The Project Gutenberg EBook of Alda, by Agnes Strickland

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Alda
       L'Esclave Bretonne

Author: Agnes Strickland

Release Date: May 1, 2010 [EBook #32194]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDA ***




Produced by Daniel Fromont










Notes : traduction franaise d'Alda the British captive (1841).
L'orthographe de l'original a t respecte.







ALDA

L'ESCLAVE BRETONNE



PAR

MISS STRICKLAND



TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR MME LOUISE DE MONTANCLOS



CINQUIEME EDITION



TOURS

ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS

M DCCC LXVIII





ALDA

L'ESCLAVE BRETONNE




CHAPITRE I


Le sort des armes m'a donn un matre.

(ESCHYLE.)


Parmi les illustres captifs condamns  orner le triomphe que Rome
avait dcern  son gnral victorieux Paulinius, aprs la dfaite
des Bretons et de leur reine Boadice, se trouvait le vaillant prince
Aldogern et sa jeune fille Alda.

Aldogern tait proche parent de l'infortune Boadice, et tenait un
rang lev dans la dsastreuse bataille o, pour des sicles de
douleur, la lumire de la libert s'tait teinte dans le sang de
ses malheureux compatriotes. Il avait fait en vain des prodiges de
valeur; et c'tait seulement aprs avoir vu ses cinq fils tus  ses
cts que lui-mme avait t vaincu et fait prisonnier, pendant
qu'il dfendait le char sur lequel son enfant dernire et
bien-aime, la jeune Alda, tait avec ses femmes esclaves, selon la
coutume des bretons, qui, dans leurs campagnes, encombraient la
marche des membres inutiles de leur famille.

Ni les cruelles souffrances de son corps ni les angoisses de son me
ne purent dispenser le malheureux gnral de la plus vive, de la
plus amre de toutes ses douleurs, celle de se voir tran dans les
rues de Rome avec sa fille dsole, pour orner le triomphe de
l'orgueilleux vainqueur.

La foule, insensible et lgre, jouissait de ce spectacle,
applaudissant bruyamment, et se pressait avec une avide curiosit
pour contempler les sombres et silencieux barbares, ainsi qu'ils
appelaient le majestueux chef breton et sa blonde fille. L'air
retentissait de leurs acclamations, ils suspendaient des guirlandes
sur les autels et aux portiques de tous les temples de la ville, et
terminrent leur journe dans les festins, les excs et l'ivresse,
sans gard pour les angoisses qui oppressaient le coeur des
malheureux trangers, dont la prsence avait form une partie si
attrayante des pompes du triomphe.

Cette nuit mme, Aldogern mourut, et sa fille, qui n'avait pas
encore accompli sa seizime anne, resta orpheline, seule et sans
appui sur une terre trangre,  la merci d'un ennemi sans piti. La
lgion par laquelle elle et son pre avaient t faits prisonniers
tait commande par un patricien romain nomm Marcus Llius, qui
rclama la jeune Alda comme partie de son butin, et la plaa sous
l'autorit absolue de sa fille unique, Llia.

Celle-ci n'tait que de quelques mois plus ge que l'esclave
bretonne; hritire de grandes richesses, elle avait t accoutume
depuis sa naissance  la plus pernicieuse indulgence. Entoure
d'esclaves tremblantes sur lesquelles elle exerait une autorit
despotique, Llia tait l'enfant capricieuse et gte du plaisir, et
la victime d'une irritabilit d'humeur absolument ingouvernable. Ses
mauvaises passions avaient t nourries par la tendresse mal
entendue de son pre, jusqu' ce que l'orgueil, l'gosme et l'amour
de la vengeance devinssent les traits principaux de son caractre.
Malheureusement pour Alda, elle avait aussi la plupart des dfauts
de son imprieuse matresse, et la divine influence de la religion
tait galement inconnue  toutes deux. Alda avait t instruite par
les druides dans leurs mystiques croyances, qui, bien qu'galement
errones, taient du moins d'une nature plus leve que les
grossires fables de la mythologie grecque et romaine, et elle
regardait les rites et les crmonies de ce culte idoltre avec un
mpris et une horreur qu'elle ne dguisait pas, tandis qu'elle
s'attachait aux premires impressions qu'elle avait reues dans sa
terre natale avec un degr de fermet qui aurait fait honneur  ceux
mmes qui professaient une foi plus pure.

Dans la maison de Llius, les durs liens de l'esclavage runissaient
des individus de tous les pays, et il tait triste d'observer le peu
de sympathie que ces associs d'infortune manifestaient les uns pour
les autres. Attentifs seulement  amliorer leur propre condition,
ils restaient insensibles  toutes peines autres que les leurs; et
quand une nouvelle personne tait ajoute  leur nombre, ils
paraissaient trouver une cruelle satisfaction  la perscuter de
toutes les manires.

Parmi les femmes esclaves de la maison de Llius, une seule se
montra compatissante pour la malheureuse Alda quand elle y fut
amene. C'tait une chrtienne convertie, Juive de naissance,
appele Susanne. Lorsque cette foule d'esclaves grecques, numides,
gyptiennes et parthes s'assemblrent autour de la jeune Bretonne,
exprimant d'une manire insultante l'tonnement que leur causaient
la blancheur de sa peau, la singularit de ses habits et de ses
ornements, et la couleur extraordinaire de ses grands yeux bleus,
que, par suite de leurs prjugs nationaux, elles trouvaient,
disaient-elles, tout  fait effrayants, parce qu'ils taient
diffrents des leurs, Susanne les reprit de leur mauvaise conduite,
et chercha  leur faire sentir combien elle tait offensante pour la
jeune trangre, bien que, ne comprenant par leur langage, elle dt
ignorer une partie des impertinences qui lui taient adresses.

Il tait cependant impossible qu'Alda se mprt  des gestes et 
des regards aussi peu quivoques que l'taient ceux de ses compagnes
d'esclavage, et elle se hta d'y rpondre par tous les tmoignages
d'un ddain rempli de colre, qui ne fit qu'ajouter au barbare
plaisir qu'on trouvait  la tourmenter. Enfin les provocations
allrent si loin, que l'irritable Alda donna, dans sa langue natale,
un libre cours  son indignation. Alors la gaiet de ses
perscutrices ne connut plus de bornes, et, oubliant que leur propre
langage ne devait pas paratre moins trange aux oreilles de la
jeune Bretonne, elles se mirent  danser autour d'elle en riant
immodrment. Mais quand elles allrent jusqu' tirer les longues
tresses blondes qui tombaient en riches ondulations sur ses paules
d'ivoire, l'trangre, si cruellement insulte, devint tout  fait
furieuse, et rpondit  cette attaque personnelle d'une manire si
nergique et si prompte, que ses perscutrices s'enfuirent
pouvantes, et coururent chez leur matresse pour porter des
plaintes contre elle. Toutes protestrent d'un commun accord
qu'aucune considration ne pourrait les dcider  l'admettre pour la
nuit dans la pice commune; et ni remontrances, ni ordres, ni
menaces de la part de ceux qui avaient autorit sur ces esclaves, ne
purent obtenir d'elles qu'elles changeassent de rsolution. Elles
dclarrent  l'unanimit qu'elles se soumettraient  tous les
chtiments plutt que de permettre  l'trangre l'entre de leur
dortoir; et quant  devenir sa compagne de lit, pas une parmi elles,
except Susanne, ne voulut mme couter une telle proposition.

Susanne, cependant, ne voyait aucun motif de terreur dans la
compagnie de l'infortune jeune fille, et elle offrit d'elle-mme 
la surintendante de la maison de partager avec Alda une chambre
solitaire et dlabre situe dans le haut de la maison, et dont on
ne faisait aucun usage parce qu'un meurtre y avait t commis. Ce
plan fut promptement adopt,  la satisfaction de toutes, except
d'Alda, qui, parfaitement ignorante du long et violent dbat dont
elle venait d'tre l'objet, reconnut d'une manire trs-peu
gracieuse la douce et compatissante intervention de Susanne en sa
faveur. Susanne, qui n'attendait d'autre rcompense que
l'approbation de sa conscience et le plaisir d'avoir bien fait,
obissait aux clestes principes de la foi  laquelle elle s'tait
si sincrement convertie; et elle s'effora par tous les moyens que
lui suggraient l'intrt et la bont de diminuer les fatigues et
d'adoucir les chagrins de l'trangre dlaisse, dont elle trouvait
le sort plus digne de piti que celui de ses autres compagnes
d'esclavage.

Elle avait rendu  chacune d'elles tous les services qu'il lui tait
possible de rendre, et le plus humble individu peut toujours
beaucoup, quand il le veut, pour son semblable.

Susanne avait t la garde-malade, le mdecin, la consolation,
l'aide et le conseiller de toutes tour  tour. Une d'elles
avait-elle besoin de secours ou d'avis dans une tche difficile,  qui
se serait-elle adresse, sinon  la jeune esclave juive? Un accident
devait-il tre rpar, qui tait aussi sage qu'elle pour conseiller,
aussi habile pour excuter? S'il fallait avouer une faute ou un
irrparable malheur, qui voudrait s'exposer au pril de le rvler 
l'irritable et draisonnable Llia, si ce n'tait la douce et
patiente, mais courageuse Susanne?

Ses vertus, la douceur de son caractre, ses qualits si utilement
actives, ne pouvaient manquer d'tre apprcies de ses compagnes
d'esclavage; l'orgueilleuse Alda elle-mme ne fut pas insensible 
la tendre piti de Susanne, et aux services qu'elle lui rendait avec
tant de dsintressement et de dlicatesse. Et pouvait-il en tre
autrement? Il est si doux de trouver la sympathie et la bont sur
une terre trangre et dans les liens de l'esclavage!




CHAPITRE II


Trop peu accoutume  la douleur pour contrler son propre orgueil.

(STERBING.)


D'une haute naissance, et jusque-l tendrement chrie, Alda ne
pouvait supporter les adversits dont le poids tombait tout  coup
si lourdement sur elle. C'tait un terrible revers de fortune que
celui qui la privait  la fois d'une situation princire, de sa
famille, de ses richesses, de sa libert, et la rduisait  la
condition dplorable d'orpheline et d'esclave!

Elle avait vu son pre, le seul soutien qui lui restt, mourant de
ses blessures, et plus encore des treintes d'une immense douleur,
promen dans les rues de Rome pour satisfaire l'orgueil barbare
d'une populace insultante.

Elle avait, avec un coeur bris, recueilli son dernier soupir, et
vainement oppos ses faibles efforts  la brutale violence de ceux
qui venaient arracher de ses bras le corps sans vie de ce pre
ador, pour le prcipiter dans le gouffre odieux o les Romains
jetaient les cadavres des esclaves et des malfaiteurs; elle-mme
avait t trane chez un matre impitoyable, au moment de ses plus
cruelles angoisses et de son plus grand dsespoir.

La rsignation tait un sentiment inconnu  Alda, et les rigoureux
traitements qu'elle avait endurs eurent pour effet de la rendre
furieuse et intraitable. Elle rendait mpris pour mpris  ses
compagnes d'esclavage; elle refusait positivement d'accomplir aucune
des tches journalires qui lui taient assignes, et opposait une
rsistance inutile et de violentes injures  l'autorit de ceux qui
avaient sur elle un pouvoir absolu.

La prison, la privation de nourriture, et de svres chtiments
corporels furent les seuls rsultats des refus opinitres par
lesquels elle rpondait aux commandements de sa tyrannique
matresse, qui paraissait prendre un cruel plaisir  exercer son
empire sur la jeune barbare, comme elle appelait ironiquement la
princesse dchue, et employait tous les moyens qui taient en son
pouvoir pour tcher de rduire son fier et indomptable caractre.
Alda n'tait pas d'une nature qui cdt aux circonstances; ses
rsolutions taient inflexibles, et son obstination s'accroissait de
tous les efforts qu'on faisait pour la vaincre.

"Vous pouvez me tuer, cria-t-elle un jour  son impitoyable
matresse; mais vous ne pouvez me forcer  vous obir. Je suis ne
libre et princesse, et je ne servirai jamais une sujette romaine.
Vous m'appelez barbare; mais je suis trop sage et trop claire pour
adorer les images insensibles devant lesquelles vous vous courbez
pour leur rendre un aveugle hommage." Et elle montrait d'un geste
ddaigneux les dieux lares de Marcus Llius.

"Sauvage impie! rpondit Llia en la frappant, oses-tu insulter les
images des dieux?

--Oui, je l'ose! et plus que cela, rpliqua la fire Bretonne en
saisissant les statues et les brisant sur le pav de marbre; je
crains vos dieux aussi peu que leurs ignorants adorateurs. S'ils
possdent rellement les divins et redoutables attributs de la
divinit, qu'ils se relvent maintenant, et se vengent sur moi de ce
que je viens de faire! Ah! continua-t-elle, pourquoi vos Lares et
vos Pnates restent-ils si humblement et si tranquillement dans la
poussire, insults et mutils? Mais vous pourriez aussi sagement
adorer un vase ou une cruche, puisqu'ils sont aussi faciles 
dtruire et reoivent les outrages aussi paisiblement?"

Llia, que la surprise et la rage avaient rendue muette, vola vers
son pre pour lui demander vengeance de l'impie trangre. Marcus
Llius s'interposait rarement, dans les cas ordinaires, entre sa
fille et ses femmes esclaves; mais il fut rempli d'indignation par
le rcit que lui fit celle-ci de l'action tmraire d'Alda.

D'aprs l'aveugle superstition des Romains, tout accident ou
msaventure arriv aux statues des dieux Pnates tait considr
comme de mauvais augure et prsageait quelque horrible infortune
pour le chef de la famille, ou peut-tre mme la dsolation de la
famille entire. Qu'une ouverte et sacrilge violence et t
commise sur elles par une de ses propres esclaves, c'tait une
circonstance qui remplit Marcus Llius d'horreur et de
consternation; aussi se hta-t-il de se rendre sur le lieu du dlit,
ne respirant que vengeance contre celle qui en tait le coupable
auteur. Quand il aperut ses idoles en pices, il se rpandit en
lamentations sur leurs dbris, s'efforant d'apaiser la colre des
dieux et de prvenir les calamits qu'il tremblait de voir tomber
sur sa maison, par des prires ardentes et des promesses d'offrandes
dans les temples des divinits offenses. Puis un nouvel accs de
furieuse indignation s'levant dans son me  la vue du sourire
ddaigneux avec lequel la jeune Bretonne regardait son pouvante et
sa douleur, il s'approcha d'elle tremblant de rage, et s'cria:
"Misrable! quel chtiment attends-tu?

--La mort, rpondit-elle tranquillement, et, sous quelque forme
qu'elle se prsente, je suis prpare  la recevoir, non-seulement
avec calme, mais encore avec joie, puisque ce sera le moyen de
dlivrer mon me libre du joug d'un matre romain.

--La mort est donc ce que tu souhaites, intraitable barbare? reprit
Marcus Llius; mais notre compte ne serait pas encore rgl; aussi
je veux que tu reoives une punition si svre, qu'elle sera pour
toi plus difficile  supporter que la mort mme."

La rsistance, les reproches furieux et les injures d'Alda ne
servirent qu' aggraver sa position dj dsespre; mais elle
soutint avec un inbranlable courage le chtiment inflig par le
vindicatif Marcus Llius, et, se refusant  la plus lgre
soumission, souffrit fermement et silencieusement jusqu' ce que, la
nature puise ne pouvant rsister davantage, elle tomba dans un
vanouissement si long, si semblable  la mort, que ni de nouvelles
douleurs ni l'application d'aucun remde ne purent rappeler ses
sens; elle resta tendue sans mouvement, et dans une complte
ignorance de ce qui se passait autour d'elle.

Ses  perscuteurs la laissrent dans cet tat; et de toutes ses
compagnes d'esclavage, quoique chacune  son tour et prouv la
cruaut de Marcus Llius et de sa fille, pas une n'essaya de
secourir et de consoler l'trangre dlaisse. Sans gard pour sa
tendre jeunesse, pour ses profondes infortunes, pour les outrages et
les souffrances qu'elle venait d'endurer, ou absorbes dans les
sentiments d'une crainte goste, elles la laissrent  l'horreur de
son sort. Il est vrai de dire que toutes ses manires avec elles
avaient t impolies, fires et disgracieuses. Ella avait pendant
plusieurs mois habit la mme maison qu'elles, et toujours refus de
s'associer  leurs travaux,  leurs occupations,  leurs plaisirs;
se tenant  une distance hautaine, renfermant ses douleurs dans son
sein, et rejetant mme les bons offices de la seule parmi elles qui
lui et offert son amiti.

Quand Alda revint enfin de son long vanouissement, et s'aperut
qu'elle tait seule, dlaisse dans sa misre de Susanne elle-mme,
elle ressentit une profonde amertume. Elle promena dans
l'appartement solitaire un regard o se mlaient le mpris et la
douleur, tandis que son jeune coeur se gonflait, presque jusqu' se
briser, par le contraste de son abandon prsent avec la splendeur de
son existence passe. Elle essaya, mais en vain, de soulever ses
membres roides et sanglants, et, sentant combien lui et t
prcieuse alors la sympathie affectueuse de celle qu'elle avait
toujours si ddaigneusement repousse, elle gmissait
involontairement, et appelait la mort comme le terme de ses
souffrances.

"La mort, pauvre enfant!" rpta la douce voix de la jeune fille
juive qui se trouvait plus prs d'elle qu'elle ne l'avait imagin;
"quelles sont donc, hlas! vos esprances dans une autre vie, pour
que vous dsiriez si ardemment la fin de celle-ci?" En parlant
ainsi, elle s'assit sur le marbre,  ct d'Alda, et, relevant sa
tte souffrante, elle la posa doucement sur ses genoux, et baigna de
ses larmes le visage brlant et contract de l'infortune Bretonne,
sur lequel elle se penchait avec la plus tendre compassion.

La question de Susanne avait fait vibrer une corde qui rsonnait
puissamment dans le coeur de la jeune captive. Ses joues ples se
colorrent, et ses tristes yeux s'animrent d'un clat passager,
pendant qu'elle dveloppait, avec tout l'enthousiasme de sa foi
nationale, le Credo erron, mais consolant, des druides, qui
enseignait que le moment de la dissolution tait le commencement
d'une nouvelle existence.

"Oh! s'cria-t-elle, que ne puis-je rellement vous faire comprendre
les sentiments dont mon esprit s'enflamme par l'espoir de rejeter
cette dpouille terrestre, ce misrable corps, qui n'est plus
capable d'obir aux libres impulsions de mon me, mais qui a t
dgrad par les chanes et les flagellations d'un matre romain!"
Alors, devenue furieuse par le souvenir des cruels traitements
qu'elle avait soufferts, elle ajouta avec emportement: "Pourquoi
l'arme de la vengeance n'est-elle pas entre mes mains, et que ne
puis-je arracher la vie au tyran Marcus Llius et  sa fille!

--Tu ne voudrais assurment pas commettre le crime abominable d'un
meurtre!" dit Susanne en frissonnant, et en dtournant ses regards
de la terrible expression qui animait les yeux flamboyants d'Alda.

"Si! je voudrais tre venge de ces ennemis de mon pays, mme quand
je serais condamne  payer, un moment aprs, ma vengeance d'une
mort pleine de tortures; car la mort est pour moi une nouvelle vie,
et je puis sans une plainte supporter les tortures. Oui, j'ai prouv
aujourd'hui mme  ces barbares Romains que je puis endurer les
pires effets de leur mchancet sans qu'il m'chappe un cri!

--Malheureuse Alda! reprit sa compagne d'infortune; malheureuse
d'tre tombe dans des mains si cruelles, mais plus vritablement
digne de piti d'tre assujettie  un esclavage plus dur que le
leur: celui des puissances du mal, qui excitent tes propres passions
jusqu' en faire les instruments de ton ternelle ruine.

--Vous parlez en nigmes, dit Alda avec impatience, je ne connais
d'autres puissances du mal que les Romains.

--Penses-tu, Alda, que les Romains puissent faire d'eux-mmes les
choses qui ont encouru ta haine? Sont-ils plus braves que tes
compatriotes, pour prvaloir ainsi sur eux?"

Alda rpondit vivement que les Bretons taient d'une taille plus
leve, d'un temprament plus robuste, et qu'ils avaient
certainement un caractre plus rsolu que les Romains, puisque rien
ne pourrait les contraindre  se soumettre  des outrages tels que
ceux dont l'empereur Nron accablait ses meilleurs et ses plus
puissants sujets.

"Comment se fait-il donc que ces esclaves abjects d'un homme qui
n'est distingu ni par de grands faits d'armes, ni par une sagesse
suprieure, soient devenus les matres absolus de tes libres, fiers
et vaillants compatriotes?" demande Susanne.

Alda baissa les yeux et rflchit profondment pendant quelques
instants; enfin elle rpondit: "C'est parce que l'arbitre souverain
des dieux et des hommes nous regarde avec colre: srement nous
l'avons offens, et il souffre que nos ennemis triomphent de nous,
en punition de nos fautes.

--Tu as raison Alda, dit Susanne; car sans sa permission les Romains
n'auraient pu faire ces choses. La victoire n'est pas toujours au
plus fort, ni le prix de la course au plus agile.

--Mais, dit Alda d'un air pensif, comment se peut-il que nous ayons
si terriblement encouru son dplaisir, qu'il nous ait ainsi donns
en proie aux fils de l'tranger?

--Vous l'offensez journellement par le culte idoltre que vous lui
rendez, quoique jusqu'ici vous ayez pch par ignorance.

--C'est faux! s'cria Alda avec colre; nous l'adorons
respectueusement et en vrit, suivant les rites et les observances
qui nous ont t prescrits par les druides.

--Quand l'aveugle se laisse guider par un aveugle, tous deux ne
tombent-ils pas?" dit Susanne.

Alda fut  la fois surprise et trs-offense de cette remarque.
"Vous pourriez, dit-elle, appliquer avec plus de justice cette
observation aux ignorants et superstitieux Romains qui, pour obir 
leurs pontifes menteurs, s'inclinent devant l'ouvrage de leurs
propres mains, tels que sont ces pauvres dbris, objets du culte de
Marcus Llius et de sa fille," ajouta-t-elle en montrant les
morceaux pars des Lares et des Pnates, et souriant
ddaigneusement.

"Ta propre croyance, Alda, quoique moins grossire et moins
ridicule, est aussi errone, aussi loigne de la vrit que celle
des Romains.

--Comment cela peut-il se faire, quand je m'attache fermement  la
foi qui nous a t inculque par les druides eux-mmes? par ces
saints hommes qui, dans la profonde solitude de leurs grottes
sacres, reoivent personnellement la communication des volonts des
suprmes puissances qui ont form toutes choses, et par la divine
sagesse desquelles toutes choses sont gouvernes. Et pensez-vous
qu'ils puissent errer, eux qui sont honors d'un commerce intime
avec ceux qui dirigent le cours des astres, du soleil et de la lune,
qui tracent les sentiers invisibles des vents, et qui commandent le
flux et le reflux du puissant Ocan?

--Non-seulement, Alda, ces hommes errent, mais ils commettent le
crime de faire errer les autres, en les trompant par la prtention
fabuleuse de rvlations d'en haut qu'ils n'ont jamais reues."

Alda, remplie d'indignation et avec toute l'loquence dont elle
tait capable, essaya de convaincre Susanne de la vrit, de la
puret et de l'excellence de la thologie des druides; et, irrite
par la froideur avec laquelle Susanne rfutait des arguments sans
autres fondements que de simples attestations dnues de preuves,
elle conclut en disant: "Il vous convient de considrer les
calamits qui sont tombes sur les Bretons comme un tmoignage de la
colre divine, parce que votre culte n'est pas d'accord avec le
ntre. Je ne sais quelle est votre croyance, et je ne dsire pas le
savoir: car, si elle est si agrable  Celui qui dirige tous les
vnements de ce monde, d'o vient que je vous vois enveloppe dans
des infortunes semblables au miennes, exile sur une terre
trangre, loin de votre pays, de votre famille, et assujettie  la
cruelle tyrannie d'un matre romain?

--Quelle que soit la volont du Seigneur, elle est agrable aux yeux
de sa servante, rpondit Susanne avec douceur. Eh! qu'importe, si
c'est son plaisir de me conduire,  travers un sentier sem
d'pines, dans les rgions d'un ternel bonheur; s'il veut faire de
moi l'un des humbles instruments destins  rpandre sa glorieuse
lumire sur une terre couverte des tnbres de l'idoltrie, et mme
dans cette orgueilleuse ville de Rome, o jusqu' ce moment la
clart cleste rpand  peine quelques faibles rayons! Qui sait,
Alda, si toi-mme n'as pas t conduite ici, au milieu de tant de
douleurs, afin d'tre instruite de ces vrits, qui concernent ton
ternelle paix?"

Les yeux noirs de Susanne se remplirent des larmes d'un saint
enthousiasme quand elle acheva ces paroles, et, pressant Alda sur
son sein, elle imprima sur son beau front un baiser fraternel.

Alda partageait, sans pouvoir en comprendre la cause, la vive
motion de sa compagne. Elle tait touche de la tendresse de ses
manires avec elle; car la langueur, suite de ses souffrances, avait
un peu abattu sa hauteur naturelle, et elle ne refusa pas d'couter
les vrits divines que la jeune chrtienne versait avec loquence
dans son oreille passive. Mais quand Susanne vint  parler de la
ncessit de l'humilit, de l'abngation et du pardon des injures,
aussi bien que d'une entire rsignation  la volont de Dieu, Alda
n'couta plus qu'avec impatience le dveloppement d'une doctrine si
compltement oppose aux opinions et aux prjugs de son enfance,
surtout de ceux qui se rapportaient  son importance personnelle.

Elle insista sur les prrogatives de son haut rang et de son sang
royal, et rejeta pour la vie future une gloire qu'il fallait acheter
par l'abaissement de la vie prsente; elle voulut justifier ses
fautes, et la mention du pardon des injures excita en elle un
nouveau transport d'indignation et de fureur contre Marcus Llius et
sa fille. Elle s'tendit avec emportement sur ses maux et sur ses
douleurs; elle exprima le dsir le plus vhment de se venger de ses
tyrans et de tout le peuple romain, et elle invoqua sur eux la
colre des dieux de son pays avec une foule d'imprcations qui
terrifirent sa douce compagne. Enfin, accable par la force de son
motion et par la faiblesse qui provenait de ses dernires
souffrances et de la perte de son sang, elle retomba dans un profond
vanouissement.

Afflige, mais non surprise du rsultat de ses premiers efforts pour
instruire la hautaine et violente Alda dans la foi chrtienne,
Susanne chercha du secours pour transporter la malheureuse jeune
fille sur son misrable grabat, esprant que, quand la maladie et le
chagrin auraient vaincu son caractre vindicatif et obstin, elle
pourrait reprendre ce sujet avec plus de succs; car elle voyait
qu'Alda tait encore trop peu accoutume au malheur pour pouvoir
couter la voix de la raison, ou mme pour accepter des
consolations, sous quelque forme et de quelque source qu'elles lui
fussent prsentes.




CHAPITRE III


Oh! oui, j'entends le soupir de l'me tremblante; c'est une
effrayante, une pouvantable chose que de mourir!

(CAMPBELL.)


Une fivre ardente succda aux agitations et aux tortures de ce
terrible jour, et pendant plusieurs semaines la vie de la
malheureuse Alda fut en danger. Elle n'avait jamais prouv
jusque-l une heure de maladie, et la maladie venait la visiter au
temps de la dtresse.

Cependant, loigne comme l'tait Alda de son pays et de sa famille,
elle ne fut pas abandonne dans cette cruelle infortune; car la
douce et charitable Susanne veilla prs de son lit de douleur avec
l'active sollicitude de la tendresse et de la compassion, la
soignant sans relche, quoique son travail journalier ft
strictement exig par sa tyrannique matresse, qui ne voulut en
aucune manire la dispenser de ses devoirs ordinaires, malgr la
fatigue et l'insomnie causes par les soins qu'elle donnait 
l'esclave bretonne.

Susanne conservait sa douce galit au milieu des injures et des
chtiments qui suivaient l'omission de certaines choses devenues
impossibles par suite des services assidus qu'elle rendait  la
pauvre Alda; et sa patience, quoique svrement prouve, ne se
laissa mme pas vaincre par l'irritabilit inquite et fbrile de la
malade, qui souvent ne payait que par d'injustes reproches les
efforts que faisait Susanne pour russir  la soulager.

La sant de Susanne en souffrait, il est vrai; mais sa douceur n'en
fut pas altre, et elle se montra suprieure  toutes les preuves
que la tyrannie de Llia et l'impatience de la malade ne cessaient
de lui imposer.

Il n'et pas t naturel cependant qu'Alda restt insensible  la
sympathie, aux soins affectueux de sa jeune garde-malade, qui,
veillant sur elle comme une tendre soeur, prvenait ses besoins,
tchait de satisfaire ses souhaits les plus draisonnables, la
soutenait par des paroles consolantes, et versait des larmes
silencieuses d'une douce piti  l'aspect des souffrances qu'elle ne
pouvait soulager. Par degrs Susanne devint si chre  la jeune
Bretonne, qu'elle semblait tenir lieu  celle-ci de tout ce qu'elle
avait perdu; ce n'est mme pas assez dire, car aucun lien de parent
ne lui avait t aussi vritablement prcieux que l'amiti de sa
jeune compagne de captivit, et elle aurait considr la privation
de sa socit comme le plus grand malheur qui pt jamais lui
arriver. Cependant, goste en beaucoup de circonstances et toujours
draisonnable, si les devoirs imprieux de Susanne l'obligeaient 
s'loigner de son lit, elle lui reprochait amrement de l'avoir
quitte, en lui manifestant avec vivacit son mcontentement.

Une aprs-dne, Susanne paraissant plus applique qu' l'ordinaire
 un grand ouvrage de broderie quelle faisait dans la chambre de son
amie malade, Alda, qui sentait toujours un secret dplaisir quand
l'attention de Susanne n'tait pas tout  elle, lui dit avec humeur:
"Je voudrais que vous missiez de ct cette ennuyeuse broderie qui
vous absorbe depuis si longtemps, et que vous vinssiez prs de moi.

--As-tu particulirement besoin de quelque chose en ce moment, Alda?
demanda Susanne sans lever les yeux.

--Oui, reprit Alda, j'ai besoin que vous vous asseyiez prs de mon
lit, que vous preniez ma main dans les vtres, et que vous tchiez
de m'endormir avec un de vos jolis chants hbreux."

Susanne hocha la tte: "Alda, cela est impossible en ce moment; car
j'ai si souvent nglig ma tche pendant ta maladie, que Llia en
est tout  fait exaspre, et elle m'a command d'achever cet
ouvrage avant la nuit, ce que je puis  peine faire, mme en
travaillant sans la moindre interruption."

Alda, comme Llia, avait t accoutume  une indulgence sans bornes
pour ses capricieuses volonts, et, quoiqu'elle ne ft plus en
position d'exiger une telle soumission  ses dsirs, elle
s'efforait nanmoins d'exercer sa petite tyrannie sur la seule
crature qui souhaitt de lui tre agrable; elle dit donc d'un ton
de reproche  Susanne: "Ainsi vous aimez mieux satisfaire votre
imprieuse matresse romaine que de m'accorder ce que je vous
demande?

--Hlas! ma chre Alda, peux-tu douter de ce que serait ma conduite
si le choix dpendait de moi? rpondit tendrement Susanne; mais tu
sais que je ne suis qu'une esclave, que je ne suis pas libre d'agir
selon ma volont, et que je dois tre soumise  ceux  qui
j'appartiens.

--Vous avez un caractre bien diffrent du mien, dit Alda; je n'ai
jamais obi  une Romaine, et je ne lui obirai jamais!

--Crois-moi, rpondit Susanne, quand on n'exige de nous rien de
coupable, la soumission est la conduite non-seulement la plus sage,
mais encore la plus digne que nous puissions tenir dans une
situation comme la ntre, o toute rsistance est parfaitement
inutile.

--Je ne puis vous couter sans impatience," interrompit Alda avec
colre. Puis, tournant son visage du ct du mur, elle garda un
sombre silence, jusqu' ce que Susanne, oublieuse d'elle-mme et du
chtiment qui l'attendait, et craignant que la mauvaise humeur
d'Alda n'aggravt sa maladie, mit de ct son mtier, et, s'asseyant
auprs d'elle, se dvoua entirement  son amusement.

Alda, enchante, comme tout enfant capricieux et gt, d'avoir
obtenu ce qu'elle voulait, rcompensa sa complaisance par les plus
tendres caresses, et se livra  une gaiet si peu ordinaire, que
Susanne, heureuse du bien qu'elle lui avait fait, accorda  peine
une pense au pril qu'elle courait en ngligeant les ordres
positifs de son imprieuse matresse, jusqu' ce que, Alda tant
tombe dans un paisible sommeil, elle dgagea doucement sa main et
retourna  son ouvrage. Elle le reprit avec un redoublement
d'activit, quoique sans espoir de le terminer pour le moment fix;
elle voulait du moins ne rien omettre pour y parvenir. Mais la
prcieuse heure de jour qui avait t employe  satisfaire le
fantasque dsir d'Alda ne pouvait se retrouver; en dpit de tous les
efforts de Susanne pour presser son travail et le mettre en rapport
avec la fuite rapide du temps, le jour d'automne parut hter sa fin
plus vite encore qu' l'ordinaire, et les ombres du crpuscule
rembrunirent enfin tout  fait les fentres du sombre appartement.

Susanne alors s'interrompit un instant, afin de s'assurer de ce qui
restait  faire pour terminer l'ouvrage, et s'aperut avec
consternation que deux heures entires de jour auraient t
ncessaires pour l'achever. Elle alluma sa lampe; mais elle vit
bientt qu'il lui serait impossible d'assortir ses nuances avec
quelque certitude  la lueur ingale de sa faible lumire, et tandis
qu'elle dlibrait encore sur la conduite qu'elle avait  tenir,
elle reut l'ordre de paratre devant sa matresse.

Susanne tait incapable de tenter de s'excuser au moyen d'un
subterfuge. Elle produisit en silence l'ouvrage inachev, et ne
rpondit aux reproches de Llia que par une douce prire de vouloir
bien prendre patience, et que l'ouvrage serait termin le lendemain
matin avant le djeuner. Mais Llia, au lieu de l'couter, la fit
battre de verges par un officier de la maison.

Susanne se soumit  la sentence arbitraire de son injuste et cruelle
matresse avec sa rsignation et sa douceur ordinaires, et se garda
bien de chercher  pallier sa faute en donnant la raison qui l'avait
empche de terminer sa tche; car elle avait pris volontairement la
charge de soigner l'infortune Alda, et ne voulait pas le rappeler 
Llia, dans la crainte que celle-ci ne la spart de l'trangre
dlaisse, qui s'attachait  elle comme  sa seule consolation.

Llia cependant lui demanda pourquoi depuis quelque temps elle avait
si souvent nglig ses devoirs;  quoi Susanne rpondit avec calme
qu'il ne servirait pas beaucoup d'expliquer les motifs de ces
omissions, puisqu'elle avait reu un chtiment svre pour chaque
faute de ce genre dont elle s'tait rendue coupable.

"Ah! esclave, penses-tu te jouer de moi? dit Llia avec colre;
j'insiste pour savoir  quoi tu as employ le temps que tu aurais d
consacrer  mon service."

Susanne garda le silence; mais Zopha, une jeune esclave numide,
voulant obtenir les bonnes grces de sa matresse, dit: "La raison,
noble dame, pour laquelle la jeune fille juive nglige son travail,
c'est qu'elle passe tout son temps  soigner la rebelle esclave
bretonne, la blonde Alda.

--Ingrate et mchante Zopha! s'cria Susanne, n'ai-je pas aussi
veill prs de ta couche dans les heures de maladie et de chagrin,
lorsque, d'abord trangre et dlaisse parmi tes ennemis, neuve
encore aux misres de l'esclavage, ton me n'en pouvait supporter le
fardeau?

--C'est que mes yeux taient alors ferms au bonheur qui m'attendait
au service dune matresse qui est pour ses esclaves ce que le soleil
est aux fleurs des champs, une fontaine abondante de bont, de
beaut, de glorieux bienfaits!" dit Zopha. Mais sa trompeuse
flatterie ne put appeler un sourire sur les lvres de la jeune
Romaine; une louange non mrite est souvent plus piquante que la
plus amre censure, et Llia, qui ne se sentait nullement digne de
ces loges hyperboliques, tourna le dos  Zopha, en lui dfendant de
jamais se permettre de lui manquer par des adulations aussi
maladroites qu'elles taient peu sincres.

Ensuite elle ordonna  Susanne de s'abstenir dsormais de toutes
marques d'affection ou de sympathie envers la barbare obstine,
comme elle appelait Alda.

"Hlas! dit Susanne, je suis sa seule amie, et si je l'abandonne
dans l'tat de faiblesse et d'affliction o elle est en ce moment,
elle mourra de douleur, faute de soins et de consolations. Nulle
autre crature n'aura piti de l'trangre dsole, si vous la
privez des faibles secours de la seule personne qui s'intresse  sa
misre."

Ce touchant appel tait perdu auprs de l'orgueilleuse Romaine, qui
rpondit avec froideur: "La ngligence et la solitude humilieront
peut-tre sa fiert, et il est possible qu'elle se soumette aux
circonstances quand elle sera prive de sa compagne de rbellion."

En vain Susanne protesta qu'elle emploierait toute son influence sur
l'esprit de la jeune Bretonne pour l'engager  cder devant
l'autorit de ceux que les lois de la guerre avaient rendus ses
matres; la cruelle Llia, dtermine  obtenir l'excution de cet
ordre tyrannique, et sans gard pour les supplications et les larmes
de Susanne, la fit conduire et garder dans un lieu recul du palais,
afin de lui ter toute possibilit de visiter en secret son
infortune compagne.

Quand la jeune Bretonne se trouva abandonne, comme elle le
supposait, de la seule amie qu'elle et sur la terre, son
indignation et sa colre ne connurent point de bornes, et
aggravrent tellement sa maladie, qu'elle fut reprise de violents
accs de fivre. Quelquefois, dans son dlire, elle reprochait
amrement  Susanne de la dlaisser dans son malheur; d'autres fois,
s'adressant  celle-ci comme si elle et pu l'entendre, elle la
suppliait d'une voix touchante de revenir; et si elle croyait
entendre la bruit d'un pas prs de la chambre solitaire, elle
tendait ses bras du ct de la porte et appelait son amie absente
avec les expressions les plus tendres. Mais elle cherchait en vain
ce doux et familier visage; vainement pour le voir apparatre elle
poussa des cris perants: les seuls chos de la vaste chambre
rpondaient  sa triste voix.

Les jours succdrent et Susanne ne venait pas. Alda commena 
concevoir la crainte que son absence pt provenir d'une cause pire
encore que la ngligence, un accident ou mme la maladie. Les
esclaves tant une proprit souvent transmise d'un matre  un
autre, il tait probable que sa bien-aime Susanne avait t vendue
et emmene. La seule conjecture d'un si grand malheur tait une
cruelle angoisse, et, quand cette pense traversa l'esprit de la
malheureuse Alda, elle se tordit les mains et pleura  chaudes
larmes, ne pouvant s'arrter mme  la possibilit d'un tel surcrot
de malheur.

Sa nourriture lui tait toujours apporte par une mchante vieille
nomme Narsa, espce de surintendante des femmes esclaves de la
maison de Marcus Llius. Alda n'avait jamais daign changer une
parole avec elle pendant toute la dure de son esclavage. C'tait la
premire personne de qui la princesse dchue et souffert la
contrainte et de mauvais traitements corporels, et elle ne la
regardait qu'avec un sentiment ml de haine et de mpris. Cependant
l'ardent dsir qu'elle prouvait d'avoir des nouvelles de son amie
et de connatre la cause de son absence inaccoutume fut assez
puissant sur elle pour vaincre la rpugnance que lui inspirait Narsa
et la dcider  lui parler, et elle pria la vieille femme d'un ton
de voix suppliant de lui apprendre la raison pour laquelle Susanne
avait t tant de jours sans venir la visiter.

Narsa la regarda d'un air malicieux et chagrin, sans daigner lui
rpondre; cette conduite insultante irrita si vivement la fire
Alda, qu'elle donna cours  son indignation par un torrent
d'invectives, que l'insensible Narsa lui laissa bientt exhaler dans
la solitude, o elle resta sans tre ni plainte ni secourue.

Le dlire suivit ce violent accs de colre, et pendant des jours et
des nuits Alda fut insensible  tout, except  la vive douleur qui
l'empchait de soulever sa tte brlante de dessus le mauvais
oreiller qui lui servait d'appui.

A la fin, une crise plus effrayante se manifestant, Alda commena 
comprendre la danger de sa situation. D'horribles visions semblaient
flotter autour d'elle, et des terreurs qu'elle combattait vivement
s'emparaient de son esprit. Evidemment la mort n'tait pas loigne;
mais son approche n'excitait aucun des transports d'enthousiasme
avec lesquels la jeune Bretonne, quand elle la savait encore
loigne, l'avait invoque comme la libratrice qui devait briser
les chanes de sa captivit, la soustraire aux maux de l'exil et de
l'esclavage, la rendre enfin aux vertes collines de sa Bretagne
bien-aime, pour y revoir les lieux de son enfance et les amis de
son coeur, dont elle avait t si longtemps spare, et pour y
entendre le seul langage qui ft mlodieux  son oreille. C'tait
dans de tels sentiments que son imagination, gare par les
brillantes mais fausses couleurs dont les superstitions nationales
lui peignaient l'existence future, avait appris  regarder la mort.
Son glaive tait maintenant suspendu sur la tte de la malheureuse
Alda, qui instinctivement le repoussait d'une main tremblante, et
demandait aux dieux de son pays de l'loigner d'elle.

Elle essaya de se rassurer en se rappelant les enseignements des
druides au sujet de la transmigration des mes; mais ces souvenirs
ne lui apportaient aucune consolation; elle se sentait comme un
voyageur gar par la lueur trompeuse d'un mtore qui le conduit
jusqu'au bord d'un prcipice dangereux, puis, s'vanouissant, le
laisse perdu, tremblant de crainte que son premier pas ne le plonge
dans un abme sans fond. L'me, l'me immortelle apercevait le
danger  travers mme le brouillard pais des erreurs paennes et de
leurs impostures.

Les doctrines chrtiennes que Susanne avait travaill avec ardeur 
inculquer dans l'esprit d'Alda revinrent alors  sa mmoire; mais
elle n'tait pas assez calme en ce moment pour pouvoir tirer
quelques consolations de leurs divines promesses de grce et de
misricorde en faveur du pcheur pnitent. Sa propre croyance tait
branle; mais elle avait encore trop lgrement cout les vrits
de la rvlation pour qu'elles eussent le pouvoir de vaincre des
prjugs aussi forts que la vie, et la moindre tincelle de foi ne
s'tait point allume dans son me orgueilleuse et obstine.

Cependant, quand Susanne lui avait reprsent la certitude d'un
jugement  venir et des chtiments rservs dans une autre vie aux
fautes de celle-ci, quand elle avait plac sous ses yeux la terrible
alternative d'une ternit de bonheur ou de supplices sans fin pour
l'me dgage de son corps, en opposition avec la thorie
fantastique des druides, Alda avait trembl, mme en protestant
qu'elle ne pouvait ni ne voulait croire des choses si contraires 
sa propre volont, quoiqu'elle ne pt baser les motifs de son
incrdulit sur aucun autre fondement que les simples assertions de
mortels semblables  elle-mme, qui pouvaient trouver leur intrt 
tromper leurs adhrents, afin d'obtenir une plus grande influence
sur leur esprit.

Tout cela revint  l'esprit d'Alda dans ces tristes moments; un
horrible frisson s'empara d'elle, la terreur la saisit; elle
s'effora de parvenir  une conviction plus prcise, sur laquelle
elle pt fonder ses esprances dans une vie future.

Tandis qu'elle se perdait dans ce labyrinthe de doutes et
d'inquitudes, elle tomba dans une sorte d'assoupissement; mais ses
penses, mme dans le sommeil, restrent occupes de l'important
sujet qui les avait profondment absorbes dans les dernires
heures. Elle rva que son me avait dj quitt sa dpouille
mortelle, et qu'elle paraissait tremblante en prsence de l'Etre
suprme, dont la majest infinie, surpassant de beaucoup tout ce
qu'elle avait jamais imagin ou entendu dire des glorieux attributs
du matre souverain des dieux et des hommes, la remplissait de
crainte et d'admiration. Elle reculait devant son regard scrutateur,
confuse et humilie, dans le sentiment accablant de son nant et de
sa bassesse.

Au milieu de sa terreur et de sa confusion elle tait appele devant
le Juge suprme, auquel elle ne pouvait rsister et qu'elle ne
pouvait tromper, pour rendre comte de toutes ses actions pendant
qu'elle avait t sur la terre. Dans une agonie de crainte et de
consternation, elle s'efforait en vain de rappeler  sa mmoire une
seule action vraiment bonne, qui pt contrebalancer la quantit de
mauvaises penses, paroles et actions qu'elle tait oblige
d'numrer contre elle-mme. Des choses depuis longtemps oublies,
considres comme sans importance, se pressaient en foule dans son
esprit pour grossir la liste fatale des fautes qu'elle ne se
rappelait que trop bien; en sorte que tout l'ensemble de sa vie ne
lui paraissait plus qu'un ensemble d'orgueil, de colre, de haine,
de vengeance, d'obstination et d'ingratitude.

La loi naturelle de la conscience, que Dieu a implante dans le sein
de toute crature humaine, la condamnait. Cependant elle se
rattachait  la misrable esprance qu'il lui serait donn de
recommencer son plerinage sur la terre, dans un tat de vie
nouveau, quoique peut-tre infrieur. Mais elle s'entendit dclarer
que tout tait fini pour elle, qu'elle avait t pese dans la
balance et trouve trop lgre, qu'elle avait abus du temps et des
occasions qui lui avaient t accords sur la terre, et qu'elle
devait maintenant se prparer  une ternit de supplices, car elle
allait partager le sort des coupables et des mchants condamns
depuis le commencement du monde.

Un abme profond s'ouvrait  ses pieds; elle s'y trouvait subitement
engloutie, et dcouvrait,  son inexprimable horreur, que Marcus
Llius, sa fille et plusieurs autres de ses perscuteurs devaient
tre ses compagnons de tourments et de dsespoir. Alors d'un accent
dchirant elle s'cria: "Les druides m'ont promis une nouvelle vie,
dans un nouveau monde, pour toute l'ternit." Une voix formidable
rpondit, d'un ton qui fit trembler le ciel et la terre. "Les
druides te trompaient, c'est pourquoi leur condamnation est plus
terrible encore que la tienne."

Au mme moment elle aperut un grand nombre de ceux qu'elle avait
t accoutume  regarder comme les ministres des dieux, engloutis
dans un gouffre pouvantable, beaucoup plus profond que celui dans
lequel elle-mme tait plonge, tandis que les prtres romains de
Jupiter, de Vnus, de Mars et de Saturne paraissaient dvous  des
supplices encore plus cruels. Mais la pense de sa propre
condamnation faisait taire en elle tout autre sentiment. Le sombre
dme de ce lieu de tnbres et de dsolation commenait  se fermer
sur sa tte; elle voyait pour la premire fois le visage des heureux
et des bons, la terre disparaissait  sa vue, les cieux
s'obscurcissaient, le soleil ne paraissait plus que comme un toile,
 une incommensurable distance, et quand le dernier rayon de la
lumire lui fut enlev pour jamais, son dsespoir tant au comble,
elle poussa un cri perant, et s'cria: "Les druides m'ont trompe;
je suis perdue pour l'ternit!"

En prononant ces paroles elle s'veilla. Une sueur froide inondait
son visage, et tous ses membres taient agits d'un tremblement
convulsif; mais la terrible vision tait vanouie, et elle se trouva
tendrement presse dans les bras de Susanne, qui tait assise prs
de son lit de douleur, et avait suivi avec une inquite sollicitude
tous les mouvements de son sommeil agit.

Alda, tremblant encore violemment, se serra sur le sein de son amie,
s'attachant  elle avec une force convulsive, comme pour lui
demander secours et protection, tandis qu'avec un frisson d'horreur
elle lui exprimait la cause de son pouvante et de ses cris.

Un rayon de saint enthousiasme brillait sur les joues ples de la
jeune chrtienne tandis qu'elle coutait ce rcit, et, levant vers
le ciel ses mains jointes et ses yeux anims, elle murmura: "Bni
soit le nom du Seigneur; car il a entendu la voix de mes humbles
supplications. O Alda, ma soeur, ajouta-t-elle en se tournant vers la
jeune Bretonne, unis ta voix  la mienne, et rendons grces au Dieu
tout-puissant qui a rpandu sa lumire sur tes yeux obscurcis, et
qui a daign t'avertir par un songe, afin que tu puisses viter sa
colre  venir. Rjouis-toi donc, ma soeur, et ne crains pas; car tu
ne dois pas mourir, mais tu vivras pour manifester sa gloire, et
devenir l'humble instrument par lequel d'autres prendront part aux
trsors de sa grce." Alors elle expliqua de nouveau  Alda les
voies de la vie ternelle; car celle-ci, prte  s'crier comme le
gelier  Paul et  Silas: "Que dois-je faire pour me sauver?"
coutait avec respect et douceur les paroles de la divine vrit,
et, profondment convaincue du danger o elle tait de se perdre,
embrassait les moyens de salut avec les mmes sentiments de joie et
de gratitude que le marin qui se noie saisit la plante flottante au
moyen de laquelle il espre atteindre le rivage. Les prceptes de la
foi chrtienne devenaient plus persuasifs en passant par les lvres
de celle qui, non contente de les soutenir pendant sa vie, tait
prte encore, s'il le fallait,  leur rendre tmoignage par sa mort
et  les sceller de son sang.

Quand Alda eut enfin avou que le sentiment de son indignit pouvait
seul l'empcher de devenir une adoratrice du Christ, Susanne, dans
les transports d'une sainte joie, la conjura de rendre hommage avec
elle  l'impntrable sagesse de la divine providence, qui, lorsque
le nom mme de leur pays leur tait rciproquement inconnu, les
avait amenes de l'Orient et de l'Occident pour les runir dans
l'esclavage, sous un mme matre, afin que la Juive convertie devnt
l'instrument de salut pour l'trangre idoltre, et la rament dans
les champs du cleste Berger, dont elle tait une humble brebis; du
Pre misricordieux, qui ne veut pas la mort du pcheur, mais qu'il
se convertisse et qu'il vive.

"Autrefois, Alda, continua-t-elle, l'exil me semblait amer, et
l'esclavage chez un peuple tranger tait pour moi un joug
insupportable. Je ne pouvais comprendre les vues sages et
misricordieuses de mon Pre cleste; mon coeur rebelle osait presque
l'accuser quand il lui plut de m'prouver par de cruels malheurs, en
m'loignant du lieu de ma naissance, et brisant ainsi tous les liens
de famille et d'amour qui m'attachaient  la vie. Je versais
d'abondantes et brlantes larmes sur ces chers souvenirs, me
refusant  toute consolation pour la perte de tous ces biens, qui
sans doute m'taient enlevs dans des vues de misricorde, puisque
Notre-Seigneur a expressment dclar que celui qui met quelque
chose au-dessus de lui n'est pas digne de lui. O ma bien-aime Alda,
que sont la patrie, la famille et les amis en comparaison de Celui
de qui nous les tenons? Il m'a transporte sur la terre trangre,
et mon nom mme est maintenant oubli dans mon propre pays. Mon
hritage aussi a pass dans d'autres mains, et la maison de mon pre
est teinte dans notre tribu. Mais pourquoi pleurer tout cela? le
Seigneur me l'avait donn, le Seigneur me l'a t: que son saint nom
soit bni. Il m'a nourrie du pain de la douleur et de l'affliction;
mais sa main a essuy mes larmes, et il m'a abondamment console de
toutes mes souffrances, car il s'est fait connatre  moi dans mon
malheur, et il m'a donn plus que tout ce que je pleurais dans mon
ignorance. Il m'a donn son amour et une joie ineffable qui passe
toute comprhension humaine, cette paix qu'il te donnera aussi, mon
Alda, et  tous ceux qui l'aiment vritablement."

Alda coutait avec motion, quoiqu'elle ne pt entrer dans ces
transports d'ivresse religieuse qui remplissaient le coeur de
Suzanne. Le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu tait trop frais
dans sa mmoire, l'amour de sa patrie treignait trop troitement
son coeur, pour qu'elle pt se rjouir d'une destine qui l'arrachait
aux objets les plus chers. Elle matrisa pourtant son esprit rebelle
jusqu'au point de se joindre  Susanne, en rptant aprs elle:
"Ceci est l'oeuvre du Seigneur; que sa volont soit faite sur la
terre comme au ciel." Et elle essayait de penser que c'tait un bien
pour elle d'avoir t afflige et humilie. Toutefois son coeur
n'tait pas d'accord avec les paroles que ses lvres prononaient.
Sa raison reconnaissait les puissantes vrits du christianisme;
mais son naturel ne pouvait encore changer, car de grands efforts et
beaucoup de temps peuvent seuls oprer une telle rgnration.




CHAPITRE IV


Le plus beau culte  rendre  Dieu est de glorifier et de mriter
son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner  ses
ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.

(EDMOND WALLER.)


La conversation des deux amies avait roul sur un sujet qui les
intressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord song 
aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son
retour inespr. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait t
si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes
consquences amenes par l'impossibilit o elle s'tait trouve de
terminer sa tche. Alda, au lieu de comprendre que son gosme avait
occasionn le malheur de son amie en l'obligeant  lui consacrer le
temps qui devait tre employ  l'accomplissement de son devoir, et
de se reprocher d'avoir t la cause de tout ce qu'elle avait
souffert, exprima une violente indignation, et profra contre
l'injuste et cruelle Llia les paroles les plus injurieuses que
purent lui inspirer la haine et le mpris.

"Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est
coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la
sainte religion que tu viens de reconnatre: tu ne dois pas te le
permettre.

--Quoi! Susanne, peux-tu ne pas har et mpriser cette fille romaine
qui t'a traite avec tant de barbarie?

--Non, Alda, rpondit Susanne, je ne puis entretenir de tels
sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans
l'erreur. Comme j'espre que mes fautes me seront pardonnes, je
dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes;
autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: "Je
veux la misricorde, et non le sacrifice;" et encore: "Aimez vos
ennemis; bnissez ceux qui vous perscutent et qui vous maltraitent,
afin que vous soyez les enfants de votre Pre qui est dans le ciel.
Car il fait briller son soleil sur les mchants comme sur les bons,
et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste."

--Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Llia, Susanne?

--Hlas! non, Alda; je n'ai pas encore t capable de remporter
cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma
nature. Je n'aime pas Llia, je l'avoue, quoique je lui pardonne
sincrement les injures que j'ai reues d'elle: mais je puis prier,
et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnes par mon Pre
cleste, et pour qu'il veuille bien avoir piti d'elle et changer
son coeur.

--Et moi, s'cria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le
vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait
sur le peuple romain en gnral,  en l'accablant de toutes les
calamits dont il a afflig ma patrie, et, en particulier, de punir
Llia et son pre d'une manire signale pour tous les outrages et
les cruauts qu'ils ont commis envers moi."

Susanne, hochant la tte d'un air de reproche, lui dit: "Je suis
peine de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore
entr dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser  adresser une
telle prire  ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses  la
seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis.
D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumire,
tu regarderais Llia comme un objet de piti bien plus que de haine.

--De piti! s'cria Alda dans le grand tonnement; comment peut-elle
tre un objet de piti, tant au comble des richesses et de la
grandeur, environne de splendeurs et de luxe, servie par des
esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur
lesquelles elle exerce l'autorit la plus absolue?

--Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour possder ces
biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour
elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin
de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misrable, pauvre, aveugle
et nue, et bien plus vritablement digne de piti que la plus
perscute de ses esclaves  qui les voies de la paix ont t
rvles.

--Elle mrite d'tre malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la
plaindre; je souhaite qu'elle soit misrable!

--Elle pourrait difficilement l'tre plus qu'elle ne l'est, dit
Susanne; car elle porte avec elle son propre chtiment dans ce
caractre draisonnable et violent, qui est un plus grand flau pour
elle-mme que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle
ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur
sa tte; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du
scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments
vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la
cruelle oppression dont Llia t'a rendue victime; et peut-tre le
sont-ils plus encore, parce que la lumire de l'Evangile ne lui a
jamais t rvle.

--Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner  Llia,
et je ne la plaindrais pas, quand mme je la verrais souffrir tous
les maux qu'elle m'a infligs; car la justice veut qu'elle les
prouve.

--Ah! Alda, si justice tait faite sur tous ceux qui ont t
coupables envers leurs semblables, chapperais-tu  cette sentence,
le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les pchs commis
contre lui-mme, qui pourrait esprer de n'tre pas puni?"

Alda, qui sentait la difficult de rpondre  une question si
directe, changea de conversation, et demanda  Susanne comment elle
avait pu revenir auprs d'elle, malgr les mesures que Llia avait
prises pour l'en empcher.

Susanne lui apprit alors que Llia, en se promenant dans la jardin,
avait t attaque par un essaim d'abeilles, qui s'taient abattues
sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement pique. Les
douleurs qu'elle prouvait l'avaient mise dans un tat si violent,
que, suivant la dclaration des mdecins appels auprs d'elle, si
l'on ne trouvait moyen d'allger les souffrances causes par les
piqres, le dlire et peut-tre la mort s'ensuivraient dans le cours
de quelques heures.

Marcus Llius, dsespr du danger de sa fille, promit une grande
rcompense  qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce
que les mdecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves
que Susanne avait gurie de la morsure d'un scorpion le dit  son
matre, qui ordonna qu'elle ft immdiatement appele au secours de
sa fille.

Quelle que ft la perfection avec laquelle les arts taient parvenus
 Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient
pas suivi la mme progression, et celle de la mdecine tait encore
dans son enfance; les nations appeles barbares par les Romains les
surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.

Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spcialement de la
Jude, tait verse dans la pharmacie, et possdait en mdecine des
secrets qu'on aurait trouvs prcieux dans un temps mme plus avanc
que le premier sicle, o l'on tait alors. Cela, joint  un grand
esprit d'observation,   un jugement clair et  beaucoup de calme,
avait mis Susanne en tat de rendre de grands services  ses
semblables, dans des cas o les mdecins de Rome taient  bout de
science. Elle s'aperut promptement que l'tat de Llia n'avait rien
d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et
prpara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de
soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de
quelques heures, Llia se trouvait assez bien pour exprimer sa
sincre gratitude  celle qui l'avait si habilement secourue.

En mme temps Marcus Llius, n'oubliant pas sa promesse, dit 
Susanne d'indiquer elle-mme telle rcompense qu'elle voudrait pour
le service qu'elle avait rendu.

Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave
bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pt en tre
le terme; ce qui lui fut accord, non sans une grande surprise de la
part de Marcus Llius et de sa fille, qui ne comprenaient pas
qu'elle n'et rien souhait pour elle-mme.

Alda, profondment touche de cette preuve de la gnreuse amiti de
Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les
premires qu'elle et verses depuis la mort de son pre; car son
caractre, comme nous l'avons vu, tait orgueilleux, roide,
intraitable, et elle avait trouv une sombre satisfaction  rprimer
tout signe extrieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.

L'infatigable affection de Susanne avait enfin russi  subjuguer la
fiert de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu
mouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse
parvient, par l'irrsistible puissance d'une action continue, 
creuser le marbre le plus dur, aprs qu'il a rsist au fer et 
l'acier dirigs par le bras d'un ouvrier robuste.

Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit
difficile d'imaginer un contraste plus prononc que celui qui
existait entre leurs deux caractres. Susanne tait calme, digne,
remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes fminines; Alda
tait vive, ardente, imptueuse, et ses manires se ressentaient de
la demi-barbarie de son pays. Elle tait doue de grandes facults
naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualits; mais on esprit,
comme un sol riche et nglig, quoique destin  la production des
plus beaux fruits, s'tait couvert de mauvaises herbes par le dfaut
de soin et de culture.

Susanne, au contraire, joignait  tous les gracieux talents et aux
manires lgantes d'une Orientale de haut rang une grande
instruction, l'habitude de la rflexion et une bienveillante et
universelle bont, fonde sur des principes invariables et
perfectionne par la religion.

Susanne et Alda taient aussi diffrentes d'extrieur que de
caractre. Susanne tait d'une taille un peu au-dessous de la
moyenne, svelte et lgrement incline, mais bien proportionne.
Elle avait un teint ple et dlicat; ses traits portaient le vrai
type oriental, et ses beaux yeux noirs taient pleins d'une
mlancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front
large et ouvert indiquait de grands moyens et annonait la paix
intrieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante
chevelure, spare sur le haut de sa tte, en relevaient la
blancheur.

Alda, quoiqu'elle et  peine atteint toute la hauteur de sa taille,
tait dj grande et d'une tournure imposante, avec tout
l'embonpoint de la jeunesse. Son teint tait clatant, empreint de
ce beau mlange de lis et de rose si universellement admir chez les
anciens Bretons. Ses yeux taient bleus et tincelants, et sa
chevelure dore tombait en boucles abondantes jusqu' sa ceinture.
L'expression naturelle de sa figure tait candide, souriante et
anime; mais, depuis sa captivit, elles s'tait obscurcie d'un
sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un
orgueil ddaigneux avaient comprim son beau front et pliss sa
lvre enfantine.

Telles taient ces deux jeunes filles, de contres si diffrentes et
si trangement opposes l'une  l'autre, except dans l'amiti qui
les unissait: amiti cimente par l'infortune, et qui, devenue
chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre
plus lgres  la princesse dchue les chanes d'un matre romain.
Son affection dvoue et sans bornes tait pour la jeune Juive une
prcieuse rcompense de toutes les bonts et de tous les soins
qu'elle lui avait prodigus par les motifs les plus purs de la
charit et d'une compassion toute dsintresse.




CHAPITRE V


Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine
a t subjugu dans la mienne;

La volont la plus imptueuse qui s'leva jamais pour humilier ta
cause et se joindre  tes ennemis est dompte par toi,  mon Dieu!


La longue maladie et la pnible convalescence d'Alda furent pour les
deux amies une poque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir
sans interruption de la socit l'une de l'autre, employant les
heures douces et tranquilles de leur solitude  de saintes et
affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu changer
contre tous les plaisirs que la cit impriale aurait pu leur
offrir.

Susanne mit  profit ce temps prcieux, et instruisit son amie de
tous les prceptes de la religion chrtienne, et de toutes les
vrits dont la jeune Bretonne se sentait de plus en plus pntre.
Enfin, dans toute l'ardeur de sa foi nouvelle, Alda dit un jour 
Susanne: "Je crois! qui est-ce qui peut m'empcher d'tre reue par
le baptme dans le sein de l'Eglise de Jsus-Christ?

--Alda, ma chre Alda, dit Susanne, prenant ses deux mains dans les
siennes et la regardant avec une expression pntrante, jusqu'ici je
ne t'ai parl que de joie, de paix, de la rmission des pchs, d'un
bonheur ternel et de toutes les autres bndictions promises par
notre Pre cleste aux fidles qui croient en lui et qui sont
disposs  le suivre. Mais il est maintenant ncessaire de
t'apprendre que ces bienfaits sont conditionnels, et ne peuvent tre
acquis qu'au prix de terribles prils, prils auxquels sont exposs,
dans ces jours malheureux, tous ceux qui confessent le nom de
Jsus-Christ, prils faits pour pouvanter tout autre qu'un chrtien
ardent et sincre. Nul ne peut esprer de participer  sa gloire
s'il refuse de boire la coupe amre que lui-mme a bue le premier,
ou de porter la couronne d'pines qui a ensanglant sa tte; s'il
recule devant la prison et la mort, une mort de honte et de
tortures.

--Tout cela, je suis prte  le faire, s'cria la jeune proslyte
avec des yeux tincelants.

--Ah! Alda, crains un prsomptueux orgueil; Pierre parlait ainsi
quand il croyait l'preuve loigne; mais quand elle se prsenta, il
ne put la soutenir, et il tomba.

--Pierre redoutait les tortures et la mort, reprit Alda; je les
envisagerai sans effroi.

--Ainsi pensa Pierre jusqu'au moment qui montra en lui la faiblesse
de la nature abandonne  elle-mme. Supposes-tu que ta foi,
nouvelle, et qui n'a pas subi d'preuve, soit plus ferme que celle
de l'aptre qui avait march dans une humble intimit  ct du Dieu
incarn, qui avait t tmoin de ses miracles, avait cout les
paroles de sa divine sagesse et contempl l'clat de sa gloire,
rvle au mont Thabor? Ne te repose donc pas sur tes propres
forces; car tu ne connais pas encore les preuves auxquelles tu peux
tre appele.

--Je ne puis imaginer aucune preuve devant laquelle je reculerais,
dit encore Alda.

--Viens avec moi," dit Susanne. Car,  l'poque o cette
conversation eut lieu, la convalescence d'Alda tait assez avance
pour qu'elle pt, avec le secours du bras de son amie, aller
quelquefois prendre l'air sur le balcon qui tait au sommet de la
maison, et ce fut l qu'elles portrent leur pas.

C'tait le soir d'un des plus beaux jours de la fin de l'automne,
dont la srnit galait presque celle d'une soire d't;  l'heure
o la nature parat assoupie dans ce profond repos dont elle aime
quelquefois  jouir avant que les temptes de l'hiver viennent la
dpouiller de ses charmes languissants. Tout tait profondment
tranquille; pas le moindre son lointain ne se faisait entendre,  pas
une haleine du zphyr n'agitait les feuilles jaunes, qui tombaient
sans secousse du haut des arbres des jardins impriaux, contigus 
la maison de Marcus Llius.

Le crpuscule avait jet ses ombres paisibles sur l'orgueilleuse
cit des sept collines, qui, avec ses rues et ses palais, ses
colonnes brillantes et ses temples majestueux, semblait, comme le
phnix de la Fable, s'lever avec une nouvelle splendeur, une plus
frache beaut, de la cendre de ses flammes funraires.

Le faible croissant de la nouvelle lune paraissait dj sur le bord
de l'horizon, et les toiles n'taient encore que lgrement
indiques sur l'azur de la vote cleste; en sorte que les objets
environnants seraient rests dans l'obscurit, sans l'clat lugubre
de quelques corps lumineux, pars sur les bords du Tibre, dont les
eaux rougissantes rflchissaient leurs sombres feux.

Alda s'aperut que sa compagne respirait pniblement, comme si elle
et t oppresse par un poids insupportable: elle sentit le bras
sur lequel elle s'appuyait s'agiter d'un tremblement convulsif, et
elle demanda avec inquitude  Susanne si elle tait malade.

"Non pas malade, rpondit Susanne, mais un peu accable par la
faiblesse de ma nature mortelle, qui peut difficilement supporter la
vue d'un spectacle comme celui-ci sans en ressentir une profonde
horreur, et sans rpugnance pour la terrible preuve qui m'est
probablement rserve aussi  mon tour. Mais voil qui est pass!
j'ai lutt avec ma fragilit, aide par Celui dont la force est
toute-puissante pour soutenir la faiblesse de ses cratures quand
elles implorent son secours; je me repose avec confiance sur son
bras protecteur, et j'espre ne pas tomber quand le moment arrivera.
Alda, vois-tu ces feux pars?

--Je les vois, dit Alda, et j'allais mme te demander ce que
signifie l'trange apparence de ces corps lumineux, qui ont quelque
ressemblance avec les formes humaines, et que, sans savoir pourquoi,
je ne puis regarder qu'avec une sensation d'horreur qui m'touffe et
me fait mal. Je t'en prie, dis-moi ce que c'est.

--Ce sont des chrtiens envelopps dans les terribles vtements du
martyre, Alda, rpondit Susanne; et ces flammes bleues, qui
rpandent leur effroyable clat sur la nuit, se nourrissent de la
chair vivante et palpitante d'tres humains comme nous, mon Alda, et
non moins sensibles aux aiguillons de la douleur. Cependant ils ont
prfr cette mort, ces brlantes tortures,  l'alternative de
racheter leur vie en abjurant tacitement leur Dieu pour un simple
acte d'adoration envers les divinits paennes de Rome, en jetant
une poigne d'encens sur leurs autels!

--Et le choix, j'ose le dire, aurait t mon choix, car il est
glorieux!" s'cria la jeune Bretonne les yeux tincelants et les
joues enflammes.

En entendant ces paroles, Susanne, dans la transport d'une sainte
joie, serra sur son sein l'ardente proslyte; car elle voyait sa
sincrit dans ce silencieux langage du coeur que refltaient ses
regards, et qui parlait mme par les loquentes variations de son
teint.

S'agenouillant  ct l'une de l'autre, sous la vote toile du
ciel, et leurs bras tendrement enlacs, les jeunes amies offrirent
leurs actions de grces au Dieu plein de misricorde qui avait
ouvert leurs yeux  la lumire de la vrit; elles demandrent qu'il
lui plt de leur inspirer cette foi vive qui seule pouvait leur
donner le courage de suivre sans hsiter le sentier redoutable dans
lequel avaient march ces hroques chrtiens, dont l'me, purifie
par la souffrance, montait alors vers sa glorieuse prsence, 
travers l'encens des flammes qui consumaient leur enveloppe
mortelle.

"Susanne, dit Alda quand elles retournrent  la solitude de leur
chambre, je ne suis point pouvante par le terrible spectacle dont
je viens d'tre le tmoin, et il n'a pas branl mon dsir d'tre
admise au nombre des enfants de l'Eglise visible de Jsus-Christ;
car, ainsi que le cerf altr qui se prcipite vers l'eau du
ruisseau, mon me soupire aprs le moment qui la purifiera dans les
saintes eaux du baptme.

--L'occasion de recevoir ce sacrement saint est difficile  trouver
dans une ville o rgne un paganisme perscuteur; mais, ma chre
Alda, ft-elle  notre porte, cela ne te serait d'aucune utilit,
tant que tu ne pourras te rsoudre  surmonter l'orgueil obstin qui
t'empche de te conformer aux rgles de la maison de Marcus Llius,
en remplissant la tche que l'on veut t'assigner.

--Je me laisserai plutt dchirer en morceaux," s'cria Alda,
donnant cours  toute la violence naturelle  son caractre.

Susanne fixa sur elle un regard calme et improbateur, qui lui fit
baisser les yeux avec confusion; toutefois elle dit en mme temps 
voix basse: "Je ne puis comprendre comment une indigne soumission de
ma part  la tyrannie d'un matre romain, qui ne peut avoir aucun
titre lgal  mon obissance, serait exige comme un prliminaire
indispensable  mon baptme."

Susanne rpondit en souriant: "Ne ft-ce que comme une preuve de
cette douceur qui est si agrable aux yeux de notre souverain
Seigneur, et un acte de respectueuse soumission  ce commandement
par lequel il enjoint  se disciples, si un homme les contraint 
faire un mille avec lui, d'en faire plutt deux; et je dirai encore
qu'il est juste et convenable pour toi de le faire comme chrtienne.
Mais nous ne nous placerons pas sur ce terrain, et je n'essaierai
pas non plus de justifier les droits de Llia et de son pre  une
exacte obissance de ta part. Ils n'ont pas non plus de raisons pour
l'exiger de moi, et tu peux observer que je me soumets  leur
autorit, et que je fais de mon mieux, sans un murmure, quoi que ce
soit qu'ils me commandent.

--C'est ce qui a toujours t pour moi un sujet de surprise, dit
Alda.

--Non pas, sans doute, depuis que tu as t instruite des devoirs de
cette religion sainte, qui nous apprend  supporter la violence, et
qui nous ordonne de souffrir le tort qu'on nous fait, plutt que
d'exciter les passions irritables de nos oppresseurs par une
rsistance inutile, rpondit Susanne. Ada, je vais te faire
comprendre la ncessit de te soumettre  Llia, comme un
prliminaire indispensable  ton admission dans l'Eglise par le
baptme, puisque, si tu ne le fais pas, on ne t'accordera jamais,
pour quelque cause que ce soit, la libert de passer le seuil de la
porte. Tandis que si tu adoucis tes manires sombres et hautaines,
et si tu remplis comme une chose toute simple les devoirs auxquels
le changement de ta fortune t'a assujettie ainsi que moi et le reste
de toutes tes compagnes d'esclavage, la contrainte qu'on t'impose se
relchera par degrs, et l'on finira par te permettre de sortir
quelquefois pour diffrentes commissions dans la ville. C'est un
service dans lequel je suis gnralement employe plus que les
autres esclaves, parce que Llia se fie davantage  mon jugement et
 mon intgrit; elle sait qu'aucune des autres ne se fait scrupule
de la tromper quand elle le peut, en dpit des chtiments svres
auxquels elles sont condamnes quand on dcouvre leur faute.

--Je suis sre que Llia ne me permettra jamais de sortir, quand
mme je pourrais prendre sur moi de me soumettre  son autorit, dit
Alda en soupirant.

--Tu peux toujours essayer, Alda. Jacob servit sept ans pour obtenir
celle qu'il aimait, et on ne lui donna pas d'abord la femme pour
laquelle il avait travaill; et toi, refuserais-tu d'obir pendant
quelques jours, dans l'espoir d'une rcompense ternelle? Viens,
prends courage, Alda, ma soeur, et ne faiblis pas ds le commencement
de ton plerinage; car tu auras bien autre chose  souffrir avant de
devenir chrtienne, par les oeuvres aussi bien que de nom."

Alda se jeta dans les bras de son amie, pleura sur son sein, et
finit par promettre de faire ce qu'elle lui demandait.

Ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de pnibles efforts et de
grands combats contre la hauteur inflexible de son caractre, que la
princesse dchue condescendit enfin  prendre place parmi les
esclaves d'un matre romain, et daigna se soumettre  excuter les
ordres de son imprieuse fille.




CHAPITRE VI


Paniers apports de Bretagne.

(JUVENAL.)


La tche impose  Alda n'tait ni dsagrable ni difficile; elle
consistait  tresser ces charmants petits paniers pour la
fabrication desquels les anciens Bretons taient renomms, et qui
taient alors si apprcis  Rome, qu'un de ses potes satiriques
les met au nombre des objets de luxe les plus recherchs.

Il ne fallut rien moins que la persuasive loquence et les
reprsentations ritres de Susanne pour amener la fire Bretonne 
recevoir les matriaux ncessaires  leur confection, et plus encore
pour la faire consentir  les mettre en oeuvre.

On a pourtant dit avec vrit que c'est seulement le premier pas qui
cote. Quand Alda eut enfin surmont son orgueilleuse rsistance
jusqu'au point de commencer  faire un panier, elle n'prouva pas
seulement de la satisfaction, mais plutt, comme on pourrait
l'appeler, l'orgueil de l'art, en voyant toutes les esclaves
abandonner leurs occupations et leurs diffrents ouvrages pour
s'assembler autour d'elle, et suivre les progrs de son travail en
frappant des mains avec tous les tmoignages de la plus vive
admiration; et quand il fut achev, elles parurent le regarder comme
un prodige de l'intelligence et de l'habilet humaines. Mais un
regard approbateur de Susanne fut au-dessus de tous ces suffrages,
et, prenant son bras, Alda quitta firement sa place  l'approche de
Llia; car la pense de recevoir ses louanges tait plus pnible
pour la jeune princesse que tous les chtiments qu'on aurait pu lui
infliger. Llia cependant fit de grands loges de son ouvrage; elle
tait enchante de cet chantillon des talents de l'esclave inutile
jusque-l dans la maison de Marcus Llius, et qui avait t le
constant objet du mcontentement et de la colre de son imprieuse
matresse.

Mais Llia n'tait pas moins dispose  rcompenser que prompte 
punir; appelant prs d'elle la Bretonne, qui ne s'avanait qu'avec
rpugnance, elle lui exprime sa satisfaction de ce qu'elle avait
enfin adopt le parti le plus prudent et le plus sage, en se
soumettant  son devoir; elle lui assura que ses fautes passes et
ses actes de rvolte seraient entirement oublis, si elle
persvrait dans sa bonne conduite prsente.

Tout cela tait extrmement dsagrable  Alda, dont l'esprit encore
insoumis avait peine  couter patiemment le langage de supriorit
dans lequel tait exprime cette humiliante approbation, et qui se
sentait prte  assurer  Llia que son changement de conduite
n'tait produit par aucun dsir de lui plaire; mais quand Llia, en
tmoignage de satisfaction et pour l'encourager  continuer de bien
faire, lui offrit, avec un beau vtement, quelques pices de monnaie
d'argent, marques de faveur qui excitaient l'envie et la jalousie de
toutes ses compagnes, le ddain pniblement contenu dans la jeune
princesse clata enfin, et, rejetant les dons qui lui taient
prsents par une matresse abhorre, elle s'cria d'un ton pleine
de mpris et d'indignation: "Quoique j'aie daign faire la travail
que vous m'avez impos, orgueilleuse Romaine, je ne suis pas encore
descendue assez bas pour accepter vos prsents."

Et, sans faire attention au coup d'oeil de reproche de Susanne, elle
quitta la salle d'un air aussi majestueux que si elle et t une
reine en possession de son trne.

Cette explosion d'orgueil eut pour Alda les plus fcheuses
consquences. C'tait prcisment  l'instant o Llia, qui ne
l'avait pas vue depuis sa longue maladie, sentait quelque regret de
la  barbarie avec laquelle elle l'avait traite. En voyant ses joues
ples, sa maigreur, et les ravages que le chagrin et les souffrances
avaient faits chez cette jeune fille, auparavant si frache et si
florissante, elle avait prouv un dsir inaccoutum d'user envers
elle de manires douces et conciliantes; mais la conduite fire et
mprisante de la jeune Bretonne ralluma tous ses sentiments hostiles
contre elle, et bien des scnes irritantes, peu honorables pour
toutes deux, suivirent celle-ci. Alda, comme la plus faible, en fut
la victime, et il se passa du temps, bien du temps, avant que
Susanne pt obtenir de son amie qu'elle reprt les occupations qui
lui taient prescrites.

Quand enfin elle s'y dcida, ce fut par suite de l'influence
toujours croissante de la religion sur son caractre: alors, cessant
de nourrir ses passions violentes par de continuels combats avec une
personne envers qui la rsistance ne pouvait jamais tre profitable,
et dont il tait  la fois dangereux et blmable de provoquer la
colre, elle commena  ressentir une grande paix intrieure et
beaucoup de calme dans l'esprit.

D'ailleurs Alda comprenait enfin que sur beaucoup de points, dans sa
conduite passe, elle n'avait eu elle-mme que trop de ressemblance
avec Llia. La religion, ce puissant modrateur des mes, lui avait
appris  carter les fausses couleurs et le jour dcevant sous
lesquels l'amour-propre et les illusions de la vanit lui avaient
dguis ses premires actions, et elle s'apercevait qu'elle aussi
avait t imprieuse, draisonnable, dure et sans gard pour les
sentiments de ceux qui, d'une manire ou d'une autre, taient
contraints  supporter sa tyrannie. Elle aussi, dans les jours peu
nombreux de sa grandeur, avait abus de la mesure, quoique
restreinte, de son pouvoir.

Alda se rappela avec regret beaucoup d'actes d'injuste exigence et
d'oppression dont elle avait t coupable, et elle sentait que, si
une de ses esclaves se ft trouve place sous le joug de Llia,
peut-tre et-elle  peine imagin que son sort ft plus malheureux
qu'il ne l'avait t auprs d'elle; enfin la jeune convertie
s'avouait que la coupe amre de l'esclavage avait t porte  ses
lvres par une effet de la justice divine, et qu'elle devait la
boire avec rsignation.

Ces rflexions l'attristrent beaucoup; mais elles furent plus
puissantes que toute autre chose pour l'aider  vaincre la violence
de son caractre. Susanne l'encourageait au milieu de son
abattement, en l'assurant que les chagrins de la nature de celui
qu'elle prouvait alors sont profitables  l'me; qu'ils conduisent
 la paix et  la joie, puisque personne ne peut reconnatre
entirement l'tendue de ses torts sans prouver toutes les
souffrances de l'humiliation et des remords; mais que cette
reconnaissance est prcieuse, puisqu'elle est le premier pas vers le
sincre amendement du coeur.

Alda obtint enfin la rcompense pour laquelle elle avait si
courageusement travaill; car Llia lui offrit d'elle-mme, quelque
temps aprs, en rcompense d'un ouvrage dont elle tait
trs-satisfaite, une journe de cong pour elle et pour Susanne,
afin qu'elles pussent voir toutes les deux les courses de chars et
les jeux du cirque, ne supposant pas un instant qu'elles eussent la
pense d'employer autrement la facult de jouir d'une libert
temporaire.

C'tait l, en effet, que s'assemblait tout ce qu'il ya avait de
gai, de beau, de noble dans la magnifique Rome, et bien peu
favoriss vritablement devaient tre les derniers des plbiens
s'ils ne trouvaient une occasion d'aller admirer le spectacle
nouveau d'un puissant csar, de l'homme qui rgnait despotiquement
sur les matres du monde, remplissant les rles de musicien,
d'acteur et de bouffon.

Quoique ce ft une pompe dpourvue d'attraits pour les jeunes
chrtiennes, elles russirent, non sans difficult,  se faire jour
au milieu de la multitude confuse qui affluait vers le cirque de
toutes les rues et de toutes les avenues de la cit impriale, et se
htait d'y arriver,  la seule exception de la faible enfance, de la
vieillesse dcrpite, des malades alits, et de ce petit nombre
d'hommes heureux sur lesquels avait lui la lumire qui les
dirigeait, hors de la voie large de la perdition, par des chemins
glorieux, quoique sems d'pines,  la batitude ternelle. Les
membres perscuts de l'Eglise chrtienne de Rome profitaient avec
joie de cette occasion offerte par la runion des grands et du
peuple dans un lieu de ftes publiques, pour se joindre aussi dans
un concours d'adoration et de prires, et clbrer les mystres de
leur sainte religion.

Ceux-l, quand la foule tourdie et lgre tait rapidement passe,
se voyaient, soit isols, soit par petits groupes de familles,
traversant les rues dsertes dans une direction oppose  celle qui
conduisait  ce foyer de crimes et de folies, le cirque.

Susanne et Alda suivirent leurs pas  une modeste distance, 
travers beaucoup de tours et de dtours, qui paraissaient  la jeune
Bretonne tonne un inexorable labyrinthe de maisons, jusqu' ce
qu'elles arrivassent  un quartier dsert de la ville, qui n'tait
pas encore dbarrass des ruines de btiments  demi brls, et
n'tait frquent par personne, si ce n'est pourtant par les
malheureux dont le feu avait fait des mendiants sans asile, et qui
venaient y chercher un abri.

Les deux amies s'arrtrent enfin devant une grande maison isole,
dont les fentres taient fermes, et qui ne portait aucune trace
d'habitation; mais  un certain signal de Susanne, la porte fut
ouverte avec lenteur et prcaution par un vtran romain, qui, ayant
chang avec elle un salut silencieux, les admit dans l'intrieur de
la maison, et les conduisit dans une pice spacieuse et dlabre,
autrefois la salle de festin d'un ministre de l'empereur Auguste.

Ces murs, alors dlabrs, avaient t tmoins de ftes brillantes,
des triomphes de la littrature, de l'emphase des discours, des
charmes de la musique et de la puissance du chant, quand l'hte
imprial avait daign honorer de sa prsence le festin de son
favori, o, assis entre les premiers potes de ce sicle clbre, il
jouissait d'une distinction plus leve que celle que lui-mme
accordait, entour de tout ce qu'il y avait de plus renomm dans le
gnie, les sciences, les lettres et les arts, groups autour du
gracieux patron qui les encourageait.

Le noble propritaire de cette maison avait pri dans une des
sanglantes proscriptions du sombre Tibre, dont il avait encouru la
haine en raison de l'amiti que lui tmoignait le prdcesseur du
tyran, et du respect qu'il persistait  tmoigner pour son auguste
victime, la vertueuse et infortune Agrippine. Sa demeure, depuis ce
temps, tait inhabite et tombait en ruines. Les ornements et le
riche mobilier avaient t pills, les peintures arraches des
murailles, les statues brises et dfigures, et il n'y restait plus
rien qui pt indiquer que le matre du monde l'avait souvent honore
de sa prsence.

Cependant, dans les jours de sa dsolation, elle tait affecte  un
plus noble usage, et devenait le temple du Dieu vivant, qui y tait
ador en esprit et en vrit, par la socit des saints et la
glorieuse arme des martyrs, qui pour l'amour de lui avaient renonc
au monde, indigne de les possder.

L ils s'assemblaient pour offrir au vrai Dieu ce pur encens des
coeurs, plus prcieux  ses yeux que le sang des victimes. Assaillis
par la tentation, ils avaient rsist  toutes ses preuves;
poursuivis par la perscution, ses terreurs ne les avaient point
branls; et de nouveaux convertis augmentaient chaque jour leur
nombre.

Dans les armes, dans les flottes, dans la maison mme du barbare
Nron, auteur des supplices atroces auxquels taient condamns les
chrtiens, il y avait de nombreux proslytes de cette religion
rprouve.

Un autel de pierre non taille, sur lequel tait inscrit le nom du
Dieu vivant, occupait la place du sige d'honneur qui avait t
destin  un prince de la terre; et la vote spacieuse rptait
maintenant de plus doux sons que les nobles chants de Virgile, les
vers brillants d'Horace, ou les lgantes fictions d'Ovide,
puisqu'elle retentissait des psaumes de Sion et de la sraphique
mlodie des hymnes chrtiennes, ainsi que des voix de la prire et
de l'adoration, qui portaient sur les ailes de la foi les coeurs
brlants d'un saint amour, au del des troits confins de la sphre
terrestre, en la prsence du Trs-Haut.

La fontaine de marbre, place au milieu de la salle, d'o avaient
coul les eaux parfumes, et qui avait servi  des usages de luxe et
de plaisir en rpandant une dlicieuse fracheur dans la salle
d'apparat, et en humectant les convives de sa rose odorifrante
pendant qu'ils s'tendaient, aprs le banquet, sur leurs lits de
pourpre, maintenant consacre  un meilleur et plus noble usage,
fournissait le pur lment dans lequel taient baptiss ceux qui
s'taient convertis  la foi chrtienne. L Susanne conduisit sa
jeune proslyte, et apprit au saint prtre qui tait en ce lieu
qu'elle dsirait recevoir ce sacrement et entrer dans le sein de
l'Eglise.

Le vnrable vieillard fixa pendant quelques instants sur la jeune
Bretonne un regard doux et scrutateur; puis il lui dit:
"Connaissez-vous, ma fille, les prils auxquels vous vous exposez en
devenant un membre de cette Eglise perscute? car, quelque dsir
que nous ayons d'en accrotre le nombre, nous n'admettons personne
sans l'en avoir averti, dans la crainte que, lorsque viendra pour
les nouveaux chrtiens l'heure de la tentation et d'une perscution
cruelle, ils ne dshonorent le nom du Seigneur en refusant de le
confesser.

--Mon pre, rpondit Alda, je ne me prsente pas ici lgrement, ni
dans l'ignorance de ce qui peut m'attendre. J'ai fait le mal, j'ai
aveuglment servi et ador les faux dieux; maintenant que la lumire
de la vrit m'a t heureusement rvle, je dsire ardemment jeter
au pied de la croix le lourd fardeau de mes pchs, de mes erreurs
et de mes folies, afin de pouvoir embrasser et conserver le
bienheureux espoir de l'ternelle vie. Je suis prte  laver les
sombres taches de mon existence passe, non-seulement dans les eaux
du baptme, mais encore, s'il est ncessaire, dans le plus pur de
mon sang.

--Tu es heureuse, ma fille, et puisses-tu tre bnie dans ta foi,
rpondit le prtre; car tu es semblable au marchand de l'Evangile,
qui ayant dcouvert une perle de grand prix, vendit pour l'acheter
tout ce qu'il possdait."

Alors il donna le sacrement saint du baptme  la jeune Bretonne,
ainsi qu' deux dames romaines,  un centurion et  une esclave
parthe, tous tant revtus de la robe blanche des nophytes; et
aussitt que la crmonie fut acheve, la pieuse assemble s'unit
dans des chants sacrs qu'elle leva vers le ciel.

Ce fut avec des sentiments inexprimables de bonheur, de crainte  et
de respect, qu'Alda prit part pour la premire fois  cet acte
public de son nouveau culte, et elle couta dans une extase de
dvotion et de sainte attention les paroles inspires et les vrits
divines contenues dans cette partie des Ecritures qui fut lue  la
pieuse assemble, et suivie d'un discours dans lequel ces vrits
taient expliques, commentes, et les prceptes sacrs de la foi
chrtienne solennellement enseigns aux nouveaux convertis.

Ensuite le sacrement de la communion fut administr, et le sacrifice
termin par un chant d'action de grces; aprs quoi tous les membres
du petit troupeau se sparrent, en se faisant, selon l'usage, un
adieu solennel; car ils se quittaient toujours avec la pense que
quelques-uns d'entre eux pouvaient tre appels  sceller de leur
sang la profession de leur foi avant que la congrgation s'assemblt
de nouveau. Plusieurs taient tombs victimes de la perscution
depuis qu'ils s'taient runis pour la dernire fois dans ce lieu
d'adoration: le prtre, en terminant son discours, avait fait une
allusion touchante  cette circonstance, et montr les places
vacantes et rcemment occupes par leurs frres martyrs. Il avait
fortement recommand leur exemple aux nouveaux membres de l'Eglise,
et pri pour qu'eux, lui-mme et tous ceux qui taient prsents,
pussent recevoir le don d'un ferme courage et d'une foi suffisante,
afin de suivre la cleste et brillante route que ces nobles martyrs
avaient suivie.

Les glorieuses victimes qu'on avait mentionnes taient, comme
Susanne l'apprit  Alda lorsqu'elles se furent spares du reste du
troupeau pour retourner  leur demeure, ces chrtiens dont elle lui
avait montr les feux et le sacrifice du balcon de la maison de
Marcus Llius.

Les deux jeunes chrtiennes taient de retour une heure avant les
gens de la maison, qui taient alles au cirque, et prs duquel
elles avaient pass en s'entretenant doucement de l'vnement
solennel de ce jour. Leur tranquille joie fut promptement trouble
par l'arrive de la foule tourdie qui revenait enivre de scnes
tumultueuses auxquelles elle avait assist depuis le commencement du
jour.

Les manires bruyantes et licencieuses de ces gens choqurent les
deux jeunes amies; elles formaient un trange contraste avec la
tenue calme et sainte de l'assemble chrtienne qu'elles venaient de
quitter. Elles ne pouvaient s'empcher de se demander si c'taient
rellement l des tres de la mme espce que ceux qui emploient au
service de Dieu les jours qu'il leur est donn de passer sur la
terre. Elles frissonnaient en pensant que ces infortunes cratures
possdaient un principe imprissable,  et responsable, hlas!
d'immortalit, qu'elles exposaient follement  une perte ternelle.

C'tait du balcon lev du palais de Marcus Llius que les deux
amies voyaient le retour de la foule bruyante qui venait de quitter
le cirque, et ce fut avec un mlange de regret, d'indignation et de
piti qu'elles entendirent leurs invocations  leurs dieux et 
leurs desses paennes, dont les statues taient portes sur des
lits, devant le chariot de l'empereur. Les Romains ne se faisaient
pas scrupule de lui adresser aussi le langage d'une profane
adoration, qu'il osait accepter avec la mme impit, quoique, dans
le fond de son coeur, il sentt bien qu'il tait un misrable,
souill du meurtre de sa femme, de son frre, de sa mre, et de
mille autres crimes odieux qu'on ne peut citer. Et ce n'tait pas la
moins atroce de toutes ses actions que la perscution cruelle leve
contre les innocents chrtiens, pour les punir comme les auteurs de
l'incendie de Rome, dont lui-mme tait coupable, afin de dtourner
sur eux l'indignation des milliers d'individus que ce feu avait
ruins et laisss sans asile.

Mais en vain dvouait-il ces innocentes victimes aux tortures que
les lois sanguinaires des Romains infligeaient aux incendiaires;
chacun le connaissait comme le vritable criminel, le monstre
imprial, qui, comme le rapporte Sutone, "vtu de ses habits de
thtre, tait mont sur la tour du palais de Mcne pour jouir du
spectacle de l'incendie, tandis qu'il chantait l'embrasement de
Troie en s'accompagnant de la lyre;" qui ensuite prta ses propres
jardins aux citoyens de Rome, afin qu'ils pussent contempler plus
commodment les souffrances dues  ses propres crimes, et que
lui-mme imposait sans remords aux malheureux chrtiens. Et les
Romains dgrads pouvaient se plaire au spectacle des tortures de
ces infortuns, tandis qu'ils adressaient le langage de la flatterie
et offraient les honneurs divins  l'homme que tous reconnaissaient
pour l'abominable auteur du crime!




CHAPITRE VII


Il y a au-dessus de nous un monde o les adieux sont inconnus; toute
une ternit d'amour, destine aux bons seulement. Et la Foi nous
montre celui dont la mort nous spare transport dans cette sphre
de bonheur.

(MONTGOMMERY.)


Le temps qui suivit immdiatement le baptme de la jeune Bretonne
fut l'poque la plus tranquille qu'elle et connue dans sa vie. Elle
avait cess de rsister aux ordres de Llia; elle accomplissait sa
tche avec une dignit calme, et se conduisait envers ses compagnes
d'esclavage non pas peut-tre avec la bienveillante courtoisie qui
caractrisait les manires de Susanne  l'gard de tout le monde,
mais avec une certaine lvation polie qui ne recherchait leurs
attentions ni ne repoussait leurs avances. Elle et Susanne se
montraient galement rsolues dans leurs refus de participer  aucun
de leurs complots pour tromper leur matresse, ou d'entrer en aucune
intrigue des partis qui divisaient la maison de Marcus Llius; au
contraire, elles faisaient tous leurs efforts pour rtablir entre
eux la paix et l'harmonie.

Susanne et Alda avaient peu d'occasions de se rendre aux assembles
de leur culte secret; mais quand ces occasions se prsentaient,
elles en profitaient avec joie et reconnaissance, et s'efforaient
avec ardeur de les faire tourner au profit de leur salut ternel.

La ville de Rome ruisselait encore du sang de leurs frres, et
chaque fois qu'elles visitaient le lieu de leur runion, elles
trouvaient quelques vides nouveaux dans le petit troupeau; quelques
victimes avaient succomb devant l'insatiable cruaut de Nron et
des ses licencieux courtisans, qui hassaient les chrtiens pour
leurs vertus mmes, et ne pouvaient leur pardonner le contraste
frappant que prsentaient la rgularit de leur conduite et la
puret de leur vie avec la honteuse sensualit de la leur.

Susanne avertissait Alda de se prparer  ce moment redoutable o
elles aussi pouvaient tre appeles  donner de la fermet et de la
sincrit de leur foi un tmoignage dont la seule prvision tait
capable de faire trembler les plus hardis.

"J'ose esprer que je ne reculerai devant aucun de ceux qui me
seront demands, quelque terribles qu'ils soient, rpondit la jeune
enthousiaste, les yeux tincelants.

--Je prie pour que mon me soit fortifie contre la faiblesse de ma
nature mortelle," dit Susanne, qui, d'une organisation plus frle et
d'un temprament plus faible que la jeune Bretonne, sentait moins de
confiance en ses propres forces, mais qui tait encourage par la
conviction que, si elle tait condamne  de cruelles tortures, la
constance pour les supporter lui viendrait d'une source plus leve
que celle qu'elle tirait de ses propres facults.

Si cette preuve lui et t impose, elle l'aurait supporte avec
autant de fermet, sinon de hardiesse, que la plus hroque des
martyrs chrtiens; mais sa foi n'tait pas appele  donner ce
tmoignage de sa sincrit. Son salut avait t assur d'une autre
manire, et le prix de sa noble course allait lui tre accord; car
son cleste et pur esprit avait reu un plus doux appel pour entrer
dans la joie du Seigneur.

Les progrs silencieux, mais certains, d'une consomption s'taient
dj fait sentir et avanaient rapidement, insensibles d'abord 
elle-mme, parce que les seuls indices visibles taient une langueur
et une faiblesse croissantes, une petite toux sche et un
amaigrissement gnral de son corps, dj fragile et dlicat; tandis
que la rougeur passagre qui animait son teint, et l'clat de ses
grands yeux noirs, trompaient tous ceux qui vivaient autour d'elles,
et leur persuadaient qu'un changement heureux s'tait opr dans sa
frle constitution.

Alda, qui n'avait l'exprience d'aucun genre de maladie,
principalement de ces affections lentes, trop frquentes parmi les
femmes dlicates dont la constitution a t nerve par des
occupations sdentaires et les raffinements  des nations civilises,
alors parfaitement inconnus aux femmes robustes et actives de son
pays, fut la premire  fliciter Susanne de ce mieux apparent.

"Ne sais-tu pas, ma chre Alda, que la rougeur qui teint maintenant
mes joues n'est que la brillante et trompeuse livre de la mort?"
rpondit Susanne avec calme.

Mais Alda refusait obstinment de croire  une telle assertion.
L'ide de la mort de Susanne dans la premire fleur de la jeunesse
ne serait jamais entre dans son esprit. C'tait un trop affreux
malheur  joindre  toutes ses infortunes passs, disait-elle, et
elle ne croirait jamais que cela pt arriver, surtout tant que les
joues de son amie auraient cette fracheur et que ses yeux
brilleraient d'un pareil clat.

Susanne lui dit que chaque heure la conduirait maintenant vers la
tombe; Alda ne voulut mme pas l'couter. Si elle avait vu son amie
tendue sur un lit de douleur, ple, incapable d'agir et faisant
entendre des plaintes et des soupirs, elle aurait ouvert les yeux
sur son danger; mais Susanne souffrait peu, et elle dprissait
imperceptiblement comme une fleur phmre qui se fane et meurt
avant que les orages de l'automne arrivent pour la dpouiller de ses
feuilles dlicates.

Elle ne soupirait pas, ne profrait aucune plainte, mais continuait
de s'occuper de son travail ordinaire, et ses efforts bienveillants
pour se rendre utile  chacune ne devaient cesser qu'avec sa vie.

Une nuit, cependant, qu'elle avait beaucoup de fivre, se sentant
plus agite et respirant avec plus de difficult qu' l'ordinaire,
vers la pointe du jour elle dit  Alda: "Il y a dans l'air de cette
chambre quelque chose qui m'oppresse. Il me semble que je me
trouverais mieux si je pouvais respirer l'air frais du matin sur le
balcon lev du palais."

Alda pensa de mme, et aussitt qu'il fit tout  fait jour elles
montrent sur le balcon. La matine tait parfaitement belle, et
Susanne se trouva d'abord trs-soulage; mais, aprs avoir fait
quelques tours, elle se plaignit d'une grande faiblesse, et Alda la
conduisit  un des siges qui taient sur le balcon.

"Non, pas ici, mon amie, dit Susanne, pas ici; place-moi vers
l'orient.

--Afin que tu puisses voir le soleil levant? dit Alda. Vois: les
toiles disparaissent, et ses rayons se rflchissent dj sur le
bord de l'horizon.

--Afin que je puisse regarder une fois encore du ct de la terre de
mes pres; du ct de Jrusalem, cette ville autrefois privilgie,
mais condamne maintenant, dont le souvenir dchire mon coeur et
trouble le moment de mon dpart, rpondit Susanne avec une profonde
motion. Car, hlas! continua-t-elle en frappant sa poitrine, ses
jours sont compts, et l'heure de sa dsolation est proche. La
gloire d'Isral n'est plus, et bientt vont s'accomplir les paroles
de la prophtie qui dit que ses enfants seront rejets de son sein
et errants sur la terre. O Jrusalem! Jrusalem!  quoi peuvent te
servir mes larmes, quand le Roi du ciel a vainement pleur sur toi?
Cependant, quelque coupable que tu sois, il m'est doux de penser que
mes yeux ne verront pas les maux qui vont tomber sur toi. Car si le
moment de ta chute est proche, il n'arrivera pourtant pas pendant ma
vie; et quoique le cri de mon peuple doive tre entendu de toute la
terre, tant sa misre est grande, il ne frappera pourtant pas
l'oreille insensible de la mort."

Ici la jeune Juive s'arrta accable par la cruelle perspective de
la ruine prochaine de son pays, et, tendant ses bras vers l'orient,
elle leva au ciel des yeux baigns de larmes, tandis que ses lvres
se remuaient silencieusement, comme si elle et pri avec ferveur
pour ses frres infortuns.

Alda, qui ne pouvait sans attendrissement contempler sa douleur,
l'attira sur son sein et baisa tendrement ses joues dcolores.
Susanne lui rendit doucement ses caresses. Aprs une pause de
quelques instants Alda lui dit: "Je t'ai souvent entendue faire
allusion  ton pays; mais c'est aujourd'hui la premire fois que tu
en prononces le nom."

Susanne rpondit en soupirant: "Il y a des douleurs qui sont
loquentes, comme la tienne, mon Alda; car le nom de la Bretagne est
toujours sur tes lvres, et il semble que ce soit un soulagement
pour toi de communiquer tes regrets  tout ce qui t'entoure. Les
miens n'taient pas de nature  s'vaporer en paroles; j'aimais 
les renfermer dans mon me. Quand le nom de ma coupable mais chre
patrie tait prononc devant moi, je tressaillais comme si le glas
de ma mort et frapp mon oreille et qu'une flche et perc mon
coeur. Dans les heures tranquilles de la nuit, je m'veillais pour
penser  elle et pleurer; et bien souvent  je me suis leve, quand
l'aurore tait encore incertaine et vaporeuse, afin de contempler le
lever du soleil, en pensant que ses glorieux rayons souriaient dj
sur les plaines de la Jude, se rflchissaient dans les eaux du
Jourdain, et doraient,  Jrusalem, le dme du temps du Seigneur."

Alda prit la main amaigrie de Susanne, et, la pressant tendrement
sur ses lvres, lui dit: "Tu as donc laiss dans ton pays des liens
de famille, dont le souvenir ajoute  tes regrets?"

Susanne hocha tristement la tte, et rpondit, tandis que des larmes
abondantes coulaient de ses yeux: "Alda, ma soeur, coute-moi, je ne
te cacherai rien  cette heure, peut-tre la dernire de notre
constante intimit, car mes jours ici-bas seront de peu de dure: je
m'vanouis comme une ombre, et bientt je ne serai plus.

"Mon pre tait un homme riche et savant, l'un des chefs de la tribu
royale de Juda, et j'tais son unique enfant, tendrement aime et
prcieuse  sa vue; car ma mre, qui avait t l'objet de ses plus
chres affections, tait morte en me donnant le jour.

"Je fus leve avec dlicatesse, et soigneusement instruite dans la
musique, la broderie, et tous les autres talents habituellement
cultivs par les filles de Jrusalem, et je passais pour exceller
dans tous. Quand je fus un peu plus avance en ge, mon pre, dont
j'tais devenue la socit la plus chre, prit plaisir  diriger mon
esprit vers les branches les plus leves des tudes qui faisaient
ses dlices; et, sous sa direction, j'acquis la connaissance des
langues orientales et une ide gnrale des sciences.

"L'tude des Ecritures tait un de nos plus grands plaisirs, quoique
nous les lussions alors sans les comprendre; car nos yeux n'taient
pas encore ouverts, et nous ne pouvions voir de quelle manire
merveilleuse les paroles des prophtes s'taient accomplies de notre
temps.

"Un soir, dans notre habitation d't, au pied du mont Liban, mon
pre et moi nous tions assis sous le portique plac devant la route
qui conduisait  Jrusalem. Je lisais tout haut, comme j'en avais
l'habitude, un passage du livre sacr, et l'endroit que j'avais
choisi tait le cinquante-deuxime chapitre du prophte Isae. Un
voyageur qui venait de Jrusalem s'arrta devant le portique, et,
appuy sur son bton, se mit  couter. Mon pre, conformment 
l'hospitalit de notre nation, l'invita  entrer et  s'asseoir.
L'tranger salua pour remercier de cette politesse; mais il resta
debout, quoiqu'il part se joindre  nous, et me fit signe de
continuer ma lecture.

"Quand j'eus termin le chapitre, il posa sa main sur mon paule, et
me dit: "Jeune fille, comprends-tu de qui ces paroles sont crites?"

"Je regardai mon pre, afin qu'il parlt pour moi, car j'tais
timide, et je craignais de rpondre  l'tranger, dont les manires
quoique douces, taient imposantes; et mon pre lui dit: "Il faut
que tu ne sois pas Isralite pour ignorer que ces paroles
s'appliquent au Messie promis, cette consolation d'Isral, que nous
attendons encore.

"--L'attendez-vous encore? reprit l'tranger d'un ton de surprise.
Comment comprenez-vous alors les quatre derniers versets du neuvime
chapitre du livre du prophte Daniel?"

"Mon pre prit le rouleau de mes mains, lut le passage
attentivement, et l'tranger le fora de convenir que, d'aprs ce
calcul, le temps devait tre dj pass. Ensuite l'tranger appela
plus particulirement notre attention sur ces paroles: "Et aprs
soixante-deux semaines on fera mourir le Messie, mais pas pour
lui-mme." Puis, revenant au livre du prophte Isae, il lut tout
haut le cinquante-troisime chapitre, commenant par ces mots: "Qui
a cru  nos paroles, et  qui le bras du Seigneur s'est-il rvl?"

"Mon pre plit en l'coutant; car c'tait un homme rellement saint
et bon, dans le coeur duquel l'amour de la vrit tait suprieur 
tous les prjugs: et reprenant le rouleau des mains de l'tranger,
il lut d'une voix altre le douzime et le treizime verset du
onzime chapitre du livre de Zacharie: "?.. Ainsi ils donnrent pour
moi trente pices d'argent. Et le Seigneur me dit: "Jetez-le au
potier, le prix auquel j'ai t achet." Et je pris les trente
pices d'argent, et je les jetai au potier, dans la maison du
Seigneur."

"De qui ceci est-il crit?" dit mon pre. Et les yeux de l'tranger
s'enflammrent; car il rpondit: "De Celui que les enfants d'Isral
mirent  prix quand ils donnrent trente pices d'argent au tratre
qui le leur livra, et qui, quand il se repentit d'avoir trahi le
sang innocent, prit les trente pices d'argent, les jeta dans le
temple devant le grand prtre, sortit et alla se pendre. Et le grand
prtre, ayant pris conseil, dit: "Il n'est pas permis de mettre cet
argent dans le trsor, parce que c'est le prix du sang;" et ils en
achetrent le champ d'un potier pour enterrer les trangers.

"Mon pre frappait ses mains, et regardait l'tranger dans le doute
et la perplexit; celui-ci continua: "Le mme prophte ne dit-il
pas: Et ils regardrent Celui qu'ils ont perc, et ils le pleureront
comme on pleure un fils unique? Et encore: Lve-toi, mon pe,
contre le berger, contre l'homme qui est mon compagnon, dit le
Seigneur des armes; frappe le berger, et les brebis du troupeau
seront disperses?" Et il continua d'indiquer les passages des
prophtes et des psaumes qui avaient rapport  la venue de
Notre-Seigneur sur la terre, et montra le merveilleux accomplissement
des moindres circonstances dans le crucifiement de Jsus-Christ,
comme tant prdit par les prophtes; enfin mon pre ne put s'empcher
de s'crier, comme le centurion romain: "En vrit, Celui-ci tait le
Fils de Dieu!" et, dchirant ses vtements, il s'cria: "Malheur 
nous, car nous n'avons pas connu le temps de notre visitation!

"--Alors, dit l'tranger, crois-tu que celui que ton peuple a
mchamment crucifi tait le Messie attendu, le Fils ternel de
Dieu?

"--Le livre, le livre m'a clair et m'a convaincu de pch dans ma
premire incrdulit, dit mon pre, posant la main sur le rouleau.

"--Ce livre aussi contient ton pardon pour tes fautes passes,
reprit l'tranger, si tu veux tre baptis du baptme de la
rmission des pchs."

"Je tremblais dans l'excs de mon motion; car ma conviction avait
prcd celle de mon pre, quoique jusque-l j'eusse gard le
silence; et quand mon pre se leva pour accompagner le saint homme
jusqu'au ruisseau limpide qui coulait devant la maison, je rejetai
mon voile et les suivis en m'criant: "Qui empche que je ne prenne
part  cette grande oeuvre du salut?" Et mon pre et moi fmes
baptiss au mme instant.

"Mon pre n'tait pas un proslyte tide et tremblant; sa conviction
de la vrit du christianisme tait profonde, ardente, et il se hta
de le proclamer devant tous les hommes. Ses mais l'avertissaient du
pril imminent auquel il s'exposait en agissant ainsi; car les Juifs
taient anims d'une haine mortelle conter tous ceux qui
confessaient le nom de Jsus-Christ; mais il ne voulut couter aucun
de ces conseils, qu'il trouvait lches et timides, et continua de
confesser sa croyance et d'en donner les motifs, proposant hardiment
de les discuter avec ses compatriotes.

"En peu de temps il devint victime de leur fureur; car, se trouvant
incapables de confondre ses raisonnements ou de le rduire au
silence, ils s'assemblrent en tumulte et le lapidrent.

"Tu as t une fille infortune, Alda, et tu peux te figurer ce que
furent mes sentiments dans cette horrible circonstance. Je ne
m'tendrai pas sur ma douleur; elle fut profonde, amre et durable;
mais, dans ce moment,  peine pus-je en sentir toute l'immensit;
car elle tomba sur moi comme un coup de foudre qui sembla paralyser
toutes mes facults sous son accablante influence.

"Au moment du martyre de mon pre j'tais sur le point d'pouser
Azor, fils unique de mon oncle,  qui j'avais t fiance ds mon
enfance. Nous tions tendrement attachs l'un  l'autre; mais mon
oncle, apprenant,  la mort de mon pre, que moi aussi j'tais
chrtienne, rompit le contrat, de peur que je ne convertisse son
fils  cette foi perscute; et, non content de s'emparer de tout
mon riche hritage, il me vendit comme une esclave au frre de
Marcus Llius, qui allait revenir  Rome avec la lgion de vtrans
qu'il commandait. Celui-ci m'amena avec lui, et me donna  sa nice
Llia. Depuis ce temps (quatre ans environ) j'ai vcu dans
l'esclavage.

"--Hlas! dit Alda, ton sort, je l'avoue, a t beaucoup plus cruel
que le mien.

"--D'autant plus cruel, dit Susanne, que les maux de la guerre et
les torts de nos ennemis sont plus faciles  supporter que ceux qui
nous viennent des tres destins par la Providence  devenir nos
protecteurs naturels; mais continuons. Le souvenir de mon pre, de
mon pays et de mon cher Azor pesait lourdement sur mon coeur.
Ajoutons  cela tout ce que la contrainte de l'esclavage avait
d'trange pour moi, leve, pour ainsi dire, dans le sein de
l'indulgence, et n'ayant jamais eu un dsir qui ne ft satisfait,
jusqu'au moment o j'tais devenue si cruellement orpheline. Je
sentais cependant que ces infortunes et ces douleurs n'tant pas
causes par ceux  qui j'appartenais, il et t injuste et ridicule
de montrer envers eux de la colre ou de l'indignation; je tchai
donc, au contraire, de me conduire de la manire qui serait le plus
agrable  mon Pre cleste, c'est--dire avec rsignation et
douceur, et de me soumettre  l'autorit de mes matres dans tout ce
qui n'avait rien de coupable en soi-mme.

"Quand on eut vu que j'tais patiente et honnte, que je possdais
plusieurs connaissances utiles, et que je paraissais rsigne  mon
sort, on me traita avec confiance et bont, et l'on m'accorda plus
de libert qu'on n'en laissait  mes compagnes d'esclavage.

"Je ne dclarai pas ma religion; mais je n'aurais pas hsit  le
faire si j'avais cru que ce ft de la moindre utilit  la cause du
christianisme. On n'exigea pas de moi que je me joignisse aux
crmonies du culte paen; car les Romains ne paraissent pas
attacher la moindre importance aux opinions religieuses de leurs
esclaves: du moins, dans la maison de Marcus Llius, chacun, comme
tu as pu le voir jusqu'ici, est libre de suivre sa croyance ou ses
superstitions nationales, sans tre questionn ni contraint; et
j'avoue avec regret que je n'ai russi  faire impression sur aucun
d'eux au sujet des vrits du christianisme,  l'exception d'une
jeune esclave grecque, qui est morte depuis.

"Lorsque j'entrai pour la premire fois dans une ville idoltre, je
fus indigne, au del de toute expression, des choses abominables et
des grossires superstitions qui s'offrirent  mes yeux, quelque
limites que fussent les occasions que j'avais d'tre tmoin des
moeurs de ses habitants, qui tous me parurent plongs dans les
tnbres d'une mort spirituelle. Je ne savais pas alors que l'Eglise
chrtienne ft tablie  Rome et s'y tendt rapidement, parce que
les convertis taient obligs de se conduire avec les plus grandes
prcautions. Ainsi moi, trangre, obscure et esclave, je ne
connaissais pas l'existence d'un seul membre de l'Eglise, et je
croyais tre dans Rome la seule qui en ft partie, jusqu' ce que,
observant attentivement les moeurs simples et pures d'un noble
matrone appele Pomponia Grcina, et comparant sa conduite et sa
conversation avec les manires hardies et licencieuses des autres
dames romaines qui frquentaient la maison, j'prouvai la secrte
conviction qu'elle aussi tait chrtienne. Il y avait une morale et
sublime beaut dans tous ses sentiments, et ses paroles me
paraissaient ne pouvoir provenir que des lvres d'une personne en
qui se trouve la connaissance de la vrit. Quand elle parlait de
vertu, d'abngation, de charit, de bienfaisance et de pardon des
injures, je ne pouvais m'y tromper; et plus d'une fois je reconnus
les paroles mmes de l'Ecriture, qui s'chappaient de sa bouche,
dcoulant de son coeur. Je fus certaine alors qu'elle tait
chrtienne; et, quoique je ne fusse prsente que dans la condition
d'esclave, je ne pus m'empcher de lever de temps en temps les yeux
pour rencontrer les siens, avec un regard qui lui apprt que dans
tous ceux qui taient prsents il se trouvait au moins un coeur qui
sentait comme le sien, et qui possdait la connaissance du vrai
Dieu. Car, jugeant de ses impressions par les miennes, je pensais
que, dans cette ville idoltre, elle regarderait comme un bonheur de
pouvoir entrer en union de sentiment sur ce sujet, mme avec une
esclave. Et je ne m'tais pas trompe; car un jour elle me prit 
part et me dit: "Vous partagez la vraie foi, jeune fille?"

"Je le lui avouai avec joie. Elle me demanda comment cela tait
arriv, et je lui racontai brivement mon histoire. La noble dame
versa des larmes, et, en m'embrassant avec l'affection d'une mre,
elle me dit: "Je tcherai d'obtenir votre libert de Llia, et vous
serez pour moi comme ma fille; car je suis chrtienne."

"Oh! Alda, comme mon coeur palpita dans mon sein  ces paroles, et
combien de vaines, bien vaines esprances s'y panouirent pendant
quelques courts mais dlicieux moments, tandis qu'elle me parlait!
Ces esprances n'taient pas toutes du ciel, et elles moururent de
la mort de celles de la terre; car je pensais, hlas! je n'avais
jamais cess de penser  Azor!

"La gnreuse Pomponia demanda ma libert  Llia, offrant de payer
pour ma ranon tel prix qu'il lui plairait d'exiger. Llia ne voulut
pas se sparer de moi; car l'argent n'tait pas une considration
pour elle, et je lui tais fort utile; je crois cependant qu'elle
aurait cd aux instances de Pomponia et  mes larmes si son pre ne
ft malheureusement entr dans ce moment, et ne lui et dfendu de
se dfaire d'une esclave que son oncle lui avait donne.

"La vrit est qu'il dtestait Pomponia, et cherchait une occasion
de lui tre dsagrable, afin qu'elle s'abstnt de venir chez sa
fille, parce que la gravit et la puret de ses moeurs imposaient une
grande gne  la licence de ses htes.

"Pomponia fit tous ses efforts pour me consoler de la perte de mes
esprances, et  cause de moi vint plus frquemment que jamais dans
la maison; quelquefois aussi elle obtint de Llia qu'elle me permt
d'aller chez elle pour donner  sa petite fille des leons de
broderie. C'est ainsi que j'eus l'occasion d'assister aux assembles
des chrtiens  Rome. Elle avaient premirement eu lieu dans la
propre maison de Pomponia; mais de svres accusations s'taient
leves contre elle: on lui reprochait de cherche  introduire dans
Rome une superstition trangre et ridicule. Il en fut rfr  la
juridiction de son mari, qui, conformment aux anciens usages en de
telles circonstances, assembla un certain nombre de ses parents, et,
en leur prsence, instruisit cette affaire; et, quoique par
affection pour elle il dcida que l'accusation tait sans fondement,
il cru devoir l'obliger  prendre plus de prcautions  l'avenir, et
 pratiquer sa religion en secret.

"Tu peux te rappeler, Alda, que tu as souvent observ une noble
matrone romaine qui me saluait toujours  la fin du service quand
nous tions  la runion des chrtiens.

--Et qui, dit Alda, n'tait pas moins distingue par la douceur et
la dignit de son maintien que par la profondeur de son deuil?

--Elle a toujours port ce deuil, reprit Susanne, depuis la mort de
sa chre et intime amie, Julia, la fille de Drusus, dont la fin
tragique fut l'effet des artifices de Messaline, la premire femme
de l'empereur Claude. Bien des annes se sont passes depuis ce
triste vnement; mais elle n'a jamais quitt le deuil, et ne
cessera de pleurer son amie.

--Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'tre prive de toi,
dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

--Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrtienne pleure une
chrtienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la
perte de son amie, c'est qu'elle a t enleve sans ce qui nous
assure une ternelle vie, et qu'elle est morte idoltre, comme elle
avait vcu. Ah! Alda, combien nos esprances sont plus consolantes,
au moment de la sparation, qu'elles ne l'eussent t si tu avais
persist dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu
ternelle notre prochaine sparation!

--Ne parle pas de sparation entre nous, dit Alda en fondant en
larmes et se serrant contre son amie.

--Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pnible pour moi aussi? reprit
Susanne. Seulement j'ai appris  me soumettre en toutes choses  la
volont de notre Pre cleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de
mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Llia
m'avait donn plusieurs commissions pour lesquelles j'avais 
parcourir diffrents quartiers de Rome, en traversant le champ de
Mars, je fus accoste par un mendiant qui saisit mon vtement
pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la
charit, avec un air gar et une importunit pressante, dont je fus
presque alarme. Ses habits et tout son extrieur annonaient une si
profonde et abjecte misre, que je m'arrtai immdiatement pour lui
donner un petit secours; je venais de recevoir de Llia un cadeau en
argent, et je n'ai jamais refus d'elle ces petits tmoignages de
bont, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la dtresse de
mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible
aumne, il s'cria dans ma propre langue: "Donnez-moi les moyens
d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!" Sa voix alla jusqu' mon
coeur, je le regardai en face: c'tait mon oncle, celui qui m'avait
vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri
perant quand nos yeux se rencontrrent, et s'cria: "Tu m'as donc
trouv,  mon ennemie?" Il voulait fuir; mais les forces lui
manqurent, et il tomba  mes pieds.

--Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?

--Ah! Alda, je ne pensai pas  lui faire des reproches quand je le
vis si misrable. Je le relevai et ne prononai qu'un mot, car je ne
pouvais en articuler un autre, c'tait: Azor!

"A ce nom, il se prcipita sur la terre avec un cri d'agonie, et
couvrit sa tte de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec
toute la violence d'un profond dsespoir.

"Ma tte s'gara; je restais ple, tremblante, et frmissant
d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la
cause de ses angoisses; je ne pus profrer que ces mots: "Azor!
Azor!"

"Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards,
saisit convulsivement ma robe, et s'cria d'une voix rauque et
entrecoupe: "Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un
fils, mais il n'est plus! je t'ai dpouille de ton hritage pour
augmenter ses richesses; la maldiction l'a poursuivi, il est devenu
la proie de mes ennemis.

"Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger
en le convertissant  la croyance des Nazarens; mais il est devenu
l'un d'eux, en dpit de toutes mes prcautions, et les Juifs, se
levant contre lui, l'ont lapid, comme ils avaient lapid ton pre;
et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes
dchirs, ils m'insultrent dans ma misre, me retinrent et me
dirent: "Es-tu aussi l'un d'eux?" Je leur reprochai ce qu'ils
avaient fait, et leur rappelai les maldictions prononces contre
eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient rpandu dans la ville.
Alors ils m'accusrent auprs des Romains comme un homme sditieux
et un ennemi de Csar: ils se saisirent de mes richesses, me
jetrent en prison, et finalement m'amenrent ici pour comparatre
devant l'empereur Nron. Mais celui-ci vit que j'tais seulement un
pre malheureux et dsol, conduit au dlire par le crime et
l'infortune, et il ordonna qu'on me mt en libert. Cependant il ne
prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour  Jrusalem, et
depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idoltre des
gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne
me soutenant que par les aumnes des esclaves. Mpris et repouss
par tous les hommes, mme les plus abjects, je me cache la nuit dans
des maisons  demi brles, dans les ruines et la cendre; je cherche
le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre
moi."

"J'ai souvent t tonne, Alda, d'avoir pu couter un semblable
rcit aussi tranquillement que je le fis; mais j'tais soutenue, en
ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que
la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-mme dans ce
funeste moment; je pensais seulement  l'homme infortun qui tait
devant moi. Ses crimes passs taient oublis; tout ce que je me
rappelais, c'est qu'il tait le frre de mon pre et le pre d'Azor.
Je ne voyais que sa misre. J'essayai de lui donner des paroles de
consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, mme pour lui,
dans le repentir et la foi au Sauveur crucifi des hommes, qui tait
mort pour la rmission des pchs de tous. Mais il ne m'coutait
pas; je crois mme qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il
s'enfuit avec des cris terribles, en dpit de tous mes efforts pour
le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu
apprendre ce qu'il tait devenu. Sa raison l'avait videmment
abandonn, et je crains qu'il n'ait pri misrablement. Quant  moi,
je me suis dsole d'abord comme un tre sans esprance; mais depuis
ce temps le Tout-Puissant a soulev le nuage qui tait sur mon me;
il m'a appris  me rjouir pour Azor, et non pas  le pleurer,
puisqu'il a t appel  connatre la vrit, et que, au lieu de
conserver plus longtemps une existence passagre, de vivre quelques
annes encore dans le pch et l'incrdulit, il a t jug digne de
recevoir la couronne du martyre, et il a pass avec moi le seuil de
la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa misricorde infinie,
daigne raccourcir les jours de mon plerinage sur la terre, afin que
je puisse lui tre plus tt unie dans un bonheur ternel, o je
serai abondamment console de tous les chagrins qui ont t mon
partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la
nuit, et qui arrive  son terme comme finit un songe."

Il y avait quelque chose de profondment solennel dans la manire
dont Susanne termina son rcit; et quand elle eut cess de parler
elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la
plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: "La
matine s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impriaux,
et la population active de la grande ville se rpand de tous cts.
Les inquitudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les
douleurs et les crimes, hlas! de la journe, ont dj commenc.
Allons, Alda, il faut accomplir la tche qui nous est impose; car
nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-tre) de
choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est
accord maintenant est  la disposition d'une autre."

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration
et de prire au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens.
Elles avaient  peine termin leurs dvotions du matin, que Narsa
vint, d'un air de colre, les gronder de s'arrter si longtemps
ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre  leurs compagnes,
dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait rpondu avec
impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur
ordinaire: "Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous
sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperues
du temps qui s'tait coul. Vous n'aurez plus sujet de vous
plaindre de notre dfaut d'exactitude."

Cette rponse ne laissait  Narsa aucun prtexte pour gronder
encore. Les deux amies se disposaient  se rendre ensemble 
l'ouvrage, quand elle dit  Alda que sa matresse devait passer
cette journe et la suivante  sa villa de Tusculum, et que c'tait
son bon plaisir de la prendre avec elle.

"Vous n'entendez pas que je doive me sparer de mon amie? dit Alda
en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.

--Je vous dis, esclave, que vous tes dsigne par la noble dame
Llia, fille de votre matre, comme une des servantes qui doivent
avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage  Tusculum,
rpondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit
assez bien portante pour y aller; autrement elle prfrerait de
beaucoup ses services aux vtres, je puis vous l'assurer.

--Alors Llia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui
sont forces de lui obir, car je n'irai pas  Tusculum, dit Alda
rsolment.

--Ne pas aller  Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Llia
quand elle l'ordonne! s'cria Narsa d'un ton ml de surprise et de
colre; je voudrais bien connatre vos raisons pour oser refuser
d'obir  la fille de votre matre. Non pas que votre refus soit de
la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le
savez parfaitement.

--Pensez-vous que je consente jamais  quitter Susanne, quand elle a
besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine,
dont un injuste caprice de la fortune a fait ma matresse? reprit
Alda en donnant un libre essor  sa hauteur native.

--Alda, chre Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de
reproche et de prire.

--Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement
d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possdent sur
elle le droit de vie et de mort ont fait connatre leur volont!"

Les yeux de la jeune Bretonne lancrent des clairs, elle jeta sur
Narsa le coup d'oeil le plus mprisant; mais la rponse pleine
d'indignation qu'elle se prparait  lui faire expira sur ses
lvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade,
qui, agite par la crainte d'une scne violente, la prit  part, et
la supplia de se rendre aux ordres de Llia: et elle le fit avec
tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tente de persvrer
dans sa rsistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui
cda enfin, en disant: "J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je
ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en cote de te
laisser en ce moment!" ajouta-t-elle avec un regard plein de
douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'tait jamais
aperue, lui apparaissait tout  coup, au moment o elle allait la
quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus
deux jours entiers!

Susanne la calma, l'encouragea et chercha  l'gayer; mais quand on
annona la litire qui devait conduire Llia  Tusculum, et qu'on
appela Alda pour suivre sa matresse, elle se jeta en pleurant dans
les bras de son amie, et dclara qu'elle ne pouvait la quitter.

"Va, ma chre Alda, va! dit Susanne; pourquoi me dsoler ainsi? Ton
devoir de chrtienne exige que tu ne provoques pas une colre
inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il
ne leur et t donn d'en haut.

--Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!" dit Alda en
sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits
abattus, les joues maintenant ples comme la mort, et les formes
presque transparentes de son amie.

"Veux-tu donc, Alda, m'affliger en refusant de cder  ma dernire
requte?

--Ta dernire! Susanne, s'cria Alda, dans des alarmes toujours
croissantes.

--Allons, ne me regarde pas ainsi, Alda, chre Alda, reprit Susanne
d'un ton plus gai; nous nous reverrons, je l'espre fermement; ne
nous sparons donc pas comme si c'tait pour toujours."

Alda ne fit plus d'objections; les deus amies changrent en silence
un tendre et long embrassement; car leurs coeurs taient trop pleins
pour qu'elles pussent prononcer une parole.

Un autre ordre de Llia arriva, et Susanne, poussant doucement la
jeune Bretonne, lui dit tout bas: "Va maintenant, mon Alda, si tu
m'aimes, sans un moment de dlai.

--Adieu donc, Susanne!

--Adieu, bien-aime Alda, rpondit Susanne; un long adieu,
peut-tre! murmura-t-elle doucement; mais que votre volont soit
faite,  mon Dieu?" ajouta-t-elle, tandis que ses yeux mouills de
larmes suivaient Alda, qui,  pas lents, s'loignait en jetant plus
d'un regard en arrire, et prenait place dans la litire o tait
dj Llia, avec son affranchie favorite.

Llia, trs-mcontente du dlai apport  l'accomplissement de ses
ordres, rprimanda vivement Alda pour n'avoir pas obi sur-le-champ.
En tout temps celle-ci lui et sans doute rpondu avec impatience;
mais son caractre hautain tait subjugu par sa triste et
solennelle sparation de Susanne, et elle fondit en larmes.

Llia fut touche d'une sensibilit si peu ordinaire dans une
personne aussi fire que l'tait Alda, et elle se reprocha
secrtement sa duret; car il y avait des instants o cette enfant
gte de la prosprit tait capable de doux et mme de tendres
sentiments, et l'influence de ses dfauts dominants, l'orgueil et
l'amour-propre, put seule l'empcher d'avouer  son esclave qu'elle
regrettait de l'avoir afflige et si souvent maltraite.

Aprs une longue pause, cependant, elle parla  la jeune Bretonne
d'une voix douce et d'un ton de bont, en lui faisant quelques
remarques indiffrentes; mais pour la triste Alda, depuis qu'elle
tait spare de Susanne, le jour tait obscurci, le soleil avait
perdu son clat; et, au lieu de rpondre  Llia, elle sanglota tout
haut, dans l'amertume de son coeur. Llia, se mprenant totalement
sur la cause de son chagrin, supposa qu'elle pleurait parce qu'elle
lui avait dplu, et elle lui dit de se consoler, parce qu'elle
n'tait plus fche contre elle.

A ces mots, les yeux d'Alda lancrent des flammes au travers de ses
larmes, et elle rpondit  l'instant: "Pensez-vous que vos reproches
aient le pouvoir de faire couler mes larmes, et que la fille du
prince Aldogern se soucie de votre faveur ou de votre colre? Il
serait heureux pour moi, en vrit, de n'avoir aucune autre cause de
chagrin que votre mcontentement ou vos caprices."

On conoit combien Llia fut irrit de ce langage; Alda,  son tour,
se repentit du tort qu'elle avait eu en offensant tmrairement et
sans utilit une personne qui, malheureusement pour les autres et
plus encore pour elle-mme, tait en possession de ce prilleux
attribut, un pouvoir despotique sur une partie de ses semblables.
Possession fatale! Combien peu de ceux qui en sont investis savent
rsister  la tentation d'en abuser dans un moment de faiblesse ou
de colre! Car nous voyons nos fautes avec des yeux si indulgents,
et la plus lgre offense des autres  notre gard d'une manire si
exagre, que le meilleur et le plus sage d'entre nous ne peut
presque jamais tre un arbitre impartial dans sa propre cause.




CHAPITRE VIII


Des brillants nuages qui sont au-dessus de moi l'alouette fait
entendre son doux chant; mais qu'il y a longtemps que j'coute pour
entendre ta voix!

Qu'il y a longtemps! et en vain!

La nuit et l'aurore me laissent comme elles m'ont trouve,
gmissante et abandonne.

La lumire claire l't, et la pluie arrose l'arbre, mais jamais,
hlas! jamais la consolation ne vient  moi.

(JEWSBURY.)


Alda avait t prisonnire dans les murailles d'une ville pendant
toute la dure de sa captivit chez Marcus Llius, et quoique
l'affection de sa bien-aime Susanne allget depuis longtemps le
poids de ses chanes, qui autrement eussent t intolrables pour la
libre fille d'un pays o la contrainte et les habitudes sdentaires
des contres civilises taient tout  fait inconnues, elle
souffrait cruellement de cette retraite force.

La jeune Bretonne, qui avait t accoutume  suivre les chasses,
avec son pre, ses frres, et de jeunes compagnes,  courir avec eux
sur les collines et dans les valles, avec toute l'ardeur qui nat
de la jeunesse et de la sant, s'tait courbe et fltrie dans
l'troite enceinte o elle tait renferme depuis tant de mois.

Ses yeux taient fatigus de la splendeur qui l'environnait, et se
lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux
monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des
fontaines artificielles, et de symtriques jardins. L'agitation
bruyante de la grande ville l'tourdissait; le mouvement continuel
de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait
aucun visage de connaissance, tait accablant pour elle, et la vue
des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la
remplissaient de mlancolie.

L'enfant emprisonne de la nature soupirait aprs les murmures d'un
ruisseau, l'ondulation des vertes forts, et la vue des collines et
des vallons dans toute leur varit sauvage. En tout autre temps et
dans toute autre circonstance elle et accueilli avec dlire le
voyage  Tusculum et le privilge de passer deux longues et
brillantes journes  la campagne, environne de prairies
verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets forms par le tendre et
abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers;
mais alors elle en dtournait la vue avec un esprit sombre et
distrait. Elle avait, il est vrai, laiss loin derrire elle la
ville dteste, et son oreille tait salue par le murmure du
ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles
sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu
de rencontrer l'ternelle monotonie d'un marbre blouissant de
blancheur,  se reposaient sur une dlicieuse verdure, brillante de
teintes varies, et elle tait assise au milieu des ombrages de
Tusculum; mais ses yeux taient voils de larmes, et elle ne pouvait
partager la joie avec laquelle tout, dans la nature anime ou
inanime, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chane
leve des montagnes de l'Abruzze s'tendait devant elle; mais elle
dtournait de ce riche tableau ses regards attrists, pour les fixer
au loin sur les tours de Rome, o ses inquites penses la
reportaient, car l tait son trsor, et son coeur aussi. Toute autre
chose tait sans valeur pour elle, et ce fut rellement avec la plus
grande difficult qu'elle put rsister  la tentation qu'elle
prouvait d'chapper  la surveillance de Llia, et de retourner 
Rome prs de sa bien-aime Susanne. La seule crainte qui pt
l'empcher d'en faire la tentative fut celle de causer  son amie
une vive contrarit, et d'encourir ses doux et srieux reproches.

Llia tait impatiente et irritable: mcontente d'elle-mme, toux
ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une
manire ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien
ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait
atteint son apoge avant que la jeune Bretonne et pass six heures
 Tusculum, persuade que si elle pouvait seulement retourner 
Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant
que, tant qu'elle y avait t, elle avait soupir, comme un aigle en
cage, aprs les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les
humains sont inconsquents dans leurs dsirs; tant il est vrai que
le lieu que nous dtestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous
un centre d'attractions et offrir  notre imagination un intrt
plus puissant que celui mme qui a t, pour ainsi dire, sanctifi
par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna  Rome avec sa matresse. Ce
voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrme
agitation qui s'tait empare d'elle, elle ne faisait que de courtes
et brusques rponses  toutes les observations que lui adressait
Llia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en
agissant ainsi; mais elle ne pouvait se rsoudre  surmonter son
humeur, qui, excite par l'tat de pnible anxit o elle se
trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois
cette rflexion se prsenta  son esprit: Je blme Llia; je
l'accuse d'une conduite draisonnable, et de se livrer aux accs
d'une injuste colre: hlas! je ne lui ressemble que trop par ces
dfauts que je remarque en elle!

Quand la litire s'arrta au palais de Marcus Llius, et qu'une
longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis,
s'avana pour recevoir leur jeune matresse, le regard inquiet
d'Alda parcourut la foule pour y dcouvrir Susanne; mais ce fut en
vain: elle n'tait pas parmi ceux qui s'taient assembls sous le
portique en tenant des torches allumes. A peine Alda put-elle
contenir le mouvement qui la portait  s'lancer de la litire mme
avant sa matresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de
crmonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite,
allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait
avec encore plus d'apparat et de solennit que celle de sa matresse
(car Pamphylia tait lente, majestueuse et tudie dans tous ses
mouvements, afin de pntrer le reste de la maison de sa haute
importance), elle fut incapable de contenir sa vivacit: passant
donc devant elle, elle sauta hors de la litire, et, se prcipitant
imptueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs,
elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupfaite, ft
revenue de l'tonnement que lui causait ce qu'elle appela
l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce ft,
comme elle le disait, "ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage
Bretonne."

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle tait si presse
d'embrasser aprs sa courte sa courte mais insupportable absence;
et, ne recevant aucune rponse de ses compagnes d'esclavage  toutes
les questions empresses qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se
hta d'aller chercher cette dernire dans la chambre leve qu'on
avait mise  leur disposition.

"Susanne, bien-aime Susanne, me voil de retour! s'cria-t-elle en
s'approchant de la porte d'un pas prcipit. Susanne, es-tu ici?"
continua-t-elle d'une voix altre par l'effroi que lui causait un
silence prolong; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne
s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un
regard plein d'inquitude dans la chambre solitaire et dlabre.
Mais, apercevant Susanne tendue sur son lit, elle la crut endormie,
et, incapable de rsister au dsir de contempler son visage chri,
elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de
ses pas ne troublt son sommeil. Vaine prcaution! ce sommeil tait
trop profond pour qu'aucun bruit humain pt dsormais le troubler.
Un flot des rayons argents de la lune, se rpandant  travers la
fentre ouverte, jetait une ple et froide lueur sur le front plus
ple et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable
expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le
sourire anglique qui se dessinait sur ses lvres disait avec une
silencieuse loquence qu'elle avait trouv le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanim et les traits si calmes de son
amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait
exprimer, et le dsespoir de son coeur, rpandu sur son visage,
offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle
douceur que la main de la mort avait imprims sur chacun des traits
de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'tait pas prpare  ce coup terrible et accablant,
ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur,
elle tomba vanouie. Ses motions avaient t si violentes, que la
nature lui accordait une trve afin qu'elle pt rsister  celles
qui lui taient encore rserves.

Alda resta sans connaissance plusieurs heures au del de la dure
d'un vanouissement ordinaire; elle ne reprit ses sens que lorsque
les premiers rayons du soleil chauffrent son visage, et que la
brise frache du matin, soufflant  travers la fentre ouverte,
souleva les boucles de ses longs cheveux blonds, ngligemment pars
sur ses paules et sur le plancher, o elle tait tendue sans
mouvement.

La premire sensation d'un retour  la vie fut le souvenir de la
perte qu'elle avait faite; se relevant aussitt, elle s'lana vers
le lit de Susanne pour embrasser les restes glacs de son amie, et
contempler encore une fois ses traits chris. Mais cette dernire
consolation mme fut refuse  sa douleur; car le corps avait t
enlev pendant son vanouissement, et elle ne revit plus Susanne.

Depuis le jour o un pre bien-aim tait mort dans les bras de la
malheureuse Alda, au fond du cachot o l'avaient jet les Romains,
la laissant orpheline et captive sur une terre trangre et ennemie,
elle n'avait rien senti de semblable  ce qu'elle prouvait en ce
moment, et la violence de son dsespoir fut telle, qu'elle terrifia
ceux qui en furent les tmoins. Elle ne pouvait encore se dire que
Susanne tait passe de cette terre d'preuves et de misres, de
l'exil et de l'esclavage,  cet tat bienheureux o la douleur est
inconnue, o les larmes du juste sont essuyes pour toujours, et
elle la pleurait comme si l'esprance se ft enfuie avec elle.

Chaque jour qui s'coulait augmentait encore son affliction, en lui
faisant sentir davantage la perte qu'elle avait faite, et personne
ne pouvait maintenant lui offrir de consolation. Elle ne
reconnaissait pas la main du Seigneur dans le malheur qui l'avait
frappe; elle murmurait contre sa justice et sa sagesse, et elle ne
voulait pas voir qu'il lui avait enlev l'idole qu'elle s'tait
faite sur la terre, afin qu'elle reportt toutes ses affections sur
lui, son pre et son Dieu. Elle savait bien que celle qui n'tait
plus aurait t la premire  condamner son dfaut de rsignation,
et la vaine rbellion de son coeur contre la volont du Dieu
tout-puissant; mais elle-mme ne voulait pas courber la tte sous la
main adorable qui la chtiait. De plus, ses manires hautaines, son
silence ddaigneux, rebutaient tous ceux qui taient autour d'elle.

D'abord,  la faveur de son attachement pour Susanne, qui tait bien
connu, on eut quelque indulgence pour sa position; mais quand on vit
que, sans gard pour les reprsentations ou les menaces, elle
rejetait obstinment les travaux de chaque jour, on eut encore une
fois recours aux moyens violents. Ils eurent, il est vrai, pour
effet de la tirer du sombre dsespoir et de l'accablement o elle
avait t plonge par la mort de son amie; mais ce fut pour exciter
en elle un des plus terribles accs de colre qu'elle et encore
ressentis, pendant lequel elle adressa les paroles les plus
insultantes  Llia, qui ordonnait qu'elle ft svrement punie.

Si Alda n'et t retenue, elle aurait rendu les coups qu'elle
recevait de Narsa  sa tyrannique matresse; mais  la fin, puise
par les efforts de son inutile fureur, elle tomba dans un tat
d'immobilit et d'abattement dans lequel elle resta longtemps, comme
insensible  tout ce qui se passait autour d'elle. Toutefois, tandis
que ses yeux taient ferms, ses larmes taries, et ses lvres
silencieuses, son esprit tait activement occup.

Une pense l'avait frappe, une nouvelle et soudaine pense, qui
rappela les motions de l'esprance sur ses joues dcolores: elle
avait conu l'ide d'chapper  l'esclavage. Tant que Susanne avait
vcu, des liens plus forts qu'une chane de fer l'avaient attache 
la captivit qu'elle partageait avec elle; et, pour l'amour de
Susanne, la fire Alda se ft soumise  fendre le bois,  tirer de
l'eau, ou  habiter un cachot d'o la lumire du jour et t exclue
 jamais; ce lien tait bris, et, pousse au dsespoir par le
souvenir de ses malheurs et des mauvais traitements qu'elle avait
endurs, elle rsolut de n'en pas supporter plus longtemps.

Dcide  excuter le dessein qu'elle avait form de fuir
sur-le-champ, elle affecta un calme qu'elle tait bien loin de sentir,
et russit  endormir les soupons de ses tyrans, en schant ses
larmes, et reprenant en silence l'ouvrage qu'elle avait si longtemps
nglig. Elle travailla assidment jusqu' l'heure du repos; alors
on lui permit de se retirer dans sa chambre solitaire. Sans se
dshabiller, elle se jeta sur son lit, coutant attentivement,
jusqu' ce qu'un profond silence lui apprt que toute la maison
tait ensevelie dans le sommeil.

Alors elle se leva, quitta sa chambre sans bruit, et, favorise par
la nuit, parvint  s'chapper du palais de Marcus Llius.




CHAPITRE IX


Perdue et abandonne, je marche ici d'un pas faible et lent, tandis
que les dserts sans bornes semblent s'tendre encore devant moi.

(GOLDSMITH.)


La jeune fugitive, tremblante et le coeur palpitant, traversa les
rues dsertes de la magnifique cit qui tait alors la reine du
monde connu. Ce puissant assemblage de crimes et de gloire, de
bassesse et de grandeur, tait plong dans un calme profond.
L'esclave jouissait d'un court sursis accord  ses peines, le
mchant cessait un moment de faire le mal, et le travailleur gotait
le bienfait du repos. L'embarras des affaires, le tumulte bruyant et
l'agitation de la journe taient alors suspendus; le silence qui
rgnait partout n'tait interrompu que par les aboiements du chien
de garde, le tintement accidentel des sonnettes portes par les
sentinelles, les bruits loigns d'une gaiet mle d'ivresse dans
le palais imprial, et les doux murmures du vent dans les jardins
publics.

Mme en ce moment de trouble et d'alarmes, la jeune Bretonne fut
frappe du contraste qu'offraient les splendeurs de Rome, ses
portiques de marbre, ses colonnades, ses statues, ses temples, ses
fontaines, avec les huttes grossires, bties en bois et couvertes
de chaume, dont les rues parses, troites et irrgulires de la
capitale de son pays taient composes. Mais elle dtournait ses
regards  avec un froid ddain des grandeurs et de la magnificence de
la ville impriale, en pensant aux crimes odieux qui se commettaient
la nuit et le jour dans ces habitations de luxe et de misre, et se
disait intrieurement que Rome, leve comme une reine au-dessus de
toutes les nations, tait plus rellement abjecte et plus dshonore
que la plus humble de celles dont son orgueil avait triomph.

Alda parcourut prcipitamment les magnifiques rues, nouvellement
bties, o la grandeur et la richesse avaient dj fix leur
rsidence, et dirigea ses pas vers le quartier de la ville qui
restait dans un tat de ruine et de dsolation depuis les ravages du
feu; et de l elle trouva sans difficult un sentier isol,
conduisant dans la campagne, qui la sauva du danger d'tre
questionne ou mme arrte par les sentinelles, si elle et pass
par les portes. Cet obstacle  sa fuite heureusement vit, elle
respira plus librement, et se hta d'avancer, sans s'arrter,
jusqu' ce qu'elle se trouvt dans le voisinage d'un cimetire, hors
des limites de la ville. L elle fit une pause, en hsitant et
jetant un regard mlancolique sur la longue suite de pierres
tumulaires que les ples rayons de la lune clairaient d'une lueur
douce et paisible; elle pensait y trouver la triste satisfaction de
prier sur les tombes de son pre et de son amie avant de quitter
Rome pour toujours. Vaine esprance de calmer les douloureux
souvenirs qui se pressaient dan son coeur! le lieu de leur spulture
lui demeurait inconnu.

Ils ne reposaient pas avec les nobles et orgueilleux Romains,
quoique tous deux aussi fussent nobles, et l'un d'eux de sang royal.
Ils avaient t enterrs dans le spulture des esclaves; Alda se le
rappela, et, voyant que la consolation de pleurer sur le lieu de
leur repos terrestre lui tait mme refuse, elle se frappa le sein
avec douleur, et continua sa marche incertaine.

Elle ne savait o se diriger;  peine s'en occupait-elle, pourvu
qu'elle chappt au joug pesant de l'esclavage de Rome. Jeune,
active et vigoureuse comme elle l'tait de corps et d'me;
accoutume aux travaux, aux fatigues, aux dangers, et n'en craignant
aucun, elle poursuivit sa course avec la sagacit, le courage et la
promptitude d'un Indien de l'Amrique quand il voyage dans un pays
qui lui est inconnu.

Bientt elle eut laiss Rome loin derrire elle, et s'tant
rafrachie avec quelques gorges de l'eau du Tibre, elle rsolut de
traverser ce fleuve, dont elle avait jusque-l suivi le cours, et,
tant ses sandales, elle y marcha les pieds nus, dans un endroit
guable, o le sable jaune semblait, aux premiers rayons du soleil
levant, un lit d'or sur lequel coulait cette eau peu profonde.

Quand elle eut gagn la rive oppose, Alda se retourna, et,
apercevant encore les fates loigns de la ville des sept collines,
elle joignit les mains en s'criant: "Je suis encore Bretonne, car
je suis libre!" Et, s'agenouillant sur le sol humect de la rose du
matin, elle fit ses prires avec ferveur, et remercia Dieu, qui
avait permis qu'elle brist les chanes de ses oppresseurs. Puis
elle poursuivit sa route avec un nouveau courage.

Tout autour d'elle lui tait tranger; mais, aprs s'tre arrte
pour regarder l'ensemble du pays, elle dirigea sa course vers les
montagnes de l'Abruzze, o elle jugea qu'elle pourrait trouver un
abri cach, s'en reposant pour sa subsistance sur cette gnreuse
Providence dont les bienfaits s'tendent  tous, et se confiant
entirement en Celui qui nourrit les petits des oiseaux, et qui ne
souffrirait pas qu'elle mourt de faim dans le dsert.

Elle marcha toute la journe, sans s'carter pour trouver quelque
nourriture; mais, malgr tous ses efforts, la nuit la surprit  une
grande distance encore d'aucun lieu de refuge. Alors elle monta sur
une colline pour mieux voir au loin, et aperut un parti de soldats
romains sur la route de Tusculum. Elle s'enfona promptement dans un
bois pais pour les viter, dans le cas o elle serait l'objet de
leurs recherches, comme elle se l'imaginait, s'exagrant
l'importance de sa perte. Cependant, quand ce moment d'effroi fut
pass, elle commena, en dpit de son courage et de son nergie, 
ressentir trs-pniblement la faiblesse et la fatigue qui
rsultaient de sa longue marche et de la privation de toute
nourriture; et, comme les ombres de la nuit s'paississaient autour
d'elle, elle se repentit d'avoir quitt la plaine pour se perdre
dans les labyrinthes de la fort, et se ft trouve heureuse
d'obtenir un abri dans la hutte la plus misrable ou la grotte la
plus solitaire: car il lui semblait plus que probable que ces bois
sombres taient un repaire de brigands et infests par les btes
froces. Cette dernire supposition se confirma bientt d'une
manire effrayante, par le son lugubre des hurlements que poussaient
les loups en descendant des montagnes qui entouraient ces lieux
sauvages.

Une obscurit complte enveloppa bientt Alda, qui ne savait de quel
ct tourner ses pas, et pour la premire fois son courage
l'abandonna. Accable de fatigue, puise par la faim, embarrasse
dans les broussailles et les bruyres qui l'arrtaient  chaque pas,
corchaient ses pieds ou la faisaient tressaillir en accrochant ses
vtements, elle se sentit atteinte de dcouragement et de terreur,
et pria dune voix leve, non les esprits des bois et des collines,
divinits fabuleuses de son pays, auxquelles, par un trange retour
des superstitions de son enfance, elle tait tente de demander
secours dans ce moment suprme, mais Celui qui est fort pour sauver,
et dont l'aide ne peut manquer au faible qui place toute sa
confiance dans sa protection.

A peine sa prire tait-elle acheve, qu'Alda aperut  quelque
distance une lumire qui brillait entre les arbres. Sans la moindre
hsitation, la pauvre fugitive se guida sur cette lueur
bienfaisante, se frayant  grand'peine, avec une nergie nouvelle,
un passage  travers les obstacles de tout genre, et elle dcouvrit
enfin que la lumire venait de l'intrieur d'une grotte creuse au
pied d'une colline. Les clats d'une joie bruyante, accompagne par
moments de chants grossiers, partaient de l'intrieur, et frapprent
les oreilles d'Alda. Elle se retourna promptement pour reprendre sa
course; mais quand elle entendit les hurlements sauvages des loups,
mls aux cris plaintifs des faibles animaux qu'ils saisissaient
dans les bois ou dans la plaine, glace de terreur, elle rsolut de
se jeter sous la protection des habitants de la grotte. Elle fit
quelques pas en avant; puis s'arrta de nouveau,  la vue d'une
troupe d'hommes arms, vtus de peaux de btes, et de la plus
sinistre apparence, assis autour d'une grossire table de bois, sur
laquelle taient tals diffrents mets, du vin et des fruits secs.

Des branches de pin enflammes et places en guise de flambeaux dans
les fentes de la caverne jetaient une lueur rougetre sur le visage
des brigands (car Alda ne pouvait leur donner un autre nom), et, en
jetant un regard constern sur ces physionomies sauvages, elle se
repentit de s'tre autant hasarde. Alors elle voulut fuir; mais il
tait trop tard. Elle avait t aperue, et toute la troupe
l'entoura en poussant des cris qui la firent tressaillir. Un de ceux
qui paraissaient les plus farouches lui saisit le bras, et lui
demanda ce qu'elle voulait, d'un ton qui la remplit de terreur et
lui ta la facult de rpondre, tandis que les autres, frapps de
surprise et d'admiration  la vue de sa jeunesse, de sa beaut, et
de la simple et noble dignit de ses traits et de son maintien, la
regardaient avec une curiosit non moins inquitante pour elle que
la sauvage grossiret de celui qui la retenait.

"Ayez piti de moi! s'cria-t-elle enfin: je suis trangre,
orpheline et esclave; en fuyant une matresse cruelle, je me suis
gare dans cette fort; puis, effraye par les hurlements des
loups, j'ai cherch un refuge dans cette caverne. Si j'ai eu tort,
je vous supplie de me pardonner.

--Si tu as dit la vrit, jeune fille, reprit le brigand qui la
tenait par le bras, nous te protgerons; et, comme tu es jeune et
belle, je pense que je te prendrai pour femme; car il y a longtemps
que je dsire en avoir une pour faire ma cuisine, coudre mes habits
et me rendre une foule de petits services dont je suis las de
m'acquitter moi-mme.

--Un instant, un instant, Lupus! s'crirent  la fois plusieurs de
ses camarades; tu n'as aucun droit  t'approprier ce butin: il y en
a d'autres parmi nous qui dsirent une femme tout aussi bien que
toi.

--Je la tuerais de mes propres mains avant de la cder  un autre,
rpondit le froce Lupus.

--Il vaudrait mieux, en effet, que la jeune fille ft tue, que de
la voir devenir une cause de discorde entre nous," dit un des
brigands en dganant son poignard avec un air de sombre rsolution.

Alda jeta un cri perant, et s'cria dans sa langue natale: "Dieu de
misricorde, venez au secours de votre servante dans ce terrible
danger!"

En ce moment un homme assez avanc en ge, mais d'une stature et
d'un air majestueux, sortit de l'intrieur de la caverne et demanda
la cause de tumulte. Alda, s'apercevant aussitt,  la manire
respectueuse dont les brigands se reculaient  son approche, qu'il
devait tre leur chef, arracha son bras de l'treinte de Lupus, et,
se jetant  ses pieds, implora sa protection.

"De quel pays tes-vous, jeune fille? demanda-t-il; vous parlez avec
un accent qui frappe doucement mon oreille, et me rappelle ma terre
natale.

--Vous tes Breton, s'cria Alda avec joie; je reconnais aussi
l'accent de mon pays, quoique vous parliez une langue trangre.

--Et qui vous amne si loin de l'le verdoyante de l'Occident?" dit
le chef des brigands en attachant sur le beau visage d'Alda un
regard scrutateur.

Des larmes remplirent les yeux de la jeune Bretonne tandis qu'elle
rpondait: "Quand le gnral romain Paulinius vainquit les armes de
la reine des Junis, je partageai la ruine de mon pre; je fus
captive avec mon vaillant pre Aldogern, et amene  Rome.

--Enfant de mon ancien ami et de mon chef respect! s'cria le chef
des brigands: puis-je croire, en vrit, que je revois la noble
Alda, que j'ai, dans son enfance, si souvent porte dans mes bras?
As-tu, mon enfant, oubli Mainos, qui commandait sous ton pre dans
cette dsastreuse bataille?

--Non pas, maintenant que regarde avec plus de calme ces traits qui
m'taient autrefois si familiers, reprit Alda. Pardonnez-moi d'avoir
t si longtemps  vous reconnatre, et dites-moi par quelle trange
destine nous sommes amens tous deux en cet endroit si loign de
notre Bretagne.

--Vous ne pouvez avoir oubli, noble Alda, que j'ai partag la
captivit de votre vaillant pre, et que j'ai t condamn, comme
lui et vous-mme,  faire partie du triomphe de nos ennemis.

--Hlas! dit Alda, mes cruelles angoisses pour les souffrances et la
mort de mon pre taient comme un gouffre dans lequel tous les
autres souvenirs de tendresse ou de douleur ont t engloutis. Mais
quelle a t votre destine aprs qu'on vous eut spar de nous?

--L'esclavage, reprit Mainos; mais mon me libre ne pouvait se
soumettre  la servitude des Romains. Je brisai leurs chanes, je
m'enfuis dans ces bois et ces dserts, o j'eus le bonheur de
devenir le chef d'une bande de braves proscrits, natifs de
diffrents pays, unis dans la haine de Rome, quoique nous comptions
parmi nous plus d'un Romain exil.

--Eh quoi! l'ami, le compagnon de mon noble pre est-il devenu le
chef d'une bande de voleurs? dit Alda du ton d'un profond regret.

--Princesse, pouvais-je prendre un autre parti? rpliqua son
compatriote. Mon coeur tait attach  ma terre natale; mais comment
aurais-je pu y retourner sans vaisseaux? Je ne suis pas comme
l'aigle, qui peut tendre ses puissantes ailes sur les vents et
s'lancer sans crainte  travers les plaines de l'air. J'tais pour
jamais loign de la Bretagne, et je trouvais un peuple et une
patrie dans les montagnes de l'Italie; et le captif mpris que Rome
avait donn en spectacle  ses artisans,  ses insolents patriciens,
a rendu son nom la terreur des plus fiers d'entre eux tous, depuis
qu'il est devenu dans ces montagnes le capitaine d'une bande libre."

Alda voulait rpondre; mais Mainos lui dit qu'elle devait avoir
besoin de nourriture et de repos, et l'obligea  prendre sa part du
repas abondant prpar sur la table. Quand elle eut apais sa faim,
il fit appeler la meilleure parmi les femmes des bandits, aux soins
de laquelle il confia pour la nuit sa jeune compatriote. Cette femme
conduisit Alda dans un endroit retir de la caverne, o elle trouva
un lit moelleux de mousse sche, et elle dormit profondment
jusqu'au lendemain matin.




CHAPITRE X


L'Eglise peut errer dans le dsert, mais Dieu nourrit toujours son
enfant plerin.

(Mrs WEST.)


Lorsqu'Alda,  son lever, rejoignait son compatriote, elle le trouva
fort empress de connatre l'histoire de sa captivit et les dtails
de sa fuite. Elle les lui raconta, et il les couta avec le plus vif
intrt. Plus d'une fois le fier Breton mit la main sur le manche de
son poignard, et profra des menaces de vengeance contre Marcus
Llius et sa fille, quand elle lui fit le rcit de tous les mauvais
traitements qu'elle avait reus d'eux. Mais quand elle parla de la
compatissante amiti dont sa gnreuse compagne de captivit, sa
bien-aime Susanne lui avait donn tant de preuves, et qu'elle lui
raconte dans un langage simple et touchant la mort de cette tendre
et fidle amie, puis lui dpeignit son amre douleur et son dsolant
abandon aprs ce triste vnement, le brave guerrier ne rougit pas
de mler ses larmes  celles que versait encore la jeune Bretonne au
souvenir de ces jours de douleur.

Et cette sympathie, Mainos ne fut pas seul  l'prouver; car la
troupe des proscrits assembls autour d'eux coutait dans une
attention muette et avec des marques d'intrt le rcit que faisait
Alda, exprimant par leurs gestes et leurs regards la rage, le
chagrin, l'indignation et la piti, suivant les diffrents
sentiments que leur inspirait sa narration; et quand elle eut fini,
ils la flicitrent de sa fuite dans un langage grossier, mais
sincre, et s'unirent  leur chef pour lui protester qu'elle
trouverait au milieu d'eux un asile tranquille et sr.

Mais Alda, quoique trs-reconnaissante de la bont qu'on lui
tmoignait, ne pensait pas qu'une caverne de voleurs ft pour elle
l'habitation la plus convenable, et, aprs les avoir remercis de
leur sympathie et de leur bonne volont, elle dit  Mainos que son
dsir tait de trouver dans les montagnes une retraite paisible et
solitaire, o elle pt vivre  l'abri des poursuites de Marcus
Llius et de tout visiteur incommode, et passer son temps dans les
exercices de la dvotion et la contemplation des beauts de la
nature.

Mainos comprenait trs-peu ces sentiments; mais il lui rpondit que,
si tels taient ses dsirs, il lui ferait lever une cabane dans un
endroit agrable, o elle pourrait jouir de la retraite et d'une
parfaite libert, et s'occuper de tout ce qui pourrait lui plaire.
"Toutefois, ajouta-t-il, j'aimerais beaucoup mieux que vous
voulussiez rester parmi nous, o tous les dsirs de votre coeur
seraient satisfaits aussitt que connus, et o vous pourriez tre
notre reine, si vous le vouliez.

--Reine! rpondit Alda. Hlas! mon ami, il fut un temps o mon coeur
prsomptueux aurait palpit  ce mot; mais j'ai appris  connatre
les vanits et les peines de la grandeur, et la plus haute dignit 
laquelle j'aspire maintenant, c'est le titre de chrtienne."

C'tait un nom que Mainos n'avait jamais entendu; mais du ton de
rvrence avec lequel Alda l'avait prononc, il conclut que c'tait
une dignit au-dessus de celle de reine, et il rpondit
sur-le-champ: "Quel que soit le but auquel ton ambition aspire, 
Alda, sache que ce sera le plaisir et l'orgueil de Mainos de la
satisfaire en toutes choses." Et vraiment il tait trange aux yeux
du puissant capitaine que sa jeune compatriote pt, en effet, borner
ses dsirs  la possession d'une cabane dans la valle, avec un
jardin, un ruisseau, un troupeau de six chvres et de six moutons,
qui tait ce qu'elle avait demand, quand il aurait pu la combler de
dons que la femme de Csar et envis.

Empress cependant de se conformer mme  ce qu'il regardait comme
un caprice de jeune fille, Mainos s'occupa pendant plusieurs jours,
avec un grand plaisir,  surveiller les travaux de la demeure
champtre d'Alda, qui fut construite par ses camarades, sous sa
direction, avec des branches d'arbres entrelaces et troitement
serres par des plantes flexibles, cimente au dehors avec de la
terre glaise, et couverte d'corce d'arbre et de mousse.

Cette construction extrieure formait une habitation claire et
commode, et elle prcdait une petite grotte naturelle, situe dans
la partie rocheuse de la montagne, et dont l'entre tait habilement
close par une porte fermant avec exactitude, et qui ne pouvait tre
aperue par ceux auxquels tait inconnue l'existence de la retraite
qu'elle cachait.

Quand la petite cabane fut entirement acheve, meuble et fournie
de toutes les choses ncessaires au bien-tre et  l'agrment de la
vie d'une solitaire, Mainos, non sans un peu d'orgueil, conduisit sa
jeune compatriote  l'endroit dlicieux dans lequel elle tait
situe, et la pria d'en prendre possession et d'y fixer sa demeure.
Alda fut enchante de cette belle et profonde solitude, ainsi que du
pturage qui l'entourait; et, montrant son petit troupeau, elle dit
 Mainos: "Ne suis-je pas reine maintenant?

--Reine, noble Alda? rpondit avec surprise son compatriote.

--Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert
de thym et de serpolet, voici mon trne; plus loin, mon palais; et
voil mes heureux et innocents sujets," ajouta-t-elle en lui
montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les
gazons verts et maills de fleurs, prs d'un ruisseau transparent
qui coulait au milieu de la prairie.

"D'aprs cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.

--Assurment, rpondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un
berger du mme oeil que je le vois en ce moment.

--La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se
contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la
scurit, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du
pouvoir, de la grandeur et une autorit souveraine pour tre un
monarque; et quel berger possda jamais tout cela?

--Il ne me serait pas difficile de prouver que je possde toutes les
choses que vous venez d'numrer, reprit Alda avec un gai sourire;
car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et
sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois,
ces montagnes et ces valles? Quant aux richesses, n'aurai-je pas
celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la
paix, une sainte et tranquille joie, et l'esprance d'un cleste
hritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir!
n'ai-je pas celui de jouir de la libert, de ce bien suprme dont
personne ne peut apprcier l'tendue comme l'esclave chapp  ses
fers? Quant  une autorit souveraine, l'empereur de Rome lui-mme
ne pourrait se vanter d'en possder une plus absolue que celle que
j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donns, et
auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant
mes bienfaits  ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les
branches des arbres dont ma charmante demeure est ombrage. De cette
faon, chappant  tous les soins et  toutes les peines de la
royaut, je jouirai entirement du bonheur de rgner."

Mainos branla la tte d'un air d'incrdulit.

"Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais
bien diffremment, et je me serais moque de tout ce que depuis j'ai
appris  apprcier. Le faux jour sous lequel j'tais accoutume,
depuis mon enfance,  considrer ces choses, n'existe plus pour moi
maintenant; une vraie lumire m'a t donne, et je puis dire avec
vrit: "Il est heureux pour moi d'avoir t afflige!"

Il se passait peu de jours sans que Mainos vnt visiter Alda dans sa
dlicieuse valle. Elle tait pour lui un trsor cach sur lequel
reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un
pre repose sur une fille unique et bien-aime; car c'est ainsi que
le vaillant exil Breton considrait l'enfant de l'ami et du
compatriote qu'il avait perdu.

Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement 
s'arrter lorsqu'ils taient ensemble, sujet du plus profond intrt
pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnt quelque attention
que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait
rien refuser  ses dsirs.

C'tait sur la grande affaire de son salut ternel qu'Alda
travaillait avec anxit  fixer ses penses; et la tche tait
difficile. Comment parvenir  surmonter les superstitions natives et
les prjugs enracins de son compatriote? Cependant, par degrs
lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les
impressions, une fois faites, se fortifirent de plus en plus, et le
temps n'tait pas loign qui devait voir le chef barbare abandonner
les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie prsente, pour
adopter les prceptes et la foi pure du christianisme.

Alda jouissait d'une tranquillit sans aucun nuage dans sa demeure
agreste et solitaire, employant son temps  la culture de son petit
jardin, aux soins de son troupeau, et  des exercices de dvotion.
Il arriva un jour qu'une de ses chvres s'tant loigne de la
valle o elle paissait avec les autres, Alda courut  sa recherche
jusqu' une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur
une autre, elle s'loigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu
l'intention de le faire, de manire qu' la fin elle s'gara dans
les dfils de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre;
mais il tournait  l'occident. Alda, qui avait t accoutume ds
son enfance  vivre dans un pays inculte et presque inhabit, n'en
tait nullement inquite; mais, comme elle se trouvait un peu
fatigue de sa course dans des sentiers troits et roides, elle
s'assit sur un rocher escarp pour se reposer un peu avant de
redescendre.

De cet endroit lev elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui
s'tendait  ses pieds dans toute la beaut d'un paysage d'Italie.
Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte
et brillante, aussi dlicieuse qu'elle est phmre. Quelques-uns
des arbres se couvraient dj de boutons blancs ou roses, et les
courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes o ils
prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents cumeux.
Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps  la contemplation des
charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait
sous les yeux; car elle avait dcouvert dans le lointain la ville
impriale aux sept collines, et ses penses s'garaient dj dans
les souvenirs de sa captivit passe. Quelque sombres qu'eussent t
ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis
par les doux soins et l'amiti de Susanne, qu'il lui semblait que,
si le choix lui en tait donn, elle renoncerait avec joie aux
bienfaits et aux douceurs de la libert, pour jouir encore, auprs
de cette tendre amie, des dlices de l'intimit, mme dans la misre
et l'esclavage.

A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aime, Alda
fondait en larmes, et se reprsentait le bonheur dont elles auraient
joui s'il leur et t donn d'habiter ensemble son ermitage, dans
le vallon de la montagne, et elle soupirait amrement  la pense
que cela ne pouvait tre. Ensuite elle se reprochait l'gosme de
ses regrets, et s'criait: "Pourquoi pleurer sur toi, Susanne?
Pourquoi ce dsir coupable de te rappeler dans un monde qui n'tait
pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de
l'me de ton Alda! Cette me, hlas! s'attache  la poussire, au
lieu d'aspirer  s'lancer vers le ciel sur les ailes de l'esprance
et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'ternelle
flicit."

Ces paroles taient encore sur les lvres d'Alda, quand un doux
refrain de mlodie sacre s'leva, sortant,  ce qu'il semblait, des
cavernes rocheuses qui taient  ses pieds, et un choeur de voix
mlodieuses chanta le Requiem suivant:


REQUIEM


   Bienheureux ceux qui meurent dans la paix du Seigneur!
   Car leurs travaux sont finis, ils ne versent plus de larmes,
   Et, dit l'Esprit-Saint, ils se reposent aprs le combat;
   Ils ont chapp aux soins et aux tentations de la vie.

   Les jours de l'exil et de la douleur sont passs pour eux;
   En combattant ils ont remport la victoire.
   Ils se sont lancs, triomphants, hors des portes de la mort,
   Pour entrer, pleine de joie, dans la gloire de Dieu.


Alda couta, dans une espce d'extase, jusqu' ce que les chants
eussent entirement cess; car il lui semblait que l'me
bienheureuse de son amie se ft adresse  elle, d'un autre monde,
avec des accents de sainte joie, au moment de son heureux passage du
temps  l'ternit. Elle tait encore absorbe dans l'tonnement et
l'admiration, lorsque la pieuse symphonie frappa de nouveau son
oreille; s'lanant du lieu o elle tait, elle suivit les sons du
choeur, et reconnut qu'ils partaient d'un dfil situ au milieu de
la montagne un peu au-dessous de l'minence sur laquelle elle tait
assise; et, guide par la sraphique harmonie, elle arriva jusqu'
l'endroit o un petit nombre de chrtiens s'taient assembls pour
pratiquer en commun le culte de leur glorieux Rdempteur.

Ils chantaient une hymne qui paraissait compose pour la
circonstance prsente.


HYMNE


   Loin des lieux habits par les hommes coupables,
   Dieu tout-puissant, ton peuple a fui,
   Et dans les plis cachs de la montagne
   Il lve son coeur vers toi.

   Dans ces solitudes profondes, Seigneur,
   Nos voix s'unissent et montent jusqu' toi;
   Les forts et les rochers retentissent
   De l'hymne de la prire et de l'adoration.

   Car tu es notre Dieu, tu seras notre rcompense:
   Et que sont les douleurs et les maux de la vie
   Comment ne pas t'en rendre grces,
   Puisqu'ils mnent au ciel et  toi!


Les saints cantiques cessrent, et il se fit un silence momentan;
mais cette pause ne servit qu' donner un effet plus puissant au
chant de triomphe et de bndiction qui termina la partie musicale
de ce pieux exercice.


HYMNE DE BENEDICTION


   O vous, bois et valles, louez le Seigneur!
   Louez-le, vous, rochers et fleuves puissants;
   Louez-le, vous, roses et agrables zphyrs;
   Louez-le, vous, nuages sombres et rayons clatants!

   Louez le Seigneur, vous, arbres majestueux;
   Vous, gazons et fleurs purpurines;
   Oh! louez le Seigneur, vous, mers orageuses;
   Et que tout le cercle des heures chante ses louanges!

   Oh! louez le Seigneur, vous toiles et lune,
   Et toi, astre clatant de la lumire;
   Louez-le,  aurore, midi et crpuscule;
   Loue le Seigneur, toi, nuit silencieuse et sombre!

   Oh! louez le Seigneur, vous, puissants de la terre;
   Et vous, dans les travaux gmissant et pleurant;
   Qu'il soit aussi lou par vous, de cleste origine,
   Qui entourez son trne glorieux!

   Et que tous les Esprits bienheureux,
   Qui entendent dj son ternelle parole,
   Unis  tout, au ciel et sur la terre,
   Chantent en choeur la gloire du Seigneur!


Alda se prsenta dans cette assemble de chrtiens; et il fut 
peine ncessaire qu'elle s'annont comme un membre de l'Eglise
toujours croissante, quoique perscute, de Jsus-Christ; car ses
yeux rayonnaient de l'ardeur d'une vraie croyante, au moment o elle
se joignit aux dvotions du petit troupeau avec une ferveur
enthousiaste qui ne pouvait provenir que d'une pit sincre.

Quelques-uns des chrtiens runis dans cette grotte cache taient
des plerins de toutes les parties de l'Italie et de la Grce. Le
vnrable prtre et une partie de la congrgation rsidaient sur les
lieux mmes, aprs d'tre retirs du monde pour se livrer sans
trouble aux exercices de leur religion. Ils formaient une petite
colonie dans les rduits des montagnes, o ils avaient t jusque-l
 l'abri des perscutions des Romains, oubliant le monde, et oublis
par lui.

C'tait la nuit du dimanche, et ils continurent leurs prires
jusqu' l'aube du jour suivant. Alda resta avec eux, et perdit de
vue sa chvre gare.

Le lendemain, la jeune solitaire retourna chez elle, quoiqu'elle ft
vivement presse par la colonie chrtienne de faire partie de leur
communaut; mais il y avait pour elle dans le profonde retraite de
sa valle un charme paisible et doux qu'elle ne put se rsoudre 
changer contre les plaisirs de la vie sociale. Elle eut cependant
d'agrables et frquentes occasions de se runir aux reclus de la
montagne; tous les dimanches elle se joignait  la pieuse
congrgation pour assister au service divin.




CHAPITRE XI


... Qui sont ceux que je vois avec ces vtements fltris et
dchirs, et qui ne semblent pas des habitants de la terre,
quoiqu'ils y soient cependant?

(SHAKESPEARE.)


Un soir qu'Alda tait assise sur un banc rustique devant sa petite
chaumire, elle aperut deux trangers (un homme et une femme) qui
s'avanaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore  une assez grande
distance, elle put voir qu'ils taient accabls de fatigue. L'homme,
qui annonait un ge mr, marchait d'un pas faible et languissant,
s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et dlicate, qui
semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait
ployer.

Le coeur d'Alda tait chang par ses propres souffrances, et il
s'tait adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit
une charit universelle et des sentiments bienveillants pour tout le
genre humain.

La vue de ces voyageurs fatigus l'mut vivement, et la remplit de
compassion pour leur dtresse, trop vidente; elle se leva pour
aller  leur rencontre et leur offrir l'hospitalit sous son humble
toit.

En approchant des trangers, elle observa qu'ils taient pauvrement
vtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son
visage, l'blouissaient de manire  l'empcher de distinguer leurs
traits. Lorsqu'elle fut assez prs d'eux pour les saluer, et avant
qu'elle et eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri
perant, et, joignant ses deux mains avec dsespoir, elle s'cria:
"Nous sommes perdus, mon pre!" Le vieillard se laissa tomber sur la
terre avec un profond gmissement.

Alda s'lana pour offrir ses secours; mais elle recula aussitt:
elle avait reconnu dans ces trangers Marcus Llius et sa fille.

A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent
dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint ple et pouvait 
peine respirer. Il tait vident, d'aprs leur dguisement, leur
agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamit tait tombe
sur le pre et la fille, et les avait obligs de fuir. Les vtements
de Marcus Llius taient d'ailleurs couverts de sang, et son bras
droit pendait immobile  son ct.

Une pleur de mort tait rpandue sur le visage de Llia; ses beaux
cheveux, dont elle avait t si fire, tombaient en dsordre sur ses
paules; ses yeux taient rouges et gonfls de larmes; elle avait
perdu une de ses sandales, ses pieds taient dchirs par les ronces
et les pines, et ses vtements taient souills et lacrs. Tout en
elle annonait la misre et la douleur.

Pendant un instant ces trois personnes gardrent un profond silence,
que Llia rompit la premire. Sa voix tait faible et tremblante, et
pourtant elle conservait ses manires hautaines. "Alda, dit-elle, le
mauvais gnie des Llius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos
pas  l'heure o nous sommes abandonns des dieux et frapps par les
hommes; nous vous avons maltraite, et le moment de la vengeance est
arriv pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du
sang est fix sur nos ttes: vous pouvez l'obtenir en dnonant
notre retraite  ceux qui suivent nos traces."

Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de
profondment offensant pour la jeune Bretonne; c'tait un trait
acr ajout  toutes les injures qu'elle avait reues de Llia.
Elle rpondit firement: "Si vous tes capable d'une aussi basse
vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi
tomb, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne
m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi
odieuse." Et, en parlant ainsi, elle s'loigna sans regarder Llia
et son pre.

Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'tait pas d'une
chrtienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer
dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortuns Romains,
elle vit Llia se pencher avec toutes les marques du dsespoir sur
le corps de son pre, son coeur lui reprocha avec force des
sentiments si opposs aux saints prceptes du divin Matre, et la
pense qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombs, quand la
main du Seigneur les avait frapps.

Six mois avant cette poque, Alda se serait rjouie de leur malheur
avec une cruaut vindicative; elle aurait pris plaisir  leur
retourner le dard dans la plaie,  leur reprocher tous les outrages
qu'elle avait reus d'eux,  leur faire sentir la justice de la
punition qui tait tombe sur leurs ttes; et mme, un moment, les
mauvaises passions propres  sa nature surmontrent les sentiments
de la chrtienne, lorsque, retournant vers Llia, elle vit la colre
briller dans les yeux de celle-ci. Car Llia, pntre de la pense
qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misre et triompher
de sa chute, tait rsolue  ne pas paratre plus humble dans ses
revers qu'elle ne l'avait t aux jours de sa grandeur. Elle jeta
donc sur la jeune Bretonne des regards o se peignaient la dfiance
et le mpris, en lui disant: "Reviens-tu pour repatre tes yeux de
l'agonie de mon pre expirant, et pour te rjouir des calamits qui
nous ont prcipits dans la poussire?"

Alda, s'loignant encore avec indignation, eut bien de la peine 
rprimer les paroles de colre qui se pressrent sur ses lvres.

En ce moment Marcus Llius poussa un profond soupir et ouvrit les
yeux. Llia se jeta prs de lui sur la terre, souleva sa tte
languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits
agits de mouvements convulsifs semblables  ceux de la mort, se
tordait les mains avec dsespoir, et jetait autour d'elle des
regards dsols, comme si elle et cherch du secours pour son pre,
tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine  retenir en
prsence d'Alda, clataient comme un torrent et tombaient en larges
et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine
se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforait en
vain de contenir.

Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle
tait elle-mme agenouille auprs de son pre mourant, et ne
comprit que trop la dsolation de la malheureuse fille de Marcus
Llius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se
rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa dtresse. Mais
ses lvres tremblaient par la violence de son motion, et elle se
retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses
yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avanaient
vers le lieu o ils taient se firent entendre sur les rochers qui
environnaient le vallon.

A ce bruit, la terreur qui saisit Llius prta des forces inespres
 ses membres puiss; il se leva prcipitamment, et s'cria avec
effroi: "Ce sont mes perscuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici."

Llia, oubliant l'orgueil, la colre et la honte dans cet instant
suprme, et cdant  la force de son amour filial, se jeta aux pieds
d'Alda, saisit sa robe, et s'cria: "Mprise-moi, tue-moi,
trahis-moi si tu veux; mais sauve mon pre!

--Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux," dit Alda,
profondment touche.

A peine les malheureux fugitifs avaient-ils atteint le seuil de la
cabane d'Alda, que l'ombre des cavaliers s'avanant  l'entre du
vallon projeta de longues lignes, par la direction oblique des
rayons du soleil couchant.

Alda s'empressa de faire entrer les fugitifs dans la grotte
intrieure de sa demeure, dont l'entre tait, comme nous l'avons
dit, habilement cache  tous les yeux. Parfaitement calme  l'gard
de toutes les consquences fcheuses qui pouvaient rsulter pour
elle de sa complicit avec les proscrits, la jeune Bretonne s'avana
vers la porte de sa chaumire, o arrivaient les soldats romains.

Le ton et les manires de leur chef taient trs-polis, et Alda vit
d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien  craindre de lui.

"Jeune fille, lui dit-il, pouvez-vous m'enseigner le chemin qu'ont
pris un vieillard et sa fille, dguiss en esclaves trangers, qui
ont d passer dans cette valle il n'y a qu'un moment? Ce sont des
Romains proscrits, d'un haut rang, et vous aurez droit  une riche
rcompense de l'empereur Nron, si vous nous mettez sur leurs
traces."

Alda aurait pri plutt que de trahir la retraite qu'elle-mme avait
offerte aux malheureux proscrits; elle ne voulait pas profrer un
mensonge, et cependant un silence obstin aurait eu les consquences
les plus fatales pour Marcus Llius et sa fille, en faisant
souponner qu'ils taient dans le voisinage; de plus, il aurait
probablement provoqu la colre des soldats, qui lui auraient
inflig des tortures pour lui arracher son secret.

Dans cet embarras Alda eut recours  un subterfuge, et rpondit
hardiment, dans le dialecte barbare des Junis, qu'elle mourrait
plutt que de trahir les infortuns objets de leurs recherches.

Les soldats romains, qui heureusement n'avaient jamais t employs
dans les guerres de la Bretagne, ne comprirent pas un mot de sa
rponse, et le chef dit en riant qu'il tait regrettable qu'un
assemblage si trange de mots durs et inintelligibles sortt d'une
si charmante bouche. Nanmoins il crut devoir visiter la petite
cabane, ce qu'il fit sans dcouvrir la chambre du rocher, dont
l'entre, outre qu'elle tait bien cache, se trouvait place dans
un coin trs-obscur. Ne voyant rien qui pt attirer ses soupons, le
capitaine, aprs plusieurs vains efforts pour obtenir quelques
informations en expliquant par signes  Alda le but de ses
recherches, pensa qu'il ttait inutile de perdre plus de temps
auprs d'elle; il remonta donc  cheval, et, lui jetant une poigne
de pices d'argent, il partit au grand galop pour rejoindre sa
troupe.

La jeune princesse laissa tomber sur l'argent un regard d'ineffable
ddain, et, comme si elle et pens qu'il souillait sa demeure, elle
le poussa du pied avec mpris, en s'criant: "Va, idole des Romains,
vil mtal pour l'amour duquel ils ont vers le sang, et port la
dsolation au sein de toutes les nations qui sont sous le soleil!"

Quand les soldats furent compltement hors de sa vue, et qu'elle put
penser qu'il n'y avait plus aucun sujet d'apprhender leur retour,
elle se hta de se rendre auprs des malheureux proscrits pour
calmer leur anxit, et leur apprendre que le pril tait pass.

Marcus Llius fit une exclamation de joie, et, moins profondment
sensible que sa fille  l'humiliation de devoir la vie au gnreux
dvouement d'une ennemie justement offense, il se rpandait en
expressions de gratitude envers celle qui avait t son esclave, en
y joignant la promesse des plus grandes rcompenses s'il pouvait
jamais recouvrer ses honneurs et sa fortune.

"Si le gain et t mon but, Marcus Llius, rpondit la jeune
Bretonne avec un regard de mpris, je n'aurais pas refus l'or que
le centurion romain vient de m'offrir pour prix de votre capture.

--Est-il possible, gnreuse esclave, que tu aies rsist  une si
puissante tentation?

--L'effort tait, en, vrit, lger pour celle qui venait de russir
 touffer les plus violents, les plus profonds sentiments de
vengeance, aprs d'aussi grandes injures," reprit Alda, dont les
lvres tremblantes pouvaient  peine profrer ces paroles.

Marcus Llius, accabl de confusion, se tut, et se disposa  partir.
Llia, plus pniblement agite que son pre par une motion mle de
reconnaissance, de honte et de chagrin, essaya de prononcer quelques
mots; mais, incapable, malgr tous ses efforts, d'en articuler un
seul, elle pressa seulement ses mains sur son coeur, et salua Alda en
franchissant le seuil de la cabane o elle venait de trouver un
refuge.

Une vois se faisait alors entendre dans le sein d'Alda, une voix qui
lui disait tout bas: "Suffit-il de n'avoir pas insult tes ennemis
dans leur disgrce, de n'avoir pas refus de les cacher pour les
soustraire  la poursuite de ceux qui voulaient leur arracher la
vie? Un gnreux paen mme n'et-il pas agi comme tu l'as fait?
Mais tu es chrtienne, et tu dois faire davantage. Tu vois tes
ennemis affams, et tu ne leur as pas donn  manger; ils ont soif,
et tu ne leur offres pas  boire; ils sont sans secours, sans abri,
affligs, perscuts et poursuivis par ceux qui en veulent  leur
vie, et tu souffres qu'ils quittent l'abri de ton toit!"

Alda ne rsista pas au sentiment qui plaidait dans son coeur; elle se
hta de suivre les infortuns Romains, et, posant sa main sur le
bras de Llia, elle dit: "La nuit s'approche, et vous tes loin de
toute habitation. Ces montagnes sont le repaire des voleurs et des
btes froces. Revenez dans ma demeure avec votre pre, acceptez des
rafrachissements et du repos, et que le souvenir du pass soit
effac entre nous.

--O Alda, tu m'accables plus pniblement par une gnrosit si peu
mrite, que si tu avais mis tes pieds sur ma tte, ou que tu
m'eusses trane dans la poussire, dit Llia en fondant en larmes:
se peut-il que tu me pardonnes, Alda?"

La jeune Bretonne couvrit son visage d'une main, pour cacher le
combat que se livraient les divers sentiments de son me, pendant
qu'elle tendait l'autre  la Romaine repentante, en signe de pardon
et d'oubli.

Llia se prcipita  ses pieds, qu'elle pressa convulsivement de ses
lvres brlantes, et sanglota tout haut, dans une agonie de remords
et de douleur.

"Les sacrifices que Dieu demande sont un coeur et une me repentants:
 Dieu, vous ne les mpriserez pas! dit Alda. Et moi, ver de terre,
ayant moi-mme si grand besoin de compassion et de misricorde,
demanderai-je plus de ceux qui m'ont offense que mon Pre cleste
ne demande de moi?"

Llia essaya de parler; mais son motion tait trop forte, et elle
recommena  sangloter avec une violence qui la suffoquait.

Marcus Llius aussi tait attendri jusqu'aux larmes; mais les
angoisses de sa fille surtout touchaient Alda jusqu'au fond du coeur.

"Quand j'aurais souhait une vengeance, se disait-elle, et quand,
cdant aux mauvaises passions qui me dominent, j'aurais trouv les
moyens de fouler aux pieds mes ennemis abattus, cette vengeance
et-elle t plus complte? Je vous remercie,  mon Dieu, je vous
remercie de m'avoir prserve d'une faute qui m'aurait rendue si
coupable, et qui aurait aggrav leur misre."

Alda reconduisit alors les infortuns Romains dans sa chaumire,
courut chercher de l'eau pour baigner leurs pieds meurtris et
enfls, et remplit elle-mme ce devoir d'hospitalit prs de ses
htes accabls de fatigue.

Ensuite elle se hta de placer devant eux les provisions qu'elle
avait chez elle, et les engagea  manger avec un empressement exempt
d'affectation, et une bont qui les et mis  leur aise si cela et
t possible dans leur situation.

Mais la confiance et la tranquillit taient bien loin de leur coeur.
Sans doute Marcus Llius tait dlivr de l'apprhension prsente de
tomber entre les mains de ses ennemis; mais l'agitation de son me
l'empchait de jouir de ce rpit accord  un danger immdiat. Il
tressaillait au moindre bruit, et prtait l'oreille en retenant sa
respiration; le murmure du ruisseau, le souffle de la brise des
montagnes et les ondulations du marronnier qui abritait le toit de
la chaumire, suffisaient pour le remplir de trouble et de terreur;
tandis que Llia apercevait dans les teintes livides de son visage,
dans la langueur qui se rpandait dans toute sa personne, et dans le
nuage sombre qui pesait sur son front et sur ses yeux, des causes
d'inquitudes aussi douloureuses que celle de voir leur retraite
dcouverte par les missaires de vindicatif et cruel empereur.




CHAPITRE XII


La tombe n'est pas, comme le pensent les incrdules, un lieu de
repos, o la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin
parvenir jusqu' nous.

(E. FRY.)


Pendant toute cette longue et triste nuit, Llia ne cessa de pleurer
et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur bris.

Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui
causaient cet excs de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou
dplorait-elle le revers de fortune qui avait priv son pre et
elle-mme des richesses dont elle tait fire, du pouvoir et de la
grandeur; qui les rduisait  la condition d'exils, dont la tte
tait mise  prix, et qui se trouvaient redevables  la gnrosit
inespre d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri prcaire dont
ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque dsolante, quelque
humiliante que ft cette situation, il y avait une autre source de
douleurs, d'une douleur plus amre, que Llia supportait bien plus
difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun
baume, mme dans la sympathie de son pre.

Marcus Llius connaissait la cause de l'excs d'affliction de sa
fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles
de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.

Alda, avec cette dlicatesse qui est insparable de la noblesse
d'me, s'abstenait de chercher  pntrer les dtails de leur
malheur. Elle voyait clairement que Marcus Llius avait encouru la
disgrce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa
fuite et la poursuite dont il tait l'objet, en avaient t les
suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde
d'autres circonstances qui regardaient particulirement sa fille, et
qu'Alda ne connaissait pas.

Llia avait t recherche en mariage par un gnral romain, beau,
jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs
noces devaient tre clbres le jour mme o son pre fut dnonc 
l'empereur comme un tratre dans la maison duquel se tenaient de
secrtes et sditieuses assembles.

L'accusation tait fausse. Marcus Llius connaissait parfaitement
les abus du gouvernement de Nron et tous les crimes, toutes les
abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les
atroces ministres du monstre imprial; mais pour lui, tant que leurs
cruauts et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en
inquitait gure. Toutefois il tait devenu suspect  Nron, auprs
duquel le soupon tait un motif suffisant pour provoquer la prison,
les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accuse,
mais pour toute sa maison.

Le fianc de Llia se flicita de n'tre pas encore irrvocablement
li  la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la
prcipitation que la circonstance exigeait, sans la plus lgre
considration pour les sentiments de celle dont il allait tre
l'poux.

Ce fut pour Llia un coup inattendu, sous le poids duquel elle
aurait peut-tre succomb si elle n'et t distraite du sentiment
de ses propres douleurs par le pril imminent qui menaait son pre.
Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrce de Marcus
Llius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette
circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits
d'esclaves; et si ce dguisement n'et t dnonc par la tratresse
Zopha  ceux qui taient envoys de Rome avec des ordres de
l'empereur pour arrter le pre et la fille, ils auraient
probablement vit leurs poursuites. Mais cette rvlation, et
l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi
que l'appt d'une rcompense offerte  ceux qui les arrteraient,
engagrent plusieurs personnes  courir sur les traces des
malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui
s'taient mis  leur poursuite, dans un endroit solitaire, prs de
la valle o Alda s'tait retire.

Marcus Llius se dfendit avec la fureur du dsespoir, et russit 
tuer l'un de ses assaillants et  mettre l'autre hors de combat;
mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces
blessures, jointes aux angoisses de son esprit,  la fatigue et 
l'puisement de son corps, le rduisirent au dplorable tat dans
lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre
d'Alda; et sans l'asile inespr qu'elle leur avait offert ils
devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les
suivaient de si prs.

La dernire tincelle de haine envers ses malheureux htes s'tait
teinte dans le coeur d'Alda  la vue de la douloureuse anxit
empreinte sur leurs traits. Elle avait prpar son propre lit pour
Marcus Llius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout
auprs pour partager avec Llia les soins de cette triste veille.

Les souffrances causes par ses blessures avaient donn  Llius un
violent accs de fivre, qui s'aggrava beaucoup encore sous
l'influence de son trouble d'esprit; et les symptmes devinrent
bientt si alarmants, que la malheureuse Llia oublia, dans les
apprhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses
propres regrets. Elle ne voulut pas cder aux instances d'Alda, et,
malgr son tat d'puisement, elle refusa de prendre un instant de
repos, si ncessaire pourtant aprs les fatigues inoues de corps et
d'esprit qu'elle avait endures.

Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitrent
les deux jeunes filles, veillant auprs de la couche de douleur de
l'infortun Llius, pendant les longues et cruelles heures de la
nuit. L'irritable impatience et les craintes frntiques du malade
remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses
esprances de toute sa vie se trouvaient misrablement dtruites, et
l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Llia le
suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mpris
plein d'amertume  la pense d'obtenir d'eux aucune aide, alors
qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons dposs
sur leurs autels.

"Vous pouvez, mon pre, leur promettre de riches offrandes lorsque,
par leur protection, vous serez parvenu  recouvrer votre premier
tat, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.

--Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses
pour que je puisse esprer qu'ils m'couteront dans un moment comme
celui-ci, reprit Llius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop
cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses
passes envers eux et envers les hommes.

--Des dieux que vous servez, Marcus Llius, dit Alda, il n'y a rien
 esprer ni  craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de
la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux
qui mettent en eux leur confiance, ceux-l leur ressemblent,
ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu
que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Matre de
l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait
de s'en former l'intelligence faible et borne de l'homme, est un
Dieu de misricorde, patient et plein de bont, lent  se mettre en
colre, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute
offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des
fautes qu'on a commises est plus prcieux  sa vue que toutes les
hcatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous
donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de
l'inquitude et du malheur, et quoique vous soyez accabl par le
fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plnitude de
misricorde et de rdemption."

Llia coutait ces paroles avec le plus vif intrt, et suppliait
son pre d'y prter aussi l'oreille.

Marcus Llius lui dit schement qu'il ne lui servirait  rien de se
livrer  un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pt
promettre le pardon des fautes.

"Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de mtal fondu,
reprit Alda; mais Celui qui par l'tendue de sa puissance a fait le
ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a crs
avec le limon de la terre, connaissant notre fragilit et notre
inclination au mal, a prpar un remde et une expiation pour tous
nos pchs, et non-seulement pour les ntres, mais pour ceux du
monde entier."

Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remde, et ce qui
tait exig de ceux qui voulaient participer  la grce et aux
esprances de la gloire ternelle.

En coutant, lia pleurait encore; mais ses larmes taient plus
douces que celles qu'elle avait verses jusque-l. Alda,
s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune
Romaine, espra que ses afflictions prsentes lui avaient t
envoyes dans des vues de misricorde, et que ce chemin pineux
pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions paennes aux
vrits du christianisme et au salut ternel.

Vers le matin, l'tat de Marcus Llius empira visiblement, et il
devint vident, pour Alda aussi bien que pour sa fille dsole, que
son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait  la vie
avec une effrayante tnacit, et il exprimait tant de crainte et
d'horreur  la pense de la mort, que Llia, malgr sa douleur, ne
put s'empcher de dire: "Vous avez toujours t un vaillant homme
dans les combats, mon pre; d'o vient que vous tes si abattu par
la crainte de la mort?

--Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, rpliqua-t-il, une
bataille o la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est
dsarm.

--Oh! coutez Alda, mon pre, et elle vous dira tout ce qui peut
vous donner de l'espoir et des consolations."

Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voils,
avec un regard de doute et de dsespoir.

"Parle, Alda, parle, mon pre t'coutera maintenant, s'cria Llia;
oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrtiens
promet  ceux qui se confient en lui.

--Ah! dit Marcus Llius avec un cri de terreur, veux-tu accrotre
mon dsespoir en me parlant du Dieu des chrtiens dans un moment
comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son
peuple sur moi, qui ai t un de ses plus sanguinaires perscuteurs?
Ne m'interromps pas, Llia; je sais tout ce que tu me dirais, car
j'ai entendu tout ce qui s'est pass entre toi et la jeune fille
bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu
que servent les chrtiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que
nous avons adors ne sont que de misrables idoles.

--Eh bien donc, prenez courage, Marcus Llius, dit Alda; car si vos
yeux sont rellement ouverts  la lumire de la vrit, tout ira
bien pour vous, puisqu'il est crit: "Celui qui croit au Seigneur
Jsus sera sauv."

--Je crois, en vrit, dit Marcus Llius d'une voix creuse et
entrecoupe, mais mon dsespoir s'en accrot; je vois, mais trop
tard. Ma mmoire me reporte aux scnes sanglantes de l'amphithtre,
et le souvenir de mille crimes se lve devant moi. Le plus lourd de
tous, mes perscutions des chrtiens innocents, pse sur mon me
prs de se sparer de mon corps."

Llia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de
mortelles angoisses.

"Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda,
frappe d'horreur,  l'infortun mourant.

--La paix! rpta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce
mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec
une effrayante vhmence. Que peuvent deux simples filles pour me
secourir dans cette crise prilleuse de mon existence? Si du moins
un mdecin tait prs de moi pour m'administrer quelque remde qui
pt assoupir la fivre et tancher la soif brlante qui me dvore,
ou pour panser mes blessures enflammes, peut-tre pourrais-je
gurir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!

--O Alda, dit Llia, n'y a-t-il aucune possibilit de procurer
quelques remdes  mon malheureux pre?"

Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les
chrtiens de la colonie quelqu'un qui pratiqut l'art de gurir. Le
pre et la fille saisirent avec empressement cette lueur
d'esprance, et Llia supplia ardemment Alda de se hter, afin
d'obtenir de prompts secours pour son pre.

"J'irai, puisque vous le dsirez, dit Alda; mais,  Llia,
prparez-vous  tout ce qu'il y a de plus fcheux, et ne placez pas
votre confiance dans l'assistance des hommes."




CHAPITRE XIII


Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempte sur l'ocan
agit de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,--le port de
la misricorde qui s'offre  ta vue,--une arche de salut pour ceux
qui sont perdus comme toi.


L'aurore avait paru; mais le soleil n'tait pas encore lev, lorsque
la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre  la mission des
chrtiens de la montagne. L'air piquant et lger du matin la
rafrachit et lui fit du bien, aprs la nuit d'insomnie et
d'agitation qu'elle avait passe prs de lit d'agonie du misrable
Marcus Llius.

Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force
de la jeunesse et l'nergie du coeur, elle arriva  la petite colonie
avant que le service divin ft commenc, et reut un accueil
paternel d'Aurlius, le pasteur du troupeau chrtien. Aussitt qu'il
eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement 
l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui taient en
son pouvoir.

Alda ne s'arrta, pour se reposer et se rafrachir, qu'autant de
temps qu'il en fallut  Aurlius pour prparer  la hte les
mdicaments qu'il jugea propres  soulager le bless, et ils se
dirigrent vers la valle, pressant le pas avec toute la vivacit
que requrait l'urgence de la situation.

Le chemin tait long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il
lui tait impossible de marcher assez vite pour satisfaire
l'impatience de sa jeune compagne, presse de soulager l'inquitude
avec laquelle ses malheureux htes devaient compter les heures de
son absence, il l'engagea  se hter de les rejoindre; il
connaissait si bien tous les dtours et les passages de la montagne,
qu'il lui suffisait qu'elle indiqut la situation de sa cabane et
les principaux points de la valle dans laquelle elle tait situe,
pour qu'il ft sr de la trouver. Alda, enchante de n'tre plus
retenue, s'lana en avant avec la lgret d'une biche, et ne
s'arrta plus jusqu' ce qu'elle et atteint le seuil de sa demeure.
Elle ouvrit la porte avec prcaution, dans la pense que l'un ou
l'autre des deux infortuns qu'elle y avait laisss accabls de
souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de
sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.

Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pntrer
dans la chaumire claira les traits ples de Llia, qui tait
assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux
en dsordre, les yeux gonfls et arides, mais secs, aprs avoir
rpandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus  verser. Elle
soutenait sur ses genoux la tte de son pre, qui dsormais ne
devait plus se soutenir elle-mme.

Llia jeta un cri touff lorsque le chaud et brillant rayon,
clairant le visage de celui qui n'tait plus, rvla l'affreux
changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front,
comme si elle et voulu drober pour toujours  la lumire ses yeux
puiss de larmes.

Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main
humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la
sympathie. Pendant quelques minutes Llia parut s'apercevoir  peine
de sa prsence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si
elle cherchait  la reconnatre; enfin on la vit sortir tout  coup
de cet garement, et elle s'cria: "Vous voil donc revenue; mais
c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attacht 
la terre est rompu; je reste seule et dsole.

--Ne parle pas ainsi, Llia, lui dit Alda tendrement; car tu as en
moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a t
accable; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris
 bnir la main toute-puissante qui la chtiait, et  dire : Il est
heureux pour moi d'avoir t afflige; car, avant d'tre prouve,
je marchais dans le mauvais chemin. Ne te dsole donc pas comme
celui qui est sans esprance; car tu as un autre pre, un Pre
cleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses  lui dans ta
douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimes, et unissons-nous
pour le servir."

En prononant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras  son
ancienne ennemie; Llia s'y prcipita, oubliant tout ce qui s'tait
pass entre elles, et elle pleura librement sur son sein.

Alda, l'entourant de ses bras, mla ses larmes aux siennes, et 
compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-l si loigns l'un de
l'autre, oublirent toute distinction de rang, toute animosit
nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les prjugs qui les
avaient mutuellement enflamms de haine et de colre, et elles
devinrent rellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne
cimentrent une amiti plus solide et plus vraie que celle qui se
forma entre elles; car Llia, qui dtestait sincrement ses cruauts
et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle
lui avait fait et du bien qu'elle avait reu d'elle; tandis qu'Alda,
reconnaissant dans toute son tendue la vrit de cet axiome divin,
qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant
plus qu'elle lui avait pardonn davantage.

Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intrt encore
plus tendre et plus dvou; une fivre violente et dangereuse la
saisit le soir mme du jour o elles avaient rendu les derniers
devoirs  son pre, assistes par Aurlius, qui resta avec elles
pour leur prter secours dans cette triste circonstance. Il
prolongea ensuite son sjour auprs d'elles pour aider Alda 
soigner la pauvre Llia, et tcher d'arrter les progrs d'une
maladie qui la rduisit  la plus extrme faiblesse, et la conduisit
au bord du tombeau.

Cependant la jeunesse, seconde par les tendres soins d'Alda et les
connaissances mdicales d'Aurlius, surmonta la violence du mal, et
Llia marcha peu  peu vers la convalescence. Aurlius retourna prs
de son troupeau, dont il avait t plusieurs jours loign; mais il
promit de revenir bientt pour visiter les deux jeunes filles, dont
la position lui inspirait une vive sollicitude.

A partir de la maladie de Llia, sa douleur parut avoir entirement
chang de caractre. Elle avait cess de pleurer, elle ne profrait
aucune plainte, et elle vitait soigneusement toute allusion  ses
infortunes passes; en sorte d'Alda aurait pu la croire entirement
rsigne  son sort, si l'accablement et la langueur qui se
montraient invariablement dans son extrieur et dans ses manires
n'eussent rvl une souffrance intrieure plus grande que les
paroles ne pouvaient l'exprimer.

Si la maladie du corps avait cd, celle de l'me subsistait dans
toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui taient en son
pouvoir de dissiper cette profonde mlancolie: mais le triste
sourire avec lequel Llia recevait ces tmoignages d'attention et
cherchait  l'en remercier tait si languissant, si peu naturel,
qu'Alda aurait prfr la voir donner un libre cours  ses larmes.

Llia avait aussi une sortir d'loignement pour tous les exercices
ncessaires au rtablissement de sa sant. Alda s'en inquitait, et,
par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste
compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le
soleil du matin et les brises de la montagne. Llia se rendit  ses
dsirs comme par obissance, et avec un regard qui disait assez
combien elle tait devenue indiffrente  toutes choses.

Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des
nuits passes au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranime par
le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil
levant, qui gayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des
vertes forts qui taient  ses pieds, le joyeux chant des oiseaux,
le vol du lger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages
taient des sensations remplies de dlices, qui la reportaient en
esprit vers sa terre natale et les scnes les plus chres de son
enfance.

Quelquefois elle s'arrtait pour cueillir les renoncules de la
montagne et les autres fleurs semes sous ses pas, avec le mme
sentiment de plaisir qu'elle avait trouv, tant petite fille, 
faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages
dans sa Bretagne.

Ce ne fut pas sans surprise que la jeune patricienne, qui avait t
levs au sein du luxe et des richesses, et ne s'tait jamais form
l'ide d'un bonheur qui ne prt pas sa source dans l'ambition, le
faste ou la volupt, vit la simple et jeune enfant de la nature
trouver tant de jouissances  cueillir une poigne de fleurs
sauvages; tandis qu'elle rflchissait silencieusement sur un fait
si nouveau pour elle, la jeune Bretonne poussa un cri de joie, car
elle venait de dcouvrir une touffe de violettes, et, saisissant une
des modestes fleurs, elle s'cria: "Petite fleur de mon pays, es-tu
donc comme moi habitante d'une terre trangre!"

Il y avait des transports dans le ton et le regard d'Alda; mais
l'instant d'aprs ses yeux se mouillrent de pleurs, et la fleur fut
bientt humecte de ses larmes. Alors cependant, comme si elle et
t honteuse de son motion, elle se hta d'essuyer les gouttes
brillantes qui tombaient de ses longs cils; et, s'apercevant que
Llia paraissait fatigue, elle la conduisit vers un petit tertre
couvert de mousse, sous l'ombre paisse d'un grand marronnier. L
elle la fit asseoir, puis, se plaant  ses pieds, se mit  tresser
des guirlandes de fleurs sauvages pour l'amuser, et essaya de
dissiper sa mlancolie par une conversation vive et enjoue.

Mais ce n'tait pas ce qui convenait  la situation de Llia, ni 
la disposition de son me; la jeune Bretonne, qu'elle aimait, tait
pour elle  la fois un objet d'intrt et de curiosit, et elle la
pria, non sans quelque motion, de lui raconter son histoire tout
entire, avec les dtails de sa fuite. Alda hsita pendant quelque
instants, car sa dlicatesse naturelle lui disait qu'il y avait dans
ce rcit bien des choses qui devaient ncessairement tre pnibles
pour Llia; mais celle-ci insistant, elle crut devoir la satisfaire.

Llia fut trs-touche de la relation simple et pathtique de la
jeune Bretonne, et quand elle fut termine, elle lui demanda s'il
tait vraiment possible qu'elle lui pardonnt toutes les injures et
les mauvais traitements qu'elle avait reus d'elle.

"Je voudrais, Llia, que le souvenir de toutes ces choses ft aussi
compltement effac de ton esprit que tout ressentiment est
maintenant loin de mon coeur," rpondit Alda en lui pressant
tendrement la main.

Llia, profondment touche de la gnreuse conduite d'Alda, lui
rvla  son tour la cause secrte de ses propres chagrins.

"Oh! que ne pouvez-vous apercevoir la main de Dieu dans cette
affliction qui pse si douloureusement sur votre coeur rebelle, ma
fille!" dit Aurlius, qui venait d'arriver, et qui avait
involontairement entendu assez de la conversation pour comprendre la
nature des peines de Llia. Celle-ci, confuse, baissa les yeux vers
la terre, et continua de pleurer en silence.

Le vieillard s'assit auprs d'elle, et, lui prenant la main, il lui
dit: "Vous vous affligez maintenant, et vous refusez d'tre console
pour la perte de ce qui vous a t enlev par votre Pre cleste
dans sa sagesse et sa misricorde. Croyez-moi, mon enfant, le temps
viendra o vous reconnatrez le peu de valeur de ce que vous pleurez
maintenant, de ce qui ne pouvait jamais satisfaire les dsirs d'un
esprit immortel." Alors, voyant qu'elle tait trop pniblement
agite pour supporter une plus longue allusion  la cause de sa
douleur, il tira de son sein le livre sacr des saintes Ecritures,
et commena  lire quelques-unes des belles histoires qu'il
contient, pour distraire Llia de la vaine et triste pense de ses
propres chagrins, et en mme temps pour instruire les deux jeunes
filles sur ces pieux sujets; car Alda ne possdait aucun livre, et,
quand elle en aurait eu, elle n'aurait pas encore su les comprendre.
Toutes ses connaissances gnrales de l'histoire sainte venaient des
instructions orales qu'elle avait reues de Susanne; elle savait par
coeur une partie de l'Ancien Testament et des Evangiles, et en
rptait souvent des passages  haute voix; quant  Llia, elle
avait tout  apprendre sur ce sujet.

Les deux jeunes personnes coutaient avec le plus vif intrt les
morceaux qu'Aurlius choisissait pour les instruire. Quand il en
vint  lire, depuis le commencement jusqu' la fin, la belle et
pathtique histoire de Joseph et de ses frres, toutes les deux
pleurrent  chaudes larmes, principalement  cet endroit o Joseph,
avec cette bont touchante et vraiment anglique envers ses frres
coupables et repentants, leur dit, pour soulager le poids de leurs
remords: "Maintenant ne soyez pas affligs, ne vous faites pas de
reproches de m'avoir fait venir ici; car Dieu m'a envoy devant vous
pour vous sauver la vie." Alors Alda, anime d'un sentiment
semblable, attira vers elle la triste Llia, et, appuyant sa main
sur son paule, baisa sa joue ple et humide de larmes en lui
disant: "N'en est-il pas de mme entre nous, ma soeur? Je t'en prie
donc, ne pleure plus, et cesse de t'accuser de ce qui est arriv
dans le pass."

Llia ne rpondit que par ses pleurs; mais Aurlius s'aperut ave
joie que l'histoire avait produit l'effet dsir en touchant une
corde sensible dans son me, et en faisant jaillir la source qui
paraissait tarie au fond de son triste coeur.

Quand Aurlius eut termin l'histoire de Joseph, il continua
d'expliquer  Llia, comme ressortant des saintes Ecritures, les
consolantes doctrines de la foi chrtienne, et lui fit connatre les
conditions auxquelles la rmission des pchs et le bonheur ternel
taient promis aux hommes.

Llia, devant qui toute perspective des joies de la terre avait fui
pour toujours, sentait un nouvel et tremblant espoir natre dans son
coeur en coutant les paroles du vnrable ambassadeur de paix. Les
plaisirs avaient t l'unique affaire de sa vie, et le bonheur son
seul but; mais elle avait cru le trouver o il n'tait pas; c'tait
une recherche sans fruit, commence dans la folie et termine dans
le dsespoir.

Elle avait bu  la coupe de l'ambition et des grandeurs mondaines,
et, quoiqu'elle lui et paru douce au got, le breuvage tait devenu
bien amer. Puissance, luxe, richesse, quoique bien jeune, elle avait
joui de tout cela; cependant elle ne trouvait  aucune satisfaction 
se rappeler le pass; et mme, quand ces biens taient en sa
possession, elle avait t souvent sur le point de s'crier comme le
royal prophte: "Tout cela n'est que vanit et affliction d'esprit!"

Fatigue, accable de cette inquitude qui est l'ennemie mortelle de
l'me, oppresse par la douleur qui donne la mort, elle voyait pour
la premire fois l'aurore de cette lumire  la clart de laquelle
elle pouvait trouver le chemin qui conduit  un meilleur hritage,
et elle la salua comme le phare qui allait enfin guider sa barque
battue par la tempte vers le port o elle devait trouver la paix.

Un calme semblable  celui qui se rpand sur les flots agits aprs
qu'ils ont t longtemps pousss par la violence tyrannique des
vents succda  la sombre tristesse qui consumait le coeur de la
jeune Romaine. Elle se rsigna aux volonts de son Pre cleste, car
elle se rfugiait au pied de la croix, et l elle trouva le repos et
la tranquillit que le monde ne peut jamais donner.

Il lui tardait d'tre admise par le baptme dans le sein de l'Eglise
catholique; mais, comme sa sant n'tait pas assez bien rtablie
pour qu'elle pt entreprendre le petit trajet du vallon o tait
tablie la colonie chrtienne, Aurlius lui imposa une prparation
de quelques jours de plus. Pendant ce temps-l il visita souvent les
deux jeunes amies, afin de terminer l'instruction de Llia.

Ce furent pour eux tous des jours de sainte joie et de srnit.
Mainos, le chef breton, qui avait abandonn sa vie de brigandages,
se joignit  eux; il coutait avec un vif intrt de la bouche
d'Aurlius les vrits qu'Alda avait tant essay de lui faire
connatre, et enfin il lui donna tout le bonheur auquel elle pouvait
aspirer, en lui annonant qu'il se convertissait  la foi chrtienne
et qu'il dsirait recevoir le baptme. Aurlius fixa pour cette
crmonie le dimanche suivant, qui tait le jour o Llia devait
tre admise dans le sein de l'Eglise visible de Jsus-Christ.




CHAPITRE XIV


Forts dans le nom de notre grand Rdempteur, ils portaient la croix,
mprisaient la honte, et, comme leur divin Matre ici-bas, luttaient
avec le danger, les douleurs, la misre et la crainte, sous quelque
forme qu'on voult la leur inspirer.

(MONTGOMMERY.)


Le soleil se levait avec une splendeur sans gale, quand, le
dimanche, Alda, le coeur inond d'un saint zle, accompagna les deux
proslytes  l'assemble gnrale des chrtiens dans le vallon de la
montagne, et assista  leur baptme dans des sentiments semblables 
ceux des anges de Dieu quand ils voient une me immortelle dlivre
des liens de Satan et du pch, et arrache  l'enfer comme au feu
une branche enflamme.

Les monts et les valles retentissaient encore de l'hymen
baptismale, quand un bruit sinistre et plein d'horreur interrompit
le chant sacr, et changea pour plusieurs les sentiments d'extase en
une motion de trouble et de crainte; car des cris et ces mots
effrayants: "Les paens! les paens viennent vers nous!" sortirent
de la bouche de ceux qui n'taient pas assez absorbs dans leur
dvotion pour tre insensibles au danger qui se prsentait  l'heure
o ils y pensaient le moins. L'instant d'aprs, la plus grande
partie de l'assemble tait disperse dans les collines comme un
troupeau qui n'a plus de berger, cdant  cette impulsion de la
fragilit humaine qui poussa les aptres effrays  chercher leur
salut dans la fuite quand ils virent leur divin Matre entre les
mains de ses barbares ennemis.

Mais il y en eut d'autres qui soutinrent noblement l'preuve, et
attendirent avec calme l'approche des soldats romains. Aurlius
demeura debout prs du grossier autel de pierre sur lequel il venait
de consacrer les hosties de la communion.

Llia et Mainos, revtus de la robe blanche des nophytes qu'ils
venaient de prendre, restrent immobiles agenouills  ses pieds,
tandis qu'Alda avec quelques autres chrtiens dvous, connaissant
le danger, mais parfaitement trangers  ses terreurs, se tenaient
debout  ct d'eux, dans un maintien plein de rsolution et d'une
pieuse rsignation  la volont de Dieu.

Ils formaient un groupe qui et pu offrir un digne sujet au pinceau
de Salvator Rosa, quand le centurion romain posa ses mains
sacrilges sur le vnrable prtre. A cette vue, le chef breton
nouvellement baptis, oubliant qu'il venait de se couvrir de la
blanche robe de la paix, s'lana vivement de son humble posture,
arracha l'pe de la main de l'un des soldats, et, avant qu'Aurlius
lui-mme pt souponner son dessein, tendit mort  ses pieds le
centurion qui avait commis cet outrage envers sa personne sacre.
Puis il se plaa firement devant l'autel, pour le dfendre de toute
insulte de la part des soldats idoltres.

"Laisse-l ton pe, mon fils, s'cria Aurlius; ne sais-tu pas
qu'il est dfendu aux serviteurs du Christ de repousser la violence
par la violence?"

Mais le vaillant Breton, sourd  ces remontrances, distribuait ses
terribles coups  droite et  gauche avec une main si sre et une
fureur si dtermine, que les assaillants, ne s'attendant pas  une
telle rsistance, restrent un instant paralyss devant sa
redoutable pe. Cependant sa valeur ne pouvait suffire contre le
nombre toujours croissant de ses adversaires, et tous, se
prcipitant sur lui, l'tendirent dans la poussire au pied de
l'autel qu'il s'tait vainement efforc de dfendre.

Son sang rejaillit sur la robe blanche de la jeune nophyte qui
venait de recevoir avec lui le baptme, et qui tomba presque
vanouie sur le sein d'Alda.

"Courage, ma soeur!" dit la jeune Bretonne, quoique ses joues fussent
devenues aussi ples que celles de Llia  la vue des coups qui
avaient frapp son compatriote et son ami, "courage! ce sont l les
prils auxquels nous sommes tous appels par le baptme.

--Il est naturel  la faiblesse d'une femme de reculer en frmissant
devant le sang rpandu en sa prsence, dit Llia en montrant les
taches qui parsemaient son vtement; si ce sang et t le mien,
Alda, je t'assure que tu ne m'aurais pas vue dfaillir. Non; je
crois plutt que j'aurais bni le Seigneur d'avoir abrg les jours
de mon douloureux plerinage."

Les cruels soldats entourrent alors leurs victimes sans dfense,
les lirent avec des cordes, les attachant deux  deux, non sans un
grand nombre de brutales insultes, et les obligrent de se mettre en
route pour Rome.

Llia, que sa maladie rcente et la dlicatesse avec laquelle elle
avait t leve rendaient presque incapable de supporter la fatigue
de ce voyage, souffrit beaucoup; mais elle souffrit en silence, et
s'effora de surmonter la faiblesse du corps avec un courage qu'on
pourrait dire hroque, en considrant qu'elle n'avait t
accoutume  aucune sorte de travaux et de privations.

Alda lui parlait, la soutenait, l'encourageait avec la plus grande
tendresse, et quelquefois supportait pendant plusieurs milles le
poids de son corps dfaillant.

A la fin, le commandant des soldats romains accorda  tous un court
intervalle de repos, non par aucun sentiment de compassion envers
ses prisonniers puiss de fatigue et de faim, mais parce que
lui-mme et ses compagnons prouvaient l'incommodit de cette marche
dans les sentiers raboteux des montagnes,  l'ardeur du soleil de
midi, et par une chaleur rare  cette poque de l'anne.

La halte eut lieu dans un des plus charmants bosquets de Tusculum,
sur les bords d'un ruisseau limpide, dont les eaux murmurantes
rpandaient alentour une dlicieuse fracheur. On permit aux
prisonniers d'tancher leur soif brlante avec quelques gorges de
cette eau bienfaisante, et Alda obtint d'un des soldats plus humain
que ses camarades, qu'il en remplt son casque pour qu'elle pt
baigner le visage et les mains de sa compagne puise, qui venait de
s'vanouir sur son sein.

Cependant un repos de deux heures ranima Llia, et elle fut une des
premires  se lever pour obir au signal qui fut donn de se
remettre en route. Se tournant vers Alda, qui l'observait avec
inquitude, elle lui dit: "Ne crains pas que je faiblisse quand le
moment viendra; je voudrais qu'il ft dj venu. Mais il y a un
passage entre celui-ci et la mort, auquel je ne puis penser sans une
vritable agonie: c'est notre entre publique  Rome. Cette torture,
la plus cruelle et la plus amre, nous allons bientt l'endurer. O
Alda, pense  la honte d'tre exposes aux regards et aux insultes
des grossiers plbiens! et plus que cela, bien plus, d'tre
regardes avec un insolent ddain par les patriciens sans coeur qui
affectaient autrefois tant d'amiti pour mon pre et pour moi, et
qui,  l'heure de notre adversit, nous ont froidement abandonns 
notre sort, ou se sont rjouis de notre chute!

--Est-il possible, Llia, que leurs sentiments ou leurs regards
puissent te faire prouver un seul moment de trouble? dit Alda avec
surprise.

--Oh! mais entrer dans l'orgueilleuse ville o je suis si connue,
enchane et trane comme une criminelle! reprit Llia avec un
mouvement d'horreur.

--Ah! Llia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est
mont sur la croix en mprisant la honte qui y tait attache, et ne
recule pas devant les lgres preuves auxquelles tu es appele; ne
souffre pas que de semblables penses viennent obscurcir la srnit
de ton me. Que peut tre  tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si
prs de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrire aprs
avoir contempl l'avenir, ou te laisser troubler par les mpris de
cet aveugle et misrable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle
que tu es rellement, t'envierait la glorieuse destine qui
t'attend?

--Je gmis sur ma propre faiblesse, reprit Llia, et je demande 
Dieu de pouvoir surmonter la lche pusillanimit qui me fait
trembler, non devant la perspective de la mort, mais  l'approche de
cette entre dans Rome, o je serai donne en spectacle  tous.

--Et moi, je suis entre dans Rome autrefois pour y tre donne en
spectacle  tous, marchant enchane  ct de mon pre mourant et
accabl de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos gnraux! dit
Alda, plissant  ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore
prisonnire, expose  tous les regards et aussi en triomphe; car je
vais obtenir la haute rcompense qui m'a t promise, la glorieuse
couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville
souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur."

En prononant ces dernires paroles, le beau visage d'Alda
s'illumine d'un brlant enthousiasme; et Llia, anime de la mme
ardeur, s'cria: "O Alda, comment mes penses dlirantes
pourraient-elles s'garer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous
avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!"

Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune
Bretonne quand elle approcha des murs de la cit impriale, et elle
se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en
fugitive, le coeur gonfl de haine et d'indignation contre ma
hautaine matresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir
jusque dans le repaire des voleurs  et des btes froces de la
fort, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant 
l'hritage de la mme gloire, pour tre unies dans les tortures et
dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!

Pendant ce temps Llia s'tait entirement remise, et avait repris,
non pas cette apparence force de calme et de tranquillit, rsultat
des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde srnit qui
procde d'une complte rsignation  la volont de Dieu, et ce fut
dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute dispose 
subir les preuves qui l'attendaient.

Vers le soir, les prisonniers entrrent dans la cit impriale, dont
les rues taient encombres d'une foule de gens de tout tat. Les
plbiens, dlivrs des travaux et des affaires de la journe,
retournaient chez eux ou s'arrtaient en groupes oisifs pour
s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville;
et les patriciens, les courtisans et les snateurs sortaient de chez
eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps
dans les plaisirs ou de noyer la pense dans l'intemprance.

Les malheureux prisonniers taient pour eux un objet d'impitoyable
curiosit. Une foule empresse s'assemblait pour arrter leur
marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs
plaisanteries grossires; et il tait vident que tous se
rjouissaient  l'avance du barbare plaisir qui les attendait en
voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de
l'amphithtre ensanglant.

Pour la jeune Romaine, si noblement ne, si splendidement leve,
cette preuve fut, comme elle l'avait prvu, un terrible dbordement
de la coupe d'amertume; mais elle tait condamne  la boire jusqu'
la lie avant que son chtiment ft complet.

Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue
pour la fille du tratre proscrit Marcus Llius par quelques-uns des
complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils
associaient alors aux noms du pre et de la fille des pithtes qui
dans d'autres temps eussent excit sa colre et l'eussent porte
jusqu' la fureur. Mais elle tait devenue capable de les supporter
patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que
de dpit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.

Comme les prisonniers approchaient du temps de Junon, leur marche
fut arrte par un concours de gens qui s'taient rassembls pour
regarder deux jeunes poux qui, au milieu d'un magnifique cortge,
descendaient les marches du portique, prcds des prtres, des
augures, des musiciens et des porteurs de torches, et accompagns
d'une longue suite de nobles dames et d'hommes du plus haut rang et
de la plus grande considration  la cour impriale.

La libralit des dons que le mari rpandait parmi le peuple tait
accueillie avec de si fortes acclamations, que son nom, rpt par
tous les chos des sept collines de Rome, parvint aux oreilles des
prisonniers chrtiens, qui taient sur le lieu mme. Pour tous, 
l'exception d'une seule personne, c'tait chose compltement
indiffrente; mais il retentit comme le glas de la mort  l'oreille
de la malheureuse fille de Marcus Llius. Cependant, pouvant  peine
croire ce qu'elle entendait, elle jeta un regard rapide et gar sur
le cortge, et reconnut dans le mari son propre fianc, Quintus
Flavius.

L'instant d'aprs le cortge nuptial, avec ses torches clatantes et
sa bruyante musique, avait disparu comme un songe de la nuit, et
Llia reut l'ordre d'avancer; car elle s'tait arrte et restait
immobile, les yeux fixs sur le portique alors silencieux du temple.

C'en est fait, se dit-elle, oui, le dernier lien qui m'attacht au
monde est bris. Aurlius avait raison quand il m'assurait que le
temps n'tait pas loign o je serais convaincue de l'indignit de
l'objet auquel je m'attachais avec une aveugle tendresse. Ce coup
imprvu a t dirig par la divine misricorde; autrement j'aurais
regard en arrire, et peut-tre aurais-je hsit sur le seuil de
l'ternit. Mais maintenant, Alda, ma douce compagne, ma soeur et mon
amie, je suivrai joyeusement ta marche vers le ciel; car j'ai vu les
dceptions et la vanit des choses de ce monde, et je veux me
reposer de ses pnibles motions et de ses inutiles combats.




CHAPITRE XV


Cortge heureux des saints martyrs, lve-toi! porte tes yeux vers le
ciel, ta patrie; vois le trne d'or qui t'est promis, la palme du
vainqueur, l'immortelle couronne!

(DOLE.)


Les captifs chrtiens furent jets dans le cachot d'une des prisons
destines  recevoir les plus abjects et les plus infmes criminels.
Pour eux, qui ne regardaient les heures qui allaient s'couler entre
l'instant prsent et l'ternit que comme un orageux mais court
passage d'un sjour de misres  la splendeur des clarts
ternelles, le lieu dans lequel s'coulait cette priode transitoire
tait de bien peu d'importance; et, comme ils employrent la plus
grande partie de la nuit  des exercices de dvotion, la lugubre
prison fut convertie pour un moment en un temple du Dieu vivant.

Vers le matin, Aurlius engagea son petit troupeau  tcher
d'obtenir une heure de sommeil, afin de fortifier leurs corps pour
la terrible preuve qu'ils avaient  subir.

La jeune et ardente Bretonne tait dans une trop grande exaltation
pour qu'il lui ft possible de prendre aucun repos; elle resta
absorbe dans une extase de hautes et clestes mditations, tandis
que Llia, accable par l'excs de la fatigue et par les pnibles
agitations de son me, tait tombe sur la pierre froide du cachot,
et, la tte appuye sur les genoux d'Alda, dormait profondment.

Aurlius, qui, comme Alda, avait pass la nuit sans fermer les yeux,
veilla ses compagnons avant le second chant du coq; mais, observant
avec compassion les traces croissantes de la souffrance sur le
visage de la jeune Romaine, au moment o ses traits taient clairs
par les premiers rayons du soleil levant, et la pleur mortelle
rpandue sur ses joues, il ne voulut pas permettre qu'on troublt le
profond repos dans lequel elle tait ensevelie. Elle ne se rveilla
donc que lorsque ses compagnons de captivit, ayant termin leurs
actes d'adoration et de prires, entonnrent l'hymne suivant:


   Tu peux, Seigneur, apporter le baume de l'esprance
   Aux coeurs briss par la douleur,
   Et la foi, guide par tes lumires,
   Ouvre ses ailes et prend son essor vers le Ciel.

   Tu peux, de ton sourire,
   Eclairer le plus noir cachot,
   Et faire clore la rose
   Dans le plus aride dsert.

   Tu peux verser sur le captif condamn  mort
   Les torrents d'une gloire intarissable,
   Et lui enseigner  franchir avec joie
   Le seuil redout de la mort.

   Et maintenant nos mes, rveilles,
   Se prparent  quitter le sjour d'ici-bas;
   Et, dlivres des soins et des maux de la terre,
   A voler vers toi,  mon Dieu!

   Avec toi, Seigneur, sont la paix et la joie
   Et l'ternel repos;
   Et la batitude, sans mlange d'aucune peine,
   Est le partage des bienheureux.


Llia se leva prcipitamment quand la mlodie sacre cessa, semblant
s'vanouir dans le ciel, et se jeta dans les bras d'Alda en
s'criant: "Alda, ma soeur, y sommes-nous dj?

--O, Llia? demanda sa compagne en l'embrassant  son retour.

--Au ciel, Alda, sans doute; je rvais dans ce moment mme que le
terrible combat tait fini, et j'entendais les chants sraphiques
des esprits bienheureux, auxquels sous semblions nous joindre tous.

--C'tait un songe, jeune fille, qui se ralisera promptement pour
vous et pour nous tous, dit Aurlius,  moins, et Dieu nous en
prserve, qu'il ne se trouve quelqu'un parmi nous qui puisse faiblir
en vue du ciel.

--Mon pre, dit Llia, unissons-nous tous, dans une ardente prire,
 Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir
jusqu' la fin." Et Aurlius commena une prire au Dieu de toute
grce,  laquelle se joignirent tous ceux qui taient prsents. Mais
tandis que les condamns chrtiens priaient avec ferveur, les pas
prcipits de la multitude et le roulement des chariots dans les
rues qui taient au-dessus de la prison, parvinrent  leurs oreilles
jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant,  cette
distance,  celui des flots de la mer; ds lors ils furent avertis
que l'heure tait arrive o ils allaient tre appels  la dernire
et redoutable preuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.

La foule tumultueuse et agite du peuple se portait avec
empressement vers l'amphithtre, qui leur promettait pour ce
jour-l les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour
leurs instincts dpravs et barbares que celui d'un combat de
gladiateurs condamns  s'entre-tuer au milieu de l'arne
ensanglante, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel
et plus raffin  ceux qui trouvaient leur bonheur dans les
tourments et l'agonie de leurs semblables.

N'est-ce pas la pratique de ces atrocits qui attira enfin la
vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville paenne et
perscutrice, qui est dsigne dans l'Apocalypse comme "une
prostitue revtue d'carlate et assise sur ses sept collines, ivre
du sang des martyrs." C'est vraiment avec justice que le saint exil
de Patmos, au temps de qui ces abominations commencrent, et qu'on
peut dire avoir t tmoin oculaire des cruelles perscutions de
Nron contre les chrtiens, appliqua cette image  la ville
impriale des Csars.

"Mes enfants, dit Aurlius  ses compagnons quand les portes du
cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui
venaient les chercher pour les conduire  la mort, je dois vous
avertir qu'une grande tentation sera place aujourd'hui devant vous.
Priez, afin de pouvoir rsister aux piges que vous tendront les
ennemis de votre me, et courir victorieusement pour remporter le
prix qui vous attend au bout de la carrire; car on vous offrira la
vie  la condition de commettre un acte d'idoltrie."

L'avertissement d'Aurlius aurait paru inutile  voir l'allgresse
avec laquelle la troupe de condamns s'avanait pour obir  la
sentence qui les vouait  la mort et  des tortures inoues. Il n'y
eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne
se reporta en arrire quand ils s'avancrent  travers les rues,
encombres par la foule, qui conduisaient  l'amphithtre.

Lorsqu'ils entrrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie,
ainsi que l'avait annonc Aurlius,  la condition, bien simple 
remplir, de jeter une poigne d'encens dans le feu qui tait allum
sur les autels des dieux de Rome; et au mme moment on entendit,
venant de l'intrieur de l'amphithtre, les cris barbares de la
foule affame du spectacle qui lui tait promis.

"Les chrtiens aux lions! les chrtiens aux lions!" Telles taient
les paroles qui annonaient pour la premire fois aux victimes
dvoues le genre de mort qui leur tait destin. Aurlius les
entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur
l'encens qu'on lui prsentait, il franchit d'un pas ferme les portes
ouvertes de l'arne dans laquelle il devait subir son supplice. Son
exemple fut suivi par ceux des condamns qui lui succdaient
immdiatement dans la file qui s'avanait, et alors on ferma
subitement les portes, aprs avoir admis autant de victimes que les
impitoyables spectateurs dsiraient en voir exposes ensemble  la
rage des btes froces.

L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entre des
victimes fut rompu par de retentissants et pouvantables
rugissements, auxquels se joignit un cri gnral pouss par les
femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer
les lions affams. Les clameurs tumultueuses d'une joie froce
annoncrent le moment o ils s'lanaient sur leur proie humaine;
puis une seconde acclamation, suivie bientt de l'ouverture des
portes afin de donner entre  de nouvelles victimes, fit connatre
 ceux qui taient dehors que l'oeuvre de la mort tait accomplie.
Six des captifs chrtiens avaient dj scell de leur sang leur
profession de foi.

Alda et Llia, comme les plus jeunes entre les prisonniers,
fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un
frmissement d'horreur les quatre qui auraient d les prcder 
travers les portes de l'arne fatale plir et chanceler quand on
leur prsenta l'alternative qui avait t si rsolment rejete par
Aurlius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand
l'amphithtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: "Les
chrtiens aux lions!" d'une main tremblante et en dtournant les
yeux, jeter l'encens sur le feu qui brlait devant les idoles, et
racheter lchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.

Alda, le coeur palpitant d'inquitude, jeta des yeux scrutateurs sur
les traits altrs de sa ple et languissante compagne, frmissant
de la voir, elle aussi, flchir devant cette redoutable preuve;
mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe rsolution qui
rayonnait dans les yeux noirs et mlancoliques de la jeune Romaine,
alors levs vers le ciel dans une fervente et silencieuse prire,
elle se reprocha le doute qui avait travers son esprit sur la
fermet de la foi de Llia, qui, quoique d'une nature moins ardente
et moins passionne que la sienne, tait cependant aussi forte et
aussi courageuse.

"Alda, dit celle-ci, as-tu vu l'acte que ces malheureux ont commis?

--Oui, rpondit Alda, et je prie Dieu de leur pardonner, et de nous
prserver du malheur de cder  la mme tentation; car vois, le
moment est arriv."

En effet, on prsentait l'encens aux deux jeunes amies; et le prtre
de Jupiter, touch de compassion en voyant leur beaut, leur
jeunesse et la tendre union qui paraissait subsister entre elles,
employa tous les sophismes de son loquence pour les dcider 
chapper aux horreurs de la mort qui les attendait, en rendant un
simple hommage  la statue de son dieu. Mais elles repoussrent ses
sollicitations avec une dignit calme, et entrrent dans l'arne
fatale sans tmoigner aucune crainte.

Leur apparition fit natre un murmure d'admiration, presque de
piti, parmi les spectateurs qui encombraient les siges de
l'amphithtre. Le cruel empereur lui-mme, en voyant l'hroque
fermet avec laquelle ces deux jeunes vierges, si remarquablement
belles, attendaient le sort pouvantable qui leur tait destin, se
leva, et leur demanda si elles ne voulaient pas acheter leur
dlivrance en offrant  sa propre statue l'hommage d'adoration
qu'elles avaient refus  celles des dieux.

"Vain et prsomptueux mortel, non!" rpondirent en mme temps les
deux jeunes amies; et dans ce moment Llia rencontra les yeux de
Quintus Flavius, qui tait avec sa nouvelle pouse parmi les
spectateurs, pour jouir du spectacle de son martyre et de celui de
ses compagnons. Quoique cette vue rappelt une rougeur passagre sur
les joues dcolores de la jeune victime, elle n'eut pas le pouvoir
d'branler la tranquille rsolution avec laquelle elle se prparait
 subir la dernire preuve de sa vie, malgr toutes les terreurs
dont elle tait accompagne. La foi avait donn  son me des ailes
qui l'levaient vers le ciel; et si cet objet de sa tendresse,
autrefois si chri, occupa sa dernire pense sur la terre, c'est
parce que cette pense fut une prire  son Pre cleste pour qu'il
lui plt d'ouvrir les yeux de Quintus Flavius  la connaissance de
la vrit, et de lui pardonner le crime d'avoir assist au sacrifice
de sa fiance.

Tous les yeux se tournrent en ce moment sur les deux jeunes
victimes; le signal avait t donn par le barbare empereur lui-mme
pour que les btes froces fussent introduites dans l'arne dj
ensanglante, et deux terribles lions s'lancrent avec rage sur la
scne en poussant des rugissements qui branlrent l'amphithtre.

La jeune Bretonne jeta sur les animaux furieux un regard intrpide;
puis, tendant les bras vers Llia, elle s'cria: "Ne mourrons-nous
pas ensemble, mon amie?"

Llia tomba sur son sein, et cacha son visage dans les plis de son
vtement.

L'instant d'aprs le sang des deux martyres coulait en flots mls:
ces deux jeunes vierges, autrefois implacables ennemies, expiraient
dans les bras l'une de l'autre, unies par les liens de la plus
tendre affection, et leurs mes affranchies entraient au mme moment
dans cette joie ternelle que ne peut comprendre aucun entendement
humain.





FIN





TOURS.--IMPRIMERIE MAME.























End of the Project Gutenberg EBook of Alda, by Agnes Strickland

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDA ***

***** This file should be named 32194-8.txt or 32194-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/2/1/9/32194/

Produced by Daniel Fromont

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
