The Project Gutenberg EBook of Oberman, by Snancour

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Title: Oberman

Author: Snancour

Release Date: June 14, 2010 [EBook #32808]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OBERMAN.

LETTRES

PUBLIES

PAR M ... SNANCOUR,

AUTEUR DE _RVERIES SUR LA NATURE

DE L'HOMME....._

tudie l'homme, et non les hommes.

PYTHAGORE.


     Le prsent ouvrage est mis sous la sauvegarde des lois et de la
     probit des Citoyens. Nous poursuivrons devant les tribunaux tout
     contrefacteur, distributeur ou dbitant d'ditions contrefaites.
     Deux exemplaires de la prsente dition originale sont,
     conformment  la loi, dposs  la Bibliothque Nationale.

     CERIOUX.




TABLE


Edition de 1804

OBSERVATIONS

Premire anne: Lettre I., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX.

Deuxime anne: Lettre X., XI., XII., XIII., XIV., XV., XVI., XVII.,
XVIII., XIX., XX., XXI., XXII., XXIII., XXIV., XXV.

Troisime anne: Lettre XXVI., XXVII., XXVIII., XXIX., XXX., XXXI.,
XXXII., XXXIII., Manuel de Pseusophanes, XXXIV., XXXV.

Cinquime anne: Premier fragment.

Sixime anne: (2e et 3e fragments) Second fragment., Lettre XXXVI.,
XXXVII., XXXVIII., Troisime fragment., XXXIX., XL., XLI., XLII.,
XLIII., XLIV., XLV., XLVI., XLVII, XLVIII, XLIX

Septime anne: Lettre L, LI, LII

Huitime anne: Lettre LIII, LIV, LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LX, LXI,
LXII, LXIII, LXIV, LXV, LXVI, LXVII, LXVIII, LXIX, LXX, LXXI, LXXII,
LXXIII

Neuvime anne: Lettre LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII, LXXVIII, LXXIX, LXXX,
LXXXI, LXXXII, LXXXIII, LXXXIV, LXXXV, LXXXVI, LXXXVII, LXXXVIII, LXXXIX

Supplment de 1833

Dixime anne: XC

Supplment de 1840: Lettre XCI

Notes de l'dition de 1833

INDICATIONS

NOTES




OBSERVATIONS.


On verra dans ces lettres l'expression d'un homme qui sent, et non d'un
homme qui travaille. Ce sont des mmoires trs-indiffrents aux
trangers, mais qui peuvent intresser les adeptes. Plusieurs verront
avec plaisir ce que l'un d'eux a senti: plusieurs ont senti de mme; il
s'est trouv que celui-ci l'a dit, ou a essay de le dire. Mais il doit
tre jug par l'ensemble de sa vie, et non par ses premires annes; par
toutes ses lettres, et non par tel passage ou hasard, ou romanesque, ou
peut-tre faux.

De semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise
grce hors de la socit parse et secrte dont la nature avait fait
membre celui qui les crivit. Les individus qui la composent sont la
plupart inconnus: cette espce de monument priv que laisse un homme
comme eux, ne peut leur tre adress que par la voie publique, au risque
d'ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables.
Le devoir d'un diteur est seulement de prvenir qu'on n'y trouve ni
esprit, ni science; que ce n'est pas un _ouvrage_; et que peut-tre mme
on dira: ce n'est pas un livre _raisonnable_.

Nous avons beaucoup d'crits o le genre humain se trouve peint en
quelques lignes. Si cependant ces longues lettres faisaient -peu-prs
connatre un seul homme, elles pourraient tre, et neuves, et utiles. Il
s'en faut de beaucoup qu'elles remplissent mme cet objet born: mais si
elles ne contiennent point tout ce que l'on pourrait attendre, elles
contiennent du moins quelque chose; c'est assez peut-tre pour les
faire excuser.

Ces lettres ne sont pas un _roman_[1]. Il n'y a point de mouvement
dramatique, d'vnements prpars et conduits, point de dnouement; rien
de ce qu'on appelle l'intrt d'un ouvrage, de cette srie progressive,
de ces incidents, de cet aliment de la curiosit, magie de plusieurs
bons crits, et charlatanisme de plusieurs mauvais.

On y trouvera des descriptions; de celles qui servent  mieux faire
entendre les choses naturelles, et  donner des lumires, peut-tre trop
ngliges, sur les rapports de l'homme avec ce qu'il appelle
l'_inanim_.

On y trouvera des passions: mais celles d'un homme qui tait n pour
recevoir ce qu'elles promettent, et pour n'avoir point une passion; pour
tout employer, et pour n'avoir qu'une seule fin.

On y trouvera de l'amour: mais l'amour senti d'une manire qui peut-tre
n'avait pas t dite.

On y trouvera des longueurs: elles peuvent tre dans la nature; le coeur
est rarement prcis, il n'est point dialecticien. On y trouvera des
rptitions: mais si les choses sont bonnes, pourquoi viter
soigneusement d'y revenir? Les rptitions de _Clarisse_, le dsordre
(et le prtendu gosme) de Montaigne n'ont jamais rebut que des
lecteurs seulement ingnieux. L'loquent J. J. tait souvent diffus.
Celui qui crivit ces lettres parat n'avoir pas craint les longueurs et
les carts d'un style libre: il a crit sa pense. Il est vrai que J.
J. avait le droit d'tre un peu long: pour lui, s'il a us de la mme
libert, c'est tout simplement parce qu'il la trouvait bonne et
naturelle.

On y trouvera des contradictions, du moins ce qu'on nomme souvent ainsi.
Mais pourquoi serait-on choqu de voir, dans des matires incertaines,
le pour et le contre dits par le mme homme? Puisqu'il faut qu'on les
runisse pour s'en approprier le sentiment, pour peser, dcider,
choisir, n'est-ce pas une mme chose qu'ils soient dans un seul livre ou
dans des livres diffrents? Au contraire, exposs par le mme homme, ils
le sont avec une force plus gale, d'une manire plus analogue, et vous
voyez mieux ce qu'il vous convient d'adopter. Nos affections, nos
dsirs, nos sentiments mmes, et jusqu' nos opinions, changent avec
les leons des vnements; les occasions de la rflexion, avec l'ge,
avec tout notre tre. Ne voyez-vous pas que celui qui est si exactement
d'accord avec lui-mme, vous trompe, ou se trompe? Il a un systme; il
joue un rle. L'homme sincre vous dit: j'ai senti comme cela, je sens
comme ceci; voil mes matriaux, btissez vous-mme l'difice de votre
pense. Ce n'est pas  l'homme froid  juger les diffrences des
sensations humaines: puisqu'il n'en connat pas l'tendue, il n'en
connat pas la versatilit. Pourquoi diverses manires de voir
seraient-elles plus tonnantes dans les divers ges d'un mme homme, et
quelquefois au mme moment, que dans des hommes diffrents? On observe,
on cherche; on ne dcide pas. Voulez-vous exiger que celui qui prend la
balance rencontre d'abord le poids qui en fixera l'quilibre? Tout doit
tre d'accord sans doute dans un ouvrage exact et raisonn sur des
matires positives. Mais voulez-vous que Montaigne soit vrai  la
manire de Hume, et Snque rgulier comme Bzout? Je croirais mme
qu'on devrait attendre autant ou plus d'oppositions entre les diffrents
ges d'un mme homme, qu'entre plusieurs hommes clairs du mme ge.
C'est pour cela qu'il n'est pas bon que les lgislateurs soient tous des
vieillards;  moins que ce ne soit un corps d'homme vraiment choisis, et
capable de suivre leurs conceptions gnrales et leurs souvenirs, plutt
que leur pense prsente. L'homme qui ne s'occupe que des sciences
exactes, est le seul qui n'ait point  craindre d'tre jamais surpris de
ce qu'il a crit dans un autre ge.

Ces lettres sont aussi ingales, aussi irrgulires dans leur style que
dans le reste. Une chose seulement m'a plu; c'est de n'y point trouver
ces expressions exagres et triviales dans lesquelles un crivain
devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse[2]. Ces
expressions ont par elles-mmes quelque chose de vicieux, ou bien leur
trop frquent usage, en en faisant des applications fausses, altra
leurs premires acceptions, et fit oublier leur nergie.

Ce n'est pas que je prtende justifier le style des lettres. J'aurais
quelque chose  dire sur des expressions qui pourront paratre hardies,
et que pourtant je n'ai pas changes: mais quant aux incorrections, je
n'y sais point d'excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu'un critique
trouvera beaucoup  reprendre: je n'ai point prtendu _enrichir le
public_ d'un ouvrage travaill; mais donner  lire  quelques personnes
parses dans l'Europe, les sensations, les opinions, les songes libres
et incorrects d'un homme souvent isol, qui crivit dans l'intimit, et
non pour son libraire.

       *       *       *       *       *

L'diteur ne s'est propos et ne se proposera qu'un seul objet: tout ce
qui portera son nom tendra aux mmes rsultats: soit qu'il crive, ou
qu'il publie seulement, il ne s'cartera point d'un but moral. Il ne
cherche pas encore  l'_atteindre_; un crit important, et de nature 
tre utile, un vritable _ouvrage_ que l'on peut seulement hasarder
d'esquisser, mais non prtendre jamais finir, ne doit pas tre publi
promptement, ni mme entrepris trop-tt.

       *       *       *       *       *

Les _Notes_ sont toutes de l'Editeur.




OBERMAN.

LETTRE PREMIRE.

DATX
Genve, 8 juillet, premire anne.


Il ne s'est pass que vingt jours depuis que je vous crivis de Lyon. Je
n'annonais aucun projet nouveau, je n'en avais pas; et maintenant j'ai
tout quitt, me voici sur une terre trangre.

Je crains que ma lettre ne vous trouve point  Chessel[3], et que vous
ne puissiez me rpondre aussi vite que je le dsirerais. J'ai besoin de
savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous
aurez lu. Vous savez s'il me serait indiffrent d'avoir des torts avec
vous: cependant je crains que vous ne m'en trouviez, et je ne suis pas
bien assur moi-mme de n'en point avoir. Je n'ai pas mme pris le temps
de vous consulter. Je l'eusse bien dsir dans un moment aussi dcisif:
encore aujourd'hui, je ne sais comment juger une rsolution qui dtruit
tout ce qu'on avait arrang, qui me transporte brusquement dans une
situation nouvelle, qui me destine  des choses que je n'avais pas
prvues et dont je ne saurais mme pressentir l'enchanement et les
consquences.

Il faut vous dire plus. L'excution fut, il est vrai, aussi prcipite
que la dcision: mais ce n'est pas le temps seul qui m'a manqu pour
vous en crire. Quand mme je l'aurais eu, je crois que vous l'eussiez
ignor de mme. J'aurais craint votre prudence: j'ai cru sentir cette
fois la ncessit de n'en avoir pas. Une prudence troite et pusillanime
dans ceux de qui le sort m'a fait dpendre, a perdu mes premires
annes, et je crois bien qu'elle m'a nui pour toujours. La sagesse veut
marcher entre la dfiance et la tmrit; le sentier est difficile: il
faut la suivre dans les choses qu'elle voit; mais dans les choses
inconnues, nous n'avons que l'instinct. S'il est plus dangereux que la
prudence, il fait aussi de plus grandes choses: il nous perd, ou nous
sauve: sa tmrit devient quelquefois notre seul asile, et c'est
peut-tre  lui de rparer les maux que la prudence a pu faire.

Il fallait laisser le joug s'appesantir sans retour, ou le secouer
inconsidrment: l'alternative me parut invitable. Si vous en jugez de
mme, dites-le moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misrable
chane on allait river. On voulait que je fisse ce qu'il m'tait
impossible de faire bien; que j'eusse un tat pour son produit, que
j'employasse les facults de mon tre  ce qui choque essentiellement sa
nature. Aurais-je d me plier  une condescendance momentane; tromper
un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir, ce que je
n'aurais commenc qu'avec le dsir de le cesser; et vivre ainsi dans un
tat violent, dans une rpugnance perptuelle? Qu'il reconnaisse
l'impuissance o j'tais de le satisfaire, qu'il m'excuse! Il finira par
sentir que les conditions si diverses et si opposes, o les caractres
les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne peuvent convenir
indiffremment  tous les caractres; que ce n'est pas assez qu'un tat,
qui a pour objet des intrts et des dmls contentieux, soit regard
comme honnte, parce qu'on y acquiert, sans voler, trente ou quarante
mille livres de rente; et qu'enfin je n'ai pu renoncer  tre homme,
pour tre homme d'affaires.

Je ne cherche point  vous persuader, je vous rappelle les faits; jugez.
Un ami doit juger sans trop d'indulgence; vous l'avez dit.

Si vous aviez t  Lyon, je ne me serais pas dcid sans vous
consulter; il et fallu me cacher de vous, au lieu que j'ai eu seulement
 me taire. Comme on cherche, dans le hasard mme, des raisons qui
autorisent aux choses que l'on croit ncessaires, j'ai trouv votre
absence favorable. Je n'aurais jamais pu agir contre votre opinion,
mais je n'ai pas t fch de le faire sans votre avis; tant que je
sentais tout ce que pouvait allguer la raison contre la loi que
m'imposait une sorte de ncessit, contre le sentiment qui m'entranait.
J'ai cout davantage cette impulsion secrte, mais imprieuse, que ces
froids motifs de balancer et de suspendre, qui, sous le nom de prudence,
tenaient peut-tre beaucoup  mon habitude paresseuse, et  quelque
faiblesse dans l'excution. Je suis parti, je m'en flicite: mais quel
homme peut jamais savoir s'il a fait sagement, ou non, pour les
consquences loignes des choses?

Je vous ai dit pourquoi je n'ai pas fait ce qu'on voulait; il faut vous
dire pourquoi je n'ai pas fait autre chose. J'examinais si je
rejetterais absolument le parti que l'on voulait me faire prendre; cela
m'a conduit  examiner quel autre je prendrais, et  quelle
dtermination je m'arrterais.

Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-tre, ce que
tant de gens, qui n'ont en eux aucune autre chose, appellent un tat.
Je n'en trouvai point qui ne ft tranger  ma nature, ou contraire  ma
pense. J'interrogeai mon tre, je considrai rapidement tout ce qui
m'entourait; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi; je
demandai aux choses si elles taient selon mes penchants; et je vis
qu'il n'y avait pas d'accord entre moi et la socit, ni entre mes
besoins et les choses qu'elle a faites. Je m'arrtai avec effroi,
sentant que j'allais livrer ma vie  des ennuis intolrables,  des
dgots sans terme comme sans objet. J'offris successivement  mon coeur
ce que les hommes cherchent dans les divers tats qu'ils embrassent. Je
voulus mme embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets
multiplis qu'ils proposent  leurs passions, et la fin chimrique 
laquelle ils consacrent leurs annes. Je le voulais, je ne le pus pas.
Pourquoi la terre est-elle ainsi dsenchante  mes yeux? Je ne connais
point la satit, je trouve partout le vide.

Dans ce jour, le premier o je sentis tout le nant qui m'environne,
dans ce jour qui a chang ma vie, si les pages de ma destine se
fussent trouves entre mes mains pour tre droules ou fermes 
jamais; avec quelle indiffrence j'eusse abandonn la vaine succession
de ces heures si longues et si fugitives, que tant d'amertumes
fltrissent, et que nulle vritable joie ne consolera! Vous le savez,
j'ai le malheur de ne pouvoir tre jeune: les longs ennuis de mes
premiers ans ont apparemment dtruit la sduction. Les dehors fleuris ne
m'en imposent pas: et mes yeux demi-ferms ne sont jamais blouis; trop
fixes, ils ne sont point surpris.

Ce jour d'irrsolution fut du moins un jour de lumire: il me fit
reconnatre en moi ce que je n'y voyais pas distinctement. Dans la plus
grande anxit o j'eusse jamais t, j'ai joui pour la premire fois de
la conscience de mon tre. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon
apathie habituelle, forc d'tre quelque chose, je fus enfin moi-mme:
et dans ces agitations jusqu'alors inconnues, je trouvai une nergie,
d'abord contrainte et pnible, mais dont la plnitude fut une sorte de
repos que je n'avais pas encore prouv. Cette situation douce et
inattendue amena la rflexion qui me dtermina. Je crus voir la raison
de ce qu'on observe tous les jours, que les diffrences positives du
sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des
hommes.

Je me dis: la vie relle de l'homme est en lui-mme, celle qu'il reoit
du dehors n'est qu'accidentelle et subordonne. Les choses agissent sur
lui bien plus encore selon la situation o elles le trouvent, que selon
leur propre nature. Dans le cours d'une vie entire, perptuellement
modifi par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais comme dans cette
succession toujours mobile, lui seul subsiste quoique altr, tandis que
les objets extrieurs relatifs  lui changent entirement; il en rsulte
que chacune de leurs impressions sur lui, dpend bien plus pour son
bonheur ou son malheur, de l'tat o elle le trouve, que de la sensation
qu'elle lui apporte, et du changement prsent qu'elle fait en lui.
Ainsi dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout 
l'homme, c'est d'tre ce qu'il doit tre. Les dispositions favorables
des choses viendront ensuite, c'est une utilit du second ordre pour
chacun des moments prsents. Mais la suite de ces impulsions devenant,
par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intrieurs de l'homme,
si chacune de ces impressions est -peu-prs indiffrente, leur totalit
fait pourtant notre destine. Tout nous importerait-il galement dans ce
cercle de rapports et de rsultats mutuels? L'homme dont la libert
absolue est si incertaine, et la libert apparente si limite, serait-il
contraint  un choix perptuel qui demanderait une volont constante,
toujours libre et puissante? Tandis qu'il ne peut diriger que si peu
d'vnements, et qu'il ne saurait rgler la plupart de ses affections,
lui importe-t-il, pour la paix de sa vie, de tout prvoir, de tout
conduire, de tout dterminer dans une sollicitude qui, mme avec des
succs non interrompus, ferait encore le tourment de cette mme vie?
S'il est galement ncessaire de matriser ces deux mobiles dont
l'action est toujours rciproque; si pourtant cet ouvrage est au-dessus
des forces de l'homme, et si l'effort mme qui tendrait  le produire
est prcisment oppos au repos qu'on en attend, comment obtenir
-peu-prs ce rsultat ncessaire en renonant au moyen impraticable qui
parat d'abord le pouvoir seul produire? La rponse  cette question
serait le grand-oeuvre de la sagesse humaine, et le principal objet que
l'on puisse proposer  cette loi intrieure qui nous fait chercher la
flicit. Je crus trouver  ce problme une solution analogue  mes
besoins prsents: peut-tre contriburent-ils  me la faire adopter.

Je pensai que le premier tat des choses tait surtout important dans
cette oscillation toujours ragissante, et qui par consquent drive
toujours plus ou moins de ce premier tat. Je me dis: soyons d'abord ce
que nous devons tre; plaons-nous o il convient  notre nature, puis
livrons-nous au cours des choses, en nous efforant seulement de nous
maintenir semblables  nous-mmes. Ainsi, quoiqu'il arrive, et sans
sollicitudes trangres, nous disposerons des choses; non pas en les
changeant elles-mmes, ce qui nous importe peu, mais en matrisant les
impressions qu'elles feront sur nous, ce qui seul nous importe, ce qui
est le plus facile, ce qui maintient davantage notre tre en le
circonscrivant et en reportant sur lui-mme l'effort conservateur.
Quelque effet que produisent sur nous les choses par leur influence
absolue que nous ne pourrons changer, du moins nous conserverons
toujours beaucoup du premier mouvement imprim, et nous approcherons,
par ce moyen, plus que nous ne saurions l'esprer par aucun autre, de
l'heureuse permanence du sage.

Ds que l'homme rflchit, ds qu'il n'est plus entran par le premier
dsir et par les lois inaperues de l'instinct, toute quit, toute
moralit devient en un sens une affaire de calcul, et sa prudence est
dans l'estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion
un rsultat aussi clair que celui d'une opration sur les nombres. Comme
je vous fais l'histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit;
et que je veux bien moins justifier ma dcision que vous dire comment je
me suis dcid, je ne chercherai pas  vous rendre un meilleur compte de
mon calcul.

Conformment  cette manire de voir, je quitte les soins loigns et
multiplis de l'avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si
vains; je m'attache seulement  disposer, une fois pour la vie, et moi
et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans
doute rester imparfait, et combien je serai entrav par les vnements:
mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.

J'ai cru ncessaire de changer les choses avant de me changer moi-mme.
Ce premier but pouvait tre beaucoup plus promptement atteint que le
second; et ce n'et point t dans mon ancienne manire de vivre que
j'eusse pu m'occuper srieusement de moi. L'alternative du moment
difficile o je me trouvais, me fora de songer d'abord aux changements
extrieurs. C'est dans l'indpendance des choses, comme dans le silence
des passions, que l'on peut tudier son tre. Je vais choisir une
retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frapp mon enfance
elle-mme[4]. J'ignore o je m'arrterai, mais crivez-moi  Lausanne.




LETTRE II.

DATX
Lausanne[5], 9 juillet, I.


J'arrivai de nuit  Genve: j'y logeai dans une assez triste auberge, o
mes fentres donnaient sur une cour, je n'en fus point fch. Entrant
dans une aussi belle contre, je me mnageais volontiers l'espce de
surprise d'un spectacle nouveau; je la rservais pour la plus belle
heure du jour; je le voulais avoir dans sa plnitude, et sans affaiblir
son impression en l'prouvant par degr.

En sortant de Genve, je me mis en route, seul, libre, sans but
dtermin, sans autre guide qu'une carte assez bonne, que je porte sur
moi.

J'entrais dans l'indpendance. J'allais vivre dans le seul pays
peut-tre de l'Europe, o dans un climat assez favorable, on trouve
encore les svres beauts des sites naturels. Devenu calme par l'effet
mme de l'nergie que les circonstances de mon dpart avait veille en
moi, content de possder mon tre pour la premire fois de mes jours si
vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec l'avidit d'un
coeur jeune, et cette sensibilit, fruit amer et prcieux de mes longs
ennuis; j'tais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de
Genve, lorsque le soleil paraissant au-dessus des hautes neiges,
claira  mes yeux cette terre admirable. C'est prs de Copet que je vis
l'aurore, non pas inutilement belle comme je l'avais vue tant de fois,
mais d'une beaut sublime et assez grande pour ramener le voile des
illusions sur mes yeux dcourags.

Vous n'avez point vu cette terre  laquelle Tavernier ne trouvait
comparable qu'un seul lieu dans l'Orient. Vous ne vous en ferez pas une
ide juste; les grands effets de la nature ne s'imaginent point tels
qu'ils sont. Si j'avais moins senti la grandeur et l'harmonie de
l'ensemble, si la puret de l'air n'y ajoutait pas une expression que
les mots ne sauraient rendre, si j'tais un autre, j'essayerais de vous
peindre ces monts neigeux et embrass, ces valles vaporeuses; les noirs
escarpements de la cte de Savoye; les collines de la Vaux et du
Jorat[6], peut-tre trop riantes, mais surmontes par les Alpes de
Gruyre et d'Ormont; et les vastes eaux du Lman, et le mouvement de ses
vagues, et sa paix mesure. Peut-tre mon tat intrieur ajouta-t-il au
prestige de ces lieux; peut-tre nul homme n'a-t-il prouv  leur
aspect tout ce que j'ai senti[7].

C'est le propre d'une sensibilit profonde de recevoir une volupt plus
grande de l'opinion d'elle-mme que de ses jouissances positives:
celles-ci laissent apercevoir leurs bornes; mais celles que promettent
ce sentiment d'une puissance illimite, sont immenses comme elle, et
semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je
n'oserais dcider que l'homme dont l'habitude des douleurs a navr le
coeur, n'ait point reu de ses misres mmes, une aptitude  des plaisirs
inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l'avantage d'une plus
grande indpendance, et d'une dure qui soutient la vieillesse
elle-mme. Pour moi, j'ai prouv dans ce moment auquel il n'a manqu
qu'un autre coeur qui sentt avec le mien, comment une heure de vie peut
valoir une anne d'existence; combien tout est relatif dans nous, et
hors de nous; et comment nos misres viennent surtout de notre
dplacement dans l'ordre des choses.

La grande route de Genve  Lausanne est partout agrable, elle suit
gnralement les rives du lac; et comme elle me conduisait vers les
montagnes, je ne pensai point  la quitter. Je ne m'arrtai qu'auprs de
Lausanne sur une pente, d'o l'on n'apercevait pas la ville, et o
j'attendis la fin du jour.

Les soires sont dsagrables dans les auberges, except lorsque le feu
et la nuit aident  attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut
viter cette heure d'ennui qu'en vitant aussi de voyager pendant la
chaleur: c'est prcisment ce que je ne fais point. Depuis mes courses
au Forez, j'ai pris l'usage d'aller  pied si la campagne est
intressante; et quand je marche, une sorte d'impatience ne me permet de
m'arrter que lorsque je suis presque arriv. Les voitures sont
ncessaires pour se dbarrasser promptement de la poussire des grandes
routes, et des ornires boueuses des plaines; mais lorsqu'on est sans
affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir
la poste, et je trouve qu'on est trop dpendant si l'on va avec ses
chevaux. J'avoue qu'en arrivant  pied l'on est moins bien reu d'abord
dans les auberges; mais il ne faut que quelques minutes  un aubergiste
qui sait son mtier, pour s'apercevoir que s'il y a de la poussire sur
les souliers il n'y a pas de paquet sur l'paule, et qu'ainsi l'on
pourrait tre en tat de le faire gagner assez pour qu'il te son
chapeau d'une certaine manire. Vous verrez bientt les servantes vous
dire tout comme  un autre: Monsieur a-t-il dj donn ses ordres?

J'tais donc sous les pins du Jorat: la soire tait belle, les bois
silencieux, l'air calme, le couchant vapoureux, mais sans nuages. Tout
paraissait fixe, clair, immobile: et dans un moment o je levai les
yeux aprs les avoir tenus longtemps arrts sur la mousse qui me
portait, j'eus une illusion imposante que mon tat de rverie
prolongea. La pente rapide qui s'tendait jusqu'au lac se trouvait
cache pour moi sous le tertre o j'tais assis; et la surface du lac
trs-incline, semblait lever dans les airs sa rive oppose. Des
vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoye confondues avec elles et
revtues des mmes teintes: la lumire du couchant et le vague de l'air
dans les profondeurs du Valais levrent ces montagnes et les sparrent
de la terre, en rendant leurs extrmits indiscernables; et leur colosse
sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, clair et comme invisible,
ne me parut qu'un amas de nues orageuses suspendues dans l'espace: il
n'tait plus d'autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul,
au sein de l'immensit.

Ce moment-l fut digne de la premire journe d'une vie nouvelle: j'en
prouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous
en parlant tout  mon aise, mais le sommeil appesantit ma tte et ma
main: les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient
l'loigner; et je ne veux pas continuer  vous rendre si faiblement ce
que j'ai mieux senti.

Prs de Nion j'ai vu le Mont-Blanc assez  dcouvert, et depuis ses
bases apparentes; mais l'heure n'tait point favorable, il tait mal
clair.




LETTRE III.

DATX
Cully, 11 juillet, 1.


Je ne veux point parcourir la Suisse en voyageur, on en curieux. Je
cherche  tre l, parce qu'il me semble que je serais mal ailleurs:
c'est le seul pays, voisin du mien, qui contienne gnralement de ces
choses que je dsire.

J'ignore encore de quel ct je me dirigerai: je ne connais ici
personne, et n'y ayant aucune sorte de relation, je ne puis choisir que
d'aprs des raisons prises de la nature des lieux. Le climat est
difficile en Suisse, surtout dans les situations que je prfrerais. Il
me faut un sjour fixe pour l'hiver; c'est ce que je voudrais d'abord
dcider: mais l'hiver est long dans le contres leves.

A Lausanne on me disait: C'est ici la plus belle partie de la Suisse,
celle que tous les trangers aiment. Vous avez vu Genve et les bords
du lac; il vous reste  voir Iverdun, Neuchtel et Berne: on va encore
au Locle qui est clbre par son industrie. Pour le reste de la Suisse,
c'est un pays bien sauvage: on reviendra de la manie anglaise d'aller se
fatiguer et s'exposer pour voir de la glace et dessiner des cascades.
Vous vous fixerez ici: le pays de Vaud[8] est le seul qui convienne  un
tranger; et mme dans le pays de Vaud il n'y a que Lausanne, surtout
pour un Franais.

Je les ai assurs que je ne choisirais pas Lausanne, et ils ont cru que
je me trompais. Le pays de Vaud a de grandes beauts, mais je suis
persuad d'avance que sa partie basse est une de celles de la Suisse
que j'aimerai le moins. La terre et les hommes y sont,  peu de chose
prs, comme ailleurs: je cherche d'autres moeurs, et une autre nature. Si
je savais l'allemand, je crois que j'irais du ct de Lucerne: mais l'on
n'entend le franais que dans un tiers de la Suisse, et ce tiers en est
prcisment la partie la plus riante et la moins loigne des habitudes
franaises, ce qui me met dans une grande incertitude. J'ai presque
rsolu de voir les bords de Neuchtel, et le bas-Valais; aprs quoi
j'irai prs de Schwitz, ou dans l'Underwalden, malgr l'inconvnient
trs-grand d'une langue qui m'est tout--fait trangre.

J'ai remarqu un petit lac que les cartes nomment de Br, ou de Bray,
situ  une certaine lvation dans les terres, au-dessus de Cully:
j'tais venu dans cette ville pour en aller visiter les rives presque
inconnues et loignes des grandes routes. J'y ai renonc; je crains que
le pays ne soit trop ordinaire, et que la manire de vivre des gens de
la campagne, si prs de Lausanne, ne me convienne encore moins.

Je voulais traverser le lac[9]; et j'avais, hier, retenu un bateau pour
me rendre sur la cte de Savoye. Il a fallu renoncer  ce dessein: le
temps a t mauvais tout le jour, et le lac est encore fort agit.
L'orage est pass, la soire est belle. Mes fentres donnent sur le lac;
l'cume blanche des vagues est jete quelquefois jusques dans ma
chambre, elle a mme mouill le toit. Le vent souffle du Sud-Ouest, en
sorte que c'est prcisment ici que les vagues ont plus de force et
d'lvation. Je vous assure que ce mouvement et ces sons mesurs donnent
 l'me une forte impulsion. Si j'avais  sortir de la vie ordinaire, si
j'avais  vivre, et que pourtant je me sentisse dcourag, je voudrais
tre un quart-d'heure seul devant un lac agit: je crois qu'il ne serait
plus de grandes choses qui ne me fussent naturelles.

J'attends avec quelqu'impatience la rponse que je vous ai demande; et
quoi-qu'elle ne puisse en effet arriver encore, je pense  tout moment
 envoyer  Lausanne pour voir si on ne nglige pas de me la faire
parvenir. Sans doute elle me dira bien positivement ce que vous pensez,
ce que vous prsumez de l'avenir; et si j'ai eu tort, tant moi, de
faire ce qui chez beaucoup d'autres et t une conduite pleine de
lgret. Je vous consultais sur des riens, et j'ai pris sans vous la
rsolution la plus importante. Vous ne refuserez pas pourtant de me dire
votre opinion: il faut qu'elle me rprime, ou me rassure. Vous avez dj
oubli que je me suis arrang en ceci comme si je voulais vous en faire
un secret: les torts d'un ami peuvent entrer dans notre pense, mais non
dans nos sentiments. Je vous flicite d'avoir  me pardonner des
faiblesses: sans cela je n'aurais pas tant de plaisir  m'appuyer sur
vous; ma propre force ne me donnerait pas la scurit que me donne la
vtre.

Je vous cris comme je vous parlerais, comme on se parle  soi-mme.
Quelquefois on n'a rien  se dire l'un  l'autre, on a pourtant besoin
de se parler; c'est souvent alors que l'on bavarde le plus  son aise.
Je ne connais de promenade qui donne un vrai plaisir que celle que l'on
fait sans but, lorsque l'on va uniquement pour aller, et que l'on
cherche sans vouloir aucune chose; lorsque le temps est tranquille, un
peu couvert, que l'on n'a point d'affaires, que l'on ne veut pas savoir
l'heure, et que l'on se met  pntrer au hasard dans les fondrires et
les bois d'un pays inconnu; lorsqu'on parle des champignons, des biches,
des feuilles rousses qui commencent  tomber; lorsque je vous dis: Voil
une place qui ressemble bien  celle o mon pre s'arrta, il y a dix
ans, pour jouer au petit-palet avec moi, et o il laissa son couteau de
chasse que le lendemain l'on ne put jamais retrouver. Lorsque vous me
dites: L'endroit o nous venons de traverser le ruisseau et bien pl au
mien. Dans les derniers temps de sa vie, il se faisait conduire  une
grande lieue de la ville dans un bois bien pais, o il y avait quelques
rochers et de l'eau; alors il descendait de la calche, et il allait,
quelquefois seul, quelquefois avec moi, s'asseoir sur un grs: nous
lisions les _Vies des Pres du Dsert_. Il me disait: Si dans ma
jeunesse j'tais entr dans un monastre, comme Dieu m'y appelait, je
n'aurais pas eu tous les chagrins que j'ai eus dans le monde, je ne
serais pas aujourd'hui si infirme et si cass; mais je n'aurais point de
fils, et en mourant, je ne laisserais rien sur la terre....... Et
maintenant il n'est plus! Ils ne sont plus!

Il y a des hommes qui croyent se promener,  la campagne, lorsqu'ils
marchent en ligne droite dans une alle sable. Ils ont dn, ils vont
jusqu' la statue, et ils reviennent au trictrac. Mais quand nous nous
perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il
y avait quelque chose de solennel  ces souvenirs d'un temps dj
recul, qui semblaient venir  nous dans l'paisseur et la majest des
bois. Comme l'me s'agrandit lorsqu'elle rencontre des choses belles, et
qu'elle ne les a pas prvues! Je n'aime point que ce qui appartient au
coeur soit prpar et rgl: laissons l'esprit chercher avec ordre, et
symtriser ce qu'il travaille. Pour le coeur, il ne travaille pas; et si
vous lui demandez de produire, il ne produira rien: la culture le rend
strile. Vous vous rappelez des lettres que R ... crivait  L ... qu'il
appelait son ami. Il y avait bien de l'esprit dans ces lettres, mais
aucun abandon. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait
sur un sujet particulier; chaque paragraphe avait son objet et sa
pense. Tout cela tait arrang comme pour l'impression; c'tait des
chapitres d'un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je
pense: aurions-nous besoin d'esprit? Quand des amis se parlent c'est
pour se dire tout ce qui leur vient en tte. Il y a une chose que je
vous demande; c'est que vos lettres soient longues, que vous soyez
longtemps  m'crire, que je sois longtemps  vous lire: souvent je vous
donnerai l'exemple. Quant au contenu, je ne m'en inquite point:
ncessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous
sentons: et n'est-ce pas cela qu'il faut que nous disions? Quand on veut
jaser, s'avise-t-on de dire? parlons sur telle chose, faisons des
divisions, et commenons par celle-ci.

On apportait le souper lorsque je me suis mis  crire, et voil que
l'on vient de me dire: Mais, Monsieur, le poisson est tout froid, il ne
sera plus bon, au moins. Adieu donc. Ce sont des truites du Rhne. Ils
me les vantent, comme s'ils ne voyaient pas que je mangerai seul.




LETTRE IV.

DATX
Thiel, 19 juillet, 1.


J'ai pass  Iverdun[10]; j'ai vu Neuchtel, Bienne et leurs environs.
Je m'arrte quelques jours  Thiel sur les frontires de Neuchtel et de
Berne. J'avais pris  Lausanne une de ces berlines de remise
trs-communes en Suisse. Je ne craignais pas l'ennui de la voiture;
j'tais trop occup de ma position, de mes esprances si vagues, de
l'avenir incertain, du prsent dj inutile, et de l'intolrable vide
que je trouve partout.

Je vous envoie quelques mots crits des divers lieux de mon passage.

DATX
D'Iverdun.

J'ai joui un moment de me sentir libre et dans des lieux plus beaux;
j'ai cru y trouver une vie meilleure: mais je vous avouerai que je ne
suis pas content. A Moudon, au centre du pays de Vaud, je me demandais:
Vivrais-je heureux dans ces lieux si vants et si dsirs? mais un
profond ennui m'a fait partir aussitt. J'ai cherch ensuite a m'en
imposer  moi-mme, en attribuant principalement cette impression 
l'effet d'une tristesse locale. Le sol de Moudon est bois et
pittoresque, mais il n'y a point de lac. Je me dcidai  rester le soir
 Iverdun, esprant retrouver sur ses rives, ce bien tre ml de
tristesse que je prfre  la joie. La valle est belle, et la ville est
l'une des plus jolies de la Suisse. Malgr le pays, malgr le lac,
malgr la beaut du jour, j'ai trouv Iverdun plus triste que Moudon.
Quels lieux me faudra-t-il donc?

DATX
De Neuchtel.

J'ai quitt ce matin Iverdun, jolie ville, agrable  d'autres yeux, et
triste aux miens. Je ne sais pas bien encore ce qui peut la rendre telle
pour moi; mais je ne me suis point trouv le mme aujourd'hui. S'il
fallait diffrer le choix d'un sjour tel que je le cherche, je me
rsoudrais plus volontiers  attendre un an prs de Neuchtel, qu'un
mois prs d'Iverdun.

DATX
De S.t Biaise.

Je reviens d'une course dans le Val de Travers. C'est l que j'ai
commenc  sentir dans quel pays je suis. Les bords du lac de Genve
sont admirables sans doute, cependant il semble que l'on pourrait
trouver ailleurs les mmes beauts, car pour les hommes on voit d'abord
qu'ils y sont comme dans les plaines, eux et ce qui les concerne[11].
Mais ce vallon, creus dans le Jura, porte un caractre grand et simple;
il est sauvage et anim; il est -la-fois paisible et romantique; et
quoiqu'il n'ait point de lac, il m'a frapp davantage que les bords de
Neuchtel et mme de Genve. La terre parat ici moins assujettie 
l'homme, et l'homme moins abandonn  des convenances misrables. L'oeil
n'y est pas importun sans cesse par des terres laboures, des vignes et
des maisons de plaisance, odieuses richesses de tant de pays malheureux.
Mais de gros villages; mais des maisons de pierre; mais de la recherche,
de la vanit, des titres, de l'esprit, de la causticit! O
m'emportaient de vains rves? A chaque pas que l'on fait ici, l'illusion
revient et s'loigne;  chaque pas on espre, on se dcourage; on est
perptuellement chang sur cette terre si diffrente et des autres et
d'elle-mme. Je vais dans les Alpes.

DATX
De Thiel.

J'allais  Vevay par Morat, et je ne croyais pas m'arrter ici: mais
hier j'ai t frapp,  mon rveil, du plus beau spectacle que l'aurore
puisse produire dans une contre dont la beaut relle, est pourtant
plus riante que sublime. Cela m'a entran  passer ici quelques jours.

Ma fentre tait reste ouverte la nuit, selon mon usage. Vers les
quatre heures, je fus veill par l'clat du jour et par l'odeur des
foins que l'on avait coups pendant la fracheur,  la lumire de la
lune. Je m'attendais  une vue ordinaire; mais j'eus un instant
d'tonnement. Les pluies du solstice avaient conserv l'abondance des
eaux accrues prcdemment par la fonte des neiges du Jura. L'espace
entre le lac et la Thile tait inond presqu'entirement; les parties
les plus leves formaient des pturages isols au milieu de ces plaines
d'eau sillonnes par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du
lac que le vent poussait au loin sur la rive demi-submerge. Des
chvres, des vaches, et leur conducteur, qui tirait de son cornet des
sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre reste 
sec entre la plaine inonde et la Thile. Des pierres places aux
endroits les plus difficiles, soutenaient, ou continuaient cette sorte
de chausse naturelle: on ne distinguait point le pturage que ces
dociles animaux devaient atteindre; et,  voir leur dmarche lente et
mal assure, on et dit qu'ils allaient s'avancer et se perdre dans le
lac. Les hauteurs d'Anet, et les bois pais du Julemont, sortaient du
sein des eaux comme une le encore sauvage et inhabite. La chane
montueuse du Vuilly bordait le lac  l'horizon. Vers le sud, l'tendue
s'en prolongeait derrire les coteaux de Mont-mirail; et par-del tous
ces objets, soixante lieues de glaces sculaires imposaient  toute la
contre la majest inimitable de ces traits hardis de la nature, qui
font les lieux sublimes.

Je dnai avec le receveur du page. Sa manire ne me dplut pas. C'est
un homme plus occup de fumer et de boire, que de har, de projetter, de
s'affliger. Il me semble que j'aimerais assez dans les autres ces
habitudes que je ne prendrai point. Elles font chapper  l'ennui; elles
remplissent les heures, sans que l'on ait l'inquitude de les remplir:
elles dispensent un homme de beaucoup de choses plus mauvaises, et
mettent du moins  la place de ce calme du bonheur qu'on ne voit sur
aucun front, celui d'une distraction suffisante qui concilie tout, et ne
nuit qu'aux acquisitions de l'esprit.

Le soir je pris la clef pour rentrer dans la nuit, et n'tre point
assujetti  l'heure. La lune n'tait pas leve, je me promenais le long
des eaux vertes de la Thile. Mais me sentant dispos  rver longtemps,
et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilit de la passer toute
entire au dehors, je pris la route de St. Blaise: je la quittai  un
petit village nomm Marin, qui a le lac au sud; je descendis une pente
escarpe, et je me plaai sur le sable o venaient expirer les vagues.
L'air tait calme, on n'apercevait aucune voile sur le lac. Tous
reposaient, les uns dans l'oubli des travaux, d'autres dans celui des
douleurs. La lune parut: je restai longtemps. Vers le matin, elle
rpandait sur les terres et sur les eaux l'ineffable mlancolie de ses
dernires lueurs. La nature parat bien grande  l'homme, lorsque, dans
un long recueillement, il entend le roulement des ondes sur la rive
solitaire, dans le calme d'une nuit encore ardente et claire par la
lune qui finit.

Indicible sensibilit! charme et tourment de nos vaines annes; vaste
conscience d'une nature partout accablante et partout impntrable!
passion universelle, indiffrence, sagesse avance, voluptueux abandon:
tout ce qu'un coeur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds;
j'ai tout senti, tout prouv dans cette nuit mmorable. J'ai fait un
pas sinistre vers l'ge d'affaiblissement: j'ai dvor dix annes de ma
vie. Heureux l'homme simple dont le coeur est toujours jeune!

L, dans la paix de la nuit, j'interrogeai ma destine incertaine, mon
coeur agit, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses,
semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes dsirs. Qui suis-je
donc, me disais-je? Quel triste mlange d'affection universelle, et
d'indiffrence pour tous les objets de la vie positive? Une imagination
romanesque me porte-t-elle  chercher, dans un ordre bizarre, des objets
prfrs par cela seul que leur existence chimrique pouvant se
modifier arbitrairement, se revt  mes yeux de formes spcieuse, et
d'une beaut pure et sans mlange plus fantastique encore.

Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n'y sont point, et
cherchant toujours ce que je n'obtiendrai jamais, tranger dans la
nature relle, ridicule au milieu des hommes, je n'aurai que des
affections vaines: et soit que je vive selon moi-mme, soit que je vive
selon les hommes, je n'aurai dans l'oppression extrieure, ou dans ma
propre contrainte, que l'ternel tourment d'une vie toujours rprime et
toujours misrable. Mais les carts d'une imagination ardente et
immodre sont sans constance comme sans rgle: jouet de ses passions
mobiles et de leur ardeur aveugle et indompte, un tel homme n'aura ni
continuit dans ses gots, ni paix dans son coeur.

Que puis-je avoir de commun avec lui? Tous mes gots sont uniformes,
tout ce que j'aime est facile et naturel: je ne veux que des habitudes
simples, des amis paisibles, une vie toujours la mme. Comment mes voeux
seraient-ils dsordonns? je n'y vois que les besoins, que le sentiment
de l'harmonie et des convenances. Comment mes affections seraient-elles
odieuses aux hommes? je n'aime que ce qu'ont aim les meilleurs d'entre
eux; je ne cherche rien aux dpens d'aucun d'eux; je cherche ce que
chacun peut avoir, ce qui est ncessaire aux besoins de tous, ce qui
finirait leurs misres, ce qui rapproche, unit, console: je ne veux que
la vie des peuples bons, ma paix dans la paix de tous[12]. Je n'aime, il
est vrai, que la nature; mais c'est pour cela qu'en, m'aimant moi-mme,
je ne m'aime point exclusivement; et que les autres hommes sont encore
dans la nature, ce que j'en aime davantage. Un sentiment imprieux
m'attache  toutes les impressions aimantes; mon coeur plein de lui-mme,
de l'humanit, et de l'accord primitif des tres, n'a jamais connu de
passions personnelles ou irascibles. Je m'aime moi-mme, mais c'est dans
la nature, c'est dans l'ordre qu'elle veut, c'est en socit avec
l'homme qu'elle fit, et d'accord avec l'universalit des choses. A la
vrit, jusqu' prsent du moins, rien de ce qui existe n'a pleinement
mon affection, et un vide inexprimable est la constante habitude de mon
me altre. Mais tout ce que j'aime pourrait exister, la terre entire
pourrait tre selon mon coeur, sans que rien ft chang dans la nature ou
dans l'homme lui-mme, except les accidents phmres de l'oeuvre
sociale.

Non, l'homme singulier ou romanesque n'est pas ainsi. Sa folie a des
causes factices. Il ne se trouve point de suite ni d'ensemble dans ses
affections; et comme il n'y a d'erreur et de bizarreries que dans les
innovations humaines, tous les objets de sa dmence sont pris dans
l'ordre de choses qui excite les passions immodres des hommes, et
l'industrieuse fermentation de leurs esprits toujours agits en sens
contraires.

Pour moi, j'aime les choses existantes; je les aime comme elles sont. Je
ne dsire, je ne cherche, je n'imagine rien hors de la nature. Loin que
ma pense divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres,
loigns ou extraordinaires; et qu'indiffrent pour ce qui s'offre 
moi, pour ce que la nature produit habituellement, j'aspire  ce qui
m'est refus,  des choses trangres et rares,  des circonstances
invraisemblables et  une destine romanesque; je ne veux au contraire,
je ne demande  la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie
entire que ce que la nature contient ncessairement, ce que les hommes
doivent tous possder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos
coeurs, ce qui fait la vie. Comme il ne me faut point des choses
difficiles o privilgies, il ne me faut pas non plus des choses
nouvelles, changeantes, multiplies. Ce qui m'a plu, me plaira toujours;
ce qui a suffi  mes besoins, leur suffira dans tous les temps: le jour
semblable au jour qui fut heureux, est encore un jour heureux pour moi;
et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours -peu-prs les
mmes, ne cherchant que ce qu'ils exigent, je dsire toujours -peu-prs
les mmes choses. Si je suis satisfait aujourd'hui, je le serai demain,
je le serai toute l'anne, je le serai toute la vie: et si mon sort est
toujours le mme, mes voeux toujours simples, seront toujours remplis.

L'amour du pouvoir ou des richesses est presqu'aussi tranger  ma
nature que l'envie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliner de
moi les autres hommes, je ne suis le rival d'aucun d'eux: je ne puis pas
plus les envier que les har; je refuserais ce qui les passionne, je
refuserais de triompher d'eux: je ne veux pas mme les surpasser en
vertu. Je me repose dans ma bont naturelle. Heureux qu'il ne me faille
point d'efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point
sans ncessit; et pourvu que je sois homme de bien, je ne prtendrai
pas tre vertueux. Ce mrite est trs-grand, mais j'ai le bonheur qu'il
ne me soit pas indispensable, et je le leur abandonne: c'est dtruire la
seule rivalit qui pt subsister entre nous. Leurs vertus sont
ambitieuses comme leurs passions: ils les talent fastueusement; et ce
qu'ils y cherchent surtout, c'est la primaut. Je ne suis point leur
concurrent; je ne le serai pas mme en cela. Que perdrai-je  leur
abandonner cette supriorit? Dans ce qu'ils appellent vertus, les unes,
seules utiles, sont naturellement dans l'homme constitu comme je me
trouve l'tre, et comme je penserais volontiers que tout homme l'est
primitivement; les autres compliques, difficiles, imposantes et
superbes, ne drivent point immdiatement de la nature de l'homme: c'est
pour cela que je les trouve ou fausses ou vaines, et que je suis peu
curieux d'en obtenir le mrite, au moins incertain. Je n'ai pas besoin
d'effort pour atteindre ce qui est dans ma nature, et je n'en veux point
faire pour parvenir  ce qui lui est contraire. Ma raison le repousse,
et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des
altrations trangres et un commencement de dviation. Le seul effort
que l'amour du bien exige de moi, c'est une vigilance soutenue, qui ne
permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s'introduire dans
une me trop droite pour les parer de beaux dehors, et trop simple pour
les contenir. Telle est la vertu que je me dois  moi-mme, et le devoir
que je m'impose. Je sens irrsistiblement que mes penchants sont
naturels: il ne me reste qu' m'observer bien moi-mme pour carter de
cette direction gnrale toute impulsion particulire qui pourrait s'y
mler; pour me conserver toujours simple et toujours droit, au milieu
des perptuelles altrations et des bouleversements que peuvent me
prparer l'oppression, d'un sort prcaire, et les subversions de tant de
choses mobiles. Je dois rester, quoiqu'il arrive, toujours le mme et
toujours moi; non pas prcisment tel que je suis dans des habitudes
contraires  mes besoins; mais tel que je me sens, tel que je veux
tre, tel que je suis dans cette vie intrieure, seul asile de mes
tristes affections.

Je m'interrogerai, je m'observerai, je sonderai ce coeur naturellement
vrai et aimant, mais que tant de dgots peuvent avoir dj rebut. Je
dterminerai ce que je suis; je veux dire ce que je dois tre: et cet
tat une fois bien connu, je m'efforcerai de le conserver toute ma vie,
convaincu que rien de ce qui m'est naturel n'est dangereux ou
condamnable, persuad que l'on n'est jamais bien que quand on est selon
sa nature, et dcid  ne jamais rprimer en moi que ce qui tendrait 
altrer ma forme originelle.

J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles; dans ma superbe erreur,
je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile
aussi illusoire[13]. Ma fermet stoque bravait le malheur comme les
passions; et je me tenais assur d'tre le plus heureux des hommes, si
j'en tais le plus vertueux. L'illusion a dur prs d'un mois dans sa
force; un seul incident la dissipe. C'est alors, que toute l'amertume
d'une vie dcolore et fugitive vint remplir mon me dans l'abandon du
dernier prestige qui l'abust. Depuis ce moment, je ne prtends plus
employer ma vie, je cherche seulement  la remplir: je ne veux plus en
jouir, mais seulement la tolrer: je n'exige point qu'elle soit
vertueuse, mais qu'elle ne soit jamais coupable.

Et cela mme, o l'esprer, o l'obtenir? O trouver des jours
commodes, simples, occups, uniformes? O fuir le malheur? Je ne veux
que cela. Mais quelle destine que celle o les douleurs restent, o les
plaisirs ne sont plus! Peut-tre quelques jours paisibles me seront-ils
donns: mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure
joie; jamais! et je n'ai pas vingt-un ans! et je suis n sensible;
ardent! et je n'ai jamais joui! et aprs la mort...... Rien non plus
dans la vie: rien dans la nature...... Je ne pleurai point; car je n'ai
plus de larmes. Je sentis que je me refroidissais; je me levai, je
marchai sur la grve; et le mouvement me fut utile.

Insensiblement je revins  ma premire recherche. Comment me fixer? le
puis-je? et quel lieu choisirai-je? Comment, parmi les hommes, vivre
autrement qu'eux; ou comment vivre loin d'eux sur cette terre dont ils
fatiguent les derniers recoins? Ce n'est qu'avec de l'argent que l'on
peut obtenir mme ce que l'argent ne paye pas; et que l'on peut viter
ce qu'il procure. La fortune que je pouvais attendre se dtruit. Le peu
que je possde maintenant devient incertain. Mon absence achvera
peut-tre de tout perdre; et je ne suis point d'un caractre  me faire
un sort nouveau. Je crois qu'il faut en cela laisser aller les choses.
Ma situation tient  des circonstances dont les rsultats sont encore
loigns. Il n'est pas certain que, mme en sacrifiant les annes
prsentes, je trouvasse les moyens de disposer  mon gr l'avenir.
J'attendrai; je ne veux pas couter une prudence inutile qui me
livrerait de nouveau  des ennuis devenus intolrables. Mais il m'est
impossible maintenant de m'arranger pour toujours, de prendre une
position fixe, et une manire de vivre qui ne change plus. Il faut bien
diffrer, et longtemps peut-tre: ainsi se passe la vie! Il faut livrer
des annes encore aux caprices du sort,  l'enchanement des
circonstances,  de prtendues convenances. Je vais vivre comme au
hasard, et sans plan dtermin, en attendant le moment o je pourrai
suivre le seul qui me convienne. Heureux encore si dans le temps que
j'abandonne, je parviens  prparer un temps meilleur: si je puis
choisir, pour ma vie future, les lieux, la manire, les habitudes,
rgler mes affections, me rprimer; et retenir dans l'isolement et dans
les bornes d'une ncessit accidentelle, ce coeur avide et simple,  qui
rien ne sera donn: si je puis lui apprendre  s'alimenter lui-mme dans
son dnuement,  reposer dans le vide,  rester calme dans ce silence
odieux,  subsister dans une nature muette.

Vous qui me connaissez, qui m'entendez; mais qui, plus heureux peut-tre
et plus sage, cdez sans impatience aux habitudes de la vie; vous savez
quels sont en moi, dans l'loignement o nous sommes destins  vivre,
les besoins qui ne peuvent tre satisfaits. Il est une chose qui me
console, c'est de vous avoir: ce sentiment ne cessera point. Mais, nous
nous le sommes toujours dit; il faut que mon ami sente comme moi; il
faut que notre destine soit la mme; il faut qu'on puisse passer
ensemble sa vie. Combien de fois j'ai regrett que nous ne soyons pas
ainsi l'un  l'autre! Avec qui l'intimit sans rserve pourra-t-elle
m'tre aussi douce, m'tre aussi naturelle? N'avez-vous pas t jusqu'
prsent ma seule habitude? Vous connaissez ce mot admirable: _Est
aliquid sacri in antiquis necessitudinibus._ Je suis fch qu'il n'ait
pas t dit par picure, ou mme par Lontium, plutt que par un
orateur[14]. Vous tes le point o j'aime  me reposer dans
l'inquitude qui m'gare, o j'aime  revenir lorsque j'ai parcouru
toutes choses; et que je me suis trouv seul dans le monde. Si nous
vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m'arrterais l, je
connatrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie
commencerait. Mais il faut que j'attende, que je cherche, que je me hte
vers l'inconnu, et que sans savoir o je vais, je fuie le prsent comme
si j'avais quelque espoir dans l'avenir.

Vous excusez mon dpart; vous le justifiez mme: et cependant, indulgent
avec des trangers, vous n'oubliez pas que l'amiti demande une justice
plus austre. Vous avez raison, il le fallait; c'est la force des
choses. Je ne vois qu'avec une sorte d'indignation cette vie ridicule
que j'ai quitte: mais je ne m'en impose pas sur celle que j'attends. Je
ne commence qu'avec effroi des annes pleines d'incertitudes, et je
trouve quelque chose de sinistre  ce nuage pais qui reste devant moi.




LETTRE V.

DATX
St.-Maurice, 18 Aot, I.


J'attendais pour vous crire que j'eusse un sjour fixe. Enfin je suis
dcid: je passerai l'hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu
considrables; mais ds que l'automne sera avance, je ne me dplacerai
plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par
les montagnes; mais les pluies m'ont forc de me rendre  Vevay par
Payerne et Lausanne. Le temps tait remis lorsque j'entrai  Vevay, mais
quelque temps qu'il et fait, je n'eusse pu me rsoudre  continuer ma
route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s'lve et s'abaisse
continuellement, presque toujours  mi-cte, entre des vignobles assez
ennuyeux  mon avis dans une telle contre. Mais Vevay, Clarens,
Chillon, les trois lieues depuis St.-Saphorin jusqu' Villeneuve
surpassent ce que j'ai vu jusqu'ici. C'est du ct de Rolle qu'on admire
le lac de Genve; pour moi je ne veux pas en dcider, mais c'est 
Vevay,  Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beaut. Que n'y
a-t-il dans cet admirable bassin,  la vue de la dent de Jamant, de
l'aiguille du Midi et des neiges du Velan, l devant les rochers de
Meillerie, un sommet sortant des eaux, une le escarpe, bien ombrage,
de difficile accs; et, dans cette le, deux maisons, trois au plus! je
n'irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque
jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? Ne serait-ce
point que les hommes nous rduisent  imaginer,  vouloir ce que la
nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l'avoir
prpar quelque part, ils le dtruisent bientt?

J'ai couch  Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J'ai
parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boises de St.-Tryphon,
et les vergers continuels qui remplissent la valle jusqu' Bex. Je
marchais entre deux chanes d'Alpes d'une grande hauteur: au milieu de
leurs neiges, je suivais une route unie le long d'un pays abondant, qui
semble avoir t dans des temps reculs presqu'entirement couvert par
les eaux.

La valle o coule le Rhne depuis Martigny jusqu'au lac, est coupe
-peu-prs au milieu par des rochers couverts de pturages et de forts,
qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui
ne sont spars que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en
grande partie couverts de bois de chtaigniers surmonts par des sapins.
C'est dans ces lieux un peu sauvages, qu'est ma demeure sur la base de
l'aiguille du Midi. Cette cime est l'une des plus belles des Alpes: elle
en est aussi l'une des plus leves, si l'on ne considre pas uniquement
sa hauteur absolue, mais aussi son lvation, visible, et l'amphithtre
si bien mnag qui dveloppe toute la majest de ses formes. De tous les
sommets dont des calculs trigonomtriques, ou les estimations du
baromtre ont dtermin la hauteur, je n'en vois aucun, d'aprs le
simple aperu des cartes et l'coulement des eaux, dont la base soit
assise dans des valles aussi profondes; je me crois fond  lui donner
une lvation apparente -peu-prs aussi grande qu' aucun autre sommet
de l'Europe.

A la vue de ces gorges habites, fertiles, et pourtant sauvages, je
quittai la route d'Italie qui se dtourne en cet endroit pour passer 
Bex, et me dirigeant vers le pont du Rhne, je pris des sentiers 
travers des prs tels que nos peintres n'en font gure. Le pont, le
chteau et le cours du Rhne en cet endroit, forment un coup-d'oeil
trs-pittoresque: quant  la ville, je n'y vis de remarquable qu'une
sorte de simplicit. Son site est un peu triste, mais de la tristesse
que j'aime. Les montagnes sont belles, la valle est unie; les rochers
touchent la ville et semblent la couvrir; le sourd roulement du Rhne
remplit de mlancolie cette terre comme spare du globe, et qui parat
creuse et ferme de toutes parts. Peuple, cultive, charge de fruits
et de vignes, elle semble pourtant afflige et embellie de toute
l'austrit des dserts, lorsque des nuages noirs l'obscurcissent,
roulent sur les flancs de ses montagnes, en brunissent les sombres
sapins, se rapprochent, s'entassent, s'arrtent immobiles, et semblent
la recouvrir toute entire comme un toit tnbreux: ou lorsque dans un
jour sans nuages, l'ardeur du soleil s'y concentre, en fait fermenter
les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur importune ce qui respire sous
le ciel aride, et fait de sa solitude trop belle, un amer abandon.

Les pluies froides que je venais d'prouver en passant le Jorat, qui
n'est qu'une butte auprs des Alpes, et les neiges dont j'ai vu se
blanchir alors les monts de la Savoye, au milieu de l't, m'ont fait
projetez plus srieusement  la rigueur, et plus encore  la dure des
hivers dans la partie leve de la Suisse. Je dsirais runir les
beauts des montagnes et la temprature des plaines. J'esprais trouver
dans les hautes valles quelques pentes exposes au midi, prcaution
bonne pour les beaux froids, mais trs-peu suffisante contre les mois
nbuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Dcid pourtant 
ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien ddommag de ces
inconvnients si je pouvais avoir pour htes de bons montagnards, dans
une simple vacherie,  l'abri des vents froids, prs d'un torrent, dans
les pturages et les sapins toujours verts.

L'vnement en a dcid autrement. J'ai trouv ici un climat doux; non
pas dans les montagnes,  la vrit, mais entre les montagnes. Je me
suis laiss entraner  rester prs de St.-Maurice. Je ne vous dirai
point comment cela s'est fait; et je serais trs-embarrass s'il fallait
que je m'en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d'abord trouver bizarre, c'est que l'ennui profond
que j'ai prouv ici pendant quatre jours pluvieux, a beaucoup contribu
 m'y arrter. Le dcouragement m'a pris: j'ai craint pour l'hiver, non
pas l'ennui de la solitude, mais l'ennui de la neige. Du reste j'ai t
dcid involontairement, sans choix, et par une sorte d'instinct qui
semblait me dire que tel tait ce qui arriverait.

Quand on vit que je songeais  m'arrter dans le pays, plusieurs
personnes me tmoignrent de l'empressement d'une manire obligeante et
simple. Le propritaire d'une maison fort jolie et voisine de la ville
fut le seul avec qui je me liai. Il me pressa d'habiter sa campagne, ou
de choisir entre d'autres, dont il me parla, et qui appartenaient  ses
amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison o je
fusse seul. Heureusement je sentis  temps, que si j'allais voir ces
diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par
faiblesse,  en prendre une, quand mme elles seraient toutes fort
loignes de ce que je dsirais. Alors le regret d'un mauvais choix ne
m'aurait laiss d'autre parti honnte  prendre que de quitter
tout--fait l'endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut
les goter assez. Je me mis  parcourir, les environs,  visiter les
sites qui me plaisaient davantage, et  chercher une demeure au hasard,
sans m'informer mme s'il y en avait dans ces endroits-l.

Je cherchais depuis deux jours: et c'tait dans un pays o prs de la
ville on trouve des lieux reculs comme au fond des dserts, et o par
consquent je n'avais destin que trois jours  des recherches que je ne
voulais pas tendre au loin. J'avais vu beaucoup d'habitations dans des
lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans
btiments, o dont les maisons de pierre et de construction misrable,
commenaient  me faire renoncer  mon projet, lorsque j'aperus un peu
de fume derrire de nombreux chtaigniers.

Les eaux, l'paisseur des ombrages, la solitude des prs de toute cette
pente me plaisaient beaucoup: mais elle est incline vers le nord, et
comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m'y serais pas
arrt sans cette fume. Aprs avoir fait bien des dtours, aprs avoir
pass des ruisseaux rapides, je parvins  une maison isole  l'entre
des bois et dans les prs les plus solitaires. Un logement passable,
une grange en bois, un potager ferm d'un large ruisseau, deux
fontaines d'une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la
terre partout incline, des haies vives, une vgtation abondante, un
pr universel prolong sous les htres pars et sous les chtaigniers
jusqu'aux sapins de la montagne: tel est Charrires. Ds le mme soir je
pris des arrangements avec le fermier; puis j'allai voir le propritaire
qui demeure  Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les
plus obligeantes. Nous convnmes aussitt, mais d'une manire moins
favorable pour moi que sa premire proposition. Ce qu'il voulait
d'abord, n'et pu tre accept que par un ami; et ce qu'il me fora
d'accepter, et paru gnreux de la part d'une ancienne connaissance. Il
faut que cette manire d'agir soit comme naturelle dans quelques lieux,
surtout dans certaines familles. Lorsque j'en parlai dans la sienne 
St.-Maurice, je ne vis point que cela surprt personne.

Je veux jouir de Charrires avant l'hiver. Je veux y tre pour la
rcolte des chtaignes, et j'ai bien rsolu de ne pas perdre la
tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la chtaigneraie,
d'une partie des prs et des vergers. Je laisse aux fermiers l'autre
partie des pturages et des fruits, le jardin potager, l'endroit destin
au chanvre, et surtout le terrain labour.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis rserve.
Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les
recoins les plus solitaires. La mousse y nuit  la rcolte des foins;
les chtaigniers, trop presss, y donnent peu de fruit; l'on n'y a
mnag aucune vue sur la longue valle du Rhne; tout y est sauvage et
abandonn: on n'a pas mme dbarrass un endroit resserr entre les
rocs, o les arbres renverss par le vent et consums de vtust,
arrtent la vase et forment une sorte de digue: des aunes et des
coudriers y prirent racine, et rendent ce passage comme impntrable.
Cependant le ruisseau filtre  travers ces dbris; il en sort tout
rempli d'cume pour former un bassin naturel d'une grande puret. De-l
il s'chappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots
prcipits; et, beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les
ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de
sapin.

On dit que les loups chasss par l'abondance des neiges, descendent, en
hiver, chercher jusques-l les os et les restes des viandes qu'il faut 
l'homme mme dans les valles pastorales. La crainte de ces animaux a
longtemps laiss cette demeure inhabite. Pour moi ce n'est pas les
loups que j'y craindrai. Que les hommes me laissent libres, du moins
prs de leurs antres!




LETTRE VI.

DATX
St.-Maurice, 26 Aot, I.


Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'tait hier: j'ai remis au lendemain pour vous crire; je ne voulais
pas que ce trouble passt si vite. J'ai senti que je touchais quelque
chose dans le vide. J'avais comme de la joie, je me suis laiss aller;
il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je
perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je n'aie
t assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart-d'heure.

J'entrais  St.-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et
plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez dj que de
ce nombre tait une femme. Mon habillement franais me fit apparemment
remarquer; je fus salu. Sa bouche est ronde; son regard......... pour
sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son
ge: je ne m'inquite pas de tout cela: il se peut mme qu'elle ne soit
pas trs-jolie.

Je n'ai point examin dans quelle auberge ils allaient, mais je suis
rest  St.-Maurice. Je crois que l'aubergiste, (c'est chez lui que je
vais toujours) m'aura mis  la mme table parce qu'ils sont Franais: il
me semble qu'il me l'a propos. Vous pensez bien que je n'ai pas fait
chercher quelque chose de dlicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai pass le reste de la journe prs du Rhne. Ils doivent tre partis
ce matin; ils vont jusqu' Sion: c'est le chemin de Leuck, o l'un des
voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C'est une chose tonnante que l'accablement o un homme qui a quelque
force laisse consumer sa vie, pendant qu'il faut si peu pour le tirer de
sa lthargie.

Croyez-vous qu'un homme qui achve son ge sans avoir aim, soit
vraiment entr dans les mystres de la vie, que son coeur lui soit bien
connu, et que l'tendue de son existence lui soit dvoile! Il me semble
qu'il est rest comme en suspens; et qu'il n'a vu que de loin ce que le
monde aurait t pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point: le voil
amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui
de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l'espre, par d'autres que par
des sots.

Quand deux verres de punch ont cart nos dfiances, ont press nos
ides, dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que
dsormais nous allons avoir plus de force dans le caractre et vivre
plus libres; mais le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus.

Si le temps n'tait pas  l'orage, je ne sais comment je passerais la
journe: mais le tonnerre retentit dj dans les rochers, le vent
devient trs-violent; j'aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S'il
pleut l'aprs-midi, il y aura de la fracheur, et du moins je pourrai
lire auprs du feu.

Le courrier qui va arriver dans une heure, doit m'apporter des livres
depuis Lausanne o je suis abonn; mais s'il m'oublie, je ferai mieux,
et le temps se trouvera pass de mme; je vous crirai, pourvu que j'aie
seulement le courage de commencer.




LETTRE VII.

DATX
St.-Maurice, 3 Septembre, I.


Je suis mont hier jusqu' la rgion des glaces perptuelles, sur la
dent du Midi. Avant que le soleil part dans la valle, j'tais dj
parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le
replain[15] en partie cultiv, qui le couvre. Je continuai par une pente
rapide,  travers d'paisses forts de sapins dont plusieurs parties
furent couches par d'anciens hivers: ruines fcondes, vaste et confus
amas d'une vgtation morte et reproduite de ses vieux dbris. A huit
heures j'atteignis le sommet dcouvert qui surmonte cette pente, et qui
forme le premier degr remarquable de la musse tonnante dont la cime
restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m'essayai
avec mes propres forces; je voulais que rien de mercenaire n'altrt
cette libert alpestre, et que nul homme de la plaine n'affaiblt
l'austrit d'une rgion sauvage. Je sentis s'agrandir mon tre ainsi
livr seul aux obstacles et aux dangers d'une nature difficile, loin des
entraves factices et de l'industrieuse oppression des hommes.

Je voyais avec une sorte de fermet voluptueuse, s'loigner rapidement
le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes prcipices. Je
laissai  terre montre, argent, tout ce qui tait sur moi, et -peu-prs
tous mes vtements, et je m'loignai sans prendre soin de les cacher.
Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indpendance fut au moins une
bizarrerie; et je ressemblai  ces enfants trop contraints, qui ne font
que des tourderies lorsqu'on les laisse  eux-mmes. Je conviens qu'il
y eut bien quelque purilit dans mon empressement de tout abandonner,
et dans accoutrement nouveau; mais enfin j'en marchais plus  mon aise,
et tenant le plus souvent entre les dents la branche que j'avais coupe
pour m'aider dans les descentes, je me mis  gravir avec les mains la
crte de rocs qui joint ce sommet secondaire  la masse principale.
Plusieurs fois je me tranai entre deux abmes dont je n'apercevais pas
le fond. Je parvins ainsi jusqu'aux granits.

Mon guide m'avait dit que je ne pourrais pas m'lever davantage. Je fus
en effet arrt longtemps; mais enfin je trouvai, en redescendant un
peu, des passages plus praticables; et les gravissant avec l'audace d'un
montagnard, j'arrivai  une sorte de bassin rempli d'une neige glace et
encrote que les ts n'ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup;
mais, parvenu au pied du pic le plus lev de toute la dent, je ne pus
en atteindre la pointe dont l'escarpement se trouvait  peine inclin,
et qui m'a paru passer d'environ cinq cents pieds le point o j'tais.

Quoique j'eusse travers peu de neiges, comme je n'avais pris aucunes
prcautions contre elles, mes yeux fatigus de leur clat et brls par
la rflexion du soleil de midi sur leur surface glace, ne purent bien
discerner les objets. D'ailleurs beaucoup des sommets que j'apercevais
me sont inconnus: je n'ai pu tre certain que des plus remarquables.
Depuis que je suis en Suisse, je ne lis que de Saussure, Bourrit,
Tableaux de la Suisse, etc., mais je suis encore fort tranger dans les
Alpes. Je n'ai pu nanmoins mconnatre la cime colossale du Mont-Blanc
qui s'levait sensiblement au-dessus de moi; celle du Velan; une autre
plus loigne, mais plus haute, que je suppose tre le Mont-Rosa; et la
dent de Morcle, de l'autre ct de la valle, vis--vis, prs de moi,
mais plus bas, par de-l les abmes. Le bloc de granit que je ne pouvais
monter nuisait beaucoup  la partie la plus frappante peut-tre de cet
immense tableau. C'est derrire lui que s'tendaient les longues
profondeurs du Valais, bordes de l'un et de l'autre ct par les
glaciers de Sanetz, de Lauter-brunnen et des Pennines, et termines par
les dmes du Gothard et du Titlis, les neiges de la Furca, les pyramides
du Schreckhorn et du Finster-aar-horn.

Mais cette vue des sommets abaisss sous les pieds de l'homme: cette vue
si grande, si imposante, si loigne de la monotone nullit du paysage
des plaines, n'tait pas encore ce que je cherchais dans la nature
libre, dans l'immobilit silencieuse, dans l'air pur. Sur les terres
basses, c'est une ncessit que l'homme naturel soit sans cesse altr;
en respirant cette atmosphre sociale si paisse, si orageuse, si pleine
de fermentation, toujours branle par le bruit des arts, le fracas des
plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perptuels
gmissements de l'anxit et des douleurs. Mais l, sur ces monts
dserts, o le ciel est plus immense; o l'air est plus fixe, et les
temps moins rapides, et la vie plus permanente: l, la nature entire
exprime loquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un
ensemble ternel: l, l'homme retrouve sa forme altrable mais
indestructible; il respire l'air sauvage loin des manations sociales;
son tre est  lui comme  l'univers: il vit d'une vie relle dans
l'unit sublime.

Voil ce que je voulais prouver; ce que je cherchais du moins.
Incertain de moi-mme dans l'ordre de choses arrang  grands frais par
d'ingnieux enfants[16], je suis mont demander  la nature pourquoi je
suis mal au milieu d'eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est
trangre dans l'ordre humain, ou si l'ordre social actuel s'loigne de
l'harmonie ternelle, comme une sorte d'irrgularit ou d'exception
accidentelle dans le mouvement du monde. Enfin je crois tre sr de moi.
Il est des moments qui dissipent la dfiance, les prvenions, les
incertitudes; et o l'on connat ce qui est, par une imprieuse et
inbranlable conviction.

Qu'il soit donc ainsi. Je vivrai misrable et presque ridicule sur une
terre assujettie aux caprices de ce monde phmre; opposant  mes
ennuis cette conviction qui me place intrieurement auprs de l'homme
tel qu'il serait. Et s'il se rencontre quelqu'un d'un caractre assez
peu flexible pour que son tre form sur le modle antrieur, ne puisse
tre livr aux empreintes sociales: si, dis-je, le hasard me fait
rencontrer un tel homme, nous nous entendrons; il me restera; je serai 
lui pour toujours; nous reporterons l'un vers l'autre nos rapports avec
le reste du monde; et, quitts des autres hommes dont nous plaindrions
les vains besoins, nous suivrons, s'il se peut, une vie plus naturelle,
plus gale. Cependant qui pourra dire si elle serait plus heureuse, sans
accord avec les choses, et passe au milieu des peuples souffrants?

Je ne saurais vous donner une ide juste de ce monde nouveau; ni vous
exprimer la permanence des monts, dans une langue des plaines. Les
heures m'y semblaient -la-fois et plus tranquilles et plus fcondes: et
comme si le roulement des astres et t ralenti dans le calme
universel, je trouvais dans la lenteur et l'nergie de ma pense, une
succession que rien ne prcipitait et qui pourtant devanait son cours
habituel. Quand je voulus estimer sa dure, je vis que le soleil ne
l'avait pas suivie; et je jugeai que le sentiment de l'existence est
rellement plus pesant et plus strile dans l'agitation des terres
humaines. Je vis que malgr la lenteur des mouvements apparents, c'est
dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pense, moins
presse, est plus vritablement active: l'homme des valles consume,
sans en jouir, sa dure inquite et irritable; semblable  ces insectes
toujours mobiles qui perdent leurs efforts en vaines oscillations, et
que d'autres, aussi faibles mais plus tranquilles, laissent derrire eux
dans leur marche directe et toujours soutenue.

La journe tait ardente, l'horizon fumeux, et les valles vaporeuses.
L'clat des glaces remplissait l'atmosphre infrieure de leurs reflets
lumineux; mais une puret inconnue semblait essentielle  l'air que je
respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident
de lumire ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des
cieux. Leur couleur apparente n'tait plus ce bleu ple et clair, doux
revtement des plaines, agrable et dlicat mlange qui forme  la terre
habite une enceinte visible o l'oeil se repose et s'arrte. L l'ther
indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensit sans bornes; au
milieu de l'clat du soleil et des glacires, chercher d'autres mondes
et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits; et par-dessus
l'atmosphre embrase des feux du jour, pntrer un univers nocturne.

Insensiblement des vapeurs s'levrent des glacires et formrent des
nuages sous mes pieds. L'clat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et
le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit
les Alpes, quelques pics isols sortaient seuls de cet ocan de vapeurs;
de filets de neige clatante retenus dans les fentes de leurs asprits,
rendaient le granit plus noir et plus svre. Le dme neigeux du
Mont-Blanc levait sa masse inbranlable sur cette mer grise et mobile,
sur ces brumes amonceles que le vent creusait et soulevait en ondes
immenses. Un point noir parut dans leurs abmes; il s'leva rapidement,
il vint droit  moi, c'tait le puissant aigle des Alpes, ses ailes
taient humides et son oeil farouche; il cherchait une proie, mais  la
vue d'un homme il se mit  fuir avec un cri sinistre, il disparut en se
prcipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois rpt; mais par des
sons secs, sans aucun prolongement, semblables  autant de cris isols
dans le silence universel. Puis tout rentra dans un calme absolu; comme
si le son lui-mme et cess d'tre, et que la proprit des corps
sonores et t efface de l'univers. Jamais le silence n'a t connu
dans les valles tumultueuses: ce n'est que sur les cimes froides que
rgne cette immobilit, cette solennelle permanence que nulle langue
n'exprimera, que l'imagination n'atteindra pas. Sans les souvenirs
apports des plaines, l'homme n'y pourrait croire qu'il soit hors de lui
quelque mouvement dans la nature; le cours mme des astres lui serait
inexplicable; et jusqu'aux variations des vapeurs tout lui semblerait
subsister dans le changement mme. Chaque moment prsent lui paraissant
continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la
succession des choses; et les perptuelles mutations de l'univers
seraient  sa pense un mystre impntrable.

Je voudrais avoir conserv des traces plus sres non pas de mes
sensations gnrales dans ces contres muettes, elles ne seront point
oublies, mais des ides qu'elles amenrent et dont ma mmoire n'a
presque rien gard. Dans des lieux si diffrents, l'imagination peut 
peine rappeler un ordre de penses que semblent repousser tous les
objets prsents. Il et fallu crire ce que j'prouvais; mais alors
j'eusse bientt cess de sentir d'une manire extraordinaire. Il y a
dans ce soin de conserver sa pense pour la retrouver ailleurs, quelque
chose de servile, et qui tient aux soins d'une vie dpendante. Ce n'est
pas dans les moments d'nergie que l'on s'occupe des autres temps ou des
autres hommes: on ne penserait pas alors pour des convenances factices,
pour la renomme, ou mme pour l'utilit publique. On est plus naturel,
on ne pense pas mme pour user du moment prsent: on ne commande pas 
ses ides, on ne veut pas rflchir, on ne demande pas  son esprit
d'approfondir une matire, de dcouvrir des choses caches, de trouver
ce qui n'a pas t dit. La pense n'est pas active et rgle, mais
passive et libre: on songe, on s'abandonne; on est profond sans esprit,
grand sans enthousiasme, nergique sans volont; on rve, on ne mdite
point. Ne soyez pas surpris que je n'aie rien  vous dire aprs avoir eu
pendant plus de six heures des sensations et des ides que ma vie
entire ne ramnera peut-tre pas. Vous savez comment fut trompe
l'attente de ces hommes du Dauphin qui herborisaient avec J.-J. Ils
parvinrent  un sommet dont la position tait propre  chauffer un
gnie potique: ils attendaient un beau morceau d'loquence; l'auteur de
Julie s'assit  terre, se mit  jouer avec quelques brins d'herbe, et ne
dit mot.

Il pouvait tre cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres
s'allongeaient, et que j'prouvai quelque froid dans l'angle ouvert au
couchant o j'tais rest longtemps immobile sur le granit. Je n'y
pouvais prendre de mouvement: la marche tait trop difficile sur ces
escarpements. Les vapeurs taient dissipes; et je vis que la soire
serait belle, mme dans les valles.

J'aurais t dans un vrai danger si les nuages se fussent paissis; mais
je n'y avais pas song jusqu' ce moment. La couche d'air grossier qui
enveloppe la terre m'tait trop trangre dans l'air pur que je
respirais, vers les confins de l'ther: et toute prudence s'tait
loigne de moi, comme si elle n'et t qu'une convenance de la vie
factice.

En redescendant sur la terre habite, je sentis que je reprenais la
longue chane des sollicitudes et des ennuis. Je rentrai a dix heures:
la lune donnait sur ma fentre. Le Rhne roulait avec bruit: il ne
faisait aucun vent; tout dormait dans la ville. Je songeai aux monts que
je quittais,  Charrires que je vais habiter,  la libert que je me
suis donne.




LETTRE VIII.

DATX
St.-Maurice, 14 septembre, I.


Je reviens d'une course de plusieurs jours dans les montagnes. Je ne
vous en dirai rien; j'ai bien d'autres choses  vous apprendre. J'avais
dcouvert un site tonnant, et je me promettais d'y retourner plusieurs
fois, car il n'est pas loin de St.-Maurice. Avant de me coucher,
j'ouvris une lettre; elle n'tait point de votre criture: le mot
presse, crit d'une manire trs-apparente, me donna de l'inquitude.
Tout est suspect  celui qui n'chappe qu'avec peine  d'anciennes
contraintes. Dans mon repos, tout changement devait me rpugner; je
n'attendais rien de favorable, et je pouvais beaucoup craindre.

Je crois que vous souponnerez facilement ce dont il s'agit. Je fus
frapp, accabl; puis je me dcidai  tout ngliger,  tout surmonter,
 abandonner pour toujours ce qui me rapprocherait des choses que j'ai
quittes. Cependant aprs bien des incertitudes, plus sens ou plus
faible, j'ai cru voir qu'il fallait perdre un temps pour assurer le
repos de l'avenir. Je cde; j'abandonne Charrires, et je me prpare 
partir. Nous parlerons de cette malheureuse affaire.

Ce matin je ne pouvais supporter la pense d'un si grand changement; et
mme je me mis  dlibrer de nouveau. Enfin j'allai  Charrires
prendre d'autres dispositions et annoncer mon dpart. C'est l que je me
suis dcid irrvocablement. Je voulais carter l'ide de la saison qui
s'avance, et des ennuis dont je sens dj le poids. J'ai t dans les
prs; on les fauchait pour la dernire fois. Je me suis arrt sur un
roc pour ne voir que le ciel, il se voilait de brumes. J'ai regard les
chtaigniers, j'ai vu des feuilles qui tombaient. Alors je me suis
rapproch du ruisseau, comme si j'eusse craint qu'il ne ft aussi tari;
mais il coulait toujours.

Inexplicable ncessit des choses humaines! Je vais  Lyon. J'irai 
Paris, voil qui est rsolu. Adieu. Plaignons l'homme qui trouve bien
peu, et  qui ce peu est encore enlev.

Enfin, du moins, nous nous verrons  Lyon.




LETTRE IX.

DATX
Lyon; 22 Octobre, I.


Je partis pour Mterville le surlendemain de votre dpart de Lyon. J'y
ai pass dix-huit jours. Vous savez quelle inquitude m'environne, et de
quels misrables soins je suis embarrass sans avoir rien de
satisfaisant  m'en promettre. Mais attendant une lettre qui ne pouvait
arriver qu'au bout de douze  quinze jours, j'allai passer ce temps 
Mterville.

Si je ne sais pas rester indiffrent et calme au milieu des ennuis dont
je dois m'occuper, et dont l'issue parat dpendre de moi; je me sens au
moins capable de les oublier absolument ds que je n'y puis rien faire.
Je sais attendre avec scurit l'avenir quelque alarmant qu'il puisse
tre, ds que le soin de le prvenir ne demandant plus mon attention
prsente, je puis en suspendre le souvenir et en dtourner ma pense.

En effet je ne chercherais pas, pour les plus beaux jours de ma vie, une
paix plus profonde que la scurit de ce court intervalle. Il fut
pourtant obtenu entre des sollicitudes dont le terme ne saurait tre
prvu: et comment? par des moyens si simples qu'ils feraient rire tant
d'hommes  qui ce calme ne sera jamais connu.

Cette terre est peu considrable, et dans une situation plus tranquille
que brillante. Vous connaissez ses matres, leurs caractres, leurs
procds, leur amiti simple, leurs manires attachantes. J'y arrivai
dans un moment favorable. On devait le lendemain commencer  cueillir le
raisin d'un grand treillage expos au midi et qui regarde les bois
d'Armand. Il fut dcid  souper que ce raisin destin  faire une pice
de vin soign, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour
laisser quelque jours  la maturit des grappes les moins avances. Le
lendemain, ds que le brouillard fut un peu dissip, je mis un van sur
une brouette; et j'allais le premier au fonds du clos commencer la
rcolte: je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt;
j'aimais cette lenteur; je voyais  regret quelqu'autre y travailler:
elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans
des chemins ngligs et remplis d'une herbe humide; je choisissais les
moins unis, les plus difficiles: et les jours coulaient ainsi dans
l'oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil
d'automne. Et quand le soir tait venu, on versait du th dans du lait
encore chaud; on riait des hommes qui cherchent le plaisir, on se
promenait derrire de vieilles charmilles, et l'on se couchait content.
J'ai vu les vanits de la vie, et je porte en mon coeur l'ardent principe
de ses plus vastes passions. J'y porte aussi le sentiment des grandes
choses sociales, et celui de l'ordre philosophique: j'ai lu Marc-Aurle,
il ne m'a point surpris; je conois les vertus difficiles, et jusqu'
l'hrosme des monastres. Tout cela peut animer mon me, et ne la
remplit pas. Cette brouette que je charge de fruit et pousse doucement,
la soutient mieux. Il semble qu'elle voiture paisiblement mes heures, et
que son mouvement utile et lent, sa marche mesure conviennent 
l'habitude ordinaire de la vie.




LETTRE X.

DATX
Paris,20 juin, seconde anne.


Rien ne se termine: les misrables affaires qui me retiennent ici se
prolongent chaque jour; et plus je m'irrite de ces retards, plus leur
terme devient incertain. Les faiseurs d'affaires pressent les choses
avec le sang froid de gens  qui leur dure est habituelle, et qui
d'ailleurs se plaisent dans cette marche lente et embarrasse digne de
leur me astucieuse, et si commode pour leurs ruses caches. J'aurais
plus de mal  vous en dire s'ils m'en faisaient moins: au reste vous
savez mon opinion constante sur ce mtier que j'ai toujours regard
comme le plus plat et le plus funeste. Un homme de loi me promne de
difficults en difficults: croyant que je dois tre intress et sans
droiture, il marchande pour sa partie; il pense, en m'excdant de
lenteurs et de formalits, me rduire  donner ce que je ne puis
accorder, puisque je ne l'ai pas. Ainsi aprs avoir pass six mois 
Lyon malgr moi, je suis encore condamn  en passer davantage peut-tre
ici.

L'anne s'coule: en voil une encore  retrancher de mon existence.
J'ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l't dans Paris! Je
passe une partie du temps dans les dgots insparables de ce qu'on
appelle faire ses affaires: et quand je voudrais rester en repos le
reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d'asile contre ces
longs ennuis, j'y trouve un ennui plus intolrable. J'y suis dans le
silence au milieu du bruit; et seul je n'ai rien  faire dans un monde
turbulent. Il n'y a point ici de milieu entre l'inquitude et
l'inaction; il faut s'ennuyer si l'on n'a des affaires et des passions.
Je suis l, ne sachant que faire, dans ma chambre branle du
retentissement perptuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute
l'inquitude d'un peuple actif. J'ai sous ma fentre une sorte de place
publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de
fruits et de crieurs de tous genres. Vis--vis est le mur lev d'un
monument public; le soleil l'claire depuis deux heures jusqu'au soir:
cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu; et les
plus beaux jours sont pour moi les plus pnibles. Un colporteur
infatigable rpte les titres de ses journaux: sa voix dure et monotone
semble ajouter  l'aridit de cette place brle du soleil: et si
j'entends quelque blanchisseuse chanter  sa fentre sous les toits, je
perds patience et je m'en vais. Voici trois jours qu'un pauvre estropi
et ulcr se place au coin d'une rue tout prs de moi, et l il demande
d'une voix leve et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez
l'effet de cette plainte rpte  intervalles gaux pendant les beaux
jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour jusqu' ce qu'il
change de place. Mais o aller? je connais ici trs-peu de monde; ce
serait un grand hasard que dans si peu de personnes il y en et une
seule  qui je convinsse: aussi ne vais-je nulle part. Pour les
promenades publiques il y en a de fort belles  Paris; mais pas une o
je puisse rester une demi-heure sans ennui.

Je ne connais rien qui fatigue tant nos jours que cette perptuelle
lenteur de toutes choses. Elle retient sans cesse dans un tat
d'attente: elle fait que la vie s'coule avant que l'on ait atteint le
point o l'on prtendait commencer  vivre. De quoi me plaindrai-je
pourtant? combien peu d'hommes ne perdent pas leur vie! Et ceux qui la
passent dans les cachots construits par la bienfaisance des lois! Mais
comment peut-il se rsoudre  vivre celui qui supporte dans un cachot
vingt annes de jeunesse? il ignore toujours combien il y doit rester
encore: si le moment de la dlivrance tait proche! J'oubliais ceux qui
n'oseraient finir volontairement: les hommes ne leur ont pas au moins
permis de mourir. Et nous osons gmir sur nous-mmes!




LETTRE XI.

DATX
Paris, 27 juin, II.


Je passe assez souvent deux heures  la bibliothque: non pas
prcisment pour m'instruire, ce dsir-l se refroidit sensiblement;
mais parce que ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant
coulent irrparables, je les trouve moins pnibles quand je les emploie
au dehors, que s'il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu
commandes me conviennent dans mon dcouragement: trop de libert me
laisserait dans l'indolence. J'ai plus de tranquillit entre des gens
silencieux comme moi, que seul au milieu d'une population tumultueuse.
J'aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de
gens attentifs, antique et froid dpt des efforts et de toutes les
vanits humaines.

Quand je lis Bougainville, Chardin, Laloubre, je me pntre de
l'ancienne mmoire des terres puises, de la renomme d'une sagesse
lointaine, ou de la jeunesse des les heureuses: mais oubliant enfin et
Perspolis, et Benars, et Tinian mme, je runis les temps et les lieux
dans le point prsent o les conceptions humaines les peroivent tous.
Je vois ces esprits avides qui acquirent dans le silence et la
contention, tandis que l'ternel oubli, roulant sur leurs ttes savantes
et sduites, amne leur mort ncessaire, et va dissiper en un moment de
la nature, et leur tre, et leur pense, et leur sicle.

Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d'herbe, o
sont deux ou trois statues, quelques ruines, et un bassin d'eau verte
qui parat ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m'arrter
un quart-d'heure dans cette enceinte silencieuse. J'aime  rver en
marchant sur ces vieux pavs que l'on a tirs des carrires, pour
prparer aux pieds de l'homme une surface sche et strile. Mais le tem
et l'abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les
recouvrant d'une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa vgtation
et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavs
plus loquents que les livres que je viens d'admirer.

Hier, en consultant l'Encyclopdie, j'ouvris le volume  un endroit que
je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel tait cet article:
mais il s'agissait d'un homme qui, fatigu d'agitations et de revers, se
jeta dans une solitude absolue par une de ces rsolutions victorieuses
des obstacles, et qui font qu'on s'applaudit tous les jours d'en avoir
eu un de volont, forte. L'ide de cette vie indpendante n'a rappel 
mon imagination ni les libres solitudes de l'Imas, ni les les faciles
de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et dj tant regrettes.
Mais un souvenir distinct, m'a prsent d'une manire frappante, et avec
une sorte de surprise et d'inspiration, les rochers striles et les bois
de Fontainebleau.

Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu tranger au milieu
de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m'y suis
fortement attach.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques annes  Paris. Les
parents avec qui j'tais, malgr leur got pour la ville, passrent
plusieurs fois le mois de septembre  la campagne chez des amis. Une
anne ce fut  Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allmes
chez ces mmes personnes qui demeurrent alors au pied de la fort, vers
la rivire. J'avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans lorsque
je vis Fontainebleau. Aprs une enfance casanire, inactive et ennuye,
si je sentais en homme  certains gards, j'tais enfant  beaucoup
d'autres. Embarrass, incertain; pressentant tout peut-tre, mais ne
connaissant rien; tranger  ce qui m'environnait, je n'avais d'autre
caractre dcid que d'tre inquiet et malheureux. La premire fois je
n'allais point seul dans la fort; je me rappelle peu de ce que j'y
prouvais, je sais seulement que je prfrai ce lieu  tous ceux que
j'avais vus, et qu'il fut le seul o je dsirai de retourner. L'anne
suivante, je parcourus avidement ces solitudes; je m'y garais 
dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route et que je
n'apercevais aucun chemin frquent. Quand j'atteignais l'extrmit de
la fort, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces rochers
dans l'loignement. Je retournais aussitt, je m'enfonais dans le plus
pais du bois; et quand je trouvais un endroit dcouvert et ferm de
toutes parts, o je ne voyais que des sables et des genivres,
j'prouvais un sentiment de paix, de libert, de joie sauvage, pouvoir
de la nature sentie pour la premire fois dans l'ge facilement heureux.
Je n'tais pas gai pourtant: presque heureux, je n'avais que l'agitation
du bien-tre. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours
triste. Plusieurs fois j'tais dans les bois avant que le soleil part.
Je gravissais les sommets encore dans l'ombre; je me mouillais dans la
bruyre pleine de rose; et quand le soleil paraissait, je regrettais
la clart incertaine qui prcde l'aurore. J'aimais les fondrires, les
vallons obscurs, les bois pais; j'aimais les collines couvertes de
bruyre; j'aimais beaucoup les grs renverss et les rocs ruineux;
j'aimais bien plus ces sables vastes et mobiles, dont nul pas d'homme ne
marquait l'aride surface sillonne  et l par la trace inquite de la
biche ou du livre en fuite. Quand j'entendais un cureuil, quand je
faisais partir un daim, je m'arrtais, j'tais assez bien, et pour un
moment je ne cherchais plus rien. C'est  cette poque que je remarquai
le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait dj et que depuis je ne
rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau; j'aime cette corce
blanche, lisse et crevasse; cette tige agreste; ces branches qui
s'inclinent vers la terre; la mobilit des feuilles; et tout cet
abandon, simplicit de la nature, attitude des dserts.

Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier! Illusion trop vaine d'une
sensibilit expansive! Que l'homme est grand dans son inexprience:
qu'il serait fcond, si le regard froid de son semblable, si le souffle
aride de l'injustice ne venait pas scher son coeur! J'avais besoin de
bonheur. J'tais n pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres,
voisins des frimas, dont l'aurore elle-mme paississant les brumes, ne
commence la lumire que par des traits sinistres d'une couleur ardente
sur les nues amonceles. Ce voile tnbreux, ces rafales orageuses, ces
lueurs ples, ces sifflements  travers les arbres qui plient et
frmissent, ces dchirements prolongs semblables  des gmissements
funbres: voil le matin de la vie:  midi, des temptes plus froides et
plus continues; le soir, des tnbres plus paisses: et la journe de
l'homme est acheve.

Le prestige spcieux, infini, qui nat avec le coeur de l'homme, et qui
semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour: j'allai
jusqu' croire que j'aurais des dsirs satisfaits. Ce feu subit et trop
imptueux, brla dans le vide, et s'teignit sans avoir rien clair.
Ainsi, dans la saison des orages, apparaissent pour l'effroi de l'tre
vivant, des clairs instantans dans la nuit tnbreuse.

C'tait en mars: j'tais  Lu.** Il y avait des violettes au pied des
buissons et des lilas, dans un petit pr bien printanier, bien
tranquille, inclin au soleil de midi. La maison tait au-dessus,
beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse tait la vue des fentres.
Sous le pr, des rocs difficiles et droits comme des murs: au fonds, un
large torrent; et par de-l, d'autres rochers couverts de prs, de
haies, et de sapins! Les murs antiques de la ville passaient  travers
tout cela: il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la
lune clairait: des cors se rpondaient dans l'loignement; et la voix
que je n'entendrai plus....! Tout cela m'a tromp. Ma vie n'a encore eu
que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et
non pas celui de Lu?**




LETTRE XII.

DATX
28 juillet, II.


Enfin je me crois dans le dsert. Il y a ici des espaces o l'on
n'aperoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait pour une saison,
 ces soins inquiets qui usent notre dure, qui confondent notre vie
avec les tnbres qui la prcdent et les tnbres qui la suivent, ne
lui laissant d'autre avantage que d'tre elle-mme un nant moins
tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la fort, et que je descendis 
Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me
perdre dans des torrents, des fondrires, des lieux romantiques et
terribles. J'ai trouv des collines de grs culbuts, des formes
petites, un sol assez plat et  peine pittoresque: mais le silence, et
l'abandon, et la strilit m'ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans
un sable mobile et brlant: quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a
point d'eau, point de fracheur, point d'ombrage? Je vois un espace
inculte et muet; des roches ruineuses, dpouilles et branles: et les
forces de la nature assujetties  la force des temps. N'est-ce pas comme
si j'tais paisible, quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent,
d'autres difficults et d'autres excs que ceux de mon coeur.

Je ne m'oriente point: au contraire, je m'gare quand je puis. Souvent
je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche  ne
conserver aucun renseignement, et  ne pas connatre la fort, afin
d'avoir toujours quelque chose  y trouver. Il y a un chemin que j'aime
 suivre: il dcrit un cercle comme la fort elle-mme, en sorte qu'il
ne va ni aux plaines ni  la ville; il ne suit aucune direction
ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble
n'avoir point de fin; il passe  travers tout, et n'arrive  rien: je
crois que j'y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous; et vous plaisantez dj de ma
prtendue solitude: mais vous vous trompez; vous me croyez 
Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumire. Rien de tout
cela. Je n'aime pas plus les maisons _champtres_ de ces pays-ci que
leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le
faste, je hais la misre. Autrement, il et mieux valu rester  Paris;
j'y eusse trouv l'un et l'autre.

Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernire lettre
remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.

Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu pais, deux
biches fuir devant un loup. Il tait assez prs d'elles; je jugeai qu'il
les devait atteindre, et je m'avanai du mme ct pour voir la
rsistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une
place dcouverte, occupe par des roches et des bruyres; mais lorsque
j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette
sorte de lande creuse et ingale, o l'on avait taill beaucoup de grs
pour les pavs: je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour
rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en
silence, et qui n'aboya que lorsque je m'loignai de lui. En effet,
j'arrivais presqu' l'entre de la demeure pour laquelle il veillait.
C'tait une sorte de souterrain ferm en partie naturellement par les
rocs, et en partie par des grs rassembls, par des branches de
genvriers, de la bruyre et de la mousse. Un ouvrier qui, pendant plus
de trente ans avait taill des pavs dans les carrires voisines,
n'ayant ni bien ni famille, s'tait retir l pour quitter, avant de
mourir, un travail forc, pour chapper aux mpris et aux hpitaux. Je
lui vis un lit et une armoire: il y avait auprs de son rocher quelques
lgumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et
son chat, d'eau, de pain et de libert. J'ai beaucoup travaill, me
dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille, et puis
je mourrai bientt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine.
Mais la savait-il? Croyait-il d'autres hommes plus heureux? Souffrait-il
en se comparant  d'autres? Je n'examinerai point tout cela. J'tais
bien jeune. Son air rustre et un peu farouche, m'occupait beaucoup. Je
lui avais offert un cu; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin: ce
mot l diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des
choses plus utiles: c'est peut-tre le vin, l'inconduite qui l'auront
men l, et non pas le got de la solitude. Pardonne, homme simple,
malheureux solitaire! Je n'avais point appris alors que l'on buvait
l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume
qui navre, et les dgots qui tent les forces: je sais respecter celui
dont le premier besoin est de cesser un moment de gmir. Je suis indign
quand je vois des hommes  qui la vie est facile, reprocher durement 
un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle me ont
donc reue ces gens-l qui ne connaissent pas de plus grande misre que
d'avoir faim?

Vous concevez  prsent la force de ce souvenir qui me vint inopinment
 la bibliothque. Son ide rapide me livra  tout le sentiment d'une
vie relle, d'une sage simplicit, de l'indpendance de l'homme dans une
nature possde.

Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mne ici: et
que, dans mes grs, au milieu des plaines misrables, je me croie
l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier
St.-Paul, montrer  mes voisins les beauts champtres d'un pot de
rsda appuy sur la gouttire, et d'un jardin de persil encaiss sur un
ct de la fentre, ou donner  un demi-arpent de terre entour d'un
ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre
hmisphre, pour rappeler de grands souvenirs et des moeurs lointaines
entre les pltres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamn  toujours attendre la vie, je
m'essaie  vgter absolument seul et isol: j'ai mieux aim passer
quatre mois ainsi, que de les perdre  Paris dans d'autres purilits
plus grandes et plus misrables. Je veux vous dire, quand nous nous
verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai ferm;
comment j'y ai transport le peu d'effets que j'ai amens ici sans
mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de
certains lgumes; o je vais chercher de l'eau; comment je suis vtu
quand il pleut; et toutes les prcautions que je prends pour rester bien
cach, et pour que nul Parisien, passant huit jours  la campagne, ne
vienne ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme
le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que
cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage,
je sors de la fort, que je pntre dans les terres cultives, que je
vois au loin un chteau fastueux dans les campagnes nues: quand, aprs
une lieue laboure et dserte, j'aperois cent chaumires entasses,
odieux amas dont les rues, les tables et les potagers, les murs, les
planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne
paraissent qu'une mme fange, dans laquelle toutes les femmes crient,
tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant
d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix
morale et des esprances religieuses; je vois pour patriarche, un prtre
avide, sinistre, aigri par les regrets, spar trop tt du monde; un
jeune homme chagrin, sans dignit, sans sagesse, sans onction, que l'on
ne vnre pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console
pas les bons: et pour tout signe d'esprance et d'union, ce signe de
crainte et d'abngation; ce gibet sanctifi, trange emblme, triste
reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misrablement
perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui
ne se doutent mme pas qu'on puisse le voir d'une autre manire.

Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension
d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17],
soutiens et dvore ma vie: que serait-elle sans ta beaut sinistre?
C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle prira.

Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux
jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis prs de l'eau qui
emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds
d'une mlodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis,
seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprs
des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches
d'Underwalden et d'Hasly: et que l, une fois avant la mort, je puisse
dire  un homme qui m'entende: Si nous avions vcu!




LETTRE XIII.

DATX
Fontainebleau, 31 juillet, II.


Quand un sentiment invincible nous entrane loin des choses que l'on
possde, et nous remplit de volupt, puis de regrets, en nous faisant
pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde
et fugitive n'est qu'un tmoignage intrieur de la supriorit de nos
facults sur notre destine. C'est cette raison mme qui le rend si
court, et le change aussitt en regret: il est dlicieux, puis
dchirant. L'abattement suit toute impulsion immodre. Nous souffrons
de n'tre pas ce que nous pourrions tre; mais si nous nous trouvions
dans l'ordre de choses qui manque  nos dsirs, nous n'aurions plus ni
cet excs des dsirs, ni cette surabondance des facults: nous ne
jouirions plus du plaisir d'tre au-del de nos destines, d'tre plus
grand que ce qui nous entoure, plus fcond que nous n'avons besoin de
l'tre. Dans l'occasion de ces volupts mmes que nos conceptions
pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rveurs,
indiffrents, ennuys mme; parce qu'on ne peut pas tre d'une manire
effective plus que soi-mme: parce que nous sentons alors la limite
irrsistible de la nature des tres, et qu'employant nos facults  des
choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter
au-del, dans la rgion suppose des choses idales soumises  l'empire
de l'homme rel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idales? C'est ce que
je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point, semble-t-il
davantage selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est
aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de
suite, point de but. Elle a des parties certaines et fixes: elle en a
d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des
ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi,
dans le sommeil, on pense en mme temps des choses vraies et suivies, et
d'autres bizarres, dsunies et chimriques, qui se lient, je ne sais
comment, aux premires. Le mme mlange compose, et les rves de la
nuit, et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment
du rveil viendrait enfin.....




LETTRE XIV.

DATX
Fontainebleau, 7 aot, II.


M. R*. que vous connaissez, disait dernirement: quand je prends ma
tasse de caf j'arrange bien le monde. Je me permets aussi ces sortes de
songes; et lorsque je marche dans les bruyres, entre les genivres
encore humides, je me surprends quelquefois  imaginer les hommes
heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'tre. Je ne
veux pas faire une autre espce, ni un autre globe; je ne veux pas tout
rformer: ces sortes d'hypothses ne mnent  rien, dites-vous,
puisqu'elles ne sont applicables  rien de connu. Eh bien, prenons ce
qui existe ncessairement; prenons le tel qu'il est, en arrangeant
seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espces
chimriques, ou nouvelles; mais, voil mes matriaux, d'aprs eux je
fais mon plan selon ma pense.

Je voudrais deux points; un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais
quand la pluie fera dborder les eaux, quand le soleil schera mes
plantes, quand l'ouragan branlera ma demeure, c'est  mon industrie 
lutter contre les forces naturelles contraires  mes besoins: mais quand
j'ignore le moment de chaque chose, quand le mal m'opprime sans que le
danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les
intrts des autres confis  mes prcautions m'interdisent
l'insouciance, et jusqu' la scurit, n'est-ce pas une ncessit que ma
vie soit inquite et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction
succde  des travaux forcs, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je
consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquitude, ou dans la
lthargie de l'ennui.

Si les hommes sont presque tous dissimuls, si la duplicit des uns
force au moins les autres  la rserve, n'est-ce pas une ncessit
qu'ils joignent au mal invitable que plusieurs cherchent  faire aux
autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux
inutiles? N'est-ce pas une ncessit que l'on se nuise rciproquement,
malgr soi, que chacun s'observe et se prvienne, que les ennemis soient
inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une ncessit
qu'un homme de bien soit perdu dans l'opinion par un propos indiscret,
par un faux jugement; qu'une inimiti, ne d'un soupon mal fond,
devienne mortelle; que ceux qui auraient voulu bien faire soient
dcourags; que de faux principes s'tablissent; que la ruse soit plus
utile que la sagesse, la valeur, la magnanimit; que des enfants
reprochent  un pre de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une
rouerie, et que des Etats prissent pour ne s'tre pas permis un crime?
Dans cette perptuelle incertitude, je demande ce que devient la morale;
et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sret: sans sret,
sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rve d'enfant?

L'instant de la mort resterait inconnu: il n'y a pas de mal sans dure;
et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas tre mise au nombre
des malheurs. Il est bon d'ignorer quand tout doit finir; car on
commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc
que chez l'homme, -peu-prs tel qu'il est, l'ignorance de la dure de
la vie ait plus d'utilit que d'inconvnients; mais l'incertitude des
choses de la vie n'est point comme celle de leur terme. Un incident que
vous n'avez pu prvoir drange votre plan, et vous prpare de longues
contrarits: pour la mort elle anantit votre plan, elle ne le drange
pas; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de
ceux qui restent en peut tre contrari: mais c'est avoir assez de
certitude que d'avoir celle de ses propres affaires; et je ne veux pas
imaginer des choses tout--fait bonnes selon l'homme. Le monde que
j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne
supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite: il me
semble que la nature n'en admet pas de telle.

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, invitablement vrais, cela
me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses
orages et ses foudres;  la terre les boues, les scheresses; au sol la
strilit;  nos corps leur faiblesse, leurs besoins, leur dgnration;
aux hommes leurs diffrences et leurs incompatibilits, leur
inconstance, leurs erreurs, leurs vices mmes, et leur ncessaire
gosme; au temps sa lenteur et son irrvocabilit: ma cit est heureuse
si les choses sont rgles, si les penses sont connues. Il ne lui faut
plus qu'une bonne lgislation: et, si les penses sont connues, il est
impossible qu'elle ne l'ait pas.




LETTRE XV.

DATX
Fontainebleau, 9 aot, II.


Parmi quelques volumes d'un format commode que j'apportai ici je ne sais
trop pourquoi, j'ai trouv le roman ingnieux de Phrosine et Mlidor. Je
l'ai parcouru, j'en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les
douleurs: nous aimons  les chercher dans nous,  suivre leurs
profondeurs, et  rester surpris devant leurs proportions dmesures:
nous essayons, du moins dans les misres humaines, cet infini que nous
voulons donner  notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.

Ce moment dplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au
milieu des volupts mystrieuses! Dans ces brouillards tnbreux, tant
d'amour, tant de pertes et d'affreuses vengeances! et ce dchirement
d'un coeur tromp quand Phrosine, cherchant  la nage le roc et le
flambeau, entrane par la lueur perfide, prit puise dans la vaste
mer!...

Je ne connais pas de dnouement plus beau, de mort plus lamentable. Le
jour finissait, il n'y avait point de lune: il n'y avait point de
mouvement; le ciel tait calme, les arbres immobiles. Quelques insectes
sous l'herbe, un seul oiseau loign chantaient dans la chaleur du soir.
Je m'assis, je restai longtemps: il me semble que je n'eus que des ides
vagues. Je parcourais la terre et les sicles; je frmissais de l'oeuvre
de l'homme. Je reviens  moi, je me trouve dans ce chaos; j'y vois ma
vie perdue; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Rugi! si
j'avais eu l vos abmes![18]

La nuit tait dj sombre. Je me retirai lentement; je marchais au
hasard, j'tais rempli d'ennui. J'avais besoin de larmes, mais je ne pus
que gmir. Les premiers temps ne sont plus: j'ai les tourmentes de la
jeunesse, et n'en ai point les consolations. Mon coeur encore fatigu du
feu d'un ge inutile, est fltri et dessch comme s'il tait dans
l'puisement de l'ge refroidi. Je suis teint, sans tre calm. Il y en
a qui jouissent de leurs maux; mais pour moi tout a pass: je n'ai ni
joie, ni esprance, ni repos: il ne me reste rien, je n'ai plus de
larmes.




LETTRE XVI.

DATX
Fontainebleau, 12 aot, II.


Que de sentiments augustes! Que de souvenirs! Quelle majest tranquille
dans une nuit douce, calme, claire! Quelle grandeur! Cependant l'me
est accable d'incertitudes. Elle voit que le sentiment qu'elle a reu
des choses la livre aux erreurs: elle voit qu'il y a des vrits, mais
qu'elles sont dans un grand loignement. On ne saurait comprendre la
nature,  la vue de ces astres immenses dans le ciel toujours le mme.

Il y a l une permanence qui nous confond: c'est pour l'homme une
effrayante ternit. Tout passe; l'homme passe; et les mondes ne passent
pas? La pense est dans un abme entre les vicissitudes de la terre et
les cieux immuables.[19]




LETTRE XVII.

DATX
Fontainebleau, 14 aot, II.


Je vais dans les bois avant que le soleil claire; je le vois se lever
pour un beau jour; je marche dans la fougre encore humide, dans les
ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet: un
sentiment de ce bonheur qui tait possible, m'agite avec force, me
pousse et m'oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui
veut jouir: puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misrable.




LETTRE XVIII.

DATX
Fontainebleau, 17 aot, II.


Mme ici, je n'aime que le soir. L'aurore me plat un moment: je crois
que je sentirais sa beaut, mais le jour qui va la suivre doit tre si
long! J'ai bien une terre libre  parcourir; mais elle n'est pas assez
sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites
et monotones; la vgtation n'y a pas en gnral cette force, cette
profusion qui m'est ncessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans
des profondeurs inaccessibles: c'est une terre des plaines. Rien ne
m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois mme que l'ennui augmente:
c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du
tout: souffrir ou tre malheureux, ce n'est pas la mme chose; jouir ou
tre heureux, ce n'est pas non plus une mme chose.

Ma situation est douce, et je mne une triste vie. Je suis ici on ne
peut mieux; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indiffrent
sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le pass dont
je n'ai pas joui. Mais il y a dans moi une inquitude qui ne me quittera
pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conois pas, qui
me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-del des tres
prissables..... Vous vous trompez, et je m'y tais tromp moi-mme: ce
n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de
mon coeur  l'amour qu'il a tant dsir; mais il y a l'infini entre ce
que je suis, et ce que j'ai besoin d'tre. L'amour est immense, il n'est
pas infini. Je ne veux point jouir; je veux esprer, je voudrais savoir!
Il me faut des illusions sans bornes, qui s'loignent pour me tromper
toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans
soixante annes est l tout auprs de moi. Je n'aime point ce qui se
prpare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rve,
une esprance enfin qui soit toujours devant moi, au-del de moi, plus
grande que mon attente elle-mme, plus grande que tout ce qui passe. Je
voudrais tre toute intelligence, et que l'ordre ternel du monde.....
Et, il y a trente ans, l'ordre tait, et je n'tais point!

Accident phmre et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je
trouve avec tonnement mon ide plus vaste que mon tre; et, si je
considre que ma vie est ridicule  mes propres yeux, je me perds dans
des tnbres impntrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du
bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bnite quand le
tonnerre gronde! Il vit comme la brute? Non: mais il chante en
travaillant. Je ne connatrai point sa paix, et je passerai comme lui.
Le temps aura fait couler sa vie; l'agitation, l'inquitude, les
fantmes d'une purile grandeur garent et prcipitent la mienne.




LETTRE XIX.

DATX
Fontainebleau, 18 aot, II.


Il est pourtant des moments o je me vois plein d'esprance et de
libert; le temps et les choses descendent devant moi avec une
majestueuse harmonie; et je me sens heureux, comme si je pouvais l'tre:
je me suis surpris revenant  mes anciennes annes; j'ai retrouv dans
la rose les beauts du plaisir et sa cleste loquence. Heureux! moi?
Cependant je le suis; et heureux avec plnitude, comme celui qui se
rveille des alarmes d'un songe pour rentrer dans une vie de paix et de
libert; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, pres
dix ans, la srnit du ciel; heureux comme l'homme qui aime ... celle
qu'il a sauve de la mort! Mais l'instant passe: un nuage devant le
soleil intercepte sa lumire fconde; les oiseaux se taisent; l'ombre
en s'tendant, entrane et chasse devant elle et mon rve et ma joie.

Alors je me mets  marcher; je vais, je me hte pour rentrer tristement:
et bientt je retourne dans les bois parce que le soleil peut paratre
encore. Il y a dans tout cela quelque chose qui tranquillise et qui
console. Ce que c'est? je ne le sais pas bien: mais quand la douleur
m'endort, le temps ne s'arrte point; et j'aime  voir mrir le fruit
qu'un vent d'automne fera tomber.




LETTRE XX.

DATX
Fontainebleau, 27 aot, II.


Combien peu il faut  l'homme qui veut seulement vivre: et combien il
faut  celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-l
serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et
de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours
seul? La paix elle-mme est un triste bien si on n'espre point la
partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du
moment; et que d'autres savent se borner  une manire d'tre sans ordre
et sans got. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cass. Les
langes des enfants taient tendus  la fentre: une de leurs robes
pendait contre le tuyau du pole: leur mre les lavait auprs de la
table sans nappe, o taient servis sur des plats recousus, du bouilli
rchauff avec des petits oignons, et les restes du dindon du dimanche.
Il y aurait eu de la soupe grasse si le chat n'et pas renvers le
bouillon. On appelle cela une vie simple: pour moi je l'appelle une vie
malheureuse, si elle est momentane; je l'appelle une vie de misre, si
elle est force et durable; mais si elle est volontaire, si l'on ne s'y
dplat pas, si l'on compte subsister ainsi, je l'appelle une existence
ridicule.

C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mpris des
richesses; mais avec un _mnage_ et point d'argent, il faut ou ne rien
sentir, ou avoir un force inbranlable; or je doute qu'avec un grand
caractre on se soumette  une telle vie. On supporte tout ce qui est
accidentel; mais c'est adopter cette misre que d'y plier pour toujours
sa volont. Ces stociens l manqueraient-ils du sentiment des choses
convenables qui apprend  l'homme que vivre ainsi n'est point vivre
selon sa nature? Leur simplicit sans ordre, sans dlicatesse, sans
honte, ressemble plus,  mon avis,  la sale abngation d'un moine
mendiant,  la grossire pnitence d'un Fakir, qu' la fermet, qu'
l'indiffrence philosophique.

Il est une propret, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicit
elle-mme. Mais ces gens dont je parle, n'ont pas un miroir de vingt
sous, et ils vont au spectacle: ils ont de la faence corne, et des
habits de fin drap: ils ont des manchettes bien plisses  des chemises
d'une toile grossire: s'ils se promnent, c'est aux Champs-Elyses; ces
solitaires y vont voir les passants, disent-ils: et pour voir ces
passants, ils vont s'en faire mpriser et s'asseoir sur quelques restes
d'herbe parmi la poussire que l'ait la foule. Dans leur flegme
philosophique ils ddaignent ces convenances arbitraires, et mangent
leurs brioches,  terre, entre les enfants et les chiens, entre les
pieds de ceux qui vont et reviennent. L ils tudient l'homme en jasant
avec les bonnes et les nourrices: l ils mditent une brochure, o les
rois seront avertis des dangers de l'ambition; o le luxe de la bonne
socit sera rform; o tous les hommes apprendront qu'il faut modrer
ses dsirs, vivre selon la nature, manger des gteaux de Nanterre et
boire _ la frache_.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener trop loin dans
la disposition  plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi
de la manire bizarre dont je vis dans ma fort: car il y a bien quelque
purilit  se faire un dsert auprs d'une capitale. Il faut que vous
conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois prs
de Paris, et un tonneau dans Athnes: et je vous accorderai de mon ct
que les Grecs, polics comme nous, pouvaient faire plus que nous des
choses singulires, parce qu'ils taient plus prs des anciens teins. Le
tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturit de
l'ge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire; mais
l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les
choses reues ne formaient point leur code suprme. Tout chez eux
pouvait avoir son caractre particulier: et ce qu'il tait rare d'y
rencontrer, c'tait une chose qui leur ft ordinaire et universelle.
Comme un peuple qui fait, ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils
semblaient chercher l'exprience des institutions et des usages, et
ignorer encore qu'elles taient les habitudes exclusivement bonnes. Mais
nous  qui il ne reste plus aucun doute l-dessus, nous qui avons, en
tout, adopt le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos
moindres manires, et de punir de mpris l'homme assez stupide pour
sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse
srieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que
je ne prtends point me faire honneur d'un caprice de jeune homme; ni,
au milieu des hommes, opposer directement ma manire  la leur, dans des
choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularit
indiffrente par elle-mme, et que je juge m'tre bonne  certains
gards. Elle choquerait leur manire de penser: il me semble que c'est
le seul inconvnient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de
l'viter.




LETTRE XXI.

DATX
Fontainebleau, 1 septembre, II.


Il fait de bien beaux jours et je suis dans une paix profonde. Autrefois
j'aurais joui davantage dans cette libert entire, dans cet abandon de
toute affaire, de tout projet, dans cette indiffrence sur tout ce qui
peut arriver.

Je commence  sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions
dlicieuses, ces motions subites qui m'agitaient autrefois et
m'entranaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus
qu'altres et affaiblies. Ce dsir ineffable que rveillait dans moi
chaque sentiment de quelque beaut dans les choses naturelles, cette
esprance pleine d'incertitudes et de charme, ce feu cleste qui blouit
et consume un coeur jeune, cette volupt expansive dont il claire devant
lui le fantme immense, tout cela n'est dj plus. Je commence  voir
ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites moi ce que je ferai
de la vie, quand j'aurai perdu ces moments d'illusions qui brillaient
dans ses tnbres comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre? Ils
la rendaient plus sombre, je l'avouerai, mais ils montraient qu'elle
pouvait changer, et que la lumire subsistait encore. Maintenant que
deviendrai-je s'il faut que je me borne  ce qui est; et que je reste
contenu dans ma manire de vivre, dans mes intrts personnels, dans le
soin de me lever, de m'occuper, de me coucher?

J'tais bien diffrent dans ces temps o il tait possible que
j'aimasse. J'avais t romanesque dans mon enfance, et alors encore
j'imaginai une retraite selon mes gots. J'avais faussement runi dans
un point du Dauphin, l'ide des formes alpestres  celles d'un climat
d'oliviers, de citronniers; mais enfin le mot de _Chartreuse_ m'avait
frapp: et c'tait l, prs de Grenoble, que je rvais ma demeure. Je
croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie
heureuse; et que l, avec une femme aime, je possderais cette flicit
inaltrable dont le besoin remplissait mon coeur tromp.

Mais voici une chose bien trange, dont je ne puis rien conclure, et
dont je n'affirmerai rien sinon que le fait est tel. Je n'avais jamais
rien vu, ni rien lu, que je sache, qui m'et donn quelque connaissance
du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette
solitude tait dans les montagnes du Dauphin. Mon imagination composa
d'aprs cette notion confuse et d'aprs ses propres penchants, le site
o devait tre le monastre, et, prs de lui, ma demeure. Elle approcha
singulirement de la vrit; car, voyant longtemps aprs une gravure qui
reprsentait ces mmes lieux, je me dis avant d'avoir lu: voil la
Grande Chartreuse, tant elle me rappela ce que j'avais imagin. Et quand
il se trouva que c'tait elle effectivement, cela me fit frmir de
surprise et de regret: et il me sembla que j'avais perdu une chose qui
m'tait comme destine. Depuis ce projet de ma premire jeunesse, je
n'entends point sans une motion pleine d'amertume, ce mot Chartreuse.

Plus je rtrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions
profondes. Si je passe l'ge o les ides ont dj de l'tendue; si je
cherche dans mon enfance, ces premires fantaisies d'un coeur
mlancolique qui n'a jamais eu de vritable enfance, et qui s'attachait
aux motions fortes et aux choses extraordinaires avant qu'il ft
seulement dcid s'il aimerait, ou n'aimerait pas les jeux; si, dis-je,
je cherche ce que j'prouvais  sept ans,  six ans,  cinq ans, je
trouve des impressions aussi ineffaables, plus confiantes, plus douces
et formes par ces illusions entires dont aucun autre ge n'a possd
le bonheur.

Je ne me trompe point d'poque: je sais, avec certitude, quel ge
j'avais lorsque j'ai pens  telles choses, lorsque j'ai lu tel livre.
J'ai lu l'histoire du Japon de Koempfer, dans ma place ordinaire, auprs
d'une certaine fentre, dans cette maison prs du Rhne, que mon pre a
quitte un peu avant sa mort. L't suivant, j'ai lu Robinson-Cruso.
C'est alors que je perdis cette exactitude que l'on avait remarque en
moi: il me devint impossible de l'aire sans plume, des calculs moins
compliqus que celui que j'avais fait  quatre ans et demi, sans rien
crire et sans savoir aucune rgle d'arithmtique, si ce n'est
l'addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes
rassembles chez Mad. Belp. dans cette soire dont vous savez
l'histoire.

La facult de percevoir les rapports indtermins l'emporta alors sur
celle de combiner des rapports mathmatiques. Les relations morales
devenaient sensibles: le sentiment du beau commenait  natre.........

DATX
3 septembre.

J'ai vu qu'insensiblement j'allais raisonner. Je me suis arrt.
Lorsqu'il ne s'agit que du sentiment on peut ne consulter que soi, mais
dans les choses qui doivent tre discutes, il y a toujours beaucoup 
gagner quand on peut savoir ce qu'en ont pens d'autres hommes. J'ai
prcisment ici un volume qui contient _Les penses philosophiques_ de
_Diderot_, son _Trait du beau_, etc. Je l'ai pris, et je suis sorti.

Si je suis de l'avis de Diderot, peut-tre il paratra que c'est parce
qu'il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement
beaucoup: mais je modifie sa pense  ma manire, car je parle encore
aprs lui.

Laissant Wolf, Crouzas, et le sixime sens d'Hutcheson, je pense
-peu-prs comme tous les autres: et c'est pour cela que je ne pense
point que la dfinition du beau puisse tre exprime d'une manire si
simple, et si brve, que l'a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le
sentiment de la beaut ne peut exister hors de la perception des
rapports; mais de quels rapports? S'il arrive que l'on songe au beau
quand on voit des rapports quel conques, ce n'est pas qu'on en ait alors
la perception, l'on ne fait que l'imaginer. Parce qu'on voit des
rapports, on suppose un centre, on pense  des analogies, on s'attend 
une extension nouvelle de l'me et des ides; mais ce qui est beau ne
fait pas seulement penser  tout cela comme par rminiscence ou par
occasion, il le contient et le montre. C'est un avantage sans doute
quand une dfinition peut tre exprime par un seul mot: mais il ne faut
pas que cette concision la rende trop gnrale et ds-lors fausse.

Je dirais donc: _Le beau est ce qui excite en nous l'ide de rapports
disposs vers une mme fin, selon des convenances analogues  notre
nature._ Cette dfinition, renferme les notions d'ordre, de proportions,
d'unit, et mme d'utilit.

Ces rapports sont ordonns vers un centre, ou un but; ce qui fait
l'ordre et l'unit. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose
que la proportion, la rgularit, la symtrie, la simplicit selon que
l'une ou l'autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielles
 la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l'unit
sans laquelle il n'y a pas de rsultat, ni d'ouvrage qui puisse tre
beau, parce qu'alors il n'y a pas mme d'ouvrage. Tout produit doit tre
un: ou n'a rien fait ai on n'a pas mis d'ensemble  ce qu'on a fait. Une
chose n'est pas belle sans ensemble; elle n'est pas une chose, mais un
assemblage de choses qui pourront produire l'unit et la beaut, lorsque
unies  ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusques-l
ce sont des matriaux: leur runion n'opre point de beaut, quoiqu'ils
puissent tre beaux en particulier, comme ces composs individuels,
entiers et complets peut-tre, mais dont l'assemblage encore informe,
n'est pas un ouvrage: ainsi une compilation des plus belles penses
morales parses et sans liaison, ne forme point un trait de morale.

Ds-lors que cet ensemble plus ou moins compos, mais pourtant un et
complet, a des analogies sensibles avec la nature de l'homme, il lui est
utile directement ou indirectement. Il peut servir  ses besoins, ou du
moins tendre ses connaissances; il peut tre pour lui un moyen
nouveau, ou l'occasion d'une industrie nouvelle; il peut ajouter  son
tre, et plaire  son espoir inquiet,  son avidit.

La chose est plus belle, il y a vraiment unit, lorsque les rapports
perus sont exacts, lorsqu'ils concourent  un centre commun: et s'il
n'y a prcisment que ce qu'il faut pour cooprer  ce rsultat, la
beaut est plus grande, il y a simplicit. Toute qualit est altre par
le mlange d'une qualit trangre: lorsqu'il n'y a point de mlange, la
chose est plus exacte, plus symtrique, plus simple, plus une, plus
belle; elle est parfaite.

La notion d'utilit entre principalement de deux manires dans celles de
la beaut. D'abord l'utilit de chaque partie pour leur fin commune;
puis l'utilit du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.

On lit dans _Philosophie de la nature: Il me semble que le philosophe
peut dfinir la beaut l'accord expressif d'un tout avec ses parties_.

J'ai trouv dans une note, que vous l'aviez ainsi dfinie autrefois:
_La convenance des diverses parties d'une chose avec leur destination
commune, selon les moyens les plus fconds -la-fois et les plus
simples._ Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, 
l'assaisonnement prs. Car il compte cinq caractres du beau; et il
dfinit ainsi la proportion qui en est un, _l'unit_ assaisonne _de
varit, de rgularit et d'ordre dans chaque partie_.

Si la chose bien ordonne, analogue  nous et dans laquelle nous
trouvons de la beaut, nous parat suprieure ou gale  ce que nous
contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous parat infrieure,
nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives  des
choses de peu d'importance; mais qui servent directement  nos habitudes
et  nos dsirs prsents, nous la disons agrable. Quand elle suit les
convenances de notre me, en animant, en tendant notre pense, en
gnralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les
choses extrieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous
donnent, une extension inespre et le sentiment d'un ordre immense,
universel, d'une fin commune  beaucoup d'tres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonns, produit l'ide de la beaut: et
l'extension de l'me, occasionne par leur analogie avec notre nature,
en est le sentiment.

Quand les rapports indiqus ont quelque chose de vague et d'immense;
quand l'on sent bien mieux qu'on ne voit, leur convenances avec nous et
avec une partie de la nature, il en rsulte un sentiment dlicieux,
plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indfinie qui promet des
jouissances sans bornes. Voil le genre de beaut qui charme, qui
entrane. Le joli amuse la pense, le beau soutient l'me, le sublime
l'tonne ou l'exalte; mais ce qui sduit et passionne les coeurs, ce sont
des beauts plus vagues et plus tendues encore, peu connues, jamais
expliques, mystrieuses et ineffables.

Ainsi dans les coeurs faits pour aimer, l'amour embellit toutes choses,
et rend dlicieux le sentiment de la nature entire. Comme il tablit
en nous le rapport le plus grand qu'on puisse connatre hors de soi, il
nous rend habiles un sentiment de tous les rapports, de toutes les
harmonies; il dcouvre  nos affections un monde nouveau. Emports par
ce mouvement rapide, sduits par cette nergie qui promet tout, et dont
rien encore n'a pu nous dsabuser, nous cherchons, nous sentons, nous
aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l'homme.

Mais les dgots de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de
nous replier en nous-mmes. Dans notre marche rtrograde, nous nous
attachons  abandonner les choses extrieures, et  nous contenir dans
nos besoins positifs; centre de tristesse, o l'amertume et le silence
de tant de choses, n'attendent pas la mort, pour creuser  nos coeurs ce
vide du tombeau o se consument et s'teignent tout ce qu'ils pouvaient
avoir de candeur, de grces, de dsirs et de bont primitive.




LETTRE XXII.

DATX
Fontainebleau, 12 octobre, II.


Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais 
frquenter. Je parcours les plus loigns, avant que les nuits soient
froides, que les arbres se dpouillent, que les oiseaux s'loignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune clairait encore, et
malgr l'aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy
restait dans la nuit; dj j'tais sur les sommits d'Avon. Je descendis
aux Basses-loges, et j'arrivais  Valvin, lorsque le soleil, s'levant
derrire Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres laboures. L'auberge
est isole, au pied d'une minence, sur une petite plage facile, entre
la rivire et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture
trs-dsagrable, et arriver a Valvin ou  Thomery par eau, le soir,
quand la cte est sombre et que les cerfs brament dans la fort. Ou
bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du
batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts
peupliers et dans les collines de bruyre toutes fumantes sous les
premiers feux du jour.

C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles
effets, qui du moins sont intressants  certaines heures. Mais le
moindre changement les dtruit: dpeuplez de btes fauves les bois
voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus
rien. Tel qu'il est mme, je ne me soucierais pas de m'y arrter: dans
le jour, c'est un lieu trs-ordinaire; de plus l'auberge n'est pas
logeable.

En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai prs d'un amas de
grs dont la situation, dans une terre unie et dcouverte, entoure de
bois et incline vers le couchant d't, donne un sentiment d'abandon
ml de quelque tristesse. En m'loignant, je comparais ce lieu  un
autre qui m'avait fait une impression oppose prs de Bouvron. Trouvant
ces deux lieux fort semblables, except sous le rapport de l'exposition,
j'entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j'avais prouv,
vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mmes. Ainsi m'ont
attrist Bulle et Planfayon, quoique leurs pturages, sur les limites de
la Gruyre, en portent le caractre, et qu'on reconnaisse aussitt dans
la manire de leurs sites, les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi
j'ai regrett, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et
strile de la dent du Midi. Ainsi je trouvai l'ennui  Iverdun; et, sur
le mme lac de Neuchtel, un bien-tre remarquable: ainsi s'expliqueront
la douceur de Vevay, la mlancolie de l'Underwalden; et par des raisons
semblables peut-tre, les divers caractres de tous les peuples. Ils
sont modifis par les diffrences des expositions, des climats, des
vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des
habitudes[20]. En effet, ces dernires oppositions ont eu elles-mmes,
dans le principe, de semblables causes physiques.

Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du
Mont-Chauvet. On a pratiqu, avec les grs dont tout cet endroit est
couvert, un abri qui protge sa source contre le soleil et l'boulement
du sable, ainsi qu'un banc circulaire o l'on vient djeuner en puisant
de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs,
des ouvriers; mais quelquefois aussi, une triste socit de valets de
Paris et de marchandes du quartier St.-Martin ou de la rue St.-Jacques,
retirs dans une ville o le roi _fait des voyages_. Ils sont attirs,
de ce ct, par l'eau qu'il est commode de trouver quand on veut manger
entre voisins un pt froid: et par un certain grs creus
naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s'amusent
beaucoup  voir. Ils le vnrent, ils le nomment _confessionnal_; ils y
reconnaissent avec attendrissement ces _jeux de la nature_ qui imitent
les choses saintes, et qui attestent que la religion de Jsus crucifi
est la fin de toutes choses.

Pour moi je descendis dans le vallon retir o cette eau trop faible se
perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur,
je trouvai une solitude austre comme l'abandon que je cherche. Je
passai derrire les rochers de Cuvier; j'tais plein de tristesse: je
m'arrtai longtemps dans les gorges d'Aspremont. Vers le soir, je
m'approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastre isol
dans les collines et les sables; ruines abandonnes que mme loin des
hommes, les vanits humaines consacrrent au fanatisme de l'humilit, 
la passion d'tonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y
remplacrent, dit-on, les moines; ils y ramenrent des principes de
libert, mais pour le malheur de ce qui n'tait pas libre avec eux. La
nuit approchait; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir
dont j'enfonai la porte antique, et o je rassemblai quelques dbris de
bois avec de la fougre et d'autres herbes, afin de ne point passer la
nuit sur la pierre. Alors je m'loignai pour quelques heures encore, car
la lune devait clairer.

Elle claira en effet, et faiblement, comme pour ajouter  la solitude
de ce monument dsert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement
n'interrompit le silence durant la nuit entire. Mais quand tout ce qui
nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les
fantmes veillent dans notre propre coeur.

Le lendemain, je pris au midi: pendant que j'tais entre les hauteurs,
il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je
trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creuss ou
suspendus les uns sur les autres. J'aimais  voir, du fond de mon antre,
les genvriers et les bouleaux rsister  l'effort des vents, quoique
privs d'une terre fconde et d'un sol commode; et conserver leur
existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autre soutien que les
parois des roches entrouvertes entre lesquelles ils se balanaient, ni
d'autre nourriture qu'une humidit terreuse amasse dans les fentes o
leurs racines s'taient introduites.

Ds que la pluie diminua, je m'enfonai dans les bois humides et
embellis. Je suivis les bords de la fort vers Reclose, la Vignette et
Bouvron. Me rapprochant ensuite du petit Mont-Chauvet jusqu' la croix
Hrant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route aux nymphes. Je
rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si
toute fois quelque chose peut me donner prcisment du plaisir ou du
regret.

Il y a dans moi un drangement, une sorte de dlire, qui n'est pas celui
des passions, qui n'est pas non plus de la folie: c'est le dsordre des
ennuis; c'est la discordance qu'ils ont commence entre moi et les
choses; c'est l'inquitude que des besoins longtemps comprims ont mis 
la place des dsirs.

Je ne veux plus de dsirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas
qu'ils s'teignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore.
Cependant c'est la vaine beaut d'une rose devant l'oeil qui ne s'ouvre
plus; ils montrent ce que je ne saurais possder, ce que je puis  peine
voir. Si l'esprance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui
m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en
s'clipsant; elle n'claire que l'tendue de ce vide o je cherchais, et
o je n'ai rien trouv.

De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons ineffables,
d'anciens souvenirs; les temps, l'occasion; une nature belle,
expressive, des affections sublimes, tout a pass devant moi; tout
m'appelle, et tout m'abandonne. Je suis seul; les forces de mon coeur ne
sont point communiques, elles ragissent dans lui, elles attendent: me
voil dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne
m'est rien; comme l'homme frapp ds longtemps d'une surdit
accidentelle, dont l'oeil avide se fixe sur tous ces tres muets qui
passent et s'agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refus:
il devine les sons qu'il aime, il les cherche, et ne les entend pas: il
souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se
montre  lui, il ne saurait rien saisir: l'harmonie universelle est dans
les choses extrieures, elle est dans son imagination, elle n'est plus
dans son coeur: il est spar de l'ensemble des tres, il n'y a plus de
contact; tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans
le monde vivant.




LETTRE XXIII.

DATX
Fontainebleau, 18 octobre, II.


L'homme connatrait-il aussi la longue paix de l'automne, aprs
l'inquitude de ses fortes annes? Comme le feu, aprs s'tre ht de
consumer, dure en s'teignant.

Longtemps avant l'quinoxe, les feuilles tombaient en quantit;
cependant la fort conserve encore beaucoup de sa verdure, et toute sa
beaut. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir
avant le temps: et voici que tout subsiste par-del le terme prvu;
recevant aux limites de la destruction, une dure prolonge, qui, sur le
penchant de sa ruine, s'arrte avec beaucoup de grce et de scurit, et
qui s'affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir -la-fois et du
repos de la mort qui s'offre, et du charme de la vie perdue.




LETTRE XXIV.

DATX
Fontainebleau, 28 octobre, II.


Lorsque les frimas s'loignent, je m'en aperois  peine: le printemps
passe, et ne m'a pas attach; l't passe, je ne le regrette point. Mais
je me plais  marcher sur les feuilles tombes, aux derniers, beaux
jours, dans la fort dpouille.

D'o vient  l'homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette
volupt de la mlancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre
de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je
m'attache  la saison heureuse qui bientt ne sera plus: un intrt
tardif, un plaisir qui parat contradictoire m'amne  elle alors
qu'elle va finir. Une mme loi morale me rend pnible l'ide de la
destruction, et m'en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser
avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence
prissable, lorsqu'avertis de toute sa fragilit, nous la sentons
nanmoins durer en nous. Quand la mort nous spare de tout, tout reste
pourtant; tout subsiste sans nous. Mais,  la chute des feuilles, la
vgtation s'arrte, elle meurt; nous, nous restons pour des gnrations
nouvelles: et l'automne est dlicieuse parce que le printemps doit venir
encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature; mais l'homme a tellement fait
que l'automne est plus douce. La verdure qui nat, l'oiseau qui chante,
la fleur qui s'ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces
ombrages qui protgent d'obscurs asiles; et ces herbes fcondes, ces
fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indpendance!
Saison du bonheur! je vous redoute trop dans mon ardente inquitude. Je
trouve plus de repos vers le soir de l'anne: et la saison o tout
parat finir, est la seule o je dorme en paix sur la terre de l'homme.




LETTRE XXV.

DATX
Fontainebleau, 6 novembre, II.


Je quitte mes bois. J'avais eu quelque intention d'y rester pendant
l'hiver: mais si je veux me dlivrer enfin des affaires qui m'ont
rapproch de Paris, je ne puis les ngliger plus longtemps. On me
rappelle, on me presse, on me fait entendre que puisque je reste
tranquillement  la campagne, apparemment je puis me passer que tout
cela finisse. Ils no se doutent gures de la manire dont j'y vis; car
s'ils le savaient, ils diraient plutt le contraire, ils croiraient
bonnement que c'est par conomie.

Je crois encore que mme sans cela, je me serais dcid  quitter la
fort. C'est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu  tre ignor
jusqu' prsent. La fume me trahirait; je ne saurais chapper aux
bcherons, aux charbonniers, aux chasseurs: je n'oublie pas que je suis
dans un pays trs-polic. D'ailleurs je n'ai pu prendre les arrangements
qu'il faudrait pour vivre ainsi en toute saison; il pourrait m'arriver
de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les
dgels et les pluies froides.

Je vais donc laisser la fort, le mouvement, l'habitude rveuse, et la
faible mais paisible image d'une terre libre.

       *       *       *       *       *

Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indpendamment et des
souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intressant, et de la manire
dont j'y ai pass ces moments-ci.

Cette terre-l est peu de chose en gnral, et il faut aussi fort peu de
chose pour en gter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent
donner les lieux auxquels la nature n'a point imprim un grand
caractre, sont ncessairement variables et en quelque sorte prcaires.
Il faut vingt sicles pour changer une _Alpe_. Un vent de nord,
quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec
d'autres lieux suffisent pour rendre des sites ordinaires
trs-diffrents d'eux-mmes. Une fort remplie de btes fauves perdra
beaucoup si elle n'en contient plus; et un endroit qui n'est qu'agrable
perdra plus encore si on le voit avec les yeux d'un autre ge.

J'aime ici l'tendue de la fort, la majest des bois dans quelques
parties, la solitude des petites valles, la libert des landes
sablonneuses; beaucoup de htres et de bouleaux; une sorte de propret
et d'aisance extrieure dans la ville; l'avantage assez grand de n'avoir
jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misre; de
belles routes, une grande diversit de chemins; et une multitude
d'_accidents_, quoique  la vrit trop petits et trop semblables. Mais
ce sjour ne saurait convenir rellement qu' celui qui ne connat et
n'imagine rien de plus. Il n'est pas un site d'un grand caractre auquel
on puisse srieusement comparer ces terres basses qui n'ont ni vagues,
ni torrents, rien qui tonne ou qui attache; surface monotone  qui il
ne resterait plus aucune beaut si l'on en coupait les bois; assemblage
trivial et muet de petites plaines de bruyre, de petits ravins, et de
rochers mesquins uniformment amasss; terre des plaines dans laquelle
on peut trouver beaucoup d'hommes avides du sort qu'ils se promettent,
et pas un satisfait de celui qu'il a.

La paix d'un lieu semblable n'est que le silence d'un abandon momentan;
sa solitude n'est point assez sauvage. Il faut  cet abandon un ciel pur
du soir, un ciel incertain mais calme d'automne, le soleil de dix heures
entre les brouillards. Il faut des btes fauves errantes dans ces
solitudes: elles sont intressantes et pittoresques, quand on entend des
cerfs bramer la nuit  des distances ingales, quand l'cureuil saute de
branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri
d'alarme. Sons isols de l'tre vivant! vous ne peuplez point les
solitudes, comme le dit mal l'expression vulgaire, vous les rendez plus
profondes, plus mystrieuses; c'est par vous qu'elles sont romantiques.




LETTRE XXVI.

DATX
Paris, 9 fvrier, troisime anne.


Il faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me
souteniez; car je suis bien incertain: quelquefois j'ai piti de
moi-mme, et quelquefois aussi je sens autrement.

Quand je rencontre un cabriolet men par une femme telle -peu-prs que
j'en imagine, je vais droit le long du cheval jusqu' ce que la roue me
touche presque; alors je ne regarde plus, je serre le bras en me
courbant un peu, et la roue passe.

Une fois j'tais ainsi dans l'imaginaire, les yeux occups sans tre
prcisment fixes. Aussi fut-elle oblige d'arrter, j'avais oubli la
roue; elle avait et de la jeunesse et de la maturit; elle tait presque
belle, et extrmement aimable. Elle retint son cheval, sourit
-peu-prs, et parut ne pas vouloir sourire. Je la regardais encore, et
sans voir ni le cheval ni la roue, je me trouvai lui rpondre.... Je
suis sr que mon oeil tait dj rempli de douleur. Le cheval fut
dtourn, elle se penchait pour voir si la roue ne me toucherait point.
Je restai dans mon songe; mais un peu plus loin, je heurtai du pied ces
fagots que les fruitiers font pour vendre  des pauvres: alors je ne vis
plus rien.--Ne serait-il pas temps de prendre de la fermet, d'entrer
dans l'oubli? Je veux dire, de ne s'occuper que de ... ce qui convient 
l'homme. Ne faut-il pas laisser toutes ces purilits qui me fatiguent
et m'affaiblissent?

Je les voudrais bien ter de moi: mais, je ne sais que mettre  la
place; et quand je me dis, il faut tre homme enfin, je ne trouve que de
l'incertitude. Dans votre premire lettre, dites-moi ce que c'est
qu'tre homme.




LETTRE XXVII.

DATX
Paris, 11 fvrier, III.


Je ne conois pas du tout ce qu'ils entendent par amour-propre. Ils le
blment, et ils disent qu'il faut en avoir: j'aurais conclu de-l que
cet amour de soi et des convenances est bon et ncessaire, qu'il est
insparable du sentiment de l'honneur, et que ses excs seuls tant
funestes comme le doivent tre tous les excs, il faut considrer si les
choses qu'on fait par amour-propre sont bonnes ou mauvaises, et non les
critiquer uniquement, parce que c'est l'amour-propre qui parat les
faire faire.

Ce n'est pas cela pourtant. Il faut avoir de l'amour-propre; quiconque
n'en a pas est un pied-plat: et il ne faut rien faire par amour-propre;
ce qui est bon pour soi-mme, ou au moins indiffrent, devient mauvais
quand c'est l'amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux
la socit, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J'imagine qu'il
vous sera plus facile de rpondre  cette question-ci qu' celle de ma
dernire lettre. Au reste, comme vous tes brouill avec l'idal, voici
un exemple, afin que le problme qu'il faut rsoudre en soit un de
science-pratique.

Un tranger demeure depuis peu  la campagne chez des amis opulents: il
croit devoir  ses amis et  lui-mme de ne pas s'avilir dans l'opinion
des gens de la maison, et il suppose que les apparences sont tout pour
cette classe d'hommes. Il ne recevait point chez lui, il ne voyait
personne de la ville: un seul individu, un parent qui vient par hasard,
se trouve tre un homme original et d'ailleurs peu ais, dont la manire
bizarre et l'extrieur assez commun, doivent donner  des domestiques
l'ide d'une condition basse. On ne parle pas  ces gens-l; on ne peut
pas les mettre au fait par un mot, on ne s'explique pas avec eux, ils ne
savent pas qui vous tes; ils ne vous voient d'autre connaissance qu'un
homme qui est loin, de leur en imposer et dont ils se permettent de
rire. Aussi la personne dont je parle fut trs-contrarie; on l'en blme
d'autant plus, que c'est  l'occasion d'un parent, voil une rputation
d'amour-propre tablie; et cependant je trouve qu'elle l'est bien
mal--propos.




LETTRE XXVIII.

DATX
Paris, 27 fvrier, III.


Vous ne pouviez me demander plus  propos d'o vient l'expression de
pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas davantage que vous; je crains
bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu'on m'ait dit ce que je
vais vous rendre.

Puisque les Gaulois ont t soumis aux Romains, c'est qu'ils taient
faits pour servir; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c'est
qu'ils taient ns pour vaincre: conclusions frappantes. Or, les Galles
ou Welches avaient les pieds fort plats, et les Francs les avaient fort
levs. Les Francs mprisrent tous ces pieds-plats, ces vaincus, ces
serfs, ses cultivateurs: et maintenant que les descendants des Francs
sont trs-exposs  obir aux enfants des Gaulois; un pied-plat est
encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point o je lisais
dernirement, qu'il n'y a pas en France une famille qui puisse
prtendre, avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui
prit un pays dj pris que ses matres ne savaient comment garder. Mais
ces origines qui chappent  l'art par excellence,  la science
hraldique se trouvent prouves par le fait: dans la foule la plus
confuse on distinguera facilement les petits neveux des Scythes[21], et
tous les pieds-plats reconnatront leurs matres. Je ne me ressouviens
point des formes plus ou moins nobles de votre pied; mais je vous
avertis que le mien est celui des conqurants: c'est  vous de voir si
vous pouvez conserver avec moi le ton familier.




LETTRE XXIX.

DATX
Paris, 7 mars, III.


Je n'aime point un pays o le pauvre est rduit  demander au nom de
Dieu. Quel peuple que celui chez qui l'homme n'est rien par lui-mme!

Quand ce malheureux me dit: que le bon Jsus! que la Vierge....! Quand
il m'exprime ainsi sa triste reconnaissance, je ne me sens point port 
m'applaudir dans un secret orgueil, parce que je suis libre de chanes
ridicules ou adores, et de ces prjugs contraires qui mnent aussi le
monde. Mais plutt ma tte se baisse sans que j'y songe, mes yeux se
fixent vers la terre: je me sens afflig, humili, en voyant l'esprit de
l'homme si vaste et si stupide.

Lorsque c'est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des
longues douleurs, au milieu d'une ville populeuse, je m'indigne, et je
heurterais volontiers ces gens qui font un dtour en passant auprs de
lui, qui le voient et ne l'entendent pas. Je me trouve avec humeur au
milieu de cette tourbe de plats tyrans: j'imagine un plaisir juste et
mle  voir l'incendie vengeur anantir ces villes et tout leur ouvrage,
ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces
chantiers. Cependant, sais-je ce qu'il faudrait, ce que l'on peut
l'aire? Je ne voudrais rien.

Je regarde les choses positives: je rentre dans le doute; je vois une
obscurit profonde. J'abandonnerai l'ide mme d'un monde meilleur! Las
et rebut, je plains seulement une existence strile et des besoins
fortuits. Ne sachant o je suis, j'attends le jour qui doit tout
terminer, et ne rien claircir.

A la porte d'un spectacle,  l'entre pour les premires loges,
l'infortun n'a pas trouv un seul individu qui lui donnt: ils
n'avaient rien; et la sentinelle qui veillait pour les gens comme il
faut, le repoussa rudement. Il alla vers le bureau du parterre, o la
sentinelle charge d'un ministre moins auguste tcha de ne pas
l'apercevoir. Je l'avais suivi des yeux. Enfin, un homme qui me parut un
garon de boutique et qui tenait dj la pice qu'il fallait pour son
billet, le refusa doucement, hsita, chercha dans sa poche et n'en tira
rien; il finit par lui donner la pice d'argent, et s'en retourna. Le
pauvre sentit le sacrifice; il le regardait s'en aller et fit quelques
pas selon ses forces, il tait entran  le suivre: je vis qu'il le
sentait bien.




LETTRE XXX.

DATX
Paris, 7 mars, III.


Il faisait sombre et un peu froid; j'tais abattu, je marchais parce que
je ne pouvais rien faire. Je passai auprs de quelques fleurs poses sur
un mur  hauteur d'appui. Une jonquille tait fleurie. C'est la plus
forte expression du dsir: c'tait le premier parfum de l'anne. Je
sentis tout le bonheur destin  l'homme. Cette indicible harmonie des
tres, le fantme du monde idal fut tout entier dans moi: jamais je
n'prouvai quelque chose de plus grand, et de si instantan. Je ne
saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu
me faire voir dans cette fleur une beaut illimite, l'expression,
l'lgance, l'attitude d'une femme heureuse et simple dans toute la
grce et la splendeur de la saison d'aimer. Je ne concevrai point cette
puissance, cette immensit que rien n'exprimera, cette forme que rien
ne contiendra, cette ide d'un monde meilleur, que l'on sent et que la
nature n'aurait pas fait; cette lueur cleste que nous croyons saisir,
qui nous passionne, qui nous entrane, et qui n'est qu'une ombre
indiscernable, errante, gare dans le tnbreux abme.

Mais cette ombre, cette image lysenne, embellie dans le vague,
puissante de tout le prestige de l'inconnu, devenue ncessaire dans nos
misres, devenue naturelle  nos coeurs opprims, quel homme a pu
l'entrevoir une fois seulement et l'oublier jamais?

Quand la rsistance, quand l'inertie d'une puissance morte, brute,
immonde nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient
plongs dans les incertitudes, les dgots, les purilits, les folies
imbciles ou cruelles; quand on ne sait rien; quand on ne possde rien;
quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d'un songe
odieux et ridicule; qui rprimera dans nos coeurs le besoin d'un autre
ordre, d'un autre nature?

Cette lumire ne serait-elle qu'une lueur fantastique? Elle sduit, elle
subjugue dans la nuit universelle. On s'y attache, on la suit: si elle
nous gare, elle nous claire et nous embrasse. Nous imaginons, nous
voyons une terre de paix, d'ordre, d'union, de justice; o tous sentent,
veulent et jouissent avec la dlicatesse qui fait les plaisirs, avec la
simplicit qui les multiplie. Quand on a eu la perception des dlices
inaltrables et permanentes; quand on a imagin la candeur de la
volupt; combien les soins, les voeux, les plaisirs du monde visible sont
vains et misrables! Tout est froid, tout est vide: on vgte dans un
lieu d'exil; et, du sein des dgots, on fixe dans sa patrie imaginaire
ce coeur charg d'ennuis. Tout ce qui l'occupe ici, tout ce qui l'arrte
n'est plus qu'une chane avilissante: on rirait de piti, si l'on
n'tait accabl de douleurs. Et lorsque l'imagination reporte vers ces
lieux meilleurs, compare un monde raisonnable au monde o tout fatigue
et tout ennuie, l'on ne sait plus si cette grande conception n'est
qu'une ide heureuse et qui peut distraire des choses relles, ou si la
vie sociale n'est pas elle-mme une longue distraction.




LETTRE XXXI.

DATX
Paris, 30 mars, III.


J'ai beaucoup de soin dans les petites choses; je songe alors  mes
intrts. Je ne nglige rien dans les dtails, dans ces minuties qui
feraient sourire de piti des hommes raisonnables: et si les choses
srieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il
faudra que je me rende raison de ces bizarreries; que je voie si je
suis, par caractre, troit et minutieux? S'il s'agissait de choses
vraiment importantes, si j'tais charg de la flicit d'un peuple, je
sens que je trouverais une nergie gale  ma destine sous ce poids
difficile et beau. Mais j'ai honte des affaires de la vie civile: tous
ces soins d'hommes ne sont,  mes tristes yeux, que des soucis
d'enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras
misrables, o l'on s'engage avec plus de lgret que d'nergie; et
dans lesquels l'homme ne chercherait pas sa grandeur, s'il n'tait
affaibli et troubl dans une perfection trompeuse.

Je vous le dis avec simplicit, si je vois ainsi, ce n'est pas ma faute,
et je ne m'entte pas d'une vaine prtention: souvent j'ai voulu voir
autrement, je ne l'ai jamais pu. Que vous dirai-je? plus misrable
qu'eux, je souffre parmi eux, parce qu'ils sont faibles; et dans une
nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu'ils m'ont affaibli
comme eux.

Si vous pouviez voir comme je m'occupe de ces riens qu'on quitterait 
douze ans: comme j'aime ces ronds de bois dur et propre, qui servent
d'assiette vers les montagnes: comme je conserve de vieux journaux, non
pas pour les relire, mais on pourrait envelopper quelque chose, un
papier simple est si commode! comme  la vue d'une planche bien
rgulire, bien unie, je dirais volontiers, que cela est beau! tandis
qu'un bijou bien travaill me semble  peine curieux, et qu'une chane
de diamants me fait hausser les paules.

Je ne vois que l'utilit premire: les rapports indirects ont peine  me
devenir familiers; et je perdrais dix louis avec moins de regret, qu'un
couteau bien proportionn que j'aurai longtemps port sur moi.

Vous me disiez, il y a dj du temps: Ne ngligez point vos affaires;
n'allez pas perdre ce qui vous reste, car vous n'tes point de caractre
 acqurir. Je crois que vous ne serez pas aujourd'hui d'un autre avis.

Suis je born aux petits intrts? Attribuerai-je ces singularits au
got des choses simples,  l'habitude des ennuis, ou bien sont-elles une
manie purile, signe d'inaptitude aux choses solides, mles et
gnreuses?--C'est quand je vois tant de grands enfants schs par l'ge
et par l'intrt, parler d'occupations _srieuses_: c'est quand je porte
l'oeil du dgot sur ma vie rprime; quand je considre tout ce que
l'espce humaine demande, et ce que nul ne fait: c'est alors que je
fronce le sourcil, que mon oeil se fixe, et qu'un frmissement
involontaire fait trembler mes lvres. Aussi mes yeux se creusent et
s'abattent, et je deviens comme un homme fatigu de veilles. Un
important m'a dit: Vous travaillez donc beaucoup! Heureusement je n'ai
pas ri. L'air laborieux manquait  ma honte.

Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut
bien voir quelquefois, me ddommagent un peu de l'ennui qu'inspirent
leurs villes. J'en aime assez les plus raisonnables; ceux-l m'amusent.




LETTRE XXXII.

DATX
Paris, 29 avril, III.


Il y a quelque temps qu' la bibliothque j'entendis nommer prs de moi
le clbre L.... Une autre fois je me trouvai  la mme table que lui;
l'encre manquait, je lui passai mon critoire: ce matin je l'aperus en
arrivant, et je me plaai auprs de lui. Il eut la complaisance de me
communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et
qui sont d'un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins
longue, car l'heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de
la traduire.

       *       *       *       *       *

Je suis hors d'tat de m'attacher  aucune chose, et je ne saurais plus
m'occuper d'aucune. Malgr tous mes efforts, je reviens toujours  toi;
et mes ides, que je voudrais un moment tourner vers d'autres objets,
me prsentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit lie
 la tienne, et que je ne sois pas tout entier l o tu n'es pas: toutes
mes facults seraient perdues si je ne t'aimais point.

Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n'a pas
besoin de cacher ce qu'il dsire. Depuis que je t'ai vue, voici deux
fois que l'hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prs; mais il n'a
pas refroidi mon coeur. Que deviendrai-je si je cesse de t'aimer? O
seront mes plaisirs, et  quoi passerai-je ma vie? Si tu m'tes
l'esprance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur puise
par les feux du soleil; si l'on cesse de l'arroser, elle se fltrit,
elle souffre, elle meurt.

Je suis bien jeune encore: si tu le veux, je t'aimerai longtemps. Nous
vivrons dans la mme valle, et nos troupeaux irons dans les mmes
pturages. Si les loups avides enlvent tes agneaux, j'accourrai, je
combattrai le loup furieux, je rapporterai prs du toi l'agneau encore
pouvant. Tu me souriras en le rassurant; et, comme lui, j'oublierai
le danger. Si la mortalit s'attache  mes brebis et qu'elle respecte
les tiennes, je me consolerai en voyant qu'elle ne t'a rien enlev. Si
elle ravage ton troupeau, je t'offrirai mes brebis les plus douces, mes
bliers les plus beaux; je les aimerai davantage si tu les accepte, ils
seront plus  moi quand je le les aurai donns.

Lorsque les vents d'hiver souffleront dans la valle, quand les frimas
couvriront nos prairies, j'irai dans les forts et je rapporterai les
branches des ifs et des pins que l'hiver ne dpouille point: je
couvrirai ton toit d'une verdure nouvelle, et la neige ne pntrera pas
dans les foyers. Quand l'herbe renatra, et que la saison sera encore
mauvaise, j'appellerai tes brebis; elles sortiront avec les miennes, et
tu resteras dans la demeure. Mais aussi, ds qu'il y aura de beaux
moments, j'observerai la fleur encore ferme; j'carterai l'ombre qui la
retarderait, je t'apporterai la premire qui fleurira.

Mais si tu me commandes de te fuir, j'oublierai la feuille nouvelle. Le
soleil du printemps et les jours d't seront pour moi comme les
brouillards qui finissent l'anne, comme les nuits sombres de l'hiver.
Je serai seul au milieu des pasteurs, comme si j'tais abandonn dans un
pays strile; je serai muet au milieu de leurs chants; et je
m'loignerai des sacrifices et des danses, afin de ne point importuner
de ma tristesse ceux qui peuvent avoir du plaisir.[22]




LETTRE XXXIII.

DATX
Paris, 7 mai, III.


Si je ne me trompe, mes idylles ne sont pas fort intressantes pour
vous, me dit hier l'auteur dont je vous ai parl, qui me cherchait des
yeux et qui me fit signe lorsque j'arrivai. J'allais tcher de rpondre
quelque chose qui ft honnte et pourtant vrai, lorsqu'en me regardant,
il m'en vita le soin, et ajouta aussitt: peut-tre aimerez-vous mieux
un fragment moral ou philosophique, qui a t attribu  Aristippe, dont
Varron a parl, et que depuis l'on a cru perdu. Il ne l'tait pas
pourtant, puisqu'il a t traduit au quinzime sicle en franais de ce
temps-l. Je l'ai trouv manuscrit, et ajout  la suite de Plutarque
dans un exemplaire imprim d'Amyot, que personne n'ouvrait parce qu'il y
manque beaucoup de feuilles.

J'ai avou que n'tant pas un rudit, j'avais en effet le malheur
d'aimer mieux les choses que les mots, et que j'tais beaucoup plus
curieux des sentiments d'Aristippe que d'une glogue, ft-elle de Bion,
ou de Thocrite.

On n'a point,  ce qu'il m'a paru, de preuves suffisantes que ce petit
crit soit d'Aristippe; et l'on doit  sa mmoire de ne pas lui
attribuer ce que peut-tre il dsavouerait. Mais s'il est de lui, ce
grec clbre, aussi mal jug qu'Epicure, et que l'on a cru voluptueux
avec mollesse, ou d'une philosophie trop facile, avait cependant cette
svrit qu'exige la prudence et l'ordre, seule svrit qui convienne 
l'homme n pour jouir et passager sur la terre.

J'ai chang comme j'ai pu, en franais moderne, ce langage quelquefois
heureux, mais surann, que j'ai eu de la peine  comprendre en plusieurs
endroits. Voici donc tout ce morceau intitul dans le manuscrit _Manuel
de Pseusophanes_,  l'exception de prs de deux lignes que l'on n'a pu
dchiffrer.




MANUEL.


Tu viens de t'veiller sombre, abattu, dj fatigu du temps qui
commence. Tu as port sur la vie le regard du dgot: tu l'as trouve
vaine, pesante; dans une heure tu la sentiras plus tolrable:
aura-t-elle donc chang?

Elle n'a point de forme dtermine. Tout ce que l'homme prouve est dans
son coeur: ce qu'il connat est dans sa pense. Il est tout entier dans
lui-mme.

Quelles pertes peuvent t'accabler ainsi? Que peux-tu perdre? Est-il hors
de toi quelque chose qui soit  toi? Qu'importe ce qui peut prir? Tout
passe, except la justice cache sous le voile des choses inconstantes.
Tout est vain pour l'homme, s'il ne s'avance point d'un pas gal et
tranquille, selon les lois de l'intelligence.

Tout s'agite autour de toi, tout menace: si tu te livres aux alarmes,
tes sollicitudes seront sans terme. Tu ne possderas point les choses
qui ne sauraient tre possdes, et tu perdras ta vie qui
t'appartenait. Ce qui arrive, passe  jamais. Ce sont des accidents
ncessaires qui s'engendrent en un cercle ternel, ils s'effacent comme
l'ombre imprvue et fugitive.

Quels sont les maux? des craintes imaginaires, des besoins d'opinion,
des contrarits d'un jour. Faible esclave! tu t'attaches  ce qui n'est
point, tu sers des fantmes. Abandonne  la foule trompe ce qui est
illusoire, vain et mortel. Ne songes qu' l'intelligence qui est le
principe de l'ordre du monde, et  l'homme qui en est l'instrument: 
l'intelligence qu'il faut suivre,  l'homme qu'il faut aider.

L'intelligence lutte contre la rsistance de la matire, contre ces lois
aveugles dont l'effet inconnu fut nomm le hasard. Quand la force qui
t'a t donne  suivi l'intelligence, quand tu as servi  l'ordre du
monde que veux-tu davantage? Tu as fait selon ta nature: et qu'y a-t-il
de meilleur pour l'tre qui sent et qui connat, que de subsister selon
sa nature?

Chaque jour, en naissant  une nouvelle vie, souviens-toi que tu as
rsolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s'avance
vers son but. Mais toi, tu t'arrtes, tu rtrogrades, tu reste dans un
tat de suspension et de langueur. Tes jours couls se reproduiront-ils
dans un temps meilleur? La vie se fond toute entire dans ce prsent que
tu ngliges pour le sacrifier  l'avenir: le prsent est le temps,
l'avenir n'est que son apparence.

Vis en toi-mme, et cherche ce qui ne prit point. Examine ce que
veulent nos passions inconsidres: de tant de choses, en est-il une qui
suffise  l'homme? L'intelligence ne trouve qu'en elle-mme l'aliment de
sa vie: sois juste et fort. Nul ne connat le jour qui doit suivre: tu
ne trouveras point de paix dans les choses; cherche-l dans ton coeur. La
force est la loi de la nature: la puissance c'est la volont; l'nergie
dans les peines est meilleure que l'apathie dans les volupts. Celui qui
obit et qui souffre, est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui
commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu dsires est vain. Une
seule chose te sera bonne, c'est d'tre ce que la nature a voulu.

Tu es intelligence et matire. Le monde n'est pas autre chose.
L'harmonie modifie les corps: et le tout tend  la perfection par
l'amlioration perptuelle de ses diverses parties. Cette loi de
l'univers est aussi la loi des individus;................. Ainsi tout
est bon quand l'intelligence le dirige; et tout est mauvais quand
l'intelligence l'abandonne. Use des biens du corps; mais avec la
prudence qui les soumet  l'ordre. Une volupt que l'on possde selon la
nature universelle, est meilleure qu'une privation qu'elle ne demande
pas: et l'acte le plus indiffrent de notre vie est moins mauvais que
l'effort de ces vertus sans but qui retardent la sagesse.

Il n'y a pas d'autre morale que celle du coeur de l'homme; ni d'autre
science ou d'autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la
juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et
les systmes surnaturels, et les dogmes mystrieux. Laisse  des
intelligences suprieures ou diffrentes, ce qui est loin de toi, ce que
ton intelligence ne discerne pus bien: cela ne lui ft point destin.

Console, claire et soutiens tes semblables: ton rle a t marqu pur
la place que tu occupes dans l'immensit de l'tre vivant. Connais et
suis les lois de l'homme; et tu aideras les autres hommes  les
connatre,  les suivre. Considre, et montre leur le centre et la fin
des choses: qu'ils voient la raison de ce qui les surprend,
l'instabilit de ce qui les trouble, le nant de ce qui les entrane.

Ne t'isole point de l'ensemble du monde; regarde toujours l'univers, et
souviens toi de la justice. Tu auras rempli ta vie: tu auras fait ce qui
est de l'homme.




LETTRE XXXIV.

(EXTRAIT DE DEUX LETTRES.)

DATX
Paris, 2 et 4 juin, III.


Les premiers acteurs vont quelquefois  Bordeaux,  Marseille,  Lyon;
mais le spectacle n'est bon qu' Paris. La tragdie et la vraie comdie
exigent un ensemble trop difficile  trouver ailleurs. L'excution des
meilleures pices devient indiffrente, ou mme ridicule, si elles ne
sont pas joues avec un talent qui approche de la perfection: un homme
de got n'y trouve aucun agrment lorsqu'il n'y peut pas applaudir  une
imitation noble et exacte de l'expression naturelle. Pour les pices
dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que
l'acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n'exige pas le mme
accord, la mme harmonie; il souffre plutt des discordances, parce
qu'il est fond lui-mme sur le sentiment dlicat de quelques
discordances: mais dans un sujet hroque on ne peut supporter des
fautes qui font rire le parterre.

Il est des spectateurs heureux qui n'ont pas besoin d'une grande
vraisemblance: ils croyent toujours voir une chose relle; et de quelque
manire qu'on joue, c'est une ncessit qu'ils pleurent ds qu'il y a
des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont gures
au spectacle pour entendre ce qu'ils pourraient lire chez eux: ils y
vont pour voir comment on l'exprime, et pour comparer dans un mme
passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.

       *       *       *       *       *

J'ai vu,  peu de jours de distance, le rle difficile de Mahomet par
les trois acteurs seuls capables de l'essayer. M ... mal costum,
dbitant ses tirades d'une manire trop anime, trop peu solennelle, et
pressant surtout  l'excs la dernire, ne m'a fait plaisir que dans
trois ou quatre passages o j'ai reconnu ce _tragdien_ suprieur qu'on
admire dans les rles qui lui conviennent mieux.

S. joue bien ce rle, il l'a bien tudi, il le raisonne assez bien;
mais il est toujours acteur, et n'est point Mahomet.

B. m'a paru entendre vraiment ce rle extraordinaire. Sa manire
extraordinaire elle-mme, paraissait bien celle d'un prophte de
l'Orient: mais peut-tre elle n'tait pas aussi grande, aussi auguste,
aussi imposante qu'il l'et fallu pour un lgislateur conqurant, un
envoy du ciel destin  convaincre par l'tonnement,  soumettre, 
triompher,  rgner. Il est vrai que Mahomet, _charg des soins de
l'autel et du trne_, n'tait pas aussi fastueux que Voltaire l'a fait,
comme il n'tait pas non plus aussi fourbe. Mais l'acteur dont je parle
n'est peut-tre pas mme le Mahomet de l'histoire, tandis qu'il devrait
tre, celui de la tragdie. Cependant il m'a plus satisfait que les deux
autres, quoique le secondait un physique plus beau, et que le premier
possde des moyens en gnral bien plus grands. B. seul a bien arrt
l'imprcation de Palmyre. S. a tir son _sabre_: je craignais qu'on ne
se mt  rire. M. y a port la main, et son regard atterait Palmyre: 
quoi servait donc cette main sur le cimeterre, cette menace contre une
femme, contre Palmyre jeune et aime. B. n'tait pas mme arm, ce qui
m'a fait plaisir. Lorsque, lass d'entendre Palmyre, il voulut enfin
l'arrter, son regard profond et terrible sembla le lui commander au nom
d'un Dieu, et la forcer de rester suspendue entre la terreur de son
ancienne croyance, et ce dsespoir de la conscience et de l'amour
tromps.

       *       *       *       *       *

Comment peut-on prtendre srieusement que la manire d'exprimer est une
affaire de convention? C'est la mme erreur que celle de ce proverbe si
faux dans l'acception qu'on lui donne ordinairement: il ne faut pas
disputer des gots et des couleurs.

Que prouvait M. R*. en chantant sur les mmes notes: _J'ai perdu mon
Euridice: J'ai trouv mon Euridice?_ Les mmes notes peuvent servir 
exprimer la plus grande joie, ou la douleur la plus amre; on n'en
disconvient pas: mais le sens musical est-il tout entier dans les notes?
Quand vous substituez le mot trouv au mot perdu, quand vous mettez la
joie  la place de la douleur, vous conservez les mmes notes; mais vous
changez absolument les moyens secondaires de l'expression. Il est
incontestable qu'un tranger, qui ne comprendrait ni l'un ni l'autre de
ces deux mots, ne s'y tromperait pourtant pas. Ces moyens secondaires
font aussi partie de la musique: qu'on dise, si l'on veut, que la note
est arbitraire;

       *       *       *       *       *

Cette pice (Mahomet) est l'une des plus belles de Voltaire; mais
peut-tre chez un autre peuple, n'et-il point fait du prophte
conqurant l'amant de Palmyre. Il est vrai que l'amour de Mahomet est
mle, absolu, et mme un peu farouche: il n'aime point comme Titus, mais
peut-tre serait-il mieux qu'il n'aimt point. On connat la passion de
Mahomet pour les femmes; mais il est probable que dans ce coeur ambitieux
et profond, aprs tant d'annes de dissimulation, de retraite, de
prils et de triomphes, cette passion n'tait pas de l'amour.

Cet amour pour Palmyre tait peu convenable  ses hautes destines, et 
son gnie: l'amour n'est point  sa place dans un coeur svre que ses
projets remplissent, que le besoin de l'autorit vieillit, qui ne
connat de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur mme ne serait
qu'une distraction.

Que signifie: L'amour seul me console? Qui le forait  chercher le
trne de l'Orient,  quitter ses femmes et son obscure indpendance pour
porter l'encensoir et le sceptre et les armes? L'amour seul me console!
Rgler le sort des peuples, changer le culte et les lois d'une partie du
globe, sur les dbris du monde lever l'Arabie, est-ce donc une vie si
triste, une inaction si lthargique? C'est un soin difficile: sans
doute, mais c'est prcisment le cas de ne pas aimer. Ces ncessits[23]
du coeur commencent dans le vide de l'me: qui a de grandes choses 
faire, a bien moins besoin d'amour.

Si du moins cet homme qui, ds longtemps n'a plus d'gaux, et qui doit
rgir en Dieu l'univers prvenu; si ce favori du Dieu des batailles
aimait une femme qui pt l'aider  tromper l'univers, ou une femme ne
pour rgner, une Znobie; si du moins il tait aim: mais ce Mahomet qui
asservit la nature  son austrit, le voil ivre d'amour pour un enfant
qui ne pense pas  lui.

Je sais qu'une nuit de Palmyre est le plus grand plaisir de l'homme;
mais enfin ce n'est qu'un plaisir. S'occuper d'une femme extraordinaire
et dont on est aim, c'est davantage: c'est un plaisir trs-grand, c'est
un devoir mme; mais enfin ce n'est qu'un devoir secondaire.

Je ne conois pas ces _puissances_  qui un regard d'une matresse fait
la loi. Je crois sentir ce que peut l'amour; mais un homme qui gouverne
n'est pas  lui. L'amour entrane  des erreurs,  des illusions,  des
fautes; et les fautes de l'homme puissant sont trop importantes, trop
funestes, elles sont des malheurs publics.

Je n'aime pas ces hommes chargs d'un grand pouvoir, qui oublient de
gouverner ds qu'ils trouvent  s'occuper autrement; qui placent leurs
affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis
c'est pour leur amusement; qui arrangent selon les fantaisies de leur
vie prive, les besoins des nations; et qui feraient hacher leur arme
pour voir leur matresse. Je plains les peuples que leur, matre n'aime
qu'aprs toutes les autres choses qu'il aime; ces peuples qui seront
livrs, si la fille de chambre d'une favorite s'aperoit qu'on peut
gagner quelque chose  les trahir.




LETTRE XXXV.

DATX
Paris, 8 juillet, III.


Enfin, j'ai un homme sr pour finir les choses dont le soin me retenait
ici. D'ailleurs elles sont presque acheves: il n'y a plus de remde, et
il est bien connu que me voil ruin. Il ne me reste pas mme de quoi
subsister jusqu' ce qu'un vnement, peut-tre trs-loign, vienne
changer ma situation. Je ne sens pas d'inquitude; et je ne vois pas que
j'aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien.
Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n'tais; mais je ne
deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n'ai que mes propres
besoins: assurment tant que je ne serai ni malade, ni dans les fers,
mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je
suis las d'tre inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des
temps de revers; c'est le moment de la rsistance et du courage. On
espre alors: on se dit; je passe la saison de l'preuve, je consume mon
malheur, il est vrai semblable que le bien lui succdera. Mais dans la
prosprit, lorsque les choses extrieures semblent nous mettre au
nombre des heureux, et que pourtant le coeur ne jouit de rien, on
supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune
n'accordera pas toujours. On dplore la tristesse du plus beau temps de
la vie: on craint ce malheur inconnu que l'on attend de l'instabilit
des choses: on le craint d'autant plus, qu'tant malheureux mme sans
lui, on doit regarder comme tout--fait insupportable ce poids nouveau
dont il doit nous surcharger. C'est ainsi que ceux qui vivent dans leurs
terres, supportent mieux de s'y ennuyer pendant l'hiver qu'ils appellent
d'avance la saison triste, que l't dont ils attendent les agrments de
la campagne.

Il ne me reste aucun moyen de remdier  rien de ce qui est fait; et je
ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu' ce que nous en ayons
parl ensemble; ainsi je ne songe qu'au prsent. Me voil dbarrass de
tous soins: jamais je n'ai t si tranquille. Je pars pour Lyon; je
passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous
verrons ensuite.




PREMIER FRAGMENT.

DATX
Cinquime anne.


Si le bonheur suivait la proportion de nos privations ou de nos biens,
il y aurait trop d'ingalit entre les hommes. Si le bonheur dpendait
uniquement du caractre, cette ingalit serait trop grande encore. S'il
dpendait absolument de la combinaison du caractre et des
circonstances, les hommes que favorisent de concert, et leur prudence et
leur destine, auraient trop d'avantages. Il y aurait des hommes
trs-heureux et des hommes excessivement malheureux; mais ce ne sont pas
les circonstances seules qui font notre sort: ce n'est pas mme le seul
concours des circonstances actuelles avec la trace, ou avec l'habitude
laisse par les circonstances passes, ou avec les dispositions
particulires de notre caractre. La combinaison de ces causes a des
effets trs-tendus; mais elle ne fait pas seule notre humeur difficile
et chagrine, notre ennui, notre mcontentement, notre dgot des choses,
et des hommes, et de toute la vie humaine. Nous avons en nous-mmes ce
principe gnral de refroidissement, et d'aversion ou d'indiffrence:
nous l'avons tous, indpendamment de ce que nos inclinations
individuelles et nos habitudes peuvent faire pour y ajouter ou pour en
affaiblir les suites. Une certaine modification de nos humeurs, une
certaine situation de tout notre tre doivent produire en nous cette
affection morale. C'est une ncessit que nous ayons de la douleur,
comme de la joie: nous avons besoin de nous fcher contre les choses,
comme nous avons besoin d'en jouir.

L'homme ne saurait dsirer et possder sans interruption, comme il ne
peut toujours souffrir. La continuit d'un ordre de sensations heureuses
ou de sensations malheureuses, ne peut subsister longtemps dans la
privation absolue des sensations contraires. La mutabilit des choses de
la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en
recevons; et quand mme il en serait autrement, notre organisation n'est
pas susceptible d'invariabilit.

Si l'homme qui croit  sa fortune ne voit point le malheur venir du
dehors  sa rencontre, il ne saurait tarder  le dcouvrir dans
lui-mme. Si l'infortun ne reoit pas de consolations extrieures, il
en trouvera bientt dans son coeur.

Quand nous avons tout arrang, tout obtenu pour jouir toujours, nous
avons peu fait pour le bonheur. Il faut bien que quelque chose nous
mcontente et nous afflige: et si nous sommes parvenus  carter tout le
mal, ce sera le bien lui-mme qui nous dplaira.

Mais si la facult de jouir ou celle de souffrir ne peut tre exerce,
ni l'une ni l'autre,  l'exclusion totale de celle que notre nature
destine  la contre-balancer, chacune du moins peut l'tre
accidentellement beaucoup plus que l'autre: ainsi les circonstances,
sans tre tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur
notre habitude intrieure. Si les hommes que le sort favorise n'ont pas
de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en
exciter en eux; au dfaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que
l'adversit poursuit, ayant de grandes occasion de souffrir, souffriront
fortement; mais ayant assez souffert -la-fois, ils ne souffriront pas
habituellement: aussitt que les circonstances les laisseront 
eux-mmes, ils ne souffriront plus, car le besoin de souffrir est
satisfait en eux; et mme ils jouiront, parce que le besoin oppos
ragit d'autant plus constamment que l'autre besoin rempli, nous a
emport plus loin dans la direction contraire[24].

Ces deux forces contraires tendent  l'quilibre; mais elles n'y
arrivent point,  moins que ce ne soit pour l'espce entire. S'il n'y
avait pas de tendance  l'quilibre, il n'y aurait pas d'ordre: si
l'quilibre s'tablissait dans les dtails, tout serait fixe, il n'y
aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n'y aurait
point un ensemble unique et vari, le monde ne serait pas.

Il me semble que l'homme trs-malheureux, mais ingalement et par
reprises isoles, doit avoir une propension habituelle  la joie, au
calme, aux jouissances affectueuses,  la confiance,  l'amiti,  la
droiture.

L'homme trs-malheureux, mais galement, lentement, uniformment, sera
dans une lutte perptuelle des deux principes moteurs; il sera d'une
humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et
toujours par cette raison mme, s'irritant du mal, minutieux dans le
sentiment de cette alternative, il sera plus fatigu que sduit par les
moindres illusions; il est aussitt dtromp; tout le dcourage, comme
tout l'intresse.

Celui qui est continuellement moiti heureux, en quelque sorte, et
moiti malheureux, approchera de l'quilibre: assez gal, il sera bon,
plutt que d'un grand caractre; sa vie sera plus douce qu'heureuse; il
aura du jugement, et peu de gnie.

Celui qui jouit habituellement, et sans avoir jamais de malheur visible,
ne sera sduit par rien: car il n'a plus besoin de jouir; et dans son
bien tre extrieur, il prouve secrtement un perptuel besoin de
souffrir. Il ne sera pas expansif, indulgent, aimant; mais il sera
indiffrent dans la jouissance des plus grands biens, et susceptible de
trouver un malheur dans le plus petit inconvnient. Habitu  ne point
prouver de revers, il sera confiant, mais confiant en lui-mme ou dans
son sort, et non point envers les autres hommes: il ne sent pas le
besoin de leur appui; et comme sa fortune est meilleure que celle du
plus grand nombre, il est bien prs de se sentir plus sage que tous. Il
veut toujours jouir, et surtout il veut paratre jouir beaucoup, et
cependant il prouve un besoin interne de souffrir; ainsi dans le
moindre prtexte, il trouvera facilement un motif de se fcher contre
les choses, d'tre indispos contre les hommes. N'tant pas vraiment
bien, mais n'ayant pas  esprer d'tre mieux, il ne dsirera rien d'une
manire positive; mais il aimera le changement en gnral, et il
l'aimera dans les dtails plus que dans l'ensemble. Ayant trop, il sera
prompt  tout quitter. Il trouvera quelque plaisir, il mettra une sorte
de vanit  tre irrit, alin, souffrant, mcontent. Il sera
difficile, il sera exigeant: sans cela que lui resterait-il de cette
supriorit qu'il prtend avoir sur les autres hommes, et qu'il
affecterait encore si mme il n'y prtendait plus. Il sera dur, il
cherchera  s'entourer d'esclaves, pour que d'autres avouent cette
supriorit; pour qu'ils en souffrent du moins, quand lui-mme n'en
jouit pas.

Je doute qu'il soit bon  l'homme actuel d'tre habituellement fortun,
sans avoir jamais eu le sort contre lui. Peut-tre l'homme heureux,
parmi nous, est celui qui a beaucoup souffert; mais non pas
habituellement et de cette manire lentement comprimante qui abat les
facults sans tre assez extrme pour exciter l'nergie secrte de
l'me, pour la rduire heureusement  chercher en elle des ressources
qu'elle ne se connaissait pas[25].

C'est un avantage pour la vie entire d'avoir t malheureux dans l'ge
o la tte et le coeur commencent  vivre. C'est la leon du sort: elle
forme les hommes bons[26]; elle tend les ides, et mrit les coeurs
avant que la vieillesse les ait affaiblis; elle fait l'homme assez tt
pour qu'il soit entirement homme. Si elle te la joie et les plaisirs,
elle inspire le sentiment de l'ordre et le got des biens domestiques:
elle donne le plus grand bonheur que nous devions attendre, celui de
n'en attendre d'autre que de vgter utiles et paisibles. On est bien
moins malheureux quand on ne veut plus que vivre: on est plus prs
d'tre utile, lorsqu'tant encore dans la force de l'ge, on ne cherche
plus rien pour soi. Je ne vois que le malheur qui puisse, avant la
vieillesse, mrir ainsi les hommes ordinaires.

La vraie bont exige des conceptions tendues, une me grande et des
passions rprimes. Si la bont est le premier mrite de l'homme, si les
perfections morales sont essentielles au bonheur; c'est parmi ceux qui
ont beaucoup souffert dans les premires annes de la vie du coeur, que
l'on trouvera les hommes les mieux organiss pour eux-mmes et pour
l'intrt de tous; les hommes les plus justes, les plus senss, les
moins loigns du bonheur et le plus invariablement attachs  la vertu.

Qu'importe  l'ordre social qu'un vieillard ait renonc aux objets des
passions, et qu'un homme faible n'ait pas le projet de nuire? De bonnes
gens ne sont pas des hommes bons; ceux qui ne font bien que par
faiblesse, pourront faire beaucoup de mal dans des circonstances
diffrentes. Susceptible de dfiance, d'animosit, de superstitions, et
surtout d'enttement, l'instrument aveugle de plusieurs choses louables
o le portait son penchant, sera le vil jouet d'une ide folle qui
drangera sa tte, d'une manie qui gtera son coeur, ou de quelque projet
funeste auquel un fourbe saura l'employer.

Mais l'homme de bien est invariable: il n'a les passions d'aucune
coterie, ni les habitudes d'aucun tat; on ne l'emploie pas: il ne peut
avoir ni animosit, ni ostentation, ni manies: il n'est tonn ni du
bien, parce qu'il l'et fait galement, ni du mal, parce qu'il est dans
la nature: il s'indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable; il
mprise la bassesse de l'me, mais il ne s'irrite pas contre un vers 
cause que le malheureux n'a point d'ailes.

Il n'est pas l'ennemi du superstitieux, car il n'a pas de superstitions
contraires: il cherche l'origine souvent, trs-sage[27] de tant
d'opinions devenues insenses, et il rit de ce qu'on a ainsi pris le
change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu'il cherche
l'ordre: il fait le bien pour diminuer l'inutilit de sa vie: il prfre
les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et
lui ne le peut gure: il aime seulement  se rserver ce qui procure les
moyens d'tre bon  quelque chose, et aussi de vivre sans trouble, car
il faut du calme  qui n'attend pas de plaisirs. Il n'est point dfiant;
mais comme il n'est pas sduit, il pense quelquefois  contenir la
facilit de son coeur: il sait s'amuser  tre un peu victime, mais il
n'entend pas qu'on le prenne pour dupe. Il peut avoir  souffrir de
quelques fripons: il n'est pas leur jouet. Il laissera parfois 
certains hommes  qui il est utile, le petit plaisir de se donner en
cachette les airs de le protger. Il n'est pas content de ce qu'il fait,
parce qu'il sent qu'on pourrait faire beaucoup plus: il l'est seulement
un peu de ses intentions, sans tre plus fier de cette organisation
intrieure qu'il ne le serait d'avoir reu un nez d'une belle forme. Il
consumera ainsi ses heures en se tranant vers le mieux; quelquefois
d'un pas nergique quoiqu'embarrass; plus souvent avec incertitude,
avec un peu de faiblesse, avec le sourire du dcouragement.

Quand il est ncessaire d'opposer le mrite de l'homme  quelques autres
mrites feints ou inutiles, par lesquels on prtend tout confondre et
tout avilir; il dit que le premier mrite est l'imperturbable droiture
de l'homme de bien, puisque c'est le plus certainement utile; on lui
rpond qu'il est orgueilleux, et il rit. Il souffre les peines, il
pardonne les torts domestiques: on lui dit, que ne faites-vous de plus
grandes choses? il rit. Ces grandes choses lui sont confies; il est
accus par les amis d'un tratre, et condamn par celui qu'on trahit: il
sourit, et s'en va. Les siens lui disent que c'est une injustice inoue;
et il rit davantage.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




SECOND FRAGMENT.

DATX
Sixime anne.


Je ne suis pas surpris que la justesse des ides soit assez rare en
morale. Les anciens qui n'avaient pas l'exprience des sicles, ont
plusieurs fois song  mettre la destine du coeur de l'homme entre les
mains des sages. La politique moderne est plus profonde; elle a livr
l'unique science aux prdicateurs, et  cette foule que les imprimeurs
appellent hommes de lettres: mais elle protge solennellement l'art de
faire des fleurs en sucre, et l'invention des perruques d'une nouvelle
forme.

Ds que l'on observe les peines d'une certaine classe d'hommes, et qu'on
commence  dcouvrir leurs causes, on reconnat qu'une des choses les
plus nouvelles et les plus utiles que l'on pt faire, serait de les
prmunir contre des vrits qui les trompent, contre des vertus qui les
perdent.............

Le mpris de l'or est une chose absurde. Sans doute prfrer l'or  son
devoir est un crime: mais ne sait-on pas que la raison prescrit de
prfrer le devoir  la vie comme aux richesses. Si la vie n'en est pas
moins un bien en gnral, pourquoi l'or n'en serait-il pas aussi un.
Quelques hommes indpendants et isols font trs-bien de s'en passer:
mais tous ne sont pas dans ce cas; et ces dclamations si vaines, qui
ont un cot faux, nuisent beaucoup  la vertu. Vous avez rendu
contradictoires les principes de conduite: si la vertu n'est que
l'effort vers l'ordre, est-ce par tant de dsordre et de confusion que
vous prtendez y amener les hommes? Pour moi qui estime encore plus dans
l'homme les qualits du coeur que celles de l'esprit, je pense nanmoins
que l'instituteur d'un peuple trouverait plus de ressources pour
contenir de mauvais coeurs, que pour concilier des esprits faux.

Les chrtiens, et d'autres, ont soutenu que la continence perptuelle
tait une vertu; ils ne l'ont pas exige des hommes, ils ne l'ont mme
conseille qu' ceux qui prtendraient  la perfection. Quelque absolue
et quelque indiscrte que doive tre une loi qui vient du ciel, elle n'a
pas os davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l'argent,
on ne saurait y mettre trop de modration et de justesse. L'abngation
religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus  une
indiffrence sincre pour les richesses et mme pour toute proprit;
mais dans la vie ordinaire le dsir de l'or est invitable. Avec l'or,
dans quelque lieu habit que je paraisse, je fais un signe; ce signe
dit: Que l'on me prvienne, que l'on me nourrisse, que l'on m'habille,
que l'on me dsennuie, que l'on me considre, que l'on serve moi et les
miens, que tout jouisse auprs de moi; si quelqu'un souffre qu'il le
dclare, ses peines sont finies! Et comme il a t dit, il est fait.

Ceux qui mprisent l'or sont comme ceux qui mprisent la gloire, qui
mprisent les femmes, qui mprisent les talents, la valeur, le mrite.
Quand l'imbcillit de l'esprit, l'impuissance des organes, ou la
grossiret de l'me rendent incapable d'user d'un bien sans le
pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c'est sa propre
bassesse que l'on accuse. Un homme crapuleux mprise les femmes, un
raisonneur pais blme l'esprit, un sophiste moralise contre l'argent.
Sans doute les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingnieux,
les bourgeois tonns seront plus malheureux ou plus mchants quand ils
seront riches. Ces gens-l doivent avoir peu, parce que, possder ou
abuser, c'est pour eux la mme chose. Sans doute encore, celui qui
devient riche, et qui se met  vivre le plus qu'il peut en riche, ne
gagne pas, et quelquefois perd  changer de situation. Mais pourquoi
n'est-il pas mieux qu'auparavant, c'est qu'il n'est pas plus riche: plus
opulent, il est plus gn et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il
s'arrange si bien que le moindre incident les drange, et qu'il accumule
des dettes jusqu' sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre.
Centupler ses besoins; faire tout pour l'ostentation; avoir vingt
chevaux parce qu'un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en
avoir bien vite trente; c'est s'embarrasser dans les chanes d'une
pnurie plus pnible et plus soucieuse que la premire. Mais avoir une
maison commode et saine, un intrieur bien ordonn, de la propret, une
certaine abondance, une lgance simple, s'arrter l quant mme la
fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste  tirer
un ami d'embarras,  parer d'avance aux vnements funestes,  donner 
l'homme bon devenu malheureux ce qu'il a donn dans sa jeunesse  de
plus heureux que lui,  remplacer la vache de cette mre de famille qui
n'en avait qu'une,  envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ
vient d'tre grl,  rparer le chemin o des chars[28] sont verss, o
les chevaux se blessent; s'occuper selon ses facults et ses gots;
donner  ses enfants des connaissances, l'esprit d'ordre et des talents:
tout cela vaut bien la misre gauchement prne par la fausse sagesse.

Le mpris de l'or, inconsidrment recommand dans l'ge qui ignore sa
valeur, a souvent t  des hommes suprieurs, l'un des plus grands
moyens, et peut-tre le plus sr de ne point vivre inutiles comme la
foule.

Combien de jeunes personnes, dans le choix d'un matre, se piquent de
compter les biens pour rien; et se prcipitent ainsi dans tous les
dgots d'un sort gn et prcaire, et dans l'ennui habituel qui seul
contient tant de maux........

Un homme sens, tranquille, et qui mprise un caractre foltre, se
laisse sduire par quelque conformit dans les gots; il abandonne au
vulgaire la gaiet, l'humeur riante, et mme la vivacit, l'activit:
il prend une femme srieuse, triste, que la premire contrarit rend
mlancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l'ge devient
taciturne, imprieuse, austre et brusque; et qui s'attachant avec
humeur  se passer de tout, et se passant bientt de tout par humeur et
pour en donner aux autres la leon, rendra toute sa maison malheureuse.

Ce n'tait, pas dans un sens trivial qu'Epicure disait: Le sage choisit
pour ami un caractre gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans
passe lgrement sur ce conseil; et c'est beaucoup s'il n'en est pas
rvolt, car il a rejet les prjugs communs; mais il en sentira
l'importance quand il aura quitt ceux de la sagesse.

C'est peu de chose de n'tre point comme le vulgaire des hommes; mais
c'est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n'tre plus comme le
vulgaire des sages.




LETTRE XXXVI.

DATX
Lyon, 7 avril, VI.


       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Monts superbes, croulement des neiges amonceles, paix solitaire du
vallon dans la fort, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau
silencieux! que seriez-vous  l'homme si vous ne lui parliez point des
autres hommes. La nature serait muette, s'ils n'taient plus. Si je
restais seul sur la terre, que me feraient, et les sons de la nuit
austre, et le silence solennel des grandes valles, et la lumire du
couchant dans un ciel rempli de mlancolie, sur les eaux calmes. La
nature sentie n'est que dans les rapports humains; et l'loquence des
choses n'est rien que l'loquence de l'homme. La terre fconde, les
cieux immenses, les eaux passagres ne sont qu'une expression des
rapports que nos coeurs produisent et contiennent.

Convenance entire: amiti des anciens! Quand celui qui possdait
l'affection sans bornes, recevait des tablettes o il voyait les traits
de la main d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les
beauts d'un site, ou les dimensions d'un glacier. Mais les relations de
la vie humaine sont multiplies; la perception de ces rapports est
incertaine, inquite, pleine de froideurs et de dgots; l'amiti
antique est toujours loin de nos coeurs, ou de notre destine. Les
liaisons restent incompltes entre l'espoir et les prcautions, entre
les dlices que l'on attend et l'amertume qu'on prouve. L'intimit
elle-mme est entrave par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou
arrte par les circonstances. L'homme vieillit, et son coeur rebut
vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout
ce qu'il vite est aussi dans lui. L o sont tant de convenances
sociales, l et par des consquences d'une ncessit invincible, se
trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus
qu'il n'espre, reste un peu loign de l'homme. Les choses mortes sont
moins puissantes, mais elles sont plus  nous, elles sont ce que nous
les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous
sommes plus assurs d'y trouver,  notre choix, les choses qu'elles
contiennent. Ce sont les biens de la mdiocrit, borns mais certains.
La passion cherche l'homme; quelquefois la raison se trouve rduite  le
quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s'est
form un lieu puissant de l'homme  cet ami de l'homme pris hors de son
espce, et qui lui convient tant, parce qu'il est moins que nous et
qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prt
au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l'espce des
chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui
donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces
animaux.

Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du dsert,
mais dans celle de l'isolment ou de la misre: quand ces tres
faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'tre malheureux, et si peu
d'tre satisfaits, qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour
pour vivre; quand le pre et sa femme, quand la mre et ses filles n'ont
point de condescendance, n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas
aimer les mmes choses, qu'ils ne savent pas se soumettre aux mmes
misres, et soutenir ensemble,  distances gales, la chane des
douleurs; quand par gosme ou par humeur, chacun refusant ses forces,
la laisse traner pesamment sur le sol ingal, et creuser le long sillon
o germent avec une fcondit sinistre, les ronces qui les dchirent
tous: O hommes! qu'tes-vous donc pour l'homme?

Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon
gnreux, sont reues avec ddain, avec humeur, avec une indiffrence
qui glace.... Nature universelle! tu l'as fait ainsi pour que la vertu
ft sublime, et que le coeur de l'homme devnt meilleur encore et plus
rsign sous le poids qui l'crase.




LETTRE XXXVII.

DATX
Lyon, 2 mai, VI.


J'ai des moments o je dsesprerais de contenir l'inquitude qui
m'agite: tout m'entrane alors et m'enlve avec une force immodre; et
de cette hauteur, je retombe avec pouvante, et je me perds dans l'abme
qu'elle a creus.

Si j'tais absolument seul, ces moments-l seraient intolrables; mais
j'cris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'prouve soit
une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je
ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre,
d'une sensibilit si vaine? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que
je ne puis dire qu' vous, ce que je ne voudrais dire  nul autre, ce
que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de
mes lettres? plus elles sont longues et plus j'y mets de temps, plus
elles valent pour moi: et si je ne me trompe, l'paisseur du paquet ne
vous a jamais rebut. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi
ne s'crirait-on pas pendant deux?

Je ne veux point vous faire un reproche. Vous tes moins long, moins
diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous crivez avec moins de
plaisir mme  ceux gu vous aimez. Vous me dites ce que vous avez  me
dire dans l'intimit: mais moi solitaire, moi rveur au moins bizarre,
je n'ai rien  dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me
passe par la tte, tout ce que je dirais en jasant, je l'cris si
l'occasion se prsente: mais tout ce que je pense, tout ce que je sens,
je vous l'cris ncessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je
cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon me s'teint, que je
suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours 
manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux!

Je voudrais avoir un mtier; il animerait mes bras, et endormirait ma
tte. Un talent ne vaudrait pas cela: cependant si je savais peindre, je
crois que je serais moins inquiet. J'ai t longtemps dans la stupeur;
je regrette de m'tre veill. J'tais dans un abattement plus
tranquille que l'abattement actuel.

De tous les moments rapides et incertains o j'ai cru dans ma simplicit
qu'on tait sur la terre pour y vivre, aucun ne s'est embelli d'une
erreur aussi durable, aucun ne m'a laiss de si profonds souvenirs que
ces vingt jours d'oubli et d'esprance, o vers l'quinoxe de Mars,
devant les rochers, prs du torrent, entre la jacinthe heureuse et la
simple violette, j'allai m'imaginer qu'il me serait donn d'aimer.

Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans gots, sans
esprance, j'aurais pu vgter ennuy mais tranquille: je pressentais
l'nergie humaine, mais dans ma vie tnbreuse, je supportais mon
sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ter les
consolations du nant?

Entran dans une activit expansive; avide de tout aimer, de tout
soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir
changer tant de choses funestes, et cette conviction qu'elles ne seront
point changes; je reste fatigu des maux de la vie, et plus indign de
la perfide sduction de ses plaisirs, l'oeil toujours arrt sur
l'immense amas des haines, des iniquits, des opprobres et des misres
de la terre gare.

Et moi! voici ma vingt-septime anne: les beaux jours sont passs, je
ne les ai pas mme vus. Malheureux, dans l'ge du bonheur,
qu'attendrai-je des autres ges? J'ai pass dans le vide et les ennuis
la saison heureuse de la confiance et de l'espoir. Partout comprim,
souffrant, le coeur vide et navr, j'ai atteint, jeune encore, les
regrets de la vieillesse. Dans l'habitude de voir toutes les fleurs de
la vie se fltrir sous mes pas striles, je suis comme ces vieillards
que tout a fui: mais plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps
avant de finir moi-mme. Avec une me avide, je ne puis reposer dans ce
silence de mort.

Souvenir des ans ds longtemps passs, des choses  jamais effaces, des
lieux qu'on, ne reverra pas, des hommes qui ont chang! Sentiment de la
vie perdue!

Quels lieux furent jamais pour moi ce qu'ils sont pour les autres
hommes? quels temps furent tolrables, et sous quel ciel ai-je trouv le
repos du coeur? J'ai vu le remuement des villes, et le vide des
campagnes, et l'austrit des monts; j'ai vu la grossiret de
l'ignorance, et le tourment des arts; j'ai vu les vertus inutiles, les
succs indiffrents et tous les biens perdus dans tous les maux; l'homme
et le sort, toujours ingaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte
effrne de toutes les passions, l'odieux vainqueur recevoir pour prix
de son triomphe le plus pesant chanon des maux qu'il a su faire.

Si l'homme tait conform pour le malheur, je le plaindrais bien moins;
et considrant sa dure passagre, je mpriserais pour lui comme pour
moi le tourment d'un jour. Mais tous les biens l'environnent, mais
toutes ses facults lui commandent de jouir, mais tout lui dit, sois
heureux: et l'homme a dit, le bonheur sera pour la brute; l'art, la
science, la gloire, la grandeur seront pour moi. Sa mortalit, ses
douleurs, ses crimes eux-mmes ne sont que la plus faible moiti de sa
misre. Je dplore ses pertes; l'indiffrence, l'union, la possession
tranquille. Je dplore cent annes que mille millions d'tres sensibles
puisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui
ferait la scurit, la libert, la joie; et vivant d'amertume sur une
terre voluptueuse, parce qu'ils ont voulu des biens imaginaires, et des
biens exclusifs.

Cependant tout cela est peu de chose; car je ne le voyais point il y a
un demi-sicle, et dans un demi-sicle je ne le verrai point.

Je me disais: s'il n'appartient pas  ma destine infconde de ramener 
des moeurs primordiales une contre circonscrite et isole: si je dois
m'efforcer d'oublier le monde, et me croire assez heureux d'obtenir pour
moi des jours tolrables sur cette terre sduite; je ne demande alors
qu'un bien, qu'une ombre dans ce songe vain dont je ne veux plus
m'veiller. Il reste sur la terre telle qu'elle est, une illusion qui
peut encore m'abuser: elle est la seule; j'aurais la sagesse d'en tre
tromp; le reste n'en vaut pas l'effort. Voil ce que je me disais
alors: mais le hasard seul pouvait m'en permettre l'inestimable erreur.
Le hasard est lent et incertain; la vie rapide, irrvocable: son
printemps passe; et ce besoin tromp, en achevant de perdre ma vie, doit
enfin aliner mon coeur et altrer ma nature. Quelquefois dj je sens
que je m'aigris; je m'indigne, mes affections se resserrent;
l'impatience rendra ma volont farouche; et une sorte de mpris me porte
 des desseins grands mais austres. Cependant cette amertume ne dure
point dans toute sa force; et je m'abandonne ensuite, comme si je
sentais que les hommes distraits, et les choses incertaines, et ma vie
si courte ne mritent pas l'inquitude d'un jour, et qu'un rveil svre
est inutile quand on doit sitt s'endormir pour jamais.




LETTRE XXXVIII.

DATX
Lyon, 8 mai, VI.


J'ai t jusqu' Blammont, chez le chirurgien qui a remis si adroitement
le bras de cet officier tomb de cheval en revenant de Chessel.

Vous n'avez pas oubli comment, lorsque nous entrmes chez lui,  cette
occasion, il y a plus de douze ans, il se hta d'aller cueillir dans son
jardin les plus beaux abricots; et comment, en revenant les mains
pleines, ce vieillard, dj infirme, heurta du pied le pas de la porte,
ce qui fit tomber  terre presque tout le fruit qu'il tenait. Sa fille
lui dit brusquement: voil comme vous faites toujours; vous voulez vous
mler de tout, et c'est pour tout gter; ne pouvez-vous pas rester sur
votre chaise? c'est bien prsentable  prsent. Nous avions le coeur
navr; car il souffrait et ne rpondait rien. Le malheureux! il est
plus malheureux encore. Il est paralytique; il est couch dans un
vritable lit de douleurs, il n'a auprs de lui que cette misrable qui
est sa fille. Depuis plusieurs mois il ne parle plus, mais le bras droit
n'est pas encore attaqu, il s'en sert pour faire des signes. Il en fit
que j'eus le chagrin de ne pouvoir expliquer: il voulait dire  sa fille
de m'offrir quelque chose. Elle ne l'entendit pas, et cela arrive
trs-souvent. Lorsqu'il lui survint quelques affaires au-dehors, j'en
profitai pour que son malheureux pre st du moins que ses maux taient
sentis, car il a encore une oreille assez bonne. Il me fit comprendre
que cette fille, regardant sa fin comme trs-prochaine, se refusait 
tout ce qui pourrait diminuer de quelques sous l'hritage assez
considrable qu'il lui laisse: mais que quoiqu'il en et eu bien des
chagrins, il lui pardonnait tout, afin de ne pas cesser d'aimer,  son
dernier moment, le seul tre qui lui restt  aimer. Un vieillard voir
ainsi expirer sa vie! un pre finir avec tant d'amertume dans sa propre
maison! Et nos lois ne peuvent rien!

Il faut qu'un tel abme de misres touche aux perceptions de
l'immortalit. S'il tait possible que dans un ge de raison, j'eusse
manqu essentiellement  mon pre, je serais malheureux toute la vie,
parce qu'il n'est plus, et que ma faute serait aussi irrparable que
monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu'un mal fait  celui qui
ne le sent plus, qui n'existe plus, est actuellement chimrique en
quelque sorte et indiffrent, comme le sont les choses tout--fait
passes. Je ne saurais le nier; et cependant j'en serais inconsolable.
La raison de ce sentiment est bien difficile  trouver; car s'il n'tait
autre que le sentiment d'une chute avilissante dont on a perdu
l'occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler
intrieurement, on trouverait ce mme ddommagement dans la vrit de
l'intention. Lorsqu'il ne s'agit que de notre propre estime, le dsir
d'une chose louable doit nous satisfaire comme son excution. Celle-ci
ne diffre du dsir que par ses suites, et il n'en peut tre aucune
pour l'offens qui ne vit plus. L'on voit pourtant le sentiment de cette
injustice dont les effets ne subsistent plus, nous accabler encore, nous
avilir, nous dchirer comme si elle devait avoir des rsultats ternels.
On dirait que l'offens n'est qu'absent, et que nous devons retrouver
les rapports que nous avions avec lui, mais dans un tat de permanence
que ne permettra plus de rien changer, de rien rparer, et o le mal
sera perptuel malgr nos remords.

L'esprit humain trouve toujours  se perdre dans cette liaison des
choses effectues avec leurs consquences inconnues. Il pourrait
imaginer que ces conceptions d'un ordre futur et d'une suite sans borne
aux choses prsentes, n'ont d'autres fondements que la possibilit de
leurs suppositions, et qu'elles doivent tre comptes parmi les moyens
qui retiennent l'homme dans la diversit, dans les oppositions et dans
la perptuelle incertitude, o le plonge la perception incomplte des
proprits et de l'enchanement des choses.

Puisque ma lettre n'est pas ferme, il faut que je vous cite Montaigne.
Je viens de rencontrer par hasard un passage si analogue  l'ide dont
j'tais occup, que j'en ai t frapp et satisfait. Il y a dans cette
conformit des penses, un principe de joie secrte: c'est elle qui rend
l'homme ncessaire  l'homme, parce qu'elle rend nos ides fcondes,
parce qu'elle donne de l'assurance  notre imagination et confirme en
nous l'opinion de ce que nous sommes.

On ne trouve point dans Montaigne ce que l'on cherche, on rencontre ce
qui s'y trouve. Il faut l'ouvrir au hasard et c'est rendre une sorte
d'hommage  sa manire. Elle est trs-indpendante sans tre burlesque,
ou affecte; et je ne suis pas surpris qu'un anglais ait mis les
_Essais_ au-dessus de tout. On a reproch  Montaigne deux choses qui le
font admirable, et dont je n'ai nul besoin de le disculper entre nous.

C'est au chapitre huitime du livre second qu'il dit: Comme je scay,
par une trop certaine exprience, il n'est aucune si douce consolation
en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de
n'avoir rien oubli  leur dire, et d'avoir eu avec eux une parfaite et
entire communication.

Cette entire communication avec l'tre moral semblable  nous et mis
auprs de nous dans des rapports respects, semble une partie
essentielle du rle qui nous est dparti pour l'emploi de notre dure.
Nous sommes mcontents de nous quand l'acte tant fini, nous avons perdu
sans retour le mrite de l'excution dans la scne qui nous tait
confie.

Ceci prouve, me direz-vous peut-tre, que nous pressentons une autre
dure. Je vous l'accorde; et nous conviendrons aussi que le chien, qui
ne veut plus alimenter sa vie parce que son matre a perdu la sienne, et
qui s'lance dans le bcher embras o l'on consume son corps, veut
mourir avec lui, parce qu'il croit fermement le dogme de l'immortalit,
et qu'il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.

Je n'aime pas  rire de ce qu'on veut mettre  la place du dsespoir, et
cependant j'allais plaisanter si je ne m'tais retenu. La confiance
dont l'homme se nourrit dans les opinions qu'il aime, et o il ne peut
rien voir, est respectable, puisqu'elle diminue quelquefois l'amertume
de ses misres; mais il y a quelque chose de comique dans cette
inviolabilit religieuse dont il prtend l'environner. Il n'appellerait
pas sacrilge celui qui assurerait qu'un fils peut sans crime gorger
son pre; il le conduirait  la maison des fous, et ne se fcherait pas:
mais il devient furieux si on ose lui dire que peut tre il mourra comme
un chne ou un renard, tant il a peur de le croire. Ne saurait-il
s'apercevoir qu'il prouve sa propre incertitude. Sa foi est aussi fausse
que celle de certains dvots qui crieraient  l'impit si l'on doutait
qu'un poulet mang, le vendredi, pt nous plonger dans l'enfer, et qui
pourtant en mangent en secret; tant il y a de proportion entre la
terreur d'un supplice ternel, et le plaisir de manger deux bouches de
viande sans attendre le dimanche.

Que ne prend-on le parti de laisser  la libre fantaisie de chacun les
choses dont on peut rire, et mme les esprances que tous ne peuvent
galement recevoir. La morale gagnerait beaucoup  abandonner la force
d'un fanatisme phmre, pour s'appuyer avec majest sur l'inviolable
vidence. Si vous voulez des principes qui parlent au coeur, rappelez
ceux qui sont dans le coeur de tout homme bien organis.

Dites: sur une terre de plaisirs, et de tristesse; la destination de
l'homme est d'accrotre le sentiment de la joie, de fconder l'nergie
expansive; et de combattre, dans tout ce qui sent, le principe de
l'avilissement et des douleurs.......

       *       *       *       *       *




TROISIME FRAGMENT.

_De l'expression romantique, et du RANZ DES VACHES_.


...Le romanesque sduit les imaginations vives et fleuries; le
romantique suffit seul aux mes profondes,  la vritable sensibilit.
La nature est pleine d'effets romantiques dans les pays simples: une
longue culture les dtruit dans les terres vieillies, surtout dans les
plaines dont l'homme s'assujettit facilement toutes les parties.

Les effets romantiques sont les accents d'une langue primitive que les
hommes ne connaissent pas tous, et qui devient trangre  plusieurs
contres. On cesse bientt de les entendre, quand on ne vit plus avec
eux; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve 
nos coeurs les couleurs de la jeunesse et la fracheur de la vie.
L'homme de la socit ne sent plus ces effets trop loigns de ses
habitudes: il finit par dire, Que m'importe? Il est comme ces
tempraments fatigus du feu desschant d'un poison lent et habituel; il
se trouve vieilli dans l'ge de la force, et les ressorts de la vie sont
relchs en lui, quoiqu'il garde l'extrieur d'un homme.

Mais vous, que le vulgaire croit semblables  lui, parce que vous vivez
avec simplicit, parce que vous avez du gnie sans avoir les prtentions
de l'esprit, ou simplement parce qu'il vous voit vivre, et que, comme
lui, vous mangez et vous dormez; hommes primitifs, jetez a et l dans
le sicle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous
reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait
point, quand le soleil d'octobre parat dans les brouillards sur les
bois jaunis; quand un filet d'eau coule et tombe dans un pr ferm
d'arbres, au coucher de la lune; quand sous le ciel d't, dans un jour
sans nuages, une voix de femme chante  quatre heures, un peu au loin,
au milieu des murs et des toits d'une grande ville.

Imaginez une plaine d'une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais
circonscrite; sa forme oblongue et un peu circulaire, se prolonge vers
le couchant d'hiver. Des sommets levs, des chanes majestueuses la
ferment de trois cts. Vous tes assis sur la pente de la montagne,
au-dessus de la grve du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des
rochers perpendiculaires sont derrire vous; ils montent jusqu' la
rgion des nues: le triste vent du ple n'a jamais souffl sur cette
rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s'ouvrent, une valle
tranquille s'tend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes
neigeuses qui la ferment: et quand le soleil du matin parat entre leurs
dents glaces, sur les brouillards, quand des voix de la montagne
indiquent les chalets, au-dessus des prs encore dans l'ombre; c'est le
rveil d'une terre primitive, c'est un monument de nos destines
mconnues!

Voici les premiers moments nocturnes; l'heure du repos et de la
tristesse sublime. La valle est fumeuse, elle commence  s'obscurcir.
Vers le midi, le lac est dans la nuit: les immenses rochers qui le
ferment, sont une zone tnbreuse sous le dme glac qui les surmonte,
et qui semble retenir dans ses frimas la lumire du jour. Ses derniers
feux jaunissent les nombreux chtaigniers sur les rocs sauvages; ils
passent en longs traits sous les hautes flches du sapin alpestre; ils
brunissent les monts; ils allument les neiges; ils embrasent les airs;
et l'eau sans vagues, brillante de lumire et confondue avec les cieux,
est devenue infinie comme eux, et plus pure encore, plus thre, plus
belle. Son calme tonne, sa limpidit trompe, la splendeur arienne
qu'elle rpte semble creuser ses profondeurs; et sous ses monts spars
du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez  vos pieds le
vide des cieux et l'immensit du monde. Il y a l un temps de prestige
et d'oubli. L'on ne sait plus o est le ciel, o sont les monts, ni sur
quoi l'on est port soi-mme; on ne trouve plus de niveau, il n'y a
plus d'horizon; les ides sont changes, les sensations inconnues, vous
tes sortis de la vie commune. Et lorsque l'ombre a couvert cette valle
d'eau; lorsque l'oeil ne discerne plus ni les objets, ni les distances;
lorsque le vent du soir a soulev les ondes: alors, vers le couchant,
l'extrmit du lac reste seule claire d'une ple lueur, mais tout ce
que les monts entourent n'est qu'un gouffre indiscernable; et au milieu
des tnbres et du silence, vous entendez  mille pieds sous vous,
s'agiter ces vagues toujours rptes, qui passent et ne cessent point,
qui frmissent sur la grve  intervalles gaux, qui s'engouffrent dans
les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits romantiques
semblent rsonner d'un long murmure dans l'abme invisible.

C'est dans les sons que la nature a plac la plus forte expression du
caractre romantique: et c'est surtout au sens de l'oue que l'on peut
rendre sensibles, en peu de traits et d'une manire nergique, les lieux
et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions
rapides et immenses, mais vagues: celles de la vue semblent intresser
davantage l'esprit que le coeur: on admire ce qu'on voit, mais on sent ce
qu'on entend[29]. La voix d'une femme aime sera plus belle encore que
ses traits; les sons que rendent des lieux sublimes feront une
impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n'ai point
vu de tableau des Alpes qui me les rendt prsentes, comme le peut faire
un air vraiment alpestre.

Le _Ranz des vaches_ ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint.
Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu'il s'est
tromp. Cet effet n'est point imaginaire: il est arriv que deux
personnes parcourant sparment les planches de _tableaux pittoresques
de la Suisse_, on dit toutes deux  la vue du Grimsel: voil o il faut
entendre le ranz des vaches. S'il est exprim d'une manire plus juste
que savante, si celui qui le joue le sent bien; les premiers sons vous
placent dans les hautes valles, prs des rocs nus et d'un gris
rousstre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la
croupe des sommets arrondis et couverts de pturages. On se pntre de
la lenteur des choses, et de la grandeur des lieux: on y trouve la
marche tranquille des vaches, et le mouvement mesur de leurs grosses
cloches, prs des nuages, dans l'tendue doucement incline depuis la
crte des granits inbranlables jusqu'aux granits ruins des ravins
neigeux. Les vents frmissent d'une manire austre dans les mlzes
loigns: on discerne le roulement du torrent cach dans les prcipices
qu'il s'est creus durant de longs sicles. A ces bruits solitaires dans
l'espace, succdent les accents hts et pesants des Kheren[30],
expression nomade d'un plaisir sans gat, d'une joie des montagnes.
Les chants cessent; l'homme s'loigne; les cloches ont pass les
mlzes: on n'entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute
interrompue des marbres que le torrent pousse vers les valles. Le vent
apporte ou recule ces sons alpestres; et quand il les perd, tout parat
froid, immobile et mort. C'est le domaine de l'homme qui n'a pas
d'empressement: il sort du toit, bas et large, que de lourdes pierres
assurent contre les temptes: si le soleil est brlant, si le vent est
fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche
du ct o les vaches doivent tre, elles y sont; il les appelle, elles
se rassemblent, elles s'approchent successivement; et il retourne avec
la mme lenteur, charg de ce lait destin aux plaines qu'il ne
connatra pas. Les vaches s'arrtent, elles ruminent; il n'y a plus de
mouvement visible, il n'y a plus d'hommes. L'air est froid, le vent a
cess avec la lumire du soir; il ne reste que la lueur des neiges
antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s'levant
des abmes, semble ajouter  la permanence silencieuse des hautes cimes,
et des glaciers, et de la nuit.




LETTRE XXXIX.

DATX
Lyon, 11 mai, VI.


Ce que peut avoir de sduisant la multitude de rapports qui lient chaque
individu  ceux de son espce et  l'univers; cette attente expansive
que donne  un coeur jeune tout un monde  exprimenter; ce dehors
inconnu et fantastique, ce prestige est dcolor, fugitif, vanoui. Ce
monde terrestre offert  l'action de mon tre est devenu aride et nu:
j'y cherchais la vie de l'me, il ne la contient pas.

J'ai vu la valle doucement claire dans l'ombre, sous le voile humide,
charme vaporeux du matin; elle tait belle. Je l'ai vue changer et se
fltrir: l'astre qui consume a pass sur elle; il l'a embrase, il l'a
fatigue de lumire; il l'a laisse sche, vieillie et d'une strilit
pnible  voir. Ainsi s'est lev lentement, ainsi s'est dissip le voile
heureux de nos jours. Il n'y a plus de ces demi-tnbres, de ces
espaces cachs qui plaisent tant  pntrer. Il n'y a plus de clarts
douteuses o se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant,
comme le sable qui brle sous le ciel de Zaara: et toutes les choses de
la vie dpouilles de ce revtement, prsentent, dans une vrit
rebutante, le savant et triste mcanisme de leur squelette dcouvert.
Leurs mouvements continus, ncessaires, irrsistibles m'entranent sans
m'intresser, et m'agitent sans me faire vivre.

Voil plusieurs annes que le mal menace, se prpare, se dcide, se
fixe. Si le malheur du moins ne vient rompre cet uniforme ennui, il
faudra que tout cela finisse.




LETTRE XL.

DATX
Lyon, 14 mai, VI.


J'tais prs de la Sane, derrire le long mur o nous marchions
autrefois ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de
l'enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l'intention de
vivre. Je considrais cette rivire qui coulait de mme qu'alors; et ce
ciel d'automne aussi tranquille, aussi beau que dans ces temps-l dont
il ne subsiste plus rien. Une voiture venait: je me retirai
insensiblement; et je continuai  marcher les yeux occups des feuilles
jaunies que le vent promenait sur l'herbe sche, et dans la poussire du
chemin. La voiture s'arrta, M.me Del** tait seule avec sa fille,
ge de six ans. Je montai et j'allai jusqu' sa campagne, o je ne
voulus pas entrer. Vous savez que M.me Del** n'a pas vingt-cinq ans,
et qu'elle est bien change: mais elle parle avec la mme grce simple
et parfaite; ses yeux ont une expression plus douloureuse et non moins
belle. Nous n'avons rien dit de son mari: vous vous rappelez qu'il n'a
gures que trente ans de plus qu'elle, et que c'est une sorte de
financier fort instruit quand il s'agit de l'or, mais nul dans tout le
reste. Femme infortune! Voil une vie perdue: et le sort semblait la
lui promettre si heureuse! Que lui manquait-il pour mriter le bonheur,
et pour faire le bonheur d'un autre! Quel esprit! quelle me! quelle
puret d'intentions! Tout cela est inutile. Il y a bientt cinq ans que
je ne l'avais vue. Elle renvoyait sa voiture  la ville: je me fis
descendre auprs de l'endroit o elle m'avait rencontr; j'y restai fort
tard.

Comme j'allais rentrer, un homme g, faible, et qui paraissait abattu
par la misre, s'approcha de moi en me regardant beaucoup: il me nomma,
et me demanda quelques secours. Je ne sus pas le reconnatre pour le
moment; mais ensuite je fus accabl en me rappelant que ce ne pouvait
tre que ce professeur de _troisime_, si laborieux et si bon. Je me
suis inform ce matin: mais je ne sais si je pourrai dcouvrir le triste
grenier o sans doute il passe ses derniers jours. L'infortun aura cru
que je ne voulais pas le reconnatre. Si je le trouve, il faut qu'il ait
une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes; car il me
semble qu'il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre
de votre part, marquez-le moi: comme il ne s'agit pas d'un moment, mais
du reste de sa vie, je ne ferai rien sans avoir vos intentions.

J'avais pass plus d'une heure je crois,  hsiter de quel ct j'irais
pour marcher un peu. Quoique cet endroit ft plus loin de ma demeure,
j'y fus comme entran: apparemment c'tait par le besoin d'une
tristesse qui pt convenir  celle dont j'tais dj rempli.

J'aurais volontiers affirm que je ne la reverrais jamais. C'tait une
chose comme rsolue, et cependant..... Son ide, quoiqu'affaiblie par le
dcouragement, par le temps, par l'affaiblissement mme de ma confiance
 un genre d'affections trop trompes et trop inutiles, son ide se
trouvait comme lie aux sentiments de mon existence et de ma dure au
milieu des choses. Je la voyais en moi, mais comme le souvenir
ineffaable d'un songe pass, comme ces ides de bonheur dont on garde
l'empreinte, et qui ne sont plus de mon ge.

Car je suis un homme fait: les dgots m'ont mri: grce  ma destine,
je n'ai d'autre matre que ce peu de raison qu'on reoit d'en haut, sans
savoir pourquoi. Je ne suis point sous le joug des passions; les dsirs
ne m'garent point; la volupt ne me corrompra pas. J'ai laiss l
toutes ces futilits des mes fortes: je n'aurai point le ridicule de
jouir des choses romanesques dont on doit revenir, ni d'tre dupe d'un
beau sentiment. Je me sens en tat de voir avec indiffrence un site
heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scne touchante; et si
j'y mettais assez d'importance, je pourrais, comme l'homme du meilleur
ton, biller toujours en souriant toujours, m'amuser consum de
chagrins, et mourir d'ennui avec beaucoup de calme et de dignit.

Dans le premier moment, j'ai t surpris de _la_ voir, et maintenant je
le suis encore, parce que je ne vois pas  quoi cela peut mener. Mais
quelle ncessit y a-t-il que cela mne  quelque chose? que d'incidents
isols dans le cours du monde, ou qui n'ont pas de rsultats que nous
puissions connatre! Je ne parviens pas  me dfaire de cette sorte
d'instinct qui cherche une suite et des consquences  chaque chose,
surtout  celles que le hasard amne. Je veux toujours y voir, et
l'effet d'une intention, et un moyen de la ncessit. Je m'amuse de ce
singulier penchant: il nous a fourni plus d'une occasion de rire
ensemble; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout
incommode.

Il est certain que si j'avais su la rencontrer, je n'aurais pas t de
ce ct: je crois pourtant que j'aurais eu tort. Un rveur doit tout
voir; et un rveur n'a malheureusement pas grand chose  craindre.
Faudrait-il d'ailleurs viter tout ce qui tient  la vie de l'me, et
tout ce qui l'avertit de ses pertes? le pourrait-on? Une odeur, un son,
un trait de lumire me diront de mme qu'il y a autre chose dans la
nature humaine que digrer et m'assoupir. Un mouvement de joie dans le
coeur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m'avertira de
cette mystrieuse combinaison dont l'intelligence entretient et change
sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matriaux
qu'une ide ternelle arrange comme les figures d'une chose invisible,
qu'elle roule comme des ds, qu'elle calcule comme des nombres.

Revenu sur le bord de la Sane, je me disais aprs l'avoir quitte:
l'oeil est incomprhensible! Non-seulement il reoit pour ainsi dire
l'infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde; et ce
qu'il rend, ce qu'il peut, ce qu'il exprime est plus vaste encore. Une
grce qui entrane tout, une loquence douce et profonde, une expression
plus tendue que les choses exprimes, l'harmonie qui fait le lien
universel, tout cela est dans l'oeil d'une femme. Tout cela, et plus
encore, est dans la voix illimite de celle qui sent. Lorsqu'elle parle,
elle tire de l'oubli les affections et les ides, elle veille l'me de
sa lthargie, elle l'entrane et la conduit dans tout le domaine de sa
vie morale. Lorsqu'elle chante, il semble qu'elle agite les choses,
qu'elle les dplace, qu'elle les forme, et qu'elle cre des sentiments
nouveaux. La vie naturelle n'est plus la vie ordinaire: tout est
romantique, anim, enivrant. L, assise en repos, ou occupe d'autre
chose, elle nous emporte, elle nous prcipite avec elle dans le monde
immense; et notre vie s'agrandit de ce mouvement sublime et calme.
Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de
si petites choses; dans quel nant ils nous retiennent, et qu'il est
fatigant de vivre parmi des tres turbulents et muets!

Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succs, et tous
les dons du hasard ont form un visage admirable, un corps parlait, une
manire fine, une me grande, un coeur dlicat, un esprit tendu; il ne
faut qu'un jour pour que l'ennui et le dcouragement commencent  tout
anantir dans le vide d'un clotre, dans les dgots d'un mariage
trompeur, dans la nullit d'une vie fastidieuse.

Je veux continuer  la voir. Elle n'attend plus rien; nous serons bien
ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consum d'ennui, et je
n'ai point  craindre d'ajouter au sien. Notre situation est fixe, et
tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle ds
qu'elle aura quitt la campagne.

Je me figure dj avec quelle grce riante et fatigue, elle reoit une
socit qui l'excde; et avec quelle impatience elle attend le lendemain
des jours de plaisir.

Je vois tous les jours -peu-prs les mmes ennuis. Les concerts, les
soirs, tous ces passe-temps sont le travail des prtendus heureux: il
leur est  charge, comme celui de la vigne l'est  l'homme de journe;
et davantage, car il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit
rien.




LETTRE XLI.

DATX
Lyon, 18 mai, VI.


L'on dirait que le sort s'attache  ramener l'homme sous la chane qu'il
a voulu secouer malgr le sort. Que m'a-t-il servi de tout quitter pour
chercher une vie plus libre? Si j'ai vu des choses selon ma nature, ce
ne fut qu'en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi
l'impatience de les possder.

Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux, leur
vanit ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit
remplie par quelque chose? Quand l'existence est vide, peut-elle
satisfaire? Si la vie du coeur n'est qu'un nant agit, ne vaut-il pas
mieux la laisser pour un nant plus tranquille? Il me semble que
l'intelligence cherche un rsultat: je voudrais que l'on me dt quel est
celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entrane mes
heures; car je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur
moi, seules et lentes, sans dsirs, sans illusions, sans but. Si je ne
puis connatre de la vie que ses misres, est-ce un bien de l'avoir
reue? est-ce une sagesse de la conserver?

Vous ne pensez pas que trop faible contre les maux de l'humanit, je
n'ose mme en soutenir la crainte: vous me connaissez mieux. Ce n'est
point dans le malheur que je songerais  rejeter la vie: la rsistance
veille l'me et lui donne une attitude plus fire; l'on se retrouve
enfin, quand il faut lutter contre de grandes douleurs; on peut se
plaire dans son nergie, on a du moins quelque chose  faire. Mais ce
sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l'insipidit de la vie
qui me fatiguent et me rebutent. L'homme passionn peut se rsoudre 
souffrir, puisqu'il prtend jouir un jour; mais quelle considration
peut soutenir l'homme qui n'attend rien. Je suis las de mener une vie si
vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore; mais ma vie
passe sans que je fasse rien d'utile, et sans que je jouisse, sans
espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu'avec une me indomptable, tout
cela puisse durer de longues annes?

Je croirais qu'il y a aussi une raison des choses physiques; et que la
ncessit elle-mme a une marche suivie, une sorte de fin que
l'intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois o me conduira
cette contrainte qui m'enchane  l'ennui, cette apathie d'o je ne puis
jamais sortir; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me
dbarrasser, o tout manque, diffre, s'loigne; o toute probabilit
s'vanouit; o l'effort est dtourn; o tout changement avorte; o
l'attente est toujours trompe, mme celle d'un malheur du moins
nergique; o l'on dirait qu'une volont ennemie s'attache  me retenir
dans un tat de suspension et d'entraves,  me leurrer par des choses
vagues et des esprances vasives, afin de consumer ma dure entire
sans qu'elle ait rien atteint, rien produit, rien possd. Je revois le
triste souvenir des longues annes perdues. J'observe comment cet avenir
qui sduit toujours, change et s'amoindrit en s'approchant. Frapp d'un
souffle de mort  la lueur funbre du prsent, il se dcolore ds
l'instant o l'on veut jouir; et laissant derrire lui les sductions
qui le masquaient et le prestige dj vieilli, il passe seul, abandonn,
tranant avec pesanteur son spectre puis et hideux, comme s'il
insultait  la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chane
ternelle: lorsque je pressens cet espace dsenchant o vont se traner
les restes de ma jeunesse et de ma vie; et que ma pense cherche 
suivre d'avance la pente uniforme o tout coule et se perd; que
trouvez-vous que je puisse attendre  son terme, et qui pourrait me
cacher l'abme o tout cela va finir? Ne faudra-t-il pas bien que, las
et rebut, quand je suis assur de ne pouvoir rien, je cherche au moins
du repos? Et quand une force invitable pse sur moi sans relche,
comment reposerai-je, si ce n'est en me prcipitant moi-mme?

Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie
relative est retranche du cours du monde, pourquoi vgter longtemps
encore inutile au monde et fatigant  moi-mme? Pour le vain instinct
d'exister! Pour respirer et avancer en ge! Pour m'veiller amrement
quand tout repose, et chercher les tnbres quand la terre fleurit: pour
n'avoir que le besoin des dsirs, et ne connatre que le songe de
l'existence: pour rester dplac, isol sur la scne des afflictions
humaines, quand nul n'est heureux pur moi, quand, je n'ai que l'ide du
rle d'un homme: pour tenir  une vie perdue, lche esclave que la vie
repousse et qui s'attache  son ombre, avide de l'existence, comme si
l'existence relle lui tait laisse, et voulant tre misrablement
faute d'oser n'tre plus!

Que me feront tous ces sophismes d'une philosophie douce et flatteuse,
vain dguisement d'un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients
qui perptue les maux si bien supports, et qui lgitime notre
servitude par une ncessit imaginaire.

Attendez, me dira-t-on, le mal moral s'puise par sa dure mme:
attendez; les temps changeront, et vous serez satisfait; ou s'ils
restent semblables, vous serez chang vous-mme. En usant du prsent tel
qu'il est, vous aurez affaibli le sentiment trop imptueux d'un avenir
meilleur; et quand vous aurez tolr la vie, elle deviendra bonne 
votre coeur plus tranquille.--Une passion cesse, une perte s'oublie, un
malheur se rpare: moi, je n'ai point de passions, je ne plains ni perte
ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse tre oubli, qui puisse
tre rpar. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit:
mais o trouverai-je un aliment pour mon coeur quand il aura perdu cette
soif qui le consume? Il dsire tout, il veut tout, il contient tout. Que
mettre  la place de cet infini qu'exige ma pense? Les regrets,
s'oublient, d'autres biens les effacent: mais quels biens pourront
tromper des regrets universels? Tout ce qui est propre  la nature
humaine appartient  mon tre; il a voulu s'en nourrir selon sa nature,
il s'est puis sur une ombre impalpable: savez-vous quelque bien qui
console du regret du monde? Si mon malheur est dans le nant de ma vie,
le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave: et dois-je esprer
qu'ils cessent, quand c'est par leur dure mme qu'ils sont
intolrables?--Attendez: des temps meilleurs produiront peut-tre ce que
semble vous interdire votre destine prsente.--Hommes d'un jour, qui
projetez en vieillissant, et qui raisonnez, pour un avenir recul quand
la mort est sur vos pas; en rvant des illusions consolantes dans
l'instabilit des choses, ne sentirez-vous jamais leur cours rapide; ne
verrez-vous point que votre vie s'endort en se balanant; et que cette
vicissitude qui soutient votre coeur tromp, ne l'agite que pour
l'teindre  jamais dans une secousse dernire et prochaine? Si la vie
de l'homme tait ternelle, si seulement elle tait plus longue, si
seulement elle restait semblable jusques prs de sa dernire heure,
alors l'esprance pourrait me sduire, et j'attendrais peut-tre ce qui
du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie?
Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour prsent, et ce qu'il
fallait aujourd'hui sera-t-il bon demain? Notre coeur change plus
rapidement que les saisons annuelles; leurs vicissitudes souffrent du
moins quelque permanence, parce qu'elles se rptent dans l'tendue des
sicles. Mais nos jours que rien ne renouvelle, n'ont pas deux heures
qui puissent tre semblables: leurs saisons, qui ne se rparent pas, ont
chacune leurs besoins; s'il en est une qui ait perdu ce qui lui tait
propre, elle l'a perdu sans retour, et nul autre ge ne saurait possder
ce que l'ge puissant n'a pas atteint.--C'est le propre de l'insens de
prtendre lutter contre la ncessit. Le sage reoit les choses telles
que sa destine les donne; il ne s'attache qu' les considrer sous les
rapports-qui peuvent les lui rendre heureuses: sans s'inquiter
inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait possder,
 chaque gte qui marque sa course, et les douceurs des convenances, et
la scurit du repos; et devant sitt trouver, quoiqu'il arrive, le
terme de sa marche, il va sans effort, il s'gare mme sans inquitude.
Que lui servirait de vouloir davantage, de rsister  la force du monde,
et de chercher  viter des chanes et une ruine invitable? Nul
individu ne saurait arrter le cours universel, et rien n'est plus vain
que la plainte des maux attachs ncessairement  notre nature.--Si tout
est ncessaire, que prtendez-vous opposer  mes ennuis? Pourquoi les
blmer; puis-je sentir autrement? Si au contraire notre sort particulier
est dans nos mains, si l'homme peut choisir et vouloir, il existera pour
lui des obstacles qu'il ne saurait vaincre, et des misres auxquelles il
ne pourra soustraire sa vie: mais tout l'effort du genre humain ne
pourrait faire plus contre lui que de l'anantir. Celui-l seul peut
tre soumis  tout, qui veut absolument vivre; mais celui qui ne prtend
 rien, ne peut tre soumis  rien. Vous exigez que je me rsigne  des
maux invitables; je le veux bien aussi: mais quand je consens  tout
quitter, il n'y a plus pour moi de maux invitables.

Les biens nombreux qui restent  l'homme dans le malheur mme ne
sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux, cela est vrai
dans le sens absolu, et pourtant ce serait s'abuser trangement que de
compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anantit l'effet
de vingt biens dont nous paraissons jouir; et malgr les promesses du
raisonnement, il est beaucoup de maux que l'on ne saurait cesser de
sentir qu'avec des efforts et du temps, si du moins l'on n'est sectaire
et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la
rsistance du sage les use plus vite encore; mais l'industrieuse
imagination des autres hommes les a tellement multiplis, qu'ils seront
toujours remplacs avant leur terme: et comme les biens passent ainsi
que les douleurs, y et-il dans l'homme dix plaisirs pour une seule
peine, si l'amertume d'une seule peine corrompt cent plaisirs pendant
toute sa dure, la vie sera au moins indiffrente et inutile  qui n'a
plus d'illusions. Le mal reste, le bien n'est plus: par quel prestige,
pour quelle fin porterais-je la vie? Le dnouement est connu;
qu'y-a-t-il  faire encore? La perte vraiment irrparable est celle des
dsirs.

Je sais qu'un penchant naturel attache l'homme  la vie; mais c'est en
quelque sorte un instinct d'habitude, il ne prouve nullement que la vie
soit bonne. L'tre, par cela qu'il existe, doit tenir  l'existence: la
raison seule peut lui faire voir le nant sans effroi. Il est
remarquable que l'homme dont la raison affecte tant de mpriser
l'instinct, s'autorise de ce qu'il a de plus aveugle pour justifier les
sophismes de cette mme raison.

On objectera que l'impatience de la vie tient  l'imptuosit des
passions; et que le vieillard s'y attache  mesure que l'ge le calme et
l'claire. Je ne veux pas examiner en ce moment, si la raison de l'homme
qui s'teint vaut plus que celle de l'homme dans sa force; si chaque
ge n'a pas sa manire de sentir convenable alors, et dplace dans
d'autres temps; si enfin nos institutions striles, si nos vertus de
vieillards, ouvrages de la caducit, du moins dans leur principe,
prouvent solidement en faveur de l'ge refroidi. Je rpondrais
seulement: toute chose mlange est regrette au moment de sa perte; une
perte sans retour n'est jamais vue froidement aprs une longue
possession; et notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie
abandonner un bien ds qu'il est atteint, pour fixer nos efforts sur
celui qui nous reste  acqurir, ne s'arrte dans ce qui finit que sur
le bien qui nous est enlev, et non sur le mal dont nous sommes
dlivrs.

Ce n'est pas ainsi que l'on doit estimer la valeur de la vie effective
pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils
esprent sans cesse, demandez-leur si le moment prsent les satisfait,
les mcontente, ou leur est indiffrent: vos rsultats seront srs
alors. Toute autre estimation n'est qu'un moyen ne s'en imposer 
soi-mme; et je veux mettre une vrit claire et simple,  la place des
ides confuses, et des sophismes rebattus.

L'on me dira srieusement: arrtez vos dsirs; bornez ces besoins trop
avides: mettez vos affections dans les choses faciles: pourquoi chercher
ce que les circonstances loignent? pourquoi exiger ce dont les hommes
se passent si bien? pourquoi vouloir des choses utiles, tant d'autres
n'y pensent mme pas? pourquoi vous plaindre des douleurs publiques;
voyez-vous qu'elles troublent le sommeil d'un seul heureux? que servent
ces penses d'une me forte et cet instinct des choses sublimes? ne
sauriez-vous rver la perfection sans y prtendre amener la foule qui
s'en rit, tout en gmissant? et vous faut-il, pour jouir de votre vie,
une existence grande ou simple, des circonstances nergiques, des lieux
choisis, des hommes et des choses selon votre coeur? Tout est bon 
l'homme pourvu qu'il existe; et partout o il peut vivre, il peut vivre
bien. S'il a une bonne rputation, quelques connaissances qui lui
veuillent du bien, une maison et de quoi se prsenter dans le monde, que
lui faut-il davantage? Certes je n'ai rien  rpondre  ces conseils
qu'un homme mr me donnerait, et je les crois trs-bons en effet pour
ceux qui les trouvent tels.

Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence  me lasser de
mon impatience elle-mme. Des ides sombres, mais tranquilles, me
deviennent plus familires. Je songe volontiers  ceux qui, dans le
matin de leurs jours, ont trouv leur ternelle nuit: ce sentiment me
repose et me console; c'est l'instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin
des tnbres? pourquoi la lumire m'est-elle pnible? Ils le sauront un
jour; quand ils auront chang; quand je ne serai plus.

Quand vous ne serez plus! mditez-vous un crime?--Si, fatigu des maux
de la vie, et surtout dsabus de ses biens, dj suspendu sur l'abme
marqu pour le moment suprme, retenu par l'ami, accus par le
moraliste, condamn par ma patrie, coupable aux yeux de l'homme social,
j'avais  rpondre  ses efforts,  ses reproches; voici ce me semble ce
que je pourrais dire.

J'ai tout examin, tout connu; si je n'ai pas tout prouv, j'ai du
moins tout pressenti. Vos douleurs ont fltri mon me; elles sont
intolrables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires,
fugitifs, un jour suffit pour les connatre et les quitter. J'ai cherch
en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'tait pas fait
pour l'homme seul: je le proposai  ceux qui m'environnaient, ils
n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que
fltrit la misre, et les privilgis que l'ennui opprime; ils m'ont
dit, nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je
sais que le jour qui se prpare va marcher sur la trace du jour qui
s'coule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais
moi, fatigu de ce qui peut garer l'espoir, sans attente et presque
sans dsir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui
descend dans la tombe, qu'elle s'ouvre donc pour moi: reculerais-je le
terme quand il est dj atteint? La nature offre des illusions  croire
et  aimer; elle ne lve le voile qu'au moment marqu pour la mort: elle
ne l'a pas lev pour vous, vivez: elle l'a lev pour moi, ma vie n'est
dj plus.

Il se peut que le vrai bien de l'homme soit son indpendance morale, et
que ses misres ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans
des situations multiplies; que tout soit songe hors de lui, et que la
paix soit dans le coeur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se
reposera sa pense dsabuse? que faire dans la vie quand on est
indiffrent  tout ce qu'elle renferme? Quand la passion de toutes
choses, quand ce besoin universel des mes fortes a consum nos coeurs;
quand le charme abandonne nos dsirs dtromps, l'irrmdiable ennui
nat de ces cendres refroidies: funbre, sinistre, il absorbe tout
espoir, il rgne sur les ruines, il dvore, il teint. D'un effort
invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos
par l'oubli, le calme dans le nant.

Sans les dsirs, que faire de la vie? Vgter stupidement; se traner
sur la trace inanime des soins et des affaires; ramper nervs dans la
bassesse de l'esclave, ou la nullit de la foule; penser sans servir
l'ordre universel; sentir sans vivre! Ainsi, jouet lamentable d'une
destine que rien n'explique, l'homme abandonnera sa vie aux hasards et
des choses et des temps. Ainsi, tromp par l'opposition de ses voeux, de
sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hte d'un pas riant et plein
d'audace vers la nuit spulcrale. L'oeil ardent, mais inquiet au milieu
des fantmes, et le coeur charg de douleurs, il cherche et s'gare, il
vgte et s'endort.

Harmonie du monde! Rve sublime! Fin morale, reconnaissance sociale,
lois, devoirs, mots sacrs parmi les hommes! je ne puis vous braver
qu'aux yeux de la foule trompe.

A la vrit, j'abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont
je n'ai point assez pay les bienfaits, tous les hommes que je devais
servir: ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi,
pourra sentir le prix de l'union, l'autorit des devoirs, le bonheur
d'tre utile? J'esprais faire quelque bien, ce fut le plus flatteur, le
plus insens de mes rves. Dans la perptuelle incertitude d'une
existence toujours agite, prcaire, asservie, vous suivez tous,
aveugles et dociles, la trace battue de l'ordre tabli; abandonnant
ainsi votre vie  vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous
perdriez un jour. Je pourrais, entran de mme par cette dviation
universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d'erreur: mais ce
bien, facile  tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est;
qu'ils vivent, et qu'utiles  quelque chose, ils se trouvent heureux.
Pour moi, au sein de cet abme de maux, je ne serai point consol, je
l'avoue, si je ne fais pas plus. Un infortun prs de moi sera
peut-tre soulag, cent mille gmiront: et moi, impuissant au milieu
d'eux, je verrai sans cesse attribuer  la nature des choses, les fruits
amers de l'garement humain; et se perptuer comme l'oeuvre invitable de
la ncessit, ces misres o je crois sentir le caprice accidentel d'une
perfectibilit qui s'essaye! Que l'on me condamne svrement, si je
refuse le sacrifice d'une vie heureuse au bien gnral: mais lorsque,
devant rester inutile, j'appelle une mort trop longtemps attendue, j'ai
des regrets, je le rpte, et non pas des remords.

Sous le poids d'un malheur passager, considrant la mobilit des
impressions et des vnements, sans doute je devrais attendre des jours
plus favorables. Mais le mal qui pse sur mes ans, n'est point un mal
passager. Ce vide dans lequel ils s'coulent lentement, qui le remplira?
Qui rendra des dsirs  ma vie, et une attente  ma volont? C'est le
bien lui-mme que je trouve inutile; fassent les hommes qu'il n'y ait
plus que des maux  dplorer! Durant l'orage, l'espoir soutient; et l'on
s'affermit contre le danger parce qu'il peut finir; mais si le calme
lui-mme vous fatigue, qu'esprerez-vous alors? Si demain peut tre bon,
je veux bien attendre; mais si ma destine est telle que demain ne
pouvant tre meilleur, puisse tre plus malheureux encore, je ne verrai
point ce jour funeste.

Si c'est un devoir rel d'achever la vie qui m'a t donne, sans doute
je braverai ses misres; le temps rapide les entranera bientt. Quelque
opprims que puissent tre nos jours, ils sont tolrables, puisqu'ils
sont borns. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas 
l'une, je ne dsire point l'autre, que la raison dcide si j'ai le droit
de choisir entre elles.

C'est un crime, me dit-on, de dserter la vie; mais ces mmes sophistes
qui me dfendent la mort, m'exposent ou m'envoient  elle. Leurs
innovations la multiplient autour de moi, leurs prceptes m'y
conduisent, ou leurs lois me la donnent. C'est une gloire de renoncer 
la vie quand elle est bonne, c'est une justice de tuer celui qui veut
vivre; et cette mort que l'on doit chercher quand on la redoute, ce
serait un crime de s'y livrer quand on la dsire! Sous cent prtextes,
ou spcieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence: moi seul je
n'aurais plus de droits sur moi-mme? Quand j'aime la vie, je dois la
mpriser; quand je suis heureux, vous m'envoyez mourir: et si je veux la
mort, c'est alors que vous me la dfendez; vous m'imposez la vie quand
je l'abhorre[31].

Si je ne puis m'ter la vie, je ne puis non plus m'exposer  une mort
probable. Est-ce l cette prudence que vous demandez de vos sujets? Sur
le champ de bataille, ils doivent calculer les probabilits avant de
marcher  l'ennemi, et vos hros sont tous des criminels. L'ordre que
vous leur donnez ne les justifie point: vous n'avez pas le droit de les
envoyer  la mort, s'ils n'ont pas eu le droit de consentir  y tre
envoys. Une mme dmence autorise vos fureurs et dicte vos prceptes:
et tant d'inconsquence pourrait justifier tant d'injustice! Si je n'ai
point sur moi-mme ce droit de mort, qui l'a donne  la socit? Ai-je
cd ce que je n'avais point? Quel principe social avez-vous invent,
qui m'explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et
rciproque que ses membres n'avaient point, et comment j'ai donn pour
m'opprimer, un droit que je n'avais pas mme pour chapper 
l'oppression? Dira-t-on que si l'homme isol jouit de ce droit naturel,
il l'aline en devenant membre de la socit? Mais ce droit est
inalinable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui
lui te tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir  son
prjudice. On a prouv, avant moi, que l'homme n'a pas le droit de
renoncer  sa libert, ou en d'autres termes, de cesser d'tre homme:
comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sr, le plus
irrsistible de cette mme libert, le seul qui garantisse son
indpendance, et qui lui reste toujours contre le malheur? Jusques 
quand de palpables absurdits asserviront-elles les hommes?

Si ce pouvait tre un crime d'abandonner la vie, c'est vous que
j'accuserais, vous dont les innovations funestes m'ont conduit  vouloir
la mort, que sans vous j'eusse loigne; cette mort, perte universelle
que rien ne rpare, triste et dernier refuge qu'encore vous osez
m'interdire, comme s'il vous restait quelque prise sur ma dernire
heure, et que l aussi les formes de votre lgislation pussent limiter
des droits placs hors du monde qu'elle gouverne. Opprimez ma vie; la
loi est souvent aussi le droit du plus fort: mais la mort est la borne
que je veux poser  votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il
faut prouver.

Dites-moi clairement, sans vos dtours habituels, sans cette vaine
loquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal
entendus de force, de vertu, d'ordre ternel, de destination morale;
dites-moi simplement si les lois de la socit sont faites pour le monde
actuel et vrai, ou pour une vie future et loigne de nous? Si elles
sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives
 un ordre de choses, peuvent m'obliger quand cet ordre n'est plus;
comment ce qui rgle la vie peut s'tendre au-del; comment le mode
selon lequel nous avons dtermin nos rapports peut subsister quand ces
rapports ont fini; et comment j'ai pu jamais consentir que nos
conventions me retinssent quand je n'en voudrais plus? Quel est le
fondement, je veux dire le prtexte de vos lois? N'ont-elles pas promis
_le bonheur de tous_; quand je veux la mort, apparemment je ne me sens
pas heureux. Le pacte qui m'opprime, doit-il tre irrvocable? Un
engagement onreux dans les choses particulires de la vie, peut trouver
au moins des compensations; et l'on peut sacrifier un avantage quand il
nous reste la facult d'en possder d'autres: mais l'abngation totale
peut-elle entrer dans l'ide d'un homme qui conserve quelque notion de
droit et de vrit? Toute socit est fonde sur une runion de
facults, un change de services: mais quand je nuis  la socit, ne
refuse-t-elle pas de me protger? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou
si elle fait beaucoup contre moi, j'ai aussi le droit de refuser de la
servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt: il ne me
convient plus, je le romps aussi: je ne me rvolte pas, je sors.

C'est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous
chapperaient; trop de preuves de la misre publique s'lveraient
contre le vain bruit de vos promesses, et dcouvriraient vos codes
astucieux dans leur nudit aride et leur corruption financire. J'tais
simple de vous parler de justice! j'ai vu le sourire de la piti dans
votre regard paternel. Il me dit que c'est la force et l'intrt qui
mnent les hommes. Vous l'avez voulu: et bien! comment votre loi
sera-t-elle maintenue? Qui punira-t-elle de son infraction?
Atteindra-t-elle celui qui n'est plus? Vengera-t-elle sur les siens son
effort mpris? Quelle dmence inutile! Multipliez nos misres, il le
faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre
de gloire que vous cherchez: asservissez, tourmentez, mais du moins ayez
un but; soyez iniques et froidement atroces; mais du moins ne le soyez
pas en vain. Quelle drision qu'une loi de servitude qui ne sera ni
obie ni venge!

O votre force finit, vos impostures commencent: tant il est ncessaire
 votre empire que vous ne cessiez pas de vous jouer des hommes! C'est
la nature, c'est l'intelligence suprme qui veulent que je plie ma tte
sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m'attache  ma
chane, et que je la trane docilement, jusqu' l'instant o il vous
plaira de la briser sur ma tte. Quoique vous fassiez, un Dieu vous
livre ma vie; et l'ordre du monde serait interverti si votre esclave
chappait.

L'Eternel m'a donn l'existence et m'a charg de mon rle individuel
dans l'harmonie de ses oeuvres; je dois le remplir jusqu' la fin, et je
n'ai pas le droit de me soustraire  son empire.--Vous oubliez trop tt
l'me que vous m'avez donne. Ce corps terrestre n'est que poussire, ne
vous en souvient-il plus? Mais mon intelligence, souffle imprissable
mane de l'intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire 
sa loi. Comment quitterais-je l'empire du matre de toutes choses? Je ne
change que de lieu; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et
gouverne tout. Il ne m'a pas plac plus exclusivement sur la terre que
dans la contre o il m'a fait natre.

La nature veille  ma conservation; je dois aussi me conserver pour
obir  ses lois; et puisqu'elle m'a donn la crainte de la mort, elle
me dfend de la chercher. C'est une belle phrase: mais la nature me
conserve, ou m'immole  son gr; du moins le cours des choses n'a point
en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s'entr'ouvre
pour m'engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m'te la
vie qu'elle m'a fait aimer, je me l'te quand je ne l'aime plus: si elle
m'arrache un bien, je rejette un mal: si elle livre mon existence au
cours arbitraire des vnements, je la quitte ou la conserve avec choix.
Puisqu'elle m'a donn la facult de vouloir et de choisir, j'en use dans
la circonstance o j'ai  dcider entre les plus grands intrts; et je
ne saurais comprendre que faire servir la libert reue d'elle, 
choisir ce qu'elle m'inspire, ce soit l'outrager. Ouvrage de la nature,
j'interroge ses lois, j'y trouve ma libert. Plac dans l'ordre social,
je rponds aux prceptes errons des moralistes, et je rejette des lois
que nul lgislateur n'avait le droit de faire.

Dans tout ce que n'interdit pas une loi suprieure et vidente, mon
dsir est ma loi, puisqu'il est le signe de l'impulsion naturelle; il
est mon droit par cela seul qu'il est mon dsir. La vie n'est pas bonne
pour moi si, dsabus de ses biens, je n'ai plus d'elle que ses maux:
elle m'est funeste alors; je la quitte, c'est le droit de l'tre qui
choisit et qui veut[32].

Si j'ose prononcer o tant d'hommes ont dout, c'est d'aprs une
conviction intime: si ma dcision se trouve conforme  mes besoins, elle
n'est dicte du moins par aucune partialit: si je suis gar, j'ose
affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je
pourrais l'tre.

       *       *       *       *       *

J'ai voulu savoir ce que je pouvais faire: je ne dcide point ce que je
ferai. Je n'ai ni dsespoir, ni passion: il suffit  ma scurit d'tre
certain que le poids inutile pourra tre secou quand il me pressera
trop. Ds longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours
davantage: mais je ne suis point passionn. Je trouve aussi quelque
rpugnance  perdre irrvocablement mon tre. S'il fallait choisir 
l'instant, ou de briser tous les liens, ou d'y rester ncessairement
attach pendant vingt ans encore, je crois que j'hsiterais peu: mais je
me hte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme
aujourd'hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne  la
manire dont je voudrais m'teindre.




LETTRE XLII.

DATX
Lyon, 29 mai, VI.


J'ai lu plusieurs fois votre lettre entire. Un intrt trop vif l'a
dicte. Je respecte l'amiti qui vous trompe: j'ai senti que je n'tais
pas aussi seul que je le prtendais. Vous faites valoir ingnieusement
des motifs trs-louables: mais croyez que s'il y a beaucoup  dire 
l'homme passionn que le dsespoir entrane, il n'y a pas un mot solide
 rpondre  l'homme tranquille qui raisonne sa mort.

Ce n'est pas que j'aie rien dcid. L'ennui m'accable, le dgot
m'attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je tre content de
manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je trane
n'est pas trs-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais
leur ensemble m'accable. Il faut que l'tre organis agisse, et qu'il
agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'tre bien abrit, bien
chaudement, bien mollement couch, nourri de fruits dlicats, environn
du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile:
cette mollesse le fatigue, ces essences l'importunent, ces aliments
choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chanes; qu'il
agisse, qu'il souffre mme; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.

Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle; il semble que l'ide
d'une vie active m'effraye ou m'tonne. Les choses troites me
rpugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me sduiront
toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce
que j'aime, ce que je veux; je gmis sans cause, je dsire sans objet,
et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas  ma place.

Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'tre,
je l'envisage non pas comme l'objet d'un dsir constant, non pas comme
celui d'une rsolution irrvocable, mais comme la consolation qui reste
dans les maux prolongs, comme le terme toujours possible des dgots et
de l'importunit. C'est l ma chimre. Tout homme a fait, dit-on, des
chteaux en Espagne. Quelquefois le sort les ralise.

       *       *       *       *       *

Vous me rappelez le mot loquent qui termine une lettre de _Mylord
Edouard_. Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de mme sur le
principe; mais la loi sans exception, qui dfend de quitter
volontairement la vie, ne m'en parat pas une consquence.

La moralit de l'homme, et son enthousiasme, l'inquitude de ses voeux,
le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin
n'est pas dans les choses fugitives; que son action n'est pas borne aux
spectres visibles; que sa pense a pour objet les concepts ncessaires
et ternels; que son affaire est de travailler  l'amlioration ou  la
rparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte,
d'laborer, de subtiliser, d'organiser, de donner  la matire plus
d'nergie, aux tres plus de puissance, aux organes plus de perfection,
aux germes plus de fcondit, aux rapports des choses plus de rectitude,
 l'ordre plus d'empire.

On le regarde comme l'agent de la nature, employ par elle  achever, 
polir son ouvrage;  mettre en oeuvre les portions de la matire brute
qui lui sont accessibles;  soumettre aux lois de l'harmonie les
composs informes;  purifier les mtaux,  embellir les plantes; 
dgager ou combiner les principes;  changer les substances grossires
en substances volatiles, et la matire inerte en matire active; 
rapprocher de lui les tres moins avancs, et  s'lever et s'avancer
lui-mme vers le principe universel de feu, de lumire, d'ordre,
d'harmonie, d'activit.

Dans cette hypothse, l'homme qui est digne d'un aussi grand ministre,
vainqueur des obstacles et des dgots, reste  son poste jusqu'au
dernier moment. Je respecte cette constance; mais il ne m'est pas
prouv que ce soit l son poste. Si l'homme survit  la mort apparente,
pourquoi, je le rpte, son poste exclusif est-il plutt sur la terre
que dans la condition, dans le lieu o il est n. Si au contraire la
mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il tre charg
si ce n'est d'une amlioration sociale. Ses devoirs subsistent, mais
ncessairement borns  la vie prsente, ils ne peuvent ni l'obliger
au-del, ni l'obliger de rester oblig. C'est dans l'ordre social qu'il
doit contribuer  l'ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes.
Sans doute l'homme de bien ne quittera pas la vie tant qu'il pourra y
tre utile: tre utile et tre heureux sont pour lui une mme chose;
s'il souffre et qu'en mme temps il fasse beaucoup de bien, il est plus
satisfait que mcontent. Mais quand le mal qu'il prouve est plus grand
que le bien qu'il opre, il peut tout quitter: il le devrait quand il
est inutile et malheureux, s'il pouvait tre assur que sous ces deux
rapports, son sort ne changera pas. On lui a donn la vie sans son
consentement; s'il tait encore forc de la garder, quelle libert lui
resterait-il? Il peut aliner ses autres droits, mais jamais celui-l:
sans ce dernier asile, sa dpendance est affreuse. Souffrir beaucoup
pour tre un peu utile, c'est une vertu qu'on peut conseiller dans la
vie, mais non un devoir qu'on puisse prescrire  celui qui s'en retire.
Tant que vous usez des choses, c'est une vertu obligatoire;  ces
conditions, vous tes membre de la cit: mais quand vous renoncez au
pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu'entend-on d'ailleurs par tre
utile, en disant que chacun peut l'tre. Un cordonnier, en faisant bien
son mtier, sauve  ses pratiques le dsagrment d'avoir des cors:
cependant je doute qu'un cordonnier trs-malheureux, soit en conscience
oblig de ne mourir que de paralysie, afin de continuer  bien prendre
la mesure du pied. Quand c'est ainsi que nous sommes utiles, il nous est
bien permis de cesser de l'tre. L'homme est souvent admirable en
supportant la vie; mais ce n'est pas  dire qu'il y soit toujours
oblig.

Il me semble que voil beaucoup de mots pour une chose trs-simple. Mais
quelque simple que je la trouve, ne pensez pas que je m'entte de cette
ide, et que je mette plus d'importance  l'acte volontaire qui peut
terminer la vie, qu' un autre acte de cette mme vie. Je ne vois pas
que mourir soit une si grande affaire; tant d'hommes meurent sans avoir
le temps d'y penser, sans mme le savoir. Une mort volontaire doit tre
rflchie sans doute, mais il en est de mme de toute les actions dont
les consquences ne sont pas bornes  l'instant prsent.

Quand une situation devient probable, voyons aussitt ce qu'elle pourra
exiger de nous. Il est bon d'y avoir pens d'avance, afin de ne se pas
trouver dans l'alternative d'agir sans avoir dlibr, ou de perdre en
dlibrations l'occasion d'agir. Un homme qui sans s'tre fait des
principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas  raisonner ses
devoirs; il commence par manquer aux engagements les plus saints, il y
pensera peut-tre ensuite. Combien d'actions hroques n'eussent pas
t faites s'il et fallu avant de hasarder sa vie, donner une heure 
la discussion.

Je vous le rpte, je n'ai point pris de rsolution: mais j'aime  voir
qu'une ressource infaillible par elle-mme, et dont l'ide peut souvent
diminuer mon impatience, ne m'est pas interdite.




LETTRE XLIII.

DATX
Lyon, 30 mai, VI.


La Bruyre a dit: Je ne harais pas d'tre livr par la confiance  une
personne raisonnable et d'en tre gouvern en toutes choses, et
absolument, et toujours. Je serais sr de bien faire, sans avoir le soin
de dlibrer: je jouirais de la tranquillit de celui qui est gouvern
par la raison.

Moi je vous dis que je voudrais tre esclave afin d'tre indpendant:
mais je ne le dis qu' vous. Je ne sais si vous appellerez cela une
plaisanterie. Un homme charg d'un rle dans ce monde et qui peut faire
cder les choses  sa volont est sans doute plus libre qu'un esclave,
ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu'il peut vivre selon
sa pense. Mais il y a des hommes entravs de toutes parts. S'ils font
un mouvement, cette chane inextricable qui les enveloppe comme un
filet, les repousse dans leur nullit; c'est un ressort qui ragit
d'autant plus qu'il est heurt avec plus de force. Que voulez-vous que
fasse un pauvre homme ainsi embarrass. Malgr sa libert apparente, il
ne peut pas plus _produire au-dehors des actes de sa vie_ que celui qui
consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouv  leur cage un
ct faible, et dont le sort avait oubli de river les fers,
s'attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire: courage! il faut
entreprendre, il faut oser; faites comme nous. Ils ne voient point que
ce n'est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les
choses; mais je crois qu'elles sont conduites au moins en partie, par
une force trangre  l'homme; et qu'il faut, pour russir, un concours
indpendant de notre volont.

S'il n'y avait pas une force morale qui modifit ce que nous appelons
les probabilits du hasard, le cours du monde serait dans une
incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort
d'un peuple: toute destine serait livre  une supputation obscure: le
monde serait autre, il n'aurait plus de lois, puisqu'elles n'auraient
plus de suite. Qui n'en voit l'impossibilit? Il y aurait contradiction;
des hommes de bien deviendraient fortuns!

S'il n'y a point une force gnrale qui entrane toutes choses, quel
singulier prestige empche les hommes de voir avec effroi, que pour
avoir des miroirs, des chandelles romaines, des cravates lastiques et
des drages de baptme, ils ont tout arrang de manire qu'une seule
faute ou un seul vnement peut fltrir et corrompre toute une existence
d'homme. Une femme, pour avoir oubli l'avenir durant moins d'une
minute, n'a plus dans cet avenir que neuf mois d'amres sollicitudes et
une vie d'opprobre. L'odieux tourdi qui vient de tuer sa victime, va le
lendemain perdre  jamais sa sant en oubliant  son tour. Et vous ne
voyez pas que cet tat des choses o un incident perd la vie morale, o
un seul caprice enlve mille hommes, et que vous appelez l'difice
social, n'est qu'un amas de misres masques et d'erreurs illusoires, et
que vous tes ces enfants qui pensent avoir des jouets d'un grand prix
parce qu'ils sont couverts de papier dor. Vous dites tranquillement:
c'est comme cela que le monde est fait. Sans doute; et n'est-ce pas une
preuve que nous ne sommes autre chose dans l'univers que des figures
burlesques qu'un charlatan agite, oppose, promne en tous sens; fait
rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser..... qui? Je ne le sais pas.
Mais c'est pour cela que je voudrais tre esclave: ma volont serait
soumise, et ma pense serait libre. Au contraire, dans ma prtendue
indpendance, il faudrait que je fisse selon ma pense: cependant je ne
le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais
pas; il s'ensuit que tout mon tre est dans l'assujettissement, sans se
rsoudre  le souffrir.

Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire
ses affaires; il peut se montrer  lui-mme son but. Rien de grand (je
le sens profondment), rien de ce qui est possible  l'homme et sublime
selon sa pense, n'est inaccessible  ma nature: et pourtant, je le sens
de mme, ma fin est manque, ma vie est perdue, strilise: elle est
dj frappe de mort; son agitation est aussi vaine qu'immodre; elle
est puissante, mais strile, oisive et ardente au milieu du paisible et
ternel travail des tres. Je ne sais que vouloir; il faut donc que je
veuille toutes choses, car enfin je ne puis trouver de repos quand je
suis consum de besoins, je ne puis m'arrter  rien dans le vide. Je
voudrais tre heureux! Mais quel homme aura le droit d'exiger le bonheur
sur une terre o presque tous s'puisent tout entiers seulement 
diminuer leurs misres.

Si je n'ai point la paix du bonheur, il me faut l'activit d'une vie
forte. Certes je ne veux pas me traner de degrs en degrs; prendre
place dans la socit; avoir des suprieurs, avous pour tels, afin
d'avoir des infrieurs  mpriser. Rien n'est burlesque comme cette
hirarchie des mpris qui descend selon des proportions trs-exactement
nuances, et embrasse tout l'tat, depuis le prince soumis  Dieu seul,
dit-il, jusqu'au plus pauvre dcroteur du faubourg, soumis  la femme
qui le loge la nuit sur de la paille use. Un matre d'htel n'ose
marcher dans l'appartement de monsieur; mais ds qu'il s'est retourn
vers la cuisine, le voil qui rgne. Vous prendriez pour le dernier des
hommes le marmiton qui tremble sous lui: pas du tout; car il commande
trs-durement  la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui
gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l'on charge des
commissions, est homme de confiance: il donne lui-mme ses commissions
au valet dont la figure moins heureuse est laisse aux gros ouvrages: et
le mendiant qui a su se mettre en vogue, accable de tout son gnie le
mendiant qui n'a pas d'ulcre.

Celui-l seul aura pleinement vcu qui passe sa vie entire dans la
position  laquelle son caractre le rend propre: ou bien celui-l
encore dont le gnie embrasse les divers objets, que sa destine
conduit dans toutes les situations possibles  l'homme, et qui dans
toutes, sait tre ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est
Morgan; matre d'un peuple, il est Lycurgue; chez des barbares, il est
Odin; chez les Grecs, il est Alcibiade; dans le crdule Orient, il est
Zerdust: il vit dans la retraite comme Philocls; matre du monde, il
gouverne comme Trajan[33]; dans une terre sauvage, il s'affermit pour
d'autres temps, il dompte les caymans, il traverse les fleuves  la
nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacs, il allume sa pipe
 la lave des volcans[34], il dtruit autour de son asile l'ours du
Nord, perc des flches que lui-mme a faites. Mais l'homme doit si peu
vivre, et la dure de ce qu'il laisse aprs lui a tant d'incertitude! Si
son coeur n'tait pas avide, peut-tre sa raison lui dirait-elle de vivre
seulement sans douleurs, en donnant auprs de lui le bonheur  quelques
amis dignes d'en jouir sans dtruire son ouvrage.

Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience; et comme
ils voient toutes choses d'un mme oeil, ils trouvent dans leur quitude
la paix et la dignit de la vie. Mais de grands obstacles s'opposent
souvent  cette tranquille indiffrence. Pour recevoir le prsent comme
il s'offre, et mpriser l'espoir ainsi que les craintes de l'avenir, il
n'est qu'un moyen sr, facile et simple, c'est d'loigner de son ide
cet avenir dont la pense agite toujours, puisqu'elle est toujours
incertaine. Pour n'avoir ni craintes ni dsir, il faut tout abandonner 
l'vnement comme  une sorte de ncessit, jouir ou souffrir selon
qu'il arrive; et, l'heure suivante dt-elle amener la mort, n'en pas
user moins paisiblement de l'instant prsent. Une me ferme habitue 
des considrations leves, peut parvenir  l'indiffrence du sage sur
ce que les hommes inquiets ou prvenus appellent des malheurs et des
biens: mais quand il faut songer  cet avenir, comment n'en tre pas
inquit? S'il faut le disposer, comment l'oublier? S'il faut arranger,
projeter, conduire, comment n'avoir point de sollicitude? On doit
prvoir les incidents, les obstacles, les succs; or, les prvoir, c'est
les craindre ou les esprer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir,
c'est tre dpendant. Le grand mal est d'tre force d'agir librement.
L'esclave a bien plus de facilit pour tre vritablement libre. Il n'a
que des devoirs personnels; il est conduit par la loi de sa nature:
c'est la loi naturelle  l'homme, et elle est simple. Il est encore
soumis  son matre; mais cette loi l est claire. Epictte fut plus
heureux que Marc-Aurle. L'esclave est exempt de sollicitudes, elles
sont pour l'homme libre: l'esclave n'est pas oblig de chercher sans
cesse  accorder lui-mme avec le cours des choses; concordance toujours
incertaine et inquitante, perptuelle difficult de la vie de l'homme
qui veut raisonner sa vie. Certainement c'est une ncessit, c'est un
devoir de songer  l'avenir, de s'en occuper, d'y mettre mme ses
affections lorsqu'on est responsable du sort des autres. L'indiffrence
alors n'est plus permise; et quel est l'homme, mme isol en apparence,
qui ne puisse tre bon  quelque chose, et qui par consquent ne doive
en chercher les moyens? Quel est celui dont l'insouciance n'entranera
jamais d'autres maux que les siens propres?

Le sage d'Epicure ne doit avoir ni femme ni enfants, mais cela mme ne
suffit pas encore. Ds-lors que les intrts de quelqu'autre sont
attachs  notre prudence, des soins petits et inquitants altrent
notre paix, inquitent notre me, et souvent mme teignent notre gnie.

Qu'arrivera-t-il  celui que de telles entraves compriment, et qui est
n pour s'en irriter? Il luttera pniblement entre ces soins auxquels il
se livre malgr lui, et le ddain qui les lui rend trangers. Il ne sera
ni au-dessus des vnements parce qu'il ne le doit pas, ni propre  en
bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans
les affaires: et il ne fera rien de bon parce qu'il ne pourra rien faire
selon sa nature. Il ne faut tre ni pre ni poux, si l'on veut vivre
indpendant: il faudrait peut-tre n'avoir pas mme d'amis; mais tre
ainsi seul, c'est vivre bien tristement, c'est vivre inutile. Un homme
qui rgle la destine publique, qui mdite et fait de grandes choses,
peut ne tenir  aucun individu en particulier, les peuples sont ses
amis; et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l'tre d'un
homme: mais il me semble que dans la vie obscure, il faut au moins
chercher quelqu'un avec qui l'on ait des devoirs  remplir. Cette
indpendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui
n'est pas enthousiaste doit la trouver insipide  la longue. Il est
affreux de finir ses jours on disant: nul coeur n'a t heureux par mon
moyen; nulle flicit d'homme n'a t mon ouvrage; j'ai pass impassible
et nul, comme le glacier qui dans les autres des montagnes, a rsist
aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la valle protger de
ses eaux les pturages fltris sous leurs rayons brlants.

La religion finit toutes ses anxits; elle fixe tant d'incertitudes;
elle donne un but qui n'tant jamais atteint, n'est jamais dvoil; elle
nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mmes; elle nous
promet des biens dont l'espoir reste toujours, parce que nous ne
saurions en faire l'preuve; elle carte l'ide du nant, elle carte
les passions de la vie; elle nous dbarrasse de nos maux dsesprants,
de nos biens fugitifs; et elle met  la place un songe dont l'esprance,
meilleure peut-tre que tous les biens rels, dure du moins jusqu' la
mort. Elle est aussi bienfaisante qu'elle est solennelle: mais elle
semble n'exister que pour ouvrir au coeur de l'homme des abmes nouveaux.
Elle est fonde sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire: en
dsirant ses effets, ils ne peuvent les prouver; en regrettant sa
scurit, ils ne sauraient en jouir: ils cherchent ces clestes
esprances, et ils ne voient qu'un rve des mortels; ils aiment la
rcompense de l'homme bon, mais ils ne voient pas qu'ils aient mrit de
la nature; ils voudraient perptuer, leur tre, et ils voient que tout
passe. Tandis que le novice  peine tonsur, entend distinctement les
anges qui clbrent ses jeunes et ses mrites, eux qui ont le sentiment
de la vertu, savent assez qu'ils n'atteignent point sa sublime hauteur:
accabls de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n'ont pas
une autre attente que de dsirer, de s'agiter et de passer comme l'ombre
qui n'a rien connu.




LETTRE XLIV.

DATX
Lyon, 15 juin, VI.


J'ai relu, j'ai pes vos objections, ou si vous voulez, vos reproches:
c'est ici une question srieuse; je vais y rpondre -peu-prs. Si les
heures que l'on passe  discuter sont ordinairement perdues, celles
qu'on passe  s'crire ne le sont point.

Croyez-vous bien srieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute
 mon malheur, dpende de moi? Le plus sr est de croire: je ne le
conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que
cette croyance est ncessaire pour sanctionner la morale.

J'observe d'abord que je ne prtends point dcider; que j'aimerais mme
 ne pas nier, mais que je trouve au moins tmraire d'affirmer. Sans
doute c'est un malheur que de pencher  croire impossible ce dont on
dsirerait la ralit, mais j'ignore comment on peut chapper  ce
malheur[35] quand on y est tomb.

La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le
_hic jacet_. L'homme de bien, l'homme de gnie n'est pas l sous ce
marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens _hic
jacet_ sera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidle et
industrieux n'est plus l. O est-il? Il n'est plus.

Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'me de ce
corps qui vient de pourrir: la rponse est trs-simple. Quand le feu de
votre chemine s'teint, sa lumire, sa chaleur, son mouvement enfin le
quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y tre
ternellement rcompens s'il a rchauff vos pieds, et ternellement
puni s'il a brl vos pantoufles.

Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera
de pipeaux en sifflets, jusqu' ce qu'elle ait expi par des sons plus
austres ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien
ne peut tre ananti. Non: un tre, un corpuscule n'est pas ananti;
mais une forme, un rapport, une facult le sont. Je voudrais bien que
l'me de l'homme bon et infortun lui survct pour un bonheur immortel.
Mais si l'ide de cette flicit cleste a quelque chose de cleste
elle-mme, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rve. Ce dogme
est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que
j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas mme
l'esprance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si
je suis dix jours soumis  sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps
des facults surnaturelles, que je resterai invulnrable, toujours
jeune, possdant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le
bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe
flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-tre les
promesses sduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vrit.

En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque  le croire. S'il me
promettait plus encore pour tre persuad que le soleil luit  minuit,
cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite:  la vrit,
je vous faisais un mensonge, et je trompe de mme les autres hommes;
mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne
pourrais-je lui rpliquer que sur ce globe pre et fangeux, o discutent
et souffrent dans une mme incertitude, quelques cent millions
d'immortels gais ou navrs, ivres ou moroses, smillants ou imbciles,
tromps ou atroces, nul n'a encore prouv que ce ft un devoir de dire
ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.

Trs-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse
l'heure suivante, le jour suivant, l'anne suivante. Il nous faut  la
fin une vie suivante. Nous avons exist sans vivre; nous vivrons donc un
jour; consquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation
pour le malheureux; cela mme est une raison de plus pour que la vrit
m'en soit suspecte. C'est un assez beau rve qui dure jusqu' ce qu'on
s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a!
Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas
difficile  trouver.

Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne
l'est pas moins que le grand Paschal a dit une purilit quand il a dit:
Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez
beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est dcisif, s'il s'agit de
la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire
a-t-il jamais dpendu de la volont?

L'homme de bien ne peut que dsirer l'immortalit. On a os dire d'aprs
cela: le mchant seul n'y croit pas. Ce jugement tmraire place dans la
classe de ceux qui ont  redouter une justice ternelle, plusieurs des
plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolrance serait
atroce, s'il n'tait pas imbcile.

Tout homme qui croit finir en mourant est l'ennemi de la socit; il est
ncessairement goste et mchant avec prudence: autre erreur. Helvtius
connaissait mieux les diffrences du coeur humain, lorsqu'il disait: il y
a des hommes si malheureusement ns qu'ils ne sauraient se trouver
heureux que par des actions qui mnent  la Grve. Il y a aussi des
hommes qui ne peuvent tre bien qu'au milieu des hommes contents, qui se
sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient tre
satisfaits d'eux-mmes que s'ils contribuent  l'ordre des choses et 
la flicit des hommes. Ceux-l tchent de bien faire sans croire
beaucoup  l'tang de soufre.

Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organise. Dans le
vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intrt
personnel, et sera mchant s'il n'est utilement tromp. Ceci peut tre
vrai jusqu' un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient
jamais tre dtromps, il n'y aurait plus qu' dcider si l'intrt
public donne le droit de tromper, et si c'est un crime ou du moins un
mal de dire la vrit contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donne
pour telle, ne peut avoir qu'un temps; s'il est invitable qu'un jour on
cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre
difice moral restera sans appui quand une fois ce brillant chafaudage
se sera croul. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts
d'assurer le prsent, vous exposez l'avenir  la subversion la plus
sinistre et peut-tre la plus irrmdiable. Si au contraire vous eussiez
su trouver dans le coeur humain les bases naturelles de sa moralit; si
vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux
institutions de la cit; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et
plus savant, et t durable comme le monde.

Si donc il arrivait que mal persuad de ce que n'ont pas cru eux-mmes
plusieurs des plus vnrs d'entre vous, on vnt  dire: les nations
commencent  vouloir des certitudes et  distinguer les choses
positives; la morale se dprave, et la foi n'est plus. Il faut se hter
de prouver aux hommes qu'indpendamment d'une vie future, la justice est
ncessaire  leurs coeurs; que pour l'individu mme, il n'y a point de
bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la
nature aussi ncessaires  l'homme en socit que les lois des besoins
des sens. Si, dis-je, il tait de ces hommes justes et amis de l'ordre
par leur nature, dont le premier besoin ft de ramener les hommes  plus
d'union, de conformits et de jouissances: si, laissant dans le doute ce
qui n'a jamais t prouv, ils rappelaient aux hommes les principes de
justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester: s'ils se
permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si,
entrans par la vrit qu'ils sentent, qu'ils voient et que vous
reconnaissez vous-mmes, ils consacraient leur vie  l'annoncer de
diffrentes manires et  la persuader avec le temps: pardonnez,
ministres de vrit,  des moyens qui ne sont pas prcisment les
vtres, mais qui serviront la vrit; considrez, je vous prie, qu'il
n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait
beaucoup rire, que les temps sont changs, et qu'il faudra que vous
changiez avec eux.

Je quitte les interprtes du ciel, que leur grand caractre, rend
trs-utiles ou trs-funestes, tout--fait bons ou tout--fait mdians,
les uns vnrables, les autres dignes d'excration. Je reviens  votre
lettre. Je ne rponds pas  tous ses points, parce que la mienne serait
trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spcieuse
en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fonde qu'elle pourrait
d'abord le paratre.

La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois
mystrieuses: l'ordre est sa mesure, l'intelligence est son mobile: il
n'y a pas bien loin, dit-on, de ces donnes prouves et obscures,  nos
dogmes inexplicables. Plus loin qu'on ne pense.[36]

Beaucoup d'hommes extraordinaires ont cru aux prsages, aux songes, aux
moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d'hommes extraordinaires
ont donc t superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas
 la manire des petits esprits. L'historien d'Alexandre dit qu'il tait
superstitieux, frre Labre l'tait aussi: mais Alexandre et frre Labre
ne l'taient pas de la mme manire, il y avait bien quelques
diffrences entre leurs penses. Je crois que nous reparlerons de cela
une autre fois.

Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n'y
vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de
fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de
sang-froid.

Quand vos dvots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent
beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumnes. Quand les
bourreaux leur _ouvrent le ciel_, on crie que sans la grce d'en haut,
ils n'auraient jamais eu la force d'accepter une flicit ternelle. En
gnral, je n'aperois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui
m'tonnt  leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent
bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer
 gauche, le purgatoire  droite, et le ciel en face. Je ne dis pas
qu'il n'y ait point d'exceptions; il me suffit qu'elles soient rares.

Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses.
Celles que la bont du coeur a faites tout naturellement, sont moins
clatantes peut-tre, moins opinitres et moins prnes, mais plus sres
comme plus utiles.

Le stocisme eut aussi ses hros. Il les eut sans promesses ternelles,
sans menaces infinies. Si un culte et fait tant avec si peu, on en
tirerait de belles preuves de son institution divine.

DATX
A demain.

       *       *       *       *       *

Examinez deux choses: si la religion n'est pas un des plus faibles
moyens sur la classe qui reoit ce qu'on appelle de l'ducation: et s'il
n'est pas absurde qu'il ne soit donn de l'ducation qu' la dixime
partie des hommes.

Quand on a dit que le Stocien n'avait qu'une fausse vertu, parce qu'il
ne prtendait pas  la vie ternelle, on a port l'impudence du zle 
un excs rare.

C'est un exemple non moins curieux de l'absurdit o la fureur du dogme
peut entraner mme un bon esprit, que ce mot du clbre Tilotson: la
vritable raison pour laquelle un homme est athe, c'est qu'il est
mchant.

Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette
multitude que l'on ne forme pas, dont on ne s'inquite pas, que l'on
fait natre et qu'on abandonne au hasard des affections ineptes et des
habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu'il n'y a que misre et
confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique,
dans la vritable acception de ce mot, s'est absente de notre terre o
la diplomatie, o l'administration financire font des pays florissants
pour les pomes, et gagnent des victoires pour les gazettes.

Je ne veux point discuter une question complique: que l'histoire
prononce! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont
retenu bien peu de gens disposs  n'tre retenus par aucune autre
chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus
directs, et ds-lors plus puissants. Puisque l'homme avait reu le
sentiment de l'ordre, puisqu'il tait dans sa nature, il fallait en
rendre le besoin sensible  tous les individus. Il ft rest moins de
sclrats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous
ceux qu'ils font.

On dit que les premiers crimes mettent aussitt dans le coeur le supplice
du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble; et l'on dit
qu'un athe, s'il est consquent, doit voler son ami et assassiner son
ennemi: c'est une des contradictions que je croyais voir dans les crits
des dfenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes
qui crivent sur des choses rvelles n'auraient aucun prtexte qui
excust l'incertitude et les variations: ils en sont tellement loigns,
qu'ils n'en pardonnent pas mme l'apparence  ces profanes qui annoncent
avoir reu en partage une raison faible et non inspire, le doute et non
l'infaillibilit.

Qu'importe, diront-ils encore, d'tre content de soi-mme si l'on ne
croit pas  la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est
tout alors.

S'il n'y avait point d'immortalit, poursuivent-ils, qu'est-ce que
l'homme vertueux aurait gagn  bien faire? Il y aurait gagn tout ce
que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueux
n'estime pas, c'est--dire ce que vos passions ambitionnent souvent
malgr votre croyance.

Sans l'esprance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez
point de mobile: mais la tendance  l'ordre ne peut-elle faire une
partie essentielle de nos inclinations, de notre _instinct_, comme la
tendance  la conservation,  la reproduction? N'est-ce rien que de
vivre dans le calme et la scurit du juste?

Dans l'habitude trop exclusive de lier  vos dsirs immortels et  vos
ides clestes, tout sentiment magnanime, toute ide droite et pure,
vous supposez toujours que tout ce qui n'est pas surnaturel est vil, que
tout ce qui n'exalte pas l'homme jusqu'au sjour des batitudes, le
rabaisse ncessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres
ne sont qu'un dguisement misrable; et qu'une me borne  la vie
prsente n'a que des dsirs infmes et des penses immondes. Ainsi
l'homme juste et bon, qui, aprs quarante ans de patience dans les
douleurs, d'quit parmi les fourbes, et d'efforts gnreux que le ciel
doit couronner, viendrait  reconnatre la fausset des dogmes qui
faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans
l'attente d'un repos cleste; ce sage dont l'me est nourrie du calme de
la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins
prsents parce qu'il a chang de systme sur l'avenir, et ne voulant
plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours,
va tramer une perfidie contre l'ancien ami qui n'a jamais dout de son
coeur; il va s'occuper des moyens vils mais secrets d'obtenir de l'or et
du pouvoir; et pourvu qu'il chappe  la justice des hommes, il va
croire que son intrt se trouve dsormais  tromper les bons, 
opprimer les malheureux,  ne garder de l'honnte homme qu'un dehors
prudent, et  mettre dans son coeur tous les vices qu'il avait abhorr
jusqu'alors? Srieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question
 vos sectaires,  ces vertueux exclusifs; car s'ils me rpondaient par
la ngative, je leur dirais qu'ils sont trs-inconsquents, or il ne
faut jamais perdre de vue que des inspirs n'ont pas d'excuse en cela;
et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils me feraient piti.

Si l'ide de l'immortalit a tous les caractres d'un songe admirable,
celle de l'anantissement n'est pas susceptible d'une dmonstration
rigoureuse. L'homme de bien dsire ncessairement de ne pas prir tout
entier: n'est-ce pas assez pour l'affermir?

Si, pour tre juste, on avait besoin de l'espoir d'une vie future, cette
possibilit vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour
celui qui raisonne sa vie; les considrations du temps prsent peuvent
lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de mme; car
il a le besoin prsent d'tre juste. Les autres hommes n'coutent que
les intrts du moment. Ils pensent au paradis quand il s'agit des rites
religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de
l'opinion, celle des lois, les penchants de l'me sont leur seule rgle.
Les devoirs imaginaires sont fidlement observs par quelques-uns; les
vritables sont sacrifis par presque tous quand il n'y a pas de danger
temporel.

Donnez aux hommes la justesse de l'esprit et la bont du coeur, vous
aurez une telle majorit d'hommes de bien, que le reste sera entran
par ses intrts mme les plus directs et les plus grossiers. Au
contraire, vous rendez les esprits faux et les mes petites. Depuis
trente sicles, les rsultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous
les genres de contrainte ont des effets funestes, et des rsultats
phmres: il faudra enfin persuader.

J'ai de la peine  quitter un sujet aussi important qu'inpuisable.

Je suis si loin d'avoir de la partialit contre le Christianisme, que je
dplore ce que la plupart de ses zlateurs ne pensent gure  dplorer
eux-mmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du
christianisme: avec cette diffrence nanmoins qu'ils le regrettent tel
qu'il fut excut, tel mme qu'il existait il y a un demi-sicle; et que
je ne trouve pas que ce christianisme-l soit bien regrettable.

Les conqurants, les esclaves, les potes, les prtres _paens_ et les
nourrices parvinrent  dfigurer les traditions de la Sagesse antique 
force de mler les races, de dtruire les crits, d'expliquer et de
confondre les allgories, de laisser le sens profond et vrai pour
chercher des ides absurdes qu'on puisse admirer, et de personnifier les
tres abstraits afin d'avoir beaucoup  adorer.

Les grandes conceptions taient avilies. Le Principe de vie,
l'Intelligence, la Lumire, l'Eternel n'tait plus que le mari de Junon:
l'Harmonie, la Fcondit, le lien des tres, n'taient plus que l'amante
d'Adonis: la Sagesse imprissable n'tait plus connue que par son hibou:
les grandes ides de l'immortalit et de la rmunration consistaient
dans la crainte de tourner une roue et dans l'espoir de se promener sous
des rameaux verts. La Divinit indivisible tait partage en une
multitude hirarchique agite de passions misrables: le rsultat, du
gnie des races primitives, les emblmes des lois universelles n'taient
plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans
les villes.

Rome avait chang le monde, et Rome changeait. La Terre inquite,
agite, opprime ou menace, instruite et trompe, ignorante et
dsabuse, avait tout perdu sans avoir rien remplac; encore endormie
dans l'erreur, elle tait dj tonne du bruit confus des vrits que
la science cherchait.

Une mme domination, les mmes intrts, la mme terreur, le mme esprit
de ressentiment et de vengeance contre le Peuple-roi, tout rapprochait
les nations. Leurs habitudes taient interrompues, leurs constitutions
n'taient plus; l'amour de la cit, l'esprit de sparation, d'isolement,
de haine pour les trangers, s'tait affaibli dans le dsir gnral de
rsister aux vainqueurs de la terre, ou dans la ncessit d'en recevoir
des lois: le nom de Rome avait tout runi. Les vieilles religions des
peuples n'taient plus que des traditions de province: le Dieu du
Capitole avait fait oublier leurs Dieux, et l'apothose des empereurs le
faisait oublier lui-mme; partout, les autels les plus frquents
taient ceux des Csars.

C'tait la plus grande poque de l'histoire du monde: il fallait lever
un monument majestueux et simple sur ces monuments ruins des diverses
rgions connues.

Il fallait une croyance sublime puisque la morale tait mconnue: il
fallait des dogmes impntrables peut-tre, mais nullement risibles,
puisque les lumires s'tendaient. Puisque tous les cultes taient
avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l'homme qui cherche 
agrandir son me par l'ide d'un Dieu du monde. Il fallait des rites
imposants, rares, dsirs, mystrieux mais simples, des rites comme
surnaturels, mais aussi convenables  la raison de l'homme qu' son
coeur. Il fallait ce qu'un grand gnie pouvait seul tablir, et que je ne
fais qu'entrevoir.

Mais vous avez fabriqu, raccommod, essay, corrig, recommenc je ne
sais quel amas incohrent de crmonies triviales et de dogmes un peu
propres  scandaliser les faibles: vous avez ml ce compos hasardeux 
une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement
austre, seul point sur lequel vous n'ayez pas t gauches. Vous passez
quelques centaines d'annes  arranger tout cela par inspiration; et
votre lent ouvrage, industrieusement rpar, mais mal conu, n'est fait
pour durer qu'-peu-prs autant de temps que vous en mettez  l'achever.

Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le
sacerdoce aux premiers venus, et d'avoir une populace d'hommes-de-Dieu.
On multiplia hors de toute mesure ce sacrifice auguste dont la nature
tait essentiellement l'unit: on parut ne voir jamais que les effets
directs et les convenances du moment: on mit partout des sacrificateurs
et des confesseurs; on fit partout des prtres et des moines, ils se
mlrent de tout, et partout on en trouve des troupes dans le luxe ou
dans la mendicit.

Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidles. Mais il n'est pas
bon qu'en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodits au coin de
sa rue. Il est insens de confier les fonctions religieuses  des
millions d'individus: c'est les abandonner continuellement aux derniers
des hommes; c'est en compromettre la sainte dignit; c'est effacer
l'empreinte sacre dans un commerce trop habituel; c'est avancer de
beaucoup l'instant ou doit prir tout ce qui n'a pas des fondements
imprissables.




LETTRE XLV.

DATX
Chessel, 27 juillet, VI.


       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Je n'ai jamais affirm que ce ft une faiblesse d'avoir une larme pour
des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheureux qui nous
est tranger, mais qui nous est connu. Il est mort: c'est peu de chose,
qui est-ce qui ne meurt pas? mais il a t constamment malheureux et
triste; jamais l'existence ne lui a t bonne; il n'a encore eu que des
douleurs, et maintenant il n'a plus rien. Je l'ai vu, je l'ai plaint: je
le respectais, il tait malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs
clatants: mais en entrant dans la vie, il s'est trouv sur une longue
trace de dgots et d'ennuis; il y est rest, il y a vcu, il y a
vieilli avant l'ge, il s'y est teint.

Je n'ai pas oubli ce bien de campagne qu'il dsirait, et que j'allai
voir avec lui, parce que j'en connaissais le propritaire. Je lui
disais; vous y serez bien, vous y aurez des annes meilleures, elles
vous feront oublier les autres; vous prendrez cet appartement-ci, vous y
serez seul et tranquille.--J'y serais heureux, mais je ne le crois
pas.--Vous le serez demain, vous allez passer l'acte.--Vous verrez que
je ne l'aurai point.

Il ne l'eut pas: vous savez comment tout cela tourna. La multitude des
hommes vivants est sacrifie  la prosprit de quelques-uns; comme le
plus grand nombre des enfants meurt, et est sacrifi  l'existence de
ceux qui resteront; comme des millions de glands le sont  la beaut des
grands chnes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui
est dplorable, c'est que dans cette foule que le sort abandonne et
repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui
ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l'nergie impuissante
s'indigne en s'y consumant. Les lois gnrales sont fort belles: je
leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans mme de ma vie; mais
tout mon tre, c'est trop: ce n'est rien dans la nature, c'est tout pour
moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on: cela serait assez
bien, si le tour de chacun venait tt ou tard, ou si du moins on pouvait
l'esprer toujours: mais quand la vie s'coule, quoique l'instant de la
mort reste incertain, l'on sait bien du moins que l'on s'en va.
Dites-moi o est l'esprance de l'homme qui arrive  soixante ans sans
avoir encore autre chose que de l'esprance! Ces lois de l'ensemble, ce
soin des espces, ce mpris des individus, cette marche des tres est
bien dure pour nous qui sommes des individus. J'admire cette providence
qui taille tout en grand; mais comme l'homme est culbut parmi les
rognures! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose!
Dieux par la pense, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter
dont le temple est aux petites maisons; il prend pour une cassolette
d'encens l'cuelle de bois o fume la soupe qu'on apporte dans sa loge;
il rgne sur l'Olympe, jusqu' l'instant o le plus vil gelier lui
donnant un soufflet, le rappelle  la vrit, pour qu'il baise la main
et mouille de larmes son pain moisi.

Infortun! vous avez vu vos cheveux blanchir, et dans tant de jours,
vous n'en avez pas eu un de contentement, pas un; pas mme le jour du
mariage funeste, du mariage d'inclination qui vous a donn une femme
estimable, et qui vous a perdu tous deux. Tranquilles, aimants, sages,
vertueux, religieux, tous deux la bont mme, vous avez vcu plus mal
ensemble que ces insenss que leurs passions entranent, qu'aucun
principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer  quoi peut servir la
bont du coeur. Vous vous tes mari pour vous aider mutuellement,
disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre
salut: et le mme soir, le premier soir, mcontents l'un de l'autre et
de votre destine, vous n'etes plus d'autre vertu ni d'autre
consolation  attendre que la patience de vous supporter jusqu'au
tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime? de vouloir le bien,
de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le ngliger, de le vouloir
minutieusement et avec assez de passion pour ne le considrer que dans
le dtail du moment prsent.

Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir:
on voulait me convertir; et quoique ce projet n'ait pas absolument
russi, nous jasions assez ensemble. C'est lui surtout dont le malheur
me frappait. Sa femme n'tait ni moins bonne ni moins estimable; mais
plus faible, elle trouvait dans son abngation un certain repos o
devait s'engourdir sa douleur. Dvote avec tendresse, offrant ses
amertumes, et remplie de l'ide d'une rcompense future, elle souffrait,
mais d'une manire qui n'tait pas sans ddommagement. Il y avait
d'ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire; elle tait
malheureuse par got; et ses gmissements, comme ceux des saints,
quoique trs-pnibles quelquefois, lui taient prcieux et ncessaires.

Pour lui, il tait religieux sans tre absorb par la dvotion: il tait
religieux par devoir, mais sans fanatisme, et sans faiblesses comme sans
momerie; pour rprimer ses passions, et non pas pour en suivre une plus
particulire. Je n'assurerais pas mme qu'il ait joui de cette
conviction sans laquelle la religion peut plaire, mais ne saurait
suffire.

Ce n'est pas tout: on voyait comment il et pu tre heureux; on sentait
mme que les causes de son malheur n'taient pas dans lui. Mais sa femme
et t -peu-prs la mme, dans quelque situation qu'elle et vcu:
elle et trouv partout le moyen de se tourmenter et d'affliger les
autres, en ne voulant que le bien, en ne s'occupant nullement
d'elle-mme, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous; mais en ne
sacrifiant jamais ses ides, en prenant sur elle tous les efforts,
except celui de changer sa manire. Il semblait donc que son malheur
appartnt en quelque sorte  sa nature; et on tait plus dispos  s'en
consoler et  prendre l-dessus son parti, comme sur l'effet d'une
destine irrvocable. Au contraire, son mari et vcu comme un autre,
s'il et vcu avec tout autre qu'avec elle. On sait quel remde trouver
 un mal ordinaire, et surtout  un mal qui ne mrite pas de mnagement:
mais c'est une misre  laquelle on ne peut esprer de terme, de ne
pouvoir que plaindre celle dont la perptuelle manie nous dplat avec
amiti, nous harcle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se
dconcerter jamais; qui ne nous fait mal que par une sorte de ncessit,
qui n'oppose  notre indignation que des larmes pieuses, qui en
s'excusant fait pis encore qu'elle n'avait fait; et qui avec de
l'esprit, mais dans un aveuglment inconcevable, fait en gmissant tout
ce qu'il faut pour nous pousser  bout.

Si quelques hommes ont t un flau pour l'homme, ce sont bien les
lgislateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que
l'on fut _forc_ de s'aimer. Pour complter l'histoire de la sagesse
humaine, il nous en manque un, qui voyant la ncessit de s'assurer de
l'homme suspect d'un crime et l'injustice de rendre malheureux en
attendant son jugement celui qui peut tre innocent, ordonne dans tous
les cas vingt ans de cachot provisoirement, au lieu d'un mois de prison,
afin que la ncessit de s'y faire adoucisse le sort du dtenu et lui
rende sa chane aimable.

On ne remarque pas assez quelle insupportable rptition de peines
comprimantes, et souvent mortelles, produisent dans le secret des
appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassires, ces
habitudes orgueilleuses -la-fois et petites, o s'engagent, par hasard,
sans le souponner et sans pouvoir s'en retirer, tant de femmes  qui on
n'a jamais cherch  faire connatre le coeur humain. Elles achvent leur
vie avant d'avoir dcouvert qu'il est bon de savoir vivre avec les
hommes: elles lvent des enfants ineptes comme elles; c'est une
gnration de maux, jusqu' ce qu'il survienne un temprament heureux
qui se forme lui-mme un caractre; et tout cela, parce qu'on a cru
leur donner une ducation trs-suffisante en leur apprenant  coudre,
danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.

Je ne sais pas quel bien il peut rsulter de ce qu'on ait des ides
troites, et je ne vois pas qu'une imbcile ignorance soit de la
simplicit: l'tendue des vues produit au contraire moins d'gosme,
moins d'opinitret, plus de bonne-foi, une dlicatesse officieuse, et
cent moyens de conciliation. Chez les gens trop borns,  moins que le
coeur ne soit d'une bont extrme, et qu'il faut rarement attendre, vous
ne voyez qu'humeur, oppositions, enttement ridicule, altercations
perptuelles; et la plus faible altercation devient en deux minutes une
dispute pleine d'aigreur. Des reproches amers, des soupons hideux, des
manires brutes semblent,  la moindre occasion, brouiller ces gens-l
pour jamais. Il y a cependant chez eux une chose heureuse, c'est que
comme l'humeur est leur seul mobile, si quelque btise vient les
divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne vient les
runir, voil mes gens qui rient ensemble et se parlent  l'oreille,
aprs s'tre traits avec le dernier mpris: une demi-heure plus tard,
voici une fureur nouvelle; un quart-d'heure aprs cela chante ensemble.
Il faut rendre  de telles gens cette justice qu'il ne rsulte
ordinairement rien de leur brutalit, si ce n'est un dgot
insurmontable dans ceux que des circonstances particulires engageraient
 vivre avec eux.

Vous tes hommes, vous vous dites chrtiens: et cependant, malgr les
lois que vous ne sauriez dsavouer, et malgr celles que vous adorez,
vous fomentez, vous perptuez une extrme ingalit entre les lumires
et les sentiments des hommes. Cette ingalit est dans la nature; mais
vous l'avez augmente contre toute mesure, quand vous deviez au
contraire travailler  la restreindre. Il faut bien que les prodiges de
votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n'avez ni
le temps, ni les facults de faire tant de choses indispensables. La
masse des hommes est brute, inepte et livre  elle-mme; tous vos maux
viennent de-l: ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une
existence d'homme.

_Que conclure,  la fin, de tous mes longs propos?_ C'est que l'homme
tant peu de chose dans la nature, et tant tout pour lui-mme, il
devrait bien s'occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus
des siennes; laisser peut-tre celles des hautes-sciences qui sont
sublimes, et qui n'ont pas sch une seule larme dans les hameaux et au
quatrime tage; laisser peut-tre certains arts admirables et inutiles;
laisser des passions hroques et funestes; tcher, s'il se peut,
d'avoir des institutions qui arrtent l'homme et qui cessent de
l'abrutir, d'avoir moins de science et moins d'ignorance; et convenir
enfin que si l'homme n'est pas un ressort aveugle qu'il faille
abandonner aux forces de la fatalit, que si ses mouvements ont quelque
chose de spontan, la morale est la seule science de l'homme livr  la
providence de l'homme.

Vous laissez aller sa veuve dans un couvent: vous faites trs-bien, je
crois. C'est-l qu'elle et d vivre: elle tait ne pour le clotre,
mais je soutiens qu'elle n'y et pas trouv plus de bonheur. Ce n'est
donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant
chez vous, vous taleriez une gnrosit inutile; elle n'en serait pas
plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et claire se soucie peu des
apparences, et ne considre dans le bien  faire, que la somme plus ou
moins grande du bien qui doit en rsulter.




LETTRE XLVI.

DATX
Lyon, 2 aot, VI.


Quand le jour commence, je suis abattu; je me sens triste et inquiet; je
ne puis m'attacher  rien; je ne vois pas comment je remplirai tant
d'heures. Quand il est dans sa force, il m'accable; je me retire dans
l'obscurit, je tche de m'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir
qu'il n'a point de nuages. Mais lorsque sa lumire s'adoucit, et que je
sens autour de moi ce charme d'une soire heureuse qui m'est devenu si
tranger, je m'afflige, je m'abandonne; dans ma vie commode, je suis
fatigu de plus d'amertumes que l'homme press par le malheur. On m'a
dit: vous tes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les
jours de l'ge fort, comme le vieillard passe les jours du repos!
Toujours attendre, et ne rien esprer; toujours de l'inquitude sans
dsirs, et de l'agitation sans objet; des heures constamment nulles; des
conversations o l'on parle pour placer des mots, o l'on vite de dire
des choses; des repas o l'on mange par excs d'ennui; de froides
parties de campagne dont on n'a jamais dsir que la fin; des amis sans
intimit; des plaisirs pour l'apparence; du rire pour contenter ceux qui
billent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux annes! Avoir
sans cesse le corps inactif, la tte agite, l'me malheureuse, et
n'chapper que fort mal dans le sommeil mme  ce sentiment d'amertumes,
de contrainte, et d'ennuis inquiets: c'est la lente agonie du coeur; ce
n'est pas ainsi que l'homme devait vivre.

DATX
3 aot.

S'il vit ainsi, me direz-vous, c'est donc ainsi qu'il devait vivre: ce
qui existe est selon l'ordre; o seraient les causes, si elles n'taient
pas dans la nature? Il faudra que j'en convienne avec vous: mais cet
ordre de choses n'est que momentan; il n'est point selon l'ordre
essentiel,  moins que tout ne soit dtermin irrsistiblement. Si tout
est ncessaire, il l'est que j'agisse comme s'il n'y avait point de
ncessit: ce que nous disons est vain; il n'y a point de sentiment
prfrable au sentiment contraire, point d'erreur, point d'utilit. Mais
s'il en est autrement, avouons nos carts; examinons o nous en sommes;
cherchons comment on pourrait rparer tant de pertes. La rsignation est
souvent bonne aux individus; elle ne peut tre que fatale  l'espce.
C'est ainsi que va le monde, est le mot d'un bourgeois quand on le dit
des misres publiques; ce n'est celui du sage que dans les cas
particuliers.

Dira-t-on qu'il ne faut pas s'arrter du beau imaginaire, au bonheur
absolu; mais aux dtails d'une utilit directe dans l'ordre actuel: et
que la perfection n'tant pas accessible  l'homme, et surtout aux
hommes, il est -la-fois inutile et romanesque de les en entretenir.
Mais la nature elle-mme prpare toujours le plus pour obtenir le
moins. Dans mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir
quel serait le mieux possible, non pas prcisment dans l'espoir de
l'atteindre, mais afin de nous en approcher davantage que si nous
envisagions seulement pour terme de nos efforts, ce qu'ils pourront en
effet produire. Je cherche des donnes qui m'indiquent les besoins de
l'homme; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve
dans mes sensations un exemple limit, mais sr; et en observant le seul
homme que je puisse bien sentir, je m'attache  dcouvrir quel pourrait
tre l'homme en gnral.

Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de
confiance et d'affections expansives, de sentiment et de calme; qui
sentez votre existence avec plnitude, et qui voulez voir l'oeuvre de vos
jours! Vous placez votre joie dans l'ordre et la paix domestique, sur le
front pur d'un ami, sur la lvre heureuse d'une femme. Ne venez point
vous soumettre dans nos villes  la mdiocrit misrable,  l'ennui
superbe. N'oubliez pas les choses naturelles: ne livrez pas votre coeur 
la vaine tourmente des passions quivoques; leur objet toujours
indirect, fatigue et suspend la vie jusqu' l'ge infirme qui dplore
trop lard le nant o se perdit la facult de bien faire.

Je suis comme ces infortuns en qui une impression trop violente a pour
jamais irrit la sensibilit de certaines fibres, et qui ne sauraient
viter de retomber dans leur manie toutes les fois que l'imagination,
frappe d'un objet analogue, renouvelle en eux cette premire motion.
Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques
comme l'ordre et la fin de la nature. Ce besoin de chercher les
rsultats ds que je vois les donnes, cet instinct  qui il rpugne que
nous soyons en vain...... Croyez-vous que je le puisse vaincre? Ne
voyez-vous pas qu'il est dans moi, qu'il est plus fort que ma volont,
qu'il m'est ncessaire, qu'il faut qu'il m'claire ou m'gare, qu'il me
rende malheureux et que je lui obisse? Ne voyez-vous pas que je suis
dplac, isol, lass; que je ne trouve rien, que l'ennui me tue. Je
rejette tout ce qui passe; je me presse, je me hte par dgot;
j'chappe au prsent, je ne dsire point l'avenir; je me consume, je
dvore mes jours, et je me prcipite vers le terme de mes ennuis, sans
dsirer rien aprs eux. On dit que le temps n'est rapide qu' l'homme
heureux: on dit faux; je le vois passer maintenant avec une vitesse que
je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n'tre jamais
heureux ainsi!

Je ne vous le dissimule point, j'avais un moment compt sur quelque
douceur intrieure: je suis bien dsabus. Qu'attendais-je en effet? que
les hommes sussent arranger ces dtails que les circonstances leur
abandonnent, user des avantages que peuvent offrir ou les facults
intrieures, ou quelque conformit de caractre, tablir et rgler ces
riens dont on ne se lasse pas, et qui peuvent embellir ou tromper les
heures; qu'ils sussent ne point perdre dans l'ennui leurs annes les
plus tolrables, et n'tre pas plus malheureux par leur maladresse que
par le sort lui-mme; qu'ils sussent vivre! Devais-je donc ignorer qu'il
n'en est point ainsi; et ne savais-je pas assez que cette apathie, et
surtout cette sorte de crainte et de dfiance mutuelles, cette
incertitude, cette ridicule rserve qui tant l'instinct des uns,
devient le devoir des autres, condamnaient tous les hommes  se voir
avec ennui,  se lier avec indiffrence,  s'aimer avec lassitude,  se
convenir inutilement, et  biller tous les jours ensemble, faute de se
dire une fois, ne billons plus.

En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence; ils se
fchent ensuite contre eux-mmes, ils croient que ce fut leur faute.
Malgr l'indulgence pour nos propres faiblesses, peut-tre sommes-nous
trop svres en cela, trop ports  nous attribuer ce que nous ne
pouvions viter. Lorsque le temps est pass, nous oublions les dtails
de cette fatalit impntrable dans ses causes, et  peine sensible dans
ses rsultats.

Tout ce qu'on esprait se dtruit sourdement; toutes les fleurs se
fltrissent, tous les germes avortent; tout tombe, comme ces fruits
naissants qu'une gele a frapps de mort, qui ne mriront point, qui
priront tous, mais qui vgtent encore plus ou moins longtemps
suspendus  la branche strilise, comme si la cause de leur ruine et
voulu rester inconnue.

On a la sant, l'intimit; on voit dans ses mains ce qu'il faut pour une
vie assez douce: les moyens sont tout simples, tout naturels; nous les
tenons, ils nous chappent pourtant. Comment cela se fait-il? La rponse
serait longue et difficile: je la prfrerais  bien des traits de
philosophie; elle n'est pas mme dans les trois mille _lois_ de
Pythagore.

Peut-tre se laisse-t-on trop aller  ngliger des choses indiffrentes
par elles-mmes, et que pourtant il faut dsirer, ou du moins recevoir,
pour que les heures soient occupes sans langueur. Il y a une sorte de
ddain, qui est une prtention fort vaine, mais  laquelle on se trouve
entran sans y songer. On voit beaucoup d'hommes; chacun d'eux, livr
 d'autres gots, est ou se montre insensible  bien des choses dont
nous ne voulons pas alors paratre plus mus que lui. Il se forme dans
nous une certaine habitude d'indiffrence et de renoncement; elle ne
cote point de sacrifices, mais elle augmente l'ennui. Ces riens qui
pris chacun  part, taient tous inutiles, devenaient bons par leur
ensemble; ils entretenaient cette activit des affections qui fait la
vie. Ils n'taient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils
nous faisaient chapper au malheur de n'en plus avoir. Ces biens, si
faibles, convenaient mieux  notre nature, que la purile grandeur qui
les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux 
la longue; il dgnre en une morne habitude: et, bien tromps dans
notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fume
la lumire de la vie, faute du souffle qui l'animerait.

Je vous le rpte, le temps fuit avec une vitesse qui s'accrot  mesure
que l'ge change. Mes jours perdus s'entassent derrire moi: ils
remplissent l'espace vague de leurs ombres sans couleur; ils amonclent
leurs squelettes attnus: c'est le tnbreux simulacre d'un monument
funbre. Et si mon regard inquiet se dtourne et cherche  se reposer
sur la chane, jadis plus heureuse, des jours que prpare l'avenir; il
se trouve que leurs formes pleines et leurs riantes images ont beaucoup
perdu. Leurs couleurs plissent: cet espace voil qui les embellissait
d'une grce cleste dans la magie de l'incertitude, dcouvre maintenant
 nu leurs fantmes arides et chagrins. A la lueur austre qui les
montre dans l'ternelle nuit, j'en discerne dj le dernier qui s'avance
seul sur l'abme, et n'a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains dsirs, de nos projets d'enfant? La joie
d'un beau ciel, l'oubli du monde, et la libert des dserts!

Jeune enchantement d'un coeur vierge, qui croit au bonheur, qui veut ce
qu'il dsire, et ignore la vie! Simplicit de l'esprance, qu'tes-vous
devenue? Le silence des forts, la puret des eaux, les fruits naturels,
l'habitude intime nous suffisaient alors. Le monde rel n'a rien qui
remplace ces besoins d'un coeur juste, d'un esprit incertain, premier
songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une srnit
imprvue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-tre, l'heure
suivante se hte d'y fixer les traits chagrins et fatigus, les rides
abreuves d'amertumes qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet ge qui est dj si loin de moi, les instants pars qui ont
pu rappeler l'ide du bonheur, ne forment pas dans ma vie un demi-jour
que je dusse consentir  voir renouveler. C'est ce qui caractrise ma
fatigante destine: d'autres sont bien plus malheureux, mais j'ignore
s'il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis, que l'on est port 
la plainte; que l'on sent tous les dtails de ses propres misres,
tandis qu'on affaiblit, ou qu'on ignore celles que l'on n'prouve pas
soi-mme: et pourtant je me crois juste, en pensant que l'on ne saurait
moins jouir, moins vivre, tre plus constamment au-dessous de ses
besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatient, irrit; je suis lass, abattu; je
suis dans l'accablement. Quelquefois,  la vrit, un mouvement imprvu
m'lance hors de la sphre troite o je me sentais comprim. Ce
mouvement est si rapide, que je ne puis le prvenir: ce sentiment me
remplit et m'entrane sans que j'aie pens  la vanit de son impulsion:
je perds ainsi ce repos raisonn qui ternise nos maux, en les calculant
avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors, j'oublie ces considrations accidentelles, chanons misrables
dont ma faiblesse a tissu le fragile lien: je vois seulement, d'un ct,
mon me avec ses forces et ses dsirs, comme un principe moteur born
mais indpendant, que rien ne peut empcher de s'teindre  son terme,
que rien aussi ne peut empcher d'tre selon sa nature; et de l'autre,
toutes choses sur la terre humaine comme son domaine ncessaire, comme
les moyens de son action, les matriaux de sa vie. Je mprise cette
prudence timide et lente, qui pour des jouets qu'elle travaille, oublie
la puissance du gnie, laisse teindre le feu du coeur, et perd  jamais
ce qui fait la vie pour arranger des ombres puriles.

Je me demande ce que je fais; pourquoi je ne me mets pas  vivre; quelle
force m'enchane, quand je suis libre; quelle faiblesse me retient quand
je sens une nergie dont l'effort rprim me consume; ce que j'attends,
quand je n'espre rien; ce que je cherche ici, quand je n'y aime rien,
n'y dsire rien; quelle fatalit me force  faire ce que je ne veux
point, sans que je voie comment elle me le fait faire?

Il est facile de s'y soustraire; il en est temps, il le faut: et  peine
ce mot est dit, que l'impulsion s'arrte, l'nergie s'teint, et me
voil replong dans le sommeil o s'anantit ma vie. Le temps coule
uniformment: je me lve avec dgot, je me couche fatigu, je me
rveille sans dsirs. Je m'enferme, et je m'ennuie: je vais dehors, et
je gmis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et s'il est beau,
je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est
odieuse. La vue des malheureux m'afflige; celle des heureux ne me trompe
point. Je ris amrement quand je vois des hommes qui se tourmentent; et
si quelques-uns sont plus calmes, je ris, en songeant qu'on les croit
contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais; je me rebute, et je
ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose, le
caractre bizarre et double qui la rend un moyen de nos misres; et ce
comique d'oppositions qui fait de la terre humaine une scne
contradictoire o toutes choses sont importantes au sein de la vanit de
toutes choses. Je me prcipite ainsi, ne sachant plus de quel ct me
diriger. Je m'agite, parce que je ne trouve point d'activit; je parle,
afin de ne point penser; je m'anime, par stupeur. Je crois mme que je
plaisante: je ris de douleur, et l'on me trouve gai. Voil qui va bien,
disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne, car je n'y
pourrai plus tenir.

DATX
5 aot.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j'observe ce que
j'prouve, plus j'en viendrais  me convaincre que les choses de la vie
sont indiques, prpares et mries dans une marche progressive dirige
par une force inconnue.

Ds qu'une srie d'incidents marche vers un terme, ce rsultat qu'elle
annonce, se trouve aussitt un centre que beaucoup d'autres incidents
environnent avec une tendance marque. Cette tendance qui les unit au
centre par des liens universels, nous le fait paratre comme un but
qu'une intention de la nature se serait propos, comme un chanon
qu'elle travaillerait  dessein selon ses lois gnrales, et o nous
cherchons  dcouvrir,  pressentir dans des rapports individuels, la
marche, l'ordre, et les harmonies du plan du monde.

Si nous y sommes tromps, c'est peut-tre par notre seul empressement.
Nos dsirs cherchent toujours  anticiper sur l'ordre des vnements, et
leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturit.

On dirait aussi qu'une volont inconnue, qu'une intelligence d'une
nature indfinissable nous entrane par des apparences, par la marche
des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent
de beaucoup les probabilits du hasard. On dirait que tous les moyens
lui servent  nous sduire, que les sciences occultes, que les rsultats
extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus  des causes
imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cache; qu'elle
prcipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu'elle nous gare, afin
de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force
invisible, et de l'impuissance o l'ordre mme se trouve de produire la
perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez
qu'elles n'ont pas leur rsultat direct. Faites plus; imaginez un ordre
de choses o toutes les convenances particulires soient observes, o
toutes les destinations particulires soient remplies: vous trouverez,
je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le vritable
ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est
pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas mme ainsi qu'il
pourrait aller, et qu'une perptuelle dviation dans les dtails opposs
semble tre la grande loi de l'universalit des choses.

Voici des faits sur un objet o les probabilits peuvent tre calcules
rigoureusement, des songes relatifs  la loterie de Paris. J'en ai connu
douze ou quinze avant les tirages. La personne ge qui les faisait,
n'avait assurment ni le dmon de Socrate, ni aucune donne
cabalistique: elle tait pourtant mieux fonde  s'entter de ses
songes, que moi  l'en dissuader. La plupart furent raliss: il y avait
au moins vingt mille  parier contre un, que l'vnement ne les
justifierait pas ainsi. Elle fut sduite, elle rva encore; elle mit, et
rien alors ne se ralisa.

On n'ignore pas que les hommes sont tromps et par de faux calculs, et
par la passion; mais, dans ce qui peut tre supput mathmatiquement,
est-il bien vrai que tous les sicles croient  ce qui n'a en sa faveur
qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?

Moi-mme qui assurment ne m'occupais gure de ces sortes de rves, il
m'est arriv trois fois de rver que je voyais les numros sortis. Un de
ces songes n'eut point de rapport avec l'vnement du lendemain: le
second en eut un aussi frappant que si l'on et devin un nombre sur
quatre-vingt mille. Le dernier fut plus trange: j'avais vu, dans cet
ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n'avais pas vu le cinquime numro, et quant
au troisime, je l'avais mal discern, je n'tais pas assur si c'tait
72 ou 70. J'avais mme not tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour
cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72,
81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est dj
extraordinaire: mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note
faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre
numros, porta un terne dtermin, et que c'et t un quaterne
dtermin, si, en hsitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins
beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi ncessaire pour
les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils t dans le
dlire, en trouvant que les choses ralises surpassaient videmment
l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce
qu'elle n'explique pas. Elle a remplac celle qui expliquait ce qui
n'tait point.

Je suis loin d'affirmer, et mme de croire positivement, qu'il y ait en
effet dans la nature une force qui sduise les hommes, indpendamment du
prestige de leurs passions; qu'il existe une chane occulte de rapports,
soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger,
ou sentir d'avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles.
Je ne dis pas, cela est: mais n'y a-t-il point quelque tmrit  dire,
cela n'est pas?[37]

Serait-il mme impossible que les pressentiments appartinssent  un mode
particulier d'organisation, et qu'ils fussent impossibles aux autres
hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir
des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante, et les moyens du
bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de
l'imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si
trangres l'une  l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le
gnie qui peut suivre la chane qui les unit? Celui qui abattait les
hautes ttes des pavots, savait bien qu'il serait entendu: il savait
aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient
point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus srieusement que je ne le dis. Mais
je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies
d'esprance.

Si vous venez bientt, cela pourra me donner un peu de courage: celui
d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui
n'en a pas d'autre.




LETTRE XLVII

DATX
Lyon, 18 aot, VI.


Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la rgion des songes.
Pressentiments, proprits secrtes des nombres, pierre philosophale,
influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie,
toutes chimres dclares telles par la certitude une et infaillible.
Vous avez l'empire; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprme.
Cependant je suis opinitre comme tous les hrsiarques: il y a plus,
votre science certaine m'est suspecte, je vous souponne d'tre heureux.

Supposons un moment que rien ne vous russit: vous souffrirez alors que
je vous expose jusqu'o vont mes doutes.

On dit que l'homme conduit et gouverne, que le hasard n'est rien. Tout
cela se peut: voyons pourtant si ce hasard ne ferait pas quelque chose.
Je veux que ce soit l'homme qui fasse toutes les choses humaines: mais
il les fait avec des moyens, avec des facults; d'o les a-t-il? Les
forces physiques, ou la sant, la justesse et l'tendue de l'esprit, les
richesses, le pouvoir composent  peu prs ces moyens. Il est vrai que
la sagesse ou la modration peuvent maintenir la sant, mais le hasard
donne et quelquefois rtablit une forte constitution. Il est vrai que la
prudence vite quelques dangers, mais le hasard prserve  tout moment
d'tre bless ou mutil. Le travail amliore nos facults morales ou
intellectuelles; le hasard les donne, et souvent il les dveloppe, ou
les prserve de tant d'accidents dont un seul pourrait les dtruire. La
sagesse fait parvenir au pouvoir un homme dans un sicle; le hasard
l'offre  tous les autres matres des destines vulgaires. La prudence,
la conduite lvent lentement quelques fortunes; tous les jours le
hasard en fait rapidement. L'histoire du monde ressemble beaucoup 
celle de ce commissionnaire qui gagna cent louis en vingt ans de courses
et d'pargnes, et qui ensuite mit  la loterie un seul cu, et en reut
soixante-quinze mille.

Tout est loterie. La guerre n'est plus qu'une loterie pour presque tous,
 l'exception du gnral en chef, qui cependant n'en est rien moins que
tout  fait exempt. Dans la tactique moderne, l'officier qui va tre
combl d'honneurs et lev  un grade suprieur, voit auprs de lui le
guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oubli pour jamais dans
le tas des morts.

Si tant de choses se font par hasard, et que pourtant le hasard ne
puisse rien faire; il y a dans la nature, ou une grande force cache,
ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux
dmonstrations des sciences humaines.

On peut _prouver_ que le fluide lectrique n'existe pas. On peut prouver
qu'un corps aimant ne saurait agir sur un autre sans le toucher; et que
la facult de se diriger vers tel point de la terre est une proprit
occulte et par trop pripatticienne. On avait prouv que l'on ne
pouvait voyager dans les airs, que l'on ne pouvait brler des corps
loigns de soi, que l'on ne pouvait prcipiter la foudre ou allumer des
volcans. On sait encore aujourd'hui que l'homme qui fait un chne, ne
peut pas faire de l'or. On sait que la lune peut causer les mares, mais
non pas influer sur la vgtation. Il est prouv que tous les effets des
affections de la mre sur le foetus sont des contes de vieilles, et que
tous les peuples qui les ont vus, ne les ont pas vus. On sait que
l'hypothse d'un fluide pensant n'est qu'une impit absurde; mais que
certains hommes ont la permission de faire avant djeuner une sorte
d'me universelle ou de nature mtaphysique, que l'on peut rompre en
autant d'mes universelles que bon semble, afin que chacun digre la
sienne.

Il est _certain_ qu'un Chtillon reut, selon la promesse de saint
Bernard, cent fois autant de terres labourables  la charrue d'en haut,
qu'il en avait donn ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que
l'empire du Mogol est dans une grande prosprit, quand son matre pse
deux livres de plus que l'anne prcdente. Il est certain que l'me
survit au corps, except s'il est cras par la chute subite d'un roc,
car alors elle n'a pas le temps de s'enfuir[38]; et il faut qu'elle
meure l. Tout le monde a su que les comtes sont dans l'usage
d'engendrer des monstres, et qu'il y a d'excellentes recettes pour se
prserver de cette contagion. Tout le monde convient qu'un individu de
ce petit globe o rampent nos gnies imprissables, a trouv les lois du
mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous
sommes admirablement certains, et c'est pure malice, si tous les temps
et tous les peuples s'accusent mutuellement d'erreur.

Pourquoi chercher  rire des Anciens qui regardaient les nombres comme
le principe universel. L'tendue, les forces, la dure, toutes les
proprits des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des
nombres? Ce qui est  la fois rel et mystrieux, n'est-il pas ce qui
nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature?
N'est-elle pas elle-mme une perptuelle expression d'vidence et de
mystre, visible et impntrable, calculable et infinie, prouve et
inconcevable, contenant tous les principes de l'tre et toute la vanit
des songes? Elle se dcouvre  nous et nous ne la voyons pas; nous avons
analys ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procds; elle nous a
laiss prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d'un
insecte est l'abme o elle nous abandonne. Elle nous donne une heure
d'existence au milieu du nant; elle nous montre et nous supprime; elle
nous produit pour que nous ayons t. Elle nous fait un oeil qui pourrait
tout voir; elle met devant lui toute la mcanique, toute l'organisation
des choses, toute la mtaphysique de l'tre infini: nous regardons, nous
allons connatre; et voil qu'elle ferme  jamais cet oeil si
admirablement prpar.

Pourquoi donc,  hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des
certitudes? et jusques  quand faudra-t-il vous affirmer nos rves pour
que votre vanit dise: Je sais? Vous tes moins petits quand vous
ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature, on vous dise comme vos
balances et vos chiffres: ceci est, ceci n'est pas. Eh bien, voici un
roman: sachez, soyez certains.

Le Nombre ... Nos dictionnaires dfinissent le nombre une collection
d'units: en sorte que l'unit qui est le principe de tous les nombres,
devient trangre au terme qui les exprime. Je suis fch que notre
langue n'ait pas un mot qui comprenne l'unit, et tous ses produits plus
ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le
mot nombre veut dire cela: et puisque j'ai un songe  vous conter, je
vais reprendre un peu le ton des grandes vrits que je veux vous
envoyer par le courrier de demain.

Ecoutez: c'est de l'Antiquit; mais elle ne savait pas le calcul des
fluxions[39].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de
toute proprit, de toute agrgation; il est la loi de l'univers
organis.

Sans les lois des nombres, la matire serait une masse informe,
indigeste; elle serait le Chaos. La matire arrange selon ces lois est
le Monde. La ncessit de ces lois est le Destin; leur puissance et
leurs proprits sont la Nature: et la conception universelle de ces
proprits est Dieu.

Les analogies de ces proprits forment la doctrine magique, secret de
toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les
cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hte; et vous me saurez gr de tant de discrtion, car je pourrais
suivre la filiation de toutes les ides cabalistiques et religieuses.
Je rapporterais aux nombres les religions du feu; je prouverais que
l'ide mme de l'Esprit pur est le rsultat de certains calculs; je
runirais dans un mme enchanement tout ce qui a pu asservir ou flatter
l'imagination humaine. Cet aperu d'un monde mystrieux ne serait pas
sans intrt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numrique exhale de sept
fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le
sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout
phnomne est nombre ou proportion. Les formes, l'espace, la dure, sont
des effets, des produits du nombre; mais le nombre n'est produit, n'est
modifi, n'est perptu que par lui-mme. La musique, c'est--dire la
science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique
elle-mme, la musique des sons, source des plus fortes impressions que
l'homme puisse prouver, est fonde sur les nombres.

Si j'tais vers dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses;
mais enfin toute la vie n'est-elle pas rgle sur les nombres: sans eux,
qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement; qui pourrait danser,
qui saurait quand il est _bon couper les ongles_?

L'Unit est assurment le principe, comme l'image de toute unit; et ds
lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout
achvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe
est un, ainsi toute perception est une, ainsi l'univers est un.

Un est aux nombres engendrs, comme le rouge est aux couleurs, ou Adam
aux gnrations humaines. Car Adam tait le premier, et le mot Adam
signifie rouge. C'est ce qui fait que la matire du grand oeuvre doit se
nommer Adam lorsqu'elle est pousse au rouge, parce que la quintessence
rouge de l'univers est comme Adam qu'Adona forma de quintessence.

Pythagore a dit: Cultivez assidment la science des nombres; nos vices
et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul. Ce mot si utile, et
d'une vrit si profonde, est sans doute ce qui peut tre dit de mieux
sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n'a point dit[40].

Sans Un, il n'y aurait ni deux, ni trois: l'unit est donc le principe
universel. Un est infini par ce qui sort de lui: il produit
coternellement deux et mme trois, d'o vient tout le reste. Quoique
infini, il est impntrable; il est assurment dans tout; il ne peut
cesser, nul ne l'a fait; il ne saurait changer: de plus il n'est ni
visible, ni bleu, ni large, ni pais, ni lourd: c'est comme qui
dirait ... plus qu'un nombre.

Pour Deux, c'est trs diffrent. S'il n'y avait pas deux, il n'y aurait
qu'un. Or, quand tout est un, tout est semblable; quand tout est
semblable, il n'y a pas de discordance; l o il n'y a pas de
discordance, l est la perfection: c'est donc deux qui brouille tout.
Voil le mauvais principe, c'est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le
chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre, l'angle le plus
aigu.

Cependant sans deux, il n'y aurait point de composition, point de
rapports, point d'harmonie. Deux est l'lment de toute chose compose
en tant que compose. Deux est le symbole et le moyen de toute
gnration. Il y avait deux chrubins sur l'Arche, et les oiseaux ont
deux ailes: ce qui fait de deux le principe de l'lvation.

Trois runit l'expression de l'ensemble et celle de la composition;
c'est l'harmonie parfaite. La raison en est palpable, c'est un nombre
compos qui ne peut tre divis que par un. De trois points placs dans
des rapports gaux, nat la plus simple des figures. Cette figure triple
n'est pourtant qu'une, ainsi que l'harmonie parfaite. Et, dans la
sagesse orientale, la puissance qui cra, Brahma; la puissance qui
conserve, Vitsnou; et la puissance qui dtruira, Routren; ces trois
puissances runies, n'est-ce pas Trimourti? Dans Trimourti, ne
reconnaissez-vous pas trois, c'est ce qui fait Chiven, l'Etre suprme.

Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprim par deux
trois, n'est-il pas celui de l'ge de perfection pour l'homme? et
l'homme, qui est bien la plus belle oeuvre de Chiven, n'a-t-il pas eu
trois mes autrefois?

Trois est le principe de perfection: c'est le nombre de la chose
compose, et ramene  l'unit, de la chose leve  l'agrgation, et
acheve par l'unit. Trois est le nombre mystrieux du premier ordre:
aussi y a-t-il trois rgnes dans les choses terrestres; et pour tout
compos organique trois accidents, formation, vie, dcomposition.

Quatre ressemble beaucoup au corps, parce que le corps a quatre
facults. Il renferme aussi toute la religion du serment: comment cela?
je l'ignore, mais puisqu'un matre l'a dit, sans doute ses disciples
l'expliqueront.

Cinq est protg par Vnus: car elle prside au mariage, et cinq a dans
sa forme quelque chose d'heureux qu'on ne saurait dfinir. De l vient
que nous avons cinq sens, et cinq doigts; il n'en faut pas chercher
d'autres raisons.

Je ne sais rien sur le nombre Six, sinon que le cube a six faces. Tout
le reste m'a paru indigne des grandes choses que j'ai rassembles sur
d'autres nombres.

Mais Sept est d'une importance extrme. Il reprsente toutes les
cratures; ce qui le rend d'autant plus intressant qu'elles nous
appartiennent toutes, droit divin transfr depuis longtemps et que
prouvent la bride et le filet, malgr ce qu'en disent quelquefois les
ours, les lions, les serpents. Cet empire a manqu tre perdu par le
pch; mais il faut mettre deux sept ensemble, l'un dtruira l'autre;
car le baptme tant aussi l-dedans, soixante-dix-sept signifie
l'abolition de tous les pchs par le baptme, comme saint Augustin l'a
dmontr aux acadmies d'Afrique.

On voit facilement dans Sept, l'union de deux nombres parfaits, de deux
principes de perfection; union complte en quelque sorte et consolide
par cette unit sublime qui lui imprime un grand caractre d'ensemble,
et qui fait que sept n'est pas six. C'est l le nombre mystrieux du
second ordre; ou si l'on veut, le principe de tous les nombres trs
composs. Les divers aspects de la lune l'ont prouv, et en consquence
on a choisi le septime jour pour celui du repos. Les ftes religieuses
rendirent ainsi ce nombre sacr chez tous les peuples. De l l'ide des
cycles septenaires, lie  celle du grand Cataclysme. Dieu a imprim
partout dans l'univers le caractre sacr du nombre sept, dit
Joachits. Dans le _ciel toil_, tout a t fait par sept. Toute la
mysticit ancienne est pleine du nombre sept: c'est le plus mystrieux
des nombres apocalyptiques, des nombres du culte mithriaque et des
mystres d'initiation. Sept toiles du gnie lumineux, sept Ghanbards,
sept Amschaspands ou anges d'Ormusd. Les Juifs ont leur semaine d'anne;
et le carr de sept tait le vrai nombre de leur priode jubilaire. On
remarquait que, du moins pour notre plante et mme pour notre systme
plantaire, le nombre sept tait le plus particulirement indiqu par
les phnomnes naturels. Sept plantes du premier ordre[41]; sept
mtaux[42]; sept odeurs[43]; sept saveurs; sept rayons de lumire; sept
tons; sept articulations simples de la voix humaine[44].

Sept annes font une semaine de la vie; et quarante-neuf la grande
semaine. L'enfant qui nat  sept mois peut vivre. A quatorze soleils,
il voit:  sept lunes il a des dents:  sept ans les dents se
renouvellent; et l'on fait commencer alors le discernement du bien et du
mal. A quatorze ans, l'homme peut engendrer:  vingt et un, il est
parvenu  une sorte de maturit qui a fait choisir ce temps pour la
majorit politique et lgale. Vingt-huit est l'poque d'un grand
changement dans les affections humaines et dans les couleurs de la vie.
A trente-cinq, la jeunesse finit. A quarante-deux, la progression
rtrograde de nos facults commence. A quarante-neuf, la plus belle vie
est  sa moiti, quant  la dure extrme, et  son automne pour les
sensations: on aperoit les premires rides physiques et morales. A
cinquante-six, commence la vieillesse. Soixante-trois est la premire
poque de la mort naturelle. (Je me rappelle que vous blmez cette
expression: nous dirons donc, mort ncessaire, mort amene par les
causes gnrales du dclin de la vie.) Je veux dire que si l'on meurt de
vieillesse  quatre-vingt-quatre,  quatre-vingt-dix-huit ans, on meurt
d'ge  soixante-trois: c'est la premire poque o la vie finisse par
les maladies de la dcrpitude. Beaucoup de personnages clbres sont
morts  soixante-dix ans,  quatre-vingt-quatre,  quatre-vingt-dix-huit,
 cent quatre (ou cent cinq). Aristote, Ablard, Hlose, Luther,
Constantin, chah Abbas, Nostradamus[45] et Mahomet moururent 
soixante-trois; et Cloptre sentit bien qu'il fallait attendre
vingt-huit jours pour mourir aprs Antoine.

Neuf! Si l'on en croit les hordes mongoles et plusieurs peuplades de la
Nigritie, voil le plus harmonique des nombres complexes. C'est le carr
du seul nombre qui ne soit divisible que par l'unit: c'est le principe
des productions indirectes: c'est le mystre multipli par le mystre.
On peut voir dans le _Zend-Avesta_ combien neuf tait vnr d'une
partie de l'Orient. Dans la Gorgie, dans l'Iranved, tout se fait par
neuf: les Avares et les Chinois l'ont aim particulirement. Les
musulmans de la Syrie comptent quatre-vingt-dix-neuf attributs de la
divinit; et les peuples de la partie orientale de l'Inde connaissent
dix-huit mondes, neuf bons, neuf mauvais.

Mais le signe de ce nombre a la queue en bas, comme une comte qui
sme[46] des monstres; et neuf est l'emblme de toute vicissitude
funeste: en Suisse, particulirement, les bises destructives durent neuf
jours. Quatre-vingt-un, ou neuf multipli par lui-mme, est le nombre de
la grande climatrique[47]; tout homme qui aime l'ordre doit mourir 
cet ge, et Denis d'Hracle donna en cela un grand exemple au monde.

J'avoue que dix-huit ans passe pour un assez bel ge; et pourtant c'est
la destruction multiplie par le mauvais principe: mais il y a moyen de
s'entendre. Dans dix-huit ans il y a deux cent seize mois, nombre trs
funeste et trs compliqu. On y voit d'abord quatre-vingt-un multipli
par deux, ce qui est pouvantable. Dans l'excdent cinquante-quatre, on
trouve un serment et Vnus. Quatre et cinq runis, ressemblent donc fort
au mariage, tat qui sduit  dix-huit ans; qui n'est bon  rien pour
l'un et l'autre sexe, vers quarante-cinq ou cinquante-quatre ans; qui ne
laisse pas d'tre ridicule  quatre-vingt-un; et qui peut, en tout
temps, par ses plaisirs mme, altrer, dsoler, dgrader la nature
humaine d'aprs les horreurs attaches au culte du nombre cinq. Qu'y
a-t-il de pire que d'empoisonner sa vie par une jouissance de cinq?
c'est  dix-huit ans que ces dangers sont dans leur force; il n'est donc
point d'ge plus funeste. Voil ce qu'on ne pouvait dcouvrir que par
les nombres; et c'est ainsi que les nombres sont le fondement de la
morale.

Que si vous trouvez dans tout cela quelque incertitude, repoussez le
doute, redoublez de foi; voici maintenant ce que disait la premire
lumire des premiers sicles[48]. Dix est justice et batitude rsultant
de la crature qui est sept, et de la Trinit qui est trois. Onze, c'est
le pch parce qu'il transgresse dix ou la justice. Vous voyez le plus
haut point du sublime; aprs quoi il faut se taire: saint Augustin
lui-mme n'en a pas su davantage.

S'il me restait assez de papier, je vous prouverais l'existence de la
pierre philosophale. Je vous prouverais que tant d'hommes savants et
clbres n'taient pas des radoteurs: je vous prouverais qu'elle n'est
pas plus tonnante que la boussole; qu'elle n'est pas plus inconcevable
que le chne provenu du gland que vous avez sem; mais qu'il l'est, ou
qu'il devrait l'tre, que des tourdis, qui en finissant leurs humanits
ont fait un madrigal, dcident que Sthall, Becher, Paracelse, ont mrit
les petites maisons.

Allez voir vos jasmins: laissez mes doutes et mes preuves. Je cherche un
peu de dlire, afin de pouvoir au moins rire de moi: car il y a un
certain repos, un plaisir, bizarre si l'on veut,  considrer que tout
est songe. Cela peut distraire de tant de rves plus srieux, et
affaiblir ceux de notre inquitude.

Vous ne voulez pas que l'imagination nous entrane, parce qu'elle nous
gare: mais quand il s'agit des jouissances individuelles de la pense,
notre destination prsente ne serait-elle pas dans les carts? Tous les
hommes ont rv; tous en ont eu besoin: quand le gnie du mal les fit
vivre, le gnie du bien les fit dormir et songer.




LETTRE XLVIII

DATX
Mterville, 1er septembre, VI.


Dans quelque indiffrence que l'on trane ses annes, il arrive pourtant
que l'on aperoive le ciel dans une nuit sans nuages. On voit les astres
immenses; ce n'est pas une fantaisie de l'imagination, ils sont l sous
nos yeux: on voit leurs distances bien plus vastes, et ces soleils qui
semblent montrer des mondes o des tres diffrents de nous naissent,
sentent et meurent.

La tige du jeune sapin est auprs de moi, droite et fixe, elle s'avance
dans l'air, elle semble n'avoir ni vie ni mouvement; mais elle subsiste,
et si elle se connat elle-mme, son secret et sa vie sont dans elle;
elle crot invisiblement. Elle est la mme dans la nuit, et dans le
jour; elle est la mme sous la froide neige, et sous le soleil des ts.
Elle tourne avec la terre; elle tourne immobile parmi tous ces mondes.
La cigale s'agite pendant le repos de l'homme, elle mourra: le sapin
tombera; les mondes changeront. O seront nos livres, nos renommes, nos
craintes, notre prudence, et la maison que l'on voudrait btir, et le
bl que la grle n'a pas couch? Pour quel temps amassez-vous? pour quel
sicle est votre esprance? Encore la rvolution d'un astre, encore une
heure de sa dure, et tout ce qui est vous ne sera plus: tout ce qui est
vous, sera plus perdu, plus ananti, plus impossible que s'il n'et
jamais t. Celui dont le malheur vous accable, sera mort. Celle qui est
belle, sera morte. Le fils qui vous survivra sera mort.

Vous avez rassembl les moyens des arts[49]; vous voyez sur la lune
comme si elle tait prs de vos tlescopes; vous y cherchez du
mouvement; il n'y en a point; il y en a eu, mais elle est morte. Et le
lieu, le globe o vous tes sera mort comme elle. A quoi vous
arrtez-vous? Vous auriez pu faire un mmoire pour votre procs, ou
finir une ode dont on et parl demain au soir. Intelligence des mondes!
qu'ils sont vains les soins de l'homme! Quelles risibles sollicitudes
pour des incidents d'une heure! Quels tourments insenss pour arranger
les dtails de cette vie qu'un souffle du temps va dissiper! Regarder,
jouir de ce qui passe, imaginer, s'abandonner; ce serait l tout notre
tre. Mais, rgler, tablir, connatre, possder; que de dmence!

Cependant celui qui ne veut point s'inquiter pour des jours incertains,
n'aura pas le repos qui laisse l'homme  lui-mme, ou le dlassement qui
peut distraire de ces dgots qu'on prfre  la vie tranquille: il
n'aura pas, quand il la voudra, la coupe pleine de caf ou de vin qui
doit carter pour un moment le mortel ennui. Il n'y aura point d'ordre
et de suite dans ce qu'il sera forc de faire; il n'y aura pas de
scurit pour les siens. Parce que sa pense aura embrass le monde dans
ses hautes conceptions, il arrivera que son gnie, teint par la
langueur, n'aura plus mme ces hautes conceptions: parce que sa pense
aura cherch trop de vrits dans la nature des choses, il ne sera plus
donn  sa pense elle-mme de se maintenir selon sa propre nature.

On ne parle que de rprimer ses passions, et d'avoir la force de faire
ce qu'il faut: mais, au milieu de tant d'impntrabilit, montrez donc
ce qu'il faut. Pour moi, je ne le sais pas, et j'ose souponner que
plusieurs autres l'ignorent. Tous les sectaires ont prtendu le dire, et
le montrer avec vidence; leurs preuves surnaturelles nous ont laisss
dans un doute plus grand. Peut-tre une connaissance certaine et un but
connu, ne sont-ils ni selon notre nature, ni selon nos besoins.
Cependant il faut vouloir. C'est une triste ncessit, c'est une
sollicitude intolrable d'tre toujours contraint d'avoir une volont,
quand on ne sait sur quoi la rgler.

Souvent je me repose dans cette ide que le cours accidentel des choses
et les effets directs de nos intentions ne sauraient tre qu'une
apparence, et que toute chose humaine est ncessaire et dtermine par
la marche irrsistible de l'ensemble des choses. Il me semble que c'est
une vrit dont j'ai le sentiment: mais quand je perds de vue les
considrations gnrales, je m'inquite et je projette comme un autre.
Quelquefois au contraire, je m'efforce d'approfondir tout ceci, pour
savoir si ma volont peut avoir une base, et si mes vues peuvent se
rapporter  un plan suivi. Vous pensez bien que dans cette obscurit
impntrable, tout m'chappe, jusqu'aux probabilits elles-mmes: je me
lasse bientt; je me rebute; et je ne vois rien de certain, si ce n'est
peut-tre l'invitable incertitude de ce que les hommes voudraient
connatre.

Ces conceptions tendues qui rendent l'homme si superbe, et si avide
d'empire, d'esprances et de dure, sont-elles plus vastes que les
cieux rflchis sur la surface d'un peu d'eau de pluie qui s'vapore au
premier vent? Le mtal que l'art a poli reoit l'image d'une partie de
l'univers; nous la recevons comme lui.--Mais il n'a pas le sentiment de
ce contact.--Ce sentiment a quelque chose d'tonnant qu'il nous plat
d'appeler divin. Et ce chien qui vous suit, n'a-t-il pas le sentiment
des forts, des piqueurs et du fusil, dont son oeil reoit l'empreinte en
en rpercutant les figures? Cependant aprs avoir poursuivi quelques
livres, lch la main de ses matres, et dterr quelques taupes, il
meurt; vous l'abandonnez aux corbeaux, dont l'instinct peroit les
proprits des cadavres, et vous avouez qu'il n'a plus ce sentiment.

Ces conceptions dont l'immensit surprend notre faiblesse, et remplit
d'enthousiasme nos coeurs borns, sont peut-tre moins pour la nature que
le plus imparfait des miroirs pour l'industrie humaine: et pourtant
l'homme le brise sans regret. Dites qu'il est affreux  notre me avide
de n'avoir qu'une existence accidentelle; dites qu'il est sublime
d'esprer la runion au principe de l'ordre imprissable: n'affirmez
rien de plus.

L'homme qui travaille  s'lever, est comme ces ombres du soir qui
s'tendent pendant une heure, qui deviennent plus vastes que leurs
causes, qui semblent grandir en s'puisant; et qu'une seconde fait
disparatre.

Et moi aussi j'ai des moments d'oubli, de force, de grandeur; j'ai des
besoins dmesurs; _sepulchri immemor_! Mais je vois les monuments des
gnrations effaces; je vois le caillou soumis  la main de l'homme, et
qui existera cent sicles aprs lui. J'abandonne les soins de ce qui
passe, et ces penses du prsent dj perdu. Je m'arrte tonn:
j'coute ce qui subsiste encore; je voudrais entendre ce qui
subsistera: je cherche dans le mouvement de la fort, dans le bruit des
pins, quelques-uns des accents de la langue ternelle.

Force vivante! Dieu du monde! j'admire ton oeuvre, si l'homme doit
rester; et j'en suis atterr, s'il ne reste pas.




LETTRE XLIX

DATX
Mterville, 14 septembre, VI.


Ainsi, parce que je n'ai point d'horreur pour vos dogmes, je serais prs
de les rvrer? Je pense que c'est tout le contraire. Vous avez, je
crois, projet de me convertir: et vous n'avez pas ri!

Dites-moi, me savez-vous quelque intrt  ne pas admettre vos opinions
religieuses? Si je n'ai contre elles ni intrt, ni partialit, ni
passion, ni loignement mme: quelle prise auront-elles pour
s'introduire dans une tte sans systmes, et dans un coeur que le remord
ne leur prparera jamais.

_C'est l'intrt des passions qui empche d'tre chrtien_. Je dirais
volontiers que voil un argument bien misrable. Je vous parle en
ennemi: nous sommes en tat de guerre, vous en voulez un peu  ma
libert. Si vous accusez les non-crdules de n'avoir pas la conscience
pure, j'accuserai les crdules de n'avoir pas un zle sincre. Il
rsultera de tout cela de vains mots, un bavardage rpt partout
jusqu' la satit, et qui jamais ne prouvera rien.

Et si j'allais vous dire qu'il n'y a de chrtiens que les mchants,
puisqu'il n'y a qu'eux qui aient besoin de chimres pour ne pas voler,
gorger, trahir. Certains chrtiens dont l'humeur dvote et la croyance
burlesque ont drang le coeur et l'esprit, se trouvent toujours entre le
dsir du crime et la crainte du diable. Selon la mthode vulgaire de
juger des autres par soi-mme, ils sont alarms ds qu'ils voient un
homme qui ne se signe point: il n'est pas des ntres, il est contre
nous; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien,
donc il est capable de tout; il n'a pas les mains jointes, c'est qu'il
les cache; il y a srement un stylet dans l'une et du poison dans
l'autre.

Je n'en veux point  ces bonnes gens: comment croiraient-ils que l'ordre
suffise, le dsordre est dans leurs ides? D'autres parmi eux me diront:
Voyez tout ce que j'ai souffert, d'o aurais-je tir ma force, si je ne
l'avais pas reue d'en haut?--Mon ami, d'autres ont souffert davantage,
et n'ont rien reu d'en haut: il y a encore cette diffrence qu'ils n'en
font pas tant de bruit, et ne se croient pas bien grands pour cela. On
souffre, comme on marche. Quel est l'homme qui peut faire vingt mille
lieues? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans.
Chaque matin ramne des forces nouvelles; et l'esprance teinte, laisse
encore un espoir vague.

_Les lois sont videmment insuffisantes_. Eh bien, je veux vous montrer
des tres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indompts;
qui vivent au milieu de vous, non seulement sans frein religieux, mais
mme sans lois; dont les besoins sont souvent trs mal satisfaits; qui
rencontrent ce qu'on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour
l'arracher: et parmi eux, trente-neuf au moins sur quarante mourront
sans avoir nui, tandis que vous prnez l'effet de la grce, si, parmi
vos chrtiens, il y en a dans ce cas, trois sur quatre.--O sont ces
tres miraculeux, ces sages?--Ne vous fchez point; ce ne sont pas des
philosophes, ce n'est pas du tout des tres miraculeux, ce n'est pas
des chrtiens; c'est tout bonnement ces dogues qui ne sont ni musels,
ni gouverns, ni catchiss, et que vous rencontrez  tout moment, sans
exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe
sacr.--Vous plaisantez.--De bonne foi que voulez-vous qu'on fasse autre
chose.

Toutes les religions s'anathmatisent, parce qu'aucune ne porte un
caractre divin. Je sais bien que la vtre a ce caractre, mais que le
reste de la terre ne le voit point, parce qu'il est cach: je suis comme
le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.

On ne dit pas que la religion chrtienne soit mauvaise; mais que pour la
croire, il faut la croire divine, ce qui n'est pas ais. Elle peut tre
fort belle, comme ouvrage humain; mais une religion ne saurait tre
humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.

Pour la sagesse, elle est humaine; elle n'aime pas  s'lever dans les
nues pour retomber en dbris; elle exalte moins les ttes, mais elle ne
les expose point  l'oubli des devoirs par le mpris de ses lois
dmasques. Elle ne dfend point d'examen, et ne craint point
d'objections; il n'y aura pas de prtexte pour la mconnatre; la
dpravation du coeur reste seule contre elle; et si la sagesse humaine
tait la base des institutions morales, son empire serait  peu prs
universel, puisqu'on ne pourrait se soustraire  ses lois sans faire par
l mme un aveu formel de sa turpitude.--Nous ne convenons pas de cela;
nous n'approuvons pas la sagesse.--C'est que vous tes consquents.

Je laisse les hommes de parti qui font semblant d'tre de bonne foi, et
qui vont jusqu' se faire des amis pour qu'on sache qu'ils les ont
convertis: je reviens  vous qui tes vraiment persuad, et qui
voudriez me donner ce repos que je n'aurai point.

Je n'aime pas plus que l'on soit intolrant contre la religion qu'en sa
faveur. Je n'approuve gure davantage ses adversaires dclars, que ses
zlateurs fanatiques. Je ne dcide pas que l'on doive se hter, dans
certains pays, de dtromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu'il
ait pass le moment des guerres sacres, et qu'il ne soit dj plus dans
la ferveur des conversions. Mais quand un culte est dsenchant, je
trouve ridicule qu'on prtende ramener ses prestiges: quand l'arche est
use, quand les lvites embarrasss et pensifs autour de ses dbris, me
crient: n'approchez pas, votre souffle profane les ternirait; je suis
oblig de les examiner, pour voir s'ils parlent srieusement.--Srieusement?
Sans doute; et l'Eglise qui ne prira point, va rendre  la foi des
peuples, cette antique ferveur dont le retour vous parat chimrique?--Je
ne suis pas fch que vous en fassiez l'exprience: je n'en conteste
point le succs; et je le dsirerais volontiers; ce serait un fait curieux.

Puisque c'est toujours  _eux_ que je finis par m'adresser, il est temps
de fermer une lettre qui n'est pas pour vous. Nous garderons chacun nos
opinions sur ce point; et nous nous entendrons trs bien sur les autres.
Les manies superstitieuses et les carts du zle, n'existent pas plus
pour un vritable homme de bien, que les prils tant exagrs de ce
qu'_ils_ appellent ridiculement athisme. Je ne dsire point que vous
renonciez  cette croyance; mais il est trs utile qu'on cesse de la
regarder comme indispensable au coeur de l'homme; car si l'on est
consquent, et qu'on prtende qu'il n'y a pas de morale sans elle, il
faut rallumer les bchers.




LETTRE L

DATX
Lyon, 22 juin, septime anne.


Depuis que la mode n'a plus cette uniformit locale qui en faisait aux
yeux de tant de gens une manire d'tre ncessaire, et  peu prs une
loi de la nature; chaque femme pouvant choisir la mise qu'elle veut
adopter, chaque homme veut aussi dcider celle qui convient.

Les gens qui entrent dans l'ge o l'on aime  blmer, ce qui n'est pas
comme autrefois, trouvent de trs mauvais got que l'on n'ait plus les
cheveux dresss au-dessus du front, le chignon relev et empt, la
partie infrieure du corps tout  nu sous une vote d'un noble diamtre,
et les talons juchs sur de hautes pointes. Ces usages vnrables
maintenaient une grande puret de moeurs; mais depuis, les femmes ont
perverti leur got, au point d'imiter les seuls peuples qui aient eu du
got: elles ont cess d'tre plus larges que hautes; et ayant quitt par
degrs les corps ferrs et baleins, elles outragent la nature jusqu'
pouvoir respirer et manger quoique habilles.

Je conois qu'une mise perfectionne choque ceux  qui plaisait la
roideur ancienne, la manire des Goths; mais je ne puis les excuser de
mettre une si risible importance  ces changements qui taient
invitables.

Dites-moi si vous avez trouv de nouvelles raisons de ce que nous avons
dj remarqu ensemble sur ces ennemis dclars des moeurs actuelles. Ce
sont presque infailliblement des hommes sans moeurs. Les autres, s'ils
les blment, n'y mettent du moins pas cette chaleur qui m'est suspecte.

Personne ne sera surpris que les hommes qui se sont jou des moeurs
parlent ensuite de _bonnes moeurs_ avec exclamation; qu'ils en exigent si
svrement des femmes, aprs avoir pass leur vie  tcher de les leur
ter; et qu'ils les mprisent toutes, parce que plusieurs d'elles ont eu
le malheur de ne les pas mpriser eux-mmes. C'est une petite hypocrisie
dont je crois mme qu'ils ne s'aperoivent pas: c'est davantage encore
et bien plus communment, un effet de la dpravation de leurs gots, des
excs de leurs habitudes, et du dsir secret de trouver une rsistance
srieuse pour avoir la vanit de la vaincre: c'est une suite de l'ide
que d'autres ont probablement joui des mmes faiblesses, et de la
crainte qu'on leur manque  eux-mmes, comme ils sont parvenus  faire
manquer  d'autres en leur faveur.

Lorsque les annes font qu'ils n'ont plus d'intrt  introduire le
mpris de tous les droits, l'intrt de leurs passions, qui fut toujours
leur seule loi, commence  les avertir qu'on violera ces mmes droits 
leur gard. Ils ont contribu  faire perdre les moeurs svres qui les
gnaient, ils dclament maintenant contre les moeurs libres qui les
inquitent. Ils prchent bien vainement; des choses bonnes recommandes
par de tels hommes, tombent dans le mpris, au lieu d'en recevoir une
nouvelle autorit.

Aussi vainement quelques-uns disent que s'ils s'lvent contre des moeurs
licencieuses, c'est qu'ils en ont reconnu les dangers: cette cause,
quelquefois relle, n'est pas celle  laquelle on croit, parce qu'on
sait bien qu'ordinairement l'homme qui a t injuste quand cela lui
tait commode pendant l'ge des passions, ne devient juste ensuite que
par des motifs personnels. Sa justice, plus honteuse que sa licence
mme, est encore plus mprise, parce qu'elle est moins franche.

Mais que des jeunes gens soient choqus subitement et avant la
rflexion, par des choses dont la nature est de plaire  leurs sens, et
qu'ils ne pourraient improuver naturellement, qu'aprs y avoir pens:
voil,  mon avis, la plus grande preuve d'une dpravation relle. Je
suis surpris que des gens senss regardent cela comme une dernire voix
de _la nature qui se rvolte_ et qui rappelle au fond des coeurs ses lois
mconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines
bornes: cela les rassure et les console.

Pour moi, je crois voir le contraire. Je voudrais savoir ce que vous en
penserez, et si je serai seul  voir ainsi; car je n'assure point que ce
soit la vrit, je conviens mme que beaucoup d'apparences sont contre
moi.

Ma manire de penser l-dessus ne pouvait gure rsulter que de ce que
j'prouve personnellement: je n'tudie pas, je ne fais pas
d'observations systmatiques; j'en serais assez peu capable. Je
rflchis par occasion; je me rappelle ce que j'ai senti. Quand cela me
conduit  examiner ce que je ne sais pas par moi-mme, c'est du moins en
cherchant mes donnes dans ce qui m'est connu avec plus de certitude,
c'est--dire dans moi: ces donnes n'ayant rien de suppos ou
d'hypothtique, servent  me dcouvrir plusieurs choses dans ce qui leur
est analogue ou oppos.

Je sais qu'avec le vulgaire des hommes il y a des inconvnients  ce que
gte la btise de leurs ides, la brutalit de leurs sensations, et la
fade suffisance qui abuse de tout ce qui n'avertit pas que l'on sera
rprim. Je ne dis point que les femmes dont la mise parat trop libre,
soient tout  fait exemptes de blme: celles d'entre elles qui n'en
mritent pas un autre, oublient du moins qu'on vit parmi la foule, et
cet oubli est une imprudence. Mais ce n'est point d'elles qu'il s'agit;
je parle de la sensation que la lgret de leurs vtements peut faire
sur les hommes de diffrents caractres.

Je cherche pourquoi des hommes qui se permettent tout, et qui, loin de
respecter ce qu'ils appellent pudeur, montrent jusque dans leurs
discours qu'ils ne connaissent pas mme les lois du got, pourquoi des
hommes qui ne raisonnent point leur conduite et qui s'abandonnent aux
fantaisies de l'instant prsent, s'avisent de trouver de l'indcence 
des choses o je n'en sens point, et o la rflexion mme ne blmerait
que l'inconvenance du moment. Comment en trouvent-ils  des choses qui
par elles-mmes et lorsqu'elles ne sont point dplaces, paraissent
toutes simples  d'autres, et qui plairaient mme  ceux qui aiment une
pudeur relle et non l'hypocrisie ou la superstition de la pudeur.

C'est une erreur funeste de mettre aux mots et  la partie extrieure
des choses, une importance si grande; il suffira d'tre familiaris avec
ces fantmes par quelque habitude, mme lgitime, pour cesser d'en
mettre aux choses elles-mmes.

Lorsqu'une dvote qui ne pouvait  seize ans souffrir qu'on l'embrasst
dans des jeux de socit; qui, marie  vingt-deux, n'envisageait
qu'avec horreur la premire nuit, reoit  vingt-quatre son directeur
dans ses bras; je ne crois pas que ce soit tout  fait hypocrisie de sa
part. J'y vois beaucoup plus la sottise des prceptes qui lui furent
donns. Il peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d'autant plus
qu'une morale fausse altre toujours la candeur de l'me, et qu'une
longue contrainte inspire le dguisement et la duplicit. Mais s'il y a
de la fausset dans son coeur, il y a bien plus encore d'ineptie dans sa
tte. On lui a rendu l'esprit faux, on l'a retenue sans cesse dans la
terreur des devoirs chimriques; on ne lui a pas donn le moindre
sentiment des devoirs rels. Au lieu de lui montrer la vritable fin
des choses, on l'a habitue  tout rapporter  une fin imaginaire. Les
rapports ne sont plus sensibles; les proportions deviennent arbitraires;
les causes, les effets sont compts pour rien; les convenances des
choses sont impossibles  dcouvrir. Elle n'imagine pas mme qu'il
puisse exister une raison du mal et du bien, hors de la rgle qu'on lui
a impose, et dans d'autres rapports que les relations obscures entre
ses habitudes les plus secrtes et la volont impntrable des
intelligences qui veulent toujours autrement que l'homme.

On lui a dit: Fermez les yeux; puis marchez droit devant vous, c'est le
chemin du bonheur et de la gloire; c'est le seul; la perte, l'horreur,
les abmes, l'ternelle damnation remplissent tout le reste de
l'espace. Elle va donc aveuglment, et elle s'gare en suivant une
ligne oblique. Cela devait arriver: Si vous marchiez les yeux ferms,
dans un espace ouvert de toute part, vous ne retrouveriez point votre
premire direction, lorsqu'une fois vous l'auriez perdue, et souvent
mme vous ne sauriez pas que vous la perdez. Si donc elle ne s'aperoit
point de son erreur, elle se dtourne toujours davantage, elle se perd
avec confiance. Si elle s'en aperoit, elle se trouble et s'abandonne;
car elle ne connat pas de proportions dans le mal, elle croit n'avoir
rien de plus  perdre, ds qu'elle a perdu cette premire innocence
qu'elle estimait seule et qu'elle ne saurait retrouver.

On a vu des filles simples se maintenir avec ignorance dans la sagesse
la plus svre, et avoir horreur d'un baiser comme d'un sacrilge; mais
s'il est obtenu, elles pensent qu'il n'y a plus rien  conserver, et se
livrent uniquement, parce qu'elles se croient dj livres. On ne leur
avait jamais dit les consquences plus ou moins grandes des diverses
choses. On avait voulu les prserver seulement contre le premier pas,
comme si l'on et eu la certitude que ce premier pas ne serait jamais
franchi, ou que l'on serait toujours l pour les retenir ensuite.

La dvote dont je parlais, n'vitait pas des imprudences, mais elle
redoutait un fantme. Il s'ensuivra naturellement que lorsqu'on lui aura
dit  l'autel, de coucher avec son mari, elle l'gratignera les premiers
jours, et quelque temps aprs couchera avec un autre qui lui parlera du
salut et des mortifications de la chair. Elle tait effraye quand on
lui baisait la main, mais c'tait par instinct; elle s'y fait, et ne
l'est plus quand on jouit d'elle. C'tait son ambition d'tre place au
ciel parmi les vierges; mais elle n'est plus vierge; cela est
irrmdiable, que lui importe le reste? Elle devait tout  Jsus son
poux cleste, et  l'exemple que la Sainte Vierge donna. Maintenant
elle n'est plus la suivante de la Vierge, elle n'est plus pouse
cleste; un homme l'a possde, si un autre homme la possde aussi, quel
grand changement cela fera-t-il? Les droits d'un mari font trs peu
d'impression sur elle; elle n'a jamais rflchi  des choses si
mondaines; il est trs possible mme qu'elle les ignore; et il est trs
certain, du moins, qu'elle n'en est pas frappe, parce qu'elle n'en sent
pas la raison.

A la vrit, elle a reu l'ordre d'tre fidle; mais c'est un mot dont
l'impression a pass, parce qu'elle appartenait  un ordre de choses sur
lequel elle n'arrte pas ses ides, sur lequel elle rougirait de
s'entretenir avec elle-mme. Ds qu'elle a couch avec un homme, ce qui
l'embarrassait le plus est fait; et s'il arrive qu'en l'absence de son
mari, un homme, plus saint que lui, ait l'adresse de rpondre  ses
scrupules dans un moment de dsirs ou de besoins, elle cdera comme elle
a cd en se mariant; elle jouira avec moins de terreur que lors de ses
premires jouissances, parce que c'est une chose qui n'est plus
nouvelle, et qui fait un moins grand changement dans son tat. Comme
elle ne s'inquite point d'une prudence terrestre, comme elle aurait
horreur de porter des prcautions dans le pch, de l'attention et de la
rflexion dans un acte qu'elle permet  ses sens, mais dont son me
carte la souillure; il arrivera encore qu'elle sera enceinte, et que
souvent elle ignorera, ou doutera si son mari est le pre de l'enfant
dont elle le charge. Si mme elle le sait, elle aimera mieux le laisser
dans l'erreur, pourvu qu'elle ne prononce pas un mensonge, que de
l'exposer  se mettre dans une colre qui offenserait Dieu, que de
s'exposer elle-mme  mdire du prochain en nommant son sducteur.

Il est trs vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettrait pas
une pareille conduite: et je ne parle ici contre aucune religion. La
morale, bien conue par tous, ferait les hommes trs justes, et ds lors
trs bons et trs heureux. La religion, qui est la morale moins
raisonne, moins prouve, moins persuade par les raisons directes des
choses; mais soutenue par ce qui tonne, mais affermie, mais ncessite
par une sanction divine; la religion, _bien entendue_, ferait les hommes
parfaitement purs. Si je parle d'une dvote, c'est parce que l'erreur
morale n'est nulle part plus grande et plus loigne des vrais besoins
du coeur humain que dans les erreurs des dvots. J'admire la religion
telle qu'elle devait tre; je l'admire comme un grand ouvrage. Je n'aime
point qu'en s'levant contre les religions, on nie leur beaut, et l'on
mconnaisse ou dsavoue le bien qu'elles taient destines  faire. Ces
hommes ont tort: le bien qui est fait, en est-il moins un bien pour tre
fait d'une manire contraire  leur pense? Que l'on cherche des moyens
de faire mieux avec moins; mais que l'on convienne du bien qui s'est
fait autrement, car enfin il s'en est fait beaucoup. Voil quelques
mots de ma profession de foi: nous nous sommes crus, je pense, trop
loigns l'un de l'autre en ceci.

Si vous voulez absolument que je revienne  mon premier objet par une
transition selon les rgles, vous me mettrez dans un grand embarras.
Mais quoique mes lettres ressemblent beaucoup trop  des traits, et que
je vous crive en solitaire qui parle avec son ami comme il rve en
lui-mme, je vous avertis que j'y veux conserver toute la libert
pistolaire quand cela m'arrange.

Ces hommes dont les jouissances inconsidres ou mal choisies, ont
perverti les affections, et abruti les sens, ne voient plus, je crois,
dans l'amour physique que les grossirets de leurs habitudes: ils ont
perdu le dlicieux pressentiment du plaisir. Une nudit les choque,
parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils
en reoivent, et l'apptit brut auquel se rduit toute leur volupt. Ce
besoin rveill dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces
plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrass; mais
comme ils n'ont pas conserv la vritable pudeur, ils ont laiss les
dgots se mler dans les plaisirs. Comme ils n'ont pas su distinguer ce
qui convenait, d'avec ce qui ne convenait pas, mme dans l'abandon des
sens, ils ont cherch de ces femmes qui corrompent les moeurs, en perdant
les manires; et qui sont mprisables, non pas prcisment parce
qu'elles donnent le plaisir, mais parce qu'elles le dnaturent, parce
qu'elles le dtruisent en mettant la licence  la place de la libert.
Comme en se permettant ce qui rpugne  des sens dlicats, et en
confondant des choses d'un ordre trs diffrent, ils ont laiss
s'chapper les sduisantes illusions; comme leurs imprudences ont t
punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur
de la volupt avec les incertitudes du dsir. Leur imagination n'est
plus allume que par l'habitude: leurs sensations plus indcentes
qu'avides, leurs ides plus grossires que voluptueuses, leur mpris
pour les femmes, preuve assez claire du mpris qu'ils ont eux-mmes
mrit, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux, et peut-tre ce
qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grce si puissante sur les
mes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux.
Ils sont parvenus  ce point qu'il ne leur faut que des filles pour
s'amuser sans retenue, et avec leur ddain habituel; ou des femmes trs
modestes qui puissent leur en imposer encore quand aucune dlicatesse ne
les contient plus, et qui, n'tant pas des femmes  leur gard, ne leur
donnent point le sentiment importun de ce qu'ils ont perdu.

N'est-il pas visible que si une mise un peu libre leur dplat, c'est
que leur imagination dgrade et leurs sens affaiblis ne peuvent plus
tre mus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur
chagrine, c'est le dpit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions
ordinaires et faciles. Ils n'ont plus la facult de voir que les choses
qui ont t caches et qui sont dcouvertes subitement: comme un homme
presque aveugle n'est averti de la prsence de la lumire qu'en passant
brusquement des tnbres  une grande clart.

Quiconque entend quelque chose aux moeurs, trouvera que la femme
mprisable est celle qui, scrupuleuse et svre dans ses habitudes
visibles, prpare pendant plusieurs jours de rflexions, le moyen d'en
imposer  un mari qui met son honneur ou sa satisfaction  la possder
seul. Elle rit avec son amant; elle plaisante son mari tromp: je mets
au-dessus d'elle une courtisane, qui conserve quelque dignit, quelque
choix, et surtout quelque loyaut dans ses moeurs trop libres.

Si les hommes taient seulement sincres; malgr leurs intrts
personnels, leurs oppositions et leurs vices, la Terre serait encore
belle.

Si la morale qu'on leur prche tait vraie, consquente, jamais
exagre; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant
leurs justes proportions; si elle ne tendait qu' leur fin relle: il ne
resterait dans chaque nation autre chose  faire que de contenir une
poigne d'hommes, dont la tte mal organise ne pourrait reconnatre la
justice.

On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbciles et les
maniaques: le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu
d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne
savent o trouver la vrit parmi ces erreurs publiques qui affectent de
porter son nom; si mme ils la rencontrent, ils ne savent comment la
reconnatre  cause de la manire gauche, rebutante et fausse dont on la
prsente.

Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimriques,
l'incertitude absorbent notre temps, et nos facults, et nos volonts;
comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires
empchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et
ceux qui auraient un but invariable.

Quand il n'y a plus de principe dans le coeur, on est bien scrupuleux sur
les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion: cette svrit
dplace est un tmoignage peu suspect des reproches intrieurs. En
rflchissant, dit J.-J.,  la folie de nos maximes qui sacrifient
toujours  la dcence la vritable honntet, je comprends pourquoi le
langage est d'autant plus chaste que les coeurs sont plus corrompus, et
pourquoi les procds sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont
sont plus malhonntes.

Peut-tre est-ce un avantage d'avoir peu joui: il est bien difficile que
des plaisirs tant rpts, le soient toujours sans mlange et sans
satit. Ainsi altrs ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe
les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un
bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas: ils ne
portent plus l'imagination de l'homme au-del de ce qu'il concevait: ils
ne l'lvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu
trop connu: l'esprance rebute l'abandonne  ce sentiment pnible d'une
volupt qui s'chappe,  ce sentiment du retour qui, si souvent, est
venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au-del; et ce
bonheur jadis tant imagin, tant espr, tant possd, n'est plus qu'un
amusement d'une heure et le passe-temps de l'indiffrence. Des sens
puiss, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus  une premire
motion; la prsence d'une femme ne les tonne plus; ses beauts
dvoiles ne les agitent plus d'un frmissement universel; la sduisante
expression de ses dsirs ne donne plus  l'homme qu'elle aime une
flicit inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il
peut imaginer qu'elle finira; sa volupt n'a plus rien de surnaturel:
celle qu'il possde n'est plus qu'une femme; et lui-mme a tout perdu,
il ne sait plus aimer qu'avec les facults d'un homme.

       *       *       *       *       *

Il est bien l'heure de finir; le jour commence. Si vous tes revenu hier
 Chessel, vous allez, en ce moment, visiter vos fruits. Pour moi qui
n'ai rien de semblable  faire, et qui suis trs peu touch d'un beau
matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je
ne suis point fch quand le jour parat, d'avoir encore une nuit tout
entire  passer, afin d'arriver sans peine  l'aprs-midi dont je me
soucie peu.




LETTRE LI

DATX
Paris, 2 septembre, VII.


Un nomm saint Flix, qui fut ermite  Franchard[50], a, dit-on, sa
spulture auprs de ce monastre sous la _Roche qui pleure_. C'est un
grs dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur
ordinaire. Selon les saisons, il en suinte, ou il en coule goutte 
goutte, de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave: et comme
les sicles l'ont creuse par l'effet insensible et continu de l'eau,
cette eau a des vertus particulires. Prise pendant neuf jours, elle
gurit les yeux des petits enfants. On y apporte ceux qui ont mal aux
yeux, ou qui pourraient y avoir mal un jour; au bout de la neuvaine,
plusieurs sont en bon tat.

Je ne sais trop  quel propos je vous parle aujourd'hui d'un endroit
auquel je n'ai point song depuis longtemps. Je me sens triste, et
j'cris. Quand je suis d'une humeur plus heureuse, je parviens  me
passer de vous; mais dans les moments sombres, je vous cherche. Je sais
bien des gens qui prendraient cela fort mal; c'est leur affaire:
assurment ils n'auront pas  se plaindre de moi, ce n'est pas eux que
je chercherai dans ma tristesse. Au reste, j'ai laiss ma fentre
ouverte toute la nuit; et la matine est tranquille, douce et nbuleuse:
je conois que j'aie pens  ce monument d'une religion mlancolique
dans les bruyres et les sables de la fort. Le coeur de l'homme si
mobile, si prissable, trouve une sorte de perptuit dans cette
communication des sentiments populaires qui les propage, les accrot, et
semble les terniser. Un ermite grossier, sale, stupide, fourbe
peut-tre, et inutile au monde, appelle sur son tombeau toutes les
gnrations. En affectant de se vouer au nant sur la terre, il y trouve
une vnration immortelle. Il dit aux hommes: Je renonce  tout ce que
prtendent vos dsirs, je ne suis pas digne d'tre l'un de vous; et
cette abngation le place sur l'autel, entre le pouvoir suprme et
toutes les esprances des hommes.

Les hommes veulent qu'on aille  la gloire avec fracas, ou avec un
dtour hypocrite; en les massacrant, ou en les trompant; en insultant 
leur malheur, ou  leur crdulit. Celui qui les crase est auguste,
celui qui les abrutit est vnrable. Tout cela m'est fort gal, quant 
moi. Je me sens trs dispos  mettre l'opinion des sages avant celle du
peuple. Possder l'estime de mes amis et la bienveillance publique,
serait un besoin pour moi; une grande rputation ne serait qu'un
amusement; je n'aurai point de passion pour elle, j'aurais tout au plus
un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renomme qui,
pendant que je vis, n'est presque rien encore, et qui s'agrandira quand
je ne serai plus rien? C'est l'orgueil des vivants qui prononce avec
tant de respect les grands noms des morts. Je ne vois pas un avantage
bien solide  servir dans mille ans aux passions des divers partis, et
aux caprices de l'opinion. Il me suffit que l'homme vrai ne puisse pas
accuser ma mmoire; le reste est vanit. Le hasard en dcide trop
souvent, et les moyens m'en dplaisent plus souvent encore: je ne
voudrais tre ni un Charles XII, ni un Pacme. Chercher la gloire sans
l'atteindre est trop humiliant; la mriter et la perdre est triste
peut-tre; et l'obtenir n'est pas la premire fin de l'homme.

Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand
nous pouvons faire des choses bonnes, faisons-les pour elles-mmes; et
si notre sort nous loigne des grandes choses, n'abandonnons pas du
moins ce que la gloire ne rcompensera point: laissons les incertitudes,
et soyons bons dans l'obscurit. Assez d'hommes, cherchant la renomme
pour elle-mme, donneront  l'tat une impulsion peut-tre ncessaire
dans les grands Etats: pour nous, cherchons seulement  faire ce qui
devrait donner la gloire, et soyons indiffrents sur ces fantaisies du
destin qui l'accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois 
l'hrosme, et la donnent si rarement  la puret des intentions.

Je me sens depuis quelques jours un grand regret des choses simples. Je
m'ennuie dj  Paris: ce n'est pas que la ville me dplaise absolument,
mais je ne saurais jamais me plaire dans des lieux o je ne suis qu'en
passant. Et puis voici cette saison qui me rappelle toujours quelle
douceur on pourrait trouver  la vie domestique, si deux amis,  la tte
de deux familles peu nombreuses et bien unies, possdaient deux foyers
voisins au fond des prs, entre des bois, prs d'une ville, et loin
pourtant de son influence. On consacre le matin aux occupations
srieuses: et la soire est pour ces petites choses, qui intressent
autant que les grandes, quand celles-ci n'agitent pas trop. Je ne
dsirerais point maintenant une vie tout  fait obscure et oublie dans
les montagnes: je ne veux plus des choses si simples; puisque je n'ai pu
avoir trs peu, je veux avoir davantage. Les refus obstins de mon sort
ont accru mes besoins: je cherchais cette simplicit o repose le coeur
de l'homme, je ne dsire maintenant que celle o son esprit peut aussi
jouer un rle. Je veux jouir de la paix, et avoir le plaisir d'arranger
cette paix. L o elle rgne universellement, elle serait trop facile;
et trouvant tout ce qu'il faudrait aux dsirs du sage, je ne trouverais
pas de quoi remplir les heures d'un esprit inquiet. Je commence 
projeter,  porter les yeux sur l'avenir,  penser  un autre ge:
j'aurais aussi la manie de vivre!

Je ne sais si vous faites assez d'attention  ces riens, qui
rapprochent, qui lient tous les individus de la maison, et les amis qui
viennent s'y joindre;  ces minuties qui cessent d'en tre, puisqu'on
s'y attache, qu'on s'empresse pour elles, et qu'on se hte d'y courir
ensemble. Lorsque aux premiers jours secs aprs l'hiver, le soleil
chauffe l'herbe o l'on est tous assis; ou lorsque les femmes chantent
dans une pice sans lumire, tandis que la lune luit derrire les
chnes; n'est-on pas aussi bien que rangs en cercle pour dire avec
effort des phrases insipides, ou encaisss dans une loge  l'opra o
l'haleine de deux mille corps d'une propret et d'une sant plus ou
moins suspecte, vous met tout en sueur. Et ces soins amusants et rpts
d'une vie libre! Si, en avanant en ge, nous ne les cherchons plus,
nous les partageons du moins; nous voyons nos femmes les aimer, et nos
enfants en faire leurs dlices. Violettes que l'on trouve avec tant de
jouissance, que l'on cherche avec tant d'intrt! fraises, mrons[51],
noisettes; rcolte des poires sauvages, des chtaignes abattues; pommes
de sapin pour le foyer d'automne! douces habitudes d'une vie plus
naturelle! Bonheur des hommes simples, simplicit des terres
heureuses!... Je vous vois; vous me glacez. Vous dites: j'attendais une
exclamation pastorale. Vaut-il mieux en faire sur les roulades d'une
cantatrice?

Vous avez tort: vous tes trop raisonnable; quel plaisir y avez-vous
gagn? Cependant j'ai bien peur de devenir assez tt raisonnable comme
vous.

Il est arriv. Qui? _Lui_. Il mrite bien de n'tre pas nomm: je crois
qu'il sera des ntres un jour, il a une forme de tte ... Vous rirez
peut-tre aussi de cela: mais vraiment la direction du nez forme, avec
la ligne du front, un angle si peu sensible!... Comme vous voudrez;
laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste,
vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de
trouver le caractre et surtout les facults des hommes dans leurs
traits, c'est une conception du gnie, et non pas un cart de
l'imagination. Examinez la tte d'un des hommes les plus tonnants des
sicles modernes. Vous le savez; en voyant son buste j'ai devin que
c'tait lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il
avait fait avec ce que je voyais. Heureusement je n'tais pas seul, et
ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-tre ne
sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Aprs des
sicles on pourra connatre assez bien le caractre, les inclinations,
les moyens naturels; mais on sera toujours expos  l'erreur pour cette
partie du caractre, que les causes accidentelles modifient, sans avoir
le temps ou le pouvoir d'altrer sensiblement les traits. De tous les
ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment, je
crois, le plus curieux[52]: je vous le porterai; nous l'avons parcouru
trop superficiellement  Mterville, il faut que nous le lisions de
nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je
prvois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.




LETTRE LII

DATX
Paris, 9 octobre, VII.


Je suis trs content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable
homme, et je me crois sr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain
pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il
ne sera pas oubli. Vous devinez bien la seconde: elle est digne de
l'aimer en mre; mais elle est trop aimable pour n'tre pas aime d'une
autre manire, et il est trop jeune pour prvenir et viter ce charme
qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si lgitime. Je ne suis
point fch qu'il parte: vous tes prvenu, vous lui parlerez avec
prudence.

Il me parat justifier tout l'intrt que vous prenez  lui: s'il tait
votre fils, je vous fliciterais. Le vtre serait prcisment de cet
ge: et lui, il n'a plus de pre! Votre fils et sa mre devaient prir
avant l'ge. Je n'vite point de vous en parler. Les anciennes douleurs
nous attristent sans nous dchirer: leur amertume profonde, mais adoucie
par le temps et rendue tolrable, nous devient comme ncessaire; elle
nous ramne  nos longues habitudes; elle plat  nos coeurs avides
d'motions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre
fille vous reste; bonne, aimable, intressante comme ceux qui ne sont
plus; elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos
pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortun, mais seulement
celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous taient rests,
votre bonheur et pass la mesure accorde aux heureux. Donnons  leur
mmoire ces souvenirs qu'elle mrite si bien, sans trop nous arrter au
sentiment des peines irrmdiables: conservez la paix, la modration
que rien ne doit ter entirement  l'homme; et plaignez-moi de rester
loin de vous en cela.

Je reviens  celui que vous appelez mon protg. Je pourrais dire que
c'est plutt le vtre; mais en effet vous tes plus que son protecteur,
et je ne vois pas ce que son pre et pu faire de mieux pour lui. Il me
parat le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune
affectation. Quoique dans notre course  la campagne, nous ayons parl
de vous  chaque coin de bois,  chaque bout de prairie, il ne m'a
presque rien dit des obligations qu'il vous a: il n'avait pas besoin de
m'en parler, je vous connais trop; il ne devait pas m'en parler, je ne
suis pas _un_ de vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit  madame
T**** avec qui, je le rpte, il se plaisait beaucoup, et qui vous est
elle-mme trs attache.

Je vous avais crit que nous irions voir incessamment les environs de
Paris: il faut vous rendre compte de cette course, afin qu'avant mon
dpart pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne
puissiez plus me dire que cette anne-ci je n'cris que trois lignes[53]
comme un homme rpandu dans le monde.

Il n'a pas tard  s'ennuyer  Paris. Si son ge est curieux, ce n'est
gure de cette curiosit qu'une grande ville peut longtemps alimenter.
Il est moins curieux d'une mdaille, que d'un chteau ruin dans les
bois: quoiqu'il ait des manires agrables, il laissera le cercle le
mieux compos pour une fort bien giboyeuse; et, malgr son got
naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de
Vernet pour une belle matine, et le paysage le plus _vrai_ de Hue,
pour les vallons de Bivre ou de Montmorency.

Vous tes press de savoir o nous avons t, ce qui nous est arriv.
D'abord il ne nous est rien arriv: pour le reste, vous le verrez, mais
pas encore; j'aime les carts. Savez-vous qu'il serait trs possible
qu'un jour il aimt Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir.
C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre;
mais je vous arrte, je veux que vous en soyez convaincu.

Il n'est pas naturel  un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une
capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle 
l'homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne
ouverte aux courses, aux dcouvertes,  la chasse,  la libert. La paix
laborieuse des fermes et des bois, lui plat mieux que la turbulente
mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conoivent pas qu'un
homme libre puisse se courber au travail de la terre: pour lui, il ne
voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore
moins comment il aimera lui-mme un jour ce qui le choque maintenant. Le
temps viendra nanmoins o la plus belle campagne, quoique toujours
belle  ses yeux, lui sera comme trangre. Un nouvel ordre d'ides
absorbera son attention; d'autres sensations se mettront naturellement 
la place de celles qui lui taient seules naturelles. Quand le sentiment
des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses
simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son coeur: ce n'est pas
parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera
davantage. Les relations de l'homme  l'homme excitent toutes nos
passions; elles sont accompagnes de tant de trouble, elles nous
maintiennent dans une agitation si continue, que le repos aprs elle
nous accable, comme le silence de ces dserts nus o il n'y a ni
varit ni mouvement, rien  chercher, rien  esprer. Les soins et le
sentiment de la vie rustique animent l'me sans l'inquiter; ils la
rendent heureuse: les sollicitudes de la vie sociale l'agitent,
l'entranent, l'exaltent, la pressent de toute part; ils l'asservissent.
Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude
lui rend ncessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le
passionnent et le consument.

Il faut que je revienne  ce que je dois vous dire: cependant comptez
que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes
dispositions  raisonner mal  propos.

Nous rsolmes d'aller  pied: cette manire lui convint fort, mais
heureusement elle ne fut point du got de son domestique: alors, pour
n'avoir pas avec nous un mcontent qui et suivi de mauvaise grce nos
arrangements trs simples, je trouvai quelques commissions  lui donner
 Paris, et nous l'y laissmes, ce qui ne lui plut pas davantage ... Je
suis bien aise de m'arrter  vous dire que les valets aiment la
dpense. Ils en partagent les commodits et les avantages, ils n'en ont
pas les inquitudes: ils n'en jouissent pas non plus assez directement
pour en tre comme rassasis, et pour n'y plus mettre de prix. Comment
donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouv le secret de la faire
servir  leur vanit. Quand la voiture du matre est la plus belle de la
ville, il est clair que le laquais est un tre d'une certaine
importance: s'il a l'humeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au
plaisir d'tre le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a t
entendu, disant: Un domestique peut tirer vanit de servir un matre
riche, puisqu'un noble met son honneur  servir un grand roi, puisqu'il
dit, avec un si plaisant orgueil, le roi mon matre. Cet homme aura lu
dans l'antichambre, et il se perdra.

Je pris tout simplement dans les commissionnaires, un homme dont on me
rpondit. Il porta le peu de linge et d'effets ncessaires; il nous fut
commode en beaucoup de choses, et ne nous gna pour aucune. Il parut
trs content de se promener sans fatigue  la suite de gens qui le
nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux: et nous ne fmes pas
fchs, dans une course de ce genre, d'avoir  notre disposition un
homme avec qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des
matres. C'tait un compagnon de voyage fort serviable, fort discret;
mais qui enfin osait quelquefois marcher  ct de nous, et mme nous
parler de sa curiosit et de ses remarques, sans que nous fussions
obligs de le contenir dans le silence, et de le renvoyer derrire avec
un demi-regard d'une certaine dignit.

Nous partmes le quatorze septembre; il faisait un beau temps d'automne,
et nous l'emes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel
calme, soleil faible et souvent cach, matines de brouillards, belles
soires, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus
favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous tions bien portants,
d'assez bonne humeur: lui, avide de voir, et tout prt  admirer; moi,
assez content de prendre de l'exercice, et surtout d'aller au hasard.
Quant  l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin;
ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent
partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie
qu'ils n'en doivent pas avoir: ce privilge est beau; mais il se trouve
des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crmes  propos d'en
emporter. Ainsi il ne manqua rien,  l'un pour s'amuser beaucoup, 
l'autre pour faire avec lui une tourne agrable; et plusieurs pauvres
furent justement surpris de ce que des gens qui dpensaient un peu d'or
pour leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du
misrable.

Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont
le centre soit le beau pont de Neuilly prs de Paris, vers le couchant
d't. Ce cercle est coup deux fois par la Seine, et une fois par la
Marne. Laissez la petite portion comprise entre la Marne et la petite
rivire de Bivre: prenez seulement le grand contour qui commence  la
Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit  Antony sur
la Bivre: vous aurez  peu prs la trace que nous avons suivie pour
visiter, sans nous loigner beaucoup, les sites les plus boiss, les
plus jolis ou les plus passables d'une contre qui n'est point belle,
mais qui est assez agrable et assez varie............................

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Voil vingt jours assez bien passs, et qui n'ont cot qu' peu prs
onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manire en
apparence plus commode, nous eussions t assujettis et souvent
contraris; nous eussions dpens beaucoup plus, et certainement elle
nous et donn moins d'amusement et de bonne humeur.

Un inconvnient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait
d'y porter une conomie trop contrainte. S'il faut craindre  chaque
auberge le moment o la carte paratra, et s'arranger en demandant 
dner, de manire  dpenser le moins possible, il vaut beaucoup mieux
ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir o l'on ne porte pas quelque
aisance et une certaine libert, cesse d'en tre un. Il ne devient pas
seulement indiffrent, mais dsagrable; il donnait un espoir qu'il n'a
pu remplir; il n'est pas ce qu'il devait tre; et, quelque peu de soins
ou d'argent qu'il ait cot, c'est au moins un sacrifice en pure
perte........................

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les
seuls endroits o je consentirais volontiers  me fixer, et Chessel, le
seul o je dsirerais vivre. Vous m'y verrez bientt.

Je vous avais dj dit que les trembles et les bouleaux de Chessel
n'taient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux: les
chtaigniers et les tangs, et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le
ciel d'automne est l comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces
reines-marguerites d'une couleur ple que vous n'aimiez point, et que
maintenant nous aimons ensemble; et l'odeur du foin de Chessel, dans
cette belle grange o nous sautions quand j'tais enfant! Quel foin!
quels fromages  la crme! les belles vaches! Comme les marrons, en
sortant du sac, roulent agrablement sur le plancher au-dessus de mon
cabinet! il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.

Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un
tat: votre raison mrit; votre coeur ne change pas, mais le mien se
serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre,
il faut qu'on vous les prpare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs?

J'y serai dans six jours: cela est dcid.




LETTRE LIII

DATX
Fribourg[54], 11 mars, huitime anne.


Je ne vois pas comment j'aurais pu faire si cet hritage ne ft point
venu: je ne l'attendais assurment pas; et cependant j'tais plus
fatigu du prsent, que je n'tais inquiet de l'avenir. Dans l'ennui
d'tre seul, je trouvais du moins l'avantage de la scurit. Je ne
songeais gure  la crainte de manquer du ncessaire; et maintenant que
je n'ai cette crainte d'aucune manire, je sens quel vide c'est pour un
coeur sans passions que de n'avoir point d'heureux  faire, et de ne
vivre qu'avec des trangers, quand on a enfin ce qu'il faut pour une vie
aise.

Il tait temps que je partisse: j'tais bien  la fois et fort mal.
J'avais l'usage de ces biens que tant de gens cherchent sans les
connatre, et que plusieurs condamnent par dpit, dont la privation
serait pnible dans la socit, mais dont la possession donne peu de
jouissances. Je ne suis point de ceux qui comptent l'opulence pour rien.
Sans tre chez moi, sans rien possder, sans dpendance comme sans
embarras, j'avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon,
un logement dcent, des chevaux, et une table o je pouvais recevoir
des ... des amis. Une autre manire de vivre m'et ennuy davantage dans
une grande ville, mais celle-l ne me satisfaisait pas. Elle pourrait
tromper si on en partageait la jouissance avec quelqu'un qui y trouvt
du plaisir; mais je suis destin  tre toujours comme si je n'tais
pas.

Nous le disions souvent: un homme raisonnable n'est pas ordinairement
malheureux lorsqu'il est libre, et qu'il a un peu de ce pouvoir que
donne l'argent. Cependant me voici dans la Suisse, sans plaisir, rempli
d'ennui, et ne sachant quelle rsolution prendre. Je n'ai point de
famille; je ne tiens  rien ici; vous n'y viendrez point: je suis bien
dsol. J'ai quelque espoir confus que cela ne subsistera pas ainsi.
Puisque je peux me fixer enfin, il faut songer  le faire: le reste
viendra peut-tre.

Il tombe encore de la neige; j'attendrai  Fribourg que la saison soit
plus avance. Vous savez que le domestique que j'ai emmen est d'ici. Sa
mre est trs malade, et n'a pas d'autre enfant que lui: c'est 
Fribourg qu'elle demeure; elle aura la consolation de l'avoir auprs
d'elle; et, pour un mois environ, je suis aussi bien ici qu'ailleurs.




LETTRE LIV

DATX
Fribourg, 25 mars, VIII.


Vous trouvez que ce n'tait pas la peine de quitter sitt Lyon pour
m'arrter dans une ville. Je vous envoie pour rponse une vue de
Fribourg. Quoiqu'elle ne soit pas exacte, et que l'artiste ait jug 
propos de composer au lieu de copier fidlement, vous y verrez du moins
que je suis au milieu des rocs: tre  Fribourg, c'est aussi tre  la
campagne. La ville est dans les rochers, et sur les rochers. Presque
toutes ses rues ont une pente rapide; mais malgr cette situation
incommode, elle est beaucoup mieux btie que la plupart des petites
villes de France. Dans les environs, et aux portes mmes de la ville,
il y a plusieurs sites pittoresques et un peu sauvages.

L'ermitage, dit _la Madelaine_, ne mrite pas sa clbrit. Il est
occup par une espce de fou qui est devenu  moiti saint, ne trouvant
plus d'autre sottise  faire. Cet homme n'a jamais eu l'esprit de son
tat: dans le gouvernement, il ne fut point magistrat; et dans
l'ermitage, il ne fut point ermite: il portait le cilice sous l'habit
d'officier, et le pantalon de hussard sous la robe du dsert.

Le roc a t bien choisi par le fondateur: il est sec, et dans une bonne
exposition: la persvrance des deux hommes qui l'ont perc seuls, est
srement trs remarquable. Mais cet ermitage, que tous les curieux
visitent, est du nombre des choses qu'il est inutile d'aller voir, et
dont on a une ide suffisante quand on en sait les dimensions.

Je n'ai rien  vous dire des habitants, parce que je n'ai pas le talent
de connatre un peuple pour avoir parl quelques moments  deux ou trois
personnes: la nature ne m'a point fait voyageur. J'aperois seulement
quelque chose d'antique dans les habitudes; le vieux caractre ne s'y
perd qu'avec lenteur. Les hommes et les lieux ont encore la physionomie
helvtique. Les voyageurs y viennent peu: il n'y a point de lac, point
de glacier considrables, point de monuments. Cependant ceux qui ne vont
que dans la partie occidentale de la Suisse, devraient au moins
traverser le canton de Fribourg au pied de ses montagnes: les terres
basses de Genve, de Morges, d'Yverdun, de Nidau, d'Anet, ne sont point
suisses; elles ressemblent  celles des autres peuples.




LETTRE LV

DATX
Fribourg, 30 mars, VIII.


Je juge comme autrefois la beaut d'un site pittoresque; mais je la sens
moins, ou la manire dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais
dire: je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les
beaux lieux; c'tait l'impatience du dsir, l'inquitude que donne la
jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait possder davantage. Je les
quitte aujourd'hui; c'est l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas
assez haut pour moi: je n'y entends pas, je n'y trouve pas ce que je
voudrais voir, ce que je voudrais entendre: et je sens qu' force de ne
plus me trouver dans les choses, j'en viens  ce point de ne plus me
trouver dans moi-mme.

Je commence  voir les beauts physiques comme les illusions morales:
tout se dcolore insensiblement; et cela devait tre. Le sentiment des
convenances visibles n'est que la perception indirecte d'une harmonie
intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui
ne sont plus dans mon coeur, cette loquence des passions que je n'ai
pas; et ces sons silencieux, ces lans de l'esprance, ces voix de
l'tre qui jouit, prestige d'un monde dj quitt[55].




LETTRE LVI

DATX
Thun, 2 mai, VIII.


Il faut que tout s'teigne: c'est lentement et par degrs, que l'homme
tend son tre; et c'est ainsi qu'il doit le perdre.

Je ne sens plus que ce qui est extraordinaire. Il me faut des sons
romantiques pour que je commence  entendre, et des lieux sublimes pour
que je me rappelle ce que j'aimais dans un autre ge.




LETTRE LVII

DATX
Des bains du Schwartz-se,
6 mai, matin, VIII.


Les neiges ont quitt de bonne heure les parties basses des montagnes.
Je fais des courses pour me choisir une demeure. Je comptais m'arrter
ici deux jours: le vallon est uni, les montagnes escarpes depuis leurs
bases; il n'y a que des pturages, des sapins et de l'eau; c'est une
solitude comme je les aime, et le temps est bon: mais je m'ennuie.

Nous avons pass des heures agrables sur votre tang de Chessel. Vous
le trouviez trop petit; mais ici que le lac est bien encadr, et d'une
tendue trs commode, vous seriez indign contre celui qui tient les
bains. Il y reoit dans l't plusieurs malades  qui l'exercice et un
moyen de passer le temps seraient ncessaires, et il n'a pas un bateau
quoique le lac soit poissonneux.




LETTRE LVIII

DATX
6, soir.


Il y a ici comme ailleurs, et peut-tre un peu plus qu'ailleurs, des
pres de famille intimement convaincus qu'une femme pour avoir des
moeurs, doit  peine savoir lire; attendu que celles qui s'avisent de
savoir crire, crivent tout de suite  des amants, et que celles qui
crivent trs mal n'ont jamais d'amants. Il y a plus; pour que leurs
filles deviennent de bonnes mnagres, il convient qu'elles ne sachent
que faire la soupe et compter le linge de cuisine.

Cependant un mari dont la femme n'a d'autre talent que de faire cuire le
bouilli frais et le bouilli sal, s'ennuie, se lasse d'tre chez lui, et
prend l'habitude de n'y tre pas. Il s'en loigne davantage lorsque sa
femme ainsi dlaisse et abandonne aux embarras de la maison, prend une
humeur difficile: il finit par n'y tre jamais ds qu'elle a trente ans,
et par employer au-dehors, parmi tant d'occasions de dpenses, l'argent
qu'il faut pour chapper  son ennui, l'argent qui et mis de l'aisance
dans la maison. La misre s'y introduit; l'humeur y augmente; les
enfants, toujours seuls avec leur mre mcontente, n'attendent que
l'ge d'chapper, comme leur pre, aux dgots de cette vie domestique;
tandis que les fils et les parents eussent pu s'y attacher si
l'amabilit d'une femme y et tabli, ds sa jeunesse, des habitudes
heureuses.

Ces pres de famille avouent ces petits inconvnients-l: mais quelles
sont les choses o l'on n'en trouve pas? D'ailleurs il faut aussi tre
juste avec eux; il y a compensation, les marmites sont trs bien laves.

Ces bonnes mnagres savent, avec exactitude, le nombre des mailles que
leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on
peut brler aprs souper dans une maison rgle: elles sont assez ce
qu'il faut  certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours
 boire et  fumer. Le grand point pour eux est de ne consacrer  leurs
maisons et  leurs enfants, qu'autant de batz[56] qu'ils donnent d'cus
au cabaret[57]; et ds lors ils se marient pour avoir une excellente
servante.

Dans les lieux o ces principes dominent, l'on voit peu de mariages
rompus, parce qu'on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien
son tat,  laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apport du bien;
mais l'on y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la
vie, qui suffit  l'homme, qui le dispense de chercher ailleurs des
plaisirs moins vrais avec des inconvnients certains.

Les partisans de ces principes sont capables de vous objecter le peu
d'intimit des mariages  Paris, ou dans d'autres lieux  peu prs
semblables. Comme si les raisons qui empchent de penser  l'intimit
dans les capitales o il ne s'agit pas d'union conjugale, pouvaient se
trouver dans des moeurs trs diffrentes, et dans des lieux o
l'intimit ferait le bonheur. C'est une chose pnible  y voir que la
manire dont les deux sexes s'isolent. Rien n'est si triste, surtout
pour les femmes qui n'en sont point ddommages, et pour lesquelles il
n'y a point d'heures agrables, point de lieux, de dlassement.
Rebutes, aigries et rduites  une conomie svre ou au dsordre,
elles se mettent  suivre l'ordre avec chagrin et par dpit; se
runissent trs peu entre elles; ne s'aiment point du tout; et se font
dvotes, parce qu'elles ne connaissent que l'glise o elles puissent
aller.




LETTRE LIX

DATX
Du cht. de Chupru, 22 mai, VIII.


A deux heures nous tions dj dans le bois  la recherche des fraises.
Elles couvraient les pentes mridionales: plusieurs taient  peine
formes, mais un grand nombre avaient dj les couleurs et le parfum de
la maturit. La fraise est une des plus aimables productions naturelles:
elle est abondante et salubre, elle mrit jusque sous les climats
polaires: elle me parat dans les fruits, ce qu'est la violette parmi
les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se rpand avec le lger
souffle des airs, lorsqu'il s'introduit, par intervalles, sous la vote
des bois pour agiter doucement les buissons pineux et les lianes qui se
soutiennent sur les troncs levs. Elle est entrane dans les ombrages
les plus pais avec la chaude haleine du sol o la fraise mrit; elle
vient s'y mler  la fracheur humide, et semble s'exhaler des mousses
et des ronces. Harmonies sauvages! vous tes formes de ces contrastes.

Tandis que nous sentions  peine le mouvement de l'air dans la solitude
couverte et sombre, un vent orageux passait librement sur la cime des
sapins; leurs branches frmissaient d'un ton pittoresque en se courbant
contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se
sparaient dans leur balancement, et l'on voyait alors leurs ttes
pyramidales claires de toute la lumire du jour et brles de ses
feux, au-dessus des ombres de cette terre silencieuse o s'abreuvaient
leurs racines.

Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittmes le bois, les uns
gais, les autres contents. Nous allmes par des sentiers troits, 
travers des prs ferms de haies, le long desquelles sont plants des
merisiers levs et de grands poiriers sauvages. Terre encore
patriarcale quand les hommes ne le sont plus! J'tais bien, sans avoir
eu prcisment du plaisir. Je me disais: que ce qu'on appelle plaisirs
purs, n'est, en quelque sorte, que des plaisirs qu'on ne fait
qu'essayer: que l'conomie dans les jouissances est l'industrie du
bonheur: qu'il ne suffit pas qu'un plaisir soit sans remord, ni mme
qu'il soit sans mlange pour tre un plaisir pur; qu'il faut encore
qu'on n'en ait accept que ce qui tait ncessaire pour en percevoir le
sentiment, pour en nourrir l'espoir, et que l'on sache rserver, pour
d'autres temps, ses plus sduisantes promesses. C'est une bien douce
volupt de prolonger la jouissance en ludant le dsir, de ne point
prcipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du
prsent que lorsqu'on attend un avenir au moins gal; et l'on perd tout
bonheur si l'on veut tre absolument heureux. C'est cette loi de la
nature qui fait le charme inexprimable d'un premier amour. Il faut  nos
jouissances un peu de lenteur, de la continuit dans leurs progressions,
et quelque incertitude dans leur terme. Il nous faudrait une volupt
habituelle, et non des motions extrmes et passagres: il nous faudrait
la tranquille possession qui se suffit  elle-mme dans sa paix
domestique, et non cette fivre de plaisir dont l'ivresse consumante
anantit dans la satit nos coeurs ennuys de ses retours, de ses
dgots, de la vanit de son espoir, de la fatigue de ses regrets. Mais
notre raison elle-mme doit-elle songer, dans la socit inquite,  cet
tat de bonheur sans plaisirs,  cette quitude si mconnue,  ce
bien-tre constant et simple o l'on ne pense pas  jouir, o l'on n'a
plus besoin de dsirer?

Tel devait tre le coeur de l'homme: mais l'homme a chang sa vie, il a
dnatur son coeur: et les ombres colossales sont venues fatiguer ses
dsirs, parce que les proportions naturelles des tres vrais ont paru
trop exactes  sa folle grandeur. Les vanits sociales me rappellent
souvent cette fastueuse purilit d'un prince qui se crut grand,
lorsqu'il fit dessiner en lampions le chiffre de l'Autocratrice sur la
pente d'une montagne de plusieurs lieues.

Nous avons aussi taill les montagnes, mais nos travaux ont t moins
gigantesques. Ils furent faits de nos mains, et non de celles des
esclaves; nous n'avions pas des matres  recevoir, mais des amis 
placer.

Un ravin profond borde les bois du chteau; il est creus dans des rocs
trs escarps et trs sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il
parat que l'on a autrefois coup des pierres: les angles que ce travail
a laisss ont t arrondis par le temps; mais il en rsulte une sorte
d'enceinte formant  peu prs la moiti d'un hexagone, et dont la
capacit est trs propre  recevoir commodment six ou huit personnes.
Aprs avoir un peu nivel le fond de pierres, et avoir achev le gradin
destin  servir de buffet, nous fmes un sige circulaire avec de
grosses branches recouvertes de feuilles. La table fut une planche pose
sur des clats de bois laisss par les ouvriers qui venaient de couper
prs de l quelques arpents de htres.

Tout cela fut prpar le matin. Le secret fut gard, et nous conduismes
nos htes, chargs de fraises, dans ce rduit sauvage qu'ils ne
connaissaient pas. Les femmes parurent flattes de trouver les agrments
d'une simplicit dlicate au milieu d'une scne de terreur. Des branches
de pins taient allumes dans un angle de roc suspendu sur un prcipice
que les branches avances des htres rendaient moins effrayant. Des
cuillres de buis faites  la manire du Koukisberg[58], des tasses
d'une porcelaine lgante, des corbeilles de merises taient places
sans ordre le long du gradin de pierre avec des assiettes de la crme
paisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crme qui
peut seule servir pour le caf, et dont le got d'amande trs lgrement
parfum, n'est gure connu que vers les Alpes. Des carafons contenaient
une eau charge de sucre prpare pour les fraises.

Le caf n'tait ni moulu, ni grill. Il faut laisser aux femmes ces
sortes de soins, qu'elles aiment ordinairement  prendre elles-mmes:
elles sentent si bien qu'il faut prparer sa jouissance, et du moins en
partie, devoir  soi ce que l'on veut possder! Un plaisir qui s'offre
sans tre un peu cherch par le dsir, perd souvent de sa grce; comme
un bien trop attendu a laiss passer l'instant qui lui donnait du
mrite.

Tout tait prpar, tout paraissait prvu, mais quand on voulut faire le
caf, il se trouva que la chose la plus facile tait celle qui nous
manquait; il n'y avait pas d'eau. On se mit  runir des cordes qui
semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches
apportes pour nos siges, et de courber celles qui nous donnaient de
l'ombre: et non sans avoir cass quelques carafes, on en remplit enfin
deux de l'eau glaciale du torrent trois cents pieds au-dessous de nous.

La runion fut intime, et le rire sincre. Le temps tait beau; le vent
mugissait dans cette longue enceinte d'une sombre profondeur o le
torrent, tout blanc d'cume, roulait entre les rochers anguleux. Le
K-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus levs multipliaient
tous ces sons austres: on entendait  une grande distance les grosses
cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L'odeur sauvage du
sapin brl s'unissait  ces bruits montagnards: et au milieu des fruits
simples, dans un asile dsert, le caf fumait sur une table d'amis.

Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant, furent
ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste facult de penser
 ce qui n'est point prsent!... Mais il n'tait pas parmi nous deux
coeurs semblables. La mystrieuse nature n'a point plac dans chaque
homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vrit sont dans le coeur
qui se cherche lui-mme: l'illusion entranante ne peut venir que de
celui qu'on aime. On ne sent pas la vanit des biens possds par un
autre; et chacun se trompant ainsi, des coeurs amis deviennent vraiment
heureux au milieu du nant de tous les biens directs.

Pour moi, je me mis  rver au lieu d'avoir du plaisir. Cependant il me
faut peu de chose, mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord: les biens
les plus sduisants ne sauraient m'attacher si j'y dcouvre de la
discordance; et la plus faible jouissance que rien ne fltrit, suffit 
tous mes dsirs. C'est ce qui me rend la simplicit ncessaire; elle
seule est harmonique. Aujourd'hui le site tait trop beau. Notre salle
pittoresque, notre foyer rustique, un goter de fruits et de crme,
notre intimit momentane, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui
 tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'tait
assez: mais le torrent dans l'ombre, et les bruits loigns de la
montagne, c'tait beaucoup trop; j'tais le seul qui entendt.




LETTRE LX

DATX
Villeneuve, 16 juin, VIII.


Je viens de parcourir presque toutes les valles habitables qui sont
entre Charmey, Thun, Sion, Saint-Maurice et Vevey. Je n'ai pas t avec
esprance, pour admirer ou pour jouir. J'ai revu les montagnes que
j'avais vues il y a prs de sept annes. Je n'y ai point port ce
sentiment d'un ge qui cherchait avidement leurs beauts sauvages.
C'taient les noms anciens, mais moi aussi je porte le mme nom! Je me
suis assis auprs de Chillon sur la grve. J'entendais les vagues, et je
cherchais encore  les entendre. L, o j'ai t jadis, cette grve si
belle dans mes souvenirs, ces ondes que la France n'a point, et les
hautes cimes, et Chillon, et le Lman ne m'ont pas surpris, ne m'ont pas
satisfait. J'tais l, comme j'eusse t ailleurs. J'ai retrouv les
lieux; je ne puis ramener les temps.

Quel homme suis-je maintenant? Si je ne sentais l'ordre, si je n'aimais
encore  tre la cause de quelque bien, je croirais que le sentiment des
choses est dj teint, et que la partie de mon tre qui se lie  la
nature ordonne a cess sa vie.

Vous n'attendez de moi ni des narrations historiques, ni des
descriptions comme en doit faire celui qui voyage pour observer, pour
s'instruire lui-mme, ou pour faire connatre au public des lieux
nouveaux. Un solitaire ne vous parlera point des hommes que vous
frquentez plus que lui. Il n'aura pas d'aventures, il ne vous fera pas
le roman de sa vie. Mais nous sommes convenus que je continuerais  vous
dire ce que j'prouve, parce que c'est moi que vous avez accoutum, et
non pas ce qui m'environne. Quand nous nous entretenons l'un avec
l'autre, c'est de nous-mmes, car rien n'est plus prs de nous. Il
m'arrive souvent d'tre surpris que nous ne vivions pas ensemble: cela
me parat contradictoire et comme impossible. Il faut que ce soit une
destine secrte qui m'ait entran  chercher je ne sais quoi loin de
vous, tandis que je pouvais rester o vous tes ne pouvant vous emmener
o je suis.

Je ne saurais dire quel besoin m'a rappel dans une terre extraordinaire
dont je ne retrouve plus les beauts, et o je ne me retrouve point
moi-mme. Mon premier besoin n'tait-il pas dans cette habitude de
penser, de sentir ensemble? N'tait-ce pas une ncessit de rver nous
seuls sur cette agitation qui, dans un coeur prissable creuse un abme
d'avidit qui semble ne pouvoir tre rempli que par des choses
imprissables? Nous nous mettions  sourire de ce mouvement toujours
ardent et toujours tromp; nous applaudissions  l'adresse qui en a tir
parti pour nous faire immortels; nous cherchions avec empressement
quelques exemples des illusions les plus grossires et les plus
puissantes, afin de nous figurer aussi que la mort elle-mme et toutes
choses visibles n'taient que des fantmes, et que l'intelligence
subsisterait pour un rve meilleur. Nous nous abandonnions avec une
sorte d'indiffrence et d'impassibilit  l'oubli des choses de la
terre; et dans l'accord de nos mes, nous imaginions l'harmonie d'un
monde divin cach sous la reprsentation du monde visible. Mais
maintenant je suis seul, je n'ai plus rien qui me soutienne. Il y a
quatre jours, j'ai rveill un homme qui mourait dans la neige sur le
Sanetz. Sa femme, ses deux enfants, qui vivent par lui, et dont il
parat tre pleinement le mari et le pre, comme l'taient les
patriarches, comme on l'est encore aux montagnes et dans les dserts;
tous trois faibles et demi-morts de crainte et de froid, l'appelaient
dans les rochers et au bord du glacier. Nous les avons rencontrs.
Imaginez une femme et deux enfants heureux. Et tout le reste du jour, je
respirais en homme libre, je marchais avec plus d'activit. Mais depuis,
le mme silence est autour de moi, et il ne se passe rien qui me fasse
sentir mon existence.

J'ai donc cherch dans toutes les valles pour acqurir un pturage
isol, mais facilement accessible, d'une temprature un peu douce, bien
situ, travers par un ruisseau, et d'o l'on entende ou la chute d'un
torrent, ou les vagues d'un lac. Je veux maintenant une possession non
pas importante, mais tendue, et d'un genre tel que la valle du Rhne
n'en offre pas. Je veux aussi btir en bois, ce qui sera plus facile ici
que dans le bas Valais. Ds que je serai fix, j'irai  Saint-Maurice et
 Charrires. Je ne me suis pas souci d'y passer  prsent, de crainte
que ma paresse naturelle, et l'attachement que je prends si facilement
pour les lieux dont j'ai quelque habitude, ne me fissent rester 
Charrires. Je prfre choisir un lieu commode et y btir  ma manire,
comme il convient  prsent que je puis me fixer pour du temps, et
peut-tre pour toujours.

Hantz qui parle le roman, et qui sait aussi un peu l'allemand de
l'Oberland, suivait les valles et les chemins, et s'informait dans les
villages. Pour moi j'allais de chalets en chalets  travers les
montagnes, et dans des lieux o il n'et pas os passer, quoiqu'il soit
plus robuste que moi, et plus habitu dans les Alpes; et o je n'aurais
point pass moi-mme si je n'eusse t seul.

J'ai trouv un domaine qui me conviendrait beaucoup, mais je ne sais pas
si je pourrai l'avoir. Il y a trois propritaires: deux sont de la
Gruyre, le troisime est  Vevey. Celui-ci, dit-on, n'a pas l'intention
de vendre: cependant il me faut le tout.

Si vous avez connaissance de quelque carte nouvelle de la Suisse, ou
d'une carte topographique de quelques-unes de ses parties,
envoyez-les-moi. Toutes celles que j'ai pu trouver sont pleines de
fautes; quoique dans les modernes il y en ait de bien soignes pour
l'excution, et qui marquent avec beaucoup d'exactitude la position de
plusieurs lieux. Il faut avouer qu'il y a peu de pays dont le plan soit
aussi difficile  faire.

Je pensais  essayer celui du peu d'espace compris entre Vevey,
Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Montbovon et Sempsales; dans la
supposition toutefois que j'aurai le pturage dont je vous parle prs de
la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux
triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la saison
inquite de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'anne
prochaine: mais j'y ai renonc. Lorsque toutes les gorges, tous les
revers, tous les aspects, me seraient connus avec exactitude, il ne me
resterait plus rien  trouver. Il vaut mieux conserver le seul moyen
d'chapper aux moments d'ennuis intolrables, en m'garant dans des
lieux nouveaux; en cherchant avec impatience ce qui ne m'intresse
point; en grimpant avec ardeur les dents les plus difficiles pour
vrifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite,
afin de retourner l'observer comme si j'avais un but.




LETTRE LXI

DATX
Saint-Saphorin, 26 juin, VIII.


Je ne me repens point d'avoir emmen Hantz. Dites  Mme T*** que je
la remercie de me l'avoir donn. Il me parat franc et susceptible
d'attachement. Il est intelligent; et d'ailleurs il donne du cor avec
plus de got que je ne l'aurais espr.

Le soir, ds que la lune est leve, je prends deux bateaux. Je n'ai dans
le mien qu'un seul rameur; et quand nous sommes avancs sur le lac, il a
une bouteille de vin  boire, pour rester assis et ne dire mot. Hantz
est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant
et repassant un peu au loin, devant le mien qui reste immobile, ou
doucement entran par les faibles vagues. Il a avec lui son cor; et
deux femmes allemandes chantent  l'unisson.

C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprs de moi, car
il trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquitude et
qu'il espre que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison:
irais-je m'ter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?

J'avais sacrifi pour des connaissances assez intimes les seules
ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui
paraissent devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonn le
seul espoir qui pouvait me flatter. Ces sacrifices, et d'autres encore,
n'ont produit aucun bien: mais voil un valet qui est heureux; et je
n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime
parce qu'il n'en est pas surpris: puisqu'il trouve cela tout simple, il
n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bont
qui produise ordinairement l'insolence, c'est la faiblesse. Hantz voit
bien que je lui parle avec une certaine confiance, mais il sent fort
bien aussi que je saurais parler en matre.

Vous ne souponneriez pas qu'il s'est mis  lire la _Julie_ de J.-J.
Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie, c'est
donc l Meillerie! Mais que ceci ne vous inquite pas; rappelez-vous
qu'il est sans prtentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de
l'esprit d'antichambre.

C'est surtout la mlodie[59] des sons qui, runissant l'tendue sans
limites prcises  un mouvement sensible mais vague, donne  l'me ce
sentiment de l'infini qu'elle croit possder en dure et en tendue.

J'avoue qu'il est naturel  l'homme de se croire moins born, moins
fini, de se croire plus grand que sa vie prsente, lorsqu'il arrive
qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'quilibre, le
lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui parat comme une
dcouverte d'un monde  connatre, comme un premier aperu de ce qui
pourrait lui tre dvoil un jour.

J'aime ces chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent
toujours pour moi  la beaut de l'air, ou du moins  son effet. Il est
presque impossible que les ides soient entirement d'accord avec celles
que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose
de plus romantique. Les syllabes sourdes et indtermines ne me plaisent
point dans la musique. Notre _e_ muet est dsagrable quand le chant
force  le faire sentir: et on prononce presque toujours d'une manire
fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes fminines, parce que en
effet on ne saurait gure la prononcer autrement.

J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse  la
mlodie tout son pouvoir et toute sa simplicit. Pour la savante
harmonie, ses beauts me sont trangres: ne sachant pas la musique, je
ne jouis point de ce qui n'est qu'art ou difficults.

Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles, et que
les chos de Chillon rptent les sons du cor; quand le mur immense de
Meillerie oppose ses tnbres  la douce clart du ciel, aux lumires
mobiles des eaux; quand les vagues se brisent contre nos bateaux
arrts, quand elles font entendre au loin leur roulement sur les
cailloux innombrables que la Vevayse a descendus des montagnes.

Vous qui savez jouir, que n'tes-vous l pour entendre deux voix de
femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi, je devrais tout laisser.
Cependant j'aime  tre averti de mes pertes, quand l'austre beaut des
lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme jusqu'
ses regrets.

Etang de Chessel! L, nos promenades taient moins belles, et plus
heureuses. La nature accable le coeur de l'homme, mais l'intimit le
satisfait: on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.

J'aurai le lieu en question: mais il faut attendre quelques jours encore
avant d'avoir les certitudes ncessaires pour terminer. Je ferai
aussitt commencer les travaux, car la saison s'avance.




LETTRE LXII

DATX
Juillet, VIII.


J'oublie toujours de vous demander une copie du _Manuel de
Pseusophanes_: je ne sais comment j'ai perdu celle que j'avais garde.
Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'tre averti: mais, si je
le lis les matins, il me rappellera d'une manire plus prsente combien
je devrais avoir honte de tant de faiblesses.

J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains rglements d'hygine,
sur ces choses d'une habitude individuelle et locale auxquelles je crois
qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait gure les
prescrire  son disciple imaginaire, ou  ses disciples rels: mais
cette note sera plus utile encore que des considrations gnrales pour
maintenir en moi ce bien-tre, cette aptitude physique qui soutient
notre me si physique elle-mme.

J'ai deux grands malheurs: un seul me dtruirait peut-tre; mais je vis
entre deux parce qu'ils sont contraires. Sans cette habitude triste, ce
dcouragement, cet abandon, sans cette humeur tranquille contre tout ce
qu'on pourrait dsirer, l'activit qui me presse et m'agite me
consumerait plutt, et aussi vainement: mon ennui sert du moins 
l'affaiblir. La raison la calmerait; mais entre ces deux grandes forces
ma raison est bien faible: tout ce qu'elle peut faire c'est d'appeler
l'une  son secours quand l'autre prend le dessus. On vgte ainsi:
quelquefois mme on s'endort.




LETTRE LXIII

DATX
Juillet, VIII.


Il tait minuit: la lune avait pass; le lac[60] semblait agit; les
cieux taient tranquilles, la nuit profonde et belle. Il y avait de
l'incertitude sur la terre. On entendit frmir les bouleaux, et des
feuilles de peupliers tombrent: les pins rendirent des murmures
sauvages; des sons romantiques descendaient de la montagne; de grosses
vagues roulaient sur la grve. Alors l'effraie se mit  gmir sous les
roches caverneuses; et quand elle cessa, les vagues taient affaiblies,
le silence fut austre.

Le rossignol plaa de loin en loin dans la paix inquite, cet accent
solitaire, unique et rpt, ce chant des nuits heureuses, sublime
expression d'une mlodie primitive; indicible lan d'amours et de
douleur; voluptueux comme le besoin qui me consume; simple, mystrieux,
immense comme le coeur qui aime.

Abandonn dans une sorte de repos funbre au balancement mesur de ces
ondes ples, muettes,  jamais mobiles, je me pntrai de leur mouvement
toujours lent et toujours le mme, de cette paix durable, de ces sons
isols dans le long silence. La nature me sembla trop belle; et les
eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses: la paisible
harmonie des choses fut svre  mon coeur agit. Je songeai au printemps
du monde prissable, et au printemps de ma vie. Je vis ces annes qui
passent, tristes et striles, de l'ternit future dans l'ternit
perdue. Je vis ce prsent, toujours vain et jamais possd, dtacher du
vague avenir sa chane indfinie; approcher ma mort enfin visible;
traner dans la nuit universelle les fantmes de mes jours; les
attnuer, les dissiper; atteindre la dernire ombre, dvorer aussi
froidement ce jour aprs lequel il n'en sera plus, et fermer l'abme
muet.

Comme si tous les hommes n'avaient point pass, et tous pass en vain!
Comme si la vie tait relle, et existante essentiellement: comme si la
perception de l'univers tait l'ide d'un tre positif, et le moi de
l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'une harmonie
phmre! Que veux-je? Que suis-je? Que demander  la nature? Est-il un
systme universel, des convenances ordonnes; des droits selon nos
besoins? L'intelligence conduit-elle les rsultats que mon intelligence
voudrait attendre? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse; toute
forme change, toute dure s'puise: et le tourment du coeur insatiable
est le mouvement aveugle d'un mtore errant dans le vide o il doit se
perdre. Rien n'est possd comme il est conu: rien n'est connu comme il
existe. Nous voyons les rapports, et non les essences: nous n'usons pas
des choses, mais de leurs images. Cette nature cherche au-dehors, et
impntrable dans nous, est partout tnbreuse. Je sens, est le seul mot
de l'homme qui ne veut que des vrits. Et ce qui fait la certitude de
mon tre, en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer
en dsirs indomptables, pour m'abreuver de la sduction d'un monde
fantastique, pour rester atterr de sa voluptueuse erreur.

Le bonheur ne serait pas la premire loi de la nature humaine! Le
plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible! Si nous ne
cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est
qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre? Nous ne saurions dcouvrir
ni la premire cause, ni le vrai motif d'aucun tre: le pourquoi de
l'univers reste inaccessible  l'intelligence individuelle. La fin de
notre existence nous est inconnue; tous les actes de la vie restent sans
but; nos dsirs, nos sollicitudes, nos affections deviennent ridicules,
si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le
proposent pas.

L'homme s'aime lui-mme, il aime l'homme, il aime tout ce qui est anim.
Cet amour parat ncessaire  l'tre organis, c'est le mobile des
forces qui le conservent. L'homme s'aime lui-mme; sans ce principe
actif, pourquoi agirait-il, et comment subsisterait-il? L'homme aime les
hommes, parce qu'il sent comme eux, parce qu'il est prs d'eux dans
l'ordre du monde: sans ce rapport, quelle serait sa vie?

L'homme aime tous les tres anims. S'il cessait de souffrir en voyant
souffrir, s'il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations
analogues aux siennes, il ne s'intresserait plus  ce qui ne serait pas
lui, il cesserait peut-tre de s'aimer lui-mme: sans doute il n'est
point d'affection borne  l'individu, puisqu'il n'est point d'tre
essentiellement isol.

Si l'homme sent dans tout ce qui est anim, les biens et les maux de ce
qui l'environne sont aussi rels pour lui que ses affections
personnelles; il faut  son bonheur le bonheur de ce qu'il connat; il
est li  tout ce qui sent; il vit dans le monde organis.

Cet enchanement de rapports dont il est le centre et qui ne peuvent
finir entirement qu'aux bornes du monde, le constitue partie de
l'univers, unit numrique dans le nombre de la nature. Le lien que
forment ces liens personnels est l'ordre du monde, et la force qui
perptue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct ncessaire qui
conduit l'tre anim, passif lorsqu'il veut, actif lorsqu'il fait
vouloir, est un assujettissement aux lois gnrales. Obir  l'esprit
de ces lois serait la science de l'tre qui voudrait librement. Si
l'homme est libre en dlibrant, c'est la science de la vie humaine: ce
qu'il veut lorsqu'il est assujetti, lui indique comment il doit vouloir
l o il est indpendant.

Un tre isol n'est jamais parfait; son existence est incomplte; il
n'est ni vraiment heureux, ni vraiment bon. Le complment de chaque
chose fut plac hors d'elle, mais il est rciproque. Il y a une sorte de
fin pour les tres naturels: ils la trouvent dans cet accord harmonique
qui fait que deux corps rapprochs sont productifs, que deux sensations
mutuellement partages deviennent plus heureuses. C'est dans cette
harmonie que tout ce qui existe s'achve, que tout ce qui est anim se
repose et jouit. Ce complment de l'individu est principalement dans
l'espce. Pour l'homme, ce complment a deux modes dissemblables et
analogues: voil ce qui lui fut donn; il a deux manires de sentir sa
vie, le reste est douleur ou fume.

Toute possession que l'on ne partage point exaspre nos dsirs, sans
remplir nos coeurs: elle ne les nourrit point, elle les creuse et les
puise.

Pour que l'union soit harmonique, celui qui jouit avec nous doit tre
semblable et diffrent. Cette convenance dans la mme espce se trouve
ou dans la diffrence des individus, ou dans l'opposition des sexes. Le
premier accord produit l'harmonie qui rsulte de deux tres semblables
et diffrents avec le moindre degr d'opposition et le plus grand de
similitude. Le second donne un rsultat harmonique produit par la plus
grande diffrence possible entre des semblables[61]. Tout choix, toute
affection, toute union, tout bonheur est dans ces deux modes. Ce qui
s'en carte peut nous sduire, mais nous trompe et nous lasse: ce qui
leur est contraire nous gare et nous rend vicieux ou malheureux.

Nous n'avons plus de lgislateurs. Quelques Anciens avaient entrepris de
conduire l'homme par son coeur: nous les blmons ne pouvant les suivre.
Le soin des lois financires et pnales fait oublier les institutions.
Nul gnie n'a su trouver toutes les lois de la socit, tous les devoirs
de la vie dans le besoin qui unit les hommes, dans celui qui unit les
sexes.

L'unit de l'espce est divise. Des tres semblables sont pourtant
assez diffrents pour que leurs oppositions mmes les portent  s'aimer:
spars par leurs gots, mais ncessaires l'un  l'autre, ils
s'loignent dans leurs habitudes, et sont ramens par un besoin mutuel.
Ceux qui naissent de leur union, forms galement de tous deux,
perptueront pourtant ces diffrences. Cet effet essentiel de l'nergie
donne  l'animal, ce rsultat suprme de son organisation sera le
moment de la plnitude de sa vie, le dernier degr de ses affections, et
en quelque sorte l'expression harmonique de ses facults. L est le
pouvoir de l'homme physique; l est la grandeur de l'homme moral; l est
l'me tout entire, et qui n'a pas pleinement aim, n'a pas possd sa
vie.

Des affections abstraites, des passions spculatives ont obtenu l'encens
des individus et des peuples. Les affections heureuses ont t rprimes
ou avilies: l'industrie sociale a oppos les hommes que l'harmonie
primitive aurait concilis[62].

L'amour doit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L'amour est ce
feu paisible et fcond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle,
qui fait natre et fleurir, qui donne les couleurs, la grce,
l'esprance et la vie. L'ambition est ce feu strile qui brle sous les
glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes,
qui branle sourdement, clate en ouvrant des abmes, et laisse un
sicle de dsolation sur la contre qu'tonna sa lumire d'une heure.

Lorsqu'une agitation nouvelle tend les rapports de l'homme qui essaie
sa vie, il se livre avidement, il demande  toute la nature, il
s'abandonne, il s'exalte lui-mme; il place son existence dans l'amour,
et dans tout il ne voit que l'amour seul. Tout autre sentiment se perd
dans ce sentiment profond, toute pense y ramne, tout espoir y repose.
Tout est douleur, vide, abandon, si l'amour s'loigne; s'il s'approche,
tout est joie, espoir, flicit. Une voix lointaine, un son dans les
airs, l'agitation des branches, le frmissement des eaux, tout
l'annonce, tout l'exprime, tout imite ses accents et augmente les
dsirs. La grce de la nature est dans le mouvement d'un bras;
l'harmonie du monde est dans l'expression d'un regard. C'est pour
l'amour que la lumire du matin vient veiller les tres et colorer les
cieux; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la
mousse des forts; c'est  lui que le soir destine l'aimable mlancolie
de ses lueurs mystrieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces
rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des pamplemousses. Le
silence protge les rves de l'amour, le mouvement des eaux pntre de
sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux: et
tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune
embellira la nuit, quand la volupt sera dans les ombres et la lumire,
dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.

Heureux dlire! seul moment rest  l'homme. Cette fleur rare, isole,
passagre sous le ciel nbuleux, sans abri, battue des vents, fatigue
par les orages, languit et meurt sans s'panouir: le froid de l'air, une
vapeur, un souffle font avorter l'espoir dans son bouton fltri. On
passe au-del, on espre encore, on se hte; plus loin, sur un sol aussi
strile, on en voit qui seront prcaires, douteuses, instantanes comme
elle, et qui comme elle priront inutiles. Heureux celui qui possde ce
que l'homme doit chercher, et qui jouit de tout ce que l'homme doit
sentir! Heureux encore, dit-on, celui qui ne cherche rien, ne sent rien,
n'a besoin de rien, et pour qui exister c'est vivre.

Ce n'est pas seulement une erreur triste et farouche, mais une erreur
trs funeste, de condamner ce plaisir vrai, ncessaire, qui toujours
attendu, toujours renaissant, indpendant des saisons et prolong sur la
plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus nergique et le
plus sduisant des socits humaines. C'est une sagesse bien singulire,
qu'une sagesse contraire  l'ordre naturel. Toute facult, toute nergie
est une perfection[63]. Il est beau d'tre plus fort que ses passions;
mais c'est stupidit d'applaudir au silence des sens et du coeur; c'est
se croire plus parfait par cela mme que l'on est moins capable de
l'tre.

Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est
qu'un accident de la vie: et quand il aura ses illusions, il en jouira,
il les possdera; mais sans oublier que les vrits les plus svres
sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme
sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuit, se donner
sans faiblesse comme sans rserve. L'activit d'une passion profonde
est pour lui l'ardeur du bien, le feu du gnie: il trouve dans l'amour,
l'nergie voluptueuse, la mle jouissance du coeur juste, sensible et
grand; il atteint le bonheur et sait s'en nourrir.

L'amour ridicule ou coupable, est une faiblesse avilissante; l'amour
juste, est le charme de la vie: et la dmence n'est que dans la gauche
austrit qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui
condamne indistinctement l'amour parce n'imaginant que des hommes
abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misrables.

Ce plaisir reu, ce plaisir donn; cette progression cherche et
obtenue; ce bonheur que l'on offre et que l'on espre; cette confiance
voluptueuse qui nous fait tout attendre du coeur aim; cette volupt plus
grande encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire
mutuellement, d'tre ncessaire l'un  l'autre; cette plnitude de
sentiment et d'espoir agrandit l'me et la presse de vivre. Indicible
abandon! L'homme qui l'a pu connatre n'en a jamais rougi; et celui qui
n'est pas fait pour le sentir, n'est pas n pour juger l'amour.

Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aim; mais celui qui ne peut
pas aimer. Les circonstances dterminent nos affections; mais les
sentiments expansifs sont naturels  l'homme dont l'organisation morale
est parfaite: celui qui est incapable d'aimer est ncessairement
incapable d'un sentiment magnanime, d'une affection sublime. Il peut
tre probe, bon, industrieux, prudent; il peut avoir des qualits
douces, et mme des vertus par rflexion; mais il n'est pas homme, il
n'a ni me, ni gnie; je veux bien le connatre, il aura ma confiance et
jusqu' mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Coeurs vraiment
sensibles! qu'une destine sinistre a comprims ds le printemps, qui
vous blmera de n'avoir point aim? Tout sentiment gnreux vous tait
naturel; tout le feu des passions tait dans votre mle intelligence;
l'amour lui tait ncessaire, il devait l'alimenter, il et achev de la
former pour de grandes choses: mais rien ne vous a t donn, et le
silence de l'amour a commenc le nant o s'teint votre vie.

Le sentiment de l'honnte et du juste, le besoin de l'ordre et des
convenances morales, conduit ncessairement au besoin d'aimer. Le beau
est l'objet de l'amour; l'harmonie est son principe et son but: toute
perfection, tout mrite semble lui appartenir, les grces aimables
l'appellent, une moralit expansive et vertueuse le fixe: et l'amour
n'existe pas  la vrit sans le prestige de la beaut corporelle; mais
il semble tenir plus encore  l'harmonie intellectuelle, aux grces de
la pense, aux profondeurs du sentiment.

L'union, l'esprance, l'admiration, les prestiges, vont toujours
croissant jusqu' l'intimit parfaite; elle remplit l'me que cette
progression agrandissait. L s'arrte et rtrograde l'homme ardent sans
tre sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais
l'homme aimant ne change pas ainsi; plus il obtient, plus il est li;
plus il est aim, plus il aime; plus il possde ce qu'il a dsir, plus
il chrit ce qu'il possde. Ayant tout reu, il croit tout devoir: celle
qui se donne  lui devient ncessaire  son tre: des annes de
jouissance n'ont pas chang ses dsirs, elles ont ajout  son amour la
confiance d'une habitude heureuse, et les dlices d'une libre mais
dlicate intimit.

On prtend condamner l'amour comme une affection tout  fait sensuelle,
et n'ayant d'autre principe qu'un besoin qu'on appelle grossier. Mais je
ne vois rien dans nos dsirs les plus compliqus dont la vritable fin
ne soit un des premiers besoins physiques: le sentiment n'est que leur
expression indirecte; l'homme intellectuel ne fut jamais qu'un fantme.
Nos besoins veillent en nous la perception de leur objet positif, et
les perceptions innombrables des objets qui leur sont analogues. Les
moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie; mais ces impulsions
accessoires l'occupent tout entire, parce qu'elles n'ont point de
bornes. Celui qui ne saurait vivre sans esprer de soumettre la terre,
n'y et pas song s'il n'et pas eu faim. Nos besoins runissent deux
modifications d'un mme principe, l'apptit et le sentiment: la
prpondrance de l'une sur l'autre dpendra de l'organisation
individuelle et des circonstances dterminantes. Tout but d'un dsir
naturel est lgitime: tous les moyens qu'il inspire sont bons s'ils
n'attaquent les droits de personne, et s'ils ne produisent dans
nous-mmes aucun dsordre rel qui compense son utilit.

Vous avez trop tendu les devoirs. Vous avez dit: Demandons plus, afin
d'obtenir assez. Vous vous tes tromp: si vous exigez trop des hommes,
ils se rebuteront[64]: si vous voulez qu'ils montrent des vertus
chimriques, ils les montreront; ils disent que cela cote peu. Mais
parce que ces vertus ne sont pas dans leur nature, ils auront une
conduite cache tout  fait contraire; et parce que cette conduite sera
cache, vous ne pourrez en arrter les excs. Il ne vous restera que ces
moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en
augmentant la contrainte et l'opposition entre le devoir et les
penchants. Vous croirez d'abord que vos lois seront mieux suivies, parce
que l'infraction en sera mieux masque; mais un jugement faux, un got
dprav, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en
seront les vritables rsultats.

Les plaisirs de l'amour contiennent de grandes oppositions physiques,
ses dsirs agitent l'imagination, ses besoins changent les organes:
c'est donc l'objet sur lequel la manire de sentir et de voir devait
varier davantage. Il fallait prvenir les suites de cette trop grande
diffrence, et non pas y joindre des lois morales qui soient propres 
l'accrotre encore. Mais les vieillards ont fait ces lois; et les
vieillards n'ayant plus le sentiment de l'amour, ne sauraient avoir ni
la vritable pudeur, ni la dlicatesse du got. Ils ont trs mal entendu
ce que leur ge ne devait plus entendre. Ils auraient entirement
proscrit l'amour, s'ils avaient pu trouver d'autres moyens de
reproduction. Leurs sensations surannes ont fltri ce qu'il fallait
contenir dans les grces du dsir; et pour viter quelques carts odieux
 leur impuissance, ils imaginrent des entraves si gauches, que la
socit est trouble tous les jours par de vritables crimes que ne se
reproche mme point l'honnte homme qui n'a pas rflchi[65].

C'est dans l'amour qu'il fallait permettre tout ce qui n'est pas
vraiment nuisible: c'est par l'amour que l'homme se perfectionne ou
s'avilit: c'est en cela surtout qu'il fallait retenir son imagination
dans les bornes d'une juste libert, qu'il fallait mettre son bonheur
dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait rgler son jugement par
le sentiment prcis de la raison des lois. C'tait le plus puissant
moyen naturel de lui donner la perception de toutes les dlicatesses du
got et de leur vraie base, d'ennoblir et de rprimer ses affections,
d'imprimer  toutes ses sensations une sorte de volupt sincre et
droite, d'inspirer  l'homme mal organis, quelque chose de la
sensibilit de l'homme suprieur, de les runir, de les concilier, de
former une patrie relle, et d'instituer une vritable socit.

Laissez-nous des plaisirs lgitimes; c'est notre droit, c'est votre
devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par
l'tablissement du mariage[66]. Mais l'union dans laquelle les rsultats
de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou
de chercher celles de la fortune,  la place des convenances relles;
l'union qu'un moment peut fltrir pour toujours, et que tant de dgots
altrent ncessairement; une telle union ne nous suffit pas. Je vous
demande un prestige qui puisse se perptuer: vous me donnez un lien dans
lequel je vois  nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs
d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-mme
avez dj fanes. Je vous demande un prestige qui puisse dguiser ou
rajeunir ma vie; la nature me l'avait donn! Vous osez me parler des
ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d'un
engagement o la promesse doit tre observe religieusement puisqu'elle
est donne, j'aille persuader  une femme d'tre mprisable afin que je
l'aime[67]. Moins directement coupable, mais non moins inconsidr,
m'efforcerai-je de troubler une famille, de dsoler des parents, de
dshonorer celle  qui ce genre d'honneur est si ncessaire dans la
socit? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne,
irai-je, dans des lieux mpriss, chercher celles qui peuvent tre 
moi, non par une douce libert de moeurs, non par un dsir naturel, mais
parce que leur mtier les donne  tous? N'tant plus  elles-mmes,
elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue  elles
que l'oubli de toute dlicatesse, l'inaptitude aux sentiments gnreux,
et le joug de la misre, livrent aux caprices les plus bruts de l'homme
en qui une telle habitude dpravera aussi les sensations et les dsirs.
Il reste des circonstances possibles, j'en conviens, mais elles sont
trs rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie
entire. Les uns, retenus par la raison[68], consument leurs jours dans
des privations ncessaires et injustes; les autres, en nombre bien plus
grand, se jouent du devoir qui les contrarie.

Ce devoir a cess d'en tre un dans l'opinion, parce que son observation
est contraire  l'ordre naturel des choses. Le mpris qu'on en fait mne
pourtant  l'habitude de n'obir qu' l'usage, de se faire  soi-mme
une rgle selon ses penchants, et de mpriser toute obligation dont
l'infraction ne conduit pas positivement aux peines lgales, ou  la
honte dans la socit. C'est la suite invitable des bassesses relles
dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralit voulez-vous attendre
d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait
vivre; qui est sa premire amie, et se joue de sa confiance; qui dtruit
son repos, ou rit de lui s'il le conserve; et qui s'impose la ncessit
de le trahir jusqu'aux bornes de sa vie, en laissant  ses affections
l'enfant qui ne lui appartient pas? De tous les engagements, le mariage
n'est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le
plus  la scurit de la vie? Quelle misrable probit que celle qui
paie scrupuleusement un cu, et compte pour un vain mot la promesse la
plus sacre qui soit entre les hommes! Quelle moralit voulez-vous
attendre de l'tre qui s'attachait  persuader une femme en se moquant
d'elle, qui la mprise parce qu'elle a t telle qu'il la voulait, la
dshonore parce qu'elle l'a aim; la quitte parce qu'il en a joui, et
l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partag ses
plaisirs[69]. Quelle moralit, quelle quit voulez-vous attendre de cet
homme, au moins inconsquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu'il
ne paie point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va
perdre, dans des habitudes secrtes, l'attachement dont il l'assure, et
qu'elle a droit de prtendre pour que sa fidlit ne soit pas un injuste
esclavage.

Des plaisirs sans choix dgradent l'homme, des plaisirs coupables le
corrompent; mais l'amour sans passion ne l'avilit point. Il y a un ge
pour aimer et jouir: il y en a un pour jouir sans amour. Le coeur n'est
pas toujours jeune; et mme s'il l'est encore, il ne rencontre pas
toujours ce qu'il peut vraiment aimer.

Toute jouissance est un bien lorsqu'elle est exempte et d'injustice et
d'excs, lorsqu'elle est amene par les convenances naturelles, et
possde selon les dsirs d'une organisation dlicate.

L'hypocrisie de l'amour est un des flaux de la socit. Pourquoi
l'amour sortirait-il de la loi commune? pourquoi n'tre pas en cela
comme dans tout le reste, juste et sincre? Celui-l seul est
certainement loign de tout mal, qui cherche avec navet ce qui peut
le faire jouir sans remord. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m'est
suspecte: quand je la vois sortir orgueilleusement de sa base errone,
je cherche, et je dcouvre une laideur interne sous le costume des
prjugs, sous le masque fragile de la dissimulation.

Permettez, autorisez des plaisirs, afin que l'on ait des vertus: montrez
la raison des lois, afin qu'on les vnre; invitez  jouir, afin d'tre
cout quand vous commandez de souffrir. Elevez l'me par le sentiment
des volupts naturelles; vous la rendrez forte et grande, elle
respectera les privations lgitimes, elle en jouira mme dans la
conviction de leur utilit sociale.

Je veux que l'homme use librement de ses facults, quand elles
n'attaquent point d'autres droits. Je veux qu'il jouisse, afin d'tre
bon; qu'il soit anim par le plaisir, mais dirig par l'quit visible;
que sa vie soit juste, heureuse et mme voluptueuse. J'aime que celui
qui pense raisonne ses devoirs: je fais peu de cas d'une femme qui n'est
retenue dans les siens que par une sorte de terreur superstitieuse pour
tout ce qui appartient  des jouissances dont elle n'oserait s'avouer le
dsir.

J'aime qu'on se dise: ceci est-il mal, et pourquoi l'est-il? S'il
l'est, on se l'interdit, s'il ne l'est point, on en jouit avec un choix
svre, avec la prudence qui est l'art d'y trouver une volupt plus
grande; mais sans autre rserve, sans honte, sans dguisement[70].

La vraie pudeur doit seule contenir la volupt. La pudeur est une
perception exquise, une partie de la sensibilit parfaite; c'est la
grce des sens, et le charme de l'amour. Elle vite tout ce que nos
organes repoussent; elle permet ce qu'ils dsirent; elle spare ce que
la nature a laiss  notre intelligence le soin de sparer: et c'est
principalement l'oubli de cette rserve voluptueuse qui teint l'amour
dans l'indiscrte libert du mariage.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *[71]

       *       *       *       *       *




LETTRE LXIV

DATX
Saint-Saphorin, 10 juillet, VIII.


Il n'y a pas l'ombre de sens dans la manire dont je vis ici. Je sais
que j'y fais des sottises, et je les continue sans pourtant tenir
beaucoup  les continuer. Mais si je ne fais pas plus sagement, c'est
que je ne puis parvenir  y mettre de l'importance. Je passe sur le lac
la moiti du jour et la moiti de la nuit; et quand je m'en loignerai,
je serai tellement habitu au balancement des vagues, au bruit des eaux,
que je me dplairai sur un sol immobile, et dans le silence des prs.

Les uns me prennent pour un homme dont quelque amour a un peu drang la
tte, d'autres soutiennent que je suis un Anglais qui a le spleen; les
bateliers ont appris  Hantz que j'tais l'amant d'une belle femme
trangre qui vient de partir subitement de Lausanne. Il faudra que je
cesse mes courses nocturnes, car les plus senss me plaignent, et les
meilleurs me prennent pour un fou. On lui a dit  Vevay: N'tes-vous
pas au service de cet Anglais dont on parle tant? Le mal gagne; et pour
les gens de la cte, je crois qu'ils se moqueraient de moi si je n'avais
pas d'argent: heureusement je passe pour fort riche. L'aubergiste veut
absolument me dire: Milord; et je suis trs respect. Riche tranger,
ou Milord, sont synonymes.

De plus, en revenant du lac, je me mets ordinairement  crire, en sorte
que je me couche quand il fait grand jour. Une fois les gens de
l'auberge entendant quelque bruit dans ma chambre, et surpris que je me
fusse lev sitt, montrent me demander si je ne prendrais rien le
matin. Je leur rpondis que je ne soupais point, et que j'allais me
coucher. Je ne me lve donc qu' midi, ou mme  une heure; je prends du
th, j'cris; puis au lieu de dner, je prends encore du th, je ne
mange autre chose que du pain et du beurre, et aussitt je vais au lac.
La premire fois que j'allai seul dans un petit bateau que j'avais fait
chercher exprs pour cela, ils remarqurent que Hantz restait au rivage,
et que je partais  la fin du jour: il y eut assemble au cabaret, et
ils dcidrent que pour cette fois le spleen avait pris le dessus, et
que je fournirais un beau suicide aux annales du village.

Je suis fch de n'avoir pas pens d'avance  l'effet que ces
singularits pourraient produire. Je n'aime pas  tre remarqu, mais je
ne l'ai su que quand tout cela tait une habitude dj prise; et je
pense qu'on ne parlerait pas moins si j'allais en changer pour le peu de
jours que je dois encore passer ici. Comme je n'y savais que faire, j'ai
cherch  consumer les heures. Quand je suis actif, je n'ai pas d'autres
besoins; mais si je m'ennuie, j'aime du moins  m'ennuyer avec mollesse.

Le th est d'un grand secours pour s'ennuyer d'une manire calme. Entre
les poisons un peu lents qui font les dlices de l'homme, je crois que
c'est un de ceux qui conviennent le mieux  ses ennuis. Il donne une
motion faible et soutenue: comme elle est exempte des dgots du
retour, elle dgnre en une habitude de paix et d'indiffrence, en une
faiblesse qui tranquillise le coeur que ses besoins fatigueraient, et
nous dbarrasse de notre force malheureuse. J'en ai pris l'usage 
Paris, puis  Lyon: mais ici, j'ai eu l'imprudence de la porter jusqu'
l'excs. Ce qui me rassure, c'est que je vais avoir un domaine et des
ouvriers, cela m'occupera et me retiendra. Je me fais beaucoup de mal
maintenant; mais comptez sur moi, je vais devenir sage par ncessit.

Je m'aperois, ou je crois m'apercevoir que le changement qui s'est fait
en moi, a t beaucoup avanc par l'usage journalier du th et du vin.
Je crois que, toutes choses d'ailleurs gales, les buveurs d'eau
conservent bien plus longtemps la dlicatesse des sensations, et en
quelque sorte leur premire candeur. L'usage des stimulants vieillit nos
organes. Ces motions outres et qui ne sont pas dans l'ordre des
convenances naturelles entre nous et les choses, effacent les motions
simples et dtruisent cette proportion pleine d'harmonie qui nous
rendait sensibles  tous les rapports extrieurs, quand nous n'avions,
pour ainsi dire, de sentiments que par eux.

Tel est le coeur humain; le principe le plus essentiel des lois pnales
n'a pas d'autre fondement. Si on te la proportion entre les peines et
les dlits, si on veut trop presser le ressort de la crainte, on perd sa
souplesse; et si on va encore plus loin, il arrive enfin qu'on le brise:
on donne aux mes le courage du crime; on teint toute nergie dans
celles qui ont de la faiblesse, et l'on entrane les autres  des vertus
atroces. Si l'on porte au-del des limites naturelles l'motion des
organes, on les rend insensibles  des impressions plus modres. En
employant trop souvent, en excitant mal  propos leurs facults
extrmes, on mousse leurs forces habituelles; on les rduit  ne
pouvoir que trop, ou rien; on dtruit cette proportion ordonne pour les
circonstances diverses, qui nous unissait aux choses muettes
elles-mmes, et nous y attachait par des convenances intimes. Elle nous
laissait toujours dans l'attente ou l'espoir, en nous montrant partout
des occasions de sentir; elle nous laissait ignorer la borne du
possible; elle nous laissait croire que nos coeurs avaient des moyens
immenses, puisque ces moyens taient indfinis, et puisque toujours
relatifs aux choses du dehors, ils pouvaient toujours devenir plus
grands dans des situations inconnues.

Il existe encore une diffrence essentielle entre l'habitude d'tre mu
par l'impression des autres objets, ou celle de l'tre par l'impulsion
interne d'un excitatif donn par notre caprice ou par un incident
fortuit, et non par l'occurrence des temps. Nous ne suivons plus le
cours du monde; nous sommes anims lorsqu'il nous abandonnerait au
repos; et souvent c'est lorsqu'il nous animerait, que nous nous trouvons
dans l'abattement que nos excs produisent. Cette fatigue, cette
indiffrence, nous rend inaccessibles aux impressions des choses,  ces
mobiles extrieurs qui, devenus trangers  nos habitudes, se trouvent
frquemment en discordance ou en opposition avec nos besoins.

Ainsi l'homme a tout fait pour se sparer du reste de la nature, pour se
rendre indpendant du cours des choses. Mais cette libert, qui n'est
point selon sa nature, n'est pas une vraie libert: elle est comme la
licence d'un peuple qui a bris le joug des lois et des moeurs
nationales, elle te bien plus qu'elle ne donne, elle met l'impuissance
du dsordre  la place d'une dpendance lgitime qui s'accorderait avec
nos besoins. Cette indpendance illusoire qui dtruit nos facults pour
y substituer nos caprices, nous rend semblables  cet homme qui, malgr
l'autorit du magistrat, voulait absolument lever dans la place
publique le monument d'un culte tranger, au lieu de se borner  en
dresser chez lui les autels: il se fit exiler dans un dsert de sable
mouvant, o personne ne s'opposa  sa volont, mais o sa volont ne put
rien produire; il y mourut libre, mais sans autels domestiques aussi
bien que sans temples, sans aliments comme sans lois, sans amis comme
sans matres[72].

Je conviens qu'il serait plus  propos de raisonner moins sur l'usage du
th, et d'en cesser l'excs; mais ds qu'on a quelque habitude de ces
sortes de choses, on ne sait plus o s'arrter. S'il est difficile de
quitter une telle habitude, il ne l'est pas moins peut-tre de la
rgler,  moins que l'on ne puisse galement rgler toute sa manire de
vivre. Je ne sais comment avoir beaucoup d'ordre dans une chose, quand
il m'est interdit d'en avoir dans le reste; comment mettre de la suite
dans ma conduite, quand je n'ai aucun espoir d'en avoir une qui soit
constante, et qui s'accorde avec mes autres habitudes. C'est encore
ainsi que je ne sais rien faire sans moyens: plusieurs hommes ont cet
art de crer les moyens, ou de faire beaucoup avec trs peu. Pour moi,
je saurais peut-tre employer mes moyens avec ordre et utilit: mais le
premier pas demande un autre art; et cet art, je ne l'ai point. Je crois
que ce dfaut vient de ce qu'il m'est impossible de voir les choses
autrement que dans toute leur tendue, celle du moins que je puis
saisir. Je veux donc que leurs principales convenances soient toutes
observes; et le sentiment de l'ordre, pouss peut-tre trop loin, ou
du moins trop exclusif, ne me permet de rien faire et de rien conduire
dans le dsordre. J'aime mieux m'abandonner que de faire ce que je ne
saurais bien faire. Il y a des hommes qui sans rien avoir, tablissent
leur mnage; ils empruntent, ils font valoir, ils s'intriguent, ils
paieront quand ils pourront; en attendant, ils vivent et dorment
tranquilles, quelquefois mme ils russissent. Je n'aurais pu me
rsoudre  une vie si prcaire; et quand j'aurais voulu m'y hasarder, je
n'aurais pas eu les talents ncessaires. Cependant celui qui, avec cette
industrie, russit  faire subsister sa famille, sans s'avilir, et sans
manquer  ses engagements, est sans doute un homme louable. Pour moi, je
ne serais gure capable que de me rsoudre  manquer de tout, comme si
c'tait une loi de la ncessit. Je chercherai toujours  employer le
mieux possible des moyens suffisants, ou  rendre tels, par mes
privations personnelles, ceux qui ne le seraient pas sans cela. Je
ferais jour et nuit des choses convenables, rgles et assures, pour
donner le ncessaire  un ami,  un enfant; mais entreprendre dans
l'incertitude, mais rendre suffisants  force d'industrie hasarde, des
moyens trs insuffisants par eux-mmes, c'est ce que je ne saurais
esprer de moi.

Il rsulte d'une telle disposition, ce grand inconvnient, que je ne
puis vivre bien, sagement, et dans l'ordre, ni mme suivre mes gots ou
songer  mes besoins, qu'avec des facults  peu prs certaines; et que
si je suis peut-tre au nombre des hommes capables d'user bien de ce
qu'on appelle une grande fortune, ou mme d'une mdiocrit facile; je
suis aussi du nombre de ceux qui, dans le dnuement, se trouvent sans
ressources et ne savent faire autre chose que d'viter la misre, le
ridicule ou la bassesse, quand le sort ne les place pas lui-mme
au-dessus du besoin.

La prosprit est plus difficile  soutenir que l'adversit, dit-on
gnralement. Mais c'est le contraire pour l'homme qui n'est pas soumis
 des passions positives; qui aime  faire bien ce qu'il fait, qui a
pour premier besoin celui de l'ordre, et qui considre plutt l'ensemble
des choses que leurs dtails.

L'adversit convient  un homme ferme et un peu enthousiaste, dont l'me
s'attache  une vertu austre, et dont heureusement l'esprit n'en voit
pas l'incertitude[73]. Mais l'adversit est bien triste, bien
dcourageante pour celui qui n'y trouve rien  son usage, parce qu'il
voudrait faire bien, et que pour faire il faut pouvoir; parce qu'il
voudrait tre utile, et que le malheureux trouve peu d'occasions de
l'tre. N'tant pas soutenu par le noble fanatisme d'Epictte, il sait
bien rsister au malheur, mais mal  une vie malheureuse dont il se
rebute enfin, sentant qu'il y perd tout son tre. L'homme religieux, et
surtout celui qui est certain d'un Dieu rmunrateur, a un grand
avantage: il est bien facile de supporter le mal quand le mal est le
plus grand bien que l'on puisse prouver. J'avoue que je ne saurais voir
ce qu'il y a d'tonnant dans la vertu d'un homme qui lutte sous l'oeil de
son Dieu; et qui sacrifie des caprices d'une heure  une flicit sans
bornes et sans terme. Un homme tout  fait persuad ne peut faire
autrement,  moins qu'il ne soit en dlire. Il me parat dmontr que
celui qui succombe  la vue de l'or,  la vue d'une belle femme ou des
autres objets des passions terrestres, n'a pas la foi. Il est vident
qu'il ne voit bien que la terre: s'il voyait avec la mme certitude ce
ciel et cet enfer dont il se rappelle quelquefois; s'ils taient l,
comme les choses de la terre, prsents dans sa pense, il serait
impossible qu'il succombt jamais. O est le sujet qui jouissant de sa
raison, ne sera pas dans l'impuissance de contrevenir  l'ordre de son
prince, s'il lui a dit: Vous voil dans mon srail au milieu de toutes
mes femmes; pendant cinq minutes n'en approchez aucune; j'ai l'oeil sur
vous; si vous tes fidle pendant ce peu de temps, tous ces plaisirs et
d'autres vous seront permis ensuite pendant trente annes d'une
prosprit constante. Qui ne voit que cet homme, quelque ardent qu'on
le suppose, n'a pas mme besoin de force pour rsister pendant un temps
si court: il n'a besoin que de croire  la parole de son prince.
Assurment les tentations du chrtien ne sont pas plus fortes, et la vie
de l'homme est bien moins devant l'ternit, que cinq minutes compares
 trente annes: il y a l'infini de distance entre le bonheur promis au
chrtien, et les plaisirs offerts au sujet dont je parle: enfin la
parole du prince peut laisser quelque incertitude, celle de Dieu n'en
peut laisser aucune. Si donc il n'est pas dmontr que sur cent mille de
ceux qu'on appelle vrais chrtiens, il y en a tout au plus un qui ait
presque la foi, il me l'est  moi que rien au monde ne peut tre
dmontr.

Pour les consquences de ceci, vous les trouverez trs simples: et je
veux revenir aux besoins que donne l'habitude des ferments. Il faut
vous rassurer et achever de vous dire comment vous pouvez m'en croire,
malgr que je promette de me rformer prcisment dans le temps que je
me contiens le moins, et que je donne  l'habitude une force plus
grande.

Il y a encore un aveu  vous faire auparavant, c'est que je commence 
perdre enfin le sommeil: quand le th m'a trop fatigu, je n'y connais
d'autre remde que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voil encore
un excs; car il faut bien en prendre autant qu'il se puisse sans que la
tte en soit affecte visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule
qu'un homme qui prostitue sa pense devant des trangers; et dont on
dit, il a bu, en voyant ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais pour soi-mme,
rien n'est plus doux  la raison que de la dconcerter un peu
quelquefois. Je prtends encore qu'un demi-dsordre serait autant  sa
place dans l'intimit, qu'un vritable excs devient honteux devant les
hommes, et avilissant dans le secret mme.

Plusieurs des vins de Lavaux que l'on recueille ici prs, entre Lausanne
et Vevay, passent pour dangereux. Mais quand je suis seul, je ne fais
usage que du Courtailloux: c'est un vin de Neuchtel que l'on estime
autant que le petit bourgogne: Tissot le regarde comme aussi salubre.

Ds que je serai propritaire, je ne manquerai point de moyens de passer
les heures, et d'occuper aux soins d'arranger, de btir,
d'approvisionner, cette activit intrieure dont les besoins ne me
laissent aucun repos dans l'inaction. Pendant le temps que dureront ces
embarras, je diminuerai graduellement l'usage du vin; et quant au th
j'en quitterai tout  fait l'habitude; je veux  l'avenir n'en prendre
que rarement. Lorsque tout sera arrang, et que je pourrai commencer 
suivre la manire de vivre que depuis si longtemps j'aurais voulu
prendre, je me trouverai ainsi prpar  m'y conformer sans prouver les
inconvnients d'un changement trop subit et trop grand.

Pour les besoins de l'ennui, j'espre ne les plus connatre ds que je
pourrai assujettir toutes mes habitudes  un plan gnral; j'occuperai
facilement les heures; je mettrai  la place des dsirs et des
jouissances, l'intrt que l'on prend  faire ce qu'on a cru bon, et le
plaisir de cder  ses propres lois.

Ce n'est pas que je me figure un bonheur qui ne m'est pas destin, ou
qui du moins est encore bien loin de moi. J'imagine seulement que je ne
sentirai plus le poids du temps, que je pourrai prvenir l'ennui
ordinaire, et que je ne m'ennuierai plus qu' ma manire.

Je ne veux pas m'assujettir  une rgle monastique. Je me rserverai des
ressources pour les instants o le vide sera plus accablant, mais la
plupart seront prises dans le mouvement et dans l'activit. Les autres
ressources auront leurs limites assez troites, et l'extraordinaire
lui-mme sera rgl. Jusqu' ce que ma vie soit remplie, j'ai besoin
d'une rgle fixe. Autrement il me faudrait des excs sans autre terme
que celui de mes forces, et encore comment rempliraient-ils un vide sans
bornes. J'ai vu quelque part, que l'homme qui sent n'a pas besoin de
vin. Cela peut tre vrai pour celui qui n'en a point l'habitude. Lorsque
j'ai t quelques jours sobre et occup, ma tte s'agite excessivement,
le sommeil se perd. J'ai besoin d'un excs qui me tire de mon apathie
inquite, et qui drange un peu cette raison divine dont la vrit gne
notre imagination, et ne remplit pas nos coeurs.

Il y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire
uniquement pour le plaisir de la bouche, pour le got, et prendre un
verre de vin, comme ils prendraient une bavaroise. Cela n'est pas
pourtant, mais ils le croient; et si vous le leur demandez, ils seront
mme surpris de votre question.

Je vais donc m'interdire ces moyens de tromper les besoins du plaisir et
l'inutilit des heures. Je ne sais pas si ce que je mettrai  la place
ne sera pas moindre encore, mais enfin je me dirai, voici un ordre
tabli, il faut le suivre. Afin de le suivre constamment, j'aurai soin
qu'il ne soit pas d'une exactitude scrupuleuse, ni d'une trop grande
uniformit; car il se trouverait des prtextes et mme des motifs de
manquer  la rgle; et si une fois on y manque, il n'y a plus de raison
pour qu'on ne la secoue pas tout  fait.

Il est bon que ce qui plat soit limit par une loi antrieure. Au
moment o on l'prouve, il en cote de le soumettre  une rgle qui le
borne. Ceux mmes qui en ont la force, ont encore eu tort de n'avoir pas
dcid dans le temps propre  la rflexion, ce que la rflexion doit
dcider, et d'avoir attendu le moment o ses raisonnements altrent les
affections agrables qu'ils sont forcs de combattre. En pensant aux
raisons de ne pas jouir davantage, on rduit  bien peu de chose la
jouissance qu'on se permet: car il est de la nature du plaisir qu'il
soit possd avec une sorte d'abandon et de plnitude. Il se dissipe
lorsqu'on veut le borner autrement que par la ncessit; et puisqu'il
faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces
deux choses qui sans cela seraient contraires, c'est d'imposer d'avance
au plaisir la retenue d'une loi gnrale.

Quelque faible que soit une impression, le moment o elle agit sur nous
est celui d'une sorte de passion. La chose actuelle est difficilement
estime  sa juste valeur: ainsi dans les objets de la vue, la
proximit, la prsence agrandissent les dimensions. C'est avant les
dsirs qu'il faut se faire des principes contre eux. Dans le moment de
la passion, le souvenir de cette rgle n'est plus la voix importune de
la froide rflexion, mais la loi de la ncessit, et cette loi
n'attriste pas un homme sage.

Il est donc essentiel que la loi soit gnrale; celle des cas
particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux
circonstances: c'est une libert que l'on conserve, parce qu'on n'a pu
tout prvoir, et parce qu'il faut se soumettre  ses propres lois
seulement de la mme manire que notre nature nous a soumis  celles de
la ncessit. Nos affections doivent avoir de l'indpendance, mais une
indpendance contenue dans des limites qu'elle ne puisse passer. Elles
sont semblables aux mouvements du corps qui n'ont point de grce s'ils
sont gns, contraints, et trop uniformes; mais qui manquent de dcence
comme d'utilit, s'ils sont brusques, irrguliers ou involontaires.

C'est un excs dans l'ordre mme que de prtendre nuancer parfaitement,
modrer, rgler ses jouissances, et les mnager avec la plus svre
conomie, pour les rendre durables et mme perptuelles. Cette
rgularit absolue est trop rarement possible: le plaisir nous sduit,
il nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchane. Nous
vivons au milieu des songes; et de tous nos songes, l'ordre parfait
pourrait bien tre le moins naturel.

Ce que j'ai peine  me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des
boissons quand on a celle des choses. N'est-ce pas le besoin d'tre mu
qui fait nos passions? Quand nous sommes agits par elles, que
pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur
action immodre?

Apparemment l'homme charg de grandes choses, cherche aussi dans le vin
l'oubli, le calme, et non pas l'nergie. C'est ainsi que le caf en
m'agitant, rend quelquefois le sommeil  ma tte fatigue d'une autre
agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions
nergiques qui entrane les mes fortes aux excs des vins ou des
liqueurs. Une me forte, occupe de grandes choses, trouve dans leur
habitude une activit plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre.
Le vin ne peut que la reposer. Autrement pourquoi tant de hros de
l'histoire? pourquoi tant de gouvernants? pourquoi des matres du monde
auraient-ils bu? C'tait, chez plusieurs peuples, un honneur de beaucoup
boire: mais des hommes extraordinaires ont fait de mme dans des temps
o l'on ne mettait  cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que
l'opinion entrana, et tous ceux des gouvernants qui furent des hommes
trs ordinaires: il reste quelques hommes forts et occups de choses
utiles, ceux-l n'ont pu chercher dans le vin que le repos d'une tte
surcharge de ces soins dont l'habitude attnue l'importance, mais sans
la dtruire, puisqu'il n'y a rien au-del.




LETTRE LXV

DATX
Saint-Saphorin, 14 juillet, VIII.


Soyez assur que votre manire de penser ne sera pas combattue: si
j'avais assez de faiblesse pour qu'il me ft un jour ncessaire en ceci
d'tre ramen  la raison, je retrouverais votre lettre. J'aurais
d'autant plus de honte de moi, que j'aurais bien chang, car maintenant
je pense absolument comme vous. Jusque-l, si elle est inutile sous ce
rapport, elle ne m'en satisfait pas moins. Elle est pleine de cette
sollicitude de la vraie amiti qui fait redouter par-dessus toutes
choses, que l'homme en qui on a mis une partie de soi-mme, se laisse
aller  cesser d'tre homme de bien.

Non, je n'oublierai jamais que l'argent est un des plus grands moyens de
l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le
mieux possible nous est rarement permis: je veux dire que les
convenances sont si opposes, qu'on ne peut presque jamais faire bien
sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre
avec une certaine dcence, et d'tablir dans sa maison des habitudes
commodes, une manire rgle. Mais, pass cela, l'on ne saurait excuser
un homme raisonnable d'employer  des superfluits ce qui lui permet de
faire tant de choses meilleures.

Personne ne sait que je veux me fixer ici: cependant je fais faire 
Lausanne et  Vevay, quelques meubles et diverses autres choses. On a
pens apparemment que j'tais en tat de sacrifier une somme un peu
forte aux caprices d'un sjour momentan: on aura cru que j'allais
prendre une maison seulement pour passer l't. Voil comment on a
trouv que je faisais de la dpense; et comment j'ai obtenu beaucoup de
respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tte un peu drange.

Ceux qui ont  louer des maisons de quelque apparence ne m'abordent pas
comme un homme ordinaire: et moi, je suis tent de rendre ces mmes
hommages  mes louis quand je songe que voil dj un heureux. Hantz me
donne de l'esprance, si celui-l est satisfait sans que j'y aie pens,
d'autres le seront peut-tre  prsent que je puis quelque chose. Le
dnuement, la gne, l'incertitude lient les mains dans les choses mmes
que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien: on ne peut
avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misre
accable, on a quelque aisance extrieure, et cependant on ne peut rien
faire pour eux; on ne peut mme leur faire connatre cette impuissance,
afin que du moins ils ne soient pas indigns. O est celui qui songe 
la fcondit de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent
leurs forces, leur sant, leurs ans. Il est si ais de l'entasser ou de
le prodiguer: si difficile de l'employer bien!

Je sais un cur prs de Fribourg, qui est mal vtu, qui se nourrit mal,
qui ne dpense pas un demi-batz sans ncessit; mais il donne tout, et
le donne avec intelligence. Un de ses paroissiens, je l'ai entendu,
parlait de son avarice; mais cette avarice est bien belle!

Quand on s'arrte  l'importance du temps et  celle de l'argent, on ne
peut voir qu'avec peine la perte d'une minute, ou celle d'un batz.
Cependant le train des choses nous entrane: une convenance arbitraire
emporte vingt louis, tandis qu'un malheureux n'a pu obtenir un cu. Le
hasard nous donne ou nous te trente fois plus qu'il ne faudrait pour
consoler l'infortun. Un autre hasard condamne  l'inaction celui dont
le gnie aurait conserv l'tat. Un boulet brise cette tte que l'on
croyait destine aux grandes choses, et que trente ans de soins avaient
prpare. Dans cette incertitude, sous la loi de la ncessit, que
deviennent nos calculs et l'exactitude des dtails?

Sans cette incertitude, on ne voudrait pas avoir des mouchoirs de
batiste; ceux de toile serviraient aussi bien, et l'on pourrait en
donner  ce pauvre homme de journe qui se prive de tabac quand on
l'emploie dans l'intrieur d'une maison, parce qu'il n'a pas de mouchoir
dont il ose se servir _devant le monde_.

Ce serait une vie heureuse que celle qu'on passerait comme ce cur
respectable. Si j'tais pasteur de village, je voudrais me hter de
faire ainsi, avant qu'une grande habitude me rendt ncessaire l'usage
de ce qui compose une vie aise. Mais il faut tre clibataire, tre
seul, tre indpendant de l'opinion; sans quoi l'on peut perdre dans
trop d'exactitude, les occasions de sortir des bornes d'une utilit si
restreinte. S'arranger de cette manire c'est trop limiter son sort;
mais aussi, sortez de l; et vous voil comme assujetti  tous ces
besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui
entranent si loin de l'ordre rel, qu'on voit des gens ayant cent mille
livres de revenu, craindre une dpense de vingt francs.

On ne s'arrte pas assez  ce qu'prouve une femme qui se trane sur une
route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-mme, et
qui enfin trouve ou reoit une pice de six sous. Alors elle entre avec
confiance dans une maison o elle aura de la paille; avant de s'y
coucher, elle lui fait une panade; et ds qu'il dort, elle s'endort
contente, laissant  la providence les besoins du lendemain.

Que de maux  prvenir,  rparer! que de consolations  donner! que de
plaisirs  faire qui sont l en quelque sorte, dans une bourse d'or,
comme des germes cachs et oublis, et qui n'attendent pour produire des
fruits admirables que l'industrie d'un bon coeur! Toute une campagne est
misrable et avilie: les besoins, l'inquitude, le dsordre ont fltri
tous les coeurs; tous souffrent et s'irritent; l'humeur, les divisions,
les maladies, la mauvaise nourriture, l'ducation brutale, les habitudes
malheureuses, tout peut tre chang. L'union, l'ordre, la paix, la
confiance peuvent tre ramens; et l'esprance elle-mme, et les moeurs
heureuses! Fcondit de l'argent!

Celui qui a pris un tat, celui dont la vie peut tre rgle, dont le
revenu est toujours le mme, qui est contenu dans cela et born l,
comme un homme l'est par les lois de sa nature, l'hritier d'un petit
patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent
calculer ce qu'ils ont, fixer leur dpense annuelle, rduire leurs
besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous
qui leur restent, comme des jouissances qui ne priront point. Il ne
doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramne la joie
ou le repos dans le coeur d'un malheureux.

J'entre avec affection dans cette cuisine patriarcale, sous un toit
simple, dans l'angle de la valle. J'y vois des lgumes que l'on apprte
avec un peu de lait, parce qu'ils sont moins coteux ainsi qu'avec le
beurre. On y fait une soupe avec des herbes, parce que le bouillon gras
a t port  une demi-lieue de l chez un malade. Les plus beaux fruits
se vendent  la ville, et leur produit sert  distribuer  chacune des
femmes les moins aises de l'endroit, quelques bichets de farine de mas
qu'on ne leur donne pas comme une aumne, mais dont on leur montre 
faire _des gaudes_ et des galettes. Pour les fruits salubres et qui ne
sont pas d'un grand prix, tels que les cerises, les groseilles, le
raisin commun, on les consomme avec autant de plaisir que ces belles
poires ou ces pches qui ne rafrachiraient pas mieux et dont on a tir
un bien meilleur parti.

Dans la maison tout est propre, mais d'une simplicit rigoureuse. Si
l'avarice ou la misre avaient fait cette loi, ce serait triste  voir,
mais c'est l'conomie de la bienfaisance. Ses privations raisonnes, sa
svrit volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et
l'abondance d'une vie voluptueuse: celles-ci deviennent des besoins dont
on ne supporterait pas d'tre priv, mais auxquels on ne trouve point de
plaisir; les premires donnent des jouissances toujours rptes, et qui
nous laissent notre indpendance. Des toffes de mnage, fines, mais
fortes et peu salissantes, composent presque tout l'habillement des
enfants et du pre. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de
coton; et tous les ans, on trouve des prtextes pour rpartir plus de
deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient  peine des
chemises. Il n'y a d'autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui
servaient jadis dans la maison paternelle; tout le reste est d'un bois
trs dur, agrable  l'oeil et que l'on maintient dans une grande
propret; il se casse difficilement, et on le renouvelle  peu de frais;
en sorte que l'on n'a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu'on a
de l'ordre sans humeur, de l'activit sans inquitude. On n'a point de
domestique: comme les soins du mnage sont peu considrables et bien
rgls, on se sert soi-mme afin d'tre libre. De plus on n'aime ni 
surveiller, ni  perdre: on se trouve plus heureux avec plus de peine,
et plus de confiance. Seulement une femme qui mendiait auparavant, vient
tous les jours pendant une heure, elle fait l'ouvrage le moins propre,
et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manire
d'tre, on connat au juste ce qu'on dpense; car l on sait le prix
d'un oeuf, et l'on sait aussi donner sans aucun regret un sac de bl au
dbiteur pauvre poursuivi par un riche crancier.

Il importe  l'ordre mme qu'on le suive sans rpugnance: les besoins
positifs sont faciles  contenir par l'habitude, dans les bornes du
simple ncessaire; mais les besoins de l'ennui n'auraient point de
bornes et mneraient d'ailleurs aux besoins d'opinion, illimits comme
eux. On a tout prvu pour ne laisser aucun dgot interrompre l'accord
de l'ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos
sensations trop irrgulires: ils donnent  la fois l'avidit et
l'abattement. Le vin et le caf sont interdits. Le th seul est admis,
mais aucun prtexte ne peut rendre son usage frquent: on en prend
rgulirement une fois tous les cinq jours. Aucune fte ne vient
troubler l'imagination par ses plaisirs esprs, par son indiffrence
imprvue ou affecte, par les dgots et l'ennui qui succdent galement
aux dsirs tromps et aux dsirs satisfaits. Tous les jours sont  peu
prs semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour
le plaisir et les autres pour le travail; l'homme qui n'est pas
contraint par une ncessit absolue, devient bientt mcontent de tous,
et curieux d'essayer une autre manire de vivre. Il faut  l'incertitude
de nos coeurs, ou l'uniformit pour la fixer, ou une varit perptuelle
qui la suspende et la sduise toujours. Avec les amusements
s'introduiraient les dpenses; et l'on perdrait  s'ennuyer dans les
plaisirs, les moyens d'tre contents et aims au milieu d'une bourgade
contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la vie
soient insipides et sans joie. On se fait  l'uniformit de l'ennui,
mais le caractre en est altr, l'humeur devient difficile et chagrine;
au milieu de la paix des choses, on n'a plus la paix de l'me et le
calme du bonheur. Cet homme de bien l'a senti. Il a voulu que les
services qu'il rend, que l'ordre qu'il a tabli donnassent  sa famille
la flicit d'une vie simple, et non pas l'amertume des privations et de
la misre. Chaque jour a pour les enfants un moment de fte, tel qu'on
en peut avoir chaque jour. Il ne finit jamais sans qu'ils se soient
rjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pres, celui de
voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujours aussi
contents. Le repas du soir se fait de bonne heure; il est compos de
choses simples, mais qu'ils aiment, et que souvent on leur laisse
disposer eux-mmes. Aprs le souper, les jeux en commun chez soi, ou
chez des voisins honntes, les courses, la promenade, la gaiet
ncessaire  leur jeunesse et si bonne  tout ge, ne leur manquent
jamais. Tant le matre de la maison est convaincu que le bonheur attache
aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.

Voil comme il faudrait vivre: voil comme j'aimerais  faire, surtout
si j'avais un revenu considrable. Mais vous savez quelle chimre je
nourris dans ma pense. Je n'y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y
refuser. Le sort qui ne m'a donn ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne
sais quelle inquitude qui m'a isol, qui m'a toujours empch de
prendre un rle sur la scne du monde, ainsi que font les autres hommes;
ma destine enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente et
ne me permet pas d'en sortir; elle ne dispose point de moi, mais elle
m'empche d'en disposer moi-mme. Il semble qu'il y ait une force qui me
retienne et me prpare en secret, que mon existence ait une fin
terrestre encore inconnue, et que je sois rserv pour une chose que je
ne saurais souponner. C'est une illusion peut-tre: cependant je ne
puis volontairement dtruire ce que je crois pressentir, ce que le temps
peut me rserver.

A la vrit je pourrais m'arranger ici  peu prs de la manire dont je
parle; j'aurais un objet insuffisant, mais du moins certain; et voyant 
quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper  ces soins
journaliers l'inquitude qui me presse. En faisant dans un cercle
troit, le bien de quelques hommes, je parviendrais  oublier combien je
suis inutile aux hommes. Peut-tre mme prendrais-je ce parti, si je ne
me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur
intrieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans
les dtails: si j'avais une femme qui aimt les soins d'un mnage bien
conduit,  qui il ft naturel d'entrer dans mes vues, qui pt trouver
des plaisirs dans l'intimit domestique, et jouir comme moi de toutes
ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicit volontaire.

Bientt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie
prive. Le vallon ignor serait pour moi la seule terre humaine. On n'y
souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques
annes je serai un peu de poussire que les vers auront abandonn, j'en
viendrais  ce point de regarder comme un monument assez grand la
fontaine dont j'aurais amen les eaux intarissables; et ce serait assez
pour l'emploi de mes jours que dix familles trouvassent mon existence
utile.

Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicit des
montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les
habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin; au
lieu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin; mes meubles ne
seraient point d'acajou, ils seraient de chne ou de sapin. Je me
plairais  voir arranger les chtaignes sous la cendre, au foyer de la
cuisine; comme j'aime  tre assis sur un meuble lgant  vingt pieds
de distance d'un feu de salon,  la lumire de quarante bougies.

Mais je suis seul; et outre cette raison, j'en ai d'autres encore de
faire diffremment. Si je savais qui partagera ma manire de vivre, je
saurais selon quels besoins et quels gots il faut que je la dispose. Si
je pouvais tre assez utile dans ma vie domestique, je verrais  borner
l toute considration de l'avenir: mais dans l'ignorance o je suis de
ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-mme, je ne veux
point rompre des rapports qui peuvent devenir ncessaires, et je ne puis
non plus adopter des habitudes trop particulires. Je vais donc
m'arranger selon les lieux, mais d'une manire qui n'carte de moi
personne de ceux dont on peut dire: c'est un des ntres.

Je ne possde pas un bien considrable; et ce n'est point d'ailleurs
dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe dplac. Ces
lieux-l permettent la simplicit que j'aime. Ce n'est pas que les excs
y soient ignors, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne peut pas
dire prcisment que le pays soit simple, mais il convient  la
simplicit. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins
sduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules.
Il n'y faut pas aller vivre, si l'on est rduit  trs peu; mais si l'on
a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.

Je vais donc m'y arranger, comme si j'tais  peu prs sr d'y passer ma
vie entire. J'y vais tablir en tout la manire de vivre que les
circonstances m'indiquent. Aprs que je me serai pourvu des choses
ncessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu
clair; mais ce sera suffisant, et j'y serai moins gn avec cela,
qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une
grande ville.




LETTRE LXVI

DATX
19 juillet, VIII.


Quand on n'aime pas  changer de domestique, on doit tre satisfait d'en
avoir un dont l'opinion permette  peu prs ce qu'on veut. Le mien
s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son matre est mal nourri,
il se contente de l'tre un peu mieux que lui; si dans des lieux o il
n'existe point de lits, je passe la nuit tout habill sur le foin, il
s'y place de mme sans me faire trop valoir tant de condescendance. Je
n'en abuse point, et je viens de faire monter ici un matelas pour lui.

Au reste j'aime  avoir quelqu'un qui, rigoureusement parlant, n'ait pas
besoin de moi. Les gens qui ne peuvent rien par eux-mmes et qui sont
rduits naturellement et par inaptitude,  devoir tout  autrui, sont
trop difficiles. N'ayant jamais rien acquis par leurs propres moyens,
ils n'ont point eu l'occasion de connatre la valeur des choses, et de
se soumettre  des privations volontaires; en sorte que toutes leur sont
odieuses. Ils ne distinguent point de la misre, une conomie
raisonnable; ni de la lsinerie, une gne momentane que les
circonstances prescrivent; et leurs prtentions ont d'autant moins de
bornes, que sans vous ils ne pourraient prtendre  rien. Laissez-les 
eux-mmes, ils auront  peine du pain de seigle; prenez-les chez vous,
ils ddaignent les lgumes; la viande de boucherie est bien commune, et
leur sant ne saurait s'accommoder de l'eau.

Je suis enfin chez moi; et cela dans les Alpes. Il n'y a pas bien des
annes que c'et t pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve le
plaisir d'tre occup. J'ai des ouvriers de la Gruyre pour btir ma
maison de bois, et pour y faire des poles  la manire du pays. J'ai
commenc par faire lever un grand toit couvert d'_anscelles_, qui
joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bcher, la
fontaine, etc. C'est maintenant l'atelier gnral, et on y a pratiqu 
la hte quelques cases o l'on passe la nuit, pendant que la beaut de
la saison le permet. De cette manire les ouvriers ne sont point
drangs, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Ils font aussi leur cuisine
en commun: et me voil  la tte d'un petit Etat trs laborieux et bien
uni. Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je
suis parvenu  lui faire comprendre que quoiqu'il et l'intendance de
mes btiments, s'il voulait se faire aimer de mon peuple, il ferait bien
de ne point mpriser des hommes de condition libre, des paysans, des
ouvriers  qui peut-tre la philosophie du sicle donnerait l'impudence
de l'appeler valet.

Si vous trouvez un moment, envoyez-moi vos ides sur tous les dtails
auxquels vous penserez, afin qu'en disposant les choses pour longtemps,
et peut-tre pour la vie, je ne fasse rien qu'il faille ensuite changer.

Adressez  Imenstrm par Vevey.




LETTRE LXVII

DATX
Imenstrm, 21 juillet, VIII.


Ma chartreuse n'est claire par l'aurore en aucune saison, et ce n'est
que dans l'hiver qu'elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice
d't, on ne le voit pas se coucher, et on ne l'aperoit le matin que
trois heures aprs le moment o il a pass l'horizon. Il sort alors
entre les tiges droites des sapins prs d'un sommet nu, qu'il claire
plus haut que lui dans les cieux; il parat port sur l'eau du torrent,
au-dessus de sa chute; ses rayons divergent avec le plus grand clat 
travers le bois noir; le disque lumineux repose sur la montagne boise
et sauvage dont la pente reste encore dans l'ombre, c'est l'oeil
tincelant d'un colosse tnbreux.

Mais c'est aux approches de l'quinoxe, que les soires seront
admirables et vraiment dignes d'une tte plus jeune. La gorge
d'Imenstrm s'abaisse et s'ouvre vers le couchant d'hiver: sa pente
mridionale sera dans l'ombre; celle que j'occupe et qui regarde le
midi, tout claire de la splendeur du couchant, verra le soleil
s'teindre dans le lac immense embras de ses feux. Et ma valle
profonde sera comme un asile d'une douce temprature, entre la plaine
ardente fatigue de lumire, et la froide neige des cimes qui la ferment
 l'orient.

J'ai soixante-dix arpents de prs plus ou moins bons; vingt de bois
assez beaux; et  peu prs trente-cinq, dont la surface est toute en
rocs, en fondrires trop humides, ou toujours dans l'ombre, et en bois
ou trs faibles, ou  peu prs inaccessibles. Ceci ne donnera presque
aucun produit; c'est un espace strile, dont on ne tire d'autre avantage
que le plaisir de l'enfermer chez soi et de pouvoir, si l'on veut, le
disposer pour l'agrment.

Ce qui me plat dans cette proprit, outre la situation, c'est que
toutes les parties en sont contigus et peuvent tre runies par une
clture commune: de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La
vigne y pourrait russir d'aprs l'exposition; il y en avait mme
autrefois: on a mis des chtaigniers  la place, et je les prfre de
beaucoup.

Le froment y russit mal; le seigle y serait trs beau, dit-on, mais il
ne me servirait que comme moyen d'change; les fromages peuvent le faire
plus commodment. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la
maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.

Je ne veux point de vignes, parce qu'elles exigent un travail pnible,
et que j'aime voir l'homme occup, mais non surcharg, parce que leur
produit est trop incertain, trop irrgulier, et que j'aime  savoir ce
que j'ai, ce que je puis. Je n'aime point les champs, parce que le
travail qu'ils demandent est trop ingal; parce qu'une grle, et ici les
geles du mois de mai peuvent trop facilement enlever leur rcolte;
parce que leur aspect est presque continuellement, ou dsagrable, ou du
moins fort indiffrent pour moi.

De l'herbe, du bois et du fruit, voil tout ce que je veux, surtout dans
ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque  Imenstrm. C'est un grand
inconvnient; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l'on
plante; et moi qui aime  tre en scurit pour l'avenir, mais qui ne
compte que sur le prsent, je n'aime pas attendre. Comme il n'y avait
point ici de maison, on n'y a mis aucun arbre fruitier,  l'exception
des chtaigniers et de quelques pruniers trs vieux, qui apparemment
appartiennent au temps o il y avait de la vigne et sans doute des
habitations: car ceci parat avoir t partag entre divers
propritaires. Depuis la runion de ces diffrentes possessions, ce
n'tait plus qu'un pturage o les vaches s'arrtaient lorsqu'elles
commenaient  monter au printemps, et lorsqu'elles redescendaient pour
l'hiver.

Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers
et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres
fruits qui viendraient difficilement ici, je prfre m'en passer. Quand
on a dans un lieu ce qu'il peut naturellement produire, je trouve que
l'on est assez bien. Les soins que l'on se donnerait pour y avoir ce que
le climat n'accorde qu'avec peine, coteraient plus que la chose ne
vaudrait.

Par une raison semblable, je ne prtendrai pas avoir chez moi toutes les
choses qui me seront ncessaires, ou dont je ferai usage. Il en est
beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par change. Je ne dsapprouve
point que dans un grand domaine, on fasse tout chez soi, sa toile, son
pain, son vin; qu'on ait dans sa basse-cour porcs, dindes, paons,
pintades, lapins et tout ce qui peut, tant bien administr, donner
quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces mnages mesquins et
embarrasss, o pour une conomie toujours incertaine et souvent
onreuse, on se donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur, cent
occasions de pertes. Les oprations rurales sont toutes utiles, mais la
plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en
grand. Autrement il vaut mieux se borner  son affaire et la bien
conduire. En simplifiant, on rend l'ordre plus facile, l'esprit moins
inquiet, les subalternes plus fidles, et la vie domestique bien plus
douce.

Si je pouvais faire faire annuellement cent pices de toile, je verrais
peut-tre  me donner chez moi cet embarras: mais irai-je, pour quelques
aunes, semer du chanvre et du lin, avoir le soin de le faire tirer, de
le faire rouir, de le faire tiller, avoir des fileuses, envoyer je ne
sais o faire la toile, et encore ailleurs la blanchir? Quand tout
serait bien calcul; quand j'aurais valu les pertes, les infidlits,
l'ouvrage mal fait, les frais indirects, je suis persuad que je
trouverais ma toile trs chre. Au lieu que sans tout ce soin, je la
choisis comme je veux. Je ne la paie que ce qu'elle vaut rellement,
parce que j'en achte une quantit  la fois, et que je la prends dans
un magasin. D'ailleurs, je ne change de marchands, comme d'ouvriers ou
de domestiques, que quand il m'est impossible de faire autrement: cela,
quoi que l'on dise, arrive rarement, quand on choisit avec l'intention
de ne pas changer, et que l'on fait de son ct ce qui est juste pour
les satisfaire soi-mme ...




LETTRE LXVIII

DATX
Im., 23 juillet, VIII.


J'ai fait  peu prs les mmes rflexions que vous sur mon nouveau
sjour. Je trouve, il est vrai, qu'un froid mdiocre est naturellement
plus incommode qu'une chaleur trs grande; je hais les vents du nord et
les neiges; de tous temps mes ides se sont portes vers ces beaux
climats qui n'ont point d'hivers; et autrefois il me semblait pour
ainsi dire chimrique que l'on vct  Archangel,  Jeniseick. J'ai
peine  sentir que les travaux du commerce et des arts puissent se faire
sur une terre perdue vers le ple, o pendant une si longue saison les
liquides sont solides, la terre ptrifie, et l'air extrieur mortel.
C'est le Nord qui me parat inhabitable; quant  la Torride, je ne vois
pas de mme pourquoi les Anciens l'ont crue telle. Ses sables sont
arides sans doute, mais on sent d'abord que les contres bien arroses
doivent y convenir beaucoup  l'homme, en lui donnant peu de besoins, et
en subvenant, par les produits d'une vgtation forte et perptuelle, au
seul besoin absolu qu'il y prouve. La neige a, dit-on, ses avantages;
cela est certain; elle fertilise des terres peu fcondes, mais
j'aimerais mieux les terres naturellement fertiles, ou fertilises par
d'autres moyens. Elle a ses beauts; cela doit tre, car l'on en
dcouvre toujours dans les choses, en les considrant sous tous leurs
aspects; mais les beauts de la neige sont les dernires que je
dcouvrirai.

Mais maintenant que la vie indpendante n'est qu'un songe oubli,
maintenant que je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si
la faim, le froid, ou l'ennui ne me foraient de me remuer, je commence
 juger des climats par rflexion plus que par sentiment. Pour passer le
temps comme je puis dans ma chambre, autant vaut le ciel glac des
Samodes que le doux ciel de l'Ionie. Ce que je craindrais le plus, ce
serait peut-tre le beau temps perptuel de ces contres ardentes, o le
vieillard n'a pas vu pleuvoir dix fois. Je trouve les beaux jours bien
commodes; mais malgr le froid, les brumes, la tristesse, je supporte
bien mieux l'ennui des mauvais temps que celui des beaux jours.

Je ne dors plus comme autrefois. L'inquitude des nuits, le dsir du
repos me font songer  tant d'insectes qui tourmentent l'homme dans les
pays chauds et dans les ts de plusieurs pays du Nord. Les dserts ne
sont plus  moi: les besoins de convention me deviennent naturels. Que
m'importe l'indpendance de l'homme? Il me faut de l'argent, et avec de
l'argent, je puis tre bien  Ptersbourg comme  Naples. Dans le Nord
l'homme est assujetti par les besoins et les obstacles: dans le Midi il
est asservi par l'indolence et la volupt. Dans le Nord le malheureux
n'a pas d'asile; il est nu, il a froid, il a faim, et la nature serait
pour lui aussi terrible que l'aumne et les cachots. Sous l'Equateur, il
a les forts; et la nature lui suffit quand l'homme n'y est pas. L il
trouve des asiles contre la misre et l'oppression; mais moi, li par
mes habitudes et ma destine, je ne dois pas aller si loin. Je cherche
une cellule commode o je puisse respirer, dormir, me chauffer, me
promener en long et en large, et compter ma dpense. C'est donc beaucoup
si je la puis btir prs d'un rocher suspendu et menaant, prs d'une
eau bruyante, qui me rappellent de temps  autre que j'eusse pu faire
autre chose.

Cependant j'ai pens  Lugano. Je voulais l'aller voir; j'y ai renonc.
C'est un climat facile: on n'y a pas  souffrir l'ardeur des plaines
d'Italie, ni les brusques alternatives et la froide intemprie des
Alpes: la neige y tombe rarement, et n'y reste pas. On y a, dit-on, des
oliviers; et les sites y sont beaux; mais c'est un coin bien recul. Je
craignais encore plus la manire italienne; et quand aprs cela, j'ai
song aux maisons de pierres, je n'ai pas pris la peine d'y aller. Ce
n'est plus tre en Suisse. J'aimerais bien mieux Chessel, et j'y devrais
tre, mais il parat que je ne le puis. J'ai t conduit ici par une
force qui n'est peut-tre que l'effet de mes premires ides sur la
Suisse, mais qui me semble tre autre chose. Lugano a un lac, mais un
lac n'et pas suffi pour que je vous quittasse.

Cette partie de la Suisse o je me fixe est devenue comme ma patrie, ou
comme un pays o j'aurais pass des annes heureuses dans les premiers
temps de la vie. J'y suis avec indiffrence, et c'est une grande preuve
de mon malheur; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce
beau bassin de la partie occidentale du Lman si vaste, si romantique,
si bien environn; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont
et reviennent avec leurs cloches des montagnes; les facilits des
plaines et la proximit des hautes Alpes; une sorte d'habitude anglaise,
franaise et suisse  la fois; un langage que j'entends, un autre qui
est le mien, un autre plus rare que je ne comprends pas; une varit
tranquille que tout cela donne; une certaine union peu connue des
catholiques; la douce mlodie d'une terre qui voit le couchant, mais un
couchant loign du Nord; cette longue plaine d'eau courbe, prolonge,
indfinie, dont les vapeurs lointaines s'lvent sous le soleil de midi,
s'allument et s'embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse
entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et
s'tendent pour se perdre sur la rive o l'on repose: cet ensemble
entretient l'homme dans une situation qu'il ne trouve pas ailleurs. Je
n'en jouis pas, et j'aurais peine  m'en passer. Dans d'autres lieux, je
serais tranger; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je
veux reprocher aux choses l'impuissance et le nant o je vis, je
saurais de quelle chose me plaindre: mais ici je ne puis l'attribuer
qu' des dsirs vagues,  des besoins trompeurs. Il faut donc que je
cherche en moi les ressources qui y sont peut-tre sans que je les
connaisse; et si mon impatience est sans remde, mon incertitude sera du
moins finie.

Je dois avouer que j'aime  possder, mme sans jouir: soit que la
vanit des choses, ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse
convenable  l'habitude de ma pense; soit que, n'ayant pas d'autres
jouissances  attendre, je trouve de la douceur  une amertume qui ne
fait pas prcisment souffrir, et qui laisse l'me dcourage dans le
repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indiffrence pour des choses
sduisantes par elles-mmes, et autrefois dsires, triste tmoignage de
l'insatiable avidit de nos coeurs, flatte encore leur inquitude: elle
parat  leur ambition ingnieuse une marque de notre supriorit sur ce
que les hommes cherchent, et sur toutes les choses que la nature nous
avait donnes, comme assez grandes pour l'homme.

Je voudrais connatre la terre entire. Je voudrais, non pas la voir,
mais l'avoir vue: car la vie est trop courte pour que je surmonte ma
paresse naturelle. Moi qui crains le moindre voyage, et mme quelquefois
un simple dplacement, irais-je me mettre  courir le monde afin
d'obtenir, si par hasard j'en revenais, le rare avantage de savoir, deux
ou trois ans avant ma fin, des choses qui ne me serviraient pas.

Que celui-l voyage, qui compte sur ses moyens, qui prfre des
sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connat pas des succs
ou des plaisirs, et pour qui voyager c'est vivre. Je ne suis ni homme de
guerre, ni commerant, ni curieux, ni savant, ni homme  systme; je
suis mauvais observateur des choses usuelles; et je ne rapporterais du
bout du monde rien d'utile  mon pays. Je voudrais avoir vu, et tre
rentr dans ma chartreuse avec la certitude de n'en jamais sortir: je ne
suis plus propre qu' finir en paix. Vous vous rappellerez sans doute,
qu'un jour, tandis que nous parlions de la manire dont on passe le
temps sur les vaisseaux avec la pipe, le punch et les cartes; vous vous
rappelez que moi, qui hais les cartes, qui ne fume point, et qui bois
peu, je ne vous fis d'autre rponse que de mettre mes pantoufles, de
vous entraner dans la pice du djeuner, de fermer vite la fentre, et
de me mettre  me promener avec vous  petits pas, sur le tapis, auprs
du guridon o fumait la bouilloire. Et vous me parlez encore de
voyages! Je vous le rpte, je ne suis plus propre qu' finir en paix,
en conduisant ma maison dans la mdiocrit, la simplicit, l'aisance,
afin d'y voir des amis contents. De quelle autre chose irais-je
m'inquiter; et pourquoi passer ma vie  la prparer? Encore quelques
ts et quelques hivers, et votre ami, le grand voyageur, sera un peu de
cendre humaine. Vous lui rappelez qu'il doit tre utile; c'est bien son
espoir: il fournira  la terre quelques onces d'humus, autant vaut-il
que ce soit en Europe.

Si je pouvais d'autres choses, je m'y livrerais; je les regarderais
comme un devoir, et cela me ranimerait un peu: mais pour moi, je ne veux
rien faire. Si je parviens  n'tre pas seul dans ma maison de bois; si
je parviens  ce que tous y soient  peu prs heureux, on dira que je
suis un homme utile; je n'en croirai rien. Ce n'est pas tre utile que
de faire, avec de l'argent, ce que l'argent peut faire partout, et
d'amliorer le sort de deux ou trois personnes, quand il y a des hommes
qui perdent ou qui sauvent des milliers d'hommes. Mais enfin je serais
content en voyant que l'on est content. Dans ma chambre bien close,
j'oublierai tout le reste: je deviendrai troit comme ma destine, et
peut-tre je parviendrai  croire que ma valle est une partie
essentielle du monde.

A quoi me servirait donc d'avoir vu le globe, et pourquoi le
dsirerais-je? Il faut que je cherche  vous le dire, afin de le savoir
moi-mme. D'abord vous pensez bien que le regret de ne l'avoir pas vu
m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans  vivre, je partirais demain.
Comme il en est autrement, les relations des Cook, des Norden, des
Pallas, m'ont dit sur les autres contres ce que j'ai besoin d'en
savoir. Mais si je les avais vues, je comparerais une sensation avec une
autre sensation du mme ordre sous un autre ciel; je verrais peut-tre
un peu plus clair dans les rapports entre l'homme et les choses; et
comme il faudra que j'crive parce que je n'ai rien  faire, je dirais
peut-tre des choses moins inutiles.

En rvant seul, sans lumire, dans une nuit pluvieuse, auprs d'un beau
feu qui tombe en dbris, j'aimerais  me dire: J'ai vu les sables et les
mers et les monts, les capitales et les dserts, les nuits du tropique
et les nuits borales; j'ai vu la Croix du Sud et la Petite Ourse; j'ai
souffert une chaleur de 145 degrs, un froid de 130[74]. J'ai march
dans les neiges de l'Equateur, et j'ai vu l'ardeur du jour allumer les
pins sous le cercle polaire: j'ai compar les formes simples du Caucase
avec les anfractuosits des Alpes, et les hautes forts des monts
Flices avec le granit nu de la Thbade: j'ai vu l'Irlande toujours
humide, et la Libye toujours aride: j'ai pass le long hiver
d'Edimbourg sans souffrir du froid, et j'ai vu des chameaux gels dans
l'Abyssinie: j'ai mch le btel, j'ai pris l'opium, j'ai bu l'ava: j'ai
sjourn dans une bourgade o l'on m'aurait cuit si l'on ne m'et pas
cru empoisonn, puis chez un peuple qui m'a ador parce que j'y suis
venu dans un de ces globes dont le peuple d'Europe s'amuse: j'ai vu
l'Esquimau satisfait avec ses poissons gts et sort huile de baleine;
j'ai vu le faiseur d'affaires mcontent de ses vins de Chypre et de
Constance: j'ai vu l'homme libre faire deux cents lieues  la poursuite
d'un ours, et le bourgeois manger, grossir, peser sa marchandise et
attendre l'extrme-onction dans la boutique sombre que sa mre
achalanda. La fille d'un mandarin mourut de honte parce qu'une heure
trop tt son mari avait aperu son pied dcouvert: dans le Pacifique,
deux jeunes filles montrent sur le pont, prirent  la main l'unique
vtement qui les couvrait, s'avancrent ainsi nues parmi les matelots
trangers, en emmenrent  terre, et jouirent  la vue du navire. Un
sauvage se tua de dsespoir devant le meurtrier de son ami: le vrai
fidle vendit la femme qui l'avait aim, qui l'avait sauv, qui l'avait
nourri, et la vendit davantage en apprenant qu'il l'avait rendue
enceinte.

Mais quand j'aurais vu ces choses et beaucoup d'autres; quand je vous
dirais, je les ai vues; hommes tromps et construits pour l'tre! ne les
savez-vous pas? en tes-vous moins fanatiques de vos ides troites? en
avez-vous moins besoin de l'tre pour qu'il vous reste quelque dcence
morale?

Non: ce n'est que songes! il vaut mieux acheter de l'huile en gros, la
revendre en dtail, et gagner deux sous par livre[75].

Ce que je dirais  l'homme qui pense n'en aurait pas une autorit
beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire  l'homme impartial,
toute l'exprience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n'a rien vu
par lui-mme, et qui est sans prventions, sait mieux que beaucoup de
voyageurs. Sans doute si cet homme d'un esprit droit, si cet observateur
avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la diffrence ne
serait pas assez grande pour tre essentielle: ils pressent dans les
rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu' leur
place il et vues.

Si les Anacharsis, les Pythagore, les Dmocrite vivaient maintenant, il
est probable qu'ils ne voyageraient pas; car tout est divulgu. La
science secrte n'est plus dans un lieu particulier; il n'y a plus de
moeurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires: il n'est
plus indispensable d'aller au loin. S'il fallait tout voir par soi-mme,
maintenant que la terre est si grande et la science si complique, la
vie entire ne suffirait ni  la multiplicit des choses qu'il faudrait
tudier, ni  l'tendue des lieux qu'il faudrait parcourir. On n'a plus
ces grands desseins, parce que leur objet devenu trop vaste, a pass les
facults et l'espoir mme de l'homme; comment conviendraient-ils  mes
facults solitaires,  mon espoir teint?

Que vous dirai-je encore? La servante qui trait ses vaches, qui met son
lait reposer, qui en lve la crme et la bat, sait bien qu'elle fait du
beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'tend avec plaisir
sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la thire, parce
que le beurre est bon, voil sa peine paye; son travail est beau, car
elle a fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui
est juste et utile, sait-il ce qu'il produira, et s'il produira quelque
chose?

En vrit c'est un lieu bien tranquille que cette gorge d'Imenstrm, o
je ne vois au-dessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel
infini: plus bas s'tendent au loin les terres que l'homme travaille.

Dans d'autres ges, on estimait la dure de la vie par le nombre des
printemps: et moi dont il faut que le toit de bois devienne semblable 
celui des hommes antiques, je compterai ainsi ce qui me reste par le
nombre de fois que vous y viendrez passer, selon votre promesse, un mois
de chaque anne.




LETTRE LXIX

DATX
Im., 27 juill., VIII.


J'apprends avec plaisir que M. de Fonsalbe est revenu de Saint-Domingue;
mais on dit qu'il est ruin, et de plus mari; on me dit encore qu'il a
quelque affaire  Zurich, et qu'il doit y aller bientt.

Recommandez-lui de passer ici: il sera bien reu. Cependant il faut le
prvenir qu'il le sera fort mal sous d'autres rapports. Je crois que
ceux-l lui importent peu; car s'il n'a bien chang, c'est un excellent
coeur. Un bon coeur change-t-il?

Je le plaindrais peu d'avoir eu son habitation dvaste par les ouragans
et ses esprances dtruites, s'il n'tait pas mari; mais puisqu'il
l'est je le plains beaucoup. S'il a vraiment une femme, il lui sera
pnible de ne la pas voir heureuse; s'il n'a avec lui qu'une personne
qui porte son nom; il sera plong dans bien des dgots auxquels
l'aisance seule permet d'chapper. On ne m'a pas marqu qu'il et, ou
qu'il n'et pas d'enfants.

Faites-lui promettre de passer par Vevey, et de s'arrter ici plusieurs
jours. Le frre de Mme Dellemar m'est peut-tre destin.--Il me
vient une esprance. Dites-moi quelque chose  son sujet, vous qui le
connaissez davantage. Flicitez sa soeur de ce qu'il a chapp  ce
dernier malheur dans la traverse. Non: ne _lui_ dites rien de ma part;
laissez prir les temps passs.

Mais apprenez-moi quand il viendra; et dites-moi, dans notre langue,
votre pense sur sa femme. Je souhaite qu'elle fasse avec lui le voyage;
c'est mme  peu prs ncessaire. La saison favorable pour voir la
Suisse est un prtexte qui vous servira  les dcider. Si l'on craint
l'embarras ou les frais, assurez qu'elle pourra tre agrablement et
convenablement  Vevey, pendant qu'il terminera ses affaires  Zurich.




LETTRE LXX

DATX
Im., 29 juill., VIII.


Quoique ma dernire lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous cris
sans avoir rien de particulier  vous dire. Si vous recevez les deux
lettres  la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de
pressant; je vous prviens qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il
fait un temps d'hiver: c'est pour cela que je vous cris, et que je
passe l'aprs-midi auprs du feu. La neige couvre les montagnes, les
nuages sont trs bas, une pluie froide inonde les valles; il fait froid
mme au bord du lac; il n'y avait ici que cinq degrs  midi, et il n'y
en avait pas deux un peu avant le lever du soleil[76].

Je ne trouve point dsagrables ces petits hivers au milieu de l't.
Jusqu' un certain point le changement convient mme aux hommes
constants, mme  ceux que leurs habitudes entranent. Il est des
organes qu'une action trop continue fatigue: je jouis entirement du feu
maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gne, et je m'en loigne
habituellement.

Ces vicissitudes plus subites et plus grandes que dans les plaines,
rendent plus intressante, en quelque sorte, la temprature incommode
des montagnes. Ce n'est point au matre qui le nourrit bien et le laisse
en repos, que le chien s'attache davantage, mais  celui qui le corrige
et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrgulier, orageux,
incertain devient ncessaire  notre inquitude: un climat plus facile
et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indiffrents.

Peut-tre les jours gaux, le ciel sans nuages, l't perptuel
donnent-ils plus d'imagination  la multitude: ce qui viendrait de ce
que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que
les hommes sont plus semblables dans ces contres o il y a moins de
diversit dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les
lieux pleins d'oppositions, de beauts et d'horreur, o l'on prouve des
situations contraires et des sentiments rapides, lvent l'imagination
de certains hommes vers le romantique, le mystrieux, l'idal.

Des champs toujours temprs peuvent nourrir des savants profonds; des
sables toujours brls peuvent contenir des gymnosophistes et des
asctes: mais la Grce montagneuse, froide et douce, svre et riante,
la Grce couverte de neige et d'oliviers eut Orphe, Homre, Epimnide;
la Caldonie plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins
heureuse, produisit Ossian.

Quand les arbres, les eaux, les nuages sont peupls par les mes des
anctres, par les esprits des hros, par les dryades, par les divinits;
quand des tres invisibles sont enchans dans les cavernes, ou ports
par les vents; quand ils errent sur les tombeaux silencieux, et qu'on
les entend gmir dans les airs pendant la nuit tnbreuse; quelle patrie
pour le coeur de l'homme! quel monde pour l'loquence[77]!

Sous un ciel toujours le mme, dans une plaine sans bornes, des palmiers
droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet: le musulman s'y
fait asseoir sur des carreaux, il y fume tout le jour entre les
ventails qu'on agite devant lui.

Mais des rochers mousseux s'avancent sur l'abme des vagues souleves,
une brume paisse les a spars du monde pendant un long hiver:
maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les
jours grandissent, les forts s'animent. Sur l'ocan tranquille, les
filles des guerriers chantent les combats et l'esprance de la patrie.
Voici que les nuages s'assemblent; la mer se soulve, le tonnerre brise
les chnes antiques; les barques sont englouties; la neige couvre les
cimes; les torrents branlent la cabane, ils creusent des prcipices. Le
vent change; le ciel est clair et froid. A la lueur des toiles on
distingue des planches sur la mer encore menaante; les filles des
guerriers ne sont plus. Les vents se taisent, tout est calme; on entend
des voix humaines au-dessus des rochers, et des _gouttes froides tombent
du toit_. Le Caldonien s'arme, il part dans la nuit, il franchit les
monts et les torrents, il court  Fingal: il lui dit: Slisama est
morte, mais je l'ai entendue, elle ne nous quittera pas, elle a nomm
tes amis, elle nous a command de vaincre.

C'est au Nord que semblent appartenir l'hrosme de l'enthousiasme, et
les songes gigantesques d'une mlancolie sublime[78]. A la Torride
appartiennent les conceptions austres, les rveries mystiques, les
dogmes impntrables, les sciences secrtes, magiques, cabalistiques, et
les passions opinitres des solitaires.

Le mlange des peuples et la complication des causes, ou relatives au
climat, ou trangres  lui qui modifient le temprament de l'homme, ont
fourni des raisons spcieuses contre la grande influence des climats. Il
semble d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens, et les
effets de cette influence. On n'a considr gnralement que le plus ou
moins de chaleur: et cette cause, loin d'tre unique, n'est peut-tre
pas la principale.

Si mme il tait possible que la somme annuelle de la chaleur ft la
mme en Norvge et dans le Ymen, la diffrence resterait encore trs
grande, et presque aussi grande peut-tre entre l'Arabe et le Norvgien.
L'un ne connat qu'une nature permanente, l'galit des jours, la
continuit de la saison, et la brlante uniformit d'une terre aride.
L'autre, aprs une longue saison de brumes tnbreuses o la terre est
glace, les eaux immobiles et le ciel boulevers par les vents, verra
une saison nouvelle clairer constamment les cieux, animer les eaux,
fconder la terre fleurie et embellie par les teintes harmonieuses et
les sons romantiques. Il a dans le printemps des heures d'une beaut
inexprimable; il a les jours d'automne plus attachants encore par cette
tristesse mme qui remplit l'me sans l'garer, qui, au lieu de l'agiter
d'un plaisir trompeur, la pntre et la nourrit d'une volupt pleine de
mystre, de grandeur et d'ennuis.

Peut-tre les aspects diffrents de la terre et des cieux, et la
permanence ou la mobilit des accidents de la nature ne peuvent-ils
faire d'impression que sur les hommes bien organiss, et non sur cette
multitude qui parat condamne, soit par incapacit, soit par misre 
n'avoir que l'instinct animal. Mais ces hommes dont les facults sont
plus tendues, sont ceux qui mnent leur pays; ceux qui par les
institutions, par l'exemple, par les forces publiques ou secrtes,
entranent le vulgaire; et le vulgaire lui-mme obit en bien des
manires  ces mobiles, quoiqu'il ne les observe pas.

Parmi ces causes, l'une des principales sans doute est dans l'atmosphre
dont nous sommes pntrs. Les manations, les exhalaisons vgtales et
terrestres changent avec la culture et avec d'autres circonstances, lors
mme que la temprature ne change pas sensiblement. Ainsi quand on
observe que le peuple de telle contre a chang, quoique son climat soit
rest le mme, il me semble que l'on ne fait pas une objection solide;
on ne parle que de la temprature, et cependant l'air d'un lieu ne
saurait convenir souvent aux habitants d'un autre lieu, dont les ts et
les hivers paraissent semblables.

Les causes morales et politiques agissent d'abord avec plus de force que
l'influence du climat: elles ont un effet prsent et rapide qui surmonte
les causes physiques, quoique celles-ci plus durables, soient plus
puissantes  la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient
chang depuis le temps o Julien crivit son _Misopogon_. La force des
choses a mis  la place de l'ancien caractre parisien, un caractre
compos de celui des habitants d'une trs grande ville non maritime, et
de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux,
des Gascons, des Franais en gnral, des Europens mme, et enfin des
sujets d'une monarchie tempre dans ses formes extrieures.




LETTRE LXXI

DATX
Im., 3 aot, VIII.


S'il est une chose dans le spectacle du monde, qui m'arrte quelquefois,
et quelquefois m'tonne: c'est cet tre qui nous parat la fin de tant
de moyens, et qui semble n'tre le moyen d'aucune fin: qui est tout sur
la terre, et qui n'est rien pour elle, rien pour lui-mme[79]: qui
cherche, qui combine, qui s'inquite, qui rforme, et qui pourtant fait
toujours de la mme manire des choses nouvelles, et avec un espoir
toujours nouveau des choses toujours les mmes: dont la nature est
l'activit, ou plutt l'inquitude de l'activit: qui s'agite pour
trouver ce qu'il cherche, et s'agite bien plus lorsqu'il n'a rien 
chercher: qui, dans ce qu'il a atteint, ne voit qu'un moyen pour
atteindre une autre chose; et lorsqu'il jouit, ne trouve dans ce qu'il
avait dsir, qu'une force nouvelle pour s'avancer vers ce qu'il ne
dsirait pas: qui aime mieux aspirer  ce qu'il craignait, que de ne
plus rien attendre: dont le plus grand malheur serait de n'avoir 
souffrir de rien: que les obstacles enivrent, que les plaisirs
accablent; qui ne s'attache au repos que quand il l'a perdu: et qui,
toujours emport d'illusions en illusions, n'a pas, ne peut pas avoir
autre chose, et ne fait jamais que rver la vie.




LETTRE LXXII

DATX
Im., 6 aot, VIII.


Je ne saurais tre surpris que vos amis me blment de m'tre confin
dans un endroit solitaire et ignor. Je devais m'y attendre; et je dois
aussi convenir avec eux que mes gots paraissent quelquefois en
contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est
qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira un
penchant dcid pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce
qu'on appelle vivre  la campagne; je n'ai point non plus d'loignement
pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je prfre
naturellement, mais je serais embarrass de dire lequel me convient tout
 fait maintenant.

A ne considrer que les lieux seulement, il existe peu de villes o il
ne me ft dsagrable de me fixer; mais il n'y en a point peut-tre que
je ne prfrasse  la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs
provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour
moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une
prfrence dcide  la campagne; car si, dans une situation gne, il y
est plus facile qu' la ville de mener une vie supportable; je crois
qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes
qu'ailleurs, de vivre tout  fait bien selon le lieu. Tout cela est
donc sujet  tant d'exceptions, que je ne saurais dcider en gnral. Ce
que j'aime, ce n'est pas prcisment une chose de telle nature, mais
celle que je vois le plus prs de la perfection dans son genre, celle
que je reconnais tre le plus selon sa nature.

Je prfrerais la vie du plus misrable Norvgien dans ses roches
glaces,  celle que mnent d'innombrables petits bourgeois de certaines
villes dans lesquelles, tout envelopps de leurs habitudes, ples de
chagrins, et vivant de btises, ils se croient suprieurs  l'tre
insouciant et robuste qui vgte dans la campagne, et qui rit tous les
dimanches.

J'aime assez une ville petite, propre, bien situe, bien btie, qui a
pour promenade publique un parc bien plant et non d'insipides
boulevards: o l'on voit un march commode, et de belles fontaines: o
l'on peut runir, quoique en petit nombre, des gens non pas
extraordinaires, clbres, ni mme savants; mais pensant bien, se voyant
avec plaisir, et ne manquant pas d'esprit: une petite ville enfin o il
y a aussi peu qu'il se puisse de misre, de boue, de division, de propos
de commre, de dvotion bourgeoise, et de calomnie.

J'aime mieux encore une trs grande ville qui runisse tous les
avantages et toutes les sductions de l'industrie humaine: o l'on
trouve les manires les plus heureuses, et l'esprit le plus clair: o
l'on puisse, dans son immense population, esprer un ami, et faire des
connaissances telles qu'on les dsire: o l'on puisse se perdre quand on
veut dans la foule, tre  la fois connu, respect, libre et ignor;
prendre le train de vie que l'on aime, et en changer mme sans faire
parler de soi: o l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer,
sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu.
Paris est la ville qui runit  un plus haut degr les avantages des
villes; ainsi, quoique je l'aie vraisemblablement quitte pour toujours,
je ne saurais tre surpris que tant de gens de got, et tant de gens 
passions, en prfrent le sjour  tout autre.

Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on s'y
trouve tranger; on sent qu'on n'a pas les facults convenables  la vie
que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rle que peut-tre
pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il
faut avoir les habitudes rurales; il n'est gure temps de les prendre
lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras
travailleurs, et s'amuser  planter,  greffer,  faner soi-mme: il
faudrait aussi aimer la chasse ou la pche. Autrement on voit que l'on
n'est pas l ce qu'on y devrait tre, et l'on se dit:  Paris, je ne
sentirais pas cette disconvenance; ma manire serait d'accord avec les
choses, quoique ma manire et les choses ne puissent y tre d'accord
avec mes vritables gots. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans
l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes
constantes dans la jeunesse dnaturent notre temprament et nos
affections: et s'il arrive ensuite que l'on soit tout  fait libre, l'on
ne saurait plus choisir qu' peu prs ce qu'il faut, il n'y a plus rien
qui convienne tout  fait.

A Paris on est bien pour quelque temps; mais il me semble qu'on n'y est
pas bien pour la vie entire, et que la nature de l'homme n'est pas de
rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue,  jamais
spar des grandes scnes de la nature! Les grces de la socit ne sont
point sans prix; c'est une distraction qui entrane nos fantaisies; mais
elle ne remplit pas notre me, elle ne ddommage pas de tout ce qu'on a
perdu, elle ne saurait suffire  celui qui n'a qu'elle dans la ville,
qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le
malheur des plaisirs.

Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propritaire
qui, sans autres soins, et sans tat comme sans passions, tranquille
dans un domaine agrable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa
famille et lui-mme: et, ne cherchant point les succs et les amertumes
du monde, veut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et
rpts, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut
reproduire.

Avec une femme, comme il en est; avec un ou deux enfants, et un ami
comme vous savez; avec de la sant, un terrain suffisant dans un site
heureux, et l'esprit d'ordre, on a toute la flicit que l'homme sage
puisse maintenir dans son coeur. Je possde une partie de ces biens: mais
celui qui a dix besoins, n'est pas heureux quand neuf sont remplis:
l'homme est, et doit tre ainsi fait. La plainte me conviendrait mal; et
pourtant le bonheur reste loin de moi.

Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que
j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le
service, et de se fixer  Paris. J'tais chez M. T*** vers le soir: il y
avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restmes nous trois
seulement; il fit apporter du porter: un peu aprs il sortit, et je me
trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de
notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint  rouler sur ce
sujet, et si le porter aprs dner n'entra pas pour beaucoup dans cette
sorte d'panchement: quoi qu'il en soit, voici  peu de chose prs ses
propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'tre jamais las de
s'amuser: et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prtend
assujettir ses amusements mmes  un ordre qui lui soit personnel, et
les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse
qu'avec lui-mme. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait: le
lendemain matin, voyant que je m'en rappelais assez bien, je me mis 
l'crire pour le garder parmi mes notes. Le voici: par paresse, je ne
veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.

...J'ai voulu avoir un tat, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait
 rien de bon, du moins pour moi. J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une
chose _extrieure_ qui pt valoir la peine qu'on s'en inquitt: c'est
l'or. Il en faut; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est
ncessaire de n'en pas chercher immodrment. L'or est une force: il
reprsente toutes les facults de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes
les voies, puisqu'il lui donne droit  toutes les jouissances; et je ne
vois pas qu'il soit moins utile  l'homme de bien qu'au voluptueux, pour
remplir ses vues. J'ai aussi t dupe de l'envie d'observer et de
savoir, je l'ai pousse trop loin: j'ai appris avec beaucoup de peine
des choses inutiles  la raison de l'homme, et que j'oublie ds 
prsent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupt dans cet oubli, mais
je l'ai paye trop cher. J'ai un peu voyag, j'ai vcu en Italie, j'ai
travers la Russie, j'ai aperu la Chine. Ces voyages-l m'ayant
beaucoup ennuy, quand je n'ai plus eu d'affaires j'ai voulu voyager
pour mon plaisir. Les trangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai
couru comme un autre.

--Vous avez t ddommag de l'ennui des plaines russes.

--Je suis all voir de quelle couleur est la neige dans l't, si le
granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et
diverses autres choses semblables.

--Srieusement, vous n'en avez pas t satisfait, vous n'en avez
rapport aucun souvenir agrable, aucune observation?...

--Je sais la forme des chaudires o l'on fait le fromage; et je suis en
tat de juger si les planches des _Tableaux topographiques de la Suisse_
sont exactes, ou si les artistes se sont amuss, ce qui leur est arriv
souvent. Que m'importe que des rochers rouls par quelques hommes en
aient cras un plus grand nombre qui se trouvait dessous. Si la neige
et la bise rgnent neuf mois dans les prs o une chose aussi tonnante
arriva jadis, je ne les choisirai point pour y vivre maintenant. Je suis
charm qu' Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain et de la
bire en dchargeant des tonneaux de caf; pour moi, je trouve du caf
ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me
morfondre  Hambourg. Tout pays a du bon: l'on prtend que Paris a moins
de mauvais qu'un autre endroit; je ne dcide point cela, mais j'ai mes
habitudes  Paris, et j'y reste. Quand on a du sens, et de quoi vivre,
on peut s'arranger partout o il y a des tres sociables. Notre coeur,
notre tte et notre bourse font plus  notre bonheur que les lieux. J'ai
trouv le plus hideux libertinage dans les dserts du Wolga, j'ai vu les
plus risibles prtentions dans les humbles valles des Alpes. A
Astracan,  Lausanne,  Naples, l'homme gmit comme  Paris: il rit 
Paris comme  Lausanne ou  Naples. Partout les pauvres souffrent, et
les autres se tourmentent. Il est vrai que la manire dont le peuple se
divertit  Paris, n'est gure la manire dont j'aime  voir rire le
peuple: mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une
socit plus agrable, et une vie plus commode. Je suis revenu de ces
fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un
got dominant, ou si vous voulez, une manie; celle-l ne me quittera
pas, car elle n'a rien de chimrique et ne se donne pas de grands
embarras pour un vain but. J'aime  tirer le meilleur parti de mon
temps, de mon argent, de tout mon tre. La passion de l'ordre occupe
mieux, et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie
rien en pure perte. Le bonheur est moins coteux que les plaisirs.

--Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours  faire sa
partie,  dner, et  parler d'une actrice nouvelle; cela peut tre
assez commode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera
point le bonheur de celui qui a de grands besoins.

--Vous voulez des sensations fortes, des motions extrmes: c'est la
soif d'une me gnreuse, et votre ge peut encore y tre tromp. Quant
 moi, je me soucie peu d'admirer une heure, et de m'ennuyer un mois;
j'aime mieux m'amuser souvent et ne m'ennuyer jamais. Ma manire d'tre
ne me lassera pas, parce que j'y joins l'ordre et que je m'attache  cet
ordre.

Voil tout ce que j'ai conserv de notre entretien qui a dur une grande
heure sur le mme ton. J'avoue que s'il ne me rduisit pas au silence,
il me fit du moins beaucoup rver.




LETTRE LXXIII

DATX
Im., septembre, VIII.


Vous me laissez dans une grande solitude. Avec qui vivrai-je lorsque
vous serez errant par-del les mers? C'est maintenant que je vais tre
seul. Votre voyage ne sera pas long; cela se peut: mais gagnerai-je
beaucoup  votre retour? Ces fonctions nouvelles qui vous assujettiront
sans relche, vous ont donc fait oublier mes montagnes et la promesse
que vous m'aviez faite? Avez-vous cru Bordeaux si prs des Alpes?

Je n'crirais pas jusqu' votre retour; je n'aime point ces lettres
aventures qui ne sauraient rencontrer que par hasard celui qui les
attend; et dont la rponse, qui ne peut venir qu'au bout de trois mois,
peut ne venir qu'au bout d'un an. Pour moi, qui ne remuerai pas d'ici,
j'espre en recevoir avant votre retour.

Je suis fch que M. de F*** ait des affaires  terminer  Hambourg,
avant celle de Zurich; mais puisqu'il prvoit qu'elles seront longues,
peut-tre la mauvaise saison sera passe avant qu'il vienne en Suisse.
Ainsi vous pourrez arranger les choses pour ce temps-l, comme elles
taient projetes pour cet automne. Ne partez point sans qu'il ait
promis formellement de s'arrter ici plusieurs jours.

Vous voyez si cela m'importe. Je n'ai nul espoir de vous avoir: qu'au
moins j'aie quelqu'un que vous aimiez. Ce que vous me dites de lui, me
satisferait beaucoup, si les projets d'une excution loigne me
sduisaient. Je ne veux plus croire au succs des choses incertaines.




LETTRE LXXIV

DATX
Im., 15 juin, neuvime anne.


J'ai reu votre billet avec une joie ridicule. Bordeaux m'a sembl un
moment plus prs de mon lac, que Port-au-Prince, ou l'le de Gore. Vos
affaires ont donc russi: c'est beaucoup. L'me s'arrange pour se
nourrir de cela, quand elle n'a pas d'autres aliments.

Pour moi je suis dans un ennui profond. Vous comprenez que je ne
m'ennuie pas; au contraire, je m'occupe; mais je pris d'inanition.

Il convient d'tre concis comme vous. Je suis  Imenstrm. Je n'ai
aucune nouvelle de M. de Fonsalbe. D'ailleurs je n'espre plus rien:
cependant ... Adieu. _Si vales bene est; ego quidem valeo._


DATX
16 juin.

Quand je songe que vous vivez occup et tranquille, tantt travaillant
avec intrt, tantt prenant plaisir  ces distractions qui reposent,
j'en viens presque au point de blmer l'indpendance que j'aime beaucoup
pourtant. Il est incontestable que l'homme a besoin d'un but qui le
sduise, d'un assujettissement qui l'entrane et lui commande. Cependant
il est beau d'tre libre, de choisir ce qui convient  ses moyens, et de
n'tre point comme l'esclave qui fait toujours le travail d'un autre.
Mais j'ai trop le temps de sentir toute l'inutilit, toute la vanit de
ce que je fais. Cette froide estimation de la valeur relle des choses
tient de bien prs au dgot de toutes.

Vous faites vendre Chessel: vous allez acqurir prs de Bordeaux. Ne
nous reverrions-nous jamais? Vous tiez si bien! mais il faut que la
destine de chacun soit remplie. Il ne suffit pas que l'on paraisse
content: moi aussi je parais devoir l'tre; et je ne suis pas heureux.
Quand vous le serez, envoyez-moi du sauternes; je n'en veux pas
auparavant. Mais vous le serez, vous dont le coeur obit  la raison.
Vous le serez homme bon, homme sage que j'admire, et ne puis imiter:
vous savez employer la vie; moi, je l'attends. Je cherche toujours
au-del, comme si les heures n'taient pas perdues; comme si l'ternelle
mort n'tait pas plus prs que mes songes.




LETTRE LXXV

DATX
Im., 28 juin, IX.


Je n'attendrai plus des jours meilleurs. Les mois changent, les annes
se succdent; tout se renouvelle en vain; je reste le mme. Au milieu de
ce que j'ai dsir, tout me manque; je n'ai rien obtenu, je ne possde
rien: l'ennui consume ma dure dans un long silence. Soit que les vaines
sollicitudes de la vie me fassent oublier les choses naturelles, soit
que l'inutile besoin de jouir me ramne  leur ombre, le vide
m'environne tous les jours, et chaque saison semble l'tendre davantage
autour de moi. Nulle intimit n'a consol mes ennuis dans les longues
brumes de l'hiver. Le printemps vint pour la nature, il ne vint point
pour moi. Les jours de vie rveillrent tous les tres: leur feu
indomptable me fatigua sans me ranimer; je devins tranger dans le monde
heureux. Et maintenant les fleurs sont tombes, le lis a pass lui-mme:
la chaleur augmente, les jours sont plus longs, les nuits sont plus
belles! Saison heureuse! Les beaux jours me sont inutiles, les douces
nuits me sont amres. Paix des ombrages! brisement des vagues! silence!
lune! oiseaux qui chantiez dans la nuit! sentiments des jeunes annes,
qu'tes-vous devenus?

Les fantmes sont rests: ils paraissent devant moi; ils passent,
repassent, s'loignent, reparaissent comme une nue mobile sous cent
formes ples et gigantesques. Vainement je cherche  commencer avec
tranquillit la nuit du tombeau; mes yeux ne se ferment point. Ces
fantmes de la vie se montrent sans relche, en se jouant
silencieusement; ils approchent et fuient, s'abment et reparaissent: je
les vois tous, et je n'entends rien; je les fixe, c'est une fume; je
les cherche, ils ne sont plus. J'coute, j'appelle, je n'entends pas ma
voix elle-mme, et je reste dans un vide intolrable, seul, perdu,
incertain, press d'inquitude et d'tonnement, au milieu des ombres
errantes, dans l'espace impalpable et muet. Nature impntrable! ta
splendeur m'accable, et tes bienfaits me consument. Que sont pour moi
ces longs jours? Leur lumire commence trop tt; leur brlant midi
m'puise et la navrante harmonie de leurs soires clestes fatigue les
cendres de mon coeur: le gnie qui s'endormait sous ses ruines, a frmi
du mouvement de la vie.

Les neiges fondent sur les sommets; les nues orageuses roulent dans la
valle: malheureux que je suis! les cieux s'embrasent, la terre mrit,
le strile hiver est rest dans moi. Douces lueurs du couchant qui
s'teint! grandes ombres des neiges perdurables!... Et l'homme n'aurait
que d'amres volupts quand le torrent roule au loin dans le silence
universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand
la lune monte sur le Velan!

Ds que je sortis de cette enfance que l'on regrette, j'imaginai, je
sentis une vie relle; mais je n'ai trouv que des sensations
fantastiques: je voyais des tres, il n'y a que des ombres: je voulais
de l'harmonie, je ne trouvai que des contraires. Alors je devins sombre
et profond; le vide creusa mon coeur; des besoins sans bornes me
consumrent dans le silence, et l'ennui de la vie fut mon seul sentiment
dans l'ge o l'on commence  vivre. Tout me montrait cette flicit
pleine, universelle, dont l'image idale est pourtant dans le coeur de
l'homme, et dont les moyens si naturels semblent effacs de la nature.
Je n'essayais encore que des douleurs inconnues: mais quand je vis les
Alpes, les rives de leurs lacs, le silence de leurs chalets, la
permanence, l'galit des temps et des choses, je reconnus des traits
isols de cette nature pressentie: je vis les reflets de la lune sur le
schiste des roches et sur les toits de bois; je vis des hommes sans
dsirs; je marchai sur l'herbe courte des montagnes; j'entendis des sons
d'un autre monde.

Je redescendis sur la terre; l s'vanouit cette foi aveugle 
l'existence absolue des tres, cette chimre de rapports rguliers, de
perfections, de jouissances positives; brillante supposition dont
s'amuse un coeur neuf, et dont sourit douloureusement celui que plus de
profondeur a refroidi, ou qu'un plus long temps a mri.

Mutations sans terme, action sans but, impntrabilit universelle;
voil ce qui nous est connu de ce monde o nous rgnons.

Une destine indomptable efface nos songes: et que met-elle dans cet
espace qu'encore il faut remplir? Le pouvoir fatigue: le plaisir
chappe: la gloire est pour nos cendres: la religion est un systme du
malheureux: l'amour avait les couleurs de la vie, l'ombre vient, la rose
plit, elle tombe, et voici l'ternelle nuit.

Cependant notre me tait grande: elle voulait, elle devait: qu'a-t-elle
fait? J'ai vu sans peine tendue sur la terre et frappe de mort, la
tige antique fconde par deux cents printemps. Elle a nourri l'tre
anim, elle l'a reu dans ses asiles; elle a bu les eaux de l'air, elle
subsistait malgr les vents orageux; elle meurt au milieu des arbres ns
de son fruit. Sa destine est accomplie; elle a reu ce qui lui fut
promis: elle n'est plus, elle a t.

Mais ce sapin plac par les hasards sur le bord du marais! Il s'levait
sauvage, fort et superbe, comme au milieu des rochers dserts, comme
l'arbre des forts profondes: nergie trop vaine! les racines
s'abreuvent dans une eau ftide, elles plongent dans la vase impure: la
tige s'affaiblit et se fatigue; la cime penche par les vents humides,
se courbe avec dcouragement; les fruits, rares et faibles, tombent dans
la bourbe et s'y perdent inutiles. Languissant, informe, jauni, vieilli
avant le temps et dj inclin sur le marais, il semble demander l'orage
qui doit l'y renverser; car sa vie a cess longtemps avant sa chute.




LETTRE LXXVI

DATX
2 juillet, IX.


Hantz avait raison, il restera avec moi. Il a un frre qui tait
fontainier  six lieues d'ici.

J'avais beaucoup de tuyaux  poser, je l'ai fait venir. Il m'a plu:
c'est un homme discret et honnte: il est simple, et il a une sorte
d'assurance, telle que la doivent donner quelques moyens naturels, et la
conscience d'une droiture inaltrable. Sans tre trs robuste, il est
bon travailleur, il fait bien et avec exactitude. Il n'a t avec moi ni
gn, ni empress; ni bas, ni familier. Alors j'allai moi-mme dans son
village pour savoir ce qu'on y pensait de lui; j'y vis mme sa femme. A
mon retour je lui fis tablir une fontaine dans un endroit o il ne
concevait gure que j'en pusse faire quelque usage. Ensuite, pendant
qu'il achevait les autres travaux, on leva auprs de cette fontaine,
une petite maison de paysan,  la manire du pays, contenant sous un
mme toit plusieurs chambres, la cuisine, la grange et l'table: tout
cela suffisant seulement pour un petit mnage, et pour _hiverner_ deux
vaches. Vous voyez que les voil installs, lui et sa femme: il a le
terrain ncessaire, les deux vaches et quelques autres choses. A prsent
les tuyaux peuvent manquer, j'ai un fontainier qui ne manquera pas. En
vingt jours sa maison a t prte: c'est un des avantages de ce genre de
construction; quand on a les matriaux, dix hommes peuvent en lever une
semblable en deux semaines, et l'on n'a pas besoin d'attendre que les
pltres soient essuys.

Le vingtime jour tout tait prt. Le soir tait beau; je le fis avertir
de quitter l'ouvrage un peu plus tt, et le menant l, je lui dis:
Cette maison, cette provision de bois que vous renouvellerez chez moi
tous les ans, ces deux vaches, et le pr jusqu' cette haie sont
dsormais consacrs  votre usage, et le seront toujours si vous vous
conduisez bien, comme il m'est presque impossible d'en douter.

Je vais vous dire deux choses qui vous feront voir si cet homme ne
mritait pas cela, et davantage. Sentant apparemment que l'tendue d'un
service devait assez rpondre de celle de la reconnaissance dans un coeur
juste, il insista seulement sur ce que les choses taient singulirement
semblables  ce qu'il avait imagin comme devant remplir tous ses
dsirs,  ce que depuis son mariage il envisageait, sans esprance,
comme le bien suprme,  ce qu'il et demand uniquement au Ciel s'il
et pu former un voeu qui dt tre exauc. Cela vous plaira; mais ce qui
va vous surprendre, le voici. Il est mari depuis huit ans: il n'a point
eu d'enfants; la misre et t leur seul patrimoine, car charg d'une
dette laisse par son pre, il trouvait difficilement dans son travail
le ncessaire pour lui et sa femme: mais maintenant elle est enceinte.
Considrez le peu de facilits et mme d'occasions que laisse au
dveloppement de nos facults un tat habituel d'indigence; et jugez si
l'on peut avoir, dans des sentiments sans ostentation ni intrieure ni
extrieure, plus de noblesse naturelle et plus de justesse.

Je me trouve bien heureux d'avoir quelque chose sans tre oblig de le
devoir  un tat qui me forcerait de vivre en riche, et de perdre  des
sottises ce qui peut tant produire. Je conviens avec les moralistes que
de grands biens sont un avantage souvent trompeur, et que nous rendons
trs souvent funeste; mais je ne leur accorderai jamais qu'une fortune
indpendante ne soit pas un des grands moyens pour le bonheur, et mme
pour la sagesse.




LETTRE LXXVII

DATX
6 juillet, IX.


Dans cette contre ingale o les incidents de la nature, runis dans un
espace troit, opposent les formes, les produits, les climats; l'espce
humaine elle-mme ne peut avoir un caractre uniforme. Les diffrences
des races y sont plus marques qu'ailleurs; elles furent moins
confondues par le mlange dans ces terres recules, qu'on crut longtemps
inaccessibles, dans ces valles profondes, retraite antique des hordes
fugitives ou puises. Ces tribus trangres les unes aux autres, sont
restes isoles dans leurs limites sauvages; elles ont conserv autant
d'habitudes particulires dans l'administration, le langage et les
moeurs, que leurs montagnes ont de vallons, ou quelquefois de pturages
et de hameaux. Il arrive qu'en passant et repassant un torrent six fois
dans une route d'une heure, on trouve autant de races d'une physionomie
distincte, et dont les traditions confirment la diffrente origine.

Les cantons subsistant maintenant[80] sont forms d'une multitude
d'Etats. Les faibles ont t runis par crainte, par alliance, par
besoin ou par force, aux rpubliques dj puissantes. Celles-ci,  force
de ngocier, de s'arrondir, de gagner les esprits, d'envahir ou de
vaincre, sont parvenues, aprs cinq sicles de prosprits,  possder
toutes les terres qui peuvent entendre les cloches de leurs capitales.

Respectable faiblesse! Si on a su, si on a pu y trouver les moyens de ce
bonheur public vraisemblable dans une enceinte marque par la nature des
choses, impossible dans une contre immense livre au sinistre orgueil
des conqutes, et  l'ostentation de l'empire plus funeste encore.

Vous jugez bien que je voulais parler seulement des traits du visage: je
suis persuad que vous me rendrez cette justice. Dans certaines parties
de l'Oberland, dans ces pturages dont la pente gnrale est  l'Ouest
et au Nord-Ouest, les femmes ont une blancheur que l'on remarquerait
dans les villes, et une fracheur de teint que l'on n'y trouverait pas.
Ailleurs, au pied des montagnes assez prs de Fribourg, j'ai vu des
traits d'une grande beaut dont le caractre gnral tait une majest
tranquille. Une servante de fermier n'avait de remarquable que le
contour de la joue; mais il tait si beau, il donnait  tout le visage
une expression si auguste et si calme, qu'un artiste et pu prendre sur
cette tte l'ide d'une Smiramis ou d'une Catherine.

Mais l'clat du visage et certains traits tonnants ou superbes, sont
trs loin de la perfection gnrale des formes, et de cette grce
pleine d'harmonie qui fait la vraie beaut. Je ne veux pas juger une
question qu'on peut trouver trs dlicate: mais il semble qu'il y ait
ici quelque rudesse dans les formes, et qu'en gnral on y voie des
traits frappants ou une beaut pittoresque, plutt qu'une beaut finie.
Dans les lieux dont je vous parlais d'abord, le haut de la joue est trs
saillant: cela est presque universel, et Porta trouverait le modle
commun dans une tte de brebis.

S'il arrive qu'une paysanne franaise[81] soit jolie  dix-huit ans,
avant vingt-deux son visage hl parat fatigu, abruti; mais dans ces
montagnes, les femmes conservent en fanant leurs prs, tout l'clat de
la jeunesse. On ne traverse point leur pays sans surprise: cependant 
ne prendre mme que le visage, si un artiste y trouvait un modle, ce
serait une exception.

On assure que rien n'est si rare dans la plus grande partie de la Suisse
qu'un beau sein. Je sais un peintre qui va jusqu' prtendre que
beaucoup de femmes du pays n'en ont pas mme l'ide. Il soutient que
certains dfauts y sont assez universels pour que la plupart n'imaginent
pas que l'on doive tre autrement, et pour qu'elles regardent comme
chimriques des tableaux faits d'aprs nature en Grce, en Angleterre,
en France. Quoique ce genre de perfection paraisse appartenir  une
sorte de beaut qui n'est pas celle du pays, je ne puis croire qu'il y
manque universellement: comme si les grces les plus intressantes
taient exclues par le nom moderne qui runit tant de familles dont
l'origine n'a rien de commun, et dont les diffrences trs marques
subsistent encore.

Si pourtant cette observation se trouvait fonde, ainsi que celle d'une
certaine irrgularit dans les formes, on l'expliquerait par cette
rudesse qui semble appartenir  l'atmosphre des Alpes. Il est trs vrai
que la Suisse qui a de fort beaux hommes, et plus particulirement dans
le sein des montagnes, comme dans l'Hasly et le haut Valais, contient
nanmoins une quantit bien remarquable de crtins, et surtout de
demi-crtins goitreux, imbciles, difformes. Beaucoup d'individus, sans
avoir des goitres, paraissent attaqus de la mme maladie que les
goitreux. On peut attribuer ces gonflements, ces engorgements  des
parties trop brutes de l'eau, et surtout de l'air, qui s'arrtent,
embarrassent les conduits, et semblent rapprocher la nutrition de
l'homme de celle de la plante. La terre y serait-elle assez travaille
pour les autres animaux, mais trop sauvage encore pour l'homme?

Ne se pourrait-il point que les plaines couvertes d'un _humus_ labor
par une trituration perptuelle, donnassent  l'atmosphre des vapeurs
plus assimiles aux besoins de l'tre trs organis; et qu'il mant des
rochers, des fondrires, et des eaux toujours dans l'ombre, des
particules grossires, trop incultes en quelque sorte, et funestes  des
organes dlicats? le nitre des neiges subsistantes au milieu de l't,
peut s'introduire trop facilement dans nos pores ouverts. La neige
produit des effets secrets et incontestables sur les nerfs, et sur les
hommes attaqus de la goutte ou d'un rhumatisme: un effet encore plus
cach sur notre organisation entire n'est pas invraisemblable. Ainsi la
nature qui mlange toutes choses, aurait compens par des dangers
inconnus les romantiques beauts des terres que l'homme n'a pas
soumises.




LETTRE LXXVIII

DATX
Im., 16 juillet, IX.


Je suis tout  fait de votre avis; et mme j'aurais d moins attendre
pour me dcider  crire. Il y a quelque chose qui soutient l'me dans
ce commerce avec les tres pensants des divers sicles. Imaginer que
l'on pourra tre  ct de Pythagore, de Plutarque, ou d'Ossian dans le
cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur, c'est
un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui a vu comme la larme est
brlante sur la joue du malheureux, se met  rver une ide plus
sduisante encore: il croit qu'il pourra dire  l'homme d'une humeur
chagrine le prix de la joie de son semblable; qu'il pourra prvenir les
gmissements de la victime qu'on oublie; qu'il pourra rendre au coeur
navr quelque nergie, en lui rappelant ces perceptions vastes ou
consolantes, qui garent les uns et soutiennent les autres.

On croit voir que nos maux tiennent  peu de chose, et que le bien moral
est dans la main de l'homme. On suit des consquences thoriques qui
mnent  l'ide du bonheur universel; on oublie cette force qui nous
maintient dans l'tat de confusion o se perd le genre humain; on se
dit: Je combattrai les erreurs, je suivrai les rsultats des principes
naturels, je dirai des choses bonnes, ou qui pourront le devenir. Alors
on se croit moins inutile et moins abandonn sur la terre: on runit le
songe des grandes choses  la paix d'une vie obscure; on jouit de
l'idal, et on en jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile.

L'ordre des choses idales est comme un monde nouveau qui n'est point
ralis, mais qui est possible: le gnie humain va y chercher l'ide
d'une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des
modifications plus heureuses esquisses d'aprs ce type surnaturel.

La constante versatilit de l'homme prouve qu'il est habile  des
habitudes contraires. L'on pourrait, en rassemblant des choses
effectues dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins
difficile  son coeur que tout ce qui lui a t propos jusqu' prsent.
Voil ma tche.

On n'atteint sans ennui le soir de la journe, qu'en s'imposant un
travail quelconque, ft-il vain du reste. Je m'avancerai vers le soir de
la vie, tromp, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter  ces
moyens qui furent donns  l'homme. Il faut des illusions  mon coeur
trop grand pour n'en tre pas avide, et trop faible pour s'en passer.

Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra
faire celui qui ne l'attend pas  prsent, et qui n'ose pas l'attendre
ensuite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un oeil
ami, sur le front de l'tre qui est comme lui[82]? C'est une ncessit
qu'il soit avide de la joie de son semblable; il n'a d'autre bonheur que
celui qu'il donne. Quand il n'a point ranim dans un autre le sentiment
de la vie, quand il n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond
de son coeur rebut: il semble qu'il finisse dans les tnbres du nant.

On parle d'hommes qui se suffisent  eux-mmes, et se nourrissent de
leur propre sagesse: s'ils ont l'ternit devant eux, je les admire et
les envie; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.

Pour moi, non seulement je ne suis point heureux, non seulement je ne le
serai point; mais si les suppositions vraisemblables que je pourrais
faire se trouvaient ralises, je ne le serais pas encore. Les
affections de l'homme sont un abme d'avidit, de regrets et d'erreurs.

Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis:
je ne vois plus mes besoins,  peine je sais mes dsirs. Si vous croyez
connatre mes gots, vous y serez tromp. Vous direz, entre vos landes
solitaires et vos grandes eaux: O est celui qui ne m'a plus? o est
l'ami que je n'ai trouv ni en Afrique, ni aux Antilles? Voici le temps
nbuleux que dsire sa tristesse; il se promne, il songe  mes regrets
et au vide de ses annes; il coute vers le couchant, comme si les sons
du piano de ma fille devaient parvenir  son oreille solitaire; il voit
les jasmins rangs sur ma terrasse, il voit mon bonnet de nuit passer
derrire leurs branches fleuries, il regarde sur le sable la trace de
mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous
dis-je, j'aurai dj chang. Et d'ailleurs, avons-nous le mme ciel,
nous qui avons cherch dans des climats opposs une terre trangre 
celle de nos premiers jours?

Pendant vos douces soires, un vent d'hiver peut terminer ici des jours
brlants. Le soleil consumait l'herbe autour des vacheries; le lendemain
les vaches se pressent pour sortir, elles croient la trouver rafrachie
par l'humidit de la nuit: mais deux pieds de neige surchargent le toit
sous lequel les voil retenues, et elles seront rduites  boire leur
propre lait. Je suis moi-mme plus incertain, plus variable que ce
climat bizarre. Ce que j'aime aujourd'hui, ce qui ne me dplat pas,
lorsque vous l'aurez lu me dplaira peut-tre, et le changement ne sera
pas grand. Le temps me convient, il est calme, tout est muet; je sors
pour longtemps: un quart d'heure aprs on me voit rentrer. Un cureuil,
en m'entendant, a grimp jusqu' la cime d'un sapin. Je laissais toutes
ces ides: un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme
dans mon cabinet. Il faut  la fin chercher un livre qui ne m'ennuie
pas. Si l'on vient demander quelque chose, prendre un ordre, on s'excuse
de me dranger; mais ils m'ont rendu service. Cette amertume s'en va
comme elle tait venue; si je suis distrait, je suis content. Ne le
pouvais-je pas moi-mme? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant
qu'elle dure: quand elle n'est plus, j'y trouve une insigne folie.

Je suis bien chang, vous dis-je. Je me rappelle que la vie
m'impatientait, et qu'il y a eu un moment o je la supportais comme un
mal qui n'avait plus que quelques mois  durer. Mais ce souvenir me
parat maintenant celui d'une chose trangre  moi; il me surprendrait
mme si la mobilit dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne
vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi
rester. Je suis las; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas
mal quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'lever,
faire grand bruit, s'inquiter de tout, mesurer l'orbite des comtes;
et, aprs quelques jours, se coucher l sous l'herbe d'un cimetire:
cela me semble assez burlesque pour tre vu jusqu'au bout.

Mais pourquoi prtendre que c'est l'habitude des ennuis, ou le malheur
d'une manire sombre, qui drangent, qui confondent nos dsirs et nos
vues, qui altrent notre vie elle-mme dans ce sentiment de la chute et
du nant des jours de l'homme? Il ne faut point qu'une humeur
mlancolique dcide des couleurs de la vie. Ne demandez point au fils
des Incas enchan dans les mines d'o l'on tira l'or du palais de ses
anctres et des temples du Soleil, ou au bourgeois laborieux et
irrprochable dont la vieillesse mendie infirme et ddaigne; ne
demandez point  d'innombrables malheureux ce que valent et les
esprances et les prosprits humaines; ne demandez point  Hraclite
quelle est l'importance de nos projets, ou  Hgsias quelle est celle
de la vie. C'est Voltaire combl de succs, ft dans les cours et
admir dans l'Europe; c'est Voltaire clbre, adroit, spirituel et
fortun; c'est Snque auprs du trne des Csars, et prs d'y monter
lui-mme; c'est Snque soutenu par la sagesse, amus par les honneurs,
et riche de trente millions: c'est Snque utile aux hommes, et Voltaire
se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l'me
et le repos du coeur, la valeur et la dur du mouvement de nos jours.

Mon ami! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de
pauvres insenss quand nous vivons; mais nous sommes si nuls quand nous
ne vivons pas! Et puis l'on a toujours des affaires  terminer: j'en ai
maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix
annes. Pour le thermomtre, je l'ai abandonn: il faudrait se lever
dans la nuit; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la
lumire, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus
grande obscurit dans ma chambre. (Voil pourtant un point essentiel o
mon got n'a pas encore chang.) D'ailleurs pour que je pusse prendre
quelque intrt  observer ici la temprature, il faudrait que je
cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des
observations faites au Sngal sur les sables, et  la cime des
montagnes du Labrador. Une autre chose m'intresse davantage: je
voudrais savoir si l'on pntre de nouveau dans l'intrieur de
l'Afrique. Ces contres vastes, superbes, inconnues, o l'on pourrait,
je pense ... Je suis spar du monde. Si l'on en reoit des notions plus
prcises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.



LETTRE LXXIX

DATX
17 juillet, IX.


Si je vous disais que le pressentiment de quelque clbrit ne saurait
me flatter un peu; pour la premire fois vous ne me croiriez pas; vous
penseriez qu'au moins je m'abuse, et vous auriez raison. Il est bien
difficile que le besoin de s'estimer soi-mme se trouve entirement
dtach de ce plaisir non moins naturel, d'tre estim par certains
hommes, et de savoir qu'ils disent, c'est l'un des ntres. Mais le got
de la paix, une certaine indolence de l'me dont les ennuis ont augment
chez moi l'habitude, pourrait bien me faire oublier cette sduction,
comme j'en ai oubli d'autres. J'ai besoin d'tre retenu et excit par
la crainte du reproche que j'aurais  me faire, si n'amliorant rien, ne
faisant rien que d'user pesamment des choses comme elles sont, j'allais
encore ngliger le seul moyen d'nergie qui s'accorde avec l'obscurit
de ma vie.

Ne faut-il point que l'homme soit quelque chose, et qu'il remplisse dans
un sens ou dans un autre, un rle _expressif_? Autrement il tombera dans
l'abattement, et perdra la dignit de son tre: il mconnatra ses
facults; ou s'il les sent, ce sera pour le supplice de son me
combattue. Il ne sera point cout, suivi, considr. Ce peu de bien
mme que la vie la plus nulle doit encore produire, ne sera plus en son
pouvoir. C'est un prcepte trs beau et trs utile, que celui de la
simplicit: mais il a t bien mal entendu. L'esprit qui ne voit pas les
diverses faces des choses, pervertit les meilleurs maximes; il avilit la
sagesse elle-mme en lui tant ses moyens, en la plongeant dans la
pnurie, en la dshonorant par le dsordre qui en rsulte.

Assurment un homme de lettres[83] en linge sale, log dans le grenier,
recousant ses hardes, et copiant je ne sais quoi pour vivre, sera
difficilement un tre utile au monde, et jouissant de l'autorit
ncessaire pour faire quelque bien. A cinquante ans, il s'allie avec la
blanchisseuse qui a sa chambre sur le mme palier; ou s'il a gagn
quelque chose, c'est sa servante qu'il pouse. A-t-il donc voulu
ridiculiser la morale, et la livrer aux sarcasmes des hommes lgers? Il
fait plus de tort  l'opinion que le prtre _mari_ qu'on paie pour en
appeler journellement  ce culte qu'il a trahi, que le moine factieux
qui vante la paix et l'abngation, que ces charlatans de la probit,
dont un certain monde est plein, qui rptent  chaque phrase, moeurs!
vertus! honnte homme! et  qui ds lors on ne prterait pas un louis
sans billet.

Tout homme qui a l'esprit juste et qui veut tre utile, ne ft-ce que
dans sa vie prive, tout homme enfin qui est digne de quelque
considration, la cherche. Il se conduit de manire  l'obtenir jusque
dans les choses o l'opinion des hommes est vaine par elle-mme, pourvu
que ce soin n'exige de lui rien de contraire  ses devoirs ou aux
rsultats essentiels de son caractre. S'il est une rgle sans
exception, je pense que ce doit tre celle-ci: et j'affirmerais
volontiers que c'est toujours par quelque vice du coeur ou du jugement,
que l'on ddaigne et que l'on affecte de ddaigner l'estime publique,
partout o la justice n'en commande pas le sacrifice.

On peut tre considr dans la vie la plus obscure, si on s'environne de
quelque aisance, si on a de l'ordre chez soi et une sorte de dignit
dans l'habitude de sa vie. On peut l'tre dans la pauvret mme, quand
on a un nom, quand on a fait des choses connues, quand on a une manire
plus grande que son sort, quand on sait faire distinguer de ce qui
serait misre dans le vulgaire, jusqu'au dnuement d'une extrme
mdiocrit. L'homme qui a un caractre lev n'est point confondu parmi
la foule; et si pour l'viter il fallait descendre  des soins
minutieux, je crois qu'il se rsoudrait  le faire. Je crois encore
qu'il n'y aurait point en cela de vanit: le sentiment des convenances
naturelles porte chaque homme  se mettre  sa place,  tendre  ce que
les autres l'y mettent. Si c'tait un vain dsir de primer, l'homme
suprieur craindrait l'obscurit du dsert et ses privations, comme il
craint la bassesse et la misre du cinquime tage; mais il craint de
s'avilir, et ne craint point de n'tre pas lev: il ne rpugne pas 
son tre de n'avoir point un grand rle, mais d'en avoir un qui soit
contraire  sa nature.

Si une sorte d'autorit est ncessaire dans tous les actes de la vie,
elle est indispensable  l'crivain. La considration publique est un de
ses plus puissants moyens: sans elle il ne fait qu'un tat; et cet tat
devient bas, parce qu'il remplace une grande fonction.

Il est absurde et rvoltant qu'un auteur ose parler  l'homme de ses
devoirs, sans tre lui-mme homme de bien[84]. Mais si le moraliste
pervers n'obtient que du mpris, le moraliste inconnu reste tellement
inutile que quand il n'en devient pas lui-mme ridicule, ses crits du
moins le deviennent. Tout ce qui devrait tre saint parmi les hommes a
perdu sa force, lorsque les livres de philosophie, de religion, de
morale furent tals,  trois sous la pice, au milieu de la boue des
quais; lorsque leurs pages solennelles furent livres aux charcutiers
pour envelopper des cervelas.

L'opinion, la clbrit, fussent-elles vaines en elles-mmes, ne doivent
tre ni mprises, ni mme ngliges, puisqu'elles sont un des grands
moyens qui puissent conduire aux fins les plus louables comme les plus
importantes. C'est galement un excs de ne rien faire pour elles, ou de
ne faire que pour elles. Les grandes choses que l'on excute sont belles
de leur seule grandeur, et sans qu'il soit besoin de songer  les
produire,  les faire valoir: il n'en saurait tre de mme de celles que
l'on pense. La fermet de celui qui prit au fond des eaux est un
exemple perdu: la pense la plus juste, la conception la plus sage le
sont galement, si on ne les communique pas; leur utilit dpend de leur
expression, c'est leur clbrit qui les rend fcondes.

Il faudrait peut-tre que des crits philosophiques fussent toujours
prcds par un bon livre d'un genre agrable, qui ft bien rpandu,
bien lu, bien got[85]. Celui qui a un nom, parle avec plus de
confiance: il fait plus et il fait mieux, parce qu'il espre ne pas
faire en vain. Malheureusement on n'a pas toujours le courage ou les
moyens de prendre des prcautions semblables: les crits, comme tant
d'autres choses, sont soumis  l'occasion mme inaperue; ils sont
dtermins par une impulsion souvent trangre  nos plans et  nos
projets.

Faire un livre pour avoir un nom, c'est une tche: elle a quelque chose
de rebutant et de servile; et quoique je convienne des raisons qui
semblent me l'imposer, je n'ose l'entreprendre, et je l'abandonnerais.

Je ne veux cependant pas commencer par l'ouvrage que je projette. Il est
trop important et trop vaste pour que je l'achve jamais: c'est beaucoup
si je le vois approcher un jour de l'ide que j'ai conue. Cette
perspective trop loigne ne me soutiendrait pas. Je crois qu'il est bon
que je me fasse auteur, afin d'avoir le courage de continuer  l'tre.
Ce sera un parti pris et dclar; en sorte que je le suivrai comme pour
remplir ma destination.




LETTRE LXXX

DATX
2 aot, IX.


Je pense comme vous qu'il faudrait un roman, un vritable roman tel
qu'il en est quelques-uns: mais c'est un grand ouvrage qui m'arrterait
longtemps. A plusieurs gards j'y serais assez peu propre, et il
faudrait que le plan m'en vnt comme par inspiration.

Je crois que j'crirai un voyage. Je veux que ceux qui le liront
parcourent avec moi tout le monde soumis  l'homme. Quand nous aurons
regard ensemble, quand nous aurons pris l'habitude d'une manire
commune  eux et  moi, nous rentrerons et nous raisonnerons. Ainsi deux
amis d'un certain ge sortent ensemble dans la campagne, examinent,
rvent, ne se parlent pas, et s'indiquent seulement les objets avec leur
canne; mais le soir auprs de la chemine, ils jasent sur ce qu'ils ont
vu dans leur promenade.

La scne de la vie a de grandes beauts. Il faut se considrer comme
tant l seulement pour voir: il faut s'y intresser sans illusion, sans
passion, mais sans indiffrence; comme on s'intresse aux vicissitudes,
aux passions, aux dangers d'un rcit imaginaire: celui-l est crit avec
bien de l'loquence.

Le cours du monde est un drame assez suivi pour tre attachant; assez
vari pour exciter l'intrt; assez fixe, assez rgl pour plaire  la
raison, pour amuser par des systmes; assez incertain pour veiller les
dsirs, pour alimenter les passions. Si nous tions impassibles dans la
vie, l'ide de la mort serait intolrable: mais les douleurs nous
alinent, les dgots nous rebutent, l'impuissance et les sollicitudes
font oublier de voir; et l'on s'en va froidement, comme on quitte les
loges quand un voisin exigeant, quand la sueur du front, quand l'air
vici par la foule, ont remplac le dsir par la gne, et la curiosit
par l'impatience.

Quel style j'adopterai? Aucun. J'crirai, comme on parle, sans y songer:
s'il faut faire autrement, je n'crirai point. Il y a cette diffrence
nanmoins que la parole ne peut tre corrige, au lieu que l'on peut
ter des choses crites, ce qui choque  la lecture.

Dans des temps moins avancs, les potes et les sophistes lisaient leurs
livres aux assembles des peuples. Il faut que les choses soient lues
selon la manire dont elles ont t faites, et qu'elles soient faites
selon qu'elles doivent tre lues. L'art de lire est comme celui
d'crire. Les grces et la vrit de l'expression dans la lecture sont
infinies comme les modifications de la pense: je conois  peine qu'un
homme qui lit mal, puisse avoir une plume heureuse, un esprit juste et
vaste. Sentir avec gnie, et tre incapable d'exprimer, parat aussi
incompatible que d'exprimer avec force ce qu'on ne sent pas.

Quelque parti que l'on prenne sur la question si tout a t ou n'a pas
t dit en morale, on ne saurait conclure qu'il n'y ait plus rien 
faire pour cette science, la seule de l'homme. Il ne suffit pas qu'une
chose soit dite: il faut qu'elle soit publie, prouve, persuade 
tous, universellement reconnue. Il n'y a rien de fait tant que la loi
expresse n'est pas soumise aux lois de l'Ethique[86], tant que l'opinion
ne voit pas les choses sous leurs vritables rapports.

Il faudra s'lever contre le dsordre, tant que le dsordre subsistera.
Ne voyons-nous pas tous les jours de ces choses qui sont plutt la faute
de l'esprit que la suite des passions, o il y a plus d'erreur que de
perversit, et qui sont moins le crime d'un particulier qu'un effet
presque invitable de l'insouciance ou de l'ineptie publique?

N'est-il plus besoin de dire aux riches dont la fortune est
indpendante: Par quelle fatalit vivez-vous plus pauvres que ceux qui
travaillent  la journe dans vos terres?

De dire aux enfants qui n'ont pas ouvert les yeux sur la bassesse de
leur infidlit: Vous tes de vritables voleurs, et des voleurs que la
loi devrait punir plus svrement que celui qui vole un tranger. Au vol
manifeste, vous ajoutez la plus odieuse perfidie. Le domestique qui
prend est puni avec plus de rigueur qu'un tranger, parce qu'il abuse de
la confiance, et parce qu'il est ncessaire que l'on jouisse de la
scurit, du moins chez soi. Ces raisons, justes pour un homme  gages,
ne sont-elles pas bien plus fortes pour le fils de la maison? Qui peut
tromper plus impunment? Qui manque  des devoirs plus sacrs? A qui
est-il plus triste de ne pouvoir donner sa confiance? Si l'on objecte
des considrations qui peuvent arrter la loi, c'est prouver davantage
la ncessit d'clairer l'opinion, de ne la pas abandonner comme on l'a
trop fait, de surmonter son indolence, de fixer ses variations, et
surtout de la faire assez respecter pour qu'elle puisse ce que n'osent
pas nos lois irrsolues.

N'est-il plus besoin de dire  ces femmes pleines de sensibilit,
d'intentions pures, de jeunesse et de candeur? Pourquoi livrer au
premier fourbe tant d'avantages inestimables? Ne voyez-vous pas dans ses
lettres mmes, au milieu du jargon romanesque de ses gauches sentiments,
des expressions dont une seule suffirait pour dceler la mince estime
qu'il a pour vous, et la bassesse dans laquelle il se sent lui-mme? Il
vous amuse, il vous entrane, il vous joue; il vous prpare la honte et
l'abandon. Vous le sentiriez, vous le sauriez; mais par faiblesse, par
indolence peut-tre, vous hasardez l'honneur de vos jours. Peut-tre
c'est pour l'amusement d'une nuit que vous corrompez votre vie entire.
La loi ne l'atteindra pas; il aura l'infme libert de rire de vous.
Comment avez-vous pris ce misrable pour un homme? Ne valait-il pas
mieux attendre et attendre encore? Quelle distance d'un homme  un
homme! Femmes aimables, ne sentirez-vous pas ce que vous valez?--Le
besoin d'aimer!--Il ne vous excuse pas. Le premier des besoins est celui
de ne pas s'avilir: et les besoins du coeur doivent eux-mmes vous rendre
indiffrent quiconque n'a de l'homme autre chose que de n'tre pas
femme.--Ceux de l'ge!--Si nos institutions morales sont dans l'enfance,
si nous avons tout confondu, si notre raison va  ttons; votre
imprudence, moins impardonnable alors, n'est pas pour cela justifie.

Le nom de femme est grand pour nous, quand notre me est pure.
Apparemment le nom d'homme peut aussi en imposer un peu  des coeurs
jeunes: mais de quelque douceur que ces illusions s'environnent, ne vous
y laissez pas trop surprendre. Si l'homme est l'ami naturel de la femme,
les femmes n'ont souvent pas de plus funeste ennemi. Tous les hommes ont
les sens de leur sexe; mais attendez celui qui en a l'me. Que peut
avoir de commun avec vous cet tre qui n'a que des sens? Les verrats
sont aussi des mles....................

       *       *       *       *       *[87]

       *       *       *       *       *

N'est-il pas arriv plusieurs fois que le sentiment du bonheur nous ait
entran dans un abme de maux, que nos dsirs les plus naturels aient
altr notre nature, et que nous nous soyons avidement enivrs
d'amertumes. On a toute la candeur de la jeunesse, tous les dsirs de
l'inexprience, les besoins d'une vie nouvelle, l'esprance d'un coeur
droit. On a toutes les facults de l'amour; il faut aimer. On a tous
les moyens du plaisir; il faut tre aime. On entre dans la vie; qu'y
faire sans amour? On a beaut, fracheur, grce, lgret, noblesse,
expression heureuse. Pourquoi l'harmonie de ces mouvements, cette
dcence voluptueuse, cette voix faite pour tout dire, ce sourire fait
pour tout entraner, ce regard fait pour changer le coeur de l'homme?
pourquoi cette dlicatesse du coeur, et cette sensibilit profonde?
L'ge, le dsir, les convenances, l'me, les sens, tout le veut; c'est
une ncessit. Tout exprime et demande l'amour; cette peau si douce, et
d'un blanc si heureusement nuanc: cette main forme par les plus
tendres caresses: cet oeil dont les ressources sont inconnues s'il ne dit
pas, je consens  tre aime: ce sein qui sans amour, est immobile,
muet, inutile, et qui se fltrirait un jour sans avoir t divinis: ces
formes, ces contours qui changeraient sans avoir t connus, admirs,
possds: ces sentiments si tendres, si vastes, si voluptueux et si
grands, l'ambition du coeur, l'hrosme de la passion! Cette loi
dlicieuse que la loi du monde a dicte; il la faut suivre. Ce rle
enivrant, que l'on sait si bien, que tout rappelle, que le jour inspire,
et que la nuit commande; quelle femme jeune, sensible, aimante,
imaginera de ne le point remplir?

Aussi ne l'imagine-t-on pas. Les coeurs justes, nobles, purs sont les
premiers perdus. Plus susceptibles d'lvation, ils doivent tre sduits
par celle que l'amour donne. Ils se nourrissent d'erreur en croyant se
nourrir d'estime; ils se trouvent aimer un amant, parce qu'ils ont aim
la vertu; ils sont tromps par des misrables, parce que ne pouvant
vraiment aimer qu'un homme de bien, ils croient sentir que celui qui se
prsente pour raliser leur chimre est ncessairement tel.

L'nergie de l'me, l'estime, la confiance, le besoin d'en montrer,
celui d'en avoir; des sacrifices  rcompenser, une fidlit 
couronner, un espoir  entretenir, une progression  suivre,
l'agitation, l'intolrable inquitude du coeur et des sens; le dsir si
louable de commencer  payer tant d'amour; le dsir non moins juste de
resserrer, de consacrer, de perptuer, d'_terniser_ des liens si chers;
d'autres dsirs encore; certaine crainte, certaine curiosit; des
hasards qui l'indiquent, le destin qui le veut; tout livre une femme
aimante dans les bras du Lovelace. Elle aime, il s'amuse: elle se donne,
il s'amuse: elle jouit, il s'amuse: elle rve la dure, le bonheur, le
long charme d'un amour mutuel; elle est dans les songes clestes; elle
voit cet oeil que le plaisir embrase, elle voudrait donner une flicit
plus grande; mais le monstre s'amuse: les bras du plaisir la plongent
dans l'abme, elle dvore une volupt terrible.

Le lendemain elle est surprise, inquite, rveuse: de sombres
pressentiments commencent des peines affreuses et une vie d'amertumes.
Estime des hommes, tendresse paternelle, douce conscience, fiert d'une
me pure; paix, fortune, honneur, esprance, amour: tout a pass. Il ne
s'agit plus d'aimer et de vivre; il faut dvorer ses larmes, et traner
des jours prcaires, fltris, misrables. Il ne s'agit plus de s'avancer
dans les illusions, dans l'amour et dans la vie; il faut repousser les
songes, chercher l'amertume et attendre la mort. Femmes sincres et
aimantes, belles de toutes les grces extrieures et des charmes de
l'me, si faites pour tre purement, tendrement, constamment aimes!...
N'aimez pas.




LETTRE LXXXI

DATX
5 aot, IX.


Vous convenez que la morale doit seule occuper srieusement l'crivain
qui veut se proposer un objet utile et grand: mais vous trouvez que
certaines opinions sur la nature des tres pour lesquelles, dites-vous,
j'ai paru pencher jusqu'ici, ne s'accordent pas avec la recherche des
lois morales et de la base des devoirs.

Je n'aimerais pas  me contredire, et je tcherai de l'viter: mais je
ne puis reprocher  ma faiblesse les variations de l'incertitude. J'ai
beau examiner et mettre  cet examen de l'impartialit, et mme quelque
svrit, je ne puis trouver l de vritables contradictions.

Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on
voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les
diverses parties d'un mme systme, d'un mme corps de principes donns
pour certains, lis entre eux et dduits les uns des autres. Mais les
penses isoles, les doutes sur des choses impntrables peuvent varier
sans tre contradictoires. J'avoue mme qu'il y a telle conjecture sur
la marche de la nature que je trouve quelquefois trs probable, et
d'autrefois beaucoup moins, selon la manire dont mon imagination
s'arrte  la considrer.

Il m'arrive de dire: Tout est ncessaire; si le monde est inexplicable
dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et aprs avoir
vu ainsi, il m'arrivera le lendemain de me dire au contraire: Tant de
choses sont conduites selon l'intelligence qu'il parat vident que
beaucoup de choses sont conduites par elle. Peut-tre elle choisit dans
les possibles qui rsultent de l'essence ncessaire des choses; et la
nature de ces possibles contenus dans une sphre limite, est telle que
le monde ne pouvant exister que selon certains modes, chaque chose
nanmoins est susceptible de plusieurs modifications diffrentes.
L'intelligence n'est pas souveraine de la matire, mais elle l'emploie:
elle ne peut ni la faire, ni la dtruire, ni la dnaturer ou changer ses
lois; mais elle peut l'agiter, la travailler, la composer. Ce n'est pas
une toute-puissance, c'est une industrie immense, mais pourtant borne
par les lois ncessaires de l'essence des tres; c'est une alchimie
sublime que l'homme appelle surnaturelle, parce qu'il ne peut la
concevoir.

Vous me dites que voil deux systmes opposs, et qu'on ne saurait
admettre en mme temps. J'en conviens: mais il n'y a point l de
contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothses; non
seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n'admets positivement
ni l'un ni l'autre, et je ne prtends pas connatre ce que l'homme ne
connat point.

Tout systme gnral sur la nature des tres et les lois du monde n'est
jamais qu'une ide hasarde. Il se peut que quelques hommes aient cru 
leurs songes, ou aient voulu que les autres y crussent; mais c'est un
charlatanisme ridicule, ou un prodige d'enttement. Pour moi, je ne sais
que douter: et si je dis positivement, tout est ncessaire; ou bien, il
est une force secrte qui se propose un but que quelquefois nous pouvons
pressentir; je n'emploie ces expressions affirmatives que pour viter de
rpter sans cesse, il me semble, je suppose, j'imagine. Cette manire
de parler ne saurait annoncer que je m'en prtende certain; et je ne
dois pas craindre que l'on s'y trompe, car quel homme, s'il n'est en
dmence, s'avisera d'affirmer ce qu'il est impossible que l'on sache.

Il en est tout autrement lorsque abandonnant ces recherches obscures,
nous nous attachons  la seule science humaine,  la morale. L'oeil de
l'homme qui ne peut rien discerner dans l'essence des tres, peut tout
voir dans les relations de l'homme. L nous trouvons une lumire
dispose pour nos organes; l nous pouvons dcouvrir, raisonner,
affirmer. C'est l que nous sommes responsables de nos ides, de leur
enchanement, de leur accord, de leur vrit: c'est l qu'il faut
chercher des principes certains, et que les consquences contradictoires
seraient inexcusables.

On peut faire une seule objection contre l'tude de la morale: c'est une
difficult trs forte, il est vrai, mais qui pourtant ne doit pas nous
arrter. Si tout est ncessaire, que produiront nos recherches, nos
prceptes, nos vertus? Mais la ncessit de toutes choses n'est pas
prouve: le sentiment contraire conduit l'homme, et c'est assez pour que
dans tous les actes de la vie il se regarde comme livr  lui-mme. Le
stocien croyait  la vertu malgr le destin: et ces Orientaux qui
conservent le dogme de la fatalit, agissent, craignent, dsirent comme
les autres hommes. Si mme je regardais comme probable la loi
universelle de la ncessit, je pourrais encore chercher les principes
des meilleures institutions humaines. En traversant un lac dans un jour
d'orage, je me dirai: si les vnements sont invinciblement dtermins,
il m'importe peu que les bateliers soient ivres ou non. Cependant, comme
il en peut tre autrement, je leur recommanderai de ne boire qu'aprs
leur arrive. Si tout est ncessaire, il l'est que j'aie ce soin, il
l'est encore que je l'appelle faussement de la prudence.

Je n'entends rien aux subtilits par lesquelles ont prtend accorder le
libre arbitre avec la prescience: le choix de l'homme, avec l'absolue
puissance de son Dieu: l'horreur infinie que l'auteur de toute justice a
ncessairement pour le pch, les moyens inconcevables qu'il a employs
pour le prvenir ou le rparer, avec l'empire continuel de l'injustice
et notre pouvoir de faire des crimes tant que bon nous semble. Je trouve
quelques difficults  concilier la bont infinie qui cra
volontairement l'homme et la science indubitable de ce qui en
rsulterait, avec l'ternit de supplices affreux pour les quarante-neuf
cinquantimes des hommes tant aims. Je pourrais comme un autre parler
longuement, adroitement ou savamment sur ces questions impntrables:
mais si jamais j'cris, je m'attacherai plutt  ce qui concerne l'homme
runi en socit dans sa vie temporelle; parce qu'il me semble qu'en
observant seulement les consquences pour lesquelles on a des donnes
certaines, je pourrai penser des choses vraies et en dire d'utiles.

Je parviendrai jusqu' un certain point  connatre l'homme, mais je ne
puis deviner la nature. Je n'entends pas bien deux principes opposs,
coternellement faisant et dfaisant. Je n'entends pas bien l'univers
form si tard, l o il n'y avait rien, subsistant pour un temps
seulement, et coupant ainsi en trois parties l'indivisible ternit. Je
n'aime point  parler srieusement de ce que j'ignore; _animalis homo
non percipit ea quae sunt spiritus Dei,_ Paulus ad Corinth., I, c. 2.

Je n'entendrai jamais comment l'homme qui reconnat en lui de
l'intelligence, peut prtendre que le monde ne contient pas
d'intelligence. Malheureusement je ne vois pas mieux comment une facult
se trouve tre une substance. On me dit: La pense n'est pas un corps,
un tre physiquement divisible, ainsi la mort ne la dtruira pas; elle a
commenc pourtant, mais vous voyez qu'elle ne saurait finir, et que
puisqu'elle n'est pas un corps, elle est ncessairement un esprit. Je
l'avoue, j'ai le malheur de ne pas trouver que cet argument victorieux
ait le sens commun.

Celui-ci est plus spcieux. Puisqu'il existe des religions anciennement
tablies, puisqu'elles font partie des institutions humaines,
puisqu'elles paraissent naturelles  notre faiblesse, et qu'elles sont
le frein ou la consolation de plusieurs, il est bon de suivre et de
soutenir la religion du pays o l'on vit: si l'on se permet de n'y point
croire, il faut du moins n'en rien dire, et quand on crit pour les
hommes, il ne faut pas les dissuader d'une croyance qu'ils aiment. C'est
votre avis; mais voici pourquoi je ne saurais le suivre.

Je n'irai pas maintenant affaiblir une croyance religieuse dans les
valles des Cvennes ou de l'Apennin, ni mme auprs de moi dans la
Maurienne ou le Schweitzerland: mais en parlant de morale, comment ne
rien dire des religions? Ce serait une affectation dplace: elle ne
tromperait personne; elle ne ferait qu'embarrasser ce que j'aurais 
dire, et en ter l'ensemble qui peut seul le rendre utile. On prtend
qu'il faut respecter des opinions sur lesquelles reposent l'esprance de
beaucoup, et malheureusement toute la morale de plusieurs. Je crois
cette rserve convenable et sage chez celui qui ne traite
qu'accidentellement des questions morales, ou qui crit dans des vues
diffrentes de celles qui seront ncessairement les miennes. Mais si en
crivant sur les institutions humaines je parvenais  ne point parler
des systmes religieux, on n'y verrait autre chose que des mnagements
pour quelque parti puissant. Ce serait une faiblesse condamnable: en
osant me charger d'une telle fonction, je dois surtout m'en imposer les
devoirs. Je ne puis rpondre de mes moyens, et ils seront plus ou moins
insuffisants: mais les intentions dpendent de moi, si elles ne sont
point invariablement pures et fermes, je suis indigne d'un aussi beau
ministre. Je n'aurai pas un ennemi personnel dans la littrature, comme
je n'en aurai jamais dans ma vie prive; mais quand il s'agit de dire
aux hommes ce que je regarde comme vrai, je ne dois pas craindre de
mcontenter une secte ou un parti. Je n'en veux  aucun, mais je n'ai de
lois  recevoir d'aucun. J'attaquerai les choses et non les hommes: si
les hommes s'en fchent, si je deviens un objet d'horreur pour la
charit de quelques-uns, je n'en serai point surpris, mais je ne veux
pas mme le prvoir. Si l'on peut se dispenser de parler des religions
dans bien des crits, je n'ai pas cette libert que je regrette 
plusieurs gards: tout homme impartial avouera que ce silence est
impossible dans un _ouvrage_ tel que doit tre celui que je projette, le
seul auquel je puisse mettre de l'importance.

En crivant sur les affections de l'homme et sur le systme gnral de
l'Ethique, je parlerai donc des religions; et certes en en parlant, je
ne puis en dire d'autres choses que celles que j'en pense. C'est parce
que je ne saurais viter d'en parler alors que je ne m'attache point 
carter de nos lettres ce qui par hasard s'y prsente sur ce sujet:
autrement, malgr une certaine contrainte qui en rsulterait, j'aimerais
mieux taire ce que je sens devoir vous dplaire, ou plutt vous
affliger.

Je vous le demande  vous-mme, si dans quelques chapitres il m'arrive
d'examiner les religions comme des institutions accidentelles, et de
parler de celle qu'on dit tre venue de Jrusalem, comme on trouverait
bon que j'en parlasse si j'tais n  Jrusalem; je vous le demande,
quel inconvnient vritable en rsultera-t-il dans les lieux o s'agite
l'esprit europen, o les ides sont nettes et les conceptions
dsenchantes, o l'on vit dans l'oubli des prestiges, dans l'tude
sans voile ds sciences positives et dmontres?

Je voudrais ne rien ter de la tte de ceux qui l'ont dj assez vide
pour dire: s'il n'y avait pas d'enfer, ce ne serait pas la peine d'tre
honnte homme. Peut-tre arrivera-t-il cependant que je sois lu par un
de ces hommes-l, je ne me flatte pas qu'il ne puisse rsulter aucun mal
quelconque de ce que je ferai dans l'intention de produire un bien: mais
peut-tre aussi diminuerai-je le nombre de ces bonnes mes qui ne
croient au devoir qu'en croyant  l'enfer. Peut-tre parviendrai-je  ce
que le devoir reste, quand les reliques et les dmons cornus auront
achev de passer de mode. On ne peut pas viter que la foule elle-mme
en vienne plus ou moins vite, et certainement dans peu de temps, 
mpriser l'une des deux ides qu'on l'a trs imprudemment habitue  ne
recevoir qu'ensemble: il faut donc lui prouver qu'elles peuvent trs
bien tre spares sans que l'oubli de l'une entrane la subversion de
l'autre.

Je crois que ce moment s'approche beaucoup: l'on reconnatra plus
universellement la ncessit de ne plus fonder sur ce qui s'croule, cet
asile moral hors duquel on vivrait dans un tat de guerre secrte, et au
milieu d'une perfidie plus odieuse que les vengeances et les longues
haines des hordes sauvages.




LETTRE LXXXII

DATX
Im., 6 aot, IX.


Je ne sais si je sortirai de mes montagnes neigeuses; si j'irai voir
cette jolie campagne dont vous me faites une description si
intressante, o l'hiver est si facile, et le printemps si doux, o les
eaux vertes brisent leurs vagues nes en Amrique. Celles que je vois ne
viennent pas de si loin: dans les fentes de mes rochers o je cherche la
nuit comme le triste chat-huant, l'tendue conviendrait mal  mon oeil et
 ma pense. Le regret de n'tre pas avec vous s'accrot tous les jours.
Je ne me le reproche pas, j'en suis plutt surpris; je cherche pourquoi,
je ne trouve rien, mais je vous dis que je n'ai pu faire autrement.
J'irai un jour; cela est rsolu. Je veux vous voir chez vous: je veux
rapporter de l le secret d'tre heureux, quand rien ne manque que
nous-mmes.

Je verrai en mme temps le pont du Gard et le canal de Languedoc. Je
verrai la Grande-Chartreuse, en allant, et non en rentrant ici: et vous
savez pourquoi! J'aime mon asile; je l'aimerai tous les jours davantage,
mais je ne me sens plus assez fort pour vivre seul. Nous allons parler
d'autre chose.

Tout sera achev dans trs peu de jours. En voici dj quatre que je
couche dans mon appartement.

Quand je laisse mes fentres ouvertes pendant la nuit, j'entends trs
distinctement l'eau de la fontaine tomber dans le bassin: lorsqu'un peu
de vent l'agite, elle se brise sur les barres de fer destines 
soutenir les vases que l'on veut remplir. Il n'est gure d'accidents
naturels aussi romantiques que le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau
tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans
le fond de la valle, un torrent qui roule sourdement derrire les
arbres pais, au milieu du silence.

La fontaine est sous un grand toit, comme je pense vous l'avoir dit: le
bruit de sa chute est moins agreste que si elle tait en plein air: mais
il est plus extraordinaire, et plus heureux. Abrit sans tre enferm,
reposant dans un bon lit au milieu du dsert, possdant chez soi les
biens sauvages, on runit les commodits de la mollesse et la force de
la nature. Il semble que notre industrie ait dispos des choses
primitives sans changer leurs lois; et qu'un empire si facile ne
connaisse point de bornes. Voil tout l'homme.

Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis trs content, a
sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la mme ligne que
les autres btiments. C'est en effet la chose la plus commode: il joint
la grange  la maison; il ne touche point  celle-ci, il ne communique
avec elle que par une galerie d'une construction lgre, et qu'on
pourrait couper facilement en cas d'incendie. Voiture, char  banc,
chars de travail, outils, bois  brler, atelier de menuiserie,
fontaine, lavoir, tout s'y trouve sans confusion: et l'on peut y
travailler, y laver, y faire toutes les choses ncessaires sans tre
gn par le soleil, la neige ou la boue.

Puisque je n'espre plus vous voir ici que dans un temps recul, je vous
dirai toute ma manire d'tre: je vous dcrirai toute mon habitation, et
peut-tre il y aura des instants o je me figurerai que vous la
partagez, que nous examinons, que nous dlibrons, que nous rformons.




LETTRE LXXXIII

DATX
24 septembre, IX.


J'attendais avec quelque impatience que vous eussiez fini vos courses:
j'ai des choses nouvelles  vous dire.

M. de Fonsalbe est ici. Il y est depuis cinq semaines, il y restera: sa
femme y a t. Quoiqu'il ait pass des annes sur les mers, c'est un
homme gal et tranquille. Il ne joue pas, ne chasse pas, ne fume pas;
il ne boit point; il n'a jamais dans, il ne chante jamais; il n'est
point triste, mais je crois qu'il l'a t beaucoup. Son front runit les
traits heureux du calme de l'me, et les traits profonds du malheur. Son
oeil, qui n'exprime ordinairement qu'une sorte de repos et de
dcouragement, est fait pour tout exprimer; sa tte a quelque chose
d'extraordinaire; et au milieu de son calme habituel, si une ide
grande, si un sentiment nergique vient l'veiller, il prend, sans y
penser, l'attitude muette du commandement. J'ai vu admirer un acteur qui
disait fort bien le Je le veux, je l'ordonne de Nron; mais Fonsalbe
le dit mieux.

Je vous parle sans partialit: il n'est pas aussi gal intrieurement
qu'au-dehors; mais s'il a le malheur, ou le dfaut de ne pouvoir tre
heureux, il a trop de sens pour tre mcontent. C'est lui qui achvera
de gurir mon impatience; car il a pris son parti, et de plus il m'a
prouv, sans rplique, que je devais prendre le mien. Il prtend que
lorsque avec la sant on a une vie indpendante, et que l'on n'a que
cela, il faut tre un sot pour tre heureux, et un fou pour tre
malheureux. D'aprs quoi vous sentez que je ne pouvais dire autre chose
sinon que je n'tais ni heureux ni malheureux: je l'ai dit, et
maintenant il faut que je m'arrange de manire  avoir dit vrai.

Je commence pourtant  trouver quelque chose de plus que la vie
indpendante et la sant. Fonsalbe sera un ami, et un ami dans ma
solitude. Je ne dis pas un ami tel que nous l'entendions autrefois. Nous
ne sommes plus dans un ge d'hrosme. Il s'agit de passer doucement ses
jours: les grandes choses ne me regardent pas. Je m'attache  trouver
bon, vous dis-je, ce que ma destine me donne: le beau moyen pour cela
que de rver l'amiti  la manire des Anciens! Laissons les amis selon
l'antiquit, et les amis selon les villes. Imaginez un terme moyen. Que
cela! direz-vous: et moi je vous dis que c'est beaucoup.

J'ai encore une autre pense: Fonsalbe a un fils et une fille. Mais
j'attends, pour vous en dire davantage, que mon projet soit
dfinitivement arrt: d'ailleurs ceci tient  plusieurs dtails qui
vous sont encore inconnus, et dont je dois vous instruire. Fonsalbe m'a
dj dit que je pouvais vous parler de tout ce qui le concerne, et qu'il
ne vous regardait point comme un tiers; seulement vous brlerez les
lettres.




LETTRE LXXXIV

DATX
Saint-Maurice, 7 octobre, IX.


Un Amricain ami de Fonsalbe, vient de passer ici pour se rendre en
Italie. Ils sont alls ensemble jusqu' Saint-Branchier, au pied des
montagnes. Je les accompagnai: je comptais m'arrter  Saint-Maurice,
mais j'ai continu jusqu' la cascade de Pissevache, qui est entre cette
ville et Martigni, et que j'avais vue autrefois seulement depuis la
route.

L, j'ai attendu le retour de la voiture. Il faisait un temps agrable,
l'air tait calme et trs doux: j'ai pris, tout habill, un bain de
vapeurs froides. Le volume d'eau est considrable, et sa chute a prs de
trois cents pieds. Je m'en approchai autant qu'il me parut possible; et
en un moment, je fus mouill comme si j'eusse t plong dans l'eau.

Je retrouvai pourtant quelque chose des anciennes impressions lorsque je
fus assis dans la vapeur qui rejaillit vers les nues, au bruit si
imposant de cette eau qui sort d'une glace muette et coule sans cesse
d'une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se
prcipite pour creuser des abmes, et qui semble tomber ternellement.
Nos annes et les sicles de l'homme descendent ainsi: nos jours
s'chappent du silence, la ncessit les montre, ils glissent dans
l'oubli. Le cours de leurs fantmes presss s'croule avec un bruit
uniforme, et se dissipe en se rptant toujours. Il en reste une fume
qui monte, qui rtrograde, et dont les ombres dj passes enveloppent
cette chane inexplicable et inutile, monument perptuel d'une force
inconnue, expression bizarre et mystrieuse de l'nergie du monde.

Je vous avoue qu'Imenstrm, et mes souvenirs, et mes habitudes, et mes
projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet, que tout ce qui a pu
distraire mes affections, fut bien petit, bien misrable  mes yeux.
Cette eau glaciale, active, pntrante, et comme remplie de mouvement,
ce fracas solennel d'un torrent qui tombe, ce nuage qui s'lance
perptuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pense,
dissipa l'oubli o des annes d'efforts parvenaient peut-tre  me
plonger.

Spar de tous les lieux par cette atmosphre d'eau et par ce bruit
immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans
aucun. Immobile, j'tais mu pourtant d'un mouvement extraordinaire. En
scurit au milieu des ruines menaantes, j'tais comme englouti par les
eaux et vivant dans l'abme: j'avais quitt la terre, et je jugeais ma
vie ridicule; elle me faisait piti: un songe de la pense remplaa ces
jours purils par des jours employs. Je vis plus distinctement que je
ne les avais jamais vues, ces pages heureuses et loignes du rouleau
des temps. Les Mose, les Lycurgue prouvrent indirectement au monde
leur possibilit: leur existence future m'a t prouve dans les
Alpes.......................

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Quand les hommes des temps o il n'tait pas ridicule d'tre un homme
extraordinaire, se retiraient dans une solitude profonde et dans les
antres des montagnes, ce n'tait pas seulement pour mditer les
institutions qu'ils prparaient, on peut aussi penser chez soi, et s'il
faut du silence, on peut le trouver dans une ville: ce n'tait pas
seulement pour en imposer aux peuples, un simple miracle de la _magie_
et t plutt fait et n'et pas eu moins de pouvoir sur les
imaginations. Mais l'me la moins assujettie n'chappe pas entirement 
l'empire de l'habitude,  cette conclusion si persuasive pour la foule
et spcieuse pour le gnie lui-mme,  cet argument de la routine qui
tire de l'tat le plus ordinaire de l'homme, un tmoignage naturel et
une preuve de sa destination. Il faut se sparer des choses humaines non
pas pour voir comment elles pourraient tre autrement, mais pour oser le
croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens
qu'on veut employer, mais pour en esprer le succs. On va dans la
retraite, on y vit; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit,
l'extraordinaire est jug sans partialit, il n'est plus romanesque: on
y croit, on revient, on russit.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *[88]

Je me rapprochai de la route avant le retour de Fonsalbe: j'tais trs
mouill; il prtendit qu'on et pu arriver jusqu' l'endroit mme de la
chute sans cet inconvnient-l. C'est o je l'attendais; il russit
d'abord: mais la colonne d'eau qui s'lve tait trs mobile, quoiqu'il
n'y et aucun vent sensible dans la valle. Nous allions nous retirer
lorsque en une seconde il fut inond; alors il se laissa entraner, et
je le menai  la place mme o je m'tais assis: mais je craignais que
les variations inopines de la pression de l'air n'affectassent sa
poitrine, bien moins forte que la mienne, nous nous retirmes presque
aussitt. J'avais essay en vain de m'en faire entendre autrement que
par signes; mais lorsque nous fmes loigns de plusieurs toises, je lui
demandai avant que son tonnement cesst, ce que devenaient dans une
semblable situation les petites habitudes de l'homme, et mme ses
affections les plus puissantes et les passions qu'il croit indomptables.

Nous nous promenions, allant et revenant de la cascade  la route. Nous
convnmes que l'homme le plus fortement organis peut n'avoir aucune
passion positive, malgr son aptitude  toutes; et qu'il y eut plusieurs
fois de tels hommes, soit parmi les matres des peuples, soit parmi les
mages, les gymnosophistes ou les sages, soit parmi les fidles vrais et
persuads de certaines religions, comme l'islamisme ou le christianisme.

L'homme suprieur a toutes les facults de l'homme; il peut prouver
toutes les affections humaines; il s'arrte aux plus grandes de celles
que sa destine lui donne. Celui qui fait cder de grandes penses  des
ides petites ou personnelles; celui qui ayant  faire ou  dcider des
choses importantes, est mu par de petites affections et des intrts
misrables, n'est pas un homme suprieur.

L'homme suprieur voit toujours au-del de ce qu'il est et de ce qu'il
fait; loin de rester derrire sa destine, il devance toujours ce
qu'elle peut lui permettre: et ce mouvement naturel de son me, n'est
point la passion du pouvoir et des grandeurs. Il est au-dessus des
grandeurs et du pouvoir: il aime ce qui est utile, noble et juste; il
aime ce qui est beau. Il reoit la puissance parce qu'il en faut pour
tablir ce qui est utile et beau: mais il aimerait une vie simple, parce
qu'une vie simple peut tre pure et belle. Il fait quelquefois ce que
les passions humaines peuvent faire; mais il y a dans lui une chose
impossible, c'est qu'il le fasse par passion. Non seulement l'homme
suprieur, le vritable homme d'Etat n'est point passionn pour les
femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin: mais je prtends qu'il
n'est pas mme ambitieux. Quand il fait comme ces tres ns pour le
regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils
connaissent. Il n'est ni dfiant, ni confiant; ni dissimul, ni ouvert;
ni reconnaissant, ni ingrat; il n'est rien de tout cela: son coeur
attend, son intelligence conduit. Pendant qu'il est  sa place, il
marche  sa fin qui est l'ordre en grand, et une amlioration du sort
des hommes. Il voit, il veut, il fait. Il est juste et absolu. Celui
dont on peut dire, il a tel faible ou tel penchant, est un homme comme
les autres. Mais l'homme n pour gouverner, gouverne: il est le matre,
et n'est rien autre chose.




LETTRE LXXXV

DATX
Im., 12 octobre, IX.


Je le craignais aussi, il tait naturel de penser que cette sorte de
mollesse o mon ennui m'a jet, deviendrait bientt une habitude presque
insurmontable: mais quand j'y ai song davantage, j'ai cru voir que je
n'avais rien  en craindre, que le mal tait dj dans moi, et qu'il me
serait toujours trop naturel d'tre ainsi dans des circonstances
semblables aux circonstances prsentes. J'ai cru voir de mme que dans
une autre situation j'aurais toujours un autre caractre. La manire
dont je vgte dans l'ordre de choses o je me trouve n'aura aucune
influence sur celle que je prendrais si les temps venaient  me
prescrire autant d'activit que maintenant ils en demandent peu de moi.
Que me servirait de vouloir rester debout  l'heure du repos, ou vivant
dans ma tombe? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour,
doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop
longue  la vrit: mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si
les nuits sont tnbreuses dans la saison o je suis n? Je veux, comme
un autre, me montrer au-dehors quand l't viendra; en attendant je dors
auprs du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur
comme moi. C'est une bizarrerie bien digne de la misre de l'homme, que
notre manire triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si
beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortuns plus
contents que nous ne le serons jamais.

Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez
qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous
dire que je n'ai point une nombreuse livre:  la campagne et dans notre
manire de vivre, les domestiques ont leurs occupations; les cordons
pourraient aller dix fois avant que personne vnt. J'ai cherch la
commodit et non l'appareil: j'ai d'ailleurs vit les dpenses sans
but; et j'aime autant me fatiguer moi-mme  verser de l'eau d'une
carafe dans un verre, que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure
le faire depuis l'extrmit de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne
faisons gure un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de
sa chambre  coucher  la mienne, et  mon cabinet. La manire de le
tirer varie: nous nous avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais
selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va trs souvent.

Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont
les jouets de notre oisivet: nous sommes princes en ceci; et, sans
avoir d'Etats  gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons.
Nous croyons, comme eux, que c'est toujours quelque chose que d'avoir
ri; avec cette diffrence nanmoins que notre rire ne mortifiera
personne. Quelquefois une purilit nous arrte pendant que nous
comptons les mondes avec Lambert: quelquefois, encore remplis de
l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la dmarche imposante
d'un poulet d'Inde, ou des manires athltiques de deux matous pris
d'amour qui se disputent leur hrone.

Depuis quelque temps nous nous sommes aviss de convenir que celui qui
serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir, veillerait l'autre
afin qu'il et aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un
songe bien comique, ou de nature  produire une motion forte, en
avertirait aussitt, afin que le lendemain en prenant le th on
l'expliqut selon l'antique science secrte.

Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil: je commence  le
retrouver depuis que j'ai renonc au caf, depuis que je ne prends de
th que fort modrment et que je le remplace quelquefois par de la
groseille, du petit-lait, ou simplement par un verre d'eau. Je dormais
sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans
jouissance. En m'endormant et en m'veillant, j'tais absolument le mme
qu'au milieu du jour; mais  prsent j'obtiens, pendant quelques
minutes, ce sentiment des progrs du sommeil, cet affaiblissement
voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier
la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans
cesse. Alors on est bien au lit, mme Lorsqu'on n'y dort point. Vers le
matin je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas veill;
je suis bien. C'est alors que je rve en paix. Dans ces moments de
calme, j'aime  voir la vie; il me semble alors qu'elle m'est trangre;
je n'y ai point de rle. Ce qui m'arrte surtout maintenant, c'est le
fracas des moyens et le nant des rsultats; cet immense travail des
tres, et cette fin incertaine, strile et peut-tre contradictoire, ou
ces fins opposes et vaines. La mousse mrit sur la roche battue des
flots; mais son fruit prira. La violette fleurit inutile sous le
buisson du dsert. Ainsi l'homme dsire, et mourra. Il nat au hasard,
il s'essaie sans but, il lutte sans objet, il sent et pense en vain, il
passe sans avoir vcu; et celui qui obtient de vivre, passera aussi.
Csar a gagn cinquante batailles, il a vaincu la terre; il a pass.
Mahomet, Pythagore ont pass. Le cdre qui ombrageait les troupeaux a
pass comme le gramen que les troupeaux foulaient.

Plus on cherche  voir, plus on se plonge dans la nuit. Tous agissent
pour se conserver et se reproduire: la fin de leurs actions est visible;
comment celle de leur tre ne l'est-elle point? L'animal a les organes,
les forces, l'industrie pour subsister et se perptuer: il agit pour
vivre et il vit: il agit pour se reproduire, et il se reproduit. Mais
pourquoi vivre; pourquoi se perptuer? Je n'entends rien  cela. La bte
broute et meurt: l'homme mange, et meurt. Un matin je songeais  tout ce
qu'il fait avant de mourir; j'eus tellement besoin de rire que je tirai
deux fois le cordon; mais en djeunant nous ne pmes jamais rire: ce
jour-l Fonsalbe s'imagina de trouver du srieux dans les arts, dans la
gloire, dans les hautes sciences, dans la mtaphysique des trinits, je
ne sais quoi encore dans quoi. Depuis ce djeuner, j'ai remis sur ma
table _De l'esprit des choses_, et j'en ai lu un volume presque entier.

Je vous avoue que ce systme de la rparation du monde ne me choque
point du tout. Il n'est pas moderne, mais cela ne peut lui donner que
plus d'autorit. Il est grand, il est spcieux: l'auteur est entr dans
ses profondeurs; et j'ai pris le parti de lui savoir gr de l'extrme
obscurit des termes, on en sera d'autant moins frapp de celle des
choses. Je croirais volontiers que cette hypothse d'une dgradation
fortuite, et d'une lente rgnration; d'une force qui vivifie, qui
lve, qui subtilise, et d'une autre qui corrompt et qui dgrade, n'est
pas le moins plausible de nos rves sur la nature des choses. Je
voudrais seulement qu'on nous dt comment s'est faite, ou du moins
comment s'est d faire cette grande rvolution; pourquoi le monde
chappa ainsi  l'Eternel; comment il s'est pu qu'il le permt, ou qu'il
ne pt pas l'empcher; et quelle force trangre  sa puissance
universelle, a produit l'universel cataclysme? Ce systme expliquera
tout, except la principale difficult; mais le dogme oriental des Deux
Principes tait plus clair.

Quoi qu'il en puisse tre sur une question si peu faite pour l'habitant
de la terre, je ne connais rien qui rende mieux raison du phnomne
perptuel dont tous les accidents accablent notre intelligence, et
dconcertent notre curieuse avidit. Nous voyons tous les individus
s'agglomrer et se propager en espces, pour marcher avec une force
multiplie et continue vers je ne sais quel but dont ils sont repousss
sans cesse. Une industrie cleste produit sans relche, et par des
moyens infinis. Un principe d'inertie, une force morte rsiste
froidement; elle teint, elle dtruit en masse. Tous les agents
particuliers sont passifs: ils tendent nanmoins avec ardeur vers ce
qu'ils ne sauraient souponner; et le but de cette tendance gnrale,
inconnu d'eux, parat l'tre ncessairement de tout ce qui existe. Non
seulement le systme des tres semble plein de contrastes dans les
moyens, et d'oppositions dans les produits; mais la force qui le meut
parat vague, inquite, nerve ou balance par une force
indfinissable; la nature parat empche dans sa marche, et comme
embarrasse et incertaine.

Nous croirons discerner une lueur dans l'abme, si nous entrevoyons les
mondes comme des sphres d'activit, comme des ateliers de rgnration
o la matire travaille graduellement et subtilise par un principe de
vie, doit passer de l'tat passif et brut,  ce point d'laboration, de
tnuit, qui la rendra enfin susceptible d'tre imprgne de feu, et
pntre de lumire. Elle sera employe par l'intelligence, non plus
comme des matriaux informes, mais comme un instrument perfectionn,
puis comme un agent direct, et enfin comme une partie essentielle de
l'tre unique, qui alors deviendra vraiment universel et vraiment un.

Le boeuf est fort et puissant; il ne le sait mme pas: il absorbe une
multitude de vgtaux, il dvore un pr; quel grand avantage en va-t-il
retirer? Il rumine, il vgte pesamment dans l'table o l'enferme un
homme triste, pesant, inutile comme lui. L'homme le tuera, il le
mangera, il n'en sera pas mieux; et aprs que le boeuf sera mort, l'homme
mourra. Que restera-t-il de tous deux? un peu d'engrais qui produira des
herbes nouvelles, et un peu d'herbe qui nourrira des chairs nouvelles.
Quelle vaine et muette vicissitude de vie et de mort! quel froid
univers! Et comment est-il bon qu'il soit au lieu de n'tre pas?

Mais si cette fermentation silencieuse et terrible qui semble ne
produire que pour immoler, ne faire que pour que l'on ait t, ne
montrer les germes que pour les dissiper, ou n'accorder le sentiment de
la vie que pour donner le frmissement de la mort; si cette force qui
meut dans les tnbres la matire ternelle, lance quelques lueurs pour
essayer la lumire; si cette puissance qui combat le repos et qui promet
la vie, broie et pulvrise son oeuvre afin de la prparer pour un grand
dessein; si ce monde o nous paraissons n'est que l'essai du monde; si
ce qui est, ne fait qu'annoncer ce qui doit tre; cette surprise que le
mal visible excite en nous ne parat-elle pas explique? Le prsent
travaille pour l'avenir; l'arrangement du monde est que le monde actuel
soit consum; ce grand sacrifice tait ncessaire, et n'est grand qu'
nos yeux. Nous passons dans l'heure du dsastre, mais il le fallait; et
l'histoire des tres d'aujourd'hui est dans ce seul mot, ils ont vcu.
L'ordre fcond et invariable sera le produit de la crise laborieuse qui
nous anantit: l'oeuvre est dj commence; et les sicles de vie
subsisteront quand nous, nos plaintes, notre esprance et nos systmes
auront  jamais pass.

Voil ce que les Anciens pressentaient: ils conservaient le sentiment de
la dtresse de la terre. Cette ide vaste et profonde a produit les
institutions des premiers ges; elles durrent dans la mmoire des
peuples comme le grand monument d'une mlancolie sublime. Mais des
hordes restes barbares, et des hordes formes par quelques fugitifs qui
avaient oubli les traditions antiques en errant dans leurs forts, des
Plasges, des Scythes, des Scandinaves ont rpandu les dogmes gothiques,
les fictions des versificateurs, et la fausse magie[89] des sauvages:
alors l'histoire des choses en est devenue l'nigme jusqu'au jour o un
homme tonnant qui a trop peu vcu, s'est mis  dchirer quelque partie
du voile tendu par les barbares[90].

Ensuite je fais un mouvement qui me distrait, je change d'attitude, et
je ne revois plus rien de tout cela.

D'autres fois je me trouve dans une situation indfinissable; je ne dors
ni ne veille, et cette incertitude me plat beaucoup. J'aime  mler, 
confondre les ides du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste un
peu de l'agitation douce que laisse un songe anim, effrayant,
singulier, rempli de ces rapports mystrieux et de cette incohrence
pittoresque qui amusent l'imagination.

Le gnie de l'homme veill n'atteindrait pas ce que lui prsentent les
caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une ruption de
volcans; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi
pouvantable et aussi belle. Je voyais depuis un lieu lev; j'tais, je
crois,  la fentre d'un palais, et plusieurs personnes taient auprs
de moi. C'tait pendant la nuit, mais elle tait claire. La Lune et
Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages pars, et entrans
rapidement quoique tout le reste ft calme. Saturne tait prs de la
Terre; il paraissait plus grand que la Lune, et son anneau, blanc comme
le mtal que le feu va mettre en fusion, clairait la plaine immense
cultive et peuple. Une longue chane, trs loigne, mais bien
visible, de monts neigeux, levs, uniformes, runissait la plaine et
les cieux. J'examinais; un vent terrible passe sur la campagne, enlve
et dissipe culture, habitations, forts; et en deux secondes ne laisse
qu'un dsert de sable aride, rouge et comme embras par un feu
intrieur. Alors l'anneau de Saturne se dtache, il glisse dans les
cieux, il descend avec une rapidit sinistre, il va toucher la haute
cime des neiges; et en mme temps elles sont agites et comme
travailles dans leurs bases, elles s'lvent, s'branlent et roulent
sans changer, comme les vagues normes d'une mer que le tremblement du
globe entier soulverait. Aprs quelques instants, des feux vomis du
sommet de ces ondes blanches retombent des cieux o ils se sont lancs,
et coulent en fleuves brlants. Les monts taient ples et embrass
selon qu'ils s'levaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre;
et ce grand dsastre s'accomplissait au milieu du silence plus lugubre
encore.

Vous pensez sans doute que dans cette ruine de la terre, je m'veillai
plein d'horreur avant la catastrophe: mais mon songe n'a pas fini selon
les rgles. Je ne m'veillai point, les feux cessrent, l'on se trouva
dans un grand calme: la nuit tait obscure; on ferma les fentres, on se
mit  jaser dans le salon, nous parlmes du feu d'artifice, et mon rve
continua.

J'entends dire et rpter que nos rves dpendent de ce dont nous avons
t frapps les jours prcdents. Je crois bien que nos rves, ainsi que
toutes nos ides et nos sensations, ne sont composs que de parties dj
familires et dont nous avons fait l'preuve. Mais je pense que ce
compos n'a souvent pas d'autre rapport avec le pass. Tout ce que nous
imaginons ne peut tre form que de ce qui est; mais nous rvons, comme
nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent avec ce que
nous avons vu prcdemment, aucun rapport que nous puissions dcouvrir.
Quelques-uns de ces rves reviennent constamment de la mme manire, et
semblables dans plusieurs de leurs moindres dtails, sans que nous y
pensions durant l'intervalle qui s'coule entre leurs diverses poques.
J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous ceux des Alpes, plus
beaux que ceux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les
mmes. Ds mon enfance je me suis trouv, en rve, auprs d'une des
premires villes de l'Europe. L'aspect du pays diffrait essentiellement
de celui des terres qui environnent rellement cette capitale que je
n'ai jamais vue: et toutes les fois que j'ai rv qu'tant en voyage,
j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouv le pays tel que je
l'avais rv la premire fois, et non pas tel que je le sais tre.

Douze ou quinze fois peut-tre, j'ai vu en rve un lieu de la Suisse que
je connaissais dj avant le premier de ces rves: et nanmoins, quand
j'y passe ainsi en songe, je le vois toujours trs diffrent de ce qu'il
est rellement, et toujours le mme que je l'ai rv la premire fois.

Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une valle dlicieuse, si
parfaitement dispose selon mes gots, que je doute qu'il en existe de
semblables. La nuit dernire je l'ai vue encore: et j'y ai trouv de
plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain  la porte
d'une petite cabane fort misrable. Je vous attendais, m'a-t-il dit, je
savais que vous deviez venir; dans quelques jours je n'y serai plus, et
vous trouverez ici du changement. Ensuite nous avons t sur le lac,
dans un petit bateau qu'il a fait tourner en se jetant dans l'eau.
J'allai au fond; je me noyais, et je m'veillai.

Fonsalbe prtend qu'un tel rve doit tre prophtique, et que je verrai
un lac et une valle semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous
avons arrt que si je trouve jamais un pareil lieu, j'irai sur l'eau,
pourvu que le bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et
qu'il n'y ait point de vieillard.




LETTRE LXXXVI

DATX
Im., 16 novembre, IX.


Vous avez trs bien devin ce que je n'avais fait que laisser entrevoir.
Vous en concluez que dj je me regarde comme un clibataire: et j'avoue
que celui qui se regarde comme destin  l'tre, est bien prs de s'y
rsoudre.

Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui te ses plus
honntes mensonges, je crois avec vous, que l'on peut perdre plus qu'on
ne gagne  se tenir trop sur la dfensive,  se refuser  ce lien
hasardeux qui promet tant de dlices, qui occasionne tant d'amertumes.
Sans lui la vie domestique est vide et froide, surtout pour l'homme
sdentaire. Heureux celui qui ne vit pas seul, et qui n'a pas  gmir de
ne point vivre seul!

Je ne vois rien que l'on puisse de bonne foi nier ou combattre dans ce
que vous dites en faveur du mariage. Ce que je vous objecterai, c'est ce
dont vous ne parlez pas.

On doit se marier, cela est prouv: mais ce qui est devoir sous un
rapport, peut devenir folie, btise ou crime sous un autre. Il n'est pas
si facile de concilier les divers principes de notre conduite. On sait
que le clibat en gnral est un mal: mais que l'on puisse en blmer tel
ou tel particulier, c'est une question trs diffrente. Je me dfends,
il est vrai, ce que je dis tend  m'excuser moi-mme; mais qu'importe
que cette cause soit la mienne, si elle est bonne. Je ne veux faire en
sa faveur qu'une observation dont la justesse me parat vidente: et je
suis bien aise de vous la faire  vous qui m'auriez volontiers contest,
un certain soir, l'extrme besoin d'une rforme pour mettre de l'unit,
de l'accord, de la simplicit dans les rgles de nos devoirs;  vous qui
m'avez accus d'exagration lorsque j'avanais qu'il est plus difficile
et plus rare d'avoir assez de discernement pour connatre le devoir, que
de trouver assez de forces pour le suivre. Vous aviez pour vous de
grandes autorits anciennes et modernes: j'en avais d'aussi grandes; et
de trs bonnes intentions peuvent avoir tromp sur cela les Solon, les
Cicron, et d'autres encore.

L'on suppose que notre code moral est fait. Il n'y a donc plus qu' dire
aux hommes: suivez-le; si vous tiez de bonne foi, vous seriez toujours
justes[91]. Mais moi, j'ai le malheur de prtendre que ce code est
encore  faire: je me mets au nombre de ceux qui y voient des
contradictions, principes de frquentes incertitudes, et qui plaignent
les hommes justes plus embarrasss dans le choix que faibles dans
l'excution. J'ai vu des circonstances o je dfie l'homme le plus
inaccessible  toute considration personnelle de prononcer sans douter,
et o le moraliste le plus exerc ne prononcera jamais aussi vite qu'il
est souvent ncessaire d'agir.

Mais de tous ces cas difficiles, je n'en veux qu'un; c'est celui dont
j'ai  me disculper, et j'y reviens. Il faut rendre une femme heureuse,
et prparer le bonheur de ses enfants: il faut donc avant tout
s'arranger de manire  avoir la certitude, ou du moins la probabilit
de le pouvoir. On doit encore  soi-mme et  ses autres devoirs futurs
de se mnager la facult de les remplir, et par consquent la
probabilit d'tre dans une situation qui nous le permette, et qui nous
donne au moins la partie du bonheur ncessaire  l'emploi de la vie.
C'est autant une faute qu'une imprudence de prendre une femme qui
remplira nos jours de dsordre, de dgots ou d'opprobre; d'en prendre
une qu'il faudra chasser ou abandonner; ou une avec qui tout bonheur
mutuel sera impossible. C'est une faute de donner la naissance  des
tres pour qui on ne pourra probablement rien. Il fallait tre  peu
prs assur, sinon de leur laisser un sort indpendant, du moins de leur
donner les avantages moraux de l'ducation, et les moyens de faire
quelque chose, de remplir dans la socit un rle qui ne soit ni
misrable ni dshonnte.

Vous pouvez, en route, ne point choisir votre gte, et considrer comme
supportable l'auberge que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins
votre domicile; vous ne vous fixerez pas pour la vie, vous n'acquerrez
pas un domaine sans avoir examin s'il vous convient. Vous ne ferez donc
pas, au hasard, un choix plus important encore, et par lui-mme, et
parce qu'il est irrvocable.

Sans doute il ne faut pas aspirer  une perfection absolue ou
chimrique: il ne faut pas chercher dans les autres ce qu'on n'oserait
prtendre leur offrir soi-mme, et juger ce qui se prsente avec assez
de svrit pour ne jamais atteindre ce qu'on cherche. Mais
approuverons-nous l'homme impatient qui se jette dans les bras du
premier venu, et qui sera forc de rompre dans trois mois avec l'ami si
inconsidrment choisi, ou de s'interdire toute sa vie une amiti relle
pour en conserver une fausse.

Ces difficults dans le mariage ne sont pas les mmes pour tous; elles
sont en quelque sorte particulires  une certaine classe d'hommes, et
dans cette classe elles sont frquentes et grandes. On rpond du sort
d'autrui; on est assujetti  des considrations multiplies; et il peut
arriver que les circonstances ne permettent aucun choix raisonnable
jusqu' l'ge de n'en plus esprer.




LETTRE LXXXVII

DATX
20 novembre, IX.


Que la vie est mlange: que l'art de s'y conduire est difficile! que de
chagrins pour avoir bien fait: que de dsordres pour avoir tout sacrifi
 l'ordre: que de trouble pour avoir voulu tout rgler quand notre
destine ne voulait point de rgle!

Vous ne savez trop ce que je veux vous dire avec ce prambule; mais,
occup de Fonsalbe, plein de l'ide de ses ennuis, de ce qui lui est
arriv, de ce qui devait lui arriver, de ce que je sais, de ce qu'il m'a
appris, je vois un abme d'injustices, de dgots, de regrets; et, ce
qui est plus dplorable, dans cette suite de misres je ne vois rien
d'tonnant, et rien qui lui soit particulier. Si tous les secrets
taient connus, si l'on voyait dans l'endroit cach des coeurs l'amertume
qui les ronge, tous ces hommes contents, ces maisons agrables, ces
cercles lgers ne seraient plus qu'une multitude d'infortuns rongeant
le frein qui les comprime, et dvorant la lie paisse de ce calice de
douleurs dont ils ne verront point le fond. Ils voilent toutes leurs
peines; ils lvent leurs fausses joies, ils s'agitent pour les faire
briller  ces yeux jaloux toujours ouverts sur autrui. Ils se placent
dans le point de vue favorable, afin que cette larme qui reste dans leur
oeil, lui donne un clat apparent, et soit envie de loin comme
l'expression du plaisir. La vanit sociale est de paratre heureux.
Tout homme se prtend seul  plaindre dans tout, et s'arrange de manire
 tre flicit de tout. S'il parle au confident de ses peines, son oeil,
sa bouche, son attitude, tout est douleur; malgr la force de son
caractre, de profonds soupirs accusent sa destine lamentable, et sa
dmarche est celle d'un homme qui n'a plus qu' mourir. Des trangers
entrent; sa tte s'affermit, son sourcil s'lve, son oeil se fixe, il
fait entendre que les revers ne sauraient l'atteindre, qu'il se joue du
sort, qu'il peut payer tous les plaisirs; il n'est pas jusqu' sa
cravate qui ne se trouve aussitt dispose d'une manire plus heureuse;
et il marche comme un homme que le bonheur agite, et qui cde aux grands
desseins de sa destine.

Cette vaine montre, cette manie des beaux dehors n'est ignore que des
sots; et pourtant presque tous les hommes en sont dupes. La fte o vous
n'tes pas vous parat un plaisir, au moment mme o celle qui vous
occupe n'est qu'un fardeau de plus. Il jouit de cent choses!
dites-vous.--Ne jouissez-vous pas de ces mmes choses, et de beaucoup
d'autres peut-tre?--Je parais en jouir, mais ...--Homme tromp! ces mais
ne sont-ils pas aussi pour lui? Tous ces heureux se montrent avec leur
visage des ftes, comme le peuple sort avec l'habit des dimanches. La
misre reste dans les greniers et dans les cabinets. La joie ou la
patience sont sur ces lvres qu'on observe; le dcouragement, les
douleurs, la rage des passions et de l'ennui sont au fond des coeurs
ulcrs. Dans cette grande population, tout l'extrieur est prpar, il
est brillant ou supportable; l'intrieur est affreux. C'est  ces
conditions que nous avons obtenu d'esprer. Si nous ne pensions pas que
les autres sont mieux; et qu'ainsi nous pourrons tre mieux nous-mmes,
qui de nous tranerait jusqu'au bout ses jours imbciles?

Plein d'un projet beau, raisonn, mais un peu romanesque, Fonsalbe
partit pour l'Amrique espagnole. Il fut retenu  la Martinique par un
incident assez bizarre qui paraissait devoir tre de peu de dure, et
qui eut pourtant de longues suites. Forc d'abandonner enfin ses
desseins, il allait repasser la mer, et n'en attendait que l'occasion.
Un parent loign chez qui il avait demeur pendant tout son sjour aux
Antilles, tombe malade, et meurt au bout de peu de jours. Il lui fait
entendre en mourant, que sa consolation serait de lui laisser sa fille,
dont il croyait faire le bonheur en la lui donnant. F*** qui n'avait
nullement pens  elle, lui objecte qu'ayant vcu plus de six mois dans
la mme maison sans avoir form avec elle aucune liaison particulire,
il lui tait sans doute, et lui resterait indiffrent. Le pre insiste,
il lui apprend que sa fille tait porte  l'aimer, et qu'elle le lui
avait dit en refusant de contracter un autre mariage. F*** n'objecte
plus rien, il hsite; il met  la place de ses projets renverss, celui
de remplir doucement et honntement le rle d'une vie obscure, de rendre
une femme heureuse, et d'avoir de bonne heure des enfants, afin de les
former: il songe que les dfauts de celle qu'on lui propose sont ceux de
l'ducation, et que ses qualits sont naturelles; il se dcide; il
promet. Le pre meurt: quelques mois se passent: son fils et sa fille se
prparaient  diviser le bien qu'il leur avait laiss. On tait en
guerre; des vaisseaux ennemis croisent devant l'le; on s'attend  un
dbarquement. Sous ce prtexte, le futur beau-frre de F*** dispose
tout, comme pour se retirer subitement lorsqu'il le faudrait, et se
mettre en sret; mais pendant la nuit, il se rend  la flotte avec tous
les ngres de l'habitation, emportant ce qui pouvait tre emport. On a
su depuis qu'il s'tait tabli dans une le anglaise, o son sort ne fut
pas heureux.

Sa soeur ainsi dpouille, parut craindre que F*** ne l'abandonnt malgr
sa promesse. Alors il prcipita son mariage pour lequel il et attendu
le consentement de sa famille: mais ce soupon, auquel il ne daigna
faire aucune autre rponse, n'tait pas propre  augmenter son estime
pour une femme qu'il prit ainsi sans en avoir ni bonne ni mauvaise
opinion, et sans autre attachement que celui d'une amiti ordinaire.

Une union sans amour peut fort bien tre heureuse. Mais les caractres
se convenaient peu; ils se convenaient pourtant en quelque chose; et
c'est dans un semblable cas que l'amour serait bon, je pense, pour les
rapprocher tout  fait. La raison tait peut-tre une ressource
suffisante; mais la raison n'agit pleinement qu'au sein de l'ordre: la
fortune s'opposa  une vie suivie et rgle..............

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

On ne vit qu'une fois: on tient  son systme quand il est en mme temps
celui de la raison, et celui du coeur: on croit devoir hasarder le bien
qu'on ne pourra jamais faire si on attend des certitudes. Je ne sais si
vous verrez de mme: mais je sens que F*** a bien fait; il en a t
puni, il devait l'tre; a-t-il donc mal fait pour cela? Si on ne vit
qu'une fois ... Devoir rel, seule consolation d'une vie fugitive! sainte
morale! sagesse du coeur de l'homme! il n'a point manqu  vos lois. Il a
laiss certaines ides d'un jour, il a oubli nos petites rgles:
l'habitu du coin, le lgislateur du quartier le condamneraient; mais
ces hommes de l'antiquit que trente sicles vnrrent, ces hommes
justes et grands, ils auraient fait, ils ont fait comme lui...........

       *       *       *       *       *

Plus je connais Fonsalbe, plus je vois que nous resterons ensemble. Nous
l'avons dcid ainsi; la nature des choses l'avait dcid avant nous: je
suis heureux qu'il n'ait pas d'tat. Il tiendra ici votre place, autant
qu'un ami nouveau peut remplacer un ami de vingt annes, autant que je
pourrai trouver dans mon sort une ombre de nos anciens songes.

L'intimit entre F*** et moi devance le progrs du temps, et elle a dj
le caractre vnrable de l'anciennet. Sa confiance n'a point de
bornes; et comme c'est un homme trs discret et naturellement rserv,
vous jugez si j'en sens le prix. Je lui dois beaucoup: ma vie est un peu
moins inutile, et elle deviendra tranquille malgr ce poids intrieur
qu'il peut me faire oublier quelquefois, mais qu'il ne saurait lever. Il
a rendu  mes dserts quelque chose de leur beaut heureuse, et du
_romantisme_ de leurs sites _alpestres_: un infortun, un ami y trouve
des heures assez douces qu'il n'avait pas connues. Nous nous promenons,
nous jasons, nous allons au hasard; nous sommes bien quand nous sommes
ensemble. Je vois tous les jours davantage quels coeurs une destine
contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et
dans un ordre de choses o ils se chercheraient vainement eux-mmes.

Fonsalbe a vcu tristement dans de perptuelles inquitudes, et sans
jouir de rien: il a deux ou trois ans de plus que moi; il sent que la
vie s'coule. Je lui disais: le pass est plus tranger pour nous que
l'existence d'un inconnu, il n'en reste rien de rel: les souvenirs
qu'il laisse sont trop vains pour tre compts comme des biens ou des
maux par un homme sage. Quel fondement peuvent avoir les plaintes ou les
regrets de ce qui n'est plus? Si vous eussiez t le plus heureux des
hommes, le jour prsent serait-il meilleur? Si vous eussiez souffert
des maux affreux ... Il me laissait dire, mais je m'arrtai moi-mme. Je
sentis que s'il et pass dix annes dans un caveau humide, sa sant en
ft reste altre; que les peines morales peuvent aussi laisser des
impressions ineffaables; et que quand un homme sens se plaint des
malheurs qu'il parat ne plus prouver, c'est leurs suites et leurs
consquences diverses qu'il dplore.

Quand on a volontairement laiss chapper l'occasion de bien faire, on
ne la retrouve ordinairement pas: et c'est ainsi qu'est punie la
ngligence de ceux dont la nature tait de faire le bien, mais que
retiennent les considrations du moment, ou les intrts de leurs
passions. Quelques-uns de nous joignent  cette disposition naturelle la
volont raisonne de la suivre, et l'habitude de faire taire toute
passion contraire; leur unique intention, leur premier dsir est de
jouer bien en tout le rle d'homme, et d'excuter ce qu'ils jugent tre
bon: verront-ils sans regret s'loigner d'eux toute possibilit de faire
bien ces choses qu'on ne peut faire qu'une fois; ces choses qui
n'appartiennent qu' la vie prive, mais qui sont importantes parce que
trs peu d'hommes songent rellement  les bien faire.

Ce n'est pas une partie de la vie aussi peu tendue, aussi secondaire
qu'on le pense, de faire pour sa femme non pas seulement ce que le
devoir prescrit, mais ce qu'une raison claire conseille, et mme tout
ce qu'elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes
fonctions publiques, qui n'eussent pas su agir dans leur intrieur,
comme F*** et fait s'il et eu une femme d'un esprit juste et d'un
caractre sr, une femme qui ft ce qu'il fallait pour qu'il suivt sa
pense.

Les plaisirs de la confiance et de l'intimit sont grands entre des
amis: mais, anims et multiplis par tous ces dtails qu'occasionne le
sentiment de la diffrence des sexes, ces plaisirs dlicats n'ont plus
de bornes. Est-il une habitude domestique plus dlicieuse que d'tre bon
et juste aux yeux d'une femme aime; de faire tout pour elle, et de n'en
rien exiger; d'en attendre tout ce qui est naturel et honnte, et de
n'en rien prtendre d'exclusif; de la rendre estimable, et de la laisser
 elle-mme; de la soutenir, de la conseiller, de la protger, sans la
gouverner, sans l'assujettir; d'en faire une amie qui ne cache rien et
qui n'ait rien  cacher, sans lui interdire des choses, indiffrentes
alors, mais que d'autres tairaient et devraient s'interdire; de la
rendre la plus parfaite mais la plus libre qu'il se puisse, d'avoir sur
elle tous les droits afin de lui rendre toute la libert qu'une me
droite puisse accepter; et de faire ainsi, du moins dans l'obscurit de
notre vie, la flicit d'un tre humain digne de recevoir le bonheur
sans le corrompre, et la libert de l'esprit sans en tre corrompu?




LETTRE LXXXVIII

DATX
Im., 30 novembre, IX.


Il fait aujourd'hui le temps que j'aimerais pour crire des riens
pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour
lire de bonnes parodies, pour _passer le temps_. Depuis plusieurs jours
je suis autant que jamais dans cette disposition; et vous auriez la
lettre la plus longue qu'on ait encore reue  Bordeaux, si je ne devais
pas mesurer avec Fonsalbe la pente d'un filet d'eau qu'il veut amener
dans la partie la plus haute de mes prs, et qu'aucune scheresse ne
pourra tarir, puisqu'il sort d'un petit glacier. Cependant on peut bien
prendre le temps de vous dire que le ciel est prcisment tel que je
l'attendais.

Ils n'ont pas besoin d'attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui
ne prennent de la nature que ce qu'ils en ont arrang  leur manire, et
qui sont les hommes de l'homme. Les saisons, le moment du jour, l'tat
du ciel, tout cela leur est tranger. Leurs habitudes sont comme la
rgle des moines: c'est une autre loi qui ne considre qu'elle-mme;
elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre suprieur, mais
seulement une suite d'incidents  peu prs priodiques, une srie de
moyens ou d'obstacles qu'il faut employer ou vaincre selon la fantaisie
des circonstances. Sans dcider si c'est un mal ou non, j'avoue qu'il en
doit tre ainsi. Les oprations publiques, et presque tous les genres
d'affaires, ont leur moment rgl longtemps d'avance: elles exigent, 
poque fixe, le concours de beaucoup d'hommes; on ne pourrait les faire,
on ne saurait comment s'entendre si elles suivaient d'autres convenances
que celles qui leur sont propres. Cette ncessit entrane le reste: et
l'homme des villes, qui ne dpend plus des vnements naturels, qui mme
les voit ou le gner souvent ou le servir par hasard, se dcide, et doit
se dcider  arranger ses habitudes selon son tat, selon les habitudes
de ceux qu'il voit, selon l'habitude publique, selon l'opinion de la
classe dont il est, ou que ses prtentions envisagent.

Une grande ville a toujours  peu prs le mme aspect, les occupations
et les dlassements y sont toujours  peu prs les mmes, on prend donc
volontiers une manire d'tre uniforme. Il serait effectivement fort
incommode de se lever ds le matin dans les longs jours, de se coucher
plus tt en dcembre. Il est agrable et salubre de voir l'aurore; mais
que ferait-on aprs l'avoir vue entre les toits, aprs avoir entendu
deux serins pendus  une lucarne _saluer_ le soleil levant? Un beau
ciel, une douce temprature, une nuit claire par la lune ne changent
rien  votre manire: vous finissez par dire,  quoi cela sert-il? et
mme en trouvant mauvais l'ordre de choses qui le fait dire, il faudrait
convenir que celui qui le dit n'a pas tout  fait tort: et qu'on serait
au moins original si on allait faire lever exprs son portier et courir
de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard; si
on allait s'asseoir,  la fentre d'un salon, derrire les rideaux, pour
se sparer des lumires et du bruit, pour donner un moment  la nature,
pour voir avec recueillement l'astre des nuits briller dans le ruisseau.

Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent
peu aux jours de neuf heures. J'ai conserv quelques habitudes de la
ville parce que je les trouve assez douces, et mme convenables pour moi
qui ne saurais prendre toutes celles du lieu: cependant avec quatre
pieds de neige et douze degrs de glace, je ne puis vivre prcisment de
la mme manire que quand la scheresse allume les pins dans les bois,
et que l'on fait des fromages cinq mille pieds au-dessus de moi.

Il me faut un certain mauvais temps pour agir au-dehors, un autre pour
me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester
auprs du feu quoiqu'il ne fasse point froid, et un autre encore pour me
placer  la chemine de la cuisine pendant que l'on fait ces choses du
mnage qui ne sont pas de tous les jours, et que je rserve autant qu'il
se peut pour ces moments-l. Vous voyez qu'afin de vous dire mon plan,
je mle ce qui est dj pratiqu  ce qui le sera seulement: je suppose
que j'ai dj suivi mon genre de vie tel que je commence  le suivre en
effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les
choses encore  faire.

Je n'osais parler des beaux jours: il faut pourtant le confesser enfin,
je ne les aime pas; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps
embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence; on l'prouve
gnralement ainsi. Mais moi, je suis plus mcontent quand il fait trs
beau. J'ai vainement lutt contre ce mal-tre intrieur, je n'ai pas t
le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j'ai
lud le mal que je ne pouvais dtruire. Fonsalbe veut bien condescendre
 ma faiblesse: les excs modrs de la table seront pour ces jours sans
nuages, si beaux  tous les yeux, et si accablants aux miens. Ils seront
les jours de la mollesse: nous les commencerons tard, et nous les
passerons aux lumires. S'il se rencontre des choses plaisantes  lire,
des choses d'un certain comique, on les met de ct pour ces
matines-l. Aprs le dner on s'enferme, avec du vin ou du punch. Dans
la libert de l'intimit, dans la scurit de l'homme qui n'a jamais 
craindre son propre coeur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le
reste et l'amiti elle-mme, avides d'essayer un peu cette folie que
nous avons perdue sans tre sages, nous cherchons le sentiment actif et
passionn de la chose prsente,  la place de ce sentiment exact et
mesur de toutes choses, de ce concept silencieux qui refroidit l'homme
et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi: et l'on est dlivr ... oui, l'on est dlivr du
temps; du temps prcieux et irrparable, qu'il est souvent impossible de
ne pas perdre et plus souvent impossible d'aimer.

Quand on a la tte inquite et drange par l'imagination,
l'observation, l'tude, par les dgots et les passions, par les
habitudes, par la raison, croyez-vous que ce soit une chose si facile
que d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop? Nous
sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons
nos manies: nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons.
D'ailleurs, je crois que mme dans l'tat sauvage, beaucoup d'hommes ont
trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer.

Nous avons perdu les passe-temps d'une socit choisie; nous prtendons
nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et
invitables de la socit en gnral. Cependant n'aurait-on pu parvenir
 ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous  la place de
cette manire que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les
capitales de la France, de cette manire qu'elles rendent si heureuse,
et qui les rend aussi ncessaires  l'homme de got qu' l'homme
passionn? C'est par l que notre solitude est profonde, et que nous y
sommes dans le vide des dserts.

A d'autres gards, je croirais que notre manire de vivre est  peu prs
celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitt le mouvement de la
ville; le silence qui nous environne semble d'abord donner  la dure
des heures une constance, une immobilit qui attriste l'homme habitu 
prcipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de rgime, on s'y fait
un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas
beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les
unes assez solides, les autres un peu misrables, de ne point vivre en
montagnard, j'aurais un mouvement gal, une nourriture gale, une
manire gale: sans agitation, sans espoir, sans dsir, sans attente;
n'imaginant pas, ne pensant gure, ne voulant rien de plus, et ne
songeant  rien de nouveau, je passerais d'une saison  une autre, et du
temps prsent  la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours
d'hiver sans apercevoir leur affaiblissement uniforme: quand la nuit
viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumires; et quand
les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poles. De
temps  autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment
ma pipe pour vous rpondre que je me porte bien. Je deviendrais content:
je parviendrais  trouver l'anantissement des jours assez rapide dans
la froide tranquillit des Alpes: je me livrerais  cette suite
d'incuriosit, d'oubli et de lenteur, o repose l'homme des montagnes
dans l'abandon de leurs grandes solitudes.




LETTRE LXXXIX

DATX
Im., 6 dcembre, IX.


J'ai voulu vous annoncer ds le jour mme ce moment, jadis si dsir,
qui pourrait faire poque dans ma vie, si j'tais entirement revenu de
mes songes, ou peut-tre si je n'avais rien perdu de leur premire
erreur. Je suis tout  fait chez moi: les travaux sont finis. C'est
enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie certaines heures,
et qui fasse oublier les autres: je puis faire ce que je veux, mais le
malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.

C'est cependant une douce chose que l'aisance: on peut tout arranger,
suivre les convenances, choisir et rgler. Avec de l'aisance, la raison
peut viter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient
heureux s'ils avaient de l'aisance: mais les riches aiment mieux se
faire pauvres. Je plains celui que des circonstances imprieuses
rduisent  monter sa maison au niveau de ce qu'il possde. Il n'y a
point de bonheur domestique sans une certaine surabondance ncessaire 
la scurit. Si l'on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les
cabanes que dans les palais, c'est que l'aisance est bien plus rare dans
les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l'or, ne
savent comment vivre! S'ils avaient su borner leurs prtentions et
celles de leur famille, ils auraient tout, car l'or fait tout: mais dans
leurs mains inconsidres, l'or ne fait rien. Ils le veulent ainsi: que
leurs gots soient satisfaits! Mais dans notre mdiocrit, donnons du
moins d'autres exemples.

Pour n'tre pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien; on le nomme
raison, sagesse ou vertu. Pour tre satisfait, je crois qu'il en faut
quatre, beaucoup de raison, de la sant, quelque fortune, et un peu de
ce bonheur qui consiste  avoir le sort pour soi. A la vrit, chacun de
ces trois autres biens n'est rien sans la raison, et la raison est
beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur
perte; mais eux ne la donnent pas, et ce qu'ils donnent sans elle n'a
qu'un clat extrieur, une apparence dont le coeur n'est pas longtemps
abus. Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on
sait. Pouvoir sans savoir, est fort dangereux: savoir sans pouvoir, est
inutile et triste.

Pour moi, qui ne prtends pas vivre, mais seulement regarder la vie, je
ferai bien de me mettre  imaginer du moins le rle d'un homme. Je veux
passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J'appellerai cela
du travail; ce n'en est pas un pourtant, car il n'est pas permis de
poser une serrure ou d'ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est
trs libre de faire un chapitre du _Monde primitif_. Puisque j'ai rsolu
d'crire, je ne serais pas excusable si je ne le faisais pas
maintenant[92]. J'ai tout ce qu'il me faut, loisir, tranquillit, ennui,
bibliothque borne, mais suffisante; et au lieu de secrtaire, un ami
qui me fera continuer, et qui soutient qu'en crivant on peut faire
quelque bien tt ou tard.

Avant de m'occuper des faiblesses des hommes, il faut que je vous parle
de la mienne pour la dernire fois. Fonsalbe avec qui je n'aurais pas
d'autres secrets, mais qui ne souponne rien de ceci, me fait sentir
tous les jours, et par sa prsence, et par nos entretiens o le nom de
sa soeur revient si souvent, combien j'tais loign de cet oubli devenu
mon seul asile.

Il a parl de moi dans ses lettres  Mme Del***, et il l'a fait comme
de ma part. Je ne savais comment prvenir cela, ne pouvant en donner 
Fonsalbe aucune raison: mais j'en suis d'autant plus fch qu'elle aura
d juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-mme j'avais
dit.

Ne trouvez point bizarre l'amertume que je cherche dans ces souvenirs,
et les soins inutiles que je prends pour les loigner, comme si je
n'tais pas sr de moi. Je ne suis ni fanatique, ni incertain dans ma
droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pense ne l'est
pas; et si j'ai toute l'assurance de l'homme qui veut ce qu'il doit,
j'ai toute la faiblesse de celui que rien n'a fix. Cependant je n'aime
point; je suis trop malheureux pour cela. Comment donc se fait-il?...
Vous ne sauriez m'entendre, quand je ne m'entends pas moi-mme.

Il y a bien des annes que je la vis, mais comme j'tais destin 
n'avoir que le songe de mon existence, il en rsulta seulement que son
souvenir restait fix dans ma mmoire, et attach au sentiment de
continuit de mon tre. Voil pour ces temps dont tout est perdu.

Le besoin d'aimer tait devenu l'existence elle-mme, et le sentiment
des choses n'tait que l'attente et le pressentiment de cette heure qui
commence la lumire de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes
jours, il s'en trouvait un qui part offrir le seul bien que la nature
contnt alors pour mon coeur, ce souvenir tait dans moi comme pour m'en
loigner. Sans avoir aim, je me voyais dans une sorte d'impuissance
d'aimer dsormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a
dtruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n'tait
pas l'amour, puisque je n'y trouvais point de consolation, point
d'aliment: il me laissait dans le vide, et il semblait m'y retenir: il
ne me donnait rien, et il semblait s'opposer  ce qu'il me ft donn
quelque chose. Je restais ainsi sans possder ni l'ivresse heureuse que
l'amour soutient, ni cette mlancolie amre et voluptueuse dont aiment 
se consumer nos coeurs encore remplis d'un amour malheureux.

Je ne veux point vous faire la fatigante histoire de mes ennuis. J'ai
cach dans mes dserts ma fortune sinistre: elle entranerait ce qui
m'environne; elle a manqu vous envelopper vous-mme. Vous avez voulu
tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai
forc de reprendre vos distractions. Vous avez cru mme que j'en avais
aussi trouv; j'ai entretenu doucement votre erreur. Vous avez su que
mon calme ressemblait au sourire du dsespoir, j'aurais voulu que vous
y fussiez plus longtemps tromp: je prenais pour vous crire le moment
o je riais ... o je ris de piti sur moi-mme, sur ma destine, sur
tant de choses dont je vois les hommes gmir en rptant qu'elles vont
cesser.

Je vous en dis trop: mais le sentiment de ma destine m'lve et
m'accable; je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le
fantme de ce qui ne me sera jamais donn.

C'est une ncessit qu'en vous parlant d'_elle_, je sois tout  fait
moi. Je n'entends pas bien quelle rserve je devais m'imposer en cela.
Elle sentait comme moi, une mme langue nous tait commune; sont-ils si
nombreux ceux qui s'entendent? Cependant je ne me livrais pas  tant
d'illusions. Je vous le rpte, je ne veux point vous arrter sur ces
temps que l'oubli doit effacer, et qui sont dj dans l'abme: le songe
du bonheur a pass avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des
sicles. Pourquoi ces souvenirs exhals d'un long trpas? ils viennent
tendre sur les restes vivants de l'homme l'amertume du spulcre
universel o il descendra tout entier. Je ne cherche point  justifier
ce coeur bris qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses
ruines que l'inquitude de la vie. Vous savez ses ennuis, ses esprances
teintes, ses dsirs inexplicables, ses besoins dmesurs: ne l'excusez
pas, soutenez-le, relevez ses dbris; rendez-lui, si vous en savez les
moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement
du gnie, et toute l'impassibilit du sage: je ne veux point vous porter
 plaindre ses folies profondes.

Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer prs de la Sane,
dans un jour de tristesse. Cet vnement si simple m'tonna pourtant. Je
trouvai de la douceur  la voir quelquefois. Une me ardente et
tranquille, fatigue, dsabuse, immense, devait fixer l'inquitude et
le perptuel supplice de mon coeur. Cette grce de tout son tre, ce fini
inexprimable dans le mouvement, dans la voix!... Je n'aime point:
souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.

Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amre. Si Mme D***
et t libre, j'y eusse trouv le plaisir d'tre enfin malheureux  ma
manire: mais elle ne l'tait point, et je me retirai avant qu'il me
devnt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout
m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indiffrent. Il arrive
mme que quelque chose m'amuse; je pouvais donc vous parler de tout
ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis teint. Peut-tre
serais-je bon mari; j'aurais beaucoup d'attachement. Je commence 
songer aux plaisirs de l'amour, je ne suis plus digne d'une amante.
L'amour lui-mme ne me donnerait plus qu'une femme, et un ami. Comme nos
affections changent! comme le coeur se dtruit; comme la vie passe, avant
de finir!

Je vous disais donc combien j'aimais  tre ennuy avec elle de tout ce
qui fait les _dlices_ de la vie: j'aimais bien plus les soires
tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.

Il m'est arriv, rarement mais quelquefois, d'oublier que je suis sur la
terre comme une ombre qui s'y promne, qui voit, et ne peut rien saisir.
C'est l ma loi, quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai t puni:
quand l'illusion commence, mes misres s'aggravent. Je me suis senti 
ct du bonheur, j'en ai t pouvant. Peut-tre ces cendres que je
crois teintes se seraient-elles ranimes. Il fallut partir.

Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache  oublier de
vivre. J'ai cherch le th pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour
m'garer. Je btis, je cultive; je me joue avec tout cela. J'ai trouv
quelques bonnes gens, et je compte aller au _cabaret_[93] pour dcouvrir
des hommes: je me lve tard, je me couche tard; je suis lent  manger;
je m'occupe de tout; j'essaie de toutes les attitudes; j'aime la nuit;
je presse le temps, je dvore mes heures froides, je suis avide de les
voir dans le pass.

Fonsalbe est son frre: nous parlons d'elle, je ne puis l'en empcher,
il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami: je le veux, il est isol. Je
le veux aussi pour moi: sans lui, que deviendrais-je? Mais il ne saura
pas combien l'ide de sa soeur est prsente dans ces solitudes. Ces
gorges sombres! ces eaux romantiques! elles taient muettes, elles le
seront toujours: cette ide n'y met point la paix de l'oubli du monde,
mais l'abandon des dserts. Un soir nous tions sous les pins: leurs
cimes agites taient remplies des sons de la montagne, nous parlions,
il la pleurait! Mais un frre a des larmes.

Je ne fais point de serments, je ne fais point de voeux: je mprise ces
protestations si vaines, cette ternit que l'homme croit ajouter  ses
passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien, tout passe,
tout homme change: mais je me trompe bien moi-mme, ou il ne m'arrivera
pas d'aimer. Quand le dvot a rv sa batitude, il n'en cherche plus
dans le monde terrestre; et s'il vient  perdre ses sublimes illusions,
il ne trouve aucun charme dans les choses trop infrieures aux premiers
songes.

Et elle tranera la chane de ses jours avec cette force dsabuse, avec
ce calme de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient
peut-tre moins  leur place s'ils taient moins loin d'tre heureux.
Cette vie passe dans l'indiffrence au milieu de tous les agrments de
la vie, et dans l'ennui avec une sant inaltrable; ces chagrins sans
humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines caches;
cette simplicit qui abandonne tout quand on pourrait tout prtendre,
ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce dcouragement dont
on ddaigne l'affliction; tant de biens ngligs, tant de pertes
oublies, tant de facults dont on ne veut plus rien faire: tout cela
est plein d'harmonie, et n'appartient qu' elle. Contente, heureuse,
possdant tout ce qui semblait lui tre d, peut-tre et-elle moins t
elle-mme. L'adversit est bonne  qui la porte ainsi: et je suppose que
le bonheur vnt maintenant, qu'en ferait-elle? il n'est plus temps.

Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie,
seule destine qui nous soit commune? Quand tout chappe jusqu'aux rves
de nos dsirs; quand le songe de l'aimable et de l'honnte vieillit
lui-mme dans notre pense incertaine; quand l'image sublime de
l'harmonie dans sa grce idale, descend des lieux clestes, s'approche
de la terre et se trouve enveloppe de brumes et de tnbres; quand rien
ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos esprances; quand
nous passons nous-mmes avec la fuite invariable des choses, et dans
l'invitable instabilit du monde! mes amis, mes seuls amis, Elle que
j'ai perdue, Vous qui vivez loin de moi, vous qui seuls me donnez encore
le sentiment de la vie! Que nous restera-t-il, et que sommes-nous?

S'il ne peut rester de nos sentiments fugitifs que le sentiment
accablant de leur mobilit; cherchons ce vrai immuable, seule conception
qui soutienne l'me fatigue du dlire de nos esprances, plus navre
encore et plus tonne d'elle-mme quand elle a perdu leur amertume. La
justice seule est vidente  tous; elle l'est  leur dernier comme 
leur premier moment: sa lumire ne changera pas. Vous la suivez en paix,
je la cherche dans mon inquitude; et cette union du moins ne nous sera
pas te.




SUPPLMENT DE 1833




LETTRE XC[94]

DATX
Imenstrm, 28 juin, X.


La soeur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans tre attendue, et dans
le dessein de rester seulement quelques jours avec son frre.

Vous la trouveriez  prsent aussi aimable, aussi remarquable, et plus
peut-tre qu'elle ne le fut jamais. Cette apparition inopine, le
changement des temps, d'ineffaables souvenirs, les lieux, la saison,
tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que s'il peut tre une
beaut plus accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne runirait
davantage ce qui fait gnralement pour moi le charme des femmes.

Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait  Bordeaux;
mais, au pied de nos montagnes, il nous restait  nous arranger selon la
circonstance. On devait faucher deux prs, le soir, jusqu' une heure
assez avance, puis, de grand matin, pour viter entirement l'ardeur du
jour. J'avais dj eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque
encouragement  mes travailleurs: des musiciens furent appels de Vevey
et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champtre
commenant  minuit, et assez vari pour tre du got des faucheurs
mmes, fut destin  remplir l'intervalle entre les travaux du soir et
ceux du lendemain.

Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de
six  sept marches. Elle tait au-dessus; elle pronona mon nom. C'tait
bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprvu, d'inaccoutum, de tout
 fait inimitable. Je regardai sans rpondre, sans savoir que je ne
rpondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile arien, un brouillard
l'environnait. C'tait une forme indcise qui faisait presque
disparatre tout vtement; c'tait un parfum de beaut idale, une
illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vrit. Ainsi
devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je
deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a
exist. De cette faiblesse ont dpendu d'autres incertitudes. Ces
annes-l sont irrvocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui
est encore  moi.

Je m'absentai, en prvenant Fonsalbe. Je m'avanai vers le haut de la
valle. Je marchais sans bruit dans ma proccupation attentive. J'tais
fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du pass
me paraissait invincible. Toutes ces ides d'aimer et de n'tre plus
seul m'inondaient dans la tranquille obscurit d'un lieu dsert. Il y
eut un moment o j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai
condamn la mollesse: La possder et mourir!

Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la
terre, c'est en mme temps apprcier d'un regard plus ferme ce qu'on a
fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait!
jeune encore, je m'arrte au moment fatal. Elle et le dsert, ce serait
le triomphe du coeur. Non, l'oubli du monde, et sans elle, voil ma loi.
L'austre travail et l'avenir!

Je me trouvais plac au dtour de la valle; entre les rocs d'o le
torrent se prcipite, et les chants que j'avais moi-mme ordonns: ils
commenaient au loin. Mais ces bruits de fte, le simple mouvement de
l'air les dissipait par intervalles, et je savais l'instant o ils
cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force,
s'coulant, mais s'coulant toujours,  la manire des sicles. La fuite
de l'eau est comme la fuite de nos annes. On l'a beaucoup redit; mais
dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l'eau restera, pour
nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix
du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des
cieux, sois seule entendue!

Rien n'est srieux s'il ne peut tre durable. Vues de haut, que sont les
choses d'ont nous sparera notre dernier souffle? Hsiterai-je entre une
rencontre du hasard et les fins de ma destine, entre une sduisante
fantaisie et le juste, le gnreux emploi des forces de la pense? Je
cderais  l'ide d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un
plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu'en devenant veuve,
elle a faites  sa famille? Ainsi l'union entire se trouve interdite;
ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrter. Qu'y aurait-il
de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un strile amour?
Consacrer au seul plaisir les facults de la vie, c'est se livrer
soi-mme  l'ternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facults,
j'en suis responsable: il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces
bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne
veux du moins m'affaiblir au-dedans de moi qu' l'instant invitable.
Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il nous est donn de vous
apercevoir? La majest de la nuit rpte d'ge en ge: malheur  toute
me qui se complat dans la servitude!

Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entranement des dsirs? Aprs
cette attente, aprs les succs, que dirons-nous de la satisfaction de
quelques journes? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix
ans de volupt, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume!
Que restera-t-il de ces dsirs, quand les gnrations souffrantes ou
follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de
chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde,
cherchons un autre partage: c'est de nos fortes rsolutions que quelque
effet subsistera peut-tre.--L'homme est prissable.--Il se peut, mais
prissons en rsistant, et, si le nant nous est rserv, ne faisons pas
que ce soit une justice.

Vous le savez, je me dcourageais, croyant que mes dispositions
changeaient dj. Trop facilement je m'tais persuad que ma jeunesse
n'tait plus. Mais ces diffrences avaient eu pour cause, comme je crois
vous l'avoir dit depuis, des erreurs de rgime, et cela est en grande
partie rpar. J'avais mal observ la mobilit qui me caractrise, et
qui contribue  mes incertitudes. C'est constamment une grande
inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou
mme dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrs des annes; elle
redevient ce qu'elle tait. L'habitude de me contenir et de rprimer
d'abord tous mes mouvements intrieurs m'en avait laiss mconnatre
souvent moi-mme les oppositions. Mais, je le vois,  quarante ans de
distance, je ne diffrerai pas plus que cent fois je n'ai diffr d'un
quart d'heure  l'autre. Ainsi est agite, au milieu de l'air, la cime
d'un arbre trop flexible; et, si vous la regardez  une autre poque,
vous la verrez cder encore, mais cder de mme.

Chaque incident, chaque ide qui survient, les moindres dtails
opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de lgres craintes, toutes
ces motions fortuites peuvent changer,  mes yeux, l'aspect du monde,
l'apprciation de nos facults et la valeur de nos jours. Tandis qu'on
me parle de choses indiffrentes, et que j'coute avec tranquillit,
avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces
conversations, je sais gr  ceux qui me la pardonnent, j'ai pass
plusieurs fois du dgot de cette existence si borne que tout
embarrasse et tout inquite, au sentiment non moins naturel de la
curieuse varit des choses, ou de l'amusante sagacit qui nous appelle
 en jouir quelque temps encore. Nanmoins ce qui me parat si
facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand
phnomne que chaque consquence relative  nous, et moins l'ordre
gnral que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une
nous captive, et l'autre nous dconcerte: tout dpend d'une certaine
confiance en nous-mmes. Sans cesse elle me manque, et elle renat sans
cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextrit!
Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumire, le
mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rose me disent que je
m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le
bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes
essais quelque pense mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors
que des obstacles, des lenteurs, de sourdes rsistances, des desseins
tromps, les dplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude,
et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.

Du moins cette mobilit n'est pas de nature  branler les principes de
conduite. Il n'importe mme que le but se prsente seulement comme
vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas
d'autres clarts: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus.
Ainsi tout se dcide. Je suis ce que j'tais: si je le veux, je serai ce
que je pouvais tre. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne
descendons plus au-dessous de nous-mmes.




DATX
30 juin.


Je vous cris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais
pu vous apprendre en trois lignes, mais c'tait ma manire, et
d'ailleurs j'ai du loisir. Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me
sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de
plus, un seul. Cela finira puisque je l'ai rsolu; mais  prsent tout
me semble attrist. Je ne suis pas indcis, mais mu jusqu' une sorte
de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur
vous.

       *       *       *       *       *

Je restai seul quelque temps encore. Dj j'tais moins tranger  la
tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que
les chants cessassent.

Dsormais n'attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni
l'ancienne irrsolution. La sant et l'aisance sont des facilits qu'on
ne runit pas toujours: je les possde, et j'en ferai usage. Que cette
dclaration devienne ma rgle. Si je parle aux hommes de leurs
faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m'en permette
aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques
vellits africaines. Mais  cette poque, tout s'est accord pour
rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mrir
davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux tudes qui en
prpareraient l'excution.

Que faire donc? Je crois dfinitivement qu'il ne m'est donn que
d'crire.--Sur quels sujets?--Dj vous le savez  peu prs.--D'aprs
quel modle?--Assurment je n'imiterai personne,  moins que ce ne soit
par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois trs
dplac de prendre la manire d'un autre, si on peut en avoir une  soi.
Quant  celui qui n'a pas la sienne, c'est--dire qui n'est jamais
entran, jamais inspir,  quoi lui sert d'crire?--Quel style
enfin?--Ni rigoureusement classique, ni inconsidrment libre. Pour
mriter d'tre lu, il faut observer les convenances relles.--Mais qui
en jugera?--Moi apparemment. N'ai-je pas lu les auteurs qui
travaillrent avec circonspection, comme ceux qui crivirent avec plus
d'indpendance? C'est  moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui
convienne, d'un ct  mon sujet ou  mon sicle, et de l'autre  mon
caractre, sans manquer  dessein aux rgles admises, mais sans les
tudier expressment.--Quelles seront les garanties de succs?--Les
seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de
s'efforcer de les exposer d'une manire persuasive, je n'aurai point de
succs: voil tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'tre
approuv de son vivant,  moins qu'on ne se voie condamn au malheur
d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.

Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire prsente, de la
gloire de salon. Passez, hommes de socit, hommes considrables dans
les pays o tout dpend de ces accointances, vous qui tes fconds en
ides du jour, en livres de parti, en expdients pour produire de
l'effet, et qui, mme aprs avoir tout adopt, tout quitt, tout repris,
tout us, trouvez encore  esquisser quelques pamphlets indcis, afin de
faire dire: le voil avec ses mots expressifs et ingnieusement accols,
bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes sduisants et
sduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre
temps; montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre
prosprit.

Ne serait-on pas  peu prs sr de rendre un ouvrage utile, sans le
dshonorer par des intrigues pour hter la clbrit de l'auteur?
Restez-vous dans la retraite, ou mme vivez-vous sans bruit dans une
capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne
s'coule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient dposs
dans les principales bibliothques, ou envoys, sans en demander compte,
 des libraires dans les grandes villes; tt ou tard cet crit sera mis
 sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendi des
suffrages.

Ainsi ma tche est indique. Il ne me reste plus qu' la remplir, si ce
n'est avec bonheur, avec clat, du moins avec quelque zle et quelque
dignit. Je renonce  diverses choses, me bornant presque  viter la
douleur. Serai-je  plaindre dans la retraite, ayant l'activit,
l'esprance et l'amiti? Etre occup sans devenir trop laborieux
contribue essentiellement  la paix de l'me, de tous les biens le moins
illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les
plus simples donnent des jouissances: c'est ainsi que tant d'hommes
bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchs.

Qui ne voit que l'esprance est prfrable aux souvenirs? Dans notre
vie, continuel passage, l'avenir importe seul: ce qui est arriv
disparat, et le prsent mme nous chappe s'il ne sert de moyen.
D'agrables traces du pass ne me paraissent un grand avantage que pour
les imaginations faibles, qui, aprs avoir t un peu vives, deviennent
dbiles. Ces hommes-l, s'tant figur les choses autrement qu'elles ne
doivent tre, se sont passionns. L'preuve les a dsabuss; ne pouvant
plus imaginer avec exagration, ils n'imaginent plus. Les fictions
vraies pour ainsi dire leur tant interdites, ils auraient besoin de
riants souvenirs; sans cela nulle pense ne les flatte. Mais celui dont
l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une ide
assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il
n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont
appris anciennement.

Il me restera pour la douceur journalire de la vie notre correspondance
et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres,
cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systmes
opinitres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception
soutiendrait l'me, fatigue quelquefois de ses vagues esprances, mais
bien plus tonne d'elle-mme, bien plus dlaisse quand elle a perdu et
les langueurs, et les dlices de cette active incertitude. La justice du
moins a son vidence. Gnralement vous recevez en paix les lumires
morales; je les poursuis dans mon inquitude: notre union subsistera.

On n'est pas encore parvenu  se procurer l'autre partie des lettres
d'Oberman. On n'a recueilli que le fragment suivant qui s'est trouv
sans date.




DERNIRE PARTIE D'UNE LETTRE

SANS DATE CONNUE


...Que d'infortuns auront dit, de sicle en sicle, que les fleurs nous
ont t accordes pour couvrir notre chane, pour nous abuser tous au
commencement, et contribuer mme  nous retenir jusqu'au terme! Elles
font plus, mais assez vainement peut-tre: elles semblent indiquer ce
que nulle tte mortelle n'approfondira.

Si les fleurs n'taient que belles sous nos yeux, elles sduiraient
encore; mais quelquefois leur parfum entrane, comme une heureuse
condition de l'existence, comme un appel subit, un retour  la vie plus
intime. Soit que j'aie chercher ces manations invisibles, soit surtout
qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reois comme une
expression forte, mais prcaire, d'une pense dont le monde matriel
renferme et voile le secret.

Les couleurs aussi doivent avoir leur loquence: tout peut tre symbole.
Mais les odeurs sont plus pntrantes, sans doute parce qu'elles sont
plus mystrieuses, et que s'il nous faut dans notre conduite ordinaire
de palpables vrits, les grands mouvements de l'me ont pour principe
une vrit d'un autre ordre, le vrai essentiel, et cependant
inaccessible dans nos voies chancelantes.

Jonquille! violette! tubreuse! vous n'avez que des instants afin de ne
pas accabler notre faiblesse, ou peut-tre pour nous laisser dans
l'incertitude o s'agite notre esprit, tantt gnreux, tantt
dcourag. Non, je n'ai vu ni le sindrimal du Ceylan, ni le gulmikek de
Perse, ni le p-g-hong de la Chine mridionale, mais ce serait assez de
la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes,
nous pourrions sjourner dans un monde meilleur.

Que veux-je? Esprer, puis n'esprer plus, c'est tre ou n'tre plus:
voil l'homme, sans doute. Mais comment se fait-il qu'aprs les chants
d'une voie mue, aprs les parfums des fleurs, et les soupirs de
l'imagination, et les lans de la pense, il faille mourir?

Et il se peut que le sort le voulant ainsi, on entende s'approcher
secrtement une femme remplie de grce aimante, et que derrire quelque
rideau, mais sre d'tre bien visible,  cause des rayons du couchant,
elle se montre sans autre voile pour la premire fois, se recule vite,
et revienne d'elle-mme, en souriant de sa voluptueuse rsolution. Mais
ensuite il faudra vieillir. O sont aujourd'hui les violettes qui
fleurirent pour d'anciennes gnrations?

Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et  peu prs dnues
d'odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m'attachent  un
point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu'elles suscitent ramnent
fortement au pass, comme si ces liens des temps annonaient des jours
heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs, et la htive
pquerette, la marguerite des prs.

Le barbeau est la fleur de la vie rurale. Il faudrait le revoir dans la
libert des loisirs naturels, au milieu des bls, au bruit des fermes,
au chant des coqs (O), sur le sentier des vieux cultivateurs: je ne
voudrais pas rpondre que cela quelquefois n'allt jusqu'aux larmes.

La violette et la marguerite des prs sont rivales. Mme saison, mme
simplicit. La violette captive ds le premier printemps; la pquerette
se fait aimer d'anne en anne. Elles sont l'une  l'autre ce qu'est un
portrait, ouvrage du pinceau,  ct d'un buste en marbre. La violette
rappelle le plus pur sentiment de l'amour: tel il se prsente  des
coeurs droits. Mais enfin cet amour mme, si persuasif et si suave, n'est
qu'un bel accident de la vie. Il se dissipe tandis que la paix des
campagnes nous reste jusqu' la dernire heure. La marguerite est le
signe patriarcal de ce doux repos.

Si j'arrive  la vieillesse, si, un jour, plein de penses encore, mais
renonant  parler aux hommes, j'ai auprs de moi un ami pour recevoir
mes adieux  la terre, qu'on place ma chane sur l'herbe courte, et que
de tranquilles marguerites soient l devant moi, sous le soleil, sous le
ciel immense, afin qu'en laissant la vie qui passe je retrouve quelque
chose de l'illusion infinie.




SUPPLMENT DE 1840




LETTRE XCI

DATX
Sans date connue[95].


Je ne vous ai jamais cont l'embarras o je me suis vu, un jour que je
voulais franchir les Alpes d'Italie.

Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque
part: Nous n'avons peut-tre reu la vie prsente que pour rencontrer,
malgr nos faiblesses, des occasions d'accomplir avec nergie ce que le
moment veut de nous. Ainsi, employer toutes ses forces  propos, et
sans passion comme sans crainte, ce serait tre pleinement homme. On a
rarement ce bonheur. Quant  moi, je ne l'ai prouv qu' demi dans ces
montagnes, puisqu'il ne s'agissait que de mon propre salut.

Je ne pourrai vous rendre compte de l'vnement qu'avec des dtails tout
personnels: il ne se compose pas d'autre chose.

J'allais  la cit d'Aoste et j'tais dj dans le Valais, lorsque
j'entendis un tranger dire, dans l'auberge, qu'il ne se hasarderait
point  passer sans guide le Saint-Bernard. Je rsolus aussitt de le
passer seul: je prtendis que d'aprs la disposition des gorges, ou la
direction des eaux, j'arriverais  l'hospice en devanant les muletiers,
et en ne prenant d'eux aucun renseignement.

Je sortis de Martigny  pied par un temps trs beau. Impatient de voir
du moins dans l'loignement quelque site curieux, je marchais d'autant
plus vite qu'au-dessus de Saint-Branchier je n'apercevais rien de
semblable. Arriv  Liddes, je me figurai que je ne trouverais plus
avant l'hospice aucune espce d'htellerie. Celle de Liddes avait puis
sa provision de pain, et n'tait pourvue d'aucun lgume. Il y restait
uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu
de vin; mais,  cette heure inusite, il n'en fallut pas plus pour me
donner un tel besoin d'ombre et de repos, que je m'endormis derrire
quelques arbustes.

J'tais sans montre, et au moment de mon rveil je ne souponnai pas que
j'eusse demeur l plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut
avec la seule ide d'arriver au but: je n'avais plus d'autre esprance.
La nature n'encourage pas toujours les illusions que pourtant elle nous
destina. Aucune diversion ne s'offrait, ni la beaut des valles, ni la
singularit des costumes, ni mme l'effet de l'air accoutum des
montagnes. Le ciel avait entirement chang d'aspect. De sombres nuages
enveloppaient les cimes dont je m'approchais; toutefois cela ne put me
dsabuser  l'gard de l'heure; puisque  cette lvation ils s'amassent
souvent avec promptitude.

Peu de minutes aprs, la neige tombait en abondance. Je passai au
village de Saint-Pierre, sans questionner personne. J'tais dcid 
poursuivre mon entreprise, malgr le froid, et bien qu'au-del il
n'existt plus de chemin trac. De toute manire, il n'tait plus
question de se diriger avec quelque certitude. Je n'apercevais les
rochers qu' l'instant d'y toucher, mais je n'en cherchais d'autre cause
que l'paisseur du nuage et de la neige. Quand l'obscurit fut assez
grande pour que la nuit seule pt l'expliquer, je compris enfin ma
situation.

La glace vive au pied de laquelle j'arrivai, ainsi que le manque de
toute issue praticable pour des mulets, me prouvrent que j'tais hors
de la voie. Je m'arrtai, comme pour dlibrer  loisir; mais un total
engourdissement des bras m'en dissuada aussitt. S'il devenait
impraticable d'attendre le jour dans le lieu o j'tais parvenu, il
semblait galement impossible de trouver le monastre, dont me
sparaient peut-tre des abmes. Un seul parti se prsenta, de consulter
le bruit de l'eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de
chute en chute, devait passer auprs des dernires habitations que
j'eusse vues en montant. A la vrit j'tais dans les tnbres, et au
milieu de roches dont j'aurais eu peine  sortir en plein jour.
L'vidence du danger me soutint. Il fallait ou prir, ou se rendre sans
trop de retard au village qui devait tre distant de prs de trois
lieues.

J'eus assez promptement un succs; j'arrivai au torrent qu'il importait
de ne plus quitter. Si je m'tais engag de nouveau dans les roches,
peut-tre n'aurais-je pas su en redescendre. Nivel  demi par l'effet
de sicles, le lit de la Drance devait prsenter une asprit moins
redoutable en quelques endroits que les continuelles anfractuosits des
masses voisines. Alors s'tablit la lutte contre les obstacles; alors
commena la jouissance toute particulire que suscitait la grandeur du
pril. J'entrai dans le courant bruyant et ingal, avec la rsolution de
le suivre jusqu' ce que cette tentative hasardeuse se termint ou par
quelque accident tout  fait grave, ou par la vue d'une lumire au
village. Je me livrai ainsi au cours de cette onde glaciale. Quand elle
tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte
que je croyais le terme arriv, mais un bassin assez profond me reut.
Je ne sais comment j'en sortis: il me semble que les dents,  dfaut des
mains, saisirent quelque avance de roche. Quant aux yeux, ils n'taient
gure utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque
j'attendais un choc trop violent. J'avanais avec une ardeur que nulle
lassitude ne paraissait devoir suspendre, heureux apparemment de suivre
une impulsion fixe, de continuer un effort sans incertitude. Commenant
 me faire  ces mouvements brusques,  cette sorte d'audace, j'oubliais
le village de Saint-Pierre, seul asile auquel je pusse atteindre,
lorsqu'une clart me l'indiqua. Je la vis avec une indiffrence qui,
sans doute, tenait plus de l'irrflexion que du vrai courage, et
nanmoins je me rendis, comme je pus,  cette demeure dont les habitants
taient auprs du feu. Un coin manquait au volet de la petite fentre de
leur cuisine: je dus la vie  cet incident.

C'tait une auberge comme on en rencontre dans les montagnes.
Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j'y trouvai des
soins dont j'avais besoin. Plac  l'angle intrieur d'une vaste
chemine, principale pice de la maison, je passai une heure, ou
davantage, dans l'oubli de cet tat d'exaltation dont j'avais entretenu
le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma dlivrance, je fis ce
qu'on voulut: on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j'avais
surtout besoin d'une nourriture plus solide.

Un de mes htes m'avait vu gravir la montagne vers la fin du jour
pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mmes, et
il avait dit ensuite dans le village: Il a pass ce soir un tranger
qui allait l-haut; de ce temps-ci, c'est autant de mort. Lorsque plus
tard ces braves gens reconnurent qu'effectivement j'eusse t perdu sans
le mauvais tat de leur volet, un d'eux s'cria en patois: Mon Dieu, ce
que c'est que de nous!

Le lendemain on m'apporta mes vtements bien sches et  peu prs
rpars; mais je ne pus me dfaire d'un frisson assez fort, et
d'ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s'opposaient  ce que je
me remisse volontiers en route. Je passai la moiti de la journe chez
le cur de cette faible bourgade, et je dnai avec lui: je n'avais pas
mang depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige
ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq
lieues difficiles, et les symptmes de fivre me quittrent pendant ma
marche. A l'hospice, o je fus bien accueilli, j'eus nanmoins le
malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais dplace une varit de
mets qu'en des lieux semblables je ne qualifiais pas d'hospitalit
attentive, mais de recherche; et il me sembla aussi que dans la
chapelle, cette glise de la montagne, une simplicit plus solennelle
et mieux convenu que la prtention des enjolivements. Je restai le soir
au petit village de Saint-Remi, en Italie. Le torrent de la Doire se
brise contre un angle des murs de l'auberge. Ma fentre resta ouverte,
et, toute la nuit, ce fracas m'veilla ou m'assoupit alternativement, 
ma grande satisfaction.

Plus bas, dans la valle, je rencontrai des gens chargs de ces gotres
normes qui m'avaient beaucoup frapp de l'autre ct du Saint-Bernard,
 l'poque de mes premires incursions dans le Valais. A un quart de
lieue de Saint-Maurice, il est un village tellement garanti des vents
froids par sa situation trs remarquable, que des lauriers ou des
grenadiers pourraient y subsister sans autre abri en toute saison; mais
assurment les habitants n'y songent gure. Trop bien prservs des
frimas, et ds lors affligs de crtinisme, ils vgtent indiffrents au
pied de leurs immenses rochers, ne sachant pas mme ce que c'est que ce
mouvement des trangers qui passent  si peu de distance de l'autre ct
du fleuve. Je rsolus d'aller voir de plus prs, en redescendant vers la
Suisse, ces hommes endormis dans une lourde ignorance, pauvres sans le
savoir, et infirmes sans prcisment souffrir: je crois ces infortuns
plus heureux que nous.

       *       *       *       *       *

Sans l'exactitude scrupuleuse de mon rcit, il serait si peu susceptible
d'intrt, que votre amiti mme ne lui en trouverait pas. Pour moi, je
ne me rappelle que trop une fatigue que je ne ressentais pas alors, mais
qui m'a priv sans retour de la fermet des pieds. J'oublierai moins
encore que, jusqu' prsent, les deux heures de ma vie o je fus le plus
anim, le moins mcontent de moi-mme, le moins loign de l'enivrement
du bonheur, ont t celles o, pntr de froid, consum d'efforts,
consum de besoin, pouss quelquefois de prcipices en prcipices avant
de les apercevoir et n'en sortant vivant qu'avec surprise, je me disais
toujours, et je disais simplement dans ma fiert sans tmoins: Pour
cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux.




NOTES DE L'EDITION DE 1833


NOTE A (_Observations_)

Oberman a besoin d'tre un peu devin. Il est loin, par exemple, de
prendre un parti dfinitif sur plusieurs questions qu'il aborde; mais
peut-tre conclut-il davantage dans la suite de ses lettres. Jusqu'
prsent cette seconde partie manque presque entire.


NOTE B (_Lettre II_, p. 30[96], ligne 22)

Il est  croire que le ciel de Genve ressemble beaucoup  celui des
lieux voisins.


NOTE C (_Lettre II_, p. 31, ligne 30)

Cette hauteur peut tre considre comme se rattachant aux Alpes, mais
difficilement au Jura.


NOTE D (_Lettre VII_, p. 66, ligne 13)

On ne sait pas prcisment o commence ce qui est ici appel _ther_.


NOTE E (_Lettre XX_, p. 91, ligne 31)

Sans doute l'auteur de ces lettres aurait demand grce pour ces dtails
et pour quelques autres, s'il en avait prvu la publication.


NOTE F (_Mme lettre_, p. 93, ligne 11)

Cette circonstance du tonneau est conteste pour plusieurs raisons.

NOTE G (_Lettre XXXVIII_ [_3e fragment_], p. 158, ligne 11)

On a fait plusieurs essais de paroles adaptes  cette _marche_ des
pasteurs. Un de ces morceaux, en patois de la Gruyre, contient
quarante-huit vers.

    _Les armaillis di Columbette
    D bon matin s son leva,_ etc.

Une de ces sortes d'glogues, compose, dit-on, dans l'Appenzel, en
langage allemand, finit  peu prs ainsi: Retraites profondes,
tranquille oubli! O paix des hommes et des lieux,  paix des valles et
des lacs! pasteurs indpendants, familles ignores, naves coutumes!
donnez  nos coeurs le calme des chalets et le renoncement sous le ciel
svre. Montagnes indomptes! froid asile! dernier repos d'une me libre
et simple!


NOTE H (_Lettre XLIII_, p. 191, ligne 7)

L'auteur ne dit pas expressment ce qu'il entend ici par religion, mais
on voit qu'il s'agit en particulier de la croyance des Occidentaux.


NOTE I (_Lettre LXII_, p. 286, ligne 2)

A cette lettre tait joint ce qui suit:

Le _Manuel_ me fait souvenir de quelques autres morceaux que m'a aussi
communiqus le mme savant. Ses recherches avaient moins pour objet ce
qu'il pouvait trouver prcieux que ce qui lui paraissait original, ou
mme bizarre.

Voici le plus court de ces morceaux de littrature, ou, si vous voulez,
de philosophie trange.

Examinez toutefois: il se peut que les aperus d'un homme du Danube ne
s'loignent pas de la vrit.


CHANT FUNBRE D'UN MOLDAVE.

_Traduit de l'esclavon_

Si nous sommes mus profondment, aussitt nous songeons  quitter la
terre. Qu'y aurait-il de mieux, aprs une heure de dlices? Comment
imaginer un autre lendemain  de grandes jouissances? Mourons: c'est le
dernier espoir de la volupt, le dernier mot, le dernier cri du dsir.

Si vous dsirez vivre encore, contenez-vous; suspendez ainsi votre
chute. Jouir, c'est commencer  prir; se priver, c'est s'arranger pour
vivre. La volupt apparat  l'issue des choses,  l'un et  l'autre
terme; elle communique la vie, et elle donne la mort. L'entire volupt,
c'est la transformation.

Comme un enfant, l'homme s'amuse de peu de chose sur la terre, mais
enfin sa destination est de choisir parmi ce qu'elle offre. Quand ces
choix sont accomplis, c'est la mort qu'il veut voir: ce jeu longtemps
redout pourra seul dsormais lui faire impression.

N'avez-vous jamais dsir la mort? C'est que vous n'avez pas achev
l'exprience de la vie. Mais si vos jours sont faciles et voluptueux, si
le sort vous poursuit de ses faveurs, si vous tes au fate, tombez; la
mort devient votre seul avenir.

On aime  s'approcher de la mort,  se retirer,  la considrer de
nouveau, jusqu' ce que la saisir paraisse une forte joie. Que de beaut
dans la tempte! C'est qu'elle promet la mort. Les clairs montrent les
abmes, et la foudre les ouvre.

Quel plus grand objet de curiosit! Quel besoin plus imprieux! Il est
fini pour chacun de nous, selon ses forces, l'examen des choses du
monde. Mais derrire la mort se trouve la rgion immense avec toute sa
lumire, ou la nuit perptuelle.

Ils redoutent moins la mort, les hommes d'un grand caractre, les
hommes de gnie, les hommes qui sont dans la force de l'ge. Serait-ce
parce qu'ils ne croient pas  la destruction malgr leur indpendance,
et que d'autres y croient malgr leur foi?

La mort n'est pas un mal, puisqu'elle est universelle. Le mal c'est
l'exception aux lois suprmes. Runissons sans amertume ce qui est
ncessairement notre partage. Comme accident, et lorsqu'elle tonne, la
mort peut affliger; quand on y arrive naturellement, elle est
consolante.

Attendons et puis mourons. Si la vie actuelle n'est qu'une sujtion,
qu'elle finisse; si elle ne conduit  rien, s'il doit tre inutile
d'avoir vcu, soyons dlivrs de ce leurre. Mourons, ou pour vivre
rellement, ou pour ne plus feindre de vivre.

La mort reste inconnue. Lorsque nous l'interrogeons, elle n'est pas l;
quand elle se prsente; quand elle frappe, nous n'avons plus de voix. La
mort retient un des mots de l'nigme universelle, un mot que la terre
n'entendra jamais.

Condamnerons-nous ce rveur du Danube? Mettrons-nous au nombre des
vaines fantaisies de l'imagination toute ide trangre  une frivolit
dont la multitude ne veut pas sortir?

Peut-tre, dans ces moments o semble commencer une heure de sommeil,
dans les campagnes, vers midi, peut-tre avez-vous prouv une
impression indfinissable, heureux sentiment d'une vie chancelante, pour
ainsi dire, mais plus naturelle et plus libre. Tous les bruits
s'loignent, tous les objets chappent. Une pense dernire se prsente
avec tant de vrit qu'aprs cette sorte d'illusion demi-vivante,
imprvue et fugitive, il ne peut y avoir rien, si ce n'est l'entier
oubli, ou un rveil subit.

Nous aurions  remarquer surtout de quoi se composent alors ces rapides
images. Souvent une femme apparat. Il ne s'agit pas de grce ordinaire,
de charme prolong, de voluptueuse esprance. C'est plus que le plaisir,
c'est la puret de l'idal; c'est la possession entrevue comme un
devoir, comme un simple fait, comme une entranante ncessit. Mais le
sein de cette femme exprime avec nergie qu'elle nourrira. Ainsi est
accomplie notre mission. Sans trouble et sans regret nous pourrions
mourir. Donner la vie et franchir, en fermant l'oeil, les bornes du monde
connu, voil peut-tre ce qu'il y a d'essentiel ici dans notre
destination. Le reste ne serait qu'un moyen assez indiffrent de
consumer les autres minutes pour arriver au but.

Je ne dis pas que ce lger rve, dans les instants dont nous parlons,
que cette figure abrge de la vie, au milieu du tranquille oubli de
tant de choses, que cette paisible et puissante motion soit la mme
chez la plupart des hommes. Je l'ignore; mais enfin elle ne m'est pas
particulire, sans doute.

Transmettre la vie et la perdre, ce serait dans l'ordre apparent notre
principal office sur la terre. Cependant je demanderai s'il n'est plus
de songes dans le dernier sommeil? Je demande si rellement la loi de
mort sera inflexible? Plusieurs d'entre nous ont vu se fortifier 
quelques gards leur intelligence: ne pourraient-ils rsister quand
d'autres succombent?


NOTE K (_Lettre LXIII_, p. 301,  la dernire ligne de la note)

Il faut redire ici que, sauf les additions dsignes comme telles,
l'dition prsente reste conforme  la premire.


NOTE L (_Lettre LXVII_, p. 326, ligne 13)

On peut douter que la vigne ait jamais donn quelque produit dans ce
vallon.


NOTE M _(Lettre LXVIII_, p. 335, ligne 25)

L'anecdote connue  laquelle ceci parat faire allusion n'a rien
d'authentique.


NOTE N (_Lettre LXXXIX_, p. 425, dernire ligne)

Il parat que cette dernire phrase n'appartient pas  cette lettre, qui
devait se terminer comme il suit:

...Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon, seule
destine qui nous soit commune? Quand le songe de l'aimable et de
l'honnte vieillit en notre pense incertaine; quand l'image de
l'harmonie descend des lieux clestes, s'approche de la terre, et se
trouve enveloppe de brumes et de tnbres; quand rien ne subsiste de
nos affections ou de notre espoir; quand nous passons avec la fuite
invariable des choses et dans l'invitable instabilit du monde! mes
amis! elle que j'ai perdue, vous qui vivez loin de moi! comment se
fliciter du don d'existence?

Qu'y a-t-il qui nous soutienne rellement? Que sommes-nous? tristes
composs de matire aveugle et de libre pense, d'esprance et de
servitude; pousss par un souffle invisible malgr nos murmures;
rampants  la vue des clarts de l'espace sur un sol immonde, et rouls
comme des insectes dans les sentiers fangeux de la vie, mais, jusqu' la
dernire chute, rvant les pures dlices d'une destination sublime.

NOTE O (_Dernire lettre_, p. 435)

A cette poque, Oberman avait peut-tre quitt Imenstrm. Peut-tre
aussi, sans avoir t oblig de rentrer dans les villes, regrettait-il
le mouvement si champtre des grandes mtairies. Les pturages des Alpes
septentrionales et des hautes Alpes sont souvent dans des situations
trs pittoresques; mais on n'y connat qu'une rcolte, et on n'y fait
toute l'anne qu'une mme chose.




INDICATIONS

Les chiffres, sans autre dsignation, indiquent les lettres et non les
pages.


ADVERSIT, 64.

AISANCE. De l'aisance relle, 89.

AMITI, 36, 63.

AMOUR, 89. Voyez aussi FEMMES. De l'amour, de ses effets et de son
importance, 63.

AMOUR-PROPRE, 27.

ARGENT. Du mpris de l'argent, 2e fragment. De l'emploi de l'argent,
65.

AUTOMNE, 24.

AUTEUR, voyez ECRIVAIN.

BEAU (du), 21.

BONHEUR. Des causes du bonheur, 1er fragment.

CAMPAGNES. De nos campagnes, 12. Voyez aussi VILLES.

CLIBAT, 86.

CICRON, 4, en note.

CHRISTIANISME. Du christianisme, et des grandes choses qu'il et pu
faire, 44, p. 202 et suiv.

CLIMATS. Des divers climats, 68. Effets des diffrents climats, 70.

CONTRADICTIONS, 81.

DSIRS. Du prestige du dsir dans le coeur qui ignore la vie, 39.

DEVOIRS. Incertitude des devoirs, 86.

DIVORCE, voyez MARIAGE.

DOMESTIQUES, 52, 66.

DOGMES, voyez FOI, MYSTRES, RELIGION.

ECRIVAIN. De l'crivain qui veut tre utile: la considration publique
lui est ncessaire, 79. Il est absurde qu'un crivain moraliste ne soit
pas homme de bien, 79.

ENNUI de la vie, 41, etc.

ETAT, voyez aussi HOMME. Sur le choix d'un tat; sur ce qu'on appelle
prendre un tat, 1.

FEMMES, 87, etc. Voyez aussi MODE, MISE, AMOUR. De certaines maximes
dans l'ducation des femmes, 50. De quelques usages relatifs 
l'ducation des femmes, 58. De l'amour dans les femmes, 80.

FIN. Fins impntrables de la nature, 85. De la fin qu'il faut proposer
aux habitudes de sa vie dans l'incertitude de la vie entire, et dans
l'ignorance de sa fin essentielle, 89, etc.

FOI, 38, 44. Voyez aussi RELIGION.

GLOIRE, 51.

GOUVERN., voyez HOMME.

HOMME. De l'homme considr comme le grand agent de la nature, et comme
charg par l'intelligence universelle des fonctions de la rintgration
des tres, 42. De l'homme qui a vraiment vcu, 43. De l'homme des
socits prsentes, 46, 87. De l'avidit de l'me humaine, 13, 48. De
l'homme, partie, du monde organis, 71. De ce que l'homme est  l'homme,
36. De l'homme bon, 1er fragment. De l'homme de bien, 1er frag. De
l'amour dans l'homme qui gouverne, 34, 84. De l'homme suprieur, de
l'homme d'Etat, 84  la fin.

IDAL, 13, 14. Du monde imaginaire de l'ide d'un monde heureux, 14. Du
monde idal, 30 et 46, p. 216.

IMMORTALIT, 44, 60, 61. Du dsir de l'immortal., 18. Perceptions qui
semblent annoncer l'immortal., 38.

INCERTITUDE DES NOTIONS HUMAINES, 47.

INCOMPATIBILIT D'HUMEURS, 45.

INDPENDANCE, 43.

INQUITUDE. De l'inquitude de l'me, de ses misres et de ses besoins
dmesurs, 37.

MAHOMET. Du rle de Mahomet, 34.

MALHEUR. 1er fragment.

MANIRE DE VIVRE, voyez VIE, SIMPLICIT.

MANUEL ATTRIBU  ARISTIPPE, 33.

MARIAGE, 86 et 63, pp. 208, 297, 289, 299, etc. Indissolubilit du
mariage, p. 403.

MISE. De ce qu'on appelle une mise trop libre, 50.

MODE, 50.

MOLLESSE. D'une certaine mollesse dans les habitudes de la vie, 85.

MONTAGNES, 7, 3e frag., etc.

MONTAIGNE, 38.

MOEURS, 50, etc. Voyez aussi AMOUR, FEMMES, MISE, MODE, MORALE. Des moeurs
opposes, 68.

MORALE. Voyez aussi CONTRADICTIONS, DEVOIRS, RELIGION, MOEURS, Erreur de
la morale, 2e frag. La morale est l'unique science, 80.

MORALISTE. Voyez ECRIVAIN.

MORT VOLONTAIRE, 41, 42.

MYSTRES. L'ide de certaines forces mystrieuses dans la nature diffre
essentiellement de la superstition, 44. De l'obscurit de la nature
compare aux mystres du dogme, 44. Forces et effets mystrieux de la
nature, 44, 47.

NATURE. Voyez aussi MYSTRES, SYSTMES. Combinaisons de la nature, 40,
pp. 158, 162. Nature impntrable, 48.

NCESSIT. De la ncessit ou de la force inconnue, 43.

NOMBRES, 47.

OSSIAN, 70.

PLAISIRS. De ce qu'on nomme plaisirs purs, 59. Il n'y a de plaisir rel
que celui que l'on donne, 59.

PROSPRIT. De l'effet d'une prosprit suivie sur les hommes
ordinaires, 1er frag.

RANZ DES VACHES, 3e frag.

RPARATION. Du systme de la rparation du monde, 42, 85.

RELIGION. De la religion, 43, 44, p. 327 [191], 338 [197], etc. Voyez
aussi FOI, CHRISTIANISME, etc. Si les religions doivent tre la base de
la morale, 49. De la ncessit de parler des religions en crivant sur
la morale, 81.

ROMANESQUE. De l'homme romanesque, 4.

ROMANTIQUE. De l'expression romantique, 3e frag.

SENSATIONS, 7, etc. Changement dans les sensations, 60, etc.

SENSIBLE. De l'homme sensible, de la sensibilit, 4, 12, etc.

SIMPLICIT. D'une simplicit basse et grossire, 20. Des jouissances
dans la simplicit, 51. Famille dans les montagnes, 65.

SITES. Sur les beaux sites, 55.

SONGES (des), 85.

SOUFFRIR. Du besoin de souffrir, 1er fragment.

STIMULANTS. Les habitudes de notre vie sociale, et particulirement
celles des stimulants dtruisent l'accord entre nous et les choses, 64.
De l'espce de repos qu'ils peuvent donner, 88.

SUICIDE. Voyez MORT VOLONTAIRE.

SUISSE, SUISSES. Voyez aussi CLIMAT, MONTAGNES, etc. Sur les Suisses,
32, _note_. Sur la Suisse, 58. Quelques observations particulires sur
les peuples de la Suisse, et sur la nature du pays en gnral, 77.

SYSTMES. Voyez RPARATION, NOMBRES, etc.

UNION. De l'union dans les familles, 36, 45.

VRIT. Toute institution ne doit tre fonde que sur la vrit, et ne
doit tre soutenue que par des vrits, 41, etc.

VIE. Voyez aussi FIN, HOMME, VILLE. La vie est semblable  nos songes,
13. Emploi de la vie, 43. Vanit de la vie, 46. Semaines de la vie, 47.
De la vie du coeur, 55, _note_. De la vie rgle, 65. De la vie de la
campagne et de celle de la ville, 72. Des besoins indfinis de l'homme,
et du nant de la vie commune, 75, etc., etc. Spectacle de la vie
humaine, 80.

VILLE. De la vie des villes, 88. Voyez aussi VIE. Comment l'ge augmente
le got pour les capitales, et comment ceux qui prfraient, dans un
sens, les choses aux hommes et la campagne  la ville, peuvent venir 
prfrer plus tard la ville et la socit, 52, 88.

VOL. Du vol fait par les enfants; il est impuni, et c'est le plus
coupable, 80.

VOYAGES, 68.




NOTES:

[1] Je suis loin d'infrer de-l qu'un bon roman ne soit pas un bon
livre. De plus, outre ce que j'appellerais les vritables romans, il est
des crits agrables ou d'un vrai mrite, que l'on range communment
dans cette classe, tels que _Numa_, _la Chaumire Ind._, etc.

[2] Le genre pastoral, le genre descriptif ont beaucoup d'expressions
rebattues, dont les moins tolrables,  mon avis, sont les figures
employes quelques millions de fois, et qui ds la premire
affaiblissaient l'objet qu'elles prtendaient agrandir. L'mail des
prs, l'azur des cieux, le cristal des eaux; les lys et les roses de son
teint; les gages de son amour; l'innocence du hameau; des torrents
s'chapprent de ses yeux, il fondit et inonda les assistants;
contempler les merveilles de la nature; jeter quelques fleurs sur sa
tombe: et tant d'autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais
que j'aime mieux, ne point rencontrer.

[3] Campagne de celui  qui les lettres sont adresses.

[4] Depuis les portes de Lyon l'on voit distinctement  l'horizon les
sommets des Alpes.

[5] On trouve souvent Lausanne avec un seul n; effectivement il n'y en
avait qu'un dans l'ancien nom _Lausone_; mais il y a deux n dans les
actes de la ville moderne.

[6] Ou petit Jura.

[7] Je n'ai pas t surpris de trouver dans ces lettres plusieurs
passages un peu romanesques. Les coeurs mris avant l'ge, joignent aux
sentiments d'un autre temps, quelque chose de cette force exagre et
illusoire qui caractrise la premire saison de la vie. Celui qui a reu
les facults de l'homme, est, ou a t ce qu'on appelle romanesque: mais
chacun l'est  sa manire. Les passions, les vertus, les faiblesses sont
-peu-prs communes  tous; mais elles ne sont pas semblables dans tous.
Un homme par exemple, peut faire des chansons, ou des vers sur l'amour;
mais il y mettra moins de Flore, de Nymphes et de flamme que les potes
des almanachs.

[8] Le mot _Vaud_ ne veut point dire ici valle, mais il vient du
Celtique dont on a fait Welches: les Suisses de la partie allemande
appellent le pays de Vaud _Welschland_. Les Germains dsignaient les
Gaulois par le mot Wale; d'o viennent les noms de la principaut de
_Galles_, du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique pays
_Walon_, de la Gascogne, etc.

[9] De Genve ou Lman, et non pas lac Lman.

[10] Ou Yverdon.

[11] Ceci ne me serait pas juste, si on l'entendait de la rive
septentrionale toute entire.

[12] Ses besoins ne seront pas toujours aussi simples: et ce sera
peut-tre parce qu'il n'aura pas eu cela qu'il voudra davantage.

[13] Appliquer  la sagesse cette ide que tout est vanit, n'est-ce
pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu' l'exagration?

On entend par sagesse cette doctrine des sages, qui est sublime et
pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonn de passer
ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne
peut en effet l'accuser de vanit. La vraie sagesse a pour objet
l'emploi de la vie, l'amlioration de notre existence; et cette
existence tant tout, quelque peu durable, quelque peu importante mme
qu'on la puisse supposer, il est vident que ce n'est point dans cette
sagesse-l qu'O. trouve de l'erreur et de la vanit.

[14] Cicron ne fut point un homme ordinaire, il fut mme un grand
homme; il eut de trs-grandes qualits, et de trs-grands talents; il
remplit un beau rle; il crivit trs-bien sur des matires
philosophiques: mais je ne vois pas qu'il ait eu l'me d'un sage. O.
n'aimait point qu'on en ait seulement la plume: Il trouvait d'ailleurs
qu'un homme d'Etat rencontre l'occasion de se montrer tout ce qu'il est:
il croyait encore qu'un homme d'Etat peut faire des fautes, mais ne peut
pas tre faible; qu'un pre de la patrie n'a pas besoin de flatter; que
la vanit est quelquefois la ressource presque invitable de ceux qui
restent inconnus, mais qu'un matre du monde ne peut en avoir que par
petitesse d'me. Je le souponne aussi de ne point aimer qu'un consul de
Rome pleure _plurimis lacrymis_, parce que madame son pouse est oblige
de changer de demeure. Voil probablement sa manire de penser sur cet
orateur dont le gnie n'tait peut-tre pas aussi grand que les talents.
Au reste, en interprtant son sentiment d'aprs la manire de voir que
ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m'aperois que je
lui prte tout--fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur de _de
Officiis_ ait russi dans l'affaire de Catilina; mais je voudrais qu'il
et t grand dans ses revers.

[15] Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression
aussi juste, a t adopt ici apparemment pour cette raison: comme il
est usit dans les Alpes, je ne l'ai point chang.

[16] Jeune homme qui sentez comme lui, ne dcidez point que vous
sentirez toujours de mme. Vous ne changerez pas, mais les temps vous
calmeront: vous mettrez ce qui est,  la place de ce que vous aimiez.
Vous vous lasserez; vous voudrez une vie commode: ce consentement est
trs-commode. Vous direz: Si l'espce subsiste, chaque individu ne
faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-mme et
qu'il s'inquite. Vous chercherez des dlassements; vous vous mettrez 
table, vous verrez le ct bizarre de chaque chose, vous sourirez dans
l'intimit. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans
votre ennui mme: et vous passerez, en oubliant que vous n'avez pas
vcu. Plusieurs ont enfin pass de mme.

[17] On a communment une ide trop troite de l'homme sensible: on en
fait un personnage ridicule, j'en ai vu faire une femme, je veux dire
une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que
le sang d'une piqre d'aiguille fait pmer, et qui frmissent au son de
certaines syllabes, comme serpent, araigne, fossoyeur, petite vrole,
tombeau, vieillesse.

J'imagine une certaine modration dans ce qui nous meut, une
combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de
supriorit sur l'affection mme qui nous commande; une gravit de
l'me, et une profondeur de la pense; une tendue qui appelle aussitt
en nous la perception secrte que la nature voulut opposer  la
sensation visible; une sagesse du coeur dans sa perptuelle agitation; un
mlange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'
l'homme d'une vaste sensibilit; dans sa force, il a pressenti tout ce
qui est destin  l'homme; dans sa modration, lui seul a connu la
mlancolie du plaisir, et les grces de la douleur.

L'homme qui sent avec chaleur, et mme avec profondeur, mais sans
modration, consume dans des choses indiffrentes, cette force presque
surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions
du gnie: il est des hommes grands dans les petites choses, et qui
pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgr leur
mrite rel, ce caractre a deux inconvnients. Ils seront regards
comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront
prudemment vits par des hommes mmes qui sentiront leur prix, et qui
concevront d'eux, une haute opinion. Ils dgradent le gnie en le
prostituant  des choses tout--fait vulgaires, et parmi les derniers
des hommes. Par-l ils fournissent  la foule des prtextes spcieux
pour prtendre que le bon sens vaut mieux que le gnie, parce qu'il n'a
pas ses carts; et pour prtendre, ce qui est plus funeste, que les
hommes droits, forts, expansifs, gnreux, ne sont pas au-dessus des
hommes prudents, ingnieux, rguliers, toujours retenus, et souvent
personnels.

[18] Le mont Rugi est prs de Lucerne; le lac est au pied de ses rocs
perpendiculaires.

[19] Les cieux ne sont pas immuables: chaque colier dira cela.

[20] Il faudrait pourtant sans doute en excepter les moeurs nationales
chez les peuples qui ont eu des lgislateurs, comme les Spartiates, les
Hbreux, les Pruviens, les Parsis.

[21] Plusieurs savants prtendent que les Francs sont le mme peuple que
les Russes, et qu'ainsi ils sont originaires de cette contre dont les
hordes semblent destines de temps immmorial,  dompter les nations, et
..... recommencer leur ouvrage.

[22] La scne parat tre dans la partie leve du Ploponse. Ces
peuples pasteurs taient connus pour leurs moeurs simples et heureuses,
entre Corinthe et Lacdmoue dj trs-change. Il y a beaucoup de
fictions sans doute dans ce qui a t dit des Arcadiens; mais l'Arcadie
tait dans la Grce ce qu'est la Suisse dans l'Europe occidentale. Mme
sol, mme climat, mmes habitudes, autant que cette ressemblance peut
exister dans des lieux loigns et dans des sicles fort diffrents.

Les Arcadiens avaient la manie de donner leurs hommes aux puissances
voisines, et de les donner  la premire venue, en sorte qu'ils se
trouvaient quelquefois rduits  se battre les uns contre les autres.
Voyez Thucidide, liv. 7.

Ce service dans l'tranger considr sous d'autres rapports, a fait plus
de mal aux Suisses qu'il n'en avait fait aux Arcadiens. Les Arcadiens
diffraient beaucoup des peuples chez lesquels leur jeunesse servait.
Mais les valles suisses devaient diffrer plus encore des capitales de
leurs voisins. Les moeurs modernes ne sont -peu-prs que des habitudes;
elles n'ont pas la force, la sanction que des moyens perdus maintenant,
donnaient aux Institutions anciennes. Les Suisses avaient donc
doublement  craindre de perdre les leurs, lorsque la jeunesse dont
l'audace, l'inexprience et l'activit frondent si volontiers les vieux
usages, rapporterait les manires brillantes des grandes villes dans des
rochers trop rustiques  leurs yeux.

Les Suisses ont t reconnus pour sages, parce qu'en effet ils ont eu
des vues nationales lorsque les autres cabinets en avaient de
ministrielles: mais pourquoi leurs guerres en Italie? Pourquoi?.... et
surtout pourquoi ce service dans l'tranger? Pour entretenir le peuple
dans l'art des guerriers, sans pourtant partager les flaux de la
perptuelle agitation de, l'Europe. Ce motif, plausible, n'tait pas
suffisant: le temps en a fait voir les raisons, et elles seraient trop
longues  dire. Pour remdier  un excdent de population. Telle est la
faiblesse de notre politique: elle sait luder les maux, mais non les
rparer; elle n'ose surtout les prvenir.

Comment les anciens de la Suisse n'empchrent-ils pas ce mal dont ils
ne pouvaient ignorer les dangers et la honte? c'est qu'un peuple pauvre,
au milieu des peuples qui aiment l'argent, et qui en ont, l'aime
excessivement lui-mme, ds qu'il commence  le connatre. C'est que
dans les conseils et dans les assembles des cantons, tandis que les
affaires du second ordre taient rgles par des hommes mrs, qui
formaient le gouvernement, les questions importantes passaient  la
pluralit des voix dans le corps en qui rsidait la souverainet. Or le
souverain y tait principalement compos de jeunes gens plus ou moins
surpris de conduire l'Etat, ou plus avides de courses, de dangers et
d'honneurs, que d'une prosprit obscure et tranquille; de jeunes gens
plus occups de montrer leur pouvoir, et d'entraner les vieillards sous
leurs lois, que de se soumettre eux-mmes aux moeurs antiques et aux
maximes que les vieillards voulaient conserver. C'est enfin que la
Suisse n'avait pas une vritable dite; et que son union imparfaite, et
trouble, selon les temps, soit par l'ambition de quelques-uns de ses
confdrs, soit par l'opposition des religions, ne permettait gure de
statuer sur ce qui et paru attaquer l'indpendance individuelle des
cantons.

Quoique cette confdration mrite d'tre respecte autant peut-tre
qu'aucune de celles dont l'histoire ait parl, on pourrait observer que
les cantons runis en nombre suffisant, et -peu-prs dlivrs de la
crainte de l'Autriche, eussent d revoir leurs constitutions dans une
assemble gnrale. En gardant chacun leur souverainet et la diffrence
de leurs lois, ils eussent consenti tous  rgler selon l'intrt
commun, ce que l'intrt de la patrie exigeait de tous. On et rpar
les fautes qu'avait faites une politique fausse ou personnelle. Ces
hommes simples et d'un sens droit, ces magistrats d'alors qui avaient
une patrie, et dont l'me tait pure, eussent achev et consolid le
bonheur d'un pays, que sa situation, sa rvolution trs-heureuse, et
d'autres circonstances destinaient au bonheur. Ils eussent senti, par
exemple, que Berne, Fribourg, etc. eurent des vues troites, lorsque
pour rprimer la noblesse, ils la gnrent en la laissant subsister:
c'tait entretenir exprs un ennemi intrieur. Admettre des nobles, et
leur ter des prrogatives que l'on rserve  d'autres, ce n'est pas les
contenir, c'est les mcontenter: c'est prparer des troubles. Un corps
dont la nature est de chercher et de vouloir les distinctions, qui ne
peut cesser d'y prtendre, et dont l'existence est fonde sur elles,
doit tre ou expuls ou rduit  une entire impuissance, ou enfin mis
au-dessus de tout, si ce n'est par le pouvoir, au moins par les
honneurs. Mais il est contradictoire de recevoir des nobles, et de leur
interdire ce que la noblesse cherche ncessairement; de marquer la
limite de leur lvation, tandis que la nature de la noblesse est de
s'lever toujours; et d'exiger de ceux d'entre eux  qui on accorde du
pouvoir, qu'ils renoncent aux titres que l'opinion met au-dessus, et
pour lesquels seuls ordinairement les nobles, cherchent le pouvoir.

Cette longue note s'carte trop de son premier objet; il est temps de la
terminer.

[23] On sait que Cicron a employ la mme expression en parlant de
l'amiti.

[24] Dans l'tat de malheur, la raction doit tre, plus forte; puisque
la nature de l'tre organis le pousse plus particulirement  son bien
tre comme  sa conservation.

[25] Tout cela, quoique exprim d'une manire positive, ne doit pas tre
regard comme vrai _rigoureusement_.

[26] Il y a des hommes qu'elle aigrit; c'est ceux qui ne sont point
mchants, et non pas ceux qui sont bons.

[27] Les ides obscures ou profondes s'altrent avec le temps, et on
s'habitue  les considrer sous un autre aspect: lorsqu'elles commencent
 devenir absurdes, le peuple commence  les trouver divines;
lorsqu'elles le sont tout--fait, il veut mourir pour elles. Ce n'est
que vingt sicles aprs qu'il aime autant travailler et boire.

[28] Le mot char n'est pas usit en ce sens, du moins dans la plus
grande partie de la France, o les charrettes  deux roues sont plus en
usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi
les chariots lgers, les voitures de campagne  quatre roues qui y
servent au lieu de charrettes.

[29] Le clavecin des couleurs tait ingnieux; celui des odeurs et
intress davantage.

[30] _Kher_ en allemand, _Armailli_ en _roman_, homme qui conduit les
vaches aux montagnes, qui passe la saison entire dans les pturages
levs, et y fait des fromages. En gnral, les Armaillis restent ainsi
quatre et cinq mois dans les Hautes-Alpes, entirement spars des
femmes, et souvent mmes des autres hommes.

[31] Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort: mais
je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prtend que le citoyen
_n'ayant pu aliner que la portion de sa libert la plus petite
possible_, n'a pu consentir  la perte de sa vie: il ajoute que _n'ayant
pas le droit de se tuer lui-mme_, il n'a pu cder  la cit le droit de
le tuer.

Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et
incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux
lois positives ou  la morale. Il y a du danger  appuyer les meilleures
choses par des raisons seulement spcieuses. Lorsqu'un jour leur
illusion se trouve vanouie, la vrit mme qu'elles paraissaient
soutenir en est branle. Les choses vraies ont leur raison relle, il
n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la lgislation morale et
politique de l'antiquit n'avait t fonde que sur des principes
vidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers
temps, et moins propre  faire des enthousiastes, ft reste
inbranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet difice que
l'on n'a pas encore lev, je conviens que peut-tre il ne serait utile
que quand les annes l'auraient ciment, mais cette considration ne
dtruit point sa beaut, et ne dispense pas de l'entreprendre.

On ne fait que douter, supposer, chercher, rver; il pense et ne
raisonne gure; il examine et ne dcide pas, n'tablit pas. Ce qu'il dit
n'est rien, si l'on veut, mais peut mener  quelque chose. Si dans sa
manire indpendante et sans systme, il suit pourtant quelque principe,
c'est surtout celui de ne dire que des vrits en faveur de la vrit
mme, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne
pas confondre la bont de l'intention avec la justesse des preuves, et
de ne pas croire qu'il soit indiffrent par quelle voie l'on persuade
les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et
politiques a prouv que les moyens expditifs ne produisent que
l'ouvrage d'un jour. Cette manire de voir m'a parue d'une grande
importance, et c'est principalement  cause d'elle que je publie ces
lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.

[32] Je sens combien cette lettre est propre  scandaliser. Je dois
avertir que l'on verra dans la suite la manire de penser d'un autre ge
sur la mme question. J'ai dj lu le passage que j'indique: il blme le
suicide, et peut-tre il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il
ne choquera que les mmes personnes.

[33] Ceci a beaucoup de rapport  un fait rapport dans l'_Histoire des
voyages_. Un Islandais a dit  un savant Danois, qu'il avait allum
plusieurs fois sa pipe  un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant
prs de deux annes.

[34] Si O. avait lu davantage, et crit plus tard, il aurait pu
apprendre que Thodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit
maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.

[35] En lisant la _Dmonstration Evanglique._

[36] Il y a effectivement quelque diffrence entre avouer qu'il existe
des choses inexplicables  l'homme, ou affirmer que l'explication
inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore
diffrent de dire, dans les tnbres; je ne vois pas: ou de dire; je
vois une lumire divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites
point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous tes anathme.

[37] C'est une sotte prsomption d'aller ddaignant et condamnant pour
faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire
de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en
faisais ainsi autrefois...... et  prsent je trouve que j'tais pour le
moins autant  plaindre moi-mme.

MONTAIGNE, _Essais_, liv. I, chap. 26.

[38] On peut voir dans la 7e _Eptre_ de Snque cette opinion
commune chez les stociens, et les raisons non moins remarquables par
lesquelles Snque la rfute.

[39] On n'a pu avoir l'intention de plaisanter des sciences qu'il
admirait, et qu'il ne possdait pas. Sans doute il dsirait seulement
que les vastes progrs modernes ne portassent pas si inconsidrment les
demi-savants  mpriser l'Antiquit,  rire de ses conceptions
profondes.

[40] Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les
disciples sont moins grands hommes que leur matre. Ils dfigurent sa
pense, surtout quand le fanatisme superstitieux, ou l'ambition
d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.

Pythagore, ainsi que Jsus, n'a pas crit (du moins les crits de
Pythagore, perdus maintenant, paraissent n'avoir pas t bien reconnus
des Anciens eux-mmes): les successeurs, ou prtendus tels, de l'un et
de l'autre, ont montr qu'ils sentaient tout l'avantage de cette
circonstance.

Considrons un moment le nombre comme Pythagore parat l'avoir entendu.

Si depuis un lieu lev et qui domine une vaste tendue, on discerne
dans la plaine, entre les hautes forts, quelques-uns de ces tres qui
se soutiennent debout; si l'on vient  se rappeler que les forts sont
abattues, que les fleuves sont dirigs, que les pyramides sont leves,
que la terre est change par eux, on prouve de l'tonnement. Le temps
est leur grand moyen; le temps est une srie de nombres. Ce sont les
nombres rassembls ou successifs, qui font tous les phnomnes, les
vicissitudes, les combinaisons, toutes les oeuvres individuelles de
l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la dure ne sont
rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des
proprits des nombres; la runion de ces moyens est la nature
elle-mme; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel
tout ce qui existe existe ainsi: et le gnie de Pythagore vaut bien les
esprits qui ne l'entendent pas.

Pythagore parat avoir dit que tout tait fait selon les proprits des
nombres, mais non par leur vertu.

Voyez dans _De mysteriis numerorum_ par Bungo, ce que Porphyre,
Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.

Voyez _Lois_ de Pythagore 2036, 2038, etc., dans _Voyages_ de Pythagore.
On peut remarquer en parcourant ce volume de l'ancienne sagesse, ces
trois mille cinq cents sentences dites _Lois_ de Pythagore, combien il y
est peu question des nombres.

[41] Apparemment cette poque est antrieure aux dernires d'entre les
dcouvertes modernes: au reste neuf est comme sept, un nombre sacr.

[42] Comme il en fallait sept, et qu'il tait impossible de ne pas
admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un
caractre particulier, et diffrer des autres mtaux par diverses
proprits, entre autres, par celle de rester dans un tat de fusion,
mme  un degr de froid que l'on a cru longtemps passer le froid
naturel de notre ge. Malheureusement la chimie moderne reconnat un
plus grand nombre de mtaux; mais il est probable alors qu'il y en aura
quarante-neuf, ce qui revient au mme.

[43] Linnaeus divisait les odeurs vgtales en sept classes: de Saussure
en admet une huitime; mais on voit bien qu'il ne doit y en avoir que
sept pour la gamme.

[44] Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens franais en
reconnaissent aussi sept, les trois _e_, et les quatre autres.

[45] Son tombeau est  Salon, petite ville  quatre lieues d'Aix. Il est
dit dans l'pitaphe que Nostradamus (dont la plume fut divine  peu de
chose prs, _pen divino calamo_) vcut soixante-deux ans six mois et
dix jours.

[46] Voyez plus haut dans la mme lettre.

[47] Les climatriques d'Hippocrate sont les septimes annes, ce qui
est analogue  ce qu'on a dit au nombre sept.

[48] De l'Eglise.

[49] On est enfin parvenu au point d'amener la lune  une proximit
apparente de notre oeil, plus grande que celle des montagnes que dans
certains climats l'oeil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient
loignes de plus d'une journe de marche.

[50] Dans la fort de Fontainebleau.

[51] Fruits de la ronce.

[52] _Essai sur la physiognomonie_, etc., par J.-G. Lavater de Zurich,
ministre.

[53] Relatif  des lettres supprimes.

[54] Freyburg, ville de franchises.

[55] Nos jours, que rien ne ramne, se composent de moments orageux qui
lvent l'me en la dchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent,
l'nervent, l'avilissent; de temps indiffrents qui l'arrtent dans le
repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la
continuit. Il y a aussi quelques clairs de plaisir pour l'enfance du
coeur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur,
il veille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'puise; il est
vrai qu'on l'espre, et peut-tre on l'aurait, si la mort ou la
dcrpitude ne venaient avant lui.

Cependant la vie n'est pas odieuse en gnral. Elle a ses douceurs pour
l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer  son coeur le repos que
l'me a conserv quand elle est reste juste. On s'effraie de n'avoir
plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est
une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son coeur, mais de parvenir  le
distraire sans l'garer; et quand l'esprance n'est plus, il nous reste,
pour arriver jusqu' la fin, un peu de curiosit et quelques habitudes.

C'est assez pour atteindre la nuit; le sommeil est naturel, quand on
n'est pas agit.

[56] Batzen,  peu prs la septime partie de la livre tournois.

[57] Voyez une note de la lettre LXXXIX [p. 423].

[58] Petite contre montueuse o l'on trouve des usages qui lui sont
particuliers, et mme quelque chose d'assez extraordinaire dans les
moeurs.

[59] La mlodie, si l'on prend cette expression dans toute l'tendue
dont elle est susceptible, peut aussi rsulter d'une suite de couleurs
ou d'une suite d'odeurs. La mlodie peut rsulter de toute suite bien
ordonne de certaines sensations, de toute srie convenable de ces
effets, dont la proprit est d'exciter en nous ce que nous appelons
exclusivement un sentiment.

[60] Rien n'indique quel lac ce peut tre; ce n'est point celui de
Genve. Le commencement de la lettre manque; et j'en ai supprim la fin.

[61] La plus grande diffrence sans opposition repoussante, comme la
plus grande similitude sans uniformit insipide.

[62] Notre industrie sociale a oppos les hommes que le vritable art
social devait concilier.

[63] Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il
en est qui prtendent au strile honneur d'tre inaccessibles: c'est
l'aveugle qui se croit mieux organis que le commun des hommes, parce
que la ccit lui vite des distractions.

[64] Ce qui doit exalter l'imagination, dranger l'esprit, passionner le
coeur, et interdire tout raisonnement, russit d'autant mieux qu'on y
joint plus d'austrit: mais il n'en est pas des institutions durables,
des lois temporelles et civiles, des moeurs intrieures, et de tout ce
qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature
est de porter  tout ce qui est difficile, et de faire vnrer tout ce
qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle parat avoir t
oublie. On a trs bien observ dans l'homme ses affections multiplies,
et en quelque sorte les incidents de son coeur; mais il reste  faire un
grand pas au-del. Il est si important que la considration de son
utilit pourra entraner  l'essayer; il est si difficile qu'en
l'entreprenant on sera bien persuad de ne faire qu'une tentative.

[65] C'est dans l'amour que la dviation est devenue extrme chez les
nations  qui nous trouvons des moeurs: et c'est ce qui concerne l'amour
que nous avons exclusivement appel moeurs.

[66] J'ai mal us du droit d'diteur; j'ai retranch des passages de
plusieurs lettres, et cependant j'ai laiss trop de choses au moins
inutiles. Mais cette ngligence ne serait pas aussi excusable dans une
lettre comme celle-ci: c'est  dessein que j'ai laiss ce mot sur le
mariage. Je ne l'ai pas supprim, parce que je n'ai pas en vue la foule
de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver vident que cela
n'attaque ni l'utilit, ni la beaut de l'institution du mariage, ni
mme tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.

[67] Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'tre
fourbe en ma faveur, je m'y refuserais mme; et je ne ferais rien en
cela que de trs simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser,
un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du dsir,
nulle passion mutuelle mme ne peut servir d'excuse.

[68] On l'est aussi par la timidit du sentiment. L'on a distingu dans
toute affection de notre tre deux choses analogues, mais non
semblables, le sentiment et l'apptit. L'amour du coeur donne aux hommes
sensibles beaucoup de rserve et d'embarras: le sentiment est plus fort
alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilit
profonde dans une organisation intrieurement faible, celui qui est
ainsi dans une vritable passion, n'est plus le mme dans l'amour sans
passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par
sa timidit.

[69] Je n'ai pas encore dcouvert la diffrence entre le misrable qui
rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le
saccage d'une ville, en jouit et l'gorge. Celui-ci serait-il moins
infme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que
ordinairement il est ivre.

[70] Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de
chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans
partialit. Mais la difficult d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas
trs grande en elle-mme, et n'existe gure que dans la confusion
prsente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions diffrentes des
ntres, il n'y aurait peut-tre point des esprits aussi instruits que
parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide
et surtout aussi trompe.

[71] Voici une partie de ce que j'ai retranch du texte. L'on trouvera
peut-tre que j'eusse d le supprimer entirement. Mais je rponds pour
cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de
parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pense qu'on doive leur
taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs:
si jamais on peut me dire qu'il me soit arriv de manquer  un seul
devoir rel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai
pour toujours au droit d'crire.

J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison
de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglment et par
l'instinct de la prvention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit
sre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage
une femme que rien absolument ne pourrait engager  trahir celui qui
reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa libert naturelle, n'tant lie
ni par une promesse quelconque, ni par un attachement srieux, et se
trouvant dans des circonstances assez particulires pour l'y dterminer,
jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait mme dans l'ivresse, dans
la nudit, dans la dlicate folie du plaisir.

[72] Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribu  nous
vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins
actif; mais l'inquitude europenne, excite par leur fermentation,
produit ces hommes remuants et agits, dont le reste du globe voit la
manie avec un tonnement toujours nouveau. _Rv_.

Je ne dis pas que dans l'tat prsent des choses, ce ne soit pas un
allgement pour des individus, et mme pour un corps de peuple, que
cette activit valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir
de le souffrir gaiement, et dans le dsordre le ct burlesque que
prsentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de
ses dsirs dit bien souvent: Que le monde est triste! Celui qui ne
prtend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: Que la vie est
bizarre! C'est dj trouver les choses moins malheureuses que de les
trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les
contrarits qu'on prouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les
dangers. Pour les Franais, s'ils ont jamais Naples, ils btiront une
salle de bal dans le cratre du Vsuve.

[73] L'homme de bien est inbranlable dans sa vertu svre; l'homme 
systmes cherche souvent des vertus austres.

[74] Ceci ne peut s'entendre que du thermomtre de Fahrenheit. 145
degrs au-dessus de zro, ou 113 au-dessus de la conglation naturelle
de l'eau rpond  50 degrs et quelque chose du thermomtre dit de
Raumur: et 130 degrs au-dessous de zro rpond  72 au-dessous de
glace. On prtend qu'un froid de 70 degrs n'est pas sans exemple  la
New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mmes de la
Gambie 50 degrs. La chaleur extrme de la Thbade est, dit-on, de 38:
et celle de la Guine parat tellement au-dessous de 50, que je doute
qu'elle aille  ce point en aucun lieu, si ce n'est tout  fait
accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-tre faut-il
aussi douter des 70 degrs de glace dans les contres habites
quelconques; malgr qu'on ait prtendu les avoir vus  Jeniseick.

Voici le rsultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au
61e degr, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomtre de Raumur
indiquait 31 degrs et demi. Le matin du 1er dcembre il descendit 
40; le mme jour  51; et le 7 dcembre  60. Ceci rendrait
vraisemblable un froid de 70 degrs soit dans la New-Zemble, soit dans
les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus
prs du ple, et qui pourtant ont des habitations.

[75] Allusion  Dmocrite apparemment.

[76] Thermomtre dit de Raumur.

[77] C'est une grande facilit pour un pote: celui qui veut dire tout
ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des
choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.

[78] Encore un aperu vague et peut-tre hasard. Cette observation
serait mme inutile ici; mais elle ne l'est pas en gnral, et pour les
autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.

[79] Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient
aussi obscures  nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets
de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans
l'intrieur des tres que nous rencontrons partout les bornes de nos
conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que
l'inconnu est li au connu; nous voyons que nous sommes prs de
concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces
bornes nous remplissent d'tonnement.

[80] Avant la rvolution de la Suisse.

[81] Le mot _franaise_ est trop gnral.

[82] O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es
adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui
lui reste dans la main de son frre. Ce sont, je crois, les propres
mots de M** dans le beau chapitre _Dieu_, an 2440.

[83] Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on dsigne
ainsi des savants, ou de grands crivains; mais des folliculaires, des
gens qui _font le mtier_, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou
seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi.
Montesquieu, Boulanger, Helvtius n'taient pas des hommes de lettres:
je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.

[84] Il est absurde et rvoltant qu'il se charge de chercher les
principes, et d'examiner la vrit des vertus, s'il prend pour rgle de
sa propre conduite les faciles maximes de la socit, la fausse morale
convenue. Aucun homme ne doit se mler de dire aux hommes leurs devoirs
et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de
l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas prcisment la prosprit,
mais la flicit publique; si l'unique fin de sa pense n'est pas
d'ajouter  ce bonheur obscur,  ce bien-tre du coeur, source de tout
bien, que la dviation des tres altre sans cesse, et que
l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a
d'autres passions, et ne soumet pas  cette ide toute affection
humaine; quiconque peut chercher srieusement les femmes, les honneurs,
les biens, l'amour mme ou la gloire, n'est pas n pour la magistrature
auguste d'instituteur des hommes.

Celui qui prche une religion sans la suivre intrieurement, sans y
vnrer la loi suprme de son coeur, est un mprisable charlatan. Ne vous
irritez pas contre lui, n'allez pas har sa personne: mais que sa
duplicit vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus
corrompre le coeur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.

Celui qui sans soumettre personnellement ses gots, ses dsirs, toutes
ses vues  l'ordre et  l'quit morale, ose parler de morale  l'homme,
 l'homme qui a comme lui l'gosme naturel de l'individu et la
faiblesse d'un mortel! celui-l est un charlatan plus dtestable: il
avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la
fureur d'crire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits
vers: s'il a le talent d'crire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnte
mtier, qu'il soit _homme de lettres_, qu'il explique les arts, qu'il
soit utile  sa manire: qu'il travaille pour de l'argent, pour la
rputation; que plus dsintress, il travaille pour l'honneur d'un
corps, pour l'avancement des sciences, pour la renomme de son pays;
mais qu'il laisse  l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des
sages, et au prdicateur le mtier des moeurs.

L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il tait
impossible que sa vaste influence ne ft aucun mal, mais elle pouvait en
faire beaucoup moins. Les inconvnients qui devaient en rsulter ont t
sentis, mais les moyens employs pour les arrter n'en ont pas produit
de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'tat actuel des
choses en Europe, on pourrait concilier et la libert d'crire, et les
moyens de sparer de l'utilit des livres les excs qui tendent 
compenser cette utilit reconnue. Le mal rsulte principalement des
dmences de l'esprit de parti, et du nombre tonnant des livres qui ne
contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste
ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux
particuliers, soit au public mme. L'auteur est mort quand l'opinion se
forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste
d'indiffrence pour le vrai et l'honnte, au milieu de cette incertitude
dont il sort presque toujours sur les choses passes, mais o il rentre
toujours sur les choses prsentes. Dans ma supposition, il serait permis
d'crire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion mme serait aussi
libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-sicle,
ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter  eux-mmes, ou qui n'aiment pas
 lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi
commode qu'utile ce garant indirect, cette voie trace, que rien
absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la
plus intgre impartialit: mais rien n'empcherait d'crire contre ce
qu'elle aurait approuv; ainsi son intrt le plus direct serait de
mriter la considration publique qu'elle n'aurait aucun moyen
d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares;
j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui
n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.

[85] Ainsi _L'Esprit des lois_ le fut par les _Lettres persanes_.

[86] On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des
lettres publies par un nomm Matthews: C'est une suite ncessaire et
du degr de dpravation o en est arrive l'espce humaine, et de l'tat
actuel de la socit en gnral qu'il y ait beaucoup d'institutions
galement incompatibles avec le christianisme et la morale. Lettre VIII
de _Voyage  la rivire de Sierra Leone_, Paris, an V.

[87] J'ai supprim quelques pages o il s'agissait de circonstances
particulires et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parl
dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte,
substitu ce qui suit: c'est un morceau tir d'ailleurs, qui dit  peu
prs les mmes choses d'une manire gnrale, et que son analogie avec
ce que j'ai retranch m'a engag  placer ici.

[88] Ces suppressions interrompent la suite des ides; je suis fch
qu'elles aient d me paratre convenables. Il en est de mme dans
plusieurs autres lettres.

[89] On voit que le mot _magie_ doit tre pris ici dans son premier
sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse
magie, il faut entendre  peu prs la magie des modernes.

[90] B ... mourut  37 ans, et il avait fait l'_Antiq. dev._'.

[91] C'est le sens du mot de Solon, et du passage de _De Officiis_ qui
ont apparemment donn lieu de citer Cicron et Solon.

[92] Des jours pleins de tristesse, l'habitude rveuse d'une me
comprime, les longs ennuis qui perptuent le sentiment du nant de la
vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pense; ils
furent souvent favorables  des crits dont la posie exprime les
profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'me humaine que
ses douleurs ont rendue impntrable et comme infinie. Mais un ouvrage
important par son objet, par son ensemble et son tendue, un ouvrage que
l'on consacre aux hommes, et qu'on destine  rester, ne s'entreprend que
lorsqu'on a une manire de vivre  peu prs fixe, et qu'on est sans
inquitude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois
pas que la situation favorable o il se trouve maintenant lui ft
indispensable.

[93] Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque
toute la Suisse. Il y est reu de s'y rencontrer vers le soir dans des
maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'ge, ni
la noblesse, ni les premires magistratures ne font une loi du
contraire.

[94] A l'poque de la premire dition, la lettre et le fragment
suivants n'avaient pas encore t recueillis.

[95] Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'dition prcdente, a
dj t imprime dans _Les Navigateurs._

[96] Nous ajoutons au numro de la lettre le renvoi  la page et  la
ligne de notre dition.






End of the Project Gutenberg EBook of Oberman, by Snancour

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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