, et, en tte du papier, se dtachait son
prnom: Sarah, en petites lettres gothiques bleues.

Elle crivait:

Est-il bien vrai, monsieur Daniel, que vous tes tout  moi, et que je
puis compter sur vous?... Cette nuit, vous l'avez dit... Vous
souvenez-vous encore de vos promesses?...

Daniel tait ptrifi.

Miss Sarah lui avait dit qu'elle tait l'imprudence mme; ne lui en
donnait-elle pas l une preuve positive?...

Ces cinq lignes ne pouvaient-elles pas devenir contre elle une arme
terrible?... Ne prtaient-elles pas  des interprtations au moins
singulires?...

Cependant, le concierge s'impatientait  rester l, debout.

--Que dois-je dire au domestique? interrogea-t-il.

--Ah! attendez! fit rudement Daniel.

Et s'asseyant  son bureau, il se mit  crire  miss Brandon:

Certes, miss, je me souviens de la promesse que vous avez arrache 
mon garement, je ne m'en souviens que trop...

Une soudaine rflexion arrta sa plume.

Quoi! ayant dj donn dans un premier pige tendu  son inexprience,
il s'exposait  tomber dans un second!...

Brusquement donc il dchira sa rponse commence, et se tournant vers
son concierge:

--Dites au domestique, ordonna-t-il, que je suis sorti, et courez me
chercher une voiture.

Puis, le portier s'tant retir:

--Oui, murmura-t-il, c'est plus habile... Mieux vaut laisser miss Sarah
dans l'incertitude de mes intentions... Elle ne peut souponner que sa
sortie m'a clair, elle me croit sa dupe, laissons-le lui croire...

Cependant, cette lettre semblait annoncer quelque intrigue nouvelle qui
inquitait singulirement Daniel... Miss Sarah tait sre d'arriver 
ses fins; que pouvait-elle souhaiter de plus?... Quel autre but
mystrieux poursuivait-elle?...

--Ah! je m'y perds, soupira Daniel... Il faut que je consulte Brvan...

Sur son bureau, se trouvait, encore inachev, ce travail si important et
si press que lui avait confi le ministre...

Mais le ministre, le ministre, sa position, son avancement, toutes ces
considrations s'effaaient devant celles de sa passion.

Il descendit donc, et pendant que sa voiture roulait vers la rue
Laffitte, il songeait  la stupeur de M. de Brvan...

Debout, en manches de chemise, devant une immense table de marbre, toute
charge de pots et de flacons, de brosses, de peignes, d'ponges, de
limes, de pinces, de polissoirs, M. de Brvan tait  sa toilette
lorsque Daniel arriva chez lui.

S'il l'attendait, ce n'tait pas si tt, car son visage trahit une
impression  glacer toutes les expansions.

Mais Daniel avait confiance... Il serra la main que lui tendait son ami,
et se laissant tomber lourdement sur une chaise:

--Je suis all chez miss Brandon, dit-il, elle a su me faire promettre
tout ce qu'elle a voulu... C'est inimaginable.

--Voyons cela? fit M. de Brvan.

Aussitt, sans hsiter, et avec force dtails, Daniel raconta comment
miss Sarah l'avait entran dans son petit salon, et s'tait dfendue de
toute complicit avec Malgat, en lui montrant des lettres de ce
malheureux...

--Lettres tranges, concluait-il, et qui, si elles taient
authentiques...

M. de Brvan haussa les paules.

--Vous tiez prvenu, fit-il, et vous avez promis tout ce qu'elle a
voulu... Supposez-vous sans dfiance, elle vous et fait signer votre
condamnation  mort...

Telle quelle, c'tait une explication.

--Mais Kergrist, objecta Daniel, le frre de Kergrist, est son ami...

--Parbleu!... supposez-vous donc ce frre beaucoup plus fin que vous?...

Encore qu'il ne ft point pleinement satisfait, Daniel poursuivit,
disant sa stupeur quand miss Sarah lui avait confess qu'elle n'aimait
pas M. de la Ville-Handry...

Mais l'autre, d'un clat de rire, l'interrompit, et d'un air ironique:

--Naturellement!... s'cria-t-il. Et aprs elle vous a dit qu'elle
n'avait jamais aim personne, ayant vainement cherch l'homme de ses
rves... Elle vous a dpeint le phnix de telle faon que vous vous tes
dit: Eh! mais, ce phnix, c'est moi!... Cela vous a chatouill
dlicieusement; elle s'est jete  vos pieds, vous l'avez releve, elle
s'est vanouie, elle palpitait comme une colombe entre vos bras, vous
avez perdu la tte...

Les bras de Daniel lui tombaient.

--Comment savez-vous cela? balbutia-t-il.

Si le regard de M. de Brvan vacilla, il ne se dconcerta nullement, et
d'un ton de raillerie plus pre:

--Je devine, parbleu! rpondit-il. Ne vous ai-je pas dit que je connais
miss Brandon... Elle n'a qu'un truc dans son sac, mais c'est assez,
puisqu'il russit toujours...

Qu'on a t jou, qu'on a fait un personnage ridicule, c'est une de ces
infortunes qu'on s'avoue  soi-mme, encore que l'aveu soit pnible.

Mais s'entendre, sur ce sujet, railler par un autre, c'est  quoi on ne
consent pas volontiers.

Daniel ne dissimula donc pas un mouvement d'impatience, et un peu
schement:

--Si j'ai t dupe de miss Sarah, mon cher Maxime, fit-il, vous devez
voir que je ne le suis plus...

--Eh! eh!...

--Non, plus du tout... Et c'est elle-mme qui a dissip mes illusions.

--Bah!...

--Involontairement, bien entendu... m'tant enfui de chez elle comme un
fou, j'errais sans but arrt autour de son htel, quand je l'ai vue
sortir en voiture...

--Allons donc!...

--Je l'ai vue comme je vous vois... et il tait quatre heures du matin.

--Diable!... et qu'avez-vous fait?...

--Je l'ai suivie...

M. de Brvan faillit laisser tomber la brosse dont il se brossait
amoureusement les ongles, mais il matrisa si promptement son trouble,
que Daniel n'en aperut rien...

--Ah! vous l'avez suivie, rpta-t-il, d'une voix que toute sa puissance
sur lui-mme n'empchait pas de chevroter un peu, vous l'avez suivie...
En ce cas, vous... vous savez o elle se rendait?...

--Hlas! non... Elle avait un cheval si rapide que tout leste je suis,
j'ai t distanc...

Il est sr que M. de Brvan respira plus librement, et d'un ton dgag:

--Voil qui est fcheux, fit-il, et vous avez perdu l une occasion
unique... Il ne m'tonne plus d'ailleurs que vous soyez difi...

--Oh! je le suis, vous pouvez me croire, et cependant...

--Cependant?...

Daniel hsitait, craignant de voir un sourire sardonique reparatre sur
les lvres de son ami. Pourtant, il se fit violence:

--Eh bien! je me demande si tout ce que raconte miss Brandon de son
enfance, de sa famille et de sa fortune, ne serait pas, quand mme, la
vrit...

L'autre eut le geste d'paules d'un homme sens qui entend le
raisonnement biscornu d'un maniaque.

--Vous me jugez absurde, insista Daniel, soit... Mais alors, faites-moi
le plaisir de m'expliquer comment miss Sarah, si intresse  cacher son
pass, m'a indiqu le moyen de recueillir des informations positives et
de savoir  un sou prs le chiffre de ses revenus... L'Amrique n'est
pas si loin!!

Ce n'tait plus de la surprise, c'tait de l'ahurissement qu'exprimait
le visage de M. de Brvan.

--Quoi!... s'cria-t-il, est-ce que l, srieusement, vous songeriez 
entreprendre le voyage d'Amrique!...

--Pourquoi non!...

--Vrai, mon pauvre ami, fit-il, vous tes trop naf pour notre temps...
Quoi! vous en tes encore  dmler les intentions de Sarah?... Elles
sautent aux yeux, cependant... Vous voyant et vous jugeant, elle s'est
dit: Voici un digne jeune homme qui me gne, ici, furieusement...
envoyons-le respirer un air meilleur  quelques mille lieues. Et
l-dessus elle vous a souffl cette jolie inspiration de voyage.

Etant donn ce que savait Daniel du caractre de miss Brandon, cette
interprtation tait un peu plus que probable... Nanmoins, elle ne le
contentait pas compltement.

--Que je reste ou que je parte, objecta-t-il, la noce n'en aura pas
moins lieu... Donc, point d'intrt  m'loigner... Croyez-moi, Maxime,
il y a autre chose que ce que vous pensez... A ct de son mariage,
miss Brandon doit poursuivre quelque autre but!...

--Lequel?...

--Ah!... voil ce que je m'puise  chercher... Mais tenez pour certain
que je ne m'abuse pas... je n'en veux pour preuve que ce que miss Sarah
m'crivait ce matin...

M. de Brvan eut un saut de trois pieds.

--Elle vous a crit! fit-il.

--Oui, et c'est cette maudite lettre qui, plus que tout le reste,
m'amne... La voici, lisez-la... Et si vous y comprenez quelque chose,
vous serez plus heureux que moi...

D'un coup d'oeil, M. de Brvan lut les cinq lignes de miss Brandon, et
devenu tout ple:

--C'est inimaginable, murmurait-il, un billet d'une imprudence folle,
elle qui n'crit jamais... jamais.

Il attachait sur les yeux de Daniel un regard o il avait rassembl
toute sa pntration, et scandant ses mots pour leur donner plus de
poids...

--Si elle vous aimait vritablement, interrogea-t-il, que diriez-vous?

Daniel eut un geste de dpit.

--Il est peu gnreux de me railler, Maxime, fit-il... Je puis tre un
naf, je ne suis pas un imbcile, encore moins un fat...

--Ce n'est pas rpondre, interrompit M. de Brvan, et je rpte ma
question: Que diriez-vous?...

--Je dirais que je l'excre, cette femme!

--Oh! har si fort, c'est tre bien prs d'adorer...

--Je la mprise, et sans estime...

--Connu! ce n'est pas l un empchement.

--Enfin, vous savez que j'aime du plus profond et du plus ardent amour
Mlle de la Ville-Handry.

--Naturellement, mais ce n'est pas la mme chose.

M. de Brvan avait enfin achev sa minutieuse toilette. Il endossa une
robe de chambre, et entranant Daniel dans la petite pice qui lui
servait de cabinet de toilette:

--Maintenant, cher ami, qu'avez-vous rpondu  ce billet?

--Rien.

S'tant jet sur un fauteuil, M. de Brvan avait pris la physionomie
grave d'un mdecin en consultation:

--Et vous avez bien fait, approuva-t-il, et pour l'avenir, je n'ai 
vous conseiller d'autre conduite que celle-l... faites le mort.
Pouvez-vous quelque chose aux projets de Sarah? Non... laissez-les donc
s'accomplir.

--C'est que...

--Laissez-moi finir... Outre que c'est votre intrt d'agir ainsi, c'est
encore plus celui de Mlle Henriette... Le jour o on vous sparera,
vous serez trs-afflig, mais libre... Elle, au contraire, sera
condamne  vivre sous le mme toit que miss Sarah... Savez-vous tout ce
qu'une belle-mre peut faire endurer  la fille de son mari!...

Daniel frissonna. Dj cette pense lui tait venue, et elle l'avait
fait frmir.

--Pour le moment, reprit M. de Brvan, le plus pressant est de savoir
comment votre dpart a t expliqu... De ce qu'on a dit, nous pourrons
peut-tre tirer quelques claircissements...

--Je vais aux informations de ce pas, rpondit Daniel.

Et aprs avoir affectueusement serr les mains de son cher Maxime, il se
hta de regagner sa voiture, et vingt minutes plus tard on l'annonait
dans le salon de M. de la Ville-Handry.

Le comte s'y trouvait, seul, se promenant de long en large de l'air le
plus agit...

Et certes, il devait avoir eu de terribles et pressantes proccupations.
Il tait prs de midi, et cependant il n'avait pas encore pass par les
mains de son valet de chambre...

Apercevant Daniel, il interrompit sa promenade, et se planta devant lui
les bras croiss:

--Ah! vous voici, monsieur Champcey, fit-il d'un ton terrible. Eh bien!
vous en faites de belles...

--Moi, monsieur le comte?

--Et qui donc?... N'est-ce pas vous qui, au moment o miss Sarah
daignait descendre aux justifications, l'avez accable d'injures?
N'est-ce pas vous qui, honteux de votre conduite, vous tes sauv,
n'osant venir me rejoindre?...

Qu'avait-on dit au comte? Pas la vrit,  coup sr.

--Et savez-vous, M. Champcey, poursuivit-il, le rsultat de vos
brutalits... Miss Brandon a t prise d'une si terrible attaque de
nerfs qu'on a d faire atteler pour envoyer qurir un mdecin...
Malheureux! vous pouviez la tuer!... On ne m'et point permis de
pntrer dans sa chambre, mais du salon, par moment, j'entendais ses
gmissements douloureux... Ce n'est qu'aprs huit heures qu'elle a pu
goter quelque repos, et que mistress Brian ayant piti de mon chagrin
m'a accord la faveur de la voir, endormie d'un sommeil d'enfant....

Daniel coutait, stupide d'tonnement, confondu de l'inimaginable
impudence de sir Tom et de mistress Brian, pouvant de l'incroyable
crdulit de M. de la Ville-Handry.

--Mais c'est infernal, pensait-il, me voici maintenant le complice de
miss Brandon. Vais-je donc, par mon silence, l'aider  s'emparer de ce
malheureux homme?

Que rsoudre cependant?

Parler?... Dire  M. de la Ville-Handry que s'il avait entendu des
gmissements, ce n'taient assurment pas ceux de miss Sarah?... Lui
dire que pendant qu'il trpignait d'angoisses miss Sarah courait Dieu
sait quelles aventures?...

Cette ide traversa l'esprit de Daniel... Mais  quoi bon!... Le comte
le croirait-il? Non, trs-probablement. Et ainsi il ne ferait que rendre
plus difficile une situation dj trop complique...

Enfin, il sentait bien qu'il n'oserait jamais dire toute la vrit, ou
montrer  l'appui la lettre qu'il avait en poche...

Nanmoins il essaya de se disculper.

--Je suis un trop galant homme, balbutia-t-il, pour injurier une
femme...

Le comte brusquement l'arrta.

--Epargnez-vous, pronona-t-il, une palinodie qui ne me toucherait
gure... Du reste, ce n'est pas  vous prcisment que j'en veux... J'ai
trop l'exprience du coeur humain pour ne pas discerner que vous avez
suivi bien moins vos inspirations que celles de ma fille...

Laisser cette opinion  M. de la Ville-Handry pouvait devenir fort
dangereux pour Mlle Henriette.

Une fois encore, Daniel tenta de s'expliquer.

--Je vous jure, monsieur le comte...

Mais le comte, frappant du pied:

--Assez, interrompit-il violemment, je veux en finir avec cette absurde
rsistance et la briser... Quel personnage prtend-on donc me faire
jouer dans ma maison?... Celui d'un ridicule Gronte qu'on bafoue et
qu'on berne! Halte-l!... Vous me forcez  me rappeler que je suis le
matre, je vous le rappellerai,  vous aussi!...

Il se recueillit, puis d'un ton de reproche:

--Ah! monsieur, devais-je attendre cela de vous!... Pauvre Sarah!...
Penser que je n'ai pas su lui pargner cette humiliation... Mais c'est
la dernire, et ce matin,  son rveil, elle apprendra que tout est
termin... Je viens d'envoyer chercher ma fille pour lui annoncer que le
jour mme de mon mariage est fix... Toutes les formalits sont prvues,
nous avons les actes ncessaires...

Il s'arrta, Mlle Henriette entrait.

--Vous dsirez me parler, mon pre, demanda-t-elle ds le seuil.

--Oui.

Saluant Daniel d'un doux regard, Mlle de la Ville-Handry s'approcha
du comte, lui tendant le front pour qu'il l'embrasst, mais il la
repoussa et se grimant de solennit:

--Je vous ai mande, ma fille, pronona-t-il, pour vous annoncer que de
demain en quinze j'pouse miss Brandon.

Mlle Henriette devait tre prpare  quelque chose de pareil, car
elle ne sourcilla pas... elle plit un peu, seulement, et un clair de
colre traversa ses yeux.

--En de telles circonstances, poursuivit le comte, il est inconvenant,
il est indcent que vous ne connaissiez pas celle qui vous doit servir
de mre... Je vous prsenterai donc  elle, aujourd'hui mme, cette
aprs-midi.

A deux ou trois reprises la jeune fille tourna et dtourna la tte.

--Non, disait-elle.

M. de la Ville-Handry tait devenu fort rouge.

--Quoi! s'cria-t-il, vous osez... Que diriez-vous si je vous menaais
de vous traner de force chez miss Brandon?...

--Je dirais, mon pre, que c'est le seul moyen que vous ayez de m'y
voir...

Son attitude tait assure, sans dfi...

Elle s'exprimait d'une voix calme et douce, mais qui trahissait une de
ces rsolutions rsignes que rien n'entame.

Et le comte tait abasourdi de cette audace d'une jeune fille
d'ordinaire si timide...

--Vous dtestez donc, vous jalousez donc bien miss Brandon?
s'cria-t-il.

--Moi, mon pre! et pourquoi, grand Dieu?... Je sais seulement qu'elle
ne peut devenir comtesse de la Ville-Handry, la femme qui a empli Paris
du bruit de ses scandales...

--Qui vous a dit cela?... M. Champcey, sans doute?...

--Tout le monde, mon pre...

--Ainsi, parce qu'on la calomnie, cette malheureuse...

--Je veux la croire innocente, mais une comtesse de la Ville-Handry ne
peut pas tre calomnie...

Elle se redressa, et forant sa voix:

--Vous tes le matre, mon pre, poursuivit-elle, faites... Mais moi, je
me dois  moi-mme, je dois  la sainte mmoire de ma mre de protester
par tous les moyens en mon pouvoir... et je protesterai.

M. de la Ville-Handry bgayait, tant le sang lui montait  la gorge.

--Enfin, je vous connais, Henriette, s'cria-t-il, et je vous
comprends... Je ne m'tais pas tromp, c'est bien vous qui avez envoy
M. Daniel Champcey insulter lchement miss Brandon chez elle!

--Monsieur!... interrompit Daniel d'un ton menaant.

Mais le comte tait lanc, et les yeux presque hors de leur orbite:

--Oui, je lis au plus profond de votre me, Henriette, poursuivit-il...
Vous tremblez d'tre prive d'une partie de ma succession...

Bondissant sous l'insulte, Mlle Henriette s'tait rapproche de son
pre.

--Ne voyez-vous donc pas, s'cria-t-elle, que c'est cette femme qui en
veut  votre fortune, et qu'elle ne vous aime pas, et qu'elle ne peut
vous aimer...

--Pourquoi, s'il vous plat?

Une fois dj M. de la Ville-Handry avait, dans les mmes termes, pos
cette question  sa fille... Alors, elle n'avait pas os rpondre...

Mais cette fois, gare par la douleur d'tre outrage pour une femme
qu'elle mprisait, elle oublia tout... Elle saisit la main de son pre,
et l'entranant devant une glace:

--Pourquoi? fit-elle d'une voix rauque. Eh bien! regardez-vous...

S'il s'en ft tenu  la seule nature, M. de la Ville-Handry et paru un
homme atteignant la soixantaine, vert et robuste encore. Mais l'art
gtait tout.

Et ce matin, avec ses rares cheveux  demi dteints, colls aux tempes,
avec son fard de la veille tout craquel et tomb par places, il
semblait avoir vcu des milliers d'annes.

Se vit-il tel qu'il tait: hideux!...

Le fait est qu'il devint livide; et froidement, car l'excs mme de la
rage lui donnait l'apparence du calme:

--Vous tes une indigne crature, Henriette, fit-il.

Et comme, pouvante, elle clatait en sanglots:

--Oh! assez de grimaces, reprit le comte. Ce tantt,  quatre heures
prcises, je viendrai vous prendre... Si je vous trouve habille et
prte  m'accompagner chez miss Brandon... trs bien! Dans le cas
contraire, M. Champcey aura mis les pieds ici pour la dernire fois, et
jamais, vous m'entendez bien, jamais vous ne serez sa femme...
Maintenant, je vous laisse ensemble; rflchissez...

Et il sortit, fermant sur lui la porte si violemment que l'htel entier
en trembla.

--Ceci est la fin de tout!...

Telle est l'affreuse certitude qui crasa Daniel et Mlle Henriette.

L'chance fatale ne pouvait plus tre retarde... Quelques heures
encore, et le malheur serait accompli.

Ce fut Daniel qui le premier russit  secouer cette lourde torpeur du
dsespoir, et prenant la main de Mlle Henriette:

--Vous avez entendu votre pre, demanda-t-il; qu'allez-vous faire?...

--Ce que j'ai dit, si cruellement qu'il m'en cote...

--Si vous vouliez, cependant...

--Cder! s'cria la jeune fille.

Et considrant Daniel d'un air de douloureuse surprise:

--Oseriez-vous vraiment me le conseiller, vous qui  la seule vue de
miss Brandon avez perdu votre sang-froid jusqu'au point de l'accabler de
durets...

--Henriette, je vous jure...

--Jusqu' ce point que mon pre vous l'a reproch, vous accusant
d'avoir obi  mes ordres... Ah! vous avez t bien imprudent,
Daniel!...

Le malheureux se tordait les mains de rage.

Quel chtiment pour un mouvement de dlire!... Dj, en ne dvoilant pas
l'ignoble comdie de sir Tom et de mistress Brian pendant que Sarah
courait Paris, il avait comme accept une part de complicit.

Et voici qu' cette heure, par l'impossibilit o il tait de laisser
seulement entrevoir la vrit, il se trouvait dans une situation
intolrable.

Il se tut et Mlle de la Ville-Handry triompha de son silence:

--Vous voyez bien, s'cria-t-elle, que si votre coeur me condamne, votre
raison, votre conscience m'approuvent!

Il ne rpliqua pas, mais, se levant brusquement, il se mit  marcher
autour du salon, comme la bte fauve tourne, cherchant une issue autour
de la loge o on l'a enferme... Il se sentait pris, lui aussi, cern de
toutes parts, et il ne pouvait rien, non, rien au monde.

--Ah! il faut nous rendre, s'cria-t-il perdu de douleur, il le faut;
nous luttons avec des armes trop ingales... Rendons-nous, c'est la
raison qui nous le crie... Nous avons assez fait, nous avons rempli
notre devoir...

Tout vibrant de passion, il parla longtemps ainsi, accumulant les
arguments les plus dcisifs, son amour lui prtant de ces accents qui
bouleversent...

Et  la fin, il lui parut que la rsolution de Mlle Henriette tait
branle, qu'elle hsitait.

C'tait vrai, mais elle se roidit contre l'attendrissement qui la
gagnait, et d'une voix touffe:

--Sans doute, vous ne me jugez pas assez malheureuse, Daniel,
murmura-t-elle.

Et arrtant sur lui un long regard:

--Cessez, ajouta-t-elle, ou je finirai par croire que c'est le temps qui
vous pouvante, et que vous doutez de moi... ou de vous-mme.

Lui rougit un peu de se voir presque devin, mais tout  ses sinistres
pressentiments:

--Non, je ne doute pas, insista-t-il, mais je ne puis me rsigner 
cette ide que vous habiterez sous le mme toit que Sarah Brandon, entre
Thomas Elgin et mistress Brian. Puisque cette aventurire maudite
l'emporte, fuyez... J'ai en Anjou une parente ge, respectable, qui
serait fire de vous donner l'hospitalit...

Du geste, Mlle Henriette l'arrta.

--Autrement dit, fit-elle, moi qui joue mon bonheur pour viter une
souillure au nom de la Ville-Handry, je lui en infligerais une bien
autrement ineffaable... C'est impossible.

--Henriette!

--Assez. Je suis  un poste d'honneur que je ne dserterai pas... Plus
miss Brandon est redoutable, plus il est de mon devoir de rester ici
pour veiller sur mon pre...

Daniel frmit.

Ce que lui avait dit M. de Brvan des moyens qu'employait miss Sarah
pour se dbarrasser des gens qui la gnaient, lui revenait  l'esprit.

L'instinct de Mlle Henriette lui faisait-il donc pressentir un
crime?...

Non, pas un tel crime, du moins.

--Vous comprendrez mieux ma dtermination, Daniel, poursuivit-elle,
quand je vous aurai dit l'trange dcouverte que je dois au hasard... Ce
matin mme, un vieux monsieur s'est prsent, disant qu'il tait homme
d'affaires et avait avec le comte de la Ville-Handry un rendez-vous de
la plus haute importance.

Les domestiques lui ayant rpondu que leur matre tait sorti, il se
fcha et se mit  parler si fort que je vins voir...

M'apercevant et apprenant que j'tais Mlle de la Ville-Handry, il se
radoucit  l'instant, et venant  moi de l'air le plus humble, il me
pria de vouloir bien prendre, pour le remettre  mon pre, un projet
d'acte qu'il avait t charg de rdiger en secret et qu'il apportait.

J'acceptai la commission, et tout en montant l'escalier pour dposer ce
projet d'acte sur le bureau du comte, je l'ouvris... Savez-vous ce que
j'y ai lu?... Les statuts d'une socit industrielle dont mon pre
serait le directeur...

--Mon Dieu!... est-ce possible!...

--C'est sr, malheureusement... J'ai bien lu, en tte: Comte de la
Ville-Handry, directeur-grant. Et aprs le nom se trouvaient numrs
tous les titres de mon pre, les distinctions dont il a t l'objet, les
ordres franais ou trangers dont il a t dcor!...

Daniel n'tait que trop convaincu.

--Nous savions qu'on en voulait  la fortune de votre pre, dit-il, ceci
nous le prouve... Mais que pourrez-vous, Henriette, contre les savantes
manoeuvres de ces gens-l...

Elle baissa la tte, et d'une voix rsigne:

--J'ai ou dire, rpondit-elle, que souvent, pour intimider et loigner
les plus hardis malfaiteurs, la prsence d'un enfant inoffensif a
suffi... S'il plat  Dieu, je serai cet enfant.

Daniel essayait d'insister encore, elle lui coupa la parole.

--Vous oubliez, mon ami, reprit-elle, que c'est peut-tre, d'ici des
annes, la dernire fois que nous nous trouvons ensemble...
Occupons-nous de l'avenir. Je me suis assure la discrtion d'une de mes
femmes de chambre et c'est  elle que vous adresserez les lettres que
vous m'crirez... Elle s'appelle Clarisse Pontois... Si quelque
circonstance grave, imprvue, survenait, s'il me fallait absolument vous
parler, Clarisse vous porterait la clef de la petite porte du jardin, et
vous viendriez le soir...

Ils avaient les yeux pleins de larmes, et leur coeur se serrait  mesure
qu'avanaient les aiguilles de la pendule... Ils allaient tre
spars... Se retrouveraient-ils, tels qu'ils se quittaient!...

Quatre heures sonnrent. M. de la Ville-Handry parut.

Mortellement atteint par ce qu'il appelait l'outrage de sa fille, il
avait d stimuler le zle de son valet de chambre, lequel s'tait
surpass, pour la frisure et surtout pour le teint.

--Eh bien! Henriette? demanda-t-il.

--Ma rsolution n'a pas chang, mon pre...

Le comte devait s'attendre  cette rponse, car il parvint  matriser
sa colre.

--Une dernire fois, Henriette, fit-il, rflchis... Ne te dcide pas
ainsi, sur d'odieuses calomnies...

Il tira de sa poche une photographie, la regarda avec amour, et la
tendant  sa fille:

--Voici le portrait de miss Sarah, ajouta-t-il, examine, et dis-moi si
elle peut avoir une me vile, celle  qui Dieu a donn cet adorable
visage, ces yeux sublimes.

Durant plus d'une minute, Mlle Henriette considra le portrait; puis
le rendant  son pre:

--Cette femme, dit-elle froidement, est belle  tonner l'imagination...
Maintenant je m'explique cette compagnie industrielle dont vous allez
tre le directeur...

M. de la Ville-Handry blmit sous son maquillage, et d'une voix
terrible:

--Malheureuse! cria-t-il, malheureuse! qui ose insulter un ange!...

Ivre de rage, il avait lev la main sur sa fille, il allait frapper,
quand Daniel lui saisit le poignet entre ses doigts de fer, et menaant
comme s'il et t prs de frapper lui-mme:

--Ah! prenez garde, monsieur, fit-il, prenez garde!...

Le comte l'enveloppa d'un regard charg de haine, mais se contenant, il
se dgagea et montrant la porte du geste:

--Je vous commande de sortir de chez moi, monsieur Champcey,
pronona-t-il, et je vous dfends de vous y reprsenter jamais. Mes
domestiques vont tre prvenus que le premier qui vous laisserait
franchir le seuil de mon htel serait chass... Sortez, monsieur!...




XI


Vingt-quatre heures aprs tre sorti de l'htel de la Ville-Handry,
blme et se tenant aux murs, Daniel n'tait pas bien remis de
l'tourdissement de ce dernier dsastre.

Il s'tait fait un ennemi mortel de l'homme qu'il avait le plus
d'intrt  mnager au monde, et cet homme qui, sous la pression d'une
influence trangre, ne l'et congdi qu' regret, l'avait de son
propre mouvement chass.

Comment cela tait arriv, c'est  peine s'il parvenait  s'en rendre
compte... Aussi bien, repassant toute sa conduite depuis quelques jours,
il la trouvait pitoyable, absurde... Sans compter que tous les
vnements s'taient tourns contre lui.

Et il accusait la fatalit, l'aveugle desse  qui s'en prennent ceux
qui n'ont pas le courage de s'en prendre  eux-mmes.

C'est en cette disposition d'esprit que vint le surprendre une lettre de
Mlle Henriette. Ainsi, c'tait elle qui le devanait, et, sre de son
dsespoir, elle avait cette dlicatesse toute fminine de lui crire
presque gaiement:

Aussitt aprs votre dpart, mon cher Daniel, disait-elle, mon pre m'a
command de monter dans mon appartement et il a dcrt que j'y
resterais tant que je ne serais pas devenue raisonnable... Je sens que
j'y resterai longtemps...

Et elle terminait ainsi:

Ce qu'il nous faut,  mon unique ami, c'est du courage... En aurez-vous
autant que votre Henriette?...

--Oh! oui, j'en aurai, s'cria Daniel, mu jusqu'aux larmes, j'en
aurai!...

Et il s'tait jur de se jeter si furieusement dans le travail qu'il y
trouverait, non pas l'oubli, mais le calme...

Ce n'tait pas de jurer qui tait difficile... Tels efforts qu'il fit,
il ne pouvait fixer sa pense  rien d'tranger  son malheur actuel...
Les tudes qui l'avaient le plus charm jadis ne lui inspiraient que
dgot... L'quilibre de sa vie tait si entirement rompu qu'il ne
parvenait pas  le ressaisir...

L'existence qu'il menait tait d'ailleurs celle d'un homme dsempar.

Sitt lev, il courait prendre M. de Brvan et le gardait tant qu'il
pouvait. Rest seul, il errait au hasard, le long des boulevards ou des
Champs-Elyses. Il dnait de bonne heure, se htait de rentrer, et
revtant un vieux caban de grosse toffe, qu'il portait  bord,
autrefois, quand il tait de quart, il allait rder autour de l'htel de
la Ville-Handry.

L, derrire cette lourde porte sculpte, ouverte aux plus indiffrents,
ferme pour lui, tait la femme qu'il aimait plus que la vie... S'il et
fait sonner fortement le talon de ses bottes contre les dalles du
trottoir, elle et entendu le bruit de ses pas; il entendait, lui, les
accords de son piano, et cependant la volont d'un homme creusait entre
eux un abme.

Ce qui le tuait, c'tait l'inaction. Il lui paraissait atroce,
humiliant, intolrable, d'en tre rduit  tout attendre, bonheur ou
malheur, de la destine, passivement, sans tenter un effort, tel qu'un
homme qui dsirant passionnment la fortune, se contenterait de prendre
un numro  la loterie, et les bras croiss, attendrait le tirage.

Il y avait six jours dj que durait le supplice dont il n'entrevoyait
pas la fin, quand un matin, au moment o il se disposait  sortir, on
sonna chez lui.

Il alla ouvrir.

C'tait une femme qui, sans mot dire, entra vivement, et non moins
vivement referma la porte sur elle...

Encore qu'elle ft affuble d'un grand manteau qui dissimulait sa
taille, et qu'elle et sur le visage un voile fort pais, Daniel la
reconnut...

--Miss Brandon!... s'cria-t-il.

Dj elle avait relev son voile.

--Oui, moi, rpondit-elle, au risque d'une calomnie nouvelle  ajouter 
toutes celles dont on a tent de me fltrir, monsieur Daniel.

Stupfi d'une dmarche qui lui semblait le comble de l'impudence, il
restait l, debout dans l'antichambre, ne songeant point  offrir  miss
Sarah de passer dans la pice voisine, son cabinet de travail...

Elle y passa bravement, toute seule, et quand il l'y et suivie:

--Je suis venue, monsieur, commena-t-elle, vous demander ce que vous
avez fait de cette parole que vous m'aviez donne chez moi, l'autre
soir...

Elle attendit un moment, et comme il ne rpondait pas:

--Allons, fit-elle, je vois que vous tes comme tous les hommes...
Engagent-ils leur parole  un autre homme, leur gal en force, ils
mettent leur honneur  la tenir... Est-ce  une femme, au contraire, ils
la trahissent et s'en font gloire!...

Le mouvement de colre de Daniel, elle ne voulut pas le voir, et plus
froidement:

--Moi, j'ai plus de mmoire que vous, monsieur, et je vais vous le
prouver... Ce qui s'est pass chez M. de la Ville-Handry, je le sais, il
me l'a dit... Vous vous tes laiss emporter jusqu' le menacer, jusqu'
lever la main sur lui...

--Il allait frapper sa fille, j'ai arrt son bras...

--Non, monsieur, non, mon cher comte est incapable de telles violences,
et cependant sa fille venait de lui reprocher de s'tre laiss
entraner par moi  fonder une compagnie industrielle.

Daniel garda le silence.

--Et vous, poursuivit miss Sarah, vous avez laiss Mlle Henriette
dire cette chose offensante et absurde... Moi, pousser le comte  une
entreprise o il pourrait perdre de l'argent!... Pourquoi?... Quel
intrt y aurais-je?...

Sa voix se troublait, ses beaux yeux se voilaient.

--L'intrt, poursuivit-elle, l'argent!... Le monde ne croit plus qu'
ce mobile... De l'argent!... eh! j'en ai... Si j'pouse le comte, vous
savez mes raisons, vous... Et vous savez aussi qu'il n'a tenu, qu'il ne
tient peut-tre encore qu' un homme de me faire rompre ce mariage,
aujourd'hui mme,  l'instant...

Elle l'enveloppait, en disant cela, de regards qui eussent fait
tressaillir une statue sur son socle de marbre... Mais lui, le coeur gros
de haine, demeura de glace, heureux de cette revanche qui s'offrait.

--Je croirai  tout ce que vous voudrez, miss, fit-il d'un ton railleur,
si vous daignez rpondre  une seule question.

--Interrogez, monsieur...

--L'autre nuit, quand je vous ai quitte, o tes-vous alle, en
voiture?...

Il s'attendait  la voir se troubler, plir, balbutier... point.

--Quoi! vous savez cela, s'cria-t-elle d'un accent de candeur
admirable... Ah! je commettais une imprudence aussi grave, presque, que
celle d'aujourd'hui... Qu'un sot me voie sortir de chez vous...

--Pardon!... ce n'est pas rpondre cela, miss... O alliez-vous?...

Et comme elle se taisait, surprise par la fermet de Daniel:

--Vous l'avouez donc, fit-il avec un rire moqueur, vous croire serait
folie... Brisons l, et priez Dieu que j'oublie tout le mal que vous me
faites...

Des larmes de douleur ou de rage jaillirent des yeux si beaux de miss
Sarah, elle joignit les mains, et d'une voix suppliante:

--Je vous en conjure, insista-t-elle, monsieur Daniel, accordez-moi
seulement cinq minutes, il faut que je vous parle; si vous saviez...

Il ne pouvait la pousser dehors; il la salua profondment, et se retira
dans sa chambre, dont il poussa la porte sur lui.

Mais il appliqua tout aussitt son oeil  la serrure, et il put voir miss
Sarah, les traits convulss par la rage, le menacer du poing et se
retirer prcipitamment.

--Elle voulait me tendre un pige! pensa Daniel.

Et l'ide qu'il l'avait vit lui fit oublier son chagrin, une partie de
la journe...

Mais, le lendemain, comme il rentrait chez lui, on lui remit un norme
pli qu'un planton du ministre de la marine avait apport pour lui. Deux
lettres s'y trouvaient.

La premire lui annonait qu'il tait promu au grade de lieutenant de
vaisseau...

L'autre lui enjoignait de se trouver sous quatre jours  Rochefort, pour
y prendre le service de son grade,  bord de la frgate _la Conqute_,
qui attendait sur rade l'ordre de transporter en Cochinchine deux
bataillons d'infanterie de marine.

Le grade auquel il tait enfin promu, il y avait des annes que Daniel
le dsirait de toutes les forces de sa jeune ambition.

Il tait, ce grade, comme le but suprme de tous ses rves, aux jours de
son adolescence, quand il apprenait au _Borda_ les fatigues et les
prils de son rude mtier. Que de fois, appuy aux bastingages du vieux
navire, voyant passer les embarcations qui conduisaient leurs officiers
 terre, il s'tait dit:

--Quand je serai lieutenant de vaisseau!

Eh bien!... il l'tait... Ces paulettes tant souhaites, il ne tenait
qu' lui de les passer aux attentes de son uniforme...

Mais, hlas! ses dsirs raliss ne lui donnaient que dgots et
amertumes, pareils  ces fruits d'or que le lointain balance  des
arbres magiques, et qui se dcomposent sous la main qui les atteint.

C'est qu'en mme temps que son avis de promotion, lui arrivait, menaant
et fatal, cet ordre d'embarquement.

Comment lui arrivait-il,  lui, qui avait au ministre un poste o il
rendait des services rels, pendant que tant d'autres de ses camarades
coeurs de l'oisivet des ports, guettaient avec une impatience fbrile
l'occasion de reprendre la mer!...

--Ah! s'cria-t-il, le coeur gonfl de rage, je reconnais, comment ne
reconnatrais-je pas  cette infernale tratrise la main de miss
Brandon!...

Dj, en lui faisant fermer les portes de l'htel de la Ville-Handry,
elle l'avait spar de Mlle Henriette, et il leur tait interdit de
se parler, de se voir...

Et cela ne lui suffisait pas,  cette aventurire maudite, elle voulait
entre eux plus qu'un obstacle moral et de pure convention, plus que des
dfenses qu'on peut enfreindre et luder, elle voulait des barrires
infranchissables, l'Ocan et des milliers de lieues.

--Oh! non, s'cria-t-il, mille fois non... Je briserai ma carrire
plutt... je donnerai plutt ma dmission...

Et toutes ses rflexions de la soire ne firent que l'affermir dans
cette rsolution.

C'est pourquoi, ds le lendemain, en se levant, il endossa son uniforme,
dcid  s'adresser d'abord  celui de ses chefs que l'affaire
regardait, dtermin  aller jusqu'au ministre s'il le fallait.

Cet uniforme, il ne l'avait pas mis, depuis une grande fte  l'htel de
Champdoce, o il avait dans une partie de la nuit avec Mlle
Henriette... Il y avait plus d'un an de cela, c'tait quelques semaines
avant la mort de la comtesse de la Ville-Handry.

Comparant  son dsespoir actuel ses radieuses illusions de ce temps
dj loin, l'attendrissement le gagnait, et il avait les yeux brillants
de larmes mal essuyes lorsqu'il arriva au ministre de la marine, vers
dix heures du matin.

Le chef de service qu'il venait voir tait un vieux capitaine de
vaisseau, homme excellent, qui  force de s'exercer  paratre bourru,
dur et raide, l'tait devenu...

Voyant entrer Daniel dans son cabinet, il pensa qu'il venait 
l'occasion de sa nomination, et arborant pour lui un large sourire:

--Eh bien!... lieutenant Champcey, cria-t-il de sa meilleure voix, nous
sommes contents!...

Et s'apercevant que Daniel ne portait pas les insignes de son nouveau
grade:

--Ah a! vous tes lieutenant, fit-il, ne le savez-vous pas encore?

--Pardonnez-moi, mon commandant.

--Pourquoi diable vos paulettes retardent-elles, alors?

Et il fronait le sourcil terriblement, estimant que ce peu
d'empressement n'annonait rien de bon.

De son mieux, c'est--dire assez mal, Daniel s'excusa, puis abordant
nettement l'objet de sa visite:

--J'ai reu, commena-t-il, un ordre d'embarquement.

--Je sais... sur _la Conqute_, en rade de Rochefort, pour la
Cochinchine.

--Je dois tre  mon poste sous quatre jours...

--Et vous trouvez le dlai un peu bref?... C'est vrai... Mais impossible
de vous accorder dix minutes de plus.

--Ce n'est point un dlai que je sollicite, mon commandant, mais bien
la... faveur de garder la position que j'occupe ici...

Le vieil officier tressauta sur son fauteuil.

--Vous voudriez ne pas embarquer, s'cria-t-il, au lendemain d'un
avancement au choix!... Ah! a, devenez-vous fou?

Tristement, Daniel hochait la tte.

--Croyez, mon commandant, rpondit-il, que j'obis aux motifs les plus
imprieux...

Renvers sur son fauteuil, les yeux au plafond, le commandant parut les
chercher ces motifs; puis tout  coup et coup sur coup:

--C'est votre famille qui vous retient? interrogea-t-il.

--Je n'ai plus de famille.

--Mais vous tes sur le point de vous marier?

--Hlas!... non.

--Votre fortune est compromise, peut-tre?

--Non, mon commandant.

--Alors que diable me chantez-vous, s'cria le vieil officier, avec vos
graves raisons?

Et de son ton le plus bourru, qui ne l'tait pas mdiocrement:

--C'est--dire, poursuivit-il, que vous trouvez l'existence plus douce
ici qu' bord! Je conois cela!... On arrive au ministre  onze heures,
dans un bureau bien chauff s'il fait froid, s'il y a de la besogne, on
en prend  son aise, et  cinq heures on est libre... Le soir, on a la
flnerie sur le boulevard, le caf, les amis et le thtre... Ce qui est
beaucoup plus gai que le pont d'un bateau par un gros temps... Enfin,
pour comble, nous cachons quelque part une charmante amie, qui nous aime
bien, et qui, dame!  la seule ide de notre dpart, pleure comme une
Madeleine...

--Mon commandant...

--Taisez-vous!... C'est votre histoire  vous tous, messieurs les jeunes
officiers, ds que vous tes rests  Paris six mois, on ne peut plus
vous en tirer... Sacrebleu! quand on aime tant  vivre en bourgeois on
change de mtier... En attendant, vous tes marin, vous avez ordre
d'embarquement, embarquez... Il ne vous reste plus que trois jours pour
les prparatifs et les adieux...

C'tait un cong, mais le parti de Daniel tait pris.

--Pardonnez mon insistance, mon commandant, reprit-il, si vritablement
je ne puis tre remplac par un de mes camarades, je vais tre forc de
donner ma dmission...

Le vieux marin bondit sur ce mot, et roulant des yeux terribles:

--Je disais bien que vous tiez fou!... s'cria-t-il.

Trs-rsolu, Daniel tait nanmoins trop troubl pour n'tre pas
maladroit.

--Il s'agit de ma vie mme, mon commandant... insista-t-il. Et si vous
connaissiez mes raisons... si je pouvais vous les dire...

--Des raisons qu'on ne peut pas dire sont certainement mauvaises,
monsieur... Je maintiens ce que je vous ai dit...

--Alors, moi, mon commandant, je me vois forc,  mon mortel regret, de
maintenir l'offre de ma dmission...

De plus en plus, le front du vieil officier se plissait.

--Votre dmission, gronda-t-il, votre dmission... vous en parlez bien
lestement... Reste  savoir, cependant, si on l'acceptera. _La Conqute_
ne sort pas pour tirer quelques bordes au large... Elle part pour une
campagne srieuse et qui durera longtemps... Nous avons eu des dmls
fcheux, l-bas; nous y portons du renfort... il faudra peut-tre en
dcoudre... Vous tes encore en France, mais vous tes command pour
marcher  l'ennemi... Il n'y a pas de dmissions en face de l'ennemi,
lieutenant Champcey.

Daniel tait devenu fort ple.

--Vous tes... dur, mon commandant, fit-il.

--Je n'ai, sacrebleu! pas l'intention d'tre doux, et si cela peut vous
faire changer d'avis...

--Je n'en puis changer, malheureusement!...

Brusquement, le vieux marin se leva et aprs trois ou quatre tours dans
son cabinet pendant lesquels sa colre s'exhala en jurons de toutes
sortes, revenant  Daniel:

--S'il en est ainsi, lieutenant, pronona-t-il du ton le plus sec, le
cas est trop grave pour que je ne le soumette pas  M. le ministre...
Quelle heure est-il?... Onze heures. Revenez  midi et demi, j'aurai vu
Son Excellence...

Bien sr que son chef ne parlerait point en sa faveur, Daniel se
retirait, htant le pas,  travers le ddale des corridors, quand une
voix joyeuse l'appela:

--Champcey!...

Il se retourna et se trouva en face de deux camarades de promotion, de
ceux avec qui il avait t le plus li au _Borda_.

--Te voici donc notre suprieur! lui dirent-ils gaiement.

Et de l'accent le plus sincre, ils se mirent  le fliciter, ravis,
affirmaient-ils, de voir le choix tomber sur un garon tel que lui,
ainsi que tout le monde le reconnaissait, d'un mrite indiscutable, et
qui faisait honneur au mtier.

Un ennemi de Daniel ne l'et pas mis si cruellement au supplice que ces
deux excellents camarades. Il n'tait pas une de leurs flicitations qui
n'et la porte d'une sanglante ironie; tous les mots portaient.

--Avoue d'ailleurs, poursuivaient-ils, que tu as de la chance comme pas
un... Tu es lieutenant d'hier, tu embarques demain. Tu seras capitaine
de frgate quand nous nous reverrons...

--Je ne partirai pas, interrompit Daniel d'un ton farouche, je donne,
j'ai donn ma dmission!...

Et plantant l ses deux amis stupfaits, il s'loigna presque courant.

En vrit, il n'avait pas prvu toutes ces difficults, et, la colre
l'aveuglant, il accusait le commandant d'injustice et de tyrannie...

--Il faut que je reste  Paris, disait-il, et je resterai!

Et, loin de le calmer, la rflexion l'exaltait... Sorti de chez lui avec
l'intention de n'offrir sa dmission qu' la dernire extrmit, il
tait rsolu dsormais  la maintenir obstinment, alors mme qu'on lui
donnerait pleine satisfaction... N'avait-il pas de quoi vivre, et ne
trouverait-il pas toujours une occupation honorable?... Cela vaudrait un
peu mieux que persister dans une carrire o jamais on ne s'appartient,
o ternellement on vit sous le coup d'un ordre soudain vous enjoignant
de partir sur l'heure pour n'importe quel point du globe.

Voil ce qu'il se disait, tout en djeunant dans une taverne de la rue
de la Madeleine, et lorsqu'il revint au ministre, un peu aprs-midi, il
se considrait comme n'appartenant plus  la marine, et se souciant
infiniment peu, croyait-il, de la dcision du ministre.

C'tait alors l'heure des audiences, l'heure o chacun vient suivre aux
diffrentes divisions les affaires qui l'intressent, et la salle
d'attente tait pleine d'officiers de tous les grades, quelques-uns en
uniforme, beaucoup en bourgeois.

La conversation devait tre assez anime, car du corridor Daniel en
entendit les clats.

Il entra... Le silence se fit, subit, profond, glacial.

Evidemment, on parlait de lui.

En et-il dout, que les physionomies rserves, les sourires
contraints, les regards dont on l'examinait  la drobe eussent lev
ses doutes.

--Qu'est-ce que cela veut dire, pensa-t-il inquiet.

Cependant un jeune homme en bourgeois, qu'il ne connaissait pas, venait
d'interpeller, d'un ct de la salle  l'autre, un vieil officier 
l'uniforme dlabr, aux paulettes noircies, un vrai loup de mer,
maigre, tann, rid, au teint jaune, et dont les yeux gardaient encore
les traces d'une violente ophthalmie.

--Pourquoi vous arrtez-vous, lieutenant? dit-il, vous nous intressiez,
je vous l'assure, prodigieusement.

Le lieutenant parut hsiter, puis, comme s'il et pris son parti d'une
chose dsagrable, mais indpendante de sa volont:

--Donc, reprit-il, nous arrivons l-bas, persuads que nous avions pris
toutes les prcautions imaginables, et que nous n'avions, autant dire,
rien  craindre... Belles prcautions, ma foi!... Au bout de huit jours,
la moiti de l'quipage tait sur le flanc, et de tout l'tat-major il
n'y avait plus que le petit Bertaud et moi, en tat de monter sur le
pont... Encore moi, j'avais les yeux dans un tat!... Vous voyez ce
qu'il m'en reste... C'est le commandant qui est mort le premier... le
soir mme, cinq matelots le suivaient, et sept le lendemain... le
surlendemain, c'taient le premier lieutenant et deux officiers
d'administration... Jamais on n'a rien vu de pareil...

Daniel s'tait pench vers son voisin.

--Qui donc est cet officier? demanda-t-il.

--Le lieutenant Dutac, de _la Valeureuse_, qui revient de Cochinchine.

Le jour, un jour sinistre, se fit dans l'esprit de Daniel.

--Quand est rentre _la Valeureuse_? interrogea-t-il.

--Il y a six jours,  Brest.

L'autre cependant poursuivait.

--Et voil comment nous avons laiss l-bas un bon tiers de notre
effectif... Quelle campagne! Pour ce qui est de mon opinion, la voil:
Fichu pays, climat dplorable, habitants bons  pendre.

--Dcidment, insista le jeune homme en bourgeois, il ne fait pas bon en
Cochinchine!

--Ah! mais non...

--De sorte que, si on vous y renvoyait?...

--J'y retournerais, naturellement. Il faut bien que quelqu'un aille y
conduire des renforts, mais j'aime autant que ce soit un autre que
moi...

Il haussa les paules, et philosophiquement:

--Et encore, ajouta-t-il, puisque le mtier veut qu'on soit mang par
les poissons, que ce soit ici ou l, je n'y vois pas grande
diffrence...

N'tait-ce pas l, pour Daniel, sous une forme triviale, mais terrible,
la paraphrase de ce que lui avait dit son chef: Il n'y a pas de
dmission en face de l'ennemi.

Il tait clair que tous les officiers rassembls l doutaient de son
courage et le disaient lorsqu'il tait entr... Il tait manifeste qu'on
attribuait sa dmission  la peur...

A cette pense qu'on pouvait le prendre pour un lche, Daniel frmit.
Que faire pour prouver qu'il n'tait pas un lche?... Provoquer tous les
officiers rassembls l, se battre en duel une fois, deux fois, dix
fois?... Cela prouverait-il qu'il n'avait pas recul devant les prils
inconnus d'une contre toute nouvelle, d'un dbarquement arm et d'un
climat dvorant?... Non, sous peine de garder toute sa vie une
fltrissure, il fallait partir, oui, partir, puisque l-bas tait le
danger dont il avait peur, croyait-on.

Il s'avana donc vers le vieux lieutenant, et d'une voix forte, pour que
tout le monde l'entendit bien:

--Mon cher camarade, pronona-t-il, dsign pour aller d'o vous venez,
j'offrais ma dmission... Mais aprs ce que vous venez de dire et que
j'ignorais... je pars.

Il y eut comme un murmure approbateur, une voix dit: --Ah! j'en tais
bien sr, et ce fut tout. C'en tait assez pour prouver  Daniel qu'il
avait pris le seul parti possible, que son honneur avait failli tre
compromis et qu'il le sauvait.

Mais n'importe! si simple que ft cette scne, elle tait encore bien
extraordinaire de la part de gens aussi rservs que le sont d'habitude
les marins. Et, d'ailleurs, n'arrive-t-il pas tous les jours qu'un
officier dsign pour un service demande et obtient d'tre remplac sans
qu'on y trouve  redire?

Au fond de tout cela, Daniel discernait quelque diabolique perfidie. Si
l'ordre d'embarquement avait t obtenu par miss Brandon, n'avait-elle
pas d prendre ses mesures pour qu'il ft impossible de s'y
soustraire... Tous les gens qui se trouvaient l en bourgeois
taient-ils bien des marins?... Le jeune homme qui avait pri le
lieutenant Dutac de poursuivre avait disparu...

Daniel allait de l'un  l'autre, demandant en vain qui tait ce garon 
langue si bien pendue, lorsqu'on vint le prvenir que son chef
l'attendait dans son cabinet.

Il y courut, et ds le seuil:

--Je me rends  vos conseils, mon commandant, dclara-t-il, sous trois
jours je serai  bord de la _Conqute_.

Le visage svre du vieux capitaine de vaisseau se drida.

--A la bonne heure! approuva-t-il, et c'est sagesse de votre part, car
votre affaire me paraissait prendre une mauvaise tournure... M. le
ministre est fort irrit contre vous...

--M. le ministre!... pourquoi?

--Primo, il vous avait confi un travail urgent...

--C'est vrai, balbutia Daniel, en baissant le nez, mais j'ai t si
souffrant...

Le fait est que ce malheureux travail, il l'avait absolument oubli.

--Secondo, poursuivit le vieil officier, il se demande si vous tes bien
sain d'esprit, et je le comprends depuis qu'il m'a dit que cet
embarquement, c'est vous-mme qui l'avez sollicit dans les termes les
plus pressants...

Daniel tait comme hbt...

--Son Excellence se trompe, balbutia-t-il.

--Ah!... permettez, M. Champcey, j'ai vu votre lettre...

Mais dj, telle qu'un clair, une inspiration soudaine illuminait
l'esprit de Daniel.

--Oh! si je pouvais la voir!... s'cria-t-il. Mon commandant, je vous en
prie, montrez-moi cette lettre...

Pour le coup, le vieil officier et jur que Daniel n'avait pas son bon
sens.

--Je ne l'ai pas, rpondit-il, mais elle est  votre dossier, au bureau
du personnel.

La minute d'aprs, Daniel tait au bureau indiqu, et non sans peines,
sous certaines conditions, il obtenait la communication de son dossier.

Il l'ouvrit d'une main fivreuse, et la premire pice qui frappa ses
yeux, ce fut une lettre date de l'avant-veille, o lui, Daniel
Champcey, il suppliait le ministre de lui accorder la faveur de faire
partie de l'expdition de la frgate _la Conqute_.

Cette lettre, Daniel ne l'avait pas crite, il n'en tait que trop
sr...

Mais c'tait si bien son criture trait pour trait, c'tait si
exactement sa signature, qu'il eut comme un blouissement, doutant
presque, l'espace d'une seconde, de lui, de ses yeux, de sa raison...

Si merveilleuse tait la contrefaon et si parfaite, que s'il se ft agi
d'un fait d'une importance mdiocre, remontant seulement  une quinzaine
de jours, il et dout de sa mmoire plutt que de cette preuve
matrielle...

Aussi, pouvant de ce hardi chef-d'oeuvre de faussaire:

--C'est  n'y pas croire!... murmura-t-il.

Ce qu'il voyait de certain, de positif, c'est que cette lettre ne
pouvait avoir t inspire que par miss Brandon... Un de ses complices
habituels, l'honorable sir Thomas Elgin, sans doute, l'avait crite...

Ah! maintenant Daniel s'expliquait l'impudente assurance de miss Sarah,
son insistance  lui offrir les lettres du pauvre caissier Malgat et 
lui rpter: Allez les montrer  ceux qui ont vcu des annes prs de
ce malheureux, et ils vous diront si elles sont bien de lui...

Certes, il n'et trouv personne pour dire le contraire, si l'criture
de Malgat avait t imite avec une aussi dsolante perfection que la
sienne.

Cependant il y avait peut-tre un parti  tirer de cet trange
vnement, mais lequel?

Devait-il parler de sa dcouverte?

A quoi bon!...

Le croirait-on, lorsqu'il dnoncerait ce faux, vritablement inou de
hardiesse et de perfidie?... Consentirait-on  commencer une enqute, et
si on la commenait,  quoi aboutirait-elle?... O trouver un expert
pour croire, pour affirmer que cette lettre n'avait pas t crite par
lui, alors que lui-mme, si on lui et prsent chaque ligne sparment,
il et cru reconnatre son criture...

N'tait-il pas infiniment probable, au contraire, qu'aprs ses dmarches
de la journe on ne verrait dans toutes ses allgations qu'une fable
grossire et ridicule, imagine aprs coup pour essayer de se soustraire
 une expdition qui, aprs l'avoir sduit d'abord, l'avait effray
quand il en avait connu les dangers...

Donc, mieux valait mille fois se taire, se rsigner et remettre  plus
tard sa vengeance, quelque vengeance terrible comme la perfidie et qu'il
aurait eu le temps de mrir.

Mais il ne voulait pas que cette fausse lettre, qui pouvait peut-tre
devenir un tmoignage accablant, restt dans son dossier, d'o miss
Sarah, pensait-il, trouverait sans doute moyen de la faire enlever.

Il demanda donc la permission d'en prendre une copie, l'obtint, se mit 
la besogne, et russit, assez adroitement pour n'tre vu de personne, 
substituer sa copie  l'original.

Cela fait, n'ayant plus une minute  perdre, il quitta le ministre, et,
sautant dans une voiture, se fit conduire chez M. de Brvan...




XII


Comme toutes les natures nergiques, Daniel, maintenant qu'il avait pris
une rsolution irrvocable, se sentait soulag d'un poids norme... Il
et mme joui de la plnitude de son sang-froid sans la haine effroyable
qui s'amassait en son coeur, et qui troublait son intelligence, ds qu'il
pensait seulement  miss Sarah.

Par un hasard providentiel, M. de Brvan n'tait pas sorti, ou plutt,
tant sorti pour djeuner avec quelques amis au caf Anglais, il venait
de rentrer.

En dix phrases, Daniel l'eut mis au courant de la situation, lui
montrant le chef-d'oeuvre de faussaire dont il attribuait l'ide  miss
Brandon et l'excution  sir Tom.

Puis, sans s'arrter aux exclamations de M. de Brvan, qui paraissait
ananti de stupeur, et plus indign que lui-mme:

--Maintenant, mon cher Maxime, reprit-il, coutez-moi... C'est peut-tre
mes dernires volonts que vous allez entendre...

Et l'autre se rcriant:

--Je sais ce que je dis, insista-t-il... J'espre bien ne pas laisser
mes os l-bas; mais le climat est meurtrier, et on peut rencontrer une
balle... Mieux vaut toujours prendre ses prcautions...

Il se recueillit une minute, et plus lentement:

--Vous seul au monde, Maxime, savez mes affaires, je n'ai plus de secret
pour vous... J'ai des amis de date bien plus ancienne que vous, aucun en
qui j'aie plus confiance qu'en vous... Mes vieux amis, d'ailleurs, sont
des marins comme moi, comme moi exposs  tre du jour au lendemain
envoys Dieu sait o... Or, il me faut un homme sr, dvou,
expriment, ayant la prudence et la bravoure, et certain de ne pas
quitter Paris... Voulez-vous tre cet homme, Maxime?

M. de Brvan, qui tait rest allong sur un fauteuil, se dressa, et une
main sur le coeur:

--Entre nous, Daniel, pronona-t-il, les serments sont inutiles,
n'est-ce pas? Je vous dirai donc simplement: vous pouvez compter sur
moi!

--Et j'y compte, s'cria Daniel, oui, aveuglment et absolument, et je
vais vous en donner une preuve clatante.

Pour ce qu'il avait  dire, il parut chercher une forme ou plus brve ou
plus saisissante, puis brusquement:

--Si je pars dsespr, reprit-il, c'est que je laisse Henriette aux
mains de nos ennemis... Quelles perscutions n'aura-t-elle pas 
endurer!... Mon sang se glace lorsque j'y songe... Pour avoir tenu si
fort  m'loigner  tout prix, il faut que miss Brandon mdite quelque
projet sinistre...

Un touffement qui ressemblait fort  un sanglot lui coupa la parole,
mais aussitt, matrisant son motion:

--Eh bien! Maxime, poursuivit-il, c'est vous que je viens prier de
veiller sur Henriette... Je vous la confie, comme je la confierais  mon
frre si j'en avais un...

M. de Brvan ouvrait la bouche pour quelque objection, mais dj Daniel
continuait:

--En quoi et comment vous pouvez veiller sur Mlle de la Ville-Handry,
je vais vous le dire: Demain soir, je la verrai pour lui apprendre quel
nouveau malheur nous frappe, et lui faire mes adieux... Je sais qu'elle
sera terrifie. Mais alors, pour la rassurer, je lui expliquerai que je
lui laisse un ami, un autre moi-mme, prt comme moi  accourir au
premier appel, et de mme que moi prt  tout braver en cas de danger
pour la secourir... Je lui dirai de s'en remettre  vous, Maxime, comme
 moi, de vous crire comme elle m'crivait, de vous informer de tout ce
qu'on pourrait tenter contre elle, de vous consulter et de vous obir
sans hsitation...

Quant  ce que vous aurez  faire, vous Maxime, je ne puis vous
l'indiquer mme sommairement, ne sachant rien des projets de miss
Brandon... Je m'en fie  votre exprience pour tirer le plus sage parti
des vnements... Cependant il est deux alternatives que j'ai prvues...
Il se peut que l'htel de la Ville-Handry devienne inhabitable pour
Henriette et qu'elle veuille le quitter... Il se peut aussi que
certaines circonstances se prsentant, vous jugiez le sjour de l'htel
dangereux pour elle et que vous l'engagiez, en mon nom,  fuir... Dans
l'un ou l'autre cas, vous conduiriez Henriette chez une de mes parentes,
qui habite les Rosiers, un village de Maine-et-Loire, dont je vous
laisserai l'adresse, et que je prviendrai par une lettre avant de
m'embarquer...

Il s'arrta, cherchant dans sa mmoire s'il n'oubliait pas quelque
chose, et ne trouvant rien:

--Voil, mon cher Maxime, fit-il, ce que j'attends de vous.

Le front haut, l'oeil fier, la physionomie grave, M. de. Brvan coutait,
de l'air d'un homme qui se sent digne de la confiance qu'il inspire.

--Ami Daniel, pronona-t-il d'un accent solennel, vous pouvez partir
sans crainte...

Mais Daniel n'avait pas fini encore.

D'une nergique poigne de main, il remercia son ami, puis d'un air
dgag qui dissimulait assez mal un rel embarras, il reprit:

--Reste maintenant  nous entendre sur les moyens d'excution et 
pourvoir  toutes les ventualits... Vous n'tes pas riche, mon cher
Maxime, j'entends riche eu gard  votre genre de vie, vous-mme me
l'avez dit cent fois...

C'tait une plaie vive et toujours saignante qu'il touchait l.

--Il est certain, fit M. de Brvan, que si on me compare  nombre de mes
amis,  Gordon-Chalusse, par exemple, je ne suis qu'un fort pitre
sire...

L'amertume de cette rponse, Daniel ne la remarqua pas.

--Or, poursuivit-il, supposons qu' un moment donn, le salut de Mlle
de la Ville-Handry ncessite une certaine somme, une trs-forte somme
mme... tes-vous sr de l'avoir toujours prte dans votre tiroir et
d'en pouvoir disposer sans vous gner?...

--Ah! vous m'en demandez trop... mais j'ai des amis.

--Et vous vous adresseriez  eux, vous vous exposeriez pour moi 
l'humiliation de ces excuses banales dont on voile les refus... c'est ce
que je ne saurais tolrer...

--Je vous assure...

--Laissez-moi dire, et vous verrez que je n'ai rien oubli... Encore que
ma fortune soit modeste, je puis, en la ralisant, vous mettre  mme de
parer  tout vnement... Je possde en Anjou des proprits values
250  300,000 francs, je vais les vendre...

L'autre ouvrait des yeux normes.

--Vous allez, balbutia-t-il...

--Les vendre, oui, vous avez bien entendu... A l'exception, toutefois,
de la maison paternelle, du petit jardin qui est devant, et du verger et
de l'enclos qui la joignent... Dans la maison, mon pre et ma mre ont
vcu et sont morts... je les y retrouve, pour ainsi dire, lorsque j'y
entre... leur pense, aprs des annes, y palpite encore et y
tressaille... Le verger et l'enclos sont les premiers lopins que mon
pre ait achets de ses conomies de valet de charrue, il les cultivait
 ses heures de libert, et il n'y est pas,  la lettre, une motte de
terre qui n'ait t mouille de sa sueur... a, c'est sacr, mais le
reste! Les enchres sont ouvertes...

--Et vous esprez avoir tout vendu en trois jours qui vous restent avant
votre embarquement!...

--Certes non, mais vous tes l, vous...

--Que puis-je?

--Me remplacer, donc!... Je vous laisserai avant de partir un acte qui
vous donnera tout pouvoir... Mme en vous htant, vous tirerez bien de
mes proprits 200,000 francs... Vous les placerez de faon  pouvoir en
disposer du soir au lendemain... Et si jamais Mlle de la Ville-Handry
tait force de fuir l'htel de son pre, vous les mettriez  sa
disposition...

M. de Brvan tait devenu fort ple.

--Permettez!... interrompit-il, permettez!...

--Quoi!...

--Eh bien!... il me semble qu'il serait plus... convenable, plus...
sage, de charger de cette ngociation un autre que moi.

--Qui?

--Je ne sais... un homme plus entendu. Il se peut que vos proprits se
vendent moins cher que vous ne les estimez. On risque de faire quelque
mauvais placement... Les questions d'argent sont si dlicates...

Mais Daniel, haussant les paules:

--Je ne comprends pas, fit-il, que vous hsitiez pour une chose si
simple, quand vous consentez  me rendre un service bien autrement grand
et difficile...

Si simple!... ainsi ne jugeait pas M. de Brvan.

Un frisson nerveux mal dissimul glissait le long de son chine, des
gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et de plus en plus il
plissait.

--Deux cent mille francs, bgayait-il, c'est une somme norme!

--Assurment! rpondit Daniel du ton le plus insouciant.

Et consultant la pendule:

--Trois heures et demie!... s'cria-t-il. Vite, mon cher Maxime, venez
vite, j'ai une voiture en bas... Mon notaire m'attend entre trois et
quatre heures...

Ce notaire tait un homme rare, qui daignait s'intresser aux affaires
de ses clients et mme les couter.

Lorsque Daniel lui et expliqu ce qu'il souhaitait:

--Vous n'avez, dclara-t-il, mon cher M. Champcey, qu' donner  M. de
Brvan une procuration en bonne et due forme...

--Serait-il possible, interrogea Daniel, de la rdiger sur-le-champ?

--Certes, on la porterait ce soir  l'enregistrement, et ds demain...

--Alors, ne perdons pas une minute...

Le notaire appela son matre clerc, lui donna brivement ses
instructions, puis faisant un signe  Daniel, il l'attira vers une
troite cellule, une vaste armoire, plutt, attenante  son cabinet, o,
selon son expression, il confessait ses clients.

Une fois l:

--Ah a! cher M. Champcey, commena-t-il, vous devez donc beaucoup
d'argent  ce M. de Brvan qui est l avec vous?...

--Pas un centime...

--Et vous mettez, comme cela, toute votre fortune  sa discrtion! Il
faut que vous ayez en lui une robuste confiance.

--Autant qu'en moi-mme.

--C'est beaucoup... Et s'il allait, nanmoins, pendant votre absence,
croquer vos deux cent mille francs?...

Daniel eut un haut le corps, mais sa foi resta inbranlable.

--Oh! s'cria-t-il, monsieur... il est encore d'honntes gens.

--Eh! eh! ricana le notaire...

Et  la faon dont il branla la tte, il fut manifeste que l'exprience
l'avait rendu fort sceptique  ce sujet.

--Si vous vouliez seulement m'couter, reprit-il, je vous prouverais...

Mais Daniel l'interrompant:

--Je n'ai nulle envie, monsieur, dclara-t-il, de revenir sur ce qui est
fait... Mais, en euss-je le dessein que je suis trop engag pour
reculer... Cela tient  des circonstances particulires qu'il serait
trop long de vous expliquer...

Le notaire leva les mains vers le plafond, et d'un ton de commisration:

--A tout le moins, fit-il, laissez-moi lui demander une contre-lettre...

--Faites, monsieur...

Il le fit en effet, et en termes assez mesurs, pour n'veiller point
les chatouilleuses susceptibilits de M. de Brvan...

Cinq heures sonnaient, quand, la procuration signe, les deux amis
quittrent l'tude de ce digne notaire.

Il tait trop tard pour que Daniel crivit  Mlle Henriette de lui
faire parvenir la clef de la petite porte du jardin pour le soir mme,
mais il lui crivit de la lui faire passer pour le lendemain soir.

Aprs quoi, ayant dn avec M. de Brvan, il courut Paris toute la
soire, en qute des mille objets qu'une longue et prilleuse expdition
rendait indispensables...

Rentr tard, il eut le bonheur de s'endormir aussitt couch, et le
lendemain matin, il se fit servir  djeuner chez lui, ne voulant pas
risquer d'tre absent quand on lui apporterait la clef.

Elle lui fut apporte vers une heure, par une grosse fille d'une
trentaine d'annes,  l'air sournois plutt que doux, aux yeux
obstinment encore plus que modestement baisss, dont les lvres
semblaient toujours prs de s'ouvrir pour quelque patentre.

C'tait cette Clarisse, que Mlle Henriette jugeait la plus sre des
femmes qui la servaient, et qu'elle avait pris pour confidente.

--Mademoiselle, monsieur, dit-elle  Daniel, m'a remis avec la clef la
lettre que voici, et elle attend une rponse...

Daniel brisa le cachet et lut:

Prenez garde,  mon unique ami, d'user d'un expdient dangereux que
nous devons mnager pour les circonstances graves. Ce que vous avez 
me communiquer est-il aussi important que vous le dites!... Je ne le
crois pas et cependant voici la clef... Dites  Clarisse l'heure prcise
 laquelle vous arriverez.

Hlas! la pauvre jeune fille n'avait nul soupon du coup terrible qui
allait la frapper.

--Priez Mlle Henriette, dit Daniel  la femme de chambre, de vouloir
bien m'attendre  sept heures.

Certain dsormais de voir Mlle de la Ville-Handry, Daniel glissa la
clef dans sa poche, et s'lana dehors...

C'tait peu, que cette aprs-midi qu'il avait devant lui, pour tous les
soins qui le rclamaient et pour les dispositions qui lui restaient
encore  prendre.

Chez son notaire, o il courut d'abord, il trouva les actes prts;
toutes les formalits avaient t remplies...

Mais au moment de lui remettre la procuration:

--Prenez garde, M. Champcey, dit encore le digne tabellion, d'un accent
prophtique, rflchissez... C'est exposer un homme  une tentation bien
forte que de lui confier deux  trois cent mille francs  la veille de
s'embarquer pour une longue et prilleuse expdition...

--Eh! que m'importe ma fortune, pourvu que je retrouve Henriette!...

Le notaire eut un geste de dcouragement.

--Du moment o il y a une femme l-dessous, murmura-t-il, je n'insiste
plus...

Il faisait aussi bien.

L'instant d'aprs, Daniel l'avait oubli, lui et ses pressentiments.

Assis dans le petit salon de M. de Brvan, il remettait ses titres de
proprit  ce confident fidle, lui expliquant le parti le plus
avantageux qu'il y avait  tirer des diverses terres qu'il possdait,
comment tels bois devaient tre vendus en bloc, comment au contraire
telle ferme d'un seul tenant gagnerait  tre divise en petits lots
avant les enchres...

M. de Brvan ne plissait plus maintenant...

Il avait retrouv toute son assurance et  son flegme accoutum
succdait un empressement du meilleur augure.

Il ne voulait point, dclarait-il, que son ami Daniel ft vol... Aussi
se proposait-il de se rendre de sa personne dans le pays pour visiter
les acqureurs et surveiller les enchres... A son avis, il y aurait
sagesse  vendre peu  peu, sans prcipitation... S'il fallait de
l'argent, eh bien! on en trouverait toujours au Crdit Foncier.

Et l'autre tait tout mu de ce dvouement d'un garon qui passait pour
tre goste...

Si encore 'et t tout, mais non.

Capable, pour servir Daniel, des plus grands sacrifices, M. de Brvan
s'tait arm d'une grande rsolution. Prenant sur lui, disait-il,
d'oublier son aversion pour miss Brandon, il comptait, ds qu'elle
serait marie, se faire prsenter  l'htel de la Ville-Handry et en
devenir un des htes assidus. Il aurait peut-tre  jouer, ajoutait-il,
une comdie pnible, mais ainsi il verrait souvent Mlle Henriette, il
serait au courant de sa vie et plus  porte de diriger sa conduite et
de lui venir en aide le cas chant...

--Cher Maxime, rptait Daniel, cher et excellent ami, comment jamais
reconnatre tout ce que vous faites pour moi!...

De mme que la veille, ils dnrent ensemble dans un des restaurants du
boulevard, et aprs le dner M. de Brvan voulut absolument accompagner
son ami jusqu' la rue de Varennes.

Et une fois l, comme ils taient arrivs bien avant l'heure fixe, ils
se promenrent en causant sur le trottoir qui longe le mur des immenses
jardins de l'htel de la Ville-Handry...

La nuit tait froide, mais trs claire... Il n'y avait pas un nuage au
ciel, pas un brouillard, et la lune brillait d'un clat si vif qu'on y
et vu  lire...

Cependant sept heures sonnrent  l'horloge du couvent du Sacr-Coeur.

--Allons, du courage!... dit M. de Brvan  son ami.

Et lui serrant la main encore une fois, il s'loigna rapidement dans la
direction de l'esplanade des Invalides.

Daniel ne lui avait pas rpondu une syllabe... Horriblement troubl, il
s'tait approch de la petite porte, explorant d'un oeil inquiet les
environs. La rue tait dserte... Mais il tremblait si fort qu'il crut
un moment qu'il ne viendrait jamais  bout de tourner la clef dans la
serrure rouille. Enfin le pne cda, et d'un mouvement preste il se
glissa dans le jardin.

Personne!... Il arrivait le premier au rendez-vous...

Cherchant sous les grands arbres une place sombre, il s'y blottit et
attendit... Il attendit un sicle,  ce qu'il lui parut.

Il avait bien compt dix fois soixante secondes au battement de ses
tempes, et l'inquitude le prenait, quand il entendit des branches
mortes craquer sous des pas rapides... Une ombre glissa entre les
arbres... Il s'avana. Mlle Henriette tait devant lui.

--Qu'est-ce encore, grand Dieu! fit-elle vivement, Clarisse vous a
trouv si ple et si dfait, que je ne vis plus depuis son retour.

Daniel s'tait dit que la vrit brutale serait moins cruelle que les
plus savants mnagements.

--J'ai reu un ordre d'embarquement, rpondit-il, et aprs-demain je
dois tre  bord...

Et sans rien dissimuler, il dit ses angoisses depuis l'avant-veille.

Plus assomme que d'un coup de massue, Mlle de la Ville-Handry
s'tait appuye contre un arbre... Entendait-elle seulement Daniel?...
Oui, car se redressant tout  coup:

--Vous n'obirez pas!... s'cria-t-elle, il est impossible que vous
obissiez!

--Henriette, il y va de mon honneur...

--Eh! qu'importe!

Il voulait rpliquer; mais elle, d'une voix haletante:

--Vous ne partirez pas, reprit-elle, quand je vous aurai dit la vrit.
Vous me croyez forte, vaillante, capable de tenir tte  l'orage?...
Vous vous trompez... C'est  votre nergie que je puisais la mienne. Je
suis comme l'enfant, plein d'audace tant qu'il s'appuie sur sa mre,
lche, ds qu'il se sent abandonn et livr  lui-mme... Je suis femme,
Daniel, je suis faible...

Le malheureux sentait ses forces l'abandonner, tant tait pnible la
contrainte qu'il s'imposait.

--Vous voulez donc que je parte dsespr, balbutia-t-il. Ah! je n'ai
cependant pas trop de tout mon courage...

Elle l'interrompit d'un clat de rire nerveux, et d'un ton amer
sarcasme:

--Le courage serait de rester, dit-elle, de mpriser l'opinion du
monde...

Et tout lui paraissant prfrable  cette sparation:

--Ecoutez, reprit-elle; restez et je me rends... Venez avec moi trouver
mon pre et je lui dirai que vous m'avez montr l'injustice de
l'aversion que m'inspire miss Brandon... je demanderai  lui tre
prsente, je m'humilierai devant elle...

--C'est impossible, Henriette...

Elle se pencha vers lui, joignant les mains, et d'une voix suppliante:

--Restez, insista-t-elle, je vous en conjure, au nom de notre bonheur,
si vous m'avez aime, si vous m'aimez... restez!...

Cette scne dchirante, Daniel l'avait prvue.

Mais il s'tait jur que, dt son coeur se briser, il aurait le courage
de rsister aux prires et aux larmes de Mlle Henriette.

--Si j'tais assez faible pour cder ce soir, Henriette, pronona-t-il,
avant un mois vous me mpriseriez, et moi, dsespr de traner
misrablement une existence fltrie, je me brlerais la cervelle en vous
maudissant...

Debout, les bras pendants, les mains croises devant elle, Mlle de la
Ville-Handry demeurait plus immobile qu'une statue... Elle sentait bien
que la rsolution de Daniel tait irrvocable...

Lui alors, d'une voix douce:

--Je pars, Henriette, reprit-il, mais je vous laisse un ami... un homme
loyal et fier gui veillera sur vous... Dj, vous m'avez entendu
prononcer son nom: Maxime de Brvan... Il a mes instructions... Quoi
qu'il arrive, adressez-vous  lui... Ah! je partirais plus tranquille si
vous me promettiez d'avoir confiance en cet ami fidle, d'couter ses
conseils et de lui obir.

--Je vous le promets, Daniel, j'obirai...

Mais un bruissement de feuilles sches les interrompit... Ils se
retournrent... Un homme s'avanait  pas de loup.

--Mon pre! s'cria Mlle Henriette.

Et poussant Daniel vers la petite porte:

--Fuyez, supplia-t-elle, fuyez!...

Rester, c'tait s'exposer  une explication pnible,  des insultes, 
une collision peut-tre... Daniel ne le comprit que trop.

--Adieu!... dit-il  Mlle Henriette, adieu!... Demain vous aurez une
lettre de moi...

Et il s'enfuit, mais non si vite qu'il n'entendt la voix gouailleuse du
comte de la Ville-Handry, qui disait:

--Eh! eh!... voil cependant l'honnte jeune fille qui osait calomnier
miss Sarah!...

La porte du jardin referme, Daniel s'y accola un moment, prtant
l'oreille, esprant que la voix de M. de la Ville-Handry arriverait
encore jusqu' lui...

Mais il n'entendit que des exclamations confuses, puis rien... plus
rien.

C'en tait fait dsormais, il partirait sans revoir Mlle Henriette,
sans ce bonheur amer de la serrer entre ses bras... Et il ne lui avait
rien dit de ce qu'il avait  lui dire, de toutes les recommandations qui
devaient tre ses suprmes adieux...

Comment avaient-ils t surpris?... Comment le comte, qui s'envolait
d'ordinaire aussitt son dner, tait-il rest?... Comment s'tait-il
inquit de sa fille, lui qui ne s'en proccupait jamais plus que si
elle n'et pas exist?...

--Ah! nous avons t trahis! pensa le malheureux.

Par qui?... Par cette doucereuse femme de chambre, videmment, qu'il
avait vue le matin, par cette Clarisse en qui Mlle Henriette avait
toute confiance.

S'il en tait ainsi, comme il n'tait que trop probable, o
adresserait-il ses lettres dsormais?... Pour cela encore, pour donner
de ses nouvelles  Mlle de la Ville-Handry, il lui faudrait avoir
recours  M. de Brvan... Ah! il reconnaissait bien l l'excrable et
savante politique de miss Brandon.

--La misrable!... grondait-il, l'infme!

La colre, une colre furieuse, emplissait son cerveau de vapeurs de
sang. Ne pouvoir rien contre cette crature!

--Mais elle n'est pas seule, s'cria-t-il soudain... il y a un homme qui
la protge de sa responsabilit... Sir Tom!...

On pouvait le provoquer celui-l, le frapper au visage, le contraindre
de se battre...

Et, sans discuter cette ide absurde, il s'lana vers la rue du Cirque.

Encore qu'il ne ft gure plus de huit heures, le petit htel de miss
Brandon paraissait endormi.

Daniel sonna cependant, et un valet tant venu lui ouvrir:

--Sir Thomas Elgin? demanda-t-il.

--Sir Tom est absent, rpondit le domestique.

--A quelle heure rentrera-t-il?

--Il ne rentrera pas ce soir.

Et, soit qu'il et reu des instructions particulires, soit qu'il se
conformt  l'usage de la maison:

--Mistress Brian est au thtre, ajouta-t-il, mais miss Sarah reoit.

La colre de Daniel se changeait en une sorte de rage froide.

--On m'attendait, pensa-t-il.

Et il hsitait... Voir miss Sarah,  quoi bon!... Il allait se retirer
quand une inspiration lui vint... Pourquoi ne pas lui parler, essayer de
s'entendre avec elle, lui proposer un march?

--Conduisez-moi prs de miss Brandon, dit-il au domestique.

Elle se tenait, comme toujours lorsqu'elle tait seule, dans ce petit
salon o une fois elle avait conduit Daniel...

Drape dans un long peignoir de cachemire d'un bleu ple, les cheveux 
peine relevs au hasard, elle lisait, tendue sur un divan...

Au bruit de la porte, elle se souleva nonchalamment, et sans dtourner
la tte:

--Qui vient-l? fit-elle.

Mais au nom de Daniel Champcey que lui jetait le domestique, elle se
dressa d'un bond, tout effare, lchant le livre qu'elle tenait.

--Vous! murmura-t-elle ds que le valet se fut retir, ici... et de
votre propre mouvement!...

Fermement rsolu  rester matre de ses motions, Daniel s'tait arrt
au milieu du salon, plus roide qu'une statue.

--Ce qui m'amne, miss, pronona-t-il, ne le savez-vous pas?... Toutes
vos combinaisons ont russi, vous l'emportez, nous nous rendons...

Elle le regardait d'un air de stupeur profonde, balbutiant:

--Je ne vous comprends pas... Je ne sais ce que vous voulez dire...

Il haussa les paules, et d'un ton glac:

--Faites-moi l'honneur, reprit-il, de ne me pas croire absolument
stupide... J'ai vu la lettre que vous avez adresse, signe de mon nom,
au ministre de la marine... J'ai tenu entre mes mains ce chef-d'oeuvre
de faussaire qui vous dbarrasse de moi...

D'un geste brusque, miss Sarah l'interrompit:

--C'est donc vrai!... s'cria-t-elle. Il a fait cela, il a os faire
cela!...

--Qui, il? M. Thomas Elgin, sans doute?

--Non, pas lui, un autre...

--Nommez-le...

Elle se tut, baissant la tte, puis avec un effort:

--Je savais qu'on voulait vous loigner, et sans connatre au juste le
moyen, je le souponnais... Et si je suis alle chez vous, l'autre
matin, c'tait pour vous crier: Prenez garde!... et vous, monsieur
Daniel, vous m'avez chasse...

Il la fixait d'un regard si railleur qu'elle s'interrompit, s'criant:

--Ah! il ne me croit pas!... Dites que vous ne me croyez pas!...

Il s'inclina gravement et, de l'accent le plus froid:

--Je crois, miss, pronona-t-il, que vous voulez devenir comtesse de la
Ville-Handry, et que tout ce qui vous parat obstacle, vous l'cartez...

Elle voulait rpliquer, mais il ne la laissa pas l'interrompre, et plus
vivement:

--Notez, miss, pronona-t-il, que je ne rcrimine pas... Tenez, jouons
cartes sur table. Vous tes trop sense et trop positive, pour nous
har, Henriette et moi, d'une haine gratuite et purement platonique...
Si vous nous hassez, c'est que nous vous gnons... En quoi?... Dites-le
moi. Et  la condition que vous nous servirez, Henriette et moi, nous
n'entraverons en rien vos desseins...

Miss Brandon semblait n'en pouvoir croire ses oreilles.

--Mais c'est... un march que vous me proposez, monsieur...

--En effet... et pour qu'il n'y ait pas de malentendu, j'en prciserai
les termes... Jurez-moi qu'en mon absence vous serez bonne pour
Henriette, que vous la protgerez au besoin contre les colres de son
pre... que jamais il ne sera fait violence  ses sentiments pour moi,
et en retour je vous donnerai notre parole de vous abandonner sans
lutte, sans une rclamation, l'immense fortune de M. de la
Ville-Handry...

Ecrase de douleur, miss Sarah semblait prs de dfaillir, et de grosses
larmes roulaient le long de ses joues...

--Est-ce assez d'humiliation, murmura-t-elle, assez de honte!...
Daniel!... Vous me croyez donc l'me bien vile!...

Et matrisant les sanglots qui soulevaient sa poitrine:

--Cependant, je ne saurais vous en vouloir, poursuivit-elle, non, je ne
saurais... Vous avez raison... Tout m'accable, tout tmoigne contre
moi!... Oui, je dois vous paratre une indigne crature... Si vous
saviez la vrit, pourtant, si je pouvais, si j'osais vous la dire!...

Elle se rapprochait de lui, toute frissonnante, et plus bas, comme si
elle et craint d'tre entendue:

--Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-elle, que je ne m'appartiens
plus! Misrable que je suis, on m'a prise, lie, enchane... Je n'ai
plus le droit d'avoir une volont... Quand on me dit: fais ceci, il faut
bien que je le fasse... Quelle existence, grand Dieu!... Ah! si vous
aviez voulu, Daniel, si vous vouliez encore...

Elle s'animait, elle s'exaltait, ses yeux mouills de pleurs brillaient
d'un clat sans pareil; des rougeurs fugitives couraient sous sa peau,
sa voix avait des vibrations tranges.

S'oubliait-elle donc?... Allait-elle livrer son secret ou inventer
quelque prodigieux mensonge... Pourquoi ne pas la laisser poursuivre?...

--Ce n'est pas rpondre, miss, interrompit Daniel... Me jurez-vous de
protger Henriette?...

--Vous l'aimez donc bien, cette Henriette!

--Plus que ma vie...

Miss Brandon devint plus blanche que les dentelles de son peignoir, un
clair de colre brilla dans ses yeux, schant ses larmes, et elle fit
seulement:

--Ah!...

Alors, Daniel:

--Vous ne voulez pas rpondre, miss...

Et comme elle s'obstinait dans son silence:

--C'est bien, reprit-il, je comprends... C'est la guerre que vous me
dclarez, soit! Seulement, coutez-moi bien... Je pars pour une
expdition prilleuse, et vous esprez que j'y resterai. Dtrompez-vous,
miss, je reviendrai... Avec une passion telle que la mienne, avec tant
d'amour au coeur et tant de haine, on peut tout braver... Le climat
meurtrier ne m'atteindra pas, et quand j'aurais dix balles dans la
poitrine, je trouverais encore la force de venir vous demander compte
d'Henriette... Et si vous avez touch un cheveu de sa tte, si vous lui
avez fait verser une larme, par le saint nom de Dieu, malheur  vous et
malheur aux autres!

Il allait sortir, une rflexion le ramena.

--Je dois vous dire encore, ajouta-t-il, que je laisse ici un ami
fidle... Et si le comte ou sa fille venaient  mourir, on provoquerait
une autopsie... Et maintenant, adieu, miss, ou plutt... au revoir!...

       *       *       *       *       *

Et le lendemain soir,  huit heures, aprs avoir laiss  M. de Brvan
une longue lettre pour Mlle Henriette, aprs lui avoir donn ses
dernires instructions, Daniel prenait place dans le train qui devait le
conduire  son poste.




XIII


C'tait huit jours aprs le dpart de Daniel, un mercredi matin, sur les
onze heures et demie.

Une trentaine d'quipages, les plus brillants,  coup sr, qu'il y et 
Paris, stationnaient le long de l'glise de Sainte-Clotilde.

Dans le joli square qui prcde l'glise, cent cinquante ou deux cents
badauds attendaient, le nez en l'air.

Si bien que les passants qui suivaient la rue de Grenelle, apercevant
cette foule, s'approchaient, demandant:

--Qu'y a-t-il?...

--C'est un mariage, leur rpondait-on.

--Et un mariage cossu,  ce qu'il parat.

--Tout ce qu'il y a de plus cossu... C'est un noble immensment riche,
qui se marie, le comte de la Ville-Handry... Il pouse une demoiselle
Amricaine... Voici dj longtemps qu'ils sont dans l'glise, ils ne
tarderont sans doute pas  sortir...

Sous le porche, une douzaine d'hommes, correctement vtus de noir,
gants de jaune et dont on voyait la cravate blanche sous le pardessus,
des gens de la noce videmment, causaient en attendant la fin de la
crmonie.

S'ils s'amusaient, il n'y paraissait gure, quelques-uns dissimulaient
mal des billements, et la conversation languissait, quand un petit
coup bas s'arrta devant la grille du square.

--Messieurs, fit un jeune homme, je vous annonce M. de Brvan.

C'tait lui, en effet.

Il descendit lentement de voiture, et sans se hter s'avana de cet air
flegmatique et froid qui lui tait habituel.

De tous les invits groups sous le porche, il connaissait une bonne
partie; aussi, commena-t-il par distribuer  la ronde des poignes de
main, puis d'un ton lger:

--Qui a vu la marie? interrogea-t-il.

--Moi, rpondit un vieux beau dont un perptuel sourire dcouvrait les
trente-deux fausses dents...

--Eh bien! qu'en dites-vous?...

--Qu'elle est tout bonnement sublime de beaut, mon cher... Quand elle a
travers la nef pour aller s'agenouiller devant le choeur, un murmure
d'admiration s'est lev... Parole d'honneur! je croyais qu'on
applaudirait...

C'tait trop d'enthousiasme, M. de Brvan y coupa court.

--Et M. de la Ville-Handry?... demanda-t-il.

--Ma foi! rpondit le vieux beau d'un accent ironique, ce cher comte
peut se vanter de possder un valet de chambre aussi fort que Rachel,
l'mailleuse anglaise... A quinze pas, on et jur qu'il n'avait pas
seize ans, et qu'il allait non point se marier, mais faire sa premire
communion.

--Et quel air a-t-il?

--L'air inquiet.

--On le serait  moins! observa un gros monsieur qui passait pour n'tre
pas trs heureux en mnage.

Il y eut un clat de rire, et un tout jeune homme, presque un enfant,
qui n'avait pas compris, demanda:

--Pourquoi?...

Ce fut un homme d'une trentaine d'annes, type achev de la distinction,
et que les autres, selon leur degr de familiarit, appelaient mon cher
duc ou M. le duc, qui rpondit:

--Parce que, mon cher vicomte, miss Sarah est une de ces femmes qu'on
n'pouse pas... Qu'on les adore, qu'on les idoltre, qu'on fasse pour
elles mille folies, qu'on se ruine, et que mme  la fin on se brle la
cervelle... parfait! Mais qu'on leur donne son nom, jamais!

--Il est vrai, objecta M. de Brvan, qu'on a racont bien des choses sur
son compte, mais rien de positif, toutefois...

--Voudriez-vous donc, fit le duc, qu'il ft prouv qu'elle a t
traduite en police correctionnelle pour escroquerie et qu'elle sort de
Saint-Lazare!

Et sans se laisser interrompre:

--La haute socit franaise, poursuivit-il, passe pour exclusive...
C'est pardieu! une rputation bien usurpe!... A part une vingtaine de
salons qui ont gard les saines traditions, je vois tous les autres
s'ouvrir  deux battants pour les premiers venus, hommes ou femmes, qui
arrivent en voiture. Et il en arrive beaucoup, des premiers venus! D'o?
On ne sait. De Russie, de Turquie, d'Amrique, de Hongrie, de partout,
de trs-loin, du diable... Sans compter les impudents du cru, encore mal
essuys du ruisseau d'o ils sortent... Comment vit tout ce monde-l, et
de quoi?... Mystre!... Mais a vit et a vit bien, a a ou a parat
avoir de l'argent, et a brille, grouille, intrigue, tripote, a pose et
a s'impose... Si bien que toute cette clique dore s'aidant, se
poussant, se faufilant, finira par tenir le haut du pav... Laissez la
nouvelle comtesse de la Ville-Handry ouvrir son salon, et vous verrez
quels gens y seront reus. Vous me direz que je ne suis pas dans le
mouvement... c'est vrai. Je tends volontiers la main aux ouvriers que
j'emploie et qui gagnent rudement leur vie, je ne la donne pas aux
louches personnages en gants paille sans autres titres que leur
impudence et qui n'ont d'autres moyens d'existence que leurs tnbreuses
intrigues.

Il ne s'adressait  personne en apparence, semblant suivre d'un oeil
distrait les mouvements de la foule dans le jardin... Et cependant, 
son accent on et jur qu'il parlait pour quelqu'un de ceux qui
l'coutaient.

Du reste, il tait visible qu'il n'avait point de succs, et que sa
morale paraissait absolument hors de saison et ridicule.

Et mme, un jeune homme  fine moustache noire, excessivement bien mis,
se penchant vers son voisin, lui demanda:

--Qui donc est ce bnisseur?

--Quoi!... vous ne le connaissez pas? rpondit l'autre, c'est le duc de
Champdoce, vous savez bien, qui a pous une demoiselle de Mussidan...
Un fier original allez!

Cependant, M. de Brvan conservait son calme imperturbable.

--En tout cas, reprit-il, on ne dira pas, j'imagine, que l'intrt seul
a dtermin miss Brandon  pouser M. de la Ville-Handry...

--Pourquoi non?...

--Parce qu'elle est immensment riche...

--Oh!...

Un vieux monsieur s'avana:

--Elle est, pour sr, fort dsintresse, pronona-t-il... Je tiens du
comte, qui est mon ami, que miss Brandon et lui se marient spars de
biens...

--C'est admirable de dsintressement! s'crirent deux ou trois
personnes.

Ayant dit ce qu'il avait  dire, le duc tait rentr dans l'glise, et
c'tait le vieux beau qui avait pris la parole.

--Le plus clair de tout cela, fit-il, c'est qu'il me semble voir d'ici
une personne que ce mariage ne fait pas rire.

--Qui donc?

--La fille de M. de la Ville-Handry, parbleu!... une jeune personne de
dix-huit ans, adorablement jolie... Et mme, chose singulire, je l'ai
cherche dans l'glise et je ne l'ai pas aperue...

--Elle n'assiste pas au mariage, dclara le vieux monsieur ami du comte;
elle a t prise d'une indisposition soudaine...

--On dit cela, en effet, interrompit un jeune homme; la vrit est que
Mme de Bois-d'Ardon vient de la rencontrer en voiture dcouverte et
en grande toilette...

--C'est impossible...

--Mme de Bois-d'Ardon me l'a affirm. Ce joli scandale est le cadeau
de noces qu'elle rservait  sa belle-mre.

M. de Brvan haussa les paules, et  demi-voix:

--Par ma foi! fit-il, je ne voudrais pas tre  la place de M. de la
Ville-Handry.

Reflet fidle des commrages des salons, cette conversation  btons
rompus, sous le porche de Sainte-Clotilde, disait assez que l'opinion,
dfinitivement, se dclarait pour miss Sarah Brandon.

Le contraire et t surprenant. Elle triomphait, et le monde, jamais,
n'a su tenir rigueur au succs... Il n'y avait que cet original du duc
de Champdoce, capable de rappeler les histoires du pass; les autres les
avaient oublies.

Mme, l'clat de sa victoire rejaillissait en considration sur les
siens, et un jeune homme qui copiait, en l'outrant, le genre anglais,
venait d'entreprendre le pangyrique de sir Thomas Elgin et de mistress
Brian, lorsqu'un grand mouvement se fit sous le porche.

Des gens sortaient, qui disaient:

--C'est fini, toute la noce est  la sacristie pour signer.

La conversation s'arrta court.

--Messieurs, pronona le vieux beau, si nous voulons prsenter nos
hommages aux maris, nous n'avons qu' nous presser.

Et ce disant, il se prcipita dans l'glise, suivi de tous les autres,
et gagna la sacristie trop troite pour la foule choisie des invits du
comte de la Ville-Handry.

Le registre de la paroisse avait t dispos sur une petite table, au
fond, et chacun  son tour s'approchait, se dgantant avant de prendre
la plume.

En face de la porte, appuye contre un de ces bahuts o l'on serre les
ornements d'glise, miss Sarah, maintenant comtesse de la Ville-Handry,
se tenait debout, ayant  ses cts l'austre mistress Brian et le long
et roide sir Thomas Elgin.

Ses admirateurs n'avaient rien exagr... Elle tait belle  tonner
l'imagination sous sa blanche toilette de marie, et de toute sa
personne se dgageait comme un parfum d'exquise candeur.

Huit ou dix jeunes femmes l'entouraient, l'accablant de flicitations et
de cajoleries, et elle rpondait d'une voix un peu tremblante, toute
rougissante, et baissant ses grands yeux dont les longs cils se
recourbaient...

M. de la Ville-Handry, lui, debout au milieu de la sacristie, tout
gonfl d'une fatuit comique, ne savait  qui entendre, et  chaque
moment, dans ses rponses, revenait ce mot bourgeois: Ma femme, o il
mordait comme dans un fruit mr...

Et cependant,  le bien observer, on dcouvrait une certaine contrainte
pnible, sous ses airs victorieux. Parfois, mme, un spasme nerveux
crispait sa bouche, lorsqu'un de ces empresss funestes, comme il s'en
rencontre partout, s'approchait et lui disait:

--Mlle de la Ville-Handry est donc trs-souffrante?... Mon Dieu que
ce regrettable contre-temps doit la contrarier!...

Il est vrai que parmi ces empresss beaucoup taient encore plus
mchants que maladroits... Personne n'ignorait qu'il tait survenu
quelque chose de grave dans la famille de M. de la Ville-Handry. On
l'avait souponn ds le commencement de la crmonie.

Le comte venait  peine de s'agenouiller prs de miss Sarah, sur son
prie-dieu de velours, quand un domestique  sa livre s'tait avanc
jusqu' lui et avait murmur quelques mots  son oreille... Les invits
les plus rapprochs l'avaient vu plir et un geste furibond lui tait
chapp.

Que lui avait donc dit ce domestique?...

On ne tarda pas  le savoir grce  la vicomtesse de Bois-d'Ardon qui,
d'une langue infatigable, s'en allait de l'un  l'autre, racontant
qu'elle venait de rencontrer Mlle Henriette.

La dernire signature donne, on ne fut donc pas surpris de voir M. de
la Ville-Handry prendre le bras de sa femme et l'entraner vivement
jusqu' sa voiture, un magnifique carrosse de gala...

Il avait convi  un grand djeuner une vingtaine de personnes,
autrefois de son intimit, mais il paraissait l'avoir oubli... Et une
fois en voiture, entre la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom,
n'tant plus oblig de se contraindre, il se rpandit en imprcations
incohrentes et en menaces folles...

Et en arrivant  l'htel, sans attendre que le cocher et dcrit devant
le perron le cercle traditionnel, il sauta  terre et se prcipita dans
le vestibule, en criant:

--Ernest, qu'on m'amne Ernest...

Ernest, c'tait son valet de chambre, l'artiste habile  qui il devait
les roses de son teint. Ds qu'il parut:

--O est mademoiselle? demanda-t-il.

--Sortie.

--Quand?

--Aussitt aprs M. le comte.

La jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom avaient rejoint M. de la
Ville-Handry dans un salon du rez-de-chausse.

--Vous entendez? leur dit-il.

Puis, revenant  son valet de chambre:

--Comment cela s'est-il pass? interrogea-t-il.

--Bien simplement... La grande porte n'tait pas referme sur la voiture
de monsieur le comte, que mademoiselle a sonn... On est all voir ce
qu'elle dsirait, et elle a command qu'on attelt le landau...
Respectueusement, on lui a rpondu que les trois cochers tant de
service, il n'y avait personne pour la conduire... --S'il en est ainsi,
a-t-elle dclar, qu'on coure  l'instant me chercher une voiture de
grande remise!... Et comme le valet de pied,  qui elle donnait cet
ordre, hsitait, elle a ajout: Si vous ne voulez pas y aller, j'irai
moi-mme...

Le comte trpignait de colre.

--Et aprs?... fit-il, voyant que le valet de chambre s'arrtait.

--Alors, le valet de pied, intimid, a obi.

--Je chasse ce drle!... clama M. de la Ville-Handry.

--Je ferai remarquer  monsieur... commena Ernest.

--Rien... Qu'on lui rgle son compte... Et toi, continue.

Sans trop se gner, le valet de chambre haussa les paules, et d'un ton
tranard:

--Pour lors, reprit-il, la voiture de louage est arrive dans la cour,
et nous n'avons pas tard  voir descendre mademoiselle dans une
toilette comme jamais nous ne lui en avions vu, pas belle si on veut,
mais voyante  faire retourner les passants... Tranquillement, elle
s'est installe sur les coussins pendant que nous tions l, nous
autres, bouche bante, la regardant, et quand elle a t prte:
--Ernest, m'a-t-elle dit, vous prviendrez mon pre que je ne rentrerai
pas djeuner... J'ai beaucoup de courses  faire, et comme le temps est
trs-beau, j'irai ensuite au bois de Boulogne. L-dessus, on a ouvert
la grande porte, et fouette cocher! C'est alors que j'ai pris sur moi
d'envoyer prvenir le monsieur comte.

De sa vie, M. de la Ville-Handry n'avait eu un tel accs de fureur...
Les veines de son cou se gonflaient et ses yeux s'injectaient de sang,
comme s'il et t au moment d'une attaque d'apoplexie.

--Il fallait l'empcher de sortir!... rla-t-il; pourquoi ne l'en
avez-vous pas empche!... Vous deviez la faire remonter dans sa
chambre, employer la force au besoin, l'enfermer, l'attacher...

--Monsieur le comte n'avait pas donn d'ordres...

--Il n'est pas besoin d'ordres, pour remplir son devoir... Laisser
sortir cette folle! Une impudente que j'ai surprise l'autre nuit dans le
jardin avec son amant!...

Il criait si fort, que sa voix s'entendait de la pice voisine, le grand
salon, o dj arrivaient les invits. Le malheureux! il dshonorait sa
fille...

Aussi, la jeune comtesse s'avana:

--Je vous en prie, mon ami, fit-elle, calmez-vous...

--Non, il faut en finir, et je veux punir cette impudente...

--Je vous en conjure, mon cher comte, n'attristez pas le premier jour de
notre union... Pardonnez, Henriette n'est qu'une enfant, qui ne sait ce
qu'elle fait...

Tel n'tait pas l'avis de mistress Brian.

--Le comte a raison, dclara-t-elle, la conduite de cette jeune
demoiselle est tout  fait choquante...

Alors, sir Tom:

--Eh bien! Brian, interrompit-il, et nos conventions!... Il tait
entendu que vous ne vous mleriez en rien du mnage de M. de la
Ville-Handry et de Sarah...

Ainsi, du premier coup chacun entrait dans son rle... La comtesse Sarah
adoptait l'indulgence, mistress Brian la svrit et sir Thomas Elgin
l'impartialit muette...

D'ailleurs, ils russirent promptement  calmer le comte...

Mais aprs une telle scne, le djeuner ne pouvait tre que fort
triste... Les convives qui avaient presque tout entendu, changeaient
entre eux des regards singuliers...

--Mlle de la Ville-Handry, pensaient-ils, un amant... C'est
inimaginable.

Vainement, le comte faisait bonne contenance, en vain, la jeune comtesse
prodiguait les ressources de son esprit, la gne persistait, les
sourires expiraient sur les lvres, toutes les cinq minutes la
conversation tombait...

A quatre heures et demie, le dernier invit s'tait enfui, et le comte
restait seul au salon avec sa nouvelle famille...

Le jour baissait, et on venait d'apporter les lampes, quand on entendit
sur le sable de la cour, le roulement sourd d'une voiture...

M. de la Ville-Handry se dressa, plissant:

--La voici!... fit-il, voici ma fille!...

En effet, Mlle Henriette rentrait.

Comment une jeune fille si rserve et naturellement craintive,
s'tait-elle rsolue  un tel clat!... C'est que les gens timides,
prcisment, sont les plus capables des pires audaces... Contraints de
sortir de leur caractre, ils ne raisonnent plus ni ne calculent, et
perdant tout sang-froid, ils se prcipitent au danger, pousss par une
rage aveugle, pareille  celle des moutons qui se brisent la tte contre
les murs de leur bergerie...

Or, depuis une quinzaine, Mlle de la Ville-Handry avait t
bouleverse par tant et de si rudes motions, qu'elle n'avait plus
l'intgrit de son libre arbitre.

Les injures dont son pre l'avait accable quand il la surprit avec
Daniel devaient achever de troubler sa raison...

Car M. de la Ville-Handry, en proie  une sorte de vertige, avait ce
soir-l perdu toute mesure, s'oubliant jusqu' traiter Mlle Henriette
comme un galant homme et rougi de traiter une crature perdue... et
devant ses domestiques encore!

Et que de tortures pendant la semaine qui suivit!

Elle avait dclar qu'elle ne paratrait ni  la lecture du contrat, ni
aux crmonies de la mairie et de l'glise, et M. de la Ville-Handry
prtendait la faire revenir sur cette dtermination.

De l, chaque jour, quelque scne plus lamentable  mesure qu'approchait
l'instant dcisif...

Si encore le comte y et mis quelque adresse, s'il et eu recours  la
persuasion, s'il et essay d'attendrir sa fille sur lui-mme, en lui
parlant de son avenir, de son bonheur, de son repos...

Mais point!... Jamais il ne paraissait chez elle que l'injure  la
bouche, ne songeant, disait-il, qu' mnager l'exquise sensibilit de
miss Brandon et  lui pargner un coup terrible...

Si bien que ses menaces, loin de ramener Mlle Henriette, ne faisaient
que l'enfoncer davantage dans son obstination.

Le contrat de M. de la Ville-Handry et de miss Brandon avait t lu et
sign  six heures, avant un grand dner...

A cinq heures et demie, le comte tait encore dans la chambre de sa
fille...

Sans en rien dire, il avait command  la couturire de Mlle
Henriette plusieurs robes de crmonie, et elles taient l, tales sur
des chaises...

--Habillez-vous, commandait-il, et descendez.

Et elle, en proie  cette exaltation nerveuse qui fait prfrer le
martyre  une concession, rpondait obstinment:

--Non, je ne descendrai pas...

Car elle ne cherchait ni subterfuges, ni excuses, elle ne se prtendait
pas malade... Elle disait rsolument:

--Je ne veux pas!

Et lui, enrag de se sentir impuissant  vaincre cette rsistance, fou,
perdu, il se rpandait en blasphmes et en menaces insenses...

Une femme de chambre, attire par le bruit de cette scne, tait alle
coller son oreille  la porte de la chambre, et le soir elle racontait
que le comte avait frapp sa fille, et que mme elle avait entendu les
coups...

Mlle Henriette l'a toujours ni.

Il n'en est pas moins vrai que c'est  la suite de ces dernires
insultes qu'elle forma le dessein de donner plus d'clat  sa
protestation, et qu'elle se promit de se montrer par tout Paris pendant
qu'on bnirait  Sainte-Clotilde l'union de son pre et de miss Sarah...

Pauvre jeune fille qui n'avait personne  qui se confier, personne pour
lui dire que tout le scandale retomberait sur elle!...

Bravement donc, elle avait excut son projet. Vtue d'un costume
extravagant pour mieux attirer les regards, elle avait pass la journe
 courir tous les endroits o elle supposait devoir rencontrer le plus
de personnes de connaissance.

La nuit seule l'avait dtermine  rentrer, et elle arrivait brise,
dfaillante, bouleverse d'indicibles angoisses, mais soutenue par cette
ide absurde qu'elle avait fait son devoir et qu'elle s'tait montre
digne de Daniel...

Elle venait de sauter lgrement sur le sable de la cour et elle payait
le cocher de remise, quand le valet de chambre de M. de la Ville-Handry,
M. Ernest, vint  elle, et d'un ton  peine respectueux:

--M. le comte, fit-il, m'a charg de dire  mademoiselle d'aller lui
parler ds qu'elle rentrerait.

--O est mon pre?

--Dans le grand salon.

--Seul?...

--Non, mademoiselle... Mme la comtesse, Mme Brian et M. Elgin sont
avec lui.

--C'est bien... j'y vais.

Et rassemblant tout son courage, plus froide et plus blanche que les
marbres du vestibule, elle se dirigea vers le salon, ouvrit la porte et
d'un pas raide entra...

--Vous voil!... s'cria M. de la Ville-Handry, ramen  une apparence
de calme par l'excs mme de sa colre, vous voil donc!...

--Oui, mon pre...

--D'o venez-vous?...

Elle avait d'un coup d'oeil parcouru le salon, et  la vue de la nouvelle
comtesse et de ceux qu'elle appelait ses complices, tous ses
ressentiments s'exasprant, elle eut la force de sourire, et d'un ton
lger:

--J'arrive du Bois, rpondit-elle... Ce matin, je suis sortie pour
quelques emplettes... Vers midi, sachant que la duchesse de Champdoce
est un peu indispose et ne sort pas, je suis alle lui demander 
djeuner... Ensuite, comme il faisait trs-beau...

M. de la Ville-Handry n'en put supporter davantage.

Saisissant sa fille par les poignets, il l'enleva, et la portant ainsi
tout prs de la comtesse Sarah:

--A genoux!... malheureuse!... vocifra-t-il,  genoux, et demandez
pardon de tels outrages  la meilleure et  la plus noble des femmes...

--Vous me faites horriblement mal, mon pre! dit froidement la jeune
fille.

Mais dj la jeune comtesse s'tait jete entre eux.

--Au nom du ciel, mademoiselle, disait-elle, mnagez votre pre!...

Et comme Mlle Henriette la toisait d'un regard insultant:

--Cher comte, poursuivit-elle, ne voyez-vous pas que vos violences me
tuent...

Vivement, M. de la Ville-Handry lcha sa fille, et se reculant:

--Rendez grce, lui dit-il, rendez grce  cet ange qui intercde pour
vous... Mais prenez garde... ma patience est  bout... Il est, pour les
enfants rebelles et les filles perverties, des maisons de correction...

Du geste elle l'interrompit, et avec une vivacit singulire:

--Soit, mon pre! s'cria-t-elle... Entre toutes ces maisons, choisissez
la plus svre et faites m'y enfermer... Quoi qu'il arrive, j'y
souffrirai moins qu'ici, en voyant  la place de ma pauvre mre cette...
femme!

--Misrable!... rla le comte.

Il touffait... d'un geste violent il arracha sa cravate, et sentant
bien qu'il ne se possdait plus:

--Sors!... cria-t-il  sa fille, sors! ou je ne rponds plus de rien!...

Elle hsita une seconde...

Puis, adressant  la comtesse Sarah un dernier regard de dfi, lentement
elle se retira.




XIV


--Ah! n'importe, M. le comte peut se vanter d'avoir un singulier jour de
noces!...

Ainsi ricanait un valet de pied au moment o mademoiselle Henriette
quittait le salon... Elle l'entendit, et sans savoir si c'tait
approbation ou raillerie de sa conduite, elle tressaillit d'aise, tant
la passion est avide d'encouragements d'o qu'ils viennent.

Cependant elle n'tait pas  moiti de l'escalier conduisant  son
appartement, lorsqu'elle fut cloue sur place par le bruit de toutes les
sonnettes du salon mises en branle  les briser par une main furieuse.

Elle se pencha sur la rampe, coutant.

Tous les domestiques accouraient, le vestibule retentissait de pas
effars; on distinguait la voix imprieuse de M. Ernest, le valet de
chambre du comte, qui disait:

--Des sels, vite, de l'eau froide... Mme la comtesse a une attaque de
nerfs?...

Un sourire amer crispa les lvres de Mlle Henriette.

--Du moins, murmura-t-elle, j'aurai empoisonn la joie de cette
femme!...

Et craignant d'tre surprise ainsi, aux coutes, elle monta.

Mais une fois seule, dans sa chambre, la malheureuse jeune fille ne
devait pas tarder  reconnatre l'inanit purile de son triomphe...

Qui avait-elle frapp, en somme?... Son pre...

Indispose ce soir,--et encore, l'tait-elle rellement?--la comtesse
Sarah serait assurment remise le lendemain, et alors, quels avantages
ne tirerait-elle pas du scandale essay pour la perdre?...

Voil ce que discernait Mlle Henriette... trop tard.

Seulement, pour cela que vis--vis d'elle-mme elle convenait de sa
faute, elle n'en tait que moins dispose  l'avouer hautement, encore
moins  tenter de la rparer, en admettant qu'elle ne ft pas
irrparable.

Par ce qu'elle avait fait, elle s'estimait engage pour l'avenir... La
voie o elle entrait tait visiblement sans issue, n'importe, reculer
lui semblait une indigne lchet.

Eveille avec le jour, elle cherchait dans sa tte par quel ct faible
recommencer la guerre, quand on frappa  sa porte, et sa femme de
chambre, Clarisse, entra.

--Voici une lettre pour mademoiselle, dit cette fille; je viens de la
recevoir  l'instant dans une enveloppe  mon adresse.

Cette lettre, Mlle Henriette l'examina longtemps avant de l'ouvrir,
tudiant l'criture inconnue de l'adresse...

Qui pouvait lui crire, et de cette faon, sinon ce Maxime de Brvan, 
qui Daniel lui avait recommand de se confier, et qui, jusqu'alors,
n'avait pas donn signe de vie?

C'tait en effet M. de Brvan qui crivait:

Mademoiselle,

Avec tout Paris, j'ai appris votre fire et noble protestation le jour
du malheureux mariage de votre pre... Les gostes et les sots vous
blmeront peut-tre... mprisez-les, vous avez pour vous tous les gens
de coeur... Et mon cher Daniel, s'il tait ici, vous approuverait et
admirerait votre courage comme je l'admire moi-mme...

Elle respira longuement, comme si sa poitrine et t soulage d'un
poids norme.

L'ami de Daniel l'approuvait... Quel prtexte, dsormais, pour touffer
la voix de la raison et carter toute vellit de prudence!...

Toute la lettre de M. de Brvan, d'ailleurs, n'tait qu'une longue et
respectueuse exhortation  une rsistance dsespre,  outrance.

Plus loin, il disait:

Au moment de monter en wagon, Daniel, mademoiselle, m'a remis pour vous
une lettre qui est l'expression de ses plus intimes penses... Avec une
pntration digne d'un coeur tel que le sien, il prvoit et rsoud toutes
les difficults dont votre belle-mre ne manquera pas de vous
embarrasser... Cette lettre est trop prcieuse pour tre confie  la
poste. C'est pourquoi, avant la fin de la semaine, je me serai fait
prsenter chez M. de la Ville-Handry, et j'aurai l'honneur de vous la
remettre en mains propres...

Et plus loin encore:

J'aurai demain, continuait M. de Brvan, par un officier anglais de mes
amis, l'occasion de faire parvenir de promptes nouvelles  Daniel... Si
vous dsirez lui crire, faites-moi parvenir votre lettre aujourd'hui
mme, rue Laffitte, 62, je la joindrai  la mienne.

Enfin, en _post-scriptum_, il ajoutait:

Dfiez-vous surtout de sir Thomas Elgin...

Cette dernire recommandation ne pouvait manquer de troubler
singulirement Mlle Henriette et d'agiter en elle toutes sortes
d'apprhensions vagues et terribles.

--Pourquoi, pensait-elle, me dfierais-je de celui-l plutt que des
autres!

Mais un souci meilleur ne tarda pas  la distraire...

Quoi! une occasion se prsentait de faire tenir promptement et srement
des nouvelles  Daniel, et elle risquait, en perdant son temps, de la
laisser chapper!...

Elle se hta de s'habiller, et s'asseyant  son petit bureau, elle se
mit  retracer  l'unique ami qu'elle et en ce monde, toutes ses
angoisses depuis qu'il l'avait si brusquement quitte, ses douleurs, ses
ressentiments et ses esprances...

Onze heures sonnaient, lorsqu'elle et termin, ayant rempli huit
grandes pages o elle avait mis tout son coeur...

Voulant se lever alors, elle se sentit prise d'un malaise soudain... Ses
jambes flchissaient et il lui semblait que tout autour d'elle
tremblait.

Qu'tait-ce donc... Elle cherchait, quand l'ide lui vint que depuis
l'avant-veille elle tait presque  jeun.

--Il ne faut pourtant pas se laisser mourir de faim, murmura-t-elle
presque gaiement, tant sa longue causerie avec Daniel lui avait remis
d'espoir au coeur.

Elle sonna donc, et ds que sa femme de chambre parut:

--Montez-moi  djeuner, lui dit-elle.

L'appartement de Mlle de la Ville-Handry se composait de trois
pices.

La premire, le salon, ouvrait directement sur le palier;  droite tait
la chambre  coucher et  gauche un cabinet d'tudes, o se trouvaient
le piano, la musique, les livres.

Quand Mlle Henriette mangeait chez elle, ce qui lui arrivait souvent
depuis quelque temps, c'tait toujours dans le salon...

Elle s'y tait rendue, et pour hter le service, elle dbarrassait la
table des albums et des menus objets qui l'encombraient, quand la femme
de chambre reparut les mains vides...

--Ah! mademoiselle!...

--Quoi!...

--Monsieur le comte a dfendu qu'on servt mademoiselle chez elle.

--Ce n'est pas possible...

Mais une voix railleuse l'interrompit du dehors, disant:

--C'est vrai...

Et tout aussitt M. de la Ville-Handry parut, dj par, fris et fard,
ayant l'air sardonique d'un homme qui enfin tient une revanche.

--Laissez-nous, dit-il  la femme de chambre.

Et ds que Clarisse fut sortie:

--Mon Dieu, oui, ma chre Henriette, reprit-il, j'ai dfendu sous peine
d'expulsion qu'on vous montt  manger. Qu'est-ce, s'il vous plat, que
cette fantaisie?... tes-vous malade?... Si oui, je vais envoyer
chercher le docteur. Si non, vous me ferez le plaisir de descendre
prendre vos repas dans la salle  manger, avec la famille, avec la
comtesse et moi, avec sir Tom et mistress Brian...

--Mon pre...

--Il n'y a pas de pre qui tienne... Le temps des faiblesses extrmes
est pass, comme aussi des emportements... Donc, vous descendrez... Oh!
quand vous voudrez... Vous bouderez peut-tre un jour, deux jours; mais
la faim chasse le loup du bois, et le troisime nous vous verrons
apparatre ds qu'on aura sonn la cloche... Ce n'est plus  votre coeur
que je m'adresse, vous le voyez, c'est  votre estomac.

Tels efforts que ft Mlle Henriette pour demeurer impassible, des
larmes brlantes jaillissaient de ses yeux, larmes de douleur et
d'humiliation.

Cette ide de la prendre par la famine tait-elle de son pre? Non,
jamais elle ne lui ft venue. C'tait l une conception de femme,
videmment, et d'une femme haineuse obissant aux plus vils instincts.

N'importe, la pauvre jeune fille se sentait prise, et l'ignominie du
moyen employ, la certitude qu'elle allait tre oblige de cder, la
rvoltaient.

Son imagination cruelle lui reprsentait la joie insultante de la
comtesse Sarah quand elle, la fille du comte de la Ville-Handry, elle
paratrait dans la salle  manger amene par le besoin, par la faim...

--Mon pre, supplia-t-elle, ne me laissez servir ici que du pain et de
l'eau, mais pargnez-moi ce supplice...

Mais si c'tait une leon que rptait le comte, il s'en tait bien
pntr. Ses traits gardrent leur expression sardonique, et d'un ton
glac:

--Je vous ai dit mes volonts, interrompit-il, vous m'avez entendu, il
suffit.

Dj il se dirigeait vers la porte, sa fille le retint.

--Mon pre, murmurait-elle, coutez-moi...

--Voyons, qu'est-ce encore?...

--Hier, vous me menaciez de me faire enfermer...

--Eh bien?...

--Aujourd'hui, c'est moi qui vous adjure de prendre cette
dtermination... Conduisez-moi dans un couvent, si troite et si dure
qu'en soit la rgle, si triste qu'y puisse tre la vie, j'y trouverai un
allgement  ma douleur, et de toute mon me je vous bnirai...

Lui, coup sur coup, haussait les paules.

--Bien trouv!... dit-il. Et du fond de votre couvent, vous vous hterez
d'crire partout et  tous que ma femme vous a chasse, que vous avez
t oblige de fuir les outrages et les mauvais traitements... vous
rditerez toutes les lgies larmoyantes de l'innocente jeune fille
perscute par une indigne martre... Pas de a, ma chre!...

La cloche qui sonnait le djeuner l'interrompit.

--Vous entendez, Henriette, reprit-il... Consultez votre estomac, et
selon ce qu'il vous conseillera, descendez ou restez.

Et il sortit tout fier, c'tait manifeste, de ce qu'il appelait un acte
ncessaire d'autorit paternelle, sans accorder seulement un regard  sa
fille, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.

C'est qu'elle tait brise, la pauvre enfant, en proie  tous les
dchirements de l'orgueil... C'en tait fait, il n'y avait plus 
lutter... Ceux qui pour la rduire ne reculaient pas devant un expdient
si lche, auraient recours aux pires extrmits. Quoi qu'elle ft, tt
ou tard il lui faudrait se soumettre.

Ds lors, pourquoi ne pas cder tout de suite?... Elle sentait bien que
plus elle tarderait, plus la victoire serait douce  la comtesse Sarah
et le sacrifice pnible pour elle.

S'armant donc de toute son nergie, elle gagna la salle  manger, o
depuis un moment dj les autres taient  table...

Son entre, imaginait-elle, serait salue par quelque exclamation
railleuse. Point. A peine parut-on y faire attention. La comtesse Sarah
qui parlait s'interrompit pour dire: Je vous salue, mademoiselle, et
tout aussitt poursuivit, sans que sa voix trahit la plus lgre
motion.

Mme, Mlle Henriette put constater qu'on l'avait mnage. Son couvert
n'tait pas mis prs de sa belle-mre. On lui avait rserv sa place
entre sir Thomas Elgin et mistress Brian.

Elle s'assit, et tout en mangeant elle observait  la drobe, et de
toute l'intensit de sa pntration, ces trangers, dsormais les
matres de sa destine, et qu'elle voyait pour la premire fois, car
c'est  peine si, la veille, elle les avait aperus.

La beaut de la comtesse Sarah,--dont pourtant la photographie que lui
avait montre son pre, avait d lui donner une ide,--cette beaut
blouissante, merveilleuse, la frappa de stupeur et d'pouvante...

Il tait visible que la jeune comtesse n'avait fait que jeter  la hte
un peignoir sur ses paules pour descendre djeuner... Son teint tait
plus anim que de coutume. Elle avait les adorables confusions de la
vierge au lendemain de ses noces, et toutes sortes d'embarras
souriants...

L'empire d'une telle femme sur un vieillard follement pris, Mlle
Henriette le comprit si bien qu'elle frissonna.

Non moins redoutable lui paraissait l'austre mistress Brian.

On ne lisait rien, dans son oeil morne, qu'une froide mchancet, rien
qu'un implacable vouloir sur sa figure maigre et jaune, dont on et dit
les rides immobiles creuses dans la cire.

Le moins  craindre, dans l'opinion de Mlle Henriette, et encore t
le long et roide sir Thomas Elgin.

Plac prs d'elle, il sut avoir quelques attentions discrtes, et  un
moment, elle surprit dans ses yeux, pendant qu'il la regardait, quelque
chose comme un sentiment de commisration...

--Et cependant, songea-t-elle, c'est de lui que M. de Brvan me
recommande surtout de me dfier.

Mais le djeuner finissait... Mlle Henriette se leva et, aprs s'tre
incline sans mot dire, elle regagnait son appartement, quand elle fut
arrte dans l'escalier par des gens qui montaient une lourde armoire 
glace...

S'tant informe, elle apprit que sir Tom et mistress Brian devant
dsormais habiter l'htel, on achevait leur emmnagement...

Elle hocha tristement la tte; mais chez elle une bien autre surprise
l'attendait.

Trois domestiques taient en train d'enlever les meubles de son salon,
sous la direction de M. Ernest, le valet de chambre du comte.

--Que faites-vous l? interrogea-t-elle, et qui vous a permis...

--Nous excutons les ordres de monsieur le comte, rpondit M. Ernest...
Nous dbarrassons l'appartement de mademoiselle pour madame Brian.

Et se retournant vers ses collgues:

--Allons, vous autres, fit-il; sortez-moi ce canap!...

Perdue de stupeur, Mlle de la Ville-Handry demeurait ptrifie sur
place, regardant les domestiques poursuivre leur besogne...

Quoi! des aventuriers avides s'taient empars de l'htel, ils
l'envahissaient, ils rgnaient despotiquement, et cela ne leur suffisait
pas... Ils prtendaient lui disputer, lui arracher l'espace qu'elle y
occupait, elle, la fille de leur dupe, l'unique hritire du comte de la
Ville-Handry!...

L'impudence, lui parut si monstrueuse, que, n'y pouvant croire, cdant 
un mouvement spontan, elle redescendit dans la salle  manger, et
s'adressant  son pre:

--Est-ce vraiment vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez command 
vos gens de me dmnager?...

--Moi-mme, oui, ma fille... De vos trois pices, mon architecte va
faire un grand salon pour mistress Brian, dont l'appartement est
vraiment trop troit...

La jeune comtesse eut un mouvement de dpit.

--Je ne comprends pas, dit-elle, que tante Brian accepte cela.

--Pardon, interrompit la respectable dame, c'est absolument contre mon
gr que cela se fait!...

Mais le comte, intervenant:

--Sarah, chre adore, pronona-t-il, permettez-moi d'tre seul juge de
l'opportunit des dcisions qui concernent notre fille.

Si ferme tait l'accent de M. de la Ville-Handry qu'on et jur que
cette ide de dmnagement venait de lui seul...

--Je n'agis jamais  la lgre, moi, continua-t-il, et je prends le
temps de mrir mes dterminations... Ici, ma conduite est toute trace
par les rgles de la plus vulgaire biensance... Mistress Brian n'est
plus jeune, ma fille n'est qu'une enfant... Si l'une des deux doit se
rsigner  quelque petite gne, c'est ma fille, videmment...

Tout d'une pice, M. Thomas Elgin se dressa.

--Je voudrais... commena-t-il.

Malheureusement, le reste de sa phrase se perdit en un bredouillement
confus...

Il venait, sans doute, de se rappeler certain serment qu'il avait
fait... Et, rsolu  ne se point mler du mnage du comte, rvolt, d'un
autre ct, de ce qu'il estimait un odieux abus de pouvoir, il quitta
brusquement le salon.

Ses regards, sa physionomie, son geste, avaient si clairement trahi ces
sentiments, que Mlle Henriette en fut toute saisie.

Mais dj, M. de la Ville-Handry, aprs une minute de surprise
poursuivait:

--Ainsi donc, ma fille habitera le logement qu'occupait autrefois la
dame de compagnie de ma... c'est--dire de sa mre. Il est petit, mais
en somme plus que suffisant pour elle... Il a en outre cet avantage
d'tre command par une des pices de notre appartement  nous, ma chre
Sarah, et c'est  considrer, lorsqu'il s'agit d'une tourdie qui a si
trangement abus de la libert que lui laissait mon aveugle
confiance...

Que dire!... Que rpondre!...

Seule avec son pre, Mlle Henriette se ft certainement dfendue;
elle et essay de le faire revenir sur sa dtermination; elle l'et
suppli; elle se ft peut-tre trane  ses genoux...

Mais ici, en prsence de ces deux femmes, sous l'oeil railleur de la
comtesse Sarah!... tait-ce possible?... Ah! elle ft morte mille fois,
plutt que de leur donner,  ces misrables aventuriers, la joie de sa
douleur et d'une humiliation nouvelle.

--Qu'elles m'crasent, pensait-elle, jamais elles ne m'entendront me
plaindre ni demander grce!...

Et comme son pre, tout en l'piant  la drobe, lui demandait:

--Eh bien?...

--Ce soir mme vous serez obi, monsieur le comte, rpondit-elle.

Et par une sorte de prodige d'nergie, elle sortit du salon calme, le
front haut, sans avoir vers une larme...

Dieu sait ce qu'elle endurait, cependant.

Abandonner ce cher petit appartement o tant d'heures heureuses
s'taient coules, o tout lui rappelait quelque doux souvenir, certes,
c'tait un horrible crve-coeur.

Ce n'tait rien, compar  cette pouvantable perspective de vivre dans
l'appartement mme de la comtesse Sarah, sous la mme clef...

C'tait jusqu' la libert de pleurer qui lui tait ravie... L'excs de
son malheur ne lui arracherait pas un sanglot, sans que de l'autre ct
de la cloison la comtesse Sarah l'entendt et s'en dlectt.

Ainsi elle se dsesprait, quand la lettre qu'elle avait crite  Daniel
se reprsenta  sa mmoire.

Pour que M. de Brvan l'et le jour mme, ainsi qu'il le demandait, il
n'y avait plus un instant  perdre, et encore fallait-il renoncer  la
poste, car il tait prs de quatre heures, et employer un
commissionnaire.

Elle sonna donc Clarisse, sa confidente, rsolue  l'expdier rue
Laffitte. Mais au lieu de Clarisse, ce fut une fille de service, qui se
prsenta et qui dit:

--La femme de chambre de Mademoiselle n'est pas  l'htel... Mme
Brian vient de l'envoyer rue du Cirque... Si je pouvais la remplacer...

--Non, je vous remercie, rpondit Mlle Henriette.

Ainsi, on la comptait pour rien, il lui tait dfendu de manger chez
elle, on la chassait de son appartement, on disposait d'une femme
attache  son service...

Et en tre rduite  subir sans rvoltes de telles humiliations!

Mais l'heure fuyait, et avec chaque minute s'envolait une des chances
qui restaient que M. de Brvan et la lettre en temps utile.

--Eh bien! je la porterai moi-mme au commissionnaire, se dit Mlle
Henriette.

Et quoiqu'il ne lui ft pas arriv deux fois en sa vie de traverser la
rue seule, elle mit son chapeau, jeta un manteau sur ses paules et
descendit rapidement.

Le suisse, un gros homme trs-fier de sa livre charge d'or, tait
assis devant le pavillon qu'il habitait, fumant et lisant son journal.

--Ouvrez-moi, lui dit Mlle Henriette.

Mais lui, sans daigner ter sa pipe de sa bouche, sans seulement se
lever, rpondit d'un ton rogue:

--Monsieur le comte m'a donn la consigne formelle de ne jamais laisser
sortir mademoiselle sans son autorisation verbale ou crite, de sorte
que...

--Insolent! interrompit Mlle Henriette.

Et, rsolument, elle s'avana vers le pavillon, tendant la main pour
tirer le cordon...

Dj, devinant son intention, et plus prompt qu'elle, le suisse s'tait
jet en travers de la porte, criant de toutes ses forces comme s'il et
appel au secours:

--Mademoiselle!... mademoiselle!... Arrtez... j'ai ma consigne et il y
va de ma place!...

Aux cris du suisse, une douzaine de valets qui flnaient dans les
curies, sous le vestibule et dans les cours arrivrent... Puis
accoururent sir Tom, qui allait monter  cheval, et bientt le comte de
la Ville-Handry.

--Que voulez-vous?... Que faites-vous l? demanda-t-il  sa fille.

--Vous le voyez, mon pre, je dsire sortir...

--Seule? ricana le comte.

Et durement:

--Cet homme, reprit-il, en montrant le suisse, serait impitoyablement
chass, s'il vous laissait passer, seule, le seuil de la porte!... Oh!
vous avez beau me regarder, c'est ainsi... Vous sortirez dsormais,
quand et avec qui bon me semblera... Et n'esprez pas vous soustraire 
mon infatigable surveillance... j'ai tout prvu... La petite porte dont
vous aviez la clef a t condamne... Et si jamais un homme osait
s'introduire dans le jardin, les jardiniers ont ordre de tirer dessus
comme sur un chien enrag, que ce soit celui avec qui je vous ai
surprise il y a dix jours ou un autre...

Sous cet ignoble et lche outrage, Mlle de la Ville-Handry chancela,
mais se redressant presque aussitt:

--Grand Dieu! s'cria-t-elle, c'est du dlire, un dlire pouvantable...
Mon pre, avez-vous bien conscience de ce que vous dites!...

Et le ricanement d'un valet arrivant jusqu' son oreille:

--Du moins, reprit-elle avec une violence convulsive, nommez-le, cet
homme qui tait avec moi dans le jardin, nommez-le tout haut, devant
tous... Dites que c'tait M. Daniel Champcey, celui que ma pauvre mre
avait choisi pour moi, entre tous, celui que durant des annes vous avez
admis ici,  qui vous aviez promis ma main, qui tait mon fianc et qui
serait mon mari si nous eussions accept la honte de votre mariage.
Dites que, c'tait M. Daniel Champcey, que vous aviez congdi, vous, la
veille, et que le lendemain, grce  un crime, grce  un faux, votre
Sarah forait  s'embarquer... Car il fallait l'loigner  tout prix...
Lui  Paris, jamais on n'et os me traiter comme on me traite.

Stupfait de cette vhmence inoue, le comte ne trouvait que des
paroles sans suite.

Et Mlle Henriette allait poursuivre quand elle sentit qu'on lui
prenait le bras, et que doucement, mais d'une force irrsistible, on
l'entranait vers l'htel... C'tait sir Tom qui la sauvait de son
propre garement... Elle le regarda... une grosse larme roulait le long
de la joue de l'impassible gentleman.

Puis, lorsqu'il l'eut conduite jusqu' l'escalier, et qu'elle tint la
rampe:

--Pauvre fille!... murmura-t-il.

Et il s'loigna  grands pas...

Oui, pauvre Henriette, en effet!

Sa raison, sous tant de chocs furieux, vacillait, et saisie de vertige,
haletante, perdue, elle s'tait lance  travers l'escalier,
prcipitant sa course comme si elle et t poursuivie par les flammes
d'un effroyable incendie, croyant encore entendre les abominables
accusations de son pre et les ricanements des valets...

--Mon Dieu! sanglotait-elle, prenez piti de moi!...

C'est qu'elle n'avait plus rien  esprer que de Dieu, pensait-elle,
livre sans dfense au caprice d'ennemis impitoyables, sacrifie 
l'implacable haine d'une martre, abandonne de tous, trahie et renie
par son pre lui-mme!...

D'heure en heure, par un incomprhensible enchanement de circonstances
fatales, elle avait vu se resserrer, jusqu' l'craser, le cercle
infernal o elle se dbattait misrablement.

Que voulait-on donc d'elle?... Pourquoi prenait-on  tche d'exasprer
sa douleur?... Attendait-on quelque chose de l'excs de son dsespoir?

Malheureusement elle ne s'arrta pas  cette ide, trop inexprimente
pour souponner des raffinements de sclratesse inous  ce point
d'tonner l'imagination.

Ah! qu'un mot de Daniel lui et t utile en ce moment dcisif!...

Mais, tremblant d'aviver les angoisses de sa fiance, le malheureux
n'avait pas os lui rpter cette phrase terrible chappe  la premire
expansion de M. de Brvan:

Miss Sarah Brandon laisse aux imbciles le fer et le poison, moyens
grossiers et dangereux de se dbarrasser des gens... Elle a, pour
supprimer ceux qui la gnent, des expdients plus srs et o la justice
n'a rien  voir...

Perdue dans ses sombres rflexions, la pauvre fille oubliait l'heure et
ne remarquait pas que depuis longtemps dj la nuit tait venue, quand
la cloche sonna le dner.

Elle tait libre de ne pas descendre, mais la pense que la comtesse
Sarah croirait l'avoir brise, la rvolta...

--Non! elle ne saura jamais ce que je souffre, se dit-elle.

Sonnant donc Clarisse qui tait revenue de la rue du Cirque:

--Vite, lui commanda-t-elle, habillez-moi.

Et en moins de cinq minutes, elle eut relev ses beaux cheveux et revtu
une de ses plus jolies toilettes...

C'est alors que changeant de robe, elle sentit sous sa main le
froissement d'un papier.

--Ma lettre pour Daniel!... murmura-t-elle... Je l'avais oublie!...

Le moment n'tait-il pas pass de l'envoyer  M. de Brvan?... C'tait
probable. Pourquoi ne pas essayer, cependant!...

Elle la remit donc  Clarisse, en lui disant:

--Vous allez prendre un fiacre et porter immdiatement cette lettre rue
Laffitte, 62,  M. de Brvan... S'il est sorti, vous la laisserez, en
recommandant bien de la lui remettre ds qu'il rentrera... Prparez un
prtexte, dans le cas o on vous demanderait pourquoi vous sortez, et
soyez discrte...

Et elle-mme descendit, si pntre de sa rsolution de dissimuler ses
souffrances, qu'elle avait le sourire sur les lvres en entrant dans la
salle  manger.

La fivre qui la dvorait donnait  son teint une animation
extraordinaire et  ses yeux un trange clat... Sa beaut, un peu
efface d'habitude, resplendissait jusqu' tonner, mme prs de la
beaut merveilleuse de la comtesse Sarah...

A ce point que M. de la Ville-Handry en fut frapp...

--Oh! oh! fit-il en jetant  sa jeune femme un regard d'intelligence.

Ce fut, d'ailleurs, la seule marque d'attention qui accueillit Mlle
Henriette.

Personne ensuite ne sembla prendre garde  sa prsence, sauf l'honorable
sir Elgin; dont l'oeil dur s'adoucissait ds qu'il s'arrtait sur elle...

Mais que lui importait? Affectant une assurance bien loin de son me,
elle se forait de manger, quand un domestique entra et respectueusement
vint murmurer quelques paroles  l'oreille de la jeune comtesse.

--C'est bien, rpondit-elle  haute voix, j'y vais...

Et sans explication, elle se leva, sortit, et resta bien dix minutes
dehors.

--Qu'tait-ce?... demanda M. de la Ville-Handry, de l'accent du plus
tendre intrt, ds que Mme Sarah reparut...

--Rien, mon ami, rpondit-elle en se rasseyant... une niaiserie... un
ordre  donner.

Cependant, sous l'air insoucieux de sa belle-mre, Mlle Henriette
avait cru discerner une satisfaction cruelle.

Bien plus, il lui avait sembl surprendre entre la comtesse Sarah et
l'austre mistress Brian deux regards rapidement changs, l'un
demandant: Eh bien!... l'autre rpondant: Oui!

Prvention ou non, l'infortune en reut comme un coup dans la poitrine.

--Ces misrables, pensa-t-elle, viennent de me prparer quelque nouvelle
perfidie...

Et ce soupon s'enfona si avant dans son esprit, que le dner fini, au
lieu de regagner son appartement, elle suivit au salon son pre et les
nouveaux htes de l'htel,--la famille, comme disait M. de la
Ville-Handry, quand il parlait de sir Tom et de mistress Brian.

Ils n'y restrent pas longtemps seuls... Le comte et la jeune comtesse
avaient d faire savoir qu'ils resteraient chez eux, car bientt
arrivrent beaucoup de visiteurs qui avaient t, quelques-uns dans
l'intimit de M. de la Ville-Handry, le plus grand nombre, des familiers
de la rue du Cirque...

Mais Mlle Henriette appliquait trop fortement son attention 
observer sa belle-mre pour remarquer de quel air on l'examinait, quels
regards on lui adressait  la drobe, et l'affectation des femmes et
des jeunes filles  la laisser seule...

Pour ouvrir son entendement  la vrit, pour ramener sa pense 
l'horrible ralit de la situation, un fait brutal tait ncessaire.

Il ne tarda pas  se prsenter.

Les visiteurs affluant, la conversation avait cess d'tre gnrale, des
groupes s'taient forms et deux dames taient venues s'asseoir prs de
Mlle Henriette, deux amies de la comtesse Sarah, sans doute, car elle
ne les connaissait pas, et l'une d'elles avait un accent tranger assez
prononc.

Elles causaient... Machinalement Mlle Henriette prta l'oreille.

--Vous n'avez pas amen votre fille? demandait l'une.

--Certes non, rpondait l'autre, et je ne l'amnerais pas ici pour un
empire... Ignorez-vous donc les moeurs de Mlle de la Ville-Handry?...
C'est inimaginable et dplorablement scandaleux... Le jour du mariage de
son pre, elle s'tait enfuie avec on ne sait qui, par la faute d'un
domestique qui a t chass, et pour la retrouver et la ramener, il a
fallu l'intervention de la police... Sans notre chre Sarah, qui est
divinement indulgente, le comte l'et mise en correction...

Un cri touff les interrompit... Elles se dtournrent...

Mlle Henriette venait de se trouver mal et de glisser sur le tapis...

A l'instant, et d'un mme mouvement, tout le monde fut debout...

Mais dj, devanant tous les autres, l'honorable sir Thomas Elgin
s'tait lanc, si promptement mme, et si  propos, qu'on et dit qu'il
avait eu comme l'intuition de l'accident, qu'il l'attendait et qu'il
l'piait.

Soulevant d'un bras robuste Mlle Henriette, il l'avait pose sur un
canap, non sans prendre le soin de glisser un coussin sous sa tte...

Aussitt la comtesse Sarah, et toutes les femmes prsentes, s'taient
empresses autour de la malheureuse jeune fille, tapant  petits coups
secs dans la paume de ses mains, frottant ses tempes de vinaigre et
d'eau de Cologne, promenant obstinment sous ses narines des flacons de
sels...

Cependant, tous les efforts pour la ranimer demeuraient inutiles, et
cela devenait si trange que M. de la Ville-Handry commenait 
s'mouvoir, lui qui tout d'abord s'tait cri:

--Bast!... laissez donc, ce ne sera rien.

Les transports furieux d'une passion snile n'avaient pas encore touff
en lui tous les instincts de la paternit, et l'inquitude rveillait
son affection autrefois si tendre.

Il se prcipita donc vers le vestibule, criant aux valets de pied qui y
taient assembls:

--Vite!... qu'on coure chercher un mdecin... n'importe lequel... le
plus proche!...

Ce fut comme le signal d'une droute gnrale des invits...

Trouvant que cet vanouissement durait par trop longtemps, redoutant
peut-tre une terminaison fatale, une scne de douleur, des larmes, un 
un ils gagnaient sournoisement la porte et s'esquivaient.

Si bien que M. de la Ville-Handry, la jeune comtesse, mistress Brian et
sir Tom ne tardrent pas  se trouver seuls prs de la pauvre Henriette,
toujours inanime.

--Nous ne devrions pas la laisser l, dit alors Mme Sarah, elle
serait mieux dans son lit...

--Oui, c'est vrai, vous avez raison, approuva le comte, je vais la faire
porter dans son appartement.

Et il allongeait le bras pour sonner les domestiques, lorsque sir Thomas
Elgin, l'arrtant, dit d'une voix mue:

--Laissez, monsieur le comte, je la monterai seul.

Et sans attendre une rponse, il l'enleva comme une plume, et la porta
jusque chez elle, suivi de M. de la Ville-Handry et de la jeune
comtesse.

Il ne pouvait rester dans la chambre de Mlle Henriette, mais il parut
ne pouvoir prendre sur lui de s'en loigner. Longtemps les domestiques
bahis le virent se promener d'un pas fivreux dans le corridor,
donnant, lui toujours si impassible, les signes les plus manifestes
d'une agitation extraordinaire.

Et toutes les dix minutes, il interrompait sa promenade, pour demander 
travers la porte, d'une voix trouble:

--Eh bien?...

--Elle est toujours dans le mme tat, lui rpondait-on.

C'est que les mdecins--il en tait venu deux--n'obtenaient pas de
meilleurs rsultats que la comtesse Sarah et ses amies. Ils avaient
puis les ressources ordinaires indiques en pareil cas, et visiblement
ils commenaient  s'tonner de la persistance de cette syncope.

Et ce n'est pas sans anxit que M. de la Ville-Handry les voyait,
debout dans l'embrasure d'une fentre, se consultant  voix basse,
d'accord sur ce point qu'il fallait recourir  quelque moyen nergique.

Enfin, un peu aprs minuit, sir Tom vit la jeune comtesse sortir de
l'appartement de Mlle Henriette.

--Comment va-t-elle?... s'cria-t-il.

Alors la comtesse, tout haut, et de faon  tre entendue des
domestiques:

--Elle revient  elle, et c'est mme pour cela que je m'loigne... Elle
me hait si terriblement, cette chre et malheureuse enfant, que ma vue
lui ferait peut-tre mal...

Mlle Henriette, en effet, reprenait connaissance.

Un frisson l'avait secoue d'abord, elle avait ouvert les yeux ensuite,
puis elle s'tait hausse pniblement sur ses oreillers, regardant...

Evidemment elle ne se souvenait de rien encore, et d'un mouvement
machinal elle passait et repassait sa main sur son front, comme pour
carter le crpe funbre qui voilait sa pense, considrant d'un oeil
hagard les mdecins, son pre et sa confidente Clarisse, qui,
agenouille prs de son lit, pleurait...

Enfin, tout  coup l'horrible ralit clata dans son cerveau, et elle
se renversa en arrire en jetant un grand cri:

--Mon Dieu!...

Mais elle tait sauve, et les mdecins ne tardrent pas  se retirer,
dclarant qu'il n'y avait plus rien  craindre pourvu qu'on suivit leurs
prescriptions.

M. de la Ville-Handry alors s'approcha de sa fille, et lui prenant les
mains:

--Voyons, chre enfant, interrogea-t-il, que s'est-il pass, qu'as-tu
eu?...

Elle arrta sur lui un regard dsol, puis d'une voix sourde:

--Il y a que vous m'avez perdue, mon pre, rpondit-elle.

--Comment, comment!... fit le comte. Qu'est-ce que tu dis?

Et trs-embarrass, furieux peut-tre contre lui-mme, et se cherchant
sans doute des excuses:

--C'est un peu ta faute, aussi, ajouta-t-il niaisement... Pourquoi te
conduire si mal avec Sarah et prendre  tche de m'exasprer...

--Oui, c'est juste, c'est ma faute!... murmura Mlle Henriette.

Elle disait cela d'un ton d'ironie amre; mais plus tard, lorsqu'elle
fut seule et plus calme, rflchissant dans le silence de la nuit, elle
dut reconnatre et s'avouer que c'tait vrai.

Le scandale dont elle avait prtendu craser la comtesse Sarah retombait
sur elle-mme et l'crasait...

Cependant, le lendemain, elle se trouvait un peu mieux, et quoi que pt
lui dire Clarisse, elle voulut absolument se lever et descendre.

C'est que toutes ses esprances dsormais reposaient sur la lettre de
Daniel. C'est que de jour en jour elle attendait celui qui devait la lui
remettre, M. de Brvan, et que, pour rien au monde, elle n'et voulu
tre absente quand il se prsenterait.

Mais c'est en vain qu'elle l'attendit ce soir-l et quatre soirs encore.

Attribuant son retard  quelque nouveau malheur, elle pensait  lui
crire, quand, enfin, le mardi,--c'tait le jour de rception choisi par
la comtesse Sarah--lorsque dj le salon tait plein de monde, le
domestique annona:

--M. Palmer!... M. de Brvan!...

Emue de la plus violente motion, Mlle Henriette se retourna
vivement, attachant sur la porte un de ces regards o l'me se concentre
tout entire. Elle allait donc connatre enfin cet ami que Daniel lui
avait reprsent comme un autre lui-mme.

Deux hommes entrrent.

L'un, g dj, avait les cheveux blancs et la physionomie grave et
solennelle d'un membre du parlement.

L'autre, qui paraissait de trente  trente-cinq ans, avait la mine
froide et ddaigneuse, la lvre un peu pince et l'oeil sardonique.

--C'est ce dernier, pensa la jeune fille, qui est l'ami de Daniel.

A premire vue, il lui dplut extrmement. L'examinant, elle trouvait de
l'affectation  son assurance et quelque chose de louche dans toute sa
personne.

Mais l'ide ne lui vint pas de se dfier de M. de Brvan... Daniel lui
avait recommand une confiance aveugle, cela suffisait. Elle tait trop
punie d'avoir suivi ses inspirations pour songer  renouveler
l'exprience...

Elle ne le perdait pas de vue, cependant...

Aprs avoir t prsent par M. Palmer  la comtesse Sarah et  M. de la
Ville-Handry, il s'tait jet dans la foule et manoeuvrait pour se
rapprocher d'elle.

Il allait d'un groupe  l'autre, lanant un mot de ci et de l, gagnant
insensiblement et sans trop d'affectation une petite chaise reste libre
prs de Mlle de la Ville-Handry.

Et  l'air de parfait sang-froid dont il en prit enfin possession, on
devait croire qu'il avait mesur tout ce que pouvait avoir de prilleux
et de compromettant une conversation confidentielle avec une jeune
fille, sous le feu des regards de cinquante ou soixante personnes.

Aussi dbuta-t-il par quelques-unes de ces banalits qui sont la monnaie
courante des salons, parlant assez haut pour tre entendu des voisins et
drouter leur curiosit s'ils eussent eu la fantaisie d'couter.

Mme, remarquant que Mlle de la Ville-Handry tait fort rouge et tout
oppresse, et qu'elle arrtait sur lui des regards brlants d'anxit:

--De grce, mademoiselle, fit-il vivement, affectez plus
d'indiffrence... Souriez... on nous pie peut-tre... Souvenez-vous que
nous ne devons pas nous connatre, que nous sommes trangers l'un 
l'autre...

Et il se mit  entamer trs-haut l'loge de la dernire pice du
Gymnase, jusqu' ce qu'enfin, pensant avoir suffisamment donn le
change, il se rapprocha un peu, et baissant la voix:

--Il est inutile, mademoiselle, poursuivit-il, de vous dire que je suis
M. de Brvan...

--Je vous avais entendu annoncer, monsieur... rpondit sur le mme ton
Mlle de la Ville-Handry.

--Je me suis permis de vous crire, mademoiselle, sous le couvert de
votre femme de chambre, Clarisse, selon les indications de Daniel...
mais j'espre que vous m'excuserez...

--Je n'ai pas  vous excuser, monsieur, mais bien  vous remercier du
plus profond de mon me de votre gnreux dvouement...

Il n'est pas d'homme complet.

Une fugitive rougeur colora les pommettes de M. de Brvan, il eut une
petite toux sche et par deux ou trois fois passa la main entre son
faux-col et son cou, comme s'il et prouv quelque gne  la gorge.

--Vous avez d trouver, monsieur, continuait Mlle Henriette, que je
mettais peu d'empressement  profiter de votre obligeant avis... mais il
m'est survenu des... empchements...

--Oui, je sais... interrompit M. de Brvan en hochant tristement la
tte, votre femme de chambre m'a tout appris... car elle m'a trouv chez
moi, elle a d vous le dire, de mme qu'elle a d vous rassurer et vous
apprendre que votre lettre arrivait encore assez  temps pour tre
jointe aux miennes. Elles gagneront plus de quinze jours, car les
dpches de la Cochinchine ne partent qu'une fois par mois, le 29...

Mais il s'arrta court, ou plutt haussa le ton subitement pour
reprendre l'analyse de la pice du Gymnase... Deux jeunes femmes
venaient de s'arrter tout  ct de lui. Ds qu'elles s'loignrent:

--Je vous apporte, mademoiselle, poursuivit-il  voix basse, la lettre
de Daniel...

--Ah!...

--Je l'ai l, dans la main, plie fort menu; si vous voulez bien laisser
tomber votre mouchoir, je l'y glisserai en le ramassant...

La manoeuvre n'tait point neuve ni surtout fort difficile. Cependant
Mlle Henriette s'en tira assez mal. Le mouvement dont elle laissa
chapper son mouchoir ne semblait rien moins qu'involontaire, et elle
mit  le reprendre un empressement beaucoup trop marqu. Enfin, quand
elle sentit le froissement du papier sous la batiste, elle devint
pourpre jusqu' la racine des cheveux.

Heureusement, M. de Brvan eut la prsence d'esprit de se lever vivement
et de dranger un peu sa chaise, l'aidant ainsi  dissimuler son
trouble. Puis, lorsqu'il la vit assez remise, il se rassit et, de
l'accent du plus sincre intrt:

--Maintenant, mademoiselle, reprit-il, permettez-moi de m'informer de
votre situation...

--Elle est affreuse, monsieur.

--On vous tourmente?

--Indignement.

--Votre belle-mre sans doute?

--Hlas! qui donc serait-ce... Mais elle dissimule, voilant sa noire
mchancet de la plus doucereuse hypocrisie... En apparence, elle est
tout indulgence pour moi... Et c'est mon pre qu'elle fait l'instrument
de ses rancunes; mon pauvre pre, autrefois si bon et qui m'aimait
tant...

Elle s'attendrissait, et M. de Brvan voyait si bien les larmes la
gagner, que tout effray:

--Mademoiselle, fit-il, mademoiselle, au nom du ciel, matrisez-vous...

Et empress de dtourner de son pre la pense de Mlle Henriette:

--Comment est pour vous mistress Brian? interrogea-t-il.

--Elle prend toujours parti contre moi.

--Naturellement... Et sir Tom?

--Vous m'avez crit, monsieur, de me dfier de lui plus que de tous les
autres, et je me dfie... Et pourtant, vous l'avouerai-je, lui seul ici
semble touch de ma dtresse...

--Ah! c'est pour cela prcisment qu'il est  craindre...

--Pourquoi?

M. de Brvan hsita, et trs-vite, non sans avoir jet autour de lui un
regard inquiet:

--Parce que, rpondit-il, sir Thomas Elgin pourrait bien caresser cette
esprance de remplacer Daniel dans votre coeur et de devenir votre
mari...

--Grand Dieu!... fit Mlle Henriette, en se rejetant en arrire avec
un geste d'horreur, est-ce possible!...

--J'en mettrais la main au feu, dclara M. de Brvan.

Et comme, s'il et t pouvant de ce qu'il venait de dire:

--Oui, ajouta-t-il, je jurerais que j'ai pntr les intentions de cet
homme, et avant longtemps vous en aurez quelque terrible preuve... Mais
que ceci, mademoiselle, demeure entre nous un secret plus religieusement
gard que tous les autres... Que rien jamais ne vous arrache seulement
une allusion...

--Que faire? murmurait la pauvre fille, que rsoudre?... Il n'y a que
vous, monsieur, qui puissiez me donner un conseil...

Pendant un bon moment M. de Brvan garda le silence, puis enfin, d'une
voix triste:

--Mon exprience, mademoiselle, pronona-t-il, ne me fournit qu'un
conseil: prendre patience. Parlez peu, agissez le moins possible et
efforcez-vous de paratre insensible aux outrages. Je vous dirai, si
vous voulez bien excuser la trivialit de la comparaison, imitez ces
faibles insectes qui ds qu'on les touche font les morts. Ils sont sans
dfense, c'est leur unique chance de salut... c'est la seule que je vous
voie...

Il s'tait lev, et tout en s'inclinant devant Mlle Henriette:

--Je dois encore vous prvenir, mademoiselle, ajouta-t-il, de ne vous
point tonner si vous me voyez tout faire pour m'avancer dans les bonnes
grces de votre belle-mre... Croyez que cette duplicit rpugne  la
loyaut de mon caractre... Mais je n'ai pas d'autre moyen de conqurir
le droit de venir souvent ici, de vous voir souvent, par consquent, et
de vous servir et de vous dfendre, ainsi que je l'ai jur  mon
meilleur ami,  Daniel.




XV


Lors de ses dernires visites  Mlle de la Ville-Handry, Daniel
n'avait pas t sans lui laisser entrevoir que M. de Brvan s'tait
autrefois trouv en relations avec miss Brandon et les siens.

N'importe, en expliquant  Mlle Henriette ses projets et leurs
secrets motifs, M. de Brvan faisait preuve d'habilet.

Qui sait si sans cela elle n'et pas conu quelques vagues soupons, en
le voyant, aprs qu'il l'et quitte, s'entretenir avec la comtesse
Sarah, avec le roide et long sir Tom, et enfin plus intimement avec
l'austre mistress Brian.

Elle ne s'en tonna pas, si toutefois elle s'en aperut... Son esprit
tait  mille lieues de la situation prsente, elle ne pensait, elle ne
pouvait penser qu' cette lettre, qu'elle avait dans sa poche et qui,
pour ainsi dire, la brlait.

Que n'et-elle pas donn pour tre libre de s'chapper et de courir la
lire...

Mais l'adversit, peu  peu, lui enseignait la circonspection, et elle
sentait qu'il serait maladroit de ne pas demeurer au salon jusqu'au
dpart des derniers invits.

Si bien que deux heures du matin taient sonnes quand, aprs avoir
congdi sa confidente Clarisse, elle osa dplier sa prcieuse lettre...

Hlas!... Elle n'y trouva pas ce qu'elle esprait, des conseils, mieux
que cela, des ordres rglant sa conduite.

Dans le trouble affreux de son dpart forc, Daniel ne s'appartenait pas
assez pour envisager froidement l'avenir et en valuer les probabilits.

Dsespr, il avait employ trois grandes pages  affirmer son amour 
Mlle Henriette,  lui jurer que sa chre pense ne le quitterait pas,
 la supplier de ne pas l'oublier... et c'est  peine s'il consacrait
vingt lignes  des recommandations qui eussent exig les dtails les
plus prcis et les plus minutieux.

Toutes ses exhortations, d'ailleurs, se rsumaient en ceci: S'armer de
patience et de rsignation jusqu' son retour; ne quitter la maison
paternelle qu' la dernire extrmit, en cas d'un danger pressant, et
jamais, quoi qu'il advnt, sans avoir consult M. de Brvan...

Et pour comble, par un fatal excs de dlicatesse, redoutant de blesser
une susceptibilit qu'il savait excessive, Daniel n'informait pas
Mlle Henriette de circonstances essentielles.

Il se bornait, par exemple,  lui dire que si la fuite devenait son
unique ressource, elle ne devait pas s'arrter  des considrations
d'intrt, qu'il avait tout prvu et par  tout.

Comment conclure de l que ce malheureux, gar et aveugl par la
passion, avait confi deux ou trois cent mille francs, toute sa fortune,
 son ami Maxime...

Cependant, l'opinion de Daniel tait trop celle de M. de Brvan pour
que Mlle de la Ville-Handry hsitt...

Et lorsqu'elle s'endormit, sa rsolution tait bien arrte.

Elle s'tait fait le serment d'opposer  tous les tourments qu'on lui
infligerait, le stocisme du sauvage attach au poteau, et d'tre entre
les mains de ses ennemis comme un cadavre que nul outrage ne
galvaniserait.

Se tenir parole, durant les semaines qui suivirent, ne lui fut pas
difficile.

Lassitude ou calcul, on parut l'oublier... En dehors des repas o son
couvert tait mis, on ne s'occupa pas plus d'elle que si jamais elle
n'et exist...

Il tait loin, l'accs de sensibilit qui avait mu M. de la
Ville-Handry, la nuit o il avait cru sa fille en danger. Il n'arrtait
plus sur elle que des regards ironiques ou glacs et jamais ne lui
adressait la parole.

La comtesse Sarah se tenait sur une sorte de rserve affectueuse, comme
une personne bien intentionne qui a vu ses avances repousses, qui est
blesse, mais toute dispose  revenir au premier signe.

Mistress Brian, elle, ne desserrait ses lvres minces que pour grommeler
quelque remarque dsobligeante dont on ne distinguait qu'un mot,
toujours le mme: choquant!

Restait l'honorable sir Thomas Elgin, dont la sympathique piti
s'accusait et se trahissait chaque jour davantage. Mais depuis
l'avertissement de M. de Brvan, Mlle Henriette l'vitait et le
fuyait...

C'tait donc une existence trangement misrable, que celle qu'elle
tranait dans cet immense htel o la squestrait le despotisme
paternel.

Car elle tait prisonnire, elle ne pouvait le mconnatre, sentant
autour d'elle, mme quand on semblait le plus l'oublier, une active et
incessante surveillance.

La grande porte, qu'autrefois on laissait souvent ouverte, tait
toujours maintenant exactement ferme, et si on l'ouvrait pour donner
passage  une voiture, le concierge montait la garde devant, avec des
allures de gelier.

La petite porte du jardin avait t renforce de deux normes serrures,
et toutes les fois qu'en se promenant Mlle Henriette se rapprochait
du mur de la rue, elle voyait un jardinier l'pier d'un oeil inquiet.

Craignait-on donc, non-seulement qu'elle ne s'chappt, mais encore
qu'elle n'entretnt des communications avec le dehors!...

Elle voulut en avoir le coeur net, et un matin elle demanda  son pre la
permission de faire prier la jeune duchesse de Champdoce de passer la
voir.

A quoi M. de la Ville-Handry rpondit brutalement qu'elle n'avait que
faire de Mme de Champdoce; que d'ailleurs elle n'tait pas  Paris,
son mari l'ayant conduite dans le Midi pour hter sa convalescence.

Une autre fois, vers la fin de fvrier, pendant une srie de journes
printanires, la pauvre enfant ne put s'empcher de laisser paratre son
envie de sortir, de respirer un peu le grand air.

--Tous les jours, lui dit son pre, nous allons, votre mre et moi,
faire un tour de deux heures au bois de Boulogne, pourquoi ne venez-vous
pas avec nous?

Elle se tut... Elle se serait laisse hacher plutt que de consentir 
se montrer en public assise auprs de la comtesse Sarah dans la mme
voiture.

Des mois s'coulrent sans qu'elle mt les pieds hors de l'htel,
autrement que pour se rendre  la messe de huit heures, le dimanche.

M. de la Ville-Handry n'avait pas os lui refuser cela, mais il y avait
mis les plus pnibles et les plus humiliantes conditions.

En ces occasions, M. Ernest, le valet de chambre, l'accompagnait, avec
l'ordre formel de l'empcher de parler  me qui vive, et de
l'apprhender au corps, c'tait l'expression mme du comte, et de la
ramener de force, au besoin, quelque scandale que cela dt faire, si
elle tentait de s'enfuir.

Mais vainement on multiplia les offenses, on ne lui arracha pas une
plainte. Son inaltrable patience et lass des bourreaux ordinaires.

Et cependant, elle n'avait pour l'encourager et la soutenir que M. de
Brvan.

Fidle au plan qu'il avait expos, il avait si bien manoeuvr qu'il avait
conquis le droit de multiplier ses visites, qu'il tait au mieux avec
l'austre mistress Brian et que M. de la Ville-Handry l'invitait 
dner.

Alors, Mlle Henriette tait bien revenue de son impression fcheuse
du premier jour. Elle avait trouv en M. de Brvan un si respectueux
intrt, tant de dlicatesses toutes fminines, tant de sagesse et tant
de prudence, qu'elle bnissait Daniel de lui avoir lgu cet ami et
qu'elle comptait sur son dvouement comme sur celui d'un frre an...

N'tait-ce pas lui qui,  certains soirs, quand le dsespoir la gagnait,
murmurait  son oreille:

--Courage!... Voici encore un jour de gagn... Daniel reviendra...

Mais prcisment parce qu'on l'abandonnait aux inspirations de
l'isolement et qu'on la rduisait  vivre continuellement replie sur
elle-mme, Mlle Henriette observait d'un oeil perspicace ce qui se
passait autour d'elle.

Et il lui semblait dcouvrir d'tranges choses.

Jamais la premire femme de M. de la Ville-Handry n'et reconnu son
salon. Qu'tait devenue cette socit d'lite rassemble et retenue par
elle, et dont elle avait fait comme une cour  son mari?

L'htel de la rue de Varennes tait devenu, pour ainsi dire, le quartier
gnral de cette socit bigarre qui constitue la lgion trangre du
plaisir et du scandale.

Autour de Sarah Brandon, maintenant comtesse de la Ville-Handry, se
groupait comme autour de sa reine cette trange aristocratie qu'on a vu
surgir tout  coup des dcombres du vieux Paris, aristocratie de
contrebande, dangereuse clique dore, dont le faste insolent et
inexplicable blouit le bourgeois et fait rver la police.

Non que la jeune comtesse ret des gens notoirement tars, elle tait
bien trop fine pour commettre cette faute; mais elle accueillait de ses
meilleurs sourires tous ces brillants nomades  nationalit douteuse,
dont les revenus semblent hypothqus bien moins sur de bonnes terres au
soleil, que sur la btise et la crdulit humaines...

Tout d'abord, M. de la Ville-Handry avait t effarouch par ce monde si
nouveau dont les moeurs et les usages lui taient inconnus, dont il
comprenait  peine l'argot...

Il n'avait pas tard  s'acclimater...

Il tait la raison sociale, le dtenteur de la fortune, le pavillon qui
couvre la marchandise, le matre enfin, encore qu'il n'exert point son
autorit.

Tant de titres lui valaient toutes les apparences du respect, et c'tait
 qui le caresserait des flatteries les plus hyperboliques,  qui le
plus bassement lui ferait la cour.

Si bien que s'imaginant avoir reconquis le prestige dont la premire
femme avait fard sa nullit, il se drapait d'une importance grotesque,
retrouvant avec les enivrements de la vanit ses ddains d'autrefois.

Il s'tait d'ailleurs remis au travail avec un acharnement
extraordinaire.

Tous les hommes d'affaires qui dj s'taient montrs avant son mariage,
reparaissaient, escorts de cette lgion de famliques spculateurs que
le seul bruit d'une grande entreprise attire, comme un morceau de sucre
les mouches.

Le comte s'enfermait avec ces messieurs dans son cabinet et y restait
des aprs-midi entires en confrence.

--Trs-vraisemblablement, il se trame quelque chose, pensait Mlle
Henriette.

Elle en fut sre, quand elle vit son pre sacrifier sans l'ombre d'une
hsitation les magnifiques appartements de rception du rez-de-chausse,
et les faire diviser en infinit de petites pices.

Et sur les portes, les peintres traaient des indications bien
singulires en pareil lieu: _Bureaux_... _Direction_... _Secrtariat_...
_Caisse_...

Puis arrivrent les meubles de ces bureaux, des tables, des pupitres,
puis des montagnes d'imprims et des registres normes, enfin deux
coffres-forts immenses, aussi vastes qu'un logement de trois cents
francs.

Trs-srieusement alarme, et sachant bien qu'on ne rpondrait pas  ses
questions, Mlle Henriette s'adressa  M. de Brvan.

De l'air le plus ingnu, il affirma qu'il ne savait rien, mais il promit
de s'informer et de rendre une prompte rponse.

Il s'en fut pas besoin.

Un matin, tant alle rder autour de ces bureaux, qui commenaient  se
peupler d'employs, Mlle Henriette aperut, colle contre une porte,
une gigantesque affiche jaune.

Elle s'approcha et lut:

                     SOCIT

                FRANCO-AMRICAINE

               POUR L'EXPLOITATION

                       DES

             PTROLES DE PENSYLVANIE

                  AU CAPITAL DE

              DIX MILLIONS DE FRANCS

                    DIVISS EN

           20,000 Actions de 500 francs

                 STATUTS DPOSS

     EN L'TUDE DE Me LILOIS, NOTAIRE A PARIS

       Comte de LA VILLE-HANDRY, Direct.-Grant

             LA SOUSCRIPTION EST OUVERTE

                 partir du 25 mars

Au sige social: Htel de la Ville-Handry, rue de Varennes

       Et  la Succursale: rue Lepeletier, 79

Plus bas, en caractres plus petits, tait imprim un boniment
blouissant de promesses, expliquant l'imprieux besoin qui se faisait
sentir de la _Socit des Ptroles de Pensylvanie_, la nature de ses
oprations, les immenses services qu'elle tait appele  rendre, et
surtout les bnfices merveilleux qu'elle ne pouvait manquer de procurer
 ses actionnaires.

Venait ensuite une monographie du Ptrole, o il tait dmontr clair
comme le jour que cet admirable produit prsente sur l'huile ordinaire
une conomie de plus de soixante pour cent, qu'il donne une lumire
d'une puret et d'un clat sans pareils, qu'il brle sans odeur, et
enfin, qu'il est surtout--quoi qu'en disent les intresss, parfaitement
inoffensif et particulirement inexplosible.

Avant vingt ans, concluait le rdacteur, dans un accs de lyrisme
prophtique, avant vingt ans le ptrole aura remplac tous les
luminaires primitifs et dtrn tous les combustibles grossiers et
encombrants...

Avant vingt ans, le monde entier s'clairera et se chauffera au
ptrole, et les puits de Pensylvanie sont inpuisables!

Un loge du directeur-grant, M. le comte de la Ville-Handry, couronnait
l'oeuvre, loge adroit qui, aprs l'avoir qualifi d'homme providentiel,
rappelait sa grande fortune et insinuait qu'avec un grant si riche les
actionnaires ne risquaient rien...

Mlle Henriette tait atterre.

--Voil donc, murmura-t-elle, le but o tendaient Sarah Brandon et ses
complices... Mon pre est ruin!...

Que M. de la Ville-Handry hasardt au jeu terrible de la spculation
tout ce qu'il possdait, Mlle Henriette se le ft encore expliqu.

Ce qu'elle ne pouvait comprendre, c'tait qu'il et assum toute la
responsabilit d'une entreprise si alatoire, et les risques terribles
d'un revers.

Comment lui, si entich de ses prjugs nobiliaires, consentait-il 
attacher son nom  une opration industrielle!...

Il avait fallu, pensait Mlle Henriette, des prodiges de patience et
de ruse, pour lui arracher ce sacrifice, ngation des ides de sa vie
entire... On avait d le harceler longtemps et exercer sur sa volont
une pression terrible...

Elle fut donc vritablement confondue, lorsque, deux jours plus tard,
elle se trouva tmoin d'une discussion presque vive entre son pre et la
comtesse Sarah, prcisment au sujet de ces fameuses affiches qui
inondaient alors Paris et la France...

La comtesse Sarah semblait dsole de cette entreprise, et toutes les
objections qu'et souhait prsenter Mlle Henriette, elle les
prsentait avec l'autorit que lui donnait l'amour du comte.

Elle ne concevait pas, disait-elle, que son mari, un gentilhomme, se
mlt de tripotages d'argent... N'en avait-il donc pas assez! Serait-il
plus heureux ou plus considr quand il aurait doubl ou mme tripl ses
deux cent cinquante mille livres de rentes...

Lui,  toutes ces observations, souriait doucement, tel qu'un grand
artiste aux puriles critiques d'un ignorant... Et quand la comtesse
s'arrta, de ce ton emphatique qui trahissait sa prodigieuse
infatuation, il daigna lui expliquer qu'en se lanant dans le mouvement,
lui, un reprsentant de la plus vieille noblesse, il prtendait donner
un grand exemple... Il n'avait nul souci du lucre, affirmait-il, et ne
songeait qu' rendre un grand service  son pays.

--Trop prilleux, le service! ripostait la comtesse Sarah. Si vous
russissez, comme vous l'esprez, qui vous en saura gr? Personne. Et
mme, si vous parliez de votre dsintressement, on vous rirait au nez.
Si l'affaire choue, au contraire, qui sera ruin?... Vous. Et on vous
appellera maladroit, par dessus le march.

Imperceptiblement M. de la Ville-Handry haussa les paules, et prenant
la main de sa femme:

--M'aimeriez-vous donc moins, demanda-t-il tendrement, si j'tais
ruin?...

Elle attacha sur lui ses beaux yeux chargs de passion, et d'une voix
mue:

--Dieu m'est tmoin, mon ami, rpondit-elle, que je serais heureuse de
prouver que l'intrt n'tait pour rien dans notre mariage...

--Sarah! s'cria le comte transport, Sarah, chre adore, voil une
parole qui vaut toute cette fortune que vous m'accusez de risquer!

Encore qu'elle et appris  se dfier des apparences, Mlle Henriette
ne pouvait supposer que cette scne n'tait qu'une habilet suprme,
destine  enfoncer plus profondment dans la cervelle du comte l'ide
qu'on y avait plante.

Elle devait croire plutt, et elle crut, que cette socit des ptroles,
conception de sir Tom, dplaisait souverainement  la comtesse Sarah, et
que par suite la discorde tait au camp de ses ennemis...

Le rsultat de ses rflexions fut une longue lettre  un homme pour
lequel sa mre professait une estime particulire: le duc de Champdoce.
Aprs lui avoir expos sa situation, elle lui expliquait toute
l'affaire, le conjurant d'intervenir pendant qu'il en tait temps
encore.

Sa lettre acheve, elle la remit  sa camriste Clarisse, en lui
recommandant de la porter immdiatement  son adresse...

Hlas! l'infortune touchait  un vnement qui devait tre dcisif.

Etant par hasard descendue sur les talons de sa confidente, elle la vit
entrer dans le salon o la comtesse Sarah se trouvait seule, et lui
donner sa lettre...

Ainsi, Mlle Henriette tait trahie par cette fille qu'elle croyait
toute dvoue  ses intrts, et depuis quand trahie? Depuis le premier
jour peut-tre... Ah! que de choses cela lui expliquait qui lui avaient
paru incomprhensibles!

Cette dernire infamie devait la faire sortir violemment de sa rserve.

Elle se prcipita dans le salon, pourpre de honte et de colre, et d'un
ton farouche:

--Rendez-moi cette lettre, madame, dit-elle.

Voyant son ignominie dcouverte, Clarisse s'tait enfuie.

--Cette lettre, rpondit froidement la comtesse Sarah, je la remettrai 
votre pre, mademoiselle, comme c'est mon devoir...

--Ah!... prenez garde, madame, interrompit la pauvre fille avec un geste
menaant, prenez garde!... la rsignation a des bornes...

Son attitude et son accent taient si terribles, que prudemment la jeune
comtesse crut devoir mettre une table entre elle et sa victime.

Mais une rvolution, tout  coup, s'tait faite dans l'esprit de Mlle
Henriette.

--Tenez, madame, reprit-elle brusquement, expliquons-nous pendant que
nous sommes seules... Que voulez-vous de moi?...

--Rien, mademoiselle, je vous assure...

--Rien!... Qui donc, alors, m'a lchement calomnie, m'a ravi
l'affection de mon pre, m'entoure d'espions et m'abreuve d'outrages?...
Qui donc me fait cette pouvantable existence que je mne?...

La contraction des traits de la comtesse Sarah disait l'effort de sa
rflexion... Visiblement elle calculait la porte du parti qu'elle
allait prendre.

--Vous le voulez, pronona-t-elle enfin rsolument... Eh bien! soit, je
serai franche... Oui, c'est moi qui m'applique  perdre votre vie...
Pourquoi? Vous le savez aussi bien que moi-mme... A mon tour, je vous
dirai: Qui donc a tout fait pour empcher mon mariage? Qui donc a essay
de m'craser sous le scandale?... Qui donc, si c'tait en son pouvoir,
me ferait chasser de cet htel comme une malheureuse?... N'est-ce pas
vous? toujours vous!... Oui, c'est vrai, je vous hais mortellement, et
je me venge!...

--Madame...

--Oh! attendez... Que vous avais-je fait avant mon mariage?... Rien,
vous ne me connaissiez mme pas de nom... Ou est venu vous rapporter les
atroces inventions de mes ennemis, et sans hsiter vous les avez
crues... Votre pre vous a dit: Ce sont d'indignes calomnies!
Qu'avez-vous rpondu?... Que celles-l seules sont calomnies qui ont
mrit de l'tre... J'ai voulu vous prouver le contraire... Vous tes
la plus chaste et la plus pure jeune fille que je sache, n'est-ce
pas?... Eh bien! je vous dfie de trouver autour de vous une seule
personne qui ne soit pas persuade que vous avez eu des amants...

Les situations extrmes ont ceci de bizarre que ceux qui s'y meuvent,
bien que secous par les passions les plus furieuses, gardent souvent
les apparences du sang-froid.

Ainsi, ces deux femmes qu'enflammaient les plus mortels ressentiments,
s'exprimaient d'une voix presque calme...

--Et vous croyez, madame, reprit Mlle Henriette, qu'un supplice tel
que le mien peut se prolonger longtemps?...

--Il se prolongera jusqu' ce qu'il me plaise d'y mettre fin...

--Ou que j'atteigne ma majorit...

A grand'peine, la comtesse Sarah dissimula un mouvement de surprise.

--Oh!... murmura-t-elle, oh! oh!...

--...Ou que revienne celui dont vous m'avez spare, poursuivit la jeune
fille, mon fianc, M. Daniel Champcey.

--Arrtez, mademoiselle, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui ai fait
partir Daniel.

Daniel!... La comtesse Sarah disait ainsi, familirement: Daniel. De
quel droit?... Pourquoi?... D'o lui venait cette impudence
extraordinaire?...

Cependant, Mlle Henriette ne voyait l qu'une insulte nouvelle, nul
soupon n'effleura son esprit, et de l'accent le plus ironique:

--Ainsi, pronona-t-elle, cette demande adresse au ministre de la
marine, ce n'est pas vous qui l'avez dicte?... Ce faux qui a dtermin
l'embarquement de M. Champcey, ce n'est pas vous qui l'avez command et
pay!...

--Non... et je le lui ai dit  lui-mme, l'avant-veille de son dpart,
chez lui...

Mlle Henriette eut un mouvement de stupeur... Quoi! cette femme tait
alle chez Daniel!... Etait-ce vrai!... Ce n'tait mme pas
vraisemblable.

--Chez lui, rpta-t-elle, chez lui!...

--Mon Dieu, oui, rue de l'Universit... Je prvoyais cette perfidie que
je ne pouvais empcher et je voulais le prvenir. J'avais mille raisons
pour souhaiter ardemment qu'il restt  Paris...

--Mille raisons, vous!... dites-en donc une seule!...

La comtesse s'inclina comme pour s'excuser d'tre force, bien malgr
elle, de dire la vrit, et simplement:

--Je l'aime... pronona-t-elle.

Comme si elle et vu tout  coup un abme s'ouvrir sous ses pas, Mlle
de la Ville-Handry, se rejeta brusquement en arrire, ple, toute
frissonnante, la pupille dilate par l'effroi.

--Vous... aimez... Daniel, bgayait-elle. Vous l'aimez...

Et secoue par un ricanement nerveux:

--Mais lui, ajouta-t-elle, lui... Esprez-vous donc qu'il vous aimera
jamais?

--Oui, le jour o je le voudrai... et je le voudrai le jour de son
retour.

Parlait-elle srieusement, ou tout cela n'tait-il qu'un jeu cruel?
Voil ce que se demandait Mlle Henriette, si toutefois elle tait en
tat de se demander quelque chose... car elle sentait le vertige
s'emparer d'elle, et toutes ses ides tourbillonnaient, confondues dans
son cerveau...

--Vous aimez Daniel, reprit-elle, et cependant la semaine mme qui a
suivi son dpart vous vous tes marie...

--Hlas! oui...

--Qu'tait donc alors mon pre pour vous?... Une proie trop magnifique
pour la laisser chapper, une dupe facile... Enfin, vous le
reconnaissez, c'est sa fortune que vous vouliez... C'est pour de
l'argent que vous, jeune et merveilleusement belle, vous l'avez pous,
lui, vieillard...

Un sourire montait aux lvres de la comtesse Sarah, un sourire o elle
se dvoilait tout entire, qui clairait les tnbreuses profondeurs de
ses calculs... Et d'un ton d'hypocrisie railleuse:

--Moi, fit-elle, convoiter la fortune de mon mari, de mon cher comte...
Y songez-vous, mademoiselle!... Avez-vous donc oubli mon ardeur,
l'autre jour,  le dtourner d'une entreprise o il risquait de se
ruiner?...

Veillait-elle?... N'tait-elle pas dupe d'une de ces hallucinations
incohrentes qu'enfante la fivre?... Mlle Henriette doutait presque.

--Et c'est  moi, pronona-t-elle,  moi, la fille du comte de la
Ville-Handry, votre mari, que vous osez dire de telles choses!...

--Pourquoi non?... fit la comtesse.

Et, haussant les paules, d'un geste insouciant:

--Pensez-vous donc que je redoute une dlation?... Libre  vous
d'essayer... Tenez, j'entends dans le vestibule la voix de votre pre...
Appelez-le et rptez-lui notre conversation...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

--Vous hsitez, railla-t-elle, vous n'osez pas... Eh bien! vous avez
tort... car moi qui tiens  lui remettre votre lettre, je vais
l'appeler...

Il n'en fut pas besoin.

Sur le moment mme, le comte de la Ville-Handry entra, suivi de
l'austre mistress Brian.

Ds le seuil, apercevant sa femme et sa fille, sa physionomie s'claira.

--Quoi, ensemble... s'cria-t-il, et causant amicalement comme deux
charmantes soeurs!... mon Henriette est donc enfin revenue  la
raison?...

Elles se turent, et alors, lui, voyant de quels regards elles se
mesuraient:

--Mais non, reprit-il d'un ton amer; ce n'est pas cela... je n'ai pas
tant de bonheur!... Qu'avez-vous?... Qu'arrive-t-il?...

La comtesse Sarah hochait tristement la tte:

--Il y a, mon ami, qu'en votre absence votre fille a crit  un de mes
plus cruels ennemis,  cet homme, vous savez bien, qui le jour de notre
mariage me calomniait indignement, au duc de Champdoce, enfin...

--Et un de mes gens a os porter cette lettre!...

--Non, mon ami... Conformment  vos ordres, on me l'a remise, et...
mademoiselle me sommait imprieusement de la lui rendre...

--Cette lettre!... s'cria le comte, o est cette lettre!...

La comtesse la lui tendit en disant:

--Peut-tre feriez-vous bien de la jeter au feu sans la lire...

Dj, d'une main brutale, il avait fait sauter le cachet et, ds les
premires lignes, on vit ses tempes s'empourprer et ses yeux s'injecter
de sang.

C'est que Mlle Henriette, sre du duc de Champdoce, lui ouvrait son
coeur sans hsitations ni rserves, lui disant la situation vraie, lui
dpeignant sa belle-mre telle qu'elle l'avait devine, et  chaque
phrase, des expressions revenaient, qui taient, pour le comte, autant
de coups de poignard.

--C'est inou, grondait-il en blasphmant, c'est inimaginable!...
Jamais exemple ne s'est vu d'une si excrable perversit...

Il vint se planter devant sa fille, debout, les bras croiss, et d'une
voix de tonnerre:

--Malheureuse, cria-t-il, tu veux donc nous dshonorer tous!...

Elle ne rpondit pas...

Immobile autant qu'une statue, elle laissait passer l'orage.

Que faire, d'ailleurs?... Se dfendre? Elle ne daignait... Rapporter les
impudents aveux de la comtesse Sarah?... A quoi bon!... N'tait-elle pas
convaincue que son pre ne la croirait pas!...

Cependant, l'austre mistress Brian tait alle s'asseoir prs de sa
nice.

--Moi, dclara-t-elle, si j'tais, pour mes pchs, afflige d'une fille
de ce caractre, je la marierais promptement.

--J'y ai dj song, approuva le comte, et mme j'ai trouv, je crois,
une combinaison qui concilierait tout...

Mais il venait de voir l'oeil attentif de sa fille arrt sur lui...

Il s'interrompit, et lui montrant la porte, d'un geste brutal:

--Vous nous gnez... dit-il.

Sans mot dire elle sortit, bien moins proccupe de la colre de M. de
la Ville-Handry que des tranges aveux de la comtesse Sarah.

Elle commenait  juger sainement son implacable martre et l'estimait
une femme trop positive pour user le temps en propos oiseux...

Donc, si elle avait dclar qu'elle aimait Daniel--ce que Mlle de la
Ville-Handry croyait un mensonge--si elle avait audacieusement avou
qu'elle convoitait la fortune de son mari, c'est qu'elle avait un but.
Lequel? Comment poursuivre et atteindre la vrit dans les replis de
cette me pleine de tnbres...

N'importe, cette scne n'en tait pas moins extraordinaire jusqu'
confondre la raison.

Et quand le soir mme Mlle Henriette trouva l'occasion de la raconter
 M. de Brvan, il tressauta sur son fauteuil, stupfait au point de
s'oublier et de dire trs-haut:

--C'est impossible.

Il est sr que lui, le flegmatique par excellence, il tait affreusement
troubl. En moins de cinq minutes, il avait chang dix fois de couleur.
On et dit l'homme qui tout  coup voit s'effondrer l'difice de ses
esprances.

Enfin, aprs un moment de rflexion:

--Peut-tre serait-il sage, mademoiselle, proposa-t-il, de quitter
l'htel.

Mais elle, tristement:

--Eh! le puis-je? rpondit-elle... Aprs tant d'odieuses calomnies, mon
honneur, l'honneur de Daniel ne m'enchanent-ils pas ici!... Il me
recommande de ne fuir qu' la dernire extrmit, et quand la situation
ne sera plus tenable... Or, je vous le demande, serai-je plus menace et
plus malheureuse demain que je l'tais hier?... Evidemment non!...




XVI


Mais cette assurance de Mlle de la Ville-Handry n'tait
qu'apparente... Au-dedans d'elle-mme, les plus sinistres pressentiments
s'agitaient...

Une voix secrte lui disait que cette scne, concerte sans doute et
cherche, n'tait qu'un acheminement vers une catastrophe finale.

Les jours passaient cependant, les vnements poursuivaient leur
enchanement monotone, et rien d'extraordinaire ne survenait...

C'tait  croire qu'aprs cette crise on s'tait entendu pour lui
laisser un peu de rpit et le temps de se remettre.

La surveillance, autour d'elle, paraissait se relcher... La comtesse
Sarah l'vitait... Mistress Brian avait renonc  la scarifier de ses
incessantes observations.

A peine voyait-elle son pre, entirement absorb par le lancement de
la _Socit des Ptroles de la Pensylvanie_.

Si bien qu'aprs une semaine, tout le monde semblait avoir oubli le
grand clat provoqu par la lettre au duc de Champdoce.

Tout le monde... non.

Il tait un des htes de l'htel de la Ville-Handry qui se souvenait,
lui: l'honorable sir Thomas Elgin.

Le soir mme de l'affaire, une gnreuse indignation lui faisant violer
son serment de neutralit, il avait pris  part la comtesse Sarah et lui
avait adress les plus sanglants reproches.

--C'est ravaler sa haine, lui avait-il dit, entre autres choses, que
d'employer pour l'assouvir des moyens aussi bas.

Il est vrai que tout en attirant sa parente  l'cart, il avait pris ses
mesures pour tre entendu de Mlle Henriette.

Bien plus, craignant peut-tre qu'elle ne dmlt pas parfaitement ses
intentions, il lui avait serr mystrieusement la main, en murmurant 
son oreille:

--Pauvre jeune fille!... Mais je suis l, moi, je veillerai...

C'tait la promesse d'une protection qui certes et t efficace si elle
et t sincre... Seulement tait-elle sincre?

--Non assurment, dclara M. de Brvan, lorsqu'il fut consult, ce ne
peut tre qu'une ignoble hypocrisie et le commencement d'une comdie
infme... Vous verrez, mademoiselle!...

Ce que vit Mlle de la Ville-Handry, c'est que le trs-honorable
gentleman se mtamorphosait  vue d'oeil. Un nouveau sir Tom
apparaissait, que jamais on n'et souponn sous le manteau de rserve
glaciale dont s'enveloppait l'ancien. A sa piti sympathique des
premiers jours succdait manifestement un sentiment plus tendre... Ce
n'tait plus l'attendrissement qui animait ses gros yeux d'un bleu de
faence, mais bien la flamme discrte d'une passion encore contenue.

Ouvertement, il ne se livrait pas trop, mais il n'tait pas de
prvenance qu'il n'et  la drobe pour Mlle Henriette. Jamais il ne
quittait le salon avant elle, et les soirs de rception il s'tablissait
prs d'elle, et n'en bougeait plus.

Le plus clair rsultat de cette assiduit obstine, tait de tenir M. de
Brvan  distance. Aussi, M. de Brvan s'en indignait-il
extraordinairement et se prenait-il  har sir Tom d'une haine que de
moins en moins il russissait  dissimuler.

--Eh bien! mademoiselle, disait-il  Mlle Henriette, dans les
occasions, rares dsormais, o il pouvait lui parler librement, que vous
avais-je prdit?... Le misrable se trahit-il assez?...

Tant qu'elle le pouvait, Mlle Henriette dcourageait cet trange
amoureux, mais l'viter lui tait impossible, vivant sous le mme toit
et s'asseyant deux fois par jour  la mme table.

--Le plus simple, conseillait M. de Brvan, serait peut-tre de demander
 ce sclrat une explication...

Ce fut lui qui vint au-devant.

Un matin,  l'issue du djeuner, il attendit Mlle de la Ville-Handry
dans le vestibule, et ds qu'elle parut:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, lui dit-il d'une voix
trouble, il le faut absolument.

Elle ne manifesta aucune surprise, et simplement rpondit:

--Venez avec moi, monsieur.

Elle entra dans le salon, il la suivit.

Et pendant plus d'une minute ils demeurrent l, seuls, debout, en face
l'un de l'autre, elle faisant bonne contenance, quoique trs-rouge, lui
si boulevers, en apparence, qu'il semblait avoir perdu l'usage de la
parole.

Enfin, tout  coup, et comme s'il lui et fallu un puissant effort pour
matriser son motion, sir Tom, d'une voix haletante, se mit  exposer 
Mlle Henriette que, selon ce qu'elle allait rpondre, il serait le
plus heureux ou le plus infortun des hommes... Touch de son innocence
et des injustices dont il la voyait victime, il avait commenc par la
plaindre, puis bientt dcouvrant en elle les plus exquises qualits,
une nergie virile unie aux grces pudiques de la vierge, il n'avait pas
su rsister  des sductions irrsistibles...

Matresse de soi, grce  la persuasion o elle tait que sir Thomas
Elgin jouait une comdie odieuse, Mlle Henriette l'observait de toute
la puissance de sa pntration.

--Croyez, monsieur, commena-t-elle...

Mais lui, l'interrompant, et avec une vhmence extraordinaire:

--Oh! laissez-moi finir, mademoiselle, dit-il, je vous en conjure...
Beaucoup  ma place se seraient adresss  votre pre; j'ai jug que
dans votre situation exceptionnelle, ce serait une trahison... J'ai de
fortes raisons de croire que M. de la Ville-Handry et accueilli
favorablement ma demande... Mais ensuite... n'et-il pas cherch 
violenter vos sentiments!... Or, c'est  vous seule, mademoiselle,
dlibrant dans la plnitude de votre libert, que je voudrais vous
devoir...

L'expression de la plus vive anxit contractait ses traits d'ordinaire
immobiles, et d'un accent solennel:

--Mademoiselle Henriette, pronona-t-il, je suis un honnte homme, je
vous aime, voulez-vous tre ma femme?

Par un trait du gnie de la duplicit, il venait de trouver le seul
argument peut-tre qui pt faire croire  sa sincrit.

Mais qu'importait  Mlle Henriette...

--Croyez, monsieur, commena-t-elle, que je suis honore comme il
convient, de votre recherche, mais je ne m'appartiens plus.

--Je vous en conjure...

--Librement et entre tous, j'ai choisi M. Daniel Champcey... Ma vie
entire lui appartient.

Il chancela, comme s'il et t prs de s'vanouir, et d'une voix
touffe:

--Ne me laisserez-vous donc pas une lueur d'espoir, balbutia-t-il.

--Ce serait vous abuser, monsieur, et je n'ai jamais tromp personne...

Mais l'honorable Thomas Elgin n'tait pas de ces hommes qui facilement
dsesprent et se rsignent. Il n'tait pas de ceux qu'un premier chec
rebute et dcourage... Il le fit bien voir.

Du jour au lendemain il changea comme si le refus de Mlle Henriette
l'et atteint aux sources mme de la vie.

Maintien, geste, timbre de voix, tout en lui trahit le plus extrme
abattement. Il semblait qu'il se ft encore allong et aminci... Un amer
sourire crispa ses lvres, et ses favoris en nageoires, si bien soigns
jadis, pendirent misrablement sur sa poitrine...

Et cette grande mlancolie ne devait faire que crotre jusqu' devenir
assez vidente, pour que tout le monde demandt  la comtesse Sarah:

--Qu'a donc ce pauvre sir Elgin? il devient funbre...

--Il est malheureux, rpondait-elle avec un soupir qu'on et cru calcul
pour piquer la curiosit et exciter les gens  observer.

Plusieurs observrent, et ceux-l ne tardrent pas  constater que sir
Tom ne s'tablissait plus prs de Mlle Henriette, comme autrefois, et
qu'il fuyait les occasions de lui adresser la parole.

Il ne renonait pas  elle pour cela, il s'en faut, seulement il
poursuivait son sige  distance, passant des soires entires  la
contempler de loin, absorb dans une muette extase.

Et toujours, et sans cesse, et partout, elle le retrouvait sous ses pas,
comme s'il et march dans son ombre, comme s'il et eu besoin pour
respirer de l'air dplac par le mouvement de ses jupes.

C'tait  croire qu'il avait le don de se multiplier, tant
invitablement elle l'apercevait de tous cts, appuy au chambranle des
portes ou adoss  la chemine, ses gros yeux braqus sur elle. Et quand
elle ne le voyait pas, elle le devinait, pour ainsi dire, sentant ses
regards peser sur elle, plus lourds qu'une chappe de plomb.

Confident de ces importunits, M. de Brvan paraissait ne contenir qu'
grand'peine son indignation.

Deux ou trois fois il parla de provoquer cet abject gredin,--c'tait son
expression,--et pour l'apaiser, Mlle Henriette dut s'puiser  lui
dmontrer qu'aprs un tel clat il ne pourrait plus reparatre 
l'htel, et qu'elle se trouverait prive du seul ami dont elle et 
esprer quelque secours.

Il se rendit, mais aprs de mres rflexions:

--Cette abominable perscution ne peut cependant pas durer,
mademoiselle, dclara-t-il, cet homme vous compromet affreusement... Il
faut vous plaindre  M. de la Ville-Handry.

Elle s'y dcida, non sans de grandes rpugnances, mais le comte, ds les
premiers mots l'arrta.

--Je pense, ma fille, dit-il, que votre vanit vous abuse... Avant de
s'occuper d'une petite personne insignifiante, telle que vous, sir
Elgin, qui est une des capacits financires de l'Europe, a bien
d'autres chiens  fouetter...

--Permettez-moi, mon pre...

--Taisez-vous... Si vous ne vous abusiez pas, ce serait pour vous un
rare bonheur et un honneur dont vous devriez tre fire... Pensez-vous
qu'il soit ais de vous trouver un tablissement convenable, aprs tous
les propos provoqus par votre trange conduite...

--Je ne veux pas me marier, mon pre...

--Naturellement... Cependant, comme ce mariage comblerait mes voeux,
comme il resserrerait encore les liens qui nous unissent  cette famille
honorable, si M. Thomas Elgin avait les intentions que vous dites, je
saurais bien vous contraindre  l'pouser... Du reste, je le verrai, je
lui parlerai...

Il dut lui parler, en effet; car, ds le lendemain, la comtesse Sarah et
mistress Brian sortirent tout  propos pour laisser seuls ensemble
Mlle Henriette et sir Tom...

L'honorable gentleman tait plus triste encore que d'ordinaire.

--C'est donc vrai, mademoiselle, commena-t-il, vous tes alle vous
plaindre de moi  votre pre...

--Vos obsessions m'y ont force, monsieur, rpondit Mlle Henriette.

--L'ide de devenir ma femme vous rvolte donc bien...

--Je vous l'ai dj dit, monsieur, je ne m'appartiens plus.

--Oui... c'est vrai!... Vous aimez M. Daniel Champcey... Vous l'aimez,
il le savait, vous le lui avez dit, sans doute, et cependant il vous a
abandonne.

Parfois, au dedans d'elle-mme, Mlle Henriette avait accus Daniel...
Mais ce qu'elle pensait, elle ne permettait pas qu'un autre le dit.

--Il y allait de l'honneur de M. Champcey, qui est aussi le mien,
pronona-t-elle firement... Et s'il et hsit, j'aurais t la
premire  le lui dire: Le devoir parle, il faut partir...

D'un air railleur, sir Elgin hochait la tte.

--Mais il n'a pas hsit... fit-il. Voici dix mois qu'il est embarqu,
et nul ne sait pour combien de mois, pour combien d'annes, il est
encore absent... Pour lui, vous acceptez le martyre, et quand il
reviendra, il vous aura peut-tre oublie...

L'oeil tincelant des flammes de la foi, Mlle de la Ville-Handry se
redressa:

--Je crois en Daniel comme en moi-mme, monsieur, pronona-t-elle...

--Et si on vous prouvait que vous avez tort!...

--On me rendrait un triste service dont on ne serait pas pay...

Les lvres de sir Tom remurent comme s'il et voulu riposter... Une
rflexion parut l'arrter...

Puis, d'une voix trangle, avec un geste dsespr:

--Gardez vos illusions, mademoiselle, fit-il, et adieu!...

Il allait pour sortir, mais elle se jeta devant la porte, les bras en
croix, et d'un ton imprieux:

--Vous vous tes trop avanc pour reculer, monsieur... Il s'agit
maintenant de justifier vos odieuses insinuations ou d'en confesser la
fausset...

Alors, il parut prendre un grand parti, et violemment:

--Vous le voulez, s'cria-t-il, soit... Sachez donc, puisque vous
l'exigez, que M. Daniel Champcey vous trompait indignement, qu'il ne
vous aime pas, qu'il ne vous a peut-tre jamais aime.

--Du moins, vous le dites, pronona Mlle Henriette.

Son attitude hautaine, le ddain, plus encore le dgot qui tombait de
ses lvres, devaient exasprer sir Tom.

Il se matrisa, pourtant, et d'une voix brve et tranchante:

--Je dis ce qui est, pronona-t-il, et une autre que vous, moins
saintement ignorante du mal, et depuis longtemps dj pntr la
vrit... A quelles causes attribuez-vous donc l'implacable perscution
de Sarah?... Au souvenir de vos offenses lors de son mariage?... Pauvre
enfant!... s'il ne s'tait agi que de cela, il y a des mois que son
insouciance vous et rendu le repos... La jalousie seule est capable
d'inspirer cette haine farouche et insatiable que ne dsarment ni vos
larmes ni votre rsignation, cette haine que le temps attise au lieu de
l'teindre... Entre Sarah et vous, Mlle Henriette, il y a un homme...

--Un homme!...

--Oui, il y a M. Daniel Champcey.

Ce fut comme un coup de couteau que Mlle Henriette reut en pleine
poitrine.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia-t-elle.

Lui, haussa les paules, et d'un air de commisration:

--Quoi! poursuivit-il, vous ne comprenez pas que Sarah est votre
rivale... qu'elle a aim M. Champcey... qu'elle l'aime encore
perdment!... Ah! ils se sont jous cruellement de mistress Brian et de
moi...

--Au fait, monsieur, au fait!...

--Nous avions en Sarah pleine et entire confiance... Nous la savions si
expansive, si franche, si incapable de dissimulation... Comment
souponner que M. Champcey...

--Eh bien?

Il dtourna la tte, et comme malgr lui murmura:

--...Etait son amant.

D'un mouvement admirable de certitude, Mlle de la Ville-Handry se
redressa, et d'une voix vibrante:

--C'est faux! s'cria-t-elle.

Sir Tom tressaillit,--mais ce fut tout.

--Vous avez exig la vrit, pronona-t-il froidement, je vous la dis...
Rassemblez vos souvenirs... Avez-vous donc oubli cette scne  la suite
de laquelle M. Champcey s'enfuit de notre maison, au milieu de la nuit,
la tte nue, sans reprendre son pardessus...

--Monsieur...

--Est-ce que cela ne vous a pas paru extraordinaire?... C'est que cette
nuit-l tout se dcouvrit... Aprs avoir t des premiers  conseiller 
Sarah d'pouser votre pre, M. Champcey venait lui signifier de renoncer
 ce mariage... Dj il avait essay de le faire rompre par vous,
mademoiselle, employant ainsi son influence sur vous, sa fiance, au
profit de sa passion...

--Ah!... vous mentez impudemment, monsieur, s'cria Mlle Henriette.

A ce dmenti, tombant comme un soufflet sur sa joue, il ne rpondit que
trois mots:

--J'ai des preuves.

--Quelles preuves?

--Des lettres de M. de Champcey  Sarah... Je m'en suis procur deux, et
je les ai l, dans mon portefeuille.

Il portait en mme temps la main  sa poche; elle l'arrta.

--Ces lettres ne me prouveraient rien, monsieur.

--Cependant...

Elle l'crasa du regard, et d'un ton de mpris insupportable:

--Ceux qui ont adress au ministre de la marine une fausse lettre de
Daniel ne doivent pas tre embarrasss de contrefaire son criture...
Brisons l, monsieur... Je vous dfends de jamais m'adresser la parole.

Sir Elgin eut un clat de rire effrayant.

--C'est votre dernier mot?... insista-t-il.

Pour toute rponse, elle se rangea de ct, dmasquant ainsi la porte
qu'elle montra du doigt.

--Eh bien!... reprit sir Tom, d'un accent de menace terrible, retenez
bien ceci: J'ai jur que vous seriez ma femme, de gr ou de force, vous
serez  moi!...

--Retirez-vous, monsieur, ou je vous cde la place...

Il sortit en blasphmant, et plus morte que vive, Mlle de la
Ville-Handry s'affaissa sur un fauteuil.

Tant qu'elle avait t en prsence de l'ennemi, elle avait puis dans
son orgueil la force de paratre inbranlable dans sa foi en Daniel...

Seule, elle osa s'avouer ses doutes dchirants... N'y avait-il rien de
vrai, au fond des exagrations videntes de l'honorable sir Elgin?...
Elle n'et os le jurer... Sarah ne s'tait-elle pas vante d'aimer
Daniel et d'tre alle chez lui!... Enfin, chose horrible, Mlle
Henriette se rappelait que Daniel, en lui racontant son aventure de la
rue du Cirque, avait paru gn, vers la fin, et n'avait pas expliqu
bien clairement les raisons de sa fuite.

Et pour comble, n'ayant pas su rsister au dsir de s'clairer prs de
M. de Brvan, elle fut frappe de son embarras et de la faon vague et
confuse dont il dfendit son ami.

--Ah! c'est bien maintenant que tout est fini, songeait-elle, l'excs du
malheur ne saurait aller plus loin!...

Elle se trompait, l'infortune!

Une perscution nouvelle lui tait rserve, infme, celle-l, ignoble,
monstrueuse, prs de laquelle toutes les autres n'taient rien...

De gr ou de force, vous serez  moi, lui avait dit sir Tom... De ce
moment, il prit  tche de lui persuader qu'il tait homme  ne reculer
devant aucune violence...

Ce n'tait plus le sympathique dfenseur des premiers jours, ni le
soupirant timide, ni le mlancolique amoureux repouss, qui tournait
autour de Mlle Henriette... C'tait dsormais une sorte de bte
enrage qui l'obsdait, qui la harcelait, qui la poursuivait de ses
regards enflamms des plus cyniques convoitises de la luxure.

Il ne l'piait plus furtivement comme autrefois, il la guettait dans les
corridors, prt en apparence  se prcipiter sur elle, avanant les
lvres comme pour effleurer ses joues, allongeant les bras comme pour
lui saisir la taille. Un laquais ivre poursuivant une maritorne n'et
pas eu de pires ni de plus basses impudences.

Epouvante, la pauvre jeune fille se trana aux genoux de son pre, le
conjurant de la protger... Mais il la repoussa, lui reprochant de
calomnier le plus honnte et le plus inoffensif des hommes...
L'aberration ne pouvait aller plus loin.

Et sir Tom dut avoir connaissance de l'chec de Mlle Henriette, car
le lendemain il la regardait en ricanant, sentant qu'il pouvait tout
oser.

Et il osa ce qui devait paratre impossible... Un soir, une nuit plutt,
que le comte et sa femme taient au bal, il vint frapper  la porte de
la chambre de Mlle Henriette...

Eperdue, elle sonna, et les domestiques qui survinrent la dlivrrent du
misrable...

Mais de ce moment, ses terreurs n'eurent plus de bornes, et quand M. de
la Ville-Handry conduisait la comtesse au bal, elle se barricadait dans
sa chambre et passait la nuit tout habille dans un fauteuil...

Pouvait-elle demeurer davantage sur le bord d'un abme sans nom?... Elle
ne le pensa pas, et aprs de longues et douloureuses incertitudes:

--Mon parti est pris, dit-elle un soir  M. de Brvan, je dois fuir.

Plus tourdi que d'un coup de bton sur le crne, la bouche bante, la
pupille dilate, M. de Brvan tait devenu livide, la sueur perlait 
ses tempes et ses mains tremblaient comme les mains avides de l'homme
qui atteint, qui va saisir une proie ardemment convoite.

--Ainsi, balbutia-t-il, c'est dcid, vous allez abandonner la maison
paternelle...

--Il le faut, rpondit-elle, les yeux brillants de larmes prs de
jaillir, et le plus tt sera le mieux, car chaque minute que j'y
passerai encore sera peut-tre un danger... Et cependant, avant de rien
hasarder de dcisif, peut-tre serait-il sage d'crire  la tante de
Daniel, pour lui rappeler les instructions qu'elle a d recevoir, pour
lui dire qu'avant peu j'irai demander  sa piti asile et protection...

--Quoi! c'est prs de cette digne femme que vous comptez vous rfugier?

--Assurment.

Tout  fait matre de lui,  cette heure, et plus froidement calculateur
que jamais, M. de Brvan hochait gravement la tte.

--Prenez garde, mademoiselle, objecta-t-il, vous retirer prs de la
vieille parente de notre ami serait de votre part une imprudence
insigne.

--Pourtant, monsieur, Daniel dans sa lettre me recommande...

--C'est qu'il n'avait pas pes toutes les consquences du conseil qu'il
vous donnait. Ne vous abusez pas, la colre de vos ennemis sera
terrible, quand ils apprendront que vous leur chappez... Ils vous
poursuivront, ils mettront sur pied la police, ils feront fouiller la
France pour dcouvrir votre retraite. Or, il est clair que c'est prs
des parents de Daniel qu'on vous cherchera tout d'abord... La maison de
la vieille tante sera la premire et la plus troitement surveille... Y
chapperez-vous aux investigations,  la dlation, aux indiscrtions
involontaires? L'esprer serait folie.

Pensive, Mlle Henriette baissait la tte.

--Peut-tre avez-vous raison, monsieur, murmurait-elle.

--Maintenant, continuait M. de Brvan, examinons ce qui arriverait si on
vous retrouvait... Vous n'tes pas majeure, donc vous dpendez
absolument du caprice de votre pre... Inspir par votre belle-mre, il
attaquerait la tante de Daniel en dtournement de mineure et vous
ramnerait ici...

Elle parut rflchir, puis brusquement:

--Je puis, proposa-t-elle, demander assistance  la duchesse de
Champdoce...

--Malheureusement, mademoiselle, on vous a dit vrai; depuis prs d'un
an, le duc de Champdoce et sa femme voyagent en Italie...

Un geste dsespr trahit l'affreux dcouragement de Mlle Henriette.

--Que faire, mon Dieu!... soupira-t-elle.

Un fugitif sourire glissa sur les lvres de M. de Brvan, et de sa voix
la plus persuasive:

--Voulez-vous me permettre un avis, mademoiselle, dit-il.

--Hlas! monsieur, je vous le demande  mains jointes...

--Alors, voici le seul plan qui me paraisse raisonnable... Ds demain,
je loue dans une maison paisible un logement modeste, moins encore, une
pauvre chambre, vous vous y installez et vous attendez votre majorit ou
le retour de Daniel... Jamais un policier ne s'avisera de chercher
Mlle de la Ville-Handry dans un logis d'ouvrire...

--Et je serai l, seule, isole, perdue...

--C'est un sacrifice qui me parat indispensable  votre scurit,
mademoiselle...

Elle se tut, valuant ces deux alternatives terribles: rester ou
accepter la proposition de M. de Brvan.

Enfin, aprs une minute:

--Je suivrai votre conseil, monsieur, dclara-t elle, seulement...

Son embarras tait manifeste, elle tait devenue plus rouge que le
feu...

--C'est que, poursuivit-elle, tout cela va ncessiter certaines
dpenses... Autrefois, j'avais toujours quelques centaines de louis dans
mon petit trsor de jeune fille, tandis que maintenant...

--Mademoiselle!... interrompit M. de Brvan, mademoiselle!... ma fortune
entire n'est-elle pas  votre disposition!...

--Il est vrai que j'ai mes bijoux, et ils ne sont pas sans valeur...

--Pour cette raison, prcisment, gardez-vous de les emporter... Il faut
tout prvoir... Nous pouvons chouer, il se peut qu'on dcouvre la part
que je prends  votre vasion... Qui sait de quelles accusations on me
fltrirait!...

Cette seule crainte trahissait le caractre de l'homme... Elle n'claira
pourtant pas Mlle de la Ville-Handry.

--Prparez donc tout, monsieur, pronona-t-elle tristement, je
m'abandonne  votre amiti,  votre dvouement,  votre honneur...

Une petite toux sche empcha d'abord M. de Brvan de rpondre, puis
vivement, l'vasion tant rsolue, il s'inquita d'en trouver les
moyens...

Mlle Henriette proposait d'attendre une nuit o son pre conduirait
la comtesse au bal. Elle se glisserait dans le jardin et franchirait le
mur...

Mais l'expdient parut dangereux  M. de Brvan.

--Je crois que j'ai mieux, fit-il. M. de la Ville-Handry donne une fte,
ces jours-ci?

--Aprs-demain, jeudi.

--Parfait... Jeudi donc, mademoiselle, ds le matin, vous vous plaindrez
d'un violent mal de tte et vous enverrez chercher le mdecin... Il vous
ordonnera n'importe quoi, que vous ne ferez pas, mais on vous croira
souffrante, on vous surveillera moins. Le soir venu, cependant, quelques
minutes avant dix heures, vous descendrez et vous irez vous cacher 
l'entre de l'escalier de service qui est au fond de la cour... C'est
possible, n'est-ce pas?...

--C'est facile, mme, monsieur...

--En ce cas je rponds du succs... Moi,  dix heures prcises,
j'arriverai en voiture. Mon cocher  qui j'aurai fait le mot, au lieu de
m'arrter devant le perron, aura l'air de faire une fausse manoeuvre, et
m'arrtera juste  l'entre de l'escalier... Je sauterai  terre, et
vous, lestement, vous vous lancerez dans la voiture.

--Oui, comme cela, en effet...

--Les mantelets tant relevs, personne ne vous verra... La voiture
sortira et ira m'attendre devant l'esplanade, et dix minutes plus tard
je serai prs de vous...

Le plan adopt, et le succs dpendant de la prcision des mouvements,
M. de Brvan rgla sa montre sur celle de Mlle Henriette.

Puis se levant:

--Dj, mademoiselle, fit-il, nous avons caus plus longtemps que ne
l'et voulu la prudence; je ne vous reparlerai pas de la soire... A
jeudi!

Et d'une voix dfaillante elle rpta:

--A jeudi!...




XVII


D'un mot, Mlle de la Ville-Handry venait de fixer irrvocablement sa
destine.

Et elle le savait... Elle avait conscience de l'effroyable tmrit de
sa dtermination. Une voix s'tait leve, du plus profond d'elle-mme,
pour lui crier que son honneur, sa vie, toutes ses esprances ici-bas
taient l'enjeu de cette suprme partie...

Ce que dirait le monde au lendemain de sa fuite, elle le prvoyait.

Elle serait perdue, et elle n'aurait  attendre,  esprer de
rhabilitation que de Daniel...

Si encore elle et t, comme autrefois, sre du coeur de cet lu de sa
pense!... Mais les insinuations perfides de la comtesse Sarah, mais les
impudentes affirmations de sir Tom avaient fait leur oeuvre et altr sa
foi...

Depuis bientt un an que Daniel tait parti, elle lui avait crit tous
les mois, et elle n'avait reu de lui que deux lettres, par
l'intermdiaire de M. de Brvan... et quelles lettres!... bien polies,
bien froides et sans presque un mot d'espoir...

Si Daniel,  son retour, allait se dtourner d'elle!...

Et cependant, plus elle rflchissait, et avec cette lucidit trange
que donne l'approche d'un vnement dcisif, plus elle se pntrait de
l'inluctable ncessit du parti qu'elle prenait.

Oui, elle allait affronter les prils de l'inconnu... mais c'tait pour
se drober  des dangers qu'elle ne connaissait que trop.

Elle se confiait  un homme qui tait presque un tranger pour elle...
Mais n'tait-ce pas l'unique moyen d'chapper aux outrages du misrable
qui tait devenu le commensal, l'ami et le conseiller de son pre!...

Enfin, si elle sacrifiait sa rputation, c'est--dire l'apparence de
l'honneur, elle sauvait la ralit... l'honneur mme.

Ah! n'importe!... Tant que dura la journe du mercredi, on put la voir
errer, plus blanche qu'un spectre,  travers l'immense htel de la
Ville-Handry.

Elle disait adieu  cette chre maison, toute peuple des souvenirs de
ses dix-huit ans, o elle avait jou enfant, o la voix de Daniel avait
fait battre son coeur, o sa sainte mre tait morte.

Et le soir,  table, de grosses larmes roulaient silencieuses le long de
ses joues, pendant qu'elle contemplait la srnit stupidement
triomphante de M. de la Ville-Handry.

Le lendemain, cependant, le jeudi, ds le matin, ainsi qu'il avait t
convenu, Mlle Henriette se plaignit de se sentir trs-souffrante et
le mdecin fut appel.

Il lui trouva une fivre violente et lui ordonna de garder le lit.

C'tait la libert qu'il donnait  la pauvre jeune fille.

Aussi, ds qu'il fut parti, elle se leva, et telle qu'un mourant qui
prend ses dispositions dernires, elle se hta de tout mettre en ordre
dans ses tiroirs, triant ce qu'elle dsirait garder, brlant tout ce
qu'elle voulait drober  la curiosit de la comtesse Sarah et de ses
complices.

M. de Brvan lui ayant recommand de ne pas emporter ses bijoux, elle
les laissa-- l'exception de ceux qu'elle portait habituellement--trs
en vue sur son chiffonnier.

Le systme d'vasion adopt lui dfendait de s'embarrasser de bagages,
et cependant un peu de linge lui devait tre indispensable... Ayant
rflchi, elle ne vit pas d'inconvnient  se charger d'un lger sac de
voyage, qui lui venait de sa mre, et qui renfermait un petit ncessaire
de toilette en or, vritable chef-d'oeuvre d'orfvrerie...

Ses prparatifs termins, elle crivit  son pre une longue lettre o
elle lui expliquait les motifs de sa rsolution dsespre.

Puis elle attendit...

La nuit depuis longtemps tait venue, et les derniers apprts d'une fte
princire emplissaient l'htel de mouvement et de tapage... On entendait
les pas affairs des valets, la voix des matres d'htel donnant des
ordres, les coups de marteau des tapissiers clouant encore de ci et de
l quelques tentures...

Bientt retentit sur le sable de la cour le roulement sourd des voitures
amenant les premiers invits...

Dsormais, ce n'tait plus pour Mlle Henriette qu'une question de
minutes, et elle les comptait  sa montre avec d'effroyables battements
de coeur...

Enfin les aiguilles marqurent dix heures moins le quart.

D'un mouvement automatique, Mlle Henriette se dressa, elle jeta sur
ses paules un immense cachemire, et, prenant son petit sac de voyage,
elle s'chappa de son appartement et se glissa le long des corridors
jusqu' l'escalier de service.

Elle allait sur la pointe du pied, retenant son haleine, l'oeil et
l'oreille au guet, prte  battre en retraite au moindre bruit suspect
ou  se jeter dans la premire chambre venue...

Ainsi, sans encombre, elle descendit, arriva  l'entre obscure de
l'escalier, et l, dans l'ombre, assise sur son petit sac, elle
attendit, haletante, les cheveux tremps d'une sueur froide, les dents
lui claquant dans la bouche de frayeur...

Enfin, dix heures sonnrent, et les vibrations de l'horloge n'taient
pas encore teintes, que le coup de M. de Brvan parut...

Assurment son cocher tait un habile homme... Feignant de n'tre plus
matre de son cheval, il le fit tourner sur place et le fora de reculer
avec une si adroite maladresse que la voiture alla donner contre le mur
du fond, la portire de droite se trouvant juste en face de l'troite
entre de l'escalier...

Plus prompt que l'clair, M. de Brvan sauta  terre... Mlle
Henriette s'lana d'un bond... personne ne vit rien...

Et l'instant d'aprs, la voiture sortait au petit pas de l'htel de la
Ville-Handry, remontait la rue de Varennes et allait s'arrter devant
l'esplanade des Invalides...

C'en tait fait... En quittant la maison paternelle, Mlle de la
Ville-Handry venait de briser le cadre des conventions sociales... Elle
tait  la merci des vnements, dsormais, et selon qu'ils lui seraient
favorables ou contraires, elle devait tre sauve ou perdue...

Mais elle ne songeait pas  cela... Avec le danger d'tre surprise,
l'exaltation fbrile qui l'avait soutenue tait tombe, et elle gisait
anantie sur les coussins, quand la portire s'ouvrit brusquement, et un
homme se montra: M. de Brvan...

--Eh bien!... mademoiselle, s'cria-t-il d'une voix trangement
trouble, nous l'emportons!... Je viens de prsenter mes hommages  la
comtesse Sarah et  ses dignes acolytes, j'ai serr la main de M. le
comte de la Ville-Handry, personne n'a l'ombre d'un soupon...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

--Maintenant, ajouta-t-il, je suis d'avis de ne point perdre de temps,
car il faut que je reparaisse le plus tt possible au bal... Votre logis
vous attend, mademoiselle, tout y est prt, je vais, si vous le voulez
bien, vous y conduire.

Elle se redressa, et avec un grand effort:

--Conduisez-moi, monsieur, dit-elle.

Dj M. de Brvan s'tait lanc dans la voiture qui partit au galop, et
tant que dura le trajet, il expliquait  Mlle Henriette la faon dont
elle aurait  se conduire dans la maison o il lui avait lou un
logement.

Il l'avait annonce, disait-il, comme une de ses parentes de province,
qui avait prouv des revers de fortune et qui venait  Paris pour
tcher de trouver quelque petit emploi qui la ft vivre...

--Souvenez-vous de ce roman, mademoiselle, recommandait-il, pour y
conformer vos actions et vos paroles. Et surtout, gardez-vous de jamais
prononcer le nom de votre pre et le mien... Souvenez-vous que vous tes
mineure, qu'on vous cherchera activement, et que la moindre indiscrtion
peut mettre sur vos traces...

Puis, comme elle gardait le silence, pleurant, il voulut lui prendre la
main, et c'est alors qu'il remarqua le petit sac dont elle s'tait
charge.

--Qu'est-ce que cela?... interrogea-t-il d'un ton qui, sous une douceur
affecte, trahissait un vif mcontentement.

--Quelques objets de premire ncessit.

--Emporteriez-vous donc vos bijoux, malgr mes conseils!...

--Non certainement, monsieur...

Cependant, cette persistante proccupation de M. de Brvan finissait par
la frapper et elle lui et laiss voir sa surprise, si la voiture ne se
ft brusquement arrte devant le numro 23 de la rue de la
Grange-Batelire.

--Nous voici arrivs, mademoiselle, dit M. de Brvan.

Et sautant lestement  terre, il alla sonner  la porte de la maison qui
s'ouvrit aussitt.

La loge des concierges tait encore claire; M. de Brvan y marcha tout
droit et l'ouvrit en homme qui connat les tres.

--C'est moi! pronona-t-il.

Un homme et une femme--le portier et son pouse--qui sommeillaient 
demi, le nez sur un journal, se dressrent en sursaut.

--Monsieur Maxime!... firent-ils ensemble.

--J'amne, poursuivit M. de Brvan, la jeune parente que je vous avais
annonce: Mlle Henriette.

Si Mlle de la Ville-Handry et eu la plus lgre notion des moeurs
parisiennes, rien qu'au salut du portier et  la rvrence de son
pouse, elle et compris que sa bienvenue avait t largement paye.

--La chambre de mademoiselle est prte, dit l'homme...

--C'est mon mari qui l'a approprie, interrompit la femme; ce qui
n'tait pas une petite affaire, aprs que les tapissiers ont t
partis... Et moi,  cinq heures, j'ai allum un grand feu, pour chasser
l'humidit.

--Montons alors, fit M. de Brvan.

Mais les portiers du numro 23 taient gens conomes, et depuis
longtemps le gaz de l'escalier tait teint.

--Donne-moi un flambeau, Chevassat, dit la concierge  son mari.

Et sa chandelle allume, elle passa en avant, clairant M. de Brvan et
Mlle Henriette, s'arrtant  chaque tage pour vanter la tenue de la
maison.

Enfin, au cinquime tage,  l'entre d'un troit corridor, elle ouvrit
une porte en disant:

--Nous y sommes! Mademoiselle va voir comme c'est gentil...

Peut-tre, en effet, tait-ce gentil  ses yeux, mais Mlle Henriette,
accoutume aux splendeurs de l'htel de la Ville-Handry, ne put
dissimuler un mouvement de stupeur... Cette chambre, plus que modeste,
lui semblait un horrible taudis dont n'et pas voulu la dernire de ses
femmes de chambre.

N'importe!... Elle entra bravement, dposant son sac de voyage sur une
commode et se dbarrassant de son chle comme pour prendre possession du
logis.

Mais son impression premire n'avait pas chapp  M. de Brvan. Il
l'attira jusque dans le corridor, pendant que la concierge attisait le
feu, et  voix basse:

--Cette chambre est affreuse, fit-il avec un singulier sourire, mais la
prudence m'obligeait  la choisir ainsi...

--Telle qu'elle est, elle me plat, monsieur...

--Beaucoup de choses vont vous manquer sans doute, mais demain nous
aviserons... Pour ce soir, je suis oblig de vous quitter; vous le
savez, il est important qu'on me voie cette nuit  l'htel de la
Ville-Handry...

--Vous avez raison, monsieur, partez, partez vite!...

Cependant, il ne voulut pas s'loigner sans avoir encore une fois
recommand chaudement sa jeune parente  la Chevassat.

Et c'est seulement quand elle lui et affirm  plusieurs reprises
qu'elle n'avait besoin de rien, qu'il sortit, suivi de la digne
portire...

Aux terribles convulsions qui depuis quarante-huit heures secouaient
Mlle Henriette, un tonnement immense succdait,--stupeur du fait
accompli et irrvocable.

Un vnement tait survenu dans sa vie, plus considrable, plus inou
qu'un dplacement de montagnes.

Et, debout devant la chemine, elle considrait dans la petite glace son
visage pli, rptant  demi-voix:

--C'est moi, c'est bien moi!...

Oui, c'tait bien elle, la fille unique du comte de la Ville-Handry, qui
tait l dans cette maison inconnue, dans cette chambre du cinquime
tage devenue la sienne.

C'tait bien elle, hier encore entoure des recherches d'un luxe
princier, servie par une arme de valets, qui se trouvait l, dnue
des choses les plus indispensables, n'ayant de service  attendre que de
cette vieille portire  qui M. de Brvan l'avait recommande...

Etait-ce possible.... Etait-ce seulement croyable!... Elle-mme avait
peine  se convaincre de l'invraisemblable vrit.

Elle n'prouvait d'ailleurs nul repentir de ce qu'elle avait fait.

Pouvait-elle demeurer plus longtemps prs de son pre, en butte aux
outrageantes brutalits du plus vil des hommes?... Evidemment, non.

--Mais  quoi bon revenir sur le pass, murmura-telle, secouant la
torpeur qui l'engourdissait, je dois me dfendre d'y penser...

Et pour occuper son esprit, elle se leva et se mit  reconnatre et 
inventorier sa nouvelle demeure.

C'tait un de ces logements dont jamais les propritaires ne s'occupent,
o la plus lgre rparation leur semblerait ridicule, tant ils sont
srs de les louer quand mme et tels quels.

Le carreau, jadis mis en couleur, s'miettait, et nombre de briques
branlaient dans leur alvole de ciment... Le plafond crevass
s'caillait, tout macul le long des murs de traces de chandelle... Le
papier, d'un gris sale et gras, misrablement raill, gardait
l'empreinte de tous les locataires qui s'taient succd depuis qu'il
avait t pos.

Le mobilier tait d'ailleurs digne du logis: un lit de noyer, drap de
rideaux de perse fane, une commode, une table, deux chaises et un
mchant fauteuil le constituaient....

Devant la fentre, un rideau, trop court pendait... Il y avait devant le
lit un mauvais tapis, et sur la chemine une pendule  sujet en zinc
dor, entre deux vases de verre bleu...

Rien de plus...

Comment M. de Brvan avait-il pu choisir pour la recevoir, un pareil
rduit, voil ce que ne s'expliquait pas nettement Mlle Henriette.

Il lui avait dit, et elle le croyait, que les plus excessives
prcautions taient ncessaires. Mais et-elle t beaucoup plus
compromise et bien plus en danger d'tre retrouve par la comtesse
Sarah, si on et arrang le papier, cach le carreau sous un modeste
tapis de feutre et emmnag des meubles un peu plus confortables!...

Cependant, elle ne concevait pour cela nul soupon, pas plus qu'elle
n'en avait conu pendant la soire qui venait de s'couler, en
remarquant les faons tranges de M. de Brvan.

Mais que lui importait ce logement? Elle ne devait faire qu'y passer,
esprait-elle, et l'troite cellule d'un couvent et t, pensait-elle,
plus triste encore. Et tout tait prfrable  la maison paternelle.

--Ici, du moins, se disait-elle, j'aurai le calme et le repos.

Repos moral, peut-tre, car pour l'autre il ne devait pas tarder  tre
trangement troubl.

Accoutume au silence profond des vastes appartements de l'htel de la
Ville-Handry, Mlle Henriette n'avait mme pas ide du mouvement
continuel de ces derniers tages des maisons de Paris, o s'entasse et
s'agite la population d'un hameau, o les locataires, spars par de
minces cloisons, vivent, pour ainsi dire, les uns chez les autres...

Dormir dans de telles conditions exige une longue habitude, et
l'apprentissage ne devait pas peu coter  la pauvre jeune fille.

Il tait plus de quatre heures, quand, brise de lassitude, elle
s'endormit d'un si pesant sommeil, qu'il ne fut pas troubl par le
vacarme matineux de cette ruche humaine.

Il faisait grand jour quand elle s'veilla, et un ple rayon du soleil
d'hiver glissait  travers ses rideaux... La pendule de zinc ddor
marquait midi...

Elle se leva et se hta de s'habiller.

La veille encore, lorsqu'elle s'veillait, elle sonnait, et sa femme de
chambre accourait, qui s'empressait d'allumer le feu, de lui prsenter
ses pantoufles, de jeter sur ses paules un peignoir bien chaud...
Tandis que dsormais...

Ce souvenir devait reporter sa pense vers l'htel de la Ville-Handry...

Qu'y faisait-on  cette heure?... Son vasion, certainement, tait
dcouverte... On avait d dpcher des domestiques dans toutes les
directions... Son pre, trs-probablement tait all demander
l'assistance de la police...

Elle eut un mouvement de joie, de se sentir si bien cache, et promenant
un regard autour de sa chambre, plus misrable encore au jour qu' la
lumire:

--Non, jamais on ne viendra me chercher ici, murmura-t-elle...

Cependant, elle avait trouv un tas de bois prs de la chemine, et
comme il faisait froid, elle s'occupait  allumer du feu, quand on
frappa  sa porte. Elle ouvrit, et Mme Chevassat la portire apparut.

--C'est moi, ma jolie demoiselle, dit-elle ds le seuil; ne vous voyant
pas descendre, je me suis dit: il faut que je monte voir... Et vous avez
bien dormi?

--Trs-bien, madame, je vous remercie.

--Allons, voil qui est bon... Et cet apptit?... car c'est pour cela
aussi que je suis monte... Est-ce que vous ne songez pas  manger un
morceau?...

Non seulement Mlle Henriette y songeait, mais elle avait faim... Car
il n'est pas d'vnements qui tiennent, d'aventures, d'motions ni de
chagrins, la tyrannie des besoins matriels est plus forte que tout.

--Je vous serais oblige, madame, dit-elle, si vous vouliez bien me
monter  djeuner...

--Si je le veux!... plutt deux fois qu'une, ma jolie demoiselle... Le
temps de cuire un oeuf et de griller une ctelette, et je suis  vous...

Revche d'ordinaire et plus aigre que verjus, la Chevassat avait mis
dehors tout ce qu'elle avait d'amabilits, se grimant d'une bonhomie
doucetre, voilant de sensibilit l'clat inquitant de ses petits yeux
gris.

Hypocrisie bien inutile!... L'effort qu'elle s'imposait tait trop
manifeste pour ne pas veiller les pires dfiances.

--Assurment, pensait Mlle Henriette, c'est l une mchante femme...

Ses soupons ne firent que redoubler, quand la digne portire reparut,
lui apportant son djeuner qu'elle dressa sur la petite table, devant le
feu, avec toutes sortes d'obsquiosits serviles.

--Vous allez voir comme tout ce que je vous ai prpar est bon,
mademoiselle, disait-elle.

Puis, tandis que Mlle Henriette mangeait, elle s'tablit sur une
chaise, prs de la porte, discourant avec une intarissable volubilit.

A l'entendre, la nouvelle locataire devait bnir son bon ange, qui
l'avait conduite dans cette maison de la rue de la Grange-Batelire,
servie par des concierges tels que son mari et elle: lui, la crme des
hommes; elle, un vritable trsor pour l'obligeance, la douceur et la
discrtion.

Maison exceptionnelle, ajoutait-t-elle, quant au choix des locataires,
tous gens d'une honorabilit notoire, depuis les vieilles rentires du
premier tage jusqu'au brocanteur du quatrime, le pre Ravinet, sans en
excepter les jeunes dames qui occupaient les petits appartements du fond
de la cour.

Puis, ayant pass tout son monde en revue, elle entamait l'loge de M.
de Brvan, qu'elle appelait M. Maxime.

Il lui avait plu tout d'abord extraordinairement, dclarait-elle, quand
il s'tait prsent, l'avant-veille, pour arrter un logement. Jamais
elle n'avait encore rencontr un homme si comme il faut, si aimable, si
poli et si gnreux. Et exprimente comme elle l'tait, elle avait
discern tout de suite un de ces tres charmants qui semblent crs et
mis au monde pour inspirer les plus violentes passions.

Du reste, ajoutait-elle avec un quivoque sourire, sa sympathie pour sa
jolie locataire n'tait pas moins vive,  ce point qu'elle s'estimerait
heureuse de se dvouer pour elle, sans espoir de rcompense.

Ce qui n'empche que Mlle Henriette ayant fini de djeuner:

--C'est deux francs que vous me devez, mademoiselle, dclara-t-elle, et
si cela peut vous tre agrable, je me charge, moyennant cinq francs par
jour, de vous nourrir trs-bien.

Et vivement elle entreprit de prouver que ce serait de sa part pure
obligeance, car,  ce prix, et vu la chert de toutes choses, elle
perdrait assurment...

Mais Mlle Henriette ne la laissa pas continuer... Ayant tir de sa
bourse une pice de 20 francs:

--Payez-vous, madame, pronona-t-elle.

Evidemment, ce n'tait pas l ce qu'attendait l'estimable portire, car
elle recula d'un air offens.

--Pour qui donc me prenez-vous, mademoiselle, protesta-t-elle, me
croyez-vous capable de vous rclamer quelque chose!...

Et haussant les paules:

--Est-ce que vos dpenses, d'ailleurs, ne regardent pas M. Maxime!...

Sur quoi, elle ramassa vivement le couvert et se retira.

Mlle Henriette ne savait que penser.

Qu' travers toutes ces paroles oiseuses, cette louche mgre poursuivt
un but, c'est ce dont elle ne pouvait douter, encore qu'elle ne
discernt nullement lequel...

Et cependant, ce n'tait pas l ce qui arrtait sa pense.

Ce qui l'pouvantait, c'tait de se sentir si absolument  la merci de
M. de Brvan. En tout et pour tout, elle possdait environ deux cents
francs, et elle tait dnue de tout, et les objets les plus
indispensables lui manquaient, et elle n'avait ni une robe, ni un jupon
de rechange.

Comment M. de Brvan n'avait-il pas prvu cela? Attendait-il donc
qu'elle lui expost sa dtresse, et qu'elle lui demandt de l'argent!...

Vritablement elle ne pouvait l'imaginer, et elle attribuait cet oubli 
son trouble, se disant qu'il n'allait pas tarder  arriver sans doute,
pour s'informer d'elle et se mettre  sa disposition...

Cependant, la journe s'coula lentement, et la nuit vint sans qu'il
part.

Qu'est-ce que cela voulait dire!... Quel vnement extraordinaire tait
survenu, quel malheur l'avait frapp!...

Dvore d'indicibles angoisses, Mlle Henriette fut dix fois sur le
point de courir jusque chez lui.

Le lendemain seulement, sur les deux heures, il se prsenta, affectant
un ton dgag, mais visiblement embarrass...

S'il n'tait pas venu la veille, dclara-t-il, c'est qu'il savait, 
n'en pas douter, que la comtesse Sarah le faisait surveiller... La fuite
de Mlle de la Ville-Handry tait l'vnement de Paris, et on le
souponnait d'y tre pour quelque chose, on ne le lui avait pas cach,
disait-il,  son club.

Mme, il ajouta que prolonger sa visite serait imprudent, et il se
retira sans avoir rien dit  Mlle Henriette, sans paratre
s'apercevoir de son dnment...

Et ainsi, durant trois jours, il ne fit pour ainsi dire qu'apparatre.

Il arrivait profondment troubl, comme s'il et quelque chose de
trs-important  dire, puis son front se rembrunissait, et il se
retirait brusquement sans avoir rien dit.

Incapable de supporter davantage une si atroce incertitude, torture de
doutes pouvantables, Mlle Henriette tait rsolue  provoquer une
explication, quand, le quatrime jour, M. de Brvan arriva, enflamm, ce
n'tait que trop ais  voir, de quelque dtermination terrible.

Sitt entr, il donna un tour de clef  la porte, et d'une voix rauque:

--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dclara-t-il, oui, il le faut
absolument...

Il tait livide, ses lvres blanches tremblaient et ses yeux brillaient
d'un clat effrayant, comme ceux d'un homme qui et demand aux liqueurs
fortes le courage qui lui manquait....

--Je vous coute, monsieur, fit la jeune fille toute frissonnante.

Il eut un mouvement encore d'hsitation, puis surmontant d'un puissant
effort toutes ses rpugnances:

--Eh bien! donc, reprit-il, je vous demanderai si jamais vous n'avez
souponn quelles raisons j'avais d'aider votre vasion.

--Je pense, monsieur, que vous n'avez consult que votre piti, et aussi
le souvenir de votre amiti pour M. Daniel Champcey...

--Non, ce n'est pas cela...

Instinctivement, elle recula, en prononant seulement:

--Ah!...

De blme qu'il tait, M. de Brvan tait devenu plus rouge que le feu.

--Vous n'avez donc rien vu, pronona-t-il, vous n'avez donc pas compris
que je vous aime...

Elle pouvait tout concevoir, l'infortune, except cela, except cette
infamie inoue, cette insulte suprme... M. de Brvan tait-il donc ivre
ou fou!...

--Retirez-vous, monsieur, commanda-t-elle, d'une voix vibrante
d'indignation...

Mais il s'avanait les bras ouverts.

--Oui, je vous aime perdment, poursuivait-il, et depuis longtemps,
depuis le premier jour que je vous ai vue...

Dj, d'un mouvement rapide, Mlle Henriette avait ouvert la fentre.

--Un pas de plus, fit-elle, et je crie au secours...

Il s'arrta et changeant de ton:

--Ainsi vous me repoussez, ajouta-t-il... Qu'esprez-vous donc?... Le
retour du Daniel?... Ignorez-vous donc qu'il adore la comtesse Sarah...

--Ah! vous abusez impudemment de ma dtresse! interrompit la jeune
fille.

Et comme il insistait encore.

--Mais sortez donc, lche, cria-t-elle, sortez donc, misrable, ou
j'appelle...

Effray, il recula jusqu' la porte qu'il ouvrit, mais avant de sortir:

--Vous me repoussez aujourd'hui, pronona-t-il en ricanant, mais avant
un mois vous me rappellerez... Vous tes perdue, et seul je puis vous
sauver!




XVIII


Enfin clatait la terrifiante vrit!...

Eperdue d'horreur, les cheveux droits sur la tte, secoue d'un
tremblement convulsif, Mlle de la Ville-Handry essayait de mesurer
les profondeurs de l'abme o elle venait d'tre prcipite.

D'elle-mme, et avec la simplicit d'un enfant, elle avait donn dans le
pige immonde qu'on lui tendait.

Mais qui donc,  sa place, se ft dfi?... qui donc et souponn ou
seulement conu l'ide d'une si monstrueuse sclratesse?...

Ah! elle ne comprenait que trop  cette heure, croyait-elle, toutes les
manoeuvres si peu explicables de M. de Brvan. Elle ne pntrait que trop
le sens profond de ses perfides calculs, quand il lui recommandait avec
de si vives instances de n'emporter de la maison paternelle ni ses
bijoux, ni aucun objet reprsentant une certaine valeur...

C'est que si elle et eu ses bijoux, elle se ft trouve une petite
fortune entre les mains; elle et t indpendante et  l'abri du besoin
pour une couple d'annes...

Et M. de Brvan voulait qu'elle ne possdt rien...

Il savait, le lche, de quels crasants mpris elle repousserait ses
premiers mots, et il se flattait de cet abominable espoir que
l'isolement, la peur, la misre, la mettraient  sa discrtion et la lui
livreraient...

--C'est horrible! rptait la jeune fille, c'est horrible!

Et cet homme avait t l'ami de Daniel... Et c'est  cet homme que
Daniel, au moment de s'embarquer, avait confi sa fiance!...

Quelle atroce drision!...

Sir Thomas Elgin tait certes un redoutable bandit, sans foi ni
scrupule, mais on le connaissait, lui, on le savait capable de tout, et
on se tenait sur ses gardes... Tandis que l'autre!... Ah! mille fois
plus abject il tait et plus vil, lui qui depuis une anne piait d'un
visage riant l'heure de la trahison, lui qui avait prpar son crime
sous le voile de la plus noble amiti!...

Quant au but final que poursuivait le tratre, Mlle Henriette croyait
le discerner trs-nettement... En faisant d'elle sa matresse--car
c'tait par l qu'il prtendait commencer--il esprait s'assurer une
portion de l'immense fortune du comte de la Ville-Handry.

Et de l, pensait Mlle Henriette, venait la haine dont sir Tom et M.
de Brvan lui avaient paru anims l'un contre l'autre... Il y avait eu
entre eux, jugeait-elle, rivalit de convoitises honteuses, chacun d'eux
tremblant que l'autre ne s'empart de l'argent qu'il convoitait.

Car le soupon d'une connivence de la comtesse Sarah et de M. de Brvan
ne pouvait venir  Mlle Henriette. Elle les estimait ennemis, au
contraire, et spars par des intrts absolument diffrents.

--Ah! n'importe, murmura-t-elle, un sentiment au moins leur est commun:
la haine qu'ils me portent.

Quelques mois plus tt, une si effroyable catastrophe, et si soudaine,
et certainement cras Mlle de la Ville-Handry. Mais sous tant de
chocs ritrs, depuis un an, elle s'tait mousse; car c'est un fait,
que l'me humaine s'endurcit  la douleur comme le corps  la fatigue.

C'est qu'aussi, pour soutenir son courage, se balanait comme une lueur
au-dessus des tnbres de l'avenir, le souvenir de Daniel.

Si elle avait dout de lui  un moment, sa foi tait revenue, intacte.
Sa raison lui disait que si vritablement il et ador la comtesse
Sarah, ses ennemis, sir Thomas Elgin et M. de Brvan n'eussent pas pris
tant de peine pour le lui persuader.

Elle pensait donc, elle tait donc sre qu'il lui reviendrait le coeur
plein d'elle comme  son dpart.

Et grand Dieu! quels ne seraient pas les transports de douleur et de
rage de cet homme si loyal, en apprenant combien lchement et
misrablement il avait t trahi par l'infme qu'il appelait son ami.

Il saurait, lui, rhabiliter Mlle de la Ville-Handry et la venger...

--Et je l'attendrai, se disait-elle, les dents convulsivement serres,
je l'attendrai.

Comment? Elle ne se le demandait pas.

Car elle n'en tait encore qu' cet enthousiasme du premier moment, qui
inspire les rsolutions hroques, mais qui dissimule les obstacles 
surmonter...

Les premires difficults de la situation lui furent exposes par la
Chevassat, laquelle  six heures prcises lui monta  dner, selon leurs
conventions des jours prcdents.

L'estimable portire s'tait compos une physionomie si dolente qu'on
et jur qu'elle avait les larmes aux yeux.

--Eh bien! ma belle demoiselle, interrogea-t-elle de sa voix la plus
mielleuse, vous avez donc eu une querelle, ce tantt, avec ce cher M.
Maxime?...

Persuade du danger, ou  tout le moins de l'inutilit d'une
explication, Mlle Henriette rpondit simplement:

--Oui, madame.

--Je m'en suis doute, reprit la portire, rien qu'en le voyant
descendre de chez vous avec une mine longue comme mon bras... C'est
qu'il vous aime, oui, ce bon jeune homme, et vous pouvez me croire quand
je vous le dis, car je m'y connais...

Et elle attendit une rponse, son loquence produisant toujours un grand
effet sur ses locataires. Mais cette rponse ne venant pas:

--Il faut esprer, ajouta-t-elle, que cette petite brouille se
raccommodera...

--Non!

A voir la Chevassat, on devait la croire absolument interloque.

--Comme vous tes svre! exclama-t-elle. Enfin, cela vous regarde...
Seulement, je me demande comment vous allez vous arranger.

--Pourquoi faire?

--Dame!... pour vivre.

--J'en trouverai toujours le moyen, madame, rassurez-vous.

En personne d'exprience et qui n'ignore pas ce que reprsente souvent
en mot cruel: vivre, pour les pauvres filles abandonnes, la portire
hocha gravement la tte.

--Tant mieux, rpondit-elle, tant mieux! seulement, je ne vous vois que
des dettes sur le dos...

--Des dettes!...

--Mais oui! Les meubles qui sont ici sont encore dus au tapissier.

--Comment, les meubles...

--Naturellement... M. Maxime devait les payer, il me l'avait dit, mais
du moment o vous tes brouills... cela se comprend, n'est-ce pas?

C'tait  douter d'une si basse infamie... N'importe, Mlle Henriette
fit bonne contenance.

--Pour combien donc y a-t-il de meubles ici? interrogea-t-elle.

--Je ne sais... pour cinq ou six cents francs, peut-tre... tout est si
cher.

En tout, il y en avait bien pour cent cinquante ou deux cents francs.

--Eh bien! je les payerai, dclara Mlle Henriette. Le tapissier
m'accordera bien quarante-huit heures du dlai...

--Oh! certainement.

Persuade que cette doucereuse mgre tait charge par M. de Brvan de
l'espionner, la pauvre jeune fille affectait l'air le plus calme. Et
mme, ayant fini de dner, elle voulut absolument payer sur-le-champ une
cinquantaine de francs qu'elle devait pour ses repas depuis quatre jours
et pour quelques emplettes...

Mais ds que la portire se fut retire, la pauvre fille s'affaissa sur
une chaise, murmurant:

--Je suis perdue.

Quelle ressource en effet lui restait; quel parti prendre?

Retourner chez son pre, implorer la piti de la comtesse Sarah?... Ah!
la mort lui et paru douce, compare  une telle humiliation. Et
d'ailleurs n'et-ce pas t, pour viter Maxime, courir se livrer  sir
Tom!...

Demanderait-elle du secours  quelqu'un des anciens amis de sa
famille?... Mais  qui?...

Plus en dtresse que le naufrag dont l'oeil interroge l'horizon vide,
elle cherchait  qui s'adresser... En proie  la plus douloureuse
angoisse, elle grenait dans sa mmoire le nom de tous les gens qu'elle
avait connus...

Elle ne connaissait autant dire personne, hlas!... Depuis que sa mre
tait morte et qu'elle vivait seule, qui donc se souvenait d'elle, sinon
pour la calomnier!...

Ses seuls amis, les seuls qui eussent pris sa cause en main, le duc et
la duchesse de Champdoce taient en Italie, elle s'en tait assure.

--Je n'ai donc  compter que sur moi seule, rptait-elle, sur moi
seule...

Puis se redressant:

--N'importe, rptait-elle, le coeur gonfl de rvoltes, je me
sauverai!...

En somme, de quoi dpendait son salut?...

De la possibilit de vivre jusqu' sa majorit ou jusqu'au retour de
Daniel.

--Est-ce donc si difficile de vivre, pensait-elle... Les filles des
pauvres gens, tout aussi abandonnes que je le suis vivent bien,
elles!... Pourquoi ne vivrais-je pas, moi!...

Pourquoi!...

Parce que les filles des pauvres ont fait ds le berceau, pour ainsi
dire, le rude apprentissage de la misre... Parce qu'elles ne
s'effraient pas d'un jour sans travail ou d'un jour sans pain... Parce
que l'exprience cruelle les a armes pour la lutte... Parce qu'elles
connaissent la vie enfin et leur Paris, que leur industrie s'est affte
aux meules de la ncessit, qu'elles ont l'art inn de tirer parti de
tout, qu'elles sont fines, adroites, entreprenantes, hardies...

Taudis que Mlle de la Ville-Handry, leve comme en serre chaude,
selon les stupides prjugs de sa condition, ne savait rien de la vie,
de ses poignantes ralits, de ses combats, de ses misres... Elle
n'avait pour elle que son courage.

--Cela suffit, se disait-elle: ce qu'on veut, on le peut.

Ainsi rsolue  ne plus mme songer  un secours tranger, elle se mit 
tudier sa situation et  inventorier ses richesses.

En fait de choses ayant une valeur certaine, elle possdait le cachemire
dont elle s'tait enveloppe pour fuir, le ncessaire de toilette en or
contenu dans le sac du voyage de sa mre, une broche, sa montre, une
paire d'assez jolies boucles d'oreilles, et enfin deux bagues, que par
un hasard heureux elle n'avait pas retires de son doigt le soir de son
vasion, et dont une tait d'un assez grand prix.

Tout cela, d'aprs son estimation, devait avoir cot huit ou neuf mille
francs au moins.

Combien le vendrait-elle, puisqu'elle tait rsolue  le vendre?... Pour
elle, tout l'avenir tait l.

Mais comment se dfaire de ces objets?... Il lui tardait d'en finir,
elle avait hte d'tre dlivre du tourment de l'incertitude, elle tait
presse de payer les quelques mchants meubles qui garnissaient sa
chambre.

A qui s'adresser... Pour rien au monde elle ne se ft confie  la
Chevassat, son instinct lui disant que laisser voir sa dtresse  cette
doucetre mgre, ce serait se livrer  elle pieds et poings lis.

Elle cherchait quand l'ide du Mont-de-Pit traversa son esprit. Elle
n'en avait ou parler que trs-vaguement; assez cependant pour savoir
que c'est une institution d'ordre public qui prte de l'argent aux gens
gns contre le dpt d'un nantissement.

--C'est l que je dois aller, se dit Mlle Henriette.

Seulement, o prendre un bureau de Mont-de-Pit?...

--Bast!... je trouverai toujours, se dit-elle.

Et elle descendit, au grand tonnement de la portire, qui lui demanda
o elle allait, si presse.

Ayant pris la premire rue, elle s'en allait au hasard, marchant
trs-vite, sans souci des passants qui la coudoyaient, uniquement
proccupe d'examiner les maisons et les enseignes.

Mais c'est en vain que, durant plus d'une heure, elle erra  travers ce
lacis de petites rues qui s'enchevtrent entre le faubourg Montmartre et
la rue Laffitte; elle ne trouva pas... et la nuit tombait.

--Et cependant, je ne rentrerai pas les mains vides, se disait-elle avec
colre.

C'est pourquoi, rassemblant toute son audace, elle s'approcha d'un
sergent de ville, et, plus rouge qu'une pivoine, et toute confuse:

--Seriez-vous assez bon, monsieur, dit-elle, pour m'indiquer un bureau
de Mont-de-Pit?

D'un air de commisration, l'agent regarda cette jeune fille dont toute
la personne exhalait un parfum de distinction et de candeur, se
demandant peut-tre quelle misre la rduisait  cette ruineuse
ressource... Enfin, avec un soupir:

--L, madame, rpondit-il en tendant la main, au coin de la rue du
Faubourg-Montmartre, vous trouverez un bureau de prt direct.

Prt direct!... Ces deux mots ne reprsentaient rien  l'esprit de
Mlle Henriette. N'importe; elle reprit sa course d'un pied fivreux,
reconnut la maison indique, entra, monta, et, poussant une porte, se
trouva dans une grande pice sombre o une vingtaine de personnes
attendaient debout...

A droite de la salle, trois ou quatre employs, spars du public par
une balustrade  hauteur d'appui, crivaient, demandant le nom des
dpositaires et comptant de l'argent.

Tout au fond, dans l'ombre, un large guichet s'ouvrait o un autre
employ apparaissait par moments, pour prendre les objets qu'on
remettait en dpt...

Aprs cinq minutes d'observation, sans avoir interrog personne, Mlle
Henriette avait compris le mcanisme de l'institution. Plus tremblante
que si elle et t pour commettre un crime, elle s'avana vers le
guichet du fond, et dposa une de ses bagues, la plus belle, sur le
rebord...

Puis elle attendit, baissant la tte, car il lui semblait que tout le
monde avait les yeux sur elle...

--Une bague en diamant!... cria l'employ... neuf cents francs... A
qui?...

L'normit de la somme fit dresser toutes les ttes, et une grosse
femme, trop bien mise,  l'oeil impudent, dit:

--Mtin! Elle se met bien, la petite!...

Cramoisie de honte, Mlle Henriette s'tait avance:

--La bague est  moi, monsieur, murmura-t-elle.

L'employ la considra, puis doucement:

--Vous avez des papiers? interrogea-t-il.

--Des papiers?... Lesquels?...

--Ceux qu'il faut pour justifier votre identit, un passeport, une
quittance de loyer, un billet...

Dans la salle, on riait de l'ignorance de cette nave.

--Je n'ai rien de tout cela, monsieur, balbutia-t-elle.

--Alors on ne peut vous prter...

Encore un espoir, le dernier, qui lui chappait... Elle tendit la main
en disant:

--Rendez-moi donc ma bague, monsieur.

Mais l'employ se mit  rire.

--Ah! mais non, ma petite mre, fit-il, cela ne se peut pas... On vous
la rendra quand vous viendrez avec des papiers ou accompagne de deux
commerants patents.

--Cependant, monsieur...

--C'est comme cela.

Et trouvant que l'incident avait assez dur, il poursuivit:

--Un manteau de velours, trente francs, a qui?...

Dj Mlle de la Ville-Handry fuyait  travers les escaliers,
poursuivie, lui semblait-il, par les hues de la foule... Comme cet
employ l'avait toise... La prenait-on donc pour une voleuse! Et
qu'allait-il advenir de cette bague?... La police chercherait,
arriverait jusqu' elle, et elle serait reconduite  l'htel de la
Ville-Handry, chez son pre, et livre  sir Tom...

C'est  peine si elle se soutenait quand elle arriva rue de la
Grange-Batelire, et l l'tourdissement, l'motion, l'pouvante lui
faisant oublier ses rsolutions, elle avoua  la Chevassat son inutile
tentative.

Plus grave qu'un homme d'affaires consult par un client qui s'est
imprudemment fourr dans un gupier, l'honnte concierge coutait sa
locataire.

--Pauvre chatte, murmurait-elle d'une voix o on et dit que roulaient
des larmes, pauvre chatte innocente!...

Mais si elle russissait  donner  sa figure ingrate l'expression d'une
piti sincre, l'clat de son oeil dur trahissait l'immense satisfaction
qu'elle ressentait de voir Mlle Henriette  ses pieds.

--Enfin, vous avez encore eu de la chance dans votre malheur, lui
dclara-t-elle, car vous avez t terriblement imprudente.

Et comme la pauvre jeune fille s'tonnait un peu:

--Oui, poursuivit-elle, vous risquiez gros, et ce n'est pas malin 
prouver... Qui tes-vous?... Bon! ce n'est pas la peine de plir, je ne
vous le demande pas... Mais enfin, en portant vous-mme un bijou au
clou--elle appelait ainsi le Mont-de-Pit--vous alliez, comme on dit,
vous jeter dans la gueule du loup... Si on vous avait arrte quand on a
vu que vous n'aviez pas de papiers, si on vous avait conduite chez M. le
commissaire?... Ah! il n'y a pas  chanter mon bel ami, vous tiez
prise...

Et tout aussitt, changeant de ton, elle se mit  reprocher  sa jolie
demoiselle de lui avoir dissimul sa dtresse. a, c'tait mal, et a
lui faisait bien de la peine... Pourquoi lui avoir donn de l'argent la
veille? Est-ce qu'elle en demandait?... Avait-elle donc l'air d'une
crancire si terrible!... Elle savait, Dieu merci! ce que c'est que la
vie de ce monde et qu'il faut s'entr'aider... Il y avait bien, il est
vrai, ce gredin de marchand de meubles  payer, mais elle se serait
volontiers charge de le faire patienter. Tiens, pourquoi donc pas!...
Elle en avait, sans se vanter, fait attendre d'autres... Et mme, pas
plus tard que la semaine passe, elle vous avait bel et bien envoy
promener un tapissier et une marchande  la toilette qui voulaient
saisir, les malhonntes, une de ses locataires du fond de la cour, la
plus gentille, prcisment, et la plus distingue et la meilleure de
toutes...

Elle discourait, elle discourait avec une vertigineuse loquacit,
jusqu' ce qu'enfin, pensant avoir donn assez  rflchir  sa petite
chatte, et suffisamment prpar le terrain:

--Mais on voit bien que vous n'tes qu'une enfant, ma chre
demoiselle... poursuivit-elle. Vendre vos pauvres petits bijoux!
n'est-ce pas un meurtre, quand il est quelqu'un qui serait si aise de
vous rendre service?

A cette attaque directe, mais non absolument imprvue, Mlle Henriette
tressaillit.

--Car bien sr, continuait l'autre, rien que pour vous tre agrable, il
donnerait un de ses bras, ce pauvre monsieur Maxime...

Si imprieux fut le geste de Mlle Henriette, que la digne concierge
en parut tout interloque.

--Je vous dfends, s'cria la jeune fille d'une voix tremblante de
colre, je vous dfends absolument de prononcer devant moi ce nom!...

L'autre haussa les paules.

--Comme vous voudrez, fit-elle.

Et prompte  changer de conversation:

--Pour lors, reprit-elle, revenons  votre bague reste en plan...
Qu'est-ce que vous allez en faire?...

--C'est parce que je ne sais que faire, madame, rpondit Mlle
Henriette, que je me suis adresse  vous.

La Chevassat sourit agrablement.

--Et bien vous avez fait, approuva-t-elle; car, Dieu merci! on ne me
prend pas souvent  court... Chevassat va se rendre au clou avec le
charbonnier et le marchand de vin d' ct, et avant de vous coucher
vous aurez votre argent, c'est moi qui vous le garantis... C'est qu'il
s'entend un peu  faire marcher les employs, Chevassat!

Le soir mme, en effet, le concierge lui-mme daigna monter  Mlle
Henriette 895 francs.

S'il n'apportait pas intacts les 900 francs prts par le Mont-de-Pit,
c'est qu'ayant drang deux voisins patents, il avait d, selon
l'usage, les inviter  prendre quelque chose... Car pour lui, il n'avait
rien gard, oh! rien de rien, il en pouvait faire le serment, prfrant
bien s'en remettre  la gnrosit de Mademoiselle...

--Voici 10 francs, lui dit brusquement Mlle Henriette, pour couper
court  son insupportable bavardage...

Enfin, avec les quelques louis qui restaient au fond de sa bourse,
c'tait un capital de mille francs que la pauvre fille avait devant
elle. Combien de jours, combien de mois d'existence et de scurit ne
lui et pas reprsent cette somme, sans ce tapissier dont il fallait
indispensablement rgler la facture...

Il ne manqua pas de venir la prsenter le lendemain, conduit par la
portire.

Il rclamait 549 francs.

549 francs pour les quelques meubles de rebut qui garnissaient ce
misrable logis... Le vol tait flagrant et d'une impudence si inoue,
que Mlle Henriette en demeura interdite... Et cependant elle paya.

Reste seule, elle faisait tristement sauter dans le creux de sa main
les vingt-trois louis qui lui restaient, quand une inspiration traversa
son esprit, qui l'et sauve, si elle l'et suivie.

La pense lui vint de quitter furtivement cette maison, de se faire
conduire au chemin de fer d'Orlans, et de prendre le premier train pour
les Rosiers, o demeurait la tante de Daniel.

Hlas!... elle se contenta d'crire aux Rosiers et resta...




XIX


Ce devait d'ailleurs tre pour Mlle de la Ville-Handry la dernire
faveur de la destine, cette avance suprme qui, si on ne sait pas la
saisir, ne se reprsente plus.

De ce moment et irrvocablement elle se trouvait engage sur cette pente
vertigineuse qui mne aux abmes, et de plus en plus elle devait voir
son horizon se rtrcir et s'assombrir...

Elle s'tait jur, l'infortune, d'pargner le peu d'argent qui lui
restait comme le sang mme de ses veines... Mais comment pargner?...

Tout lui manquait, surtout l'indispensable.

Lorsqu'il tait venu louer ce taudis, M. de Brvan n'avait rien prvu...
Ou plutt, si--et ce calcul tait bien digne de sa froide
sclratesse--il avait pris ses mesures pour que sa victime ft dnue
de tout  la fois. Sans autres vtements que ceux qu'elle portait lors
de sa fuite, elle se trouvait sans linge, sans chaussures, n'ayant pour
essuyer ses mains que les serviettes que lui louait la portire.

Pour elle, accoutume  toutes les recherches du luxe et aux
raffinements d'une exquise propret, ces privations devaient constituer
un intolrable supplice...

C'est ainsi qu'elle dpensa en achats de tout genre cent cinquante
francs!... Cent cinquante francs, quand dj elle pouvait, pour ainsi
dire, calculer l'heure o le pain lui manquerait...

D'un autre ct elle avait chaque jour cinq francs  donner  la
Chevassat pour sa nourriture... Cinq francs, une somme norme et qui la
rvoltait, car elle et consenti avec joie  ne vivre que de pain et
d'eau.

Mais l-dessus, toute conomie lui paraissait impossible.

Un soir, s'tant avise d'insinuer qu'il lui faudrait peut-tre rformer
cette dpense, la Chevassat l'avait enveloppe d'un regard si venimeux,
qu'elle s'en tait senti froid jusqu' la moelle des os.

--Il faut en passer par l, s'tait-elle dit.

Dans son esprit, ces cinq francs taient comme une ranon quotidienne
dont elle payait les bonnes grces de l'estimable concierge.

Il est vrai qu' ce prix la Chevassat tait aux petits soins pour sa
pauvre chatte, car c'est ainsi qu'elle appelait dfinitivement Mlle
de la Ville-Handry, devenant de jour en jour plus envahissante, ajoutant
aux tortures de la pauvre fille le supplice de son odieuse et irritante
familiarit.

Maintes fois, Mlle Henriette, indigne et froisse, avait t sur le
point de se rvolter; jamais elle n'avait os, se rsignant  ces
outrageantes privauts pour la mme raison qu'elle se soumettait 
l'impt de cinq francs par jour.

Et l'autre, prenant ce silence pour un assentiment, ne se gnait plus
gure... Elle ne pouvait comprendre, dclarait-elle, que sa pauvre
chatte, jeune et jolie comme elle l'tait, consentit  vivre comme elle
faisait... Etait-ce une existence, cela!

Puis, toujours elle finissait par en revenir  M. Maxime, lequel
continuait  venir aux informations deux fois par jour, le pauvre jeune
homme!...

--Et mme, ma pauvre chatte, ajoutait-elle, vous verrez qu'il prendra
son courage  deux mains et qu'il viendra vous prsenter ses excuses...

Mais cela, Mlle Henriette ne pouvait le croire.

--Jamais il n'aura cette impudence extraordinaire, pensait-elle.

Il l'eut, cependant.

Un matin, elle achevait de mettre en ordre son petit mnage, quand on
frappa discrtement  la porte.

Persuade que c'tait la portire qui lui montait son djeuner, elle se
hta d'ouvrir sans demander qui tait l...

Et elle recula, stupide d'tonnement et de terreur, en reconnaissant M.
de Brvan!...

Vritablement il semblait se faire une violence extraordinaire... Il
tait livide, ses lvres blmes tremblaient, son oeil trouble vacillait,
et il remuait la mchoire comme s'il et eu du gravier en guise de
salive dans la bouche.

--Je suis venu, mademoiselle, commena-t-il, vous demander si vous avez
rflchi depuis l'autre jour...

Elle ne lui rpondit pas, l'crasant d'un regard qui et fait rentrer
sous terre un homme conservant quelque sentiment d'honneur...

Mais il avait d, en venant, s'armer contre le mpris.

--Je sens, poursuivit-il, que ma conduite doit vous paratre
abominable... Je vous ai attire dans un pige odieux, je trahis
indignement la confiance d'un ami, mais j'ai une excuse: une passion
plus forte que ma volont, que ma raison...

--La passion vile de l'argent!...

--Libre  vous de le croire, mademoiselle... Je ne chercherai pas  me
disculper, je ne suis pas ici pour cela... j'y suis pour vous faire
toucher du doigt votre situation, que vous ne me paraissez pas
comprendre...

Si elle n'et cout que son inspiration, Mlle de la Ville-Handry et
chass le misrable.

Mais il lui importait, croyait-elle, de connatre sa pense et ses
intentions... Elle surmonta donc son dgot et se tut...

--Tout d'abord, poursuivit M. de Brvan, qui semblait se remettre,
retenez bien ceci, mademoiselle: Vous tes perdue de rputation et
perdue... par moi... Tout Paris,  cette heure, est persuad que je vous
ai enleve, et que nous cachons nos amours au fond de quelque
dlicieuse retraite... que vous tes ma matresse, en un mot.

Il s'attendait  une terrible explosion d'indignation; point! Mlle
Henriette demeura de marbre.

--Que voulez-vous! reprit-il d'un ton de persiflage, mon cocher a
parl... Deux de mes amis qui arrivaient  pied  la fte de votre pre
vous ont vue, sautant dans ma voiture... Et comme si le scandale n'et
pas t suffisant, cet imbcile de sir Elgin m'a provoqu publiquement,
nous nous sommes battus, et je l'ai bless...

A la faon dont la jeune fille haussa les paules, M. de Brvan vit bien
qu'elle ne le croyait pas.

C'est pourquoi, tirant un journal de sa poche:

--Si vous doutez, mademoiselle, ajouta-t-il, daignez lire ceci, tenez,
l, en haut de la seconde colonne.

Elle prit le journal qu'il lui tendait, et en effet, lut:

Hier, au bois de Vincennes, une rencontre  l'pe a eu lieu entre M.
M. de B... et l'un des plus honorables membres de la colonie Amricaine,
sir T. E... Aprs cinq minutes d'un combat fort vif, sir E... a t
bless au bras. La soudaine et trs-surprenante disparition d'une des
plus riches hritires du faubourg Saint-Germain ne serait pas,
assure-t-on, trangre  ce duel. L'heureux M. de B... saurait, dit-on,
trop bien au gr de la famille, o se cache la belle fugitive... Mais,
c'en est assez, n'est-ce pas, sur une aventure que va dnouer avant peu
un bel et bon mariage...

--Vous voyez, mademoiselle, fit M. de Brvan, quand il pensa que Mlle
Henriette avait eu le temps de lire... Ce n'est pas moi qui conseille un
mariage... Devenez ma femme, et votre honneur est intact...

--Ah! monsieur!...

Et dans cette seule exclamation, il y avait tant de mpris et un si
profond dgot, que M. de Brvan en plit encore, s'il tait possible.

--C'est donc que vous prfrez pouser sir Elgin, fit-il.

Elle haussa les paules; mais lui:

--Oh! ne raillez pas, poursuivit-il. Lui ou moi... il n'est pas pour
vous d'autre alternative. Tt ou tard, il vous faudra choisir...

--Je ne choisirai pas, monsieur...

--Oh! attendez que la misre soit venue. Alors, vous pensez peut-tre
qu'il vous suffira d'implorer votre pre pour qu'il vienne  votre
secours... Dtrompez-vous... Votre pre n'a d'autre volont que celle de
la comtesse Sarah... et la comtesse Sarah veut que vous pousiez sir
Tom...

--Je n'implorerai pas mon pre, monsieur.

--C'est donc que vous comptez pour votre salut sur le retour de
Daniel!... Ah! croyez-moi, ne vous bercez pas de chimres... Daniel, je
vous l'ai dit, aime la comtesse Sarah, et ne l'aimt-il pas, vous tes
trop compromise pour que jamais il vous donne son nom... Mais ce n'est
encore rien. Allez au ministre de la marine, on vous dira que la
campagne de _la Conqute_ doit durer deux ans encore... Lors donc que
Daniel reviendra, s'il revient jamais, ce qui n'est pas prouv, vous
serez Mme de Brvan ou mistress Elgin...  moins que...

Mlle Henriette arrta sur lui un regard dont il ne put supporter
l'trange fixit, et d'une voix profonde:

--A moins que je ne sois morte, n'est-ce pas? dit-elle... Soit.

Froidement, M. de Brvan inclina la tte comme pour rpondre:

--Oui,  moins que vous ne soyez morte, c'est bien cela.

Puis ouvrant la porte:

--Laissez-moi esprer, mademoiselle, pronona-t-il, que ce n'est pas l
votre dernier mot... J'aurai du reste l'honneur de me prsenter  vous
chaque semaine pour connatre votre volont...

Et saluant, il se retira...

--Qui l'amenait, le misrable!... Que veut-il encore de moi!...

Ainsi, ds qu'elle ft seule, la porte referme, Mlle de la
Ville-Handry s'interrogeait avec un redoublement d'angoisses.

Car elle ne croyait pas un mot des prtextes invoqus par M. de Brvan
pour expliquer sa visite.

Non, elle ne pouvait admettre qu'il ft venu pour savoir si elle avait
rflchi, ni qu'il caresst, comme il le prtendait, cette esprance
abominable que la misre, la peur, la faim, la jetteraient entre ses
bras.

--Il doit me connatre assez, pensait-elle avec un frmissement de
colre, pour tre certain que je prfrerais mille morts!...

Donc, il fallait que cette dmarche, qui trs visiblement lui avait t
atrocement pnible, lui ft commande par quelque imprieuse
considration.

Mais laquelle?

Avec une contension d'esprit extraordinaire, Mlle Henriette reprenait
une  une et analysait toutes les phrases de M. de Brvan, esprant
qu'un mot l'clairerait... Mais elle ne dcouvrait rien...

Tout ce qu'il lui avait dit des consquences de sa fuite, elle l'avait
prvu avant de s'y dterminer... Il ne lui avait appris de nouveau que
son duel avec sir Thomas Elgin, et en y rflchissant, elle le trouvait
tout naturel.

Ne convoitaient-ils pas avec une pret pareille la fortune qu'elle
devait recueillir du chef de sa mre  sa majorit!... l'antagonisme de
leurs intrts expliquait, pensait-elle, leur haine...

Car elle tait bien persuade qu'ils se hassaient mortellement...
L'ide que sir Tom et M. de Brvan s'entendaient et poursuivaient un but
commun ne pouvait lui venir. Et, lui ft-elle venue, elle l'et
repousse comme absurde.

Devait-elle donc s'arrter  cette conclusion que M. de Brvan n'avait
eu, en se prsentant devant elle, d'autre dessein que de porter au
comble son pouvante?...

Mais  quel propos, pourquoi, quel bnfice lui en reviendrait?

L'homme qui convoite une jeune fille ne prend pas  tche de la glacer
d'horreur et de lui inspirer le plus insurmontable dgot, par des
procds immondes capables de faire reculer les sclrats les plus
dgrads.

Ainsi avait pourtant agi M. de Brvan... Donc, il visait tout autre
chose que ce mariage dont il parlait.

Quoi, cependant?

On ne commet pas de si abominables actions pour l'unique plaisir de les
commettre, surtout quand elles exposent  un danger positif.

Or, il tait clair qu'au retour de Daniel,--qu'il aimt encore ou non
Mlle de la Ville-Handry,--M. de Brvan aurait un terrible compte 
rendre  ce loyal marin qui lui avait confi l'honneur de sa fiance.

M. de Brvan ne songeait-il donc jamais  ce retour!...

Oh! si, il y pensait, et avec de secrtes terreurs, il n'en fallait
d'autre preuve qu'une phrase qu'il avait laiss chapper.

Aprs avoir dit: Quand Daniel reviendra, il avait ajout: S'il
revient toutefois, ce qui n'est pas prouv...

Pourquoi cette restriction?... Avait-il donc des raisons particulires
de croire que Daniel prirait pendant cette dangereuse campagne!...

Maintenant elle se rappelait, oui, elle se rappelait positivement avoir
vu un sourire monter aux lvres blmes de M. de Brvan pendant qu'il
disait cela.

Et  ce souvenir effrayant, elle se sentait dfaillir.

N'tait-il pas capable de tout, le misrable qui l'avait si
pouvantablement trahie, de tout, mme d'armer le bras d'un assassin!...

--Oh! il faut prvenir Daniel, s'cria-telle, il le faut; sans perdre
une minute...

Et, bien qu'elle lui et crit longuement le jour d'avant, elle lui
crivit encore pour le supplier de se dfier, de veiller sur lui, parce
que srement sa vie tait menace...

Et cette lettre elle la porta elle-mme  la poste, persuade que la
confier  la Chevassat ce serait la livrer  M. de Brvan.

Dieu sait cependant si, de plus en plus, l'estimable portire semblait
s'attacher  elle et devenait expansive et dmonstrative en son
dvouement.

A tout instant du jour, sous le premier prtexte venu, elle arrivait
chez Mlle Henriette, s'asseyait, et durant des heures entires
l'tourdissait de son insupportable flux labial...

Elle ne se gnait plus aucunement, parlant, disait-elle,  coeur ouvert 
sa petite chatte, comme elle et parl  sa propre fille.

Les tranges thories qu'elle laissait seulement entrevoir autrefois,
elle les exposait dsormais sans embarras, se carrant dans une sorte de
cynisme naf qui trahissait de surprenantes perversions de sens moral.

C'tait  croire que cette dtestable mgre avait reu des ennemis de
la pauvre jeune fille la mission de la dmoraliser, de la dpraver, s'il
tait possible, et de la pousser  ce cloaque du vice brillant et facile
o roulent tant de malheureuses...

Seulement, s'il en tait ainsi, le choix de l'embaucheuse n'tait pas
heureux...

L'loquence de la Chevassat, qui trs-probablement et mis le feu 
l'imagination d'une grisette ambitieuse, ne pouvait que soulever de
dgot le coeur de Mlle de la Ville-Handry.

Elle s'tait accoutume  penser  autre chose pendant que prorait la
concierge, et son me fire planait  des hauteurs o ne pouvaient
l'atteindre ces souillures.

Son existence n'en tait pas moins d'une mortelle tristesse.

Elle ne sortait jamais, passant ses journes dans sa chambre  lire ou 
travailler  un grand travail de broderie, chef-d'oeuvre de patience et
de got, qu'elle avait entrepris avec l'arrire-pense qu'il lui serait
peut-tre une ressource en sa dtresse...

Mais un souci nouveau ne devait pas tarder  la tirer de cet
engourdissement.

Son argent diminuait, et un matin vint o elle changea le dernier louis
de ses neuf cents francs.

Recourir encore au Mont-de-Pit tait urgent, car on tait aux premiers
jours d'avril, et la doucereuse portire lui avait donn  entendre
qu'elle ferait sagement de se mettre en mesure pour pouvoir, le 8, payer
son terme qui tait de cent francs.

Elle confia donc au sieur Chevassat la bague qui lui restait pour qu'il
allt l'engager.

Calculant d'aprs la somme qu'elle avait eue de la premire, elle
estimait que sur celle-ci on lui avancerait bien vingt-cinq  trente
louis pour le moins.

Le portier lui rapporta cent quatre-vingt-dix francs!...

Tout d'abord, elle fut persuade que cet homme l'avait vole, et elle le
laissa voir.

Mais lui, d'un air furieux, exhiba la reconnaissance.

--Regardez, dit-il, et sachez mieux  qui vous parlez...

Sur la reconnaissance, en effet, on lisait en toutes lettres: Somme
avance: deux cents francs...

Convaincue de l'injustice de ses soupons, Mlle Henriette dut faire
des excuses, et c'est  peine si une pice de dix francs calma la colre
du susceptible Chevassat...

Hlas! la pauvre fille ignorait qu'on est toujours libre de n'engager un
objet que pour une portion de sa valeur, et elle tait trop
inexprimente pour reconnatre sur la reconnaissance les traces de
cette opration.

N'importe!... Pour Mlle de la Ville-Handry c'tait l, et elle ne le
savait que trop, un de ces dsastres dont on ne se relve pas.

C'tait deux mois d'existence de moins... Le temps peut-tre dont il
s'en faudrait qu'elle pt attendre le retour de Daniel.

Cependant, le jour du terme arriva, et elle donna cent francs en change
de sa quittance de loyer...

Et le surlendemain, elle se trouvait de nouveau sans argent, et, selon
l'expression de la Chevassat, rduite  s'en prendre  ses pauvres
affaires.

Mais le Mont-de-Pit avait trop cruellement tromp ses calculs pour
qu'elle consentit  y recourir encore et  s'exposer  une seconde
dception.

Elle rsolut, non plus d'engager, mais de vendre le ncessaire de
toilette en or que contenait son sac de voyage, et elle pria son
obligeante portire de lui chercher un acheteur.

Tout d'abord, la Chevassat leva beaucoup d'objections.

--Vendre ce ncessaire si joli, disait-elle, quel meurtre! Songez que
vous ne le reverrez plus jamais... Si vous le portiez au clou, au
contraire, ds qu'il vous viendrait un peu d'argent, vous le
dgageriez...

Elle perdait ses peines, elle le reconnut, et, se rsignant, elle finit
par amener une espce de marchand  la toilette de ses amis, un brave
homme fini, affirmait-elle, en qui on pouvait avoir la confiance la plus
absolue.

Et vritablement il se montra digne de cette chaude recommandation en
proposant du premier coup cinq cents francs de ce ncessaire, qui ne
valait pas beaucoup plus du triple... Encore n'tait-ce pas son dernier
mot... Aprs une heure de dbats irritants, aprs dix fausses sorties,
il tira en soupirant son porte-monnaie, et compta sur la table les
trente-cinq louis qu'avait imprieusement exigs Mlle Henriette.

C'tait de quoi payer quatre mois de pension  la Chevassat.

--Mais non, se dit la pauvre jeune fille, non, ce serait trop de
pusillanimit,  la fin!...

Et le soir mme, rassemblant en un grand effort tout son courage, elle
dclara d'un ton ferme  la redoutable mgre qu'elle ne lui prendrait
plus qu'un repas, le soir.

Elle avait trouv ce moyen terme pour viter non une scne, elle en
attendait une, mais une brouille complte.

Contre toute attente, cependant, l'honorable portire ne parut ni
surprise ni choque. Elle haussa seulement les paules en disant:

--Comme vous voudrez, ma petite chatte... Seulement, croyez-moi, les
conomies qu'on fait sur son estomac ne profitent pas...

C'est  dater de ce coup d'tat que Mlle Henriette prit l'habitude de
descendre chaque matin pour acheter le petit pain et les deux sous de
lait qui constiturent dsormais son djeuner.

Le reste du temps, elle ne bougeait de sa chambre, s'acharnant au
travail de broderie qu'elle avait entrepris, et rien ne troublait la
dsolante monotonie de ses journes, que la visite hebdomadaire de M. de
Brvan...

Car il n'oubliait pas sa menace, et chaque semaine, Mlle Henriette
tait sre de le voir apparatre.

Il arrivait d'un air grave et froidement lui demandait si elle avait
rflchi depuis qu'il avait eu l'honneur de lui prsenter ses
hommages...

Elle ne lui rpondait d'ordinaire que par un regard de mpris, mais il
n'en semblait aucunement dconcert. Il saluait respectueusement et
invariablement disait avant de se retirer:

--Ce sera donc pour une autre fois... j'attendrai. Oh! j'ai le temps
d'attendre.

S'il esprait ainsi russir  rduire plus vite Mlle Henriette, il se
trompait grossirement... Cette insulte priodique tait un stimulant
qui entretenait sa colre et fouettait son nergie... Son orgueil
s'exasprait  l'ide constante de la lutte engage, et elle se jurait
qu'elle en sortirait victorieuse...

C'est de ce sentiment que lui vint la pense d'une dmarche dont les
rsultats devaient avoir sur l'avenir une influence dcisive.

On tait alors  la fin de juin, et elle ne voyait pas sans effroi
diminuer son petit trsor, quand un matin, jugeant la Chevassat de
belle humeur, elle se hasarda  lui demander si elle ne pourrait pas lui
procurer de l'ouvrage, se disant trs-adroite  tous les travaux de
femme...

Mais l'autre, ds les premiers mots, s'tait mise  rire.

--Laissez-moi donc tranquille, interrompit-elle, est-ce que des mains
comme les vtres sont faites pour travailler...

Et comme Mlle Henriette insistait, montrant comme preuve de son
habilet la broderie qu'elle avait entreprise:

--C'est trs-joli cela, fit la concierge, mais  broder du matin au soir
une fe ne gagnerait pas la nourriture d'un chardonneret.

Il devait y avoir du vrai, dans cette exagration, la pauvre fille le
souponnait, aussi se hta-t-elle d'ajouter qu'elle tait capable de
beaucoup d'autres choses.

Elle tait trs-bonne musicienne, par exemple, et donnerait trs-bien
des leons de piano ou de chant, si on lui procurait des lves.

A ces mots, l'clair d'une joie diabolique traversa les petits yeux de
l'honorable portire.

--Quoi! vous sauriez faire danser, ma petite chatte? s'cria-t-elle,
comme ces artistes qui vont jouer du piano dans les bals du monde...

--Certainement.

--Tiens, tiens, c'est un talent... Pourquoi ne m'en avez-vous pas parl
plus tt? Je m'occuperai de a, vous verrez, fiez-vous  moi...

Le samedi suivant, en effet, ds le matin, elle parut chez Mlle
Henriette avec l'air joyeux d'une messagre de bonne nouvelle.

--J'ai pens  vous! dit-elle ds le seuil.

--Ah!...

--Il y a une locataire de la maison qui donne une grande soire
aujourd'hui... Je lui ai parl de vous, et elle m'a dit qu'elle vous
payerait trente francs pour faire sauter sa socit... Trente francs!...
c'est une somme cela, sans compter que si on est satisfait de vous, a
attirera des pratiques...

--A quel tage demeure cette locataire?...

--Au second, l'appartement du fond, sur la cour... Mme Hilaire... une
personne trs-distingue et qui n'a pas sa pareille pour la bont du
coeur... Il faudrait y tre  neuf heures prcises...

--J'y serai.

Toute heureuse et pleine d'espoir, Mlle Henriette passa une partie de
l'aprs-midi  restaurer son unique robe, une robe de soie noire, bien
use, hlas! et dj toute reprise...

Pourtant,  force d'industrie et de patience, elle s'tait compos une
toilette presque prsentable quand, sur le coup de dix heures, elle
sonna chez Mme Hilaire.

On l'introduisit dans un salon trangement meubl de meubles
htroclites, mais fort brillamment clair, o sept ou huit jeunes
femmes en toilettes extravagantes et autant de messieurs  gilets  coeur
fumaient en prenant du caf.

Dames et messieurs sortaient de table; on le reconnaissait  leurs yeux
et aux clats de leurs voix.

--Tiens!... c'est la pianiste du cinquime! s'cria une grande femme
brune, jolie et encore plus commune, qui devait tre Mme Hilaire...

Et s'adressant  Mlle Henriette:

--Voulez-vous prendre un verre de quelque chose, ma petite biche?
demanda-t-elle.

Plus rouge que le feu et perdant contenance, la jeune fille refusait et
s'excusait de refuser, quand l'autre l'interrompant brusquement:

--Vous n'avez pas soif, dit-elle... trs-bien; vous boirez plus tard...
En attendant, vous allez nous jouer un quadrille, n'est-ce pas... et
mouvement, n'est-ce pas!...

Puis, imitant avec une dsolante perfection la voix enroue des aboyeurs
de bals publics:

--En place, en place! rla-t-elle, en place pour le quadrille...

Mlle de la Ville-Handry s'tait assise au piano...

Elle tournait le dos aux danseurs, mais devant elle tait une glace o
elle ne perdait pas un des gestes de Mme Hilaire et de ses invits...

Et alors elle fut sre de ce qu'elle avait souponn en entrant... Elle
comprit dans quel monde l'avait jete la Chevassat...

Elle eut cependant sur elle-mme assez de puissance pour achever le
quadrille... Mais la dernire figure termine, elle se leva, et
s'avanant vers la matresse de la maison:

--Veuillez m'excuser, madame, balbutia-t-elle d'une voix affreusement
trouble, il faut que je me retire... Je me sens trs-malade... je ne
saurais jouer...

--Comme c'est drle! s'cria un des messieurs, voil notre nuit
rate!...

Mais la jeune femme:

--Taisez-vous, Jules!... Ne voyez-vous pas qu'elle est ple comme la
mort, cette enfant!... Qu'avez-vous, ma belle biche?... C'est la chaleur
qui vous a fait mal, n'est-ce pas?... On touffe dans cette baraque...

Et Mlle Henriette se retirant:

--Oh! attendez, reprit-elle, je ne drange pas les gens pour rien,
moi!... Allons, Jules, fouille-toi, et donne-lui un louis  cette
petite...

Dj la pauvre fille avait ouvert la porte:

--Je vous remercie, madame, dit-elle, vous ne me devez rien!...

Il tait temps que Mlle Henriette sortit!

A sa stupeur premire, une colre folle succdait, qui chassait  son
cerveau des flots de sang et lui arrachait des larmes brlantes...

C'tait la Chevassat, cependant, qui lui avait tendu ce guet-apens
ignoble... Qu'avait-elle donc espr, l'infme vieille!...

Et emporte par un mouvement irrsistible, hors d'elle-mme, elle se
prcipita  travers les escaliers, et entrant comme l'ouragan dans la
loge de la dangereuse portire:

--Chez quels gens m'avez-vous envoye, lui cria-t-elle... Vous le
saviez!... Vous tes une misrable!...

Ce fut le sieur Chevassat qui se dressa.

--Qu'est-ce que c'est!... commena-t-il,  qui croyez-vous parler...

Mais du geste et de la voix, sa femme l'interrompit, et s'adressant 
Mlle Henriette:

--Eh bien!... aprs! fit-elle, avec un ricanement cynique, est-ce qu'ils
ne vous valent pas, ces gens-l!... D'abord, moi, j'en ai plein le dos
de vos manires, ma chatte... Quand on est bgueule tant que cela, on
reste chez ses parents, comme toutes les filles sages, et on ne se fait
pas enlever pour courir la pretentaine avec des amoureux...

Sur quoi, profitant de ce que Mlle Henriette tait reste presque sur
le seuil de la loge, elle la poussa dehors brutalement, au risque de la
jeter  terre, et violemment referma sa porte.

Une heure plus tard, l'infortune se reprochait amrement son
emportement.

--Hlas!... se disait-elle en pleurant, les faibles, les malheureux,
n'ont pas le droit de se rvolter... Qui sait ce que cette mchante
crature va faire pour se venger!...

Elle le sut le surlendemain matin...

Descendant un peu avant sept heures pour chercher le pain et le lait de
son djeuner, elle se trouva, sous la porte cochre, face  face avec
Mme Hilaire qui rentrait.

A la vue de la jeune fille, cette irrascible dame devint plus rouge
qu'une pivoine, et bondissant jusqu' elle, lui saisit le bras qu'elle
secoua furieusement en criant de toute la force de ses poumons:

--C'est donc vous, gueuse, qui allez me vilipender chez mes
concierges!... Quel malheur!... Une mendiante que j'avais fait venir
chez moi pour lui faire gagner trente francs!... Et moi qui la croyais
malade et qui la plaignais, et qui voulais que Jules lui donnt un
louis...

Ce n'tait pas  cette femme, en effet, que Mlle Henriette devait en
vouloir... Elle lui avait tmoign de la piti, aprs tout!

Fort effraye, cependant, elle essayait de se dgager, mais l'autre
tenait bon, redoublant ses cris, jusqu' ce point que plusieurs
locataires se mirent aux fentres.

--On te revaudra a, ma biche, clamait-elle au milieu des injures
malpropres que sa colre, pareille  un torrent d'eau de vaisselle,
charriait... On saura bien te faire dguerpir d'ici!

Et ce n'tait pas une menace en l'air.

L'aprs-midi mme, cette scne lamentable se renouvelait et elle
recommenait, tout aussi odieuse, le lendemain et encore les jours
suivants.

Mme Hilaire avait des amies dans la maison, et Mlle de la
Ville-Handry tait devenue leur bte noire  toutes. Elles s'entendaient
pour la guetter, et ds qu'elle se risquait dans les escaliers, il s'en
trouvait toujours quelqu'une pour la huer...

Si bien que l'infortune n'osait plus sortir de chez elle... Ds le
matin, sitt la porte de la rue ouverte, elle courait acheter ses
petites provisions de la journe; puis, remontant bien vite, elle se
barricadait dans sa chambre et n'en bougeait plus...

Assurment, ce n'tait pas le dsir de quitter cette maison maudite qui
lui manquait... Mais o aller?... Puis, l'inconnu l'pouvantait... ne
lui rserverait-il pas des tribulations plus intolrables encore...

Enfin, elle n'avait pas d'argent.

Le terme de juillet lui avait enlev cent francs, elle avait d
remplacer par une robe de mrinos noir sa robe de soie qui tombait en
loques; ds les premiers jours d'aot, ses chtives ressources taient
puises.

Encore ne ft-elle pas parvenue  les faire durer tout ce temps, si
depuis la soire de Mme Hilaire elle n'et cess compltement de
recourir  la dispendieuse cuisine de la Chevassat.

Mme cette rupture, dont Mlle Henriette s'tait d'abord rjouie,
devenait maintenant pour elle le sujet d'un prodigieux embarras... Il
lui restait plusieurs choses encore  vendre, sa broche, son cachemire,
sa montre, ses boucles d'oreilles, et elle ne savait ni comment, ni 
qui les vendre...

Tous les rcits dont la Chevassat l'avait effraye lors de sa tentative
au Mont-de-Pit roulaient dans son esprit, et elle se voyait,  la
moindre dmarche, arrte par un commissaire de police, interroge et
reconduite chez son pre, et livre  la comtesse Sarah et  sir Tom...

Cependant la ncessit devenait si imprieuse, qu'aprs de longues
hsitations, un soir,  la brune, elle se glissa dehors pour chercher un
acheteur.

Ce qu'elle cherchait, c'tait une de ces boutiques borgnes o on
aperoit, attendant leur proie, de ces brocanteurs suspects dont les
trafics inquitent l'observateur.

Elle en trouva une telle qu'elle la souhaitait.

Une vieille femme  lunettes plantes sur un nez crochu, sans seulement
lui demander son nom, tant videmment elle la prenait pour une voleuse,
lui donna de sa broche et de ses boucles d'oreilles... cent quarante
francs.

Qu'tait-ce que cette somme!... Rien... Mlle Henriette le comprit.
C'est pourquoi, surmontant toutes ses rpugnances et toutes ses pudeurs,
et s'armant d'une rsolution dsespre, elle se jura de tout tenter
pour se procurer de l'ouvrage...

Et elle se tint parole.

Soutenue par le secret espoir de triompher,  force d'nergie, de
l'acharnement de la destine, elle s'en alla de magasin en magasin, de
porte en porte, pour ainsi dire, sollicitant de l'ouvrage comme elle
et demand la charit, promettant de s'employer  ce qu'on voudrait,
tant qu'on voudrait, pourvu qu'on la nourrit et qu'on la loget.

Mais il tait crit que tout tournerait contre elle... Et sa beaut, le
charme et la distinction de sa personne, sa faon mme de s'exprimer lui
taient autant d'obstacles... Qui donc et voulu employer cette jeune
fille qui avait l'air d'une duchesse...

Si bien que ses prires ne rencontraient que visages froids, haussements
d'paules et sourires ironiques... Et partout des refus.

A moins cependant que quelque galant commis ne rpondit  sa requte par
une dclaration.

Le hasard lui avait fait dcouvrir ces petits avis  la main que les
entrepreneurs collent sur tous les tuyaux d'eaux mnagres de leur
quartier pour demander des ouvrires...

Ds lors, elle passa ses journes  chercher ces avis et  courir aux
adresses indiques... Mais l les mmes difficults se prsentaient;
puis c'taient des questions  n'en plus finir:

--Qui tes-vous?... d'o venez-vous?... chez qui avez vous travaill?

Et toujours la mme conclusion dsolante:

--Nous n'avons pas d'ouvrage pour une personne comme vous.

Alors, elle eut recours aux bureaux de placement.

Elle en avait avis un ayant  sa porte un grand tableau o il tait
offert des emplois pour toutes capacits, depuis 35 jusqu' 1,000 francs
par mois... Elle y monta.

Un monsieur, trs-verbeux, aprs lui avoir fait dposer une certaine
somme, lui jura qu'il avait son affaire et la fit revenir dix fois
inutilement.

A la onzime, aprs une nouvelle consignation, il lui remit l'adresse de
deux maisons, affirmant que dans l'une ou dans l'autre elle se caserait
avantageusement.

Ces deux maisons taient deux dbits de prunes, o on demandait des
demoiselles de comptoir pour verser les petits verres et attirer la
pratique...

Ce devait tre la dernire tentative de Mlle de la Ville-Handry.

Depuis dix mois qu'elle se dbattait avec une sorte de furie au milieu
d'inextricables difficults, les ressorts de son nergie, peu  peu,
s'taient dtremps. Et maintenant, courbature de corps et d'esprit,
accable, vaincue, anantie, elle s'abandonnait.

Dix-huit mois sparaient encore Mlle Henriette de sa majorit.

Depuis qu'elle s'tait enfuie de la maison de son pre, elle n'avait pas
reu de lettre de Daniel, bien qu'elle lui et crit souvent, et elle ne
pouvait mme assigner de date  son retour.

C'est qu'elle avait suivi le conseil de M. de Brvan, et que rsolument
elle s'tait prsente au ministre de la marine, pour demander des
nouvelles de _la Conqute_. Et un commis lui avait rpondu d'un ton
insouciant que la campagne de cette frgate durerait peut-tre encore un
an ou deux...

Etait-il possible que l'infortune attendit jusque-l? Non!

Ds lors, pourquoi s'obstiner  une lutte impossible,  quoi bon
disputer avec tant d'acharnement quelques jours d'une tristesse
affreuse!...

Sa sant, d'ailleurs, n'avait pu rsister  tant d'assauts... Elle
ressentait dans la poitrine des douleurs aigus, elle toussait et, ds
qu'elle avait fait dix pas, ses jambes flageolaient et elle tait
inonde d'une sueur froide.

Presque toutes ses journes, elle les passait au lit, grelottant la
fivre ou plonge dans une invincible somnolence, le cerveau peupl de
visions funbres...

En elle, il lui semblait sentir se tarir les sources mmes de la vie,
comme si tout son sang, goutte  goutte, se ft coul par une blessure
ouverte.

--Si je pouvais m'teindre ainsi! pensait-elle.

C'tait la suprme grce qu'elle implorait de Dieu. Un miracle seul
pouvait la sauver dsormais, et elle ne le souhaitait mme pas. Une
universelle indiffrence et un immense dgot de tout emplissaient son
me. Il lui semblait qu'ayant puis ce qu'on peut endurer, il ne lui
restait plus rien  redouter.

Et, en effet, un dernier malheur qui s'abattit sur elle ne lui arracha
pas un soupir.

Une aprs-midi, pendant qu'elle tait descendue, laissant sa fentre
entr'ouverte, le vent brusquement poussa les battants, lesquels heurtant
une chaise la renversrent... Sur le dos de cette chaise tait pli le
cachemire de Mlle Henriette, il tomba dans la chemine o il y avait
du feu, et quand elle remonta elle le trouva  demi consum.

C'tait l'unique objet de prix qui lui restt, et elle en et toujours
bien retir vingt-cinq louis.

--Bast! se dit-elle, qu'importe! C'est trois mois de moins  vivre,
voil tout.

Et elle ne s'en proccupa plus, et elle ne s'inquita pas davantage du
terme d'octobre, qui approchait.

--Je ne pourrai le payer, se disait-elle, la Chevassat me fera donner
cong, et alors l'heure sera venue...

Cependant,  sa grande surprise, l'estimable portire ne lui fit aucune
avanie de ce qu'elle n'tait pas en mesure... Et mme, elle lui dit
qu'elle se chargeait de faire patienter le propritaire.

Cette inexplicable mansutude donnait  Mlle Henriette une semaine de
rpit...

Mais enfin, un matin elle s'veilla n'ayant plus un centime, n'ayant
plus rien, croyait-elle, dont elle pt faire de l'argent... et ayant
faim.

--Allons, murmura-t-elle, comme pour s'annoncer  elle-mme la
catastrophe suprme, c'est maintenant qu'il faut quelques minutes de
courage!...

Elle disait cela, mais avec la certitude affreuse que l'inexorable
chance tait arrive, elle se sentait glace d'horreur jusque dans les
moelles, comme si elle et vu le bourreau entrer dans sa chambre pour
lui signifier son arrt de mort.

Et cependant, depuis plus d'un mois, elle ne songeait qu'au suicide, et
la veille encore elle trouvait comme une pre jouissante  cette
pense...

--Serais-je donc lche? se disait-elle avec un mouvement de rage.

Oui, elle avait peur... oui, elle avait beau se reprsenter qu'il ne lui
restait plus qu' choisir entre la mort et sir Tom ou M. de Brvan, elle
tait terrifie...

Hlas! elle n'avait pas vingt ans, jamais elle n'avait senti en elle une
telle exhubrance de vie, elle voulait vivre, vivre encore un mois, une
semaine, un jour!...

Si son chle n'et pas t brl cependant!

Alors, d'un oeil gar, explorant son misrable logis, elle aperut ce
chef-d'oeuvre de patience qu'elle avait entrepris... C'tait une robe de
mousseline, tout ouvrage de broderies d'une merveilleuse finesse et
d'un dessin exquis... Malheureusement, elle tait loin d'tre acheve...

--N'importe! se dit-elle, j'en trouverai peut-tre quelque chose...

Et, roulant la robe  la hte, elle courut l'offrir  la louche
brocanteuse qui lui avait dj achet ses boucles d'oreilles, et plus
tard sa montre.

L'affreuse vieille parut stupfaite de cette merveille.

--C'est trs beau, dclara-t-elle, c'est magnifique, et, si c'tait
fini, a vaudrait beaucoup d'argent... mais, en cet tat, personne n'en
voudra.

Cependant elle consentit  en donner vingt francs, uniquement par amour
de l'art, jurait-elle, car c'tait autant de perdu.

Ce louis, c'tait pour Mlle de la Ville-Handry un sursis inespr...

--En voici pour un mois, pensait-elle, dtermine  ne vivre que de
pain sec, et qui peut prvoir ce qu'un mois rserve d'vnements?...

Et il devait revenir  cette infortune, du chef de sa mre, plus de
quinze cent mille francs!... si elle et su, cependant, si elle et eu
un ami pour conseiller son inexprience!...

Mais elle tait reste fidle  son serment de ne se confier  me qui
vive, et les plus pouvantables angoisses ne lui arrachaient pas une
plainte.

M. de Brvan ne l'ignorait pas, lui, qui, avec une implacable
rgularit, avait continu ses visites hebdomadaires... Et mme, cette
lche obsession qui jadis enflammait le courage de Mlle Henriette,
lui devenait un intolrable supplice...

--Ah! je serai venge, lui dit-elle un jour, prenez garde, Daniel
reviendra...

Alors lui, haussant les paules:

--Si vous ne comptez que l-dessus, vous ferez bien de vous rendre et de
devenir ma femme tout de suite...

Elle dtourna la tte avec un mouvement d'insurmontable horreur...
Plutt les bras glacs de la mort.

Et cependant les pulsations de son coeur taient pour ainsi dire
comptes...

Ds la fin de novembre, ses vingt francs s'taient trouvs puiss, et
elle avait recours pour prolonger son existence aux expdients
dsesprs de la plus humble dtresse.

Tout ce qu'elle possdait, tout ce qu'elle pouvait sortir de son triste
logis sans tre arrte par les concierges, elle le vendit pice 
pice, brin  brin, pour vingt sous, pour dix sous, pour le prix d'une
livre de pain...

Son linge fut d'abord sacrifi, puis le tour vint des couvertures de son
lit, de ses rideaux, de ses draps...

Les matelas comme le reste y passrent, la laine d'abord, emporte
poigne par poigne, puis la toile...

Et enfin, le 25 dcembre, elle se trouva dans une chambre plus dvaste
que si le feu y et pass, n'ayant sur elle qu'un seul jupon sous sa
mince robe d'alpaga, sans un haillon pour s'envelopper pendant les nuits
glaciales.

L'avant-veille, la terreur triomphant de ses rsolutions, elle avait
adress  son pre une longue lettre... Il n'y avait pas rpondu. La
veille, elle lui avait crit ces lignes:

J'ai faim et je n'ai pas de pain... Si demain,  midi, vous n'tes pas
venu  mon secours,  une heure vous n'aurez plus de fille...

Et torture par le froid et par le besoin, extnue, dj mourante, elle
avait attendu... A midi, son pre n'ayant pas paru, elle se donna
jusqu' quatre heures... A quatre heures, rien...

--Il faut en finir! se dit-elle...

Ses prcautions taient prises. Elle avait prvenu la Chevassat qu'elle
serait absente toute la soire, et elle s'tait procur une assez grande
quantit de charbon....

Elle crivit deux lettres, l'une  son pre et l'autre  M. de Brvan...

Aprs quoi, ayant hermtiquement bouch toutes les ouvertures de sa
chambre, elle alluma deux rchauds, et s'tant tendue sur son lit, elle
recommanda son me  Dieu... Cinq heures sonnaient.

Dj une vapeur paisse et cre s'tait rpandue dans la chambre, et la
bougie ne donnait plus qu'une lueur blafarde... Bientt il lui sembla
que ses tempes taient comme serres dans un tau... Elle touffait et
elle avait envie de dormir, et elle sentait  l'estomac une intolrable
douleur.

Puis, des ides tranges et incohrentes comme le dlire bouillonnrent
dans son cerveau, les oreilles lui tintaient, son pouls battait avec une
violence inoue, des nauses lui soulevaient le coeur et, par moments,
elle croyait que d'pouvantables dtonations faisaient voler son crne
en clats...

La bougie s'teignit... Affole par la sensation de la mort elle essaya
de se lever et ne put... Elle voulut appeler, sa voix, ainsi qu'un rle,
expira dans sa gorge...

Puis encore, ses ides se troublrent tout  fait... la respiration lui
manqua... C'tait fini... Elle ne souffrait plus!...




XX


Ainsi, quelques minutes encore, et tout tait fini, Mlle de la
Ville-Handry mourait, Mlle de la Ville-Handry tait morte...

Mais  cette heure-l mme, le locataire du quatrime tage, le pre
Ravinet, le brocanteur, sortit de chez lui pour aller dner.

S'il ft descendu, comme d'ordinaire, par le grand escalier, nul bruit
n'arrivait jusqu' lui... Mais la Providence veillait... Il passa ce
soir-l par l'escalier de service et entendit le rle suprme de
l'agonisante...

En notre beau temps d'gosme, beaucoup  la place de ce vieil homme ne
se fussent pas drangs.

Lui descendit prcipitamment prvenir le concierge.

Beaucoup encore eussent t rassurs par l'apparente tranquillit des
poux Chevassat et se fussent tenus pour satisfaits en les entendant
affirmer que Mlle Henriette tait sortie...

Lui, au contraire, insista et, en dpit de l'vidente mauvaise volont
des portiers, il sut les contraindre  monter, entranant  son avis
d'abord, et  sa suite aprs, tous les locataires avouables de la
maison.

Ce fut lui pareillement qui, pendant que portiers et locataires se
consultaient, indiqua les secours  donner  la mourante et qui courut
chercher chez lui des matelas, des draps, des couvertures, du bois pour
faire du feu; enfin, tout ce qui manquait dans cette chambre dsole...

Et quelques instants aprs, Mlle de la Ville-Handry ouvrait les
yeux...

Etrange fut la premire sensation de l'infortune...

Ce fut d'abord un tonnement immense de se sentir bien chaudement dans
un bon lit, elle qui depuis tant de jours endurait les horribles
tortures du froid... Puis, regardant, elle fut comme blouie des bougies
allumes sur sa table et du beau feu clair qui brlait dans la
chemine... Et c'est avec une stupeur immense qu'elle considrait ces
femmes qu'elle ne connaissait pas, penches vers elle, piant ses
mouvements...

Son pre tait-il donc enfin accouru  son appel dsespr?

Mais non, car il et t l, et elle le cherchait vainement parmi les
personnes prsentes.

Puis, comprenant  quelques mots prononcs prs d'elle, qu'elle devait
au hasard seul d'avoir t sauve, elle fut saisie d'une immense
douleur.

--Avoir souffert tout ce qu'on souffre pour mourir, se dit-elle, et
n'tre pas morte!

Elle eut mme comme un mouvement de haine contre ces gens qui
s'agitaient autour d'elle. Quand ils l'auraient rappele  la vie, la
feraient-ils vivre?...

Cependant elle distinguait assez nettement ce qui se passait dans la
chambre, elle reconnaissait les rentires du premier tage qui taient
restes  la soigner, et entre elles la Chevassat, qui se donnait un
mouvement extraordinaire, tout en leur expliquant comment Mlle
Henriette avait tromp son affection pour excuter son fatal dessein...

--C'est que je ne me doutais de rien, protestait-elle, d'un ton
larmoyant... Une pauvre chatte, qui tait toujours de si belle humeur et
qui ce matin chantait encore comme un pinson!... Je la supposais un peu
gne, mais non dans une misre pareille... C'est que voil, mesdames,
elle tait fire comme une reine et haute comme le temps... Elle a mieux
aim se faire prir que demander secours... car elle savait qu'elle
n'avait qu'un mot  me dire... Est-ce que dj, en octobre, voyant
qu'elle ne pouvait payer son terme, je n'ai pas rpondu pour elle!...

Et l-dessus, l'infme hypocrite se pencha vers la pauvre jeune fille et
la baisa au front, en disant d'un accent attendri:

--N'est-ce pas, chatte chrie, qu'ils vous aimaient bien, vos pauvres
vieux concierges?

Impuissante  articuler une syllabe, encore qu'elle et la connaissance,
Mlle Henriette frissonna d'horreur et de dgot sous le contact de
ces lvres odieuses. Et la commotion qu'elle en ressentit fit plus que
tous les soins qu'on lui avait prodigus...

Nanmoins, ce fut seulement aprs que le mdecin qu'on tait all
chercher ft venu et l'et soigne, qu'elle recouvra le libre exercice
de ses facults.

Alors, d'une voix faible, elle remercia les gens qui l'entouraient,
affirmant qu'elle se sentait beaucoup mieux maintenant, et qu'on pouvait
la laisser seule...

Les deux rentires, que la curiosit avait emportes au moment o elles
allaient se mettre  table, ne se firent pas rpter le cong et tout
aises s'esquivrent...

Mais la portire resta prs de Mlle Henriette, et une fois seule avec
sa victime, tout en elle changea, visage, voix et regard...

--Eh bien!... commena-t-elle, vous voil contente, mademoiselle; vous
avez affich la maison, et on parlera de vous dans les journaux... Tout
le monde va vous plaindre, croyant que votre amant est sang-coeur qui
vous laissait crever de misre...

La pauvre jeune fille eut un geste si doux et si triste, qu'un sauvage
en et t mu... Mais la Chevassat tait une civilise, elle.

--Vous savez pourtant bien, continua-t-elle d'un ton pre, que ce bon
M. Maxime a tout fait pour vous tirer de l... Avant-hier encore, il
vous offrait sa fortune...

--Madame!... balbutia l'infortune, n'aurez-vous donc pas piti!...

Piti, elle, la Chevassat... quelle raillerie.

--De M. Maxime, poursuivit-elle, vous avez tout refus... Pourquoi, s'il
vous plat? pour faire la vertueuse, n'est-ce pas?... Ce n'tait gure
la peine, pour ensuite tout accepter d'un vieux finaud qui vous mnera
loin... Ah! vous tes en bonnes mains!...

Ramassant tout ce qui lui tait revenu de force, Mlle Henriette se
haussa sur ses oreillers...

--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle.

--Rien, je m'entends... Enfin, c'est vous qui l'aurez voulu!... Du
reste, il y avait assez longtemps qu'il vous guignait, le gros malin!...

Au moment o Mlle Henriette ouvrait les yeux, le pre Ravinet,
discrtement, s'tait retir pour laisser aux femmes qui l'entouraient
la libert de la dshabiller... Elle n'avait donc pas vu son sauveur et
ne comprenait rien aux propos de la Chevassat.

--Expliquez-vous, madame... murmura-t-elle.

--Ah! pardine, c'est bien facile! Celui qui vous a tire d'affaire, qui
vous a apport de quoi garnir votre lit et de quoi faire du feu, et le
reste... c'est le brocanteur du quatrime. Et il ne restera pas en si
beau chemin! Patience... Vous savez ce que je vous ai dit.

Et en effet, soit crainte que Mlle Henriette ne vendt au pre
Ravinet ce qu'elle avait  vendre, soit autre raison, la portire avait
fait  la pauvre fille un portrait assez peu rassurant du bonhomme.

--Qu'ai-je donc tant  craindre? fit cependant Mlle Henriette.

La portire hsita.

--Si je vous le disais, rpondit-elle, vous le lui rediriez quand il
reviendra...

--Non, je vous le promets.

--Jurez-le moi sur la mmoire de votre mre.

--Je vous le jure.

Confiante, l'odieuse vieille se rapprocha du lit, et vivement et  voix
basse:

--Eh bien! donc, fit-elle, si vous acceptez ce que va vous offrir le
pre Ravinet, je vous vois dans six mois pire que Mme Hilaire... Ah!
ne dites pas: fontaine je ne boirai pas de ton eau... le fin matois en a
perdu plus d'une qui vous valait bien... C'est son tat,  cet homme, et
dame! il le connat... Vous voil prvenue... Moi, je descends donner la
soupe  Chevassat, je remonterai dans la soire. Et surtout, vous savez,
motus!...

D'un mot la Chevassat venait de replonger Mlle de la Ville-Handry au
plus profond de l'abme du dsespoir.

--Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi faut-il que la gnreuse assistance
de ce vieil homme ne soit qu'un pige indigne!...

Le coude sur son oreiller, le front appuy sur sa main, les yeux noys
de larmes, elle s'appliquait  rassembler ses penses, plus parses que
les feuilles sches aprs la tempte, lorsqu'une petite toux sche et
persistante l'arracha  ses mditations...

Elle tressaillit et dressa la tte...

Dans le cadre de sa porte ouverte, un homme d'un certain ge, de taille
moyenne, tait debout, regardant...

C'tait le pre Ravinet, qui aprs une longue conversation avec le sieur
Chevassat et aprs quelques mots changs avec l'estimable portire,
venait chercher des nouvelles de sa protge...

Elle le devina bien plutt qu'elle ne le reconnut... Elle habitait la
mme maison que lui, mais non le mme corps de logis, et c'est  peine
si elle se souvenait de l'avoir entrevu quelquefois en traversant la
cour.

--Voici donc, pensa-t-elle, l'homme qui complote ma perte, le misrable
dont je dois me dfier!

Or, il est certain que ce bonhomme avec son visage glabre, ses gros
sourcils en broussailles et ses petits yeux jaunes d'une trange
mobilit, avait, pour qui l'observait, quelque chose d'nigmatique et
par consquent d'inquitant.

Mlle Henriette ne l'en remercia pas moins, d'une voix profondment
trouble, de son empressement  la secourir, de ses soins intelligents
et de sa gnrosit  la pourvoir de tout ce dont elle manquait.

--Oh! vous ne me devez nulle reconnaissance, interrompit-il, je n'ai que
rempli mon devoir, et petitement...

Et aussitt, d'un ton bourru, il se mit  expliquer que ce qu'il avait
fait n'tait rien, en comparaison de ce qu'il se proposait de faire...
Les causes du suicide de Mlle Henriette, il ne les avait que trop
comprises  l'aspect dsol de sa chambre... Mais elle n'avait plus rien
 craindre de la misre, jurait-il, maintenant qu'il tait l, lui...

Mais plus taient vives et pressantes les marques d'intrt que lui
donnait le vieux brocanteur, plus Mlle Henriette se tenait sur la
rserve, l'esprit encore plein des prventions que la Chevassat lui
avait souffles.

Par bonheur il tait fin, le bonhomme, et avec une rare habilet, grce
 des rticences aussi prudemment calcules que certains emportements,
il sut ramener un peu Mlle de la Ville-Handry. Il la conquit presque,
en lui remettant cachetes et intactes en apparence, les lettres
qu'avant d'allumer le rchaud fatal, elle avait crites  M. de Brvan
et  son pre.

Aussi, quand il se retira, aprs une demi-heure de diplomatie, il avait
arrach  la malheureuse jeune fille le serment de ne pas attenter de
nouveau  ses jours, et la promesse de lui expliquer par quel concours
de circonstances fatales elle en avait t rduite  cet excs de
misre.

--Vous n'hsiteriez pas, lui avait-il dit, si vous saviez combien il
est ais souvent, avec un peu d'exprience, de dnouer les situations
qui paraissent le plus inextricables...

Mlle Henriette n'hsitait pas.

Une rflexion, qui lui tait venue ds qu'elle s'tait trouve seule,
lui avait tout  coup donn une singulire confiance.

--Si le pre Ravinet tait ce que prtend la Chevassat, pensait-elle,
cette mchante femme ne m'et pas avertie... Si elle me dtourne
d'accepter les offres de service de ce vieil homme, c'est que sans doute
j'y trouverai un avantage considrable...

Sur quoi, envisageant, aussi froidement que possible, la partie
politique de sa dtermination, elle y dcouvrait des chances normes en
sa faveur.

Si le pre Ravinet tait de bonne foi, elle allait pouvoir attendre
Daniel.

S'il ne l'tait pas, que risquait-elle?... Qui ne craint pas la mort n'a
rien  redouter, et elle ne la craignait pas, elle... Le poignard de
Lucrce garantira toujours la libert d'une femme de coeur...

Et cependant, malgr l'imprieux besoin qu'elle avait de repos, sa
promesse la tint veille une partie de la nuit.

C'est qu'elle repassait dans son esprit cette lamentable histoire qui
tait la sienne, se demandant ce qu'elle pouvait avouer et ce qu'elle
devait taire au vieux brocanteur.

N'avait-il pas dcouvert dj par l'adresse d'une de ces deux lettres
qu'elle tait la fille du comte de la Ville-Handry... C'tait l surtout
ce qu'elle et voulu pouvoir cacher.

Et d'ailleurs, demander conseil  quelqu'un en lui dissimulant une
partie de la vrit, n'est-ce pas folie?

--Il faut tout dire, s'cria-t-elle, ou rien.

Et aprs un moment de rflexion:

--Je dirai tout, ajouta-t-elle, sans rticences.

Telles taient encore ses dispositions, quand au matin, sur les neuf
heures, le pre Ravinet se prsenta chez elle.

Il tait fort ple, le bonhomme, et l'expression de son visage et le
timbre de sa voix trahissaient une motion difficilement matrise et
une poignante anxit.

--Eh bien! demanda-t-il, oubliant dans sa proccupation de demander  la
jeune fille comment elle avait pass la nuit.

Elle hocha tristement la tte, et lui montrant une chaise:

--Mon parti est pris, monsieur, rpondit-elle; asseyez-vous et
coutez-moi...

Le vieux brocanteur tait bien persuad que Mlle Henriette en
arriverait l; mais si vite, non, il ne l'esprait pas.

--Une exclamation lui chappa: Enfin! et une joie immense, dlirante,
clata dans ses yeux...

Mme cette joie semblait si peu explicable, que la jeune fille en conut
comme une vague inquitude.

--Je ne m'abuse pas, fit-elle, en fixant le vieil homme de toute la
force de sa pntration, ce que je fais est d'une tmrit inoue. Je me
mets en quelque sorte  votre merci, monsieur,  la discrtion d'un
inconnu dont on m'a dit que j'avais tout  craindre...

--Oh! mademoiselle, protesta-t-il, croyez...

Mais elle l'interrompit, et d'un accent solennel:

--Je crois, pronona-t-elle, que si vous me trompiez, vous seriez le
plus lche et le dernier des hommes... Je m'en remets  votre honneur...

Et aussitt, d'une voix ferme, elle commena le rcit de sa vie, depuis
ce soir fatal o son pre lui avait dit:

--J'ai rsolu, ma fille, de te donner une seconde mre...

Plus enfivr que le joueur pendant que tourne la bille fatale dont
l'arrt va dcider de sa fortune ou de sa ruine, les traits contracts
par une attention poignante, le vieux brocanteur s'tait assis en face
de Mlle Henriette, les yeux obstinment attachs sur elle, comme pour
pntrer sa pense et en devancer l'expression.

Ces confidences terribles, on et dit qu'il les avait pressenties, et
qu'il prouvait,  voir ses pressentiments justifis, une pre
satisfaction.

Et  mesure que parlait Mlle de la Ville-Handry:

--C'est bien cela, murmurait-il; oui, cela devait tre...

Tous ces gens, dont la jeune fille lui exposait les manoeuvres
abominables, il semblait les connatre mieux qu'elle, comme s'il les et
frquents longtemps, comme si mme il et vcu dans leur intimit.

Et sur chacun, il s'exprimait avec une assurance trange, disant selon
que l'occasion s'en prsentait:

--Ah!... je reconnais bien l Sarah et mistress Brian!...

Ou:

--Sir Tom n'agit jamais autrement.

Ou encore:

--Oui, c'est bien l tout Maxime de Brvan.

Et, selon les phases du rcit, un rire amer et qui avait quelque chose
de convulsif tordait ses lvres, ou il se rpandait en imprcations.

--Quelle intrigue! murmurait-il de l'accent de la plus profonde horreur,
quelle intrigue infernale!...

A un autre moment, il devint livide et chancela sur sa chaise, comme si,
se trouvant mal, il et t prs de tomber.

Mlle Henriette lui disait alors, d'aprs le rcit de Daniel, les
circonstances de la mort de M. de Kergrist et de la disparition de
Malgat, ce pauvre caissier qui avait laiss dans sa caisse un dficit
norme, qui avait t condamn par contumace aux travaux forcs et dont
la police pensait avoir retrouv le corps dans un bois des environs de
Paris.

Mais ds que la jeune fille eut termin, il se dressa tout d'une pice,
et d'une voix formidable:

--Je les tiens donc, les misrables! s'cria-t-il, cette fois, je les
tiens.

Et, succombant  l'excs de son motion, il se laissa tomber sur une
chaise, cachant son visage entre ses mains.

Muette de stupeur, Mlle de la Ville-Handry examinait cet trange
bonhomme sur qui reposait dsormais tout son espoir.

Dj, la veille, elle avait eu comme un soupon qu'il n'tait pas ce
qu'il paraissait tre, maintenant, elle en tait sre.

Mais qui tait-il?... Elle ne pouvait,  cet gard, que s'garer en
conjectures vaines.

Ce qui lui paraissait prouv, par exemple, c'est que Sarah Brandon,
mistress Brian, sir Tom et M. de Brvan s'taient trouvs de faon ou
d'autre mls  la vie du pre Ravinet, et qu'il les hassait
mortellement.

--A moins donc qu'il ne cherche  me tromper... pensait-elle, gardant
encore l'ombre d'un doute.

Lui, cependant, n'avait pas tard  triompher de sa passagre faiblesse
et s'tait relev...

--Qu'on nie donc encore la Providence! pronona-t-il. Ah! les imbciles
seuls ou les fous en sont capables... Ayant mille raisons de croire que
cette maison garderait le secret de son crime aussi fidlement que la
tombe, M. de Brvan vous y amne... Et il se trouve que j'y demeure,
moi, prcisment, sans qu'il s'en doute... Par une sorte de prodige,
nous vivons, vous, Mlle de la Ville-Handry et moi, l'un auprs du
l'autre, sans se souponner... Mais voil qu' l'heure mme o Maxime de
Brvan va triompher, la Providence nous rapproche, et ce rapprochement
le perd...

Sa voix trahissait la joie farouche de la vengeance, ses yeux jaunes
s'emplissaient d'clairs.

--Car M. de Brvan triomphait, hier soir, poursuivit-il... La Chevassat,
son me damne, vous avait pie, et surprenant le secret de vos
prparatifs de suicide, elle lui avait dit: Rjouis-toi, nous allons
tre enfin dbarrasss d'elle...

Mlle Henriette frissonna.

--Est-ce possible!... balbutia-t-elle.

Alors, le bonhomme la regardant d'un air un peu surpris:

--Quoi! fit-il; est-ce que d'aprs la conduite de Maxime de Brvan vous
ne l'avez jamais souponn de mditer votre mort?...

--Si!... cette ide m'est venue une fois.

--Eh bien! cette fois l, vous tiez dans le vrai, mademoiselle!... Ah!
vous ne connaissez pas encore vos ennemis... Mais je les connais, moi,
car il m'a t donn de mesurer la profondeur de leur sclratesse. Et
l sera votre salut, si vous voulez suivre mes conseils...

--Je les suivrai, monsieur.

Visiblement, le pre Ravinet tait un peu embarrass.

--C'est que, mademoiselle, fit-il, je vais tre oblig de vous demander
de vous confier absolument  moi!...

--Je m'y confierai.

--L'important est de vous soustraire aux embches de M. de Brvan, de
lui chapper et de lui faire perdre vos traces. Il vous faudra donc
quitter cette maison.

--Je la quitterai.

--Et de la faon que je vous dirai.

--Je vous obirai de point en point.

La dernire ombre d'inquitude qui assombrissait encore le front du
vieux brocanteur se dissipa comme par enchantement.

--Tout ira donc bien, dclara-t-il, en se frottant les mains  s'enlever
l'piderme, et je rponds de tout... Htons-nous donc de convenir de nos
faits, car voici longtemps que je suis prs de vous, la Chevassat doit
tre sur des charbons ardents, et il importe qu'elle ne souponne pas
que nous nous entendons.

Comme s'il et craint qu'une oreille indiscrte ne ft colle contre la
porte, il rapprocha sa chaise du lit de Mlle Henriette, et d'une voix
si basse que tout juste elle l'entendait:

--Ds que j'aurai tourn les talons, reprit-il trs-vite, la Chevassat
va vous arriver toute brlante de curiosit pour s'informer de ce qui
s'est pass entre nous... Montrez-vous trs-irrite contre moi...
Laissez entendre que je suis un vieux misrable, assez lche pour
vouloir vous faire payer d'un prix infme le service que je vous ai
rendu...

Mlle Henriette tait devenue fort rouge.

--Cependant, monsieur... balbutia-t-elle.

--Il vous rpugne de mentir, peut-tre?...

--C'est que... Je ne saurai pas, je le crains... Mentir de faon 
tromper Mme Chevassat ne doit pas tre facile...

--Eh! mademoiselle, il le faut, il le faut absolument... Si vous vous
pntrez bien de cette ncessit, vous trouverez l'aplomb ncessaire...
Songez qu'on ne combat bien ses ennemis qu'avec leurs propres armes...

--Je ferai de mon mieux, monsieur...

--Alors, je suis tranquille de ce ct... Et le reste, vous l'allez
voir, est la moindre des choses... Un peu avant la nuit, vous vous
habillerez et vous guetterez le moment o le portier, comme chaque soir,
allumera le gaz... Ds que vous le verrez dans le grand escalier, vous
vous hterez de descendre... J'aurai pris mes mesures pour que la
Chevassat soit en courses ou occupe, la loge sera seule, par
consquent, et il vous sera ais de vous glisser dehors sans tre
aperue... Une fois dans la rue vous tournerez  gauche... Au coin de la
rue Drouot, devant le mur de l'htel des Ventes, un fiacre stationnera
d'o pendra par la portire un mouchoir  carreaux comme celui-ci...
Montez-y hardiment, j'y serai... Je ne sais si je me suis bien expliqu?

--Oh! parfaitement, monsieur.

--Alors, c'est entendu... Vous vous sentez assez rtablie?

--Oui, monsieur, vous pouvez compter sur moi.

Tout se passa si exactement comme l'avait prvu le vieux brocanteur, et
Mlle Henriette joua si bien son rle, que le soir, quand elle
constata la disparition de sa locataire, la Chevassat ne fut ni
trs-surprise ni trs-inquite.

--Elle tait dgote de la vie, cette petite! dit-elle  son mari; je
l'ai bien vu, ce tantt... Nous la retrouverons  la Morgue. Le charbon
ne lui ayant pas russi, elle aura voulu essayer de l'eau!...




XXI


Honnte portire! elle ne se ft point couche si tranquille ni si
promptement endormie du sommeil du juste, si elle et flair la
vrit...

Ce qui lui donnait cette belle quitude, c'tait la certitude qu'elle
avait que Mlle Henriette tait sortie la tte nue, chausse de
mchantes bottines  vingt-neuf sous, n'ayant sur le corps qu'une jupe
et sa pauvre robe d'orlans noir, toute rapice et  peine plus paisse
qu'une toile d'araigne.

Or, elle tait persuade qu'en cet tat de dnment extrme, et par
cette froide nuit de dcembre, la pauvre jeune fille se lasserait vite
d'errer par les rues de Paris, et fatalement serait attire vers la
Seine...

Et pas du tout...

Reste seule aprs le dpart du pre Ravinet, Mlle de la Ville-Handry
n'avait fait que s'affermir dans la rsolution de s'abandonner  lui
aveuglment, se dfendant mme de rflchir, puisqu'elle n'avait pas,
humainement, d'autre parti  prendre.

Aprs donc avoir reu la visite de la Chevassat et lui avoir jou la
scne convenue avec le vieux brocanteur, elle se leva, et bien que
trs-souffrante encore, elle se posta devant la fentre, guettant le
moment propice.

Quatre heures sonnaient et la nuit tombait, quand elle vit le portier
sortir de sa loge une lumire  la main et s'engager dans le grand
escalier pour y allumer les lanternes.

--Allons! il est temps! se dit-elle.

Et jetant un dernier regard  cette misrable chambre o elle avait tant
souffert et tant pleur, o elle avait cru mourir, elle s'lana dehors.

L'escalier de service tait fort obscur, aussi ne dut-elle pas tre
reconnue par deux personnes qu'elle y croisa. La cour tait dserte, la
loge des concierges ferme. Elle traversa rapidement le vestibule et
d'un bond fut dans la rue.

A quarante pas, sur la gauche, elle pouvait voir la voiture de place o
l'attendait le pre Ravinet. Elle y courut, monta, et le cocher, qui
avait le mot, fouetta ses chevaux ds qu'il entendit claquer la
portire...

--Et maintenant, monsieur, commena-t-elle, o me conduisez-vous?...

Aux lueurs du gaz des magasins clairant par intervalle l'intrieur de
la voiture, elle pouvait voir les traits du bonhomme... Il la
contemplait avec une expression manifeste de contentement, et un bon
sourire d'amicale malice errait sur ses lvres.

--Ah! c'est un grand secret, rpondit-il, mais vous ne tarderez pas  le
connatre, car nous allons vite.

Les maigres rosses du fiacre marchaient, en effet, comme si les cent
sous de pourboire donns au cocher eussent infus dans leurs veines le
sang du plus pur coursier anglais.

Elles descendirent de ce train furieux la rue Drouot, remontrent la rue
Lafayette, et tournant  gauche dans la rue du Faubourg-Poissonnire, ne
tardrent pas  s'arrter devant une maison d'apparence modeste.

Leste comme un clerc d'huissier, le pre Ravinet avait saut  terre, et
ayant aid Mlle Henriette  descendre, il lui prit le bras et
l'entrana dans la maison, en disant:

--Vous allez voir quelle surprise je vous rserve.

Au troisime tage, le bonhomme s'arrta et, tirant une clef de sa
poche, il ouvrit la porte qui faisait face  l'escalier.

Et, avant d'avoir eu le temps de se reconnatre, Mlle Henriette se
trouva pousse dans un petit salon, o une dame d'un certain ge brodait
au mtier  la lueur d'une grosse lampe de cuivre.

--Chre soeur, s'cria ds le seuil le pre Ravinet, voici la jeune fille
que je t'avais annonce, et qui nous fait l'honneur d'accepter notre
hospitalit.

Mthodiquement, la vieille dame planta son aiguille dans le canevas,
repoussa son mtier et se leva.

Elle paraissait avoir une cinquantaine d'annes, et elle avait d tre
jolie autrefois. Mais l'ge et les chagrins avaient blanchi ses cheveux
et creus son visage de rides profondes, et l'habitude du silence et de
la mditation avait comme soud ses lvres l'une  l'autre.

Sa physionomie austre respirait cependant la bienveillance... Elle
tait vtue de noir et sa mise tait celle des bonnes bourgeoises de
province.

--Soyez la bienvenue, mademoiselle, pronona-t-elle d'une voix grave,
vous trouverez dans notre humble intrieur le calme et les sympathies
dont vous avez besoin...

Cependant le pre Ravinet s'tait avanc, et s'inclinant devant Mlle
Henriette:

--Je vous prsente, lui dit-il, Mme veuve Bertolle, ma bien-aime
soeur Marie, la sainte qui s'est dvoue pour son frre, et qui lui a
tout sacrifi, son existence, son repos, sa fortune.

Ah! il n'y avait pas  se mprendre aux regards dont le bonhomme
enveloppait la vieille dame, il l'adorait... Mais, elle, comme
embarrasse de ces louanges:

--Tu m'as prvenue si tard, Antoine, interrompit-elle, que je n'ai pu me
conformer absolument  tes intentions... Cependant la chambre de
mademoiselle est prte, et si tu veux...

--Oui, il faut nous y conduire...

Ayant pris la lampe, aprs en avoir enlev l'abat-jour, la vieille dame
ouvrit une porte qui donnait directement du salon dans une petite
chambre modestement meuble, mais resplendissante d'une propret
flamande et o on respirait cette frache odeur d'iris dont les
mnagres de province parfument leur lessive.

Glaces et meubles tincelaient  la flamme du feu clair qui flambait
dans la chemine, et les rideaux taient plus blancs que neige.

D'un coup d'oeil, le vieux brocanteur avait embrass ces dtails, et
aprs un sourire de remercment  sa soeur:

--Vous tes ici chez vous, mademoiselle, dit-il  Mlle Henriette.

Toute saisie, la pauvre fille cherchait en quels termes tmoigner
l'excs de sa reconnaissance; la vieille dame ne lui en laissa pas le
temps.

Elle lui montrait, tals sur le lit, des jupons, du linge blanc, des
bas, un chaud peignoir de flanelle grise  petites fleurs bleues, et, 
terre, des pantoufles.

--Voici toujours de quoi changer ce soir, mademoiselle, disait-elle,
j'ai pourvu au plus press, demain, nous verrons pour le reste...

De grosses larmes, des larmes de bonheur et d'attendrissement, cette
fois, roulaient le long des joues plies de Mlle Henriette. Oh! oui,
c'tait une surprise, et dlicieuse, que lui avait mnage l'ingnieuse
protection du vieux brocanteur.

--Ah! vous tes bons, murmura-t-elle en tendant ses mains au frre et 
la soeur, vous tes bons... Comment reconnatre jamais tout ce que vous
faites pour moi!...

Puis, surmontant son motion et s'adressant au pre Ravinet:

--Mais qui donc tes-vous, monsieur, vous qui venez ainsi au secours
d'une pauvre fille qui est une trangre pour vous, et par la
dlicatesse de votre gnrosit en doublez le prix?

Ce fut la vieille dame qui rpondit:

--Mon frre est un malheureux homme, mademoiselle, qui a pay de son
bonheur, de son avenir, de son existence mme, un moment d'garement...
Ne l'interrogez pas. Qu'il soit pour vous ce qu'il est pour tous:
Antoine Ravinet, marchand de curiosits.

L'accent de la vieille dame trahissait tant de douleurs secrtement
endures, que Mlle Henriette baissait la tte, regrettant son
indiscrtion.

Mais alors le bonhomme:

--Ce que je puis vous dire, mademoiselle, reprit-il, c'est que vous ne
me devez aucune reconnaissance... non, aucune!... Ce que je fais, mon
intrt me commande imprieusement de le faire, et je n'y ai nul
mrite... Que parlez-vous de gratitude!... c'est moi qui resterai votre
ternel oblig pour le service immense que vous me rendez.

Il s'animait au bruit de ses paroles, sa taille se redressait, ses yeux
flamboyaient, et peut-tre il allait laisser chapper son secret quand
sa soeur, l'interrompant:

--Antoine! fit-elle d'un ton de reproche, Antoine!...

Il s'arrta court:

--C'est juste, reprit-il, trs-juste! Je suis l que je m'oublie, et je
devrais tre dj de retour rue Grange-Batelire... Il est d'une
importance capitale que la Chevassat ne me perde pour ainsi dire pas de
vue ce soir...

Il allait se retirer; la vieille dame le retint du geste.

--Tu dois rentrer, lui dit-elle, je le sais, seulement, prends garde...
C'est un miracle que M. de Brvan ne t'ait pas rencontr et reconnu
depuis un an qu'il vient dans la maison que tu habites... Si ce malheur
arrivait maintenant, peut-tre nos ennemis nous chapperaient-ils
encore... Aprs l'acte de dsespoir de mademoiselle, ne voudra-t-il pas
connatre celui qui l'a sauve?... Comment feras-tu pour l'viter?...

--J'ai prvu ce danger, rpondit-il... Je vais en rentrant conter aux
poux Chevassat une petite histoire qui leur mettra si bien la puce 
l'oreille qu'ils engageront Maxime  ne plus venir que de nuit... comme
autrefois.

Sur quoi, saluant Mlle Henriette, il se retira en disant:

--Demain nous nous concerterons!...

Sauv au moment o,  bout de forces et d'espoir, il lchait l'pave o
il se tenait cramponn, le naufrag n'prouve pas, en touchant le pont
du navire qui l'a recueilli, un sentiment de batitude comparable 
celui de Mlle Henriette.

Et cette sensation dlicieuse de la premire minute devint plus profonde
et plus intense, aprs une soire passe prs de la soeur du pre
Ravinet.

Sans embarras comme sans affectation, cette veuve, d'une dignit si
noble et si simple, se dvoila assez en quelques phrases pour que, sans
connatre au juste les vnements de sa vie, Mlle de la Ville-Handry
put la connatre elle-mme.

Ruine tout  coup, du jour au lendemain,--elle ne disait pas
comment,--quelques mois aprs la mort de son mari, elle s'tait vue
rduite, elle, accoutume aux douceurs de l'aisance,  l'troitesse et
aux privations d'une existence pauvre et dnue... Il y avait environ
cinq ans de cela...

Sans cesser de garder des dehors honorables, elle s'tait fait une loi
de la plus svre, il faudrait mme dire, de la plus sourdide conomie.

Elle n'avait qu'une femme de mnage qui venait une heure, le matin, pour
le gros ouvrage... Elle se chargeait du reste, savonnant et repassant
elle-mme tout son menu linge; ne faisant la cuisine que deux fois par
semaine, et les autres jours mangeant froid, autant pour pargner
quelque argent que pour mnager son temps.

Car son temps n'tait pas sans valeur... Elle chantillonnait au mtier
des modles de tapisserie qu'un magasin de la rue de la Chausse-d'Antin
lui payait assez cher... Il y avait des jours, l't, o elle gagnait
jusqu' trois francs...

Le coup avait t rude, elle ne le cachait pas; puis tout doucement elle
s'tait rsigne et elle avait pris l'habitude de cette svrit de
conduite, de cette parcimonie jalouse applique aux moindres dtails...

Et maintenant, elle trouvait aux privations qu'elle s'imposait cette
satisfaction intime qui rsulte de la conscience d'un devoir accompli,
satisfaction d'autant plus prcieuse que le devoir est plus pnible.

Quel devoir? Elle ne le disait pas.

--Celle-l est entre toutes une sainte et noble crature... se disait
Mlle Henriette lorsque le soir, sur les huit heures, aprs un modeste
repas, elle fut retire dans sa petite chambre.

Cependant elle ne pouvait dtacher sa pense de la situation videmment
nigmatique de ces deux protecteurs que la destine, enfin clmente,
avait placs sur son chemin.

Quel mystre existait dans le pass du frre et de la soeur?... car il en
existait un... et, loin de s'en cacher, ils avaient pri Mlle
Henriette de ne pas chercher  le pntrer...

Comment leur pass tait-il li  son pass,  elle-mme?... Comment
leur avenir se trouvait-il dpendre du sien?...

Mais la fatigue ne tarda pas  l'emporter sur ses proccupations et 
confondre ses ides.

Et pour la premire fois depuis bientt deux ans, elle s'endormit en
toute scurit, d'un bon sommeil paisible, sans sursauter au moindre
bruit, sans se dfier du silence, sans se demander si ses ennemis ne
l'piaient pas, sans souponner jusqu' la complicit des murailles...

Quand elle s'veilla, le lendemain, calme et repose, il faisait grand
jour, dix heures venaient de sonner et un rayon de ple soleil de
dcembre miroitait sur le vernis des meubles.

Et quand elle ouvrit les yeux, elle aperut debout au pied de son lit,
comme un bon gnie qui et veill sur son sommeil, la soeur du vieux
brocanteur.

--Dieu! quelle paresseuse je fais!... s'cria-t-elle avec le rire
insoucieux de l'enfant.

C'est que dans cette chambrette, o elle n'avait pass qu'une nuit, elle
se sentait chez elle, autant qu' l'htel de la Ville-Handry du vivant
de sa pauvre mre, et il lui semblait qu'elle y avait vcu des annes.

--Mon frre est venu il y a une demi-heure pour vous parler, mon enfant,
pronona la vieille dame, mais il n'a pas voulu vous veiller. Vous
aviez tant besoin de repos... Mais il reviendra ce soir et dnera avec
nous...

Le gai sourire qui clairait le visage de Mlle Henriette s'teignit 
l'instant mme.

Absorbe dans l'extase du bonheur prsent, elle avait tout oubli, et
ces quelques mots la ramenaient  la ralit de la situation et lui
rappelaient les misres passes et les incertitudes de l'avenir.

La digne veuve, cependant, l'aida  se lever, et elles passrent leur
journe ensemble, dans le petit salon, occupes  tailler et  coudre
une robe de soie noire, dont le pre Ravinet avait apport l'toffe le
matin et qui tait destine  remplacer la misrable robe d'orlans de
Mlle de la Ville-Handry.

Mme, en apercevant cette pice de soie, et songeant  ce que la soeur du
vieux brocanteur lui avait dit de leur extrme indigence, la jeune fille
avait eu peine  retenir une larme.

--Pourquoi cette dpense!... avait-elle dit d'un air triste. Est-ce
qu'une robe de laine ne suffisait pas bien! Dj l'hospitalit que vous
m'accordez doit vous tre une charge... Je ne me pardonnerais pas de
vous tre un sujet de nouvelles privations!...

Mais la vieille dame branlait la tte.

--Rassurez mon enfant, rpondit-elle, l'argent ne nous manque pas...

Elles venaient d'allumer la lampe, quand une clef grina dans la serrure
de la porte d'entre, et l'instant d'aprs le pre Ravinet parut.

Il tait fort rouge, et bien qu'il gelt, dehors, il tamponnait son
front de son mouchoir  carreaux, comme s'il et t en sueur.

--Je suis extnu!... fit-il, en se laissant tomber dans un fauteuil. Ce
que j'ai fait de courses aujourd'hui est incroyable. Je voulais prendre
l'omnibus pour revenir de la rue de Varennes, mais je n'y ai pas trouv
de place...

Mlle Henriette se dressa d'un bond:

--Vous tes all chez mon pre, monsieur! s'cria-t-elle...

--Depuis huit jours, mademoiselle, M. de la Ville-Handry n'habite plus
rue de Varennes...

Une ide folle, l'ide que le comte s'tait spar de sa femme, traversa
l'esprit de la jeune fille.

--Et la comtesse, interrompit-elle, la comtesse Sarah?...

--Elle a suivi son mari... Ils occupent, rue Le Peletier, 79, un
appartement au dessus des bureaux de la succursale des _Ptroles de
Pensylvanie_. Sir Tom et mistress Brian demeurent avec eux... Et ils
n'ont,  eux tous, que deux domestiques: Ernest, le valet de chambre du
comte, et une certaine Clarisse...

Le nom de l'abjecte crature dont la trahison avait t une des causes
dcisives de ses malheurs, ne frappa pas Mlle de la Ville-Handry.

--Comment mon pre a-t-il pu se dcider  abandonner son htel,
murmura-t-elle.

--Il l'a vendu, mademoiselle, il y a dix jours.

--Grand Dieu! mon pre est donc ruin!

Le bonhomme inclina la tte:

--Oui!...

C'tait la ralisation des pressentiments sinistres dont s'tait sentie
glace Mlle Henriette quand elle avait entendu le comte de la
Ville-Handry parler de la _Socit des Ptroles de Pensylvanie_.

Mais jamais, non, jamais elle n'avait imagin un dsastre si rapide.

--Mon pre ruin! rpta-t-elle, comme si elle et t effraye de la
signification de ces paroles... Ruin!... Et il n'y a pas un an il
possdait cent mille cus de rentes... Six millions ont t engloutis en
douze mois! Six millions!

Et l'normit de la somme et la brivet du temps, dpassant pour elle
toute vraisemblance:

--Ce n'est pas possible, pronona-t-elle, vous devez vous tromper,
monsieur, on vous aura tromp!

Un sourire d'amre ironie plissait les lvres du vieux brocanteur.

--Quoi!... fit-il, comme s'il et t confondu des doutes de Mlle
Henriette, vous en tes encore l, mademoiselle!... Allez, ce que je
vous dis n'est que trop positif, et s'il vous fallait des preuves...

Et sortant un journal de sa poche, il le tendit  Mlle Henriette, lui
indiquant du doigt,  la premire page, un article entour au crayon
rouge:

--L! dit-il...

C'tait une de ces feuilles de finance, comme il en pousse tous les
matins, et qui professent  leur bnfice l'art difficile de s'enrichir
trs-vite, sans risques. Celle-ci arborait cependant un titre fait pour
rassurer; elle s'appelait: _La Prudence_.

Mlle Henriette,  haute voix, lut:

     Jamais nous ne nous lasserons de rpter  nos abonns ces mots
     qui sont notre devise et notre titre: Prudence! prudence! Se dfier
     des affaires nouvelles!

     Sur cent affaires qui se prsentent sur la place, soixante au
     moins, on peut le dire hardiment, ne sont que des piges  pices
     de cent sous, o doit fatalement s'engloutir intgralement le
     capital des souscripteurs tmraires... Des quarante qui restent,
     vingt-cinq doivent tre tenues pour suspectes, comme prsentant
     trop de chances alatoires. Il est encore utile de se consulter
     avant de choisir, parmi les quinze qui restent, celles qui offrent
     le plus de consistance et de garanties...

La jeune fille cessa de lire, tonne de ce verbiage.

--J'avoue que je ne comprends pas, fit-elle, et je ne vois pas quel
rapport...

Mais le pre Ravinet l'interrompant:

--Ce n'est l, dit-il, que le patelinage de la prface, le sirop destin
 masquer le dgot d'une potion empoisonne... Poursuivez, et vous
comprendrez...

Mlle Henriette reprit donc:

     Voici qu'un vnement encore--il faudrait dire un dsastre--vient
      l'appui de nos thories, et ne justifie que trop nos exhortations
      la circonspection.

     Une socit qu'on a vue surgir comme d'une bote  surprises l'an
     dernier, qui s'annonait  grand fracas de rclames, inondant les
     journaux de ses prospectus et tapissant Paris de ses affiches, une
     socit qui devait enrichir tous ses souscripteurs, en est dj 
     ne pouvoir payer l'intrt du capital vers...

     Quant au capital lui-mme... Mais n'anticipons pas sur les
     vnements!...

     Tous nos lecteurs ont dj compris que nous voulons parler de la
     _Compagnie Franco-Amricaine des Ptroles de Pensylvanie_, dont
     la... situation est depuis huit jours le sujet de toutes les
     conversations.

     A la Bourse, les actions du 500 francs se ngociaient hier
     couramment entre 18 et 20 francs...

Les larmes qui l'aveuglaient, empchrent Mlle Henriette de
poursuivre.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, mon Dieu!

Puis, domptant sa dfaillance, elle se remit  lire:

     Et cependant, si jamais socit parut offrir toutes les srets
     matrielles et morales qu'on recherche avant d'aventurer le fruit
     de ses conomies, c'est certes celle-l.

     A sa tte tait un homme qui passa, dans le temps, pour une
     capacit politique, pour un administrateur de premier ordre, et
     dont la rputation d'intgre probit semblait fort au-dessus de
     toute discussion.

     N'est-ce pas dsigner le haut et puissant comte de la
     Ville-Handry!...

     Aussi, fallait-il voir comme les rclames le faisaient sonner
     haut, ce grand et noble nom... Comte de la Ville-Handry par ci!
     comte de la Ville-Handry par l!... Il allait doter le pays d'une
     industrie nouvelle, il allait en or pur changer le vil ptrole.

     Surtout, on ne manquait pas d'ajouter que la fortune personnelle
     du comte galait presque le capital demand: dix millions. Pour
     lui, les affaires, ce n'tait pas l'argent des autres, c'tait le
     sien propre...

     Il y a douze mois, de ces blouissantes promesses... Qu'en
     reste-t-il?... Des actions,  vingt francs hier, qu'on ne trouvera
     plus  ngocier demain  aucun prix, et un capital plus que
     problmatique...

     Qui se serait attendu  une seconde dition de _Mines de Tiffila_,
     du marquis de Croisenois!...

Le journal tomba des mans de la pauvre fille... Elle tait devenue plus
ple que la mort et elle chancelait  ce point que la soeur du pre
Ravinet tendit les bras pour la soutenir.

--Horrible! murmura-t-elle, c'est horrible!

Elle n'avait pourtant pas tout vu encore.

Le bonhomme ramassa la feuille financire, et au-dessous de cet article
dont chaque mot suait le venin, il lut haut, et lentement comme pour en
faire ressortir l'abominable perfidie, d'abord cet entrefilet:

     Deux dlgus des actionnaires de la _Socit des Ptroles de
     Pensylvanie_ ont d s'embarquer ce matin mme  Brest pour
     New-York.

     Ces messieurs sont chargs par leurs co-intresss d'une enqute
     dont le but est de connatre la valeur exacte des terrains o sont
     situs les puits  ptrole qui constituent l'unique gage des
     souscripteurs.

     Certaines personnes ont t jusqu' mettre des doutes sur
     l'existence mme de ces terrains...

     Et plus loin, ce _fait divers_:

     On a vendu, la semaine passe, l'htel que M. le comte de la
     Ville-Handry possdait--et habitait, rue de Varennes.

     Ce magnifique immeuble a t adjug au plus offrant et dernier
     enchrisseur, moyennant 740,000 francs.

     Le malheur est qu'il tait grev de diverses hypothques,
     s'levant ensemble  la somme de 500,000 francs.

Atterre, Mlle de la Ville-Handry s'tait affaisse sur un fauteuil.

--Mais c'est une infamie sans nom, balbutiait-elle d'une voix  peine
intelligible, personne ne croira ces monstrueuses calomnies.

Ples et profondment troubls, le pre Ravinet et sa soeur changeaient
des regards de dtresse... Evidemment, la malheureuse enfant ne
souponnait pas l'effroyable gravit de la situation. Et cependant, la
voyant ainsi crase, ils hsitaient  l'clairer.

A la fin, le vieux brocanteur prit son parti en homme qui sait que
l'incertitude est encore la plus intolrable souffrance.

--Oui, mademoiselle, reprit-il, oui, votre pre est pouvantablement
calomni... Mais je me suis inform... Deux faits ne sont que trop
rels: M. de la Ville-Handry est ruin et les actions de la socit dont
il est le directeur sont tombes  20 francs, parce que...

Sa voix s'altra, et plus bas, tout bas, il ajouta:

--Parce que l'on croit que le capital social a t dtourn de sa
destination et... englouti dans des spculations  la Bourse.

Il avait eu raison, le vieux brocanteur, de compter sur la virile
nergie de Mlle de la Ville-Handry!...

Son corps entier vibra d'une commotion lectrique, un clair de colre
scha les larmes dans ses yeux, et se dressant, la lvre frmissante:

--Voil l'immonde calomnie! s'cria-t-elle.

Si inexprimente qu'elle ft, elle discernait l'normit de
l'inculpation, et aussi peut-tre ses effroyables consquences.

Et s'animant, elle poursuivait:

--Accuser mon pre d'un ignoble abus de confiance, d'un vol!... Voyons,
il faudrait raisonner un peu cependant!... Pourquoi, dans quel but
serait-il all risquer  la Bourse les sommes remises  son honneur?
Pour se procurer de l'argent, n'est-ce pas?... Comme si sa fortune ne
lui et pas suffi!... Ah! qu'un chevalier d'industrie qui n'a rien 
perdre, qu'un aventurier dvor de convoitises risquent tout, esprant
tout gagner... on se l'explique... Mais le comte de la Ville-Handry, un
homme considrable et considr, un grand seigneur cinq ou six fois
millionnaire?

Elle haussait les paules, elle riait d'un air d'ironique piti.

Mais le bonhomme de plus en plus devenait sombre.

--Vous oubliez, mademoiselle, reprit-il, que votre pre ne s'appartient
plus, qu'il est sans forces ni volonts non plus qu'un enfant, qu'il est
 la disposition d'une de ces cratures redoutables qui semblent
possder le secret de quelque philtre pour garer les sens et troubler
la raison! Vous oubliez...

--Rien, monsieur!... Mon pre est vieux... il est faible. Il aime... il
est crdule. On lui aura dmontr que ce qui n'tait pas tait... Mais
il n'est pas de pouvoir au monde capable de lui prouver qu'un acte
malhonnte ne l'est pas, capable surtout de l'y dterminer...

Vritablement le digne brocanteur souffrait, et cela se voyait.

--Eh! mademoiselle, interrompit-il, autant que vous j'ai foi en la
probit de M. le comte de la Ville-Handry. Mais que savait-il des
affaires, ce malheureux homme, quand on l'y a lanc?... Rien. Le
maniement des capitaux industriels est difficile, prilleux souvent...
On l'aura tromp, abus, jou, pouss vers l'abme de la banqueroute...

--Qui?

Le pre Ravinet tressauta sur son fauteuil, et levant les bras au
plafond:

--Comment! qui?... s'cria-t-il. Ceux qui y avaient intrt, donc!
c'est--dire les misrables qui l'entourent, Sarah, sir Tom.

Mlle Henriette secouait la tte:

--Je ne crois pas, fit-elle, que la comtesse Sarah ait vu d'un bon oeil
la fondation de cette Socit...

Et une objection lui venant, qu'elle jugea dcisive:

--D'ailleurs, poursuivit-elle, Sarah avait-elle intrt  ruiner mon
pre?... Evidemment non. Le ruiner, c'tait se ruiner elle-mme,
puisqu'elle tait matresse absolue de la fortune et libre d'en disposer
au gr de sa fantaisie...

Et pntre de la justesse de ce raisonnement, elle adressait au vieux
brocanteur un regard triomphant.

Lui vit bien alors qu'il fallait frapper un coup dcisif, et sa soeur l'y
encourageait du geste.

--Veuillez m'couter, mademoiselle, pronona-t-il. Je n'ai t jusqu'ici
que l'cho des bruits de la Bourse. Je vous ai dit: On prtend que la
fortune de votre pre et le capital de la _Socit des Ptroles de
Pensylvanie_ ont t engloutis dans des spculations... malheureuses.
Mais je ne crois pas  ces bruits-l, moi. Je suis persuad, au
contraire, je suis sr mme que ces millions n'ont pas t perdus  la
Bourse... par la raison que jamais ils n'y ont t risqus.

--Cependant...

--Cependant, ils n'en ont pas moins disparu, et moins que personne,
peut-tre, votre malheureux pre serait capable de dire o et comment...
Mais je le sais, moi, et quand il s'agira de retrouver ces sommes
normes, je crierai: fouillez Sarah Brandon, comtesse de la
Ville-Handry, fouillez sir Thomas Elgin et mistress Brian, et aussi
Maxime de Brvan, le misrable instrument de leurs sclratesses.

Cette fois, une lueur terrible pntrait dans l'esprit de Mlle
Henriette.

--Alors, balbutia-t-elle, ces calomnies infmes seraient uniquement
destines  masquer une incroyable spoliation...

--Oui.

Les traits contracts de la jeune fille trahissaient l'effort de sa
rflexion.

--En ce cas, reprit-elle, les articles de ce journal...

--Sont l'oeuvre des misrables qui ont dpouill votre pre, oui,
mademoiselle...

Et, agitant le poing d'un air menaant:

--Oh! il n'y a pas  s'y mprendre, continua le bonhomme... Depuis quand
existe-t-il, ce journal?... Depuis six mois... Le jour o on l'a fond,
c'tait dans le but et avec l'intention bien arrte d'y publier  un
moment donn les articles que vous venez de lire...

Encore qu'elle ne s'expliqut pas par quelles prodigieuses combinaisons
il tait possible de soustraire ainsi des sommes immenses, Mlle
Henriette se sentait gagne par la conviction du pre Ravinet.

--Ainsi, fit-elle, aprs avoir dpouill mon pauvre pre, les misrables
veulent le perdre...

--Leur scurit l'exige. Il y a eu un vol, n'est-ce pas? Donc, il faut
un coupable. Pour le monde, pour... la justice, le coupable sera le
comte de la Ville-Handry.

--Pour la justice!...

--Hlas!

Les regards de la pauvre jeune fille allaient du pre Ravinet  sa soeur,
avec une affreuse expression d'garement.

--Vous croyez-donc, balbutia-t-elle, que Sarah laissera dshonorer le
nom qu'elle porte, ce nom dont elle tait si fire...

--Elle l'exigerait au besoin...

--Grand Dieu!... Que me dites-vous l!... Pourquoi?... Dans quel but!...

Voyant l'hsitation de son frre, ce fut la soeur du vieux brocanteur qui
se chargea de la rponse...

Elle saisit le bras de la jeune fille, et d'une voix sourde:

--Parce que, ma pauvre enfant, maintenant que Sarah Brandon tient la
fortune qu'elle convoitait, votre pre la gne... Parce qu'elle veut
tre libre; entendez-vous: libre!...

Au cri touff que l'pouvante arracha  Mlle de la Ville-Handry, le
frre et la soeur durent comprendre qu'elle ne se mprenait pas  la
tragique signification de ce mot: libre!...

Mais justement, le coup tait port; le vieux brocanteur jugea qu'il
serait dsormais puril de garder des mnagements.

Il se leva donc, s'adossant  la chemine, et, pendant que la pauvre
jeune fille, muette d'horreur et tremblant de tous ses membres, le
regardait de ce regard fixe et tincelant des fous, d'une voix brve et
rauque, il reprit:

--Connaissez donc enfin, mademoiselle, la crature excrable qui avait
jur votre perte... C'est que je sais, moi, pour l'avoir prouv, de
quels crimes elle est capable, et je puis voir clair dans les tnbres
de ses infernales combinaisons... Je sais que cette jeune femme au front
si pur, au sourire candide et aux yeux si doux, a l'instinct et le gnie
du meurtre, et n'a jamais compt que sur le meurtre pour arriver 
l'assouvissement de ses convoitises...

L'attitude du vieil homme, sa tte rejete en arrire, sa poitrine
gonfle, son geste bref et menaant respiraient la vengeance et la rage.

Il n'en tait plus  mesurer ses paroles, et elles dbordaient de ses
lvres telles que les y amenait la haine qui bouillonnait au dedans de
lui.

--Antoine! rpta deux ou trois fois la vieille dame, Antoine, mon
frre, je t'en supplie!...

Mais cette voix amie, toute-puissante sur lui d'ordinaire, il ne
l'entendit seulement pas.

--Et maintenant, mademoiselle, poursuivit-il, est-il besoin que je vous
explique le plan si simple et si formidable imagin par Sarah Brandon
pour ramasser d'un seul coup de filet l'immense fortune de la maison de
la Ville-Handry!... Ds le premier jour, c'est vous qu'elle a aperue
entre elle et les millions qu'elle convoitait... C'est donc  vous que
tout d'abord elle s'est attaque. Un homme vaillant et loyal, M. Daniel
Champcey, vous aimait; il vous et protge, celui-l... elle l'a
loign. Le monde et pu s'intresser  vous, prendre votre parti; elle
a obtenu de l'aveugle passion de votre pre de vous calomnier, de vous
perdre de rputation, de vous signaler au mpris du monde. Cependant il
pouvait vous venir  la pense de vous chercher un dfenseur, il pouvait
vous en surgir un... Elle a plac prs de vous son me damne, son
espion, un faussaire, un malfaiteur qu'elle savait prt  tout, mme 
des besognes capables de faire reculer de peur et de dgot le plus
froce et le plus lche forat... Maxime de Brvan, enfin!...

L'excs mme de son affreuse motion avait rendu  Mlle Henriette une
partie de ses forces.

--Eh! monsieur, interrompit-elle, ne vous ai-je pas dit, au contraire,
que c'est Daniel lui-mme qui m'a confie  M. de Brvan; ne vous ai-je
pas dit...

Un ricanement du vieux brocanteur lui coupa la parole.

--Qu'est-ce que cela prouve?... interrompit-il. L'adresse de Maxime de
Brvan  excuter les ordres de Sarah... Pour s'emparer plus srement de
votre esprit, il avait commenc par s'emparer de la confiance de M.
Daniel Champcey. Comment il y est parvenu... c'est ce que j'ignore...
Mais nous le saurons quand il le faudra, car nous saurons tout!... Et
c'est ainsi que par M. de Brvan, Sarah tait informe de toutes vos
penses, de toutes vos esprances, de tout ce que vous criviez  M.
Champcey et de tout ce qu'il vous rpondait... Car il vous rpondait,
n'en doutez pas, et on confisquait ses lettres, de mme que
trs-vraisemblablement on a intercept toutes les vtres, j'entends
toutes celles que vous n'avez pas mises  la poste vous-mme...
Cependant, tant que vous viviez prs de votre pre, Sarah ne pouvait
rien contre votre vie... Elle rsolut donc de vous convaincre  fuir, et
les ignobles perscutions de M. Thomas Elgin commencrent... Vous avez
cru, vous croyez peut-tre encore que cet abject bandit esprait obtenir
votre main!... Dtrompez-vous!... Vos ennemis devaient connatre assez
votre caractre pour savoir que vous garderiez inbranlablement la foi
jure  M. Champcey... Mais il fallait bien vous forcer  vous livrer 
M. de Brvan... Et, en effet, malheureuse enfant, vous vous tes
livre... Pas plus que sir Tom, Maxime ne s'tait berc de l'espoir de
devenir votre mari... Il s'attendait, le jour o il osa s'avancer vers
vous les bras ouverts,  tre repouss avec dgot... Mais il avait
ordre d'ajouter la terreur de ses poursuites aux horreurs de votre
isolement et de votre dtresse.

Car il tait sr, l'infme, que le secret de vos tortures serait bien
gard... Il avait choisi la maison o vous deviez mourir de misre et de
faim, les Chevassat ne pouvaient pas n'tre pas pour lui des complices
dvous jusqu'au crime... Et c'est ainsi qu'il eut l'pouvantable
audace, la barbarie incomprhensible, d'pier votre lente agonie,
trouvant sans doute que vous tardiez bien de recourir au suicide...

Vous y avez eu recours cependant, et votre mort et ralis leurs
funbres prvisions, sans la miraculeuse intervention de la Providence,
qui toujours, tt ou tard, prend sa revanche, quoi qu'en disent les
sclrats pour se rassurer... Oui, les misrables se croyaient
certainement dbarrasss de vous, quand je suis arriv... La Chevassat,
le matin, avait d leur dire: C'est pour ce soir. Et le soir mme,
Brvan, Sarah et sir Tom accouraient, palpitants d'espoir, demander:
Est-ce fini?...

Immobile et plus blanche qu'un marbre, les lvres entr'ouvertes, la
pupille dmesurment dilate, Mlle Henriette coutait...

C'tait comme un blouissant rayon de soleil clairant tout  coup les
plus sombres profondeurs de l'abme o elle avait t prcipite.

--Oui, murmurait-elle, oui, j'y vois clair  cette heure...

Puis, comme le vieux brocanteur, hors d'haleine et la voix enroue par
la colre, s'arrtait:

--Cependant, monsieur, interrogea-t-elle avec une visible hsitation, il
est une circonstance qui demeure pour moi inexplicable: Sarah prtend
que c'est  son insu qu'on a fabriqu le faux qui a provoqu l'ordre
d'embarquement de Daniel... Elle m'a dclar qu'elle et voulu le
retenir, qu'elle l'aime, qu'elle en est aime...

--Ah! ne croyez pas un mot de ces infamies! interrompit la soeur du pre
Ravinet.

Mais le bonhomme se grattant la tte:

--Non certes, il ne faut pas les croire, approuva-t-il, et cependant, il
pourrait bien y avoir l-dessous quelque diablerie...  moins que...
Mais non, ce serait trop de bonheur pour nous!... A moins que Sarah
n'aimt rellement M. Daniel Champcey...

Et comme s'il et craint de laisser voir les esprances qu'il fondait
sur cette circonstance:

--Mais revenons au positif, reprit-il. Rassure de votre ct, Sarah
s'est retourne vers votre pre. Pendant qu'on vous assassinait
lentement, elle abusait de l'inexprience de M. de la Ville-Handry pour
l'engager dans une voie au bout de laquelle il laisserait son honneur...
Remarquez, je vous prie, que les articles du journal sont dats du jour
qui, selon les calculs de Sarah, devait tre celui de votre mort... L
est la preuve de son crime. Se croyant dbarrasse de la fille, il est
vident qu'elle s'est dit: Au pre, maintenant!

Ce fut comme un jet de flamme, qui courut dans les veines de Mlle
Henriette et empourpra son visage.

--Dieu puissant!.... s'cria-t-elle, l'vidence clate, de l'effroyable
machination!... Ils se sont dit, les lches assassins, que le comte de
la Ville-Handry ne survivrait pas  une fltrissure attache  son
nom... et ils ont tout os, srs de l'impunit, certains que cet homme
d'honneur emporterait au tombeau le secret de leur sclratesse et de la
plus inoue des spoliations!...

D'un geste lent, le pre Ravinet essuyait son front moite de sueur.

--Oui, rpondit-il d'une voix sourde, oui, tel a d tre... tel a t
certainement le calcul de Sarah Brandon...

Mais, admirable d'nergie, Mlle Henriette s'tait redresse et, les
narines gonfles, l'oeil flamboyant de rsolution:

--Vous le saviez! interrompit-elle, vous saviez qu'on assassinait mon
pre, et vous ne m'avez pas prvenue... Ah! c'est un mnagement cruel,
monsieur!...

Et, prompte autant que l'clair, elle s'lana, et elle se serait
prcipite dehors si la soeur du pre Ravinet ne se ft jete devant la
porte:

--Henriette!... pauvre enfant, o courez-vous?...

--Au secours de mon pre, madame, qui peut-tre en ce moment, comme moi
hier  pareille heure, se dbat et rle dans les dernires convulsions
de l'agonie...

Hors d'elle-mme, elle s'tait cramponne  la poigne de la porte, et
elle employait tout ce qu'elle avait de forces  carter la vieille
dame, quand le pre Ravinet lui saisit le bras:

--Mademoiselle, disait-il, au nom du ciel! je vous jure... ma soeur va
vous jurer sur son honneur que la vie du comte de la Ville-Handry ne
court aucun danger.

Elle cessa de se dbattre, mais la plus poignante anxit se lisait
toujours sur son visage.

--Voulez-vous donc, poursuivit le vieux brocanteur, compromettre notre
triomphe!... Tenez-vous  donner l'veil  nos ennemis,  les mettre sur
leurs gardes,  nous enlever tout espoir de vengeance!...

D'un mouvement machinal, Mlle Henriette passait et repassait la main
sur son front, comme si elle et espr ainsi ramener le calme dans son
cerveau.

--Et notez, continuait le bonhomme d'une voix persuasive, que votre
imprudence sauverait nos ennemis et non pas votre pre... Rflchissez
et rpondez-moi: Croyez-vous, l, sincrement, que vos affirmations
auraient raison de celles de Sarah Brandon?... Ce serait mconnatre
l'infernale astuce de votre ennemie... Allez, toutes ses mesures sont
prises pour que rien n'branle la foi que votre pre a en elle, pour
qu'il meure dupe comme il a vcu, en murmurant dans un suprme lan
d'amour le nom de celle qui le tue!...

Si crasantes taient ces objections que Mlle de la Ville-Handry,
lchant la poigne de la porte, revint lentement s'asseoir prs du
foyer.

Et cependant, elle tait loin d'tre rassure.

--Si je m'adressais  la justice?... proposa-t-elle tout  coup.

La soeur du pre Ravinet tait venue se placer prs de Mlle Henriette
et lui avait pris les mains:

--Pauvre enfant, murmura-t-elle, vous ne voyez donc pas que toute la
puissance de cette crature maudite est dans les moyens qu'elle emploie
et qui chappent  l'action de la justice humaine!... Croyez-moi, mon
enfant, remettez-vous-en aveuglment  mon frre.

De nouveau, le vieux brocanteur tait venu s'adosser  la chemine.

--Oui, ayez confiance en moi, mademoiselle Henriette, insista-t-il, car
autant que vous j'ai eu  maudire Sarah Brandon, et plus que vous je la
hais... Ayez confiance, car voici des annes que ma haine veille,
cherchant comment l'atteindre, comment lui rendre les tortures qu'elle
m'a infliges. Oui, il y a des annes qu'altr de vengeance, perdu dans
l'ombre je m'attache  elle avec l'implacable patience du sauvage qui
suit la piste de l'ennemi qu'il veut frapper... Pour la connatre, elle
et les misrables qui l'entourent, pour dcouvrir qui ils sont, d'o ils
viennent, comment ils se sont rencontrs et quels crimes les ont
associs, j'ai plong en pleine boue et j'ai remu des monceaux
d'infamies... Mais je sais tout... Et pourtant, dans la vie de Sarah
Brandon, dans cette vie souille de vols et de meurtres, je n'avais rien
trouv jusqu' ce jour, tant sa sclratesse est profonde, qui tombt
sous le coup de la loi...

Il eut un geste de triomphe, et d'une voix clatante:

--Mais cette fois, poursuivit-il, le succs lui semblait si facile et si
sr, qu'elle a nglig ses raffinements ordinaires... Presse de jouir
des millions vols, d'autant plus lasse de la comdie d'amour qu'elle
joue  votre pre, que peut-tre elle aime vritablement, elle s'est
trop presse... Et elle est perdue si nous ne nous pressons pas trop
nous-mmes...

Quant  ce qui concerne votre pre, mademoiselle, voici les motifs de ma
scurit. De par le contrat de votre mre et par suite de l'hritage de
1,500,000 fr. qu'elle a recueilli d'un de ses oncles, vous tes
crancire de la fortune de votre pre pour une somme de deux millions
hypothqus sur ses proprits de l'Anjou, et qu'il n'a pu toucher
malgr sa ruine... S'il mourait avant vous, cette somme vous
resterait... si vous mourez avant lui, au contraire, elle lui revient...
Or, dans son insatiable cupidit, Sarah s'est jur qu'elle aurait cette
somme...

--Ah! vous avez raison, dit Mlle Henriette, l'intrt de Sarah est
que mon pre vive, et il vivra, tant qu'elle ignorera si je suis morte
ou vivante, tant qu'elle ne saura pas ce que je suis devenue.

--Et elle ne l'apprendra pas de sitt!... murmura le bonhomme.

Puis, riant d'un petit rire silencieux:

--Aussi, faut-il voir l'anxit de vos ennemis depuis que vous leur avez
gliss entre les mains... La Chevassat, hier soir, avait pris
allegrement son parti de votre fuite; mais, ce matin, c'tait une autre
affaire... Maxime de Brvan est venu qui lui a fait une scne terrible,
et qui l'a battue, Dieu me pardonne, l'infme! pour s'tre relche de
sa surveillance... Le gredin a pass sa journe  courir de la
prfecture de police  la Morgue... Dame! dnue de tout et  demi nue
comme vous l'tiez, o pouviez-vous aller? Moi, je n'ai pas paru, et les
Chevassat sont  mille lieues de souponner ma complicit... Ah! notre
tour ne tardera pas  venir, mademoiselle, si vous vous conformez  mes
indications...

Il tait plus de neuf heures quand le vieux brocanteur, sa soeur et
Mlle Henriette se mirent  table pour dner...

Mais aussi le bon sourire de l'esprance tait revenu aux lvres de la
jeune fille, quand vers minuit le pre Ravinet se retira en lui disant:

--A demain soir, j'aurai des nouvelles... j'irai au ministre de la
marine!...

Le lendemain, en effet, il apparut comme six heures sonnaient... Mais en
quel tat!... Il tenait  la main une sorte de sac de voyage, et ses
regards et ses mouvements taient ceux d'un fou.

--De l'argent!... cria-t-il  sa soeur ds le seuil, je crains de n'en
pas avoir assez... et hte-toi, il faut qu' sept heures quinze je sois
 la gare de Lyon...

Et comme sa soeur et Mlle Henriette, effares, lui demandaient:

--Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il?...

--Il y a, rpondit-il, rayonnant de joie, que le ciel dcidment se
dclare pour nous. Je suis all au ministre. _La Conqute_ doit rester
encore un an en Cochinchine, mais M. Daniel Champcey rentre en France...
Il a d s'embarquer sur un navire de commerce, _le Saint-Louis_, qu'on
attend  Marseille au premier jour, s'il n'y est dj arriv... Et moi,
je pars pour Marseille, il faut que je voie M. Champcey avant tout le
monde!...

Et sa soeur lui ayant remis deux billets de mille francs, il s'lana
dehors en criant:

--Demain, vous aurez une dpche tlgraphique.




XXII


S'il est, dans notre civilisation une profession pnible entre toutes,
c'est assurment celle de marin.

Si pnible, que c'est presque  se demander comment des hommes se
trouvent assez hardis pour l'embrasser, assez obstins en leurs
rsolutions pour ne la point abandonner aprs l'avoir prouve.

Non  cause de ses hasards, de ses fatigues et de ses prils, faits au
contraire pour tenter et sduire une imagination aventureuse, mais parce
qu'elle cre une existence  part, et qu'il ne semble pas que les
devoirs qu'elle impose se puissent concilier avec la libre disposition
de soi.

Il n'est pas d'hommes, cependant, qui plus que les marins aient l'esprit
et l'amour du foyer. Il en est peu qui ne se marient pas...

Et par une sorte de grce d'tat, on les voit s'installer comme pour
l'ternit dans leur flicit passagre, insoucieux de l'vnement du
lendemain...

Mais voici qu'un matin, tout  coup, un large pli arrive du ministre de
la marine...

C'est un ordre d'embarquement.

Il faut embarquer, abandonner tout et tous, mre, famille, amis,
l'pouse de la veille, la jeune femme qui sourit au berceau d'un
nouveau-n, la fiance qui dj essayait son voile de marie...

Il faut partir et touffer toutes ces voix sinistres qui, du plus
profond de l'me, montent et crient:

--Te sera-t-il donn de revenir, et, si tu reviens, les retrouveras-tu
tous, ces tres chris, et si tu les retrouves, n'auront-ils pas chang,
auront-ils gard pieusement ton souvenir comme tu garderas le leur?

Etre heureux et en tre rduit  ouvrir au malheur cette porte fatale:
l'absence!...

Aussi, n'est-ce que dans les romans maritimes et dans les
opras-comiques, qu'on voit,  l'appareillage d'un navire, tous les
matelots clbrer le dpart en chantant leurs plus joyeuses chansons.

L'appareillage, toujours, est solennel, grave, triste...

Tel devait tre, tel fut l'appareillage de _la Conqute_, la frgate o
embarquait Daniel Champcey avec le grade de lieutenant.

Et certes, ce n'tait pas sans raison qu'au ministre on lui avait
ordonn de se hter; la frgate, mouille sur rade, n'attendait que
lui...

Arriv  Rochefort le matin  cinq heures, le soir mme il couchait 
bord, et le lendemain, au jour, _la Conqute_ mettait  la voile.

Mais plus que tous les autres, et bien qu'il russit  affecter une
sorte d'insouciance, Daniel souffrait.

Cette pense qu'il laissait Mlle de la Ville-Handry aux mains
d'aventuriers qu'il savait capables de tout, tait comme une plaie vive
qu'exaspraient ses rflexions...

A mesure que le sang-froid lui revenait et que l'apaisement se faisait
dans son esprit, mille doutes affreux l'assigeaient au sujet de Maxime
de Brvan.

Ne serait-il pas assailli de tentations tranges quand il se trouverait
rapproch d'une riche hritire, telle que Mlle Henriette, ne
convoiterait-il pas ses millions et ne chercherait-il pas  abuser de sa
situation particulire pour s'en emparer?...

La foi de Daniel en sa fiance tait trop absolue, pour que le soupon
lui vint, mme qu'elle pt couter M. de Brvan...

Mais il raisonnait assez juste, dsormais, pour se dire que la situation
de son amie serait terriblement aggrave, si M. de Brvan, furieux d'un
refus, trahissait son mandat et passait  l'ennemi, c'est--dire  la
comtesse Sarah...

--Et moi, pensait-il, qui dans mes dernires instructions recommande 
Henriette de suivre les conseils de Maxime, comme les miens propres!...

C'est  peine si, dchir par ces affreuses angoisses, il daignait se
rappeler qu'il avait confi tout ce qu'il possdait  Maxime... Que lui
importait sa fortune!...

Cependant, ce lui fut une vritable faveur de la destine, que _la
Conqute_, ds son sixime jour de mer, essuyt un coup de vent
terrible, qui pendant soixante-douze heures la mit en pril.

La conscience de sa responsabilit pendant que la mer dmonte
ballottait la frgate comme un lige, l'excitation de la lutte contre
les lments, les crasantes fatigues du service, turent en lui la
pense, et il put dormir d'un profond sommeil, ce qui ne lui tait pas
arriv depuis son dpart de Paris...

Et  son rveil, il fut surpris de se sentir relativement calme.

Dsormais sa destine devait se dcider sans lui, son impuissance  rien
tenter qui pt influencer les vnements lui tait dmontre... Une
morne rsignation succda  ses effroyables agitations.

Une seule esprance alors le ranimait: l'esprance de recevoir bientt
une lettre de Mlle Henriette, ou qui sait, d'en trouver une en
arrivant  destination.

Car il n'y avait rien d'impossible,  ce que _la Conqute_ ft devance
par un navire parti trois semaines aprs elle.

_La Conqute_, vieille frgate en bois et  voiles, justifiait la
rputation qu'elle avait d'tre la plus mauvaise marcheuse de la marine
franaise... et de plus, de continuelles alternatives de calme plat et
de coups de vent la retenaient en route bien au-del du temps ordinaire.

Jamais, disaient les plus vieux marins, on n'avait vu traverse si
lente.

Et pour ajouter aux ennuis, _la Conqute_ tait tellement encombre de
monde, que matelots et officiers avaient  peine la moiti de l'troit
espace qui leur est accord habituellement.

Il y avait  bord, outre l'quipage, un demi-bataillon d'infanterie de
marine et cent soixante ouvriers de mtiers divers, recruts par le
gouvernement pour le service de ses tablissements.

Quelques-uns de ces ouvriers emmenaient leur famille, rsolus  se fixer
en Cochinchine, mais les autres, jeunes pour la plupart, n'avaient
cherch dans cette longue campagne qu'une occasion de voir du pays,
d'affronter l'inconnu, de gagner peut-tre beaucoup d'argent.

On les employait  aider  la manoeuvre, et c'taient de braves garons,
 l'exception de quatre ou cinq, si turbulents, qu' diverses reprises
il avait fallu les mettre aux fers...

Les journes passaient nanmoins, et il y avait prs de trois mois que
_la Conqute_ tenait la mer, quand, une aprs-midi, pendant que Daniel
surveillait une manoeuvre difficile, au moment d'un grain violent, on le
vit tout  coup chanceler, battre l'air de ses bras et tomber  la
renverse sur le pont...

On accourut, on le releva, mais il ne donnait plus signe de vie, et le
sang lui sortait  flots de la bouche et du nez.

D'un caractre gal, comme tous les hommes dont l'me fire plane bien
au-dessus des intrts mesquins, assez sr de son influence pour
attnuer autant qu'il tait en lui les rigueurs de la discipline, Daniel
tait ador de l'quipage.

C'est dire qu'au bruit de l'accident, circulant, en deux secondes, d'un
bout  l'autre de la frgate, et jusqu'en ses profondeurs, matelots et
officiers accoururent l'angoisse peinte sur le visage.

Qu'tait-il arriv? C'est ce que nul ne pouvait dire, personne n'ayant
rien vu... Cependant ce devait tre quelque chose de trs-grave,  en
juger par la large flaque de sang qui rougissait le pont  l'endroit o
le jeune lieutenant tait si soudainement tomb...

On l'avait port  l'infirmerie, et aprs lui avoir fait reprendre ses
sens, les chirurgiens ne tardrent pas  reconnatre la cause de sa
chute et de son vanouissement...

Il avait  la tte, un peu en arrire de l'oreille gauche, une norme
plaie contuse, telle qu'et pu la produire un lourd marteau mani par un
bras robuste.

D'o provenait ce coup si terrible, que c'tait miracle que le crne
n'et pas t fractur?... Voil ce que ne pouvaient s'expliquer, ni les
mdecins, ni les officiers qui entouraient le lit du bless.

Interrog, Daniel ne put donner  cet gard aucun claircissement.

Personne n'tait  ses cts et il n'avait vu s'approcher personne de
lui au moment de l'accident, et le choc avait t si violent qu'il tait
tomb comme foudroy...

Ces dtails rapports aux matelots et aux migrants runis sur le pont,
furent accueillis par des sourires d'incrdulit, puis par une clameur
d'indignation, quand on ne douta plus de leur exactitude.

Quoi!... le lieutenant Champcey avait t frapp, en plein soleil, au
milieu de l'quipage!... Comment? par qui?

Cette affaire prsentait un caractre mystrieux trop alarmant pour
qu'il n'importt pas de l'claircir au plus tt, et les matelots
eux-mmes ouvrirent sur-le-champ une espce d'enqute.

Des cheveux et quelques caillots de sang qu'on dcouvrit sur une norme
poulie, donnrent,  ce que l'on crut, le mot de l'nigme.

Il parut prouv que la corde o tait engage cette lourde masse, avait
gliss des mains d'un des matelots qui, monts dans les vergues,
excutaient la manoeuvre commande par Daniel...

Epouvant des suites de sa maladresse, mais gardant nanmoins son
sang-froid, cet homme avait remont si vivement la poulie qu'il n'avait
pas t remarqu.

Y avait-il  esprer qu'il s'accuserait? Evidemment non... D'ailleurs, 
quoi bon!... Le bless fut le premier  prier de discontinuer les
recherches.

Puis, comme au bout de quinze jours le lieutenant Champcey reprit son
service, on cessa de parler de cet accident, un de ceux qui par malheur
se renouvellent le plus frquemment.

Et d'ailleurs l'ide que _la Conqute_ approchait de sa destination
occupait tous les esprits et suffisait  toutes les conversations...

Et, en effet, un beau soir, au coucher du soleil, la terre fut signale,
et le lendemain, au jour, la frgate entrait  pleines voiles dans le
Don-Na, le roi des fleuves de la Cochinchine, si large et si profond
que les vaisseaux du plus fort tonnage le remontent sans difficults
pour s'amarrer aux quais de Sagon...

Debout sur le pont, Daniel regardait dfiler les paysages monotones de
cette trange contre, dont le sol, une vase noire et inconsistante, a
des exhalaisons mortelles...

Aprs des mois de traverse, il trouvait un charme mlancolique aux
rives du Don-Na, ombrages de manguiers et de paltuviers dont les
souples racines rampaient et plongeaient au loin dans l'eau boueuse,
rives mornes, o s'tale une vgtation molle et douce, qui offre 
l'oeil la gamme entire des verts, depuis le vert glauque et maladif des
idrys, jusqu'au vert sombre et mtallique du stnia...

Plus loin du bord, les hautes herbes, les lianes, les alvs et les
cactus formaient des fourrs impntrables, d'o s'lanaient comme des
fts de colonnes, des cocotiers gigantesques et le plus gracieux des
arbres de la cration, le palmier arac.

Et par les claircies, on apercevait, se droulant jusqu'au fond de
l'horizon, les rizires malsaines, une plaine immense de boue,
recouverte d'un tapis de verdure qui ondulait, se creusant et se
soulevant sous la brise, comme la mer...

--Voici donc Sagon!... s'cria prs de Daniel une voix joyeuse.

Il se retourna... C'tait le meilleur camarade qu'il et  bord, un
lieutenant comme lui, qui tait venu se placer  ses cts, et qui, lui
tendant une longue-vue, ajoutait avec un grand soupir de satisfaction:

--Tiens, l, regarde!... Enfin nous arrivons!... Avant deux heures, ami
Champcey, nous serons au mouillage.

Dans le lointain, en effet, on discernait, se profilant sur l'azur fonc
du ciel, le toit recourb des pagodes de Sagon.

Une grande heure encore s'coula, et enfin,  un dtour du fleuve, la
ville apparut, misrable, n'en dplaise aux gographes, en dpit des
immenses travaux de la colonisation franaise...

Sagon, c'est surtout une longue rue qui ctoie la rive droite du
Don-Na, rue primitive, non pave, coupe de fondrires, interrompue par
de larges espaces vides et borde de maisons de bois, recouvertes de
paille du riz et de feuilles de palmier.

Des milliers de barques se pressent contre le bord du fleuve, le long de
cette rue, et forment comme un faubourg flottant, o grouille une
population trange, d'Annamites, de Chinois et d'Hindous...

Au second plan, seulement, apparaissent quelques maisons de pierre, dont
les toits de tuiles rouges rassurent l'oeil, et de distance en distance,
une ferme annamite, btie en quinconce, qui semble se cacher dans des
massifs d'araquiers...

Enfin, sur une minence, se dressent la citadelle, l'arsenal, la maison
du commandant franais et l'ancienne habitation du colonel espagnol...

Mais elle parat toujours belle, la ville o l'on dbarque aprs une
traverse de plusieurs mois!...

Et ds que _la Conqute_ se balana tranquille sur ses ancres, tous les
officiers,  l'exception de l'enseigne de service, se firent conduire 
terre et coururent  la maison du gouvernement, demander s'ils n'avaient
pas t devancs par des lettres de France...

Considrant la longueur anormale de leur voyage, tous avaient le mme
espoir que Daniel, d'tre dpasss par quelque btiment parti bien aprs
eux.

Et leur esprance ne fut pas due.

Deux trois-mts, l'un franais, l'autre anglais, qui avaient mis  la
voile prs d'un mois aprs _la Conqute_, taient arrivs depuis le
commencement de la semaine avec des dpches...

Il s'y trouvait deux lettres  l'adresse de Daniel, et c'est d'une main
fivreuse et le coeur battant  rompre, qu'il les prit des mains d'un
vieil employ.

Mais au premier coup d'oeil jet sur les adresses, il plit... Il ne
reconnaissait pas l'criture de Mlle Henriette...

N'importe!... il brisa les enveloppes et courut aux signatures...

L'une des lettres tait signe: Maxime de Brvan, l'autre: Comtesse
de la Ville-Handry, ne Sarah Brandon...

C'est par cette dernire que Daniel commena.

Aprs lui avoir fait part de son mariage, Sarah lui exposait longuement
la conduite de Mlle Henriette le jour mme de la noce.

--Une autre que moi, disait-elle, lui en voudrait mortellement de cette
insulte atroce et abuserait de sa situation pour s'en venger... Mais
moi, qui jamais n'ai rien pardonn, je pardonnerai, Daniel, en mmoire
de vous, et parce que je ne saurais voir souffrir qui vous a aim!...

Et, en post-scriptum elle ajoutait:

Ah! que n'avez-vous empch mon mariage, quand d'un mot vous le
pouviez... On me croit parvenue au comble de mes voeux... Je n'ai jamais
t si malheureuse!...

Cette lettre arracha une exclamation de rage  Daniel. Il n'y voyait
qu'une sanglante ironie.

--Cette misrable, pensait-il, se joue de moi, et si elle crit qu'elle
n'en veut pas  Henriette, il faut lire qu'elle la hait et la
martyrise...

La lettre de M. de Brvan, par bonheur, le rassura un peu. Maxime
confirmait les dires de la comtesse Sarah, ajoutant de plus que Mlle
de la Ville-Handry tait fort triste, mais calme et rsigne, et que sa
belle-mre la traitait avec la plus grande douceur...

Le surprenant, c'est que M. de Brvan ne soufflait mot de la fortune qui
lui avait t confie, ni du systme de vente qu'il adoptait pour les
terres, ni du prix qu'il en trouvait...

Mais Daniel ne remarqua pas cela; toute sa pense tait  Mlle
Henriette...

--Ne pas m'avoir crit, pensait-il, quand les autres ont trouv le moyen
de m'crire!

Accabl de tristesse, il tait all s'asseoir sur un banc de bois, dans
l'embrasure d'une fentre de la salle o se distribuaient les lettres.

Franchissant les espaces immenses qui le sparaient de la France, sa
pense errait sous les ombrages des jardins de l'htel de la
Ville-Handry... Il lui semblait que par un jet tout-puissant de sa
volont, il s'y trouvait transport... Et, de mme qu'au dernier
rendez-vous, il croyait voir aux ples clarts de la lune la robe de son
amie glisser entre les grands arbres...

Une tape amicale sur l'paule le ramena brusquement au monde rel...

Quatre ou cinq officiers de _la Conqute_ l'entouraient, insoucieux et
gais, eux, le rire sur les lvres.

--Eh bien!... mon cher Champcey, disaient-ils, venez-vous?

--O?

--Dner, parbleu!

Et, comme il les regardait de l'air d'un homme veill en sursaut, et
qui n'a pas eu le temps de rassembler toutes ses ides:

--Et bien! dner, ajoutrent-ils. Sagon possde, parat-il, un
restaurant franais admirable, dont le cuisinier, un Parisien, est tout
bonnement un grand artiste... Allons, debout et en route!

Mais Daniel tait  un de ces instants o la solitude a d'irrsistibles
attraits.

Il frmissait  l'ide d'tre arrach  ses mlancoliques rveries,
d'tre oblig de se mler  une conversation, de parler, d'couter, de
rpondre...

--Je ne dnerai pas avec vous ce soir, dit-il  ses camarades.

--C'est une plaisanterie!...

--Non, il faut que je rentre  bord...

Les autres, alors, furent frapps de la tristesse de son accent, et
changeant de visage, de l'air du plus affectueux intrt:

--Qu'avez-vous, Champcey? interrogrent-ils. Venez-vous d'apprendre
quelque malheur, une mort?...

--Non.

--Les lettres de France, que vous tenez...

--Ne m'annoncent rien de fcheux... J'esprais des nouvelles qui ne sont
pas venues, voil tout!...

--Alors, sacrebleu! accompagnez-nous!

--N'insistez pas... je serais un trop triste convive.

On insista, nanmoins, comme insistent les amis qui jamais ne veulent
comprendre qu'on ne soit pas tent par ce qui les sduit, mais rien ne
put changer la dtermination de Daniel.

Sur le seuil de la maison du Gouvernement, il se spara de ses camarades
et reprit seul, tristement, le chemin du port.

Il arriva sans encombre au bord du Don-Na, mais alors se prsentrent
des difficults qu'il n'avait pas prvues.

La nuit tait si obscure qu' peine il y voyait pour guider sa marche le
long d'une sorte de quai en construction, sem d'normes pierres et de
fondrires... Pas une lumire aux fentres des maisons d'alentour. Tels
efforts qu'il fit pour percer les tnbres, il ne distinguait rien que
la silhouette noire des navires se balanant  l'ancre au milieu du
fleuve, et la lueur des fanaux tremblant au courant de l'eau.

Il appela... nulle voix ne rpondit... Le silence, aussi profond que les
tnbres, n'tait troubl que par le sourd grouillement du Don-Na,
roulant  pleins bords ses eaux boueuses.

--Je suis fort capable, pensait Daniel, de ne pas retrouver le canot de
_la Conqute_.

Il le trouva cependant, aprs de longues recherches, amarr et comme
perdu parmi quantit de barques du pays.

Seulement, le canot lui parut vide.

Ce n'est qu'aprs y tre descendu, qu'il y dcouvrit un mousse qui,
couch dans le fond, dormait  poings ferms, roul dans le tapis qu'on
jette sur les bancs de l'arrire pour les officiers.

Daniel l'ayant secou, il se dressa sur ses jambes, en maugrant, et
tout hbt de sommeil.

--Qu'est-ce qu'il y a donc!... grognait-il.

--O est l'quipage?... interrogea Daniel.

Tout  fait rveill, le mousse qui avait de bons yeux, avait aperu
dans la nuit l'or des paulettes. Aussi, devenu soudainement
respectueux:

--Mon lieutenant, rpondit-il, tous les hommes sont en ville.

--Comment, tous...

--Dame! oui, mon lieutenant... Quand les officiers sont descendus 
terre, ils ont dit au patron qu'ils ne rentreraient pas de sitt, et
qu'il pouvait prendre trois heures pour manger un morceau et boire un
coup,  condition que les hommes ne se solent pas...

C'tait exact, et Daniel avait oubli le dtail.

--Et o sont-ils alls? demanda-t-il.

--Je ne sais pas, mon lieutenant.

Un moment Daniel mesura du regard le grand et lourd canot, comme s'il
et song  gagner avec _la Conqute_, sans autre aide que celle du
mousse... Mais non, c'tait impraticable.

--Allons, rendors-toi, dit-il au jeune garon.

Et sautant  terre, non sans laisser chapper une exclamation de dpit,
il allait se mettre  la recherche de ses camarades, quand il vit surgir
de l'ombre, pour ainsi dire,  ses cts, un homme dont il lui tait
impossible de distinguer les traits.

--Qui va l? fit-il.

--Monsieur l'officier, rpondit l'homme en un jargon  peine
comprhensible, mlange affreux de franais, d'espagnol et d'anglais,
j'ai entendu ce que vous disiez au petit qui est l dans ce canot.

--Eh bien?

--J'ai pens que vous voudriez rentrer  bord, monsieur l'officier.

--En effet...

--Pour lors, si vous voulez, comme je suis batelier, je vous
traverserai.

Daniel n'avait aucune raison de se dfier de cet homme.

Dans les ports de mer,  toute heure de jour et de nuit, on en trouve
ainsi sur les quais, guettant les matelots en retard,  qui, par
exemple, ils font payer cher leurs services.

--Ah! tu es batelier! dit Daniel avec une trs-sincre satisfaction...
Eh bien! o est ton bateau?...

--L, monsieur l'officier,  deux pas, vous n'avez qu' me suivre...
Mais vous, o est le navire que vous voulez rejoindre?

--Tiens l!...

Et Daniel lui montrait  six ou sept cents mtres, _la Conqute_
trs-reconnaissable  ses feux.

--C'est loin, grogna l'homme, la mare baisse, le courant est dur.

--Tu auras quarante sous pour ta peine.

Joyeusement l'homme frappa ses mains l'une contre l'autre.

--Ah! comme cela, bon!... dit-il... Alors, avancez, monsieur
l'officier... encore un peu, bien!... C'est ce bateau-l qui est le
mien, entrez, et tenez-vous bien...

Daniel suivit ces indications, mais il fut si frapp de la maladresse de
l'homme  dmarrer sa barque et  la pousser dans le courant, qu'il ne
put s'empcher de lui dire:

--Ah a, mais tu n'es pas batelier de ton tat, mon garon.

--Pardonnez-moi, monsieur l'officier, et je l'tais dans mon pays avant
de l'tre ici.

--Quel est ton pays?

--Shang-Ha.

--N'importe, tu as encore beaucoup  apprendre avant de devenir matelot.

Cependant, le bateau tant fort petit, une vritable coquille de noix,
Daniel se dit qu'au besoin il prendrait les avirons et passerait son
passeur...

Sur quoi, s'tant assis, les jambes allonges, il retomba dans ses
mditations...

Il en fut tir, le malheureux, par une pouvantable sensation.

Par suite d'un choc, d'une fausse manoeuvre ou de tout autre accident, le
bateau avait chavir, et Daniel venait d'tre prcipit dans le
fleuve... Et pour comble, un de ses pieds tait si fortement engag
entre un banc et le bordage, que ses mouvements taient paralyss et
qu'il se trouvait sous l'eau...

Il vit cela comme en un clair, et sa premire pense fut:

--Je suis perdu...

Mais si dsespre que ft sa situation, il n'tait pas homme 
s'abandonner...

Rassemblant par un seul et suprme effort tout ce qu'il avait de vigueur
et d'nergie, il se cramponna au bordage du bateau renvers sur lui et
imprima une si violente secousse, qu'il dgagea son pied et du mme
coup remonta  la surface.

Il tait temps. Dj il avait bu une gorge.

--Maintenant, pensa-t-il, j'ai une chance de salut!

Chance bien frle, hlas! et si chtive, qu'il fallait pour s'y attacher
la robuste volont de Daniel et son indomptable courage.

Un courant furieux l'emportait comme une paille, le bateau chavir qui
l'et aid  se soutenir lui avait chapp, il ne savait rien de ce
redoutable Don-Na, sinon qu'il allait toujours s'largissant, et rien
ne pouvait le guider, par cette nuit si obscure que l'eau et la terre,
le fleuve et ses rives se confondaient en d'uniformes et insondables
tnbres.

Qu'tait devenu le batelier cependant? A tout hasard, Daniel appela.

--Oh!... l'homme!...

Pas de rponse... Avait-il t entran?... Regagnait-il le bord?...
Etait-il dj noy?...

Mais voici que soudain le coeur de Daniel tressaillit de joie et
d'espoir.

Il venait de dcouvrir  une centaine de mtres plus bas la lueur rouge
d'un fanal lui annonant un btiment  l'ancre.

Tous ses efforts tendaient vers ce but...

Il y tait port avec une rapidit vertigineuse, bientt il y toucha
presque... Et alors, avec un incroyable sang-froid et une merveilleuse
prcision, au moment o le courant le poussa prs de la chane d'une
ancre, il la saisit... Il s'y maintint, et ayant repris haleine, par
trois fois, de toute la puissance de ses poumons, il poussa un cri si
aigu, qu'il domina les sourds mugissements du fleuve:

--Au secours!  moi!...

Du navire, un grand cri: --Tiens ferme!... rpondit, lui prouvant que
son appel avait t entendu, et qu'on allait lui venir en aide.

Trop tard!... Un remous l'enveloppa, dont l'irrsistible violence
arracha la chane, gluante de vase,  ses doigts crisps... Roul par le
tourbillon, il fut jet rudement contre le bordage du navire, coula et
fut entran...

Quand il revint sur l'eau, le fanal rouge tait dj bien loin, en
amont, et en aval aucune lueur n'apparaissait plus.

Nul secours humain  attendre dsormais... Daniel n'avait plus  compter
que sur lui-mme et  essayer de gagner un des bords...

Encore qu'il ignort la distance qui l'en sparait, et qui peut-tre
tait trs-grande, la tche ne lui et pas sembl au-dessus de ses
forces, s'il et t nu... Mais ses vtements le gnaient horriblement,
et l'eau qui les pntrait les rendait plus lourds de seconde en
seconde.

--Je coule dfinitivement, pensa-t-il, si je ne parviens pas  me
dshabiller.

Nageur excellent, il accomplit ce tour de force--car c'en tait un dans
sa position. Et quand aprs des prodiges de vigueur et d'adresse, il et
russi  se dbarrasser de ses chaussures...

--Je m'en tirerai!... s'cria-t-il, comme s'il et song  dfier
l'aveugle lment contre lequel il luttait; je reverrai Henriette!

Mais se dshabiller lui avait pris un temps norme, et comment valuer
la distance que lui avait fait parcourir le courant, de plus de vingt
kilomtres  l'heure!

Rassemblant ses souvenirs, il lui semblait avoir observ qu' une lieue
de Sagon, le Don-Na avait la largeur d'un bras de mer. Selon son
estimation, il devait tre  cet endroit.

--N'importe!... se dit-il, j'arriverai...

Et lentement, d'un mouvement rgulier et pour ainsi dire mcanique,
mnageant sa respiration, il se mit  nager, obliquant autant qu'il le
pouvait, sans trop de fatigue...

Ignorant de quel bord il tait le plus rapproch, il s'tait dcid,
d'inspiration,  se diriger vers la rive droite, celle o est bti
Sagon...

Il nageait depuis plus d'une demi-heure, et il commenait  sentir, non
sans effroi, ses muscles se roidir, ses jointures perdre leur
lasticit, sa respiration s'embarrasser, et ses extrmits se
refroidir, quand le clapotis de l'eau lui annona le voisinage de la
terre.

Bientt il toucha le fond... Il fit deux ou trois brasses encore,
trs-vite, mais au moment o prenant pied il se redressa, il enfona
jusqu' mi-corps dans cette vase visqueuse et tenace, qui rend si
dangereux tous les fleuves de la Cochinchine...

La terre tait l, il la devinait, si l'obscurit l'empchait de la
voir, et cependant jamais sa situation n'avait t si dsespre... Ses
jambes taient prises comme dans un tau, l'eau bourbeuse bouillonnait
presque au ras de sa bouche, et  chaque mouvement pour se dgager il
enfonait davantage, peu, mais toujours un peu plus.

Son sang-froid, de mme que ses forces, commenait  l'abandonner, ses
ides se troublaient, quand cherchant instinctivement un point d'appui,
sa main heurta la racine d'un paltuvier...

Cette racine, ce pouvait tre la vie!... Il en prouva d'abord la
solidit. La trouvant suffisamment rsistante, sans secousses, mais avec
la frntique nergie de l'homme qui se noie, il se hla dessus et se
dgagea... Puis, rampant sur la vase tratresse, il ne tarda pas 
atteindre un terrain solide o il se laissa tomber puis.

Il tait sauv de l'eau, mais qu'allait-il devenir, seul, nu, extnu,
transi, perdu par cette nuit noire, en ce pays inconnu et dsert?...

Au bout d'un moment, cependant, il se releva, mais ds qu'il voulut se
mettre en route, il se trouva arrt de tous cts par des lianes et par
les pines des cactus...

--Allons, il faut rester ici jusqu'au jour! se dit-il.

Et le reste de la nuit, il le passa  pitiner sur place et  battre
des bras, pour combattre un froid mortel qui le pntrait jusqu' la
moelle des os...

Les premires lueurs de l'aube lui montrrent qu'il tait comme
emprisonn dans un fourr si inextricable qu'il se demanda s'il en
sortirait...

Il en sortit, pourtant, et aprs quatre heures d'une marche
effroyablement pnible, il atteignit Sagon.

Des matelots d'un navire de commerce qu'il rencontra, lui prtrent des
vtements et le conduisirent  bord de _la Conqute_, o il arriva
mourant.

--D'o venez-vous, grand Dieu!... en cet tat!... s'crirent ses
camarades ds qu'ils l'aperurent... Que vous est-il arriv?...

Et quand il leur eut racont ses terribles motions depuis le moment o
il les avait quitts:

--En vrit, mon cher Champcey, lui dirent-ils, vous avez de la
chance... Voici le second accident auquel vous chappez
miraculeusement... Gare au troisime, par exemple!...

Gare au troisime! Oui, voil prcisment ce que se disait Daniel.

C'est qu'au milieu des souffrances de l'pouvantable nuit qu'il venait
de passer, il avait fait d'tranges rflexions.

Cette poulie, lui tombant sur la tte, on ne savait de quelle main... ce
bateau, chavirant tout  coup, sans cause apparente, tait-ce bien
naturel, et le hasard tait-il seul coupable?...

La maladresse de ce batelier, qui tout  coup tait venu lui offrir ses
services, lui tait revenue en mmoire, et avait fait natre de
singuliers doutes dans son esprit. Cet homme, si mauvais matelot,
pouvait tre un nageur de premier ordre, qui, ayant pris toutes ses
mesures avant de faire chavirer le bateau, avait ensuite gagn sans
peine la terre...

--Ce batelier, pensait Daniel, voulait donc m'assassiner!... Pourquoi,
dans quel but?... Pour le compte d'autrui, videmment... Mais qui donc a
assez d'intrt  ma mort pour payer des assassins?... Sarah
Brandon!... Ce n'est pas admissible.

Ce qui tait bien moins admissible encore, c'tait l'ide d'un
misrable, pay par Sarah, se glissant sur _la Conqute_, et se trouvant
 point nomm sur le quai de Sagon, la premire fois que Daniel y
mettait le pied.

Cependant, ces soupons, qu'il traitait d'absurdes, le tourmentaient si
cruellement qu'il rsolut d'essayer de les clairer.

Pour commencer, il demanda la liste des hommes qui, la veille, taient
descendus  terre...

Il lui fut rpondu que seuls les matelots composant l'quipage des
canots taient alls  Sagon, mais que les migrants ayant obtenu
l'autorisation de dbarquer en avaient pour la plupart profit.

Muni de ce renseignement, et bien qu'il et peine  se tenir debout,
Daniel se fit conduire chez le chef de la police de Sagon, et en obtint
un agent...

Suivi de cet agent, il se rendit sur le quai  l'endroit o le canot de
_la Conqute_ tait amarr la veille, et l, il le chargea de demander
si on ne s'tait pas aperu de la disparition d'un batelier.

Aucun batelier ne manquait, mais on amena  Daniel un pauvre diable
d'Annamite qui depuis le matin errait le long du Don-Na, s'arrachant
les cheveux en disant qu'on l'avait ruin, qu'on lui avait vol son
bateau.

Daniel, la veille, n'avait pu distinguer ni les habits ni la taille de
l'homme dont il avait accept les services, mais il avait entendu sa
voix et il en avait si bien l'intonation dans l'oreille, qu'il l'et
reconnue entre mille... La voix de l'Annamite n'y ressemblait en rien.

De plus, ce pauvre diable ne savait pas, dix personnes en tmoignrent,
un seul mot de franais. N sur le fleuve et y ayant toujours vcu, il
avait la rputation d'un trs-habile marin.

Enfin il tait bien vident que si cet homme et fait le coup, il se
serait bien gard de rclamer son bateau.

Que conclure de cette enqute sommaire?

--Il n'y a pas  en douter, pensa Daniel, on a voulu m'assassiner!...




XXIII


Il n'est pas d'homme, si brave qu'on le suppose, qui ne frmisse  cette
ide, qu'il vient d'chapper miraculeusement aux coups d'assassins
inconnus.

Il n'en est pas qui ne sente son sang se figer dans ses veines, en
songeant que ceux qui l'ont manqu renouvelleront sans doute leur
tentative, et que le miracle ne se renouvellera peut-tre pas.

Voil o en tait Daniel.

Il avait dsormais cette effrayante certitude qu'une guerre  mort lui
tait dclare, une guerre de sauvage, sans piti, merci ni trve,
guerre de surprises et de tratrises, d'embuscades et de ruses.

Il lui tait prouv que prs de lui, dans son ombre, pour ainsi dire,
marchait un invisible ennemi, stimul par l'appt du gain, piant ses
moindres dmarches, toujours en veil, prt  saisir l'occasion de le
frapper.

Et par l'infernale adresse des deux tentatives avortes, Daniel pouvait
mesurer la sclratesse suprieure de l'homme choisi et pay--il le
croyait du moins--par Sarah Brandon.

Cependant il ne souffla mot des dangers qu'il courait, et mme, une fois
remis de la terrible secousse, il prit sur lui de dissimuler ses
proccupations sous une gaiet qu'on ne lui avait pas vue de tout le
voyage.

--Je ne veux pas, se disait-il, que l'ennemi souponne mes soupons.

Mais de ce moment, ses dfiances ne s'endormirent plus, et toutes ses
dmarches furent marques au coin d'une savante circonspection.

Il ne mit plus un pied devant l'autre, pour ainsi dire, sans avoir tt
le terrain; jamais il ne se suspendit  une tire-veille sans en avoir
sournoisement prouv la solidit; il s'tait fait une loi de ne plus
rien prendre, ne fut-ce qu'un verre d'eau ou un fruit, hors de la table
des officiers...

Assurment, ce perptuel qui-vive, et cette prudence ombrageuse autant
que la peur, rpugnaient prodigieusement  son caractre hardi...

Seulement, il avait compris que l'insouciance en de telles conjonctures
serait, non pas courage, mais duperie.

Un duel tait engag dont il voulait sortir vainqueur, c'tait bien le
moins qu'il ne s'offrt pas sans dfense aux coups.

C'est qu'il lui semblait que sa poitrine tait le seul rempart de celle
qu'il aimait, et il prvoyait que, lui mort, elle serait perdue.

C'est qu'il ne cherchait pas seulement  dfendre sa vie, il esprait
arriver jusqu' l'assassin et par lui remonter jusqu' l'infme crature
dont il n'tait que l'instrument, jusqu' Sarah Brandon.

Aussi, poursuivait-il sous main, sans bruit, lentement, mais
incessamment, l'enqute qu'il avait commence.

Et certaines circonstances, oublies d'abord, et divers indices
adroitement recueillis, lui donnaient de grandes esprances.

Il lui tait dmontr, par exemple, que seuls les matelots des canots
taient alls  terre, et que pas un ne s'tait cart des autres
seulement dix minutes.

Donc le faux batelier n'tait pas un homme de l'quipage de _la
Conqute_.

Ce ne pouvait non plus tre un soldat de l'infanterie de marine, aucun
n'ayant obtenu la permission de dbarquer.

Restaient les migrants, dont cinquante ou soixante avaient pass la
soire  Sagon.

Mais cette hypothse que l'un d'eux avait attir Daniel dans le bateau
n'tait-elle pas carte par les circonstances de la premire tentative
d'assassinat!...

Non, car beaucoup de ces migrants, jeunes et excds de l'oisivet de
la traverse, sollicitaient comme une faveur l'occasion d'aider aux
manoeuvres.

Et aprs de minutieuses informations, Daniel acquit la certitude que
quatre d'entre eux taient mls aux matelots sur la vergue d'o tait
tombe la pesante poulie qui et d le tuer.

Lesquels?... C'est ce qu'il ne put dcouvrir...

N'importe! les rsultats obtenus par Daniel suffisaient pour lui rendre
l'existence plus supportable.

Il respirait  bord, il allait, il venait en toute scurit, maintenant
qu'il tait bien sr que son assassin ne faisait pas partie de
l'quipage de _la Conqute_...

Et mme il prouvait un soulagement rel  pouvoir se dire que ce
n'tait pas du moins parmi ces braves et rudes marins qu'on avait trouv
 acheter un misrable pour le frapper lchement.

De plus, le champ de ses investigations se trouvait assez limit pour
qu'il pt dsormais entrevoir le succs.

Malheureusement, ds la premire quinzaine de l'arrive, les migrants
avaient t rpartis, selon les besoins, dans divers tablissements de
la colonie assez loigns les uns des autres.

Force fut  Daniel de renoncer, au moins momentanment, au projet qu'il
avait form de s'entretenir avec tous jusqu' ce qu'il reconnt cette
voix du faux batelier qu'il n'oubliait pas.

Lui-mme d'ailleurs ne devait pas sjourner  Sagon.

Aprs une premire campagne qui l'loigna deux mois, on lui confia le
commandement d'une chaloupe  vapeur, avec mission d'explorer et de
relever le cours du Cambodge, depuis la mer jusqu' My-Th, la seconde
ville de la Cochinchine.

Ce n'tait pas une tche facile, le Cambodge ayant dj mis en dfaut
l'habilet de plusieurs ingnieurs hydrographes, drouts par les
incessants caprices de ce fleuve, dont les passes changent de direction
et de profondeur suivant les moussons...

Mais c'tait surtout une rude et prilleuse mission...

Outre qu'il est tout obstru de vases infectes, le Cambodge coule 
travers des plaines basses et marcageuses, couvertes d'eau pendant la
saison des pluies, et d'o se dgagent sous les rayons d'un soleil
torride ces exhalaisons mortelles, qui cotrent tant d'hommes 
l'expdition de l'amiral Charner.

Daniel ne devait pas tarder  en faire l'exprience cruelle.

Moins d'une semaine aprs le commencement de ses travaux de
reconnaissance, il vit expirer sous ses yeux, en quelques heures, dans
les atroces convulsions du cholra, trois des hommes placs sous ses
ordres...

Pendant les quatre mois qui suivirent, sept succombrent  des fivres
contractes dans ces marais empests.

Et vers la fin de l'expdition, quand les explorations touchaient  leur
terme, c'est  peine si les survivants, extnus, avaient la force de se
tenir debout...

Seul, Daniel n'avait pas mme t effleur par le redoutable flau.

Dieu sait s'il s'tait mnag, cependant, et s'il avait hsit  payer
de sa personne.

Pour soutenir, pour lectriser des hommes puiss par la maladie et
irrits de dpenser leur vie  des travaux sans clat, il fallait un
chef d'une nergie expansive, d'une intrpidit peu commune, qui traitt
le danger comme un ennemi auquel on impose en le bravant... Daniel fut
ce chef.

Il l'avait bien dit, la veille de son dpart,  Sarah Brandon:

Avec une passion telle que la mienne, avec tant d'amour au coeur et tant
de haine, on peut tout braver!... Le climat meurtrier ne m'atteindra
pas... et quand j'aurais dix balles dans la poitrine, je trouverais
encore la force de venir vous demander compte d'Henriette avant de
mourir.

Et, en effet, il lui avait fallu, pour rsister, cet indomptable vouloir
que la passion inspire, exaspre et soutient.

Hlas!... ses fatigues exorbitantes n'taient rien compares  ses
souffrances morales...

La nuit, pendant que ses hommes dormaient, il veillait, lui, le coeur
dchir d'angoisses, tantt cras par le sentiment de son impuissance,
tantt se demandant s'il ne deviendrait pas fou de rage...

C'est qu'il y avait un an, maintenant, qu'il avait quitt Paris pour
rejoindre _la Conqute_  Rochefort, un an!...

Et il n'avait pas reu une seule lettre de Mlle de la Ville-Handry...
pas une seule...

A chaque navire arrivant de France avec des dpches, son espoir
redoublait... espoir toujours tromp.

Allons, se disait-il alors, ce sera pour le prochain! Et il comptait
les jours...

Puis il arrivait, ce vaisseau tant attendu, et pas plus que les autres,
hlas! il n'apportait de lettres de Mlle Henriette...

Comment expliquer cet inexplicable silence!... Quels vnements tranges
taient survenus!... Que croire... qu'esprer... que craindre!...

tre enchan par l'honneur  des milliers de lieues d'une femme aime
jusqu'au dlire, ne plus savoir rien d'elle, de sa vie, de ses actions,
de ses penses; en tre rduit  cet excs de misre: de douter...

Moins malheureux et t Daniel, si tout  coup on ft venu lui dire:
Mlle de la Ville-Handry n'est plus!

Oui, moins malheureux, car la passion vraie, en son farouche gosme,
souffre moins de la mort que de la trahison.

Henriette morte, Daniel et t cras, et il se peut que son dsespoir
l'et port aux plus fatales extrmits, mais il et t dlivr de cet
horrible combat qui se livrait en lui, entre sa foi aux promesses de sa
fiance et des soupons qui lui faisaient dresser les cheveux sur la
tte.

Mais il savait que Mlle de la Ville-Handry vivait.

Il n'tait gure de vaisseau arrivant de France ou d'Angleterre qui ne
lui apportt une lettre de M. de Brvan ou de la comtesse Sarah.

Car la comtesse Sarah s'obstinait  lui crire, comme si un lien
mystrieux existait entre eux qu'elle le dfiait de briser.

J'obis, disait-elle,  une impulsion plus puissante que ma raison et
que ma volont... C'est plus fort que moi, plus fort que tout, il faut
que je vous crive, il le faut.

Elle disait, d'autres fois:

Vous souvenez-vous de cette nuit, Daniel, o, pressant entre vos bras
Sarah Brandon, vous lui juriez d'tre tout  elle? La comtesse de la
Ville-Handry ne saurait l'oublier.

Et sous ses phrases les plus indiffrentes, on sentait palpiter une
passion difficilement contenue et prs d'clater... Et ses lettres
ressemblaient  ces conversations d'amoureux timides, qui parlent de la
pluie et du beau temps d'une voix frmissante de dsirs en changeant
des regards enflamms...

--M'aimerait-elle vritablement, pensait Daniel, et serait-ce la
punition!...

Puis, aussitt, jurant comme le plus grossier de ses matelots:

--Serai-je donc une dupe ternelle?... reprenait-il. N'est-il pas
vident que cette excrable crature ne cherche qu' endormir mes
dfiances... c'est sa dfense qu'elle organise, pour le cas o le
misrable qui doit m'assassiner serait pris et la compromettrait par ses
rvlations.

Jamais, du reste, dans aucune de ses lettres, la comtesse Sarah ne
manquait de donner des nouvelles de sa belle-fille... Mais c'tait
avec toutes sortes de rticences et de rserves, et en termes ambigus,
comme si elle et compt sur la pntration de Daniel pour deviner ce
qu'elle ne voulait ou ne pouvait pas dire.

D'aprs elle, Mlle Henriette avait pris son parti du mariage de son
pre... La tristesse de cette chre enfant s'tait tout  fait
dissipe... Mlle Henriette tait au mieux avec sir Tom... Les
coquetteries de cette jeune fille devenaient inquitantes, et ses
imprudences dfrayaient la mdisance des salons... Daniel ferait
sagement de s'accoutumer  cette ide qu'il retrouverait Mlle
Henriette marie  son retour...

--Elle ment, l'infme, se disait Daniel, oui, elle ment...

Mais il avait beau se dfendre et se roidir, chaque lettre de Sarah
apportait le germe d'un nouveau soupon, qui fermentait dans son esprit
de mme que dans les veines de ses matelots les miasmes mortels apports
par le vent du sud...

Pour tre diffrentes, et mme contradictoires, les informations de
Maxime de Brvan n'taient pas plus rassurantes.

Ses lettres semblaient accuser les perplexits et les hsitations d'un
homme proccup d'adoucir des vrits trop dures.

Selon lui, la comtesse Sarah et Mlle de la Ville-Handry taient fort
mal ensemble, mais il se dclarait oblig de convenir que tous les torts
taient du ct de la jeune fille, qui paraissait se faire une tude de
mortifier sa belle-mre, tandis que celle-ci rpondait aux plus
irritantes provocations par une inaltrable mansutude.

Il laissait deviner quelque chose des calomnies,--il ne disait pas
mdisances, lui,--qui compromettaient la rputation de Mlle
Henriette, avouant que d'ailleurs elle y avait prt par certaines
lgrets... Il ajoutait enfin qu'il prvoyait le moment o, en dpit
des conseils qu'il lui prodiguait, elle dserterait le toit paternel.

--Et pas une ligne d'elle!... s'criait Daniel, pas une ligne!...

Et il lui crivait lettres sur lettres, la conjurant de lui rpondre,
quoi qu'il y et, et de ne pas craindre, le pire malheur devant tre un
bienfait, compar aux incertitudes qui le dchiraient.

Il crivait, sans pouvoir certes imaginer que ses tourments Mlle
Henriette les endurait, que leur correspondance tait intercepte,
qu'elle n'avait pas plus de nouvelles de lui qu'il n'en avait d'elle...

Le temps passait, cependant, qui emporte d'un vol gal les bons et les
mauvais jours. Daniel regagna Sagon, rapportant un des plus beaux
travaux d'hydrographie qu'on possde sur la Cochinchine.

Ce que valait ce travail, ce qu'il avait cot de fatigues, de
privations et d'hommes, on ne l'ignorait pas, et il fut rcompens comme
et pu l'tre un fait d'armes... et rcompens sur-le-champ, en vertu de
pouvoirs spciaux, sauf une confirmation qui jamais n'est refuse.

Tous les survivants de l'quipage de la chaloupe furent ports  l'ordre
du jour de l'arme d'occupation, deux furent dcors et Daniel fut promu
au grade d'officier de la Lgion d'honneur. En d'autres circonstances,
cette distinction, dont sa jeunesse doublait le prix, l'et
transport... elle le laissa froid.

Sous tant et de si longues preuves, les ressorts de son tre s'taient
affaisss, les sources de la joie comme celles de la douleur se
tarissaient en lui; il ne luttait plus contre le dcouragement, il en
arrivait  se persuader que Mlle Henriette l'avait oubli, que jamais
elle ne serait sa femme...

Or, comme il se sentait incapable d'en aimer une autre, ou plutt, comme
les autres n'existaient pas pour lui, comme sans Henriette le monde lui
paraissait vide, absurde, insupportable, il se demandait  quoi bon
vivre...

Il y avait des moments o il regardait ses pistolets avec amour, se
disant:

--Pourquoi ne pas pargner la faon de ma mort  Sarah Brandon!

Ce qui retenait sa main, c'tait le levain de haine qui se soulevait en
lui... N'aurait-il donc pas le courage de vivre assez pour se venger?...

Harcel de telles angoisses, il s'isolait de plus en plus, ne descendait
jamais  terre, et ses camarades de _la Conqute_ s'effrayaient
lorsqu'ils le voyaient, ple et les yeux brillants d'un feu sombre,
arpenter de long en long, comme s'il et t de quart, le pont de la
frgate.

C'est qu'ils aimaient Daniel... Si incontestable tait sa supriorit
qu'elle tait inconteste... On pouvait l'envier, le jalouser, non.

D'aucuns pensaient qu'il avait rapport des marais empests du Cambodge
le principe d'une de ces implacables maladies qui dsorganisent
sourdement les tempraments les plus robustes et qui clatent tout 
coup, emportant un homme en quelques heures.

--Deviendriez-vous misanthrope, mon cher Champcey, lui disaient-ils...
Voyons, sacrebleu! secouez cette mlancolie qui finirait par vous jouer
quelque mauvais tour!

Et plaisantant, ils ajoutaient:

--Dcidment, les vases du Cambodge vous manquent!...

Ils croyaient rire, ils disaient vrai.

Oui, Daniel regrettait les plus mauvais jours de sa mission.

En ce temps, du moins, le souci de sa responsabilit, d'crasantes
fatigues, le danger et le travail lui procuraient quelques heures
d'oubli... tandis que, maintenant, l'oisivet le laissait, sans rpit ni
trve, face  face avec ses obsdantes penses...

Ce fut ce dsir, ce besoin d'chapper en quelque sorte  lui-mme, qui
le fit accepter de se joindre  une expdition organise par ses
camarades dsireux d'essayer des motions d'une grande chasse...

Pourtant, le matin du dpart, il eut comme le pressentiment d'un
malheur.

--Belle occasion, pensa-t-il, pour l'assassin aux gages de la comtesse
Sarah!...

Puis, haussant les paules:

--Vais-je pas hsiter!... dit-il avec un rire amer. En vrit, une
existence telle que la mienne vaut bien la peine d'tre dfendue.

C'est pourquoi le lendemain, arriv avec tous les chasseurs sur le
terrain, il reut du chef de l'expdition ses instructions et son poste.

Il se trouvait plac entre deux de ses camarades, en avant d'un fourr,
 l'entre d'une gorge fort troite, par o devait ncessairement passer
le gibier gros et menu rabattu par une nue d'Annamites.

On tiraillait depuis une heure, quand les voisins de Daniel le virent
tout  coup lcher sa carabine, tourner sur lui-mme et chanceler...

Ils se prcipitrent pour le soutenir... mais il tomba la face contre
terre, en disant haut et trs distinctement:

--Ils ne m'ont pas manqu, cette fois!...

Au cri d'pouvante des deux voisins de Daniel, tous les chasseurs
taient accourus, et parmi eux le chirurgien-major de _la Conqute_, un
de ces vieux gurisseurs qui, sous un scepticisme jovial et des faons
bourrues jusqu' la brutalit, cachent un immense savoir et une
sensibilit presque fminine.

A la seule vue du bless, que ses camarades avaient tendu sur le dos,
en lui faisant un oreiller de leurs paletots, et qui gisait ple comme
la mort et inanim, le brave docteur frona le sourcil.

--Il n'en reviendra pas!... grommela-t-il entre ses dents.

Les officiers taient consterns.

--Pauvre Champcey!... murmura l'un d'eux, chapper aux fivres du
Cambodge pour venir se faire tuer ici,  une partie de plaisir!... Vous
souvient-il, docteur, de ce que nous lui disions lors de son second
accident: Dfiez-vous du troisime!...

Le vieux mdecin n'coutait pas.

Il s'tait agenouill et rapidement avait dpouill de ses vtements le
torse de Daniel.

Le malheureux avait t atteint d'un coup de feu... La balle avait
pntr dans le ct droit, un peu en arrire, et l'on voyait entre la
quatrime et la cinquime cte une plaie circulaire, aux lvres
rentrantes, d'un centimtre et demi environ de diamtre.

Mais l'examen le plus attentif ne put faire dcouvrir la plaie de sortie
du projectile.

Lentement, le docteur se releva, et tout en poussetant soigneusement
les genoux de son pantalon:

--Tout bien considr, pronona-t-il, je ne voudrais point parier qu'il
n'en rchappera pas... Qui sait o est alle se loger la balle? Il se
peut qu'elle ait respect les organes essentiels... Les projectiles ont
souvent des dviations et des caprices bizarres. Je rpondrais presque
de la vie de M. Champcey, si je le tenais dans un bon lit de l'hpital
de Sagon.. Nous allons toujours essayer de l'y transporter vivant...
Que l'un de vous, messieurs, dise aux matelots qui nous ont accompagns
de prparer une litire avec des branches...

Le bruit d'une lutte, d'affreux jurons et des cris inarticuls lui
couprent la parole.

A quinze pas, au-dessous de l'endroit o Daniel tait tomb, on vit
sortir du fourr deux matelots, le visage cramoisi de colre, tranant
un homme arm d'un mauvais fusil, qui hurlait:

--Voulez-vous bien me lcher, tas de fainants!... Lchez-moi, vous me
faites mal!

Et il se dbattait furieusement sous la puissante treinte des marins,
s'arc-boutant contre les racines et les rochers, cambrant les reins, se
rejetant en arrire...

Si bien qu'eux, exasprs de sa rsistance l'enlevrent d'un mouvement
brusque, et le jetrent aux pieds du chirurgien-major en criant:

--Voil le sclrat qui a tu notre officier!...

C'tait un homme de taille mdiocre, d'apparences grles,  l'oeil morne,
 la lvre impudente, avec de longs cheveux d'un blond sale, portant
moustache et barbiche. Son costume tait celui des Annamites de la
classe moyenne: la blouse boutonne sur le ct, le pantalon taill
selon la mode chinoise et les sandales de cuir rouge.

Il tait nanmoins vident que cet homme tait Europen.

--O l'avez-vous trouv? demanda le chirurgien aux matelots.

--L-bas, mon commandant, derrire ce gros buisson,  la droite du
lieutenant Champcey, et un peu en arrire...

--Quelles raisons avez-vous de l'accuser?

--Ah! des raisons terribles, mon commandant: il se cachait... Quand nous
l'avons vu aplati par terre, crevant de peur, nous nous sommes dit:
Sr, c'est lui qui a fait le coup!...

L'homme, cependant s'tait redress et avait pris une attitude
provocante,  force d'assurance.

--Ils mentent, s'cria-t-il; oui, ils en ont menti, les lches!...

Cette injure allait lui valoir une terrible taloche sans le vieux
docteur, qui retint le bras dj lev d'un des matelots.

Puis, poursuivant son interrogatoire:

--Pourquoi vous cachiez-vous? demanda-t-il  l'homme.

--Je ne me cachais pas.

--Que faisiez-vous donc, blotti dans le buisson?

--J'tais  l'afft donc, comme les autres. Faut-il un port d'armes 
prsent en Cochinchine!... Je n'tais pas invit  votre chasse, c'est
vrai, mais j'aime le gibier, et je me suis dit: Quand mme je tuerais
deux ou trois pices de toutes celles que leurs rabatteurs vont leur
amener, je ne leur ferais pas grand tort...

Longtemps le docteur le laissa parler, l'observant en dessous, d'un oeil
perspicace, puis tout  coup l'interrompant!

--Donnez-moi votre fusil, dit-il.

L'homme plit assez visiblement pour que sa pleur ft remarque de tous
les officiers qui l'entouraient.

Cependant, il s'excuta de bonne grce en disant:

--Voil!... C'est un fusil qu'un de mes amis m'a prt...

Fort attentivement le docteur examina l'arme, et aprs en avoir fait
jouer la batterie:

--Les canons de ce fusil sont vides, observa-t-il, et il n'y a pas deux
minutes qu'ils ont t dchargs...

--C'est vrai, j'ai fait feu de mes deux coups sur une bte qui est
passe  ma porte.

--Il se peut qu'une de vos balles se soit gare...

--Impossible, je visais du ct de la plaine, c'est--dire que je
tournais le dos  l'endroit o l'officier tait post.

A la grande surprise de tous, la physionomie narquoise d'ordinaire du
vieux chirurgien n'exprimait rien que la plus bienveillante crdulit.

A ce point que les deux matelots qui avaient dcouvert l'homme en furent
exasprs et ne purent se tenir de crier:

--Ah! ne le croyez pas, mon commandant, ce failli chien!...

Mais lui, encourag sans doute par l'apparente bonhomie du docteur:

--Veut-on me laisser me dfendre, oui ou non!... fit-il.

Et d'un ton d'impudence extraordinaire:

--Aprs a, pronona-t-il, que je me dfende ou non, ce sera
probablement tout comme!... Ah! si j'tais matelot, ou seulement soldat
de marine, ce serait une autre paire de manches, on m'couterait... Mais
quoi!... je ne suis qu'un mchant pkin, et ici, c'est connu, ils ont
bon dos les pkins... Fautifs ou non, du moment o on les accuse, leur
compte est bon...

La conviction du docteur devait tre faite, car il arrta ce flux de
paroles.

--Rassurez-vous, mon ami, dit-il de sa meilleure voix. Une preuve existe
qui tablira victorieusement la vrit... La balle qui a frapp le
lieutenant Champcey est reste dans la blessure, et elle sera extraite,
c'est moi qui vous le promets... Tous, ici, nous avons des carabines 
projectiles coniques, vous tes le seul  avoir un fusil de chasse
ordinaire,  balles sphriques; donc, pas d'erreur possible. Je ne sais
si vous me comprenez.

Oui, il comprenait, et si bien que sa face blme tait devenue livide,
et qu'il promenait autour de lui un regard gar.

Durant dix secondes il hsita, calculant ses chances, puis soudain,
tombant  genoux, les mains jointes, et battant le sol de son front:

--J'avoue! s'cria-t-il. Oui, c'est peut-tre moi qui ai touch
l'officier... J'ai entendu les broussailles remuer de son ct, et j'ai
tir au juger... Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... Ah! je
donnerais ma vie pour sauver la sienne, si c'tait possible... C'est un
accident, messieurs, je vous le jure. Tous les jours il en arrive de
pareils  la chasse, qu'on raconte dans les journaux... Seigneur que je
suis malheureux!

Le docteur s'tait recul:

--Assurez-vous de ce gaillard-l, commanda-t-il aux deux matelots qui
l'avaient arrt, amarrez-le moi solidement et conduisez-le  la prison
de Sagon, avec un mot qu'un de ces messieurs va vous remettre pour le
directeur...

L'homme paraissait ananti.

--Un malheur n'est pas un crime, gmissait-il; je suis un honnte
ouvrier...

--C'est ce que nous verrons  Sagon, fit le docteur.

Et il se hta d'aller voir o en taient les prparatifs qu'il avait
commands pour le transport du bless.

En moins de vingt minutes, et avec cette merveilleuse adresse qui est un
de leurs traits distinctifs, les matelots avaient construit un solide
brancard dont ils avaient garni le fond d'un vritable matelas d'herbes
sches, poussant le soin jusqu' tablir une sorte de tente au-dessus
avec de larges feuilles.

Quand on y dposa Daniel, la douleur lui arracha une sorte de rle...
C'tait le premier signe de vie qu'il donnait...

--Et maintenant, mes amis, dit le docteur aux matelots, en route!... Et
souvenez-vous qu'il suffirait d'une secousse pour tuer votre
officier!...

Il n'tait pas huit heures du matin quand le funbre cortge se mit en
route, et ce n'est que bien avant dans la nuit, sur les deux ou trois
heures, qu'il entra dans Sagon, par une de ces pluies torrentielles qui
donnent une ide du dluge, et dont la Cochinchine a le funeste
privilge.

Les matelots qui portaient la litire o gisait Daniel avaient march
dix-huit heures conscutives par des sentiers  peine frays, o,  tout
moment, il fallait ouvrir un passage  travers d'inextricables fouillis
d'alos, de cactus, de jaquiers et de corrossols.

Souvent les officiers avaient voulu leur venir en aide, toujours ils
avaient refus, se relayant entre eux, ne cessant de prendre les plus
ingnieuses prcautions, telles qu'une mre et pu les imaginer pour son
enfant  l'agonie.

Si bien que tant que dura cette marche si longue, le moribond ne
ressentit pas une secousse, et le vieux chirurgien mu disait aux
officiers qui l'entouraient en montrant les matelots:

--Braves gens!... quels soins!... on et plac sur le brancard un vase
plein d'eau  dborder, qu'il ne s'en ft pas rpandu une goutte.

Ah! oui, braves gens! rudes, sans doute, et grossiers, brutaux parfois
et terribles  rencontrer  terre, un lendemain de paye, aprs une
station au cabaret, mais gardant sous ces dehors un peu effrayants un
coeur d'or, des navets d'enfant et le feu sacr des plus nobles
dvouements.

Pour bien dire, ils n'osrent respirer  pleine poitrine qu'aprs qu'ils
eurent dpos leur fardeau prcieux sous le porche de l'hpital.

Deux officiers, accourus en avant, avaient fait prparer une chambre.

On y porta Daniel, et quand on l'eut doucement tendu dans un bon lit
bien blanc, officiers et matelots se retirrent dans une pice voisine,
pour attendre l'arrt du docteur, qui restait prs du bless avec deux
aides-major qu'on tait all rveiller.

Bien faible tait l'espoir.

Daniel avait repris connaissance en chemin et mme il avait adress
quelques paroles  ceux qui l'entouraient, mais des paroles sans suite,
expression du plus affreux dlire.

On l'avait questionn, mais ses rponses incohrentes n'avaient que trop
prouv qu'il n'avait aucunement conscience de l'accident dont il tait
victime, non plus que de sa situation.

De sorte que, parmi ces marins qui attendaient, et qui tous plus ou
moins avaient une certaine exprience des plaies d'armes  feu,
l'opinion gnrale tait que la fivre aurait emport le malade avant
que le jour se levt...

Cependant un grand silence se fit comme par enchantement, et toutes les
conversations cessrent...

Le vieux chirurgien venait d'apparatre sur le seuil de la chambre du
bless, et un bon sourire de confiance entr'ouvrait ses grosses lvres.

--Ce pauvre Champcey va aussi bien que possible, dclara-t-il, et je
rpondrais presque de lui, si les grandes chaleurs n'taient si
proches...

Et apaisant du geste le murmure de satisfaction qui accueillait cette
bonne nouvelle:

--C'est qu'en vrit, continua-t-il, si affreuse que soit sa blessure,
elle n'est rien, compare  ce que raisonnablement on devait craindre...
Il y a plus, messieurs, je tiens le corps du dlit...

Il levait en l'air, en mme temps, et montrait une balle sphrique
qu'il tenait entre le pouce et l'index.

--Encore un exemple, pronona-t-il,  ajouter  tous ceux que citent
Devergie, Dasper et Briand, des bizarreries des projectiles... Celui-ci,
au lieu de poursuivre directement son trajet  travers le corps de notre
pauvre ami, avait contourn les ctes et avait t se loger tout prs de
la colonne vertbrale. C'est l que je l'ai dcouvert, presque  fleur
de peau, et il a suffi pour l'extraire d'un coup de bistouri.

Le fusil de chasse saisi le matin entre les mains du meurtrier avait t
dpos dans un des coins de la salle; on l'apporta, la balle y fut
essaye, elle s'y adaptait parfaitement.

--Voil donc, s'cria un jeune enseigne, voil donc la preuve palpable
que le misrable arrt par nos matelots est l'assassin de Champcey...
Ah! il et pu se dispenser d'avouer son crime...

Mais le vieux chirurgien fronant le sourcil:

--Doucement, messieurs, fit-il, doucement; ne nous htons pas d'accuser
du plus lche forfait un pauvre diable qui n'est peut-tre coupable que
d'imprudence...

--Oh!... docteur! docteur! protestrent cinq ou six voix...

--Permettez!... Ne nous laissons pas emporter et rflchissons... A tout
assassinat, il faut un mobile, et un mobile tout-puissant, car sans
parler de l'chafaud  risquer, il n'est pas d'homme, capable d'en tuer
un autre pour le seul plaisir de verser du sang... Or, ici, j'ai beau
chercher, je ne vois pas quel intrt et arm le bras d'un assassin...
Assurment, il n'esprait pas dpouiller notre pauvre camarade, donc
l'ide de vol doit tre carte... Mais la haine, me direz-vous, mais la
vengeance... Soit! Seulement, pour en vouloir  un homme  ce point de
tirer dessus comme sur un chien, il faut avoir t cruellement offens
par lui, et pour ce, s'tre trouv en relations, en contact avec lui...
Or, je vous le demande, n'y a-t-il pas tout lieu de croire que le
meurtrier voyait ce matin Champcey pour la premire fois...

--Pardon!... mon commandant, il le connaissait trs-bien!...

L'interrupteur tait un des matelots  qui on avait confi le meurtrier
pour le conduire  la prison.

Il s'avana, en tortillant son bonnet de laine, et le vieux chirurgien
lui ayant fait signe de parler:

--Oui, poursuivit-il, le gredin connaissait le lieutenant aussi bien que
je vous connais, mon commandant, et la raison, c'est que le sclrat
faisait partie des civils... des migrants que nous avons amens ici il
y a un an et demi...

--Es-tu sr de ce que tu dis l?...

--Comme je suis sr que je vous vois, mon commandant... D'abord, mon
camarade et moi, nous ne l'avons pas remis, le brigand, parce que
dix-huit mois dans ce chien de pays dforment terriblement un homme;
mais tout en le menant  l'ombre nous nous disions: Voil une tte que
nous avons vue quelque part... Pour lors nous l'avons fait causer
insensiblement, et il nous a cont la chose, qu'il avait t notre
passager, et que mme il savait mon nom,  moi, qui est Baptiste
Lefloch...

Si vive que fut l'impression produite par cette dposition, elle ne
parut pas atteindre le docteur.

Il passait, il est vrai,  bord de _la Conqute_, pour tenir  ses
opinions un peu plus que de raison.

--Sais-tu, demanda-t-il au matelot, si cet homme tait un des quatre ou
cinq mauvais drles qu'il a fallu mettre aux fers pendant la traverse?

--Il n'en tait pas, mon commandant...

--S'est-il trouv en rapport avec le lieutenant Champcey, a-t-il t
puni ou rprimand par lui? A-t-il eu l'occasion de lui adresser la
parole?...

--Ah! dame! mon commandant, je ne sais pas, moi!

Lgrement, le vieux chirurgien haussa les paules, et d'un ton
indiffrent:

--Vous l'entendez, messieurs, cette dposition est trop incomplte pour
prouver quoi que ce soit... Croyez-moi donc, ne nous prononons pas
avant la justice, et... allons nous coucher...

Dj le jour se levait, blafard et morne, les marins se retirrent par
groupes...

Le docteur se disposait  gagner le lit qu'il s'tait fait dresser dans
une chambre voisine de celle de son bless quand un officier l'arrta.

C'tait un de ceux qui taient  l'afft aux cts de Daniel, un
lieutenant comme lui.

--J'aurais deux mots  vous dire en particulier, docteur... fit-il.

--Trs-bien. Prenez la peine de monter jusqu' ma chambre, rpondit le
digne chirurgien.

Et quand ils y furent seuls, la porte ferme:

--Je vous coute, dit-il.

Le lieutenant rflchit, en homme qui cherche une forme saisissante pour
l'ide qui le proccupe, puis gravement:

--De vous  moi, docteur, interrogea-t-il, croyez-vous  un accident ou
 un crime?...

L'hsitation du vieux chirurgien fut visible.

--A vous, rpondit-il enfin, mais  vous seulement, je rpondrai
franchement: Non, je ne crois pas  un accident... Seulement, comme nous
n'avons aucune preuve...

--Pardonnez-moi, je pense en avoir une.

--Oh!...

--Jugez-en... Daniel, en tombant, a dit: Ils ne m'ont pas manqu, cette
fois!...

--Il a dit cela!...

--Textuellement... Et Saint-Edme, qui tait plus loign que moi de
Daniel l'a entendu aussi distinctement que moi!...

A la grande surprise du lieutenant, le chirurgien-major ne paraissait
que fort mdiocrement tonn; mme, ses yeux brillaient de cette
satisfaction vaniteuse de l'homme qui, assistant  l'accomplissement de
ses prvisions, se flicite intrieurement de sa perspicacit.

Brusquement il attira une chaise devant la chemine, o on avait allum
un grand feu pour qu'il pt faire scher ses vtements, et s'tant
assis:

--Savez-vous, mon cher lieutenant, reprit-il, que c'est diablement grave
ce que vous m'apprenez l!... Que d'inductions  tirer de cette seule
phrase: _Ils ne m'ont pas manqu cette fois!_ Primo, elle prouve que
ce pauvre Champcey tait bien et dment averti qu'on en voulait  sa
vie... Secundo, ce pluriel: _Ils ne m'ont_... dmontre qu'il se savait
pi et menac par plusieurs ennemis, et que, par consquent, le gredin
que nous tenons a des complices... Tertio, ces deux mots _cette fois_
tablissent catgoriquement que dj on avait attent aux jours de notre
ami...

--Voil justement mes rflexions, docteur.

Les sourcils froncs du digne homme dnonaient l'effort de sa pense.

--Eh bien, moi, continua-t-il lentement, j'ai eu le pressentiment
trs-net de toutes ces circonstances,  la seule inspection du
meurtrier. Vous rappelez-vous l'impudence extraordinaire de ce
misrable, tant qu'il a espr qu'on ne le convaincrait pas du meurtre!
Et aprs, quand il a compris que le calibre de son fusil le trahissait,
a-t-il t assez abject, assez ignoblement plat! Evidemment cet homme
est capable de tout...

--Oh! il suffit de le regarder...

--En effet! C'est pendant que je l'observais que je me suis remmor les
deux singuliers accidents dont ce pauvre Champcey a failli devenir
victime: cette poulie qui lui est tombe du ciel, ce naufrage au milieu
du Don-Na... Je doutais alors... Aprs vous avoir entendu, je suis
sr...

Il saisit le poignet du lieutenant, et le serrant  le briser:

--Oui, poursuivit-il, je suis prt  jurer que cet homme est le vil
instrument de misrables qui hassent et craignent Daniel Champcey, qui
ont  sa mort un intrt capital et qui, trop lches pour faire leur
besogne eux-mmes, sont assez riches pour payer un assassin...

Visiblement, le lieutenant tait drout.

--Cependant, docteur, objecta-t-il, tout  l'heure vous souteniez...

--Une opinion diamtralement oppose, n'est-ce pas?...

--Prcisment.

Le vieux chirurgien souriait.

--J'avais mes raisons, fit-il. Plus je suis persuad que ce misrable
est un assassin, moins je suis d'avis de le crier sur les toits. Il a
des complices, n'est-ce pas; c'est votre conviction?...

--Certes!

--Eh bien! si nous voulons arriver jusqu' eux, il est important de les
rassurer, de leur laisser l'ide que tout le monde croit  un
accident... Si on les effarouche, bonsoir, ils auront disparu avant que
nous ayons tendu la main pour les saisir...

--On pourrait interroger Champcey, il donnerait peut-tre des
renseignements...

Mais le docteur se redressant:

--Interroger mon bless!... interrompit-il d'un air furieux, pour
l'achever, n'est-ce pas... Halte-l! Si j'ai ce bonheur inou de le
tirer d'affaire, personne n'approchera de son lit avant un mois... Et
encore, nous aurons bien de la chance si dans un mois il est assez
rtabli pour supporter une conversation suivie...

Il hocha la tte, et, aprs un moment de silence:

--D'ailleurs, ajouta-t-il, Champcey consentira-t-il  dire ce qu'il sait
ou ce qu'il souponne?... C'est au moins douteux. Par deux fois il a
failli tre assassin... en a-t-il ouvert la bouche  me qui vive?...
Les raisons qu'il a eues de se taire, il les a probablement encore...

Puis, sans s'arrter aux objections de l'officier:

--Enfin, pronona-t-il, je vais rflchir et j'irai prendre le procureur
imprial au saut du lit... Ce que j'ai  vous demander, lieutenant,
c'est de me garder le secret jusqu' nouvel ordre; me le promettez-vous?

--Sur ma parole, docteur!...

--Alors, soyez tranquille, notre pauvre camarade sera veng... Sur quoi,
comme c'est  peine s'il me reste deux heures devant moi pour dormir,
permettez-moi d'en profiter...




XXIV


Ds qu'il fut seul, en effet, le docteur se jeta sur son lit, mais le
sommeil ne vint pas.

Jamais il n'avait t si vivement intrigu. Il lui semblait que ce crime
tait le dnoment de quelque prodigieux mystre d'iniquit, et
prcisment parce qu'il avait, croyait-il, soulev un coin du voile, il
brlait de l'carter tout  fait.

--Pourquoi, se disait-il, pourquoi ce gredin que nous tenons ne
serait-il pas l'auteur des deux tentatives qui ont chou... Cette
prsomption n'a rien qui rpugne  l'esprit. Aprs l'avoir enrl, on
aura sollicit et obtenu son embarquement sur _la Conqute_, et il sera
parti en se disant que ce serait bien le diable si pendant une longue
traverse ou dans un pays comme celui-ci, il ne trouverait pas
l'occasion de gagner son argent sans courir aucun risque...

Le rsultat de cette impatience inquite fut que ds neuf heures du
matin le chirurgien-major se prsentait chez le procureur imprial.

Il lui exposa fort nettement l'affaire, ses soupons et ses esprances,
et une heure plus tard il traversait la ville, pour se rendre  la
prison, accompagn d'un juge d'instruction et de son greffier.

--Comment va l'homme que des matelots vous ont amen hier? demanda-t-il
tout d'abord au gelier.

--Mal, monsieur; il n'a pas voulu manger.

--Qu'a-t-il dit quand on vous l'a remis?

--Rien... Il tait comme hbt.

--Vous n'avez pas essay de le faire causer?...

--Dame... si, un petit peu... Il m'a rpondu qu'il venait de faire un
malheur, qu'il tait dsespr, qu'il voudrait tre mort...

Le juge adressa un regard au docteur, comme pour lui dire: C'est bien
l l'homme que vous m'aviez annonc... Puis, se retournant vers le
gelier:

--Conduisez-nous prs du prisonnier, commanda-t-il.

C'est dans une cellule du premier tage, fort troite, mais propre, que
le meurtrier avait t enferm.

Lorsqu'on y pntra, il tait assis sur son lit, les talons appuys sur
les barres, le menton dans la paume de ses mains.

Apercevant le docteur, il se dressa brusquement, et les bras tendus en
avant, les yeux roulant gars dans leur orbite, il s'cria:

--L'officier est mort!...

--Non, rpondit le chirurgien; non, rassurez-vous, sa blessure est
grave, mais avant quinze jours il sera sur pied...

Ce fut comme un coup de marteau sur le front du meurtrier... Il blmit,
sa bouche eut une contraction nerveuse et il trembla sur ses jarrets...

Cependant, il dompta vite cette dfaillance de la chair, et se laissant
tomber  genoux, les mains jointes, d'un mouvement mlodramatique:

--Je ne suis donc pas un meurtrier!... murmura-t-il...  mon Dieu! je
vous rends grce!...

Et ses lvres remurent comme s'il et balbuti une fervente prire.

L'hypocrisie la plus basse tait vidente, car le regard dmentait les
paroles et la voix. Pourtant le juge parut dupe.

--Voil qui annonce de bons sentiments, pronona-t-il. Maintenant,
relevez-vous et rpondez-moi... Comment vous appelez-vous?...

--Evariste Crochard, dit Bagnolet...

--Quel ge avez-vous?

--Trente-cinq ans.

--O tes-vous n?...

--A Bagnolet, prs Paris, Seine... Mme, c'est pour cela que les amis...

--Assez. Quelle est votre profession?

Le meurtrier hsita. Ce que voyant, le juge ajouta:

--Dans votre intrt, je vous engage  ne pas mentir... La vrit
finirait toujours par tre dcouverte, et votre situation serait
singulirement aggrave... Rpondez donc sans dtour...

--Eh bien!... je suis graveur sur mtaux... mais j'ai servi... j'ai fait
un cong dans l'infanterie de marine.

--Qu'tes-vous venu faire en Cochinchine?

--Travailler de mon tat... Je m'ennuyais  Paris, la gravure chmait,
quand je rencontre un ami qui me conte que le gouvernement demande de
bons ouvriers pour les colonies...

--Comment se nomme cet ami?...

Une fugitive rougeur colora les pommettes du meurtrier, et d'une voix
altre:

--J'ai oubli son nom!... fit-il vivement.

Le juge, sans qu'il y part, avait redoubl d'attention.

--Voil, pronona-t-il froidement, un manque de mmoire trs-fcheux...
Voyons, faites un effort, cherchez...

--Je me connais, ce n'est pas la peine...

--Soit... Mais vous devez vous rappeler la profession de cet ami qui
savait si bien que les bras manquaient en Cochinchine... Quelle tait sa
profession?

Le meurtrier, cette fois, devint cramoisi de colre, et avec une
violence extraordinaire:

--Est-ce que je sais, moi! s'cria-t-il... D'ailleurs, que font  mon
affaire le nom et l'tat de cet individu!... J'ai su par lui qu'on
demandait des ouvriers... Je me suis prsent au ministre de la marine,
on m'a engag et me voil...

Debout dans un des angles de la cellule, le vieux chirurgien-major ne
perdait pas un tressaillement des muscles du meurtrier.

Et il avait peine  se tenir de se frotter les mains, tant il tait
merveill de la froide habilet du magistrat  recueillir ces indices
lgers dont la runion,  la fin d'une instruction bien conduite, forme
pour le ministre public un faisceau de preuves accablantes.

Le juge, cependant, du mme air impassible, poursuivait:

--Abandonnons donc cette question, puisqu'elle vous irrite si fort, et
arrivons  votre sjour ici... Comment et de quoi avez-vous vcu depuis
que vous tes  Sagon?

--De mon travail, donc! J'ai des bras et je ne suis pas un fainant...

--Ainsi vous avez trouv  utiliser votre talent de graveur sur
mtaux?...

--Non.

--Cependant, d'aprs votre rponse...

Evariste Crochard, dit Bagnolet, dissimula mal un geste d'impatience.

--Si vous ne voulez pas me laisser causer, interrompit-il insolemment,
ce n'est pas la peine de me questionner.

Le magistrat ne sourcilla pas.

--Oh!... causez  votre aise, fit-il froidement, j'ai le temps de vous
couter.

--Pour lors donc, ds le lendemain de mon dbarquement, le propritaire
du Caf de Paris, M. Farinol, m'a propos une place de garon de
salle... Naturellement, j'ai accept, et je suis rest chez lui un an...
Maintenant, je sers la table de l'htel de France, tenu par M. Roy...
On peut faire venir mes deux patrons, ils diront s'ils ont eu  se
plaindre de moi.

--On les entendra, certainement... Et o logez-vous?

--A l'htel de France, comme de juste, chez mon patron.

Dcidment, le visage du juge devenait d'une bienveillance rassurante.

--Et sont-ce l de bonnes places, interrogea-t-il, que ces places de
garon de caf ou de restaurant, dans les colonies?

--Mais oui, assez.

--On y gagne de l'argent, alors?

--Dame, c'est selon. Parfois a va, d'autres fois a ne va pas. Il y a
des saisons...

--C'est ainsi de tout... Mais prcisons mieux. Depuis dix-huit mois que
vous tes  Sagon, avez-vous fait quelques conomies?

Le meurtrier demeura bant et troubl, comme s'il et senti tout  coup
que la bonhomie du magistrat l'avait attir sur un terrain glissant et
dangereux.

--Si j'ai mis quelque sous de ct, rpondit-il vasivement, ce n'est
pas la peine d'en parler.

--Au contraire, parlons-en... Combien environ avez-vous amass?

Les regards de Bagnolet, le rictus qui contractait sa bouche, disaient
quelles rages intrieures dissimulait son calme.

--Je ne sais pas! dit-il brusquement.

Admirable de vrit fut le mouvement de surprise du juge.

--Quoi! pronona-t-il, vous ignorez le chiffre de vos pargnes? C'est
absolument invraisemblable. Quand on amasse sou  sou de quoi vivre dans
ses vieux jours, on sait son compte...

--Eh bien! mettez que je n'ai rien conomis du tout!...

--Comme vous voudrez... Seulement il est de mon devoir de vous montrer
la porte de votre dclaration. Vous affirmez n'avoir pas d'argent de
ct, n'est-ce pas? Que rpondrez-vous si en oprant une perquisition
chez vous on y dcouvre une certaine somme?

--On ne l'y dcouvrira pas.

--Tant mieux pour vous, car dsormais ce serait une terrible charge...

--Faites chercher...

--On cherche en ce moment mme, et non seulement dans votre chambre,
mais ailleurs... On saura si vous n'avez pas plac de l'argent, si vous
n'avez pas des valeurs en dpt chez quelqu'une de vos connaissances.

--Je puis avoir apport de France un certain capital...

--Non, car vous venez de dclarer que vous viviez pniblement  Paris,
et que la gravure chmait...

Si terrible fut le mouvement de Crochard, dit Bagnolet, que le
chirurgien crut qu'il allait se prcipiter sur le juge... C'est qu'il se
sentait envelopp comme d'un filet dont les mailles de plus en plus se
resserraient par toutes ces questions si inoffensives en apparence, et
dont cependant la prcision ne lui permettait aucun faux-fuyant.

--Rpondez-moi d'un seul mot, insista le juge... Avez-vous apport de
l'argent de France, oui ou non?...

Le meurtrier se dressa, ses lvres s'entr'ouvrirent pour une
imprcation; mais, se matrisant, il se rassit, et avec un clat de rire
farouche:

--Vous voudriez m'entortiller, n'est-ce pas, et me faire me couper...
Heureusement, j'y vois clair, je ne rponds plus!...

--C'est--dire que vous voulez vous consulter... Prenez garde!... Il
n'est pas besoin de rflexions pour confesser la vrit...

Et le meurtrier s'obstinant  se taire, aprs une minute, le juge
reprit:

--Vous savez ce dont on vous accuse?... On souponne que c'est avec
l'intention de lui donner la mort que vous avez tir sur le lieutenant
Champcey.

--C'est un mensonge abominable!...

--Vous le dites, du moins... Comment avez-vous su que les officiers de
_la Conqute_ avaient organis une grande battue?...

--Je l'avais entendu dire  la table d'hte.

--Et vous avez abandonn votre service pour vous rendre  cette chasse,
 une douzaine de lieues de Sagon... C'est au moins singulier!

--Non, parce que j'aime beaucoup la chasse, et ensuite, je me disais que
si je rapportais une certaine quantit de gibier, je le vendrais
trs-bien...

--Et vous en auriez ajout le prix  vos conomies, n'est-ce pas?...

Sous la pointe de cette ironie, Crochard, dit Bagnolet, tressaillit de
tout son corps, comme s'il et t cingl d'un coup de fouet.

Mais, comme il ne soufflait mot:

--Expliquez-nous, dit le juge, comment les choses se sont passes.

Sur ce terrain, le meurtrier se sentait matre de lui, ayant eu le temps
de se prparer, et avec une exactitude qui faisait honneur  sa mmoire,
ou  sa vracit, il raconta ce qu'il avait dj racont au docteur, sur
le thtre et sur le moment mme de la catastrophe. Ajoutant toutefois
ce dtail, que s'il s'tait cach aussitt le malheur arriv, c'est
qu'il n'avait que trop prvu  quelles accusations terribles
l'exposerait sa maladresse.

Et  mesure qu'il parlait, se pntrant de la vraisemblance de son
rcit, il reprenait l'assurance, l'impudence plutt qui semblait faire
le fond de son caractre.

--Connaissez-vous l'officier que vous avez bless? lui demanda le juge
quand il eut achev.

--Naturellement, puisque j'ai fait la traverse avec lui. C'est le
lieutenant Champcey.

--Avez-vous eu  vous plaindre de lui?

--Jamais...

Et d'un accent d'amertume et de ressentiment:

--Quels rapports voulez-vous qu'ait eus un pauvre diable comme moi avec
un gros personnage tel que lui? Est-ce qu'il aurait seulement daign me
regarder? Est-ce que j'aurais os lui adresser la parole? Si je le
connais, c'est pour l'avoir vu de loin se promener sur l'arrire avec
les autres officiers, un cigare  la bouche, aprs un bon repas, pendant
que nous autres  l'avant nous mangions notre morue et nous nous
cassions les dents sur du biscuit moisi.

--Ainsi, vous n'aviez contre lui aucun motif de haine.

--Aucun, pas plus que contre les autres.

Assis sur un mchant escabeau, son carton sur les genoux, son critoire
de corne  la main, le greffier, d'une plume rapide, crivait les
demandes et les rponses; le juge lui fit signe que c'tait fini, et
s'adressant au meurtrier:

--En voici assez pour aujourd'hui, dit-il. Je dois vous dclarer que je
me vois oblig de changer en mandat de dpt le mandat d'arrt dcern
contre vous...

--C'est--dire que vous allez me retenir prisonnier...

--Oui, jusqu' ce que la justice sache si vous tes coupable d'un
assassinat ou d'un homicide par imprudence...

Comme s'il et prvu cette conclusion, Crochard, dit Bagnolet, haussa
les paules et d'une voix enroue:

--En ce cas, dit-il, je salirai plus d'une paire de draps ici, vu que si
j'avais t assez canaille pour comploter un assassinat, je n'aurais pas
t assez bte pour aller le dire.

--Qui sait!... fit le juge, certaines preuves valent un aveu.

Et se retournant vers son greffier:

--Lisez au prvenu son interrogatoire, ajouta-t-il.

L'instant d'aprs, cette formalit remplie, le juge et le vieux
chirurgien quittaient la prison. Le magistrat tait devenu excessivement
grave:

--Vous aviez raison, docteur, pronona-t-il, cet homme est un
assassin... Le soi-disant ami dont il n'a pu dire le nom, n'est autre
que le misrable qui l'a envoy ici pour tuer M. Champcey... Sa fureur
quand je lui ai parl de ses conomies prouve qu'il a reu pour son
crime une forte somme qu'il a cache quelque part.

Et comme le chirurgien objectait qu'il et peut-tre d pousser
l'interrogatoire:

--Je m'en serais bien gard, rpondit-il. Ce n'est que par un coup
inattendu que je puis lui arracher le nom du lche sclrat dont il est
l'instrument... Et je le lui arracherai, ce nom, si M. Champcey se
rtablit et consent  me donner un seul renseignement... Ainsi, docteur,
soignez bien votre bless...

Recommander Daniel au chirurgien-major tait au moins superflu.

Si le vieil original, comme on disait  bord de _la Conqute_, tait
impitoyable pour les carottiers qui essayaient de lui attraper une
exemption de service, il avait pour ses malades des tendresses qui
allaient croissant en raison directe de la gravit de leur tat.

Entre un amiral simplement indispos et le dernier mousse de la flotte
dangereusement bless, il n'et pas hsit. Sans faons, il et camp l
M. l'amiral pour courir au mousse. Originalit plus rare qu'on ne
pourrait croire.

Il et donc suffi que Daniel ft en grand pril pour lui tre cher.

Mais il y avait autre chose encore. De mme que tous ceux qui avaient
navigu avec le lieutenant Champcey, le docteur avait pour sa personne
une vive sympathie et pour son caractre une sorte d'admiration. Enfin,
il savait en possession de son bless le mot d'une nigme de
sclratesse qui le proccupait extraordinairement.

Malheureusement, la situation de Daniel tait de celles qui
dconcertent la science et o il n'y a rien  esprer que du temps, de
la nature et de la constitution.

Essayer de l'interroger et t folie, car le dlire ne le quittait pas.

Par moments, il se croyait  bord de sa chaloupe, au milieu des marais
du Cambodge, mais le plus souvent il s'imaginait lutter contre des
ennemis acharns  sa perte. Et sans cesse les noms de Sarah Brandon, de
Thomas Elgin et de mistress Brian revenaient sur ses lvres, mls
d'imprcations et de menaces terribles.

Et pendant vingt jours il en fut ainsi.

Et pendant vingt jours et vingt nuits, on put voir, pench sur le lit du
bless, piant chacun de ses tressaillements, son matelot, ce Baptiste
Lefloch qui avait arrt le meurtrier.

Une de ces braves Filles de la Sagesse, qu'enflamme le gnie de la
charit, et qu'on rencontre sur tous les points du globe, partout o il
y a un malade  soigner, et t moins patiente, moins attentive, moins
ingnieuse que le rude marin.

Il avait retir ses souliers pour ne point faire de bruit, et on le
voyait aller et venir sur la pointe du pied, la physionomie inquite et
affaire, prparant les tisanes, maniant de ses grosses mains calleuses,
avec des prcautions risibles et attendrissantes les minces fioles de
potion dont il fallait donner une cuillere d'heure en heure.

--Je te ferai nommer infirmier en chef de la marine, Lefloch, lui disait
le docteur.

Et lui, hochant la tte:

--Je n'aurais point de got pour cet tat, mon commandant, rpondait-il.
Seulement, voyez-vous, quand nous tions l-bas, sur le Cambodge, et que
Baptiste Lefloch se tortillait comme un ver dans les coliques du
cholra, et qu'il tait dj devenu froid et tout bleu, le lieutenant
Champcey n'a pas envoy chercher pour le frictionner de ces fainants
d'Annamites; il l'a fichtre bien frott lui-mme, jusqu' ramener la
chaleur et la vie. Pour lors, je tche de m'acquitter un petit peu.

--Et tu serais un fier coquin si tu agissais autrement, mon garon!...

C'est que le chirurgien-major ne quittait gure, non plus, son bless.
Il le visitait quatre ou cinq fois par jour, une fois au moins chaque
nuit et souvent il restait de longues heures assis devant le lit,
tudiant la maladie, subissant, selon les symptmes qui se
manifestaient, les plus cruelles alternatives de crainte et d'espoir.

Et c'est ainsi qu'il apprit en partie l'histoire de Daniel, qu'il devait
pouser Mlle de la Ville-Handry, dont le pre, fou d'amour, avait
pous une aventurire, et qu'on l'avait spar de sa fiance grce  un
faux ordre d'embarquement.

C'tait la confirmation des conjectures du docteur: de si lches
faussaires ne devaient pas hsiter  payer des assassins...

Mais le digne chirurgien avait trop la conscience de sa profession pour
divulguer des secrets surpris au chevet d'un malade. Et quand le juge
d'instruction, dvor d'impatience, venait le trouver, ce qui arrivait
tous les deux ou trois jours, il rpondait:

--Je ne sais rien de nouveau... Il se passera encore des semaines avant
que vous puissiez interroger mon bless. J'en suis bien fch pour
Evariste Crochard, dit Bagnolet, qui doit s'ennuyer en prison, mais il
attendra.

Cependant,  la longue exaltation de Daniel, succdait une priode
d'anantissement. L'ordre semblait se rtablir peu  peu dans son
cerveau, il reconnaissait ceux qui l'entouraient, il balbutiait quelques
paroles senses. Mais il tait si extraordinairement affaibli, qu'il
restait presque continuellement plong dans une sorte d'anantissement
qui ressemblait  la mort.

Et quand il sortait de cette torpeur, c'tait pour demander d'une voix
teinte:

--N'est-il donc pas venu pour moi des lettres de France!...

Invariablement, d'aprs l'ordre formel du docteur, Lefloch rpondait:

--Non, mon lieutenant.

En quoi il mentait.

Depuis que Daniel gisait sur son lit, trois vaisseaux taient arrivs,
deux franais et un anglais, et parmi les dpches se trouvaient huit ou
dix lettres  l'adresse du lieutenant Champcey.

Seulement, le vieux chirurgien se disait, non sans raison:

--Assurment, c'est presque un cas de conscience de laisser ce
malheureux dans une si pnible inquitude, mais cette inquitude ne
prsente aucun danger, tandis qu'une motion forte le tuerait aussi
srement et aussi vite que mon souffle teint une chandelle.

Quinze jours se passrent encore, pendant lesquels Daniel reprit
quelques forces, et enfin il entra dans une sorte de convalescence, si
toutefois on peut appeler convalescent un malheureux encore incapable de
se retourner seul sur son lit.

Mais avec la conscience de sa situation, la force de souffrir lui
revenait, et  mesure qu'il se rendait compte du temps coul depuis sa
blessure, ses angoisses prenaient un caractre alarmant.

--Il est impossible qu'il n'y ait pas de lettres pour moi, disait-il 
son matelot, on me les cache, je les veux...

Si bien que le docteur comprit qu' la longue cette excessive agitation
deviendrait aussi dangereuse que l'motion qu'il redoutait.

--Risquons donc la partie! dit-il un jour.

C'tait par une brlante aprs-midi, et il y avait alors sept semaines
que Daniel avait t bless. Lefloch le haussa sur ses oreillers, le
cala selon son expression, pour qu'il ft plus  l'aise, et le docteur
lui tendit sa correspondance...

Un cri de joie chappa  Daniel.

Du premier coup d'oeil il avait reconnu sur trois enveloppes l'criture
de Mlle Henriette, et il les portait  ses lvres, en disant:

--Enfin, elle m'crit!...

Si violente fut la secousse, que le docteur eut presque peur.

--Du calme, mon cher ami! pronona-t-il, du calme!... Soyez homme,
sacrebleu!...

Mais Daniel souriant, car toutes ses vellits de soupons s'taient
envoles:

--Rassurez-vous, docteur, la joie n'est jamais dangereuse et il ne peut
me venir que de la joie de celle qui m'crit... Voyez, d'ailleurs, comme
je suis calme!...

Si calme que l'ide ne lui vint pas de chercher la premire en date de
ces trois lettres.

Il brisa au hasard une des enveloppes et lut:

Daniel, mon cher Daniel, mon seul ami en ce monde et mon unique espoir,
en quelles mains infmes m'avez-vous remise? A quel misrable avez-vous
livr sans dfense votre pauvre Henriette?... Ce Maxime de Brvan, ce
lche que vous croyez votre ami, si vous saviez...

C'tait la longue lettre que Mlle de la Ville-Handry avait crite le
lendemain du jour o M. de Brvan lui avait dclar qu'il l'aimait, que
tt ou tard, de gr ou de force, elle lui appartiendrait, lui donnant 
choisir entre les horreurs de la misre et la honte de devenir sa femme!

Et  mesure que lisait Daniel on pouvait voir une pleur mortelle
envahir son visage dj si ple, ses yeux s'agrandir dmesurment et de
grosses gouttes de sueur perler le long de ses tempes... Un tremblement
nerveux le secouait, si violent qu'on entendait ses dents claquer, des
sanglots soulevaient sa poitrine, et une cume rougetre frangeait ses
lvres dcolores.

Enfin il arriva aux dernires lignes.

Maintenant, crivait la jeune fille, je comprends que peut-tre aucune
de mes lettre ne vous est parvenue; on a d les intercepter... Celle-ci
vous parviendra, car je vais la porter  la poste moi-mme. Au nom de
Dieu, Daniel, au nom de notre amour, revenez.... Revenez vite, si vous
voulez sauver, non l'honneur de votre Henriette, car je saurais mourir,
mais sa vie!

Alors, le chirurgien et le matelot furent tmoins d'un effrayant
spectacle.

Cet homme, qui l'instant d'avant ne pouvait se soulever sur ses
oreillers, ce malheureux si cruellement amaigri qu'il semblait un
squelette, ce bless qui n'avait que le souffle, repoussa violemment ses
couvertures, et s'lana au milieu de la chambre, en criant d'une voix
terrible:

--Mes habits, Lefloch, mes habits!...

Le docteur s'tait prcipit pour le soutenir, mais il l'carta d'un
revers de bras, continuant:

--Par le saint nom de Dieu!... Lefloch, te hteras-tu!... Cours au port,
misrable, il doit s'y trouver un vapeur... je l'achte. Qu'on le mette
sous pression  l'instant... Avant une heure, je veux tre en route!...

Mais cet effort inou l'avait puis... Il chancela, ses yeux se
fermrent, et il s'vanouit entre les bras de son matelot en balbutiant:

--Cette lettre, docteur, cette lettre... lisez et vous verrez bien qu'il
faut que je parte!

Soulevant son lieutenant comme un enfant entre ses bras robustes,
Lefloch s'tait ht de le recoucher.

Mais pendant plus de dix minutes le vieux chirurgien et le dvou
matelot en furent rduits  se demander si ce n'tait pas un cadavre
qu'ils avaient l, sous les yeux, et s'ils ne s'puisaient pas en soins
inutiles...

Non, et ce fut Lefloch qui, le premier, discerna un lger
tressaillement.

--Il a boug!... s'cria-t-il, regardez, mon commandant, il a boug!...
Il vit, nous le sauverons encore!...

Ils russirent, en effet,  rveiller cette vie si prs de s'teindre,
mais ils ne rveillrent pas cette noble intelligence.

Au regard froid et morne que Daniel arrta sur eux, quand enfin il
ouvrit les yeux, ils comprirent que la raison chancelante du malheureux
n'avait pu rsister  la violence inattendue de ce nouveau coup.

Et cependant, il devait lui rester comme un vague souvenir de la lettre
qu'il venait de lire; ses efforts pour recueillir ses ides taient
visibles; d'un mouvement machinal, il passait et repassait sur son front
ses mains amaigries, comme s'il eut essay d'carter le brouillard o
s'anantissait sa pense.

Puis une convulsion le secoua, et de ses lvres s'chapprent des flots
de paroles incohrentes, o se mlaient et se confondaient les
rminiscences de l'affreuse ralit et les conceptions extravagantes du
dlire.

--Je l'avais prvu, murmurait le vieux chirurgien, je ne l'avais que
trop prvu!...

Il avait alors puis toutes les ressources de son savoir et de sa
longue exprience, il avait suivi toutes les indications que peut
suggrer la prudence humaine, il ne lui restait plus qu' attendre...
Ramassant la fatale lettre de Mlle de la Ville-Handry, il alla
s'asseoir, pour la lire, dans l'embrasure d'une fentre.

Les indiscrtions du dlire de Daniel en avaient assez appris au digne
docteur pour qu'il ft en tat de comprendre l'pouvantable cri de
dtresse de la malheureuse jeune fille, et Lefloch, qui l'observait, vit
une grosse larme rouler le long de ses joues, et l'instant d'aprs des
flots de sang empourprer son visage.

--C'est  devenir fou!... grondait-il. Pauvre Champcey!...

Et tel qu'un homme qui ne se possde plus et  qui le mouvement devient
indispensable, il froissa la lettre, la mit dans sa poche et sortit en
jurant  faire tomber le crpi des murs.

A cette mme heure justement, inform de l'preuve qui devait tre
tente, le juge d'instruction venait aux nouvelles.

Apercevant de loin le vieux chirurgien qui traversait la cour de
l'hpital, il courut  lui, et ds qu'il fut  porte de la voix:

--Eh bien!... cria-t-il.

Le docteur fit quelques pas en avant, et avec un geste dsespr:

--Le lieutenant Champcey est perdu!... rpondit-il.

--Mon Dieu!... que me dites-vous l!...

--La vrit!... Voici Daniel maintenant aux prises avec une fivre
crbrale, avec un transport au cerveau, pour mieux dire... Affaibli,
puis, extnu comme il est, y rsistera-t-il?... non, videmment... Il
faudrait pour le sauver un second miracle, et... soyez tranquille, il ne
se fera pas!... Avant vingt-quatre heures il sera mort, et ses assassins
triompheront.

--Oh!...

Les yeux du vieux chirurgien flamboyaient et un sourire d'une amre
ironie crispait ses lvres.

--Et qui donc, insista-t-il, empcherait les gredins de triompher!...
Daniel mort, vous serez oblig de relcher, faute de preuves, l'abject
sclrat que vous tenez en prison, ce Crochard dit Bagnolet!... Ou si
vous l'envoyez devant un tribunal, ce sera sous la grotesque prvention
d'homicide par imprudence... Et il en sera quitte pour un an de
prison... Et cependant, vous le savez comme moi, c'est volontairement
qu'il a frapp une des plus nobles cratures humaines que j'aie connues,
ananti le coeur le plus loyal et une des plus hautes intelligences que
je sache!... Et  l'expiration de sa peine, il palpera le prix du sang
de Daniel Champcey, et il le dpensera en crapuleuses orgies... Et les
autres, les vrais coupables, les misrables qui l'ont pay, ils s'en
iront de par le monde, le front haut, riches, honors, ddaigneux,
faisant insolemment sonner leur rputation d'honneur!...

--Docteur!...

Mais le vieil original tait lanc.

--Ah! laissez-moi!... interrompit-il. Votre justice humaine...
voulez-vous que je vous dise mon opinion?... elle me fait piti!...
Quand vous avez envoy, chaque anne, trois ou quatre assassins stupides
 l'chafaud, et au bagne quelques douzaines de rpugnants gredins, vous
vous drapez firement dans vos robes noires et vous estimez que tout est
pour le mieux et qu'une socit si bien garde peut dormir sur les deux
oreilles!... Eh bien! savez-vous la vrit?... Vous ne prenez que les
maladroits, les imbciles... Les autres, les forts, glissent  travers
les mailles de vos codes, et srs de leur adresse et de votre
impuissance, ils jouissent dans l'orgueil de leur impunit du fruit de
leurs crimes, jusqu'au jour...

Il hsita, et lui qui pourtant faisait volontiers profession d'athisme,
il ajouta:

--Jusqu'au jour de la justice divine!

Bien loin de paratre froiss de cette explosion d'indignation, le
magistrat coutait d'une physionomie impassible.

--Il faut, pronona-t-il froidement, quand il vit le docteur  bout
d'haleine, il faut que vous ayez dcouvert quelque chose de nouveau...

--Assurment!... Je tiens, j'en suis convaincu, le fil de l'intrigue
effroyable qui tue mon pauvre Daniel... Ah! s'il survivait... mais il ne
peut survivre...

--Eh bien! rassurez-vous, docteur!... Vous l'avez dit, le pouvoir de la
justice est born, et bien des forfaits lui chappent... Mais ici, que
le lieutenant Champcey vive ou meure, justice sera faite, je vous le
promets!

Il s'exprimait d'un ton de certitude si absolue que le vieux
chirurgien-major en fut mu.

--Est-ce que le meurtrier aurait tout avou! s'cria-t-il.

Le magistrat secoua la tte.

--Non, rpondit-il, et mme depuis le premier interrogatoire, je n'ai
pas revu le prvenu... Mais je ne me suis pas endormi, j'ai cherch et
j'ai recueilli assez d'indices pour me croire sr de faire clater la
vrit. Et si de votre ct vous avez quelques renseignements
positifs...

--Oui, j'en ai, et les vnements sont tels qu'ils m'autorisent  vous
les communiquer. J'ai l, de plus, une lettre...

Il sortait dj de sa poche la lettre de Mlle de la Ville-Handry,
mais le juge l'arrta, disant:

--Nous ne pouvons causer ici, au milieu de cette cour, o tout le monde
nous observe des fentres; le tribunal est  deux pas, voulez-vous m'y
suivre, docteur?

Pour toute rponse, le chirurgien enfona sa casquette sur sa tte, et
prit le bras du magistrat et, l'instant d'aprs, le soldat de faction 
la porte de l'hpital de Sagon, les vit sortir, causant avec une
animation extraordinaire.

Une fois arriv  son cabinet, le juge d'instruction ferma soigneusement
la porte, et, aprs avoir invit le docteur  s'asseoir:

--Dans un moment je vous demanderai vos renseignements. Ecoutez les
miens:

Je sais  cette heure qui est Evariste Crochard, dit Bagnolet, et je
connais les principales circonstances de sa vie. Ah! il m'en a cot du
temps et de la peine... mais la justice humaine est patiente, docteur...

Rflchissant que cet homme avait fait  bord de _la Conqute_ une
traverse de plus de quatre mois en compagnie de cent cinquante
migrants, je me suis dit qu'il tait impossible qu'il n'et pas essay
de tromper les heures d'ennui par de longues causeries. Il s'exprime
avec facilit, il est Parisien, il a t soldat, il a couru le monde, il
devait tre cout.

J'ai donc mand ici, dans mon cabinet, un  un, tous les anciens
passagers de _la Conqute_ que j'ai pu dcouvrir, une centaine environ,
et je les ai interrogs, et je n'ai pas tard  reconnatre la justesse
du mes conjectures!...

A chacun d'eux, plus ou moins, selon le degr de dmoralisation ou
d'honntet qu'il lui supposait, Bagnolet avait confi quelque
particularit de son existence....

J'ai rassembl les dpositions de tous ces tmoins, je les ai
coordonnes, compares, ajustes, contrles l'une par l'autre; et
c'est ainsi que des rcits du prvenu, de ses aveux ou de ses
demi-confidences, de certaines allusions, de ses vanteries, de ses
panchements quand il avait bu plus de coutume, je suis arriv 
composer une biographie dont l'exactitude ne saurait gure tre mise en
doute.

Sans paratre remarquer l'tonnement du chirurgien-major, le juge
d'instruction avait ouvert un vaste carton plac sur son bureau, et en
avait retir une liasse norme de paperasses.

Il l'leva en l'air en disant:

--Voil les dpositions textuelles de mes cent et quelques tmoins.

Puis, montrant quatre ou cinq feuilles de papier, couvertes  mi-marge
d'une criture fine et serre:

--Et j'en ai extrait ceci, ajouta-t-il... Ainsi, docteur, prtez-moi
toute votre attention.

Et tout aussitt il commena la lecture de cette biographie de son
prvenu, rdige comme le sont les notes des casiers judiciaires,
tantt lisant, tantt commentant et expliquant ce qu'il avait crit:

EVARISTE CROCHARD, dit BAGNOLET,--est n  Bagnolet en 1829; il est
donc plus g qu'il ne dit, bien que paraissant plus jeune. Il est n en
fvrier, et cette date est fixe par la dposition d'un tmoin, auquel
le prvenu, pendant la traverse, a offert une bouteille, en disant:
C'est aujourd'hui mon jour de naissance.

De tous les dires du prvenu, parfaitement d'accord sur ce point, il
rsulte que ses parents devaient tre de trs-honntes gens. Son pre
tait contre-matre dans une fonderie de cuivre, sa mre tait
couturire. Il se peut qu'ils vivent encore, mais il y a des annes
qu'ils ont cess de voir leur fils.

Le prvenu avait t plac dans une cole, et,  l'en croire, il
apprenait trs-bien et montrait de remarquables dispositions. Mais ds
qu'il eut une douzaine d'annes, il se lia avec plusieurs mauvais sujets
de son ge, et souvent il dsertait la maison paternelle pendant des
semaines entires qu'il passait  Paris. Quels taient ses moyens
d'existence lorsqu'il tait ainsi en tat de vagabondage? il ne l'a
jamais expliqu bien clairement. Mais il donnait de tel dtails sur la
faon dont les prcoces voleurs de la capitale dvalisent les talages,
que beaucoup de tmoins le souponnaient d'avoir pratiqu ce genre de
vol.

Ce qui rsulte positivement de ses dclarations, c'est que son pre,
dsol de son inconduite, et dsesprant de le voir s'amender jamais, le
fit enfermer correctionnellement lorsqu'il atteignit quatorze ans...

Mis en libert au bout de dix-huit mois, il fut plac en apprentissage
et arriva promptement  connatre assez son mtier pour y bien gagner sa
vie.

Cette dernire allgation doit tre un mensonge. Quatre tmoins, dont
un exerant la mme profession que Crochard, dclarent qu'ils ont eu
l'occasion de le voir  l'oeuvre, et que s'il a t autrefois un ouvrier
passable, il n'y parat plus.

Il ne put pas d'ailleurs pratiquer longtemps, car il tait en prison
depuis plus d'un an, quand la rvolution de 1848 clata.

Qu'il ft en prison, voil le fait certain, racont par lui  plus de
vingt-cinq personnes.

Mais il expliquait fort diversement son emprisonnement, et on relve
presque autant de versions diffrentes que de tmoins.

A l'un, il raconte qu'il a t condamn pour avoir, tant ivre, donn
un coup de couteau  un camarade;  l'autre, que c'est pour une
batterie dans un tripot clandestin;  un troisime, il laisse entrevoir
qu'il s'est trouv compromis, bien qu'innocent, dans une affaire
d'escroquerie organise pour dpouiller un riche tranger...

La prvention est donc en droit de conclure, sans tmrit, que
Crochard avait t tout simplement condamn pour vol.

Libr peu aprs les vnements de juin, au lieu de reprendre son tat,
il entre comme aide machiniste dans un thtre des boulevards. Au bout
de trois mois, il en est chass pour des intrigues de femmes,  ce
qu'il dit  l'un, ou, s'il faut croire ce qu'il dit  un autre,  la
suite d'un vol commis dans la loge d'une actrice et dont on n'avait pas
dcouvert l'auteur.

A bout de ressources, il s'engage comme palefrenier dans un cirque
nomade et court ainsi la province. Mais  Marseille, bless dans une
rixe, il est contraint d'entrer  l'hpital et il y reste deux mois.

Revenu  Paris on ne sait comment, il s'tait associ avec un
saltimbanque lorsqu'il dut tirer au sort. Il amena un bon numro.

Mais, l'anne suivante, nous le trouvons en relations avec un marchand
d'hommes dont il tait en quelque sorte le courtier. Bientt, l'ide lui
vint de se vendre lui-mme, tourment qu'il est d'un dsir furieux de
possder quinze cents francs  la fois, pour les dpenser en dbauches.

Ayant russi  dissimuler ses antcdents judiciaires, il est admis en
qualit de remplaant au 63e de ligne. Mais un an ne s'tait pas
coul que son insubordination l'avait fait envoyer en Afrique aux
compagnies de discipline.

Il y reste seize mois, et s'y conduit assez bien pour obtenir d'tre
incorpor au 1er rgiment d'infanterie de marine, dont un bataillon
allait s'embarquer pour le Sngal.

Cependant, il tait loin d'tre revenu  de meilleurs sentiments, et la
preuve, c'est qu'il ne tarda pas  tre condamn  dix ans de travaux
publics pour un vol de nuit, avec effraction, dans une maison habite.

Le chirurgien-major, qui depuis un moment avait donn quelques signes
d'impatience, se dressa comme s'il et t m par un ressort.

--Excusez-moi de vous interrompre, monsieur le juge, fit-il, mais...
tes-vous bien sr de la vracit de vos tmoins?

--Pourquoi en douterais-je?

--Parce qu'il me semble bien fort qu'un gredin intelligent, tel que le
parat tre ce Crochard, se soit dnonc lui-mme.

--Aussi, ne s'est-il pas dnonc.

--Ah!

--Il a parl souvent de cette condamnation, mais toujours il l'a
attribue  des voies de fait envers un suprieur... A cet gard, il n'a
jamais vari.

--Diable! alors comment avez-vous su...

--La vrit?... Oh! bien simplement... J'ai cherch, et j'ai fini par
dcouvrir ici,  Sagon, dans le 2e rgiment d'infanterie de marine,
un sergent-major qui tait au 1er rgiment en mme temps que
Crochard... C'est de lui que je tiens des dtails prcis... Et il est
impossible de se tromper quant  l'identit: ds que j'ai eu prononc ce
nom de Crochard, mon sous-officier s'est cri: Ah! oui, Crochard, dit
Bagnolet...

Et comme le docteur s'inclinait sans rpondre:

--Je reprends, dit le juge.

Et, en effet, il reprit:

Les rcits du prvenu, ayant rapport  sa dtention, sont en gnral
trop insignifiants pour tre rapports. Cependant, il est une
particularit que la prvention retient, et qui servira peut-tre 
mettre sur la trace des instigateurs du crime qui nous occupe.

En trois occasions, et devant au moins trois tmoins chaque fois,
Crochard a tenu, presque dans les mmes termes, le propos que voici:

Ce qu'on ne croirait pas, c'est que dans les prisons on fait souvent de
trs-belles connaissances... On y rencontre des fils de famille qui ont
fait quelque btise et quantit de gens qui, voulant faire fortune
trs-vite, n'ont pas eu de chance... Une fois sortis, beaucoup de ces
gaillards-l vous attrapent de trs-belles positions, et aprs, si on
les rencontre, dame! ils vous donnent un coup de main... J'en ai connu
l-bas qui roulent voiture  cette heure...

Le docteur tait devenu silencieux.

--Oh! murmura-t-il, ces gens que l'assassin a connus ne seraient-ils pas
ceux qui ont arm son bras?...

--Voil ce que je me suis demand.

--C'est que les ennemis de Daniel sont de fiers misrables, monsieur le
juge, et si vous connaissiez la lettre que j'ai l, et qui sans doute
sera cause de la mort de ce digne garon!...

--Permettez-moi de finir, docteur, interrompit le juge.

Et plus rapidement il poursuivit:

Ici, il y a une lacune. De quoi et comment le prvenu a-t-il vcu 
Paris o il tait revenu aprs sa libration?  quelles industries
ignobles ou illicites a-t-il demand les moyens de satisfaire ses
passions?... La prvention en est rduite aux conjectures, Crochard
s'tant montr fort sobre de dtails, et s'tant tenu dans le vague pour
tout ce qui concerne ces dernires annes.

Ce qui est prouv, c'est que tout ce qu'il emportait quand il s'est
embarqu, les outils de sa profession, le linge enferm dans sa malle,
les vtements qu'il portait, depuis la casquette jusqu'aux souliers,
tout tait neuf... Pourquoi?

Le juge d'instruction en tait arriv  la dernire ligne de son premier
feuillet, le chirurgien se leva et s'inclinant devant lui:

--Par ma foi, monsieur, pronona-t-il, je vous rends les armes, et je
commence  croire que le lieutenant Champcey sera veng!...

Le sourire de l'orgueil heureux monta aux lvres du magistrat, mais
reprenant bien vite son masque impassible, comme s'il et t honteux de
cette faiblesse:

--Je pense, en effet, pronona-t-il avec une fine pointe d'ironie, que
la justice humaine, cette fois, saura atteindre les coupables. Avant de
me fliciter, cependant, attendez.

Le vieux chirurgien tait de bien trop bonne foi pour essayer de
dissimuler son profond tonnement.

--Quoi! exclama-t-il, vous avez recueilli d'autres indices encore!...

Gravement le magistrat hocha la tte.

--La biographie que je viens de vous lire, pronona-t-il, ne prouve
rien... Et ce n'est pas avec des prsomptions et des probabilits, si
fortes qu'elles soient, qu'on obtient des jurs une condamnation... Ils
veulent, ils exigent des preuves matrielles, palpables... Eh bien! ces
preuves, je les ai!...

--Oh!...

De ce mme carton d'o il avait sorti le dossier Crochard, le juge tira
une lettre qu'il agita d'un air menaant.

--Voil, dit-il, ce que M. le procureur imprial a reu douze jours
aprs le dernier attentat dont M. Champcey a t victime. Ecoutez cela,
docteur.

Et il se mit  lire:

   Monsieur le procureur imprial,

Un matelot de passage  Bien-Hoa, o je suis tabli forgeron, nous
apprend,  ma femme et  moi, que le nomm Crochard, dit Bagnolet, a
bless, peut-tre mortellement, d'un coup de fusil, le lieutenant
Champcey, de _la Conqute_.

Par suite de ce malheur, monsieur le procureur imprial, ma femme pense
et je crois pareillement que ma conscience m'oblige  porter  votre
connaissance une autre affaire trs-grave.

Un jour, pendant la traverse, me trouvant sur une vergue,  ct de
Crochard, aidant les matelots  serrer une voile, je le vis lcher une
grosse poulie, qui, tombant sur la tte du lieutenant Champcey, le
renversa.

Personne que moi n'avait rien aperu, tant Crochard remonta vivement la
poulie. Je me demandais si je devais le dnoncer, quand il se jeta 
mes pieds, en me conjurant de lui garder le secret, disant qu'il tait
bien malheureux, et que si je parlais il serait perdu.

Croyant  une maladresse involontaire, je me laissai attendrir et je
jurai  Crochard que la chose resterait entre nous.

Ce qui vient d'arriver prouve bien, comme dit ma femme, que j'ai eu
tort de me taire, et je me dcide  tout rvler, quoi qu'il puisse m'en
arriver.

Cependant, monsieur le procureur imprial, je vous demande votre
protection pour le cas o Crochard voudrait se venger sur moi ou sur les
miens, ce qui pourrait bien arriver, car c'est un homme trs-mchant,
capable de tout et surtout sournois.

Ne sachant pas crire, c'est ma femme qui vous fait cette lettre, et
nous sommes, avec le plus grand respect...

Le chirurgien se frottait les mains  s'enlever l'piderme.

--Et vous avez vu ce digne forgeron, monsieur le juge? interrompit-il.

--Assurment... Il est venu ici avec sa femme... Ah! livr  ses seules
inspirations, il et gard le silence, tant le caractre sournois du
prvenu lui inspire d'apprhensions... La femme, par bonheur, a t plus
brave.

--Dcidment, gronda le docteur, les femmes valent peut-tre mieux que
nous.

Prcieusement, le magistrat replaa la lettre dans le carton, et de son
mme accent calme:

--Voici donc, poursuivit-il, la premire tentative de meurtre bien et
dment prouve. Pour la seconde, celle du Don-Na, je suis moins avanc.
Cependant j'ai des indications qui me donnent bon espoir. Je sais, par
exemple, que Crochard est un nageur de premier ordre. Il n'y a gure que
trois mois, il fit, avec un des garons de l'htel o il est employ, le
pari de traverser deux fois le Don-Na  la nage, au moment o le
courant est le plus violent, et il gagna son pari.

--Mais c'est une preuve, cela, juge!...

--Non, ce n'est qu'une probabilit en faveur de la prvention... Mais
j'ai une autre corde  mon arc. On a la preuve, par le registre du bord,
que le soir mme de l'arrive, Crochard est descendu  terre. O et avec
qui a-t-il pass la soire? Pas un de mes cent et quelques tmoins ne
l'a vu ce soir-l... Et ce n'est pas tout. Personne, le lendemain, n'a
remarqu que ses habits eussent t mouills. Donc, il a d changer de
vtements et pour en changer, il a fallu qu'il en achett; car il
n'avait rien emport  terre que ce qu'il avait sur le corps... O
a-t-il achet des habits? C'est ce que je dcouvrirai certainement,
lorsque je ne serai plus forc de mener l'instruction presque
secrtement, comme je l'ai fait jusqu'ici. Car il est une chose que je
n'oublie pas: les vrais coupables sont en France, et s'ils apprennent
combien leur misrable complice est compromis, il nous chappent...

Une fois encore le chirurgien-major tira de sa poche la lettre de
Mlle Henriette, et la tendant au juge:

--Je les connais, les vrais coupables, s'cria-t-il, je connais les
ennemis de Daniel, Sarah Brandon, Maxime de Brvan et les autres...

Mais le magistrat repoussant la lettre:

--Les connatre, docteur, pronona-t-il, ne suffit pas; il faut des
preuves contre eux, claires, videntes, indiscutables... Ces preuves,
Crochard nous les fournira... Oh! je sais les faons des sclrats! Ds
qu'ils se voient acculs par l'vidence et qu'ils se sentent perdus, ils
s'empressent de nommer leurs complices et ils aident de toute leur
perversit la justice  les retrouver... Ainsi agira le prvenu. Quand
je lui aurai prouv qu'il a t pay pour assassiner le lieutenant
Champcey, il me dira par qui... et il faudra bien qu'il reconnaisse
qu'il a t pay quand je lui reprsenterai ce qu'il lui reste de
l'argent qu'il a reu...

Le vieux chirurgien tressauta sur sa chaise.

--Quoi! vous avez mis la main sur le magot de Crochard! s'cria-t-il.

--Non, pas encore, rpondit le juge, seulement...

Il dissimula mal un sourire, une grimace plutt de satisfaction, et plus
vivement:

--Seulement, je crois bien savoir o il est... Ah! je puis l'avouer, ce
n'est pas le premier jour que j'ai dcouvert ce qui trs-probablement
est la vrit... J'ai pass par bien des perplexits et des hsitations.
Moralement sr, aprs l'interrogatoire du prvenu, qu'il possdait,
cache quelque part, une somme relativement considrable, c'est sur sa
chambre que tout d'abord mon attention s'est porte... Aid d'un agent
adroit, je l'ai explore, cette chambre, pendant quinze jours, avec une
sorte de rage... Les meubles ont t dmonts et sonds; on a dpaill
les chaises, j'ai fait soulever les carreaux et dcoller la
tapisserie... Rien!... Je dsesprais, quand une ide me vint, d'une
simplicit telle que j'en suis  me demander comment elle ne m'est pas
venue ds le premier moment: J'y suis!... m'criai-je. Et, press de
vrifier mes doutes, je mandai sur-le-champ l'homme avec qui Crochard
avait pari de traverser le Don-Na. Il accourut et... Mais; j'aime
mieux vous lire sa dposition...

Il prit dans le dossier une grande feuille de papier, et se grimant de
modestie, il lut le procs-verbal du greffier:

M. LE JUGE.--A quel endroit du fleuve Crochard a-t-il excut son pari?

LE TMOIN.--Un peu au-dessous de la ville.

M. LE JUGE.--O s'est-il dshabill?

LE TMOIN.--A l'endroit mme o il s'est mis  l'eau, en face de la
fabrique de tuiles de M. Wang-Ta.

M. LE JUGE.--Que s'est-il pass relativement  ses vtements?

LE TMOIN, _d'un air trs-surpris_.--Rien.

M. LE JUGE.--Pardon, il a d se passer quelque chose; cherchez bien,
rappelez vos souvenirs.

LE TMOIN, _se frappant le front_.--Ah! mais oui, en effet, maintenant,
je me rappelle... Quand Bagnolet fut dshabill, je lui vis l'air si
ennuy que je crus qu'il avait peur de se mettre  l'eau... Pas du tout,
il tremblait pour ses habits, et il ne parut rassur que quand je lui
eus promis que je les garderais sur mon bras... Or, ses habits, c'tait
un mchant pantalon et une mauvaise blouse... Comme ils
m'embarrassaient, je les dposai au pied d'un arbre. Lui, cependant,
ayant fait son double trajet, aborde, mais au lieu d'couter nos
compliments:--Mes habits!... me crie-t-il d'un ton furieux.--Eh! lui
dis-je, ils ne sont pas perdus, ils sont l-bas... Alors, lui, sans me
rpondre, me repousse violemment et se met  courir comme un fou vers
ses effets.

Enthousiasm, le chirurgien-major s'tait dress.

--Je comprends! s'cria-t-il, oui, je comprends.




XXV


Ainsi, de dductions en dductions, et par la seule puissance de sa
pntration servie par une infatigable activit, le juge d'instruction
arrivait  dmontrer la culpabilit de Crochard et l'existence de
complices instigateurs du crime.

Qu'il en ft fier et que son estime pour lui-mme en ft accrue, c'est
ce dont il n'y avait pas  douter, en dpit de ses efforts pour
conserver sa roide et impassible gravit.

Mme il avait mis une certaine coquetterie  refuser de prendre
connaissance de la lettre de Mlle Henriette avant d'avoir prouv
qu'il pourrait se passer des rvlations importantes qu'elle contenait.

Il est vrai que cette preuve une fois administre, il s'empressa de
rclamer la lettre et de la lire.

Et, de mme que le chirurgien-major, il fut vritablement pouvant de
la sclratesse de M. de Brvan.

--Mais l, prcisment, s'cria-t-il, l est l'irrcusable dmonstration
de la complicit de ce misrable... Jamais il n'et os abuser si
lchement de la confiance de Mlle de la Ville-Handry, s'il n'et t
persuad, s'il ne se ft cru certain que le lieutenant Champcey ne
reverrait plus la France...

Puis, aprs quelques minutes de rflexion:

--Et cependant, ajouta-t-il, je sens qu'il y a l quelque chose qui nous
chappe... La mort de M. Champcey tait rsolue avant son embarquement,
pourquoi?... Quel intrt direct et pressant M. de Brvan y avait-il 
cette poque?... Il faut qu'il se soit pass entre eux quelque chose que
nous ignorons...

--Quoi?

--Ah! voil ce que je ne puis concevoir. Mais retenez bien ceci,
docteur, l'avenir nous mnage la dcouverte de quelques nouveaux
mystres d'iniquit...

Telle avait t la proccupation de ces deux hommes, qu'ils ne s'taient
pas aperus du vol des heures et qu'il ne fallut rien moins que la nuit
qui tombait pour leur rappeler tout le temps qui s'tait coul depuis
qu'ils taient ensemble.

Le magistrat se leva, et rendant au docteur la lettre de Mlle
Henriette:

--Est-ce donc, interrogea-t-il, la seule qu'ait reue M. Champcey?

--Non, mais celle-ci est la seule qu'il ait dcachete.

--Vous rpugnerait-il de me communiquer les autres?

Le digne chirurgien hsita.

--Je vous les remettrai, monsieur, rpondit-il enfin, si vous me jurez
que l'intrt de la justice l'exige... Seulement, pourquoi ne pas
attendre...

Il n'osa dire: pourquoi ne pas attendre la mort de M. Champcey? Mais
le juge comprit.

--J'attendrai donc, fit-il.

Tout en causant, ils taient arrivs  la porte du palais. Ils
changrent une poigne de main, et le chirurgien-major, le coeur serr
par les plus sinistres apprhensions, reprit lentement le chemin de
l'hpital.

Une surprise immense l'y attendait.

Daniel, qu'il avait quitt dans une situation dsespre, mourant,
Daniel dormait du plus calme et du plus parfait sommeil... Son visage
pli avait repris son expression accoutume, sa respiration tait libre
et rgulire...

--C'est  n'y pas croire!... murmura le vieux gurisseur, dont
l'exprience tait absolument droute; je ne suis qu'un ne et la
science n'est qu'un vain mot.

Et s'adressant  Lefloch qui respectueusement s'tait lev  son entre:

--Depuis combien de temps ton officier repose-t-il ainsi?...
demanda-t-il.

--Depuis une heure, mon commandant.

--Comment lui est venu ce sommeil?

--Tout naturellement, mon commandant. Aprs votre dpart, le lieutenant
a bien encore un peu battu la campagne, mais il n'a pas tard  se tenir
tranquille, et finalement, il m'a demand  boire... Je lui ai donn une
tasse de tisane, il l'a bue, et ensuite il m'a pri de l'aider  se
tourner du ct du mur... Je l'ai aid, et j'ai vu qu'il restait comme
cela, le bras repli et le front dans sa main, comme un homme qui pense
 des choses trs-tristes... Mais voil qu'au bout d'un quart d'heure,
tout  coup, il m'a sembl qu'il rlait... Vite, je me suis avanc sur
la pointe du pied et j'ai regard... Je m'tais tromp, le lieutenant ne
rlait pas, il pleurait  chaudes larmes,  pleins yeux, et ce que
j'avais entendu, c'tait des sanglots... Ah! mon commandant, a m'a
donn comme un coup de barre l, dans l'estomac!... C'est que je le
connais, voyez-vous, et pour qu'un homme comme lui pleure ni plus ni
moins qu'un enfant, il faut qu'il souffre plus que pour mourir... Saint
bon Dieu!... si je savais o les prendre, les canailles qui lui font des
misres!...

Ses poings se crispaient en disant cela, et trs-positivement il jaillit
de ses yeux quelque chose comme une larme qui se perdit dans les rides
de son visage hl.

--Pour lors, continua-t-il d'une voix trangle, je compris pourquoi mon
lieutenant avait voulu tre tourn du ct du mur et je me reculai sans
bruit... L'instant d'aprs, il s'est mis  parler tout haut... Mais il
n'avait plus le dlire, allez!

--Et que disait-il?

--Ah! dame, il disait comme cela: Pauvre Henriette!... Pauvre
Henriette! Toujours cette bonne amie qu'il appelait quand il avait la
fivre... Et il disait encore: C'est moi qui la tue!... C'est moi qui
suis cause de tout!... Niais, imprudent, fou! Il a jur ma mort et celle
d'Henriette, le misrable, le jour o, moi, imbcile d'honnte homme, je
lui ai confi toute ma fortune!...

--Il a dit cela!...

--En propres paroles, mon commandant, mais mieux, beaucoup mieux!...

Le vieux chirurgien semblait abasourdi.

--Ce diable de juge avait devin, grommela-t-il... Cette autre chose
qu'il souponnait, la voil!...

--Vous dites, mon commandant?... interrogea le digne matelot.

--Rien qui t'intresse... Poursuis.

--Pour lors, donc... Mais je n'ai plus rien  vous dire, sinon que je
n'ai plus rien entendu... Mon lieutenant est rest dans la mme position
jusqu'au moment o j'ai allum la lampe... Alors il m'a command de le
virer de bord et de baisser l'abat-jour, ce que j'ai fait... Il a
encore pouss deux ou trois gros soupirs, puis bonsoir, plus
personne... Il tait endormi tel que vous le voyez l...

--Et comment taient ses yeux, quand le sommeil l'a pris?...

--Trs-calmes et trs-clairs.

Le docteur eut ce mouvement d'paules de l'homme qui se trouve en face
d'un vnement qui dpasse son entendement, et  demi-voix:

--Il s'en tirera, murmura-t-il, c'est vident; le second miracle, que
j'avais dclar impossible, se fera, ou plutt il est fait!...

Puis s'adressant  Lefloch:

--Tu sais o je loge?

--Oui, mon commandant.

--Si ton officier s'veille cette nuit, tu m'enverras chercher.

--Bien, mon commandant.

Mais Daniel ne s'veilla pas, et c'est  peine s'il venait d'ouvrir les
yeux quand, le lendemain matin, sur les huit heures, le chirurgien-major
entra dans sa chambre.

Ds le premier coup d'oeil donn  son malade:

--Dcidment, s'cria joyeusement le docteur, l'imprudence d'hier n'aura
pas de suites!

Daniel ne rpondit pas, mais aprs que le vieux chirurgien l'et examin
attentivement:

--Maintenant, docteur, commena-t-il, une question, une seule... Dans
combien de jours serai-je  mme de me lever et de m'embarquer?

--Eh! mon cher lieutenant, nous avons le temps de penser  cela.

--Non, docteur, non, il me faut une rponse... Fixez-moi une poque et
j'aurai le courage de patienter jusque-l... L'incertitude me tuerait...
Oui, je saurai attendre, bien que je souffre comme un damn...

L'motion du digne chirurgien tait visible.

--Je sais ce que vous souffrez, mon pauvre Champcey... fit-il. J'ai lu
la lettre qui a failli vous tuer bien plus srement que la balle de
Crochard... Je crois que d'aujourd'hui en un mois vous serez en tat de
partir.

--Un mois!... dit Daniel, du ton dont il et dit: un sicle!...

Et aprs un moment:

--Ce n'est pas tout, docteur, j'ai  vous demander de me faire donner
les lettres que je n'ai pu lire hier...

--Quoi!... vous voulez!... Ah! c'est une imprudence, cela!...

--Non, docteur, rassurez-vous, le coup est port... Si je ne suis pas
devenu fou hier, c'est que ma raison peut subir sans chanceler les plus
effroyables preuves... J'ai, Dieu merci! toute mon nergie: je sais
qu'il faut que je vive pour sauver Henriette, pour la venger, si
j'arrive trop tard pour la sauver... Avec cette pense, soyez
tranquille, je vivrai!...

Le chirurgien-major n'hsita plus, et l'instant d'aprs Daniel brisait
d'une main ferme les enveloppes des deux lettres de Mlle de la
Ville-Handry.

L'une, fort longue, n'tait gure que la rptition de celle de la
veille.

L'autre n'avait que dix lignes:

M. de Brvan sort de chez moi... Au regard atroce du misrable, quand
il m'a dit en ricanant de ne pas compter sur votre retour, j'ai
compris... Daniel, cet homme en veut  votre vie et il a pay des
assassins... Pour moi, sinon pour vous, je vous en conjure, soyez
prudent... Prenez garde, veillez sur vous, songez que vous tes le seul
ami et l'unique espoir ici-bas de votre Henriette...

Alors, vritablement, on put voir que Daniel n'avait pas trop prsum de
ses forces et de son courage.

Pas un muscle de son visage ne bougea, son regard resta droit et
limpide, et c'est de l'accent de la plus froide ironie qu'il dit:

--Voyez ceci, docteur, vous y trouverez l'explication de l'trange
guignon qui me poursuit depuis que nous avons quitt la France...

D'un coup d'oeil, le chirurgien avait lu l'avertissement si tardif,
hlas! de Mlle de la Ville-Handry.

--Ajoutez autre chose encore, fit-il. M. de Brvan ne pouvait prvoir
que l'assassin pay par lui serait assez maladroit pour se laisser
prendre.

La rvlation tait si inattendue, que Daniel se dressa sur ses
oreillers.

--Quoi! s'cria-t-il, l'homme qui a tir sur moi est arrt!...

Ce fut Lefloch, incapable de se contenir plus longtemps, qui rpondit:

--Un peu, oui, mon lieutenant, et arrt par moi, le gredin, avant que
son fusil ft seulement refroidi.

Le docteur n'attendit pas les questions qu'il lisait dans les yeux de
son malade.

--Lefloch dit vrai, mon cher lieutenant, dclara-t-il... Et si on ne
vous a parl de rien, c'est que la moindre motion pouvait vous tre
fatale... L'vnement d'hier ne l'a que trop prouv. Oui, l'assassin est
en prison...

--Et son compte est bon!... gronda le brave matelot.

Mais Daniel haussant les paules:

--Ce n'est pas  lui que j'en veux, pronona-t-il... Pourquoi lui en
voudrais-je plus qu' la balle qui m'a frapp! Cet abject coquin n'est
qu'un instrument... Les vrais coupables, vous les connaissez, docteur...

--Et il en sera fait prompte justice, je vous le jure! interrompit le
vieux chirurgien, qui apportait  la cause de son bless autant de
passion que si elle et t sienne. Notre bonne toile nous a envoy un
juge d'instruction qui n'est pas manchot, et qui, si je ne m'abuse, ne
serait pas fch de sortir de Sagon par un coup d'clat.

Il demeura pensif un moment, observant son malade du coin de l'oeil, puis
tout  coup:

--J'y songe, reprit-il, pourquoi ne le verriez-vous pas, ce juge... il
brle de vous interroger... Consultez vos forces, lieutenant; vous
sentez-vous en tat de le recevoir?...

--Qu'il vienne, s'cria Daniel, qu'il vienne! De grce, docteur, envoyez
le chercher.

--Je ferai mieux, mon cher Champcey, j'irai le chercher moi-mme,
pendant que vous achverez de dpouiller votre correspondance.

Il sortit sur ces mots, et Daniel revint aux lettres demeures intactes
sur son lit. Il y en avait sept: quatre de la comtesse Sarah et trois de
M. de Brvan.

Mais que pouvaient-elles lui apprendre dsormais? Que lui importaient
les mensonges et les calomnies qu'elles renfermaient!

Il les parcourut cependant.

Fidle  son systme, la comtesse Sarah crivait des volumes...

Et de ligne en ligne, en quelque sorte, son amour pour Daniel, rel ou
feint, s'accentuait davantage et se dgageait des priphrases et des
rticences timides dont elle l'avait voil d'abord... Elle
s'abandonnait, elle se livrait, soit qu'elle et perdu toute prudence,
soit qu'elle ft bien sre que ses lettres n'arriveraient jamais
jusqu'au comte de la Ville-Handry... On et dit une passion immense,
irrsistible, chappant  la volont qui la contenait, et clatant plus
terrible, comme un incendie qui a longtemps couv dans l'ombre.

De Mlle de la Ville-Handry, elle ne disait que peu de chose,--assez
cependant pour terrifier Daniel s'il n'et connu la vrit.

Cette malheureuse gare, crivait-elle, vient de causer  son vieux
pre un si cruel chagrin et si inattendu qu'il a failli en mourir...
Irrite d'une surveillance que sa conduite ne justifiait que trop,
hlas!... elle s'est enfuie, nous ne savons avec qui, et toutes nos
recherches pour la retrouver sont demeures infructueuses...

D'un autre ct, M. de Brvan crivait:

Sourde  mes conseils et  mes supplications, Mlle de la
Ville-Handry a mis  excution le projet qu'elle avait form de quitter
la maison paternelle. Souponn d'avoir favoris son vasion, j'ai t
provoqu par sir Thomas Elgin et j'ai d me battre avec lui.

Un journal que je joins  ma lettre vous donnera les dtails de notre
rencontre et vous apprendra que j'ai t assez heureux pour blesser ce
gentleman peu honorable, mais tireur de premier ordre.

Hlas! cher et excellent Daniel, pourquoi faut-il que le devoir de
l'amiti me contraigne  vous avouer que ce n'est pas pour vous garder
la foi qu'elle vous avait jure, que Mlle Henriette souhaitait si
ardemment son indpendance!... Ne dsirez pas votre retour, mon pauvre
ami!... Vous souffririez trop en retrouvant indigne de vous, indigne
d'un honnte homme, celle que vous avez tant aime... Croyez que j'ai
tout fait pour m'opposer  des dsordres devenus un scandale public. Je
n'ai russi qu' m'attirer sa haine, et je ne serais pas surpris qu'elle
ft tout au monde pour nous amener  nous couper la gorge...

C'tait  confondre l'esprit et  faire douter de son bon sens, tant
cette impudence dpassait tout ce que l'imagination peut concevoir de
plus monstrueux.

Cependant le journal annonc lui avait t adress, et il y trouva les
dtails du duel de M. de Brvan et de sir Thomas Elgin.

Qu'est-ce que cela signifiait!... Il se mit  relire plus attentivement
les lettres de Maxime et de la comtesse Sarah, et les comparant, il lui
sembla y dcouvrir les traces d'un sourd dissentiment.

--La discorde est-elle donc parmi mes ennemis, se dit-il, et cessent-ils
de s'entendre  mesure qu'approche,  ce qu'ils croient, le moment de
partager le fruit de leurs crimes?... ou ne se sont-ils jamais concerts
et suis-je en face d'une double intrigue?... ou tout cela n'est-il
qu'une comdie destine  m'abuser et  me retenir ici jusqu' ce que
le meurtrier ait fait son oeuvre!...

Il n'eut pas le temps de se torturer l'esprit  chercher la solution de
cet insoluble problme. Le vieux chirurgien rentrait avec le juge
d'instruction, et pendant plus d'une demi-heure, il eut  rpondre  une
avalanche de questions.

Mais l'enqute avait t conduite avec une si rare sagacit, que Daniel
n'eut  fournir  l'accusation qu'un seul fait absolument nouveau:
l'abandon de sa fortune entire  la probit de M. de Brvan.

Et encore, cette circonstance, par suite de son invraisemblance, devait
fatalement chapper  un travail d'inductions bas sur la seule
logique... Aussi Daniel, honteux de son inconcevable imprudence, mit-il
un certain amour-propre  en exposer les raisons... Et quand enfin il
eut achev:

--Maintenant, reprit le juge, encore une question: reconnatriez-vous
l'homme qui, vous ayant offert un canot pour regagner _la Conqute_, a
tent de vous noyer en faisant chavirer ce canot au milieu du
Don-Na?...

--Non, monsieur...

--Ah! voil qui est bien fcheux... Cet homme n'est autre que Crochard,
bien videmment, mais il niera.... et la prvention n'aura que des
probabilits  opposer  ses dngations, si je ne dcouvre pas
l'endroit o il a chang de vtements...

--Permettez, monsieur, il est un tmoignage que je puis vous offrir...

--Lequel?

--La voix du misrable est si bien reste dans ma mmoire que, tenez,
ici, pendant que je vous parle, il me semble encore l'entendre  mon
oreille, et je la reconnatrais assurment entre mille...

Le juge ne rpondit pas, valuant sans doute les chances d'une
confrontation; puis, prenant son parti:

--C'est une preuve  tenter, dclara-t-il.

Et remettant  son greffier, tmoin muet de cette scne, l'ordre
d'amener le prvenu Crochard  l'hpital:

--Portez cela  la prison, dit-il, et qu'on se hte...

Il y avait alors plus d'un mois que Crochard tait arrt, et la
dtention, loin d'abattre son audace, l'avait exalte. Son arrestation
et son premier interrogatoire l'avaient constern, mais il avait repris
courage en comptant les jours qui s'coulaient.

--Evidemment on cherche des preuves, pensait-il, mais comme on n'en
trouvera pas, il faudra bien qu'on me lche.

C'est donc de l'air le plus assur qu'il entra dans la chambre de
Daniel, et ds le seuil, d'une voix arrogante:

--Je demande justice, monsieur le juge, dit-il; je suis las d'tre en
prison. Si je suis coupable, qu'on me coupe le cou; si je suis
innocent...

Mais Daniel ne le laissa pas finir.

--C'est lui! s'cria-t-il, je suis prt  en faire le serment, c'est
lui!...

Si rare que ft l'impudence de Crochard, dit Bagnolet, il demeura
interdit, et d'un regard inquiet et rapide il interrogea la physionomie
du juge, et celle du chirurgien-major, et celle aussi de Lefloch, qui se
tenait debout, immobile, au pied du lit de son lieutenant.

Il avait trop l'exprience des formes de la justice, pour ne pas
comprendre qu'il s'tait berc d'illusions absurdes, et que sa situation
tait bien plus prilleuse qu'il ne l'avait souponn. Mais o
voulait-on en venir, qu'avait-on dcouvert, que savait-on au juste?
L'effort qu'il faisait pour l'imaginer donnait  son visage une
expression atroce...

--Vous avez entendu, Crochard!... insista le juge.

Dj, grce  une puissante secousse de sa volont, le prvenu tait
redevenu matre de lui.

--On n'est pas sourd!... rpondit-il, de cet accent indlbile qui
trahit l'ancien rdeur des barrires de Paris... J'entends trs-bien...
seulement, je ne comprends pas du tout.

Mal plac pour pier les impressions de Crochard, le juge s'tait lev
sans affectation et tait all s'adosser  la chemine.

--Vous comprenez au contraire fort bien, pronona-t-il durement... Le
lieutenant Champcey dit que vous tes bien l'homme qui a tent de le
noyer dans le Don-Na... Il vous reconnat.

--C'est impossible!... s'cria le prvenu, a c'est impossible, car...

Mais le reste de la phrase expira dans son gosier.

Une soudaine rflexion lui avait montr le pige qui lui tait tendu,
pige familier aux juges d'instruction, et terrible par sa simplicit
mme...

Encore un peu et il s'criait:

--C'est impossible, car la nuit tait bien trop noire pour qu'on pt
distinguer les traits d'un homme...

Et c'et t comme un aveu, et il n'et plus su que rpondre au juge,
qui n'aurait pas manqu de lui demander:

--Comment savez-vous que l'obscurit tait si profonde sur les bords du
fleuve?... Vous y tiez donc?...

Tout blme du danger qu'il venait d'viter, il dit simplement:

--L'officier se trompe.

--Je ne le pense pas, fit le juge.

Et se retournant vers Daniel:

--Persistez-vous dans votre dclaration, lieutenant? interrogea-t-il.

--Plus que jamais, monsieur... J'affirme sur l'honneur que je reconnais
la voix de cet homme... Lorsqu'il m'a propos un bateau, il parlait une
sorte de jargon  peine comprhensible, cousu de mots anglais et
espagnols, mais il avait oubli de changer ses intonations et son
accent.

Affectant une assurance dj bien loin de son esprit, Crochard, dit
Bagnolet, haussait les paules d'un air ddaigneux.

--Est-ce que je sais l'anglais? fit-il; est-ce que je sais l'espagnol?

--Non, trs-probablement... Mais comme tous les Franais qui ont habit
les colonies, comme tous les soldats de l'infanterie de marine, vous
devez connatre un certain nombre de mots de ces deux langues...

A la grande surprise de Daniel et du docteur, le prvenu ne protesta
pas. On et dit qu'il se sentait attir vers un terrain dangereux.

--N'importe!... fit-il du ton le plus arrogant, il est tout de mme un
peu fort d'accuser un honnte homme d'un crime, parce que sa voix
ressemble  celle d'un coquin!

Le magistrat hochait doucement la tte.

--Prtendez-vous tre un honnte homme, vous, Crochard? dit-il.

--Comment, si je le prtends!... Qu'on fasse venir mes patrons.

--C'est inutile... Je connais votre pass, depuis la premire
escroquerie, qui vous a valu quatre mois de prison, jusqu'au vol
qualifi pour lequel vous avez t condamn aux travaux forcs, lorsque
vous tiez au rgiment...

Une profonde stupeur se lisait sur les traits de Crochard, mais il
n'tait pas homme  abandonner, sans la disputer, une partie dont sa
tte tait l'enjeu.

--Eh bien! vous tes dans l'erreur, monsieur le juge, pronona-t-il
froidement... J'ai t condamn  dix ans, c'est vrai, lorsque j'tais
troupier, mais c'tait pour avoir frapp un suprieur qui m'avait puni
injustement.

--Vous mentez... un ancien soldat de votre rgiment, en garnison 
Sagon, vous le prouvera...

Pour la premire fois, le prvenu se troubla visiblement.

Il voyait tout  coup surgir son pass, ce pass qu'il croyait ignor ou
oubli, et il savait de quel poids des antcdents tels que les siens
pseraient dans la balance de la justice...

Alors il changea de tactique, et se grimant d'une doucereuse humilit:

--On peut avoir commis une faute, soupira-t-il, sans tre pour cela
capable d'assassiner un homme.

--Tel n'est pas votre cas!...

--Oh! monsieur le juge, est-il possible de dire une chose pareille!...
Moi qui ne ferais pas du mal seulement  une mouche... Malheureux coup
de fusil!... Faut-il que j'aie peu de chance!...

C'est de l'air du plus profond dgot que le juge depuis un moment
observait le prvenu.

--Tenez, interrompit-il brusquement, pargnez-vous d'inutiles
dngations. Tout ce que la justice a intrt  savoir, elle le sait...
Ce coup de fusil tir  la chasse tait votre troisime tentative
d'assassinat...

Crochard recula d'un pas. Il tait devenu livide. Cependant il eut
encore la force de prononcer d'une voix trangle:

--C'est faux!

Mais le juge avait en mains trop de preuves pour laisser se prolonger
cet interrogatoire.

--Qui donc, reprit-il, a, pendant la traverse, lanc une norme poulie
sur la tte de M. Champcey? Allons, ne niez pas... L'migrant qui tait
prs de vous sur la vergue, qui vous a vu et que vous aviez conjur de
vous garder le secret, a parl... Voulez-vous que je le fasse venir?...

Une dernire fois, Crochard ouvrit la bouche pour protester de son
innocence, mais il ne put articuler une syllabe... Il tait cras,
ananti; il tremblait de tous ses membres et ses dents claquaient... En
moins de rien, ses traits s'taient dcomposs autant que ceux du
condamn  mort  la vue de l'chafaud... Peut-tre, se sentant perdu
irrmissiblement, avait-il eu comme une vision de la sinistre machine...

--Croyez-moi, insista le juge, ne vous obstinez pas en un systme
impossible, dites la vrit.

Durant une minute encore, le misrable hsita... Puis, n'apercevant
plus d'autre chance de salut que l'indulgence des juges, il s'affaissa
si lourdement que ses genoux sonnrent sur le carreau, en balbutiant:

--Je suis un malheureux!...

Une mme exclamation d'tonnement chappa au docteur,  Daniel et au
digne Lefloch.

Mais le juge n'tait pas surpris, lui. Il savait d'avance que cette
premire victoire lui coterait peu, et que le difficile serait
d'arracher  l'assassin le nom de ses complices.

C'est pourquoi, sans lui laisser le temps de se remettre:

--Maintenant, reprit-il, quelles raisons aviez-vous de vous acharner
ainsi aprs M. Champcey?...

Le prvenu se redressa  demi, et faisant un effort:

--Je le hassais, bgaya-t-il... Une fois, pendant la traverse, il
m'avait menac de me faire mettre aux fers...

--Cet homme ment, interrompit Daniel.

--Entendez-vous!... insista le juge. Voyons, dcidment, vous ne voulez
pas dire la vrit!... Eh bien! je la dirai pour vous. On vous avait
achet la mort du lieutenant Champcey, et vous vouliez gagner votre
argent... Vous avez reu une certaine somme d'avance, et on devait,
aprs le meurtre, vous en compter une plus forte...

--Je vous jure, monsieur le juge...

--Ne jurez pas. La somme que vous possdez, et dont vous ne sauriez
expliquer l'origine, est une preuve irrcusable.

--Hlas! je ne possde rien... Informez-vous; faites chercher...

Sous le masque impassible du magistrat, il tait ais de discerner une
certaine motion. Le moment tait venu de frapper le coup dcisif et de
juger de la valeur de son systme d'induction.

Au lieu donc de rpondre au prvenu, il s'adressa aux gendarmes qui
l'avaient amen.

--Vous allez, leur dit-il, conduire le prvenu dans la pice voisine...
Vous lui ferez quitter ses vtements, et vous les explorerez
minutieusement pour vous assurer qu'il n'y a rien de cach entre les
doublures...

Dj les gendarmes s'avanaient pour excuter l'ordre, mais d'un bond
l'assassin se dressa sur ses pieds, et d'un ton de rage contenue:

--C'est inutile, fit-il, j'ai trois billets de mille francs cousus dans
la ceinture de mon pantalon.

Cette fois, l'orgueil du succs eut compltement raison de
l'imperturbable sang-froid du juge d'instruction... Une exclamation de
plaisir lui chappa, et il ne put se tenir de jeter  Daniel et au
chirurgien-major ce regard triomphant qui, si clairement, signifie:

--Eh bien!... que vous avais-je dit?...

Ce fut, il est vrai, l'affaire d'une seconde; ses traits reprirent leur
glaciale immobilit, et s'adressant au prvenu:

--Remettez-moi ces billets, commanda-t-il.

Crochard ne bougea pas, mais son visage livide trahit l'angoisse de la
plus atroce souffrance. Et certes, en ce moment, il ne jouait pas la
comdie. Lui prendre ces trois mille francs, prix du plus lche et du
plus excrable attentat, ces trois mille francs pour lesquels il avait
affront l'chafaud, c'tait lui arracher les entrailles mmes.

Pareil  la bte enrage qui se sent accule, il s'tait ramass sur
lui-mme, et d'un regard furibond parcourait la chambre, cherchant
peut-tre une issue pour fuir, se demandant peut-tre sur lequel de ces
hommes qui l'entouraient il devait se prcipiter.

--Ces billets!... insista l'inexorable juge. Faudra-t-il donc employer
la force pour les avoir!...

Convaincu de l'inutilit, de la folie de toute tentative, le misrable
baissa la tte.

--Je ne peux pourtant pas dcoudre la ceinture de mon pantalon avec mes
ongles, dit-il d'une voix rauque. Qu'on me donne un couteau ou des
ciseaux.

C'est ce qu'on se serait bien gard de faire... Mais sur un signe du
juge, un des gendarmes s'avana, et tirant un canif de sa poche, il
dcousut la doublure  l'endroit que lui indiqua le prvenu.

Et une vritable convulsion de rage secoua l'assassin, lorsqu'apparut un
petit paquet de papiers fortement comprims et rduits  leur plus mince
volume.

Par suite d'un phnomne bizarre, frquemment observ chez les
criminels, il se proccupait infiniment plus de son trsor que de sa
tte si terriblement compromise.

--Cet argent est  moi! rla-t-il, on n'a pas le droit de me le
prendre... C'est une infamie que d'abuser de ce qu'un homme est tomb
dans le malheur pour le dpouiller...

Accoutum sans doute  de telles scnes, le magistrat, au lieu d'couter
Crochard, dpliait avec prcaution le petit paquet.

Il se composait de trois billets de mille francs envelopps dans une
feuille de papier  lettre toute crasseuse et use et coupe aux plis.

Les billets de banque n'offraient rien de particulier.

Mais sur la feuille de papier, on distinguait encore les traces d'une
ligne d'criture dont deux mots seulement restaient parfaitement
lisibles: _Rue_... _Universit_...

--Qu'est-ce que ce papier, Crochard? interrogea le juge.

--Je ne sais pas... je l'aurai ramass n'importe o.

--Quoi! vous allez mentir encore!... A quoi bon?... Il y a eu l,
videmment, l'adresse de quelqu'un demeurant rue de l'Universit...

Daniel tressauta sur son lit.

--Eh! monsieur, interrompit-il, c'est rue de l'Universit que je
demeure,  Paris.

Une fugitive rougeur colora les pommettes du magistrat, et c'tait chez
lui le signe non quivoque d'une vive satisfaction.

--Tout s'explique! murmura-t-il  demi-voix, comme, s'il et rpondu 
certaines objections de son esprit.

Et cependant,  la grande surprise de ses auditeurs, il abandonna cet
incident, et revenant au prvenu:

--Ainsi, dit-il, vous reconnaissez que vous avez reu de l'argent pour
assassiner le lieutenant Champcey?...

--Je n'ai pas dit cela.

--Non, mais les trois mille francs cachs sur vous le disent
surabondamment... De qui avez-vous reu cette somme?...

--De personne... je l'ai conomise.

Le magistrat leva les paules, et enveloppant Crochard, dit Bagnolet
d'un regard obstin:

--Je vous ai forc d'entrer dans la voie des aveux, pronona-t-il
durement, persistez-y. Vous ne gagnerez rien, croyez-moi,  ruser avec
la justice et vous ne sauverez pas les misrables qui ont tent votre
cupidit... Un seul moyen vous reste de mriter quelqu'indulgence: la
franchise, une franchise absolue... ne le ngligez pas.

Mieux que personne l'assassin tait  mme de comprendre toute la porte
des paroles du juge, et d'en bien pntrer le sens.

Nanmoins, durant plus d'une minute, il demeura indcis, secou d'une
sorte de tremblement nerveux, comme s'il se ft livr en lui un terrible
combat.

Mme on l'entendit murmurer:

--Je ne dnonce personne!... Un march est un march!... Je ne suis pas
un mouchard!...

Puis, tout  coup, se dcidant et se dvoilant tel que l'avait devin
l'exprience du magistrat:

--Ma foi! tant pis, s'cria-t-il, avec un ricanement cynique, puisque je
suis dans le ptrin, les autres y seront aussi!... Qui donc aurait eu le
gros lot, si j'avais russi? Pas moi, bien sur... et cependant c'tait
moi qui risquais le plus... Pour lors donc, celui qui m'a pay pour...
faire l'affaire du lieutenant, c'est un nomm Justin Chevassat!...

Un immense dsappointement assombrit la physionomie de Daniel et du
vieux chirurgien...

Ce n'tait pas ce nom qu'ils attendaient avec la plus poignante anxit.

--Ne me trompez-vous pas, Crochard? interrogea le magistrat qui seul
avait gard le secret de ses impressions.

--Qu'on me coupe le cou si je mens!

Disait-il vrai? Le magistrat le crut, car interpellant Daniel:

--Connaissez-vous quelqu'un du nom de Chevassat, M. Champcey?... fit-il.

--Personne, monsieur, et c'est la premire fois que j'entends prononcer
ce nom.

--Ce Chevassat peut fort bien n'tre qu'un intermdiaire, objecta le
vieux chirurgien.

--Oui, peut-tre, murmura le juge, bien que pour de telles missions on
ne s'en fie gure qu' soi...

Et poursuivant son interrogatoire:

--Qu'est-ce que ce Justin Chevassat? demanda-t-il au prvenu.

--Un de mes amis.

--Un ami plus riche que vous, en ce cas.

--Pour a, oui, vu qu'il a toujours de l'or plein ses poches, qu'il est
mis dans le dernier genre et qu'il roule voiture...

--Que fait-il? Quelle est sa profession?

--Ah! pour cela, monsieur le juge, ni moi non plus... Je ne le lui ai
pas demand, et il ne me l'a pas racont. Je lui ai dit seulement:
Sais-tu que tu m'as l'air d'avoir eu une fire chance!... Et il m'a
rpondu: Oh! pas tant que tu crois...

--O demeure-t-il?

--A Paris, rue Louis-le-Grand, 59.

--Est-ce l que vous lui crivez?... Car vous avez d lui crire depuis
que vous tes  Sagon.

--J'adresse mes lettres, poste-restante,  M. X. O. X, 88...

Dsormais, il tait manifeste que loin d'essayer de sauver son
complice, Crochard, dit Bagnolet, ferait tout pour aider la justice  le
retrouver.

Dj apparaissait le systme qu'allait adopter ce misrable, consistant
 rejeter la responsabilit et tout l'odieux du crime sur l'homme qui
l'avait pay, et  se donner, lui, pour un pauvre diable que la misre
crasait quand on tait venu le tenter et l'blouir de promesses
tellement magnifiques qu'il n'avait pas eu la force de rsister.

Le juge, cependant, continuait:

--O et comment avez-vous connu ce Justin Chevassat?

--J'ai fait sa connaissance au bagne...

--Ah! c'est un renseignement, cela!... Et pour quel crime avait-il t
condamn, le savez-vous?...

--Pour faux, je crois, et aussi pour vol...

--Et que faisait-il avant sa condamnation?

--Il tait employ chez un banquier, ou caissier dans un grand magasin.
Pour sr, il avait de l'argent  manier, puisqu'il lui en tait rest
aux doigts...

--Je suis surpris qu'tant si bien inform du pass de cet homme, vous
ne puissiez rien me dire de ses moyens d'existence actuels...

--Il a de l'argent, beaucoup, voil tout ce que je sais.

--Vous l'avez donc perdu de vue?

--Certainement oui, monsieur le juge... Chevassat a t libr bien
avant moi, je crois mme qu'il a t graci, et j'ai t plus de quinze
ans sans le rencontrer.

--Comment l'avez-vous retrouv?

--Oh! tout  fait par hasard, et par un hasard bien malheureux pour moi,
car sans lui je ne serais pas o je suis!...




XXVI


Jamais un tranger, pntrant dans la chambre de Daniel et voyant
l'attitude de Crochard, ne se ft imagin que le misrable se trouvait
sous le coup d'une accusation capitale, qu'il tait l, devant le juge
d'instruction, en prsence de l'homme que par trois fois il avait tent
d'assassiner.

Ferr sur la jurisprudence qu'on professe au bagne, Crochard avait
reconnu d'un coup d'oeil que sa situation n'tait pas si dsespre qu'il
l'avait suppos tout d'abord; que si le jury rendait un verdict de mort,
ce serait contre l'instigateur du crime, et qu'il en serait quitte, lui,
pour quelques annes de travaux forcs.

Voil comment, avec cette insouciance quasi-bestiale des gens qui, prts
 tout, sont prpars  tout, il avait bravement pris son parti de sa
situation.

Il tait revenu de l'anantissement o l'avait plong la dcouverte de
son crime, et l'accs de fureur dont il avait t saisi quand on s'tait
empar de ses billets de banque s'tait dissip.

Et maintenant, sous le personnage odieux du meurtrier, reparaissait le
personnage prtentieux et ridicule de l'orateur des barrires et des
maisons centrales, accoutum  se faire couter, et tirant vanit de son
loquence.

Il avait une pose tudie, et il tait vident qu'il soignait son dbit,
encore que bien des mots lui chappassent de cet argot des bouges
parisiens qui trahit des habitudes crapuleuses.

--C'tait, commena-t-il, un vendredi, jour de malheur, la semaine avant
le dpart de _la Conqute_... Il pouvait tre deux heures, je n'avais
pas djeun, je n'avais pas un centime, et je m'en allais le long des
boulevards, flnant et cherchant dans ma tte comment me procurer de
l'argent.

Je venais de dpasser la rue Vivienne, quand, prs de moi, le long du
trottoir, une voiture s'arrte, et j'en vois descendre un particulier
cossu, cigare aux dents, chane d'or au gilet, fleur  la boutonnire,
qui entre dans un magasin de gants...

Du coup, je me dis: C'est drle, voil une tte que j'ai vue quelque
part.

Et l-dessus, sans faire ni une ni deux, je vais me coller  la
devanture du magasin, de ct, bien entendu,  une place d'o, sans tre
vu, je voyais trs-bien mon individu qui se carrait et qui riait en
montrant ses dents, pendant qu'une belle fille lui essayait une paire de
gants.

Et plus je le regardais, plus je pensais: Positivement, Bagnolet,
quoique ce joli coeur n'ait pas l'air d'tre de ta socit, tu le
connais.

Cependant, comme je ne pouvais pas mettre de nom sur sa diable de
figure, j'allais passer mon chemin, quand voil que subitement la
mmoire me revient, et je me dis: Cr tonnerre! c'est un ancien
camarade, je dnerai.

Malgr tout, je n'tais pas positivement sr, parce que, dame! quinze
ans, a vous change rudement un homme, surtout quand il ne tient pas
normment  tre reconnu... Mais j'avais ma petite manire  moi de
vrifier la chose.

J'attends donc mon gaillard, et, au moment o il traverse le trottoir
pour regagner sa voiture, je lui embote le pas et je lui crie, pas trop
fort pourtant: H! Chevassat!...

Coquin de sort!... on lui et tir un coup de canon  l'oreille qu'il
n'et pas fait un saut pareil, qu'il ne se ft pas retourn si
vivement... Et blanc, qu'il tait!... autant que son faux-col.

Mais c'est gal, il ne perd pas la boussole, le mtin! Il se met  me
regarder du haut de son lorgnon en me disant d'un air pinc:
--Plat-il, mon brave?... Est-ce  moi que vous en avez?

A quoi, moi, sr de mon affaire, je rponds: Oui, c'est  toi, Justin
Chevassat... est-ce que tu ne me remets pas?... Evariste Crochard, dit
Bagnolet... hein!... y es-tu maintenant?...

N'importe, monsieur persistait  faire sa tte et  me toiser... Si
vous ne filez pas, me dit-il, j'appelle un sergent de ville...

Dame! la moutarde commence  me monter au nez, et je me mets  crier, en
le narguant, pour ameuter les passants:

--De quoi! de quoi!... des sergents... appelle-les donc!... On nous
mnera chez le commissaire de police... Si je me trompe, je ne serai pas
pendu, mais si je ne me trompe pas, on rira... Qu'est-ce que j'ai 
risquer, moi?... Rien du tout, puisque je n'ai rien...

Il faut vous dire que je le fixais en disant cela de l'air d'un homme
qui n'a rien dans le ventre et qui tient  y mettre quelque chose.

Lui aussi me fixait, et si ses yeux avaient t pistolets... mais ils ne
l'taient pas, et me sentant bien rsolu, monsieur se radoucit.

--Pas de bruit, murmura-t-il en examinant d'un oeil effar les badauds
qui commenaient  s'amasser.

Et, faisant celui qui a trs-envie de rire, rapport aux badauds bien
entendu, il me dit trs-bas et trs-vite:

--Dans le costume que vous portez, je ne puis vous faire monter avec
moi dans ma voiture, ce serait nous compromettre l'un et l'autre
inutilement... je vais renvoyer mon cocher et marcher, vous me suivrez
sans faire semblant de rien, et quand nous serons dans une rue un peu
dtourne, nous prendrons un fiacre et nous causerons.

Comme j'tais sr de le repincer s'il essayait de se la briser,
j'approuve l'ide: Allons-y gaiement, c'est entendu!...

D'un geste brusque, le juge d'instruction interrompit le prvenu.

Il tenait essentiellement  ce que la dposition de Crochard ft
textuellement crite, et il venait de s'apercevoir que depuis un moment
son greffier ne pouvait plus suivre.

--Reposez-vous un instant, Crochard... fit-il.

Et quand le procs-verbal fut mis au courant, et que le magistrat y eut
rtabli quelques phrases laisses en blanc:

--Maintenant, dit-il au prvenu, continuez, mais parlez plus lentement.

Le misrable sourit agrablement: cette recommandation allait lui
permettre de mieux prendre du temps et de soigner ses effets, et sa
vanit s'en panouissait, car il y a du cabotin au fond de toutes ces
natures d'abjects sclrats.

--Aussitt pris, aussitt pendu, reprit-il... Chevassat dit quelques
mots  son cocher qui fouette le cheval, et le voil, lui, marchant sur
le boulevard en se dandinant, faisant, comme a, des moulinets avec sa
canne, tirant de grosses bouffes de son cigare, comme s'il n'et pas eu
la colique de sentir son ami Bagnolet sur ses talons...

Je dois dire qu'il avait d'autres amis, des gens trs-bien, qui le
saluaient en passant: Bonjour, cher!... Et mme il y en avait qui
l'arrtaient pour lui donner des poignes de main et tailler une
bavette, mais il les quittait tout de suite en disant: Excusez, cher,
je suis trs-press!...

Ah! mais oui! il tait press, et moi, par derrire, qui voyais et qui
entendais, je me faisais une once de bon sang...

Quelqu'avantage qu'il y ait  ne pas interrompre un prvenu bavard qui
s'chauffe en parlant, et, par suite, s'oublie, le juge s'impatienta.

--Faites-nous grce de vos impressions, pronona-t-il rudement.

Ce n'est pas l ce qu'attendait Crochard, aussi parut-il bless, et d'un
ton rogue:

--Bref, continua-t-il, mon particulier suit le boulevard jusqu'
l'Opra-Comique, tourne rue Favart, traverse la place et enfile la rue
d'Amboise.

L un fiacre vide passait, il l'arrte, commande au cocher de nous
conduire  Vincennes, nous montons et son premier soin est de baisser
les stores.

Alors il me regarde d'un air riant, et me tend la main en me disant: Eh
bien! mon vieux, comment a va-t-il?...

Sur le premier moment, de me voir si bien reu, je restai comme hbt.
Puis, rflchissant, je pensai en moi-mme: Qu'il soit si gentil que
cela, ce n'est pas naturel, il doit me prparer quelque tratrise,
ouvrons l'oeil. Et l-dessus je lui demande: Comme a, tu n'es pas trop
fch que je t'aie accost?... Il se met  rire, et me rpond: Non.

Alors, moi: Cependant tu n'avais pas l'air  la noce, quand je t'ai
parl, et j'avais l'ide que tu cherchais le moyen de me lcher sans
compliment...

Mais lui, d'un grand srieux: Tiens, dit-il, je vais te parler le coeur
sur la main... Sur le moment, j'ai t surpris, mais je n'tais pas
inquiet... Ce qui vient d'arriver, il y a longtemps que je l'ai prvu,
je sais que chaque fois que je sors, je risque de rencontrer un ancien
camarade; tu n'es pas le premier qui me retrouve, et mes prcautions
sont prises pour ne pas tre ennuy... Si je voulais me dbarrasser de
toi, ce soir mme, grce  un petit moyen que j'ai invent, tu aurais
perdu ma piste... Puis, comme tu es  Paris en rupture de ban, avant
quarante-huit heures, tu serais log au Dpt.

Il me contait tout cela si tranquillement, que je sentais que c'tait
vrai, et que le malin devait avoir quelque truc.

--Ainsi, lui dis-je, tu as du plaisir  retrouver un ami? Il me
regarda bien dans les yeux et rpondit: Oui, et la preuve, c'est que si
tu n'tais pas l,  mes cts, et que je susse o te trouver, j'irais
te chercher... J'ai une affaire  te proposer.

Dsormais, Bagnolet avait lieu d'tre satisfait.

Si le juge gardait son flegme impntrable, Daniel et le
chirurgien-major coutaient avec une attention haletante, comprenant que
le prvenu arrivait  la partie importante de ses aveux,  celle dont on
tirerait sans doute des claircissements.

Lefloch lui-mme demeurait bouche bante, et on pouvait suivre sur sa
bonne figure toutes ses motions pendant le rcit de ce vil gredin, qui
sans lui, trs-probablement, et chapp  la justice.

--Naturellement, poursuivait Crochard,  ce mot d'affaire, je dressai
l'oreille. Bah! lui dis-je, je te croyais retir et vivant de tes
rentes... Et, effectivement, je le croyais. Tu es dans l'erreur, me
rpondit-il, depuis que je suis sorti de l-bas, j'ai bien vcu, mais je
n'ai rien mis de ct, et s'il arrivait un accident, que j'ai certaines
raisons de craindre, je tomberais dans la misre...

J'aurais bien dsir en savoir davantage, mais il ne voulut plus rien me
dire de lui, et il me fallut lui conter mon histoire depuis ma
libration. Oh! ce fut vite fait. Je lui expliquai que rien ne m'avait
russi de ce que j'avais entrepris; qu'en dernier lieu j'avais t
garon dans une gargote; qu'on m'avait mis  la porte et que depuis un
mois j'tais sur le pav, sans le sou, sans vtements, sans logement et
rduit  coucher dans les carrires d'Amrique...

--Puisque c'est ainsi, me dit-il, tu vas voir ce que c'est qu'un
camarade!...

Il faut vous dire que le fiacre avait march, pendant que nous causions,
et qu'il remontait alors le faubourg Antoine.

Mon Chevassat soulve le store pour regarder dans la rue, et au moment
o il aperoit un magasin d'habillements confectionns il commande au
cocher d'aller s'arrter devant.

Le cocher obit, et alors Chevassat me dit: Arrive, vieux, nous allons
toujours commencer par te vtir convenablement.

Nous descendons, et, en effet, il m'achte chemise, pantalon, paletot et
tout ce qui s'en suit... A ct taient un cordonnier et un chapelier,
il me paie un chapeau de soie et une paire de bottes vernies... Plus
loin se trouvait un horloger, v'lan! il me fait cadeau d'une montre en
or, que j'ai encore, et qu'on m'a prise au greffe de la prison quand
j'ai t crou. Enfin, il y va de son billet de cinq cents, et de plus,
il me donne quatre-vingts francs pour faire le garon...

Dame! il ne faut pas demander si je le remercie, une fois remonts dans
le fiacre... Aprs une misre comme celle d'o je sortais, se sentir
renipp, a remonte firement le moral... Je me serais jet dans le feu
pour Chevassat... Hlas! je n'aurais pas t si joyeux si j'avais pu me
douter de ce que tout a me coterait, car moi, d'abord...

--Oh! passez... interrompit le juge, passez!...

Non sans tonnement, Crochard dut s'avouer que tout ce qui lui tait
absolument personnel n'avait qu'un trs-mdiocre succs.

Une grimace trahit son dpit, et plus vite il reprit:

--Tous ces achats avaient exig beaucoup de temps, si bien qu'il tait
six heures et qu'il faisait tout  fait nuit quand nous arrivmes 
Vincennes.

Un peu avant le fort, Chevassat fait arrter le fiacre, paye le cocher
et le renvoie, et ensuite me prenant le bras: --Tu dois avoir faim, me
dit-il; nous allons dner.

Donc, nous commenons par absorber un verre d'absinthe, puis il me mne
tout droit au meilleur restaurant, demande un cabinet particulier et
nous fait servir un dner, oh! mais un dner... Rien qu' l'entendre
faire la carte, l'eau me dcoulait de la bouche...

Nous nous mettons  table, et moi, ne me dfiant de rien, je n'aurais
pas chang ma place contre celle du pape. Et je mangeais, et je parlais,
et je buvais... je buvais surtout, ayant t priv longtemps, si bien
qu' la fin je commenais  tre un peu mu.

Chevassat, lui, paraissait tout  fait lanc, et il me contait des tas
de blagues qui me faisaient crever de rire.

Mais voil qu'une fois le caf servi, avec des liqueurs  discrtion et
des cigares de dix sous, mon particulier se lve et va pousser le verrou
de la porte--car il y avait un verrou.

Puis, revenant s'asseoir bien en face de moi, les coudes sur la table:
Maintenant, mon petit, qu'il me dit, assez ri, causons. Je suis bon
zig, c'est vrai, mais tu dois comprendre que ce n'est pas uniquement
pour tes beaux yeux que je suis si gentil que cela... J'ai besoin d'un
gars solide, et j'ai compt sur toi!

Parole d'honneur, il vous disait cela d'un si drle d'air, que j'en
ressentis comme un coup au creux de l'estomac et que je commenai  me
mfier. Cependant, je cache mon jeu, et je rponds: Eh bien! voyons,
vas-y, conte-moi la chose.

Aussitt, il reprend: Comme je te l'ai dit, je n'ai pas un sou de
ct... Seulement, s'il arrivait un malheur  une personne que je sais
bien, je me trouverais riche... et toi, tu le serais du mme coup, si tu
veux te charger de lui pousser le coude,  ce malheur, pour qu'il arrive
plus vite...

Pntr de plus en plus du rle que lui imposait le systme de dfense
qu'il comptait adopter, le prvenu se grimait d'une douleur hypocrite
qui donnait  son louche visage une expression dcidment ignoble.

Pourtant, quelque dgot qu'inspirt au juge d'instruction cette
grossire comdie, il ne laissa chapper ni un mot ni un geste, sentant
le danger de rompre le fil de la dposition si importante du misrable.

--Ah! monsieur le juge, s'criait Crochard une main sur son coeur, quand
j'entendis Chevassat parler ainsi, tout mon sang ne fit qu'un tour, et
je lui dis: Malheureux! que me proposes-tu l? Moi, commettre un
assassinat... jamais! j'aimerais mieux mourir! Lui, ricanait. Que tu
es bte! me rpondit-il, qui est-ce qui te parle d'assassiner?... il
s'agit d'un simple accident... d'ailleurs, tu ne risqueras rien, la
chose ne se passera pas en France... Cependant, je refusais toujours,
et mme je voulais m'en aller, quand Chevassat, saisissant un couteau,
me dclara que maintenant que j'avais son secret, je marcherais...
sinon!... Il me regardait si terriblement, que, ma foi! j'eus peur, et
je me rassis...

Tout de suite, alors, il redevint gai comme auparavant, et tout en me
versant de l'eau-de-vie, il se met  m'expliquer que je serais un fou
d'hsiter, que jamais je ne retrouverais pareille occasion de faire ma
fortune d'un coup, que je russirais trs-certainement, et qu'alors
j'aurais des rentes, une voiture comme lui, de beaux habits, et tous les
soirs des dners semblables  celui que nous venions de faire.

Si bien que moi, je devenais comme fou; tout cet or qu'il faisait
briller devant mes yeux me montait  la tte autant que les petits
verres et mme davantage, ensuite il maniait toujours son couteau, si
bien que ne sachant plus ce que je faisais ni ce que je disais, je me
levai, et frappant un grand coup de poing sur la table, je m'criai: Je
suis ton homme!...

Encore qu'il ft probable que cette scne n'avait jamais exist que dans
l'imagination de Crochard, dit Bagnolet, Daniel frissonna sous ses
couvertures  la pense de ces deux misrables  demi-ivres marchandant
sa mort, le verre  la main, dans quelque cabaret, les coudes sur la
nappe tache de vin.

Lefloch, lui, treignait si convulsivement de sa main de fer le montant
du lit, que le bois en craquait... Peut-tre rvait-il que c'tait le
cou de l'assassin de son officier qu'il serrait ainsi.

Le magistrat et le chirurgien, eux, ne songeaient qu' observer les
contorsions du prvenu.

Il avait tir son mouchoir de sa poche et il s'en frottait rudement les
yeux avec l'espoir, sans doute, d'en arracher quelque larme.

--Allons, allons, fit le juge, pas d'attendrissement, continuons!...

Crochard eut un gmissement, et d'un ton larmoyant:

--On me hacherait en morceaux, poursuivit-il, qu'on ne me ferait pas
dire ce qu'il s'est pass aprs cela... J'tais saoul perdu, tellement
que je ne me souviens de rien... D'aprs ce que m'a cont Chevassat, on
a t oblig de me porter jusqu' un fiacre, et il m'a conduit dans un
htel du faubourg Saint-Antoine, o il m'a fait donner une chambre...
C'est l que je me rveillai, le lendemain, un peu avant midi, la tte
lourde comme du plomb, et me demandant si ce que je me rappelais de
l'histoire du restaurant tait bien arriv, et si ce n'tait pas plutt
la boisson qui m'avait donn le cauchemar...

Malheureusement, ce n'tait pas un mauvais rve, et je n'en fus que trop
sr quand le garon de l'htel me monta une lettre.

C'tait Chevassat qui m'crivait de me rendre chez lui, rue
Louis-le-Grand, o il m'attendait pour djeuner et causer de l'affaire.

Naturellement, j'y cours. Je demande au concierge M. Justin Chevassat,
il me rpond que c'est au second  droite, je monte, je sonne, un
domestique m'ouvre, j'entre dans un appartement superbe et je trouve le
brigand en robe de chambre, tendu sur un canap...

En route, je m'tais bien promis de lui dclarer carrment qu'il n'eut
pas  compter sur moi, que la chose me faisait horreur et que je me
retirais... Mais, ds les premiers mots, il entre dans une colre
pouvantable, me disant que je ne suis qu'un lche et un tratre, me
donnant  choisir entre un coup de couteau qu'il saurait bien me planter
entre les deux paules, et ma fortune...

Et, en mme temps, il talait devant moi des tas de louis d'or...

Alors, oui, je fus lche... Je me sentais pris, Chevassat me faisait
peur, l'or me grisait; je donnai ma parole et le march fut conclu...

Ayant dit, Crochard, dit Bagnolet, respira longuement et bruyamment, en
homme dont la poitrine est dbarrasse d'un poids norme.

C'est qu'il se sentait, en effet, grandement soulag.

Tout avouer, sance tenante, sans une minute de rpit pour combiner un
systme de dfense, c'tait rude... Or, le misrable estimait s'tre
bien tir de cette preuve dlicate et prilleuse, et se flattait de
s'tre habilement mnag pour le jour du jugement une respectable srie
de circonstances attnuantes.

Mais le juge d'instruction ne le laissa pas respirer longtemps.

--Pas si vite, pronona-t-il, tout n'est pas fini... Comment les
conditions du crime ont-elles t rgles entre Chevassat et vous?

--Oh! tout naturellement, monsieur... Moi, d'abord, je disais oui  tout
ce qu'il me proposait... Il me magntisait, cet homme-l!... Donc, il
fut convenu qu'il me compterait 4,000 francs d'arrhes et qu'aprs... le
coup, il me donnerait 6,000 francs fixe, plus une part dans la somme qui
lui reviendrait...

--Ainsi, moyennant 10,000 francs, vous vous chargiez d'assassiner un
homme.

--Je croyais...

--Il y a loin de cette somme aux fabuleuses promesses de fortune dont, 
vous entendre, vous auriez t bloui...

--Pardon!... il y avait ma part dans la somme.

--Eh!... vous devez bien savoir que jamais Chevassat ne vous l'et
paye...

Les poings de Crochard se crisprent...

--Chevassat, me flouer!... s'cria-t-il. Nom d'un tonnerre!... je
l'aurais... Mais non, il me connat, jamais il n'aurait os...

Le magistrat avait cherch du regard et rencontr les yeux du prvenu:

--Que me disiez-vous donc, objecta-t-il bonnement, que cet homme vous
faisait une peur terrible et vous magntisait!...

Le misrable venait de donner dans un pige, et, au lieu de rpondre, il
baissa la tte, essayant un sanglot.

--Le repentir est fort bien, insista le juge, qui ne semblait nullement
attendri; mais, pour le moment, mieux vaudrait clairer la justice et
expliquer comment votre dpart pour la Cochinchine fut rgl... Allons,
redressez-vous et donnez-moi des dtails.

Le prvenu releva la tte, et d'une voix dolente:

--Pour lors, monsieur, reprit-il, c'est  la suite de ce djeuner chez
lui que Chevassat m'expliqua toute l'affaire, et mme c'est ce jour-l
qu'il me remit l'adresse qui est l, sur le papier qui enveloppait mes
billets de banque...

--Dans quel but vous donnait-il l'adresse de M. Champcey?

--Pour que je m'arrange de faon  le connatre personnellement.

--C'est bien, poursuivez...

--Tout d'abord, lorsque je sus qu'il s'agissait d'un lieutenant de
vaisseau, je voulus me retirer, sachant bien qu'avec ces hommes-l, il
n'y a pas  plaisanter... Mais Chevassat me blagua tellement; il
m'appela tant et tant fainant et propre  rien, qu'il finit par me
monter la tte.

--D'ailleurs, reprit-il, coute le plan: Le ministre de la marine
demande des ouvriers pour Sagon. Comme il n'en trouve pas tant qu'il en
veut, tu te prsentes et tu es admis... bon! On te paie ton voyage
jusqu' Rochefort; un canot te conduit en rade  bord de la frgate _la
Conqute_... Sais-tu qui tu y trouves?... Notre homme, le lieutenant
Champcey... Eh bien! je te dis, moi, que s'il lui arrive un accident,
soit pendant la traverse, soit  Sagon, cet accident passera comme une
lettre  la poste...

Oui, voil ce qu'il me dit, mot pour mot, et il me semble l'entendre
encore... Et moi, j'tais tellement interloqu que je ne trouvais rien 
lui rpondre.

Pourtant, il y avait une chose qui me rassurait un peu, et je me disais:
Va, compte l-dessus, qu'on va m'accepter au ministre de la marine,
avec mes antcdents!

Mais lorsque je fis cette objection  Chevassat, il se mit  rire, oh!
mais  rire, au point que j'en tais agac.

--Tu es dcidment plus simple que je ne croyais, me dit-il... Est-ce
que tes condamnations sont crites sur ta figure? Non, n'est-ce pas? Eh
bien! comme tu te prsentes au ministre avec un bon livret bien en
rgle tu seras admis.

Moi, ouvrant de grands yeux, je rponds: C'est trs-joli, ce que tu me
chantes l; le malheur est que n'ayant pas travaill de mon tat depuis
plus de quinze ans, je n'ai pas plus de livret que sur la main. Lui,
hausse les paules, et dit: On t'en aura un. Me voil ennuy, et je
reprends: S'il faut voler un livret et changer de nom, bernique! je
n'en suis plus! Mais le brigand avait son plan: Tu garderas ton nom,
me dit-il en me tapant sur l'paule, tu seras toujours Evariste
Crochard, dit Bagnolet, et tu auras un livret de graveur sur mtaux,
tout ce qu'il y a de mieux.

Et, en effet, le surlendemain, il m'en remit un, avec signatures,
lgalisations, cachets... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi!...

--Celui qu'on a saisi dans votre chambre? demanda le juge.

--Tout juste.

--O Chevassat l'avait-il pris?

--Pris?... monsieur le juge! Il l'avait fichtre bien fabriqu
lui-mme... Il fait tout ce qu'il veut de sa plume, ce mtin-l! Il lui
plairait d'imiter votre criture, que vous n'y verriez que du feu...

Daniel et le vieux chirurgien changrent un rapide regard.

C'tait un indice, cela, et bien grave, si on le rapprochait de cette
fausse lettre adresse au ministre de la marine, qui avait provoqu
l'ordre d'embarquement du lieutenant Champcey.

Aussi bien qu'eux, le magistrat dut tre frapp de cette circonstance;
mais son visage demeura impntrable, et, poursuivant son but, aprs les
dtours de l'interrogatoire:

--Ce livret, demanda-t-il au prvenu, n'a veill aucun soupon?

--Aucun... Je n'ai eu qu' le montrer pour tre inscrit... Aprs a,
Chevassat m'avait dit qu'il ferait parler pour moi... Peut-tre tais-je
recommand.

--Et c'est ainsi que vous tes parti?

--Oui. On m'a remis ma feuille de route, une indemnit de voyage, et,
cinq jours aprs avoir rencontr Chevassat, je m'installais  bord de
_la Conqute_... Le lieutenant Champcey n'y tait pas... Ah! j'esprais
bien qu'il ne ferait pas la campagne!... Malheureusement, il arriva
quarante-huit heures plus tard, et on mit  la voile.

Ce qui confondait Daniel et le chirurgien-major, ce qui transportait
d'indignation le brave Lefloch, c'tait le sang-froid parfait du
misrable, qu'on discernait fort bien sous son trouble affect.

Il parlait de cette abominable machination, de cet assassinat froidement
combin longtemps  l'avance, dont le prix avait t dbattu, sur lequel
il avait reu un -compte, comme il et parl d'une opration
commerciale.

--Maintenant, Crochard, reprit le juge, je ne saurais trop vous engager,
dans votre propre intrt,  bien me dire la vrit... Vos rponses
seront contrles, songez-y... Est-il  votre connaissance que Justin
Chevassat vive  Paris sous un autre nom que le sien?

--Non, monsieur le juge, j'ai entendu tout le monde l'appeler M.
Chevassat.

--Qui, tout le monde?

--Dame! son portier, ses domestiques...

Le magistrat parut chercher une forme pour la question qu'il avait 
poser, puis tout  coup:

--Supposez, dit-il au prvenu, que... le coup, selon votre expression,
ait russi... Vous vous embarquez, vous arrivez en France, vous tes 
Paris... Comment vous y prenez-vous pour retrouver Chevassat et lui
rclamer vos six mille francs?...

--Je me prsente chez lui, rue Louis-le-Grand, et, s'il a dmnag, le
concierge me donne sa nouvelle adresse...

--Ainsi, vous tes persuad qu'il vous a reu dans son vritable
appartement?... Rflchissez... si entre le moment o vous l'avez
accost et celui o il vous a reu, vous l'avez quitt seulement deux
heures, il peut s'tre improvis un domicile.

--Eh! je n'ai pas menti, monsieur... A la fin du dner, j'tais perdu de
boisson, et je ne me suis veill que le lendemain vers midi...
Chevassat a eu la nuit et la matine  lui.

Puis, un soupon soudain traversant l'esprit de Crochard:

--Ah! le brigand? s'cria-t-il, pourquoi m'a-t-il tant recommand de ne
lui crire que poste restante...

Le magistrat s'tait retourn vers son greffier:

--Descendez, lui dit-il, et voyez si quelque ngociant des environs
n'aurait pas un almanach Bottin, de Paris...

Le greffier partit comme une flche, et l'instant d'aprs reparut avec
le volume demand.

Le juge s'empressa d'y chercher la rue Louis-le-Grand, et, en face de la
soi-disant adresse de Justin Chevassat, il lut: LANGLOIS, _riches
appartements pour familles et trangers_. (_Service exceptionnel._)

--J'en tais bien sr, murmura-t-il.

Et alors, tendant  Daniel la feuille de papier o se lisaient encore
ces deux mots: _Rue_... _Universit_:

--Reconnaissez-vous cette criture, M. Champcey? demanda-t-il.

Trop pntr, depuis un moment, de l'ide du juge pour prouver la
moindre surprise, Daniel regarda et froidement dit:

--C'est l'criture de Maxime de Brvan...

Un flot de sang empourprait le visage, l'instant d'avant si blme, de
Crochard, dit Bagnolet.

Il frmissait de rage,  cette ide qu'il avait t pris pour dupe par
son complice, par l'instigateur de son crime, et que le sang vers il
n'en et pas touch le prix.

--Ah! le brigand! s'cria-t-il. Et moi qui pour un peu plus ne l'aurais
pas dnonc!...

Un fugitif sourire claira la physionomie du magistrat.

Son but tait atteint. Cette fureur du prvenu, il l'avait prvue, il
l'avait patiemment prpare et fait clater, et elle lui garantissait
dsormais les renseignements les plus exacts.

--Me tromper, moi!... poursuivait Crochard avec une violence
extraordinaire... Filouter un ami, un ancien camarade!... Canaille,
va!... Mais il ne la portera pas en paradis, celle-l... Qu'on me coupe
le cou, je m'en moque, et mme j'en serai content, pourvu que je voie
couper le sien avant...

--Il n'est pas encore arrt...

--Mais rien n'est si facile que de le pincer, monsieur le juge... Il
doit tre inquiet de ne pas recevoir de mes nouvelles, et je suis sr
qu'il va tous les jours  la poste restante demander s'il n'y a pas de
lettres  l'adresse M. X. O. X. 88. Je puis lui crire. Monsieur le juge
veut-il que je lui crive?... Je lui dirai que j'ai encore une fois
manqu mon coup, et que mme j'ai t arrt, mais que la justice
n'ayant rien dcouvert, j'ai t relch... Avec a, le gredin se
tiendra tranquille comme Baptiste, et les agents n'auront qu' prendre
l'omnibus pour aller l'arrter  domicile...

Si le magistrat laissait ainsi s'pancher la colre du prvenu, c'est
qu'il savait par exprience de quels raffinements de vengeance est
capable la haine d'un sclrat contre le complice qui l'a trahi.

Et il esprait que la rancune enrage de celui-ci lui fournirait
peut-tre quelque fait nouveau ou une ide ingnieuse.

Tromp dans son attente:

--La justice ne saurait descendre  de tels expdients! pronona-t-il.

Puis, comme Crochard paraissait dsol:

--Occupez-vous plutt, ajouta-t-il, de bien rassembler vos souvenirs...
N'auriez-vous pas oubli ou volontairement omis quelque circonstance
propre  faciliter la tche de l'instruction?

--Non... j'ai bien tout dit.

--Vous n'avez  fournir aucune preuve de la complicit de Justin
Chevassat, de ses efforts pour vous pousser au meurtre, du faux qu'il a
commis pour vous procurer un livret?...

--Aucune!... Ah! c'est un malin, celui-l, et qui ne laisse pas traner
les pices  conviction. Mais il a beau tre fort, si on nous
confrontait, je me chargerais, rien qu'avec mes yeux, de lui faire
sortir la vrit du ventre!

--On vous confrontera, n'en doutez pas.

Le prvenu parut stupfait.

--On fera donc venir Chevassat ici? interrogea-t-il.

--Non... c'est vous qu'on enverra en France pour y tre jug.

Un clair de joie brilla dans les yeux du misrable...

Sa traverse serait rude, il n'en doutait pas, mais tre jug en
France, c'tait pour lui la certitude presque absolue d'chapper  une
condamnation capitale...

De plus, il se dlectait  cette perspective de voir Chevassat  ses
cts, sur le mme banc de la cour d'assises.

--Comme cela, insista-t-il, on m'embarquera?

--Sur le premier navire de l'Etat qui quittera Sagon.

Le juge tait all s'asseoir devant la petite table o crivait son
greffier, et rapidement il parcourait le procs-verbal de ce long
interrogatoire, cherchant s'il ne s'y trouvait point de lacunes.

Cela fait:

--A cette heure, dit-il au prvenu, donnez-moi le signalement aussi
exact que possible de Justin Chevassat.

Crochard,  deux ou trois reprises, passa la main sur son front, et
l'oeil fixe, le cou tendu, comme s'il et dcrit un fantme soudainement
voqu:

--Chevassat, dit-il, est un homme de mon ge, mais il ne parat pas plus
de vingt-sept  vingt-huit ans... c'est mme a ce qui m'avait tant fait
hsiter sur le boulevard, quand je l'ai retrouv... C'est un beau gars,
trs-bien de sa personne, blond, et qui porte toute sa barbe... Il a
l'air spirituel, les yeux doux, et sa figure inspire tout de suite la
confiance...

--Ah! c'est bien l Maxime!... interrompit Daniel.

Et illumin d'un souvenir:

--Lefloch! cria-t-il.

Le digne marin tressauta, et prenant mcaniquement la respectueuse
attitude d'un matelot devant un officier:

--Mon lieutenant?... fit-il.

--Depuis que je suis malade on a apport ici une partie de mes
effets?...

--Tous, mon lieutenant.

--Eh bien! cherche-moi un gros livre rouge, avec des fermoirs en
argent... Tu as d le voir entre mes mains quelquefois.

--Connu, mon lieutenant; je sais o il est.

Et en effet, il ouvrit une des malles entasses dans un des coins de la
chambre, et en retira un album de photographies, que, sur un signe de
son officier, il remit au juge d'instruction.

--Veuillez, monsieur, disait en mme temps Daniel, demander au prvenu
si, parmi les soixante ou quatre-vingts personnes dont j'ai l le
portrait, il n'en connat aucune.

L'album fut pass  Crochard, dit Bagnolet, qui le feuilleta un moment,
puis tout  coup, d'un air ahuri, s'cria:

--C'est lui! Justin Chevassat!... Le voil!... Oh! c'est bien lui!...

De son lit, Daniel pouvait voir la photographie dsigne:

--C'est celle de Maxime, pronona-t-il.

Aprs cette preuve si dcisive, il n'y avait plus  en douter, Maxime
de Brvan et Justin Chevassat n'taient bien qu'un seul et mme
sclrat.

L'instruction,  Sagon, se trouvait termine, car  Paris seulement,
l'enqute pouvait rassembler les preuves accablantes du crime de ce
misrable.

Le juge donna donc  son greffier l'ordre de lire son procs-verbal, et
Crochard l'couta sans une seule objection.

Mais aprs avoir sign, et lorsque dj les gendarmes s'avanaient pour
lui remettre les menottes, il demanda  ajouter quelque chose, et le
juge ayant fait un signe d'assentiment:

--Je ne cherche pas  me dfendre, ni  m'innocenter, mais je ne
voudrais pourtant pas, non plus, passer pour plus mauvais que je ne
suis...

Il avait pris une pose dcide, et trs-videmment, visait, sans les
atteindre, le ton et l'expression d'une grossire franchise:

--La chose dont je m'tais charg, poursuivit-il, n'tait pas dans mes
moyens... Jamais je n'ai pu m'entrer dans la tte l'ide de tuer un
homme en tratre... Si j'avais t une canaille comme il y en a, le
lieutenant ne serait pas l, bless, c'est vrai, mais vivant... Dix fois
j'ai trouv l'occasion de lui faire son affaire  coup sr, et je n'en
ai pas profit... J'avais beau me monter la tte avec les promesses de
ce brigand de Chevassat, toujours au dernier moment le coeur me
manquait... c'tait plus fort que moi... et la preuve, c'est qu' dix
pas j'ai perdu ma balle... La seule fois que j'y sois all carrment,
c'est dans le bateau, parce que l, au moins, il y avait du danger...
c'tait comme un duel, puisque ma peau courait autant de risques que
celle de l'officier... Je tire ma coupe aussi bien qu'un autre, c'est
vrai, mais dans un fleuve comme le Don-Na, la nuit, avec un courant
d'enfer, il n'y a pas de nageur qui tienne... Le lieutenant s'en est
tir, mais moi j'ai bien manqu y rester... Je n'ai pu aborder qu' une
grande demi-lieue au-dessous de la ville, et en prenant pied, je me suis
envas jusqu'aux aisselles... Maintenant, je demande bien pardon au
lieutenant, et on verra si je mnagerai Chevassat...

Sur quoi, d'un mouvement thtral, il tendit la main aux menottes et
sortit.




XXVII


Cependant, cette longue sance avait puis les forces de Daniel, il
gisait haletant sur son lit; le chirurgien-major et le magistrat se
retirrent, afin qu'il pt prendre un peu de repos.

Certes, il en avait besoin, mais comment dormir avec l'pouvantable
certitude que Mlle de la Ville-Handry, sa fiance, celle qu'il aimait
de toutes les forces de son me, tait aux mains de Justin Chevassat, le
faussaire, le forat libr, le complice et l'ami de Crochard, dit
Bagnolet!...

--Et c'est moi qui l'ai livre!... se rptait-il pour la millime fois,
moi son unique ami! Et sa confiance en moi tait si grande, que si elle
a eu des pressentiments, elle les a carts pour m'obir!...

Daniel avait, il est vrai, la certitude  peu prs absolue que Maxime de
Brvan ne russirait pas  se soustraire  l'action de la justice...

Mais que lui importait d'tre veng, s'il devait l'tre trop tard, et
lorsque Mlle de la Ville-Handry en aurait t rduite  chercher dans
la mort le seul refuge qui lui restt contre les abominables obsessions
de M. de Brvan?

Or, il lui semblait que le juge d'instruction se proccupait infiniment
plus du chtiment des coupables que du salut des victimes.

Aveugl par la passion  ce point d'exiger l'impossible, il et voulu
que ce magistrat si habile  poursuivre le crime commis  Sagon,
trouvt quelque moyen de prvenir le crime bien autrement atroce qui, en
ce moment mme, se commettait en France.

De son ct, il avait fait la seule chose qui ft en son pouvoir.

A la premire lueur de raison qui lui tait revenue, aprs le coup
terrible, il s'tait empress d'crire  Mlle Henriette de prendre
courage, que bientt il serait prs d'elle, et il avait joint  sa
lettre une somme de quatre mille francs...

Cette lettre tait partie... Mais combien de temps serait-elle en route?
Trois ou quatre mois, peut-tre davantage...

Arriverait-elle  temps?... Ne serait-elle pas intercepte comme dj
tant d'autres l'avaient t?...

Toutes ces angoisses transformaient le lit du malheureux bless en un
brasier ardent, o il se tordait de rage et o il lui semblait qu'il
deviendrait fou.

Et cependant, par un vritable prodige d'nergie et de volont, lorsque
tant de raisons devaient retarder son rtablissement, sa convalescence
suivait son cours normal et rgulier.

Quinze jours aprs les aveux de Crochard, Daniel se levait, passait les
aprs-midi dans un fauteuil et dj pouvait faire quelques pas dans sa
chambre.

La semaine d'ensuite, il descendait sans trop de peine jusqu'au jardin
de l'hpital et s'y promenait au bras de son fidle Lefloch.

Et avec les forces et la sant, l'espoir lui revenait au coeur d'une
destine plus clmente, quand deux lettres de Mlle Henriette vinrent
rallumer la fivre de son impatience.

Dans l'une, la pauvre jeune fille lui exposait qu'elle avait vcu
jusqu'alors de la vente des quelques bijoux qu'elle avait emports, mais
qu'on l'exploitait indignement, et que ses ressources s'puisant elle
allait essayer de se procurer de l'ouvrage.

Je suis bien sre, disait-elle avec une sorte de gaiet navrante, de
gagner mes quarante sous par jour, et avec cela, mon ami, je serai
heureuse comme une reine et j'attendrai, sans manquer de rien, votre
retour.

Elle crivait dans l'autre:

Aucune de mes dmarches pour trouver de l'ouvrage ne russit...
L'avenir s'assombrit de plus en plus... Bientt le pain me manquera...
Je lutterai jusqu' la dernire extrmit, quand ce ne serait que pour
ne pas donner  nos ennemis la joie de ma mort... Mais si vous voulez
revoir votre Henriette, Daniel, revenez, revenez!...

Moins horrible avait t la douleur de Daniel, le jour o la balle d'un
assassin dchirait sa poitrine.

C'tait l, videmment, une de ces plaintes suprmes qui prcdent
l'agonie.

Aprs ces deux pouvantables lettres, il n'en avait plus qu'une 
attendre de Mlle Henriette.

Celle o elle lui dirait: C'est fini, je meurs, adieu!...

Il envoya chercher le chirurgien-major, et ds qu'il parut:

--Il faut que je parte, docteur! dit-il.

Le digne homme frona le sourcil, et d'un ton brusque:

--Devenez-vous fou! rpondit-il. Oubliez-vous que vous ne sauriez
demeurer un quart d'heure debout!...

--Je resterai couch sur mon cadre...

--Ce serait un suicide.

--Ah! n'importe! mieux vaut la mort que le supplice que j'endure...
D'ailleurs, mon parti est pris, irrvocablement... Lisez ceci, et vous
verrez que je n'en puis prendre d'autre...

Il ne fallut qu'un regard au chirurgien-major, pour parcourir la
dernire lettre de Mlle Henriette, et cependant il la garda un bon
moment, feignant de lire, en ralit rflchissant.

--Evidemment, pensait-il, tout homme de coeur,  la place de ce
malheureux, agirait comme lui... Reste  examiner si son imprudence
servirait  quelque chose. Non, car il n'arriverait pas vivant 
l'embouchure du Don-Na... Donc il est de mon devoir de le retenir ici,
et ce n'est pas impossible, puisqu'il est encore incapable de sortir
seul et que Lefloch m'obira en tout quand je lui aurai dit qu'il y va
de la vie de son lieutenant...

Et trop expriment pour heurter de front une rsolution si fortement
arrte:

--Qu'il soit donc fait selon votre volont! pronona-t-il.

Seulement, il revint le soir, et d'un air contrari:

--Partir est fort bien, dit-il  Daniel, seulement une difficult se
prsente,  laquelle ni vous ni moi n'avons pens.

--Laquelle?

--Il n'y a pas de navire en partance.

--Est-ce bien vrai, docteur?

--Eh! mon ami, rpondit effrontment l'excellent homme, me croyez-vous
donc capable de vous tromper!...

Positivement Daniel l'en croyait trs-capable, mais il se garda bien de
rien laisser paratre de ses soupons, se rservant de prendre des
informations moins suspectes ds que l'occasion s'en prsenterait.

Elle se prsenta le lendemain matin. Deux de ses amis tant venus le
visiter, il trouva un prtexte pour loigner Lefloch, et alors il les
pria de courir jusqu'au port et de retenir un passage, non pour lui,
mais pour son matelot que des affaires urgentes rappelaient en France.

De l'air le plus empress, ces messieurs s'loignrent. Ils restrent
bien trois heures absents, et lorsqu'ils revinrent, leur rponse fut
exactement celle du docteur.

Ils s'taient enquis de tous cts, dclaraient-ils, et avaient acquis
la certitude qu'il n'y avait dans le port de Sagon aucun navire se
prparant  mettre  la voile.

Dix personnes que Daniel chargea d'une commission pareille lui
rapportrent la mme chose.

Et cependant, cette semaine-l mme, deux btiments appareillrent, l'un
pour Bordeaux, l'un pour le Havre.

Mais Lefloch et le concierge de l'hpital, styls par le
chirurgien-major, faisaient si bonne garde, que nul n'arrivait jusqu'au
convalescent sans avoir sa leon bien faite.

Ainsi, on parvint  retenir Daniel quinze jours encore. Mais au bout de
ce temps, il dclara que se sentant dsormais tout  fait mieux il
allait se mettre en qute lui-mme, disant qu'au pis aller il tcherait
de gagner Singapour o, du jour au lendemain, il trouverait un
passage...

Essayer d'abuser davantage un homme anim de telles dispositions, et
t une vritable folie, et comme  sa premire visite au port il devait
infailliblement dcouvrir la vrit, le vieux chirurgien prfra lui
tout avouer.

En apprenant qu'on lui avait fait manquer deux dparts, le premier
mouvement de Daniel devait tre et fut tout de colre.

--C'est indigne, ce que vous avez fait l, docteur! s'cria-t-il; oui,
indigne, car vous savez quel devoir sacr me rclame en France...

Mais le chirurgien-major avait sa justification toute prte.

--J'ai obi  ma conscience, pronona-t-il avec une certaine solennit
fort rare chez lui. Vous laisser vous embarquer, c'tait vous envoyer 
une mort certaine, c'est--dire enlever  votre fiance, mademoiselle de
la Ville-Handry, sa dernire, son unique chance de salut...

Tristement, Daniel hocha la tte.

--Et si j'arrive trop tard, murmura-t-il, trop tard d'une semaine...
d'un jour... croyez-vous donc, docteur, que je ne maudirai pas votre
prudence!... Et qui sait, maintenant, quand partira un navire!...

--Quand?... Dimanche, dans cinq jours, et ce navire est le
_Saint-Louis_, un clipper d'une marche  ce point suprieure que
certainement vous devancerez les deux lourds trois-mts partis avant
vous...

Et tendant la main  Daniel:

--Allons, mon cher Champcey, pronona-t-il, ne gardez pas rancune  un
vieil ami qui a fait son devoir.

Daniel tait trop pniblement affect pour prter grande attention aux
objections si concluantes et si senses du chirurgien-major. Il tait
incapable de rien discerner, sinon qu'on avait profit de son tat pour
le tromper.

Cependant, il sentait aussi que conserver au fond du coeur l'ombre d'un
ressentiment serait de sa part la plus noire et la plus stupide
ingratitude.

Il prit donc la main loyale qui lui tait tendue, et la serrant
nergiquement:

--Quoi que l'avenir me rserve, docteur, pronona-t-il d'une voix
altre, je ne saurais oublier que c'est  votre dvouement que je dois
la vie.

Comme toujours, lorsqu'il se sentait gagn par l'motion--ce qui tait
rare, il faut le dire--le vieux chirurgien tait revenu  ses faons
pres et brusques.

--Je vous ai soign comme j'aurais soign le premier venu,
pronona-t-il, c'est mon mtier et je vous tiens quitte de toute
reconnaissance... Si quelqu'un me doit un beau cierge, c'est Mlle de
la Ville-Handry, et je vous prie de le lui rappeler quand elle sera
votre femme... Sur quoi, sacrebleu! chassez-moi toutes ces ides noires,
et songez que vous n'avez plus que cinq jours  trpigner d'impatience
dans ce chien de pays!...

Il en parlait bien  son aise!... Cinq jours!... C'tait l'ternit pour
un homme dans la situation d'esprit de Daniel.

En trois heures, il eut achev tous ses prparatifs de dpart, rgl
toutes ses affaires et obtenu un cong pour Lefloch, qui devait
l'accompagner...

Si bien, qu' midi, il se demandait, non sans effroi, comment il allait
employer son temps jusqu' la nuit, quand on vint le prier, de la part
du juge d'instruction, de vouloir bien passer au Palais.

Il s'y rendit sur-le-champ et trouva le magistrat si chang, qu' peine
il le reconnut. C'est que le dernier courrier de France lui avait
apport sa nomination  un poste qui tait l'objet de tous ses voeux,
dans son pays, en Anjou.

Il comptait profiter d'une frgate qui allait mettre  la voile  la fin
du mois, et qui avait t dsigne pour transporter Crochard, dit
Bagnolet.

--De cette faon, disait-il, j'arriverai en mme temps que le prvenu,
bien peu aprs le dossier de l'affaire, expdi la semaine passe; et ma
foi! rien ne me prouve que je n'obtiendrai pas de terminer une
instruction qui jusqu'ici va comme sur des roulettes...

C'en tait fait de son impassibilit, de ce masque officiel qui, de mme
que la robe noire accroche  un porte-manteau, pouvait tre class
parmi les insignes de la profession.

Il riait, il se frottait les mains et il poursuivait:

--J'aurais du plaisir  le tenir dans mon cabinet, ce Justin Chevassat,
autrement dit Maxime de Brvan... Ce doit tre un habile sclrat,
doubl de sang-froid et d'astuce, rompu aux manoeuvres d'une dfense
criminelle, et dont on ne viendra pas aisment  bout... Etablir qu'il
est l'instigateur du crime de Crochard, et prouver qu'il l'ai pay de
ses deniers, ne sera pas un jeu d'enfant! Ah! on peut compter sur des
dbats mouvants et curieux!...

Daniel coutait, confondu.

--Et lui aussi! pensait-il. La passion professionnelle, la vocation
l'emportent, et le voici s'inquitant ni plus ni moins que Crochard, dit
Bagnolet, du retentissement des dbats!... Il songe  l'honneur qui lui
reviendra d'avoir livr au jury un si redoutable malfaiteur...

Mais ce n'tait pas pour lui confier ses desseins et ses esprances que
le juge d'instruction avait mand Daniel.

Ayant appris de la bouche du chirurgien-major que le lieutenant Champcey
tait sur le point de s'embarquer, il voulait le prvenir qu'on lui
remettrait un pli fort important, qu'il aurait  porter au parquet
aussitt son arrive  Paris.

--C'est, vous m'entendez bien, concluait-il, une prcaution ajoute 
toutes celles qui dj ont t prises pour que Maxime de Brvan ne nous
chappe pas.

Cinq heures sonnaient, lorsque Daniel sortit du Palais, et devant, sur
la petite place, il trouva le chirurgien-major qui l'emmena dner et
ensuite faire une partie de whist au cercle.

De sorte que le soir, en se dshabillant, il se disait:

--Allons!... la journe n'a pas t par trop longue!...

Mais le lendemain, mais le surlendemain, mais les jours suivants!...

Vainement il s'agitait pour chasser l'ide fixe qui assigeait son
cerveau, un instinct machinal, plus fort que la volont, le ramenait
sans cesse au quai o tait amarr _le Saint-Louis_.

Assis sur quelque sac de riz, il passait de longues heures  suivre de
l'oeil les progrs du chargement. Jamais les Annamites et les Chinois,
qui tiennent  Sagon l'emploi de portefaix, ne lui avaient paru si
mous, si indolents, si insupportables. Parfois il lui semblait que, le
voyant et devinant son impatience, ils prenaient  tche de le narguer,
tant ils mettaient de lenteur  remuer les balles et les tonneaux et 
virer la manivelle de la grue.

Puis, quand ce spectacle l'avait bien exaspr, il se rendait au caf de
la Marine, qui tait le quartier gnral du capitaine du _Saint-Louis_.

--Vos gens n'en finissent pas, capitaine, disait-il, jamais nous ne
serons prts dimanche.

A quoi le capitaine invariablement rpondait, de son farouche accent
marseillais:

--N'ayez pas peur, mon lieutenant... _le Saint-Louis_, voyez-vous, il
rendrait des points  la Malle des Indes, pour l'exactitude.

Et en effet, le samedi, ds qu'il vit son passager entrer dans le caf,
le capitaine s'cria:

--Eh bien!... que vous avais-je dit?... Nous sommes pars... A cinq
heures, je lve  la poste mon sac aux lettres, et demain matin, en
route!... Mme, j'allais vous envoyer dire qu'il faut venir coucher 
bord.

Ce soir-l, l'tat-major de _la Conqute_ offrit  Daniel un dner
d'adieux, et il tait prs de minuit quand, aprs avoir une dernire
fois serr la main du vieux chirurgien, il prit possession de sa cabine,
une cabine trs-vaste, relativement, o on avait tabli deux cadres,
pour que Lefloch, au besoin, ft mieux  porte de donner des soins 
son lieutenant...

Puis, enfin, vers les quatre heures du matin, Daniel fut veill par le
grincement des chanes, ml au chant des manoeuvres... Il se hta de
monter sur le pont. On levait l'ancre, et une heure plus tard _le
Saint-Louis_ descendait le Don-Na emport par un courant de foudre.

--Et maintenant, dit Daniel  Lefloch, je verrai bien au temps si la
fortune est pour moi!

Oui, la destine,  la fin, se dclarait pour lui; jamais vents plus
exceptionnellement favorables n'abrgrent cette immense traverse. _Le
Saint-Louis_ tait un marcheur de premier ordre, et le capitaine,
stimul par la prsence d'un lieutenant de vaisseau, ne cessa d'exiger
de son btiment tout ce qu'il pouvait donner.

Si bien que soixante-dix jours aprs avoir quitt Sagon, par une belle
aprs-midi d'hiver, Daniel put voir  l'horizon surgir des vagues bleues
de la Mditerrane, les collines qui dominent Marseille.

Il touchait au terme de son voyage et de ses nouvelles angoisses... Deux
jours encore et il serait  Paris, et son sort serait irrvocablement
fix...

Mais allait-il pouvoir descendre  terre le soir mme?... Il frmissait
en songeant aux formalits qui attendent un navire  son arrive... La
Sant pouvait lever des difficults et exiger une quarantaine...

Debout,  ct du capitaine, il surveillait la mture charge d'autant
de toile qu'elle en pouvait porter, quand un cri de l'homme en vigie
dans les barres de cacatois appela son attention.

Cet homme signalait,  deux ou trois kilomtres sous le vent, une
embarcation lgre, comme celle des pilotes, d'o partaient des signaux
de dtresse dsesprs.

Le capitaine et Daniel changrent un regard dsol.

Le moindre retard, dans la situation o ils se trouvaient et  un moment
o la nuit vient si vite, leur enlevait tout espoir de dbarquer le soir
mme... Et qui pouvait dire ce qu'allait exiger de temps le sauvetage de
cette embarcation?

--Ah! n'importe! fit Daniel, il n'y a pas  hsiter.

--Qu'ils aillent aux cinq cents diables! jura le capitaine.

Ce qui n'empche qu'il commanda la manoeuvre pour ralentir la vitesse du
navire et courir ensuite une borde qui devait le rapprocher du bateau
en dtresse...

Ce fut assez difficile et long, mais enfin, au bout d'une demi-heure on
put, du _Saint-Louis_, jeter une amarre au bateau.

Deux hommes s'y trouvaient, qui se htrent de monter sur le pont du
clipper.

L'un tait un matelot d'une vingtaine d'annes, l'autre, un bonhomme qui
paraissait bien cinquante ans, dont la mise tait celle des messieurs
de campagne, qui semblait assez mal  son aise, et qui promenait de
tous cts, d'un air inquiet, ses petits yeux d'un jaune clair.

Mais, pendant qu'ils se hissaient le long des tire-veilles, le capitaine
du _Saint-Louis_ avait eu le temps d'examiner leur embarcation et de
constater que tout y tait en ordre et que rien n'y manquait.

Alors, cramoisi de colre, il saisit au collet le jeune matelot, et le
secouant  lui dboter le cou:

--Est-ce que tu te moques de moi? s'cria-t-il en jurant
pouvantablement, qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie!...

Tout aussi bien que leur capitaine, les hommes du _Saint-Louis_ avaient
reconnu la parfaite inutilit des signaux de dtresse qui les avaient
mus, et leur irritation tait grande de ce qu'ils prenaient pour une
stupide mystification.

C'est donc d'un air menaant qu'ils entouraient le jeune matelot, qui se
dbattait comme un beau diable sous l'treinte du capitaine, et criait
en patois marseillais:

--Lchez-moi!... Vous m'tranglez!... Ce n'est pas moi qui suis fautif,
c'est le bourgeois qui est l, et qui a lou mon bateau ce matin pour
une promenade... Moi, je ne voulais pas faire les signaux...

Ce qui n'empche que trs-probablement il n'en et pas t quitte pour
les quelques horions qu'il avait dj reus, si le bonhomme ne s'tait
lanc  son secours, le couvrant de son corps et criant:

--Laissez ce pauvre garon, c'est  moi seul qu'il faut s'en prendre.

Furieux, le capitaine le repoussa violemment, et le toisant:

--Comme cela c'est vous qui vous tes permis...

--Oui, c'est moi!... Mais j'avais mes raisons... le btiment est bien
_le Saint-Louis_, n'est-ce pas, venant de Sagon?

--Oui!... aprs?

--Vous devez avoir  bord le lieutenant de vaisseau Champcey.

Tmoin muet jusqu'alors de cette scne, Daniel s'avana, singulirement
intrigu.

--Me voici, monsieur, fit-il, que voulez-vous de moi?...

Mais au lieu de rpondre, le bonhomme, dans un lan de joie, leva les
bras au ciel, en murmurant:

--Nous l'emportons, enfin!...

Puis s'adressant  Daniel et au capitaine:

--Mais venez, messieurs, venez, j'ai  vous expliquer ma conduite et 
vous parler sans tmoins.

Blme, et l'oeil troubl par le mal de mer, lorsqu'il s'tait hiss sur
le pont du clipper, le bonhomme paraissait remis, et c'est d'un pas
assez ferme, malgr le roulis, qu'il suivit le capitaine et Daniel sur
la dunette.

Une fois l:

--Serais-je ici, commence-t-il, sans le stratagme que j'ai employ?
Evidemment, non... Et cependant j'avais le plus puissant intrt 
accoster _le Saint-Louis_ avant son entre dans le port... Je n'ai donc
pas hsit.

Il tira de sa poche une feuille de papier simplement plie en quatre, et
dit:

--Voici mon excuse, lieutenant Champcey, voyez si vous la trouvez
suffisante.

Profondment surpris, le jeune officier lut:

     Je suis sauve, Daniel, et c'est  l'homme qui vous remettra ce
     billet que je dois la vie, et que je devrai le bonheur de vous
     revoir... Ayez en lui la confiance qu'on accorde  l'ami le plus
     sr et le plus dvou, et je vous en conjure, n'hsitez pas 
     suivre  la lettre ses instructions.

                                  HENRIETTE.

Devenu plus blanc que sa chemise, Daniel chancela... le bonheur immense
et soudain le trouvait sans forces.

--Ainsi, c'est bien vrai, balbutia-t-il, elle vit!...

--Elle est prs de ma soeur,  l'abri de tout danger...

--Et c'est vous, monsieur, qui l'avez sauve!...

--C'est moi!...

D'un mouvement prompt comme la pense, Daniel saisit les mains du
bonhomme, et les treignant  les briser:

--Jamais, monsieur, s'cria-t-il d'une voix vibrante, jamais, quoi qu'il
arrive, je ne pourrai m'acquitter envers vous... Mais retenez bien ceci:
en toute circonstance et toujours, vous pouvez compter sur le lieutenant
Champcey.

Un trange sourire glissa sur les lvres du bonhomme, et hochant la
tte:

--Avant longtemps, pronona-t-il, je vous rappellerai cette promesse,
monsieur...

Debout entre ces deux hommes, le brave capitaine du _Saint-Louis_ les
examinait alternativement d'une mine ahurie, coutant sans comprendre,
malgr de prodigieux efforts d'imagination.

Ce qu'il comprit, c'est que sa prsence tait au moins inutile.

--Comme cela, dit-il  Daniel, nous ne devons pas trop en vouloir 
monsieur du mauvais tour qu'il vient de nous jouer.

--Lui en vouloir!... Oh! non, certes non!

--Alors, je vous laisse... J'ai, je le crois, serr un peu fort le cou
du matelot qui le conduisait, et je vais lui faire donner une ration
d'eau-de-vie pour le remettre...

Sur quoi, le capitaine s'loigna discrtement, pendant que le pre
Ravinet continuait:

--Vous me direz, monsieur Champcey, qu'il et t plus simple de vous
attendre sur le port et de vous y remettre ma lettre d'introduction...
C'et t une imprudence norme... Si j'ai appris au ministre votre
arrive, d'autres doivent la connatre comme moi... C'est pourquoi,
depuis ce matin que _le Saint-Louis_ est signal par les smaphores,
soyez sr qu'un espion vous guette sur le quai, qui va s'attacher 
vous, qui ne vous perdra pas de vue et qui rendra compte de vos faits et
gestes et de vos moindres dmarches...

--Que m'importe!...

--Ah! ne dites pas cela, monsieur!... Si nos ennemis nous savaient
ensemble, voyez-vous, s'ils apprenaient seulement que nous nous sommes
parl tout serait fini... Ils comprendraient quel pril les menace et
ils nous chapperaient.

C'est  peine si Daniel en croyait ses oreilles.

--Nos ennemis?... interrogea-t-il, en insistant sur ce pluriel: nos.

--Oui, je dis bien: nos ennemis; Sarah Brandon, comtesse de la
Ville-Handry, Maxime de Brvan, Thomas Elgin et mistress Brian...

--Vous les hassez donc!...

--Si je les hais!... C'est--dire que depuis cinq ans je ne vis que par
l'espoir de me venger d'eux!... Oui, voici cinq ans que, perdu dans la
foule, je les suis avec la tnacit du sauvage, cinq ans que patiemment,
incessamment, grain  grain, je mine le sol sous leurs pas... Et ils ne
se doutent de rien!... Sont-ils seulement srs de mon existence? Non,
pas mme... Que leur importerait, d'ailleurs!... Ils m'ont pouss si bas
dans la boue qu'ils ne peuvent s'imaginer que je remonterai jusqu'
eux. Ils triomphent impunment, ils se carrent dans l'impunit de leur
sclratesse, ils se croient bien forts et presque inattaquables, parce
qu'ils ont le prestige et la puissance de l'or bien ou mal acquis!... Et
cependant, leur heure est proche!... Moi, le misrable, rduit  me
cacher et  vivre au jour le jour de mon travail, j'en suis venu  mes
fins... Tout est prt, et je n'ai plus qu'un coup de pied  donner 
l'chafaudage de leurs crimes pour qu'il s'effondre sur eux et les
crase... Mon Dieu! que je les voie seulement souffrir le quart de ce
que j'ai souffert et je mourrai content!...

Il semblait grandi d'un pied, le pre Ravinet, la haine convulsait sa
figure placide, sa voix avait des frmissements de rage et ses yeux
jaunes flamboyaient...

Si bien que Daniel se demandait ce que les gens qui avaient jur sa
perte et celle de Mlle Henriette pouvaient avoir fait  ce bonhomme,
d'apparences si inoffensives avec son gilet  fleurs voyantes et sa
redingote  grand collet.

--Qui donc tes-vous, monsieur? interrogea-t-il...

--Qui je suis!... s'cria le bonhomme, qui je suis!...

Mais il s'arrta court, et aprs une pause de dix secondes, baissant la
tte:

--Je suis, pronona-t-il, Antoine Ravinet, marchand de curiosits...

Le clipper, cependant, avanait rapidement; dj devenaient visibles les
bastides blanches accroches au flanc des collines parmi les bouquets de
pins, et la silhouette du chteau d'If se dcoupait plus nette sur
l'azur fonc du ciel.

--Mais nous approchons! s'cria le pre Ravinet, et il faut que je
regagne mon bateau... Je ne suis point venu si loin pour qu'on me voie
faire mon entre  vos cts sur _le Saint-Louis_...

Et comme Daniel lui proposait de descendre dans sa cabine, o il
pourrait rester cach:

--Non, non, interrompit le bonhomme, nous aurons le temps de nous
entendre et de convenir de nos faits  Paris, et il faut que je reprenne
le chemin de fer ce soir... Ecoutez seulement ce que je suis venu vous
dire. Mlle Henriette est chez ma soeur, rue du
Faubourg-Poissonnire... Mais gardez-vous d'y venir... Ni Sarah ni
Brvan ne savent ce qu'elle est devenue, ils sont persuads qu'elle
s'est jete  la Seine, et cette persuasion fait notre scurit et notre
force. Comme trs-certainement ils vous feront suivre, la moindre
imprudence leur dcouvrirait tout...

--Il faut que je voie Henriette, cependant, monsieur.

--Assurment, aussi ai-je cherch un moyen sr... Au lieu de descendre
chez vous, rue de l'Universit, descendez  l'htel du Louvre... Ma soeur
et Mlle de la Ville-Handry y auront pris un appartement, et soyez
tranquille, moins d'un quart d'heure aprs votre arrive, vous aurez de
nos nouvelles... Mais, mon Dieu! comme nous approchons, il n'est que
temps que je m'esquive.

A la prire de Daniel, le capitaine commanda la manoeuvre qui devait
permettre au pre Ravinet et au matelot qui l'avait amen de regagner
leur bateau sans danger...

Et quand ils furent installs, au moment o on largua l'amarre:

--A bientt! cria  Daniel le pre Ravinet... Comptez sur moi!... Ce
soir mme, Mlle Henriette aura une dpche de nous!




XXVIII


A l'heure o, sur le pont du _Saint-Louis_, le pre Ravinet serrait la
main de Daniel en lui rptant: A bientt! il y avait  Paris, dans
le modeste appartement du Faubourg-Poissonnire, deux pauvres femmes
qui, haletantes d'espoir, priaient et attendaient: La soeur du vieux
brocanteur, Mme veuve Bertolle, et Mlle Henriette de la
Ville-Handry.

Lorsque la veille, au moment du dner, le pre Ravinet apparut, un sac
de voyage  la main, sa prcipitation tait si extraordinaire, et son
trouble si grand, qu'on l'et pris pour un fou.

Brusquement il avait demand deux mille francs  sa soeur, en toute hte
il s'tait fait crire par Mlle Henriette une lettre d'introduction
pour Daniel, et il s'tait lanc dehors comme un tourbillon, de mme
qu'il tait entr, sans avoir rien dit que ceci:

--M. Champcey arrive ou peut-tre mme est arriv  Marseille sur un
navire de commerce, _le Saint-Louis_, on me l'a dit au ministre... Il
faut que je le voie avant tout le monde... Je prends le train rapide de
7 heures 15... Demain, vous aurez une dpche!...

Les deux femmes demandaient quelque chose de plus, un renseignement, une
esprance, un mot... mais non, rien! Et le vieux brocanteur devait tre
remont dans la voiture qui l'avait amen, qu'elles n'taient pas
remises encore de leur stupeur, et qu'elles demeuraient assises devant
l'tre, muettes, le front entre les mains, chacune s'abmant dans ses
conjectures.

Ce fut le timbre de la pendule sonnant sept heures qui arracha
l'excellente veuve de cette grave proccupation, si loigne de son
humeur habituelle.

--Allons, allons, mademoiselle Henriette, fit-elle avec une gaiet un
peu force, le dpart de mon frre ne nous condamne pas, que je sache, 
nous laisser mourir de faim.

Elle s'tait leve, en disant cela; elle se mit  dresser le couvert et
l'instant d'aprs elle s'asseyait en face de Mlle Henriette, devant
le modeste dner.

Modeste, assurment, et cependant trop abondant encore. Elles taient si
oppresses que manger leur tait impossible et que bien inutilement
chacune remuait son couteau et sa fourchette, dans le but de tromper
l'autre.

Leur esprit, quoi qu'elles fissent, s'lanait hors du salon, bien loin
de cette petite table,  la suite du voyageur.

--Il est parti, maintenant, murmura Mlle Henriette lorsque huit
heures sonnrent.

--Il doit mme tre loin dj, rpondit la vieille dame.

Mais elles ne connaissaient, ni l'une ni l'autre, le trajet de Paris 
Marseille, non plus que la distance, ni le nombre des stations, ni mme
exactement le nom de toutes les grandes villes que traverse le chemin de
fer.

--Il faut nous procurer un indicateur! s'cria l'excellente veuve.

Et toute heureuse de son inspiration, elle sortit vivement, courut chez
le libraire le plus proche, et bientt reparut, agitant triomphalement
une brochure jaune, et disant:

--Ici, nous trouverons tout, ma chre enfant...

Alors, plaant l'indicateur sur la nappe entre elles deux, elles
cherchrent la page consacre au chemin de fer de Paris  Lyon et 
Marseille, puis le train qu'avait d prendre le pre Ravinet, et elles
se dlectaient  compter la vitesse du rapide et  s'numrer toutes
les stations o il n'y avait pas d'arrt indiqu.

Puis, quand la table fut desservie, au lieu de rester assidues  leur
ouvrage, le front pench sous l'abat-jour de la lampe,  tout moment
elles regardaient la pendule, puis consultant le livret, elles se
disaient:

--Il est  Montereau,  prsent... Il doit avoir dpass Sens... il ne
tardera pas  arriver  Tonnerre...

Satisfaction purile, sans doute, et bien vaine... Mais qui donc, une
fois au moins en sa vie, n'a trouv un charme indicible, un allgement 
son chagrin ou un apaisement  ses impatiences,  suivre ainsi, par la
pense  travers les espaces, l'tre cher qui s'loignait ou qui
approchait!...

Vers minuit, cependant, l'heure o le rapide s'arrte  Darcey, la
vieille dame remarqua qu'il se faisait tard, et qu'il serait peut-tre
sage de s'aller coucher.

--Vous endormez-vous donc, madame? interrogea Mlle Henriette,
surprise.

--Non, mon enfant, mais vous...

--Oh! moi je ne saurais dormir... Cette tapisserie que nous faisons l
est presse, m'avez-vous dit, pourquoi ne l'achverions-nous pas?

--Veillons donc, approuva l'excellente veuve.

C'est que si elles en taient rduites aux conjectures par suite du
laconisme du pre Ravinet, elles n'en taient pas moins certaines qu'un
vnement se prparait, immense, inattendu, dcisif.

Quel il serait, elles l'ignoraient, mais elles comprenaient, elles
sentaient bien que l'arrive de Daniel Champcey pouvait et devait mme
changer du tout au tout la situation.

Seulement, Daniel arrivait-il vritablement?...

--Si oui, disait Mlle Henriette, comment au ministre m'a-t-on
affirm le contraire, il y a encore si peu de temps?... Puis encore,
comment se fait-il qu'il rentre en France sur un navire de commerce et
non pas sur sa frgate?...

--C'est que vos lettres lui sont enfin parvenues, mon enfant, expliquait
la vieille dame, et qu'en les recevant il a tout quitt!...

Peu  peu, cependant, aprs avoir puis toutes les conjectures, aprs
avoir valu toutes les probabilits, Mlle de la Ville-Handry se
taisait...

Lorsque la demie de quatre heures sonna, elle dit encore:

--Ah!... M. Ravinet est  la gare de Lyon!...

Puis, sa main devint de plus eu plus lourde  tirer son aiguille de
laine, sa tte par saccades brusques oscillait d'une paule  l'autre,
ses paupires invinciblement se fermaient... Sa vieille amie l'engagea
 gagner sa chambre, et elle ne rsista pas, cette fois...

Il tait plus de dix heures, quand elle s'veilla, et lorsque sa
toilette termine, elle entra dans le petit salon, Mme veuve Bertolle
la salua de cette exclamation, qui trahissait sa proccupation
incessante:

--Mon frre, en ce moment, arrive  Marseille.

--Ah! nous ne tarderons donc pas  recevoir une dpche, murmura Mlle
Henriette.

Mais il est de ces situations o, volontiers, on accuse l'lectricit de
se traner plus lente que les escargots. A deux heures, rien n'tait
venu encore, et les pauvres femmes commenaient  accuser le vieux
brocanteur de les avoir oublies, quand, enfin, on sonna...

C'tait bien l'homme du tlgraphe, avec son kpi  passe-poils bleus et
son portefeuille de cuir...

Vite, bien vite, la vieille dame lui signa son reu, et, rompant le
cachet de la dpche, elle lut:

       Marseille, 12 h. 40 m. du matin.

     _Saint-Louis, signal par smaphore depuis ce matin. Sera ce soir
     en rade. Je loue un bateau pour aller  sa rencontre, pourvu que
     Champcey soit  bord. Ce soir tlgramme._

                                  RAVINET.

--Mais cette lettre ne nous apprend rien! s'cria Mlle Henriette,
affreusement dsappointe. Voyez, madame, votre frre n'est mme pas sr
de la prsence de M. Champcey sur _le Saint-Louis_.

Peut-tre Mme Bertolle prouvait-elle aussi une lgre dconvenue,
mais ce n'tait pas le cas de la laisser paratre.

--Qu'espriez-vous donc, chre enfant, fit-elle... Antoine est  peine
depuis une heure  Marseille, que voulez-vous qu'il sache! Attendons ce
soir, ce n'est plus qu'une affaire de quelques heures.

Elle disait cela tranquillement, mais il faudrait n'avoir jamais endur
l'horrible tourment de l'angoisse, pour ignorer qu'il redouble, et de
plus en plus devient poignant et intolrable  mesure que se rapproche
l'instant dcisif.

Si grande que ft sur elle-mme la puissance de cette vieille femme, si
calme et si digne, elle ne tarda pas  laisser se trahir de cent faons
la fivre nerveuse qui la dvorait. Dix fois, dans l'aprs-midi, elle
ouvrit la fentre pour regarder dans la rue; quoi? elle n'et pu le
dire, sachant bien que rien ne devait parvenir encore. A la nuit elle ne
tenait plus en place. Et aprs le dner, c'est en vain qu'elle essaya de
se mettre  sa tapisserie, ses mains tremblaient trop...

Enfin,  neuf heures dix minutes, l'homme du tlgraphe reparut,
toujours impassible, lui...

C'tait Mlle Henriette qui avait pris la dpche, et avant de
l'ouvrir elle eut dix secondes d'une affreuse hsitation, comme si elle
et t certaine d'y trouver le secret de sa destine.

Puis, d'un mouvement brusque, dchirant l'enveloppe, elle vit, d'un
regard:

        Marseille, 6 h. 45 m. soir.

     _J'ai vu Champcey, bien portant, tout  Henriette. Je repars ce
     soir. Je serai  Paris demain soir, 7 heures. Prparez vos malles
     comme si vous deviez partir pour un voyage d'un mois aussitt mon
     arrive. Tout va bien..._

Plus ple que la mort, plus tremblante que la feuille, les lvres
entr'ouvertes, l'oeil brillant de l'clat du dlire, Mlle de la
Ville-Handry s'tait affaisse sur son fauteuil.

Jusqu' ce moment, elle avait dout... Jusqu' cette heure o l'vidence
clatait, elle s'tait dfendu d'esprer, tant de bonheur parat aux
misrables n'tre pas fait pour eux.

Tandis que maintenant:

--Daniel est en France! balbutiait-elle, Daniel!... Plus rien 
craindre, l'avenir est  nous, je suis sauve!...

Mais on ne meurt pas de joie, et revenue au sentiment exact de la
situation, Mlle Henriette comprit la porte cruelle des phrases
incohrentes chappes  son trouble.

Elle se dressa d'un bond, et saisissant les mains de Mme Bertolle:

--Grand Dieu! s'cria-t-elle, qu'est-ce donc que je dis!... Ah! vous me
pardonnerez, madame, car il me semble que je deviens folle... Sauve!...
C'est par votre frre et par vous que je l'ai t... Sans vous, Daniel
ne retrouverait de moi qu'une croix au cimetire et une mmoire fltrie
par les calomnies les plus infmes!...

La vieille dame ne l'entendait mme pas.

Elle avait ramass la dpche, l'avait lue, et bouleverse jusqu'au plus
profond de son tre, elle s'tait assise au coin du foyer, insensible
aux circonstances extrieures.

La haine la plus effroyable convulsait ses traits ordinairement si
calmes et si doux, et blme, les dents serres, d'une voix rauque, elle
rptait:

--Nous allons donc tre vengs!...

Assurment Mlle de la Ville-Handry n'en tait pas  apprendre que le
vieux brocanteur et sa soeur hassaient mortellement ses ennemis, Sarah
Brandon et Maxime de Brvan, mais jamais cette haine ne lui tait
apparue si terrible, si implacable que ce soir.

Quelles en taient les causes? Elles chappaient  sa jeune pntration.
En aucun cas, elles ne pouvaient tre vulgaires. Le pre Ravinet, cela
tait clair, n'tait pas le premier venu. Inculte et grossier, rue de la
Grange-Batelire, au milieu des mille objets de son commerce de
brocanteur, il devenait un tout autre homme ds qu'il arrivait rue du
Faubourg-Poissonnire. Quant  Mme veuve Bertolle, c'tait videmment
une femme suprieure par son intelligence et son ducation.

Comment avaient-ils t rduits l'un et l'autre  cette situation plus
que modeste? Par des revers de fortune! Cela justifie tout, mais
n'explique rien.

Ainsi songeait Mlle Henriette, quand la vieille dame l'arracha  ses
mditations.

--Vous avez vu, ma chre enfant, commena-t-elle, que mon frre dsire
nous trouver, lorsqu'il arrivera, prtes pour un assez long voyage.

--Oui, madame, et mme je m'en suis tonne...

--Je le conois... Mais si j'ignore aussi bien que vous les intentions
de mon frre, je sais qu'il n'est pas homme  rien faire d'inutile...
Nous agirons donc sagement en nous conformant  ses dsirs.

Sance tenante, en effet, elles arrtrent leurs dispositions, et le
lendemain, Mme Bertolle sortit afin d'acheter tout ce qui tait
ncessaire, des robes toutes faites, pour Mlle de la Ville-Handry, de
la chaussure et du linge.

Et vers les cinq heures du soir, tous les prparatifs de la digne veuve
et de la jeune fille taient achevs, et tous leurs effets bien et
dment emballs dans trois grandes malles.

En s'en rapportant  la dpche du pre Ravinet, elles n'avaient plus
que deux heures  l'attendre, trois au plus.

Cependant elles taient loin de compte... La demie de neuf heures tait
sonne, quand le bonhomme arriva visiblement fatigu par le long et
rapide voyage qu'il venait de faire.

--Enfin!... s'cria Mme Bertolle, nous ne t'esprions plus ce soir...

Mais lui, l'interrompant:

--Eh! chre soeur, crois-tu donc que je ne souffrais pas de l'impatience
o je vous savais!... Mais il tait urgent de me montrer rue de la
Grange-Batelire...

--Tu as vu la Chevassat?

--Je la quitte  l'instant... Elle est, je l'ai reconnu, pleinement
rassure... Que Mlle de la Ville-Handry se soit suicide, cela ne
fait pas pour elle l'ombre d'un doute, et tous les matins,
religieusement, elle se transporte  la Morgue...

Mlle Henriette frissonna...

--Et M. de Brvan? interrogea-t-elle.

Le pre Ravinet frona le sourcil.

--Ah! celui-l m'inquite!... rpondit-il. L'homme que j'avais charg de
le surveiller en mon absence l'a sottement perdu de vue...

Puis, apercevant les malles:

--Mais je bavarde, fit-il, et le temps presse... Vous tes prtes,
partons, j'ai une voiture en bas. Nous causerons en route.

Et discernant sur le visage de Mlle Henriette une certaine
hsitation:

--Ne craignez rien, mademoiselle, fit-il, avec un bon sourire, nous ne
nous loignons pas de M. Champcey... bien au contraire. Ici, voyez-vous,
il ne ft pas venu vous visiter deux fois sans trahir le secret de votre
existence...

--O donc allons-nous?... interrogea Mme Bertolle...

--A l'htel du Louvre, chre soeur, o tu vas prendre un appartement au
nom de Mme et de Mlle Bertolle... Soyez tranquilles, mon sige est
fait...

Sur quoi, il courut jusqu' l'escalier appeler le concierge pour l'aider
 descendre les bagages...

Si promptes qu'eussent t les manoeuvres commandes par la courte
apparition du pre Ravinet  bord du clipper, elles avaient dur
prcisment assez pour rendre impossible le soir mme les formalits du
dbarquement.

Force fut donc au _Saint-Louis_ de mouiller  quelques encblures du
port, au dsespoir de l'quipage, qui dcouvrait du pont Marseille tout
illumine, qui comptait les devantures des cabarets et qui pouvait
entendre le chant des ivrognes longeant les quais en festonnant.

Le moins malheureux de ce contre-temps tait  coup sr Daniel.

Au prodigieux rthisme de toutes ses facults, un invincible
anantissement succdait; ses nerfs, bands outre mesure, se
dtendaient; il prouvait cet allgement dlicieux de l'homme qui peut
enfin jeter  terre un fardeau trop lourd pour ses forces.

Le pre Ravinet ne lui avait donn aucun dtail; il ne le regrettait
pas, ou plutt il ne le remarquait pas.

Il savait  n'en pouvoir douter que Mlle de la Ville-Handry vivait,
qu'elle tait en sret, qu'elle l'aimait toujours... cela lui
suffisait.

--Eh bien! mon lieutenant, faisait Lefloch, ravi de la joie de son
officier, ne vous l'avais-je pas dit: Le bon vent, pendant la traverse,
annonce toujours quelque chose d'heureux au port...

Cette nuit-l, pendant que _le Saint-Louis_ se balanait paresseusement
sur ses ancres, pour la premire fois depuis qu'il avait appris le
mariage du comte de la Ville-Handry, Daniel Champcey dormit de ce bon
sommeil que berce l'esprance.

Il fallut pour l'veiller le bruit des gens qu'amenait le canot de la
sant, et quand il monta sur le pont, ce fut pour apprendre que rien ne
s'opposait plus  la libre pratique du clipper.

Dj, depuis la pointe du jour, affairs et joyeux, les hommes de
l'quipage allaient et venaient dans la mture, larguant et schant les
voiles, remettant les cordages en ordre, soignant la toilette du
_Saint-Louis_.

Car chaque navire, en arrivant au port, se met en frais de coquetterie,
dissimulant, s'il y a lieu, les avaries de la mer, semblable au pigeon
voyageur qui, regagnant son nid aprs l'orage, essuie et lustre ses
plumes au soleil.

Bientt les ancres furent releves, et midi sonnait  l'horloge des
docks, quand, par le plus beau temps du monde, Daniel sauta sur le quai
de Marseille, suivi de son fidle matelot.

Et quand il sentit sous ses pieds cette terre de France, d'o une
ignoble perfidie l'avait loign, ses yeux tincelrent, et un geste lui
chappa, de menace et de dfi...

On et dit que provoquant ses ennemis, il leur criait:

--Me voici, et je vais prendre une revanche terrible!

Ni son trouble, ni sa joie, cependant, ne pouvaient lui faire oublier
les apprhensions du pre Ravinet, encore qu'il les juget singulires
et fort exagres.

Qu'un espion l'attendit sur le port, cach dans cette foule affaire et
bruyante, pour prendre sa piste, le suivre et rendre compte de ses
moindres actions, cela lui semblait sinon impossible, du moins
trs-invraisemblable.

Il n'en rsolut pas moins d'essayer de vrifier le fait.

Au lieu donc de longer simplement le quai, de remonter la Canebire et
de tourner  droite dans la rue Saint-Ferrol, pour gagner l'htel du
Luxembourg, il prit par les petites rues, multipliant  dessein les
dtours.

Et quand il arriva  l'htel, il fut bien oblig de reconnatre que le
vieux brocanteur avait sagement agi.

Un grand gaillard au teint plomb,  physionomie louche,  tournure
quivoque, avait suivi la mme route que lui,  une trentaine de pas en
arrire...

Mme, ce drle, qui s'en allait le nez en l'air et les mains dans ses
poches, ne souponnait srement pas le danger qu'il courait  exercer
son honorable mtier dans le sillage de Lefloch.

L'ide d'tre pi transportait le digne marin d'une si furieuse colre,
qu'il ne parlait rien moins que de courir sus au mouchard et de
l'trangler net.

--Ce sera l'affaire d'une seconde, affirmait-il  son lieutenant... Je
vais  lui, sans faire semblant de rien, je le croche  la cravate, je
donne deux tours, comme a... et bonsoir!... il ne suivra plus personne.

Pour le retenir, Daniel n'eut pas de trop de toute son influence, et
encore dut-il lui expliquer qu'il serait absurde de laisser deviner 
ce malpropre gredin qu'il tait dcouvert.

--D'ailleurs, ajoutait-il, rien ne prouve premptoirement qu'il nous
espionne... Peut-tre sommes-nous simplement dupes d'une concidence
bizarre...

--C'est possible, aprs tout, gronda Lefloch...

Par exemple, ils ne purent conserver l'ombre d'un doute, quand avant
dner s'tant approchs d'une fentre, ils virent passer l'homme devant
l'htel.

Le soir, ils le retrouvaient  la gare, une petite valise  la main, et
il prit comme eux l'express de Paris de 9 heures 45... Ils le
reconnurent au buffet de Lyon... Et la premire personne qu'ils
aperurent en descendant du wagon  Paris, ce fut encore lui...

Mais qu'importait cet espion  Daniel... Il l'oubliait... Il ne
discernait rien sinon qu'il n'tait plus spar de Mlle Henriette que
par une course de voiture.

Trop impatient pour attendre ses bagages, il laissa ce soin  Lefloch et
sauta dans un coup, promettant dix francs au cocher pour le conduire
grand train  l'Htel du Louvre.

A ce prix les maigres rosses des fiacres valent des purs-sang anglais,
et trois quarts d'heure plus tard, install dans une chambre du second
tage de l'Htel du Louvre, Daniel attendait, le coeur lui battant 
rompre la poitrine.

Le dernier moment venu, mille craintes qui ne lui taient pas venues
jusqu'alors, se pressaient et se succdaient dans son esprit avec une
vertigineuse rapidit.

Avait-il bien compris le pre Ravinet?... Le bonhomme s'tait-il bien
expliqu?... Troubls comme ils l'taient l'un et l'autre ils pouvaient
fort bien ne s'tre pas entendus:

--Moins d'un quart d'heure aprs votre arrive, avait dit  Daniel le
pre Ravinet, vous aurez de mes nouvelles...

Moins d'un quart d'heure!... Il semblait  Daniel qu'il tait dj dans
cette chambre depuis une ternit.

Songeant que Mlle de la Ville-Handry occupait peut-tre un
appartement au mme tage que lui, dans le mme corridor, qu'il n'en
tait peut-tre spar que par une cloison, il maudissait le pre
Ravinet, quand on frappa  sa porte.

--Entrez!... cria-t-il.

Un garon de l'htel parut qui lui remit une carte de visite o il lut:

_Mme veuve Bertolle. 3e tage. Appartement 5._

--C'est bien, dit-il.

Et le garon ne se retirant pas assez vite  son gr:

--Je vous dis que c'est bien! insista-t-il, en frappant du pied.

C'est qu'il ne voulait pas que cet homme ft tmoin de son motion, la
plus vive, sinon la plus forte qu'il et ressentie de sa vie.

Ses mains tremblaient; il prouvait  la gorge une sensation brlante,
ses jambes se drobaient... Il se regarda dans la glace, et se fit peur,
tant il tait blme.

--Vais-je donc me trouver mal, pensa-t-il.

Sur la chemine tait une carafe d'eau, il s'en remplit un grand verre
qu'il vida d'un trait, et cela le remit assez pour qu'il ost sortir...

Mais une fois dehors, tourdi, boulevers, il se perdit  travers les
escaliers et le long des corridors interminables, malgr les indications
cloues  chaque aile, et il fut oblig de recourir  un garon qui, lui
montrant une porte devant laquelle il tait pass quatre ou cinq fois,
lui dit:

--C'est l!...

Il frappa lgrement, un coup, et la porte aussitt s'ouvrit, comme s'il
y et eu derrire une personne  attendre, la main sur la poigne.

Il entra en chancelant, et comme  travers un brouillard, il aperut, 
sa droite, le pre Ravinet et une vieille dame, puis au fond du salon,
prs de la fentre: elle!... Mlle Henriette!...

Un cri lui chappa, et il s'avana... Mais plus prompte, elle bondit
jusqu' lui, nouant ses deux bras autour de son cou, et elle s'abattit
contre sa poitrine, sanglotant et balbutiant:

--Daniel!... Daniel!... Enfin!...




XXIX


Il y avait alors deux ans que Daniel et Mlle Henriette avaient t
spars par la plus lche des trahisons.

Oui, deux ans s'taient couls, depuis cette soire fatale o la voix
stupidement railleuse du comte de la Ville-Handry avait tout  coup
clat prs d'eux sous les grands arbres du jardin de la rue de
Varennes.

Que d'vnements, depuis, inous, invraisemblables! Que d'preuves, de
tribulations, de misres.

Tout ce que peut souffrir l'me humaine, ils l'avaient endur...

Il n'tait pas un jour, pour ainsi dire, de ces deux ternelles annes,
qui ne leur et apport son tribut de douleurs et d'amertumes.

Combien de fois, l'un et l'autre, avaient-ils dsespr de la
destine... Combien de fois avaient-ils souhait la mort!

Et cependant, voici qu'aprs tant d'orages ils se trouvaient runis, et
abms dans les indicibles flicits de l'heure prsente, ils oubliaient
tout, leurs ennemis et la terre entire, les angoisses du pass et les
menaces de l'avenir.

Longtemps ils demeurrent ainsi, serrs l'un contre l'autre, perdus de
bonheur, fous, ne pouvant croire  cette ralit si ardemment dsire,
incapables d'articuler une parole, riant et pleurant tout  la fois...

Par instants ils s'cartaient un peu, renversant la tte en arrire pour
se mieux contempler; puis, bien vite, leurs bras se resserraient en une
treinte plus forte, comme s'ils eussent craint qu'on ne vint encore les
sparer violemment.

--Comme ils s'aiment!... murmurait Mme Bertolle  l'oreille de son
frre, pauvres jeunes gens!...

Et de grosses larmes roulaient le long de ses joues pendant que le vieux
brocanteur, non moins mu, mais dont l'motion se traduisait autrement,
serrait les poings  s'entrer les ongles dans les chairs, et grondait:

--C'est bon! c'est bon! Tout cela sera mis sur la carte  payer!...

Daniel, cependant, se remettait peu  peu, et la raison reprenait sur
lui son empire.

Il soutint Mlle de la Ville-Handry jusqu' un fauteuil, au coin de la
chemine, et s'asseyant en face d'elle, aprs lui avoir pris les mains
qu'il garda dans les siennes, il demanda, il exigea l'histoire fidle de
ces deux lamentables annes qui venaient de s'couler.

Et il fallut qu'elle lui dit tout, ses humiliations  l'htel de la
Ville-Handry, les outrages dont on l'avait abreuve, de quelles
calomnies indignes on avait fltri son honneur de jeune fille,
l'incomprhensible aveuglement du comte, les sournoises provocations de
sa belle-mre, les immondes obsessions de sir Thomas Elgin, enfin tout
ce complot abominable, organis--elle l'avait reconnu trop tard--pour la
dterminer  s'enfuir de la maison paternelle et la pousser  se livrer
 Maxime de Brvan...

Secou par des spasmes de rage, livide, les yeux injects de sang,
Daniel lcha brusquement les mains de Mlle Henriette, et d'une voix
touffe:

--Ah!... s'cria-t-il, votre pre mriterait... Misrable vieillard,
abandonner son enfant au caprice des plus abjects sclrats!...

Et comme la pauvre fille arrtait sur lui des yeux suppliants:

--Soit, fit-il, ne parlons pas du comte, il est votre pre, il suffit...

Puis, froidement:

--Mais, ce Thomas Elgin, je jure Dieu qu'il ne mourra que de ma main...
Quant  Sarah Brandon...

Il fut interrompu par le vieux brocanteur qui, lui frappant sur
l'paule, lui dit avec un sourire indfinissable:

--Vous ne ferez pas tant d'honneur  l'honorable Thomas Elgin, monsieur
Champcey... Ce n'est pas de l'pe d'un honnte homme que meurent les
gens comme lui!...

Cependant, Mlle Henriette avait repris son rcit, et disait sa
stupeur et ses pressentiments sinistres, en arrivant dans cette pauvre
chambre de la rue de la Grange-Batelire,  peine garnie de meubles de
rebut...

--Et pourtant, Henriette, interrompit Daniel, la veille mme de mon
dpart j'avais confi  cet homme toute ma fortune, pour qu'il la mt 
votre disposition en cas de malheur.

--Quoi! s'cria le vieux brocanteur, vous aviez...

Il n'acheva pas, mais il considra le jeune officier d'un air de
curiosit ahurie, comme un phnomne invraisemblable...

Tristement Daniel hochait la tte.

--Oui, je sais, fit-il, c'tait un acte de dmence... moins grand
cependant que de lui confier ma fiance... Je croyais  l'amiti de cet
homme.

--Et d'ailleurs, objecta Mme Bertolle, comment supposer une si
effroyable trahison!... Il est de ces crimes, dont jamais le soupon
n'effleurera les gens de coeur!...

Mlle Henriette poursuivait, disant ses impressions, quand pour la
premire fois elle s'tait trouve aux prises avec la misre, avec le
besoin, avec la faim... Mais quand elle en arriva aux dgotantes
perscutions de la Chevassat...

--Arrtez!... s'cria Daniel.

Et profondment troubl:

--Ai-je bien entendu?... demanda-t-il. Est-ce bien Chevassat que
s'appellent les concierges de la rue de la Grange-Batelire?

--Oui!... Pourquoi?...

--Parce que le vritable nom de Maxime de Brvan est... Justin
Chevassat.

Le pre Ravinet fit un bond de trois pieds.

--Quoi!... s'cria-t-il, vous savez cela!...

--Depuis trois mois... Je sais aussi que mon... ami Maxime de Brvan, le
fier gentilhomme que recevaient les salons les plus aristocratiques de
Paris, a t au bagne... pour faux.

Mlle Henriette s'tait dresse, la pupille dilate par la stupeur.

--Alors, balbutia-t-elle, ce misrable serait...

--Le fils de la Chevassat, oui, mademoiselle, rpondit Mme
Bertolle...

--Oh! fit la pauvre jeune fille, oh!...

Et lourdement elle se laissa retomber sur son fauteuil, pouvante de
tant d'infamies.

Seul, le vieux brocanteur conservait encore son sang-froid.

--Comment avez-vous appris cela? demanda-t-il  Daniel.

--Par l'homme que mon ami Maxime avait pay pour m'assassiner.

Positivement Mlle de la Ville-Handry sentait sa raison s'garer.

--Ah! j'avais bien compris que ce lche en voulait  votre vie,
Daniel... Je vous ai crit de prendre garde...

--Et j'ai reu votre lettre, mon amie, mais trop tard... Aprs m'avoir
manqu deux fois, l'assassin venait de me tirer un coup de fusil, et
j'tais au lit, la poitrine troue par une balle, mourant...

--Qu'est devenu l'assassin? demanda vivement le pre Ravinet.

--Il a t arrt.

--Alors il a tout avou?...

--Oui, grce  la surprenante pntration du juge d'instruction.

--Qu'est-il devenu?

--Il doit avoir quitt Sagon... On l'envoie en France pour y tre jug.

--Et Brvan...

--Je suis surpris qu'il ne soit pas encore arrt... Le dossier de
l'affaire a t expdi  Paris par un navire parti plus de quinze jours
avant moi... Il est vrai que _le Saint-Louis_ l'a peut-tre devanc...
En tout cas je suis charg d'une lettre pour le parquet...

Une sorte de dlire s'tait empar du pre Ravinet, ses gestes taient
ceux d'un fou, et un rire nerveux, un rire vritablement effrayant
secouait sa poitrine  la briser.

--Je verrai Brvan sur l'chafaud, disait-il, oui, je l'y verrai!...

Mais de ce moment, c'en fut fait de la logique et de l'ordre maintenus
tant bien que mal par le bonhomme.

Comme il arrive toujours entre gens que la passion exalte, ardents 
apprendre ce qu'ils ignorent, peu proccups de dire ce qu'ils savent,
la confusion arriva vite... Les questions se croisaient et se
prcipitaient, sans suite, sans raison, les rponses ne se rapportaient
plus aux demandes... Chacun prtendait tre cout, tous parlaient  la
fois...

Si bien que des explications qui, conduites avec mthode eussent t
l'affaire de vingt minutes, exigrent plus de deux heures...

Enfin, au bout de ce temps, et aprs bien des efforts, il fut possible
de runir la somme des informations du pre Ravinet, de Daniel et de
Mlle Henriette, la vrit commena  se dgager du chaos, et le plan
de Sarah Brandon et de ses associs apparut.

Plan d'une simplicit formidable, et dont le succs avait tenu  un
fil.

Que le vieux brocanteur, au lieu de sortir de chez lui par l'escalier de
service ft sorti par le grand escalier, et il n'entendait pas le rle
de l'agonie de Mlle Henriette, et c'en tait fait de la pauvre
enfant...

Un cart de dix millimtres de la balle de Crochard, dit Bagnolet, et
Daniel tait mort!...

Et cependant, le vieux brocanteur n'tait pas pleinement satisfait.

Au pli de sa lvre infrieure et au clignement de ses yeux jaunes, il
tait ais de voir que ses convictions hsitaient encore, et que
certaines circonstances lui paraissaient imparfaitement expliques.

--Tenez, monsieur Champcey, commena-t-il enfin, plus je rflchis plus
je me pntre de cette ide que Sarah Brandon n'est pour rien dans
toutes ces tentatives d'assassinat dont vous avez failli devenir
victime... Elle est trop forte, en sa perversit, pour descendre  des
moyens si grossiers, qui toujours laissent des traces et finalement
conduisent en cour d'assises... Elle agit seule, quand sa rsolution est
prise, et jamais elle ne s'est servie que de complices involontaires qui
ne sachant rien ne pouvaient la trahir.

Daniel tait devenu pensif.

--Ce que vous me dites l, murmura-t-il, M. de Brvan me l'avait dit
autrefois!...

Le bonhomme ne dut pas l'entendre, tant passionnment il appliquait
toutes ses facults  suivre le fil tnu de ses inductions.

--Cependant, continuait-il, l'embauchage de Crochard, dit Bagnolet est
un fait... Brvan aurait-il donc agi  l'insu de la comtesse Sarah, et
mme  l'encontre de ses volonts?... C'est admissible... Mais pourquoi
alors, dans quel but?...

--Pour s'emparer de la fortune que M. Champcey avait eu l'imprudence de
lui confier!... rpondit Mlle Henriette.

Mais le pre Ravinet hocha la tte d'un air sagace.

--C'est une explication, fit-il, je n'en disconviens pas, seulement ce
n'est point la bonne, la vritable... Le meurtre est un expdient si
dangereux, que les plus redoutables sclrats ne l'adoptent qu' leur
corps dfendant et  la dernire extrmit... Brvan pouvait-il
s'emparer du dpt qui lui a t confi sans faire assassiner M.
Champcey? Evidemment oui. Donc il faut chercher ailleurs le mobile du
crime... C'est la peur, me direz-vous, qui l'a pouss. Non, car au
moment o il a embauch Bagnolet, il ne pouvait prvoir de quelles
monstrueuses infamies il se rendrait coupable un an plus tard....
Croyez-en mon exprience: je discerne en toute cette affaire une
prcipitation et une maladresse qui trahissent la passion, une haine
violente, ou bien...

Il s'interrompit brusquement et parut rflchir et dlibrer en
lui-mme, pendant que d'un mouvement machinal il caressait son menton
glabre.

Puis, tout  coup, arrtant sur Daniel un regard trange:

--Si la comtesse Sarah vous aimait, monsieur Champcey! pronona-t-il.

Un flot de sang empourpra le visage de Daniel.

Elle n'tait pas sortie de sa mmoire, cette funeste soire o, rue du
Cirque, il avait tenu entre ses bras Sarah Brandon  demi pme,
palpitante et les cheveux pars, et il lui tait rest comme un remords
de cette ivresse d'une minute.

Jamais il n'avait avou  Mlle Henriette que Sarah Brandon avait os
venir chez lui, seule, dans son appartement de garon...

Et ce soir mme, s'il avait racont fort exactement toutes les
circonstances de son voyage et de son sjour  Sagon, il s'tait bien
gard de parler des lettres que lui avait adresses la comtesse...

--Sarah Brandon m'aimer!... balbutia-t-il. Quelle ide!...

Mais il ne savait gure mentir, ce pauvre Daniel, et Mlle de la
Ville-Handry n'et pas t femme si elle ne se ft pas aperue de son
trouble.

--Pourquoi non!... dit-elle.

Et fixant obstinment Daniel:

--Cette misrable, poursuivit-elle, s'est vante  moi, impudemment, de
vous aimer!... Elle a os plus encore: elle m'a jur que vous l'aviez
aime, vous, que vous l'aimiez toujours... Elle me raillait
audacieusement, disant qu'elle avait tout pouvoir sur votre coeur, me
proposant de me montrer vos lettres...

Elle hsita, dtourna la tte, et avec un effort visible:

--Enfin, murmura-t-elle, sir Thomas Elgin m'affirmait que Sarah Brandon
avait t votre... matresse, et que son mariage avec mon pre n'tait
que la suite d'une querelle entre vous...

Daniel avait cout frmissant d'indignation.

--Et vous avez pu ajouter foi  ces basses calomnies!... s'cria-t-il.
Oh! non, non, n'est-ce pas, et il n'est point besoin que je descende
jusqu' me justifier...

Puis, se retournant vers le pre Ravinet:

--Soit, dit-il, admettons pour un instant que la comtesse m'aime...
qu'est-ce que cela prouverait?...

Le rus bonhomme demeurait impassible en apparence, mais son petit oeil
ptillait de malice heureuse et de satisfaction.

--Ah! vous ne parleriez pas ainsi, fit-il, si vous connaissiez comme moi
le pass de Sarah Brandon et de Maxime de Brvan... Interrogez ma soeur,
elle vous dira l'importante de cette circonstance que vous jugez futile.

Mme Bertolle eut un signe d'assentiment, et lui, sr dsormais que sa
pntration ne l'avait pas tromp, il poursuivit:

--Pardonnez-moi d'insister, monsieur Champcey, et d'insister, qui plus
est, en prsence de Mlle de la Ville-Handry, mais notre intrt, je
devrais presque dire notre salut, l'exigent... Maxime de Brvan s'est
laiss prendre, c'est vrai, mais Brvan n'est qu'un vulgaire sclrat,
et nous ne tenons encore ni Thomas Elgin ni mistress Brian, bien
autrement redoutables, ni Sarah Brandon, plus perverse mille fois et
plus coupable qu'eux tous... Vous me direz que nous avons pour nous
quatre-vingts chances sur cent... peut-tre! Seulement il suffit d'une
indication inexacte pour que je fasse fausse route, et alors adieu nos
esprances, les coquins triomphent...

Il n'avait que trop raison, Daniel le comprit, aussi, sans hsiter
davantage:

--Puisqu'il en est ainsi, fit-il, en observant  la drobe Mlle
Henriette, je ne vous dissimulerai pas que j'ai reu de la comtesse
Sarah une douzaine de lettres... au moins extraordinaires.

--Et vous les avez conserves?

--Oui,  tout hasard, et elles sont dans une de mes malles.

L'embarras du pre Ravinet devint manifeste:

--Ah! si j'osais!... fit-il. Mais non, vous demander  les voir serait
trop indiscret.

Sans s'en douter, il allait au-devant des voeux de Daniel.

Rsolu  tout avouer  Mlle de la Ville-Handry, il ne pouvait que
souhaiter qu'elle parcourt cette correspondance, car elle devait y
trouver la preuve que si on lui avait crit, il n'avait jamais rpondu.

--Vous ne sauriez tre indiscret, vous, monsieur, dit-il au vieux
brocanteur... Lefloch, mon matelot, doit tre arriv avec mes bagages,
le temps de descendre jusqu' ma chambre et vous serez satisfait.

Dj il s'lanait vers la porte, le bonhomme le retint.

--Malheureux! vous oubliez donc l'homme qui vous suit depuis
Marseille... Attendez que ma soeur se soit assure que personne ne vous
pie...

Mme Bertolle, aussitt, partit  la dcouverte; mais elle n'aperut
rien de suspect, les corridors taient silencieux et dserts...

L'espion devait tre all rendre compte de son honorable mission.

Rapidement Daniel descendit, et lorsqu'il reparut la minute d'aprs, il
tenait une liasse de papiers froisss et jaunis, qu'il tendit au pre
Ravinet en disant:

--Voici!

Chose trange, au contact de ces lettres, encore tout imprgnes du
parfum accoutum de la comtesse Sarah, le bonhomme frissonna et blmit,
son regard vacillait et ses mains tremblrent.

Et, aussitt, soit espoir de dissimuler son trouble, soit dsir d'tre
plus entirement  ses rflexions, il prit un des candlabres de la
chemine et alla s'asseoir  l'cart prs d'une petite table.

Mme Bertolle, Daniel et Mlle Henriette se taisaient, et rien ne
troublait le silence que le froissement du papier et la voix du
bonhomme, qui tout en lisant murmurait d'une voix altre:

--C'est inimaginable!... Sarah crire de telles choses!... n'avoir mme
pas dguis son criture!... Elle qui de sa vie n'a commis une
imprudence, elle s'abandonne, elle se livre, elle se perd!... Et elle
signe!...

Mais il en avait assez vu... Il replia les lettres et se redressant:

--Plus de doutes, monsieur Champcey, pronona-t-il, Sarah vous aime
perdment, follement, jusqu'au dlire... Comme elle devait aimer
d'ailleurs!... Comme aiment ses pareilles, les femmes sans coeur,
lorsqu'une passion soudaine les foudroie, incendiant leur cerveau et
leurs sens...

Sur le front de Mlle Henriette, Daniel discernait une ombre
d'inquitude, et, dsol, il s'puisait  faire signe au bonhomme de se
taire.

Lui ne voyait rien, et tout  son ide:

--Maintenant, poursuivait-il, je comprends... Sarah Brandon n'aura pas
su garder le secret de son amour, et Brvan, ivre de jalousie, n'a pas
rflchi qu'il devait se perdre en armant le bras d'un assassin...

La colre avait ramen le sang  ses joues, et du plat de la main il
frappait violemment le paquet de lettres.

--Oui, tout s'explique, disait-il encore, et de par cette
correspondance, Sarah Brandon, tu es  nous!...

Quel pouvait tre le dessein du pre Ravinet?

Prtendait-il se faire une arme de ces lettres de la comtesse Sarah?...
Se proposait-il de les adresser au comte de la Ville-Handry dont elles
dessilleraient les yeux?...

Daniel en frmit, sa chevaleresque loyaut trouvant  cette vengeance
quelque chose de louche et qui sentait la trahison.

--C'est que, balbutia-t-il, livrer la correspondance d'une femme, si
odieuse et si mprisable qu'elle puisse tre, me rpugnerait beaucoup...

--L'ide ne m'tait pas venue de vous le demander, interrompit le vieux
brocanteur... non, c'est autre chose que j'attends de vous.

Et Daniel lui paraissant encore inquiet:

--Cependant, reprit-il, dfiez-vous de ces scrupules exagrs, monsieur
Champcey... Toutes les armes sont bonnes, quand on dfend contre des
sclrats son honneur et sa vie... Et c'est l que nous en sommes... Si
nous ne nous htons pas de frapper Sarah, elle nous gagnera de vitesse
et alors...

Il tait venu s'adosser  la chemine, prs de Mme Bertolle, immobile
et muette, et regardant alternativement Daniel et Mlle Henriette:

--Peut-tre, continua-t-il, ne vous rendez-vous pas bien compte de la
situation, monsieur, et vous, mademoiselle... Runis ce soir aprs les
plus terribles preuves, sauvs miraculeusement l'un et l'autre, il vous
semble que tout est fini, que vous n'avez plus rien  souhaiter en ce
monde, que l'avenir vous appartient... Je dois vous dtromper... Vous en
tes juste au mme point que la veille du dpart de M. Champcey. Pas
plus que ce jour-l, vous ne pouvez vous marier sans le consentement de
M. de la Ville-Handry... Vous l'accordera-t-il?... Vous savez bien que
la comtesse Sarah ne le souffrirait pas... Comment donc arrangerez-vous
votre vie jusqu' la majorit de Mlle Henriette?... Braverez-vous les
prjugs et avouerez-vous firement votre amour?... Ah! prenez-y garde,
 briser le cadre troit des conventions sociales, on joue son bonheur
 un jeu terrible... Vous cacherez-vous, au contraire? Quelle que soit
votre prudence, le monde saura vous dcouvrir, vous n'chapperez pas aux
lches calomnies des imbciles et des hypocrites... Et Mlle Henriette
n'a t dj que trop calomnie.

Planer dans l'azur, et tout  coup, lourdement retomber  terre en
pleine boue..., s'enivrer du rve le plus magnifique et brusquement tre
rappel  l'affreuse ralit... Tel fut le malheur de Daniel et de
Mlle Henriette.

Et ils baissaient la tte, sous la parole glace de cet ami sincre, qui
avait le courage cruel mais ncessaire de les arracher  leurs
dcevantes illusions.

--Or, continuait-il, notez que je mets tout au mieux et que je suppose
le cas o M. de la Ville-Handry laisserait sa fille libre... En
serait-il ainsi? Evidemment non. Que la comtesse Sarah dcouvre ce soir
que Mlle Henriette, au lieu de s'tre suicide, comme elle croit,
s'est rfugie  l'htel du Louvre,  vingt marches de M. Daniel
Champcey, ds demain elle aura dcid son mari  faire enfermer Mlle
Henriette dans quelque couvent... Pendant un an encore, Mlle
Henriette dpend uniquement du pouvoir paternel, c'est--dire du caprice
et de la haine d'une belle-mre dont elle est la rivale heureuse.

A cette pense que Mlle de la Ville-Handry pouvait de nouveau lui
tre ravie, Daniel sentait tout son sang se figer dans ses veines...

--Et dire, s'cria-t-il, que rien de tout cela ne m'tait venu 
l'esprit...

J'tais fou!... La joie m'avait nou un bandeau sur les yeux!...

Mais le bonhomme, du geste, lui imposa silence, et d'un accent
imprieux:

--Oh! attendez, reprit-il, je ne vous ai pas encore montr le danger le
plus pressant!... Le comte de la Ville-Handry, que vous avez connu cinq
ou six fois millionnaire, est compltement ruin... De tout ce qu'il
possdait, prs, forts, chteaux, valeurs mobilires, titres de rentes,
rien ne lui reste... Son dernier sou, sa dernire motte de terre, on lui
a tout pris... Vous l'avez quitt vivant d'une existence magnifique dans
un htel princier, vous le retrouverez vgtant dans un troisime tage
de cent louis... Vous dire qu'il est entirement dpouill, c'est vous
dire qu'il est condamn, n'est-ce pas?... Le jour est proche, o Sarah
se dbarrassera de lui comme elle a su se dbarrasser de Kergrist, de
Malgat, le pauvre caissier, et des autres... Le moyen est tout trouv.
Dj le nom de M. de la Ville-Handry est compromis, la socit qu'il
avait fonde est  la veille d'une dbcle honteuse, les journaux le
signalent au mpris public... Qu'on l'assigne en dclaration de
faillite, il sera ds le lendemain poursuivi pour banqueroute
frauduleuse... Or, je vous le demande, le comte est-il homme  survivre
au dshonneur mme immrit?...

Depuis un moment, Mlle Henriette ne comprimait qu' grand peine ses
sanglots; ils clatrent sur cette menace affreuse.

--Ah! monsieur, s'cria-t-elle, vous m'avez trompe!... Vous m'avez jur
que vous rpondiez de la vie de mon pre!...

--Et je vous en rponds encore, mademoiselle... Serais-je si tranquille,
si je n'tais sr que Sarah n'est pas prte encore...

En proie  une agitation convulsive, Daniel s'tait dress:

--N'importe!... interrompit-il, rflchir en un si extrme pril,
calculer, attendre, serait un crime!... Venez, monsieur, venez!...

--O? malheureux!

--Eh! le sais-je!... Au parquet, chez le comte, chez un avocat qui nous
conseillera... Il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose 
tenter.

Le vieux brocanteur ne bougeait pas...

--Pauvre honnte homme! fit-il, d'un ton d'amre ironie, que dirons-nous
au procureur imprial?... Que Sarah Brandon a rendu fou d'amour un
vieillard, le comte de la Ville-Handry?... Ce n'est pas un crime;
qu'elle s'est fait pouser? C'tait son droit. Que le comte s'est lanc
dans l'industrie?... Elle s'y opposait. Qu'il n'entendait rien de rien
aux affaires?... Elle n'en pouvait mais... Qu'il a t tromp, dup et
finalement ruin en deux ans?... Elle se trouve en apparence ruine du
mme coup. Qu'il a eu recours, pour retarder la catastrophe,  des
expdients que la loi rprouve?... Elle le regrette. Qu'il ne supportera
pas la fltrissure d'une condamnation?... Elle ne saurait qu'y faire...
Sarah, qui le lendemain des... dtournements de Malgat, a su se
justifier, saurait cette fois encore dmontrer son innocence!...

--Mais le comte, monsieur, le comte!... Si nous l'allions trouver!...

--M. de la Ville-Handry nous rpondrait... Mais non, vous verrez demain
ce qu'il vous dira...

Le dcouragement finissait par gagner Daniel.

--Que faire, donc! murmura-t-il.

--Attendre d'avoir en main assez de preuves pour craser d'un seul coup
la comtesse Sarah, Tom et mistress Brian...

--Soit!... Mais o les prendre ces preuves?...

Le bonhomme jeta  sa soeur un regard d'intelligence, et souriant d'un
sourire trange:

--J'en ai recueilli quelques-unes, fit-il... Quant aux autres...

--Eh bien?

--Eh bien! cher monsieur Champcey, je ne suis plus en peine de me les
procurer, depuis que je sais que la comtesse Sarah vous aime!

Maintenant Daniel devait comprendre le rle que lui destinait le pre
Ravinet. Cependant il ne protesta pas; il baissa la tte sous le clair
regard de Mlle Henriette, et murmura:

--Je ferai, monsieur, tout ce que vous me conseillerez.

Une exclamation de plaisir chappa au bonhomme, comme s'il et t
dlivr du quelque grosse inquitude.

--Alors, pronona-t-il, ds demain nous entrons en campagne... Mais il
faut que vous sachiez exactement  qui nous avons affaire... Ecoutez-moi
donc:




XXX


Minuit venait de sonner... Mais les malheureux runis dans le petit
salon de l'htel du Louvre ne songeaient gure au sommeil.

Comment, mme, se fussent-ils aperus du vol des heures, quand toutes
leurs facults taient absorbes par les intrts immenses qu'ils
agitaient.

De la lutte qu'ils allaient entreprendre, dpendaient la vie et
l'honneur du comte de la Ville-Handry, le bonheur et l'avenir de Daniel
et de Mlle Henriette.

Et le pre Ravinet et sa soeur avaient dit:

--Pour nous, il s'agit de plus encore.

Le vieux brocanteur attira donc un fauteuil, s'assit et d'une voix un
peu voile:

--La comtesse Sarah, commena-t-il, ne s'appelle pas Sarah Brandon et
elle n'est pas Amricaine.

Elle s'appelle de son vrai nom, du nom qu'elle a port jusqu' l'ge de
seize ans, Ernestine Bergot, et elle est ne  Paris, rue du
Faubourg-Saint-Martin,  deux pas de la barrire... Vous dire, par le
menu, ce que furent les premires annes de Sarah, me serait
difficile... Il est de ces misres et de ces hontes innarrables... Son
enfance serait son excuse, si elle pouvait tre excuse.

Sa mre tait une de ces malheureuses, comme Paris, chaque anne, en
dvore des milliers, venues de leur province en souliers ferrs, qu'on
rencontre six mois plus tard coiffes de plumes, et qui tchent de
gagner le plus gaiement possible l'invitable hpital.

Celle-ci n'tait ni meilleure ni pire que les autres.

Ayant eu une fille, elle n'avait eu ni la raison de s'en sparer, ni le
courage, ni, qui sait?... les moyens--de rformer sa vie pour l'lever.

Si bien que la petite grandit  la grce de Dieu, du diable plutt, 
l'aventure, au hasard, bourre de sucreries ou roue de coups, selon la
fortune ou l'humeur, affame souvent, nourrie par la charit des
voisins, quand sa mre, l'oubliant, restait des semaines sans paratre
au logis.

Ds quatre ans, vtue de loques de velours ou de soie, un ruban fan
dans les cheveux mais les pieds nus dans ses souliers percs, enrhume
et barbouille, elle errait dans le quartier,  la faon des chiens
perdus rdant autour des cuisines en plein vent, cherchant dans le
ruisseau des sous dont elle achetait des pommes de terre frites ou des
fruits avaris.

Plus tard, elle tendit le cercle de ses excursions, et elle vagabondait
dans Paris, avec d'autres enfants comme elle, polissonnant le long des
boulevards extrieurs, musant devant les saltimbanques, suivant les
musiciens ambulants, s'exerant  voler aux talages, et le soir,
demandant d'une voix plaintive, aux passants, la petite charit pour son
pauvre papa malade.

Rompue  cette existence, elle tait  douze ans plus maigre qu'un
cotret et verte comme une pomme en juin, avec des coudes pointus et de
longues mains rouges... Mais elle avait d'admirables cheveux blonds, des
dents de jeune chien et de grands yeux effronts...

Et rien qu' la voir s'en aller le nez au vent, impudente et
gouailleuse, coquette sous ses haillons, et se balanant sur les
hanches, on devinait la prcoce coquine de Paris, la soeur du gamin
sinistre, plus perverse mille fois que son frre, et bien autrement
dangereuse.

Dprave, elle l'tait autant que tout Saint-Lazare, ne craignant ni
Dieu ni diable, ni rien ni personne...

C'est--dire, si: elle craignait les sergents de ville.

Ne leur devait-elle pas les seules notions de morale qu'elle possdt.

On et d'ailleurs perdu ses peines  lui parler de devoir ou de vertu;
ces mots n'eussent rien dit  son imagination, elle ne les connaissait
pas plus que l'ide abstraite qu'ils reprsentent.

Un jour, cependant, sa mre qui, depuis plusieurs mois, en avait fait sa
servante, sa mre eut une louable inspiration.

Se trouvant en fonds, elle la renippa de la tte aux pieds, lui acheta
une manire de trousseau et russit  la caser chez une couturire, en
qualit d'apprentie au pair.

Mais il tait trop tard...

Toute contrainte devait tre insupportable  cette nature vagabonde...
L'ordre et la rgularit de la maison o on l'avait place lui firent
horreur... Rester assise des journes entires, une aiguille  la main,
lui parut un supplice pire que la mort... Enfin, elle se trouva gne
dans le bien-tre qu'on lui imposait, comme un sauvage dans des bottes
troites.

Si bien que ds la fin de la premire semaine, elle s'enfuit de chez la
couturire en volant une centaine de francs.

Tandis qu'ils durrent, elle vagua dans Paris... Lorsqu'ils furent
puiss et qu'elle eut faim, elle revint chez sa mre...

Seulement sa mre avait dmnag, et on ne savait ce qu'elle tait
devenue. Elle la chercha et ne la retrouva pas.

Une autre et t dsespre. Elle, non. Le jour mme elle entra comme
bonne dans une crmerie. Chasse, elle trouva une autre place de laveuse
de vaisselle chez un restaurateur de barrire... Renvoye encore, elle
servit dans deux ou trois autres tablissements du plus bas tage; puis,
finalement, dgote, elle rsolut de ne plus rien faire...

C'tait fini, elle roulait  l'got, elle allait tre perdue avant
d'tre femme, comme ces fruits qui bien avant leur maturit se
pourrissent et tombent, quand l'homme se trouva qui devait l'armer pour
la lutte, et faire de la sclrate vulgaire le monstre de perversit que
vous connaissez...

Brusquement, le pre Ravinet s'arrta, et s'adressant  Daniel:

--N'allez pas croire, monsieur Champcey, fit-il, que je vous donne l
des dtails imaginaires... J'ai dpens cinq ans de ma vie 
reconstituer le pass de Sarah Brandon... Cinq ans, pendant lesquels je
suis all de porte en porte, qutant des renseignements... Un
brocanteur, cela pntre partout sans veiller les soupons... Et de
tout ce que je vous dis l, des tmoins existent encore, que
j'appellerai et qui parleront quand il s'agira de constater l'identit
de la comtesse Sarah...

Daniel ne rpondit pas.

De mme que Mlle Henriette, de mme que Mme Bertolle en ce moment,
il subissait l'ascendant extraordinaire du vieux brocanteur...

Et lui, aprs s'tre recueilli quelques minutes, reprit:

--L'homme qui recueillit Sarah tait un vieil artiste allemand; peintre
et musicien d'un rare talent, un maniaque, m'a-t-on dit, mais  coup sr
un digne et excellent homme.

Un matin d'hiver, pendant qu'il travaillait dans son atelier, il fut
frapp par le timbre trange d'une voix de femme, qui chantait dans la
cour de la maison une mlodie populaire.

S'tant mis  la fentre, il fit signe  la chanteuse de monter.

C'tait Sarah... elle obit.

Souvent le digne Allemand a racont le sentiment de compassion profonde
qui lui serra le coeur, quand il vit entrer dans son atelier cette grande
fille de quatorze ans, une enfant, dj fltrie par le vice, maigre
comme la faim et grelottant sous une mince robe d'indienne.

Mais il fut en mme temps bloui des promesses de sa beaut, des pures
sonorits de sa voix que rien n'avait pu altrer, et de la surprenante
intelligence de sa physionomie.

Il la devina... il la vit par la pense, telle qu'elle serait  vingt
ans.

Alors il lui demanda comment elle en tait rduite  chanter dans les
cours, qui elle tait, o demeuraient ses parents et ce qu'ils
faisaient.

Et quand elle lui et rpondu qu'elle tait seule au monde, ne dpendant
que de sa volont:

--Eh bien! lui dit-il, si tu veux rester ici, je t'adopte, tu seras ma
fille, je ferai de toi une artiste de gnie!...

L'atelier tait tide; il faisait un froid noir au dehors; Sarah tait
sans asile et  jeun depuis vingt-quatre heures... Elle accepta.

Elle accepta, ne pouvant croire en sa perversit prcoce, que ce vieux
homme n'et pas d'autres intentions que celles qu'il disait.

Elle se trompait... Rencontrant une organisation incomparable, il ne
songeait qu' en faire jaillir un prodige qui tonnerait le monde. Et il
se consacra tout entier  sa protge, avec l'ardeur enthousiaste de
l'artiste et la passion jalouse de l'amateur...

C'tait cependant une rude tche qu'il entreprenait l... Sarah ne
savait mme pas lire... Hors le mal, elle ignorait tout...

Comment le vieil Allemand s'y prit-il pour retenir prs de lui cette
indomptable vagabonde, pour l'assouplir  ses volonts et la plier 
ses leons?... Ce fut longtemps, pour moi, un problme.

Des gens, qui ont t leurs voisins, m'ont assur qu'il la menait
durement,  l'exemple de ce matre de chapelle brutal qui battait comme
pltre la Saint-Huberty... Mais il n'y avait ni coups ni menaces
capables de dompter Sarah...

Un ami du bonhomme m'a donn le mot de l'nigme.

Le vieil artiste avait veill l'orgueil dans l'me de Sarah... Il avait
allum en elle une ambition dmesure et les plus furieuses
convoitises... Il l'enivrait d'esprances feriques...

--Suis mes conseils, avait-il coutume de lui dire, et  vingt ans tu
seras reine... reine de par la beaut, l'esprit et le gnie... Etudie,
et le jour viendra o, cantatrice adore, tu t'en iras  travers
l'Europe, de capitale en capitale, partout fte, acclame, glorifie...
Travaille, et la fortune te viendra avec la gloire, immense, surpassant
tous les rves, les plus beaux quipages seront pour toi, pour toi les
diamants les plus merveilleux, tu puiseras  des coffres inpuisables,
tu auras le monde  tes pieds, et tu verras toutes les femmes blmir de
rage et de jalousie, pendant que les plus nobles parmi les hommes, et
les plus riches, mendieront un de tes regards, et se battront pour un de
tes sourires... Mais il faut travailler et tudier...

Sarah travaillait, en effet, et tudiait avec une pre obstination qui
disait sa foi aux promesses de son vieux matre et  quel point il avait
t bien inspir en l'attaquant par la vanit.

Les rebutantes difficults d'une ducation commence si tard l'avaient
bien fait hsiter d'abord, mais ses tonnantes aptitudes n'avaient pas
tard  se dvelopper, et bientt ses progrs parurent tenir du miracle.

C'est qu'aussi, avec sa prompte intelligence, elle eut vite discern sa
profonde ignorance du monde. Elle comprit que la socit n'tait pas
uniquement compose, ainsi qu'elle le pensait, de gens semblables 
ceux qu'elle avait frquente. Elle sentit, par exemple, ce dont elle ne
se doutait pas, que mademoiselle sa mre, les amis et les amies de
mademoiselle sa mre, n'taient que de misrables exceptions, fltries
par l'opinion de l'immense majorit.

Enfin elle apprit  connatre l'arbre du bien, elle qui n'avait encore
got que les fruits de l'arbre du mal...

C'est dire avec quelle avide curiosit elle recueillait les rcits et
jusqu'aux moindres paroles de son vieux professeur.

Il avait longtemps couru le monde, le vieil original, et l'avait observ
 tous les degrs de l'chelle sociale. Il avait t un des artistes
aims de la cour de Vienne, il avait eu plusieurs opras reprsents en
Italie, il avait frquent la plus haute socit de Paris.

Et le soir, aprs son dner, tout en savourant son caf, les pieds sur
les chents, sa longue pipe aux dents, il aimait  s'oublier parmi les
souvenirs de sa jeunesse.

Il disait les splendeurs de la cour, la beaut des femmes et la
magnificence des toilettes, les intrigues qu'il avait vues s'agiter
autour de lui, quels hommes avaient t ses amis, le nom des personnes
dont il avait fait le portrait, les moeurs et les rivalits des
coulisses, et quelles chanteuses avaient interprt ses oeuvres...

Voil comment, aprs deux annes, le plus subtil observateur n'et pas
reconnu la maigre et cynique vagabonde des barrires, en cette frache
jeune fille aux beaux yeux tremblants, et au maintien si modeste, qu'on
appelait, dans la maison, la jolie artiste du cinquime.

Et, cependant, ce changement n'tait que surface.

Sarah, lorsque le brave Allemand la recueillit, tait dj trop
profondment corrompue pour pouvoir tre renouvele.

Il crut infuser son honntet dans les veines de sa protge, il ne
russit qu' lui inoculer un vice nouveau: l'hypocrisie.

L'me resta de boue, et toutes les sductions dont elle fut pare,
devinrent autant de perfides amorces, pareilles  ces fleurs admirables
qui s'panouissent sur les cloaques sans fond o les imprudents trouvent
une mort affreuse.

Cependant Sarah n'avait pas encore sur elle-mme cette puissance qu'elle
devait acqurir plus tard, et au bout de deux ans elle se sentit
touffer dans cette atmosphre paisible; la nostalgie du mal la prenait.

Comme elle tait dj musicienne passable, et que sa voix assouplie par
l'tude avait acquis un incomparable clat, elle pressa son vieux matre
de lui chercher un engagement dans quelque thtre.

Il refusa d'un ton qui ne permettait pas d'esprer qu'il revint sur son
refus.

Il voulait pour son lve un de ces dbuts qui sont une apothose, et il
avait dcid, il le lui dit, qu'elle ne paratrait pas en public avant
d'avoir atteint l'apoge de ses moyens et de ses talents, c'est--dire
avant l'ge de dix-neuf ou vingt ans.

C'tait trois ou quatre ans  attendre... autant de sicles.

A une autre poque, Sarah n'et pas eu dix secondes d'hsitation; elle
se ft enfuie...

Mais l'ducation avait modifi ses ides... Elle tait capable,
dsormais, de rflexions et de calcul... Elle se demanda o elle irait,
seule, sans argent, sans amis, ce qu'elle ferait et ce qu'elle
deviendrait.

Ce n'est pas que la dbauche lui ft peur, mais la misre--et elle la
connaissait--l'pouvantait.

Quand elle songeait  l'existence de sa mre, longue suite de nuits
d'orgie et de jours sans pain,  cette vie de dtresse et d'opprobre,
dpendant du caprice d'un drle ou du soupon d'un policier, Sarah
sentait une sueur glace perler le long de ses tempes.

Elle dsirait, d'une ardeur passionne, sa libert, mais elle ne la
voulait pas sans la fortune... Le vice l'attirait irrsistiblement, mais
le vice fastueux, impudent, qui roule voiture et clabousse ces
imbciles d'honntes femmes, que la foule envie et que les lches
saluent...

Elle resta donc et continua ses tudes.

Peut-tre, malgr tout, en dpit d'elle-mme et de ses excrables
instincts, Sarah serait-elle devenue une grande cantatrice si le vieil
Allemand ne lui avait pas t enlev par un lamentable accident.

Par une belle aprs-midi d'avril, la premire du printemps, il fumait sa
pipe  la fentre, quand au bruit d'une rixe dans la rue, il se pencha
vivement...

La barre d'appui se rompit, il essaya vainement de se retenir... et
prcipit de son cinquime tage sur le pav, il se tua raide...

J'ai eu entre les mains le rapport du commissaire de police charg de
l'enqute.

Il y est dit que cet accident tait invitable, et que s'il n'tait pas
survenu plus tt, cela tenait  ce que personne, pendant la mauvaise
saison, ne s'tait mis  la fentre... Les moulures de fonte de l'appui
taient casses net en deux endroits, et depuis si longtemps qu'il y
avait une paisse couche de rouille  chaque cassure... De plus, la
rampe de bois se trouvait compltement descelle, le pltre qui la
retenait ayant t miett par les froids de l'hiver...

Daniel et Mlle Henriette taient devenus fort ples... Le mme
effroyable soupon clatait dans leur esprit.

--Ah! c'est Sarah! s'crirent-ils ensemble, c'est Sarah qui avait bris
et descell le balcon, et qui depuis des mois piait la chute et la mort
de son bienfaiteur.

Le pre Ravinet hocha la tte.

--Je n'ai point dit cela, pronona-t-il, et il me serait en tout cas
impossible d'administrer des preuves,--j'entends des preuves
irrcusables de ce crime atroce.

Le positif, c'est que personne ne souponna Sarah. Elle parut
dsespre, et tout le monde la plaignit sincrement.

Ne se trouvait-elle pas ruine par ce malheur!...

Le vieil artiste n'avait pris aucune disposition testamentaire... Ses
parents, il en avait  Paris, ne tardrent pas  envahir son
appartement, et leur premier soin fut de congdier Sarah, aprs avoir
visit son bagage, et non sans lui donner  entendre qu'elle devait
s'estimer heureuse qu'on lui laisst emporter ce qu'elle disait tenir de
la munificence du dfunt.

Cependant la succession ne fut pas ce qu'espraient les hritiers...
Sachant leur vieux parent  l'aise et de gots modestes, ils espraient
trouver dans son secrtaire de notables conomies en espces... Point.
Il n'y dcouvrirent qu'un titre de rente de huit mille francs et onze
louis dans un tiroir.

Ah! j'ai longtemps cherch ce qu'taient devenus l'argent comptant et
les valeurs au porteur du vieil artiste... car il devait en avoir,
c'tait la conviction de ses amis.

Savez-vous ce que j'ai dcouvert aprs des investigations inoues?... Ce
n'est rien et c'est norme.

Ayant obtenu la communication des livres de dpt de la Caisse
d'pargne, j'y ai vu que le 17 avril 185... c'est--dire cinq jours
aprs la mort du pauvre Allemand, une certaine Ernestine Bergot avait
vers une somme de quinze cents francs...

--Vous le voyez donc! s'cria Daniel, lasse de vivre prs de ce
vieillard  qui elle devait tout, elle l'a assassin pour se procurer de
l'argent...

Mais le vieux brocanteur, comme s'il n'et pas entendu, poursuivait:

--Ce que fit Sarah pendant ses trois premiers mois de libert, je
l'ignore... Si elle alla s'installer dans un htel meubl, elle y donna
un autre nom que le sien... Un employ de la prfecture, grand amateur
de curiosits, et  qui j'ai fait faire plus d'un bon march, a fait
consulter pour moi les registres des garnis pendant les mois d'avril, de
mai, de juin et de juillet 185... On n'y a point trouv le nom
d'Ernestine Bergot...

Ce dont je suis  peu prs certain, cependant, c'est qu'elle songea au
thtre. Un des anciens secrtaires du Thtre Lyrique m'a dit se
souvenir parfaitement d'une certaine Ernestine, belle  tonner
l'imagination, qui  deux ou trois reprises vint solliciter une
audition.

Si on l'vina c'est que ses prtentions taient exorbitantes jusqu'au
grotesque. Et cela devait tre, car elle avait la tte pleine encore des
rveries ambitieuses de son vieux professeur.

Ce n'est donc qu' la fin de l't de cette mme anne que je retrouve
la trace positive de Sarah. Elle habitait alors au haut de la rue
Pigalle, avec un jeune peintre, d'un grand talent et trs-riche, nomm
Thodore de Planix.

L'aimait-elle?... Les amis de cet infortun jeune homme m'ont assur que
non.

Mais il l'adorait, lui, d'une passion folle, et il en tait jaloux au
point de tomber dans des accs de dsespoir ds qu'elle sortait seule
une heure.

Souvent elle se plaignait d'un amour qui restreignait sa chre libert,
et cependant elle patientait, quand la destine jeta sur son chemin
Maxime de Brvan...

Au nom du misrable acharn  leur perte, et dont le succs avait tenu 
si peu, Daniel et Mlle Henriette tressaillirent et changrent un
regard enflamm.

Mais le pre Ravinet ne leur laissa pas le temps de le questionner, et
froidement, comme s'il et lu un rapport, il poursuivit:

--Il y avait alors plusieurs annes dj que Justin Chevassat, sorti du
bagne, s'tait improvis gentilhomme et promenait, la tte haute, ce nom
sonore de Maxime de Brvan.

Qu'il et russi  se faufiler dans le monde de la haute vie, qu'il se
ft ouvert les portes de beaucoup de salons qui passent pour exclusifs,
c'est ce qui ne saurait surprendre  une poque o l'impudence tient
lieu de tout.

Dans une socit dont la devise, et pour cause, parat tre: Tolrance
et discrtion, o le premier venu est accept sans contrle pour ce
qu'il dit et parat tre, Justin Chevassat devait russir.

Il russit d'autant plus srement qu'avant de se lancer il avait bien
pris toutes ses prcautions, pareil  ces malfaiteurs qui ne
s'aventurent jamais sans un passeport d'autant mieux en rgle qu'ils
l'ont fabriqu eux-mmes.

Son pass lui avait enseign la prudence... Un pass accident... moins
que celui de Sarah, cependant, et que j'ai eu moins de peine 
reconstituer.

Les parents de Justin, les poux Chevassat, actuellement concierges, 23,
rue de la Grange-Batelire, taient tablis, il y a quelque trente-huit
ou quarante ans, tout au haut du Faubourg-Saint-Honor.

Ils tenaient un trs-modeste tablissement, moiti dbit de vins, moiti
gargote, frquent surtout par les domestiques du quartier.

C'tait de ces gens de moralit indcise et de principes faciles, comme
il y en a trop, honntes, tant qu'il n'est pas de leur intrt ou que
l'occasion ne s'est pas prsente de cesser de l'tre.

Leur commerce prosprant, ils n'taient pas malhonntes... et si
quelqu'une de leurs pratiques oubliait chez eux son porte-monnaie, ils
ne manquaient pas de le lui rendre.

Le mari avait vingt-quatre ans et la femme dix-neuf, quand,  leur
grande joie, un fils leur naquit.

Ce fut une fte, dans la boutique, et le nouveau-n fut baptis sous le
prnom de Justin, qui tait celui de son parrain, lequel n'tait pas un
moindre personnage que le propre valet de chambre du marquis de Brvan.

Mais avoir un fils est la moindre des choses... L'lever jusqu' sept ou
huit ans, n'est rien... Le difficile est de lui donner une belle
ducation qui lui assure une situation dans le monde.

C'est  quoi, dsormais, pensrent incessamment les poux Chevassat.

Ces niais, qui avaient un tablissement qui leur rapportait plus que de
quoi vivre, o ils devaient avec le temps raliser une petite fortune,
ne se dirent pas que l'agrandir pour le laisser plus tard  leur fils,
serait le meilleur et le plus sage pour eux et pour lui.

Non. Ils se jurrent de sacrifier leurs conomies, de se priver mme du
ncessaire pour faire de leur Justin un homme au-dessus de ses parents,
un beau monsieur...

Et quel monsieur!... La mre le rvait commis d'agent de change, ou
clerc de notaire pour le moins... Le pre aimait  se le reprsenter
employ du gouvernement, titulaire de quelqu'une de ces places
brillantes et envies, o, aprs vingt-cinq ans de services, on atteint
un maximum de trois mille deux cents francs par an.

Le rsultat de ces vises ambitieuses fut que ds l'ge de neuf ans le
jeune Justin fut envoy au collge de Versailles.

Il s'y comporta juste assez mal pour se trouver toujours sur le point
d'tre chass sans cependant l'tre jamais.

Cela touchait peu les poux Chevassat. Ils s'taient si bien accoutums
 considrer leur fils comme d'une essence suprieure, que jamais il ne
put leur entrer dans l'esprit qu'il ne ft pas le premier, le meilleur
et le plus remarquable lve du collge.

Si les notes de Justin taient mauvaises--et elles l'taient toujours,
ils accusaient les professeurs de lui en vouloir. S'il n'avait pas de
prix  la fin de l'anne--et il n'en avait jamais, ils ne savaient
quelle fte lui faire pour le consoler de l'injustice criante dont il
tait victime.

Les consquences de ce systme se devinent.

A quatorze ans, Justin tenait en mpris profond ses parents, les
traitait comme des valets et rougissait d'eux au point de dfendre  sa
mre de le venir voir au parloir.

Lorsqu'il venait en vacances, il se ft fait couper le bras plutt que
d'aider son pre et de verser un verre de vin  un client, et mme il
fuyait la maison sous prtexte que l'odeur de gargote lui donnait des
nauses...

C'est ainsi qu'il atteignit dix-sept ans... Ses tudes n'taient pas
termines, mais comme il s'ennuyait au collge, il dclara qu'il n'y
voulait plus retourner, et n'y retourna plus.

Son pre, bien timidement, lui ayant demand ce qu'il se proposait de
faire, il haussa les paules pour toute rponse.

Ce qu'il fit? Rien. Il battit le pav de Paris...

S'habiller  la dernire mode, se promener le cure-dent  la bouche
devant les restaurants en renom, se poser en fils de famille dans le
quartier Latin, louer une voiture qu'il conduisait lui-mme, ayant  ses
cts, les bras croiss, un domestique de louage, tel tait l'emploi de
ses journes.

Les nuits, il les passait au jeu... et quand il perdait, le tiroir de la
gargote paternelle tait l.

Ses parents lui avaient lou et confortablement meubl un petit
appartement dans leur maison, et ils s'efforaient de l'y retenir par
des prodiges de servilit, dlaissant leurs affaires pour tre toujours
 ses ordres...

Ce qui ne l'empchait pas de parler continuellement d'aller habiter
ailleurs, ne pouvant, disait-il, donner rendez-vous  ses amis dans une
maison o son nom se lisait sur l'enseigne d'un tablissement de dernier
ordre.

tre le fils d'un gargotier et s'appeler Chevassat!... cela le
dsesprait...

Des chagrins plus srieux devaient lui venir, aprs deux ans de cette
fastueuse existence.

Un beau matin qu'il avait besoin, prtendit-il, de vingt-cinq louis, ses
parents lui apprirent les larmes aux yeux qu'ils n'avaient pas
vingt-cinq francs chez eux, qu'ils taient  bout de ressources, que la
veille il leur avait t impossible de payer un billet, qu'ils allaient
tre poursuivis et que la faillite tait imminente.

Ils ne reprochaient pas  Justin d'avoir dvor leurs conomies, oh!
non, certes, ils lui demandaient au contraire pardon de n'en avoir plus
 lui prodiguer... Et ce n'est qu'en tremblant qu'ils se hasardrent 
lui dire, que peut-tre il ferait bien de songer  travailler...

Lui, froidement rpondit qu'il rflchirait, qu'il verrait... mais qu'il
lui fallait ses cinq cents francs... Et il les eut. Son pre et sa mre
avaient encore leur montre et quelques bijoux, et le Mont-de-Pit
n'tait pas loin.

Cependant il comprit que la caisse qu'il croyait inpuisable tait
puise, et que dornavant son gousset resterait vide s'il ne trouvait
quelque moyen de le remplir lui-mme.

Il se mit donc en qute d'un emploi, et son parrain, le valet de
chambre, lui en dcouvrit un, chez un banquier qui cherchait un employ
sr, un jeune homme qu'il dresserait, pour lui confier plus tard le
maniement de ses fonds...

La voix du pre Ravinet, sur ces derniers mots, s'altra si sensiblement
que d'un commun mouvement Daniel et Mlle Henriette lui demandrent:

--Qu'avez-vous, monsieur?

Ce ne fut pas lui qui rpondit, mais sa soeur, madame Bertolle.

--Mon frre n'a rien, pronona-t-elle, en lui adressant un regard
d'encouragement.

--Je n'ai rien, en effet, rpta le bonhomme, comme un cho.

Puis, faisant un effort:

--Tel vous connaissez Maxime de Brvan, continua-t-il, tel tait  vingt
ans Justin Chevassat: profondment dissimul, d'un gosme froce, rong
de vanit, enfin, dvor de convoitises et capable de tout pour les
assouvir.

L'ide de s'enrichir trs-vite par quelque grand coup tait dj si
profondment enracine dans son esprit, qu'elle lui donna la force,
inoue  son ge, de changer, du jour au lendemain, ses habitudes et son
existence.

Ce paresseux, ce prodigue, ce joueur, se leva matin, travailla dix
heures par jour et devint le modle des employs.

Il s'tait promis de s'insinuer dans les bonnes grces de son patron et
de le gagner, il y russit en jouant en hypocrite consomm une
merveilleuse comdie.

Il y russit  ce point que deux ans aprs son entre dans la maison, il
tait lev  un poste o il se trouvait avoir en maniement de l'argent
et des titres...

Ceci se passait avant tous ces... sinistres qui, depuis une douzaine
d'annes, ont valu aux gardiens de l'argent d'autrui une si dplorable
renomme.

Qu'un caissier maintenant dcampe en emportant les fonds confis  son
honneur, c'est un fait si commun, que nul ne songe  s'en tonner. Pour
que le public blas s'meuve, il faut que la somme enleve atteigne un
chiffre fabuleux, qu'il s'agisse de deux ou trois millions, par exemple.
Et, en ce cas, ce n'est pas toujours au vol que l'intrt s'attache.

Au temps dont je vous parle, la fuite d'un caissier tait un scandale
fort rare.

Les compagnies financires et les banquiers ne comptaient pas encore au
nombre de leurs risques celui d'tre dvaliss par leurs employs.

Quand on avait remis la clef de son coffre-fort  un garon dont on
connaissait la famille et la vie, on dormait sur les deux oreilles.

Le patron de Justin Chevassat dormait ainsi depuis dix mois, quand un
dimanche il eut besoin de certaines pices de comptabilit qu'il savait
enfermes dans un des tiroirs du bureau de Justin.

Faire courir aprs son employ pour qu'il remt la clef, lui parut
chanceux; il envoya simplement chercher un serrurier qui ouvrit le
tiroir.

Et la premire chose qui sauta aux yeux du banquier fut une traite
signe de son nom, et qu'on et jur signe par lui...

Oui, positivement, c'tait sa signature, il la reconnaissait... et si on
la lui et prsente, c'est  peine s'il et os n'y pas faire honneur.

Et cependant il tait sr, moralement et physiquement sr, que ce
n'tait pas, que ce ne pouvait pas tre lui qui avait trac sur cette
traite son nom et son paraphe hardi et compliqu.

A sa stupeur premire, un sentiment de poignante inquitude succda. Il
fit forcer les autres tiroirs, chercha, fouilla, et ne tarda pas 
dcouvrir tous les lments d'une audacieuse escroquerie, admirablement
conue et combine, pour lui enlever d'un seul coup de filet un million
ou douze cent mille francs....

Un mois de confiance de plus et il allait tre  demi ruin.

Son employ de prdilection tait un misrable, un faussaire d'une
effrayante habilet.

Sur l'heure, il envoya chercher le commissaire de police, et le
lendemain, le lundi, lorsque Justin Chevassat arriva comme d'habitude,
il fut arrt.

A cette tentative avorte, se bornait, pensait-on, le crime de Justin.
On se trompait. Une minutieuse vrification des critures rvla
promptement bien d'autres mfaits.

On acquit la preuve que, le surlendemain mme du jour o il avait reu
de son patron un poste de confiance, ce malheureux avait vol cinq mille
francs et masqu son vol par un faux.

Et depuis, il ne s'tait pas coul de semaine sans qu'il s'empart de
quelque somme plus ou moins importante, variant de deux mille  dix
mille francs... Et toutes ces soustractions taient dissimules par des
fabrications d'critures si habiles qu'il avait t une fois malade et
suppl pendant quinze jours et qu'on ne s'tait aperu de rien.

Bref, le total de ses dtournements s'levait au chiffre de cent
soixante-quatorze mille francs.

Qu'en avait-il fait?... C'est ce que tout d'abord lui demanda le juge
d'instruction. Il rpondit qu'il ne lui en restait plus un centime.

Ses explications et ses excuses furent celles de tous ceux qu'on prend
la main dans le sac, excuses et explications banales.

Nul,  l'entendre, n'tait plus innocent que lui, encore qu'il dt
paratre bien coupable. Il en tait de lui, jurait-il, comme de
l'imprudent qui s'est laiss saisir le bout du doigt par l'engrenage
d'une machine. Sa seule faute tait d'avoir voulu spculer  la Bourse.
Son patron spculait bien! Ayant perdu, tremblant pour sa place s'il ne
payait pas ses diffrences, la fatale inspiration lui tait venue de
puiser  sa caisse... De ce moment, il n'avait plus eu qu'une ide fixe:
rendre ce qu'il avait pris... S'il avait jou de nouveau, c'tait par
excs d'honntet, et parce qu'il esprait toujours gagner de quoi
restituer... mais une dveine extraordinaire l'avait poursuivi. Si bien
que, voyant le dficit se creuser de plus en plus, assailli de terreurs
et de remords, il tait devenu comme fou, et n'avait plus gard de
mesure...

Il appuyait beaucoup sur cette circonstance attnuante que ces cent
soixante-quatorze mille francs avaient t intgralement perdus  la
Bourse, et qu'il se ft considr comme le dernier des coquins s'il en
et dtourn la moindre portion pour ses besoins personnels.

Le malheur est que les fausses traites trouves dans ses tiroirs
rendaient peu admissible ce systme de dfense.

Persuad que les sommes voles n'avaient point t dissipes, le juge
d'instruction souponna les parents de l'accus de les recler. Il les
interrogea, et recueillit contre eux assez de charges pour signer leur
arrestation. Mais il fut oblig de les relcher plus tard, faute de
preuves suffisantes, et Justin Chevassat fut seul traduit devant la cour
d'assises.

Son cas tait grave, mais il eut la chance de choisir un jeune avocat
qui inaugura en cette affaire un genre de dfense souvent imit depuis.

Il ne perdit point ses peines  essayer de justifier son client; il
accusa carrment le banquier... Etait-ce bien un homme sens, disait-il,
celui qui confiait des sommes si considrables  un employ si jeune!...
N'tait-ce pas l'exposer  des tentations trop fortes, le provoquer en
quelque sorte au vol! Comment ce banquier ne vrifiait-il pas plus
attentivement ses livres!... Qu'tait-ce que cette maison o un caissier
pouvait en dix mois dtourner cent soixante-quatorze mille francs sans
qu'on s'en apert!... Enfin, que penser d'un patron qui donnait  ses
commis le scandaleux exemple des immorales oprations de Bourse!...

Justin Chevassat en fut quitte pour vingt ans de travaux forcs.

Ce qu'il fut au bagne, vous pouvez l'imaginer maintenant que vous le
connaissez. Il y ralisa le type ignoble du bon forat grim de
repentirs hypocrites, se mnageant des protections  force d'abjections
et de bassesses.

Cette conduite ne manquait pas d'adresse, puisque, au bout de trois ans
et dix mois, il fut graci.

Mais ce temps n'avait pas t perdu pour lui. Au contact des plus vils
coquins, ses excrables instincts s'taient panouis, sa sclratesse
s'tait trempe d'une trempe plus solide, il s'tait complt, en un
mot.

Et pendant qu'il tranait la jambe sous le gourdin du garde-chiourme, il
arrtait et mrissait pour l'avenir un plan dont il ne s'carta pas.

Il rvait au moyen de s'incarner dans un personnage nouveau, sous lequel
jamais on n'irait chercher l'ancien.

Comment il s'y prit, je puis vous le dire:

Par son parrain le valet de chambre, mort avant sa condamnation, Justin
Chevassat connaissait jusqu'en ses moindres dtails l'histoire de la
famille de Brvan.

C'tait une histoire bien triste. Le vieux marquis tait mort
insolvable, aprs avoir perdu ses cinq fils, qui taient alls chercher
la fortune  l'tranger...

Cette noble famille tant teinte, Justin se dit qu'il la continuerait.

Il savait que les Brvan taient originaires du Maine, qu'ils avaient eu
autrefois des proprits immenses aux environs du Mans, et qu'ils n'y
avaient pas paru depuis plus de vingt ans.

Se souviendrait-on encore d'eux dans un pays o ils avaient t
tout-puissants? Assurment oui. Se serait-on assez inquit d'eux pour
savoir au juste ce qu'taient devenus le marquis et ses fils? Evidemment
non.

Tout le plan de Chevassat reposait sur ces calculs...

Libr, il ne s'inquita que de faire perdre ses traces, et quand il se
crut sr d'y tre parvenu, il se rendit au Mans, sous le nom de celui
des fils du marquis dont l'ge se rapprochait le plus du sien.

Qu'il ft bien vritablement Maxime de Brvan, c'est ce dont personne ne
douta une minute. Qui donc et dout, en le voyant racheter, moyennant
quatre-vingt mille francs, l'ancienne maison de Brvan, une sorte de
ruine  peine habitable, et une petite mtairie qui en dpendait?

Car il poussa jusqu' ce point le soin de son rle. Et il paya comptant,
prouvant ainsi, pour moi, que le juge d'instruction ne s'tait point
tromp, et que les Chevassat taient rellement les complices de leur
fils.

Et il eut la constance d'habiter quatre ans sa petite proprit,
s'exerant  la vie de gentilhomme campagnard, reu  bras ouverts par
la noblesse des environs, se crant des amis, des relations, des appuis,
s'incarnant de plus en plus en Maxime de Brvan...

Quel but poursuivait-il  cette poque? J'ai toujours suppos qu'il
esprait se marier richement et consolider ainsi dfinitivement sa
situation... Et cet espoir fut bien prs de se raliser...

Il tait sur le point d'pouser une jeune fille du Mans, qui lui et
apport cinq cent mille francs de dot, les bans allaient tre publis,
quand tout  coup le mariage fut rompu... on n'a jamais bien su
pourquoi.

Ce qui est certain, c'est qu'il en conut un si vif dpit qu'il vendit
sa proprit et quitta le pays...

Et il habitait Paris depuis trois ans... plus Maxime de Brvan que
jamais, quand il rencontra Sarah Brandon.

Il y avait plus de trois heures que le pre Ravinet parlait, sa
lassitude devenait manifeste et les cordes de sa voix se dtendaient.

Cependant, c'est en vain que Daniel, Mlle Henriette et Mme
Bertolle elle-mme, joignirent leurs instances pour le dterminer  se
reposer un moment.

--Non, rpondit-il, j'irai jusqu'au bout... Ne faut-il pas que, ds
demain, c'est--dire aujourd'hui mme, M. Champcey soit en mesure
d'agir!...

Il se contenta donc d'avaler quelques gorges de th, que sa soeur venait
de lui servir, et d'un accent plus ferme:

--C'est  un bal travesti, reprit-il, chez un ami de M. de Planix, que
Sarah Brandon--elle n'tait encore que Ernestine Bergot--et Justin
Chevassat, devenu M. de Brvan, se virent pour la premire fois.

Lui demeura bant, bloui de la prestigieuse beaut de cette jeune
femme, et elle fut, elle, singulirement frappe de l'expression de la
physionomie de Maxime.

Peut-tre se devinrent-ils en un regard, peut-tre eurent-ils
l'intuition soudaine de ce qu'ils taient... Toujours est-il qu'ils se
rapprochrent vite, entrans l'un vers l'autre par une instinctive et
irrsistible attraction.

Ils dansrent plusieurs fois ensemble; assis l'un prs de l'autre
pendant le souper, ils causrent longuement; et quand le bal fut fini,
ils s'taient dj promis de se revoir.

Ils se revirent, en effet, et, si ce n'tait pas profaner ce mot
sublime, je dirais qu'ils s'aimrent.

N'taient-ils pas faits pour se comprendre et crs en quelque sorte
l'un pour l'autre, galement corrompus qu'ils taient jusqu'aux
molles, dvors de convoitises semblables, et pareillement dpouills
de tous ces prjugs--comme ils disaient--de justice, de morale et
d'honneur qui enchanent le vulgaire?

Comment l'ide d'associer leurs ambitions, leurs vices et leurs hontes
ne leur serait-elle pas venue, quand ils eurent reconnu qu'ils se
compltaient si merveilleusement!...

C'est qu'en ces premiers jours, sincres en leurs panchements, ils
n'eurent pas de secrets l'un pour l'autre; la passion leur avait arrach
leur masque d'hypocrisie et chacun mettait une sorte de vanit  remuer
devant l'autre toutes les boues de son pass.

Oui, c'est ainsi qu'ils agirent, et je n'en veux pour preuve que la
constance de leur liaison, alors que depuis longtemps ils ont cess de
s'aimer...

Car maintenant ils se hassent... mais ils se craignent. Dix fois ils
ont essay de rompre, dix fois ils ont t forcs de renouer, rivs l'un
 l'autre par une chane bien autrement lourde et infrangible que celle
de Maxime de Brvan au bagne, chane dont chaque anneau est un crime...

Cependant, ils durent d'abord dissimuler... l'argent leur manquait.

En ajoutant  ce qu'elle avait vol lors de la mort de son bienfaiteur
tout ce qu'elle avait tir de M. de Planix, Sarah ne runissait pas plus
d'une quarantaine de mille francs. Ce n'tait pas seulement,
disait-elle, de quoi couvrir les frais d'une installation passable.

Quant  M. de Brvan, si mnager qu'il et t des sommes voles  son
patron, il en avait vu la fin...

Depuis huit ou dix mois, il en tait rduit, pour se soutenir,  toutes
sortes d'expdients prilleux. Il roulait voiture... et plus d'une fois,
cependant, il s'tait estim trs-heureux d'extorquer une pice de vingt
francs  ses parents, qu'il visitait en secret depuis qu'ils avaient
quitt leur gargote pour la loge du n 23 de la rue de la
Grange-Batelire.

Loin donc de pouvoir tre utile  Sarah, c'est avec de vritables
transports de joie qu'il accepta dix mille francs qu'elle lui apporta,
ds qu'elle sut sa dtresse.

--Ah! lui disait-elle souvent, que n'avons-nous la fortune de cet
imbcile de Planix!...

De l  tenter de s'en emparer, de cette fortune tant convoite, il n'y
avait qu'un pas... ils le franchirent...

Pour commencer, Sarah dcida M. de Planix  faire un testament par
lequel il l'instituait sa lgataire universelle.

Comment elle obtint cela de ce garon, jeune, heureux, plein de sant,
sans veiller en lui le plus lger soupon, on s'en tonnerait, si on ne
savait que la passion explique ce qui semble le plus inexplicable.

Ce point obtenu, M. de Brvan se chargea de prsenter dans le cercle que
frquentaient Sarah et M. de Planix, un de ses amis qu'on disait et qui
tait rellement la meilleure lame de Paris, brave garon d'ailleurs,
l'honneur mme, plutt endurant que querelleur, M. de Pont-Avar.

Sans se compromettre, et avec l'infernale adresse dont elle seule est
capable, Sarah fut avec ce brave garon tout juste assez coquette pour
qu'il se crt autoris  lui faire quelque peu la cour... Le soir mme
elle s'en plaignit amrement  M. de Planix et sut si bien intresser sa
vanit et chauffer  blanc sa jalousie, qu' trois jours de l il
s'emportait jusqu' souffleter M. de Pont-Avar, en prsence de dix
personnes.

Une rencontre devenait invitable, et M. de Brvan, en paraissant
vouloir l'empcher, ne fit qu'animer les deux adversaires d'une colre
furieuse.

Le combat eut donc lieu  l'pe, au bois de Vincennes, un samedi
matin...

Et aprs moins d'une minute d'engagement, M. de Planix, atteint d'un
coup droit en pleine poitrine, s'affaissa comme une masse.

On s'approcha... il tait mort. Il n'avait pas encore vingt-sept ans...

Si dlirante fut la joie de Sarah, que c'est  peine si elle,
l'incomparable comdienne, elle parvint  verser, pour le monde,
quelques larmes hypocrites sur le cadavre encore chaud de cet homme qui
l'avait tant aime, et qu'elle avait assassin.

Pendant qu'agenouille prs du lit, elle cachait son visage dans ses
mains, elle ne songeait qu'au testament, qu'elle savait enferm dans le
secrtaire, sous une grande enveloppe scelle d'un large cachet de cire
rouge...

Le jour mme, il fut ouvert et lu par le juge de paix qu'on tait all
qurir pour apposer les scells.

Et alors, vritablement dsespre, Sarah pleura des larmes de rage.

Pris d'une sorte de remords de sa faiblesse, et  un moment o une
absence de Sarah le mettait hors de lui, M. de Planix avait ajout deux
lignes  ses dispositions.

Il disait bien toujours: J'institue pour ma lgataire universelle
Mlle Ernestine Bergot, mais il avait crit plus bas: A la condition
de donner  chacune des deux demoiselles de Planix, mes soeurs, la somme
de cent cinquante mille francs. C'tait cent mille cus  donner, et la
fortune de M. de Planix s'levait  peine  quatre cent mille francs...

Aussi, les premiers mots de Sarah, le soir, en arrivant chez M. de
Brvan, furent:

--Nous sommes vols!... Planix n'est qu'un misrable... Il ne nous
restera pas cent mille francs!...

Ce fut Maxime qui, le premier, prit son parti de cette dception; la
somme lui paraissait encore norme pour un crime sans pril, et il n'en
voulait pas moins, ainsi que c'tait convenu avant, pouser Sarah.

Mais elle rejeta bien loin ses instances, disant que cent mille francs
c'tait  peine le revenu qu'elle rvait, et qu'il fallait attendre.

C'est alors que chez M. de Brvan le joueur se rvla... Il croyait au
jeu, ce misrable; il croyait aux fortunes gagnes par le jeu... Il
avait des systmes pour ne jamais perdre, qu'il disait infaillibles.

Il offrit  Sarah de risquer, pour les dcupler, les cent mille francs,
et elle accepta, sduite par la hardiesse de la proposition.

Ils dcidrent donc qu'ils ne cesseraient de jouer qu'aprs avoir gagn
un million ou perdu tout ce que possdait Sarah, environ cent vingt-cinq
mille francs... Et ils partirent pour Hombourg.

L, pendant un mois, ils menrent une existence enrage, passant dix
heures au jeu, fivreux, haletants, luttant contre la banque avec un
acharnement, et il faut ajouter avec une habilet et un sang-froid
incroyables.

J'ai retrouv un vieux croupier qui se souvient encore d'eux. Par deux
fois, ils en furent  jeter leur dernier billet de mille francs, et leur
gain, un jour de veine, dpassa quatre cent mille francs...

Ce jour-l, Maxime voulut quitter Hombourg... Sarah, qui tenait la
caisse, s'y opposa, rptant sa devise favorite: Tout ou rien.

Ce fut: Rien. La victoire, comme toujours, resta aux gros bataillons, et
un soir les deux complices se retrouvrent dans leur chambre d'htel,
ruins, dcavs, sans un florin, ayant tout vendu, jusqu' leurs montres
et devant une certaine somme  leur htelier...

Ce soir-l, Maxime parlait de se brler la cervelle... Jamais, au
contraire, Sarah n'avait t plus gaie...

Et le lendemain, ds le matin, elle s'habilla et sortit, disant que
c'tait pour une ide qui lui avait pass par la tte, et qu'elle allait
revenir...

Mais elle ne revint pas, et tout le jour, M. de Brvan, dvor
d'angoisses, attendit... A cinq heures, seulement, un commissionnaire
lui apporta une lettre... Il l'ouvrit, trois billets de mille francs
tombrent  ses pieds...

La lettre disait:

     Quand tu recevras ce mot, je serai loin de Hombourg... Ne
     m'attends plus... Voici de quoi regagner Paris... Quand j'aurai
     fait notre fortune tu me reverras.

                                  SARAH.

Maxime, tout d'abord, demeura stupide d'tonnement... Etre ainsi
abandonn, tre lch sans plus de faons, lui, par Sarah!... Il n'en
pouvait revenir.

Mais la colre ne tarda pas  lui monter au cerveau, et en mme temps un
immense dsir de vengeance... Seulement, pour se venger, il s'agissait
de retrouver l'infidle. Qu'tait-elle devenue? O s'tait-elle
rfugie?...

A force de rflchir et de chercher, M. de Brvan se rappela que deux ou
trois fois, depuis que la dveine les poursuivait, il avait aperu Sarah
en grande conversation avec un long et maigre gentleman, d'une
quarantaine d'annes, qui promenait dans les salles de jeu ses favoris
blonds en nageoires, sa distinction raide et son visage ennuy.

Pas de doutes!... Sarah, ruine, devait s'tre laisse facilement
sduire par ce gentleman aux apparences de millionnaire.

O demeurait-il?... A l'htel des Trois-Rois. Maxime y courut...

Malheureusement il arrivait trop tard... Le gentleman tait parti le
matin mme pour Francfort, par le train de dix heures quarante-cinq,
avec une dame d'un certain ge et une jeune personne remarquablement
jolie.

Sr de ne s'tre pas tromp, M. de Brvan partit sur l'heure pour
Francfort, persuad que la radieuse beaut de Sarah le guiderait comme
une toile. Mais il eut beau battre la ville, courir les htels, lasser
tout le monde de ses questions, il ne retrouva pas la trace des
fugitifs.

Et quand le soir, bris de fatigue, il eut regagn sa chambre... il
pleura.

Jamais,  aucun moment de sa vie, il ne s'tait estim si malheureux...
Perdant Sarah, il lui semblait qu'il perdait tout... En cinq mois
qu'avaient dur leurs relations, elle avait pris sur lui un empire si
absolu que, livr  ses seules forces, il se trouvait comme un enfant
gar, sans ides, sans rsolution...

Qu'allait-il devenir, maintenant qu'il n'aurait plus pour l'inspirer et
le soutenir cette femme au gnie fcond en intrigues, dont l'audace
jamais ne se dconcertait, d'une nergie toute-puissante pour le mal?

Sarah, d'ailleurs, l'avait gris de si magnifiques espoirs, elle avait
ouvert  ses convoitises de si prestigieux horizons, qu'il souriait de
piti en songeant  ce qui jadis et combl ses voeux.

Avoir rv quelqu'une de ces sclratesses normes qui enrichissent d'un
coup, et retomber aux mesquines escroqueries d'autrefois... quelle
misre!... Son coeur s'en soulevait de dgot, comme l'estomac de l'homme
qui, aprs avoir flair le fumet des cuisines transcendantes, en est
rduit  revenir dner  son infime gargote...

C'est qu'il savait quels embarras l'attendaient  sa rentre  Paris.
Ses cranciers, inquits par son absence, allaient l'assaillir...
Comment les ferait-il patienter?... O prendrait-il de quoi leur verser
quelques -comptes?... Comment trouverait-il sa vie de chaque jour?...
Toutes ses impostures allaient-elles donc tre perdues?... Sombrerait-il
avant d'avoir saisi cette occasion rebelle de fortune qu'il guettait!...

N'importe, il revint  Paris, tint tte  l'orage, traversa la crise, et
reprit son existence complique d'expdients, associ avec un chevalier
d'industrie comme lui, un certain Fernand de Coralth, russissant, 
force d'adresse,  sauver les apparences et  prserver de tout soupon
le nom qu'il avait vol...

Ah! si les honntes gens savaient tout ce que cache de misres,
d'humiliations et d'angoisses, certaines existences dont le faste
menteur les offusque, ils s'estimeraient bien vengs.

Il est certain qu' cette poque Maxime de Brvan passa par de tristes
quarts d'heure, qu'il regretta plus d'une fois de n'tre pas rest tout
btement honnte homme; c'est si simple... et si habile!

C'est qu'aussi, aprs deux ans, il n'tait pas encore consol du dpart
de Sarah... Souvent, en ses jours de dtresse, il se rappelait sa phrase
d'adieu: Quand j'aurai fait notre fortune, je reviendrai... Certes, il
la croyait bien de force  conqurir des millions, mais quand elle les
tiendrait, se souviendrait-elle de ses promesses?... O tait-elle, que
devenait-elle?...

Sarah habitait alors l'Amrique.

Ce long gentleman blond, cette dame  l'air si respectable qui l'avaient
enleve, n'taient autres que sir Thomas Elgin et mistress Brian.

Qui taient ces gens?... Le temps m'a manqu pour recueillir sur leur
pass des renseignements complets. Ce que je sais, c'est qu'ils taient
de ces aventuriers qu'on rencontre dans les villes d'eaux et de jeux
l't,  Nice,  Monaco ou en Italie l'hiver. Escrocs de bon ton, qui
joignant  une habilet consomme la plus excessive prudence, qu'on
souponne parfois, qu'on ne surprend jamais, et qui doivent  leur
entente de la vie,  l'art qu'ils ont d'tre agrables ou utiles, au
laisser-aller du voyage, enfin, des relations qui tonnent, et souvent
mme d'honorables amitis.

Anglais l'un et l'autre, sir Thom et mistress Brian avaient jusqu'alors
trouv le secret de vivre largement. Mais la vieillesse venait, et ils
commenaient  s'inquiter de l'avenir, quand ils aperurent Sarah.

Ils la devinrent comme elle avait devin Maxime de Brvan, et ils
virent en elle un admirable instrument de fortune.

Si admirable, qu'ils n'hsitrent pas  lui proposer de devenir leur
associe, rsolus  risquer sur elle tout ce qu'ils possdaient,
soixante-dix ou quatre-vingt mille francs.

Tant qu'il lui tait rest un florin  jouer, Sarah n'avait rpondu ni
oui ni non. Ayant tout perdu, elle s'tait mise  la discrtion de
mistress Brian et de sir Elgin moyennant les trois mille francs qu'elle
avait envoys  Maxime.

Ce que ce couple honorable comptait faire d'elle, vous l'avez vu... un
pige  billets de mille francs. Ils savaient bien qu' cette
blouissante beaut, les dupes se viendraient prendre comme les
alouettes au miroir...

Et ne croyez pas cette ide neuve, monsieur Champcey, ni rare...

Dans toutes les capitales de l'Europe, vous trouverez  cette heure de
ces cratures idales que produisent, dans le plus grand monde, des
aventuriers cosmopolites. Elles ont six ou sept ans, de dix-huit 
vingt-cinq, pour enlever  la pointe de leurs oeillades, leur fortune et
celles de leurs cornacs... Et selon l'occasion, leur adresse et le
caprice de la btise humaine, elles pousent un millionnaire ou
finissent patronnes d'un tripot clandestin, ayant autant de chances pour
tomber sur les coussins du carrosse d'un prince, que pour rouler, de
chute en chute, au plus profond des cloaques sociaux.

Sir Elgin et mistress Brian s'taient dit qu'ils exhiberaient Sarah 
Paris, qu'elle pouserait un duc cinq ou six fois millionnaire, et
qu'ils auraient pour leurs peines et soins une cinquantaine de mille
francs de rente  se partager.

Mais pour tenter l'aventure avec de srieuses chances de succs, il
tait indispensable de dpayser cette Parisienne, de lui constituer un
tat civil nouveau, de la styler, de la dresser, de l'exercer au mtier
qu'elle allait faire.

De l, ce voyage et ce long sjour en Amrique.

Le hasard servit bien ces misrables. A peine dbarqus, ils russirent
 substituer leur protge  la fille du gnral Brandon, exactement
comme Justin Chevassat s'tait substitu  Maxime de Brvan.

Si bien que pour la haute socit de Philadelphie, Ernestine Bergot fut
bien et dment miss Sarah Brandon.

Non moins prvoyant que Brvan, sir Elgin, malgr l'exigut de ses
ressources, acheta, au nom de sa protge, moyennant un millier de
dollars, d'assez vastes terrains o il n'y avait pas le moindre puits 
ptrole, mais o il et pu y en avoir...

Toutes choses dont j'ai des preuves, que je fournirai le moment venu...

Depuis un instant, Daniel et Mlle Henriette changeaient des regards
bahis.

Ils taient confondus de la somme prodigieuse de pntration, de ruse,
de patience, d'investigations laborieuses que reprsentait le rcit du
vieux brocanteur.

Lui, poursuivait:

--Il avait fallu peu de jours  sir Tom et  mistress Brian, pour
reconnatre  quel point leur flair les avait bien servis... Six mois ne
s'taient pas couls que cette belle fille, dont ils avaient entrepris
l'ducation, parlait l'anglais aussi purement qu'eux-mmes, et tait
devenue leur matresse, les dominant de toute la hauteur de sa
perversit. Du jour o mistress Brian lui et montr son rle, Sarah y
entra si naturellement et si compltement que l'actrice disparut.

Elle avait compris les avantages immenses que lui prsentait ce
personnage de jeune vierge amricaine, et quels effets irrsistibles
elle tirerait d'une excentricit savante, de sa libert d'allures, et
d'une franchise effrontment nave. Enfin, au bout de vingt-huit mois,
sir Elgin dcida que le moment d'entrer en scne tait venu...

C'est donc vingt-huit mois aprs la sparation de Hombourg, que M. de
Brvan reut un jour un billet ainsi conu:

     Prsentez-vous ce soir,  9 heures, rue du Cirque, chez sir Thomas
     Elgin, et... attendez-vous  une surprise.

Il s'y prsenta. Un long gentleman lui ouvrit la porte du salon, et  la
vue d'une jeune femme assise prs de la chemine, bloui, il ne put
s'empcher de s'crier: Ernestine... est-ce possible!...

Mais elle, l'interrompant: Vous vous trompez, dit-elle... Ernestine
Bergot est morte et enterre prs de Justin Chevassat... cher monsieur
de Brvan. Allons... quittez cet air ahuri, et embrassez la main de
miss Sarah Brandon...

C'tait le ciel qui s'ouvrait, pour Maxime de Brvan.

Elle lui tait donc enfin rendue, cette femme qui avait travers sa vie
comme un orage, et dont le souvenir lui tait rest au coeur comme un
poignard dans la blessure.

Elle lui revenait donc, plus que jamais pare de sductions
irrsistibles, et c'tait, pensait-il, la passion seule qui la lui
ramenait.

Sa vanit le fourvoyait.

Il y avait longtemps dj que Sarah Brandon avait cess de l'admirer.
Lance dans le monde des aventuriers de la haute vie, elle n'avait pas
tard  apprcier Maxime  sa juste valeur. Elle le voyait tel qu'il
tait, lche, cauteleux, mesquin, incapable de combinaisons hardies, 
peine bon pour des gredineries de deux sous, ridicule enfin, comme l'est
un coquin besoigneux.

Seulement, tout en le mprisant, Sarah le voulait prs d'elle... Sur le
point d'engager une partie dcisive, elle sentait la ncessit d'un de
ces complices  qui on peut se livrer sans restrictions. Elle avait bien
mistress Brian et sir Tom, mais elle se dfiait d'eux. Ils la tenaient
et elle ne les tenait point. Tandis que M. de Brvan, il tait bien 
elle, celui-l, dpendant de son caprice, comme le bloc de glaise de la
fantaisie du sculpteur.

Il est vrai que Maxime parut constern quand elle lui et appris que
cette immense fortune dont elle avait enflamm ses convoitises tait
encore  faire, et qu'elle n'tait pas plus avance que le jour o elle
l'avait quitt.

Elle et pu dire qu'elle l'tait moins.

Les vingt-huit mois qui venaient de s'couler avaient fait de rudes
brches aux conomies de sir Elgin et de mistress Brian. Et quand ils
eurent sold leur installation de la rue du Cirque, pay d'avance la
location d'un coup, d'une calche et de deux chevaux de selle, c'est 
peine s'il leur resta vingt mille francs.

Ils se trouvaient donc condamns  russir dans l'anne ou  sombrer...
Et ainsi acculs ils devenaient singulirement redoutables.

Ils taient rsolus  se jeter furieusement sur la premire proie qui
passerait  leur porte, quand le hasard leur amena le malheureux
caissier de la _Socit d'escompte mutuel_... Malgat...




XXXI


Depuis un instant, la fatigue du vieux brocanteur avait disparu. Il
s'tait redress, la lvre frmissante, son oeil jaune s'emplissait
d'clairs, sa voix vibrait...

--Seuls, poursuivit-il, les imbciles n'attachent d'importance qu'aux
grands vnements... Ce sont les petits, au contraire, ceux qui semblent
indiffrents, qu'il faut craindre, car seuls ils dcident de la vie, de
mme que ce n'est jamais que par un grain de sable que sont
dsorganises les plus puissantes machines...

C'est par une belle aprs-midi du mois d'octobre que, pour la premire
fois, Sarah Brandon apparut  Malgat...

C'tait alors un homme d'une quarantaine d'annes, appartenant  une
vieille et honorable famille bourgeoise, de moeurs simples, content de
son sort et un peu naf comme tous ceux qui ont vcu loin des intrigues.

Il n'avait qu'une passion: entasser dans les cinq pices de son
appartement des curiosits de toutes sortes, heureux pour huit jours
quand il avait dnich quelque faence de prix ou un meuble rare qu'il
payait bon march.

Il n'tait point riche, tout son patrimoine ayant pass  enrichir sa
collection, mais sa place lui valait une quinzaine de mille francs et il
tait assur d'une retraite de deux mille cus.

Honnte, il l'tait dans la plus magnifique acception du mot, de cette
honntet instinctive qui ne se raisonne pas, mais qui est dans le sang
mme.

Depuis quinze ans qu'il tait caissier, des centaines de millions
avaient pass par ses mains, sans veiller en lui l'ombre d'une
convoitise. Et c'est avec une aussi parfaite indiffrence que s'il et
remu des cailloux et des feuilles sches qu'il maniait les pices d'or
et les billets de banque.

C'tait plus que de l'estime, que ses directeurs avaient pour lui,
c'tait une amiti sincre et dvoue. Si absolue tait leur confiance
en lui, qu'ils eussent ri au nez de quiconque ft all leur dire: Malgat
est un voleur!...

Tel tait l'homme qui tait  sa caisse comme tous les jours, de dix 
quatre heures, quand,  son guichet, se prsenta un gentleman qui venait
toucher le montant d'une traite tire sur la _Socit d'escompte_, par
la Banque centrale de Philadelphie.

Ce gentleman, qui n'tait autre que sir Elgin, s'exprimait si
pniblement en franais, que pour plus de facilits, Malgat le pria
d'entrer dans son bureau... Il y entra suivi de Sarah Brandon...

Comment vous dire l'blouissement du pauvre caissier  cette fulgurante
apparition!... C'est  peine s'il put balbutier les explications
indispensables, et le gentleman et la jeune fille taient partis depuis
longtemps qu'il demeurait encore abm dans une extase idiote...

Une de ces foudroyantes passions, qui guettent les hommes de moeurs pures
au passage de la quarantaine venait de fondre sur lui...

Hlas! Sarah n'avait que trop discern le triomphe de sa beaut. Certes,
Malgat tait bien loin d'tre la dupe conjugale rve par ces
aventuriers, mais il avait les clefs d'une caisse o affluaient les
millions... On pouvait toujours en tirer quelque chose, de quoi
attendre... Leur plan fut vite arrt.

Ds le lendemain, sir Elgin se reprsentait seul  la caisse pour
demander quelques renseignements... Il revint trois jours plus tard avec
une nouvelle traite... A la fin de la semaine, il fournit  Malgat
l'occasion de lui rendre un lger service...

Si bien que des relations s'tablirent, qui au bout d'une quinzaine
autorisrent sir Tom  inviter le caissier  dner chez lui, rue du
Cirque.

Une voix au-dedans de lui, un de ces pressentiments qu'on devrait
toujours couter, criaient  Malgat de refuser cette invitation... Dj
il ne s'appartenait plus.

Il alla dner rue du Cirque, et en sortit fou  lier...

Il lui avait sembl sentir tout le temps les yeux de Sarah Brandon
arrts sur lui, ces yeux tranges et sublimes, qui bouleversent l'tre
jusqu'en ses plus intimes profondeurs, qui dissolvent les plus robustes
nergies, qui troublent les sens et garent la raison, qui blouissent,
qui enchantent, qui fascinent...

La plus vulgaire politesse commandait  Malgat de rendre une visite 
sir Tom et  mistress Brian... Cette visite fut suivie de beaucoup
d'autres.

Assurment, un homme moins aveugl et souponn un pige, tant les
misrables, harcels par la ncessit, menrent vivement leur
intrigue...

Six semaines aprs avoir aperu Sarah Brandon, Malgat se croyait
perdment aim d'elle...

C'tait absurde, c'est vrai, stupide, grotesque... N'importe, il le
croyait... Il croyait  la vrit des regards de flamme dont elle
l'enveloppait,  la vrit des enivrantes caresses de sa voix et de ses
rougeurs divines ds qu'il entrait...

C'est alors que commena le second acte de cette ignoble comdie.

Mistress Brian, un jour, tout  coup, parut s'apercevoir de quelque
chose, et fort nettement elle pria Malgat de ne plus remettre les pieds
rue du Cirque, l'accusant de chercher  suborner sa nice... Vous voyez
d'ici, n'est-ce pas, cet imbcile, protestant de la puret de ses
intentions, jurant qu'il s'estimerait le plus heureux des hommes si on
daignait lui accorder la main de Sarah... Mais sir Tom, d'un ton
hautain, lui demanda d'o lui venait tant d'outrecuidance, et s'il se
croyait fait pour devenir le mari d'une hritire qui portait dans son
tablier une dot de deux cent mille dollars.

Malgat sortit en se tenant aux murs, dsespr, rsolu  se tuer... Si
rsolu, qu'en rentrant chez lui, il chercha parmi ses curiosits un
vieux pistolet  pierre et se mit  le charger...

Ah! que ne se tua-t-il alors, il et emport au tombeau ses dcevantes
illusions et son honneur intact!...

Il en tait  crire ses dernires volonts, quand on lui apporta une
lettre de Sarah.

Quand une fille comme moi aime, lui crivait-elle, c'est pour la vie,
et elle est  celui qu'elle aime ou elle n'est  personne. Si votre
amour,  vous, est vrai, si les obstacles et le danger ne vous
pouvantent pas plus que moi, demain soir,  dix heures, vous frapperez
 la porte de la cour... j'ouvrirai!...

Ivre de joie et d'esprances, Malgat se rendit  ce fatal rendez-vous...
Savez-vous ce qui advint? Sarah se jeta  son cou, et avec une vhmence
extraordinaire:

--Je t'aime, lui dit-elle, enlve-moi, fuyons!...

Ah! s'il l'et prise au mot, si, lui offrant le bras, il lui et
rpondu: Oui, partons!... l'intrigue tait peut-tre djoue, et il
et peut-tre t sauv, car certainement elle ne l'et pas suivi...

Mais avec cette pntration qui tient du prodige, et qui semble un don
de seconde vue, elle avait jug le caissier, et elle se risqua, bien
sre qu'il reculerait.

Et en effet, il recula, l'idiot, il eut peur... Il se dit qu'abuser de
l'amour de cette jeune fille si pure et si navement confiante, pour
l'arracher  sa famille, pour la perdre, serait une indigne action...

Et il eut sur lui-mme cette tonnante puissance, de la dissuader de
fuir, et d'obtenir d'elle qu'elle prendrait patience, qu'elle s'en
remettrait un peu au temps, pendant que lui, rflchirait aux moyens de
tourner les obstacles...

Bien des heures aprs avoir quitt Sarah Brandon, Malgat n'tait pas
revenu de son tourdissement et il se ft cru le jouet d'un songe sans
le parfum pntrant qui s'tait attach  ses habits  la place o elle
avait appuy sa tte charmante.

Mais quand enfin il essaya d'tudier la situation, il dut reconnatre
qu'il s'tait berc d'illusions enfantines, que jamais il ne
triompherait des rsistances de sir Tom et de mistress Brian...

Il n'tait pour lui qu'un moyen, un seul, de la possder, cette femme
perdment adore, et c'tait celui qu'elle-mme avait os proposer: un
enlvement.

S'y rsoudre, c'tait, pour Malgat, briser sa vie, perdre sa position,
rompre violemment avec le pass pour se prcipiter dans l'inconnu...
Mais il songeait bien  cela, en vrit,  un moment o il escomptait
par la pense les plus tonnantes flicits qui puissent combler l'me
humaine.

C'est alors que, rsolu  fuir, un obstacle se dressa devant lui auquel
il n'avait pas pens d'abord. L'argent lui manquait. Condamnerait-il
donc aux humiliations de la gne cette riche hritire qui s'abandonnait
 lui, cette belle jeune fille accoutume  toutes les superfluits du
luxe? Non, ce n'tait pas possible.

Et cependant, c'est  peine si tout son avoir disponible s'levait 
quelques centaines de louis... Sa fortune tait reprsente par toutes
ces curiosits entasses en son logis, qui le charmaient autrefois, qui
maintenant lui faisaient hausser les paules.

Assurment, il en avait l pour deux cent mille francs au bas mot...
Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on trouve  se dfaire d'une
telle collection... Et le temps pressait.

Plusieurs fois, secrtement, il avait revu Sarah, et  chaque entrevue
elle lui avait paru plus triste et plus inquite... Elle n'avait  lui
apporter que des nouvelles dsolantes: Mistress Brian prtendait la
marier, sir Tom voulait la dpayser.

Et c'est avec de tels soucis que le pauvre caissier accomplissait sa
tche quotidienne, et que machinalement, du matin au soir, il recevait
ou payait des millions... Et pourtant jamais, je le jure, la pense ne
lui vint de dtourner quelque chose de ces flots d'or qui coulaient
entre ses mains...

Il tait rsolu de vendre en bloc sa collection,  n'importe quel prix,
quand un jour, quelques instants avant la fermeture des bureaux, une
femme se prsenta au guichet, dont un ample vtement dguisait la
taille, et qui cachait son visage sous un pais voile de guipure.

Cette femme souleva son voile... C'tait elle!... C'tait Sarah
Brandon!...

Eperdu, Malgat la fit entrer... Quel malheur tait survenu, capable de
la dcider  une telle dmarche?... Elle le lui dit en deux mots:

Inform de leurs rendez-vous, sir Tom venait de lui signifier de se
tenir prte  partir le lendemain pour Philadelphie.

Ainsi, l'heure dcisive tait venue, o il fallait opter entre l'un de
ces deux partis: Fuir le jour mme ou tre spars  jamais.

Ah! jamais Sarah n'avait t si belle qu'en ce moment o elle semblait
affole de douleur, jamais de sa personne exquise ne s'tait dgag un
charme si puissant ni si irrsistible. Sa respiration haletait,
soulevant sa poitrine d'un mouvement prcipit, et de grosses larmes,
comme un chapelet de perles qui se ft gren, roulaient le long de ses
joues ples.

Plus tourdi que par un coup de massue, Malgat demeurait pantelant
devant elle, et l'imminence du pril lui arracha le secret de ses
longues hsitations... Il se rsigna  cet aveu qui lui semblait
ignoble, qu'il n'avait pas d'argent...

Mais elle,  ce mot, se redressa comme sous une injure, et d'un ton
d'crasante ironie elle rpta:

--Pas d'argent! Pas d'argent!

Et comme Malgat, plus honteux de sa pauvret que d'un crime, rougissait
jusqu' la racine des cheveux, elle lui montra du doigt l'immense
coffre-fort qui regorgeait d'or et de billets de banque, en disant:

--Qu'est-ce donc que cela?

D'un bond, Malgat se jeta devant la caisse confie  sa probit, les
bras tendus comme pour la dfendre, et de l'accent d'une indicible
terreur:

--Y pensez-vous!... s'cria-t-il, et mon honneur!

Ce devait tre la dernire convulsion de sa vertu expirante. Sarah le
regarda bien en face, et lentement:

--Et le mien!... pronona-t-elle, et mon honneur de jeune fille, le
comptez-vous pour rien!... Est-ce que je ne vous le livre pas?... est-ce
que je vous le marchande?...

Mon Dieu!... Elle disait cela d'un accent et avec des regards qui
eussent triomph d'un ange!... Malgat retomba sans forces sur son
fauteuil.

Alors elle se rapprocha, et dardant sur lui ses yeux tranges d'o
s'irradiait une audace infernale:

--Si tu m'aimais, cependant, soupira-t-elle, si tu m'aimais!...

Et elle se penchait vers lui, vibrante de passion, piant un
consentement sur son visage, si prs que leurs lvres se touchaient
presque...

--Si tu m'aimais comme je t'aime!... murmura-telle encore.

'en tait fait, le dlire avait envahi le cerveau de Malgat. Il attira
Sarah vers lui et, dans un baiser:

--Eh bien! oui, fit-il, oui!

Elle se dgagea aussitt et, d'une main avide saisissant des liasses de
billets de banque, elle se mit  les entasser dans un petit sac de cuir
qu'elle portait.

Et quand le sac fut plein:

--Maintenant, dit-elle  Malgat, nous sommes sauvs... Ce soir  dix
heures sois  la porte de la cour avec une voiture... Demain, au jour,
nous serons hors de France et libres... Nous voici lis
indissolublement, et... je t'aime!

Et elle sortit!... Et il la laissa sortir!...

Le vieux brocanteur tait devenu plus blanc que le pltre du mur, ses
rares cheveux se dressaient sur son front et de grosses gouttes de sueur
inondaient son visage.

Il avala d'un trait une tasse de th, puis avec un ricanement sinistre,
il continua:

--Sans doute vous supposez qu'aprs le dpart de Sarah, Malgat revint 
lui?... Point. C'tait  croire que dans ce baiser dont elle avait pay
son crime, l'infme crature lui avait insuffl le gnie du mal qui
tait en elle.

Loin de se repentir, il s'applaudissait de ce qui venait d'arriver, et
comme, le lendemain, prcisment, le conseil de surveillance se
runissait pour vrifier les critures, il riait en songeant  la mine
de ses directeurs... Je vous l'ai dit, il tait fou!...

C'est avec le sang-froid d'un sclrat endurci que ce malheureux calcula
le montant du vol... quatre cent dix mille francs!

Aussitt, pour qu'on ne pt souponner la vrit, il prit ses livres, et
lestement et avec une diabolique habilet, il altra ses critures,
simulant une douzaine de faux, de faon  ce qu'on crt que le dficit
provenait d'une srie de dtournements datant de plusieurs mois.

Cette oeuvre de faussaire acheve, il crivit  ses directeurs une lettre
hypocrite o il disait qu'il avait vol sa caisse pour payer des
diffrences de Bourse et que ne pouvant dissimuler davantage ses
soustractions, il allait se suicider. Cela fait, il quitta son bureau,
comme d'ordinaire.

La preuve qu'il agissait sous l'empire d'une pouvantable hallucination,
c'est qu'il n'avait ni remords ni apprhensions. Rsolu  ne pas rentrer
chez lui et  ne point se charger de bagages, il dna dans un grand
restaurant, passa ensuite quelques instants dans un thtre, et jeta 
la poste sa lettre  ses directeurs, de faon  ce qu'elle arrivt par
la premire distribution.

A dix heures, enfin, il frappa rue du Cirque. Ce fut un domestique qui
lui ouvrit, et qui, mystrieusement, lui dit:

--Montez... Mademoiselle vous attend!

Glac jusqu' la moelle des os d'un pressentiment sinistre, il monta...

Dans le salon, Sarah tait assise sur un divan, ayant  ses cts Maxime
de Brvan. Ils riaient si fort, qu'on les entendait de l'antichambre.
Lorsque parut Malgat, elle leva la tte d'un air mcontent, et d'un ton
brusque:

--Ah!... c'est vous!... fit-elle. Qu'est-ce que vous voulez encore!...

Certes, un tel accueil et d dsabuser le misrable fou... Mais non!...
Et comme il s'embrouillait dans des explications:

--Parlons franc, interrompit Sarah. Vous venez pour m'enlever, n'est-ce
pas? Eh bien! c'est tout simplement de la dmence... Regardez-vous, mon
cher, et dites-moi si une fille telle que moi peut tre amoureuse d'un
homme comme vous? Mon amant est ce charmant garon que vous voyez l...
Quant au petit emprunt de tantt, il ne paie pas, je vous jure, au quart
de sa valeur, la comdie sublime que je vous ai joue... Croyez,
d'ailleurs, que j'ai pris mes prcautions pour n'tre en rien inquite,
quoi que vous disiez ou fassiez... Sur quoi, cher monsieur, salut, je
vous cde la place!

Ah! elle et pu parler longtemps sans que Malgat songet 
l'interrompre... L'horrible vrit clatant dans son cerveau, il lui
semblait que le monde s'croulait. Il comprit l'normit du crime, il en
discerna les pouvantables consquences, il se sentit perdu... Mille
voix du fond de sa conscience s'levrent qui lui criaient: Tu es un
voleur... tu es un faussaire... tu es dshonor!...

Mais quand il vit Sarah Brandon se lever pour quitter le salon, saisi
d'un accs de rage furieuse, il se jeta sur elle en criant:

--Oui, je suis perdu, mais tu vas mourir, toi, Sarah!...

Pauvre sot, qui put croire que les misrables n'avaient pas prvu sa
colre et ne se tenaient pas sur leurs gardes!...

Souple comme un de ces rdeurs de barrires, parmi lesquels jadis elle
avait vcu, Sarah Brandon esquiva l'treinte de Malgat, et, d'un habile
croc-en-jambe, le renversa sur un fauteuil.

Et avant qu'il pt se redresser, il tait maintenu par Maxime de Brvan
et par Thomas Elgin, qui, au bruit, s'tait lanc de la pice
voisine...

Le malheureux n'essaya pas de lutter...  quoi bon!... Au dedans de lui,
d'ailleurs, une lueur d'espoir s'allumait... Il lui semblait qu'il tait
impossible qu'une si monstrueuse iniquit s'accomplit, et qu'il n'aurait
qu' clamer la sclratesse des misrables pour les confondre...

--Lchez-moi, dit-il, je sors!...

Mais ils ne le laissrent pas se retirer ainsi... Ce qui se passait en
lui, ils le devinaient.

--O voulez-vous aller? lui demanda froidement sir Tom. Nous dnoncer?
Prenez garde! ce sera vous livrer sans nous compromettre... Si vous
comptez vous faire une arme de la lettre o Sarah vous fixe un
rendez-vous, ou de sa visite de tantt, soyez dsabus; ce n'est pas
elle qui a crit la lettre, et nous lui avons mnag tantt un
irrcusable alibi... Croyez que depuis trois mois que nous prparons
cette affaire, nous n'avons rien laiss au hasard... N'oubliez pas que
vingt fois je vous ai charg d'oprations de Bourse en vous priant de
les faire en votre nom... Direz-vous que vous ne jouiez pas  la
Bourse?...

Le pauvre caissier se sentait dfaillir.

Lui-mme, dans la crainte qu'un soupon n'effleurt Sarah Brandon,
n'avait-il pas crit  ses directeurs qu'il avait t conduit au vol par
des spculations malheureuses!...

N'avait-il pas falsifi ses livres pour le prouver!...

Le croirait-on, quand il dirait la vrit?... A qui persuaderait-il que
le vraisemblable tait le faux et que c'tait l'absurde qui tait le
vrai!...

Sir Tom, effrayant de cynisme poursuivait:

--Avez-vous oubli les lettres que vous m'criviez pour m'emprunter de
l'argent, et o vous confessiez vos dtournements! Je les ai l,
lisez!...

Ces lettres, monsieur Champcey, c'taient celles que Sarah vous a
montres, et Malgat fut terrifi... Ce n'tait pas lui qui les avait
crites, et cependant c'tait son criture, imite avec une si dsolante
perfection que, pris de vertige, doutant de sa raison et de ses sens, il
comprit bien que personne ne pourrait croire  un faux.

Ah! Maxime de Brvan est un artiste... Sa lettre au ministre de la
marine a d vous le dmontrer!

Voyant Malgat assomm, Sarah prit la parole:

--Tenez, mon cher, lui dit-elle, un conseil, acceptez dix mille francs
que je vais vous donner et... filez... Il est encore temps de prendre le
train de Bruxelles...

Mais lui, se redressant:

--Non, s'cria-t-il, je n'ai plus qu' mourir... Que mon sang retombe
sur vous!...

Et il s'lana dehors, poursuivi par les rires insultants des
misrables!. . . . . . . . . . . . . .

Epouvants de l'inconcevable audace de cette atroce machination, Daniel
et Mlle Henriette frissonnaient... Quant  Mme Bertolle, elle
tremblait la fivre, affaisse sur son fauteuil.

Le vieux brocanteur, cependant, continuait avec une visible
prcipitation:

--Que Malgat se soit ou non suicid, on n'en entendit plus parler, et
c'est par dfaut qu'il fut condamn ... dix ans de travaux forcs...
Sarah fut, il est vrai, interroge par le juge d'instruction, mais ce
lui fut l'occasion d'un succs.

Et tout fut dit... Et ce crime, un des plus odieux que puisse concevoir
l'imagination, alla grossir la liste des forfaits impunis.

Les brigands triomphaient impudemment, en plein soleil... Ils
possdaient quatre cent mille francs... ils pouvaient se retirer des
affaires.

Bast!... Vingt mille livres de rentes, c'taient trop peu pour leurs
convoitises... Ils prirent cette fortune comme un -compte de la
destine, suffisant  peine pour leur permettre d'attendre honntement
la proie qu'ils guettaient.

Le malheur est que cette proie semblait les fuir. Vainement Sarah,
lance dans le monde de la haute vie, se faisait une rputation
europenne de beaut, d'esprit et d'excentricit, aucun prince
millionnaire ne demandait sa main...

Pourtant, l'argent de Malgat s'coulait. La maison tait monte sur le
pied de cent mille livres de rentes, il avait fallu faire une part  M.
de Brvan, sir Tom jouait, Sarah achetait des diamants, l'austre
mistress Brian avait ses vices.

Bref, l'heure des expdients sonnait, quand Sarah, cherchant autour
d'elle, dcouvrit le malheureux qu'il lui fallait.

Celui-l tait un tout jeune homme, presque un enfant, bon, gnreux,
chevaleresque... Il tait orphelin et arrivait de sa Bretagne avec
toutes ses illusions au coeur et toute sa fortune, cinq cent mille francs
en poche... Il s'appelait Charles de Kergrist...

Ce fut Maxime qui lui ouvrit les portes de la caverne de la rue du
Cirque...

Il vit Sarah et fut bloui... Il l'aima, il tait perdu!...

Ah! il ne dura pas longtemps celui-l... Au bout de cinq mois ses cinq
cent mille francs taient aux mains de Sarah. Et quand il n'eut plus le
sou, elle arracha de sa faiblesse trois fausses lettres de change, lui
jurant que le jour de l'chance elle ferait les fonds...

Mais quand le jour de l'chance il se prsenta rue du Cirque, il fut
reu comme l'avait t Malgat... On lui apprit que le faux tait
dcouvert, qu'une plainte tait dpose, qu'il tait perdu, enfin... De
mme qu' Malgat on lui offrit de l'argent pour fuir...

Pauvre Kergrist!... on ne l'a pas manqu, lui! Fils d'une famille o
l'honneur, de gnration en gnration, se transmettait comme un dpt
sacr, il n'hsita pas...

Etant sorti, il se pendit  la fentre mme de Sarah, croyant ainsi
dnoncer l'infme crature par qui il tait devenu un faussaire.

Malheureux enfant!... On l'avait tromp! Il n'tait pas perdu, les faux
n'taient pas dcouverts; jamais ils n'avaient t mis en circulation.

Une minutieuse enqute ne rvla rien contre Sarah Brandon, mais
n'importe, le scandale de ce suicide diminua son prestige. Elle le
comprit et, renonant  ses rves de grandeur, elle songeait  se
laisser pouser par un idiot effroyablement riche, M. Wilkie de
Gordon-Chalusse, quand sir Tom lui parla du comte de la Ville-Handry.

Par sa fortune, son ge, son nom, le comte ralisait l'idal... Sarah se
jeta sur lui.

Comment ce vieillard fut attir rue du Cirque, entour, enlac, enivr,
et finalement pous, vous ne le savez que trop, monsieur Champcey.

Ce que vous ignorez, c'est que ce mariage mit la discorde au camp des
misrables. M. de Brvan n'en voulait pas entendre parler, et c'est 
l'espoir qu'il avait de le rompre, que vous avez d ses confidences.

Lorsque vous tes all le consulter, il tait, depuis un mois, brouill
avec Sarah; elle l'avait chass et cass aux gages... Et il lui en
voulait si mortellement qu'il l'et dmasque, s'il et su comment le
faire sans se trahir lui-mme...

C'est vous qui avez opr leur rapprochement, en fournissant  M. Maxime
l'occasion de servir son ancienne complice.

Il ne prvoyait pas alors que Sarah vous aimerait, qu' son tour elle
serait foudroye par une de ces passions terribles qui taient ses
armes...

Cette dcouverte le transporta de rage; et l'amour de Sarah et la
jalousie de Maxime expliquent la double intrigue dont vous avez t
victimes...

Sarah, qui vous aimait, voulait se dfaire de Mlle Henriette, votre
fiance... Ivre de jalousie, Maxime avait jur votre mort!...

Visiblement cras de fatigue, le pre Ravinet se laissa tomber sur un
fauteuil et pendant plus de cinq minutes garda le silence.

Aprs quoi, faisant un effort:

--Maintenant, reprit-il, rsumons-nous... Comment Sarah, sir Tom et
mistress Brian s'y sont pris pour dpouiller et ruiner le comte de la
Ville-Handry, ce qu'ils ont fait des millions soi-disant engloutis  la
Bourse, je le sais... et j'ai des preuves; donc, sans parler de leurs
autres crimes, ils sont perdus... Les seules rvlations de Crochard
suffiraient pour perdre M. de Brvan... Les poux Chevassat, en
dtournant les quatre mille francs adresss  Mlle Henriette, se sont
livrs... Donc nous les tenons tous, les misrables... Donc elle est
enfin venue, l'heure de la justice...

Mlle de la Ville-Handry ne le laissa pas poursuivre:

--Et mon pre, monsieur, interrompit-elle, mon pre!...

--M. Champcey le sauvera, mademoiselle.

Trs-mu, Daniel s'tait lev.

--Que dois-je faire? interrogea-t-il.

--Rendre visite  la comtesse Sarah, et paratre avoir oubli... pour
elle, Mlle de la Ville-Handry.

Un flot de sang empourpra le visage du jeune officier.

--Ah! c'est un rle indigne! balbutia-t-il, et je ne sais...

Mais Mlle Henriette, lui posant la main sur l'paule, l'arrta... Et
plongeant son regard dans les yeux de son fianc, comme pour fouiller
jusqu'au fond, de sa conscience:

--Auriez-vous donc des raisons d'hsiter? fit-elle.

Il baissa la tte, et dit:

--J'irai.




XXXII


Deux heures venaient de sonner lorsque Daniel descendit de voiture rue
Le Peletier, devant le n 79, sige de la _Socit des Ptroles de
Pensylvanie_, et domicile particulier de M. de la Ville-Handry.

De sa vie, il ne s'tait senti si troubl ni si mcontent de lui.
Vainement le pre Ravinet et Mme Bertolle s'taient dpenss en
arguments, pour lui prouver qu'avec une femme telle que Sarah toutes les
reprsailles taient lgitimes, ils ne l'avaient pas convaincu.

Malheureusement, s'abstenir, c'et t risquer le repos de Mlle
Henriette, sa confiance, leur bonheur  venir... et il marchait bien 
contre-coeur.

Un garon de bureau qu'il questionna lui rpondit que M. le directeur
devait tre chez lui, au troisime, la porte  gauche. Il monta.

La bonne qui vint lui ouvrir, il la reconnut... C'tait cette Clarisse
qui, jadis, l'avait trahi.

Ds qu'il eut demand le comte, elle le pria de la suivre... Elle lui
fit traverser une antichambre obscure, empeste par l'odeur de la
cuisine, et lui ouvrant une porte:

--Entrez! dit-elle.

Devant une table immense surcharge de papiers, M. de la Ville-Handry
travaillait.

Il avait considrablement vieilli. Sa lvre infrieure pendait avec une
affreuse expression d'hbtude et de gros bourrelets rouges saillaient
autour de ses yeux larmoyants.

Cependant, ses prtentions  une ternelle jeunesse survivaient. Plus
que jamais, il s'tait teint et peint.

Reconnaissant Daniel, il repoussa ses paperasses, et lui tendant la main
comme s'ils se fussent quitts la veille les meilleurs amis du monde:

--Eh bien!... lui dit-il, vous voici donc de retour parmi nous!... J'en
suis pardieu bien aise!... Nous savons comment vous vous tes comport
l-bas, car ma femme, trs-souvent, m'envoyait chercher de vos nouvelles
au ministre... Mais aussi, vous voil officier de la Lgion
d'honneur... Vous devez tre satisfait.

--Les vnements m'ont servi, monsieur...

--Hlas!... que n'en puis-je dire autant, soupira M. de la
Ville-Handry...

Et piant les impressions de Daniel:

--Vous devez tre surpris, poursuivit-il, de me trouver habitant un
pareil chenil, moi qui, autrefois... Mais, que voulez-vous!... Le
mouvement de la spculation... comme dit sir Elgin... Tenez, mon cher
Daniel, si j'ai un conseil  vous donner, ne vous lancez jamais dans
l'industrie... Ce n'est plus qu'un jeu,  notre poque, jeu effrn o
tout le monde triche... Ds qu'on y risque cent sous, tout ce qu'on
possde y passe... C'est mon histoire  moi, qui pensais doter mon pays
d'une nouvelle branche de revenus... Du jour o j'ai eu mis des
actions, la spculation s'est jete dessus pour les craser par des
baisses factices, et ma fortune s'est coule  essayer de les
soutenir... Et cependant, ainsi que le disait si bien sir Tom, j'ai
lutt sur ce terrain glissant aussi vaillamment que mes anctres en
champ-clos...

A deux ou trois reprises, il passa la main sur son front comme pour
carter de son esprit de lugubres penses, et d'un tout autre ton:

--Et cependant, continua-t-il, je suis loin de me plaindre... Mes
malheurs ont t la source des plus pures, des plus ineffables
flicits... Je leur ai d de connatre jusqu'o peut aller le
dvouement d'une pouse adore... Je leur ai d de savoir combien je
suis aim de Sarah... Seul au monde je puis dire quels trsors renferme
le coeur de cet ange, qu'on a os calomnier!... Ah! il me semble
l'entendre encore, le soir o je fus contraint de lui rvler les
embarras de ma situation!...

M'avoir cach cela, s'criait-elle,  moi; votre pouse... c'est
mal!... Et ds le lendemain, sublime de courage, elle vendait ses
diamants pour m'en remettre le prix, et elle m'abandonnait toute sa
fortune... Et depuis que nous sommes l, elle sort  pied comme une
bourgeoise, et plus d'une fois je l'ai vue prparer de ses mains notre
modeste repas...

Des larmes dbordaient le bourrelet carlate de ses yeux et roulaient le
long de ses joues, traant leur sillon  travers son maquillage.

--Et moi, reprit-il, de l'accent du plus sombre dsespoir, comment ai-je
reconnu tant d'amour et tant de sacrifices!... De quel prix ai-je
rcompens celle qui a t ma consolation, ma joie, le bonheur de ma
vie... Je l'ai ruine, dpouille... Que je meure demain, elle est sans
pain!

Daniel frmit:

--Eh! monsieur le comte, s'cria-t-il, que parlez-vous de mourir... les
hommes comme vous vivent cent ans!...

Mais lui, baissant la voix:

--C'est que je ne vous ai pas tout dit, poursuivit-il... Mais vous tes
mon ami, vous, et je puis vous ouvrir mon me... Je n'avais pas la...
subtilit qu'il faut pour glisser  travers les restrictions qui
embarrassent les affaires... J'ai t imprudent, quoi que m'ait pu dire
sir Tom... Demain, j'ai une runion d'actionnaires, et s'ils ne
m'accordent pas ce que j'ai  leur demander, je puis tre compromis. Et
quand on est le comte de la Ville-Handry, avant de se laisser traner en
police correctionnelle... vous m'entendez!...

Il fut interrompu par un garon de bureau qui entra et lui remit une
lettre. Il la lut, et dit:

--Rpondez que je descends.

Puis, s'adressant  Daniel:

--Il faut que je vous quitte, mais la comtesse est l et elle ne me
pardonnerait pas de ne vous point conduire lui prsenter vos hommages...
venez, et surtout pas un mot de mes craintes... vous la tueriez.

Et avant que Daniel ft revenu de son tourdissement, le comte ouvrit
une porte, et le poussa dans un petit salon en criant:

--Sarah!... M. Champcey.

D'un bond, comme au choc d'une pile lectrique, Sarah fut debout. Son
mari dj s'tait loign, mais il ft rest qu'elle n'et sans doute
pas t plus matresse de son motion.

--Vous!... s'cria-t-elle, Daniel!... mon Daniel!

Et se retournant vers mistress Brian, assise prs de la fentre:

--Laisse-nous!... dit-elle.

--Votre conduite est choquante tout  fait, Sarah, commena l'austre
dame.

Mais l'autre, plus durement que si elle et parl  un laquais:

--Tu me gnes, interrompit-elle, et je te prie de sortir...

Sans un mot, mistress Brian se retira, et la comtesse s'affaissa sur un
fauteuil, comme si elle et t crase par un bonheur trop intense pour
ses forces, contemplant Daniel, qui demeurait comme ptrifi au milieu
du salon...

Elle tait vtue d'une simple robe de mrinos noir; elle n'avait pas un
bijou, mais sa beaut merveilleuse et fatale en semblait plus
blouissante... Les annes avaient pass sur son front, sans y plus
laisser de traces que la brise de mai sur une fleur  demi close... Ses
cheveux avaient toujours leurs reflets d'or, ses lvres rouges leur
sourire, et ses yeux de velours ces caresses qui faisaient circuler des
flammes dans les veines...

Une fois dj, rue du Cirque, Daniel s'tait ainsi trouv seul avec
elle, et ses sensations d'alors lui revenant, il frissonnait de toute sa
chair... Puis songeant  ce qu'il venait faire,  la trahison qu'il
mditait, l'envie le prenait de fuir...

Ce fut elle qui rompit le charme:

--Vous savez, commena-t-elle, le malheur qui nous a frapps?... Votre
fiance, Henriette... Est-ce que le comte ne vous a rien dit?

Daniel s'tait assis.

--Le comte ne m'a pas parl de sa fille, rpondit-il.

--Eh bien!... mes plus tristes prvisions ont t dpasses...
Malheureuse jeune fille, quoi que j'aie fait pour la retenir... et de
chute en chute elle est tombe si bas, qu'un jour o une lueur de raison
lui tait revenue... elle s'est suicide.

C'tait fini... Sarah venait d'touffer les derniers scrupules de
Daniel. Maintenant il tait bien dans les dispositions d'esprit qu'il
fallait pour lutter de ruses avec la misrable. C'est donc d'un ton
d'indiffrence admirablement jou qu'il fit simplement:

--Ah!...

Puis, encourag par la surprise joyeuse qu'il lut sur le visage de la
jeune femme:

--Ce voyage m'aura cot cher, reprit-il, M. de la Ville-Handry vient de
m'apprendre qu'il a perdu sa fortune... je suis log  la mme enseigne.

--Comment, vous tes...

--Ruin!... c'est--dire vol, compltement... La veille de mon dpart,
j'avais confi  mon excellent ami Maxime de Brvan, cent mille
cus--tout ce que je possdais--pour qu'il les tnt  la disposition de
Henriette... Il a trouv plus simple de se les appliquer... De sorte que
me voici rduit, pour tout potage,  ma solde de lieutenant de
vaisseau... C'est maigre!

C'est avec une admiration bahie, que Sarah considrait Daniel.

De tout autre, cette prodigieuse confiance lui et paru le comble de
l'ineptie humaine; de Daniel, elle lui semblait un acte sublime.

--Serait-ce donc pour cela que M. de Brvan est arrt?...
demanda-t-elle.

Cette arrestation, Daniel l'ignorait.

--Quoi! s'cria-t-il, Maxime...

--Est en prison et au secret depuis hier soir.

Si bien styl qu'et t Daniel par le pre Ravinet, jamais il n'et
conduit la conversation si habilement que le hasard.

--Ce n'est pas pour m'avoir vol, fit-il; que Brvan est arrt, ce doit
tre pour avoir tent de m'assassiner.

La lionne,  qui on essaie de ravir ses petits, ne s'lance pas d'un
mouvement plus furieux que celui dont Sarah se dressa, l'oeil en feu, la
narine frmissante.

--Quoi!... s'cria-t-elle, il a os s'attaquer  vous!...

--Personnellement, non... Mais il avait pay pour faire le coup un
abject sclrat qui, tant pris, a tout avou... Je vois que l'ordre de
s'assurer de mon ami Maxime est arriv avant moi de Sagon.

M. de Brvan, se sentant perdu, ne serait-il pas aussi lche que
Crochard?... Cette pense et d faire frmir Sarah... Mais elle y
songeait bien, vraiment!...

--Ah! le misrable! rptait-elle, le lche, l'infme!...

Et s'asseyant prs de Daniel, elle voulut qu'il lui dit toutes les
circonstances de ces tentatives d'assassinat auxquelles il n'avait
chapp que par miracle.

Que Daniel ft perdment pris d'elle, comme Planix, comme Malgat,
comme Kergrist, comme tous les autres, c'est ce dont ne pouvait douter
la comtesse Sarah... Elle avait eu tant de preuves de l'irrsistible et
fatale puissance de sa beaut!... Comment lui ft-il venu  l'esprit que
cet homme, le premier qu'elle aimt d'amour, serait le premier et le
seul  lui chapper!... Elle tait dupe, d'ailleurs, du double mirage de
la passion et de l'absence.

Tant de fois, depuis deux ans, elle avait voqu Daniel, elle avait tant
vcu avec lui par la pense que, prenant l'illusion de ses dsirs pour
la ralit, elle ne distinguait plus le fantme de ses rves du
personnage vritable.

Lui, cependant, en tait vite venu  l'entretenir de sa situation
actuelle, dplorant la spoliation dont il tait victime, disant qu'il
trouvait bien dur de faire  trente ans l'apprentissage de la gne.

Et elle, si pntrante, elle ne s'tonnait pas que cet homme, le
dsintressement mme, autrefois, ft devenu si sensible  l'argent.

--Que n'pousez-vous une femme riche!... interrompit-elle tout  coup.

Alors, lui, avec une perfection de perfidie dont il se ft cru incapable
la veille:

--Quoi!... fit-il, c'est vous qui me donnez ce conseil, vous, Sarah!...

Il dit cela si bien, d'un air si douloureusement surpris, qu'elle en fut
transporte, comme de l'aveu le plus passionn...

--Tu m'aimes donc!... s'cria-t-elle, tu m'aimes...

Le grincement d'une clef dans une serrure l'interrompit.

--C'est le comte qui rentre, fit-elle.

Et vivement et  demi-voix:

--Partez!... Vous saurez demain quelle femme je vous ai choisie... Venez
djeuner avec nous,  onze heures... Allons,  demain!...

Et lui mettant aux lvres un baiser de flamme, elle le poussa dehors...

Le malheureux, en descendant l'escalier, trbuchait comme un ivrogne.

--Je joue un jeu abominable!... pensait-il. Elle m'aime!... Quelle
femme!

Il ne fallut rien moins pour le tirer de sa stupeur, que la vue du pre
Ravinet, qui l'attendait, blotti dans sa voiture.

--Vous!... fit-il.

--Moi-mme!... Et bien m'en a pris de venir... C'est moi qui vous ai
dbarrass du comte, en lui faisant monter une lettre... Maintenant,
dites-moi tout.

Rapidement, pendant que la voiture roulait, Daniel rapporta sa
conversation avec le comte et avec Sarah... Et quand il eut achev:

--L'affaire est dans le sac! s'cria le vieux brocanteur, mais il n'y a
plus une minute  perdre... Rentrez m'attendre  l'htel, je cours au
parquet...

A l'htel, Daniel trouva Mlle Henriette se mourant d'inquitude...
Pourtant, elle ne s'informa que de son pre... Orgueil ou discrtion,
elle ne pronona pas le nom de la comtesse Sarah...

Ils n'eurent d'ailleurs pas longtemps  s'entretenir. Le pre Ravinet ne
tarda pas  reparatre, effar et affair. Il entrana Daniel pour lui
donner ses dernires instructions, et ne le quitta qu' minuit en lui
disant:

--Le terrain brle sous nos pieds, soyez exact demain...

A l'heure dite, en effet, Daniel se prsentait rue Le Peletier, et c'est
avec une exclamation de plaisir que le comte l'accueillit.

--Ah!... vous arrivez  propos, s'cria-t-il... Brian est absente, Tom
est pris par mes affaires, et il faut que je sorte aprs djeuner...
Vous tiendrez compagnie  la comtesse... Allons, Sarah,  table!...

Il fut sinistre, ce djeuner.

Sous l'paisse couche de fard du comte, on discernait sa pleur livide,
et,  chaque moment, des tressaillements nerveux le secouaient.

La comtesse affectait une gaiet d'enfant, mais ses gestes saccads
trahissaient les pouvantables agitations de son me.

Daniel observa qu'elle versait incessamment du vin au comte--du vin de
Sauterne--et que, pour le pousser  boire, elle buvait elle-mme
extraordinairement.

Midi sonna, M. de la Ville-Handry se leva.

--Allons, fit-il de l'air et du ton d'un homme qui se ft encourag 
marcher  l'chafaud, il n'y a plus  reculer, on attend.

Et, aprs avoir embrass sa femme avec une tendresse passionne, il
serra la main de Daniel et sortit prcipitamment.

Rouge, haletante, Sarah s'tait dresse, prtant l'oreille... Et quand
elle fut sre que le comte avait quitt l'appartement:

--Maintenant, Daniel, pronona-t-elle, regardez-moi... Faut-il vous dire
que la femme que je vous destine, c'est... la comtesse de la
Ville-Handry?...

Lui frmit... Mais d'un prodigieux effort il se matrisa, et calme,
souriant, d'un ton moiti tendre et moiti ironique:

--Pourquoi, dit-il, parler d'un bonheur impossible?... N'tes-vous pas
marie?

--Je puis devenir veuve!

Ce mot, dans sa bouche, avait une effroyable signification... Mais
Daniel l'attendait.

--C'est vrai, fit-il. Malheureusement, vous tes aussi ruine que moi...
et nous avons trop d'esprit pour unir nos deux misres.

Elle le regarda, souriant d'un sourire trange... Evidemment, elle
hsitait... Une dernire lueur de raison lui clairait l'abme.

Mais l'ivresse de l'orgueil et de la passion se mlant  l'exaltation du
vin, emplissaient de dlire cette tte ordinairement si froide.

--Et si je n'tais pas ruine!... fit-elle d'une voix sourde... Que
diriez-vous?

--Je dirais que vous tes bien la femme que doit rver un ambitieux de
trente ans!...

Elle le crut, oui, elle put croire qu'il disait vrai, et s'abandonnant:

--Eh bien!... sache-le donc, s'cria-t-elle, je suis riche, immensment
riche... Toute cette fortune que possdait le comte de la Ville-Handry,
et qu'il croit perdue  la Bourse, c'est moi qui la possde... Ah! j'ai
eu d'horribles dgots  surmonter pour jouer deux annes durant  ce
vieillard imbcile la comdie du sublime de l'amour... Mais ton souvenir
me soutenait,  mon Daniel bien aim... Je savais que tu me reviendrais,
et je voulais pour toi une opulence royale... Et je triomphe!... Ces
millions que je convoitais, je les tiens, et tu es l, et je puis te
dire: ils sont  toi, comme moi-mme... prends, dispose!...

Effrayante et superbe d'impudeur et d'nergie, elle se redressait,
secouant la tte d'un geste de dfi, qui pandait sur ses paules les
flots dors de ses cheveux...

L'indomptable vagabonde des barrires surgissait tout  coup, haletante
et frmissante, la voix rauque, tout en dsir... Plus resplendissante
que si sa beaut trange et t claire par les reflets mme de
l'enfer...

Daniel perdu, sentait chanceler sa raison... Pourtant, il eut la force
de dire:

--Malheureusement, vous n'tes pas veuve!...

Elle se rapprocha, et d'une voix stridente:

--Pas veuve!... fit-elle. Sais-tu ce que fait M. de la Ville-Handry, 
cette heure?... Il implore de ses actionnaires un vote qui l'absolve des
irrgularits de sa gestion... Qu'on le lui refuse... c'est la cour
d'assises. Eh bien! on le lui refusera, car parmi les plus forts
porteurs de titres, il est trois hommes  moi, pays pour refuser... Que
penses-tu que fera le comte quand il se verra dshonor, fltri?... Je
vais te le dire, moi qui l'ai vu crire son testament et charger son
revolver...

Mais la porte d'entre de l'appartement s'ouvrait... Elle devint ple
comme pour mourir, et serrant  le briser le bras de Daniel:

--Ecoute!... fit-elle.

On entendit un pas lourd dans l'antichambre, puis... plus rien!

--C'est lui, murmura-t-elle... notre avenir se dcide...

Un coup de feu qui retentit, faisant vibrer les vitres, lui coupa la
parole...

Un spasme la secoua, des talons  la nuque, mais se roidissant:

--Libres! s'cria-t-elle, nous sommes libres, Daniel!...

Et, s'lanant vers la porte, elle l'ouvrit...

Elle l'ouvrit... mais aussitt violemment elle se rejeta en arrire avec
un cri terrible.

Sur le seuil, les traits affreusement dcomposs, M. de la Ville-Handry
tait debout, tenant  la main son revolver encore fumant.

--Non, pronona-t-il, non, Sarah, vous n'tes pas libre!...

Livide, la pupille dilate par l'pouvante, la misrable crature avait
recul jusqu' une porte qui, de la salle  manger, conduisait dans sa
chambre.

Cependant, elle ne dsesprait pas...

Elle cherchait, on le voyait, quelqu'une de ces explications
inadmissibles qu'admet quand mme la crdule passion d'un vieillard...

Elle ne chercha plus, lorsque, le comte s'tant avanc, elle vit
apparatre derrire lui le pre Ravinet.

--Malgat, s'cria-t-elle, Malgat!...

Et elle tendait les mains en avant, comme pour carter un spectre qui,
sortant de la tombe, et ouvert les bras pour la saisir et l'y
entraner...

Cependant, aprs Malgat, s'avanait Mlle Henriette, appuye au bras
de Mme Bertolle.

--Elle! murmura Sarah, elle aussi!...

La terrifiante vrit clatant dans son cerveau, elle discernait le
pige qui lui avait t tendu, et qu'elle tait perdue.

Alors, se retournant vers Daniel:

--Malheureux! fit-elle, quels conseils as-tu couts!... Ce n'est pas
dans ton me loyale qu'a germ la pense de cette lche trahison... Fou,
qui ne voit pas que pour tre aim, ne ft-ce qu'un jour, comme je
t'aime, Malgat volerait encore sa caisse, et le comte donnerait encore
ses millions et son honneur...

Ainsi elle disait; mais en mme temps elle avait gliss une de ses mains
derrire son dos, et cherchait le bouton de la porte... Elle le trouva,
et aussitt, avant que personne et pu prvenir son mouvement, elle
disparut...

--Va!... les autres issues sont gardes, cria Malgat.

Mais elle ne cherchait pas  fuir, et dj elle reparaissait, blanche et
froide autant que le marbre.

Elle promena autour d'elle un regard hardi et, d'une voix railleuse:

--J'ai aim, pronona-t-elle, et je pris. C'est justice. Aimer!...
Planix, Kergrist et Malgat eussent pourtant d m'apprendre o cela
mne...

Et tendant le bras vers Daniel:

--Quant  toi, poursuivit-elle, tu sauras ce que tu perds quand je ne
serai plus... Je puis mourir, mon souvenir demeurera en toi comme une
blessure chaque jour avive et toujours plus cuisante... Tu l'emportes,
Henriette, mais souviens-toi qu'entre les lvres de Daniel et les
tiennes, toujours se dressera l'ombre de Sarah Brandon!...

Elle dit, et d'un geste plus prompt que la pense, elle porta  sa
bouche un flacon qu'elle tenait cach dans sa main...

Elle but, et se laissant tomber sur une chaise:

--Maintenant, balbutia-t-elle, je vous dfie tous.

--Ah! elle nous chappe!... s'cria Malgat, elle chappe  la
justice!...

Il s'lanait pour la secourir, Daniel lui barra le passage, disant:

--Laissez-la mourir...

Dj d'affreuses convulsions la secouaient, et  la pntrante odeur
d'amandes amres qui se rpandait dans le salon, on reconnut quel poison
elle avait pris, et qu'il tait de ceux qui ne pardonnent pas.

On la porta sur son lit, et moins de dix minutes aprs elle expirait,
sans avoir prononc une parole...

Mlle Henriette et Mme Bertolle s'taient agenouilles prs du lit,
et le comte sanglotait dans un coin, lorsqu'un commissaire de police
parut.

--La femme Brian est introuvable, dit-il, mais le sieur Elgin est
arrt... O est la comtesse de la Ville-Handry?...

Daniel montra le cadavre.

--Morte! fit le commissaire... je n'ai plus rien  faire ici...

Dj il se retirait, quand Malgat l'arrtant:

--Pardon!... monsieur, fit-il... Je ne suis pas Ravinet le brocanteur,
mais bien Malgat, l'ancien caissier de la _Socit d'Escompte Mutuel_,
condamn par contumace  dix ans de travaux forcs... Je veux tre jug,
je me constitue prisonnier!

       *       *       *       *       *




XXXIII


.....Ainsi qu'il l'avait espr, le juge de Sagon obtint de poursuivre
l'instruction qu'il avait si habilement commence, et ce fut lui qui fit
condamner aux travaux forcs  perptuit Justin Chevassat, dit Maxime
de Brvan.

Crochard, dit Bagnolet, en fut quitte pour vingt ans, et les poux
Chevassat s'en tirrent moyennant huit ans de rclusion chacun...

L'affaire de Thomas Elgin, qui vint au rle dans la mme session, rvla
une escroquerie presque invraisemblable,  force de hardiesse... C'tait
de fausses actions qu'il faisait racheter  M. de la Ville-Handry,
ruinant ainsi, du mme coup, le comte et l'entreprise dont il avilissait
les titres... Il fut envoy au bagne pour vingt ans...

Ces scandaleux dbats dgagrent l'honneur de M. de la Ville-Handry,
mais trahirent une si prodigieuse incapacit, qu'on souponna ds lors
le rle qu'avait jou sa premire femme, la mre de Mlle Henriette.

Il resta d'ailleurs pauvre, relativement. On avait bien fait rendre
gorge  sir Tom, et retrouv la fortune de Sarah, mais le comte avait 
payer son ineptie... Et quand il eut dsintress ses cranciers, et
remis  sa fille une portion de l'hritage de sa mre, il ne lui resta
pas trente mille livres de rentes...

Seule de toute la Clique mistress Brian chappa...

Malgat s'tant prsent dans les dlais de rigueur pour purger sa
contumace, le jugement qui le frappait se trouvait ananti, et il fut
renvoy en cour d'assises... Mais son affaire fut ce qu'elle devait
tre.

Son avocat eut peu  dire... le ministre public s'tait charg de la
tche de la dfense.

Aprs avoir expliqu en quelles circonstances le pauvre caissier avait
failli, M. E. de S..., substitut du procureur imprial, poursuivait:

Maintenant, messieurs, que vous connaissez le crime, il est juste de
vous dire ce que fut l'expiation volontaire.

Sorti de chez la misrable qui l'avait perdu, fou de douleur et dcid
 se donner la mort, Malgat rentra chez lui... Il y trouva sa soeur...

C'tait, messieurs, c'est une de ces femmes qui ont gard pieusement le
culte des vertus domestiques, et qui ne savent ce que c'est que de
transiger, quand parlent l'honneur ou le devoir...

Elle eut bientt arrach  son frre le fatal secret, et surmontant
l'horreur qu'elle dut ressentir, elle trouva dans son coeur des accents
pour l'mouvoir et le faire revenir sur ses rsolutions... Elle lui dit
que le suicide ne serait qu'un crime de plus, que l'honneur lui
commandait de vivre pour rparer, pour restituer l'argent qu'il avait
vol.

Lui renaissait  l'esprance et se retrempait  cette nergie... Et
pourtant que d'obstacles!... Comment rendre quatre cent dix mille
francs!... Comment les gagner, et o, maintenant qu'il allait tre
rduit  se cacher?...

Alors, messieurs, savez-vous ce que fit cette soeur sublime en son
dvouement?... Elle possdait douze mille livres de rentes, elle les
vendit et en porta le capital au directeur de la _Socit d'Escompte_,
le priant d'attendre pour le reste, affirmant que tout serait rembours,
la somme drobe et aussi les intrts jusqu' parfait payement. Elle
lui demandait en change et il lui promit le secret.

Et de ce jour, messieurs, le frre et la soeur vcurent comme les plus
pauvres artisans, travaillant sans relche, se refusant tout ce qui
n'tait pas le strict ncessaire...

Et aujourd'hui, messieurs, Malgat ne doit plus rien  la _Socit
d'Escompte_... Ayant failli, il s'est relev... Et ce banc d'infamie de
la cour d'assises, sera pour lui le pidestal de la rhabilitation!...

Malgat fut acquitt...

       *       *       *       *       *

C'est  l'glise de Sainte-Clotilde qu'a t clbr le mariage de
Mlle de la Ville-Handry et du lieutenant Champcey.

Daniel avait pour tmoins Malgat et le vieux chirurgien-major de _la
Conqute_.

Plusieurs personnes remarqurent que la marie portait, contre l'usage,
une robe de mousseline brode.

C'tait celle que Mlle Henriette avait si souvent mouille de ses
larmes au temps o, incertaine du pain du lendemain, elle essayait de
vivre de son travail.

Malgat l'avait cherche et rachete, cette robe prcieuse, et c'tait
son prsent de noces...

M. de la Ville-Handry voit peu son gendre... Il s'en prend  lui de la
mort de Sarah, qu'il adore par-del le tombeau.

--Elle a t calomnie!... dit-il parfois en pleurant.

Il est le seul  pouvoir le penser. Et pourtant il se trouve des gens
qui seraient ravis de rveiller les infamies jadis rpandues par Sarah
pour perdre Mlle Henriette.

--Certes, disent-ils, Mme Champcey est charmante, mais il parat
qu'autrefois...

Ceux-l feront bien de toujours se tenir hors de la porte du bras de
Daniel et de son fidle Lefloch.

FIN

St-Amand.--Imprimerie de Destenay.


OUVRAGES DU MME AUTEUR

Format grand in-18 jsus


L'AFFAIRE LEROUGE, 10e dit. 1 vol.       3 50

LE CRIME D'ORCIVAL, 6e dit. 1 vol.       3 50

LE DOSSIER n 113, 9e dit. 1 vol.        3 50

LES ESCLAVES DE PARIS, 3e dit. 2 vol.    7 

MONSIEUR LECOQ, 4e dit. 2 vol.           7 

LA VIE INFERNALE, 3e dit. 2 vol.         7 

LES MARIAGES D'AVENTURE, 2e dit. 1 vol.  3 

LES COTILLONS CLBRES, 5e dit. 2 vol.   7 

LES COMDIENNES ADORES, 2e dit. 1 vol.  3 50

LE TREIZIME HUSSARDS, 16e dit. 1 vol.   3 

LES GENS DE BUREAU, 2e dit. 1 vol.       3 50

PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP, RUE D'ERFURTH 1.





End of the Project Gutenberg EBook of La clique dore, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CLIQUE DORE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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