Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Author: Various

Release Date: November 5, 2010 [EBook #34212]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

N 5. Vol. I.--SAMEDI Ier AVRIL 1843
Bureau, rue de Seine. 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75 c.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.     --    10       --     20      --     40




SOMMAIRE.

1er Avril.--M. de Lamartine, pote orateur. _Portrait._--Courrier de
Paris: Les Fltes et les Violons; le Bal et la Charit; M. Ponsard et
Lucrce; Soire chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de
Melpomne; Simple lettre.--Un Repas homrique.--Vente de la Galerie
Aguado. _Gravure._--Beaux-Arts: Salon de 1843. _Salle des
Sculptures._--Manuscrits de Napolon: Deuxime lettre sur l'Histoire de
la Corse.--Chronique musicale: Thtre-Italien; l'Orphon; Salle de la
Sorbonne. _Portraits de Lablache et de madame Grisi. Sance gnrale de
l'Orphon. Une scne de don Pasquale, au Thtre-Italien._--La Vengeance
des Trpasss, nouvelle, par F. G., premire partie, avec une _Gravure._
--Revue d'Horticulture. _Deux Gravures_. Miscellanes: L'Habit et le
Moine.--_Deux gravures_ Ouverture du Tunnel de la Tamise. _Quatre
Gravures. Caricature._--Bulletin bibliographique.
--Annonces.--Observations mtorologiques.--Modes: Orfvrerie.
_Gravure._--Problme d'checs.--Rbus.


Premier Avril.

Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il
verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchs, et dans
les salons o l'on danse encore et jusque sur les pauvres fentres des
plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comte. Saluons le mois
d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majest flamboyante. Cette
fois-ci encore nous nous serons trop hts de chanter:

        Arrive donc, implacable comte;
        Finissons-en: le monde est assez vieux.

C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, 
lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil us,
qui, n'tant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la
terre! Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de
fournir encore une longue carrire.

Dans les champs dj les trois labours sont donns, et ds l'aube on
entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes
et confiantes.--Allons, enfants! aprs ce bon fumage, voici le moment
de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril pass, il ne
serait plus temps. Toi, l'an, taille les ruches. Vous, hors d'ici,
petites, allez cheniller les haies et les arbres des vergers. Allons,
Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachres.
Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants  penser  ta
bergre? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels,
les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les
pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il
ne fait pas encore chaud: vite et ferme  l'ouvrage!

A la ville, le mme jour, mais pas  la mme heure,  Paris, par
exemple, et dans la Chausse d'Antin, au fond de quelque lgant boudoir
 peine ouvert  midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les
arbres aux bourgeons dors font enfin songer  la villa lointaine,
dserte en octobre pour l'hiver de Paris: Que l'air est doux ce matin,
amie. Voici pourtant la belle saison; o la passerons-nous cette anne?
Y a-t-on pens?--Dj tes ides champtres! Dans un mois ou deux,  la
bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitt pass! Moi,
d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner;
non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre chteau
hrditaire me fait biller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les
nerfs!--Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux
eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre sant n'a jamais t plus
florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette anne?--Je l'ignore,
mais j'y irai.--H bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins,
partons ds demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme
toujours, aucun vrai plaisir cette anne: je n'aurai pas t une semaine
entire un peu avec toi.--Mais c'est donner une ide fixe, une
monomanie! Hors vous, qui songe  quitter Paris aux premiers jours
d'avril?--Il me semble, quand on a montr toutes ses parures...--Et ma
coiffure de camlias au coeur de diamants?--Tu as fan toutes tes
robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un
chle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne
va plus au bal.--On va encore au thtre, et toujours ...--Achve...
j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours  l'glise. Vois-tu, Claire;
je gage que l-bas, autour de la nouvelle pice d'eau, du grand balcon
du chteau nos lilas vont tre superbes.--Et ici, les derniers
concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.

Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine
ou Saint-Marceau: Tiens, voil Vivarais! Te voil donc de retour,
vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu,
Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf!
Mais, avez-vous djeun?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il?--Ce
qu'il y a! Mais, en ta qualit de bless de juillet, c'est toi qui
aurais d nous l'apprendre. Le programme de l'Htel-de-Ville, mon
ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu
as si longtemps rclam partout  cor et  cri, il est affich, mon
ami!--O a?--Sur la place de la Concorde, grav sur l'oblisque en
beaux caractres romains et en bon franais, visible depuis ce matin
seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir a--Vas-y, mon enfant; va,
cours, et reviens vite; nous t'attendons pour djeuner.

Et voil Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant 
l'Htel-de-Ville, et, dans son lan, tire sa casquette, sans trop
regretter sa bonne jambe qu'il perdit l. Il arrive au Louvre et fait
sonner firement sur le pav sa jambe de bois dj use, en donnant un
regret  ses frres morts qu'il n'y voit plus. Le voil qui traverse les
Tuileries; il s'arrte devant le Spartacus, mais la brise printanire et
le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion  ses
penses politiques, et dj il arrive sur la place, il est au pied de
l'oblisque. Voyez avec quelle motion religieuse il en regarde toutes
les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque
chose  lire; mais il n'y voit gravs qu'inintelligibles hiroglyphes,
tranges figures, oiseaux muets, mystrieux animaux qui semblent se
moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au
nez.--Ce que vous cherchez, a sera plutt  la colonne de la
Bastille, lui dit un gamin; c'est l qu'on a mis tous les morts de
juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie  la colonne
Vendme; de l  l'Arc-de-triomphe de l'toile; de l'Arc-de-triomphe au
Panthon. Il reprend enfin, essouffl et rendu, le chemin de l'atelier,
commenant  comprendre qu'on s'est jou de lui, et se souvenant trop
tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de
rire.--Nous avons djeun, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un
bon poisson d'avril.

Et Vivarais, moiti riant, moiti grondant, djeune dans un coin, seul
et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut tre
l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on
poisson d'avril plutt que poisson de mai, de juin ou de juillet?

On a donn de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins
raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas
plutt  la nature mme, et aux promesses charmantes, et si souvent
menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de
cette nigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient dsoler
alors nos campagnes, trop promptes  s'panouir. Que de boutons  fruits
meurent  _la lune rousse!_ Que de fleurs s'y laissent prendre, et que
de poitrines dlicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:

        Hlas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!

Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi  lui seul,
et  notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier,
Gabrielle d'Estre, madame de Svign, la duchesse de Longueville,
madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc.
Avril fera-t-il jamais natre assez de fleurs pour en parer tant de
tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Ptrarque.

Mais nous voici bien loin de la comte. Que nous voulait-elle? Ces
souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura
parl en passant. Que nous criait cette chevele? Voil comme nous
sommes: nous ne comprenons jamais les prophties qu'aprs l'vnement.
Certes, une comte de cette condition, et qui arrive si brusquement sans
se faire annoncer, et qui est doue d'une si belle queue, devait
pourtant avoir quelque chose de particulier  apprendre  la terre.
Attendons.



M. de Lamartine.

POTE ET ORATEUR.

N  Mcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans
sa cinquante-troisime anne, et le chantre des _Mditations_, qui, aux
applaudissements unanimes de la France, se rvlait, en 1820 comme un
gnie plein de mlodieuse rverie, est devenu un des orateurs les plus
brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractriser en
quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans
lesquelles il a t assez heureusement dou du ciel pour obtenir  peu
prs une gale renomme.

Les _Mditations_ et les _Harmonies_, que le pote publia de 1820 
1829, et qui marquent son premier pas dans la carrire, sont peut-tre
celles de ses oeuvres, qui, aprs avoir t le plus gotes par les
contemporains, obtiendront aussi au plus haut degr, devant le tribunal
sans appel, la prdilection de la postrit. Cela tient  plusieurs
causes: d'abord, ces odes et ces lgies sont, pour ainsi parler, une
nouvelle corde ajoute  la lyre franaise, et dont l'inventeur a tir
tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront aprs,
auraient-ils mme une valeur gale  celle de leur modle, ne
parviendront jamais  faire vibrer avec un gal bonheur cette harpe
olienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes
et de fracheur dans la nouveaut, ne tarderait pas  se fatiguer
elle-mme en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple
rveur: nonobstant ce dfaut ou cette qualit du gnie national, M. de
Lamartine nous a dots d'une posie admirablement rveuse; il a su nous
imposer et imposer  la langue son propre gnie; ce sera l sa gloire,
et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'hritiers. En
outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit
de plus achev sous le rapport du style, et, on ne peut trop le rpter
aux potes, il n'y  qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la
perfection de la forme. Dans les _Mditations_, surtout dans les
secondes de 1823, et dans les _Harmonies_, si la phrase n'atteint pas
compltement  cette prcision,  ce nerf,  ce naturel et  cette
splendide clart qui sont le cachet indlbile des matres franais,
potes ou prosateurs, et quelle que soit la diffrence des sujets qu'ils
traitent, il ne faut s'en prendre qu' la nature mme du gnie du pote
lyrique, et qu' ce crpuscule de la pense qui est chez lui un attrait
de plus. Mais, malgr ces nuages dans lesquels le sylphe aime 
envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrte; elle a un
corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne
l'altrera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications
postrieures de M. de Lamartine, dans _Joceleyn_, qui parut, comme on
sait, en 1835, et surtout dans _la Chute d'un Ange_, publie trois ans
aprs, l'imagination est toujours aussi leve; elle a pris peut-tre
mme plus d'tendue, de force et de grandiose, mais le vers se relche,
s'amollit, se dforme. L'opinion publique n'a pas adopt _la Chute d'un
Ange_, o l'on a vu gnralement une infidlit de l'auteur  la puret
spiritualiste: il est toutefois peu de pomes dont l'inspiration soit
aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps
ant-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais
prcisment parce qu'on importait dans notre gnie, si l'on peut
s'exprimer de la sorte, une conception digne du gnie oriental, si
antipathique au ntre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler
notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces
sortes de mlanges, que ces traits d'change entre deux natures
ennemies, quoiqu'ils aient t familiers  tous nos matres, et que la
langue du XVIIe sicle s'en soit forme, mais pour qu'ils s'oprent avec
bonheur, il faut toujours que le caractre propre de la langue qu'on
tente d'enrichir soit respect, et on ne doit jamais, sous prtexte de
lui donner des qualits nouvelles, dtruire celles dont elle brille
naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le
plus souvent oublie dans la _Chute d'un Ange_. Tout y flotte, aucun
contour ne s'y arrte, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme,
et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'crivain, une des plus
grandes conceptions du pote est pour ainsi dire perdue.

M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 
1829, il fut successivement attach  la lgation de Toscane, secrtaire
d'ambassade  Naples, puis  Londres. Il revint ensuite  Florence avec
le titre de charg d'affaires, et lorsque la rvolution de juillet
s'accomplit, il allait partir pour Athnes en qualit de ministre
plnipotentiaire. L se termine sa carrire diplomatique, qu'il refusa
de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'tait pas
cependant, comme il le dit lui-mme, de perdre le jour  pleurer
inutilement le pass En 1831, il se prsenta devant les collges
lectoraux de Toulon et de Dunkerque, prs desquels sa candidature
choua. En 1832, il partit pour l'Asie, o il prouva la douleur la plus
cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille
unique. Un an et quelques mois aprs, il revint en France, et publia son
_Voyage en Orient_, curieux et potique agenda, o il avait consign
jour par jour ses rflexions, ses sensations, et jusqu' ses vues
politiques. C'est en 1834 qu'il devint dfinitivement homme public: il
entra  la Chambre comme dput de Bergues, ville du dpartement du
Nord. Depuis, il a reu le mandat des lecteurs de Chlons-sur-Sane, et
il n'a plus quitt la dputation. D'abord chef d'un petit groupe connu
sous le nom de _parti social_, qui, par quelques cts, s'inspirant du
saint-simonisme, n'avait en ralit d'autre doctrine qu'une vague
aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi
vanglique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des
conservateurs, qu'il a rcemment quitts pour ceux de l'opposition. Mais
il demeure toujours isol, tant par le caractre propre de son
intelligence, que par certaines vues toutes particulires sur la
politique extrieure, qu'il a puises dans ses voyages et dans ses
tudes diplomatiques. Les principales qualits de l'esprit potique de
M. de Lamartine se retrouvent dans son loquence: plus d'abondance que
de varit, plus d'lvation que de vritable audace, mais toujours et
dans toutes les questions la gnrosit native de l'esprit. Ds que
l'orateur se lve pour parler, quelles que soient d'ailleurs les
dispositions de la Chambre, elle est prte  l'couter. C'est qu'il y a
en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste,
dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime
parfaitement. On l'a quelquefois compar  Byron, comme lui pote et
orateur: les deux gnies sont totalement dissemblables. L'auteur de
_Child-Harold_, tte de fer, voix de bronze, nergique jusque dans la
grce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emport
jusqu'au dlire, ne peut se comparer justement avec le gnie mditatif
du chantre d'Elvire. Au physique, Byron tait beaucoup plus petit et
d'une figure plus passionne que M. de Lamartine; mais j'imagine
aisment que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares sances
qu'il a faites  la chambre des lords, avait quelque conformit avec
celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignit analogue, une
froideur apparente assez semblable. L'loquence de M. de Lamartine puise
sa principale inspiration dans un sentiment trs juste et assez vif des
droits du peuple  l'amlioration morale et matrielle de sa vie. C'est
l, au fond, toute sa politique intrieure. Pour la faire apprcier
comme il convient, il nous suffira de citer le dbut d'un petit crit
qu'il a publi sur les caisses d'pargne, et quelques passages d'un
discours qu'il a prononc  l'Acadmie de Mcon: on y pourra voir en
quelque sorte le rsum de la pense oratoire de M. de Lamartine, noble
esprit, plus riche, peut-tre, en impressions qu'en vues prcises et
profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumire morale,
mme lorsqu'il ne la voit pas. Voici le dbut de l'crit sur les caisses
d'pargne:

Pendant que nous consommons notre sicle, notre vie et nos forces dans
les luttes striles d'opinion, pendant que nous poursuivons  travers
les rvolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant
que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir
et la libert doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que
ces hautes questions n'intressent que le plus petit nombre parmi les
hommes; et que pour un homme qui prend une part passionne  ces
discussions d'o dpendent ses droits politiques, il en est cent, il en
est mille qui n'en comprennent pas mme le sens; pour qui l'galit
n'est qu'une chimre, la libert un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre
une drision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie
la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanit,
les proltaires?...

Nous donc, propritaires ou ngociants..., nous devons leur consacrer,
devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la
socit nous a fait, une part de cette aisance que la proprit nous
assure, une part de ces lumires qu'une instruction plus tendue nous a
donnes...; nous devons les convier  l'aisance, aux bonnes moeurs, 
l'instruction,  la proprit.

M. de Lamartine disait encore  l'Acadmie de Mcon:

Nous ne sommes pas de cette cole d'conomistes implacables qui
retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes
que la socit secoue en les crasant, et qui font de l'gosme et de la
concurrence seuls les lgislateurs muets et sourds de leur association
industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi,
que la socit doit pourvoir, gurir, vivifier; qu'il n'y a de richesse
lgitime que celle qu'aucune misre immrite n'accuse...
Dcouvrira-t-on les moyens de raliser partout cette solidarit
secourable de tous avec tous? Quant  moi, je n'en doute pas: la socit
n'a jamais manqu d'inventer ce qui lui tait ncessaire. Le grand
inventeur de la socit, ce n'est pas le gnie! le grand inventeur de la
socit, c'est l'amour!...

Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manire dont il
faut, suivant l'orateur, comprendre la libert de l'enseignement:

Vous ne trouverez ici, disait-il  Mcon, aucune de ces prventions
jalouses ou troites qu'on s'efforce de rpandre aujourd'hui contre
l'Universit, tantt au nom de la libert d'enseignement, tantt au nom
des susceptibilits religieuses. La libert d'enseignement, nous la
voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'tat... Le
dernier des individus, en France, pourrait lever une maison
d'ducation, et l'tat ne le pourrait pas! La prsomption de dignit, de
moralit, de capacit, serait pour l'individu isol et sans garantie! La
prsomption d'indignit, d'immoralit, d'incapacit serait pour l'tat!
Un ravalerait la sublime mission d'lever la jeunesse et de former
l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les matres de
la gnration future seraient des industriels en enseignement, des
industriels en science, des industriels en morale peut-tre, et vous
appelleriez cela manciper la famille et sanctifier l'enseignement!...
Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille  la spculation, et
mettre l'esprit humain, l'me du peuple, au rabais. Non, l'enseignement,
quel qu'il soit, donn par des individus, par des corporations et par
l'tat, ne sera jamais impunment une industrie. L'enseignement est une
fonction; c'est le dgrader que de le faire descendre de cette hauteur
jusqu' je ne sais quel vil commerce des doctrines, des mes et des
intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y
consacrent; respectons-le surtout dans l'Universit!




Courrier de Paris.

LES FLTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARIT.--M. PONSARD ET
LUCRCE.--SOIRE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE
MELPOMNE.--SIMPLE LETTRE.

Si le bal touche  sa fin, si le violon et le cornet  piston, ces
agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent 
rentrer dans leur tui, en revanche le concert se montre partout et se
multiplie. Le concert triomphe et rgne sans partage au temps de la
semaine sainte et des jours de pnitence, et nous en approchons. Comme
certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous
les tons: tantt simple romance et tantt capricieuse cavatine; agile
concerto ou formidable symphonie, flte, basson, violoncelle, hautbois,
piano, harpe, soprano et baryton, contralto et tnor; vous avez beau
faire, vous ne lui chapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous
guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous
saute aux yeux. Vous vous croyez en sret chez vous; allons donc! le
concert vous poursuit  domicile. Le concert se cache, vous enveloppe,
arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre
portire.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec
empressement. Est-ce l'amiti qui m'crit? Est-ce la fortune, est-ce
l'amour? Stephen s'est-il rappel son serment? Mariana m'envoie-t-elle
le doux mot que j'espre? Faut il compter sur une joie, faut-il se
prparer  un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le
cachet, et l'on trouve... un billet de concert envelopp dans un
prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espriez de
douces heures illumines d'un regard et d'un sourire, et c'est M.
Krokausen, premire guimbarde de S. A. S. le prince
Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite  venir l'entendre. Vous
croyez au souvenir d'un ami absent et regrett, et c'est l'annonce de
l'arrive  Paris de mademoiselle
Ins-Faral-Badajoz-y-Sgovia-y-Caraguez, premire castagnette de S. M.
Catholique, accompagne d'il signor
Paolo-Dolc-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle
du roi de Naples.

Ainsi les concerts nous inondent, ou plutt nous dvorent. Ils pullulent
comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de
moustiquaires! Paris est envahi, assig, occup par une innombrable
arme d'instruments  cordes et d'instruments  vent. On n'imagine pas
combien d'archets courent en ce moment de la premire  la quatrime
corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'bene, dans
l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du
piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu' _si_.
Pendant un mois, nous allons ressembler  une nation de musiciens et de
chanteurs. C'est la saison o les fidles vont en plerinage aux maisons
Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mlodieuse, cleste harmonie, tu
mrites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphe et
d'Amphion, qui touches les mes les plus dures et adoucis les esprits
les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles
par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts o
l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es dlicieuse et adorable quand tu
t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Briot. Mais qui te dlivrera
de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces
pianos assommants, de toutes ces fltes aigrelettes, de tous ces
hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te
compromettent et t'outragent, sous le prtexte qu'ils ont fait
l'admiration du schah de Perse et charm le Grand Mogol?

D'ici  Pques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons o il
sera de bon ton de se faire voir: le matin,  l'glise, pour entendre
l'abb Coeur ou l'abb de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz,
pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent
les jours de saintet! Qu'irait-on faire ailleurs? Les thtres sont
ferms ou soumis  un rgime qui sent le jene et les Quatre-Temps. Ils
ne servent plus  l'apptit public que de maigres vaudevilles, des
opras de pnitents et des drames en retraite; les thtres ont trop
d'habilet et de savoir-vivre pour hasarder les pices opulentes, les
pices curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des
_Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes lgantes, nos
_lionnes_, sont ingnieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper
leurs heures et de se distraire. Vous les croyez dsoeuvres, se mirant
nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuy ou boudeur, point
du tout; elles ont mille affaires en tte; c'est une grave dissertation
sur la couleur d'un chapeau et une qute pour les orphelins de
l'arrondissement; c'est une souscription pour un pre de famille qui a
prouv des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles
pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand
-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zle ravissant!
quelle humanit charmante! quel dlicieuse sensibilit! Les plus jolis
sourires excitent et veillent la bienfaisance endormie; les plus
blanches et les plus nobles mains tendent la sbile pour le soulagement
de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on
organise des loteries philanthropiques; on mdite des matines musicales
pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a
faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse
des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou
rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.

Pour toutes ces choses-l, Paris est la ville adorable, la ville sans
pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous
les degrs de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la
philanthropie avec autant de grce et de lgret, et faire une bonne
action en mme temps que goter un plaisir. Les femmes de Paris
excellent  exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et
des plus adores: il y a quelques semaines, un peu avant l'pouvantable
chute de nos frres de la Pointe--Pitre, je lui reprochais son air
triste et son regard ennuy. Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse
de vos valses et de vos ftes; il me faudrait un petit malheur pour me
distraire. Quinze jours aprs, je la revis; son teint s'tait anim,
son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agrablement. Eh
bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe!
Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv... J'appris
bientt la cause de cette rsurrection de son teint et de son humeur:
depuis quinze jours, elle se trouvait  la tte de douze bals et d'un
tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre
orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq
vieillards aveugles; c'tait la femme la plus heureuse du monde.

Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les
uns tout bas et d'un style mystrieux, les autres  haute voix et 
coups de trompette. Il est venu! Il se rvle! Nous l'avons enfin
trouv.--Quoi donc?--Le pote que nous attendions.--Quoi donc
encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvime sicle dans
sa vritable voie potique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrce_, le
pote se nomme Ponsard.--Voil le bruit qui courait par toute la ville.
Et dj avant d'tre n, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un
mot, M. Ponsard et Lucrce taient livrs aux loges et aux railleries,
 l'adoration et  l'insulte.

Brutus a eu l'ide spirituelle de mettre fin  ces disputes anticipes
sur une tragdie dont tout le monde parlait sans la connatre: Brutus
s'est donc engag  montrer chez lui la fameuse Lucrce, ou plutt  la
faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que
M. Ponsard a charg de punir le crime de Sextus et de chasser les
Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et
lgant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient
t convis, sans distinction d'opinions ni de bannires. Tel journal,
admirateur prmatur de _Lucrce_, se trouvait assis  ct du
_Charivari_, qui ne lui a pas pargn les pigrammes; la chambre
lective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la
pairie avait M. Viennet pour chantillon; le ministre de l'Instruction
publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson tait
l'ambassadeur du Thtre-Franais; l'Acadmie souriait du sourire
bienveillant et paternel que lui prtait M. Tissot; la posie, le roman,
le premier-Paris, le feuilleton, maillaient les fauteuils et les
banquettes du salon. Un jeune homme plac derrire Bocage, attirait
l'attention par son air distingu, doux, modeste et rflchi; c'tait M.
Ponsard.

Bocage a rcit, de sa voix anime, les cinq actes de la tragdie dj
fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le
mystre des oeuvres lues  huis-clos, et se htent de colporter partout
et de souiller la fleur de leur virginit. Laissons  d'antres ce rle
de Sextus; c'est au second Thtre-Franais, c'est  la reprsentation
publique, qu'il appartient de dvoiler les beauts de _Lucrce_ et ses
charmes encore cachs. Du moins annoncerons-nous le succs complet de la
lecture; les amis taient transports, les railleurs se sentaient
dsarms et remettaient l'pigramme au fourreau; la Chambre des Dputs
approuvait: la pairie battait des mains; le ministre de l'Instruction
publique donnait son approbation magistrale; le roman tait mu; la
posie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux
d'chapper un instant  la question des sucres, par des routes si
harmonieuses et si pures; la Comdie-Franaise se mordait les lvres
d'avoir laiss chapper cette Lucrce; le feuilleton oubliait de prendre
son air svre et caustique; et l'Acadmie flicitait M. Ponsard de la
puret de son style, de la nettet de ses ides, et du parfum grec et
romain exhal de son oeuvre et partout rpandu.

On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dans avec
Tullie, et Sextus avec Lucrce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire
vis--vis et se donner la main  la chane des dames. Soire charmante,
soire toute parfume de posie, soire qui m'a donn des songes
harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et
une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles
drames et les noires tragdies o bocage a jou tant de jeux sombres et
froces, taient venus, croyant descendre dans quelque souterrain dcor
de ttes de morts, et tout au plus clair d'une lampe spulcrale;
ceux-l ont souri en voyant un riche appartement splendidement illumin,
dont l'hte gracieux et prvenant exerait avec politesse une
hospitalit accompagne de sourires au lieu de coups de poignards;
tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la
lame de Tolde et du poison des Borgia.

M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M.
Biennais appartient  l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur
la liste des marchaux ni sur l'tat des grands officiers de S. M.
l'Empereur et roi; M. Biennais n'tait pas gnral et n'tait pas
chambellan; M. Biennais n'a frquent ni la cour ni le champ de
bataille. Qu'tait-il donc, encore un coup? Joaillier de Napolon. C'est
lui qui a prpar la couronne de diamants pour ce vaste front imprial:
que dis-je? M. Biennais fit crdit de la couronne  Csar. Ce fut 
l'avnement du consulat: le jeune gnral tait pauvre; il n'avait pour
richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Elazar
n'auraient pas prt un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et
l'argent cisels. Le hros orna magnifiquement sa maison, grce  cette
confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles
affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne
lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. Biennais m'a fait
crdit, disait-il, dans un temps o les banqueroutes politiques taient
frquentes; le consulat pouvait tre oblig de dposer son bilan tout
comme un autre.

Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait pars d'or, de perles,
d'amthystes et de saphirs, fronts hardis de hros et d'empereurs,
fronts souriants d'impratrices et de reines, fronts o la victoire
posait sa couronne, o l'amour tressait sa guirlande, tout est mort
depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de
rejoindre sa clientle, aujourd'hui livide et dcouronne.

Un des comdiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a
donn un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convi
tous ses camarades chantants, dansants, dclamants, sans distinction
d'entrechats ni de poignards, depuis le thtre de la Gaiet jusqu'
l'Opra, et du Vaudeville au Thtre-Franais. Une des jeunes gloires de
la tragdie classique figurait en tte de la liste; X... lui avait crit
particulirement un billet respectueux, comme il convient; une queue
rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la mme
maison. La jeune hrone tait bien tente d'aller goter un peu de
cette danse, car, pour tre Melpomne, on n'en aime pas moins le galop:
cela dlasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain
comte qui compose  lui seul, en ce moment, le conseil priv de la
princesse, opposa un refus formel, sous prtexte que; la dignit de
Melpomne serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se
promettait. Le jour mme X... reut les mots suivants, tracs par la
main tragique:

Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir  ton bal; je
n'irai donc pas  cause de lui, mais je le prviens que dans quinze
jours tu pourras en donner un autre.

Ton affectionn camarade,

...


UN REPAS HOMRIQUE.

Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chants par notre
grand pote national, on a tant de fois et si souvent dit que notre
poque tait mesquine, trique; que nous perdions dans la contemplation
de petites choses, dans la discussion de petits intrts, dans le choc
de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a
tant critiqu, et non sans raison, les petites tendances de notre
individualisme, le cercle troit, l'horizon born de notre politique,
qu'il y a justice  tenir compte de tout ce qui semble revtir quelque
apparence de grandeur et de solennit.

Les chemins de fer ouvrent pour le monde une re nouvelle. Sans demander
 l'avenir quelles relations, quelle communaut de sentiments et d'ides
ces voies de rapide communication tabliront un jour entre les peuples,
considrons seulement les avantages dont ils dotent le prsent. Ils
provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent
permettre de tenter et de mener  bien aujourd'hui les grandes
entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de
voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries
royales n'en transporteraient pniblement en un temps cinq fois plus
long, et la France a pay cet avantage par une si cruelle et si
douloureuse exprience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y
tenir et se l'assimiler.

Les chemins de fer appellent et runissent sur le mme point des masses
de travailleurs; ils les associent dans une commune pense, dans un but
commun, et c'est l une prparation pacifique  une sage organisation du
travail et  ces institutions des caisses de retraite appeles de tant
de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vtrans
de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.

Ce sont les chemins de fer qui ont donn  notre pays le premier
spectacle des grandes solennits industrielles nationales, provoques
par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orlans et de
Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai,  l'occasion de leur
ouverture, des ftes que l'on dit feriques. Il ne s'agit de rien moins
que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait 
Orlans et ramnerait  Paris au bruit des instruments et des fanfares.

_L'Illustration_ ne laissera rien perdre  ses lecteurs de ces ftes, de
ces runions clatantes; mais elle leur doit compte, ds aujourd'hui,
d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a t le prtexte, et qui
rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquit.

Parmi les nombreux travaux d'art qu'a ncessits le chemin de fer de
Paris  Rouen, un des plus importants tait celui du tunnel de
Tourville. Pour en hter le terme, le directeur avait promis qu' peine
le tunnel termin, les ouvriers seraient runis autour d'une table o un
boeuf entier serait servi tout rti, entour d'un monceau de pommes de
terre.

Le tunnel a t termin mme avant l'poque prescrite, et le directeur
des travaux a tenu fidlement sa parole. Un boeuf qui, tout dpouill,
pesait encore 150 kilogrammes, a t embroch avec une broche
monstrueuse forge exprs pour la circonstance. La broche, suspendue 
des chanes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourn
son rti gigantesque devant un fourneau immense dress  l'aide de rails
entre lesquels brlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire
marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudires,
cuisaient les pommes de terre.

Quand tout a t prt, un wagon, espce de large plateforme, s'est
avanc. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a t install, flanqu
de dix hectolitres de patates; et le rti, cinq grands tonneaux de
bire, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqu par une
machine, au bruit de mille cris joyeux.

Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur
laquelle s'levait, majestueux et fumant, ce rti homrique; quatre
officiers de bouche, vulgairement appels garons bouchers, ont mont
sur la table et ont dcoup cette pice monstrueuse, qui a t le plat
de rsistance de ce festin improvis. L'ingnieur du chemin de fer et
plusieurs notabilits de Rouen ont prsid cette runion, dans laquelle
les ouvriers anglais et franais ont oubli toute rivalit nationale en
prsence de ce rosbif merveilleux.

On peut voir de ce fait le ct prosaque et grossier, nous ne le
contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf
rti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales
si vous voulez, n'en a pas moins un caractre lev. Ce n'est pas
seulement le travail qui a t en commun l, c'est la rcompense aussi
qui a t commune; c'est une image incomplte, peu attrayante sans
doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et
soyons bien srs que rien de ce qui touche  ce grand bienfait de
l'association des travailleurs ne peut nous tre indiffrent
aujourd'hui.

Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes
runis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os
dissmins du hros de la fte et les tonneaux vides et la table
dvaste, alors ils ont song aux malheureux de la Pointe--Pitre, et
ils ont fait une qute dont le produit ira porter bonheur  quelque
famille ruine.




VENTE DE LA GALERIE AGUADO.

C'tait une grande solennit pour les artiste, que le dmembrement de la
riche collection forme par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous
connaissent, tous avaient admir cette galerie, la seule qui possdait
des chantillons de toutes les coles, la premire qui nous eut mis 
mme d'apprcier les matres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de
la vente avait mis en moi non-seulement les amateurs parisiens, mais
ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Ptersbourg. Les
gouvernements du Nord et du Midi avaient des reprsentants dans le
_grand salon_ du muse Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considrable
s'y est amoncele, et a suivi avec une avide curiosit les pripties des
enchres.

Les premires vacations ont t froides. Vous savez la mthode usite
dans les ventes de tableaux: on dbute par les toiles mdiocres, pour
arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions
quivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoye en tirailleurs;
puis, quand les amateurs se sont anims au feu des escarmouches
prliminaires, on lance sur eux la rserve des originaux et des
peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio
Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils t adjugs aux prix
modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a mme vu vendre _un portrait_ du
Tintoret, 316 fr.; un _saint Franois d'Assise_, d'Augustin Carrache,
505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Esprance_, de
Vlasquez. 29 fr.

Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'tait recrute  la
hte, et le propritaire avait runi le bon grain et l'ivraie, sauf 
les sparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des
toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait t induit en
erreur par des spculateurs de mauvaise foi. Enlev inopinment, il n'a
pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les diffrences
qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent
d'ailleurs qu'il s'tait occup de l'puration de sa galerie. Diverses
compositions, que la premire rdaction assignait audacieusement au
Corrge, au Dominiquin, etc., sont indiques postrieurement comme
l'ouvrage de leurs lves: l'une d'elles le _Gnie de l'architecture_, a
t adjuge  175 fr. Le _Jsus remettant  saint Pierre les clefs du
Paradis_, donn en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en
1843, comme il a t vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il
n'tait ni l'un ni l'autre.

La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des
acheteurs. Leur lgitime mfiance ne les a point empchs de rendre
justice aux qualits incontestables de certaines oeuvres; le patronage
des grands noms ne leur a pas ferm les yeux sur la mdiocrit relle de
certaines autres. Ils ont su se garantir  la fois de l'engouement et de
la crdulit; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mrite
des tableaux par le prix d'adjudication.

N en Espagne, M. Aguado avait accord une place importante aux peintres
de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de
cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la
plus belle conception de ce matre: la sainte est tendue sur un grabat,
entoure de religieux vtus de bure, au fond d'une cellule sombre et
nue; Jsus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son me,
escorts d'une procession de vierges radieuses. L sont les souffrances
terrestres, les tnbres, les privations, les misres fatales ou
volontaires; ici resplendissent les joies clestes, le calme ternel, la
glorieuse indemnit. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne
pouvait convenir qu' un muse, est rest aux hritiers de M. Aguado au
prix de 19,000 fr.

L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans
sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint Franois d'Assise en prire_, figure
d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a t adjug au prix de
13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_
et l'_Enfant  la tourte_, ont mont  6,900 et 3,250 fr. Les autres
peintures attribues  Murillo taient d'une origine trop suspecte pour
atteindre un prix lev. Un _portrait d'homme_, sign _Bertholomeus
Estebanus Murillo fecit_, 1652, a t pay 315 fr.

Des dix-sept Vlasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom
de _la Dame  l'ventail_, a t vivement disput et vendu 12,750 fr.;
les autres, bien qu'on y reconnt parfois la touche large et nergique
du matre, ont t adjugs  des prix trs-infrieurs: la _Jeune femme
et le Ngre_,  l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ 
900 fr.; un _portrait d'Infante_,  1,080 fr.; le _portrait en pied d'un
Corregidor_,  1,600 fr.

Les Zurbaran ont t en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues
changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dpasser 1,725 fr. La
bizarrerie du sujet discrditait cette belle peinture. Saint Hugues,
vque de Lincoln, visitant des moines au rfectoire, imagine de
transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu
mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.

La _Descente de croix_, de Ribra, peinture d'un effet saisissant, mais
qui avait malheureusement pouss au noir, a t vendue 3,050 fr.; la
_Vierge et l'Enfant Jsus_, du mme peintre, tableau d'un ton clair,
trait dans la manire du Corrge, a t adjug  3,000 fr.: deux
_chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe
cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les
Alonzo Cano ont eu peu de succs. Le plus beau, l'_Atelier de saint
Joseph,_ n'a mont qu' 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'
430, 182 et 95 fr.

L'cole italienne tait la partie la plus faible de la galerie; les noms
illustres affluaient sur le catalogue; mais en procdant  la
vrification, on tait surpris de la faiblesse des compositions.
L'_Archange saint Michel terrassant le dmon_, prsent comme le frre
jumeau de celui du Louvre, a t adjug pour la somme de 3,500 fr. Un
Raphal de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la
_Vierge et l'Enfant Jsus_, a t mis sur table  10,000 fr., et les
enchres, montant par 100 et 500 fr., se sont leves jusqu' 27,250 fr.
Parmi les autres tableaux de l'cole italienne, nous citerons une
charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant
Jsus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrge, 1,600
fr.; _l'Enlvement d'un berger par une desse_, de l'Albane, 2,550 fr.;
_les Gnies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromde_, du
Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Lonard de Vinci; 4,000 fr.

Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une
_Dposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en
Flandre, plusieurs rptitions, qui toutes aspirent au titre d'original.
Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un
joli tableau du mme matre, reprsentant des enfants qui agacent une
lice et ses petits, a t pay 4,000 fr.

Le ministre de l'Intrieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr.,
du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans tre entirement de sa main, ce
tableau sort videmment de son atelier: les chairs se distinguent par la
transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret
attribue  Sneyders, sont d'une admirable excution.

_L'Enfant Jsus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_,
portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'tre
inspir de la manire de Murillo. Ce tableau a t adjug  3.000 fr. Le
_Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant  l'le des
Phaciens, paysages d'un style grandiose, placs sous l'invocation de
Rubens, taient dignes de l'mulation des enchrisseurs, et les sommes
de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnes au
mrite de ces riches compositions.

Un Tniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destine. Il
reprsente la _Dlivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'aptre et
son librateur sont relgus au fond du tableau, tandis qu'au premier
plan, des soldats revtus de l'uniforme du dix-septime sicle, jouent
aux ds et boivent de la bire en fumant. Tniers se souciait peu de la
vrit historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une
merveilleuse dextrit. On a pay sa _Dlivrance de saint Pierre_ trois
fois plus cher que la _Dposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr.

Les Rembrandt de la collection taient apocryphes au premier chef; aussi
ont-ils t vendus: _une tte de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de
deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr.

[Illustration: (Vente de la galerie Aguado.)]

La dernire vacation a t consacre aux statues. L'affluence tait
nombreuse pour assister  la vente de la _Nymphe couche_ et de la
_Madeleine_, de Canova. La premire de ces statues, d'un dessin pur et
d'un beau travail, n'a t paye que 1,000 fr. La seconde jouit d'une
rputation populaire, et a t souvent reproduite par le moulage; mais
les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce
_chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaill avec une rare
habilet de praticien; toutefois la tte manque de grandeur; l'attitude
gnrale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la pit;
le corps appartient moins  une femme belle et forte, amaigrie par les
austrits, qu' une jeune fille chtive et phthisique. Malgr ces
dfauts, la _Madeleine_ est devenue clbre chez M. de Sommariva, qui
avait su l'exposer dans un jour favorable, entoure de draperies dont
les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Aprs la
mort du premier acqureur, qui l'avait paye 6,000 fr., elle avait t
achete par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'tre revendue
59,500 fr.  un noble gnois, le duc de Sarraglia.

En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du
Phnix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possdait
alors; qu'on juge de ses illusions par le rsultat de la vente actuelle:

        cole espagnole (230 tableaux).      255,192 fr. 50 c.
        cole italienne  (128 tableaux).     236,006     50
        coles flamandes (35 tableaux).       54,638     50
        Marbres (50)                          88,999     50

        Total.                               635,436     50

C'est pour raliser un si mince produit, que s'est opre la dispersion
de ces oeuvres d'art, dont la runion avait cot tant de peines. Cette
galerie dont M. Aguado tait fier  juste titre, n'a eu qu'une existence
passagre; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des
artistes, et ils nous sauront gr sans doute d'en avoir dress l'acte de
dcs.



Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pag. 44 et 56.)

SALLE DES SCULPTURES.

Les matres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble dsormais
qu'il soit de mauvais got  un artiste minent d'exposer au Louvre, et
que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive tre deux
fois compromise, d'abord par les mdiocrits au milieu desquelles le
nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarit des
regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On
reprochait  l'un de nos grands potes de ne plus crire que pour un
petit nombre d'lus ou d'initis, de ne plus chanter en quelque sorte
qu' huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de
mme une pente visible  ne plus faire que de la peinture et de la
sculpture intime; si parfois encore ils daignent rvler aux yeux du
commun les nouveaux enfants de leur gnie, il faut que le public se
drange, et se donne la peine de passer chez eux.

        L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.

O sont donc, cette anne, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde,
Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoy au Louvre?
Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le
loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous
dit-on, couronne de lauriers un buste idal de M. Victor Hugo, comme il
ferait pour la tte de Raphal ou de Shakspere; l'autre travaille pour
le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aeux de marbre. Par
suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les
portraits dans le salon carr et les deux galeries, ici les bustes
abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en
revanche, vous vous croiriez dans une cole de dessin d'aprs la bosse,
tant il y a de ttes sur les tables. Un buste devient un objet de mode;
le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut tre
moul. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modles.
Qui voudra te peindre, dit une ancienne pigramme, puisque personne ne
peut te voir? Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que
vous puissiez tre, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, mme
on vous enlaidira encore, si vous le dsirez. Puis on vous enverra
figurer au Salon, sur l'autorit de Boileau:

        D'un pinceau dlicat l'artifice agrable,
        Du plus affreux objet fait un objet aimable. 

Les anciens taient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient
_de multiplier les ouvrages mdiocres_. Tout vainqueur aux jeux
olympiques tait honor d'une statue; mais il fallait y avoir remport
trois couronnes, pour que cette statue ft _iconique_, c'est--dire pour
qu'elle reprsentt l'athlte  qui on l'accordait.

La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distingues, que
nous; examinerons en dtail, comme nous avons dj fait pour les
principales peintures du salon carr.

_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord
remercier M. Simart de n'avoir point charg son personnage allgorique
de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grce, par exemple, du
scalpel de l'analyse et du flambeau de la rflexion, ne craignant pas
d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la
_Navigation._

Par la simple mditation du visage, par l'inflexion pensive de la tte,
par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su
personnifier le [Grec], et donner une forme sensible  la rflexion
psychologique. La pense de M. Simart est austre; sa _Philosophie_
n'est point la vierge mlodieuse de Sunnium, chante par les potes, qui
font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse
platonicienne, douce et clmente, amie des beaux discours et des
harmonieuses paroles, mais plutt la svre mtaphysique allemande, la
desse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison
pure. La concentration intrieure est telle, que l'me, tout entire au
travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie
s'y glacer: c'est une statue de la Rflexion plutt que la Rflexion
mme. Nous exagrons  dessein notre critique pour la mieux prciser; la
conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous
reprochons seulement  l'artiste d'avoir comme attrist cette noble
figure par l'exercice mme de la pense, au lieu d'avoir peint le reflet
de la belle lumire intrieure qu'a clbre Malebranche, de cette
flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'me.

Peut-tre devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une
certaine exagration de rgularit et de puret classiques: toutes les
lignes sont coupes  angles droits les traits du visage comme les
draperies; il en rsulte une sorte d'harmonie _carre_ qui nous semble
dpasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu' l'gypte. La
statuaire grecque ne fit  son origine qu'imiter la momie gyptienne, et
ses premires statues, ayant la moiti du corps enferm dans une gaine,
ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de mme,  voir
la rigide faon dont la _Philosophie_ est enveloppe, que l'artiste,
dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis
voile: la critique avait dj reproch  son _Oreste mourant_ une
affectation de gravit et de stocisme; aujourd'hui, M. Simart nous
semble toucher aux extrmes limites de la simplicit, au-del desquelles
la statuaire devient de la gomtrie pure.

[Illustration: (Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)]

_La Philosophie_ de M. Simart, malgr toutes ces critiques, n'en est pas
moins,  notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient t
exposes au Louvre depuis plusieurs annes.

_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqu par un serpent;_ son chien
lche sa blessure.--Ce groupe, expos en pltre il y a quelques annes,
avait ds lors mrit d'unanimes loges.--M. Maindron, comme chacun
sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes taient
dj une chose assez rare, assez absurde mme, au dire des amants
positifs de la Vnus Callipyge; mais quel nom donner  l'audacieux qui
ose introduire sous le marbre la rverie mlancolique et le vague de la
pense? Ren n'est-il pas en sculpture un tre impossible, une
incompatibilit? Autant vaudrait essayer de rendre avec du pltre ou du
marbre la romance du _Saale, les Mditations_ de Lamartine Nonobstant,
M. Maindron semble avoir heureusement trouv le ct vaporeux, si je
puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie 
l'expression et  l'effet de la tte: l'artiste affectionne gnralement
les formes grles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit
que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire
ressortir la richesse de la tte; souvent mme, sous cette constante
proccupation du sentiment de la figure, il nglige la correction de
l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche
du berger est projete d'une faon malheureuse, la chute des paules a
trop de mollesse, et la nuque est trangement aplatie; mais, en
revanche, la tte de l'enfant est dlicieuse: il y a dans ses paupires
baisses, dans le pli de ses lvres une douceur charmante, une tristesse
gracieuse; on dirait qu'il prouve plutt une peine de coeur qu'une
douleur physique, qu'il rve plutt qu'il ne souffre. La tte du chien
est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire
et plus prcise que celle de son matre: il eut t difficile, en effet,
de faire un chien romantique et rveur, avant le vague  l'me.--En
somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que
promettaient sa _Vellda_, son _Christ_, son _saint Grgoire_, toutes
oeuvres dj si remarquables par le got, la science de l'ajustement, la
distinction de la fantaisie, et surtout la constante vrit de
l'idalisation.

M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en pltre.

        Elle bat d'un pied timide
             L'onde humide,
        Qui ride son clair tableau;
        Du beau pied rougit l'albtre;
             La foltre
        Rit de la fracheur de l'eau.

M. Protat nous parait avoir voulu rendre en dtail les vers du pote,
sans en perdre une syllabe,  peu prs comme M. Niedermayer a essay de
mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur
compte ainsi les syllabes, l'ide lui chappe, et, avec toute son
exactitude, il arrive enfin  un contre-sens. Par exemple, pourquoi
s'appesantir sur les deux derniers vers:

           La foltre
        Rit de la fracheur de l'eau.

Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaiet prononce, en un vif
sentiment de joie? L'artiste n'a pens qu'au rire de Sara; il a oublie
la baigneuse,

        ... La baigneuse blanche
        Qui se penche,
        Qui se penche pour se voir. 

On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalit et la fantaisie
souvent un peu bizarre et chimrique des vignettes de Clestin Nanteuil;
mais on y rencontre aussi les mmes dfauts, l'incorrection et la
vulgarit.--Encore une critique de dtail: les deux femmes qui s'en vont
 gauche ont trs-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire
 Sara:

        Oh! La paresseuse fille,
        Qui s'habille
        Si tard un jour de moisson!

_M Dieudonn--Alexandre-le-grand tenant un lion,_ groupe en pltre.--M.
Dieudonn semble avoir adopt la fameuse maxime de Molire: Je prends
mon bien o je le trouve; or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris
videmment la tte du Spartacus et a combin en un seul le deux lions de
M. Barye et de Puget, empruntant la crinire de l'un et tout le reste de
l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amrement  M. Dieudonn,
c'est d'avoir, en l'imitant, gt et affadi la belle tte du
Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thbains une loi contre ceux
qui enlaidissaient leurs originaux.

_M. Dayand.--Diane chasseresse_, groupe en pltre.--Signalons encore un
plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines
imitations. Qu'un pote s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne
mme de dfaire  son bnfice quatre tout petits vers:

        Oh! sur le vert platane,
        Et le frais coudriers
               Diane,
        Et ses blancs lvriers!

il se verra hu, moqu, siffl, plum d'trange sorte; pourquoi donc un
sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter  Jean Goujon la
tte, la pose, l'embonpoint mme de sa Diane chasseresse? la Diane des
potes aurait-elle seule le privilge d'inviolabilit? Nous ferons
d'ailleurs  M. Dagand le mme reproche qu' M. Dieudonn: il s'en faut
de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tte de Diane s'est
singulirement paissie, et, n'tait son immortelle jeunesse, elle
aurait bientt un double menton.--Le cerf est bourr, le chien a l'air
d'un pagneul de boudoir; est-ce l un de ces nobles lvriers que
Jupiter choisit lui-mme pour la soeur d'Apollon?

_M. Molchneht.--La Vierge,_ groupe en marbre.--Copie fidle de
Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire
choisit rarement ses modles dans l'cole espagnole.

_M. Foyatier.--Sainte Ccile_, statue en marbre.--L'illustre auteur du
Spartacus reparat aprs une longue absence; nous retrouvons dans la
sainte Ccile une belle et savante excution; les mains surtout sont
ravissantes; nanmoins, pour M. Foyatier, c'est l une oeuvre de peu
d'importance.

_M. Debay._--Quatre figures allgoriques en pltre, savoir: les
Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premires
statues ont les yeux relevs  la chinoise, sans doute pour indiquer que
les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que
la Chine ne mritait gure de fournir cette double personnification. Les
jambes de l'Industrie sont dmesurment grosses et nerveuses; aurait-on
voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du _Mercure_, que
l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait,
d'un ple  l'autre?--Ces quatre figures allgoriques ont le dfaut
commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficult,
de faon que le Commerce, troquant son caduce contre le compas,
s'appellerait volontiers la Science, et rciproquement. Ce n'est pas
ainsi que M. Simart a imagin sa belle statue de la Philosophie.

(La suite  un autre numro.)



MANUSCRITS DE NAPOLON.
(Suite.--Voyez p. 22 et 38.)

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABB RAYNAL.

SUITE DE LA LETTRE DEUXIME.

RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne
restrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit  eux, et ils
coururent aux armes indigns de l'ineptie de la dite del Lago
Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pt tre anime
par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffallo da Leca passe
les monts, bat le gnral Batista Doria et le capitaine Francesco
Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de
Calvi; mais, ayant, l'anne d'aprs, eu le malheur de tomber dans les
mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine
de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors gnral des troupes
de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit gorger sous ses yeux
vingt-deux des plus zls patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On
craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pres  venger.

Les larmes que leur sort fit verser  la nation se changrent bientt en
haine; toutes les factions semblrent n'tre animes que par
l'indignation et le dsir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir
son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger,
l'Offizio expdia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les
hommes, toit le plus dissimul: ne connoissant d'autre loi que sa
politique, nourri ds son enfance d'intrigues obscures, imbu des
barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible  la piti;
Antonio Spinola dbarqua dans l'le  la tte d'un corps de troupes cent
fois moins redoutable que son gnie malfaisant. Sa profonde
dissimulation en imposa au peuple, et, par des manires tudies, il
vint  bout d'effacer les impressions sinistres des derniers vnements,
qu'il attribua aux passions particulires des ministres... Il assura que
l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et,
dans la ncessit de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il
invita les chefs Niolinchi et des autres _Pives_  se transporter 
Vico, o il toit. Dans cet tat de choses, ils tinrent conseil.
Giocante di Leca, vieillard respect, le Nestor du bon parti, se leva
pour parler en ces termes:

Mes infirmits, depuis bien des annes, ne m'ont pas permis d'assister
 vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptes pour
rgle de votre conduite. Vos pres en avoient une qui toit grave dans
leurs coeurs en traits ineffaables; la vengeance toit, selon eux, un
devoir impos par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes
rgnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais,
je le vois, cette amertume toit rserve  mes vieux ans; les mchants
triompheront!.. Vous dlibrez, et vous avez  venger, l'un un pre,
l'autre un frre; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a
soufferts la patrie... Mais que rpondrez-vous  ces martyrs de la
libert, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la
jeunesse, tu tois libre, et tu ne m'as pas veng!...En recevant la vie,
ne devntes-vous pas les garants de la vie de vos pres? eh bien! ils
l'ont tous perdue en dfendant vos foyers, vos mres, vous-mmes; ils
l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de
lches assassins, et leur mmoire resterait sans vengeance? Sinuccello
della Rocca mourut dans les prisons de Gnes; Vincentello prit comme un
criminel; Raffallo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible,
cet amour patriotique qui animoient vos pres, vous savez tous comment
il mourut! Oh! dfenseurs de la patrie! telle fut la rcompense de vos
vertus; mais que votre mort eut t cruelle pour vous, si vous eussiez
prvu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du
ciel n'crase pas le, mchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que
l'homme fort et juste est destin  remplir ce noble ministre._ Malgr
la vhmence de Giocante, on dcida que l'on consentiroit  un
accommodement, si ncessaire dans ce temps de crise, et l'on rsolut, de
se rendre  Vico. Hommes sans vertu! s'cria Giocante, si l'amour de la
patrie, si les devoirs sacrs de la vengeance sont touffs dans vos
coeurs nervs... au moins veillez  la conservation de vos vies, ne
laissez pas tous ces peuples sans dfenseurs; coutez un instant, et je
cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pres je me suis garanti des
embches des mchants; que cette considration vous fasse rflchir sur
ce que j'ai  vous dvoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande
sincrement la paix... la paix est sur leurs lvres, votre supplice est
dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous prirez par
votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les
maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gnes?

Sans religion, sans vertu, sans foi, sans piti, n'ont-ils pas tout
sacrifi  leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola
l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientt dans tes filets ces hommes
foibles; ton gnie, encore  demi illustre, va surpasser de beaucoup
ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frgoso(3), des
Grimaldi(4), des Calvo, et charg de louanges et de lauriers par tes
dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime
heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous
qui, transport d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le
sein de ce tratre avant qu'il ait consomm son crime!... Mon fils, o
es-tu? Hlas! il prit en dfendant son pre... Raffallo, mon neveu,
Raffallo, o es-tu? O souvenir dchirant! son sang arrose encore la
terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laiss qu'une
prvoyance strile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes
cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris 
apprcier les hommes. Ah! si les mes de ces infortuns qui prirent par
la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'ternel...
Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne
de ta bont!

Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prostern  genoux ne
fut pas capable de les dtourner de leur fatale rsolution; que peut la
sagesse humaine lorsque la destine doit s'accomplir!... Giocante,
constern, abandonna... l'le. Ces infortuns arrivs  Vico, se
laissrent sduire par les manires de Spinola, et, invits  un grand
festin, ils furent assassins au milieu du repas. Cent vingt-sept des
plus beaux villages devinrent aussitt la proie de Spinola; les flammes
les consumrent.

Giocante et Paolo della Rocca retournrent dans l'le. Les peuples,
indigns, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola
mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour
lesquelles il s'tait couvert d'infamie.

TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frntique, les
peuples levrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce
seigneur gnois, ils humilirent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi,
Monsieur, aprs onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance chouer au
moment o il croyoit avoir, par un assassinat, assur  jamais sa
domination.

Les Gnois, qui depuis tant d'annes avoient mdit notre destruction,
faillirent prir eux-mmes; et, dchirs par les diverses factions, ils
ne trouvrent point de meilleur expdient que de se rfugier dans le
sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thmistocle: Nous
prissions si nous n'eussions pri.

L'Offizio cda les forteresses qu'il possdoit aux Milanais, qui firent
de vains efforts pour accrotre son autorit. Giocante di Leca, Paolo
della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca,
Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta,  diffrentes annes et sous
diffrents titres, furent  la tte du gouvernement; mais, aprs seize
ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme
celui-l, la duchesse de Milan cda  Tommasino les forts qu'occupoient
ses troupes. A force de patience et d'heureux succs, Tommasino parvint
 supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo toient affaisss par
l'ge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassins par ses plus
intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut rduit au silence; il sut
se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit
 un grand nombre de parents,  une fortune considrable, les qualits
qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oubli qu'il ne devoit
sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en
criant _ Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires toient
dsespres; il cda  l'Offizio ses prtentions, et le recommanda  ses
partisans.

(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en
1401 les principaux Corses  un pourparler; c'toit un pige qu'il leur
tendoit. Il en fit prir une partie, et retint les autres en otage.

(2: Andrea Lomellini, qui toit  la tte de la compagnie de la Maona,
en 1404, se montra digne de ses prdcesseurs par le barbare traitement
qu'il fit prouver  Attale.

(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler
Giocante: ayant appel les caporaux pour se liguer avec eux contre les
seigneurs, il les fit arrter pour profiter de la consternation rpandue
parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne  la tte d'une
arme.

(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques annes aprs, proposa une pareille
entrevue. Un nomm Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il
n'a plus reparu.

Gherardo, frre du seigneur de Piombino, sduisit nos insulaires par sa
magnificence; mais, n dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les
incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frre.

GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes
esprances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation
qu'avoient inspire ses forfaits; Giovan Paolo, mis  la tte des
patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit chapp au
massacre de Vico; encore teint du sang de ses pres, il prsenta pendant
seize ans un front redoutable. L'Offizio constern, rduit aux seuls
ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point
d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il
se trouva priv de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier
en allant voir,  Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son
compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier  Gnes; Fieschi, gnral
des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa  Rinuccio une
entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient t
levs ensemble  la cour de Milan. L'exprience avoit instruit
Rinuccio; il refusa, craignant quelque pige. Alors Fieschi se prsente
seul  sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amiti. Tu
t'es dfi de moi, lui dit-il; les annes ont effac cette troite
liaison qui confondit nos premires affections et nos jeunes mes; mais,
dans mon me, les impressions se conservent. Nous tions alors 
l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations
nous traoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous gotions! nous
sentions tous les dlices d'une amiti rciproque.

--Fieschi, rpondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront
toujours chers  mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mmoire;
mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie
infortune, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant
dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre me noble est
au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez pass votre vie
dans les dlices de Gnes, et moi, depuis le moment o je vous quittai,
je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitis,
qui ncessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux
doux panchements. J'ai vu le fils trahir le pre; j'ai vu
l'hospitalit, la sainte suspension des traits ne servir qu'a cacher
les trames les plus horribles; votre nation nous en a donn tant
d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins
de votre caractre que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous
retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez
sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armes, il a donc
chang de systme, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font
qu'aigrir les mes, et si elles prparent des triomphes, ils sont de
courte dure.

Tels toient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi toit dans la
fleur de l'ge, grand, beau; la srnit, la douceur toient peintes
dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui
captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de
Rinuccio, qui se reprochoit de s'tre laiss vaincre en gnrosit et
d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec
impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y toit attendu, les
ordres toient donns pour le recevoir... et pour l'arrter. Conduit
dans une obscure prison, de l dans le chteau d'Evisa, il y passa
quelques semaines, et, aprs que son premier mouvement dut tre calm,
Fieschi se prsenta  lui. Il ne tient qu' vous, lui dit-il,
d'amliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre
fils vous vivrez dans les honneurs; vous goterez les charmes de la paix
et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio
prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto;
devenez son appui, livrez-lui vos chteaux et faites abandonner par vos
partisans l'arme de Giovan Paolo.

Rinuccio touffoit d'indignation, sa voix toit teinte; il ne rpondit
que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se
dcouragea pas, il lui tint toute espce de discours; il finit par
s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obir,
qu'il n'toit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... Fieschi,
dit Rinuccio, je suis prs de ma mort; car je comprends bien que n'ayant
pu me gagner, il faudra se dfaire de moi; mais souviens-toi que je
porte  l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et
vengeront ma mmoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne
sens pas combien cette ide est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps
et heureux, ta mort sera lente; mais  ton convoi funbre: Joie  la
socit, s'crieront les spectateurs, elle est dlivre d'un mchant
homme! Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas  mourir de faim
et de misre.

Peu de temps aprs, Giovan Paolo dut cder  Ambrogio Ngri, et sa
catastrophe mrita une statue  ce vainqueur gnois.

RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, form  l'cole de
Giovan Paolo, hrita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus
inflexibles des anciens rpublicains. Il opra six rvolutions; souvent
battu, jamais dcourag, il sembloit avoir touff tous les sentiments
pour les sacrifier tous  la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour
paternel, rien ne put arrter en sa course cet indomptable ennemi de
l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa
mmoire plus intressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il
fut inbranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.

OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur,  force d'intrigues et
d'assassinats, l'Offizio parvint  rgner. Le sang de tant de martyrs ne
servit qu' teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo
della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne
brilloient plus  la tte de la nation: on avoit pri, on s'toit exil.
L'Offizio, au comble de ses voeux, rgna sans contradiction; une longue
exprience lui avoit appris  connotre l'amour de ces peuples pour la
justice et la libert; il donna donc pour instruction  ses ministres de
rendre la premire avec exactitude, et leur accorda la seconde en
prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de
sa souverainet, et aprs tant de calamits, les Corses vcurent heureux
de leur tranquillit.

Ils commencrent  perdre de vue l'idole chrie de l'indpendance, et au
lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrs de
patrie et de libert, des larmes seules exprimoient ce que ces noms
chris leur faisoient prouver. La peste vint achever la dpopulation.
En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survcu  la
libert descendit dans la tombe. Dans l'tat de faiblesse o l'on se
trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer  ses
projets, et rsolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la
servitude; les conventions del Lago Benedetto tombrent dans l'oubli...
Ensanglantes, jonches des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne
retentissoient alors que de gmissements. Les Corses voyoient
l'esclavage s'avancer  grands pas, et dans leur grande foiblesse ils
n'y trouvaient point de remde. Ainsi l'infortun timonier prvoit le
flot qui va l'engloutir, et le prvoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro,
Corse de nation, qui avoit conserv dans ce haut rang le mme amour pour
sa patrie, ne pouvant la dlivrer, la vengeoit en dtruisant le commerce
de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils
vivoient sans esprance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de
lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux franais, vint faire
ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs toient ces mmes
Gnois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa rputation, son loquence,
les branloient, et  l'arrive de Thermes, que le roi Henri II expdia
avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les
Corses s'armrent du poignard de la vengeance, et, rduits  la seule
ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop
tard, que quelque accabls qu'ils fussent, ces intrpides insulaires
pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.

SAMPIERO DI BASTELICA.--Le snat de Gnes, fidle au plan qu'il s'toit
trac, avoit sans cesse travaill et contre l'Offizio et contre les
Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'gorger des peuples qu'il vouloit
soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais,
dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment,
ou se rsoudre  voir recueillir par les Franois le fruit de tant de
peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galres et ses troupes, et
sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitt
une arme et des vaisseaux. Vains prparatifs! Les Corses triomphrent;
le grand Andra Doria vit prir dix mille hommes de ses troupes sous les
murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Gnois sur les
rives du Golo,  Petreta; mais s'tant brouill avec de Thermes, le roi
de France l'appela  sa cour. Ds ce moment nos affaires dclinrent, et
ne furent plus rtablies que par son retour. Aprs diverses
vicissitudes, l'Offizio alloit tre expuls  jamais, lorsque par le
trait de Cateau Cambresis, les Franois vacurent l'le. Les Corses
firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent
renouvels de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner
conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner
avec justice n'toit pas ce que vouloit la politique du snat qui,
voyant les Corses sur le point de s'attacher srieusement, d'oublier
leur ressentiment et de cder  leur fatalit une portion de leur
indpendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance
d'ailleurs toit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges
 lui cder la possession de l'le. Outr de ce changement qui s'toit
fait sans son consentement, le peuple soupire aprs l'arrive de son
librateur Sampiero. Cet homme ardent avoit jur dans son coeur la ruine
des tyrans et la dlivrance de son pays. Voyant la France trahir ses
promesses, il ddaigne les emplois que ses services militaires lui ont
mrits, et parcourt les diffrents cabinets pour susciter des ennemis
aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne
connoissent de justice que leur intrt, d'amis que les instruments de
la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey
de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman,
qui lui promet assistance. Soliman avoit l'me noble et gnreuse; il
devint le protecteur de Sampiero et de ses infortuns compatriotes. Tout
se dispose en leur faveur; bientt le croissant humiliera jusque dans
nos mers la croix ligurienne!--Gnes cependant suit d'un oeil inquiet
les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle
cherche  lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour
de sa femme, douces affections qui matrisent l'me par le coeur, comme
le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme
Vannina, qu'il a laisse  Marseille avec ses enfants, ses papiers et
quelques amis... C'est Vannina que les Gnois entreprennent de sduire
par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et
de faire un sort si brillant  ses enfants, que son mari mme s'en
trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur
gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses
parents, contente de la considration de ses enfants, et ne sera plus
expose  mener une vie errante en suivant les projets d'un poux
furibond. Mais pour cela il faut aller  Gnes, donner aux Corses
l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance
dans le snat. Vannina accepte: elle enlve tout, jusqu'aux papiers de
son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire gnois. Ils
toient dj arrivs  hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par
un brigantin mont par les amis de Sampiero, qui s'emparent du btiment
o est la perfide et la conduisent  Aix avec ses enfants.

La nouvelle du crime de Vannina lve dans le coeur de l'imptueux
Sampiero la tempte et l'indignation; il part, comme un trait, de
Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en
prsence de sa femme. Un silence farouche rsiste obstinment  ses
excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur
a ptrifi sans retour l'me de Sampiero. Quatre jours se passent dans
cette immobilit,  la fin desquels ils arrivent dans leur maison de
Marseille. Vannina, accable de fatigue et d'angoisse, se livre un
moment au sommeil;  ses pieds sont ses enfants, vis--vis est son mari,
cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espre, et qu'elle vient
de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la
compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est
l'image de l'innocence! Vannina se rveille, elle croit voir de
l'motion sur la physionomie de son mari; elle se prcipite  ses pieds:
elle en est repousse avec effroi.

_Madame_, lui dit avec duret Sampiero, _entre le crime et l'opprobre,
il n'est de milieu que lu mort._

L'infortune et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs
de la mort s'emparent,  son rveil, de son imagination: elle prend ses
enfants dans ses bras. Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour
votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!

Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son pre, le prend
par la main, l'entrane auprs de sa mre, et l, embrassant ses genoux,
il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste
Vannina, qui, tremblante, gare, retrouve cependant sa fiert  la vue
de son mari, et lui dit avec courage: _Sampiero, le jour o je m'unis 
vous, vous jurtes de protger ma foiblesse et de guider mes jeunes
annes; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
souillassent votre pouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort
pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas tre plus avilissante
que l'opprobre mme... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants
auront pour les lever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe
de leur mre; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse,
mais votre pouse mourante ne demande de vous qu'une grce, c'est de
mourir de votre main!_

La fermet que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller
jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut d exciter
trouva une me ferme dsormais  la vie de sentiment....... Vannina
mourut.......

Elle mourut par les mains de Sampiero.

Peu de temps aprs ce terrible vnement, Sampiero dbarque au golfe de
Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientt une arme; il bat les
ennemis  Vescovato,  Rostino, o Antonio Ngri prit avec deux mille
des siens. Aprs avoir t forc de se retirer devant l'arme de
Stphano Doria, il la dtruit par l'habilet de ses manoeuvres; il bat,
 Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit  la rpublique.
Enfin, sous cet intrpide gnral, les Corses touchoient au moment
d'tre libres, mais, par un lche assassinat, Gnes se dlivra de cet
implacable ennemi.

Dans la tombe d'paminondas s'ensevelit la prosprit de Thbes; dans
celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'esprance des Corses.
Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec clat, se
retira en France aprs deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires
le suivirent et abandonnrent une patrie qui dsormais ne pouvoit plus
vivre libre.

Les Gnois ne trouvrent plus de contradicteurs, leur politique leur
russit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso
s'toient ruins, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mmes,
furent obligs de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la
libert... Les infortuns! ils reconnoissent pour matres les meurtriers
de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnrent les
massacres  Montalto,  Calvi,  Spinola.

_(La suite  un prochain numro.)_




Chronique Musicale

THTRE-ITALIEN.

Les chants ont cess! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui
perche  Paris six mois seulement, et, sitt qu'avril parait, et que le
soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani mme a,
cette anne, devanc ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en
avait donn l'exemple. Depuis trois semaines bientt elle sme dans les
champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, prcieuse
semence qui, jete sur cette terre fertile, se convertit rapidement en
guines. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientt la rejoindre et
partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas:
l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a
dj tress les couronnes dont elle doit saluer son apparition.

La saison qui vient de finir a t intressante sous plus d'un rapport.
Mario qui, dans l'opra srieux, n'avait abord jusqu'ici que le genre
larmoyant et le style peu vari des compositeurs de la moderne Italie, a
fait rcemment un coup de tte. Il a tent une invasion dans l'empire
rossinien, et, ds la premire marche, en a attaqu une des plus fortes
citadelles: le rle terrible d'Otello. L'entreprise tait hasardeuse; il
y a couru quelques dangers, et peut-tre reu plus d'une blessure; mais
enfin il est entr dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout
ce qui sera ncessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conqute.

Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne
rputation. C'est beaucoup, assurment, et il leur serait difficile de
l'accrotre.

Madame Viardot, rentre au Thtre-Italien aprs une absence de deux
annes, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le
_Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix
nergique et brillante, son excution originale et hardie, son style
savant et vari. Nous aurons lieu bientt de nous occuper spcialement
de cette cantatrice minente, dans un prochain article consacr aux
concerts du Conservatoire. Quels qu'aient t, en effet, ses succs
dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins t le thtre de ses
plus beaux triomphes.

[Illustration: (Madame Grisi.)]

Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices:
l'une,--mademoiselle Nissen,--trs jeune encore, et sur l'avenir de
laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes esprances;
l'autre,--madame Brambilla,--inconnue  Paris avant le mois de novembre
dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprci le chant
simple, large, habilement nuanc et profondment expressif. Madame
Brambilla est lve de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel loge
en pourrions-nous faire qui valt celui-l!

Deux opras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de
s'couler, ont t ajouts au riche rpertoire du Thtre-Italien. Tous
deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de
toutes les scnes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant t
presque compltement clipse par son frre cadet. _Don Pasquale_, c'est
de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous
prfrons nous occuper.

[Illustration: (Lablache.)]

_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron  larges
basques,--mode de 1842,--un pantalon  sous-pieds et des bottes vernies;
mais, quoi qu'il fasse, et en dpit de sa moderne mascarade, ce n'est
qu'un revenant qu'on a oubli d'enterrer, et qui, depuis un demi-sicle,
erre comme une me en peine sur tous les thtres d'Italie. Il s'est
longtemps appel _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande
clbrit. Faut-il vous raconter sa trs lamentable histoire? Il est
riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte,
un neveu et un mdecin. Son mdecin se moque de lui, cela est de rgle.
Son neveu est amoureux, cela est de rgle encore. Pourquoi est-on neveu,
si ce n'est pour tre amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire
enrager son oncle, qui veut une nice riche et laide? _Don Pasquale_ est
comme tous les oncles, et, telle est sa colre quand son neveu lui a
dclar formellement sa rsolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu
rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa
goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il
tombe de Carybde en Scylla, c'est--dire de neveu en mdecin.

Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.

--Volontiers, dit le docteur.

Et il lui amne une femme en effet, une femme affuble d'un voile noir
et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les
ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-l. Son oeil est
baiss, sa dmarche guinde, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle
a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel
goutteux de soixante-dix ans rsisterait  une amorce si habilement
prpare?

Voil bien  point mon affaire! s'crie-t-il avec enthousiasme.

Et il l'pouse. Mais, l'acte sign, Norina change aussitt de manires
et de ton et de langage. Sa taille se dploie, sa tte se redresse, son
oeil lance des clairs, sa parole devient brve et imprieuse; elle dit:
_Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de
ce que veut son mari.

Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des
servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ tait riche, d'o vous devez
conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de
couturires; elle achte une voiture et des chevaux... Hlas! qu'est-ce
que tout cela au prix de ce qu'il me reste  dire? Ds qu'une femme a
pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne
savez-vous pas jusqu'o elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop
heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisime acte, que son
mariage n'tait qu'un mariage pour rire, une simple apparence de
mariage, et qu'il peut se dbarrasser immdiatement de son pouse du
matin en la cdant  son neveu. Tout finit  la satisfaction gnrale,
et Norina, au moment o le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du
pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:

[Illustration: (Thtre-Italien.--Une scne de _Don Pasquale_, deuxime
acte.)]

_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._

Belle dcouverte, et  laquelle on tait bien loin de s'attendre!

La musique de M. Donizetti... Mais  quoi bon cette critique
rtrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont
cess de rsonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de ct
pour six mois, s'il vous plat, la musique italienne. Voici venir M.
Balle et la musique anglaise. Dj la partition est sur le pupitre, et
M. Girard met de la colophane  son archet. coutons... Quoi! rien
encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque
autre. Et, en attendant, daignez permettre,  lecteur, que nous vous
invitions  un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine,
d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le thtre pour la
Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-tre, mais vous n'y
prendrez pas pour cela moins d'intrt.


L'ORPHON.

C'est le nom qu'a donn Wilhem aux runions gnrales des lves des
coles de chant fondes et entretenues par la ville de Paris, dont il a
organis l'enseignement, et qu'il a diriges jusqu' sa mort.

L'institution des classes gratuites de chant lmentaire remonte 
l'anne 1819. Ce fut M. le baron de Grando qui, le premier, en eut
l'ide. Il appartenait  cette association de citoyens clairs, qui,
sous la Restauration, s'taient impos la noble tche de rpandre les
bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrires, de donner
gratuitement la science aux hommes de bonne volont qui en sentaient le
besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but tait
surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut 
M. de Grando l'une des voies les plus directe; et les plus sres pour y
atteindre.

Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition  ses
collgues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas
chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs
pnibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de ngliger
leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaiet? Ils
ne rvent, pour cela, ni aux concerts, ni  l'Opra; mais, au lieu de
retours sombres et amers, peut-tre, sur la duret de leur condition,
ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords
sont comme une lueur jete dans les sillons de la vie humaine. Ceux
d'entre nous qui ont visit l'Allemagne, ont t surpris de voir toute
la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux
plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont
observ combien son influence est salutaire sur les moeurs... La
musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le dlassement du
riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse.
Non-seulement elle soutient et dlasse, mais elle rgle les mouvements;
en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un
grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin
d'une grande rgularit; dans tous les arts ils sont d'autant moins
fatigants qu'ils sont mieux cadencs... L'harmonie est une sorte de
lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui
enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la srnit
dans l'esprit, elle accoutume  goter tout ce qui est ordonn:
l'arrangement, la propret, l'conomie semblent, en quelque sorte,
marcher  sa suite.

Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de
chant proposs) dans les crmonies religieuses: je ne ferai point
sentir avec quelle utilit ils pourraient, dans les heures de repos,
remplacer des plaisirs souvent funestes  la sant et aux bonnes moeurs.
Qui ne les prfrerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins
ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si,
en mme temps qu'on s'occupe de rdiger des livres populaires, des
hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des
chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas
propager ainsi, ou entretenir d'une manire insensible?

La proposition de M. le baron de Grando fut adopte par la Socit pour
l'instruction lmentaire, et la musique devint l'une des branches de
l'enseignement gratuit qu'on organisait.

Appliquer les procds de l'enseignement mutuel  la musique vocale,
n'tait pas un problme facile  rsoudre. Comment donner  deux cents
levs une leon simultane?--En leur faisant travailler le mme
exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient
commenc en mme temps et se trouvaient de la mme force; mais il n'en
est rien. Dans ces coles, o l'on appelle tout le monde, chaque jour
amne un nouveau venu. Ailleurs,  mesure qu'une classe nouvelle se
forme, on lui assigne un local spcial et une heure particulire. Mais,
dans les coles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et
d'une salle pour toutes les classes  la fois. D'ailleurs l'enseignement
mutuel ne procde point par masses, mais par groupes chelonns, selon
le degr d'instruction de chaque lve. Ce n'tait donc pas une seule
leon qu'il fallait donner, mais vingt leons, si la classe tait
divise en vingt groupes, vingt leons dans le mme moment et dans le
mme lieu, sans que l'une fit tort  l'autre.

La difficult, comme on voit, tait grande, et pour la vaincre, il
fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un
jour M. de Grando rencontra Branger. Il lui exposa l'intention de la
Socit, son plan et l'obstacle qui l'arrtait tout court. J'ai votre
affaire. dit le chansonnier.

[Illustration: (Grande Salle de la Sorbonne--Sance gnrale de
l'Orphon)]

Ds cette poque, en effet, Wilhem et Branger taient de vieux amis, et
l'exprience a fait voir depuis combien Wilhem tait propre aux
fonctions qu'on allait lui dfrer.

Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui
offrait: il l'accepta sans hsitation; il s'y livra tout entier, et ses
efforts ne tardrent pas  produire les plus heureux rsultats. Il
serait trop long sans doute d'entrer ici dans le dtail de ses procds
analytiques, de dcrire toutes ses inventions ingnieuses, d'expliquer
tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'lve,
pour lui aplanir les premires difficults, pour parler  ses yeux et 
son imagination avant de parler  ses oreilles, pour lui rendre en
quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la
vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le
_Manuel musical_ qu'il a publi, et qu'aucun musicien, amateur ou
artiste, ne lira sans intrt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous
suffise de dire que le but a t atteint, que le succs a dpass toutes
les esprances. Entrez 'aujourd'hui dans une des coles primaires
organises par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y
verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le
charme de ce spectacle,--distribus par groupes progressifs, chacun
desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_,  des exercices
musicaux diffrents, et si bien combins, que pas un ne gne les autres,
que tout marche  la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand
vous arriverez aux groupes les plus avancs, vous y trouverez avec
surprise des excutants de trois pieds de haut qui parcourront sans
hsiter tous les intervalles, qui liront indiffremment sur toutes les
clefs, qui criront un chant sous votre dicte, ou qui en improviseront
un eux-mmes, en nommant  mesure toutes les notes qui en devront
reprsenter les intonations; pour qui, en un mot, l'criture des sons
apprciables n'aura pas plus de mystres que celle des sons articuls.

Il y a maintenant dans Paris prs de cent coles o la mthode de Wilhem
est en vigueur, et ce n'est pas exagrer peut-tre que de porter  dix
mille le nombre des lves.

De temps en temps, les _moniteurs_ de ces coles se runissent pour
excuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composs
expressment dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commenant,
ces runions, partielles ou gnrales, qu'on nomme _orphon_ dans le
langage universitaire.

Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la
direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une sance
solennelle de l'Orphon. Il y avait la six cents, sept cents excutants
peut-tre, inspirs par le mme souffle et anims du mme esprit. Un
choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de
Mozart et de Chrubini, disposes en vocalise, et plusieurs morceaux
crits par Wilhem, y ont t excuts avec une exactitude, une
prcision, et surtout une dlicatesse de nuances qu'on chercherait en
vain dans nos tablissements musicaux les plus richement dots par le
gouvernement ou par le public, au Thtre-Italien, par exemple, ou 
l'Acadmie Royale de Musique. L, cependant, il n'y a pas d'orchestre
qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie
aucun autre aide instrumental que le diapason, qui dtermine le point de
dpart. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui
lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son
harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail
instrumental qui encombre nos thtres! Comme elle pntre! comme elle
remue! De quel repos dlicieux elle fait jouir les oreilles, et quel
bien elle fait  l'me!

Une seconde sance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que
nous puissions donner  nos lecteurs, c'est de ne rien ngliger pour y
tre admis.




La Vengeance des Trpasss

NOUVELLE

 Ier.--Le Couvent.

Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur  l'abbesse: cette chre
enfant est en pleine convalescence; demain ou aprs elle pourra aller et
venir comme  l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux
exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sr, madame: la fivre a
disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse
naturelle aprs huit jours de dite.--Allons, je m'en vais transmettre
sur-le-champ cette bonne nouvelle  son oncle l'archevque. Son minence
sera ravie, car ce vertueux prlat vous chrit comme si vous tiez sa
fille; n'est-ce pas, Lonor?--Il est vrai, madame.

Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la
novice. Tout  coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta
sous la fentre:

        Marinero del onda,
        Ayol!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo...
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mcontent.

--Madame, rpondit la tourire, qui faisait l'office de garde-malade,
c'est un bolro trs  la mode, car je l'ai souvent entendu en allant
par les rues de Madrid. On le chante ordinairement  deux voix.

--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de
faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastre.

--Madame, c'est le garon du jardinier qui arrose les myrtes. Je
l'entrevois dans le crpuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il
est tout nouveau cans, il n'est pas encore fait  l'austrit de la
rgle.

--Dites-lui de se taire.

La tourire sortit dans le corridor, ouvrit une fentre et cria:
Sanche, de la part de Madame, taisez-vous. La voix se tut.

Voyez, disait l'abbesse au mdecin, voyez comme la moindre circonstance
inattendue la trouble et l'agite! la voil toute rouge! le sang lui
porte  la tte, et ses yeux brillent singulirement! N'aurait-elle pas
la fivre?

--Un petit accs, dit le docteur en ttant le pouls de la malade, ce
n'est rien; cela va passer. Prilla, dit-il  la tourire qui rentrait,
vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillere de
cette potion calmante qui est sur la table.

--Prilla, vous direz  ce garon que s'il s'avise encore de chanter, il
sera renvoy.

L'abbesse et le docteur se retirrent aprs avoir souhait une bonne
nuit  la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre
qu'clairait  peine une lampe suspendue  la vote: Croyez-vous, dit 
voix basse l'abbesse, qu'elle soit en tat de prononcer ses voeux dans
huit jours?

--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que
sa sant.

--Le plus tt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frre
n'auraient qu'une fortune mdiocre s'ils partageaient leur patrimoine;
mais en le rassemblant tout entier sur la tte de don Gusman, qui
d'ailleurs est l'an, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement
l'honneur de sa race. Quant  Lonor, avec le nom qu'elle porte et la
protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un
chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas  plaindre.

--Je la trouve, au contraire, trs-heureuse.

--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de
contrainte, s'il le faut. Le seul inconvnient  redouter serait une
nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici
d'une crise physique.

--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me
parait avoir rflchi sur sa position, et s'tre dcide  l'accepter.

--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses ncessaires
s'accomplir de bonne grce que par violence. Bonsoir, docteur;  demain.

--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.

--Prilla, dit Lonor aussitt aprs leur dpart, ma bonne Prilla,
voil bien des nuits que vous passez  me veiller; vous devez tre
fatigue; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout--fait bien; je
veux que vous vous reposiez.

--J'en aurais bon besoin, dit Prilla; mais cela ne se peut.

--Pourquoi?

--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?

--Je la prendrai moi-mme. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite
table, contre mon lit.

--Et si vous vous endormez?

--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me rveilleriez
pas pour m'en faire prendre.

--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait  le savoir?

--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je
dirais que je l'ai exig.

--Que vous tes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la
nuit, toute seule?

--Peur! de quoi?

--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce
matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothe! si jolie, et s'en aller 
vingt ans! quel dommage!

--Quelle tait donc sa maladie, Prilla?

--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consume.
Hlas! je ne devrais pas vous dire cela!

--Pourquoi donc? dit Lonor tonne.

--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses
secrets. Je ne vous demande pas les vtres.

Lonor rougit beaucoup; l'excellente Prilla feignit de ne s'en point
apercevoir. Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et
apportant les objets  mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos
petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous
aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se
touchent; nos lits ne sont spars que par une cloison; si vous avez
besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil trs-lger. Bonne nuit,
chre enfant, et bon courage. Et elle ajouta en embrassant Lonor et en
baissant la voix: Ne faites pas comme soeur Dorothe, vous, ne vous
laissez pas mourir!

--Comment! s'cria Lonor, vous emportez la lumire?

--Sans doute.

--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?

--Ah! oui; je n'y songeais pas.

--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurit, je pourrais bien avoir
peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.

--Et o prendre de l'huile, une mche? Si j'en vais demander en bas,
cela sera suspect. Non, tout considr, je vois qu'il faut que je reste.
Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer  son devoir.

--Vous pourriez, dit timidement Lonor, me laisser la lampe; vous n'en
avez pas besoin pour vous mettre au lit.

Prilla rflchit un instant: coutez, dit-elle, je descends dire mes
prires  la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart
d'heure je viendrai la prendre.

--Je n'ai rien  lire en cachette, rpondit Lonor, qui devinait la
pense de la complaisante tourire. Je voudrais que ma cellule restt
claire la nuit, voil tout.

--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?

--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de
l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prte.
Prilla, chre Prilla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!

--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fivre! Non,
tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous
donnerai  boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des
histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.

--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Lonor en se dpitant:
je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le
veux!

--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez tre raisonnable,
savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de
soeur Saint-Ange!

--Eh bien, allez me le chercher.

--Oh! patience, enfant gt. Il faut qu'il soit clos; la serine est
encore sur ses oeufs.

--Et,  mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite,
si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande bote
de confitures sches que mon oncle m'a envove hier.

--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de
vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant
votre convalescence.

--Je dteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et
que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.

--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jsus! perdre de si bonnes choses,
et qui auront cot si cher!

Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:

        Marinero del onda,
        Ayol!

Prilla courut  la fentre: Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne
voulez tre chass demain du couvent. Et elle murmurait en refermant la
fentre: C'est extraordinaire le got de ce garon pour la musique!
Enfin, mon cher coeur, il faut cder  toutes vos volonts. Je vous
laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous
n'enflammiez les rideaux Voil votre volume de _la Vie des Saints,_ ne
lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relve vos
oreillers, que je reborde votre couverture. L... tes-vous bien? Ne
manquez pas de frapper  la cloison ds qu'il vous faudra quelque chose.
Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.

--Et la bote, que vous oubliez.

--Demain, demain! cria la tourire en billant et en refermant la
porte. Lonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.

Elle sauta lestement  bas de son lit, courut  un grand coffre plac
dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle
revtit  la hte. C'taient les habits qu'elle portait le jour de son
entre au couvent. Sa toilette termine, elle s'assit prs de la table
et se mit  tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec
distraction et impatience, comme une personne proccupe d'un tout autre
soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrtait pour couter, et,
n'entendant rien, elle se remettait  tourner les pages du livre Une
cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troubl par le bruit
de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voil qui
descendent  Matines, pensa Lonor. Un quart d'heure aprs, elle
distingua contre sa porte le frlement lger et discret d'une main qui
paraissait chercher le loquet avec prcaution. Un homme entra; il tait
nu-pieds, vieux, mal vtu, et ployait sous le poids d'un fardeau
considrable enferm dans un long drap blanc, qui, de ses paules,
tranait jusqu' terre. C'tait le jardinier du couvent. Il dposa son
fardeau sur le lit, et dit si bas qu' peine Lonor pouvait saisir ses
paroles: Voil, mademoiselle, le corps de soeur Dorothe; aidez-moi,
s'il vous plat. Don Christoval vous attend au jardin. Dpchons nous.

Lonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La
religieuse dfunte, enveloppe dans son suaire, fut arrange sur le lit
de la novice. Qui la reconnatrait,  la voir ainsi, soupirait Jos;
elle tait si charmante! Voil pourtant comme vous deviendrez,
mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et lies de son
chapelet? Lonor lui fit signe de ne rien dranger  la toilette
spulcrale de Dorothe; puis, se ravisant: Donnez-moi son chapelet,
dit-elle; il me portera bonheur! Jos dfit le chapelet entortill dans
les doigts de la morte; mais en achevant de le dgager, un des bras
qu'il tenait levs s'chappa et alla retomber contre la cloison.
Aussitt la voix de Prilla se fit entendre: Vous avez frapp, Lonor?
avez-vous besoin de moi? J'y vais. Lonor surmonta sa terrible angoisse
et rpondit: Qu'avez-vous, Prilla? pourquoi m'veillez-vous?--Mais
c'est vous, mon cher coeur, qui avez frapp.--C'est donc en rvant. Je
suis trs-bien; laissez-moi me rendormir.

La tourire garda le silence. Le secours de Jos n'tait plus
ncessaire, il s'vada. Lonor,  genoux, la figure cache sur le bord
de la couchette, les mains jointes par-dessus la tte, commena  prier
avec ferveur pour le repos de l'me de Dorothe, pour elle-mme et pous
implorer le pardon de Dieu. La prire ramena un peu de calme dans son
coeur. Lorsqu'elle releva la tte, il lui parut que celle de la
trpasse avait chang de position. Le cadavre avait t couch sur le
dos; maintenant la tte de Dorothe tait incline du ct de Lonor, et
cette face ple semblait la regarder de ses yeux teints,  travers ses
paupires mal fermes par la mort. Lonor immobile et prosterne la
considrait avec stupeur. A la clart de cette lampe fumeuse, les traits
de la nonne dfunte prenaient tour  tour une expression de tristesse
svre et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de
ces lvres dcolores, Lonor s'imaginait entendre sortir des reproches
et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter
jusqu'au sacrilge, toi, la nice et presque la fille d'un prlat
renomm pour sa saintet; toi,  demi consacre au Seigneur? Arrte, il
en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'glise;
pour ta famille, un sujet de honte et de dsespoir. Mieux vaut  mon
exemple, mourir de ton amour et conqurir la vie ternelle, que,
succombant  une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et
ton me dans l'autre.

Ainsi, durant cette veille funbre, le cadavre de Dorothe parlait 
l'imagination de Lonor.

Mais une autre voix lui soufflait  l'oreille: Il est trop tard pour
rflchir; tu es trop avance pour reculer. Puisque de toute faon ton
honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux,
qu'importe le reste de l'univers?

Et l'on chanta dans le jardin:

                          Marinero del onda,

A cette voix, Lonor se leva rsolument, prit la lampe sur la table, et
mit le feu  un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la
flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui tait offert avec une
sorte d'incertitude et de timidit; puis, plus hardie, s'avancer
clatante et prendre enfin possession de sa proie. Lonor, pouvante
d'elle-mme et de son forfait, s'lana dans le corridor, descendit en
courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait,
et se prcipita dans le jardin. Elle tomba presque vanouie dans les
bras de don Christoval. Il l'entrana vers une petite porte donnant sur
la campagne, dont le jardinier s'tait procur la clef. L, ils
trouvrent un cheval attach  un arbre; Don Christoval le monta; Jos
plaa devant lui Lonor plus morte que vive, et une minute aprs ils
avaient disparu dans l'obscurit de la nuit.

Jos rentra dans le couvent pour donner l'alarme.


 II.-La maison isole.

Don Sbastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval,
habitait avec sa famille un vieux castel situ dans une des gorges de la
Montagne Noire. C'est l que don Christoval avait prpar un asile 
Lonor et comptait la tenir cache jusqu' ce qu'il et flchi le
courroux de l'archevque et l'eut fait consentir au mariage de sa nice.
Tout tait dispos chez don Sbastien pour recevoir les amants fugitifs:
matres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en
vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle
de Christoval et de Lonor. D'abord on s'inquita, puis on supposa que
quelque circonstance imprvue avait forc d'ajourner l'entreprise.

La vrit tait que, dans les tnbres de cette nuit paisse et
orageuse, don Christoval s'tait tromp de route et s'tait engag dans
un autre dfil de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnatre son
erreur, et quand il s'en aperut, il n'tait plus possible d'y remdier.
Au point du jour, ils trouvrent quelques misrables cabanes de
chevriers; Lonor y dormit quelques heures et rpara ses forces puises
par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'tant
inform quelle tait la ville ou bourgade la plus voisine, on lui
rpondit que c'tait la colonie de _Carlota_, loigne seulement de
quelques lieues. Les deux amants, afin d'viter la grande chaleur, se
dcidrent  passer une partie de la journe chez leurs rustiques htes
dont la franchise et la simplicit leur plaisaient infiniment. Le fils
an de ces bonnes gens avait une trs-jolie voix; le temps se passa
agrablement  chanter et  causer. Vers les quatre heures, les
voyageurs se remirent en route, bien reposs, munis de provisions telles
que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de
quitter sitt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge trs-resserre, suivant un
sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaait sous l'herbe
et la bruyre. De grands arbres sculaires se courbaient sur leurs ttes
et les protgeaient contre le soleil;  chaque instant ils pouvaient se
rafrachir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient
du sommet de la montagne, et ils respiraient avec dlices l'air charg
d'odeurs aromatiques, surtout de celle des gents, qui de toutes parts
blouissaient la vue, comme des bouquets d'or tages sur de longues
tiges d'meraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de flchir l'oncle archevque
et de la crainte de n'y point russir. En ce cas, Lonor voulait venir
demeurer dans cette valle perdue, auprs des bons chevriers; se
rfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait
complaisamment  son ide, en homme chez qui la posie de la jeunesse
commence dj  se retirer devant les ralits de l'exprience. Ensuite
Lonor songeait  l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient
rsults; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait
bien de la peine  la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait
d empcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient t
quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans
valeur.

Tout  coup la valle s'ouvrit et dboucha sur une grande pelouse unie,
mais si grande, qu' l'horizon l'oeil ne dcouvrait aucun autre objet.
Il est vrai que c'tait  la brune; les toiles commenaient 
scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et  force
de regarder, ils virent s'allumer dans l'loignement et rayonner
plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se
lvent dans le crpuscule, comme un phare intelligent, qui invite de
loin le voyageur annuit et le remet dans son chemin. La nature, qui,
pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit,
supporter sa prsence avec peine et le renvoyer dans la socit des
autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Lonor se persuadrent qu'ils voyaient les lumires de
_Carlota_. Ils se dirigrent de ce ct,  pied, Christoval menant son
cheval par la bride, pour goter plus longtemps les charmes d'une belle
soire d't. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne
trouvrent qu'une grande maison isole au milieu de cette plaine.
C'tait un btiment de pierre,  un seul tage; les fentres, assez
leves au-dessus du sol, taient toutes grilles, comme celles d'une
forteresse ou d'une prison. Quelques unes taient claires, mais des
rideaux de soie rouge arrtaient la vue. Don Christoval tira une chane
qui pendait  droite de la porte cochre; une cloche retentit, et
bientt aprs un guichet s'ouvrit dans l'paisseur de la porte. Qui
tes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement
brusque et rbarbative.--Des voyageurs gares, et nous, demandons
l'hospitalit pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous
serez mieux  la belle toile. Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrit ne put s'empcher de frapper quelques coups contre
cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les
main contre les normes clous dont elle tait parseme. Il fit avec
Lonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque
ct; il n'y dcouvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher
des fentres, il se trouva qu'un foss assez profond rgnait au pied du
mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que,
incertains du parti qu'ils prendraient, ils considraient attentivement
une de ces croises flamboyantes dans l'obscurit, ils entendirent les
sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air  trois temps, et une
voix de fmine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un got
exquis:

        Marinero del onda,
        Ayol!
        En un arrojo
        Hecha te al golfo,
        Que tu dicha consiste
        En un arrojo.
                                                                  F. G.

_(La suite  une prochaine livraison.)_



Revue d'Horticulture.

Plusieurs souverains font de l'horticulture leur dlassement habituel:
le roi de Bavire et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le
roi de Prusse, au moment o nous crivons, dpense trois millions de
notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants
de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destine  leur servir de
promenade d'hiver. De savants botanistes, runis avec de clbres
praticiens convoqus  cet effet de toutes les parties de l'Allemagne,
forment  Berlin un congrs qui dlibre sur la manire de dpenser ces
trois millions le plus judicieusement possible.

En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la
floriculture, obtient une prfrence marque. Nous n'avons pas, comme
l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres  perdre en
jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont t
convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu
Tivoli disparatre; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux
dessins de France, envahi par les constructions, ne sera bientt plus
qu'un souvenir; peu  peu il en sera de mme  peu prs partout. Mais, 
quelque degr de morcellement que doive descendre la proprit,
l'amateur de fleurs, dou seulement d'un peu d'aisance, trouvera
toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son
accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.

Dans les villes, le citadin le plus tranger  la vie champtre, le plus
compltement ignorant en horticulture, aime  s'entourer de fleurs; une
_jardinire_ lgante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie
oblige d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les
socits d'horticulture tendent leur influence, les anciennes
s'tendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg,
Rouen, Nantes, Angers, Orlans, n'ont rien  envier aux plus clbres
runions du mme genre en Angleterre, si ce n'est les fonds normes dont
celles-ci disposent, et qui font dfaut trop souvent au zle et au
talent des horticulteurs franais.

Le got pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une
passion vritable, a pass de Belgique en Hollande et de Hollande en
Angleterre, d'o il nous est revenu. Les plantes de collection sont
celles dont un seul genre, souvent mme une seule espce, donnent
naissance  des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des
autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les
jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes  racines
tuberculeuses, les renoncules, les anmones, les pivoines, les dahlias;
parmi les plantes de serre tempre, les camlias, les plargoniums, les
mzembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les
azales, les rhododendrums.

Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs
opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture,
explorer, au pril de leur vie, les parties les plus impntrables des
forts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues,
pour conqurir  l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines
que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois  de
prcieuses acquisitions. Nous devons,  ce sujet, une mention
particulire  deux vgtaux rcemment introduits en Europe, et qui tous
deux fixent en ce moment,  divers titres, l'attention du monde
horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre
_Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destins l'un et l'autre 
devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les
plus rpandus; ils supportent aisment les hivers ordinaires sous le
climat de Paris. Donnons une ide de leur importance relative.

Le _Paulownia imperialis_, nomm _kiri_ dans la langue du Japon, son
pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de
runir  un feuillage large, pais, et du plus beau vert, une fleur  la
fois gracieuse et parfume. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que
nous possdions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le
Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles
mme du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antrieurement
connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les
arbres de rcente introduction, le Paulownia est et sera probablement
longtemps encore pargn par les insectes d'Europe, qui ne sont point
habitus  vivre  ses dpens, circonstance qui n'est pas sans
importance, puisqu'elle garantit l'intgrit de son feuillage et par
consquent de son ombrage.

[Illustration: (Paulownia imperialis)]

La fleur du Paulownia, dispose  peu prs comme celle du marronnier
d'Inde, mais en thyrse moins serr et moins rgulier, ressemble beaucoup
 celle de la digitale pourpre; sa couleur, un peu indcise, se
rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans tre assez forte
pour entter, est douce et des plus agrables; l'effet des thyrses de
fleurs s'levant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux
que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place
trs distingue; il n'y sera pas plus difficile  naturaliser que ne le
fut dans le dernier sicle le Catalpa, apport des forts d'Amrique.

En attendant que le Paulownia donne des graines mres pour servir  la
propagation, le moindre tronon de sa racine, mis en terre de bruyre,
et trait dans la serre  boutures avec des soins intelligents, donne
une multitude de bourgeons, dont chacun peut tre dtach et devenir un
arbre. Sa croissance est d'une rapidit qui tient du prodige.
L'exprience n'a pas encore appris  quelle hauteur il s'arrtera sous
le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize  quatorze
mtres d'lvation.

Le nom de M. Neumann restera li en France  l'histoire de
l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui dcorent nos
bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la
vulgarisation des procds de culture et de propagation de cet arbre
magnifique.

Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la premire fois en
Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays
natal, un arbre de cinq  six mtres de hauteur. A Paris, il parait ne
pas devoir dpasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un
beau rouge, est dispose en grappes pendantes, comme celles du Robinier
ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du
Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, o la
place du Daubentonia-Tripetiana est dsormais marque, n'avaient fait
aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a
voulu que ce ft une acquisition toute franaise, et qu'il a refus
mme, aux dpens de ses intrts d'argent, les offres les plus
brillantes pour cder aux spculateurs anglais cet arbuste encore
inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.

Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas  donner
seulement une ide sommaire des innombrables varits de forme et de
couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous  rappeler,  ce sujet, un
fait, le plus curieux peut-tre qui se soit jamais produit en
horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux esprances de l'amateur
des chances illimites, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight,
l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande
Bretagne, a reconnu, en se livrant  des expriences de physiologie
vgtale, qu' l'exemple des races d'animaux, les races vgtales,
particulirement celles dont les fleurs runissent les organes des deux
sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire  l'infini.

Poursuivant avec persvrance les consquences et les applications de ce
principe, devenu bientt fcond entre les mains des horticulteurs de
tous les pays, M. Knight ralisa des merveilles que nous voyons chaque
jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias  fleurs
parfaites_, formes de cornets tous d'gales dimensions dans chaque
range concentrique, disposs avec une irrprochable symtrie; les
_Plargoniums_ aux mille broderies clatantes; les _calcolaires,_ dont
les corolles semblent nuances au pinceau; les _Camlias_ si suprieurs
de nos jours  leur type primitif  fleur simple, tous ces vgtaux et
des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement
des races vgtales. De rcents perfectionnements viennent d'tre
apports  l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible
de prvoir o ces hybridations doivent s'arrter. Dj, pour plusieurs
fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les varits
rcemment acquises l'emportent tellement sur les premires, que
celles-ci sont successivement reformes, et cessent de figurer dans les
collections. Il en est de mme d'un grand nombre de rosiers; s'ils
devaient tous tre maintenus, aprs les avoir compts par centaines, il
faudrait les compter par milliers.

Il nous reste  parler des _Orchides_, qui tiennent en ce moment le
premier rang parmi les plantes de collection.

Pour forcer les _Orchides_  vivre et  fleurir dans la serre, il faut
leur y crer des conditions analogues de climat et de temprature, et ce
n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchides_ en bon
tat de vgtation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a
le droit d'tre le plus fier.

On renonce gnralement aujourd'hui  cultiver les _Orchides_ dans la
terre, o elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement
sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de
nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples,
les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est
par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air
excessivement chaud et humide.

[Illustration: (Uncidium papilio.)]

Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en
faveur des _Orchides_ au moment o nous crivons; nous avons figur la
fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium
Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille,
vivement tranches, sont d'un clat blouissant.




Miscellanes

L'HABIT ET LE MOINE.

Quel est ce rayonnant mortel  la chevelure ondoyante,  la cravate
merveilleuse, au gilet fastueux,  la taille de gupe, aux bottes
artistement glaces d'un encaustique irrprochable, qui arpente d'un air
vainqueur, la canne  pomme d'or en main, le bitume de nos
boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger
de Cancale, un de nos dandys les plus lancs, un homme que l'on voit
partout, un type d'lgance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son
nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un
secrtaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moiti
d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens mme qui le voient
habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un
profond mystre, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude
parisienne est retir son domicile. Ce sont l deux points dlicats sur
lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherch  le sonder:
mais toujours le noble vicomte a pris soin d'luder ce chapitre qui ne
semble pas veiller en lui des sensations fort agrables. Sans doute ces
demandes dplaces lui rappellent quelque fcheux souvenir, quelque
douloureux secret de famille, qu'il voudrait  jamais bannir de sa
mmoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui,  ses moments d'expansion, et
par phrases incidentes ngligemment jetes dans la conversation, c'est
qu'il possde une immense terre dont le revenu suffit, et au-del,  sa
fastueuse existence.

L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne
s'est jamais repos, n'est pas non plus trs nettement dtermin par le
vicomte. Parfois il lui est arriv de dire qu'elle tait situe en
Normandie; mais  d'autres il a confess qu'il possde dans le midi de
la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands
dieux qu'il les a engags maintes fois  venir lui rendre visite dans
ses mtairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne
serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est  la fois
seigneur chtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette
dernire interprtation semble en effet la plus plausible; car au train
qu'il mne, un tel homme doit tre au moins millionnaire. Jeune, beau,
noble, riche, lgant, rpandu, cet heureux mortel offre donc dans sa
personne le rsum de toutes les flicits terrestres. La seconde des
Parques ne lui ouvre que des jours fils d'or et de soie. Emporte au
courant tumultueux de toutes les volupts humaines, sa vie n'est qu'une
longue ivresse, un perptuel enchantement. Il doit tre l'arbitre de la
mode, l'me du grand monde parisien, le dsespoir des autres beaux et la
coqueluche des belles. Quelle destine digne d'envie! Quelle magnifique
existence! O fortun Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque
beatus!..._

Voil ce qu'il vous parait tre,  flneurs ingnus,  modestes passants
qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer
et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.

Et d'abord, le fringant hritier du Cancale n'est pas plus vicomte que
vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son
cachet armori. Sa vicomt est chimrique; son _de_ mme est de pur
agrment, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui
du clbre rocher prs duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir
faire suivre l'appellation patronymique de ses anctres, marchands de
mare de leur mtier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes
verriers, il n'est pas  notre connaissance que jamais il ait exist des
gentilshommes pcheurs d'hutres. Continuons cependant de l'appeler
vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il
s'est empar et qui ds lors lui appartient, sinon par droit de
naissance, tout au moins par droit de conqute.

Le vicomte donc est employ dans une petite administration parisienne,
aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui
consiste  tenir des registres, est juste  la hauteur de sa capacit et
reprsente  elle toute seule les nombreuses terres ou mtairies qui
sont censes fournir au luxe de notre jeune gentleman.

Dvor au sein de sa profonde obscurit par l'incurable manie de
briller, et ne se sentant pas la force de volont ni d'intelligence
ncessaire pour s'lancer hors de sa sphre infime et forcer les regards
de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est vou corps et
me  la satisfaction de sa purile vanit. Il a retourn le proverbe et
s'est dit: L'habit fait le moine. tre n'est rien, paratre est tout.
Ds lors il a tendu toutes ses minces facults vers ce grand but:
_Paratre._

Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu
moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim?
Notre vicomte va vous l'apprendre.

Insinuant, souple, obsquieux, possdant le jargon du monde, dou d'un
aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes
maisons de Paris. Il y a russi avec d'autant moins de peine que, dans
l'tat actuel de notre socit, les salons, sauf quelques bien rares
exceptions, sont littralement ouverts  tous venants. L, il n'a pas
tard  faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrs
dont il s'est fait le complaisant, et qui, en rcompense, l'ont admis
auprs d'eux dans une sorte d'intimit, assez semblable  celle qui
existe entre le caniche et le matre. Mais il est de bonne composition
sur tous les petits checs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer
pour en arriver  ses fins, et se plie merveilleusement au prcepte de
l'vangile; il s'abaisse pour tre lev. A l'aide de ce patronage, il
achve de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'tre
considr et trait par ses nobles amis comme un tre sans consquence,
une faon d'_homme de compagnie_. tre n'est rien, paratre est tout: il
est fidle  sa devise.

D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un
revenant-bon. Il leur doit d'tre admis  des parties de plaisir dont
l'tat piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de
temps en temps place dans quelques loges, et fait communment une ou
deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, mont sur un
cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe
et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble
dire  la foule bahie: Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale,
l'homme le plus brillant de Paris!

Un privilge encore plus prcieux que tous ceux-l et qu'il doit
galement  ses relations, consiste dans les nombreuses invitations 
dner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans
toute l'acception du terme, il se fait supporter  cause de son
feuillage verdoyant.

Les jours o il n'est pas invit  dner, il s'achemine, couvert de sa
peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles dsertes voisines du
Palais-Royal, et l il se glisse, entre chien et loup, dans une
guinguette souterraine o,  raison de dix-huit sous, il savoure trois
plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Aprs
avoir achev ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand,
s'installer, le cure-dents aux lvres, sur le perron du caf de Paris,
qu'il feint ensuite de descendre en chancelant lgrement, comme un
homme qui s'est ingurgit un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant
les passants se disent, en contemplant sa dmarche un peu titubante:
Voil un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie
dans de scandaleuses orgies, qui consomment  leur dner la substance de
vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on
nourrirait!

Le vicomte s'aperoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu 
l'accrotre en saluant avec un empressement affect tous les quipages
qui passent. Il entre ensuite au dbit de tabac et achte avec grand
fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi
nombre de gros et de petits sous, une unique pice d'or qu'il tourne et
retourne entre ses doigts de manire  la bien montrer aux gobe-mouches
qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pice
inalinable. Plutt que d'y toucher, il se rsignerait aux plus dures
privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son
pingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chane d'or de chrysocale.

Arrive la sortie de l'Opra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se
poster sous le pristyle du thtre, pour faire croire qu'il vient
d'assister au spectacle, et se promne de long en large comme un homme
qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule
reprsentation de quelque importance aux thtres lyriques ni ailleurs.
Cette prtention l'expose parfois  de rudes mystifications.
Dernirement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse
runion.

--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la matresse de la maison.

--Je sors des Bouffons, rpondit-il en se dandinant avec une grce
nonchalante.

--La Grisi a-t-elle t belle?

--Adorable!

--Et Lablache?

--Admirable!

--Et Mario?

--Dlectable!

--Je crois que vous avez t content?

--Dites enthousiasm, mu, galvanis. Quelle soire dlicieuse!

Comme il en tait l, arrive un vritable habitu du Thtre-Italien,
qui annonce que la reprsentation annonce a t remise pour cause
d'indisposition.

Il va sans dire que le vicomte frquente assidment les courses de
chevaux, o il tonne tous ses voisins par ses connaissances profondes
en matire de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du
jockey-club et parie six cents louis sur la tte de _Tandem_ contre
_Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de
bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain
ne l'enrichira; le tenant est un sien compre, autre lion de mme acabit
et de mme crinire, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est
besoin, en une partie d'cart. C'est ainsi qu' peu de frais le vicomte
joint le renom de grand et magnifique joueur  celui de viveur prodigue,
de merveilleux par excellence et de gastronome distingu.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie
comporterait un long pome. Les ressources de Quinola et de Jonathas
runies n'approchent pas de celles que le vicomte dploie en ce qui
touche cette portion si essentielle de son tre. Il a pour tailleur un
portier qui lui fait des habits d'Human  raison de 60 fr. pice, et des
pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de
Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et
ses gants de Boivin chez la mercire. Ainsi du reste. Il sait au juste
dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera
des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols,  vingt pour
cent de rduction. Il fera au besoin tout Paris pour raliser sur chacun
de ces articles importants une conomie de 50 centimes. Nul mieux que
lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter
les bonnes occasions avec plus de sagacit et une plus rare prvoyance.
C'est lui qui a invent les faux-cols en papier et les plastrons de
toile de Hollande adapts  de grosses chemises d'un horrible madapolam.
De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une
mre ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre
anxit, une plus inquite sollicitude, que le vicomte sur le moindre
accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants
et les bras dtachs du corps, pour ne point user son habit par un
frottement intempestif. A force d'gards, de mnagement, de coups de fer
donns  propos, il conduit  ge de Burgrave son chapeau de peluche 
longues soies qui joue le castor  s'y mprendre, tout en lui conservant
une certaine fracheur, un certain lustre dcevant. Il brosse lui-mme
ses vtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le
premier est que, comme le hros de la chanson de Piis, il est  la fois
sa femme de mnage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empche
pas de dclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonant
qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous  la
porte. C'est dire,  mots couverts, qu'il se voit menac de coucher  la
belle toile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son
propritaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par
le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_,
comme il dit lui-mme pour rehausser cette appellation triviale d'un
lger parfum exotique, qu'est situe la demeure grandiose de cet
imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera
certes pas d'tre un lion de bas tage; car il habite un cabinet humide
et noir sur le derrire, au cinquime au-dessus de l'entre-sol. On ne
peut pas dire non plus qu'il soit log en garni; car la mansarde ou
_tabatire_ o il a lu son domicile n'est pas mme dcore des meubles
dlicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout
ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse dlabre et
d'un matelas qui a l'air d'avoir pass au laminoir, une chaise de
cuisine qui rclame instamment le ministre du rempailleur, et une table
boiteuse qui est  la fois buffet, console, guridon, table de nuit,
table de jeu, table  manger et secrtaire. A la place qu'occuperait la
chemine, s'il y en avait une, on voit un petit pole en fonte, pur
objet de luxe; car jamais personne n'a pu dcouvrir, et pour cause, de
quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir  barbe fl lui tient lieu
d'armoire  glace. Sur le mur blanchi  la chaux on voit, pour toute
panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet lgant boudoir que le vicomte vient chaque soir se
reposer de son existence tumultueuse de la journe. Triste conclusion,
bien digne de l'exorde! L, comme Phoebus achevant sa diurne carrire,
il dpouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille
souquenille,  moins qu'il ne prfre, attendu la saison, demeurer en
bras de chemise. Qui reconnatrait dans ce pauvre hre,  l'aspect
misrable, mlancoliquement assis prs d'un grabat, le superbe, le
triomphant, l'insolent dandy de la soire? Souvent il grelotte, il a
faim; car le dner en ville a manqu ce jour-la, et il a consacr sa
dernire pice blanche  l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il
prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'tourdit, en aspirant les
fumes de l'cre _caporal_, sur les misres de la vie. C'est l ce qu'il
appelle fumer le lataki dans un marghil de cristal. Cette opration
termine, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dner en se
rptant, pour touffer ses tiraillements d'estomac: qu'tre n'est rien,
paratre est tout, et qu'en somme tout n'est que vanit.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et ternelle victime du plus sot
de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que
pour autrui; il n'a qu'une seule ide en tte, celle d'galer ses
suprieurs et d'humilier ses gaux. Double type de crtinisme et de
servile imitation, il est  la fois l'ne et le singe affubls de la
peau du lion. On ne nous saura point mauvais gr, nous l'esprons,
d'avoir montr l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.




OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.

[Illustration: (Entre extrieure du tunnel.)]

Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a t enfin livr au
public. Bien que l'ouverture ne dt avoir lieu qu' quatre heures de
l'aprs-midi, une foule immense de curieux s'tait rendue ds le matin
sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois
heures, toutes les personnes qui avaient reu des lettres d'invitation
pour assister  la crmonie se trouvaient dj rassembles 
Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le
lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert
Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard
Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire excuter et d'achever
cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages,
chose rare  Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de
l'glise voisine, dont les cloches sonnaient  grandes voles; les
fentres et les toits des maisons environnantes taient garnis de
spectateurs.

A peine l'horloge de l'glise eut-elle sonn quatre heures, le cortge
se mit en marche dans l'ordre suivant:

Les musiciens;--le porte-tendard;--le commis de la compagnie;--le
solicitor de la compagnie;--l'ingnieur de la compagnie;--l'inspecteur
des travaux;--l'ingnieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward
Codrington;--M. HAWES, prsident de la commission des directeurs;--le
lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les
directeurs;--les trsoriers et les auditeurs;--les propritaires;--les
invits.

[Illustration: (Grand escalier descendant au tunnel.)]

[Illustration: (Extrmit infrieure de l'escalier.)]

Ce cortge, compos de quatre mille personnes, prsenta un trange
spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le
vaste puits de 20 mtres de profondeur et de 50 mtres de circonfrence
qui conduit  l'entre du tunnel. Il disparut peu  peu sous la vote
occidentale, parcourut dans le mme ordre les 400 mtres qui sparent la
rive droite de la rive gauche du fleuve, et, aprs avoir t accueilli 
Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint 
Rotherhithe, sous la vote orientale. Une heure aprs, le tunnel tait
livr au public. Le prix du page est un penny, soit 10 centimes.

Dix mille personnes passrent d'une rive  l'autre, dans la soire du
samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considrable, qu'avant midi les
employs durent requrir l'assistance des agents de la police pour
repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient travers le
tunnel depuis six heures du matin jusqu' six heures du soir, s'levait,
dit-on,  50,000.

Le samedi soir il y eut un grand dner  la taverne de Londres.--On
porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, 
la reine, au prince Albert, au duc de Wellington,  M. Brune!, au
prsident,  la prosprit du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit
non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des
toasts.

On s'occupait dj, depuis plus de vingt annes, de la construction d'un
pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous
du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet
qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une socit se
forma pour mettre ce projet  excution, et l'anne suivante les travaux
commencrent.

Ils furent d'abord pousss avec vigueur; mais plusieurs inondations
forcrent,  diverses reprises, les ouvriers  les suspendre. En 1828,
le fonds social tant puis, on les abandonna entirement, pour ne les
reprendre qu'en 1835, poque  laquelle le gouvernement anglais se
dcida  faire les avances ncessaires  leur achvement. La dernire
inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu' l'ouverture
du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.

Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel cote dj 600,000 liv. st. (15
millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dpenser 50,000
liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que
devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel.
Jusqu' ce jour, et provisoirement, les pitons seuls peuvent profiter
de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la
Tamise.--Les quipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.

Est-il ncessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M.
BRUNEL est un ingnieur FRANAIS?



[Illustration: (Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau!
En force, Observatoire...)]



Bulletin bibliographique.

_Transeundo_, posies par EUGNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18
de 250 pages Ledoyen.

C'est en passant (_transeundo_), c'est  de longs intervalles, dans son
adolescence et dans sa premire jeunesse, que M. Eugne de Chambure a
compos le recueil de posies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des
impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route,
s'efforce d'apercevoir encore  travers les arbres, le seuil familier
d'o il s'est lanc pour ne plus revenir Si seulement il pouvait
veiller ou prolonger la rverie de certains esprits sympathiques, s'il
pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prte au
murmure voil d'une source,  l'humble et lointaine chanson d'un ptre
ou d'un oiseau, ce succs comblerait ses voeux et dpasserait toutes ses
esprances.

M. Eugne de Chambure est trop modeste, en vrit; il obtiendra du
public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas
seulement ses posies en passant, on s'arrtera longtemps auprs
d'elles, on prendra plaisir  les visiter souvent; car, bien que lgres
et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont
doues, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les
connatre. M. Eugne de Chambure possde un mrite bien rare
aujourd'hui: s'il imite parfois les formes prfres par certains
matres, ses impressions, ses passions sont relles, ses ides lui
appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se
plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la
nature et les champs, le lever du soleil, la frache matine, la fin du
jour, la moisson, la rivire qui coule dans les prs, les vergers, etc.
Que M. Eugne de Chambure persvre donc dans la voie o il marche dj
avec tant de succs, qu'il essaie surtout de rendre, tout  la fois, son
style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientt, une place
distingue parmi les potes vraiment originaux de notre poque.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8.
Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.)

Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une
certaine sensation dans le monde littraire. En France comme en
Angleterre, comme aux tats-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre
nouvelle, on la lisait avec avidit; la critique s'empressait de lui
consacrer de longs articles. Ds que les premires feuilles taient
imprimes  Londres, on les traduisait  Paris. L'auteur de la _Prairie_
et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estim, du moins presque
aussi clbre que l'illustre auteur de _Waverly_.

Aujourd'hui, le romancier amricain est bien dchu de son ancienne
popularit: le nombre de ses lecteurs diminue d'anne en anne; bientt
mme les libraires franais ne feront plus les frais d'une traduction.
Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possdait
autrefois, mais le public se lasse de lire perptuellement la mme
histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scne se
passe dans les prairies et dans les forts de l'Amrique ou sur l'Ocan;
que son hros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il dveloppe
toujours le mme sujet:--une fuite,--une poursuite,--une
surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualit bien
prcieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps
l'intrt, alors mme qu'il n'y a plus d'intrt possible. Ainsi, dans
la valle de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens
entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses
habitants, et cependant cet vnement qu'il a prvu lui cause, quand il
arrive, autant d'motion que la priptie la plus imprvue.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien  la rputation de
M. Fenimore Cooper. Cette fois la scne se passe en mer, dans la
Mditerrane. Le hros,--un corsaire franais,--s'appelle Raoul Yvard.
Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement 
Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le
Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Franais, est-il
Anglais? alli ou ennemi? les autorits de l'le d'Elbe ne peuvent pas
rsoudre ce difficile problme. Sur ces entrefaites arrive une frgate
anglaise, _la Proserpine_. Ds lors le roman ne se compose plus que du
_duel_ de la frgate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les
incidents de la lutte sont nombreux, mais peu varis. Le lougre
s'enfuit, la frgate le poursuit; les deux adversaires cherchent  se
surprendre et  se dtruire par tous les moyens possibles. Enfin la
France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coul  fond:
Raoul Yard, bless mortellement, expire en regardant une toile, et sa
matresse, dsole, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans
un couvent, o elle pourra implorer le ciel jusqu' son dernier jour en
faveur de l'me de son bien-aim. Ajoutons, pour dernier renseignement,
que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation
aussi ennuyeuse qu'inutile.

_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_,
libraire-diteur.)

M. Henri Martin continue, avec un succs toujours croissant, l'important
travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en
doutons pas, la gloire de terminer bientt. Les neuf premiers volumes de
son _Histoire de France_ s'tendaient depuis les origines de la Gaule
primitive jusqu'au milieu du seizime sicle. D'abord M. Henri Martin
avait racont en deux volumes les fastes de la Gaule Indpendante, de la
Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation
franaise et de la monarchie fodale des Captiens. Les tomes III et IV
renfermaient toute l're fodale, qui commence avec l'avnement de
Hugues Capet et qui finit  la mort de saint Louis. Une intressante
tude des arts, de la littrature et des ides du moyen-ge, ajoute au
rcit des faits historiques proprement dits, avait,  l'poque de la
publication de ces deux volumes, valu  son auteur les loges les plus
flatteurs et les plus mrits. Les tomes V, VI et VII taient consacrs
 la priode intermdiaire, au dbut de laquelle se dresse de toute sa
hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple,
le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que
remplit presque entirement la vaste pope des guerres anglaises. M.
Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le
vrai caractre de Jeanne d'Arc, la plus sublime apparition qui se soit
montre sur la terre depuis le Christ. Le moyen-ge unissait avec le
tome VIII. Enfin les rgnes de Louis XI, de Franois Ier, de son fils,
les guerres d'Italie, l'histoire des dcouvertes de l'imprimerie et de
l'Amrique, les grandes luttes intellectuelles de la Rforme et de la
Renaissance, un tableau anim et pittoresque de la rvolution littraire
et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels taient les nombreux
sujets dont traitait le tome IX.

Le tome X. qui vient de paratre, est le premier des deux volumes que M.
Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence  la
conjuration d'Amboise, et se termine au trait de Nemours, par lequel
Henri III se met  la discrtion de la Ligue. L'auteur, qui avait dj
caractris le calvinisme dans le tome IX, le suit  l'oeuvre dans le
tome X. Il montre la France hsitant entre le calvinisme, soutenu par
les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jsuitisme espagnol et
italien de l'autre, tiraille entre deux tendances galement trangres
 son gnie et  ses destines nationales, luttant pniblement avec
l'Hpital pour rester dans la justice et dans la vrit, puis
s'abandonnant honteusement avec Catherine de Mdicis,  une sorte
d'clectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez
Catherine, le but des moyens, et tche d'expliquer la politique de cette
reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait  abattre les
huguenots sans se soumettre  l'influence de Rome et de l'Escurial.
Enfin M. Henri Martin a tudi consciencieusement le problme de la
Saint-Barthlemi; il a tch de dfinir les rles si diffrents qu'y
jourent Catherine et Charles IX.

Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la
monarchie des Bourbons.

_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et
politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALRY. 1
vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_,
d.) 5 fr.

Malgr l'esprit et le sentiment chrtiens qui animent son livre, M.
Valry le destine aux lettrs et aux gens du monde,  cette classe qui
s'appelait, sous Louis XIV, les honntes gens. Son but est de les
attirer  la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un
prdicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables,
sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie,
sans couleur et sans vrit.

Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des _Voyages
artistiques et littraires en Italie_ a le grand tort d'tre trop
ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valry ne leur apprend
pas ce qu'est rellement la _Science de la vie_. Au lieu d'exprimer une
opinion quelconque sur ce grave problme, il se contente d'analyser ou
de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1 _le Miroir de
la vraie Pnitence_ (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES
PASSAVANTI:--2 _la Vie sobre_ (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3
_la Vie civile_ (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4 _le
Gouvernement de la Famille_ (il Governo della Famiglia) de
PANDOLFINI.--5 _le Courtisan_ (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR
CASTIGLIONE;--6 _les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della
Casa_;--7 _le Dialogue du Pre de Famille_, du TASSE. Ces sept Traits
runis doivent former une espce de Manuel pour la conduite de la vie,
car ils concernent: le premier, l'me et le salut; le second, le corps
et l'hygine; le troisime et le quatrime, le gouvernement de l'tat,
la famille et le mnage; le cinquime et le sixime, les manires et
l'usage.

_les Marquises_ ou _Nouka-Riva_, histoire, gographie, moeurs et
considrations gnrales, d'aprs les relations des navigateurs et les
documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et
DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843,
Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.

Au moment o la France apprit que ses marins venaient de prendre
possession des les Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz
s'empressrent de runir, dans un seul Volume, les documents recueillis
jusqu' ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les
nations. Cette compilation, faite  la hte, mais avec intelligence et
avec got, se divise en quatre parties. Dans la premire, les auteurs
racontent l'histoire des Marquises depuis leur dcouverte, en 1595, par
l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu' la prise de possession, au
nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin
1842. Les second et troisime chapitres sont consacrs  la gographie
de l'archipel des Marquises et  la description des moeurs et des
coutumes de ses habitants. Dans la quatrime partie, intitule:
_Considrations gnrales_, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent
l'utilit que peut avoir pour la France cette nouvelle conqute. Selon
eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie
agricole; comme tablissement commercial, ses ressources seront celles
de tous les points de relche o les vivres frais abondent: mais, comme
station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM.
Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expdition de
_l'Astrolabe_ et de la _Zle_, et si, pour asseoir leur opinion, ils
ont cherch  s'clairer de tous les documents transmis par leurs
prdcesseurs, ils ont, toutefois, jug d'aprs leurs propres
sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le dclarent eux-mmes, de leurs
notes particulires et de leurs souvenirs.

_A Memoir of Ireland, native and Saxon_, by O'CONNELL. Vol. 1.
1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par
O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).

M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:

J'ai longtemps senti les inconvnients qui rsultaient de l'ignorance
de la nation anglaise sur tout ce qui touche  l'histoire de l'Irlande.
Nous sommes arrivs  une poque o il importe de plus en plus que ces
matires soient examines et comprises. Pour prouver qu'une pareille,
tude tait ncessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai crit le
mmoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de
manire, toutefois,  prsenter en masse les iniquits commises 
l'gard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec
l'approbation entire, ou au moins avec l'assentiment de la nation
anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que
la nation anglaise a toujours t la complice des crimes de son
gouvernement.

M. O'Connell a divis l'histoire d'Irlande en plusieurs poques: la
premire s'tend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'
l'anne 1612, c'est--dire jusqu' la soumission complte de l'le. La
dernire doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de
l'acte de l'mancipation catholique (1829) et la quatrime anne du
rgne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'crire sur
chacune de ces poques un mmoire, corrobor et appuy par un certain
nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et
illustrations contenues dans le volume qui vient de paratre se
composent d'extraits emprunts  divers auteurs et de documents
contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement
en commentaires dclamatoires.

Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait
remarquer par les mmes qualits et les mmes dfauts que ses discours.
Il est tour  tour diffus et Concis, lourd et vif, loquent et trivial,
grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le dfenseur le
plus intrpide des droits et des intrts de ses concitoyens,
l'adversaire le plus passionn, le plus invincible de l'Union.

_Des lments de l'tat_, ou cinq questions concernant la religion, la
philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2
vol. in-18. Bibliothque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin.
7 fr. les deux vol.

La constitution de l'tat, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de
nos jours, voil le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant
son introduction. L'analyse des _lments de l'tat_, religion,
philosophie, morale, art et politique, voil les moyens et le plan; en
mme temps on poursuit, par la ralisation de ce but et de ces plans,
une solution de l'ternel problme soumis  la pense humaine,
c'est--dire la conciliation de l'unit et de la multiplicit.

Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite
de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unit
et de la multiplicit s'tablissent principalement entre Dieu, suprme
reprsentant de l'unit, et la libert humaine, principal agent de la
multiplicit dans les tres raisonnables. C'est sous ce point de vue que
M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manire le
catholicisme a institu les relations du libre arbitre et du Crateur.

Cet important problme des rapports de la libert humaine et de Dieu, M.
Segretain continue  l'tudier dans le livre second, consacr  la
question philosophique. Il essaie de le rsoudre par la critique et par
la thorie, par l'examen des trois sicles, qui prcdent le ntre et
par un essai de mtaphysique.

Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1 la morale
publique, c'est--dire les principes gnraux qui rglent la vie d'une
socit: 2 la morale personnelle, celle qui regarde plus spcialement
le caractre des hommes, l'tude de leur coeur, de leurs vices, de leurs
vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unit et de la
multiplicit se dbat en morale, ainsi que dans la religion, entre la
justice, face principale de l'unit divine, et la volont, agent humain
de la multiplicit.

Dans la question esthtique (livre 4), l'idal est l'unit, et
l'imagination l'agent de la multiplicit. Les oeuvres d'art ne font en
effet que dvelopper, suivant un mode indfini, l'ternel modle de
beaut que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet
au point de vue gnral de son ouvrage, l'auteur des _lments de
l'tat_ a tudi ncessairement les rapports de l'idal et de
l'imagination, et la manire dont celle-ci doit les dvelopper. Dans ses
rflexions sur la science esthtique, et dans l'aperu historique qui le
suit, M. Segretain tche de dmler, dans le tissu des faits, le jeu de
l'imagination dveloppant le formes changeantes de l'immuable idal.

Vient enfin la question publique: en politique, l'unit est reprsente
par l'autorit, la multiplicit par la libert. Comment conclure entre
ces deux adversaires un trait de paix solide et durable? Tel est le
sujet du cinquime livre des _lments de l'tat_. Sans ngliger la
question de la libert, M. A. Segretain a surtout discut les moyens de
ramener dans la politique du dix-neuvime sicle, en France,
l'indispensable principe de l'autorit: car ce n'est point avec la
libert seule que la socit se constitue, tandis que l'autorit seule
suffit pour l'tablir.

_Contes fantastiques d'Hoffmann_, traduction nouvelle par M. X. MARMIER,
prcds d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843,
Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.

Il y a dix ans environ, un critique en vogue  cette poque, M.
Loeve-Weimar, traduisit pour la premire fois en franais les _Contes
fantastiques_ d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop lgre
et trop facile,--obtint un tel succs, qu'elle a eu depuis les honneurs
de plusieurs rimpressions. La charmante bibliothque de M. Charpentier
devait tt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du clbre conteur
allemand; aussi cet habile diteur a-t-il eu l'heureuse ide d'en faire
faire  M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus chtie et plus
exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, crite par
le traducteur, a t en outre place en tte de ce joli volume, qui
contient: _le Violon de Crmone, les Matres Chanteurs, Mademoiselle de
Scudri, le Majorat, Matre Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu,
le Choix d'une Fiance, Marino Falieri, Don Juan_ et _le Voeu_,
c'est--dire dix des productions les plus caractristiques d'Hoffmann.

_Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de
la Rpublique et de l'Empire_. Cinquante planches colories, comprenant
les portraits de Napolon, premier consul; de Napolon, empereur; du
prince Eugne, de Murt et de Poniatowski, d'aprs les dessins de M.
HIPPOLYTE BELLANG. Trente livraisons composes chacune d'une ou de deux
planches colories et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843.
(Dubochet.) 50 c. la livraison.

Cette curieuse collection est destine  prendre place, dans toutes les
bibliothques,  ct des histoires de la Rvolution franaise, de
l'Empire ou de Napolon, dont elle forme pour ainsi dire le complment
indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessines par M. H.
Bellang, et colories  l'aquarelle. Une notice explicative, dont la
rdaction a t confie  un homme spcial, fait connatre l'histoire
des transformations successives de l'uniforme dans les diffrents corps
de l'arme franaise, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux
lves de l'cole Polytechnique, en 1815; depuis le gnral de brigade,
jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.

_Tableau historique et critique de la posie franaise et du thtre
franais au XVIe sicle_, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843.
(_Charpentier_, libraire-diteur.) 1 vol. in-18.

Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publi par l'auteur
en 1828, sur la posie franaise et le thtre franais, huit portraits
littraires, qui ont paru depuis dans la _Revue de Paris_ et dans la
_Revue des Deux-Mondes_.




Modes.

ORFVRERIE,

Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus dispos 
accueillir les modes trangres que les modes franaises. Il semble
qu'un mrite, aux yeux de l'lgance parisienne, soit d'arriver
d'outre-mer. L'orfvrerie, par exemple, dont nous nous occupons
aujourd'hui, justifie tout  fait cette observation.

Cependant, l'orfvrerie anglaise, dont la mode a rapproch toutes ses
crations, est traite comme dessins et comme travail avec une grande
ngligence, et peu de got. En gnral, les formes sont lourdes et ne
reproduisent gure que la ressemblance dnature des formes franaises,
que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debche ciselaient et
rtreignaient au dix-huitime sicle avec une grande perfection. Les
Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez
eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice
n'est pas motiv, et les ornements manquent de got.

En France, nous avons pour modles les matres du dix-huitime sicle,
et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils
s'loignent des prcdents, ne peuvent que perfectionner en faisant de
l'innovation.

Pourquoi donc, lorsque nous avons les lments d'une supriorit
certaine, les artistes franais acceptent-ils une rivalit qui devrait
les blesser?

Il y a peut-tre un point fondamental, tranger  l'orfvrerie
elle-mme: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en
France, et celles qui restent font peu de dpenses. Un bel ouvrage ne
serait pas achet; on ne cite gure que les tables royales pour
lesquelles, depuis longues annes, nos grands orfvres aient fait de
beaux ouvrages. Aussi le bronze tant bien plus  la porte des fortunes
moyennes, ou des ides reues, a-t-il fait de grands progrs depuis
plusieurs annes. L'habilet d'une maison intelligente a, pour ainsi
dire, opr une rvolution, en travaillant le bronze avec une finesse
merveilleuse, sans augmenter les prix accept pour les ouvrages d'une
excution relche, qui laissent beaucoup  dsirer.

[Illustration:]

La ciselure tait porte, au seizime sicle,  sa plus grande
perfection, et l'excution des figures ronde-bosse, par le repouss,
tait regarde comme une des grandes difficults de l'art. Ce genre de
travail, presque nglig de nos jours, vient de nous tre rendu par M.
Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens.

M. Morel, par un procd fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet
d'invention, est parvenu  incruster un mtal dans un autre mtal avec
toute la perfection des plus belles incrustations du seizime sicle,
mme dans les dtails les plus fins. Les modles que nous avons sous les
yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste
a appel  son aide tout ce qui pouvait contribuer  la magnificence et
 l'lgance de son oeuvre--des formes pittoresques, des ligures
habilement groupes, des massifs de fleurs disposes en guirlandes
gracieuses; le dtail est en mme temps artistique et coquet. C'est une
richesse pompeuse qui donne l'ide d'une conception large. L'or et
l'argent heureusement allis impriment  l'ensemble une physionomie
toute particulire, et ce procd nous parait destin  un grand succs.

Ce systme, appliqu  l'orfvrerie en gnral, sera d'un effet
magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec
attention les progrs de cette industrie savante; nous signalerons les
premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne.
L'innovation a cela de bon, qu'elle fait natre des innovateurs.
L'invention est mre de l'invention.



RBUS.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Requiescant in pace.



RBUS D'UN AVARE.

[Illustration:]

_L'explication  la prochaine livraison._










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0005, 1er Avril
1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 ***

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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
