The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 11, by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron, Volume 11
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas  Moore

Translator: Paris Paulin

Release Date: May 24, 2010 [EBook #32509]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON.


IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR,
Rue Saint-Louis, n 46, au Marais.




OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.



_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.




TOME ONZIME.

_Paris_.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR.
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis._

1831.




LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.




MMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.


C'est pendant le printems de cette anne que Lord Byron et sir
Walter-Scott eurent, pour la premire fois, occasion de se connatre
personnellement. M. Murray, ayant fait une visite au dernier, en reut
un superbe poignard turc, pour l'offrir en prsent  Lord Byron; et le
noble pote,  son retour  Londres, la seule fois qu'il eut jamais
occasion de se trouver dans la socit de sir Walter, lui offrit en
retour un vase rempli d'ossemens humains, trouv sous les ruines des
anciens murs d'Athnes. Le lecteur aimera mieux sans doute avoir tous
ces dtails de la plume de sir Walter-Scott lui-mme, qui, avec cette
bont qui le rend aussi aimable qu'il est admirable pour son talent, a
trouv, au milieu de ses immortels travaux, le loisir de me communiquer
ce qui suit[1].

[Note 1: On a omis, au commencement de ces souvenirs, quelques
passages contenant des dtails relatifs  la mre de lord Byron, et qui
ont dj t donns dans la premire partie de cet ouvrage. Parmi ces
derniers, cependant, se trouve une anecdote dont on pardonnera
facilement la rptition en faveur de l'accroissement d'intrt et de
l'authenticit qui s'attachent  ses dtails, raconts par un tmoin
oculaire tel que sir Walter-Scott: Je me rappelle, dit-il, avoir vu la
mre de lord Byron avant son mariage, et un incident survenu dans cette
occasion rendit cette circonstance assez remarquable. C'tait la
premire ou la seconde fois que Mrs. Siddons venait jouer  dimbourg,
et lorsque cette admirable actrice, par l'harmonie de sa voix, de son
regard, de son geste et de sa personne, produisait l'effet le plus
puissant qu'une crature humaine puisse jamais exercer sur ses
semblables. Je n'ai jamais rien vu dans ce genre qui puisse en approcher
de cent lieues. Le dsir qu'on avait de la voir tait encore irrit par
la difficult d'obtenir des places, et par le tems norme que les
spectateurs se rsignaient  attendre avant que la pice comment.
Lorsque la toile tombait, la plus grande partie des dames avaient des
attaques de nerfs.

Je me rappelle surtout que miss Gordon de Ghight jeta l'effroi dans la
salle par les cris terribles qu'elle poussa en rptant l'exclamation de
Mrs. Siddons dans le rle d'Isabelle: _Oh! mon Byron Oh! mon Byron_! Un
mdecin trs-connu, le bon docteur Alexander Wood, s'empressa d'offrir
ses soins, mais la foule empcha long-tems le docteur et la malade de se
rapprocher. Le plus remarquable de l'affaire, c'est que la demoiselle
n'avait pas encore vu alors le capitaine Byron, qui, ainsi que sir Toby,
la fit finir par un _Oh!_ comme elle avait commenc.

(_Note de Moore_.)]

...........................................................

Mes rapports avec Lord Byron commencrent d'une manire assez peu
agrable. Loin d'tre pour rien dans l'acerbe critique de la _Revue
d'dimbourg_, j'avais fait quelques observations  l'diteur, mon ami,
pour l'empcher de la publier, parce qu'il me semblait que les _Heures
de Loisir_ y taient juges avec trop de svrit. Elles me
paraissaient, crites comme presque toutes les premires productions des
jeunes gens, plutt d'aprs le souvenir de ce qui leur a plu dans les
autres, que sous l'inspiration de leur propre gnie. Toutefois, je crus
distinguer dans les _Heures de Loisir_ quelques passages de la plus
noble esprance; et j'tais tellement frapp de cette ide que je
pensai  crire  l'auteur: ce que je ne fis pas cependant, par suite de
rapports exagrs sur l'originalit de son caractre, et de ma
rpugnance naturelle  donner mon avis quand on ne me le demandait pas.

Quand Byron composa sa fameuse satire, j'y reus des trivires en
compagnie de gens qui valent mieux que moi. Mon crime tait d'avoir
crit un pome (_Marmion_, je crois) pour mille livres sterling, ce qui
n'tait vrai qu'en ce sens que je l'avais vendu cette somme. Sans dire
ici que je ne vois pas trop comment un auteur peut tre blm de tirer
de ses ouvrages la somme que l'diteur consent  lui donner, surtout si
celui-ci ne se plaint pas ensuite de son march, j'avouerai qu'en
s'occupant ainsi de mes affaires particulires, il me paraissait tre
sorti tout--fait du domaine de la critique littraire. D'un autre ct,
Lord Byron, dans diffrens passages, me donnait des loges si fort
au-dessus de ce que je pouvais mriter, qu'il aurait fallu que je fusse
d'un caractre plus irascible sur ces matires que je ne l'ai jamais
t, pour ne pas me trouver content en somme et ne plus songer  cette
affaire.

Je fus frapp, comme tout le monde, de la force et de la vigueur
d'imagination dployes dans les premiers chants de _Childe Harold_ et
les autres productions brillantes que Lord Byron lana dans le public
avec une rapidit qui tenait de la profusion. Ma propre popularit
comme pote commenait alors  dcliner, et sincrement je fus charm de
voir entrer un autre dans la carrire avec tant d'imagination et
d'nergie. M. John Murray vint en cosse  cette poque. Je lui parlai
du plaisir que j'aurais  faire connaissance avec Lord Byron; il eut
l'obligeance de faire connatre ce dsir  sa seigneurie, ce qui amena
entre nous un commerce de quelques lettres.

Me trouvant  Londres pendant le printems de 1815, j'eus l'honneur
d'tre prsent  Lord Byron. Je m'tais, d'aprs les rapports d'autrui
prpar  trouver un homme d'tranges habitudes, d'un caractre violent;
et je doutais que notre socit pt nous convenir rciproquement. Je fus
agrablement dtromp; je trouvai dans Lord Byron un homme extrmement
affable et mme extrmement bon. Nous nous runmes une heure ou deux
presque tous les jours dans le cabinet de M. Murray, et la conversation
ne languissait pas. Nous nous vmes aussi frquemment le soir dans
diverses assembles; en sorte que, pendant deux mois, j'eus l'avantage
de vivre trs-intimement avec ce grand homme. Nous tions gnralement
d'accord, except sur la religion et la politique, sujets sur lesquels
je suis port  croire qu'il n'eut jamais des ides bien fixes. Je me
rappelle lui avoir dit un jour, que, s'il vivait quelques annes de
plus, je croyais qu'il changerait de sentimens. Il me rpondit assez
brusquement: Ainsi, vous tes un de ces prophtes qui annoncent que je
me ferai mthodiste?--Non, rpliquai-je; je ne pense pas que votre
conversion soit d'un genre si commun. Je serais plutt port  croire
que vous chercherez un asile dans le sein de l'glise catholique, et que
vous vous distinguerez par l'austrit de votre pnitence. Il faut que
la religion  laquelle vous vous attacherez infailliblement un jour ou
un autre, soit de nature  exercer beaucoup d'empire sur
l'imagination.--Il sourit gravement, et sembla reconnatre que je
pourrais avoir raison.

En politique, il dbitait beaucoup de ces sentimens qu'on appelle
maintenant _libraux_; mais je crus remarquer qu'il le faisait moins par
conviction des principes qu'il professait, que par l'occasion qu'il y
trouvait d'exercer son esprit satirique contre certains individus  la
tte des affaires. Il tait certainement fier de son rang et de
l'anciennet de sa famille, et, sous ce rapport, aussi aristocrate que
pouvaient le lui permettre son bon sens et sa bonne ducation. Il me
parut que quelques dgots reus, je ne sais comment, lui avaient donn
cette singulire manire de penser, et avaient mis ces contradictions
dans son esprit; mais au fond du coeur, je n'hsite pas  le dire, Lord
Byron tait essentiellement patricien.

Lord Byron n'avait pas beaucoup lu, soit en posie, soit en histoire.
J'avais l'avantage sur lui  cet gard, particulirement d'avoir lu ce
que peu de gens s'avisent de lire, ce qui me mettait souvent  mme
d'attirer son attention sur des ouvrages et des choses qui avaient pour
lui l'intrt de la nouveaut. Je me rappelle particulirement lui avoir
un jour rcit le beau pome de _Hardyknute_, imitation d'une vieille
ballade cossaise, dont il fut si fort affect, que quelqu'un qui se
trouvait dans le mme appartement me demanda ce que je pouvais avoir dit
 Lord Byron pour le mettre dans une telle agitation.

Je vis Byron pour la premire fois en 1815,  mon retour en Angleterre.
Nous djeunmes ou dnmes ensemble chez Long dans Bond-Street. Jamais
je ne l'ai revu, depuis, si gai et de si bonne humeur; il est vrai que
la prsence de M. Matthews, le comdien, y contribuait beaucoup. Le
pauvre Terry y tait aussi. Aprs l'une des parties les plus gaies o je
me sois jamais trouv, mon compagnon de voyage, M. Scott de Gala, et
moi, partmes pour l'cosse, et depuis je n'ai plus revu Lord Byron.
Nous continumes  nous crire de tems en tems, peut-tre une fois tous
les six mois. Nous nous fmes des prsens rciproques comme les hros
d'Homre; je donnai  Byron un magnifique poignard mont en or, qui
avait appartenu au terrible Elfi-Bey. Mais je devais jouer le rle de
Diomde dans l'_Iliade_, car Byron m'envoya quelque tems aprs un grand
vase spulcral en argent. Il tait plein d'ossemens humains, et il y
avait des inscriptions sur deux des cts de sa base. L'une portait:

Les ossemens contenus dans cette urne ont t trouvs dans de vieux
tombeaux au pied des murs d'Athnes, dans le mois de fvrier 1811.

L'autre portait les deux vers de Juvnal:

      _Expende...... quot libras in duce summo
      Invenies?
                     Mors sola fatetur
      Quantula..... hominum corpuscula_.
                                        (JUV. X.)

A ces deux inscriptions, j'en ai ajout une troisime:

Donn par Lord Byron  Walter-Scott[2].

[Note 2: Au moment o Byron faisait ce prsent, M. Murray lui avait
dit qu'une inscription de cette nature ajouterait beaucoup de valeur 
ce vase; mais Byron s'y refusa avec une admirable modestie, disant que
cela aurait un air d'ostentation de sa part, et qu'il valait mieux
l'envoyer tel qu'il tait, sans y rien graver davantage.
                                                   (_Note de Moore_.)]

L'envoi de cette urne tait accompagn d'une lettre que je regardais
comme bien plus prcieuse encore,  cause des sentimens que ce grand
homme y exprimait pour moi. Je crus naturellement ne pouvoir mieux faire
que de laisser la lettre dans l'urne; mais elle a disparu. La nature de
ce vol ne permettant pas de souponner qu'il ait t commis par quelque
domestique, je me vois forc d'en accuser l'indlicatesse de quelque
visiteur d'un rang plus lev, indlicatesse bien gratuite; car je ne
suppose pas que, d'aprs ce que je viens de dire, personne s'avise de se
vanter d'avoir en sa possession cette curiosit littraire.

Nous rmes beaucoup, je me le rappelle, de ce que le public pourrait
penser et dire sur la nature triste et sombre de nos prsens
rciproques.

Je ne crois pas qu'il me reste rien  ajouter  mes souvenirs de Byron.
Il tait souvent mlancolique, presque chagrin. Quand je le voyais dans
cette disposition d'esprit, j'avais coutume ou d'attendre qu'il revnt
de lui-mme, ou qu'il se prsentt quelqu'occasion naturelle de le faire
causer: alors les nuages qui avaient obscurci son visage se dissipaient,
comme ceux que le soleil dissipe le matin; car dans la conversation il
tait toujours trs-anim.

Je profitai de toutes les occasions de me trouver avec lui en socit,
sa manire d'tre  mon gard me donnant l'orgueil de croire que mon
commerce ne lui tait pas dsagrable. Je me rappelle bien des parties
dlicieuses que nous avons faites ensemble, une entre autres chez sir
George Beaumont, o cet homme, si aimable lui-mme, avait pris soin de
runir des hommes du talent le plus distingu. Il me suffira, parmi les
convives, de citer feu sir Humphry Davy, dont le got en littrature
n'tait pas moins remarquable que l'empire qu'il a exerc si long-tems
dans les sciences exactes. MM. Richard Sharpe et Rogers taient aussi
prsens.

Je crois aussi avoir remarqu dans le caractre de Lord Byron quelque
chose de souponneux, quand il semblait s'arrter et rflchir un moment
pour voir s'il n'y avait pas un sens cach et peut-tre offensant dans
quelque chose qu'on lui disait par hasard. Dans ces occasions, je
jugeais que ce qu'il y avait de mieux  faire tait de laisser son
esprit, comme un ruisseau troubl, s'claircir de lui-mme: ce qu'il ne
manquait pas de faire en une minute ou deux. J'tais, comme vous vous le
rappelez, beaucoup plus g que notre noble ami: je n'avais aucune
raison de craindre qu'il se mprt sur mes sentimens  son gard, et je
n'ai jamais dout non plus qu'il ne me les rendt avec la plus grande
franchise. Si, d'un ct, j'eusse pu tre mortifi de voir son gnie
s'obscurcir si compltement, toute espce de prtentions que j'eusse pu
alors avoir  cet gard, j'aurais pu me consoler en rflchissant que la
nature m'avait, en compensation, accord en plus grand nombre les
lmens du bonheur.

Je me tourmente en vain pour rappeler en ce moment des souvenirs qui,
en d'autres tems, se prsentent d'eux-mmes  ma mmoire; de ces petits
traits, de ces mots qui rappellent son regard, sa manire, son ton et
ses gestes; et je persiste  croire qu'il tait arriv  une crise qui
devait lui ouvrir un nouveau chemin  la renomme, et que, s'il avait pu
y survivre, il aurait effac le souvenir de certaines parties de sa vie
que ses amis souhaiteraient oublier.



LETTRE CCXX.

A M. MOORE.

                                                        23 avril 1815.

Lord Wentworth est mort la semaine dernire. La masse de sa fortune,
qui consiste en 7 ou 8,000 livres sterling de rente, est substitue 
lady Milbanke et  lady Byron. La premire est partie pour le comt de
Leicester, afin d'en prendre possession, et d'assister aux funrailles
aujourd'hui.......................................................

J'ai parl de la manire dont lord W. avait dispos de ses biens, parce
que les journaux, avec leur exactitude ordinaire, ont commis toutes
sortes de mprises dans le rapport qu'ils en ont fait. Son testament est
tel qu'on s'y attendait. La plus grande partie de ses proprits revient
 lady Milbanke (aujourd'hui Nol) et  Bell. Il laisse, de plus, une
terre qui doit tre mise en vente pour le paiement de ses dettes (qui ne
sont pas considrables), et des legs qu'il fait  son fils et  sa fille
naturels.

La tragdie de madame *** est tombe hier au soir. On peut essayer
de la jouer une seconde fois, et on le fera probablement; mais elle n'en
est pas moins tombe. Il a t impossible d'entendre un seul mot du
dernier acte; j'y allai, quoique j'eusse d rester chez moi sous le sac
et la cendre,  cause de mon oncle; mais je ne sais pas rsister  une
premire reprsentation vue d'un coin retir et paisible de ma loge:
ainsi donc j'ai t tmoin de toute l'affaire. Les trois premiers actes,
accompagns de quelques applaudissemens passagers, se sont trans
pesamment, et ont t couts avec patience. Je dois dire que la pice
tait mal joue, surtout par ***, qui fut hu dans le troisime acte,
pour quelque chose qu'il dit  propos d'_horreur_, et cette horreur fut
la cause qu'on le siffla: Eh bien! le quatrime acte s'embourba d'une
manire terrible; mais le cinquime, que Garrick appelait assez
sottement la _concoction_ d'une pice, le cinquime, dis-je, s'arrta
tout court  la prire du roi. Vous savez qu'il dit que jamais il ne se
couche sans la faire, et qu'il ne veut pas y manquer en ce moment; mais
il ne fut pas plus tt  genoux, que les spectateurs se levrent. Le
maudit parterre se mit  hurler,  huer,  siffler de toute sa force.
Cela, pourtant, s'apaisa un peu; mais la scne des brigands, les paysans
faisant pnitence, et le meurtre de l'vque et de la princesse lui
donnrent le coup de grce. La toile tomba sur les acteurs qu'on
n'coutait plus, et ce fut tout aussi infructueusement que Kean essaya
d'annoncer le spectacle pour lundi. Mrs. Bartley avait si peur, que,
quoique le public ft passablement tranquille, l'pilogue fut
inintelligible pour la moiti de la salle. Enfin--vous savez tout. Quant
 moi, j'ai applaudi jusqu' m'corcher les mains, et sir James
Mackintosh, qui tait avec moi dans ma loge, en a fait autant. Tout
l'univers tait dans la salle,  commencer par les Jersey et les Grey.
Mais cela n'y a rien fait. Aprs tout, ce n'est pas une pice jouable;
elle est bien crite, mais elle manque d'nergie.

Les femmes,  l'exception de Joanna Baillie, ne peuvent pas faire de
tragdies. Elles n'ont pas assez vu, assez connu la vie pour cela. Je
crois que Smiramis, ou Catherine II (si elles eussent pu cesser d'tre
reines) auraient t capables de composer une fameuse tragdie.

Quoi qu'il en soit, c'est une bonne leon pour ne pas risquer de
tragdies. Je n'y ai jamais t trs-port; mais je l'aurais t, que
ceci m'en et guri.

A jamais, _carissime_ Thom.,

Tout  toi,

                                                               BYRON.



LETTRE CCXXI.

A M. MURRAY.

                                                          21 mai 1815.

Vous avez d trouver trs-trange, sinon trs-ingrat de ma part, de ne
pas vous avoir parl des dessins[3], lorsque j'ai eu le plaisir de vous
voir ce matin. Le fait est que je ne les avais pas encore vus, et ne
savais pas qu'ils fussent arrivs. Ils avaient t ports dans la
bibliothque o je ne fais que d'entrer en ce moment, et on n'en avait
pas parl. Ce prsent est si magnifique, que..... bref, que je laisse 
lady Byron le soin de vous en remercier, et ne vous cris ce billet que
pour m'excuser de la ngligence, bien involontaire, dont j'ai d vous
paratre coupable ce matin.

Votre, etc.

                                                                BYRON.

[Note 3: M. Murray avait fait prsent  lady Byron de douze dessins
de Stothard, dont les sujets taient pris dans les pomes de lord Byron.
                                                    (_Note de Moore_.)]



LETTRE CCXXII[4].

A M. MOORE.

Je n'ai aucune excuse  vous offrir en faveur de mon silence, si ce
n'est la paresse invtre qui me tient. Je suis trop apathique pour
inventer un mensonge, sans quoi j'y aurais certainement recours, tant
honteux de la vrit. K***, j'espre, est parvenu  apaiser la sublime
indignation qu'avaient excite en vous ses sottises. Je vous ai dsir
et vous dsire encore de tout mon coeur, dans le comit[5].

[Note 4: Cette lettre et celle qui suit me furent adresses en
Irlande, o j'tais depuis le milieu du mois prcdent.
                                                   (_Note de Moore_.)]

[Note 5: Il tait devenu depuis peu membre du comit compos,
indpendamment de lui, des personnes cites dans cette lettre qui
s'taient charges de la direction du thtre de Drury-Lane; son dsir
avait t, depuis la premire formation du comit, de m'avoir pour
collgue: c'est  une mprise qui fut faite dans la manire dont on me
communiqua cette proposition, qu'il fait allusion dans la phrase
prcdente.
                                                   (_Note de Moore_.)]

C'est une affaire qui parat si dsespre, que la compagnie d'un ami
serait du moins une consolation.--Mais nous en parlerons plus au long 
notre premire rencontre. En attendant, vous tes instamment pri de
dcider Mrs. Esterre  s'engager. Je crois qu'on lui a dj crit  ce
sujet; mais il est probable que votre influence, soit que vous la voyiez
en personne, ou que vous en chargiez un intermdiaire, aura plus de
poids que nos propositions. Je ne vous dirai pas en quoi consistent
celles-ci; mes nouvelles fonctions se bornant  couter le dsespoir de
Cavendish Bradshaw, les esprances de Kinnaird, les dsirs de lord
Essex, les plaintes de Whitbread, et les calculs de Peter Moore, qui me
semblent tous en parfaite contradiction les uns avec les autres.

C. Bradshaw voudrait clairer le thtre au gaz, ce qui (si l'on en
croit le vulgaire) empoisonnerait la moiti des spectateurs et tous les
personnages en scne. Essex a cherch  persuader  K***[6] de ne plus
s'enivrer, et depuis ce moment il n'a pas cess d'tre ivre une minute.
Kinnaird, avec autant de succs, a voulu faire entendre  Raymond qu'il
avait de trop forts appointemens. Whitbread veut que nous augmentions
encore le parterre de six sous, proposition insidieuse qui finira par
tout mettre en combustion. Pour couronner le tout, l'huissier priseur
R***, n'a-t-il pas l'impudence d'tre mcontent de ne pas recevoir de
dividende! Le coquin est propritaire d'actions, et de plus il est
orateur de longue haleine dans nos assembles. On m'a dit qu'il avait
prdit notre incapacit; conclusion qui n'est pas neuve, et dont
j'espre bien lui donner des preuves signales avant que nous ayons
fini.

[Note 6: Il est sans doute question ici du clbre acteur Kean,
alors  Drury-Lane, et qui buvait beaucoup.
                                                    (_Note du Trad._)]

Nous donnerez-vous un opra? Je jurerais que non, et cependant je le
voudrais............. .............................................
.............................................

Pour en finir avec le monde potique, je vous dirai que Walter-Scott
est retourn en cosse. Je vous dirai que Murray le libraire a t
cruellement maltrait, par de mauvais coquins,  Newington Butts,
pendant qu'il s'en retournait chez lui, aprs avoir dn dans le
voisinage. Imaginez-vous qu'on lui a vol trois ou quatre bons de
quarante livres sterling chacun, et une bague  cachet de son
grand-pre, qui vaut un million; voil du moins sa version. Mais il y a
des gens qui prtendent que c'est D'Israeli, avec lequel il avait dn,
qui l'a terrass en lui jetant  la tte sa nouvelle publication _Des
querelles des Auteurs_,  la suite d'une dispute sur le prix du
manuscrit. Quoi qu'il en soit, les journaux ont retenti de son _injuria
formoe_, et depuis il est dans les fomentations, et ne voit personne que
son apothicaire.

Lady B. est sur le chemin de la maternit, depuis un peu plus de trois
mois, et nous esprons qu'elle arrivera heureusement au terme. Nous
sommes alls trs-rarement dans le monde cet hiver,  cause de sa
position qui demande de la tranquillit. Son pre et sa mre ont chang
leur nom contre celui de Noel, pour se conformer au testament de lord
Wentworth, et par reconnaissance pour le bien qu'il leur a laiss.

J'ai appris que vous aviez t reu en triomphe par les Irlandais, et
cela vous tait bien d. Mais ne souffrez pas qu'ils vous tuent  force
de claret et d'attentions, dans le dner national qui,  ce que j'ai
entendu dire, se prpare en votre honneur. Si vous voulez m'en dsigner
le jour, je m'enivrerai moi-mme de ce ct de l'eau, et vous enverrai
un hoquet approbateur par-del le canal.

En fait de politique, on n'entend autre chose que le cri de guerre, et
C...h prpare sa tte pour la pique sur laquelle nous la verrons porter
avant que tout ceci ne soit fini. L'emprunt a mis tout le monde de
mauvaise humeur. Je reois souvent des nouvelles de Paris, mais elles
sont en contradiction directe avec les rapports que nous font dans
l'intrieur nos journalistes gags.

Quant aux affaires de la socit, nous n'avons rien de neuf depuis lady
D***. Il n'est pas question d'un seul divorce, quoiqu'il s'en prpare
un bon nombre,  en juger par les mariages qui se font.

Je vous envoie ci-jointe[7] une ptre que j'ai reue ce matin, de je
ne sais pas qui, mais je pense qu'elle vous amusera. Celui qui l'a
crite doit tre un drle d'original.

_P. S._ Un monsieur d'Alton (non pas le Dalton que vous connaissez) m'a
envoy un pome national intitul: _Dermid_. La mme cause qui m'a
empch de vous crire a tendu son influence sur le dsir que j'aurais
eu de lui adresser une lettre de remerciemens. Si vous le voyez,
dites-lui toutes sortes de belles choses pour moi, et assurez-le que je
suis le plus paresseux et le plus ingrat des mortels.

[Note 7: Voici la lettre dont il parle ici:

                                              Darlington, 3 juin 1815.

MILORD,

Je viens d'acheter un exemplaire de vos oeuvres, et je suis trs-fch
que vous n'en ayez pas retranch l'_Ode  Bonaparte_; elle a
certainement t crite avec trop de prcipitation, et sans y avoir
srieusement rflchi. La Providence vient de le ramener pour rgner de
nouveau sur des millions d'hommes, tandis que cette mme Providence
tient, en quelque sorte, en garnison un autre souverain, que, suivant
l'expression de M. Burke, il prcipita du trne. Voyez si vous ne pouvez
trouver un moyen de rparer votre manque de jugement. Songez que,
presque sur tous les points, la nature humaine est la mme, dans tous
les climats,  toutes les poques, et n'agissez pas ici en _jeune
cervel_. Est-ce aux Anglais  parler du despotisme des tyrans, pendant
que des torrens de sang rpandus dans les Indes Orientales appellent 
grands cris la vengeance du ciel? Apprenez, mon bon Monsieur,  ne pas
jeter la premire pierre. Je suis le serviteur de votre seigneurie.

J. R***
                                                   (_Note de Moore_.)]

Encore un mot. Ayez soin que sir John Stevenson ne parle pas du prix
de votre premier pome; autrement on viendrait vous demander votre part
de l'impt sur les proprits. Je parle trs-srieusement, car je viens
d'entendre une longue histoire sur ces coquins de collecteurs, qui ont
forc Scott  payer sa taxe sur le sien. Ainsi, prenez-y garde; 300
livres sterling sont une diable de dduction  faire sur 3,000.



LETTRE CCXXIII.

A M. MOORE.

                                                        7 juillet 1815.

_Grata superveniet_, etc. Je vous avais encore crit, mais commenant 
vous croire srieusement fch de ma paresse, et ne sachant pas trop
comment vous prendriez les bouffonneries que contenait ma lettre, je
l'avais brle. Depuis, j'ai reu la vtre, et tout est au mieux.

J'avais abandonn tout espoir d'en recevoir de vous. A propos, mon
_grata superveniet_ aurait d tre au prsent, car je m'aperois
maintenant qu'il a l'air de faire allusion au prsent griffonnage,
tandis que c'est  la rception de votre lettre de Kilkenny, que j'ai
fait l'application de ce respectable sentiment.

Le pauvre Whitbread est mort hier matin. C'est une perte aussi grande
que soudaine. Sa sant tait chancelante, mais ne donnait pas lieu de
craindre une attaque aussi fatale. Il est tomb, et n'a plus parl
depuis, je crois. Je vois que Perry attribue sa mort  Drury-Lane,
opinion trs-encourageante, et d'une grande consolation pour le nouveau
comit. Je n'ai pas de doute que ***, qui est d'un temprament
apoplectique, ne se fasse saigner de suite, et comme j'ai moi-mme,
depuis mon mariage, perdu en grande partie ma pleur, et, _horresco
referens_ (car je hais jusqu' un _modeste_ embonpoint) cette heureuse
maigreur  laquelle j'tais parvenu lorsque je fis votre connaissance,
cet arrt du _Morning-Chronicle_ ne me laisse pas sans inquitude. Tout
le monde doit regretter Whitbread. C'tait assurment un homme
suprieur, et un excellent homme.

Paris est pris pour la seconde fois. Je prsume qu' l'avenir cela lui
arrivera tous les ans. J'ai, ainsi que tout le monde, perdu un parent
dans les derniers combats. C'est le pauvre Frdric Howard, le meilleur
de sa race. Je n'avais, depuis quelques annes, que fort peu de
relations avec sa famille; mais je n'ai jamais vu ou entendu dire que du
bien de lui. Le frre d'Hobhouse a t tu;--bref la mort n'a pas
pargn une seule famille.

Tout espoir d'une rpublique est vanoui, et nous continuerons de vivre
sous le vieux systme; mais je suis profondment las de la politique et
du carnage, et le bonheur dont la Providence s'est plue  combler lord
*** ne fait que prouver le peu de valeur que les dieux attachent  la
prosprit, puisqu'ils ont permis  un..... tel que lui, et  ce vieil
ivrogne de Blucher, de battre des hommes qui valent mieux qu'eux.
Wellington, cependant, mrite une exception: celui-l est un homme et
le Scipion de notre Annibal; ce qui n'empche pas qu'il doit rendre
grce aux glaces de la Russie, qui ont dtruit la vritable lite de
l'arme franaise pour le faire vaincre  Waterloo.

Bon Dieu, Moore, comme vous blasphmez le Parnasse et Mose! en
vrit, vous me faites honte. Ne ferez-vous rien pour l'art
dramatique?--Nous vous demandons en grce un opra. La mprise de
Kinnaird a t en partie la mienne. Je voulais  toute force que vous
fussiez du comit et lui aussi; mais nous sommes bien aises maintenant
que vous ayez t plus sage que nous, car je commence  souponner que
c'est une fcheuse affaire.

Quand vous verra-t-on en Angleterre? Sir Ralph Nol (ci-devant Milbank,
et il ne parat pas dispos  ensevelir de sitt le nom de Nol avec
lui) s'tant aperu qu'un homme ne pouvait pas habiter deux maisons, m'a
donn sa terre, situe dans le nord, pour en faire ma rsidence, et
c'est l que lady B. menace d'accoucher en novembre. Sir R. et madame ma
belle-mre tabliront leurs quartiers  Kirby, qui appartenait jadis 
lord Wentworth. Peut-tre viendrez-vous avec Mrs. Moore nous rendre une
visite cet automne. Dans ce cas, vous et moi (sans nos femmes),
prendrons notre vol vers dimbourg, pour aller embrasser Jeffrey. Ce
n'est pas  beaucoup plus de cent milles de chez nous. Mais nous
causerons de ceci, et d'autres affaires importantes,  notre premire
entrevue, qui aura lieu, je l'espre, sitt votre retour. Nous ne
quittons Londres qu'au mois d'aot.

Tout  vous.



LETTRE CCXXIV.

A M. SOTHEBY.

                                 15 septembre 1815, Piccadilly Terrace.

CHER MONSIEUR,

_Ivan_ est accept, et sera mis  l'tude aussitt l'arrive de Kean.

Les acteurs sont pleins de confiance dans le succs de la pice. Je ne
sache pas qu'il soit ncessaire d'y faire des changemens pour la
reprsentation; mais, dans le cas o il en faudrait, cela se rduirait 
peu de chose, et vous en seriez averti  tems. Je vous conseillerais de
n'assister qu'aux dernires rptitions, les directeurs, du moins, m'ont
charg de vous donner cet avis. Vous pouvez les voir, c'est--dire
Dibdin et Rae, quand bon vous semblera, et en attendant je ferai tout ce
que vous jugerez convenable de suggrer.

Mrs Mardyn n'a pas encore paru, et l'on ne peut rien dcider avant son
premier dbut, c'est--dire, quant  sa capacit pour le rle dont vous
parlez, et qui, sans aucun doute, n'est pas dans _Ivan_, _Ivan_ me
paraissant pouvoir tre trs-bien jou sans elle. Mais nous en
reparlerons plus tard.

Votre trs-sincrement dvou.

                                                                BYRON.

_P.S._ Vous serez sans doute bien aise d'apprendre que la saison a
commenc d'une manire brillante.--La salle est constamment pleine; les
recettes excellentes,--les acteurs en trs-bonne harmonie avec le
comit, ainsi qu'entre eux.--Enfin, il y rgne autant d'intelligence
qu'il est possible d'en entretenir dans une administration aussi
complique et aussi tendue que celle de Drury-Lane.



A M. SOTHEBY.

                                                   25 septembre 1815.

CHER MONSIEUR,

Je crois qu'il vous sera utile de voir les acteurs et directeurs
aussitt que vous le pourrez, car il y a des points sur lesquels vous
devez avoir besoin de confrer avec eux. L'observation que je vous ai
rapporte vient du ct des acteurs; elle est gnrale et non
particulire  cette circonstance. J'ai cru bien faire en vous la
communiquant de suite; cela ne vous empchera pas sans doute de voir
quelques-unes des rptitions.

Je serais tent de croire que Rae a jet son dvolu sur le rle de
Naritzin. C'est un acteur plus en faveur que Bartley, et certainement il
donnera plus de force au caractre. D'ailleurs, c'est un des
directeurs, et il portera plus d'intrt  la pice, s'il peut y jouer
doublement un rle. Mrs. Bartley reprsentera Petrowna; quant 
l'impratrice, je ne sais qu'en penser et qu'en dire. La vrit est que
nous ne sommes pas trs-bien pourvus d'actrices tragiques, mais
choisissez ce que nous avons de mieux, et tirez-en le meilleur parti
possible. Nous avons tous beaucoup d'espoir que la pice russira, et
mettant  part toute autre considration, nous le dsirons ardemment,
cette tragdie tant la premire qu'on aura reprsente  Drury-Lane,
depuis l'ancien comit.

A propos, j'ai un procs  vous faire, et comme le grand M. Dennis, qui
s'cria dans une semblable occasion: De par Dieu, vous m'avez pris mon
tonnerre, je m'crierai, moi: Voici mon clair! dans la scne entre
Petrowna et l'impratrice, o se trouve une pense semblable  celle de
Conrad dans le troisime chant du _Corsaire_, et exprime presque de la
mme manire. Ce que j'en dis, cependant, n'est pas pour vous accuser,
mais pour me justifier moi-mme de tout soupon de plagiat, mon pome
ayant t publi six mois avant que vos tragdies n'eussent paru[8].

[Note 8: Malgr cette prcaution du pote, l'analogie qui existe
entre ces deux passages fut cite quelques annes aprs d'une manire
triomphante,  l'appui d'une accusation de plagiat porte contre lui par
quelques crivailleurs; voici les vers de M. Sotheby.

Je me suis lanc avec transport de la pierre qui me sert de couche,
pour saluer le tonnerre clatant au-dessus de ma tte, et accueillir
l'clair dont la lueur jaillissante faisait tinceler mes fers.

(_Note de Moore_.)]

Georges Lambe avait l'intention de vous crire. Si vous ne voulez
pas avoir maintenant de confrence avec les directeurs, indiquez-moi ce
que vous dsirez qu'on fasse, et j'aurai soin que cela soit excut.

Votre trs-sincrement dvou.

                                                                 BYRON.



LETTRE CCXXV.

A M. TAYLOR.

                                 13 Piccadilly Terrace, 25 sept. 1815.

CHER MONSIEUR,

Je suis trs-fch que vous vous affectiez d'une circonstance[9] dont
je ne me tourmente nullement. Il m'est fort indiffrent, si cela amuse
votre journaliste, ses correspondans et ses lecteurs, d'tre le sujet de
toutes les chansons qu'il peut insrer dans sa feuille, pourvu,
toutefois, que, dans les produits de ses veilles, il ne soit question
que de moi.

[Note 9: M. Taylor ayant insr dans _le Soleil_ (dont il tait
alors principal propritaire) un sonnet adress  lord Byron, en retour
du prsent que le noble lord lui avait fait d'un exemplaire de ses
oeuvres richement reli, il parut le lendemain dans le mme journal (de
la plume d'une personne qui avait acquis quelqu'autorit sur cette
feuille), une parodie de ce sonnet, o il tait fait allusion  lady
Byron d'une manire fort peu respectueuse. C'est  cette circonstance,
dont M. Taylor avait donn l'explication en crivant  lord Byron, que
se rapporte la lettre ci-dessus, qui fait tant d'honneur aux sentimens
du noble poux.

(_Note de Moore_.)]

Il y a long-tems que ces choses-l ne
m'effrayent plus, et je ne sache pas qu'une attaque de ce genre pt
m'exciter  me dfendre,  moins qu'elle ne s'tendt  ceux qui me
touchent de prs, et dont les qualits sont de nature, j'espre,  les
mettre  l'abri d'un pareil outrage, aux yeux mme des gens qui ne me
veulent aucun bien. En supposant qu'un tel cas se prsentt, je dirai,
renversant le sens des paroles du docteur Johnson, que si les lois ne
peuvent me rendre justice, je me la rendrai moi-mme, quelles qu'en
soient les consquences.

Je vous renvoie, avec tous mes remerciemens, Colman et les
lettres.--Quant aux pomes, je me flatte que votre intention est que je
les garde, c'est du moins ce que je ferai jusqu' ce que vous me disiez
le contraire.

Trs-sincrement  vous.


A M. MURRAY.

                                                     25 septembre 1815.

Voulez-vous publier _la Pie voleuse_ de Drury-Lane, ou, ce qui serait
mieux encore, voulez-vous donner cinquante ou mme quarante guines du
manuscrit? Je me suis charg de vous faire cette question dans l'intrt
du traducteur, et je dsire que vous y consentiez. On nous en offre
partout ailleurs dix livres sterling de moins, et connaissant votre
libralit, je me suis adress  vous, et serai bien aise d'avoir votre
rponse.

Tout  vous.



LETTRE CCXXVI.

A M. MURRAY.

                                                     27 septembre 1815.

Voil qui est beau et gnreux, digne enfin d'un diteur dans le grand
genre. M. Concanen, le traducteur, va tre enchant, et il paiera sa
blanchisseuse, tandis que moi, en rcompense de votre libralit dans
cette circonstance, je ne vous demanderai plus de rien publier pour
Drury-Lane, ni pour aucun autre[10] Lane. Vous n'aurez de moi ni
tragdie ni autre chose, je vous en rponds, et vous devez vous trouver
heureux d'tre dbarrass de moi pour tout de bon, sans plus de dommage.
En attendant, je vais vous dire ce que nous pouvons faire pour
vous;--nous allons jouer l'_Ivan_ de Sotheby, qui russira, et alors vos
publications prsentes et futures des drames de cet auteur se dbiteront
tant que vous voudrez, et si nous avons quelque chose de trs-bon, vous
aurez la prfrence, mais on ne vous prsentera plus de ptition.

[Note 10: _Lane_ signifie petite rue, ruelle.
                                           (_Note du Trad._)]

Sotheby a dans sa pice une pense, et presque les mmes paroles qui se
trouvent dans le troisime chant du _Corsaire_, qui, comme vous le
savez, fut publi six mois avant sa tragdie. C'est  l'occasion de
l'orage qui clate dans la cellule de Conrad. J'ai crit  M. Sotheby
pour la rclamer, et comme Dennis qui criait dans le parterre: De par
Dieu, voil mon tonnerre! ainsi ferai-je et m'crierai-je: De par
Dieu, voil mon clair!--Car c'est de ce fluide lectrique qu'il est
question dans ledit passage.

Vous aurez, pour mettre en tte de la pice, un portrait de Fanny
Kelly, dans la _Pie voleuse_, qui vaut bien; en conscience, deux fois
l'argent que vous a cot le manuscrit. Dites-moi, je vous prie, ce que
vous avez fait de la note que je vous ai donne sur Mungo-Park.

Toujours tout  vous.



LETTRE CCXXVII.

A M. MOORE.

                               13 Piccadilly Terrace, 28 octobre 1815.

Il parat que vous voil revenu en Angleterre,  ce que j'apprends de
tout le monde, except de vous. Je prsume que vous vous tenez sur la
rserve, parce que je n'ai pas rpondu  votre dernire lettre
d'Irlande. Quand avez-vous quitt le cher pays? C'est gal, allez, je
vous pardonne, ce qui est une grande preuve de--de je ne sais pas quoi,
mais c'est pour donner le dmenti  ce vers:

Celui qui a tort ne pardonne jamais.

Vous avez crit  ***. Vous avez aussi crit  Perry, qui laisse
entrevoir l'esprance que vous nous donnerez un opra. Coleridge nous a
promis une tragdie. Or, si vous tenez la parole que nous a donne
Perry, et que Coleridge remplisse la sienne, en voil assez pour mettre
Drury-Lane sur pied, et il faut dire qu'il a terriblement besoin qu'on
vienne  son aide: nous avons commenc au grand galop, et nous voil
dj rendus.--Quand je dis _nous_, c'est--dire Kinnaird, qui est ici
l'homme capable, et sait compter ce qui est plus que n'en peut faire le
reste du comit.

C'est rellement fort amusant, quant  ce qui est du mouvement que se
donnent matin et soir ces gens-ci, les uns se carrant, les autres
pestant. Et si l'on parvient jamais  payer cinq pour cent, cela fera
honneur  l'administration. M. *** a fait recevoir une tragdie, dont la
premire scne commence par le sommeil, non pas de l'auteur, mais du
hros. Elle nous a t prsente comme tant prodigieusement admire par
Kean; mais le susdit Kean tant interrog, nie cet loge, et proteste
contre son rle.--Je ne sais pas comment cela finira.

Je ne vous parle autant du thtre, que parce que Londres est mort dans
cette saison. Tout le monde en est parti except nous, qui y restons
pour accoucher en dcembre, ou peut-tre plus tt. Lady B. est norme et
en tat de prosprit, du moins en apparence, je voudrais que le moment
ft pass et bien pass.--

J'ai devant les yeux une pice d'un personnage qui se signe
_Hibernicus_.--Le hros est Malachi, le roi Irlandais, et le tratre
usurpateur c'est Turgesius le Danois. Le dnouement est beau. Turgesius
est enchan par la jambe  un pilier sur le thtre, et le roi Malachi
lui adresse un discours qui ne ressemble pas mal  ceux de lord
Castlereagh sur l'quilibre du pouvoir et le droit de lgitimit,
discours qui jette Turgesius dans un accs de rage, comme le feraient
ceux de Castlereagh, si son auditoire tait enchan par les jambes.--Il
tire un poignard et s'lance sur l'orateur; mais, se voyant au bout de
sa corde, il le plonge dans sa propre carcasse, et meurt en disant qu'il
a accompli une prophtie.

Or, voil des faits exacts et srieux, et la partie la plus grave d'une
tragdie qui n'a pas t faite dans l'intention de la rendre burlesque.
L'auteur a l'espoir qu'elle sera joue.--Mais, qu'est-ce que l'espoir?
rien que le fard dont nous parons la face de la vie, le moindre souffle
de vrit le dtruit, et nous voyons alors, sans dguisement, comme elle
a les joues creuses. Je ne suis pas bien sr de ne pas avoir dj fait
cette belle rflexion-l; mais n'importe, elle ira encore cette fois 
la tragdie de Turgesius,  laquelle je puis l'appliquer.

Eh bien! comment va la sant,  toi, pote, non des mille, mais des
trois mille! J'aurais bien voulu que votre ami, sir John Fort-Piano,
et gard cela pour lui, et ne l'et pas publi au jugement du marchand
de chansons de Dublin, et je vais vous dire pourquoi: il y a de la
libralit  Longman de vous avoir donn ce prix, et il est honorable
pour vous de l'avoir obtenu, mais ceci va dchaner, contre l'heureux
auteur, tous les juges famliques et dcharns. Aprs tout, qu'ils
aillent au diable!--Jeffrey et Moore, runis, peuvent dfier le monde
avec leur plume.-- propos, le pauvre C...e, qui est un homme d'un
talent admirable, et de plus dans le malheur, est sur le point de
publier deux volumes de posie et de biographie.--Il a t plus
maltrait par les critiques que nous ne l'avons t nous-mmes.
Voulez-vous me promettre, si son ouvrage parat, de faire un article en
sa faveur, dans la _Revue d'dimbourg_? Je pense bien que vous ne
pourrez faire autrement que de lui donner des louanges; mais il faut
aussi le bien louer, ce qui, de toutes les choses, est la plus
difficile.--Cela fera sa rputation.

Ceci doit rester secret entre nous, car il serait possible que ce
projet ne plt pas  Jeffrey, ni probablement  C...e lui-mme. Mais mon
avis est qu'il n'a besoin que de quelqu'un qui lui prpare les voies, et
d'une tincelle ou deux de courage pour fournir glorieusement sa
carrire.

Votre trs-affectionn,

                                                              B.

_P. S._ Voici un ennuyeux griffonnage, mais ma premire sera plus de
ce monde.

Comme, aprs cette lettre, on ne trouve plus, dans sa correspondance,
que des allusions trs-rares  la part qu'il eut dans l'administration
de Drury-Lane, je profiterai de cette occasion pour donner quelques
extraits de ses _Penses dtaches_ o l'on trouve ses souvenirs sur
ses relations de courte dure avec l'intrieur du thtre.

Lorsque j'appartenais au comit de Drury-Lane, et faisais partie de la
direction, il y avait environ cinq cents pices dans les cartons.
Imaginant que, dans le nombre, il devait y en avoir de bonnes, j'en fis
l'examen en personne, et avec l'aide de mes collgues. Je ne sache pas
que, de toutes celles qui me passrent par les mains, il y en et une
seule qu'on pt dcemment supporter.--On n'a jamais rien vu de semblable
 quelques-unes d'elles! Mathurin m'avait t trs-pressamment
recommand par sir Walter Scott  qui j'eus recours, d'abord dans
l'espoir qu'il ferait lui-mme quelque chose pour nous, et puis me
flattant, dans mon dsespoir, qu'il pourrait nous indiquer
quelqu'auteur, jeune ou vieux, qui nous promettrait du succs. Mathurin
m'envoya son _Bertram_ avec une lettre, mais sans son adresse, ce qui
m'empcha d'abord de lui rpondre. Lorsque je dcouvris enfin son
adresse, je lui envoyai une rponse favorable, avec quelque chose de
plus substantiel. Sa pice russit; mais j'tais  cette poque hors
d'Angleterre.

Je m'adressai aussi  Coleridge;--mais il n'avait rien de convenable
sur le mtier pour le moment. M. Sotheby nous offrit obligeamment
toutes ses tragdies, et je m'engageai et russis, en dpit de quelques
discussions avec mes confrres du comit,  faire accepter _Ivan_. On
en fit lecture, et les rles furent distribus. Mais voil que, lorsque
tout tait en train, un peu de tideur de la part de Kean, ou de chaleur
du ct de l'auteur, porte ce dernier  retirer sa pice Sir J.-B.
Burgess nous avait aussi prsent quatre tragdies et une petite pice,
et j'avais mis tout en mouvement dans le comit et les coulisses, pour
les faire recevoir, mais ce fut inutilement.

Bon Dieu, par quelles scnes il m'a fallu passer!--Les auteurs, mles
et femelles, les modistes et les sauvages irlandais, les gens de
Brighton, de Blackwall, de Chatham, de Cheltenham, de Dublin, de Dundee,
qui venaient me tomber sur le dos, et qu'il tait convenable de recevoir
poliment, d'couter, et dont mme quelquefois il fallait supporter une
lecture. Le pre de Mrs. ***, matre de danse irlandais,  l'ge de
soixante ans, vint me trouver pour me prier de lui faire jouer Archer en
bas de soie blancs, par une journe de gele, afin de montrer ses jambes
qui, certainement, taient belles et bien irlandaises pour son ge, et
qui avaient encore t mieux;--miss Emma une telle, se prsentant avec
une pice intitule: _le Brigand de Bohme_, ou quelque titre de ce
genre;--M. O'Higgins, alors rsidant  Richmond, avec une tragdie
irlandaise, o les units ne pouvaient manquer d'tre observes, puisque
l'un des personnages principaux tait enchan par la jambe  un
pilier, pendant la plus grande partie de la pice. C'tait un homme 
l'aspect farouche et sauvage et le seul moyen de s'empcher de lui
clater de rire au nez, tait de rflchir aux rsultats probables d'une
telle gat.

Comme je suis naturellement un individu honnte et poli et qui ne peut
souffrir faire de peine  personne, quand il en peut tre autrement,--je
les ai renvoys tous  Douglas Kinnaird, qui est un homme d'affaires, et
n'est pas embarrass de dire non: je les ai donc laisss s'arranger
ensemble, et comme, au commencement de l'anne suivante, je suis parti
pour l'tranger, j'ai t fort peu au fait depuis de la marche des
thtres..............................................................

On dit que les acteurs sont des gens intraitables, et c'est vrai; mais
j'avais trouv moyen d'viter toute espce de discussion avec eux, et 
l'exception d'un dml[11], qui s'leva entre Byrne l'an et miss
Smith, au sujet de son pas de... j'oublie le terme technique, je ne me
rappelle pas m'tre jamais ml de leurs querelles. Je protgeais
habituellement miss Smith, parce qu'elle ressemblait de figure  lady
Jane Harley, et que les ressemblances ont beaucoup de pouvoir sur moi;
mais en gnral j'abandonnais ces choses-l  mes collgues, qui
prenaient  tout cela une part plus active que moi, et me reprochaient
trs-srieusement de ne pouvoir me mler de ces sortes d'affaires sans
plaisanter avec les histrions, et m'accusaient de mettre tout en
dsordre par la lgret avec laquelle je traitais ces importantes
bagatelles.

[Note 11: Un correspondant d'un des _Monthly Miscellanies_ rapporte
cette circonstance de la manire suivante:

Pendant l'administration de Lord Byron, Byrne l'an composa un ballet
dans lequel miss Smith (depuis Mrs. Oscar Byrne) avait un pas seul.
Cette demoiselle dsira que ce pas ft introduit vers la fin du ballet;
le matre de ballets s'y refusa, et la demoiselle jura qu'elle ne
danserait pas du tout. La musique qui annonait le pas commena, et la
demoiselle sortit majestueusement du thtre; les deux parties se
prcipitrent dans les coulisses pour exposer leur affaire  Lord Byron,
la seule personne qui s'y trouvt alors. Le noble membre du comit
pronona en faveur de miss Smith, et les deux plaignans, irrits,
s'lanaient dehors au moment o j'entrais moi-mme.--Si vous tiez
arriv une minute plus tt, me dit Lord Byron, vous m'auriez entendu
prononcer dans une affaire curieuse, sur une question de danse, moi,
ajouta-t-il en jetant un regard sur son pied difforme, moi  qui la
nature, ds ma naissance, a dfendu de faire un seul pas. Son front se
rembrunit aprs avoir prononc ces paroles, comme s'il et regrett d'en
avoir trop dit, et il y eut des deux cts un moment d'un silence
embarrassant.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Puis venaient le petit comit et le haut comit.--Nous n'tions pas
beaucoup, mais nous n'tions jamais d'accord.--C'tait Peter Moore qui
contredisait Kinnaird, et Kinnaird qui contredisait tout le monde:--et
puis nos deux directeurs, Rae et Dibdin, et notre secrtaire Ward; et
cependant nous tions tous trs-zls pour le bien du thtre, et le
dsirions de trs-bonne foi. *** nous avait fourni des prologues pour la
reprise de nos vieilles pices anglaises, mais il n'a pas t content
de moi, parce que je lui ait fait le compliment qu'il tait l'Upton de
notre thtre (c'est M. Upton qui tait le pote d'Astleys[12]), et cela
est cause qu'il a presque renonc aux prologues.

[Note 12: Un des thtres infrieurs de Londres, qui est dans le
genre du Cirque de Franconi.
                                             (_Note du Trad._)]

Dans la pantomime qu'on joua en 1815 et 16, on avait introduit une
reprsentation du bal masqu, donn par nous autres jeunes gens du club
de Watier  Wellington et compagnie. Douglas Kinnaird, avec deux ou
trois autres et moi-mme, nous nous masqumes et montmes sur le thtre
avec [Grec: oi polloi] pour voir de la scne l'effet de la salle.--Cela me parut
superbe.--Douglas se mit  danser parmi les figurans, et ils furent fort
intrigus de savoir qui nous tions, s'tant aperus qu'ils taient plus
que leur nombre. Il est assez trange que Douglas Kinnaird et moi nous
ayons t tous deux prsens au vritable bal masqu, et ensuite  la
pantomime qui en fut donne sur le thtre de Drury-Lane.



LETTRE CCXXVIII.

 M. MOORE.

                                     Piccadilly Terrace, 31 oct. 1815.

Je n'ai pas pu m'assurer d'une manire prcise du tems que dure la
vente des fonds, mais je crois que c'est un bon moment pour s'en
dfaire, et je l'espre d'abord, parce que je vous verrai, et ensuite
parce que je recevrai certaines sommes au profit de lady B., qui
contribueront essentiellement  me mettre  mon aise, car (pour parler
le langage des cranciers) j'ai besoin de complter une somme.

Hier j'ai dn dehors avec une assez nombreuse socit dans laquelle se
trouvaient Shridan et Colman, Harry Harris de C. G. et son frre, sir
Gilbert Heathcote, Douglas Kinnaird et d'autres personnes de marque.
Comme dans d'autres runions de ce genre, le silence rgna d'abord, puis
l'on parla, puis on argumenta, puis on disputa; enfin, tout le monde
voulant, parler  la fois, l'on ne s'entendit plus et l'on finit par se
griser. Quand nous fmes arrivs au dernier degr de cette glorieuse
progression, ce ne fut pas chose facile que de descendre sans tomber; et
pour couronner le tout, Kinnaird et moi, il nous fallut faire descendre
 Shridan un escalier en limaon, qui a t certainement construit
avant la dcouverte des liqueurs fermentes, et avec lequel il n'est pas
de jambes, tant cagneuses qu'elles soient, qui puissent commodment
s'arranger. Nous le dposmes enfin, sain et sauf, chez lui, o son
domestique, qui parat fort habitu  ces sortes d'affaires, l'attendait
dans le vestibule. Lui et Colman avaient t, selon leur coutume,
trs-amusans; mais j'emportais avec moi beaucoup de vin, et ce vin avait
prcdemment emport ma mmoire, en sorte que tout fut hoquet et
allgresse pendant la dernire heure, et il ne m'est rien rest de la
conversation. Peut-tre avez-vous entendu rapporter la rponse que fit
dernirement Shridan au watchman, qui le trouva priv de cette divine
particule d'air appele raison..........................
.........................................................
.........................................................

Le watchman trouva donc Sherry dans la rue, ivre mort. Qui tes-vous,
monsieur? Pas de rponse. Quel est votre nom? Un hoquet. Quel est
votre nom? Alors il rpond d'un ton grave, lent et flegmatique:
Wilberforce!!! N'est-ce pas l tout Shridan? A mon avis, la rponse
est excellente. Il a plus d'esprit dans son ivresse, que les autres 
leur premire pointe de gat.

Mon papier est rempli, et j'ai un terrible mal  la tte.

_P. S._ Lady B. avance rapidement. Le mois prochain donnera la lumire
(avec l'aide de Junon Lucine, _fer opem_, ou plutt _opes_, car ce
dernier est plus ncessaire)  la dixime merveille du monde,--Gil
Blas tant la huitime, et le pre de mon fils la neuvime.



LETTRE CCXXIX.

 M. MOORE.

                                                     4 novembre 1815.

Si vous ne m'aviez pas troubl la tte avec les fonds, votre lettre
aurait eu une rponse immdiate. N'a-t-il pas fallu que j'aille dans la
cit? n'a-t-il pas fallu me rappeler, en arrivant l, ce que j'y venais
faire, et ne l'avais-je pas oubli?

Je serais, sans aucun doute, enchant de vous voir;--mais je n'aime pas
 employer mes gots personnels pour combattre vos motifs.--Vous
viendrez et bientt, car rester ne vous sera pas possible.--Je vous
connais depuis long-tems, vous avez trop du vieux levain de Londres,
pour en pouvoir rester long-tems absent.

Lewis va  la Jamaque sucer ses cannes  sucre. Il s'embarque dans
deux jours. Je vous envoie ci-joint son billet d'adieu. Je le vis hier
au soir  D. L. T., pour la dernire fois avant son dpart. Pauvre
diable!--c'est rellement un brave homme, un excellent homme.--Il m'a
laiss sa canne et un pot de gingembre confit; je ne mangerai jamais de
ce dernier sans avoir les larmes aux yeux.--C'est si _brlant_!--Nous
avons un bruit de diable parmi nos _ballerinas_.--On a fait une
injustice  miss Smith, au sujet d'un pas cossais. Le comit s'en est
ml; mais le maudit matre de ballet n'a pas voulu en dmordre. Je
suis furieux, et Georges Lamb aussi.--Kinnaird est fort content, il ne
sait pas trop pourquoi; et moi je suis trs-fch,  peu prs pour la
mme raison. Aujourd'hui je dne avec Kinnaird, nous aurons encore
Shridan et Colman; et demain encore une fois chez sir Gilbert
Heathcote...... ................................................

Leigh Hunt a compos un pome vraiment bon et trs-original, et qui, je
crois, fera sensation. Vous ne pouvez imaginer  quel point il est bien
crit, et je ne m'en serais pas fait une ide moi-mme, si je ne l'avais
pas lu. Quant  nous, Tom, eh bien! quand allons-nous paratre?
J'aimerais beaucoup mieux, si vous pensez que les vers en valent la
peine, qu'ils fussent mls avec les _Mlodies Irlandaises_, que d'tre
imprims sparment.--Mais quand votre chef-d'oeuvre sera-t-il publi?
Quand verrons-nous votre _Shah Nameh_?--Jeffrey est bien bon d'aimer les
_Mlodies Hbraques_. Il y a des gens ici qui prfrent _Sternhold_ et
_Hopkins_, et qui en conviennent.--Que le diable emporte leurs ames,
pour les punir d'un tel got!

Il faut que j'aille m'habiller pour dner.--Pauvre cher Murat! quelle
fin! Vous savez, je pense, que son panache blanc tait comme celui
d'Henri IV, le point de ralliement pendant une bataille.--Il refusa un
confesseur et le bandeau qu'on lui offrait, ne voulant pas souffrir
qu'on aveuglt ni ses yeux, ni son ame. Vous en apprendrez davantage
demain ou le jour suivant.

 jamais, etc.

LETTRE CCXXX.



 M. MURRAY

                                                     4 novembre 1815.

Quand vous serez en tat de vous former une opinion sur le manuscrit de
M. Coleridge, vous me ferez plaisir de me le rendre, parce que, dans le
fait, je n'ai pas t autoris  le laisser sortir de mes mains. J'en
pense beaucoup de bien, et dsirerais vivement que vous en fussiez
l'diteur; mais si vous n'y consentez pas, je ne dsespre nullement de
trouver quelqu'un qui s'en chargera.

J'ai crit  M. Leigh Hunt, pour l'informer que vous tiez dispos 
traiter avec lui comme vous me l'avez fait entendre la dernire fois que
je vous ai vu. Quant aux conditions et  l'poque, j'abandonne cela  sa
volont et  votre discernement.--Je dirai seulement que je regarde
cette entreprise comme la plus sre dont vous vous soyez jamais ml. Je
vous parle comme  un spculateur; si je devais vous parler comme
lecteur et comme critique, je vous dirais que c'est une production
admirable, qui n'a tout juste de dfaut que pour en rendre les beauts
plus remarquables.

Et maintenant, pour en finir, parlons de mon pome, dont je suis
honteux, aprs avoir nomm les autres.--Publiez-le ou non, comme vous
voudrez, je n'y tiens pas le moins du monde. Si vous ne le publiez pas,
il ne le sera jamais par aucun autre, et je n'y ai jamais song que
comme appartenant  la collection. S'il vaut la peine d'tre mis dans le
quatrime volume, placez-l'y, mais pas ailleurs; sinon jetez-le au feu.

Tout  vous.

Les embarras dont il avait craint de se voir prochainement entour, en
faisant une revue de ses affaires avant son mariage, ne tardrent pas 
raliser ses plus sinistres prsags. L'augmentation de dpense que lui
occasionnait son nouveau genre de vie, sans que ses moyens se fussent
beaucoup accrus, les arrirs d'anciennes obligations pcuniaires, et
des engagemens qui, depuis lors, s'taient graduellement accumuls, se
runirent pour l'accabler de tout leur poids, et lui firent plus d'une
fois connatre les plus cruelles humiliations de la pauvret. La
ncessit de satisfaire ses cranciers l'avait rduit au pnible
expdient de vendre ses livres.--Cette circonstance tant venue aux
oreilles de M. Murray, ce dernier se hta de lui envoyer 1,500 livres
sterling, avec l'assurance qu'une pareille somme serait  son service
dans quelques semaines, et que si ce secours ne suffisait pas, M. Murray
tait prt  lui remettre, pour son usage, la valeur des manuscrits de
tous ses ouvrages.

C'est  cette offre gnreuse que lord Byron rpond dans la lettre
suivante.



LETTRE CCXXXI.

 M. MURRAY.

                                                    14 novembre 1815.

Je vous renvoie vos billets que je n'accepte pas, mais qui n'en sont
pas moins honors. Je recevrais de vous ce service, si je devais le
recevoir de personne; mais si telle et t mon intention, je puis vous
assurer que je vous en aurais fait la demande franchement, et sans plus
de rserve que vous n'en auriez mis  me le rendre, et je ne puis rien
dire de plus de ma confiance et de vos procds.

Les circonstances qui me dcident  me dfaire de mes livres,
quoiqu'assez pressantes, ne le sont pas d'une manire immdiate: je m'y
suis rsign, ainsi n'en parlons plus.

Si j'avais t dispos  abuser de la sorte de votre obligeance, je
n'aurais pas attendu jusqu' ce moment. Nanmoins je suis bien aise que
vous m'ayez donn l'occasion de la refuser, puisque cela fixe mon
opinion sur vous, et mme me dispose  envisager la nature humaine sous
un jour diffrent de celui o je m'tais habitu  la regarder.

Croyez-moi trs-sincrement, etc.



 M. MURRAY.

                                                   25 dcembre 1815.

Je vous envoie quelques vers crits depuis longtems, et destins 
servir d'ouverture au _Sige de Corinthe_.--Je les avais oublis, et ne
suis pas bien sr mme  prsent, s'il ne vaudrait pas mieux les
laisser de cot.--Mais vous et votre conseil en dcideront.

Tout  vous.


Voici les vers dont il est question dans ce billet. Ils sont crits avec
toute la libert de ce genre de mesure vagabonde, que son admiration
pour la _Christabel_ de M. Coleridge lui avait fait alors adopter, et
peut-tre avait-il eu raison de juger qu'ils ne convenaient pas 
l'ouverture de son pome. Cependant ils sont trop pleins de verve et de
force pour rester inconnus. Quoiqu'il les et composs au milieu de
l'paisse atmosphre de Piccadilly, on voit aisment que son imagination
errait bien loin de l, sur les riantes collines et dans les heureuses
valles de la Grce, et que le contraste de la vie monotone qu'il menait
alors donnait  ses souvenirs un nouvel essor, une nouvelle nergie.

En l'an 1810 depuis que Jsus mourut pour les hommes, je faisais partie
d'une brave troupe qui parcourait le pays  cheval, ou naviguait sur la
mer. Oh! que nous allions d'un joyeux train, tantt traversant la
rivire  gu, tantt gravissant la haute montagne. Jamais nos coursiers
ne se reposaient pendant un jour: soit qu'une grotte et qu'une hutte
nous servt d'asile, sur le lit le plus dur, nous jouissions d'un doux
sommeil tendus sur notre grossire capote ou sur la planche plus
grossire encore de notre lger bateau, la tte reposant sur nos selles
en guise d'oreiller, nous ne nous en rveillions pas moins frais et
dispos le lendemain. Nous donnions un libre essor  nos penses,  nos
paroles; nous avions en partage la sant et l'esprance, la fatigue,
insparable du voyage, mais nous ne connaissions pas le souci. Notre
petite troupe tait de toutes les langues, de toutes les croyances. Il y
en avait qui disaient leurs chapelets, d'autres appartenaient  la
mosque, d'autres  l'glise; quelques-uns, si je ne me trompe,
n'appartenaient  rien. Enfin dans le monde entier on aurait cherch en
vain une troupe plus joyeuse et plus bigarre.

Mais les uns sont morts, les autres partis. Il y en a qui sont disperss
et solitaires dans ce monde, d'autres sont rvolts sur les montagnes
qui dominent les valles de l'pire[13], o la libert rallie encore ses
forces par momens, et fait payer aux oppresseurs de leur sang les maux
qu'ils lui ont faits. Quelques-uns sont dans de lointains pays, d'autres
passent dans leurs foyers une vie inquite, mais jamais plus ils ne se
runiront en troupe joyeuse pour courir le pays et se divertir.

[Note 13: Les dernires nouvelles qui me sont parvenues de Dervish
(un des Arnautes qui m'avaient suivi) m'ont appris qu'il s'tait insurg
dans les montagnes,  la tte de quelques bandes qu'on trouve
communment dans ce pays en tems de troubles.
                                                (_Note de Byron_.)]

Ces jours de fatigue s'envolaient gaiement, et maintenant quand je les
vois se succder d'une manire si triste, mes penses, comme de lgres
hirondelles, traversent en l'effleurant l'Ocan, et transportent de
nouveau mon esprit, semblable  l'oiseau sauvage et fugitif, au milieu
des espaces de l'air. Voil ce qui sans cesse inspire mes chants, dans
lesquels souvent, oh! trop souvent peut-tre, j'implore ceux qui peuvent
supporter mes vers, de me suivre dans cette terre lointaine.

tranger, veux-tu, m'accompagner maintenant et venir t'asseoir avec moi
sur la montagne qui domine Corinthe?



LETTRE CCXXXII.

 M. MOORE

                                                         5 janvier 1816

J'espre que Mrs. M. est entirement rtablie. Ma petite fille est ne
le 10 dcembre dernier; on l'a nomme Augusta _Ada_ (le second de ces
noms est trs-ancien dans la famille, et n'a pas t port, je crois,
depuis le rgne du roi Jean). Elle est venue au monde, et est encore
trs-grasse et en trs-bon tat: on dit mme qu'elle est trs-forte pour
son ge.--Elle ne fait que crier et tter:--cela vous suffit-il? Quant 
la mre; elle se porte trs-bien, et elle a recommenc  se lever.

Il y a eu un an le 2 de ce mois que je suis mari--hlas!--Je n'ai vu
personne depuis peu qui vaille la peine d'tre cit,  l'exception de
S*** et d'un autre gnral des Gaules, avec lesquels je me suis trouv
une ou deux fois  dner dehors. S*** est un beau cavalier,  la
tournure trangre,  l'air sclrat et spirituel; au total, c'est un
homme trs-agrable. Son compatriote, qui est plus jeune que lui, tient
plus du petit-matre; mais je ne lui crois pas les mmes facults
intellectuelles qu'au Corse, car vous savez que S*** l'est, et de plus
cousin de Napolon.

Est-ce qu'on ne vous verra plus jamais en ville?  la vrit, il n'y a
pas ici un seul des quinze cents individus qui remplissent
ordinairement les salons o l'on touffe, et qu'on appelle le monde  la
mode. Nous avons t retenus ici par l'approche de ma paternit, afin
d'y tre  porte des mdecins; et quant  moi, il m'est aussi
indiffrent d'tre ici que partout ailleurs, de ce ct du dtroit de
Gibraltar.

J'aurais fait avec joie, ou plutt avec tristesse, le chant funbre que
vous me demandez pour la pauvre fille[14] en question; mais comment me
serait-il possible d'crire sur quelqu'un que je n'ai jamais vu ni
connu? D'ailleurs vous le ferez bien mieux vous-mme. Moi, je ne puis
composer sur rien sans en avoir quelque exprience personnelle ou en
connatre les bases,  plus forte raison sur un sujet de cette nature.
Pour vous, vous avez tout cela; et vous ne l'auriez pas que votre
imagination y supplerait:--ainsi, vous ne pouvez jamais manquer de
russir.

[Note 14: Je lui avais fait part d'un sujet digne d'exercer tout son
talent pour le pathtique; c'tait un triste vnement qui venait de se
passer dans mon voisinage, et auquel j'ai fait allusion moi-mme dans
une des _Mlodies Sacres_: Ne la pleurez pas.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Voil un griffonnage bien insipide, et je suis moi-mme un insipide
personnage. Je suis absorb par cinq cents rflexions contradictoires,
quoique n'ayant en vue qu'un seul objet.--Mais n'importe, comme on dit
quelque part, l'azur du ciel s'tend sur tout le monde. Je voudrais
seulement que celui qui s'tend sur moi ft un peu plus bleu, un peu
plus semblable au ciel azur avec lequel se confond le sommet bleutre
de l'Olympe, qui, par parenthse, tait tout blanc la dernire fois
que je le vis.

Toujours tout  vous.

En lisant cette lettre, je fus frapp du ton de mlancolie qui y
rgnait; et sachant bien que celui qui l'crivait avait coutume,
lorsqu'il tait tourment par quelque chagrin ou quelque dgot, de
chercher du soulagement dans ce sentiment de libert qui lui disait
qu'il existait pour lui au monde d'autres asiles, je crus apercevoir
dans ses souvenirs du sommet bleutre de l'Olympe quelque retour de cet
esprit inquiet et errant que le malheur ou l'irritation voquait
toujours en lui. Dj, au moment o il m'envoya les vers mlancoliques:
_Il n'y a point de plaisir que le monde puisse donner_, etc., etc.,
j'avais prouv quelque crainte vague sur cet accs d'abattement auquel
je le voyais se livrer; et lui accusant rception de ses vers, j'avais
cherch  l'en distraire par des plaisanteries. Mais pourquoi donc
retombez-vous ainsi dans l'ornire de la mlancolie, matre Stphen?
cela ne vaut rien du tout.--Il y aurait de quoi envoyer en diable tous
les devoirs positifs de la vie, et il faut que vous lui disiez adieu. La
jeunesse est le seul tems o l'on puisse tre triste impunment; 
mesure que la vie elle-mme devient srieuse et sombre, la seule
ressource qui nous reste est d'tre, autant que possible, tout le
contraire. Mon absence de Londres, pendant tout le cours de cette
anne, m'avait priv de pouvoir juger par moi-mme du degr de bonheur
que lui promettait sa situation domestique. Je n'avais rien appris non
plus qui pt me porter  croire que le cours de sa vie conjugale ft
moins paisible que ne le sont ordinairement de pareilles unions, du
moins en apparence. Les expressions vives et affectueuses dont il
s'tait servi dans quelques-unes des lettres que j'ai donnes, pour
m'assurer de son bonheur (assurance que sa franchise ne pouvait me
rendre douteuse), avaient aussi puissamment contribu  calmer les
craintes que le sort qu'il s'tait choisi avait excites en moi  la
premire vue. Je ne pus cependant m'empcher de remarquer que ces
indices d'un coeur content ne tardrent pas  cesser. Il ne parla plus
que rarement et avec rserve de la compagne de son existence, et
quelques-unes de ses lettres me parurent empreintes d'un esprit
d'inquitude et d'ennui qui rveilla en moi toutes les sombres
apprhensions avec lesquelles j'avais d'abord envisag son sort. Cette
dernire lettre surtout me frappa comme remplie des plus tristes
prsages; et dans le courant de ma rponse, je lui exprimai ainsi
l'impression qu'elle avait faite sur moi. Ainsi donc, il y a une anne
entire que vous tes marie!

L'an dernier je te protestais encore cette douce impossibilit.

Savez-vous, mon cher B., qu'il y a quelque chose dans votre dernire
lettre, une espce d'inquitude mystrieuse qui, jointe  l'absence
totale de votre vivacit ordinaire, n'a cess depuis de me tourmenter
l'esprit de la manire la plus pnible? Il me tarde d'tre prs de vous
pour connatre rellement ce que vous prouvez, car ces lettres ne
disent rien du tout, et un mot, _a quattr'occhi_, vaut mieux que des
rames entires de correspondance. En attendant, dites-moi seulement que
vous tes plus heureux que votre lettre ne m'a port  le croire, et je
serai satisfait.

Ce fut quelques semaines aprs cette lettre que lady Byron prit le parti
de se sparer de lui. Elle avait quitt Londres  la fin de janvier pour
aller voir son pre dans le Leicestershire, et Lord Byron devait la
suivre peu de tems aprs. Ils s'taient spars pleins de
tendresse:--elle lui crivit en route une lettre pleine d'enjouement et
d'affection; et aussitt qu'elle fut arrive  Kirkby Mallory, son pre
crivit  Lord Byron pour lui apprendre qu'elle ne retournerait plus
vivre avec lui. Au moment o il reut ce coup inattendu, ses embarras
pcuniaires, qui s'taient rapidement augments pendant le cours de la
dernire anne (puisqu'il n'y avait pas eu moins de huit  neuf saisies
dans sa maison durant cette poque), taient parvenus  leur comble; et
au moment o, pour me servir de ses nergiques expressions, il tait
seul dans ses foyers avec ses dieux pnates briss et disperss autour
de lui, il dut aussi recevoir la nouvelle foudroyante que la femme qui
venait de le quitter en parfaite harmonie se sparait de lui--pour
jamais.

Ce fut  peu prs vers cette poque que le billet suivant fut crit.



A M. ROGERS.

                                                       8 fvrier 1816.

Ne vous y mprenez pas;--je vous ai rellement rendu votre livre, par
la raison que je vous ai dite, et pas autre chose: il a trop de valeur
pour un individu aussi insouciant.--Je me suis dfait de tous mes
livres, et trs-positivement je ne veux pas vous priver de la moindre
particule de cet homme immortel.

Je serai bien aise de vous voir, si vous voulez venir, quoique je lutte
maintenant contre les traits et les flches de la fortune cruelle, dont
quelques-uns m'ont atteint d'un ct d'o assurment je ne les attendais
pas. Mais n'importe, il y a un monde ailleurs, et je ferai de mon
mieux pour m'ouvrir un chemin dans celui-l.

Si vous crivez  Moore, dites-lui que je rpondrai  sa lettre quand
je pourrai en trouver le tems et la force.

Toujours tout  vous.

                                                                 Bn.

Ce ne fut que plus d'une semaine aprs que le bruit de la sparation
arriva jusqu' moi, et je me htai de lui crire en ces termes: Je
suis extrmement anxieux d'avoir de vos nouvelles, quoique je ne sache
pas trop si je dois parler du sujet qui cause toutes mes inquitudes.
Si cependant ce que j'ai appris hier par une lettre de Londres est vrai,
vous comprendrez immdiatement ce que je veux dire, et vous m'en
communiquerez autant ou aussi peu que vous croirez convenable; seulement
je voudrais en savoir quelque chose de vous-mme, aussitt que possible,
afin de pouvoir me fixer sur la vrit ou l'imposture du rapport qui m'a
t fait. Voici la rponse qu'il me fit.



LETTRE CCXXXIII.

 M. MOORE.

                                                       29 fvrier 1816.

J'ai t quelque tems sans rpondre  votre lettre; et maintenant la
rponse que j'aurais  faire  une partie de son contenu serait d'une
telle tendue que je la retarderai jusqu' ce que je puisse vous la
donner en personne, et alors je l'abrgerai autant que possible.

En attendant, je suis en guerre avec tout le monde et ma femme, ou,
pour mieux dire, tout le monde et ma femme sont en guerre avec moi, et
ne m'ont pas encore cras, quoi qu'ils puissent faire. Je ne sache pas
que, dans le cours d'une vie pleine de vicissitudes, je me sois jamais
trouv, chez moi au dehors, dans une position plus compltement dnue
de plaisirs actuels et d'esprances futures. Je parle ainsi parce que
c'est ainsi que je pense et que je sens; mais je n'en rsisterai pas
moins  cet tat, malgr cette manire de l'envisager:--j'ai pris mon
parti.

Puisque nous en sommes l-dessus cependant, n'allez pas croire tout ce
qu'on dit  ce sujet, et n'essayez pas de me dfendre.--Si vous y
russissiez, ce serait me faire une offense mortelle ou, si vous voulez,
immortelle. Qui peut supporter une rfutation? Je n'ai que trs-peu de
chose  rpondre  ceux que cela regarde; et toute mon activit, jointe
 celle de quelques amis nergiques, n'a pu encore dcouvrir aucun
prtexte plausible de discuter cette affaire d'une manire expditive
avec personne, quoiqu'hier j'aie manqu d'en clouer un  la muraille, ce
qu'il a vit par une explication satisfaisante, du moins au dire des
individus prsens: je parle des colporteurs de nouvelles, auxquels je ne
porte pas d'inimiti, quoiqu'il me faille agir d'aprs le code ordinaire
des usages, quand il m'arrive d'en rencontrer qui en valent la peine.

Maintenant passons  un autre sujet, la posie, par exemple. Le pome
de Leigh Hunt est diablement bon: il est par-ci par-l un peu bizarre;
mais avec le cachet d'originalit et la belle posie qu'on y trouve, cet
ouvrage doit rester. Je ne dis pas cela parce qu'il me l'a ddi, ce
dont je suis au contraire trs-fch; car autrement, je vous aurais pri
d'en faire la revue[15]. Il me semble digne de grands loges; et je
pense qu'un article en sa faveur, dans la _Revue d'dimbourg_, ne ferait
que lui rendre justice, et le faire connatre aux yeux du public de la
manire dont il mrite de l'tre.

[Note 15: Je retrouve la rponse que je fis  ce passage de sa
lettre, relativement au pome de Hunt. Quoiqu'il soit, je l'avoue,
plein de beauts, et que j'en aime sincrement l'auteur, je ne pourrais
rellement entreprendre de le louer srieusement. Il y a quelque chose
qui prte tant au ridicule dans tout ce qu'il crit, que je ne puis
jamais prendre un ton vraiment pathtique en le lisant.
                                                  (_Note de Moore_.)]

Comment vous portez-vous, et o tes-vous? Je n'ai pas la moindre ide
de ce que je vais devenir moi-mme, et ne sais encore o j'irai et ce
que je ferai. Il y a quelques semaines, je vous aurais crit des choses
qui vous auraient fait rire; mais on me dit maintenant que le rire ne me
convient plus: aussi ai-je t et suis-je encore depuis trs-srieux.

J'ai t un peu incommod de la maladie de foie, mais je me porte mieux
depuis quinze jours, quoique encore soumis aux ordonnances des gens de
l'art. J'ai vu depuis peu.................................
...................................................

Il faut que j'aille m'habiller pour dner. Ma petite fille est  la
campagne. On me dit que c'est un trs-bel enfant; elle a maintenant prs
de trois mois: c'est lady Nol, ma belle-mre, qui la surveille 
prsent. Sa fille (ci-devant miss Milbanke) est, je crois,  Londres
avec son pre. Une certaine Mrs. C. (maintenant espce de femme de
chambre servant d'espion  lady N., et qui, dans un tems meilleur, a
t blanchisseuse) est rpute, par les gens bien instruits, comme tant
en grande partie la cause secrte de nos diffrends domestiques.

Dans toute cette affaire, celui que je plains le plus c'est sir Ralph.
Lui et moi sommes galement punis, quoique _magis pares quam similes_
dans notre affliction. Cependant, il nous est bien dur  tous deux de
souffrir par la faute d'une seule personne; mais ainsi soit-il! je serai
spar de ma femme, et il gardera la sienne.

Tout  vous.

Dans ma rponse  cette lettre, crite quelques jours aprs, il se
trouve un passage o j'exprime une opinion qu'il et t peut-tre plus
prudent de cacher, mais que je crois devoir extraire, parce que ceci
amena, de la part de Lord Byron, un aveu singulirement gnreux, et
galement honorable pour les deux parties intresses dans cette
malheureuse affaire. Voici les termes dans lesquels je m'exprimais. Je
suis  peu prs dans le mme tat que vous, relativement au sujet de
votre lettre, ayant l'esprit rempli de beaucoup de choses que je ne sais
comment crire, et dont je remettrai la communication jusqu' notre
entrevue au mois de mai, o je vous appellerai en cause pour tous vos
crimes et mfaits. En attendant, vous ne manquerez pas de juges, ni
mme de bourreaux, si on les en croyait. Le monde, dans son ardeur
gnreuse  embrasser le parti du plus faible, ne tarde pas  en faire
le plus fort et le plus formidable. Je suis sincrement afflig de ce
qui s'est pass. Tous mes voeux et toutes mes thories sur l'influence
que le mariage aurait sur votre vie en ont t renverss; car, au lieu
de vous ramener, comme je l'esprais, dans un cercle rgulier, il vous a
rejet encore une fois dans les espaces infinis, et vous laisse,  ce
que je crains, dans un tat bien pire que celui o vous tiez. Quant 
votre dfense, la seule personne avec laquelle je l'aie encore
entreprise, c'est moi-mme; et considrant le peu que je sais de
l'affaire, ou plutt peut-tre par cette mme raison, j'y ai
passablement russi. Aprs tout, votre malheur fut dans le choix que
vous ftes: il ne m'a jamais plu.--Mais je m'gare ici dans
l'[Grec: aporrta] et ferai mieux de changer ce sujet pour un autre plus
agrable, vos derniers pomes, par exemple, etc., etc.

Le retour du courrier m'apporta la rponse suivante, qui, en excitant
toute notre admiration pour la noble candeur de celui qui l'crivit,
fait paratre cette affaire sous un jour encore plus triste et plus
trange.



LETTRE CCXXXIV.

 M. MOORE.

                                                        8 mars 1816.

Je me rjouis de votre nomination de prsident et intendant d'une
institution de charit: ce sont l des dignits qui n'appartiennent
qu'aux gens vertueux. Mais aussi, rappelez-vous que vous avez trente-six
ans; j'en parle avec envie, non de votre ge, mais de l'honneur, de
l'affection, de la dfrence et des nombreux amis qui vous
entourent.--Et moi, il me reste encore huit bonnes annes  courir pour
arriver  cette perfection grisonnante,  laquelle poque, si j'existe
encore[16], je serai probablement dans un tat de grce et de mrite
croissant.

[Note 16: Ce triste doute, _si j'existe encore_, nous parat aussi
mlancolique qu'trange, quand nous nous rappelons que ce fut
effectivement  trente-six ans qu'il cessa d'exister, et  une poque
o, comme ses ennemis eux-mmes sont forcs d'en convenir, il tait dans
cet tat de _mrite croissant_ qu'il prvoit ici en plaisantant.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Je dois cependant vous redresser sur un point. La faute ni mme le
malheur ne vient pas de mon choix ( moins que mon tort n'ait t d'en
faire un quelconque); car je dois dclarer, au milieu de toute
l'amertume dont me remplit cette funeste affaire, que je ne crois pas
qu'un tre meilleur et plus doux, et dou de qualits plus aimables et
plus brillantes que lady B., ait jamais exist. Je n'eus jamais aucun
reproche  lui adresser tout le tems qu'elle vcut avec moi; s'il y a
des torts, ils ne peuvent tre que de mon ct, et si je ne puis les
effacer, je dois savoir les supporter du moins.

Ses plus proches parens sont ***. Mes affaires ont t et sont encore
dans le plus grand dsordre; ma sant aussi a t fort drange, et mon
esprit inquiet et troubl pendant trs-long-tems. Telles sont les causes
(dont je ne cherche pas ici  me faire une excuse) qui m'ont souvent
jet dans des excs, et m'ont rendu peu susceptible des douceurs de la
vie domestique. Rest mon matre de trs-bonne heure, et ayant dj
passablement couru le monde, les habitudes indpendantes et volages que
j'en ai contractes ont pu aussi y contribuer pour quelque chose. Je
persiste cependant  penser que si les circonstances m'eussent t plus
propices, ou que ma position et t du moins supportable, j'aurais pu
m'en tirer honorablement; mais cette dernire me parat dsespre, et
il est inutile d'en parler davantage.  prsent,  l'exception de ma
sant qui est meilleure (car il est trange  quel point l'agitation et
les contradictions d'un genre quelconque redonnent d'lasticit  mon
esprit et me remontent momentanment),  prsent, dis-je, j'ai  lutter
contre toute espce de dsagrmens, contre toutes sortes de tourmens
domestiques et pcuniaires.

Je crois vous avoir dj dit cela, mais je me hasarde  le rpter. Les
privations de l'adversit, ou plutt de la mauvaise fortune, ne sont
rien pour moi, mais ce sont ses outrages qui rvoltent mon orgueil.
Cependant je n'ai pas  me plaindre de ce mme orgueil qui, je pense, me
servira d'gide contre tous les assauts. Si mon coeur avait pu se
briser, il l'aurait t il y a quelques annes, et par des vnemens
plus affligeans que ceux-ci.

Je conviens avec vous (afin de changer ce sujet pour en revenir  notre
boutique), je conviens, dis-je, que j'ai trop crit. Mes derniers
ouvrages cependant n'ont t publis qu'avec beaucoup de rpugnance de
ma part, et par des motifs que je vous expliquerai quand nous nous
verrons. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant appesanti sur les
mmes scnes,  moins que, m'apercevant qu'elles s'affaiblissaient ou
devenaient confuses dans ma mmoire, au milieu de tant de sensations
tumultueuses, je n'aie dsir en fixer l'empreinte avant que la planche
n'en ft use.--Maintenant je la brise: c'est au milieu de ces pays-l
et des vnemens qui s'y rattachent que mes sensations vraiment
potiques ont commenc et fini. Je m'essaierais en vain sur tout autre
sujet, et j'ai presque puis celui-l. Malheur, dit Voltaire,  celui
qui a dit tout ce qu'il a pu dire sur un sujet. Il en est sur lesquels
j'aurais pu m'tendre davantage; mais je renonce  tout cela maintenant,
et ce n'est pas trop tt.

Vous rappelez-vous les vers que je vous ai envoys au commencement de
l'anne dernire, et que vous avez encore? Je ne prtends pas, comme M.
Fitzgerald dans le _Morning-Post_, m'attribuer le caractre de Vates;
mais n'taient-ils pas, en quelque sorte, prophtiques? Je veux parler
de ceux qui commencent ainsi: _Il n'est pas de plaisir que le monde
puisse donner_, etc., etc. Je mets quelque gloire  ces vers, comme ce
que j'ai crit de plus vrai et de plus mlancolique dans ma vie.

Quel griffonnage je vous envoie! Vous ne me dites rien de vous, 
l'exception que vous tes marguillier lancastrien, et le protecteur de
la mendicit. Quand publiez-vous, et comment se porte votre famille? Mon
enfant va bien, et son tat est florissant,  ce qu'on me dit, mais il
faut aussi que je le voie. Je ne suis pas trs-port  l'abandonner  la
contagion de la socit de sa belle-mre, quoiqu'il me rpugne de
l'enlever  sa mre.--Elle est sevre, cependant, et il faut se dcider
 quelque chose.

Toujours tout  vous, etc.

Ayant dj expos  mes lecteurs une partie des opinions que je m'tais
formes sur le mariage de Lord Byron,  une poque o, loin de prvoir
que je deviendrais un jour son historien, je ne pouvais tre aucunement
influenc par la partialit qu'on suppose toujours attache  ce
caractre, il me sera peut-tre encore permis d'extraire de ma rponse 
la lettre prcdente quelques phrases d'explication que son contenu
m'avait sembl demander.

Je n'avais certainement aucun droit de rien dire sur le malheur de
votre choix, quoique je m'applaudisse maintenant de l'avoir fait,
puisque cette rflexion a amen de votre part un tribut qui, tout en
rendant cette affaire plus mystrieuse et plus inexplicable que jamais,
est galement honorable aux deux parties. En vous exprimant mes doutes
sur l'objet de votre choix, j'tais bien loin de vouloir attaquer le
moins du monde un caractre que le monde s'accorde unanimement  trouver
parfaitement aimable et estimable. Je craignais seulement qu'elle n'et
t trop parfaite, trop scrupuleusement parfaite, en un mot, un modle
de vertu trop svre pour que vous pussiez vivre  votre aise avec elle;
et qu'une personne d'une perfection moins rigoureuse, et dont les vertus
auraient t tempres par quelques-uns de ces charmans dfauts qui
savent si bien inspirer l'amour, plus dpendante de votre protection,
aurait eu plus de chance de bonheur avec vous, en raison de votre bont
naturelle. Quoi qu'il en soit, j'ai t amen  faire toutes ces
suppositions par le dsir ardent que j'prouve de vous justifier de tout
ce qui pourrait ressembler  un abandon capricieux d'une telle femme;
et, dans l'ignorance o je suis de toutes les circonstances relatives 
votre sparation, vous ne pouvez concevoir la sollicitude, l'inquite
sollicitude avec laquelle je me prpare  entendre de votre propre
bouche, quand nous nous verrons, le rcit de toute cette affaire, rcit
o je suis sr de voir briller au moins une vertu:--votre noble
candeur.

Il me semble assez inutile, ayant, comme nous l'avons, sous les yeux le
caractre des deux poux, d'aller chercher bien loin les causes secrtes
qui amenrent leur sparation. J'ai dj, en me livrant  quelques
observations sur le caractre des hommes de gnie en gnral, essay
d'indiquer les singularits appartenantes  leur naturel et  leurs
habitudes qui les rendaient la plupart du tems incapables de bonheur
domestique. Il tait impossible que, comme la classe fatalement
privilgie  laquelle il appartenait, Lord Byron n'et pas hrit de
quelques-uns de ces dfauts, qui servent d'ombres au gnie, et existent
en proportion de son tendue. On verra, par l'anecdote suivante qu'il
raconte lui-mme, jusqu' quel point une des propensions de son
caractre, et la plus capable de fltrir le bonheur, avait t comprise
par la personne la plus intresse  l'observer.

Quelques personnes se sont tonnes de la mlancolie qui rgne dans mes
crits. D'autres ont t surprises de ma gat personnelle. Mais je me
rappelle une rponse que me fit ma femme un jour que j'avais t
extrmement gai et de trs-bonne foi, et mme assez brillant dans la
conversation. Je lui disais, sur la remarque qu'elle avait faite de ma
gat:--Et cependant, Bell, on s'est obstin  dire que j'tais
mlancolique, et vous avez d voir souvent  quel point cela tait
faux.--Non, Byron, me rpondit-elle, vous tes au fond du coeur le plus
mlancolique des hommes, et souvent mme quand vous en paraissez le
plus gai.

A ces dfauts et  ces ingalits qui tenaient  la susceptibilit de
ses sensations, il en ajoutait d'autres rsultant d'une longue habitude
d'indpendance, et les plus en opposition (si son bon naturel ne les et
adoucis) avec ce systme de concessions et de sacrifices mutuels qui
peut seul maintenir l'quilibre de la paix domestique. Quand nous
rflchissons  la carrire drgle dont son mariage devait tre le
terme,  la manire errante et volage dont sa vie s'tait coule,
semblable  une trane de feu, au milieu d'un enchanement de courses
lointaines, d'aventures, de bonnes fortunes, et de passions dont la
fivre n'tait pas encore calme, lorsqu'avec la mme imprvoyante
prcipitation il conclut brusquement ce mariage, on doit peu s'tonner
que, dans le court espace d'un an, il n'ait pas t capable de revenir
tout--fait de ses carts, et de conformer sa conduite  cette
rgularit monotone qu'en exigeaient les espions officieux de son
intrieur. On aurait pu tout aussi bien s'attendre  voir un coursier
comme celui de son _Mazeppa_.

Farouche et indompt comme le daim sauvage, n'ayant jamais t souill
par l'peron ou la bride, et captif depuis un jour seulement, rester
tranquille quand on le tenait en bride, sans s'irriter et ronger son
frein. Quand bien mme son nouvel tat et t rempli de prosprit et
de douceur, il aurait encore fallu accorder quelque tems et
quelqu'indulgence  un esprit aussi inquiet pour qu'il pt s'accoutumer
au repos; mais son mariage, au contraire (probablement  cause du bruit
qui courut qu'il avait pous une hritire), fut le signal qui fit
fondre sur lui toutes les dettes arrires, et les anciens engagemens
que l'embarras de ses affaires l'avait forc d'accumuler. Sa porte tait
journellement assaillie par des cranciers, et sa maison fut neuf fois
en un an au pouvoir des huissiers[17]; tandis que, pour ajouter 
toutes ces anxits, et, ce qu'il sentait bien plus profondment encore,
 tous ces outrages de la pauvret, il avait en outre le chagrin de
croire,  tort ou  raison, qu'il tait surveill par des ennemis et des
espions, jusque sous son propre toit, et que chaque parole, chaque
regard qui lui chappait, tait interprt de la manire la plus
perfide.

[Note 17: On trouve dans son journal une anecdote qui se rapporte 
cette circonstance.

Quand l'huissier (car j'ai connu un peu de tout dans ma vie) vint, en
1815, faire une saisie chez moi (comme membre du parlement il n'avait
aucun droit sur ma personne) je commenai par lui demander, tant
naturellement un peu curieux, s'il avait encore d'autres saisies 
excuter. L-dessus il m'en montra une pour 78,000 liv. st. sur une
seule maison seulement. Je voulus savoir ensuite s'il n'avait rien
contre Shridan. Oh! Shridan, dit-il en tirant son portefeuille, oui,
oui, j'ai ceci, etc.; mais, Mylord, je suis rest une fois un an de
suite chez Shridan: c'est un homme trs-bien lev, et qui sait comment
on en use avec nous, etc. Nous discutmes ensuite notre affaire, ce qui
n'tait pas chose facile pour moi  ce moment; mais cet homme tait
poli, et, ce que j'aime mieux encore, communicatif. J'avais vu plusieurs
de ses confrres, quelques annes auparavant, dans des affaires qui
concernaient des amis qui n'appartenaient pas  la noblesse, mais
c'tait la premire ou la seconde fois que j'en voyais un pour mon
propre compte. C'tait un homme poli, qui fut pay en consquence, et
qui probablement s'y attendait.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Comme, en raison de leur peu de moyens, sa femme et lui ne voyaient que
fort peu de monde, il n'avait de distraction, aux sombres penses
qu'excitaient en lui les difficults dont sa vie tait assige, que
dans les occupations qui lui taient imposes comme membre du comit de
Drury-Lane. Et c'est  sa malheureuse liaison avec le thtre qu'est
attache une des fatalits qui marqurent sa courte anne d'preuve
comme poux. D'aprs la rputation de galanterie qu'il s'tait dj
faite, et l'insouciante lgret  laquelle il s'abandonnait souvent,
quand au fond son ame tait ronge d'amertume, il ne fut pas difficile
de jeter du soupon sur quelques-unes des connaissances que ses rapports
frquens avec les coulisses l'avaient amen  faire, comme il arriva
dans une circonstance o le nom d'une personne  laquelle il avait 
peine adress une fois la parole, fut compromis de la manire la plus
offensante.

Cependant, malgr ce fatal concours de circonstances qui aurait d
pallier les carts de caractre ou de conduite o il fut entran, je
suis persuad, aprs tout, que ce n'est pas  des causes aussi
srieuses, qu'il faut attribuer la malheureuse msintelligence qui se
termina bientt par une sparation. Dans tous les mariages que j'ai
vus, dit Steele, et qui, pour la plupart, ont t malheureux, la grande
cause du mal est souvent ne des circonstances les plus frivoles; et je
crois qu'en examinant bien le fond des choses, celui dont nous nous
occupons maintenant ne ferait pas une grande exception  cette remarque.
Lord Byron, lui-mme, tant  Cphalonie, quelque tems avant sa mort,
exprima en quelques mots tout le fond du mystre. Un Anglais, avec
lequel il causait de lady Byron, s'tant hasard  lui numrer les
diffrentes causes auxquelles il avait entendu attribuer leur
sparation, le noble pote, qui parut s'amuser beaucoup de tout ce
qu'elles avaient de faux et de ridicule, lui dit, aprs l'avoir cout
jusqu'au bout: Les causes, mon cher monsieur, taient trop simples pour
tre aisment devines.

Dans le fait, les circonstances sans exemple qui accompagnrent cette
sparation, les dernires paroles pleines d'enjouement et d'affection
que la femme, adressa au mari en le quittant, tandis que l'poux
abandonn ne cessa de parler de sa femme avec les plus tendres loges,
nous prouvent assez qu'au moment o ils se sparrent, ils ne pouvaient
prouver, l'un contre l'autre, aucun ressentiment bien profond. Ce ne
fut qu'aprs, qu'une force rpulsive agit sur ces deux coeurs, lorsque la
partie qui avait fait le premier pas dcisif crut son orgueil engag 
persvrer avec dignit dans cette mme route, et que cette
inflexibilit provoqua, comme on devait s'y attendre, dans l'ame fire
de l'autre, un profond ressentiment qui finit par se manifester par
l'amertume et le ddain. S'il est nanmoins quelque vrit dans cet
axiome qui dit que ceux qui ont commis l'offense ne pardonnent jamais,
Lord Byron, qui fut, jusqu'au dernier moment, dispos  une
rconciliation, prouva du moins que sa conscience ne lui reprochait pas
de torts bien graves comme agresseur.

Mais quoiqu'il et t difficile peut-tre aux victimes de cette
dsunion, d'en indiquer ou d'en dfinir une seule cause, outre cette
incompatibilit d'humeur, qui est l'cueil ordinaire de tous les
mariages de ce genre, le public, qui ne veut jamais tre pris en dfaut
dans ces occasions, eut, comme de coutume, une bonne provision de motifs
pour expliquer cette rupture, tous tendant  noircir le caractre du
pote auquel il prtait dj des couleurs si sombres, et le reprsentant
comme un monstre accompli de dpravation et de cruaut. La rputation de
l'objet de son choix qui lui attribuait toutes les vertus possibles,
cette rputation qui, je n'en doute pas, avait t pour lui une des
causes dterminantes de ce mariage, par la vanit qu'il mit  obtenir un
tel modle de vertu (tout en passant dans le monde pour un rprouv),
fut ce qui donna  ses adversaires des armes contre lui, non-seulement
pour en faire un contraste avec son propre caractre, mais comme si les
perfections de la femme taient des preuves positives de tous les
mfaits dont il leur plaisait d'accuser le mari.

Cependant le silence inflexible que (par des motifs de gnrosit et de
dlicatesse, sans doute) sa femme elle-mme ne cessait d'opposer aux
demandes rptes qui lui taient faites, de spcifier les torts qu'elle
avait  lui reprocher, laissa  l'imagination et  la mchancet le
champ le plus vaste pour exercer leur activit. On rapporta donc, et on
crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du
noble lord  miss Milbanke n'avait t faite que dans le but de se
venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avou
lui-mme en allant  l'glise.  l'poque o, comme le lecteur l'a vu
dans ses lettres crites pendant sa lune de miel, il se croyait de la
meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait mme, dans
l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait  bail, il
renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans,  cette
mme poque, s'il en faut croire ses vridiques historiens, il
s'occupait  poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de
parler, et  tourmenter sa femme par toute espce d'actions lches et
cruelles,--telles que de dcharger des pistolets pour l'effrayer
pendant qu'elle tait au lit[18], et autres fantaisies de mme genre.

[Note 18: Il y avait cependant une espce de fondement  ce conte,
dans l'habitude qu'il avait prise ds son enfance d'avoir toujours des
pistolets chargs auprs de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un
penchant si bizarre, qu'elle fut ajoute  la liste des symptmes
(ports, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis  l'opinion des
mdecins comme preuve d'un drangement intellectuel. Un autre de ces
symptmes tait l'impression presque convulsive que Kean avait produite
sur lui dans le rle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus
plausible (comme il en convenait lui-mme) sur lequel reposait cette
accusation de dmence, tait un acte de violence qu'il avait fait tomber
sur une vieille montre qu'il possdait ds l'enfance, et qu'il avait
porte en Grce avec lui. Dans un accs de dsespoir et de rage caus
par quelqu'une de ces difficults humiliantes auxquelles il tait
journellement en proie, il lana la montre avec fureur sur le foyer, et
la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes.
                                                   (_Note de Moore_.)]

J'ai dj dit quelque chose de la fausset des liaisons de coulisse qui
lui furent attribues, surtout avec une de nos belles actrices  qui il
avait  peine parl une fois. Mais l'extrme confiance avec laquelle ce
conte fut mis en circulation et gnralement cru donne un assez bon
chantillon de l'espce de tmoignage dont le public se contente dans
ses accs de vertueuse indignation. Il est cependant trs-loin de mes
intentions d'allguer que, dans le cours de ses relations avec le
thtre, le noble pote ne fut pas quelquefois entran dans un genre de
socit inconvenant, sinon dangereux  la rgularit de la vie
conjugale. Mais les accusations portes contre lui sur ce point; en ce
qu'elles attaquent son caractre d'poux, n'en sont pas mieux fondes,
la seule circonstance qui et pu rellement donner matire  cette
imputation n'ayant eu lieu qu'aprs sa sparation.

Ne se contentant pas de ces charges ordinaires et palpables, la voix
publique s'enhardit  aller encore plus loin, et se prvalant du
mystrieux silence que gardait l'une des parties, elle osa se rpandre
en sombres suggestions, en insinuations vagues, que l'imagination de
chaque auditeur fut libre d'interprter comme il lui plut. La
consquence de toutes ces calomnies fut que le cri public s'leva contre
Lord Byron, comme on n'en avait peut-tre jamais vu d'exemple dans la
vie prive: et toute la gloire qu'il s'tait acquise pendant le cours
des quatre annes qui venaient de s'couler n'avait pas surpass de
beaucoup les reproches et les accusations calomnieuses qui, dans
l'espace de quelques semaines, avaient fondu sur lui. Outre ceux qui
croyaient de bonne foi  des excs que les apparences ne rendaient que
trop probables, et qui les rprouvaient galement, soit qu'ils le
considrassent comme pote, ou comme homme du monde, il y avait aussi
sans cesse sur le _qui vive_, cette classe nombreuse et active de gens
qui regardent la haine des vices des autres comme quivalant  la vertu,
ainsi que ces ennemis naturels de tous les succs qui, ayant long-tems
souffert de la gloire du pote, purent alors, sous le masque de
champions de l'innocence, accabler l'homme de toute leur malignit.
Journaux, libelles, caricatures, tout fut employ pour livrer son
caractre  la haine publique[19].  peine une voix s'leva-t-elle en sa
faveur, ou fut-elle coute; et, quoiqu'un petit nombre d'amis ft
rest inbranlable  ses cts, ils dsesprrent totalement, ainsi que
lui-mme, de parvenir  arrter ce torrent, et, aprs s'tre efforcs
deux ou trois fois en vain de se faire entendre, ils se rsignrent au
silence. Au nombre des tentatives qu'il fit pour confondre ses
calomniateurs, est un appel (tel que celui qui est contenu dans le
billet suivant)  quelques-uns de ceux avec lesquels il avait continu
de vivre familirement.

[Note 19: L'extrait suivant d'un pome qui fut publi  cette poque
donnera quelque ide de la manire dont on l'injuriait.

Loin de l'Angleterre, sa terre natale, qui tolra trop long-tems le
continuel refrain de ses chants profanes, il va, dj blanchi dans le
vice  son dbut dans la vie, poursuivie une carrire toute pleine de
crimes et de folies, et chercher sous un ciel tranger une existence
plus en rapport avec la perversit de son ame, dans d'autres climats o
son got blas et ses regards impies s'attendent  de nouveaux plaisirs.
Il fait sagement de chercher une plage ignore, o on l'estimera
d'autant plus qu'on le connatra moins.

Dans un libelle rim, intitule _ptre potique de Dlia  lord Byron_,
l'auteur s'exprime de cette charitable manire:

Sans espoir de repos ici-bas, et, pense accablante! loign de ce ciel
qui repousse ceux qui ne le cherchent pas, ton clat n'est que celui
d'un phare, ton nom un opprobre; ta mmoire est condamne  une honteuse
et ternelle clbrit. vit du sage, admir du sot seulement, les bons
pleureront sur ton sort, et les Muses te dsavoueront.
                                                   (_Note de Moore_.)]



LETTRE CCXXXV.

 M. ROGERS

                                                         25 mars 1816.

Vous tes du petit nombre de ceux avec lesquels j'ai vcu dans
l'intimit, et vous m'avez entendu converser quelquefois sur le pnible
sujet de mes derniers chagrins domestiques. Je vous prie de me dire
franchement si vous m'avez jamais entendu parler d'elle d'une manire
irrespectueuse ou dfavorable, ou si je me suis jamais dfendu  ses
dpens, en reportant sur elle aucune imputation srieuse? Ne m'avez-vous
pas ou dire que, lorsqu'il y avait entre nous tort ou raison, la raison
tait toujours de son ct? Je ne vous fais ces questions  vous et 
mes autres amis, que parce que je suis accus, dit-on, par elle et les
siens, d'avoir eu recours  ces moyens-l pour me disculper.

Toujours tout  vous,

                                                                   B.

Dans les Mmoires, ou, pour mieux dire, le _Memoranda_ du noble pote
qu'on crut devoir sacrifier pour divers motifs, il faisait le rcit
dtaill de toutes les circonstances qui se rattachaient  son mariage,
depuis ses premires propositions  miss Milbanke, jusqu' son dpart
d'Angleterre, aprs leur rupture. Quoique effectivement, le titre de
_Mmoires_ qu'il donnait quelquefois lui-mme  ce manuscrit, nous
transmette l'ide d'une biographie complte et rgulire, c'tait 
cette poque particulire de sa vie que cet ouvrage tait surtout
consacr, tandis que les anecdotes qui se rapportaient aux autres
parties de sa carrire y tenaient non-seulement trs-peu de place, mais
taient la plupart de celles qu'on trouve rptes dans les divers
fragmens de journal, et les autres manuscrits qu'il laissa aprs sa
mort. Le principal charme, en effet, de cette narration, est le ton
d'enjouement mlancolique (je dis mlancolique, car on voit que toutes
ces plaisanteries partaient d'un coeur bless) avec lequel des vnemens
sans importance, et des personnages sans intrt autre que leur rapport
avec la destine d'un tel homme, y sont reprsents et dcrits. Aussi
franc que de coutume dans l'aveu de ses torts, et plein de gnrosit
dans la justice qu'il rendait  celle qui avait partag avec lui la
douleur de cette dsunion, l'impression que laissa son rcit dans
l'esprit de tous ceux qui l'entendirent, lui fut toute favorable,
quoique le rsultat qu'on en pt tirer, d'accord avec l'opinion que j'ai
dj exprime, ft que les causes de cette sparation ne diffraient pas
beaucoup, par leur nature et leur importance, de celles qui portent la
discorde dans la plupart des mariages de ce genre.

Quant aux dtails eux-mmes, quoique pleins d'importance pour lui 
cette poque, comme se rattachant au sujet qui, plus que tout autre,
occupait ses penses, l'intrt qu'ils pourraient offrir aux autres,
maintenant que le premier attrait de la curiosit est pass, et que la
plupart des individus auxquels ils se rapportent sont oublis, serait
trop faible pour me justifier de m'y arrter, et de courir le risque
d'offenser quelqu'un en les dvoilant. Dans tout ce qui concerne le
caractre du pote illustre qui fait le sujet de cet ouvrage, je suis
convaincu que le tems et la justice feront bien plus en sa faveur que
tout ce commrage de dtails. Pendant la vie d'un homme de gnie, le
monde n'est que trop port  le juger d'aprs ce qui lui manque, plutt
que d'aprs ce qu'il possde, et mme avec la conviction, comme dans le
cas actuel, que ses dfauts sont en partie les causes de sa grandeur, il
s'obstine draisonnablement  vouloir trouver en lui l'une exempte des
autres. Si Pope n'avait pas t irritable et atrabilaire, nous n'aurions
pas eu ses satires, et il fallait un temprament imptueux et des
passions indomptes, pour former un pote tel que Lord Byron.

C'est la postrit seule qui peut rendre pleine justice  ceux qui ont
pay si cher la gloire d'y arriver. L'alliage qui se mlait jadis  leur
or disparat, et les faiblesses et mme les infortunes du gnie sont
effaces par sa grandeur. Qui s'inquite maintenant de savoir si Dante
avait tort ou raison dans ses dmls domestiques? Et combien en est-il,
parmi ceux dont l'imagination s'arrte avec complaisance sur sa
_Beatrix_, qui se rappellent seulement le nom de sa _Gemma Donati_?

Tel court qu'ait t l'intervalle depuis la mort de Lord Byron,
l'influence charitable du tems qui adoucit et souvent annule les
jugemens rigoureux du monde contre le gnie, se fait dj sentir. On
commence  comprendre et  reconnatre enfin, maintenant que son esprit
a pass de ce monde, la totale draison de vouloir juger un tel
caractre d'aprs les rgles ordinaires, et de s'attendre  trouver les
lmens de l'ordre et du bonheur dans une ame des profondeurs de
laquelle s'chappaient continuellement des flots de lave. En revenant
sur les circonstances de son mariage, la balance est tenue d'une main
plus juste, et tout en accordant un lgitime tribut d'intrt et de
compassion  celle qui, pour la fatalit de son repos, fut enveloppe
dans la mme destine, qui, avec les vertus et les talens qui auraient
fait le bonheur d'un homme ordinaire, entreprit dans un funeste moment
de matriser le fougueux Pgase, et choua dans une tche o il n'est
pas sr que la plus capable de l'accomplir et russi,--on juge enfin,
avec plus d'indulgence, ce grand gnie martyr de lui-mme, chez qui tant
d'autres causes, outre la flamme inquite qui brlait dans son sein, se
runissaient pour jeter le dsordre dans son esprit, et comme il le dit
lui-mme si expressivement, le rendre impropre au bonheur, son sort
fut d'tre tel qu'il a t ou moins grand.--En domptant cette ame
imptueuse, on et peut-tre teint le feu sacr qui la dvorait, car il
n'exista jamais un individu auquel, comme auteur ou comme homme, le vers
suivant paraisse plus applicable:

_Si non errasset, fecerat ille minus_[20].

[Note 20: S'il n'avait pas err, il et fait bien moins de grandes
choses.]

Pendant le cours de ces vnemens, dont sa mmoire et son coeur
conservrent des traces si douloureuses pendant le reste de sa courte
vie, il se prsenta quelques circonstances relatives  sa vie
littraire, sur lesquelles nous appellerons maintenant l'attention du
lecteur, prouvant une espce de soulagement  la dtourner du pnible
sujet sur lequel nous nous sommes arrts si long-tems.

La lettre qui suit est une rponse  une autre qu'il avait reue de M.
Murray, et dans laquelle ce dernier lui envoyait un bon de 1,000 guines
pour les manuscrits de ses deux pomes, _le Sige de Corinthe_ et
_Parisina_.



LETTRE CCXXXVI.

A M. MURRAY.

                                                       2 janvier 1816.

Votre offre est _librale_  l'excs (vous voyez que je me sers de ce
mot en parlant de vous, et  vous, quoique je n'aie pas voulu consentir
 ce que vous vous l'appliquassiez avec M. ***). C'est beaucoup plus que
les deux pomes ne peuvent rellement valoir; mais je ne puis et ne veux
l'accepter. Je vous laisse parfaitement libre de les joindre  la
collection, sans aucune demande ou attente quelconque de ma part; mais
je ne puis consentir  ce qu'ils soient publis sparment. Je ne veux
pas risquer le peu de rputation (mrite ou non) que j'ai pu acqurir
sur des compositions qui, dans mon opinion, sont trs-infrieures  ce
qu'elles devraient tre (et, comme je m'en flatte mme,  quelques-unes
des autres), quoiqu'elles puissent fort bien passer comme des choses
sans prtentions, et pour grossir la publication avec d'autres pices
fugitives.

Je suis bien aise que l'criture vous ait fait prsager favorablement
de la morale de l'ouvrage,--mais il ne faut pas vous fier  cela, car
mon copiste crit tout ce que je lui dicte, avec toute l'ignorance de
l'innocence. J'espre cependant dans ce cas qu'il n'y a pas grand danger
ni pour l'une ni pour l'autre.

_P. S._ Je vous ai renvoy votre bon dchir, de crainte qu'il
n'arrivt quelqu'accident en route. Je vous prie de ne pas faire natre
les tentations sur la mienne. Ce n'est pas par mpris de cette idole
universelle, ni qu'il y ait chez moi maintenant de superflu en fait de
trsors; mais ce qui est juste est juste, et ne doit pas cder aux
circonstances.

Malgr la ruine de sa fortune, le pote continua de regarder comme
sacre la rsolution qu'il avait prise de ne pas se servir du produit de
ses ouvrages, et il refusa, comme nous venons de le voir, la somme qui
lui fut offerte des manuscrits du _Sige de Corinthe_ et de _Parisina_,
somme qui demeura intacte entre les mains de l'diteur. Il arriva vers
le mme tems,  un crivain clbre sur la politique, de se trouver
rduit, par quelque malheur,  de grands embarras pcuniaires, et cette
circonstance tant venue  la connaissance de M. Rogers et de sir James
Mackintosh, ils pensrent qu'une partie de la somme que Lord Byron
laissait ainsi sans emploi, ne pouvait tre mieux place qu' venir au
secours de cet auteur. Cette ide ne fut pas plus tt suggre au noble
pote, qu'il agit immdiatement en consquence, et la lettre suivante,
adresse  M. Rogers, est relative  ses intentions  cet gard.



LETTRE CCXXXVII.

 M. ROGERS.

                                                      20 fvrier 1816.

Je vous ai crit ce matin  la hte, par le canal de Murray, pour vous
dire que je ferai avec plaisir ce que vous et Mackintosh m'avez suggr
au sujet de M. ***. Mais comme je n'ai jamais vu M. *** qu'une seule
fois, et n'ai aucun titre  sa connaissance, je pense qu'il vaudra mieux
que sir J. et vous arrangiez cette affaire de la manire la moins
offensante pour sa dlicatesse, et sans qu'il y ait de ma part apparence
d'intrusion ou de vouloir me montrer officieux. J'espre que vous y
pourrez russir, car il me serait trs-pnible de rien faire  son gard
qui pt paratre indlicat. La somme offerte par Murray est de 1,500
livres sterling;--je l'ai refuse, d'abord parce que je l'ai regarde
comme au-del de la valeur que ces deux ouvrages pouvaient avoir pour
Murray, et d'aprs quelques autres motifs de peu d'importance. J'ai
cependant, d'aprs votre suggestion et celle de sir J., termin avec
Murray, et je propose de faire passer  M. *** la somme de 600 livres
sterling, de la manire qui paratra la plus convenable  votre ami: je
destine le reste pour d'autres objets.

Comme Murray a offert librement cet argent en paiement des manuscrits,
l'affaire peut tre termine de suite. Je suis prt  signer et 
apposer mon sceau immdiatement, et peut-tre sera-ce aussi bien de n'y
pas mettre de retard. Je serai charm d'tre de quelque utilit  M.
***; seulement pargnez-lui les tourmens de ces sortes d'affaires, et la
pense d'avoir contract une obligation, enfin tout ce qui amne les
gens  se har.

Votre trs-sincrement dvou,

                                                              B.

Les autres objets dont il parle ici ont rapport  l'intention o il
tait de partager le reste de cette somme entre deux auteurs clbres
dans la littrature, et qui avaient galement besoin d'un tel secours,
M. *** et M. Mathurin. Ce projet cependant, quoique conu avec la plus
grande sincrit par le pote, ne s'excuta pas. M. Murray, qui
connaissait bien les fcheuses extrmits o Lord Byron lui-mme se
trouvait rduit, et qui prvoyait qu'il pourrait venir un tems o il
serait bien aise de trouver cet argent, malgr la manire dont il tait
gagn, refusa d'en faire l'avance, lorsqu'il apprit l'usage auquel il
tait destin, allguant que, quoique engag, non-seulement par sa
parole, mais encore par sa volont,  en payer le montant  Lord Byron,
il ne se croyait pas oblig  s'en dessaisir en faveur des autres. On
verra dans la lettre suivante combien le noble pote, menac lui-mme de
saisies de tous cts, mit de vivacit  le presser sur ce point.



LETTRE CCXXXVIII.

 M. MURRAY.

                                                       22 fvrier 1816.

Quand je refusai la somme que vous m'offriez, et mme me pressiez
d'accepter, c'tait en raison d'une publication spare, comme nous le
savons, vous et moi; je suis convenu, et je conviens encore que cette
somme tait considrable, et ce fut un de mes motifs pour la refuser,
jusqu' ce que je fusse mieux instruit du parti que vous en pouviez
tirer. Quant  ce qui s'est pass ou va se passer  l'gard de M. ***,
c'est un cas qui ne diffre en aucune faon de la cession que j'ai faite
prcdemment  M. Dallas de mes premiers manuscrits.--Si je vous avais
pris au mot, c'est--dire que j'eusse pris votre argent, j'aurais pu
m'en servir comme bon m'aurait sembl, et il devait vous tre galement
indiffrent que j'en fisse cadeau  une fille ou  un hpital, ou que
j'en secourusse un homme de talent dans le malheur. Le fond de
l'affaire est donc,  ce qu'il me semble, que vous avez offert plus que
les pomes ne valaient. Je l'ai dit et je l'ai pens, mais vous savez,
ou du moins devriez savoir votre mtier mieux que moi; et si vous vous
rappelez ce qui s'est pass entre nous avant ceci, en fait de
transactions pcuniaires, vous m'acquitterez certainement d'avoir jamais
cherch  profiter de votre imprudence.

Les ouvrages en question ne seront pas publis du tout; ainsi ne
parlons plus de cette affaire.

Votre, etc.

La lettre qui vient aprs celle-ci donnera quelque ide des embarras
dont il tait lui-mme accabl au moment o il s'occupait ainsi des
besoins des autres.



LETTRE CCXXXIX.

 M. MURRAY.

                                                         6 mars 1816.

J'ai envoy chez vous aujourd'hui, par la raison que les livres que
vous avez achets sont encore saisis, et que, dans l'tat des affaires,
il vaut beaucoup mieux faire vendre tout d'un coup  l'encan[21]. Je
dsire vous voir pour vous rendre le billet que vous m'aviez fait, et
qui, Dieu merci, n'est ni pay ni mme chu: ce point une fois arrang,
en ce qui vous concerne (ce qui peut tre et sera demain quand nous nous
verrons), je ne m'embarrasse plus de cette affaire. Voil  peu prs la
dixime saisie en autant de mois, de sorte que je commence  m'y
habituer. Mais il est juste que je porte la peine des folies de mes
anctres et des miennes propres; et, quelles que soient mes fautes, je
suppose qu'elles seront passablement expies avec le tems--ou dans
l'ternit.

Toujours tout  vous.

[Note 21: La vente de ces livres eut lieu le mois suivant, et on la
reprsenta dans le catalogue comme appartenant  un seigneur qui allait
quitter l'Angleterre pour voyager.

Il parat, d'aprs un billet  M. Murray, qu'on avait d'abord annonc
qu'il allait en More.

J'espre que le catalogue des livres, etc., etc., ne sera pas publi
sans que je l'aie vu. Je veux m'en rserver quelques-uns, et il y en a
plusieurs dont il ne doit pas tre question. L'annonce ne sait ce
qu'elle dit: je ne vais pas en More, et quand mme j'irais, autant
vaudrait annoncer en Russie qu'un homme va partir pour le Yorkshire.

Votre, etc.

On vendit avec ses livres un meuble qui est  prsent entre les mains de
M. Murray. C'est un grand paravent couvert de portraits d'acteurs, de
pugilistes, et reprsentant des combats de boxeurs, etc.
                                                   (_Note de Moore_.)]

_P. S._ Je n'ai pas besoin de dire que je n'ai rien su de cette
nouvelle saisie qu'au dernier moment:--je les avais sauvs des saisies
prcdentes, et croyais bien, quand vous les avez achets, qu'ils
taient  vous.

Vous aurez votre billet demain.

Durant le mois de janvier et une partie de fvrier, ses pomes du _Sige
de Corinthe_ et de _Parisina_ furent livrs  l'impression, et ce fut
vers la fin de ce dernier mois qu'ils parurent. Les lettres suivantes
sont les seules qui aient rapport  leur publication.



LETTRE CCXL.

 M. MURRAY.

                                                       3 fvrier 1816.

Je vous avais envoy chercher _Marmion_, parce qu'il m'tait venu dans
la tte qu'il y avait quelque ressemblance entre une partie de
_Parisina_ et une scne semblable du second chant de _Marmion_. Je
crains qu'elle n'existe, quoique je n'y eusse jamais pens auparavant,
et ne pusse gure former le voeu d'imiter ce qui est inimitable.--Je
voudrais que vous demandassiez  M. Gifford s'il me conviendrait de dire
quelque chose l-dessus: j'avais achev l'histoire sur un passage de
Gibbon qui conduit tout naturellement  une scne de ce genre, sans que
j'y eusse song, mais maintenant cette pense qui m'est venue me rend
fort mal  mon aise.

Il y a dans le manuscrit quelques mots et quelques phrases que je
voudrais changer avant l'impression: je le renverrai dans une heure.

Tout  vous.



LETTRE CCXLI.

 M. MURRAY.

                                                      20 fvrier 1816.

...................................................

Pour en revenir  notre affaire, vos lettres sont en vrit
trs-agrables. Relativement au reproche de manque de soin, je pense,
avec toute l'humilit possible, que le lecteur bnvole aura pris pour
de la prcipitation et de la ngligence l'irrgularit qui appartient 
ce genre de versification assez peu ordinaire. La mesure est diffrente
de celle de tous mes autres pomes que l'on a trouvs, je crois,
passablement corrects, en s'en rapportant  Byshe et  ses doigts ou 
son oreille, car c'est de cette manire que les potes crivent et que
les lecteurs jugent. Une grande partie du _Sige de Corinthe_ est crite
en _anapestes_, je crois, comme les appellent les savans (je n'en suis
pas bien sr pourtant, tant terriblement oublieux du mtre et des
rgles); plusieurs des vers aussi sont  dessein plus courts ou plus
longs que ceux qui leur servent de rime, et la rime elle-mme revient 
des intervalles plus ou moins grands, suivant le caprice ou la
convenance.

Je ne veux pas dire par l que j'aie raison, et que cela soit bon, mais
seulement que j'aurais pu tre plus rgulier si j'avais cru y gagner, et
que c'est avec intention que j'ai dvi aux usages, quoique j'en sois
fch maintenant, car mon but est, sans aucun doute, de plaire. J'avais
dsir faire quelque chose qui ne ressemblt pas  mes premiers essais,
de mme que j'ai cherch  rendre ceux-ci diffrens les uns des autres.
La versification du _Corsaire_ n'est pas celle de _Lara_, ni celle du
_Giaour_ la mme que celle de _la Fiance_; _Childe Harold_ diffre
encore de ceux-ci, et j'avais essay de mettre quelque variation dans
le dernier, afin qu'il ne ressemblt pas compltement  aucun des
autres.

Excusez toutes ces impertinences et ce maudit gosme: le fait est que
je cherche plus  penser  ce que j'cris que je n'y pense
rellement.--Je ne savais pas que vous fussiez venu chez moi;--vous y
tes toujours admis et bien venu quand cela vous fait plaisir.

Tout  vous.

_P. S._ Il ne faut pas vous inquiter ni vous chagriner  cause de moi.
Si j'avais d me laisser accabler par le monde, il est des choses
auxquelles j'aurais succomb il y a des annes. Parce que je ne fais pas
de bravades, il ne faut pas me croire dans l'abattement, ni vous
imaginer, parce que je sens profondment, que la force doive
m'abandonner: mais en voil assez pour le moment.

Je suis fch de cette querelle de Sotheby.--Quel, diable, peut en tre
le sujet? Je croyais tout cela arrang:--si je puis faire quelque chose
pour lui ou pour _Ivan_, je suis tout prt et tout dispos. Je ne crois
pas trs-convenable pour moi de frquenter beaucoup les coulisses dans
ce moment-ci; mais je verrai le comit, et je le pousserai, si Sotheby
le dsire.

Si vous voyez M. Sotheby, dites-lui, je vous prie, qu'en recevant son
billet je me suis empress d'crire  M. Coleridge, et que j'espre
avoir fait  ce sujet ce que dsirait M. Sotheby.

Ce fut vers le milieu d'avril que parurent dans les journaux ses deux
clbres pices de vers,--_l'Adieu_ et _l'Esquisse_. Le dernier de ces
morceaux fut gnralement et, il faut le dire, justement blm, comme
une espce d'attaque littraire porte  une femme obscure, dont la
situation aurait d la mettre autant au-dessous de cette satire que la
manire peu gnreuse dont il l'attaquait la mettait au-dessus. Quant 
l'autre pome, les opinions furent beaucoup plus partages. Beaucoup de
gens y virent l'effusion de la vraie tendresse conjugale, une espce
d'appel auquel il tait impossible qu'une femme rsistt, pour peu
qu'elle et un coeur; tandis que d'autres, au contraire, le regardrent
comme un fastueux talage de sentiment, aussi difficile  la vritable
sensibilit, qu'il avait t facile  l'art et  l'imagination du pote,
et jugrent que cette composition tait tout--fait indigne du profond
intrt attach au sujet. J'avoue que moi-mme alors je n'tais pas
loign de partager cette opinion, et que, si je ne pouvais m'empcher
de mettre en doute le sentiment qui, dans un pareil moment, avait permis
la composition de tels vers, je trouvais encore un plus grand manque de
discernement dans le consentement donn  la publication de cet ouvrage.
Cependant, en lisant plus tard le rapport qu'il fait de toutes ces
circonstances dans son _Memoranda_, je reconnus que, de concert avec la
majeure partie du public, j'avais t injuste  son gard sur ces deux
points. Il y dcrit, d'une manire dont la sincrit ne peut tre
douteuse, comment, rvant un soir dans son cabinet, le coeur gonfl des
plus tendres souvenirs, il composa ces stances sous leur influence,
tandis que ses larmes tombaient avec abondance sur le papier,  mesure
qu'il crivait. Il parat aussi, d'aprs ce rcit, que si ces vers
furent publies, ce ne fut nullement d'aprs son dsir ou son intention,
mais par suite du zle inconsidr d'un ami auquel il avait permis de
les copier.

La publication de ces pomes donna une nouvelle violence aux sentimens
de blme et d'indignation qui taient rpandus contre lui dans le
public, et le titre sous lequel diffrens diteurs s'empressrent
d'annoncer ces deux ouvrages: _Pomes de Lord Byron sur ses affaires
domestiques_, suffisait seul pour faire comprendre toute l'inconvenance
de livrer  la rime de tels sujets. Ce n'est effectivement que dans les
motions ou les passions dont l'imagination fait la partie dominante,
telles que l'amour dans ses premiers rves, avant que la ralit ne soit
venue leur donner un corps ou les faire vanouir, ou la douleur parvenue
 son dclin, et commenant  passer du coeur dans la tte, que la posie
devrait tre employe comme interprte de nos sentimens; car pour
l'expression de toutes les affections et de tous les chagrins qui
prennent directement leur source dans les ralits de la vie, l'art du
pote, par cela mme qu'il est un art, aussi bien que par la couleur et
la forme qu'il est habitu  donner  ses impressions, ne peut nous les
retracer que d'une manire aussi fausse que faible.

Les ennemis de Lord Byron, par leur infatigable activit, taient
parvenus  dconsidrer tellement son caractre priv, que, mme parmi
cette classe  laquelle on suppose le plus d'indulgence pour les
irrgularits domestiques, il ne fallait pas avoir un courage mdiocre
pour l'inviter en socit. Une dame trs-distingue et du grand ton se
hasarda cependant, au moment o le pote allait quitter l'Angleterre, 
former une runion tout exprs pour lui. Il ne fallut rien moins
peut-tre que le rang lev que lui a assur dans le monde une vie aussi
irrprochable que brillante, pour la mettre  l'abri des interprtations
malignes auxquelles l'exposait une attention si marque envers celui que
poursuivait avec tant d'acharnement la rprobation publique: cette
assemble de lady J*** fut la dernire  laquelle il parut en
Angleterre. Il donne dans son _Memoranda_ d'amusans dtails sur quelques
personnages de la compagnie, et parle des diffrentes variations, toutes
trs-caractristiques, que produisait, sur la temprature de leurs
manires  son gard, l'influence du nuage sous lequel il se montrait.
C'est peut-tre un des passages de ces mmoires qu'il et t le plus 
dsirer de conserver, quoiqu'il n'et t possible d'offrir au public
qu'une petite partie de cette galerie d'esquisses toutes personnelles,
et souvent mme satiriques, jusqu' ce que les originaux eussent depuis
long-tems quitt la scne, et que l'intrt qu'ils auraient pu jadis
exciter se ft vanoui avec eux. Outre l'illustre htesse dont il
n'oublia jamais la noble bienveillance dans cette occasion, il y avait
l une autre dame (miss M***, maintenant lady K***), dont il se rappelle
avec reconnaissance la franche et courageuse cordialit  son gard ce
soir-l. Il ajoute, en consignant la mmoire d'un service encore plus
gnreux:--C'est une femme d'un esprit lev, et qui m'a tmoign plus
d'amiti que je n'avais lieu d'en attendre d'elle. J'ai su aussi qu'elle
m'avait dfendu dans une nombreuse socit, ce qui demandait alors plus
de fermet et de courage que les femmes n'en possdent ordinairement.

Comme nous touchons maintenant de trs-prs au terme de sa vie de
Londres, j'achverai de donner ici le petit nombre de souvenirs relatifs
 cette poque, que m'ont fourni les restes de ce _Memoranda_ auquel
j'ai eu si souvent recours.

J'aimais assez les dandys[22]. Ils furent toujours trs-polis  mon
gard, quoiqu'en gnral ils dtestent les littrateurs, et qu'ils aient
diablement perscut et mystifi Mme de Stal, Lewis et autres. Ils
avaient persuad  Mme de Stal que A*** avait cent mille livres
sterling de rente, si bien quelle en tait venue au point de le louer en
face sur sa beaut, et qu'elle avait jet son dvolu sur lui pour ***,
ce qui lui fit faire mille absurdits du mme genre. La vrit est que,
quoique j'y aie renonc de bonne heure, j'avais avant ma majorit une
teinte de fatuit[23]; et que j'en ai probablement gard assez pour me
concilier les grands de l'ordre.  vingt-cinq ans, j'avais jou, j'avais
bu, et pris mes degrs dans la plupart des dissipations mondaines; et,
n'ayant ni pdantisme, ni prtentions, nous nous accommodions fort bien
ensemble. Je les connaissais tous plus ou moins, et ils me firent membre
du club de Watier, club superbe  cette poque. J'tais, je crois, le
seul littrateur qui y ft admis,  l'exception de deux autres, tous
deux hommes du monde; c'taient Moore et Spenser. Notre mascarade[24]
fut magnifique, ainsi que le bal des dandys,  la salle d'Argyle. Mais
ce dernier fut donn par les quatre chefs, B., M., A., P., si je ne me
trompe pas.

[Note 22: Expression  la mode en Angleterre pour _petit-matre_,
comme nous avons eu chez nous celle de _merveilleux_, d'_incroyable_,
etc.
                                                    (_Note du Trad._)]

[Note 23: Il parat que Ptrarque, dans sa jeunesse, fut aussi un
petit-matre. Rappelez-vous, dit-il, dans une lettre  son frre, le
tems o nous portions des habits blancs, sur lesquels la moindre tache
et mme un pli mal plac et t pour nous un sujet de chagrins. Nous
portions alors des souliers si troits, qu'ils nous faisaient souffrir
le martyre, etc.
                                                    (_Note de Byron_.)]

[Note 24: Il alla  cette mascarade dguis en caloyer, ou moine
d'Orient, et sous cet habit, qui semblait fait pour montrer dans tout
son avantage la beaut de sa noble figure, il fut, pendant cette nuit
l, l'objet de l'admiration gnrale.
                                                    (_Note de Moore_.)]

J'ai t aussi membre de l'Alfred,--mon lection ayant eu lieu
pendant que j'tais en Grce. Il tait agrable, quoique un peu trop
srieux, un peu trop littraire; et puis il fallait y supporter *** et
sir Francis d'Ivernois; mais en revanche on y rencontrait Peel et Ward
et Valentia, et plusieurs autres personnes aimables et connues. Au total
c'tait une ressource honnte un jour pluvieux, lorsqu'il y avait
disette de plaisirs, que le parlement ne sigeait pas et que la ville
tait dserte.

Voici le nom des clubs ou socits auxquelles j'ai appartenu: l'Alfred,
le Cacaotier, Watier, l'Union, la Fuse ( Brighton), le Pugilat, les
Hiboux (ou les Oiseaux de Nuit), le club whig de Cambridge, le club
d'Harrow  Cambridge, et un ou deux autres clubs particuliers, le club
politique d'Hampden, et les Carbonari Italiens qui, bien que nomm le
dernier, n'est pas le moindre. J'ai t reu dans tous ceux-l, et ne me
suis jamais, que je sache, mis sur les rangs pour entrer dans aucun
autre. Au contraire, j'ai refus d'y tre prsent, quoique vivement
press de me faire porter candidat.

       *       *       *       *       *

Lorsque je rencontrai H*** L***, le gelier, chez lord Holland, avant
son dpart pour Sainte-Hlne, la conversation tomba sur la bataille de
Waterloo. Je lui demandai si les dispositions de Napolon taient celles
d'un grand gnral: il me rpondit d'un air de ddain, qu'elles taient
fort _simples_. J'avais toujours pens que la grandeur devait tre
accompagne d'un degr de simplicit.

       *       *       *       *       *

J'ai toujours t frapp de la simplicit des manires de Grattan dans
la vie prive; elles taient singulires, mais trs-naturelles. Curran
avait l'habitude de le contrefaire, remerciant Dieu, en s'inclinant
jusqu' terre de la manire la plus comique, de n'avoir rien de
remarquable dans le geste ou dans la tournure; et *** l'appelait
habituellement un arlequin sentimental.

       *       *       *       *       *

Curran! oui, Curran est l'homme qui ma le plus frapp[25]. Quelle
imagination! Je n'ai jamais rien vu, rien entendu dans ma vie qui pt en
approcher. Sa vie qu'on a publie, ses discours publis galement ne
vous donnent pas la moindre ide de ce qu'tait l'homme: c'tait une
machine  imagination, comme quelqu'un a dit de Piron qu'il tait une
machine  pigrammes.

[Note 25: On retrouvait dans son _Memoranda_ les mmes louanges
enthousiastes de Curran. Les richesses de son imagination irlandaise,
dit-il, taient inpuisables. J'ai trouv plus de posie dans la
conversation de cet homme, que je n'en ai jamais rencontr dans les
livres, quoique je ne le visse que rarement et en passant. J'tais chez
Mackintosh lorsqu'on le prsenta  Mme de Stal; c'tait le grand
confluent du Rhne et de la Sane, et ils taient tous deux si
horriblement laids, que je me demandais avec tonnement comment les deux
plus beaux esprits de la France et de l'Irlande avaient pu se choisir
chacun de leur ct une telle rsidence.

Dans un autre passage cependant, il parle un peu plus favorablement du
physique de Mme de Stal. Sa taille n'tait pas mal, dit-il, ses jambes
taient passables et ses bras trs-beaux. Au total, je conois qu'elle
ait pu inspirer, des dsirs, son ame et son esprit pouvant faire natre
des illusions sur tout le reste. Elle aurait fait un grand homme.]

Je n'avais pas beaucoup vu Curran avant 1813; mais depuis je le reus
chez moi (car il y venait souvent), et je le rencontrai en socit, chez
Mackintosh, chez le lord Holland, etc., etc., et il me parut toujours
tonnant  moi qui avais vu tant d'hommes remarquables de l'poque.

       *       *       *       *       *

*** (appel communment *** le long, homme trs-spirituel, mais
bizarre) se plaignait  notre ami Scrope B. Davies, tant  cheval,
qu'il avait un _point de ct_. Je ne m'en tonne pas, lui rpondit
Scrope, vous montez  cheval comme un tailleur. Quiconque a vu *** avec
sa grande taille, mont sur une petite jument, ne peut nier la justesse
de cette rpartie.

       *       *       *       *       *

Quand B. fut oblig de se retirer en France  la suite de son affaire
avec le pauvre M***, qui reut de l le surnom de _Dick le tueur de
dandys_ (ils s'taient battus, je crois, au sujet d'argent, de dettes,
etc., etc.), il ne savait pas un mot de franais, et se mit  tudier la
grammaire. Quelqu'un ayant demand  notre ami Scrope Davies si Brummel
faisait des progrs dans la langue franaise, il rpondit que Brummel,
de mme que Buonaparte en Russie, avait t arrt par les _lmens_.

J'ai mis ce calembourg dans _Beppo_, et ce n'est pas un vol, mais un
honnte change, car Scrope a fait fortune  plusieurs dners (il me l'a
avou lui-mme), en rptant comme venant de son propre fonds
quelques-unes des bouffonneries dont je l'avais rgal le matin.

       *       *       *       *       *

*** est un brave homme et il rime bien, quoique il ne soit pas savant.
C'est un de ces individus qui vous prennent au collet. Un soir,  un
_rout_ de Mrs. Hope, il s'tait attach  moi malgr des symptmes de
dtresse trs-manifestes de ma part, car j'tais amoureux et je venais
de saisir une minute o il n'y avait ni mre, ni mari, ni rivaux, ni
commres auprs de mon idole du moment, qui tait aussi belle que les
statues de la galerie o nous nous tenions alors. Je dis donc que *** me
tenait par le bouton et par les cordes du coeur, et ne m'pargnait ni
d'un ct ni de l'autre. W. Spenser, qui aime  plaisanter, et qui ne
hait pas  tourmenter un peu les autres, vit ma situation, et s'avanant
vers nous, il me fit ses adieux du ton le plus pathtique. Car,
ajouta-t-il, je vois bien que c'en est fait de vous.--L-dessus, ***
s'en alla. _Sic me servavit Apollo_.

       *       *       *       *       *

Je me rappelle avoir rencontr Blcher dans les assembles de Londres,
et je ne sache pas avoir jamais vu d'homme de son ge moins respectable.
Avec la voix et le ton d'un sergent recruteur, il prtendait aux
honneurs d'un hros, comme si nous devions adorer une pierre parce qu'un
homme, en faisant un faux pas, est tomb dessus.

       *       *       *       *       *

Nous approchons maintenant du terme de cette fatale poque de son
histoire. Dans un billet[26] adress  M. Rogers, peu de tems avant son
dpart pour Ostende, il dit: Ma soeur est en ce moment prs de moi, et
elle repart demain.--Si jamais nous devons nous revoir, ce ne sera pas,
du moins, de quelque tems; et, dans de telles circonstances, j'espre
que vous et M. Shridan m'excuserez de ne pouvoir me rendre chez lui ce
soir.
                                        [Note 26: Dat du 16 avril.]

Ce fut la dernire entrevue qu'il eut avec sa soeur, la seule personne,
en quelque sorte, dont il se spart avec regret. Il nous dit lui-mme
qu'il tait incertain de savoir qui lui avait caus le plus de chagrin,
des ennemis qui l'attaquaient, ou des amis qui s'en affligeaient avec
lui. Ces vers si beaux et si tendres:

_Quoique le jour de ma destine soit vanoui_, etc., furent le tribut
d'adieux[27] qu'il adressa, en partant,  celle qui, au milieu de ses
preuves les plus amres, avait t sa seule consolatrice; et quoique
connus  la plupart des lecteurs, ils peignent si bien les profondes
blessures de sa sensibilit  cette poque, que je ne pense pas que le
lecteur regrette d'en retrouver quelques stances ici.
.............................................................

[Note 27: On verra dans une lettre subsquente que la premire
stance de ces adieux si sincrement affectueux: _Ma barque est sur le
rivage_ fut aussi compose  cette poque.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Quoique le roc sur lequel s'appuyait ma dernire esprance soit rduit
en clats, et que les fragmens en soient engloutis sous les ondes,
quoique je sente que mon ame soit condamne  la douleur, elle ne sera
pas son esclave. Je suis rserv  plus d'une angoisse; on peut
m'accabler, mais non pas m'avilir; on peut me torturer, mais non me
soumettre: c'est de toi que je m'occupe, et non pas d'eux.

Quoiqu'appartenant  l'humanit, tu ne m'as pas tromp. Quoique femme,
tu ne m'abandonnas pas; quoique chrie, tu t'es abstenue de m'affliger,
et lorsqu'on me calomnia tu restas toujours inbranlable. Je me fiais 
toi, et tu n'as pas trahi ma confiance; si tu m'as quitt, ce n'tait
pas pour me fuir, et quand, attentive, tu me surveillais, ce n'tait pas
pour me diffamer, ni pour rester muette lorsque le monde m'attaquait.

Je recueillerai du moins quelque chose des dbris du naufrage de mon
bonheur pass. Il m'a appris que l'objet que je chrissais le plus tait
aussi celui qui mritait le plus d'tre aim. La fontaine qui jaillit
dans le dsert, l'arbre qu'on rencontre encore au milieu d'une lande nue
et strile, l'oiseau gazouillant dans une solitude, te retraceront 
mon ame, et lui parleront de toi.

Sur un bout de papier, je retrouve, crite de sa main, en date du 14
avril, la liste suivante de ses gens, avec l'indication des pays qu'il
se proposait de parcourir. Domestiques,--Berger, Suisse, William
Fletcher et Robert Rushton.--John William Polidori, mdecin.--La Suisse,
la Flandre, l'Italie, et peut-tre la France. On remarquera que les
deux domestiques anglais taient le mme _paysan_ et le mme _page_ qui
taient partis avec lui pour ses premiers voyages en 1809, et
maintenant, pour la seconde fois, il fit ses adieux  sa patrie, le 25
d'avril 1816, et s'embarqua pour Ostende.

Les circonstances sous l'influence desquelles Lord Byron quittait
l'Angleterre taient de nature, s'il et t question d'un homme
ordinaire,  ne pouvoir tre envisages que comme aussi fatales
qu'humiliantes. Dans le cours rapide d'une anne, il avait prouv tous
les genres de chagrins domestiques. Ses foyers avaient t profans huit
ou neuf fois par la prsence des huissiers, et les privilges de son
rang l'avaient seuls prserv de la prison. Il s'tait alin la
tendresse de sa femme, si toutefois il l'avait jamais possde; et
maintenant, rejet par elle et condamn par le monde, il se livrait  un
exil qui n'avait pas mme le mrite de paratre volontaire, puisque
l'espce d'excommunication que prononait contre lui la socit, ne
semblait pas lui laisser d'autre ressource. S'il et appartenu  cette
classe d'tres insoucians et naturellement satisfaits d'eux-mmes,
contre la rude surface desquels les reproches d'autrui viennent
s'mousser, il aurait pu trouver dans son insensibilit un refuge
certain contre le blme public; mais, au contraire, cette mme
susceptibilit de sensations, qui le rendait si sensible aux louanges
des hommes, acqurait un nouveau degr de force quand il s'agissait de
leur censure. En dpit de l'trange plaisir qu'il prenait  se peindre,
aux yeux du monde, d'une manire dfavorable, il ne put s'empcher
d'tre  la fois surpris et afflig de voir que le monde l'avait pris au
mot; et, semblable  un enfant couvert d'un masque, qui se voit tout 
coup dans une glace, lui-mme recula d'effroi, lorsque le sombre
dguisement qu'il avait affect, en quelque sorte, en plaisantant, fut
rflchi soudainement  ses yeux, dans le miroir de l'opinion publique.

Ainsi entour de chagrins qu'il sentait aussi profondment, nous ne
craignons pas de dire que toute autre ame que la sienne aurait succomb
dans cette lutte, et perdu peut-tre sans retour cette estime de
soi-mme, le seul appui qu'on puisse opposer aux coups de la fortune.
Mais chez lui, dont l'ame avait en rserve une force qui n'attendait que
le moment d'tre employe, la violence mme du mal amena une espce de
soulagement, par la rsistance proportionne qu'il produisit. Si ses
fautes et ses erreurs n'avaient trouv que le chtiment qu'elles
mritaient, il n'y a presque aucun doute que le rsultat et t bien
diffrent: non-seulement ceci n'et pas suffi pour veiller les
nouvelles facults qui sommeillaient encore en lui; mais le sentiment de
ses erreurs, qui tait toujours si vivement prsent  son esprit, s'il
n'et pas t exaspr par d'injustes provocations, aurait exerc sur
lui son influence accoutume, en le disposant  la douceur et presque 
l'humilit: heureusement, comme la suite le prouva, pour les triomphes
qui attendaient son gnie, on n'usa pas de tant de modration  son
gard. Les torrens d'invectives si peu proportionns aux fautes qu'il
avait commises, et les basses calomnies qui, de toutes parts,
s'attachrent  son nom, ne laissrent  son orgueil bless d'autre
ressource que de rassembler toute sa force, par ce mme instinct de
rsistance  l'injustice qui avait fait clore, pour la premire fois,
les facults de sa jeune imagination, et qui tait destin  donner 
son gnie un essor plus hardi et plus lev.

Ce ne fut pas sans vrit que Goethe dit de lui qu'il tait inspir par
le gnie de la douleur; car, depuis le commencement jusqu' la fin de sa
carrire agite, ce fut toujours  cette source amre qu'il alla puiser
de nouvelles facults. La cause principale qui l'excitait  se
distinguer quand il tait enfant tait, comme nous l'avons dj vu,
cette marque de difformit, dont le sentiment pnible et profond le
tourmentant sans cesse, produisit en lui le premier dsir de devenir
clbre.[28] Il fait videmment allusion  son sort, lorsqu'il dcrit
lui-mme cette sensation[29]:

La difformit est ambitieuse; il est dans sa nature de chercher 
atteindre les autres hommes, et de leur devenir gale et mme
suprieure. Il y a un aiguillon dans sa marche, pnible et tardive, qui
l'excite  devenir ce que les autres ne peuvent jamais tre dans les
choses qui sont galement  leur porte, comme pour compenser le premier
manque de libralit de la nature martre!

[Note 28: Dans une de ses lettres  M. Hunt, il exprime son opinion
que le penchant  la posie est trs-gnralement le rsultat d'un
esprit souffrant dans un corps souffrant. La maladie ou la difformit,
ajoute-t-il, a t le partage d'un grand nombre de nos meilleurs
auteurs: Collins tait fou; Chatterton, je crois, fou; Cowper fou; Pope
contrefait, Milton aveugle, etc., etc.]

[Note 29: Dans le _Dfigur Transfigur_ (the Deformed Transformed).
                                                   (_Notes de Moore_.)]

Vint ensuite le chagrin d'une premire passion trompe dans ses
esprances, puis la fatigue et le remords d'excs prmaturs; enfin, les
attaques grossires diriges contre ses premiers essais: toutes
circonstances formant autant d'anneaux de ce long enchanement
d'preuves, d'erreurs et de souffrances, qui fora graduellement, et
d'une manire bien douloureuse, le dveloppement des puissantes facults
de son esprit; toutes ayant leur part respective dans l'accomplissement
de cette destine qui semblait avoir dcrt que la marche triomphante
de son gnie aurait lieu  travers les ruines et la solitude de son
coeur. Il semble lui-mme avoir eu l'instinct secret que c'tait de
telles preuves que devaient natre sa force et sa gloire, toute sa vie
s'tant passe  rechercher l'agitation et les difficults; et lorsque
les circonstances qui l'entouraient taient trop paisibles pour lui
offrir rien de semblable, il avait recours  son imagination ou  sa
mmoire pour y chercher des pines contre lesquelles il pt reposer son
sein.

Mais le plus grand de ses chagrins, et en mme tems de ses triomphes,
tait encore  venir. La dernire station de cette carrire glorieuse,
mais pnible, o,  tous les pas, chaque nouvelle facult de son ame en
tait arrache par la douleur, fut celle  laquelle nous sommes
maintenant arrivs, son mariage et ses rsultats. Sans cet vnement,
qu'il paya de son repos et de sa rputation, sa carrire aurait t
incomplte, et le monde ignorerait encore toute l'tendue de son gnie.
Il est en effet digne de remarque, que ce ne fut qu'au moment o son
bonheur domestique commena  s'obscurcir, que son imagination, qui
tait reste long-tems oisive, reprit de nouveau son essor, le _Sige de
Corinthe_ et _Parisina_ ayant t composs l'un et l'autre peu de tems
avant sa sparation. On peut juger aussi, d'aprs quelques passages de
lettres crites par lui  cette poque,  quel point les agitations qui
suivirent taient le vritable lment de son esprit inquiet. Dans
l'une de celles-ci, il dit mme que sa sant s'est amliore de tout ce
tumulte de sensations. Il est singulier, dit-il, que l'agitation et
les dbats, n'importe de quel genre, redonnent de l'lasticit  mes
esprits, et me raniment pendant leur dure.

Ce fut cette ardeur, cette lasticit d'esprit dont l'action ne pouvait
tre arrte, qui lui permit de supporter alors non-seulement les
attaques des autres, mais, ce qui tait plus difficile encore, ses
penses et ses sensations personnelles. Le recueillement de toutes ses
ressources intellectuelles auxquelles il avait t forc d'avoir recours
pour sa propre dfense, ne servit qu' lui rvler des facults dont il
n'avait jamais souponn l'tendue et la puissance, et lui inspira
l'orgueilleuse confiance de briller un jour d'un clat qui dissiperait
les nuages de la calomnie, convertirait la censure en tonnement, et
forcerait  l'admiration ceux mme qui ne pouvaient l'approuver.

Le voyage qu'il entreprit alors  travers la Flandre et le long du Rhin,
est dcrit de manire  ne rien laisser  dsirer dans ces vers
incomparables qui dotent d'une portion de leur gloire tout ce qu'ils ont
dpeint, et prtent  des lieux dj vous  l'immortalit par la nature
et l'histoire, l'association non moins durable de leurs chants
imprissables.  son dpart de Bruxelles, il se passa un incident qui
ne vaudrait pas la peine d'tre rapport, s'il n'offrait la preuve de
l'application maligne avec laquelle on recueillait et rpandait en
Angleterre tout ce qui tait  son dsavantage. M. Pryce Gordon, qui
parat l'avoir vu souvent pendant son sjour  Bruxelles, raconte ainsi
cette anecdote:

Lord Byron voyageait dans un vaste carrosse, fait sur le modle de la
clbre voiture de Napolon, prise  Genappe avec d'autres objets.
Indpendamment d'un lit de repos, il contenait une bibliothque, un
buffet  argenterie et tous les accessoires ncessaires pour y dner. Il
ne le trouva pas cependant assez grand pour son bagage et sa suite, et
il acheta une calche  Bruxelles pour ses domestiques. Cette calche
cassa en allant  Waterloo, et je lui conseillai de la rendre, car elle
me parut vieille et use. Cependant, comme il avait laiss en dpt
quarante napolons (ce qui tait assurment le double de sa valeur),
l'honnte Flamand ne voulut pas reprendre sa machine roulante,  moins
d'un ddommagement de trente napolons. Sa seigneurie devant repartir le
lendemain, me pria d'arranger cette affaire de mon mieux. Il ne fut pas
plus tt parti, que le digne sellier insra un article dans l'_Oracle de
Bruxelles_, portant que le noble _milord anglais_ avait disparu avec sa
calche valant 1,800 fr.

Dans le _Courrier_ du 13 mai, l'article de Bruxelles est ainsi copi:

Voici un extrait de la malle-poste hollandaise, dat de Bruxelles:
Dans le journal de la Belgique de ce jour, il y a une ptition d'un
carrossier de Bruxelles, au prsident du tribunal de premire instance,
exposant qu'il a vendu une voiture  Lord Byron, pour la somme de 1,882
fr., sur laquelle il en a reu 847; mais que sa seigneurie, qui part le
mme jour, refuse de payer les 1,035 fr. restant, et qu'il demande en
consquence la permission de saisir la voiture. Cette permission lui
ayant t accorde, il la remit  un officier de justice, qui fut en
faire la signification  Lord Byron, et apprit du matre de l'htel que
sa seigneurie tait partie sans lui rien laisser pour payer cette dette,
sur quoi l'officier saisit une chaise appartenant  sa seigneurie, en
garantie de la dette.

Ce ne fut qu'au commencement du mois suivant, que cette fausset fut
dmentie par une lettre de Bruxelles, signe L. Pryce Gordon, insre
dans le _Morning Chronicle_, et contenant les dtails rels de cette
affaire, tels que nous les avons dj donns.

Nous avons puis dans cette mme source, et nous rapportons, d'aprs une
autorit aussi respectable, une anecdote d'un bien autre intrt. Il
parat que les deux premires stances du morceau relatif  Waterloo:
_Arrte, car tu foules aux pieds la poussire d'un empire_[30], furent
crites  Bruxelles,  la suite d'une excursion faite sur ce mmorable
champ de bataille, et qu'elles furent copies par Lord Byron, le
lendemain matin, sur un album appartenant  l'pouse du monsieur qui
nous communique cette anecdote.

[Note 30: _Childe Harold_, Ch. III, st. 17.]

Quelques semaines aprs qu'il les eut crites (dit le narrateur), le
clbre artiste R. R. Reinagle, qui est un de mes amis, arriva 
Bruxelles.--Je l'invitai  dner, lui montrai ces vers et le priai de
leur donner un nouveau prix, en dessinant une vignette analogue au
passage suivant:

C'est ici que l'aigle orgueilleuse prit son dernier essor, _puis dchira
de son bec sanglant la plaine fatale_. Perce des traits des nations
ligues, une vie entire d'ambition et de travaux, tout est devenu
vain.--Il porte maintenant les fragmens briss de la chane dont il
avait charg le monde.

M. Reinagle esquissa au crayon une aigle superbe, enchane et dchirant
la terre de ses serres.--

Ayant eu besoin d'crire  sa seigneurie, je lui parlai de la vignette
que j'avais obtenue de cet habile artiste pour ses beaux vers, et de la
libert qu'il avait prise de changer l'action de l'aigle. Voici ce qu'il
m'crivit en rponse: Reinagle est meilleur pote et meilleur
ornithologiste que moi. Les aigles et tous les oiseaux de proie
attaquent avec leurs serres, et non avec leur bec.--Aussi ai-je ainsi
chang le vers:

Puis dchira de ses serres sanglantes la plaine ravage. Voil, je
crois, un meilleur vers outre qu'il a plus de justesse potique. Je n'ai
pas besoin d'ajouter que, lorsque je communiquai ce compliment flatteur
au peintre, il y fut excessivement sensible.

De Bruxelles, le noble voyageur continua sa route le long du Rhin, route
sur laquelle il a sem toutes les richesses de sa posie, et en arrivant
 Genve, il alla se loger  l'htel Scheron bien connu dans cette
ville. Aprs y avoir sjourn quelques semaines, il alla habiter une
maison de campagne des environs appele _Diodati_, et dlicieusement
situe sur les bords levs du lac. Ce fut l qu'il tablit sa rsidence
pour le reste de l't.

Je donnerai maintenant le peu de lettres en ma possession, qu'il crivit
 cette poque, et j'y joindrai les anecdotes que j'ai pu recueillir, et
qui se rapportent au mme tems.



LETTRE CCXLII.

 M. MURRAY.

                                 Ouchy, prs de Lausanne, 27 juin 1816.

Me voil retenu en route (par le mauvais tems) et retard dans mon
retour  Diodati aprs un voyage en bateau autour du lac. Je vous envoie
ci-inclus un brin de l'acacia de Gibbon, et quelques feuilles de roses
de son jardin que je viens de voir avec une partie de sa maison. Vous
trouverez dans sa vie une mention honorable de cet acacia,  propos de
la promenade qu'il fit le soir mme o il termina son histoire.--Le
jardin et le pavillon d't o il composait, sont ngligs, et ce
dernier surtout tombe en ruines; mais on le montre encore comme lui
ayant servi de cabinet, et il me parut qu'on en avait parfaitement
conserv le souvenir.

Mon voyage  travers la Flandre et le long du Rhin a rempli et mme
surpass mon attente.

J'ai travers tout le pays dcrit par Rousseau, son _Hlose_  la
main, et j'ai t frapp d'une manire inexprimable de l'nergie et de
l'exactitude de ses descriptions, ainsi que de la beaut de leur
ralit. Meillerie, Clarens, Vevay et le chteau de Chillon, sont des
lieux dont je dirai peu de chose, car tout ce que j'en pourrais dire
serait bien loin de donner une ide de l'impression qu'ils produisent.

Il y a trois jours que nous manqumes d'tre submergs par un coup de
vent prs de Meillerie, et d'tre jets sur le rivage. Je ne courais
aucun risque si prs des rochers, tant bon nageur; mais notre compagnie
fut mouille, et passablement incommode. Le vent tait assez violent
pour abattre des arbres,  ce que nous vmes en dbarquant; cependant
tout est rpar et oubli, et nous voil sur notre retour.

Le docteur Polidori n'est pas ici, mais  Diodati, o nous l'avons
laiss  l'infirmerie avec une foulure au pied, qu'il a gagne en
tombant d'un mur.--Il ne sait pas sauter.

Je serai bien aise d'apprendre que vous tes tous en bonne sant, et
que vous avez reu certains casques et pes expdis de Waterloo que
j'ai travers avec un mlange de plaisir et de peine.

J'ai termin un troisime chant de _Childe Harold_, contenant cent
dix-sept stances, plus long qu'aucun des deux prcdens, et en quelques
endroits peut-tre meilleur, mais naturellement ce n'est pas moi qui
puis dcider de cela.--Je vous l'enverrai par la premire occasion qui
me paratra sre.

Votre, etc.



LETTRE CCXLIII.

 M. MURRAY.

                               Diodati, prs Genve, 22 juillet 1816.

Je vous ai crit il y a quelques semaines, et le docteur Polidori a
reu votre lettre; mais le paquet n'a pas paru, ni l'ptre que vous
nous annoncez devoir s'y trouver. Je vous envoie ci-incluse une
annonce[31], qui a t copie par le docteur Polidori, et qui parat
avoir trait  la plus audacieuse imposture qui soit jamais sortie de
_Grub-street_.

[Note 31: Voici l'annonce dont il est question:

Imprim avec soin et satin, 2 sch. et demi.--Les _Adieux de lord Byron
 l'Angleterre_, avec trois autres pomes.--_Ode  Sainte-Hlne_.--_
ma fille, le jour de sa naissance_, et _Au Lis de France_. Imprim par
J. Johnston, Cheapside 335, Oxford 9.

Ces beaux pomes seront lus avec un intrt d'autant plus vif, qu'il
est probable que ce seront les derniers de l'auteur qui paratront en
Angleterre.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Je ne crois pas avoir besoin de dire que je ne connais rien de tout ce
fatras, et ne sais quelle en peut tre la source.--Des odes 
Sainte-Hlne, des adieux  l'Angleterre, etc.,--si cela peut tre
dsavou, en supposant que cela en mrite la peine, vous avez pleine
autorit de le faire. Je n'ai jamais crit ni compos un vers sur rien
de semblable, pas plus que sur deux autres morceaux qu'on m'a mis sur le
dos--quelque chose sur la Gaule, et l'autre au sujet de Mme Lavalette.
Quant au lis de France, il me serait tout aussi bien venu en tte de
clbrer un navet.--Le matin du jour de naissance de ma fille, j'avais
autre chose  faire qu' m'occuper de posie, et je ne me serais jamais
imagin qu'on pt inventer pareille chose, si M. Johnston, et l'annonce
de sa brochure, n'taient venus me donner de nouvelles lumires sur les
impostures et les jongleries du dmon de l'imprimerie, ou plutt des
publications.

J'avais espr que quelque nouveau mensonge aurait fait oublier les
mille et une calomnies qui ont t accumules sur moi l'hiver dernier.
Je sais pardonner tout ce qu'on peut dire de moi ou contre moi, mais non
ce qu'on me fait dire ou crire  moi-mme. C'est assez d'avoir 
rpondre de ce que j'ai crit, mais c'en serait trop pour la patience de
Job lui-mme que d'tre charg de ce qu'on n'a pas fait. Je souponne
que lorsque le patriarche arabe dsirait que son ennemi et fait un
livre, il ne prvoyait pas voir son propre nom en tte.--Je suis tout
aussi ennuy de cette niaiserie qu'elle le mrite, et plus que je ne le
serais, si je n'avais mal  la tte.

Mme de Stal m'a dit de _Glenarvon_ (il y a dix jours,  Coppet) des
choses surprenantes et affligeantes; mais je n'en ai rien vu que
l'pigraphe, qui promet bien pour nous et notre tragdie[32].--Si
telle est la devise, que doit tre le reste? Le moment choisi pour la
publication avec tant de gnrosit, est probablement ce qu'il y a de
plus bienveillant dans l'ouvrage. Le tems, en effet, a t bien trouv.
Quant au contenu, je n'en ai pas seulement la moindre ide, except
d'aprs le rapport trs-vague que j'en ai entendu faire..............
.....................................................................

[Note 32: Voici l'pigraphe: Il laissa aux sicles  venir un nom
auquel s'attachait une seule vertu et mille crimes.]

Je devrais tre honteux de l'gosme de cette lettre, mais ce n'est pas
tout--fait ma faute, et je serai trop heureux de laisser ce sujet de
ct, quand on me le permettra.

Je suis en assez bonne sant, et je vous ai dit dans ma dernire lettre
o j'en tais en fait de rimes. J'espre que vous prosprez, et que vos
auteurs sont en bon tat. D'aprs ce que j'ai entendu dire, je suppose
que votre haras s'est augment.--Bertram doit tre un bon cheval. Le
faites-vous courir aux premires courses? j'espre que vous remporterez
le prix.

Votre  jamais, etc.



LETTRE CCXLIV.

A M. ROGERS.

                                 Diodati, prs Genve, 29 juillet 1816.

Vous souvenez-vous d'un livre (les _Lettres de Mathieson_), que vous
m'avez prt, que j'ai encore et que j'espre bien rendre  votre
bibliothque? Eh bien, j'ai rencontr,  Coppet et ailleurs, ce mme
Bonstetten,  qui j'ai prt, pendant quelques jours, la traduction des
ptres de son correspondant. Tout le souvenir qu'il a conserv de Gray,
c'est qu'il tait, de tous les potes du monde, le plus mlancolique, et
celui qui avait le plus l'air d'un gentilhomme. Bonstetten, lui-mme,
est un beau vieillard fort gai et trs-estim de ses compatriotes. C'est
aussi un littrateur de quelque rputation, et tous ses amis ont la
manie de lui adresser des volumes de lettres, Mathieson, Muller
l'historien, etc., etc.--Il est souvent  Coppet, o je l'ai rencontr
plusieurs fois. Tout le monde s'y porte bien, except Racca, qui, je
suis fch de le dire, parat tre en trs-mauvaise sant. Schlegel est
dans toute sa force, et Madame aussi brillante que jamais.

Je suis venu ici par les Pays-Bas, la route du Rhin, et Ble, Berne,
Morat et Lausanne.--J'ai fait le tour du lac par eau, et je vais 
Chamouny au premier beau tems.--Mais, en vrit, nous avons depuis peu
de si pais brouillards, des tems si sombres et si couverts, qu'on
dirait que Castlereagh est aussi charg des affaires trangres du
royaume du ciel. Je n'ai besoin de vous rien dire de ce pays, puisque
vous l'avez dj parcouru. Je ne songe pas  l'Italie avant septembre.
J'ai lu _Glenarvon_, et j'ai lu aussi l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,
et sa prface o il nie la ralit de ses personnages. Cet ouvrage, qui
laisse une impression pnible, reprsente pourtant trs-bien les
consquences de ne pas tre amoureux, ce qui est peut-tre l'tat du
monde le plus dsagrable, aprs celui de l'tre pour tout de bon. Je
doute cependant que de tels _liens_, pour me servir de son expression,
se terminent aussi malheureusement que ceux de son hros et de son
hrone.

Il y a un troisime chant de _Childe Harold_, plus long qu'aucun des
deux autres, qui est suivi de quelques autres bagatelles,--entr'autres
une histoire sur le chteau de Chillon. Je n'attends qu'une bonne
occasion de les transmettre au grand Murray qui, j'espre, est dans un
tat florissant. O est Moore?--Pourquoi ne voyage-t-il pas?--faites-lui
mes amitis, et assurez tous mes amis de ma parfaite considration et de
mon souvenir, et en particulier lord et lady Holland, et votre duchesse
de Sommerset.

_P. S._ Je vous envoie un _fac simile_.--C'est un billet de
Bonstetten.--Je pense que vous serez bien aise de voir l'criture du
correspondant de Gray.



LETTRE CCXLV.

 M. MURRAY.

                                               Diodati, 29 sept. 1816.

Je suis trs-flatt de la bonne opinion que M. Gifford a prise du
manuscrit, et je le serai bien plus encore, s'il rpond  votre attente,
et justifie sa bienveillance. Il m'a plu aussi  moi-mme, mais cela ne
doit compter pour rien. Les sensations, sous l'influence desquelles j'en
ai crit la plus grande partie, ne doivent pas m'tre envies. Quant au
prix, je n'en ai fix aucun, mais j'ai laiss M. Kinnaird, M. Shelley et
vous, arranger tout cela. Bien certainement ils feront de leur mieux, et
pour vous, je sais bien que vous n'lverez aucune difficult.
Cependant, je suis tomb parfaitement d'accord avec M. Shelley, que les
dernires 500 livres sterling ne seraient que conditionnelles, et je
dsire pour moi-mme, qu'il soit ajout que le paiement n'en aura lieu
que dans le cas o vous vendrez un certain nombre d'exemplaires, qui
doit tre fix par vous-mme. J'espre que cela est honnte. Dans toute
affaire de ce genre, il y a des risques  courir, et jusqu' ce qu'ils
soient passs de faon ou d'autre, je ne voudrais pas y ajouter,
particulirement dans des tems comme ceux-ci, et surtout rappelez-vous
bien, je vous prie, que je ne pourrais faire aucune perte qui
m'affliget autant que de vous en occasionner une dans une affaire que
vous auriez faite avec moi.

Le monologue sur la mort de Shridan a t compos pour le thtre, 
la requte de M. Kinnaird. J'ai fait de mon mieux; mais lorsque je n'ai
pas le choix du sujet, je ne prtends rpondre de rien. M. Hobhouse et
moi, nous arrivons d'un voyage  travers les lacs et les montagnes. Nous
avons t visiter le Grindelwald et la Iungfrau, et nous sommes monts
sur le sommet du Wengen. Nous avons vu des torrens de neuf cents pieds
de profondeur, et des glaciers de toutes les dimensions. Nous avons
entendu le pipeaux des bergers et le bruit des avalanches.--Nous avons
vu les nuages s'lever en fume des valles au-dessous de nous comme la
vapeur de l'ocan de l'enfer.--Nous avons parcouru, il y a un mois,
Chamouny et tout ce qui en dpend; mais quoique le Mont-Blanc soit plus
haut, il n'est pas comparable, pour les effets sauvages  la Iungfrau,
aux Eighers, au Shreckhorn et aux glaciers du Mont-Rose.

Nous partons pour l'Italie la semaine prochaine. La route est, depuis
un mois, infeste de brigands, mais il faut en courir la chance, et
prendre toutes les prcautions qui seront ncessaires.

_P. S._ Rappelez-moi particulirement au souvenir de M. Gifford et
dites-lui de ma part tout ce que vous pensez que je puis lui dire. Je
suis fch que le portrait de Philippe n'ait pas plu  M. Maturin; je
croyais qu'il passait pour un bon portrait. S'il et fait le discours
sur l'original, peut-tre et-il obtenu plus facilement son pardon du
propritaire, et du peintre du portrait[33].

[Note 33: Ce passage paratra un peu obscur au lecteur, lord Byron y
faisant allusion  une circonstance dont il ne donne pas d'autre
explication.
                                                     (_Note du Trad._)]



LETTRE CCXLVI.

 M. MURRAY.

                                                Diodati, 30 sept. 1816.

J'ai rpondu hier  vos obligeantes lettres. Aujourd'hui, le monologue
est arriv avec sa page de titre, qui est,  ce que je prsume, une
publication spare.--Je vous somme de vouloir bien faire effacer ces
mots: _ la requte d'un ami_.

Press par la faim, et  la requte d'amis.

 moins qu'il ne vous plaise d'ajouter par un homme de qualit, ou
par un homme d'esprit et d'honneur de la ville. Dites seulement:
Compos pour tre rcit  Drury-Lane.

Demain, je dne  Coppet. Aprs-demain, je lve le camp, et je pars
pour l'Italie. Ce soir, tant sur le lac, dans mon bateau, avec M.
Hobhouse, le mt qui porte la grande voile tomba comme on l'attachait,
et me frappa si violemment  la jambe (et  la mauvaise, par malheur),
que cela me fit faire une chose fort sotte, c'est--dire que je
m'vanouis, mais que je m'vanouis compltement. Il faut que cela ait
fait tressaillir quelque nerf, car l'os n'a pas souffert, et je m'en
ressens  peine. Il y a six heures que cela s'est pass. Il en a cot
 M. Hobhouse quelqu'inquitude, et une grande quantit d'eau froide
pour me faire revenir. La sensation que j'ai prouve est
trs-singulire: cela ne m'tait jamais arriv que deux fois dans ma vie
auparavant, l'une par suite d'une blessure que je m'tais faite  la
tte, il y a plusieurs annes, et l'autre, il y a aussi bien long-tems,
pour tre tomb dans un grand tas de neige.--On prouve d'abord une
espce de vertige, puis le nant, puis une perte totale de mmoire.
Quand on commence  revenir, ce dernier point ne serait pas le plus
dsagrable, si l'on ne la retrouvait pas.

Vous demandez le manuscrit original. M. Davies a la premire copie
nette que j'en ai faite, et j'ai ici la premire composition, que je
vous enverrai ou que je vous garderai, puisque vous le souhaitez.

Quant  votre nouveau projet littraire, s'il se prsente quelque chose
qui, dans mon opinion, puisse vous convenir, je vous l'enverrai. En ce
moment, il faut que je songe  amasser, m'tant passablement puis par
l'envoi que je vous ai fait. L'Italie ou la Dalmatie avec un autre t
peuvent me remettre  flot. Je n'ai aucun plan et je suis presque aussi
indiffrent sur ce qui peut arriver que sur les lieux o je vais.

Je vous prie de me rappeler de nouveau  M. Gifford et de lui ritrer
mes remerciemens pour toute la peine qu'il a prise et pour son
obligeance envers moi.

D'aprs le commencement de cette lettre, n'allez pas croire que je
garde la chambre. Je vous ai racont cet accident faute d'avoir autre
chose  vous dire; mais il n'y parat plus, et je me demande seulement,
de par le diable, ce que je pouvais avoir.

J'ai parcouru dernirement les Alpes Bernaises et leurs lacs. Je trouve
plusieurs de ces sites (dont quelques-uns ne sont pas ceux que les
Anglais frquentent le plus) plus beaux mme que Chamouny que j'ai t
voir quelque tems auparavant. Je suis retourn  Clarens et j'ai
travers les montagnes qui sont derrire. J'ai fait pour ma soeur un
journal trs-court de cette excursion que je lui ai envoy hier en trois
lettres. Elle ne vous lira pas tout, mais si vous aimiez la description
du pittoresque, elle vous montrera, j'en suis sr, ce qui a rapport aux
rochers, etc., etc.

Quant  _Christabel_, je ne veux pas que personne s'en moque; c'est un
pome beau et original.

Mme de Stal dsire voir l'_Antiquaire_ et je vais le lui porter
demain. Elle a fait de Coppet le lieu le plus agrable de la terre par
ses talens et la socit qu'elle y reoit.

Votre toujours dvou, etc.

                                                                   N.

Je donnerai les extraits suivant du journal dont il est question dans la
lettre prcdente.



EXTRAITS

DU JOURNAL DE LORD BYRON.

18 septembre 1816.

Hier, 17 septembre, je suis parti avec M. Hobhouse pour une excursion
dans les montagnes.

17 septembre.

Je me suis lev  cinq heures.--J'ai quitt Diodati vers sept heures
dans une des voitures du pays (un char--banc). Nos domestiques taient
 cheval.--Le tems trs-beau: le lac calme et limpide. Le Mont-Blanc et
l'Aiguille d'Argentires se voyaient trs-distinctement. Les bords du
lac taient magnifiques. Nous sommes arrivs  Lausanne avant le coucher
du soleil, et avons pass la nuit --. Je me suis couch  neuf heures,
et j'ai dormi jusqu' cinq.

18 septembre.

Mon courrier m'a appel.--Je me suis lev. Hobhouse est parti devant. 
un mille de Lausanne, nous avons trouv la route inonde par le lac. Je
suis mont  cheval et j'ai t jusqu' un mille de Vevay. C'tait une
jeune jument, mais qui allait trs-bien. J'ai rejoint Hobhouse, et nous
sommes remonts dans la voiture qui est une voiture dcouverte. Nous
nous sommes arrts deux heures  Vevay: c'tait la seconde fois que je
le visitais. Nous sommes alls voir l'glise.--On a du cimetire une vue
magnifique. Dans son enceinte se trouve le tombeau du gnral Ludlow le
rgicide. Il est en marbre noir avec une longue inscription latine, mais
trs-simple. Il avait t exil trente-deux ans. C'tait un des juges
du roi Charles. Auprs de lui est enterr Broughton qui lut  Charles
Stuart la condamnation du roi Charles. Il a aussi une inscription assez
bizarre et un peu dans le jargon puritain; mais malgr tout cela, c'est
une inscription rpublicaine. On nous a montr la maison de Ludlow. Elle
conserve encore son inscription: _Omne solum forti patria_. Nous sommes
descendus jusqu'au lac.--Domestiques, voiture et chevaux, tous nous ont
plants l par l'effet de quelque mprise. Nous les avons suivis sur la
route de Clarens. Hobhouse a couru en avant, et les a enfin rejoints. Je
suis arriv pour la seconde fois  Clarens; la premire, c'tait par
eau. Nous sommes alls  Chillon par un pays digne de... je ne sais quel
point de comparaison trouver. Nous avons parcouru de nouveau le chteau.
 notre retour, nous avons rencontr une socit d'Anglais dans leur
voiture. Il y avait entre autres une dame qui dormait
profondment.--Dormir profondment dans le lieu du monde le plus
anti-narcotique! c'est excellent! Je me rappelle,  Chamouny, avec le
Mont-Blanc lui-mme devant les yeux, avoir entendu une autre femme,
anglaise aussi, s'crier  sa socit:--Avez-vous jamais rien vu de plus
_champtre_? Comme s'il s'agissait d'Highgate, de Hampstead, de Brompton
ou d'Hayes. _Champtre_! vraiment? Des rochers, des pins, des torrens,
des glaciers, des nuages, et au-dessus d'eux des sommets couverts de
neiges ternelles, et tout cela est _champtre_!

Aprs un court et lger dner, nous avons visit le chteau de Clarens.
C'est une Anglaise qui l'a lou. (Il ne l'tait pas la premire fois que
je le vis.) Les roses se sont vanouies avec l't; la famille tait
absente, mais les domestiques nous prirent de visiter l'intrieur de la
maison. Nous trouvmes sur la table du salon les sermons de Blair et les
sermons de je ne sais plus qui; puis autour une bande d'enfans bruyans.
Nous vmes tout ce qui en valait la peine, et puis descendmes au
_Bosquet de Julie_, etc., etc. Notre guide tait plein de Rousseau qu'il
confond perptuellement avec Saint-Preux, ne faisant qu'un de l'homme et
du livre. Nous sommes retourns  Chillon revoir le petit torrent de la
montagne qui est derrire. Les rayons du soleil couchant se
rflchissaient dans le lac. Demain il faudra se lever  cinq heures
pour traverser la montagne  cheval. Les voitures feront le tour. J'ai
t log dans ma vieille chaumire.--Tout y est commode et hospitalier.
J'tais bien fatigu d'une assez longue promenade avec le jeune cheval,
puis ensuite du cahotement du char--banc et de mes efforts pour gravir
la montagne par un soleil ardent.

_Mm._ Le caporal qui nous a montr les merveilles de Chillon tait
aussi ivre que Blucher, et, dans mon opinion, un aussi grand homme. Il
est sourd aussi, et croyant que tout le monde avait la mme infirmit,
il vocifrait les lgendes du chteau d'une manire si effrayante que H.
en prit de l'humeur. Cependant il nous montra tout, depuis la potence
jusqu'aux cachots, et nous revnmes  Clarens avec plus de libert qu'il
n'y en avait au quinzime sicle.

19 septembre.

Je me suis lev  cinq heures. Nous avons travers la montagne jusqu'
Montbovon  dos de cheval et de mulet, et aussi  l'aide des pieds et
des mains; la route d'un bout  l'autre est magnifique comme un rve, et
le souvenir qui m'en reste est presque aussi vague. Je suis si fatigu!
quoiqu'en bonne sant, je n'ai pas la force que je possdais il y a
quelques annes. Nous avons djen  Montbovon. Ensuite, arrivs  une
monte assez raide, j'ai mis pied  terre, je suis tomb et me suis
fendu le doigt. Notre bagage aussi, s'tant dtach, roula le long d'un
ravin, jusqu' ce qu'tant arrt par un gros arbre, nous pmes nous en
ressaisir. Mon cheval tombant de fatigue, j'ai pris un mulet. 
l'approche du sommet de la Dent de Jamant, j'ai encore mis pied  terre,
ainsi qu'Hobhouse et tout le reste de la socit. Arrivs au lac, dans
le sein mme de la montagne, nous avons laiss nos quadrupdes  un
berger, et nous sommes monts plus haut. Parvenu  un endroit o il y
avait  et l des plaques de neige, les gouttes de sueur, qui
coulaient de mon front comme une pluie, en tombant dessus, y laissrent
une impression semblable aux trous d'un crible. L'pret du vent et le
froid occasionn par la neige me donnrent des tourdissemens; cependant
je n'en continuai pas moins  grimper plus haut. Hobhouse gravit jusqu'
la cime la plus leve; je n'allai pas si loin, et m'arrtai  quelques
toises ( une ouverture du rocher). En descendant, notre guide tomba
trois fois; je me mis  rire et tombai aussi: heureusement que la
descente tait unie, quoique rapide et glissante. Hobhouse tomba  son
tour, mais personne ne se fit de mal. L'ensemble de la montagne est
superbe. Nous apermes, sur une pointe trs-haute et trs-escarpe, un
berger jouant du chalumeau. Il tait bien diffrent des pasteurs de
l'Arcadie, que j'ai vus arms de longs fusils, au lieu de houlettes, et
avec des pistolets  leur ceinture. Les sons du chalumeau de notre
berger suisse taient trs-doux, et l'air qu'il jouait fort
agrable.--Je vis une vache gare, et j'appris que ces animaux se
rompaient souvent le cou en tombant des rochers. Descendus  Montbovon,
nous vmes un joli petit village, tout rempli d'asprits, avec une
rivire dont l'aspect a quelque chose de sauvage, et un pont de bois.
Hobhouse a t pcher, il a attrap un poisson. Notre voiture n'est pas
arrive, nos chevaux et nos mules sont sur les dents;--nous-mmes sommes
trs-fatigus; mais tant mieux, je dormirai.

La vue que nous avons eue aujourd'hui des plus hauts points de notre
voyage embrassait d'un ct la plus grande partie du lac Lman, de
l'autre les valles et la montagne du canton de Fribourg, et une plaine
immense avec les lacs de Neufchtel et de Morat, et tout ce qui
appartient aux bords du lac de Genve. Nous avions devant nous, runis
dans un seul point de vue, les deux cts du Jura et des Alpes en
abondance. En traversant un ravin, notre guide nous recommanda vivement
de presser le pas, les pierres tombant avec beaucoup de rapidit, et
causant quelquefois des accidens. Ce conseil tait excellent; mais,
comme la plupart des bons conseils, il tait impraticable, car la route
tait si raboteuse que ni hommes ni chevaux n'y pouvaient avancer
trs-vite: nous passmes pourtant sans fractures et sans en tre
menacs.

Le son des cloches attaches au cou des vaches errant dans des
pturages bien plus levs qu'aucune montagne de l'Angleterre (car ici,
comme chez les patriarches, toutes les richesses consistent en
bestiaux), les bergers poussant des cris de rocher en rocher pour nous
avertir, et jouant de leurs chalumeaux lorsque les cimes paraissaient
presque inaccessibles; et tout cela joint au spectacle des lieux qui
nous entouraient, ralisait tout ce que j'ai jamais entendu dire ou
imagin de la vie pastorale,--bien autrement que dans la Grce et dans
l'Asie-Mineure, car l on y est un peu trop de l'ordre du mousquet ou du
sabre; et si vous voyez une main porter la houlette, vous pouvez tre
sr que l'autre est arme d'un fusil: mais ici tout est pur et sans
mlange,--solitaire, agreste et patriarcal. Lorsque nous nous en
allmes, ils jourent le _ranz des vaches_ en guise d'adieux.--Je viens
de repeupler mon esprit des scnes de la nature.

20 septembre.

Levs  six heures, partis  huit.

Pendant toute cette journe, nous avons t, l'un dans l'autre, entre
deux mille sept cents et trois mille pieds au-dessus du niveau de la
mer. Cette valle, la plus longue, la plus troite, et regarde comme la
plus belle des Alpes, est rarement traverse par les voyageurs. Nous
avons vu le pont de La Roche. Le lit de la rivire, trs-bas et
trs-profond, est renferm entre d'immenses rochers, et il est aussi
imptueux que la colre humaine. On m'a racont qu'un homme et une mule
y taient tombs sans prouver d'accident. La population parat
heureuse, libre et riche (ce dernier avantage ne comporte avec lui aucun
des deux premiers). Nous avons trouv les vaches superbes; un taureau a
failli sauter dans notre char--banc:--c'et t un agrable compagnon
de voyage. Les chvres et les moutons prosprent beaucoup ici. A droite,
nous avons vu une montagne avec d'normes glaciers: c'est le
Klitzgerberg; plus loin, le Hockthorn ou Stockhorn, je crois.--Les jolis
noms! comme ils sont doux! C'est une cime trs-leve et
trs-rocailleuse, parseme de neige seulement et sans glaciers, mais
flanque et surmonte de nuages.

Nous avons pass les limites du canton de Vaud, et sommes entrs sur
celui de Berne: le plat allemand a remplac le franais. Ce district est
renomm pour ses fromages, sa libert, ses terres et son exemption de
taxes. Hobhouse est all pcher:--il n'a rien attrap. J'ai t me
promener sur les bords de la rivire; j'ai vu un petit garon avec un
chevreau qui le suivait comme un chien. Le chevreau ne pouvait venir 
bout de passer par-dessus une palissade; j'ai voulu l'aider, et j'ai
manqu de prcipiter le chevreau et moi-mme dans la rivire. Je suis
rentr ici vers les six heures du soir; il est neuf heures, je vais me
coucher. Je ne suis pas fatigu aujourd'hui, et malgr cela, j'espre
dormir.

21 septembre.

Nous sommes partis de bonne heure, et avons continu la valle de
Simmenthal. L'entre de la plaine de Thoun est trs-troite; on y voit
de hauts rochers boiss jusqu' la cime, une rivire et de beaux
glaciers, le lac de Thoun, et une plaine tendue  laquelle les Alpes
servent de ceinture. Nous avons t  pied au chteau de Schadan: on a
toute la vue du lac. Nous avons travers la rivire dans une barque, et
c'tait des femmes qui ramaient. Thoun est une trs-jolie ville. Tout le
voyage de la journe s'est pass au milieu de la pompe des Alpes: il a
t magnifique.

22 septembre.

Nous sommes partis de Thoun dans une barque qui nous a fait parcourir
toute la longueur du lac en trois heures; le lac est petit, mais les
bords en sont beaux: les rochers descendent jusqu'au bord de l'eau.
Dbarqus  Newhause, nous avons travers Interlachen, et sommes entrs
dans une suite de paysages qui sont au-dessus de toute description, et
de tout ce que l'imagination aurait pu concevoir d'avance. Nous avons
remarqu une inscription sur un rocher;--il s'agit de deux frres dont
l'un a assassin l'autre: c'est prcisment le lieu qu'il fallait pour
cela. Aprs une quantit de dtours, nous sommes arrivs auprs d'un roc
immense: puis nous avons gagn le pied de la Iungfrau (ce mot signifie
_la jeune fille_). L, des glaciers, des torrens;--un de ceux-ci a une
chute visible de neuf cents pieds. Nous avons t logs chez le cur.
Nous sommes partis pour voir la valle, et avons entendu la chute d'une
avalanche avec un bruit semblable au tonnerre; puis nous avons vu des
glaciers normes. Un orage est survenu, accompagn de tonnerre,
d'clairs et de grle, tout cela en perfection et vraiment magnifique.
J'tais  cheval: le guide voulait porter ma canne, et j'allais la lui
donner, lorsque je me rappelai que c'tait une canne  dague; et
craignant qu'elle n'attirt sur lui la foudre, je prfrai la garder,
quoiqu'elle m'embarrasst passablement, tant trop lourde pour me servir
de fouet; et le cheval, tant pesant et poltron, s'arrtait  chaque
coup de tonnerre. Je rentrai sans tre trs-mouill, ayant un bon
manteau. Hobhouse, perc jusqu'aux os, se rfugia dans une chaumire; et
lorsque j'arrivai chez le cur, je lui envoyai un domestique avec un
parapluie et un manteau. L'habitation d'un cur suisse est vraiment fort
belle, et vaut beaucoup mieux que les maisons des ministres anglais:
celle o nous avons log est tout en face du torrent dont j'ai parl. Le
torrent forme une courbure sur le roc, assez semblable  la queue d'un
cheval blanc flottante au gr du vent, et telle qu'on pourrait imaginer
celle du ple cheval que monte la Mort dans l'Apocalypse[34]: ce n'est
ni de l'eau ?ni du brouillard, mais quelque chose entre les deux. Son
immense hauteur (de neuf cents pieds, comme je l'ai dj dit) fait que
tantt il se courbe, tantt se dploie, et tantt se condense d'une
manire merveilleuse et impossible  dcrire. Je crois,  tout prendre,
que cette journe a t la plus intressante de toutes depuis le
commencement de notre excursion.

[Note 34: Il est intressant de remarquer l'usage que lord Byron fit
plus tard de ces notes rapides dans son drame sublime de _Manfred_.

Il n'est pas midi. Les rayons du soleil teignent encore le torrent des
brillantes couleurs de l'arc-en-ciel, tandis qu'il roule sa mouvante
colonne d'argent par-dessus la cime escarpe et perpendiculaire du
prcipice, portant  et l les flots de son cume lumineuse, semblable
 la queue flottante du ple et gigantesque coursier qui doit tre mont
par la Mort, ainsi qu'il nous est dit dans l'_Apocalypse_.
                                                   (_Note de Moore_.)]

28 septembre.

Avant de gravir la montagne, j'ai encore t au torrent,  sept heures
du matin. Le soleil donnait dessus, et formait de la partie infrieure
un arc-en-ciel de toutes couleurs, mais o tincelaient surtout la
pourpre et l'or: l'arc se mouvait lorsque vous vous mouviez vous-mme;
je n'ai jamais rien vu de comparable  ceci, mais il faut que le soleil
donne en plein. Nous avons gravi le mont Wengen.  midi, ayant atteint
la valle qui est sur la cime, nous quittmes nos chevaux; j'tai mon
habit, et grimpai jusqu'au sommet le plus lev, et qui est  sept mille
pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et  environ cinq mille
au-dessus de la valle que nous avons quitte ce matin. D'un ct, nos
regards embrassaient la Iungfrau avec tous ses glaciers; puis la Dent
d'Argent, brillante comme la vrit; puis le Petit-Gant (_the
Kleine-Eigher_) et le Grand-Gant (_the Grosse-Eigher_), et enfin le
Wetterhorn lui-mme. La hauteur de la Iungfrau est de treize mille
pieds au-dessus de la mer et de onze mille au-dessus de la valle:
c'est la cime la plus leve de toute cette chane de montagnes. Nous
entendions les avalanches tomber presque de cinq minutes en cinq
minutes. Du point o nous nous tenions sur le mont Wengen, nous en
avions la vue d'un ct, et de l'autre nous voyions les nuages s'lever
en tourbillons de la valle oppose, et tournoyer le long de prcipices
 pic, comme l'cume de l'infernal ocan par une haute mare: c'tait
une vapeur blanche, sulfureuse, et qui s'engouffrait dans des
profondeurs qui paraissaient incommensurables. Le ct que nous avions
gravi, bien entendu, n'tait pas si escarp; mais, en arrivant au
sommet, et en regardant de l'autre ct, nous ne voyions plus qu'une mer
de nuages bouillonnante, se brisant contre les rochers sur lesquels nous
tions, et qui, comme je l'ai dit, taient, d'un ct, tout--fait
perpendiculaires. Nous restmes l un quart-d'heure, ensuite nous
commenmes  descendre: nous nous trouvmes tout--fait dgags de
nuages de ce ct de la montagne. En passant auprs de masses de neige,
j'en fis une balle que je jetai  la tte d'Hobhouse.

Nous allmes reprendre nos chevaux; et aprs avoir mang quelque chose,
nous remontmes: nous entendmes encore les avalanches. Arrivs  un
marcage, Hobhouse mit pied  terre pour le traverser; je tchai d'y
faire passer mon cheval: l'animal s'y enfona jusqu'au menton, et
naturellement, lui et moi, nous trouvmes tous deux dans la boue; je ne
fus que sali et pas bless: j'en ris, et continuai ma course. Arrivs au
Grindelwald, nous dnmes, remontmes encore, et parvnmes  cheval
jusqu'au plus haut glacier, qui ressemble  un ouragan de glace[35]. La
clart des toiles est magnifique, mais le chemin tait diablement
mauvais! n'importe, nous sommes arrivs sains et saufs. Il y a eu
quelques clairs; mais, sous le rapport du tems, la journe a t aussi
belle que celle o le paradis fut cr. Nous avons travers des forts
entires de pins morts, tous morts: leurs troncs dpouills de leur
corce, leurs branches sans vgtation et sans vie, et tout cela est le
rsultat d'un seul hiver[36]. Leur aspect m'a fait songer  moi et  ma
famille.

[Note 35: Avalanches, dont un souffle peut attirer la masse
destructive, venez et m'crasez! J'entends  chaque instant, au-dessus,
au-dessous de moi, le craquement produit par votre chute frquente.

Le brouillard bouillonne autour des glaciers; des nuages s'lvent en
ondoyant au-dessous de moi: leur couleur blanche et sulfureuse ressemble
 l'cume de l'Ocan infernal dchan contre nous! (MANFRED.)

Nous effleurons lgrement les brisans escarps de cette mer de glace,
montagne transparente ressemblant  l'Ocan soulev par une tempte
furieuse soudainement glace. (_Idem._)]

[Note 36: Comme ces pins frapps de mort, dpouills de leur corce
et de leurs branches, dbris d'un seul hiver. (_Idem._)]

24 septembre.

Levs  cinq heures, partis  sept. Nous avons travers le glacier
noir, avec le mont Wetterhorn  notre droite. Aprs avoir pass la
montagne de Scheideck, nous sommes arrivs au glacier du mont Rose, qui
passe pour le plus grand et le plus beau de la Suisse. Dans mon opinion,
le glacier de Bossons  Chamouny est aussi beau: Hobhouse ne pense pas
de mme.  la chute de Reichenbach, qui a deux cents pieds de haut, nous
nous sommes arrts pour faire reposer nos chevaux. Arrivs dans la
valle d'Oberland, la pluie est survenue, et nous a un peu tremps;
cependant, en huit jours, nous n'avons eu que quatre heures de pluie.
Nous avons atteint ensuite le lac de Brientz et la ville de Brientz, o
nous avons chang de vtemens. Dans la soire, quatre paysannes suisses
de l'Oberland sont venues nous chanter des airs de leur pays; deux
d'entre elles avaient de belles voix: les airs aussi avaient quelque
chose de si original, de si sauvage et en mme tems de si doux! Les
chants sont finis, mais j'entends en bas les sons d'un violon, qui ne
prsagent rien de bon pour ma nuit: je vais descendre voir la danse.

25 septembre.

Il parat que toute la ville de Brientz s'tait rassemble ici-dessous.
La walse et la musique taient dlicieuses; il n'y avait que des
paysans, mais ils dansent beaucoup mieux qu'en Angleterre: les Anglais
ne savent pas walser et ne le sauront jamais. Il y avait un homme qui
tenait sa pipe  la bouche, ce qui ne l'empchait pas de danser aussi
bien que les autres:--il y en avait qui dansaient par deux, d'autres par
quatre, mais tous trs-bien. Je me suis couch, quoique la fte ait
continu l-bas tard et matin. Brientz n'est qu'un village.--Je me suis
lev de bonne heure, et me suis embarqu sur le lac. Nous tions dans
une longue barque avec des femmes pour ramer: lorsque nous avons atteint
le rivage, une autre femme a saut dedans. Il parat que c'est ici
l'usage que les barques soient diriges par les femmes; car, de trois
femmes et de cinq hommes que nous avions dans la ntre, toutes les
femmes prirent la rame, et il n'y eut qu'un seul homme qui en fit
autant.

Nous sommes arrivs  Interlachen en trois heures; il y a un joli lac,
pas si grand que celui de Thoun. Nous avons dn  Interlachen; une
jeune fille m'a donn des fleurs, en m'adressant des paroles que je n'ai
pas comprises, parce qu'elle parlait allemand:--je ne sais pas si ce
qu'elle m'a dit tait joli, mais je l'espre, car la fille l'tait. Nous
nous sommes embarqus de nouveau sur le lac de Thoun; j'ai dormi pendant
une partie du chemin: nous avions fait faire le tour  nos chevaux. Nous
avons trouv des gens sur le bord, qui faisaient sauter un rocher avec
de la poudre. L'explosion eut lieu tout prs de notre barque, ne nous
ayant avertis qu'une minute auparavant:--c'tait pure sottise de leur
part; mais un peu plus tt, ils auraient pu nous faire tous sauter.
J'ai t  Thoun dans la soire. Le tems a t passable tout le jour;
mais comme la partie la plus sauvage de notre excursion est acheve,
cela nous est  peu prs gal: dans tous les endroits o cela nous
importait le plus, nous avons eu un grand bonheur, quant  la chaleur et
 la srnit de l'atmosphre.

26 septembre.

tant sorti des montagnes, mon journal doit tre aussi plat que ma
route. De Thoun  Berne; le chemin est beau; des haies, des villages, de
l'industrie, et tous les signes possibles de notre insipide
civilisation. De Berne  Fribourg; canton diffrent et catholique. Nous
avons travers un champ de bataille o les Suisses ont battu les
Franais dans une des dernires guerres contre la rpublique franaise.
J'ai achet un chien.--La plus grande partie de ce voyage s'est faite 
cheval,  pied ou  dos de mulet.

28 septembre.

J'ai vu l'arbre plant en l'honneur de la bataille de Morat, il y a
trois cent-quarante ans: il commence  se sentir des ravages du tems.
J'ai quitt Fribourg aprs avoir vu la cathdrale qui a une haute tour.
Nous avons atteint les fourgons de bagage des religieuses de la Trappe,
qui se transportent en Normandie; puis ensuite une voiture pleine de
religieuses. Nous avons suivi les bords du lac de Neufchtel, qui sont
agrables et gracieux, mais pas assez montagneux, du moins le Jura ne
parat presque rien aprs avoir vu les Alpes bernoises. Nous sommes
arrivs  Yverdun  la nuit; il y a une longue file de gros arbres sur
le bord du lac, d'un trs-beau sombre. L'auberge tait presque
pleine:--il y avait une princesse allemande;--nous avons trouv des
chambres.

29 septembre.

J'ai travers un pays beau et florissant, mais pas montagneux. Le soir,
nous sommes arrivs  Aubonne, dont l'entre et le pont ressemblent un
peu  Durham, et qui domine, sans contredit, la plus belle vue qu'on
puisse avoir du lac de Genve. C'tait  la clart du crpuscule; nous
avons vu la lune se rflchir dans le lac, et un bois sur la hauteur
offrant de grands arbres trs-majestueux. Ici Tavernier, le voyageur
oriental, acheta ou fit btir le chteau, parce que le site lui parut
ressembler et tre comparable  celui d'rivan, ville frontire de la
Perse. Ce fut ici qu'il termina ses voyages, et moi cette petite
excursion; car je ne suis qu' quelques heures de Diodati, et je n'ai
plus grand'chose  voir, et encore moins  dire.

Ce journal est termin par le passage suivant qui est plein de
mlancolie. J'ai t fort heureux, quant au tems, dans ce petit
voyage de treize jours; heureux aussi en compagnon, ayant avec moi M.
Hobhouse; heureux dans tous nos projets, et exempts mme de ces petits
accidens et de ces retards qui rendent souvent les voyages dsagrables
dans des pays moins sauvages. Je suis un amant de la nature et un
admirateur de la beaut; je puis supporter la fatigue et rire des
privations, et j'ai vu quelques-uns des sites les plus majestueux du
monde. Mais au milieu de tout ceci, des souvenirs amers, et surtout
celui plus rcent encore de chagrins domestiques, qui doit m'accompagner
jusqu' la tombe, m'ont poursuivi jusqu'ici; et ni la musique du berger,
ni le craquement de l'avalanche, ni le torrent, ni la montagne, le
glacier, la fort ou le nuage n'ont pu un moment soulever le poids qui
accable mon coeur, et parvenir  me faire oublier mon misrable individu,
au milieu de la majest, de la puissance et de la gloire de cette nature
qui m'entourait de toutes parts.......................

 son arrive  Genve, Lord Byron avait trouv, parmi les habitans de
Scheron, M. et Mme Shelley, qui, depuis quinze jours environ, taient
venus demeurer dans cet htel, avec une de leurs parentes. C'tait la
premire fois que Lord Byron et M. Shelley se voyaient, quoique
long-tems auparavant, et lorsque ce dernier tait un tout jeune homme
(ayant quatre ou cinq ans de moins que lui), il et envoy au noble
pote un exemplaire de sa _Reine Mab_, accompagn d'une lettre dans
laquelle, aprs avoir rapport, dans toute leur tendue, les
accusations qu'il avait entendu porter contre lui, il ajoutait que, si
ces accusations taient dnues de vrit, il se trouverait heureux et
honor de faire sa connaissance. Il parat que le livre seul arriva  sa
destination,--la lettre ayant t gare,--et l'on sait que Lord Byron
avait exprim la plus haute admiration pour les vers qui ouvrent le
pome.

Il n'y avait donc de part et d'autre aucun loignement  faire
connaissance, lorsqu'ils se rencontrrent  Genve de cette manire:
aussi se lirent-ils presqu'aussitt intimement. Entre les gots qui
leur taient communs, celui de la promenade en bateau n'tait pas le
moins vif, et dans cette belle contre tout les invitait  s'y livrer.
Chaque soir, tant qu'ils habitrent le mme htel  Scheron, ils
s'embarquaient sur le lac, accompagns des dames et de Polidori, et
c'est aux sensations et aux ides qui lui furent inspires dans ces
excursions, qui se prolongeaient souvent pendant les heures du clair de
lune, que nous devons quelques-unes de ces stances charmantes, dans
lesquelles le pote s'est livr avec tant d'ardeur au sentiment
passionn qu'il avait pour les beauts de la nature.

Ici s'exhale du rivage le parfum vivifiant des jeunes fleurs brillantes
de la fracheur de l'enfance; de la rame suspendue tombent une  une de
lgres gouttes d'eau dont le bruit vient caresser l'oreille...........
.......................................................................

Par intervalle quelqu'oiseau fait entendre du buisson un cri soudain,
puis se tait. On dirait qu'il y a sur la montagne un murmure qui se
rpand dans les airs; mais c'est un effet d'imagination, car c'est en
silence que la rose du soir panche ses larmes avec amour, et se
dissout elle-mme en pleurs.

Une personne qui a t de ces parties, m'a dcrit ainsi une de leurs
soires. Quand la bise ou le vent du nord-est souffle, les eaux du lac
sont chasses vers la ville, et, runies au Rhne, qui suit avec
imptuosit le mme cours, elles forment un courant trs-rapide dans le
port. Un soir, nous nous tions abandonns sans rflexion  son cours;
lorsque nous nous trouvmes presque jets sur les pilotis, et il fallut
toute la force de nos rameurs pour se rendre matre des flots. Les
vagues, grosses et agites, taient capables d'inspirer.--Nous tions
tous anims par notre lutte avec les lmens. Je vais vous chanter une
chanson albanienne, s'cria Lord Byron; ainsi disposez-vous  tre
sentimental, et donnez-moi toute votre attention. Il nous fit entendre
une espce de hurlement bizarre et sauvage, mais qui, disait-il, tait
une parfaite imitation du genre albanien, et se mit  rire en mme tems
de notre dsappointement, car nous nous tions attendus  quelque
mlodie orientale bien mlancolique.

Quelquefois la socit, dbarquait sur le rivage pour se promener et
dans ces occasions, Lord Byron restait en arrire des autres, tranant
nonchalamment sa canne aprs lui, et tout en marchant, donnant une
forme et une construction  la foule de ses penses. Souvent aussi,
tant dans le bateau, il s'appuyait sur un des cts, d'un air distrait,
et se livrait en silence  cette mme occupation qui absorbait toute son
attention.

La conversation de M. Shelley, tant par l'tendue de ses lectures
potiques que par les mditations bizarres et mystiques auxquelles son
systme de philosophie l'avait conduit, tait d'un genre  intresser
vivement l'attention de Lord Byron, et  le dtourner des ides et des
objets qui le mettaient en rapport avec la socit, pour le jeter dans
une route moins battue, et des penses plus abstraites.--S'il est vrai
que le contraste soit un accessoire piquant dans des liaisons de ce
genre, il et t difficile de trouver deux tres plus faits pour
aiguiser leurs facults par la discussion, car il tait peu de points
d'intrt commun sur lesquels ils fussent du mme avis, et pour tre
convaincu que cette diffrence provenait de la conformation respective
de leur esprit, il ne faut que jeter les yeux sur le riche et brillant
labyrinthe dans lequel nous garent les vers de M. Shelley.

Dans Lord Byron, l'idal ne faisait jamais oublier la ralit. Quoique
l'Imagination et mis  sa disposition son vaste domaine, il n'tait pas
moins homme de ce monde, que souverain privilgi du sien. C'est
pourquoi les crations les plus subtiles et les plus fantastiques de son
esprit sont toujours animes par un air de vrit et de vie. Il en
tait bien autrement de Shelley: son imagination (et il en avait assez
pour tout une gnration de potes) tait le prisme  travers lequel il
contemplait tous les objets, les faits ainsi que les thories, et
non-seulement la plus grande partie de ses vers, mais mme les
mditations politiques et philosophiques auxquelles il se livrait,
toutes passes  ce mme creuset,  force de raffinement, ne
prsentaient plus rien de rel. S'tant annonc comme docteur et
rformateur du monde  un ge o il ne pouvait connatre de ce monde que
ce qu'il en avait imagin, les perscutions qu'il essuya ds le dbut de
cette entreprise de jeune homme ne firent que le confirmer davantage
dans les vues paradoxales qu'il avait conues des misres humaines et
des moyens d'y remdier, et au lieu d'attendre des leons de
l'exprience, et de ceux qui peuvent former autorit, avec un courage
admirable, si le but en et t sage, il se mit  faire la guerre 
l'une et aux autres. Il rsulta de ce dbut dans le monde, marqu par
une opinitret malheureuse, que ses opinions et ses facults reurent
une impulsion directement contraire  leur pente naturelle, et sa vie
fut trop courte pour qu'il et le tems d'y revenir. Avec une ame
naturellement anime d'une pit ardente, il refusa toujours de
reconnatre une providence suprme, et substitua  sa place un systme
idal et abstrait d'amour universel. Appartenant  l'aristocratie par
sa naissance, et aussi, comme je l'ai entendu dire, par sa tournure et
ses manires, il tait cependant en politique partisan de l'galit, et
porta ses ides d'utopie, jusqu'au point de devenir srieusement
l'avocat de la communaut des biens. Avec cette dlicatesse de
sentimens, pousse jusqu'au romanesque, qui rpand tant de grces sur
ses moindres pomes, il pouvait envisager entre les sexes un changement
de relations qui aurait tendu  des rsultats aussi grossiers que ses
argumens taient subtils et raffins; et quoique gnreux et bienfaisant
 un degr qui semblait exclure toute ide d'gosme, il ne se faisait
pas scrupule, dans l'orgueil de son systme, d'inquiter gratuitement la
foi de ses semblables, et, sans lui prsenter un bien quivalent, de
ravir au malheureux une esprance, qui, ft-elle fausse, vaudrait encore
mieux que les plus utiles vrits de ce monde.

Ce qui prouvait, de la manire la plus remarquable, les penchans opposs
de ces deux amis, dont l'un avait depuis long-tems des opinions arrtes
et positives, et dont l'autre tait toujours port vers les innovations
et les ides visionnaires, c'tait la diffrence de leurs ides en fait
de philosophie. Lord Byron croyait, avec la gnralit du genre humain,
 l'existence du bien et du mal, tandis que Shelley avait raffin sur
la thorie de Berkeley, non-seulement au point de rsoudre toute la
cration en esprit, mais jusqu' ajouter  ce systme mtaphysique une
espce de principe rgulateur de puissance imaginaire, d'amour et de
beaut, que trs-certainement l'vque philosophe n'avait jamais song 
substituer  la divinit. C'tait gnralement sur ces sujets et sur la
posie, que roulait leur conversation, et comme on doit le supposer
d'aprs la facilit de Lord Byron  recevoir de nouvelles impressions,
les opinions de son ami n'taient pas sans quelqu'influence sur son
esprit. On trouve  et l, au milieu des morceaux les plus nergiques,
et des plus belles descriptions qui abondent dans le troisime chant de
_Childe Harold_, des traces de cette mysticit d'expression, de cette
sublimit d'ides qui se perd dans tout ce qu'elle a de vague, et qui
forment le caractre bien prononc des crits de l'homme extraordinaire
qui tait devenu son ami. Dans une des notes de Lord Byron, nous
trouvons cette allusion rapide au systme favori de Shelley, sur la
divinit universelle de l'amour:--Mais ce n'est pas tout, les
sensations qui vous sont inspires par l'air qu'on respire  Clarens et
aux rochers de Meillerie, sont d'un ordre plus noble et plus tendu que
le simple intrt qu'on peut prendre  une passion individuelle. C'est
un sentiment de l'existence de l'amour dans tout ce que sa capacit a de
plus vaste et de plus sublime, et de notre participation personnelle 
ses bienfaits et  sa gloire: c'est le grand principe de l'univers, plus
condens dans ces lieux, mais non moins manifeste, et en prsence
duquel, bien que nous sachions en faire partie, nous oublions notre
individualit, pour admirer la beaut de l'ensemble.

Une autre preuve de la facilit avec laquelle il adopta les gots et les
prdilections de son nouvel ami, nous frappe encore dans la couleur
assez prononce d'un si grand nombre de ses plus belles strophes, et qui
rappelle, d'une manires si vidente, la manire et le genre des penses
de M. Wordsworth. tant naturellement, par sa passion pour l'abstrait et
l'idalisme, l'admirateur du pote des lacs, M. Shelley ne laissa
chapper aucune occasion de faire remarquer  Lord Byron les beauts de
son auteur favori, et il n'est pas tonnant qu'aprs s'tre une fois
laiss persuader de le lire, l'esprit du noble pote, en dpit de
quelques prjugs politiques et personnels, qui survcurent
malheureusement  ce court accs d'admiration, ait non-seulement subi
l'influence, mais mme, en quelque sorte, reflt les couleurs d'un des
potes les plus originaux et les plus inspirs que ce sicle (si fertile
en rimeurs _quales ego et Cluvienus_) ait eu la gloire de produire.

Quand Polidori tait de leur socit, ce qui arrivait gnralement (
moins que d'autres plaisirs ne l'attirassent ailleurs), les sujets
mtaphysiques, sur lesquels roulait ordinairement leur conversation,
?taient presque toujours mis de ct pour faire place aux saillies
originales de ce jeune homme bizarre, qui, par sa vanit, servait
constamment de but aux railleries et aux sarcasmes de Lord Byron. Fils
d'un gentilhomme italien des plus respectables, et qui,  ce que j'ai
entendu dire, avait t dans sa jeunesse secrtaire d'Alfieri, Polidori
parat avoir t dou de talens et de dispositions qui, s'il et vcu,
auraient pu faire de lui un membre utile de sa profession et de la
socit.  l'poque dont nous parlons, cependant, il semblerait que son
ambition des distinctions surpassait de beaucoup ses facults et ses
moyens d'y atteindre. C'est pourquoi son esprit, flottant entre un
sentiment d'ardeur et d'insuffisance, tait constamment possd d'une
fivre de vanit, et il parat avoir alternativement amus et irrit son
noble protecteur auquel il ne laissait souvent d'autre ressource, pour
viter de se livrer  la colre, que de se mettre  rire. Entr'autres
prtentions, il s'tait mis dans la tte de briller comme auteur, et un
jour il arriva chez M. Shelley, avec un manuscrit de sa composition, et
insista absolument pour qu'ils en subissent la lecture. Pour allger un
peu le poids de cette tribulation, Lord Byron se chargea de l'office de
lecteur, et d'aprs ce que j'ai entendu dire, il dut tre difficile de
conserver son srieux pendant cette scne. En dpit de l'oeil jaloux que
l'auteur tenait fix sur tous les visages, il fut impossible au lecteur
de retenir le sourire qui, malgr lui, se peignait sur ses traits, et
il n'eut d'autre ressource, pour s'empcher d'clater de rire, que de
louer de tems en tems, avec chaleur, la sublimit des vers, et surtout
ceux qui commenaient ainsi: _C'est ainsi que l'idiot goitreux des
Alpes_, ayant soin d'ajouter au bout de chaque loge: Je vous assure
que, lorsque je faisais partie du comit de Drury-Lane, on nous a
prsent de bien plus mauvaises choses.

Aprs avoir pass une quinzaine sous le mme toit que Lord Byron, 
Scheron, M. et Mme Shelley se transportrent dans une petite maison sur
le ct du Mont-Blanc qui borde le lac, et  environ dix minutes de
marche de la villa, appele _Bellerive_, que leur noble ami avait loue
sur les bords levs du lac, et qui tait situe directement derrire
eux. Pendant les quinze jours que Lord Byron passa  Scheron, aprs
leur dpart, quoique le tems et chang et ft devenu sombre et orageux,
il traversait tous les soirs le lac avec Polidori, pour aller les voir,
et pendant le retour (ajoute encore la personne de qui je tiens ces
dtails), lorsqu'il voguait encore sur les eaux du lac couvertes de
tnbres, le vent nous apportait de bien loin les accens de sa voix
chantant un chant de libert Tyrolien, que j'entendis alors pour la
premire fois, et qui, pour moi, est li d'une manire insparable avec
son souvenir.

Cependant Polidori tait devenu jaloux de l'intimit croissante qui
existait entre son patron et M. Shelley, et sa mortification fut
complte quand il apprit qu'il avait projet de faire tous deux sans
lui le tour du lac. Dans l'irritation qu'il en prouva, il se permit
quelques reproches peu mesurs, que Lord Byron ressentit avec
indignation, et chacun ayant dpass les bornes ordinaires de la
politesse, le renvoi de Polidori dut lui paratre  lui-mme une chose
invitable. Avec cette perspective devant les yeux, qu'il considrait
absolument comme sa ruine, le malheureux jeune homme fut,  ce qu'il
parat, sur le point de commettre l'action fatale qu'il accomplit
effectivement deux ou trois ans plus tard. S'tant retir dans sa
chambre, il avait dj sorti le poison de sa pharmacope, et
rflchissait s'il n'crirait pas une lettre avant de l'avaler, lorsque
Lord Byron, quoique sans le moindre soupon de ce dessein, frappa  sa
porte, entra et lui prsenta la main en signe de rconciliation. Le
pauvre Polidori ne put supporter cette rvolution soudaine; il fondit en
larmes, et il a dclar depuis, que rien ne peut surpasser la bont et
la douceur que Lord Byron employa pour calmer son esprit, et lui rendre
sa tranquillit.

Peu de tems aprs, le noble pote alla habiter Diodati. En arrivant 
Genve, dans l'intention bienveillante de produire Polidori dans le
monde, il avait t dans quelques socits gnevoises, mais cette tche
remplie, il s'en loigna tout--fait, et ce ne fut mme, comme nous
l'avons vu, qu' la fin de l't qu'il alla  Coppet. Ses moyens
pcuniaires taient  cette poque trs-borns, et quoique son genre de
vie ne ft nullement parcimonieux, cependant toute dpense inutile tait
vite dans sa maison. Le jeune mdecin, ds le principe, lui avait
occasionn de grands frais, ayant l'habitude de louer une voiture,  un
louis par jour, pour aller en soire, car Lord Byron alors n'entretenait
pas de chevaux, et il se passa quelque tems avant que son patron et le
courage de lui faire renoncer  ce luxe.

Les liberts que ce jeune homme prenait attirrent mme une fois au
pote l'accusation de manquer d'hospitalit et de savoir vivre,
accusation qui, comme tant d'autres, vraies ou fausses, tendant 
noircir son caractre, fut mise en circulation avec le zle le plus
actif. Sans l'aveu du matre de la maison, Polidori s'tait permis
d'inviter quelques Gnevois  dner  Diodati (c'tait MM. Pictet, je
crois, et Bonstetten), et le chtiment que Lord Byron jugea  propos de
lui infliger pour cette indiscrtion, fut que le docteur recevrait
lui-mme ses htes, puisqu'il les avait invits. Il ne fut pas difficile
de convertir cette action, qui n'tait que le rsultat de la lgret du
jeune mdecin, en une accusation srieuse de caprice et de grossiret
contre le noble lord lui-mme.

Il n'est pas tonnant que ces actes frquens de lgret (pour ne pas
employer un terme plus dur), aient fini par inspirer  Lord Byron un
sentiment d'loignement pour son compagnon dont il disait un jour, que
c'tait exactement un de ces hommes auxquels, s'ils tombaient dans
l'eau, on jetterait une paille pour essayer s'il y a de la vrit dans
l'adage qui dit: que les gens qui se noient, s'attachent  un brin de
paille.

Quelques autres anecdotes, relatives  ce jeune homme, pendant son
sjour chez Lord Byron, serviront  jeter du jour sur le caractre de ce
dernier, et ne seront peut-tre pas dplaces ici. Un jour que toute la
socit tait en bateau, Polidori, en ramant, frappa par accident, mais
avec violence, Lord Byron,  la rotule du genou, et celui-ci sans parler
se dtourna pour lui cacher la douleur qu'il en ressentait. Un moment
aprs il lui dit: Ayez la bont, Polidori, de faire un peu plus
d'attention, car vous m'avez fait beaucoup de mal.--J'en suis bien aise,
rpondit Polidori; je suis bien aise de voir que vous savez supporter la
douleur. Lord Byron lui rpondit d'un ton contenu et calme:
Laissez-moi vous donner un conseil, Polidori; une autre fois, quand
vous aurez fait mal  quelqu'un, vitez d'en exprimer votre
satisfaction. On n'aime pas  entendre dire  quelqu'un qui nous a fait
souffrir, qu'il en est bien aise, et on ne peut pas toujours commander 
sa colre. J'ai eu de la peine  m'empcher de vous jeter dans l'eau, et
sans la prsence de M. et Mme Shelley, j'aurais probablement fait
quelqu'acte de violence de ce genre. Tout ceci fut dit sans humeur, et
ce nuage se dissipa bientt.

Une autre fois, la dame dont nous venons de parler montait la colline
qui mne  Diodati. Il venait de tomber une averse. Lord Byron, qui la
vit de son balcon, dit  Polidori qui tait  ct de lui: Maintenant,
vous qui voulez faire le galant, vous devriez sauter cette petite
lvation, et aller offrir votre bras. Polidori choisit le point le
plus facile de la colline et sauta; mais la terre tant mouille, son
pied glissa, et il se donna une entorse. Lord Byron s'empressa d'aider 
le transporter dans la maison, et de lui faire mettre le pied dans l'eau
froide; et lorsque le docteur fut tendu sur le sopha, s'apercevant
qu'il paraissait mal  son aise, il alla lui-mme en haut lui chercher
un oreiller, quoique monter lui ft une chose pnible  cause de
l'infirmit de son pied. Eh bien! je ne vous aurais pas cru tant de
sensibilit, lui dit Polidori, et cette aimable observation, comme on
le pense bien, ne rembrunit pas mdiocrement le front du pote.

Lord Byron lui-mme rappelait un dialogue qui avait eu lieu entre eux
pendant leur voyage sur le Rhin, et qui caractrise d'une manire
trs-amusante les deux interlocuteurs. Aprs tout, lui disait le
mdecin, que faites-vous donc que je ne puisse faire aussi?--Eh bien,
puisque vous m'obligez  vous le dire, lui rpondit le pote, je fais
trois choses qui vous sont impossibles. Polidori le dfia de les lui
nommer.--Je puis, dit Lord Byron, traverser cette rivire  la nage;
je puis teindre cette chandelle d'un coup de pistolet,  la distance de
vingt pas, et enfin j'ai fait un pome dont quatorze mille exemplaires
ont t vendus en un jour[37].
                                           [Note 37: _Le Corsaire_.]

La jalousie du docteur contre Shelley clatait continuellement, et 
l'occasion d'une victoire que ce dernier avait remporte sur lui dans
une joute sur l'eau, il se mit dans la tte que son antagoniste l'avait
trait avec mpris; et malgr les sentimens bien connus de Shelley
contre le duel, il alla jusqu' lui faire une espce de dfi, dont,
comme on l'imagine bien, celui-ci ne fit que rire. Lord Byron cependant,
craignant que l'imptueux mdecin ne chercht  se prvaloir encore
davantage de cette singularit de son ami, lui dit: Rappelez-vous que
si Shelley a quelques scrupules au sujet du duel, je n'en ai aucun, moi,
et qu'en tout tems je serai prt  le remplacer.

La vie qu'il menait  Diodati offrait une routine d'habitudes et
d'occupations dans laquelle il retombait toujours de lui-mme lorsqu'il
vivait seul. Il djeunait tard, aprs quoi il allait faire une visite 
Shelley et une excursion sur le lac;  cinq heures, il dnait[38], et
ordinairement seul par prfrence; ensuite, si le tems le permettait,
il faisait une nouvelle excursion. Lui et Shelley s'taient runis pour
acheter une barque qui leur avait cot vingt-cinq louis: c'tait un
petit btiment  voiles, construit pour rsister aux ouragans habituels
au climat, et le seul du lac qui et une quille. Quand le tems ne leur
permettait pas leur excursion de l'aprs-dner, ce qui arriva
frquemment pendant cet t qui fut trs-pluvieux, M. et Mme Shelley
passaient la soire  Diodati; et lorsque la pluie leur rendait
dsagrable de s'en retourner chez eux, ils restaient  coucher.
Souvent, me disait quelqu'un qui n'tait pas le moindre ornement de ce
petit cercle, nous restions  causer jusqu'au point du jour. La
conversation ne languissait jamais faute de sujets, graves ou gais, mais
toujours intressans.

[Note 38: Son rgime tait rgl par une abstinence
presqu'incroyable.  djeuner une tranche de pain fort mince avec du
th, et  dner des lgumes et une bouteille ou deux d'eau de Seltz,
teinte de vin de Grave; le soir une tasse de th vert, sans sucre et
sans lait, voil ce qui composait toute sa nourriture. Il apaisait les
douleurs de la faim en mchant secrtement du tabac et fumant des
cigares.
                                                     (_Note de Moore_.)]

Pendant une semaine de pluie, s'tant amuss  lire des contes de
revenans allemands, ils finirent par convenir qu'ils criraient quelque
chose dans ce genre-l. Vous et moi, dit Lord Byron  Mme Shelley,
publierons ensemble ce que nous aurons fait. Ce fut alors qu'il
commena son conte du _Vampire_, et qu'ayant arrang le tout dans sa
tte, il leur fit un soir l'esquisse de cette histoire[39]; mais la
narration tant en prose, il ne mit pas beaucoup d'ardeur  s'en
occuper. Le rsultat le plus mmorable de cette convention d'crire des
contes, fut le _Frankenstein_ de Mme Shelley, roman plein d'imagination
et d'nergie, et du nombre de ces conceptions originales qui s'emparent
tout d'abord et pour jamais de l'esprit du public.

[Note 39: C'est d'aprs le souvenir de cette esquisse que Polidori
fabriqua ensuite son trange roman du _Vampire_, qui, dans la
supposition que lord Byron en tait l'auteur, fut accueilli en France
avec tant d'enthousiasme. S'il est vrai, comme le disent quelques
crivains franais, que ce fut ce conte extravagant qui attira d'abord
l'attention de nos voisins sur le gnie de Lord Byron, il y aurait, dans
cette circonstance, de quoi affaiblir sensiblement le prix que nous
attachons  la clbrit trangre.
                                                     (_Note de Moore_.)]

Ver la fin de juin, comme nous l'avons vu dans une des lettres
prcdentes, Lord Byron, accompagn de son ami Shelley, fit le tour du
lac dans son bateau, et visita, avec l'_Hlose_ devant les yeux, tous
les lieux qui entourent Meillerie et Clarens, lieux  jamais consacrs
par une passion idale, et par cette puissance qui n'appartient qu'au
gnie, de donner la vie  ses rves, au point de les faire passer pour
des ralits. Dans l'ouragan qu'ils essuyrent  Meillerie, et dont il
parle, ils coururent un danger srieux[40]. S'attendant  tout moment 
se jeter  la nage pour chapper  la mort, Lord Byron avait dj t
son habit; et comme Shelley ne savait pas nager, il persistait 
vouloir le sauver par un moyen quelconque. Shelley cependant se refusait
positivement  cette offre, il s'assit tranquillement sur un coffre dont
il saisit les anneaux de chaque bout, et les tenant fortement serrs,
dclara sa rsolution d'aller au fond dans cette position sans faire un
effort pour chapper[41].

[Note 40: Le vent (dit le compagnon de voyage de lord Byron)
augmenta graduellement de violence jusqu' ce qu'il devnt furieux; et
comme il venait de l'autre extrmit du lac, il soulevait les vagues 
une hauteur effrayante, et en couvrait toute la surface d'cume. Un de
nos bateliers, qui tait terriblement stupide, persistait  tenir la
voile dans un moment o la barque tait prte  tre ensevelie sous les
flots par l'ouragan. En reconnaissant son erreur, il la laissa
entirement aller, et le bateau refusa un instant d'obir au gouvernail;
en outre le gouvernail tait si bris, qu'il tait trs-difficile de le
diriger; une vague entrant dans la barque, tait immdiatement suivie
d'une autre.]

[Note 41: J'prouvais, avec cette perspective prochaine de mort
devant les yeux, dit M. Shelley, un mlange de sensation dont la terreur
faisait partie, mais o elle ne dominait pas. Ma situation et t bien
moins pnible si j'eusse t seul; mais je savais que mon compagnon
ferait tous ses efforts pour me sauver, et j'tais accabl d'humiliation
en songeant qu'il pouvait risquer sa vie en sauvant la mienne. Lorsque
nous arrivmes  Saint-Gingoux, les habitans qui nous regardaient du
rivage, peu habitus  voir une aussi frle embarcation que la ntre, et
qui auraient craint de se hasarder n'importe comment sur une telle mer,
changrent des regards de surprise et de flicitation avec nos rameurs,
qui, ainsi que nous, n'taient pas fchs d'tre  terre.]

Shelley a joint  l'intressant petit ouvrage intitul: _Un voyage de
six semaines_, une lettre crite par lui-mme, dans laquelle il rend
compte de leur voyage autour du lac avec tout l'enthousiasme que des
scnes semblables sont faites pour inspirer. En parlant d'un bel enfant
qu'ils virent dans le village de Nerni, il dit: Mon compagnon lui
donna une pice d'argent qu'il prit sans parler, avec un doux et franc
sourire de remerciement; puis, sans tmoigner le moindre embarras, il
retourna jouer. En effet, il n'y avait rien qui enchantt davantage
Lord Byron que de voir de beaux enfans se livrer  leurs jeux; et
nombre de jolis enfans suisses, ajoute une personne qui le voyait alors
tous les jours, ont reu de lui des cus pour prix de leur grce et de
leur beaut.

M. Shelley dit encore, en parlant de leurs logemens  Nerni, qui taient
sales et obscurs: En rentrant  l'auberge, nous nous apermes que le
domestique avait arrang nos chambres, et leur avait t en grande
partie leur aspect triste et misrable. Cette maison avait rappel la
Grce  mon compagnon; il y avait cinq ans, me dit-il, qu'il n'avait
couch dans de tels lits.

Le hasard voulut que M. Shelley n'et pas encore lu l'_Hlose_, et la
lecture de cet ouvrage le fit jouir encore bien mieux de la vue de ces
beaux lieux. Quant  son compagnon, quoique ce roman lui ft ds
long-tems familier,  l'aspect de cette contre qui avait vu natre une
si profonde passion, et dont l'empreinte se retrouvait  chaque pas,
tout lui sembla rellement anim d'une existence nouvelle. Tous deux
taient sous le charme du gnie du lieu, tous deux pleins des plus vives
motions; et tandis qu'ils marchaient en silence dans la vigne qui tait
autrefois le bosquet de Julie, Lord Byron s'cria soudain: Grce 
Dieu, Polidori n'est point ici.

Il parat presque certain qu'il crivit dans ces lieux mmes les stances
brlantes qu'ils lui inspirrent, du moins d'aprs une lettre adresse 
M. Murray, pendant son retour  Diodati, et dans laquelle il lui annonce
qu'il vient de terminer le troisime chant compos de cent dix-sept
stances. Cette lettre est date d'Ouchy, prs Lausanne, o son ami et
lui furent arrts deux jours dans une petite auberge par le mauvais
tems; et ce fut l, et pendant ce court intervalle, qu'il composa _le
Prisonnier de Chillon_, ajoutant ainsi un autre souvenir imprissable 
ces bords du lac dj immortaliss.

 son retour  Diodati, il trouva une occasion de se livrer  son
penchant pour la plaisanterie, dans l'aveu que lui fit le jeune mdecin
qu'il tait devenu amoureux. Le soir mme, aprs avoir reu cette tendre
confession, ils allrent tous deux voir M. Shelley. Lord Byron, dans un
accs de gat presque enfantine, se frottait les mains en parcourant
l'appartement; et avec cette incapacit de rien cacher, qui tait un de
ses faibles, il faisait, en plaisantant, de frquentes allusions au
secret qu'il venait d'apprendre. Le front du docteur se rembrunissait en
proportion de la dure de ces plaisanteries; et  la fin, d'un air
irrit, il accusa Lord Byron de duret de coeur. Je n'ai jamais vu,
dit-il, d'tre plus insensible. Cette sortie, que le pote s'tait
videmment attire, le mortifia cependant profondment. Moi dur?
s'cria-t-il avec une motion manifeste; moi insensible? vous pourriez
aussi bien dire que la glace ne se casse pas, aprs l'avoir vue tomber
du haut d'un prcipice et se briser en clats au pied!

Ce fut au mois de juillet qu'il alla faire une visite  Coppet. Il y fut
reu par la femme distingue qui en tait propritaire, avec une
cordialit  laquelle il fut d'autant plus sensible, que, sachant  quel
point il tait mal jug  cette poque, il n'avait presque pas os y
compter[42]. Avec sa franchise ordinaire, elle le sermonna sur sa
conduite matrimoniale, mais d'une manire qui le toucha et le disposa 
suivre ses conseils. Elle lui dit qu'il devait chercher  en venir  une
rconciliation avec sa femme, et devait se rsigner  ne pas lutter plus
long-tems contre les opinions de la socit. Ce fut en vain qu'il lui
cita sa propre pigraphe de _Delphine_: Un homme doit savoir braver
l'opinion, une femme s'y soumettre. Sa rponse fut que tout cela
pouvait tre fort bon  dire, mais que, dans la vie relle, le devoir et
la ncessit de cder appartenaient aussi  l'homme. Enfin, son
loquence eut tant de succs, qu'elle dcida le pote  adresser une
lettre  un de ses amis en Angleterre, dans laquelle il se dclarait
encore dispos  se rconcilier avec lady Byron, concession qui n'tonna
pas mdiocrement ceux qui lui avaient entendu rpter si souvent et si
dernirement, qu'ayant fait tous ses efforts pour persuader  lady Byron
de revenir avec lui, et ayant, dans cette vue, diffr autant que
possible de signer l'acte de sparation, maintenant que cette dmarche
avait t faite, ils taient spars pour jamais.

[Note 42: Dans le rcit qu'il fait de sa visite  Coppet dans son
_Memoranda_, il parle dans les termes les plus flatteurs de la fille de
son htesse, la duchesse actuelle de Broglie, et en disant combien elle
parat attache  son mari, il remarque que rien n'est plus intressant
que d'observer le dveloppement des affections domestiques dans une
trs-jeune femme. Quant  Mme de Stal, il en parle ainsi: Mme de Stal
tait rellement une bonne femme, et la plus spirituelle de son sexe,
mais elle tait gte par le dsir d'tre... quoi? elle ne le savait pas
elle-mme. Chez elle, elle tait aimable; dans toute autre maison, vous
souhaitiez de la voir partie, ou de retour dans la sienne. (_Note de
Moore_.)]

Je n'ai pas un souvenir trs-exact des dtails de la courte ngociation
qui eut lieu par suite des conseils de Mme de Stal, mais il n'est gure
possible de douter que ce fut son manque de succs, aprs avoir fait une
si grande violence  son orgueil pour en venir  une ouverture, qui fut
la premire cause de ce mlange de ressentiment et d'amertume qu'on
remarqua depuis dans les sensations que lui occasionnaient ces pnibles
diffrends. En effet, ds le commencement de son sjour  Genve, il
n'avait cess de parler de sa femme avec affection et regret, imputant 
d'autres bien plus qu' elle le parti qu'elle avait pris de se sparer
de lui, et attribuant la petite part de blme qu'elle pouvait avoir eu
dans cette affaire  un motif tout simple et qu'il regardait comme le
seul vritable, c'est qu'elle ne le comprenait pas du tout. Je ne doute
nullement, disait-il quelquefois, qu'elle ne m'ait cru rellement fou.

Une autre rsolution relative  ses affaires conjugales, et dans
laquelle il dclarait alors souvent qu'il avait la ferme intention de
persister, tait de ne jamais se permettre de toucher  la fortune de sa
femme. Un tel sacrifice sans doute dans sa situation et t noble et
dlicat, mais quoique le penchant naturel de son caractre le portt 
en prendre la rsolution, il lui manqua, ce que peu d'hommes peut-tre
auraient eu  sa place,--le courage de la tenir.

On aperoit le rsultat des efforts qu'il fit intrieurement pour
recueillir toutes ses ressources et toute son nergie dans la grande
activit de son gnie  cette poque ainsi que dans la riche varit de
caractre et de coloris rpandue dans ses ouvrages. Outre le troisime
chant de _Childe Harold_, et _le Prisonnier de Chillon_, il composa
aussi deux pomes, les _Tnbres_ et le _Rve_, dont le dernier lui
cota plus d'une larme, tant l'histoire d'une vie errante la plus
mlancolique, la plus pittoresque qui soit jamais sortie de la plume et
du coeur d'un homme. Les vers intituls l'_Incantation_, qu'il plaa
ensuite dans _Manfred_ sans aucune liaison avec le sujet, furent aussi
une production de cette poque, du moins la partie o rgne le moins
d'amertume. Comme ils furent crits peu de tems aprs la tentative
inutile qu'il fit pour amener une rconciliation, il est inutile de dire
quel tait l'objet prsent  sa pense lorsqu'il composa quelques-unes
des premires stances.

Ton sommeil peut tre profond, mais ton ame ne reposera pas. Il est des
ombres qui ne veulent pas disparatre, des penses que l'on ne peut
bannir. Soumise  une puissance inconnue, jamais tu ne peux tre seule;
captive au sein d'un nuage, tu es enveloppe de toutes parts comme dans
des plis d'un drap mortuaire, et tu dois rester  jamais sous
l'influence de ce charme.

Quoique tu ne me voies pas passer prs de toi, tes yeux me devineront
par un instinct secret, comme un objet qui fut long-tems  tes cts, et
qui, bien qu'inaperu, doit y tre encore; et, lorsque, secrtement
agite de cette crainte, tu retourneras la tte pour me voir, tu
t'tonneras de ne me pas trouver attach comme ton ombre au mme lieu
que toi. Et c'est alors que tu reconnatras en toi-mme l'action d'une
puissance que tu dois n'avouer jamais.

Outre le _Vampire_ qu'il ne termina pas, il commena aussi  cette
poque un autre roman en prose, dont le sujet tait le _Mariage de
Belphgor_, et qui tait destin  peindre le sort qu'avait eu le sien.
Il rgne  peu prs le mme esprit dans sa description du caractre de
l'pouse du dmon, que dans la peinture qu'il a faite de celui de Donna
Ins dans le premier chant de _Don Juan_. Cependant, tandis qu'il
s'occupait  crire cet ouvrage, il apprit par des lettres d'Angleterre
que lady Byron tait malade, et son coeur s'attendrissant  cette
nouvelle, il jeta le manuscrit au feu,--tant les principes du bien et
du mal qui existaient dans son caractre, se faisaient constamment la
guerre pour parvenir  le dominer[43]!

[Note 43: Il crivit  la mme occasion des vers qui ne sont pas
dicts par un esprit tout--fait aussi gnreux, et dont je ne
rapporterai que quelques-unes des premires lignes.

Ainsi donc tu as connu la tristesse, et pourtant je n'tais pas prs de
toi; tu as t malade, quoique je ne fusse pas l. J'aurais cru que la
joie et la sant devaient seules rgner aux lieux o je ne suis pas, et
que la maladie et le chagrin devaient rester prs de moi. Mais il en est
ainsi, et ce que j'avais prdit s'accomplit, et s'accomplira plus
encore, etc.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Les deux pomes suivans, si diffrens l'un de l'autre, le premier
pntrant avec un scepticisme effrayant au milieu des tnbres de
l'autre monde, et l'autre respirant les affections les plus tendres et
les plus naturelles de celui-ci, furent aussi composs dans le mme
tems, mais n'ont jamais t publis.



EXTRAIT D'UN POME INDIT.

Si je pouvais remonter le fleuve de mes ans jusqu' la premire source
de nos sourires et de nos larmes, je ne voudrais pas en redescendre le
cours entre les deux rives couvertes de fleurs fanes, mais je lui
dirais de continuer de couler comme  prsent, jusqu' ce qu'il allt se
perdre dans le nombre des fleuves innombrables.........................
.......................................................................

Qu'est-ce que la mort? Le repos du coeur; un tout dont nous faisons tous
partie; car la vie n'est qu'une vision.--De tout ce qui existe, il n'y a
que ce que je vois qui existe pour moi; ainsi donc les absens sont les
morts qui troublent notre tranquillit, et tendant  nos yeux un drap
funbre, envahissent nos heures de repos par de tristes souvenirs. ?
Les absens sont les morts, car ils sont froids comme eux, et ne peuvent
jamais redevenir ce que nous les avons vus. Ils sont changs et nous
glacent, ou bien, si les tres qu'on n'oublie pas ne nous ont pas non
plus oublis, qu'importe, puisqu'il faut en tre ainsi spars, que ce
soit par la redoutable barrire de la terre ou de l'ocan? tous deux
peuvent se mettre entre nous, mais un jour doit amener la triste runion
d'une poussire insensible  une poussire insensible.

Les habitans des entrailles de la terre ne sont-ils que des millions
d'individus rduits en poussire par la dcomposition? les cendres de
mille sicles, rpandues sous les pieds de l'homme, en quelque lieu
qu'il porte ses pas? ou habitent-ils chacun une cellule solitaire dans
leurs silencieuses cits? ou ont-ils un langage qui leur est propre, et
le sentiment d'une existence prive d'air, tnbreuse et funbre comme
la nuit dans sa solitude?-- terre! o sont les morts? et pourquoi
reurent-ils la naissance? Tu as fait d'eux tes hritiers; nous autres
mortels ne sommes que des bulles d'air sur ta surface. La clef de tes
profondeurs est dans la tombe, ainsi que la porte d'bne de tes antres
peupls, que je voudrais parcourir en esprit pour voir ce que deviennent
aprs leur dissolution les mystrieux lmens de notre tre, approfondir
des merveilles caches, et examiner l'essence de ces grandes ames qui ne
sont plus.



 AUGUSTA

I.

Ma soeur! ma tendre soeur! s'il existait un nom plus cher et plus pur, il
devrait t'appartenir. Quoique les montagnes et les mers nous sparent,
je ne rclame de toi que de la tendresse et non des larmes en retour de
celles que je rpands. En quelque lieu que j'aille, tu seras  jamais
pour moi l'objet chri d'un regret auquel je ne voudrais pas renoncer.
Il est deux choses que ma destine me laisse encore, un monde 
parcourir, et un asile auprs de toi.

II.

Le premier, je le compterais pour rien: s'il m'tait donn de jouir du
second, ce serait pour moi le port de la flicit. Mais d'autres liens,
d'autres affections te rclament, et ce n'est pas moi qui voudrais
jamais les affaiblir. Ton frre est vou  un sort trange, qui ne peut
plus subir ni changement ni rforme. Il offre le revers de celui de
notre aeul, qui jadis ne put trouver plus de repos sur mer que je n'en
gote moi-mme sur la terre.

III.

Si, dans un autre lment, j'ai hrit des orages dont il fut le jouet;
si, me jetant contre des cueils ignors ou imprvus, j'ai support ma
part des chocs auxquels on est expos dans ce monde, la faute en est 
moi, et je ne chercherai pas, par de vains paradoxes,  justifier mes
erreurs, ingnieux  travailler  ma ruine, si ma barque a fait
naufrage, c'est moi-mme qui lui ai servi de pilote.

IV.

A moi les fautes,  moi seul la rcompense! Ma vie entire n'a t
qu'une lutte depuis le jour qui, en me donnant l'tre, me donna aussi ce
qui devait empoisonner ce don: une destine ou une volont qui devait
sans cesse m'garer. Souvent, trouvant cette lutte trop pnible, j'ai
song  me dbarrasser de mes liens d'argile, et maintenant je veux
vivre quelque tems de plus, ne ft-ce que pour voir ce qui peut
m'arriver encore.

V.

Dans le peu de jours que j'ai passs sur la terre, j'ai survcu  des
royaumes et  des empires, et cependant je ne suis pas vieux; et quand
je songe  cela, j'oublie mes propres chagrins, qui se sont succd
d'anne en anne comme les vagues furieuses dans une baie borde de
brisans. Quelque chose que je ne puis dfinir soutient encore en moi un
reste de patience;--ce n'est donc pas en vain, dans son intrt mme,
que nous achetons la douleur.

VI.

Peut-tre le dsir de braver le sort agit-il sur moi; peut-tre est-ce
ce froid dsespoir qui succde  l'accumulation des peines; peut-tre,
encore, le dois-je  un climat plus doux,  un air plus pur (car ces
circonstances ont aussi de l'influence sur l'ame, et lui apprennent 
supporter plus lgrement le poids de ses maux); mais j'prouve une
tranquillit qui m'tonne, et qui ne fut pas mon partage quand je
jouissais d'un sort plus doux.

VII.

Je retrouve parfois les sensations de l'heureuse enfance; les arbres,
les fleurs, les ruisseaux, qui me rappellent les lieux que j'habitais
avant que ma jeunesse ft sacrifie  l'tude, se retracent  moi comme
par le pass, et mon coeur s'attendrit  leur souvenir. Quelquefois mme
vient m'apparatre quelqu'objet vivant  chrir, mais aucun autant que
toi.

VIII.

Ici sont ces paysages des Alpes qui offrent un fond si riche  la
mditation; l'admiration est une sensation rapide, et qui dure  peine,
mais l'aspect de ces beaux sites inspire quelque chose de mieux. Ici on
n'est point isol dans la solitude; je suis entour des objets dont
j'avais le plus dsir la vue; j'ai surtout celle d'un lac plus beau,
mais non pas plus cher que le ntre d'autrefois.

IX.

Oh! si tu tais prs de moi! Mais, hlas! je deviens la dupe de mes
propres dsirs, et j'oublie que ce seul motif de regret vient dtruire
toutes les louanges que j'ai donnes  ma solitude tant vante! Je puis
avoir d'autres sujets de peine, mais, quoique je ne sois pas de ceux
qui aiment  se plaindre, je sens dcliner ma philosophie, et des larmes
se glisser dans mes yeux.

X.

Je t'ai rappel le souvenir de notre lac chri auprs de ce vieux
chteau qui, peut-tre, maintenant, ne m'appartient plus. Celui de Lman
est bien beau, mais ne crois pas que j'oublie la douce image d'une rive
plus chre encore. A l'exception des ravages que le tems peut faire dans
ma mmoire, mes yeux s'teindront avant ton souvenir et le sien,
quoique, ainsi que d'autres objets que j'ai aims, nous soyons perdus
l'un pour l'autre, ou du moins spars par une grande distance.

XI.

Le monde est tout entier devant moi. Je ne demande  la nature que ce
qu'elle peut m'accorder, de jouir des rayons de son soleil d't, et de
la srnit de son ciel; de voir son doux aspect sans masque, et de ne
jamais le contempler avec indiffrence. Elle fut ma premire amie, et
elle continuera de l'tre, ma soeur, jusqu' ce que je te revoie encore.

XII.

Je puis triompher de tous mes penchans,  l'exception de celui qui
m'entrane vers elle, et je le pourrais que je ne le voudrais pas; car
je reconnais enfin que des scnes de ce genre, semblables  celles o je
passai mon enfance, et qui furent les premires que je connus, taient
aussi les seules qui fussent faites pour moi. Si j'avais appris plus tt
 viter la foule, j'aurais t meilleur qu'il ne m'est possible de
l'tre  prsent. Les passions qui m'ont dchir sommeilleraient encore;
je n'aurais pas souffert, et tu n'aurais pas pleur!

XIII.

Qu'avais-je affaire de l'ambition trompeuse? Ne pouvais-je me passer de
l'amour, et surtout de la clbrit? Et cependant ces passions vinrent
sans que je les eusse cherches, elles s'emparrent de moi, et en firent
tout ce qu'elles peuvent faire, c'est--dire qu'elles ne me laissrent
plus qu'un nom. tait-ce donc l le but que je me proposais d'atteindre?
Oh, non; celui auquel j'aspirais autrefois tait plus noble et plus
beau; mais il est trop tard, et je vais ajouter encore un mortel  la
masse de ceux qui furent avant moi la dupe de leurs illusions.

XIV.

Et quant  l'avenir,  l'avenir de ce monde, il ne demande pas de ma
part un grand souci. Je me suis survcu  moi-mme plus d'un jour, aprs
avoir survcu  tant d'objets qui avaient eu l'tre avant moi. Mon
existence n'a pas connu le repos, elle a t la proie de veilles
continuelles; j'avais assez vcu pour remplir un sicle, avant d'avoir
atteint le quart des ans qui le composent.

XV.

Quant aux annes qui peuvent me rester encore, j'y suis rsign,--et,
relativement au pass, je ne suis pas ingrat; car, en faisant la somme
totale de mes maux, je reconnais que des momens de bonheur se sont
quelquefois glisss au milieu de mes sombres chagrins, et pour ce qui
est du prsent, je ne voudrais pas que mon ame s'engourdt davantage,
car je ne cacherai pas que, malgr le changement qui s'est fait en elle,
je puis encore contempler et adorer la nature avec une motion profonde.

XVI.

Quant  toi, ma tendre soeur, je me sens assur de ton coeur autant que tu
l'es du mien: nous fmes et nous sommes deux tres dont l'un ne peut
jamais renoncer  l'autre,--ensemble ou spars, depuis le commencement
de la vie jusqu' son dernier dclin, nous sommes unis.--Que la mort
vienne lentement ou qu'elle nous frappe vite, le lien qui nous attachait
l'un  l'autre continuera d'tre port par le dernier des deux qui
survivra.

Au mois d'aot M. M.-G. Lewis vint passer quelque tems avec lui, et
bientt aprs il eut la visite de M. Richard Sharpe, dont il fait une
mention si honorable dans le journal que nous avons dj donn, et avec
lequel, d'aprs ce que j'ai entendu dire  cette mme personne, il parut
prendre le plus grand plaisir  parler des amis communs qu'ils avaient
en Angleterre. Parmi ces derniers celui qui semblait avoir produit sur
lui l'impression la plus profonde d'intrt et d'admiration tait, comme
le croiront aisment ceux qui connaissent cet homme distingu, sir James
Mackintosh.

Peu de tems aprs l'arrive de ses amis, MM. Hobhouse et S. Davies, il
partit avec le premier, comme nous l'avons dj vu, pour faire une
excursion dans les Alpes Bernoises. Aprs avoir termin ce voyage, et
vers le commencement d'octobre, il se mit en route pour l'Italie
accompagn du mme ami.

La premire des lettres suivantes fut, comme on le verra, crite de
Diodati quelques jours avant son dpart.



LETTRE CCXLVII.

A M MURRAY.

Diodati, 5 octobre 1816.

.............................................

Gardez-moi un exemplaire du _Richard III_ de _Buck_, republi par
Longman; mais ne m'envoyez plus de livres, j'en ai dj trop.

Le _Monody_ a beaucoup trop d'alinas, ce qui me le rend
inintelligible. Si quelqu'un le comprend dans la forme qu'il a
maintenant, il en sait beaucoup plus que moi: cependant, comme ceci ne
peut tre rectifi qu' mon retour, et qu'il a dj t publi,
continuez de le donner dans la collection; il tiendra la place de
l'ptre qui manque.

Effacez  la prire d'un ami, car c'est vraiment pitoyable, et semble
avoir t mis exprs pour jeter du ridicule sur le pome.

Mettez tous vos soins  l'impression des stances qui commencent ainsi,
et qui me paraissent assez bien comme composition. _Quoique le jour de
ma destine_, etc.

_L'Antiquaire_ n'est pas le meilleur ouvrage des trois, mais c'est ce
qui a paru de mieux depuis vingt ans,  l'exception de ses frres ans.
Les _Mmoires_ de _Holcroft_ sont prcieux en ce qu'ils montrent de
quelle force de rsistance un homme peut tre capable, facult qui vaut
mieux que tous les talens du monde.

Ainsi donc vous avez publi _Marguerite d'Anjou_, et un conte
assyrien, aprs avoir refus le _Waterloo_ de W*** W*** et le _Cri
Public_[44]; je ne sais pas ce qu'il faut le plus admirer en vous,
d'avoir accept les uns ou d'avoir refus les autres. Je crois que la
prose, aprs tout, est ce qui fait le plus d'honneur; car, certes, si
l'on pouvait prvoir--mais je ne veux pas achever cette phrase. Quant 
la posie, c'est, je le crains, un mal incurable. Dieu me soit en aide
si je continue dans cette manie d'crire; j'aurai dpens toutes les
ressources de mon esprit avant d'avoir trente ans, mais cela me procure
parfois un vritable soulagement. Pour aujourd'hui, bonsoir.
                                         [Note 44: _Hue and Cry_.]



LETTRE CCXLVIII.

A M. MURRAY.

                                              Martigny, 9 octobre 1816.

Me voici en route pour l'Italie. Nous venons de passer devant la
Pisse-Vache, une des cascades les plus remarquables de la Suisse, et
nous sommes arrivs  tems pour voir l'arc-en-ciel que les rayons du
soleil y forment avant midi.

Je vous ai crit deux fois depuis peu. J'ai appris que M. Davies tait
arriv; il vous apporte le manuscrit original que vous dsiriez voir.
Rappelez-vous que l'impression doit avoir lieu d'aprs celui que M.
Shelley vous a remis; et n'oubliez pas non plus que les dernires
stances de _Childe Harold_ adresses  ma fille et que je n'tais pas
encore dcid  faire paratre lorsque je les crivis d'abord (comme
vous le verrez en marge du premier manuscrit), doivent tre maintenant,
d'aprs la rsolution que j'en ai prise, publies avec le reste de ce
chant, conformment  la copie que vous avez reue de M. Shelley, avant
que je l'eusse envoy en Angleterre.

Le tems est trs-beau, beaucoup plus beau que nous ne l'avons eu cet
t.--J'attendrai de vos nouvelles  Milan. Adressez vos lettres, post
restante,  Milan, ou par Genve, sous le couvert de M. Hentsch,
banquier. Je vous cris ce peu de lignes dans le cas o mon autre lettre
ne vous parviendrait pas; mais j'espre que vous recevrez l'une ou
l'autre.

_P. S._ Mes complimens distingus et amitis  M. Gifford. Voulez-vous
lui dire qu'il ne serait peut-tre pas mal de joindre une courte note au
passage relatif  Clarens, seulement pour dire que cette description ne
s'applique pas tant  ce lieu en particulier qu' tous les sites qui
l'environnent? Je ne sais pas si cela est ncessaire. Je laisse  M.
Gifford d'en dcider, comme mon diteur; il me permettra de l'appeler
ainsi  une telle distance.



LETTRE CCXLIX.

A M. MURRAY.

                                                Milan, 15 octobre 1816.

J'ai appris que M. Davies tait arriv en Angleterre, mais que de
toutes les lettres qui lui avaient t confies par M. H., la moiti
seulement avaient t remises. Cette nouvelle me donne naturellement un
peu d'inquitude au sujet des miennes, et surtout pour le manuscrit que
j'aurais voulu que vous pussiez comparer avec celui que je vous ai
envoy par l'entremise de M. Shelley. J'espre cependant qu'il sera
arriv sans accident ainsi que quelques petits articles de cristal du
Mont-Blanc adresss  ma fille et  mes nices. Ayez, je vous prie, la
bont de vous informer par M. Davies s'ils n'ont pas souffert  la
douane ou t perdus en route, et veuillez me satisfaire sur ce point
aussitt que vous le pourrez sans vous gner.

Si je me le rappelle bien, vous m'avez dit que M. Gifford avait eu la
bont,  la demande que je lui en ai faite, de se charger de corriger
les preuves pendant toute mon absence, du moins je l'espre. Il
ajoutera par l une nouvelle obligation  toutes celles que je lui ai
dj.

Je vous ai crit en route une courte lettre date de Martigny. M.
Hobhouse et moi sommes arrivs ici depuis quelques jours par le Simplon
et le Lac Majeur. Il va sans dire que nous avons parcouru les Iles
Borromes, qui sont belles, mais trop artificielles. Le Simplon est
magnifique tant par l'art que par la nature:--Dieu et l'homme y ont fait
merveille, pour ne rien dire du diable qui doit certainement avoir mis
la main (ou, si l'on veut, la griffe)  quelques-uns de ces rochers et
de ces ravins,  travers et par-dessus lesquels on a construit la route.

Milan m'a frapp.--La cathdrale est superbe. La ville m'a rappel
Sville, quoiqu'elle lui soit un peu infrieure. Nous avions entendu des
bruits divers qui nous avaient fait prendre des prcautions sur la
route, surtout vers la frontire, contre une bande de bons garons qui
battaient les grands chemins. On disait que, quelques semaines
auparavant, dans le voisinage de Sesto ou Cesto, je ne me rappelle pas
lequel, ils avaient dpouill des voyageurs de leur argent et de leurs
effets, outre la peur qu'ils leur avaient faite d'tre assassins, et
que de plus ils avaient envoy une vingtaine de chevrotines dans les
reins d'un courrier de M. Hope pendant qu'il s'enfuyait. Mais nous
n'avons pas t inquits, et n'avons, je crois, couru aucun danger, si
ce n'est celui de faire quelques mprises, comme par exemple de prparer
nos pistolets toutes les fois que nous voyions une vieille maison ou un
taillis de mauvais augure, et de nous mfier de tems en tems des
honntes gens de ce pays, qui ressemblent beaucoup aux voleurs des
autres. Quant  la mine que peuvent y avoir les voleurs, je l'ignore et
ne dsire pas le savoir; car il parat qu'ils se forment en troupes de
trente  la fois, de sorte qu'il ne reste pas beaucoup de chance aux
pauvres voyageurs. Cela rappelle  peu prs ce qui se passe dans cette
pauvre chre Turquie,  cela prs que, dans ce pays, vous avez
l'avantage d'tre escorts par une troupe de garnemens assez nombreuse
pour combattre celles des brigands rguliers. Mais ici on dit qu'il ne
faut pas beaucoup compter sur les gens d'armes. Et l'on ne peut pourtant
pas transporter son monde avec soi, arm, comme Robinson Cruso, d'un
fusil sur chaque paule.

J'ai t  la bibliothque ambroisienne; c'est une trs-belle
collection remplie de manuscrits, publis ou indits. Je vous envoie la
liste de ceux qui ont paru depuis peu: voil des matriaux pour vos
littrateurs. Quant  moi, dans mon ignorance, j'ai t enchant de la
correspondance originale et amoureuse de Lucrce Borgia, et du cardinal
Bembo, qu'on a conserve ici. Je l'ai examine ainsi qu'une boucle de
cheveux blonds, les plus fins et les plus beaux que l'on puisse
imaginer. Je n'en ai jamais vu de plus blonds. J'irai souvent lire et
relire ces lettres, et j'essaierai s'il ne m'est pas possible d'obtenir
un peu de ses cheveux par quelque moyen honnte. J'ai dj persuad un
bibliothcaire de me donner des copies des lettres.--J'espre qu'il ne
me manquera pas de parole. Elles sont courtes, mais pleines de naturel,
de grce et d'-propos. Il y a aussi des vers espagnols de Lucrce. La
mche de ses cheveux est longue, et, comme je l'ai dj dit, trs-belle.
La galerie de Brera renferme quelques beaux tableaux, mais ce n'est pas
l une collection. Je ne suis pas connaisseur en peinture, cependant
j'aime un tableau du Guercin reprsentant Abraham renvoyant Agar et
Ismal.--J'y ai trouv quelque chose de naturel et de majestueux. Je
mprise, dteste, et abhorre l'cole flamande telle que je l'ai vue en
Flandre; ce peut tre de la peinture, mais de la nature, non! Le genre
italien est agrable et son idal trs-noble.

Les Italiens que j'ai rencontrs ici sont aimables et spirituels. Dans
quelques jours, je dois voir Monti. Par parenthse, je viens d'entendre
une singulire anecdote, au sujet de Beccaria, qui a publi des choses
si admirables contre la peine de mort. Aussitt que son livre parut, son
domestique (qui l'avait lu, je prsume) lui vola sa montre; et son
matre, tout en corrigeant les preuves de sa seconde dition, ne
ngligea rien pour le faire pendre, afin que cela lui servt de leon.

J'ai oubli de vous parler d'un arc de triomphe, commenc par Napolon,
et destin  tre une des portes de la ville. Il n'a pas t achev,
mais la partie finie est digne d'un autre sicle, et de ce pays. La
socit ici a de singulires habitudes. On se voit au thtre, et
seulement au thtre qui rpond  notre opra. On s'y runit comme dans
une assemble; mais en trs-petits cercles. De Milan j'irai  Venise. Si
vous m'crivez, que ce soit  Genve comme auparavant; la lettre me sera
envoye.

Votre  jamais, etc.



LETTRE CCL.

A M. MURRAY.

                                                  Milan, 1er nov. 1816.

Je vous ai assez souvent crit depuis peu, mais sans avoir reu de
rponse de frache date. M. Hobhouse et moi nous partons dans quelque
jours, et vous ferez bien de continuer  m'adresser vos lettres chez M.
Hentsch, banquier  Genve, qui me les enverra.

Je ne sais pas si je vous ai dit, il y a quelque tems, que je m'tais
spar du docteur Polidori, quelques semaines avant mon dpart de
Diodati. Je n'ai pas grand mal  en dire; mais il tait toujours prt 
se mettre dans l'embarras, et d'ailleurs trop jeune et trop tourdi pour
moi. J'ai bien assez de m'occuper de mes propres affaires, et n'ayant
pas le tems de lui servir de tuteur, j'ai pens qu'il valait mieux lui
donner son cong. Il tait arriv  Milan quelques semaines avant M.
Hobhouse et moi, et il y a huit jours environ, qu' la suite d'une
querelle qu'il a eue au thtre, avec un officier Autrichien, et dans
laquelle il avait tous les torts, il a trouv moyen de se faire renvoyer
du territoire. Il est maintenant  Florence. Je n'tais pas prsent 
cette altercation qui se passait au parterre; mais on vint me chercher
dans la loge du chevalier Brme, d'o je regardais tranquillement le
ballet, et je trouvai mon docteur entour de grenadiers, et arrt par
les soldats qui l'entranrent dans un corps-de-garde, o l'on entendait
force jurons en diverses langues. On l'y aurait retenu toute la nuit;
mais m'tant nomm et ayant rpondu qu'il reparatrait le lendemain
matin, on l'en laissa sortir. Le jour suivant il reut un ordre du
gouvernement, de partir sous vingt-quatre heures, et en consquence il
s'en est all il y a quelques jours. Nous fmes tout ce que nous pmes
pour lui, mais sans effet, et vraiment c'est lui qui s'est attir cela,
du moins d'aprs ce que j'ai entendu dire, car je n'tais pas prsent 
la querelle. Je crois que c'est vritablement ainsi que se passa
l'affaire, et je vous en fais part, parce que je sais que les nouvelles
vous parviennent souvent, en Angleterre, sous une forme fausse ou
exagre. Nous avons trouv beaucoup de politesse et d'hospitalit 
Milan[45], et partons dans l'espoir d'en trouver autant  Vrone et
Venise. J'ai rempli mon papier.

Tout  vous.

[Note 45: Le fait est cependant que le noble voyageur tait loin
d'tre satisfait de Milan et de la socit qu'il y avait vue, et dans
son _Memoranda_ il parle du sjour qu'il y a fait, comme de la
quarantaine impose  un vaisseau. Parmi d'autres personnes qu'il
rencontra dans cette ville, se trouve M. Beyle, l'ingnieux auteur de
l'_Histoire de la peinture en Italie_, et qui dcrit ainsi l'impression
qu'il conserva de leur premire entrevue.

Ce fut pendant l'automne de 1816 que je le rencontrai au thtre de la
Scala  Milan, dans la loge de M. Louis de Brme. Je fus frapp des yeux
de lord Byron au moment o il coutait un _sestetto_ d'un opra de
Mayer, intitul _Elena_. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau, ni de
plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens  penser  l'expression
qu'un grand peintre devrait donner au gnie, cette tte sublime reparat
tout--coup devant moi. J'eus un instant d'enthousiasme, et oubliant la
juste rpugnance que tout homme un peu fier doit avoir  se faire
prsenter  un pair d'Angleterre, je priai M. de Brme de m'introduire 
lord Byron. Je me trouvai le lendemain  dner chez M. de Brme avec lui
et le clbre Monti, l'immortel auteur de la _Basvigliana_. On parla
posie: on en vint  demander quels taient les douze plus beaux vers
faits depuis un sicle, en franais, en italien, en anglais. Les
Italiens prsens s'accordrent  dsigner les douze premiers vers de la
_Mascheroniana_ de Monti, comme ce que l'on avait fait de plus beau dans
leur langue depuis cent ans. Monti voulut bien nous le rciter. Je
regardai lord Byron. Il fut ravi. La nuance de hauteur, ou plutt l'air
d'un homme qui se trouve avoir  repousser une importunit, qui dparait
un peu sa belle figure, disparut tout--coup pour faire place 
l'expression du bonheur. Le premier chant de la _Mascheroniana_, que
Monti rcita presqu'en entier, vaincu par les acclamations des
auditeurs, causa la plus vive sensation  l'auteur de _Childe Harold_.
Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits. C'tait l'air
serein de la puissance et du gnie, et, suivant moi, lord Byron n'avait
en ce moment aucune affectation  se reprocher.]



LETTRE CCLI.

A M. MOORE.

                                               Vrone, 6 novembre 1816.

MON CHER MOORE,

Je n'ai reu que dernirement la lettre que vous m'aviez crite avant
mon dpart d'Angleterre, et qui m'tait adresse  Londres. Depuis cette
poque, j'ai parcouru une portion de cette partie de l'Europe que je
n'avais pas encore vue. Il y a environ un mois que j'ai quitt la
Suisse, par la route des Alpes, pour me rendre  Milan, d'o je ne suis
parti que depuis quelques jours, et me voici sur la route de Venise, o
je passerai probablement l'hiver. Hier j'ai t sur les bords du
Benacus, avec son _fluctibus et fremitu_. Le _Sirmium_ de Catulle
conserve encore sa situation et son nom, et, grce au pote, n'est pas
encore oubli. Mais les grosses pluies d'automne, ainsi que les
brouillards, nous ont empchs de nous dtourner de notre route (je veux
parler de Hobhouse et de moi, qui voyageons maintenant ensemble), et il
vaut beaucoup mieux ne pas l'avoir vu, que d'y tre alls dans un moment
si dfavorable.

J'ai trouv sur le Benacus cette mme tradition d'une ville encore
visible, par un tems calme, au-dessous des eaux, que vous avez conserve
de Lough Neagh, Au dclin d'une nuit froide, toile. Je ne sache pas
qu'il en soit question dans aucune ancienne annale; mais on en raconte
ici tout une histoire, et l'on vous assure que cette ville a t
engloutie par un tremblement de terre. Nous avons travers aujourd'hui
la frontire pour aller  Vrone, par une route trs-suspecte, par
rapport aux voleurs--les gens prudens diront par rapport  la manire
dont on y est escort; mais nous n'avons prouv aucun accident. Je
resterai ici un jour ou deux pour contempler, avec de grands yeux et la
bouche bante, les merveilles ordinaires, l'amphithtre, les peintures
et tous les impts dont est gnralement taxe l'admiration du voyageur.
Mais je crois que Catulle, Claudien et Shakspeare ont plus fait pour
Vrone, qu'elle n'a jamais fait elle-mme. On prtend encore montrer,
dit-on, les tombeaux des Capulets.--Nous verrons.

Entr'autres choses que j'ai vues  Milan, il y en a une qui m'a fait un
plaisir tout particulier, et c'est la correspondance (compose des plus
jolies lettres d'amour qu'il y ait au monde) de Lucrce Borgia et du
cardinal Bembo, qui, dites-vous, fit un trs-bon cardinal. On y trouve
aussi une mche des cheveux de Lucrce, et quelques vers espagnols de sa
composition.--Les cheveux sont blonds et superbes. J'en ai pris un que
je conserve comme une relique, et j'aurais bien dsir avoir une copie
d'une ou deux de ses lettres; mais cela est dfendu, et c'est de quoi je
ne me serais gure embarrass, si malheureusement la chose n'et t
impraticable; je me suis donc content d'en apprendre quelques-unes par
coeur. On les conserve dans la bibliothque ambroisienne,  laquelle j'ai
fait de frquentes visites, pour lire et relire ces lettres, au grand
scandale du bibliothcaire, qui aurait voulu clairer mon esprit par la
lecture de quelques prcieux manuscrits traitant de sujets classiques,
philosophiques et pieux. Mais je m'en suis tenu  la fille du pape, et
j'aurais voulu tre cardinal.

J'ai vu les plus belles parties de la Suisse, le Rhin, le Rhne et les
lacs Suisses et Italiens, pour la description desquels je vous renvoie
au _Guide du Voyageur_. Il y a peu d'Anglais dans le nord de Italie,
mais on dit que le midi en fourmille. J'ai vu souvent Mme de Stal 
Coppet, dont elle fait un sjour extrmement agrable. Elle a t d'une
bont particulire  mon gard. J'ai t pendant quelques mois son
voisin, habitant une maison de campagne appele Diodati, que j'avais
prise sur les bords du lac de Genve. Il y a encore beaucoup
d'incertitude dans mes projets, cependant il est probable que vous me
verrez en Angleterre au printems. J'y ai quelques affaires. Si vous
m'crivez, que ce soit, je vous prie, sous le couvert de M. Hentsch,
banquier  Genve, qui reoit mes lettres et me les envoie. Rappelez-moi
au souvenir de Rogers, qui m'a crit dernirement, et m'a donn un
rapide aperu de votre pome qui, je l'espre, est prt  paratre. Il
en parle dans les termes les plus flatteurs.

Ma sant est trs-supportable,  l'exception que je suis sujet de tems
en tems  des tourdissemens et  des faiblesses, ce qui ressemble tant
 une petite matresse, que j'ai un peu de honte de cette maladie.
Lorsque je me suis embarqu, j'avais avec moi un mdecin, dont, aprs
quelques mois de patience, j'ai jug  propos de me sparer, quelque
tems avant de quitter Genve. En arrivant  Milan, j'ai retrouv mon
monsieur en trs-bonne socit, o il prospra pendant plusieurs
semaines; mais ayant fini par se prendre de querelle au thtre avec un
officier autrichien, il fut renvoy par le gouvernement dans l'espace
de vingt-quatre heures. Je n'tais pas prsent  cette affaire;
cependant, ayant appris qu'il tait aux arrts, j'allai le tirer de
prison, sans pouvoir empcher son renvoi, qu' la vrit il mritait en
partie, le tort tant de son ct, et ayant commenc la querelle pour le
plaisir de se faire une querelle. J'avais d'avance imit moi-mme
l'exemple du gouvernement autrichien, en lui donnant son cong  Genve.
Ce jeune homme n'est pas mchant, mais il est fort tourdi, et il a la
tte chaude: je le crois plus propre  occasionner des maladies qu' les
gurir; Hobhouse et moi avons reconnu l'inutilit d'intercder en sa
faveur. Ceci est arriv quelques jours avant notre dpart de Milan: il
est all  Florence.

A Milan, j'ai vu et reu chez moi Monti, le plus clbre des potes
italiens vivans. Il parat avoir prs de soixante ans, et ressemble de
figure  feu Cooke, l'acteur. Ses frquentes fluctuations en politique
lui ont t beaucoup de sa popularit. J'ai vu plusieurs autres de leurs
littrateurs, mais aucun dont les noms soient connus en Angleterre, 
l'exception d'Acerbi. J'ai beaucoup vcu avec les Italiens, surtout avec
la famille du marquis de Brme, compose d'hommes pleins de capacit et
d'intelligence, surtout l'abb. Il n'tait bruit ici que d'un clbre
improvisateur, pendant le sjour que j'y ai fait. Son abondance m'a
tonn; mais quoique j'entende et parle l'italien avec plus de facilit
que de puret, je n'ai pu recueillir de ses improvisations que quelques
images mythologiques fort uses, un vers sur Artmise, un autre sur
Alger, soixante mots environ d'une tragdie tout entire sur tocle et
Polynice. Il plaisait  quelques Italiens, d'autres appelaient ses
improvisations _una seccatura_[46] (expression qui, par parenthse, est
diablement bonne); enfin tout Milan tait en dispute  cause de lui.

[Note 46: Expression italienne trs-familire, qui rpond  peu prs
 celle d'_ennui_, et vient du verbe _seccare_, qui veut dire _scher_.
C'est donc,  proprement parler, quelque chose qui fait scher d'ennui.
                                                     (_Note du Trad._)]

L'tat des moeurs dans ce pays est un peu relch. On me montra au
thtre une mre et son fils que la socit milanaise a dcid
appartenir  la dynastie thbaine,--mais ce ft tout:--celui qui me
racontait cela, et qui est un des premiers personnages de Milan, ne me
parut pas suffisamment scandalis de ce got ou de ce lien. Il n'y a de
socit  Milan qu' l'opra: chacun y a sa loge particulire, o l'on
joue aux cartes, o l'on fait la conversation ou tout autre chose; mais,
except au Cassino, il n'y a ni bals, ni maisons ouvertes, etc.,
etc............ .....................................................

Les paysannes ont toutes de trs-beaux yeux noirs, et quelques-unes
sont mme belles. J'ai vu aussi deux corps morts dans un merveilleux
tat de conservation:--l'un des deux est celui de saint Charles
Borrome,  Milan; l'autre,  Monza, n'est pas celui d'un saint, mais
d'un capitaine nomm Visconti: tous deux sont des objets fort
agrables. Dans une des les Borromes (l'_Isola Bella_), il y a un
grand laurier, le plus grand que l'on connaisse, et sur lequel
Buonaparte, qui se trouvait l la veille de la bataille de Marengo,
grava avec son couteau le mot _Battaglia_; j'ai vu les lettres,
maintenant  moiti effaces, et dont il ne reste plus qu'une faible
trace.

Excusez la longueur de cette lettre.--Les vieillards et les absens ont
le privilge d'tre quelquefois ennuyeux:--j'en profite en vertu du
dernier titre,--et quant  l'autre, je le suis devenu avant le tems. Si
je ne vous parle pas de mes affaires personnelles, ce n'est pas manque
de confiance, mais par piti pour vous et pour moi. Mes beaux jours sont
passs;--eh bien! que voulez-vous? j'en ai joui pendant leur dure! A la
vrit, je l'ai abrge, et je m'aurais pas mal fait, je crois, d'en
user de mme  l'gard de cette lettre; mais vous me pardonnerez ce
tort, sinon les autres.

Votre  jamais affectionn.

                                                                  B.



                                                       7 novembre 1816.

_P. S._ J'ai parcouru Vrone. L'amphithtre est merveilleux: il
surpasse mme les monumens de la Grce.--On y soutient avec une grande
tnacit la vrit de l'histoire de Juliette; on en assigne la date 
1303, et l'on vous montre sa tombe. C'est un simple sarcophage ouvert,
et tombant de vtust, dans lequel il y a quelques feuilles mortes, et
qui est situ au milieu du jardin dsert et nglig d'un couvent qui fut
autrefois un cimetire, dont il ne reste plus aujourd'hui que des
ruines; ce lieu, o planent la destruction et la mort, m'a frapp comme
trs en rapport avec leur histoire, et ayant eu le mme sort que leurs
amours: j'en ai rapport quelques morceaux de granit pour donner  ma
fille et  mes nices. Quant aux autres merveilles de cette ville,
c'est--dire les peintures, les antiquits, etc.,  l'exception du
tombeau des princes Scaliger, je n'ai pas la prtention d'en juger. Le
monument gothique consacr  ces derniers m'a fait plaisir, mais je suis
un pauvre virtuose, et

Votre  jamais, etc.

On peut avoir remarqu dans ce que j'ai rapport de la vie de Lord Byron
avant son mariage, que, sans passer tout--fait sous silence certaines
affaires de galanterie dans lesquelles il passait pour tre engag, et
qui taient en effet trop publiques pour que je pusse viter d'en dire
quelque chose, j'avais cru devoir m'abstenir d'en donner les dtails
dans ma narration, et supprimer aussi les passages de son journal et de
ses lettres qui se rapportaient d'une manire trop personnelle et trop
particulire  ce sujet dlicat. Quoique ces omissions aient laiss
incomplte l'histoire trange de son esprit et de son coeur dans un de
ses chapitres les plus intressans, j'ai cru cependant, tout en le
regrettant, devoir faire ce sacrifice; par dfrence pour les notions de
biensance de ce pays, o l'on regarde le rcit de fautes de ce genre
comme un crime presque aussi grand que de les avoir commises, et surtout
 cause des gards ds aux vivans qu'il ne faut pas, par une lgret
blmable, faire souffrir des erreurs des morts.

Mais maintenant nous avons chang de lieu, et nous le suivons dans un
pays o moins de prcaution est ncessaire. L, d'aprs la manire
diffrente dont on juge les moeurs des femmes, si le peu d'importance
attache  leur conduite ne les excuse pas un peu, du moins en est-ce
assez pour diminuer nos scrupules vis--vis de celles qui se trouvent
dans ce cas; et quelque rserve que nous jugions  propos de conserver
encore en parlant de leurs faiblesses, c'est moins par mnagement pour
elles que par gard pour nos opinions et nos coutumes.

Profitant  ce dernier titre de la latitude un peu plus grande qui m'est
accorde, je m'carterai dsormais du plan que j'ai suivi jusqu'ici, et
donnerai, en n'y faisant que peu de suppressions, les lettres du noble
pote relatives  ses aventures en Italie. Jeter un voile sur les
irrgularits de sa vie prive (en supposant que la chose ft possible)
serait peindre son caractre d'une manire partiale, tandis que, d'autre
part, lui enlever l'avantage de raconter lui-mme ses erreurs (lorsque
ses aveux ne peuvent faire de tort  personne) serait lui ravir le moyen
d'attnuer lui-mme des faiblesses o l'entranrent le feu de son
imagination, son amour passionn de la beaut, et surtout ce profond
besoin d'tre aim qui se mle  ses attachemens les moins dlicats. Il
n'y a pas non plus grand'chose  redouter de l'autorit ou de la
sduction d'un tel exemple. Celui qui osera s'appuyer du nom de Lord
Byron pour justifier ses erreurs, devra d'abord prouver qu'elles
proviennent de la mme source--de cette sensibilit dont les excs mme
prouvrent la force et la profondeur,--de cette tendue d'imagination
qui fut porte peut-tre jusqu'au dernier point o elle puisse aller
dans l'homme, sans que sa raison en soit branle;--enfin de cette
runion entire de facults sublimes, mais inquites, qui pouvait seule
attnuer un tel drglement, mais qui, dans celui-l mme auquel la
nature avait accord des dons aussi dangereux, n'tait pas suffisante
pour lui servir d'excuse.

Ayant cru ncessaire de commencer par ces observations, je vais
maintenant mettre sous les yeux du lecteur sa correspondance pendant
cette anne et les deux suivantes d'une manire moins interrompue.



LETTRE CCLII.

A M. MOORE.

                                                  Venise, 17 nov. 1816.

Je vous ai crit l'autre jour de Vrone tant en route pour me rendre
ici, et j'espre que vous recevrez cette lettre. Je me rappelle qu'il y
a  peu prs, trois ans, vous me dites avoir reu une lettre de notre
ami Sam, date _ bord de sa gondole_: ma gondole, en ce moment,
m'attend sur le canal, mais je prfre vous crire dans la maison, car
nous sommes dans l'automne, et celui que nous avons ici ressemble
passablement  ceux d'Angleterre. Mon intention est de rester ici tout
l'hiver, probablement parce que ce fut toujours le pays qui, aprs
l'Orient, avait le plus occup mon imagination. Cette ville ne m'a pas
tromp dans mon attente, quoique sa vtust et produit peut-tre cet
effet sur tout autre; mais il y a trop long-tems que je suis familiaris
avec les ruines pour que leur aspect mlancolique me dplaise.
D'ailleurs je suis[47] _tomb amoureux_, ce qui,  l'exception de tomber
dans le canal (ce qui ne me servirait pas beaucoup, puisque je sais
nager), tait la meilleure ou la pire chose que je pusse faire. J'ai
lou un trs-bel appartement dans la maison d'un marchand de Venise, qui
est fort occup de ses affaires, et qui a une femme dans sa
vingt-deuxime anne. Marianna, c'est son nom, reprsente exactement une
antilope. Elle a ces grands et beaux yeux noirs qu'on voit en Orient,
avec l'expression qui leur est particulire, qu'on trouve rarement chez
les Europennes, mme en Italie, et que les femmes turques se donnent en
se teignant les paupires, art inconnu hors de ce pays, je crois. Cette
expression, elle l'a naturellement, et quelque chose de plus. Bref, je
ne puis vous dcrire l'effet que produisent ces yeux-l, au moins sur
moi. Ses traits sont rguliers et ont quelque chose d'aquilin;--sa
bouche est petite; sa peau claire et douce, et anime d'une couleur
vive; son front est d'une beaut remarquable; ses cheveux noirs,
brillans et boucls, de la nuance de ceux de lady J***; sa taille est
souple et lgre; et de plus, elle est clbre par son chant, qui est
celui d'une virtuose; sa voix, dans la conversation, a un accent plein
de douceur, et la navet du dialecte vnitien est toujours agrable
dans la bouche d'une femme.

[Note 47: _Fallen in love_.--On a conserv cette expression tout
anglaise  cause de la phrase suivante, dans laquelle elle se trouve
rpte.
                                                    (_Note du Trad._)]

23 novembre 1816.

Vous vous apercevrez que ma description, qui a t faite avec toute la
minutie d'un passeport, a t interrompue pendant quelques jours. Dans
l'intervalle...

5 dcembre.

Depuis mes dernires dates, je ne crois pas avoir grand'chose  ajouter
sur ce sujet, et heureusement je n'ai rien non plus  en rabattre, car
je suis plus charm que jamais de ma Vnitienne, et je commence  m'y
attacher trs-srieusement,--et tellement que je garderai dsormais le
silence sur ce point................................................
........................................................

Je vais, pour me divertir, tudier tous les jours la langue
armnienne. Je me suis aperu que mon esprit avait besoin d'tre aiguis
sur quelque chose de dur, et j'ai choisi ceci comme ce que j'ai trouv
ici de plus difficile en fait d'amusement, pour me forcer  l'attention.
C'est une langue riche cependant, et qui rcompenserait amplement celui
qui se serait donn la peine de l'apprendre. J'essaie toutefois, et
continuerai; mais je ne rponds de rien, ni de mes intentions, ni
surtout de mes succs. Il y a dans ce monastre des manuscrits ainsi que
des livres trs-curieux; il y a aussi des traductions du persan et du
syriaque, et d'originaux grecs maintenant perdus, indpendamment des
ouvrages des moines qui l'habitent. Il y a quatre ans que les Franais
fondrent ici une classe pour l'enseignement de l'armnien; vingt lves
se sont prsents, lundi matin, pleins de la confiance de la jeunesse et
d'une ardeur de travail inbranlable. Ils persvrrent avec une
constance digne de leur nation et de son esprit de conqute universelle,
jusqu' jeudi, o quinze, sur les vingt, succombrent  la vingt-sixime
lettre de l'alphabet. Il faut dire aussi en leur faveur que c'est le
_Waterloo_ des alphabets.--Mais il est compltement dans le caractre
des Franais de se dgoter de tout et de tout abandonner, comme ils
l'ont fait  l'gard de leurs souverains: ce sont les pires des animaux,
aprs leurs conqurans.

J'ai appris que H--n tait votre voisin, ayant une cure dans le
Derbyshire. Vous trouverez en lui un garon d'un excellent coeur, comme
aussi de beaucoup d'esprit: son lvation dans l'glise et ses premires
habitudes d'instruire la jeunesse lui ont donn peut-tre un vernis un
peu trop scolastique. Outre cela, il a gagn cette maladie pidmique de
bonheur domestique, et il est tout rempli de beaux sentimens sur l'amour
et la constance (cette monnaie de l'amour qu'on exige si
scrupuleusement, qu'on reoit avec tant d'alliage, et qu'on rend en
espces plus mauvaises encore). Malgr tout cela, c'est un trs-brave
homme, qui vient de prendre une jolie femme, et qui doit avoir un enfant
par le tems qui court. Veuillez, je vous prie, me rappeler  lui et lui
dire que je ne sais qu'envier le plus, de lui, de son voisinage ou de
vous.

Je vous dirai peu de chose de Venise;--vous devez en avoir lu de
nombreuses descriptions, et elles se ressemblent presque toutes: c'est
un lieu potique et classique pour nous,  cause de Shakspeare et
d'Otway. Je ne me suis encore rendu coupable d'aucun vers contre elle,
ayant perdu la voix depuis que j'ai travers les Alpes, et ne sentant
encore aucune renaissance de l'_estro_. A propos, je suppose que vous
avez lu _Glenarvon_: Mme de Stal me l'a prt l'automne dernier. Il me
semble que si l'auteur avait crit la vrit, rien que la vrit et
toute la vrit, le roman non-seulement et t plus romanesque, mais
mme plus amusant. Quant au portrait qu'elle a voulu faire, la
ressemblance n'en peut tre exacte, car je n'ai pas pos assez
long-tems. Quand vous aurez le tems, donnez-moi de vos nouvelles, et
croyez-moi sincrement et  jamais votre trs-affectionn.

_P. S._ A propos, et votre pome, a-t-il paru? J'espre que Longman
vous a donn quelques milliers de livres sterling; mais ne faites pas
comme le pre de H*** T***, qui, ayant gagn de l'argent par un voyage
in-quarto, se fit marchand de vinaigre, et puis son vinaigre ayant
tourn au sucre, le diable est qu'il fut ruin. Ma dernire lettre date
de Vrone tait sous l'enveloppe de Murray;--l'avez-vous reue?
adressez-moi les vtres ici, poste restante. Il n'y a pas d'Anglais dans
cette ville  prsent:--il y en avait quelques-uns en Suisse, et des
femmes aussi; mais, except lady Dalrymple Hamilton, la plupart aussi
laides que la vertu, au moins celles que j'ai vues.



LETTRE CCLIII.

A M. MOORE.

                                                  Venise, 24 dc. 1816.

Je suis,  votre gard, dans un de ces accs de rage pistolaire, qui
prsagent bien pour les porte de lettres.--Je vous en ai adress une de
Vrone, une de Venise, encore une de Venise, en voil trois. C'est 
vous-mme que vous tes redevable de ceci, car il m'tait revenu que
vous vous plaigniez de mon silence:--ainsi voil maintenant du
bavardage.

J'espre que vous avez reu mes deux autres lettres. Mon
genre de vie est devenu d'une grande rgularit. Le matin, je vais dans
ma gondole balbutier l'armnien avec les moines du couvent de
Saint-Lazare, et aider l'un d'eux  corriger l'anglais d'une grammaire
anglaise et armnienne qu'il va publier. Le soir, je fais un des mille
et un riens qu'on fait ici;--je vais au thtre ou  quelques
_conversazione_[48]. Ces _conversazione_ sont la mme chose que nos
_routs_, et mme pires, car les femmes se tiennent assises en
demi-cercle  ct de la matresse de la maison, et les hommes restent
debout dans le salon. A la vrit, ils raffinent sur nous en une chose:
c'est qu'au lieu de prsenter de la limonade avec les glaces, on offre
du punch au rum trs-fort, et qui emporte le gosier; ils croient que
c'est  l'anglaise:--je ne voudrais pas les dsabuser d'une si agrable
illusion pour la possession de Venise.

[Note 48: Mot italien pour _assemble_; ou _rout_ en anglais.]

Hier au soir, j'ai t chez le comte ***, gouverneur de Venise, qui,
bien entendu, reoit la meilleure socit; socit qui ressemble 
toutes les assembles nombreuses de tous les pays sans en excepter le
ntre,  la diffrence qu'au lieu de l'vque de Winchester, vous avez
le patriarche de Venise, et une foule bigarre d'Autrichiens,
d'Allemands, de nobles Vnitiens et d'trangers; et quand vous voyez une
caricature, vous tes sr que c'est un consul. Oh!  propos, j'ai
oubli, en vous crivant de Vrone, de vous dire qu' Milan, j'ai
rencontr un de vos compatriotes, un certain colonel ***, bon et
excellent garon, qui connat et montre tout ce qu'il y a  Milan, comme
s'il en tait natif. Il est surtout trs-poli envers les trangers, et
voici son histoire ou tout au moins un pisode:

Il y a vingt-six ans que le colonel ***, alors enseigne, se trouvant en
Italie, devint amoureux de la Marchesa ***, qui le paya de retour. La
dame doit tre au moins son ane de vingt ans. La guerre clata, il
revint en Angleterre pour servir, non son pays, car il est d'Irlande,
mais l'Angleterre, ce qui est tout--fait diffrent. Quant  elle, Dieu
sait ce qu'elle fit. En 1814, le trait dfinitif de paix (et de
tyrannie) fut annonc  la Milanaise, tonne par l'arrive soudaine du
colonel qui, se jetant tout de son long aux pieds de madame de ***,
murmura dans un baragoin moiti italien et moiti irlandais,
l'inviolable serment d'une constance ternelle. La dame jeta un cri, et
lui demanda: Qui tes-vous? Le colonel s'cria: Eh quoi! ne me
reconnaissez-vous pas? Je suis un tel, etc., etc., etc., jusqu' ce
qu'enfin la marquise, repassant dans sa mmoire tous les amans qu'elle
avait eus depuis vingt-cinq ans, arriva, de souvenir en souvenir,  se
rappeler le _povero_ sous-lieutenant. Elle dit alors: Vit-on jamais une
pareille vertu? (ce furent ses propres paroles), et comme elle tait
devenue veuve, elle lui donna un appartement dans son palais, le
rintgra dans tous ses droits, et le proclama,  la grande admiration
de toute la socit, comme un miracle de fidlit amoureuse, comme
l'Abdiel inbranlable de l'absence.

Il me semble que voil un aussi joli conte moral qu'aucun de ceux de
Marmontel: en voici un autre. La dame en question avait fait une
escapade, il y a quelques annes, avec un Sudois, le comte de Fersen
(le mme qui fut lapid et massacr par la populace de Stockholm, il n'y
a pas trs-long-tems). Ils arrivrent un samedi soir  une
_osteria_[49], sur la route de Rome ou dans ses environs; pendant qu'ils
taient  souper, ils furent soudainement rgals par une symphonie de
violons, qui partait d'un appartement voisin, et qui tait si bien
excute, que, dsirant l'entendre plus distinctement, le comte se leva,
et entrant dans l'assemble musicale: Messieurs, dit-il, je suis sr
que vous tes tous trop galans pour ne pas tre charms de dployer vos
talens devant une dame qui dsire ardemment vous entendre, etc. Les
musiciens s'empressent d'y consentir, tous les instrumens furent 
l'instant accords, et commenant un de leurs airs les plus divins,
toute la troupe suivit le comte dans l'appartement de la dame. A la tte
marchait le premier violon, qui s'avana, jouant de son instrument, et
saluant en mme tems. Misricorde! c'tait le marquis lui-mme qui
s'occupait de srnades, pendant que son pouse faisait une fugue en
son absence. Le reste peut s'imaginer. Mais d'abord la dame chercha 
lui persuader qu'elle tait venue l tout exprs  sa rencontre.--En
voil assez de ce commrage, qui m'a amus et que je vous transcris dans
l'espoir qu'il aura sur vous le mme effet. Maintenant, revenons 
Venise.

[Note 49: Htellerie]

Aprs demain, jour de Nol, le carnaval commence. Je dne en socit
avec la comtesse Albrizzi, et je vais  l'opra. Ce jour-l doit avoir
lieu l'ouverture du _Phnix_ (il n'est pas question ici de _la Compagnie
d'Assurance_, mais du thtre de ce nom). J'ai lou une loge pour la
saison, et pour deux motifs, dont le premier est que la musique y est
excellente. La comtesse Albrizzi, dont je viens de vous parler, est la
Mme de Stal de Venise. Ce n'est pas une jeune femme, mais c'est une
femme instruite, bonne et sans prtention, trs-polie envers les
trangers, et que je ne crois pas corrompue comme la plupart des femmes
de ce pays. Elle a crit de fort bonnes choses sur les ouvrages de
Canova; elle a publi un volume de _caractres_ et quelques autres
bagatelles. Elle est de Corfou, mais elle s'est marie  un Vnitien
mort, mort, s'entend, depuis son mariage.

Ma flamme, ma Donna, ma Marianna, dont je vous ai parl dans ma
dernire lettre, est toujours ma Marianna, et je suis toujours ce qui
lui plat. Elle est, sans contredit, la plus jolie femme que j'aie vue
ici, et la plus aimable que j'aie rencontre en aucun lieu, aussi bien
que la plus originale. Je crois vous avoir dj racont l'origine et les
progrs de notre liaison dans une lettre prcdente; mais dans le cas
o elle ne vous serait pas parvenue, je vous dirai seulement qu'elle est
Vnitienne, qu'elle a vingt-deux ans, est femme d'un ngociant qui fait
bien ses affaires;--qu'elle a de grands yeux noirs comme ceux des femmes
d'Orient, et qu'elle tient tout ce que ses yeux promettent. Je ne sais
si c'est l'amour que j'ai pour elle, qui m'a cuirass; mais je n'ai pas
vu beaucoup d'autres femmes qui m'aient sembl belles. Chez la noblesse,
surtout, on voit de tristes figures.--La bourgeoisie est un peu mieux.
Et maintenant, que fais-tu?

Que fais-tu, maintenant? oh, Thomas Moore! que fais-tu maintenant? oh,
Thomas Moore! tu passes ta vie  soupirer,  courtiser,  rimer, 
roucouler,  faire l'amour; que fais-tu de tout cela, Thomas Moore?

N'tes-vous pas prs des Luddistes? De par le ciel, s'il y a du
tintamarre, je voudrais tre au milieu de vous! Comment vont les
tisserands, les brise-mtiers, ces luthriens, ces rformateurs en
politique?

I.

De mme que les fils de la libert achetrent jadis sur mer le premier
des biens, au prix facile de leur sang, de mme, enfans, nous
mourrons[50] en combattant, ou vivrons libres, et  bas tous les rois,
except le roi Ludd.

[Note 50: Il y a ici un jeu de mots qu'il est impossible de rendre
en franais, le mot _die_, _mourir_, voulant dire aussi _teindre_.]

II

Quand la trame que nous tissons sera acheve, et que nous changerons la
navette pour l'pe, nous jetterons notre toile sur le tyran tendu 
nos pieds comme pour lui servir de linceul, et nous la teindrons dans le
sang qu'il aura fait rpandre.

III.

Quoique sa couleur soit aussi noire que son coeur, puisque ses veines ne
sont que corruption, cependant ce sera la rose qui fera refleurir
l'arbre de la libert plant par Ludd.

Voil une belle chanson pour vous et tout impromptue.--Je l'ai faite
exprs pour scandaliser votre voisin *** qui est tout clerg et loyaut,
innocence et bonheur, eau et lait[51].

[Note 51: _Milk and water_.]

Mais le carnaval de Thomas Moore approche; il approche, le carnaval de
Thomas Moore. Les mascarades, le chant, le tambour, le fifre et la
guitare; oh! vous allez vous en donner, Thomas Moore.

L'autre soir j'ai vu une nouvelle pice, et j'ai vu aussi celui qui l'a
faite. Le sujet tait le _Sacrifice d'Isaac_. La pice russit, et on
demanda l'auteur, suivant la coutume du continent; il parut. C'est un
noble Vnitien, qui s'appelle, je crois, Mali ou Malapiero;--mais si
Mala est son nom, _Pessima_[52] est sa production: au moins j'en ai jug
ainsi, et je dois m'y connatre, ayant lu prs de cinq cents ouvrages,
prsents  Drury-Lane, pendant que je faisais partie de son comit et
de ses soupers.

[Note 52: _Pessima_ signifie _trs-mauvaise_.
                                                (_Notes du Trad._)]

Quand doit paratre votre ouvrage, ce pome des pomes? J'ai appris que
la E. R. avait dchir la _Christabel_ de Coleridge, et s'tait dclare
contre moi pour l'avoir loue. Si j'en ai dit du bien, c'est, en premier
lieu, parce que j'en pensais;--secondement, c'est que Coleridge tait
dans le malheur, et qu'aprs avoir fait pour lui le peu que j'ai pu pour
lui procurer l'essentiel, j'ai cru que l'aveu public de la bonne opinion
que j'avais de son ouvrage pourrait lui tre encore de quelqu'utilit,
du moins auprs des libraires.--Je suis trs-fch que J*** l'ait
attaqu, car le pauvre diable en souffrira moralement et du ct de la
bourse. Quant  moi, il est bien libre:--je n'en estimerai pas moins
J***, malgr tout ce qu'il pourra dire contre moi ou mes ouvrages 
l'avenir.

Je suppose que Murray vous a envoy, ou vous enverra (car je ne sais
s'ils ont paru ou non) mon pome et mes posies de l't dernier. Par la
messe, cela est sublime.--_Ganion Coheriza_.--Qui osera me dmentir?
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et du moins faites-moi
savoir si vous avez reu ces trois lettres. Adressez tout droit ici,
poste restante.

_P. S._ J'ai appris l'autre jour un joli tour d'un libraire, qui a
publi quelques abominables sottises, dont il jure que je suis le pre,
et qu'il assure m'avoir payes 500 livres sterling. Il ment;--je n'ai
jamais crit un pareil galimatias, n'ai jamais vu ni les pomes ni
l'diteur, et de ma vie n'ai eu de communication directe ou indirecte
avec cet homme. Rptez bien cela, je vous prie, s'il en est besoin.
J'ai crit  Murray pour qu'il dmente cette imposture.



LETTRE CCLIV.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 25 nov. 1816.

Il y a plusieurs mois que je n'ai ni lettres ni nouvelles de vous. Je
crois n'en pas avoir reu depuis mon dpart de Diodati. Je vous ai crit
une ou deux fois de Milan; mais je ne suis ici que depuis peu de tems,
et mon intention est d'y passer l'hiver sans en bouger. J'ai t fort
content du lac de Garda et de Vrone; surtout de l'amphithtre, ainsi
que d'un sarcophage, dans un jardin de couvent, qu'on montre comme celui
de Juliette, en insistant srieusement sur la vrit du fait. Depuis mon
arrive  Venise, la femme du gouverneur autrichien m'a appris qu'entre
Vrone et Vicence on voit encore les ruines du chteau de Montecchi, et
une chapelle appartenant jadis aux Capulets. Il parat, d'aprs la
tradition, que Romo tait de Vicence, mais j'avoue que j'ai t
trs-surpris de leur voir une foi si grande dans le roman de _Bandello_,
qui semble, vritablement tre fond sur un fait.

Venise m'a plu autant que je me l'tais imagin, et mon imagination
avait t loin. C'est un de ces lieux que je connaissais avant de les
avoir vus, et dont, aprs l'Orient, l'image m'a le plus poursuivi.
J'aime la sombre gat de ses gondoles, et le silence de ses canaux. Je
ne hais pas mme la dcadence visible de cette ville, quoique je
regrette la singularit de l'ancien costume.--Cependant il lui en reste
encore assez, et de plus, le carnaval approche.

C'est surtout la nuit que Saint-Marc, et mme Venise, offrent l'aspect
le plus vivant et le plus gai. Les thtres ne s'ouvrent qu' neuf
heures, et la socit se couche tard en proportion. Tout cela est de mon
got; mais la plupart de vos compatriotes regrettent le roulement des
carrosses, sans lequel ils ne peuvent dormir.

J'ai un trs-bel appartement dans une maison particulire; je vois
quelques Vnitiens, ayant eu un bon nombre de lettres pour cette ville.
J'ai une gondole. Heureusement que je lisais un peu l'italien, et le
parlais depuis long-tems plus facilement que correctement. J'tudie par
curiosit le dialecte vnitien, qui est doux, naf et original, quoique
pas du tout classique. Je sors souvent, et je suis fort satisfait.

Un buste de l'_Hlne_ de Canova, qui est chez Mme la comtesse
d'Albrizzi, une de mes connaissances, est  mon avis, sans exception, la
plus parfaitement belle de toutes les conceptions humaines, et elle
surpasse toutes mes ides des facults humaines par son excution.

Dans ce marbre admirable, suprieur  toutes les oeuvres,  toutes les
conceptions humaines, voyez ce que la nature aurait pu et n'a pas voulu
faire, et ce qu'ont fait Canova et la Beaut. Plus belle que
l'imagination n'a pu se le figurer, et que le pote vaincu dans son art
ne pourra jamais le dcrire, avec l'immortalit pour sa dot, contemplez
l'_Hlne du coeur_.

En parlant du coeur, cela me rappelle que je suis devenu amoureux,
passionnment amoureux,--mais de peur que vous ne portiez trop haut vos
conjectures, et qu'il ne vous arrive de m'envier la possession de
quelques-unes de ces princesses ou comtesses, dont vos voyageurs anglais
se vantent de gagner les affections, je prendrai la libert de vous dire
que ma desse n'est que la femme d'un marchand de Venise; mais qu'elle
est aussi jolie qu'une antilope, et ge de vingt-deux ans seulement;
qu'elle a de grands yeux noirs, dans le genre oriental, avec la
physionomie italienne, et des cheveux noirs et brillans, boucls comme
ceux de lady J*** et de la mme teinte; puis qu'elle a la voix d'un luth
et le chant d'un Sraphin (quoique pas tout--fait aussi saint), outre
un long catalogue de grces, de vertus et de talens suffisant pour
fournir un nouveau chapitre au _Cantique de Salomon_: mais son plus
grand mrite est d'avoir devin le mien.--Il n'y a rien de si aimable
que le discernement.

La race des femmes me parat belle en gnral; mais en Italie, comme
presque partout sur le continent, les classes les plus leves ne sont
pas  beaucoup prs les plus favorises de la nature; bien au contraire,
elles sont considres, par leurs compatriotes mmes, comme en tant
fort maltraites. Il y a quelques exceptions; mais la plupart de ces
femmes sont laides comme la vertu mme.

Si vous m'crivez, adressez-moi vos lettres ici poste restante, car j'y
passerai probablement l'hiver. Je ne vois jamais de journaux, et ne sais
rien de ce qui se passe en Angleterre, except de tems  autre, par une
lettre de ma soeur. Je n'ai eu aucune nouvelle du manuscrit que je vous
ai envoy, si ce n'est que vous l'avez reu, et que vous allez le
publier, etc. Mais quand, o et comment? c'est ce que vous me laissez 
deviner: toutefois, il importe peu.

Je suppose que vous avez une multitude d'ouvrages qui vous passent
entre les mains, pour l'anne prochaine. Quand le pome de Moore
parat-il? Je vous ai adress l'autre jour une lettre pour lui.



LETTRE CCLV.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 4 dc. 1816.

Je vous ai crit si souvent depuis peu, que vous trouvez sans doute que
je vous assomme de lettres, et moi, de mon ct, je vous tiens pour fort
impoli de ne pas avoir rpondu  celles que je vous ai adresses de
Suisse, de Milan, de Vrone et de Venise. Il y a des choses que je
dsirais et dsire encore savoir; par exemple, si M. Davies, de
ngligente mmoire, vous avait ou non remis le manuscrit qui lui a t
confi dans ce but, parce que, dans le cas contraire, vous verrez qu'il
en aura gnreusement donn des copies  tous les curieux de sa
connaissance, et alors vous vous trouverez probablement prvenu dans
votre publication par la chronique de Cambridge ou d'autres.--En second
lieu,--j'oublie ce que je voulais dire en second lieu; mais pour le
troisime point, je veux savoir si vous avez dj publi, ou quand vous
avez l'intention de le faire, et pourquoi vous ne l'avez pas fait plus
tt, parce que dans votre dernire lettre, date de septembre (vous
devez tre honteux de cette date), vous parliez de publier sans dlai.

Je n'ai pas de nouvelles d'Angleterre et ne sais rien de rien, ni de
personne. Je n'ai qu'un seul correspondant (except M. Kinnaird, qui
m'crit de tems en tems pour affaire), et ce correspondant est une
femme, de sorte que je ne sais de votre le ou de votre ville que ce que
la version italienne des papiers franais veut bien nous en dire, ou les
annonces de M. Colburn pour l'anne suivante, attaches au bout de la
_Revue du Trimestre_. Je vous ai crit assez longuement la semaine
dernire, et j'ai peu de chose  ajouter, si ce n'est que j'ai commenc
et que je continue l'tude de la langue armnienne que j'apprends aussi
bien que je peux dans un couvent armnien o je vais tous les jours
prendre des leons d'un moine fort savant. J'ai acquis quelques
connaissances assez singulires, et pas tout--fait inutiles, sur la
littrature et les moeurs de ce peuple de l'Orient. Il a ici un
tablissement, une glise et un couvent de quatre-vingt-dix moines dont
quelques-uns sont des hommes pleins d'instruction et de talent. Ils ont
aussi une imprimerie, et font de grands efforts pour clairer leur
nation. Je trouve que cette langue (qui est double, la littrale et la
vulgaire) prsente de grandes difficults, mais non pas insurmontables,
au moins je l'espre, et je la continuerai. J'ai senti la ncessit
d'appliquer mon esprit  quelque tude un peu rude, et celle-ci tant la
plus difficile que j'aie pu trouver servira de lime au serpent.

J'ai l'intention de rester ici jusqu'au printems, ainsi adressez-moi
directement  Venise, poste restante. M. Hobhouse est all pour le
moment  Rome avec son frre, la femme de son frre et sa soeur qui l'ont
rejoint ici. Il revient dans deux mois. J'y serais all aussi, mais je
suis devenu amoureux, et il faut que je reste jusqu' ce que ce soit
pass. Je pense que de ceci, et de l'alphabet armnien, il y en aura
pour tout l'hiver. Heureusement pour moi la dame a t moins difficile
que la langue, car entre les deux j'y aurais perdu les restes de ma
raison. Par parenthse, elle n'est pas Armnienne, mais Vnitienne,
comme je crois vous l'avoir dit dans ma dernire. Quant  l'italien, je
le parle assez facilement, y compris mme le dialecte vnitien qui
ressemble un peu  l'anglais qu'on parle dans le comt de Somerset; et
je n'ai pas oubli pendant mes voyages ce que j'ai pu savoir auparavant
des dialectes plus classiques.

Tout  vous sincrement et  jamais.

                                                                   B.

_P. S._ Rappelez-moi  M. Gifford.



LETTRE CCLVI.

A M. MURRAY.

                                                 Venise, 9 dc. 1816.

J'apprends par une lettre d'Angleterre qu'un homme, appel Johnson, a
pris la libert de publier quelques pomes intituls: _Plerinage 
Jrusalem, la Tempte et une Prire  ma Fille_, et qu'il me les
attribue en soutenant qu'il me les a pays cinq cents guines. Ma
rponse  ceci sera courte. Je n'ai jamais crit ces pomes; je n'ai
jamais reu la somme mentionne, ni aucune autre de ce ct-l; et
(autant qu'un homme peut tre moralement sr d'une chose) je n'ai jamais
eu directement ou indirectement la moindre communication avec Johnson de
toute ma vie, ne connaissant pas mme son existence avant que cette
nouvelle ft venue m'apprendre qu'il y avait au monde un tel individu.
Rien ne m'tonne, autrement ceci en serait capable, et je m'amuse en
gnral de tout, sans quoi ceci ne m'amuserait gure. Par rapport 
moi, cet homme ne s'est rendu coupable que d'un mensonge, et c'est
naturel; ds gens qui sont au-dessus de lui lui en ont bien donn
l'exemple; mais par rapport  vous, je crains que son assertion ne fasse
du tort  vos publications, et je dsire qu'elle soit contredite de la
manire la plus formelle et la plus publique. Je ne crois pas qu'il y
ait de chtiment pour des choses de cette espce, et s'il y en avait, je
ne me sentirais dispos  poursuivre cet ingnieux charlatan, qu'autant
qu'il faudrait pour le confondre.--Mais il peut tre ncessaire d'aller
jusque-l.

Vous ferez l'usage qu'il vous plaira de cette lettre; et M. Kinnaird,
qui est autoris  agir pour moi en mon absence, s'empressera, j'en suis
sr, de faire avec vous les dmarches qui peuvent tre ncessaires par
rapport  l'absurde imposture de ce pauvre homme. Comme vous devez avoir
reu depuis peu plusieurs lettres de moi, crites sur la route de
Venise, ainsi que deux que je vous ai adresses depuis mon arrive ici,
je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui.

Toujours  vous.

_P. S._ Faites-moi savoir, je vous prie, que vous avez reu cette
lettre.--Adressez les vtres  Venise, poste restante.

Pour empcher que de semblables fabrications n'aient encore lieu, vous
pouvez dire que je ne me rends responsable d'aucune publication, depuis
1812 jusqu' ce moment, qui ne serait pas sortie de votre presse. Je
dis depuis cette poque, parce qu'auparavant Cawthorn et Ridge ont tous
deux imprim de mes compositions. Un _Plerinage  Jrusalem_! et
comment diable aurais-je crit un plerinage  Jrusalem o je n'ai
jamais t? Quant  _la Tempte_, je n'ai pas eu de tempte, mais une
brise trs-frache  mon dpart d'Angleterre; et pour ce qui est du
pome adress  ma petite Ada (qui, par parenthse, aura un an demain),
je n'ai jamais rien crit  son sujet, except dans les _Adieux_ et le
troisime chant de _Childe Harold_.



LETTRE CCLVII.

A M. MURRAY.

                                                 Venise, 27 dc. 1816.

Puisque le dmon du silence parat s'tre empar de vous, j'ai rsolu,
moi, de m'en venger en vous faisant payer des ports de lettres. Celle-ci
est la sixime ou septime que je vous cris depuis la fin de l't et
mon dpart de Suisse. Ma dernire contenait une injonction de dmentir
et de livrer  la honte cet imposteur de Cheapside, qui ( ce que j'ai
appris par une lettre de votre le) a jug  propos de joindre mon nom 
ses posies btardes dont je ne sais rien, non plus que de l'achat
prtendu qu'il a fait du manuscrit et de son droit de proprit.
J'espre que vous avez enfin reu cette lettre.

Comme les nouvelles de Venise doivent vous intresser beaucoup, je vais
vous en rgaler.

Hier tant le jour de la Saint-tienne, tout le monde tait en
mouvement. On n'entendait que le son du violon et des orgues; on ne
voyait que jeux et divertissemens sur tous les canaux de cette ville
aquatique. Je dnai avec la comtesse Albrizzi et une socit de Padoue
et de Venise, et ensuite nous fmes  l'opra au thtre de la _Fenice_,
qui ouvrait ce jour-l pour le carnaval; c'est le plus beau que j'aie
jamais vu: il laisse bien loin derrire lui tous nos thtres pour la
beaut et les dcorations, et ceux de Milan et de Brescia doivent lui
cder la prminence. L'opra et ses sirnes ressemblent beaucoup  tous
les opras et  toutes les sirnes du monde; mais le sujet du susdit
avait quelque chose d'difiant. L'intrigue est fonde sur un fait
racont par Tite-Live, de cent cinquante femmes maries qui
empoisonnrent leurs cent cinquante maris dans les bons vieux tems. Les
clibataires de Rome regardrent cette tonnante mortalit comme l'effet
ordinaire du mariage ou d'une pidmie; mais les poux qui survcurent
tant tous saisis de la colique, examinrent  fond l'affaire, et
s'aperurent qu'on avait drogu leur breuvage; or il s'en suivit
beaucoup de scandale et plusieurs procs. Voil, en toute vrit, le
sujet de l'opra qu'on a donn l'autre jour  la _Fenice_, et vous ne
pouvez imaginer toutes les jolies choses qui sont introduites dans le
chant, et le rcitatif au sujet de l'_orrenda strage_[53]. Le dnouement
est, qu'une dame se voit sur le point d'avoir la tte coupe par un
licteur. Mais je suis fch de dire qu'il la lui laisse, et qu'elle
vient en avant chanter un trio avec les deux consuls, pendant que le
snat, qui est dans le fond, forme le choeur. Le ballet n'avait rien de
remarquable, except que la premire danseuse est tombe en convulsion,
parce qu'elle n'tait pas applaudie  son premier dbut, et que le
directeur a paru pour demander s'il se trouvait un mdecin dans la
salle. J'avais un Grec dans ma loge  qui j'aurais voulu persuader de
lui offrir ses services, tant sr que dans ce cas ce seraient les
dernires convulsions qu'aurait la _ballerina_[54]; mais il ne s'en
soucia pas. La foule tait norme; et en sortant, comme j'avais une dame
sous le bras, je fus presque oblig, pour m'ouvrir un passage, de battre
un Vnitien et d'attenter  l'tat, car je me vis forc de rgaler un
individu, qui me gnait, d'un coup de poing dans le ventre (
l'anglaise) qui l'envoya aussi loin que le passage voulut le permettre.
Il n'en attendit pas un second; mais, avec de grands signes d'pouvante
et de mcontentement, il en appela  ses compatriotes qui se moqurent
de lui.

[Note 53: De l'_horrible carnage_.]

[Note 54: _Danseuse_.]

Je continue d'tudier l'armnien tous les matins, et d'aider  activer
une partie d'une grammaire anglaise et armnienne qu'on publie
maintenant dans le couvent de Saint-Lazare.

Le suprieur des moines est un vque.--C'est un beau vieillard qui a
une barbe semblable  la queue d'une comte. Le frre Pascal est aussi
un homme pieux et instruit. Il a pass deux ans en Angleterre.

Je suis encore terriblement amoureux de la dame adriatique dont je vous
ai parl dans une lettre prcdente (et non dans celle-ci, car la seule
femme dont il y est question est ge et savante, deux choses que j'ai
cess d'admirer), et l'amour dans cette portion du monde n'est pas une
sincure. C'est aussi la saison o tout le monde arrange ses intrigues
pour l'anne suivante et o l'on choisit son partenaire pour la premire
partie.

Maintenant, si vous ne m'crivez pas, je ne sais pas ce que je ne dirai
ou ne ferai pas, ni ce que je dirai ou ferai. Donnez-moi des nouvelles,
et de bonnes.

Votre trs-sincrement, etc.

_P. S._ Rappelez-moi au souvenir de M. Gifford, en lui prsentant mes
devoirs.

J'ai appris que la _Revue d'dimbourg_ avait dchir la _Christabel_ de
Coleridge, et moi aussi, par contre-coup, pour l'avoir loue. Ceci ne me
parat prsager rien de bon pour le chant qui a paru ou va paratre, et
pour le _Chteau de Chillon_. Ma veine de bonheur de l'anne dernire
semble avoir chang de toute faon.--Mais n'importe, je finirai par
m'en sortir; et sinon je me retrouverai toujours o j'tais en
commenant. En attendant, je ne suis pas fch d'tre o je suis,
c'est--dire  Venise. Ma nymphe de l'Adriatique vient d'entrer ici,
c'est pourquoi il faut que je suspende cette lettre.



LETTRE CCLVIII.

A M. MURRAY.

                                               Venise, 2 janvier 1817.

Votre lettre est arrive.--Dites-moi, je vous prie; en publiant le
troisime chant, n'avez-vous pas omis quelque passage? je vous avais
crit en traversant les Alpes pour prvenir un pareil accident.
Dites-moi dans votre premire lettre si le chant a t publi en
totalit tel qu'il vous a t envoy. Je vous ai crit encore l'autre
jour et deux fois, je crois, et je serais bien aise d'apprendre la
rception de ces lettres.

Aujourd'hui est le 2 janvier. De ce mme jour, il y a trois ans, date,
je crois, la publication du _Corsaire_ dans ma lettre  Moore. Ce mme
jour, il y a deux ans, je me mariai (le Seigneur chtie ceux qu'il
aime).--Il n'y a pas de danger que j'oublie de sitt, ce jour; et il est
assez singulier que je reoive aujourd'hui une lettre de vous qui
m'annonce la publication du _Childe Harold_, etc., etc., etc.,  la
mme date que le _Corsaire_, et que j'en aie reu aussi une de ma soeur,
crite le 10 dcembre, jour de naissance de ma fille, et en partie
relative  cet enfant, qui m'arrive ce mme jour, 2 de janvier,
anniversaire de mon mariage, et dans le mois de ma naissance, et avec
beaucoup d'autres rapports astrologiques que je n'ai pas le tems
d'numrer.

A propos, vous ferez bien d'crire  Hentsch le banquier de Genve,
pour vous informer si les deux paquets confis  ses soins ont t ou
non remis  M. Saint-Aubyn, ou s'ils sont encore entre ses mains. L'un
contient des papiers, des lettres, et tous les manuscrits originaux de
votre troisime chant, tel qu'il fut d'abord conu, et l'autre
renfermait des os ramasss  Morat. Bien des remerciemens de toutes vos
nouvelles, et surtout de la gat avec laquelle votre lettre est crite.

Venise et moi sommes trs-bien d'accord, mais je ne crois pas qu'il y
ait ici rien de neuf si ce n'est le nouvel opra dont je vous ai parl
dans ma dernire lettre. Le carnaval commence, et il y a de tous cts
beaucoup de gat sans compter les affaires, car tout le monde ici
renouvelle ses intrigues pour la saison; on change, et l'on commence un
nouveau bail. Je me trouve trs-bien de Marianna, qui n'est pas du tout
une personne  m'ennuyer, d'abord parce que je ne me fatigue jamais
d'une femme  cause de sa personne, mais parce qu'elles ont presque
toujours des caractres insupportables; secondement parce qu'elle est
aimable et qu'elle possde un tact que n'a pas toujours cette belle
moiti de la cration; troisimement parce qu'elle est trs-jolie; et
quatrimement--mais il n'y a pas besoin d'en spcifier davantage....
....................................................................
Jusqu' prsent nous sommes fort contens l'un de l'autre, et quant 
l'avenir je ne l'anticipe jamais.--_Carpe diem_.--Le pass au moins nous
appartient, ce qui est une raison pour s'assurer du prsent. En voil
assez sur ma liaison.

L'tat gnral des moeurs est ici  peu prs le mme que du tems des
doges. Une femme est vertueuse, suivant le code, quand elle se borne 
son mari et  un amant; celles qui en ont deux, trois ou plus sont un
peu lgres; mais il n'y a que celles qui sont drgles sans
distinction, et forment des liaisons basses comme la princesse de Galles
avec son courrier (qui, par parenthse, a t fait chevalier de Malte),
qui passent pour franchir les bornes de la rserve impose par le
mariage. Les nobles Vnitiens pousent frquemment des danseuses et des
chanteuses: il est vrai de dire que les femmes de leur classe sont loin
d'tre belles; mais en gnral la race des femmes du second ordre, et
d'autres infrieures, celles des marchands, des propritaires, et des
gens  la mode, mais sans titre, ont la plupart[55] _il bel'sangue_, et
c'est parmi elles que se forment ordinairement les liaisons amoureuses.
Il y a aussi de prodigieux exemples de constance. Je connais une femme
de cinquante ans qui, n'ayant jamais eu qu'un amant, qui mourut jeune,
devint dvote et renona  tout,  l'exception de son mari. Elle se
glorifie, comme on peut bien le croire, de cette fidlit miraculeuse,
et elle en parle quelquefois avec certaines rflexions morales qui sont
assez amusantes. Il n'y a pas moyen ici de convaincre une femme qu'elle
enfreint le moins du monde les rgles de la vertu ou des convenances en
ayant un _amoroso_. Le plus grand mal semble consister  le cacher ou 
en avoir plus d'un  la fois,  moins pourtant que cette extension de
prrogative ne soit connue et approuve du premier en titre, etc.

[Note 55: Un _beau sang_.]

Je vous envoie dans un autre paquet quelques feuillets d'une
grammaire[56] anglaise et armnienne  l'usage des Armniens, dont j'ai
encourag et mme dtermin la publication (il ne m'en cote que 1,000
francs). Je continue mes leons dans cette langue sans faire aucun
progrs rapide, mais avanant un peu chaque jour. Le pre Pascal, avec
un peu d'aide de ma part pour la traduction de son italien en anglais,
s'occupe aussi d'une grammaire manuscrite pour faciliter aux Anglais
l'tude de l'armnien; et nous la ferons imprimer aussi quand elle sera
termine.

[Note 56: Le fragment intressant que nous allons donner, et qui fut
trouv parmi ses papiers, parat avoir t destin  servir de prface 
la _Grammaire armnienne_ dont il est ici question.

Le lecteur anglais sera probablement tonn de trouver mon nom associ
 un ouvrage de ce genre, et sera peut-tre dispos  avoir de mes
connaissances, comme linguiste, une opinion que je suis loin de mriter.

Comme je ne voudrais pas volontairement l'induire en erreur, je
rapporterai, aussi brivement que possible, de quelle manire j'ai
particip  cette compilation, et les motifs qui m'y dterminrent. A
mon arrive  Venise, en 1816, je m'aperus que l'tat de mon esprit me
faisait un besoin de l'tude et d'un genre d'tude qui laisst peu
d'espace  l'imagination, et prsentt quelques difficults.

A cette poque je fus trs-frapp, comme l'ont t sans doute tous les
voyageurs, de la communaut du couvent de Saint-Lazare, qui me part
runir tous les avantages d'une institution monastique sans aucun de ses
vices.

L'ordre, la propret, la douceur, la vritable dvotion, les talens et
les vertus qu'on trouve chez les frres de cet ordre, sont bien capables
d'imprimer  l'homme du monde la conviction qu'il en existe un autre et
un meilleur.

Ces hommes sont les prtres d'une nation noble et opprime qui a
partag la proscription et l'esclavage des Juifs et des Grecs. Sans tre
intraitable comme les uns et servile comme les autres, ce peuple a
amass des richesses sans usure, et obtenu tous les honneurs auxquels on
peut parvenir dans l'esclavage, sans intrigue. Toutefois ils ont fait
partie, depuis long-tems, de la Maison de Captivit qui, depuis peu, a
pris une si grande extension. Il serait difficile peut-tre de trouver
dans les annales d'aucune nation, moins de crimes que dans celles des
Armniens, dont les vertus ont toutes t pacifiques, et dont les vices
ont t l'effet de la violence. Mais quelle qu'ait pu tre leur
destine, et elle a t cruelle, quelle qu'elle puisse tre  l'avenir,
leur pays sera  jamais un des plus intressans du globe, et leur langue
n'a besoin peut-tre que d'tre un peu plus connue pour prsenter plus
d'attrait. Si l'on explique bien l'criture, c'est en Armnie que le
paradis fut plac, dans cette Armnie qui a pay aussi cher que tous les
descendans d'Adam, la participation passagre de son sol  la flicit
de celui qui avait t cr de sa poussire. Ce fut en Armnie que le
dluge s'apaisa d'abord, et que la colombe s'abattit. Mais de la
disparition du paradis lui-mme, on peut presque faire dater le malheur
de ce pays; car, bien qu'il ait form long-tems un royaume puissant, il
n'a presque jamais joui de l'indpendance, et les satrapes de la Perse
et les pachas de la Turquie ont galement ravag la contre o Dieu
avait cr l'homme  son image.]

Nous voulons savoir s'il se trouve en Angleterre, soit  Oxford,
Cambridge ou ailleurs, aucuns types ou caractres d'imprimerie
armniens? Vous savez, je prsume, qu'il y a bien des annes, les deux
Whistons publirent, en Angleterre, un texte original d'une _Histoire
d'Armnie_, avec leur version latine; ces types existent-ils encore, et
o sont-ils? informez-vous-en, je vous prie, aux savans de votre
connaissance.

Quand cette grammaire (je parle de celle qu'on imprime maintenant) sera
termine, consentiriez-vous  en prendre quarante ou cinquante
exemplaires qui ne vous coteront pas plus de 5  10 guines, pour les
mettre en vente, et faire ainsi l'preuve de la curiosit des savans?
Dites oui ou non, comme il vous plaira. Je puis vous assurer que ces
moines possdent des livres et des manuscrits trs-curieux, et qui sont
la plupart des traductions d'originaux grecs maintenant perdus: c'est
d'ailleurs une communaut savante et fort respecte, et l'tude de leur
langue avait t embrasse avec beaucoup d'ardeur par quelques
littrateurs franais, du tems de Bonaparte.

Je n'ai pas crit une rime depuis que j'ai quitt la Suisse, et je ne
me sens pas l'_estro_ pour le moment. Je crois que vous craignez d'avoir
un quatrime chant avant septembre, et un autre manuscrit  payer; mais
soyez tranquille, je n'ai en ce moment aucune intention de reprendre ce
pome ni d'en commencer un autre. Si j'cris, j'ai envie d'essayer de
la prose; mais je crains d'introduire des personnages vivans, ou des
caractres dont on pourrait faire l'application  des caractres vivans.
Peut-tre, un jour ou l'autre, serai-je tent d'crire quelque ouvrage
d'imagination en prose, qui offrirait la peinture des moeurs italiennes
et des passions humaines. Quant  la posie, la mienne n'est que le rve
des passions qui sommeillent; une fois rveilles, je ne sais plus
parler leur langage que dans leur somnambulisme, et dans ce moment elles
ne dorment pas.

Si M. Gifford veut avoir carte blanche pour le _Sige de Corinthe_, il
l'a, et peut en faire ce qu'il lui plat.

Je vous ai adress l'autre jour une lettre renfermant un dmenti au
sujet de cet homme de _Cheapside_, qui a invent le conte dont vous me
parlez. Mes complimens les plus sincres  M. Gifford, et  ceux de mes
amis que vous pourrez voir chez vous. Je vous souhaite  tous beaucoup
de prosprit, et vous offre mes voeux pour la nouvelle anne.

Toujours votre, etc.



LETTRE CCLIX.

A M. MOORE.

                                               Venise, 28 janvier 1817.

J'ai devant les yeux votre lettre du 8. Il y a un remde tout simple 
votre plthore: c'est l'abstinence. J'ai t oblig d'y avoir recours,
il y a quelques annes, c'est--dire en fait de rgime; et, 
l'exception de quelques jours, de quelques semaines (mettons mme
parfois de quelques mois), je m'en suis toujours tenu depuis 
Pythagore: malgr tout cela, apprenez-moi que vous tes mieux. Il ne
faut pas vous permettre cette vilaine bire, ni le porter non plus, ni
les soupers: ces derniers surtout sont le diable pour ceux qui
dnent...............................................................
.....................................................................

Je suis vritablement afflig du malheur de votre pre: c'en est un
cruel dans tous les tems, mais surtout dans un ge avanc. Cependant,
vous aurez du moins la satisfaction de faire votre devoir  son gard,
et, croyez-moi, cela ne sera pas sans fruit. La fortune,  la vrit,
est une femme; mais elle n'est pas une si-grande[57]..... que les autres
(en exceptant votre femme et ma soeur de ces termes un peu violens), car
elle finit toujours par montrer quelque justice. Je ne lui en veux pas,
quoiqu'avec elle et Nmsis j'aie eu quelques lances  rompre;--quoi
qu'il en soit, j'ai fait mon possible pour ne pas mriter pis. Elle est
fort en arrire  votre gard; mais elle reviendra, vous le verrez. Vous
avez pour vous toute l'nergie que peuvent donner le talent,
l'indpendance, le courage et une bonne rputation. Vous avez fait et
ferez toujours tout ce que vous tes capable de faire dans vos intrts;
et assurment il y a des gens dans le monde qui ne seraient pas fchs
de vous servir, si vous vouliez leur permettre de vous tre utile ou du
moins de le tenter.

[Note 57: _B_***. Nous ne croyons pas devoir remplir le mot laiss
en blanc par lord Byron, et dont la traduction n'est rien moins
qu'honnte dans notre langue.
                                                    (_Note du Trad._)]

Je songe  aller en Angleterre ce printems. S'il y a du bruit, de par
le sceptre du roi Ludd, j'en serai, et s'il n'y en a pas, et que ce soit
seulement la continuation de ces tems d'une paix dbonnaire, j'irai
prendre une chaumire  cent toises sud de votre habitation; et devenu
votre voisin, nous composerons ensemble des cantiques, et nous tiendrons
des conversations qui deviendront la terreur du tems (sans en excepter
le journal de ce nom), et qui seront l'objet de l'admiration et des
louanges du _Morning-Chronicle_ et de la postrit.

Je me rjouis d'apprendre que vous allez publier en fvrier, quoique je
tremble pour l'clat que vous attribuez  ce nouveau _Childe Harold_. Je
suis bien aise qu'il vous plaise: c'est un beau morceau de posie, mais
o quelque chose de vague et de sombre indique les ravages du dsespoir.
Pendant tout le tems qu'en a dur la composition, j'tais  moiti fou
entre la mtaphysique, les montagnes, les lacs, un amour inextinguible,
de ces penses qu'on n'exprime pas, et le cauchemar de mes propres
mfaits. Plus d'une fois je me serais senti capable de me brler la
cervelle, sans le souvenir du plaisir que cela aurait fait  ma
belle-mre; et mme alors, si j'eusse t certain que mon ombre la
poursuivrait,--mais je ne veux pas m'appesantir sur ces petites affaires
de famille.

Venise est dans l'_estro_ de son carnaval; et j'ai pass les deux
dernires nuits  la redoute,  l'opra, et dans tous ces genres de
plaisir. Maintenant, voici une aventure. Il y a quelques jours qu'un
gondolier m'apporta un billet sans adresse, dans lequel on exprimait le
dsir de me rencontrer en gondole ou dans l'le de Saint-Lazare, ou  un
troisime lieu de rendez-vous qu'on indiquait. Je connais bien le
caractre du pays;  Venise on ne craint pas de laisser voir au ciel
ce qu'on n'ose pas montrer, etc., etc. Ainsi, pour toute rponse, je
dis qu'aucun des trois endroits indiqus ne me convenait, mais que je
serais seul chez moi  dix heures du soir, ou  la redoute  minuit, o
l'on pouvait venir me trouver masqu. A dix heures j'tais chez moi,
seul; Marianna tant alle avec son mari  une _conversazione_.
Tout--coup la porte de mon appartement s'ouvre, et je vois entrer une
belle femme, d'environ dix-neuf ans, blonde, quoique Italienne, et qui
m'apprend qu'elle est marie au frre de _mia amorosa_, et dsire avoir
un entretien avec moi. Je rponds d'une manire honnte, et nous
commenons  causer en italien et en romaque, sa mre tant native de
Corfou, quand, au bout de quelques minutes, entre,  ma trs-grande
surprise, Marianna S***, _in propria persona_, qui, aprs avoir fait 
sa belle-soeur et  moi une rvrence trs-polie, saisit, sans dire un
seul mot, la susdite belle-soeur par les cheveux, et lui applique une
douzaine de claques dont le bruit vous aurait dchir les oreilles. Je
n'ai pas besoin de parler des cris qui s'en suivirent: l'infortune
visiteuse prit la fuite. Je m'emparai de Marianna qui, aprs avoir fait
plusieurs efforts pour m'chapper, afin de poursuivre son ennemie, finit
par se trouver mal dans mes bras; et en dpit de tous mes raisonnemens,
d'un dluge d'eau de Cologne, de vinaigre, d'eau pure, et de je ne sais
combien d'autres eaux encore, resta dans cet tat jusqu'aprs minuit.

Aprs avoir maudit mes domestiques de laisser entrer chez moi sans m'en
avertir, je dcouvris que Marianna avait vu le matin, sur l'escalier, le
gondolier de sa belle-soeur; et ne souponnant rien de bon de sa
prsence, tait revenue de son propre mouvement, ou bien avait t
avertie par quelqu'une de ses femmes, ou par quelqu'autre espion de sa
maison, pendant la _conversazione_, qu'elle avait quitte pour venir
accomplir ce haut fait de pugilat. J'avais vu des attaques de nerfs
auparavant, comme aussi quelques petites scnes du mme genre, dans
notre le et ailleurs: mais ce n'tait pas tout. Au bout d'une heure
environ, qui nous arrive encore? le signor S*** lui-mme, qui me trouve
avec sa femme dfaillante sur un sofa, et toutes les apparences du
dsordre: des cheveux pars, des chapeaux par terre, avec des mouchoirs,
des sels, des flacons, et la dame elle-mme, ple comme la mort, sans
mouvement et sans connaissance. Sa premire question fut: Que veut dire
tout cela? La dame ne pouvait pas rpondre, ce fut donc moi qui m'en
chargeai. Je lui dis que ce serait la chose du monde la plus facile 
expliquer; mais qu'en attendant, il valait beaucoup mieux s'occuper de
faire revenir sa femme--(au moins de faire revenir ses sens). Elle les
reprit, aprs avoir pass un tems convenable en soupirs et en sanglots.

Vous n'avez pas besoin de vous alarmer:--la jalousie n'est pas 
l'ordre du jour  Venise, et les poignards y sont passs de mode, tandis
que les duels pour affaires d'amour y sont inconnus. Mais malgr tout
cela, ma situation tait gauche; et quoiqu'il et d savoir que je
faisais la cour  Marianna, je crois que, jusqu' ce soir l, il ne
s'imaginait pas que les choses eussent t jusque-l. On sait trs-bien
que toutes les femmes maries ont des amans, mais la coutume est de
conserver les apparences, comme chez les autres nations. Je ne savais
donc que diable dire:--je ne pouvais laisser percer la vrit par gard
pour elle, et je ne me souciais pas de mentir par rapport  moi:
d'ailleurs la chose parlait d'elle-mme. Je pensai que le meilleur parti
serait de la laisser s'expliquer comme elle le voudrait (une femme
n'est jamais embarrasse, elle a toujours le diable  son service),
seulement je rsolus de la protger et de l'emmener en cas de quelque
violence du signor; mais je vis qu'il tait fort calme. Elle alla se
coucher; et le lendemain--comment cela s'arrangea-t-il entre eux? je ne
sais, mais cela s'arrangea. C'est bien, mais il me restait encore une
explication  donner  Marianna au sujet de cette belle-soeur que je ne
pourrai jamais assez maudire, et j'en vins  bout par des sermens
rpts de mon innocence et d'une constance ternelle, etc., etc., etc.
Cependant la belle-soeur, fort irrite d'avoir t traite de la sorte
(sans s'inquiter de sa propre honte), a racont l'affaire  la moiti
de Venise, et les domestiques, attirs par le combat et les attaques de
nerfs, l'ont apprise  l'autre moiti; mais ici, personne ne s'occupe de
ces bagatelles que pour s'en amuser. Je ne sais pas si cela produira sur
vous le mme effet, mais voil que j'ai rempli une longue lettre de
toutes ces folies.

Croyez-moi toujours, etc.



LETTRE CCLX.

A M. MURRAY.

                                              Venise, 24 janvier 1817.

...................................................

La comtesse Albrizzi m'a pri de lui donner un exemplaire de mes
oeuvres; je vous prie donc de m'en envoyer un, afin que je puisse la
satisfaire. Vous pouvez y comprendre les dernires publications, dont
je n'ai rien vu et ne connais rien, except d'aprs votre lettre du 13
dcembre.

Mrs. Leigh me dit que la plupart de ses amis prfrent les deux
premiers chants. Je ne sais pas si c'est l l'opinion gnrale (ce n'est
pas la _sienne_ au moins), mais cela me paratrait assez naturel. Quant
 moi, je pense diffremment, ce qui est naturel aussi; mais qui a tort
ou raison, est ce qui importe fort peu.

J'ai appris par une lettre de Pise, du docteur Polidori, qu'il tait
sur le point de retourner en Angleterre pour aller au Brsil faire une
spculation mdicale avec le consul danois. Comme vous tes en faveur
auprs des puissances du jour, ne pourriez-vous pas lui procurer
quelques lettres de recommandation de vos amis ministriels pour
quelques-uns des colons portugais? Il connat bien sa profession, et ne
manque pas de mrite en gnral:--ses dfauts sont ceux de la jeunesse
et d'une vanit bien pardonnable. Il tait impossible qu'il restt
davantage avec moi: j'avais assez  faire de me tirer de mes propres
embarras; et comme des prceptes sans exemple ne peuvent produire un
trs-bon effet, j'ai cru qu'il valait mieux lui donner son cong, mais
je lui connais peu de dfauts et quelques qualits. Il a des talens et
de l'esprit, entend trs-bien sa profession, est honorable dans sa
conduite, et n'est pas du tout mchant. Je crois qu'avec quelque bonne
chance, il deviendra un membre utile de la socit (dont il retranchera
tous les membres malades) et de la Facult de Mdecine. Si vous pouvez
lui tre utile, ou que vous connaissiez quelqu'un qui soit dans ce cas,
employez-vous pour lui, je vous prie, car il a sa fortune  faire. Il a
fait  Pise un journal de mdecine, sous les yeux de Vacca (le premier
chirurgien du continent); Vacca l'a corrig, et il doit renfermer
quelques renseignemens prcieux sur la pratique du pays. Si vous pouvez
l'aider aussi  publier ce journal, par votre influence sur vos
confrres, ne manquez pas de le faire;--je ne vous demande pas de le
publier vous-mme, cette prire faite d'une manire aussi directe tant
trop embarrassante. Il a aussi une tragdie que je n'ai pas vue, et dont
par consquent je ne dirai rien; mais la circonstance mme d'avoir t
capable d'une telle entreprise  vingt-et-un ans (en supposant qu'il
n'ait pas d'autre mrite) prouve en sa faveur, et annonce en lui des
dispositions  se cultiver. Ainsi, si par le moyen de vos
recommandations vous pouvez le servir auprs de vos amis ministriels,
dans le but qu'il se propose, je dsire que vous le fassiez; il me
semble que quelques-uns de vos gens de l'amiraut doivent se trouver
dans le cas de le pouvoir.



LETTRE CCLXI.

A M. MURRAY.

                                               Venise, 15 fvrier 1817.

J'ai reu vos deux lettres, mais non pas le paquet que vous m'annoncez.
Puisque les dpouilles de Waterloo sont arrives, je vous en fais
prsent, si vous voulez bien les accepter: faites-moi, je vous prie, ce
plaisir.

Je n'ai pas exactement compris, d'aprs votre lettre, ce qui a t omis
ou non dans la publication, mais je la verrai probablement quelque jour.
Je ne puis attribuer  M. Gifford ou  vous qu'un bon motif pour cette
omission; cependant, comme notre manire de voir en politique est
directement oppose, nous ne serions probablement pas du mme avis sur
ces passages: toutefois, s'il ne s'agit que d'une note ou de plusieurs
notes, ou seulement d'un vers ou deux, cela ne peut avoir d'importance.
Vous parlez d'un pome; quel pome? dites-le-moi dans votre premire.

Je ne connais, de la querelle de M. Hobhouse avec la _Quarterly
Review_, que l'article lui-mme, qui certainement est assez dur; mais je
suis aussi d'avis qu'il et mieux valu ne pas rpondre, surtout aprs
que M. W*** W***, qui ne vous tourmentera plus, vous avait dj
tracass[58]. J'ai t fort contrari de ce que Hobhouse m'a dit que sa
lettre ou sa prface devait m'tre adresse. Lui et moi sommes amis
d'ancienne date; je lui ai beaucoup d'obligations, et il ne m'en a
aucune qui n'ait t efface et plus qu'acquitte. Mais M. Gifford et
moi sommes amis aussi, et il s'est montr le mien en littrature, en
dpit de mille inconvniens et malgr la diffrence de nos ges, de nos
moeurs, de nos habitudes, et mme de nos opinions politiques: c'est
pourquoi je me trouve dans une situation trs-gauche entre M. Gifford et
mon ami Hobhouse, et ne puis que souhaiter qu'ils n'eussent pas ensemble
de diffrend, ou que celui qu'ils ont pt s'arranger. Quant  la
rponse, je ne l'ai pas vue. Une chose assez singulire, c'est que, lis
aussi intimement que nous le sommes, M. Hobhouse et moi, nous soyons si
rservs sur nos affaires littraires. Par exemple, l'autre jour, il
dsirait avoir un manuscrit du troisime chant pour le lire  son frre:
je l lui ai refus. Je n'ai jamais vu son journal, ni lui le mien (je
n'ai fait que celui que j'ai envoy  ma soeur, et qui n'est qu'une
description trs-rapide des montagnes); je ne sache pas non plus que
l'un de nous deux ait jamais vu les productions de l'autre avant leur
publication.

[Note 58: Il y a ici beaucoup d'obscurit dans le texte, peut-tre
cause par une faute d'impression.
                                                    (_Note du Trad._)]

Je n'ai pas vu l'article de la _Revue d'dimbourg_ sur Coleridge; mais
que je sois attaqu ou non dans celui-l ou dans quelqu'autre de la mme
revue, cela ne m'en donnera pas une plus mauvaise opinion de M.
Jeffrey, et ne me fera jamais oublier que sa conduite envers moi a t
des plus gnreuses depuis quatre ans et plus.

J'ai oubli de vous dire que je viens de terminer une espce de pome
ou de drame en dialogue[59] et en vers blancs, que j'avais commenc
l't dernier en Suisse, et dont l'_Incantation_ est un fragment. Il est
en trois actes, mais d'un genre sombre, mtaphysique et indfinissable.
Presque tous les personnages,  l'exception de deux ou trois, sont des
esprits de la terre, de l'air et des eaux. La scne est dans les Alpes:
le hros est une espce de magicien tourment par des remords, dont la
cause n'est qu' demi explique. Il erre en invoquant ces esprits qui
lui apparaissent, et ne lui servent  rien. Enfin, il pntre jusque
dans la demeure du Mauvais Principe lui-mme, pour voquer une ombre qui
parat, et lui donne une rponse ambigu et dsagrable; et au troisime
acte, ses domestiques le trouvent expirant dans une tour o il a tudi
son art. Vous devez voir par cette esquisse que je n'ai pas grande
opinion de ce caprice d'imagination; mais du moins j'ai fait en sorte
d'en rendre la reprsentation impossible, mes relations avec Drury-Lane
m'ayant donn le plus grand dgot pour le thtre.
                                              [Note 59: _Manfred_.]

Je ne l'ai pas mme mis au net, et me sens en ce moment trop enclin 
la paresse pour en commencer la copie.--Quand je l'aurai, je vous
l'enverrai, et vous pourrez le jeter au feu, ou non.



LETTRE CCLXII.

A M. MURRAY.

                                               Venise, 25 fvrier 1817.

Je vous ai crit l'autre jour en rponse  votre lettre; maintenant je
viens vous importuner pour que vous me fassiez une commission, si vous
voulez tre assez bon pour vous en charger.

Vous connaissez peut-tre M. Love, le bijoutier d'Old-Bond-street. En
1813, ayant l'intention de retourner en Turquie, j'achetai chez lui, et
lui payai argent comptant, une douzaine de tabatires environ, de plus
ou moins de valeur, pour faire des prsens  quelques Musulmans de ma
connaissance. Je les ai maintenant avec moi. L'autre jour, ayant eu
besoin de faire faire un changement au couvercle de l'une de ces botes
(pour y placer un portrait), il s'est trouv que c'tait de l'argent
dor au lieu d'or, quoiqu'elle ait t vendue et paye pour telle. J'ai,
bien entendu, repris la bote pour la conserver _in statu quo_. Ce que
je dsire de vous, est que vous voyiez le susdit M. Love, pour
l'informer de cette circonstance, en ajoutant, de ma part, que j'aurai
soin que sa fraude ne reste pas impunie.

S'il n'y a pas de remde devant les tribunaux, il y a du moins celui
trs-quitable de faire connatre son crime[60], c'est--dire son
argent dor, et que le diable l'emporte ensuite!

[Note 60: Il y a ici un jeu de mot intraduisible: le mot _guilt_,
qui veut dire crime, se prononce comme _gilt_ (argent dor), et cette
double acception forme dans le texte un calembourg, mais pour l'oreille
seulement.
                                                     (_Note du Trad._)]

Je conserverai soigneusement, jusqu' mon retour, tout ce que j'ai
achet chez lui dans cette occasion, puisque la peste, qui rgne en
Turquie, est une barrire au voyage que je voulais y faire, ou plutt 
cause de la quarantaine sans fin qu'il faudrait subir avant de dbarquer
au retour. Exposez-lui, je vous prie, l'affaire avec toute
l'inflexibilit convenable.

Je vous ai envoy, l'autre jour, quelques extraits d'une espce de
drame, que j'ai commenc en Suisse, et fini ici. Vous me direz si vous
les avez reus.--Ils taient contenus dans une seule lettre. Je n'ai pas
encore eu le courage de le recopier, autrement je vous l'enverrais sous
enveloppe en plusieurs fois.

Le carnaval est termin il y a aujourd'hui huit jours.

M. Hobhouse est encore  Rome,  ce que je crois. Je suis en ce moment
un peu indispos: les veilles, la dissipation et quelques autres
accessoires, m'ont un peu troubl le sang; mais j'ai en perspective la
tranquillit et la temprance du carme.

Croyez-moi, etc.

_P. S._ Rappelez-moi au souvenir de M. Gifford. Je n'ai pas reu votre
_paquet de paquets_. Cherchez pour moi, dans _un Coup-d'oeil sur
l'Italie_, par Moore (le docteur Moore); vous y trouverez une notice
sur le doge Valire (ce devrait tre _Faliri_), et sa conspiration, ou
les motifs qui l'y portrent. Faites-moi copier cela et envoyez-le moi
dans une lettre le plus tt possible. J'en ai besoin, et ne puis trouver
ici de narration aussi bonne de cette affaire; quoique le patriote voil
et le lieu o il fut couronn et dcapit ensuite, existe encore, et
qu'on vous les montre. J'ai fouill dans toutes leurs histoires; mais la
politique de l'ancienne aristocratie est la cause du silence que gardent
les historiens sur les motifs qui dterminrent ce doge, et qui
n'taient autre qu'une injure particulire que lui avait faite un des
patriciens.

J'ai envie d'crire une tragdie sur ce sujet, qui me parat
trs-dramatique:--un vieillard, jaloux et conspirant contre un tat dont
il est le chef rgnant. Cette dernire circonstance rend ce fait le plus
remarquable de l'histoire de toutes les nations, et le seul de ce genre
qu'on puisse y trouver.



LETTRE CCLXIII.

A M. MOORE.

                                               Venise, 28 fvrier 1817.

Vous vous plaignez peut-tre autant maintenant de la frquence de mes
lettres, que vous vous plaigniez autrefois de leur raret. Je crois que
celle-ci est la quatrime depuis autant de mois. Je suis impatient de
recevoir de vos nouvelles, et mme plus que de coutume, parce que votre
dernire m'annonait que vous ne vous portiez pas bien. A prsent je
suis moi-mme  un rgime de malade; je suis un peu sur les dents par
suite du carnaval, c'est--dire des derniers jours, et d'avoir pass une
partie des nuits;--mais c'est fini,--et maintenant nous avons le carme
avec son abstinence et sa musique sacre.

Le carnaval s'est termin par un bal masqu  la _Fenice_, o je suis
all, ainsi qu' la plupart des redoutes, etc., etc.;--et quoiqu'au
total je n'aie pas t trs-dissip, je m'aperois pourtant que la lame
use le fourreau, je ne fais cependant que d'entrer dans ma
vingt-neuvime.

Ainsi donc, nous n'irons plus courir si tard la nuit, quoique le coeur
soit toujours aussi tendre, et le clair de lune aussi beau; car, de mme
que la lame use le fourreau, l'ame use le sein qui la renferme, il faut
au coeur une petite pause pour respirer, et l'amour lui-mme a besoin de
repos. Ainsi donc, quoique la nuit soit faite pour aimer, et que le jour
revienne trop tt, nous n'irons plus courir si tard  la clart de la
lune.

J'ai eu dernirement des nouvelles en fait de _littratoure_, ainsi que
j'ai entendu prononcer ce mot une fois par l'diteur du _Monthly_. J'ai
appris que W. W. a publi et rpondu aux attaques du _Quarterly_, dans
la _Chronique_ du savant Perry. J'ai lu ses posies l'automne dernier,
et entr'autres j'y ai trouv une pitaphe sur son boule-dogue, et une
autre sur moi-mme; mais je prends la libert de l'assurer (comme
l'astrologue Partridge), que non-seulement je suis encore vivant, mais
mme que je l'tais au moment o il la composa......................
... Hobhouse, aussi,  ce que j'apprends, a dcoch une lettre contre le
_Quarterly_ qui m'est adresse. Je me trouve dans une position
embarrassante entre lui et Gifford, qui sont tous deux mes amis.

Et voici le mois o vous allez paratre.--Par le corps de Diane (c'est
un juron vnitien), j'prouve autant d'impatience (quoique sans aucune
crainte pour vous), que si j'avais moi-mme un ouvrage dans le genre
plaisant prt  tre publi, ce qui serait, comme vous savez, les
antipodes de mes compositions prcdentes. Je ne crois pas que vous ayez
autre chose  craindre que votre propre rputation. Il faut la soutenir.
Comme vous ne m'avez jamais montr un vers de votre ouvrage, je ne sais
pas mme le rhythme que vous avez adopt; mais il faut que vous m'en
envoyiez un exemplaire par Murray, et alors vous saurez ce que j'en
pense. Je gage que vous vous faites petit:--rellement vous tes, de
tous les auteurs, le seul vraiment modeste que j'aie rencontr, ce qui
paratrait assez trange  ceux qui se rappellent vos moeurs quand vous
tiez jeune,--c'est--dire quand vous tiez extrmement jeune;--je ne
veux vous reprocher ni votre ge, ni votre moralit.

Je crois vous avoir dit que la E. R. m'avait attaqu dans un article
sur Coleridge (que je n'ai pas lu).--_Et tu_, Jeffrey? Il n'y a que
perfidie dans la vile espce humaine. Cependant je l'absous de toute
attaque prsente et future; car je trouve qu'il a dj pouss jusqu'au
dernier point la clmence  mon gard, et j'aurai toujours bonne opinion
de lui. Je m'tonne seulement qu'il n'ait pas commenc plus tt, la
ruine de mon bonheur domestique offrant  tout le monde une belle
occasion, et dont tous ceux qui l'ont pu, ont bien fait de profiter.

Si je vis encore dix ans, vous verrez pourtant que tout n'est pas fini
pour moi.--Je ne dis pas en fait de littrature, car cela compte pour
rien, et quelqu'trange que cela puisse vous paratre, je ne crois pas
que ce soit l ma vocation;--mais vous verrez que je ferai quelque chose
(les tems et la fortune le permettant) qui, comme la cosmogonie ou
cration du monde, embarrassera les philosophes de tous les sicles.
Cependant je doute que ma constitution tienne jusque-l, je l'ai parfois
diablement exerce[61].

[Note 61: Il y a dans le texte _exorcised_, qui veut dire exorcise,
 la place d'_exercised_ (exerce), l'_o_ qui est italique tant plac
l par plaisanterie.
                                                    (_Note du Trad._)]

Je n'ai pas encore fix l'poque de mon retour, mais je crois que ce
sera au printems. Il y aura un an au mois d'avril que je suis absent.
Vous ne me parlez jamais de Rogers, ni de Hodgson, ni de votre voisin
l'ecclsiastique qui a obtenu dernirement une cure auprs de vous.
A-t-il aussi un enfant? C'tait tout ce qui lui manquait la dernire
fois que je l'ai vu.................................................
........................................................

Donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie,  vos momens de loisir, et
croyez-moi toujours sincrement et affectueusement votre, etc.



LETTRE CCLXIV.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 3 mars 1817.

En vous accusant la rception de l'article du _Quarterly_[62], qui est
arriv il y a trois jours, je ne puis employer de meilleurs termes que
ceux de ma soeur Augusta, qui dit qu'il est dict par les sentimens les
plus bienveillans. Il est,  mon avis, quelque chose de plus, et autant
que le sujet me permet d'en juger, il me semble trs-bien crit comme
composition, et ne dparera pas la revue, car ceux mme qui blmeront
son indulgence seront forcs de louer sa gnrosit. Tant de gens ont
t disposs  traiter la question sous un point de vue diffrent, et
moins favorable, qu'en considrant d'ailleurs l'opinion publique et la
politique, il n'y a qu'un homme plein de courage et de bont qui ait pu
crire un pareil article dans un tel ouvrage, et  une telle poque,
mme en gardant l'anonyme. De telles actions, cependant, portent avec
elles leur rcompense, et j'ose me flatter que cet crivain, quel qu'il
soit (et je n'en ai pas le moindre soupon) ne regrettera pas de m'avoir
fait prouver, par la lecture de cet article, autant de satisfaction que
pouvait m'en causer un morceau de ce genre, et beaucoup plus qu'aucun
autre m'en ait jamais donn, quoique dans mon tems j'en aie beaucoup vu,
tant pour, que contre. Ce n'est pas la louange seulement, mais il y
rgne un tact et une dlicatesse, non pas tant par rapport  moi, que
par rapport aux autres, que n'ayant jamais trouvs ailleurs, j'avais
jusqu' prsent dout de rencontrer nulle part.

[Note 62: Article qui porte le numro 31 dans cette _Revue_, qui fut
crit, comme lord Byron le dcouvrit bientt, par sir Walter-Scott, et
mrite bien, par l'esprit de gnrosit et de bienveillance qui y rgne,
la reconnaissance ardente et durable qu'il fit natre dans le noble
pote.

                                                   (_Note de Moore_.)]

Peut-tre, un jour ou l'autre, saurez-vous le nom de l'crivain, et me
le direz-vous. Soyez persuad que si l'article et t svre, je ne
vous l'aurais pas demand.

Je vous ai crit trs-souvent depuis peu, en vous envoyant des extraits
que vous avez reus, j'espre, ou recevrez avec ou avant cette lettre.
Depuis la fin du carnaval, je n'ai cess d'tre indispos. (Gardez-vous,
sous aucun prtexte, d'en informer Mrs. Leigh, car si mon mal empire,
elle ne le saura que trop tt, et si je me rtablis, elle n'a pas besoin
de le savoir du tout.) Mais je n'ai presque pas quitt la maison;
heureusement je n'ai pas besoin de mdecin: si j'tais dans ce cas, ceux
d'Italie sont fort heureusement les plus mauvais du monde, de sorte que
j'aurais encore une bonne chance. Ils ont, je crois, un fameux
chirurgien: c'est Vacca qui habite Pise, et pourrait se rendre utile en
cas de dissection;--mais il est  quelques centaines de milles. Ma
maladie est une espce de fivre lente, dont l'origine, comme le dirait
mon pasteur et matre Jackson, est d'avoir trop abus de soi-mme;
cependant je me trouve mieux depuis un ou deux jours.

J'ai manqu l'autre jour le spectacle de la procession du nouveau
patriarche  Saint-Marc ( cause de mon indisposition); il marchait  la
tte de six-cent cinquante prtres.--Belle et sainte arme! L'admirable
gouvernement de Vienne, dans un de ses dits autorisant son
installation, prescrivait comme partie du cortge une voiture  quatre
chevaux. Pour vous faire une ide  quel point ceci est _allemand_, vous
n'avez qu' vous figurer notre parlement ordonnant  l'archevque de
Cantorbry de se rendre du coin d'Hyde-Park  la cathdrale de
Saint-Paul, dans la barque du lord-maire, ou dans la galiote de Margate.
Il n'y a que la place Saint-Marc,  Venise, qui soit assez grande pour
qu'un carrosse puisse y mouvoir, et elle est pave de larges dalles
polies, de sorte que le char et les chevaux du prophte lize lui-mme
seraient bien embarrasss d'y manoeuvrer. Ceux de Pharaon pourraient
faire mieux, car les canaux, et surtout le grand canal, sont assez
vastes et assez tendus pour toute son arme. La voiture tait donc hors
de toute possibilit; mais les Vnitiens, qui sont aussi malins que
nafs, se sont beaucoup amuss de cette ordonnance.

La grammaire armnienne est publie; mais mes tudes de l'armnien sont
suspendues dans ce moment, jusqu' ce que la tte me fasse un peu moins
de mal. Je vous ai envoy l'autre jour, sous deux enveloppes, le premier
acte de _Manfred_, drame aussi extravagant que la tragdie de _Bedlam_
de Nat. Lee, qui tait en vingt-cinq actes, avec quelques scnes de
plus. La mienne n'en a que trois.

Je m'aperois que j'ai commenc cette lettre du mauvais ct; n'importe
donc, je la finirai du bon.

Votre trs-sincrement et  jamais oblig, etc.



LETTRE CCLXV.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 9 mars 1817.

En vous envoyant le troisime acte de l'espce de pome dramatique dont
vous avez d, au moins je l'espre, recevoir les deux premiers, j'ai peu
de chose  vous observer, sinon qu'il ne faudra pas le publier (si vous
le publiez jamais) sans m'en avertir auparavant. Je ne saurais
rellement dire s'il est bon ou mauvais, et comme il n'en tait pas de
mme  l'gard de mes autres publications, je suis dispos  lui
assigner un rang trs-humble. Vous le soumettrez au jugement de M.
Gifford, et  qui il vous plaira en outre. Quant  ce qui est du prix du
manuscrit (s'il vient jamais  tre publi), je ne sais pas si trois
cents guines vous paratront une estimation exagre; dans ce cas, vous
pouvez en diminuer ce qu'il vous plaira: je ne pense pas, moi, qu'il
vaille plus; ainsi vous voyez que je fais quelque diffrence entre cet
ouvrage et les autres.

J'ai reu vos deux _Revues_, mais non pas les _Contes de mon Hte_, et
je vous ai accus rception du _Quarterly_,  son arrive, il y a dix
jours. Ce que vous me dites de Perry me ptrifie; c'est une imposture
grossire. Vers le mois de fvrier ou de mars 1816, on me donna 
entendre que M. Croker avait non-seulement coopr aux attaques du
_Courrier_, en 1814, mais mme qu'il tait l'auteur de quelques vers
trs-violens, rcemment publis dans un journal du matin. L-dessus
j'crivis quelque chose en reprsailles; j'ai oubli la totalit de ces
vers, et j'ai mme peine  me rappeler le sujet, car, lorsque vous
m'assurtes qu'il n'tait pas l'auteur de tout cela, je les jetai au feu
devant vos yeux, et il n'y en avait jamais eu que le brouillon. M.
Davies, la seule personne qui les ait entendu lire, m'en demanda une
copie que je lui refusai. Si, cependant, par un miracle quelconque,
l'ombre de ces vers court maintenant le monde, je ne dmentirai jamais
ce que j'ai rellement crit; je me tiens pour personnellement
responsable de toute satisfaction qui peut en tre demande, quoique me
rservant le droit de dsavouer toute fabrication quelconque. Vous avez
t tmoin des faits prcdens, et savez mieux que personne  quel
point ma rcapitulation est exacte. Je vous prie donc d'informer M.
Perry, que je suis fort tonn qu'il permette qu'on fasse un tel abus de
mon nom dans son journal; je dis _abus_, parce que mon absence mritait
du moins quelques gards, et que ma prsence et ma sanction positive
pouvaient seules justifier un tel procd, en supposant mme que les
vers soient de moi; et s'ils n'en sont pas, il n'y a pas de terme pour
qualifier une telle action. Je vous rpte que l'original fut brl
devant vos yeux d'aprs l'assurance que vous veniez de me donner, et
qu'il n'y en a jamais eu de copie, ni mme de rptition verbale,--au
grand mcontentement de quelques zls Whigs, qui, en ayant entendu
parler  M. Davies, me tourmentrent beaucoup pour les connatre; mais
ne les ayant crits que d'aprs ma croyance; que M. Croker avait t
l'agresseur, et pour prendre ma revanche et non par esprit de parti, je
ne voulus me prter au zle d'aucune secte, lorsque je dcouvris qu'il
n'tait pas l'auteur des passages qui m'avaient offens. Vous savez que,
si le fait tait vrai, je ne le nierais pas; vous vous rappellerez que
je vous en parlai franchement dans le tems, et comment et de quelle
manire je dtruisis ces vers. Croyez qu'aucune puissance, aucune
sduction sur la terre n'aurait pu me faire consentir  en donner une
copie (si je me les fusse rappels),  moins d'tre certain que M.
Croker tait en effet l'auteur du morceau que vous m'avez assur qu'il
n'avait pas fait.

J'ai l'intention d'aller au printems en Angleterre o j'ai quelques
affaires  arranger; mais la poste me presse. Tout ce mois-ci, j'ai t
indispos; cependant je me trouve mieux, et j'ai le projet de m'en
retourner vers le mois de mai sans aller  Rome, la saison malsaine
arrivant de bonne heure. Je reviendrai ensuite aprs avoir termin
l'affaire qui m'y appelle et qui ne demande pas beaucoup de tems...
J'aurais cru le conte assyrien d'un genre  russir.

J'ai vu, dans les posies de M. W. W., qu'il avait fait mon pitaphe;
j'aurais mieux aim faire la sienne.

Vous verrez au premier coup d'oeil que ce que je vous ai envoy n'est
pas susceptible d'tre mis en scne ni mme d'en faire venir la pense.
Je doute fort mme qu'il puisse tre publi;--c'est trop dans mon ancien
genre: mais je l'ai compos tout plein de l'horreur du thtre, et dans
la vue d'en rendre la reprsentation impraticable, connaissant le dsir
qu'ont mes amis de me voir essayer le genre pour lequel j'ai la plus
invincible rpugnance, celui de la reprsentation thtrale.

Je suis certainement diablement attach  ma manire, et il serait tems
de la quitter; mais que pouvais-je faire? Si je n'avais donn un but
quelconque  l'activit de mon imagination, il aurait fallu succomber
aux tourmens qu'elle me fait prouver et  ceux de la ralit. Mes
complimens affectueux  M. Gifford,  Walter Scott, et  tous nos amis.



LETTRE CCLXVI.

 M. MOORE.

                                                  Venise, 10 mars 1817.

Je vous ai crit encore dernirement, mais j'espre que vous ne serez
pas fch d'avoir une nouvelle lettre. J'ai t malade tout le mois
dernier d'une espce de fivre lente qui me tenait toute la nuit et me
quittait le matin. Cependant je me trouve mieux maintenant. Il est
probable que nous nous reverrons au printems; au moins mon intention est
d'aller en Angleterre o j'ai des affaires, et j'espre vous y trouver
rendu  la sant, et charg de nouveaux lauriers.

Murray m'a envoy la _Revue d'dimbourg_ et le _Quarterly_. Lorsque je
vous apprendrai que c'est Walter Scott qui est l'auteur de l'article
insr dans la dernire de ces publications, vous conviendrez avec moi
qu'un tel morceau est plus honorable pour lui que pour moi-mme. Je suis
aussi parfaitement satisfait de celui de Jeffrey, et je vous prie de le
lui dire en lui prsentant mes souvenirs; non que je suppose qu'il lui
importe, ou lui ait jamais import que je sois satisfait ou non, mais
c'est une simple politesse de la part de quelqu'un qui n'a encore eu
avec lui que de simples relations de bienveillance, mais qui pourra
bien faire sa connaissance quelque jour. Je voudrais aussi que vous
ajoutassiez, ce que vous savez fort bien, c'est que je n'ai jamais t,
et ne suis pas mme  prsent, l'homme sombre et misanthrope pour lequel
il me prend, mais un joyeux compagnon, fort  mon aise avec mes amis
intimes, et aussi loquace et aussi enjou que si j'tais un bien plus
habile homme.

Je vois maintenant que je ne pourrai jamais effacer de l'imagination du
public le deuil qui m'entoure, surtout depuis que mon moral **** a
ciment ma rputation. Cependant, ni cela, ni mme plus, n'a encore
teint mon courage qui renat toujours en proportion de ce qu'on fait
pour l'abattre.

Nous avons le carme  Venise, et je n'ai pas quitt la maison depuis
quelque tems. Ma fivre demandant de la tranquillit, et... Mais 
propos de tranquillit, voici pour m'en promettre davantage la signora
Marianna qui vient s'asseoir  mes cts.

Avez-vous vu le livre de posie de ***; et si vous l'avez vu n'en
tes-vous pas charm? Avez-vous aussi--en vrit je ne puis continuer.
Il y a une paire de grands yeux noirs qui regardent par-dessus mon
paule, comme l'ange appuy sur celles de saint Mathieu dans les vieux
frontispices des vangiles; de sorte qu'il faudra que je me retourne
pour leur rpondre au lieu de continuer  vous rpondre  vous.

Croyez-moi toujours, etc.



LETTRE CCLXVII.

 M. MOORE.

                                                 Venise, 25 mars 1817.

J'ai enfin appris au dfaut de vos lettres (ou au dfaut de ce que vous
ne m'crivez pas, car je ne suis pas bien fort sur l'application du mot
_dfaut_), j'ai enfin appris, dis-je, de Murray, deux particularits qui
vous concernent; l'une que vous allez demeurer  Hornsey, pour tre, je
prsume, plus prs de Londres; et l'autre que votre pome est annonc
sous le nom de _Lalla Rookh_. J'en suis bien aise,--d'abord parce que
nous allons l'avoir  la fin, et ensuite parce que j'aime assez moi-mme
un titre un peu dur, tmoin _le Giaour_ et _Childe Harold_ qui ont pens
suffoquer  leur apparition la moiti de nos _bas-bleus_. D'ailleurs
c'est la queue du chien d'Alcibiade, non pas que je suppose que vous
ayez besoin de chien ou de queue. En parlant de queue[63], je voudrais
que vous n'eussiez pas qualifi votre ouvrage de _conte_ persan[64]:
dites un pome ou un roman; mais non pas un conte. Je suis trs-fch
d'avoir donn ce nom  quelques-uns de mes ouvrages, car je pense que
c'est quelque chose de mieux. D'ailleurs nous avons les contes arabes,
les contes indous, les contes turcs et assyriens. Aprs tout; c'est l
de la frivolit, mais vous ne ferez pas attention  toutes ces sottises.

[Note 63: Le lecteur ne saisira pas trop le sens de cet -propos,
qui vient de la similitude de la prononciation des mots _queue_ et
_conte_, qui s'expriment en anglais par les mots _tail_ (queue), et
_tale_ (conte).
                                                     (_Note du Trad._)]

[Note 64: Il avait t mal inform sur ce point, l'ouvrage en
question ayant t intitul ds le premier abord _Roman oriental_. Une
mprise bien pire (car elle tait volontaire, et ne provenait d'aucune
intention charitable), fut celle de plusieurs personnes, qui
prtendirent que l'auteur avait voulu faire un pome pique. M.
d'Israeli lui-mme, par amour pour la thorie, a donn dans cette
supposition tout--fait gratuite. Le pote anacrontique, dit-il,
reste, aprs tout, anacrontique dans sa posie pique.]

Rellement et en vrit je veux que vous fassiez un grand fracas, ne
ft-ce que par amour-propre, parce que nous sommes de vieux amis, et je
n'ai pas le moindre doute que vous y arriverez, car je sais que vous le
pouvez. Cependant en ce moment je gagerais que vous ne savez o vous
fourrer: et je ne suis pas  vos cts; mais vous avez Rogers. Je
l'envie, ce qui n'est pas bien, car lui il n'envie personne. Songez 
m'envoyer, ou du moins  me faire envoyer par Murray votre ouvrage ds
qu'il aura paru.

J'ai t trs-malade d'une fivre lente, qui  la fin a pris le galop,
et mme plus fort que besoin n'tait[65]. Mais enfin, aprs avoir pass
une semaine dans un demi-dlire avec la peau brlante, la tte en feu,
une soif dvorante, d'horribles pulsations et pas de sommeil: grce 
l'eau d'orge et  mon refus de voir de mdecin, je suis guri. C'est une
pidmie du lieu qui revient annuellement, et s'en prend aux trangers.
Voici quelques rimes que j'ai faites une nuit d'insomnie[66]:

                  J'ai lu _Christabelle_,
                  Elle est fort belle.
                J'ai lu _Missionnaire_ aussi,
                  C'est trs-joli.
                J'aurais voulu lire _Ilderim_,
                  Ainsi soit-il.
                J'ai, de _Marguerite d'Anjou_,
                Lu deux feuillets. Le pourriez-vous?
                Du _Waterloo_ de S... il m'a suffi
                De voir une page... fi! fi!
      Quant  la Daine de _Wordsworth_, ah! c'est bien l
               Qu'il convient de crier: hol!
      .............................................

[Note 65: Dans un billet  M. Murray, qui se trouva joint  quelques
corrections de _Manfred_, il dit: Depuis ma dernire, la fivre lente
dont je vous parlais a trouv bon de doubler le pas, et elle est devenue
semblable  celle que j'attrapai, il y a quelques annes, dans les
marais d'lis en More.
                                                   (_Notes de Moore_.)]

[Note 66: Ces rimes satiriques, composes dans le dlire de la
fivre, ne peuvent tre bien rendues en franais, ni en vers ni en
prose. On a cherch  donner quelque ide de sa manire. Le lecteur
verra que c'est dans le genre de la fameuse pigramme de Boileau: Aprs
l'Agsilas, etc.
                                                     (_Note du Trad._)]

Je n'ai pas la plus lgre ide de l'endroit o j'irai ni de ce que je
ferai. J'aurais voulu aller  Rome, mais  prsent elle est empeste
d'Anglais. On y rencontre des troupes de bents, ouvrant de grands yeux,
bayant aux corneilles, et voulant  la fois du bon march et de la
magnificence. On est bien fou de voyager en France et en Italie, avant
que ces essaims de misrables aient vacu ces deux pays pour retourner
chez eux.--Dans deux ou trois ans la premire irruption sera passe, et
on pourra alors parcourir le continent  son aise et agrablement.

Je suis rest  Venise en grande partie parce que ce n'est pas un de
leurs repaires, et qu'ils ne font qu'y passer et s'y arrter un moment.
En Suisse c'tait rellement un flau. Heureusement que j'tais parti
des premiers et que j'avais pu m'assurer de la plus jolie habitation sur
le lac avant qu'ils se fussent mis en mouvement avec le reste des autres
reptiles. Mais je les trouvais toujours sur mon chemin. J'ai rencontr
tout une famille de vieilles femmes et d'enfans  moiti route du mont
Wengen (prs de la Iungfrau); elles taient montes sur des mules, et la
plupart taient trop vieilles et les autres trop jeunes pour comprendre
le moins du monde ce qu'elles voyaient.

 ce propos, je regarde la Iungfrau, et toute cette rgion des Alpes
que j'ai traverse en septembre, comme beaucoup suprieure au
Mont-Blanc,  Chamouni et au Simplon; je suis mont au sommet du Wengen,
qui n'est pas le point le plus lev (la Iungfrau tant elle-mme
inaccessible), mais qui est certainement le point le plus favorable pour
la vue. J'ai fait un journal de toute cette excursion pour ma soeur
Augusta, qui en a copi une partie pour M. Murray.

J'ai compos une espce de drame extravagant tout exprs pour y
introduire la description des sites des Alpes, et je l'ai envoy 
Murray. Presque tous les personnages sont des esprits, des fantmes, ou
des sorciers, et la scne est au milieu des Alpes et dans l'autre monde;
ainsi vous voyez quelle folle tragdie cela doit faire. Dites-lui de
vous la montrer.

Cela fait maintenant en tout six lettres, petites ou grandes, que je
vous ai crites, et en retour desquelles j'ai reu de vous un billet de
la longueur de ceux que vous m'criviez de Bury-Street  St.
James-Street du tems que nous dnions si souvent ensemble avec Rogers,
que nous causions si librement, que nous allions en socit, et de tems
en tems entendre le pauvre Shridan. Vous rappelez-vous un soir qu'il
tait tellement gris que je fus oblig de lui mettre son chapeau sur la
tte, car lui n'en pouvait venir  bout?--et ensuite je le descendis
chez Brookes  peu prs dans l'tat o depuis on le descendit dans la
tombe. Hlas! je voudrais tre ivre aussi, mais je n'ai devant moi que
cette maudite eau d'orge.

Je suis encore amoureux, ce qui est un terrible dsagrment quand on
quitte un endroit; et cependant je ne puis rester  Venise beaucoup plus
longtems. Que ferai-je sur ce point? je ne sais. Elle veut venir avec
moi, mais je n'aime pas ce parti, dans son propre intrt. Mon esprit a
essuy tant de combats  ce sujet, depuis quelque tems, que je ne suis
pas bien sr qu'ils n'aient pas un peu contribu  la fivre dont je
vous ai parl. Je lui suis certainement trs-attach; et si vous saviez
tout, vous verriez que ce n'est pas sans motif. Mais elle a un enfant;
et quoique semblable  toutes les filles du soleil, elle n'coute que sa
passion: je dois rflchir pour nous deux. Ce n'est qu'une femme
vertueuse comme *** qui peut tre capable de renoncer  son mari,  son
enfant, et d'tre toujours heureuse.

La morale italienne est la plus bizarre qui existe. La manire dont,
non pas seulement les actions, mais le raisonnement des femmes est
perverti, est quelque chose de vraiment singulier. Ce n'est pas qu'elles
ne considrent la chose en elle-mme comme coupable et mme
trs-coupable;--mais l'amour, le sentiment de l'amour, non-seulement en
est l'excuse, mais en fait mme une vertu relle, pourvu qu'il soit
dsintress, exempt de caprice, et qu'il se borne  un seul objet.
Elles ont d'effrayantes notions de constance, car j'ai vu de vieilles
figures de quatre-vingts ans qui m'ont t montres comme des amans dont
la flamme durait depuis quarante, cinquante et soixante ans. Je ne puis
pas dire que j'aie vu un tel couple d'poux.

Toujours  vous.

_P. S._ Marianna,  qui je viens de traduire ce que je vous ai crit 
notre gard, m'a rpondu: Si vous m'aimiez vritablement, vous ne
feriez pas de si belles rflexions, qui ne sont bonnes qu' _forbirsi i
scarpi_, c'est--dire  nettoyer ses souliers:--c'est un proverbe
vnitien dont on se sert pour apprcier les choses, et qui s'applique 
des raisonnemens de toute espce.



LETTRE CCLXIII.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 25 mars 1817.

Votre lettre et ce qu'elle contient sont arrivs sans accident; mais un
_gentleman_ anglais est une chose trs-rare, c'est--dire  Venise. Je
doute qu'il y en ait d'autres maintenant que le consul et le vice-consul
que je ne connais pas du tout. Ds que je pourrai mettre la main sur un
tmoin, je vous enverrai l'acte sign en toutes formes. Mais encore
faut-il que ce soit quelqu'un de distingu! Venise n'est pas un endroit
o les Anglais s'attroupent; leurs colombiers sont  Florence, Naples,
Rome, etc. Et pour vous dire la vrit, c'est l une des raisons pour
lesquelles je suis rest ici jusqu' la saison o Rome est purge de ces
sortes de gens, car elle en est en ce moment infecte; d'ailleurs
j'abhorre la nation, et la nation m'abhorre. Il m'est impossible de vous
dcrire mes sensations  cet gard, mais il suffira de vous dire que, si
je rencontrais quelqu'un de cette race dans les plus belles parties de
la Suisse, leur aspect le plus loign empoisonnait tout le plaisir que
me causaient ces sites superbes, et je ne me soucie pas qu'ils me gtent
la vue du Panthon, de Saint-Pierre ou du Capitole. Cette manire de
sentir est sans doute l'effet des vnemens qui se sont passs
rcemment, mais elle n'en existe pas moins, et tant qu'elle durera, je
ne la cacherai pas plus qu'une autre.

J'ai t srieusement malade d'une fivre,--mais elle est passe, je
crois, ou du moins je suppose que c'tait la fivre indigne de
l'endroit qui revient tous les ans  cette poque, et dont les
chirurgiens changent tous les ans le nom, afin d'expdier plus vite
leurs malades. C'est une espce de typhus qui tue quelquefois. Je l'ai
eue assez fort, rien cependant de bien dangereux. Elle m'a laiss
beaucoup de faiblesse et un grand apptit. Il y a beaucoup de malades 
prsent, et je prsume que c'est de la mme maladie.

Je suis fch qu'Horner ne soit plus, s'il est vrai qu'il existt
quelque chose dans ce monde qui le lui ft aimer; et j'en suis encore
bien plus fch pour ses amis, car il y avait en lui beaucoup 
regretter. C'est par votre lettre que j'ai appris sa mort.

Je vous crivis il y a quelques semaines pour vous accuser rception de
l'article de Walter Scott. Maintenant que je sais qu'il en est l'auteur,
cela n'augmente pas la bonne opinion que j'avais de lui, mais cela
ajoute  celle que j'ai de moi. Lui, Gifford et Moore sont les seuls
auteurs qui n'aient rien du mtier dans leurs manires,--aucune sottise,
aucune affectation, voyez-vous! Quant  tous les autres que j'ai
connus, il y avait toujours plus ou moins de l'auteur dans leur
personne. Le petit bout de la plume passait derrire leur oreille, et
leur pouce conservait encore quelques lgres taches d'encre.

_Lalla Rookh_--vous vous rappellerez,  propos de titre, qu'on ne peut
encore aujourd'hui venir  bout de prononcer le _Giaour_, et que ce
dernier et _Childe Harold_ parurent trs-plaisans  nos bluets[67], et
beaux esprits de la ville, jusqu' ce que, surpris et un peu alarms,
ils eussent appris  changer de ton.--Ainsi donc _Lalla Rookh_, qui est
trs-orthodoxe et trs-oriental, est un titre tout aussi bon, et
meilleur mme qu'il ne vous le faut. J'aurais dsir seulement qu'il
n'et pas intitul son ouvrage: _conte persan_; d'abord parce que nous
avons dj les contes turcs, indous et assyriens, et je me repens
d'avoir donn  la posie le sobriquet de _conte_: _fable_ vaudrait
mieux. En second lieu, _conte persan_ me rappelle un des vers de Pope
sur Ambrose Phillips; et quoique assurment personne ne puisse dire que
ce conte ait t tourn pour un cu, cependant il vaut toujours mieux
viter de telles dissonnances. Pourquoi pas _histoire persanne_ ou
_roman_? Je suis aussi anxieux pour Moore que je le serais pour moi-mme
quand il s'agirait de mon ame, et je ne veux pour lui que des succs
brillans, comme je ne doute pas qu'il n'en obtienne.

[Note 67: Terme qui s'applique aux savans et  ceux qui ont des
prtentions en littrature.]

Quant au drame du sorcier, je vous en ai envoy les trois actes par la
poste, de semaine en semaine, dans le courant de ce mois. Je vous rpte
que je ne sais absolument me dire s'il est bon ou mauvais; s'il est
mauvais, il ne faut pour rien au monde en risquer la publication; s'il
est bon, il est  votre service. Je l'estime  300 guines et mme
moins, si vous le voulez. Peut-tre, si vous le publiez, vaudra-t-il
mieux l'ajouter  votre volume de cet hiver que de le faire paratre
sparment. Le prix vous montrera que je n'y attache pas beaucoup
d'importance; vous pouvez le jeter au feu, dans le cas o cela vous
plairait, et o le drame ne plairait pas  Gifford.

La _Grammaire armnienne_ est publie,--c'est--dire l'une des deux:
l'autre est encore manuscrite. Ma maladie m'a empch de sortir depuis
un mois, et je ne me suis plus occup de l'armnien.

Je ne vous dirai rien, ou du moins fort peu de chose des moeurs
italiennes ou plutt lombardes. Je suis all deux ou trois fois  la
_conversazione_ du gouverneur (et une fois prsent, vous tes libre d'y
aller toujours). L, je n'ai vu que des femmes trs-laides, un cercle
trs-raide enfin, la pire espce de tous les _routs_, aussi n'y suis-je
pas retourn. Je suis all  l'Acadmie, o j'ai vu  peu prs la mme
chose, avec l'addition de quelques littrateurs, qui sont les mmes[68]
_bleus_ que dans tous les pays du monde. Je suis devenu amoureux, ds la
premire semaine, de Mme ***, et j'ai continu de l'tre parce qu'elle
est trs-jolie, trs-attrayante, qu'elle parle le vnitien, ce qui
m'amuse, et de plus qu'elle est nave.

Votre trs-sincrement, etc., etc.

_P. S._ Envoyez-moi la poudre de corail pour les dents, par une main
sre, et promptement[69]...........

[Note 68: Lorsqu'il se prsente, comme dans ce cas, un mot ou un
passage sur lequel lord Byron aurait appuy dans la conversation, on
s'aperoit qu'en les traant il a donn  son criture quelque chose de
la mme force.]

[Note 69: Ici suivent les mmes rimes: J'ai vu la _Christabelle_,
qui ont dj t donnes dans une lettre qui m'est adresse.
                                                   (_Notes de Moore_.)]

Pour attraper le lecteur, vous, John Murray, avez publi _Marguerite
d'Anjou_, qui ne se vendra pas de sitt (au moins la vente n'en est pas
encore commence), puis, pour l'garer encore davantage, voil que dans
vos remords vous prnez _Ilderim_; cela tant, ayez soin de ne pas faire
de dettes, car si vous veniez  manquer, ces livres seraient pour vous
d'assez mauvaises cautions. Songez aussi  ne pas vous laisser
surprendre ces rimes par le _Morning-Post_ ou par Perry; ce serait un
tour perfide, et trs-perfide, que de me jeter dans un tel embarras. Car
il me faudrait livrer combat dans ma petite barque contre une galre
tout entire, et s'il m'arrivait d'occire l'Assyrien, j'aurais encore 
combattre un chevalier femelle.......

?Vous pouvez montrer ceci  Moore et aux lus, mais non aux profanes,
et dites  Moore que je m'tonne qu'il n'crive pas de tems en tems.



LETTRE CCLXIX.

A M. MOORE.

                                                 Venise, 31 mars 1817.

Vous devez commencer  trouver que je deviens un peu prodigue de mes
offrandes pistolaires (quel que soit l'autel auquel il vous plaise de
les vouer); mais jusqu' ce que vous m'ayez rpondu, je ne me ralentirai
pas, car vous ne mritez pas qu'on vous pargne. Je sais que vous vous
portez bien, ayant appris que vous aviez t  Londres et dans les
environs, ce qui m'a fait plaisir, votre billet m'ayant donn de
l'inquitude,  cause de la purgation et de la saigne dont il y tait
question. J'ai appris aussi que vous tiez sous presse, ce qui, je
pense, aurait pu vous fournir matire pour une lettre de moyenne taille,
considrant surtout que je suis en pays tranger, et que les annonces du
mois dernier ou le catalogue des dcs auraient t pour moi de
vritables nouvelles m'arrivant de votre le du nord.

Je vous ai dit dans ma dernire lettre que j'avais eu la fivre assez
fort. Il rgne ici une maladie pidmique, mais je souponne,  certains
symptmes, que ma fivre m'appartenait en propre, et n'avait rien de
commun avec le bas et vulgaire typhus qui, en ce moment, dcime Venise,
et qui a, si ce qu'on en dit est vrai,  moiti dpeupl Milan. Cette
maladie a fort maltrait mes domestiques qui dsirent terriblement s'en
aller, et voudraient bien me dcider  changer de lieu; mais, outre mon
obstination naturelle,  force d'entendre continuellement parler de
peste en Turquie, je suis devenu inaccessible  la peur de la contagion:
la crainte d'ailleurs n'en exempte pas, et puis je suis encore amoureux,
et quarante mille fivres pidmiques ne me feraient pas bouger avant le
tems, lorsque je suis sous l'influence de ce dlire qui l'emporte sur
tous les autres. Plaisanterie  part, il rgne dans cette ville une
maladie fort dangereuse, dit-on; cependant la mienne ne m'a pas sembl
avoir ce caractre, quoiqu'elle n'ait pas t trs-agrable.

Nous sommes dans la semaine de la Passion et de Tnbres, et tout le
monde est  vpres. On va ternellement  l'glise dans tous ces pays
catholiques; cependant, ici, on me parat moins bigot qu'en Espagne.

Je ne sais pas si je dois tre bien aise ou fch que vous quittiez
Mayfield. Si j'avais t  Newsteadt pendant votre sjour ici
(exceptez-en cependant l'hiver de 1813  1814, o les chemins taient
impraticables), nous eussions t assez voisins pour nous appeler, et
j'aurais aim  faire avec vous le tour du Pic. Je connais bien ce pays,
l'ayant parcouru dans mon enfance. Avez-vous jamais t dans le
Dovedale? Je vous assure qu'il y a des sites aussi magnifiques dans le
Derbyshire que dans la Grce ou la Suisse. Mais vous avez toujours eu du
penchant pour Londres, et je ne m'en tonne pas; je l'ai moi-mme tout
autant aim qu'un autre, de tems en tems.

Veuillez me rappeler  Rogers qui, je prsume, est en pleine
prosprit, et que je regarde comme notre pre potique: vous tes son
fils lgitime, et moi son enfant naturel. A-t-il dj commenc  crire
sur Shridan? Quand vous rencontrerez notre ami le rpublicain Leigh
Hunt, prsentez-lui mes complimens.--J'ai vu, il y a environ neuf mois,
qu'il tait en querelle (comme mon ami Hobhouse) avec les diteurs du
_Quarterly_. Quant  moi, je n'ai jamais pu comprendre ces disputes des
auteurs entre eux ou avec leurs critiques. Pour l'amour de Dieu,
messieurs, qu'est-ce que cela veut dire?

Que pensez-vous de votre compatriote Mathurin? Je m'applaudis d'avoir
contribu par mes efforts  faire paratre _Bertram_, quoique je doive
dire que mes collgues y ont mis tout autant de bonne volont et
d'empressement que moi. C'est mme Walter-Scott qui en parla le premier,
et qui me le nomma avec les plus grands loges; c'tait en 1815. C'est
donc au hasard, et  deux ou trois autres circonstances accidentelles,
que cet homme plein de talent a d un premier succs si bien mrit. A
quoi tient la clbrit!

Vous ai-je dit que j'avais traduit deux ptres? Elles font partie
de la correspondance de saint Paul avec les Corinthiens, et n'existent
pas dans notre langue, mais dans la langue armnienne d'o je les ai
traduites.--Elles m'ont paru fort orthodoxes, et je les ai rendues en
prose anglaise dans le style de l'criture[70].

Croyez-moi toujours, etc.

[Note 70: Le seul titre plausible de ces ptres  l'authenticit,
vient de ce que saint Paul (suivant l'opinion de Mosheim et d'autres),
aurait crit une ptre aux Corinthiens avant celle que nous regardons
comme la premire. Elles sont cependant gnralement rejetes comme
apocryphes, quoique le primat Usher, Johan, Grgoire et d'autres savans
en parlent comme existant en langue armnienne; elles furent pour la
premire fois, je crois, traduites de cette langue par les deux
Whistons, qui ajoutrent cette correspondance, dont ils donnrent une
version grecque et une latine,  leur dition de l'_Histoire d'Armnie_
de Mose de Chorne, publie en 1736.

La traduction de lord Byron est,  ma connaissance, la premire qu'on
ait essaye en anglais. Au bas de la copie que j'en possde sont crits
les mots suivans: Mis en anglais par moi, en janvier et en fvrier de
1817, au couvent de Saint-Lazare,  l'aide d'explications sur le texte
armnien, qui m'ont t donnes par le pre Paschal Aucher, moine
armnien. BYRON.--J'avais aussi, ajoute-t-il, le texte latin, mais il
est en beaucoup d'endroits fort corrompu, et on y trouve de grandes
lacunes.
                                                   (_Note de Moore_.)]



LETTRE CCLXX.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 2 avril 1817.

Je vous ai envoy mon drame en entier,  trois diffrentes fois, acte
par acte, sous des enveloppes spares. J'espre que vous avez dj
reu, sinon le tout, du moins une partie, et que le reste vous
parviendra.

Ainsi donc, Love a de la conscience.--De par Diane, je lui ferai
reprendre la bote, ft-ce mme celle de Pandore. C'est en l'envoyant
chez le bijoutier, pour faire arranger le couvercle, de manire  y
placer le portrait de Marianna, qu'il a t dcouvert que ce n'tait que
de l'argent. L-dessus, comme vous pensez bien, j'ai fait remettre la
bote _in statu quo_, et le portrait a t enchss dans une autre qui
semble faite exprs. La bote sur laquelle on m'a tromp a t  peine
touche, et n'est pas reste plus d'une heure entre les mains de
l'ouvrier.

Je conviens de tout ce que vous dites d'Otway, et suis un de ses grands
admirateurs,  l'exception pourtant de[71] sa bgueule de _Belvidera_,
chastement impudique, toujours gmissante et curieuse, caractre que je
mprise, abhorre et dteste compltement. Mais l'histoire de Marino
Faliro est bien diffrente, et tellement suprieure pour l'intrt, que
je voudrais qu'Otway et choisi ce sujet au lieu du sien. Le chef
conspirant contre le corps entier qui a refus de lui faire justice
d'une injure relle;--la jalousie, la trahison, toutes les passions
inflexibles et invtres d'un vieillard sur lequel agit aussi la
politique:--le diable lui-mme ne pourrait prendre un plus beau sujet,
et vous savez qu'il est le seul auteur dramatique et tragique que nous
ayons.

[Note 71: _Except of that maudlin b--h of chaste lewdeness and
blubbering curiosity_. Ces expressions anglaises sont d'une nergie trop
grossire, pour que la traduction littrale en ft supportable dans
notre langue.
                                                      (_Note du Trad._)]

On voit encore dans le palais du doge le voile noir peint sur le
portrait de Faliro, et l'escalier sur lequel il fut d'abord couronn
doge et ensuite dcapit. C'est ce qui a le plus frapp mon imagination
 Venise, bien plus que le _Rialto_ que j'ai parcouru pour l'amour de
Shylock, et plus aussi que l'_Armnien_ de Schiller, roman qui me fit
une grande impression tant encore enfant. Il a aussi pour titre: _le
Fantme prophte_, et je n'ai jamais travers la place Saint-Marc, par
le clair de lune, sans y songer et me rappeler ces mots: A neuf heures
il mourut! au surplus, je hais ce qui n'est que fiction: c'est pourquoi
_le Marchand de Venise_ et _Othello_ ne me retracent pas ici des
souvenirs d'un grand intrt, mais il en est autrement de Pierre. La
cration la plus fantastique devrait toujours tre fonde sur quelque
fait: l'invention toute pure n'est que le talent de bien mentir.

Vous parlez de mariage; depuis les funrailles du mien, ce mot me donne
des vertiges et des sueurs froides:--ne le rptez pas, je vous prie.

Vous devriez terminer avec Mme de Stal: ce sera son meilleur ouvrage,
et tout historique d'un bout  l'autre.--Il roule sur son pre, la
rvolution, Bonaparte, etc., etc. Bonstetten m'a dit, en Suisse, que
c'tait trs-beau.--Je ne l'ai pas lu moi-mme, quoique j'aie vu souvent
l'auteur: elle a t trs-aimable pour moi  Coppet.

Il a paru deux articles dans les journaux de Venise, dont l'un est une
revue de _Glenarvon_, et l'autre de _Childe Harold_, dans lequel on me
proclame l'admirateur le plus sditieux et le plus entt de Bonaparte,
qui lui soit rest en Europe. Ces deux articles sont traduits de
l'allemand, et tirs de la _Gazette littraire_ d'Ina................

Dites-moi si Walter-Scott va mieux.--Je ne voudrais pour rien au monde
qu'il ft malade: je prsume que c'est par sympathie que j'ai eu la
fivre en mme tems.

Je me rjouis du succs de votre _Quarterly_, mais je continue de m'en
tenir  la _Revue d'dimbourg_. Jeffrey en a agi de mme  mon gard; je
dois le dire, en dpit de tout, et c'est plus que je n'en mritais de sa
part.--Je vous ai plus d'une fois, dans mes lettres, accus rception de
l'article et mme des articles: apprenez-moi au moins que vous avez reu
les susdites, ne sachant pas autrement quelles lettres vous arrivent.
Les deux _Revues_ me sont parvenues, mais pas autre chose:--je n'ai pas
encore vu la pice de M*** et l'extrait............

crivez-moi, afin que je sache si vous avez enfin reu mon magicien,
avec ses scnes, tous ses enchantemens, etc., etc.

Toujours tout  vous.

_P. S._ Il est inutile d'envoyer vos lettres  la _Poste pour
l'tranger_: rien ne m'arrive par cette voie; j'imagine que quelque
commis zl aura cru du devoir d'un tory d'y mettre obstacle.



LETTRE CCLXXI.

A M. ROGERS.

                                                  Venise, 4 avril 1817.

Il s'est coul un tems considrable depuis que je ne vous ai crit; et
je ne sais pas trop pourquoi je vous importunerais aujourd'hui, si ce
n'est que je me flatte intrieurement que vous ne serez pas fch de
recevoir de tems en tems de mes nouvelles.--Vous et moi n'avons jamais
entretenu de correspondance ensemble; mais il y a toujours eu entre nous
quelque chose de mieux, c'est--dire une bonne et franche amiti.

J'ai vu votre ami Sharp en Suisse, ou plutt sur le territoire allemand
qui est et n'est pas la Suisse. Il nous avait indiqu,  Hobhouse et 
moi, une trs-bonne route pour aller aux Alpes bernoises; cependant nous
en avons suivi une autre que nous a enseigne un Allemand, et nous
sommes alls par Clarens et la Dent de Jaman  Montbovon, et par le
Simmenthal  Thoun, et ainsi de suite jusqu' Lauterbrounn, except que
de l, au lieu de faire le tour pour nous rendre au Grindelwald, nous
avons travers tout droit le sommet du mont Wengen; et nous trouvant
tout juste au-dessous de la Iungfrau, nous avons vu ses glaciers et
entendu les avalanches dans toute leur gloire, ayant eu un fameux tems
pour cela. Une fois sur le Grindelwald, bien entendu, nous traversmes
le Sheideck pour aller  Brientz et  son lac, et suivmes le Richenbach
et toute cette route montagneuse qui me rappela l'Albanie, l'tolie et
la Grce, si ce n'est que le peuple ici est plus civilis et plus
fripon. A l'exception de la source de l'Arveron, dont nous nous sommes
approchs jusqu'au bord de la glace, de manire  regarder dans la
cavit et  y toucher, contre l'avis de nos guides, dont un seulement
nous accompagna jusque-l, je n'ai pas t aussi merveill de Chamouni
que de la Iungfrau, de la Pissevache et du Simplon, qui ne peuvent tre
rivaliss par rien dans ce monde.

J'ai pass prs d'une lune  Milan, et j'y ai vu Monti et d'autres
curiosits vivantes. De l, je suis all  Vrone, o je n'ai pas oubli
votre histoire d'assassinat pendant le sjour que vous y fites. J'ai
emport de cette ville quelques fragmens du tombeau de Juliette, et une
impression trs-vive de son amphithtre. La comtesse Goetz (femme du
gouverneur de cette ville) m'a dit qu'il y avait encore un chteau ruin
des Montecchi, entre Vrone et Vicence. Je suis  Venise depuis le mois
de novembre, mais je me rendrai probablement bientt  Rome.--Quant  ce
que j'ai fait ici, ne l'ai-je pas consign dans mes lettres au
silencieux Thomas Moore?--c'est donc  lui que je vous renvoie; il les a
toutes reues, et n'a pas rpondu  une seule.

Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de lord et de lady
Holland. Je dois des remerciemens  ce dernier, d'un livre que je n'ai
pas encore reu, mais que je me propose de relire avec grand plaisir 
mon retour; c'est la seconde dition des oeuvres de Lope de Vega. J'ai
entendu dire que le pome de Moore allait paratre. Il ne peut pas se
souhaiter  lui-mme plus de succs que je ne lui en souhaite et ne lui
en prdis. J'ai aussi entendu faire un grand loge des _Contes de mon
Hte_; mais ne les ai pas encore reus. D'aprs ce qu'on en dit, ils
surpassent _Waverley_ mme, etc., etc., et sont du mme auteur. Il
parat que la seconde tragdie de Mathurin est tombe, ce dont je crois
que tout le monde sera fch. Ma sant a t trs-florissante jusqu'au
mois dernier, o j'ai t atteint d'une fivre. Il rgne une pidmie
dans cette ville, mais je ne crois pas que ce ft l ma maladie; quoi
qu'il en soit, je me suis rtabli sans mdecin ni drogues.

J'oubliais de vous dire que, l'automne dernier, j'avais donn, pendant
quelques jours, _le pain et le sel_  Lewis, dans ma campagne de
Diodati, en retour de quoi (indpendamment de sa conversation), il
m'avait traduit verbalement _le Faust_ de Goethe, et j'ai eu aussi le
plaisir de le mettre aux prises avec Mme de Stal, au sujet de la traite
des ngres. Je suis vraiment redevable de mille attentions obligeantes 
notre dame de Coppet, et je l'aime autant maintenant que j'ai toujours
aim ses ouvrages, dont j'ai t et suis toujours grand
admirateur.--Quand commencez-vous  vous occuper de Sheridan? que
faites-vous maintenant? et comment va la sant?

Croyez-moi toujours trs-sincrement, etc.



LETTRE CCLXXII.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 9 avril 1817.

Vos lettres du 18 et du 20 sont arrives. Dans la mienne je vous ai
rendu compte de la naissance, des progrs, du dclin et de la gurison
de ma dernire maladie; elle est alle au diable. Je ne ferai pas  ce
dernier le mauvais compliment de dire qu'elle en tait venue. Le diable
tient trop du _gentleman_ pour cela. Ce n'tait qu'une fivre lente qui
a doubl le pas vers le terme de son voyage. Elle m'a perscut pendant
quelques semaines avec des chaleurs brlantes la nuit et des
transpirations le matin; mais me voil tout--fait rtabli, ce que
j'attribue  n'avoir pris ni mdecine, ni mdecin.

Dans quelques jours je pars pour Rome, au moins tel est mon dessein.
J'en changerai peut-tre encore plus d'une fois avant lundi, mais
continuez  m'adresser vos lettres  Venise comme auparavant.--Si je
pars, mes lettres me seront envoyes; je dis _si_, parce que je ne sais
jamais bien ce que je ferai jusqu' ce que cela soit fait, et comme j'ai
pris la ferme rsolution d'aller  Rome, il ne serait pas improbable
que je me trouvasse un beau matin  Saint-Ptersbourg. Vous me
recommandez de me soigner;--oui, sur ma foi, je ferai en sorte.--Je n'ai
pas encore envie d'tre un auteur posthume, et cependant songez un peu
 ce que vaudraient _ma Vie et mes Aventures_, pendant que je suis en
plein scandale, et le contenu de mon secrtaire, seize pomes commencs
pour ne jamais tre finis. Croyez-vous que je ne me serais pas brl la
cervelle l'anne dernire, si par bonheur je n'tais venu  penser que
Mrs. C*** et lady N***, et toutes les vieilles femmes d'Angleterre en
eussent t enchantes, et puis l'agrment d'tre dclar fou[72],
d'aprs l'enqute du _Coroner_, et puis les regrets de deux ou trois
personnes, d'une demi-douzaine peut-tre?........................ Soyez
persuad que j'ai encore envie de vivre pour plus d'un motif. D'abord il
y a un ou deux individus que je veux voir hors de ce monde, et autant
que j'y veux faire entrer avant de pouvoir mourir en paix; si je m'en
vais auparavant, je n'aurai pas rempli ma mission. D'ailleurs, quand je
vais attraper trente ans, je deviendrai dvot; je m'y sens une grande
vocation quand je suis dans une glise catholique et que j'entends le
son des orgues.

[Note 72: Comme il existe en Angleterre une loi qui prive de la
spulture du cimetire les corps de ceux qui se sont volontairement
dtruits, et les condamne  tre enterrs sur le grand chemin,
l'officier charg de faire une enqute sur les causes du suicide dclare
presque toujours qu'il a t commis dans un moment de folie, afin
d'luder la rigueur de cette loi. Cet officier se nomme _coroner_,
corrompu de _crowner_, qui signifie _officier de la couronne_. Nous
n'avons pas en France de charge qui rponde exactement a celle-l.
                                                      (_Note du Trad._)]

Je m'afflige avec Drury-Lane, et me rjouis avec ***, modrment
pourtant, de la fin tragique de la nouvelle tragdie.

Ainsi donc vous tes brouill avec Leigh Hunt  ce qu'il parat.... Je
vous l'avais prsent, ainsi que son pome, dans l'espoir qu'en dpit de
la politique, votre liaison pourrait tre avantageuse  tous deux, et
voil que cela finit par une inimiti ternelle, quand, moi, j'avais agi
dans les meilleures intentions! Je vous avais aussi prsent ***, et il
vous a emport votre argent.--D'un autre ct, mon ami Hobhouse est en
discussion avec le _Quarterly_, et ( l'exception de ce dernier
pourtant) c'est moi qui suis innocemment le canal ou l'isthme, si vous
voulez (maudit soit ce mot, je ne saurais l'crire, quoique j'aie
travers une douzaine de fois au moins celui de Corinthe), c'est moi,
dis-je, qui suis le canal ou l'isthme de toutes ces inimitis.

Je vais vous dire quelque chose au sujet du _Chteau de Chillon_.--Un
monsieur Deluc, Suisse et g de quatre-vingt-dix ans, se l'est fait
lire et en a t content;--du moins, c'est ce que ma soeur m'crit. Il a
dit qu'il a t avec Rousseau  Chillon, et que la description en est
parfaitement exacte; mais ce n'est pas tout, j'ai cru me rappeler ce
nom, et je l'ai trouv dans le passage suivant des _Confessions_, vol.
III, page 247, livre VIII.

? De tous ces amusemens, celui qui me plut davantage, fut une
promenade autour du lac, que je fis en bateau avec Deluc pre, sa bru,
ses deux fils et ma Thrse. Nous mmes sept jours  cette tourne, par
le plus beau tems du monde. J'en ai gard le vif souvenir des sites qui
m'avaient frapp  l'autre extrmit du lac, et dont je fis la
description, quelques annes aprs, dans la _Nouvelle Hlose_.

Ce _nonagnaire_ Deluc, doit tre un des deux fils en question. Il vit
en Angleterre infirme, mais avec toutes ses facults intellectuelles. Il
est singulier que cet homme ait vcu si long-tems, il ne l'est gure
moins qu'il ait fait ce voyage avec Jean-Jacques, et qu'aprs un tel
intervalle il lui soit arriv de lire un pome d'un Anglais, qui a fait
prcisment la mme navigation, en s'arrtant dans les mmes lieux.

Quant  _Manfred_, il est fort inutile d'envoyer les preuves; rien de
ce genre n'arrive ici. Je vous l'ai fait passer tout entier 
diffrentes fois.--Les deux premiers actes sont les meilleurs: le
troisime couci, coua; mais j'ai t soutenu dans les deux autres par
la premire chaleur de l'inspiration.--Il faut l'appeler pome, car ce
n'est pas un drame, et je ne me soucie nullement de lui entendre donner
un tel nom. Pome dialogu, ou pantomime, si vous voulez, tout ce qui
vous plaira enfin,  l'exception d'un titre qui sentirait les
coulisses. Voici votre pigraphe:

Il est, Horatio, dans le ciel et sur la terre, plus de choses que votre
philosophie n'en a jamais rv.

Toujours tout  vous.

Amitis et remerciemens  M. Gifford.



LETTRE CCLXXIII.

 M. MOORE.

                                                Venise, 11 avril 1817.

Je continuerai de vous crire tant que l'accs me tiendra; cela vous
servira de pnitence, pour vous tre plaint jadis de mon silence. Je
suis sr que vous rougiriez, si vous pouviez rougir, de ne m'avoir pas
encore rpondu. La semaine prochaine je pars pour Rome. Aprs avoir vu
Constantinople, j'ai envie de voir aussi sa camarade. D'ailleurs je veux
connatre le pape, et j'aurai soin de lui dire que je vote pour les
catholiques, et pas de _veto_.

Je n'irai pas  Naples, ce n'est que la seconde des plus belles vues de
la mer, et j'ai vu la premire et la troisime, c'est--dire
Constantinople et Lisbonne. (Par parenthse, la dernire n'est qu'une
vue de rivire, quoiqu'on la mette aprs Stamboul et Naples, et avant
Gnes.) D'ailleurs, le Vsuve est muet, et j'ai travers l'Etna. Ainsi
donc, je reviendrai  Venise en juillet; c'est pourquoi, si vous
m'crivez, je vous prie de m'adresser vos lettres  Venise, qui est mon
quartier-gnral.

Mon ci-devant mdecin, le docteur Polidori, est ici et va retourner
en Angleterre avec le lord G*** actuel, et la veuve du feu comte. Le
docteur Polidori n'a plus de malades dans ce moment-ci, parce que ses
malades ne sont plus. Il en avait trois dernirement, mais ils sont tous
morts. L'un d'eux est embaum; Horner et un enfant de Thomas Hope sont
enterrs  Pise et  Rome. Lord G*** est mort d'une inflammation
d'entrailles: aussi les lui a-t-on tes (pour les punir) et les a-t-on
envoyes, sparment du corps, en Angleterre. Figurez-vous un homme
allant d'un ct, ses intestins de l'autre, et son ame immortelle
prenant un troisime chemin.--A-t-on jamais vu une telle distribution?
Assurment nous avons une ame; mais comment a-t-elle jamais pu se
rsoudre  s'enfermer dans un corps? c'est ce que je ne saurais
comprendre! Tout ce que je sais, c'est que lorsque la mienne en sera une
fois sortie, elle prendra ses bats avant que je la laisse rentrer dans
mon corps, ou dans tout autre.

Ainsi donc, la seconde tragdie de ce pauvre cher M. Mathurin a t
ddaigne par le judicieux public. *** en sera diablement content, et
diablement siffl sans tre content, si jamais ses pices sont joues
sur aucun thtre.

J'ai crit  Rogers l'autre jour, et l'ai charg de quelque chose pour
vous.--J'espre qu'il est toujours florissant de sant et de
gloire;--c'est le Tithon de la posie;--il est dj parvenu 
l'immortalit, tandis que vous et moi, il faut que nous attendions.

Je n'entends parler de rien, ne sais rien de rien. Vous imaginez
aisment que les Anglais ne me cherchent pas, et moi je les vite.  la
vrit, il n'y en a que peu ou point ici,  l'exception de ceux qui ne
font qu'y passer. Florence et Naples sont leur Margate et leur Ramsgate,
et d'aprs ce qu'on dit, on y trouve aussi  peu prs le mme genre de
monde; ce qui nous fait beaucoup de tort parmi les Italiens.

Je meurs d'envie de savoir des nouvelles de _Lalla Rookh_. Avez-vous
paru? Mort et furies! Pourquoi ne me dites-vous pas o vous tes, ce que
vous tes, et comment vous tes? J'irai  Bologne par Ferrare, au lieu
de Mantoue, parce que j'aime mieux voir la cellule o le Tasse fut
enferm et devint fou; et ***, que son manuscrit  Modne, ou cette
Mantoue, qui fut la patrie de cet harmonieux plagiaire et misrable
flatteur dont on m'a fait apprendre par coeur,  Harrow, les maudits
hexamtres. J'ai vu Vrone et Vicence en venant ici, ainsi que Padoue.

Je pars seul; mais seul, parce que j'ai l'intention de revenir ici.
Florence ne m'inspire pas la moindre curiosit, et cependant je ne puis
me dispenser d'y aller,  cause de la _Vnus_, etc., etc. Je dsire voir
aussi la chute de Terni. J'ai le projet de reprendre la route de Venise,
par Ravenne et Rimini, sur lesquels je me propose de prendre quelques
notes pour Leigh Hunt, qui sera bien aise d'apprendre quelque chose des
lieux o se passe son pome. On l'a diablement critiqu, il y a un an,
dans le _Quarterly_, et il leur a rpondu. Toute rponse est assurment
une imprudence; mais que voulez-vous? les potes sont de chair et de
sang, et il faut toujours qu'ils aient le dernier mot;--cela est
certain. J'ai eu et j'ai encore une trs-haute opinion de son pome;
mais je l'ai averti de tout le dchanement qu'allait exciter contre lui
ce style antique dont il est si amateur.

Vous avez pris une maison  Hornsey; j'aimerais mieux que vous en
eussiez choisi une dans les Apennins.--Si vous avez envie de prendre
votre essor pour un t ou plus, prvenez-m'en afin que je me tienne sur
le _qui vive_.

Toujours tout  vous.



LETTRE CCLXXIV.

 M. MURRAY.

                                                 Venise, 14 avril 1817.

Le docteur Polidori tant sur le point de partir pour l'Angleterre,
avec le nouveau lord G*** (le feu lord tant all par une autre route,
accompagn de ses intestins, dans un coffre spar), je profite de cette
occasion pour vous envoyer deux miniatures, que vous aurez la bont de
faire remettre  Mrs. Leigh; mais, auparavant, vous voudrez bien prier
M. Love (comme un gage de paix entre lui et moi), de les faire monter
sur or, avec mes armes compltes, et de faire graver ces mots sur le
dos: _Peint par Prepiani. Venise_ 1817. Je vous prie aussi de faire
faire pour moi une copie de chaque, par Holmes, et de me garder lesdites
copies jusqu' mon retour. L'un de ces portraits a t peint pendant que
j'tais trs-malade; l'autre, tandis que je me portais bien: ce qui peut
expliquer leur dissemblance. J'espre qu'ils arriveront sans accident 
leur destination.

Je recommande le docteur  vos bons offices, auprs de vos amis
ministriels: et si vous pouvez lui tre utile sous un point de vue
littraire, soyez-le, je vous en prie.

Aujourd'hui, ou plutt hier, car il est plus de minuit, je suis mont
sur les remparts de la plus haute tour de Venise, et je l'ai vue, avec
tous ses alentours, sous l'influence radieuse d'un beau ciel italien.
J'ai parcouru aussi le palais Manfrini, fameux par ses tableaux. Dans le
nombre, il y a un portrait de l'Arioste, par le Titien, qui surpasse
tout ce que j'avais imagin du pouvoir de la peinture, et de
l'expression de la figure humaine: c'est la posie du portrait, et le
portrait de la posie. Il y avait aussi celui d'une femme savante, qui
vivait il y a quelques sicles, et dont j'ai oubli le nom, mais dont
les traits ne s'effaceront jamais de ma mmoire. Je n'ai jamais vu plus
de beaut, de douceur, ni de sagesse; c'est une figure  vous rendre
fou, parce qu'elle ne peut sortir de son cadre. Il y a aussi un fameux
Christ, mort, entour d'aptres vivans, dont Bonaparte a offert en vain
cinq mille louis, et qui est regard comme le chef-d'oeuvre du Titien:
n'tant pas connaisseur, je n'en dirai pas grand'chose, et en pense
encore moins,  l'exception d'une seule figure. Il y a dix mille autres
tableaux, entr'autres de trs-beaux Giorgiones, etc., etc. On y trouve
aussi deux portraits originaux de Laure et de Ptrarque, tous deux
hideux.--Ptrarque a non-seulement le costume, mais l'air et les traits
d'une vieille femme; et Laure ne nous en reprsente nullement une jeune
et jolie. Ce qui m'a le plus frapp dans cette collection, c'est
l'extrme ressemblance que prsente le genre de figure des femmes qui
composent cette masse de portraits, gs de plusieurs sicles, avec
celles que vous voyez et rencontrez tous les jours parmi les Italiennes
vivantes. La reine de Chypre, et surtout la femme de Giorgione, sont des
Vnitiennes d'aujourd'hui; ce sont les mmes yeux, la mme expression,
et,  mon avis, il n'y en a point d'une plus grande beaut.

Il faut vous rappeler, cependant, que je n'entends rien  la peinture,
et que je la dteste,  moins qu'elle ne me rappelle quelque chose que
j'aie vu, ou que je croie possible de voir. C'est pourquoi j'abhorre
tous les saints et tous les sujets de la moiti des impostures que j'ai
vues dans les glises et palais, et leur cracherais volontiers  la
figure. Je n'ai jamais t aussi dgot de ma vie qu'en Flandre, de
Rubens et de ses femmes ternelles, et de cet infernal clat de couleur
que je leur trouvais. En Espagne, je n'ai pas conu une grande opinion
de Murillo et de Velasquez. Croyez-le bien, la peinture est, de tous les
arts, le plus artificiel, le moins d'accord avec la nature, et celui qui
abuse le plus de la sottise du genre humain. Je n'ai pas encore vu une
statue ou un portrait qui approcht d'une lieue de l'attente que j'en
avais conue, et j'ai vu des montagnes, des mers, des rivires, des
sites, et deux ou trois femmes qui la surpassaient d'autant, sans parler
de quelques chevaux, et d'un lion chez Veli Pacha en More, et du tigre
d'Exeter-Change.

Quand vous m'crirez, continuez de m'adresser vos lettres  Venise. O
croyez-vous que soient les livres que vous m'avez envoys?  Turin! Cela
vient de cette maudite _Poste trangre_, qui m'est assez trangre pour
le bien qu'elle peut me faire  moi ou  d'autres; et qu'elle aille au
diable, depuis son premier charlatan Castlereagh, jusqu' son dernier
commis.

Cela fait au moins la centime lettre que je vous cris. Tout  vous.



LETTRE CCLXXV.

 M. MURRAY.

                                                 Venise, 14 avril 1817.

Les preuves ci-jointes de la totalit du drame, ne commencent qu' la
dix-septime page. Mais comme j'ai corrig, et vous ai renvoy le
premier acte, cela est indiffrent.

Le troisime acte est certainement diablement mauvais, et comme les
homlies de l'archevque de Grenade, qui sentaient un peu la paralysie,
on y peut reconnatre les restes de la fivre qui me tenait pendant que
je l'crivais. Il ne faut, sous aucun prtexte, qu'il soit publi dans
son tat actuel. Je tcherai de le corriger, ou de le refaire en entier;
mais la premire inspiration est passe, et il n'est pas probable que je
puisse jamais en faire grand'chose; toutefois, je ne voudrais pour rien
au monde, qu'il part comme il est. Le discours de Manfred au soleil est
le seul morceau de cet acte que je trouve bon moi-mme; le reste est
certainement aussi mauvais que ce puisse, et je me demande quel diable
s'tait empar de moi.

Je suis vraiment bien aise que vous m'ayez envoy l'opinion de M.
Gifford, sans en rien rabattre; me croyez-vous assez imbcille pour ne
pas lui en tre trs-oblig, et que, dans le fait, je ne sois pas, au
fond de ma conscience, persuad et convaincu que tout cet acte n'est
qu'une absurdit?

Je ferai une seconde tentative: en attendant, mettez-le dans un carton
(je veux parler du drame); mais corrigez, je vous prie, les copies que
vous avez du premier et du second acte, sur le manuscrit original.

Je ne vais pas en Angleterre, mais je pars pour Rome dans quelques
jours. Je serai de retour  Venise en juin; ainsi, adressez-moi mes
lettres ici comme  l'ordinaire, c'est--dire  Venise. Le docteur
Polidori quitte aujourd'hui cette ville avec lord G***, pour
l'Angleterre. Il est charg de quelques livres qui vous sont adresss de
ma part, et de deux miniatures, que je vous prie de faire remettre
toutes deux  ma soeur.

Rappelez-vous de ne pas publier, sous peine de je ne sais quel
chtiment, avant que je n'aie essay de refaire le troisime acte. Il
n'est pourtant pas bien sr que j'essaie, et encore bien moins que je
russisse, si je m'y mets; mais, ce dont je suis certain, c'est que, tel
qu'il est, il n'est digne ni de la publication, ni de la lecture: et 
moins que je n'en vienne  bout  ma satisfaction, je ne veux pas qu'il
y ait rien de publi.

Je vous cris  la hte, et aprs vous avoir crit trs-souvent depuis
peu.

Tout  vous.



LETTRE CCLXXVI.

 M. MURRAY.

                                                Foligno, 26 avril 1817.

Je vous ai crit l'autre jour de Florence, en vous envoyant un
manuscrit intitul: _Les Lamentations du Tasse_. C'est le rsultat du
voyage que je viens de faire  Ferrare.

Je ne suis rest qu'un jour  Florence, tant press de voir Rome dont
me voici tout prs. Cependant j'ai t voir les deux galeries, dont on
revient ivre de toutes les beauts qu'on y voit. La _Vnus_ inspire plus
d'admiration que d'amour; mais il y a des peintures et des sculptures
qui, pour la premire fois, me donnrent une ide de ce que pouvait
signifier le jargon des enthousiastes de ces deux arts, les plus
artificiels de tous. Ce qui m'a le plus frapp, c'est un portrait de la
matresse de Raphal, un portrait de la matresse du Titien; une _Vnus_
du Titien dans la galerie de Mdicis;--la _Vnus_ de Canova, dans
l'autre galerie, c'est--dire celle du palais Pitti; le Parcoe de
Michel-Ange, portrait; l'_Antinos_, l'_Alexandre_, et un ou deux
groupes de marbre trs-peu dcens; le _Gnie de la Mort_ et une figure
endormie, etc., etc.

Je suis all aussi  la chapelle Mdicis.--On y voit un bel talage de
grandes plaques de marbres varis et prcieux, pour terniser la mmoire
de cinquante vieilles carcasses pourries et oublies: elle n'est pas
termine et ne le sera pas. L'glise de Santa-Croce contient beaucoup de
nant illustre; les tombeaux de Machiavel, de Michel-Ange, de Galile et
d'Alfieri en font l'abbaye de Westminster de l'Italie. Je n'ai rien
admir dans ces tombes, except leur contenu;--celle d'Alfieri est
lourde, et toutes me semblent surcharges. Que fallait-il de plus qu'un
buste et qu'un nom? et peut-tre une date pour ceux qui, comme moi, ne
sont pas forts en chronologie? mais toutes ces allgories louangeuses
sont dtestables, et pires encore que ces statues des rgnes de Charles
II, de Guillaume et d'Anne, dont les crnes anglais sont affubls
d'normes perruques, tandis que tout le reste du costume est  la
romaine.

Quand vous crirez, adressez  Venise comme  l'ordinaire: mon
intention est d'y tre de retour dans une quinzaine; je n'irai pas de
long-tems en Angleterre. Cet aprs-midi, j'ai rencontr lord et lady
Jersey, et leur ai parl pendant quelque tems. Ils sont tous en bonne
sant;--les enfans ont grandi et se portent bien. Elle est toujours
trs-jolie, mais brunie par le soleil;--quant  lui, il est trs-dgot
des voyages: ils se dirigent sur Paris. Il n'y a pas beaucoup d'Anglais
en route, et la plupart de ceux qui y sont retournent chez eux. Pour
moi, je n'irai que lorsque les affaires m'y obligeront, tant beaucoup
mieux o je suis en sant, etc., etc.

Pour ma commodit personnelle, je vous prie de m'envoyer immdiatement
 Venise, faites bien attention,  Venise,--la poudre  dents rouge de
Waite, en provision, et de la magnsie calcine, de la meilleure
qualit, en provision aussi, tout cela par une occasion prompte et sre;
et, de par le ciel, n'y manquez pas.

Je n'ai rien fait au troisime acte de _Manfred_. Il faut attendre: je
m'y mettrai dans une semaine ou deux.

Toujours tout  vous.



LETTRE CCLXXVII.

 M. MURRAY.

                                                      Rome 5 mai 1817.

Par ce courrier (ou par le premier, au plus tard), je vous envoie sous
deux autres enveloppes le nouvel acte de _Manfred_; j'en ai refait la
plus grande partie, et j'ai laiss ce qui n'tait pas corrig dans
l'preuve que vous m'avez envoye: l'abb est devenu un brave homme, et
les esprits paraissent au moment de la mort. Vous trouverez, je crois,
dans ce nouvel acte quelques bons vers par-ci par-l;--si vous en tes
content, imprimez-le d'aprs les corrections de M. Gifford, s'il veut
bien avoir la bont de l'examiner, et ne m'en envoyez plus les preuves.
Adressez, comme de coutume, toutes vos rponses  Venise: j'y serai de
retour dans dix jours.

J'espre que les _Lamentations du Tasse_, que je vous ai envoyes de
Florence, vous sont parvenues. Je crois que ce sont de bonnes rimes,
comme disait le papa de Pope  son fils quand il tait enfant.--Pour cet
ouvrage et pour le drame, vous me compterez (par la voie de Kinnaird)
600 guines.--Vous serez peut-tre surpris que je mette le mme prix 
ce dernier pome qu'au drame; mais, outre que je le juge bon, je me suis
fait une loi de ne pas accepter moins de 300 guines pour quoi que ce
soit. Les deux runis formeront une publication plus volumineuse que
_Parisina_ et _le Sige de Corinthe_; ainsi donc vous devez vous en
trouver quitte  bon march, c'est--dire si ces pomes valent quelque
chose, comme je le crois et l'espre.

Je suis depuis quelques jours  Rome, cette merveille du monde. Je me
suis occup  voir, et n'ai fait autre chose,  l'exception de votre
troisime acte. J'ai vu ce matin un pape en vie et un cardinal mort: Pie
VII prsidant aux funrailles du cardinal Bracchi, dont j'ai vu le corps
expos en parade dans la Chiesa Nuova. Rome m'a ravi plus que je ne
l'avais t depuis Athnes et Constantinople, mais je n'y resterai pas
long-tems cette fois. Adressez  Venise.

Tout  vous,

_P. S._ J'ai ici mes chevaux de selle, et je parcours la campagne de
Rome  cheval.



LETTRE CCLXXVIII.

 M. MURRAY.

                                                     Rome, 9 mai 1817.

Adressez toutes vos rponses  Venise, car j'y serai de retour dans une
quinzaine, s'il plat  Dieu.

Je vous ai envoy de Florence les _Lamentations du Tasse_, et de Rome
le troisime acte de _Manfred_:--j'espre que l'un et l'autre vous
parviendront sans accident. Je vous ai parl du prix de ces deux
ouvrages dans ma dernire; et je vous le rpterai ici, ce sera 300
guines pour chacun, autrement dit 600 pour les deux, c'est--dire si
cela vous convient, et s'ils valent quelque chose.

Enfin un des paquets est arriv. Dans les notes de _Childe Harold_, il
y a une erreur de vous ou de moi.--Il est question de mon arrive 
Saint-Gingo, et, immdiatement aprs, il est dit: Sur la hauteur, on
voit le chteau de Clarens; c'est une grande bvue:--Clarens est de
l'autre ct du lac, et il est totalement impossible que j'aie dit une
pareille sottise. Consultez le manuscrit, et, dans tous les cas,
rectifiez cela.

J'ai lu avec grand plaisir les _Contes de mon Hte_, et je comprends
maintenant trs-bien pourquoi ma soeur et ma tante sont tellement
convaincues de la fausse opinion que j'en suis l'auteur. Si vous me
connaissiez aussi bien qu'elles me connaissent, vous seriez peut-tre
tomb dans la mme erreur; un jour ou l'autre, que j'en aurai le loisir,
je vous expliquerai le pourquoi.-- prsent, la chose est assez
indiffrente;--mais vous avez d trouver cette mprise trs-singulire,
et moi aussi avant d'avoir lu cet ouvrage. La lettre que Croker vous
adresse est trs-flatteuse: je vous la renverrai dans ma premire.

Il parat que vous publiez une vie de Raphal d'Urbin.--Vous serez
peut-tre bien-aise de savoir que les artistes allemands qui sont ici
laissent crotre leurs cheveux, et les arrangent  la mode de ce grand
peintre, imitant ainsi les disciples du grand philosophe, qui buvaient
comme lui du cummin: s'ils coupaient leurs cheveux pour en faire des
pinceaux, et qu'ils se missent  peindre comme lui, ce serait un
meilleur moyen de lui ressembler.

Que je vous raconte une histoire. L'autre jour, un homme, un Anglais
qui est ici, prenant les statues de Charlemagne et de Constantin, qui
sont questres, pour celles de saint Pierre et saint Paul, demanda 
quelqu'un lequel des deux tait Paul? Voici la rponse qu'on lui fit:
Je croyais, monsieur, que Paul n'tait plus remont  cheval aprs son
accident.

En voici une autre. Henri Fox crivant de Naples l'autre jour 
quelqu'un, aprs une maladie qu'il vient de faire, ajoute: Et je suis
si chang, que les plus anciens de mes cranciers ne me reconnatraient
pas.

Je suis enchant de Rome, comme je serais enchant d'un bijou: c'est
une belle chose  voir, plus belle que la Grce elle-mme, mais je n'y
suis pas rest assez long-tems pour y tre attach comme rsidence, et
il faut que je retourne en Lombardie, car je suis malheureux d'tre
spar de Marianna. J'ai mont tous les jours mes chevaux de
selle;--j'ai t  Albano, aux lacs, sur la cime du mont Albain, 
Frescati,  Aricia, etc., etc., etc.; enfin dans la ville et aux
alentours de la ville, pour la description de laquelle je vous renvoie
au _Guide du Voyageur_. Comme ville ancienne et moderne, elle
l'emporte sur Constantinople et la Grce, sur tout enfin, du moins sur
tout ce que j'ai vu. Mais je ne puis dcrire mes premires impressions,
parce qu'elles sont toujours vives et confuses, et que ma mmoire
ensuite y fait un choix et y met de l'ordre, de mme que la distance
dans un paysage fond mieux les teintes, quoiqu'elle les rende plus
vagues. Nous devrions avoir un sens ou deux de plus que nous n'en
possdons, nous autres mortels; l o il y a beaucoup  embrasser, nous
sentons toujours notre insuffisance, et tout ce qui manque  notre
intelligence en tendue et en hauteur. J'ai reu une lettre de Moore qui
prouve quelque inquitude au sujet de son pome: je ne vois pas
pourquoi.

J'en ai eu une aussi de ma pauvre chre Augusta qui est dans un grand
tourment  cause de ma dernire maladie. Dites-lui, je vous prie, que je
me porte aussi bien que jamais (ce qui est la vrit), que je jouis d'un
superflu de sant presque importun, et suis en train de devenir (si je
ne le suis dj) gros et joufflu, ce qui m'attire d'impertinens
complimens sur ma mine robuste, tandis que je devrais tre ple et
intressant.

Vous me dites que Georges Byron a un fils, et Augusta dit une fille:
lequel des deux? Au surplus, cela ne fait pas grand'chose. Le pre est
un brave homme et un excellent officier--qui a pous une trs-gentille
petite femme qui lui donnera plus d'enfans que d'cus;--cependant elle
a eu une assez belle dot, et c'tait une charmante fille:--ce qui
n'empche pas que Georges fera bien d'obtenir le commandement d'un
vaisseau.

Je n'ai aucune ide d'aller vous voir de quelque tems, pour peu que je
puisse loigner les affaires. Si je pouvais seulement vendre Newsteadt
d'une manire passable, mon retour deviendrait inutile, et je puis
trs-sincrement vous assurer que je suis beaucoup plus heureux (du
moins que je l'ai t beaucoup plus) depuis que je suis hors de votre
le que pendant que je l'habitais.

Toujours tout  vous.

_P. S._ Il y a peu d'Anglais ici; mais parmi ceux qui y sont, j'ai
rencontr quelques-unes de mes connaissances, entre autres le marquis de
Lansdowne, avec lequel je dne demain. J'ai rencontr les Jerseys sur la
route de Foligno:--ils sont tous en bonne sant.

Oh! j'oubliais! On a imprim _Chillon_ en Italie, etc., etc.: c'est une
piraterie.--C'est une jolie petite dition, plus jolie que la vtre, et
qui,  mon grand tonnement, tait publie  mon arrive ici.--Ce qui
est plus singulier encore, c'est que l'anglais en est trs-correctement
imprim.--Dans quelle intention cela a-t-il t fait, et par qui? c'est
ce que je ne saurais vous dire,--mais le fait est exact. Je prsume que
c'est pour les Anglais qui sont ici: je vous en enverrai un exemplaire.



LETTRE CCLXXIX.

A M. MOORE.

                                                    Rome, 12 mai 1817.

J'ai reu votre lettre ici, o j'ai fait une promenade, mais je
retourne  Venise dans quelques jours, de sorte que, si vous m'crivez,
il faudra y adresser vos lettres. Je n'irai pas en Angleterre sitt que
vous le pensez, et je ne songe nullement  en faire ma rsidence. Si
vous traversez les Alpes dans votre expdition projete, vous me
trouverez dans quelque coin de la Lombardie, et bien content de vous
voir. Seulement crivez-moi d'avance un mot, car je ferai volontiers
quelques lieues pour aller au-devant de vous.

Je ne vous dirai rien de Rome, elle est impossible  dcrire, et _le
Guide du Voyageur_ est aussi bon que tout autre livre. J'ai dn hier
avec lord Lansdowne qui est sur son retour. Il y a peu d'Anglais ici 
prsent, l'hiver est leur saison. Je suis mont  cheval tous les jours
depuis que je suis ici; c'est ainsi que j'ai pass la plus grande partie
de mon tems  l'examiner, comme je l'avais fait de Constantinople; mais
Rome est la soeur ane et la plus belle des deux. Je suis all il y a
quelques jours sur le haut du mont Albain, qui est superbe. Quant au
Colise, au Panthon,  Saint-Pierre, au Vatican, au mont Palatin, etc.,
etc.,--voyez, comme je l'ai dj dit, _le Guide du Voyageur_. C'est
incomprhensible, il faut voir cela.--L'_Apollon du Belvdre_ est
l'image de lady Adlade Forbes; je n'ai jamais vu une telle
ressemblance.

J'ai vu un pape en vie et un cardinal mort, qui tous deux avaient
vraiment trs-bonne mine; le dernier tait expos en parade dans la
Chiesa Nuova, avant ses funrailles.

Vos craintes potiques sont sans fondement;--continuez et prosprez.
Voici Hobhouse qui entre et qui m'annonce que mes chevaux m'attendent 
la porte; il faut donc que je parte pour aller visiter le _Campus
Martius_ qui, par parenthse, est tout couvert des btimens de Rome la
moderne.

Tout  vous sincrement et  jamais.

_P. S._ Hobhouse vous prsente ses souvenirs, et est, comme tout le
monde, plein d'impatience de voir paratre votre pome.



LETTRE CCLXXX.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 30 mai 1817.

Je suis de retour de Rome depuis deux jours, et j'ai reu votre lettre;
mais je n'ai eu aucune nouvelle du paquet que vous me dites avoir envoy
par sir C. Stuart. Aprs un intervalle de plusieurs mois, un paquet
contenant les _Contes de mon Hte_ m'est arriv  Rome; mais voil tout
ce qui m'est parvenu et me parviendra peut-tre jamais de ce genre.--La
poste me parat la seule voie de transport qui soit sre, et ce n'est
que pour les lettres. Je vous ai envoy de Florence un pome sur Tasso,
et de Rome, le nouveau troisime acte de _Manfred_; j'ai remis aussi au
docteur Polidori deux portraits pour ma soeur. En partant de Rome je suis
venu ici sans m'arrter;--vous continuerez donc d'adresser vos lettres
comme  l'ordinaire. M. Hobhouse est all  Naples, j'y aurais t aussi
passer une semaine, si je n'avais entendu dire qu'il s'y trouvait une
foule d'Anglais. Je prfre les har de loin,  moins que je ne fusse
sr qu'il survnt un tremblement de terre ou une bonne ruption du
Vsuve pour me rconcilier avec leur voisinage.......................

La veille de mon dpart de Rome j'ai vu guillotiner trois voleurs.
Cette crmonie qui prsente  nos yeux des prtres masqus, les
bourreaux  demi nus, les criminels les yeux bands, le Christ en deuil
avec sa bannire, l'chafaud, les soldats, la procession marchant d'un
pas lent, enfin le mouvement prcipit de la hache et sa lourde chute,
le jaillissement du sang et la paleur horrible de ces ttes exposes,
toute cette crmonie, dis-je, produit une impression bien plus profonde
que le supplice vulgaire et ignoble de la potence avec toutes ses
agonies, qu'on inflige en Angleterre aux victimes de la loi. Deux de ces
hommes se comportrent avec assez de calme; mais le premier des trois
mourut avec beaucoup de rpugnance et de terreur. Une chose horrible,
c'est qu'il ne voulut pas se coucher, puis ensuite que sa tte se
trouva trop grosse pour l'ouverture, et le prtre fut oblig de couvrir
ses cris par des exhortations encore plus bruyantes. La tte tomba
avant que l'oeil pt suivre le coup; mais, par suite de l'effort qu'il
avait fait pour la rejeter en arrire, quoiqu'elle ft tenue en avant
par les cheveux, elle fut coupe rase aux oreilles. Les deux autres
furent plus nettement enleves. Cette coutume vaut mieux que celle qu'on
observe en Orient, et je la crois prfrable aussi  la hache de nos
anctres. L'excution est accompagne de peu de douleur, et cependant
l'effet qu'elle produit sur le spectateur, ainsi que les prparatifs qui
entourent le criminel, est de le frapper de terreur et de le glacer
d'effroi. La vue du premier de ces hommes me donna une espce de fivre,
je brlais, j'avais soif, et je tremblais tellement que je ne pouvais
plus tenir la lorgnette (j'tais peu loign de l'chafaud, mais rsolu
 voir attentivement ce qui se passait, par la raison qu'il faut tout
voir une fois dans sa vie;) le second et le troisime, j'ai honte de le
dire (et cela prouve d'une manire effrayante combien vite on
s'accoutume  tout), ne me firent plus prouver de sensation d'horreur,
quoique je les eusse sauvs si je l'avais pu.

Tout  vous, etc.



LETTRE CCLXXXI.

A. M. MURRAY.

                                                   Venise, 4 juin 1817.

J'ai reu les preuves des _Lamentations du Tasse_, ce qui me fait
esprer que vous avez aussi reu le troisime acte refait de _Manfred_
que je vous ai envoy de Rome presqu'aussitt mon arrive dans cette
ville. La date de cette lettre vous apprendra que je suis de retour ici
depuis quelques jours; quant  moi, de tous vos paquets, il ne m'est
parvenu, aprs un long intervalle, que les _Contes de mon Hte_, dont je
vous ai dj accus la rception.--Je ne comprends pas du tout le
pourquoi, mais le fait est tel;--point de manuel, point de lettres ni de
poudre  dents, pas d'_extrait_ du _Voyage en Italie_ de Moore sur
_Marino Faliero_, point de _rien_,--comme le criait un jour un homme 
une des lections de Burdett, aprs de longs hurlemens de: _Pas de
Bastille, pas de gouvernans, pas de_--Dieu sait encore quoi ou
qu'est-ce; mais son _nec plus ultra_ fut _pas de rien_! Et j'en peux
dire autant  propos de vos paquets. J'ai un grand besoin de l'extrait
de Moore, et de la poudre  dents et de la magnsie,--je ne suis pas si
press quant  la posie, aux lettres ou  la tragdie irlandaise de M.
Mathurin. La plupart des choses que vous avez envoyes par la poste sont
arrives; je veux dire les preuves et les lettres: ainsi donc
envoyez-moi l'extrait relatif  _Marino Faliero_ dans une lettre par la
poste.

J'ai t enchant de Rome; aussi en ai-je parcouru les environs
plusieurs heures par jour  cheval, tandis que le reste de mon tems se
passait  admirer ses merveilles dans l'intrieur. J'ai fait des
excursions dans toutes les campagnes environnantes,  Albe, Tivoli,
Frescati, Licenza, etc., etc. En outre j'ai t deux fois  la cascade
de Terni, qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer; en m'en revenant
dans le voisinage du temple et sur les bords du Clitumnus, j'ai mang
des fameuses truites de cette rivire, le plus joli petit ruisseau que
la posie ait jamais clbr et qui est entre Foligno et Spolette prs
de la premire poste. Je ne me suis pas arrt  Florence, tant press
de retourner  Venise, et ayant dj vu les galeries et tout ce qu'il y
a  voir. J'ai remis mes lettres de recommandation le soir d'avant mon
dpart, de sorte que je n'ai vu personne.

Aujourd'hui Pindemonte, le clbre pote de Vrone, est venu chez moi;
c'est un petit homme maigre, qui a la physionomie pntrante et
agrable, les manires douces et polies; au total son aspect est
trs-philosophique: il peut avoir soixante ans, peut-tre plus. C'est un
de leurs meilleurs potes actuels. Je lui ai donn _Forsyth_, car il
parle, ou, pour mieux dire, il lit un peu l'anglais, et il y trouvera un
compte favorable rendu de lui-mme. Il s'est inform de ses anciens
amis de la Crusca, Parsons, Greathead, Mrs. Piozzi et Merry, qu'il avait
tous connus dans sa jeunesse.--Je lui en ai dit tout ce que j'en
savais, lui rpondant comme le faux Salomon Lob  Totterton dans la
comdie: qu'ils taient tous morts, et condamns  l'oubli par une
satire publie il y a plus de vingt ans; que le nom de leur
exterminateur est Gifford; enfin, qu'ils n'taient,  tout prendre,
qu'une triste bande d'crivassiers, et ne valaient pas grand'chose, sous
d'autres rapports. Il a paru, comme de juste, trs-satisfait de ces
dtails sur ses anciennes connaissances, et s'en est all enchant de ce
qu'il venait d'apprendre, et du sentencieux loge que M. Forsyth a fait
de lui. Aprs avoir t un peu libertin dans sa jeunesse, il est devenu
dvot, et marmotte des prires pour empcher le diable d'approcher; mais
cela n'empche pas qu'il ne soit un joli petit vieillard.

J'ai oubli de vous dire qu' Bologne (qui est clbre par ses papes,
ses peintres et ses saucissons), j'ai vu une galerie d'anatomie o il y
a beaucoup d'ouvrages en cire, parmi lesquels....................

Donnez-moi des nouvelles de _Lalla Rookh_ qui doit avoir paru.

Je vous renvoie les preuves, mais la ponctuation a besoin d'tre
corrige;--je me sens trop paresseux pour le faire moi-mme, priez donc
en grce M. Gifford de s'en charger pour moi. Adressez toujours vos
lettres  Venise. Dans quelques jours j'irai dans ma
_villeggiatura_[73]; c'est un _casino_ auprs de la Brenta,  quelques
milles de la terre ferme. J'ai rsolu de passer ici une autre anne et
plusieurs annes mme si je puis en disposer. Marianna est auprs de
moi,  peine rtablie de la fivre qui a ravag toute l'Italie l'hiver
dernier, je crains qu'elle n'ait quelque tendance  la phthisie,
cependant j'espre pour le mieux.

Toujours, etc.

_P. S._ Torwaltzen a fait un buste de moi  Rome pour M. Hobhouse,
qu'on trouve gnralement trs-beau. C'est le premier sculpteur aprs
Canova, auquel il est des gens qui le prfrent.

[Note 73: Maison de campagne.]

J'ai reu une lettre de M. Hodgson qui est trs-heureux; il a obtenu un
bnfice, mais n'a pas d'enfans. S'il tait rest dans sa cure, les
marmots n'auraient pas manqu d'arriver comme de raison, parce qu'il
n'aurait pas eu de quoi les nourrir.

Rappelez-moi  tous nos amis, etc., etc.

Un officier autrichien, amoureux d'une Vnitienne, reut l'ordre,
l'autre jour, de partir avec son rgiment pour la Hongrie. gar par les
combats de l'amour et du devoir, il acheta du poison qu'il partagea avec
sa matresse et qu'ils avalrent tous deux. Les douleurs qui s'en
suivirent furent horribles; mais les pilules n'taient que purgatives et
non empoisonnes, par suite de la prvoyance de ?l'apothicaire peu
sentimental, de sorte que ce fut un suicide de perdu. Vous concevrez
facilement le dsordre qui rgna d'abord, et puis qu'on finit par en
rire. Nanmoins l'intention y tait des deux cts.



LETTRE CCLXXXII.

A M. MURRAY.

                                                    Venise, 8 juin 1817.

La prsente vous sera remise par deux moines armniens qui vont en
Angleterre s'embarquer pour Madras. Ils vous porteront aussi quelques
exemplaires de la grammaire que vous tes,  ce qu'il me semble, convenu
de prendre. Si vous pouvez leur tre de quelque utilit parmi vos
connaissances attaches  la Marine ou  la Compagnie des Indes,
j'espre que vous ne vous refuserez pas  m'obliger sur ce point, car
ils ont eu pour moi, ainsi que tout leur ordre, beaucoup d'attention et
de bienveillance depuis mon arrive  Venise. Voici leurs noms: le pre
Sukias Somalien, et le pre Sarkis Thodorosien. Ils parlent italien, et
probablement franais ou un peu anglais. Je vous ritre vivement ma
prire  leur gard, et vous prie de me croire votre trs-sincrement
dvou,

BYRON.

Peut-tre pourrez-vous faciliter leur passage, et leur donner ou leur
procurer des lettres pour l'Inde.



LETTRE CCLXXXIII.

A. M. MURRAY.

                                     La Mira, prs Venise, 4 juin 1817.

Je vous cris des bords de la Brenta,  quelques milles de Venise, o
je me suis tabli pour six mois. Adressez vos lettres, comme 
l'ordinaire,  Venise.

Je vous renvoie l'preuve du _Tasse_. A propos, n'avez-vous jamais reu
une traduction de St.-Paul, que je vous ai fait passer (non pour tre
publie pourtant) avant mon voyage  Rome?

Je suis maintenant sur la Brenta.--En face de moi, demeure un marquis
espagnol, g de quatre-vingt-dix ans; le casino voisin du sien est
habit par un Franais; puis viennent les natifs; de sorte que, comme le
disait quelqu'un l'autre jour, nous sommes absolument comme cette
comdie de Goldoni (_la Vedova Scaltra_), o un Espagnol, un Anglais et
un Franais sont reprsents ensemble.--Au surplus, nous vivons tous en
bons voisins, Vnitiens et le reste.

Je vais monter  cheval pour faire ma promenade du soir, et rendre
visite  un mdecin qui a une aimable famille, compose de sa femme et
de quatre filles non maries, au-dessous de dix-huit ans. Ils sont amis
de la signora S***, et ennemis de personne. Il y a et doit y avoir,
d'ailleurs, des _conversazioni_, etc., etc., chez une comtesse Labbia,
et je ne sais chez qui encore. Le tems est doux; le thermomtre a t
aujourd'hui  cent-dix degrs au soleil, et  quatre-vingts et tant 
l'ombre.

Votre, etc.

                                                                 N.



LETTRE CCLXXXIV.

A M. MURRAY.

                                     La Mira, prs Venise, 17 juin 1817.

J'ai appris avec grand plaisir le succs de Moore, et d'autant que je
n'ai jamais dout un moment qu'il ne ft complet. Rien ne saurait m'tre
plus agrable que le bien que vous pouvez avoir  me dire de lui ou de
son pome;--je suis trs-impatient de le recevoir. J'espre que sa
gloire et les avantages qu'il en retire le rendent aussi heureux que je
dsire qu'il le soit. Je ne connais personne qui le mrite davantage, ou
mme autant.

Vous vous occupez du troisime chant. Je n'ai encore fait ni projet
aucun plan pour la continuation de ce pome. Je suis rest trop peu de
tems  Rome pour cela, et je n'ai aucune ide d'y retourner....
........................................................

Je ne puis pas bien vous expliquer par lettre l'origine de l'ide que
Mrs. Leigh avait conue sur les _Contes de mon Hte_; mais c'est 
propos de quelques traits de caractre de sir . Mauley et de Burley, et
peut-tre aussi  cause d'un ou deux morceaux burlesques qui s'y
trouvent.

Si vous avez reu le docteur Polidori aussi bien qu'une liasse de
livres, et que vous puissiez lui tre utile, n'y manquez pas, je vous
prie. Rien ne m'a jamais autant dgot dans la nature humaine, que les
ternelles sottises, les tracasseries sans fin, la frivolit, le mauvais
caractre et la vanit de ce jeune homme; mais il a quelque talent, et
c'est un homme d'honneur. D'ailleurs, il a des dispositions  se
corriger, ce  quoi il a t dj aid par quelque peu d'exprience, et
il peut bien tourner. Ainsi donc employez votre crdit pour lui auprs
du ministre; car il s'est dj amend, et il est susceptible de le
faire encore.

Votre, etc., etc.



LETTRE CCLXXXV.

A. M. MURRAY.

                                    La Mira, prs Venise, 18 juin 1817.

Ci-incluse est une lettre de Pindemonte, pour le docteur Holland. Ne
sachant pas son adresse, je suis charg de m'en informer; et comme c'est
un littrateur, vous dcouvrirez peut-tre sa retraite dans le voisinage
de quelque cimetire populeux. Je vous ai crit une lettre de gronde, et
 propos d'un passage de votre lettre que j'ai mal compris, je crois;
mais c'est gal, cela servira pour la premire fois, car je suis bien
sr que vous le mriterez. En parlant de docteur, cela me fait souvenir
de vous en recommander un qui ne se recommandera pas par lui-mme,
c'est le docteur Polidori.--Si vous pouvez lui faire trouver un diteur,
faites-le;--si vous avez quelque parent malade, je vous conseille de le
lui faire soigner. Tous les malades qu'il a eus en Italie sont morts;
savoir: le fils de M. ***, M. Horner et lord G***, qu'il a embaum avec
beaucoup de succs  Pise.

Rappelez-moi  Moore, que je flicite. Comment se porte Rogers? et
qu'est devenu Campbell et tous les autres de l'ordre des Druides? J'ai
reu _la Folie de Maturin_, mais pas d'autre paquet, et j'ai des
attaques de nerfs d'impatience,  force d'attendre la poudre  dent et
la magnsie. J'ai besoin aussi des poudres de Soda de Burkitt.
Voulez-vous dire  M. Kinnaird, que je lui ai crit deux fois
relativement  des affaires pressantes (il s'agit de Newsteadt, etc.,
etc.), dont je le prie humblement de s'occuper.--Je viens en ce moment
de galopper sur les bords de la Brenta;--le moment choisi est le coucher
du soleil.

Votre, etc., etc.



LETTRE CCLXXXVI.

A. M. MURRAY.

                                La Mira, prs Venise, 1er juillet 1817.

Depuis ma dernire, j'ai donn  mes impressions la forme d'un
quatrime chant de _Childe Harold_; dont j'ai bauch  peu prs une
trentaine de stances; j'ai l'intention de continuer, et de faire
probablement de cette boutade, la conclusion du pome, de sorte que
vous pourrez annoncer vers l'automne le tirage de la conscription pour
1818. Il faudra que vous songiez  vous pourvoir d'argent, cette
nouvelle reprise vous prsageant certains dboursemens. Vers la fin de
septembre ou d'octobre, je prsume que je serai sous presse; mais je
n'ai encore aucune ide de la longueur, ou du calibre de ce chant, ni de
ce qu'il pourra valoir. Quoi qu'il en soit, je me propose d'tre aussi
mercenaire que possible: exemple que j'aurais d suivre dans ma jeunesse
(je ne veux pas dsigner par l aucun individu particulier, et moins
encore aucune personne de notre connaissance); mais si j'en eusse ainsi
agi, j'aurais pu tre un homme fort heureux.

Pas de poudre  dents, pas de lettres, aucunes nouvelles rcentes de
vous.

M. Lewis est  Venise, et je vais y aller passer une semaine avec
lui.--Un de ses enthousiasmes aussi est d'aimer cette ville.--

J'tais  Venise sur le Pont des Soupirs, etc.

Le pont des soupirs (_il Ponte dei Sospiri_) est celui qui spare, ou
plutt qui joint le palais du doge  la prison d'tat. Il a deux
passages;--le criminel alla au tribunal par l'un, et revint par l'autre
 la mort, ayant t trangl dans une chambre adjacente, o il y avait
un procd mcanique pour cela.

Je vous ai commenc la premire stance de notre nouveau chant;
maintenant voyons un vers de la seconde:

Venise ne rpte plus les chos du Tasse, et le muet gondolier fend la
vague en silence; ses palais, etc.

Vous savez qu'autrefois les gondoliers chantaient toujours, et que la
_Jrusalem_ du Tasse tait le sujet de leurs chants. Venise est btie
sur soixante et douze les.

Voyez! voici une des briques de votre nouvelle _Babel_, et maintenant,
mon homme, que dites-vous de l'chantillon?

Votre, etc., etc.

_P. S._ Je vous rcrirai bientt.



LETTRE CCLXXXVII.

A. M. MURRAY.

                                   La Mira, prs Venise, 8 juillet 1817.

Si vous pouvez remettre l'incluse  son adresse, ou dcouvrir la
personne  qui elle est adresse, vous obligerez le crancier Vnitien
d'un Anglais dcd. Cette lettre est pour son hritier, en rclamation
du loyer d'une maison. Le nom du dfunt insolvable est ou tait Porter
Valter, suivant le dire du plaignant; ce que je souponne plutt tre
Walter Porter, d'aprs notre manire d'arranger les choses. Si vous
connaissez quelque mort du mme nom, bien endett, dterrez-le nous, je
vous prie, et dites-lui qu'il faut une livre de sa bonne chair, ou
les ducats, et fi de votre loi, si vous nous les refusez[74]!

[Note 74: Citation du _Marchand de Venise_ de Shakespeare.]

Je n'entends plus parler du pome de Moore, ni de Rogers, ni de nos
autres phnomnes littraires; mais demain tant jour de courrier, je
recevrai peut-tre quelques nouvelles. Je vous cris au milieu de gens
qui parlent vnitien tout autour de moi; aussi ne faut-il pas vous
attendre  ce que ma lettre soit tout anglaise.

L'autre jour j'ai eu une querelle sur le grand chemin, comme vous allez
voir. Je m'en revenais chez moi,  cheval et assez vite de Dolo, vers
les huit heures du soir, lorsque je passai  ct d'un carrosse de
louage, contenant une socit de gens dont l'un, passant sa tte 
travers la portire, commena  crier aprs moi d'une manire
inarticule, mais des plus insolentes. Je fis faire un tour  mon
cheval, et rejoignant la voiture, je l'arrtai en demandant: Signor,
dsirez-vous quelque chose de moi?--Non, me rpondit-il d'un ton
tout--fait impudent.--Je lui demandai ensuite ce que signifiait ce
tapage indcent dont il incommodait les passans. Il me rpliqua quelque
impertinence  laquelle je ripostai par un violent soufflet. Je mis
alors pied  terre, car ceci se passait  la portire du carrosse, moi
tant  cheval, et ouvrant la voiture, je le priai de sortir s'il ne
voulait en avoir un autre. Mais il tait satisfait du premier, et
voulut s'en tenir  des paroles et des blasphmes dont il me lcha une
borde, jurant qu'il irait  la police, et dclarerait avoir t
assailli sans provocation.--Je lui dis qu'il en avait menti, et qu'il
tait un..., et que, s'il ne se taisait, je le ferais sortir de la
voiture, et le battrais de nouveau. Ceci lui fit garder le silence. Je
lui appris alors mon nom et ma demeure, et le dfiai  mort, qu'il ft
gentilhomme ou non, pourvu qu'il et assez de coeur pour accepter le
combat. Il prfra aller  la police. Mais comme nous avions eu des
tmoins sur la route, entr'autres un soldat qui avait vu toute
l'affaire, ainsi que mon domestique, considrant qu'il avait t
l'agresseur, sa plainte fut renvoye, malgr les sermens du cocher et
des cinq individus que renfermait la voiture, et aprs beaucoup de frais
des deux cts: je fus ensuite inform que, si je ne lui avais pas donn
de coups, j'aurais pu le faire mettre en prison.

Ainsi, mettez sur vos tablettes, que _jadis dans Alep_, je _battis un
Vnitien_; mais je vous assure qu'il le mritait bien, car je suis un
homme paisible comme Candide, quoique mon toile, comme la sienne, me
force de tems  autre  renoncer  ma douceur naturelle.

Votre, etc., etc.

                                                                    B.



LETTRE CCLXXXVIII.

A. M. MURRAY.

                                                Venise, 9 juillet 1817.

J'ai l'analyse et les extraits de _Lalla Rookh_, qui, dans mon humble
opinion, crasera ***, et montrera  nos jeunes messieurs, qu'il faut
quelque chose de plus que d'tre mont sur la bosse d'un chameau, pour
crire un bon pome oriental. Je suis trs-satisfait de ce que j'ai vu
du plan, ainsi que des extraits, et je meurs d'impatience d'avoir le
tout.

Quant  la critique de _Manfred_, dans votre maudite prcipitation,
vous ne m'en avez envoy que la moiti:--cela s'arrte  la page
294.--Faites-moi passer le reste, ainsi que la page 270, o l'on
rapporte la prtendue origine de cette terrible histoire; quoique, par
parenthse, quels que soient ces conjectures et celui qui les a faites,
il m'est prouv qu'il n'y est pas et n'entend rien  la chose. J'en ai
t chercher l'origine plus haut qu'il ne pourra jamais le concevoir ou
le deviner.

Vous ne me dites rien de la manire dont _Manfred_ est reu dans le
monde, et je ne m'en soucie gure:--c'est, quoi qu'on en puisse dire, un
des meilleurs de mes enfans btards.

J'ai enfin reu un extrait, mais pas de paquets; ils arriveront, je
prsume, un jour ou l'autre. Je suis venu passer un jour ou deux 
Venise pour me baigner, et je vais, de ce pas, me jeter dans
l'Adriatique; ainsi donc, bonsoir,--la poste presse.

Votre, etc., etc.

_P. S._ Dites-moi, je vous prie, le discours de Manfred _au soleil_
a-t-il t conserv dans le troisime acte? Je l'espre, car c'est une
des meilleures choses de l'ouvrage, et suprieure au _Colosseum_. J'ai
fait, cinquante-six stances du quatrime chant de _Childe Harold_; ainsi
prparez vos ducats.



LETTRE CCLXXXIX.

A M. MOORE.

                                 La Mira, prs Venise, 10 juillet 1817.

Murray, le Mokanna des libraires, a trouv moyen de m'envoyer par la
poste quelques extraits de _Lalla Rookh_. Ils sont tirs d'une _Revue_,
et contiennent une courte analyse, et des citations des deux premiers
pomes. Je suis enchant de ce que j'ai devant moi, et trs-avide du
reste. Vous ayez saisi les couleurs comme si vous eussiez t sous
l'arc-en-ciel, et la teinte orientale y est parfaitement observe.

Je vous souponne donc de nous avoir donn l une composition
diablement belle, et je m'en rjouis du fond du coeur; _car les Douglas
et les Percy peuvent affronter tous deux le monde entier sous les
armes_. J'espre que vous ne serez pas offens, si je regarde vous et
moi comme oiseaux du mme plumage, quoique, sur quelque sujet que vous
eussiez pu crire, j'eusse prouv une vritable satisfaction de vos
succs.

Il y a une comparaison entre les fleurs et les fruits d'un oranger, qui
m'aurait plu davantage si je n'avais pas cru y voir une allusion
............................................................

Vous rappelez-vous le pome de Thurlow  Sam, Quand Rogers; et ce
maudit souper de Rancliffe, qui devait tre un dner.--Ah! matre.
Shallow, nous avons entendu le carillon de la cloche  minuit.--Mais
ma barque attend sur le rivage, elle va bientt mettre  la mer; mais
avant de partir, Tom Moore, que je te porte une double sant!

Ce soupir est pour ceux qui m'aiment, ce sourire pour ceux qui me
hassent, et maintenant, quel que soit le ciel qui doive couvrir ma
tte, je porte un coeur prpar  tous les coups du sort.

L'Ocan, mugissant autour de moi, ne m'emportera pas moins sur son sein,
et le dsert qui m'environnera de sa vaste solitude, a des sources
auxquelles il est possible d'arriver.

Duss-je ne plus trouver que la dernire goutte de cette fontaine en
approchant, haletant, de ses bords avant que mon courage dfaillant
succombt, c'est encore  toi que je boirais.

Avec cette eau, comme avec le vin qui remplit mon verre, la libation que
je t'offrirais serait: Paix  toi et aux tiens, et  ta sant, Tom
Moore.

Ceci aurait d tre crit il y a quinze mois, comme l'a t la premire
stance. Je viens de nager une heure dans l'Adriatique, et je vous cris
ayant devant moi une jeune Vnitienne aux yeux noirs, lisant _Boccace_.

Le moine Lewis[75] est ici. _Comme c'est agrable_[76]! C'est un bien
bon enfant, et qui vous est tout dvou. Ainsi l'est Sam, ainsi l'est
tout le monde, et parmi le nombre,

Votre, etc., etc.

_P. S._ Que-pensez-vous de _Manfred_?

[Note 75: Lewis, l'auteur du fameux roman du _Moine_.
                                                     (_Note du Trad._)]

[Note 76: Allusion, comme il s'en trouve beaucoup dans ces lettres,
 quelque anecdote qui l'avait amus.
                                                    (_Note de Moore_.)]



LETTRE CCXC.

 M. MURRAY.

                                 La Mira, prs Venise, 15 juillet 1817.

J'ai fini (c'est--dire j'ai grifonn, car la lime ne vient qu'aprs)
quatre-vingt-dix-huit stances du quatrime chant, dont je me propose de
faire le dernier. Il sera probablement environ de la mme longueur que
le troisime, qui a lui-mme  peu prs la mme tendue que le premier
et le second. Il y a quelques passages que je juge trs-bons,
c'est--dire si les autres chants le sont: c'est ce que nous verrons.
Quoi qu'il en soit, bon ou mauvais, il est d'un genre diffrent du
dernier et moins mtaphysique, ce qui, dans tous les cas, sera une
varit. Je vous ai envoy l'autre jour le ft d'une colonne comme
chantillon de l'difice (voyez le commencement de la premire stance),
ainsi vous pouvez compter sur son arrive vers l'automne, dont les
vents ne seront pas les seuls  se dchaner, si tant est que ledit
chant soit prt  cette poque.

J'ai prt  Lewis, qui est  Venise (dans ou sur le Canallaccio, le
Grand Canal), vos extraits de _Lalla Rookh_ et _Manuel_[77]; et, par
esprit de contradiction, il se peut que ce dernier ouvrage lui plaise,
et qu'il ne soit pas trs-ravi de l'autre. Pour moi, je pense que
_Manuel_,  l'exception de quelques passades, est aussi pesant que le
plus terrible cauchemar qui ait jamais pes sur mon estomac aprs une
mauvaise digestion.

[Note 77: Tragdie de M. Maturin.]

Pour les extraits, je ne puis les juger que comme extraits, et je
prfre la _Pri_ au _Voile d'argent_. Sa versification ne me parat pas
si facile dans le _Voile d'argent_, et on dirait qu'il est un peu
embarrass de sortir de toutes ces horreurs; mais la conception du
caractre de l'imposteur est trs-belle, et le plan est vaste pour son
gnie. Au total, je ne doute pas que l'ensemble n'ait la couleur
vraiment arabe et ne soit trs-beau.

Votre dernire lettre n'est pas trs-abondante en nouvelles; et aucune
autre encore ne l'ayant suivie, il en rsulte que je ne sais rien de vos
affaires ni des affaires de personne; et comme vous tes le seul qui
m'criviez sans me dire les choses les plus dsagrables du monde, je
serai toujours bien aise de recevoir vos lettres. Comme aussi il n'est
pas trs-possible que je retourne de sitt en Angleterre, et que j'y
rside jamais, si je puis faire en sorte, par quelque combinaison
relative  mes affaires personnelles, tout ce que vous me direz au sujet
de notre bien-aim royaume de Grub-Street, et des noirs confrres et des
consoeurs les _bas-bleus_ de ce vaste faubourg de Babylone, sera tout ce
que j'en saurai et en demanderai jamais. N'avez-vous pas quelque nouveau
nourrisson des Muses pour remplacer les morts, les absens, ceux qui sont
las de littrature, et ceux qui se sont retirs?--Pas de prose, pas de
vers, pas de _rien_?



LETTRE CCXCI.

A M. MURRAY.

                                              Venise, 20 juillet 1817.

Je vous cris pour vous informer que j'ai termin le quatrime et
dernier chant de _Childe Harold_. Il se compose de cent vingt-six
stances; il est par consquent le plus long de tous. Reste encore  le
copier et  le polir; puis viennent les notes, dont il lui faudra un
bien plus grand nombre qu'au troisime chant, comme il traite
ncessairement plus des ouvrages de l'art que de ceux de la nature. Il
sera envoy vers l'automne; et maintenant, venons  notre march. Qu'en
donnez-vous, hein? Vous en aurez des chantillons, si vous voulez; mais
je dsire savoir ce que je dois en attendre, dans ces tems difficiles
(comme cela se dit) o la posie ne rapporte pas la moiti de sa
valeur.--Si vous tes dispos  bien faire les choses, comme le
dirait Mrs. Winifred Jenkins, je jetterai peut-tre de votre ct
quelque chose de plus,--quelques traductions ou quelques lgres
esquisses originales:--il ne faut pas rpondre de ce qu'il peut y avoir
de neuf sous l'enclume d'ici  la saison des livres.--Rappelez-vous que
c'est le dernier chant, et qu'il complte l'ouvrage. Quant  vous dire
s'il est gal au reste, c'est de quoi je ne puis encore juger. Il a
moins de suite encore que tous les autres, mais il n'y aura pas de ma
faute s'il leur est de beaucoup infrieur. Il est possible que je
disserte un peu dans mes notes sur l'tat actuel de la littrature et
des littrateurs italiens, connaissant quelques-uns de leurs _capi_[78],
tant en hommes qu'en livres;--mais cela dpendra de l'humeur du
moment.--Ainsi, voyons, prononcez maintenant: je ne dis plus rien.

[Note 78: _Capi_, _chefs_, et par extension, _chefs-d'oeuvre_.
                                                     (_Note du Trad._)]

Quand vous aurez les quatre chants complets, je pense que vous pourrez
risquer une nouvelle dition du pome in-quarto, avec des exemplaires de
surplus des deux derniers chants, pour ceux qui auraient achet
l'ancienne dition des deux premiers. Voici un avis que je vous donne,
qui est digne de la confrrie, et maintenant, examinez et prononcez.

Je n'ai pas reu un seul mot de vous sur le sort de _Manfred_ ou du
_Tasse_; ce qui me parat singulier, qu'ils aient russi ou non.

Comme ceci n'est qu'un griffonnage d'affaires, et que je vous ai crit
dernirement assez souvent, et d'une manire assez tendue sur d'autres
sujets, je me bornerai  ajouter que je suis votre, etc., etc.



LETTRE CCXCII.

A. M. MURRAY.

                                      La Mira, prs Venise, 7 aot 1817.

Votre lettre du 18 et, ce qui vous fera autant de plaisir qu' moi, le
paquet envoy par l'entremise et les bons soins de M. Croker, sont
arrivs. MM. Lewis et Hobhouse sont ici:--le premier dans la mme maison
que moi, le second  quelques centaines de toises.

Vous ne me dites rien de _Manfred_, d'o je dois conclure qu'il n'a pas
russi;--mais il me semble trange que vous ne me l'appreniez pas du
premier coup. Je ne sais rien de rien de ce qui se passe en Angleterre,
et ne reois absolument de nouvelles de personne; de sorte que tout ce
que vous pourrez me dire sur les choses et sur les individus sera
entirement neuf pour moi. Je suis en ce moment trs-impatient d'en
finir avec Newsteadt, et je regrette que Kinnaird quitte prcisment
l'Angleterre dans ce moment, quoique je ne lui en dise rien, et ne
demande pas mieux que de le voir aller  ses plaisirs, bien que, dans
ce cas, mes intrts puissent en souffrir.

Si j'ai bien compris, vous avez pay  Morland 1,500 livres sterling:
comme la convention du papier pass entre nous porte 2,000 guines, il
reste donc 600 et non 500 livres sterling, les 100 dernires livres
formant le surplus de l'espce; 630 livres sterling rsulteront
pareillement du manuscrit de _Manfred_ et de _Tasso_, ce qui fait un
total de 1,230 livres sterling, si je ne me trompe; car je ne suis pas
trs-bon calculateur. Je ne veux pas vous presser, mais je vous dirai
franchement qu'il m'arrangera beaucoup que cette somme soit paye
aussitt que vous le pourrez sans vous gner.

Le nouveau et dernier chant a cent trente stances, et peut tre
raccourci ou ralong  volont. Je n'en ai pas encore fix le prix, mme
en ide, et je ne m'en fais aucune de ce qu'il peut valoir. Il ne s'y
trouve rien de mtaphysique, au moins je ne le crois pas. M. Hobhouse
m'a promis une copie du testament du Tasse pour mettre dans mes notes,
et j'ai diffrentes choses curieuses  dire sur Ferrare et sur
l'histoire de Parisina; j'ai peut-tre aussi quelque[79] peu de lumire
 rpandre sur l'tat actuel de la littrature italienne. C'est tout au
plus si je pourrai tre prt en octobre, car j'ai tout  copier et les
notes  faire;--mais cela est fort gal.

[Note 79: Il y a dans le texte: pour un liard de lumire.
                                                      (_Note du Trad._)]

Je ne sais pas s'il plaira  Scott que je l'aie appel dans mon
texte l'Arioste du Nord.--Dans le cas contraire, faites-le-moi savoir 
tems.

On a voulu faire imprimer dernirement  Venise une traduction
italienne de _Glenarvon_. Le censeur, signor Petrotini, a refus de
consentir  la publication avant de m'avoir vu  ce sujet. Je lui ai dit
que je ne reconnaissais pas le moindre rapport entre moi et ce livre;
mais que, quelles que pussent tre les opinions  cet gard, je ne
m'opposerais jamais  la publication d'aucun livre, dans aucune langue,
pour mon compte personnel: je le priai donc, contre son inclination, de
permettre au pauvre traducteur de publier le fruit de ses travaux. En
consquence, l'affaire va son train; vous pouvez le dire  l'auteur, en
lui faisant mes complimens.

Votre, etc.


LETTRE CCXCIII.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 12 aot 1817.

J'ai t trs-afflig d'apprendre la mort de Mme de Stal,
non-seulement parce qu'elle a eu beaucoup de bonts pour moi  Coppet,
mais parce qu'il ne m'est plus permis de m'acquitter avec elle. Sous un
point de vue gnral, elle laissera un grand vide dans la littrature et
dans la socit.

Quant  elle personnellement, je ne crois pas que nous devions
plaindre les morts pour leur propre compte.

Les exemplaires de _Manfred_ et de _Tasso_ me sont parvenus, grce au
couvert de M. Croker.--Vous avez dtruit tout l'effet et toute la morale
du pome en supprimant le dernier vers prononc par Manfred; et dans
quel but cela a-t-il t fait? je ne le devine pas. Pourquoi
persistez-vous  ne me pas parler de l'ouvrage lui-mme? Si c'est par la
rpugnance que vous prouvez  me dire une chose dsagrable, vous vous
trompez.--Ne dois-je pas le savoir tt ou tard? et je ne suis ni assez
neuf, ni assez novice, ni assez peu endurci par l'exprience pour ne pas
tre capable de supporter, non-seulement les misrables petits mcomptes
du mtier d'auteur, mais encore des choses plus graves,--du moins je
l'espre; et ce que vous regardez, vous, comme de l'irritabilit, est un
effet purement mcanique, et qui agit comme le galvanisme sur un corps
mort, ou comme le mouvement musculaire qui survit  la sensation.

Si par hasard vous tes de mauvaise humeur parce que je vous ai crit
une lettre un peu vive, rappelez-vous que cela vient en partie de ce que
j'avais mal compris la vtre, et en partie de ce que vous avez fait une
chose que vous ne deviez pas faire sans me consulter.

J'ai cependant entendu dire du bien de _Manfred_ de deux autres cts,
et par des gens qui ne se font pas scrupule de dire ce qu'ils pensent
et ce qu'ils entendent: ainsi je vous souhaite le bon jour, mon bon
monsieur le lieutenant.

Je vous ai crit deux fois au sujet du quatrime chant, vous me
rpondrez quand il vous plaira. M. Hobhouse et moi sommes venus un jour
en ville.--M. Lewis est parti pour l'Angleterre, et je suis

Votre etc.


LETTRE CCXCIV.

A M. MURRAY.

                                    La Mira, prs Venise, 21 aot 1817.

Je vous prends au mot relativement  M. Hanson, et vous serai bien
oblig si vous voulez aller chez lui, et prier M. Davies de le voir
aussi de ma part pour lui rpter que j'espre que ni l'absence de M.
Kinnaird, ni la mienne, ne l'empcheront de prendre toutes les mesures
ncessaires pour acclrer la vente de Newsteadt et de Rochdale, dont
toute mon aisance personnelle doit dpendre  l'avenir. Il est
impossible d'exprimer  quel point tout retard dans cette affaire
m'occasionnerait de gne, et je ne sache pas qu'on puisse me rendre un
plus grand service que de presser Hanson  ce sujet, et de le faire agir
suivant mes dsirs. Je voudrais que vous parlassiez franchement, du
moins avec moi, et que vous me donnassiez l'explication de la froideur
avec laquelle vous vous exprimez sur son compte. Toute espce de mystre
 une telle distance, sont non-seulement tourmentans, mais encore
nuisibles et peuvent porter prjudice  mes intrts; ainsi donc
expliquez vous, que je puisse me consulter avec M. Kinnaird quand il
arrivera,--et rappelez-vous que je prfre les certitudes les plus
dsagrables aux allusions et aux insinuations indirectes. Que le diable
emporte tout le monde: je ne puis jamais rencontrer une personne qui
parle clairement sur les choses ou les individus, et toute ma vie s'est
passe en conjectures sur ce que les gens voulaient dire;--on croirait
que vous avez tous adopt le style des romans de C*** L***.

Ce n'est pas de M. Saint-John qu'il est question, mais de M.
Saint-Aubyn fils, de sir John Saint-Aubyn, Polidori le connat, c'est
lui-mme qui me l'a prsent; il est d'Oxford et il a entre ses mains
mon paquet. Le docteur le dterrera, et il le doit: ce paquet contient
plusieurs lettres de Mme de Stal et d'autres personnes, outre des
manuscrits, etc.--De par ***, si je trouve le gentilhomme, et que le
gentilhomme n'ait pas retrouv le paquet, il entendra de moi des choses
qui ne lui plairont nullement.

_P. S._ J'ai fini le quatrime et dernier chant qui a cent trente-trois
stances. Je dsire que vous m'en donniez un prix: si vous ne le faites
pas, ce sera moi, je vous en prviens d'avance.

Votre, etc.

Il y aura bon nombre de notes.



LETTRE CCXCV.

A. M. MURRAY.

                                                     4 septembre 1817.

Votre lettre du 15 m'a apport, outre son contenu, l'empreinte d'un
cachet auprs duquel la tte du Sarrasin est celle d'un archange, et
celle de la mchoire du taureau une image dlicate. Je savais que la
calomnie m'avait passablement noirci dans les derniers tems, mais
j'ignorais qu'elle m'et donn les traits et le teint d'un ngre. La
pauvre Augusta en est non moins rvolte que moi, peut-tre mme
l'est-elle plus, et dit qu'il faut que ceux qui ont grav cette tte
noire, aient trangement perdu la mmoire. Je vous prie, ne cachetez pas
vos lettres, du moins celles qui me sont adresses, avec cette
caricature du crne humain, et si vous ne cassez pas la tte au graveur,
du moins brisez cette empreinte ou ce portrait injurieux, si tant est
que ceci puisse passer pour un portrait de moi.

M. Kinnaird n'est pas encore arriv, mais il est attendu. Il a perdu en
chemin toute la poudre  dents, comme me l'apprend une lettre de Spa.

J'ai reu par M. Rose, en bon tat (quoiqu'un peu tardivement), la
magnsie et la poudre  dents, et ***. Pourquoi m'envoyez-vous un tel
fatras, le pire de tous les galimatias, le sublime de la mdiocrit?
Merci pour _Lalla_ cependant, voil qui est bon; merci encore pour le
_Quarterly_ et l'_dimbourg_, deux revues amusantes et bien crites.
_Paris en_ 1815, etc., est assez bon.--_La Grce moderne_, cela ne vaut
rien du tout;--c'est crit par quelqu'un qui n'y a jamais t, et qui,
ne sachant pas employer la stance de Spencer, a invent quelque chose de
son cru, compos de deux stances lgiaques d'un vers hroque et d'un
alexandrin entrelacs autour d'une corde. Et puis pourquoi _moderne_?
vous pouvez dire les Grecs modernes, mais quant  la Grce elle-mme,
elle est un peu plus ancienne qu'elle n'a jamais t.--Maintenant
passons aux affaires.

Vous m'offrez 1,500 guines du nouveau chant,--je n'en veux pas;--j'en
demande 2,500, que vous me donnerez ou non suivant votre bon plaisir.
C'est la conclusion du pome, et il est compos de cent quarante-quatre
stances; les notes y sont nombreuses et crites en partie par M.
Hobhouse, dont les recherches ont t infatigables, et qui, j'ose le
dire, connat mieux Rome et ses environs qu'aucun Anglais qui y ait t
depuis Gibbon. A propos, pour prvenir toute mprise, je crois
ncessaire de dclarer ici comme un fait, que M. Hobhouse n'a aucun
intrt quelconque direct ou indirect dans le prix qui doit tre donn
du manuscrit et des notes, et cela afin que vous ne supposiez pas que
c'est par lui et  cause de lui que je demande plus de ce chant que des
autres.--Non.--Mais si M. Eustace doit avoir 2,000 livres ster. pour un
pome sur l'_ducation_, M. Moore 3,000 pour _Lalla_, etc.; si M.
Campbell reoit 3,000 livres ster. pour sa prose sur la posie, sans
rabaisser les travaux de ces messieurs, je demande le prix susdit des
miens. Vous me direz que leurs ouvrages sont beaucoup plus longs, c'est
vrai; et quand ils les raccourciront, j'allongerai les miens et je
demanderai moins. Vous soumettrez le manuscrit au jugement de M. Gifford
et de deux autres personnes que vous nommerez vous-mme (M. Frre ou M.
Croker, ou qui vous voudrez, except cependant  des gens tels que votre
**s et votre **s), et s'ils dcident que ce chant dans son ensemble soit
infrieur aux prcdens, je n'appellerai point de leur jugement, mais je
brlerai le manuscrit et laisserai les choses comme elles sont.

Votre trs-sincrement, etc.

_P. S._ En rponse  une lettre prcdente, je vous ai envoy un rsum
concis de l'tat de notre compte courant,--savoir: 600 livres ster.
encore dues (ou qui l'taient au moins dernirement) sur _Childe
Harold_, et 600 guines pour _Manfred_ et _Tasso_, formant un total de
1,230 livres ster. Si nous nous arrangeons pour le nouveau pome, je
prendrai la libert de me rserver le choix du format dans lequel il
sera publi, et ce sera trs-certainement in-quarto...................



LETTRE CCXCVIII[80].

A. M. MURRAY.

                                                     18 septembre 1817.

Je joins ici une feuille  corriger; si jamais vous arrivez  une
seconde dition, vous remarquerez que d'aprs la bvue de l'imprimeur,
on croirait que le chteau est au-dessus de Saint-Gingo au lieu d'tre
sur la rive oppose du lac, au-dessus de Clarens. Ainsi sparez cela par
un alina, ou ma topographie paratra aussi inexacte que votre
typographie l'a t dans cette occasion.

[Note 80: On a supprim ici une lettre  M. Hoppner, consul-gnral
d'Angleterre, comme ne renfermant absolument rien qui puisse intresser
le lecteur.]

Je vous ai crit l'autre jour pour vous transmettre mes propositions
relativement au quatrime et dernier chant. J'ai t plus loin, et je
l'ai tendu jusqu' cent-cinquante stances, ce qui le rend presqu'aussi
long que les deux premiers runis l'taient dans le principe, et plus
long qu'aucun de mes autres petits pomes,  l'exception du _Corsaire_.
M. Hobhouse a fait des notes trs-exactes et trs-prcieuses, et d'une
tendue considrable; et vous pouvez tre sr que je ferai pour le texte
tout ce qu'il est possible que je fasse pour en finir dcemment. Je
regarde _Childe Harold_ comme ce que j'ai fait de mieux; ce fut par l
que je commenai, et je crois que c'est aussi par l que je terminerai
ma carrire; mais je ne veux pas former de rsolution sur ce point,
n'ayant pas tenu la promesse que je m'tais faite relativement au
_Corsaire_. Cependant je crains de ne pouvoir jamais faire mieux, et
pourtant quand on n'a pas encore trente ans (et il s'en faut encore de
quelques lunes que je les aie atteints), on devrait aller en augmentant,
du moins du ct des facults intellectuelles, pendant quelques bonnes
annes encore. Mais j'ai eu beaucoup  combattre et  souffrir dans ma
vie, et les chagrins m'ont us l'ame et le corps. D'ailleurs j'ai dj
trop et trop souvent publi,--que Dieu me donne le jugement de faire ce
qui sera le plus  propos en cela comme dans le reste, car je doute
furieusement du mien.

J'ai lu _Lalla Rookh_, mais pas encore avec assez d'attention, car je
monte  cheval, je flne, je rve, et fais encore plusieurs autres
choses; de sorte que ma lecture est trs-peu suivie et n'a plus la
solidit d'autrefois. Je suis enchant d'apprendre la vogue dont cet
ouvrage jouit, car Moore est un garon rempli des plus nobles qualits,
et qui jouira de sa rputation sans aucun des mauvais sentimens que le
succs, n'importe de quelle espce, engendre souvent chez les rimeurs.
Quant au pome, je vous en dirai mon opinion quand je m'en serai bien
pntr: je dis _pome_, car la prose ne me plat pas du tout, du
tout;--jusqu' prsent les Adorateurs du feu me semblent ce qu'il y a
de mieux, et le Prophte voil ce qu'il y a de pis dans le volume.

?Pour ce qui est de la posie en gnral[81], plus j'y pense et _plus_
je suis persuad que lui et nous tous, tant que nous sommes, Scott,
Southey, Wordsworth, Moore, Campbell et moi, sommes tous galement dans
une fausse route: que nous suivons tous un systme erron de rvolution
potique qui ne vaut rien du tout, et dont Rogers et Crabbe sont les
seuls exempts, et je ne doute pas que la gnration actuelle et celle
qui vient ne finissent par tre de cette opinion. Ce qui l'a confirme
en moi, c'est que j'ai voulu dernirement parcourir quelques-uns de nos
classiques, Pope surtout, et voici l'preuve que j'ai faite: j'ai pris
les pomes de Moore, les miens et quelques autres encore, et je les ai
relus  ct de ceux de Pope; j'ai t rellement tonn (et plus que je
n'aurais d l'tre), et surtout mortifi de la distance immense en fait
de sens, de savoir, d'effet, et mme d'imagination, de passion et
d'invention, qu'il y a entre le petit homme de la reine Anne et nous
autres du Bas-Empire.--Croyez-le bien, tout tait Horace alors, et tout
est Claudien aujourd'hui parmi nous, et si je devais recommencer ma
carrire, je me faonnerais sur un autre moule. Crabbe est l'homme qu'il
faudrait; mais le sujet qu'il a choisi est grossier et d'une excution
impraticable, et *** est retir avec la demi-paie, d'ailleurs il en a
fait assez,  moins qu'il ne recomment  crire comme il crivait
autrefois.

[Note 81: Je trouve sur ce passage, dans la copie manuscrite de
cette lettre, la note suivante, de l'criture de M. Gifford. Il y a
plus de bon sens, de sentiment et de jugement dans ce passage, que dans
toute que j'ai jamais lu de lord Byron, et que dans tout ce qu'il a
jamais crit.]



LETTRE CCXCVIII.

A. M. MURRAY.

                                                    17 septembre 1817.

..................................................

M. Hobhouse se propose de retourner en Angleterre en novembre. Il
emportera avec lui le quatrime chant, notes et tout. Le texte contient
cent cinquante stances, ce qui est assez long pour cette mesure.

Quant  l'Arioste du Nord il est certain que tous deux avaient
galement pour sujet la chevalerie, la guerre et l'amour, et si vous
saviez ce que les Italiens pensent de l'Arioste, vous ne douteriez pas
un moment de tout ce qu'il y a de flatteur dans ce compliment. Mais 
l'gard de leurs mesures, vous oubliez que celle de l'Arioste est la
stance octave, et que celle de Scott n'est rien moins qu'une stance. Si
vous croyez que cela dplaise  Scott, dites-le, et je l'effacerai.--Je
ne l'appelle pas l'Arioste cossais ce qui serait un petit loge bien
provincial, mais l'Arioste du Nord c'est--dire de tous les pays qui
ne sont pas au Midi...............................

Comme je vous ai assez importun de mes lettres depuis quelque tems, je
terminerai en me disant votre, etc.



LETTRE CCXCIX.

 M. Murray.

                                                        12 octobre 1817.

M. Kinnaird et son frre lord Kinnaird sont venus ici et en sont
rpartis. Tout ce que vous m'avez adress m'est arriv,  l'exception de
la poudre  dents, dont je vous demanderai une nouvelle provision  la
premire occasion favorable: il me faudra aussi de la magnsie et des
poudres de Soda, ce qui est un grand luxe ici, car on n'en peut avoir de
bonne ni de l'une ni de l'autre, et mme il est difficile de s'en
procurer dans le pays............................

Ma rponse  votre proposition au sujet de mon quatrime chant, vous
sera sans doute parvenue, et moi j'attends la vtre;--peut-tre ne nous
accorderons-nous pas.--Depuis j'ai crit un pome en quatre-vingt-quatre
stances octaves, dans le genre bouffon; et d'aprs l'excellente manire
de M. Whistlecraft (qui,  mon avis, n'est autre que Frere). Il a pour
sujet une anecdote vnitienne qui m'a amus; mais jusqu' ce que j'aie
votre rponse, je ne vous en dirai pas d'avantage. M. Hobhouse ne
retournera pas au mois de novembre en Angleterre comme il se le
proposait; il passera l'hiver ici, et comme c'est lui qui doit porter le
pome ou les pomes, car il est possible mme qu'il y en ait plus que
les deux dont j'ai parl (et qui, par parenthse, ne sont peut-tre pas
compris dans la mme publication et dans les mmes arrangemens), ils ne
pourront tre publis aussitt que je l'avais cru; mais je suppose qu'il
n'y a pas grand mal  ce dlai.

J'ai sign et je vous renvoie vos anciens actes par M. Kinnaird, mais
sans le reu, l'argent n'ayant pas encore t pay. M. Kinnaird a une
procuration qui l'autorise  signer pour moi, et il le fera quand cela
sera ncessaire.

Mille remerciemens de la _Revue d'dimbourg_, qui est trs-gnreuse
envers _Manfred_, et dfend son originalit que je ne sache pas avoir
t attaque par personne. Je n'ai jamais lu, et ne crois pas avoir
jamais vu le _Faust_ de Marlow,--et je n'avais et n'ai encore aucun
ouvrage dramatique anglais  l'exception des publications nouvelles que
vous m'avez envoyes; mais l't dernier j'ai entendu traduire
verbalement  M. Lewis quelques scnes du _Faust_ de Goethe, dont
quelques-unes taient bonnes, les autres mauvaises, et voil tout ce que
je sais de l'histoire de ce personnage magique. Quant aux premiers
germes de _Manfred_ on les trouvera dans le journal que j'ai envoy 
Mrs. Leigh, (et dont je crois que vous avez vu une partie) lorsque je
traversai d'abord la Dent de Jaman, puis le Wengen ou Wengeberg et le
Sheideck, et que je fis le tour de la Jungfrau et du Shreckhorn, peu de
tems avant mon dpart de Suisse. J'ai devant les yeux les lieux o se
passe l'action de _Manfred_ comme si je les avais vus hier, et je
pourrais les dcrire place par place, ainsi que les torrens et tout ce
qui s'y trouve de remarquable.

J'tais admirateur passionn du _Promthe_ d'Eschyle dans ma premire
jeunesse (c'tait une des pices du thtre grec que nous lisions trois
fois par an  Harrow), et pour dire la vrit, celle-ci et la _Mde_
furent les seules,  l'exception pourtant des _Sept Chefs devant
Thbes_, qui m'aient jamais beaucoup plu. Quant au _Faust_ de Marlow, je
ne l'ai jamais lu, jamais vu, et n'en ai jamais entendu parler, du moins
je n'y ai jamais pens, except  propos d'une note de M. Gifford, que
vous m'avez envoye, et dans laquelle il dit quelque chose de sa
catastrophe; mais non comme ayant aucun rapport avec la mienne, qui peut
lui ressembler ou ne pas lui ressembler, sans que je le sache ou m'en
soucie.

Le _Promthe_, quoique n'entrant pas exactement dans mon plan, m'est
toujours tellement rest dans la tte que je puis concevoir facilement
l'influence qu'il a sur tous mes crits, ou du moins, sur quelqu'un
d'eux;--mais je nie Marlow et sa progniture, et je vous prie de faire
de mme.

Si vous pouvez m'envoyez le papier en question[82] cit par la _Revue
d'dimbourg_, n'y manquez pas;--l'article du _Magazine_ a t crit par
Wilson, dites-vous? En effet, il avait tout l'air d'tre crit par un
pote, et c'est un fort bon article. Quant  celui de la _Revue
d'dimbourg_, je l'attribue  Jeffrey lui-mme  cause de la
bienveillance qui y rgne. Je suis tonn qu'on ait jug  propos de
l'insrer sitt aprs le premier; mais c'est videmment par un bon
motif.

[Note 82: Une feuille du _Edimburgh Magazine_, dans laquelle on
faisait entendre que la conception gnrale de _Manfred_, et une grande
partie de ce qu'il y a de plus beau dans la manire dont le sujet est
trait, a t emprunt  l'_Histoire tragique de Faust_, par Marlow.
                                                    (_Note de Moore_.)]

J'ai vu Hoppner l'autre jour, et j'ai lou pour deux ans sa campagne 
Este. Si vous venez par ici l't prochain, faites-le moi savoir  tems.
Mes amitis  Gifford.

Votre trs-sincrement, etc.



LETTRE CCC.

 M. MURRAY.

                                               Venise, 23 octobre 1817.

Vos deux lettres sont l devant mes yeux, et jusque-l notre march est
conclu. Combien je suis fch d'apprendre que Gifford soit malade:
crivez-moi, je vous prie, qu'il est mieux;--j'espre que ce ne sera
rien qu'un rhume, et ds que vous me dites que sa maladie provient d'un
refroidissement, j'aime  croire que cela n'ira pas plus loin.

M. Whistlecraft n'a pas de plus grand admirateur que moi. J'ai crit, 
l'imitation de sa manire, une histoire en quatre-vingt-neuf stances
intitule _Beppo_ (c'est l'abrviation du nom de Giuseppe, et rpond 
notre Joe en italien) et je jetterai ce petit pome dans la balance
avec le quatrime chant pour vous aider  vous refaire de votre argent.
Peut-tre pourtant vaudrait-il mieux le publier en gardant l'anonyme;
mais c'est ce que nous verrons plus tard.

Dans les notes du quatrime chant, M. Hobhouse a indiqu quelques
erreurs commises par Gibbon. Vous pouvez comptez sur l'exactitude des
recherches de Hobhouse. Vous imprimerez dans le format qu'il vous
plaira.

Quant  la grande dition que vous projetez, vous pouvez imprimer tout,
ou seulement ce que vous voudrez,  l'exception des _Potes anglais_ que
je ne consentirai dans aucun tems  laisser publier de nouveau. Il n'y a
pas de considration qui pt me dcider  les faire rimprimer; je ne
crois pas qu'ils vaillent grand'chose, mme comme posie, et pour ce qui
regarde le reste, vous devez vous rappeler que j'ai renonc  cette
publication  cause des Holland, et que je ne pense pas qu'aucune
circonstance puisse dans aucun tems me permettre de revenir sur cette
rsolution;--ajoutez  cela, que dans les termes o j'en suis avec
presque tous les potes et critiques du jour, ce serait une indignit
dans tous les tems, mais surtout en ce moment, de faire reparatre cette
folle satire........................................

La revue de _Manfred_ est arrive sans entrave, et j'en suis
trs-content. Il est assez singulier qu'on prtende (c'est--dire que
quelqu'un prtende, dans un _Magazine_ que la _Revue d'dimbourg_
combat) que le sujet a t pris dans le _Faust_ de Marlow, que je n'ai
jamais lu ni vu. Un Amricain qui est arriv l'autre jour de
l'Allemagne, a dit  M. Hobhouse que _Manfred_ tait puis dans les
_Faust_ de Goethe.--Que le diable soit des deux _Faust_ allemand, et
anglais: je n'ai-rien pris dans l'un ni dans l'autre.

Voulez-vous envoyer de ma part chez Hanson, pour lui dire qu'il ne m'a
pas crit depuis le 9 septembre? du moins je n'ai pas reu de lettre de
lui,  ma grande surprise.

Faites-moi aussi le plaisir de prier MM. Morland d'envoyer
immdiatement les sommes qu'ils peuvent avoir de surplus en lettres de
crdit, et toujours  leurs correspondans de Venise. Il y a deux mois
qu'ils m'envoyrent un crdit additionnel de 1,000 livres sterling: j'en
ai t charm, mais je ne sais pas comment diable cela est venu, car je
ne vois que les 500 livres sterling pays par Hanson, et j'avais cru que
les 500 autres venaient de vous, mais il parat que non, d'aprs votre
lettre du 7, dans laquelle vous m'apprenez que vous n'avez pay que la
balance des 1,230 livres sterling.

M. Kinnaird est en route pour l'Angleterre, avec les diffrentes
assignations que j'ai faites. Je ne puis fixer d'poque prcise pour
l'arrive du chant quatrime, qui dpend du retour de M. Hobhouse, qui,
je crois, n'aura pas lieu tout de suites.

Tout  vous, trs  la hte, et trs-sincrement.

_P. S._ Les Morlands n'ont pas encore crit  mes banquiers pour les
informer du paiement de votre balance;--priez-les, s'il vous plat, de
le faire.

Demandez-leur une explication au sujet des premires 1,000 livres
sterling, dont je sais que 500 viennent d'Hanson, et trouvez-moi les 500
autres, c'est--dire d'o elles proviennent.



LETTRE CCCI.

A. M. MURRAY.

                                              Venise, 15 novembre 1817.

M. Kinnaird est probablement de retour en Angleterre  prsent, et il
vous aura donn les nouvelles que vous pouviez dsirer de nous et des
ntres. Je suis revenu  Venise pour y passer l'hiver. M. Hobhouse
partira probablement en dcembre; mais quel jour, quelle semaine? c'est
ce que j'ignore encore. Il demeure maintenant en face de moi.

J'ai crit hier  M. Kinnaird, me trouvant un peu inquiet et d'assez
mauvaise humeur, pour lui demander des nouvelles de Newstead et des
Hansons, dont je n'ai rien appris depuis son dpart d'ici, except par
quelques mots inintelligibles d'une femme inintelligible.

Je suis aussi fch d'apprendre l'accident arriv au docteur Polidori,
que quelqu'un peut l'tre  l'gard d'un homme pour lequel il a une
certaine aversion et quelque peu de mpris. Quand il sera rtabli,
apprenez-moi quelle espce de succs il a dans sa profession.--Comment
diable ce pauvre garon est-il venu se fixer ici?

Je crains que toute la science du docteur  Norwich, lui donne  peine
le moyen de mettre du sel dans sa soupe.

Je croyais qu'il allait au Brsil avec le consul danois, faire prendre
des mdecines aux Portugais, car ces derniers les aiment  la
folie............

Votre nouveau chant s'est tendu jusqu' cent soixante-sept
stances:--vous voyez qu'il sera long; et quant aux notes d'Hobhouse, je
souponne qu'elles seront de dimension hroque. Il faut faire en sorte
de tenir M. M*** de bonne humeur, car il est diablement chatouilleux au
sujet de votre _Revue_, et de tout ce qui y tient, sans en excepter
l'diteur, l'amiraut et le libraire. Je me croyais passablement auteur,
quant  l'amour-propre et _noli me tangere_, mais je vois que ces
prosateurs sont bien autre chose en fait de susceptibilit.

Vous rappelez-vous que je vous ai parl, il y a quelques mois, d'un
marquis de Moncade, Espagnol d'un rang distingu, g de quatre-vingts
ans, et mon proche voisin  la Mira? Eh bien! il y a six semaines
environ qu'il est devenu amoureux d'une petite Vnitienne d'une bonne
famille, mais sans fortune ni rputation. Il l'a prise chez lui, s'est
brouill avec tous ses anciens amis qui avaient voulu lui donner des
conseils (except moi, qui ne lui en ai donn aucun), et a install
cette fille chez lui, en qualit de concubine actuelle et de future
pouse, et matresse de sa personne et de ses meubles. Au bout d'un
mois, pendant lequel elle s'tait on ne peut plus mal conduite, il a
dcouvert une correspondance entre elle et quelque ancien entreteneur,
si bien qu'aprs l'avoir presque trangle, il l'a mise  la porte, au
grand scandale des galans de la ville, et avec un clat prodigieux qui a
occup tous les canaux et cafs de Venise. Il dit qu'elle a voulu
l'empoisonner, et elle dit Dieu sait quoi; mais il y a eu beaucoup de
fracas entre eux. Je connaissais un peu les deux parties:--Moncade me
paraissait un vieillard plein de bon sens, rputation qu'il n'a pas
tout--fait soutenue dans cette circonstance, et la femme est plus
brillante que jolie. Pour l'honneur de la religion, elle a t leve
dans un couvent; et, pour la gloire de la Grande-Bretagne, c'est une
Anglaise qui a t son institutrice.

Tout  vous.



LETTRE CCCII.

A. M. MURRAY.

                                              Venise, 3 dcembre, 1817.

Une dame vnitienne, savante, et dj un peu avance en ge, ayant,
dans ses intervalles d'amour et de dvotion, entrepris de traduire les
lettres et d'crire la vie de lady Mary Wortley Montague, entreprise 
laquelle il y a deux obstacles, d'abord son ignorance de l'anglais, et
ensuite son manque total de matriaux pour la biographie qu'elle se
propose, s'est adresse  moi pour que je lui fournisse des faits vrais
ou faux sur ce sujet intressant. Lady Montague, je crois, a pass les
vingt dernires annes de sa vie et peut-tre plus  Venise, ou dans ses
environs; mais ici, on ne sait rien, on ne se rappelle rien, car
l'histoire scandaleuse du jour est remplace par celle du lendemain; et
l'esprit, la beaut et la galanterie, qui ont pu rendre notre
compatriote clbre dans son pays, n'ont pas d lui tre ici de grands
titres de distinction,--d'abord parce que le premier n'est pas
ncessaire, et ensuite parce que les deux autres attributs sont communs
 toutes les femmes, ou du moins le dernier. Si donc vous pouvez me
donner ou me procurer quelques dtails sur lady Mary Wortley Montague,
je vous en serai oblig, et m'empresserai de les transmettre et de les
traduire  la _dama_ en question. Et je vous prie aussi de m'envoyer,
par quelque voyageur sr et expditif, un exemplaire de ses _Lettres_,
avec la pesante et ennuyeuse histoire crite par le docteur Dallaway, et
publie par sa sotte et orgueilleuse famille.

La mort de la princesse Charlotte a produit un branlement mme ici:
chez nous, elle doit avoir eu l'effet d'un tremblement de terre. La
liste donne par le _Courrier_ des trois cents et quelques hritiers de
la couronne (en y comprenant la maison de Wirtemberg, avec cette ***,
p--de honteuse mmoire, que je me rappelle avoir vue  diffrens bals,
pendant le sjour des Russes, en 1814), doit tre bien consolante pour
tous les fidles sujets britanniques, aussi bien que pour les
trangers,  l'exception pourtant du signor Travis, riche ngociant juif
de cette ville, qui se plaint terriblement de la longueur du deuil en
Angleterre, qui lui a fait recevoir contre-ordre pour toutes les soies
dont il avait la commande pour plus d'une anne. La mort de cette pauvre
femme est triste sous tous les rapports: mourir  vingt ans ou environ,
en couches, et en couches d'un garon, une princesse, une reine future,
et au moment o elle commenait  tre heureuse, et  jouir d'elle-mme
et des esprances qu'elle inspirait.....

Je crois, autant que je puis me le rappeler, que c'est la premire
princesse royale dcde en couches, dans nos annales historiques. J'en
suis afflig sous tous les rapports; je regrette la perte d'un rgne
fminin, et celle d'une femme qui n'avait pas encore fait de mal, et
toutes les rjouissances, tous les discours, toutes les ivrogneries,
toutes les dpenses de John Bull  son avnement.....

Le prince se remariera aprs avoir obtenu son divorce, et M. Southey
composera aujourd'hui une lgie, et une ode alors. Le _Quarterly_ aura
son article contre la presse, et la _Revue d'dimbourg_ le sien, moiti
l'un, moiti l'autre, sur la rforme et le droit du divorce; *** le
_Britannique_ vous donnera l'oraison funbre du docteur Chalmers,
accompagne de grands loges, et assignera une place dans les astres 
la royaut dfunte:--le _Morning-Post_ a dj fait clater sans doute
ses cris de douleur.

Malheur! malheur! Nealliny! la jeune Nealliny!

Il y a dj quelque tems que je n'ai eu de vos nouvelles.--tes-vous de
mauvaise humeur? je le prsume: je l'ai t moi-mme; c'est  prsent
votre tour, et bientt le mien reviendra.

Votre trs-sincrement, etc.

                                                                 B.

_P. S._ La comtesse Albrizzi, qui revient de Paris, m'a apport une
mdaille de Denon qu'il m'envoie en cadeau.--Elle a un portrait de M.
Rogers,  elle appartenant, et qui est aussi de Denon.



LETTRE CCCV[83].

A. M. MURRAY.

                                              Venise, 19 janvier 1818.

Je vous envoie l'histoire en question[84], sous trois enveloppes
spares.--Elle ne conviendra pas  votre journal, tant remplie
d'allusions politiques:--imprimez-la seule et sans nom d'auteur.--N'y
changez rien;--faites examiner par un professeur les phrases italiennes,
pour qu'il juge si elles sont correctement imprimes (car vos imprimeurs
me rendent malade par les bvues qu'ils ne cessent de faire), et--que
Dieu soit avec vous. Hobhouse a quitt Venise il y a prs de quinze
jours: je n'ai eu aucune nouvelle de lui.

Votre, etc.

Il a tout le manuscrit, ainsi mettez-vous en prire dans votre
arrire-boutique ou dans la _chapelle_ de l'imprimeur.

[Note 83: On a cru devoir retrancher la lettre 303e, qui ne
renfermait que des lieux-communs, et la 304e, qui n'a rien de
remarquable, mme en anglais, que la facilit de l'auteur  joindre des
rimes, et dont la traduction et t d'une platitude insupportable au
lecteur.                                           (_Note du Trad._)]

[Note 84: _Beppo_.]



LETTRE CCCVI.

A. M. MURRAY.

                                              Venise, 27 janvier 1818.

Mon pre, c'est--dire mon pre armnien,--le pre Pascal, au nom de
tous les autres pres de notre couvent, vous envoie les feuilles
ci-incluses, avec ses salutations.

Les traducteurs des passages long-tems perdus et retrouvs depuis peu,
du texte d'Eusbe, ayant jug  propos de faire paratre le prospectus
dont vous trouverez ci-jointes six copies, vous y tes sollicit de leur
procurer des souscripteurs dans les deux universits, parmi les savans,
et parmi les ignorans qui voudraient se dfaire de leur
ignorance:--c'est de quoi le couvent vous prie, ce dont je vous prie,
et,  votre tour, priez-en les autres.

Je vous ai envoy _Beppo_, il y a quelques semaines.--Il faut le
publier sparment; il y a dedans de la politique et de la hardiesse, il
ne vaudra donc rien pour votre journal, qu'on peut comparer  un isthme.

M. Hobhouse,  moins qu'il ne se soit cass le cou au milieu des
Alpes, doit maintenant nager entre Calais et Douvres, avec un
juste-au-corps de lige, tenant mes commentaires de la main droite et sa
cotte de mailles entre ses dents.

On est dans le fort du carnaval, et je suis dans la fivre et les
tourmens d'une nouvelle intrigue, je ne sais prcisment avec qui, sinon
qu'elle est insatiable d'amour, et ne veut pas d'argent; qu'elle a les
cheveux blonds et les yeux bleus, ce qui n'est pas commun ici; que je
l'ai rencontre au bal masqu, et que, quand elle est sans masque, je
suis aussi sage que jamais. Je ferai ce que je pourrai du reste de ma
jeunesse...............................



LETTRE CCCVII.

 M. MOORE.

                                                 Venise, 2 fvrier 1818

Votre lettre du 8 dcembre n'est arrive qu'aujourd'hui, par quelque
dlai assez ordinaire, mais inexplicable. Votre malheur domestique est
terrible, et je le sens avec vous autant que j'ose sentir. Dans le cours
de la vie, vos pertes seront les miennes et vos plaisirs les miens; et
si mme toute la sensibilit de mon coeur venait  se tarir, il y aurait
encore au fond de ce coeur dessch une larme pour vous et vos chagrins.

Je puis comprendre ce que vous souffrez, car (l'gosme tant toujours
ce qui domine dans notre maudite argile) je suis fou moi-mme de mes
enfans. Outre ma petite fille lgitime, j'en ai fait une illgitime
depuis, sans parler d'une autre qui existait auparavant[85], et je vois
dans ces derniers les appuis de ma vieillesse, en supposant que
j'atteigne jamais, ce qui, j'espre, n'arrivera pas, cette poque
dsolante. J'ai un grand amour pour ma petite Ada, qui peut-tre me
tourmentera elle aussi comme ***.

[Note 85: Ceci peut tre le sujet du pome qui a t donn p. 402 du
tome V.]

La ddicace que vous m'offrez m'est aussi agrable que vous pouvez le
souhaiter.--Je m'inquite fort peu de ce que les misrables dont se
compose le monde peuvent penser de moi:--tout cela est pass;--mais je
tiens beaucoup  l'opinion que vous en pouvez avoir. Aprs cela,
dites-en ce que vous voudrez; vous savez que je ne suis pas d'un
caractre insociable, et si quelquefois je suis un peu farouche, cela
dpend des circonstances. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas grand mrite
 tre de bonne humeur en votre socit; il faudrait faire un effort ou
tre atteint de folie pour qu'il en soit autrement.

Je ne sais pas ce que Murray peut avoir dit ou cit[86]. J'ai appel
Crabbe et Sam les pres de la posie actuelle, et j'ai dit que je
croyais qu'except eux, nous autres jeunes gens tions tous dans une
fausse route; mais je n'ai jamais dit que nous ne naviguions pas bien.
L'admiration et l'imitation seront fatales  notre gloire (quand je dis
notre, je veux parler de nous tous, y compris les disciples de l'cole
du Lac, except le _postscriptum_ des Augustins). La nouvelle
gnration, par le nombre et la facilit des imitations, se cassera le
cou en tombant de notre Pgase qui s'enfuira avec nous.--Quant  nous,
nous nous tenons en selle, parce que nous avons dompt le coquin, et que
nous savons monter  cheval;--mais quoique facile  monter, c'est le
diable  conduire: aussi le premiers devront-ils aller  l'cole
d'quitation et au mange pour apprendre  diriger le grand cheval.

[Note 86: Ayant lu par hasard, dans une de ses lettres  M. Murray,
le passage dans lequel il dclare faux et mauvais le systme potique
sur lequel le plus grand nombre de ses contemporains, et lui-mme,
fondaient leur rputation, je saisis cette occasion de le plaisanter un
peu dans ma premire lettre sur cette opinion, et les motifs qui
l'avaient fait natre. C'tait sans doute (osai-je lui dire) une
excellente tactique  lui, qui s'tait assur l'immortalit dans ce
genre de littrature, de nous couler ainsi  fond, nous autres pauvres
diables, qui nous tions embarqus avec lui. Dans le fait, ajoutai-je,
il se conduisait  notre gard -peu-prs comme le prdicateur
mthodiste, qui disait  sa congrgation: Vous croyez peut-tre qu'au
jour du jugement vous arriverez au ciel eu vous rattachant aux pans de
mon habit, mais je vous attraperai tous, car je porterai un spencer, je
porterai un spencer.]

 propos de chevaux, j'ai transport les miens, qui sont au nombre de
quatre, sur le _lido_ (ce qui veut dire plage en anglais) qui s'tend 
une dizaine de milles le long de l'Adriatique, et commence  un mille ou
deux de la ville, de sorte que non-seulement je me promne en gondole,
mais je puis aussi tous les jours galopper, pendant quelques milles, le
long d'un rivage solide et solitaire, depuis la forteresse jusqu'
Malamocco,--ce qui contribue considrablement  entretenir ma sant et
ma vivacit.

Je n'ai presque pas ferm l'oeil de la semaine. Nous sommes dans toute
la frnsie des derniers jours du carnaval, et il faut que je passe
cette nuit ainsi que celle de demain. J'ai eu quelques aventures de
masques assez drles pendant le carnaval; mais comme elles ne sont pas
encore termines, je n'en dirai pas davantage. J'exploiterai la mine de
ma jeunesse jusqu'aux dernires veines du minerai, et
puis--bonsoir;--j'aurai vcu: cela me suffit.

Hobhouse est parti avant le commencement du carnaval, de sorte qu'il
n'a eu que peu ou pas de plaisir.--D'ailleurs il faut quelque tems pour
connatre  fond les Vnitiennes; mais je vous en dirai davantage plus
tard  ce sujet dans quelqu'autre de mes lettres.

Il faut que je m'habille pour la soire; il y a opra et redoute, et je
ne sais plus quoi, sans compter les bals.--Ainsi donc, toujours tout 
vous.

_P. S._ J'envoie cette lettre sans l'avoir relue, ainsi excusez les
fautes qui s'y trouvent. Je suis enchant de la clbrit et de la vogue
de _Lalla_, et vous flicite encore une fois d'un succs si bien
mrit.

On ne lira sans doute pas sans intrt le rcit suivant des promenades
au Lido, dont il parle dans cette lettre. Ces dtails m'ont t
communiqus par un monsieur qui le voyait beaucoup  Venise.

Presque aussitt aprs le dpart de M. Hobhouse, Lord Byron me proposa
de l'accompagner dans ses promenades  cheval sur le Lido. On distingue
surtout par ce nom une des longues les troites qui sparent de
l'Adriatique la lagune au milieu de laquelle s'lve Venise. A l'un des
bouts est une fortification qui, avec le chteau de Saint-Andra, situ
 l'autre extrmit, dfend l'entre la plus voisine de la ville du ct
de la mer. En tems de paix, cette fortification est presque dmantele,
et Lord Byron y avait lou du commandant une curie, dont on ne se
servait pas, pour y loger ses chevaux. La distance jusqu' la ville est
fort peu considrable: elle est beaucoup moindre que pour gagner la
_terra firma_, et jusque-l le lieu n'tait pas mal choisi pour monter 
cheval.

Tous les jours, quand le tems le permettait, Lord Byron venait me
chercher dans sa gondole, et nous trouvions les chevaux qui nous
attendaient  l'extrieur du fort. Nous allions jusqu'o nous pouvions
le long du rivage, et puis sur une espce de chausse qui a t leve
l o l'le devient trs-troite, jusqu' un autre petit fort  moiti
chemin environ de la principale forteresse dont j'ai dj parl et de la
ville ou village de Malamocco, qui est prs de l'autre extrmit de
l'le. La distance qui spare les deux forts peut tre de trois milles.

Sur la chausse du ct de la terre, et non loin du plus petit fort, il
y avait une borne qui marquait probablement la sparation de quelque
proprit, tout le ct de l'le qui avoisine la lagune tant coup en
jardins potagers pour la culture des lgumes qui approvisionnent les
marchs de Venise. Lord Byron m'a souvent rpt qu'il voulait que je le
fisse enterrer sous cette pierre, s'il venait  mourir  Venise ou dans
ses environs, pendant que j'y rsidais moi-mme; et il me parut penser
que, quoiqu'il ne ft pas catholique, le gouvernement ne pouvait mettre
aucun obstacle  ce qu'il ft enseveli dans un coin de terre qui n'tait
pas consacr, prs du rivage de la mer. Mais, dans tous les cas, je
devais ne me laisser arrter par aucune des difficults qu'on pouvait
lever sur ce point; et surtout, me rpta-t-il souvent, ne pas
permettre que son corps ft transport en Angleterre, ni que personne de
sa famille se mlt de ses funrailles.

Rien n'tait plus dlicieux pour moi que ces promenades au Lido. Nous
mettions une demi-heure, trois quarts d'heure  traverser l'eau, pendant
lesquels sa conversation tait toujours amusante et pleine d'intrt.
Quelquefois il emportait avec lui un nouveau livre qu'il avait reu, et
m'en lisait les passages qui l'avaient le plus frapp. Souvent il me
rptait des stances entires de l'ouvrage qu'il crivait, telles qu'il
les avait composes dans la soire de la veille, et ceci tait d'autant
plus intressant pour moi, que j'y retrouvais souvent quelque pense
qu'il avait omise dans notre conversation du jour prcdent, ou quelque
remarque dont il tait vident qu'il essayait sur moi l'effet. De tems
en tems aussi il me parlait de ses affaires personnelles, et me faisait
rpter tout ce que j'avais entendu dire de lui, me priant de ne pas
l'pargner, et de lui apprendre sans mnagement tout ce qu'on avait pu
imaginer de pis.



LETTRE CCCVIII.

A. M. MURRAY.

                                               Venise, 20 fvrier 1818.

J'ai des remerciemens  faire  M. Croker, ainsi qu' vous, pour le
contenu du paquet qui m'est arriv beaucoup plus promptement qu'aucun
autre,  cause de la prcaution obligeante de M. Croker, et de l'air
officiel des sacs. Tout m'est parvenu en bon tat,  l'exception des
bouteilles de magnsie, dont deux seulement sont arrives entires, les
autres ayant t casses par le frottement. Mais il n'importe; tout est
au mieux, et je vous suis extrmement oblig.

Quant aux livres, je les ai lus, ou pour mieux dire, je les lis.--Quel
peut tre, je vous prie, ce sexagnaire dont le comrage est si amusant?
Dans plusieurs de ses esquisses, j'ai reconnu particulirement Gifford,
Mackintosh, Drummond, Dutens, H. Walpole; mesdames Inchbald, Opie, etc.,
etc., ainsi que les Scott, les Loughborough, et les plus clbres dans
le clerg et le barreau.--Il y a de plus quelques allusions plus courtes
 des crivains connus, et quelques lignes sur certain noble auteur,
reprsent comme sceptique et malin, suivant la bonne vieille histoire:
ainsi qu'il en fut dans le commencement qu'il en est  prsent, mais
qu'il n'en sera pas toujours. Connaissez-vous l'individu en question,
matre Murray? Hein? et dites-moi aussi, je vous prie, lequel est
dsign pour vous, de tous ces libraires? Est-ce le sec, le sale,
l'honnte, l'opulent, le pointilleux, le magnifique, ou le fat?
Ventrebleu! l'auteur devient un peu grossier en approchant de son grand
climatrique.

Les _Revues_ m'ont fort amus.--Il faut tre aussi loign de
l'Angleterre que je le suis pour goter, dans tout son entier, l'attrait
de ces feuilles priodiques: c'est comme de l'eau de Soda pendant un t
italien. Mais combien vous tes cruel envers lady ***! Vous devriez vous
rappeler qu'elle est femme, et quoiqu'il faille convenir qu'elles sont
de tems en tems bien impatientantes; cependant, comme auteurs du moins,
elles ne peuvent faire grand mal, et je trouve qu'il est dommage de
perdre avec elles tant d'invectives piquantes, quand nous autres,
jacobins, nous offrons un si beau champ. C'est peut-tre la critique la
plus amre qui ait jamais t faite, et il y a de quoi donner au docteur
terriblement de besogne, en qualit de mari et d'apothicaire,  moins
qu'elle ne dise comme Pope, en parlant d'une attaque qu'il avait reue:
Cela me vaut une prise de corne de cerf.

J'ai reu dernirement des nouvelles de Moore, et j'ai appris avec
chagrin la perte qu'il a faite.--C'est ainsi que vont les
choses--_Medio de fonte leporum_, _au pinacle_ de la gloire et du
bonheur, voil, comme  l'ordinaire, un malheur qui lui arrive.

.................................................. ....M. Hoppner, que
j'ai vu ce matin, est devenu pre d'un trs-beau petit garon; la mre
et l'enfant vont tous deux trs-bien. En ce moment Hobhouse doit tre
prs de vous, et vous devez aussi avoir reu certains paquets et lettres
de moi, envoys depuis son dpart. Je n'ai pas t en bonne sant du
tout, depuis huit jours. Mes souvenirs  Gifford et  nos amis.

Votre, etc.

_P. S._ D'ici  un mois ou deux, Hanson sera probablement oblig de
m'envoyer un commis avec des actes  signer (Newstead ayant t vendu,
en novembre dernier, 94,500 liv. sterl.). Dans ce cas, je vous prie de
m'envoyer, par cette occasion, une nouvelle provision des objets que
vous avez coutume de me faire passer, et que je prie M. Kinnaird de
vouloir bien payer avec les fonds qu'il a dans sa banque, en les portant
en dduction sur le compte que j'ai avec lui.

? 2e _P. S._ Demain je vais voir _Otello_, opra tir de notre
_Othello_, et l'un des meilleurs de Rossini, dit-on.--Il sera curieux
d'assister,  Venise mme,  la reprsentation du conte vnitien, et de
voir ce qu'on aura fait de Shakspeare en musique.



LETTRE CCCIX.

 M. HOPPNER.

                                               Venise, 28 fvrier 1818.

MON CHER MONSIEUR,

Notre ami le comte M***, m'a donn des sueurs froides, hier au soir, en
me parlant d'une traduction de _Manfred_, dont je suis menac (et en
vnitien encore pour complter la chose) par quelque Italien qui vous
l'a envoye  corriger;--c'est pourquoi je prends la libert de vous
importuner  ce sujet. Si vous avez quelque voie de communication avec
cet homme, voulez-vous bien me permettre de lui faire l'offre du prix
qu'il pourra obtenir, ou croit obtenir de sa traduction,  la condition
qu'il la jettera au feu[87], et s'engagera  n'en plus entreprendre
d'autre, tant de ce drame que de tous mes autres ouvrages.

[Note 87: S'tant assur que le plus que ce traducteur peut obtenir
de son manuscrit tait 200 fr., lord Byron lui offrit cette somme, s'il
voulait renoncer  le publier. L'Italien, toutefois, s'obstina  en
vouloir d'avantage, et on ne put l'amener  capituler, qu'en lui
dclarant assez clairement, de la part de lord Byron, que s'il
persistait dans son projet de publication, il lui donnerait des
trivires la premire fois qu'il le rencontrerait. Peu dispos 
souffrir le martyr dans cette cause, le traducteur accepta les 200 fr.,
remit son manuscrit, et s'engagea en mme tems, par crit,  ne jamais
traduire aucun des ouvrages du noble pote.
                                               (_Note de Moore_.)]

Comme je n'cris pas aux Italiens, ni pour les Italiens, ni au sujet
des Italiens,  l'exception d'un pome qui n'est pas encore publi, et
o j'ai dit tout le bien que je savais d'eux, et mme celui que je ne
savais pas, et o je me suis tu sur le mal que j'en connaissais, j'avoue
que je dsire qu'ils me laissent tranquille et ne me tranent pas dans
l'arne comme un de leurs gladiateurs, me forant d'entrer dans une
lutte ridicule  laquelle je n'entends rien, ne m'en tant jamais ml,
ayant eu soin, au contraire, de me tenir loign de leurs cercles
littraires, ici,  Milan, et partout ailleurs. Je suis venu en Italie
pour y jouir du climat et de la tranquillit s'il est possible, j'aurais
mis obstacle  la traduction de _Mossi_, si j'en avais t prvenu, et
que j'eusse pu le faire;--mais je me flatte que j'arriverai encore 
tems pour arrter l'essor de ce nouvel individu dont j'ai entendu parler
hier pour la premire fois. Il ne russira qu' se faire tort 
lui-mme, sans aucun avantage pour sa coterie; car tout cela est une
affaire de coterie. Notre genre de penser et d'crire est si extrmement
diffrent, que je ne vois rien de plus absurde que de tenter un
rapprochement entre la posie anglaise et italienne d'aujourd'hui.
J'aime beaucoup le peuple italien et sa littrature; mais je n'ai pas la
moindre ambition d'tre l'objet de leurs discussions littraires et
personnelles (ce qui parat tre  peu prs la mme chose ici comme
presque partout); si donc vous pouvez m'aider  empcher cette
publication, vous ajouterez beaucoup  tous les services qu'a dj
reus de vous votre

Sincrement dvou, etc.

_P. S._ Comment va le fils et la maman? bien, j'espre.



LETTRE CCCX.

 M. ROGERS.

                                                   Venise, 3 mars 1818.

Je n'ai pas, comme vous le dites, pris pour femme l'Adriatique. J'ai
appris la perte de Moore, par une lettre de lui, qui a t retarde
trois mois en route. J'en ai t vritablement afflig; mais, en pareil
cas, que peuvent les paroles?

La _villa_ dont vous parlez est celle d'Este, qui m'a t loue par M.
Hoppner, consul gnral ici. Je l'ai arrte pour deux ans, comme
_villeggiatura_, ou maison de campagne.--Elle est situe au milieu des
collines Euganennes, dans une position superbe, et l'habitation est
fort agrable. Le vin y est abondant, ainsi que tous les fruits de la
terre. Elle est voisine du vieux chteau des Estes, ou Guelphes, et 
quelques milles d'Arques, que j'ai parcourue deux fois et que j'espre
voir encore souvent.

J'ai pass tout l't dernier,  l'exception d'une excursion que j'ai
faite  Rome, sur les bords de la Brenta. C'est  Venise, que j'tablis
mes quartiers d'hiver. Je fais transporter mes chevaux sur le Lido, le
long de l'Adriatique, du ct du fort, de sorte que je puis, tous les
jours, quand je suis en bonne sant, galopper pendant quelques milles,
le long de cette langue de rivage qui va jusqu' Malamocco; mais, depuis
quelques semaines, j'avais t malade: je commence  aller mieux. Le
carnaval a t court, mais bon; je ne sors pas beaucoup, except dans le
tems des masques: cependant il y a une ou deux _conversazioni_ je vais
rgulirement, seulement pour me conformer  l'usage, car j'ai eu des
lettres pour ceux qui les donnent, et ce sont des gens trs-susceptibles
sur ce point. Quelquefois aussi, mais trs-rarement, je vais chez le
gouverneur.

C'est un endroit charmant  cause des femmes. J'aime beaucoup leur
dialecte et leur langage. Il y a en elles une navet tout--fait
sduisante, et puis le romantique du lieu est un puissant accessoire.
_Il bel sangue_, cependant, ne domine pas aujourd'hui parmi les dames,
ou si vous voulez dans les classes leves. On le trouve plus tt sous
_i fazzioli_, ou mouchoirs (espce de voile blanc que les femmes du
peuple portent sur leurs ttes.)--La _vesta zondale_, ancien costume
national des femmes, n'existe plus. La ville, cependant, dcline tous
les jours, et ne gagne pas en population. Cependant je la prfre 
toute autre d'Italie, et c'est ici que j'ai plant mon pavillon, et que
je me propose de rsider pendant le reste de ma vie,  moins que des
vnemens lis  des affaires qui ne peuvent avoir lieu qu'en
Angleterre, ne me forcent d'y retourner, autrement ce pays ne m'inspire
que peu de regrets, et aucun dsir de le revoir pour lui-mme. Je serai
pourtant probablement oblig d'y retourner pour signer des papiers
relatifs  mes affaires, et une procuration pour les whigs, et aussi
pour voir M. Waites; car je ne puis trouver un bon dentiste ici, et tous
les deux ou trois ans on a besoin d'en voir un.--Quant  mes enfans, il
faut que je m'abandonne  la destine. J'en ferai venir un ici, et je
serai bien heureux de voir ma fille lgitime, quand il plaira  Dieu, ce
qui lui plaira peut-tre un jour ou l'autre.  l'gard de ma ***
mathmaticienne, je puis fort bien m'en passer.

Le rcit de votre _Visite  Fonthill_, est trs-remarquable.
Pourriez-vous lui demander, de ma part, une copie manuscrite des
derniers contes[88]. Je crois la mriter comme ayant manifest
publiquement ma vive admiration pour les premiers. Je les rendrai quand
je les aurai lus, et ne ferai pas mauvais usage de la copie, si elle
m'est accorde. Murray, qui m'envoie tout d'une manire sre, se
chargera de cela. Si je retourne jamais en Angleterre, j'aurai beaucoup
de plaisir  voir l'auteur avec sa permission; en attendant, vous ne
pourrez m'obliger davantage que de me procurer le moyen de lire cet
ouvrage en anglais ou en franais, cela m'est gal, quoique je
prfrasse l'italien. J'ai un exemplaire franais de Wathek, que j'ai
achet  Lausanne. Je lis le franais avec facilit et avec beaucoup de
plaisir, quoique je ne sache ni le parler ni l'crire. Quant 
l'italien, je le parle maintenant fort couramment, et l'cris assez
facilement pour le besoin que j'en ai; mais je n'aime pas leur prose
moderne; elle est pesante et bien diffrente de celle de Machiavel.

[Note 88: Ces contes sont la continuation de Vathek par l'auteur de
cette production, si remarquable et si forte. Les contes qui composent
cette suite non publie,  ce que j'ai entendu dire, sont censs
raconts par les princes dans le palais d'Eblis.
                                                (_Note de Moore_.)]

On dit que Francis est Junius. Il me semble que ce n'est pas
improbable: je me rappelle l'avoir rencontr  dner chez lord Grey.
N'a-t-il pas pous dernirement une jeune femme, et n'a-t-il pas t,
il y a bien des annes, dans l'Inde, le _cavaliere servante_ de Mme
Talleyrand.

J'ai lu dans les journaux ma mort, qui n'est pas vraie. Je crois qu'on
s'occupe de marier tout ce qui reste de clibataire dans la famille
royale. On a reprsent _Fazio_ avec un succs brillant et bien mrit 
Covent-Garden: c'est un bon signe. J'ai tch, pendant que j'tais
membre de la direction de Drury-Lane, d'y faire recevoir cette pice;
mais j'ai d cder au nombre. Si vous pensez  venir dans ce pays, vous
me le ferez sans doute savoir quelque tems auparavant. Je prsume que
Moore ne bougera pas. Rose est ici,--je l'ai vu l'autre soir chez Mme
Albrizzi. Il parle de s'en retourner en mai. Mes amitis aux Hollands.

Toujours, etc.

_P. S._ On a massacr notre _Othello_, pour en faire un opra
(l'_Otello_ de Rossini). La musique est belle, mais lugubre; quant aux
paroles, toutes les scnes originales avec Iago sont supprimes, et on
les a remplaces par les plus plattes sottises. Le mouchoir a t chang
en billet doux, et le premier chanteur n'a pas voulu se noircir la
figure pour quelque excellente raison donne dans la prface. Le chant,
les costumes et la musique sont fort beaux.



LETTRE CCCXI.

 M. MOORE.

                                                  Venise, 16 mars 1818.

MON CHER TOM,

Depuis ma dernire, qui, j'espre, vous est parvenue, j'ai reu une
lettre de notre ami Samuel. Il parle d'un voyage en Italie pour cet
t.--Ne l'accompagnerez-vous pas? Je ne sais pas si notre genre de vie
italien vous plaira ou non...........................................
.....................................................................

C'est un singulier peuple! L'autre jour je disais  une fille: Il ne
faut pas venir demain, parce que Margarita viendra  telle heure, 
moins, pourtant, que vous ne me promettiez d'tre amies. (Ce sont toutes
deux des filles de cinq pieds dix pouces, avec de grands yeux noirs et
de belles tailles, dignes de donner naissance  des gladiateurs), et
j'avais eu quelque peine  les empcher de se battre dans une rencontre
prcdente. Elle me rpondit par une dclaration de guerre contre
l'autre, qui, dit-elle, serait une _guerra di Candia_. N'est-il pas
bizarre que le peuple de Venise fasse encore allusion par un proverbe 
cette lutte si glorieuse et si fatale pour la rpublique?

Ils ont de singulires expressions; par exemple[89]: _viscere_, qui est
une expression de tendresse, comme mon amour ou mon coeur. Ils disent
aussi: J'irais pour vous au milieu de cent couteaux. _Mazza ben_,
pour un attachement excessif, littralement, je vous veux du bien
jusqu' vous tuer. Puis ils expriment cette phrase: Croyez-vous que je
voulusse vous faire tant de mal? par: croyez-vous que je voulusse vous
assassiner de la sorte? Un tems perfide, pour un mauvais tems; des
routes perfides, pour de mauvaises routes; enfin, mille allusions et
mtaphores prises dans l'tat de la socit et les coutumes du
moyen-ge.

[Note 89: Viscres, entrailles.]

Je ne suis pas trs-sr que _mazza_ ne veuille pas dire _massa_,
beaucoup, une masse; au lieu de l'interprtation que je lui ai donne;
mais, quant aux autres phrases, je rponds de leur sens.

Il est trois heures, il faut que j'aille au lit, au lit, au lit, comme
disait la mre S*** (cette tragique ame de la mathmaticienne[90]).....
.......................................................................

[Note 90: Il est probable que cette pithte de _mathmaticienne_,
rpte ici pour la seconde fois, s'applique  lady Byron.
                                                     (_Note du Trad._)]

On m'apprend que lady Melbourne est trs-malade.--J'en serais
trs-fch! elle est ma meilleure amie; quand je dis amie, je ne veux
pas dire matresse; car c'est tout l'antipode.

Parlez-moi de vous et de tout le monde.--Comment va Sam? tes-vous
content de vos voisins, le marquis et la marchesa, etc., etc.?



LETTRE CCCXII.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 25 mars 1818.

J'ai reu votre lettre o vous me rendez compte de _Beppo_.--Je vous ai
envoy quatre nouvelles stances pour ce pome, il y a une quinzaine,
dans le cas o vous imprimeriez ou rimprimeriez.........
....................................................

Croker a bien devin, mais le genre n'est pas anglais, il est italien.
C'est Berni qui a servi d'original  tous les autres. Whistlecraft a t
mon modle direct. Je ne connais les _Animaux_ de Rose, que depuis
quelques jours, c'est excellent; mais comme je l'ai dj dit; c'est
Berni qui est le pre de ce genre d'crits auquel,  mon avis, notre
langue s'adapte aussi trs-bien. Nous verrons comment cela prendra. En
cas de succs, je vous en enverrai un volume dans un an ou deux; car je
connais bien le genre de vie italien, et le connatrai encore mieux. Je
me sens encore assez de vigueur pour la posie et la peinture des
passions.

Si vous croyez que cela puisse vous tre avantageux, ainsi qu'
l'ouvrage, vous pouvez y mettre mon nom; mais consultez d'abord ceux qui
s'y entendent. Quoi qu'il en soit, je prouverai que je puis crire
gament, et je repousserai la charge de monotonie, et de n'avoir qu'une
manire.

Votre, etc.

Voulez-vous m'envoyer, par une lettre sous enveloppe, ou dans un
paquet, une demi-douzaine des gravures colories de la dernire
miniature que fit Holmes, un peu avant mon dpart d'Angleterre.--Les
gravures datent  peu prs d'une anne.--Je vous serai trs-oblig,
quelques personnes m'en ayant fait la demande: c'est un portrait de mon
honorable individu, peint pour Scrope B. Davies Esq....................
.......................................................................

Pourquoi ne m'avez-vous pas envoy de rponse, et la liste des
souscripteurs  la traduction de l'_Eusbe Armnien_ dont je vous ai
fait passer des prospectus imprims en franais, il y a deux mois? Vous
sont-ils parvenus? Je vous en enverrai d'autres.--Je ne veux pas que
vous ngligiez mes Armniens. Quant  moi, poudre  dents, magnsie,
teinture de myrrhe, brosses  dents, empltre de diachillon et
quinquina; voil mes demandes personnelles.



LETTRE CCCIV.

A M. MURRAY.

                                                 Venise, 11 avril 1818.

Cette lettre vous sera remise par le signor Gioe Bata Missiaglia,
propritaire de la librairie d'Apollon, et le premier diteur-libraire
qui soit maintenant  Venise. Il va  Londres pour affaires, et dans le
but de former des relations avec des libraires anglais; et c'est dans
l'espoir qu'un avantage mutuel peut en rsulter pour vous et pour lui,
que je vous l'envoie avec cette lettre d'introduction.--Si vous pouvez
lui tre utile, soit par vos recommandations ou par quelques attentions
personnelles, vous l'obligerez et me ferez plaisir. Vous pourrez
peut-tre aussi tous deux trouver le moyen d'tablir entre vous quelque
relation littraire agrable au public et avantageuse  l'un et 
l'autre.

Dans tous les cas, faites-lui des politesses, par rapport  moi autant
que pour l'honneur et la gloire des auteurs et diteurs prsens et 
venir, dans tous les sicles des sicles.

Je lui ai confi aussi un grand nombre de lettres manuscrites, en
franais, en anglais et en italien, de quelques Anglais tablis en
Italie pendant le cours du sicle dernier. Ces crivains sont lord
Hervey, lady M.W. Montague (il n'y en a que trs-peu d'elle, ce sont des
billets-doux en franais  Algarotti; une lettre en anglais, en italien
et en toutes sortes de jargons, toujours au mme), Gray, le pote (une
lettre); Masson (deux ou trois); Garrick, lord Chatham, David Hume et
plusieurs moins clbres,--toutes adresses  Algarotti. Je pense qu'en
faisant avec discernement un choix de celles-ci, on en pourrait former
un volume agrable de lettres diverses, pourvu qu'un bon diteur voult
se charger de composer ce recueil, et d'y faire une prface avec
quelques notes, etc., etc.

Le propritaire de ces lettres est un de mes amis,--le docteur
Aglietti, nom clbre en Italie. Si vous tes dispos  les publier, ce
sera  son profit: c'est donc pour lui et  lui que vous fixerez un
prix, si vous vous chargez de l'ouvrage. Je m'en rendrais diteur
moi-mme, si je n'tais trop loign et trop paresseux pour cette
entreprise; mais je dsirerais qu'elle pt se faire. Les lettres de lord
Hervey, d'aprs l'avis de M. Rose et le mien, sont bien crites, et les
petits billets d'amour franais sont certainement de lady M.W. Montague;
le franais n'en est pas bon, mais les penses en sont charmantes. La
lettre de Gray est bien, celle de Mason passable:--toute cette
correspondance a besoin d'tre bien pluche; mais cela fait, on peut en
obtenir un joli petit volume qui aura la vogue.--Il y a plusieurs
lettres de ministres:--Gray, l'ambassadeur  Naples; Horace Mann, et
d'autres animaux de la mme espce.

J'avais pens qu'on aurait pu, dans la prface, dfendre lord Hervey
contre l'attaque de Pope, et Pope, _quo ad_, Pope, le pote, contre tout
le monde, et surtout contre l'entreprise injustifiable commence par
Warton, et renouvele de nos jours par l'cole moderne des critiques et
des crivailleurs qui se croient des potes parce qu'ils n'crivent
_pas_ comme Pope. Cette absurde prsomption et ce maudit got perverti
me font perdre patience: toute votre gnration actuelle ne vaut pas un
seul chant de _la Boucle enleve_, de l'_Essai sur l'homme_ ou de _la
Dunciade_, enfin de quelque chose de lui. Mais il est trois heures du
matin, et il faut que j'aille me coucher.

Toujours tout  vous.



LETTRE CCCXV.

A M. MURRAY.

                                               Venise, 17 avril 1818.

Il y a quelques jours, je vous crivis pour vous demander de prier
Hanson de donner des ordres  son messager pour qu'il continue sa route
de Genve  Venise, par la raison que moi je ne veux pas aller de Venise
 Genve. Si cela ne se fait pas ainsi, le messager peut aller au diable
avec celui qui l'a envoy: je vous prie de lui ritrer ma demande.

J'ai joint au renvoi des preuves deux stances de plus pour le chant
quatrime; sont-elles arrives?.........................................
........................................................................

Avez-vous reu deux stances additionnelles pour les insrer vers la fin
du chant quatrime? Rpondez, afin que je puisse les envoyer dans le cas
contraire.

Dites  M. *** et  M. Hanson qu'ils peuvent autant compter que Genve
viendra  moi que d'imaginer que j'irai  Genve. Le messager peut
continuer ou s'en retourner  son gr, mais moi je ne bougerai pas, et
je regarde comme une tonnante absurdit, de la part de ceux qui me
connaissent, de se figurer que cela puisse tre autrement, pour ne pas
ajouter qu'il y a de la mchancet  vouloir me tourmenter inutilement.
Si, dans cette occasion, mes intrts ont  souffrir, c'est leur
ngligence qui doit en porter le blme, et qu'ils aillent au diable tous
ensemble...............................................
.......................................................

Il est dix heures, c'est le moment de s'habiller.

Votre, etc., etc.



LETTRE CCCXVI.

 M. MURRAY.

                                                Venise, 23 avril 1818.

Le tems est pass o je pouvais pleurer les morts, autrement j'aurais
pleur celle de lady Melbourne, la meilleure, la plus aimable, la mieux
organise de toutes les femmes que j'aie jamais connues, jeunes ou
vieilles; mais j'ai t rassasi d'horreurs, et des vnemens de cette
espce ne peuvent plus produire en moi qu'un engourdissement pire que la
douleur;--c'est l'effet d'un coup violent au coude ou sur la tte.
Voil encore un lien de moins entre l'Angleterre et moi.

Passons aux affaires; je vous ai prsent _Beppo_ comme faisant partie
de notre contrat pour le quatrime chant, en considration du prix que
vous m'en donnez, et dans l'intention de vous offrir une ressource de
plus, en cas d'un caprice de la part du public, ou que moi-mme j'eusse
chou dans mon pome; mais rappelez-vous bien que je ne veux pas qu'on
le publie mutil et rhabill  votre guise; c'est  mes amis et  moi
que je rserve le droit de corriger la presse.--Si la publication
continue, elle continuera dans sa forme actuelle......................
.......................................................

Comme M*** dit qu'il n'a pas crit cette lettre, je suis prt  le
croire; mais quant  la fermet de ma premire conviction, je m'en
rapporte  M****, qui peut vous assurer de la bonne foi avec laquelle je
me trompais sur ce point. Il a aussi la note, ou du moins il l'avait,
car je la lui ai donne avec mes commentaires verbaux sur ce point.
Quant  _Beppo_, je n'en changerai et n'en retrancherai pas une syllabe
pour le bon plaisir de personne que le mien.

Vous pouvez leur dire ceci, et ajoutez que la force ou la ncessit
pourraient seules me faire faire un pas vers les lieux o ils
voudraient m'entraner.

Si vos affaires littraires prosprent, faites-le-moi savoir; si
_Beppo_ plat, vous aurez encore quelque chose de plus dans le mme
genre d'ici  un an ou deux. Sur ce, bonjour, mon bon monsieur le
lieutenant.

Votre, etc.



LETTRE CCCXVII.

 M. MOORE.

                                        Palazzo Mocenigo, Canal Grande.
                                        Venise, 1er juin 1818.

Votre lettre me donne presque les seules nouvelles que j'aie encore
eues du quatrime chant, et elle ne me fixe nullement sur son sort; du
moins elle ne me dit pas comment le pome a t reu par le public; mais
je n'en augure pas grand'chose, d'abord  cause de l'horrible silence
de Murray, puis d'aprs ce que vous me dites au sujet des stances qui
entrent l'une dans l'autre[91]; mais cette ide ne me parat pas venir
de vous, ce sont les _bleus_ qui vous en auront tourdi les oreilles. Le
fait est que la _terza rima_ des Italiens, qui va toujours son train,
peut bien m'avoir port  faire quelques expriences, ou bien la
nonchalance m'aura conduit  la prsomption, ou, si vous voulez, la
prsomption  la nonchalance; dans l'un ou l'autre cas, il est probable
qu'il faut renoncer au succs, et que ma jolie femme se terminera en
poisson, de sorte que _Childe Harold_ sera comme la syrne qui est dans
l'cusson de ma famille, et son quatrime chant lui servira de queue.
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas chercher querelle au public, car les
Bulgares ont ordinairement raison, et si j'ai manqu le but cette fois,
je puis l'atteindre une autre; ainsi donc, que les dieux nous tiennent
en joie.............................................

[Note 91: Je lui disais, je crois, dans ma lettre, que cet usage de
faire entrer une stance dans l'autre ressemblait un peu  prendre des
chevaux pour une autre poste sans s'arrter.
                                                    (_Note de Moore_.)]

Vous aimez _Beppo_, vous avez raison..........

Je n'ai pas encore vu les _Fudges_[92]; mais je vis dans l'espoir
qu'ils m'arriveront. Je n'ai pas besoin de vous dire que vos succs sont
les miens. A propos, Lydia Volute est ici, et vient de m'emprunter mon
exemplaire de votre _Lalla Rookh_...........

[Note 92: Ouvrage du Moore.]

Je ne connais de bon modle pour la vie de Shridan que celle de
Savage. Rappelez-vous, cependant, qu'il est facile de rendre la vie d'un
tel homme bien plus amusante que s'il et t un Wilberforce,--et cela
sans offenser les vivans et sans insulter les morts. Les whigs
l'injurirent, ce qui n'empcha pas qu'il ne les abandonna
jamais.--Quant  ses cranciers, rappelez-vous que Shridan ne possda
jamais un scheling, qu'il se trouva jet au milieu de la haute socit
avec de grandes facults et de grandes passions, et port au pinacle de
la gloire sans aucun moyen apparent de se soutenir dans son lvation.
Fox payait-il ses dettes?--et Shridan accepta-t-il jamais une
souscription? L'ivrognerie du duc de Norfolk tait-elle plus excusable
que la sienne? ses intrigues taient-elles plus notoires que celles de
ses contemporains? et sa mmoire sera-t-elle fltrie pendant que la leur
est respecte? Ne vous laissez pas entraner par des clameurs, mais
comparez-le d'abord avec Fox, le faiseur de coalitions et le
pensionnaire Burke, comme homme  principes politiques, comparez-le 
cent mille autres, si vous voulez, en fait de rapports personnels, mais
 personne pour le talent, car il laisse tout le monde loin derrire
lui; sans moyens pcuniaires, sans liaisons, sans rputation, ce qui
d'abord put tre une injustice et finit ensuite par l'entraner (du
dsespoir  la folie), il les surpassa tous dans tout ce qu'il entreprit
jamais; mais, hlas! pauvre nature humaine! Bonne nuit, ou plutt,
bonjour.--Il est quatre heures; l'aurore brille sur le Grand Canal et
dcouvre le Rialto.--Il faut aller coucher.--J'ai veill toute la
nuit;--mais, comme dit Georges Philpot, c'est l la vie, quoiqu'une
diable de vie.

Toujours tout  vous.

Excusez les mprises.--Je n'ai pas le tems de relire: la poste part 
midi. Je vous crirai bientt du nouveau au sujet de votre plan de
publication.

Pendant la plus grande partie de l'poque que comprend cette srie de
lettres, Lord Byron avait continu d'occuper le mme appartement, dans
une petite rue fort troite, chez un marchand de toile,  la femme
duquel il consacrait une grande partie de ses penses. Sa conduite
prouve videmment qu'il tait alors attach  cette femme, autant du
moins qu'une passion si fugitive peut mriter le nom d'attachement. Le
langage de ses lettres dmontre suffisamment combien la nouveaut de
cette liaison avait sduit son imagination; et les Vnitiens, chez qui
de tels arrangemens sont des choses toutes naturelles, s'amusaient
beaucoup de l'assiduit avec laquelle il accompagnait sa signora aux
thtres et aux redoutes. Ce fut mme avec beaucoup de peine qu'il se
dcida  se sparer d'elle le tems qu'il lui fallait pour la courte
visite qu'il fit  la ville immortelle o il acquit lui-mme un de ses
plus beaux titres  l'immortalit[93], et, dans l'espace de quelques
semaines, ayant puis plus d'inspirations dans tout ce qu'il voyait
qu'il n'et t susceptible d'en prouver en d'autres lieux pendant des
annes entires, il se hta de revenir sans tendre son voyage jusqu'
Naples, aprs avoir crit  la belle Marianna de venir au-devant de lui
 quelque distance de Venise.

[Note 93: Par son pome des _Plaintes du Tasse_ qu'il y composa,
comme on l'aura vu dans ses lettres.

(_Note du Trad._)]

Outre les marques de libralit qu'il avait su donner  propos au mari,
qui,  ce qu'il parat, avait failli dans son commerce, il avait fait
aussi prsent  la dame d'une belle parure de diamans, et l'on raconte 
ce sujet une anecdote qui montre l'excessive indulgence et facilit de
son caractre envers ceux qui avaient su trouver quelque accs dans son
coeur. Un crin qu'on voulait vendre lui ayant t offert un jour, il ne
fut pas peu surpris de reconnatre les mmes bijoux qu'il avait, quelque
tems auparavant, donns  sa belle matresse, et qui, par quelque moyen
trs-peu romantique, avaient t remis de nouveau en circulation. Sans
s'informer, cependant, de quelle manire la chose tait arrive, il
racheta gnreusement l'crin, et en fit de nouveau prsent  la dame,
lui reprochant avec bont le peu de cas qu'elle semblait faire de ses
dons.

On ne peut dire jusqu' quel point cet incident, peu sentimental, eut
part  dissiper les illusions de sa passion; mais il est certain
qu'avant l'expiration de la premire anne il commena  trouver que son
logement dans la _Spezieria_ tait incommode; il entra alors en march
avec le comte Gritty pour son palais situ sur le Grand Canal,
s'engageant  payer deux cents louis de loyer, ce qui est, je crois,
regard comme un prix considrable  Venise. S'tant aperu, cependant,
que, dans la copie de l'acte qu'on lui apporta  signer, on avait
introduit une nouvelle clause qui l'empchait, non-seulement de
sous-louer la maison, s'il quittait Venise, mais encore d'en permettre
l'occupation  aucun de ses amis pendant les absences momentanes qu'il
pourrait faire, il refusa de conclure  ces conditions; et piqu qu'on
se ft dparti d'une manire si importante du premier engagement pris
avec lui, il dclara dans une socit qu'il donnerait volontiers le
mme prix, quoiqu'il ft reconnu exorbitant, de tout autre palais de
Venise, quelque infrieur qu'il pt tre  celui-l. Aprs une telle
dclaration il ne devait pas s'attendre  rester long-tems sans maison,
et la comtesse Mocenigo lui ayant offert un de ses trois _palazzi_ sur
le Grand Canal, il se transporta dans cette habitation dans l't de la
mme anne, et continua d'y rsider pendant le reste de son sjour 
Venise.

Tout blmable qu'tait, sous le rapport des moeurs et des convenances, le
genre de vie qu'il menait chez M***, je me vois forc d'avouer avec
peine que c'tait peu de chose en comparaison de la licence effrne 
laquelle, aprs avoir rompu cette liaison, il s'abandonna sans rserve
et comme un homme qui veut tout braver; j'ai dj cherch  donner
quelque ide de l'tat de son esprit avant son dpart d'Angleterre, et
j'ai dit, je crois, que parmi les sentimens qui se runissaient en lui
pour y produire cette force de rsistance concentre qu'il opposait
alors  son sort, il y avait surtout une indignation pleine de mpris
pour ses compatriotes,  cause des outrages qu'il croyait en avoir
reus; pendant quelque tems les sentimens affectueux qu'il conservait
encore pour Lady Byron, et une espce d'esprance vague que tout n'tait
peut-tre pas perdu, le tinrent dans une situation d'esprit un peu plus
douce et plus traitable, le laissant encore assez soumis  l'influence
de l'opinion des Anglais pour l'empcher de se rvolter contre elle,
comme il le fit malheureusement par la suite.

Tandis que d'une part la tentative d'une rconciliation avec lady Byron
venait, en chouant, de briser le dernier lien qui l'attachait  sa
patrie; de l'autre, malgr la vie tranquille et retire qu'il menait 
Genve, il ne voyait aucune trve  la guerre de calomnie qu'on faisait
 sa rputation, le mme esprit de malveillance qui s'tait attach chez
lui  tous ses pas ayant russi  l'pier dans son exil, avec une
surveillance non moins perfide. A cette conviction, qui n'avait que trop
de probabilit, il ajouta tout ce qu'une imagination comme la sienne
peut prter  la vrit, interprtant  sa manire tout ce qui tait
susceptible d'interprtation dans le silence des uns ou l'absence des
autres, jusqu' ce qu'enfin, s'armant contre des ennemis et des outrages
imaginaires, et se regardant,  ce qu'il parat, comme un proscrit, il
rsolut avec le mme dsespoir que, puisque ses compatriotes ne
voulaient pas rendre justice au ct estimable de son caractre, il
aurait au moins l'trange satisfaction de les narguer, de les rvolter
par ce qu'il avait de vicieux; je suis convaincu que c'est  ce
sentiment, bien plus qu' un got dprav pour un tel genre de vie,
qu'on doit attribuer les folies auxquelles il se livra pendant quelque
tems. L'effet excitant produit par cette espce d'existence, tant
qu'elle dura, ressemble tellement  ce qu'il nous dit tre toujours en
lui le rsultat d'une vive opposition et d'une violente rsistance, que
nous voyons assez combien ces derniers sentimens durent avoir de part 
ses excs. Le lecteur aussi n'aura pu sans doute s'empcher de remarquer
le changement vident du caractre de ses lettres: on y trouve, avec une
augmentation incontestable de vigueur intellectuelle, un ton de violence
et de bravade qui clate continuellement, et qui indique de quel degr
de force rpulsive il tait parvenu  s'armer.

En effet, loin que les facults de son esprit fussent affaiblies ou
diminues par ces dsordres, peut-tre  aucune autre poque de sa vie
ne possda-t-il aussi compltement toute son nergie; et son ami
Shelley, qui alla  Venise vers ce tems pour le voir[94], disait souvent
que tout ce qu'il avait remarqu alors de la capacit de son gnie lui
en avait donn une bien plus haute ide que celle qu'il en avait d'abord
conue. Ce fut effectivement alors que Shelley esquissa et crivit en
grande partie son pome de _Julien et Maddalo_, et qu'il a dpeint d'une
manire si pittoresque son noble ami[95] dans le dernier de ces deux
personnages. On m'a dit aussi que les allusions au cygne d'Albion, dans
les vers crits au milieu des collines Euganennes, taient le rsultat
de ce mme accs d'enthousiasme et d'admiration.

[Note 94: Voici un extrait d'une lettre de Shelley  un ami,  cette
poque.

Venise, aot 1818.

Nous sommes venus de Padoue ici en gondole, et le gondolier,
entr'autres choses, et sans que nous l'eussions mis sur la voie, se mit
 nous parler de lord Byron. Il dit que c'tait un _giovanetto inglese_,
avec un nom bizarre, qui vivait dans un grand luxe et dpensait de
grosses sommes d'argent...............................................

A trois heures j'tais chez lord Byron. Il fut enchant de me voir, et
notre premire conversation roula naturellement sur l'objet de notre
visite..... Il me mena dans sa gondole de l'autre ct de la lagune, sur
un long rivage sabl qui dfend Venise de l'Adriatique. En dbarquant,
nous trouvmes ses chevaux qui nous attendaient, et les ayant monts,
nous nous promenmes le long du rivage en causant. Notre conversation se
composa en partie de l'histoire des outrages faits  sa sensibilit, de
questions sur mes affaires, et de grandes assurances d'amiti et
d'intrt pour moi. Il me dit que s'il avait t en Angleterre au moment
de l'affaire en chancellerie, il aurait remu ciel et terre pour
empcher un pareil arrt. Il parla aussi de littrature, me dit que son
quatrime chant tait trs-beau, et m'en rpta en effet quelques
stances qui me parurent d'une grande force. Quand nous rentrmes dans
son palais, qui est un des plus beaux de Venise, etc., etc.]

[Note 95: C'est dans la prface de ce pome que, sous le nom fictif
de _Comte Maddalo_, on trouve le portrait suivant de lord Byron, aussi
frappant que juste:

C'est un homme du gnie le plus consomm, et capable, s'il voulait
diriger son nergie vers ce but, de devenir le rgnrateur de son pays
dgrad. Mais sa faiblesse est d'tre orgueilleux; et dans la
comparaison de son esprit extraordinaire avec les mprisables
intelligences qui l'entourent, il puise une crainte profonde du nant de
la vie humaine. Ses passions et ses facults sont incomparablement
suprieures  celles des autres hommes, et au lieu de s'tre servi des
dernires pour subjuguer les autres, elles se sont mutuellement prt de
la force. Je dis que _Maddalo_ est orgueilleux, parce que je ne puis
trouver d'autre expression pour peindre les sentimens impatiens et
concentrs qui le dvorent, mais ce ne sont que ses esprances et ses
affections personnelles qu'il semble fouler aux pieds; car dans la vie
sociale personne n'est plus doux, plus patient, plus modeste que
_Maddalo_. Il est enjou, franc et spirituel. Sa conversation, plus
srieuse, a une espce de charme enivrant. Il a beaucoup voyag, et il
met un attrait inexprimable dans la relation des aventures qui lui sont
arrives en divers pays.]

En parlant des dames vnitiennes, on se rappellera que Lord Byron, dans
une de ses lettres prcdentes, remarque que la beaut qui les rendit
jadis clbres ne se trouve plus maintenant dans _le dame_, ou classes
suprieures, mais sous les _fazzioli_, ou mouchoirs des femmes du
peuple. Ce fut malheureusement parmi ces derniers chantillons du _bel
sangue_ de Venise que, par une dgradation subite de got que l'tat
capricieux de son esprit peut seul expliquer, il lui plut alors de
choisir les compagnes de ses heures de loisir; et une nouvelle preuve
que, dans cette courte et audacieuse carrire de libertinage, il ne
cherchait qu'un soulagement  un esprit outrag et mortifi, et que:

       Ce qui nous semblait crime pouvait n'tre que malheur,

c'est que, plus d'une fois, le soir, lorsque sa maison tait occupe par
de tels htes, on a su que, se jetant dans sa gondole, il avait pass la
plus grande partie de la nuit sur l'eau, comme si le retour chez lui lui
et t hassable. Et il est effectivement certain qu'il se retraa
toujours cette partie la plus blmable de sa vie, pendant le peu
d'annes qui la composrent encore, avec un pnible sentiment de
reproche; et parmi les causes de l'horreur qu'il prouva ensuite pour
Venise, il faut surtout compter le souvenir des excs auxquels il
s'tait abandonn.

La plus distingue, et  la fin la sultane favorite de ce honteux
harem, tait une femme nomme Margarita Cogni, dont il a dj t
question dans l'une de ces lettres, et qui, d'aprs l'tat de son mari,
tait connue sous le titre de la _Fornarina_. Un portrait de cette belle
_virago_, peint par Harlowe pendant son sjour  Venise, tant tomb
entre les mains d'un des amis de Lord Byron, aprs la mort de l'artiste,
cet ami demanda au noble pote quelques renseignemens sur cette hrone,
et il en reut une longue lettre  ce sujet, dont voici quelques
extraits.

Puisque, vous dsirez connatre l'histoire de Margarita Cogni, je vais
vous en faire le rcit, quoiqu'il puisse tre un peu long.

Ses traits ont la belle empreinte vnitienne des vieux tems; sa taille,
quoiqu'un peu trop leve peut-tre, n'est pas moins belle, et l'un et
l'autre s'accordent parfaitement avec le costume national.

Pendant l't de 1817, *** et moi nous nous promenions un soir  cheval
le long de la Brenta, quand, parmi un groupe de paysannes, nous
remarqumes les deux plus jolies filles que nous eussions vues de
quelque tems. Vers cette poque, il y avait eu beaucoup de misre dans
le pays, et j'avais distribu quelques secours au peuple. On peut, 
Venise, se donner un grand air de gnrosit  trs-peu de frais, et on
avait probablement exagr la mienne  cause de ma qualit
d'Anglais.--Je ne sais si elles remarqurent que nous les regardions,
mais l'une d'elles me cria en vnitien:--Pourquoi, vous qui soulagez
les autres, ne pensez-vous pas  nous?--Je lui rpondis[96]: _Cara, tu
sei troppo bella e giovane per aver bisogno del soccorso mio_. Elle
rpliqua:--Si vous voyiez ma cabane et ma nourriture, vous ne parleriez
pas ainsi. Tout ceci se passa moiti en plaisantant, et je n'en entendis
pas parler de quelques jours.

[Note 96: Ma chre, tu es trop jeune et trop belle pour avoir
besoin de mon secours.]

Quelques soires aprs celle-l, nous rencontrmes encore ces deux
filles, et elles s'adressrent  nous plus srieusement, nous assurant
de la vrit de leur rcit. Elles taient cousines. Margarita tait
marie, et l'autre point.--Comme je doutais encore des circonstances
qu'elles m'exposaient, je considrai la chose sous un point de vue
diffrent, et lui donnai rendez-vous pour le lendemain soir.........
....................................................................

Enfin, en quelques soires, tout fut arrang entre nous, et pendant
long-tems elle fut la seule qui conserva sur moi un ascendant qui lui
fut souvent disput, mais jamais enlev.

Les causes de cet ascendant taient d'abord sa personne.--Elle tait
trs-brune grande, avec la physionomie vnitienne, de trs-beaux yeux
?noirs, et n'avait que vingt-deux ans..... Elle tait d'ailleurs toute
vnitienne, dans son dialecte, dans sa manire de penser, dans sa
physionomie, enfin dans tout ce qui lui appartenait, et elle avait toute
la navet et l'originalit de Pantalon, son compatriote. D'ailleurs
elle ne savait ni lire ni crire, et ne pouvait pas m'assommer de
lettres.--Il ne lui arriva que deux fois de donner douze sous  un
crivain public, dans la Piazza, pour lui faire une lettre, dans une
circonstance o j'tais malade et ne pouvais la voir. Elle tait
d'ailleurs un peu violente et _prepotente_, c'est--dire imprieuse, et
entrait tout droit, quand cela lui convenait, sans avoir beaucoup
d'gard au tems, aux lieux, ni aux personnes;--et si elle trouvait
quelque femme qui la gnt, elle l'tendait par terre d'un coup de
poing.

Quand je fis connaissance avec elle, j'tais en relation avec la
signora ***, qui fut assez sotte, un soir  Dolo, avec quelques-unes de
ses amies, pour lui faire des menaces, car les commres de la
Villeggiatura avaient dj devin, en entendant un soir le hennissement
de mon cheval, que je sortais de nuit pour aller trouver la _Fornarina_.
Margarita rejeta son _voile_ (_fazziolo_) en arrire, et dit en vnitien
trs-clair.--Vous n'tes pas sa femme, je ne suis pas sa femme; vous
tes sa _donna_, et moi aussi, je suis sa _donna_; votre mari est un
_becco_, et le mien en est un autre. Au surplus, quel droit avez-vous
de me faire des reproches? S'il me prfre  vous, est-ce ma faute? Si
vous voulez vous en assurer, attachez-le aux cordons de votre
tablier;--mais ne croyez pas que si vous me parlez, je n'oserai pas vous
rpondre, parce que vous tes plus riche que moi. Aprs avoir donn cet
chantillon de son loquence, que je traduis tel qu'il me fut rapport
par un tmoin, elle passa son chemin, laissant Mme ***, avec un nombreux
auditoire, mditer  loisir sur le dialogue qui venait d'avoir lieu.

Quand je revins  Venise pour l'hiver, elle me suivit; et s'tant
aperue qu'elle me plaisait, elle venait assez souvent. Mais elle avait
un amour-propre insatiable, et n'tait pas tolrante avec les autres
femmes.  la _cavalchina_, mascarade qui a lieu le dernier jour du
carnaval, et o tout le monde va, elle arracha le masque de Mme
Contarini, dame d'une naissance noble et d'une conduite dcente, et
cela, par la seule raison qu'elle s'appuyait sur mon bras. Vous imaginez
bien que ceci fit un bruit du diable; mais ce n'est l qu'un chantillon
de ses tours.

 la fin, elle se prit de querelle avec son mari; et s'enfuyant de chez
lui, elle se rfugia chez moi. Je lui dis que cela ne se pouvait
pas.--Elle me rpondit qu'elle coucherait dans la rue, mais ne
retournerait pas avec lui; qu'il la battait (la douce tigresse!); qu'il
lui mangeait son argent, et la ngligeait d'une manire scandaleuse.
Comme il tait minuit,--je lui permis de rester, et le lendemain, il n'y
eut pas moyen de la faire bouger. Son mari vint pleurant et beuglant,
et la suppliant de revenir;--mais, non, elle s'en garda bien.--Alors il
s'adressa  la police, et la police  moi. Je leur dis de la reprendre;
que je n'avais pas besoin d'elle; qu'elle tait venue chez moi; que je
ne pouvais pas la faire jeter par la fentre, mais qu'ils pouvaient la
faire passer par l ou par la porte, si bon leur semblait. Elle alla
devant le commissaire, et fut oblige de retourner avec ce _becco
ettico_, nom qu'elle donnait au pauvre homme, qui avait une phthisie.
Quelques jours aprs, elle dserta de nouveau.--Aprs beaucoup de
tapage, elle s'tablit dans ma maison, rellement et vritablement, sans
mon consentement, mais  cause de ma nonchalance et de mon impossibilit
de garder mon srieux: car lorsque je commenais  me mettre en colre,
elle finissait toujours par me faire rire par quelque pantalonnade
vnitienne; et la sorcire, qui savait bien cela, et qui connaissait
galement ses autres moyens de conviction, les dploya avec le tact et
le succs ordinaires  tous les tres fminins de haut ou de bas tage,
car ils se ressemblent tous en cela.

Mme Benzoni aussi la prit sous sa protection, et alors la tte lui
tourna.--Elle tait toujours dans les extrmes; tantt pleurant, tantt
riant, et si furieuse, quand elle tait en colre, qu'elle faisait la
terreur des hommes, des femmes et des enfans:--car elle avait la force
d'une amazone, avec le caractre de Mde. C'tait un bel animal, mais
impossible  apprivoiser. J'tais la seule personne qui pt un peu la
ramener  l'ordre, et lorsqu'elle me voyait vritablement en colre (ce
qui, dit-on, est un spectacle assez farouche), elle s'appaisait.--Elle
tait superbe avec son _fazziolo_, vtement des classes infrieures;
mais, hlas! elle aspirait aprs un chapeau  plumes, et tout ce que je
pus dire ou faire (et j'en dis beaucoup) ne put l'empcher de se
travestir de cette manire. Je jetai le premier au feu; mais je me
fatiguai de brler ses chapeaux avant qu'elle se lasst d'en acheter, de
sorte qu'elle russit  faire d'elle une caricature, car ils ne lui
allaient pas du tout.

Ensuite elle voulut avoir une queue  ses robes,--tout comme une dame,
vraiment; rien ne pouvait la satisfaire que l'_abito colla coua_ ou
_cua_ (c'est l'expression vnitienne pour la _coua_, la queue d'une
robe); et comme sa diable de prononciation me faisait rire, cela mettait
un terme  la discussion, et elle tranait sa maudite queue partout
aprs elle.

Cependant elle battait les femmes de la maison, et interceptait mes
lettres. Je la surpris un jour mditant sur une d'elles, essayant de
deviner,  la forme si elle venait d'une femme ou non;--et puis elle se
plaignait de son ignorance, et se mit rellement  tudier l'alphabet,
afin, dclara-t-elle, d'ouvrir toutes mes lettres, et de pouvoir en
lire le contenu.

Je ne dois pas oublier de rendre justice  ses qualits relatives  la
tenue d'une maison.--Aprs son entre dans ma maison, en qualit de
_donna di governo_[97], les dpenses furent rduites de plus de moiti;
tout le monde faisait mieux son devoir; les appartemens taient mieux
tenus, et tout s'y sentait d'un meilleur ordre,  l'exception
d'elle-mme.

[Note 97: Femme de charge.]

J'ai cependant quelques raisons de croire qu'au milieu de toutes ses
extravagances, elle avait au fond, pour moi, un vritable attachement:
j'en donnerai un exemple. tant all un jour d'automne au Lido avec mes
gondoliers, nous fmes surpris par un grain assez violent, et qui mit la
gondole en pril.--Nos chapeaux avaient t enlevs, la barque se
remplissait, une rame tait perdue; nous tions au milieu d'une mer
furieuse, le tonnerre grondait, la pluie tombait par torrens, la nuit
approchait, et le vent ne cessait pas. A notre retour, aprs une lutte
pnible, je la trouvai sur les degrs extrieurs du palais Mocenigo, sur
le Grand Canal, ses grands yeux noirs tincelant  travers ses larmes,
et ses longs cheveux d'bne, qui taient flottans, tremps de pluie,
couvraient sa figure et son sein. Elle tait compltement expose 
l'orage, et le vent qui agitait ses cheveux et ses vtemens autour de
sa taille svelte et leve, l'clair qui jaillissait autour d'elle et
les vagues qui se roulaient  ses pieds, la faisaient ressembler  Mde
descendue de son chariot, ou  la sibylle de la tempte qui grondait
autour d'elle:--c'tait le seul objet vivant, except nous, qui nous
appart en ce moment pour nous recevoir. En me voyant sain et sauf, elle
ne s'approcha pas pour me fliciter, comme on aurait pu le croire, mais
me cria:--_Ah! can della Madona,  esto un tempo per andar all'Lido_!
(ah! chien de la bonne Vierge, est-ce l un tems pour aller au Lido!);
puis courant dans la maison, elle se soulagea le coeur en grondant les
bateliers de n'avoir pas prvu le _temporale_ (l'orage). Les domestiques
me dirent que la seule chose qui l'et empche de venir au-devant de
moi en bateau, c'est qu'aucun des gondoliers du canal n'avait voulu se
risquer sur l'eau dans un tel moment. Elle s'tait assise alors sur les
degrs du palais, pendant le plus fort de l'orage, persistant  n'en pas
bouger et  repousser toute espce de consolation. Sa joie, en me
revoyant, tait mle d'une teinte modre de frocit, et me reprsenta
les transports d'une tigresse en retrouvant ses petits.

Mais son rgne tirait  sa fin. Quelques mois aprs, elle devint
tout--fait indomptable; et un concours de plaintes, dont les unes
taient fondes, les autres injustes (car un favori n'a pas d'amis), me
dtermina enfin  me sparer d'elle. Je lui dis tranquillement qu'il
fallait qu'elle retournt chez elle (elle avait acquis suffisamment de
quoi vivre pour elle et sa mre pendant qu'elle tait reste  mon
service); mais elle refusa de quitter ma maison. Je tins bon, et elle me
menaa de couteaux et de vengeance.--Je lui rpondis que ce ne serait
pas la premire fois que j'aurais vu des couteaux nus, et que, si elle
voulait commencer, il y avait sur la table un couteau et une fourchette
qui taient bien  son service,--mais qu'il ne fallait pas qu'elle se
flattt de m'intimider. Le lendemain, pendant que j'tais  table, elle
entra, aprs avoir forc une porte en glace qui conduisait de la salle 
manger  l'escalier; et, s'avanant droit vers la table, elle m'arracha
le couteau que j'avais  la main, et me blessa lgrement au pouce dans
cette action. Je ne sais si son dessein tait de s'en servir contre elle
ou contre moi; peut-tre ni contre l'un ni contre l'autre;--mais
Fletcher la saisit par le bras et la dsarma. J'appelai alors mes
gondoliers, et je leur ordonnai de prparer la gondole pour la
reconduire chez elle, en ayant soin qu'elle ne se ft pas de mal en
route. Elle parut tout--fait calme, et descendit. Je continuai de
dner; tout--coup nous entendmes un grand bruit: je sortis, et les
rencontrai sur l'escalier qui la portaient en haut; elle s'tait jete
dans le canal. Je ne crois pas cependant qu'elle et l'intention de se
dtruire; mais quand on rflchit  la peur que les femmes et les
hommes qui ne savent pas nager ont de l'eau (et surtout les Vnitiens,
quoiqu'ils vivent sur les vagues); quand on songe qu'il faisait nuit et
trs-froid, on est forc d'avouer qu'il y avait en elle une espce de
courage diabolique. On l'en avait retire sans beaucoup de difficult ni
de mal, sauf l'eau sale qu'elle avait avale et le bain qu'elle avait
pris.

Je prvis que son intention tait de s'tablir de nouveau chez moi; et
ayant envoy chercher un mdecin, je lui demandai combien d'heures il
faudrait pour la remettre de son agitation:--il me le dit. Eh bien,
repris-je, je lui donne ce tems, et plus, s'il le faut; mais, 
l'expiration de cet intervalle prescrit; si elle ne quitte pas la
maison, moi je la quitterai.

Tous mes gens taient consterns.--Ils avaient toujours eu peur d'elle;
mais alors ils taient paralyss de frayeur. Ils me priaient de
m'adresser  la police pour me mettre en garde contre elle, etc., comme
une bande de lches et d'imbcilles qu'ils taient. Je ne fis rien de la
sorte, pensant qu'il tait indiffrent de finir de cette manire-l ou
d'une autre; d'ailleurs j'avais t habitu  ces femmes sauvages, et
connaissais leur manire d'agir.

Je la fis renvoyer tranquillement chez elle lorsqu'elle fut remise,
et ne l'ai jamais revue depuis, except une fois ou deux  l'opra, mais
de loin;--elle fit plusieurs tentatives pour revenir, mais sans aucune
violence.--Voil l'histoire de Margarita Cogni, dans les rapports
qu'elle a eus avec moi.

J'ai oubli de vous dire qu'elle tait fort dvote, et se signait quand
elle entendait sonner l'heure de la prire..............................
........................................................................

Elle avait la rpartie vive.--Un jour, par exemple, qu'elle m'avait mis
fort en colre, en battant quelqu'un de la maison, je l'appelai _vacca_,
vache (vache est une grande injure en italien). Elle se retourna en me
faisant la rvrence:--_Vacca tua, eccelenza_ (votre vache, n'en
dplaise  votre excellence). Bref, comme je l'ai dj dit, c'tait un
trs-bel animal, d'une beaut et d'une nergie extraordinaires, et qui
avait plusieurs bonnes et amusantes qualits, mais farouche comme une
sorcire et fougueuse comme un dmon. Elle avait coutume de se vanter
publiquement de son ascendant sur moi, en se comparant  d'autres
femmes, et de l'expliquer par diverses raisons. Il est vrai de dire
qu'elles cherchrent toutes  la faire partir, et qu'aucune n'avait pu
russir, lorsque sa propre extravagance vint enfin  leur secours.

J'avais oubli de vous rapporter sa rponse, lorsque je lui reprochai
d'avoir arrach le masque de Mme de Contarini,  la _cavalchina_. Je lui
reprsentais que c'tait une dame d'une haute naissance, _una dama_,
etc.; elle rpondit:--_Se ella  dama, mi son Veneziana_ (si c'est une
dame, moi je suis Vnitienne). Cela aurait t beau il y a cent ans,
lorsque l'orgueil de la nation se soulevait contre l'orgueil de
l'aristocratie; mais, hlas! Venise, son peuple et ses nobles, tous
retournent galement vite vers l'Ocan; et l o il n'existe pas
d'indpendance, il ne peut y avoir de vritable respect de soi-mme.

Ce fut  cette poque, comme nous le verrons par les lettres que je vais
donner, et comme les traits de l'ouvrage lui-mme ne l'indiquent que
trop bien, qu'il conut et crivit quelques parties de son pome de _Don
Juan_. Jamais aucun livre ne peignit d'une manire plus fidle, et, sous
quelques rapports, plus affligeante, cette varit de sensations, de
caprices et de passions qui dominaient successivement l'esprit de
l'auteur pendant qu'il crivait. Il ne fallait rien moins, en effet, que
la runion singulire de toutes les facults extraordinaires qu'il
possdait, et qui taient alors en lui en pleine activit, pour lui
suggrer un semblable ouvrage, et le rendre capable de l'excuter. La
froide pntration de l'ge mr unie  la vivacit et  la chaleur de la
jeunesse;--l'esprit de Voltaire avec la sensibilit de Rousseau;--les
connaissances pratiques et minutieuses d'un homme de socit, avec
l'esprit mtaphysique et contemplatif du pote;--une vive susceptibilit
de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus touchant dans la vertu
humaine, et la profonde et dsolante exprience de tout ce qui lui est
le plus fatal; enfin les deux extrmes de la nature mixte et
contradictoire de l'homme, tantt enveloppe dans les vapeurs grossires
de la terre, tantt respirant les parfums du ciel.--Tel tait le bizarre
assemblage d'lmens contraires runis dans le mme esprit, et tous
appels  contribuer  leur tour  la mme oeuvre, d'o seule pouvait
natre ce pome extraordinaire, l'exemple le plus frappant, et, 
quelques gards, le plus douloureux de la versatilit du gnie, qui ait
jamais t laiss  l'admiration et aux regrets des gnrations futures.

Je vais maintenant continuer sa correspondance, ayant jug que
quelques-unes des observations prcdentes taient ncessaires,
non-seulement pour expliquer au lecteur bien des choses qu'il trouvera
dans ses lettres, mais aussi pour qu'il ne s'tonne pas de tout ce qu'on
a cru indispensable d'en retrancher.



LETTRE CCCXVIII.

 M. MURRAY.

                                                  Venise, 18 juin 1818.

Mes affaires, ainsi que le silence total et inexplicable de mes
correspondans, me rendent impatient et importun. J'ai crit  M. Hanson
pour avoir la balance d'un compte qui est ou doit tre dans ses
mains:--pas de rponse.--Il y a deux mois que j'attends le messager qui
doit m'apporter les actes de Newstead, et, au contraire, je reois
l'avis de me rendre  Genve, ce qui, de la part de *** (qui sait  quel
point j'ai de la rpugnance  me rapprocher de l'Angleterre), ne peut
tre qu'une ironie ou une insulte.

Il faut donc que je vous prie de verser immdiatement chez mon banquier
les sommes que vous pourrez, sans vous gner, m'avancer sur nos
conventions. Je me vois sur le point d'tre rduit  la gne la plus
cruelle, et dans un moment o, d'aprs toutes les probabilits et tous
les calculs raisonnables, j'aurais d toucher des sommes considrables,
ne ngligez pas ce que je vous demande, je vous prie; vous ne pouvez
vous imaginer autrement dans quelles extrmits fcheuses je me verrais.
*** avait quelque projet absurde sur l'emploi de ces fonds, qu'il
parlait de placer en rente viagre ou je ne sais comment, ne l'ayant
cout, pendant qu'il tait ici, que pour viter les querelles ou les
sermons; mais j'ai besoin du principal, et je n'ai jamais song
srieusement  l'employer  autre chose qu' mes dpenses personnelles.
Le dsir de Hobhouse serait, s'il tait possible, de m'entraner en
Angleterre[98]; mais il ne russira pas, car s'il parvenait  m'y mener
je n'y resterais pas; je hais ce pays-l et j'aime celui-ci; et toute
folle opposition ne fait qu'ajouter  ce sentiment. Votre silence me
fait douter du succs du quatrime chant; s'il n'en a point, je vous
ferai sur notre convention originale toute dduction que vous jugerez
honnte et suffisante; mais je dsire que ce qui restera  payer me soit
envoy sans dlai par la voie ordinaire, c'est--dire la poste.

[Note 98: Il est vivement  regretter, pour plusieurs motifs, que ce
projet de l'amiti n'ait pas russi.]

Quand je vous dirai que je n'ai pas reu un mot d'Angleterre depuis le
commencement de mai, assurment je fais l'loge de mes amis, ou des
personnes qui en prennent le titre, en leur crivant si souvent et de la
manire la plus pressante.--Grce  Dieu, plus mon absence se prolonge,
moins je vois de cause pour regretter ce pays et toute sa population
vivante.

Votre, etc.

_P. S._ Dites  M. *** que..... et que je ne lui pardonnerai jamais, 
lui ni  tout autre, la cruaut de leur silence dans un moment o je
dsirais si ardemment, et pour tant de raisons, avoir des nouvelles de
mes amis.



LETTRE CCCXIX.

 M. MURRAY.

                                              Venise, 10 juillet 1818.

J'ai reu votre lettre et la lettre de crdit de Morland, etc.--J'ai
aussi tir sur vous  soixante jours de date pour le reste, d'aprs
votre offre.

Je suis encore attendant  Venise le commis de M. Hanson; qui peut le
retenir? je ne le sais; mais j'espre que lorsque l'accs politique de
M. Kinnaird et de M. Hobhouse sera pass, ils prendront la peine de s'en
enqurir et de me l'expdier; car prs de 100,000 livres sterl.
dpendent pour moi de la fin de cette vente et de la signature des
actes.

Vous ferez mieux de remettre les ditions que vous projetez pour
novembre, car j'ai quelque chose en vue, et que je prpare, qui pourra
vous tre utile, quoique ce ne soit pas trs-important. J'ai termin une
ode sur Venise;--et j'ai deux histoires, l'une srieuse et l'autre
bouffonne ( la _Beppo_), qui ne sont encore ni finies, ni prtes 
l'tre.

Vous dites que la lettre  Hobhouse est fort admire et vous parlez de
prose. J'ai le projet d'crire (pour mettre en tte de votre dition
complte) des mmoires de ma vie, sur le mme modle (quoique bien loin,
je crains, d'y atteindre jamais) de ceux de Gifford, de Hume, etc., et
cela sans intention de faire des rvlations ou des remarques qui
pourraient tre dsagrables  des personnages vivans. Je pense que la
chose serait possible et faisable; cependant cela demande rflexion.
J'ai des matriaux en abondance; mais la plus grande partie ne pourrait
pas tre employe par moi de cent ans  venir. Toutefois il m'en reste
encore sans cela de quoi faire une prface  l'dition que vous mditez,
et seulement comme littrateur; mais ceci n'est qu'en passant, et je
n'ai pas encore pris de parti l-dessus.

Je vous envoie une note au sujet de _Parisina_, que M. Hobhouse vous
habillera. C'est un extrait de quelques particularits de l'histoire de
Ferrare.

J'espre que vous avez eu quelques attentions pour Missiaglia, car les
Anglais ont en ce moment la rputation de ngliger les Italiens, et je
me flatte que vous vous justifierez de ce reproche.

Votre,  la hte, etc.

                                                                    B.



LETTRE CCCXX.

A M. MURRAY.

                                                Venise 17 juillet 1818.

Je prsume qu'Aglietti prendra ce que vous lui offrez, mais jusqu' son
retour de Vienne je ne puis lui faire aucune proposition, et vous ne
m'avez pas vous-mme autoris  lui en faire. Les trois billets franais
sont de lady Mary, un autre aussi partie anglais, franais et italien;
ils sont fort jolis et trs-passionns; c'est bien dommage qu'il y en
ait quelque chose de perdu. Il parat qu'Algarotti la traitait mal, mais
elle tait son ane de beaucoup, et toutes les femmes sont maltraites,
ou du moins elles le disent, que cela soit ou non................

Je recevrai avec plaisir vos livres et vos poudres. J'attends encore le
clerc d'Hanson: mais heureusement que ce n'est pas  Genve. Tous _mes
bons amis_ m'ont crit de me hter d'aller l'y joindre, mais pas un n'a
eu le bon sens ou la bont de me rcrire plus tard pour me dire que ce
serait du tems et un voyage perdus, puisqu'il ne pouvait partir que
quelques mois aprs l'poque dsigne; si je m'tais mis en route
d'aprs le conseil gnral, je n'aurais jamais reparl  aucun de vous
de ma vie. J'ai crit  M. Kinnaird pour le prier, quand les vapeurs de
la politique seront dissipes, de tirer une rponse positive de ce ***,
et de ne pas me tenir dans une telle incertitude  ce sujet. J'espre
que Kinnaird, qui a ma procuration, a soin d'avoir l'oeil sur ce
monsieur, ce qui est d'autant plus ncessaire, que je ne penserais
qu'avec rpugnance  venir le surveiller moi-mme.

J'ai plusieurs choses commences en vers et en prose; mais rien de
trs-avanc.--J'ai crit six ou sept feuilles d'une vie que je veux
continuer et que je vous enverrai quand elle sera finie; elle pourra
servir aux ditions que vous projetez. Si vous vouliez me dire
exactement (car je ne sais rien et n'ai que des correspondances
d'affaires) comment ont t reues nos dernires publications, et les
sensations qu'elles ont excites, mais sans avoir gard  aucune
dlicatesse (je suis trop endurci pour en avoir besoin), je saurais
alors  quoi m'en tenir, et comment procder; je ne voudrais pas trop
publier, ce qui peut-tre est dj fait, au reste, je vous le rpte, je
ne sais rien.

J'crivais autrefois pour donner cours  la plnitude de mon esprit et
par amour pour la gloire (non pour atteindre un but, mais comme un moyen
d'obtenir sur l'esprit des hommes cette influence qui est elle-mme le
pouvoir et qui en a les rsultats); maintenant j'cris par habitude et
par intrt, de sorte qu'il est probable que l'effet doit tre aussi
diffrent que les motifs qui m'inspirent; j'ai la mme facilit, je
pourrais dire mme le mme besoin de composition pour viter l'oisivet
(quoique l'oisivet soit un plaisir dans un pays chaud); mais je suis
bien plus indiffrent au sort de mes ouvrages aprs qu'ils ont rempli
mon but immdiat.--Cependant je ne voudrais pas du tout..... Mais je
n'achverai pas comme le fit l'archevque de Grenade, car je suis bien
sr que vous craignez le sort de Gilblas, et avec raison.

Votre, etc.

_P. S._ J'ai crit des lettres trs dures  M. Hobhouse,  M. Kinnaird,
 vous et  Hanson, parce qu'un si long silence m'avait dpouill de mes
derniers lambeaux de patience.--J'ai vu deux ou trois publications
anglaises qui ne valent pas grand chose  l'exception de _Rob Roy_. Je
serais bien aise d'avoir Whistlecraft.



LETTRE CCCXXI.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 26 aot 1818.

Vous pouvez continuer votre dition sans compter sur les mmoires, que
je ne publierai pas  prsent.--Ils sont presque finis, mais trop longs;
et il y a tant de choses dont je ne puis parler par gard pour les
vivans, que j'ai crit avec beaucoup de dtails ce qui m'intressait le
moins; de sorte que mon essai sur moi-mme ressemblerait  la tragdie 
_Hamlet_, joue sur un thtre de province o l'on aurait omis le rle
d'Hamlet d'aprs une demande particulire. Je garderai ces mmoires
parmi mes papiers, ce sera une espce de guide, en cas de mort, pour
empcher quelques-uns des mensonges qu'on pourrait dbiter, et dtruire
ceux qui l'ont dj t.

Les contes aussi sont inachevs, et je ne puis dire quand ils seront
finis: ils ne sont pas non plus du meilleur genre. C'est pourquoi il ne
vous faut compter sur rien pour cette nouvelle dition. Les mmoires ont
dj quarante-quatre feuilles d'un papier trs-large et trs-long, et en
auront cinquante ou soixante. Mais je dsire les continuer  loisir, et
une fois finis, quoique pour le moment vous en pussiez tirer quelque
avantage, je ne crois pas que le rsultat en ft bon. Ils sont trop
remplis de passions et de prjugs, dont il m'a t impossible de me
prserver: je n'ai pas assez de sang-froid.

Vous trouverez ci-incluse une liste de livres que le docteur Aglietti
sera bien aise de recevoir en dduction des prix de ses lettres
manuscrites, si vous tes dispos  les acheter  la valeur de 50 liv.
st. Il prendra les livres pour une partie de la somme, et je lui
donnerai le reste en argent, que vous pouvez porter sur mon compte de
livres, et dduire sur ce que vous me devez.--Ainsi les lettres vous
appartiennent si vous voulez, de cette manire, et lui et moi allons
nous mettre  la piste pour en dcouvrir encore quelques autres de lady
Montague, qu'il espre trouver. Je vous cris  la hte;--mes
remerciemens de l'article; croyez-moi,

Votre, etc.

J'ai dj dit que Lord Byron avait t accus par quelques voyageurs
anglais d'tre en gnral repoussant et inhospitalier envers ses
compatriotes.--J'ajouterai aux preuves que j'ai dj donnes du
contraire, des dtails qui m'ont t fournis par le capitaine Basile
Hall, et qui montrent dans leur vritable jour la politesse et la
bienveillance du noble pote.

Le dernier jour d'aot 1818, dit cet crivain distingu, je tombai
malade d'une fivre  Venise, et connaissant assez l'infriorit de
l'art mdical dans ce pays, j'tais fort inquiet de savoir qui je
consulterais. Je ne connaissais personne  qui je pusse m'adresser 
Venise, et n'avais qu'une lettre de recommandation pour Lord Byron,
devant lequel je ne m'tais pas souci de paratre en qualit de
touriste, ayant entendu raconter beaucoup de traits de la rpugnance
qu'il avait pour ce genre d'individus. Cependant maintenant que je me
sentais srieusement malade, j'tais bien sr que sa seigneurie ne
verrait plus en moi qu'un compatriote malheureux, et j'envoyai la lettre
chez Lord Byron, par un de mes compagnons de voyage, avec un billet dans
lequel je m'excusais de mon importunit, en lui expliquant que j'tais
malade et avais besoin des soins d'un mdecin, et que je n'enverrais
chercher personne que je n'eusse appris de sa seigneurie le nom du
meilleur praticien de Venise.

Par malheur pour moi Lord Byron tait encore au lit, quoiqu'il ft prs
de midi, et plus malheureusement encore le porteur du billet se fit
scrupule de l'veiller sans venir me consulter d'abord. J'tais tomb
pendant ce tems dans toutes les horreurs du frisson, et n'tais vraiment
pas en tat d'tre consult sur rien.--Oh! non certainement, dis-je, ne
drangez pas Lord Byron pour moi;--sonnez l'hte et envoyez chercher le
premier qu'il vous nommera.--Cet ordre absurde ayant t ponctuellement
excut, une heure aprs j'tais au pouvoir de l'ami de mon hte, sur le
mrite et les succs duquel mon projet n'est pas de m'appesantir
ici.--Qu'il suffise de dire que j'tais irrvocablement entre ses mains
long-tems avant que le domestique de Lord Byron m'et apport cette
lettre obligeante.



                                                   Venise, 31 aot 1818.

CHER MONSIEUR,

Le docteur Aglietti est le meilleur mdecin, non-seulement de Venise,
mais de toute l'Italie.--Il demeure sur le Grand Canal, et sa maison est
facile  trouver. J'ignore son numro, mais il n'y a probablement que
moi  Venise qui ne le sache pas. Il n'y a aucune comparaison entre lui
et les autres mdecins de cette ville. Je regrette beaucoup de vous
savoir malade, et j'aurai l'honneur de me rendre chez vous ds que je
serai lev. Je vous cris dans mon lit, et ne fais que de recevoir la
lettre et le billet. Je vous prie de croire qu'aucun autre motif
n'aurait pu m'empcher de rpondre de suite ou de venir en personne; il
n'y a pas une minute qu'on m'a rveill.

J'ai l'honneur d'tre trs-sincrement votre trs-obissant serviteur,

                                                               BYRON.

Sa seigneurie suivi de prs son billet, et j'entendis sa voix dans la
pice voisine; mais quoiqu'il attendit plus d'une heure, je ne pus le
voir, tant sous la ferule inexorable du docteur. Dans le cours de la
mme soire il revint, mais je dormais.--Quand je m'veillai je trouvai
son valet assis  ct de mon lit. Il me dit que son matre lui avait
donn l'ordre de rester prs de moi pendant que je serais malade, et
l'avait charg de me dire que tout ce que sa seigneurie possdait ou
pouvait se procurer tait  mon service, et qu'il viendrait lui-mme me
tenir compagnie; enfin, qu'il ferait tout ce qui me serait agrable si
je voulais lui faire savoir en quoi il pouvait y russir.

En consquence j'envoyai chez lui le lendemain chercher un livre, qui
me fut apport avec le catalogue de tous ceux de sa bibliothque.
J'oublie ce qui m'empcha de voir Lord Byron ce jour-l, quoiqu'il vnt
plusieurs fois, et le lendemain j'tais trop malade de la fivre pour
parler  personne.

Ds que je pus sortir je pris une gondole, afin d'aller saluer sa
seigneurie et la remercier de ses attentions. Il tait prs de trois
heures, et cependant il n'tait pas encore lev; et lorsque j'y
retournai  cinq heures, le lendemain, j'eus la mortification
d'apprendre qu'il tait parti en mme tems que moi pour me voir; de
sorte que nous nous tions croiss sur le canal.--Bref,  mon grand
regret, je fus oblig de quitter Venise sans le voir.



LETTRE CCCXXII.

A M. MOORE.

                                             Venise, 19 septembre 1818.

Un journal anglais ici serait un prodige, et une feuille de
l'opposition paratrait un monstre; car,  l'exception de quelques
extraits d'extraits des misrables gazettes de Paris, rien de ce genre
ne parvient au peuple lombardo-vnitien, qui est peut-tre le plus
opprim de tous ceux de l'Europe. Ma correspondance avec l'Angleterre
est en grande partie pour mes affaires, et elle a principalement lieu
avec mon ***, qui n'a pas des ides trs-tendues ni trs-leves de ce
qui constitue un auteur, car il lui arriva un jour d'ouvrir une _Revue
d'dimbourg_, et ayant regard dedans pendant une minute, il me dit: Je
vois que vous donnez dans les _Magazines_. Et voil la seule phrase que
je lui aie jamais entendu dire qui et trait  la littrature.

J'ai ici un de mes enfans naturels; c'est une jolie petite fille qui se
nomme Allegra, et qui, dit-on, ressemble  son papa.--Sa mre est
Anglaise; mais ce serait une longue histoire; laissons cela:--la petite
a environ vingt mois.

J'ai fini le premier chant en cent quatre-vingts octaves d'un pome qui
est dans le genre de _Beppo_, encourag par le succs de ce dernier. Il
est intitul _Don Juan_, et il a pour but de plaisanter innocemment un
peu sur tout;--cependant je crains qu'il ne soit, du moins jusqu'
prsent, un peu libre pour un sicle aussi modeste. Quoiqu'il en soit,
j'en ferai l'preuve en gardant l'anonyme, et s'il ne russit pas, je ne
le continuerai pas. Il est ddi  S***, en assez bons vers, mais assez
crus sur la politique de *** et la manire dont il l'a adopte; mais
rien n'est plus insupportable que l'ennui de recopier tout cela, et
j'aurais un secrtaire qu'il ne me serait pas utile  grand'chose; mon
criture est si difficile  dchiffrer.

En crivant la vie de Shridan ne vous arrtez pas  tous les mensonges
que la colre a fait faire  ces charlatans de whigs. Rappelez-vous
qu'il tait Irlandais et homme d'esprit, et que nous avons pass avec
lui des momens bien agrables. N'oubliez pas qu'il avait t au collge
d'Harrow, o, de mon tems, nous avions soin de montrer son nom, R. B.
Shridan, comme un honneur pour les murs du collge; rappelez-vous
que..................................... et qu'il y avait dans ce
parti-l des gens bien pires que Shridan.

Je vous souhaite une bonne nuit, et j'y joins une bndiction
vnitienne.--_Benedetto te, et la terra che ti far_[99]. Sois bni toi
et la terre que tu feras.--N'est-ce pas joli? Vous le trouveriez bien
plus joli si vous l'aviez entendu comme moi, il y a deux heures, de la
bouche d'une jeune vnitienne aux grands yeux noirs, avec la figure de
Faustine et la taille de Junon, grande et nergique comme une
pythonisse, le regard enflamm, ses longs cheveux noirs flottans au
clair de la lune; une de ces femmes, enfin, dont on peut tout faire. Je
suis sr que si je mettais un poignard dans la main de celle-ci, elle
l'enfoncerait o je lui dirais de l'enfoncer, et dans mon sein mme, si
je venais  l'offenser.--J'aime cette espce d'animal, et je suis sr
que j'aurais prfr Mde  toutes les femmes qui vcurent jamais. Vous
vous tonnerez peut-tre que dans ce cas je ne..........................

[Note 99: Il y a ici dans le texte italien une faute vidente, ou
bien la traduction n'est pas exacte: _Che ti far_ veut dire _qui te
fera_, et non que tu feras.]

J'aurais pardonn le poignard et le poison, tout enfin, except le
dsespoir dont on m'accabla de sang-froid lorsque j'tais seul dans mes
foyers, mes dieux domestiques briss autour de moi[100]..............
Croyez-vous que j'aie pu l'oublier ou le pardonner? Tout autre sentiment
a disparu en moi devant celui-l, et je ne suis plus qu'un spectateur
sur la terre, jusqu' ce qu'il se prsente une occasion clatante;--elle
peut encore venir;--il y a des gens plus coupables que ***, et c'est sur
ces derniers que je ne cesse d'attacher les yeux.

[Note 100: Il ne m'tait rest qu'une source de repos, et ils l'ont
empoisonne. Mes chastes pnates furent briss sur mon foyer. MARINO
FALIERO.]



LETTRE CCCXXIV[101]

A M. MURRAY.

                                               Venise, 20 janvier 1819.

Lorsque j'ai consult l'opinion de M. H*** et d'autres, c'tait
relativement au mrite potique, et non sur ce qu'ils croient devoir au
jargon hypocrite d'un tems o on lit encore le _Guide de Bath_, les
pomes de Little, Prior et Chaucer, sans parler de Fielding et de
Smolett. Si vous publiez, publiez l'ouvrage entier, avec les changemens
que j'ai moi-mme indiqus; ou bien publiez d'une manire anonyme, ou,
si vous voulez, pas du tout.

Votre, etc.

_P. S._ J'ai crit  MM. K*** et H***, pour les prier de n'effacer que
ce que j'ai indiqu. Le second chant de _Don Juan_, est fini, il a deux
cent-six stances.

[Note 101: On a supprim ici une lettre de nul intrt pour le
lecteur.]



LETTRE CCCXXV.

A M. MURRAY.

                                               Venise, 25 janvier 1819.

Vous me ferez le plaisir d'imprimer sparment (pour des distributions
particulires) cinquante exemplaires de _Don Juan_.--Je vous enverrai
plus tard la liste des personnes  qui je veux en faire prsent. Il
vaudra mieux joindre les deux autres pomes  la collection des oeuvres;
je n'approuve pas que vous les publiiez sparment. Imprimez _Don Juan_
tout entier en en retranchant seulement les vers sur Castlereagh, par la
raison que je ne suis pas sur les lieux pour lui en donner satisfaction.
J'ai un second chant tout prt que je vous enverrai bientt. J'cris par
ce courrier  M. Hobhouse sous votre couvert.

Votre, etc.

_P. S._ J'ai cd  la requte et aux reprsentations; cela tant, il
est inutile d'argumenter ici en faveur de mon amour-propre et de mes
vers; mais je proteste contre l'opinion de ces messieurs. Si c'est de la
bonne posie, l'ouvrage aura du succs, sinon il tombera, le reste est
indiffrent et n'a jamais eu d'effet sur aucune production
humaine;--c'est la sottise seule qui tue en pareil cas. Quant au jargon
hypocrite du jour, je le mprise comme toutes les autres modes
ridicules;--si vous admettez cette pruderie de style, il faut passer la
moiti de l'Arioste, de La Fontaine, de Shakspeare, de Beaumont, de
Fletcher, de Massinger, de Ford, et de tous les crivains du rgne de
Charles II;--enfin quelque chose de tous ceux qui ont crit avant Pope
et qui sont dignes d'tre lus;--que dis-je! il faut passer beaucoup de
Pope lui-mme.--Lisez-le, la plupart de vous ne le lisez jamais, mais
lisez-le et je vous pardonnerai, quand la consquence invitable de
cette lecture serait de vous faire brler tout ce que j'ai jamais crit,
ainsi que les misrables Claudiens de nos jours, except Scott et
Crabbe. Mais je fais injure  Claudien, qui tait pote, en donnant son
nom  de tels rimeurs; il fut le _ultimus Romanorum_, la queue de la
comte, et ces gens-l ne sont que la queue d'une vieille robe coupe
pour en faire une veste  Jacquot;--mais comme deux queues, je les ai
compares l'une  l'autre, quoique diffrant beaucoup comme tous les
points de comparaison. J'cris en colre pendant le _sirocco_ et aprs
avoir veill jusqu' six heures  cause du carnaval, mais je rpte
encore que je proteste contre vous tous.



LETTRE CCCXXVI.

 M. MURRAY.

                                               Venise, 1er fvrier 1819.

Je vous ai crit plusieurs lettres, quelques-unes avec des additions,
d'autres au sujet du pome lui-mme, contre la publication duquel mon
maudit comit puritain a protest; mais nous viendrons  bout de le
circonvenir sur ce point. Je n'ai pas encore commenc la copie du second
chant, qui est fini, tant par paresse naturelle que par le dcouragement
o m'a jet tout ce qui s'est pass  l'gard du premier; je leur dis
tout cela  eux comme  vous, c'est--dire que je vous le dis pour que
vous le leur rptiez. S'ils eussent dcid que les vers ne valaient
rien, je me serais soumis; mais ils prtendent qu'ils sont bons, et puis
ils viennent me parler de morale: c'est la premire fois que j'ai
entendu prononcer ce mot avec un but rel par un autre qu'un fripon, et
moi je soutiens que c'est le plus moral des pomes; mais si ces gens ne
veulent pas le voir ainsi, c'est leur faute et non la mienne. Je vous ai
dj pri, dans tous les cas, d'en imprimer cinquante exemplaires pour
des distributions particulires.

Pendant toute cette quinzaine, j'ai t un peu indispos d'un
drangement de mon estomac, qui ne voulait rien garder (cela vient du
foie, je prsume), soit fantaisie ou impossibilit relle, je ne pouvais
non plus rien manger avec plaisir qu'une espce de poisson de
l'Adriatique appel _scambi_, et qui se trouve tre le plus indigeste
des poissons de mer;--cependant depuis deux jours je suis mieux.

Croyez-moi trs-sincrement votre, etc.



LETTRE CCCXXVII.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 6 aot 1819.

Le second chant de _Don Juan_ est parti samedi dernier, il se compose
de deux cent soixante-dix stances octaves; mais je ne veux consentir 
aucun retranchement,  l'exception de ce qui a rapport  Castlereagh et
 ***. Vous ne parviendrez pas  faire des cantiques de mes chants.--Le
pome plaira s'il est piquant; s'il est insipide, il tombera; mais je ne
veux aucune de vos maudites coupures et mutilations. Vous pouvez, si
vous voulez, le publier en gardant l'anonyme, et ce n'en sera peut-tre
que mieux, mais je me ferai jour au milieu d'eux tous comme un
porc-pic.

Ainsi donc, vous et M. Foscolo, vous voulez que j'entreprenne ce que
vous appelez un grand ouvrage,--un pome pique, je prsume, ou quelque
oeuvre pyramidale de ce genre. Je n'en ferai rien; je dteste toute
espce de tche,--et puis sept ou huit annes de travail!--Dieu nous
fasse la grce de nous bien porter dans trois mois d'ici; ne parlons
donc pas des annes.--Si la vie d'un homme ne peut tre mieux employe
qu' suer  grosses gouttes pour faire des vers, autant lui vaudrait de
creuser la terre.--Eh! en fait d'ouvrages, n'est-ce donc rien que
_Childe Harold_? Vous avez tant de pomes divins, n'est-ce pas quelque
chose que d'en avoir fait un qui appartienne  l'humanit, et sans
employer aucun de vos ressorts uss? Comment donc, mon cher, j'aurais pu
dlayer les penses de ces quatre chants de manire  en faire vingt, si
j'avais couru aprs le volume, et composer un nombre gal de tragdies
avec tout ce qui s'y trouve de passion.--Eh bien! puisqu'il vous faut de
longs ouvrages, vous aurez assez de _Don Juan_, car je prtends qu'il
ait cinquante chants. Et Foscolo, qui parle, pourquoi ne fait-il pas
quelque chose de plus que les _Lettres de l'Ortis_, une tragdie et des
brochures? Il a quinze bonnes annes au moins de plus que moi, qu'a-t-il
fait tout ce tems? Il a donn des preuves de talent sans doute; mais n'a
pas fix sa rputation, ni fait ce qu'il devait faire.

D'ailleurs j'ai l'intention d'crire mon meilleur ouvrage en italien,
et il me faudra neuf ans de plus pour me rendre matre  fond de la
langue; alors, si mon imagination n'est pas teinte et que j'existe
encore, j'essaierai ce dont je suis rellement capable. Quant 
l'opinion des Anglais dont vous me parlez, qu'ils en calculent la valeur
avant de m'insulter de leur offensante condescendance.

Je n'ai pas crit pour leur plaisir; s'ils en ont eu, c'est qu'ils
l'ont bien voulu; je n'ai jamais flatt leurs opinions, ni leur orgueil,
et ne le ferai jamais;--Je ne ferai jamais non plus de livres pour les
femmes,--_Al dilettare le femmine et la Plebe_. J'ai crit d'abondance,
j'ai crit par passion, par impulsion, enfin par diffrens motifs, mais
non pour leurs doux accens.

Je connais la valeur exacte de la faveur publique, car peu d'crivains
en ont eu davantage; et si je voulais marcher dans leurs voies, je
pourrais la conserver ou la regagner[102]; mais je ne vous aime ni ne
vous crains; et quoique j'achte avec vous et vende avec vous, je ne
mange, ni ne bois, ni ne prie avec vous.--On a fait de moi, sans que je
l'eusse cherch, une espce d'idole populaire; puis, sans raison ni
jugement, autre que le caprice de leur bon plaisir, ils ont renvers la
statue de son pidestal; elle ne s'est pas brise dans sa chte, et il
parat qu'ils voudraient l'y replacer, mais ils n'y russiront pas.

[Note 102: Allusion au passage du rle de Shylock, dans _le Marchand
de Venise_.]

Vous me demandez des nouvelles de ma sant.--Vers le commencement de
l'anne je me suis trouv dans un tat de grand puisement, accompagn
d'une telle dbilit d'estomac, que rien ne pouvait passer, et j'ai t
oblig de rformer mon genre de vie, qui m'aurait men rapidement en
terre. Je suis dans un meilleur tat de sant et de moeurs, et
trs-sincrement votre, etc.

Ce fut vers cette poque, o nous voyons qu'il commenait  s'apercevoir
des fcheux rsultats de la vie dissolue dans laquelle il s'tait
plong, qu'on vit natre en lui un attachement bien diffrent, par sa
constance et son dvoment, de tout ce qu'il avait prouv depuis les
rves de sa premire jeunesse, et qui prit sur lui un ascendant qui dura
pendant le peu d'annes qu'il vcut encore. Telle blmable que pt tre
la liaison o cette nouvelle passion l'entrana, nous devons encore la
regarder comme un vnement favorable  sa rputation et  son bonheur,
en songeant qu'elle le retira et sut le prserver d'un genre de vie bien
plus dgradant.

L'aimable objet de cet amour, le seul vritable ( une seule exception
prs) qu'il et prouv de sa vie, tait une jeune dame de la Romagne,
fille du comte Gamba, de Ravenne, et marie peu de tems avant de voir
Lord Byron pour la premire fois, avec un seigneur veuf, riche et g,
de la mme ville.--Le comte Guiccioli,--son mari, avait t, dans sa
jeunesse, l'ami d'Alfieri, et s'tait distingu par son zle pour
l'tablissement d'un thtre national, que ses richesses et les talens
d'Alfieri se runissaient pour soutenir. Malgr son ge et une
rputation qui,  ce qu'il parat, n'tait nullement irrprochable, sa
grande fortune le rendit un objet d'ambition parmi les mres de Ravenne,
qui, suivant un usage trop commun, cherchaient  l'envi l'une de l'autre
 accaparer pour leurs filles un si riche acheteur.--La jeune Trsa
Gamba,  peine ge de dix-huit ans, et qui venait de sortir du couvent,
fut la victime dont il fit choix.

Ce fut pendant l'automne de 1818, et chez la comtesse Albrizzi, que Lord
Byron vit pour la premire fois cette jeune femme dans tout l'clat de
la parure nuptiale, et l'enchantement de passer du couvent dans le grand
monde. A cette poque, cependant, ils ne firent pas connaissance,--ce ne
fut qu'au printems de l'anne suivante qu'ils furent prsents l'un 
l'autre  une soire de Mme Benzoni. Cette soire vit natre en eux un
amour subit et mutuel.--La jeune Italienne se sentit soudainement
domine par une passion dont jusqu'alors son imagination n'avait pu se
former la moindre ide.--Elle n'avait regard l'amour que comme un
amusement, et maintenant elle en devenait l'esclave, et si, d'abord,
elle y cda plus vite qu'une Anglaise, elle ne comprit pas plus tt tout
le despotisme de cette passion, que son coeur voulut la repousser comme
quelque chose de funeste, et qu'elle aurait essay de s'y soustraire, si
dj ses chanes ne lui en eussent t le pouvoir.

Mais il n'est pas de termes qui puissent rendre d'une manire plus
simple et plus touchante que les siens, la profonde impression que cette
entrevue fit sur son coeur. Laissons-la donc parler:

Je fis connaissance avec Lord Byron (dit Madame Guiccioli) en avril
1819. Il me fut prsent  Venise, par la comtesse Benzoni,  une de ses
soires. Cette prsentation, qui eut tant d'influence sur la vie de tous
deux, avait eu lieu contre nos dsirs, et nous ne nous y tions prts
que par politesse. Quant  moi, plus fatigue qu' l'ordinaire, par
l'habitude qu'on a de veiller  Venise, j'tais alle  cette runion
avec beaucoup de rpugnance, et par pure obissance pour le comte
Guiccioli. Lord Byron, aussi, avait de l'loignement pour les nouvelles
connaissances, allguant qu'il avait renonc  tout attachement, et ne
voulait pas s'y exposer de nouveau. La comtesse Benzoni l'ayant pri de
consentir  ce qu'elle me le prsentt, il avait d'abord refus, et n'y
consentit enfin que pour ne pas la dsobliger.

La beaut noble de ses traits, le son de sa voix, tous ces mille
enchantemens qui l'environnaient, en faisaient un tre si suprieur 
tout ce que j'avais vu jusque-l, qu'il tait impossible qu'il ne
produist pas sur moi la plus profonde impression. Depuis cette soire,
pendant tout le tems que je restai encore  Venise, nous nous vmes
tous les jours.



LETTRE CCCXXVIII.

A M. MURRAY.

                                                   Venise, 15 mai 1819.

J'ai votre extrait et _le Vampire_.--Je n'ai pas besoin de vous dire
qu'il n'est pas de moi. Il y a une rgle dont on ne doit pas se
dpartir.--Vous tes mon diteur (jusqu' ce que nous nous brouillions),
et ce qui n'est pas publi par vous, n'est pas de moi.

.....................................................

La semaine prochaine je pars pour la Romagne, au moins cela est
probable. Je vous engage  continuer vos publications, sans attendre de
mes nouvelles, car j'ai autre chose en tte. Que pensez-vous de
_Mazeppa_, et de l'Ode, publis sparment? et de _Don Juan_, en gardant
l'anonyme, et sans la ddicace? car je ne veux pas agir en lche, et
attaquer Southey  la faveur des tnbres.

Votre, etc.

Je trouve dans une autre lettre, au sujet du _Vampire_, les
particularits suivantes:



A. M. ***

L'histoire de la convention que nous fmes d'crire un conte de
revenant, est exacte; mais les dames ne sont pas soeurs..............
....................................................................

Mary Goodwin (maintenant Mrs. Shelley) composa _Frankenstein_, dont
vous avez fait la revue, le croyant de Shelley. Il me semble que c'est
un ouvrage tonnant pour une femme de dix-neuf ans, et mme qui ne les
avait pas alors. Je vous envoie le commencement du conte que je me
proposais d'crire, afin que vous voyiez jusqu' quel point il ressemble
 la publication de M. Colburn. Si vous voulez le publier, vous le
pouvez, en disant le pourquoi, et avec une prface explicative, que vous
ferez comme vous voudrez. Je ne l'ai jamais continu, comme vous le
verrez par la date. Je l'avais commenc sur un vieux livre de comptes 
miss Milbanke, que j'ai conserv, parce qu'il contient le mot de
_mnage_, crit deux fois de sa main sur le revers de la couverture, ce
sont les deux seuls mots que j'aie de son criture,  l'exception de sa
signature  l'acte de sparation.--Je lui ai renvoy toutes ses lettres,
sauf celles qui composent la correspondance de nos dmls, et celles-ci
tant des documens importans, sont places entre les mains d'un tiers,
avec des copies de plusieurs des miennes; de sorte que je n'ai aucune
autre trace pour la rappeler  mon souvenir, que ces deux mots et ses
actions. J'ai arrach du livre les feuilles sur lesquelles j'avais
commenc  crire ce conte, et je vous les envoie sous cette enveloppe.

Que signifie ce journal de Polidori, dont vous parlez? Je le dfie de
rien dire contre moi, quoiqu'il ne m'importe gure qu'il le fasse. Je
n'ai rien  me reprocher  son gard, quoique je sois bien tromp s'il
ne pense pas le contraire. Mais pourquoi publier le nom de ces deux
dames! Quelle sotte manire de se disculper! Il avait invit Pictel et,
etc.,  dner, et naturellement je lui abandonnai le soin de recevoir
ses htes. J'allai en socit seulement  cause de lui, comme je le lui
ai dit, afin qu'il et une occasion de rentrer dans la bonne compagnie,
s'il le voulait, ce qui me semblait la chose la plus convenable  sa
jeunesse et  sa position; quant  moi, j'avais fini avec le monde, et
aprs l'y avoir prsent, je repris mon genre de vie ordinaire. Il est
vrai que je revins un soir chez moi, sans tre entr chez lady Dalrymple
Hamilton, parce que j'avais vu que tout tait plein. Il est vrai aussi
que Mrs. Hervey (qui fait des romans) s'est trouve mal en me voyant
entrer  Coppet; et puis qu'elle est revenue  elle, et qu'en voyant cet
vanouissement, la duchesse de Broglie s'tait crie: Cela est un peu
trop fort,  soixante-cinq ans! Je n'ai jamais donn aux Anglais
l'occasion de m'viter, mais je ne doute pas qu'ils ne la saisissent, si
jamais cela m'arrivait.

Ne croyez pas que je veuille vous donner de l'humeur.--J'ai beaucoup
d'estime pour vos bonnes et nobles qualits, et je vous rends toute
l'amiti que vous aurez pour moi; et quoique je vous croie un peu gt
par la mauvaise compagnie, les beaux esprits, les hommes d'honneur, les
auteurs et les gens du beau _monde_, ceux qui vous disent: Je vais
entrer  Carlton-House, allez-vous de ce ct? Je soutiens qu'en dpit
de tout cela, vous mritez et possdez l'estime de tous ceux dont
l'estime vaut quelque chose, et (quelqu'inutile que vous soit la mienne)
personne n'en a plus pour vous que votre trs-sincrement dvou, etc.

_P. S._ Faites mes respects  M. Gifford. Je sens parfaitement que _Don
Juan_ va nous mettre aux prises avec tout le monde; mais c'est mon
affaire et mon dbut.--Il y aura aussi la _Revue d'dimbourg_ et toutes
les autres qui seront contre, de sorte que, comme Rob-Roy, je les aurai
tous sur les bras.



LETTRE CCCXXIX.

A M. MURRAY.

                                                  Venise, 25 mai 1819.

Je n'ai pas reu d'preuves, et j'aurai probablement quitt Venise
avant l'arrive des premires; ainsi il serait inutile d'attendre une
rponse de moi, car j'ai donn des ordres pour qu'on gardt mes lettres
jusqu' mon retour, qui aura probablement lieu dans un mois. Ne vous
attendez donc pas  recevoir de mes nouvelles, autant vaudrait adresser
vos paroles aux vents, et encore mieux mme, car ils porteraient vos
accens un peu plus loin qu'ils ne peuvent aller autrement, puisque je ne
veux pas cder  vos raisons par excellence: vous pouvez supprimer la
note relative aux voyages de Hobhouse dans le chant second, et vous
mettrez pour pigraphe, en tte de l'ouvrage:

             _Difficile est proprie communia dicere_.
                                               HORACE.

Il y a quelques jours que je vous ai communiqu tout ce que je savais
du _Vampire_ de Polidori. Il peut faire et dire tout ce qui lui plat,
pourvu qu'il ne m'attribue pas ses propres compositions. S'il a quelque
chose de moi entre les mains, le manuscrit le prouvera d'une manire
incontestable; mais j'ai de la peine  penser que quelqu'un qui me
connat puisse croire que l'ouvrage insr dans le _Magazine_ soit de
moi, quand il le verrait crit de mes propres hiroglyphes.

Je vous cris pendant les tourmens d'un _sirocco_ qui m'anantit, et
j'ai t assez fou pour faire depuis le dner quatre choses dont il
serait plus sage de se dispenser par un tems chaud. Premirement.....;
secondement, de jouer au billard depuis dix heures jusqu' minuit  la
clart de lampes qui doublaient la chaleur de l'atmosphre;
troisimement, d'aller dans un salon brlant chez la comtesse Benzoni;
et quatrimement, de commencer cette lettre  trois heures du
matin.--Mais une fois commence il a fallu la finir.

Croyez-moi trs-sincrement, etc.

_P. S._ Je vous prsente une ptition pour des brosses  dent, de la
poudre, de la magnsie, de l'huile de Macassar (ou de Russie), des
ceintures, et les mmoires de sir Nl. Wraxall sur son tems. Je dsire
en outre un boule-dogue, un terrier et deux chiens de Terre-Neuve; puis
une vie de Richard III (est-ce celle de Buck?) qui a t annonce par
Longman, il y a long-tems, long-tems.--Je l'ai demande, il y a trois
ans au moins. Voyez les annonces de Longman.

Vers le milieu d'avril Mme Guiccioli avait t oblige de quitter Venise
avec son mari, qui, possdant plusieurs maisons entre cette ville et
Ravenne, tait dans l'usage de s'y arrter dans les voyages qu'il
faisait d'une ville  l'autre. La jeune comtesse, tout entire  son
amour, crivit  son amant de chacune de ces habitations, et lui exprima
dans les termes les plus passionns et les plus touchans, son dsespoir
d'en tre spare. Ce sentiment s'tait effectivement si compltement
empar d'elle, qu'elle s'vanouit trois fois le premier jour de leur
voyage. Dans une de ses lettres, que j'ai vue pendant mon sjour 
Venise, et qui tait date, si je ne me trompe, de _C Zen, Cavanelle di
Po_, elle lui dit que la solitude de ce lieu qu'elle trouvait autrefois
insupportable, lui tait devenue chre et agrable depuis qu'un seul
objet absorbait sa pense; et elle lui promettait,  son arrive 
Ravenne, de se conformer  ses dsirs en vitant la grande socit, et
en se consacrant  la lecture,  la musique, aux occupations
intrieures,  la promenade  cheval, enfin  tout ce qu'elle savait lui
plaire le plus. Quel changement dans une jeune femme ignorante, qui,
quelques semaines auparavant, ne songeait qu'au monde et  la socit,
et qui maintenant ne voyait de bonheur que dans l'espoir de se rendre
digne, par la retraite et l'tude, de l'illustre objet de son amour.

En quittant cette maison, elle fut atteinte en route d'une dangereuse
maladie et arriva mourante  Ravenne. L rien ne put apporter de
soulagement  son mal qu'une lettre de Lord Byron, o il l'assurait avec
toute l'ardeur d'une passion vritable, qu'il viendrait la voir dans le
cours du mois suivant. Des symptmes de consomption, causs par l'tat
de son ame, s'taient dj manifests; et outre le chagrin que cette
sparation lui causait, elle fut accable d'une vive douleur par la
perte de sa mre, qui mourut  cette poque en donnant le jour  son
vingtime enfant. Vers la fin de mai, elle crivit  Lord Byron qu'elle
avait prpar ses parens et ses amis  sa prsence, et qu'il pouvait
maintenant paratre  Ravenne. Quoiqu'il craignt tout ce qu'une telle
dmarche pouvait avoir d'imprudent pour la femme qu'il aimait,
cependant, conformment  ses dsirs, il partit le 2 juin de la Mira, et
prit la route de la Romagne.

Il adressa de Padoue une lettre  M. Hoppner, qui roule principalement
sur des affaires de mnage que ce dernier s'tait charg de diriger pour
lui pendant son absence. Il y parle aussi du but direct de son voyage,
d'un ton si lger et si moqueur, qu'il est difficile  ceux qui ne
connaissent pas parfaitement son caractre, de comprendre qu'il ait pu
crire ainsi sous l'influence d'une passion aussi sincre. Mais telle
est la lgret de cet esprit de moquerie pour qui rien n'est sacr, pas
mme l'amour, et qui, faute d'aliment, se tourne  la fin contre
lui-mme. Cette horreur de l'hypocrisie qui portait Lord Byron 
exagrer ses propres erreurs, lui faisait cacher sous un froid
persifflage les qualits aimables par lesquelles elles taient
rachetes.

Cette lettre de Padoue se termine ainsi:

Voyager au mois de juin en Italie est une pnible corve.--Si je
n'tais pas le plus constant des hommes, je nagerais maintenant sur les
bords du Lido, au lieu d'touffer au milieu de la poussire de Padoue.
S'il m'arrive des lettres d'Angleterre, qu'on les garde jusqu' mon
retour. Veuillez surveiller ma maison, et je ne dirai pas mes terres,
mais mes eaux. Ayez soin de ne donner de l'argent  Edgecombe qu'avec un
air d'humeur et un branlement de tte dubitatif.--Faites lui des
questions embarrassantes et haussez les paules quand il vous rpondra.

Prsentez mes respects  madame, au chevalier et  Scott,--enfin  tous
les comtes et comtesses de notre connaissance.

Et croyez-moi toujours votre dsol et affectueux serviteur, etc.,
etc.

Pour faire contraste avec la singulire lgret de cette lettre, et
prouver en mme tems la ralit et l'ardeur de la passion qui
l'occupait, je transcrirai ici quelques stances crites pendant son
voyage dans la Romagne, et qui, quoique publies dj, ne sont pas
comprises dans la collection de ses oeuvres.

Rivire[103] qui coules au pied des anciennes murailles qu'habite la
dame de mes amours, tu la vois se promener sur tes bords, et l,
peut-tre, un souvenir de moi, souvenir faible et fugitif, vient-il
s'offrir  sa mmoire.

[Note 103: Le P.]

Ah! si, alors, sur ton sein vaste et profond, mon coeur pouvait se
rflchir comme dans une glace, et qu'elle y pt lire les mille penses
que je te confie, aussi vagabondes que des vagues, aussi imptueuses que
ton cours.

Mais que dis-je? n'es-tu pas, en effet, le miroir de mon coeur? Tes ondes
ne sont-elles pas sombres, fougueuses, indomptables, semblables  mes
sensations passes et prsentes? N'es-tu pas l'image de ce que je suis,
et des passions qui m'ont long-tems agit?

Le tems peut les avoir un peu calmes, mais non pour toujours; et
lorsque ton sein bouillonne et que tu inondes tes bords, ce n'est aussi
que pour un moment, fleuve sympathique, bientt tes eaux s'abaissent et
diminuent, et de mme les passions s'teignent.

Elles s'teignent, mais non sans laisser aprs elles de profonds
ravages. Et nous voil de nouveau emports l'un et l'autre par une
destine inflexible, toi courant follement  la mer, et moi adorant
celle que je ne devrais pas aimer.

Tes ondes que je contemple vont baigner ses murs natals et murmurer 
ses pieds. Ses yeux se fixeront sur toi quand elle viendra respirer
l'air du crpuscule dgag de la chaleur brlante du jour.

Elle te contemplera; moi aussi je t'ai contempl, plein de cette pense,
et, depuis ce moment, je ne puis songer  tes eaux, les nommer ou les
voir, sans qu'un soupir s'chappe vers elle de mon coeur oppress.

Ses yeux brillans se rflchiront sur ton sein; oui, ils s'arrteront
sur la vague o j'attache en ce moment les miens, et moi je ne pourrai
donc pas revoir, mme en rve, cette bienheureuse vague repasser devant
moi dans son cours.

Cette vague,  laquelle j'ai ml mes larmes, ne reviendra plus?
reviendra-t-elle, celle aux pieds de qui elle va se briser. Tous deux
nous foulons tes bords, tous deux nous errons sur ton rivage; moi prs
de ta source, elle o ton cours largi prsente une vaste surface d'un
bleu sombre.

Mais ce n'est ni la distance, ni les vagues, ni l'espace qui nous
sparent; c'est, hlas! la fatalit d'une destine diffrente, aussi
diffrente que les climats qui nous ont vu natre.

Un tranger aime une dame de ces contres, lui qui naquit bien loin de
l'autre ct des Alpes; mais son sang est tout mridional, comme s'il
n'et jamais t rafrachi par le vent noir qui glace les mers polaires.

Mon sang est tout mridional. S'il n'en et t ainsi, je n'aurais pas
quitt mon climat natal, et malgr des tortures impossibles  oublier,
je ne serais pas encore une fois l'esclave de l'amour, ou plutt le
tien.

Vainement on lutte contre son sort. Que je meure jeune, mais que je vive
comme j'ai vcu, que j'aime comme j'ai aim. Si je retourne  la
poussire, c'est de la poussire que je suis sorti, et, aprs tout, il
ne peut manquer d'arriver le moment o rien ne pourra plus mouvoir mon
coeur.

       *       *       *       *       *

N'ayant pas reu d'autres nouvelles de la comtesse  son arrive 
Bologne, il commena  penser, comme nous le verrons dans les lettres
suivantes, qu'il ferait prudemment pour l'un et pour l'autre de
retourner  Venise.



LETTRE CCCXXX.

A M. HOPPNER.

                                                   Bologne, 6 juin 1819.

Je suis enfin  Bologne o me voil tabli, et o je serai grill comme
une saucisse si le tems continue. Remerciez, je vous prie, de ma part,
Mengaldo pour la connaissance que je lui dois  Ferrare et qui m'a t
trs-agrable. J'y suis rest deux jours, et j'ai t enchant du comte
Morti et du peu que ce court espace de tems m'a permis de voir de sa
famille. Je suis all  une _conversazione_ chez lui qui m'a paru bien
suprieure  toutes celles de Venise. Les femmes y taient presque
toutes jeunes, quelques-unes jolies, et les hommes polis et en bonne
tenue. La dame de la maison, qui est jeune, nouvellement marie, et
enceinte, m'a paru fort jolie aux lumires; je ne l'ai pas vue au jour:
ses manires sont agrables et distingues.--Elle parat aimer beaucoup
son mari, qui est aimable et plein de talens. Il a pass deux ou trois
ans en Angleterre, et il est  la fleur de l'ge. Sa soeur, une comtesse
aussi, dont j'oublie le nom (elles sont toutes deux des Maffei et
Vronnaises), est une femme plus brillante;--elle chante et joue du
piano comme une divinit; mais j'ai trouv que cela durait diablement
long-tems. Elle ressemble  Mme Flahaut (ci-devant miss Mercer) d'une
manire vraiment extraordinaire.

Je n'ai vu cette famille qu'en passant, et probablement ne la reverrai
plus; mais je suis trs-oblig  Mengaldo de me l'avoir fait connatre.
Quand il m'arrive par hasard de rencontrer dans le monde quelque chose
d'agrable, j'en suis si surpris et si content (quand mes passions ne se
trouvent pas en jeu d'une manire quelconque) que je ne cesse d'y penser
avec tonnement pendant toute une semaine. J'ai prouv aussi une grande
admiration pour les bas rouges du cardinal lgat.

J'ai remarqu dans le cimetire de la Chartreuse, deux pitaphes qui
m'ont frapp.--En voici une:

      MARTINI LUIGI
      IMPLORA PACE.

Voici l'autre:

      LUCREZIA PICCINI
      IMPLORA ETERNA QUIETE.

C'est l tout; mais il me semble que ces deux ou trois mots comprennent
tout ce qu'on peut dire sur un tel sujet;--et puis en italien, c'est de
la vritable musique. Ils expriment le doute, l'espoir et l'humilit:
rien de plus touchant que _implora_ et la modestie de cette
requte.--Ils ont eu assez de la vie, ils n'ont besoin que de repos; il
l'implorent, et un repos ternel, _eterna quiete_. Cela ressemble  une
inscription grecque dans quelque ancien cimetire payen. Si je dois tre
enterr de votre tems dans le cimetire de Lido, donnez-moi pour
pitaphe l'_implora pace_ et pas autre chose; je n'ai jamais rien
rencontr chez les anciens ou les modernes qui me plt la dixime partie
autant.

Un jour ou deux aprs la rception de cette lettre, je vous prierai
d'ordonner  Edgecombe de tout prparer pour mon retour. Je reviendrai 
Venise avant de m'tablir sur la Brenta. Je ne passerai que peu de jours
 Bologne. Je vais voir ce qu'il y a ici de curieux, et ne prsenterai
mes lettres d'introduction que lorsque j'aurai parcouru la ville et les
galeries de tableaux; et peut-tre mme, si les objets m'occupent assez
pour pouvoir me passer des habitans, ne les reverrai-je pas du tout.
Ensuite je partirai pour Venise, o vous pouvez m'attendre vers le 11,
peut-tre plus tt. Faites agrer, je vous prie, mes remerciemens 
Mengaldo; mes respects  madame et  M. Scott.

      J'espre que ma fille se porte bien.

      Toujours et sincrement tout  vous.

_P. S._ J'ai parcouru le manuscrit d'Ariosto  Ferrare, et puis encore
le chteau, la prison, la maison, etc., etc.

Un Ferrarais m'a demand si je connaissais Lord Byron, une de ses
connaissances, maintenant  Naples.--Je lui ai rpondu que non, ce qui
tait vrai des deux manires; car je ne connais pas cet imposteur, et
personne ne se connat soi-mme.--Il ouvrit de grands yeux quand je lui
dis que j'tais le vritable Simon Pure. Un autre me demanda si je
n'avais pas traduit Tasso.--Vous voyez ce que c'est que la renomme;
comme elle est tendue, comme elle est vridique! Je ne sais pas quelle
est la manire de sentir des autres, mais je me trouve toujours plus
lger et crois tre mieux vu, quand je me suis dbarrass de ma
clbrit:--elle me va comme l'armure que porte le champion du
lord-maire. Je me suis donc empress de me dbarrasser de toute cette
enveloppe littraire, et de tout le bavardage qui en aurait t la
suite, en lui rpondant que ce n'tait pas moi qui avais traduit le
Tasse, mais quelqu'un de mon nom; et, grce  Dieu, je ressemblais si
peu  un pote, que tout le monde m'a cru.



LETTRE CCCXXXI.

A M. MURRAY.

                                                  Bologne, 7 juin 1819.

Dites  M. Hobhouse que je lui ai crit, il y a quelques jours, de
Ferrare. Ce sera donc en vain que lui ou vous attendriez des rponses
ou des renvois d'preuves de Venise, ayant ordonn qu'on ne m'envoyt
pas mes lettres d'Angleterre. La publication peut continuer sans cela,
et je suis dj las de vos remarques, qui, je pense, ne mritent aucune
attention.

J'ai t admirer ce matin les tableaux du fameux Dominiquin et de
Guido, qui tous deux sont de la plus grande supriorit. Je suis all
ensuite dans le beau cimetire de Bologne, au-del des murs, et j'ai
trouv dans ce superbe lieu de repos un original de gardien qui m'a
rappel un des fossoyeurs d'_Hamlet_. Il a une collection de crnes de
capucins, avec des tiquettes au front.--Il en prit un et me dit:
Celui-ci a appartenu au frre Desiderio Berro, mort  quarante
ans:--c'tait un de mes meilleurs amis. J'ai demand sa tte  ses
frres, aprs son dcs, et ils me l'ont donne.--Je l'ai mise dans de
la chaux, et puis l'ai fait bouillir; la voil avec toutes ses dents,
dans un excellent tat de conservation. C'tait l'homme le plus gai, le
plus spirituel que j'aie jamais connu.--Il portait la joie partout o il
allait; et lorsque quelqu'un tait triste, il lui suffisait de le voir
pour reprendre sa gat. Il marchait d'un pas si leste, que vous
l'auriez pris pour un danseur;--il riait,--plaisantait:--ah! je n'ai
jamais vu un _frate_ qui lui ft comparable, et n'en reverrai jamais!

Il me dit qu'il avait plant lui-mme tous les cyprs du cimetire;
qu'il y tait fort attach, ainsi qu' ses morts; que, depuis 1801, il
avait enterr cinquante-trois mille personnes. Parmi quelques anciens
monumens qu'il me montra, se trouve celui d'une jeune Romaine de vingt
ans, avec un buste par Bernini: c'tait une princesse Barlorini, morte
il y a deux sicles. Il dit qu'en ouvrant sa tombe on lui avait trouv
tous ses cheveux, et blonds comme de l'or.

Avant de quitter Venise, je vous avais renvoy les dernires feuilles
de _Don Juan_:--adressez-moi toujours vos lettres dans cette ville. Je
ne sais rien encore de mes mouvemens; je puis y retourner dans quelques
jours, ou n'y pas revenir de quelque tems: tout cela dpend des
circonstances.--J'ai laiss M. Hoppner en bonne sant, ainsi que ma
petite fille Allegra, qui devient jolie:--ses cheveux brunissent, et
elle a les yeux bleus. M. Hoppner dit qu'elle me ressemble de caractre
et de manires, aussi bien que pour les traits;--dans ce cas, ce sera
une jeune personne bien facile  conduire.

Je n'ai rien appris d'Ada, la petite lectre de ma *** Mycenne:--mais
il viendra un jour o tous les comptes seront rgls; et ne duss-je pas
vivre pour le voir, en attendant j'ai vu du moins se briser ***, un de
mes assassins. Quand cet homme faisait tous ses efforts pour dtruire ma
famille jusque dans ses racines, arbre, branches et rejetons; quand,
aprs avoir dtourn de moi mes amis, il attira la dsolation sur mes
foyers, et la destruction sur mes dieux domestiques, s'imaginait-il que,
moins de trois ans aprs, par l'effet d'un vnement naturel, d'une
calamit domestique grave, mais ordinaire et prvue, son corps se
trouverait expos sur un chemin de traverse, et son nom fltri d'un
arrt de folie?--Et lui (dj sexagnaire), rflchit-il un seul instant
 ce que j'prouverais, lorsque je me verrais forc de sacrifier femme,
enfant, soeur, nom, gloire et patrie sur son autel? et cela, dans un
moment o ma sant dclinait, o ma fortune tait embarrasse, o mon
esprit venait d'tre affaibli par de nombreux chagrins, et lorsque,
jeune encore, j'aurais pu rformer ce que ma conduite pouvait avoir de
blmable, et rparer le dsordre de mes affaires;--mais il est dans la
tombe, et..... Quelle longue lettre j'ai griffonne!

Votre, etc.

_P. S._ Ici, comme en Grce, on jonche les tombeaux de fleurs. J'ai vu
une grande quantit de feuilles de roses, et des roses mme, sur les
tombes de Ferrare:--cela produit l'effet le plus agrable qu'on puisse
imaginer.

Pendant qu'il restait  Bologne, dans cette irrsolution, la comtesse
Guiccioli avait t atteinte d'une fivre intermittente, dont la
violence l'avait empche de lui crire. A la fin cependant, dsirant
lui viter le chagrin de la trouver ainsi malade  son arrive, elle
venait de commencer une lettre pour lui, dans laquelle elle le priait de
rester  Bologne jusqu'au moment o elle y viendrait elle-mme,
lorsqu'un ami tant entr annona l'arrive d'un lord anglais  Ravenne.
Elle ne douta pas un moment que ce ne ft son illustre amant: c'tait
lui, en effet, qui, malgr sa dclaration  M. Hoppner, de retourner
immdiatement  Venise, avait entirement chang de projet avant le
dpart de sa lettre, comme le prouvent ces mots crits  l'extrieur:
Je pars pour Ravenne, ce 8 juin 1819;--j'ai chang d'avis ce matin, et
me suis dcid  continuer ma route.

Mais pour augmenter l'intrt de cette narration, nous la donnerons au
lecteur dans les termes de Mme Guiccioli elle-mme.

A mon dpart de Venise, il m'avait promis de venir me voir  Ravenne.
Le tombeau du Dante, le bois de sapins classique, les dbris de
l'antiquit qu'on trouve encore dans cette ville, taient un prtexte
suffisant pour moi de l'engager  y venir, et pour lui d'accepter cette
invitation. Il vint en effet au mois de juin, et arriva  Ravenne le
jour de la fte du _Corpus Domini_, et au moment o, attaque d'une
consomption qui avait commenc lors de mon dpart de Venise, on me
croyait  l'article de la mort.--L'arrive d'un tranger de distinction
 Ravenne, ville si loigne des routes que parcourent ordinairement les
voyageurs, tait un vnement qui fit beaucoup parler. On y discuta les
motifs d'un pareil voyage, et lui-mme les divulgua involontairement;
car, s'tant inform s'il pourrait me rendre visite, sur la rponse
qu'on lui fit qu'il tait peu probable qu'il me revt jamais, il s'cria
que, si les choses en taient l, il esprait mourir aussi, circonstance
qui, ayant t rpte, trahit le but de son voyage. Le comte Guiccioli,
qui connaissait Lord Byron, alla le voir; et dans l'espoir que sa
socit pourrait m'amuser et m'tre utile dans l'tat o je me trouvais,
il l'engagea  me rendre visite. Il vint le lendemain. Il est impossible
de dcrire l'inquitude qu'il tmoigna et les attentions dlicates qu'il
eut pour moi. Pendant long-tems il ne cessa de consulter des livres de
mdecine; et ne se fiant pas  mes mdecins, il obtint du comte
Guiccioli d'envoyer chercher un trs-habile docteur de ses amis dans
lequel il avait la plus grande confiance.--Les soins du docteur
Aglietti, c'est le nom de ce clbre Italien, joints au calme et au
bonheur inexprimable que je gotais dans la socit de Lord Byron,
eurent un si bon effet sur ma sant, que, deux mois aprs, je fus en
tat d'accompagner mon mari dans une tourne qu'il fut oblig de faire
pour aller visiter ses diffrens domaines.



LETTRE CCCXXXII.

A M. HOPPNER.

                                                 Ravenne, 20 juin 1819.

...............................................

Je vous ai crit de Padoue et de Bologne, puis ensuite de Ravenne. Ma
situation ici est fort agrable, mais mes chevaux me manquent beaucoup,
car les environs sont trs-favorables pour la promenade  cheval.--Je ne
puis fixer l'poque de mon retour  Venise; ce peut tre bientt, ou
dans long-tems, ou peut-tre pas du tout:--tout cela dpend de la
_donna_ que j'ai trouve srieusement malade au lit, toussant et
crachant le sang, tous symptmes qui ont disparu.......................
.......................................................................
J'ai trouv tout le monde ici fermement persuad qu'elle n'en
reviendrait jamais: on se trompait pourtant.

Mes lettres m'ont t utiles pour le peu d'usage que j'en ai
fait.--J'aime galement cette ville et ses habitans, quoique j'importune
ces derniers le moins possible. Elle mne tout cela fort adroitement.
........................................................................
Cependant, je ne serais pas tonn de m'en revenir un beau soir avec un
coup de stilet dans le ventre. Je ne puis du tout deviner le comte; il
vient me voir souvent, et me fait sortir avec lui (comme Whittington, le
lord-maire) dans un carrosse  six chevaux. Le fait est, je crois,
qu'il se laisse entirement gouverner par elle; et, quant  cela, je
suis dans le mme cas[104]. Les gens d'ici ne peuvent comprendre ce que
cela veut dire, car il avait la rputation d'tre jaloux de ses autres
femmes: celle ci est la troisime. C'est,  ce qu'on dit, l'homme le
plus riche de Ravenne, mais il n'y est pas aim.

[Note 104: J'ai dj dit qu'il tait plus facile de le gouverner
qu'on n'aurait pu le croire  la premire vue de son caractre, et je
citerai,  l'appui de ceci, la remarque de son domestique, fonde sur
une observation de vingt ans. Il disait, en parlant du sort que son
matre avait eu en mnage: Une chose bien trange, c'est que je n'ai
pas encore rencontr une femme qui n'ait su mener milord, except la
sienne.]

........................................................ Envoyez, je
vous prie, sans faute et sans dlai, Augustin avec le carrosse et les
chevaux  Bologne, o je perdrai le peu qui me reste de sens-commun.
N'oubliez pas ceci: mon dpart, mon sjour ici, enfin tous mes mouvemens
dpendent entirement d'elle, comme Mme Hoppner,  qui je prsente mes
hommages, l'a prophtis dans le vritable esprit fminin.

Vous tes un vilain homme de ne m'avoir pas crit plus tt.

Je suis bien sincrement votre, etc.



LETTRE CCCXXXIII.

A M. MURRAY.

                                                Ravenne, 29 juin 1819.

Vos lettres m'ont t envoyes de Venise, mais j'espre que vous
n'aurez pas attendu d'autres changemens;--je n'en ferai aucun.--Vous me
demandez d'pargner ***, demandez-le aux vers.--Sa cendre n'a rien 
redouter que la vrit soit connue, autrement comment a-t-il pu en agir
de la sorte avec moi?--Vous pouvez parler aux vents, qui porteront vos
accens, et aux chos, qui les rpteront, mais non pas  moi au sujet
d'un... qui m'outragea.--Qu'importe qu'il soit mort ou vivant!

Je n'ai pas le tems de vous renvoyer les preuves;--publiez
toujours.--Je suis bien aise que vous trouviez les vers bons; et quant 
l'effet que ce pome produira, n'y pensez pas, pensez plutt  la
vrit, et laissez-moi le soin de dsarmer les porc-pics qui peuvent
vous menacer de leurs dards.

Je suis  Ravenne depuis quatre semaines (il y a un mois que j'ai
quitt Venise).--Je suis venu voir mon amie la comtesse Guiccioli, qui a
t malade et l'est encore.............................................
.......................................................................
Elle n'a que vingt ans, mais elle n'est pas d'une forte constitution...
.......................................................................
Elle a une toux continuelle et une fivre intermittente; cependant elle
supporte tout cela avec un grand courage. Son mari, dont elle est la
troisime femme, est le plus riche seigneur de Ravenne; mais il n'en est
pas le plus jeune, car il a plus de soixante ans, quoiqu'il soit
trs-bien conserv. Tout ceci vous paratra assez trange  vous qui ne
connaissez pas les moeurs du Midi ni notre genre de vie en pareil
cas;--et je ne puis maintenant vous en expliquer la diffrence, mais
vous verriez que tout se passe partout  peu prs ainsi dans ce pays. 
Faenza, lord *** vit avec une fille d'opra; et dans le mme htel de la
mme ville est un prince napolitain qui est cavalier-servant de la femme
du gonfalonier.--Vous voyez donc bien que je suis de service ici.--_Cosi
fan tutti e tutte_.

J'ai ici mes chevaux de selle et de carrosse, et je me promne  cheval
ou en voiture dans la fort la Pineta, o se passe le roman de Boccace
et le conte d'_Honoria_ de Dryden, etc., etc.--Je vois _ma dama_ tous
les jours, et je suis srieusement inquiet de sa sant, qui est dans un
tat trs-prcaire.--En la perdant, je perdrais un tre qui s'est
beaucoup expos pour moi, et que j'ai toutes espces de raisons
d'aimer;--mais ne pensons pas  la possibilit de cet vnement. Je ne
sais pas ce que je ferais si elle venait  mourir; je sais toutefois que
mon devoir serait de me brler la cervelle, et j'espre que je le
remplirais.--Son mari est un personnage trs-poli, mais je voudrais bien
qu'il ne me proment pas ainsi dans sa voiture  six chevaux comme
Whittington et son chat.

Vous me demandez si j'ai l'intention de continuer _Don Juan_.--Que
sais-je? Quelle espce d'encouragement me donnez-vous tous tant que vous
tes avec votre absurde pruderie? Publiez les deux chants, et puis nous
verrons.--J'ai pri M. Kinnaird de vous dire deux mots au sujet d'une
petite affaire: ou il ne vous en aura pas parl, ou vous n'avez pas
rpondu.--Vous faites un joli couple, mais je vous revaudrai cela. Je
vois que M. Hobhouse a t appel en duel par le major Cartwright;
est-il si habile  l'escrime? Pourquoi ne se sont-ils pas battus? ils le
devaient.

Votre etc.



LETTRE CCCXXXIV.

 M. HOPPNER.

                                               Ravenne, 2 juillet 1819.

Grand merci de votre lettre et de celle de madame.--Vous rappelez-vous
si je vous ai remis une ou deux quittances de loyer de Mme Moncenigo (je
n'en suis pas bien sr, quoique je sois port  le croire; dans le cas
contraire, elles seraient dans mes tiroirs)? Voulez-vous prier M.
Dorville d'avoir la bont de veiller  ce que Edgecombe tire des reus
de tous les paiemens qu'il a faits pour moi, et de s'assurer que je n'ai
pas de dettes  Venise.--Sur votre rponse, j'enverrai un ordre pour le
paiement des nouvelles sommes, afin de suppler aux dpenses de ma
maison, mon retour  Venise tant en ce moment un problme;--il peut
avoir lieu, mais il n'a rien de positif, tout en moi tant doute et
incertitude, except le dgot que Venise m'inspire, quand je la compare
avec toute autre ville de cette partie de l'Italie. Quand je dis Venise,
je veux parler des Vnitiens.--La ville elle-mme est superbe comme son
histoire, mais les habitans sont ce que je ne les aurais jamais crus,
s'ils ne m'avaient forc eux-mmes  les connatre.

Le meilleur parti  prendre est de laisser Allegra  la femme d'Antonio
jusqu' ce que j'aie dcid quelque chose pour elle et pour moi. Mais je
croyais que vous auriez eu rponse de Mme W***[105].--Vous avez t
ennuy assez long-tems de moi et des miens.

Je crains vivement que la Guiccioli ne tombe dans un tat de
consomption auquel sa constitution parat tendre. Il en est ainsi de
tous les objets pour lesquels j'prouve quelque espce d'attachement
rel.--La guerre,--la mort ou la discorde les assige.--Il suffirait que
j'aimasse un chien et qu'il me ft attach pour qu'il me ft impossible
de le conserver.--Les symptmes de son mal sont une toux de poitrine
obstine et la fivre de tems en tems, etc., etc. Il y a  tout cela une
cause loigne dans une ruption de peau qu'elle eut l'imprudence de
faire rentrer il y a deux ans.--Mais je les ai dcids  exposer sa
situation  Aglietti, et je l'ai suppli de venir, ne ft-ce qu'un jour
ou deux, pour le consulter sur son tat...............................

[Note 105: Une dame anglaise, veuve, et ayant une fortune
considrable dans le nord de l'Angleterre, ayant vu la petite Allegra
chez M. Hoppner, s'intressa au sort de la pauvre enfant, et, n'tant
pas mre elle-mme, offrit d'adopter la petite fille et de se charger de
sa fortune, si Lord Byron voulait renoncer  tous ses droits sur elle.
Il ne parut pas d'abord trs-loign d'entrer dans ses vues,
c'est--dire qu'il consentit  ce qu'elle emment l'enfant en Angleterre
avec elle pour l'y lever, mais il ne voulut jamais entendre parler de
l'abandon de ses droits paternels; c'est pourquoi cette proposition
n'eut jamais de rsultat.
                                                   (_Note de Moore_.)]

Si cela n'ennuyait pas trop M. Dorville, je le prierais d'avoir l'oeil
sur E*** et mes autres vauriens. J'aurais autre chose  dire, mais je
suis absorb par l'inquitude que me cause la maladie de la Guiccioli.
Je ne puis vous dire l'effet que cela produit sur moi. Les chevaux sont
arrivs, etc., etc., et depuis je n'ai pas laiss passer un jour sans
galopper dans la fort de pins.

Croyez-moi, etc.

_P. S._ Mes bons souhaits  Mme Hoppner.--Puisse-t-elle faire un voyage
agrable dans les Alpes Bernoises, et revenir sans accident. Vous
devriez me ramener un Bernois platonique pour me convertir.--Si malheur
arrive  _mia amica_, j'ai fini sans retour avec cette passion;--c'est
mon dernier amour.--Quant au libertinage, je m'en suis fatigu, ce qui
devait arriver  la manire dont j'y allais; mais j'ai au moins
recueilli cet avantage du vice, c'est d'aimer dans le sens le plus pur
du mot: ce sera l ma dernire aventure. Je ne puis plus esprer
d'inspirer un nouvel attachement, et j'espre n'en plus prouver.

La conviction, que ne peuvent manquer de donner quelques passages de ces
lettres, de la sincrit et de l'ardeur de son attachement pour Mme
Guiccioli[106], serait encore fortifie par la lecture de celles qu'il
lui adressa  elle-mme, et de Venise, et pendant son sjour  Ravenne;
toutes portent la vritable empreinte de la tendresse et de la passion.
Ces effusions, cependant, sont peu faites pour l'oeil du public. Tout
sentiment profond, par la rptition des mmes ides, tend  la
monotonie; et ces sermens ritrs, et ces expressions si tendres qui
font le charme d'une lettre d'amour pour celui qui l'crit ou la reoit,
doivent finir par rendre insipides aux autres les meilleures dans ce
genre. Celles de Lord Byron  Mme Guiccioli, gnralement crites en
italien, et avec une facilit et une puret qu'un tranger parvient
rarement  acqurir, roulent en grande partie sur les obstacles opposs
 leurs entrevues, moins par le mari lui-mme, qui semblait aimer et
rechercher la socit de Lord Byron, que par la surveillance d'autres
parens, et la crainte qu'prouvaient les amans eux-mmes qu'une
imprudence de leur part n'veillt les inquitudes du comte Gamba, pre
de la jeune dame, et au caractre estimable duquel tous ceux qui le
connaissent se plaisent  rendre justice.

[Note 106: Pendant ma maladie, dit Mme Guiccioli, dans ses
_Souvenirs_ sur cette poque, il tait toujours  mes ctes, me
prodiguant les attentions les plus aimables; et quand je fus en
convalescence, il ne me quittait pas davantage. En socit, au thtre,
dans nos promenades  cheval ou  pied, il ne se sparait jamais de moi.
tant alors priv de ses livres, de ses chevaux et de tout ce qui
l'occupait  Venise, je le priai de m'accorder la satisfaction d'crire
quelque chose sur le Dante, et avec sa facilit et sa rapidit
ordinaires, il composa _la Prophtie_.]

Lord Byron prvit le danger d'une nouvelle sparation dans le dpart
prochain de la jeune comtesse pour Bologne; et dans le chagrin que lui
causait cette perspective, renonant  cette prudence qui, par gard
pour elle, semblait avoir t sa pense dominante, il lui proposa alors,
avec cet emportement de la passion qui dcide souvent du sort de toute
la vie, d'abandonner son mari pour fuir avec lui:--_C'  uno solo
rimedio efficace_, dit-il, _cio  d'andar via insieme_.--Mais une femme
italienne, qui se permet presque tout, recule devant un tel pas. La
proposition de son noble amant parut donc  la jeune comtesse une espce
de sacrilge; et l'agitation de son esprit, flottant entre l'horreur
d'une telle dmarche et le dsir ardent de tout sacrifier  celui
qu'elle aimait, se peignit vivement dans sa rponse.--Dans une lettre
subsquente, cette femme exalte propose mme, pour viter la honte d'un
enlvement, de se faire passer pour morte comme Juliette, en l'assurant
qu'il y avait des moyens faciles de mettre  excution cette
supercherie.



LETTRE CCCXXXV.

 M. MURRAY.

                                                Ravenne, 1er aot 1819.

(Adressez cependant votre rponse  Venise.)

N'ayez pas peur,--vous verrez que je me dfendrai gament, c'est--dire
si je me trouve d'humeur  le faire, non dans le sens que vous
attribueriez  ce mot, mais comme un boule-dogue qui se sent press, ou
comme un taureau  la premire piqre;--c'est alors que le jeu devient
intressant; et comme les sensations produites en moi par une attaque,
offrent probablement l'heureux mlange de la force runie de ces
aimables animaux, vous verrez peut-tre, comme dit Marral un spectacle
curieux avec force coups et sang rpandu pendant le cours de la
dispute;--mais il faut d'abord que je sois mont pour cela, et je crains
d'tre un peu loign pour pouvoir me mettre dans un accs de fureur
convenable  la circonstance,--et puis je me suis laiss amollir et
nerver depuis deux ans par l'amour et le climat.

J'ai crit  M. Hobhouse l'autre jour, et lui ai prdit que _Juan_
tomberait ou russirait compltement, qu'il n'y aurait pas de milieu.
Les apparences ne sont pas favorables; mais comme vous crivez le
lendemain de la publication, on ne peut gure dire encore quelle est
l'opinion qui prvaudra. Vous paraissez avoir peur, et c'est sans doute
avec raison;--cependant, quoi qu'il arrive, je ne flatterai jamais
d'aucune manire l'hypocrisie de la foule. Je ne sais si les
circonstances peuvent quelquefois m'avoir plac dans une position 
diriger l'opinion publique, mais l'opinion publique ne me dirigea et ne
me dirigera jamais. Je ne monterai pas sur un trne avili;--ainsi
placez-y s'il vous plat Mrs ***, ou ***, ou Tom Moore, ou ***, ils
seront tous enchants de leur couronnement...........................
.....................................................................

_P. S._ La comtesse Guiccioli est beaucoup mieux.--Je vous ai envoy,
avant mon dpart de Venise, l'esquisse originale du _Vampire_,
l'avez-vous reue?

Cette lettre, comme la plupart de celles qu'il crivait en Angleterre 
cette poque, tait videmment destine  tre montre, et l'ayant lue
ainsi que quelques autres, je ne manquai pas, dans la premire que
j'adressai  Lord Byron, de lui reprocher le passage qui me concernait,
le seul, que je sache, qui soit jamais chapp  la plume de mon noble
ami pendant notre intimit, et dans lequel il ait parl de moi autrement
que dans les termes de la plus franche bienveillance et des loges les
moins mrits. Ayant transcrit ses propres paroles en tte de ma lettre,
j'ajoutai au-dessous: Est-ce ainsi que vous parlez de vos amis? Peu de
tems aprs, lorsque je le vis  Venise, je me rappelle avoir fait de
cette circonstance le sujet d'une innocente plaisanterie; mais il me
dclara avec assurance qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir crit de
telles paroles, et que si elles existaient, il fallait qu'il ft 
moiti endormi en les traant.

Je n'ai parl de cet incident que pour faire observer, qu'avec une
sensibilit si facile  blmer sur tant de points, et sous l'influence
d'une imagination depuis si long-tems exerce  lui crer des tourmens,
il est tonnant que, s'occupant toujours, comme ses lettres le prouvent,
de ses amis loigns, et ne recevant presque d'aucun, ou du moins d'un
bien petit nombre, les mmes marques de souvenir, il est tonnant,
dis-je, qu'il ne lui soit pas chapp plus souvent des sarcasmes de
cette espce contre les absens et ceux qui gardaient le silence. Quant 
moi, tout ce que je puis dire, c'est que du moment o je commenai 
deviner son caractre, les expressions les plus amres et les plus
injurieuses qu'il et pu profrer contre moi dans un accs d'humeur,
n'auraient pas plus chang mon opinion  son gard ou altr mon amiti
pour lui, que le nuage passager qui obscurcit un moment un ciel
brillant, ne peut laisser dans l'esprit d'impression triste aprs qu'il
a disparu.



LETTRE CCCXXXVI.

 M. MURRAY.

                                                  Ravenne, 9 aot 1819.

.................................................

En parlant de bvue, cela me fait penser  l'Irlande,  l'Irlande de
Moore. Qu'est-ce que je vois donc dans Galignani  propos de Bermude,
d'agent, de dput, etc., etc.?--qu'est-ce que cela veut dire?--Y
a-t-il quelque chose en quoi ses amis puissent lui tre
utiles?--Informez m'en, je vous prie.

Quant  _Don Juan_, vous ne m'en parlez plus, mais les papiers ne me
paraissent pas si terribles que la lettre que vous m'avez envoye
semblait le faire craindre, autant que j'en puis juger du moins par les
extraits rapports dans le journal de Galignani. Je n'ai jamais vu des
gens de votre espce.--Que de peines prises pour disculper le modeste
diteur;--il a fait toutes les reprsentations possibles.--Eh bien! moi,
je ferai une prface qui vous disculpera compltement sur ce point vous
et ***; mais en mme tems je vous arrangerai comme vous mritez de
l'tre.--Vous n'avez pas plus d'ame que le comte de Caylus, qui assurait
 ses amis, sur son lit de mort, qu'il n'en avait pas, et qu'il devait
le savoir mieux que personne; et vous n'avez pas plus de sang dans les
veines qu'un melon d'eau! Je vois qu'il y a eu des astrisques, et ce
que Perry appelait de maudites coupures et mutilations..... Mais
n'importe.

J'cris  la hte.--Demain je pars pour Bologne; je vous cris au
milieu du tonnerre, des clairs, et de tous les vents des cieux sifflant
 travers les cheveux, et qui pis est, au milieu de tous les prparatifs
d'un dpart prochain. --Ma matresse chrie, qui a nourri mon amour de
sourires et de nectar depuis deux mois, part avec son mari pour Bologne
ce matin,--et il parat que je dois la suivre le lendemain  trois
heures aprs minuit. Je ne puis pas trop dire comment notre roman
finira, mais jusqu' prsent il s'est fil le plus amoureusement du
monde.--Que de dangers et d'chappes prilleuses!--Celles de _Don Juan_
ne sont que des jeux d'enfans en comparaison.--Les sots croient que mes
pomes font toujours allusion  mes propres aventures, eh bien! j'en ai
eu quelquefois dans ma vie, tous les jours de la semaine, de meilleures,
de plus extraordinaires, de plus prilleuses et de plus agrables que
toutes celles-l, s'il m'tait permis de les dire;--mais cela ne
peut-jamais tre..............

J'espre que Mme M*** est accouche.

Votre, etc.



LETTRE CCCXXXVII.

 M. MURRAY.

                                                Bologne, 12 aot 1819.

Je ne sais pas jusqu' quel point je serai en tat de rpondre  votre
lettre, ne me portant pas trs-bien aujourd'hui; hier au soir j'ai
assist  une reprsentation de la _Mirra_ d'Alfieri, dont les deux
derniers actes m'ont donn des convulsions. Je ne veux pas dire par-l
des attaques de nerfs comme une femme; mais j'ai prouv le supplice des
larmes qui ne voulaient pas couler, et des sanglots touffs, chose qui
ne m'est pas arrive souvent  cause d'une fiction. Ce n'est que la
seconde fois que je me trouve dans ce cas pour quelque chose qui
n'appartient pas  la ralit.--La premire, ce fut en voyant jouer 
Kean le rle de sir Giles Overreach. Le pis est que la dame dans la loge
de laquelle j'tais, s'vanouissait d'un autre ct, plus par peur, je
crois, que par tout autre sentiment d'intrt, au moins pour la
pice;--quoi qu'il en soit, elle se trouva mal, et je me trouvai mal, et
nous voil tous deux trs-languissans et trs-mlancoliques ce matin,
aprs une grande consommation de sel volatil[107]. Mais revenons  votre
lettre du 23 juillet.

[Note 107: La dame avec laquelle il assistait  cette reprsentation
dcrit ainsi l'effet qu'elle eut sur lui. On jouait _Mirra_. Les
acteurs, et surtout l'actrice charge de ce rle, secondaient avec
beaucoup de succs les intentions de notre grand tragique. Lord Byron
prenait un vif intrt  la reprsentation, et paraissait profondment
affect. A la fin, on arriva  un point de la pice o il lui fut
impossible de contenir son motion, et ses sanglots l'empchant de
rester plus long tems dans la loge, il se leva et quitta le thtre. Je
l'ai vu affect de la mme manire  une reprsentation du _Philippe_
d'Alfieri,  Ravenne.]

Vous avez raison, Gifford a raison, Hobhouse a raison, vous avez tous
raison, et moi seul j'ai tort; mais du moins laissez-moi cette
satisfaction,--coupez-moi tout, branches et racines, mutilez-moi dans le
_Quarterly Review_, dispersez au loin mes _disjecti membra poet_, comme
ceux de la concubine du Lvite; faites de moi, si vous voulez, un
spectacle pour les hommes et pour les anges; mais ne me demandez point
de rien changer, car je ne le veux pas; je suis obstin et paresseux,
voil la vrit.

Malgr cela je rpondrai  votre ami P***, qui trouve  redire  ces
passages subits du plaisant au srieux, comme si, dans ce cas, le
srieux n'tait pas fait pour augmenter le plaisant. Sa mtaphore est
que nous ne sommes jamais brls et mouills en mme tems; honneur  son
exprience! Faites-lui ces questions  ce sujet:--n'a-t-il jamais jou 
_cricket_, ou fait un mille pendant la chaleur? ne lui est-il jamais
arriv, en prsentant une tasse de th  sa belle, de se la jeter sur
lui, au grand dommage de son pantalon de nankin? n'a-t-il jamais nag
dans la mer en plein midi, le soleil lui dardant dans les yeux et sur la
tte, sans que toute l'cume de l'ocan en pt temprer l'ardeur?
n'a-t-il jamais retir son pied d'une eau trop brlante, en maudissant
sa prcipitation et son domestique?..... Ne tomba-t-il jamais dans une
rivire ou un lac tant  pcher, et ne resta-t-il pas dans le bateau
ses habits mouills sur le corps, brl et tremp tout--la-fois, en
vritable amateur des plaisirs champtres? Oh! que n'ai-je des poumons
pour continuer! Au surplus faites-lui mes complimens.--C'est un habile
homme, malgr tout cela, un trs-habile homme.

Vous me demandez le plan de _Don Juan_.--Je n'ai pas de plan; mais
j'avais, ou j'ai, des matriaux, quoique en vrit, comme dit Tony
Lumpkin: Si je dois tre ainsi gourmand toutes les fois que je suis en
gat, le pome ne sera plus rien, et l'auteur redeviendra srieux:
s'il ne prend pas, je le laisserai l avec tout le respect que je dois
au public; mais si je le continue, il faut que ce soit  ma manire.
Autant vaudrait faire jouer  Hamlet ou  Diggory le rle de fou avec le
corset de l'hpital, que de vouloir restreindre ma bouffonnerie, si je
dois tre bouffon;--leurs gestes et mes penses ainsi contraintes
seraient du ridicule le plus pitoyable.--Eh quoi donc! mon cher, l'ame
de ces sortes d'crits n'est-elle pas la licence?--du moins la libert
de cette licence, si on veut en profiter, non pourtant qu'on doive en
abuser;--c'est comme le jugement par jury, la pairie et l'_habeas
corpus_, de trs-belles choses sans doute, mais seulement en principe
gnral; personne ne se souciant d'tre jug pour l'unique plaisir de
prouver qu'il jouit de ce privilge.

Mais trve  ces rflexions. Vous mettez trop d'importance, et vous
occupez avec trop de gravit d'un ouvrage qui ne fut jamais destin 
tre srieux;--croyez-vous que j'aie pu avoir d'autre intention que de
rire et de faire rire? C'est une satire assez gaie, et aussi peu
potique que possible, que j'ai voulu faire;--et quant  l'indcence,
lisez, je vous prie, dans _Boswell_, ce que Johnson, ce moraliste
svre, dit de Prior et de Paulo Purgante.

Voulez-vous me rendre un service? vous le pouvez, au moyen de vos amis
ministriels, Croker, Canning, ou mon vieux camarade Peel, et moi je ne
puis. Voici ce dont il s'agit:--Voulez-vous leur demander de nommer
(sans rtribution ou appointemens quelconques) un noble Italien, que je
vous ferai connatre plus tard, au consulat ou au vice-consulat de
Ravenne? C'est un homme d'une grande fortune, et qui est titr; mais il
dsire avoir la protection de l'Angleterre en cas de changement. Ravenne
est prs de la mer. Il n'a besoin d'molumens d'aucun genre. Je sais 
quel point il pourrait tre utile dans cette place; car j'ai envoy
dernirement, de Ravenne  Triate, un pauvre diable de matelot anglais
qui tait rest dans cette ville, o on l'avait dbarqu en 1814,
malade, chagrin et sans le sou, faute d'un agent accrdit qui pt ou
voult le renvoyer dans sa patrie. Voulez-vous m'obtenir ceci? si vous
le voulez, je vous enverrai le nom et le rang de la personne, qu'on sera
toujours  tems de refuser si, une fois connue, on ne l'approuvait pas.

Je sais que, dans le Levant, vous prenez continuellement les consuls et
les vice-consuls parmi les trangers. Cet homme est patricien, et a
douze mille livres sterling de rente. Son seul motif est de s'assurer la
protection des Anglais en cas de nouvelles invasions.--Ne pensez-vous
pas que Croker nous obtiendrait cela? A la vrit, je jouis d'un crdit
rare! mais peut-tre un confrre, bel esprit du ct tory, ne
refuserait-il pas d'accorder un service  la requte d'un whig aussi
inoffensif que moi, et absent depuis si long-tems, d'autant plus qu'il
n'y aurait aucune charge, aucun salaire attach  cette place.

Je puis vous assurer que je regarderais cela comme une grande
obligation; mais, hlas! cette circonstance-l mme sera peut-tre cause
que je ne russirai pas, et je sens que cela doit tre; mais du moins je
me suis toujours montr ennemi franc et ouvert. Parmi vos brillantes
liaisons ministrielles, ne pouvez-vous pas, croyez-vous, obtenir un
consulat pour notre Bibulus ou pour moi, afin que j'en fasse mon
vice-consul?--Vous pouvez tre assur, qu'en cas d'vnemens en Italie,
ce ne serait pas un faible adjoint, et vous n'en douteriez pas si vous
connaissiez sa fortune.

Que veut dire toute cette histoire au sujet de Tom Moore?--Mais
pourquoi le demandai-je, moi, puisque l'tat de mes affaires ne me
permettrait pas de lui tre utile, quoiqu'elles se soient beaucoup
amliores depuis 1816, et qu'avec encore un peu de bonheur et de
prudence, je puisse parvenir  les dbrouiller. Il parat que les
rclamans sont des ngocians amricains.--Voil un tour de
Nmsis:--Moore a dit du mal de l'Amrique;--cela finit toujours
ainsi.--Le tems vengeur..... Vous avez vu tous les agresseurs fouls aux
pieds  leur tour, depuis Bonaparte jusqu'au plus obscur individu. Vous
ftes tmoin comment il y en eut qui se vengrent sur moi, malgr mon
peu d'importance, et comment,  son tour *** paya son atrocit. C'est un
drle de monde que celui-ci; mais, aprs tout, c'est une montre qui a
son grand ressort.

Votre, etc., etc.

Vers la fin d'aot, le comte Guiccioli, accompagn de sa femme, alla
passer quelque tems dans ses proprits de la Romagne, et Lord Byron
resta seul  Bologne. L, l'ame attendrie par le sentiment qui s'en
tait empar, il parat s'tre abandonn, pendant cet intervalle de
solitude,  une foule de penses mlancoliques et passionnes qui lui
rendirent momentanment les illusions des premiers jours de sa jeunesse.
Ce fond de tendresse naturel  son coeur, que le monde et lui-mme
avaient vainement tent de glacer ou d'teindre, semblait se ranimer
avec quelque chose de sa premire fracheur. Il savait de nouveau ce que
c'tait que d'aimer et d'tre aim, trop tard, il est vrai, pour son
bonheur, et d'une manire trop illgitime pour que son repos n'en ft
pas troubl; mais du moins trouvait-il assez de dvoment dans l'objet
de son amour, pour satisfaire sa soif ardente d'affection; et de son
ct, livr  de tristes prsages, il s'attachait d'autant plus
passionnment  ce lien, qu'il sentait intrieurement que ce serait le
dernier.

Une circonstance qu'il racontait lui-mme, et qui eut lieu  cette
poque, prouvera  quel point il se laissait dominer par la mlancolie.
Il prenait plaisir, en l'absence de Mme Guiccioli,  aller tous les
jours chez elle,  l'heure o il avait coutume de lui rendre visite, et
l, faisant ouvrir son appartement, il parcourait ses livres, et
crivait dedans[108]. Il descendait ensuite dans les jardins, o il
passait des heures entires  rver, et ce fut dans une de ces
occasions, tandis qu'absorb dans la foule de ses penses, il fixait
d'un oeil distrait une de ces fontaines si communes dans les jardins
italiens, que son esprit fut tout--coup frapp d'images si dsolantes,
de prsages si funestes du malheur qu'il pouvait attirer sur l'objet de
sa tendresse, en vertu de cette destine qui (comme il l'a dit quelque
part lui-mme) attache tant de fatalit  l'amour, qu'accabl par ces
affreuses ides, il ne put retenir un torrent de larmes.

[Note 108: Voici une de ces notes, crite  la fin du 5e chap. de
_Corinne_, livre 18e. (Fragmens des _Penses de Corinne_.) J'ai
beaucoup connu Mme de Stal, mieux qu'elle ne connaissait l'Italie; mais
je ne croyais gure qu'un jour il m'arriverait de penser avec ses
penses dans un pays o elle a plac le thtre de la plus attrayante de
ses productions. Elle a quelquefois raison, quelquefois tort, en parlant
de l'Italie et de l'Angleterre; mais elle est toujours vraie dans la
peinture du coeur, qui n'est que d'un seul pays, ou plutt de tous.

                                                             BYRON.
                                           Bologne, 23 aot 1819.]

Ce fut dans ce mme tems qu'il crivit, sur la dernire page d'un
exemplaire de _Corinne_ appartenant  Mme Guiccioli, cette note
remarquable:

Ma bien-aime Thrsa,--j'ai lu ce livre dans votre jardin;--vous tiez
absente, mon ange, autrement cela ne m'et pas t possible. C'est un
de vos ouvrages favoris, et l'auteur tait une de mes amies. Vous ne
comprendrez pas ces mots crits en anglais, et d'autres ne les
comprendront pas non plus, c'est pourquoi je les ai griffonns en
italien; mais vous reconnatrez l'criture de celui qui vous aime
passionnment, et vous devinerez facilement que, sur un livre qui vous
appartient, il n'a pu songer qu' l'amour. Dans ce mot si doux en tous
les langages, mais surtout dans le vtre, _amor mio_, est comprise toute
mon existence prsente et future. Je sens que j'existe ici, et je crains
d'exister au-del.--Dans quel but? Vous en dciderez;--ma destine
dpend de vous, de vous qui n'avez que dix-huit ans, et qui, depuis deux
annes seulement, avez quitt le couvent.--Je voudrais de tout mon coeur
que vous y fussiez reste, ou du moins ne vous avoir jamais connue
marie.

Mais tout cela vient trop tard. Je vous aime et vous m'aimez, du moins
vous le dites et vous agissez comme si cela tait, ce qui est toujours
une grande consolation; mais moi, je fais plus que vous aimer, et ce
sentiment ne peut jamais s'teindre.

Pensez  moi quelquefois quand les Alpes et l'ocan nous
spareront;--mais cela ne sera que si _vous le voulez_.

                                                               BYRON.

                                              Bologne, 25 aot 1819.



LETTRE CCCXXXIX[109].

 M. MURRAY.

                                                 Bologne, 24 aot 1819.

..................................................
Gardez l'anonyme, dans tous les cas, cela rend la chose plus plaisante;
mais si l'affaire devenait srieuse  l'gard de _Don Juan_, et que
votre position et la mienne devinssent quivoques, avouez que j'en
suis l'auteur, je ne reculerai jamais; et si vous le faisiez, je
pourrais toujours vous rpondre comme Gnatimozin  son matre[110].
Nous serons chacun sur des charbons ardens.

[Note 109: La lettre 338e n'offrant rien d'intressant, a t
supprime.]

[Note 110: Et moi repos-je sur un lit de fleurs?]

Je voudrais avoir t mieux dispos, mais je suis de mauvaise humeur,
j'ai les nerfs malades et, de tems en tems, je crains que ma tte ne le
soit aussi. Voil tout ce que je dois  l'Italie, et non  l'Angleterre:
je vous dfie tous, vous et votre climat, qui plus est, de me rendre
fou; mais si jamais je le deviens rellement, et que je porte le corset
de force, que l'on me ramne alors parmi vous, vos gens seront alors la
socit qu'il me faudra.

Je vous assure que tout ce que j'prouve en ce moment n'a rien de
commun avec l'Angleterre, sous un point de vue personnel ou littraire.
Tous mes plaisirs et tous mes tourmens actuels sont aussi italiens que
l'opra. Et, aprs tout, ce ne sont l que des bagatelles:--tout cela
vient de ce que madame est  la campagne pour trois jours, 
Capo-Fiume; mais comme je n'ai jamais pu vivre que pour un seul tre 
la fois (et je vous assure que cet tre n'est pas _moi_, comme les
vnemens doivent vous l'avoir prouv, car les gostes prosprent
toujours), je me sens isol et malheureux.

J'ai envoy chercher ma fille  Venise; je monte  cheval tous les
jours, et me promne dans un jardin, sous un dais pourpr de
raisins.--Quelquefois je m'assieds auprs d'une fontaine, et je cause
avec le jardinier de ses instrumens de jardinage, qui me paraissent plus
grands que ceux d'Adam, et avec sa femme, et la femme de son fils, la
plus jeune de nous tous, et celle qui, des trois, parle le mieux. Puis
je vais faire des visites au Campo-Santo, et  mon ami le sacristain,
qui a deux filles; mais une surtout, qui est la plus jolie crature
imaginable. Je m'amuse intrieurement  mettre en contraste ce beau et
innocent visage de quinze ans, avec les crnes dont il a peupl
plusieurs cellules, et surtout avec celui qui porte la date de 1766, et
qui offrit autrefois, suivant la tradition, les traits les plus charmans
de Bologne. Il appartenait  une femme noble et riche. Lorsque je le
regarde, et que mes yeux se reportent ensuite sur la jeune fille,--quand
je songe  ce qu'il a t et  ce qu'elle sera, alors je... Mais, en
vrit, mon cher Murray, je ne veux pas vous rvolter, en vous exprimant
les penses qui me viennent en foule. Ce que nous pouvons devenir, nous
autres hommes barbus, est de fort peu d'importance; mais je n'aime pas
cette ide, qu'une belle femme dure moins qu'un bel arbre, moins que
son portrait, que dis-je! moins que son ombre, qui ne change pas au
soleil comme sa figure devant un miroir.--En voil assez; la tte me
fait un mal affreux.--Je n'ai jamais t tout--fait bien depuis la
reprsentation de la _Mirra_ d'Alfieri, il y a quinze jours.

Votre  jamais, etc.



LETTRE CCCXL.

 M. MURRAY.

                                                 Bologne, 29 aot 1819.

Voil deux jours que je suis en colre, et j'en ai encore la bile toute
mue. Vous allez savoir ce que c'est: Un capitaine de dragons, Hanovrien
de naissance, servant maintenant dans les troupes du pape, et que j'ai
oblig en lui prtant de l'argent, quand personne n'aurait voulu lui
avancer un paolo, me recommande un cheval que veut vendre le lieutenant
***, officier qui joint le commerce des animaux  l'achat des hommes. Le
jour suivant, en ferrant le cheval, on dcouvrit la fraude, car on
m'avait garanti que l'animal tait sans dfauts. J'envoyai protester
contre le march, et rclamer l'argent. Le lieutenant voulut me parler
en personne, j'y consentis; il commena une histoire.--Je lui demandai
s'il voulait me rendre mon argent: il me dit que non, mais qu'il ferait
un change, et me demanda un prix exorbitant de ses autres chevaux. Je
lui dis qu'il tait un fripon.--Il me rpliqua qu'il tait officier et
homme d'honneur, et tira de sa poche un passeport parmesan, sign du
gnral comte Neifperg. Je lui rpondis que, puisqu'il tait officier,
je le traiterais en consquence, et que s'il tait homme d'honneur, il
pouvait le prouver en rendant l'argent; que,--quant  son passeport
parmesan, j'en faisais autant de cas que d'un fromage de Parme. Il le
prit sur un grand ton, et me dit que si nous tions au matin (il tait
huit heures du soir), il aurait satisfaction de moi.--Quant  cela,
dis-je, vous l'aurez tout--l'heure,--ce sera une satisfaction mutuelle,
je puis vous l'assurer. Si vous tes, comme vous le dites, un officier,
ce qui n'empche pas que vous ne soyez un fripon, mes pistolets chargs
sont dans la pice voisine, prenez une lumire, examinez et faites le
choix des armes. Il me rpondit que des pistolets taient des armes
anglaises, et qu'il se battait toujours  l'pe.--Je lui dis alors que
je pouvais l'arranger, ayant trois pes de rgiment dans un tiroir prs
de moi, qu'il pouvait prendre la plus longue et se mettre en garde.

Tout cela se passait en prsence d'un tiers. Il dit alors, non, mais
que le lendemain il donnerait un rendez-vous  l'heure et au lieu qu'on
voudrait. Je rpondis que l'usage n'tait pas de fixer ces sortes de
rendez-vous devant des tmoins, que nous ferions mieux de nous parler
seuls, et de fixer le moment et les armes. Mais comme l'homme qui tait
prsent sortait de l'appartement, avant qu'il pt fermer la porte, le
lieutenant sortit en courant, et en criant de toute sa force: Au
secours! au meurtre! et finit par tomber en convulsions devant cinquante
personnes, qui virent bien que je n'avais pas d'armes sur moi, et qui
l'ayant suivi, lui demandrent ce que diable il avait. Rien ne put
l'arrter, il s'enfuit sans son chapeau, et alla se coucher malade de
frayeur. Il essaya ensuite d'aller porter plainte  la police, qui
refusa de la recevoir, comme trop insignifiante. Il est, je crois,
parti, ou va partir.

Le cheval avait t garanti; mais je crois que, d'aprs les termes du
march, le coquin ne sera pas oblig de rendre l'argent comme le
voudrait la loi. Il a cherch  forger une accusation d'assaut et de
violence; niais comme la chose s'est passe dans un htel public d'une
rue trs-frquente, il y a eu trop de tmoins du contraire, et comme
militaire, il n'a pas jou l un rle trs-belliqueux, mme d'aprs
l'avis des prtres. Il s'tait enfui si vite, qu'il oublia son chapeau,
ce dont il ne s'aperut que lorsqu'il fut rentr dans son auberge. Le
fait est tel que je vous le dis;--il commena par faire le brave avec
moi, sans quoi je n'aurais jamais pens  prouver son adresse aux
armes.--Mais que pouvais-je faire? Il parlait d'honneur, de
satisfaction, et de son brevet d'officier.--Il me montra un passeport
militaire.--Il y a, sur le continent, des chtimens svres pour les
duels rguliers, tandis que les rencontres n'y sont sujettes qu' des
peines lgres, de sorte qu'il vaut mieux se battre sur-le-champ.--Il
m'avait vol, et voulait m'insulter; je le rpte, que pouvais-je faire?
ma patience tait  bout, et j'avais sous la main des armes honorables
et lgales.--D'ailleurs, c'tait aprs mon dner, au moment d'une
mauvaise digestion, et o il me dplat fort d'tre drang. Son ami est
 Forli; nous nous rencontrerons  mon retour  Ravenne. Le Hanovrien me
parat encore le plus fripon des deux; et si ma valeur ne se dissipe pas
comme celle d'Acre, --de par la dtente d'un pistolet! s'il arrive que
la matine soit pluvieuse et que mon estomac soit drang, il y aura
quelque chose  ajouter au catalogue des dcs.

Or, dites-moi, sir Lucien, ne me regardez-vous pas comme un gentilhomme
fort maltrait? Je pense que mon officier peut servir de pendant au
major Cartwright de M. Hobhouse; ainsi donc, bonjour je vous souhaite,
mon bon monsieur, le lieutenant. J'crirai bientt sur d'autres sujets,
mais en ce moment j'ai griffonn des folies jusqu' n'en pouvoir plus.

Au mois de septembre, le comte Guiccioli ayant t appel  Ravenne pour
affaires, laissa  Bologne la jeune comtesse et son amant jouir
librement de la socit l'un de l'autre. Bientt on pensa que la
mauvaise sant de la jeune femme qui avait servi de motif pour la faire
rester, exigeait qu'elle partt pour Venise, afin d'y tre mieux
soigne; et le comte, auquel on crivit  ce sujet, consentit avec sa
complaisance ordinaire  ce qu'elle s'y rendt accompagne de Lord
Byron. Voici ce que dit cette dame dans ses _Mmoires_. Quelques
affaires ayant appel le comte Guiccioli  Ravenne, l'tat de ma sant
m'obligea, au lieu de l'accompagner,  retourner  Venise, et il
consentit  ce que je fisse ce voyage avec Lord Byron. Nous quittmes
Bologne le 15 de septembre; nous parcourmes les collines Euganennes et
Arqua, et crivmes nos noms sur le livre qu'on prsente  ceux qui font
ce plerinage. Mais je ne veux pas m'appesantir sur ces souvenirs de
bonheur; leur contraste avec le prsent est trop affreux! Si un esprit
bienheureux, au milieu de toute la plnitude de la flicit cleste,
tait envoy sur la terre pour en subir toutes les misres, la
diffrence entre le pass et le prsent ne pourrait tre plus terrible
que ce que j'ai prouv du moment o ce mot fatal frappa mon oreille, et
o je perdis pour jamais l'espoir de revoir celui dont un regard
renfermait pour moi tout le bonheur que le monde peut donner. A mon
arrive  Venise, les mdecins me conseillrent d'essayer l'air de la
campagne, et Lord Byron ayant une _villa_  la Mira, me l'abandonna et
vint y rsider avec moi. Ce fut l que nous passmes l'automne, et que
j'eus le plaisir de faire votre connaissance.

J'eus,  cette poque, le bonheur de passer cinq ou six jours avec
Lord Byron  Venise, pendant une tourne rapide que je fis dans le nord
de l'Italie. Je lui avais crit pour lui annoncer mon arrive, et lui
dire  quel point je serais heureux si je pouvais le dcider 
m'accompagner  Rome.

Pendant mon sjour  Genve j'eus l'occasion de juger combien les
personnes les moins prvenues mettaient d'empressement  accueillir les
calomnies rpandues contre Lord Byron. Un jour, dans le cours d'une
conversation avec un homme estimable et clair, feu M. D**, ce dernier
raconta avec beaucoup de vivacit,  mon compagnon et  moi, les dtails
d'un acte de sduction dont Lord Byron venait de se rendre coupable, et
qui offrait les traits les plus odieux qu'on puisse attribuer  un
complot contre l'innocence. La victime, jeune personne non marie,
appartenait  une des premires familles de Venise, et s'tait laisse
entraner par son sducteur  abandonner la maison de son pre pour le
suivre dans la sienne, dont, aprs quelques semaines, il eut la barbarie
de la mettre  la porte; en vain, dit le narrateur, le supplia-t-elle de
lui permettre d'tre son esclave, sa servante, en vain implora-t-elle la
libert de se cacher dans quelque coin obscur de la maison, d'o elle
pourrait l'apercevoir quand il viendrait  passer, rien ne put flchir
son sducteur, et l'infortune, dans son dsespoir d'un tel abandon, se
jeta dans le canal, d'o elle ne fut retire que pour tre enferme
dans une maison de fous. Quoique convaincu de toute l'exagration de
cette histoire, ce ne fut qu' mon arrive  Venise que je m'assurai
qu'elle n'tait, d'un bout  l'autre, qu'un roman, et que ce rcit si
pathtique, qu'on croyait de si bonne foi  Genve, avait t fabriqu
d'aprs les circonstances dj connues du lecteur de la fantaisie assez
trange, et, disons-le, peu honorable, que Lord Byron avait eue pour la
Fornarina.

Aprs avoir laiss  Milan lord John Russel, que j'avais accompagn
d'Angleterre, j'achetai une petite voiture de voyage et me mis tout seul
en route pour Venise. Comme mes momens taient compts, je ne m'arrtai
que le tems ncessaire pour admirer  la hte les merveilles qui se
prsentaient en chemin, et quittant Padoue  midi, le 8 octobre,
j'arrivai vers les deux heures  la porte de la maison de mon ami,  la
Mira. Il venait de se lever et tait au bain; mais le domestique lui
ayant annonc mon arrive, il me fit dire que si je voulais attendre
qu'il s'habillt, il m'accompagnerait  Venise. Je passai cet intervalle
 causer avec Fletcher, une de mes anciennes connaissances, et  voir
quelques-uns des appartemens de la _villa_, qu'il me montra.

Lord Byron ne se fit pas long-tems attendre, et le plaisir que
j'prouvai  le revoir aprs une sparation de tant d'annes, ne fut pas
mdiocrement augment en remarquant que le sien tait au moins gal au
mien, et d'autant plus vif que de telles runions taient devenues
rares pour lui depuis quelque tems. Il s'abandonna donc  ses sensations
avec la cordialit la plus franche. Il est impossible que ceux qui
n'ont jamais connu le charme de ses manires, puissent se faire une
ide de ce qu'elles taient lorsqu'il se trouvait sous l'influence
d'impressions aussi agrables que celles qu'il prouvait dans ce moment.

Je fus cependant trs-frapp du changement qui s'tait opr dans sa
personne; il avait pris de l'embonpoint de corps et de figure, et cette
dernire surtout n'avait pas gagn  ce changement, ses traits ayant
perdu, en grossissant, un peu de cette finesse et de cette expression
tout intellectuelle qui le caractrisaient auparavant; les moustaches
aussi, qu'il avait adoptes depuis peu de tems, parce que quelqu'un
avait dit de lui qu'il avait _una faccia di musico_, et la longueur de
ses cheveux, qui tombaient sur son cou, ainsi que l'air tranger de son
habit et de son bonnet, tout cela runi produisait ce changement qui me
frappait alors. Quoi qu'il en soit, il tait encore d'une beaut
remarquable; et ce que ses traits avaient pu perdre de leur caractre
d'exaltation, tait remplac par l'expression maligne et enjoue de
cette humeur picurienne qu'il avait prouv tre au nombre des nombreux
attributs que lui avait prodigus la nature, tandis qu'un peu plus de
rondeur dans ses contours, rendait encore plus frappante la ressemblance
des belles proportions de sa bouche et de son menton avec ceux de
l'Apollon du Belvdre.

Son djener, qu'il prenait rarement avant trois ou quatre heures,
fut bientt expdi. Il avait l'habitude de manger tout debout, et ce
repas se composait ordinairement d'un ou deux oeufs crus et d'une tasse
de th sans sucre ni lait, avec un morceau de biscuit sec. Avant de
partir il me prsenta  la comtesse Guiccioli, qui, comme mes lecteurs
le savent dj, habitait alors la Mira, et dont le genre de beaut,
singulier dans une Italienne (elle avait le teint blanc et dlicat), me
donna pendant cette courte entrevue une ide de son esprit et de son
amabilit, que tout ce que j'ai appris d'elle par la suite n'a fait que
confirmer.

Nous partmes donc, Lord Byron et moi, pour Fusine, dans ma petite
voiture milanaise.--Son majestueux gondolier, avec sa riche livre et
ses paisses moustaches, mit terriblement  l'preuve sa solidit, qui
avait dj succomb sous mon poids entre Vrone et Vicence. A notre
arrive  Fusine, mon noble ami, par la connaissance qu'il avait des
lieux, m'pargna beaucoup d'embarras et de dpenses dans les diffrens
arrangemens relatifs  la douane, etc. Le mouvement qu'il se donna dans
son obligeant empressement  expdier toutes ces affaires, me fournit
l'occasion de remarquer que son pied infirme avait acquis un degr
d'activit que je ne lui avais pas encore vu, except dans les combats
de coqs.

Pendant que nous traversions la lagune, le soleil venait de se coucher,
et c'tait une de ces soires qu'on choisirait dans un roman pour une
premire vue de Venise avec son diadme de tours clatantes lev
au-dessus des vagues; et pour mettre le comble  l'intrt solennel d'un
tel moment, j'tais avec l'homme qui venait de donner une nouvelle vie
 sa gloire, et qui avait clbr cette belle cit dans ces vers pleins
de grandeur: _J'tais  Venise, sur le pont des Soupirs_, etc.

Mais quelles que fussent les motions que la premire vue d'un tel lieu
et pu faire natre en moi dans d'autres circonstances, il est certain
que je la contemplai alors dans une disposition d'esprit toute
diffrente de celle qu'on aurait pu me supposer.--L'excessive gat de
mon compagnon, et les souvenirs fort peu romantiques qui se partageaient
notre conversation, avaient mis tout d'un coup en fuite toute espce
d'images potiques et historiques; et j'ai presque honte de dire que
toute notre traverse se passa  rire et  plaisanter presque sans
intervalle, jusqu'au moment o nous nous trouvmes auprs des marches du
palais de mon ami, sur le Grand Canal.--Tout ce qui s'tait pass de gai
et de ridicule pendant notre vie de Londres;--ses escapades et mes
sermons, nos aventures avec les _bores_[111] et les _bleus_, (d'aprs
lui, les deux plus grands ennemis du bonheur de Londres), nos joyeuses
soires chez Watier, Kinnaird, etc., et ce maudit souper de Rancliffe,
qui aurait d tre un dner, tout cela fut pass rapidement en revue; et
il y mit de son ct un abandon et une gat,  la contagion desquels
des personnes plus graves auraient eu bien de la peine  chapper.

[Note 111: Nom donn  la secte des ennuyeux.]

Il avait dj exprim sa rsolution que je n'irais pas loger dans un
htel, mais que j'tablirais mon quartier-gnral dans sa maison pendant
toute la dure de mon sjour. S'il y et demeur lui-mme, rien n'aurait
pu m'tre plus agrable qu'un tel arrangement; mais comme il n'en tait
pas ainsi, je trouvai plus commode d'aller dans un htel. Je le priai
donc de me laisser libre de retenir un appartement  la Grande-Bretagne,
qui passait pour un htel bien tenu;--mais il ne voulut pas en entendre
parler, et pour me dcider  rester, il me dit que, quoique oblig de
retourner  la Mira le soir, il viendrait dner avec moi tous les jours
tant que je resterais  Venise. En tournant le sombre et triste canal,
et en nous arrtant devant cette maison d'un aspect si humide, je sentis
renatre dans toute sa force ma prdilection pour la Grande-Bretagne, et
je me hasardai de nouveau  lui faire comprendre qu'il s'viterait un
grand embarras en m'y laissant aller.--Non! non! s'cria-t-il, je vois
que vous avez peur d'tre mal log ici, mais la maison n'est pas si
incommode que vous pensez.

Pendant que je le suivais  ttons dans un sombre vestibule, il s'cria:
Ne vous approchez pas du chien! et aprs que nous emes fait quelques
pas, il ajouta: Prenez garde, ce singe va sauter sur vous!--Preuve
assez curieuse de l'attachement qu'il avait conserv pour tous les gots
de sa jeunesse; car ceci s'accorde parfaitement avec la description de
la vie qu'il menait  Newstead en 1809, et de l'espce de mnagerie 
travers laquelle ses htes taient forcs de passer en traversant le
vestibule. Ayant chapp  tous ces dangers, je le suivis dans
l'escalier de l'appartement qu'il me destinait. Pendant tout ce tems, il
avait envoy des domestiques de ct et d'autre; l'un pour me procurer
un laquais de place; un autre pour aller chercher M. Alexandre Scott,
auquel il voulait me confier; tandis qu'un troisime avait t envoy
chez son secrtaire pour lui dire de venir--Ainsi donc vous entretenez
un secrtaire? lui dis-je.--Oui, rpondit-il, un homme qui ne sait pas
crire, mais voil les noms pompeux qu'on donne  tout dans ce pays.

Quand nous arrivmes  la porte de l'appartement, on s'aperut qu'il
tait ferm, et probablement depuis long-tems, puisqu'on n'en put
trouver la clef.--Cette circonstance, dans mes ides anglaises, rveilla
mes craintes sur l'humidit et la tristesse de cette chambre, et je
soupirai encore secrtement aprs la Grande-Bretagne. Impatient de ce
retard, mon hte, en profrant un des jurons familiers  sa bonne
humeur, donna un vigoureux coup de pied dans la porte, qui s'ouvrit
toute grande. Nous entrmes alors dans un appartement non-seulement
?vaste et lgant, mais ayant cet air d'habitation et de commodit aussi
rare qu'agrable  l'oeil du voyageur. L il dit, d'une voix dont
l'accent tait plein de bienveillance et d'hospitalit: Voici
l'appartement que j'habite moi-mme et dans lequel je prtends vous
tablir.

Il avait ordonn qu'on apportt  dner de chez le restaurateur; et en
attendant son arrive ainsi que celle de M. Alexandre Scott, qu'il avait
invit  se joindre  nous, nous nous tnmes sur le balcon afin que je
pusse avoir une ide de la vue que prsentait le canal avant que le jour
n'et tout--fait disparu. Il m'arriva de remarquer, en regardant les
nuages encore radieux  l'ouest, que ce qui me frappait le plus, dans un
coucher du soleil d'Italie, c'taient ces teintes roses si
remarquables.--A peine avais-je prononc le mot _roses_, que Lord
Byron, me mettant la main sur la bouche, s'cria en riant: Allons, de
par tous les diables, Tom, ne nous faites pas ici de posie. Dans le
petit nombre de gondoles qui passaient en ce moment, il s'en trouvait
une  quelque distance dans laquelle taient assis deux messieurs qui
paraissaient anglais, et remarquant qu'ils regardaient de notre ct,
Lord Byron se croisant les bras, dit d'un ton de fanfaronnade
tout--fait comique: Ah! si vous autres _John Bulls_ saviez quels sont
ces deux personnages debout sur ce balcon, c'est pour le coup que vous
ouvririez de grands yeux. Je me hasarde  rapporter ces petites
choses, quoique n'ignorant pas le parti qu'on en peut tirer contre moi,
parce qu'elles me paraissent peindre ces particularits de manires et
de caractre autrement impossibles  dcrire. Aprs un dner fort
agrable, et qui fut continuellement anim par les rcits, les propos
joyeux et le rire de la gat, notre illustre hte prit cong de nous
pour s'en retourner  la Mira, tandis que M. Scott et moi allmes au
thtre voir l'_Octavie_ d'Alfieri.

Les jours suivans se passrent  peu prs de la mme manire pendant mon
sjour  Venise. Mes matines taient consacres  aller voir, avec M.
Scott, d'une manire trop rapide pour en esprer aucun fruit, tous les
trsors que renferme cette ville. Les opinions que Lord Byron a si
fortement exprimes sur la peinture et la sculpture, paratront  bien
des gens une hrsie. Cependant, dans ce manque d'une juste apprciation
de ces deux arts, il ressemblait aux grands potes qui l'ont devanc,
surtout au Tasse et  Milton, qui avaient pour eux si peu de got, qu'on
ne trouve pas, je crois, dans leurs ouvrages, une seule allusion  ces
grands matres dans l'art du pinceau et du ciseau, dont ils avaient
pourtant vu les chefs d'oeuvres. Mais malgr le mpris qu'avait Lord
Byron pour ce jargon affect et imposteur par lequel on outrage le culte
des arts, il est facile de voir qu'il sentait vivement, surtout en
sculpture, tout ce qui lui prsentait l'image de la grce ou de la
force, d'aprs quelques passages de ses pomes qui sont dans la mmoire
de tout le monde, et o il ne se trouve pas une ligne qui ne soit
palpitante d'un sentiment du grand et du beau, qui n'a jamais t
compris par un simple connaisseur.

Je dirai  ce sujet qu'un jour, en causant aprs dner des diffrentes
collections que j'avais vues le matin, j'observai que, quoique je
n'osasse presque jamais louer un tableau dans la crainte de m'attirer le
mpris des connaisseurs, cependant je lui avouai  lui que j'en avais vu
un  Milan..... C'est l'Agar, interrompit-il vivement, et c'tait en
effet de ce tableau que j'allais parler, comme ayant veill en moi, par
la vrit de l'expression, plus d'motion relle que tous les
chefs-d'oeuvres de Venise.--J'prouvai un mlange de plaisir et d'orgueil
en apprenant de mon noble ami qu'il avait t galement touch de la
douleur mle de reproches qui, dans les yeux de cette femme, raconte
toute son histoire.

Le lendemain de mon arrive, Lord Byron nous ayant quitts pour
retourner  la Mira, j'acceptai avec empressement l'offre que me fit M
Scott de me prsenter  la _conversazione_ de deux femmes clbres que
les touristes d'Italie ont fait connatre comme tant  la tte de tout
ce qu'il y avait de plus distingu  Venise. Lord Byron s'tait en
partie born aux assembles de Mme A*** pendant le premier hiver qu'il
passa  Venise; mais le ton de ces petites runions tant beaucoup trop
rudit pour son got, il cessa d'y aller, et leur prfra la socit de
Mme B***, moins savante et dans laquelle on tait plus  son aise.
Outre le motif que nous venons de prsenter, le noble pote en avait
encore un autre pour mettre un terme  ses visites  Mme A***. Cette
dame, qu'on a quelquefois honore du nom de la de Stal italienne, avait
fait un livre de portraits contenant l'esquisse des caractres les plus
remarquables du sicle; et son intention tant d'y faire paratre Lord
Byron, elle fit savoir par un tiers  sa seigneurie, qu'il se trouverait
un article o l'on avait essay d'baucher son portrait dans une
nouvelle dition qu'elle allait publier de son ouvrage. Elle s'attendait
sans doute  ce que cette nouvelle exciterait en lui quelque dsir de
voir cette esquisse; mais il fut assez contrariant pour ne montrer aucun
signe de curiosit.--On lui en reparla de nouveau de la mme manire,
sans plus de succs; si bien que, voyant enfin que ceci ne faisait
aucune impression sur lui, Mme A*** en vint  lui faire directement et
en son nom l'offre de lire cet article. Il ne put alors se contenir plus
long-tems; et avec plus de sincrit que de politesse, il fit rpondre 
cette dame qu'il n'avait pas la moindre ambition de paratre dans son
ouvrage; que, d'aprs la rserve de leur liaison et son peu de dure, il
tait impossible qu'elle ft en tat de faire son portrait; et qu'enfin
elle ne pouvait lui rendre un plus grand service que de le jeter au feu.

? Je ne sais si l'hommage repouss avec si peu de crmonie par Lord
Byron, lui tomba jamais sous les yeux; mais je ne puis croire qu'il
n'ait pas prouv un lger remords d'avoir ainsi repouss un portrait
dict par un sentiment bien loign de lui tre dfavorable, et qui,
bien qu'il y et de l'affterie dans les expressions, avait saisi
quelques-uns des traits les moins apparens de son caractre, comme, par
exemple, cette dfiance de lui-mme, si rare dans l'homme qui avait
parcouru une telle carrire. Les vers suivans taient cits dans ce
portrait:

      Toi dont le monde encore ignore le vrai nom,
      Esprit mystrieux, mortel, ange ou dmon,
      Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal gnie,
      J'aime de tes concerts la sauvage harmonie.
                                          LAMARTINE.

Il y aurait de la frivolit  s'appesantir sur la seule beaut d'une
figure qui portait, d'une manire si vidente, l'empreinte d'un esprit
extraordinaire. Mais quelle srnit sur ce front orn des plus beaux
cheveux chtains, et dont les boucles lgres taient disposes avec un
art qui se cachait sous l'imitation de ce que la nature a de plus
agrable! Quelle expression mobile dans ses yeux, de la couleur azure
du ciel, dont ils semblaient tirer leur origine! Ses dents, pour la
forme, l'clat et la transparence, ressemblaient  des perles; mais ses
joues n'taient colores que des plus faibles teintes de la rose. Son
?cou, qu'il laissait dcouvert, autant que le lui permettaient les
usages de la socit, tait de la plus belle forme et de la plus grande
blancheur. Ses mains taient aussi belles que si elles eussent t un
ouvrage de l'art. Sa taille ne laissait rien  dsirer, surtout  ceux
qui regardent plutt comme une grce que comme un dfaut un lger
balancement du corps, dont on s'apercevait quand il entrait quelque
part, sans presque songer  en demander la cause; cette cause elle-mme
tait presque imperceptible,  cause de la longueur des habits qu'il
portait. Or ne l'a jamais vu se promener dans les rues de Venise, ni le
long des bords agrables de la Brenta, o il passait quelques semaines
de l't. Il y a mme des gens qui prtendent qu'il n'avait jamais vu
que d'une croise les merveilles de la _Piazza di San Marco_, tant tait
puissant en lui le dsir de ne se montrer difforme dans aucune partie de
sa personne. Je crois cependant qu'il a souvent contempl ses beauts,
mais  cette heure solitaire de la nuit o les magnifiques difices qui
l'entouraient, clairs par la douce clart de la lune, paraissaient
mille fois plus intressans.

Sa figure, qui offrait le calme de l'ocan par une belle matine de
printems, devenait en un moment orageuse et terrible comme lui, si un
mouvement de colre, que dis-je? si un mot, une pense mme, venait
troubler la paix de son esprit. Ses yeux perdaient toute leur douceur,
et tincelaient d'une telle manire, qu'il tait difficile de soutenir
ses regards. On pouvait  peine croire  un changement si rapide; mais
il n'tait pas possible de se dissimuler que son caractre tait
naturellement fougueux.

Ce qui l'enchantait un jour l'ennuyait le lendemain, et lorsqu'il
paraissait fidle  suivre une habitude, cela provenait seulement de
l'indiffrence, pour ne pas dire du mpris, qu'il avait pour toutes, de
quelque genre qu'elles fussent; car elles ne lui paraissaient pas
mriter d'occuper ses penses. Son coeur tait d'une extrme sensibilit,
et se laissait dominer avec une facilit extraordinaire par tout ce qui
le touchait; mais son imagination l'garait et gtait tout. Il croyait
aux prsages, et se rappelait avec plaisir qu'il avait cela de commun
avec Napolon. Il parat que son ducation morale avait t aussi
nglige que son ducation intellectuelle avait t soigne, et qu'il ne
connaissait aucune contrainte qui pt l'empcher de se livrer  ses
penchans. Qui pourrait croire, avec cela, qu'il tait d'une timidit
constante et presque enfantine, timidit dont les preuves taient si
videntes, qu'on ne pouvait en contester l'existence, quelque difficile
qu'il part d'attribuer  Lord Byron un sentiment de modestie. Convaincu
qu'en quelque lieu qu'il part, tous les yeux taient fixs sur lui, et
que toutes les bouches, celles des femmes surtout, s'ouvraient pour
dire: Le voil! c'est l Lord Byron! il se trouvait ncessairement
dans la situation d'un acteur oblig de soutenir un rle et de se rendre
compte  lui-mme, car pour les autres il ne s'en embarrassait gure, de
chacune de ses paroles et de ses actions. Cette pense lui occasionnait
un malaise qui tait visible pour tout le monde.

Il remarqua, au sujet des vnemens qui, en 1814, faisaient le sujet de
toutes les conversations, que le monde ne valait ni la peine qu'il
fallait pour le conqurir, ni le regret qu'on prouvait de le perdre. Ce
mot, si un mot peut se comparer  de grandes actions, prouverait presque
que les penses et les sentimens de Lord Byron taient plus vastes et
plus extraordinaires que ceux de l'homme dont il parlait................
........................................................................

Ses exercices gymnastiques taient quelquefois violens; quelquefois ils
se rduisaient  rien. Son corps, comme son esprit, se pliait facilement
 tous ses gots. Pendant tout un hiver, il sortit tous les matins,
seul, pour se transporter dans l'le des Armniens (petite le situe au
milieu d'un lac tranquille,  environ un mille de Venise), afin d'y
jouir de la socit de ces moines savans et hospitaliers, et d'y tudier
leur langue difficile; et le soir, reprenant encore sa gondole, il
allait passer une couple d'heures seulement en socit. Le second hiver,
toutes les fois que les eaux du lac taient violemment agites, on le
remarquait le traversant, et dbarquant sur le point le plus proche de
la terre ferme. Il fatiguait deux chevaux au moins avant de s'en
retourner.

Personne ne lui a jamais entendu prononcer un mot de franais,
quoiqu'il ft parfaitement vers dans cette langue; mais il dtestait la
nation et sa littrature moderne. Il avait le mme mpris pour celle de
l'Italie, et disait qu'elle ne possdait qu'un auteur vivant, opinion
que je ne sais si je dois appeler ridicule, fausse ou injurieuse. Sa
voix avait assez de douceur et de flexibilit; il parlait avec beaucoup
de suavit, quand il n'tait pas contredit; mais il prfrait s'adresser
 son voisin qu' la compagnie en gnral.

Peu de nourriture lui suffisait, et il prfrait le poisson  la viande,
par cette raison bizarre que cette dernire, disait-il, portait  la
frocit. Il n'aimait pas  voir les femmes manger, et il faut chercher
la cause de cette antipathie extraordinaire dans la crainte de voir
dranger l'ide qu'il aimait  se crer de leur perfection et de leur
nature presque divine. S'tant toujours laiss gouverner par elles, on
pourrait croire que son amour-propre s'tait plu  se rfugier dans la
pense de leur excellence, sentiment qu'il trouvait moyen d'allier (Dieu
sait comment) au mpris, ml d'une espce de satisfaction, avec lequel
il ne tardait pas  les regarder. Mais les contradictions ne doivent pas
nous tonner dans des caractres semblables  celui de Lord Byron, et
d'ailleurs, qui ne sait que l'esclave dteste celui qui le
gouverne?...........................................

Lord Byron n'aimait pas ses compatriotes, par le seul motif qu'il
savait que ses moeurs en taient mprises. Les Anglais, observateurs
rigides eux-mmes des devoirs domestiques, ne pouvaient lui pardonner
d'avoir nglig les siens et de fouler aux pieds tous les principes.
C'est pourquoi, s'il n'aimait  leur tre prsent, eux-mmes ne se
souciaient pas beaucoup non plus de cultiver sa connaissance, surtout
s'ils avaient leurs femmes avec eux. Cependant tous prouvaient un vif
dsir de le voir, et les femmes en particulier, qui, n'osant le regarder
qu' la drobe, disaient  demi-voix: Quel dommage! Si pourtant
quelqu'un de ses compatriotes d'un rang lev et d'une haute rputation
s'avanait vers lui avec politesse, il en tait videmment flatt, et
secrtement charm de sa socit. Des attentions de ce genre semblaient
tre, pour la blessure qui restait toujours ouverte dans son coeur
ulcr, comme des gouttes d'un baume bienfaisant et consolateur.

Lorsqu'on lui parlait de son mariage, sujet dlicat, mais qui cependant
lui tait agrable, s'il tait trait d'une manire amicale, il
paraissait fort mu, et disait qu'il avait t la cause innocente de
toutes ses erreurs et de tous ses chagrins. Il s'exprimait sur lady
Byron avec beaucoup de respect et d'affection, la nommait une femme
suprieure, aussi distingue par les qualits de son ame que par celles
de son esprit, et attribuait  lui seul toute la faute de leur cruelle
sparation. Or, tait-ce la vanit ou la justice qui lui faisait tenir
ce langage? Ne rappelle-t-il pas ce mot de Jules Csar, que la femme de
Csar ne doit pas mme tre souponne? Que de vanit dans ces paroles
du hros romain! Dans le fait, si ce n'et pas t par vanit, Lord
Byron ne serait jamais convenu de cela avec personne. Il parlait de sa
petite fille, de sa chre Ada, avec la plus vive tendresse, et
paraissait s'applaudir du grand sacrifice qu'il avait fait, en la
laissant  sa mre pour lui servir de consolation. La haine profonde
qu'il portait  sa belle-mre et  une espce d'Euricle de lady Byron,
deux femmes  l'influence desquelles il attribuait en partie son
loignement pour lui, dmontrait clairement combien cette sparation lui
tait pnible, malgr quelques plaisanteries amres parfois rpandues
contre elle dans ses crits, et qui taient dictes par le ressentiment
plutt que par l'indiffrence......................................
....................................................

A compter de sa msintelligence avec Mme A***, le noble pote se tourna
vers le second point de ralliement de la socit vnitienne, et
transfra ses visites chez Mme B***, qui, bien que n'tant plus jeune
depuis long-tems, avait encore dans les manires ce charme attachant qui
rsulte presque toujours d'une jeunesse passe  chercher  plaire et 
y russir. On voit du moins la preuve qu'elle n'avait pas perdu tous ses
moyens de charmer, dans un admirateur dvou qui lui tait rest, et
l'on pense qu'elle-mme, peut-tre, ne regardait pas comme impossible
de finir par enchaner Lord Byron, et de le joindre  cette longue suite
d'amans qui pendant tant d'annes avaient servi de trophes aux
triomphes de sa beaut.--Quoi qu'il en soit, et s'il est vrai qu'elle
eut la moindre chance de faire une pareille conqute, elle s'en tait
prive elle-mme en prsentant  son illustre visiteur la comtesse
Guiccioli;--cette dmarche finit aussi par lui faire perdre mme les
visites de celui qui embellissait ses runions; car, par suite de
quelques procds un peu ddaigneux de Mme B*** envers sa _dama_, il
cessa de paratre  ses soires, et au moment o j'arrivais  Venise, il
avait tout--fait renonc  la socit.

Je vis de suite, d'aprs le ton dont on parlait de sa conduite chez Mme
B***,  quel point on regardait comme contraire  la morale d'une
intrigue, le parti qu'il venait de prendre d'enlever son amie avoue 
la protection de son mari, et de la placer sous le mme toit que lui.
Il faut en vrit, me dit la matresse de la maison, que vous grondiez
votre ami;--jusqu' cette malheureuse affaire il s'tait si bien
conduit! Lorsque je rapportai le lendemain  mon noble ami cet loge de
sa moralit passe, il lui arracha tout -la-fois un sourire et un
soupir.

Notre principal sujet de conversation, quand nous tions seuls, tait
son mariage et toutes les calomnies qu'il lui avait attires;--il
dsirait ardemment savoir tout ce qu'on avait pu dire de pis de sa
conduite; et comme c'tait la premire occasion que j'avais de causer
avec lui sur ce point, je n'hsitai pas  mettre sa candeur 
l'preuve, non-seulement en lui dtaillant tous les faits dont je
l'avais entendu accuser, mais en lui indiquant ceux qui me paraissaient
les plus croyables. Il couta tout ceci avec patience, et rpondit du
ton de la plus grande franchise, se moquant avec mpris des lches
outrages qu'on lui avait attribus, mais avouant en mme tems qu'il y
avait dans sa conduite matire  blme et  regret, et citant une ou
deux circonstances de sa vie domestique o il s'tait laiss emporter
jusqu' profrer des paroles amres, paroles qui venaient plutt de
l'esprit d'inquitude qui l'agitait que de son propre coeur, mais qu'il
se rappelait nanmoins avec un degr de remords et de chagrin qui tait
capable de les faire oublier aux autres.

Il me parut vident alors que, malgr l'aveu qu'il voulait bien faire de
quelque tort, l'norme disproportion du chtiment qui lui avait t
inflig avait laiss une trace profonde dans son esprit, et que l'effet
ordinaire d'une telle injustice avait t de le rendre injuste  son
tour. Il allait jusqu' penser que ce sentiment d'inimiti, qu'il
attribuait  ceux qu'il regardait comme la cause de tous ses malheurs,
ne se reposerait pas mme lorsqu'il serait descendu dans la tombe, et
continuerait de perscuter sa mmoire comme il empoisonnait encore sa
vie, et cette impression avait tant de force sur lui, que pendant un de
ces intervalles o nous causions srieusement, il me conjura au nom de
notre amiti, si, comme il l'esprait et le pressentait, je devais lui
survivre, de ne pas permettre que d'injustes reproches s'attachassent 
sa mmoire, et tout en laissant condamner sa conduite quand elle le
mritait, de le justifier de toute fausse accusation.

La mort prmature qu'il avait si souvent prdite et aprs laquelle il
soupirait, vint malheureusement trop tt nous apprendre combien ses
craintes taient fausses et peu fondes. Loin d'avoir  le dfendre
contre aucune attaque de ce genre, son nom ne reut aucune atteinte
hostile, si ce n'est d'un ou deux individus plus nuisibles comme amis
que comme ennemis; tandis que personne, selon moi, n'aurait t plus
empress et plus sincre  accorder une gnreuse amnistie  sa tombe,
que celle chez qui un peu plus d'indulgence  son gard tait la seule
des vertus  laquelle elle ne l'et pas forc de rendre justice.

Avant de me livrer davantage  mes souvenirs, je placerai ici quelques
dtails curieux sur les habitudes et le genre de vie de mon ami 
Venise. Ils m'ont t fournis par un gentilhomme qui a long-tems habit
cette ville et qui, pendant la plus grande partie du sjour qu'y fit
Lord Byron, vcut avec lui dans toute l'intimit de l'amiti.

J'ai souvent regrett de n'avoir pas pris note de ses observations
pendant nos excursions  cheval et en gondole; rien ne pouvait aller
au-del de la vivacit et de la varit de sa conversation, ainsi que
de l'enjouement de ses manires; ses remarques sur les objets
environnans taient toujours originales, et il profitait avec une
promptitude remarquable de la moindre circonstance que le hasard lui
offrait, et qui certainement aurait chapp  l'attention de tout autre,
pour appuyer le raisonnement qu'il s'occupait  soutenir. Il avait le
sentiment le plus vif des beauts de la nature, et prenait le plus grand
intrt aux observations, qu'en ma qualit de barbouilleur, je me
permettais de faire sur les effets d'ombre et de lumire, et sur les
changemens produits dans la couleur des objets par chaque variation de
l'atmosphre.

L'endroit o nous montions  cheval avait t un cimetire juif; mais
les Franais, pendant l'occupation de Venise, en avaient renvers les
murs et nivel les tombes avec le terrain, afin qu'il n'en rsultt pas
d'inconvniens pour les fortifications du Lido, sous les canons duquel
il tait plac. Comme on savait que c'tait l qu'il descendait de sa
gondole et que l'attendaient ses chevaux, les curieux parmi nos
compatriotes ne manquaient pas de s'y rendre, et il tait extrmement
amusant de voir avec quel sang-froid les dames et les messieurs
s'avanaient  quelques pas de lui pour l'examiner, quelquefois mme 
travers une lorgnette, comme ils auraient pu faire  l'gard d'une
statue dans un musum ou des btes froces d'Exeter-Change[112]. Quelque
flatteur que cela pt tre pour la vanit d'un homme, Lord Byron,
quoiqu'il le supportt avec patience, s'en montrait et en tait
rellement, je crois, excessivement ennuy.

[Note 112: Passage de Londres o l'on montre une espce de
mnagerie.
                                                     (_Note du Trad._)]

J'ai dit que nous galoppions ordinairement le long du rivage, et que
l'endroit o nous prenions et quittions nos chevaux tait un cimetire;
on croira facilement qu'il fallait quelque prcaution pour passer
par-dessus ces tombes brises, et que c'tait au total un assez mauvais
passage  traverser  cheval; comme l'tendue que nous avions 
parcourir n'tait pas fort longue, puisqu'elle n'avait gure plus de six
milles, nous n'allions pas trs-vite, afin de faire durer notre
promenade, et de jouir aussi long-tems que possible de l'air
rafrachissant de l'Adriatique. Un jour que nous nous en retournions
doucement, Lord Byron, tout--coup, et sans me rien dire, donne de
l'peron  son cheval, et partant au grand galop, cherche  gagner sa
gondole le plus rapidement possible. Ne pouvant comprendre quel caprice
s'tait saisi de lui, et ayant de la peine  le suivre, mme de loin, je
regardais de tous cts, cherchant  dcouvrir la cause de cette
prcipitation inaccoutume. A la fin, j'aperus  quelque distance, deux
ou trois messieurs qui couraient paralllement avec lui vers sa gondole
le long du bord oppos de l'le le plus prs de la lagune, esprant y
arriver  tems pour le voir descendre de cheval. Une joute s'tait
tablie entre eux, dans laquelle il s'efforait de les devancer; il y
russit en effet, et se jetant promptement  bas de son cheval, il sauta
dans la gondole dont il se hta de baisser les stores en s'enfonant
dans un coin, de manire  n'tre pas vu. Quant  moi, qui ne me
souciais pas de risquer mon cou sur le terrain dont j'ai parl, je pris
une allure plus tranquille quand j'arrivai au milieu des tombes, et
j'atteignis le lieu de l'embarcation au mme moment que mes curieux
compatriote, et tout juste pour tre tmoin de leur mcompte quand ils
reconnurent qu'ils avaient couru pour rien. Je trouvai Lord Byron
triomphant de les avoir dpasss.--Il exprima en termes nergiques
l'ennui que lui causait leur impertinence, tandis que je ne pouvais
m'empcher de rire et de son impatience, et de la mortification des
malencontreux pitons, dont l'empressement  le voir, ajoutai-je, me
semblait extrmement flatteur pour lui. Cela, me rpondit-il, dpendait
du sentiment qui les amenait, et il n'avait pas la vanit de croire
qu'ils y fussent excits par aucun mouvement d'admiration pour son
caractre et ses talens, mais seulement par une curiosit purile. Que
cela ft ainsi ou autrement, je ne pus m'empcher de penser qu'il ne se
serait pas tant empress de fuir leur examen s'ils eussent t de
l'autre sexe, et que, dans ce dernier cas, il leur aurait rendu leurs
regards.

On aurait de la peine  croire jusqu' quel point se portait la
curiosit que toute les classes de voyageurs avaient de le voir, et avec
quel empressement ils cherchaient  recueillir toute espce d'anecdotes
relatives  son genre d'tre; c'tait le principal sujet de leurs
questions aux gondoliers qui les transportaient de la terre ferme dans
la ville flottante; et ces gens, qui sont naturellement bavards, ne
refusaient nullement de se prter au got et aux dsirs de leurs
passagers, et leur racontaient souvent les contes les plus extravagans,
les plus dnus de fondement. Ils ne manquaient pas de montrer sa maison
et d'indiquer ses habitudes, de manire  procurer une occasion de le
voir. Plusieurs Anglais, sous prtexte de parcourir sa maison, dans
laquelle il n'y avait aucune peinture remarquable ni d'autre objet
d'intrt que lui-mme, parvinrent  s'y introduire par suite de la
cupidit des domestiques, et, avec la plus rare impudence, pntrrent
jusqu' sa chambre  coucher dans l'espoir de l'y trouver; de l vint en
grande partie l'amertume avec laquelle il s'exprima sur leur compte 
l'occasion de quelque remarque sans fondement qui avait t faite sur
lui par un voyageur anonyme en Italie, et il n'est pas tonnant que
tout ceci ait fortifi le cynisme qu'on remarque surtout dans ses
derniers ouvrages, et qui ne lui tait pas un sentiment plus naturel
que les penses misanthropiques rpandues dans ceux qui commencrent sa
rputation. Je suis certain de n'avoir jamais trouv nulle part plus de
bienveillance que dans Lord Byron.

Tous les gens de sa maison lui taient extrmement attachs, et
auraient souffert tout au monde pour lui. A la vrit, il tait  leur
gard d'une indulgence blmable; car lorsqu'il leur arrivait de ngliger
leurs devoirs et d'abuser de sa bont, il les en raillait plutt que de
les en rprimander srieusement, et ne pouvait jamais se dcider  les
renvoyer, quoiqu'il les en et menacs. J'ai t tmoin, dans une
circonstance, de son loignement  employer la rigueur contre un artisan
qu'il avait puissamment aid, non-seulement en lui prtant de l'argent,
mais en cherchant  lui tre utile de toutes les manires. Malgr tant
d'actes de bienfaisance de la part de Lord Byron, cet homme le vola et
le trompa de la manire la plus impudente; et quand  la fin Lord Byron
fut oblig de le traduire en justice pour le recouvrement de son argent,
la seule peine qu'il lui infligea, lorsqu'il fut condamn, fut de le
faire mettre en prison pour une semaine, et ensuite de l'en laisser
sortir, quoique son dbiteur l'et oblig  des frais considrables, en
le faisant passer par toutes les diffrentes cours d'appel, et qu'il
n'en pt jamais obtenir un son. Il m'crivit  ce sujet de Ravenne:--Si
*** est en prison, faites-l'en sortir; s'il n'y est pas, faites-l'y
mettre pendant une semaine, afin de lui donner une leon, et tancez-le
comme il faut.

Il tait toujours prt aussi  secourir les malheureux, et sans mettre
la moindre ostentation dans ses charits; car, outre les sommes
considrables donnes  ceux qui s'adressaient  lui personnellement, il
soutenait gnreusement, par des secours envoys tous les mois ou toutes
les semaines, des personnes qui, recevant cet argent par des mains
trangres, ne connurent jamais leur bienfaiteur. On pourrait ajouter 
ceci un ou deux exemples o sa libralit dut paratre peut-tre mle
d'ostentation, comme lorsqu'il envoya cinquante louis  un pauvre
imprimeur dont la maison venait d'tre brle de fond en comble et toute
la fortune dtruite; mais cette conduite ne fut pas sans avantages, car
elle fora en quelque sorte les autorits autrichiennes elles-mmes 
faire quelque chose pour ce malheureux, qui autrement n'en aurait reu
aucune faveur; car je ne fais aucun doute que ce fut la publicit de ce
don qui les porta  accorder  cet homme l'usage d'une maison inoccupe
appartenant au gouvernement, jusqu' ce qu'il pt reconstruire la
sienne, ou rtablir ses affaires ailleurs. On pourrait citer d'autres
exemples o sa gnrosit avait une source moins noble et plus
personnelle[113]; mais il serait d'une injustice extrme de les
rapporter ici comme traits de caractre.

[Note 113: Il est sans doute ici question de la libralit blmable
qu'il exera envers les maris de ses deux favorites, Mme S*** et la
Fornarina.]

J'ai dj dit qu'en crivant  mon noble ami pour lui annoncer mon
arrive, je lui avais exprim l'espoir qu'il lui serait possible de
faire avec moi le voyage de Rome, et j'avais eu la satisfaction qu'il
s'tait prpar  excuter ce projet. Cependant, lorsque je connus tous
les dtails de sa position actuelle, je crus devoir faire le sacrifice
de mes dsirs et de mes jouissances personnelles, et lui conseillai
fortement de rester  la Mira. En premier lieu, je prvoyais que s'il
quittait Mme Guiccioli  cette poque, on pourrait le souponner de
ngligence, si ce n'est mme d'abandon, envers une jeune femme qui avait
fait tant de sacrifices pour l'amour de lui, et qui, place alors entre
son mari et son amant, avait besoin de toute la prudence et de toute la
gnrosit de ce dernier pour viter une plus grande honte et des maux
plus grands. Il venait aussi de se prsenter une occasion qui me
semblait favorable de rparer du moins ce qu'il y avait eu de plus
imprudent dans toute cette affaire, en remettant cette jeune dame  la
protection de son mari, et en lui donnant ainsi le moyen de conserver
dans le monde un rang que l'clat de sa dmarche avait pu seul lui faire
perdre dans une socit aussi indulgente. Cet espoir m'tait inspir
par une lettre qu'il me montra un jour que nous dnions tte--tte
chez le fameux Pellegrino. La comtesse l'avait reue le matin mme de
son mari, et le but principal en tait, non de lui reprocher sa
conduite, mais de lui suggrer qu'elle pourrait bien persuader  son
noble admirateur de transmettre  sa garde une somme de 1,000 livres
sterling qui, si je me le rappelle bien, tait alors dpose chez le
banquier de Lord Byron  Ravenne, mais que le digne comte croyait devoir
tre beaucoup plus avantageusement place entre ses mains. Il ajoutait
qu'il donnerait une garantie et cinq pour cent d'intrt; car accepter
la somme  d'autres termes, serait, disait-il, un _avilimento_. Quoique
chez la femme qui prouva depuis, par le plus noble sacrifice, tout le
dsintressement de ses sentimens, un trait d'un caractre si oppos
dans son poux dt augmenter encore l'loignement qu'il lui inspirait,
cependant il tait tellement important, dans l'intrt de son amant et
dans le sien, de revenir sur l'imprudente dmarche qu'ils avaient faite,
par l'abandon de cette somme, qui me parut devoir faciliter
matriellement un arrangement, que je ne pensai pas que ce ft l'acheter
trop cher. Toutefois, mon noble ami diffra entirement avec moi sur ce
point, et rien ne pouvait tre plus drle et plus amusant que la manire
dont il s'appesantit, dans son nouveau rle d'amateur d'argent, sur
toutes les vertus renfermes dans 1,000 livres sterling, et sur sa
rsolution de ne pas en donner une seule au comte Guiccioli. Il parlait
avec non moins de gat et d'originalit de sa confiance dans les moyens
qu'il avait de sortir de cette difficult, et M. Scott, qui vint se
joindre  nous aprs dner, ayant envisag la chose sous le mme point
de vue, il paria avec ce dernier deux guines que, sans en venir  en
dbourser autant, il amnerait la chose  bien, et garderait la dame et
l'argent.

A la vrit, il est positif qu'il s'tait mis en tte,  cette poque,
le nouveau caprice (car on ne peut gure lui donner un nom plus srieux)
de surveiller ses dpenses avec l'attention la plus constante et la plus
minutieuse. Et, comme cela arrive ordinairement, c'tait au moment o
ses moyens pcuniaires s'taient augments, que s'tait accru aussi en
lui le sentiment de la valeur de l'argent. Le premier symptme que je
remarquai de cette nouvelle fantaisie, fut la joie excessive qu'il
manifesta quand je lui prsentai un rouleau de vingt napolons que lord
Kinnaird, auquel il les avait prts dans quelque occasion, m'avait
charg de lui remettre  mon passage  Milan. Ce fut avec l'empressement
le plus joyeux et le plus divertissant qu'il dchira le papier, et qu'en
comptant la somme il s'arrta  plusieurs reprises pour se fliciter de
son recouvrement.

Quant  la frugalit de son intrieur, je n'en parle que d'aprs
l'autorit des autres; mais il n'est pas difficile de concevoir qu'un
esprit inquiet comme le sien, qui se plaisait  lutter constamment
contre quelque obstacle, et qui peu de tems auparavant s'tait fatigu 
apprendre l'armnien, afin, disait-il, que son esprit et  se briser
contre une surface dure et raboteuse, trouvt, faute de mieux, une
espce d'intrt et de plaisir  contester pied  pied tout superflu de
dpense, et  supprimer ce qu'il a appel lui-mme.

La plus critique de nos misres humaines, l'enflure des mmoires de la
semaine.

En effet, cet loge de l'avarice qui revient toujours dans _Don Juan_,
et la gat piquante avec laquelle il aime  s'y appesantir, montre 
quel point tait srieuse cette innovation de systme, qui lui faisait
adopter ce bon vieux vice des vieillards. C'tait dans le mme esprit
que, peu de tems avant mon arrive  Venise, il 'avait fait faire une
bote, avec une fente au couvercle, dans laquelle il jetait de tems en
tems des sequins, et qu'il ouvrait  des poques fixes pour contempler
son trsor. Son genre de vie asctique lui permettait en ce qui le
concernait personnellement, de satisfaire ce nouveau got d'conomie. La
carte de son dner, quand la Margarita vivait avec lui, se composait
ordinairement,  ce qu'on m'a assur, de quatre bec-figues, dont trois
taient mangs par la Fornarina, qui le laissait sortir de table sans
avoir satisfait sa faim.

Cependant cette parcimonie (si l'on peut donner ce nom  la nouvelle
bizarrerie d'un caractre auquel il fallait toujours du changement),
tait bien loigne de cette espce que Bacon condamne, comme empchant
les hommes de se livrer  des oeuvres de bienfaisance, comme on le voit
par les actes de libralit qu'il fit  cette poque, et dont
quelques-uns viennent d'tre cits par une autorit des plus
authentiques; on y voit la preuve que tandis que, pour gratifier un
caprice, il tenait une de ses mains serre, l'autre, suivant le
mouvement de son coeur gnreux, s'ouvrait avec prodigalit pour secourir
le malheur.

La veille de mon dpart pour Venise, mon noble ami, en arrivant de la
Mira pour dner, me dit, avec toute la joie d'un colier auquel on vient
d'accorder un cong, que, comme c'tait la dernire soire que je devais
passer  Venise, la comtesse lui avait permis de la prolonger toute la
nuit, et qu'en consquence, non-seulement il m'accompagnerait  l'opra,
mais que nous souperions ensemble (comme autrefois) dans quelque caf.
Ayant remarqu dans sa gondole un livre avec un grand nombre de petits
papiers pour marquer les feuilles, je lui demandai ce que c'tait. Rien
qu'un livre, dit-il, o je cherche  piller, comme je le fais partout o
j'en trouve l'occasion, et voil de quelle manire je me suis fait la
rputation d'un pote original. L'ayant pris pour le regarder, je
m'criai: Ah! c'est mon vieil ami Agathon! Comment! rpondit-il
malicieusement, est-ce que vous m'auriez dj devanc?

Mais revenons aux dtails de la dernire soire que nous passmes
ensemble  Venise. Aprs avoir dn avec M. Scott chez Pellegrino, nous
allmes un peu tard  l'opra, o le rle principal, dans _les
Bacchanales de Rome_, tait rempli par une cantatrice dont le principal
mrite, suivant Lord Byron, tait d'avoir donn un coup de stilet  un
de ses amans favoris. Dans les intervalles du chant, il me dsigna
plusieurs personnes, dans les spectateurs, qui s'taient rendues
clbres de diffrentes manires, mais la plupart d'une faon peu
honorable, et il me raconta une anecdote, au sujet d'une dame assise
prs de nous, qui, sans tre de frache date, mrite d'tre rapporte,
comme preuve de l'humeur factieuse des Vnitiens. Il parat que
Napolon avait dclar que cette dame tait la plus belle de Milan; mais
les Vnitiens n'tant pas tout--fait de l'avis du grand homme, se
contentrent de l'appeler _la bella per decreto_, ajoutant, comme les
dcrets commenaient toujours par le mot considrant, _ma senza il
considerando_.

De l'opra, conformment  notre projet de passer la nuit, nous nous
rendmes dans une espce de cabaret de la place Saint-Marc; et l, 
quelques toises du palais des doges, nous nous mmes  boire du punch
chaud  l'eau-de-vie, en riant aux souvenirs du pass, jusqu' ce que
l'horloge de Saint-Marc et sonn deux heures. Lord Byron me fit alors
monter dans sa gondole; et la lune brillant dans tout son clat, il
ordonna aux gondoliers de nous diriger sur les points qui prsentaient
la vue la plus avantageuse de Venise  cette heure. Rien ne pouvait tre
d'une beaut plus solennelle que tout ce qui nous entourait; et, pour la
premire fois, j'avais devant les yeux la Venise de mes rves. Tous ces
dtails ignobles qui offensent l'oeil au grand jour taient adoucis par
le clair de lune ou perdus dans un vague confus; et l'effet de cette
muette cit de palais qui semblait endormie sur les eaux au milieu du
calme brillant de la nuit, tait capable de produire l'impression la
plus profonde sur l'imagination la moins exalte. Mon compagnon
s'aperut de mon motion, et parut se livrer un moment lui-mme au mme
genre de sensations; et comme nous changemes quelques remarques
relativement  ces ruines de la gloire humaine qui taient devant nous,
sa voix, ordinairement si enjoue, avait un doux accent de mlancolie
que je ne lui avais jamais trouv, et que j'oublierai difficilement.
Cette disposition toutefois ne dura qu'un instant; il passa rapidement
de l  une raillerie qui le mit bientt d'une humeur tout--fait
diffrente, et nous nous sparmes sur les trois heures,  la porte de
son palais, en riant, comme nous nous tions abords, aprs tre
auparavant convenus que je dnerais de bonne heure le lendemain  sa
_villa_, en prenant la route de Ferrare.

J'employai la matine du jour suivant  achever de voir tout ce qu'il
y a  Venise, n'oubliant pas surtout d'examiner ce portrait peint par
Giorgone,  l'entour duquel l'exclamation du pote, mais quelle
femme[114]! attirera long-tems les admirateurs de la beaut. Je quittai
Venise, et vers trois heures j'arrivai  la Mira. Je trouvai mon
illustre hte qui m'attendait. En traversant le vestibule, je vis la
petite Allegra avec sa bonne, qui paraissait rentrer de la promenade.
J'ai dj dit combien son imagination bizarre se plaisait  falsifier
son caractre, et  s'attribuer les dfauts les plus trangers  sa
nature: j'en eus dans cette occasion une preuve frappante. Aprs avoir
dit quelques mots en passant  la petite, je fis quelques remarques sur
sa beaut; il me dit alors: Avez-vous quelque ide (mais je prsume que
oui) de ce qu'on appelle tendresse paternelle? pour moi, je n'en ai pas
la moindre. Et lorsqu'un an ou deux aprs cet enfant vint  mourir,
celui qui profrait alors ces paroles si dnues de vrit, fut si
accabl de cet vnement que tous ceux qui l'entouraient tremblrent 
cette poque pour sa raison.

[Note 114: Ce n'est que son portrait et celui de son fils et de sa
femme, mais quelle femme! c'est l'amour en vie! (BEPPO, Stance 12.)

Il parat pourtant que cette description du tableau n'est pas exacte;
car, suivant Vassari et d'autres, Giorgone ne fut jamais mari, et
mourut jeune.
                                                    (_Note de Moore_.)]

Peu de tems avant le dner, il sortit de l'appartement, et y rentra une
ou deux minutes aprs, portant  la main un sac de peau blanche.
Regardez, me dit-il, en me le prsentant, ceci vaudrait quelque chose
pour Murray, quoique vous, j'en suis sr, n'en voulussiez pas donner six
sous.--Qu'est-ce que cela? lui demandai-je.--Ma vie et mes aventures,
rpondit-il. En entendant ceci, je fis un geste d'tonnement. Ce n'est
pas une chose, continua-t-il, qui puisse se publier de mon vivant; mais
vous pouvez le prendre si vous voulez: tenez, faites-en ce qu'il vous
plaira. Je le remerciai vivement, en prenant le sac, et j'ajoutai: Ce
sera un joli legs  faire  mon petit Tom, qui tonnera, par cette
publication, les dernires annes du dix-neuvime sicle. Il me dit
ensuite: Vous pouvez montrer cela  vos amis, si vous croyez que cela
en vaille la peine. Et voil, presque mot pour mot, ce qui se passa
entre nous  ce sujet.

A dner, nous emes le plaisir de la socit de Mme Guiccioli, qui, sur
un mot de Lord Byron, eut la bont de me donner une lettre
d'introduction pour son frre le comte Gamba, qu'il tait probable,
d'aprs eux, que je trouverais  Rome. Je n'eus jamais l'occasion de
prsenter cette lettre, qui tait ouverte pour que j'en prisse lecture,
et dont la plus grande partie avait t, j'imagine, dicte par mon noble
ami.--Je ne crois donc pas commettre une indiscrtion en en donnant ici
l'extrait, prvenant le lecteur que l'allusion faite au chteau, etc.,
etc., est relative  des contes sur la barbarie de Lord Byron envers sa
femme, que le jeune comte avait entendu rapporter, et qu'il croyait
aveuglment. Aprs quelques phrases de complimens, la lettre continue
ainsi: Il est en route pour voir les merveilles de Rome, et personne,
j'en suis sr, n'est plus capable de les apprcier. Tu m'obligeras et me
feras plaisir en lui servant de guide autant qu'il te sera possible.
C'est un ami de Lord Byron, et qui est beaucoup mieux instruit de son
histoire qu'aucun de ceux qui l'ont raconte. En consquence, il te
dcrira, pour peu que tu lui demandes, la forme, les dimensions et tout
ce que tu voudras savoir de ce chteau, o il tient captive une femme
jeune et innocente, etc., etc.--Mon cher Pitro, quand tu auras ri de
tout ton coeur de tout cela, fais deux mots de rponse  ta soeur, qui
t'aime et t'aimera toujours avec la plus vive tendresse.

THRSA GUICCIOLl.

Aprs m'avoir exprim ses regrets de ce que je ne pouvais prolonger
davantage mon sjour  Venise, mon noble ami me dit:--Il me semble, du
moins, que vous auriez pu disposer d'un ou deux jours pour aller avec
moi  Arqua. J'aurais aim, continua-t-il d'un air pensif,  visiter
cette tombe-l avec vous.--Puis, reprenant sa gat ordinaire; Nous
ferions un joli couple de potes plerins, Tom, qu'en pensez-vous? Je
ne me rappelle jamais sans tonnement et sans me le reprocher
amrement, que j'ai refus cette offre, perdant ainsi, par ma faute,
l'occasion de faire une excursion dont le souvenir et t pendant le
reste de ma vie celui d'un rve enchanteur. Mais mon but principal, qui
tait d'aller  Rome et, s'il se pouvait, jusqu' Naples, dans
l'intervalle de tems auquel les circonstances me limitaient, m'empcha
de sentir tout le prix de la partie qui m'tait offerte.

Quand le moment du dpart arriva, il m'exprima son intention de
m'accompagner pendant quelques milles, et ordonnant qu'on ft suivre ses
chevaux, il monta dans ma voiture, et revint avec moi jusqu' Stia. Ce
fut l que, pour la dernire fois, combien, hlas! j'tais loin de
croire que c'tait la dernire, je dis adieu  mon bon,  mon admirable
ami.

FIN DU TOME ONZIME.







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Volume 11, by George Gordon Byron

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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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individual work is in the public domain in the United States and you are
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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1.F.

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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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