Project Gutenberg's Le Vallon Arien, by Jean-Baptiste Mosneron de Launay

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Title: Le Vallon Arien
       ou Relation du Voyage d'un Aronaute

Author: Jean-Baptiste Mosneron de Launay

Release Date: March 28, 2010 [EBook #31805]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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   Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
   typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
   conserve et n'a pas t harmonise.




   LE

   VALLON ARIEN,

   ou


   RELATION du voyage d'un aronaute dans un pays inconnu jusqu'
     prsent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la
     description de leurs moeurs.


   OUVRAGE REVU ET PUBLI
   Par J. MOSNERON, ex-Lgislateur.

   A PARIS,

   Chez J. CHAUMEROT, Libraire,
   Palais-Royal, Galeries de bois, n 188.

   1810.




PRFACE

DE L'DITEUR.


La dcouverte de M. de Montgolfier, la plus extraordinaire des
dcouvertes du dix-huitime sicle, n'a eu aucun rsultat utile. Les
recherches des savans et l'attente du public ont t galement
trompes; l'arostation qui devoit procurer des lumires sur les
hautes rgions de l'atmosphre, des secours au commerce, des services
 l'art militaire, n'a offert qu'un spectacle tonnant, et l'ascension
d'un ballon ne semble propre dsormais qu' figurer dans des ftes,
comme une fuse trs-singulire, trs-curieuse, mais trs-strile.

Telle toit du moins depuis long-tems l'opinion gnrale sur les
ballons. Les savans, dsesprant de tirer un vritable fruit de leurs
travaux, avoient renonc  s'en occuper; et le sieur Blanchard,
promenant son spectacle de capitale en capitale, jouissoit sans
contestation de sa gloire ainsi que de l'argent du public. Cependant
au fond de la Gascogne vivoit dans la plus grande obscurit un habile
aronaute, qui avoit trouv le seul moyen peut-tre de rendre ses
ascensions utiles. Trs-instruit et trs-courageux, M. de Montagnac
planoit en ballon sur la chane des Pyrnes, tiroit le plan de ces
montagnes, s'arrtoit quelquefois sur des sommets inaccessibles aux
Ramond, aux Homboldt et aux Saussure, faisoit de profondes
observations relatives  la gologie,  la minralogie,  la
botanique; tudioit la temprature de l'atmosphre gradue suivant sa
hauteur, et mme avoit dj reconnu des courans d'air rgls et des
moussons priodiques; mais cet homme modeste et vritablement savant
ne vouloit faire part de ses dcouvertes au public, que lorsqu'il
auroit t parfaitement assur de leur certitude. Parti de Perpignan,
et se dirigeant vers Bayonne, il n'avoit encore parcouru qu'une moiti
de la chane dans l'espace de huit ans, parce qu'il rptoit plusieurs
fois les mmes observations et qu'il toit souvent oblig d'attendre
long-tems le lger courant d'air favorable  sa direction.

Lorsqu'il auroit eu achev ses courses et ses tudes ariennes sur les
Pyrnes, il se proposoit de les rpter sur la chane des Alpes;
c'est  la fin de ces pnibles travaux que le public devoit en
recueillir le fruit. L'ouvrage qui en seroit rsult auroit sans doute
fait poque dans l'histoire des dcouvertes du dix-neuvime sicle. La
mort vient de surprendre cet estimable savant dans le petit village de
Saumde, au milieu des Pyrnes, o il toit descendu aprs une
troisime ascension sur la Maladetta. J'herborisois alors dans ces
montagnes et j'y avois fait connoissance avec M. de Montagnac. La
conformit des gots pour la mme tude, qui est le plus puissant
comme le plus agrable des liens, nous avoit runis ds la premire
entrevue. L'extrme douceur de sa socit avoit encore resserr notre
amiti; et si la mort de cet homme de gnie est une perte irrparable
pour les sciences, elle sera un sujet d'ternels regrets pour mon
coeur. Il m'a lgu tous ses papiers en me laissant la libert d'en
disposer comme je le jugerai  propos; mais il m'a recommand surtout
la relation de son voyage dans le Vallon arien. Ce voyage revenoit
dans tous ses souvenirs; c'toit l'objet de ses plus tendres
affections. Je ne fais donc que m'acquitter d'une dette sacre en
publiant cette relation. J'en ai supprim tout ce qui tient  la
minralogie et  la botanique, parce que la partie scientifique dont
ces objets font partie formera la matire d'un Ouvrage spar, que je
compte publier aprs celui-ci.




LE

VALLON ARIEN.

RELATION _de mon Voyage (celui de M._ DE MONTAGNAC) _dans le Vallon
Arien._


J'avois apperu dans une de mes dernires ascensions un groupe de
montagnes ranges dans une forme circulaire, au milieu desquelles je
souponnois qu'toit une plaine d'une grande tendue; avant de
m'lever au-dessus de cette partie de la chane des Pyrnes, je
dsirai savoir le nom qu'on lui avoit donn dans le pays, et si elle
toit habite. Je m'acheminai donc au pied de ces montagnes, et je
cherchai des claircissemens parmi des bergers qui toient venus s'y
tablir pendant l't avec leurs troupeaux. Ils me dirent que
l'intrieur de l'enceinte toit aussi profond que les montagnes
toient leves, qu'on n'avoit jamais pu y pntrer, attendu que tout
autour l'extrieur toit un rempart perpendiculaire, uni comme une
glace; mais que l'on savoit cependant que cette enceinte servoit de
demeure  une troupe de sorciers qui, s'ils n'toient pas de vrais
diables, avoient du moins de grandes relations avec l'enfer; qu'il
toit constat que toutes les fois qu'il tomboit une grle, une gele
ou quelqu'autre accident funeste, on voyoit quelques-uns de ces
sorciers rire aux clats sur les remparts de l'enceinte; d'o il toit
vident que c'toient eux qui avoient envoy le flau.

Voil les seuls renseignemens que je pus tirer de ces pauvres ptres.
Il et t inutile de chercher  les dsabuser.

   L'homme est de glace aux vrits,
   Il est de feu pour le mensonge.

Ces vers ont une application universelle, et il semble  l'intrt
qu'inspirent les fictions  toutes les classes de la socit, qu'elles
sont ncessaires  l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que
par-l qu'il prouve l'existence de sa pense; et la plus grande partie
du genre humain seroit rduite  l'tat d'imbcillit, si la vrit
toit la seule source o elle pt puiser ses ides.

Je conclus de l'opinion de mes ptres, partage par tous les habitans
des environs, que l'intrieur de ce groupe de montagnes mritoit
d'tre examin. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme
presqu'absolu pour m'lever  leur hauteur. En planant  la distance
de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut ais
d'y appercevoir des hommes  la simple vue; mais aussitt qu'ils
m'eurent dcouvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien
suffi, si j'avois eu quelques doutes  cet gard, pour me persuader
que ces gens-l n'toient pas en relation avec l'empire infernal.
Cependant, lorsqu'aprs avoir ouvert la soupape pour faire couler
une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu  terre, je m'armai 
tout vnement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets
et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, prsentoient
l'image de la civilisation;  mes pieds, des champs cultivs et
plants en diverses espces de grains; sur les coteaux, des troupeaux
de diffrens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le
milieu, un amas de cabanes alignes dans un ordre rgulier; mais parmi
cette apparente population, la plus profonde solitude; les ptres mme
qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans
les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui
attestassent la prsence de l'homme.

En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frapp
d'un violent saisissement. Quels toient les habitans de ce lieu
inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-tre, des assassins
qui n'ont pu trouver que cet asile pour se drober  la justice. Que
vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection!
Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture
annonoient des moeurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables
et bons; il n'y a de froces que ces hommes de sang qui vivent de
chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses penses,
j'arrivai au village; toutes les portes toient fermes et je
n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai
une plus grande et plus orne que les autres. Je pensai que s'il y
avoit quelque humanit dans ce lieu, elle se trouveroit de prfrence
chez l'individu qui annonoit le plus d'aisance, et consquemment le
plus de lumires. J'allai donc frapper  cette porte, qui, ainsi que
toutes les autres, n'toit ferme que par un simple loquet de bois.
Elle s'ouvre, et je me sens pntr de confiance et de vnration 
l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit
avec un sourire affectueux: Mon frre, vous avez couru un grand
danger, et nous avons eu bien peur nous-mmes de ce gros vilain animal
qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous
voil en vie. Aprs ces paroles, et sans attendre ma rponse, le
patriarche me prend par la main et m'entrane hors de la maison. Sa
femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui
toit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il
portoit suspendue  son ct. A ce signal, tous les habitans sortirent
de leurs cabanes et se rangrent en demi-cercle devant le perron.
Cependant, ils tournoient souvent la tte du ct o toit le ballon,
en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit
mon guide qui paroissoit tre le chef de la peuplade; apprenez  nos
frres si vous tes bien sr d'avoir tu le monstre qui vous a port
jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien  en craindre. Je m'efforois de
leur faire comprendre que mon ballon n'toit qu'une machine
insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal  personne;
mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquitude, je
les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux.
Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touch et fait toucher
de tous cts  quelques-uns des plus hardis, ils passrent aussitt
de l'excs de la peur  l'excs de la licence. Chacun s'efforoit 
l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me htai de
prvenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de
quelle importance il toit pour moi que cette machine ne ft pas
endommage. Alors, il dcrivit  trois pas de distance un grand cercle
tout autour, et dfendit  tout le monde de l'outre-passer, en
recommandant aux mres de surveiller leurs enfans.

Lorsque de part et d'autre on eut fait disparotre tout sujet de
craintes et d'inquitudes, je me livrai  l'examen de mes nouveaux
htes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes
des Vnus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bont
peinte sur la figure des premiers, remplaoit la fiert du Dieu
vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient
l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de
la desse amante de Mars.

Cette beaut extrieure, si gnrale parmi les deux sexes, devoit
avoir une cause commune; et la suite de mes observations me
convainquit qu'elle toit principalement l'effet de la perfection
intrieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne
race, distingues par une longue filiation de vertus hrditaires,
sont la plupart caractrises par une belle figure, et toutes du moins
par une bonne figure. S'il y a des exceptions  la rgle, elles ne
portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui
conservent, tant qu'elles ne dgnrent pas, cette influence marque
du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.

La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi
d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers
descendans d'Adam rassembls autour de leur chef, avant sa chute,
avant que Can et troubl l'innocence et la paix de la terre. Ils ne
composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux
premiers tems du doux nom de frre et de soeur; le chef a sur eux
cette autorit de la vertu qui, ne se dployant que pour le bonheur
des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle
inspire. Aussi est-il leur pre commun. Toutes ses volonts sont des
lois sacres, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.

La puissance du chef est sanctionne par Dieu mme. Il est son
reprsentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprme qu'il
annonce ses volonts. Ainsi, c'est de Dieu mme qu'manent toutes les
loix; il est prsent  toutes les penses et  toutes les actions. En
un mot, c'est le gouvernement thocratique, mais bien diffrent de
celui de Mose; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le
massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre toit terrible.

Une chose plus tonnante encore que la puret des moeurs dans ce coin
des Pyrnes, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction
du langage commune  tous ses habitans. Quel incroyable phnomne! au
milieu d'un pays qui semble de trois sicles en arrire de la
civilisation du reste de la France, o l'homme encore sauvage ne parle
qu'un patois grossier, born, comme ses ides,  l'expression des
seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays,
qu' l'aspect de son enceinte on n'auroit jug propre qu' servir de
retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable,
tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour
s'en former une ide, il faille recourir  ce qu'il y a de plus
merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se reprsente une
socit choisie du beau sicle de Louis XIV, chappe  la contagion
du sicle suivant, dont la raison mrie a remplac la politesse des
lvres par celle du coeur, et les clairs du bel esprit par la lumire
toujours gale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon arien.

  [1] Les habitans des Pyrnes, bien diffrens des Suisses, des
  Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachs  leurs
  ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres
  montagnards, migrer  certains tems de l'anne pour se procurer
  une subsistance plus abondante. Accoutums  une vie chetive et
  dure, ils prfrent le dnuement de la misre  l'aisance que
  pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.

D'o vient ce caractre particulier  l'habitant des Pyrnes? Il me
semble qu'il est le rsultat de son isolement. Pendant huit mois de
l'anne, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec
l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la
France que celle que peuvent produire ses eaux minrales, en sorte que
ces montagnards sont presque perptuellement spars du monde entier.

Le moyen de mettre ce pays en socit avec la France seroit d'y faire
natre une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une
trs-riche dans l'tablissement de quelques fabriques. Les eaux
courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs
montagnes reclent des mines de diffrens mtaux qui ont t jadis
exploites avec succs. Tout rcemment des Allemands avoient tabli 
Bagnres de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir
trs-prcieuse; elle toit sous la direction du comte de Beust,
maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La rvolution a culbut
cet tablissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre
en activit, qu'une partie des btimens ncessaires  l'entreprise
subsiste encore.

Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'anne,
si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les
montagnes qui servent de limites  la France, lesquels sont
ordinairement ferms pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces.
La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontires
pourroit s'obtenir sans qu'il en cott un sou au trsor public. Il ne
faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques annes le produit
des forts de ces montagnes, celui des bains d'eau minrale, et enfin
la ferme du privilge des banques de jeu qui y sont tablies pendant
la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge  propos de
laisser subsister prs des sources salutaires des Pyrnes, ces autres
sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait
semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.

Quoiqu'il soit difficile de se dfendre d'un peu d'enthousiasme en
faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant
fidellement trace d'aprs la nature mme. L'imagination peut bien
chercher  embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie;
mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modle. On ne
pourra m'accuser d'exagration quand je me renfermerai dans
l'expression littrale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais
religieusement; et je consens qu'on m'applique le _mentiris
impudentissime_, si mes confrres les aronautes qui seront tents de
faire le mme voyage, ne confirment pas cette relation[2].

  [2] Il est trs-probable que d'aprs la menace du chef de cette
  colonie que l'on verra  la fin de cette relation, aucun
  aronaute ne s'exposera au danger d'un second voyage dans le
  Vallon arien.

Aprs ce que je viens de dire du degr de civilisation de ce peuple,
ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire
et crire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays
une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidle
organe de la simple vrit, je dirai qu'au dfaut de papier dont on ne
fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de
parchemin pour crire; que toute la bibliothque du pays est compose
d'une centaine de volumes imprims  Paris il y a cent trente ou cent
cinquante ans; qu'on ne connot aucun de ceux du XVIIIe sicle, et que
les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont t composs dans
ce lieu. Ces livres sont un catchisme politique et moral dont il y a
autant d'exemplaires que d'habitans gs de plus de vingt ans; car
chacun est oblig d'en tirer une copie ds qu'il est parvenu  l'ge
de raison. Ce catchisme contient des rgles de conduite pour tout ce
qui, n'tant pas inspir par la nature, tient aux conventions ou aux
convenances de la socit. Ainsi, les obligations rciproques entre
les pres et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles manent
du sentiment, et que ce seroit mconnotre le sentiment que d'en faire
un devoir.

La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce
catchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement
thocratique. Le chef, tant le reprsentant de Dieu, runit les deux
pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne
le cantique de louanges et d'hommages  l'Etre-Suprme, que tout le
peuple rpte aprs lui. Il prescrit ensuite les diffrens travaux
auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journe. En quelque
lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses penses et ses
actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef
fait, quand il lui plat, rsonner la trompe que lui seul a droit de
porter;  ce signal, tous les individus, sans exception, quittent
leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet
hommage est renouvel avant le commencement et aprs la fin de chaque
repas, ainsi qu'aprs la fin des travaux de la journe. Les dimanches,
les ftes annuelles institues pour diffrentes causes, les
naissances, les mariages et les funrailles, sont galement clbrs
par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la
crmonie. Voil le seul culte, les seuls actes extrieurs de la
religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a
paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et
leurs vertus semblent, comme leur demeure, situe entre le ciel et la
terre, les placer ds cette vie au rang des anges.

Tel est le sommaire du premier chapitre.

Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obissance du
peuple et des obligations rciproques de l'un et de l'autre.

Dans les autres chapitres on fixe le mode d'lvation  la place de
chef. Elle est hrditaire pour les hommes seuls et par ordre de
primogniture.

Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine,
et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui
s'carte de la rgle habituelle. Ce mme conseil est charg de faire
l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rdiger,
conformment au rsultat de cet examen, l'inscription qui est grave
sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe
tous les ans l'tendue des terres  cultiver, et l'espce de grains 
y semer; car il n'y a aucune proprit distincte; tout est commun, 
l'exception seulement des personnes, du logement et des vtemens.

Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirige; une
loi svre surveille galement celle du chef. Depuis l'archange Satan
qui abusa de sa puissance, tout dmontre qu'il n'est aucune crature,
telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit porte  excder la mesure de
son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les
fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorit et de
despotisme sont prvus dans le catchisme, et la reprhension en est
confie au conseil des vieillards.

Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que
Tacite n'a dit des Germains: Que les moeurs y tiennent la place des
lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la
contagion du vice: et s'il s'y est gliss quelques fautes
insparables de l'humanit, de lgres corrections suffisent pour les
rprimer[3].

  [3] Je doute qu'il y ait jamais eu un tems o l'homme existt
  isol, errant sur la terre sans famille, sans domicile et sans
  patrie. Un Ecrivain clbre a fait l'histoire ou le roman de
  l'espce humaine dans cette premire priode de sa cration; il
  lui a trouv beaucoup de vertus qui n'toient au vrai que
  l'absence des vices, et il a dit: L'homme est bon, les hommes
  seuls sont mchans. Comme il n'existe aucun monument qui constate
  que l'homme, tel qu'il en a eu l'ide, ait jamais exist, on ne
  peut rien affirmer ni nier de cette prtendue bont; mais que les
  hommes soient mchans, que les passions, les vices et les crimes
  soient ns dans le sein des socits, rien de plus certain; et je
  pense encore comme J-J., que ces passions et ces vices ont
  d'autant plus d'nergie, que les socits sont plus civilises.
  Un problme admirable seroit donc de trouver une organisation
  sociale telle que l'homme jouit des avantages d'une socit
  parfaitement civilise sans en prouver les inconvniens. Or,
  c'est ce problme que je trouve compltement rsolu dans _le
  Vallon arien_. La grande passion qui tue les socits de la
  terre, l'ambition, ne se trouve pas dans celle-ci. Tous les
  individus sont parfaitement gaux et n'ont aucun motif d'aspirer
   quelque distinction; car il n'y a ni richesses, ni honneurs, ni
  pouvoirs  distribuer. Tous sont gaux et le seront toujours,
  quelle que soit mme la diffrence de mrite personnel; le
  gouverneur est le seul qui jouisse d'une autorit.

  Consquemment au principe de J.-J., tous les hommes ici semblables
   son homme par excellence, sont donc bons et heureux.

   (_Note de M. de Montagnac._)

Je me borne  cet expos, parce que j'ai apport une copie de ce
singulier catchisme que je ferai imprimer sparment en entier, si on
le dsire[4].

  [4] Cet ouvrage et t certainement trs-curieux  connitre;
  mais il faut que M. de Montagnac se soit tromp, car il ne s'est
  pas trouv parmi ses papiers.

   (_Note de l'Editeur._)

L'autre livre, galement manuscrit, contient les annales de cette
peuplade, depuis l'origine de son tablissement jusqu' ce jour.
Celui-l n'est pas aussi rpandu que le premier; le chef et les
membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie.
On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai  la suite de
cette relation[5].

  [5] Ces annales sont imprimes ici dans l'ordre qu'a dsign M.
  de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques
  notes pourquoi on n'a pas imprim cet ouvrage en entier. Je l'ai
  divis par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.

   (_Note de l'Editeur._)

Je reprends la description de ma nouvelle dcouverte. Ce canton des
Pyrnes toit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambr, c'est
maintenant le Vallon arien. La population qui l'habite est presque
double depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixe et qu'elle
y vit entirement ignore du reste de la terre. Les hommes portent la
barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux galement longs sont
rassembls et attachs derrire. Leurs vtemens consistent en un
bonnet ou un chapeau de paille, des gutres, une culotte et un gilet,
et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vtemens sont en laine
tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est compos d'une
jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont
natts en tresses et relevs sous un chapeau de paille semblable 
celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de
cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.

Ils font deux repas par jour, l'un  onze heures du matin, l'autre 
sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain trs-bien
fabriqu, des truites, des oeufs, des lgumes et de la viande,
seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils
font leur principale nourriture, est le laitage si dlicieux dans les
montagnes. La boisson est  leur choix, de l'eau ou une petite bierre
qu'ils sont parvenus  faire trs-bonne. La framboise, la fraise si
parfume des Pyrnes, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos
autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que
je n'ai vu qu'en petite quantit, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit
que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les
plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.

Ils prennent ces repas runis en commun au nombre de douze personnes,
entremles, sans distinction de parens ou d'trangers. Une pareille
confusion avoit galement lieu chez les Spartiates, dans leurs tables
publiques; mais le but n'toit pas le mme. Lycurgue avoit voulu par
ce moyen affoiblir l'amour des pres pour leurs enfans et des enfans
pour leurs pres, afin d'endurcir le coeur des uns et des autres, de
les rendre impassibles, et consquemment plus propres au dur mtier de
la guerre. Le lgislateur du Vallon arien s'toit propos, au
contraire, dans cette runion, d'tendre  toute la peuplade
l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manire 
n'en faire rellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge
par l'apparence, il a parfaitement russi; car il m'a sembl que tous
les habitans toient frres et soeurs de sentiment comme ils le sont
de nom.

Tous ces montagnards me parurent runir  leurs belles formes une
constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octognaires en tat
de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule
maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle
colonie, est la petite vrole. La plupart des figures en toient
graves; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignit o ce
flau avoit moissonn le quart de la population. J'instruisis alors le
gouverneur de la dcouverte rcente de la vaccine; je lui en exposai
les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du
vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de
la colonie, en lui enseignant en mme tems le moyen de multiplier ce
remde et de l'tendre  toute la jeunesse; mais je tchois en vain de
le persuader de la bont de ce prservatif; je n'aurois pu obtenir
d'en faire l'application, si plusieurs pres de famille qui avoient
perdu une partie de leurs enfans par la petite vrole, craignant
encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuy ma
demande. Je suis loin de blmer cette obstination du gouverneur 
rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficults qu'prouva
l'inoculation  s'tablir en Europe. Le premier mouvement de la nature
est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal
procurera du bien. L'exprience seule peut instruire  cet gard; mais
il faut mille faits pour dtruire un prjug accrdit. Le remde que
j'ai introduit se fera bientt connotre; ses bons effets seront trop
videns pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la
vive satisfaction d'avoir extirp le principal flau de ce beau
sjour.

Quoique ma curiosit ft trs-pressante, et que je fisse une foule de
questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importuns; ils y
rpondoient avec beaucoup de douceur et de clart; mais,  mon grand
tonnement, cette curiosit n'a pas t rciproque; non-seulement,
contre mon attente, ils ont t fort insoucians sur tout ce qui
concerne le pays d'o je venois, mais mme ils vitoient d'en parler.
J'ai attribu cette indiffrence pour le monde infrieur qui alloit
quelquefois jusqu' l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont
essuys leurs aeux. Il y avoit encore dans le Vallon arien plusieurs
individus dont les pres avoient vcu dans ce monde-l. Ils l'avoient
peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espce
d'enfer. Telle toit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore
en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux sicles, la terre
entire ne sera habite, selon eux, que par des diables; le Vallon
arien sera le seul asile prserv des flammes infernales, o vivront
paisiblement quelques lus en attendant leur passage  la vie
immortelle de l'empire cleste.

Toutes les facults intellectuelles, portes au haut degr d'lvation
o je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds
de curiosit; car la science ne peut natre que du dsir de savoir;
mais ce qu'il m'et t difficile de deviner, c'est que le principal
objet de la curiosit des habitans du Vallon toit la connoissance des
astres. Indiffrens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils
toient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en
connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les plantes; ils
suivoient leurs mouvemens; ils avoient calcul avec la plus grande
prcision la rvolution apparente du soleil, et leur anne
correspondoit exactement  la ntre.

La mme tude toit commune  ces anciens peuples Nomades, tels que
les Chaldens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient
 faire de conqutes que dans le vaste champ des toiles.

On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le mme
esprit de douceur et de paix, Copernic, Galile, Newton et notre
Lalande. Ce dernier, malgr son opinion sur la cration, assurment
trs-immorale, toit le meilleur des hommes.

La lunette dont ils se servoient pour observer toit trs-imparfaite.
Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands
progrs. Je leur offris un excellent tlescope que je portois dans
tous mes voyages ariens. Ils l'acceptrent avec grand plaisir; ils
furent merveills des nouvelles dcouvertes astronomiques dont je les
instruisis.

Ils s'occupent aussi de l'tude de l'agriculture, et de cette partie
de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes
salutaires dans diffrentes maladies. Cette branche de la matire
mdicale, la seule que la nature ait indique aux animaux et qui leur
suffit pour prvenir ou gurir leurs maux, suffisoit galement  ces
hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espce
de passions, n'toient assujtis qu'aux maladies communes  tous les
tres qui ont reu l'existence, et avec elle le germe de la mort.

Les arts auroient t seuls capables de rconcilier les habitans du
Vallon arien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient t
transmis par leurs anctres, toient la plupart comme dans le tems de
leur invention. Plusieurs autres avoient t dcouverts depuis. La
perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur
admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la
colonie qui toient suspendues depuis cent quarante ans, entirement
dtraques et sans mouvement, et me demandrent si nous avions
maintenant quelque chose de mieux. Je leur prsentai pour rponse les
deux que je portois; l'une toit une montre marine de Berthould;
l'autre toit de Breguier,  rptition, quantime, seconde, etc. Le
gouverneur ne put contenir sa joie  la vue de ces effets prcieux; il
les prit aussitt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il
s'appropria galement mon baromtre, mon thermomtre, ma boussole et
quelques autres instrumens utiles  mes voyages. Il ne faisoit, en
agissant ainsi, que suivre l'usage reu dans le Vallon arien, o tout
en gnral est commun, sans qu'il soit reconnu aucune proprit
distincte. Cependant, mes regards fixs avec tonnement sur les siens,
rappelrent  son esprit que notre usage toit bien diffrent du sien;
alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je
me htai de le tranquilliser en lui en faisant prsent.

L'heure du repas du soir tant arrive, je me mis  table avec le
gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous
invits successivement chacun  leur tour,  moins de quelque faute
qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition
est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des lgumes,
du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les
autres ustenciles de cette nature toient faits d'une terre
trs-convenable  cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des
montagnes. La boisson toit une petite bierre assez agrable. J'avois
dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en
offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance
et t un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en et pas t
trouble pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur et
tout au moins prpar pour l'avenir d'impuissans regrets.

Quelque tems aprs la fin du souper, les airs furent remplis du plus
beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'toit le cantique du soir,
chant en choeur par tous les habitans runis. Une modulation cleste
marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et
harmonieuse,  la voix douce et frache de leurs compagnes; un
accident vint encore augmenter la solemnit de ce chant religieux. La
soire avoit t orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le
lointain, s'approcha par degrs; il sembloit tre l'organe de la
Divinit qui applaudissoit  l'hommage de ses enfans bien-aims.

Rien ne dispose mieux qu'une belle musique  un paisible sommeil.
Avant de nous sparer pour en jouir, nous nous entretnmes pendant
quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse
 leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles dcouvertes,
ce mtore n'toit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent
avec beaucoup d'intrt l'historique des paratonnerres du clbre
Franklin. Cet instrument auroit t absolument inutile dans leur
Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais caus le moindre
ravage. Tous les phnomnes de l'lectricit, du galvanisme, en
gnral, de la physique, que je leur racontai, ne captivrent pas
moins vivement leur curiosit et leur admiration.

Mon lit avoit t prpar dans une chambre voisine de celle du
gouverneur. Une musique et des chants appropris  la naissance du
jour, comme ceux de la veille l'toient  sa fin, vinrent terminer
agrablement mon sommeil. Aprs avoir salu le gouverneur, je lui
proposai une promenade. La puret de l'air, le calme du ciel, le
parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce
srnit. Il me sembloit tre transport  la cration du monde, et
dans ce lieu de dlices o la course du tems n'toit marque que par
la varit des plaisirs. Ah! m'criai-je, voil le paradis.

LE GOUVERNEUR.

Vous avez raison, mon ami; mais la diffrence de notre paradis  celui
d'Adam, c'est que la vanit a fait sortir le premier homme du sien, et
que c'est  la mchancet de vos pres que nous devons l'heureuse
rencontre du ntre. Ici, notre espce s'est releve de sa chute
originelle; ici, elle a recouvr les avantages qu'elle avoit perdus et
dont vous tes encore privs. Nous sommes au premier rang des tres
par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre
monde dgnr, vous n'tes au-dessus des animaux que par vos
connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux
que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble
des cratures en est la plus infortune.

M. DE MONTAGNAC.

Oui; c'est un fait certain; notre monde est rest sous le coup de la
maldiction. La facult de se rappeler le pass et de voir dans
l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice
du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il ft born comme
l'animal  la jouissance du prsent. J'ai pens autrefois que les
progrs de la civilisation et des lumires contribueroient 
l'amlioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain.
L'exprience et la rflexion m'ont dtromp.

LE GOUVERNEUR.

Mon ami, votre opinion toit juste, et vous avez eu tort d'en changer.
Les lumires lvent l'homme et l'ignorance le dgrade; mais il faut
pour cet effet que ces lumires soient permanentes, et que la masse
entire en soit pntre. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet
pas cette stabilit. Vous avez aujourd'hui un roi qui protge la
littrature et les sciences; il est remplac par un autre qui n'a que
la passion des conqutes; un troisime succde sans caractre, sans
got et sans ide. De ce changement continuel rsulte une lgret
d'esprit incapable de percer jusqu' la vrit. On prend au lieu
d'elle quelques prestiges sduisans, quelques lueurs mensongres que
l'on suit et qui garent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester  la
mme place; mais que l'tude soit constamment suivie, que le flambeau
des sciences brille toujours de la mme lumire, et vous verrez
l'espce humaine marcher d'un pas lent, mais sr, vers la
perfectibilit. C'est  ce seul avantage que nous devons celle dont
vous tes tonn. Toutes les facults intellectuelles dont nous sommes
dous ont t constamment diriges vers notre bonheur. C'est  ce seul
but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en
nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que
d'occuper son tems d'tudes spculatives qui ne produiroient aucun
fruit utile, quand mme on seroit assur d'y avoir le plus grand
succs.

Tout ce que je voyois m'annonoit qu'en effet le bonheur de ce peuple
n'toit point comme le ntre, un clair rapide qui brille et s'teint
presqu'aussitt au milieu d'paisses et longues tnbres; ici, il
commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de
l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entreml de
sourires, de propos agrables, de chants joyeux, est une image vivante
de celui dont s'occupoient nos premiers pres dans leur magnifique
jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue
pareillement  faire mieux goter la volupt du repos, les dlices
d'un salubre repas. Durant tout l't, ce repas est pris en plein air,
sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau,  l'ombre de l'avenue de
tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit
de verdure parallle  celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous
le poids des annes, sont ports par leurs enfans  la salle du
banquet champtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lve
 leur approche. La petite quantit de vin qui est recueillie dans le
Vallon est rserve pour cette dernire priode de la vie o le sang
glac a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards
retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur
jeune ge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la
danse de leur tems.

Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succdent  celui du
festin. Chacun se livre  l'amusement qui est le plus de son got: les
uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres
s'occupent  diffrens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans
tous ces bats rgne la dcence sans tude et sans art. Les vertus
sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coteroit plus pour
s'en dtacher qu' tel peuple corrompu pour les pratiquer.

C'est ainsi que s'coulent tous les jours des habitans du Vallon
arien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans
oisivet, leur flicit est bien suprieure  celle du clbre vallon
de Temp dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens
d'ennui.

J'ai dit qu'il ne manquoit  ce bon peuple que d'avoir la connoissance
des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint 
rouler sur cette matire, le gouverneur me fit observer qu'aucune
nouveaut ne pouvoit tre communique  ses frres qu'aprs avoir t
soumise  l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant
les annales qu'il m'a communiques, j'ai vu que cette loi toit
motive sur l'extrme danger que courut la socit en recevant dans
son sein un tranger nomm Renou, et en adoptant quelques-unes de ses
opinions. Le gouverneur n'toit anim que du dsir de faire le bonheur
de ses frres; mais, rendu circonspect par l'exemple du pass, il me
pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-mme sur le
rsultat de nos doctes acquisitions. Vos savans, me dit-il, ont-ils
perfectionn quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils dcouvert
quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augment
la portion de bonheur mesure pour notre espce?

Hlas, lui rpondis-je, des trois grandes dcouvertes faites depuis
environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre  canon et
l'imprimerie, les deux premires n'ont servi qu' dpeupler la terre,
la troisime est la seule qui l'ait claire.

Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu' faire un
bon almanach, celle de nos physiciens qu' connotre la pesanteur
relative des corps, celle des chymistes qu' les dcomposer. Au-del,
tout est doute et incertitude.

Ainsi, ces arts et ces sciences si vants attestent un trs-haut degr
d'intelligence, mais ont t en gnral plus funestes qu'utiles. Il
n'en est pas ainsi de la littrature. La belle loquence, la sublime
posie, les fidles tableaux de l'histoire, les touchantes rveries de
l'imagination, les grandes penses de la philosophie, consolent au
moins de nos maux, si elles ne les prviennent pas. Notre vie est le
plus souvent un sentier entre deux prcipices; au lieu de perdre son
tems  combler les abmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par
des tapis de fleurs tendus de chaque ct?

Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la
culture des sciences a prcd celle de la littrature. Les choses
vont avant les mots; et ce n'est qu'aprs avoir pens, qu'on peut
perfectionner l'art d'expliquer sa pense. Il me parotroit donc bien
tonnant que le sicle qui a suivi celui de Louis XIV n'et pas
produit de grands littrateurs. Je serois charm de les connotre.

Le sicle de Louis XIV, lui rpondis-je, a t suivi, non pas du
sicle de Louis XV, mais du XVIIIe sicle; car il n'y a que les grands
rois qui donnent leur nom  leur sicle; et ce sicle-l sera en effet
ternellement clbre par ses littrateurs. Ceux qui l'ont
principalement honor sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon,
Montesquieu et J.-J. Rousseau.

Le premier a t pote tragique et pique, historien, moraliste,
romancier; en un mot, il s'est exerc sur toutes les cordes de la
lyre, et sur toutes d'une manire originale et intressante.
Cependant, il ne parot qu'au second rang des potes piques quand on
le compare  Homre, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le
rapproche de Racine; des historiens, si on le lit aprs Robertson; des
moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyre; et il n'occupe
sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de rgler ceux
des potes lgers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand
nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les
moeurs, de saisir dans l'histoire les rsultats des vnemens, et d'y
rpandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses crits,
et jusques dans les plus frivoles, il intresse par cet art de fournir
un texte au babil des gens du monde et  la mditation des penseurs.
Il semble par-l l'auteur de tous les ges et de tous les gots.

Un autre crivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il
a faite de tous les tres organiss. L'homme est le premier anneau de
la chane de ces tres. L'historien de la nature parcourt toutes les
espces; il saisit d'une main sre, dans la physionomie de chacune,
les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers.
Quel admirable enchanement depuis l'animal le plus intelligent
jusqu' celui qui ne parot que comme une plante insensible. Le gnie
du grand naturaliste s'est surtout dploy dans les hautes stations
d'o il a contempl la nature. C'est l que, planant sur la cration,
il en droule  nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant
gographe, en s'levant par la pense au-dessus du globe terrestre,
cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'tats
tracs par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de
la nature, les mers, les continens, les les, les principaux fleuves;
dessine avec exactitude leurs linamens et leurs contours, et
renferme la terre entire dans la circonfrence de son compas.

Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a
excut pour l'histoire civile. Nouvel OEdipe, il a devin l'nigme
des lois obscures et barbares qui gouvernrent autrefois plusieurs
grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous
la poussire des sicles! quelle sagacit pour pntrer au travers de
ces dcombres, pour dcouvrir la disposition primitive des matriaux
et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'difice
qui toient sagement ordonnes et celles qui pchoient par quelque
vice cach, pour rendre les fautes des pres utiles aux enfans, tirer
les leons de l'exprience et instruire les hommes dans la science qui
les touche de plus prs, celle de vivre en socit de la manire la
plus convenable pour qu'ils soient heureux!

Ce travail, sur les principes qui ont gouvern les diffrentes
nations, avoit t prpar par un autre sur ceux qui ont port au
plus haut degr d'lvation le peuple-roi, et sur les causes de sa
dcadence. L'histoire est remplie d'individus ns sur le trne ou dans
un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conqutes; mais o trouver
ailleurs que chez les Romains un peuple entier conqurant par un
systme politique, suivi constamment pendant plus de dix sicles?
L'vnement? tenoit presque du prodige, et depuis prs de deux mille
ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jet un coup-d'oeil sur
ce phnomne unique sur la terre; aussitt le prestige s'est vanoui;
mais l'admiration n'en a peut-tre t que plus grande, en se
reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son
livre a rvles. Ainsi, la construction de l'glise de St.-Pierre 
Rome est moins tonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en
traant le plan de cet difice, a prvu ce qu'il parotroit quand il
seroit achev.

A ct de ces matres marche un homme qui runissoit  la plus
profonde connoissance du coeur humain le plus grand talent pour en
exprimer les passions. Personne ne l'a gal dans la peinture de
l'amour, de sa volupt, de ses orages, de la succession de ses peines
et de ses plaisirs. Dou  la fois d'une exquise sensibilit, d'une
forte conception, d'une heureuse facilit  embrasser plusieurs sujets
diffrens, des plus minces dtails de la vie domestique il s'est lev
aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout
s'embellissoit sous sa plume. Son loquence l'a sduit lui-mme; elle
l'entrana quelquefois  soutenir les plus absurdes paradoxes; il
s'garoit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde,
except lui, hors du sentier de la vrit. Cette prodigieuse magie de
style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi
les femmes et les jeunes gens; mais peu--peu les gens sages ont
dissip une partie du charme. Cependant, il reste encore  J.-J.
Rousseau une assez belle portion de gloire. L'ducation lui doit
d'importantes rformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit,
plus malheureux pendant sa vie et plus dchir aprs sa mort, les
tendres pouses, les bonnes mres s'empresseront de consoler la cendre
de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa
avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.

LE GOUVERNEUR.

D'aprs le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe
sicle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le
style toit form quand ils ont crit; ils s'en sont servi pour orner
la science et rendre l'instruction agrable; sans doute, ils n'ont que
des admirateurs parmi vous.

M. DE MONTAGNAC.

Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems
viendra o le mrite sera mis  sa place, et o les gens senss lui
rendront un hommage clatant; mais dans ce moment les sages se
taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.

LE GOUVERNEUR.

Quelle lchet!

M. DE MONTAGNAC.

Vous tes trop svre. Songez donc que nous sortons  peine d'une
rvolution qui a frapp toutes les colonnes de la socit; tout a t
bris ou boulevers en mme tems. En politique, c'est l'anarchie qui
avoit pris l'empire; en morale, le crime; en littrature, le mauvais
got. Depuis l'apparition de l'homme de la Providence, tout rentre
peu--peu dans l'ordre; un gouvernement juste a remplac l'absence des
lois, des principes d'honneur ont distingu le citoyen; le sens commun
aura son tour, il fera rentrer dans la poussire la draison et
l'impudence.

LE GOUVERNEUR.

Que disent, que font donc vos honntes gens en attendant que leur jour
revienne? quel est enfin chez vous l'esprit public?

M. DE MONTAGNAC.

Il n'y en a plus, et c'est fort naturel. Les habitans d'un pays o
vient d'clater le plus violent tremblement de terre, restent
long-tems interdits et immobiles d'pouvante et de terreur sur le bord
de l'abme qui a englouti plusieurs milliers de leurs concitoyens.

LE GOUVERNEUR.

J'entends; votre nation toit caduque; la rvolution a acclr son
dernier terme, et maintenant tout est puis chez elle.

M. DE MONTAGNAC.

Tout, hors l'esprit militaire.

LE GOUVERNEUR.

Voil une chose admirable. La fin des empires s'annonce gnralement
par la mollesse et la lchet. Le vtre, au contraire, aprs plus de
douze sicles d'existence, revient au point d'o il est parti. Si cela
se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre
entire lui sera soumise. Puissent les sciences et la littrature se
rgnrer galement dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien
triste et bien funeste.

M. DE MONTAGNAC.

Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe,
saura bien rallumer la lumire du gnie. Dj des couronnes de gloire
sont suspendues dans l'arne, et sollicitent de toutes parts
l'mulation des athltes. Sans doute, les premiers combats ne seront
pas signals par une grande clbrit, mais bientt les favoris de
Mars deviendront ceux de Minerve; et la littrature, aprs de longs
jours de tristesse et de deuil, reparotra plus brillante que jamais.

Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil.
Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je
vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai
vous rejoindre aussitt que je serai libre. En montant le coteau, je
vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises,
et qui accoururent  moi aussitt qu'ils m'eurent apperu. Ds qu'ils
m'eurent approch, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je
crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumne; et, quoiqu'un peu surpris
de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pices de
monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je rflchis
qu'ils n'avoient aucune ide de sa valeur, et que par consquent ce ne
pouvoit tre de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois dj
fait connotre le prix, qu'ils me demandoient.

Tous ces enfans joignoient aux graces de leur ge une bont qui ne
l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient  peine
marcher; quelques-uns avoient t enlevs de leurs berceaux. Les plus
forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres toient conduits
par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette
charmante jeunesse. C'toit le printems d'une anne de l'ge d'or.

Les corbeilles remplies de fraises parfumes me furent prsentes par
les jeunes garons; les filles toient derrire et osoient  peine se
faire voir. Peu--peu leur pudeur enfantine s'vanouit, et ces timides
Galates, aprs s'tre caches derrire les saules, s'enhardirent par
degrs, et finirent par donner des leons de hardiesse  leurs petits
compagnons.

Lorsque ces enfans se furent un peu familiariss avec moi, je des rai
recevoir de leur ingnuit quelques claircissemens sur les moeurs
domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressrent 
l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coup, mais jamais disput,
passoit en riant d'une bouche  l'autre. Il ne tarissoit pas sur
l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les tmoignages de
tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vnration pour
l'Etre-Suprme qu'ils commenoient dj  appercevoir au-dessus d'eux,
et sur leur profonde soumission  ses sages lois. J'tois touch
jusqu'aux larmes de l'expression nave de ces sentimens. Au milieu de
cette scne attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure
en voyant ces enfans auprs de moi, et d'une voix svre, il leur
ordonna de se retirer. Etonn d'une altration aussi subite, je crus
en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. Vous sortez du
conseil, lui dis-je, ma prsence ici commenceroit-elle  lui donner
de l'inquitude?

LE GOUVERNEUR.

Non pas, prcisment.

MOI.

Il peut se rassurer, je pars ds aujourd'hui.

LE GOUVERNEUR.

J'espre, monsieur, que vous ne nous refuserez pas une grace pour prix
de l'hospitalit que nous vous ayons accorde.

MOI.

Quelle est-elle?

LE GOUVERNEUR.

C'est de ne pas dire, lorsque vous serez de retour dans votre pays,
que vous nous ayez connus, ou tout au moins de vous taire sur la
position gographique de notre asile.

MOI.

De crainte apparemment que nous ne venions en faire la conqute. Je ne
puis m'empcher de rire de votre terreur.

LE GOUVERNEUR.

Je vous prviens en tout cas que le premier ballon qui parotra
au-dessus de nos ttes, sera reu  grands coups de flches.

MOI.

Voulez-vous que je dnonce  la France votre dclaration de guerre?

LE GOUVERNEUR.

Tout comme il vous plaira, si vous tes indiscret. Observez cependant
que nous ne songeons point  attaquer, mais seulement  nous bien
dfendre si l'on nous attaque.

Nous tions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai
l'motion qu'ils excitrent en moi en songeant que la conduite de M.
Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reu  bras
ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la mme confiance, si
mes htes ne s'toient pas rappel la leon de l'exprience. Cette
leon avoit t terrible, et ils auroient t inexcusables de n'en pas
profiter. Quelque injurieuse que me ft la dcision du conseil, je ne
pus donc que l'approuver, et je me htai de m'y soumettre en allant
travailler aux prparatifs de mon dpart.

Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai
facilement le volume avec l'air rarfi par le feu. Lorsqu'au moyen de
ce procd il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les
plantes que j'avois dcouvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et
quelques objets curieux qui m'avoient t donns.

Je ne pus prendre cong de mes htes sans verser des larmes. Ils
toient galement mus, et me tmoignrent plusieurs fois combien ils
toient affligs de la dure loi que leur imposoit l'exprience. Sans
cette terrible leon du malheur, je me serois peut-tre fix parmi
eux. Eh! comment avec des gots simples et paisibles, n'aurois-je pas
chri le seul lieu sur la terre o l'homme n'a pas besoin de fortune
pour tre estim, o tous les coeurs trangers  la haine ne sont
pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai
ce secret qui m'a t impos sur la situation de ce dernier asile de
l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir  la foi du christianisme
qu'on entreprendroit sa conqute; car il ne possde que des vertus
sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonant pour
tudier les moeurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les
infecteroient des leurs; ils rpandroient dans la source des
gnrations de cet Elyse, le poison terrible qui dvore la population
de nos modernes Babylones.

Ces rflexions s'accumulrent dans mon sein au moment de quitter mes
htes, et je m'criai: Adieu, dignes habitans d'une terre cleste;
adieu, peuple vraiment chri de Dieu: persistez dans votre sage
svrit, repoussez sans piti le tmraire qui prtendroit violer
votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux dsirs de la
nature, rgls par la raison; vos chastes pouses ne connoissent
d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'coutent
d'autre amant que celui qui doit tre leur mari; vous n'avez ni
matres, ni esclaves, et vous tes exempts d'orgueil comme de
bassesse. Tout seroit boulevers si vous permettiez  l'tranger de
s'tablir parmi vous. Plus de moeurs, plus d'innocence, plus de
bonheur; un vain babil, un strile talage, des dehors imposteurs
remplaceroient ce qu'il y a de plus prcieux au monde, la probit chez
les hommes, la pudeur parmi les femmes.

Je m'levai dans les airs aux yeux tonns des habitans du vallon. Des
cris d'admiration se mlrent aux voeux pour mon heureux voyage,
exprims en chants harmonieux. J'avois cess de parotre  leurs
regards, que la ravissante mlodie retentissoit encore  mon oreille.
Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens clestes. Toutes
les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient
tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me rveiller et
sortir d'un rve qui m'avoit transport dans les cieux. Lorsque
l'illusion fut dissipe, et que je fus bien convaincu de la ralit de
mon voyage, mon premier soin fut d'en rdiger la relation; c'est celle
qu'on vient de lire. Elle est trs-imparfaite sous plusieurs rapports,
et l'et t moins si j'avois eu la libert de faire un second voyage
dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'et pas
t mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le coeur est
pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de dsirs; et il n'est aucun
moment de ma vie o j'aie t aussi compltement heureux que dans le
Vallon arien. Puisque je ne puis prtendre  le revoir, je vais du
moins m'entretenir des souvenirs que m'a laisss ce sjour enchanteur,
en relisant ses annales que je copie  la suite de cet crit.




CHAPITRE PREMIER.

Annales du Vallon Arien.


J'cris les annales du Vallon arien: ces annales seroient sans
intrt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient,
ni guerres sanglantes, ni rvolution terrible, ni trnes renverss, ni
grands empires dtruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire
d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le
bruit qu'ils ont fait, que sont apprcis l-bas les peuples comme les
souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils
seront touchs du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples
des pres serviront de modles aux enfans, et successivement d'ge en
ge, nos vertus et notre flicit passeront jusqu' notre dernire
postrit. Mais devons-nous esprer une postrit? Peut-tre l'air
rarfi qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas appropri  la vie
de l'homme; peut-tre la population qui habite ce lieu isol entre le
ciel et la terre disparotra-t-elle sans laisser de gnration. Mais
si cette population se perptue, il est du moins probable que le peu
de connoissances qu'elle possde se perdra faute de moyens de les
entretenir. Les lumires ont fait le tour du monde; elles sont
maintenant fixes en Europe dans une certaine latitude; mais les
communications tant devenues plus faciles que jamais, et tous les
hommes se touchant moralement, les contres qui sont aujourd'hui dans
les tnbres, seront peut-tre demain brillantes de clart. Cette
chance est inesprable ici. Si les germes de quelques connoissances
que nous cultivons dans ce Vallon viennent  prir, c'est pour jamais;
le sol redeviendra agreste comme il toit avant que nous y fussions
tablis, et ce sera dsormais sans retour. Cet avenir de tnbres et
de mort est cependant invitable; car l'histoire de tous les peuples
prouve, sans rplique, que les sciences et les arts ont une priode
d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre priode
de dcadence; et cette succession est aussi gnrale et parot aussi
naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre.
Cet crit sera donc un jour, et peut-tre dans un trs-petit nombre
d'annes, enseveli dans l'ternel abme de l'oubli[6]: c'est dommage,
car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques sicles de
connotre l'origine de l'tablissement de cette haute rgion. Mais
combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre
dont nous sommes pour jamais spars! quel incroyable roman notre
histoire parotroit  toute l'Europe, si elle parvenoit  en tre
connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et
d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vrit: mes frres de
ce Vallon, les seuls qui liront cet crit, ne lui laisseroient pas un
moment d'existence si je me permettois d'y mler la moindre fiction.
Je la dirai, cette vrit, sur les choses comme sur les personnes,
sans tre, plus que Tacite, stimul par le desir de la louange ou
retenu par la crainte du blme.

  [6] Il n'y a personne qui, dans la situation o se trouvoit
  l'auteur de ces annales, n'en et dit autant que lui. Il falloit
  une dcouverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour
  dmentir sa prdiction. Le Vallon arien, ses habitans, leurs
  moeurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est
  galement tromp sur la dure des lumires dans ce coin des
  Pyrnes: ces lumires y sont rpandues plus gnralement que de
  son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrs dans la mme
  proportion, du moins parot-il certain qu'elles n'ont pas
  dclin. Nos conjectures sur l'avenir ultrieur n'auroient pas de
  base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut
  assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prvoir jusqu'
  quelle tendue une socit parfaitement organise porteroit le
  dveloppement de ses facults morales? L'esprit est une puissance
  qui jusqu' prsent n'a t dirige que par l'ambition. Qui sait
  ce qu'elle seroit capable de produire, si elle toit mise en jeu
  par la sagesse.

   (_Note de M. de Montagnac._)

Je commencerai par faire connotre les motifs qui m'ont amen dans ce
Vallon. Cet vnement tient  l'histoire de ma vie, dont le rcit
trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la
colonie arienne subsiste et ait une postrit, cette postrit
m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitt et
qu'elle ne connotra jamais? pourra-t-elle se faire une ide de cet
autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon
ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle
que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste tendue du
globe? Les cartes gographiques ne prsentent de figures sensibles que
pour ceux qui ont pu comparer l'objet rel avec sa reprsentation; il
faut avoir un peu voyag, parcouru quelques distances, visit
quelques pays, pour bien rapporter ces diffrens objets sur la carte;
et c'est ensuite, en tendant par analogie les connoissances positives
qu'on a acquises, qu'on parvient  connotre nettement toutes les
parties et toutes les divisions de la terre.

Mais en supposant mme que notre postrit ne ft pas arrte par cet
obstacle dans l'tude de la description du globe, les cartes que nous
avons apportes, quelques soins que nous en prenions, priront sous
les coups du tems ainsi que nos livres imprims; alors cette postrit
sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais
laissons l l'avenir qui s'arrangera bien de lui-mme: nous avons fait
de notre mieux pour l'clairer et le rendre heureux. Nos moyens sont
foibles et borns, mais ceux de la Providence sont tout-puissans;
esprons qu'elle aura le mme soin des enfans qu'elle a eu des pres.
Aprs cette digression, qui ne sera pas la dernire, et que mes frres
seront srement bien disposs  me pardonner, je viens  l'historique
de mon tablissement dans ce Vallon.

Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit dj depuis
trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y runir. Voici
ce qui donna lieu  cet vnement.

Une maladie cruelle m'avoit amen a Barrges; j'y tois depuis deux
ans, l'hiver  Tarbes, l't prs de mon urne salutaire. Les eaux de
ce coin des Pyrnes jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage
encore rcent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagn de Mme
Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde
brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais
autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'lgance,
autant la province toit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7].
Cette ligne de dmarcation disparut, et il s'en forma une autre par
le mlange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance
provinciale toit compense par beaucoup de franchise et de
simplicit. Ces bonnes qualits firent place au prcieux et 
l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint
ridicule en voulant imiter les manires de la cour, et l'art ne
russit qu' dfigurer la nature.

  [7] Les tems sont bien changs: il n'y a plus maintenant que de
  trs-lgres diffrences entre la Cour, la Capitale et les
  Provinces. Les communications tant devenues plus frquentes, les
  habitans de la France ont tous -peu-prs la mme physionomie; il
  seroit difficile de distinguer  prsent le provincial du
  parisien,  moins que ce ne ft par l'heure du dner et quelques
  autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont
  pas sans doute  s'lever  la hauteur de la capitale sur ces
  graves objets; et il faut esprer que leurs habitans auront
  bientt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres,
  de bons estomacs et de forts poumons.

   (_Note de l'Editeur._)

J'allois rarement dans ces assembles o un brillant essaim de jeunes
courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des
dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beaut novice  sa mre ou 
son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui
prsentent, comme dans un tableau, une varit de culture, de
productions, de couleurs que contiendroit  peine la surface de la
plaine la plus tendue et la plus diversifie. Ce qui achve de donner
un aspect magique  ce tableau, ce sont les lgres vapeurs qui, en
s'levant continuellement des valles, l'enrichissent d'un vernis tel
qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages
du Poussin.

Cependant la saison des eaux touchoit  sa fin; dj les sapins des
montagnes levant leur sombre verdure pyramidale au milieu du
feuillage jaunissant du htre, du charme et du bouleau, sembloient
autant de tiges noircies et  demi consumes par le feu du tonnerre:
les brillantes voitures toient parties; il ne restoit plus que
quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidit
de leurs valles, soit par les viandes sales dont ils se nourrissent,
soit par la malpropret de leur demeure et de leurs vtemens, soit
enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide
que la neige, dont elle provient, toient attaqus de gotres, de
rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement
pour eux la nature a plac le remde prs du mal[8].

  [8] Je crois que le dfaut de renouvellement d'air est la
  principale cause des gotres dans les Pyrnes. J'ai toujours
  observ que les habitans affects de ces excroissances avoient
  leur demeure  l'abri du vent et du soleil dans le fond de
  quelque gorge de montagne o rgnent une humidit qui n'est
  jamais pompe et un air constamment tranquille et stagnant. Je
  citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mam
  adoss au nord de la montagne tout au bout de la valle de
  Luchon, dont presque tous les habitans sont gotreux, tandis qu'
  une demi-lieue de l, Bagnres de Luchon, plus avanc dans la
  plaine et expos aux rayons du levant et du midi, est exempt de
  cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les
  gotreux gurissent parfaitement au bout de quelque tems de
  sjour sur la montagne.

   (_Note de l'Editeur._)

Avant que les communications fussent fermes par les neiges, et que
les hommes eussent cd la place aux loups et aux ours, les seuls
habitans de Barrges pendant l'hiver, je dsirois beaucoup connotre
deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrnes, sur le
sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en
parloit; mais personne ne savoit quel toit le lieu qu'ils habitoient,
ni mme quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de srs
renseignemens sur cet objet dans un petit village peu frquent, situ
 trois lieues de Barrges. Je rsolus d'aller m'tablir pendant
quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisment la
confiance des habitans, et par ce moyen les claircissemens que je
cherchois. Je colorai mon voyage du prtexte de voir quelques terres
qui toient  vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le
simple vtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans
sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire
quelques bons dners aux habitans, je fus bientt admis dans leur
familiarit. J'appris alors qu'ils toient tous de la religion
rforme; et quand ils surent que je professois le mme culte, ils
n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confi.
C'toient deux protestans perscuts pour leur croyance qui s'toient
rfugis avec leur famille dans cet asile ignor. Ils y toient
tablis depuis trois annes. Pendant les deux premires ils avoient
entretenu de frquentes relations avec le village pour se procurer les
moyens de subsistance ncessaires; mais aussitt que la terre les eut
assurs d'une rcolte suffisante et qu'ils eurent t pourvus de
quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entirement 
la socit. Il y a un an, ajoutrent les habitans du village, qu'aucun
de nous n'a t chez eux, et une seule fois leur domestique est venu
nous voir de leur part. Il nous a ritr en leur nom l'offre qu'ils
nous avoient dj faite d'aller partager leur asile; et nous serons
infailliblement forcs  cette migration, si la perscution continue:
nous vous invitons  vous runir  nous dans le tems. En attendant,
nous vous offrons une lettre pour nos frres communs, et un guide pour
leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide
qui m'toit indispensable, et nous partmes ds le lendemain matin.

Aprs huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de
rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je
crus alors que mon guide s'toit tromp de route; car il me parut
absolument impossible de pntrer plus loin par celle o nous tions
venus jusques-l; mais la vue de cette norme barrire lui rendit au
contraire son assurance qui commenoit  chanceler.--Me voil
maintenant hors d'inquitude, s'cria-t-il, nous touchons au Vallon
arien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en spare.--Eh! comment
le franchir  moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent
au-dessus de sa cme?--Cela ne nous sera pas tout--fait aussi facile
qu' ces aigles-l; mais nous y parviendrons. Commenons par laisser
ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bton ferr que j'ai
apport. Nous mmes pied  terre, et je suivis mon guide qui se
dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du
rocher. Cette sortie toit masque par une paisse fourre d'arbustes;
et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu' terre que nous pmes
avancer. Nous marchmes ainsi courbs une cinquantaine de pas; au bout
de cette distance se trouva un petit sentier trs-escarp sur la
droite, que nous suivmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous
atteignmes une troite corniche qui serpentoit sur les flancs du
rocher. C'est l surtout que notre chaussure de corde et notre bton
ferr nous rendirent de grands services; nous le changions de main,
suivant les diffrentes directions de la corniche, de manire  ce que
le bout ft toujours appuy sur le bord du prcipice. Quelquefois la
corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord 
l'autre; mon guide toit un intrpide chasseur de chamois; cependant,
lorsque nous fmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il
n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi prilleuse.

De ce sommet nous emes la vue du Vallon qui me parut avoir environ
une lieue de diamtre; il toit partout entour d'une enceinte de
rochers pareils  celui que nous venions d'escalader. Je distinguai
-peu-prs vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour
arriver au Vallon, descendre -peu-prs autant que nous venions de
monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit
suivre de l'oeil toutes les sinuosits jusqu'au commencement du
Vallon, toit exempte de toute espce de dangers; et comme il ne
restoit dsormais que peu de jour, je pris le parti de congdier mon
guide, afin qu'il et le tems de descendre la corniche et de chercher
un gte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit ft venue.

Le soleil toit couch; l'obscurit commenoit  descendre, et dj
quelques toiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu
dans le Vallon. La plus pure srnit promettoit une de ces nuits
brillantes qu'on ne voit dans toute leur beaut que sur les lieux
levs au-dessus des grossires vapeurs de l'atmosphre. J'admirois le
profond silence de ces deserts qui n'toit interrompu que par le
bruissement de quelques insectes et le gazouillement mlancolique des
eaux lointaines, descendant des monts suprieurs. Bientt des sons
harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'toit
l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en
coutant avec attention;  charme des arts!  suprme ordonnateur des
choses! des sons ravissans dans la tanire des ours! une musique
cleste sous le ple! Je marchai  grands pas pendant plus d'un
quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui
chantoit une romance en s'accompagnant du torbe. Une autre voix plus
mle renforoit par intervalles les passages qui prtoient 
l'harmonie. J'tois tour--tour retenu par la crainte d'effrayer, et
excit par le dsir de voir des organes d'un concert si surprenant en
pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me dcida
prcipitamment  avancer.

La porte de la cabane toit ouverte. A peine eus-je paru au-devant,
que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint  moi
brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes,
mon chapeau  la main, et le sourire de la cordialit sur les lvres,
il se remit aussitt.

Qui tes-vous, monsieur? s'cria-t-il; comment avez-vous pu pntrer
dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?

Tandis qu'il me parloit, une foule d'ides confuses captivoit mon
esprit: ce n'toient pas des trangers, c'toient des Franais qui
paroissoient ns dans une classe distingue. On m'avoit parl de deux
hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle dguis son
sexe? mais pourquoi ce mystre? pourquoi..... Le regard de l'homme qui
s'armoit de svrit me rendit  moi-mme.

Monsieur, lui rpondis-je, le seul dsir de vous voir m'a conduit
dans ces lieux; j'espre que vous ne trouverez pas ma curiosit
indiscrte, quand vous en connotrez le motif. Je vous demande
l'hospitalit pour cette nuit.

Ma rponse ne parut pas le satisfaire. Il me reut dans sa maison avec
une froide politesse; mais ma dmarche tant parfaitement innocente,
je ne me sentis point offens de cette froideur, et j'acceptai
franchement le sige qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des
baguettes de sapin allum clairrent la cabane, et je pus considrer
les prtendus ermites.

L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces
figures caractrises par de grandes preuves. Lorsque la fougue de
l'ge est passe, et que la lutte des passions et de la raison
commence  s'affoiblir, on apperoit au-dehors, avec le triomphe de la
vertu, les cicatrices du coeur. Il reste dans les traits une empreinte
d'austre mlancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que
lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pntr dans son ame,
qu'on s'attache  lui et qu'on l'aime.

La jeune fille, car son visage toit videmment celui d'une vierge,
annonoit de seize  dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de
beaut unie  tant de navet. A l'tonnement,  l'motion,  la
curiosit qui se peignoit dans tous ses traits, il toit facile de
deviner que j'tois le premier homme civilis qui paroissoit devant
elle. Sa timidit, sa pudeur et ses graces, toient l'ouvrage de la
seule nature. Il me sembla tre tout--coup transport au premier ge
du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien
patriarche. L'habillement de l'homme toit fait de peau d'ours; celui
de la jeune fille d'une peau de brebis.

Le pre, car je ne tardai pas  apprendre que la jeune personne toit
sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'tois, d'o je
venois et par quel moyen incomprhensible j'avois escalad l'enceinte
du vallon. Je lus sur son visage que mes rponses l'avoient satisfait,
et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-mme. Si rien ne
trouble autant l'esprit que la crainte de dplaire, il n'est rien
aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'tre vu
d'un bon oeil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la
premire fois.

Je ne pus m'empcher de lui adresser  mon tour une foule de
questions: voici les seuls claircissemens qu'il jugea  propos de me
donner pour l'instant.

Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres
personnes que je ne tarderois pas  voir. Le sentier qui les y avoit
conduits toit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire
avec eux plusieurs animaux. C'toient eux-mmes qui avoient depuis
bris la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent tre visits
par aucun autre tre vivant que les aigles et les chamois. Ces
derniers animaux ne se hasardoient encore  franchir cette prilleuse
route que lorsqu'ils toient vivement poursuivis. Le retour mme leur
toit impraticable, de sorte que ceux qui pntroient dans le Vallon
s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.

Pendant notre entretien, Dina, c'toit le nom de la jeune personne,
avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de
tems en tems,  la drobe, quelques regards de curiosit autant que
d'tonnement; l'un et l'autre sentimens toient bien naturels  la vue
de mon trange visite et de mon habillement tout aussi trange.

Ah! les voil, s'cria-t-elle tout--coup. A l'instant la porte
s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un pre et son
fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures  la Henri IV, qui
respirent la franchise et attirent la confiance. Ils toient galement
vtus de peaux de btes, et portoient sur leur paule des outils
d'agriculture qu'ils allrent dposer dans une pice voisine de celle
o nous tions.

Tous deux en m'appercevant poussrent un cri de surprise; mais le plus
g reprit sa gat ordinaire aussitt qu'il eut observ la
tranquillit de son ami. Monsieur, dit-il, vous tes apparemment venu
ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre tonnement est
gal au ntre, et que vous ne vous attendiez gures  trouver des
hommes si prs du ciel.

Tandis que je lui rptois l'histoire de mon voyage, on apprtoit le
souper dans la pice voisine, et peu de tems aprs il fut servi.

Je m'attendois  un trs-frugal repas de racines; mais une jeune
femme, qui paroissoit tre la domestique, garnit la table d'un plat de
belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le
Vallon.

Vous voyez, me dit Simon, c'est ainsi que se nommoit celui des
ermites que j'avois vu le dernier, que si notre dsert ressemble 
celui de la Thbade, nous ne vivons cependant pas tout--fait comme
des anachortes. J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi 
mon apptit que je me serois difficilement content d'un repas de
racines; ce qui n'toit pas tonnant aprs une route aussi longue et
aussi pnible.

Aprs le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois 
plaire  mes htes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la
conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems,
leur toient absolument inconnues; mais,  ma grande surprise, je fus
interrompu ds les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus
g des deux solitaires. Eh! que nous importent, me dit il, les
nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que
nous apprendriez-vous? des villes incendies, des pays dvasts, le
sang rpandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-l
en change de quelques lieues de terrain qui repasseront au mme prix,
le lendemain,  leurs premiers propritaires ou  d'autres?
parlez-nous des sciences, de la littrature, des arts; voil les
seules choses dont le progrs nous intresse, parce qu'elles font le
bonheur ou du moins la consolation du genre humain. Pour moi, dit
Simon, je m'intresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que
le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus
saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je dsire.
La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois  mon
aise qu'avec l'ide de la tranquillit et du bonheur public.

Nous n'avions  craindre l'espionnage ni la dlation des valets de Le
Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vrit avec franchise.
Comme je savois que ces ermites toient du nombre des victimes
perscutes pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je
m'attendois  de violentes dclamations contre ce monarque; mais je
vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude
amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison.
Nous plaignons sincrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le
bien et qui ne le font pas; ils sont entours de tant de gens qui ont
intrt  ce que ce soit plutt le mal qui se fasse. Il faudroit la
pntration de Dieu mme pour distinguer le vritable ami du bien
public parmi cette foule d'gostes qui ne sont occups que
d'eux-mmes. Et quelles lumires donne-t-on aux enfans des rois pour
les clairer dans les paisses tnbres qui les environnent? sans
contredit, le plus difficile de tous les mtiers est le gouvernement
d'une grande nation, et c'est celui qu'tudient le moins ceux que la
fortune y a destins. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que
les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on  reprocher
 un lve dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou 
un pote qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une
censure salutaire sur leurs dfauts, on les avoit constamment rigs
en beauts sublimes? En vrit, en considrant tous les obstacles
qu'ils ont  surmonter, ce n'est pas de la raret des bons rois qu'il
faut tre tonn, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des
phnomnes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne
peut trop admirer et trop chrir. Mais remettons cet entretien  un
autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans
la cabane o vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un
jeune ptre prit plusieurs mches de pin allumes; et, marchant devant
moi, me guida vers une petite chaumire,  quelques pas de celle d'o
je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intrieur de la
chaumire, toit de la plus grande propret. Cette propret, qui
contrastoit d'une manire si remarquable avec l'habitude des habitans
de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frapp d'abord
en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue
dmentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.




CHAPITRE II.


Le lendemain je me levai avant le jour. J'tois impatient de connotre
le domaine des solitaires et les conqutes que leur industrie avoit
faites sur la nature sauvage. L'air toit calme, le ciel pur, le
firmament parsem des seules toiles principales; le reste avoit
disparu, clips par l'approche du jour; il blanchissoit dj le point
de l'horizon, o le grand astre alloit se lever dans toute sa majest.
Bientt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il
toit dcouvert  l'orient, et qu'aucune montagne n'toit interpose
de ce ct dans la direction du soleil; d'o je conclus que ses
premiers rayons devoient y parotre aussitt que dans la plaine situe
 la mme latitude. La partie du nord qui regardoit la France toit au
contraire ferme par un coteau trs-lev; c'est celui par lequel
j'tois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans
l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacit de l'air
de cette haute rgion, et que mme au coeur de l'hiver, si le soleil
n'toit voil d'aucun nuage, il y avoit tel endroit o la temprature
toit aussi douce qu' Hires ou Nice.

Je marchois plong dans les rveries que m'inspiroit la beaut du lieu
et ses bons habitans. Ma pense se reportoit  la valle de Temp, au
paradis terrestre,  cet ge d'or si heureux, l'une des plus belles
fictions de la posie. Je me disois: Ces gens-ci ont vcu dans le
grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingus par leur
naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans
doute jets dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balott par les
vnemens sur les cueils sems en si grand nombre au sein de la
socit, qui, pour chapper au naufrage, n'ait pas aussi song 
chercher un asile sur quelque le dserte, dans quelque coin du monde
 jamais spar du despotisme et de la servitude! mais on rve le
bonheur, et l'on pense  la fortune. Voici, peut-tre, les seuls
hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dpit
de l'opinion et des prjugs.

Cependant, le soleil doroit dj la cme des monts  l'occident,
lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal toit clair
et transparent comme l'air. Je voyois  mes pieds la truite raser le
sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tte, l'aigle
dcrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers
la montagne, prcd des chvres aventurires portant au cou la petite
clochette, et guid par le fils du ptre, petit Orphe qui charmoit la
marche silencieuse de ses fidles compagnons par la vieille romance du
pays.

En suivant les rives du lac, j'arrivai  la clture d'une espce de
parc dont l'entre toit ferme par une porte  claire-voie. J'y
rencontrai Simon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans
cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frapp d'tonnement, ce
que je vis  mesure que j'avanai ne m'en causa pas moins. C'toit un
jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de
cette espce, que les grands modles de la nature sont au-dessus des
chtives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus
ingnieuse des beauts du pays, des eaux, des rochers, des cavernes,
des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient
reu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus
pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un
seul jet  la moiti de sa hauteur; l, l'eau tomboit en nappe
dispose de manire  former aux rayons du soleil un superbe
arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui
servoit de lit au torrent. Sortant de l, on se trouvoit au milieu de
blocs de granit normes, disperss confusment, parmi lesquels
serpentoit un troit sentier, et tout--coup on arrivoit  une prairie
maille des plus belles fleurs alpines. Au bout s'levoit un norme
rocher au bas duquel toit une porte presqu'entirement cache par le
lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette
porte fermoit l'entre d'une grotte au fond de laquelle toient deux
baignoires tailles dans le mme rocher, qui recevoient une source
d'eau thermale de la plus grande vertu.

D'un autre ct, des alles de saules, d'acacias, de sorbiers,
d'aubpines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumes
de diverses couleurs.

Le ruisseau qui avoit disparu sous d'pais feuillages, revenoit au
jour, et formoit dans le lointain diffrens Mandres; on le voyoit
entourer de ses bras recourbs un vaste rocher. Un pont rustique, qui
traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher,
au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposes tout
autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui toit
applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie
rose sans pines. Au milieu s'levoit un htre qui, tendant ses
vastes rameaux, faisoit rgner une agrable fracheur. Des siges de
mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de l se
promener sur toute l'tendue du vallon.

Le mme ruisseau alloit former dans la plaine une autre le plus
tendue, sur laquelle paissoient quelques chamois drobs  l'tat
sauvage dans l'ge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis 
l'tat domestique. Le lit du ruisseau, creus et largi dans cet
endroit, avoit teint en eux toute ide de libert, et les soins les
plus attentifs des matres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifi l'utile  l'agrable, on avoit fait
contribuer celui-ci  la conservation et  l'accroissement de l'autre.
Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et
destructeurs un verger et un potager situs dans la partie du vallon
le plus long-tems expose aux rayons du soleil.

Un sentier sabl avoit dirig notre marche, et nous nous retrouvmes,
mes deux guides et moi,  l'entre du parc, lorsque je croyois tre
encore au bout oppos. A quelque distance de cet enclos, je me
retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit
qu'une des parties du vallon la moins prcieuse. Toute la partie basse
de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, toit destine  la
culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs
toient en prairies, et le sommet toit couronn de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvmes Antonin avec sa fille Dina
qui nous attendoient pour djener. Ce djene toit compos de lait,
de beurre et de gteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: Nous n'interromprons pas l'ordre
accoutum de nos occupations; agissez de votre ct, monsieur, avec
la mme franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien
le matre, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prvenons en
mme tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni
vous, ni qui que ce soit ne puisse  l'avenir pntrer dans cette
retraite. Dans le cas, au contraire, o vous dsireriez vous fixer
avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous
convenez. Aprs ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je
leur dis que j'allois achever de connotre leur vallon, et je dirigeai
mes pas vers le ct du midi qui regardoit l'Espagne. Ce ct n'toit
ferm que par une simple colline assez peu leve, au haut de laquelle
il toit ais de parvenir. La puret de l'air, le parfum des plantes,
la varit des sites, la riche herborisation que je rencontrai 
chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade dlicieuse. Du
sommet de la colline, la vue s'tendoit sur un horizon immense; mais
la disposition du revers de la colline rendoit l'accs dans cette
partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute
la crte, dans l'tendue du demi-cercle entier, s'avanoit
extrieurement en saillie, de manire qu'il toit impossible
d'appercevoir le pied du rocher qui toit  plus de trois cents toises
de profondeur. Je parcourus cette crte dans la direction de la partie
qui regardoit la France, jusqu' l'escarpement qu'il me fut impossible
d'escalader.

Il me fut ais de juger par cette disposition de l'encaissement du
vallon, qu'entirement ouvert au midi et ferm au nord, il devoit
prouver la temprature la plus douce que son lvation pt permettre.

Peu de tems aprs mon retour  la cabane, on servit le dner; mes
htes me prvinrent qu'ils suivroient ds ce jour leur usage de ne
faire que deux repas, et  l'abondance de celui-ci, j'avois bien
compris que le souper y toit runi. La surprise, pour ces solitaires,
de voir aprs trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que
dans leur souvenir, les ides que cette rencontre leur inspiroit, et
pour moi le dsir de satisfaire  la curiosit de ces bons ermites,
prolongrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succda que ce qui est
indispensable  l'explication de mon tablissement dans le
Vallon.--Monsieur voudra bien permettre, me dit le pre de Dina, que
nous continuions la lecture commence avant son arrive. Rubens, va
prendre dans la bibliothque.....--Une bibliothque! m'criai-je. Et
en effet, Rubens ayant tir un rideau dans le fond de la chambre,
j'apperus plusieurs rayons de livres.--Vous voyez, reprit Antonin,
l'excellente socit de nos soires. Voil les seuls amis qui nous
soient rests fidles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous
soyons pas spars.

M'tant approch de la bibliothque, je remarquai quelques livres
endommags par les insectes.--Vos amis, lui dis-je, se ressentent un
peu de votre solitude. Dans peu d'annes ils vous auront abandonns
comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.--Notre projet,
me rpondit-il, toit bien de les renfermer dans une armoire; mais,
aprs avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renonc; mon cher
Simon ne s'est pas trouv plus habile que moi pour ce travail.--A
votre place, je n'aurois pas t aussi embarrass.--Monsieur est
apparemment menuisier?--Oui, comme Tlmaque. Ce livre venoit de
parotre lorsque mon pre s'occupa de mon ducation; et, graces  un
peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier
de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous
garantis que dans huit jours vos livres seront  l'abri de tout
accident.

Ds ce moment je fis partie de la petite famille. Nous runissions
entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une
socit, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un toit
excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littrateur; et
moi, outre l'art de la menuiserie, je possdois quelques connoissances
en mathmatiques, et j'tois passable dessinateur.

L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothque fut en place
avant le tems o je l'avois promis.

Ce travail fut immdiatement suivi d'un autre que rendoit bien
pressant la rigueur de la saison qui commenoit  se faire sentir;
c'toit d'avoir des portes et des fentres qui fermassent exactement.

Les Pyrnes, dans cette partie de l'architecture, et en gnral sous
le rapport des arts et mme de la civilisation, sont en arrire de
deux sicles du reste de la France. Situes  l'extrmit de la France
et de l'Espagne, pendant prs de huit mois elles sont sans
communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre
autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent changer
leur argent et leurs vices contre les eaux minrales du pays. S'il
passe quelque savant, quelque artiste, il est l comme il seroit parmi
les Hottentots, incapables d'apprcier son talent, et encore plus d'en
profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'loigne rarement
de son sol natal; il n'a ni le got du travail, ni l'industrie
ncessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moiti
espagnol, moiti franais, auquel il est communment born, suffiroit
mme pour le rendre tranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt 
isoler les Pyrnes; et jusqu' ce qu'on y dcouvre une branche de
commerce et de sociabilit, cette partie de la France languira
long-tems dans l'ignorance et l'espce de barbarie o elle est
plonge.

Cette matire servoit souvent de texte  l'entretien de nos soires;
nous y runissions la lecture et la musique; enfin, ayant entirement
obtenu la confiance de mes htes, l'un d'eux me rvla en ces termes
les motifs de leur retraite dans cette solitude.




CHAPITRE III.


Je suis n  Toulouse dans la religion rforme. Mon pre toit un des
conseillers luthriens du Parlement de cette ville. C'toit le
meilleur des hommes. La philanthropie toit sa seule passion. Sans
cesse occup du bonheur de ses semblables, il consacroit  cette
honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elev
dans le culte protestant, il y toit surtout attach parce qu'il toit
le plus tolrant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son
estime  toutes les religions qui rendent l'homme sensible,
compatissant, gnreux, qui le portent  aimer son semblable,  le
considrer comme son propre frre, quel que soit son pays, son culte
et sa naissance. Le crateur de l'Univers, disoit-il, est le pre de
tous les hommes; il rpand son soleil et sa rose sur toutes les
parties de la terre. L'homme qui perscute son frre, parce qu'il ne
rend pas  Dieu le mme culte que lui, est un fou ou un mchant. Ce
qui se passe entre le crateur et sa crature doit tre tranger au
gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des
hommes entr'eux.

En exerant toutes les vertus, il vcut constamment chri de sa
famille, estim de ses collgues, honor du public. Mon ducation fut
au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la
complter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon coeur
vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir  mon bonheur
par ses qualits personnelles ainsi que par celles relatives 
l'opinion publique. Peu de tems aprs, il obtint pour moi la
survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa sant tant altre
par le travail, plus encore que par l'ge, on m'accorda sur sa demande
la facult d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre
honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il
est permis  l'homme de l'tre avec ma digne pouse, mon fils,
quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable pre, lorsque
les perscutions contre les rforms commencrent.

Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par
ignorance, soit par prjug, soit par ambition, excitrent le monarque
 des dmarches violentes contre les habitans de son royaume qui
professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par
l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on
s'apperut que ce moyen n'avoit de succs que sur des ames lches qui
n'avoient aucun crdit, on se dcida alors pour le moyen oppos, celui
de la rigueur. Il se passa prs de cinq ans dans l'incertitude et
l'irrsolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore
plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du
matre prvalut sur tous les avis et toutes les considrations; en
consquence, l'dit de Nantes fut rvoqu, on annulla toutes les
faveurs accordes aux rforms, et surtout la principale, les
Parlemens composs mi-partie de catholiques et de protestans. Nous
avions prvu le coup de loin, et je m'tois dfait de ma charge avant
que l'arrt ft publi; mais ce qui me fut infiniment plus sensible,
ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des
protestans pour les faire lever dans le culte catholique. Cet ordre
terrible frappa du coup de la mort les deux tres qui m'toient les
plus chers, mon pre et ma femme. Je restai seul avec mon fils;
accabl du chagrin des pertes que je venois d'prouver, je tremblois 
chaque instant qu'on n'y mt le comble en m'arrachant mon enfant. Bien
avant la vente de ma charge, j'avois dj ralis en argent toutes mes
proprits dans le pays; tant ainsi parfaitement libre, je n'hsitai
pas  me drober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me
menaoient. Je m'vadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon
fils tous mes domestiques, qui, professant la mme religion que moi,
auroient t exposs aux mmes perscutions, et j'allai me rfugier
dans un village des Pyrnes, dont les habitans, tous du culte
rform, avoient  mon pre les plus grandes obligations. Je vis
arriver peu de tems aprs, dans le mme village, un de mes plus
anciens amis qui habitoit toute l'anne une terre considrable aux
environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, ge de douze ans;
c'toit le mme motif qui les avoit arrachs de leur demeure. Ce fut
une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel
ami; nous nous prommes de ne jamais nous sparer; mais avant de
prendre un parti extrme, nous pensmes qu'il convenoit d'tre
exactement instruit de l'tat actuel des choses. Nous nous flattions
que l'orage avoit t trop violent pour tre durable, et nous
esprions que la saine politique auroit prvalu sur la passion et
auroit ouvert les yeux sur les suites dsastreuses d'un moment
d'erreur. Nous envoymes en consquence un homme clair et prudent,
charg de connotre le prsent et de sonder l'avenir. Les nouvelles
qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare
conseil de la France, dsesprant de convertir, avoit rsolu de
soumettre ou d'anantir; des dragons indisciplins couvroient toutes
les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des
tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui
toit atteint toit massacr sans piti. Il n'y avoit plus 
dlibrer; il falloit sortir de la France; mais o aller de la
frontire o nous tions acculs? en Espagne? dans le pays de
l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bcher
assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous tions renferms de tous
cts dans ces montagnes. Nouveaux Isralites, chasss de nos foyers,
il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans tre
couverte de miel et arrose de lait, pt du moins pourvoir  nos
besoins, et nous mettre  l'abri des poursuites de Pharaon. Nous
apprmes de nos htes qu'il existoit un vallon sur la frontire de
l'Espagne, qui appartenoit autrefois  ce royaume, et qu'il avoit
concd au duc de Bellegarde en change d'un domaine dans les Pays-Bas
que ce seigneur avoit donn aux Espagnols. Ce vallon, qui toit lou 
des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'aprs
la description qu'on nous fit, convenir parfaitement  nos vues. Nous
l'allmes visiter, et nous trouvmes qu'il n'toit en effet aucun
asile qui runt autant d'avantages. Nous en fmes traiter sous un nom
emprunt. Les parties furent bientt d'accord sur le prix, M. de
Bellegarde tant aussi empress de vendre un domaine presque sans
revenu que nous tions de l'acheter. Nous nous arrangemes ensuite de
tous les animaux qui toient dans le vallon, moutons, vaches, mulets,
chevaux, ainsi que des cabanes et des tables qui y avoient t
construites. Notre projet toit d'emmener avec nous tous les habitans
du village protestant o nous tions, et de fonder dans cette rgion
isole une nouvelle colonie parfaitement indpendante; mais le peuple,
presqu'entirement born  l'existence physique, ne voit gures
au-del du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de
mauvais rves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos htes
tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs proprits dont
aucune autre ne pouvoit,  leurs yeux, compenser la perte. Quelques
jeunes gens non maris, rduits  l'tat de domesticit, furent les
seuls qui consentirent  nous suivre. Ils nous aidrent  transporter
une grande quantit d'objets de toute espce dont nous allions tre
privs peut-tre pour jamais.

Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre
inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que
vous avez escalade, et qui toit assez large pour donner passage aux
animaux. Nous parvnmes,  l'aide d'un assidu et long travail,  la
rtrcir au point o vous l'avez vue. Vous tes le premier, depuis
trois ans, qui nous ayiez prouv,  notre grande surprise, qu'elle
n'toit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois
pouvoit la franchir; l'accs tant absolument impossible aux deux
autres espces de l'ours et du loup, si meurtrires dans ces
montagnes, nous n'emes plus qu' dtruire ceux de ces animaux qui se
trouvoient renferms dans le vallon pour mettre nos troupeaux  l'abri
des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'tions des ntres.

Aussitt que nous emes assur notre tranquillit contre toute espce
d'attaque du dehors, nous tournmes nos soins vers l'intrieur, et
d'abord nous rglmes l'ordre du travail. Nous avions apport une
suffisante quantit de provisions pour passer la mauvaise saison;
mais, aprs nous tre entirement isols dans cette retraite, il
falloit ncessairement trouver dans son enceinte des moyens de
pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prdcesseurs avoient dj fait
un essai de la culture qui avoit parfaitement russi; ce qui toit
infaillible dans une terre vierge fconde depuis tant de sicles par
les riches dpts des montagnes. Nous n'emes plus qu' augmenter et 
varier cette culture. Toutes les plantations russirent. Nous avons
recueilli d'abondantes rcoltes de bl; vous avez vu la beaut de
notre potager; les arbres fruitiers, la vigne mme, si rebelle dans
les Pyrnes, nous donnent d'heureuses esprances.

La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en
oeuvre la laine de nos brebis et le lin de nos rcoltes. L'tude que
vous paroissez avoir faite des arts mcaniques nous sera srement fort
utile pour cet objet; et j'espre qu'avec votre secours nous pourrons
bientt renoncer  nos habits de sauvages et nous vtir comme les
peuples civiliss.

Il me reste  vous parler de l'administration de la colonie et de
l'ducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral;
car la politique est dsormais une partie absolument nulle pour nous;
mais la soire est trop avance pour entamer cette matire. Nous la
reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez  rester avec
nous. C'est assez franchement vous dire que nous le dsirons. Vous
avez eu tout le tems d'y rflchir; et nous attendons votre rponse
demain matin; mais il faut vous prvenir, ajouta-t-il d'un ton
solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer
dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes dcids  briser le
reste de corniche qui vous en a permis l'entre. Ainsi, ou vous y
serez fix pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.




CHAPITRE IV.


J'avois pass une partie de la nuit  rflchir sur le parti qui
m'toit propos. Le lendemain, j'allai trouver mes htes: je leur
annonai que j'tois dcid  partager leur solitude; mais, qu'avant
de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'tois,
et je leur fis en ces termes un court rcit de mon histoire.

Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attache de tout tems  la
maison des Stuart. Mon pre, lord Odgermont, occupoit une place
distingue  la cour de Charles Ier; et quoique fidle  la religion
rforme de ses anctres, il jouissoit de toute l'estime de cet
infortun monarque; s'il avoit galement possd sa confiance, il lui
auroit inspir des mesures plus conformes aux moeurs des Anglois et
aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible
souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entrana
la ruine de toute ma famille. Mon pre fut pris et condamn peu de
tems aprs lui; et moi, seul hritier de biens immenses qui furent
tous confisqus et vendus, je fus sauv par un de nos fidles
serviteurs, et conduit en France  la suite de Charles II. Lorsque ce
prince fut rappel dans sa patrie pour remonter sur le trne de ses
pres, je rsistai constamment  toutes les instances qu'il me fit
pour l'accompagner. Qu'aurois-je t trouver en Angleterre? une
brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances
cruelles  exercer, si j'aspirois  rentrer dans mon ancien hritage!
une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel oeil les
jeunes favoris d'un roi livr sans frein  toute la fougue des sens,
verroient-ils un sage de leur ge faisant par sa conduite la censure
journalire de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse
prcoce m'toit inspire bien moins par la vertu que par l'amour dont
j'tois pris pour une jeune franoise de la cour de Louis XIV.
J'tois pay de retour; et occupant dj un grade distingu dans
l'arme, je pouvois esprer de faire promptement ma fortune sous un
roi conqurant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma
matresse. Je ne tardai pas  faire voir en effet que j'tois guid
par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent
de gloire et de rcompenses. Accueilli ds-lors avec distinction par
la famille dans laquelle je dsirois entrer, je hasardai une
explication qui fut favorablement coute. Peu de tems aprs, notre
union fut dcide et le contrat port  la signature du roi. J'tois
dans l'attente de cette formalit  laquelle on attachoit un
trs-grand prix, lorsqu'clata, comme un coup de tonnerre, l'dit qui
dfendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et
ferma pour les derniers l'entre  toutes les places, tant civiles
que militaires. Je ne fus pas nommment dsign aux fureurs de
l'intolrance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le
zle des perscuteurs, et j'appartenois d'ailleurs  une famille
accrdite dans une cour qu'on avoit trop intrt de mnager. Mais le
refroidissement subit des parens de ma matresse, la politesse
insultante des ministres, l'accueil circonspect et rserv des
courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les gards
politiques qu'on avoit pour moi, et que tt ou tard je grossirois la
liste des infortuns en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas
attendu ce dernier moment; je me suis retir dans ces montagnes, o
des maux cruels, fruit de mon zle pour le service du roi, m'avoient
dj conduit pendant deux annes de suite. Indcis sur le choix d'une
troisime patrie qui remplace celle o je suis n, et celle que
j'avois adopte, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse
que je pusse rencontrer. Nous avons tous t battus de la mme
tempte, nous sommes maintenant runis dans le mme port. Je bnis mes
malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.

Je fis partir, peu de temps aprs, un des domestiques de mes htes
avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres
pour dire  mes amis un ternel adieu. Le mme homme devoit apporter 
son retour quelques effets que j'avois laisss.

Dans l'intervalle, mes htes me firent part du projet qu'ils avoient
conu pour assurer l'inviolable tranquillit de notre asile. C'toit
de miner, par des trous creuss de distance en distance, et remplis de
poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile  la
France;  chacun de ces trous aboutiroit une mche qui descendroit du
haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu  ces mches, on applaniroit
la face perpendiculaire du rocher, de manire  le rendre absolument
inaccessible.

Les trous toient dj creuss depuis quelque tems. Il ne s'agissoit
plus que de les remplir de poudre et de poser les mches. C'est ce que
nous fmes ds le lendemain; et remonts sur le rempart du vallon,
nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu
aux mches, lorsque voil tout--coup des cris tumultueux qui
s'lvent du bas du rocher; c'toient tous les habitans du village
protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils
reconnurent aussitt  la figure ainsi qu' la voix. Un d'eux tant
descendu et remont peu de tems aprs, nous apprit que ces malheureux
s'toient drobs avec beaucoup de peine  la fureur des dragons,
tandis que ceux-ci toient occups  piller et incendier leurs
demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs
mulets, chargs de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient
l'hospitalit, se soumettant  toutes les conditions qu'on voudroit
leur imposer. Leurs demandes furent aisment accordes. Nous nous
empressmes aussitt d'tablir des planches sur les interruptions de
la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter
celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut pass et
gagn le sommet, nous remontmes aprs elle, et nous mmes le feu aux
mches. Elles furent  peine allumes que nous vmes accourir les
dragons le sabre  la main; et quelques momens aprs, les mines
clatrent. Cette dtonation inattendue, les quartiers de pierre
qu'elle lana sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute
d'pouvante et de dsespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu
quelques observateurs mesurer de l'oeil nos remparts inaccessibles,
mais aucun ne s'en est approch avec le projet insens de les
escalader.

Ici finit mon rcit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire
connotre au public,  mon retour du vallon, les choses vraiment
tonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public
pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux
htes forment la population du monde entier. C'est donc  eux que je
remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront
convenable.




CHAPITRE V.


Aprs plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet
crit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon arien.

Les sauvages habitans de quelques les rcemment dcouvertes, ignorant
leur origine, s'en sont fait de chimriques. Les relations des
voyageurs sur cette matire ont souvent donn lieu  de savantes
dissertations. Le Vallon arien est pareillement une le; mais sa
position et le fluide qui l'environne, impraticable  l'industrie
humaine, la droberont pour jamais sans doute  toutes les recherches
de la curiosit. Ce n'est donc point pour les savans trangers  notre
asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de
ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement
tant de ne pas garer le peuple par des mensonges, et de lui dire au
contraire toujours la vrit, il est indispensable qu'il la sache sur
son origine.

Dornavant ce rcit prendra le titre d'_Annales du Vallon arien_. Je
suis charg de les rdiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement
spar du reste de la terre, la louange et la critique me sont
absolument trangers, et j'espre que la vrit de mes crits sera
toujours conforme  la puret de ma conscience.




_Annales du Vallon arien._


Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue,
poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de
mort, les faire renoncer  la religion de leurs pres, sont accourus
nous demander un asile au moment o nous allions dtruire le reste de
corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de
France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec
les hommes de l'extrieur. Ayant consenti  leurs demandes, nous avons
facilit leur passage en posant des planches sur toutes les brches de
la corniche. Voici le dnombrement des hommes et des animaux qui ont
t introduits:

   102 personnes, tant hommes que femmes
       et enfans.
    52 vaches.
     3 taureaux.
    20 mules et mulets.
    10 chevaux.
   400 moutons.
    32 chvres.
    10 chiens.
    22 chats.
   Plusieurs charrues et autres instrumens aratoires, diffrentes
       espces de mtiers avec leurs outils convenables.

Lorsque tout a t mont sur le rempart du Vallon, nous avons dit un
ternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie
de communication que nous avions encore avec elle.

Tout ce monde, embarrass pour la nourriture et le logement, s'est
adress aux deux propritaires du Vallon, Antonin et Simon; mais
avant d'user de l'autorit qui leur toit accorde, ceux-ci ont voulu
qu'elle ft dfre par les voies ordinaires, et qu'en consquence on
nommt  la pluralit des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent
revtus d'un pouvoir suprieur. D'aprs cette proposition, les voix
ont t prises individuellement. Elles se sont toutes runies sur
Antonin et Simon, dont les noms ont t dcors par une distinction
particulire du titre de dom. Dom Antonin et dom Simon ont accept le
gouvernement du Vallon,  condition toutefois que leur puissance
seroit limite par une constitution et des lois qu'ils seroient
autoriss  proposer.

Le premier soin des gouverneurs a t de faire le recensement de ce
qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de diffrentes espces,
tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce
qui restoit des amples rcoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est
trouv de quoi nourrir toute la population jusqu' la prochaine
rcolte. Le besoin du prsent tant assur, il ne s'agissoit plus que
de pourvoir  celui de l'avenir. Ils ont ordonn, en consquence, que
ds le lendemain tout le monde, indistinctement, ft employ au
labourage et  l'ensemencement des terres.

Ce qui concerne la religion et les moeurs a pareillement t rgl par
les gouverneurs. Voici la substance des diffrens discours qu'a
prononcs dom Antonin  ce sujet:

Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la
formation des empires, les modifient diversement de sicle en sicle,
sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni
changer, ni mme prvoir l'tat qui succdera  leur tat actuel.
C'est un mtal en fusion qui ne peut prendre aucune forme dtermine,
parce qu'il est continuellement expos au feu le plus ardent.

Notre position est absolument diffrente. Le peuple que nous avons 
gouverner ne vient que de natre avec des moeurs vierges et un
temprament sain et robuste. Pour conserver ses moeurs et sa sant, il
faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouvern
par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden
tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second
Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute.
Accoutumons-les donc  ne reconnotre d'autre souverain que Dieu mme.
Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils
redoutent sa justice qui punit comme elle rcompense. Surtout que rien
ne soit interpos entre le crateur et la crature. On a beau dire au
peuple que les figures de pierre, de mtal ou de bois qu'il vnre, ne
sont rien par elles-mmes, et que c'est  l'objet qu'elles
reprsentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent
l'intelligence; ils en prennent la place, et bientt l'ide de Dieu
s'vanouit, tandis que l'image seule captive la pense.

C'est principalement  cette cause qu'on doit attribuer la
dgnration du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine,
n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbciles qui
perscutoient tous ceux qui, reconnoissant le crateur de l'univers,
ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongre. Il falloit ne
point avoir de religion pour tre de la leur, et rendre hommage, non
pas  l'auteur incr de toutes choses, mais  celui qui toit
l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrtiens de ce
tems-l toient de vrais athes.

C'est ainsi qu'en s'loignant de sa source, le christianisme s'est
dnatur. Si on veut le considrer dans toute l'horreur de sa
dgnration, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition,
sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthlemy, et enfin,
sur cette rvocation de l'dit de Nantes dont nous sommes les
innocentes et malheureuses victimes[9].

  [9] On s'appercevra aisment que l'homme qui parle ici, est un
  protestant aigri par les perscutions qui l'ont forc de s'exiler
  de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses
  quand on a l'esprit troubl par le ressentiment d'un violent
  outrage.

Peut-tre, je l'avoue, le rtablissement de la puret primitive du
christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la
corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop
facilement brid par la tempte des passions; mais c'est  un peuple
vierge que je l'offre; c'est  une socit naissante, aussi pure que
l'air qu'elle respire.

LE MINISTRE.

Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour
la soumettre  notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe
que dans le cas o elle sortiroit victorieuse de cette preuve. Je
vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroye depuis
long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par
une puissance bien plus forte encore, par l'exprience des sicles. Il
n'a jamais exist aucun peuple qui n'et un culte ostensible.

DOM ANTONIN.

C'est que jusqu' prsent on a cru impossible ou dangereux de lui
apprendre  s'en passer.

LE MINISTRE.

Apprendre au peuple  se passer de culte! et comment cela, je vous
prie?

DOM ANTONIN.

En l'clairant. Le sauvage est born au seul physique; il ne vit qu'
demi, puisque la vie morale est entirement nulle pour lui. C'est
cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la
pense et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il vgte
comme la brute, comme la plante insensible; mais comment dvelopper le
moral de l'homme? comme on dveloppe son physique, en l'exerant. Ce
que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une
ducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.

L'opinion gnralement rpandue sur la terre est, je le sais, que le
peuple ne peut ni ne doit tre instruit; qu'il ne faut pas que son
intelligence s'lve au-dessus des travaux grossiers auxquels la
nature l'a condamn. Cette opinion est appuye sur la mme raison qui
faisoit dire  je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'toit pas
ncessaire que le paysan et deux jambes. En effet, un peuple boiteux
est bien plus facilement esclave de la glbe, comme un peuple abruti
d'ignorance est plus entirement dpendant de ses prtres et de ses
rois. C'est lorsqu'il est tout--fait aveugle qu'il ne peut plus se
passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont
rgles par le matre temporel, et toutes ses penses par le matre
spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un ct; et de
l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable,
c'est moi seul qui suis clair. Vil automate, obis.

Voil bien srement le vrai moyen de faire des esclaves et des
fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de
la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de
la terre.

Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon
que nous en avons accept le gouvernement, nous voulons, non-seulement
conserver leur raison, mais encore lui donner tout le dveloppement
dont elle est susceptible. Les droits de notre frre  l'intelligence,
ne diminueront pas ses devoirs envers la socit. Ce ne sera ni un
savant de cabinet qui n'aura cultiv que le domaine de la pense, ni
un agriculteur ou un artisan qui n'aura remu que ses bras, mais un
homme qui, ayant galement exerc son esprit et son corps, saura
penser et travailler; il sera tout -la-fois bon laboureur et bon
philosophe; il aura le sentiment de sa dignit, il connotra sa place
dans le monde; et soumis  ses chefs, sans tre contraint par des
soldats, il adorera Dieu sans tre sermon par des prtres.

C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les
lumires de l'homme. Un peuple pntr de l'existence d'un
Etre-Suprme, de l'immensit de sa puissance et de sa sagesse, qui
seroit intimement persuad que cet Etre voit tout, connot tout, nos
penses comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour tre
toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime,
relgue, durant le rgne de la Mythologie, dans les coles de
quelques philosophes et les temples de quelques initis, que Mose
proclama pour guider le peuple d'Isral dans le dsert; c'est cette
mme croyance altre par le tems, comme toutes les institutions
humaines, que Jsus rtablit dans sa puret primitive. C'est en
formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la
plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle
institution est une seconde fois dgnre. Les hommes ont pris la
place de Dieu; ils lui ont prt leurs vices, ils l'ont peint de leurs
propres couleurs. De monstrueux abus sont substitus  la doctrine de
Jsus. On ne sait plus adorer en esprit et en vrit. En un mot, au
lieu de chrtiens, il n'y a plus que des superstitieux et des
hypocrites.

Seroit-il possible de rtablir pour la troisime fois le christianisme
dans sa puret primitive? je l'ignore, relativement au reste de la
terre. Mais je crois ce rtablissement, non-seulement possible, mais
encore trs-facile dans ce Vallon.

Il y a un Dieu qui a cr le monde et qui le conserve; qui a cr
l'homme et qui est prsent  ses penses comme  ses actions; voil
notre seul symbole. Qu'il soit grav dans le coeur, non par la foi,
mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].

  [10] Le lecteur voudra bien observer que cette rforme dans la
  religion est propose pour une espce d'hommes qui se rapproche
  beaucoup de la nature des anges.

   (_Note de l'Editeur._)

Telle est la substance des discours que pronona dom Antonin 
diffrentes reprises sur la religion.

Puisque le crateur de l'univers est prsent, et s'intresse  toutes
les penses comme  toutes les actions de l'homme, il rcompensera et
punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui
suivra celle-ci. L'homme doit  cet Etre-Suprme un tribut de
reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque
soir; le jour du dimanche sera consacr tout entier  ce saint devoir;
il n'en sera rien distrait pour aucun travail.

Indpendamment du dimanche, deux autres ftes ont t institues,
l'une, pour l'anniversaire de la premire possession du Vallon par les
gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrive des habitans du village
de Garringue. Ces deux ftes portent un caractre tout -la-fois
religieux et politique.

La mme simplicit a prsid  la constitution civile. Les produits de
tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est
prpos  leur distribution. Le mme conseil est charg de veiller sur
les moeurs, de prvenir les fautes, et de rprimer celles qui, malgr
leur direction et le bon esprit de nos frres, pourroient chapper 
la foiblesse humaine.

Les lois religieuses ne sont ncessaires qu'aux peuples profondment
uss et corrompus. Ce sont de vieux btimens qu'on ne soutient qu'
force d'tais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore
plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte,
grav dans son coeur, le divin prcepte: Tu aimeras Dieu de toute ton
ame et ton prochain comme toi-mme. Toute la morale est renferme dans
cette phrase; et quiconque en est bien pntr, n'a pas besoin de lois
pour tre bon citoyen, bon pre et bon mari.

Ainsi, le guide intrieur conduit srement l'homme de la nature 
l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la socit rclame
d'autres services, qui, n'tant pas inspirs par la conscience,
doivent tre imposs par un sage gouvernement.

Les premiers travaux des habitans du Vallon ont t le labourage et
l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont t employs;
ces travaux, commencs le 15 d'octobre, ont t finis avant le mois.

Cet ouvrage termin, toutes les forces ont t portes  la
construction de nouvelles cabanes ncessaires  l'augmentation de la
population. Jusqu' ce moment, elle avoit t loge dans des granges
et dans des tables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes,
sont construites en bois, et que ces matriaux se trouvoient sous la
main en grande abondance, le nombre de cabanes ncessaires a t
achev avant les grands froids.

Ce n'a t que lorsque tous les travaux publics ont t faits, que
chacun a pu se livrer au travail particulier de son mtier. Il y en a
de toutes les espces dans la colonie qui nous est survenue. Le
forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le
menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et
tous les bras qui n'ont pas t occups  ces diffrens travaux, l'ont
t, ceux des femmes et des enfans,  filer de la laine ou du lin; les
autres,  tisser ces fils en toffes ou en toiles.

Les prires du matin et du soir ont continu rgulirement d'tre
faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal
objet de ces actes de pit a toujours t de persuader de l'ternelle
prsence de Dieu  toutes nos actions, ainsi qu' toutes nos penses,
et de sa justice  rcompenser les bonnes oeuvres comme  punir les
mauvaises. Les discours relatifs  cette grande ide ne sont point une
vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par
dpouiller de toute expression. Ces discours sont improviss et
varient chaque jour. Le succs de ces homlies journalires est tel,
que toute la population semble vritablement une seule famille,
marchant continuellement sous l'oeil de son pre cleste. Les enfans
levs dans cette innocence virginale, entirement trangers  toute
autre ide, promettent une gnration meilleure encore que celle de
leurs pres. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui
sera l'inverse de celui que prsente Horace.

Malgr les moyens qu'ont tablis les gouverneurs pour dvelopper et
cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de
dmarcation ineffaable entre l'homme qui n'a pas t, en naissant,
assujti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y
a condamn. Ce sont deux espces particulires qui ne peuvent tre
confondues et faire socit commune; la pense, le langage, tout les
distingue. Ils prouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils
toient continuellement runis.

En consquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous
les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier,
l'ancien ministre de l'vangile et moi.

Une de ces dernires soires, l'officier nous a racont en ces termes
l'histoire de sa vie.




CHAPITRE VI.


Je suis n dans le Palatinat. Mon pre toit un des plus illustres
savans de l'Allemagne, il avoit fait ses tudes  l'universit de
Gottingue. L'lecteur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira
dans ses tats; il le nomma directeur du collge de Worms. Peu de tems
aprs cet tablissement, mon pre se maria avec une jeune personne
d'une des premires familles du pays. Quatre enfans furent les fruits
de cette union; deux garons et deux filles. En qualit d'an, je fus
destin ds l'enfance  remplacer mon pre, et je fis en consquence
toutes les tudes relatives  sa profession. Mon got naturel, second
de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrs; et 
peine g de 22 ans, je professois la littrature dans le collge dont
j'tois dj nomm directeur en survivance. Une jeune franaise,
passant avec sa mre par hasard dans notre ville, fut curieuse de
m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connotre, de
l'aimer et d'en tre aim. La naissance, l'ducation, les gots, la
fortune, tout sembloit nous runir; la seule diffrence de patrie
leva entre nous deux une barrire insurmontable. Mon pre toit un de
ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome,
adoroit son pays, et dtestoit tout ce qui lui toit tranger. Mais sa
plus forte aversion toit pour les Franais, dont le caractre lger
et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.

Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma
vanit; et je concevois presqu'autant de plaisir  triompher d'un
injuste prjug, qu' possder la main de ma matresse. Il n'en toit
pas ainsi de la jeune personne. Le coeur des femmes est en gnral,
sur cette matire, diamtralement oppos au ntre. Il n'est aucune
fille honnte, qui, dans ma position, n'et regard la rsistance
comme une honteuse dfaite, et la fuite comme une clatante victoire.

Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit
accueilli les dsirs, furent sans doute aussi vifs que sincres; mais
ils furent touffs par la fiert de sa mre; et l'une et l'autre
partirent sans que je pusse tre inform d'autre chose, sinon qu'elles
retournoient  Paris, lieu de leur naissance.

Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une
premire sparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance,
cherche des sujets de consolation analogues  ses gots; un chasseur 
poursuivre les btes sauvages dans les forts; un guerrier  s'lancer
au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'tude, je
ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des potes qui avoient
le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle,
et surtout de Virgile dans le quatrime chant de l'Enide. Je faisois
retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons,
mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes
lves  rpondre  mes accens, et il ne tenoit pas  moi qu'ils ne
devinssent aussi des Timarte et des Tircis. L'ombre auroit peut-tre
remplac la realit, et mon coeur,  force de s'attendrir pour des
fictions, auroit  la longue cess d'tre sensible; mais une raillerie
cruelle chappe de la bouche de mon pre vint tout--coup dissiper
l'illusion qui me consoloit. Ds ce moment, les rves enchanteurs
s'vanouirent sans retour; le rveil fut affreux, et il me fut
dsormais impossible de sentir ma perte sans un dchirement de coeur
insupportable.

Aprs d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin oblige de cder,
et je quittai le toit paternel pour tcher de retrouver la personne
dont je ne pouvois plus vivre spar. J'arrivai  Paris en courant
sur ses traces. N'ayant aucune ide de cette grande ville, je m'tois
imagin qu'en prononant seulement le nom de madame _Delaplace_ (ainsi
s'appeloit la mre de ma bien-aime), tout le monde m'auroit indiqu
sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans
l'enceinte, pour prendre  la porte de la ville des informations sur
son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par
l'esprance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon
accent tranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent
que le rire et l'tonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin
trouv ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne
foi, soit par malice, c'toit la demeure de prostitues qu'on m'avoit
indique. Cette mprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fcheuse
pour un coeur rempli d'un vritable amour, acheva de me faire renoncer
 mes vaines recherches. Je n'esprai plus alors de succs que du
hasard. Mais, lorsqu'aprs avoir puis l'argent dont je m'tois muni,
je me trouvai aussi peu avanc que le premier jour, il me fallut
songer  un parti srieux. Aprs mademoiselle Delaplace, les muses
toient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'tre un de
leurs favoris. Ce fut donc auprs d'elles que je cherchai quelque
consolation; mais l'extrme pnurie de mes finances ne me permettoit
pas de leur faire une cour gratuite. Persuad que mes connoissances
littraires mritoient d'tre distingues  Paris, comme elles
l'avoient t  Worms, j'allai me proposer au Collge-Royal en qualit
de professeur de philosophie. On me demanda si j'tois pour Descartes
ou pour Aristote. Sur ma rponse qu'il m'toit clairement dmontr que
le philosophe de Stagire s'toit tromp, et que j'tois pour la vrit
contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La mme demande m'ayant
t adresse dans les autres collges o je me prsentai, je reus un
semblable accueil pour la mme rponse que je rendis. Je compris
enfin, aprs tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer  l'tat de
professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit nanmoins
rendu philosophe, avant de me dcider pour aucun autre parti, je
rflchis sur ceux qui s'offroient.

Entre tous les tats, deux se distinguoient principalement  mes yeux;
l'objet de l'un toit de rpandre la lumire, celui de l'autre de
l'teindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres,
j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elev
au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la
socit, tout seroit soumis  mon examen et  ma censure, depuis le
sceptre jusqu' la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le
bien, je rpandrois partout les lumires et l'amour de l'humanit.

Ainsi passionn pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans
ma jeunesse une influence exagre. Dans l'ge o les sens ont le
plus d'empire, je le donnois tout entier  la pense. Je me figurois
que le gnie, man et participant de l'essence divine, devoit
disposer des vnemens, et amener  notre gr ceux que nous dsirions
le plus ardemment. L'ge et l'exprience m'ont bien dtromp; ils
m'ont incontestablement prouv qu'une foule de causes occultes
entranent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce
n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent.
Pauvres petits tres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous
connoissons le cours des astres, nous traons plusieurs sicles
d'avance leur marche journalire, et nous sommes incapables d'tre
assurs de la ntre du moment actuel  celui qui va suivre!

Pouvois-je prvoir dans mon noble enthousiasme, que l'mule des
Dmosthne et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?

DOM ANTONIN.

Qu'appelez-vous tomber? aprs le rang de lgislateur, je n'en connois
pas de plus beau que celui de dfenseur de la patrie.

LE VIEUX MILITAIRE.

Sans doute, un brave soldat est un citoyen prcieux. Mais vous
conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et
l'humanit, de servir d'instrument  l'injustice et  la tyrannie.
C'est  quoi cependant le militaire est le plus souvent expos; car,
pour une guerre raisonnable, commande pour le salut de l'tat, il en
est dix de criminelles qui ne sont allumes que par l'ambition et la
folle ardeur des conqutes. J'ai servi sous les deux plus grands
capitaines du sicle, Turenne et Cond: tous les deux toient
distingus par leur probit, et cependant, tous deux ont,
non-seulement dchir le sein de leur patrie, mais ont port et
soutenu chez l'tranger des guerres, qui, si elles avoient t
soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait
de bruit que dans le conseil o elles auroient t rejettes.

Condamn par ma naissance  servir dans les derniers rangs, ce n'est
qu'aprs quinze ans de service que je fus nomm officier; et vous
allez voir par l'action qui m'obtint cette rcompense, et par celle
qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffrent des
vertus militaires[11].

  [11] Cette distinction est fausse. Le courage qui dfend l'Etat
  n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui
  l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit
  n'est pas suffisamment expliqu. Le soldat toit sans doute
  coupable si l'ordre avoit t donn de n'pargner personne; mais
  il est au contraire trs-probable que sa commisration avoit t
  calomnie, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformment
  aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui
  toient pris les armes  la main.

   (_Note de l'Editeur._)

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les
armes lorsque nous emes pass le Rhin, et ce mot atroce du duc de
Longueville: _Point de quartier  cette canaille_, qu'il paya si
justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoy reconnotre le pays
 la tte d'un dtachement. En arrivant dans un village, sans avoir
rencontr un seul homme arm, nous appermes une foule de femmes et
d'enfans, qui, fuyant devant nous, allrent se rfugier dans une
glise. Le dtachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout
mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai
celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dnonc comme un
tratre pour cet acte d'humanit, et qu'on m'ta le commandement du
dtachement dans une expdition qui suivit celle-l?

Dsespr d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et
dans une affaire qui eut lieu peu de tems aprs, je me prcipitai sur
une batterie de six canons qui protgeoit un dfil. Mais par un
bonheur inoui, la dcharge se fit sans m'atteindre, et m'lanant sur
la batterie, je m'en emparai avant une seconde dcharge. Les plus
beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour tmoin un chef digne de les
apprcier, se perdent dans l'obscurit de son grade. Heureusement
celui-ci fut remarqu par M. de Turenne, et je fus aussitt nomm
lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau 
l'ennemi, et je fus lev au grade de capitaine. A moins d'un talent
et d'un hasard extraordinaires, ce grade toit le _nec plus ultra_ des
officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place suprieure, je
n'aspirois qu' me retirer du service. Je n'avois embrass cet tat
que par ncessit; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette
injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur;
mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela
attendre la paix. Elle toit encore loigne; et peu de tems aprs
l'inondation de la Hollande, je fus oblig de marcher, toujours sous
les ordres de M. de Turenne,  l'embrasement du Palatinat. Jugez de
l'tat de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je
n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus command avec le rgiment
dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds
de M. de Turenne en le conjurant d'pargner ma patrie, ou tout au
moins, le toit o j'tois n et qu'habitoit ma famille. Cela est
impossible, me rpondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous
ddommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien
dire; car je ne serois pas en tat d'en faire autant pour tout le
monde. Moins touch de la gnrosit du marchal que de son refus, je
lui rpondis brusquement que je ne voulois rien, et je prcipitai mes
pas dans l'enceinte de la ville. Je m'lance  travers le tumulte, le
sang, l'incendie, le dsordre le plus pouvantable et le plus
effrn; je parviens jusqu' la maison paternelle. Quel spectacle s'y
prsente  mes yeux! mes deux soeurs fuyant  travers les flammes,
leurs enfans dans les bras, et la troisime s'efforant avec mon vieux
pre d'arracher sa fille  la brutalit des soldats. Un de ces
malheureux alloit lancer sa baonnette dans le sein de mon pre, d'un
coup de sabre je l'tends  mes pieds, et je tche en me faisant
reconnotre d'arrter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et
la rage toient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein.
Rduit  dfendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai
perc de plusieurs coups de baonnette. On me transporta sans
connoissance au quartier-gnral. Les gens de l'art jugrent mes
blessures trs-graves; ils m'ordonnrent les eaux de Barrges, et sur
leur rapport que je ne serois jamais en tat de reprendre le service,
j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon pre, dj infirme
et languissant, toit mort des suites de cette horrible scne. Le
reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me
rejoindre, ne m'avoit pas quitt. Je la recommandai au marchal qui
vint me visiter plusieurs fois; il me promit de raliser en sa faveur
les offres qu'il m'avoit faites; et aussitt que je fus en tat de
supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrnes. J'y
vivois depuis cet instant, l't aux eaux, l'hiver dans le village
voisin que j'avois prfr  tout autre asile. Le bon air, cette douce
tranquillit pour laquelle je soupirois depuis si long-tems,
l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rtablissement
de ses proprits et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon
M. de Turenne, tout cela avoit achev ma gurison, et contribuoit  me
rendre ma retraite dlicieuse. J'tois rsolu d'y finir ma vie, si la
cruelle politique ne m'en avoit chass avec les bons villageois qui
formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle
campagne et la paix, voil le sort le plus heureux qui se prsentoit
 mes rveries aprs les annes tumultueuses du service militaire. Il
manquoit encore quelque chose  ma flicit, que je ne connois que
depuis que je suis avec vous, la socit de personnes aimables et
instruites.




CHAPITRE VII.


Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont
venus nous dire qu'ils avoient remarqu des pas d'ours sur la neige.
Nous avons pens d'abord qu'ils se trompoient, parce que les
gouverneurs nous avoient assur qu'avant la rupture de la corniche il
ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des
loups; et il toit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit
pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons t reconnotre les
traces indiques, et nous avons vrifi que c'toient en effet des pas
d'ours. En consquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi
les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de
dtruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai t nomm
chef de cette expdition. Nous sommes partis  la premire lueur de
l'aurore. Chacun de nous toit arm d'un bon fusil et de quatre
cartouches. Aprs une heure de marche sur les traces de l'animal, nous
l'ayons apperu de loin qui se retiroit  pas lents. Jugeant qu'il
toit proche de son gte, o nous l'attendrions plus facilement, l'un
de nous a mont dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu
entrer dans une caverne. J'ai ordonn alors  trois des ntres de
prendre cette caverne  revers par un long circuit, et de n'en
approcher que comme nous, de manire  tenir l'ours  la mme distance
des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gte. Cet ordre a t
parfaitement excut. Nous nous sommes tous arrts  vingt pas de
chaque ct de la caverne. Aux cris que nous avons pousss, l'animal a
paru en rugissant; il a t aussitt couch par terre de trois coups
de fusil. Le bruit de cette dcharge a attir un autre ours hors de la
caverne qui a t le point de mire des trois autres coups. Ce dernier,
moins grivement bless, s'est relev de sa chute, et s'est lanc de
notre ct; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a t achev
d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se tranoient  peine
ont alors paru  l'entre de la caverne. Nous nous en sommes approchs
avec prcaution; et nous tant assurs que les deux animaux que nous
venions de tuer toient un mle et sa femelle, et qu'il ne restoit
plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mre, nous les
avons emports.

L'ducation de ces animaux a confirm l'opinion que j'avois depuis
long-tems, qu'en gnral, l'instinct des animaux carnivores est bien
suprieur  celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privs,
aussi fidles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce
sont eux qui protgent nos moutons contre l'attaque des aigles, le
seul ennemi que nous ayons maintenant  craindre. Ils s'acquittent
d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire
plus redoutable que l'ours; il le fuit  tire-d'aile aussitt qu'il
l'apperoit ou qu'il l'entend.

Cette supriorit d'instinct dans les animaux qui vivent de chair,
leur toit ncessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur
proie. Si le loup n'avoit pas t plus rus que la brebis, l'espce
n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi dispos  croire que le
plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prtendu, le plus
fort dans la classe des herbivores, savoir, l'lphant; mais le plus
redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent 
l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion 
la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui tre compar pour
l'adresse. Qui ne connot pas l'histoire de ce lion affam, lanc dans
l'arne contre un esclave dont il vint lcher les pieds, reconnoissant
dans ce malheureux, qu'on s'attendoit  voir dvor, son bienfaiteur
qui l'avoit autrefois guri d'une blessure douloureuse? les anciens
possdoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs
l'atteloient  leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs matres
comme un chien; et peut-tre auroit-on russi avec du tems, de la
patience et quelques prcautions,  faire de cette espce une classe
d'animaux domestiques, attachs au service de l'homme comme celle des
chiens, qui, originairement, toit sauvage et froce, et qui l'est
mme encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernire o l'on ait fait usage d'armes  feu
pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir
quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter
toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et
les ont renferms. On a subtitu l'arc au fusil. L'usage de cette
arme, si gnralement rpandue avant la dcouverte de la poudre, a
d'abord t assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et
l'mulation ont produit des archers qui auroient t en tat de
disputer le prix aux plus clbres de la Crte. La chasse est assez
abondante en livres, perdrix, coqs de bruyre, ramiers, gelinottes,
et  certaines poques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est
nanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de
prudence ncessaires pour en conserver les diffrentes espces.
L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trve.

Tout le monde, aprs la clture des travaux de la terre, ayant t
occup  la construction des cabanes, notre nouvelle ville a t
acheve dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan
de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une
petite minence d'o l'on dcouvre de chaque ct une range de douze
cabanes. Ces cabanes sont uniquement destines au logement de l'homme.
Derrire, sont les tables communes pour les animaux. Cette
sparation, contraire  l'usage du pays, qui confond l'espce humaine
avec l'animale dans une seule et mme habitation, a t prfre 
cause de la salubrit.

Chaque cabane est divise en deux parties. Dans l'une, sont les lits
des filles, dans l'autre, ceux des garons; on a pens que de la
pudeur et de l'innocence du premier ge dpendoit principalement la
puret des moeurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les
dimanches les gouverneurs invitent  leurs tables dix habitans. Ces
invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et
successif, sans distinction d'ge ni de sexe,  moins que quelque
circonstance n'exige une drogation  cet ordre habituel. Comme
l'objet de ces banquets, -peu-prs semblables  celui des sept Sages,
est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations,
des louanges ou des rprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est
quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la
non-admission  son tour  la table des chefs, ait mrit une seconde
fois la mme mortification.

Aprs avoir pourvu  l conservation de la socit, on s'est occup de
la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande
pense au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetire que
s'lvent souvent les plus loquentes leons de morale. Nos sages
gouverneurs ont tabli, pour tous les individus sans distinction, la
loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En consquence, la
mmoire de l'homme qui vient de terminer sa carrire subit un examen
avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription leve sur sa
tombe contient le jugement qui a t prononc. Ses descendans
participent dans ce monde  la rcompense ou  la punition que ses
juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de
noblesse; mais malheur  celui des rejetons de cette belle tige qui
porte des fruits dgnrs; il est dgrad sans piti, et relgu,
s'il le mrite, dans la dernire classe.

L'asile du repos est  quelque distance du village, dans un champ
entour d'un foss et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entre
on lit ces mots:

  C'est ici que l'homme quitte sa dpouille terrestre pour aller
  habiter la demeure cleste dont il est descendu.

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom
dans le champ de la mort. C'est l qu'est marque sa place qu'il
viendra occuper  la fin de sa vie. Il visite souvent la plante 
laquelle il doit un jour se runir pour jamais. Il se plat dans sa
jeunesse  l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux
ils croissent, ils se dveloppent en mme tems; et tous deux,
peut-tre, ils finiront ensemble leur carrire. Ainsi s'adoucissent
les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume  voir
l'accroissement, le dprissement et la dissolution de la partie
matrielle de son tre, du mme oeil dont il observe ces changemens
successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dt passer dans le monde que nous avons
quitt, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune ide du ntre, me
demanderoient avec la plus ardente curiosit des dtails sur
l'ducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur
nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces diffrens sujets feroient
la matire d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intrt;
mais j'cris pour la postrit de notre Vallon qui sera ternellement
isole. Une tradition non interrompue leur transmettra des
instructions prcises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet
qui me semble rclamer un enseignement crit, afin que la routine,
toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la rgle, et que le
plan trac soit invariablement suivi; ce sujet est l'ducation.

L'ducation de nos enfans commence  sept ans. Jusqu' cette poque,
o paroissent communment les premires lueurs de l'esprit, annonces
par la curiosit, les questions et le dsir de s'instruire, ils
restent sous la seule dpendance de leurs mres, ou de leurs parens.
Cette curiosit si prcieuse est alors dirige vers d'utiles objets.
Cinq personnes les plus distingues par leur sagesse et leur savoir
sont charges de ce soin; les premiers nomms pour cet objet ont t
les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet ge de sept ans jusqu' celui de dix-huit, les enfans mles
habitent sous le mme toit, mangent  la mme table, et sont
continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq matres. Ils
apprennent  lire,  crire; et  mesure que leur intelligence se
dveloppe, ils reoivent quelques notions lmentaires de physique, de
gomtrie, d'astronomie, de gographie et d'histoire. Ou leur donne
mme une ide des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi
peut servir une telle instruction dans un dsert? demanderoit-on dans
le monde si cet crit y toit connu. Non pas  faire briller celui qui
la possde, rpondrois-je, mais  le rendre heureux. Les plaisirs des
sens non-seulement s'teignent avec ces mmes sens, mais mme dans le
tems de leur plus grande nergie, ils sont presque toujours mls
d'amertumes et de regrets. Quelle diffrence de cette triste
jouissance  celle que procure la pense! le monde moral s'aggrandit
avec elle. C'est l vraiment qu'existe cette volupt pure et continue
qu'on a dit tre le partage des anges. C'est par l'nergie et
l'lvation de son esprit que l'homme se drobe aux coups de la
fortune, aux douleurs mme du corps; c'est par-l qu'il acquiert cette
philosophie cleste des Stociens, de cette classe d'hommes, la plus
parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voil parvenu  celle qui
fait le sujet de l'tude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale rduite en prceptes. Comme il n'y a qu'une
morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme
toit fait pour servir de modle. Cette institution toit si simple et
si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle
n'avoit pas t dnature. Nous avons tch de rtablir l'ordre
primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers
tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables
gal  celui que nous avons pour nous-mmes. Toutes les consquences
de ces deux principes sont dveloppes dans notre catchisme. Comme il
est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler.
Je crois seulement  propos de rappeler les motifs de l'un et de
l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du crateur, est un
sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les
bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables drive de cette opinion
trs-vraisemblable, que tous les hommes tant composs de la mme
matire, et ayant tous les mmes organes, doivent tre considrs
comme faisant partie de la mme masse d'lmens, et que la division en
divers moules spars qui forment autant d'individus distincts, ne
dtruit pas l'identit primitive; que le sentiment qui affecte chaque
homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de
cette identit, et que par consquent l'amour de notre prochain n'est,
 proprement parler, que l'amour de nous-mmes.

Le catchisme dont je viens de parler enseigne la rgle de tous les
devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a
remarqu le premier pote de l'antiquit, pour les graces comme pour
la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le
soin des matres est donc de faire une application des prceptes aux
divers vnemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas
assez d'preuves, ils en font natre ils tchent de faire parcourir,
dans le court espace de la jeunesse, toute la carrire de l'homme, et
d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et
d'adversit dissmines dans une longue suite d'annes. Ainsi,
nos jeunes gens font l'apprentissage de l'tat d'homme, et ils
arrivent  cet tat, dj instruits par le meilleur des matres,
l'exprience.....




CHAPITRE VIII.


Un de nos frres dernirement arrivs vient de terminer sa carrire:
c'toit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nomm _Jacques
Saintgs_, distingu dans tous les tems par sa temprance, son
assiduit au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible
probit. Toute la population du Vallon a accompagn sa dpouille
mortelle  son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits
n'ont pu avoir lieu  l'gard d'un homme dont la vie, quoique si
longue, n'a dur qu'un jour parmi nous. Durant la marche funraire on
a chant l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une
esprance aux regrets; et une inscription a rappel l'estime dont il a
joui constamment dans sa patrie.

Dans ce mois de fvrier, il est n deux enfans mles  trois jours
d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une mme
famille, les sujets de joie de l'un de nos frres sont communs  tous
les autres, et les naissances sont places au premier rang des ftes
publiques. Les deux arbres ont t plants dans le champ des ames, et
les noms des nouveaux-ns gravs sur une planche place  ct de
chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter
l'inscription. Ces jours ont t clbrs par des danses, par
diffrens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont
couronn les ftes.

Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les
jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer ds ce moment par le
mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier
avant le 1er novembre, ni aprs le 1er d'avril. Deux motifs ont
inspir et protgent cette disposition: le premier est de laisser aux
amans plus de tems pour se bien connotre avant de s'engager; le
second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de
remettre toutes les ftes particulires au tems que la nature a marqu
pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de
la vie, un troisime avantage, dont les amans ne connoissent
ordinairement le prix que long-tems aprs, c'est la prolongation des
desirs et de l'esprance.

La crainte et l'esprance sont deux sentimens qui semblent rservs 
l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: born  la sensation
actuelle, il parot priv de l'imagination qui jouit ou qui souffre en
ide, souvent avec plus d'nergie qu'en ralit. Si l'anticipation de
la peine est un cruel privilge de l'espce humaine, celle du bonheur
en est une bien prcieuse compensation. Il seroit extravagant de
penser qu'il ft possible d'teindre entirement le sentiment de la
crainte et de ne laisser d'accs dans notre ame qu' celui de
l'esprance. L'un et l'autre sont ncessairement au mme degr de
force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de
l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au
pouvoir de l'homme, c'est d'abrger la dure de l'un et de prolonger
celle de l'autre.

Mais plus le bonheur espr s'aggrandit  travers l'imagination, plus
il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en
reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que
la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dpitent et
maudissent chaque jour la cruaut de la loi. Mais en attendant leur
coeur est plein des plus dlicieux sentimens: ils pourront un jour en
prouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.

Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour
qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un
et l'autre ardens et prsomptueux, se flattant hautement d'une pleine
victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse
dfaite. La personne dont ils sont pris est bien dcide dans son
choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refus de le
dclarer. L'imptuosit de leur caractre l'a fait frmir; et elle a
mieux aim s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en
s'expliquant, le malheur ternel de l'un des deux.

Les gouverneurs ont jug que ce cas mritoit une exception; qu'elle
toit rclame par le mme motif qui avoit dict la loi, le bonheur
des parties intresses; que la jeune fille ne pouvoit trop tt
dclarer son choix, et que cette dclaration devoit tre faite avec la
plus grande solemnit. En consquence, ils ont invit cette personne
dans une assemble de tous les habitans,  laisser librement parler
son coeur; mais s'apercevant que la prsence des deux rivaux
l'intimidoit et lui fermoit la bouche, ils les ont pris de sortir
pour un moment l'un et l'autre de l'enceinte. Lorsqu'elle a pu
s'expliquer sans crainte, elle a avou son penchant. On a fait alors
rentrer les deux rivaux, devant qui elle a t enhardie  confirmer
cet aveu. Comme les futurs poux se connoissoient depuis assez
long-tems, on a conclu leur union ds le mme jour. Aprs en avoir
sign l'acte, l'un des gouverneurs a fait  l'amant conduit une
exhortation pleine de sentiment et de raison. Nos frres sont habitus
 entendre la voix du ciel dans toutes les circonstances o le succs
ne couronne pas leurs dsirs. Mais,  moins d'tre absolument insens,
comment la mconnotre lorsque toutes les voix de la terre la
manifestent, et qu'il ne reste plus d'objet  l'esprance? Ainsi, le
mme jour a vu commencer le bonheur de deux personnes et finir le
malheur d'un troisime.

Jusqu' prsent nous nous sommes servis de meules  bras pour moudre
le bl; mais ce procd est lent et la farine qui en provient n'est ni
nette ni fine. Il s'est heureusement trouv parmi les nouveaux-venus
des ouvriers instruits de la construction des moulins  eau; ils ont
parfaitement russi, et nous avons maintenant un moulin qui suffit
aisment  la consommation du Vallon.

Rien n'est si frappant dans les montagnes qu'un beau jour de printems
aprs les neiges, les frimas et les glaces de l'hiver. Nous salumes
le premier qui nous apparut avec la plus vive effusion de joie. Les
gouverneurs se rendirent au dsir gnral et institurent une fte
solemnelle pour clbrer cette riante poque de l'anne. Elle fut
indique au mois de mai, mais sans autre fixation que celui des jours
de ce mois o le ciel sans nuages et le soleil radieux semblent
annoncer la rconciliation de la nature avec l'homme. Aux premiers
rayons du soleil qui luit sur ce grand jour, nous nous rassemblons
tous, hommes, femmes, enfans, vieillards; les deux gouverneurs ferment
la marche. Un rameau de verdure  la main, nous faisons le tour du
Vallon, en clbrant par des hymnes et des cantiques le retour de
l'astre bienfaisant, pre de la chaleur et de la vie. A la suite un
banquet o rgnent l'union la plus intime et la plus sincre; la fte
est termine par des danses et des jeux.

Gardez-vous bien, mes amis, de prendre littralement notre expression
sur le pouvoir du soleil. Nous sommes bien persuads que ce corps
cleste est soumis, comme tout l'univers,  la loi de Dieu seul; le
soleil n'est dans sa main qu'un des organes de ses bienfaits: c'est 
l'Etre-Suprme, unique Crateur de toutes choses, que sont dus la
formation et l'entretien de tout ce qui existe dans la nature entire;
lui seul mrite l'adoration et les hommages du genre humain.

Aprs ce jour de fte, recommencent nos travaux de la culture: ces
travaux sont des plaisirs, parce qu'ils sont modrs et que c'est 
nous seuls qu'en appartient le fruit; le repos qui les suit est aussi
un plaisir, et c'est galement un fruit de ces travaux: alliance
admirable de l'occupation et du bonheur, de la sant, du contentement
de l'ame, de l'expansion de tous les sentimens affectueux; jamais la
paresse et l'oisivet ne connotront vos dlicieuses jouissances!

Cette rflexion seroit sans doute bien dplace hors de ce vallon,
dans ces campagnes dsoles, o le chagrin, les soucis, l'inquitude
s'unissent aux plus rudes travaux. L, l'infortun cultivateur,  demi
vtu de haillons, revient de ses champs, couvert de sueur, et
succombant de fatigues. Un pain noir et grossier, une eau souvent
bourbeuse sont sa seule nourriture, tandis que ses enfans affams
poussent des cris dchirans et que son esprit est tourment des
impts, de la corve, des huissiers et du barbare despotisme de son
seigneur. Quel tat! et ces malheureux sont les frres de ces grands
de la terre gorgs de richesses et d'honneurs, dont tous les jours
sont fils d'or et de soie! Cette dsastreuse ingalit n'existe point
ici. Nous sommes tous habills des mmes vtemens, nourris des mmes
mets; et si quelques-uns de nous sont quelquefois livrs  des
occupations diffrentes, c'est pour l'intrt commun; mais aussitt
qu'elles sont finies, ils retournent avec plaisir  l'aimable culture
des champs.

Ainsi, dans la paix de Dieu, dans sa puissante bndiction implore
chaque matin par de pieux cantiques en nous rendant  notre agrable
travail, dans sa perptuelle prsence et sous ses fortifians regards,
lorsque nous avons eu confi  la terre le soutien de notre vie, la
moisson que nous avons recueillie a surpass nos esprances. Nous
comptons avoir de quoi nous nourrir pendant deux ans: cet excdent est
ncessaire dans l'tat d'isolement o nous sommes, et privs de tous
moyens de suppler  une disette s'il en survenoit. L'tendue de
culture qui produit cette quantit de subsistances est proportionne 
notre population. Si cette population augmente, nous augmenterons la
culture dans la mme mesure. Il faudra qu'il y ait un prodigieux
accroissement, avant que toute la terre du vallon ait besoin d'tre
dfriche.

Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne
ferai plus mention dsormais des morts ni des naissances, parce que
nous tenons un registre spar pour chaque objet, o est inscrit avec
exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui
qui en sort. Nous avons galement un registre particulier pour les
mariages. Cependant, aprs l'ouverture du tems consacr  cette union,
il en a t clbr trois qui demandent quelqu'autre dtail que celui
des dates, des noms et de la gnalogie.

La premire de ces unions a t entre les enfans des deux Gouverneurs.
Jamais hymen politique entre deux ttes couronnes n'a excit une joie
plus vive et plus gnrale. Ce n'est pas qu'il existt la moindre
division entre les deux familles, mais on dsiroit que le pouvoir,
jusqu' prsent partag, ft runi sur une seule personne: et tel
semble tre le voeu de la nature en toutes choses. Il faut des avis
diffrens, et par consquent plusieurs conseillers; mais que
deviendroit le gouvernement, si les dcisions toient opposes? la
raison et l'intrt public se runissent en faveur de la monarchie
simple, de l'autorit suprme d'un seul homme. Des circonstances
particulires nous avoient fait droger  cette loi; des vnemens
ultrieurs nous y ramnent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D.
Simon, en s'unissant  la fille de D. Antonin, a t nomm seul
successeur au gouvernement du Vallon.

Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux
militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai
pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouvern le mariage
n'a pas besoin d'encouragement. Malheur  celui o l'on est oblig
d'accorder des rcompenses  ce doux penchant de la nature! cela
suppose que la nature y est contrarie par de bien grands obstacles.
Mais tout favorise si puissamment ce voeu universel dans notre heureux
Vallon, que notre attention se borne  diriger les choix,  assortir
les poux, et souvent  modrer leur empressement. Nous emes donc
lieu d'tre trs tonns en voyant que le ministre du village
protestant qui toit venu se runir  nous, toit le seul qui refust
de prendre une pouse; mais nous fmes encore bien plus surpris,
lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous dclara qu'il toit
prtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre
parjure au serment qu'il avoit fait de garder le clibat. Voici le
prcis de sa vie qu'il nous raconta.




CHAPITRE IX.


Je suis n dans cette classe qui se qualifie de suprieure, et que
l'on appelle la haute noblesse. Comme j'tois le dernier de trois
enfans qui toient destins  soutenir l'clat de la famille  la Cour
et  l'arme, ma place fut fixe ds mon berceau dans l'tat
ecclsiastique. Cependant j'tois n avec des gots entirement
opposs aux devoirs de cet tat. On me prvint que cette opposition
n'toit point un obstacle, et que le scandale n'toit plus un crime
que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne
prouvoient que trop bien cette vrit. Une foule d'abbs de qualit,
clbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignits;
mais dans la ville d'Athnes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionn
pour l'tude, je m'tois attach  la philosophie des Stociens, et
l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens
m'attirrent au sminaire le ddain de mes matres et la rise de mes
camarades. Ils traitoient l'austrit de mes principes de petitesse
d'esprit, et la puret de ma conduite d'ignorance du monde. Un
professeur de thologie s'apperut de ma surprise  ce contraste entre
la morale de Jsus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et
m'en donna l'explication. C'toit un homme bien diffrent de ses
confrres; aussi distingu par ses vertus que par ses lumires, il
vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment
sincrement l'tude. Il avoit quelques obligations  ma famille; et ce
fut en m'ouvrant son coeur qu'il m'en tmoigna sa reconnoissance.

Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile
mystrieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discute, si
le mystre est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne ft
interpos aucun voile entre la vrit et les yeux du peuple. Cette
question est une de celles qui ne doit tre dcide que par
l'exprience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne
doit rien cacher au peuple; si ce principe toit adopt, il
s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renvers l'difice de
vingt sicles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre
innovateur le pourroit faire tout aussi aisment en prchant une
doctrine diffrente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient
ternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assur que la
religion d'aujourd'hui ne fut pas dtrne par la religion de demain.

Vous me direz: comment donner son assentiment  des mystres que
l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous rpondrai:
comprenez-vous davantage le systme du monde, la cause des vents,
celle de la lumire, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces
choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous
nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le gnie
de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage
de prs de vingt sicles a sanctionn cette sublime institution. C'est
 nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces
vnemens qu'amnent quelquefois les rvolutions politiques, la base
de l'institution religieuse venoit  tre branle, c'est alors que
l'examen pourroit tre permis. Jusques-l, que ce soit pour nous
l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obissance et de la soumission.

On a abus du double prcepte renferm dans le Christianisme: on a
feint de croire  tout ce qu'il a de mystrieux, et on a color de
cette croyance les actions les plus criminelles. Voil l'hypocrisie,
et c'est sans doute un trs-grand mal. Mais de quoi le mchant
n'a-t-il pas abus? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de
produire rien de parfait; et parmi les diffrens cultes de la terre,
je n'en vois aucun qui runisse, comme le ntre, autant d'avantages
balancs par si peu d'inconvniens.

Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prtre; continuez
d'aimer la vrit, mais ne refusez pas plus de vous soumettre  la
religion qu'au gouvernement de votre pays. Jsus lui-mme ne s'est-il
pas conform au culte institu par Mose, quoiqu'intrieurement il en
reconnt la fausset? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte
dont quelques-uns toient videmment des restes du paganisme? Et
comment auroit-il pu prcher sa divine morale, s'il avoit commenc par
fronder tous les usages reus? A l'exemple de ce sublime modle,
respectez l'ouvrage des sicles, mais btissez comme lui sur les
fondemens de l'ternit.

Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrire
dont j'tois prt de sortir. J'achevai mon cours d'tudes au
sminaire; et aprs avoir rest deux ans auprs d'un de mes oncles
qui toit archevque de ***, je fus appel  la cour pour occuper une
place de confiance auprs du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai 
cette poque fameuse o la conqute de la Hollande enivroit le
monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres,
toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile
flagornerie. On levoit au-dessus des Marc-Aurle, des Trajan et des
Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus dsastreuse et de la
plus inutile de toutes les guerres.

Les hommes de gnie sont rares, et quand la nature en produit, ce
n'est pas ordinairement sur le trne qu'elle les place. La flatterie
russit  persuader  Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent
d'excution suprieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances,
lui seul toit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus
mdiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu' la
danse o il auroit servi de modle. Sa stature toit celle d'Apollon,
son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa prsence
baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de dsirs.
Comment, avec un esprit juste mais sans gnie et sans instruction,
n'auroit-il pas t perverti par un poison qui tue les plus fortes
ttes? Il avoit le got des grandes choses; il prit celui du
gigantesque, et il fora la nature  Versailles et  Marly. Il aimoit
la guerre: on lui persuada qu'il devoit tre l'arbitre de l'Europe, et
toutes les puissances irrites de son ambition puisrent leurs
trsors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que
comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit
y avoir galement qu'un seul culte qui toit le sien; et il devint
fanatique et perscuteur.

Jusques  quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples 
l'avidit de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de
vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et
sanglant laurier des conqutes, et le titre de pre  celui
d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abb. Je vous demande, dit-il,
la permission de faire entendre une grande autorit sur cette matire.
J'tois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Cond, un jour
qu'il se trouvoit seul avec le clbre Racine. Il faisoit fort chaud,
et on tenoit la porte ouverte pour laisser pntrer quelque fracheur.
Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je
le copiai mot pour mot aussitt que je fus relev de faction.

LE GRAND COND.

Votre opinion trs-humaine, mon cher Racine, est trs-peu politique.
Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas tre opprim.
J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par got,
parce que j'ai appris  la faire, et qu'on se plat ordinairement dans
les choses o l'on russit; mais, je vous l'avoue avec vrit,
j'aurois prfr la paix, et il me semble que dans cet tat j'aurois
encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'tonnez, Monseigneur. Quoi! srieusement, Votre Altesse pense
que la guerre est ncessaire  la France! Est-ce qu'il ne lui
suffiroit pas d'tre en tat de se dfendre si elle toit attaque?

LE PRINCE DE COND.

Non; l'histoire nous dmontre que le rgne de ces sages et paisibles
monarques qui n'aspiroient qu' pouvoir repousser l'ennemi quand ils
seroient attaqus, correspond prcisment aux tems o la France fut
envahie et dchire par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire
qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois
civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son
empire entre les simples citoyens; les Sauvages en prouvent toute la
duret. Les souverains sont entr'eux dans l'tat des Sauvages: sans
lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la
lutte des ambitions armes, celui qui n'a pris les armes que le
dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.

Et le vainqueur dvore ensuite ses sujets!

LE PRINCE DE COND.

Il me parot, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des
scnes de tragdie qui doivent finir par punir le crime et faire
triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas
les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de
leurs sujets. N'tant pas entours de cette force d'opinion bien
suprieure  la force relle, on ne leur accorde pas mme celle qu'ils
possdent; car telle est la nature du peuple, il exagre ce qui
chappe  ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De
cette opinion rpandue et accrdite, naissent les conspirations et
les guerres civiles. De tous cts s'lvent des esprits ardens qui
prtendent renverser le colosse que l'on insulte aussitt qu'on cesse
de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang
ou qu'il laisse ensanglanter le trne par les factions.

Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conqurant;
sa gloire est la tte de Mduse qui frappe d'pouvante et de respect.
Les bons et paisibles rois ont t assigs de conspirations. Louis
XIV n'en verra jamais sous son rgne.

Oui, reprit l'ex-abb, voil bien le caractre du prince de Cond. Je
vois le mme homme qui pleuroit  ces vers si touchans:


   Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
   Comme  mon ennemi je t'ai donn la vie;
   Je te la donne encor comme  mon assassin


et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en
voyant vingt-cinq mille hommes tendus sur le champ de bataille: _Une
nuit de Paris rparera cette perte-l._ Mais ne croyez-vous donc pas,
mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce
qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Cond me parot
confondre ici la foiblesse qu'on mprise avec la modration qu'on
respecte. Le sens des expressions est pris diffremment suivant le
caractre des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une
extravagance parot raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur
est regarde comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne
pensoit bien diffremment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux
grands capitaines, l'un toit aussi conome du sang de ses soldats,
que l'autre en toit prodigue. Mais revenons  Louis XIV.

L'orgueil si souvent reproch  ce prince est accompagn de tant de
noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est port 
regarder ses dfauts comme le rsultat de sa mauvaise ducation, et
ses bonnes qualits comme celui de son caractre naturel. Si ces
bonnes qualits avoient t mieux cultives, il ne se seroit pas
imagin que la noblesse est la seule portion qui appartienne 
l'espce humaine, et que le reste compris sous le nom de _peuple_ est
d'une nature infrieure; il auroit sacrifi moins lgrement le
bonheur de ce peuple  sa gloire personnelle, et il et t
non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au
reste, la postrit n'oubliera jamais qu'il obtint, mme de ses
ennemis, ce titre de _grand_, et elle le lui confirmera; mais il est
douteux qu'elle lui confirme galement le titre de _restaurateur des
Lettres_, qui lui a t donn par les savans qu'il pensionna et les
courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus
d'impartialit que les lettres qu'il protgea comme un moyen de
grandeur, sans les connotre ni les aimer, seroient parvenues
d'elles-mmes  l'clat dont elles brillent sous son rgne.

Lorsque le tems consacr  l'ducation d'un prince est pass, lorsque
ses ides ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu  cet ge
o l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par
soi-mme, la plus lgre censure est une calomnie; il n'y a que la
louange qui soit une vrit. Les vices de l'ducation de Louis ont au
moins eu cela de bon, qu'ils ont contribu  amliorer celle de son
fils. Le plus honnte homme de la cour, le duc de Montausier,
prsidoit  la formation de son coeur; celle de son esprit toit
dirige par l'un des plus grands gnies de la France, Bossuet.

Le prcepteur du dauphin jouissoit d'une considration dans l'glise
gale  la confiance que lui tmoignoit le gouvernement. Je jugeai 
la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il
m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur
moi et qu'on vouloit avant tout connotre mes principes. Je dcouvris
 M. Bossuet mon ame toute entire; il vit une morale parfaitement
pure, mais une foi un peu quivoque. Vainement il s'effora de
dtruire ce qu'il appeloit mes prjugs; il finit par me dsirer la
grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du
ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un vch que j'avois droit
d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes:
c'toit videmment une preuve ou un pige. Je n'y vis qu'une occasion
d'tre utile  des malheureux en butte  la perscution, et
j'acceptai. Le dpartement des conversions toit confi  M. Pelisson.
Quoique nouveau converti lui-mme, M. Pelisson avoit obtenu l'estime
publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il
toit charg d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames
gares: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous,
l'intrt; et plt  Dieu qu'il et t aussi efficace qu'on
l'esproit, ou que l'inutilit de tous ces moyens de conversion en et
pour jamais dgot le gouvernement!

M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le
choix du pays  convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'toit
une des provinces les plus loignes du centre, et o par consquent
les abus d'autorit toient le plus  craindre; mais je refusai
l'argent, persuad que les consciences ne devoient pas faire un objet
de trafic. J'tois cependant aussi moi anim du dsir de faire des
proslytes  l'glise romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse
qu'on ne pt tre homme de bien dans l'glise protestante, mais parce
que la puissance spirituelle tant en France distincte et spare de
la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets
du mme empire ne fussent pas soumis aux mmes autorits. C'est la
scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de
religion si longues et si sanglantes; c'est l ce qui en entretient
encore le feu qui n'est que cach. Le gouvernement avoit donc
trs-grande raison de tcher de l'teindre, en rappelant tous les
citoyens  la mme unit de croyance et de soumission; mais les moyens
qu'il employoit ne me paroissoient pas bien reflchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne
produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera  tromper les
protestans, loin de les convertir, on les loignera de plus en plus.
Toutes ces apparences d'union, d'amiti, de fraternit, leur seront 
bon droit suspectes; sous l'appareil des ftes, sous les guirlandes de
fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cache. Au lieu de
ruses et de mensonges, je fus dcid  ne procder dans ma mission
qu'avec franchise et vrit. Je commenai par convenir des premiers
torts de l'glise romaine, principes de la scission de l'glise
protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la
vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun
rapport au spirituel du culte, que l'glise romaine toit la premire
 les condamner, et qu'on devoit les considrer avec elle comme une de
ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est
exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions
chrtiennes se doivent entr'elles comme soeurs, indulgence que le
lgislateur du christianisme a tant recommande  ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes diviss d'opinion sur les
principaux articles du culte; lequel des deux se rtractera de Rome ou
de nous? Vous tes, leur rpondois-je, comme des frres en procs pour
une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur
patrimoine. Votre morale commune tant encore la mme, il ne tient
qu' vous de vous runir sur le reste.

C'toit l le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je
l'expliquois, je tchois d'en faire des applications frappantes; car
le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des
philosophes en principes.

Ces moyens prosproient au-del de mes esprances; je voyois de jour
en jour s'augmenter le nombre des proslytes d'un culte dsormais
pur, et qui sembloit n'tre plus anim que de l'esprit de douceur et
de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on et
employ d'autres armes qui eussent soulev les protestans au lieu de
les gagner; soit qu'un zle trop ardent ne pt supporter les moindres
retards, le gouvernement changea tout--coup de mesures. Il ordonna
d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les
enfans parvenus  l'ge de sept ans, pour les lever dans la croyance
dominante. L'archevque de la province, prlat d'une pit claire,
le digne ami de Fnelon, toit aussi ennemi que moi des voies de
rigueur; il m'avoit second de tout son pouvoir, en s'efforant de
modrer celui de l'intendant dont le caractre et les principes
toient entirement opposs. En apprenant les nouveaux ordres de la
cour, il m'engagea  me transporter au milieu de ces montagnes qui
alloient tre livres au despotisme des subalternes de l'autorit,
toujours plus insolens que leurs matres. Je m'y rendis. Dj le
ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit  arracher les
enfans des bras de leurs mres plores: mon nom, le crdit de ma
famille, le pouvoir dont on me croyoit revtu, en imposrent aux
satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient 
l'excution, jusqu' ce que j'eusse reu rponse du ministre  qui
j'allois crire. On m'accorda ce que je demandois, mais  la condition
de diriger et d'affermir moi-mme ces enfans dans la bonne voie que
leurs coupables pres avoient abandonne. Je restai donc seul chef
spirituel de ce village. L'exprience m'avoit trop bien assur de la
bont de mes moyens, pour que je songeasse  en employer d'autres.
Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener
sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du
moins en tout ce qui toit commun  leur culte et au mien. Je leur
prchois la morale de Jsus, je leur lisois l'Evangile, je leur
montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui rcompense
la rsignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre
pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis
de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue dtruire toutes
ces esprances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous
m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai
pargn des crimes  la France, et j'aurois soumis  sa puissance
spirituelle les plus zls soutiens de sa gloire et de sa
prosprit[12].

  [12] Je supprime ici le rcit des divers vnemens d'un intrt
  concentr dans l'intrieur du Vallon: ce rcit comprend
  l'historique de plusieurs annes; mais on conoit qu'il est peu
  d'objets d'un intrt gnral dans l'histoire d'un peuple sans
  ambition, sans distinction de richesses, de pouvoirs et
  d'honneurs, et de plus sans ennemis au dehors, et par consquent
  sans batailles et sans hros. Tranquille au milieu des guerres
  les plus sanglantes, il n'eut connoissance que de celle entre la
  France et l'Espagne,  l'occasion du testament de Charles II, qui
  embrasa toute l'Europe au commencement du 18e sicle. Voici ce
  qui est dit de cette guerre dans les _Annales_.

   (_Note de M. de Montagnac._)




CHAPITRE X.


Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de
canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitt monts sur le
rempart, et de l nous avons vu la guerre avec son horrible cortge.
La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de
leur empire. Dj deux troupes de combattans sont aux mains; le
sentier est combl de morts, de blesss et de mourans. On ne peut plus
s'gorger qu'en franchissant cette funbre barrire. Des tirailleurs
des deux partis ont escalad les flancs des montages, ils brlent les
chaumires, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le
sein de sa mre expirante. D'o est partie l'tincelle qui produit un
tel incendie? quel est le motif d'une guerre o va s'engloutir un
million d'hommes, qui embrasera peut-tre toute l'Europe, et
s'tendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le
bien public, et en ralit sans doute l'ambition d'un ministre,
l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important.
Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes!
vous sacrifiez une gnration entire  la conservation de votre
pouvoir ou  vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine
rpandus sur toute la terre nous rendirent encore plus prcieuse la
douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'toit le seul
lieu sur la terre o la mchancet des hommes ne pt pntrer. En vain
de longues chanes de montagnes s'lvent jusqu'aux cieux; en vain de
profondes mers sparent les continens; rien n'arrte l'ambition
effrne. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction,
nous bravons la fureur du gnie des conqutes; il vient expirer  nos
pieds. C'est  nous qu'appartient le vritable empire de cette terre
sur laquelle nous planons; nous pouvions en tre les vengeurs, et
dans l'excs de notre indignation nous fmes violemment tents de
rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et
d'craser galement espagnols et franais, et vainqueurs et vaincus.
Nous pouvions exercer impunment cet acte de justice qu'on auroit cru
et qui et t en effet un acte de justice cleste. Dj des roches de
plus de trois quintaux toient sur le bord du prcipice; dj elles
toient souleves et prtes  tomber sur la tte des tigres qui se
disputoient au pied de nos montagnes le prix de la frocit[13]. On
n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le
donner, il nous fit part d'une rflexion qui nous dsarma
sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les
esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont t enlevs  leur
charrue ou  leur mtier. Ils viennent battre pour une querelle qui
leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au
coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est
 lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous,
contentons-nous de sparer les combattans et de suspendre le carnage;
ne ft-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand
avantage, et le seul qui soit  la disposition de l'homme; car il est
au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons
seulement empcher le mal. Un stratagme qui me semble infaillible
pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coups et
cerns par une force suprieure; or, rien n'est plus facile: il ne
faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de
grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas
rpt deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

  [13] On a d tre indign des expressions du peuple arien,
  toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il
  faut pardonner  ces hommes extraordinaires et absolument
  trangers  nos moeurs, de n'avoir pas des ides plus justes sur
  le devoir impos aux Souverains de maintenir leur empire dans un
  tel tat de force et de courage, qu'il ne soit permis  aucun de
  leurs voisins de les attaquer avec succs. Quand on est assur
  d'une paix perptuelle, on peut impunment mconnotre le prix
  des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit reprhensible.
  Les paisibles Quakers, fidles  leur religion, ne prennent pas
  les armes; mais ils n'en sont pas moins pntrs d'une profonde
  estime pour les dfenseurs de leur patrie. Ceux qui ont tudi
  l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples
  ont t les peuples nervs qui ont fini par subir la loi d'un
  vainqueur. Tels sont dans les sicles reculs les Perses, les
  Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les
  Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rveuse voie au
  loin dans l'avenir la paix et l'amiti rgner sur toute la terre,
  l'exprience des sicles fera toujours retentir ce mot terrible 
  l'oreille des peuples subjugus: _Malheur aux vaincus!_ Honneur
  donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux
  dpens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre
  et de la misre!

L'esprance du gouverneur fut pleinement confirme. Au bruit que nous
fmes, tous les regards se tournrent d'abord avec la plus grande
surprise vers nous; des deux cts on nous fit plusieurs signaux de
reconnoissance; mais voyant que nous n'y rpondions pas, chaque parti
s'imagina que le renfort survenu toit pour son adversaire; et lorsque
nous emes cess de parotre, chacun d'eux prit la fuite, dans la
persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour
l'envelopper. Nous russmes ainsi,  l'aide d'un innocent artifice, 
arrter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prvoyions bien que ce tems ne pouvoit tre de longue dure, et
qu'aussitt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement
de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de
fureur que jamais; mais le bruit des armes  feu qui recommena ds le
lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'tant placs
hors du danger, ces combats sanglans ne pussent tre pour nous, comme
ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosit et
d'amusement, nous ne fmes pas tents d'en tre une seconde fois les
tmoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gmissions sur le
triste rsultat des progrs de l'esprit humain qui, faute de
direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu
de bien.

Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui prside parmi nous  la
renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues
ds le matin  la porte des cabanes. Bientt des bandes de jeunes
garons et de jeunes filles, pares de leurs plus beaux atours,
arrivrent en dansant aux sons des fltes et des hautbois; les
vieillards, le conseil des sages se runirent  l'assemble; enfin le
gouverneur parut, et fut accueilli par tous les tmoignages du respect
et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du
Vallon, suivant l'usage accoutum, en chantant les louanges de
l'Eternel qui, chaque anne, renouvelle les fleurs et les fruits de la
terre, et pourvoit  nos besoins ainsi qu' nos plaisirs. La voix
forte et sonore des hommes, le timbre argent de leurs compagnes,
soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert cleste.
Lorsque nous fmes arrivs sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous
appermes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort
recemment lev sur la montagne qui domine le chemin du port ou
passage dans cette partie de la crte des Pyrnes.

Ces malheureux, fanatiss par les ministres imposteurs du plus simple
des cultes, s'imaginrent en nous voyant que nous tions des messagers
divins envoys par l'Etre-Suprme. Ils se prosternrent  genoux et
nous supplirent de leur accorder notre mdiation. Anges clestes,
purs et sublimes esprits, s'crirent-ils, daignez parler pour nous au
souverain arbitre des combats; nous dfendons sa cause, qu'il la
fasse triompher de ses superbes ennemis.

Ils avoient  peine achev, que des troupes de franais, aprs avoir
escalad leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de
foibles colombes. Aussitt changeant de langage en changeant de
fortune, les vaincus nous chargrent d'imprcations. Perfides,
s'crirent-ils, vous tes venus nous sduire, blouir nos yeux d'un
clat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis;
anges de tnbres, quittez votre fausse lumire, rentrez dans l'abme
o vous ftes prcipits, et soyez  jamais maudits de nous comme vous
l'tes de Dieu.

C'est ainsi qu'gars par la superstition qui juge de tout suivant les
seules apparences si souvent contraires  la ralit, dans le mme
jour, ils nous adorrent comme des anges et nous maudirent comme des
diables.

Pendant plus d'une anne, le bruit de la guerre et des combats ne
cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La mme montagne
passoit alternativement de l'un  l'autre des combattans; mais la
conqute toit accompagne de tant de pillages, qu'elle finit par
n'tre plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire patre
ses troupeaux; la pture, objet de la querelle, couvrit la terre en
pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.

Le coeur de nos anciens militaires se ranimoit  ce bruit; ils
s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brloient encore
quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'toit qu'une simple
habitude du corps, le moindre retour sur le prsent en effaoit le
souvenir. S'ils avoient eu leur pays  dfendre, ils se seroient
rappel leur ancien tat avec orgueil.

Il ne se trouve aucun oisif dans notre socit, aucun frelon qui
dvore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le
produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas
semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture;
cependant avec les agriculteurs il faut des meniers pour moudre leur
bl, des forgerons pour faonner leurs outils, des tisserands pour
leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance  une
nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris  une chaumire du village;
un de nos frres qui toit mont sur le toit pour l'teindre, a tomb
avec la couverture et s'est cass une jambe. Du sein de la foule qui
l'entouroit et qui lui prodiguoit de striles tmoignages d'intrt,
est sorti tout--coup un homme qui, aprs avoir examin la fracture,
en a garanti la gurison. Cet homme toit connu pour tre
trs-serviable et trs-adroit auprs des malades. Un trait d'anatomie
qu'il avoit trouv dans la bibliothque avoit dcl de bonne heure
son got et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y
rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succs sur des
animaux; plusieurs avoient t guris par ses soins d'ulcres, de
luxations et de fractures.

En gnral, la chirurgie est de toutes les branches de la science
relative  la gurison des maladies de l'homme, la plus certaine, et
peut-tre la seule qui soit certaine. Elle n'opre que sur des maux
visibles et par des procds pareillement videns. Point de
conjectures, de ttonnemens, de diversit d'opinions et de systmes
comme dans la mdecine. Un homme a le bras cass: il n'y a qu'un moyen
de faire reprendre l'os fractur; par consquent aucune contestation,
si ce n'est de zle et d'adresse entre les chirurgiens appels. Mais
il n'en est pas de mme pour un homme attaqu d'une maladie interne.
Quelle est cette maladie? d'o provient-elle? quel est le temprament
du malade? etc.: autant de questions  rsoudre. Viennent ensuite en
aussi grand nombre les diffrens systmes curatifs. Chaque mdecin a
son opinion fonde sur l'exprience; tous diffrent entr'eux
d'opinion; et nanmoins tous ont raison, parce que les tempramens ne
sont pas les mmes et que le remde qui a guri un malade en a tu un
autre. Comment discerner, entre une si grande varit de tempramens,
le remde propre  la maladie, en apparence semblable, et rellement
aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous
les tems a rpandu des nuages sur l'utilit de la mdecine. De bons
esprits l'ont regarde comme une science conjecturale, aussi souvent
funeste que salutaire. Ainsi,  tout considrer, il est au moins
douteux que notre ignorance sur cette matire soit un malheur; mais
nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie,
qu'indpendamment des cures de maux externes qui lui sont
particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intrieurs qu'elle
doit connotre mieux, et gurir encore plus srement que la mdecine.
Il nous a donc paru ncessaire de former une cole pour cet art utile.
Le jeune Laurent, que le hasard nous a prsent d'une manire si
favorable, en a t nomm professeur. Quelques lves, choisis parmi
les jeunes gens qui ont annonc le plus de disposition, ont t
attachs  cet tablissement. La nourriture et l'entretien de ces
disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs,
dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une
indemnit des services essentiels qui peuvent leur tre ncessaires
d'un moment  l'autre. C'est ainsi que, dans notre socit, tous les
individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux
concourent  la prosprit commune.

Nous n'avions jusqu' prsent connu que les avantages de notre
isolement du reste de la terre; nous venons d'en prouver cette anne
les inconvniens. Nos bls en partie gels par de grands froids
survenus au commencement du printems, et en partie noys dans des
dluges de pluie tombs au moment de la rcolte, n'ont donn que le
quart de leur produit accoutum. Dans toutes les parties de la terre
civilises, un pareil dficit se seroit aisment rpar par les canaux
du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en
nous-mmes, au lieu de chercher  augmenter nos provisions
conformment  nos besoins, nous avons t forcs de rgler nos
besoins sur la quantit de nos provisions. C'est l, c'est dans cette
terrible ncessit que s'est dveloppe cette philantropie qui rend
commun  chaque individu le malheur de ses frres. La foiblesse et la
maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrs que chez
nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les
convalescens n'ont point prouv la disette. Tous ceux  qui la nature
a donn des forces et du courage se sont disput l'honneur de
supporter une partie de leur lot dans le malheur gnral.

Frapp de ce triste vnement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement
regrett que la pomme de terre naturalise depuis long-tems dans son
pays, ne le ft pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus
des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait prir notre
bl et t trs-favorable  son accroissement, et la mme cause et
produit le mal et le remde. Cette racine n'toit pas connue dans nos
montagnes, quand nos pres en sont sortis pour s'tablir ici.
Peut-tre l'est-elle  prsent; mais comment et par quelle voie nous
la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].

  [14] La suppression de quelques faits dnus de toute espce
  d'intrt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser
  encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au rcit
  d'un des plus grands vnemens qui soit consign dans les Annales
  du peuple arien.

   (_Note de M. de Montagnac._)




CHAPITRE XI.


Il se rpand depuis quelque tems dans notre colonie un violent dsir
de savoir des nouvelles de la patrie de nos pres. Il y a -peu-prs
cinquante ans qu'ils l'ont quitte pour venir s'tablir dans ce
vallon; la mort les a presque tous moissonns depuis ce tems, leurs
ossemens reposent honorablement dans le sjour de l'ternelle paix: il
ne reste vivans de cette premire gnration que quatre individus.

Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce
mouvement de curiosit: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit,
qu'en envoyant quelqu'un de nos frres dans notre ancien pays. Nous
admettons que la sortie de ce vallon et la rentre dans son enceinte
soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde
inconnu? Les mchans qui nous en ont chasss ne se sont-ils pas
reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frre au milieu de
ces loups dvorans? S'il chappe  leur frocit, n'aura-t-il pas 
craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous
exposer  la contagion de la peste que cette innocente victime
rapportera parmi vous? On a facilement dtruit ces diffrentes
objections: on ne se servira de la corde qui a t fabrique pour
descendre notre frre sur la terre, qu'aprs en avoir fait l'essai sur
un poids considrable; notre frre aura pour guide le moins g des
quatre vieillards de l'ancien monde qui a dj demand 
l'accompagner; si les deux voyageurs apperoivent la moindre apparence
de trouble, ils reviendront aussitt sur leurs pas;  l'gard des
vices de la socit qu'ils seront obligs de frquenter, il est
impossible qu'ils sduisent jamais des hommes du Vallon arien.

Un motif plus puissant que la curiosit engageoit  ce voyage. La
population du Vallon s'toit considrablement augmente depuis son
tablissement; et nous voyions,  la vrit dans un grand lointain, le
moment o le nombre des habitans auroit excd l'tendue du terrain.
Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe 
la dcouverte; elle reviendroit bientt triste et fugitive sans avoir
vu o reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau
vert, et nous apprendrions de cette manire si la terre est habitable
ou si les eaux couvrent encore sa surface.

Tandis que nous tions occups de cet important objet, un faucon vint
s'abattre de lassitude prs de nos cabanes. On le prit aisment: il
portoit  son cou un collier sur lequel toient gravs ces mots:

   J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, poque de la
   paix gnrale dans toute l'Europe[15].

  [15] On se rappelera qu' cette poque l'Europe jouissoit de la
  paix depuis neuf ans, et que cette paix gnrale ne fut trouble
  que cinq ans aprs.

Cette nouvelle nous sembla envoye du ciel mme pour terminer nos
dbats. Ces mots, _la paix gnrale_, annonoient clairement, non
seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette
guerre de religion qui avoit oblig nos anctres d'abandonner leur
patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intrieur comme au dehors,
jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son
beau ciel; et la patrie, repentante de ses perscutions envers les
pres, ouvroit son sein et tendoit les bras  leurs enfans fugitifs.

Nos vieillards ne furent pas les derniers  adopter cette opinion:
tous les avis tant d'accord, il ne fut plus question que de savoir
auquel d'entre nous seroit confie cette grande mission.

Les suffrages tombrent presqu'unanimement sur notre gouverneur;
c'toit un homme d'un ge mr qui avoit reu de la nature un got
dcid pour l'tude du gouvernement, de la religion et des moeurs des
diffrens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne,
que nos pres avoient apports, l'avoient guid dans ces recherches.
Sa thorie toit profonde; il dsiroit ardemment de la vrifier par
les faits. D'ailleurs, tant fils de M. de Montalgre, conseiller au
parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui
seroit plus facile qu' tout autre de s'instruire de la politique
actuelle de la France. Il fut remplac pendant son absence par le
vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui toient
ns sur la terre. Celui-ci toit encore capable de supporter les
fatigues du voyage, et il n'avoit pas oubli le patois en usage dans
les montagnes des Pyrnes.

Tandis que le conseil toit occup  rdiger des instructions pour les
voyageurs, une autre partie de nos frres travailloit  leur voiture
arienne. Voici en quoi elle consistoit:

Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du
vallon, croissoit, sur le ct qui regarde la France, un htre noueux
et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction incline et
saillante en dehors; mais attach au rocher par de vastes et profondes
racines, il toit capable de supporter jusqu'auprs de sa cme les
plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frres l'avoient prouv en
s'avanant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied
du rempart. Cet arbre fut coup  la moiti de sa longueur; la cme
rameuse dtache par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.

L'extrmit du tronon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour
faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y
fixa par un axe de fer.

Dans cette poulie fut passe la corde de chanvre que l'on avoit file,
et enfin  un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids
de trois  quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la
montagne et ensuite remonte sans le moindre accident.

L'preuve de l'appareil ayant t faite de cette manire, nous fmes
parfaitement tranquilles sur le succs de la descente de nos
voyageurs. Leur dpart fut fix au surlendemain.

Cependant, en voyant l'instant de leur sparation aussi rapproch, les
voyageurs furent assigs de troubles et d'inquitudes: ils alloient
quitter un pays o tous les besoins physiques, tous ceux du coeur et
de l'esprit toient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un
individu toient ressentis par la socit entire; en un mot, la mme
ame sembloit tre commune  tous les frres de cette grande famille.

Qu'alloient-ils trouver en change d'un sjour combl de tant de
faveurs? un pays entirement inconnu depuis cinquante ans, qui, 
cette poque, puis par de longues guerres au-dehors avec toutes les
puissances, achevoit de se dtruire par une perscution aussi injuste
que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile
de ses propres habitans. N'toit-il pas raisonnable de penser que ce
pays, expiant son orgueil, toit en proie  la vengeance des
puissances rivales ou au dsespoir de ses malheureux citoyens?

Ces rflexions toient moins douloureuses pour le plus vieux des deux
voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans maris voyoient devant
eux une nombreuse postrit, et leurs regards se tournoient moins
souvent vers leur pre. Mais notre frre Montalgre toit l'unique
objet de l'amour de sa tendre pouse; des larmes coulrent abondamment
dans le secret de la couche nuptiale.

Parmi les objets ncessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas
l'argent. Tout le numraire qui avoit t apport tant par les
fondateurs de la colonie que par les citoyens qui toient venus la
peupler, avoit t runi et dpos chez le gouverneur. La somme toit
assez considrable; mais l'argent n'tant d'aucune utilit pour les
besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas t
ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui
parurent suffisantes pour les dpenses de la mission; trois autres
mille livres devoient tre employes  l'achat des objets utiles qui
pourroient se prsenter.

On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe
pour annoncer leur retour au pied de la montagne:  ce signal on
descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.

A la naissance du jour marqu pour le dpart, les voyageurs se sont
rendus sur le rempart, entours de leur famille et suivis de tous les
habitans: la curiosit, la surprise, la frayeur se peignoient
tour--tour dans les regards.

Cependant on a attach un sige  l'un des bouts de la corde pour
asseoir les voyageurs; l'autre bout est roul autour d'un treuil, afin
de rendre la descente plus douce et moins prilleuse.

Le vieillard Andossy se place le premier sur le sige; tandis qu'il
descend, le peuple chante un hymne religieux; il demande au ciel un
accueil favorable sur la terre, un heureux et prompt retour. Le
vieillard, suspendu sur l'abme, unit sa voix au concert de ses
frres. Lorsqu'il a touch la terre au bas de la montagne, on remonte
le sige, et le jeune homme s'y place, aprs avoir serr pour la
dernire fois dans ses bras son pouse dsole; les chants ne cessent
de faire retentir les airs que lorsqu'il a pareillement touch la
terre. Alors, nous nous saluons encore, et nous les suivons des yeux,
jusqu' ce qu'ils disparoissent entirement dans le lointain.




CHAPITRE XII.


Voici la relation des voyageurs, rdige par notre frre Montalgre.

Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure
aprs le lever du soleil. Aprs avoir suivi  gauche un sentier
ombrag d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes
arrivs  une vaste plaine seme de graviers et de dbris de rochers.
Notre dessein toit de ne nous arrter, dans cette premire journe,
qu' Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y et plus de
quarante ans qu'il en toit sorti, il n'avoit pas oubli qu'il toit
situ sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous tions
srs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous
avons rencontr sur la route quelques ptres qui ont rappel  notre
frre sa langue natale. Enfin, aprs trois heures de marche, nous
avons dcouvert Garringue lev sur un plateau. Nous y sommes monts
par un sentier sinueux pratiqu dans le rocher. Mais quelle a t la
surprise de notre frre en voyant son village abandonn et dsert,
toutes les maisons dcouvertes de leur chaume, et la plupart des
murailles tombant en ruines! Il a cherch le toit paternel;
l'intrieur toit rempli de ronces et de monceaux de pierres croules
qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre
d'alentour, autrefois orne de belles moissons de bl, toit couverte
de genets et de bruyres. On dcouvroit  peine la trace des anciens
sillons. Ce n'est qu' une demi-lieue plus loin que nous avons trouv
un commencement de culture; jusque-l, les montagnes rapproches de
chaque ct ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre
 peine pendant quelques heures dans cet troit dfil o rgnent
presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant
moins rapide prsente quelque surface  la culture; mais cette culture
est excessivement pnible sur un sol inclin de 75 degrs. Elle se
fait avec des vaches qui, malgr leur petite taille et leur extrme
lgret, ne pourroient conserver leur -plomb sur la pente du
prcipice, si elles n'toient soutenues par le laboureur.

Nous nous sommes arrts  ce premier hameau; mon frre Andossy y a
t aussitt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de
tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis  leur
table frugale, et nous avons couch sous leur toit hospitalier. Ils
nous ont fait en ces termes le rcit de ce qui se passa aprs la fuite
de nos frres du village de Garringue.

Peu de tems aprs cet vnement, le gouvernement mit en vente les
proprits des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent
principalement, nous tions trop attachs  nos malheureux voisins
pour nous revtir de leurs dpouilles. Le mme sentiment de
fraternit unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les
Pyrnes, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se prsenta
pour acheteur. Quelques trangers furent les seuls qui vinrent visiter
ces domaines dans le dessein de les acqurir; mais nous les frappmes
si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncrent
tous  leurs projets. Nous reprmes alors la culture de vos terres.
Lorsqu'aprs plusieurs annes de vaine attente, l'espoir de vous
revoir s'est vanoui, nous avons cess nos travaux; et vos champs
incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de
leurs matres.

Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter
de leur sincrit; ils avoient tous le coeur sur les lvres. Sur toute
la route des montagnes, nous avons trouv avec la mme cordialit, les
moeurs et -peu-prs les mmes habitudes de notre Vallon. On nous a
partout donn d'excellent laitage avec un pain trs-savoureux fait de
la farine de mas qu'ils appellent _mistra_. C'toient les dons de
l'hospitalit la plus pure. La premire fois, suivant l'instruction
qu'on nous avoit donne, nous avons voulu les payer; mais on a t
tonn comme nous aurions pu l'tre dans notre Vallon; en un mot, il
nous sembloit tre encore parmi nos frres; et nous ne nous
appercevions de la diffrence de ce pays au ntre, qu' l'paisseur de
l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant  mesure
que nous descendions vers la plaine. Nous n'tions plus anims de
cette sensation dlicieuse de l'existence qui, dans la rgion thre,
suffit peut-tre au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui
nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine 
pntrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.

Lorsque nous sommes arrivs dans la plaine, on nous a offert deux
places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons
prfr continuer la route  pied. Nous nous sommes apperus sur
cette route, que nous n'tions plus parmi nos frres, mais parmi des
trangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et
nos gtes pays ne valoient pas ceux qui nous avoient t donns. La
campagne de chaque ct toit florissante d'une riche culture; mais
nous n'avons pas t peu surpris de voir presqu'autant de femmes que
d'hommes livrs aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans
l'ordre de la nature, qui a si bien marqu par la force, le caractre
et le got qu'elle a donns  chaque sexe, le genre d'occupation qui
lui convient, est videmment un des plus dplorables effets des
guerres prcdentes. Plusieurs annes conscutives, dpouilles de
leur printems, ont attaqu la gnration dans sa source; et les femmes
ont t obliges de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bche et
conduire la charrue abandonne. Que doit-il rsulter d'un pareil
dsordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette
exquise sensibilit en quoi consiste la plus grande partie de leur
esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces
fonctions d'pouses et de mres? Les Amazones s'toient faites
guerriers, mais elles avoient renonc au mariage. Ces paysannes,
devenues hommes, ne garderont pas le clibat: elles seront pouses
sans pudeur, mres sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages
de leur sexe, sans acqurir ceux du ntre.




CHAPITRE XIII.


Nous sommes entrs  Toulouse par la porte de Muret, et nous avons
travers la Garonne sur un trs-beau pont construit sous le rgne de
Louis XIV. Mais  peine avons-nous t dans l'enceinte de la ville,
que tous nos sens ont t frapps du plus affreux bouleversement:
l'air empest des rues, le tumulte des voitures, les cris, le
froissement d'une foule insense, deux ranges de hautes maisons qui
nous permettoient  peine de voir le ciel; tout redoubloit  chaque
pas notre tonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions
en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux
yeux, et  chaque fois nous prouvions le mme dsir de retourner sur
nos pas; mais un regard de Dieu, toujours prsent  notre pense, a
raffermi notre courage, et nous avons avanc jusqu' l'auberge du
_Grand-Monarque_ que nos amis de la montagne nous avoient indique. Il
nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette
ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reports dans
notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu
quelque doute sur l'incomparable flicit de notre demeure, ce voyage
l'auroit dissip sans retour. Non, Dieu n'a rien cr de plus parfait
que le Vallon arien!

L'objet principal de notre mission toit de nous instruire de l'tat
actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En
cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous
faire connotre. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans
quelques socits de quartier, d'tat, de conditions, de rapports
entirement opposs; et ds que nous devenions dans une maison l'objet
de la curiosit, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans
la rue Nazareth, je fus frapp de cette inscription sur le fronton
d'une porte cochre: _Htel de Montalgre_. Comme j'tois arrt 
considrer l'htel qui portoit mon nom, et  rflchir sur le jeu de
la fortune qui me conduisoit, pour la premire fois aprs cinquante
ans, devant la maison de mes pres, je vois un vieillard accourir 
moi, les bras tendus, en s'criant: C'est lui, c'est lui, c'est le
fils de mon bon matre. Oui, voil encore  son poignet la marque de
la brlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout
petit, je vous ai port dans mes bras. Comme vous ressemblez 
monsieur votre pre! Ah! quel pre! quel homme c'toit que celui-l!
Hlas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagn dans
sa fuite. Il me le dfendit, il avoit ses raisons... Aux exclamations
du vieillard, au nom de Montalgre qu'il rptoit  chaque instant,
les voisins, les passans s'toient rassembls; la cour se remplissoit
de moment en moment. Mais  une fentre de l'htel parot tout--coup
un gros homme qui crie d'une voix furibonde: Franois, Franois,
qu'est-ce donc que toute cette canaille-l? chassez tout cela et
fermez les portes. Le bon Franois obit, et me dit les larmes aux
yeux: Ah! monsieur, j'avois autrefois un pre dans le vtre; mais 
prsent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir
chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se
rpandit dans la ville, et ds le lendemain je reus la visite de
plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon pre qui
toit son collgue au parlement dont il toit encore membre. Cette
connoissance m'en fit faire d'autres dans la premire classe de la
socit; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurp
une portion de l'autorit souveraine. Il vous est sans doute
indiffrent de savoir comment est compos celui de Toulouse; et quand
vous dsireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner
une ide? Vous, mes amis, mes bons frres, qui vivez dans une galit
parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des socits o
la richesse et le pouvoir sont d'un ct, la misre et la servitude de
l'autre? La classe des despotes est peut-tre plus malheureuse encore
que celle des esclaves. Vous ne consentirez srement jamais qu'une
partie de notre population aille un jour accrotre le nombre des
tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la libert de conscience
n'est pas plus assure dans cette ville que la justice; et voici ce
que me dit  ce sujet le vnrable vieillard, ami de mon pre, que je
rencontrai. Mon ami, la religion est assujettie en France  toute
l'instabilit du ministre. Lorsque votre pre fut contraint de fuir,
la bigotterie toit sur le trne; les dpositaires de l'autorit
dclarrent la guerre  l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils
redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa parotre, et
l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste poque succdrent
l'impit et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La
perscution s'est dj rveille dans la dissolution gnrale qui a
suivi ce dsordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des
tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rnes de l'empire;
mais le monarque est sans force, et d'un moment  l'autre son autorit
peut passer en d'autres mains et changer de principe.

J'avois appris  ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon
pre; mais je lui ai cach, ainsi qu' tous ceux qui m'en ont parl,
le lieu o il s'toit retir avec les habitans fugitifs du village de
Garringue. Il faut que, semblable au sjour cleste, notre demeure
soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa
situation, sa forme et sa nature. Au reste, aprs quelques tentatives
infructueuses, on m'a laiss parfaitement tranquille  cet gard.




CHAPITRE XIV.


Nous entendions souvent parler dans les socits d'un tranger rfugi
 Toulouse depuis quelque tems, aussi tonnant par ses bienfaits que
par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses
sembloient inpuisables comme sa gnrosit et sa modestie. Il
prvenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant
chaque anne de grosses sommes  la disposition des curs de paroisse;
et c'est le hasard qui avoit dcouvert la source de ces aumnes. Une
affreuse disette auroit dsol le pays l'anne dernire, s'il ne
l'avoit fait approvisionner de l'tranger par un ngociant honnte,
mais peu fortun, et qui, par les sacrifices considrables que cota
cette largesse, fit deviner la main qui la rpandoit en secret.
Cependant il se droboit avec obstination  la reconnoissance
publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce
qu'il donnoit n'toit pas  lui, et qu'il ne faisoit que rendre un
dpt confi.

Cet ami de l'humanit fuyoit les hommes. Quand il se promenoit,
c'toit loin des endroits publics, dans la campagne dserte ou le long
du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un
jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrtmes  regarder  la
porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux
succs; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'ducation des
abeilles. Aussitt qu'il nous eut apperu, il vint  nous, et nous
pria d'entrer.

Nous fmes charms d'avoir rencontr l'occasion de nous instruire de
ce qui concerne le travail de ces prcieuses mouches. Depuis que nous
connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions song  en
introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons
apport vous mettra dans le cas de juger vous-mmes si cette nouvelle
production ne seroit pas aussi utile qu'agrable.

La conformit des gots lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en
nous des espces de Sauvages qui habitoient quelque dsert cart dans
les Pyrnes, et c'est dans une pareille retraite qu'il dsiroit
s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous
consentions  le recevoir avec elles.

En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit
dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte
de cet homme toit  son avantage. Ses moeurs toient pures, son
caractre doux, ses connoissances tendues sur plusieurs objets, et
profondes sur l'administration des abeilles qui nous intressoit
particulirement. Cependant, avant de lui faire aucune rponse, nous
dsirmes savoir ce qu'il toit, et les motifs du mystre dans lequel
il s'enveloppoit. Il parut d'abord mu  cette demande; mais un moment
de rflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosit, et il
nous accorda sa confiance en ces termes:




CHAPITRE XV.


Vous voyez en moi un homme qui, avec le coeur le plus pur, porte le
poids de tous les malheurs de son sicle. Je suis dvor de remords
sans avoir commis de crimes; vainement je tche d'effacer le pass par
le prsent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient
pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous
raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connotre.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu' la mort de ma mre, et
depuis peu d'annes. Ainsi, j'avois atteint l'ge mr, lorsque tout ce
qui se rapporte  cet vnement me fut rvl. J'anticipe donc sur les
tems dans cette partie de mon rcit:

Mon pre toit un simple artisan, ma mre une honnte paysanne. Tous
les deux vcurent dans l'obscurit pendant une anne, au bout de
laquelle mon pre, tourment d'un pressentiment ambitieux, quitta son
pouse pour aller chercher fortune  Paris. Ils convinrent avant de se
sparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse,
l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions,
ouvrirent bientt au mari un accs familier chez ce prince, trop
facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les
dignits ecclsiastiques toient dans la main du rgent; et en faire
la rcompense du ministre de ses volupts, lui parut une nouveaut
piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon pre devint
presque dans le mme jour, diacre, vque, archevque et cardinal.
Alors, il envoya un de ses affids dtacher du registre tenu par le
cur, la feuille qui contenoit l'acte de clbration de son mariage;
le mme homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat.
Aussitt que ces deux pices furent en sa possession, il les
anantit. Ainsi entirement dgag de ses premiers noeuds, il tablit
ma mre dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua 
passer pour la veuve d'un officier nomm Deville-Franche. J'avois
quinze ans  l'poque de cette augmentation de fortune. L'ducation
vertueuse que j'avois reue avoit fortifi l'innocence et la puret de
mes penchans; et je ne fus sensible  la richesse, que parce qu'elle
me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les
malheureux.

Quelque tems aprs notre tablissement dans la Touraine, ma mre eut
envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une
grande opulence, ne cde pas une fois dans sa vie  la curiosit de
visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de
grands hommes, et orne des graces de tant de belles femmes; mais elle
ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu
l'agrment de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit
 la demande de ma mre, mais sous la condition plus rigoureuse que
jamais de la plus profonde discrtion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant  Paris, ma mre, conformment  l'ordre du cardinal, prit
le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous emes un
htel, deux voitures, un nombreux domestique.

Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abb
trs-discret et trs-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les
piges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de
m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du
got de ma mre; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes,
celui-ci me dplaisoit prcisment par les efforts qu'il faisoit pour
me plaire. Elle lui rpondit que son fils, ne la quittant jamais, ne
courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abb insista pour
que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'toit, dit-il, un
devoir indispensable pour tout homme distingu, arrivant  Paris, et
il offrit de me prsenter  son Eminence, de qui il avoit l'honneur
d'tre connu. Ce prtre, si grand par sa place, toit si dcri par sa
conduite, il toit tellement signal dans toute la France pour runir
la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le
libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition dplt
autant que l'autre  ma jeune et simple innocence; mais l'abb fit
entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mre, alarme, exigea le
sacrifice de ma rpugnance.

Nous fmes d'abord introduits dans un salon o se trouvoient plusieurs
personnes du premier rang. L'abb dit un mot  l'oreille de l'huissier
du cabinet, et bientt aprs on appela M. le comte de Ville-Franche.
L'abb entra avec moi dans le cabinet du cardinal.

Je m'attendois  voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses
vices crits sur son front; et j'apperus, au contraire, un visage
doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Aprs
m'avoir considr avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne
voulois pas prendre un tat, soit  l'arme, soit dans la robe. Je
bgayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant
sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami,
dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre pre, je
veux absolument vous en servir.--Monsieur... et je restai court.
J'tois combattu par deux sentimens opposs. Quand je le regardois,
j'tois tent de le prendre pour le plus honnte homme du monde; mais
lorsque, rentrant en moi-mme, je repassois ce qu'on m'en avoit dit,
il me faisoit horreur, et j'tois impatient de sortir. L'abb
s'efforoit de me faire entendre par signes qu'il toit mon meilleur
ami; et j'aurois peut-tre fini par me laisser gagner  ses
prvenances, lorsqu'on annona le marchal de Villeroi. A ce nom, la
figure du cardinal se dcomposa tout--coup. Cette figure, si douce
et si riante, s'anima tour--tour de colre et de bassesse, de
vengeance et de perfidie. Le masque toit tomb, et je vis, dans toute
sa laideur, le sclrat que l'on m'avoit peint. Nous sortmes sans
qu'il s'en appert, tant il toit proccup de la visite d'un homme
qu'il dtestoit, et qu'il auroit voulu touffer en l'embrassant.

Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est pass pendant les quinze
annes que j'ai vcu  Paris. Etranger au milieu des vnemens et du
tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier
absorb par une seule chimre, la recherche de la perfectibilit de
l'espce humaine. L'tude attentive que j'avois faite des crits des
philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un
moyen d'lever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit
t jusqu' prsent renferm. Je pensois que c'toit uniquement faute
de le chercher o il toit, que ce moyen n'avoit pas t trouv. La
gloire enivrante  mon ge, d'une dcouverte aussi sublime,
remplissoit toutes mes facults.

Les trois parties constitutives de notre tre me sembloient devoir
concourir galement  l'acquisition de cette perfectibilit, le corps,
l'esprit et le coeur. De l drivoient la ncessit d'une sant
parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralit. Toutes
mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez
concevoir quel travail elles entranrent; mais les rsultats furent
bien diffrens de ceux que j'esprois; car en m'obstinant 
perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai
malade, je devins presque hbt  force de chercher  lever mon
esprit; et la profonde tude de la morale auroit peut-tre fini par
m'ter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.

Il est inutile de vous entretenir des diffrentes folies qui
m'occuprent aprs celle-ci; je me hte d'arriver  l'vnement qui a
dcid du reste de ma vie.

Le cardinal fut attaqu d'une maladie, fruit de ses dbauches, qui le
conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opration qui, loin de
lui rendre la sant, acclra la fin de ses jours. Dans ces tristes
instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai prs de lui, il ne
parloit dj plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les
mains un papier cachet qu'il me recommanda par signes d'emporter avec
moi. Il toit adress  ma mre. Je le lui portai; mais au lieu de me
communiquer ce qu'il contenoit, comme elle toit dans l'habitude de
faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet crit le plus
profond mystre. Sa sant, qui toit dj fort altre, dclina de
jour en jour depuis cet vnement. Lorsqu'elle se sentit toucher  ses
derniers momens, elle m'appela prs de son lit, et me rvla le triste
secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon pre, et vous l'avez
sans doute souponn, messieurs, ds le commencement de ce rcit,
toit ce mme premier ministre, ce cardinal Dubois, trop
malheureusement clbre dans la France. Elle me dvoila en mme tems
l'intrigue de son mari pour soustraire et anantir les preuves de son
mariage, et l'obliger elle-mme au silence sur cet acte. Enfin, elle
me confia que l'crit que je lui avois remis toit un testament du
cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.

Seul hritier de ma mre, aprs sa mort qui suivit de prs cette
rvlation, je me trouvai  la tte d'une fortune qui auroit suffi 
la subsistance de toute une province. J'en dtestai l'origine, et il
me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la
vente de ma patrie  ses ennemis, de celle des fonctions du
gouvernement, des places de finance, des dignits de l'glise, du
trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand mme il m'et t
possible de faire rentrer tous ces biens drobs dans leurs
diffrentes sources primitives, je n'aurois pas rpar le mal qu'ils
avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins
qui toient attachs  leur misrable possession. Ce qui y mit le
comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit
t si bien cach, devint public, et le sujet de toutes les
conversations, aussitt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille
tempte? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de
victimes, et les censures encore plus amres des soi-disant patriotes?
comment tre impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai
mieux disparotre du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main
invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.

Lorsque ce projet fut arrt dans mon esprit, je fondai, sans me faire
connotre, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour
les vieillards; et aprs avoir congdi tous mes domestiques, en leur
assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture
publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste quipage, en
diamans et autres bijoux prcieux, les restes d'une fortune odieuse
que j'avois consacre toute entire au secours du malheur.




CHAPITRE XVI.


Mon dessein, en partant de Paris, toit d'aller m'ensevelir dans
quelque coin des Pyrnes, afin d'associer ces misrables et paisibles
montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si
souvent prives; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit
dj plusieurs des chemins qui conduisent  ces frontires. Ainsi, je
fus forc de passer l'hiver  Toulouse. J'y consacrai tous les instans
de mon loisir  l'tude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de
mditations! je ne remonterai point  la naissance du monde pour
contempler le tableau de la nature. Dans cette premire poque, o le
mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent
point de venin, et la terre toit un paradis couvert de fruits et de
fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et
dans cet ge d'or, dont, sous diffrens noms, le souvenir est clbre
parmi tous les peuples, l'excellence de l'espce humaine n'auroit
jamais eu l'occasion d'tre constate par ses propres oeuvres; mais
si, dans le sicle de fer o nous sommes, l'homme venoit tout--coup 
disparotre de la terre, les ronces, les vipres, tous les animaux
destructeurs s'empareroient aussitt de son empire, et la vie ne
seroit qu'une mort anime. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme
se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les
monstres des forts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du
printems et des trsors de l'automne; il est l'envoy de la
Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent
videmment sa mission. C'est en vain que le lgislateur du Parnasse a
conspir contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau
charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi
long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems
appartiendra  l'homme la prminence sur toutes les cratures de la
terre. Tous les tres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche
qu'il soit, qui n'obisse fidlement  sa volont, quand il sait la
faire entendre. C'est une preuve suffisamment constate par ma seule
exprience. J'ai apprivois les quadrupdes, les insectes, en
apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que
l'homme traite quelquefois d'une manire si barbare, et dont elles se
vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zls
serviteurs; elles viennent  moi, et s'loignent  mon commandement,
me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lvres. A
ces mots, M. Renou apperut sur notre visage quelques marques de
surprise et de curiosit, et il se disposa aussitt  nous convaincre
de la ralit de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre
de son jardin, une pte onctueuse et blanche, et s'en frotta la
figure, le cou et les mains. Aussitt les abeilles sortirent en foule
de leur ruche; il s'loigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient
sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter
ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congdier ses htes, il
dboucha un petit flacon qu'il portoit  la main, et rpandit quelques
gouttes de la liqueur qui y toit renferme; aussitt l'odeur
pntrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans
exception, retournrent  leur ruche. Aprs cette exprience, M. Renou
poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renferm dans
l'tude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauv de cruelles
proscriptions. Avant moi on toit dans l'usage de dtruire toute la
population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouv le
moyen d'obtenir le mme rsultat sans commettre de meurtre; et je
crois avoir galement bien mrit des hommes et des abeilles. Ces
occupations solitaires ont prolong mon sjour  Toulouse, et j'tois
presque dcid  y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours
inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention;
on a sans doute dcouvert qui je suis; ainsi, d'un objet de
quelqu'estime, j'en vais devenir un de mpris. Sauvez-moi, par piti,
de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des
Pyrnes. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien
que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.

Nous consentmes  ses dsirs qui procuroient  notre ermitage la
double acquisition, galement prcieuse, d'un insecte utile, et d'un
frre, selon notre coeur, et dou d'une vocation parfaite. Nous fmes
contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de
l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les
habitans. Nous employmes le tems qui s'coula jusqu' cette saison, 
visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient 
Toulouse. Nous avons apport tous ceux qui nous ont paru susceptibles
de quelqu'utilit dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante
du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'toit pas
connue en France, lorsque nos pres en sortirent, y a t introduite
depuis avec beaucoup de succs. Elle fournit un aliment trs-sain, et
rsiste  presque toutes les intempries qui font prir les autres
productions. Ainsi, elle est d'un secours inapprciable dans les
annes de disette. Avec ce gnreux supplment, nous n'aurions pas
prouv, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'gard
des choses de pur agrment, elles ne conviennent qu' un peuple
compos de deux classes distinctes, l'une trs-nombreuse qui
travaille, l'autre trs-petite qui jouit et ne s'occupe que de
plaisirs. Ces choses-l sont portes  un point de perfection qui ne
peut tre apprci et got que par cette petite classe de gens
riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la
terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vtemens,
de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres
semblables superfluits? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les
beaux-arts, cultivs l-bas, des parties qui seroient susceptibles de
vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en pltre qui
vous donneront une ide de l'art du peintre et de celui du sculpteur;
mais ce qui vous intressera surtout, ce sont quelques pices de
musique religieuse qui conviendront  nos ftes. Je voudrois vous
parler aussi de la reprsentation thtrale des belles tragdies de
Corneille et de Racine; un autre crivain, nomm M. de Voltaire,
marche de prs sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer
les chefs-d'oeuvre de ces potes. Le plaisir d'entendre les beaux,
vers d'Iphignie, de Cinna, d'OEdipe, de Brutus, dans la bouche
d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de
l'ide que je pourrois vous en donner.

Lorsque les fleurs nourricires des abeilles ont t dessches, et
que le manque de nourriture dans la campagne a conspir, avec le
retour des frimats,  les renfermer dans leur maison pour y vivre des
provisions qu'elles avoient amasses pendant l't, M. Renou s'est
occup de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de
notre dpart de la terre pour notre ciel a t le plus beau jour de
notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, sjour d'orgueil et de
misre, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fume, sois bien
fire de tes arts et de ton gnie, tous les chefs-d'oeuvre de tes
grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.

Il rsulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au
point d'tre oblig d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui
convienne  son tablissement est celui que nos pres ont habit
autrefois. C'est l seulement que leurs descendans trouveront encore
des amis et des frres.

Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Aprs l'avoir
transcrit, je reprends la plume pour dplorer les suites terribles de
cet infortun voyage.




CHAPITRE XVII.


Nous ne connoissions jusqu' ce jour, que par la tradition de nos
pres, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les gnrations
naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La
petite vrole nous toit aussi trangre que la peste et la guerre. Un
de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apport le germe de ce
cruel flau; il s'est dvelopp presqu'aussitt aprs son retour. On a
russi  lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est rpandu dans
notre population; il en a dj retranch une grande partie de cet
excdent, pour lequel nous avions cherch d'avance une autre demeure,
et ce qui comble nos chagrins, c'est que voil une source de
destruction pour notre postrit qu'il sera  jamais impossible de
fermer.

A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-tre plus funeste
encore. Ce M. Renou, qui avoit dsir avec tant d'ardeur se joindre 
notre socit, et que, d'aprs le rapport de nos voyageurs, nous
considrions dans les premiers jours comme un de nos frres les plus
chris, a chang tout--coup de langage et de conduite. Il est devenu
sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems
ncessaire au soin de ses abeilles. Il avoit mme cess de prendre ses
repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour
la journe, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au
repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident
le foroit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu' fronder notre
conduite et nos usages; s'levant contre la doctrine de notre
catchisme, il en prchoit une autre qu'il prtendoit tre bien plus
sage. Son zle toit amer; et sa philosophie goste et concentre,
tendoit  isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables.
Nous avions cependant dcouvert que cet homme farouche avoit un grand
penchant pour les femmes, et ds ce moment, nous nous crmes assurs
de sa gurison; car il est impossible  l'homme le plus opinitre,
s'il porte un coeur sensible, de rsister  l'ascendant de la vrit,
quand elle est prsente par un sexe qui la pare de des charmes. Si
c'est de la pense de l'homme qu'mane la raison, ce sont les graces
de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut tonner en
sortant toute arme du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages
de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une desse.

La personne que distinguoit M. Renou avoit une trs-belle figure
empreinte d'une teinte de mlancolie assez analogue au caractre de
son amant; mais, leve dans l'habitude de nos travaux et de nos
plaisirs, l'esprit suprieur dont la Providence l'avoit doue, ne la
rendoit que plus propre  servir de modle. Les deux amans se
rapprochrent, s'expliqurent, et furent satisfaits de leur mutuelle
confidence. Leur union sembla consacre sous de favorables auspices;
car, durant les premiers jours, l'poux insparable de sa femme parut
avoir abjur ses gots solitaires, et rentra dans le sein de la
socit dont il s'toit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en
partie dissip, le caractre reprit son empire; sa femme, qui
l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amiti, soit par
l'attrait de la nouveaut, toujours trs-puissant sur les femmes,
quelques autres se joignirent  elle.

Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retire, avoit t
fortifi ds sa premire jeunesse par la passion de l'tude et la vie
de la campagne. Lorsque les circonstances le prsentrent dans le
monde, il en fut dgot aussitt, en voyant que la science de ses
livres n'toit l d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de
nouvelles leons au lieu d'loges. Le malheur de sa naissance acheva
d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du
moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la
socit. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de
mcontens; de l sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'toit
compos que de fous, d'imbciles et de mchans. En quittant la terre,
il s'toit imagin qu'il alloit entrer dans le sjour cleste; mais,
s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'toit spar,
il s'apperut cependant que nous n'tions pas des anges. Ds-lors sa
tte fut tout--fait perdue; mais, comme il avoit une trs-belle ame
et beaucoup d'esprit, il prtendit justifier son systme et sa
conduite, et malheureusement, il y russit parmi les femmes et les
jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarms du nombre de ses
proslites, mirent en oeuvre tous les moyens de persuasion pour
ramener M. Renou  la raison. Ils lui reprsentrent surtout les
conditions sous lesquelles il s'toit soumis  vivre dans leur
socit, qu'il y drogeoit essentiellement en cherchant  en troubler
l'union et la paix; mais il rpondit qu'il n'avoit jamais pu aliner
sa libert; qu'il consentoit  laisser  chacun la facult de vivre 
son gr; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre
personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On
lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui
offrit, pour donner plus de carrire  cette indpendance dont il
toit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quitte, en
lui laissant mme son pouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle
consentt librement  le suivre. Il rpliqua qu'il n'toit pas encore
dcid, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de
sortir du Vallon sans le secours de personne. Aprs ces derniers mots
il se retira brusquement.

Il lui toit dj arriv dans ses accs de mlancolie de disparotre
pendant un jour entier; mais le soir il revenoit  sa cabane. Cette
fois-ci il ne revint pas. Sa femme, dsole, erra toute la nuit en
l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement,
compatissant  sa peine, se mirent avec plusieurs des ntres  la
recherche de l'infortun. Enfin, aprs de longues courses, on appercut
un papier suspendu  une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit
l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:

La dissolution de mon corps pour organiser la matire sous une forme
nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de
la vie. J'avance de quelques instans cette mtamorphose, parce que mon
existence m'est  charge. Mais je ne dois pas laisser ma dpouille
dans ce sjour cleste: ce seroit trop mal reconnotre la bont des
anges qui m'y ont reu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'o je
suis sorti, donner naissance  un autre tre. S'il est quelque
justice, j'aurai suffisamment acquitt sa portion de malheurs; et il
n'aura, aprs ma vie orageuse, que des jours sereins  goter.

Aprs avoir lu ce fatal crit, nous ne doutmes plus que le malheureux
ne se ft prcipit du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en
vidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous apermes un cadavre au
bas du prcipice. Quelques ptres l'entouroient, nous les appelmes et
leur jetmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces
tristes restes et de leur donner la spulture.

La lettre de M. Renou dvoiloit un affreux secret; elle prouvoit
videmment que son auteur toit de la secte des matrialistes, qui
pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et
qu'il ne reste plus rien de lui aprs la dcomposition de son
enveloppe physique.

Comment un homme qui ne croyoit pas  l'existence de l'ame, ni par
consquent  celle de Dieu, pouvoit-il tre cependant bon,
compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systme de
l'goste le plus dcid, toit-il nanmoins non seulement le meilleur
ami des hommes, mais encore le plus zl protecteur des animaux? Ou ne
peut expliquer cette contradiction qu'en supposant -la-fois un
sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilit et
une mauvaise logique, un excellent coeur et un esprit gar. M. Renou
tenoit l'un de la nature, l'autre toit le rsultat de ses malheurs.

C'en toit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'toit
propage parmi nous. Nous cherchions  lever l'homme,  spiritualiser
jusqu' celles de ses actions qui semblent le plus dpendantes de la
matire; et ce systme tendoit au contraire  le ravaler au rang des
brutes,  anantir jusqu' cette pense aussi incomprhensible, aussi
spirituelle que Dieu mme. Cependant il est si facile de dgrader
l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse
naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignmes les
progrs de cette doctrine meurtrire. En effet, on s'aperut que dj
quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient  nos
pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler.
Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion;
elles n'eurent aucun succs.

Lorsqu'il fut bien constat que les discours toient inutiles, on eut
recours aux actions. Vous vous sparez de notre socit, dit-on aux
novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez
apparemment plus sages que vos pres, c'est ce que l'avenir prouvera.
En attendant, ds que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez
pas participer  nos bnfices. En consquence, nous vous dclarons
ds ce moment exclus de notre communaut. Voici votre portion de terre
et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et
vivez dsormais  votre manire et comme vous l'entendrez.

La sociabilit est un appanage de l'esprit humain. Les animaux
concentrs dans leur seul intrt personnel, ne peuvent connotre la
vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage  celui
d'autrui, parce que leur existence est toute matrielle, parce qu'il
n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors
d'eux-mmes et de s'identifier dans un autre tre, de voir, de sentir
par d'autres organes que les leurs.

Nos novateurs, conformment  leur doctrine, se renfermrent donc
absolument dans leur troite sphre. Sans lois, sans religion, sans
aucun principe commun, ils furent bientt diviss. Ils s'toient
spars gament de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous
demandrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de
nouveau dans notre socit, dont ils s'obligrent  supporter les
charges les plus pnibles en expiation de leurs fautes. Nous leur
tendmes les bras comme  des frres un moment gars.




CHAPITRE XVIII.


Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la
demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupon sur cet
tranger, parce que nos ames toient pures et que la longue flicit
dont nous jouissions nous paroissoit inaltrable. Lui-mme toit
pntr d'admiration pour nos moeurs; mais quoiqu'il ft vivement
anim du dsir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit
produire du mal. On coutoit avec une avide curiosit le rcit des
nouveauts de son pays; l'attention qu'on prtoit  ces rcits
enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous
sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les
racontant, et sans dessein peut-tre, il inspiroit cependant le dsir
de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colore
verse dans un grand vase d'eau lui communique  l'instant sa
couleur.

Un des tablissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage
des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communaut
tablie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du
Vallon, contraria, ds ce moment, ceux qui se sentirent dous de
quelque supriorit en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient
eu leurs proprits distinctes, ils auroient pu jouir de leurs
avantages naturels. La communaut des biens mettoit le fort sous
l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme
 talent dans la dpendance de l'inepte. N'toit-ce pas l une rvolte
contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son voeu et
laisser  l'homme distingu par quelque supriorit la disposition et
l'emploi des faveurs particulires qui lui avoient t accordes? La
socit y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.

Quelques sages rpondirent que la socit du Vallon n'ayant ni
voisins, et par consquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de
talens pour lui donner de l'clat, de la force ou de la gloire; que
ces talens, ns du sein de l'ingalit physique favorise et
dveloppe par l'ingalit politique, manquant de sujets d'exercice au
dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intrieur; qu'ils
dtruiroient l'quilibre produit par l'galit parfaite des personnes,
des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part 
l'opulence,  l'orgueil et au despotisme, et de l'autre  la misre, 
l'humiliation et  la servitude. Ces reprsentations toient pleines
de raison; mais la raison n'toit plus coute, la passion veilloit
tous les intrts; ceux mmes qui par leur foiblesse physique ou
morale devoient tre les premires victimes du changement, la
sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.

Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaoit des
suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer toit de laisser
 la socit mme le jugement des querelles leves dans son sein;
pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher
l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita
ensuite quel seroit le mode de ce partage; et aprs quelques
discussions il fut dcid que le partage, tant de la terre que des
animaux et autres effets, seroit fait par tte. On convint en mme
tems que le retour  l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment
qu'il seroit demand, et qu'il auroit galement pour lui le plus grand
nombre de voix.

C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays,
les rvolutions politiques, les changemens de gouvernement,
d'administration, et mme de simple ministre, ont toujours prsent
en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire
ancienne est intarissable en preuves de cette vrit. L'imagination
aime  s'garer dans cette vague obscurit qui couvre l'avenir. Si
l'on a prouv quelque dsagrment dans la situation actuelle, c'est
que l'ordre de la nature toit boulevers; il sera rtabli, on
l'espre, et on en est persuad. Cependant, le changement tant dsir
est  peine arriv, qu'on regrette amrement l'tat d'o l'on est
sorti.

La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement
unanime. Il leur sembloit entrer pour la premire fois en possession
de la libert. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient
enfin profiter du dveloppement de leurs facults particulires, et
les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du
repos. De ces deux espces d'hommes, il se forma deux classes
distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au del de ses
besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi
pourvoir au simple ncessaire de la vie. Toutes les deux rclamrent
la cration d'un signe d'change; il toit indispensable, surtout pour
la dernire classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la
subsistance qu'il lui falloit qu'en alinant sa proprit. Peu--peu,
la plupart des proprits passrent ainsi dans les mains du travail et
de l'industrie. Alors, il y eut une ingalit physique, bien
prononce, qui donna bientt naissance  une ingalit morale. Les
gens riches, ayant une existence assure avec beaucoup de tems libre
au-del, employrent ce tems  cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux
qui toient rduits  la ncessit de travailler pour vivre, ne purent
jouir de cet avantage. Ainsi,  la supriorit de la fortune, se
joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un ct,
l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la
servitude. C'en toit fait de la colonie si elle avoit t plus
tendue et plus riche, ou si elle avoit t fixe sur la terre auprs
d'autres tats avec qui elle et pu ouvrir des communications et
tablir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu toit encore
nergique, et l'intrt personnel n'avoit pu l'touffer. Les
propritaires enrichis n'toient pas endurcis; ils rougissoient
souvent eux-mmes de l'augmentation de leur fortune. La justice
naturelle s'levoit contre une ambition de circonstance: en un mot,
leur jouissance toit trouble comme s'ils avoient eu l'pe de
Damocls suspendue sur leur tte. Le gouverneur saisit habilement ce
moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda
et obtint la convocation d'une assemble gnrale. Plusieurs y
parurent dans l'tat le plus misrable, et tous demandrent  grands
cris la rvocation du partage des biens, et le rtablissement de
l'ancienne communaut des proprits. Il y avoit une foule
d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent
prsentes d'une manire repoussante. La misre sait d'autant moins
exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la
plus persuasive loquence n'auroit pas obtenu plus de succs, si elle
n'avoit eu  faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le
gouverneur qui avoit prvu le mal, et qui toit effray de ses
progrs, s'empressa-t-il de les arrter par le seul moyen capable d'en
triompher. Mes amis, s'cria-t-il, souvenez-vous que vous avez
promis, devant Dieu qui nous coute, de consentir au rtablissement de
la communaut des biens aussitt qu'elle seroit rclame par le plus
grand nombre. Je prends ce mme Dieu  tmoin de votre promesse, et de
la demande gnrale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de
vous y conformer.

Ce peu de mots, prononcs d'un ton solennel, produisit l'effet dsir;
tant est imposante la majest de l'Etre-Suprme prsent  tous les
instans de notre vie!

Cependant, quoique les proprits rentrassent dans la communaut, les
personnes restrent dans l'ordre particulier que leur avoient assign
leurs moyens distingus. Elles avoient donn des preuves trop
videntes de leur supriorit pour qu'elles eussent la fausse modestie
de ne pas se croire vritablement dans une classe suprieure. Ce
sentiment n'toit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur
valeur. Dans tous les grands tats de la terre, cette diffrence entre
les facults morales auroit cr, comme chez les Romains, un ordre de
Patriciens, qui, s'imaginant tre privilgis par la nature, se
seroient arrog tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les
habitans du Vallon arien, qui avoient le plus de droits  cette
distinction, dous d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout
ailleurs, considrrent les avantages que la nature leur avoit
accords, comme un musicien apprcie les tons levs qui contribuent 
l'harmonie d'un concert. Ainsi, les diffrentes sortes d'esprit
contribuent galement chez nous  former l'harmonie sociale, sans
qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux
autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de dmarcation
entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que
les classes mmes. La premire sera toujours suprieure, puisqu'elle
peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci,
essentiellement dpendante, ne pourroit se passer de la premire.
Aussi est-ce dans cette premire classe que sont pris les membres qui
composent le conseil du gouverneur[16].

  [16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple
  du Vallon arien est suprieur  tous les peuples tant anciens
  que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille
  rvolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides
  suggestions ont gar nos montagnards, ils reviennent d'eux-mmes
  aussitt qu'ils sont livrs  leur propre raison. C'est un
  puissant guide que cette raison accorde  l'homme. Il auroit
  partout le mme empire, s'il n'toit pas touff par les
  institutions sociales. Le grand mrite de celle qui rgit le
  Vallon arien, c'est de conserver  cet infaillible guide toute
  la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.

   (_Note de l'Editeur._)




CHAPITRE XIX.


Cependant la veuve du malheureux Renou toit inconsolable. Sa profonde
douleur lui avoit encore rendu plus chers les gots sauvages et le
caractre mlancolique de son mari. Elle l'avoit accompagn dans ses
courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle rsolut de fixer sa
demeure prs de l'arbre o il avoit dpos sa dernire pense, et que
nous avions nomm l'arbre du dsespoir. Elle demanda cette faveur au
gouverneur, comme si sa vie y et t attache. Lorsqu'elle l'eut
obtenue, elle vint s'tablir  cette extrmit du Vallon, accompagne
de sa soeur qui ne l'avoit jamais quitte. Ses deux frres qui
l'aimoient tendrement, et qui n'toient pas encore maris, lui
portaient chaque jour les choses ncessaires  son existence. Il y
avoit peu de tems que madame Renou demeuroit prs de l'arbre du
dsespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On
planta aussitt, suivant la coutume, dans l'asile de l'ternelle paix,
un arbre qui fut nomm l'arbre de l'esprance.

Lorsque cet enfant fut parvenu  l'ge de sept ans, le conseil le
rclama, afin de lui donner l'ducation commune  tous les habitans du
Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre  faire son
bonheur et celui de ses frres; mais la mre fut frappe d'un tel
chagrin en apprenant qu'on vouloit la sparer de son fils, elle fit
tellement craindre de se porter aux derniers excs du dsespoir, qu'on
consentit  lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs
d'lever conformment aux rgles de la communaut. Mais est-il de
rgle qui puisse prvaloir sur l'amour d'une mre pour son fils? Aprs
lui, l'objet qui lui toit le plus cher, toit la mmoire de son mari.
La profonde solitude o elle vivoit, concentroit tous ses sentimens
dans ces deux affections: elles toient les seuls principes de sa
conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincre intention de
la tenir, s'vanouissoit ds qu'elle se trouvoit en opposition avec
les gots du fils ou le systme du pre. On a d juger par le
caractre et les habitudes de celui-ci, quel toit son genre d'esprit.
Bizarre dans ses opinions littraires comme dans sa conduite, c'toit
sur ce sujet l'anglomane le plus dcid. Young, Milton, Addisson, Pope
toient ses auteurs favoris; il avoit apport avec leurs ouvrages ceux
de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages
intressans improviss dans ses entretiens avec son pouse, avoient
galement enflamm l'esprit de cette femme pour cette littrature
trangre. Son fils toit n avec de l'intelligence et beaucoup de
cette sensibilit angloise que nous nommons de la mlancolie. Ces
dispositions, qui se fortifirent  mesure qu'il avana en ge, lui
firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mre
et les femmes de sa socit, merveilles de voir un jeune homme
spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons,
dcidrent sa vocation. Il voulut tre pote et philosophe: les titres
 ce double mrite lui furent facilement accords par ses juges. Ils
ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur chappoit en
s'enfonant seul au milieu des forts ou en parcourant les remparts du
Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un
des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de
ptres rassembls au-dessous de lui.

Bientt du talent de la parole il essaya de passer  celui du style.
La gloire toit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'ide; mais
les beaux vers de Racine, la belle prose de Fnelon retentissoient 
son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages
de ces hommes clbres, lui en faisoit concevoir un trs-grand  les
imiter. Hritier des gots de son pre, il avoit aussi tudi la
langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette
langue diffrens morceaux trs-estims. Je n'en transcrirai qu'un
seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou
n'avoient pour nous aucun mrite. A plusieurs reprises le gouverneur
lui conseilla de laisser l tous ses crits pour s'occuper de
quelqu'un des travaux utiles  la socit: les conseils furent rejets
avec ddain; il fallut bien alors en venir au dernier expdient.

Il n'y a pas un seul mtier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa
valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres
travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier
produisent des choses qui lui sont ncessaires et qu'elle paye par des
changes. Mais de quelle utilit peuvent tre pour aucun de nos
ateliers l'art d'aligner des priodes ou de rimer des phrases? Votre
prtendu talent, loin d'tre utile, pourroit tre funeste, puisqu'il
pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez
donc l, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je
vous prviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en
change de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd  la voix de la sagesse. Il fallut, pour le
corriger, que la leon lui vnt de l'exprience qui est toujours le
meilleur matre en toutes choses. Ses auditeurs rassembls d'abord en
grand nombre, l'abandonnrent peu--peu ds qu'il eut perdu le charme
de la nouveaut. La distribution de bl qu'ils avoient partag avec
lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient  l'entendre. Ainsi l'orateur
se vit bientt rduit  prcher dans le dsert; mais il ne put, comme
St.-Jean, s'habituer  vivre de sauterelles ou de racines; il fut
alors forc de prendre un travail utile: ce travail purement manuel
lui rpugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y faonna, et
au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon.
La littrature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui
consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-l un
modle qu'on ne rougit plus d'admirer.




CHAPITRE XX.

Voici maintenant la traduction du jeune Renou.

L'ERMITE,

_par M. Parnell_.


Au fond d'un dsert inconnu au monde, vivoit depuis son jeune ge un
vnrable ermite. Sa demeure toit une caverne, son lit un peu de
mousse, sa nourriture des fruits, et sa boisson l'eau du rocher. Loin
des hommes, il toit toujours en prsence de Dieu; sa seule occupation
toit de le prier, et son seul plaisir de l'adorer.

Ce calme si pur, cette vie qui toit l'image du ciel mme, une ide
vint la troubler. Si c'toit le vice qui ft triomphant sur la terre,
si la vertu lui toit asservie, que deviendroit la sagesse de la
Providence? Ds ce moment l'avenir s'obscurcit devant les pieux
regards du solitaire, et son ame perdit son repos. Ainsi, lorsque les
eaux d'un lac prsentent une paisible surface, la nature y rflchit
une tranquille image; le rivage se dessine sur ses bords, les arbres
l'ombragent de leurs cmes suspendues, et le firmament abaiss le
peint de ses couleurs varies. Mais s'il vient  tomber une pierre au
sein de l'humide lment, on voit aussitt le cristal troubl se
diviser en cercles qui s'tendent de tous cts, le soleil bris se
perdre en fragmens, le rivage, les arbres et le firmament s'enfuir
dans un dsordre affreux.

Impatient d'claircir ses doutes, de connotre le monde par lui-mme,
de savoir  qui de ses livres ou des bergers de ce dsert il doit
ajouter foi; car il n'avoit encore vu de l'espce humaine que quelques
ptres gars dans leur marche nocturne, il quitte sa cellule, prend
dans sa main un bton de plerin, abaisse son capuchon sur son front,
et part au lever du soleil, rsolu d'examiner tout avec une profonde
attention.

La matine s'coule avant qu'il soit sorti du long dsert sur lequel
on n'aperoit aucun sentier; et le soleil toit au milieu de son
cours, lorsqu'il vit arrt sur le grand chemin un jeune homme
proprement vtu, dont la charmante figure toit orne de blonds
cheveux tombant en boucles flottantes. Je vous salue, mon pre, dit le
jeune homme en s'approchant. Bonjour, mon fils, repartit le
respectable vieillard. La conversation s'engage; les questions, les
rponses se succdent rapidement; et le plaisir de mille entretiens
divers charme la longueur de la route. Enchants l'un de l'autre,
s'ils diffroient par les annes, ils se runissoient par les
sentimens. Ainsi un vieux ormeau soutient un tendre lierre; ainsi le
jeune lierre embrasse le vieux ormeau.

Cependant le soleil toit prs de se coucher; la dernire heure du
jour s'avanoit enveloppe de ses modestes couleurs, et la nature en
silence invitoit la terre au repos, lorsque les voyageurs aperurent
non loin de la route un superbe palais. Ils y dirigent leurs pas,  la
clart de la lune, au milieu d'une avenue de grands arbres qui
formoient de chaque ct des couronnes de verdure.

Le noble matre de ce palais en avoit fait l'asile hospitalier de
l'tranger. Sa gnrosit cependant, altre de louanges, n'toit plus
que le vain talage d'un luxe dispendieux. Les compagnons arrivent;
des domestiques en livre les attendoient, et le seigneur du chteau
vient les recevoir  la porte. La table du souper gmit sous la
magnifique profusion des mets, et tout brille d'un clat que n'a point
la bonne et simple hospitalit. De l, conduits dans leur appartement,
ils oublient les fatigues de la journe, plongs dans un profond
sommeil sur la soie et le duvet.

Le lendemain,  la premire lueur du jour, ds que le frais zphir
vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du
riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos
htes se lvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un
excellent djener servi dans un magnifique salon. Le matre affable
en fait les honneurs, et invite les voyageurs  boire d'un vin exquis,
ptillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique,
satisfaits et reconnoissans; le seigneur du chteau est le seul qui
ait lieu de se plaindre, sa prcieuse coupe a disparu; le plus jeune
de ses htes l'a drobe en secret.

Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent  la peau
brillante, tendu au soleil; plein de trouble, il s'arrte, et
s'carte prcipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas
timide, en portant de tous cts des regards inquiets: tel parut le
vieillard, lorsque dj loin du chteau, il apperut l'objet drob
briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrte;
il brle, mais il craint de lui proposer de se sparer, et continue
la route avec un coeur tremblant, en se plaignant, les yeux levs au
ciel, que la gnrosit soit aussi mal rcompense.

Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament,
et voilrent la gloire du soleil; le bruit des airs annona l'approche
de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers
l'table. Averti par ces prsages, le couple voyageur presse sa marche
pour chercher un abri dans un difice voisin. C'toit un donjon,
flanqu de tourelles, lev sur une minence qu'entouroit un large
foss. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son
possesseur, avoit fait un dsert du pays d'alentour.

A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent
augmentoit de furie; les rapides clairs tinceloient parmi les
torrens de pluie, et le bruyant tonnerre clatoit au-dessus de leur
tte. Ils frapprent long-tems  la porte; long-tems leurs cris se
joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils toient en proie aux
coups prcipits du dluge et de l'aquilon. Enfin, une foible piti se
glisse dans le coeur du barbare. Pour la premire fois il va exercer
l'hospitalit. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses
gonds rouills, et reoit  regret sous son toit les voyageurs
tremblans de froid. Un fagot avare claire le foyer glac, et rappelle
la vie dans leurs membres. On leur sert pour dner un peu de pain bis
avec un peu de vin aigre; et  peine la tempte commence-t-elle 
s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.

L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche
se condamne  une vie aussi misrable. Quel motif, dit-il en lui-mme,
peut donc porter  renfermer en pure perte la subsistance de mille
infortuns! mais quel nouvel tonnement clata sur son visage,
lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe prcieuse
qu'il avoit drobe  leur premier hte si gnreux, et en payer le
misrable accueil du dernier, si sordide et si dur!

Mais dj les nuages orageux sont disperss, le soleil se lve sur un
firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et
les feuilles brillantes de rose marquent par leurs frmissemens leur
joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur
triste asile, et le matre content en ferme aussitt la porte
soucieuse.

Tandis qu'ils s'loignoient, l'esprit du plerin toit profondment
agit de diverses penses. Les actions de son compagnon, dpourvues de
leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, l une extravagance.
Pntr d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-l, il se
perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.

Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament;
et les voyageurs, occups encore de chercher une retraite, apperurent
assez prs d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne
parfaitement cultive. Sous de simples dehors qui ne prsentoient ni
le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur,
cette demeure rpondoit au caractre du matre, homme heureux qui
aimoit la vertu et fuyoit la louange.

Nos pitons tournrent vers ce ct leurs pas fatigus; et bnissant
de leurs voeux le modeste manoir, ils s'inclinrent devant son digne
possesseur, qui rpondit en ces termes  leur salutation:

Sans orgueil comme sans envie, je rends  celui qui nous a tout
prodigu une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie;
recevez donc en son nom un frugal repas donn de bon coeur.

Il dit, et fit servir la table hospitalire. Puis il les entretint de
la sagesse et de la vertu jusqu'au moment o le son de la cloche,
rassemblant les honntes domestiques, vint fermer la journe par la
prire.

Enfin, l'aurore se leva, nuance de mille couleurs, et le monde
renouvel par un tranquille sommeil, recommena le cercle de ses
travaux. Mais avant le dpart des voyageurs, le plus jeune des deux
s'approche du berceau o dormoit un enfant, le saisit et l'trangle. O
comble d'horreurs!  monstrueuse ingratitude! le fils unique d'un si
gnreux hte, l'orgueil naissant de sa maison; son visage devient
noir, il palpite, pousse un soupir et meurt. Que devint notre ermite 
la vue de cet horrible assassinat? Non, l'enfer, l'enfer mme, ouvrant
devant lui ses profonds abmes, et l'enveloppant de ses flammes
dvorantes, ne l'et pas frapp de plus d'effroi.

Interdit, confondu, il veut fuir; mais ses genoux tremblans trahissent
ses dsirs. Le jeune homme le poursuit et l'atteint. La route tant
croise par plusieurs autres, un domestique toit venu leur servir de
guide. Ils arrivrent au bord d'un torrent qui traversoit le chemin;
le passage toit difficile; le domestique marche devant sur de
longues branches de chne qui tiennent lieu de pont. Le jeune homme,
qui sembloit n'pier que l'occasion d'un crime, s'approche du guide
sans dfiance, et le prcipite dans l'abme. L'infortun disparot
aussitt, remonte un instant  la surface, puis retombe pour jamais
dans le gouffre de la mort.

Le vieillard ne peut plus contenir sa fureur, il s'crie les yeux
tincelans: O monstre excrable..... Mais  peine a-t-il ouvert la
bouche, que son trange compagnon a quitt la forme humaine. Sa jeune
figure est empreinte d'une douce majest; sa robe, devenue d'une
blancheur clatante, flotte jusqu' terre; une brillante aurole
couronne sa tte; l'air est autour de lui parfum d'une odeur cleste,
et des ailes d'un clat blouissant couvrent ses paules de leurs
plumes nuances. En un mot, il a pris une forme divine, et sa dmarche
est celle d'un ange de lumire.

A la vue de ce prodige, la fureur dans le coeur de l'ermite a fait
place  l'admiration; sa langue est immobile, et son esprit est frapp
d'un profond tonnement. L'ange aimable, d'une voix semblable  une
musique ravissante, rompit le premier le silence:

Tes prires, tes hommages, ton innocente vie, sont monts sur l'aile
d'un doux souvenir devant le trne suprme. De telles perfections font
la joie de l'empire cleste; habitant de ce brillant sjour, je suis
descendu  la voix du Tout-Puissant pour calmer tes inquitudes. Cesse
de te prosterner devant moi, je ne suis que ton gal.

Apprends le secret du gouvernement du grand Etre, et que ta conscience
cesse d'tre alarme.

Le juste crateur, en formant ce monde, a voulu qu'il ft soumis aux
lois de la nature, et que ce ft en passant par les causes secondes
que tout ici-bas marcht  son but. C'est ainsi que, retir loin de
la sphre terrestre, le souverain matre exerce sa puissance. Il fait
concourir les actions de l'homme sans contrarier sa volont; il exige
surtout qu'il se confie fermement dans sa sagesse.

Rien n'est plus surprenant sans doute que le spectacle des vnemens
qui vient de frapper tes yeux. Cependant, lorsque tu seras instruit de
leurs motifs, tu reconnotras la justice du Tout-Puissant, et tu
apprendras  soumettre ta raison aux choses que tu ne peux expliquer.

Cet homme superbe entour d'un luxe pompeux, dont la vie toit trop
fastueuse pour tre innocente, qui recevoit ses convives  une table
incruste d'ivoire, et les regaloit ds le matin d'un vin exquis
ptillant dans des coupes d'or, en perdant une de ces prcieuses
coupes, a t corrig de son faste impudent; il continuera d'tre
hospitalier, mais avec plus de simplicit.

Le misrable tourment par d'ternels soupons, dont la porte
verrouille ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est  lui que
j'ai donn la coupe, afin de lui faire connotre que le ciel sait
rcompenser les mortels comptissans. A la vue de ce vase, il a
reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjure; et son ame
reconnoissante s'est ouverte  la piti. Ainsi le minerai, pntr par
l'active chaleur du charbon embras qui le presse, est bientt en
fusion, et, dgag de sa gangue, l'argent qu'elle rceloit se
prcipite dans le creuset.

Aprs de longues annes d'une conduite vertueuse, le coeur de notre
pieux ami toit  moiti dtach de son Dieu, entran par l'amour
d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquitude, et dj
il recommenoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans
quelles extravagances un pareil dlire ne l'auroit-il pas prcipit?
Dieu, pour sauver le pre, s'est empar de l'enfant. Graces  mon
adresse, tout le monde, except toi, a cru qu'il toit mort d'une
convulsion. Maintenant le pre en pleurs, humili dans la poussire,
reconnot la justice du chtiment.

Cependant c'en toit fait de la fortune de cet homme, si son perfide
domestique et remis le pied dans la maison: il devoit dans la mme
nuit enlever le trsor de son matre; et quelle perte c'et t pour
les pauvres!

Tels sont les claircissements que le ciel m'a charg de te donner.
Retourne en paix, sois rsign et n'accuse plus la Providence.

Aprs ces mots, le jeune Sraphin dploie ses ailes sonores et prend
son vol aux yeux du sage frapp d'admiration. Tel parut Elise lorsque
son matre s'leva dans les nues sur un char cleste. Ainsi  la vue
du char de feu montant dans les cieux, le prophte bloui toit
enflamm du dsir de monter  sa suite.

O seigneur! s'cria l'ermite prostern, que ta volont soit faite sur
la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait,
il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la pit et
dans la paix[17].

  [17] Cette petite production de Parnell, qui parut au
  commencement du dernier sicle, est dans l'original un
  chef-d'oeuvre de prcision et de graces. Le sujet est tir du
  vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habill  sa mode.
  Voltaire l'a enchass dans son charmant roman de Zadig; il a
  assaisonn de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la
  philosophie du pote anglois. Mais il faut convenir que cette
  justification des misres humaines ne vaut pas mieux que tous les
  systmes qu'on a imagins pour expliquer les voies de la
  Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages
  parce qu'on a abus de leurs dons, d'avares rendus gnreux parce
  qu'ils ont eu un mouvement de piti qui leur a tourn  profit.
  La mort d'un enfant tendrement chri a plus souvent inspir aux
  pres dsesprs des murmures contre la Providence que des
  sentimens de reconnoissance et d'amour. En gnral, les passions
  comme les caractres dpendent en partie de la nature du
  temprament, et ne sont susceptibles que de simples
  modifications. Mais si on ne change point les lmens, on peut du
  moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile
  cuyer qui soumet au frein un coursier indompt, tire un sage
  parti de sa fougue insense, et convertit en noble courage son
  caprice et ses emportemens.

   (_Note de l'Editeur._)


Je ne consigne ici cet crit que comme un monument du pouvoir que
possdoit le Vallon arien de s'lever  la gloire qui a immortalis
les beaux sicles d'Athnes et de Rome, et en mme tems comme une
preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspir  cette
gloire, mais d'en avoir pour jamais teint le dsir. En effet, quel
et t pour nous le fruit de cet esprit si vant sur la terre qui
consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs  amuser: tous
les membres de notre socit sans exception sont livrs  des travaux
utiles. Ils couteroient avec reconnoissance l'homme qui leur
apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les
mtiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non
pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de
population peuvent le prodiguer  leur gr; mais pour notre intrt
comme pour notre prosprit, nous devons inspecter dans chaque
individu l'emploi de son tems et de ses facults. Il faut que tout
aboutisse  l'avantage commun de la socit.

Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les
inconvniens qui toient rsults du voyage hors du Vallon, et dcider
s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultrieure avec la
terre. Ce voyage avoit procur l'introduction de la pomme de terre et
des abeilles. La premire toit une garantie infaillible contre la
disette de bl; et sous ce rapport elle toit d'un prix incalculable.
Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agrable, mais
un remde salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce
voyage avoit apport le germe, toient au moins gaux s'ils n'toient
suprieurs aux biens qu'il avoit fait connotre. Quel avantage
pouvoit compenser la petite vrole qui avoit dtruit une partie de la
population, et dont le poison maintenant incurable menaoit toute la
postrit, et ce vice moral bien plus dsastreux encore qui avoit
attaqu le gouvernement et les moeurs jusque dans leur principale
racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les
sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrs qu'elles
font chaque jour promettent des dcouvertes utiles et des secrets
prcieux pour l'humanit. Mais la corruption des moeurs qui va
toujours croissant dans une proportion suprieure  la perfection des
arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui
seroit import chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons
point du remde, puisqu'il seroit ncessairement insparable de la
maladie.

D'aprs ces considrations, le conseil a arrt que le Vallon arien
n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce
pt tre[18].

  [18] Voici une contradiction qui a d frapper tous les lecteurs
  attentifs. Il est dit ici que le conseil dcrta de ne plus avoir
  de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine
  d'annes aprs que cette dcision a t prise, M. de Montagnac
  reoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi
  qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'aprs
  y avoir t trait pendant plus d'un jour avec toutes les marques
  de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier
  l'ordre de partir.

  Frapp aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac
  de me l'expliquer. Il me rpondit premirement, que la dcision du
  conseil n'avoit jamais t publie, parce qu'on attendoit pour
  cela qu'il ft propos quelqu'autre projet d'excursion, ce qui
  n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-tre eu jamais. Il me dit
  ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple arien avec trop de
  rigueur. Ce peuple-l a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de
  peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les
  poques du pass. Il est  cet gard semblable au sauvage qui vend
  son lit aujourd'hui sans prvoir qu'il en aura besoin demain.

  M. de Montagnac s'toit conform jusqu' prsent au principe qu'il
  avoit trs-judicieusement tabli, de ne donner au public que la
  partie des Annales du Vallon arien susceptible d'un intrt
  gnral. J'ai vu avec peine qu'il y avoit drog en transcrivant
  ici, outre la liste des gouverneurs, des rdacteurs des Annales,
  des membres du conseil pendant plusieurs annes, deux aventures
  dont le sujet et le style respirent cette simplicit antique, si
  admirable quand on la rencontre dans Homre ou dans quelqu'autre
  auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule
  lorsqu'elle est applique a quelques faits rcens. Il semble voir
  alors un palais moderne bti dans le genre gothique.

  J'ai  faire  M. de Montagnac un autre reproche dans un sens
  oppos. L, il a publi ce qui devoit tre supprim; et le passage
  qui suivoit immdiatement, et qu'il toit intressant de faire
  connotre, il l'a retranch. Ce passage est relatif  la guerre de
  notre rvolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier
  vnement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru
  devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou
  disparate, et rendre la publicit  la manire singulire dont le
  peuple arien avoit envisag cette guerre rvolutionnaire. C'est
  cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosit
  des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus
  pressantes questions  M. de Montagnac. Cependant cet aronaute
  n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conois pas quelles
  ont t ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport
   ce grand vnement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit
  dans les Annales de ce peuple.

   (_Note de l'Editeur._)

       *       *       *       *       *

Une musique militaire a fait retentir l'cho de nos montagnes. Monts
sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir  cette musique,
et ces chants sembloient tre un hymne  la libert; car ce nom a t
souvent rpt, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois
mme nous avons vu l'arme entire se prosterner  genoux en
prononant le mot de _libert_. Comment des peuples esclaves depuis
tant de sicles ont-ils pu tout--coup briser leurs fers? quel ressort
assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande
rvolution est-elle le rsultat de la philosophie qui commenoit 
agiter le milieu du dix-huitime sicle? Ou est-ce la religion qui a
achev son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle toit la
plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'loge de la
fraternit retentir avec celui de la libert. Ds-lors notre
incertitude a t fixe; nous n'avons plus dout que cette belle
runion ne ft l'ouvrage de la religion rappele  sa puret
primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple
de frres.

Plusieurs bataillons ont pass successivement sous nos yeux, en
chantant galement le double triomphe de la libert et de la
fraternit. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la
libert, et leurs drapeaux toient nuancs des trois couleurs
principales; runion qui annonoit videmment celle des trois grands
ordres de l'Etat autrefois si diviss, le clerg, la noblesse et le
tiers-tat. Nous nous entretenions de ces douces ides, et nous
voyions dj les temples de Janus ferms sur toute la terre, et tous
les peuples s'embrassant  l'invitation et  l'exemple des Franois.

Mais quel horrible rveil est venu dissiper ce rve enchanteur! ds le
lendemain, ces frres si tendres, transforms en tigres froces,
toient aux prises avec des Espagnols. Aprs une lutte de courte
dure, les Franois ont t vainqueurs; les vaincus  genoux
demandoient la vie d'une voix suppliante: _Fraternit ou la mort_,
leur a-t-on rpondu avec fureur. Le signe d'acceptation toit
d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre dlai,
 la moindre hsitation, le frre chri toit gorg sans piti.

Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amiti peut
inspirer de plus tendre et la rage de plus froce? Au lieu de s'tre
amlior, l'esprit humain en France seroit-il retomb dans la
barbarie? N'est-ce pas l ce dlire qui s'toit empar de tout
l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens
s'gorgeoient entr'eux pour des querelles thologiques, tandis que les
Barbares toient  ses portes tout prts de consommer sa
ruine[19]?...

  [19] Ici se termine ce que les Annales ariennes prsentent
  d'intressant. Il parot que le peuple de ce coin des Pyrnes
  croyoit atteints de folie les rvolutionnaires de la fin du
  dix-huitime sicle. Cette opinion toit sans doute bien
  honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car
  la mchancet qui tourne au profit de son auteur peut
  s'expliquer; mais la dpravation porte  l'excs o elle parut
  alors, cette dpravation qui tendoit  tout dtruire, sans plan,
  sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un drangement
  dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.

  Il falloit une raison bien forte pour rtablir tout un grand
  peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est
  trouve, et la rparation aussi prompte qu'inespre des maux
  causs par la dmence sera dans l'histoire gnrale le prodige le
  plus clatant et le plus admirable.

  Au reste, on ne doit pas tre surpris du peu d'tendue des Annales
  du Vallon arien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations
  politiques fournit bien peu de matriaux  l'histoire. Il en est 
  cet gard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux
  et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple arien ne peut
  servir de modle  aucun autre peuple de l'Europe; ses moeurs, son
  gouvernement, sa constitution sociale sont trop diffrens de tout
  ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agrable de voir
  le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au
  courage et  l'amour de la libert.

   (_Note de l'Editeur._)


FIN.




De l'Imprimerie d'ORIZET et LE COQ, Place Saint-Michel, n 2.






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Jean-Baptiste Mosneron de Launay

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goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
