The Project Gutenberg EBook of Journal de marche du sergent Fricasse de la
127e demi-brigade : 1792-1802, by Jacques Fricasse

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Title: Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802
       avec les uniformes des armes de Sambre-et-Meuse et
       Rhin-en_Moselle. Fac-simils dessins par P. Sellier d'aprs
       les gravures al

Author: Jacques Fricasse

Editor: Lordan Larchey

Release Date: April 14, 2010 [EBook #31988]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE DE LA 127e DEMI-BRIGADE

1792-1802

Avec les uniformes des armes de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle,
fac-simils dessins par P. Sellier d'aprs les gravures allemandes du
temps.

PUBLI POUR LA PREMIRE FOIS PAR LORDAN LARCHEY D'APRS LE MANUSCRIT
ORIGINAL

PARIS

AUX FRAIS DE L'DITEUR

1882




Authenticit de ce Journal. Ses enseignements et sa valeur morale.--Les
armes de la Rpublique glorifies par un Marchal du premier
Empire.--Pourquoi nous devons souhaiter la renaissance de leur esprit
militaire.


Fricasse!

Comique est le nom, mais srieuse est l'oeuvre, car elle se recommande
par une sincrit rare. Et la sincrit est beaucoup  cette poque
tourmente de la premire Rpublique o chaque crivain se passionne en
prenant parti pour ou contre l're nouvelle. loge enthousiaste ou
rquisitoire indigne, il n'y a gure de milieu.

Le document, publi ici pour la premire fois, prsente du moins le
mrite de ne connatre d'autre guerre que celle de l'extrieur, d'autres
ennemis que ceux de la patrie. Il est authentique, et je tiens  la
disposition des curieux son manuscrit original, qui est du temps, et qui
me fut libralement donn par mon ami Jules de Forge de Vesoul. C'est
bien un journal de marche; chaque tape s'y trouve note  son jour,
chaque fait de guerre parat  son heure.

En un temps o l'avancement tait si rapide, il ne fut pas de plus
humble carrire que celle de notre hros, et c'est prcisment ce qui
m'a intress dans une oeuvre que ne recommande, il faut le dire, aucune
sduction littraire; elle est simple comme le carnet d'un soldat
citoyen qui remplit son devoir compltement et modestement. De 1792 
1802, il fait campagne chaque anne: avec l'arme de Sambre-et-Meuse, il
protge nos places du Nord et fait son entre  Bruxelles; avec l'arme
de Rhin-et-Moselle, il pousse jusqu' Munich et accomplit cette retraite
devenue fameuse sous le nom de _retraite de Moreau_; avec l'arme
d'Italie, il rsiste dans Gnes jusqu' la dernire extrmit. Reste le
neuvime d'une compagnie de cent dix hommes dtruite par la guerre,
rduit par une blessure  regagner son village, il n'a ni un mot de
plainte, ni un mouvement d'humeur ou d'ambition due. Il reste fier
d'avoir servi son pays avec honneur et avec probit. J'insiste sur ce
dernier mot, parce que plusieurs pages de son journal tmoignent des
plus nobles sentiments[1]. La partie descriptive n'en est pas bien
riche, les dveloppements et les rflexions ne sont jamais pousss loin,
mais si l'esprit de l'auteur est born, son me apparat grande et
gnreuse, on sent qu'il est honnte homme et bon Franais. On oublie la
scheresse et la monotonie mme du rcit, parce qu'il vous fait srement
connatre l'esprit du soldat et aussi les cruelles ncessits de la
guerre.

Il est bon de savoir  quel prix on achte une victoire.

Certes, c'est dj beaucoup que le courage de faire le coup de feu ou de
se lancer sur l'ennemi baonnette en avant. Mais que de soldats tombs
sur la route avant de voir luire un jour de bataille! Combien de
victimes obscures sont dvoues aux marches sans fin, aux misres du
bivouac, aux privations des siges, aux souffrances d'une campagne
d'hiver o la maladie et la faim n'ont pas peur de votre fusil.

On ne saurait se faire ide de cela en voyant dfiler un rgiment ni en
lisant un rapport officiel.

D'autres enseignements ressortent de notre journal. Il s'en dgage au
plus haut degr l'expression de cette foi rpublicaine qui n'est pas
encore admise sans rserve. Pour les besoins de certaines causes, on a
contradictoirement exalt et raval les volontaires de notre premire
Rpublique. On verra que leur force morale fut  la hauteur de leurs
souffrances, sinon de leur discipline. C'est dj un point important
acquis au dbat qui n'est pas encore termin, mais qui, pour l'honneur
de nos armes, ne perd point  tre approfondi. Je le constate sans
esprit d'exclusion, car je suis de ceux qui ne voient ni tout en rose,
ni tout en noir. Il semble que plus on creuse le pass, moins on devient
absolu. En histoire, le bon et le mauvais restent aussi insparables,
dans les faits, que l'ombre et la lumire dans un paysage. On remarque
seulement  certaines heures plus de lumire ou plus d'ombre, et c'est
dans la mise en valeur de cette ingalit que se trouve la vrit du
tableau.

Si nos volontaires de 1792 n'ont pas t aguerris du premier coup, ils
ont donc montr vraiment l'esprit national, c'est--dire la volont de
faire respecter la France au pril de leurs vies, ce qui est la premire
qualit d'un soldat. Chez le ntre, on constate aussi, et non sans une
certaine surprise, que l'amour sincre de la Rpublique est empreint
d'un sentiment religieux particulier et dont l'expression se trouve
traduite au long dans une prire crite  la fin de son oeuvre. Elle a
t recueillie avec d'autant plus de soin que c'est un document unique
en son genre. Je l'avais cru d'abord copie sur quelque texte de
l'glise constitutionnelle, mais ses incorrections mmes annoncent une
oeuvre originale; elle surprend moins lorsqu'on se reporte  la jeunesse
de l'auteur qui s'est passe dans le jardin d'un couvent.

       *       *       *       *       *

Le _Journal de Fricasse_ a t publi avec tout le respect possible.
J'ai retranch les rptitions et les mots inutiles, orthographiant 
l'occasion, mais sans me permettre d'ajouter quoi que ce soit[2]. Pour
mieux clairer le texte, j'ai donn une suite de dessins d'uniformes
rigoureusement exacts; ils sont placs  la fin de ce petit volume avec
les claircissements ncessaires. Au point de vue militaire, je n'avais
pas  me proccuper de la discussion de faits, mais ce que j'ai lu des
relations du temps m'a prouv que l'auteur disait vrai sur la date et la
nature des mouvements dont la porte lui chappe ncessairement. On sait
que, except au grand tat-major, c'est  l'arme qu'on est le moins
renseign sur la marche gnrale des oprations.

Toutes prcises que paraissent les donnes de notre sergent, un contrle
tait cependant ncessaire; il nous a t fourni surtout par les
_mmoires_ d'un marchal d'Empire qui ne saurait tre suspect. Soult fut
officier dans la mme division que Fricasse; il appuie les dtails
donns ici par ses propres affirmations, que nous avons frquemment
reproduites.  ce propos, on doit rendre hommage  la franchise avec
laquelle le duc de Dalmatie paye son tribut d'admiration aux armes
rpublicaines; il s'honore d'avoir partag leur pauvret, leur fiert,
leur ardeur patriotique. Il dclare que le sort de la Pologne tait
rserv  la France rpublicaine si les engagements pris  Pilnitz
avaient pu se raliser.

Mais les soldats franais, dit-il, ne comptaient pas le nombre de leurs
ennemis; ils avaient foi en leur propre valeur. Malgr les revers qu'ils
prouvrent au commencement, les privations qu'ils eurent  supporter,
le frquent remplacement de leurs gnraux, la profonde impression que
devaient produire sur eux les cris des factions et les dchirements de
l'intrieur, toujours au-dessus de leur fortune et de leur situation,
ils ne virent que des devoirs  remplir; et, en attirant sur eux les
dangers, ils dtournrent les regards du monde des scnes de dsolation
qui couvraient la surface de la France.

Puis, parlant de la fortune contraire au dbut de nos armes, Soult
ajoute: Les Franais payrent leurs essais par des dfaites et subirent
les effets invitables de l'inexprience de leurs gnraux, de
l'indiscipline des troupes, des vices de leur organisation, de
l'imprvoyance ou de la cupidit de l'administration, et de l'influence
souvent malheureuse des reprsentants sur les armes. Ce fut un temps
d'preuves difficile  passer, mais quand l'arme en sortit, elle s'y
tait retrempe: les nouveaux chefs qui taient destins  fixer la
victoire, sentaient sous le coup de ces revers leur intelligence se
dvelopper, mditaient sur les fautes qu'ils voyaient commettre et se
formaient au milieu des rangs.

 propos des remaniements que subit en 1794 la constitution de l'arme,
le marchal Soult entre dans des dtails non moins attachants sur
l'esprit de nos troupes d'alors; ils ne sauraient perdre  tre mdits
de nouveau et peuvent en tout temps fournir un bel exemple.

Les officiers donnaient l'exemple du dvouement. Le sac sur le dos,
privs de solde, (car ce fut plus tard seulement, et lorsque les
assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reurent en argent,
ainsi que les gnraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux
distributions comme les soldats et recevaient des magasins les effets
d'habillement qui leur taient indispensables. On leur donnait un bon
pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne
songeait  se plaindre de cette dtresse, ni  dtourner ses regards du
service qui tait la seule tude et l'unique sujet d'mulation. Dans
tous les rangs, on montrait le mme zle, le mme empressement  aller
au del du devoir: si l'un se distinguait, l'autre cherchait  le
surpasser par son courage, ses talents; c'tait le seul moyen de
parvenir; la mdiocrit ne trouvait point  se faire recommander. Dans
les tats-majors, c'taient des travaux incessants embrassant toutes les
branches du service, et encore ils ne suffisaient pas; on voulait
prendre part  tout ce qui se faisait. Je puis le dire, c'est l'poque
de ma carrire o j'ai le plus travaill et o les chefs m'ont paru le
plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mrit d'tre pris
pour modle, beaucoup d'officiers gnraux, qui plus tard ont pu les
surpasser, sont sortis de leur cole. Dans les rangs des soldats,
c'tait le mme dvouement, la mme abngation. Les conqurants de la
Hollande traversaient, par dix-sept degrs de froid, les fleuves et les
bras de mer gels, et ils taient presque nus: cependant ils se
trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant
les yeux toutes les sductions, mais la discipline ne souffrait pas la
plus lgre atteinte. Jamais les armes n'ont t plus obissantes, ni
animes de plus d'ardeur: c'est l'poque des guerres o il y a eu le
plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser
avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'crier:
Aprs la victoire on nous les donnera!

Le journal de notre sergent porte bien l'empreinte de l'lan auquel un
marchal d'Empire a voulu rendre hommage. Rien qu' ce titre, il mrite
la confiance du lecteur qui cherche la vrit dans les faits;
l'incorrection de leur expos n'enlve rien  la grandeur du sentiment
qui les domine. Puisse-t-il faire condamner par nos contemporains cet
amour du bien-tre  tout prix qui menace de fausser notre jugement des
devoirs militaires! Qu'une guerre survienne, ce n'est qu'un concert de
cris et de lamentations dans certains journaux, si les vivres n'arrivent
pas  l'heure dite et si les malades manquent des premiers soins.
Malheur trs grand, sans doute, mais invitable en campagne. Cependant
c'est  qui les analysera de la faon la plus navrante pour donner de la
couardise  toute une nation. J'ai lu en 1874 certains articles
d'ambulanciers que je pourrais citer comme des modles de ce genre
anti-national au premier chef. En temps de paix, il se manifeste sous
une autre forme. Des mres de volontaires crivent aux journaux pour se
plaindre des corves imposes  leurs fils; certains volontaires
eux-mmes croient tre des hros d'abngation en livrant  la publicit
le rcit de leurs infortunes de caserne. Pendant l'automne de 1881, un
journal n'a-t-il pas pouss la sensibilit jusqu' s'attendrir sur la
marche d'un rgiment qui avait fait, _sous la pluie_, l'tape de Lagny 
Courbevoie!--De tels articles sont  lire dans les runions publiques o
la dsertion du drapeau est proclame un devoir social. Dans une classe
plus releve, je pourrais citer plus d'un cas de dsertion  l'tranger
qui n'a pas t fltri comme il aurait d l'tre. En plein salon,
n'ai-je pas entendu un crivain de talent dclarer que le mtier des
armes tait abject, et que les Franais feraient bien mieux de prendre 
leur solde une arme d'Allemands, que de se faire tuer btement par eux!

Simple paradoxe, me dira-t-on. Mais il est des paradoxes aussi
humiliants que des aveux. On a ridiculis dans le _chauvinisme_
l'exagration enfantine du patriotisme; craignons le ridicule contraire
qui serait infiniment plus dangereux.

Il est temps de mettre son orgueil  savoir souffrir.  ce prix seul,
nous pouvons redevenir aussi forts que nos anciens.




JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE


RECUEIL DES CAMPAGNES QUE J'AI FAITES AU SERVICE DE MA PATRIE.

RPUBLIQUE FRANAISE UNE ET INDIVISIBLE


Je suis n le 13 du mois de fvrier 1773, dans le village nomm
Autreville,  deux lieues de Chaumont en Bassigny, chef-lieu du
dpartement de la Haute-Marne. Je suis fils lgitime de Nicolas
Fricasse, jardinier, et d'Anne Corniot, de la dite paroisse.  peine
tais-je au monde, mes parents ont t appels pour tre jardiniers chez
le seigneur de Juzennecourt. C'est dans cet endroit que j'ai t lev
et que mes parents m'ont appris  connatre ce que devait savoir un
honnte homme.

Puis, mon pre fut cultiver les jardins des Bernardins de Clairvaux. Ce
changement a fait beaucoup pour mon apprentissage. Mon pre tait un des
matres, et avait sous sa conduite quatre garons. Aprs trois ans, il
est retourn reprendre son mnage, et on m'a confi le mme emploi
qu'avait mon pre. Je n'oublierai jamais un moine nomm Le Boulanger; il
tait archiviste et sacristain en chef. Ce digne homme n'a cess de me
procurer l'occasion de m'instruire, mais l'ide n'y tait pas, et je
n'ai pas su en profiter. Il me disait souvent: Vois un peu, tu sais
dj lire et crire. Eh bien! je veux t'apprendre la gographie: elle
est bien utile  une personne qui veut faire quelque voyage. Dans ce
temps, je ne croyais jamais le quitter et je pensais que son grand
savoir me servirait sans apprendre. Ah! que j'ai bien connu mes fausses
ides dans la suite!

Dans ces annes, les tats gnraux se sont assembls, et on a parl de
la suppression des couvents. Ceci a chang bien des ides, surtout dans
le couvent o j'tais, qui tait de quatre-vingt-dix religieux. Les
voil donc obligs de quitter, et moi aussi. Je suis entr jardinier
chez le marquis de Messey, seigneur de Beaux-le-Chtel. Ce seigneur m'a
donn beaucoup de louanges; s'il tait content, je ne l'tais pas, car
la terre de son jardin tait trop aride, et j'avais grand'peine  la
cultiver.

Comme il tait premier capitaine d'un rgiment de cavalerie franaise
nomm Royal-tranger, en garnison  Dle en Franche-Comt, il part pour
rejoindre son rgiment avec toute sa famille, et nous laisse dans la
maison avec un cocher et une servante. J'en reus une lettre dans
laquelle il me marquait d'avoir soin de son jardin et de ses arbres, et
qu' son retour il me rcompenserait. Prsent ou absent, cela ne
m'empchait pas de faire mon service. Aprs, j'ai t une infinit de
temps sans recevoir de ses lettres; j'avais beau en attendre, car le
marquis avait migr avec toute sa maison qu'il avait  Dle. Me voil
donc rsolu de le quitter. On a vendu tous les biens aussitt aprs mon
dpart.

Sortant de cette maison, je savais dj o tait ma place: j'avais t
prvenu d'avance par le matre et la matresse. Ces aimables gens
taient venus voir le jardin, mais je n'avais pu leur promettre que pour
la fin de la campagne. Me voil entr au service du citoyen Quilliard,
de Ville-sur-Laujeon (avant la Rvolution, Chteau-Villain)[3]. C'tait
des gens vertueux, des coeurs remplis d'humanit; leur bon caractre
tait peint sur leur visage. Tout cela me faisait croire que je ne
pouvais passer que des jours heureux au service de ces gnreux
citoyens. Aprs l'ouvrage du jardin, venaient les parties de chasse que
le matre de la maison faisait presque tous les jours avec plusieurs
bourgeois de la ville; c'tait le plus souvent pourchasser les grandes
btes, cerfs, chevreuils et sangliers, dans les forts immenses que le
duc de Penthivre avait dans les environs.

Je me voyais chri de mes matres, mais aussi je faisais en sorte de
l'tre toujours et de mriter leur confiance, lorsqu'il a t requis un
bataillon dans le dpartement. En ce temps le citoyen Quilliard
commandait la garde nationale du canton; il donne ordre que toutes les
communes se rassemblent au chef-lieu le 24 aot 1792. Le 24 au matin, il
nous dit:

Vous savez sans doute la besogne que j'ai  remplir: il nous faut
plusieurs volontaires, ceux qui veulent quitter mon service sont libres.
Si toutefois il ne se trouvait pas assez de volontaires, tous les pres
de famille et les garons seront obligs de tirer au sort. Si ce n'est
pas votre dessein de partir, h bien! mes amis, je ferai tout ce qui
dpendra de moi pour vous rendre service en en faisant partir d'autres 
votre place.

Nous voil donc  la ville o tous les villages du canton taient
rassembls. En premier lieu, il ne se trouvait gure de volontaires; il
tait une heure de l'aprs-midi que plusieurs compagnies de garde
nationale, composes de cent soixante hommes, n'avaient pas encore
fourni l'homme qu'il leur fallait[4]. Dans le nombre, se trouvait la
mienne, et je me trouvais rempli d'un dsir depuis longtemps. Combien de
fois j'avais entendu, par les papiers[5], la nouvelle que notre arme
franaise avait t repousse et battue partout! je brlais d'impatience
de voir par moi-mme des choses qu'il m'tait impossible de croire. Vous
direz que c'tait l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me
disais souvent en moi-mme: Est-il donc possible que je n'entende dire
que des malheurs?... Oui! il me semblait que, si j'avais t prsent, le
mal n'aurait pas t si grand. Je ne me serais pas dit meilleur soldat
que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais que,
avec du courage, on vient  bout de bien des choses.

En ce moment, pour remplir mon devoir, je me suis prsent  la tte de
la compagnie; je leur ai demand s'ils me trouvaient bon pour entrer
dans ce bataillon. Les cris de toutes parts se sont fait entendre: Oui!
nous n'en pouvons pas trouver un meilleur que vous!

Me voil donc enregistr par le capitaine et le juge de paix, sans avoir
prvenu mon matre de mon sentiment, dans le moment qu'il s'offrait  me
rendre service. Je conviens que ce n'tait pas bien fait de ma part,
mais j'tais timide. La timidit et la jeunesse empchent quelquefois de
dire sa faon de penser.

C'est huit jours aprs, le 24 aot, que j'ai quitt la maison; j'ai t
dire adieu  mon pre et  ma mre. Ceci m'a bien attendri de voir
verser des pleurs  toute la famille sur mon loignement sans leur aveu.
Depuis ce moment, je voyage. Le lecteur pensera si j'ai bien ou mal
fait.

Mon bataillon tait requis par le gnral Biron; son titre tait
_Premier bataillon de grenadiers et chasseurs de la Haute-Marne_.

L'ordre du dpart est enfin arriv; le 2 septembre, je me suis rendu 
Chaumont, chef-lieu du dpartement. Nous y avons nomm des officiers
provisoires qui nous ont montr les premiers principes de l'cole du
soldat sans armes. Les noms de ces officiers taient: Ruel, capitaine,
Barthlemy, lieutenant; Lemoine, sergent major; tous trois habitants de
la ville. L'ordre de former le bataillon venu, nous sommes partis le 5
octobre pour Saint-Dizier. En y allant, nous avons log  Joinville;
l'tape nous tait fournie ainsi que le logement.

 Saint-Dizier, on nous a fait prendre des cantonnements dans les
environs, en attendant l'organisation. Je me suis trouv dans la partie
envoye  Louvemont; dans ces cantonnements, nos officiers de route nous
ont montr le maniement des armes.

Parti de Louvemont le 2 novembre, pour retourner  Saint-Dizier, pour
notre organisation. C'est dans ce moment que mes compagnons m'ont honor
du grade de caporal dans la sixime compagnie; j'avais pour capitaine
Lemoine; pour lieutenant, Mongis; pour sous-lieutenant, Thibault.

Aprs que le bataillon a t organis, on nous a fait cantonner de
rechef; mais nos nouveaux cantonnements taient  trois ou quatre lieues
plus loin de Saint-Dizier o notre tat-major est toujours rest. Deux
villages taient destins  notre compagnie: Chamouilley, o le
capitaine est rest avec la premire section, et Bienville o j'tais
avec les lieutenants: ces villages sont situs sur la Marne. Nous ne
touchions aucun vivre; on donnait  un caporal vingt-trois sols huit
deniers en papier par jour (pendant quelque temps, c'tait six sols
trois deniers en argent, et dix-huit sols en papier); un soldat avait
quinze sols trois deniers par jour, tout compris. Avec ce prt, nous
tions obligs d'acheter tout ce qui nous tait ncessaire. Les vivres
n'taient pas chers dans ce moment-l; nous pouvions vivre
raisonnablement.

Nous sommes sortis le 21 janvier de ces cantonnements pour rejoindre la
premire section, et pour nous disposer  clbrer la bndiction de
notre drapeau,  Saint-Dizier.

Un jour aprs notre arrive (le 24), on a donc assembl le bataillon et
on nous a conduits  l'glise paroissiale de l'endroit. La bndiction a
t faite par notre aumnier: aprs, on a fait faire le serment de
fidlit  tout le bataillon devant le drapeau. Le drapeau avait pour
emblme une pe surmonte d'un bonnet de libert, et pour devise: _Huit
cents ttes dans un bonnet_.

Dans ce mme moment, on a distribu  chaque compagnie un fanion sur
lequel tait son numro. Comme tout le bataillon ne pouvait rester  la
ville, car c'tait un lieu de passage, on nous a envoys reprendre nos
cantonnements. La seconde section, dont je faisais partie, avait eu des
difficults avec des laboureurs de l'endroit qui ne voulaient pas nous
vendre du bled pour du papier. Pour viter tout diffrend, on nous a
donn un autre village appel Narcy,  une demi-lieue de la Marne. Nous
avons achev d'y passer l'hiver.

Notre tat major a chang pour aller dans une autre ville nomme Vassy.
Dans ce moment, nous avons chang de cantonnement. C'tait le 15 mars;
nous tions dans les environs de la ville, nous avions pour la compagnie
deux villages qui se nommaient Brousseval et Domblain, o nous avons
reu notre habillement complet. Notre chef de bataillon, nomm Depre,
faisait souvent rassembler les compagnies pour faire la manoeuvre. Comme
nous tions au printemps, plusieurs fois il nous faisait lever ds la
petite pointe du jour, prendre les armes et mettre le sac au dos; il
nous menait  deux ou trois lieues  la promenade militaire. Tout cela
se faisait en attendant l'heure du dpart.

Je ne ferai point de grandes observations sur les pays o nous avons
rest. C'est un pays o le monde est trs affable; il produit du pain,
du vin et une infinit d'autres denres; chaque particulier y vit
content de son labeur. Nous avons quitt ces contres pour aller  Metz,
le 12 avril, par Bar-sur-Ornain, Saint Mihiel, Pont--Mousson.

Metz est une ville de guerre trs fortifie, et, dans ce temps-l, on
augmentait encore ses fortifications. Nous avons fait le service de
cette place pendant trois mois et demi, et log au quartier Chambire
avec le rgiment de Sude. Nous avons t exercs  faire les diffrents
feux.

Nous sommes partis, le 17 aot, de Metz pour Maubeuge o tait une
partie de l'arme du Nord.

Avant de passer plus loin, je dirai que j'ai fait  Metz une maladie qui
m'a port  deux doigts de la mort. J'attribuais la cause de cette
maladie  l'air de la ville[6], car j'avais toujours joui du bon air de
la campagne. Peut-tre aussi la distance de soixante lieues du pays m'a
donn ces six semaines d'hpital.

Nous en reviendrons  notre arme du Nord. Nous y voil arrivs; c'est
dans peu qu'il nous faudra mesurer pour la premire fois nos armes avec
celles de notre ennemi.

Nous n'avons pu loger au camp, car les tentes taient toutes remplies;
nous avons t obligs de rtrograder jusqu'au village de Beaufort,
entre Avesnes et Maubeuge (c'tait le 31 aot). L, nous avons trouv le
rgiment de Beaujolais.

Depuis, ce n'a t que bivouacs et contremarches nuit et jour, car nous
avions affaire  un ennemi dont nous n'tions pas les matres, et nous
n'tions que trs peu de monde.

7 _septembre_.--Partis de Beaufort pour Tnires prs de la Sambre, o
l'ennemi venait piller tous les jours. Nous nous sommes opposs  leur
dessein. De l, nous avons t  Avesnes.

Aprs un repos de quatre heures, on a battu la gnrale. Nous sommes
partis pour Marbaix, sur la route de Landrecies, o nous avons bivouaqu
pendant quarante-huit heures, suivant le mouvement de l'ennemi.

12 _septembre_.-- cinq heures du matin, nous sommes arrivs derrire
Landrecies. La tte de colonne a commenc l'attaque derrire la ville,
sur la route du Quesnoy. Feu vif de notre part, mais l'ennemi a trs
bien rpondu dans la fort de Mormal o il tait retranch. Cependant
leurs premiers retranchements ont t enlevs, mais les abattis de gros
arbres nous ont empchs d'aller plus avant. Notre bataillon est entr
dans la fort  huit heures du matin.  sept heures du soir, la colonne
s'est retire. On a perdu du monde dans les deux partis. L'arme de
sige de l'ennemi venait donner du secours  l'arme d'observation.
C'est ce qui a fait que nous nous sommes retirs sur les glacis de
Landrecies, sans quoi ils nous auraient bloqus dans la fort[7]. Pour
notre premire bataille, le succs n'a pas t bien grand.

Repos de trois heures sur les glacis de Landrecies; on nous a donn
quelques petits rafrachissements. La colonne s'est remise en route;
chaque corps a t reprendre ses positions du 7 septembre.--Quinze
heures de marche.

Notre colonne, de douze mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie,
avait voulu dbloquer le Quesnoy et lui faire passer des vivres. Il
tait trop tard: lorsqu'elle est arrive pour attaquer l'arme
d'observation de l'ennemi, la ville s'est rendue; son dernier coup de
canon tait tir avant le commencement de notre attaque.

Revenus  Beaufort, le bivouac a commenc  une heure du matin,  une
demi-lieue en avant du village, derrire le rgiment de Beaujolais qui
tait camp sur une hauteur,  un quart de lieue de la Sambre. On
attendait de jour en jour le blocus de Maubeuge.

29 _septembre_.--Nous tions  bivouaquer comme de coutume, lorsqu'un
dserteur autrichien est venu au camp de Saint-Remi-malbti; il a dit
que l'ordre tait donn dans leur rgiment de se tenir prt  passer la
Sambre pour les quatre heures du matin. Le rgiment de Beauce, n 68,
tait  ce camp; il a redoubl son service et s'est mis sur ses gardes.
Il faisait un brouillard trs obscur: aussi l'ennemi en a bien profit
pour jeter ses pontons pendant la nuit, et,  quatre heures prcises,
ont pass trente mille hommes bien assurs de la victoire[8]. Les
troupes campes sur les hauteurs prs la Sambre ont fait vigoureuse
rsistance, mais n'ont pu tenir contre une colonne si nombreuse, et ont
t obliges de se replier sur nous, qui tions en seconde ligne. Nous
n'avons pu arrter la marche des Autrichiens qui nous attaquaient de
tous les cts.

Retraite sur la ville de Maubeuge. Malgr notre vigoureuse rsistance,
nous n'avons pas tard  tre bloqus par leur nombreuse cavalerie qui
cherchait  s'emparer des villages et des bois o nous devions passer.
Comme nos tirailleurs ne leur donnaient pas assez d'occupation et ne
nous laissaient pas le temps de dfiler, nous avons t obligs de nous
mettre en bataille en avant de la fort de Beaufort.  l'approche de
l'ennemi, nous avons fait le feu de file pendant trois quarts d'heure.
Son artillerie nous a forcs une seconde fois  la retraite, aprs avoir
perdu un canon et plusieurs canonniers tus et blesss. Vingt hommes de
notre bataillon mis hors de combat. Notre route tait coupe; il ne
restait plus pour notre retraite qu' nous enfoncer dans le bois et
sortir comme l'on pourrait.

Nous voil donc en marche. Aprs avoir fait une demi-lieue dans cette
fort, tant prts de sortir, un rgiment ennemi qui se drobait  notre
vue nous force de chercher un autre passage. Sur une autre lisire du
bois, l'ennemi nous cerne de mme. Ma foi! il n'y avait plus  balancer.
Rester prisonnier ne nous accommodait pas; nous avons pass au travers
de l'ennemi qui n'a cess de faire une fusillade continuelle.

De cette fort, nous avons rejoint la colonne qui se rassemblait dans la
plaine, du ct de la route de Frieville. On voulait encore leur faire
rsistance, mais en vain. Il a fallu se mettre  l'abri dans le camp et
disposer l'artillerie des redoutes  dfendre les approches. L'ennemi
s'est empar des villages aux environs de la ville et a pill nos effets
qui y taient rests.

Trente hommes de notre bataillon, rests dans la fort de Beaufort sans
avoir pu percer pour nous rejoindre, avaient t obligs de se renfoncer
dans le bois. Chemin faisant, ils ont fait prisonnier une sentinelle
autrichienne. Ce soldat, trs content d'tre prisonnier, a aid nos
hommes  sortir du bois et les a conduits dans un endroit, qui tait le
moins gard, o ils ont pu passer entre les postes  la faveur d'une
nuit obscure (30 septembre). Ils ont t faire le service  Avesnes, et
nous ont rejoints aprs le dblocus de Maubeuge.

La mme nuit, vers les dix heures du soir, notre bataillon a pris la
garde de la _redoute du Loup_ pour vingt-quatre heures. Aprs avoir t
relevs, nous avons t prendre position  la gauche du camp retranch
de Falise; c'tait le nom du camp de Maubeuge.

Nous attendions de jour en jour le sige, mais en vain. Il a t
rapport par plusieurs personnes que l'intention du gnral Cobourg
n'tait pas d'assiger la ville, mais de la faire rendre par famine, car
elle n'tait pourvue d'aucuns vivres. On comptait vingt mille hommes en
tat de porter les armes, tant dans le camp que dans la ville; au moment
du blocus, on a fait le serment de mourir les armes  la main plutt que
de se rendre aux ordres d'un tyran.

6 _octobre_.--Sortie de six mille hommes, mais sans succs. Ils se sont
prsents le triple et le double de ce que nous tions. On ne s'en est
tir qu'avec une grande perte.

7.--Mme insuccs. Nous sommes investis de toutes parts sans pouvoir
nous donner de l'largissement.

Le 5 octobre,  la redoute de gauche, entre le bois du Tilleul et nos
avant postes, une sentinelle franaise et une sentinelle hollandaise
taient  soixante pas l'une de l'autre, ce qui leur donnait facilit de
converser. Quatre soldats de mon poste se sont avancs; les Hollandais,
qui taient dans le bois du Tilleul, ont t ports par la curiosit 
se mler de la conversation. Cependant, un Franais reconnat, parmi les
Hollandais, son frre, qui tait le plus empress  demander comment
nous tions, ce que nous pensions, et si les vivres ne nous manquaient
pas.

_Rponse_: Il ne manque rien aux rpublicains.

Par drision, ils rpliquaient que nous mangions dj nos chevaux, et
que, avec notre papier, nos assignats, il fallait mourir de faim. Ils
ajoutaient qu'ils nous tenaient dans leurs filets, qu'ils nous feraient
danser une dernire fois _la carmagnole_. Celui-l disait que, quoique
Franais, il prendrait plaisir  nous voir arracher la langue.

Un volontaire lui dit: Camarade, vous ne paraissez pas Hollandais, et
sans doute il n'y a pas longtemps que vous tes sorti de France. Vous
paraissez bien sanguinaire pour une patrie qui renferme vos parents,
mais que vous ne devez pas esprer revoir, car la loi prononant votre
arrt de mort ferait tomber votre tte. Voil ce qui est rserv aux
coquins de votre espce.

Son frre, qui l'avait reconnu, interrompit la conversation en disant:
Laissez-moi voir ce coquin! C'tait autrefois mon frre.

L'autre dit: Si j'ai t ton frre, je le suis encore.

Le volontaire dit que non, qu'il s'en tait rendu indigne. Tu sais,
malheureux, ajouta-t-il, que je suis parti volontairement. Qu'il te
souvienne de la promesse faite! Tu me promis d'avoir soin de notre mre,
mais tu as fauss ton serment, tu l'as laisse sans subsistance et dans
le chagrin; tu es indigne de vivre, tu n'es pas un humain, mais un vrai
barbare.

(Il faut remarquer que ce soldat gnreux faisait part  sa mre de la
moiti de sa paye.)

Les Hollandais, qui entendaient un peu le franais, ne manqurent pas de
le blmer, et le lche se retira. Son frre arme son fusil, tire et
l'attrape  la cuisse. Il se relve et s'enfonce dans le bois.

Un dragon autrichien, du rgiment de Cobourg, chargeait un des ntres,
du 12e dragons. Aprs avoir tir chacun leur coup de pistolet, ils
s'approchent pour se sabrer. Quelle surprise! Ils se reconnaissent pour
frres; depuis quinze ans ils ne s'taient vus.  l'instant, leurs
sabres tombent, ils sautent de cheval et se jettent au cou l'un de
l'autre, sans pouvoir dire un seul mot. Un instant aprs, ils juraient
de ne plus se sparer et de vivre sous le mme tendard. Notre dragon
fut trouver le gnral Jourdan pour le prier de ne point regarder son
frre comme dserteur ni comme prisonnier, et le gnral consentit 
incorporer cet homme dans le rgiment.

Heureuse poque du 18 octobre! C'est  une colonne de quatre-vingt mille
hommes[9], commande en chef par le gnral Jourdan, que nous devons
notre libert. Ils se sont battus, pendant deux jours, avec intrpidit.
Ce combat s'engageait par une quantit de tirailleurs avec l'artillerie;
la cavalerie et le reste de l'infanterie soutenaient ensuite. Le
troisime jour, le brouillard tait moins obscur; la lumire a donn de
la force  nos armes, et, malgr leurs fortes redoutes, notre arme les
a mis en droute.

Ces quatre-vingt mille hommes venaient de la Vende, taient commands
par un rpublicain; mais aussi la troupe l'a second. Ils ont fait
repasser la Sambre  l'arme autrichienne qui a profit de la nuit pour
disparatre, en laissant une quantit d'outils servant au travail de
leurs redoutes.

Je rapporterai ici ce que nous disaient les soldats autrichiens: Eh!
petits _carmagnoles_[10], vous ne sortirez pas d'ici que vous ne soyez
en notre pouvoir. Notre gnral a dit que si votre bonnet rouge tait de
force  faire partir l'aigle imprial, et  faire lever le sige, il
adopterait votre constitution et serait du parti des rpublicains[11].

Il ne l'a pas adopt, mais il a eu la _chasse_ rpublicaine.

18 _octobre_.--Sortis de notre camp  la dcouverte, nous nous sommes
rendus  Hautmont, village  gauche de Maubeuge, tout en dsastre. On
tait aprs la moisson; l'ennemi s'est servi des grains pour faire des
baraques et donner  manger aux chevaux. C'tait la plus grande
dsolation. Les habitations des cultivateurs dvastes et mme en grande
partie brles. Voyez un peu ce qu'est la guerre. Malheur au pays o
elle est pose! Les habitants n'y peuvent qu'tre malheureux.

Quoique nous n'ayons pas t longtemps bloqus, je dirai que nous
sentions dj notre misre, les vivres nous taient retranchs
(rationns); la rivire passait au bas de notre camp, mais l'ennemi nous
avait coup l'eau; nous tions obligs de la prendre dans les fosss des
retranchements o on allait faire les ncessits. La pluie, qui tombait
continuellement faisait de tout cela un mlange. Aussi plusieurs de nous
y avaient gagn le flux de sang.

Revenons  nos contremarches: l'ennemi a t repouss, mais il faut
garder ses passages.

29 _octobre_.--Partis de Hautmont pour aller  la droite de Maubeuge,
dans un village appel Marpent, sur le bord de la Sambre, o de temps en
temps on se souhaitait le bonjour  coups de fusil avec les postes
autrichiens.

14 _novembre_.--Partis de Marpent pour aller au camp de Saint-Remy, sur
les hauteurs, jusqu'au 29. Ce dernier jour, nous sommes alls 
Colleret.


Anne 1794

Nous avons quitt Colleret pour Damousies le 12 janvier 1794, deuxime
anne de la Rpublique. Tous ces villages taient en premire ligne,
prs des avant-postes ennemis; car les impriaux avaient un passage sur
la Sambre, prs de Beaumont de sorte que nous tions obligs de nous
garder partout. On allait fourrager pour la cavalerie sur leurs
frontires, car les fourrages n'taient pas bien abondants dans des pays
o la troupe est toujours campe.

De Damousies, nous sommes venus, le 19 janvier, au village d'Aibes,
toujours en premire ligne o le bivouac tait continuel. L, je suis
pass sergent, par anciennet de grade, le 26 pluvise.

Nous avons reu dans ce temps des recrues de la rquisition, et les
compagnies ont t au grand complet.  peine avait-on le temps de
montrer les premiers principes d'exercice  tous ces hommes qu'il
fallait aller se battre; aussi, la rigueur de l'hiver nous a caus bien
des maux. Dans ces temps l, il n'y avait point d'armistice: hiver comme
t, on tait toujours en campagne.

Quitt Aibes, le 6 germinal, pour nous rendre  Jeumont. La moiti du
bataillon a camp  une demi-lieue  droite,  un bois nomm le _Bois de
l'abbaye brle_. Tous les quatre jours, on relevait les postes 
quarante pieds de distance de l'ennemi, et, en d'autres endroits, il n'y
avait que la Sambre qui sparait. Dans cet endroit, bien des fois nous
nous sommes souhait le bonjour  coups de fusil. On ne cherchait qu'
se surprendre les postes et  enlever les sentinelles.

Le 22, nous sommes partis de cette position. L'ennemi faisait de
nouvelles tentatives pour bloquer Maubeuge. Encore une demi-heure plus
tard, cela en tait fait. Mais la brave arme du Nord ne s'est point
dcourage. Nous avons battu en retraite  deux lieues prs de
Cerfontaine, o tait le quartier gnral. Toute la troupe tait sur une
ligne, dispose au combat qui a commenc aussitt. La colonne
autrichienne a t repousse au del de ses positions, laissant une trs
grande quantit de morts, de blesss et de prisonniers.

Nous avons repris notre position dans le village. Nous y avons trouv de
leurs chasseurs  pied qui avaient pass la Sambre pour piller; nous
leur avons fait des prisonniers, et le reste de la journe s'est pass 
se donner des saluts rpublicains[12].

Avant de quitter les frontires du Hainaut, pour l'autre rive de la
Sambre, je parlerai de la situation des habitants. La plupart n'avaient
plus d'habitations (et encore combien avaient perdu la vie!). Je compare
l'ennemi  une grle qui ne laisse rien dans les campagnes o elle
passe.

Dans ces contres si fertiles, ces habitants vivaient tranquilles; leurs
terres produisaient de bon froment, toutes sortes de grains, de fruits
et de lgumes. Le vin, trs cher, n'est pas beaucoup en usage; la bire
est la boisson. Leur manire de vivre est trs simple: lait, fromage et
fruits, c'est l leur usage. Btail  cornes trs beau; chaque habitant
en possde plus ou moins selon son pturage; il a des clos entours de
bois de tous genres desquels il tire du chauffage pour l'hiver; dans ces
clos, il coupe le premier foin; aprs cela, leurs vaches y restent
jusqu' l'hiver sans rentrer  l'curie. On ne voit presque pas les
villages qu'on ne soit dedans; c'est tout clos, avec de grands bois 
l'entour et prs de chaque maison. La plupart des maisons sont couvertes
de paille. Dans ce pays, les deux sexes y sont affables et humains.

8 _floral_.--Nous sommes entrs dans la ville de Beaumont aprs une
bataille avec les migrs o il y en a beaucoup de rests sur le champ.
Nous n'en avons faits prisonniers que trs peu, car ils ne se rendaient
pas volontiers.

Nous avons chass l'ennemi de ses fortes positions autour de la ville;
nous nous en sommes empars sur-le-champ; elles nous taient
avantageuses.

18.--Arrivs au camp de Beaumont. Repartis le 20  huit heures du soir,
traversant la ville pour aller bivouaquer, jusqu' la pointe du jour,
sur la route de Mons,  deux lieues en avant.  la pointe du jour, nous
avanons sur l'ennemi camp dans la plaine. Ses dispositions pour nous
recevoir n'ont pas t assez promptes; il a pris la fuite ds notre
premire attaque. Dans cette mme affaire, j'ai t dtach avec des
tirailleurs pour dbusquer les leurs d'un village; nous en avons pris
huit et tu quelques uns. Le reste a pris la fuite.

22.--Aprs avoir fait plusieurs mouvements, malgr la pluie qui tombait
tous les jours et rendait les routes impraticables, nous nous sommes
arrts dans la plaine de Beaumont pour y passer la nuit.

23.--Ds la pointe du jour, la troupe a t divise en trois colonnes;
celles de droite et de gauche ont attaqu l'ennemi avec tant d'ardeur
qu'elles l'ont fait se jeter sur nous au centre. Il y avait plus d'une
demi-heure que nous entendions ronfler le canon et la fusillade. Il y
avait un murmure dans notre colonne de ce qu'on tait dans l'inaction.
Tout  coup, on a vu l'ennemi manoeuvrer sur nous, ils n'ont pas t
reus avec moins d'audace. Nous les avons forc  repasser la Sambre;
plusieurs d'entre eux ont bu plus qu'ils n'ont voulu. Nous avons pass
aprs eux; nous les avons pousss  plus de deux lieues au pas de
charge. Nous avons pris plusieurs canons, quantit de prisonniers; trs
grand nombre de tus. On n'aurait pas arrt si la nuit n'avait empch
de poursuivre.

24.--Nous nous sommes mis en marche ds la pointe du jour. Une colonne a
long la Sambre; l'autre avanait sur la droite. L'ennemi nous attendait
dans ses fortes redoutes. Nous n'avons pas hsit. Le feu a commenc par
une canonnade trs vive. Notre artillerie s'est mis en devoir de
rpondre avec ardeur, elle a t soutenue par le feu de l'infanterie qui
s'est avance au pas de charge et a enlev la redoute de vive force,
malgr un feu terrible.--Toute la troupe a montr un courage digne de
vritables rpublicains.

Nous leur avons pris quatre pices de canon et leurs caissons, plusieurs
prisonniers et beaucoup de tus. Nous les avons poursuivi, baonnette
aux reins, pendant une demi-heure, ils ont atteint un village derrire
lequel ils ont pris position, avec un renfort qu'il leur venait du camp
de Grisvel sous Maubeuge, ce qui nous a tenu en chec devant le village
nomm Grand-Reng. On s'est mis en bataille devant le village et on a
envoy une grande quantit de tirailleurs qui ont de premier abord
enlev le village; il leur a t repris: de rechef, ils y ont rentr,
mais venant  bord de l'autre ct, des pices  mitraille ont dvelopp
leur feu sur eux, il tait impossible de passer outre. Pendant huit
heures, le feu n'a pas cess d'un ct  l'autre. Le soir venu, les
munitions ont manqu, nous avons t obligs de leur abandonner notre
position et de repasser la Sambre. Nous avons perdu assez de monde[13].

Les jours prcdents avaient t favorables. Ce jour-l, nous avons
perdu presque tout le terrain gagn, mais nous avons toujours notre
passage sur la Sambre.

Voici donc de l'ouvrage  recommencer. Voyons si on s'y prendra de la
mme manire.

Il a fallu marcher toute la nuit pour arriver dans la plaine, o nous
tions le 22.

25.--Malgr la pluie et le mauvais temps continuel, nous avons chang de
position en nous rapprochant de l'ennemi. Nous n'avions pour couvert que
le ciel.

26.--Nous nous sommes avancs pour nous opposer  la marche de l'arme
autrichienne sur les bords de la Sambre. Le combat s'est engag par nos
tirailleurs tirs des compagnies  tour de rle; l'artillerie les a
seconds du matin au soir avec succs; elle a dfait des pelotons de
cavalerie, dmont plusieurs pices; nos obus ont fait sauter des
caissons, tu beaucoup de soldats et de chevaux. Une partie de nos
soldats criait: Venez, soldats de l'aigle impriale, vous ne rsisterez
pas longtemps  l'ardeur des soldats sans-culottes!

Notre perte n'a pas t grande dans cette journe; un boulet nous a tu
deux chevaux. Nous avons pass la nuit sous les armes.

27.--Pris position au village de Hantes, sur la Sambre. L'ennemi a fait
une tentative pour passer dans l'endroit o nous tions, mais il n'a pas
russi.

30.--Quitt notre position pour nous rendre sur les hauteurs de l'abbaye
de Lobbes. Cette abbaye a t brle  la retraite des Autrichiens.

Ier _prairial_.--Nous allons attaquer l'ennemi; l'artillerie et les
tirailleurs commencent. Fusillade soutenue de midi  la nuit. Le 2, le
combat s'est engag de mme, mais avec beaucoup plus de succs; l'ennemi
s'est retir dans ses fortes redoutes prs de Grand-Reng, o le feu a
dur jusqu'au soir. Journe sanglante pour les deux partis; nous nous
sommes retirs sur les hauteurs prs de Grand-Reng. On a tabli les
postes tout prs de ceux de l'ennemi.

Nous sommes rests quelques jours dans cette position[14].

5.--On dgarnit notre colonne de cavalerie et d'une partie de
l'infanterie pour les faire passer  la droite qui ne se trouvait pas
assez forte. L'ennemi voit ce mouvement et prpare le combat.

Nous n'avions aucun ordre de prendre les armes le matin. Ordinairement,
c'est le matin que les grands coups se faisaient. Nous tions
tranquilles sous des petits brise-vent que nous avions faits avec des
branches d'arbres; un brouillard trs pais empchait nos avant-postes
de dcouvrir les mouvements de l'ennemi quand il les a surpris.
Aussitt, on entend crier de toutes parts: _Aux armes!_ Chacun a couru
se ranger en bataille. Ils taient dj dans notre camp, et leur
cavalerie s'avanait  grands pas sur la route de Mons. Il y avait une
pice de douze et une de huit charges  mitraille; nos canonniers y ont
mis aussitt le feu et ont retard leur marche. Ils taient beaucoup
plus forts que nous; nanmoins, ils ont t reus d'une manire
rpublicaine, mais, malgr notre vigoureuse rsistance, nous avons t
obligs de battre en retraite et de repasser la Sambre. Dans notre
colonne, il n'y avait que le rgiment de cavalerie n 22 au moment de la
retraite. Nous avons eu cent hommes hors de combat. Le reste de la
journe s'est pass  tirailler. Pass la nuit  Jeumont; le pont qui
nous a servi se nomme Solre-sur-Sambre.

 l'affaire du 5 prairial, prs Grand-Reng, le citoyen Mercier, fusilier
de la compagnie d'Horiot (3e bataillon), natif de Provenchres, district
de Joinville (Haute-Marne), combattit un hussard autrichien. Deux coups
de sabre, sur la tte, et sur le poignet gauche le terrassrent.
Rends-toi, coquin! dit le hussard.

--Un lche le ferait, dit Mercier. Mais moi, non!

Il se relve, prend son fusil de la main droite, met le canon sur la
saigne du bras gauche, pose le doigt sur la dtente et tue le hussard.
Mais les blessures de ce vrai rpublicain taient trs dangereuses. Il
est mort un mois aprs.

J'ai vu dans cette affaire des braves rpublicains couverts de blessures
rassembler toutes leurs forces au moment o ils allaient exhaler le
dernier soupir, s'lancer pour baiser cette cocarde, gage sacr de notre
libert conquise; je les ai entendus adresser au ciel des voeux ardents
pour le triomphe des armes de la rpublique.

Cailac, un de nos capitaines, eut la jambe fracasse par un boulet, et
mourut au bout de trois semaines, disant: Ma vie n'est rien; je la
donnerais mille fois pour que la rpublique triomphe.

Atteint au ventre d'un clat d'obus, un grenadier du bataillon dit 
ceux qui voulaient lui porter secours: Laissez moi, mes amis, laissez
moi mourir! Je suis content, j'ai servi ma patrie. Et il expire.

7.--Ds la pointe du jour, nous nous sommes mis en marche et nous avons
t baraquer au village de Hantes. Comme les vivres avaient tard, nous
nous sommes mis  battre du bl, aller au moulin et nous avons fait du
pain. Je dirai que tous les habitants de ces villages s'taient retirs
dans les bois, car les armes leur causaient trop de maux. Il semble que
le ciel veuille augmenter les ntres; la pluie est tous les jours notre
partage.

8.--Partis de Hantes pour aller camper sur les hauteurs de l'abbaye de
l'Aune.

12.--Sortis de nos positions  huit heures du soir pour aller  l'abbaye
de l'Aune, nous y sommes arrivs  minuit, le mme jour. Cette abbaye
tait entirement dvaste et brle.

14.--Nous avons pass la Sambre, qui est tout prs de l.

15.--La troupe s'est mise en marche et nous avons attaqu ds la pointe
du jour. Combat engag par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses
positions; nous nous sommes empars des hauteurs.

16.--Le canon s'est fait entendre de l'arme des Ardennes, qui est sous
les murs de Charleroi.

L'ennemi s'y est port en forces, avec un renfort de cinquante mille
hommes, et soi-disant l'empereur  leur tte. Ce jour, ils ont dbloqu
la ville, nous ont repousss sur le bord de la Sambre prs de l'abbaye
de l'Aune o nous restons trois jours.

19.--Nous sommes partis pour Hantes, o nous arrivons  onze heures du
soir, bien fatigus de marche continuelles[15].

21.--Arrivs  six heures du matin  Thuin, ville d'o on avait chass
l'ennemi quelques jours avant.

22.--Partis  une heure du matin pour le camp de Baudribut.

24.--Ds la pointe du jour, nous avons pass la Sambre et camp devant
le bourg de Fontaine l'vque.

28.--Leve du camp. Nous avons attaqu  une heure du matin pour
favoriser le sige de Charleroi. L'attaque a t vive et s'est engage
par le feu des tirailleurs. Leur cavalerie, qui ne voyait que des
tirailleurs, a charg sur eux; ce brouillard l'empchait de voir les
bataillons qui taient embusqus derrire les haies. Lorsqu'ils ont vu
que la cavalerie tait  une demi-porte de fusil, ils ont fait un feu
de file. Plusieurs tus, quelques prisonniers; le reste a pris la fuite.
Nous avons suivi, nous avons rencontr leur infanterie qui n'a pu
rsister  notre ardeur, nous avons fait beaucoup de prisonniers, nous
avons pris deux pices de canon avec leurs caissons tout attels.--Aprs
cette conqute, nous sommes revenus  notre position prs de Fontaine
l'vque; tant arrivs, nous avons reu ordre de nous rendre au camp de
Baudribut o tait le parc; arrivs  l'entre de la nuit, nous y sommes
rests quelques jours.

30.--Nous avons lev le camp  deux heures du matin et pass la Sambre
pour la dernire fois  quatre heures. Nous sommes venus nous placer 
la gauche de Fontaine l'vque.  midi, l'ennemi s'est avanc sur deux
de nos compagnies qui taient en avant; il voulait les surprendre. Nos
bataillons, qui ont aperu la manoeuvre, se sont mis en bataille et se
tenaient prts  marcher, lorsqu'un claireur est venu nous dire qu'ils
battaient en retraite. Sur-le-champ on s'est mis en marche pour les
poursuivre; leur cavalerie d'arrire-garde a voulu nous charger, pour
retarder notre marche, mais elle a t reue d'une manire rpublicaine,
une dcharge leur a fait bien vite partager la retraite.

2 _messidor_.--Nous avons suivi l'ennemi sans trouver de rsistance; ils
nous laissent plusieurs pices de canons et caissons tout attels. Notre
cavalerie fait un grand nombre de prisonniers  l'infanterie
autrichienne. La nuit suspend la victoire, mais elle en prpare une
nouvelle en nous laissant faire des contremarches  la faveur de son
obscurit pour se disposer au combat ds la pointe du jour.

7.--L'ennemi s'est montr en force pour dbloquer Charleroi, mais nous
avons port obstacle  son dessein.

Le feu a commenc  quatre heures du matin et a dur une partie de la
journe.

Nuit passe sous les armes  la gauche du camp de Trazegnies.--Partis de
ce camp  trois heures du matin pour aller nous runir  l'arme de la
Moselle. En marche, on nous a fait rester dans un chemin couvert, devant
un village, pas bien loin de Charleroi. C'est dans cet endroit que nous
avons appris la reddition de la place (du 7 messidor,  onze heures du
matin) avec cinquante mille hommes[16], quatre-vingts bouches  feu et
plusieurs petits magasins. Sortie le mme jour, la garnison a dpos
devant nous ses armes; elle a t de suite escorte et conduite en
France. Cette ville a t bombarde sans que nous fassions beaucoup de
retranchements, car elle a t dbloque plusieurs fois.

8.--Nous sommes sortis de notre chemin couvert pour nous opposer au
dfil des colonnes autrichiennes pour nous cerner. Ce jour-l ils
avaient runi leurs forces de part et d'autre, pour nous donner une
_chasse_, et faire lever le sige de Charleroi qui tait rendu; mais ils
n'en taient pas instruits, car ils avaient si bien jet leur plan
qu'ils cherchaient  nous prendre entre deux feux. Il n'y avait plus 
balancer; le combat a commenc  huit heures du matin par une forte
canonnade, de toutes parts, avec une rapidit sans gale, comme jamais
on ne l'avait entendu jusqu'alors. Notre courage semblait dj nous
annoncer la victoire, main hlas! dans un feu si terrible et si
opinitre, les munitions ont manqu. Il fallut donc battre en retraite
et nous retirer plus vite que nous n'aurions voulu, rencontrant des
obstacles, des fosss, un village dont les rues taient si troites que
la troupe ne savait o passer et se voyait presque au pouvoir de
l'ennemi. La colonne autrichienne s'avanait avec rapidit pour nous
prendre en flanc. Mais nous avons t plus tt qu'elle au sommet de la
montagne, et nous avons us le peu de munitions qui nous restaient. Nous
avons retard leur marche. Je dirai que, en montant cette montagne, il
tombait parmi nous des boulets, obus et balles comme grle, mais cela a
fait trs peu d'effet, quoiqu'ils soient bien prs de nous. Nous avons
perdu trs peu de monde et, grce  la reddition de Charleroi, nous
avons battu en retraite sous ses glacis. La retraite de notre colonne,
qui tait celle du centre, a t favorable  la dfaite de l'ennemi qui
s'est trop aventur en nous poursuivant, et s'est trouv pris en flanc.
Il ne s'est retir qu'avec peine et pertes[17].

Lors du sige de Charleroi, un canonnier du rgiment de Sude s'criait
en mourant: Cobourg, Cobourg, avec tes nombreux florins, tu n'auras pas
pay une goutte de mon sang; je le verse tout aujourd'hui pour la
Rpublique et pour la libert.

Tous ceux qui ont perdu la vie dans ce sige n'ont donn, au milieu des
douleurs les plus aigus, aucun signe de plaintes. Leurs visages taient
calmes et sereins; leur dernire parole tait: Vive la Rpublique! C'est
au lit d'honneur qu'il faut voir nos guerriers, pour apprendre la
diffrence qui existe entre les hommes libres et les esclaves. Les
valets des rois expirent en maudissant la cruelle ambition de leurs
matres. Le dfenseur de la libert bnit le coup qui l'a frapp; il
sait que son sang ne coule que pour la libert, la gloire et pour le
soutien de sa patrie.

 la colonne de gauche et  celle de droite, qui tait l'arme de la
Moselle, le canon n'a cess de ronfler toute la journe. Le combat a t
sanglant comme il n'avait jamais encore paru[18]. Deux fois la colonne
de droite a t repousse, et deux fois elle a remport la victoire;
elle leur a pris quinze pices de canon de tout calibre. La colonne de
gauche a eu le mme succs. Des fois, qui croit vaincre est vaincu; avec
leurs grandes forces ils cherchaient  nous bloquer, et ils ont t pris
quand mme.

Nous avons perdu quelques braves rpublicains, mais on pourra juger de
la perte de l'ennemi, toujours grande pour celui qui est oblig de
prendre la fuite. Cette journe a t une des journes victorieuses de
la Rpublique, elle portera pour toujours le nom de _bataille de
Fleurus_.

Dans ce jour mmorable du 8 messidor, une infortune dlaisse de son
mari qui avait migr et n'ayant pas de quoi subsister tait, sous des
habits d'homme, avec son frre,  son rang de compagnie. La compagnie
tant disperse en tirailleurs, les tirailleurs ennemis, qui avaient eu
un moment un peu d'avantage, sont venus charger les ntres, dans la
mle; elle s'est trouve avec peu de monde environne d'un grand nombre
d'Autrichiens. Elle s'en est tire en brlant la cervelle de celui qui
la tenait, ne cessant de dire que jamais elle ne se rendrait, que sa vie
tait sacrifie  sa patrie. Ces tyrans lui promettaient d'avoir gard 
son sexe et de ne la prendre que comme prisonnire. Cette femme tait,
avec son frre, dans le 22e rgiment de cavalerie, qui a rpar ce jour
l la faute qu'il avait faite prs de Grand-Reng.

Avant la prise de Charleroi, pendant que nous tions  bivouaquer sur
les hauteurs de Fontaine-l'vque, l'ennemi ne se croyant pas en force
se contenta de nous envoyer des boulets et des obus. Nous perdmes
plusieurs hommes, entre autres un tambour du bataillon. Un clat d'obus
traversa son sac de peau et son ct; il resta mort sur la place; deux
autres soldats furent blesss du mme coup. Un hussard Chamborant
passant dans la place, prit la caisse du tambour et s'est mis derrire
un chne, battant la charge avec le manche de son couteau, ce qui a mis
l'ennemi en fuite.

9.--Nous sommes venus prendre les positions que nous avions auparavant.

12.--Nous avons march toute la journe pour aller bivouaquer devant la
ville de Binche. Arrivs  onze heures du soir, nous avons pass le
reste de la nuit sous les armes. L'attaque a commenc par une forte
canonnade.

15.--Nous sommes partis pour attaquer l'ennemi en retraite vers Mons. 
huit heures du matin, les tirailleurs se sont avancs au pas de charge
avec deux pices, ils ont poursuivi les Autrichiens si vivement qu'ils
n'ont pas eu le temps d'entrer dans la ville de Mons. Notre cavalerie
s'est empare des passages dans les environs de la ville et aussitt des
bataillons y sont entrs, baonnette en avant. Dans cette journe on a
fait environ deux cents prisonniers.--Les autres colonnes ont encore
poursuivi pendant deux heures. La nuit a tendu ses voiles[19]; il a
fallu arrter notre marche. Nous avons pass la nuit sous les murs de
Mons.

16.--La ville rendue, nous avons t prendre position devant le village
nomm Beausoir.

17.--Partis de cette position ds la pointe du jour, croyant trouver les
Autrichiens, mais nous avons fait cinq lieues sans rencontrer personne.

Camp devant Braine-le-Comte, situ sur la route de Mons  Bruxelles.
Nous sommes entrs dans la ville avec les plus vifs applaudissements de
tous les bourgeois qui faisaient entendre les cris: _Vivent les soldats
rpublicains franais!_

21.--Nous avons lev le camp pour continuer notre route. Nous sommes
entrs dans la ville de Hal avec les mmes applaudissements; nous avons
camp en avant de la ville jusqu'au 23. Nous sommes partis ds la pointe
du jour, croyant trouver ceux qui nous menaaient quelques jours
auparavant. Notre avant-garde suffisait pour les faire disparatre.

23.--Nous sommes entrs dans la ville de Bruxelles, de mme avec les
plus vifs applaudissements de tous les bourgeois: Vive les soldats
rpublicains! Comme nous tions  la tte de la colonne, nous sommes
rests  la place, sous les armes, pendant que la colonne a dfil. Cela
a dur toute la nuit.

24.--Le reste de la colonne a pass. De suite, on a fait entrer les
troupes dans les casernes, mais la moiti restait toujours sous les
armes. Notre bataillon tait au quartier du Vieux March; et les deux
autres bataillons taient dans de grosses maisons bourgeoises. Il y
avait avec nous le rgiment de Sude et le bataillon du Haut-Rhin. Nous
tions sans aucune fourniture[20].

30.--Nous sommes partis  une heure du matin. Nous avons t camper
devant Louvain. J'tais parti trois jours auparavant avec un piquet de
vingt-cinq hommes pour escorter des bateaux que nous avons t chercher
 Villebruck, sur le canal qui vient  Bruxelles. Nous avons t bien
reus dans cet endroit qui est  cinq lieues. Nous sommes arrivs le 30
avec ces bateaux chargs de foin et d'avoine pour les magasins de
Bruxelles, et j'ai rejoint, avec mon piquet, la demi-brigade qui tait
campe devant la ville de Louvain.

Ier _thermidor_.--Partis ds la pointe du jour, nous sommes venus nous
placer devant la ville de Tirlemont, o nous avons trouv notre ennemi,
nous l'avons attaqu sans plus de crmonie et nous l'avons poursuivi 
deux lieues. Nous sommes revenus  notre position.

7.--Partis au jour, nous sommes alls nous placer devant la ville de
Saint-Tron.

9.--Nous avons fait un mouvement, nous avons t camper dans une grande
plaine assez prs de Tirlemont, o nous entendons ronfler le canon de
notre avant-garde, qui ne laisse pas  l'arme autrichienne le temps de
se rallier.

16.--Partis de ce camp, nous sommes venus au camp de Berlingen.

29.--Nous avons fait un mouvement d'un quart de lieue  l'entre de la
nuit. Nous avons travers un village qui sparait notre camp du camp de
Looz.

Toutes ces plaines o nous tions camps taient retranches du ct de
l'ennemi par de fortes redoutes.

Ier _fructidor_.--C'est dans ce camp que nous avons t amalgams avec
le rgiment de Beauce et un bataillon du Haut-Rhin[21]. Les officiers et
sous-officiers se sont assembls; on a fait la fte pendant deux jours,
on a bu le vin d'alliance, on s'est jur de mme que la fraternit
rgnerait entre nous jusqu' la mort; et comme on servait la mme
patrie, on s'est promis de vivre toujours en paix comme des frres et de
vrais soutiens de la Rpublique franaise. Le numro que cette
demi-brigade a eu dans ce moment tait 127; elle a t commande en
premier-lieu par le gnral de brigade Richard et le gnral de division
Poncet.

Dans ce camp, nous avons appris la reddition de Valenciennes. On a
trouv dans cette place 227 bouches  feu et quantit de poudre et
autres magasins bien approvisionns, plus qu'on n'en avait trouv
lorsqu'ils avaient t livrs.

14 _fructidor_.--Nous sommes partis  deux heures du matin: nous avons
t camper dans la plaine de Mastricht, et nous en tions encore 
trois lieues en seconde ligne. La paille a t dlivre  toute la
colonne.

On nous a annonc la reprise de Cond; on a trouv dans cette place
1,600 prisonniers, 130 bouches  feu, des munitions de bouche pour six
mois, 6,000 paquets de cartouches, un trs grand magasin de poudre 
canon, 6,000 bombes, 6,000 boulets, et cette place en bon tat de
dfense.

Le mme jour, a pass dans notre camp un colonel anglais avec toute son
escorte et trente chevaux, qui avaient t pris aux environs de
Mastricht par notre avant-garde.

C'est dans ce mme camp que nous avons fait la rjouissance de la
reddition de toutes nos villes que les Impriaux nous avaient ravies: le
Quesnoi, Landrecies, Valenciennes, Cond.

Voici la manire dont la rjouissance s'est faite dans l'arme de Sambre
et Meuse. La fte a t annonce  six heures du matin par trois coups
de canon des pices de position qui se sont trouves dans chaque
division.  sept heures et demie, les mmes pices ont rpt la mme
chose. La musique de chaque demi-brigade tait place sur le front de
bandire, o elle jouait diffrents airs patriotiques pendant toute la
crmonie.  huit heures et demie un feu de bataillon a t excut dans
chaque division en commenant  la droite d'icelle. Ce feu fini, le
gnral de brigade a pass devant chaque bataillon en criant: _Vive la
Rpublique!_ Nous nous sommes unis  sa voix. La distribution de
l'eau-de-vie a t donne  toute la troupe. L'ordre a t donn que
chacun rentre dans ses baraques. Ce n'tait pas sans en avoir besoin,
car depuis minuit nous tions sous les armes.

Ier _vendmiaire, an_ III.--Nous sommes partis du camp, dont c'tait la
premire fte _sans culottine_, pour nous rapprocher de Mastricht, et
nous joindre  notre avant-garde qui tait sous ses murs et s'tait
vaillamment battue.

La ville de Mastricht a t bloque et cerne entirement. Nous y
sommes rests quelques jours, et de l nous nous sommes mis en marche.
Nous avons pass la Meuse, au-dessus de Mastricht sur des pontons pour
rejoindre notre avant-garde, et aller  la poursuite des Autrichiens. Il
est rest une partie de notre arme pour contenir la garnison de
Mastricht en attendant que nous ayons repouss l'arme autrichienne au
del du Rhin. Nous avons march plusieurs jours sans rencontrer aucun
vestige de l'arme autrichienne.

Arrivs  une forte rivire nomme la Ror, c'est l qu'ils espraient
remporter la victoire et nous empcher de passer. Ils taient bien
retranchs dans les endroits o on aurait pu passer. Malgr plusieurs
obstacles qui se trouvaient devant cette rivire, nous n'avons pas
hsit un seul moment pour attaquer.

La bataille a t sanglante aux deux partis, et a dur depuis le matin
jusqu'au soir;  la nuit, on a fait abandonner la rivire  l'ennemi.
Nous avons eu dans ce jour plusieurs centaines d'hommes de blesss. Nos
pices de position, au nombre de quarante, taient aux environs de la
rivire et n'ont dcess de jouer; la fusillade a fait de mme. L'ennemi
a rpondu au feu d'enfer que faisaient les rpublicains. Le soir,
lorsque le feu a cess, nous nous sommes retirs un peu en arrire, dans
la plaine qui touche la rivire, pour passer la nuit.

Nous les avons vus qui faisaient de grands feux, car ils brlaient leurs
baraques; nous avons jug par-l qu'ils allaient prendre la fuite.
C'tait rel: vers minuit, ils se sont mis en marche.

On a travaill toute la nuit  faire des ponts avec des voitures, des
chariots attachs avec des gros arbres, qui taient sur le bord de la
rivire; on a mis des planches sur ces constructions et le matin,  la
pointe du jour, nous avons pass au milieu de leurs retranchements, qui
taient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laisss
sans les enterrer. Plusieurs pauvres blesss criaient misricorde; on
les a ports de suite  l'ambulance avec les ntres.

Notre colonne de droite avait pass la rivire avant nous. Nous avons
t plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est
trouv devant nous. Le soir du passage de la rivire, le gnral de
brigade Richard nous a annonc la prise de Juliers avec vingt-quatre
pices de 27 en bronze. Depuis cette poque, nous n'avons plus vu
d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, prs de Dsseldorf[22].
Notre dernier camp a t dans la plaine prs de la ville de Neus. Voil
la manire dont nous avons fait la conduite  l'arme autrichienne avec
les honneurs de la guerre,  grands coups de canon.

Notre voyage ne nous a pas t bien favorable: une pluie continuelle et
froide, un vent qui nous glaait les sens, et point d'autre couverture
que le ciel.

Notre ennemi est de l'autre ct du Rhin, tranquille, et nous, mous
allons retourner sur nos pas pour aller faire le sige de
Mastricht[23].

Arrivs devant cette ville, on s'est tout de suite occup  faire les
travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et rpondre aux sorties
qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on
travaillait  ces ouvrages nuit et jour.

Malgr leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux  une porte de
pistolet de leur bastion. Nous y avons t, pour notre tour, cinq fois
pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour
faire le sige d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a t
bless d'un clat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.

Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce
moyen l'asile des assigs plus troit. Les jardiniers de la ville
avaient plant beaucoup de lgumes d'hiver dans leurs jardins; mais
c'est nous qui en avons fait la rcolte. Tous les matins, ils se
trouvaient enferms plus troitement; s'il n'y avait pas eu des fosss,
nous aurions t les prendre dans leurs palissades.

Les ouvrages allaient tre achevs; on a commenc  bombarder la ville
le 12 brumaire; cela a dur trois jours. Le 14, la ville de Mastricht
s'est rendue,  deux heures du matin. Un des officiers suprieurs de la
ville est venu sur les bastions et a demand le gnral qui commandait
en chef le sige, pour capituler[24]. Pendant qu'on est all le
chercher, les canonnires et les bombardires redoublaient le feu
jusqu'au moment o ils ont reu l'ordre du gnral de le cesser. Au
moment o il a demand  capituler, le feu tait dans un magasin
d'huile, de lard, de farine, etc.  la pointe du jour, on voyait tous
les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des
bouteilles d'eau-de-vie.

Nous avons tenu Mastricht bloque pendant quarante-quatre jours.
Pendant ce blocus, les assigs nous ont envoy quarante-cinq mille
boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille
grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans
que cela fasse beaucoup d'effet.

Le feu cess, on a t trois jours pour arranger la capitulation. La
garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures
du matin, les troupes impriales sont sorties par la porte d'Allemagne,
et ont pass la Meuse au milieu des assigeants, qui formaient la haie
de chaque ct de la route o ils devaient passer. Ils sont sortis avec
les honneurs de la guerre: tambour battant, mche allume et enseigne
dploye. Lorsqu'ils ont t presqu' la fin de la colonne, ils ont
dpos leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emport
leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prte pour les conduire au
del du camp.

La troupe hollandaise est sortie le mme jour, mais un peu plus tard,
car il fallait le temps  la colonne franaise de venir se placer en
haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui tait d'une
extrmit de la ville  l'autre. Ils sont sortis de mme avec les
honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont t
reconduits dans leur pays par nos chasseurs  cheval, ils ont conserv
leurs sabres comme la troupe impriale. Les officiers composant la
garnison de Mastricht ont emmen leurs chevaux et tout leur bagage.

La Ville de Mastricht est trs forte; elle a un fort qui la commande et
qui la dfend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans
ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de
la Meuse, qui dfend son approche du ct de l'Allemagne. Il y a dans
les environs de grandes plaines trs fertiles en bls, orge, avoine,
pommes de terre, etc.; elle est frontire de la Hollande.

C'tait le gnral Klber qui commandait le sige en chef; nous tions
du ct gauche de la ville, sous les ordres du gnral Duhesme.

18 _brumaire_.--Nous sommes partis des alentours de Mastricht pour
aller sur les bords du Rhin.

20.--Nous avons pass dans la ville de Juliers, jolie petite ville trs
fortifie; les maisons d'une assez belle construction, les rues trs
larges. Il y a aussi de trs belles plaines trs fertiles en bls et en
toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bire, on y rcolte
aussi de trs bons fruits. Cette ville est la capitale du duch de son
nom.

22.--Nous sommes arrivs  Cologne; nous y avons camp en arrivant.

29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du
Rhin au village nomm Langel. Nos postes taient placs sur le bord du
Rhin; nous tions une compagnie par ferme, trs serrs  cause de la
grande quantit de troupes qui taient dans les environs. J'ai t voir
la ville de Cologne; elle est trs grande, bien peuple, les rues
larges; il y a une quantit de clochers. J'ai remarqu que sur une tour
trs haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre
les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point
fortifie, elle est entoure d'un simple mur trs haut. C'tait l que
l'lecteur faisait sa rsidence.

12 _frimaire_.--Sortis de Hangel pour passer  la droite de la Logne.
Suivant les bords du Rhin  une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons
au village nomm Nille?

Nous avons reu des ordres pour nous rendre  Bonn, soi-disant pour
passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons
t prs des murs de ladite ville, nous avons reu des ordres pour aller
cantonner dans les villages  une lieue et demie  la droite de Bonn.
Nous sommes arrivs dans ces cantonnements le 17, dans un village nomm
Melheim, situ sur le Rhin. Notre tat-major est rest dans ce village;
notre compagnie a t dtache  une demi-lieue en arrire  un village
nomm Lanesdorf, situ auprs de grosses montagnes; nous montions tout
de mme la garde sur le Rhin.

Quel froid nous avons endur tant de garde dans ces endroits!

Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes
les demi-heures. Le Rhin tait tout en glace; pendant vingt-quatre
heures, on tait obligs de jener, car nos vivres taient gels, durs
comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons
soufferts dans ces diffrentes occasions; ils seraient faits pour
attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des
froids des diffrents hivers, de la raret des vivres et du vtement;
cela suffira pour dire que nous avons t malheureux.

17 _nivse_.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nomm
Keising,  une demi-lieue de Bonn. tant dans ce village, je suis all
voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est trs belle: des rues larges
et bien propres, des maisons d'une belle construction, trs claires,
de belles places bien grandes, un superbe chteau  l'entre de la
ville, situ au midi et appartenant  l'lecteur. Le Rhin flotte contre
ses murs: elle n'est ferme que par des petits remparts, trs bien
construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de
marronniers et de tilleuls, environnes de belles plaines.

tant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort
de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluvise,  dix heures du matin. Le
bataillon tant rassembl, on a fait trois dcharges et les pices
d'artillerie en ont fait de mme. Cela s'est fait dans l'arme de
Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.

Nous sommes partis de Keising le 5 pluvise 1795 (vieux style). Journe
odieuse et fatigante pour aller  Aix-la-Chapelle. Au moment o nous
nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps
qu'il faisait de fortes geles; ce jour-l il paraissait faire un dgel
universel. Jamais Franais et autres n'ont vu une pareille journe, elle
a dur vingt-quatre heures. Toute la troupe tait fatigue. On enfonait
dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il
fallait s'arrter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont
perdu la vie, et mme les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien
de la peine  s'en tirer. Ce n'tait pas cependant dans des marais,
c'tait dans des champs de gravier; on aurait prfr marcher dans l'eau
jusqu'aux reins, plutt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait
pas de choix; il fallait que la route se fasse.

Nous avons t dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir
 la nuit. tant arrivs  une petite ville nomme Bruhl, toute la
demi-brigade n'y a pu loger. Il tait nuit: il nous a fallu aller loger
 une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue,
nous avons t deux heures; en arrivant, les billets de logement nous
ont t distribus, mais on a eu bien de la peine  les trouver, par
rapport  la nuit.

Le lendemain, la route tait plus favorable, la gele avait remplac le
dgel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la
neige qui a dur jusqu' midi. Nous sommes partis de nos logements 
sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons log en y allant 
Norwenig,  Duren,  Eschviller.  Aix-la-Chapelle, nous avons log chez
le bourgeois. Nous y sommes rests un mois pendant lequel les officiers
et sous-officiers ont t plusieurs fois chez le gnral de division
Poucet pour apprendre la thorie.

L'arme de Sambre et Meuse passait alors pour tre si peu discipline,
parmi les Franais, que l'on croyait que les gnraux n'osaient livrer
aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de
la part des ennemis de la libert, qui cherchaient  mettre le dsordre
parmi nos troupes, en faisant natre l'ide que le droit de la guerre
tait de piller tout pays conquis.

Mais le Franais a su se comporter plus vaillamment, car c'est la
discipline qui a fait tous nos succs, et qui a excit l'admiration de
toute l'Europe. Voil pourquoi les ennemis de la Rpublique voulaient
nous entraner au pillage; les perfides savaient bien qu'une arme sans
discipline est une arme vaincue; ils savaient par eux-mmes que des
brigands ne sont jamais qu'une troupe de lches. Nous avons dmenti
cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la
discipline, le respect pour les personnes et les proprits,
distingueront toujours l'arme de Sambre et Meuse.

Voici un discours du reprsentant du peuple Gillet aux habitants
d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la gnrosit des Franais:

     Habitants d'Aix-la-Chapelle,

     Des actes de cruaut ont t commis dans votre ville envers des
     soldats franais lors de la retraite de l'arme au mois de mars
     1793: des soldats malades et blesss ont t jets par les fentres
     dans la rue; d'autres ont t fusills par des bourgeois qui se
     tenaient cachs dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits
     que pourraient nous donner de justes reprsailles.

     Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes,
     le Franais s'honorera toujours d'tre gnreux. Mais le sang de
     nos frres cruellement massacrs demande vengeance. Sans doute ces
     actes de barbarie ont t dsavous par la majorit des citoyens,
     et ne peuvent tre l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons
     que les coupables nous soient livrs dans les vingt-quatre heures;
     vous nous devez cette justice, vous la devez  vous-mmes sous
     peine d'tre rputs complices des plus atroces forfaits.

     Sign: GILLET.

Le 10 ventse, nous avons clbr la fte de la prise de la
Hollande[25], et, ce mme jour-l, les nobles et ceux qui avaient des
titres de noblesse les ont brls en notre prsence, sous les armes.

Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est trs grand et bien peupl: il y a
beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau
vulnraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons
trs leves, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle
n'est ferme que de plusieurs simples murs; c'est une ville trs
ancienne.

Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventse pour aller cantonner
aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nomm Eschviller; notre
compagnie a t dtache  un village nomm Nolberg.

Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez  leur aise.
Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite
avec de l'orge mond, de la viande de boeuf sal; ils mangent beaucoup de
carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de caf avec du beurre
frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bire et du
_chenik_. Leurs maisons sont trs propres, laves tous les samedis; leur
batterie de cuisine est en fer noir et jaune, trs bien claircie, et
mme leur crmaillre; pincettes et pelle  feu, tout est dans la plus
grande propret. Le sexe des deux sortes y est trs affable; les hommes,
leur costume n'est pas diffrent du ntre; mais les femmes ont un
dshabill assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou
autre couleur, bords sur le devant avec une dentelle en or; leurs
cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrire leur bonnet comme
un escargot, et tenus avec une grande pingle en argent, large comme les
deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est trs fertile
pour toutes choses.

Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventse pour revenir sur les bords
du Rhin; nous avons log en y allant  Duren,  Norwenigbourg, 
Bruhl-ville. De l, nous avons t prendre nos cantonnements sur le bord
du Rhin, au village nomm Nieder-Weslingen. C'tait le 27; dans cet
endroit on nous a diminu les vivres; nous avions par jour une livre de
pain et une once de riz; avec ces vivres nous tions une partie de la
nuit sur pied et montions la garde d'un jour  l'autre. Voil comme les
soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.

7 _germinal_.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-l, nous avons appris
le trait avec le roi de Prusse[26]. Notre marche tait dirige sur
Coblentz. Nous avons log, en y allant,  Bonn,  Breisig,  Kretz. L
nous sommes rests huit jours.

16.--Arrivs  Coblentz o nous n'avons pas log; notre logement a t 
gauche de la ville, au village nomm Kesselheim, situ sur le bord du
Rhin.

17.--Entrs dans la ville de Coblentz  huit heures du matin. Nous avons
t logs dans des maisons d'migrs toutes dvastes, et  peine avions
nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrs de
fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz[27]. Bien des
fois, on ne pouvait pas avoir du pain et trs peu de viande bien maigre;
nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne
s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner
vingt-cinq francs en papier[28].

La ville de Coblentz est grande et trs peuple; il y a beaucoup de rues
trs larges, mais aussi il y en a o les voitures ne peuvent pas passer;
il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entoure de
bornes de pierre avec de grosses chanes de fer.

Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la
place; elle est environne de belles grosses maisons trs hautes et
d'une belle construction. Et mme dans une partie de la ville, en
sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison
toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait btir; elle nous
servait d'hpital du temps que nous tions dans ces contres. Cette
maison est sur le bord du Rhin, environne de grands jardins
nouvellement plants. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette
ville est du ct du nord, borne par la Moselle qui tombe de l dans le
Rhin, vis--vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs.
Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui dfendaient
son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont t
dmolies dans le temps que nous tions l, de sorte qu'elle n'est
maintenant ferme que d'un simple mur, du ct du Rhin. Il y a un fort
trs haut qui peut brler la ville; c'est un morceau qui ne peut tre
pris que par la famine. Les Franais y sont entrs lorsqu'ils ont pouss
l'arme autrichienne au del du Rhin.

Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissads 
une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.

Le costume des deux sexes est le mme que celui d'Aix-la-Chapelle.

5 _floral_.--Partis de Coblentz  deux heures du matin pour nous rendre
 Rhense, ville situe sur le Rhin, sur le versant d'une petite
colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annonc
la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donn bien du contentement 
toute la troupe de voir que leur ouvrage commenait  produire[29].

10.--Partis de Rhense pour revenir  Capellen, sur le bord du Rhin, au
pied de grosses montagnes.

18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur prs de la
ville de Coblentz,  droite du camp nomm le camp de la Chartreuse; il
portait le nom du couvent qui tait sur le bout de la montagne, prs de
la ville. Ce couvent tait tout dvast et servait  mettre les chevaux
de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait
pnitence. La misre augmentait tous les jours pour les dfenseurs de la
patrie; nous avons t rduits  douze onces de pain par jour, et bien
des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son
service, bivouaquer et monter la garde trs souvent. Mais le printemps
nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui taient des
feuilles de pois sortant  peine de terre, des coquelicots ou
_feu-d'enfer_, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous
en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le
seigle est venu en grains, on allait lui couper la tte et on le faisait
griller sur le feu. Les pommes  peine dfleuries nous servaient aussi
de nourriture.

C'tait vraiment une grande misre, on voyait plusieurs soldats cachs
derrire des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes
de terre fendues en quatre pour en rcolter pour l'hiver prochain, ft
parti de son champ. Aussitt les soldats affams parcouraient le champ,
cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et
revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire[30].

Huit ou dix jours aprs on reparcourait les champs, les morceaux de
pommes de terre qui avaient chapps  la premire recherche
commenaient  sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de
contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour
se sauver la vie.

Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on
revenait souvent sans viande[31]. Le soir,  l'entre de la nuit, pas
tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le
monde sortait de ses baraques et la gat renaissait pour un moment dans
le camp; dans la journe tout le monde tait comme mort, sur sa pauvre
paille, prenant la misre en patience et s'amusant  dtruire sa
vermine.

Aprs une misre pareille et des maux si longs et si pnibles,
quelques-uns diront: les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme
ils allaient dvaster les travaux des pauvres laboureurs! Nous sentions
bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on prfrer dans un
pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'tre utile!

Dans le courant de prairial, an III de la Rpublique franaise, les
officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'arme
de Sambre-et-Meuse ont crit  la Convention nationale, s'exprimant en
ces termes:

Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour
de la Reprsentation nationale; le reste impur des complices de la
Terreur ose de nouveau provoquer au pillage,  l'assassinat, au mpris
de l'humanit,  la violation des droits du peuple.

Que veulent donc ces hommes tmraires? et quels sont leurs projet
perfides, leurs avidits cruelles? Ils cherchent des prtextes. Mais ce
n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du
repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage sclrate
veut ensevelir la libert publique, sous les corps enlacs des victimes,
et dominer sur ces dbris.

Lgislateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise!
rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas
tre opprim par une poigne de factieux; songez que les agitateurs qui
osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens
de Paris ne sont eux-mmes qu'une petite fraction de la Rpublique!

Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le
courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers
oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire;
s'il fallait enfin que des colonnes s'branlassent des armes
victorieuses pour aller dfendre la Convention nationale; parlez,
lgislateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront
jusqu' vous qu'en marchant sur nos cadavres.

Une rpublique fonde sur les moeurs et sur la justice est imprissable
comme la nature[32].

Le 22 prairial, on nous a annonc la prise de Luxembourg. Les 29 et 30
prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit
Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont pass le Rhin  Coblentz,
aprs avoir pass devant nous.

Le 9 du mois de thermidor, nous avons reu trois drapeaux tricolores o
tait le numro de la demi-brigade. Avec les rpublicains qui
composaient ce corps, nous avons jur dans ce moment de ne jamais
abandonner ces drapeaux qu' la mort, comme nous avions fait jusqu'alors
des prcdents.

On nous a fait dans ce mme moment du feu avec les morceaux des anciens
qui avaient t fracasss au blocus de Maubeuge et au sige de
Mastricht; ils ressemblent  des vieux guerriers qui taient devenus
bien caducs en acqurant de la gloire et en parcourant les champs de
Bellone.

10 _thermidor_.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie
qui a dur deux jours; les ordres taient donns pour nous rendre 
Creutznach. Le 14, nous avons log, en y allant,  Ventzenheim o nous
avons eu sjour; le 15,  Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince
de Weilburg a un superbe chteau de plaisance; il est environn de
jardins o il y a des arbres de toute espce, il y a un parc bien
distribu: de belles cascades d'eau, des promenades bien agrables, et
des pices de gazon trs bien garnies. La vue ne peut pas se contenter
d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent tre faites par la
nature.

16.--Log  Pitzersheim. Avant d'arriver  ce village, on voit les tours
de Mannheim: il est seulement  trois quarts de lieues de Neustadt.

17.-- Neustadt; 18,  Nuzdorff, premier village de France, venant de
Coblentz et frontire du Palatin[33]. Ce village est trs grand et situ
 une demi-lieue de Landau.

19.-- Altenstadt, village  un quart de lieue de Wissembourg, o nous
avons eu sjour.

21.-- Beinheim, village situ sur la route de Lauterbourg[34] 
Strasbourg.

22.--Partis  sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban,
seulement le premier bataillon, les deux autres ont t camper dans la
plaine de Beinheim. Nous avons relev au fort un bataillon de la 92e
demi-brigade, ci-devant d'Artois.

Cette place se nommait, avant la Rvolution, le Fort-Louis; elle ne
pouvait tre prise que par famine, mais elle a t livre aux Prussiens
en 1792. Les Franais ont repris cette place, la mme anne, aprs le
dblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont rests au dit
fort, ils ont min le quartier et autres fortifications[35]. Au moment
o il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il
restait encore quelques maisons o ils ont mis le feu en partant, de
sorte que maintenant cette place est comme un dsert. Nous tions logs
dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin
avait dbord, et les baraques taient encore pleines d'eau. Le mauvais
air qui rgnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et mme
les deux autres, ont t pris de maladie; c'tait comme une peste.
Jusqu' dix hommes par compagnie taient obligs d'aller  l'hpital,
car ils taient attaqus d'une fivre trs violente. De soixante hommes
que nous tions dans notre compagnie, nous sommes rests  deux qui
n'ont pas t malades. La fivre tait mauvaise, car il y en a beaucoup
qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place;
nuit et jour nous tions tourments, il y avait des petites mouches que
l'on nomme des _cousins_, qui nous faisaient bien de la peine, il y en
avait si pais qu'on les aurait coups avec des sabres; les puces et les
poux n'y manquaient pas.

tant dans cette place, nous avons fait la rjouissance de
l'anniversaire de la Fdration. Le 23 thermidor[36], chaque pice de
canon a tir trois coups, et chaque soldat de mme. La rjouissance
s'est faite de cette manire dans l'arme de Rhin et Moselle.

12 _fructidor_.--Sortis du fort; il est dans une le, et le Rhin passe
tout autour. Les Prussiens avaient brl une partie du pont qui conduit
 un petit fort qui est du ct de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont
traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y
entrer, il n'y avait qu'un pont volant.

Sortant de cet endroit, nous avons t camper au camp prs de Beinheim.
Les gardes n'ont point t releves en partant,  cause de la grande
maladie; nous avons t relevs par un de nos bataillons.

14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre  Strasbourg. J'ai fait
rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrte et me dit: Mon ami, je ne
peux m'empcher de rire, vu le costume que la Rpublique vous donne, car
vous ressemblez plutt  un capucin qu' un soldat.

Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait
continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si tonn, car il en
verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout  fait tort, car
je portais une capote couleur marron que j'avais reue devant
Cologne[37].

Nous avons t loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes
entrs dans la caserne de Finkmatt.

Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point t releves en
partant, car il n'y avait point de garnison.

16 et 17.--Nous avons log  Plobsheim et  Rhinau, villages situs  un
quart de lieue du Rhin, mais tout de mme nos postes y taient tablis.
C'est dans cet endroit que j'ai commenc  faire le service de
sergent-major.

19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle
Constitution; on nous en a fait la lecture, et tant finie, tous ceux
qui savaient signer ont t signer le procs-verbal, pour envoyer  la
Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de
l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentr de suite.

4 _complmentaire_[38].--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand
village situ sur la route de Strasbourg  Lauterbourg.

1 _vendmiaire_ an IV[39].--Partis de la Wantzenau pour nous rendre 
Offendorf,  un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.

28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village prs de Lauterbourg,  une
demi lieue.

2 _brumaire_.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans
tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu' Mannheim, je reconnais
que la guerre a bien caus de la misre dans tous les villages et
bourgs; l'arme impriale et la ntre n'ont cess de se battre le long
de ces bords. Les villages sont dvasts; une partie des habitants a
migr lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.

3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans
le Palatinat. Cette ville n'est ferme que par de simples murs, mais
cependant entoure de fosss remplis d'eau; c'est une ville trs
commerante et environne de grandes plaines. Notre logement dans cette
ville tait dans des maisons d'migrs toutes dvastes; et, pour
coucher, de la paille trs courte. Nous sommes arrivs  dix heures du
soir.

8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.

12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifi;
maintenant on y voit encore les anciens fosss, une partie du mur et le
cintre des portes.

13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein,  une demi lieue sur la droite
de Mannheim. Je suis all voir cette ville; elle est peuple, mais elle
n'a pas beaucoup d'tendue; il y a de belles rues larges et trs
propres, et bien alignes; les maisons de toute beaut, hautes, mais pas
plus l'une que l'autre; de chaque croise on voit le rempart  chaque
bout des rues, il n'y a point de carrefour.

Les rues et places sont trs bien illumines: de chaque ct des rues, 
distance de trente pas, il y a un rverbre: la place est grande, et la
maison du prince de Mannheim[40] est situe sur la place. Les approches
sont bien dfendues par de bonnes avances et de bons bastions garnis de
forts canons. Dans ce temps l, l'arme autrichienne en faisait le
sige; les fortifications du ct du Rhin sont un seul rempart. Le pont
qui traversait le Rhin tait compos de cinquante-quatre gros bateaux;
la longueur de ce pont tait de huit cent quarante quatre pieds: il y
avait un fort qui dfendait l'approche du Rhin de ce ct. Mais les
Franais l'ont dmoli la premire fois qu'ils ont pris cette ville; ils
ont de suite construit des batteries dans la mme place pour battre la
ville.

19.--Partis de Mannheim pour retourner sur nos pas[41], nous sommes
venus au village de Waldsee o nous tions le 12. tant dans ce village,
les Autrichiens bombardaient la ville de Mannheim; le feu tait dans le
chteau du prince. Nos gens avaient t repousss devant Mayence: toute
l'arme battait en retraite. Il y a eu encore une forte bataille dans
les environs de Frankendal; mais comme l'arme autrichienne tait trois
fois plus nombreuse que la ntre, il a fallu leur cder le pas, et
battre en retraite sur la ville de Landau, et Mannheim n'a pas tard 
tre bloqu. Nous avons t obligs de nous retirer sur nos frontires;
l'arme autrichienne passait sur plusieurs ponts le Rhin et tentait de
grands coups[42].

24.--Partis de Waldsee pour venir au camp prs de Spire.

Partis de ce camp le 29. Comme nous tions dans un circuit du Rhin,
l'arme autrichienne s'avanait  grands pas; nous nous serions trouvs
bloqus. Ils ne cherchent pas  nous faire abandonner le Rhin, et leur
colonne se glisse le long des montagnes des Vosges.

Nous sommes donc sortis du camp  deux heures du matin pour nous rendre
aux lignes de Guermersheim o nous sommes rests camps jusqu'au 9
frimaire. Dans cet endroit, les vivres nous ont manqu pendant cinq
jours de suite  cause du grand nombre de troupes, et il n'y avait
encore aucune administration d'tablie pour les vivres. Pendant ces cinq
jours, nous nous sommes nourris avec des pommes de terre que nous
allions chercher sous la neige, dans des trous, au milieu des champs de
cultivateurs[43].

9 _frimaire_.--Partis de ce camp pour entrer en cantonnement  Belheim,
grand village situ sur les lignes de Guermersheim.

16.--Partis pour aller cantonner au village de Hoerdt, mais nous
bordions toujours les lignes qui aboutissaient au Rhin.

20 _nivse_.--Partis de ce village pour faire un mouvement vers
Strasbourg. Le mme jour nous avons t loger  Auenheim, village en
arrire du Rhin.

Partis de Auenheim par une grande pluie, avec un dgel qui nous faisait
une bien mauvaise route. Le 22,  sept heures du matin; nous avons log
 Hagenbach, bourg, nous y avons eu sjour.

24.--Partis pour Neubourg; grand village sur le Rhin, environn de
marais.

28.--Partis pour Berg,  une demi-lieue de Lauterbourg, l o nous
avions log en allant  Mannheim. tant dans ce village, il est venu un
arrt du Directoire excutif pour que toutes les troupes de la
Rpublique prennent les armes le 2 pluvise, et renouvellent le serment
d'tre fidles  la nation franaise et de mme pour clbrer
l'anniversaire de notre dernier roi de France. C'est ce que nous avons
excut le 2 pluvise 1796. J'ai cess le service de sergent-major.

17 _pluvise_.--Partis de Berg pour Niderroedern o nous sommes arrivs
le mme jour.

20.--Partis pour Sonffeldheim.

21.--Partis pour Beschwiller, bourg  cinq lieues  gauche de
Strasbourg.

22.--Partis pour Reichstett, village sur la route,  une demi-lieue de
Strasbourg.

29.--Nous nous sommes mis en route pour nous rendre  la Wantzenau 
deux lieues  gauche de Strasbourg.

30.--Partis pour nous rendre  la plaine prs de Kirchheim, en arrire
du Rhin et  trois lieues de Strasbourg. C'tait le lieu de
rassemblement o la 127e et la 91e se sont runies pour former des deux
une seule demi-brigade.

Voici la manire dont cet embrigadement s'est fait. L'on a form deux
haies; on a fait ouvrir les rangs dans chacune d'icelle; le gnral de
division en a pass la revue. De suite on a fait serrer les rangs; le
quartier-matre a appel tous les capitaines, lieutenants,
sous-lieutenants au centre des deux demi-brigades pour tirer parmi eux
les plus anciens de grade et les placer dans leur camp respectif. Il en
a t de mme des sous-officiers et caporaux; et tous ceux qui se sont
trouvs surnumraires, on en a form une compagnie auxiliaire. Ensuite
on a fait rompre par pelotons les deux demi-brigades; la 127e s'est
jointe avec la 91e en commenant par les premires compagnies, et
insensiblement de suite. Aprs ce mlange, on a fait former le carr
pour nous faire connatre nos chefs. Aprs que toute la crmonie a t
faite, nous avons dfil devant les gnraux, dans la boue jusqu'
mi-jambe, car il tombait du brouillard qui ressemblait bien  de la
pluie et qui faisait dgeler les terres.

Dans ce jour, la 127e a perdu son numro et a t marie avec la 91e
dont elle a pris le nom. J'ai vu que lorsqu'on faisait des mariages, que
rien ne manquait pour clbrer cette heureuse fte; mais parmi nous il
n'en tait pas de mme, car ce jour-l nous n'avions pas de pain. Cela
ne nous surprenait pas, car ce n'tait pas la premire fois.

Chacun a t reprendre ses cantonnements; la 5e, dernire compagnie au
1er bataillon,  la Wantzenau; et la 1re  Kilstett. Ce jour-l, j'ai
chang de compagnie; j'ai t dans la 5e du 1er (capitaine Mondragon).

2 _ventse_.--Sortis de la Wantzenau pour rejoindre la tte de notre
bataillon au village de Kilstett le 3, pour appuyer  gauche en
descendant le Rhin; notre premier bataillon tenait depuis la Wantzenau
jusqu' l'Ill le long du Rhin. Cette tendue tait de six lieues; notre
compagnie tait au village d'Offendorf et faisait le service sur le
Rhin.

17.--Partis d'Offendorf pour Weyersheim, o tout le bataillon venait
cantonner pour un mois; aprs, on retournait faire quinze jours dans ces
mmes cantonnements sur le Rhin, et on revenait faire un mois sur les
derrires. a se faisait  tour de bataillon.

21 _germinal_--Sortis de Weyersheim pour reprendre nos cantonnements sur
le Rhin; nous avons t de mme  Offendorf.--26. Partis d'Offendorf
pour aller  l'arme du Haut-Rhin, nous avons log en y allant 
Hoenheim,  une petite lieue  gauche de Strasbourg. Le lendemain 29, le
matin, nous avons pass  Strasbourg et nous avons log  Erstein,
ville; le 30 germinal,  Kuenheim; le 1er floral,  Andolshein, village
 deux lieues  gauche de Brisach et  une lieue de Colmar,  droite;
nous y avons eu sjour.

3.-- Herrlisheim, situe  une lieue et demie de Colmar.

4.-- deux heures du matin, partis pour Ensisheim.

5.-- une heure du matin, partis pour Huningue. Nous ne sommes pas
entrs dans la ville; nous avons reu des ordres pour cantonner dans les
villages aux environs. Nous avons pris la traverse, et nous avons t
cantonner au village nomm Attenschwiller sur une petite colline  une
lieue de Ble, du mme ct et  deux lieues de Huningue. tant dans ce
village, nous occupions les postes de sauvegarde du canton de Ble.
Personne ne passait  ces postes sans tre muni d'une permission signe
du gnral en chef. Si cela ne s'tait pas fait de la sorte, on aurait
enlev une partie des vivres et des marchandises de la France.

Les frontires de la Suisse taient bornes avec de grands poteaux de
bois,  distance d'un tiers de quart de lieue; il tait inscrit sur une
plaque de fer blanc: _Sauvegarde de Basel_.--Cette pitaphe tait
incruste en haut de la potence.

Dans le courant du mois de floral, nous avons appris la paix avec le
roi de Sardaigne. Nous avons aussi clbr la fte, le 10 prairial, des
victoires remportes par toutes les armes de la Rpublique[44]. Cette
fte a commenc  six heures du matin. Dans ce mme moment, on a battu
la gnrale:  huit heures on s'est assembl; on a t de suite sur le
terrain choisi par le chef de bataillon pour cette fte. On a fait
quelque temps l'exercice; aprs, on nous a annonc les victoires
remportes par l'arme d'Italie. C'est dans ce moment que nous avons
jur d'un commun accord de seconder leurs efforts, et qu' l'exemple de
nos frres d'armes d'Italie, bientt les succs de l'arme de
Rhin-et-Moselle galeraient les leurs. On est rentr dans le village aux
cris de _Vive la Rpublique!_

Ce jour-l, la Rpublique nous a pass le pain, la viande, l'eau-de-vie
double.--Voil quel tait l'ordre du gnral en chef.

13 _prairial_--Partis d'Attenschwiller pour Hagenheim, dans une petite
colline, et  une demi-lieue d'Attenschwiller et mme distance
d'Huningue; ce village est en grande partie habit par des juifs.

17.--Partis d'Hagenheim  cinq heures du matin pour entrer en garnison 
Huningue. Elle n'est pas beaucoup tendue, mais forte par ses bastions
garnis de gros canons qui dfendent d'approcher; les rues y sont larges
et bien claires; il y a beaucoup de casernes pour loger les soldats;
les maisons bourgeoises ne sont pas beaucoup hautes, mais elles ne se
dpassent pas; le Rhin flotte contre ses bastions et donne de l'eau dans
les fosss. Il y a une belle place qui a bien cent soixante-dix pieds au
carr, elle est environne de pavillons qui servent  loger les
officiers de la garnison. Cette ville est  une demi-lieue de Ble; 
chaque porte il y a trois forts pont-levis et de bonnes barrires. Le
temps que nous tions dans la ville, nous n'avions que des paillasses et
des bois de lit pour toute fourniture, mais, en rcompense, les puces ne
manquaient pas.

8 _messidor_.--Sortis  huit heures du soir pour nous rendre 
Ottmarsheim; o nous sommes arrivs  trois heures du matin; le village
est  une porte de fusil du Rhin, et sur la route d'Huningue  Brisach.

9 _messidor_.--Tous les cantonnements qui taient pour garder le Rhin
depuis Huningue jusqu'aux lignes de Guermersheim, ont reu l'ordre de
prendre les armes  dix heures du soir. C'est la nuit du 5 au 6 messidor
qu'on avait choisie pour se faire un passage sur le Rhin. Voil la ruse
que l'on a employe pour ce fait: Vers minuit, il y a eu plusieurs
compagnies de grenadiers en des barques, qui ont travers le Rhin, o
ils ont gorg plusieurs postes ennemis. L'attaque a t gnrale dans
toute l'tendue de la ligne du Rhin, car la canonnade s'est fait
entendre, de mme que la fusillade, depuis les deux heures du matin
jusqu' quatre heures. On criait: _En avant telle et telle colonne!
allons! embarquons-nous! Le passage est  nous!_ On faisait reconnatre
diffrents rgiments de cavalerie et d'artillerie pour faire voir que
nous tions bien du monde.

L'endroit destin pour le passage tait au fort de Kehl, prs de
Strasbourg, o cette attaque n'avait pas lieu, et l'ennemi ne savait pas
o nous avions l'intention de passer[45]. Ce n'tait pas l o l'on
faisait le plus de bruit qu'on voulait passer.

Le passage s'est effectu sans avoir essuy la moindre perte; on les a
si bien surpris et tromps par nos manoeuvres, que l'on a pris le
commandant du fort de Kehl avec sa garnison prisonniers de guerre.

17 _messidor_--Sortis de Ottmarsheim,  quatre heures du matin, pour
nous rendre  Balgau, village  deux lieues de Brisach,  droite. La
nuit du 18 au 19, tous les cantonnements ont pris les armes pour faire
la mme attaque que celle du 5 au 6.

19.--Sortis de Balgau,  huit heures du matin, pour nous rendre 
Neuf-Brisach, ville forte o il y a une belle place entoure de quatre
entres, fermes chacune de quatre ponts levis; les barrires, les
maisons et les casernes ne dpassent pas le premier rempart. Il y a une
belle place entoure de quatre rangs de peupliers qui sont coups de
manire  ce qu'ils ne fassent point dcouvrir la place en dehors; 
chaque coin de cette place, il y a un puits, et tout au milieu de la
place, on voit les quatre portes; les rues sont bien alignes ainsi que
les maisons. Sous tous les remparts sont des casemates, et sur ces
casemates est une belle promenade qui fait le tour de la ville. Ces
remparts sont garnis de forts canons; l'eau vient dans les fosss par un
canal qui vient de la rivire.

21.--Sortis de Brisach pour aller  Marckolsheim, bourg  quatre lieues
de l, sur la mme route.

25.--Partis de Marckolsheim  dix heures du matin pour nous rendre dans
les environs de Neuf-Brisach pour y faire une fausse attaque. C'tait la
nuit du 25 au 26,  ct du Vieux-Brisach, dans une le du Rhin; une
centaine d'hommes se sont embarqus pour passer le Rhin, ils ont fait
fuir plusieurs postes ennemis; ils en ont surpris un prs d'une
batterie, ils l'ont gorg. En un autre, ils ont pris un canonnier, deux
charretiers et trois chevaux. Sur la pointe du jour, le canon s'est fait
entendre de droite et de gauche sur la rive du Rhin. Vers les quatre
heures du matin, l'ennemi nous a ripost plusieurs coups de canon. Vers
les sept heures du matin, les hommes embarqus sont rentrs et nous
avons cess l'attaque: elle tait faite pour tablir un pont 
Rhinau.--Nous sommes retourns dans nos cantonnements qui taient depuis
Brisach jusqu' Rhinau, o deux de nos bataillons ont pass le Rhin.

28.--Nous avons quitt ces cantonnements  dix heures du soir pour nous
rendre  Brisach, o nous sommes arrivs  dix heures du matin. Nous
nous sommes transports vis--vis le Vieux-Brisach pour y passer le
Rhin; nous l'avons pass sur un pont volant vers les trois heures de
l'aprs-midi du 29 messidor. Nous avons log dans de grosses baraques
que les Autrichiens avaient fait construire du temps que les Franais
assigeaient la ville du Vieux-Brisach.

Ces logements taient couverts en terre et derrire le Vieux-Brisach,
hors de porte du canon.

30.--Nous avons repass le Rhin  dix heures du matin pour aller le
passer  Huningue; nous avons log en y allant  Ottmarsheim.

1er _thermidor_.--Partis  quatre heures du matin, nous sommes arrivs 
Huningue, et nous avons pass le Rhin vers les dix heures du matin. Nous
avons t au premier village o le vin nous a t distribu. De l, nous
avons t loger  Lorrach, bourg dans le Marquisat. Je dirai que nous
avons pass le Rhin sur un pont volant, et aprs cela nous avons t
obligs de passer un bras du Rhin avec des petites barques, ce qui nous
a tenus bien du temps.

3.--Partis de Lorrach  deux heures du matin pour aller  Schopfheim,
petite ville entre deux montagnes garnies de beaux bois; la colline est
garnie de beaux prs bien entretenus et tout de niveau o ils mettent
l'eau quand ils jugent  propos. Cet endroit a beaucoup d'usines, tant
en forges, manufactures de fils de fer, papeteries, etc. Je remarquerai
aussi que les Autrichiens avaient quitt les bords du Rhin le 27
messidor, parce que la colonne qui avait pass  Strasbourg les prenait
par derrire les montagnes du Brisgau pour leur couper leur retraite.

9.--Partis de Schopfheim,  deux heures du matin, pour aller 
Sackingen. Nous avons repass le Rhin  Laufenburg. Dans cet endroit, le
Rhin fait un grand saut au bas du pont; il passe entre deux rochers, il
est extrmement rapide. Les ponts sous lesquels on passe sont tous
couverts et bien construits. Sackingen et Laufenburg sont deux petites
villes prs des frontires suisses et situes  sept lieues de
Schopfheim.

10.--Partis de Sackingen  deux heures du matin pour Eibrechsferengel?
Nous en sortions le onze  deux heures du matin pour nous rendre 
Fiezen, village situ  huit lieues.

12.--Partis de Fiezen  trois heures du soir pour nous rendre  Singen,
o nous sommes arrivs le treize  quatre heures du soir.

14.--Partis de Singen  dix heures du matin pour Esplingen, village sur
le lac de Constance.

15.--Partis le 15  quatre heures du matin pour nous rendre auprs de
l'abbaye de Salmonswiler, situe de mme sur le lac, dans la Souabe.

C'est l que nous avons aperu l'arrire-garde d'une colonne ennemie. On
a dtach des tirailleurs de droite et de gauche pour fouiller les
environs de notre route; aprs avoir tir plusieurs coups de fusil, ils
ont continu leur retraite. C'est dans l'abbaye, ou pour mieux dire dans
la plaine au-dessus, que nous avons commenc  camper. Je dirai que tous
les villages dont j'ai parl ci-devant et o nous avons log, sont
situs sur les frontires de la Suisse, en venant sur le lac de
Constance.

La colonne du gnral Frino[46] chassait les ennemis de diverses places
situes sur le lac de Constance,  droite du ct de la Suisse et
s'emparait de la ville de Brgenz o se trouvaient une trentaine de
pices de canon de divers calibres[47].

Je remarquerai que nous avons pass au pied du fort de Randenburg, situ
sur une montagne en pain de sucre, qui n'est command d'aucun ct, qui
se rendit sans rsistance; on y trouva un arsenal bien garni,
quarante-trois bouches  feu en bronze, et quantit de munitions.

Je dirai que nous tions sous le commandement du gnral Palliard. Notre
colonne a pris  gauche du lac de Constance; nous sommes sortis du camp
prs l'abbaye de Salmonsweiler le 16,  huit heures du matin par une
grande pluie qui avait commenc  trois heures du matin, pour aller  la
poursuite de l'ennemi. Nous avons t camper prs du village nomm
Eriskirch, sur le bout du lac, dans un bois o notre artillerie a t
oblige de tirer quelques coups de canon. Dans ses environs, il s'est
trouv plusieurs obstacles: des fosss, des petits marais et des bois;
mais l'ennemi a t forc de prendre sa retraite. Nous sommes partis du
camp le 19  quatre heures du matin pour aller  la poursuite des
ennemis vers la ville de Lindau, faisant partie du cercle de Souabe.
Arrivs dans cette position, comme nous avions suivi les ctes de la
Suisse avec un bataillon de la 38e demi-brigade et un dtachement de
hussards du 8e, nous avons quitt cette colonne le 20 thermidor pour
aller rejoindre nos deux autres bataillons de la 3e demi-brigade de
ligne. Nous avons log en y allant  Waldsee, ville o nous sommes
arrivs  la nuit; nous avons t loger dans un couvent o nos
prisonniers de guerre taient dtenus avant que nous passions le Rhin;
mais ils avaient t vacus  notre approche.

21.--Partis du Waldsee  quatre heures du matin, nous avons t
bivouaquer  une lieue en avant de la ville, et  une lieue de Wartzack,
o nous avons retrouv les deux bataillons qui avaient pass le Rhin 
Rhinau.

22.--Partis de ce bivouac  quatre heures du matin pour aller  la
poursuite de l'ennemi qui tait la lgion de Cond, nous avons camp ce
mme jour dans un bois faisant partie de la fort Noire, prs d'un
village nomm Itett(?) qui fait partie du cercle de Souabe.

23.--Partis du camp  trois heures du matin pour aller camper une lieue
en avant.  notre approche, l'ennemi a pris sa retraite.

25.--Sortis du camp  quatre heures du matin, nous avons pass 
Memmingen, ville grande et belle, entoure de petits bastions et de
grands jardins tous remplis de houblon; elle est au duc de Wurtemberg.
Ce mme jour, nous avons t camper en avant d'un village o les migrs
sont venus nous attaquer  cinq heures du matin, le 26, mais ils ont t
repousss avec vigueur et on leur a fait quelques prisonniers. J'ai
remarqu dans cette contre la grande mortalit des btes  cornes;
c'tait la peste qui tait dans ce pays, car on ne pouvait en sauver
aucune.

Le mme jour, vers les six heures du soir, nous avons fait un mouvement
pour appuyer  gauche, pour donner du renfort  la troisime ligne qui
avait t attaque pendant la nuit par les chevaliers de la lgion de
Cond, o ces derniers ont perdu bien du monde car dans le mouvement que
nous avons fait, nous en avons vu dans des places plus d'un cent, et
beaucoup qui taient rpandus dans les bois, et beaucoup qui taient
enterrs que nous ne voyions pas. Ceux qui taient hors de terre taient
des hommes qui avaient en partie des cheveux gris.

Leur attaque a t singulirement combine, ils sont venus croyant
surprendre nos gens; lorsqu'ils ont t  une porte de fusil d'eux, ils
ont fait le demi-tour, et faisaient les feux de peloton en retraite, et
leurs canons envoyaient des obus en l'air. tant assez prs de nos
troupes pour tre reconnus, aussitt nos troupes ont fait un feu de file
sur ces messieurs. Comme cette petite avant-garde ne se voyait pas assez
forte, elle a battu en retraite pour un moment; mais aussitt ils ont eu
du renfort de la 74e qui tait campe derrire eux, et ils les ont
repousss avec toute la chaleur rpublicaine. Comme je l'ai dit,
plusieurs cents ont mordu la poussire. Cette bataille s'est donne, la
nuit du 25, dans le bois prs le village d'Obergein. Nous y avons camp
le 26 au soir, nous avons eu la pluie pendant deux jours.

29.--Partis de ce camp  quatre heures du matin pour aller en avant,
nous avons t camper sur la hauteur, prs du village de Meltheim, prs
d'une petite rivire et derrire une grosse ferme o tait log le
gnral.

2 _fructidor_.--Sortis de ce camp  huit heures du soir pour aller  la
poursuite des migrs, nous avons pris la route  gauche de Meltheim et
nous avons camp dans la plaine.

4.--Partis  onze heures du matin, nous avons t camper prs d'une
abbaye, dans la Bavire.

Partis le 5,  deux heures de l'aprs midi pour nous rendre au camp 
trois lieues de la ville d'Augsbourg, ville capitale des cercles de
Souabe. Nous ne suivions pas de route directe, c'tait en partie tous
chemins de traverse; il y a un peu de temps que nous n'avons vu notre
ennemi. Nous sommes obligs de marcher  grandes journes, encore ne
peut-on pas le rattraper. Nous sommes camps sur le bord d'une rivire
et dans un bois dont je ne connais pas les noms, mais je mettrai un nom
 ce camp, et la troupe qui a camp dans ce camp ne pourra pas me
dmentir; je le nomme _le camp de la fourmilire_, car vraiment il n'y
avait pas une place o la terre n'en soit couverte, et tous les arbres
en taient garnis; on pourrait encore l'appeler _le camp de la
pnitence_.

7.--Sortis de ce camp  six heures du matin, sans regret, pour aller
passer la rivire o nous avons trouv l'arme autrichienne; sur l'autre
rive, ils avaient coup tous les ponts et nous attendaient sur la
hauteur. Quoique les ponts fussent coups, cela n'a point arrt notre
marche; nous l'avons franchie avec tout le courage possible. Comme elle
tait rapide et que quelques rpublicains ont voulu la traverser, il y
en eut quelques-uns de noys. La profondeur  l'endroit o nous passions
tait de trois pieds quelques pouces; nous avons mis un quart d'heure
pour passer ces obstacles. C'tait sur la droite d'Augsbourg, entre dix
et onze heures du matin.

Aprs ce dfil, et tant de l'autre ct, on s'est form en colonne et
on a march sur l'ennemi qui s'est vu forc d'abandonner ses fortes
positions.

Notre division a fait ce jour-l huit cents prisonniers et pris seize
pices de canon. Au moment o ils ont pris la fuite, on les a poursuivis
 quatre lieues de la ville d'Augsbourg. Notre avant-garde a gard sa
position, et l'arme est revenue camper  deux lieues en avant
d'Augsbourg, et  une lieue de Fridberg.

Partis de ce camp  neuf heures du matin pour appuyer  droite et suivre
la marche de l'ennemi, ce jour-l nous avons camp prs d'un village,
dans les environs d'un superbe chteau appartenant  un colonel de
cavalerie autrichienne. Ce chteau est remarquable pour la troupe qui
tait campe dans les environs; on y a trouv quantit de bire,
d'eau-de-vie et toutes sortes d'effets; toute la maison tait partie 
l'approche de l'arme franaise, et on s'est empar de tout ce qu'il y
avait dans la dite maison.

10.--Partis de ce camp  dix heures du matin pour aller camper  une
demi-lieue. C'est dans ce camp qu'on nous a annonc la trve avec le duc
de Bavire.

13.--Partis  cinq heures du matin pour nous rendre au camp, prs de
Dachau.

17.--Partis  six heures du matin pour aller camper dans la plaine de
Munich. Je dirai qu'on avait laiss une certaine quantit de soldats
avec un officier dans notre camp de Dachau, pour allumer des feux comme
s'il y avait eu de la troupe. Ce camp tait aperu depuis les hauteurs
en avant de Munich, c'tait pour faire voir  l'ennemi que nous tions
en forces.

Nous tions camps dans la plaine de Munich prs les parcs du duc de
Bavire. Je peux dire que ces parcs taient superbes et grands, entours
de planches trs hautes et renfermant toutes sortes de btes sauvages et
d'oiseaux. C'tait si bien construit que c'tait vraiment amusant; mais
la guerre dtruit tout; on a enlev les planches pour se construire des
abris dans le camp: de suite on s'est mis  donner la chasse aux btes,
comme lapins, livres, chevreuils, biches, cerfs; les oiseaux ne s'en
sont pas chapps; tout cela se prenait  la main, avec des btons.

Je dirai que dans les environs,  droite et  gauche de la ville de
Munich, le duc de Bavire a de superbes chteaux trs vastes et bien
construits; il a aussi de superbes parcs ferms de murs, o il a toutes
sortes d'animaux que l'on puisse imaginer; il y a aussi de beaux jets
d'eau et de superbes avenues, promenades, etc. Plusieurs qui les ont vus
comme moi ont dit qu'il n'y avait que le chteau de Versailles qui
pouvait le surpasser; tout cela tait fait pour enchanter.

19.--Sortis du camp  huit heures du matin pour appuyer  gauche de
Munich, nous avons camp  trois lieues. C'est pendant que nous tions
dans ce camp, que les migrs ont pass l'Isar et sont venus prendre un
parc de munitions qui tait derrire Dachau. Nous y avions une ambulance
o taient nos blesss; ils en ont pris une partie, nos chirurgiens, nos
bouchers et une compagnie de notre demi-brigade qui tait pour garder le
parc. Ceux qui ne voulaient pas se rendre, ils les hachaient; aprs
qu'ils ont eu fait cette capture, ils sont retourns dans leurs
positions qui taient sur le Ridau, en avant de Munich, le long de
l'Isar[48].

21.--Sortis de ce camp  onze heures du matin pour nous rendre sous les
murs de Munich, l o notre avant-garde s'tait battue la nuit sur
l'Isar. Alors, les migrs voulaient passer devant Munich; mais ils
n'ont rien gagn. Ce mme jour, nous avons camp prs le faubourg de
cette ville. Les faubourgs y sont grands et il y a de belles maisons;
les rues larges. La ville de Munich n'est pas extrmement tendue, mais
bien peuple, les maisons fort hautes, les rues larges et bien
claires; dans le milieu de la place, il y a un beau jet d'eau. Elle
est ferme par des bastions environns de fosss, mais elle n'est point
dans le cas de soutenir un sige; c'est la capitale de la Bavire.

Dans la bataille de la nuit du 20 au 21 que nos troupes ont eue avec les
migrs, on a brl des tanneries, qui taient sur le bord de la
rivire, et plusieurs gros magasins de bois. Lorsque les migrs ont vu
que a ne pouvait servir  rien, ils ont cess le feu. Je dirai qu'ils
avaient une maison sur la route du pont, qui a t aussi brle.

Le duc de Bavire avait dans la ville, pour garnison, dans ce temps,
douze mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie.

Les soldats franais pouvaient entrer dans la ville avec une permission
par crit du colonel. La rivire qui passe prs de la ville de Munich
porte le nom de l'Isar.

La gauche de notre division avait dj pass l'Isar  cinq ou six lieues
de Munich, sur la droite; lorsqu'on apprit la retraite du gnral
Jourdan qui commandait l'arme de Sambre-et-Meuse. Nos troupes ont t
obliges de repasser la rivire et de se disposer  la retraite.

26 _fructidor_.-- une heure du matin, nous avons commenc notre
retraite, sans cependant y tre forcs par l'ennemi de notre ct. Nous
avons pris la route de Munich  Dachau, bourg situ  six lieues; nous
sommes rests environ quatre heures sous ses murs pour nous reposer et
attendre la gauche de notre division qui est arrive une heure aprs. Je
dirai que notre retraite a commenc par un temps de pluie. Nous nous
sommes donc mis en marche, toute la division, et nous sommes venus
camper  neuf lieues de Munich, dans la position du 7 fructidor.

28.--Sortis de cette position  sept heures du matin pour excuter
plusieurs mouvements, sur la droite d'Augsbourg et de la rivire.  huit
heures du soir du mme jour, nous sommes revenus prendre une position 
une lieue de Fridberg, en avant. Nous tions en ce moment
d'arrire-garde, et mme nous nous sommes vus bloqus de toute part; il
fallait nous battre de tous les cts et plus particulirement derrire
nous qu'en avant; nous aurions eu plus de facilit de retourner  Munich
que du ct de la France. Et quels taient ceux qui nous bloquaient?
C'tait une partie des paysans qui servaient  prendre nos parcs, les
convois de malades et de pauvres blesss; ils prenaient ce qu'ils
pouvaient avoir et de suite les mettaient  mort. Ils nous coupaient les
routes dans lesquelles nous devions passer, par de grands fosss et des
abattis d'arbres qu'ils croisaient dans la route, pendant que les
Autrichiens et la lgion de Cond nous faisaient user le reste de nos
munitions afin d'avoir plus de facilit de nous prendre. Ils se
croyaient les plus forts, mais ils s'taient bien tromps, car si ce
n'est qu'on a voulu en sortir avec tous les vivres et convois, composs
de quantit de voitures charges de toutes sortes, l'arme impriale ne
nous aurait pas arrts un seul jour. Ils avaient de mme envoy des
proclamations dans tous les pays que nous avions conquis, o ils
disaient aux paysans que l'arme franaise tait presque toute en leur
pouvoir; qu'ils en avaient pris une grande partie entre Augsbourg et
Munich; qu'il n'y avait plus que trois mille hommes qui s'taient
chapps, et qu'ils ne savaient pas o battre en retraite; voil
pourquoi les paysans s'taient empresss de s'armer contre nous.

tant dans cette position, nous avons fait encore plusieurs mouvements,
allant du ct de Munich, mais nous n'avons rencontr aucune troupe.

2 _complmentaire_[49]. Nous avons t  quatre lieues, suivant la route
de Munich, et nous avons camp prs du village d'Andelheim.

3.--Partis en retraite sur Fridberg; o nous avons pass la rivire
nomme le Negel; le mme jour les ponts taient rtablis. Nous ne sommes
pas passs dans la ville d'Augsbourg, nous en avons fait le tour; elle a
des remparts trs hauts.

Le mme jour, nous sommes venus camper  deux lieues de ce ct-ci, sur
la route de Gunzbourg.

4.--Sortis  deux heures du matin pour venir sur les hauteurs de
Gunzbourg o nous avons camp dans les terres laboures.

5.--Partis  huit heures du matin, nous avons pass dans la ville de
Gunzbourg; nous avons t prendre une position  trois lieues de l,
bordant le Danube.

1er _vendmiaire_, an V.--Partis  huit heures du soir pour la ville
d'Ulm, o nous sommes arrivs  deux heures du matin. Nous avons
travers la dite ville  six heures pour venir prendre une position tout
prs. C'est l que tous les parcs et convois se sont runis; et l'arme
est venue passer pour que chaque division prenne la marche indique par
le gnral Moreau pour faire un dbouch pour le passage des convois,
partie de la troupe se battait en attendant que l'autre partie dfilt
avec les parcs[50].

Notre position tait  la droite de la ville, qui n'a que de petites
fortifications et n'est pas capable de soutenir un sige. Nous sommes
partis de notre position le 3,  onze heures et demie du soir, pour
continuer notre retraite sur Fribourg en Brisgau. Nous avons camp  une
demi-lieue d'Ulm; nous avons pris la traverse pour favoriser
l'vacuation de nos parcs.

4.--Nous sommes arrivs prs d'un passage du Danube,  huit heures du
soir, o l'ennemi voulait forcer notre ligne et nous couper notre
retraite. Depuis le matin jusqu' neuf heures du soir, la fusillade et
le canon n'ont cess de jouer, de sorte qu'ils n'ont pas pu passer. Nous
avons camp ce jour-l dans un bois,  sept lieues d'Ulm. tant dans
cette position, nous avons fait plusieurs mouvements tant de jour que de
nuit pour en imposer  nos ennemis.

6.--Sortis de ce camp  une heure de l'aprs-midi, nous sommes venus
camper auprs d'une grosse abbaye qui est  cinq lieues de Waldsee, en
avant.

7.--Partis  une heure du matin, nous sommes alls camper  deux lieues
de Waldsee, sur la gauche.

8.--Sortis de ce camp  une heure du matin pour nous rendre sur des
hauteurs  gauche de Ahldorf; ce village est situ prs des grands
marais et vis--vis d'un parc. C'est dans ces environs que notre colonne
s'est runie, de manire que lorsque la colonne se mettait en marche,
elle tait divise sur plusieurs points, pour deux ou trois jours; et
aprs il y avait un point de ralliement. Je dirai que dans ce village de
Ahldorf le feu a pris  une grosse maison pendant la nuit.

9.--Partis  dix heures du matin. La troupe, qui marchait avant nous, a
fait rencontre de l'ennemi, ce qui a un peu ralenti notre marche.  la
premire attaque, il a fait beaucoup de rsistance, mais aprs quelques
heures de combat il a t oblig de se reployer, mais sans abandonner la
route sur laquelle nos convois devaient passer. Notre avant-garde s'est
avance et leur a fait abandonner leurs positions. Nous avons camp ce
jour-l prs le village de Berg, hauteur assez considrable, du ct
oppos  l'ennemi, qui tait sur la route immdiatement prs l'abbaye de
Vincastel, dans la Souabe.

Durant le temps que nous avons occup cette position prs le village de
Berg, nous avons fait plusieurs mouvements de droite et de gauche pour
nous clairer sur la marche de nos ennemis.

Le gnral Moreau, qui voyait que ces mouvements de la part de l'ennemi
rendaient sa retraite dangereuse, les fit attaquer le 1er octobre sur
toute la ligne prs de Biberach, et lui enleva vingt canons, des
drapeaux et environ cinq-mille prisonniers, parmi lesquels soixante-cinq
officiers;  cette affaire, c'tait le gnral Latour qui commandait les
Autrichiens.

14.--Partis de Berg  huit heures du matin, nous sommes venus camper 
six lieues en avant de Stockach.

15.-- quatre heures du matin, nous sommes venus camper sur les
hauteurs,  deux lieues de Stockach. Il faut remarquer que nous ne
pouvions faire beaucoup de chemin parce qu'il fallait que notre
avant-garde ft une ouverture parmi l'ennemi, et dbarrasst les routes
pour faire passer nos convois.

16.--Partis  cinq heures du matin pour camper sur les hauteurs,  un
quart de lieue de Stockach, du ct de la route de Fribourg. Je dirai
que c'est dans ces environs que nous avons eu plusieurs convois de
malades ou de blesss gorgs.

Ces pauvres malheureux taient couverts de blessures et sans dfense.
Les infmes se vengeaient sur eux des flaux de la guerre qui avait
dvaste leur contre. Mais qu'ont-ils gagn, ces esprits faibles qui se
sont laiss sduire par les crits que leurs seigneurs et leurs migrs
leur avaient envoys en leur disant que s'ils pouvaient nous arrter, la
guerre serait bientt finie et qu'ils seraient affranchis pendant deux
ans de tout impt? Ils taient tellement pntrs qu'il n'y avait plus
qu' serrer la main pour nous prendre, qu'ils quittaient tous leurs
chaumires et se mettaient de tous les cts sur la route, les chemins.
Tout tait bien gard. Les femmes, les filles, les enfants, enfin tous
s'y mettaient, et l'arme autrichienne les secondait dans leurs mauvais
desseins.

Ils sont venus un jour pour prendre notre magasin de poudre qui tait
prs de cette ville avec plusieurs pices d'artillerie de rserve, et
aussi celles que l'on avait prises  l'ennemi et que l'on n'avait pas eu
le temps d'vacuer; mais ils ont t bien reus. Il s'est trouv
quelques-unes de nos troupes dans les environs, ils ont t repousss et
se sont retirs dans les bois des environs. Dans les villages d'o ces
misrables taient partis pour nous couper notre route, on a brl
quelques unes de leurs maisons et on a pill les autres.

Nous sommes sortis du camp de Stockach aprs que tout a t sur des
voitures, et qu'il ne restait plus rien dans le magasin. C'tait le 17,
 onze heures du matin, que nous avons suivi la route de Fribourg, et
que nous sommes venus camper  deux lieues et demie de ce ct-ci de
Stockach, prs d'un village o tous les habitants taient partis dans
les bois pour nous couper notre retraite. Dans cet endroit, nous avons
eu des blesss gorgs; pendant la nuit quelqu'un a mis le feu  une
maison. tant dans cette position, nous avons pass en avant du village
et nous avons attendu notre arrire-garde.

18.-- une heure de l'aprs-midi, nous avons camp sur les hauteurs en
avant de Lemmingen o on nous faisait esprer des vivres; on a trouv
dans cette ville un seul homme et point de vivres. Je dirai qu'on a
brl environ vingt-quatre maisons; la pluie nous avait pris prs de la
ville de Hoch, et la nuit que nous avons t camper sur les hauteurs de
la ville de Lemmingen a t abominable; la pluie emmenait toute la terre
de notre camp dans la colline.

19.--Partis  une heure du matin, nous avons dfil au milieu des
maisons tout en feu, et nous sommes venus camper sur une montagne trs
haute.

20.--Descendus de cette montagne, pour aller camper dans la plaine prs
le Danube o l'ennemi nous est venu attaquer vers les huit heures du
matin. Le 21, aprs plusieurs heures de combat, nous les avons
repousss; aprs, nous avons continu notre retraite. Le combat  notre
droite a t plus engag que le ntre, mais ils n'ont pas pu percer
notre ligne qui tait prs la route o nos parcs et convois dfilaient.
Nous avons continu notre retraite, mais je dirai que, l'ennemi nous
suivant de prs, nous avons t obligs, par plusieurs reprises, de
marcher en colonne et de nous mettre en bataille lorsqu'il se trouvait
des obstacles o l'on ne pouvait pas tous marcher ensemble; les uns
battaient en retraite et les autres observaient.

Ce jour-l, nous sommes venus camper prs d'une petite ville,  trois
lieues de Neustadt; l nous sommes arrivs la nuit par une pluie
continuelle et des chemins presque impraticables.

22.--Partis de cette position  trois heures du matin, pour venir camper
du ct de Neustadt, le long du revers de la montagne, dans une gorge de
la fort Noire, sur la route de Fribourg.

23.--Sortis  midi, nous sommes venus camper sur le revers d'une
colline,  gauche de la route de Fribourg.

26.--Partis  dix heures du matin pour venir camper dans la gorge de
Fribourg.  une demi-lieue, sur la route, il y avait de grands hangars
qui servaient de magasins pour l'arme impriale, et comme ils taient
vides, nous nous en sommes servis pour nous mettre  couvert. Notre
arrire-garde s'est bien battue dans cette gorge, aux environs de
Neustadt.

28.--Partis  midi, nous sommes passs prs des faubourgs de Fribourg;
de suite nous avons t camper dans une gorge tenant  gauche de la
route de Brisach. Notre position tait prs d'un couvent de religieuses,
qui tait dans le fond de la gorge.

30.--Sortis le 30,  deux heures du matin, nous avons pris la route de
Huningue. Vers huit heures du matin, notre arrire-garde a t attaque
par l'ennemi, prs du faubourg de Fribourg. Au petit point du jour, on
nous a mis en bataille derrire un village situ prs la route de
Huningue et au pied de la montagne de Fribourg. L'attaque du matin a
dur toute la journe; en nous retirant, nous avons camp ce jour l
dans la broussaille, le long de la montagne,  quatre lieues de la ville
de Fribourg, sur la gauche de la route de Brisach.

1er _brumaire_.--Nous avons pris la traverse dans les montagnes du
marquisat du Brisgau, pays de Bade, tenant  la fort Noire. Nous sommes
venus camper sur les hauteurs d'une montagne  quatre lieues d'Huningue.

2.--Nous avons fait un mouvement  huit heures du matin. Nous sommes
venus camper dans le fond du vallon,  une demi-lieue du village. Nous
tions diviss sur plusieurs points pour observer les manoeuvres de
l'ennemi (mais en cas d'attaque, on se runissait sur un point).

8.-- cinq heures du matin, l'ennemi est venu nous attaquer sur
diffrents points; en premier lieu nous avons repouss l'ennemi; il nous
a repouss un instant aprs dans notre position o ils nous ont fait
quelques prisonniers. On a soutenu longtemps dans le mme endroit, mais
comme ils avaient beaucoup d'artillerie dans une belle position sur la
hauteur, qui leur donnait beaucoup d'avantages sur la ntre,  peine
pouvait-on trouver un emplacement pour se mettre. La pluie continuelle
rendait le terrain trs mouvant, et comme il y avait diffrentes
collines  garder, dans des bois o l'on n'y voyait pas la moindre
clart, l'ennemi ne cherchant qu' nous couper notre retraite sur
Huningue (car sur la route de Brisach, le canon s'est fait entendre,
comme sur notre colline, et je crois mme encore plus fort), je dirai
que le feu a t trs soutenu de part et d'autre toute la journe; nous
avons perdu quelques hommes, mais la plupart taient des blesss. Nous
avons excut plusieurs marches sur la droite et sur la gauche de la
colline; une grande partie des bataillons taient en tirailleurs,
lorsque le soir est venu.

On a cd le village devant lequel nous tions. Je crois, si ce jour-l
n'avait pas eu de nuit, que le feu n'aurait pas cess. C'est l'obscurit
qui a fait la fin de notre journe. La pluie a commenc avec l'attaque
et a dur vingt-quatre heures; vers la fin,  peine la poudre
voulait-elle prendre. On croirait peut-tre comme on s'est battu toute
la journe, que l'ennemi nous a pousss bien loin; eh bien, dans toute
la journe nous avons recul d'une demi-lieue; voil tout le progrs de
l'ennemi. Pour la perte des hommes, je crois qu'elle a t gale.

 sept heures du soir, nous avons pris notre retraite. La route sur
laquelle nous devions passer traversait le village que l'ennemi
occupait, et, pour la rejoindre, il y avait plusieurs obstacles, mais
tout de mme il a fallu les franchir.

3 _brumaire_.-- sept heures du soir, nous nous sommes mis en marche
pour rejoindre la route: nous avons travers un bois; de l, nous sommes
descendus dans le fond d'une colline trs profonde o nous avons trouv
une rivire qui avait environ quinze pieds de large et trois pieds de
profondeur; cela n'a pas longtemps retard notre marche (nous tions
dj percs de la pluie de la journe), nous avons franchi cet obstacle.
Il se trouvait encore un petit ruisseau au pied d'une assez forte
minence qui tait garnie de ronces et d'pines; il fallait y monter 
quatre pattes; et bien des fois, tant presque en haut on retombait en
bas. En haut on trouvait la route, mais une patrouille de sept cavaliers
ennemis venait  notre rencontre. Aussitt notre adjudant major, nomm
Scherer, crie au premier: _Qui vive!_--Il rpond dans sa langue:
_Verda!_--Ledit adjudant lui dit: _Prisonnier!_--_Nix
prisonnier._--_Rends-toi, coquin!_ lui dit-il.--_Nix coquin!_ Aussitt
il pique des deux et va rejoindre ses camarades qui taient encore plus
avant dans la route. Aussitt, ils sont revenus au grand galop et ont
pass parmi nous, sans recevoir un coup de fusil, car les armes taient
si mouilles de toute la journe et du passage de la rivire, qu'elles
ne pouvaient plus faire feu, et puis on n'y voyait pas clair. Dans la
boue  mi-jambes, nous avons continu notre retraite, environ  deux
lieues d'Huningue. Tout mouills que nous tions et sans vivres, nous
avons camp dans des sapins tout prs de la route.

4.--De cette position,  quatre heures du matin, nous sommes venus sur
les hauteurs prs de Lorrach pour camper. L'ennemi tait sur nos traces
et voulait passer avant nous le Rhin, mais comme le pont nous
appartenait, nous avons voulu y passer avant eux.

5.--Partis  minuit pour nous rendre prs le pont d'Huningue vers cinq
heures et demie du matin. Lorsque est venu notre tour,  huit heures du
matin, nous avons pass le pont qui tait construit de trente-sept
grosses barques.--Je dirai que nous tions de la division du gnral
Frino pendant la campagne de l'autre rive du Rhin. Pendant notre
retraite, nous avons eu vingt jours de pluies continuelles.

Lorsque nous avons eu repass le Rhin, nous avons t nous reposer prs
le village de Bourgfeld, sur la route de Ble et d'Huningue, pendant
cinq heures. Le soir, nous avons t loger au Village-Neuf, sur le Rhin,
 une demi-lieue  gauche d'Huningue. Pendant que nous tions sur
l'autre rive du Rhin, on avait dcouvert les anciennes fondations d'un
fort qui tait sur le bord du Rhin et prs le territoire de Ble, on
avait relev l'ouvrage  cornes et le fort o on avait mis de fortes
pices pour dfendre la tte du pont. Cet ouvrage tait enclos d'un bon
foss plein d'eau; on avait aussi command une forte redoute en avant
d'Huningue, pour dfendre l'approche du fort nouvellement
construit.--Ces ouvrages ont retenu la colonne autrichienne pendant tout
l'hiver[51].

Comme nous voil rentrs en France, et que l'ennemi ne nous poursuit
plus, je vais faire un petit dtail sur le costume des deux sexes du
Brisgau et de la Fort-Noire.

La situation des habitants de la frontire est trs simple, et ils
vivent contents dans leurs petites chaumires; le bois ne manque pas,
mais, pour la terre, elle n'y est pas bien commune: ils en ont quelque
peu sur le sommet de quelques hautes montagnes, o ils sment du seigle
avec un peu de bl; dans la valle, ils plantent des pommes de terre. Le
pturage y est assez frais, aussi ils ont presque tous des vaches. Les
maisons ne sont pas bien paisses et construites en bois; lorsqu'un pre
de famille marie ses enfants, il leur construit des petites maisons aux
environs de la sienne; mais ils font cela quand la famille ne peut plus
tenir dans la maison paternelle.

C'est un vrai dsert, aussi le monde qui l'habite est aussi brute que
sont leurs habitations; la plupart n'ont aucune ducation; comme la
nature les a crs, ils restent. Les hommes sont habills grossirement,
ils portent sur la tte un petit chapeau de paille, des cheveux courts
et tout hrisss; leurs chemises de toile trs forte sans cols, car on
ne leur voit jamais rien autour du cou. Leur culotte, trs large avec
des plis tout autour qui leur font des genoux gros comme la tte, est
fronce comme une bourse. Ils ne portent rien aux jambes, et aux pieds
ils ont des souliers aussi durs que du bois; les semelles ont deux
doigts d'pais, et bordes de gros clous tout autour. Ils ont des gilets
qui leur tombent au milieu des cuisses; des habits moins courts qui se
boutonnent tout le long; et les poches battent au bas du ventre. Cet
habillement est tout en toile, la plupart du temps tout noir; aussi ils
ressemblent  des charbonniers. Les femmes et les filles ont pour
coiffure un petit chapeau de paille  quatre cornes, comme une espce de
_carquelin_[52]. Elles portent leurs cheveux en deux tresses tires trs
prs de la tte, qui est grosse comme celle d'un veau de deux mois; une
encolure de mme; leur gorge est pare par une grosse chemise, brode
d'une grosse dentelle, avec un corset rouge o sont enferms des appas
trs gros, qu'elles fagottent comme un fagot. Les jupes qu'elles portent
sont de diffrentes couleurs: elles en mettent trois, la plus grande ne
passe pas les genoux, la deuxime un peu plus haut, la troisime va au
bas du nombril; elles sont brodes chacune d'une tresse large de
diffrentes couleurs. Le plus souvent elles vont toutes dchausses;
elles ont des souliers hauts avec de forts clous. Leur nourriture est le
lait, le lard et la choucroute. Nous avons log dans leurs maisons en
allant sur le lac de Constance; ils avaient toujours les yeux sur nous,
parce que nous tions costums diffremment qu'eux.

Dans le Brisgau, le peuple n'est pas si grossier, ni le costume non
plus; la terre y est plus fertile et il y a encore du beau seigle, mais
la mode du costume n'est gure diffrente.

6 _brumaire_.--Sortis du Village-Neuf,  midi, pour venir cantonner au
Grand-Kembs, village situ  une demi-porte de fusil du Rhin,  trois
lieues  gauche d'Huningue, sur la route. Pendant notre retraite, nous
avons eu vingt jours de pluie continuelle.

14.--Sortis du Grand-Kembs pour appuyer  gauche  huit heures du matin,
nous avons log  Sausheim, le 15,  Blodelsheim; le 21, avec quatre
compagnies, cantonn  Fessenheim. Ces villages sont entre Huningue et
Brisach, sur la route suivant le Rhin.

25.--Partis de Fessenheim pour venir cantonner  Biesheim, tout le
bataillon. Ce village est  une demi-lieue de Brisach,  gauche.

7 _frimaire_.--Partis de Biesheim,  onze heures du matin, pour
Witternheim,  sept lieues de Strasbourg et  deux lieues du Rhin.

11.--Sortis de Witternheim, nous sommes venus loger  Nordhausen, 
quatre lieues de Strasbourg.

12.--Sortis  deux heures du soir pour nous rendre au fort de Kehl. L,
nous avons relev la 31e demi-brigade qui tait campe  gauche du fort,
dans une le du Rhin. La 31e nous a relevs au bout de trois jours: de
sorte que tous les trois jours, nous nous relevions, jusqu' l'poque du
30 frimaire, o nous avons commenc  nous relever tous les quatre jours
parce que le froid n'tait plus si dur. Mais aussi, plus on se relevait
souvent, plus on perdait de monde, car l'ennemi tirait sans cesse, nuit
et jour; cela semblait un orage.

Lorsqu'on tait relev, on allait passer autant de jours dans le village
de Bischheim; il y avait deux lieues de chemin pour passer sur le pont
et gagner notre camp qui tait  deux lieues de Strasbourg,  gauche.

9 _nivse_.--Le gnral a fait assembler les officiers de notre
bataillon qui tait le premier, et les a conduits sur la droite de Kehl
pour leur faire voir le retranchement de l'ennemi que nous devions
enlever pendant la nuit. Les dits officiers ont pris les mesures
ncessaires pour conduire leurs compagnies sur le terrain, et
s'acquitter de cette besogne. Tous les obstacles taient prvus; ils ont
prvenu leurs compagnies de ce qu'elles avaient  faire pendant la nuit.
On a fait la distribution de nouvelles cartouches et pierres  feu; et
de suite une ration d'eau-de-vie par chaque homme,  minuit. Dans ce
moment, on a assembl les compagnies dans le plus grand silence, et le
bataillon s'est mis en route sur-le-champ pour aller sur le terrain qui
tait  une demi-lieue de notre camp,  la droite du fort, o nous
sommes arrivs  deux heures du matin. tant vis--vis le retranchement
que nous devions prendre, on nous a forms en bataille  une porte de
pistolet, on nous a fait porter  droite et, dans le mme moment, on a
fait front et on s'est port sur le retranchement de l'ennemi en
excutant un feu de peloton; on le leur a pris sans beaucoup de
rsistance de leur part, et on leur a fait quelques prisonniers. Pour le
nombre des blesss et des morts, on ne l'a su que par des dserteurs qui
ont rapport qu'ils avaient eu dans cette affaire environ 400 hommes
hors de combat.

Nous nous sommes retirs sans y tre forcs; nous sommes venus derrire
nos retranchements: nous avons laiss les lieux tels que nous les avions
trouvs. Notre bataillon a perdu dans cette affaire quarante-huit hommes
tant tus que blesss. Ceci a eu lieu le 10,  trois heures du matin et
nous sommes rentrs dans notre camp  six heures et demie du matin. Nos
deux autres bataillons ont fait la mme chose les jours suivants, mais
avec moins de pertes.

Nous avons continu le service de cette place jusqu'au 20 nivse, o
nous avons t relevs  quatre heures du matin. Car depuis que les
Autrichiens nous avaient pris un camp retranch qui tait  la droite du
fort, leur mitraille mettait en pices tout ce qu'ils voyaient sur le
pont ds la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la
terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait
quatre barques de brises  notre pont. Dans ce moment, il est venu un
parlementaire au gnral qui commandait le fort et le sommait d'vacuer.
Les gnraux se sont assembls, et se voyant dans l'impossibilit de
conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde,  cause
des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait vacuer le fort.
Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivse; et les
troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements
convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes
venus loger dans nos campements ordinaires qui taient  Bischheim.

Je dirai que ce sige nous a donn bien de la peine. La rigueur de
l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glace venaient
s'appesantir sur notre lger habillement, et c'tait l le temps qu'il a
fait pendant ce sige. Nous devrions tre bien habitus au froid; nous
tions camps sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour
faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui
nous faisaient plutt de la fume que du feu; vraiment c'tait misre et
compassion[53]. Nos prts taient arrirs de plusieurs mois et nous ne
recevions pas un sou.

C'est pendant cette quarantaine que le vrai rpublicain s'est distingu,
en y tenant son rang avec bravoure, malgr le temps rigoureux de la
saison d'hiver et la misre qui nous poignardait de tous cts. Oui,
beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que
c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connatre les vrais soldats,
et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit tait
prilleux. Un peu de pain glac tait l toute notre nourriture, cet
endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu
rchauffer nos pauvres membres tous navrs de froid au bivouac.

Pour nous, pauvres hros, les habillements et les chaussures manquaient
depuis trs longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous
n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manire; car il y avait trois
mois qu'on n'avait touch de solde.

Aprs avoir fait mention de nos gnreux guerriers, je parlerai de ceux
qui ont, dans ce moment, abandonn si lchement leurs drapeaux pour
retourner dans leurs foyers. Ils ont profit du moment o leur patrie
avait le plus besoin de leurs services pour excuter leurs projets. Ce
ne sont pas les plus misrables soldats qui ont agi de la sorte; c'est
ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre ct du Rhin,
qui avaient pill et assassin des hommes paisibles dans leurs foyers.
Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui
devant l'ennemi. Mais ces lches ont t bien peu regretts, on a
regard cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui tait
empoisonn, et ils se sont rendus indignes du nom franais, et de
l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de
citoyens soldats qui ne dsirent retourner au centre de leurs familles,
mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant
comme des brebis gares, que nous soumettrons  la paix des hommes
orgueilleux.

Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la
demanderont-ils en voyant la dsunion dans nos troupes? Non! Je crois
qu'il n'y a que l'union et la fermet dans nos entreprises qui les
forcera  nous demander la paix.

C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la Rpublique, que
les dsertions pour l'intrieur de la France taient frquentes dans
l'arme de Rhin-et-Moselle.

Kehl tait une belle petite ville, trs commerante; pendant le sige
elle a t rase de fond en comble; des bourgeois y tant venus, ne
reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.

Nous avons entretenu l'arme autrichienne pendant une partie de l'hiver,
o elle a puis une partie de ses forces. Ce sige a t soutenu par
notre arme pour favoriser la prise de Mantoue qui tait bloque par
l'arme d'Italie, il y avait dj longtemps, et le prince Charles n'a pu
lui porter du secours.

24 _nivse_.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de
Strasbourg  sept heures du matin; nous avons t loger au village
d'Obenheim, situ  cinq lieues de Strasbourg.

25.--Sortis  quatre heures du matin pour loger au village de Bootzheim,
 quatre lieues de Brisach.

29.--Partis  onze heures du matin pour aller prendre notre rang de
bataille  Artolsheim, village  quatre lieues de Brisach,  gauche sur
la route. tant dans ces cantonnements, nous bordions le Rhin.

25 _pluvise_.--Partis pour aller  Sundhausen, village  une lieue du
Rhin, sans y faire de service.

5 _ventse_.--Sortis pour aller au village de Westhausen. C'tait un
commissaire du pouvoir excutif du canton qui nous y avait fait aller,
soi-disant qu'il ne voulait pas payer ses contributions. Ce village est
situ  une demi-lieue de Benfeld,  gauche, prs la route de
Strasbourg.

6.--Partis  huit heures pour retourner dans notre cantonnement, 
Sundhausen.

10.--Partis  cinq heures du matin pour cantonner au village
d'Artzenheim,  une lieue de Markolsheim sur le Rhin.

17.--Partis, nous avons t loger  Biesheim, village  une demi-lieue
de Brisach, o tout le bataillon tait runi. Nous sommes partis le 19
pour nous rendre  Wihr, village situ  trois quarts de lieues de
Colmar.

22.--Sortis de Wihr pour loger  Colmar. Pendant notre sjour dans cette
ville nous avons pass la revue du gnral Schauenbourg, qui tait pour
le moment inspecteur gnral de toute l'infanterie de Rhin-et-Moselle.
Nous avons t cinq jours pour la passer. Le 23, au soir, chaque
capitaine a t plac par son anciennet de grade dans chaque bataillon;
de sorte que la compagnie de Mondragon, qui tait la cinquime du 1er
bataillon, est devenue la troisime du 2e; les autres jours se sont
passs  faire les grandes manoeuvres, avec la 56e demi-brigade.

27.--Partis pour aller cantonner  Wettolsheim, derrire Colmar, au pied
des montagnes. tant dans ce village, nous avons t faire deux fois les
grande manoeuvres avec la 56e demi-brigade, dans les prs prs de Colmar.
Le 3 germinal, nous avons fait l'exercice  feu, les deux demi-brigades
ensemble; chaque soldat avait quinze coups  tirer. Aprs ces grandes
manoeuvres on est rentr dans ses cantonnements.

5 _germinal_.--Log  Reguisheim, village situ  trois quarts de lieue
de Ensisheim,  gauche.

6.--Cantonn  Blodelsheim pour faire le service sur le Rhin; ce village
est  trois lieues de Brisach.

27 _germinal_.--Partis de Blodelsheim le 27 germinal pour passer le
Rhin. Les postes sur le bord du Rhin de tous nos cantonnements n'ont pas
t relevs: on les a laiss tels qu'ils taient, et on a pris la route
en arrire du Rhin. Nous avons t loger le mme jour  Sainte-Croix, 
cinq lieues du Rhin; le 28  Merckviller; le 29  Chtenois, bourg dans
la montagne, prs de Schelestadt; le 30  Nordhausen.

1er _floral_.--Nous sommes arrivs  Kilstett: endroit dsign pour le
rassemblement de l'arme de Rhin-et-Moselle. Nous avons camp en
arrivant dans une le prs le Rhin, sur la droite du village. La nuit du
1er au 2,  quatre heures du matin, nous avons reu les ordres de passer
le Rhin. Ds le 1er floral, on avait inquit l'ennemi dans diffrents
endroits sur le Rhin, afin qu'il ne se doute pas dans quel endroit on
devait passer, ce qui a rendu notre passage plus ais  excuter, et
avec moins de pertes. Nous avons donc, malgr la grande rsistance d'une
colonne autrichienne, pass le Rhin  quatre heures du matin, le 2
floral.

tant parvenus sur l'autre rive, et l'ennemi s'tant retir dans
plusieurs les du Rhin, favoris par des bois trs pais, on a disput
pendant deux jours avec une intrpidit incroyable. Mais, aprs un si
long combat, l'ennemi a t forc d'abandonner ses positions, aprs
avoir prouv des pertes considrables, tant blesss que tus ou
prisonniers; ils ont t en droute complte.

Nous avons aussi prouv quelques pertes  ce passage; entre autres deux
gnraux de blesss[54]. Mais les soldats rpublicains qui n'ont point
succomb sous les coups de l'ennemi, ont su se venger du malheur arriv
 leurs frres d'armes; on leur a fait voir que si on tait moins en
nombre, on n'tait pas moins en courage.

3 _floral_.--Ils ont abandonn le Rhin  cinq lieues, en nous laissant
une partie de leur artillerie et bagages; et sans les bois qui
favorisaient leur retraite, toute la colonne serait tombe en notre
pouvoir.

Ce passage a t excut en plein jour et de vive force, l'ennemi tant
rang en bataille sur l'autre rive. On lui a enlev 20 pices de canon,
plusieurs drapeaux et fait de trois  quatre mille prisonniers, parmi
lesquels deux gnraux[55].

Le fort de Kehl, devant lequel le prince Charles avait puis ses
forces, a t repris par les Franais aprs une rsistance de quelques
heures de la part de l'ennemi[56].

Pendant que le vainqueur de l'Italie stipulait les articles
prliminaires de la paix, les armes des gnraux Hoche et Moreau
chassaient l'ennemi partout o il osait lui disputer le terrain.

4 _floral_.-- quatre heures du soir, nous avons t devant la ville
d'Offenbourg, o nous sommes arrivs  onze heures du soir.

 huit heures du matin, le gnral Bonenfant a reu une lettre du
gnral de division, qui tait pour annoncer  ses frres d'armes qu'une
armistice tait conclue avec l'arme autrichienne, et que ds ce jour
les hostilits devaient cesser entre les deux armes; mais qu'on
garderait toujours ses postes tels qu'ils taient tablis, jusqu' ce
que la paix fut conclue.

Ce jour-l, on a reu l'ordre de cantonner les troupes, et vers les cinq
heures du soir, nous sommes sortis du camp devant Offenbourg, pour aller
cantonner dans les villages aux environs,  droite. Notre deuxime
bataillon tait au village de Weier,  une lieue.

6.--Sortis  cinq heures du matin pour camper en avant,  Offenbourg.

7.--Partis  neuf heures du matin pour cantonner dans les hameaux de la
Fort-Noire,  deux lieues  gauche d'Offenbourg.

9.--Partis  cinq du matin pour venir au village de Odelshofend,  une
lieue en avant de Kehl. Tout le temps que nous avons t dans ce
village, on allait dmolir les retranchements que les Autrichiens
avaient construits pour le sige du fort de Kehl; ces travaux taient
immenses; ajouts l'un au bout de l'autre, il y en aurait eu quinze
lieues de long. Nous avons cd la place  une autre demi-brigade,
chacun y faisant son tour.

20.--Log  Ortenberg,  une lieue en avant d'Offenbourg.

23.--Cantonn  Ottenheim,  un quart de lieue du Rhin et  deux lieues
de la petite ville de Lahr appartenant au Margraviat. Cette principaut
tait neutre depuis l'an IV ou 1796.

1er _prairial_.--Partis  quatre heures du matin pour nous rendre
vis--vis Rhinau pour y passer le Rhin sur un pont volant qui tait
rtabli. C'est l que la demi-brigade s'est runie, et en mme temps a
pass le Rhin; elle a t loger  Herbsheim prs le bourg de Benfeld, 
quatre heures de Strasbourg.

2.--Cantonn au village de Roderen,  deux lieues de Schlestadt, au pied
des montagnes.

3 _messidor_.--Sortis pour aller en garnison  Neuf-Brisach et cantonner
sur les bords du Rhin; en y allant nous avons log  Wihr, village  une
lieue de Colmar.

4.--Partis  sept heures du matin, nous sommes venus loger  Biesheim,
grand village  une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrs cinq
compagnies du deuxime bataillon et cinq du premier en garnison 
Brisach.

Le 5 messidor,  dix heures du matin, la fourniture de notre casernement
n'tait pas bien brillante: c'tait de la paille sur le pav et quelques
couvertes.

5 _thermidor_.--tant dans cette ville, nous avons clbr la fte de
l'anniversaire de la rvolution. La fte a commenc  six heures du
matin. On a battu _la gnrale_ dans toute la ville;  six heures et
demie _l'assemble_; ensuite le _rappel_. Il a t envoy un dtachement
de canonniers aux pices, prs la porte de Strasbourg. Toute la garnison
a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus
sur la place pour former le carr, en face de l'autel de la patrie,
qu'on avait construit la veille du ct de la porte de Ble. Le cortge
est arriv sur la place  sept heures: la marche tait ouverte par un
peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la
musique. Aprs, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec
la ntre; aprs, c'tait notre colonel, le commandant de la place, la
municipalit de Brisach et des villages voisins, dcors de leurs
charpes. Pour fermer la marche, c'tait un peloton d'infanterie et un
de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entre sur
la place qu'on a tir plusieurs coups de canon de sige. Une partie de
nos officiers, les municipalits et plusieurs bourgeois de la ville sont
monts sur l'autel de la patrie; y tant assembls, un des membres y a
fait un discours, qui rappelait entirement la manire que la Rvolution
franaise avait eu lieu, et comment les prtres et les migrs s'y
taient pris pour faire une contre-rvolution, que nous avions su
djouer, mais qu'il fallait tre toujours ferme dans notre opinion de
soutenir la nouvelle constitution. Ceci tait les voeux de la garnison:
nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie 
de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'tait pas gnrale,
 cause des peines que nous souffrions. Cette fte tait cependant
glorieuse pour les Franais, mais les soutiens de la patrie manquaient
du plus strict ncessaire; le prt tait arrir de plusieurs mois, on
ne dlivrait aucun vtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci
pouvait bien faire rgner la mlancolie parmi les troupes; aussi la fte
ressemblait  un enterrement. La fin du discours s'est termin par:
_vivre libre ou mourir!_ et _vive la Rpublique!_ Ces cris n'ont t
rpts que par ceux qui taient sur l'autel de la patrie; ensuite on a
commenc l'hymne de la _Marseillaise_ qui tait rpte par notre
musique, mais les voix n'taient pas unanimes, et cela a fini.

Le cortge a t reconduit de la mme manire qu'il avait t amen, et
la garnison est rentre dans ses quartiers.  neuf heures du soir, le
mme jour, notre musique s'est rendue sur la place o elle a jou
diffrents airs. Au mme moment, les artificiers ont fait partir des
feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs
autres fuses ont t envoyes parmi les spectateurs qui taient sur la
place. Ces dernires serpentaient parmi le monde, ce qui a donn le plus
de divertissement de toute la fte; les femmes, qui sont ordinairement
si curieuses, fuyaient  l'aspect de ces fuses, car elles craignaient
que cela n'entrt sous leurs jupes. Aprs cela fait, les officiers de la
garnison ont donn un bal pour finir la fte.

11 _thermidor_.--Nous sommes sortis de Brisach  huit heures du soir
pour aller cantonner  Ammerschwihr, village  trois lieues de Colmar, 
gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivs  cinq heures du
matin, le 12. Toute cette contre tait attaque d'une grande maladie
sur les btes  cornes, comme vaches et boeufs. Des villages taient
dpeupls entirement de ce btail; on ne trouvait point de remde pour
cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les
cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont
d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espces.
Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles
plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes
de terre.

10 _fructidor_.--Partis  quatre heures du matin pour nous rendre sur le
Rhin, au village de Baltzenheim,  deux lieues de Brisach. Arrivs le
mme jour  dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris
qu'on avait fait la dcouverte des conspirateurs du repos public et de
la trahison de Pichegru[57] qui avait command  l'arme du Nord, o il
avait remport de si brillantes conqutes. Il voulait perdre dans un
moment ce qui nous cotait tant de peines; il voulait livrer nos places
fortes aux Impriaux et  Cond, qui voulaient que ce ft lui seul qui
ft la contre-rvolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a
manqu, grce  toutes nos armes qui avaient fait une ptition au
Directoire excutif, ce qui a ranim les coeurs des bons rpublicains
quand ils ont vu que les armes taient encore pour le bon parti.

Le 1er _vendmiaire_ an VI.--Jour qui ne devait plus tre consacr  la
Rpublique, selon le complot des conspirateurs. Nous avons clbr avec
beaucoup de pompe la fte de l'anniversaire de la fondation de la
Rpublique. Voici le dtail de la manire dont nous l'avons clbre.

Cette fte a t annonce la veille au soleil couchant par une dcharge
d'artillerie de position, et le lendemain une pareille dcharge a t
faite au soleil levant. Vers les dix heures, la gnrale a t battue
dans tous les endroits o il y avait de la troupe; chacun a pris les
armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers taient
avec la garde nationale de Brisach qui tait compose de deux compagnies
et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont
t ouvrir la marche du cortge qui tait compos de gnraux, chefs de
brigade, officiers et autorits civiles de Brisach. La marche a t
ouverte par un peloton de cavalerie, et, aprs, un peloton de
grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de
chasseurs  pieds de la garde nationale, qui tait form de petits
garons de dix  douze ans trs instruits, venait aprs. Puis, une
soixantaine de jeunes citoyennes du mme ge marchaient sur deux rangs;
elles taient vtues en blanc, avec un ruban tricolore en charpe et
tenaient dans leurs mains des panetires, remplies de fleurs, de
branches de chne et d'olivier. Quatre petits garons, aussi habills de
blanc, marchaient en tte et portaient entre eux une grosse couronne de
chne, de laurier et d'olivier surmonte d'un bonnet de libert. Aprs,
venaient les gnraux, la municipalit, les commandants, les officiers,
puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un
assez grand nombre d'hommes de cinquante  soixante ans, arms de
piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le
cortge s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la
patrie qui avait t tabli le matin. Cet autel tait construit par
derrire avec des branches de chne; il avait douze pieds de diamtre;
les balustrades taient couvertes de tapis de diffrentes couleurs; sur
l'autel, taient placs des vases remplis d'encens, avec la desse au
milieu. Sur le coin, devant l'autel taient levs des pilastres de
marbre, aprs lesquels taient attachs huit drapeaux blancs sur
lesquels tait peinte une urne renverse avec le bton royal; sur
d'autres tait un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et
dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres taient un
drapeau tricolore et un bonnet de libert.

Les principaux membres du cortge sont monts sur l'autel, et un d'entre
eux a fait un discours sur la fondation de la Rpublique, aprs quoi des
jeunes citoyennes qui taient assises devant l'autel ont chant une
hymne rpublicaine. Cela fait, les troupes ont dfil de la place pour
se rendre sur les glacis de la ville,  droite de la porte de
Strasbourg.  l'arrive des troupes sur la place qui avait t dsigne,
plusieurs dcharges d'artillerie ont t faites. Les troupes tant
ranges en bataille, le gnral a fait mettre par divisions, en
colonnes; puis il nous a fait un discours pour nous fliciter de notre
bravoure et de notre intrpidit, en nous exhortant  continuer. C'est 
ce moment qu'il a renouvel son serment d'tre fidle  la nouvelle
constitution; toute la troupe a aussi promis. De suite, il a fait
dployer la colonne pour faire des feux de bataillons et de file; le
canon faisait de mme; chaque soldat avait douze coups  tirer. Aprs
ces feux finis, toute la troupe est rentre dans ses quartiers.

 huit heures du soir, trois coups de canon ont t tirs. Un
dtachement arm de grenadiers s'est rendu prs le feu d'artifice qui
tait entre le Vieux-Brisach et le Neuf. Sur les glacis, toute la troupe
y a assist sans armes, ainsi que toute la population de Neuf-Brisach et
des environs. Ce feu d'artifice a dur une heure et demie. Le feu fini,
chacun est rentr dans ses foyers. Pour clbrer cette fte, il y avait
deux bataillons de notre demi-brigade, une compagnie d'artillerie
lgre, une compagnie ou deux de grosse cavalerie.

Nous avons fait le service de la place de Brisach pendant quelque temps.
Ceux qui taient  la ville venaient relever ceux qui taient dans les
villages sur la rive du Rhin, et ceux des villages revenaient  la
ville, car la garnison n'tait pas bonne. De la paille sur le pav et
des couvertes servaient pour coucher; l'hiver il y faisait froid, et
l't c'tait rempli de puces; mais, dans les villages, quoiqu'ils
fussent pauvres, on y tait encore mieux. Nous tions une compagnie par
village selon le service qu'il y avait  faire sur le Rhin.

17 _vendmiaire_.--Sortis de Baltzenheim pour aller en garnison 
Brisach, nous y sommes arrivs  sept heures du matin. On nous a annonc
que l'arme de Sambre-et-Meuse et celle du Rhin-et-Moselle ne faisaient
plus qu'une, qui se nommait arme d'Allemagne, commande en chef par le
citoyen Augereau.

Dtails de la fte qui a eu lieu le 30 vendmiaire an VI de la
Rpublique franaise. Nous l'avons clbre  Neuf-Brisach, en l'honneur
du gnral Hoche, un des grands hommes que la Rpublique a perdus. Il
est mort dans les environs de Paris[58].

Cette fte de reconnaissance a t annonce la veille par plusieurs
dcharges d'artillerie; le lendemain 30,  six heures du matin, une
dcharge d'artillerie s'est faite de quart d'heure en quart d'heure; les
cloches de la ville ont t sonnes pendant une heure.  dix heures, les
autorits civiles et militaires se sont assembles et se sont rendues 
la maison communale o tout le monde devait se runir. Quand tout a t
prt, on s'est mis en marche; le cortge tait ouvert par un dtachement
de cavalerie de la garde nationale, ensuite venaient les vieillards
rangs sur deux rangs; le premier qui marchait  la tte portait une
bannire sur laquelle tait crit: _Nos enfants suivront son exemple_.
Marchaient aprs eux des jeunes femmes habilles de blanc, un crpe en
charpe; un petit garon de sept  huit ans portait une bannire, sur
laquelle tait crit: _Il tait bon pre et bon poux_.--Aprs eux
marchaient une quantit de jeunes filles de huit  onze ans, aussi
habilles de blanc; elles portaient dans leurs mains des guirlandes de
laurier et de chne, et de petites corbeilles remplies de toutes sortes
de fleurs. Aprs venait notre musique qui jouait des airs funbres;
aprs venait un char de triomphe attel de deux chevaux gris-souris avec
harnachements de deuil; aux quatre coins taient placs quatre jeunes
citoyennes ges de onze  douze ans, bien mises, coiffes en cheveux,
avec une guirlande de roses par dessus; un ruban trs large, tricolore,
mis en charpe.

Ces quatre citoyennes portaient chacune une bannire, sur laquelle on
avait inscrit: 1e _Il allait tre le Bonaparte du Rhin_; 2e _Immortel
aprs sa destine_; 3e _Il a inspir la terreur aux rois.--Son ennemi
fuit devant sa vaillance_.--Au milieu du char tait plac en effigie le
cercueil couvert d'un drap mortuaire; dans l'un des bouts tait crit:
_ici git Hoche_. Son portrait tait au bas de cet criteau; au milieu
dudit cercueil tait plac un chapeau bord en or, avec le panache
tricolore qui est la coiffure de nos gnraux. Les coins du drap
mortuaire taient ports par les quatre plus anciens de service, pris
parmi les officiers et soldats indistinctement. Les estropis qui se
sont trouvs dans les dpts, qui taient  Brisach, suivaient le char.
Ensuite, venaient les tambours voils en noir, qui excutaient de temps
en temps des roulements sombres. Ensuite venaient les gnraux, les
officiers de la garnison et les autorits civiles; il y avait un
dtachement de cent hommes faisant la haie, et un dtachement de
grenadiers qui suivait le cortge sur deux rangs; le reste de la troupe
tait sans armes.

Aprs avoir fait le tour de la ville en dedans, tout le cortge a t
conduit  l'glise; on a plac l'effigie de cercueil sur un autel de la
patrie qui avait t prpar, et tout le tour tait dcor de larmes. La
musique a jou plusieurs airs funbres. Puis on nous a fait le dtail de
la manire dont on avait fait l'enterrement  Paris, et comment toutes
les communes de la Rpublique devaient clbrer une fte de
reconnaissance pour le gnral Hoche. Ce discours fini, les jeunes
citoyennes ont chant plusieurs hymnes funbres et rpublicaines. Puis
notre chef de demi-brigade a fait un discours o il a rappel plusieurs
traits de bravoure du citoyen Hoche; ensuite la musique a jou 
plusieurs reprises, pendant que toutes les jeunes citoyennes porteuses
de guirlandes, de couronnes de laurier et de branches de chne, les
dposaient autour du cercueil et par-dessus. Ceci a t expos plusieurs
jours  l'glise, et chacun s'est retir dans ses logements.

Dans le mme temps, nous avons appris la paix avec l'empereur. C'tait
le 5 brumaire (27 octobre), par une lettre venant du Vieux-Brisach, qui
avait t envoye au commandant des troupes autrichiennes qui taient
pour le moment dans la principaut du Margraviat. Cette lettre disait
que la paix tait faite avec la Rpublique franaise depuis le 17
octobre 1797[59]. Nous l'avons appris de nouveau par les gazettes qui
venaient de Paris le 12 brumaire.

Cette paix nous a t publie le 25 brumaire (15 novembre),  dix heures
du matin,  Neuf-Brisach. On n'a fait aucune rjouissance pour le
moment; la fte a t remise au 30 nivse, elle s'est clbre avec
toute la pompe possible, selon les prparatifs.

1er _frimaire_.--Partis de Brisach pour nous rendre dans nos
cantonnements sur la ligne du Rhin; notre compagnie tait toujours 
Baltzenheim.

1er _nivse_.--Partis de nos cantonnements pour nous rendre 
Neuf-Brisach pour relever nos quatre compagnies.

25.--Partis de Brisach, le 25 nivse, pour nous rendre  Strasbourg,
toute la demi-brigade. Nous avons log en y allant, le 25, 
Schelestadt; le 26  Erstein, le 27  Strasbourg; l on a reu des
ordres pour aller cantonner dans des villages  trois ou quatre lieues
de Strasbourg, sur la gauche; le 28, nous avons t chacun dans les
villages qui nous taient dsigns; notre compagnie tait  Kirchheim, 
trois lieues de Strasbourg.

6 _pluvise_.--Sortis de ce village pour aller cantonner au village
d'Herrlisheim, sur la route de Lauterbourg. Je remarquerai que c'est le
1er pluvise qu'on nous a retir notre viande, quoique nous eussions six
dcades de prts arrirs, mais cela n'a pas dur longtemps car nous
sommes bientt rentrs en campagne.

11 _pluvise_.--Partis d'Herrlisheim pour aller  Strasbourg. Le
lendemain de notre arrive, le gnral Schauenbourg a rassembl les
officiers et sous-officiers de plusieurs demi-brigades, et nous a fait
faire la grande manoeuvre.

13.--Il est venu des ordres pour marcher vers la Suisse; nous sommes
partis tout de suite; nous avons log  Httenheim, prs de Benfeld; le
15  Schlestadt; le 16  Oberhergheim, village entre Colmar et
Ensisheim; le 17  Baldersheim  une lieue et demi  droite d'Ensisheim,
sur la route de Ble. Le 18  Rantzwiller, en arrire et prs de
Sierentz, dans la valle d'Altkirch; le 19  Suna? village dans la
colline du mont Terrible,  trois lieues de Reinach,  droite, et 
quatre lieues de Delmont; le 20  Viques dans la plaine de Delemont; le
21  Eschert, petit hameau situ  trois lieues de Delemont, et  une
demi-lieue de Moutier. Pour arriver dans cette colline, nous avons
travers deux lieues de montagnes de roche  perte de vue. Ces endroits
sont habits et forment plusieurs petites communes. On avait donn la
libert  cette valle quelques mois avant que les Franais y aient t
cantonns, ils taient autrefois allis avec les Suisses; ils ferment la
frontire du canton de Soleure. Cette valle a aussi appartenu au prince
du Porontruy; on y parle un patois que nous comprenions assez. Leurs
maisons sont toutes construites en bois, en grande partie; tout leur
commerce est en boeufs, vaches, chevaux; ils ont trs peu de terres
labourables. Comme les hameaux n'taient pas bien grands, ils logeaient
une compagnie.

Nous sommes partis d'Eschert le 3 ventse pour nous rendre  Moutier,
chef-lieu de canton et faisant partie du dpartement du Mont-Terrible;
une partie de notre compagnie a t dtache  Belpraon, hameau prs de
ces cantonnements. Le 5,  huit heures du matin, nous avons t loger 
Soncelboz, village o nous avons eu bien de la peine  arriver, car il y
avait trois jours qu'il tombait de la neige, et ce jour-l il en est
tomb toute la journe, de sorte que nous en avions jusqu'aux genoux.
Dans le mme village, il y avait deux annes de suite que la grle avait
tout ravag.

8.--Partis pour aller  la Hutte, (tous ces villages sont dans la mme
valle, sur la route de Bienne.) En allant  la Hutte, nous avons pass
sous la Roche-Perce. La Hutte tait le lieu o notre demi-brigade s'est
rassemble avant d'aller attaquer les Suisses. La valle que nous
quittions se nommait l'Erguel; notre colonne en portait le nom jusqu'au
moment o elle entrait en Suisse.

Partis de la Hutte le 9  cinq heures du soir, nous avons suivi la route
de Bienne. Nous avons t camper  trois lieues sur la gauche du dit
Bienne, entre la route de Bienne et Soleure et  gauche de la rivire
nomme l'Aar,  une demi-porte de fusil du village de Lengnau o
taient les avant-postes suisses. Les mesures taient prises pour
attaquer les Suisses  trois heures du matin le 10 ventse; mais
l'attaque n'a pas eu lieu. Les gnraux suisses ont fait une demande au
gnral Schauenbourg qui commandait l'arme franaise en Suisse, de leur
accorder une suspension d'attaque pour vingt-quatre heures, et elle a
dur jusqu'au 12, lequel jour on les a attaqus.

12 _ventse_.--L'attaque a commenc  quatre heures du matin; leurs
avant-postes, qui taient tablis au village de Lengnau, ont t
enlevs. L'arme, qui tait dans le canton, n'a pu rsister  l'ardeur
de la colonne rpublicaine: leur artillerie a t enleve de prime
abord; car l'attaque a t vive de notre part. Dans ce combat, plusieurs
Suisses ont perdu la vie, et la plus grande partie tait des pres de
famille: ceux auxquels j'ai parl, qui n'avaient que la cuisse ou les
jambes fracasses, regrettaient les pouses et les enfants qu'ils
avaient laisss dans leurs maisons pour venir exposer leur vie sur les
frontires.

Notre camp tait  trois lieues de la capitale de ce canton, qui est
Soleure. Quoique fortifie, elle s'est vu force de se rendre 
l'arrive de notre colonne, sans tirer un coup de canon, quoique ses
remparts en soient bien garnis. Nous sommes entrs  Soleure entre dix
et onze heures du matin, le 12 ventse. Nous sommes rests deux
bataillons de notre demi-brigade pendant que notre colonne a dfil. Le
premier soir nous avons t bivouaquer sur les remparts jusqu'au
lendemain  quatre heures du soir, o nous sommes rentrs dans nos
logements chez les bourgeois. Nous y avons t reus on ne peut pas
mieux. Notre troisime bataillon a t camper sur la route de Lucerne,
prs d'un village,  une porte de canon de la ville, pendant que la
colonne marchait sur Berne.

tant dans la ville de Soleure, le gnral Schauenbourg a fait rendre
les armes  tous les bourgeois de la ville et  tous les habitants de ce
canton. Il arrivait tous les jours des voitures charges de fusils, de
gibernes et de toutes sortes d'armes, que l'on plaait dans l'arsenal
pour tre de suite envoyes en France.

On a trouv dans cette ville un arsenal assez bien garni de diffrentes
armes, une quantit de bouches  feu en bronze qui avaient t fondues 
Strasbourg; beaucoup de belle poudre de deux qualits. Cette ville est
assez grande, il y a de belles rues, mais il y a plusieurs hauteurs qui
dparent un peu leur beaut. Elle renferme beaucoup de marchands de
toutes sortes. La construction des maisons est fort belle et assez
leve.

J'ai remarqu sur la place o nous avons plant l'arbre de la libert,
une horloge dont le cadran portait les douze mois de l'anne, et les
signes de chacun. Lorsqu'ils arrivaient, la touche se posait dessus, et
il y avait un autre petit cadran qui marquait les heures. Au moment o
le marteau frappait, il y avait la mort qui tenait une lampe dans sa
main gauche, elle faisait un tour et de mme remuait la tte. De l'autre
ct, il y avait une espce d'homme, qui avait du repentir, car  chaque
coup que le marteau frappait, il frappait un coup sur sa poitrine de sa
main droite. C'tait un guerrier, car il avait le sabre. Au ct, entre
les deux, tait un vieillard avec une grande barbe noire; il ouvrait la
bouche  chaque coup; et tenait de sa main gauche le bton royal qu'il
balanait de tous les cts.

La rivire de l'Aar passe Soleure, et la partage en deux parties
ingales.

Nous sommes sortis un bataillon de la ville. Comme elle n'tait pas
assez considrable pour contenir deux bataillons, notre bataillon a t
cantonn dans les environs de la ville, dans les villages. C'tait le 20
ventse que chaque compagnie a t prendre les cantonnements qui leur
taient dsigns, mais toujours dans le mme canton. Je citerai
seulement les endroits o je me suis trouv.

Notre compagnie tait cantonne  Subingen, village  une lieue et demie
de Soleure, sur la route qui conduit de Soleure  Lucerne, de l'autre
ct de l'Aar. Nous avons chang plusieurs fois de cantonnements, dans
le mme canton. Sortis de Subingen le 2 germinal pour cantonner au
village d'Aschi? et  deux lieues et quart de Soleure.

8 _germinal_.--Nous sommes partis pour aller cantonner  Langenthal,
bourg situ  une demi-lieue des frontires du canton de Lucerne et 
dix lieues de Berne. J'ai t voir un couvent de Bernardins qui tait
sur les frontires du canton de Lucerne, o j'ai parl un peu du couvent
de Clairvaux; il tait du mme ordre de Citeaux.

tant dans ce cantonnement, nous avons t  Soleure pour y faire
l'exercice  feu. Nous avons couch le 29, en y allant,  Nider-Bipp,
village dans le canton de Berne, sur la route de Ble.

30 _germinal_.--Nous nous sommes rendus  Soleure; l nous avons fait
l'exercice  feu pendant trois heures; nous tions cinq bataillons, de
l'artillerie et de la cavalerie; c'tait le gnral Schauenbourg qui
commandait. Aprs l'exercice fini, chacun est retourn volontiers dans
ses cantonnements.

6 _floral_.--Sortis de Langenthal  six heures du matin pour aller 
Zurich, nous avons log en y allant  Olten, ville dans le canton de
Soleure, sur l'Aar, o diffrentes routes se trouvent pour Ble, Zurich,
etc. Je dirai que lorsque nous sommes entrs dans ce canton, les Suisses
avaient brl un superbe pont qui traversait l'Aar pour entrer  la
ville de Halte; on tait  le rtablir lorsque nous y avons log.

7 _floral_.--Partis de Olten  cinq heures du matin, nos fourriers ont
t comme de coutume pour nous prparer nos logements. Lorsqu'ils se
sont prsents au village dsign pour y loger quatre compagnies, on y
tait sous les armes et on a dit  nos fourriers de s'en retourner, que
la paix n'tait pas faite avec eux, et qu'ils ne voulaient pas nous
loger.

C'tait au village de Bagglingen, nous avons rencontr nos fourriers qui
nous ont dit que si on voulait tre log, il fallait gagner les
villages. Aussitt, le plus ancien de grade des officiers des quatre
compagnies, a dispos la troupe pour entrer dans les villages. On leur a
envoy demand s'ils voulaient nous loger: ils ont rpondu que non et
que l'on se retire, ou qu'ils allaient faire feu. Dans ce moment, on a
envoy des tirailleurs et aussitt le feu a commenc; ils nous voyaient
peu de monde et croyaient que nous serions bientt vaincus, mais ils ont
t bien tromps, car nous les avons chasss de leurs villages, et ils
ont t en grande partie se rfugier dans les bois. Il y en avait
plusieurs qui avaient cach leurs armes et se trouvaient devant nous; on
les renvoyait dans leurs maisons. Les femmes se sauvaient avec leurs
petits enfants au berceau; tout cela faisait piti au coeur humain; mais
aussi toutes celles que l'on rattrapait, on les faisait retourner dans
leurs foyers. La plupart avaient un fusil dans une main et un chapelet
dans l'autre.

Lorsqu'ils ont t repousss hors de leurs villages, nous sommes revenus
prendre une position en arrire. Peut-tre une heure aprs, ils sont
venus une colonne d'environ quinze cents hommes avec deux pices de
canon, et ont tir deux coups qui n'ont pas fait d'effet. Il nous est
aussi venu du renfort, de l'infanterie lgre et un dtachement de
hussards. Runis tous ensemble  l'entre de la nuit, nous les avons mis
en droute et nous avons t matres de nos cantonnements, o nous avons
bivouaqu.

Ce village de Bagglingen est dans le bailliage nomm anciennement
Canton-libre-infrieur. Nous en sommes partis le 9,  huit heures du
matin, pour aller  Zurich o nous sommes arrivs le mme jour. Cette
ville porte le nom du canton o elle est situe, sur le bout du lac du
mme nom, et de ce lac sort une rivire qui passe dans Zurich, et se
nomme Limmat, et fait jonction avec deux autres rivires qui se nomment,
l'une la Reuss, qui sort du canton de Lucerne, et l'autre l'Aar, qui
sort du canton de Berne. Ces trois rivires sont runies prs d'une
petite ville qui se nomme Brugg, et de l tombent dans le Rhin.

11 _floral_.--Partis de Zurich[60]  midi, nous avons t loger au
village nomm Thalwyl, situ sur le lac et  deux lieues de la ville,
sur la droite.

12.-- deux heures du matin, nous avons t camper prs le village nomm
Lachen et de mme situ sur le lac dans le canton de Schwytz.

13.--Partis  neuf heures du matin pour retourner sur nos pas et
cantonner au village de Frienbach; nous tions quatre compagnies, les
mmes qui s'taient trouves  Bagglingen. Ce village et les autres qui
ont t nomms sont sur le lac,  droite. En sortant de Zurich, nous
n'avons pas t sitt arrivs dans le cantonnement, qu'une attaque s'est
forme entre les Suisses du canton de Schwytz et quelques compagnies de
la 76e demi-brigade de ligne, vers les onze heures du matin. Dans le
mme moment, le citoyen Mondragon, qui tait le plus ancien de grade des
capitaines du dtachement, a aussitt donn ordre de battre les coups
doubles, pour assembler les compagnies et pour marcher vers l'endroit de
l'attaque. Au lieu d'aller o on se battait, ledit capitaine nous a fait
monter une montagne prodigieuse, pour les prendre par derrire. Par le
fait, la montagne a t franchie avec beaucoup de courage; arrivs au
sommet, le commandant de la troupe a fait battre la charge. Je dirai
qu'avant d'tre au sommet de la montagne, nous tions dj assaillis de
coups de fusil. Pendant que la charge se battait, on a commenc le feu
sur les Suisses, qui sont venus nous disputer le terrain; mais il a
fallu qu'ils cdent, ou ils auraient tout pay. Dans cette affaire,
plusieurs pres de famille sont rests sur le champ de bataille; aprs,
les plus hautes montagnes ne les rassuraient plus, ils abandonnaient
leurs chaumires et s'allaient retirer dans des lieux inhabitables.

Le mme jour, au soleil couchant, nous avons descendu la montagne et
nous sommes revenus dans notre cantonnement.

14.--Partis  deux heures du matin, pour nous disposer  de nouvelles
poursuites. Nous avons pris la route qui conduit 
Notre-Dame-des-Hermites; nous avons mont une fort haute montagne, et,
tant au sommet, prs d'une grosse auberge, nous avons occup la
position que les Suisses avaient abandonne la veille. Cette montagne se
nomme Etzel, et est  une lieue du couvent de Notre-Dame-des-Hermites,
o on la voit facilement. Dans les environs de ce couvent, on n'y
rcolte point de grains; il est de mme environn de montagnes couvertes
de neige. Dans cette contre, il y a des pturages pour les btes 
cornes; aussi voil ce qui les nourrit: quelques pommes de terre, du
fromage et du lait.

16.--Nous sommes revenus prendre les cantonnements du 13.

21--Partis de Frienbach  huit heures du matin, notre marche a t
dirige sur la Rpublique ligurienne en Italie. Je dirai que nous avons
pass  la ville nomme Rapperswyl, situe sur le lac, du ct gauche.
Avant d'entrer dans la ville, il y a un pont qui a une demi-lieue[61].
Je vais citer seulement les endroits o nous avons log; car le voyage
est si long et le temps si court que je ne puis pas faire beaucoup
d'observations.

21 _floral_.--Arrivs au village nomm Thatwyl,  la pointe du jour,
nous en sommes partis le 22  huit heures du matin; nous sommes passs 
Zurich  dix heures; nous avons poursuivi notre route en traversant
plusieurs hautes montagnes et nous sommes venus loger dans les environs
de Mellingen, bourg situ sur la Reuss dans le village o nous tions;
ce village se nommait Waltenschwyl.

23.--Partis de ce village  six heures du matin, nous sommes venus loger
 Aarburg, dans le canton de Berne, situ sur l'Aar, o il y a un fort
assez important.

24.--Partis  sept heures du matin, nous sommes venus loger dans les
environs d'Herzogenbachsee; nous tions  Niederhaus; notre compagnie de
mme dans le canton de Berne.

25.--Partis  cinq heures du matin. Log dans la ville de Berne. J'ai
remarqu qu'il y avait une belle grande rue; il est vrai qu'elle va un
peu en montant, et,  la distance de quatre-vingts pieds, il y a une
fontaine. J'ai vu une horloge assez curieuse: tout le temps que le
marteau frappe sur la cloche, il y a auprs du cadran un tour fait comme
une table ronde sur laquelle il y a des ours qui dfilent la parade,
avec des instruments de guerre; il y en a qui sont monts sur des
chevaux: enfin cela est amusant.

Toutes les rues de cette ville sont ornes de belles arcades o il y a
toutes sortes de marchands. Au-dessus de la porte, du ct de Lausanne,
la personne de Guillaume Tell est reprsente.

27 _floral_.--Partis  quatre heures du matin. Log  Morat, ville
situe sur le lac de ce nom.

28.--Partis  six heures du matin. Log aux environs de Payerne; nous
tions au village de Ftigny.

29.--Partis  trois heures du matin. Log  Moudon dans le pays de Vaux,
ci-devant allie avec Berne, et situe sur le bord de la Broye. Cette
ville tait anciennement la capitale du pays; on y voit encore
aujourd'hui une ancienne tour qui a t btie du temps de Jules Csar.

30.--Partis  quatre heures du matin, nous sommes venus loger 
Lausanne, capitale de son canton, situe au pied d'une montagne, sur le
bord du lac de Genve. Tous les endroits o nous sommes passs sont en
grande partie des vignobles.

1er _prairial_.--Partis  trois heures du matin, nous avons suivi le
lac, et sommes venus loger  Villeneuve et dans les environs. Cette
ville est situe sur le bout du lac de Genve; notre compagnie tait
loge dans un village  une lieue de Villeneuve, et entre des montagnes
extrmement hautes, o il y a toujours au sommet une quantit de neige.

3.--Partis  huit heures du matin, nous sommes venus loger 
Saint-Maurice, dans le bas Valais.

Avant d'entrer dans la ville, on passe sur un pont qui traverse le Rhne
et va tomber dans le lac de Genve.

4.--Partis  six heures du matin. Log  Orsires dans le bas Valais,
sur la route qui conduit au grand Saint-Bernard.

5.--Partis d'Orsires  sept heures du matin. Couch  Saint-Pierre,
village situ sur le sentier qui conduit au mont Saint-Bernard; c'est
depuis ce village que la route ne forme plus qu'un sentier trs mauvais
pour marcher; les voitures n'y peuvent plus passer qu'elles ne soient
dmontes, et portes par des mulets  dix lieues, o est la cit
d'Aoste.

Je dirai que tous les endroits o nous sommes passs depuis Villeneuve
sont situs entre des grandes et trs hautes montagnes, au sommet
couvert de neige; mais cependant la colline est cultive. J'ai remarqu
qu' deux lieues de Saint-Maurice il y a des rochers trs levs;  cent
pieds de haut, il sort de l'eau en quantit; en la voyant tomber elle
parat blanche comme du lait, elle se brise sur des pierres qui sont
dans le bas de ce rocher et passe dans le chemin aussi claire que du
cristal. Cet endroit se nomme le Pisse-vache.

6.--Partis de Saint-Pierre, le dernier village du bas Valais,  deux
heures du matin pour monter au village de la montagne du Saint-Bernard
qui monte pendant trois heures, et descend d'autant; dans cette
montagne, il y a plus de neige que dans les autres. Nous avons pass par
des endroits (et surtout avant d'tre au couvent) o il y en avait plus
de quarante pieds, mais c'est tout neige gele. En arrivant prs du
couvent, nous montions  quatre pattes sur la neige; vraiment c'est des
chemins affreux; aussi beaucoup de voyageurs meurent-ils en route.

Le couvent, qui est au sommet de cette montagne, est l pour donner du
secours aux voyageurs; il y a des chiens que j'ai vus; ils sont
extrmement forts et instruits. Lorsqu'il fait des orages ou mauvais
temps, ces chiens vont au travers des neiges sur le chemin; ils ont au
cou un linge dans lequel il y a une petite bouteille d'eau-de-vie avec
un morceau de pain; s'ils rencontrent quelqu'un qui soit tomb en
faiblesse ou qui ait perdu courage et qu'il soit saisi par le froid,
qu'il soit sur une roche ou ailleurs, ces chiens vont auprs, le
prennent par son habillement et le remuent; et s'il n'est pas mort, ils
lui prsentent le cou pour qu'il prenne ce qui est dans le linge pour
lui donner des forces. Quelquefois, ils en trouvent qui sont couchs
dans la neige, et comme il y a des domestiques qui les suivent de loin,
ils retournent auprs d'eux et les conduisent o les hommes sont tombs.
tant au couvent, on peut y rester un jour; toute la troupe qui y a
pass a reu par homme un verre de vin, un petit morceau de pain et
aussi de la viande sale. On a continu la route, car on aurait bien
gel si on y tait rest un quart d'heure; enfin, dans les environs de
ce couvent, ce sont de vritables prcipices. Notre chemin tait marqu
avec des morceaux de bois, sans quoi il y en aurait eu de nous qui
auraient perdu la vie.

Ce jour-l, nous sommes venus loger  Saint-Oyen, village sur la route
de Sardaigne. Dans ces villages, et mme avant de gravir le
Saint-Bernard, les habitants ne cuisent qu'une fois par an; s'ils
cuisent deux fois, c'est qu'ils sont bien  leur aise; leur pain est
pais d'un pouce et d'un pied de diamtre et dur comme du bois; c'est le
lait et les pommes de terre qui sont en grande partie leur nourriture.

7.--Partis de Saint-Oyen  cinq heures du matin, nous sommes venus loger
dans la cit d'Aoste, ville de Sardaigne, frontire de la Savoie et de
la Suisse.

9.--Partis d'Aoste  deux heures du matin, nous sommes venus loger 
Verres, ville dans la valle d'Aoste et de mme dans la Sardaigne.

10.--Partis de Verres  trois heures du matin. Log  Ivre, sur la
rivire nomme Doire, dans le Pimont.

11.--Partis  quatre heures du matin. Log  Livorne.

12.--Partis  quatre heures du matin. Log  Verceil, sur la rivire la
Sesia.

13.--Partis  six heures du matin. Log  Gailliata,  huit lieues de
Milan, et  une lieue de Trecate.

15.--Partis  deux heures du matin. Log  Vigevano, sur la route
d'Alexandrie.

16.--Partis  minuit, nous avons pass le P  midi, et nous sommes
venus loger  Voghern.

17.--Partis  deux heures du matin. Log  Alexandrie, ville forte
donne en otage aux Franais lorsque le roi de Sardaigne a fait la paix;
cette ville est situe sur la rivire de Tanaro qui passe entre la
citadelle et les murs de cette ville.

19.--Partis d'Alexandrie  dix heures du matin. Log  Novi, ville du
Pimont, frontire de la Rpublique ligurienne.

20.--Partis  trois heures du matin.  sept heures nous avons pass au
bas du fort de Gavi, o nous avons fait halte. Je dirai que nous sommes
passs au milieu de l'arme gnoise et pimontaise qui tait campe dans
les environs du fort de Gavi. Dans ce temps, les Liguriens avaient la
guerre avec le Pimont. Le mme jour, camp prs de Voltagio, sur la
route de Gnes.

21.--Sortis du camp  trois heures du matin. Camp  deux lieues de
Gnes. C'est de l que notre premier bataillon est parti pour aller 
Gnes, et notre troisime est retourn sur ses pas pour aller  Novi;
nous, nous avons couch dans ce village.

22.--Partis  trois heures du matin pour retourner sur les frontires de
la Rpublique ligurienne; nous avons log ce jour  Voltagio.

23.--Partis  deux heures du matin, nous avons pris la traverse et avons
t loger  Ovada, ville frontire de la Rpublique ligurienne, menace
par les troupes pimontaises d'tre mise au pillage. Voil pourquoi
notre bataillon a t s'emparer de la ville pour la soustraire  un
pareil malheur; cette ville est entoure par deux rivires qui
s'appellent Stura et Orba. Je dirai que pendant que nous tions dans
cette ville, nous avons t dtenus vingt-six sous-officiers en prison
pour avoir fait une rclamation; nous avons t douze jours 
_l'ombre_[62].

19 _messidor_.--Partis pour Camfredo, ville de la Ligurie.

20.--Partis  une heure du matin. Log  Voltri,  huit lieues et demie
de Gnes.

23.--Log  Varazze, de mme sur la mer.

24.--Log  Savone, o il y a un port marchand; il y a aussi un fort qui
dfend bien son approche et peut battre la ville.

25.--Log  Final-Borgo.

26.--Partis  deux heures du matin. Log  Albenga. Tous les endroits o
nous avons log sont situs sur la mer.

28.--Partis  une heure du matin pour une petite ville nomme La Pive,
situe dans la mme valle et  six lieues de la mer. Nous avons relev
 La Pive la garnison pimontaise qui s'tait empare de cette ville au
moment o ils avaient la guerre ensemble. La France a mis fin  cette
guerre, qui ne pouvait que mettre la famine dans le pays.--Comme cette
contre ressemble  la plus grande partie de la Rpublique ligurienne
dont elle fait partie, je vais faire une petite description de la
situation du pays. Ce ne sont que montagnes trs hautes, la plupart sont
couvertes de chtaigniers, d'oliviers, de figuiers et d'autres arbres 
fruits de toutes sortes d'espces; il y a aussi de la vigne plante trs
clair et haute, parmi laquelle ils sment du bl et d'autres grains, qui
leur servent  faire du pain; mais ces derniers n'y sont pas trs
abondants. Tout ce pays est occup en grande partie par le commerce qui
y est bon, par rapport  la mer.

Il n'y a rien  voir de curieux dans la campagne; leurs maisons sont
trs antiques et toutes votes, pour parer aux chaleurs qui se font
dans ce pays durant l't. Il n'y a rien de remarquable dans leurs
mnages, la plupart n'ont pas de meubles, mais seulement un coffre pour
mettre le peu d'habillements qu'ils ont. Le dedans des maisons est trs
obscur et la plupart n'ont pas de vitres; un simple volet ferme le jour.
On n'y voit presque point de chemines: ils font le feu dans l'un des
coins de la maison. Les deux sexes sont vtus assez antiquement; les
femmes et les filles portent sur la tte un grand voile pour aller 
l'glise. Ce peuple est tratre de son naturel, il a toujours cach sous
lui une arme tranchante et trs aiguise, et  la moindre difficult on
est frapp de cet outil.

8 _frimaire_.--Partis de la Pive pour Gnes, nous avons t loger 
Loano; le 9,  Varazze; le 10,  Gnes. tant dans cette ville nous
avons fourni un dtachement de trois cents hommes pour aller s'emparer
de la ville d'Oneglia, appartenant au Pimont. La garnison pimontaise a
t dsarme et envoye  Gnes, mais de suite on leur a envoy leurs
armes, pour partir sur les frontires d'Italie. Ceci s'est fait au
moment de la rvolution du Pimont. Le dtachement dont je faisais
partie est sorti de Gnes le 20 frimaire,  une heure de l'aprs-midi;
nous avons log en allant  Oneglia,  Voltri,  Savone,  Finalborgo, 
Alassio. Il y avait avec nous trois cents Liguriens. Cette ville s'est
rendue  notre approche; nous y sommes entrs le 24 frimaire  quatre
heures du soir. Le reste de notre bataillon, qui tait  Gnes, est venu
nous rejoindre le 15 nivse; il est seulement rest  Oneglia deux
compagnies, et les autres ont appuy  gauche le long de la mer. Ce
mouvement s'est fait le 15. Notre compagnie tait  Diano-Marino et 
Alassio.

Partis de ces cantonnements le 1er pluvise, nous sommes venus le 5 
Gnes, lieu de rassemblement de notre demi-brigade pour en former deux
bataillons de guerre et un de paix. Ce dernier tait compos d'hommes
impotents, infirmes, qui ne pouvaient plus faire campagne et complts
avec des conscrits. Les deux bataillons de guerre taient forms
d'hommes aguerris et en tat de faire campagne avec une vingtaine des
plus adroits des conscrits par compagnie, tirs dans le troisime
bataillon. Dans cet amalgame, nous sommes devenus la troisime compagnie
du premier bataillon. Cet embrigadement s'est fait  Gnes, le 8
pluvise. Le premier bataillon est parti de Gnes le 9 pour se rendre 
Reggio; le deuxime bataillon le 10, pour la mme route. Je n'ai point
t de ce dpart, je suis entr  l'hpital le 10; j'avais une maladie
qui m'interdisait la marche.

20 _ventse_.--Partis de la ville de Gnes pour me rendre  Reggio.

En quittant le pays de la Ligurie, je laisse un pays assez abondant en
oliviers, chtaigniers; ils rcoltent aussi une certaine quantit de vin
et de grains; la plus grande occupation des habitants est le commerce.
Ils lvent quantit de vers  soie nourris par les mriers qui poussent
dans ce pays.--Me voil entr dans le Pimont en sortant de Novi; j'ai
log le 23  Tortone, ville fortifie et accompagne d'un fort assez
considrable, sur une hauteur qui commande la ville; le 24,  Voghera;
le 25,  Castel-San-Giovani, bourg dpendant du roi d'Espagne; le 26, 
Plaisance, belle grande ville au roi d'Espagne, magnifiquement btie. Il
y a l une superbe place sur laquelle sont placs deux pidestaux sur
lesquels sont deux chevaux en bronze avec leurs guerriers.

Elle est trs bien dcore par de belles maisons; les rues sont trs
larges et bien proportionnes. Autrefois, cette ville tait fortifie,
mais il ne reste plus que de vieux remparts qui tombent en ruine.

27.--Log  Borgo-San-Domino, de mme dans les tats du roi d'Espagne.

28.-- Parme, appartenant au duch de son nom; la rivire du mme nom,
Parma, passe dans ladite ville et la partage en deux parties ingales;
la construction en est assez belle, les rues larges, il y a aussi
d'assez jolies places.

29.-- Reggio, ville grande et bien peuple, maintenant  la Rpublique
cisalpine; il y a une belle place, des rues trs larges; elle tait
autrefois fortifie, maintenant il existe encore une vieille citadelle
qui tombe en ruines et qui ne pourrait pas tenir longtemps. J'ai eu
sjour dans cette ville.

1er _germinal_.-- Modne; la ville est plus longue que large: les rues
sont larges, les maisons assez leves et d'une belle construction; il y
a de belles grandes places. Cette ville est encore actuellement un peu
fortifie.

3.-- Buondeno, village dans les environs de Ferrare.

4.-- Finale, bourg sur le canal de la ville de Modne.

5.-- la Mirandole, petite ville assez bien faite o il y a une belle
place.

6.-- Saint-Benedetto, village  cinq lieues de Mantoue.

7.-- Mantoue, belle grande ville trs peuple; elle est environne de
grandes pices d'eau qui dfendent son approche d'une demi-lieue; du
ct o l'eau n'est pas d'une aussi grande largeur, il y a de fortes
citadelles qui dfendent la ville; les alentours de cette place, aussi
bien que les forts, sont garnis de nombreux gros canons qui rendent
cette ville imprenable, autrement que par la famine. Le fleuve nomm P
passe dans ses murs, et lui donne quantit d'eau; la construction des
maisons est belle, on y trouve de belles places. J'y ai vu un beau pont
couvert et construit tout en pierres de taille; il y a sur ce pont sept
 huit moulins trs bien construits. Cette place appartient  la
Rpublique cisalpine; elle a t prise par les Franais qui taient
commands par Bonaparte, dans le courant du mois de pluvise an V.

Le 8, j'ai pass  Villefranche, sur la route de Vrone, o j'ai trouv
notre bataillon, qui tait camp  deux lieues et demie de la ville,
prs de la route. Ils y taient venus aprs l'affaire du 6 germinal,
auquel jour ce terrible flau de la guerre s'est rallum avec
l'empereur. Notre division, commande par Montrichard, a fait son
attaque prs du village de Legnago, situ sur l'Adige. L'attaque a t
vive au premier abord de notre part: il a sembl avant midi que la
victoire nous tait annonce; mais, comme le destin ne dcide pas en un
instant, nous avons vu, vers les trois heures du soir, que nous avions
eu affaire  un corps d'arme autrichien qui galait le ntre. Sur le
soir, un renfort leur est arriv; c'est  ces derniers, runis aux
premiers, qu'il a fallu cder la victoire qui nous avait t favorable
toute la journe. Beaucoup de fosss remplis d'eau nous ont fait
prouver quelques pertes. Je ne dirai pas les pertes des autres corps,
j'ai vu celles de mon bataillon qui se montaient  148 hommes hors de
combat, y compris dix officiers et dix sous-officiers. En attendant le
sige, nous avons fait plusieurs mouvements  droite et  gauche le long
de l'Adige, o le corps d'arme autrichien tait bien retranch.

Voil le 16 germinal arriv[63]. Vers les dix heures du matin, l'ennemi
s'tait mis en marche pour nous attaquer; le gnral en chef donna
ordres  toutes nos troupes de se mettre en marche pour de mme attaquer
l'ennemi, ce qui a t excut sur-le-champ. Aussitt, nous avons
rencontr les colonnes autrichiennes; le feu a t vif dans les deux
partis; au premier abord, il semblait que notre division allait cder 
la force de la colonne autrichienne.

Le soldat n'a pas mesur sa force sur celles de son ennemi, mais sur son
courage: il a mis la colonne ennemie en droute, en lui faisant quelques
cents de prisonniers. Nous les avons poursuivis aux portes de Vrone;
mais la retraite des autres divisions nous a bientt appris que nous
devions aussi nous y disposer pendant la nuit, et nous retirer dans les
environs de Mantoue, ce qui a t fait dans la nuit du 16 au 17, car un
corps considrable de l'arme autrichienne s'avanait pour couper notre
retraite au del de Mantoue.

Nous sommes arrivs  sept milles de Mantoue vers les minuit, dans la
nuit du 17 au 18. Sur le croisement de la route qui conduit 
Villefranche, le 18, nous avons fait un mouvement pour appuyer  gauche
de Mantoue. Nous sommes venus camper prs d'une petite ville situe sur
le Mincio; elle est environne de fortes positions. Lorsque la garnison
de Mantoue a t tablie dans ses postes, l'arme s'est mise en
mouvement et a pass le Mincio pour aller se montrer dans la plaine o
Bonaparte a eu de grands combats, lorsqu'il a fallu cerner la ville de
Mantoue. Nous sommes rests dans cette plaine, qui aboutit sur la rive
du Mincio, jusqu' huit heures du soir. C'tait la nuit du 20 au 21 que
notre colonne a commenc son mouvement pour la retraite, le soir du 21
vers les six heures, par un temps abominable, une pluie continuelle qui
ne cessait de tomber et nous traversait jusqu'aux os. Nous avons camp
prs la petite ville d'Asola; ses alentours sont garnis de bastions qui
n'taient pas entretenus.

22 _germinal_.--Camp  trois mille de Pontevico; le 24, nous sommes
venus camper en avant de cette petite ville, situe sur le bord de la
rivire nomme Oglio, sur la route de Brescia et Milan. Dans ce moment,
nous tions d'arrire-garde; nous avons coup les routes pour empcher
la colonne autrichienne de nous poursuivre de si prs.

25.--Nous avons pass l'Oglio sur un pont levis qui tait au bas d'une
ancienne citadelle: les troupes et les bagages passs, on a dmont le
pont en le faisant glisser dans l'eau. Ce jour-l, nous sommes venus au
village de Rodierco, situ sur l'Oglio et  un mille de Pontevico, sur
la grande route de Milan. La nuit du 25 au 26, nous nous sommes mis en
marche et nous sommes arrivs  Palazzolo le 26 au soir. Il faut
observer que la colonne autrichienne prenait des dtours et suivait les
montagnes de la Suisse italienne et ne cherchait qu' nous couper notre
retraite.

28.--Nous avons fait un mouvement en avant de Palazzolo,  six mille
dans les montagnes, prs le lac d'Iseo.

29.--Nous sommes revenus  Palazzolo; le 30, nous en sommes repartis
pour nous former sur la ligne en bataille, en avant dudit lieu. Le
gnral en chef Scherer nous a passs en revue. Nous avons pass la nuit
dans ce mme emplacement. Je dirai que la Ville de Palazzolo est situe
sur l'Oglio et sur la grande route de Brescia. En partant, les ponts ont
t coups et renverss dans la rivire.

2 _floral_.--Nous avons fait un mouvement pour nous retirer en arrire
de Palazzolo, o nous avons camp, sur les bords de l'Oglio; nos
avant-postes ont eu quelques petites affaires avec l'ennemi, qui s'est
venu prsenter pour passer le pont o taient nos canonniers, pour le
faire sauter par des mines; on est parvenu  le faire sauter vers les
dix heures du matin.

La nuit du 4 au 5,  neuf heures du soir, notre division, qui tait
celle du gnral Serrurier, s'est mise en marche et a t dirige vers
la ville de Bergame. Nous avons pass une nuit affreuse dans l'eau et la
boue jusqu'aux genoux, et, pour la faire complte, une pluie continuelle
nous arrosait. Nous sommes passs dans la ville de Bergame,  onze
heures du matin, le 3. Cette ville est trs considrable, belle et
riche: on y construisait une fort belle place; elle est divise en ville
haute et ville basse. La ville haute est fortifie et a de fort belles
positions dans ses environs, sur des hauteurs considrables. Notre
division ne s'y est point arrte; une partie soutenait l'arrire-garde,
qui tait suivie[64] des troupes russes. Le mme jour, notre colonne a
continu sa marche jusqu' cinq heures du soir; nous sommes arrivs sur
le bord du lac, o nous avons pass la nuit dans des espces de petits
hameaux environns de montagnes fort hautes.

Le lendemain 6 courant,  quatre heures du matin, nous avons repris
notre marche vers le pont de Lecco, et toujours suivis de prs par
l'avant-garde ennemie. La ville de Lecco est environne de rochers trs
hauts; elle est situe sur le bord du lac. Notre division a pass le
pont le jour o l'ennemi y est arriv. Une partie de notre division a
gard la tte du pont, et l'autre partie s'est tendue sur les bords de
la rivire, pour correspondre avec la division du gnral Delmas; notre
bataillon tait de cette partie; nous tenions dans ce moment la droite
de la division. Nous sommes venus prendre notre position, la nuit du 6
au 7,  Vaprio, o nous sommes arrivs  onze heures du matin. Cette
ville est situe sur le bord de la rivire nomme l'Adda; elle est forte
par sa position: il y avait un pont volant tabli qu'on a fait couler 
fond lorsqu'on a quitt la rivire.

Vers les deux heures de l'aprs-midi, une colonne assez considrable de
l'arme autrichienne a fait un mouvement pour se disposer  passer la
rivire pendant la nuit, ce qui leur a t facile, car la rivire
n'tait presque pas garde. Vers les quatre heures du matin, comme notre
bataillon tait  bivouaquer dans un village  une lieue et demie de
Vaprio, une ordonnance est venue dire au gnral qui commandait ce
poste, que l'arme autrichienne avait pass la rivire[65] toute la nuit
et dirigeait sa marche sur Milan. Aussitt, il nous fut ordonn de nous
retirer sur Vaprio, pour nous joindre  la division du gnral Delmas,
en laissant de distance en distance des compagnies en chelons; jusqu'
ce que nous avons trouv une route de Vaprio  Milan, qui tait dj
coupe par l'ennemi. Le combat s'est aussitt engag sur la rive gauche
de l'Adda, dans les environs de Vaprio et Casale; il a t opinitre des
deux cts. Le gnral Delmas est venu ordonner aux bataillons qui
soutenaient l'attaque, qui taient les ntres et un de la 3e
demi-brigade, de foncer sur l'ennemi, et il a dit que sa division allait
arriver pour nous soutenir. Aussitt l'ordre donn, les deux bataillons
se sont mis en marche pour l'excution; dans l'instant la victoire nous
a souri en leur faisant environ deux cents hommes prisonniers; mais,
dans le mme moment, un renfort considrable leur tant arriv, ils ont
forc le bataillon qui tait  notre droite, sur le bord de la rivire,
et ils n'ont pas tard  prendre le ntre par le flanc et le front. Dans
ces dmls plus chauds qu' l'ordinaire, j'ai reu une balle qui m'a
travers l'avant-bras gauche et m'a mis hors de combat, d'o je me suis
tir avec beaucoup de peine, car nous tions pris de tous les cts.

Mais la division est arrive dans ce moment et nous a donn du large; la
journe est devenue terrible aux deux partis. Dans un moment o la
division Delmas a donn, elle a repouss l'ennemi  la tte du pont; il
y avait un village o l'ennemi tait retranch dans les murs des jardins
et nos gens taient tout autour; l'ennemi voyant qu'il ne pouvait plus
tirer  cause de la hauteur des murs, prit les pierres des murs pour les
jeter sur la tte des Franais, mais l'ardeur rpublicaine qui bouillait
dans les veines des soldats, ne souffrit pas longtemps l'insulte des
Allemands; aussitt entrs dans le village la baonnette en avant, ils
en renversrent une grande quantit et firent sept cents prisonniers.
Les rues du village ont t ce jour-l abreuves du sang des Allemands,
car le sang ruisselait dans lesdites rues, comme lorsqu'il tombe un
orage.

Le combat n'a cess que lorsque la nuit a tendu ses voiles dans les
environs o il avait commenc. Mais on s'est retir sur Milan; la ville
de Casale en est encore  sept lieues et une partie des blesss a t
oblige de suivre la colonne; les routes taient interceptes. Nous
sommes arrivs dans les environ de minuit  Milan, du 8 au 9. La colonne
a pass  Milan entre huit et neuf heures du matin, le 9. Quoique nos
plaies n'aient point t panses et que la marche nous ft de grandes
douleurs nous avions prfr suivre notre colonne qui venait sur les
bords du Tessin que de nous voir prendre prisonniers par des troupes
inhumaines. Il n'est rest que de la troupe au chteau de Milan.

C'est sur les bords du Tessin que j'ai quitt avec regret mes compagnons
de misre, mais ma blessure le demandait. J'ai laiss en partant, aprs
trois batailles, un fourrier, un caporal et six fusiliers, dans une
compagnie qui tait, le 6 germinal, compose de cent dix hommes.

Notre arme de Mantoue est oblige, par une force suprieure d'ennemis,
d'vacuer cette partie de l'Italie, et de se retirer sur les villes
fortes du Pimont. Les hpitaux n'tant plus assez considrables pour
contenir tous les blesss, il faut donc rentrer en France.

Avant de quitter cette partie de l'Italie, je veux faire une petite
description sur la situation des habitants et sur la fertilit des
terres de cette contre. Depuis le Mont-Cenis  Mantoue, c'est un
terrain plat et sablonneux; il est plant de toutes sortes d'arbres,
mais ce sont les mriers qui dominent; la vigne y est trs commune et
est plante au pied de tous ces arbres: elle produit d'excellents vins;
on y voit dans aucunes contres les vignes attaches au-dessus de fort
gros arbres, et cette vigne rapporte une quantit considrable de
raisins. Les habitants du pays coupent tous les ans les branches de ces
arbres pour faire cuire leurs aliments.

Ils sment sous ces vignes des grains de toutes sortes d'espces qui y
viennent encore assez bien par rapport aux arbres et aux vignes qui leur
donnent de la fracheur, sans quoi ils ne pourraient rien rcolter 
cause de la grande chaleur du pays. Dans le Pimont et autres contres,
ils sment beaucoup de riz qui fait une partie de leur nourriture
qu'avec le vermicelle; enfin ils ne se nourrissent presque qu'avec des
ptes. L'occupation de ces habitants est en grande partie le commerce,
et l'levage des vers  soie qui leur fait avoir une grande quantit de
manufactures. Il y a, dans cette partie de l'Italie, d'assez beaux sexes
des deux cts, mais extrmement jaloux et tratres. Il y a aussi de
fortes rivires et des mdiocres qui arrosent les plaines de riz. La
construction des maisons est assez agrable, elles sont presque toutes
votes, mais les vitres y sont rares, car  peine peut-on avoir des
verres pour boire.

Dans cette contre sont enferms plusieurs petits tats et rpubliques,
ce qui fait qu'il y a plusieurs monnaies, mais qui ne valent pas celle
de France, except celle du Pimont qui vaut mieux. Autrefois, ce pays
tait fort riche, mais il a eu affaire  plusieurs matres qui lui ont
t toute sa richesse, et la guerre a achev sa ruine.

Je ne ferai pas grande observation sur les endroits o j'ai pass, ayant
vacu de Milan  Dijon.

Le 5 prairial, nous sommes arrivs  Dijon, lieu de destination pour les
blesss; nous sommes entrs  l'hpital militaire, tout nouvellement
prpar pour recevoir les blesss qui arrivaient tous les jours en grand
nombre.

Je suis rest onze jours  cet hpital de Dijon, o ma plaie a t
panse deux fois par jour. Pendant ce temps, j'ai fait plusieurs
demandes aux officiers de sant pour obtenir une convalescence. Comme je
n'tais plus qu' vingt-quatre heures de mon foyer et qu'il y avait sept
ans que je n'tais rentr chez moi, je me suis vu avoir un peu d'espoir
de revoir encore une fois mes pre et mre, ainsi que mes autres
parents. J'ai reu des officiers de sant de l'hpital militaire de
Dijon, une convalescence de deux dcades pour aller cicatriser ma plaie
dans mes foyers; elle m'a t dlivre le 16 prairial. Je me suis rendu
le 19  Longchamp en passant par Langres; de l j'ai pris la traverse
pour couper au plus court. Je suis donc arriv la veille de la fte que
l'on clbrait pour les plnipotentiaires qui avaient t gorgs 
Rastadt.

Le commissaire du pouvoir excutif et le prsident m'ont fait l'honneur
de me mettre de la crmonie; ils m'ont rendu les honneurs en m'envoyant
chercher par un dtachement de la garde nationale; de suite on m'a
offert une place d'honneur qui tait  ct du prsident, que j'ai
accepte. Aprs la crmonie, j'ai t admis au repas que les
administrateurs se donnaient. J'ai t reu avec toute la pompe et les
honneurs dus  un dfenseur qui n'avait jamais abandonn son drapeau.

Ma convalescence tant expire et n'tant point en tat d'aller
rejoindre, je suis all voir l'officier de sant du canton; ne trouvant
pas mon bras assez bien rtabli, il me donna un dlai de six dcades,
lesquelles taient finies le 30 fructidor, j'ai demand ma feuille de
route pour aller rejoindre mon corps et partager avec mes anciens
camarades, l'honneur que j'ai partag dj, l'espace de sept ans.
J'espre que l'tre suprme bnira nos travaux pour le salut de toute la
France[66].

Je suis parti de Longchamp le 1er vendmiaire an VIII de la Rpublique,
pour aller rejoindre mon corps sur les frontires d'Italie.

Mon dpart fut retard d'un mois  Chaumont o je suis rest pour
montrer l'exercice  une compagnie de conscrits de ce dpartement. Aprs
l'organisation de ce bataillon, j'ai repris ma route pour la frontire
d'Italie. Je suis parti de Chaumont le 16 brumaire de l'an VIII,
accompagn de mon jeune frre qui avait quitt le 9e chasseurs  cheval,
pour venir prendre du service dans la 3e demi-brigade de ligne qui tait
en ce moment en Italie.

Nous avons fait la route assez agrablement de Chaumont  Aix en
Provence. Je passerai sous silence les tonnements de mon frre pendant
cette route, de se trouver dans une contre si dserte et aussi peu
fertile, sous les rochers de la Provence. J'en ferai une petite
description.

Aprs avoir parcouru plusieurs contres de la Provence, tant rendus 
notre dpt,  Aix, le 21 frimaire, nous avons t  trois lieues de l,
sur la Durance,  un village nomm Peyrolles, jusqu'au 1er thermidor.
Nous tions l pour faire rejoindre les conscrits et les
rquisitionnaires; aussi pour y empcher les assassinats que des bandes
de brigands exeraient souvent dans plusieurs de ces contres; en un
mot, ces bandes de sclrats portaient la dsolation chez plusieurs
pres de famille. Nous sommes partis d'Aix le 5 thermidor pour nous
rendre dans une autre contre de la Provence, une ville nomme
Draguignan, o nous sommes arrivs le 9. Cette ville est situe au
milieu d'une plaine environne de hautes montagnes; la contre est
charmante, on y voit une quantit prodigieuse d'oliviers; les coteaux
qui environnent la ville forment un amphithtre plant d'oliviers qui
forment une tapisserie, verte hiver comme t, ce qui rjouit la vue, et
donne un beau coup d'oeil. La plaine qui environne la ville est plante
de vignes entre lesquelles on sme plusieurs sortes de grains et de
lgumes.

Les eaux y sont trs bonnes, la contre tant abreuve par des fontaines
venant des montagnes. La ville est ferme par une simple muraille, trs
haute; les rues sont d'une largeur proportionne  leur longueur, mais
bien mal entretenues comme propret: on y laisse pourrir toutes sortes
d'herbes venant des montagnes pour faire des engrais pour la terre. Dans
la Provence, il y a trs peu de _commodits_, ce qui fait qu'on jette
toutes les ordures dans les rues; c'est ce qui rend le pays malsain; on
y respire de mauvaises odeurs. On rapporte qu'ils ne se donnent pas
l'aisance des _commodits_  cause de la quantit des conduits de leurs
fontaines qui traversent leurs habitations.--Les maisons sont d'une
assez belle construction, hautes de trois tages, plus ou moins; les
habitants sont grossiers naturellement et peu humains. (Qu'ils se le
disent!) Ce qui fait remarquer leur peu d'humanit envers leurs
concitoyens, c'est que dans ces contres et mme dans toute l'tendue de
la Provence, il s'y produit une relle quantit considrable de brigands
qui ne cessent d'assassiner journellement les voyageurs sur les grandes
routes. Je me suis laiss dire que cela s'tait fait de tout temps, mais
cependant pas aussi souvent que maintenant.

Le costume des hommes n'est pas bien diffrent de celui de notre pays:
la mode est de porter presque tous des vestes; les femelles s'habillent
presque comme ici, sinon que leurs jupes sont fendues par derrire; leur
caractre n'est pas meilleur que celui des hommes.

La manire dont je dpeins la contre de Draguignan servira de modle
pour toute la Provence plus ou moins fertile en aliments de tout genre.
Je me rappelle que l'air de la campagne y est plus chaud que dans nos
pays; les rcoltes s'y font de meilleure heure qu'ici, mais aussi ils
plantent tout l't car la culture ne pourrait jamais alimenter la
population retire en ce pays. Le pain y est presque toujours  quatre
et cinq sous la livre de quatre onces. Le vin y est  bon compte, mais
les orages y sont frquents; aussi leur terre cultive est-elle souvent
ravage. Le grain qu'ils rcoltent, ils le font fouler aux pieds des
mulets et des boeufs pour en retirer les semences.

Je dirai que les maux que j'ai endurs depuis huit annes de service
militaire pour ma patrie, ont t marqus jour par jour par de nouveaux
sacrifices que je ne peux oublier. Ces souffrances ont t renouveles 
plusieurs poques. Ainsi je vais, dans cette feuille, tracer une
esquisse de ce qui s'est pass  Gnes pendant le blocus.

Je dirai donc que notre ennemi, voulant nous ter tout espoir de
retourner en Italie, a runi de grandes forces pour investir Gnes et
enfermer notre arme. Aprs plusieurs combats sanglants de part et
d'autre, et  plusieurs reprises notre ennemi nous ayant forc notre
ligne sur Savone, il nous a coup la communication que nous avions
encore sur terre, et les Anglais croisant sur mer o l'on ne pouvait que
difficilement passer, nous voil donc obligs de nous retirer sous la
ville de Gnes, en attendant quelques renforts qui n'arrivrent pas
assez tt. Il faut donc comprendre la misre que nous avons souffert[67]
dans ce blocus. Si les habitants de la nation doivent une reconnaissance
 ses dfenseurs, ils la doivent en particulier aux troupes qui
composaient la garnison de Gnes, soit par leurs souffrances, soit par
leur intrpidit  dfendre la ville malgr le manque de nourriture. Un
peu de pain fabriqu avec de la paille hache, du son, du cacao, un peu
de miel pour pouvoir lier ce mlange ensemble; et quand on le retirait
du four tombait-il en poussire. La viande tait du mulet bien maigre;
les chiens et les chats faisaient nos meilleurs repas. Grce au jus de
Bacchus! sans cela nous serions tous rests pour otages sous les murs de
Gnes. Si la ville a capitul, c'est le dfaut de vivres et la grande
mortalit qui en a t la seule cause. Au moment de la capitulation, on
recevait par homme six onces de cette mauvaise fabrication de pain, mais
toujours une bouteille de vin.

La capitulation a t honorable pour nous; nous avons emmen autant
d'artillerie qu'il nous a t possible, tous nos bagages et autres
armements; tous nos malades et nos blesss ont t apports en France
sur les btiments anglais.

C'est aprs la fameuse bataille de Marengo que les Franais sont rentrs
 la ville de Gnes et qu'il y a eu une suspension d'armes, pour en
venir  une conclusion de paix; de sorte que l'ennemi a eu la ville de
Gnes trois jours en possession, puis elle a t rendue par arrangement
avec six autres villes et forts.

Dans ce moment, tant revenus  Draguignan  notre dpt, nous avons t
envoys  Digne, dans les Basses-Alpes, pour y prendre les eaux
thermales o j'en ai fait usage sans en tre soulag, de sorte que j'ai
t renvoy dans mes foyers, le 5 vendmiaire an IX. Je suis arriv 
Longchamp-sur-Laujon le 29 vendmiaire.




PRIRE DU SOLDAT RPUBLICAIN


N. B. Cette prire termine le manuscrit, elle est aussi de la main de
Fricasse.  premire vue, elle nous avait paru l'extrait d'un sermon de
prtre constitutionnel, mais nous avons chang d'ide en voyant le tour
incorrect de certaines phrases, lignes 16, 17, 23, et surtout les
dernires lignes.

Elle peut parfaitement tre l'oeuvre d'un sergent, et surtout d'un
sergent qui a dbut au couvent comme jardinier. On doit reconnatre
qu'il y a dans le second paragraphe une pense juste et noble.




PRIRE DU SOLDAT RPUBLICAIN FRANAIS


Dieu de toute justice, tre ternel et suprme souverain, arbitre de la
destine de tous les hommes, toi qui es l'auteur de tous biens et de
toute justice, pourrais-tu rejeter la prire de l'homme vertueux qui ne
te demande que justice et libert?

Ah! si notre cause est injuste, ne la dfends pas! La prire de l'impie
est un second pch, c'est t'outrager toi-mme que de te demander ce qui
n'est pas conforme  ta volont sainte.

Mais nous te demandons que la puissance dont tu nous as revtus soit
conforme  ta volont. Prends sous ta protection sainte une nation
gnreuse qui ne combat que pour l'galit. te  nos ennemis
dtestables la force criminelle de nous nuire; brise les fers des
despotes orgueilleux qui veulent nous les forger. Bnis le drapeau de
l'union sous lequel nous voulons tous nous runir pour obtenir notre
indpendance. Bnis les gnreux citoyens qui exposent leur vie et leur
fortune pour dfendre leur patrie. Bnis les mres respectables de ces
vertueux enfants de la patrie qui te prient de leur accorder victoire.
Ouvre les yeux de ceux qui sont gars dans nos foyers afin qu'ils
rentrent  la raison, pour jouir avec nous des prcieux fruits de
l'galit et de la libert, et chanter avec nous les cantiques et les
louanges ddis  l'tre suprme.

Nous adorons Dieu chacun  notre manire, sous la protection des lois et
sous la surveillance de l'autorit constitue, et nous n'en sommes que
meilleurs Rpublicains.




SUPPLMENT




I

LA LEVE EN MASSE

Extrait des _Mmoires sur Carnot_


Le projet d'une leve en masse avait fait hsiter d'abord la Convention:
il l'tonnait par sa hardiesse; elle le renvoya  l'examen du Comit de
salut public. C'tait le 12 aot. Le 14, Carnot fut adjoint au comit;
le 16 le dcret fut rendu au milieu des acclamations universelles; le
23, une loi organisa en ces termes la _rquisition permanente de tout
les Franais pour la dfense de la patrie_:

Les jeunes gens iront au combat; les hommes maris forgeront les armes
et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des
habits, et serviront dans les hpitaux; les enfants mettront le vieux
linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places
publiques pour exciter le courage des guerriers, prcher la haine des
rois et l'unit de la Rpublique;

Les maisons nationales seront converties en casernes, les places
publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessiv pour en
extraire le salptre;

Les armes de calibre seront exclusivement remises  ceux qui marcheront
 l'ennemi: le service de l'intrieur se fera avec des fusils de chasse
et l'arme blanche;

Les chevaux de selle sont requis pour complter les corps de cavalerie;
les chevaux de trait et autres que ceux employs  l'agriculture
conduiront l'artillerie et les vivres.

Le Comit de salut public est charg de prendre les mesures ncessaires
pour tablir sans dlai une fabrication extraordinaire d'armes de tous
genres, qui rponde  l'lan et  l'nergie du peuple franais.

La France offrit bientt  ses adversaires le tableau que Barre avait
ainsi trac d'avance.

 Valmy,  Jemmapes encore, l'arme rgulire avait jou l'unique rle;
mais,  dater du temps que nous racontons, elle fut absorbe par la
multitude des volontaires et des rquisitionnaires. Dsormais la
Rpublique sera moins servie sur les champs de bataille par des
militaires de profession que par des citoyens destins  quitter
l'uniforme aprs l'accomplissement de leur croisade: grand exemple qui
rvla aux Franais leur aptitude  acqurir promptement les qualits du
soldat. Ce n'est pas que, dans les premiers moments, ces conscrits qui
ne savaient pas tenir leur arme, qui s'lanaient follement et se
dbandaient au moindre choc, ne donnassent de la tablature aux gnraux;
la correspondance des reprsentants est toute seme de plaintes et
d'inquitude  leur sujet; mais leur noviciat ne fut pas long: Ds la
fin d'aot, dit Jomini, les effets de la nouvelle leve se firent
sentir; le dblocus de Dunkerque et celui de Maubeuge en furent les
premiers rsultats, et la grande rquisition acheva de nous assurer la
supriorit.

Il faut ajouter que cette grande rquisition rencontra moins de
difficults que le recrutement de trois cent mille hommes au mois de
mars prcdent. Le mouvement rvolutionnaire s'tait tendu, et l'ide
rpublicaine que tout citoyen doit le service  son pays avait gagn les
esprits.

Toutefois, ce n'est pas avec des bandes tumultueuses que la France
aurait vaincu l'Europe; il fallait que la nation se transformt en
arme.

C'est alors que se dploya surtout l'activit de Carnot.

Il s'agissait d'organiser, selon le principe d'unit, une multitude
aussi peu homogne dans ses lments que dans sa constitution.

Elle se composait d'anciens soldats et de conscrits amens, soit par la
leve des trois cent mille hommes, soit par la leve en masse, sans
compter les engags volontaires de toutes les dates, les dbris des
compagnies franches et les trangers.

Certains corps taient rests comme avant la Rvolution, tandis que
plusieurs gnraux avaient form les leurs en demi-brigade selon le mode
nouveau; puis il existait des lgions franaises ou trangres, mlange
de toutes armes. Il y avait des bataillons aguerris, expriments,
d'autres entirement novices; il y avait des diffrences considrables
d'effectif entre les corps de mme espce; il y avait des grades
irrgulirement acquis et en nombre exagr; des soldats incorpors  la
hte, sans qu'ils fussent aptes au service; les tats manquaient  peu
prs compltement. Quant  l'irrgularit des fournitures et de la
comptabilit, on aurait de la peine  s'imaginer ce qu'elle tait.

Par quel moyen ce chaos fut-il dbrouill? c'est ce que nous ne
pourrions dire sans surcharger une simple biographie de dtails qui
appartiennent  l'histoire gnrale de l'arme franaise.

Ce qui est certain, c'est que cette arme ne tarda pas  devenir la plus
homogne de l'Europe.

Effacer toute distinction extrieure fut un des premiers objets de
sollicitude. La troupe de ligne avait en grande partie conserv l'ancien
uniforme blanc, tandis que les nouveaux arrivs portaient l'habit
national: source fconde en msintelligence. Ds le 29 aot, un arrt
prescrivit l'unit du costume.

L'arme du gnie reut une organisation nouvelle, dont Carnot s'occupa
tout spcialement. Les nombreuses compagnies de canonniers volontaires,
qui s'taient formes et remarquablement bien exerces, furent
incorpores dans l'artillerie. On russit mme  improviser une
cavalerie. La disette des chevaux tait extrme: des achats faits dans
toutes les contres trangres o nos agents purent pntrer, une leve
extraordinaire dans les cantons et les arrondissements de la Rpublique,
et des dons spontans nombreux, permirent de mettre en ligne des
cavaliers capables de se mesurer avec les formidables escadrons des
coaliss.

En fvrier 1792, la France n'avait qu'un effectif de 228,000 hommes
(204,000 sous les armes); avant le mois de mai, grce  l'activit
dploye, elle comptait 471,000 soldats (prsents 397,000); au 15
juillet 479,000, si l'on s'en rapporte  une note de Saint-Just,
conserve pour sa propre instruction, et dont nous possdons
l'autographe. Le tableau officiel que nous consultons prsente un
chiffre qui s'en loigne peu, 483,000 (inscrits, 599,000).

En dcembre, l'effectif de l'arme s'levait  628,000 hommes (prsents
sous les drapeaux, 554,000). Ce nombre alla croissant jusqu' 1,026,000
(732,000 sur terrain du combat en septembre 1794). Il n'y a pas de
raison srieuse pour contester ces tats, publis  une poque o
l'exagration ne pouvait profiter de rien (1797). Cependant on a dit que
les phalanges rpublicaines n'avaient jamais compt au del de 600,000
hommes, un crivain les a rduites  500,000, un autre  400,000, en
ajoutant qu'ils n'taient ni arms, ni nourris, ni vtus. Espre-t-on,
par de telles assertions, rabaisser le mrite des dictateurs
rvolutionnaires? on l'lve au contraire. Moins on leur supposera de
ressources entre les mains, plus admirable apparatra le rsultat
obtenu: la coalition vaincue ne doit pas de reconnaissance aux auteurs
des nouveaux calculs.

Rien ne peut effacer cette vrit historique, que la Convention a
trouv l'ennemi  trente lieues de Paris, et qu'on a d  ses prodigieux
efforts de conclure la paix  trente lieues de Vienne. C'est Benjamin
Constant qui dit cela: Benjamin Constant est un esprit de 1791; partisan
des principes, il est gnralement peu admirateur des faits de la
Rvolution.




II

LEVE DU BLOCUS DE MAUBEUGE ET COMBAT DE WATIGNIES

Extrait des _Mmoires sur Carnot_


Des nouvelles alarmantes arrivaient du Nord.

Malgr la victoire d'Hondschoote, qui promettait de donner aux armes
franaises une prpondrance dcisive, mais dont le gnral Houchard
n'avait pas su tirer parti, la situation faite par Norwinde avait peu
chang. Le Quesnoy tait dans les mains des coaliss; matres dj de
Valenciennes et de Cond, ils possdaient l'Escaut; leur ambition allait
maintenant  dominer galement la Sambre, en s'emparant de Maubeuge, qui
serait devenue leur base d'oprations. Cette place tombe, rien
n'arrtait srieusement leur marche vers la capitale.

Le 29 septembre, le prince de Cobourg fora le passage de la rivire par
six colonnes, investit Maubeuge, et porta son arme d'observation sur
Avesnes et Landrecies.

La place de Maubeuge, assez mdiocre, tait couverte par un camp
retranch, avantageusement situ, o venaient de se rallier vingt mille
hommes, qui se trouvrent bloqus du mme coup. Peut-tre le gnral
autrichien avait-il commis une imprudence en laissant se grouper cette
force imposante dont il ne pouvait prvoir la malheureuse immobilit.
Mais il n'ignorait pas que les approvisionnements de la ville seraient
bientt insuffisants pour des bouches aussi nombreuses. Les troupes, en
effet, furent d'abord rduites  la demi-ration: au bout de peu de jours
la disette tait complte. Des maladies clatrent, et les hpitaux ne
pouvant plus contenir les malades, il fallut les dposer sous les
hangars des faubourgs. Cependant les assigeants levaient des travaux
formidables, trois batteries de vingt pices de 24, et le cercle de
leurs canons se resserrait tellement que les boulets passaient en
sifflant au-dessus du camp retranch, pour aller porter la mort et la
destruction dans la ville. Beaucoup d'habitants des environs s'y taient
rfugis, et ils augmentaient les alarmes, en racontant le pillage de
leurs fermes et l'incendie de leurs demeures.

Trois commissaires de la Convention s'efforaient de soutenir les
courages. Ils voulurent faire connatre au gouvernement la situation
critique de Maubeuge: l'un deux, Drouet, ds les premiers moments du
blocus, tenta, avec plus d'audace que de prudence, de franchir les
lignes ennemies: il fut pris et alla expier dans les cachots le souvenir
de Varennes. Quelques jours aprs, treize dragons se dvourent; ils
traversrent la Sambre  la nage et parvinrent  gagner Philippeville.

Mais la Rpublique n'avait pas attendu cet appel de dtresse pour
secourir ses enfants, les sauveurs approchaient. Dans la soire du 14 au
15 octobre, les assigs entendirent,  travers le feu des Autrichiens,
une canonnade plus lointaine. Ils n'osaient pas encore se livrer  la
joie, les uns craignant que ce bruit n'annont le bombardement
d'Avesnes, d'autres redoutant un pige de l'ennemi pour attirer nos
soldats hors du camp et les mettre aux prises avec une arme qui les
craserait de sa supriorit. Au milieu de ces incertitudes, les
dfenseurs de Maubeuge demeurrent inactifs, et ne secondrent pas,
comme ils l'auraient pu faire, les efforts de leurs librateurs.

Car cette canonnade tait bien celle de l'arme franaise, qui arrivait
au secours de la ville.

Voici ce qui s'tait pass:

Les oprations militaires importantes et rapides qui devaient tre
excutes dans le Nord, avaient fait sentir la ncessit d'une main plus
jeune et plus forte que celle de Houchard. Carnot, tmoin de la belle
conduite de Jourdan  Hondschoote, le dsigna au Comit. Son choix ayant
t ratifi, il se rendit lui-mme prs du nouveau gnral pour lui
porter sa commission, qui runissait sous son commandement les forces
disponibles des armes du Nord et des Ardennes. Jourdan esquissa un
projet, que Carnot approuva dans ses donnes principales, et qui fut
utilis plus tard, mais qui ne lui paraissait pas en rapport avec
l'imminence du danger. De retour au sein du Comit, il proposa d'aller
attaquer directement l'ennemi dans sa redoutable position, afin de
dlivrer Maubeuge; c'tait presque une question de vie et mort pour la
Rpublique. Ses collgues trouvrent l'entreprise trop audacieuse pour
la confier  un gnral qui commandait en chef pour la premire fois, et
ils ne consentirent  l'adopter qu' la condition que Carnot irait
lui-mme en prendre la direction.

Celui-ci ne se donna pas mme le temps d'aller dire adieu  sa famille.
Il partit dans la nuit, aprs avoir envoy un courrier  Pronne, o
rsidait son frre Feulins, prvoyant qu'il aurait besoin de lui pour
quelque sorte de dvouement.  la demande de Carnot, on lui avait
adjoint le conventionnel Duquesnoy, qui l'avait si bien second 
l'attaque de Furnes, et qui allait galement retrouver son frre sous
les murs de Maubeuge. Tous, ainsi que Jourdan, se rencontrrent 
Pronne le 7 octobre, et ils se transportrent  Guise, lieu du
rendez-vous gnral, qui prit de l le nom de Runion-sur-Oise. Carnot
crit: Les soldats ont confiance en lui et ne demandent qu' se battre;
nous esprons ne pas les faire languir. L'affaire sera chaude; mais nous
vaincrons et la patrie sera sauve. Et puis: Il nous faudrait au moins
quinze mille baonnettes pour charger l'ennemi  la franaise.

Aprs une confrence entre Jourdan et les commissaires de l'Assemble,
le quartier gnral fut port rapidement de Guise  Avesnes,  deux
lieues des postes avancs du prince de Cobourg.

Quarante-cinq mille soldats environ, tirs des camps de Gavarelle, de
Cassel et de Lille, composaient l'arme franaise o les nouvelles
leves taient encore trs imparfaitement organises: Cobourg avait de
soixante-quinze  quatre-vingt mille hommes, partags en deux corps,
l'un d'investissement (quarante mille au moins), autour de Maubeuge;
l'autre d'observation (trente-cinq mille), au sud de cette ville, dans
les positions de Wattignies, Doulers, Saint-Rmy et autres villages, le
long d'un petit affluent de la Sambre, le Tarsy. Fortement posts sur
des hauteurs hrisses de batteries, couverts par des fosss palissads
par des haies trs leves, par d'immenses coupes d'arbres renverss
avec leurs branches, et toutes les routes tant rompues, les Autrichiens
semblaient dans une position tellement inexpugnable, que leur gnral,
en accs de jactance, dit  ses officiers: Les Franais sont de fiers
rpublicains, mais, s'ils me chassent d'ici, je me fais rpublicain
moi-mme.

Cette bravade fut porte dans l'autre camp, o elle stimula vivement
l'amour-propre national. Nos soldats se rptaient gaiement qu'ils
iraient sommer le citoyen Cobourg de tenir sa parole.

Le lendemain, 14 octobre, reconnaissance des positions ennemies par
Jourdan et Carnot, fusillade engage sur la ligne et termine par
quelques coups de canon, qui retentirent jusqu' Maubeuge et allrent
porter l'espoir dans le coeur des assigs.

Le 15 au matin, les Franais s'branlent: la division Fromentin,
dtache  l'aile gauche, s'avance par l'ancienne voie romaine de Reims
 Bavai, vers le village du Monceau. Au centre le gnral Balland, avec
plusieurs batteries de 16 et de 12, dbouche au travers la haie
d'Avesnes, terrain fort ingal et couvert de bois (il l'est aujourd'hui
de pturage) et vient occuper les hauteurs en face de Doulers et de
Saint-Aubin. Le gnral Duquesnoy, frre du dput, commandait la
droite, prend possession du village de Beugnies. Le quartier gnral est
port au point o la route de Soire-le-Chteau vient s'embrancher sur
celle d'Avesnes  Maubeuge.

Les oprations projete avaient pour appui les places de Rocroy,
Marienbourg, Philippeville, et les dtachements qui s'avanaient de ce
ct par les ordres de Jourdan: car nous avons dit que, dans ces graves
circonstances, le Comit avait mis l'arme des Ardennes  sa
disposition.

Vers sept heures du matin, le gnral en chef s'avance, accompagn des
deux reprsentants de la Convention. Le signal de l'attaque est donn
sur tous les points  la fois. Le plan adopt avait pour but, en quelque
endroit que l'on ft victorieux, de se prcipiter vers Maubeuge pour
donner la main au camp retranch. Mais en cas de revers, on conservait
toujours la route de Guise. Les deux ailes devaient marcher rapidement,
tandis qu'au centre,  Doulers, on se bornerait  une canonnade. Des
batteries, postes devant ce village, dmontrent celles que l'ennemi
avait tablies au del, derrire les habitations qui bordent la grande
route. Les boulets des deux artilleries se croisaient par-dessus le
village situ  mi-cte. Plusieurs de nos pices, servies par les braves
canonniers de la commune de Paris, firent merveille, comme 
l'ordinaire.

Tout sembla marcher d'abord  souhait: le gnral Fromentin,  la tte
de douze mille fantassins, dlogea les tirailleurs autrichiens des
hauteurs qui couronnent les villages de Saint-Remy et de Saint-Waast.
Duquesnoy gagnait galement du terrain sur la droite; matre de Dimont
et de Dimechaux, il commenait dj le feu contre Wattignies. Nos ailes
semblaient devoir se joindre par un mouvement concentrique, qui mettait
l'arme ennemie dans le plus grand pril.

 la nouvelle de ces succs, capables d'amener la perte totale des
Autrichiens, la canonnade de Doulers fut transforme en une attaque de
vive force. L'entreprise tait difficile. La division Balland (environ
treize mille hommes) voyait sur tous les points culminants, au del du
village, dj puissamment dfendu, une masse de bouches  feu
menaantes, et aux abords de toutes les routes une cavalerie impatiente
de s'lancer.

Rien pourtant ne fit hsiter les rpublicains: ils coururent  l'ennemi
en chantant la Marseillaise, ayant  leur tte, avec le gnral en chef,
les reprsentants du peuple, dont l'exemple les enthousiasmait; ils
franchirent imptueusement les premiers obstacles du terrain,
pntrrent  la baonnette dans le village et s'emparrent du chteau;
ils s'apprtaient  escalader les hauteurs qui sont au del du vallon de
la Bracquire, lorsqu'une pouvantable mitraille vint les arrter.
Menacs en mme temps par la cavalerie prte  charger sur leurs flancs,
ils furent contraints d'abandonner les positions conquises avec tant
d'hrosme.

La rapidit avec laquelle ces positions avaient t enleves par nos
jeunes soldats permettait cependant de grandes esprances pour une
seconde tentative. Leur lan tait irrsistible. Les commissaires de
l'Assemble voulurent le mettre  profit. Le gnral balanait. Carnot,
dans un mouvement d'impatience, laissa chapper ces mots: Pas trop de
prudence, gnral!--Jourdan, bless au vif (et bless justement, il
faut en convenir), donne aussitt le signal d'une nouvelle attaque, et
la fait appuyer par une colonne de cavalerie, charge de tourner la
position. Cette cavalerie, trouve toutes les issues barricades. Pendant
ce temps l'assaut recommence: mmes efforts, mme succs d'abord mme
issue fatale.

Cette fois, ce fut Jourdan, piqu d'honneur, qui voulut absolument
retourner  la charge, mais sans meilleur rsultat: les Autrichiens
venaient de recevoir du renfort de leur droite, o nos affaires
s'taient gtes.

Le gnral Fromentin, enivr par ses premiers avantages, au lieu de
longer la lisire du grand bois Leroy, comme on lui avait recommand de
le faire, afin de pouvoir s'abriter contre la cavalerie suprieure de
l'ennemi, s'tait imprudemment aventur dans la plaine de Berlaimont,
avec des troupes de nouvelle leve; les escadrons autrichiens,
dbouchant tout  coup des bois de Doulers, les assaillirent et jetrent
dans leurs rangs la panique et la droute.

Ds que ces fcheuses nouvelles furent connues au centre, on dut
renoncer  l'attaque de Doulers, calcule sur les progrs des deux
ailes. Il fallait changer le plan, que l'chec de Fromentin venait de
compromette.

Le premier cri de Jourdan fut celui-ci: Allons au secours de l'aile
gauche! l'ordre en tait dj donn, lorsque Carnot survint: Gnral,
dit-il avec vivacit, voil comme on perd une bataille! et l'ordre fut
rvoqu.

La nuit tait venue, la fusillade cessa; les deux armes bivaqurent sur
le champ du combat.

Le conseil s'tant rassembl, Jourdan dveloppa son opinion: selon les
principes de l'ancienne guerre, il proposait d'abandonner toute pense
d'attaque sur le centre de l'ennemi, et de diriger des forces vers notre
aile gauche, afin d'y rtablir l'quilibre. Carnot soutint au contraire
qu'il fallait rappeler la division Fromentin, et concentrer nos efforts
sur la droite, dj en voie de succs, manoeuvre qui nous conservait les
avantages de l'offensive, si importante pour de jeunes soldats, peu
faits aux chances de la guerre. Qu'importe, s'cria-t-il, que nous
entrions  Maubeuge par la droite ou par la gauche?

--C'est l que nous devons triompher? ajouta-t-il en mettant le doigt
sur le plan au point de Wattignies. Wattignies tant plus rapproch que
Doulers de la ville et du camp, cette position enleve, l'autre devenait
sans importance. D'ailleurs les corps dtachs de l'arme des Ardennes,
qui s'avanaient sous les ordres des gnraux Elie et Beauregard, vers
l'extrme gauche de l'ennemi, allaient bientt se trouver en mesure
d'appuyer le mouvement propos par Carnot. Si nous cdons  l'avis du
reprsentant du peuple, dit Jourdan, je le prviens qu'il en prend la
responsabilit.--Je me charge de tout, et mme de l'excution, s'cria
Carnot avec une ardeur qui entrana le conseil. Jourdan eut le bon
esprit de faire sienne l'ide qu'il venait de combattre, et la seconda
avec autant d'intelligence que d'empressement.

Carnot comptait sur la nature d'un terrain trs escarp et trs bois,
qui cacherait notre marche, et qui, cette marche dcouverte, permettrait
de se dfendre avec des forces peu considrables, soutenues par la place
d'Avesnes. Il comptait aussi sur le caractre connu du gnral allemand,
qui ne prsumerait jamais, de la part de ses adversaires, une manoeuvre
aussi loigne de la stratgie en usage, et duquel on ne devait gure
attendre non plus un trait hardi et improvis.

Il faut ajouter qu'un heureux hasard vint favoriser les Franais: un
brouillard pais, phnomne frquent dans cette saison, s'leva entre
eux et celui qui avait tant d'intrt  observer leur mouvement; il dura
jusque vers midi. Derrire ce rideau, six ou sept mille hommes, partis
du centre et de la gauche, passrent  la droite; cette manoeuvre donna 
notre arme une direction perpendiculaire  celle qu'elle avait eue la
veille. Le prince de Cobourg, qui nous croyait dans l'ancienne
disposition, n'avait rien chang  la sienne. Pendant le mme temps; le
gnral Beauregard, aprs s'tre empar des villages de Berelles et
d'Eccles, vint se placer derrire Obrechies, pour seconder l'attaque que
l'on mditait.

Afin de mieux drouter l'ennemi, les gnraux Balland et Fromentin
entretinrent le feu de leurs batteries du ct de Doulers, feignant de
vouloir renouveler les tentatives de la veille, tandis que Jourdan et
les reprsentants du peuple marchaient au plateau de Wattignies, qui
allait devenir le but d'un effort concentrique. Vingt-quatre mille
hommes allaient y combattre. Les Autrichiens demeurrent stupfaits
lorsque le brouillard s'tant dchir, un soleil splendide leur montra
une masse d'assaillants gravissant vers eux au cri de Vive la
Rpublique! Carnot et Duquesnoy s'avanaient  la tte d'une des trois
colonnes d'attaque, leurs chapeaux de reprsentant sur la pointe de
leurs sabres.

La position des Autrichiens tait trs forte. Le village de Wattignies,
qui donna son nom  la bataille, est situ sur un plateau lev,
qu'entourent des vallons profonds et des cours d'eau, et ces obstacles
naturels avaient encore t augments par de nombreux retranchements. Le
plateau lui-mme se trouve domin par les hauteurs de Clarye,
aujourd'hui cultives, mais alors couvertes de bruyre et galement
occupes par l'ennemi.

L'infanterie franaise marchait, soutenue par des batteries de campagne,
dont les boulets lui ouvraient la voie: De l'aveu des Autrichiens, dit
un historien (Toulongeon), jamais ils n'avaient vu une si terrible
excution d'artillerie. Ils dirent qu'ils entendaient, pendant les
dtonations des bouches  feu, retentir dans les rangs rpublicains les
chants belliqueux et les airs patriotiques.

Cependant le feu de l'ennemi, n'tait ni moins bien nourri, ni moins
meurtrier que le ntre; les tirailleurs du gnral Duquesnoy, refouls,
renverss, mitraills, reculrent. En ce moment le colonel
Carnot-Feulins aperut un bataillon de nouvelles recrues qui s'tait
rfugi dans un pli du terrain,  l'abri des coups, les soldats groups
autour de leur commandant, comme des poulets effrays par un oiseau de
proie. C'est l'expression dont se servait mon oncle en racontant cet
pisode. Aprs leur avoir vainement ordonn de marcher, Carnot-Feulins
saisit l'officier par le collet de son habit et l'entrane au pas de son
cheval jusque sous la mitraille; le bataillon, qui l'a suivi, rachte
par une charge vigoureuse cette minute de poltronnerie.

Deux fois les Franais sont repousss avec des pertes considrables.
Enfin un assaut gnral semble nous donner la victoire partout en mme
temps: Fromentin oblige son adversaire Bellegarde d'abandonner les
redoutes de Saint-Waast et de Saint-Aubin; Balland chasse les grenadiers
bohmes des hauteurs de Doulers, qui foudroyaient Wattignies; nos
tirailleurs redoublent d'efforts. Le village de Wattignies est pris et
repris  la baonnette, malgr les haies et les palissades qui entourent
ces jardins; trois rgiments autrichiens sont anantis; l'ennemi se
retire en dsordre sur les hauteurs de Clarye, o il trouve une position
dangereuse encore pour les vainqueurs.

Cobourg a compris le nouveau plan de ses adversaires; il a rappel vers
le centre une portion de son aile droite, et au moment o une brigade
franaise, sous les ordres du gnral Gratien, s'avance en tiraillant au
milieu des bruyres, les cavaliers impriaux accourent sur elle l'pe
haute; elle ne soutient pas le choc, elle se dbande et ouvre une large
troue, par o les chevaux se prcipitent. Le gnral lui-mme commande
la retraite.

Cet acte de faiblesse et de dsobissance (car Gratien avait des ordres
formels qui lui prescrivaient de se porter en avant), pouvait
dmoraliser nos soldats et compromettre tous leurs avantages. Carnot,
l'an, s'en aperoit, il s'lance vers la brigade Gratien, la fait
mettre en bataille sur un plateau lev, en vue de toute l'arme, et
destitue solennellement le chef qui venait de reculer devant l'ennemi,
puis il saute  bas de son cheval et forme cette brigade en colonne
d'assaut.

En ce moment son regard dcouvre un pauvre conscrit, blotti derrire une
haie et tremblant de tous ses membres, Carnot s'approche de lui, ramasse
son fusil, le dcharge sur l'ennemi, puis ramne le jeune homme et le
place dans les rangs. Prenant ensuite l'arme d'un grenadier bless, il
marche  la tte d'une colonne, tandis que son collgue Duquesnoy, comme
lui revtu de l'charpe nationale et du costume de reprsentant,
s'avance avec Jourdan  la tte de l'autre. Les soldats honteux de leur
fuite, veulent en effacer le souvenir par un redoublement de courage en
prsence des commissaires de l'Assemble: ils s'lancent avec
imptuosit.

Le colonel Carnot-Feulins fait en ce moment une manoeuvre dcisive: il
porte rapidement une batterie de douze pices sur le flanc de la
cavalerie autrichienne, qui venait de nous faire tant de mal: son feu,
bien dirig, renverse les escadrons. L'ennemi s'arrte, recule et fuit
dans la direction de Beaufort.

La position, cette fois, tait enleve.

Les deux reprsentants du peuple atteignirent en mme temps le sommet du
plateau; vainqueurs tous deux, ils s'embrassrent aux yeux des soldats
enivrs, et un immense cri de Vive la Rpublique! apprit  l'arme
franaise son triomphe,  l'ennemi sa dfaite.

Belle journe, qui arracha cette exclamation patriotique  un migr,
Chateaubriand: Les Franais recouvrrent  Wattignies ce brillant
courage qu'ils semblaient avoir perdu depuis Jemmapes.

On les vit se prcipiter avec cette ardeur qui distingue leur premire
charge de celle des autres peuples.

Le soir mme, le prince de Cobourg, jugeant prudent de ne pas attendre
un second choc de ces soldats rpublicains, qu'il qualifiait d'enrags
dans son bulletin, prit le parti de repasser la Sambre, bien que ses
lieutenants, Haddick et Benjowski, eussent obtenu d'assez notables
avantages  l'aile gauche, sur les gnraux franais lie et Beauregard,
et bien que le duc d'York accourt  son aide, ce qui peut-tre et fait
tourner la chance en sa faveur. Un brouillard comme celui qui avait
favoris la veille notre heureuse volution couvrit celle que dut faire
l'ennemi pour se mettre hors de notre porte. Il avait perdu trois mille
hommes, et nous moiti de ce nombre.

Beaucoup d'officiers s'taient distingus: parmi eux le brave
d'Hautpoul, tu plus tard  Eylau, et Mortier, futur marchal de France,
bless  l'attaque de Doulers. Celui-ci reut de Carnot, pendant qu'on
le pansait  l'ambulance, le grade d'adjudant gnral. Quant aux
soldats, le rapport de Jourdan rsume leur conduite en un mot:
C'taient autant de hros!

La nuit avait couvert le champ de bataille. Carnot, loign des siens,
priv de monture, excd de besoins et de lassitude tait demeur seul,
tourment par la pense que sa prsence pouvait tre ncessaire au
quartier gnral pour arrter les dispositions du lendemain; car il
ignorait encore la fuite de l'ennemi. Il fut heureusement rencontr par
un dtachement de cavalerie, dont le chef lui fit accepter son cheval et
l'escorta jusqu' Avesnes. L'alarme s'y tait dj rpandue: on
craignait que l'un des reprsentants de l'Assemble ne ft au nombre des
morts, et l'on avait envoy  sa dcouverte.

Le 17, raconte un historien local, les vainqueurs de Wattignies
longeaient le cours de la Sambre et entraient  Maubeuge, au milieu des
transports d'une joie frntique. La fume de la poudre, la poussire
des bivacs, ainsi que le dsordre de leurs vtements,--joints 
l'assurance que procure la victoire, leur donnaient un air martial et
terrible, qui contrastait avec l'abattement et le dpit des troupes du
camp, honteuses de leur inaction, et ne sachant comment rpondre aux
reproches amres qui leur taient adresss!...

Sans cette dplorable inaction, en effet, notre victoire et t
beaucoup plus complte, et toute l'artillerie de l'ennemi serait
probablement tombe entre nos mains.

La Convention, la Rpublique entire joignirent leurs acclamations
reconnaissantes  celles des habitants de Maubeuge: la Rvolution venait
d'chapper  l'un de ses plus grands prils.

Carnot repartit pour Paris immdiatement; et, ds le surlendemain, il
crivait  l'arme pour la fliciter de son triomphe, sans donner 
entendre, mme indirectement, qu'il en avait t spectateur et acteur.
Il semblait n'avoir pas quitt son bureau.




III


VACUATION DE KEHL

Extrait d'un _Mmoire militaire sur Kehl_, par un officier suprieur de
l'arme. Strasbourg, Levrault, 1797.


Ainsi finit, aprs cinquante jours de tranche ouverte et cent quinze
jours d'investissement, un des siges mmorables que puisse offrir
l'histoire. En effet, on voit d'une part une arme de soixante-dix
bataillons aguerris, fire d'avoir forc son ennemi  la retraite,
dployer tout l'appareil d'un grand sige contre des retranchements
informes, supplant  l'audace qui lui manque par l'immensit de ses
travaux, faisant le sige de quelques ouvrages dtachs, dployant une
artillerie formidable contre des masures occupes par des tirailleurs;
nanmoins son adversaire dispute le terrain pied  pied; elle est force
de donner un assaut  chaque partie d'ouvrage o elle veut se loger et
perd en dtail plus de soldats qu'une attaque gnrale ne lui on et
cot. Enfin elle arrive  son but aprs avoir perdu six mille hommes et
consomm les munitions ncessaires au sige d'une place de premire
ligne.

De l'autre ct, une place construite  la hte, en terre, dont quelques
parties seulement sont revtues, sans btiments, sans magasins, sans
abris; lie  un camp retranch d'un grand dveloppement, mais dont les
principales dfenses consistant en flaques et en marais se trouvent
rduits  rien par la gele.  la vrit, elle a l'avantage de ne
pouvoir tre entirement bloque et de conserver une communication
facile avec Strasbourg, ce qui en impose assez  l'ennemi pour l'engager
 ne rien donner au hasard: quoique dfendue par des troupes harasses
d'une longue retraite, auxquelles on ne peut fournir les objets
d'habillement et les soulagements les plus indispensables, le terme de
sa dfense dpasse de beaucoup celui qu'on et pu lui prescrire...
Presque toutes les palissades taient renverses, les fosss combls en
partie par les boulements des parapets, et l'arrive des renforts
devenue trs difficile... On se dcida donc  vacuer... On n'eut gure
que vingt-quatre heures pour tout enlever. Nanmoins on y mit une telle
activit qu'on ne laissa pas  l'ennemi une seule palissade; tout fut
ramen  la rive droite, jusqu'aux clats de bombes et d'obus, et aux
bois des plates-formes.




UNIFORMES FRANAIS

(ARMES DE SAMBRE-ET-MEUSE ET RHIN-ET-MOSELLE)


Je tenais particulirement  donner avec ce journal des dessins
d'uniformes franais dont l'authenticit ft gale  celle du texte.
Bien qu'il n'y ait pas encore un sicle coul depuis 1792, la chose
tait malaise. Il est plus facile de retrouver la tenue exacte d'un
fantassin du quinzime sicle que celle d'un soldat de l'arme de
Rhin-et-Moselle. Aprs l'avoir vainement cherche en France, c'est en
Allemagne que je l'ai rencontre, grce  mon confrre Raffet, du
Cabinet des Estampes de la Bibliothque nationale.

Pour bien connatre certains secrets de la vie parisienne, il convient
souvent de lire les correspondances des journaux trangers. De mme, il
faut voir les gravures allemandes de 1792  1802 pour se faire une ide
de la tenue qu'avaient alors nos troupiers en campagne. Rien de plus
imprvu ni de plus dcousu; on se figure aisment la surprise des bons
Germains habitus  la correction de tenue et de mouvements des armes
disciplines  la prussienne. Leurs dessinateurs ont aussitt voulu en
fixer le souvenir; ils n'ont rien dissimul des habits dchirs, des
chemises en lambeaux, des souliers trous; ils ont mis  nu toutes les
misres de ces conqurants affams, qu'ils personnifient souvent en la
personne d'un maigre fantassin ouvrant la bouche pour avaler cette boule
ronde qui reprsente le monde, avec l'inscription: _il y passera_.

Les Allemands devaient sentir cruellement la prsence de ces bandes qui
vivaient gnralement sur leurs conqutes, et cependant ils ne peuvent
donner d'air froce  leurs oppresseurs. Autant ils prtent une mine
grognonne  leurs compatriotes en armes, autant ils conservent un air
souriant  ces endiabls qui veulent absolument boire leur vin et danser
avec leurs filles, non sans leur prodiguer les caresses les plus
cavalires. Ils ont mme voulu sans doute faire honte aux faiblesses des
femmes qui ont fini par sourire  ces gueux, car une de leurs
caricatures favorites reprsente un pantalon d'uniforme franais dont
chaque jambe est tire en sens contraire par deux commres rivales.
D'autres sujets favoris sont le dpart du rgiment, les femmes en
pleurs, et des petits berceaux o le nouveau-n montre une tte
miraculeusement coiffe d'un bonnet de grenadier.

Il faut avouer que les sducteurs n'avaient que la figure pour eux et
qu'il leur fallait une amabilit prodigieuse pour masquer les dsastres
de leur uniforme. Des artistes de talent ont, aprs coup, naturalis en
France un type _correct_ du soldat rpublicain; il porte moustaches, a
le cou dcouvert, la cravate noire; son chapeau est mis _en colonne_ et
son pantalon a des raies roses; mais en ralit c'est moins coquet.
D'abord le chapeau  cornes, considr comme gnant, est coiff
crnement en bataille comme celui des gendarmes, et le plus souvent 
rebours, bien en arrire, cocarde et panache du ct du dos. La ganse de
la cocarde sert de ratelier  divers menus objets. Tantt c'est la pipe
qu'on y passe; tantt la cuiller et la fourchette  deux pointes s'y
croisent en manire de pompon gastronomique. Quelquefois la cuiller
change de place et se passe lgamment dans deux boutonnires du revers
d'habit. Le casque et le bonnet de hussard sont galement rejets en
arrire de la tte. La moustache est une exception. La cravate monte
trs haut, fait plusieurs tours et ses bouts retombent avec un gros noeud
sur les buffleteries. Cette forte cravate, presque toujours raye, est
plus souvent jauntre que noire. Comme on le verra, l'habit boutonne peu
et les coudes, parfois trous, donnent une triste ide de la blancheur
que pouvaient avoir conserve les revers et le gilet.

Le pantalon est  pont, plus ou moins bien boutonn; s'il est ray, ses
rayures affectent toutes les dispositions et toutes les couleurs; les
carreaux, les losanges, les zbrures se remarquent dans l'uniforme des
volontaires, et certains officiers, qui portent le sac au dos comme
leurs soldats, ont de vritables chausses collantes, rayes
horizontalement de rouge, blanc et bleu maintenues par des sous-pieds
fort longs qui vont chercher le pantalon au-dessus de la cheville. Les
chaussures, dont nous avons rempli tout exprs une page, sont presque
toujours dans le plus triste tat; un chasseur  pied que nous
reproduisons plus loin, parat n'avoir plus que des semelles fixes par
des lanires. Un autre a les pieds compltement nus. La cavalerie n'en
est pas encore aux habits  pans courts, mme dans certains rgiments
de hussards, elle reste fidle aux pans longs agrments de passepoils
et de force boutons; la basane qui protge quelques pantalons a des
contours  la grecque; le bonnet des hussards est surmont d'un panache
presque aussi long, et le casque sans visire des dragons disparat avec
une partie du visage sous une crinire chevele qui leur donne un
aspect froce. L'artillerie ne se distingue que par sa tenue complte de
drap bleu; son aspect svre est relev par les soutaches rouges du
gilet dans l'artillerie  cheval.

Le havre-sac de beaucoup de soldats n'a rien de la forme rgulire
d'aujourd'hui. C'est un sac ordinaire en cuir ou en toile brune, serr 
la gorge par une ficelle, maintenu par des bretelles; et il descend
presque sur les reins du patient, ce qui devait augmenter le poids.

Un seul soldat porte le bonnet de police  flamme longue avec un havre
sac vraiment militaire, mais dont les courroies retiennent tout un
monde. Dans le haut s'tale une oie; son cou est serr par la bretelle,
et sa tte retombe mlancoliquement dans la direction d'une marmite
ballottant  hauteur de la giberne. Le centre est barr par un pain
long, et un flacon pend sur le ct droit. On voit que l'assortiment est
complet et que nos zouaves n'ont rien invent. Les officiers ont des
pistolets  la ceinture, et portent le hausse-col retenu par une
chanette ou par un cordon plus long qu'on ne l'a port depuis; c'est
avec le sabre le seul insigne qui annonce le grade sur la longue capote
de campagne. Presque tous les tambours sont des enfants ou des
adolescents; comme ge, Barras n'tait pas une exception.

J'ai parl de la surprise cause de l'autre ct du Rhin par
l'apparition des armes rpublicaines. On a peine  croire qu'elle se
soit traduite d'une faon flatteuse pour nos armes, et cela au coeur mme
des pays allemands. Rien n'est cependant plus certain quand on peut tre
mis en prsence d'une sorte d'album, in-quarto oblong imprim  Leipzig
en 1794 pour le compte du libraire Friedrich August Leo. Le texte
allemand et franais est prcd des deux titres gnraux que voici:

     _Abbildung und Beschreibung Verschiedener Truppen des franzosischen
     armee, mit illuminirten Kupfern_.

     Reprsentation et description de diffrentes troupes de l'arme
     franaise, avec des planches colories.

Le texte est sur deux colonnes. Voici le titre particulier de la partie
franaise:

Description des quelques corps composant les armes (franaises), par
un tmoin oculaire. _Leipzig, bei Friedrich August Leo_, 1794.

Cette description nous a paru si intressante et mme si surprenante au
point de vue politique que nous la reproduisons intgralement ici. Son
rapport avec notre sujet est direct, et les dtails donns sont d'une
exactitude prcieuse[68].

L'auteur allemand s'exprime en ces termes:

L'nergie, la bravoure et la constance avec laquelle les troupes
franaises font une guerre qui n'a pas encore d'exemple dans l'histoire,
doivent faire rflchir toute tte  laquelle les intrts de ce bas
monde ne sont pas indiffrents.

Combien de choses jusqu' prsent a-t-on cru sur parole indispensables
 une arme pour la rendre victorieuse et dont se sont pass depuis
quatre ans les armes franaises?

La svre discipline que Frdric II avait introduite parmi ses troupes
a fait beaucoup d'imitateurs et trouv une infinit de partisans. Tromp
par l'apparence, on s'est imagin que la svrit pousse jusqu' la
plus inhumaine contrainte, rendait des automates invincibles ou
victorieux. On en aurait jug bien autrement dans le temps des succs de
Frdric, si on avait eu le mot de l'nigme...

La guerre prsente est bien capable de dtruire une prvention qui fait
gnralement  chaque soldat une victime dvoue aux coups de bton de
toute une chelle de suprieurs.

Partout on prtend que les armes agissent et partout le soldat est une
crature passive qui ne peut ni se mouvoir ni agir. En garnison on
accoutume le soldat  s'humilier sous le bton, et quand on a la guerre
on prtend qu'il soit sensible  l'affront d'une dfaite dont la honte
ne retombe jamais sur lui.

C'est cependant avec des hommes ainsi dgrads qu'on prtend vaincre
des troupes qui ne connaissent de diffrences entre les individus que
celles des fonctions qui leurs sont confies; de discipline que le
devoir du degr o chacun se trouve plac, et de subordination que celle
qu'imposent la loi et l'avantage du service. Jamais en avilissant
l'homme on ne lui fera faire de grandes choses; ce n'est qu'en lui
montrant qu'il est digne de cet honneur qu'on lui fait venir l'envie de
l'acqurir.

Les hommes sont ce qu'on les fait. C'est  ceux qui les emploient 
savoir les manier, les former tels qu'ils doivent tre pour remplir ce
qu'on en attend. Mais on ne doit pas s'attendre qu'on les intresse 
faire russir des projets qui ne leur offrent aucune perspective
avantageuse pour eux ou les leurs contre des hommes qui se sont donn
une manire d'tre qu'ils trouvent bonne et qu'ils croient avoir droit
de dfendre envers et contre tous...

Entre princes, la guerre est un jeu de hasard o le dernier cu dcide.
Entre princes et nation c'est le lion envelopp d'un filet: la souris
n'est pas toujours l pour en ronger les mailles. On perd quelquefois de
vue que l'on ne peut rien si l'on n'est soutenu de cet accord gnral
qui fait voler toutes les volonts vers un mme but. Vouloir agir dans
cet tat d'erreur, c'est s'exposer  des disgrces, ou tout au plus 
des succs phmres. C'est ce que prouve l'exprience de tous les
temps. Les princes crent des armes, mais que de peines et de dpenses
il leur en cote... combien d'intrts privs il faut mnager dans la
leve des recrues! Combien de temps s'coule avant que ces nouvelles
leves puissent entrer en campagne! Le mal n'est pas grand si c'est
contre un prince que l'on est en guerre. Est-ce au contraire contre une
nation? Elle se lve et marche, et il est facile de voir de quel ct
sera l'avantage.

Une nation leve ainsi n'a pas, il est vrai, ce coup d'oeil flatteur
qu'offre un ancien rgiment lorsqu'il est rang en parade, o tous les
soldats semblent couls dans le mme moule. Cette rigoureuse uniformit
en impose, mais elle n'est pas, comme on le voit  prsent,
indispensablement ncessaire  la victoire. La garde nationale n'est pas
une troupe moins courageuse, bien qu'irrgulirement vtue, que celles
de cette ligne, o cette rgularit s'observe plus exactement.

Anims du mme esprit, ces diverses troupes combattent avec la mme
bravoure, bravent la mort avec le mme courage, supportent en commun
travaux et fatigues.

L'on ose donc croire que le public ne verra pas avec indiffrence
l'image de quelques-uns des corps dont les armes rpublicaines sont
composes. Les figures enlumines sont reprsentes au naturel, telles
que les a vues un tmoin oculaire. Nous nous sommes content d'en
multiplier les copies sans y rien changer.

Les dragons font en France un service tout autre que dans les armes
des autres souverains. On les place sur les ailes, dans des postes
avancs, au passage des rivires, aux dfils ou aux ttes de pont. Mais
leur vritable place, un jour de bataille, est au corps de rserve, 
cause de la vitesse avec laquelle on peut les faire mouvoir et de la
vivacit avec laquelle ils chargent l'ennemi. On les emploie encore
diversement dans les siges et dans une infinit de cas o on les fait
suppler  l'infanterie aussi bien qu' la cavalerie. Aussi leur fait-on
galement bien apprendre les exercices de ces deux armes. Jusqu' la fin
de la guerre de Sept ans, ils furent habills de rouge; mais depuis on
les a habills de vert. Leur uniforme est: habit vert, parements,
revers, collet et doublure rouges, veste et culotte blanches ou ventre
de biche, casque de laiton poli surmont d'une touffe de crins noirs
pendant sur l'arrire de la tte, bottes molles et sabres recourbs  la
housarde. Leurs chevaux sont ordinairement de quatre pieds  quatre
pieds deux pouces.  cheval, leurs armes sont un fusil, deux pistolets
et le sabre;  pied, ils n'ont que le fusil et le sabre. On n'y admet
que des jeunes gens vigoureux, lestes, bien faits et qui montrent
beaucoup d'adresse.

Les grenadiers  cheval durent leur premire cration  Louis XIV. Pour
mettre le lecteur  mme de juger de quels hommes cette troupe a
toujours t compose, c'est que, pour la former chaque capitaine de
grenadiers fut tenu de fournir un homme de la taille requise,
gnralement reconnu pour fort et brave et portant moustache. Cet esprit
de corps, ce courage  toute preuve ne se sont jamais dmentis. Leur
uniforme est bleu fonc, parements, revers et collet carlates, boutons
blancs sur lesquels est imprim l'arbre de la libert avec le bonnet et
autour l'inscription: _Rpublique franaise_; veste et culottes blanches
blanc d'argent et aussi des culottes de peau. Bonnet de poil  fond
rouge, cordons et crpines tresss des couleurs nationales. Au milieu du
front, une plaque sur laquelle est imprim en relief le sceau
constitutionnel avec des trophes et  chaque ct de la plaque une
grenade enflamme. Le poil de ces bonnets est renvers de haut en bas,
afin que l'eau de la pluie s'y arrte moins. La doublure de l'habit est
de serge blanche. Au bas des pans o sont les crochets pour les
retrousser, il y a une grenade de drap rouge, et, au lieu de flamme, il
y a de petits glands qui en descendent pendus  des cordons de la mme
couleur. Ils ont des aiguillettes tresses de rouge et de blanc, des
cols noirs, des bottes molles, mais des genouillres fortes. Leurs armes
sont la carabine, deux pistolets, et un sabre dont la lame droite a prs
de deux pouces de large et se termine en pointe trs aigu, dont le
double tranchant a environ huit pouces de long, et tout le sabre entre
quarante et quarante-cinq. Ils le portent en bandoulire. Ils ont un
porte-cartouches de cuir brun avec une plaque blanche sur laquelle est
imprim en relief l'arbre de la libert avec le bonnet, mais sans
inscription. Enfin, ils ont un grand manteau bleu bord d'un cordonnet
rouge, muni d'un ample rabat qui leur sert de capuchon. Dans l'action,
principalement quand ils sont attaqus, ils s'abaissent fort avant sur
leurs chevaux et savent adroitement se servir de la pointe de leur
sabre, au maniement duquel ils s'appliquent singulirement dans leurs
moments de loisir, ce qui leur procure un avantage dcisif sur leurs
ennemis, qui n'ont ni la mme dextrit ni la mme vitesse quand mme
ils auraient la mme bravoure.

Les chasseurs  cheval sont de cration moderne et forment dans les
armes franaises une trs nombreuse cavalerie. Leur service approche
assez de celui des dragons, except qu'on les employe plus communment 
la dcouverte;  battre les bois toujours en avant de l'arme. Leur
uniforme est un habit vert fonc  collet droit, parements, revers et
boutons blancs comme ceux des grenadiers  cheval, culotte de peau et
veste blanche. Leur habit un peu court a la doublure blanche, les poches
en long avec trois boutons sur les pattes. Ils portent des bottes
molles, genouillres de mme. Il n'est pas possible de donner une
description exacte de leur bonnet ou casque. Il a la forme du bonnet de
libert, il est de cuir fortement battu et surmont d'une touffe de
crins de cheval ou de peau d'ours de la largeur de la main. Cette
coiffure est entoure d'une bande de toile cire jaune et tigre. De
chaque ct, une chane de laiton qui, en remontant, forme un angle
aigu. Autour du cou, ils ont des cols ou des cravates noires. Les bas
officiers se distinguent dans ce corps comme dans celui des grenadiers 
cheval par quelques ganses sur les manches, mais qui dans ce corps-ci
sont tresses des couleurs nationales. Leurs armes sont le mousqueton
carabine, deux pistolets, un long sabre  monture de laiton dont la
pointe a huit pouces de double tranchant. Ils le portent en bandoulire
 un ceinturon de cuir. Le porte-cartouches est de cuir noir avec une
plaque jaune et le sceau constitutionnel en relief. Ils ont des manteaux
de la couleur de l'habit: l'un et l'autre sont bords d'un cordonnet
rouge. Ils ont des chevaux de douze  treize paumes. C'est la partie la
plus nombreuse de la cavalerie.

L'on n'a rien chang au reste de la cavalerie, l'ajustement et les
armes sont les mmes, aux boutons prs qui sont comme ceux des
grenadiers et des chasseurs; les cavaliers ont une cocarde avec une
aigrette tricolore  leur chapeau.

L'habillement des chasseurs  pied est peu diffrent de celui des
chasseurs  cheval, si ce n'est que l'habit est plus long et va
jusqu'aux genoux. Ils ont les mmes casques, ainsi que vestes et
culottes; et des bottines trs lgres de cuir de boeuf. Les bas
officiers ont deux paulettes pour les distinguer des simples chasseurs.
Ils ont pour armes un fusil avec une baonnette et un sabre comme celui
des grenadiers qu'ils portent en bandoulire. Le porte-cartouches est de
cuir noir avec une plaque jaune aux armes de la patrie. Les chasseurs et
les troupes de ligne forment l'lite de l'infanterie. Il y a par
bataillon ou par compagnie un certain nombre de chasseurs de profession,
arms de carabines et de poignards; au lieu de giberne, ils ont une
flasque (poire  poudre). Ils sont distingus des autres par un collet
rouge sur l'habit et une paulette tricolore sur l'paule droite. Cette
troupe rend de trs grands services en ce qu'elle est galement propre
au service des troupes de ligne et des troupes lgres.

Il n'est pas ais de donner une description exacte des gardes
nationales ni de les ranger dans une classe quelconque. Mais l'on doit
tre convaincu qu'elles se battent bien, quoiqu'il s'en trouve parmi qui
ne sont vtus que de jaquettes et chemisolles, de _sareaux_ de toile ou
d'habits de toute couleur, des vestes de piqu ou d'indienne, et des
culottes de toute faon. La plupart cependant ont des habits d'un bleu
fonc avec collets rouges ou blancs, boutons jaunes ou blancs, o le
bonnet ou l'arbre de la libert est empreint. En partie, ils portent des
_gamaches_ ou gutres; beaucoup vont en souliers et en bas de soye; mais
tous gnralement portent  leur chapeau de petits objets qui font
allusion  la Libert et  l'galit. Ils ont tous un fusil et une
baonnette; quelques uns ont des porte-cartouches, d'autres n'en ont
point, il en est de mme de l'pe. Au lieu de havre-sac, ils ont un sac
de poche dans quoi ils portent leurs hardes.

L'on appelle  prsent _lgion_ des troupes de cultivateurs franais,
partie mis en rquisition et partie gens de bonne volont. Leur
habillement n'est autre que le vtement ordinaire aux gens de la
campagne. Ils sont coiffs de bonnets, de chapeaux de diffrentes
formes, mais toujours avec la cocarde nationale. Tous ont des bas bleus
avec une jarretire boucle de faon que le bas fait auprs du genou une
espce de petit bourrelet. Leurs culottes sont toutes diffrentes les
unes des autres: de drap, de toile de toute sorte de couleur jusqu' de
peau noire. Leurs souliers sont ferms avec des attaches bleues ou
noires. Leurs armes sont la lance ou la pique dont le manche a  peu
prs six pieds et est peint des couleurs nationales. Quelques-uns ont un
fusil avec la baonnette. D'autres ont autour du corps une ceinture, 
la gauche de laquelle est attach un pistolet. Ce sont pour la plupart
ceux qui portent des piques. Plusieurs ont, outre cela, des pes de
parade, des poignards ou autres armes blanches pendues au ct. Il y a
auprs de chaque arme une ou deux lgions, selon que l'arme est
nombreuse. Chaque lgion est forte d'environ sept mille hommes. Ce sont
des officiers et des bas officiers tirs des invalides qui les
commandent, avec quelques autres qu'ils ont lus eux-mmes parmi eux. 
chaque lgion se trouve un gnral de brigade ou un brigadier.

Ces lgions ne reoivent ni pain ni paye; elles pourvoyent elles-mmes
 leur entretien. Les hommes y sont tenus  un an de service; elles ne
se montrent jamais en rase campagne et ne se rangent point en bataille.
Elles ne laissent pas que d'inquiter beaucoup les armes ennemies...




PLANCHES




I

GNRAL DE DIVISION

D'aprs une gravure de la collection Dubois de l'tang, (Ensemble rduit
aux deux tiers de l'original.)


Plumet tricolore surmontant trois plumes rouges. Habit bleu  collet
rouge rabattu; galon d'or au chapeau, aux manches, aux poches et au
collet. Culotte blanche, bottes noires; charpe rouge  frange dore.
Dragonne dore  la poigne du sabre; le fourreau est garni de cuivre
dor.

Cette figure jeune ne doit pas surprendre  l'poque o un simple
officier pouvait franchir quatre grades en vingt-quatre heures pour
perdre aussitt le commandement s'il ne justifiait pas cette confiance
par une victoire.

[Illustration: I]


II

ADJUDANT GNRAL

Mme provenance


En tenue de campagne, dit la lgende. Le ceinturon dor, le chapeau 
plumes et  glands contrastent bien un peu avec la svrit de cette
longue capote bleue  collet rouge rabattu. Mais il tait bon que
l'adjudant gnral ft aperu de tous, car c'tait un vritable chef
d'tat-major, class hirarchiquement au-dessous du gnral de brigade,
mais au-dessus du colonel.

[Illustration: II]


III

HUSSARD

D'aprs un recueil d'uniformes gravs  Augsbourg en 1802. (Bibl. nat.
Estampes O 34 B. A.)


Shako noir entour d'une flamme de drap noir  passepoil bleu. Panache
vert et rouge. Cordon blanc avec gland retombant  droite du shako.
Dolman brun-marron soutach de blanc et fourr de noir. Culotte bleue
soutache de blanc. Sabretache orange avec ornements de cuivre.
Demi-bottes noires.

L'inclinaison prononce du shako parat un peu force par les dimensions
du panache: elles sont telles que l'quilibre serait compromis si la
verticale tait conserve.

[Illustration: III]


IV

OFFICIERS ET SOLDATS D'INFANTERIE

Mme provenance.


L'officier porte un panache rouge. Habit bleu  col et parements rouges.
Revers blancs  passe poil rouge. Gilet et pantalon collant blancs. Sac
au dos. Hausse col dor. La main droite s'appuie sur une canne.

Le fantassin plac derrire lui a les gutres noires et la culotte de
nankin. Habit bleu  revers blancs.

Le bonnet  poil du grenadier rappelle trop celui des grenadiers
autrichiens pour ne pas avoir t pris dans un magasin de l'ennemi. Ce
qui confirmerait dans cette ide, c'est qu'il est visiblement trop
troit pour la tte de notre homme. Gilet ray blanc et rouge; cravate
raye blanc et bleu; celle-ci encadre le menton comme une cravate  la
Garat. paulette rouge; plumet tricolore; pantalon nankin. Mme habit
que le prcdent.

[Illustration: IV]


V

SOLDAT D'INFANTERIE

Mme provenance.


Celui-ci offre un specimen du genre nglig. Il a le mme habit et le
mme chapeau, mais son pantalon quadrill bleutre porte au genou une
forte pice d'toffe diffrente. Des souliers, il n'a conserv que les
semelles sur lesquelles l'empeigne taille fait l'office de courroies de
sandales. Pas de gilet. Cravate lche. L'habit ouvert laisse largement
passer la chemise.

[Illustration: V]


VI

CAVALIERS

Mme provenance.


Habit bleu  revers rouges. Collet, culotte et buffleteries blancs.
Bottes et chapeau noirs. Panaches roses. Cravate jauntre.

On sait qu'il y avait alors  ct des hussards, des dragons, et des
chasseurs, des rgiments de _cavalerie_ proprement dite. C'tait, moins
la cuirasse et le casque, ce que nous avons appel ensuite la grosse
cavalerie.

[Illustration: VI]


VII

OFFICIERS D'ARTILLERIE

Mme provenance.


L'un de ces deux officiers semble appartenir  l'artillerie lgre; il
porte le casque de cuivre du dragon orn d'un panache rouge, ce qui dut
tre une exception; l'autre a conserv le chapeau  cornes en usage dans
l'artillerie  pied. Leurs uniformes sont compltement bleus avec
passepoil rouge. Des soutaches rouges ornent le pantalon et le gilet.
Les poignes de sabre affectent des formes diverses, les bottes sont de
mme fortes et lgres. Ce qui ne varie point, c'est le type des
figures, qui sont rases et ornes seulement de petits favoris trs
courts.

[Illustration: VII]


VIII

CHASSEUR  CHEVAL

D'aprs les _Abbildung franzsischen_, Leipzig. 1794.


Casque noir  courte crinire semblant retomber devant et derrire.
Habit et pantalon collant vert avec passepoil rouge; des galons rouges,
blancs et bleus sont disposs sur la chausse de faon  former une
pointe tricolore.

On trouve dans le supplment _Uniformes_ une description plus complte
de l'armement et de l'uniforme de cette cavalerie.

[Illustration: VIII]


IX

VOLONTAIRE DU 1er BATAILLON DE PARIS

Mme provenance.


Casque noir  demi-crinire droite et  ornements de cuivre; il est
entour d'une bande tigre, habit bleu, avec revers et retrousss
blancs. Culotte blanche, gutres noires, paulettes vertes.

Voir galement dans notre supplment _Uniformes_ les dtails qui
concernent les gardes nationaux volontaires.

[Illustration: IX]


X

DRAGON ET HUSSARD

Bibl. nat. OB. 32 V


Le dragon est conforme au type dcrit dans notre supplment. Son casque
est sans visire; une paisse crinire augmente encore le caractre
nergique d'un profil dot de longues moustaches.

Son compagnon le hussard nous offre le profil de cette coiffure
tonnante qu'on a dj vue planche III. Le panache rouge n'a rien perdu
de ses dimensions: il est ngligemment entour d'une flamme marron 
passepoil rouge. Dolman et pantalon verts; collet et soutaches rouges.
Les gants sont jaunes; le fourreau du sabre est en cuir garni de cuivre.

[Illustration: X]


XI

HUSSARD

Mme provenance.


Les hussards rpublicains qu'on reprsente d'ordinaire sont conformes au
type de nos planches III et X. Celle-ci prouve qu'il y en avait un autre
ne portant pas le dolman  tresses, mais un habit vert  revers et 
pans longs, collet et parements roses. Pantalon et gilet verts; le
pantalon est protg par une basane fauve dont les bords sont
dchiquets  la grecque. Il boutonne sur le ct selon le modle qui
fut baptis du nom de _chutmari_. La bande est rouge.

La coiffure reste seule identique: tresses de cheveux tombant sur le
devant pour encadrer le visage, shako entour d'une flamme noire  passe
poil rouge que fixe un cordon blanc; panache rouge. D'o part le
sous-pied qui rattache le pantalon dboutonn  ce soulier muni
d'peron?... Mystre!

[Illustration: XI]


XII

GRENADIER  CHEVAL

D'aprs les _Abbildung franzsischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat.
Estampes OA, 106. C.)


Son uniforme, son armement et son quipement rpondent  la description
trs complte donne dans notre supplment. Bonnet  poil brun avec
plaque blanche, plumet et cordon rouges. Rabat bleu  revers et collet
rouges, retroussis et basques, gilet et culotte blancs. Bottes noires,
gants  manchettes de buffle. Schabraque bleue galonne de jaune.

[Illustration: XII]


XIII

TAMBOUR

D'aprs un recueil grav  Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB,
32. A.)


Le baudrier de buffle flotte tout avachi: l'enfant a dcroch son gros
tambour retenu sur l'paule  l'aide d'une bretelle qui devrait aller
rejoindre le cercle de la caisse. Cette charge n'est pas commode, son
corps ballotte dans son habit bleu qui est trop large; son chapeau 
pompon rouge est aplati comme un chapeau d'arlequin. Le pantalon de
nankin laisse voir des chevilles nues, les souliers sont devenus
savates, mais cela n'empche pas le gamin de marcher firement  grandes
enjambes.

La planche XX montre que presque tous nos tambours taient alors des
enfants.

Et quand on pense qu'un ministre de la guerre a rogn nos tambours de
moiti avant 1870 pour ne pas incommoder des hommes faits!

[Illustration: XIII]


XIV

FANTASSIN ET SOUS-OFFICIER

D'aprs une gravure allemande de 1796. (Bibliothque nationale
Estampes, collection Hennin.)


L'air pos et la tenue presque rgulire du sous-officier contrastent
avec la pose lamentable du soldat. La cravate pend; les manches de son
habit vert sont dchires; il n'a plus qu'un bas de couleur brune, le
pan de sa culotte nankin menace ruine. Une cuiller et une fourchette 
deux pointes, croises derrire sa cocarde de chaque ct du pompon,
compltent son air de soldat maraudeur. Un mouchoir serr au biceps
semble protger une blessure.

Type analogue  nos numros X et XVII.

[Illustration: XIV]


XV

CHASSEURS  PIED

D'aprs un recueil grav  Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB,
32. A.)


Ces chasseurs diffrent un peu du type dcrit dans notre supplment.
L'un, qui semble un caporal, porte le casque de volontaire. Son habit
court est de couleur noire  parements bleus. Pantalon bleutre  raies
bleu fonc. Cravate jaune. paulettes rouges. Galons blancs sur la
manche.

Son voisin a l'uniforme compltement noir, avec collet et retroussis
bleu clair. Son chapeau est plac  rebours. paulettes et panaches
rouges; buffleteries jauntres. Les souliers ont t transforms en
savates retenues par des cordelettes croises au-dessus de la cheville
du pied qui est un comme toujours.

[Illustration: XV]


XVI

GRENADIER DE LA LIGNE

D'aprs les _Abbildung franzsischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat.
Estampes OA, 106. C.)


Bonnet  poil noir avec plaque de cuivre. Habit, veste et culotte
blancs. Les revers, le collet et les parements sont rouges, les gutres
noires. Il ne porte point de havre-sac mais on voit une sorte de besace
pendre  ct de sa giberne.

C'est un dernier chantillon de l'ancienne arme qui va prendre l'habit
bleu au moment o l'embrigadement fondra les rgiments et les bataillons
de volontaires.

[Illustration: XVI]


XVII

VOLONTAIRES

D'aprs une gravure allemande de 1796. (Bibliothque nationale Estampes,
collection Hennin.)


Le volontaire casqu sent d'une lieue son faubourg. Ami d'un certain
luxe, il a retrouss sa manche pour montrer un bout de manchette, il
fait exhibition d'un mouchoir de poche lgamment nou  sa buffleterie
et une breloque de parure descend sur sa cuisse gauche. Le noeud coquet
de sa grosse cravate, la cuiller qui montre sa tte au revers de l'habit
et le pain empal dans sa baonnette sont autant de dtails
caractristiques. L'un de ses souliers est retenu par une boucle.
L'autre est nou avec une ficelle. Zbr d'un ct, quadrill de
l'autre, comme ces chausses en partie du moyen ge. Le pantalon blanc
ray de bleu est trop court pour ne pas avoir appartenu  quelque frre
d'armes.

Nous avons dcrit l'assortiment gastronomique du voisin dans le
supplment: son bonnet de police bleu  turban rouge est  remarquer
comme un chantillon du modle primitif.

[Illustration: XVII]


XVIII

CUIRASSIERS

D'aprs la gravure de Zix

(Fac-simil rduit aux deux tiers de l'original.)


Zix est un artiste strasbourgeois qui a pu tudier d'aprs nature les
soldats de l'arme de Rhin et Moselle.

Non content d'un supplment d'illustrations pittoresques pour la partie
gographique du _Journal de Fricasse_, mon ami Charles Mehle a bien
voulu mettre la gravure de Zix  ma disposition. Mais leur dimension
rendait la reproduction difficile. J'ai d me contenter de dtacher un
groupe de deux cuirassiers attabls sur le seuil d'une maison
alsacienne.

On sait que les cuirassiers formrent en 1799 le 8e rgiment de
cavalerie. De l leur ressemblance avec les cavaliers de l'autre planche
VI.

[Illustration: XVIII]


XIX

HUTTES DE CAMPEMENT

D'aprs une gravure date du 14 aot 1796. (Bibl. nat. Estampes,
collection Hennin.)


Ces huttes ou abris, dont-il est question dans notre journal, taient
faites de branchages. On voit qu'elles affectent trois formes: une forme
oblongue, destine sans doute aux soldats; une forme pyramidale, moins
spacieuse, destine aux sous-officiers; une forme conique, dont la
clture plus complte annonce un campement d'officiers.

Le factionnaire qui veille  la porte ne laisse aucun doute sur ce
dernier point. Il sonne en ce moment d'un cornet d'appel, ce qui lui
donne les doubles fonctions de sentinelle et de trompette de garde.

[Illustration: XIX]


XX


RASSEMBLEMENT D'INFANTERIE

D'aprs une gravure allemande conserve dans la collection Dubois de
l'tang. Voici la traduction de son titre:

Vritable reprsentation d'une parade de la garde franaise  Mannheim
au mois d'octobre 1795.

(Fac-simil rduit au tiers de l'original.)


Cette planche est excessivement ennemie. On ne doit pas prendre son
titre au pied de la lettre. Le dessinateur allemand, que je tiens
d'ailleurs pour sincre, a pris le moment non de la parade proprement
dite, mais du rassemblement qui la prcde.

Logs chez les bourgeois de la ville, les soldats arrivent petit  petit
et se portent sur le front de l'alignement indiqu par les trois
officiers qui viennent de mettre le sabre  la main.

Dans cette troupe figurent, selon l'usage, des dtachements de tous les
corps de passage dans la place et certainement aussi des soldats isols,
clops, utiliss pour le service. De l, un coup d'oeil fortement
bigarr que l'artiste aura exagr encore pour offrir des modles de
chaque espce.

Les quatre petits tambours qui se font la main  l'extrme droite
suffiraient  montrer que le commandement ne s'est pas fait encore
entendre. Ce sont des enfants dont le plus g n'a pas atteint sa
douzime anne. Derrire eux, le tambour-major charme son attente par
quelques moulinets de fantaisie.

Les officiers, vus au dos, ont une ample capote grise ou brune, sur
laquelle tranche seul le hausse-col, insigne du commandement.

Les soldats semblent tous appartenir soit aux bataillons des
volontaires, soit aux _lgions_ rurales dont il est question dans notre
supplment. On remarque, en effet, en seconde ligne, des bonnets
fourrs, des chapeaux de paysans; on voit se dresser une des piques qui
figuraient encore dans l'armement de ces non combattants. L'un d'eux,
sapeur primitif, tient la hache sur l'paule et la pipe  la bouche. Son
voisin porte un pantalon  la turque, et parat vouloir dissimuler sous
une couverture blanche les dsastres de son uniforme. Tous n'ont pu
dissimuler ainsi leurs tenues en lambeaux. Beaucoup de chaussures sont
avaries; un jeune soldat a les pieds compltement nus.

En revanche, ce qui ne manque nulle part, c'est la cuiller: chacun porte
 la boutonnire, au chapeau ou au bonnet ce prcieux ustensile.
Quelques bidons et marmites se remarquent aussi,  et l; les pains
sont trous pour le passage d'une corde qui les retient au ct,  moins
qu'ils ne soient passs  la baonnette. Un quartier de viande est mme
ainsi exhib  ct du porteur de pique. Il est  remarquer qu'il n'y a
pas ici un seul des panaches qui abondent dans nos planches prcdentes.
Mais nous sommes en 1795 et les Franais qui viennent d'entrer 
Mannheim ont fait une campagne fort rude. Leurs habits bleus ne sont pas
seulement uss par la victoire, ils sont surtout trous et dchirs par
les marches et les bivouacs des nuits d'hiver. De l ce coup d'oeil
trange, qui dpasse encore, il faut bien l'avouer, tout ce qu'on
pouvait supposer de l'aspect des troupes rpublicaines. Mais la pauvret
de leur aspect ne peut que grandir encore le souvenir de leur courage et
de leur patriotisme.

[Illustration: XX]




NOTES

[1: Voyez entre autres les pages 37, 55, 64, 170, 117, 171, 174 [du
livre original]. Et ce ne sont pas les seules.]

[2: Le rtablissement de l'orthographe des noms de lieux, gnralement
dfigurs, offrait des difficults particulires que je ne suis pas sr
d'avoir surmontes toujours. En cas de doute, j'ai us du point
d'interrogation.]

[3: Le nom de Chteau-Vilain a dfinitivement survcu.]

[4: En 1791, on avait dj form des bataillons de garde nationale
destins  entrer dans le cadre de l'arme. Soult rappelle, au dbut de
ses _Mmoires_, qu'il se trouvait alors en garnison  Schelestadt avec
le premier bataillon du Haut-Rhin. Ce corps tait nombreux, dit-il,
anim d'un bel esprit, mais fort peu de ses officiers taient capables.
On trouvera dans le n 1 de notre supplment un extrait intressant des
_Mmoires de Cagnot_ sur les effets de la leve en masse qui fut ensuite
dcrte.]

[5: Les _papiers publics_, les journaux.]

[6: Les casernes Chambire ont en effet toujours pass pour malsaines,
en raison des eaux stagnantes des fosses qui sont dans leur voisinage.]

[7: L'arme du prince de Cobourg avait en effet occup la fort de
Mormal en bloquant Le Quesnoy. De faibles dtachements franais
observaient ses mouvements, dit Soult; ils ne purent l'empcher de
dployer les immenses moyens qu'on avait prpars pour rduire la place,
elle capitula le 11 septembre, aprs avoir soutenu quinze jours de
tranche. Dans le temps qu'elle succombait, des efforts tardifs taient
faits pour la dgager:  Avesnes, par une division sortie de Cambrai, 
Fontaine, par une autre division sortie de Landrecies:  l'entre de la
fort de Mormal, par une colonne partie du camp de Maubeuge. Cette
dernire colonne est celle dont il est ici question.]

[8: Les dtails du texte sont confirms par un nouveau passage des
_Mmoires_ de Soult; la lgre diffrence donne dans l'valuation des
troupes est plus qu'annule par le renfort qui arrive ensuite 
l'ennemi.]

[9: L'arme de Jourdan ne comptait en ralit que 45,000 combattants;
ils ne venaient pas de la Vende, mais des camps de l'arme du Nord et
de l'arme des Ardennes. On trouvera dans le numro 2 de notre
supplment un mouvant rcit du combat qui amena la leve du blocus de
Maubeuge; il est extrait des _Mmoires de Carnot_, par son fils. (Paris,
Pagnerre, 1862. Tome I, page 399). Les dtails remarquables qu'on y
trouve formaient un complment ncessaire de notre texte.]

[10: Allusion  la fameuse ronde rvolutionnaire dite: _carmagnole_. On
la retrouve  la page du 7 octobre.]

[11: Le propos a t en effet attribu au prince de Cobourg, qui
commandait alors l'arme assigeante.]

[12: changer des coups de fusil.]

[13: Le marchal Soult donne les dtails suivants sur le combat de
Grandreng. L'chec prouv par la colonne du centre rendit inutile le
mouvement du gnral Mayer sur Haulchin, et permit au prince de Kaunitz
de marcher au soutien de sa droite,  Grandreng, en dgarnissant sa
gauche. Le gnral Djardins avait dj enlev quelques redoutes, et il
pntrait dans le village, quand tout  coup ses deux divisions sont
elles-mmes assaillies et dbordes par la cavalerie autrichienne. Elles
font, avec l'appui da la brigade Duhesme, un dernier effort pour rentrer
 Grandreng; mais elles chouent de nouveau et sont obliges de
prcipiter leur retraite pour repasser la Sambre, malgr l'appui
qu'elles reoivent de la rserve de cavalerie. Le gnral autrichien
acquit l'honneur de cette journe en rendant ses forces mobiles, de la
gauche au centre, et du centre  la droite, o il prit successivement la
supriorit. Ses pertes furent beaucoup moindres que celles des
Franais, qui sacrifirent plus de quatre mille hommes et douze pices
de canons.]

[14: Les revers du 13 avaient irrit les reprsentants sans les
clairer; ils ordonneront un nouveau passage, mais les oprations,
encore plus mal diriges que la premire fois, eurent pour rsultat des
pertes beaucoup plus grandes. (SOULT.)]

[15: Le marchal Soult dit ici: Il faut aussi admirer la docilit des
troupes, qu'aucun revers ne put abattre, et dplorer que, soumises  la
tyrannique autorit des reprsentants, elles n'aient point eu  leur
tte des chefs dignes de les diriger. Depuis quinze jours, les corps qui
taient sur la Sambre avaient perdu plus de quinze mille hommes et la
moiti de leur matriel; les soldats manquaient de vivres et avaient le
plus grand besoin de repos. Les gnraux en firent la demande 
Saint-Just; dans le conseil, Klber fit observer qu'on allait voir
arriver, avant dix jours, l'arme de la Moselle, dont nous parlerons
bientt, et qu'il n'y avait qu' l'attendre, en s'occupant de rparer
les pertes de l'arme, pour reprendre alors les oprations avec d'autant
plus de vigueur. Mais l'implacable Saint-Just ne voulut rien accorder, 
peine daigna-t-il rpondre: _Il faut demain une victoire de la
Rpublique. Choisissez entre un sige ou une bataille_. Il fallait
choisir, on marcha, le 26 mai, sur Charleroi.

Malgr les succs qu'il venait de remporter, le prince de Kaunitz avait
t remplac par le prince d'Orange dans le commandement. Les troupes
allies taient sur la Sambre, pour en dfendre le passage; elles
occupaient en outre, au-dessus de Marchiennes-au-Pont, le camp retranch
de la Tombe, qui couvrait Charleroi. Klber et Marceau taient chargs
de l'attaquer, et le gnral Fromentin d'emporter le pont de Lernes. Ces
deux attaques manqurent par l'excessive fatigue des troupes, qui
montrrent de l'hsitation et restrent exposes au feu le plus vif,
plutt que d'avancer.  la nuit, les ennemis vacurent cependant le
camp, en ne laissant dans Marchiennes qu'un poste fortifi. (SOULT.)

--Ce dernier alina explique comment notre sergent va parler de retraite
aprs avoir parl d'une victoire qui tait sans doute un avantage
partiel sans rsultat sur l'ensemble de la journe.]

[16: Chiffre singulirement exagr. Soult rapporte un triste pisode du
sige: Le colonel Marescot dirigeait les oprations du gnie, sous les
yeux des gnraux Jourdan et Hutry; on avait un quipage d'artillerie
suffisant et les reprsentants Saint-Just et Lebas se tenaient au pied
de la tranche pour presser les travaux. Un jour, ils visitaient
l'emplacement d'une batterie que l'on venait de tracer:  quelle heure
sera-t-elle finie? demanda Saint-Just au capitaine charg de la faire
excuter.--Cela dpend du nombre d'ouvriers qu'on me donnera, mais on y
travaillera sans relche, rpond l'officier.--Si demain,  six heures,
elle n'est pas en tat de faire feu, ta tte tombera!... Dans ce court
dlai, il tait impossible que l'ouvrage ft termin; on y mit cependant
autant d'hommes que l'espace pouvait en contenir. Il n'tait pas
entirement fini, lorsque l'heure fatale sonna. Saint-Just tint son
horrible promesse: le capitaine d'artillerie fut immdiatement arrt et
envoy  la mort, car l'chafaud marchait  la suite des froces
reprsentants. Si nous n'avions pas remport la victoire, la plupart de
nos chefs auraient subi le mme sort. Nous apprmes plus tard que
Saint-Just avait port sur une liste de proscription plusieurs gnraux
de l'arme, et qu'il m'y avait compris, quoique je ne fusse encore que
colonel.--Jourdan devait tre sacrifi le premier; il avait remplac
Hoche dans le commandement, et il avait, comme lui, encouru la haine du
reprsentant par la courageuse rsistance qu'il opposait  ses volonts,
lorsque la prsomptueuse ignorance de Saint-Just prtendait diriger les
oprations militaires. (SOULT.)]

[17: Le marchal Soult complte ainsi le rcit de cette journe. Il
tait sept heures du soir. Depuis quelques moments, le combat avait
cess aux ailes; on le laissa finir au centre sans poursuivre les
ennemis. puiss de fatigue et de besoin, les soldats pouvaient  peine
se tenir debout, et ils manquaient aussi de munitions. Il n'y avait
aucune possibilit de continuer la poursuite, quelques avantages qu'on
et pu recueillir; officiers et soldats, tous s'criaient: Un pont d'or
 l'ennemi qui s'en va! et l'on donna aux troupes un repos
indispensable.

Le lendemain, il n'y eut point de mouvement; il fallait se remettre
d'une pareille journe et ramasser les dbris qui couvraient le champ de
bataille. On compta les pertes; les ntres s'levrent  prs de cinq
mille hommes hors de combat, et, par le nombre des morts, on valua
celles de l'ennemi  plus de sept mille hommes; de part et d'autre il
n'y eut que peu de prisonniers. Parmi ceux que nous fmes, il se trouva
des Franais, faisant partie du rgiment Royal-Allemand et de celui de
Berching-hussard, auxquels la loi rendue contre les migrs pris les
armes  la main tait applicable. Pas un soldat n'eut la pense qu'il
ft possible de livrer  l'chafaud ceux que nous venions de combattre
face  face. Pendant la nuit, nous leur facilitmes les moyens de
s'chapper, en nous bornant  leur dire qu'ils fussent ailleurs expier
l'erreur de s'tre arms contre leur patrie; plusieurs revinrent plus
tard se placer dans nos rangs. On a sauv ainsi dans le cours de la
guerre, un grand nombre de Franais qui taient dans le mme cas, et ils
ont reu parmi nous protection et avancement; beaucoup d'entre eux ont
ainsi obtenu d'tre limins de la liste fatale et de rentrer dans leurs
biens confisqus. Nous devons croire qu'ils en ont conserv de la
reconnaissance.]

[18: Ceci est bien confirm par le rcit du marchal Soult: Dans nos
rangs, l'enthousiasme allait croissant avec le danger; depuis le
commencement de l'action, et pendant toute sa dure, le cri de
ralliement de l'avant-garde fut toujours: Point de retraite
aujourd'hui, point de retraite! Aussi, tout ce qui vint se heurter
contre elle fut-il bris. Environne de sanglants dbris, son camp en
flammes, la plupart de ses canons dmonts, ses caissons faisant
explosion  tout moment, des monceaux de cadavres comblant les
retranchements, les attaques les plus vives sans cesse renouveles, rien
n'tait capable de l'intimider, pas mme l'incendie de la campagne qui
nous environnait de toutes parts. Les champs, couverts de bl en
maturit, avaient t enflamms par notre feu et par celui de l'ennemi;
on ne savait o se placer pour l'viter; mais nous tions bien
dtermins  ne sortir que victorieux de ce volcan.

Le courage des chefs avait, sur plus d'un point, seul pu maintenir les
troupes, comme le montre bien cet autre passage:

Avant six heures du matin, les allis avaient fait des progrs, et les
divisions des Ardennes repassaient la Sambre, dans un complet dsordre,
aux ponts de Tamine et Ternier, laissant leur gnral garder seul, avec
ses officiers et quelques ordonnances, la position qu'elles venaient de
quitter. J'avais t envoy par le gnral Lefebvre, pour m'assurer de
l'tat de notre droite, et pourvoir aux dispositions que les
circonstances exigeraient. Je joignis Marceau entre les bois de Lpinoy
et le hameau du Boulet, au moment o les ennemis allaient l'entourer. Il
les dfiait, et dans son dsespoir, il voulait se faire tuer, pour
effacer la honte de ses troupes. Je l'arrtai: Tu veux mourir, lui
dis-je, et tes soldats se dshonorent: vas les chercher et reviens
vaincre avec eux! En attendant, nous garderons la position  droite de
Lambusart.--Oui, je t'entends, s'crie Marceau, c'est le chemin de
l'honneur! J'y cours; avant peu je serai  vos cts. Deux heures aprs,
il avait ramen les plus braves, et il prenait part  nos succs.--Ces
extraits donnent une ide de la phrasologie du temps; on employait
volontiers les grands mots dont on se moque aujourd'hui, mais les actes
aussi taient grands, ce que les moqueurs ne doivent pas non plus
oublier.]

[19: Cette image potique aurait lieu de surprendre si on ne se
reportait aux chansons populaires d'autrefois o la mythologie jouait
toujours un grand rle.]

[20: Fournitures de casernement.]

[21: On avanait l'embrigadement. Cette opration importante se faisait
avec la plus grande rigidit; les gnraux devaient choisir, sous leur
responsabilit, parmi les chefs de bataillon, les plus capables pour les
dsigner comme chefs de brigade. Les instructions des reprsentants du
peuple portaient: Les grades ne sont pas la proprit des individus;
ils appartiennent  la Rpublique, qui a droit de n'en disposer qu'en
faveur de ceux qui sont en tat de lui rendre des services. Trois fois
plus forts qu'avant leur runion, les nouveaux corps prsentaient plus
de rgularit dans leur ensemble et plus de confiance en eux-mmes.]

[22: mu par l'audace avec laquelle nos fantassins s'taient jets 
l'eau pour forcer le passage de la Ror, malgr le courant de l'eau,
l'encaissement de la rivire et les retranchements de la rive oppose,
l'ennemi battit en retraite sur Cologne.]

[23: Cette victoire de la Ror, qui fit honneur au gnral Jourdan et 
ses troupes, assura en effet l'vacuation complte de la Belgique.]

[24: Mais il n'y eut que trente jours de tranche ouverte. La garnison
se comporta vaillamment. On trouva dans la place 350 bouches  feu et un
matriel considrable.]

[25: Le 29 fvrier 1795, la Hollande tait en effet conquise et le 16
mai suivant, elle signait avec la France un trait d'alliance qu'elle
observa fidlement jusqu'au jour o Napolon voulut imposer un roi  la
nation que la Rpublique avait respecte.]

[26: Ce trait ne fut sign que le 5 avril 1795  Ble. La Prusse nous
abandonnait alors toutes ses possessions sur la rive gauche du Rhin.]

[27: Le marchal Soult servait alors comme colonel dans la division de
notre sergent. Il dit aussi: Nous souffrmes beaucoup par le manque de
subsistances, au point qu'on fut oblig de rduire la ration d'un
tiers. (_Mmoires_, t. I, p. 200.)]

[28: Dprciation invitable par suite du cours forc qui fit tirer de
1790  1796, pour _quarante-cinq milliards_ d'assignats. On sait que les
vingt-quatre milliards encore en circulation lors de la liquidation
dfinitive furent changs contre _huit cent millions_ de biens
nationaux.]

[29: Voir la note du 7 germinal.]

[30: Dans ses _Mmoires_ (tome I, page 287), le marchal Soult accuse
Pichegru d'avoir laiss ses troupes  l'abandon, ngliges et en proie
 toutes sortes de privations pour mieux favoriser l'excution du plan
de trahison le plus odieux. Il esprait ainsi dsorganiser l'arme. En
une autre occasion, Soult parle aussi des pommes de terre et en des
termes fort curieux:

L'arme n'avait d'autre ressource pour vivre, que les pommes de terre
que l'on trouvait dans les champs.  chaque halte,  peine les faisceaux
taient-ils forms, que les soldats se dispersaient dans les environs
pour aller dterrer les pommes de terre. Un champ tait bientt rcolt,
et le repas tait bientt prpar au feu du bivouac. Le silence durait
tant que durait cette importante occupation: mais elle ne durait pas
longtemps et les provisions taient puises avant que la faim ft
apaise. L'inpuisable gaiet du soldat franais revenait alors. Ne
doutant de rien, parlant de tout, lanant des saillies originales et
souvent mme instructives, tel est le soldat franais. Un soir, en
parlant politique et des nouvelles de Paris, le propos tait tomb sur
les grands hommes qu'on avait fait entrer au Panthon ou qu'on en avait
successivement fait sortir, suivant l'esprit du jour et l'influence du
parti rgnant. Qui va-t-on y mettre aujourd'hui? demanda quelqu'un.
Parbleu, rpondit son voisin, une pomme de terre. Et tout le monde
d'applaudir  cette saillie, qui avait plus de porte que l'intention de
son auteur n'avait probablement voulu lui donner. (SOULT.)]

[31: Le tambour battait comme d'habitude la distribution  l'heure dite,
mais cette distribution se rduisait souvent  rien ou  peu de chose.]

[32: Cette adresse vigoureuse sous sa forme ampoule, faisait allusion 
la _journe du 1er prairial_ (20 mai 1795) qui avait vu la populace des
faubourgs de Paris envahir la Convention nationale en tuant le dput
Feraud, aux cris de _du pain! la libert des patriotes! la Constitution
de 1793_! Quatorze dputs Jacobins payrent de leurs ttes cette
insurrection, et, trois mois aprs, les clubs et socits populaires
taient dissous. Chaque insurrection parisienne plaait nos gnraux
dans une situation difficile, comme le montre cette lettre du chef qui
commandait alors l'arme de Rhin et Moselle; elle est conue en termes
vraiment patriotiques:

     _Le gnral en chef Jourdan au gnral de division Hatry_.

     Andernach, le 7 prairial an III.

     Je suis instruit, mon camarade, qu'il y a eu, le premier de ce
     mois, une insurrection  Paris, et que le peuple a occup la salle
     de la Convention presqu' onze heures du soir. Il parat cependant
     qu' cette heure la Convention a repris le cours de ses sances. Il
     faut que l'arme agisse dans cette circonstance comme elle a agi
     toutes les fois que de pareils vnements ont eu lieu.
     C'est--dire, qu'tant place sur la frontire pour combattre les
     ennemis du dehors, elle ne s'occupe point de ce qui se passe dans
     l'intrieur et qu'elle ait toujours la confiance de croire que les
     bons citoyens qui y sont, parviendront  faire taire les royalistes
     et les anarchistes.

     Nous avons jur de vivre libres et rpublicains, et nous
     maintiendrons notre serment, ou nous mourrons les armes  la main.
     Nous avons jur de combattre les ennemis du dehors, tant que la
     paix ne sera pas faite. Nous tiendrons pareillement notre serment,
     nous resterons  notre poste, et nous combattrons avec autant de
     valeur que la campagne dernire. Je suis persuad que tels sont vos
     sentiments et ceux des troupes que vous commandez. Mais comme il
     est essentiel d'empcher que des malintentionns viennent rpandre
     de fcheuses nouvelles dans l'arme, comme il est essentiel de
     redoubler de surveillance, afin que l'ennemi ne puisse pas profiter
     du malheur de nos querelles intestines, il faut redoubler de zle
     et d'activit, il faut que les militaires de tout grade soient
     toujours  leur poste, que le service des avant postes se fasse
     avec plus de surveillance que jamais, et que vous veillez  ce que
     les convois qui passeront dans l'arrondissement que vous commandez,
     soient bien escorts. J'espre que l'attitude de l'arme en
     imposera  tous les ennemis de la Rpublique.

     Je vous communiquerai journellement les suites des vnements, et
     vous aurez  me faire part exactement des observations que vous
     ferez sur ce qui se passera dans les troupes que vous
     commandez.--Salut et fraternit.

     JOURDAN.]

[33: _C'est--dire_ du Palatinat.]

[34: La division Poncet, dont notre sergent faisait partie, devait avec
la division Marceau, rester en observation sur la rive gauche du Rhin.]

[35: Le 19 janvier 1793, les Autrichiens et non les Prussiens avaient en
effet vacu le fort en faisant sauter les fortifications. C'est aprs
la leve du blocus que le duc de Brunswick crivit au roi de Prusse
cette lettre fameuse par laquelle il demandait son rappel en disant:
Lorsqu'une grande nation, telle que la nation franaise, est conduite
aux grandes actions par la terreur des supplices et par l'enthousiasme,
une mme volont devrait prsider  la _dmarche_ des puissances
coalises.]

[36: Le 23 thermidor de l'an IV doit concorder avec le 9 aot 1795, et
la fte de la Fdration tait clbre le 14 juillet. Il parat y avoir
une erreur de date.]

[37: Rien de plus capricieux que l'uniforme des armes de la Rpublique
rduites  tout improviser avec les seules ressources des pays qu'elles
traversaient.  une poque bien rapproche, du reste, au sige de Paris
en 1870, nous avons revu un bataillon mobilis vtu de capotes marron.]

[38: On sait que l'anne rpublicaine, compose de douze mois gaux de
trente jours, avait cinq jours dits _complmentaires_ pour les annes
ordinaires et six pour les annes bissextiles.]

[39: 23 septembre 1796.]

[40: C'tait avant 1777, l'lecteur palatin du Rhin. Ce fut ensuite le
duc de Bavire.]

[41: Une attaque du marchal Clairfayt dterminait en ce moment la
retraite de l'arme de Rhin-et-Moselle, place par Pichegru dans des
positions intenables, et la place de Mannheim, abandonne  elle-mme,
se rendait quelques jours aprs. Les lignes devant Mayence taient
forces.]

[42: Elle tait double de la ntre qui avait vu une de ses quatre
divisions crase. Les trois autres se retirrent avec peine en perdant
presque toute leur artillerie.]

[43: Un armistice fut conclu quelques jours aprs fort  propos pour
l'arme du Rhin-et-Moselle, trs rduite en hommes et en chevaux.]

[44: En sept semaines, l'arme d'Italie avait conquis le Pimont, dict
la paix  la cour de Turin, occup Vrone et Milan, investi Mantoue.
Dconcerte, l'Autriche prit Wurmser et 56,000 hommes sur le Rhin, pour
les opposer  Bonaparte, et nous allons voir l'arme de Rhin-et-Moselle
en profiter pour reprendre l'offensive.]

[45: Pour mieux surprendre encore, Moreau faisait excuter deux fausses
attaques sur Spire et Mannheim. Pendant ce temps son aile droite, porte
rapidement sur Strasbourg, passait heureusement le Rhin  la date du 24
juin 1796, sur un pont de bateaux prpar dans le plus grand secret.]

[46: Milanais d'origine et capitaine au service autrichien, Frino tait
venu offrir ses services  la Rvolution franaise qui le fit
lieutenant-colonel et gnral en 1792, gnral de division en 1793.
L'empire le fit comte et snateur; sa division comprenait au moment qui
nous occupe, vingt-trois bataillons et dix-sept escadrons.]

[47: L'artillerie comptait en effet trente et une pices, et les sacs de
grains taient au nombre de quarante mille.]

[48: Ce n'tait pas un corps d'migrs, mais six escadrons autrichiens
dtachs par le gnral Froelich.]

[49: Voir la note 38.]

[50: Cette retraite est devenue clbre; cependant il faut convenir
qu'elle tait loin d'offrir les mmes difficults que le retraite de
l'arme de Sambre-et-Meuse, avec laquelle Moreau eu mieux fait d'oprer
sa jonction. (SOULT.)]

[51: Voir la note 53 (sige de Kehl.)]

[52: Il s'agit ici du _craquelin_, petit gteau ayant effectivement
cette forme.]

[53: Rien n'est exagr dans ce compte rendu de la situation. Voulant
rester  porte de l'Alsace pour profiter des intrigues que Pichegru
continuait  ourdir, et pour lesquelles il tait mme revenu en personne
 Strasbourg, les Autrichiens commencrent par le sige de Kehl.
Quelques travaux y avaient t faits pendant la campagne, et un camp
retranch avait t tabli en avant, mais tous ces ouvrages taient
simplement en terre et paraissaient peu susceptibles de tenir longtemps
contre une attaque rgulire. Nanmoins, la dfense fut telle qu'elle
rsista  _quarante-sept jours_ de tranche ouverte, pour ne laisser 
l'ennemi que des monceaux de terre bouleverse. Il en fut de mme  la
tte du pont de Huningue dont les ouvrages taient plus petits encore,
et qui, attaque depuis les premiers jours de novembre, ne fut vacue
que le 2 fvrier suivant. Ces deux dfenses mmorables ont t dcrites
dans des ouvrages spciaux. (SOULT.)--Voir le n III de notre
Supplment.]

[54: Les gnraux blesss furent au nombre de trois: Desaix, Duhesme et
Jordy. Tous avaient pay de leur personne pour doubler l'lan des
troupes dans ces deux belles journes. Arriv de Paris la veille, le
gnral en chef s'tait jet dans l'eau jusqu' la ceinture pour aider,
en tirant sur des cordages avec Desaix et son tat-major,  dgager un
bateau engrav. Duhesme avait eu la main perce d'une balle en battant
sur une caisse de tambour avec le pommeau de son sabre pour ramener un
bataillon  la charge.]

[55: Le seul gnral O'Reilli avait t fait prisonnier, mais le gnral
Staray avait t tu, ce qui explique l'exagration apparente du
chiffre.]

[56: Le fort fut enlev par quelques dragons du 17e rgiment qui
passrent le Kintzig; on tait en train de le reconstruire sur un
nouveau trac.]

[57: Les intelligences de Pichegru avec l'ennemi avaient commenc en
1795, et ses fausses manoeuvres prmdites compromirent alors l'arme de
Jourdan. Dport en 1797, il s'vada pour s'allier ouvertement aux
ennemis de la patrie, et revenir mourir honteusement  Paris. Le prix
stipul pour sa trahison comprenait une infinit d'articles: le
gouvernement d'Alsace, le grade de marchal, deux grands cordons, douze
canons, le chteau de Chambord, la terre d'Arbois, un million d'argent
et deux cent mille livres de rentes. En attendant la ralisation de ces
promesses, le ministre anglais de Suisse lui faisait passer des
subsides. Moreau, auquel on avait apport la preuve crite de ce pacte,
fut accus de l'avoir divulgu trop tard.]

[58: Le marchal Soult dit beaucoup en peu de lignes sur les causes
possibles de la mort trop subite de Hoche: Cependant, l'esprit
rpublicain tait encore trs vif dans les rangs de l'arme; aussi,
quand la lutte fut engage entre la majorit des conseils et celle du
Directoire, celle-ci appela l'arme  son secours. On donna le mauvais
exemple de faire faire des adresses par des corps de troupe. Le gnral
Hoche fut  Paris, et l'on fit avancer deux divisions de Sambre-et-Meuse
dans les environs de la capitale, sous le prtexte de les envoyer sur
les ctes de l'Ocan. Ce mouvement eut lieu  l'insu du directeur Carnot
et du ministre de la guerre lui-mme, du moins ce dernier en fit la
dclaration. Le gnral Bonaparte fut plus circonspect que le gnral
Hoche; il se borna  envoyer  Paris le gnral Augereau, qui fit le
coup de main du 18 fructidor. Quant au gnral Hoche, il s'aperut
probablement au dernier moment, qu'il ne jouerait pas dans le coup
d'tat projet le rle qu'il croyait devoir lui revenir et qu'il y
serait associ  des hommes avec lesquels il ne pouvait lui convenir
d'tre confondu. Il se hta donc de rejoindre son arme, mais  peine
tait-il arriv  son quartier gnral de Wetzlar, qu'une courte
maladie, dont la nature parut assez extraordinaire, l'emporta, le 19
septembre (troisime jour complmentaire). Des bruits d'empoisonnement
circulrent d'abord: les soupons se fondaient sur ce que le gnral
Hoche tait vraisemblablement dpositaire de secrets importants, et
qu'il devait y avoir des personnes intresses  ce qu'il cesst de leur
porter ombrage par sa supriorit et l'ascendant qu'il exerait sur son
arme, voisine de la France. On ne peut pas admettre lgrement des
soupons d'une nature aussi grave, et il est plus que probable qu'ils
n'avaient rien de fond, cependant ils n'ont jamais t claircis. Quoi
qu'il en soit, les plus sincres regrets l'accompagnrent au tombeau et,
pour en perptuer le souvenir, l'arme fit lever un monument dans la
plaine entre Coblentz et Andernach, o son corps fut dpos.

Le gnral Hoche possdait les qualits qui constituent le grand
capitaine, et il les faisait ressortir par les dons extrieurs les plus
sduisants. Son port noble et majestueux, sa physionomie ouverte et
prvenante, attiraient la confiance  la premire vue, comme sur les
champs de bataille, toute son attitude commandait l'admiration. Un coup
d'oeil prompt et sr, un caractre entreprenant qu'aucune difficult
n'tait capable d'arrter, des sentiments trs levs, et en mme temps,
une grande bont, une sollicitude constante pour le soldat: il n'en
fallait pas tant pour que l'arme aimt en lui un chef qui avait
toujours t heureux, et qui avait la gloire d'avoir pacifi la Vende.
On lui a reproch l'ambition. Il n'avait que trente ans, lorsque la mort
l'enleva  la France;  cet ge,  la tte d'une arme, avec la
rputation dont il jouissait et le sentiment qu'il avait de sa propre
valeur, il tait bien difficile de se prserver de l'ambition, surtout
lorsqu'il voyait s'lever  ses cts des rputations qu'il se croyait
capable d'galer. Aussi je crois que si Hoche et vcu, il et prvenu
le 18 brumaire, ou du moins qu'il et pris le rle de Pompe, lorsque le
nouveau Csar vint s'emparer du pouvoir suprme.]

[59: C'est effectivement  cette date que fut sign le trait de
Campo-Formio.]

[60: Une entre des troupes franaises  Zurich avait t prcde d'une
proclamation qui promettait que rien ne serait demand pour l'entretien
des troupes, dont la solde et les subsides taient, disait-elle, assurs
par les convois de France. Une fois en ville, il fallut cependant faire
des demandes de vivres; elles furent justifies par l'excuse que les
convois taient malheureusement en retard; on fit la promesse de les
rendre en nature,  l'arrive des convois, ou de les rembourser avec les
premiers fonds que le Directoire enverrait. L'agent du Directoire
sanctionnait par sa prsence cet engagement. Quelques jours aprs, un
arrt impose  la ville de Zurich une contribution extraordinaire de
guerre payable dans un trs court dlai: l'abus de la force tait la
seule raison  donner d'un pareil manque de foi. Une dputation de
notables se rend auprs du gnral commandant, pour lui faire des
reprsentations. Le gnral tait d'autant plus embarrass de rpondre
qu'il n'tait lui-mme pas coupable; il n'avait agi que d'aprs des
ordres. Il cherchait comme la premire fois,  trouver des excuses dans
le retard des convois attendus de France, dans les besoins pressants de
l'arme, lorsque l'orateur de la dputation le tira d'embarras:
Gnral, lui dit-il, nous ne sommes pas venus pour vous reprocher
d'avoir oubli vos engagements que sans doute on vous a oblig  violer,
ni pour nous plaindre que la contribution soit trop forte, mais pour
vous dire, au contraire,_ que nous pouvons payer davantage, et pour vous
prier de nous le demander_.

Puis, lui saisissant vivement la main: _Quand vous nous aurez pris_,
ajouta-t-il, _des richesses qui ont aguerri votre courage et dont nos
anctres savaient se passer, nous reviendrons dignes d'eux, nous
reviendrons Suisses_.

Nous donnons d'aprs les _Mmoires_ du marchal Soult (comme toujours)
ce beau trait qui est  mditer en tout temps et en tous pays.]

[61: Il a une longueur de 1800 pieds.]

[62:  l'arme, la prison est ainsi nomme parce qu'on n'y laisse pas
pntrer le jour.]

[63: Le 16 germinal correspond au 5 avril 1799. Le marchal Soult rsume
ainsi cette suite de revers due  l'incapacit du gnral Scherer: Le
gnral Scherer partait des places de Mantoue et de Peschiara, sur la
ligne du Mincio: il commena ses oprations, le 26 mars, pour forcer la
ligne de l'Adige. Il oprait aux trois colonnes: celle de gauche,
commande par le gnral Moreau, avanait. Elle passa l'Adige au-dessus
de Vrone, coupant la droite de l'arme autrichienne, et elle tait 
mme de poursuivre ses succs vers Vienne si elle avait t soutenue;
mais les autres divisions du centre et de la droite, que le gnral
Scherer commandait en personne, se firent battre par l'ennemi.
Cependant, le succs que venait de remporter le gnral Moreau suffisait
pour que le restant de l'arme pt s'appuyer sur lui, le rejoindre,
marcher sur Vienne, rejeter les Autrichiens sur la Brenta et les sparer
des places de Vrone et de Legnago. Le gnral Moreau donnait ce conseil
au gnral Scherer; mais, au lieu de le suivre, celui-ci eut la
singulire ide de rappeler le gnral Moreau sur la rive droite de
l'Adige, pour recommencer par sa droite la mme opration, quatre jours
aprs. Cette fois la leon fut plus svre: on y perdit une partie de la
division Serurier, qu'une nuit de faux mouvements compromit sur la rive
gauche de l'Adige, et qui, entoure par des forces suprieures, finit
par tre accable.

Enfin une troisime tentative, faite le 6 avril, fut encore moins
heureuse. Malgr des succs, d'abord remports au centre par le gnral
Moreau, la droite de l'arme fut tourne,  la fin de la journe, par
une manoeuvre habile du gnral Kray. Il y avait tant d'incohrence dans
tous les mouvements, que cet chec ne put tre rpar: le dsordre vint
s'y joindre et l'arme entire prcipita sa retraite, non pas seulement
derrire le Mincio o le gnral Scherer aurait pu tenir,  l'appui des
places de Peschiera et de Mantoue, mais derrire l'Adda.

La journe de Magnano dcida du sort de l'Italie. Dix jours avaient
suffi pour rduire l'arme  moins de trente mille combattants, pendant
que d'un autre ct, toutes les troupes parpilles depuis le P jusqu'
Naples, taient non seulement trop loignes pour lui amener des
renforts en temps utile, mais se trouvaient elles-mmes de jour en jour
plus compromises. En mme temps l'arme ennemie avait remplac toutes
ses pertes et elle acqurait une supriorit de plus en plus grande par
les renforts qu'elle recevait  tout instant; elle tait, en outre,  la
veille d'tre rejointe par l'arme russe, qui arriva sur l'Adige, le 15
avril.

L'exaspration de l'arme dont le courage avait t si mal employ
tait au comble, et elle et produit des actes d'indiscipline et de
dsobissance, si le gnral Scherer ft rest. Il le comprit, il partit
pour Milan sous prtexte de diriger les leves extraordinaires qu'on y
faisait, et ne revint plus. Il avait remis, avant son dpart, le
commandement au gnral Moreau.]

[64: L'arme russe avait fait sa jonction.]

[65: Il s'agit ici du passage de l'Adda sur la droite de l'arme de
Berthier qui s'tait porte vers le point oriental du lac de Cme, et
qui isola la division Serrurier du restant de l'arme. L'attaque
gnrale de l'ennemi triompha sur les autres points, et l'arme
franaise se vit rduite  la retraite aprs avoir perdu le tiers de son
effectif et une centaine de canons.]

[66: Comme complment de cette invocation, voir la prire  la fin du
journal.]

[67: Le tableau de la situation de Gnes dans les derniers jours du
sige a dj t trac tant de fois et est devenu si clbre, dit le
marchal Soult, que je puis me borner ici  le rappeler. Les horreurs de
la faim, dans une ville de cent soixante mille mes, dpassent tout ce
que l'imagination peut se reprsenter de plus hideux. On avait dvor
tous les animaux jusqu'aux chiens et aux rats; on fabriquait, sous le
nom de pain, une composition d'amandes, de grains de lin, de son et de
cacao, qu'on a compare  de la tourbe imbibe d'huile, et que les
chiens mmes ne pouvaient pas supporter; la ration consistait en deux
onces de cet affreux mlange. Enfin, le 15 prairial (le 4 juin), il n'en
restait plus une once pour chacun; il ne restait plus quoi que ce ft,
qui pt tre mang, pas mme la nourriture la plus immonde. Il n'en
restait pas plus pour l'arme que pour les habitants qui, tous les
jours, mouraient par centaines. L'arme, si on pouvait encore lui donner
ce nom, ne comptait pas trois mille hommes en tat de tenir un fusil,
car leur faire faire le moindre mouvement, tait absolument impossible;
les sentinelles ne pouvaient faire leur faction qu'assises. Le
lendemain, elles n'auraient pas pu le faire, tous soldats et habitants,
seraient morts d'inanition.

Ce fut ce jour-l seulement que le gnral Massna consentit  couter
les propositions qui lui taient faites depuis plusieurs jours par les
gnraux ennemis, dans les termes les plus honorables. La confrence
entre le gnral Massna, les gnraux autrichiens Ott et Saint-Julien
et l'amiral Keith commandant l'escadre anglaise, se tint au milieu du
pont de Cornigliano, sur le Bisague, et le gnral Massna y apporta
toute la fermet de son caractre. Il commena par ne pas vouloir
admettre l'emploi du mot de _capitulation_, et la seule expression 
laquelle il consentit, fut celle de _ngociation pour l'vacuation de
Gnes_. L'arme sortit librement de Gnes avec armes et bagages, pour
rentrer en France, sans engager sa parole: huit mille hommes prendraient
la route de terre; le surplus, ainsi que les hpitaux, le matriel et
tout ce qui appartenait  l'arme, serait transport par mer  Antibes.
Cette clause de la marche, par terre, de huit mille hommes, fut sur le
point de faire rompre la ngociation. Le gnral Ott ne voulait pas y
consentir, afin de retarder la runion de cette colonne  l'arme
franaise. Le gnral Massna rompit la confrence:  demain,
messieurs, leur dit-il. Cependant, il savait bien qu'il serait hors
d'tat d'accomplir sa menace. Cette fermet russit, mais le gnral
Massna tait surtout second par les ordres pressants que le gnral
Ott venait de recevoir du gnral Mlas, et qui lui prescrivait de ne
pas perdre un instant pour lever le sige et pour conduire son corps
d'arme  Alexandrie.]

[68: Bibl. Nat. Estampes OA, 105 O.]







End of the Project Gutenberg EBook of Journal de marche du sergent Fricasse
de la 127e demi-brigade : 1792-1802, by Jacques Fricasse

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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